Les Contes De Jean De Lafontaine 1621-1695 Livre Premier Avertissement Figure uniquement dans les Nouvelles en vers tirées de Boccace et de L'Arioste. Librairie Claude Barbin 1665. Il a été supprimé ensuite. Les nouvelles en vers dont ce livre fait part au public, et dont l'une est tirée de l'Arioste, l'autre de Boccace, quoique d'un style bien différent, sont toutefois d'une même main. L'auteur a voulu éprouver lequel caractère est le plus propre pour rimer des contes. Il a cru que les vers irréguliers ayant un air qui tient beaucoup de la prose, cette manière pourrait sembler la plus naturelle, et par conséquent la meilleure. D'autre part aussi le vieux langage, pour les choses de cette nature, a des grâces que celui de notre siècle n'a pas. Les Cent Nouvelles nouvelles, les vieilles traductions de Boccace et des Amadis, Rabelais, nos anciens poètes nous en fournissent des preuves infaillibles. L'auteur a donc tenté ces deux voies sans être encore certain laquelle est la bonne. C'est au lecteur à le déterminer là-dessus ; car il ne prétend pas en demeurer là, et il a déjà jeté les yeux sur d'autres nouvelles pour les rimer. Mais auparavant il faut qu'il soit assuré du succès de celles-ci, et du goût de la plupart des personnes qui les liront. En cela comme en d'autres choses, Térence lui doit servir de modèle. Ce poète n'écrivait pas pour se satisfaire seulement, ou pour satisfaire un petit nombre de gens choisis ; il avait pour but, Populo ut placerent quas fecisset fabulas. Préface J'avais résolu de ne consentir à l'impression de ces contes, qu'après que j'y pourrais joindre ceux de Boccace, qui sont le plus à mon goût ; mais quelques personnes m'ont conseillé de donner dès à présent ; ce qui me reste de ces bagatelles ; afin de ne pas laisser refroidir la curiosité de les voir qui est encore en son premier feu. Je me suis rendu à cet avis sans beaucoup de peine ; et j'ai cru pouvoir profiter de l'occasion. Non seulement cela m'est permis mais ce serait vanité à moi de mépriser un tel avantage. Il me suffit de ne pas vouloir qu'on impose en ma faveur à qui que ce soit ; et de suivre un chemin contraire à celui de certaines gens qui ne s'acquièrent des amis que pour s'acquérir des suffrages par leur moyen ; créatures de la cabale, bien différents de cet Espagnol qui se piquait d'être fils de ses propres oeuvres. Quoique j'aie autant de besoin de ces artifices que pas un autre, je ne saurais me résoudre à les employer : seulement, je m'accommoderai, s'il m'est possible, au goût de mon siècle, instruit que je suis par ma propre expérience, qu'il n'y a rien de plus nécessaire. En effet on ne peut pas dire que toutes saisons soient favorables pour toutes sortes de livres. Nous avons vu les Rondeaux, les Métamorphoses, les Bouts-rimés régner tour à tour : maintenant ces galanteries sont hors de mode, et personne ne s'en soucie : tant il est certain que ce qui plaît en un temps peut ne pas plaire en un autre. Il n'appartient qu'aux ouvrages vraiment solides, et d'une souveraine beauté, d'être bien reçus de tous les esprits, et dans tous les siècles, sans avoir d'autre passeport que le seul mérite dont ils sont pleins. Comme les miens sont fort éloignes d'un si haut degré de perfection, la prudence veut que je les garde en mon cabinet, à moins que de bien prendre mon temps pour les en tirer. C'est ce que j'ai fait, ou que j'ai cru faire dans cette seconde édition, ou je n'ai ajouté de nouveaux contes, que parce qu'il m'a semblé qu'on était en train d'y prendre plaisir. Il y en a que j'ai étendus, et d'autres que j'ai accourcis ; seulement pour diversifier, et me rendre moins ennuyeux. On en trouvera même quelques- uns que j'ai prétendu mettre en épigrammes. Tout cela n'a fait qu'un petit recueil, aussi peu considérable par sa grosseur, que par la qualité des ouvrages qui le composent. Pour le grossir j'ai tiré de mes papiers je ne sais quelle Imitation des Arrêts d'amour, avec un fragment où l'on me raconte le tour que Vulcan fit à Mars et à Vénus, et celui que Mars et Vénus lui avaient fait. Il est vrai que ces deux pièces n'ont ni le sujet ni le caractère du tout semblables au reste du livre mais à mon sens elles n'en sont pas entièrement éloignées. Quoi que c'en soit, elles passeront : je ne sais même si la variété n'était point plus à rechercher en cette rencontre qu'un assortissement si exact. Mais je m'amuse à des choses auxquelles on ne prendra peut-être pas garde, tandis que j'ai lieu d'appréhender des objections bien plus importantes. On m'en peut faire deux principales : l'une que ce livre est licencieux ; l'autre qu'il n'épargne pas assez le beau sexe ! Quant à la première, je dis hardiment que la nature du conte le voulait ainsi ; étant une loi indispensable selon Horace, ou plutôt selon la raison et le sens commun, de se conformer aux choses dont on écrit. Or qu'il ne m'ait pas été permis d'écrire de celles-ci, comme tant d'autres l'ont fait, et avec succès, je ne crois pas qu'on le mette en doute : et l'on ne me saurait condamner que l'on ne condamne aussi l'Arioste devant moi, et les anciens devant l'Arioste. On me dira que j'eusse mieux fait de supprimer quelques circonstances, ou tout au moins de les déguiser. Il n'y avait rien de plus facile ; mais cela aurait affaibli le conte, et lui aurait ôté de sa grâce. Tant de circonspection n'est nécessaire que dans les ouvrages qui promettent beaucoup de retenue dès l'abord, ou par leur sujet, ou par la manière dont on les traite. Je confesse qu'il faut garder en cela des bornes, et que les plus étroites sont les meilleures : aussi faut-il m'avouer que trop de scrupule gâterait tout. Qui voudrait réduire Boccace à la même pudeur que Virgile, ne ferait assurément rien qui vaille, et pécherait contre les lois de la bienséance en prenant à tache de les observer. Car afin que l'on ne s'y trompe pas, en matière de vers et de prose, l'extrême pudeur et la bienséance sont deux choses bien différentes. Cicéron fait consister la dernière à dire ce qu'il est à propos qu'on die, eu égard au lieu, au temps, et aux personnes qu'on entretient. Ce principe une fois posé ce n'est pas une faute de jugement que d'entretenir les gens d'aujourd'hui de contes un peu libres. Je ne pèche pas non plus en cela contre la morale. S'il y a quelque chose dans nos écrits qui puisse faire impression sur les âmes, ce n'est nullement la gaieté de ces contes ; elle passe légèrement : je craindrais plutôt une douce mélancolie, ou les romans les plus chastes et les plus modestes sont très capables de nous plonger, et qui est une grande préparation pour l'amour. Quant à la seconde objection, par laquelle on me reproche que ce livre fait tort aux femmes ; on aurait raison si je parlais sérieusement ; mais qui ne voit que ceci est jeu, et par conséquent ne peut porter coup ? il ne faut pas avoir peur que les mariages en soient à l'avenir moins fréquents, et les maris plus fort sur leurs gardes. On me peut encore objecter que ces contes ne sont pas fondés, ou qu'ils ont partout un fondement aisé à détruire, enfin qu'il y a des absurdités, et pas la moindre teinture de vraisemblance. Je réponds en peu de mots que j'ai mes garants : et puis ce n'est ni le vrai ni le vraisemblable qui font la beauté et la grâce de ces choses-ci ; c'est seulement la manière de les conter. Voilà les principaux points sur quoi j'ai cru être obligé de me défendre. J'abandonne le reste aux censeurs : aussi bien serait-ce une entreprise infinie que de prétendre répondre à tout. Jamais la critique ne demeure court, ni ne manque de sujets de s'exercer : quand ceux que je puis prévoir lui seraient ôtés, elle en aurait bientôt trouvé d'autres. Joconde Jadis régnait en Lombardie Un prince aussi beau que le jour, Et tel, que des beautés qui régnaient a sa cour La moitié lui portait envie, L'autre moitié brûlait pour lui d'amour. Un jour en se mirant : Je fais, dit-il, gageure Qu'il n'est mortel dans la nature Qui me soit égal en appas Et gage, si l'on veut, la meilleure province De mes états ; Et s'il s'en rencontre un, je promets foi de prince De le traiter si bien, qu'il ne s'en plaindra pas. À ce propos s'avance un certain gentilhomme D'auprès de Rome. " Sire, dit-il, si Votre Majesté Est curieuse de beauté, Qu'elle fasse venir mon frère ; Aux plus charmants il n'en doit guerre : Je m'y connais un peu ; soit dit sans vanité. Toutefois en cela pouvant m'être flatté, Que je n'en sois pas cru, mais les coeurs de vos dames : Du soin de guérir leurs flammes Il vous soulagera, si vous le trouvez bon : Car de pourvoir vous seul au tourment de chacune, Outre que tant d'amour vous serait importune, Vous n'auriez jamais fait, il vous faut un second. Là-dessus Astolphe répond (C'est ainsi qu'on nommait ce roi de Lombardie) : Votre discours me donne une terrible envie De connaître ce frère : amenez-le-nous donc. Voyons si nos beautés en seront amoureuses, Si ses appas le mettront en crédit : Nous en croirons les connaisseuses, Comme très bien vous avez dit. " Le gentilhomme part, et va quérir Joconde. (C'est le nom que ce frère avait). À la campagne il vivait, Loin du commerce et du monde. Marié depuis peu : content, je n'en sais rien. Sa femme avait de la jeunesse, De la beauté, de la délicatesse ; Il ne tenait qu'à lui qu'il ne s'en souvint bien. Son frère arrive, et lui fait l'ambassade ; Enfin il le persuade. Joconde d'une part regardait l'amitié D'un roi puissant, et d'ailleurs fort aimable ; Et d'autre part aussi, sa charmante moitié Triomphait d'être inconsolable, Et de lui faire des adieux À tirer les larmes des yeux. " Quoi tu me quittes, disait-elle, As-tu bien l'âme assez cruelle, Pour préférer à ma constante amour, Les faveurs de la cour ? Tu sais qu'à peine elles durent un jour ; Qu'on les conserve avec inquiétude, Pour les perdre avec désespoir. Si tu te lasses de me voir, Songe au moins qu'en ta solitude Le repos règne jour et nuit : Que les ruisseaux n'y font du bruit, Qu'afin de t'inviter à fermer la paupière. Crois-moi, ne quitte point les hôtes de tes bois, Ces fertiles vallons, ces ombrages si cois, Enfin moi qui devrais me nommer la première : Mais ce n'est plus le temps, tu ris de mon amour Va cruel, va montrer ta beauté singulière, Je mourrai, je l'espère, avant la fin du jour. " L'histoire ne dit point, ni de quelle manière Joconde put partir, ni ce qu'il répondit, Ni ce qu'il fit, ni ce qu'il dit ; Je m'en tais donc aussi de crainte de pis faire. Disons que la douleur l'empêcha de parler ; C'est un fort bon moyen de se tirer d'affaire. Sa femme le voyant tout prêt de s'en aller, L'accable de baisers, et pour comble lui donne Un bracelet de façon fort mignonne ; En lui disant : " Ne le perds pas ; Et qu'il soit toujours a ton bras, Pour te ressouvenir de mon amour extrême : Il est de mes cheveux, je l'ai tissu moi- même ; Et voilà de plus mon portrait, Que j'attache a ce bracelet. " Vous autres bonnes gens eussiez cru que la dame Une heure après eut rendu l'âme ; Moi qui sais ce que c'est que l'esprit d'une femme, Je m'en serais a bon droit défié. Joconde partit donc ; mais ayant oublie Le bracelet et la peinture, Par je ne sais quelle aventure. Le matin même il s'en souvient. Au grand galop sur ses pas il revient, Ne sachant quelle excuse il ferait a sa femme : Sans rencontrer personne, et sans être entendu, Il monte dans sa chambre, et voit près de la dame Un lourdaud de valet sur son sein étendu. Tous deux dormaient : dans cet abord, Joconde Voulut les envoyer dormir en l'autre monde : Mais cependant il n'en fit rien ; Et mon avis est qu'il fit bien. Le moins de bruit que l'on peut faire En telle affaire, Est le plus sûr de la moitié. Soit par prudence, ou par pitié, Le Romain ne tua personne. D'éveiller ces amants, il ne le fallait pas, Car son honneur l'obligeait en ce cas, De leur donner le trépas. " Vis, méchante, dit-il tout bas ; À ton remords je t'abandonne. " Joconde là-dessus se remet en chemin, Rêvant à son malheur tout le long du voyage, Bien souvent il s'écrie, au fort de son chagrin : " Encor si c'était un blondin Je me consolerais d'un si sensible outrage ; Mais un gros lourdaud de valet ! C'est à quoi j'ai plus de regret : Plus j'y pense et plus j'en enrage. Ou l'Amour est aveugle, ou bien il n'est pas sage D'avoir assemblé ces amants. Ce sont, hélas ! ses divertissements ! Et possible est-ce par gageure Qu'il a causé cette aventure. " Le souvenir fâcheux d'un si perfide tour Altérait fort la beauté de Joconde : Ce n'était plus ce miracle d'amour Qui devait charmer tout le monde. Les dames, le voyant arriver à la cour, Dirent d'abord : " Est-ce là ce Narcisse Qui prétendait tous nos coeurs enchaîner ? Quoi ! le pauvre homme a la jaunisse ! Ce n'est pas pour nous la donner. À quel propos nous amener Un galant qui vient de jeûner La quarantaine ? On se fût bien passé de prendre tant de peine. " Astolphe était ravi ; le frère était confus, Et ne savait que penser là-dessus ; Car Joconde cachait avec un soin extrême La cause de son ennui. On remarquait pourtant en lui, Malgré ses yeux cavés, et son visage blême, De fort beaux traits ; mais qui ne plaisaient point, Faute d'éclat et d'embonpoint. Amour en eut pitié ; d'ailleurs cette tristesse Faisait perdre a ce dieu trop d'encens et de voeux ; L'un des plus grands suppôts de l'empire amoureux Consumait en regrets la fleur de sa jeunesse. Le Romain se vit donc à la fin soulage Par le même pouvoir qui l'avait afflige. Car un jour étant seul en une galerie, Lieu solitaire, et tenu fort secret : Il entendit en certain cabinet, Dont la cloison n'était que de menuiserie, Le propre discours que voici : " Mon cher Curtade, mon souci, J'ai beau t'aimer, tu n'es pour moi que glace : Je ne vois pourtant Dieu merci Pas une beauté qui m'efface : Cent conquérants voudraient avoir ta place, Et tu sembles la mépriser ; Aimant beaucoup mieux t'amuser À jouer avec quelque page Au lansquenet, Que me venir trouver seule en ce cabinet. Dorimène tantôt t'en a fait le message ; Tu t'es mis contre elle a jurer, À la maudire, à murmurer, Et n'as quitte le jeu que ta main étant faite, Sans te mettre en souci de ce que je souhaite. " Qui fut bien étonné, ce fut notre Romain. Je donnerais jusqu'à demain, Pour deviner qui tenait ce langage, Et quel était le personnage Qui gardait tant son quant-à-moi. Ce bel Adon était le nain du roi, Et son amante était la reine. Le Romain, sans beaucoup de peine, Les vit en approchant les yeux Des fentes que le bois laissait en divers lieux. Ces amants se fiaient au soin de Dorimène ; Seule elle avait toujours la clef de ce lieu-là, Mais la laissant tomber, Joconde la trouva, Puis s'en servit, puis en tira Consolation non petite : Car voici comme il raisonna : " Je ne suis pas le seul, et puisque même on quitte Un prince si charmant, pour un nain contrefait, Il ne faut pas que je m'irrite, D'être quitte pour un valet. Ce penser le console : il reprend tous ses charmes, Il devient plus beau que jamais ; Telle pour lui verse des larmes, Qui se moquait de ses attraits. C'est à qui l'aimera, la plus prude s'en pique, Astolphe y perd mainte pratique. Cela n'en fut que mieux ; il en avait assez. Retournons aux amants que nous avons laissés. Après avoir tout vu le Romain se retire, Bien empêché de ce secret. Il ne faut à la cour ni trop voir, ni trop dire ; Et peu se sont vantés du don qu'on leur a fait Pour une semblable nouvelle : Mais quoi, Joconde aimait avecque trop de zèle Un prince libéral qui le favorisait, Pour ne pas l'avertir du tort qu'on lui faisait. Or comme avec les rois il faut plus de mystère Qu'avecque d'autres gens sans doute il n'en faudroit, Et que de but en blanc leur parler d'une affaire, Dont le discours leur doit déplaire, Ce serait être maladroit ; Pour adoucir la chose, il fallut que Joconde, Depuis l'origine du monde, Fît un dénombrement des rois et des césars, Qui sujets comme nous à ces communs hasards, Malgré les