Poussières. (1908) Par Jules Barbey d’Aurevilly. (1808-1889) Poésies Posthumes. TABLE DES MATIERES À Valognes « Débouclez-les, vos longs cheveux » « Je vivais sans coeur » L’Échanson La Beauté La Haine du soleil Le Cid La Maîtresse rousse Les Nénuphars « Oh ! les yeux adorés » « Oh ! pourquoi voyager ? » « Te souviens-tu ? » Treize ans À Valognes Ex imo. C'était dans la ville adorée, Sarcophage pour moi des premiers souvenirs, Où tout enfant j'avais, en mon âme enivrée, Rêvé ces bonheurs fous qui restent des désirs ! C'était là... qu'une après-midi, dans une rue, Dont un soleil d'août, de sa lumière drue, Frappait le blanc pavé désert, - qu'elle passa, Et qu'en moi, sur ses pas, tout mon coeur s'élança ! Elle passa, charmante à n'y pas croire, Car ils la disent laide ici, - stupide gent ! Tunique blanche au vent sur une robe noire, Elle était pour mes jeux comme un vase élégant, Incrusté d'ébène et d'ivoire ! Je la suivis... - Ton coeur ne t'a pas dit tout bas Que quelqu'un te suivait, innocente divine, Et mettait... mettait, pas pour pas, Sa botte où tombait ta bottine ?... Qui sait ? Dieu te sculpta peut-être pour l'amour, Ô svelte vase humain, élancé sur ta base ! Pourquoi donc n'es-tu pas, ô vase ! L'urne de ce coeur mort que tu fis battre un jour ! Débouclez-les, vos longs cheveux. . . Débouclez-les, vos longs cheveux de soie, Passez vos mains sur leurs touffes d'anneaux, Qui, réunis, empêchent qu'on ne voie Vos longs cils bruns qui font vos yeux si beaux ! Lissez-les bien, puisque toutes pareilles Négligemment deux boucles retombant Roulent autour de vos blanches oreilles, Comme autrefois, quand vous étiez enfant, Quand vos seize ans ne vous avaient quittée Pour s'en aller où tous nos ans s'en vont, En nous laissant, dans la vie attristée, Un coeur usé plus vite que le front ! Ah ! c'est alors que je vous imagine Vous jetant toute aux bras de l'avenir, Sans larme aux yeux et rien dans la poitrine... Rien qui vous fît pleurer ou souvenir ! Ah ! de ce temps montrez-moi quelque chose En vous coiffant comme alors vous étiez ; Que je vous voie ainsi, que je repose Sur vos seize ans mes yeux de pleurs mouillés... Je vivais sans coeur À ***. Je vivais sans coeur, tu vivais sans flamme, Incomplets, mais faits pour un sort plus beau ; Tu pris de mes sens, - je pris de ton âme, Et tous deux ainsi nous nous partageâme : Mais c'est toi qui fis le meilleur cadeau ! Oui ! c'est toi, merci... C'est toi, sainte femme, Qui m'as fait sentir le profond amour... Je mis de ma nuit dans ta blancheur d'âme, Mais toi, dans la mienne, as mis le grand jour ! Je tombais, tombais... Cet ange fidèle Qui suit les coeurs purs ne me suivait pas... Pour me soutenir me manquait son aile... Mais Dieu m'entr'ouvrit ton coeur et tes bras ! Et j'aime tes bras... tes bras mieux qu'une aile ; Car une aile, hélas ! sert à nous quitter : L'ange ailé s'en va, lorsque Dieu l'appelle... Tandis que des bras servent à rester ! L’Échanson À Clary. Tu ne sais pas, Clary, quand, heureuse, ravie, Tu me tends ton épaule et ton front tour à tour, Que dans la double coupe où je puise la vie Il est un autre goût que celui de l'amour... Ô ma chère Clary, tu ne sais pas sans doute Qu'il est derrière nous un funèbre Échanson Dont la main doit verser d'abord, goutte par goutte, Dans tout amour un froid poison. Dès que nous nous aimons, cet Échanson terrible Apparaît, - et grandit, comme un spectre fatal ; Il ne nous quitte plus... présent, quoique invisible, De l'amour partagé mystérieux vassal. Partout où nous allons, comme un sinistre Page, Il s'attache à nos pas, il se tient à nos flancs, Et l'horrible poison que d'abord il ménage Bientôt il le verse à torrents ! Il le verse et l'on boit... Dans les yeux qu'on adore Du poison répandu naissent, hélas ! des pleurs ; Ils coulent ; on les boit ; - mais lui, lui, verse encore, Et le poison cruel a filtré dans nos coeurs ! Il verse ; - et le baiser se glace aux lèvres pures ; Il verse ; - et tout périt des plus fraîches amours ! Mais, comme indifférent à tant de flétrissures, L'Empoisonneur verse toujours !... Ne l'as-tu jamais vu, ce pâle et noir Génie Qui naît avec l'amour pour le faire mourir ? N'as-tu jamais senti se glisser dans ta vie Le poison qui, plus tard, doit si bien la