Théâtre complet Avec Adresse Et Préface De Jean Racine (1639-1699). TABLE DES MATIERES La Thébaïde ou Les Frères ennemis. Alexandre le Grand. Andromaque. Les Plaideurs. Britannicus. Bérénice. Bajazet. Mithridate. Iphigénie. Phèdre. Esther. Athalie. La Thébaïde ou Les Frères ennemis Tragédie Adresse Préface Acteurs Acte premier Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte deuxième Scène I Scène II Scène III Scène IV Acte troisième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte quatrième Scène I Scène II Scène III Acte cinquième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène dernière Adresse A Monseigneur Le duc de Saint-Aignan Pair de France. MONSEIGNEUR, Je vous présente un ouvrage qui n'a peut-être rien de considérable que l'honneur de vous avoir plu. Mais véritablement cet honneur est quelque chose de si grand pour moi que, quand ma pièce ne m'aurait produit que cet avantage, je pourrais dire que son succès aurait passé mes espérances. Et que pouvais-je espérer de plus glorieux que l'approbation d'une personne qui sait donner aux choses un juste prix, et qui est lui-même l'admiration de tout le monde? Aussi, MONSEIGNEUR, si la Thébaïde a reçu quelques applaudissements, c'est sans doute qu'on n'a pas osé démentir le jugement que vous avez donné en sa faveur; et il semble que vous lui ayez communiqué ce don de plaire qui accompagne toutes vos actions. J'espère qu'étant dépouillée des ornements du théâtre, vous ne laisserez pas de la regarder encore favorablement. Si cela est, quelques ennemis qu'elle puisse avoir, je n'appréhende rien pour elle, puisqu'elle sera assurée d'un protecteur que le nombre des ennemis n'a pas accoutumé d'ébranler. On sait, MONSEIGNEUR, que si vous avez une parfaite connaissance des belles choses, vous n'entreprenez pas les grandes avec un courage moins élevé, et que vous avez réuni en vous ces deux excellentes qualités qui ont fait séparément tant de grands hommes. Mais je dois craindre que mes louanges ne vous soient aussi importunes que les vôtres m'ont été avantageuses: aussi bien, je ne vous dirais que des choses qui sont connues de tout le monde, et que vous seul voulez ignorer. Il suffit que vous me permettiez de vous dire, avec un profond respect, que je suis, MONSEIGNEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur, RACINE. Préface Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indulgence pour cette pièce que pour les autres qui la suivent; j'étais fort jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avais faits alors tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes d'esprit; elles m'excitèrent à faire une tragédie, et me proposèrent le sujet de la Thébaïde. Ce sujet avait été autrefois traité par Rotrou, sous le nom d'Antigone. Mais il faisait mourir les deux frères dès le commencement de son troisième acte. Le reste était, en quelque sorte, le commencement d'une autre tragédie, où l'on entrait dans des intérêts tout nouveaux; et il avait réuni en une seule pièce deux actions différentes, dont l'une sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide, et l'autre à l'Antigone de Sophocle. Je compris que cette duplicité d'action avait pu nuire à sa pièce qui, d'ailleurs, était remplie de quantité de beaux endroits. Je dressai à peu près mon plan sur les Phéniciennes d'Euripide. Car pour la Thébaïde qui est dans Sénèque, je suis un peu de l'opinion d'Heinsius, et je tiens, comme lui, que non seulement ce n'est point une tragédie de Sénèque, mais que c'est plutôt l'ouvrage d'un déclamateur qui ne savait ce que c'était que tragédie. La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante. En effet, il n'y paraît presque pas un acteur qui ne meure à la fin. Mais aussi c'est la Thébaïde, c'est-à-dire le sujet le plus tragique de l'antiquité. L'amour, qui a d'ordinaire tant de part dans les tragédies, n'en a presque point ici; et je doute que je lui en donnasse davantage si c'était à recommencer, car il faudrait, ou que l'un des deux frères fût amoureux, ou tous les deux ensemble. Et quelle apparence de leur donner d'autres intérêts que ceux de cette fameuse haine qui les occupait tout entiers? Ou bien il faut jeter l'amour sur un des seconds personnages, comme j'ai fait; et alors cette passion, qui devient comme étrangère au sujet, ne peut produire que de médiocres effets. En un mot, je suis persuadé que les tendresses ou les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes, les parricides, et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'Oedipe et de sa malheureuse famille. Acteurs Etéocle, roi de Thèbes. Polynice, frère d'Etéocle. Jocaste, mère de ces deux princes et d'Antigone. Antigone, soeur d'Etéocle et de Polynice. Créon, oncle des princes et de la princesse. Hémon, fils de Créon, amant d'Antigone. Olympe, confidente de Jocaste. Attale, confident de Créon. Un soldat de l'armée de Polynice. Gardes. La scène est à Thèbes, dans une salle du palais royal. Acte premier Scène I Jocaste, Olympe Jocaste Ils sont sortis, Olympe? Ah! mortelles douleurs! Qu'un moment de repos me va coûter de pleurs! Mes yeux depuis six mois étaient ouverts aux larmes Et le sommeil les ferme en de telles alarmes? Puisse plutôt la mort les fermer pour jamais, Et m'empêcher de voir le plus noir des forfaits! Mais en sont-ils aux mains? Olympe Du haut de la muraille Je les ai vus déjà tous rangés en bataille; J'ai vu déjà le fer briller de toutes parts; Et pour vous avertir j'ai quitté les remparts. J'ai vu, le fer en main, Etéocle lui-même; Il marche des premiers, et d'une ardeur extrême Il montre aux plus hardis à braver le danger. Jocaste N'en doutons plus, Olympe, ils se vont égorger. Que l'on coure avertir et hâter la princesse; Je l'attends. Juste ciel, soutenez ma faiblesse! Il faut courir, Olympe, après ces inhumains; Il les faut séparer, ou mourir par leurs mains. Nous voici donc, hélas! à ce jour détestable Dont la seule frayeur me rendait misérable! Ni prière ni pleurs ne m'ont de rien servi, Et le courroux du sort voulait être assouvi. O toi, soleil, ô toi qui rends le jour au monde, Que ne l'as-tu laissé dans une nuit profonde! A de si noirs forfaits prêtes-tu tes rayons? Et peux-tu sans horreur voir ce que nous voyons? Mais ces monstres, hélas! ne t'épouvantent guères: La race de Laïus les a rendus vulgaires; Tu peux voir sans frayeur les crimes de mes fils, Après ceux que le père et la mère ont commis. Tu ne t'étonnes pas si mes fils sont perfides, S'ils sont tous deux méchants, et s'ils sont parricides; Tu sais qu'ils sont sortis d'un sang incestueux, Et tu t'étonnerais s'ils étaient vertueux. Scène II Jocaste, Antigone, Olympe Jocaste Ma fille, avez-vous su l'excès de nos misères? Antigone Oui, Madame: on m'a dit la fureur de mes frères. Jocaste Allons, chère Antigone, et courons de ce pas Arrêter, s'il se peut, leurs parricides bras. Allons leur faire voir ce qu'ils ont de plus tendre; Voyons si contre nous ils pourront se défendre, Ou s'ils oseront bien, dans leur noire fureur, Répandre notre sang pour attaquer le leur. Antigone Madame, c'en est fait, voici le roi lui-même. Scène III Jocaste, Etéocle, Antigone, Olympe Jocaste Olympe, soutiens-moi, ma douleur est extrême. Etéocle Madame, qu'avez-vous? et quel trouble... Jocaste Ah, mon fils! Quelles traces de sang vois-je sur vos habits? Est-ce du sang d'un frère? ou n'est-ce point du vôtre? Etéocle Non, Madame, ce n'est ni de l'un ni de l'autre. Dans son camp jusqu'ici Polynice arrêté, Pour combattre à mes yeux ne s'est point présenté. D'Argiens seulement une troupe hardie M'a voulu de nos murs disputer la sortie: J'ai fait mordre la poudre à ces audacieux, Et leur sang est celui qui paraît à vos yeux. Jocaste Mais que prétendiez-vous? et quelle ardeur soudaine Vous a fait tout à coup descendre dans la plaine? Etéocle Madame, il était temps que j'en usasse ainsi, Et je perdais ma gloire à demeurer ici. Le peuple, à qui la faim se faisait déjà craindre, De mon peu de vigueur commençait à se plaindre, Me reprochant déjà qu'il m'avait couronné, Et que j'occupais mal le rang qu'il m'a donné. Il le faut satisfaire; et quoi qu'il en arrive, Thèbes dès aujourd'hui ne sera plus captive: Je veux, en n'y laissant aucun de mes soldats, Qu'elle soit seulement juge de nos combats. J'ai des forces assez pour tenir la campagne, Et si quelque bonheur nos armes accompagne, L'insolent Polynice et ses fiers alliés Laisseront Thèbes libre, ou mourront à mes pieds. Jocaste Vous pourriez d'un tel sang, ô ciel! souiller vos armes? La couronne pour vous a-t-elle tant de charmes? Si par un parricide il la fallait gagner, Ah! mon fils, à ce prix voudriez-vous régner? Mais il ne tient qu'à vous, si l'honneur vous anime, De nous donner la paix sans le secours d'un crime, Et de votre courroux triomphant aujourd'hui, Contenter votre frère, et régner avec lui. Etéocle Appelez-vous régner partager ma couronne, Et céder lâchement ce que mon droit me donne? Jocaste Vous le savez, mon fils, la justice et le sang Lui donnent, comme à vous, sa part à ce haut rang. Oedipe, en achevant sa triste destinée, Ordonna que chacun régnerait son année; Et n'ayant qu'un état à mettre sous vos lois, Voulut que tour à tour vous fussiez tous deux rois. A ces conditions vous daignâtes souscrire. Le sort vous appela le premier à l'empire, Vous montâtes au trône; il n'en fut point jaloux; Et vous ne voulez pas qu'il y monte après vous! Etéocle Non, Madame, à l'empire il ne doit plus prétendre. Thèbes à cet arrêt n'a point voulu se rendre; Et lorsque sur le trône il s'est voulu placer, C'est elle, et non pas moi, qui l'en a su chasser. Thèbes doit-elle moins redouter sa puissance, Après avoir six mois senti sa violence? Voudrait-elle obéir à ce prince inhumain, Qui vient d'armer contre elle et le fer et la faim? Prendrait-elle pour roi l'esclave de Mycène, Qui pour tous les Thébains n'a plus que de la haine, Qui s'est au roi d'Argos indignement soumis Et que l'hymen attache à nos fiers ennemis? Lorsque le roi d'Argos l'a choisi pour son gendre, Il espérait par lui de voir Thèbes en cendre. L'amour eut peu de part à cet hymen honteux, Et la seule fureur en alluma les feux. Thèbes m'a couronné pour éviter ses chaînes, Elle s'attend par moi de voir finir ses peines. Il la faut accuser si je manque de foi; Et je suis son captif, je ne suis pas son roi. Jocaste Dites, dites plutôt, coeur ingrat et farouche, Qu'auprès du diadème il n'est rien qui vous touche. Mais je me trompe encor: ce rang ne vous plaît pas, Et le crime tout seul a pour vous des appas. Eh bien! puisqu'à ce point vous en êtes avide, Je vous offre à commettre un double parricide: Versez le sang d'un frère; et si c'est peu du sien, Je vous invite encore à répandre le mien. Vous n'aurez plus alors d'ennemis à soumettre, D'obstacle à surmonter, ni de crime à commettre, Et n'ayant plus au trône un fâcheux concurrent, De tous les criminels vous serez le plus grand. Etéocle Eh bien, Madame, eh bien! il faut vous satisfaire; Il faut sortir du trône et couronner mon frère; Il faut, pour seconder votre injuste projet, De son roi que j'étais devenir son sujet, Et pour vous élever au comble de la joie, Il faut à sa fureur que je me livre en proie; Il faut par mon trépas... Jocaste Ah ciel! quelle rigueur! Que vous pénétrez mal dans le fond de mon coeur! Je ne demande pas que vous quittiez l'empire: Régnez toujours, mon fils, c'est ce que je désire. Mais si tant de malheurs vous touchent de pitié, Si pour moi votre coeur garde quelque amitié, Et si vous prenez soin de votre gloire même, Associez un frère à cet honneur suprême. Ce n'est qu'un vain éclat qu'il recevra de vous; Votre règne en sera plus puissant et plus doux. Les peuples, admirant cette vertu sublime, Voudront toujours pour prince un roi si magnanime, Et cet illustre effort, loin d'affaiblir vos droits, Vous rendra le plus juste et le plus grand des rois. Ou s'il faut que mes voeux vous trouvent inflexible, Si la paix à ce prix vous paraît impossible, Et si le diadème a pour vous tant d'attraits, Au moins consolez-moi de quelque heure de paix. Accordez cette grâce aux larmes d'une mère, Et cependant, mon fils, j'irai voir votre frère. La pitié dans son âme aura peut-être lieu, Ou du moins pour jamais j'irai lui dire adieu. Dès ce même moment permettez que je sorte: J'irai jusqu'à sa tente, et j'irai sans escorte; Par mes justes soupirs j'espère l'émouvoir. Etéocle Madame, sans sortir vous le pouvez revoir; Et si cette entrevue a pour vous tant de charmes, Il ne tiendra qu'à lui de suspendre nos armes. Vous pouvez dès cette heure accomplir vos souhaits Et le faire venir jusque dans ce palais, J'irai plus loin encore; et pour faire connaître Qu'il a tort en effet de me nommer un traître, Et que je ne suis pas un tyran odieux, Que l'on fasse parler et le peuple et les dieux. Si le peuple y consent, je lui cède ma place; Mais qu'il se rende enfin, si le peuple le chasse. Je ne force personne, et j'engage ma foi De laisser aux Thébains à se choisir un roi. Scène IV Jocaste, Etéocle, Antigone, Créon, Olympe Créon Seigneur, votre sortie a mis tout en alarmes: Thèbes, qui croit vous perdre, est déjà toute en larmes; L'épouvante et l'horreur règnent de toutes parts, Et le peuple effrayé tremble sur ses remparts. Etéocle Cette vaine frayeur sera bientôt calmée, Madame, je m'en vais retrouver mon armée; Cependant vous pouvez accomplir vos souhaits, Faire entrer Polynice et lui parler de paix. Créon, la reine ici commande en mon absence: Disposez tout le monde à son obéissance. Laissez, pour recevoir et pour donner ses lois, Votre fils Ménécée, et j'en ai fait le choix; Comme il a de l'honneur autant que de courage, Ce choix aux ennemis ôtera tout ombrage, Et sa vertu suffit pour les rendre assurés. Commandez-lui, Madame. (A Créon) Et vous, vous me suivrez. Créon Quoi? Seigneur,... Etéocle Oui, Créon, la chose est résolue. Créon Et vous quittez ainsi la puissance absolue? Etéocle Que je la quitte ou non, ne vous tourmentez pas; Faites ce que j'ordonne, et venez sur mes pas. Scène V Jocaste, Antigone, Créon, Créon Qu'avez-vous fait, Madame? et par quelle conduite Forcez-vous un vainqueur à prendre ainsi la fuite? Ce conseil va tout perdre. Jocaste Il va tout conserver; Et par ce seul conseil Thèbes se peut sauver. Créon Eh quoi, Madame, eh quoi? dans l'état où nous sommes, Lorsqu'avec un renfort de plus de six mille hommes La fortune promet toute chose aux Thébains, Le roi se laisse ôter la victoire des mains? Jocaste La victoire, Créon, n'est pas toujours si belle; La honte et les remords vont souvent après elle. Quand deux frères armés vont s'égorger entre eux, Ne les pas séparer, c'est les perdre tous deux. Peut-on faire au vainqueur une injure plus noire, Que lui laisser gagner une telle victoire? Créon Leur courroux est trop grand... Jocaste Il peut être adouci. Créon Tous deux veulent régner. Jocaste Ils règneront aussi. Créon On ne partage point la grandeur souveraine; Et ce n'est pas un bien qu'on quitte et qu'on reprenne. Jocaste L'intérêt de l'Etat leur servira de loi. Créon L'intérêt de l'Etat est de n'avoir qu'un roi, Qui d'un ordre constant gouvernant ses provinces, Accoutume à ses lois et le peuple et les princes. Ce règne interrompu de deux rois différents, En lui donnant deux rois lui donne deux tyrans. Par un ordre, souvent l'un à l'autre contraire, Un frère détruirait ce qu'aurait fait un frère; Vous les verriez toujours former quelque attentat, Et changer tous les ans la face de l'Etat. Ce terme limité que l'on veut leur prescrire Accroît leur violence en bornant leur empire. Tous deux feront gémir les peuples tour à tour, Pareils à ces torrents qui ne durent qu'un jour: Plus leur cours est borné, plus ils font de ravage, Et d'horribles dégâts signalent leur passage. Jocaste On les