soins dont leur grandeur se pique, Avaient vu leurs femmes tomber En telle ou semblable pratique, Et l'avaient vu sans succomber À la douleur, sans se mettre en colère, Et sans en faire pire chère. " Moi qui vous parle, Sire, ajouta le Romain, Le jour que pour vous voir je me mis en chemin, Je fus forcé par mon destin, De reconnaître Cocuage Pour un des dieux du mariage, Et comme tel de lui sacrifier. " Là-dessus il conta, sans en rien oublier, Toute sa déconvenue ; Puis vint à celle du roi. " Je vous tiens, dit Astolphe, homme digne de foi ; Mais la chose, pour être crue, Mérite bien d'être vue : Menez-moi donc sur les lieux. " Cela fut fait, et de ses propres yeux Astolphe vit des merveilles, Comme il en entendit de ses propres oreilles. L'énormité du fait le rendit si confus, Que d'abord tous ses sens demeurèrent perclus : Il fut comme accablé de ce cruel outrage : Mais bientôt il le prit en homme de courage, En galant homme, et pour le faire court, En véritable homme de cour. " Nos femmes, ce dit-il, nous en ont donne d'une ; Nous voici lâchement trahis : Vengeons-nous-en, et courons le pays ; Cherchons partout notre fortune. Pour réussir dans ce dessein, Nous changerons nos noms, je laisserai mon train, Je me dirai votre cousin, Et vous ne me rendrez aucune déférence : Nous en ferons l'amour avec plus d'assurance, Plus de plaisir, plus de commodité, Que si j'étais suivi selon ma qualité. " Joconde approuva fort le dessein du voyage. " Il nous faut dans notre équipage, Continua le prince, avoir un livre blanc : Pour mettre les noms de celles Qui ne seront pas rebelles, Chacune selon son rang. Je consens de perdre la vie, Si devant que sortir des confins d'Italie Tout notre livre ne s'emplit ; Et si la plus sévère à nos voeux ne se range : Nous sommes beaux ; nous avons de l'esprit ; Avec cela bonnes lettres de change ; Il faudrait être bien étrange, Pour résister à tant d'appas, Et ne pas tomber dans les lacs De gens qui sèmeront l'argent et la fleurette, Et dont la personne est bien faite. " Leur bagage étant prêt, et le livre surtout, Nos galants se mettent en voie. Je ne viendrais jamais à bout De nombrer les faveurs que l'Amour leur envoie : Nouveaux objets, nouvelle proie : Heureuses les beautés qui s'offrent à leurs yeux ! Et plus heureuse encor celle qui peut leur plaire ! Il n'est en la plupart des lieux Femme d'échevin, ni de maire, De podestat, de gouverneur, Qui ne tienne à fort grand honneur D'avoir en leur registre place. Les coeurs que l'on croyait de glace Se fondent tous à leur abord. J'entends déjà maint esprit fort M'objecter que la vraisemblance N'est pas en ceci tout à fait. " Car, dira-t-on, quelque parfait Que puisse être un galant dedans cette science, Encor faut-il du temps pour mettre un coeur à bien. " S'il en faut, je n'en sais rien Ce n'est pas mon métier de cajoler personne : Je le rends comme on me le donne ; Et l'Arioste ne ment pas. Si l'on voulait à chaque pas Arrêter un conteur d'histoire, Il n'aurait jamais fait, suffit qu'en pareil cas Je promets à ces gens quelque jour de les croire. Quand nos aventuriers eurent goûté de tout (De tout un peu, c'est comme il faut l'entendre) " Nous mettrons, dit Astolphe, autant de coeurs à bout Que nous voudrons en entreprendre Mais je tiens qu'il vaut mieux attendre. Arrêtons-nous pour un temps quelque part Et cela plus tôt que plus tard ; Car en amour, comme à la table, Si l'on en croit la Faculté, Diversité de mets peut nuire à la santé. Le trop d'affaires nous accable ; Ayons quelque objet en commun ; Pour tous les deux c'est assez d'un. " " J'y consens, dit Joconde, et je sais une dame Près de qui nous aurons toute commodité. Elle a beaucoup d'esprit, elle est belle, elle est femme D'un des premiers de la cité. Rien moins, reprit le roi, laissons la qualité : Sous les cotillons des grisettes, Peut loger autant de beauté, Que sous les jupes des coquettes. D'ailleurs, il n'y faut point faire tant de façon, Être en continuel soupçon, Dépendre d'une humeur fière, brusque, ou volage : Chez les dames de haut parage Ces choses sont à craindre, et bien d'autres encor. Une grisette est un trésor ; Car sans se donner de la peine, Et sans qu'aux bals on la promène, On en vient aisément à bout ; On lui dit ce qu'on veut, bien souvent rien du tout. Le point est d'en trouver une qui soit fidèle Choisissons-la toute nouvelle, Qui ne connaisse encor ni le mal ni le bien. " Prenons, dit le Romain, la fille de notre hôte ; Je la tiens pucelle sans faute. De plus puceau que cette belle ; Sa poupée en sait autant qu'elle. - J'y songeais, dit le roi, parlons-lui des ce soir. Il ne s'agit que de savoir Qui de nous doit donner à cette jouvencelle, Si son coeur se rend à nos voeux, La première leçon du plaisir amoureux. Je sais que cet honneur est pure fantaisie Toutefois étant roi, l'on me le doit céder, Du reste il est aisé de s'en accommoder. - Si c'était, dit Joconde, une cérémonie, Vous auriez droit de prétendre le pas, Mais il s'agit d'un autre cas. Tirons au sort, c'est la justice ; Deux pailles en feront l'office. De la chape à l'évêque hélas ils se battaient, Les bonnes gens qu'ils étaient. Quoi qu'il en soit, Joconde eut l'avantage Du prétendu pucelage. La belle étant venue en leur chambre le soir, Pour quelque petite affaire ; Nos deux aventuriers près d'eux la firent seoir, Louèrent sa beauté, tachèrent de lui plaire, Firent briller une bague à ses yeux. À cet objet si précieux Son coeur fit peu de résistance. Le marché se conclut, et dès la même nuit, Toute l'hôtellerie étant dans le silence, Elle les vient trouver sans bruit. Au milieu d'eux ils lui font prendre place, Tant qu'enfin la chose se passe Au grand plaisir des trois, et surtout du Romain, Qui crut avoir rompu la glace. Je lui pardonne, et c'est en vain Que de ce point on s'embarrasse. Car il n'est si sotte après tout Qui ne puisse venir à bout De tromper à ce jeu le plus sage du monde : Salomon qui grand clerc étoit Le reconnaît en quelque endroit, Dont il ne souvint pas au bonhomme Joconde. Il se tint content pour le coup, Crut qu'Astolphe y perdait beaucoup ; Tout alla bien, et maître Pucelage Joua des mieux son personnage. Un jeune gars pourtant en avait essayé. Le temps à cela près fut fort bien employé, Et si bien que la fille en demeura contente. Le lendemain elle le fut encor, Et même encor la nuit suivante Le jeune gars s'étonna fort Du refroidissement qu'il remarquait en elle : Il se douta du fait, la guetta, la surprit, Et lui fit fort grosse querelle. Afin de l'apaiser la belle lui promit, Foi de fille de bien, que sans aucune faute, Leurs hôtes déloges, elle lui donnerait Autant de rendez-vous qu'il en demanderait. " Je n'ai souci, dit-il, ni d'hôtesse ni d'hôte : Je veux cette nuit même, ou bien je dirai tout. - Comment en viendrons-nous a bout ? (Dit la fille fort affligée) De les aller trouver je me suis engagée : Si j'y manque, adieu l'anneau, Que j'ai gagné bien et beau, - Faisons que l'anneau vous demeure, Reprit le garçon, tout à l'heure. Dites-moi seulement, dorment-ils fort tous deux ? Oui, reprit-elle, mais entre eux Il faut que toute nuit je demeure couchée Et tandis que je suis avec l'un d'eux empêchée L'autre attend sans mot dire et s'endort bien souvent, Tant que le siège soit vacant C'est la leur mot. " Le gars dit à l'instant : " Je vous irai trouver pendant leur premier somme. " Elle reprit : " Ah ! gardez-vous-en bien ; Vous seriez un mauvais homme. - Non, non, dit-il, ne craignez rien, Et laissez ouverte la porte. " La porte ouverte elle laissa ; Le galant vint, et s'approcha Des pieds du lit ; puis fit en sorte, Qu'entre les draps il se glissa : Et Dieu sait comme il se plaça ; Et comme enfin tout se passa : Et de ceci, ni de cela, Ne se douta le moins du monde, Ni le roi lombard ni Joconde. Chacun d'eux pourtant s'éveilla Bien étonné de telle aubade. Le roi lombard dit à part soi : " Qu'a donc mangé mon camarade ? Il en prend trop ; et sur ma foi, C'est bien fait s'il devient malade. " Autant en dit de sa part le Romain. Et le garçon ayant repris haleine, S'en donna pour le jour, et pour le lendemain ; Enfin pour toute la semaine. Puis les voyant tous deux rendormis à la fin, Il s'en alla de grand matin, Toujours par le même chemin, Et fut suivi de la donzelle, Qui craignait fatigue nouvelle. Eux éveillés, le roi dit au Romain : " Frère, dormez jusqu'à demain : Vous en devez avoir envie, Et n'avez à présent besoin que de repos. - Comment ? dit le Romain : mais vous-même, à propos Vous avez fait tantôt une terrible vie. - Moi ? dit le roi, j'ai toujours attendu : Et puis voyant que c'était temps perdu, Que sans pitié ni conscience Vous vouliez jusqu'au bout tourmenter ce tendron, Sans en avoir d'autre raison Que d'éprouver ma patience, Je me suis, malgré moi, jusqu'au jour rendormi. Que s'il vous eut plu, notre ami, J'aurais couru volontiers quelque poste. C'eut été tout, n'ayant pas la riposte Ainsi que vous : qu'y ferait-on ? - Pour Dieu, reprit son compagnon, Cessez de vous railler, et changeons de matière. Je suis votre vassal vous l'avez bien fait voir. C'est assez que tantôt il vous ait plu d'avoir La fillette tout entière : Disposez-en ainsi qu'il vous plaira ; Nous verrons si ce feu toujours vous durera. - Il pourra, dit le roi, durer toute ma vie, Si j'ai beaucoup de nuits telles que celle-ci. - Sire, dit le Romain, trêve de raillerie, Donnez-moi mon congé, puisqu'il vous plaît ainsi. " Astolphe se piqua de cette repartie ; Et leurs propos s'allaient de plus en plus aigrir, Si le roi n'eut fait venir Tout incontinent la belle. Ils lui dirent : " Jugez-nous ", En lui contant leur querelle. Elle rougit, et se mit à genoux ; Leur confessa tout le mystère. Loin de lui faire pire chère, Ils en rirent tous deux : l'anneau lui fut donné, Et maint bel écu couronné, Dont peu de temps après on la vit mariée, Et pour pucelle employée. Ce fut par là que nos aventuriers Mirent fin à leurs aventures, Se voyant chargés de lauriers Qui les rendront fameux chez les races futures : Lauriers d'autant plus beaux, qu'il ne leur en coûta Qu'un peu d'adresse, et quelques feintes larmes ; Et que loin des dangers et du bruit des alarmes, L'un et l'autre les remporta. Tout fiers d'avoir conquis les coeurs de tant de belles, Et leur livre étant plus que plein, Le roi lombard dit au Romain : " Retournons au logis par le plus court chemin : Si nos femmes sont infidèles, Consolons-nous, bien d'autres le sont qu'elles. La constellation changera quelque jour : Un temps viendra que le flambeau d'Amour Ne brûlera les coeurs que de pudiques flammes : À présent on dirait que quelque astre malin Prend plaisir aux bons tours des maris et des femmes. D'ailleurs tout l'univers est plein De maudits enchanteurs, qui des corps et des âmes, Font tout ce qu'il leur plaît : savons-nous si ces gens (Comme ils sont traîtres et méchants, Et toujours ennemis, soit de l'un, soit de l'autre) N'ont point ensorcelé mon épouse et la vôtre ? Et si par quelque étrange cas, Nous n'avons point cru voir chose qui n'était pas ? Ainsi que bons bourgeois achevons notre vie, Chacun près de sa femme, et demeurons-en la. Peut-être que l'absence, ou bien la jalousie, Nous ont rendu leurs coeurs, que l'Hymen nous ôta. " Astolphe rencontra dans cette prophétie. Nos deux aventuriers, au logis retournés, Furent très bien reçus, pourtant un peu grondés ; Mais seulement par bienséance. L'un et l'autre se vit de baisers régalé : On se récompensa des pertes de l'absence, Il fut dansé, sauté, ballé ; Et du nain nullement parlé, Ni du valet comme je pense. Chaque époux s'attachant auprès de sa moitié, Vécut en grand soulas, en paix, en amitié, Le plus heureux, le plus content du monde. La reine à son devoir ne manqua d'un seul point : Autant en fit la femme de Joconde : Autant en font d'autres qu'on ne sait point. Richard Minutolo C'est de tout temps qu'à Naples on a vu Régner l'amour et la galanterie : De beaux objets cet état est pourvu, Mieux que pas un qui soit en Italie. Femmes y sont, qui font venir l'envie D'être amoureux, quand on ne voudrait pas. Une surtout ayant beaucoup d'appas Eut pour amant un jeune gentilhomme, Qu'on appelait Richard Minutolo : Il n'était lors de Paris jusqu'à Rome Galant qui sut si bien le numéro. Force lui fut ; d'autant que cette belle (Dont sous le nom de madame Catelle Il est parlé dans le Décaméron) Fut un long temps si dure et si rebelle, Que Minutol n'en sut tirer raison. Que fait-il donc ? comme il voit que son zèle Ne produit rien, il feint d'être guéri ; Il ne va plus chez madame Catelle ; Il se déclare amant d'une autre belle ; Il fait semblant d'en être favori. Catelle en rit ; pas grain de jalousie. Sa concurrente était sa bonne amie : Si bien qu'un jour qu'ils étaient en devis, Minutolo pour lors de la partie, Comme en passant mit dessus le tapis Certains propos de certaines coquettes, Certain mari, certaines amourettes, Qu'il controuva sans personne nommer ; Et fit si bien que madame Catelle De son époux commence à s'alarmer, Entre en soupçon, prend le morceau pour elle. Tant en fut dit, que la pauvre femelle, Ne pouvant plus durer en tel tourment, Voulut savoir de son défunt amant, Qu'elle tira dedans une ruelle, De quelles gens il entendait parler : Qui, quoi, comment, et ce qu'il voulait dire. " Vous avez eu, lui dit-il, trop d'empire Sur mon esprit pour vous dissimuler. Votre mari voit Madame Simone : Vous connaissez la galande que c'est : Je ne le dis pour offenser personne ; Mais il y va tant de votre intérêt, Que je n'ai pu me taire davantage. Si je vivais dessous votre servage, Comme autrefois, je me garderais bien De vous tenir un semblable langage, Qui de ma part ne serait bon à rien. De ses amants toujours on se méfie. Vous penseriez que par supercherie Je vous dirais du mal de votre époux ; Mais grâce à Dieu je ne veux rien de vous. Ce qui me meut n'est du tout que bon zèle. Depuis un jour j'ai certaine nouvelle, Que votre époux chez Janot le baigneur Doit se trouver avecque sa donzelle. Comme Janot n'est pas fort grand seigneur, Pour cent ducats vous lui ferez tout dire ; Pour cent ducats il fera tout aussi. Vous pouvez donc tellement vous conduire, Qu'au rendez-vous trouvant votre mari, Il sera pris sans s'en pouvoir dédire. Voici comment. La dame a stipulé Qu'en une chambre, ou tout sera fermé, L'on les mettra ; soit craignant qu'on ait vue Sur le baigneur ; soit que sentant son cas, Simone encor n'ait toute honte bue. Prenez sa place, et ne marchandez pas : Gagnez Janot ; donnez-lui cent ducats ; Il vous mettra dedans la chambre noire ; Non pour jeûner, comme vous pouvez croire : Trop bien ferez tout ce qu'il vous plaira. Ne parlez point, vous gâteriez l'histoire, Et vous verrez comme tout en ira. " L'expédient plus très fort à Catelle. De grand dépit Richard elle interrompt : " Je vous entends, c'est assez, lui dit-elle, Laissez-moi faire ; et le drôle et sa belle Verront beau jeu si la corde ne rompt. Pensent-ils donc que je sois quelque buse ? " Lors pour sortir elle prend une excuse, Et tout d'un pas s'en va trouver Janot, À qui Richard avait donné le mot. L'argent fait tout : si l'on en prend en France Pour obliger en de semblables cas, On peut juger avec grande apparence, Qu'en Italie on n'en refuse pas. Pour tout carquois, d'une large escarcelle En ce pays le dieu d'amour se sert. Janot en prend de Richard, de Catelle ; Il en eut pris du grand diable d'enfer. Pour abréger, la chose s'exécute Comme Richard s'était imaginé. Sa maîtresse eut d'abord quelque dispute Avec Janot qui fit le réservé : Mais en voyant bel argent bien compté, Il promet plus que l'on ne lui demande. Le temps venu d'aller au rendez- vous, Minutolo s'y rend seul de sa bande ; Entre en la chambre ; et n'y trouve aucuns trous Par où le jour puisse nuire à sa flamme. Guère n'attend : il tardait à la dame D'y rencontrer son perfide époux, Bien préparée à lui chanter sa gamme. Pas n'y