flétrir ? N'as-tu jamais senti, sur tes lèvres avides, De l'Échanson de mort le philtre affreux passer ?... Car le jour n'est pas loin peut-être où, les mains vides, Il n'aura plus rien à verser ! Et quand ce jour-là vient tout est fini pour l'âme ; Tous les regrets sont vains, tous les pleurs superflus ! L'amant n'est plus qu'un homme, et l'amante une femme, Et ceux qui s'aimaient tant, hélas ! ne s'aiment plus ! Une clarté jaillit, une clarté cruelle, Qui montre les débris du coeur brisé, vaincu ; « Ce n'est plus toi ! » dit-il. - « Ce n'est plus toi ! » dit-elle Le masque tombe, et l'on s'est vu. Ô ma pauvre Clary, ma fidèle maîtresse, Nous verrons-nous un jour ainsi (destin jaloux !), Sans ce masque divin que nous met la jeunesse, Masque d'illusions, cent fois plus beau que nous ? Verrons-nous, ma Clary, - grand Dieu ! faut-il le croire ? - Le noir Empoisonneur entre nous quelque jour, Tout prêt à nous verser, à nous tout prêts à boire, L'effroyable ennui de l'amour ? Hélas ! c'est déjà fait... j'ai bu du froid breuvage Que l'Échanson de mort verse, - et qu'il faut tarir ; Et j'ai senti, Clary, chaque jour davantage, Que je l'épuiserais sans pouvoir en mourir ! S'il t'est doux de m'aimer, préserve ta tendresse, Ne bois pas que bien tard, bien longtemps après moi ! Et rêve encor l'amour du coeur qui te délaisse... Du triste coeur qui fut à toi ! La Beauté À Armance. Eh quoi ! vous vous plaignez, vous aussi, de la vie ! Vous avez des douleurs, des ennuis, des dégoûts ! Un dard sans force aux yeux, sur la lèvre une lie, Et du mépris au coeur ! - Hélas ! c'est comme nous ! Lie aux lèvres ? - poison, reste brûlant du verre ; Dard aux yeux ? - rapporté mi-brisé des combats ; Et dans le coeur mépris ? - Éternel Sagittaire Dont le carquois ne tarit pas ! Vous avez tout cela, - comme nous, ô Madame ! En vain Dieu répandit ses sourires sur vous ! La Beauté n'est donc pas tout non plus pour la femme Comme en la maudissant nous disions à genoux, Et comme tant de fois, dans vos soirs de conquête, Vous l'ont dit vos amants, en des transports perdus, Et que, pâle d'ennui, vous détourniez la tête, Ô Dieu ! n'y pensant déjà plus... Ah ! non, tu n'es pas tout, Beauté, - même pour Celle Qui se mirait avec le plus d'orgueil en toi, Et qui, ne cachant pas sa fierté d'être belle, Plongeait les plus grands coeurs dans l'amour et l'effroi ! Ah ! non, tu n'es pas tout... C'est affreux ; mais pardonne ! Si l'homme eût pu choisir, il n'eût rien pris après ; Car il a cru longtemps, au bonheur que tu donne, Beauté ! que tu lui suffirais ! Mais l'homme s'est trompé, je t'en atteste, Armance ! Qui t'enivrais de toi comme eût fait un amant, Puisant à pleines mains dans ta propre existence, Comme un homme qui boit l'eau d'un fleuve en plongeant. Pour me convaincre, hélas ! montre-toi tout entière ; Dis-moi ce que tu sais... l'amère vérité. Ce n'est pas un manteau qui cache ta misère, C'est la splendeur de la Beauté ! Dis-moi ce que tu sais... De ta pâleur livide, Que des tempes jamais tes mains n'arracheront Et qui semble couler d'une coupe homicide Que le Destin railleur renversa sur ton front ; De ton sourcil froncé, de l'effort de ton rire, De ta voix qui nous ment, de ton oeil qui se tait, De tout ce qui nous trompe, hélas ! et qu'on admire, Ah ! fais-moi jaillir ton secret. Dis tout ce que tu sais... Rêves, douleur et honte, Désirs inassouvis par des baisers cuisants, Nuits, combats, voluptés, souillures qu'on affronte Dans l'infâme fureur des échevèlements ! Couche qui n'est pas vide et qu'on fuit, - fatale heure De la coupable nuit dont même on ne veut plus, Et qu'on s'en va finir - au balcon - où l'on pleure, Et qui transit les coudes nus ! Ah ! plutôt, ne dis rien ! car je sais tout, Madame ! Je sais que le Bonheur habite de beaux bras ; Mais il ne passe pas toujours des bras dans l'âme... On donne le bonheur, on ne le reçoit pas ! La coupe où nous buvons n'éprouve pas l'ivresse Qu'elle verse à nos coeurs, brûlante volupté ! Vous avez la Beauté, - mais un peu de tendresse, Mais le bonheur senti de la moindre caresse, Vaut encor mieux que la Beauté. La Haine du soleil À Mademoiselle Louise Read. Un soir, j'étais debout, auprès d'une fenêtre... Contre la vitre en feu j'avais mon front songeur, Et je