verrait plutôt, par de nobles projets, Se disputer tous deux l'amour de leurs sujets. Mais avouez, Créon, que toute votre peine C'est de voir que la paix rend votre attente vaine, Qu'elle assure à mes fils le trône où vous tendez, Et va rompre le piège où vous les attendez. Comme, après leur trépas, le droit de la naissance Fait tomber en vos mains la suprême puissance, Le sang qui vous unit aux deux princes mes fils Vous fait trouver en eux vos plus grands ennemis; Et votre ambition, qui tend à leur fortune, Vous donne pour tous deux une haine commune. Vous inspirez au roi vos conseils dangereux, Et vous en servez un pour les perdre tous deux. Créon Je ne me repais point de pareilles chimères. Mes respects pour le roi sont ardents et sincères, Et mon ambition est de le maintenir Au trône où vous croyez que je veux parvenir. Le soin de sa grandeur est le seul qui m'anime; Je hais ses ennemis, et c'est là tout mon crime: Je ne m'en cache point. Mais à ce que je voi, Chacun n'est pas ici criminel comme moi. Jocaste Je suis mère, Créon, et si j'aime son frère, La personne du roi ne m'en est pas moins chère. De lâches courtisans peuvent bien le haïr, Mais une mère enfin ne peut pas se trahir. Antigone Vos intérêts ici sont conformes aux nôtres, Les ennemis du roi ne sont pas tous les vôtres; Créon, vous êtes père, et dans ces ennemis, Peut-être songez-vous que vous avez un fils. On sait de quelle ardeur Hémon sert Polynice. Créon Oui, je le sais, Madame, et je lui fais justice; Je le dois, en effet, distinguer du commun, Mais c'est pour le haïr encor plus que pas un. Et je souhaiterais, dans ma juste colère, Que chacun le haït comme le hait son père. Antigone Après tout ce qu'a fait la valeur de son bras, Tout le monde en ce point ne vous ressemble pas. Créon Je le vois bien, Madame, et c'est ce qui m'afflige; Mais je sais bien à quoi sa révolte m'oblige; Et tous ces beaux exploits qui le font admirer, C'est ce qui me le fait justement abhorrer. La honte suit toujours le parti des rebelles; Leurs grandes actions sont les plus criminelles, Ils signalent leur crime en signalant leur bras, Et la gloire n'est point où les rois ne sont pas. Antigone Ecoutez un peu mieux la voix de la nature. Créon Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure. Antigone Mais un père à ce point doit-il être emporté? Vous avez trop de haine. Créon Et vous trop de bonté. C'est trop parler, Madame, en faveur d'un rebelle. Antigone L'innocence vaut bien que l'on parle pour elle. Créon Je sais ce qui le rend innocent à vos yeux. Antigone Et je sais quel sujet vous le rend odieux. Créon L'amour a d'autres yeux que le commun des hommes. Jocaste Vous abusez, Créon, de l'état où nous sommes; Tout vous semble permis; mais craignez mon courroux: Vos libertés enfin retomberaient sur vous. Antigone L'intérêt du public agit peu sur son âme, Et l'amour du pays nous cache une autre flamme. Je la sais; mais, Créon, j'en abhorre le cours, Et vous ferez bien mieux de la cacher toujours. Créon Je le ferai, Madame, et je veux par avance Vous épargner encor jusques à ma présence. Aussi bien mes respects redoublent vos mépris, Et je vais faire place à ce bienheureux fils. Le roi m'appelle ailleurs, il faut que j'obéisse. Adieu. Faites venir Hémon et Polynice. Jocaste N'en doute pas, méchant, ils vont venir tous deux; Tous deux ils préviendront tes desseins malheureux. Scène VI Jocaste, Antigone, Olympe Antigone Le perfide! A quel point son insolence monte! Jocaste Ses superbes discours tourneront à sa honte. Bientôt, si nos désirs sont exaucés des cieux, La paix nous vengera de cet ambitieux. Mais il faut se hâter, chaque heure nous est chère: Appelons promptement Hémon et votre frère; Je suis pour ce dessein prête à leur accorder Toutes les sûretés qu'ils pourront demander. Et toi, si mes malheurs ont lassé ta justice, Ciel, dispose à la paix le coeur de Polynice, Seconde mes soupirs, donne force à mes pleurs, Et comme il faut enfin fais parler mes douleurs. Antigone, demeurant un peu après sa mère. Et si tu prends pitié d'une flamme innocente, O ciel, en ramenant Hémon à son amante, Ramène-le fidèle, et permets en ce jour Qu'en retrouvant l'amant je retrouve l'amour. Acte deuxième Scène I Antigone, Hémon Hémon Quoi, vous me refusez votre aimable présence, Après un an entier de supplice et d'absence? Ne m'avez-vous, Madame, appelé près de vous, Que pour m'ôter sitôt un bien qui m'est si doux? Antigone Et voulez-vous sitôt que j'abandonne un frère? Ne dois-je pas au temple accompagner ma mère? Et dois-je préférer, au gré de vos souhaits, Le soin de votre amour à celui de la paix? Hémon Madame, à mon bonheur c'est chercher trop d'obstacles; Ils iront bien sans nous consulter les oracles. Permettez que mon coeur, en voyant vos beaux yeux, De l'état de son sort interroge ses dieux. Puis-je leur demander, sans être téméraire, S'ils ont toujours pour moi leur douceur ordinaire? Souffrent-ils sans courroux mon ardente amitié? Et du mal qu'ils ont fait ont-ils quelque pitié? Durant le triste cours d'une absence cruelle, Avez-vous souhaité que je fusse fidèle? Songiez-vous que la mort menaçait loin de vous Un amant qui ne doit mourir qu'à vos genoux? Ah! d'un si bel objet quand une âme est blessée, Quand un coeur jusqu'à vous élève sa pensée, Qu'il est doux d'adorer tant de divins appas! Mais aussi que l'on souffre en ne les voyant pas! Un moment loin de vous me durait une année; J'aurais fini cent fois ma triste destinée, Si je n'eusse songé jusques à mon retour Que mon éloignement vous prouvait mon amour, Et que le souvenir de mon obéissance Pourrait en ma faveur parler en mon absence; Et que pensant à moi vous penseriez aussi Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi. Antigone Oui, je l'avais bien cru qu'une âme si fidèle Trouverait dans l'absence une peine cruelle; Et si mes sentiments se doivent découvrir, Je souhaitais, Hémon, qu'elle vous fît souffrir, Et qu'étant loin de moi, quelque ombre d'amertume Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume. Mais ne vous plaignez pas: mon coeur chargé d'ennui Ne vous souhaitait rien qu'il n'éprouvât en lui; Surtout depuis le temps que dure cette guerre, Et que de gens armés vous couvrez cette terre. O dieux! à quels tourments mon coeur s'est vu soumis, Voyant des deux côtés ses plus tendres amis! Mille objets de douleur déchiraient mes entrailles; J'en voyais et dehors et dedans nos murailles; Chaque assaut à mon coeur livrait mille combats, Et mille fois le jour je souffrais le trépas. Hémon Mais enfin qu'ai-je fait, en ce malheur extrême, Que ne m'ait ordonné ma princesse elle-même? J'ai suivi Polynice, et vous l'avez voulu: Vous me l'avez prescrit par un ordre absolu. Je lui vouai dès lors une amitié sincère; Je quittai mon pays, j'abandonnai mon père; Sur moi par ce départ j'attirai son courroux; Et pour tout dire enfin, je m'éloignai de vous. Antigone Je m'en souviens, Hémon, et je vous fais justice: C'est moi que vous serviez en servant Polynice; Il m'était cher alors comme il l'est aujourd'hui, Et je prenais pour moi ce qu'on faisait pour lui. Nous nous aimions tous deux dès la plus tendre enfance, Et j'avais sur son coeur une entière puissance; Je trouvais à lui plaire une extrême douceur, Et les chagrins du frère étaient ceux de la soeur. Ah! si j'avais encor sur lui le même empire, Il aimerait la paix, pour qui mon coeur soupire. Notre commun malheur en serait adouci: Je le verrais, Hémon; vous me verriez aussi! Hémon De cette affreuse guerre il abhorre l'image. Je l'ai vu soupirer de douleur et de rage, Lorsque, pour remonter au trône paternel, On le força de prendre un chemin si cruel. Espérons que le ciel, touché de nos misères, Achèvera bientôt de réunir les frères. Puisse-t-il rétablir l'amitié dans leur coeur, Et conserver l'amour dans celui de la soeur! Antigone Hélas! ne doutez point que ce dernier ouvrage Ne lui soit plus aisé que de calmer leur rage. Je les connais tous deux, et je répondrais bien Que leur coeur, cher Hémon, est plus dur que le mien. Mais les dieux quelquefois font de plus grands miracles. Scène II Antigone, Hémon, Olympe Antigone Eh bien! apprendrons-nous ce qu'ont dit les oracles? Que faut-il faire? Olympe Hélas! Antigone Quoi? qu'en a-t-on appris? Est-ce la guerre, Olympe? Olympe Ah! c'est encore pis! Hémon Quel est donc ce grand mal que leur courroux annonce? Olympe Prince, pour en juger, écoutez leur réponse: Thébains, pour n'avoir plus de guerres, Il faut, par un ordre fatal, Que le dernier du sang royal Par son trépas ensanglante vos terres. Antigone O dieux, que vous a fait ce sang infortuné? Et pourquoi tout entier l'avez-vous condamné? N'êtes-vous pas contents de la mort de mon père? Tout notre sang doit-il sentir votre colère? Hémon Madame, cet arrêt ne vous regarde pas; Votre vertu vous met à couvert du trépas: Les dieux savent trop bien connaître l'innocence. Antigone Et ce n'est pas pour moi que je crains leur vengeance: Mon innocence, Hémon, serait un faible appui; Fille d'Oedipe, il faut que je meure pour lui. Je l'attends, cette mort, et je l'attends sans plainte; Et s'il faut avouer le sujet de ma crainte, C'est pour vous que je crains: oui, cher Hémon, pour vous, De ce sang malheureux vous sortez comme nous; Et je ne vois que trop que le courroux céleste Vous rendra, comme à nous, cet honneur bien funeste, Et fera regretter aux princes des Thébains De n'être pas sortis du dernier des humains. Hémon Peut-on se repentir d'un si grand avantage? Un si noble trépas flatte trop mon courage, Et du sang de ses rois il est beau d'être issu, Dût-on rendre ce sang sitôt qu'on l'a reçu. Antigone Eh quoi! si parmi nous on a fait quelque offense, Le ciel doit-il sur vous en prendre la vengeance? Et n'est-ce pas assez du père et des enfants, Sans qu'il aille plus loin chercher des innocents? C'est à nous à payer pour les crimes des nôtres: Punissez-nous, grands dieux; mais épargnez les autres. Mon père, cher Hémon, vous va perdre aujourd'hui, Et je vous perds peut-être encore plus que lui. Le ciel punit sur vous et sur votre famille Et les crimes du père et l'amour de la fille; Et ce funeste amour vous nuit encore plus Que les crimes d'Oedipe et le sang de Laïus. Hémon Quoi? mon amour, Madame? Et qu'a-t-il de funeste? Est-ce un crime qu'aimer une beauté céleste? Et puisque sans colère il est reçu de vous, En quoi peut-il du ciel mériter le courroux? Vous seule en mes soupirs êtes intéressée: C'est à vous à juger s'ils vous ont offensée; Tels que seront pour eux vos arrêts tout-puissants, Ils seront criminels, ou seront innocents. Que le ciel à son gré de ma perte dispose, J'en chérirai toujours et l'une et l'autre cause, Glorieux de mourir pour le sang de mes rois, Et plus heureux encor de mourir sous vos lois. Aussi bien que ferais-je en ce commun naufrage? Pourrais-je me résoudre à vivre davantage? En vain les dieux voudraient différer mon trépas, Mon désespoir ferait ce qu'ils ne feraient pas. Mais peut-être, après tout, notre frayeur est vaine; Attendons... Mais voici Polynice et la reine. Scène III Jocaste, Polynice, Antigone, Hémon Polynice Madame, au nom des dieux, cessez de m'arrêter: Je vois bien que la paix ne peut s'exécuter. J'espérais que du ciel la justice infinie Voudrait se déclarer contre la tyrannie, Et que lassé de voir répandre tant de sang, Il rendrait à chacun son légitime rang. Mais puisque ouvertement il tient pour l'injustice, Et que des criminels il se rend le complice, Dois-je encore espérer qu'un peuple révolté, Quand le ciel est injuste, écoute l'équité? Dois-je prendre pour juge une troupe insolente, D'un fier usurpateur ministre violente, Qui sert mon ennemi par un lâche intérêt, Et qu'il anime encor, tout éloigné qu'il est? La raison n'agit point sur une populace. De ce peuple déjà j'ai ressenti l'audace, Et loin de me reprendre après m'avoir chassé, Il croit voir un tyran dans un prince offensé. Comme sur lui l'honneur n'eut jamais de puissance, Il croit que tout le monde aspire à la vengeance; De ses inimitiés rien n'arrête le cours: Quand il hait une fois, il veut haïr toujours. Jocaste Mais s'il est vrai, mon fils, que ce peuple vous craigne, Et que tous les Thébains redoutent votre règne, Pourquoi par tant de sang cherchez-vous à régner Sur ce peuple endurci que rien ne peut gagner? Polynice Est-ce au peuple, Madame, à se choisir un maître? Sitôt qu'il hait un roi, doit-on cesser de l'être? Sa haine ou son amour, sont-ce les premiers droits Qui font monter au trône ou descendre les rois? Que le peuple à son gré nous craigne ou nous chérisse, Le sang nous met au trône, et non pas son caprice. Ce que le sang lui donne, il le doit accepter, Et s'il n'aime son prince, il le doit respecter. Jocaste Vous serez un tyran haï de vos provinces. Polynice Ce nom ne convient pas aux légitimes princes; De ce titre odieux mes droits me sont garants; La haine des sujets ne fait pas les tyrans. Appelez de ce nom Etéocle lui-même. Jocaste Il est aimé de tous. Polynice C'est un tyran qu'on aime, Qui par cent lâchetés tâche à se maintenir Au rang où par la force il a su parvenir; Et son orgueil le rend, par un effet contraire, Esclave de son peuple et tyran de son frère. Pour commander tout seul il veut bien obéir, Et se fait mépriser pour me faire haïr. Ce n'est pas sans sujet qu'on me préfère un traître: Le peuple aime un esclave et craint d'avoir un maître. Mais je croirais trahir la majesté des rois, Si je faisais le peuple arbitre de mes droits. Jocaste Ainsi donc la discorde a pour vous tant de charmes? Vous lassez-vous déjà d'avoir posé les armes? Ne cesserons-nous point, après tant de malheurs, Vous, de verser du sang, moi, de verser des pleurs? N'accorderez-vous rien aux larmes d'une mère? Ma fille, s'il se peut, retenez votre frère: Le cruel pour vous seule avait de l'amitié. Antigone Ah! si pour vous son âme est sourde à la pitié, Que pourrais-je espérer d'une amitié passée, Qu'un long éloignement n'a que trop effacée? A peine en sa mémoire ai-je encor quelque rang; Il n'aime, il ne se plaît qu'à répandre du sang. Ne cherchez plus en lui ce prince magnanime, Ce prince qui montrait tant d'horreur pour le crime, Dont l'âme généreuse avait tant de douceur, Qui respectait sa mère et chérissait sa soeur. La nature pour lui n'est plus qu'une chimère; Il méconnaît sa soeur, il méprise sa mère, Et l'ingrat, en l'état où son orgueil l'a mis, Nous croit des étrangers, ou bien des ennemis. Polynice N'imputez point ce crime à mon âme affligée; Dites plutôt, ma soeur, que vous êtes changée, Dites que de mon rang l'injuste usurpateur M'a su ravir encor l'amitié de ma soeur. Je vous connais toujours et suis toujours le même. Antigone Est-ce m'aimer, cruel, autant que je vous aime, Que d'être inexorable à mes tristes soupirs, Et m'exposer encore à tant de déplaisirs? Polynice Mais vous-même, ma soeur, est-ce aimer votre frère Que de lui faire ici cette injuste prière, Et me vouloir ravir le sceptre de la main? Dieux! qu'est-ce qu'Etéocle a de plus inhumain? C'est trop favoriser un tyran qui m'outrage. Antigone Non, non, vos intérêts me touchent davantage. Ne croyez pas mes pleurs perfides à ce point; Avec vos ennemis ils ne conspirent point. Cette paix que je veux me serait un supplice, S'il en devait coûter le sceptre à Polynice; Et l'unique faveur, mon frère, où je prétends, C'est qu'il me soit permis de vous voir plus longtemps. Seulement quelques jours souffrez que l'on vous voie, Et donnez-nous le temps de chercher quelque voie Qui puisse vous remettre au rang de vos aïeux, Sans que vous répandiez un sang si précieux. Pouvez-vous refuser cette grâce légère Aux larmes d'une soeur, aux soupirs d'une mère? Jocaste Mais quelle crainte encor vous peut inquiéter? Pourquoi si promptement voulez-vous nous quitter? Quoi? ce jour