manqua, l'on peut s'en assurer. Dans le lieu dit Janot la fit entrer, Là ne trouva ce qu'elle allait chercher : Point de mari, point de Dame Simone Mais au lieu d'eux Minutol en personne, Qui sans parler se mit à l'embrasser. Quant au surplus je le laisse à penser : Chacun s'en doute assez sans qu'on le die. De grand plaisir notre amant s'extasie. Que si le jeu plut beaucoup à Richard, Catelle aussi, toute rancune à part, Le laissa faire, et ne voulut mot dire Il en profite, et se garde de rire ; Mais toutefois ce n'est pas sans effort De figurer le plaisir qu'a le sire, Il me faudrait un esprit bien plus fort Premièrement il jouit de sa belle ; En second lieu il trompe une cruelle ; Et croit gagner les pardons en cela. Mais à la fin Catelle s'emporta : " C'est trop souffrir, traître, ce lui dit-elle, Je ne suis pas celle que tu prétends. Laisse-moi là ; sinon à belles dents Je te déchire, et te saute à la vue. C'est donc cela que tu te tiens en mue, Fais le malade et te plains tous les jours ; Te réservant sans doute à tes amours. Parle, méchant, dis-moi, suis-je pourvue De moins d'appas ? ai-je moins d'agrément, Moins de beauté que ta dame Simone ? Le rare oiseau ! ô la belle friponne ! T'aimais-je moins ? je te hais à présent ; Et plut à Dieu que je t'eusse vu pendre. " Pendant cela Richard pour l'apaiser La caressait, tâchait de la baiser ; Mais il ne put ; elle s'en sut défendre. " Laisse-moi là, se mit-elle à crier Comme un enfant penses-tu me traiter ? N'approche point, je ne suis plus ta femme : Rends-moi mon bien, va-t'en trouver ta dame Va déloyal, va-t'en, je te le dis. Je suis bien sotte, et bien de mon pays De te garder la foi de mariage : À quoi tient-il, que pour te rendre sage, Tout sur-le-champ, je t'envoie quérir Minutolo qui m'a si fort chérie ? Je le devrais afin de te punir ; Et sur ma foi, j'en ai presque l'envie. " À ce propos le galant éclata. " Tu ris, dit-elle, ô dieux ! quelle insolence ! Rougira-t-il ? voyons sa contenance. " Lors de ses bras la belle s'échappa ; D'une fenêtre à tâtons approcha ; L'ouvrit de force ; et fut bien étonnée Quand elle vit Minutol son amant : Elle tomba plus d'à demi pâmée. " Ah ! qui t'eut cru, dit-elle, si méchant ? Que dira-t-on ? me voilà diffamée. - Qui le saura ? dit Richard à l'instant ; Janot est sûr, j'en réponds sur ma vie. Excusez donc si je vous ai trahie ; Ne me sachez mauvais gré d'un tel tour : Adresse, force, et ruse, et tromperie ; Tout est permis en matière d'amour. J'étais réduit avant ce stratagème À vous servir sans plus pour vos beaux yeux : Ai-je failli de me payer moi-même ? L'eussiez-vous fait ? non sans doute ; et les dieux En ce rencontre ont tout fait pour le mieux : Je suis content ; vous n'êtes point coupable ; Est-ce de quoi paraître inconsolable ? Pourquoi gémir ? j'en connais, Dieu merci, Qui voudraient bien qu'on les trompât ainsi. " Tout ce discours n'apaisa point Catelle. Elle se mit à pleurer tendrement. En cet état elle parut si belle, Que Minutol de nouveau s'enflammant Lui prit la main. " Laisse-moi, lui dit-elle ; Contente-toi, veux-tu donc que j'appelle Tous les voisins, tous les gens de Janot ? - Ne faites point, dit-il, cette folie ; Votre plus court est de ne dire mot. Pour de l'argent, et non par tromperie (Comme le monde est à présent bâti) L'on vous croirait venue en ce lieu-ci. Que si d'ailleurs cette supercherie Allait jamais jusqu'à votre mari, Quel déplaisir ! songez-y je vous prie ; En des combats n'engagez point sa vie ; Je suis du moins aussi mauvais que lui. " À ces raisons enfin Catelle cède. " La chose étant, poursuit-il, sans remède, Le mieux sera que vous vous consoliez. N'y pensez plus. Si pourtant vous vouliez... Mais bannissons bien loin toute espérance ; Jamais mon zèle et ma persévérance N'ont eu de vous que mauvais traitement. Si vous vouliez, vous feriez aisément, Que le plaisir de cette jouissance Ne serait pas, comme il est, imparfait : Que reste-t-il ? le plus fort en est fait. " Tant bien sut dire, et prêcher, que la dame Séchant ses yeux, rassérénant son âme, Plus doux que miel à la fin l'écouta. D'une faveur en une autre il passa, Eut un souris, puis après autre chose, Puis un baiser, puis autre chose encor ; Tant que la belle, après un peu d'effort, Vient à son point, et le drôle en dispose. Heureux cent fois plus qu'il n'avait été ! Car quand l'Amour d'un et d'autre côté Veut s'entremettre, et prend part à l'affaire, Tout va bien mieux, comme m'ont assuré Ceux que l'on tient savants en ce mystère. Ainsi Richard jouit de ses amours, Vécut content, et fit force bons tours, Dont celui-ci peut passer à la montre. Pas ne voudrais en faire un plus rusé : Que plût à Dieu qu'en certaine rencontre D'un pareil cas je me fusse avisé ! Le cocu, battu et content N'a pas longtemps de Rome revenait Certain cadet qui n'y profita guère Et volontiers en chemin séjournait Quand par hasard le galant rencontrait Bon vin, bon gîte, et belle chambrière. Avint qu'un jour en un bourg arrêté Il vit passer une dame jolie, Leste, pimpante, et d'un page suivie, En la voyant, il en fut enchanté. La convoita ; comme bien savait faire. Prou de pardons il avait rapporté ; De vertu peu ; chose assez ordinaire. La dame était de gracieux maintien, De doux regard, jeune, fringante et belle ; Somme qu'enfin il ne lui manquait rien, Fors que d'avoir un ami digne d'elle. Tant se la mit le drôle en la cervelle, Que dans sa peau peu ni point ne durait : Et s'informant comment on l'appelait : " C'est, lui dit-on, la dame du village. Messire Bon l'a prise en mariage, Quoiqu'il n'ait plus que quatre cheveux gris : Mais comme il est des premiers du pays, Son bien supplée au défaut de son âge. " Notre cadet tout ce détail apprit, Dont il conçut espérance certaine. Voici comment le pèlerin s'y prit. Il renvoya dans la ville prochaine Tous ses valets ; puis s'en fut au château ; Dit qu'il était un jeune jouvenceau, Qui cherchait maître, et qui savait tout faire. Messire Bon fort content de l'affaire Pour fauconnier le loua bien et beau. (Non toutefois sans l'avis de sa femme) Le fauconnier plut très fort à la dame ; Et n'étant homme en tel pourchas nouveau, Guère ne mit à déclarer sa flamme. Ce fut beaucoup ; car le vieillard était Fou de sa femme, et fort peu la quittait, Sinon les jours qu'il allait à la chasse. Son fauconnier, qui pour lors le suivait, Eut demeuré volontiers en sa place. La jeune dame en était bien d'accord, Ils n'attendaient que le temps de mieux faire. Quand je dirai qu'il leur en tardait fort, Nul n'osera soutenir le contraire. Amour enfin, qui prit à coeur l'affaire, Leur inspira la ruse que voici. La dame dit un soir à son mari : " Qui croyez-vous le plus rempli de zèle De tous vos gens ? " Ce propos entendu Messire Bon lui dit : " J'ai toujours cru Le fauconnier garçon sage et fidèle ; Et c'est à lui que plus je me fierois. - Vous auriez tort, repartit cette belle ; C'est un méchant : il me tint l'autre fois Propos d'amour, dont je fus si surprise, Que je pensai tomber tout de mon haut ; Car qui croirait une telle entreprise ? Dedans l'esprit il me vint aussitôt De l'étrangler, de lui manger la vue : Il tint à peu ; je n'en fus retenue, Que pour n'oser un tel cas publier : Même, à dessein qu'il ne le put nier, Je fis semblant d'y vouloir condescendre ; Et cette nuit sous un certain poirier Dans le jardin je lui dis de m'attendre. Mon mari, dis-je, est toujours avec moi, Plus par amour que doutant de ma foi ; Je ne me puis dépêtrer de cet homme, Sinon la nuit pendant son premier somme : D'auprès de lui tâchant de me lever, Dans le jardin je vous irai trouver. Voilà l'état où j'ai laissé l'affaire. " Messire Bon se mit fort en colère. Sa femme dit : " Mon mari, mon époux, Jusqu'à tantôt cachez votre courroux ; Dans le jardin attrapez-le vous- même ; Vous le pourrez trouver fort aisément ; Le poirier est à main gauche en entrant. Mais il vous faut user de stratagème : Prenez ma jupe, et contrefaites-vous ; Vous entendrez son insolence extrême : Lors d'un bâton donnez-lui tant de coups, Que le galant demeure sur la place. Je suis d'avis que le friponneau fasse Tel compliment à des femmes d'honneur ! " L'époux retint cette leçon par coeur. Onc il ne fut une plus forte dupe Que ce vieillard, bon homme au demeurant. Le temps venu d'attraper le galant, Messire Bon se couvrit d'une jupe, S'encornêta, courut incontinent Dans le jardin, ou ne trouva personne : Garde n'avait : car, tandis qu'il frissonne, Claque des dents, et meurt quasi de froid, Le pèlerin, qui le tout observoit, Va voir la dame ; avec elle se donne Tout le bon temps qu'on a, comme je croi, Lorsqu'Amour seul étant de la partie Entre deux draps on tient femme jolie ; Femme jolie, et qui n'est point à soi. Quand le galant un assez bon espace Avec la dame eut été dans ce lieu, Force lui fut d'abandonner la place : Ce ne fut pas sans le vin de l'adieu. Dans le jardin il court en diligence. Messire Bon rempli d'impatience À tous moments sa paresse maudit. Le pèlerin, d'aussi loin qu'il le vie, Feignit de croire apercevoir la dame, Et lui cria : "Quoi donc méchante femme ! À ton mari tu brassais un tel tour ! Est-ce le fruit de son parfait amour ! Dieu soit témoin que pour toi j'en ai honte : Et de venir ne tenais quasi compte, Ne te croyant le coeur si perverti, Que de vouloir tromper un tel mari. Or bien, je vois qu'il te faut un ami ; Trouvé ne l'as en moi, je t'en assure. Si j'ai tiré ce rendez-vous de toi, C'est seulement pour éprouver ta foi : Et ne t'attends de m'induire à luxure : Grand pécheur suis ; mais j'ai, la Dieu merci, De ton honneur encor quelque souci. À Monseigneur ferais-je un tel outrage ? Pour toi, tu viens avec un front de page : Mais, foi de Dieu, ce bras te châtiera ; Et Monseigneur puis après le saura. " Pendant ces mots époux pleurait de joie, Et tout ravi disait entre ses dents : " Loué soit Dieu, dont la bonté m'envoie Femme et valet si chastes, si prudents. " Ce ne fut tout ; car à grands coups de gaule Le pèlerin vous lui froisse une épaule ; De horions laidement l'accoutra ; Jusqu'au logis ainsi le convoya. Messire Bon eut voulu que le zèle De son valet n'eut été jusque-là ; Mais le voyant si sage et si fidèle, Le bonhommeau des coups se consola. Dedans le lit sa femme il retrouva ; Lui conta tout, en lui disant : " M'amie, Quand nous pourrions vivre cent ans encor, Ni vous ni moi n'aurions de notre vie Un tel valet ; c'est sans doute un trésor. Dans notre bourg je veux qu'il prenne femme : À l'avenir traitez-le ainsi que moi. - Pas n'y faudrai, lui repartit la dame ; Et de ceci je vous donne ma foi. " Le mari confesseur Messire Artus sous le grand roi François Alla servir aux guerres d'Italie ; Tant qu'il se vit, après maints beaux exploits, Fait chevalier en grand'cérémonie. Son général lui chaussa l'éperon : Dont il croyait que le plus haut baron Ne lui dut plus contester le passage. Si s'en revient tout fier en son village, Où ne surprit sa femme en oraison. Seule il l'avait laissée à la maison ; Il la retrouve en bonne compagnie, Dansant, sautant, menant joyeuse vie, Et des muguets avec elle à foison. Messire Artus ne prit goût à l'affaire ; Et ruminant sur ce qu'il devait faire : " Depuis que j'ai mon village quitté, Si j'étais crû, dit-il, en dignité De cocuage et de chevalerie : C'est moitié trop, sachons la vérité. " Pour ce s'avise, un jour de confrérie, De se vêtir en prêtre, et confesser. Sa femme vient à ses pieds se placer. De prime abord sont par la bonne dame Expédiés tous les pêchés menus ; Puis à leur tour les gros étant venus, Force lui fut qu'elle changeât de gamme. " Père, dit-elle, en mon lit sont reçus Un gentilhomme, un chevalier, un prêtre. " Si le mari ne se fût fait connaître, Elle en allait enfiler beaucoup plus ; Courte n'était pour sûr la kyrielle. Son mari donc l'interrompt là-dessus Dont bien lui prit : " Ah, dit-il, infidèle ! Un prêtre même ! à qui crois-tu parler ? À mon mari, dit la fausse femelle Qui d'un tel pas se sut bien démêler. Je vous ai vu dans ce lieu vous couler Ce qui m'a fait douter du badinage. C'est un grand cas étant homme si sage Vous n'ayez su l'énigme débrouiller. On vous a fait, dites-vous, chevalier : Auparavant vous étiez gentilhomme : Vous êtes prêtre avecque ces habits. Béni soit Dieu ! dit alors le bon homme : Je suis un sot de l'avoir si mal pris. Conte d'une chose arrivée à Château-Thierry Un savetier, que nous nommerons Blaise, Prit belle femme ; et fut très avisé Les bonnes gens qui n'étaient à leur aise, S'en vont prier un marchand peu rusé, Qu'il leur prêtât dessous bonne promesse Mi-muid de grain ; ce que le marchand fait. Le terme échu, ce créancier les presse. Dieu sait pourquoi : le galant, en effet, Crut que par là baiserait la commère. " Vous avez trop de quoi me satisfaire (Ce lui dit-il) et sans débourser rien ; Accordez-moi ce que vous savez bien. - Je songerai, répond-elle, à la chose. " Puis vient trouver Blaise tout aussitôt, L'avertissant de ce qu'on lui propose. Blaise lui dit : " Par bieu, femme, il nous faut Sans coup férir rattraper notre somme. Tout de ce pas allez dire à cet homme Qu'il peut venir, et que je n'y suis point. Je veux ici me cacher tout à point. Avant le coup demandez la cédule. De la donner je ne crois qu'il recule. Puis tousserez afin de m'avertir ; Mais haut et clair, et plutôt deux fois qu'une. Lors de mon coin vous me verrez sortir Incontinent, de crainte de fortune. " Ainsi fut dit, ainsi s'exécuta. Dont le mari puis après se vanta ; Si que chacun glosait sur ce mystère. " Mieux eût valu tousser après l'affaire, (Dit à la belle un des plus gros bourgeois) Vous eussiez eu votre compte tous trois. N'y manquez plus, sauf après de se taire. Mais qu'en est-il ? or ça, belle, entre nous. " Elle répond : " Ah Monsieur ! croyez-vous Que nous ayons tant d'esprit que vos dames ? " Notez qu'illec avec deux autres femmes, Du gros bourgeois l'épouse était aussi) " Je pense bien, continua la belle. Qu'en pareil cas Madame en use ainsi ; Mais quoi, chacun n'est pas si sage qu'elle. " La Vénus callipyge Du temps des Grecs, deux soeurs disaient avoir Aussi beau cul que fille de leur sorte ; La question ne fut que de savoir Quelle des deux dessus l'autre l'emporte Pour en juger un expert étant pris, À la moins jeune il accorde le prix, Puis l'épousant, lui fait don de son âme ; À son exemple, un sien frère est épris De la cadette, et la prend pour sa femme ; Tant fut entre eux, à la fin, procédé, Que par les soeurs un temple fut fondé, Dessous le nom de Vénus belle-fesse, Je ne sais pas à quelle intention ; Mais c'eût été le temple de la Grèce Pour qui j'eusse eu plus de dévotion. Conte tiré d'Athénée Axiochus avec Alcibiades Jeunes, bien faits, galants, et vigoureux, Par bon accord comme grands camarades, En même nid furent pondre tous deux. Qu'arrive-t-il ? L'un de ces amoureux Tant bien exploite autour de la donzelle, Qu'il en naquit une fille si belle, Qu'ils s'en vantaient tous deux également. Le temps venu que cet objet charmant Put pratiquer les leçons de sa mère ; Chacun des deux en voulut être amant ; Plus n'en voulut l'un ni l'autre être père. " Frère, dit l'un, ah ! vous ne sauriez faire Que cet enfant ne soit vous tout craché. - Parbieu, dit l'autre, il est à vous, compère ; Je prends sur moi le hasard du péché. " Autre conte tiré d'Athénée À son souper un glouton Commande que l'on apprête Pour lui seul un esturgeon, Sans en laisser que la tête, Il soupe ; il crève ; on y court ; On lui donne maints clystères. On lui dit, pour faire court, Qu'il mette ordre à ses affaires. " Mes amis, dit le goulu, M'y voilà tout résolu ; Et puisqu'il faut que je meure, Sans faire tant de façon, Qu'on m'apporte tout à l'heure Le reste de mon poisson. " Conte de.... (soeur Jeanne...) Soeur Jeanne ayant fait un poupon, Jeûnait, vivait en sainte fille. Toujours était en oraison. Et toujours ses soeurs à la grille. Un jour donc l'abbesse leur