voyais, là-bas, lentement disparaître Un soleil embrumé qui mourait sans splendeur ! C'était un vieux soleil des derniers soirs d'automne, Globe d'un rouge épais, de chaleur épuisé, Qui ne faisait baisser le regard à personne, Et qu'un aigle aurait méprisé ! Alors, je me disais, en une joie amère : « Et toi, Soleil, aussi, j'aime à te voir sombrer ! Astre découronné comme un roi de la terre, Tête de roi tondu que la nuit va cloîtrer ! » Demain, je le sais bien, tu sortiras des ombres ! Tes cheveux d'or auront tout à coup repoussé ! Qu'importe ! j'aurai cru que tu meurs quand tu sombres ! Un moment je l'aurai pensé ! Un moment j'aurai dit : « C'en est fait, il succombe, Le monstre lumineux qu'ils disaient éternel ! Il pâlit comme nous, il se meurt, et sa tombe N'est qu'un brouillard sanglant dans quelque coin du ciel ! » Grimace de mourir ! grimace funéraire ! Qu'en un ciel ennuité chaque jour il fait voir... Eh bien, cela m'est doux de la sentir vulgaire, Sa façon de mourir ce soir ! Car je te hais, Soleil, oh ! oui, je te hais comme L'impassible témoin des douleurs d'ici-bas... Chose de feu, sans coeur, je te hais comme un homme ! L'être que nous aimons passe et tu ne meurs pas ! L'oeil bleu, le vrai soleil qui nous verse la vie, Un jour perdra son feu, son azur, sa beauté, Et tu l'éclaireras de ta lumière impie, Insultant d'immortalité. Et voilà, vieux Soleil, pourquoi mon coeur t'abhorre ! Voilà pourquoi je t'ai toujours haï, Soleil ! Pourquoi je dis, le soir, quand le jour s'évapore : « Ah ! si c'était sa mort et non plus son sommeil ! » Voilà pourquoi je dis, quand tu sors d'un ciel sombre : « Bravo ! ses six mille ans l'ont enfin achevé ! L'oeil du cyclope a donc enfin trouvé dans l'ombre La poutre qui l'aura crevé ! » Et que le sang en pleuve et sur nos fronts ruisselle, A la place où tombaient tes insolents rayons ! Et que la plaie aussi nous paraisse éternelle Et mette six mille ans à saigner sur nos fronts ! Nous n'aurons plus alors que la nuit et ses voiles, Plus de jour lumineux dans un ciel de saphir ! Mais n'est-ce pas assez que le feu des étoiles Pour voir ce qu'on aime mourir ? Pour voir la bouche en feu par nos lèvres usée Nous dire froidement : « C'est fini, laisse-moi ! » Et s'éteindre l'amour qui, dans notre pensée, Allumait un soleil plus éclatant que toi ! Pour voir errer parmi les spectres de la terre Le spectre aimé qui semble et vivant et joyeux, La nuit, la sombre nuit est encore trop claire... Et je l'arracherais des cieux ! Le Cid Un soir, dans la Sierra, passait Campéador ; Sur sa cuirasse d’or le soleil mirait l’or Des derniers flamboiements d’une soirée ardente Et semblait du héros la splendeur flamboyante ! Il n’était qu’or partout, du cimier aux talons ; L’or des cuissards froissait l’or des caparaçons ; Des rubis grenadins faisaient feu sur son casque. Mais ses yeux en faisaient plus encor sous son masque... Superbe, et de loisir, il allait sans pareil, Et n’ayant rien à battre, il battait le soleil ! Et les pâtres perchés aux rampes des montagnes, Se le montraient flambant, au loin dans les campagnes, Comme une tour de feu, ce grand cavalier d’or, Et disaient : « C’est saint Jacque ou bien Campéador, » Confondant tous les deux dans une même gloire, L’un pour mieux l’admirer, l’autre pour mieux y croire. Or, comme il passait là, magnifique et puissant, Et calme, et grave, et lent, le radieux passant Entendit dans le creux d’un ravin solitaire, Une voix qui semblait, triste, sortir de terre ! Et c’était, étendu sur le sol, un lépreux, Une immondice humaine, un monstre, un être affreux, Les deux pieds du cheval, se dressant en arrière, Dont l’aspect fit lever tout droit dans la poussière, S’ils touchaient à cet être, en resteraient souillés Comme s’il eût compris que les fers de ses pieds, Cependant le héros, dans sa splendeur d’archange, Et qu’il ne pourrait plus en essuyer la fange ; Inclinant son panache éclatant, aperçut Le hideux malandrin, sale et vil, le rebut Du haut de son cheval cabré, comme d’un trône, Du monde, — il lui tendit noblement son aumône, Qui la lui demandait au nom de Jésus-Christ ! A ce lépreux impur, contagieux maudit, C’est alors qu’on put voir une chose touchante : Allongeant vers le Cid sa main pulvérulente, Le lépreux