tout entier n'est-il pas de la trêve? Dès qu'elle a commencé, faut-il qu'elle s'achève? Vous voyez qu'Etéocle a mis les armes bas; Il veut que je vous voie, et vous ne voulez pas. Antigone Oui, mon frère, il n'est pas comme vous inflexible: Aux larmes de sa mère il a paru sensible; Nos pleurs ont désarmé sa colère aujourd'hui. Vous l'appelez cruel, vous l'êtes plus que lui. Hémon Seigneur, rien ne vous presse, et vous pouvez sans peine Laisser agir encor la princesse et la reine: Accordez tout ce jour à leur pressant désir; Voyons si leur dessein ne pourra réussir. Ne donnez pas la joie au prince votre frère De dire que sans vous la paix se pouvait faire. Vous aurez satisfait une mère, une soeur, Et vous aurez surtout satisfait votre honneur. Mais que veut ce soldat? Son âme est toute émue! Scène IV Jocaste, Polynice, Antigone, Hémon, un soldat Le soldat Seigneur, on est aux mains, et la trêve est rompue! Créon et les Thébains, par ordre de leur roi, Attaquent votre armée et violent leur foi. Le brave Hippomédon s'efforce, en votre absence, De soutenir leur choc de toute sa puissance. Par son ordre, Seigneur, je vous viens avertir. Polynice Ah! les traîtres! Allons, Hémon, il faut sortir. (A la reine.) Madame, vous voyez comme il tient sa parole: Mais il veut le combat, il m'attaque, et j'y vole. Jocaste Polynice! Mon fils!... Mais il ne m'entend plus: Aussi bien que mes pleurs mes cris sont superflus. Chère Antigone, allez, courez à ce barbare Du moins allez prier Hémon qu'il les sépare. La force m'abandonne et je n'y puis courir; Tout ce que je puis faire, hélas! c'est de mourir. Acte troisième Scène I Jocaste, Olympe Jocaste Olympe, va-t'en voir ce funeste spectacle; Va voir si leur fureur n'a point trouvé d'obstacle, Si rien n'a pu toucher l'un ou l'autre parti. On dit qu'à ce dessein Ménécée est sorti. Olympe Je ne sais quel dessein animait son courage; Une héroïque ardeur brillait sur son visage. Mais vous devez, Madame, espérer jusqu'au bout. Jocaste Va tout voir, chère Olympe, et me viens dire tout. Eclaircis promptement ma triste inquiétude. Olympe Mais vous dois-je laisser en cette solitude? Jocaste Va: je veux être seule en l'état où je suis, Si toutefois on peut l'être avec tant d'ennuis! Scène II Jocaste Dureront-ils toujours ces ennuis si funestes? N'épuiseront-ils point les vengeances célestes? Me feront-ils souffrir tant de cruels trépas, Sans jamais au tombeau précipiter mes pas? O ciel, que tes rigueurs seraient peu redoutables Si la foudre d'abord accablait les coupables! Et que tes châtiments paraissent infinis, Quand tu laisses la vie à ceux que tu punis! Tu ne l'ignores pas, depuis le jour infâme Où de mon propre fils je me trouvai la femme, Le moindre des tourments que mon coeur a soufferts Egale tous les maux que l'on souffre aux enfers. Et toutefois, ô dieux, un crime involontaire Devait-il attirer toute votre colère? Le connaissais-je, hélas! ce fils infortuné? Vous-mêmes dans mes bras vous l'avez amené. C'est vous dont la rigueur m'ouvrit ce précipice. Voilà de ces grands dieux la suprême justice! Jusques au bord du crime ils conduisent nos pas, Ils nous le font commettre, et ne l'excusent pas! Prennent-ils donc plaisir à faire des coupables, Afin d'en faire après d'illustres misérables? Et ne peuvent-ils point, quand ils sont en courroux, Chercher des criminels à qui le crime est doux? Scène III Jocaste, Antigone Jocaste Eh bien! en est-ce fait? L'un ou l'autre perfide Vient-il d'exécuter son noble parricide? Parlez, parlez, ma fille. Antigone Ah! Madame, en effet, L'oracle est accompli, le ciel est satisfait. Jocaste Quoi? mes deux fils sont morts! Antigone Un autre sang, Madame, Rend la paix à l'Etat, et le calme à votre âme; Un sang digne des rois dont il est découlé, Un héros pour l'Etat s'est lui-même immolé. Je courais pour fléchir Hémon et Polynice; Ils étaient déjà loin, avant que je sortisse, Ils ne m'entendaient plus et mes cris douloureux Vainement par leur nom les rappelaient tous deux. Ils ont tous deux volé vers le champ de bataille, Et moi, je suis montée au haut de la muraille, D'où le peuple étonné regardait, comme moi, L'approche d'un combat qui le glaçait d'effroi. A cet instant fatal, le dernier de nos princes, L'honneur de notre sang, l'espoir de nos provinces, Ménécée, en un mot, digne frère d'Hémon, Et trop indigne aussi d'être fils de Créon, De l'amour du pays montrant son âme atteinte, Au milieu des deux camps s'est avancé sans crainte, Et se faisant ouïr des Grecs et des Thébains: "Arrêtez, a-t-il dit, arrêtez, inhumains!" Ces mots impérieux n'ont point trouvé d'obstacle: Les soldats, étonnés de ce nouveau spectacle, De leur noire fureur ont suspendu le cours; Et ce prince aussitôt poursuivant son discours: "Apprenez, a-t-il dit, l'arrêt des destinées, Par qui vous allez voir vos misères bornées. Je suis le dernier sang de vos rois descendu, Qui par l'ordre des dieux doit être répandu. Recevez donc ce sang que ma main va répandre; Et recevez la paix où vous n'osiez prétendre". Il se tait, et se frappe en achevant ces mots; Et les Thébains, voyant expirer ce héros, Comme si leur salut devenait leur supplice, Regardent en tremblant ce noble sacrifice. J'ai vu le triste Hémon abandonner son rang Pour venir embrasser ce frère tout en sang. Créon, à son exemple, a jeté bas les armes Et vers ce fils mourant est venu tout en larmes; Et l'un et l'autre camp, les voyant retirés, Ont quitté le combat et se sont séparés. Et moi, le coeur tremblant et l'âme toute émue, D'un si funeste objet j'ai détourné la vue, De ce prince admirant l'héroïque fureur. Jocaste Comme vous je l'admire, et j'en frémis d'horreur. Est-il possible, ô dieux, qu'après ce grand miracle Le repos des Thébains trouve encor quelque obstacle? Cet illustre trépas ne peut-il vous calmer, Puisque même mes fils s'en laissent désarmer? La refuserez-vous, cette noble victime? Si la vertu vous touche autant que fait le crime, Si vous donnez les prix comme vous punissez, Quels crimes par ce sang ne seront effacés? Antigone Oui, oui, cette vertu sera récompensée; Les dieux sont trop payés du sang de Ménécée; Et le sang d'un héros, auprès des immortels, Vaut seul plus que celui de mille criminels. Jocaste Connaissez mieux du ciel la vengeance fatale: Toujours à ma douleur il met quelque intervalle, Mais, hélas! quand sa main semble me secourir, C'est alors qu'il s'apprête à me faire périr. Il a mis cette nuit quelque fin à mes larmes, Afin qu'à mon réveil je visse tout en armes. S'il me flatte aussitôt de quelque espoir de paix, Un oracle cruel me l'ôte pour jamais. Il m'amène mon fils, il veut que je le voie, Mais, hélas! combien cher me vend-il cette joie! Ce fils est insensible et ne m'écoute pas; Et soudain il me l'ôte et l'engage aux combats. Ainsi, toujours cruel, et toujours en colère, Il feint de s'apaiser, et devient plus sévère: Il n'interrompt ses coups que pour les redoubler, Et retire son bras pour me mieux accabler. Antigone Madame, espérons tout de ce dernier miracle. Jocaste La haine de mes fils est un trop grand obstacle. Polynice endurci n'écoute que ses droits; Du peuple et de Créon l'autre écoute la voix, Oui, du lâche Créon! Cette âme intéressée Nous ravit tout le fruit du sang de Ménécée; En vain pour nous sauver ce grand prince se perd, Le père nous nuit plus que le fils ne nous sert. De deux jeunes héros cet infidèle père... Antigone Ah! le voici, Madame, avec le roi mon frère. Scène IV Jocaste, Etéocle, Antigone, Créon Jocaste Mon fils, c'est donc ainsi que l'on garde sa foi? Etéocle Madame, ce combat n'est point venu de moi, Mais de quelques soldats, tant d'Argos que des nôtres, Qui s'étant querellés les uns avec les autres, Ont insensiblement tout le corps ébranlé, Et fait un grand combat d'un simple démêlé. La bataille sans doute allait être cruelle, Et son événement vidait notre querelle, Quand du fils de Créon l'héroïque trépas De tous les combattants a retenu le bras. Ce prince, le dernier de la race royale, S'est appliqué des dieux la réponse fatale; Et lui-même à la mort il s'est précipité, De l'amour du pays noblement transporté. Jocaste Ah! si le seul amour qu'il eût pour sa patrie Le rendit insensible aux douceurs de la vie, Mon fils, ce même amour ne peut-il seulement De votre ambition vaincre l'emportement? Un exemple si beau vous invite à le suivre. Il ne faudra cesser de régner ni de vivre: Vous pouvez, en cédant un peu de votre rang, Faire plus qu'il n'a fait en versant tout son sang; Il ne faut que cesser de haïr votre frère, Vous ferez beaucoup plus que sa mort n'a su faire. O dieux! aimer un frère est-ce un plus grand effort Que de haïr la vie et courir à la mort? Et doit-il être enfin plus facile en un autre De répandre son sang, qu'en vous d'aimer le vôtre? Etéocle Son illustre vertu me charme comme vous, Et d'un si beau trépas je suis même jaloux. Et toutefois, Madame, il faut que je vous die Qu'un trône est plus pénible à quitter que la vie: La gloire bien souvent nous porte à la haïr, Mais peu de souverains font gloire d'obéir. Les dieux voulaient son sang, et ce prince sans crime Ne pouvait à l'Etat refuser sa victime; Mais ce même pays qui demandait son sang Demande que je règne et m'attache à mon rang, Jusqu'à ce qu'il m'en ôte, il faut que j'y demeure: Il n'a qu'à prononcer, j'obéirai sur l'heure, Et Thèbes me verra, pour apaiser son sort, Et descendre du trône, et courir à la mort. Créon Ah! Ménécée est mort, le ciel n'en veut point d'autre. Laissez coulez son sang sans y mêler le vôtre; Et puisqu'il l'a versé pour nous donner la paix, Accordez-la, Seigneur, à nos justes souhaits. Etéocle Eh quoi? même Créon pour la paix se déclare? Créon Pour avoir trop aimé cette guerre barbare, Vous voyez les malheurs où le ciel m'a plongé: Mon fils est mort, Seigneur. Etéocle Il faut qu'il soit vengé. Créon Sur qui me vengerais-je en ce malheur extrême? Etéocle Vos ennemis, Créon, sont ceux de Thèbes même; Vengez-la, vengez-vous. Créon Ah! dans ses ennemis Je trouve votre frère, et je trouve mon fils! Dois-je verser mon sang, ou répandre le vôtre? Et dois-je perdre un fils pour en venger un autre? Seigneur, mon sang m'est cher, le vôtre m'est sacré: Serai-je sacrilège ou bien dénaturé? Souillerai-je ma main d'un sang que je révère? Serai-je parricide afin d'être bon père? Un si cruel secours ne me peut soulager, Et ce serait me perdre au lieu de me venger. Tout le soulagement où ma douleur aspire, C'est qu'au moins mes malheurs servent à votre empire. Je me consolerai, si ce fils que je plains Assure par sa mort le repos des Thébains. Le ciel promet la paix au sang de Ménécée; Achevez-la, Seigneur, mon fils l'a commencée; Accordez-lui ce prix qu'il en a prétendu, Et que son sang en vain ne soit pas répandu. Jocaste Non, puisqu'à nos malheurs vous devenez sensible, Au sang de Ménécée il n'est rien d'impossible, Que Thèbes se rassure après ce grand effort: Puisqu'il change votre âme, il changera son sort. La paix dès ce moment n'est plus désespérée: Puisque Créon la veut, je la tiens assurée. Bientôt ces coeurs de fer se verront adoucis: Le vainqueur de Créon peut bien vaincre mes fils. (A Etéocle.) Qu'un si grand changement vous désarme et vous touche; Quittez, mon fils, quittez cette haine farouche; Soulagez une mère, et consolez Créon: Rendez-moi Polynice, et lui rendez Hémon. Etéocle Mais enfin c'est vouloir que je m'impose un maître. Vous ne l'ignorez pas, Polynice veut l'être; Il demande surtout le pouvoir souverain, Et ne veut revenir que le sceptre à la main. Scène V Jocaste, Etéocle, Antigone, Créon, Attale Attale Polynice, Seigneur, demande une entrevue; C'est ce que d'un héraut nous apprend la venue. Il vous offre, Seigneur, ou de venir ici, Ou d'attendre en son camp. Créon Peut-être qu'adouci Il songe à terminer une guerre si lente, Et son ambition n'est plus si violente. Par ce dernier combat il apprend aujourd'hui Que vous êtes au moins aussi puissant que lui. Les Grecs mêmes sont las de servir sa colère, Et j'ai su depuis peu que le roi son beau-père, Préférant à la guerre un solide repos, Se réserve Mycène, et le fait roi d'Argos. Tout courageux qu'il est, sans doute il ne souhaite Que de faire en effet une honnête retraite. Puisqu'il s'offre à vous voir, croyez qu'il veut la paix. Ce jour la doit conclure ou la rompre à jamais. Tâchez dans ce dessein de l'affermir vous-même, Et lui promettez tout, hormis le diadème. Etéocle Hormis le diadème, il ne demande rien. Jocaste Mais voyez-le du moins. Créon Oui, puisqu'il le veut bien Vous ferez plus tout seul que nous ne saurions faire, Et le sang reprendra son empire ordinaire. Etéocle Allons donc le chercher. Jocaste Mon fils, au nom des dieux, Attendez-le plutôt. Voyez-le dans ces lieux. Etéocle Eh bien, Madame, eh bien! qu'il vienne, et qu'on lui donne Toutes les sûretés qu'il faut pour sa personne. Allons. Antigone Ah! si ce jour rend la paix aux Thébains, Elle sera, Créon, l'ouvrage de vos mains. Scène VI Créon, Attale Créon L'intérêt des Thébains n'est pas ce qui vous touche, Dédaigneuse princesse; et cette âme farouche, Qui semble me flatter après tant de mépris, Songe moins à la paix qu'au retour de mon fils. Mais nous verrons bientôt si la fière Antigone Aussi bien que mon coeur dédaignera le trône; Nous verrons, quand les dieux m'auront fait votre roi, Si ce fils bienheureux l'emportera sur moi. Attale Et qui n'admirerait un changement si rare? Créon même, Créon pour la paix se déclare! Créon Tu crois donc que la paix est l'objet de mes soins? Attale Oui, je le crois, Seigneur, quand j'y pensais le moins; Et voyant qu'en effet ce beau soin vous anime, J'admire à tous moments cet effort magnanime Qui vous fait mettre enfin votre haine au tombeau. Ménécée, en mourant, n'a rien fait de plus beau; Et qui peut immoler sa haine à sa patrie Lui pourrait bien aussi sacrifier sa vie. Créon Ah! sans doute, qui peut d'un généreux effort Aimer son ennemi peut bien aimer la mort. Quoi? je négligerais le soin de ma vengeance, Et de mon ennemi je prendrais la défense? De la mort de mon fils Polynice est l'auteur, Et moi je deviendrais son lâche protecteur? Quand je renoncerais à cette haine extrême, Pourrais-je bien cesser d'aimer le diadème? Non, non: tu me verras, d'une constante ardeur, Haïr mes ennemis et chérir ma grandeur. Le trône fit toujours mes ardeurs les plus chères: Je rougis d'obéir où régnèrent mes pères, Je brûle de me voir au rang de mes aïeux, Et je l'envisageai dès que j'ouvris les yeux. Surtout depuis deux ans, ce noble soin m'inspire; Je ne fais point de pas qui ne tende à l'empire. Des princes mes neveux j'entretiens la fureur, Et mon ambition autorise la leur. D'Etéocle d'abord j'appuyai l'injustice; Je lui fis refuser le trône à Polynice. Tu sais que je pensais dès lors à m'y placer; Et je l'y mis, Attale, afin de l'en chasser. Attale Mais, Seigneur, si la guerre eut pour vous tant de charmes, D'où vient que de leurs mains vous arrachez les armes? Et puisque leur discorde est l'objet de vos voeux, Pourquoi par vos conseils vont-ils se voir tous deux? Créon Plus qu'à mes ennemis la guerre m'est mortelle, Et le courroux du ciel me la rend trop cruelle. Il s'arme contre moi de mon propre dessein, Il se sert de mon bras pour me percer le sein. La guerre s'allumait lorsque pour mon supplice Hémon m'abandonna pour servir Polynice; Les deux frères par moi devinrent ennemis, Et je devins, Attale, ennemi de mon fils. Enfin, ce même jour, je fais rompre la trêve, J'excite le soldat, tout le camp se soulève, On se bat; et voilà qu'un fils désespéré Meurt, et rompt un combat que j'ai tant préparé. Mais il me reste un fils, et je sens que je l'aime, Tout rebelle qu'il est, et tout mon rival même. Sans le perdre, je veux perdre mes ennemis. Il m'en coûterait trop, s'il m'en coûtait deux fils. Des deux princes d'ailleurs la haine est trop puissante: Ne crois pas qu'à la paix jamais elle consente. Moi-même je saurai si bien l'envenimer, Qu'ils périront tous deux plutôt que de s'aimer, Les autres ennemis n'ont que de courtes haines, Mais quand de la nature on a brisé les chaînes, Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir Ceux que des noeuds si forts n'ont pas su retenir: L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère. Mais leur éloignement ralentit leur colère; Quelque haine qu'on ait contre un fier ennemi, Quand il est loin de nous on la perd à demi. Ne t'étonne donc plus si je veux qu'ils se voient: Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient, Que rappelant leur haine, au lieu de la chasser, Ils s'étouffent, Attale, en voulant s'embrasser. Attale Vous n'avez plus, Seigneur, à craindre que vous-même: On porte ses remords avec le diadème. Créon Quand on est sur le trône, on a bien d'autres soins, Et les remords sont ceux qui nous pèsent le moins. Du plaisir de régner une âme possédée De tout le temps passé détourne son idée; Et de tout autre objet un esprit éloigné Croit n'avoir point vécu tant qu'il n'a point régné. Mais allons. Le remords n'est pas ce qui me touche, Et je n'ai plus un coeur que le crime effarouche: Tous les premiers forfaits coûtent quelques efforts Mais, Attale, on commet les seconds sans remords. Acte quatrième Scène I Etéocle, Créon Etéocle Oui, Créon, c'est ici qu'il doit bientôt se rendre, Et tous deux en ce lieu nous le pouvons attendre. Nous verrons ce qu'il veut; mais je répondrais bien Que par cette entrevue on n'avancera rien. Je connais Polynice et son humeur altière: Je sais bien que sa haine est encor toute entière, Je ne crois pas qu'on puisse en arrêter le cours, Et pour moi, je sens bien que je le hais toujours. Créon Mais s'il vous cède enfin la grandeur souveraine, Vous devez, ce me semble, apaiser votre haine. Etéocle Je ne sais si mon coeur s'apaisera jamais: Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais. Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée: Elle n'est pas, Créon, l'ouvrage d'une année, Elle est née avec nous, et sa noire fureur Aussitôt que la vie entra dans notre coeur. Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance; Que dis-je? nous l'étions avant notre naissance. Triste et fatal effet d'un sang incestueux! Pendant qu'un même sein nous renfermait tous deux, Dans les flancs de ma mère une guerre intestine De nos divisions lui marqua l'origine. Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau, Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau. On dirait que le ciel, par un arrêt funeste, Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste, Et que dans notre sang il voulut mettre au jour Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour. Et maintenant, Créon, que j'attends sa venue, Ne crois pas que pour lui ma haine diminue: Plus il approche, et plus il me semble odieux, Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses yeux. J'aurais même regret qu'il me quittât l'empire: Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire. Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié, Et je crains son courroux moins que son amitié. Je veux, pour donner cours à mon ardente haine, Que sa fureur au moins autorise la mienne; Et puisqu'enfin mon coeur ne saurait se trahir, Je veux qu'il me déteste afin de le haïr. Tu verras que sa rage est encore la même, Et que toujours son coeur aspire au diadème; Qu'il m'abhorre toujours, et veut toujours régner; Et qu'on peut bien le vaincre, et non pas le gagner. Créon Domptez-le donc, Seigneur, s'il demeure inflexible. Quelque fier qu'il puisse être, il n'est pas invincible, Et puisque la raison ne peut rien sur son coeur, Eprouvez ce que peut un bras toujours vainqueur. Oui, quoique dans la paix je trouvasse des charmes, Je serai le premier à reprendre les armes, Et si je demandais qu'on en rompît le cours, Je demande encor plus que vous régniez toujours. Que la guerre s'enflamme et jamais ne finisse, S'il faut avec la paix recevoir Polynice. Qu'on ne nous vienne plus vanter un bien si doux; La guerre et ses horreurs nous plaisent avec vous. Tout le peuple thébain vous parle par ma bouche; Ne le soumettez pas à ce prince farouche: Si la paix se peut faire, il la veut comme moi; Surtout, si vous l'aimez, conservez-lui son roi. Cependant écoutez le prince votre frère, Et s'il se peut, Seigneur, cachez votre colère; Feignez... Mais quelqu'un vient. Scène II Etéocle, Créon, Attale Etéocle Sont-ils bien près d'ici? Vont-ils venir, Attale? Attale Oui, Seigneur, les voici. Ils ont trouvé d'abord la princesse et la reine, Et bientôt ils seront dans la chambre prochaine. Etéocle Qu'ils entrent. Cette approche excite mon courroux. Qu'on hait un ennemi quand il est près de nous! Créon Ah! le voici! Fortune, achève mon ouvrage, Et livre-les tous deux aux transports de leur rage! Scène III Jocaste, Etéocle, Polynice, Antigone, Créon, Hémon Jocaste Me voici donc tantôt au comble de mes voeux, Puisque déjà le ciel vous rassemble tous deux. Vous revoyez un frère, après deux ans d'absence, Dans ce même palais où vous prîtes naissance; Et moi, par un bonheur où je n'osais penser, L'un et l'autre à la fois je vous puis embrasser. Commencez donc, mes fils, cette union si chère, Et que chacun de vous reconnaisse son frère: Tous deux dans votre frère envisagez vos traits: Mais pour en mieux juger, voyez-les de plus près, Surtout que le sang parle et fasse son office. Approchez, Etéocle; avancez, Polynice... Hé quoi? loin d'approcher, vous reculez tous deux? D'où vient ce sombre accueil et ces regards fâcheux? N'est-ce point que chacun, d'une âme irrésolue, Pour saluer son frère attend qu'il le salue, Et qu'affectant l'honneur de céder le dernier, L'un ni l'autre ne veut s'embrasser le premier? Etrange ambition qui n'aspire qu'au crime, Où le plus furieux passe pour magnanime! Le vainqueur doit rougir en ce combat honteux, Et les premiers vaincus sont les plus généreux. Voyons donc qui des deux aura plus de courage, Qui voudra le premier triompher de sa rage... Quoi? vous n'en faites rien? C'est à vous d'avancer, Et venant de si loin vous devez commencer: Commencez, Polynice, embrassez votre frère, Et montrez... Etéocle Hé, Madame! à quoi bon ce mystère? Tous ces embrassements ne sont guère à propos: Qu'il parle, qu'il s'explique, et nous laisse en repos. Polynice Quoi? faut-il davantage expliquer mes pensées? On les peut découvrir par les choses passées: La guerre, les combats, tant de sang répandu, Tout cela dit assez que le trône m'est dû. Etéocle Et ces mêmes combats, et cette même guerre, Ce sang qui tant de fois a fait rougir la terre, Tout cela dit assez que le trône est à moi; Et tant que je respire, il ne peut être à toi. Polynice Tu sais qu'injustement tu remplis cette place. Etéocle L'injustice me plaît, pourvu que je t'en chasse. Polynice Si tu n'en veux sortir, tu pourras en tomber. Etéocle Si je tombe, avec moi tu pourras succomber. Jocaste O dieux! que je me vois cruellement déçue! N'avais-je tant pressé cette fatale vue, Que pour les désunir encor plus que jamais? Ah! mes fils, est-ce là comme on parle de paix? Quittez, au nom des dieux, ces tragiques pensées. Ne renouvelez point vos discordes passées: Vous n'êtes pas ici dans un champ inhumain. Est-ce moi qui vous mets les armes à la main? Considérez ces lieux où vous prîtes naissance: Leur aspect sur vos coeurs n'a-t-il point de puissance? C'est ici que tous deux vous reçûtes le jour; Tout ne vous parle ici que de paix et d'amour: Ces princes, votre soeur, tout condamne vos haines, Enfin moi, qui pour vous pris toujours tant de peines, Qui pour vous réunir immolerais... Hélas! Ils détournent la tête, et ne m'écoutent pas! Tous deux, pour s'attendrir, ils ont l'âme trop dure; Ils ne connaissent plus la voix de la nature, (A Polynice.) Et vous, que je croyais plus doux et plus soumis... Polynice Je ne veux rien de lui que ce qu'il m'a promis: Il ne saurait régner sans se rendre parjure. Jocaste Une extrême justice est souvent une injure. Le trône vous est dû, je n'en saurais douter; Mais vous le renversez en voulant y monter. Ne vous lassez-vous point de cette affreuse guerre? Voulez-vous sans pitié désoler cette terre, Détruire cet empire afin de le gagner? Est-ce donc sur des morts que vous voulez régner? Thèbes avec raison craint le règne d'un prince Qui de fleuves de sang inonde sa province. Voudrait-elle obéir à votre injuste loi? Vous êtes son tyran avant qu'être son roi. Dieux! si devenant grand souvent on devient pire, Si la vertu se perd quand on gagne l'empire, Lorsque vous régnerez, que serez-vous, hélas! Si vous êtes cruel quand vous ne régnez pas? Polynice Ah! si je suis cruel, on me force de l'être; Et de mes actions je ne suis pas le maître. J'ai honte des horreurs où je me vois contraint, Et c'est injustement que le peuple me craint. Mais il faut en effet soulager ma patrie; De ses gémissements mon âme est attendrie. Trop de sang innocent se verse tous les jours, Il faut de ses malheurs que j'arrête le cours; Et sans faire gémir ni Thèbes ni la Grèce, A l'auteur de mes maux il faut que je m'adresse: Il suffit aujourd'hui de son sang ou du mien. Jocaste Du sang de votre frère? Polynice Oui, Madame, du sien. Il faut finir ainsi cette guerre inhumaine. Oui, cruel, et c'est là le dessein qui m'amène, Moi-même à ce combat j'ai voulu t'appeler; A tout autre qu'à toi je craignais d'en parler: Tout autre aurait voulu condamner ma pensée, Et personne en ces lieux ne te l'eût annoncée. Je te l'annonce donc. C'est à toi de prouver Si ce que tu ravis tu le sais conserver. Montre-toi digne enfin d'une si belle proie. Etéocle J'accepte ton dessein, et l'accepte avec joie. Créon sait là-dessus quel était mon désir: J'eusse accepté le trône avec moins de plaisir. Je te crois maintenant digne du diadème, Et te le vais porter au bout de ce fer même. Jocaste Hâtez-vous donc, cruels, de me percer le sein, Et commencez par moi votre horrible dessein. Ne considérez point que je suis votre mère, Considérez en moi celle de votre frère. Si de votre ennemi vous recherchez le sang, Recherchez-en la source en ce malheureux flanc. Je suis de tous les deux la commune ennemie, Puisque votre ennemi reçut de moi la vie. Cet ennemi, sans moi, ne verrait pas le jour; S'il meurt, ne faut-il pas que je meure à mon tour? N'en doutez point, sa mort me doit être commune; Il faut en donner deux, ou n'en donner pas une; Et sans être ni doux ni cruel à demi, Il faut me perdre, ou bien sauver votre ennemi. Si la vertu vous plaît, si l'honneur vous anime, Barbares, rougissez de commettre un tel crime; Ou si le crime enfin vous plaît tant à chacun, Barbares, rougissez de n'en commettre qu'un. Aussi bien, ce n'est point que l'amour vous retienne Si vous sauvez ma vie en poursuivant la sienne: Vous vous garderiez bien, cruels, de m'épargner, Si je vous empêchais un moment de régner. Polynice, est-ce ainsi que l'on traite une mère? Polynice J'épargne mon pays. Jocaste Et vous tuez un frère! Polynice Je punis un méchant. Jocaste Et sa mort, aujourd'hui, Vous rendra plus coupable et plus méchant que lui. Polynice Faut-il que de ma main je couronne ce traître, Et que de cour en cour j'aille chercher un maître? Qu'errant et vagabond je quitte mes Etats, Pour observer des lois qu'il ne respecte pas? De ses propres forfaits serai-je la victime? Le diadème est-il le partage du crime? Quel droit ou quel devoir n'a-t-il point violé? Et cependant il règne, et je suis exilé! Jocaste Mais si le roi d'Argos vous cède une couronne... Polynice Dois-je chercher ailleurs ce que le sang me donne? En m'alliant chez lui n'aurai-je rien porté? Et tiendrai-je mon rang de sa seule bonté? D'un trône qui m'est dû faut-il que l'on me chasse, Et d'un prince étranger que je brigue la place? Non, non: sans m'abaisser à lui faire la cour, Je veux devoir le sceptre à qui je dois le jour. Jocaste Qu'on le tienne, mon fils, d'un beau-père ou d'un père, La main de tous les deux vous sera toujours chère. Polynice Non, non, la différence est trop grande pour moi: L'un me ferait esclave, et l'autre me fait roi. Quoi? ma grandeur serait l'ouvrage d'une femme? D'un éclat si honteux je rougirais dans l'âme. Le trône, sans l'amour, me serait donc fermé? Je ne régnerais pas si l'on ne m'eût aimé? Je veux m'ouvrir le trône ou jamais n'y paraître; Et quand j'y monterai, j'y veux monter en maître, Que le peuple à moi seul soit forcé d'obéir, Et qu'il me soit permis de m'en faire haïr. Enfin, de ma grandeur je veux être l'arbitre, N'être point roi, Madame, ou l'être à juste titre; Que le sang me couronne; ou, s'il ne suffit pas, Je veux à son secours n'appeler que mon bras. Jocaste Faites plus, tenez tout de votre grand courage; Que votre bras tout seul fasse votre partage, Et dédaignant les pas des autres souverains, Soyez, mon fils, soyez l'ouvrage de vos mains. Par d'illustres exploits couronnez-vous vous-même, Qu'un superbe laurier soit votre diadème; Régnez et triomphez, et joignez à la fois La gloire des héros à la pourpre des rois. Quoi? votre ambition serait-elle bornée A régner tour à tour l'espace d'une année? Cherchez à ce grand coeur, que rien ne peut dompter, Quelque trône où vous seul ayez droit de monter. Mille sceptres nouveaux s'offrent à votre épée, Sans que d'un sang si cher nous la voyions trempée. Vos triomphes pour moi n'auront rien que de doux, Et votre frère même ira vaincre avec vous. Polynice Vous voulez que mon coeur, flatté de ces chimères, Laisse un usurpateur au trône de mes pères? Jocaste Si vous lui souhaitez en effet tant de mal, Elevez-le vous-même à ce trône fatal. Ce trône fut toujours un dangereux abîme; La foudre l'environne aussi bien que le crime; Votre père et les rois qui vous ont devancés, Sitôt qu'ils y montaient, s'en sont vus renversés. Polynice Quand je devrais au ciel rencontrer le tonnerre, J'y monterais plutôt que de ramper à terre. Mon coeur, jaloux du sort de ces grands malheureux, Veut s'élever, Madame, et tomber avec eux. Etéocle Je saurai t'épargner une chute si vaine. Polynice Ah! ta chute, crois-moi, précédera la mienne! Jocaste Mon fils, son règne plaît. Polynice Mais il m'est odieux. Jocaste Il a pour lui le peuple. Polynice Et j'ai pour moi les dieux. Etéocle Les dieux de ce haut rang te voulaient interdire, Puisqu'ils m'ont élevé le premier à l'empire. Ils ne savaient que trop, lorsqu'ils firent ce choix, Qu'on veut régner toujours quand on règne une fois. Jamais dessus le trône on ne vit plus d'un maître. Il n'en peut tenir deux, quelque grand qu'il puisse être: L'un des deux, tôt ou tard, se verrait renversé, Et d'un autre soi-même on y serait pressé. Jugez donc, par l'horreur que ce méchant me donne, Si je puis avec lui partager la couronne. Polynice Et moi je ne veux plus, tant tu m'es odieux, Partager avec toi la lumière des cieux. Jocaste Allez donc, j'y consens, allez perdre la vie; A ce cruel combat tous deux je vous convie; Puisque tous mes efforts ne sauraient vous changer, Que tardez-vous? allez vous perdre et me venger. Surpassez, s'il se peut, les crimes de vos pères; Montrez, en vous tuant, comme vous êtes frères: Le plus grand des forfaits vous a donné le jour, Il faut qu'un crime égal vous l'arrache à son tour. Je ne condamne plus la fureur qui vous presse; Je n'ai plus pour mon sang ni pitié ni tendresse: Votre exemple m'apprend à ne le plus chérir Et moi je vais, cruels, vous apprendre à mourir. Antigone Madame... O ciel! que vois-je? Hélas! rien ne les touche! Hémon Rien ne peut ébranler leur constance farouche. Antigone Princes... Etéocle Pour ce combat, choisissons quelque lieu. Polynice Courons. Adieu, ma soeur. Etéocle Adieu, Princesse, adieu. Antigone Mes