dit ; " Vivez comme soeur Jeanne vit ; Fuyez le monde et sa séquelle. " Toutes reprirent à l'instant : " Nous serons aussi sages qu'elle Quand nous en aurons fait autant. " Conte du juge de Mesle Deux avocats qui ne s'accordaient point Rendaient perplexe un juge de province : Si ne put onc découvrir le vrai point ; Tant lui semblait que fût obscur et mince. Deux pailles prend d'inégale grandeur : Du doigt les serre ; il avait bonne pince La longue échet sans faute au défendeur, Dont renvoyé s'en va gai comme un prince La cour s'en plaint, et le juge repart : " Ne me blâmez, Messieurs, pour cet égard De nouveauté dans mon fait il n'est maille ; Maint d'entre vous souvent juge au hasard Sans que pour ce tire à la courte paille. " Conte d'un paysan qui avait offensé son seigneur Un paysan son seigneur offensa. L'histoire dit que c'était bagatelle ; Et toutefois ce seigneur le tança Fort rudement ; ce n'est chose nouvelle. " Coquin, dit-il, tu mérites la hart : Fais ton calcul d'y venir tôt ou tard ; C'est une fin à tes pareils commune. Mais je suis bon ; et de trois peines l'une Tu peux choisir. Ou de manger trente aulx, J'entends sans boire, et sans prendre repos ; Ou de souffrir trente bons coups de gaules, Bien appliqués sur tes larges épaules ; Ou de payer sur-le-champ cent écus. " Le paysan consultant là-dessus : " Trente aulx sans boire ! ah, dit-il en soi-même, Je n'appris onc à les manger ainsi. De recevoir les trente coups aussi, Je ne le puis sans un péril extrême. Les cent écus c'est le pire de tous. " Incertain donc il se mit à genoux, Et s'écria : " Pour Dieu, miséricorde. Son seigneur dit : Qu'on apporte une corde ; Quoi le galant m'ose répondre encor ? " Le paysan de peur qu'on ne le pende Fait choix de l'ail ; et le seigneur commande Que l'on en cueille, et surtout du plus fort. Un après un lui même il fait le compte : Puis quand il voit que son calcul se monte À la trentaine, il les met dans un plat. Et cela fait le malheureux pied-plat Prend le plus gros ; en pitié le regarde ; Mange, et rechigne, ainsi que fait un chat Dont les morceaux sont frottés de moutarde. Il n'oserait de la langue y toucher. Son seigneur rit, et surtout il prend garde Que le galant n'avale sans mâcher. Le premier passe ; aussi fait le deuxième : Au tiers il dit : " Que le diable y ait part. " Bref il en fut à grand-peine au douzième, Que s'écriant : "Haro la gorge m'ard Tôt, tôt, dit-il, que l'on m'apporte à boire. " Son seigneur dit : " Ah, ah, sire Grégoire, Vous avez soif ! je vois qu'en vos repas Vous humectez volontiers le lampas. Or buvez donc ; et buvez à votre aise : Bon prou vous fasse : Holà, du vin, holà. Mais mon ami, qu'il ne vous en déplaise, Il vous faudra choisir après cela Des cent écus, ou de la bastonnade, Pour suppléer au défaut de l'aillade. - Qu'il plaise donc, dit l'autre, à vos bontés Que les aulx soient sur les coups précomptés : Car pour l'argent, par trop grosse est la somme : Où la trouver moi qui suis un pauvre homme ? - Hé bien, souffrez les trente horions, Dit le seigneur ; mais laissons les oignons. " Pour prendre coeur, le vassal en sa panse Loge un long trait ; se munit le dedans ; Puis souffre un coup avec grande constance. Au deux, il dit : " Donnez-moi patience, Mon doux Jésus, en tous ces accidents ! " Le tiers est rude, il en grince les dents, Se courbe tout, et saute de sa place. Au quart il fait une horrible grimace ; Au cinq un cri : mais il n'est pas au bout ; Et c'est grand cas s'il peut digérer tout. On ne vit onc si cruelle aventure. Deux forts paillards ont chacun un bâton, Qu'ils font tomber par poids et par mesure, En observant la cadence et le ton. Le malheureux n'a rien qu'une chanson. " Grâce ! " dit-il : mais las ! point de nouvelle ; Car le seigneur fait frapper de plus belle, Juge des coups, et tient sa gravité, Disant toujours qu'il a trop de bonté. Le pauvre diable enfin craint pour sa vie. Après vingt coups d'un ton piteux il crie : " Pour Dieu cessez : hélas ! je n'en puis plus. " Son seigneur dit : " Payez donc cent écus, Net et comptant : je sais qu'à la desserre Vous êtes dur ; j'en suis fâché pour vous. Si tout n'est prêt, votre compère Pierre Vous en peut bien assister entre nous. Mais pour si peu vous ne vous feriez tondre. " Le malheureux n'osant presque répondre, Court au mugot, et dit : " C'est tout mon fait. On examine, on prend un trébuchet L'eau cependant lui coule de la face : Il n'a point fait encor telle grimace. Mais que lui sert ? il convient tout payer. C'est grand'pitié quand on fâche son maître ! Ce paysan eut beau s'humilier ; Et pour un fait, assez léger peut-être, Il se sentit enflammer le gosier, Vuider la bourse, émoucher les épaules ; Sans qu'il lui fut, dessus les cent écus, Ni pour les aulx, ni pour les coups de gaules, Fait seulement grâce d'un carolus. Imitation d'un livre intitulé " Les arrêts d'Amour " Les gens tenant le Parlement d'Amours Informaient pendant les Grands Jours, D'aucuns abus commis en l'Île de Cythère Par devant eux se plaint un amant maltraité, Disant que de longtemps il s'efforce de plaire À certaine ingrate beauté. Qu'il a donné des sérénades, Des concerts et des promenades : Item mainte collation, Maint bal, et mainte comédie : A consacré le plus beau de sa vie À l'objet de sa passion : S'est tourmenté le corps et l'âme, Sans pouvoir obliger la dame À payer seulement d'un souris son amour. Partant conclut que cette belle Soit condamnée à l'aimer à son tour. Fut allégué d'autre part à la Cour Que plus la dame était cruelle, Plus elle avait d'embonpoint et d'attraits : Que perdant ses appas Amour perdait ses traits : Qu'il avait intérêt au repos de son âme : Que quand on a le coeur en flamme Le teint n'en est jamais si frais. Qu'il était à propos pour la grandeur du prince, Qu'elle traitât ainsi toute cette province, Fît mille soupirants sans faire un bienheureux, Dormît à son plaisir, conservât tous ses charmes, Augmentât les tributs de l'empire amoureux, Qui sont les soupirs et les larmes. Que souffrir tels procès était un grand abus : Et que le cas méritait une amende : Concluant pour le surplus Au renvoi de la demande. Le procureur d'Amours intervint là- dessus, Et conclut aussi pour la belle. La Cour, leurs moyens entendus, La renvoya : permis d'être cruelle ; Avec dépens ; et tout ce qui s'ensuit. Cet arrêt fit un peu de bruit Parmi les gens de la province. La raison de douter était tous les cadeaux, Bijoux donnés, et des plus beaux Qui prend se vend : mais l'intérêt du prince Souvent plus fort qu'aucunes lois L'emporta de quatre ou cinq voix. Les amours de Mars et de Vénus Gélaste montre à Acante une tapisserie, ou sont représentées les Amours de Mars et de Vénus, et lui parle ainsi. " Vous devez avoir lu qu'autrefois le dieu Mars, Blessé par Cupidon d'une flèche dorée, Après avoir dompté les plus fermes remparts, Mit le camp devant Cythèrée. Le siège ne fut pas de fort longue durée : À peine Mars se présenta, Que la belle parlementa. Dans les formes pourtant il entreprit l'affaire : Par tous moyens tâcha de plaire : De son ajustement prit d'abord un grand soin. Considérez-le en ce coin, Qui quitte sa mine fière. Il se fait attacher son plus riche harnois. Quand ce serait pour des jours de tournois, On ne le verrait pas vêtu d'autre manière. L'éclat de ses habits fait honte à l'oeil du jour. Sans cela, fit-on mordre aux Géants la poussière, Il est bien malaisé de rien faire en amour. En peu de temps Mars emporta la dame. Il la gagna peut-être, en lui contant sa flamme : Peut-être conta-t-il ses sièges, ses combats ; Parla de contrescarpe, et cent autres merveilles Que les femmes n'entendent pas, Et dont pourtant les mots sont doux à leurs oreilles. Voyez combien Vénus en ces lieux écartés Aux yeux de ce guerrier étale de beautés : Quels longs baisers ! la gloire a bien des charmes ; Mais Mars en la servant ignore ces douceurs. Son harnois est sur l'herbe : Amour pour toutes armes Veut des soupirs et des larmes : C'est ce qui triomphe des coeurs. Phébus pour la déesse avait même dessein ; Et charme de l'espoir d'une telle conquête Couvait plus de feux dans son sein, Qu'on n'en voyait à l'entour de sa tête. C'était un dieu pourvu de cent charmes divers. Il était beau mais il faisait des vers ; Avait un peu trop de doctrine ; Et qui pis est, savait la médecine. Or soyez sûr qu'en amours, Entre l'homme d'épée et l'homme de science, Les dames au premier inclineront toujours ; Et toujours le plumet aura la préférence. Ce fut donc le guerrier qu'on aima mieux choisir. Phébus outré de déplaisir Apprit à Vulcan ce mystère ; Et dans le fond d'un bois voisin de son séjour, Lui fit voir avec Mars la reine de Cythère, Qui n'avaient en ces lieux pour témoins que l'amour. La peine de Vulcan se voit représentée : Et l'on ne dirait pas que les traits en sont feints. II demeure immobile, et son âme agitée Roule mille pensers qu'en ses yeux on voit peints. Son marteau lui tombe des mains. Il a martel en tète, et ne sait que résoudre, Frappé comme d'un coup de foudre. Le voici dans cet autre endroit Qui querelle et qui bat sa femme. Voyez-vous ce galant qui les montre du doigt ? Au palais de Vénus il s'en allait tout droit, Espérant y trouver le sujet qui l'enflamme. La dame d'un logis, quand elle fait l'amour Met le tapis chez elle à toutes les coquettes Dieu sait si les galants lui font aussi la cour. Ce ne sont que jeux et fleurettes, Plaisants devis et chansonnettes : Mille bons mots, sans compter les bons tours, Font que sans s'ennuyer chacun passe les jours. Celle que vous voyez apportait une lyre, Ne songeant qu'à se réjouir. Mais Vénus pour le coup ne la saurait ouïr : Elle est trop empêchée, et chacun se retire. Le vacarme que fait Vulcan, A mis l'alarme au camp. Mais avec tout ce bruit que gagne le pauvre homme ? Quand les coeurs ont goûté les délices d'Amour, Ils iraient plutôt jusqu'à Rome, Que de s'en passer un seul jour. Sur un lit de repos voyez Mars et sa dame Quand l'Hymen les joindrait de son noeud le plus fort, Que l'un fut le mari, que l'autre fut la femme, On ne pourrait entre eux voir un plus bel accord. Considérez plus bas les trois Grâces pleurantes : La maîtresse a failli, l'on punit les suivantes. Vulcan veut tout chasser. Mais quels dragons veillants Pourraient contre tant d'assaillants, Garder une toison si chère ? Il accuse sur tous l'enfant qui fait aimer : Et se prenant au fils des pêchés de la mère Menace Cupidon de le faire enfermer. Ce n'est pas tout : plein d'un dépit extrême Le voilà qui se plaint au monarque des dieux ; Et de ce qu'il devrait se cacher à soi-même, Importune sans cesse et la terre et les cieux. L'adultère Jupin, d'un ris malicieux, Lui dit que ce malheur est pure fantaisie, Et que de s'en troubler les esprits sont bien fous. Plaise au ciel que jamais je n'entre en jalousie ; Car c'est le plus grand mal, et le moins plaint de tous. Que fait Vulcan ? car pour se voir vengé, Encor faut-il qu'il fasse quelque chose. Un rets d'acier par ses mains est forgé : Ce fut Momus qui je pense en fut cause. Avec ce rets le galant lui propose D'envelopper nos amants bien et beau. L'enclume sonne ; et maint coup de marteau, Dont maint chaînon l'un à l'autre s'assemble, Prépare aux dieux un spectacle nouveau De deux Amants qui reposent ensemble. Les noires Soeurs apprêtèrent le lit : Et nos amants trouvant l'heure opportune, Sous le réseau pris en flagrant délit, De s'échapper n'eurent puissance aucune. Vulcan fait lors éclater sa rancune : Tout en clopant le vieillard éclopé Semond les dieux, jusqu'au plus occupé, Grands et petits, et toute la séquelle. Demandez-moi qui fut bien attrapé ; Ce fut, je crois, le galant et la belle. Ballade Cet ouvrage est demeuré imparfait pour de secrètes raisons : et par malheur ce qui y manque est l'endroit le plus important ; je veux dire les réflexions que firent les dieux, même les déesses, sur une si plaisante aventure. Quand j'aurai repris l'idée et le caractère de cette pièce je l'achèverai. Cependant comme le dessein de ce recueil a été fait à plusieurs reprises, je me suis souvenu d'une ballade qui pourra encore trouver sa place parmi ces contes puisqu'elle en contient un en quelque façon. Je l'abandonne donc ainsi que le reste au jugement du public. Si l'on trouve qu'elle soit hors de son lieu, et qu'il y ait du manquement en cela ; je prie le lecteur de l'excuser avecque les autres fautes que j'aurai faites. Hier je mis chez Cloris en train de discourir Sur le fait des romans Alizon la sucrée. " N'est-ce pas grand pitié, dit-elle, de souffrir Que l'on méprise ainsi la Légende dorée, Tandis que les romans sont si chère denrée ? Il vaudrait beaucoup mieux qu'avec maint vers du temps, De messire Honoré l'histoire fut brûlée. - Oui pour vous, dit Cloris, qui passez cinquante ans Moi qui n'en ai que vingt, je prétends que l'Astrée Fasse en mon cabinet encor quelque séjour : Car pour vous découvrir le fond de ma pensée, Je me plais aux livres d'amour. " Cloris eut quelque tort de parler si crûment, Non que Monsieur d'Urfé n'ait fait une oeuvre exquise Étant petit garçon je lisais son roman, Et je le lis encore ayant la barbe grise. Aussi contre Alizon je faillis d'avoir prise ; Et soutins haut et clair, qu'Urfé par-ci, par- là, De préceptes moraux nous instruit à sa guise. " De quoi, dit Alizon, peut servir tout cela ? Vous en voit-on aller plus souvent à l'église ? Je hais tous les menteurs ; et pour vous trancher court, Je ne puis endurer qu'une femme me dise : Je me plais aux livres d'amour. " Alizon dit ces mots avec tant de chaleur, Que je crus qu'elle était en vertus accomplie ; Mais ses péchés écrits tombèrent par malheur : Elle n'y prit pas garde. Enfin étant sortie, Nous vîmes que son fait était papelardie, Trouvant entre autres points dans sa confession : " J'ai lu maître Louis mille fois en ma vie ; Et même quelquefois j'entre en tentation, Lorsque l'ermite trouve Angélique endormie Rêvant à tels fatras souvent le long du jour. Bref sans considérer censure ni demie. Je me plais aux livres d'amour. " Ah ! ah ! dis-je, Alizon ! vous lisez les romans ! Et vous vous arrêtez à l'endroit de l'Ermite ! Je crois qu'ainsi que vous pleine d'enseignements Oriane prêchait faisant la chattemite. Après mille façons, cette bonne hypocrite, Un pain sur la fournée emprunta dit l'auteur : Pour un petit poupon l'on sait qu'elle en fut quitte : Mainte belle sans doute en a ri dans son coeur. Cette histoire, Cloris, est du pape maudite : Quiconque y met le nez devient noir comme un four. Parmi ceux qu'on peut lire, et dont voici l'élite, Je me plais aux livres d'amour. Clitophon a le pas par droit d'antiquité : Héliodore peut par son prix le prétendre : Le roman d'Ariane est très bien inventé : J'ai lu vingt et vingt fois celui de Polexandre : En fait d'événements, Cléopâtre et Cassandre, Entre les beaux premiers doivent être rangés : Chacun prise Cyrus, et la Carte du Tendre ; Et le frère et la soeur ont les coeurs partagés. Même dans les plus vieux je tiens qu'on peut apprendre. Perceval le Gallois vient encore à son tour : Cervantès me ravit ; et pour tout y comprendre, Je me plais aux livres d'amour. Envoi À Rome on ne lit point Boccace sans dispense : Je trouve en ses pareils bien du contre et du pour. Du surplus (honni soit celui qui mal y pense !) Je me plais aux livres d'amour. Livre deuxième Préface Voici les derniers ouvrages de cette nature qui partiront des mains de l'auteur, et par conséquent la dernière occasion de justifier ses hardiesses et les licences qu'il s'est données. Nous ne parlons point des mauvaises rimes, des vers qui enjambent, des deux voyelles sans élision, ni en général de ces sortes de négligences qu'il ne se pardonnerait pas lui-même en un autre genre de poésie, mais qui sont inséparables, pour ainsi dire, de celui-ci. Le trop grand soin de les éviter jetterait un faiseur de contes en de longs détours, en des récits aussi froids que