accroupi se mit sur ses genoux, Surpris — le repoussé — de voir un homme doux Ne pas montrer l’horreur qu’inspirait sa présence Et touché dans le coeur de voir cette pitié, Et ne pas l’écarter du bois dur de sa lance ; Dans un de ces élans plus forts que la nature, Il osa, lui, le vil, l’affreux, l’humilié, Au gantelet d’acier coller sa bouche impure. Le malheureux savait qu’il pouvait appuyer, Sans lui donner son mal, sur le brillant acier, Le mouiller de sa lèvre, y traîner son haleine. Lui qui n’avait jamais baisé de main humaine Et qui donnait la mort d’un seul attouchement, Vautra son front dartreux sur l’acier de ce gant, Et le Cid le laissa très tranquillement faire, Sans dédain, sans dégoût, sans haine, sans colère ; Immobile, il restait le grand Campéador ! Que pouvait-il penser sous le grillage d’or De son casque en rubis, quand il vit cette audace ? Quel sentiment passa sous l’or de sa cuirasse ?.. Mais il fixa longtemps le lépreux, — puis, soudain, Il arracha son gant et lui donna la main. La Maîtresse rousse Je pris pour maître, un jour, une rude Maîtresse, Plus fauve qu'un jaguar, plus rousse qu'un lion ! Je l'aimais ardemment, - âprement, - sans tendresse, Avec possession plus qu'adoration ! C'était ma rage, à moi ! la dernière folie Qui saisit, - quand, touché par l'âge et le malheur, On sent au fond de soi la jeunesse finie... Car le soleil des jours monte encor dans la vie, Qu'il s'en va baissant dans le coeur ! Je l'aimais et jamais je n'avais assez d'elle ! Je lui disais : « Démon des dernières amours, Salamandre d'enfer, à l'ivresse mortelle, Quand les coeurs sont si froids, embrase-moi toujours ! Verse-moi dans tes feux les feux que je regrette, Ces beaux feux qu'autrefois j'allumais d'un regard ! Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète, Et, puisqu'il faut mourir, que je meure, ô Fillette ! Sous tes morsures de jaguar ! » Alors je la prenais, dans son corset de verre, Et sur ma lèvre en feu, qu'elle enflammait encor, J'aimais à la pencher, coupe ardente et légère, Cette rousse beauté, ce poison dans de l'or ! Et c'étaient des baisers !... Jamais, jamais vampire Ne suça d'une enfant le cou charmant et frais Comme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre, La lèvre de cristal où buvait mon délire Et sur laquelle tu brûlais ! Et je sentais alors ta foudroyante haleine Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon coeur, Y redoublait la vie, en effaçait la peine, Et pour quelques instants en ravivait l'ardeur ! Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale, J'aimais à me sentir incendié par toi Et voulais m'endormir, l'air joyeux, le front pâle, Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale, Et le bûcher était en moi ! « Ah ! du moins celle-là sait nous rester fidèle, - Me disais-je, - et la main la retrouve toujours, Toujours prête à qui l'aime et vit altéré d'elle, Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! » Un jour elles s'en vont, nos plus chères maîtresses ; Par elles, de l'Oubli nous buvons le poison, Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses, Peut nous tuer aussi, - mais à force d'ivresses, Et non pas par la trahison ! Et je la préférais, féroce, mais sincère, A ces douces beautés, au sourire trompeur, Payant les coeurs loyaux d'un amour de faussaire... Je savais sur quel coeur je dormais sur son coeur ! L'or qu'elle me versait et qui dorait ma vie, Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor ! Aussi ce n'était pas pour le temps d'une orgie, Mais pour l'éternité, que je l'avais choisie : Ma compagne jusqu'à la mort ! Et toujours agrafée à moi comme une esclave, Car le tyran se rive aux fers qu'il fait porter, Je l'emportais partout dans son flacon de lave, Ma topaze de feu, toujours près d'éclater ! Je ressentais pour elle un amour de corsaire, Un amour de sauvage, effréné, fol, ardent ! Cet amour qu'Hégésippe avait, dans sa misère, Qui nous tient lieu de tout, quand la vie est amère, Et qui fit mourir Sheridan ! Et c'était un amour toujours plus implacable, Toujours plus dévorant, toujours plus insensé ! C'était comme la soif, la soif inexorable Qu'allumait autrefois le philtre de Circé. Je te reconnaissais, voluptueux supplice ! Quand l'homme cherche, hélas ! dans ses maux oubliés, De l'abrutissement le monstrueux délice... Et n'est - Circé ! - jamais assez, à son caprice, La Bête qui lèche tes pieds ! Pauvre amour, - le dernier, - que les heureux du monde, Dans leur dégoût hautain, s'amusent à flétrir, Mais que doit excuser toute âme un peu profonde Et qu'un Dieu de bonté ne voudra point punir ! Pour bien apprécier sa douceur mensongère, Il faudrait, quand tout brille au plafond du banquet, Avoir caché ses yeux dans l'ombre de son verre Et pleuré dans cette ombre, - et bu la larme amère Qui tombait et qui s'y fondait ! Un soir je la buvais, cette larme, en silence... Et, replongeant ma lèvre entre tes lèvres d'or, Je venais de reprendre, ô ma sombre Démence ! L'ironie, et l'ivresse, et du courage encor ! L'Esprit - l'Aigle vengeur qui plane sur la vie - Revenait à ma lèvre, à son sanglant perchoir... J'allais recommencer mes accès de folie Et rire de nouveau du rire qui défie... Quand une femme, en corset noir, Une femme... Je crus que c'était une femme, Mais depuis... Ah ! j'ai vu combien je me trompais, Et que c'était un Ange, et que c'était une Ame, De rafraîchissement, de lumière et de paix ! Au milieu de nous tous, charmante Solitaire, Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés. Elle prit ses gants blancs et les mit dans mon verre, Et me dit en riant, de sa voix douce et claire « Je ne veux plus que vous buviez ! » Et ce simple mot-là décida de ma vie, Et fut le coup de Dieu qui changea mon destin. Et quand elle le dit, sûre d'être obéie, Sa main vint chastement s'appuyer sur ma main. Et, depuis ce temps-là, j'allai chercher l'ivresse Ailleurs... que dans la coupe où bouillait ton poison, Sorcière abandonnée, ô ma Rousse Maîtresse ! Bel exemple de plus que Dieu dans sa sagesse, Mit l'Ange au-dessus du démon ! Les Nénuphars À la baronne H. de B. Nénuphars blancs, ô lys des eaux limpides, Neige montant du fond de leur azur, Qui, sommeillant sur vos tiges humides, Avez besoin, pour dormir, d'un lit pur ; Fleurs de pudeur, oui ! vous êtes trop fières Pour vous laisser cueillir... et vivre après. Nénuphars blanc, dormez sur vos rivières, Je ne vous cueillerai jamais ! Nénuphars blancs, ô fleurs des eaux rêveuses, Si vous rêvez, à quoi donc rêvez-vous ?... Car pour rêver il faut être amoureuses, Il faut avoir le coeur pris... ou jaloux ; Mais vous, ô fleurs que l'eau baigne et protège, Pour vous, rêver... c'est aspirer le frais ! Nénuphars blancs, dormez dans votre neige ! Je ne vous cueillerai jamais ! Nénuphars blancs, fleurs des eaux engourdies Dont la blancheur fait froid aux coeurs ardents, Qui vous plongez dans vos eaux détiédies Quand le soleil y luit, Nénuphars blancs ! Restez cachés aux anses des rivières, Dans les brouillards, sous les saules épais... Des fleurs de Dieu vous êtes les dernières ! Je ne vous cueillerai jamais ! Oh ! les yeux adorés À Clara. Oh ! les yeux adorés ne sont pas ceux qui virent Qu'on les aimait, - alors qu'on en mourait tout bas ! Les rêves les plus doux ne sont pas ceux que firent Deux êtres, coeur à coeur et les bras dans les bras ! Les bonheurs les plus chers à notre âme assouvie Ne sont pas ceux qu'on pleure après qu'ils sont partis ; Mais les plus beaux amours que l'on eut dans la vie Du coeur ne sont jamais sortis ! Ils sont là, vivent là, durent là. - Les Années Tombent sur eux en vain. On les croit disparus, Perdus, anéantis, au fond des destinées !... Et le Destin, c'est eux, qui semblaient n'être plus ! On a dix fois aimé depuis eux. - La jeunesse A coulé, fastueuse et brûlante, - et le Temps Amène un soir d'hiver, par la main, la Vieillesse, Qui nous prend, elle ! par les flancs ! Mais ces flancs terrassés qu'on croyait sans blessure En ont une depuis qu'ils respirent, hélas ! D'un trait mal appuyé, légère égratignure, Qui n'a jamais guéri, mais qui ne saignait pas ! Ce n'était rien... le pli de ces premières roses Qu'on s'écrase au printemps sur le coeur, quand il bout... Ah ! dans ce coeur combien il a passé de choses ! Mais ce rien resté... c'était tout ! On n'en parlait jamais... Jamais, jamais personne N'a su que sous un pli de nos coeurs se cachait, Comme une cantharide au fond d'une anémone, Un sentiment sans nom que rien n'en détachait ! Ce n'était pas l'amour