frères, arrêtez! Gardes, qu'on les retienne; Joignez, unissez tous vos douleurs à la mienne. C'est leur être cruels que de les respecter. Hémon Madame, il n'est plus rien qui les puisse arrêter. Antigone Ah! généreux Hémon, c'est vous seul que j'implore. Si la vertu vous plaît, si vous m'aimez encore, Et qu'on puisse arrêter leurs parricides mains, Hélas! pour me sauver, sauvez ces inhumains. Acte cinquième Scène I Antigone, seule. A quoi te résous-tu, princesse infortunée? Ta mère vient de mourir dans tes bras; Ne saurais-tu suivre ses pas, Et finir en mourant ta triste destinée? A de nouveaux malheurs te veux-tu réserver? Tes frères sont aux mains, rien ne les peut sauver De leurs cruelles armes. Leur exemple t'anime à te percer le flanc; Et toi seule verses des larmes, Tous les autres versent du sang. Quelle est de mes malheurs l'extrémité mortelle? Où ma douleur doit-elle recourir? Dois-je vivre? dois-je mourir? Un amant me retient, une mère m'appelle: Dans la nuit du tombeau je la vois qui m'attend; Ce que veut la raison, l'amour me le défend Et m'en ôte l'envie. Que je vois de sujets d'abandonner le jour! Mais, hélas! qu'on tient à la vie, Quand on tient si fort à l'amour! Oui, tu retiens, Amour, mon âme fugitive; Je reconnais la voix de mon vainqueur: L'espérance est morte en mon coeur, Et cependant tu vis, et tu veux que je vive; Tu dis que mon amant me suivrait au tombeau, Que je dois de mes jours conserver le flambeau Pour sauver ce que j'aime. Hémon, vois le pouvoir que l'amour a sur moi: Je ne vivrais pas pour moi-même, Et je veux bien vivre pour toi. Si jamais tu doutas de ma flamme fidèle... Mais voici du combat la funeste nouvelle. Scène II Antigone, Olympe Antigone Eh bien! ma chère Olympe, as-tu vu ce forfait? Olympe J'y suis courue en vain, c'en était déjà fait. Du haut de nos remparts j'ai vu descendre en larmes Le peuple qui courait et qui criait aux armes; Et pour vous dire enfin d'où venait sa terreur, Le roi n'est plus, Madame, et son frère est vainqueur. On parle aussi d'Hémon: l'on dit que son courage S'est efforcé longtemps de suspendre leur rage, Mais que tous ses efforts ont été superflus. C'est ce que j'ai compris de mille bruits confus. Antigone Ah! je n'en doute pas, Hémon est magnanime; Son grand coeur eut toujours trop d'horreur pour le crime. Je l'avais conjuré d'empêcher ce forfait, Et s'il l'avait pu faire, Olympe, il l'aurait fait. Mais, hélas! leur fureur ne pouvait se contraindre: Dans des ruisseaux de sang elle voulait s'éteindre. Princes dénaturés, vous voilà satisfaits: La mort seule entre vous pouvait mettre la paix. Le trône pour vous deux avait trop peu de place; Il fallait entre vous mettre un plus grand espace, Et que le ciel vous mît, pour finir vos discords, L'un parmi les vivants, l'autre parmi les morts. Infortunés tous deux, dignes qu'on vous déplore! Moins malheureux pourtant que je ne suis encore, Puisque de tous les maux qui sont tombés sur pous, Vous n'en sentez aucun, et que je les sens tous! Olympe Mais pour vous ce malheur est un moindre supplice Que si la mort vous eût enlevé Polynice. Ce prince était l'objet qui faisait tous vos soins; Les intérêts du roi vous touchaient beaucoup moins. Antigone Il est vrai, je l'aimais d'une amitié sincère; Je l'aimais beaucoup plus que je n'aimais son frère, Et, ce qui lui donnait tant de part dans mes voeux, Il était vertueux, Olympe, et malheureux. Mais, hélas! ce n'est plus ce coeur si magnanime, Et c'est un criminel qu'a couronné son crime. Son frère plus que lui commence à me toucher: Devenant malheureux, il m'est devenu cher. Olympe Créon vient. Antigone Il est triste; et j'en connais la cause: Au courroux du vainqueur la mort du roi l'expose. C'est de tous nos malheurs l'auteur pernicieux. Scène III Antigone, Créon, Olympe, Attale, Gardes Créon Madame, qu'ai-je appris en entrant dans ces lieux? Est-il vrai que la reine... Antigone Oui, Créon, elle est morte. Créon O dieux! puis-je savoir de quelle étrange sorte Ses jours infortunés ont éteint leur flambeau? Olympe Elle-même, Seigneur, s'est ouvert le tombeau, Et s'étant d'un poignard en un moment saisie, Elle en a terminé ses malheurs et sa vie. Antigone Elle a su prévenir la perte de son fils. Créon Ah! Madame, il est vrai que les dieux ennemis... Antigone N'imputez qu'à vous seul la mort du roi mon frère, Et n'en accusez point la céleste colère. A ce combat fatal vous seul l'avez conduit: Il a cru vos conseils, sa mort en est le fruit. Ainsi de leurs flatteurs les rois sont les victimes; Vous avancez leur perte en approuvant leurs crimes; De la chute des rois vous êtes les auteurs; Mais les rois en tombant entraînent leurs flatteurs. Vous le voyez, Créon, sa disgrâce mortelle Vous est funeste autant qu'elle nous est cruelle: Le ciel, en le perdant, s'en est vengé sur vous, Et vous avez peut-être à pleurer comme nous. Créon Madame, je l'avoue; et les destins contraires Me font pleurer deux fils si vous pleurez deux frères. Antigone Mes frères et vos fils? Dieux! que veut ce discours? Quelque autre qu'Etéocle a-t-il fini ses jours? Créon Mais ne savez-vous pas cette sanglante histoire? Antigone J'ai su que Polynice a gagné la victoire, Et qu'Hémon a voulu les séparer en vain. Créon Madame, ce combat est bien plus inhumain. Vous ignorez encor mes pertes et les vôtres. Mais, hélas! apprenez les unes et les autres. Antigone Rigoureuse Fortune, achève ton courroux! Ah! sans doute, voici le dernier de tes coups. Créon Vous avez vu, Madame, avec quelle furie Les deux princes sortaient pour s'arracher la vie, Que d'une ardeur égale ils fuyaient de ces lieux, Et que jamais leurs coeurs ne s'accordèrent mieux. La soif de se baigner dans le sang de leur frère Faisait ce que jamais le sang n'avait su faire: Par l'excès de leur haine ils semblaient réunis, Et prêts à s'égorger, ils paraissaient amis. Ils ont choisi d'abord pour leur champ de bataille, Un lieu près des deux camps, au pied de la muraille. C'est là que reprenant leur première fureur Ils commencent enfin ce combat plein d'horreur. D'un geste menaçant, d'un oeil brûlant de rage, Dans le sein l'un de l'autre ils cherchent un passage, Et la seule fureur précipitant leurs bras, Tous deux semblent courir au-devant du trépas. Mon fils, qui de douleur en soupirait dans l'âme, Et qui se souvenait de vos ordres, Madame, Se jette au milieu d'eux, et méprise pour vous Leurs ordres absolus qui nous arrêtaient tous. Il leur retient le bras, les repousse, les prie, Et pour les séparer s'expose à leur furie. Mais il s'efforce en vain d'en arrêter le cours, Et ces deux furieux se rapprochent toujours. Il tient ferme pourtant, et ne perd point courage; De mille coups mortels il détourne l'orage, Jusqu'à ce que du roi le fer trop rigoureux, Soit qu'il cherchât son frère, ou ce fils malheureux, Le renverse à ses pieds prêt à rendre la vie. Antigone Et la douleur encor ne me l'a pas ravie! Créon J'y cours, je le relève, et le prends dans mes bras; Et me reconnaissant: "Je meurs, dit-il tout bas, Trop heureux d'expirer pour ma belle princesse. En vain à mon secours votre amitié s'empresse: C'est à ces furieux que vous devez courir; Séparez-les, mon père, et me laissez mourir". Il expire à ces mots. Ce barbare spectacle A leur noire fureur n'apporte point d'obstacle; Seulement Polynice en paraît affligé: "Attends, Hémon, dit-il, tu vas être vengé". En effet sa douleur renouvelle sa rage, Et bientôt le combat tourne à son avantage. Le roi, frappé d'un coup qui lui perce le flanc, Lui cède la victoire et tombe dans son sang. Les deux camps aussitôt s'abandonnent en proie, Le nôtre à la douleur, et les Grecs à la joie; Et le peuple, alarmé du trépas de son roi, Sur le haut de ses tours témoigne son effroi. Polynice, tout fier du succès de son crime, Regarde avec plaisir expirer sa victime; Dans le sang de son frère il semble se baigner: "Et tu meurs, lui dit-il, et moi je vais régner. Regarde dans mes mains l'empire et la victoire; Va rougir aux enfers de l'excès de ma gloire; Et pour mourir encore avec plus de regret, Traître, songe en mourant que tu meurs mon sujet". En achevant ces mots, d'une démarche fière Il s'approche du roi couché sur la poussière, Et pour le désarmer il avance le bras. Le roi, qui semble mort, observe tous ses pas; Il le voit, il l'attend, et son âme irritée Pour quelque grand dessein semble s'être arrêtée. L'ardeur de se venger flatte encor ses désirs, Et retarde le cours de ses derniers soupirs. Prêt à rendre la vie, il en cache le reste, Et sa mort au vainqueur est un piège funeste; Et dans l'instant fatal que ce frère inhumain Lui veut ôter le fer qu'il tenait à la main, Il lui perce le coeur; et son âme ravie, En achevant ce coup abandonne la vie. Polynice frappé pousse un cri dans les airs, Et son âme en courroux s'enfuit dans les enfers. Tout mort qu'il est, Madame, il garde sa colère, Et l'on dirait qu'encore il menace son frère: Son visage, où la mort a répandu ses traits, Demeure plus terrible et plus fier que jamais. Antigone Fatale ambition, aveuglement funeste! D'un oracle cruel suite trop manifeste! De tout le sang royal il ne reste que nous; Et plût aux dieux, Créon, qu'il ne restât que vous, Et que mon désespoir, prévenant leur colère, Eût suivi de plus près le trépas de ma mère! Créon Il est vrai que des dieux le courroux embrasé Pour nous faire périr semble s'être épuisé; Car enfin sa rigueur, vous le voyez, Madame, Ne m'accable pas moins qu'elle afflige votre âme. En m'arrachant mes fils... Antigone Ah! vous régnez, Créon, Et le trône aisément vous console d'Hémon. Mais laissez-moi, de grâce, un peu de solitude, Et ne contraignez point ma triste inquiétude. Aussi bien mes chagrins passeraient jusqu'à vous. Vous trouverez ailleurs des entretiens plus doux: Le trône vous attend, le peuple vous appelle; Goûtez tout le plaisir d'une grandeur nouvelle. Adieu. Nous ne faisons tous deux que nous gêner: Je veux pleurer, Créon, et vous voulez régner. Créon, arrêtant Antigone. Ah, Madame! régnez, et montez sur le trône: Ce haut rang n'appartient qu'à l'illustre Antigone. Antigone Il me tarde déjà que vous ne l'occupiez: La couronne est à vous. Créon Je la mets à vos pieds. Antigone Je la refuserais de la main des dieux même, Et vous osez, Créon, m'offrir le diadème! Créon Je sais que ce haut rang n'a rien de glorieux Qui ne cède à l'honneur de l'offrir à vos yeux. D'un si noble destin je me connais indigne; Mais si l'on peut prétendre à cette gloire insigne, Si par d'illustres faits on la peut mériter, Que faut-il faire enfin, Madame? Antigone M'imiter. Créon Que ne ferais-je point pour une telle grâce! Ordonnez seulement ce qu'il faut que je fasse: Je suis prêt... Antigone, en s'en allant. Nous verrons. Créon, la suivant. J'attends vos lois ici. Antigone, en s'en allant. Attendez. Attale Son courroux serait-il adouci? Croyez-vous la fléchir? Scène IV Créon, Attale Créon Oui, oui, mon cher Attale; Il n'est point de fortune à mon bonheur égale, Et tu vas voir en moi, dans ce jour fortuné, L'ambitieux au trône, et l'amant couronné. Je demandais au ciel la princesse et le trône: Il me donne le sceptre et m'accorde Antigone. Pour couronner ma tête et ma flamme en ce jour, Il arme en ma faveur et la haine et l'amour, Il allume pour moi deux passions contraires: Il attendrit la soeur, il endurcit les frères, Il aigrit leur courroux, il fléchit sa rigueur, Et m'ouvre en même temps et leur trône et son coeur. Attale Il est vrai, vous avez toute chose prospère, Et vous seriez heureux si vous n'étiez point père. L'ambition, l'amour, n'ont rien à désirer; Mais, Seigneur, la nature a beaucoup à pleurer: En perdant vos deux fils... Créon Oui, leur perte m'afflige, Je sais ce que de moi le rang de père exige, Je l'étais; mais surtout j'étais né pour régner, Et je perds beaucoup moins que je ne crois gagner. Le nom de père, Attale, est un titre vulgaire: C'est un don que le ciel ne nous refuse guère. Un bonheur si commun n'a pour moi rien de doux, Ce n'est pas un bonheur, s'il ne fait des jaloux. Mais le trône est un bien dont le ciel est avare; Du reste des mortels ce haut rang nous sépare, Bien peu sont honorés d'un don si précieux: La terre a moins de rois que le ciel n'a de dieux. D'ailleurs tu sais qu'Hémon adorait la princesse, Et qu'elle eut pour ce prince une extrême tendresse. S'il vivait, son amour au mien serait fatal. En me privant d'un fils, le ciel m'ôte un rival. Ne me parle donc plus que de sujets de joie, Souffre qu'à mes transports je m'abandonne en proie; Et sans me rappeler des ombres des enfers, Dis-moi ce que je gagne, et non ce que je perds. Parle-moi de régner, parle-moi d'Antigone: J'aurai bientôt son coeur, et j'ai déjà le trône. Tout ce qui s'est passé n'est qu'un songe pour moi: J'étais père et sujet, je suis amant et roi. La princesse et le trône ont pour moi tant de charmes, Que... Mais Olympe vient. Attale Dieux! elle est tout en larmes. Scène V Créon, Olympe, Attale Olympe Qu'attendez-vous, Seigneur? La princesse n'est plus. Créon Elle n'est plus, Olympe? Olympe Ah! regrets superflus! Elle n'a fait qu'entrer dans la chambre prochaine, Et du même poignard dont est morte la reine, Sans que je pusse voir son funeste dessein, Cette fière princesse a percé son beau sein. Elle s'en est, seigneur, mortellement frappée, Et dans son sang, hélas! elle est soudain tombée. Jugez à cet objet ce que j'ai dû sentir. Mais sa belle âme enfin, toute prête à sortir: "Cher Hémon, c'est à toi que je me sacrifie", Dit-elle; et ce moment a terminé sa vie. J'ai senti son beau corps tout froid entre mes bras, Et j'ai cru que mon âme allait suivre ses pas, Heureuse mille fois, si ma douleur mortelle Dans la nuit du tombeau m'eût plongée avec elle! (Elle s'en va.) Scène dernière Créon, Attale Créon Ainsi donc vous fuyez un amant odieux, Et vous-même, cruelle, éteignez vos beaux yeux! Vous fermez pour jamais ces beaux yeux que j'adore, Et pour ne me point voir, vous les fermez encore! Quoique Hémon vous fût cher, vous courez au trépas Bien plus pour m'éviter que pour suivre ses pas. Mais dussiez-vous encor m'être aussi rigoureuse, Ma présence aux enfers vous fût-elle odieuse, Dût après le trépas vivre votre courroux, Inhumaine, je vais y descendre après vous. Vous y verrez toujours l'objet de votre haine, Et toujours mes soupirs vous rediront ma peine, Ou pour vous adoucir, ou pour vous tourmenter; Et vous ne pourrez plus mourir pour m'éviter. Mourons donc... Attale et des gardes. Ah! Seigneur! quelle cruelle envie... Créon Ah! c'est m'assassiner que me sauver la vie! Amour, rage, transports, venez à mon secours, Venez, et terminez mes détestables jours! De ces cruels amis trompez tous les obstacles. Toi, justifie, ô ciel, la foi de tes oracles: Je suis le dernier sang du malheureux Laïus, Perdez-moi, dieux cruels, ou vous serez déçus. Reprenez, reprenez cet empire funeste: Vous m'ôtez Antigone, ôtez-moi tout le reste. Le trône et vos présents excitent mon courroux; Un coup de foudre est tout ce que je veux de vous. Ne le refusez pas à mes voeux, à mes crimes; Ajoutez mon supplice à tant d'autres victimes. Mais en vain je vous presse, et mes propres forfaits Me font déjà sentir tous les maux que j'ai faits. Polynice, Etéocle, Iocaste, Antigone, Mes fils, que j'ai perdus pour m'élever au trône, Tant d'autres malheureux dont j'ai causé les maux, Font déjà dans mon coeur l'office des bourreaux. Arrêtez... Mon trépas va venger votre perte, La foudre va tomber, la terre est entr'ouverte, Je ressens à la fois mille tourments divers, Et je m'en vais chercher du repos aux enfers. (Il tombe entre les mains des gardes.) Alexandre le Grand Tragédie Adresse Première préface Seconde préface Acteurs Acte premier Scène I Scène II Scène III Acte deuxième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte troisième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Acte quatrième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte cinquième Scène I Scène II Scène III Adresse Au Roi SIRE, Voici une seconde entreprise qui n'est pas moins hardie que la première. Je ne me contente pas d'avoir mis à la tête de mon ouvrage le nom d'Alexandre, j'y ajoute encore celui de VOTRE MAJESTE, c'est-à-dire que j'assemble tout ce que le siècle présent et les siècles passés nous peuvent fournir de plus grand. Mais, SIRE, j'espère que VOTRE MAJESTE ne condamnera pas cette seconde hardiesse, comme elle n'a pas désapprouvé la première. Quelques efforts que l'on eût faits pour lui défigurer mon héros, il n'a pas plutôt paru devant elle, qu'elle l'a reconnu pour Alexandre. Et à qui s'en rapportera-t-on, qu'à un roi dont la gloire est répandue aussi loin que celle de ce conquérant, et devant qui l'on peut dire que tous les peuples du monde se taisent comme l'Ecriture l'a dit d'Alexandre? Je sais bien que ce silence est un silence d'étonnement et d'admiration, que jusques ici la force de vos armes ne leur a pas tant imposé que celle de vos vertus. Mais, SIRE, votre réputation n'en est pas moins éclatante, pour n'être point établie sur les embrasements et sur les ruines; et déjà VOTRE MAJESTE est arrivée au comble de la gloire par un chemin plus nouveau et plus difficile que celui par où Alexandre y est monté. Il n'est pas extraordinaire de voir un jeune homme gagner des batailles, de le voir mettre le feu par toute la terre. Il n'est pas impossible que la jeunesse et la fortune l'emportent victorieux jusqu'au fond des Indes. L'histoire est pleine de jeunes conquérants; et l'on sait avec quelle ardeur VOTRE MAJESTE elle-même a cherché les occasions de se signaler dans un âge où Alexandre ne faisait encore que pleurer sur les victoires de son père. Mais elle me permettra de lui dire que devant elle, on n'a point vu de roi qui, à l'âge d'Alexandre, ait fait paraître la conduite d'Auguste; qui, sans s'éloigner presque du centre de son royaume, ait répandu sa lumière jusqu'au bout du monde; et qui ait commencé sa carrière par où les plus grands princes ont tâché d'achever la leur. On a disputé chez les anciens si la fortune n'avait point eu plus de part que la vertu dans les conquêtes d'Alexandre. Mais quelle part la fortune peut-elle prétendre aux actions d'un roi qui ne doit qu'à ses seuls conseils l'état florissant de son royaume, et qui n'a besoin que de lui-même, pour se rendre redoutable à toute l'Europe? Mais, SIRE, je ne songe pas qu'en voulant louer VOTRE MAJESTE je m'engage dans une carrière trop vaste et trop difficile. Il faut auparavant m'essayer encore sur quelques autres héros de l'antiquité; et je prévois qu'à mesure que je prendrai de nouvelles forces, VOTRE MAJESTE se couvrira elle-même d'une gloire toute nouvelle; que nous la reverrons peut-être, à la tête d'une armée, achever la comparaison qu'on peut faire d'elle et d'Alexandre, et ajouter le titre de conquérant à celui du plus sage roi de la terre. Ce sera alors que vos sujets devront consacrer toutes leurs veilles au récit de tant de grandes actions, et ne pas souffrir que VOTRE MAJESTE ait lieu de se plaindre, comme Alexandre, qu'elle n'a eu personne de son temps qui pût laisser à la postérité la mémoire de ses vertus. Je n'espère pas être assez heureux pour me distinguer par le mérite de mes ouvrages, mais je sais bien que je me signalerai au moins par le zèle et la profonde vénération avec laquelle je suis, SIRE DE VOTRE MAJESTE, Le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et sujet, RACINE. Première préface Je ne rapporterai point ici ce que l'histoire dit de Porus, il faudrait copier tout le huitième livre de Quinte-Curce; et je m'engagerai moins encore à faire une exacte apologie de tous les endroits qu'on a voulu combattre dans ma pièce. Je n'ai pas prétendu donner au public un ouvrage parfait: je me fais trop justice pour avoir osé me flatter de cette espérance. Avec quelque succès qu'on ait représenté mon Alexandre, et quoique les premières personnes de la terre et les Alexandres de notre siècle se soient hautement déclarés pour lui, je ne me laisse point éblouir par ces illustres approbations. Je veux croire qu'ils ont voulu encourager un jeune homme, et m'exciter à faire encore mieux dans la suite; mais j'avoue que, quelque défiance que j'eusse de moi-même, je n'ai pu m'empêcher de concevoir quelque opinion de ma tragédie, quand j'ai vu la peine que se sont donnée certaines gens pour la décrier. On ne fait point tant de brigues contre un ouvrage qu'on n'estime pas; on se contente de ne plus le voir quand on l'a vu une fois, et on le laisse tomber de lui-même, sans daigner seulement contribuer à sa chute. [Cependant j'ai eu le plaisir de voir plus de six fois de suite à ma pièce le visage de ces censeurs; ils n'ont pas craint de s'exposer si souvent à entendre une chose qui leur déplaisait; ils ont prodigué libéralement leur temps et leurs peines pour la venir critiquer, sans compter les chagrins que leur ont peut-être coûté les applaudissements que leur présence n'a pas empêché le public de me donner.] Ce n'est pas, comme j'ai déjà dit, que je croie ma pièce sans défauts. On sait avec quelle déférence j'ai écouté les avis sincères de mes véritables amis, et l'on verra même que j'ai profité en quelques endroits des conseils que j'en ai reçus. Mais je n'aurais jamais fait si je m'arrêtais aux subtilités de quelques critiques, qui prétendent assujettir le goût du public aux dégoûts d'un esprit malade, qui vont au théâtre avec un ferme dessein de n'y point prendre de plaisir, et qui croient prouver à tous les spectateurs, par un branlement de tête et par des grimaces affectées, qu'ils ont étudié à fond la Poétique d'Aristote. En effet, que répondrais-je à ces critiques qui condamnent jusques au titre de ma tragédie, et qui ne veulent pas que je l'appelle Alexandre, quoique Alexandre en fasse la principale action, et que le véritable sujet de la pièce ne soit autre chose que la générosité de ce conquérant? Ils disent que je fais Porus plus grand qu'Alexandre. Et en quoi paraît-il plus grand? Alexandre, n'est-il pas toujours le vainqueur? Il ne se contente pas de vaincre Porus par la force de ses armes, il triomphe de sa fierté même par la générosité qu'il fait paraître en lui rendant ses Etats. Ils trouvent étrange qu'Alexandre, après avoir gagné la bataille, ne retourne pas à la tête de son armée, et qu'il s'entretienne avec sa maîtresse, au lieu d'aller combattre un petit nombre de désespérés qui ne cherchent qu'à périr. Cependant, si l'on en croit un des plus grands capitaines de ce temps, Ephestion n'a pas dû s'y trouver lui-même. [Ils ne peuvent souffrir qu'Ephestion fasse le récit de la mort de Taxile en présence de Porus, parce que ce récit est trop à l'avantage de ce prince. Mais ils ne considèrent pas que l'on ne blâme les louanges que l'on donne à une personne en sa présence, que quand elles peuvent être suspectes de flatterie, et qu'elles font un effet tout contraire quand elles partent de la bouche d'un ennemi et que celui qu'on loue est dans le malheur. Cela s'appelle rendre justice à la vertu, et la respecter même dans les fers. Il me semble que cette conduite répond assez bien à l'idée que les historiens nous donnent du favori d'Alexandre. Mais au moins, disent-ils, il devrait épargner la patience de son maître, et ne pas tant vanter devant lui la valeur de son ennemi. Ceux qui tiennent ce langage ont sans doute oublié que Porus vient d'être défait par Alexandre, et que les louanges qu'on donne au vaincu retournent à la gloire du vainqueur.] Je ne réponds rien à ceux qui blâment Alexandre de rétablir Porus en présence de Cléofile. C'est assez pour moi que ce qui passe pour une faute auprès de ces esprits qui n'ont lu l'histoire que dans les romans, et qui croient qu'un héros ne doit jamais faire un pas sans la permission de sa maîtresse, a reçu des louanges de ceux qui, étant eux-mêmes de grands héros, ont droit de juger de la vertu de leurs pareils. Enfin la plus grande objection que l'on me fasse, c'est que mon sujet est trop simple et trop stérile. Je ne représente point à ces critiques le goût de l'antiquité; [je vois bien qu'ils le connaissent médiocrement]. Mais de quoi se plaignent-ils, si toutes mes scènes sont bien remplies, si elles sont bien liées nécessairement les unes aux autres, si tous mes acteurs ne viennent point sur le théâtre que l'on ne sache la raison qui les y fait venir et si, avec peu d'incidents et peu de matière, j'ai été assez heureux pour faire une pièce qui les a peut-être attachés malgré eux depuis le commencement jusqu'à la fin? Mais ce qui me console, c'est de voir mes censeurs s'accorder si mal ensemble: les uns disent que Taxile n'est point assez honnête homme, les autres, qu'il ne mérite point sa perte; les uns soutiennent qu'Alexandre n'est point assez amoureux, les autres, qu'il ne vient sur le théâtre que pour parler d'amour. Ainsi je n'ai pas besoin que mes amis se mettent en peine de me justifier, je n'ai qu'à renvoyer mes ennemis à mes ennemis, et je me repose sur eux de la défense d'une pièce qu'ils attaquent en si mauvaise intelligence, et avec des sentiments si opposés. Seconde préface Il n'y a guère de tragédie où l'histoire soit plus fidèlement suivie que dans celle-ci. Le sujet en est tiré de plusieurs auteurs, mais surtout du huitième livre de Quinte-Curce. C'est là qu'on peut voir tout ce qu'Alexandre fit lorsqu'il entra dans les Indes, les ambassades qu'il envoya aux rois de ce pays- là, les différentes réceptions qu'ils firent à ses envoyés, l'alliance que Taxile fit avec lui, la fierté avec laquelle Porus refusa les conditions qu'on lui présentait, l'inimitié qui était entre Porus et Taxile, et enfin la victoire qu'Alexandre remporta sur Porus, la réponse généreuse que ce brave Indien fit au vainqueur, qui lui demandait comment il voulait qu'on le traitât, et la générosité avec laquelle Alexandre lui rendit tous ses Etats, et en ajouta beaucoup d'autres. Cette action d'Alexandre a passé pour une des plus belles que ce prince ait faites en sa vie, et le danger que Porus lui fit courir dans la bataille lui parut le plus grand où il se fût jamais trouvé. Il le confessa lui-même, en disant qu'il avait trouvé enfin un péril digne de son courage. Et ce fut en cette même occasion qu'il s'écria: "O Athéniens, combien de travaux j'endure pour me faire louer de vous!" J'ai tâché de représenter en Porus un ennemi digne d'Alexandre, et je puis dire que son caractère a plu extrêmement sur notre théâtre, jusque-là que des personnes m'ont reproché que je faisais ce prince plus grand qu'Alexandre. Mais ces personnes ne considèrent pas que, dans la bataille et dans la victoire, Alexandre est en effet plus grand que Porus; qu'il n'y a pas un vers dans la tragédie qui ne soit à la louange d'Alexandre; que les invectives même de Porus et d'Axiane sont autant d'éloges de la valeur de ce conquérant. Porus a peut-être quelque chose qui intéresse davantage, parce qu'il est dans le malheur; car, comme dit Sénèque: "Nous sommes de telle nature, qu'il n'y a rien au monde qui se fasse tant admirer qu'un homme qui sait être malheureux avec courage. Ita affecti sumus, ut nihil aeque magnam apud nos admirationem occupet, quam homo fortiter miser." Les amours d'Alexandre et de Cléofile ne sont pas de mon invention: Justin en parle, aussi bien que Quinte-Curce. Ces deux historiens rapportent qu'une reine dans les Indes, nommée Cléofile, se rendit à ce prince avec la ville où il la tenait assiégée, et qu'il la rétablit dans son royaume, en considération de sa beauté. Elle en eut un fils, et elle l'appela Alexandre. Voici les paroles de Justin: Regna Cleofidis reginae petit, quae, cum se dedisset ei, regnum ab Alexandro recepit, illecebris consecuta quod virtute non potuerat; filiumque, ab eo genitum, Alexandrum nominavit, qui postea regno Indorum potitus est. Acteurs Alexandre. Porus, roi dans les Indes. Taxile, roi dans les Indes. Axiane, reine d'une autre partie des Indes. Cléofile, soeur de Taxile. Ephestion. Suite d'Alexandre. La scène est sur le bord de l'Hydaspe, dans le camp de Taxile. Acte premier Scène I Taxile, Cléofile Cléofile Quoi? vous allez combattre un roi dont la puissance Semble forcer le ciel à prendre sa défense, Sous qui toute l'Asie a vu tomber ses rois, Et qui tient la fortune attachée à ses lois? Mon frère, ouvrez les yeux pour connaître Alexandre: Voyez de toutes parts les trônes mis en cendre, Les peuples asservis, et les rois enchaînés; Et prévenez les maux qui les ont entraînés. Taxile Voulez-vous que, frappé d'une crainte si basse, Je présente la tête au joug qui nous menace, Et que j'entende dire aux peuples indiens Que j'ai forgé moi-même et leurs fers et les miens? Quitterai-je Porus? Trahirai-je ces princes Que rassemble le soin d'affranchir nos provinces, Et qui sans balancer sur un si noble choix, Sauront également vivre ou mourir en rois? En voyez-vous un seul qui sans rien entreprendre Se laisse terrasser au seul nom d'Alexandre, Et le croyant déjà maître de l'univers, Aille, esclave empressé, lui demander des fers? Loin de s'épouvanter à l'aspect de sa gloire, Ils l'attaqueront même au sein de la victoire. Et vous voulez, ma soeur, que Taxile aujourd'hui, Tout prêt à le combattre, implore son appui! Cléofile Aussi n'est-ce qu'à vous que ce prince s'adresse; Pour votre amitié seule Alexandre s'empresse: Quand la foudre s'allume et s'apprête à partir, Il s'efforce en secret de vous en garantir. Taxile Pourquoi suis-je le seul que son courroux ménage? De tous ceux que l'Hydaspe oppose à son courage, Ai-je mérité seul son indigne pitié? Ne peut-il à Porus offrir son amitié? Ah! sans doute il lui croit l'âme trop généreuse Pour écouter jamais une offre si honteuse: Il cherche une vertu qui lui résiste moins, Et peut-être il me croit plus digne de ses soins. Cléofile Dites, sans l'accuser de chercher un esclave, Que de ses ennemis, il vous croit le plus brave, Et qu'en vous arrachant les armes de la main, Il se promet du reste un triomphe certain. Son choix à votre nom n'imprime point de taches, Son amitié n'est point le partage des lâches: Quoiqu'il brûle de voir tout l'univers soumis, On ne voit point d'esclave au rang de ses amis. Ah! si son amitié peut souiller votre gloire, Que ne m'épargniez-vous une tache si noire? Vous connaissez les soins qu'il me rend tous les jours: Il ne tenait qu'à vous d'en arrêter le cours. Vous me voyez ici maîtresse de son âme; Cent messages secrets m'assurent de sa flamme; Pour venir jusqu'à moi, ses soupirs embrasés Se font jour au travers de deux camps opposés. Au lieu de le haïr, au lieu de m'y contraindre, De mon trop de rigueur je vous ai vu vous plaindre: Vous m'avez engagée à souffrir son amour, Et peut-être, mon frère, à l'aimer à mon tour. Taxile Vous pouvez, sans rougir du pouvoir de vos charmes, Forcer ce grand guerrier à vous rendre les armes, Et sans que votre coeur doive s'en alarmer, Le vainqueur de l'Euphrate a pu vous désarmer. Mais l'Etat aujourd'hui suivra ma destinée, Je tiens avec mon sort sa fortune enchaînée, Et quoique vos conseils tâchent de me fléchir, Je dois demeurer libre afin de l'affranchir. Je sais l'inquiétude où ce dessein vous livre, Mais comme vous, ma soeur, j'ai mon amour à suivre. Les beaux yeux d'Axiane, ennemis de la paix, Contre votre Alexandre arment tous leurs attraits: Reine de tous les coeurs, elle met tout en armes Pour cette liberté que détruisent ses charmes, Elle rougit des fers qu'on apporte en ces lieux, Et n'y saurait souffrir de tyrans que ses yeux. Il faut servir, ma soeur, son illustre colère; Il faut aller... Cléofile Eh bien! perdez-vous pour lui plaire: De ces tyrans si chers