beaux, en des contraintes fort inutiles, et lui ferait négliger le plaisir du coeur pour travailler à la satisfaction de l'oreille. Il faut laisser les narrations étudiées pour les grands sujets, et ne pas faire un poème épique des aventures de Renaud d'Ast. Quand celui qui a rimé ces nouvelles y aurait apporté tout le soin et l'exactitude qu'on lui demande, outre que ce soin s'y remarquerait d'autant plus qu'il y est moins nécessaire, et que cela contrevient aux préceptes de Quintilien, encore l'auteur n'aurait-il pas satisfait au principal point, qui est d'attacher le lecteur, de le réjouir, d'attirer malgré lui son attention, de lui plaire enfin : car, comme l'on sait, le secret de plaire ne consiste pas toujours en l'ajustement, ni même en la régularité ; il faut du piquant et de l'agréable, si l'on veut toucher. Combien voyons-nous de ces beautés régulières qui ne touchent point, et dont personne n'est amoureux ? Nous ne voulons pas ôter aux modernes la louange qu'ils ont méritée. Le beau tour de vers, le beau langage, la justesse, les bonnes rimes, sont des perfections en un poète ; cependant, que l'on considère quelques-unes de nos épigrammes où tout cela se rencontre, peut-être y trouvera-t-on beaucoup moins de sel, j'oserais dire encore bien moins de grâces, qu'en celles de Marot et de Saint-Gelais ; quoique les ouvrages de ces derniers soient presque tout pleins de ces mêmes fautes qu'on nous impute. On dira que ce n'étaient pas des fautes en leur siècle et que c'en sont de très grandes au nôtre. À cela nous répondons par un même raisonnement, et disons, comme nous avons déjà dit, que c'en serait en effet dans un autre genre de poésie, mais que ce n'en sont point dans celui-ci. Feu M. de Voiture en est le garant : il ne faut que lire ceux de ses ouvrages où il fait revivre le caractère de Marot. Car notre auteur ne prétend pas que la gloire lui en soit due, ni qu'il ait mérité non plus de grands applaudissements du public pour avoir rimé quelques contes. Il s'est véritablement engagé dans une carrière toute nouvelle, et l'a fournie le mieux qu'il a pu, prenant tantôt un chemin, tantôt l'autre, et marchant toujours plus assurément quand il a suivi la manière de nos vieux poètes, quorum in hac re imitari neglegentiam exoptat potius quam istorum dili gentiam. Mais, en disant que nous voulions passer ce point-là, nous nous sommes insensiblement engagés à l'examiner. Et possible n'a-ce pas été inutilement ; car il n'y a rien qui ressemble mieux à des fautes que ces licences. Venons à la liberté que l'auteur se donne de tailler dans le bien d'autrui ainsi que dans le sien propre, sans qu'il en excepte les nouvelles même les plus connues, ne s'en trouvant point d'inviolable pour lui. Il retranche, il amplifie, il change les incidents et les circonstances, quelquefois le principal événement et la suite ; enfin, ce n'est plus la même chose, c'est proprement une nouvelle nouvelle ; et celui qui l'a inventée aurait bien de la peine à reconnaître son propre ouvrage. Non sic decet contaminari fabulas, diront les critiques. Et comment ne le diraient-ils pas ? ils ont bien fait le même reproche à Térence ; mais Térence s'est moqué d'eux, et a prétendu avoir droit d'en user ainsi. Il a mêlé du sien parmi les sujets qu'il a tirés de Ménandre, comme Sophocle et Euripide ont mêlé du leur parmi ceux qu'ils ont tirés des écrivains qui les précédaient, n'épargnant histoire ni fable où il s'agissait de la bienséance et des règles du dramatique. Ce privilège cessera-t-il à l'égard des contes faits à plaisir ? et faudra-t-il avoir dorénavant plus de respect et plus de religion, s'il est permis d'ainsi dire, pour le mensonge, que les anciens n'en ont eu pour la vérité ? Jamais ce qu'on appelle un bon conte ne passe d'une main à l'autre sans recevoir quelque nouvel embellissement. D'où vient donc, nous pourra-t-on dire, qu'en beaucoup d'endroits l'auteur retranche au lieu d'enchérir ? Nous en demeurons d'accord ; et il le fait pour éviter la longueur et l'obscurité, deux défauts intolérables dans ces matières, le dernier surtout : car, si la clarté est recommandable en tous les ouvrages de l'esprit, on peut dire qu'elle est nécessaire dans les récits où une chose, la plupart du temps, est la suite et la dépendance d'une autre, où le moindre fonde quelquefois le plus important ; en sorte que si le fil vient une fois à se rompre, il est impossible au lecteur de le renouer. D'ailleurs, comme les narrations en vers sont très malaisées, il se faut charger de circonstances le moins qu'on peut ; par ce moyen vous vous soulagez vous même, et vous soulagez aussi le lecteur, à qui l'on ne saurait manquer d'apprêter des plaisirs sans peine. Que si l'auteur a changé quelques incidents et même quelque catastrophe, ce qui préparait cette catastrophe et la nécessité de la rendre heureuse l'y ont contraint. Il a cru que dans ces sortes de contes chacun devait être content à la fin : cela plaît toujours au lecteur, à moins qu'on ne lui ait rendu les personnes trop odieuses. Mais il n'en faut point venir là, si l'on peut, ni faire rire et pleurer dans une même nouvelle. Cette bigarrure déplaît à Horace sur toutes choses ; il ne veut pas que nos compositions ressemblent aux grotesques, et que nous fassions un ouvrage moitié femme, moitié poisson. Ce sont les raisons générales que l'auteur a eues. On en pourrait encore alléguer de particulières, et défendre chaque endroit ; mais il faut laisser quelque chose à faire à l'habileté et à l'indulgence des lecteurs. lls se contenteront donc de ces raisons-ci. Nous les aurions mises un peu plus en jour et fait valoir davantage, si l'étendue des préfaces l'avait permis. Le faiseur d'oreilles et le raccommodeur de moules Sire Guillaume allant en marchandise, Laissa sa femme enceinte de six mois ; Simple, jeunette, et d'assez bonne guise, Nommée Alix, du pays champenois. Compère André l'allait voir quelquefois À quel dessein, besoin n'est de le dire, Et Dieu le sait : c'était un maître sire ; Il ne tendait guère en vain ses filets ; Ce n'était pas autrement sa coutume. Sage eût été l'oiseau qui de ses rets Se fût sauvé sans laisser quelque plume. Alix était fort neuve sur ce point. Le trop d'esprit ne l'incommodait point : De ce défaut on n'accusait la belle. Elle ignorait les malices d'Amour. La pauvre dame allait tout devant elle, Et n'y savait ni finesse ni tour. Son mari donc se trouvant en emplette, Elle au logis, en sa chambre seulette, André survient, qui sans long compliment La considère ; et lui dit froidement : " Je m'ébahis comme au bout du royaume S'en est allé le compère Guillaume, Sans achever l'enfant que vous portez : Car je vois bien qu'il lui manque une oreille Votre couleur me le démontre assez, En ayant vu mainte épreuve pareille. - Bonté de Dieu ! reprit-elle aussitôt, Que dites-vous ? quoi d'un enfant monaut J'accoucherais ? n'y savez-vous remède ? - Si da, fit-il, je vous puis donner aide En ce besoin, et vous jurerai bien, Qu'autre que vous ne m'en ferait tant faire. Le mal d'autrui ne me tourmente en rien ; Fors excepté ce qui touche au compère : Quant à ce point je m'y ferais mourir. Or essayons, sans plus en discourir, Si je suis maître à forger des oreilles. - Souvenez-vous de les rendre pareilles, Reprit la femme. - Allez, n'ayez souci, Répliqua-t-il, je prends sur moi ceci. " Puis le galant montre ce qu'il sait faire. Tant ne fut nice (encor que nice fut) Madame Alix, que ce jeu ne lui plut. Philosopher ne faut pour cette affaire. André vaquait de grande affection À son travail ; faisant ore un tendon, Ore un repli, puis quelque cartilage ; Et n'y plaignant l'étoffe et la façon. " Demain, dit-il, nous polirons l'ouvrage, Puis le mettrons en sa perfection ; Tant et si bien qu'en ayez bonne issue. - Je vous en suis, dit-elle, bien tenue : Bon fait avoir ici-bas un ami. " Le lendemain, pareille heure venue, Compère André ne fut pas endormi. Il s'en alla chez la pauvre innocente. " Je viens, dit-il, toute affaire cessante, Pour achever l'oreille que savez. - Et moi, dit-elle, allais par un message Vous avertir de hâter cet ouvrage : Montons en haut. " Dès qu'ils furent montés, On poursuivit la chose encommencée. Tant fut ouvré, qu'Alix dans la pensée Sur cette affaire un scrupule se mit ; Et l'innocente au bon apôtre dit : " Si cet enfant avait plusieurs oreilles, Ce ne serait à vous bien besogné. - Rien, rien, dit-il ; à cela j'ai soigné ; Jamais ne faux en rencontres pareilles. " Sur le métier l'oreille était encor, Quand le mari revient de son voyage ; Caresse Alix, qui du premier abord : " Vous aviez fait, dit-elle, un bel ouvrage. Nous en tenions sans le compère André ; Et notre enfant d'une oreille eût manqué. Souffrir n'ai pu chose tant indécente. Sire André donc, toute affaire cessante En a fait une : il ne faut oublier De l'aller voir, et l'en remercier ; De tels amis on a toujours affaire. " Sire Guillaume, au discours qu'elle fit, Ne comprenant comme il se pouvait faire Que son épouse eût eu si peu d'esprit, Par plusieurs fois lui fit faire un récit De tout le cas ; puis outre de colère Il prit une arme à côte de son lit ; Voulut ruer la pauvre Champenoise, Qui prétendait ne l'avoir mérité. Son innocence et sa naïveté En quelque sorte apaisèrent la noise. " Hélas Monsieur, dit la belle en pleurant, En quoi vous puis-je avoir fait du dommage ? Je n'ai donné vos draps ni votre argent ; Le compte y est ; et quant au demeurant, André me dit quand il parfit l'enfant, Qu'en trouveriez plus que pour votre usage : Vous pouvez voir, si je mens tuez-moi ; Je m'en rapporte à votre bonne foi. " L'époux sortant quelque peu de colère, Lui répondit : " Or bien, n'en parlons plus ; On vous l'a dit, vous avez cru bien faire, J'en suis d'accord, contester là-dessus Ne produirait que discours superflus : Je n'ai qu'un mot. Faites demain en sorte Qu'en ce logis j'attrape le galant : Ne parlez point de notre différend ; Soyez secrète, ou bien vous êtes morte Il vous le faut avoir adroitement ; Me feindre absent en un second voyage, Et lui mander, par lettre ou par message, Que vous avez à lui dire deux mots. André viendra ; puis de quelques propos L'amuserez ; sans toucher à l'oreille ; Car elle est faite, il n'y manque plus rien. " Notre innocente exécuta très bien L'ordre donné ; ce ne fut pas merveille ; La crainte donne aux bêtes de l'esprit. André venu, l'époux guère ne tarde, Monte, et fait bruit. Le compagnon regarde Où se sauver : nul endroit il ne vit, Qu'une ruelle en laquelle il se mit. Le mari frappe ; Alix ouvre la porte ; Et de la main fait signe incontinent, Qu'en la ruelle est caché le galant. Sire Guillaume était armé de sorte Que quatre Andrés n'auraient pu l'étonner. Il sort pourtant, et va quérir main forte, Ne le voulant sans doute assassiner ; Mais quelque oreille au pauvre homme couper Peut-être pis, ce qu'on coupe en Turquie, Pays cruel et plein de barbarie. C'est ce qu'il dit à sa femme tout bas : Puis l'emmena sans qu'elle osât rien dire ; Ferma très bien la porte sur le sire. André se crut sorti d'un mauvais pas, Et que l'époux ne savait nulle chose. Sire Guillaume, en rêvant à son cas Change d'avis, en soi-même propose De se venger avecque moins de bruit, Moins de scandale, et beaucoup plus de fruit. " Alix, dit-il, allez quérir la femme De sire André ; contez-lui votre cas De bout en bout ; courez, n'y manquez pas. Pour l'amener vous direz à la dame Que son mari court un péril très grand ; Que je vous ai parlé d'un châtiment Qui la regarde, et qu'aux faiseurs d'oreilles On fait souffrir en rencontres pareilles : Chose terrible, et dont le seul penser Vous fait dresser les cheveux à la tête ; Que son époux est tout près d'y passer ; Qu'on n'attend qu'elle afin d'être à la fête. Que toutefois, comme elle n'en peut mais, Elle pourra faire changer la peine ; Amenez-la, courez ; je vous promets D'oublier tout moyennant qu'elle vienne. " Madame Alix, bien joyeuse s'en fut Chez sire André dont la femme accourut En diligence, et quasi hors d'haleine ; Puis monta seule, et ne voyant André, Crut qu'il était quelque part enfermé. Comme la dame était en ces alarmes, Sire Guillaume ayant quitté ses armes La fait asseoir, et puis commence ainsi : " L'ingratitude est mère de tout vice. André m'a fait un notable service ; Par quoi, devant que vous sortiez d'ici, Je lui rendrai si je puis la pareille. En mon absence il a fait une oreille Au fruit d'Alix : je veux d'un si bon tour Me revancher, et je pense une chose : Tous vos enfants ont le nez un peu court : Le moule en est assurément la cause. Or je les sais des mieux raccommoder. Mon avis donc est que sans retarder Nous pourvoyions de ce pas à l'affaire. " Disant ces mots, il vous prend la commère, Et près d'André la jeta sur le lit Moitié raisin, moitié figue, en jouit. La dame prit le tout en patience ; Bénit le ciel de ce que la vengeance Tombait sur elle, et non sur sire André ; Tant elle avait pour lui de charité. Sire Guillaume était de son côté Si fort ému, tellement irrité, Qu'à la pauvrette il ne fit nulle grâce Du talion, rendant à son époux Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace. Qu'on dit bien vrai que se venger est doux ! Très sage fut d'en user de la sorte : Puisqu'il voulait son honneur réparer, Il ne pouvait mieux que par cette porte D'un tel affront à mon sens se tirer. André vit tout, et n'osa murmurer ; Jugea des coups ; mais ce fut sans rien dire ; Et loua Dieu que le mal n'était pire. Pour une oreille il aurait composé. Sortir à moins, c'était pour lui merveilles : Je dis à moins ; car mieux vaut, tout prise, Cornes gagner que perdre ses oreilles. Les frères de Catalogne Je vous veux conter la besogne Des bons frères de Catalogne ; Besogne ou ces frères en Dieu Témoignèrent en certain lieu Une charité si fervente, Que mainte femme en fut contente, Et crut y gagner Paradis. Telles gens, par leurs bons avis, Mettent à bien les jeunes âmes, Tirent à soi filles et femmes, Se savent emparer du coeur, Et dans la vigne du Seigneur Travaillent ainsi qu'on peut croire. Et qu'on verra par cette histoire. Au temps que le sexe vivait Dans l'ignorance, et ne savait Gloser encor sur l'Evangile, (Temps à coter fort difficile) Un essaim de frères dîmeurs, Pleins d'appétit et beaux dîneurs, S'alla jeter dans une ville, En jeunes beautés très fertile. Pour des galants, peu s'en trouvait ; De vieux maris, il en plouvait. À l'abord une confrérie, Par les bons pères fut bâtie, Femme était qui n'y courut, Qui ne s'en mît, et qui ne crut Par ce moyen être sauvée : Puis quand leur foi fut éprouvée, On vint au véritable point ; Frère André ne marchanda point ; Et leur fit ce beau petit prêche : " Si quelque chose vous empêche D'aller tout droit en paradis, C'est d'épargner pour vos maris, Un bien dont ils n'ont plus que faire, Quand ils ont pris leur nécessaire ; Sans que jamais il vous ait plu Nous faire part du superflu. Vous me direz que notre usage Répugne aux dons du mariage ; Nous l'avouons, et Dieu merci Nous n'aurions que voir en ceci, Sans le soin de vos consciences. La plus griève des offenses, C'est d'être ingrate : Dieu l'a dit. Pour cela Satan fut maudit. Prenez-y garde ; et de vos restes Rendez grâce aux bontés célestes, Nous laissant dîmer sur un bien, Qui ne vous coûte presque rien. C'est un droit, ô troupe fidèle, Qui vous témoigne notre zèle ; Droit authentique et bien signé, Que les papes nous ont donné ; Droit enfin, et non pas aumône : Toute femme doit en personne S'en acquitter trois fois le mois Vers les frères catalanois. Cela fonde sur l'Écriture, Car il n'est bien dans la nature, (Je le répète, écoutez-moi) Qui ne subisse cette loi De reconnaissance et d'hommage : Or les oeuvres du mariage, Étant un bien, comme savez Où savoir chacune devez, Il est clair que dîme en est due. Cette dîme sera reçue Selon notre petit pouvoir. Quelque peine qu'il faille avoir, Nous la prendrons en patience : N'en faites point de conscience ; Nous sommes gens qui n'avons pas Toutes nos aises ici-bas. Au reste, il est bon qu'on vous dise, Qu'entre la chair et la chemise Il faut cacher le bien qu'on fait : Tout ceci doit être secret, Pour vos maris et pour tout autre. Voici trois mots d'un bon apôtre Qui font à notre intention : Foi, charité, discrétion. " Frère André par cette éloquence Satisfit fort son audience, Et passa pour un Salomon, Peu dormirent à son sermon. Chaque femme, ce dit l'histoire Garda très bien dans sa mémoire, Et mieux encor dedans son coeur, Le discours du prédicateur. Ce n'est pas tout, il s'exécute : Chacune accourt ; grande dispute À qui la première paiera. Mainte bourgeoise murmura Qu'au lendemain on l'eût remise. La gent qui n'aime pas la bise Ne sachant comme renvoyer Cet escadron prêt à payer, Fut contrainte enfin de leur dire : " De par Dieu souffrez qu'on respire, C'en est assez pour le présent ; On ne peut faire qu'en faisant. Réglez votre temps sur le nôtre ; Aujourd'hui l'une, et demain l'autre. Tout avec ordre et croyez-nous : On en va mieux quand on va doux. " Le sexe suit cette sentence. Jamais de bruit pour la quittance, Trop bien quelque collation Et le tout par dévotion. Puis de trinquer à la commère. Je laisse à penser quelle chère Faisait alors frère Frappart. Tel d'entre eux avait pour sa part Dix jeunes femmes bien payantes, Frisques, gaillardes, attrayantes. Tel aux douze et quinze passait. Frère Roc à vingt se chaussait. Tant et si bien que les donzelles, Pour se montrer plus ponctuelles, Payaient deux fois assez souvent : Dont il avînt que le couvent, Las enfin d'un tel ordinaire, Après avoir à cette affaire Vaqué cinq ou six mois entiers, Eût fait crédit bien volontiers : Mais les donzelles scrupuleuses, De s'acquitter étaient soigneuses, Croyant faillir en retenant Un bien à l'ordre appartenant. Point de dîmes accumulées : Il s'en trouva de si zélées, Que par avance elles payaient. Les beaux pères n'expédiaient Que les fringantes et les belles, Enjoignant aux sempiternelles De porter en bas leur tribut : Car dans ces dîmes de rebut Les lais trouvaient encore à frire Bref à peine il se pourrait dire Avec combien de charité Le tout était exécuté. Il avînt qu'une de la bande, Qui voulait porter son offrande, Un beau soir, en chemin faisant, Et son mari la conduisant, Lui dit : " Mon Dieu, j'ai quelque affaire Là dedans avec certain frère, Ce sera fait dans un moment. " L'époux répondit brusquement : " Quoi ? quelle affaire ? êtes-vous folle ? Il est minuit sur ma parole : Demain vous direz vos pêchés : Tous les bons pères sont couchés. - Cela n'importe, dit la femme ; - Et par Dieu si, dit-il, Madame, Je tiens qu'il importe beaucoup ; Vous ne bougerez pour ce coup. Qu'avez-vous fait, et quelle offense Presse ainsi votre conscience ? Demain matin j'en suis d'accord. - Ah ! Monsieur, vous me faites tort, Reprit-elle, ce qui me presse, Ce n'est pas d'aller à confesse, C'est de payer ; car si j'attends, Je ne le pourrai de longtemps ; Le frère aura d'autres affaires. - Quoi payer ? - La dîme aux bons pères. Quelle dîme ? - Savez-vous pas ? Moi je le sais ! c'est un grand cas, Que toujours femme aux moines donne. - Mais cette dîme, ou cette aumône, La saurai-je point à la fin ? - Voyez, dit-elle, qu'il est fin, N'entendez-vous pas ce langage ? C'est des oeuvres de mariage. - Quelles oeuvres ? reprit l'époux. - Et là, Monsieur, c'est ce que nous... Mais j'aurais payé depuis l'heure. Vous êtes cause qu'en demeure Je me trouve présentement ; Car toujours je suis coutumière De payer toute la première. " L'époux rempli d'étonnement, Eut cent pensers en un moment Il ne sut que dire et que croire. Enfin pour apprendre l'histoire, Il se tut, il se contraignit, Du secret sans plus se plaignit ; Par tant d'endroits tourna sa femme, Qu'il apprit que mainte autre dame Payait la même pension : Ce lui fut consolation. " Sachez, dit la pauvre innocente, Que pas une n'en est exempte : Votre Soeur paie à frère Aubry ; La baillie au père Fabry ; Son Altesse à frère Guillaume, Un des beaux moines du royaume : Moi qui paie à frère Girard, Je voulais lui porter ma part. " Que de maux la langue nous cause ! Quand ce mari sut toute chose, Il résolut premièrement D'en avertir secrètement Monseigneur, puis les gens de ville ; Mais comme il était difficile De croire un tel cas dès l'abord, Il voulut avoir le rapport Du drôle à qui payait sa femme. Le lendemain devant la dame Il fait venir frère Girard ; Lui porte à la gorge un poignard ; Lui fait conter tout le mystère : Puis ayant enfermé ce frère À double clef, bien garrotté, Et la dame d'autre côté, Il va partout conter sa chance. Au logis du prince il commence ; Puis il descend chez l'échevin ; Puis il fait sonner le tocsin. Toute la ville en est troublée. On court en foule à l'assemblée ; Et le sujet de la rumeur, N'est point su du peuple dîmeur. Chacun opine à la vengeance. L'un dit qu'il faut en diligence Aller massacrer ces cagots ; L'autre dit qu'il faut de fagots Les entourer dans leur repaire, Et brûler gens et monastère. Tel veut qu'ils soient à l'eau jetés, Dedans leurs frocs empaquetés ; Afin que cette pépinière, Flottant ainsi sur la rivière, S'en aille apprendre à l'univers, Comment on traite les pervers. Tel invente un autre supplice, Et chacun selon son caprice. Bref tous conclurent à la mort : L'avis du feu fut le plus fort. On court au couvent tout à l'heure : Mais, par respect de la demeure, L'arrêt ailleurs s'exécuta : Un bourgeois sa grange prêta. La penaille, ensemble enfermée, Fut en peu d'heures consumée, Les maris sautants alentour, Et dansants au son du tambour. Rien n'échappa de leur colère, Ni moinillon, ni béat père. Robes, manteaux, et cocluchons, Tout fut brûlé comme cochons. Tous périrent dedans les flammes. Je ne sais ce qu'on fit des femmes. Pour le pauvre frère Girard, Il avait eu son fait à part. Le Berceau Non loin de Rome un hôtelier était Sur le chemin qui conduit à Florence : Homme sans bruit, et qui ne se piquait De recevoir gens de grosse dépense Même chez lui rarement on gîtait Sa femme était encor de bonne affaire, Et ne passait de beaucoup les trente ans. Quant au surplus, ils avaient deux enfants ; Garçon d'un an, fille en âge d'en faire. Comme il arrive, en allant et venant, Pinucio jeune homme de famille, Jeta si bien les yeux sur cette fille, Tant la trouva gracieuse et gentille, D'esprit si doux, et d'air tant attrayant, Qu'il s'en piqua : très bien le lui sut dire ; Muet n'était, elle sourde non plus : Dont il avint qu'il sauta par-dessus Ces longs soupirs, et tout ce vain martyre. Se sentir pris, parler, être écouté, Ce fut tout un, car la difficulté Ne gisait pas à plaire à cette belle : Pinuce était gentilhomme bien fait ; Et jusque-là la fille n'avait fait Grand cas des gens de même étoffe qu'elle. Non qu'elle crut pouvoir changer d'état ; Mais elle avait, nonobstant son jeune âge, Le coeur trop haut, le goût trop délicat, Pour s'en tenir aux amours de village. Colette donc (ainsi l'on l'appelait) En mariage à l'envi demandée, Rejetait l'un, de l'autre ne voulait ; Et n'avait rien que Pinuce en l'idée. Longs pourparlers avecque son amant N'étaient permis ; tout leur faisait obstacle. Les rendez-vous et le soulagement Ne se pouvaient à moins que d'un miracle. Cela ne fit qu'irriter leurs esprits. Ne gênez point, je vous en donne avis, Tant vos enfants, Ô vous pères et mères ; Tant vos moitiés, vous époux et maris ; C'est où l'amour fait le mieux ses affaires. Pinucio, certain soir qu'il faisait Un temps fort brun, s'en vient, en compagnie D'un sien ami dans cette hôtellerie Demander gîte. On lui dit qu'il venait Un peu trop tard. " Monsieur, ajouta l'hôte, Vous savez bien comme on est à l'étroit Dans ce logis ; tout est plein jusqu'au toit : Mieux vous vaudrait passer outre, sans faute : Ce gîte n'est pour gens de votre état. - N'avez-vous point encor quelque grabat, Reprit l'amant, quelque coin de réserve ? L'hôte repart : il ne nous reste plus Que notre chambre, où deux lits sont tendus ; Et de ces lits il n'en est qu'un qui serve Aux survenants ; l'autre nous l'occupons. Si vous voulez coucher de compagnie Vous et Monsieur, nous vous hébergerons. " Pinuce dit : " Volontiers ; je vous prie Que l'on nous serve à manger au plus tôt. " Leur repas fait, on les conduit en haut. Pinucio, sur l'avis de Colette, Marque de l'oeil comme la chambre est faite. Chacun couche, pour la belle on mettait Un lit de camp : celui de l'hôte était Contre le mur, à tenant de la porte ; Et l'on avait placé de même sorte, Tout vis-à-vis celui du survenant : Entre les deux un berceau pour l'enfant ; Et toutefois plus près du lit de l'hôte. Cela fit faire une plaisante faute À cet ami qu'avait notre galant. Sur le minuit que l'hôte apparemment Devait dormir, l'hôtesse en faire autant, Pinucio qui n'attendait que l'heure, Et qui comptait les moments de la nuit, Son temps venu ne fait longue demeure, Au lit de camp s'en va droit et sans bruit. Pas ne trouva la pucelle endormie ; J'en jurerais. Colette apprit un jeu Qui comme on sait lasse plus qu'il n'ennuie Trêve se fit ; mais elle dura peu : Larcins d'amour ne veulent longue pause. Tout à merveille allait au lit de camp ; Quand cet ami qu'avait notre galant, Pressé d'aller mettre ordre à quelque chose Qu'honnêtement exprimer je ne puis, Voulut sortir, et ne put ouvrir l'huis, Sans enlever le berceau de sa place, L'enfant avec, qu'il mit près de leur lit ; Le détourner aurait fait trop de bruit. Lui revenu, près de l'enfant il passe, Sans qu'il daignât le remettre en son lieu ; Puis se recouche, et quand il plut à Dieu Se rendormit. Après un peu d'espace Dans le logis je ne sais quoi tomba : Le bruit fut grand ; l'hôtesse s'éveilla ; Puis alla voir ce que ce pouvait être. À son retour le berceau la trompa. Ne le trouvant joignant le lit du maître : " Saint Jean, dit-elle en soi-même aussitôt, J'ai pensé faire une étrange bévue : Près de ces gens je me suis, peu s'en faut, Remise au lit en chemise ainsi nue : C'était pour faire un bon charivari. Dieu soit loué que ce berceau me montre Que c'est ici qu'est couché mon mari. " Disant ces mots, auprès de cet ami Elle se met. Fol ne fut, n'étourdi, Le compagnon dedans un tel rencontre : La mit en oeuvre, et sans témoigner rien Il fit époux ; mais il le fit trop bien. Trop bien ! je faux ; et c'est tout le contraire. Il le fit mal ; car qui le veut bien faire Doit en besogne aller plus doucement. Aussi l'hôtesse eut quelque étonnement : " Qu'à mon mari, dit-elle, et quelle joie Le fait agir en homme de vingt ans ? Prenons ceci, puisque Dieu nous l'envoie ; Nous n'aurons pas toujours tel passe-temps. " Elle n'eut dit ces mots entre ses dents, Que le galant recommence la fête. La dame était de bonne emplette encor : J'en ai, je crois, dit un mot dans l'abord : Chemin faisant c'était fortune honnête. Pendant cela Colette appréhendant Être surprise avecque son amant, Le renvoya le jour venant à poindre. Pinucio voulant aller rejoindre Son compagnon, tomba tout de nouveau Dans cette erreur que causait le berceau ; Et pour son lit il prit le lit de l'hôte. Il n'y fut pas, qu'en abaissant sa voix, (Gens trop heureux font toujours quelque faute) " Ami, dit-il, pour beaucoup je voudrois Te pouvoir dire à quel point va ma joie. Je te plains fort que le Ciel ne t'envoie Tout maintenant même bonheur qu'à moi. Ma foi Colette est un morceau de roi. Si tu savais ce que vaut cette fille ! J'en ai bien vu ; mais de telle, entre nous, Il n'en est point. C'est bien le cuir plus doux, Le corps mieux fait, la taille plus gentille ; Et des tétons ! je ne te dis pas tout. Quoi qu'il en soit, avant que être au bout Gaillardement six postes se sont faites ; Six de bon compte, et ce ne sont sornettes. " D'un tel propos l'hôte tout étourdi, D'un ton confus gronda quelques paroles. L'hôtesse dit tout bas à cet ami, Qu'elle prenait toujours pour son mari : Ne reçois plus chez toi ces têtes folles. N'entends-tu point comme ils sont en débat ? En son séant l'hôte sur son grabat S'étant levé, commence à faire éclat : " Comment, dit-il, d'un ton plein de colère, Vous veniez donc ici pour cette affaire ? Vous l'entendez ! et je vous sais bon gré De vous moquer encor comme vous faites. Prétendez, beau Monsieur que vous êtes, En demeurer quitte à si bon marché ? Quoi ! ne tient-il qu'à honnir des familles ? Pour vos ébats nous nourrirons nos filles, J'en suis d'avis. Sortez de ma maison : Je jure Dieu que j'en aurai raison. Et toi, coquine, il faut que je te tue. " À ce discours proféré brusquement, Pinucio plus froid qu'une statue, Resta sans pouls, sans voix, sans mouvement. Chacun se tut l'espace d'un moment. Colette entra dans des peurs nonpareilles. L'hôtesse ayant reconnu son erreur, Tint quelque temps le loup par les oreilles. Le seul ami se souvint par bonheur De ce berceau principe de la chose. Adressant donc à Pinuce sa voix : " T'en tiendras-tu, dit-il, une autre fois ? T'ai-je averti que le vin serait cause De ton malheur ? tu sais que quand tu bois Toute la nuit tu cours, tu te démènes, Et vas contant mille chimères vaines, Que tu te mets dans l'esprit en dormant Reviens au lit. " Pinuce au même instant Fait le dormeur, poursuit le stratagème, Que le mari prit pour argent comptant Il ne fut pas jusqu'à l'hôtesse même Qui n'y voulut aussi contribuer. Près de sa fille elle alla se placer, Et dans ce poste elle se sentit forte. " Par quel moyen, comment, de quelle sorte, S'écria-t-elle, aurait-il pu coucher Avec Colette, et la déshonorer ? Je n'ai bougé toute nuit auprès d'elle Elle n'a fait ni pis ni mieux que moi. Pinucio nous l'allait donner belle. " L'hôte reprit : " C'est assez ; je vous crois. " On se leva, ce ne fut pas sans rire ; Car chacun d'eux en avait sa raison. Tout fut secret : et quiconque eut du bon Par devers soi le garda sans rien dire. Le Muletier Un roi lombard (les rois de ce pays Viennent souvent s'offrir à ma mémoire) Ce dernier-ci, dont parle en ses écrits Maître Boccace auteur de cette histoire, Portait le nom d'Agiluf en son temps. Il épousa Teudelingue la Belle, Veuve du roi dernier mort sans enfants, Lequel laissa l'état sous la tutelle De celui-ci, prince sage et prudent. Nulle beauté n'était alors égale À Teudelingue ; et la couche royale De part et d'autre était assurément Aussi complète, autant bien assortie Qu'elle fut onc. Quand Messer Cupidon En badinant fit choir de son brandon Chez Agiluf, droit dessus l'écurie : Sans prendre garde, et sans se soucier En quel endroit ; dont avecque furie Le feu se prit au coeur d'un muletier. Ce muletier était homme de mine, Et démentait en tout son origine, Bien fait et beau, même ayant du bon sens. Bien le montra ; car, s'étant de la reine Amouraché, quand il eut quelque temps Fait ses efforts et mis toute sa peine Pour se guérir, sans pouvoir rien gagner, Le compagnon fit un tour d'homme habile. Maître ne sais meilleur pour enseigner Que Cupidon ; l'âme la moins subtile Sous sa férule apprend plus en un jour, Qu'un maître es arts en dix ans aux écoles. Aux plus grossiers par un chemin bien court Il sait montrer les tours et les paroles. Le présent conte en est un bon témoin. Notre amoureux ne songeait près ni loin Dedans l'abord à jouir de sa mie. Se déclarer de bouche ou par écrit N'était pas sûr. Si se mit dans l'esprit, Mourut ou non, d'en passer son envie ; Puisqu'aussi bien plus vivre ne pouvait ; Et mort pour mort, toujours mieux lui valait, Auparavant que sortir de la vie, Éprouver tout, et tenter le hasard. L'usage était chez le peuple lombard Que quand le roi, qui faisait lit à part (Comme tous font) voulait avec sa femme Aller coucher, seul il se présentait, Presque en chemise, et sur son dos n'avait Qu'une simarre ; à la porte il frappait Tout doucement ; aussitôt une dame Ouvrait sans bruit ; et le roi lui mettait Entre les mains la clarté qu'il portait ; Clarté n'ayant