exprimé qui s'achève Dans des bras qu'on adore et qu'on hait tour à tour. Ce n'était pas l'amour, ce n'en était qu'un rêve... Mais c'était bien mieux que l'amour ! Et sous tous ces amours qui fleurissent la vie, Et sous tous les bonheurs qui peuvent l'enivrer, Nous avons retrouvé toujours cette folie, A laquelle le coeur n'a rien à comparer ! Et nous avons subi partout l'étrange empire De ce rêve tenace, - et vague, - mais vainqueur, Et jusque dans tes bras, Clara, ce doux Vampire Est venu s'asseoir sur mon coeur. Tu ne devinas pas ce que j'avais dans l'âme... Tu faisais à mon front couronne de ton bras, Et de ton autre main qui me versait sa flamme Tu me tâtais ce coeur où, toi, tu n'étais pas ! Tu cherchais à t'y voir, chère fille égarée, Tu disais : « Tu te tais, mon bien-aimé ; qu'as-tu ?... » Je n'avais rien, Clara, - mais, ma pauvre adorée, C'est ce rien-là que j'avais vu ! Il se levait tout droit, ce rien, dans ma pensée. Ce n'était qu'un fantôme... un visage incertain... Mais des chers souvenirs de notre âme abusée Le plus fort, c'est toujours, toujours le plus lointain ! Perspective du coeur ardent qui se dévore, Le passé reculant brille plus à nos yeux... Et le jour le plus beau n'est qu'un spectre d'aurore, Qui revient rôder dans les cieux ! Et toi, tu l'as été, ce spectre d'une aurore, Dont le rayon pour moi ne s'éteignit jamais ! Mais toi, jour de mes yeux, ma Clara que j'adore, Tu n'as pas effacé cette autre que j'aimais ! Une étoile planant sur les mers débordées Se mire dans leurs flots et rit de leurs combats... Combien donc nous faut-il de femmes possédées Pour valoir celle qu'on n'eut pas ?... Oh ! pourquoi voyager ? Oh ! pourquoi voyager ? as-tu dit. C'est que l'âme Se prend de longs ennuis et partout et toujours ; C'est qu'il est un désir, ardent comme une flamme, Qui, nos amours éteints, survit à nos amours ! C'est qu'on est mal ici ! - Comme les hirondelles, Un vague instinct d'aller nous dévore à mourir ; C'est qu'à nos coeurs, mon Dieu ! vous avez mis des ailes. Voilà pourquoi je veux partir ! C'est que le coeur hennit en pensant aux voyages, Plus fort que le coursier qui sellé nous attend ; C'est qu'il est dans le nom des plus lointains rivages Des charmes sans pareils pour celui qui l'entend ; Irrésistible appel, ranz des vaches pour l'âme Qui cherche son pays perdu - dans l'avenir ; C'est fier comme un clairon, doux comme un chant de femme. Voilà pourquoi je veux partir ! C'est que toi, pauvre enfant, et si jeune et si belle, Qui vivais près de nous et couchais sur nos coeurs, Tu n'as pas su dompter cette force rebelle Qui nous jeta vers toi pour nous pousser ailleurs ! Tu n'as plus de mystère au fond de ton sourire, Nous le connaissons trop pour jamais revenir ; La chaîne des baisers se rompt, - l'amour expire... Voilà pourquoi je veux partir ! En vain, tout en pleurant, la femme qui nous aime Viendrait à notre épaule agrafer nos manteaux, Nous resterions glacés à cet instant suprême ; A trop couler pour nous des pleurs ne sont plus beaux. Nous n'entendrions plus cette voix qui répète : « Oh ! pourquoi voyager ? » dans un tendre soupir, Et nous dirions adieu sans retourner la tête. Voilà pourquoi je veux partir ! Oh ! ne m'accuse pas ; accuse la nature, Accuse Dieu plutôt, - mais ne m'accuse pas ! Est-ce ma faute, à moi, si dans la vie obscure Mes yeux ont soif de jour, mes pieds ont soif de pas ? Si je n'ai pu rester à languir sur ta couche, Si tes bras m'étouffaient sans me faire mourir, S'il me fallait plus d'air qu'il n'en peut dans ta bouche... Voilà pourquoi je veux partir ! Pourquoi ne pouvais-tu suffire à ma pensée Et tes yeux n'être plus que mes seuls horizons ? Pourquoi ne pas cacher ma tête reposée Sous les abris d'or pur de tes longs cheveux blonds ? Comme la jeune épouse endormie à l'aurore, La fleur d'amour, comme elle, au soir va se rouvrir... Mais si l'amour n'est plus, pourquoi de l'âme encore ? Voilà pourquoi je veux partir ! Tu ne la connais pas, cette vie ennuyée, Lasse de pendre au mât, avide d'ouragan. Toi, tu restes toujours, sur ton coude appuyée, A voir stagner la tienne ainsi qu'un bel étang. Restes-y ! Mon amour fut l'ombre d'un nuage Sur l'étang ; - le soleil y reviendra frémir ! Tu ne garderas pas trace de mon passage... Voilà