suivez l'arrêt fatal, Servez-les, ou plutôt servez votre rival. De vos propres lauriers souffrez qu'on le couronne. Combattez pour Porus, Axiane l'ordonne, Et par de beaux exploits appuyant sa rigueur, Assurez à Porus l'empire de son coeur. Taxile Ah! ma soeur, croyez-vous que Porus... Cléofile Mais vous-même Doutez-vous en effet qu'Axiane ne l'aime? Quoi? ne voyez-vous pas avec quelle chaleur L'ingrate à vos yeux même étale sa valeur? Quelque brave qu'on soit, si nous la voulons croire, Ce n'est qu'autour de lui que vole la Victoire; Vous formeriez sans lui d'inutiles desseins, La liberté de l'Inde est toute entre ses mains; Sans lui déjà nos murs seraient réduits en cendre; Lui seul peut arrêter les progrès d'Alexandre. Elle se fait un dieu de ce prince charmant, Et vous doutez encor qu'elle en fasse un amant? Taxile Je tâchais d'en douter, cruelle Cléofile. Hélas! dans son erreur affermissez Taxile. Pourquoi lui peignez-vous cet objet odieux? Aidez-le bien plutôt à démentir ses yeux: Dites-lui qu'Axiane est une beauté fière, Telle à tous les mortels qu'elle est à votre frère; Flattez de quelque espoir... Cléofile Espérez, j'y consens; Mais n'espérez plus rien de vos soins impuissants. Pourquoi dans les combats chercher une conquête Qu'à vous livrer lui-même Alexandre s'apprête? Ce n'est pas contre lui qu'il la faut disputer; Porus est l'ennemi qui prétend vous l'ôter. Pour ne vanter que lui, l'injuste Renommée Semble oublier les noms du reste de l'armée: Quoi qu'on fasse, lui seul en ravit tout l'éclat, Et comme ses sujets il vous mène au combat. Ah! si ce nom vous plaît, si vous cherchez à l'être, Les Grecs et les Persans vous enseignent un maître: Vous trouverez cent rois compagnons de vos fers, Porus y viendra même avec tout l'univers. Mais Alexandre enfin ne vous tend point de chaînes: Il laisse à votre front ces marques souveraines Qu'un orgueilleux rival ose ici dédaigner. Porus vous fait servir, il vous fera régner. Au lieu que de Porus vous êtes la victime, Vous serez... Mais voici ce rival magnanime. Taxile Ah! ma soeur, je me trouble; et mon coeur alarmé, En voyant mon rival, me dit qu'il est aimé. Cléofile Le temps vous presse. Adieu. C'est à vous de vous rendre L'esclave de Porus ou l'ami d'Alexandre. Scène II Porus, Taxile Porus Seigneur, ou je me trompe, ou nos fiers ennemis Feront moins de progrès qu'ils ne s'étaient promis. Nos chefs et nos soldats, brûlants d'impatience, Font lire sur leur front une mâle assurance; Ils s'animent l'un l'autre; et nos moindres guerriers Se promettent déjà des moissons de lauriers. J'ai vu de rang en rang cette ardeur répandue Par des cris généreux éclater à ma vue: Ils se plaignent qu'au lieu d'éprouver leur grand coeur, L'oisiveté d'un camp consume leur vigueur. Laisserons-nous languir tant d'illustres courages? Notre ennemi, Seigneur, cherche ses avantages: Il se sent faible encore, et, pour nous retenir, Ephestion demande à nous entretenir, Et par de vains discours... Taxile Seigneur, il faut l'entendre, Nous ignorons encor ce que veut Alexandre. Peut-être est-ce la paix qu'il nous veut présenter. Porus La paix! Ah! de sa main pourriez-vous l'accepter? Hé quoi? nous l'aurons vu, par tant d'horribles guerres, Troubler le calme heureux dont jouissaient nos terres, Et le fer à la main, entrer dans nos Etats Pour attaquer des rois qui ne l'offensaient pas; Nous l'aurons vu piller des provinces entières, Du sang de nos sujets faire enfler nos rivières Et quand le ciel s'apprête à nous l'abandonner, J'attendrai qu'un tyran daigne nous pardonner? Taxile Ne dites point, Seigneur, que le ciel l'abandonne: D'un soin toujours égal sa faveur l'environne. Un roi qui fait trembler tant d'Etats sous ses lois N'est pas un ennemi que méprisent les rois. Porus Loin de le mépriser, j'admire son courage; Je rends à sa valeur un légitime hommage; Mais je veux, à mon tour, mériter les tributs Que je me sens forcé de rendre à ses vertus. Oui, je consens qu'au ciel on élève Alexandre; Mais si je puis, Seigneur, je l'en ferai descendre, Et j'irai l'attaquer jusque sur les autels Que lui dresse en tremblant le reste des mortels. C'est ainsi qu'Alexandre estima tous ces princes Dont sa valeur pourtant a conquis les provinces. Si son coeur dans l'Asie eût montré quelque effroi, Darius en mourant l'aurait-il vu son roi? Taxile Seigneur, si Darius avait su se connaître, Il régnerait encore où règne un autre maître. Cependant cet orgueil qui causa son trépas Avait un fondement que vos mépris n'ont pas: La valeur d'Alexandre à peine était connue; Ce foudre était encore enfermé dans la nue. Dans un calme profond Darius endormi Ignorait jusqu'au nom d'un si faible ennemi. Il le connut bientôt; et son âme étonnée De tout ce grand pouvoir se vit abandonnée. Il se vit terrassé d'un bras victorieux, Et la foudre en tombant lui fit ouvrir les yeux. Porus Mais encore à quel prix croyez-vous qu'Alexandre Mette l'indigne paix dont il veut vous surprendre? Demandez-le, Seigneur, à cent peuples divers Que cette paix trompeuse a jetés dans les fers. Non, ne nous flattons point: sa douceur nous outrage; Toujours son amitié traîne un long esclavage. En vain on prétendrait n'obéir qu'à demi: Si l'on n'est son esclave, on est son ennemi. Taxile Seigneur, sans se montrer lâche ni téméraire, Par quelque vain hommage on peut le satisfaire. Flattons par des respects ce prince ambitieux Que son bouillant orgueil appelle en d'autres lieux. C'est un torrent qui passe, et dont la violence Sur tout ce qui l'arrête exerce sa puissance; Qui, grossi du débris de cent peuples divers, Veut du bruit de son cours remplir tout l'univers. Que sert de l'irriter par un orgueil sauvage? D'un favorable accueil honorons son passage; Et lui cédant des droits que nous reprendrons bien, Rendons-lui des devoirs qui ne nous coûtent rien. Porus Qui ne nous coûtent rien, Seigneur! L'osez-vous croire? Compterai-je pour rien la perte de ma gloire? Votre empire et le mien seraient trop achetés, S'ils coûtaient à Porus les moindres lâchetés. Mais croyez-vous qu'un prince enflé de tant d'audace De son passage ici ne laissât point de trace? Combien de rois, brisés à ce funeste écueil, Ne règnent plus qu'autant qu'il plaît à son orgueil! Nos couronnes, d'abord devenant ses conquêtes, Tant que nous régnerions flotteraient sur nos têtes, Et nos sceptres, en proie à ses moindres dédains, Dès qu'il aurait parlé, tomberaient de nos mains. Ne dites point qu'il court de province en province: Jamais de ses liens il ne dégage un prince; Et pour mieux asservir les peuples sous ses lois, Souvent dans la poussière il leur cherche des rois. Mais ces indignes soins touchent peu mon courage: Votre seul intérêt m'inspire ce langage. Porus n'a point de part dans tout cet entretien, Et quand la gloire parle il n'écoute plus rien. Taxile J'écoute, comme vous, ce que l'honneur m'inspire, Seigneur; mais il m'engage à sauver mon empire. Porus Si vous voulez sauver l'un et l'autre aujourd'hui, Prévenons Alexandre, et marchons contre lui. Taxile L'audace et le mépris sont d'infidèles guides. Porus La honte suit de près les courages timides. Taxile Le peuple aime les rois qui savent l'épargner. Porus Il estime encor plus ceux qui savent régner. Taxile Ces conseils ne plairont qu'à des âmes hautaines. Porus Ils plairont à des rois, et peut-être à des reines. Taxile La reine, à vous ouïr, n'a des yeux que pour vous. Porus Un esclave est pour elle un objet de courroux. Taxile Mais croyez-vous, Seigneur, que l'amour vous ordonne D'exposer avec vous son peuple et sa personne? Non, non, sans vous flatter, avouez qu'en ce jour Vous suivez votre haine, et non pas votre amour. Porus Eh bien! je l'avouerai que ma juste colère Aime la guerre autant que la paix vous est chère; J'avouerai que, brûlant d'une noble chaleur, Je vais contre Alexandre éprouver ma valeur. Du bruit de ses exploits mon âme importunée Attend depuis longtemps cette heureuse journée. Avant qu'il me cherchât, un orgueil inquiet M'avait déjà rendu son ennemi secret. Dans le noble transport de cette jalousie, Je le trouvais trop lent à traverser l'Asie; Je l'attirais ici par des voeux si puissants Que je portais envie au bonheur des Persans; Et maintenant encor, s'il trompait mon courage, Pour sortir de ces lieux s'il cherchait un passage, Vous me verriez moi-même, armé pour l'arrêter, Lui refuser la paix qu'il nous veut présenter. Taxile Oui, sans doute, une ardeur si haute et si constante Vous promet dans l'histoire une place éclatante; Et sous ce grand dessein dussiez-vous succomber, Au moins c'est avec bruit qu'on vous verra tomber. La reine vient. Adieu. Vantez-lui votre zèle; Découvrez cet orgueil qui vous rend digne d'elle. Pour moi, je troublerais un si noble entretien, Et vos coeurs rougiraient des faiblesses du mien. Scène III Porus, Axiane Axiane Quoi? Taxile me fuit! Quelle cause inconnue... Porus Il fait bien de cacher sa honte à votre vue; Et puisqu'il n'ose plus s'exposer aux hasards, De quel front pourrait-il soutenir vos regards? Mais laissons-le, Madame, et puisqu'il veut se rendre, Qu'il aille avec sa soeur adorer Alexandre. Retirons-nous d'un camp où, l'encens à la main, Le fidèle Taxile attend son souverain. Axiane Mais, Seigneur, que dit-il? Porus Il en fait trop paraître. Cet esclave déjà m'ose vanter son maître; Il veut que je le serve... Axiane Ah! sans vous emporter, Souffrez que mes efforts tâchent de l'arrêter. Ses soupirs, malgré moi, m'assurent qu'il m'adore. Quoi qu'il en soit, souffrez que je lui parle encore; Et ne le forçons point par ce cruel mépris D'achever un dessein qu'il peut n'avoir pas pris. Porus Hé quoi? vous en doutez? et votre âme s'assure Sur la foi d'un amant infidèle et parjure, Qui veut à son tyran vous livrer aujourd'hui, Et croit, en vous donnant, vous obtenir de lui! Eh bien! aidez-le donc à vous trahir vous-même. Il vous peut arracher à mon amour extrême, Mais il ne peut m'ôter, par ses efforts jaloux, La gloire de combattre et de mourir pour vous. Axiane Et vous croyez qu'après une telle insolence Mon amitié, Seigneur, serait sa récompense? Vous croyez que mon coeur s'engageant sous sa loi, Je souscrirais au don qu'on lui ferait de moi? Pouvez-vous, sans rougir, m'accuser d'un tel crime? Ai-je fait pour ce prince éclater tant d'estime? Entre Taxile et vous s'il fallait prononcer, Seigneur, le croyez-vous, qu'on me vît balancer? Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine, Que l'amour le retient quand la crainte l'entraîne? Sais-je pas que sans moi sa timide valeur Succomberait bientôt aux ruses de sa soeur? Vous savez qu'Alexandre en fit sa prisonnière, Et qu'enfin cette soeur retourna vers son frère; Mais je connus bientôt qu'elle avait entrepris De l'arrêter au piège où son coeur était pris. Porus Et vous pouvez encor demeurer auprès d'elle! Que n'abandonnez-vous cette soeur criminelle? Pourquoi par tant de soins, voulez-vous épargner Un prince... Axiane C'est pour vous que je le veux gagner. Vous verrai-je, accablé du soin de nos provinces, Attaquer seul un roi vainqueur de tant de princes? Je vous veux dans Taxile offrir un défenseur Qui combatte Alexandre en dépit de sa soeur. Que n'avez-vous pour moi cette ardeur empressée? Mais d'un soin si commun votre âme est peu blessée, Pourvu que ce grand coeur périsse noblement, Ce qui suivra sa mort le touche faiblement. Vous me voulez livrer, sans secours, sans asile, Au courroux d'Alexandre, à l'amour de Taxile, Qui me traitant bientôt en superbe vainqueur, Pour prix de votre mort demandera mon coeur. Eh bien! Seigneur, allez, contentez votre envie; Combattez; oubliez le soin de votre vie; Oubliez que le ciel, favorable à vos voeux, Vous préparait peut-être un sort assez heureux. Peut-être qu'à son tour Axiane charmée Allait... Mais non, Seigneur, courez vers votre armée: Un si long entretien vous serait ennuyeux, Et c'est vous retenir trop longtemps en ces lieux. Porus Ah! Madame, arrêtez, et connaissez ma flamme. Ordonnez de mes jours, disposez de mon âme. La gloire y peut beaucoup, je ne m'en cache pas, Mais que n'y peuvent point tant de divins appas? Je ne vous dirai point que pour vaincre Alexandre Vos soldats et les miens allaient tout entreprendre, Que c'était pour Porus un bonheur sans égal De triompher tout seul aux yeux de son rival. Je ne vous dis plus rien. Parlez en souveraine: Mon coeur met à vos pieds et sa gloire et sa haine. Axiane Ne craignez rien; ce coeur, qui veut bien m'obéir, N'est pas entre des mains qui le puissent trahir. Non, je ne prétends pas, jalouse de sa gloire, Arrêter un héros qui court à la victoire. Contre un fier ennemi précipitez vos pas; Mais de vos alliés ne vous séparez pas. Ménagez-les, Seigneur; et d'une âme tranquille Laissez agir mes soins sur l'esprit de Taxile; Montrez en sa faveur des sentiments plus doux; Je le vais engager à combattre pour vous. Porus Eh bien! Madame, allez, j'y consens avec joie. Voyons Ephestion, puisqu'il faut qu'on le voie. Mais sans perdre l'espoir de le suivre de près, J'attends Ephestion, et le combat après. Acte deuxième Scène I Cléofile, Ephestion Ephestion Oui, tandis que vos rois délibèrent ensemble, Et que tout se prépare au conseil qui s'assemble, Madame, permettez que je vous parle aussi Des secrètes raisons qui m'amènent ici. Fidèle confident du beau feu de mon maître, Souffrez que je l'explique aux yeux qui l'ont fait naître, Et que pour ce héros j'ose vous demander Le repos qu'à vos rois il veut bien accorder. Après tant de soupirs, que faut-il qu'il espère? Attendez-vous encore après l'aveu d'un frère? Voulez-vous que son coeur, incertain et confus, Ne se donne jamais sans craindre vos refus? Faut-il mettre à vos pieds le reste de la terre? Faut-il donner la paix? faut-il faire la guerre? Prononcez: Alexandre est tout prêt d'y courir, Ou pour vous mériter, ou pour vous conquérir. Cléofile Puis-je croire qu'un prince au comble de la gloire De mes faibles attraits garde encor la mémoire, Que traînant après lui la victoire et l'effroi, Il se puisse abaisser à soupirer pour moi? Des captifs comme lui brisent bientôt leur chaîne: A de plus hauts desseins la gloire les entraîne, Et l'amour dans leurs coeurs, interrompu, troublé, Sous le faix des lauriers est bientôt accablé. Tandis que ce héros me tint sa prisonnière, J'ai pu toucher son coeur d'une atteinte légère; Mais je pense, Seigneur, qu'en rompant mes liens, Alexandre à son tour brisa bientôt les siens. Ephestion Ah! si vous l'aviez vu, brûlant d'impatience, Compter les tristes jours d'une si longue absence, Vous sauriez que l'amour précipitant ses pas, Il ne cherchait que vous en courant aux combats. C'est pour vous qu'on l'a vu, vainqueur de tant de princes, D'un cours impétueux traverser vos provinces, Et briser en passant, sous l'effort de ses coups, Tout ce qui l'empêchait de s'approcher de vous. On voit en même temps vos drapeaux et les nôtres, De ses retranchements il découvre les vôtres. Mais après tant d'exploits ce timide vainqueur Craint qu'il ne soit encor bien loin de votre coeur. Que lui sert de courir de contrée en contrée, S'il faut que de ce coeur vous lui fermiez l'entrée, Si pour ne point répondre à de sincères voeux, Vous cherchez chaque jour à douter de ses feux, Si votre esprit, armé de mille défiances... Cléofile Hélas! de tels soupçons sont de faibles défenses, Et nos coeurs se formant mille soins superflus, Doutent toujours du bien qu'ils souhaitent le plus. Oui, puisque ce héros veut que j'ouvre mon âme, J'écoute avec plaisir le récit de sa flamme, Je craignais que le temps n'en eût borné le cours; Je souhaite qu'il m'aime, et qu'il m'aime toujours. Je dis plus: quand son bras força notre frontière, Et dans les murs d'Omphis m'arrêta prisonnière, Mon coeur, qui le voyait maître de l'univers, Se consolait déjà de languir