grand'lueur ni grand'flamme D'abord la dame éteignait en sortant Cette clarté ; c'était le plus souvent Une lanterne, ou de simples bougies. Chaque royaume a ses cérémonies. Le muletier remarqua celle-ci ; Ne manqua pas de s'ajuster ainsi ; Se présenta comme c'était l'usage, S'étant caché quelque peu le visage. La dame ouvrit dormant plus qu'à demi. Nul cas n'était à craindre en l'aventure Fors que le roi ne vînt pareillement. Mais ce jour-là s'étant heureusement Mis à chasser, force était que nature Pendant la nuit cherchât quelque repos. Le muletier frais, gaillard, et dispos, Et parfumé, se coucha sans rien dire. Un autre point, outre ce qu'avons dit, (C'est qu'Agiluf, s'il avait en l'esprit Quelque chagrin, soit touchant son empire, Ou sa famille, ou pour quelque autre cas, Ne sonnait mot en prenant ses ébats. À tout cela Teudelingue était faite. Notre amoureux fournit plus d'une traite. Un muletier à ce jeu vaut trois rois. Dont Teudelingue entra par plusieurs fois En pensement, et crut que la colère Rendait le prince outre son ordinaire Plein de transport, et qu'il n'y songeait pas. En ses présents le Ciel est toujours juste : Il ne départ à gens de tous états Mêmes talents. Un empereur auguste A les vertus propres pour commander : Un avocat sait les points décider : Au jeu d'amour le muletier fait rage : Chacun son fait ; nul n'a tout en partage. Notre galant s'étant diligenté, Se retira sans bruit et sans clarté, Devant l'aurore. Il en sortait à peine, Lorsqu'Agiluf alla trouver la reine ; Voulut s'ébattre, et l'étonna bien fort. " Certes, Monsieur, je sais bien, lui dit-elle, Que vous avez pour moi beaucoup de zèle ; Mais de ce lieu vous ne faites encor Que de sortir : même outre l'ordinaire En avez pris, et beaucoup plus qu'assez. Pour Dieu, Monsieur, je vous prie, avisez Que ne soit trop ; votre santé m'est chère. " Le roi fut sage, et se douta du tour ; Ne sonna mot, descendit dans la cour ; Puis de la cour entra dans l'écurie Jugeant en lui que le cas provenait D'un muletier, comme l'on lui parlait. Toute la troupe était lors endormie, Fors le galant, qui tremblait pour sa vie. Le roi n'avait lanterne ni bougie. En tâtonnant il s'approcha de tous ; Crut que l'auteur de cette tromperie Se connaîtrait au battement du pouls. Pas ne faillit dedans sa conjecture ; Et le second qu'il tâta d'aventure Était son homme ; à qui d'émotion, Soit pour la peur, ou soit pour l'action, Le coeur battait, et le pouls tout ensemble. Ne sachant pas où devait aboutir Tout ce mystère, il feignait de dormir. Mais quel sommeil ! le roi, pendant qu'il tremble, En certain coin va prendre des ciseaux Dont on coupait le crin à ses chevaux. " Faisons, dit-il, au galant une marque, Pour le pouvoir demain connaître mieux. " Incontinent de la main du monarque Il se sent tondre. Un toupet de cheveux Lui fut coupé, droit vers le front du sire. Et cela fait le prince se retire. II oublia de serrer le toupet ; Dont le galant s'avisa d'un secret Qui d'Agiluf gâta le stratagème. Le muletier alla sur l'heure même En pareil lieu tondre ses compagnons. Le jour venu, le roi vit ces garçons Sans poil au front. Lors le prince en son âme : " Qu'est ceci donc ! qui croirait que ma femme Aurait été si vaillante au déduit ? Quoi Teudelingue a-t-elle cette nuit Fourni d'ébat à plus de quinze ou seize ? " Autant en vit vers le front de tondus. " Or bien, dit-il, qui l'a fait si se taise : Au demeurant qu'il n'y retourne plus. " L'oraison de Saint Julien Beaucoup de gens ont une ferme foi Pour les brevets, oraisons, et paroles. Je me ris d'eux ; et je tiens, quant à moi Que tous tels sorts sont recettes frivoles. Frivoles sont ; c'est sans difficulté. Bien est-il vrai, qu'auprès d'une beauté Paroles ont des vertus non pareilles Paroles font en amour des merveilles : Tout coeur se laisse à ce charme amollir. De tels brevets je veux bien me servir ; Des autres non. Voici pourtant un conte, Que l'oraison de Monsieur saint Julien Renaud d'Ast produisit un grand bien. S'il ne l'eût dite, il eût trouvé mécompte À son argent, et mal passé la nuit. Il s'en allait devers Château-Guillaume : Quand trois quidams (bonnes gens, et sans bruit, Ce lui semblait, tels qu'en tout un royaume Il n'aurait cru trois aussi gens de bien) Quand n'ayant dis-je aucun soupçon de rien, Ces trois quidams tout pleins de courtoisie, Après l'abord, et l'ayant salué Fort humblement : " Si notre compagnie, Lui dirent-ils, vous pouvait être à gré, Et qu'il vous plût achever cette traite Avecque nous, ce nous serait honneur. En voyageant, plus la troupe est complète, Mieux elle vaut ; c'est toujours le meilleur. Tant de brigands infectent la province, Que l'on ne sait à quoi songe le prince De le souffrir : mais quoi les malvivants Seront toujours. " Renaud dit à ces gens Que volontiers. Une lieue étant faite, Eux discourant, pour tromper le chemin De chose et d'autre, ils tombèrent enfin Sur ce qu'on dit de la vertu secrète De certains mots, caractères, brevets, Dont les aucuns ont de très bons effets. Comme de faire aux insectes la guerre, Charmer les loups, conjurer le tonnerre : Ainsi du reste ; ou sans pact ni demi (De quoi l'on soit pour le moins averti) L'on se guérit, l'on guérit sa monture, Soit du farcin, soit de la mémarchure ; L'on fait souvent ce qu'un bon médecin Ne saurait faire avec tout son latin. Ces survenants de mainte expérience Se vantaient tous ; et Renaud en silence Les écoutait. " Mais vous, ce lui dit-on, Savez-vous point aussi quelque oraison ? De tels secrets, dit-il, je ne me pique, Comme homme simple, et qui vis à l'antique. Bien vous dirai qu'en allant par chemin J'ai certains mots que je dis au matin Dessous le nom d'oraison ou d'antienne De saint Julien ; afin qu'il ne m'avienne De mal gîter : et j'ai même éprouvé Qu'en y manquant cela m'est arrivé. J'y manque peu : c'est un mal que j'évite Par-dessus tous, et que je crains autant. - Et ce matin, Monsieur, l'avez-vous dite ? " Lui repartit l'un des trois en riant. " Oui, dit Renaud. - Or bien, répliqua l'autre, Gageons un peu quel sera le meilleur, Pour ce jour d'hui, de mon gîte ou du vôtre. " Il faisait lors un froid plein de rigueur La nuit de plus était fort approchante, Et la couchée encore assez distante Renaud reprit : " Peut-être ainsi que moi Vous servez-vous de ces mots en voyage. - Point, lui dit l'autre ; et vous jure ma foi Qu'invoquer saints n'est pas trop mon usage Mais si je perds, je le pratiquerai. - En ce cas-là volontiers gagerai, Reprit Renaud, et j'y mettrais ma vie Pourvu qu'alliez en quelque hôtellerie ; Car je n'ai là nulle maison d'ami. Nous mettrons donc cette clause au pari, Poursuivit-il, si l'avez agréable : C'est la raison. " L'autre lui répondit : " J'en suis d'accord ; et gage votre habit, Votre cheval, la bourse au préalable ; Sûr de gagner, comme vous allez voir. " Renaud dès lors put bien s'apercevoir Que son cheval avait changé d'étable. Mais quel remède ? en côtoyant un bois, Le parieur ayant changé de voix : " Çà, descendez, dit-il, mon gentilhomme : Votre oraison vous fera bon besoin. Château-Guillaume est encore un peu loin. " Fallut descendre. Ils lui prirent en somme Chapeau, casaque, habit, bourse, et cheval ; Bottes aussi. " Vous n'aurez tant de mal D'aller à pied ", lui dirent les perfides. Puis de chemin (sans qu'ils prissent de guides) Changeant tous trois, ils furent aussitôt Perdus de vue ; et le pauvre Renaud, En caleçons, en chausses, en chemise, Mouillé, fangeux, ayant au nez la bise Va tout dolent ; et craint avec raison Qu'il n'ait ce coup, malgré son oraison, Très mauvais gîte ; hormis qu'en sa valise Il espérait. car il est à noter, Qu'un sien valet contraint de s'arrêter Pour faire mettre un fer à sa monture, Devait le joindre. Or il ne le fit pas. Et ce fut là le pis de l'aventure. Le drôle ayant vu de loin tout le cas, (Comme valets souvent ne valent guères) Prend à côté, pourvoit à ses affaires, Laisse son maître, à travers champs s'enfuit, Donne des deux, gagne devant la nuit Château-Guillaume, et dans l'hôtellerie La plus fameuse, enfin la mieux fournie, Attend Renaud près d'un foyer ardent, Et fait tirer du meilleur cependant. Son maître était jusqu'au cou dans les boues ; Pour en sortir avait fort à tirer. Il acheva de se désespérer, Lorsque la neige en lui donnant aux joues Vint à flocons, et le vent qui fouettait. Au prix du mal que le pauvre homme avait, Gens que l'on pend sont sur des lits de roses. Le sort se plaît à dispenser les choses De la façon : c'est tout mal ou tout bien. Dans ses faveurs il n'a point de mesures : Dans son courroux de même il n'omet rien Pour nous mater : témoin les aventures Qu'eut cette nuit Renaud qui n'arriva Qu'une heure après qu'on eût fermé la porte. Du pied du mur enfin il s'approcha. Dire comment, je n'en sais pas la sorte. Son bon destin, par un très grand hasard, Lui fit trouver une petite avance Qu'avait un toit ; et ce toit faisait part D'une maison voisine du rempart. Renaud ravi de ce peu d'allégeance Se met dessous. Un bonheur, comme on dit, Ne vient point seul : quatre ou cinq brins de paille Se rencontrant, Renaud les étendit. " Dieu soit loué dit-il, voilà mon lit. " Pendant cela le mauvais temps l'assaille De toutes parts : il n'en peut presque plus. Transi de froid, immobile, et perclus, Au désespoir bientôt il s'abandonne, Claque des dents, se plaint, tremble, et frissonne Si hautement que quelqu'un l'entendit. Ce quelqu'un-là c'était une servante ; Et sa maîtresse une veuve galante Qui demeurait au logis que j'ai dit ; Pleine d'appas, jeune, et de bonne grâce. Certain marquis gouverneur de la place L'entretenait ; et de peur être vu, Trouble, distrait, enfin interrompu Dans son commerce au logis de la dame, Il se rendait souvent chez cette femme, Par une porte aboutissante aux champs ; Allait, venait, sans que ceux de la ville En sussent rien ; non pas même ses gens Je m'en étonne ; et tout plaisir tranquille N'est d'ordinaire un plaisir de marquis : Plus il est su, plus il leur semble exquis. Or il avint que la même soirée Ou notre Job sur la paille étendu Tenait déjà sa fin toute assurée, Monsieur était de Madame attendu : Le souper prêt, la chambre bien parée ; Bons restaurants, champignons, et ragoûts ; Bains, et parfums, matelas blancs et mous ; Vin du coucher ; toute l'artillerie De Cupidon, non pas le langoureux, Mais celui-là qui n'a fait en sa vie Que de bons tours, le patron des heureux, Des jouissants. Étant donc la donzelle Prête à bien faire, avint que le marquis Ne put venir : elle en reçût l'avis Par un sien page, et de cela la belle Se consola : tel était leur marché. Renaud y gagne : il ne fut écouté Plus d'un moment, que pleine de bonté Cette servante et confite en tendresse, Par aventure autant que sa maîtresse, Dit à la veuve : " Un pauvre souffreteux Se plaint là-bas, le froid est rigoureux, Il peut mourir : vous plaît-il, Madame, Qu'en quelque coin l'on le mette à couvert ? - Oui, je le veux, répondit cette femme. Ce galetas qui de rien ne nous sert Lui viendra bien : dessus quelque couchette Vous lui mettrez un peu de paille nette ; Et là dedans il faudra l'enfermer : De nos reliefs vous le ferez souper Auparavant, puis l'envoyez coucher. " Sans cet arrêt c'était fait de la vie Du bon Renaud. On ouvre, il remercie ; Dit qu'on l'avait retiré du tombeau, Conte son cas, reprend force et courage : Il était grand, bien fait, beau personnage, Ne semblait même homme en amour nouveau, Quoiqu'il fût jeune. Au reste il avait honte De sa misère, et de sa nudité : L'Amour est nu, mais il n'est pas crotté. Renaud dedans, la chambrière monte ; Et va conter le tout de point en point. La dame dit : " Regardez si j'ai point Quelque habit d'homme encor dans mon armoire : Car feu Monsieur en doit avoir laissé. - Vous en avez, j'en ai bonne mémoire ", Dit la servante. Elle eut bientôt trouvé Le vrai ballot. Pour plus d'honnêteté, La dame ayant appris la qualité De Renaud d'Ast (car il était nommé) Dit qu'on le mît au bain chauffé pour elle. Cela fut fait ; il ne se fit prier. On le parfume avant que l'habiller. Il monte en haut, et fait à la donzelle Son compliment, comme homme bien appris. On sert enfin le souper du marquis. Renaud mangea tout ainsi qu'un autre homme ; Même un peu mieux ; la chronique le dit : On peut à moins gagner de l'appétit. Quant à la veuve, elle ne fit en somme Que regarder, témoignant son désir : Soit que déjà l'attente du plaisir L'eut disposée ; ou soit par sympathie ; Ou que la mine, ou bien le procédé De Renaud d'Ast eussent son coeur touché. De tous côtés se trouvant assaillie, Elle se rend aux semonces d'Amour. " Quand je ferai, disait-elle, ce tour, Qui l'ira dire ? il n'y va rien du nôtre. Si le marquis est quelque peu trompé, Il le mérite, et doit l'avoir gagné, Ou gagnera ; car c'est un bon apôtre. Homme pour homme et péché pour péché Autant me vaut celui-ci que cet autre. Renaud n'était si neuf qu'il ne vît bien Que l'oraison de Monsieur saint Julien Ferait effet, et qu'il aurait bon gîte. Lui hors de table, on dessert au plus vite. Les voilà seuls : et pour le faire court En beau début. La dame était mise En un habit à donner de l'amour. La négligence à mon gré si requise, Pour cette fois fut sa dame d'atour. Point de clinquant, jupe simple et modeste Ajustement moins superbe que leste ; Un mouchoir noir de deux grands doigts trop court Sous ce mouchoir ne sais quoi fait au tour : Par là Renaud s'imagina le reste. Mot n'en dirai : mais je n'omettrai point Qu'elle était jeune, agréable, et touchante Blanche surtout, et de taille avenante Trop ni trop peu de chair et d'embonpoint. À cet objet qui n'eût eu l'âme émue ! Qui n'eût aimé ! qui n'eût eu des désirs Un philosophe, un marbre, une statue, Auraient senti comme nous ces plaisirs. Elle commence à parler la première, Et fait si bien que Renaud s'enhardit Il ne savait comme entrer en matière ; Mais pour l'aider la marchande lui dit : " Vous rappelez en moi la souvenance D'un qui s'est vu mon unique souci : Plus je vous vois, plus je crois voir aussi L'air et le port, les yeux, la remembrance De mon époux ; que Dieu lui fasse paix : Voilà sa bouche, et voilà tous ses traits. " Renaud reprit : " ce m'est beaucoup de gloire Mais vous, Madame, à qui ressemblez-vous ? À nul objet, et je n'ai point mémoire D'en avoir vu qui m'ait semblé si doux. Nulle beauté n'approche de la vôtre. Or me voici d'un mal chu dans un autre : Je transissais, je brûle maintenant. Lequel vaut mieux ? " La belle l'arrêtant, S'humilia pour être contredite. C'est une adresse à mon sens non petite. Renaud poursuit : louant par le menu Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il n'a point vu Et qu'il verrait volontiers si la belle Plus que le droit ne se montrait cruelle. " Pour vous louer comme vous méritez, Ajouta-t-il, et marquer les beautés Dont j'ai la vue avec le coeur frappée, (Car près de vous l'un et l'autre s'ensuit) Il faut un siècle, et je n'ai qu'une nuit, Qui pourrait être encor mieux occupée. " Elle sourit ; il n'en fallut pas plus. Renaud laissa les discours superflus. Le temps est cher en amour comme en guerre. Homme mortel ne s'est vu sur la terre De plus heureux ; car nul point n'y manquait. On résista tout autant qu'il fallait, Ni plus ni moins, ainsi que chaque belle Sait pratiquer, pucelle ou non pucelle. Au demeurant je n'ai pas entrepris De raconter tout ce qu'il obtint d'elle ; Menu détail, baisers donnés et pris, La petite oie ; enfin ce qu'on appelle En bon français les préludes d'amour ; Car l'un et l'autre y savait plus d'un tour. Au souvenir de l'état misérable Ou s'était vu le pauvre voyageur On lui faisait toujours quelque faveur : " Voilà, disait la veuve charitable, Pour le chemin, voici pour les brigands, Puis pour la peur puis pour le mauvais temps ; " Tant que le tout pièce à pièce s'efface. Qui ne voudrait se racquitter ainsi ? Conclusion, que Renaud sur la place Obtint le don