pourquoi je veux partir ! Ô coupe de vermeil où j'ai puisé la vie, Je ne t'emporte pas dans mon sein tout glacé ! Reste derrière moi, reste à demi remplie, Offrande à l'avenir et débris du passé. Je peux boire à présent, sans que trop il m'en coûte, Un breuvage moins doux et moins prompt à tarir, Dans le creux de mes mains, aux fossés de la route... Voilà pourquoi je veux partir ! Mais, si c'est t'offenser que partir, oh ! pardonne ; Quoique de ces douleurs dont tu n'eus point ta part, Rien, hélas ! (et pourtant autrefois tu fus bonne !) Ne saurait racheter le crime du départ. Pourquoi t'associerais-je à mon triste voyage ? Lorsque tu le pourrais, oserais-tu venir ? Plus sombre que Lara, je n'aurai point de page... Voilà pourquoi je veux partir ! Et qu'importe un pardon ! - Innocent ou coupable, On n'est jamais fidèle ou parjure à moitié ; Le coeur, sans être dur, demeure inébranlable, Et l'oubli lui vaut mieux qu'une vaine pitié. Ah ! l'oubli ! quel repos quand notre âme est lassée ! Endors-toi dans ses bras, sans rêver ni souffrir... Je ne veux rien de toi... pas même une pensée ! Voilà pourquoi je veux partir ! Car il est, tu le sais, ô femme abandonnée, Un voyageur plus vieux, plus sans pitié que moi, Et ce n'est pas un jour, quelques mois, une année, Mais c'est tout qu'il doit prendre, aux autres comme à toi ! Tel que des épis d'or sciés d'un bras avide, Il prend beauté, bonheur, et jusqu'au souvenir, Fait sa gerbe et s'en va du champ qu'il laisse aride... Voilà pourquoi je veux partir ! Oui ! partir avant lui, partir avant qu'il vienne ! Te laisser belle encor sous tes pleurs répandus, Ne pas chercher ta main qui froidit dans la mienne, Et, sous un front terni, tes yeux, astres perdus ! N'eût-on que le respect de celle qui fut belle Il faudrait s'épargner de la voir se flétrir, Puisque Dieu ne veut pas qu'elle soit immortelle ! Voilà pourquoi je veux partir ! Te souviens-tu ? À Mademoiselle Marthe Brandès. Te souviens-tu du soir, où près de la fenêtre Ouverte d'un salon plein de joyeux ébats, Tu n'avais pas seize ans... les avais-tu ?... Peut-être ? Sous le rideau tombé, nous nous parlions tout bas ?... Ce n'était pas l'amour que t'exprimait ma bouche, Mon coeur était trop vieux, trop glacé, trop hautain, Pour parler à ton coeur ; mais, prophète farouche, Je te prédisais ton destin. Et toi, tu m'écoutais, sur la barre accoudée ; Tu me montrais ta nuque, en me cachant ton front ; Et tu restais muette à la cruelle idée De ce premier amour qui, t'ayant possédée, Deviendra mon dernier affront ! Nuit, ciel, jardin, massifs, dehors tout était sombre, Et tu regardais dans ce noir. Mais ton coeur de seize ans avait encor plus d'ombre, Et là, comme dehors, tu ne pouvais rien voir ! Mais moi, moi, j'y voyais ! mes yeux perçaient le voile Qui te cachait ton avenir, Et je voyais au loin monter l'affreuse étoile De ce premier amour qui pour toi doit venir ! Je te disais alors : « Il va bientôt paraître Celui-là qui prendra d'autorité vos jours ! Mais moi qui ne veux pas vous voir subir un maître, J'aurai disparu pour toujours ! » C'est fait... Je suis sorti maintenant de ta vie Sans t'avoir dit l'adieu qu'on se dit quand on part ; Silencieusement j'emporte ma folie... Pour être aimé de toi, j'étais venu trop tard. Tu ne m'as pas trahi. Je n'ai rien à te dire... Ce qui fut entre nous, c'est la Fatalité. D'aucune illusion tu n'eus sur moi l'empire, Sinon celle de ta fierté ! Te l'avais-je assez exaltée, Pour résister à ton futur vainqueur ? Ai-je cru te l'avoir plantée Assez avant dans ton trop faible coeur ? J'avais donc mis trop haut ton âme. En toi de la fierté ? non ! pas même d'orgueil ! Est-ce que tu pouvais être plus qu'une femme ? Les bras fermés sur toi sont pour moi ton cercueil. Et si, devant mes yeux, un de ces soirs peut-être, Tu passes, entraînant tous les coeurs sous tes pas, Ne baisse pas les tiens ; - car tu m'as fait connaître Ce genre de mépris qui même ne voit pas !... Treize ans Elle avait dix-neuf ans. Moi, treize. Elle était belle ; Moi, laid. Indifférente, - et moi je me tuais... Rêveur sombre et brûlant, je me tuais pour elle. Timide, concentré, fou, je m'exténuais... Mes yeux noirs et battus faisaient peur à ma mère ; Mon pâle front avait tout à coup des rougeurs Qui me montaient du coeur comme un feu sort de terre ! Je croyais que j'avais deux coeurs. Un n'était pas assez pour elle. Ma poitrine Semblait sous ces deux coeurs devoir un jour s'ouvrir Et les jeter tous deux sous sa fière bottine, Pour qu'elle pût fouler mieux aux pieds son martyr ! Ô de la puberté la terrible démence ! Qui ne les connut pas, ces amours de treize ans ? Solfatares du coeur qui brûlent en silence, Embrasements, étouffements ! Je passais tous mes jours à ne regarder qu'elle... Et le soir, mes deux yeux, fermés comme deux bras, L'emportaient, pour ma nuit, au fond de leur prunelle... Ah ! le regard fait tout, quand le coeur n'ose pas ! Le regard, cet oseur et ce lâche, en ses fièvres, Sculpte le corps aimé sous la robe, à l'écart... Notre coeur, nos deux mains, et surtout nos deux lèvres ; Nous les mettons dans un regard ! Mais un jour je les mis ailleurs... et dans ma vie Coup de foudre reçu n'a fumé plus longtemps ! C'est quand elle me dit : « Cousin, je vous en prie... » Car nous étions tous deux familiers et parents ; Car ce premier amour, dont la marque nous reste Comme l'entaille, hélas ! du carcan reste au cou, Il semble que le Diable y mêle un goût d'inceste Pour qu'il soit plus ivre et plus fou ! Et c'était un : « Je veux ! » que ce : « Je vous en prie, Allons voir le cheval que vous dressez pour moi... » Elle entra hardiment dans la haute écurie, Et moi, je l'y suivis, troublé d'un vague effroi... Nous étions seuls ; l'endroit était grand et plein d'ombre, Et le cheval, sellé comme pour un départ, Ardent au râtelier, piaffait dans la pénombre... Mes deux lèvres, dans mon regard, Se collaient à son corps, - son corps, ma frénésie ! - Arrêté devant moi, cambré, voluptueux, Qui ne se doutait pas que j'épuisais ma vie Sur ses contours, étreints et mangés par mes yeux ! Elle avait du matin sa robe blanche et verte, Et sa tête était nue, et ses forts cheveux noirs Tordus, tassés, lissés sans une boucle ouverte, Avaient des lueurs de miroirs ! Elle se retourna : « Mon cousin, - me dit-elle Simplement, - de ce ton qui nous fait tant de mal ! - Vous n'êtes pas assez fort pour me mettre en selle ?... » Je ne répondis point, - mais la mis à cheval D'un seul bond !... avec la rapidité du rêve, Et, ceignant ses jarrets de mes bras éperdus, Je lui dis, enivré du fardeau que j'enlève : « Pourquoi ne pesez-vous pas plus ? » Car on n'a jamais trop de la femme qu'on aime Sur le coeur, - dans les bras, - partout, - et l'on voudrait Souvent mourir pâmé... pâmé sous le poids même De ce cors, dense et chaud, qui nous écraserait ! Je la tenais toujours sous ses jarrets, - la selle Avait reçu ce poids qui m'en rendait jaloux, Et je la regardais, dans mon ivresse d'elle, Ma bouche effleurant ses genoux ; Ma bouche qui séchait de désir, folle, avide... Mais Elle, indifférente en sa tranquillité, Tendait rêveusement les rênes de la bride, - Callipyge superbe, assise de côté ! - Tombant sur moi de haut, en renversant leur flamme, Ses yeux noirs, très couverts par ses cils noirs baissés, Me brûlaient jusqu'au sang, jusqu'aux os, jusqu'à l'âme, Sans que je leur criasse : « Assez ! » Et le désir, martyre à la fois et délice, Me couvrait de ses longs frissons interrompus ; Et j'éprouvais alors cet étrange supplice De l'homme qui peut tout... et pourtant n'en peut plus ! A tenir sur mes bras sa cuisse rebondie, Ma tête s'en allait, - tournoyait, - j'étais fou ! Et j'osai lui planter un baiser... d'incendie Sur la rondeur de son genou ! Et ce baiser la fit crier comme une flamme Qui l'eût mordue au coeur, au sein, au flanc, partout ! Et ce baiser tombé sur un genou de femme Par la robe voilé, puis ce cri... ce fut tout ! Ce fut tout ce jour-là. - Rigide sur sa selle, Elle avait pris mon front et avait écarté De ses tranquilles mains, ce front, ce front plein d'elle, Rebelle qu'elle avait dompté ! Et ce fut tout depuis, - et toujours. Notre vie S'en alla bifurquant par des chemins divers. Peut-être elle oublia, cet instant de folie, Où de la voir ainsi mit mon âme à l'envers ! Elle oublia. Moi, non. Et nulle de ces femmes Qui, depuis, m'ont le mieux passé les bras au cou, N'arracha de ma lèvre, avec sa lèvre en flammes, L'impression de ce genou ! Source: http://www.poesies.net