d'amoureuse merci. Les doux propos recommencent ensuite Puis les baisers, et puis la noix confite. On se coucha. La dame ne voulant Qu'il s'allât mettre au lit de sa servante Le mit au sien, ce fut fait prudemment En femme sage, en personne galante. Je n'ai pas su ce qu'étant dans le lit Ils avaient fait ; mais comme avec l'habit On met à part certain reste de honte, Apparemment le meilleur de ce conte Entre deux draps pour Renaud se passa. Là plus à plein il se récompensa Du mal souffert, de la perte arrivée De quoi s'étant la veuve bien trouvée Il fut prié de la venir revoir : Mais en secret ; car il fallait pourvoir Au gouverneur. La belle non contente De ses faveurs, étala son argent. Renaud n'en prit qu'une somme bastante Pour regagner son logis promptement. Il s'en va droit à cette hôtellerie, Ou son valet était encore au lit. Renaud le rosse, et puis change d'habit, Ayant trouvé sa valise garnie. Pour le combler, son bon destin voulut Qu'on attrapât les quidams ce jour même. Incontinent chez le juge il courut : Il faut user de diligence extrême En pareil cas ; car le greffe tient bon, Quand une fois il est saisi des choses C'est proprement la caverne au Lion. Rien n'en revient : là les mains ne sont closes Pour recevoir, mais pour rendre trop bien : Fin celui-là qui n'y laisse du sien. Le procès fait une belle potence À trois côtés fut mise en plein marché : L'un des quidams harangua l'assistance Au nom de tous, et le trio branché Mourut contrit et fort bien confessé. " Après cela, doutez de la puissance Des oraisons, dira quelqu'un de ceux Dont j'ai parlé ; trois gens par devers eux Ont un roussin, et nombre de pistoles Qui n'aurait cru ces gens-là fort chanceux ? Aussi font-ils flores et caprioles, (Mauvais présage) et tout gais et joyeux Sont sur le point de partir leur chevance, Lorsqu'on les vient prier d'une autre danse. En contr'échange un pauvre malheureux S'en va périr selon toute apparence, Quand sous la main lui tombe une beauté Dont un prélat se serait contenté. Il recouvra son argent, son bagage, Et son cheval, et tout son équipage, Et grâce à Dieu et Monsieur saint Julien, Eut une nuit qui ne lui coûta tien. La Servante justifiée Boccace n'est le seul qui me fournit. Je vas parfois en une autre boutique. Il est bien vrai que ce divin esprit Plus que pas un me donne de pratique. Mais comme il faut manger de plus d'un pain, Je puise encore en un vieux magasin ; Vieux, des plus vieux, ou nouvelles nouvelles Sont jusqu'à cent, bien déduites et belles Pour la plupart, et de très bonne main. Pour cette fois la reine de Navarre, D'un c'était moi naïf autant que rare, Entretiendra dans ces vers le lecteur. Voici le fait, quiconque en soit l'auteur. J'y mets du mien selon les occurrences : C'est ma coutume ; et sans telles licences Je quitterais la charge de conteur. Un homme donc avait belle servante. Il la rendit au jeu d'amour savante. Elle était fille à bien armer un lit, Pleine de suc, et donnant appétit ; Ce qu'on appelle en français bonne robe. Par un beau jour cet homme se dérobe D'avec sa femme ; et d'un très grand matin S'en va trouver sa servante au jardin. Elle faisait un bouquet pour madame : C'était sa fête. Voyant donc de la femme Le bouquet fait, il commence à louer L'assortiment ; tâche à s'insinuer : S'insinuer en fait de chambrière, C'est proprement couler sa main au sein : Ce qui fut fait. La servante soudain Se défendit : mais de quelle manière ? Sans rien gâter : c'était une façon Sur le marché ; bien savait sa leçon. La belle prend les fleurs qu'elle avait mises En un monceau, les jette au compagnon. Il la baisa pour en avoir raison : Tant et si bien qu'ils en vinrent aux prises. En cet étrif la servante tomba. Lui d'en tirer aussitôt avantage. Le malheur fut que tout ce beau ménage Fut découvert d'un logis près de là. Nos gens n'avaient pris garde à cette affaire. Une voisine aperçut le mystère. L'époux la vit, je ne sais pas comment. " Nous voilà pris, dit-il à sa servante. Notre voisine est languarde et méchante. Mais ne soyez en crainte aucunement. " Il va trouver sa femme en ce moment : Puis fait si bien que s'étant éveillée Elle se lève ; et sur l'heure habillée, Il continue à jouer son rolet : Tant qu'a dessein d'aller faire un bouquet, La pauvre épouse au jardin est menée. Là fut par lui procédé de nouveau. Même débat, même jeu se commence. Fleurs de voler ; tétons d'entrer en danse. Elle y prit goût ; le jeu lui sembla beau. Somme, que l'herbe en fut encor froissée. La pauvre dame alla l'après-dînée Voir sa voisine, à qui ce secret-là Chargeait le coeur : elle se soulagea Tout dès l'abord : " Je ne puis, ma commère, Dit cette femme avec un front sévère, Laisser passer sans vous en avertir Ce que j'ai vu. Voulez-vous vous servir Encor longtemps d'une fille perdue ? À coups de pied, si j'étais que de vous, Je l'envoyrais ainsi qu'elle est venue. Comment ! elle est aussi brave que nous. Or bien, je sais celui de qui procède Cette piaffe : apportez-y remède Tout au plus tôt : car je vous avertis Que ce matin étant à la fenêtre, (Ne sais pourquoi) j'ai vu de mon logis Dans son jardin votre mari paraître, Puis la galande ; et tous deux se sont mis À se jeter quelques fleurs à la tête. " Sur ce propos l'autre l'arrêta coi. " Je vous entends, dit-elle ; c'était moi. LA VOISINE Voire ! écoutez le reste de la fête : Vous ne savez où je veux en venir. Les bonnes gens se sont pris à cueillir Certaines fleurs que baisers on appelle. LA FEMME C'est encor moi que vous preniez pour elle. LA VOISINE Du jeu des fleurs à celui des tétons Ils sont passés : après quelques façons À pleine main l'on les a laissé prendre. LA FEMME Et pourquoi non ? c'était moi : votre époux N'a-t-il donc pas les mêmes droits sur vous ? LA VOISINE Cette personne enfin sur l'herbe tendre Est trébuchée, et, comme je le croi, Sans se blesser ; vous riez ? LA FEMME C'était moi. LA VOISINE Un cotillon a paré la verdure. LA FEMME C'était le mien. LA VOISINE Sans vous mettre en courroux : Qui le portait de la fille ou de vous ? C'est là le point : car monsieur votre époux Jusques au bout a poussé l'aventure. LA FEMME Qui ? c'était moi : votre tête est bien dure. LA VOISINE Ah ; c'est assez. Je ne m'informe plus : J'ai pourtant l'oeil assez bon ce me semble : J'aurais juré que je les avais vus En ce lieu-là se divertir ensemble. Mais excusez ; et ne la chassez pas. LA FEMME Pourquoi chasser ? j'en suis très bien servie. LA VOISINE Tant pis pour vous : c'est justement le cas. Vous en tenez, ma commère m'amie. La Gageure des trois commères Après bon vin, trois commères un jour S'entretenaient de leurs tours et prouesses. Toutes avaient un ami par amour Et deux étaient au logis les maîtresses. L'une disait : " J'ai le roi des maris : Il n'en est point de meilleur dans Paris. Sans son congé je vas partout m'ébattre. Avec ce tronc j'en ferais un plus fin. Il ne faut pas se lever trop matin Pour lui prouver que trois et deux font quatre. - Par mon serment, dit une autre aussitôt Si je l'avais j'en ferais une étrenne ; Car quant à moi, du plaisir ne me chaut, À moins qu'il soit mêlé d'un peu de peine. Votre époux va tout ainsi qu'on le mène : Le mien n'est tel. J'en rends grâces à Dieu. Bien saurait prendre et le temps et le lieu, Qui tromperait à son aise un tel homme. Pour tout cela ne croyez que je chomme. Le passe-temps en est d'autant plus doux : Plus grand en est l'amour des deux parties. Je ne voudrais contre aucune de vous, Qui vous vantez d'être si bien-loties, Avoir troqué de galant ni époux. " Sur ce débat la troisième commère Les mit d'accord ; car elle fut d'avis Qu'Amour se plaît avec les bons maris, Et veut aussi quelque peine légère. Ce point vuidé, le propos s'échauffant, Et d'en conter toutes trois triomphant, Celle-ci dit : " Pourquoi tant de paroles ? Voulez-vous voir qui l'emporte de nous ? Laissons à part les disputes frivoles : Sur nouveaux frais attrapons nos époux. Le moins bon tour payera quelque amende. - Nous le voulons, c'est ce que l'on demande, Dirent les deux. Il faut faire serment, Que toutes trois, sans nul déguisement, Rapporterons, l'affaire étant passée, Le cas au vrai ; puis pour le jugement On en croira la commère Macée. " Ainsi fut dit, ainsi l'on l'accorda. Voici comment chacune y procéda. Celle des trois qui plus était contrainte, Aimait alors un beau jeune garçon, Frais, délicat, et sans poil au menton : Ce qui leur fit mettre en jeu cette feinte. Les pauvres gens n'avaient de leurs amours Encor joui, sinon par échappées : Toujours fallait forger de nouveaux tours, Toujours chercher des maisons empruntées Pour plus à l'aise ensemble se jouer. La bonne dame habille en chambrière Le jouvenceau, qui vient pour se louer, D'un air modeste, et baissant la paupière. Du coin de l'oeil époux le regardait, Et dans son coeur déjà se proposait De rehausser le linge de la fille. Bien lui semblait, en la considérant, N'en avoir vu jamais de si gentille. On la retient ; avec peine pourtant : Belle servante, et mari vert galant, C'était matière à feindre du scrupule. Les premiers jours le mari dissimule, Détourne l'oeil, et ne fait pas semblant De regarder sa servante nouvelle ; Mais tôt après il tourna tant la belle, Tant lui donna, tant encor lui promit, Qu'elle feignit à la fin de se rendre ; Et de jeu fait, à dessein de le prendre, Un certain soir la galande lui dit : " Madame est mal, et seule elle veut être Pour cette nuit " : incontinent le maître Et la servante ayant fait leur marché S'en vont au lit, et le drôle couché, Elle en cornette, et dégrafant sa jupe, Madame vient : qui fut bien empêché, Ce fut époux cette fois pris pour dupe. " Oh, oh, lui dit la commère en riant, Votre ordinaire est donc trop peu friand À votre goût ; et par saint Jean, beau sire, Un peu plus tôt vous me le deviez dire : J'aurais chez moi toujours eu des tendrons. De celui-ci pour certaines raisons Vous faut passer ; cherchez autre aventure. Et vous, la belle au dessein si gaillard, Merci de moi, chambrière d'un liard, Je vous rendrai plus noire qu'une mûre. Il vous faut donc du même pain qu'à moi : J'en suis d'avis ; non pourtant qu'il m'en chaille, Ni qu'on ne puisse en trouver qui le vaille : Grâces à Dieu, je crois avoir de quoi Donner encore à quelqu'un dans la vue Je ne suis pas à jeter dans la rue. Laissons ce point ; je sais un bon moyen : Vous n'aurez plus d'autre lit que le mien. Voyez un peu ; dirait-on qu'elle y touche ? Vite, marchons, que du lit où je couche Sans marchander on prenne le chemin : Vous chercherez vos besognes demain. Si ce n'était le scandale et la honte, Je vous mettrais dehors en cet état. Mais je suis bonne, et ne veux point d'éclat : Puis je rendrai de vous un très bon compte À l'avenir, et vous jure ma foi Que nuit et jour vous serez près de moi. Qu'ai-je besoins de me mettre en alarmes, Puisque je puis empêcher tous vos tours ? " La chambrière écoutant ce discours Fait la honteuse, et jette une ou deux larmes ; Prend son paquet, et sort sans consulter Ne se le fait pas deux fois répéter ; S'en va jouer un autre personnage ; Fait au logis deux métiers tour à tour ; Galant de nuit, chambrière de jour, En deux façons elle a soin du ménage. Le pauvre époux se trouve tout heureux Qu'à si bon compte il en ait été quitte. Lui couche seul, notre couple amoureux D'un temps si doux à son aise profite. Rien ne s'en perd ; et des moindres moments Bons ménagers furent nos deux amants, Sachant très bien que l'on n'y revient guères. Voilà le tour de l'une des commères. L'autre de qui le mari croyait tout, Avecque lui sous un poirier assise, De son dessein vint aisément à bout. En peu de mots j'en vas conter la guise. Leur grand valet près d'eux était debout, Garçon bien fait, beau parleur, et de mise, Et qui faisait les servantes trotter. La dame dit : " Je voudrais bien goûter De ce fruit-là : Guillot, monte, et secoue Notre poirier. " Guillot monte à l'instant. Grimpé qu'il est, le drôle fait semblant Qu'il lui paraît que le mari se joue Avec la femme ; aussitôt le valet Frottant ses yeux comme étonné du fait : " Vraiment, Monsieur, commence-t-il à dire, Si vous vouliez Madame caresser, Un peu plus loin vous pouviez aller rire, Et moi présent du moins vous en passer. Ceci me cause une surprise extrême. Devant les gens prendre ainsi vos ébats ! Si d'un valet vous ne faites nul cas, Vous vous devez du respect à vous-même. Quel taon vous point ? attendez à tantôt : Ces privautés en seront plus friandes ; Tout aussi bien, pour le temps qu'il vous faut Les nuits d'été sont encore assez grandes. Pourquoi ce lieu ? vous avez pour cela Tant de bons lits, tant de chambres si belles. " La dame dit : " Que conte celui- là ? Je crois qu'il rêve : ou prend-il ces nouvelles ? Qu'entend ce fol avecque ses ébats ? Descends, descends, mon ami, tu verras. " Guillot descend. " Hé bien, lui dit son maître, Nous jouons-nous ? GUILLOT Non pas pour le présent. LE MARI Pour le présent ? GUILLOT Oui Monsieur, je veux être Écorché vif, si tout incontinent Vous ne baisiez Madame sur l'herbette. LA FEMME Mieux te vaudrait laisser cette sornette ; Je te le dis ; car elle sent les coups. LE MARI Non non, m'amie, il faut qu'avec les fous Tout de ce pas par mon ordre on le mette. GUILLOT Est-ce être fou que de voir ce qu'on voit ? LA FEMME Et qu'as-tu vu ? GUILLOT J'ai vu, je le répète, Vous et Monsieur qui dans ce même endroit Jouiez tous deux au doux jeu d'amourette : Si ce poirier n'est peut- être charmé. LA FEMME Voire, charmé ; tu nous fais un beau conte. LE MARI Je le veux voir ; vraiment faut que j'y monte : Vous en saurez bientôt la vérité. Le maître à peine est sur l'arbre monté, Que le valet embrasse la maîtresse. L'époux qui voit comme l'on se caresse Crie, et descend en grand'hâte aussitôt. Il se rompit le col, ou peu s'en faut, Pour empêcher la suite de l'affaire : Et toutefois il ne put si bien faire Que son honneur ne reçût quelque échec. " Comment, dit-il, quoi même à mon aspect ? Devant mon nez ? à mes yeux ? Sainte Dame, Que vous faut-il ? qu'avez-vous ? dit la femme. LE MARI Oses-tu bien le demander encor ? LA FEMME Et pourquoi non ? LE MARI Pourquoi ? n'ai-je pas tort De t'accuser de cette effronterie ? LA FEMME Ah ! C'en est trop, parlez mieux, je vous prie. LE MARI Quoi, ce coquin ne te caressait pas ? LA FEMME Moi ? vous rêvez. LE MARI D'où viendrait donc ce cas ? Ai-je perdu la raison ou la vue ? LA FEMME Me croyez-vous de sens si dépourvue Que devant vous je commisse un tel tour ? Ne trouverais-je assez d'heures au jour Pour m'égayer, si j'en avais envie ? LE MARI Je ne sais plus ce qu'il faut que j'y die. Notre poirier m'abuse assurément. Voyons encor. Dans le même moment L'époux remonte, et Guillot recommence. Pour cette fois le mari voit la danse Sans se fâcher, et descend doucement. " Ne cherchez plus, leur dit-il, d'autres causes C'est ce poirier, il est ensorcelé. - Puisqu'il fait voir de si vilaines choses Reprit la femme, il faut qu'il soit brûlé. Cours au logis ; dis qu'on le vienne abattre. Je ne veux plus que cet arbre maudit Trompe les gens. " Le valet obéit. Sur le pauvre arbre ils se mettent à quatre Se demandant l'un l'autre sourdement Quel si grand crime a ce poirier pu faire ? La dame dit : " Abattez seulement. " Quant au surplus, ce n'est pas votre affaire. Par ce moyen la seconde commère Vint au-dessus de ce qu'elle entreprit. Passons au tour que la troisième fit. Les rendez-vous chez quelque bonne amie Ne lui manquaient non plus que l'eau du puits. Là tous les jours étaient nouveaux déduits. Notre donzelle y tenait sa partie. Un sien amant étant lors de quartier, Ne croyant pas qu'un plaisir fut entier S'il n'était libre, à la dame propose De se trouver seuls ensemble une nuit. " Deux, lui dit-elle, et pour si peu de chose Vous ne serez nullement éconduit. Jà de par moi ne manquera l'affaire. De mon mari je saurai me défaire Pendant ce temps. " Aussitôt fait que dit. Bon besoin e