dans ses fers, Et loin de murmurer contre un destin si rude, Il s'en fit, je l'avoue, une douce habitude, Et de sa liberté perdant le souvenir, Même en la demandant, craignait de l'obtenir. Jugez si son retour me doit combler de joie. Mais tout couvert de sang veut-il que je le voie? Est-ce comme ennemi qu'il se vient présenter? Et ne me cherche-t-il que pour me tourmenter? Ephestion Non, Madame: vaincu du pouvoir de vos charmes, Il suspend aujourd'hui la terreur de ses armes, Il présente la paix à des rois aveuglés, Et retire la main qui les eût accablés. Il craint que la victoire, à ses voeux trop facile, Ne conduise ses coups dans le sein de Taxile. Son courage, sensible à vos justes douleurs, Ne veut point de lauriers arrosés de vos pleurs. Favorisez les soins où son amour l'engage; Exemptez sa valeur d'un si triste avantage; Et disposez des rois qu'épargne son courroux A recevoir un bien qu'ils ne doivent qu'à vous. Cléofile N'en doutez point, Seigneur, mon âme inquiétée D'une crainte si juste est sans cesse agitée: Je tremble pour mon frère, et crains que son trépas D'un ennemi si cher n'ensanglante le bras. Mais en vain je m'oppose à l'ardeur qui l'enflamme, Axiane et Porus tyrannisent son âme; Les charmes d'une reine et l'exemple d'un roi, Dès que je veux parler, s'élèvent contre moi. Que n'ai-je point à craindre en ce désordre extrême? Je crains pour lui, je crains pour Alexandre même, Je sais qu'en l'attaquant cent rois se sont perdus, Je sais tous ses exploits, mais je connais Porus. Nos peuples qu'on a vus, triomphants à sa suite, Repousser les efforts du Persan et du Scythe, Et tout fiers des lauriers dont il les a chargés, Vaincront à son exemple, ou périront vengés; Et je crains... Ephestion Ah! quittez une crainte si vaine. Laissez courir Porus où son malheur l'entraîne; Que l'Inde en sa faveur arme tous ses états, Et que le seul Taxile en détourne ses pas! Mais les voici. Cléofile Seigneur, achevez votre ouvrage: Par vos sages conseils dissipez cet orage, Ou s'il faut qu'il éclate, au moins souvenez-vous De le faire tomber sur d'autres que sur nous. Scène II Porus, Taxile, Ephestion Ephestion Avant que le combat qui menace vos têtes Mette tous vos Etats au rang de nos conquêtes, Alexandre veut bien différer ses exploits, Et vous offrir la paix pour la dernière fois. Vos peuples, prévenus de l'espoir qui vous flatte, Prétendaient arrêter le vainqueur de l'Euphrate; Mais l'Hydaspe, malgré tant d'escadrons épars, Voit enfin sur ses bords flotter nos étendards. Vous les verriez plantés jusque sur vos tranchées, Et de sang et de morts vos campagnes jonchées, Si ce héros, couvert de tant d'autres lauriers, N'eût lui-même arrêté l'ardeur de nos guerriers. Il ne vient point ici, souillé du sang des princes, D'un triomphe barbare effrayer vos provinces, Et cherchant à briller d'une triste splendeur, Sur le tombeau des rois élever sa grandeur. Mais vous-mêmes, trompés d'un vain espoir de gloire, N'allez point dans ses bras irriter la Victoire; Et lorsque son courroux demeure suspendu, Princes, contentez-vous de l'avoir attendu, Ne différez point tant à lui rendre l'hommage Que vos coeurs, malgré vous, rendent à son courage; Et recevant l'appui que vous offre son bras, D'un si grand défenseur honorez vos Etats. Voilà ce qu'un grand roi veut bien vous faire entendre, Prêt à quitter le fer, et prêt à le reprendre. Vous savez son dessein: choisissez aujourd'hui, Si vous voulez tout perdre ou tenir tout de lui. Taxile Seigneur, ne croyez point qu'une fierté barbare Nous fasse méconnaître une vertu si rare, Et que dans leur orgueil nos peuples affermis Prétendent, malgré vous, être vos ennemis. Nous rendons ce qu'on doit aux illustres exemples: Vous adorez des dieux qui nous doivent leurs temples; Des héros qui chez vous passaient pour des mortels, En venant parmi nous ont trouvé des autels. Mais en vain l'on prétend, chez des peuples si braves, Au lieu d'adorateurs se faire des esclaves: Croyez-moi, quelque éclat qui les puisse toucher, Ils refusent l'encens qu'on leur veut arracher. Assez d'autres Etats, devenus vos conquêtes, De leurs rois, sous le joug, ont vu ployer les têtes. Après tous ces Etats qu'Alexandre a soumis, N'est-il pas temps, Seigneur, qu'il cherche des amis? Tout ce peuple captif, qui tremble au nom d'un maître, Soutient mal un pouvoir qui ne fait que de naître. Ils ont, pour s'affranchir, les yeux toujours ouverts; Votre empire n'est plein que d'ennemis couverts. Ils pleurent en secret leurs rois sans diadèmes; Vos fers trop étendus se relâchent d'eux-mêmes, Et déjà dans leur coeur les Scythes mutinés Vont sortir de la chaîne où vous nous destinez. Essayez, en prenant notre amitié pour gage, Ce que peut une foi qu'aucun serment n'engage; Laissez un peuple au moins qui puisse quelquefois Applaudir sans contrainte au bruit de vos exploits. Je reçois à ce prix l'amitié d'Alexandre; Et je l'attends déjà comme un roi doit attendre Un héros dont la gloire accompagne les pas, Qui peut tout sur mon coeur, et rien sur mes Etats. Porus Je croyais, quand l'Hydaspe assemblant ses provinces Au secours de ses bords fit voler tous ses princes, Qu'il n'avait avec moi, dans des desseins si grands, Engagé que des rois ennemis des tyrans. Mais puisqu'un roi, flattant la main qui nous menace, Parmi ses alliés brigue une indigne place, C'est à moi de répondre aux voeux de mon pays, Et de parler pour ceux que Taxile a trahis. Que vient chercher ici le roi qui vous envoie? Quel est ce grand secours que son bras nous octroie? De quel front ose-t-il prendre sous son appui Des peuples qui n'ont point d'autre ennemi que lui? Avant que sa fureur ravageât tout le monde, L'Inde se reposait dans une paix profonde; Et si quelques voisins en troublaient les douceurs, Il portait dans son sein d'assez bons défenseurs. Pourquoi nous attaquer? Par quelle barbarie A-t-on de votre maître excité la furie? Vit-on jamais chez lui nos peuples en courroux Désoler un pays inconnu parmi nous? Faut-il que tant d'Etats, de déserts, de rivières, Soient entre nous et lui d'impuissantes barrières? Et ne saurait-on vivre au bout de l'univers Sans connaître son nom et le poids de ses fers? Quelle étrange valeur, qui ne cherchant qu'à nuire, Embrase tout sitôt qu'elle commence à luire; Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison; Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison, Et que, maître absolu de tous tant que nous sommes, Ses esclaves en nombre égalent tous les hommes! Plus d'Etats, plus de rois: ses sacrilèges mains Dessous un même joug rangent tous les humains. Dans son avide orgueil je sais qu'il nous dévore; De tant de souverains nous seuls régnons encore. Mais, que dis-je, nous seuls? Il ne reste que moi Où l'on découvre encor les vestiges d'un roi. Mais c'est pour mon courage une illustre matière. Je vois d'un oeil content trembler la terre entière, Afin que par moi seul les mortels secourus, S'ils sont libres, le soient de la main de Porus, Et qu'on dise partout, dans une paix profonde: "Alexandre vainqueur eût dompté tout le monde; Mais un roi l'attendait au bout de l'univers, Par qui le monde entier a vu briser ses fers." Ephestion Votre projet du moins nous marque un grand courage; Mais, Seigneur, c'est bien tard s'opposer à l'orage. Si le monde penchant n'a plus que cet appui, Je le plains, et vous plains vous-même autant que lui. Je ne vous retiens point, marchez contre mon maître. Je voudrais seulement qu'on vous l'eût fait connaître, Et que la Renommée eût voulu, par pitié, De ses exploits au moins vous conter la moitié; Vous verriez... Porus Que verrais-je? et que pourrais-je apprendre Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre? Serait-ce sans effort les Persans subjugués, Et vos bras tant de fois de meurtres fatigués? Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse, D'un peuple sans vigueur et presque inanimé, Qui gémissait sous l'or dont il était armé, Et qui tombant en foule au lieu de se défendre, N'opposait que des morts au grand coeur d'Alexandre? Les autres, éblouis de ses moindres exploits, Sont venus à genoux lui demander des lois; Et leur crainte écoutant je ne sais quels oracles, Ils n'ont pas cru qu'un dieu pût trouver des obstacles. Mais nous, qui d'un autre oeil jugeons des conquérants, Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans; Et de quelque façon qu'un esclave le nomme, Le fils de Jupiter passe ici pour un homme. Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin; Il nous trouve partout les armes à la main; Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes; Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes, Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps, Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans. Ennemis du repos qui perdit ces infâmes, L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes. La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter, Et le seul que mon coeur cherche à lui disputer; C'est elle... Ephestion, en se levant. Et c'est aussi ce que cherche Alexandre. A de moindres objets son coeur ne peut descendre. C'est ce qui l'arrachant du sein de ses Etats Au trône de Cyrus lui fit porter ses pas, Et du plus ferme empire ébranlant les colonnes, Attaquer, conquérir et donner les couronnes. Et puisque votre orgueil ose lui disputer La gloire du pardon qu'il vous fait présenter, Vos yeux, dès aujourd'hui témoins de sa victoire, Verront de quelle ardeur il combat pour la gloire. Bientôt le fer en main vous le verrez marcher. Porus Allez donc: je l'attends, ou je le vais chercher. Scène III Porus, Taxile Taxile Quoi? vous voulez au gré de votre impatience... Porus Non, je ne prétends point troubler votre alliance: Ephestion, aigri seulement contre moi, De vos soumissions rendra compte à son roi. Les troupes d'Axiane, à me suivre engagées, Attendent le combat sous mes drapeaux rangées; De son trône et du mien je soutiendrai l'éclat, Et vous serez, Seigneur, le juge du combat, A moins que votre coeur, animé d'un beau zèle, De vos nouveaux amis n'embrasse la querelle. Scène IV Axiane, Porus, Taxile Axiane, à Taxile. Ah! que dit-on de vous, Seigneur? Nos ennemis Se vantent que Taxile est à moitié soumis; Qu'il ne marchera point contre un roi qu'il respecte. Taxile La foi d'un ennemi doit être un peu suspecte, Madame; avec le temps ils me connaîtront mieux. Axiane Démentez donc, Seigneur, ce bruit injurieux: De ceux qui l'ont semé confondez l'insolence; Allez, comme Porus, les forcer au silence, Et leur faire sentir, par un juste courroux, Qu'ils n'ont point d'ennemi plus funeste que vous. Taxile Madame je m'en vais disposer mon armée. Ecoutez moins ce bruit qui vous tient alarmée. Porus fait son devoir, et je ferai le mien. Scène V Axiane, Porus Axiane Cette sombre froideur ne m'en dit pourtant rien, Lâche; et ce n'est point là, pour me le faire croire, La démarche d'un roi qui court à la victoire. Il n'en faut plus douter, et nous sommes trahis: Il immole à sa soeur sa gloire et son pays; Et sa haine, Seigneur, qui cherche à vous abattre, Attend pour éclater que vous alliez combattre. Porus Madame, en le perdant je perds un faible appui; Je le connaissais trop pour m'assurer sur lui. Mes yeux sans se troubler ont vu son inconstance; Je craignais beaucoup plus sa molle résistance. Un traître en nous quittant pour complaire à sa soeur Nous affaiblit bien moins qu'un lâche défenseur. Axiane Et cependant, Seigneur, qu'allez-vous entreprendre? Vous marchez sans compter les forces d'Alexandre, Et courant presque seul au-devant de leurs coups, Contre tant d'ennemis vous n'opposez que vous. Porus Hé quoi? voudriez-vous qu'à l'exemple d'un traître Ma frayeur conspirât à vous donner un maître? Que Porus, dans un camp se laissant arrêter, Refusât le combat qu'il vient de présenter? Non, non, je n'en crois rien. Je connais mieux, Madame, Le beau feu que la gloire allume dans votre âme. C'est vous, je m'en souviens, dont les puissants appas Excitaient tous nos rois, les traînaient aux combats, Et de qui la fierté, refusant de se rendre, Ne voulait pour amant qu'un vainqueur d'Alexandre. Il faut vaincre, et j'y cours, bien moins pour éviter Le titre de captif que pour le mériter. Oui, Madame, je vais, dans l'ardeur qui m'entraîne, Victorieux ou mort mériter votre chaîne; Et puisque mes soupirs s'expliquaient vainement A ce coeur que la gloire occupe seulement, Je m'en vais, par l'éclat qu'une victoire donne, Attacher de si près la gloire à ma personne, Que je pourrai peut-être amener votre coeur De l'amour de la gloire à l'amour du vainqueur. Axiane Eh bien! Seigneur, allez. Taxile aura peut-être Des sujets dans son camp plus brave que leur maître; Je vais les exciter par un dernier effort. Après, dans votre camp j'attendrai votre sort, Ne vous informez point de l'état de mon âme: Triomphez et vivez. Porus Qu'attendez-vous, Madame? Pourquoi, dès ce moment, ne puis-je pas savoir Si mes tristes soupirs ont pu vous émouvoir? Voulez-vous, car le sort, adorable Axiane, A ne vous plus revoir peut-être me condamne, Voulez-vous qu'en mourant un prince infortuné Ignore à quelle gloire il était destiné? Parlez. Axiane Que vous dirai-je? Porus Ah! divine Princesse, Si vous sentiez pour moi quelque heureuse faiblesse, Ce coeur, qui me promet tant d'estime en ce jour, Me pourrait bien encor promettre un peu d'amour. Contre tant de soupirs peut-il bien se défendre? Peut-il... Axiane Allez, Seigneur, marchez contre Alexandre. La victoire est à vous, si ce fameux vainqueur Ne se défend pas mieux contre vous que mon coeur. Acte troisième Scène I Axiane, Cléofile Axiane Quoi, Madame? en ces lieux on me tient enfermée? Je ne puis au combat voir marcher mon armée, Et commençant par moi sa noire trahison, Taxile de son camp me fait une prison? C'est donc là cette ardeur qu'il me faisait paraître! Cet humble adorateur se déclare mon maître! Et déjà son amour, lassé de ma rigueur, Captive ma personne au défaut de mon coeur! Cléofile Expliquez mieux les soins et les justes alarmes D'un roi qui pour vainqueur ne connaît que vos charmes, Et regardez, Madame, avec plus de bonté L'ardeur qui l'intéresse à votre sûreté. Tandis qu'autour de nous deux puissantes armées, D'une égale chaleur au combat animées, De leur fureur partout font voler les éclats, De quel autre côté conduiriez-vous vos pas? Où pourriez-vous ailleurs éviter la tempête? Un plein calme en ces lieux assure votre tête: Tout est tranquille... Axiane Et c'est cette tranquillité Dont je ne puis souffrir l'indigne sûreté. Quoi? lorsque mes sujets, mourant dans une plaine, Sur les pas de Porus combattent pour leur reine, Qu'au prix de tout leur sang ils signalent leur foi, Que le cri des mourants vient presque jusqu'à moi, On me parle de paix, et le camp de Taxile Garde dans ce désordre une assiette tranquille? On flatte ma douleur d'un calme injurieux! Sur des objets de joie on arrête mes yeux! Cléofile Madame, voulez-vous que l'amour de mon frère Abandonne au péril une tête si chère? Il sait trop les hasards... Axiane Et pour m'en détourner Ce généreux amant me fait emprisonner! Et tandis que pour moi son rival se hasarde, Sa paisible valeur me sert ici de garde! Cléofile Que Porus est heureux! le moindre éloignement A votre impatience est un cruel tourment, Et si l'on vous croyait, le soin qui vous travaille Vous le ferait chercher jusqu'au champ de bataille. Axiane Je ferai plus, Madame: un mouvement si beau Me le ferait chercher jusque dans le tombeau, Perdre tous mes Etats, et voir d'un oeil tranquille Alexandre en payer le coeur de Cléofile. Cléofile Si vous cherchez Porus, pourquoi m'abandonner? Alexandre en ces lieux pourra le ramener. Permettez que veillant au soin de votre tête, A cet heureux amant l'on garde sa conquête. Axiane Vous triomphez, Madame; et déjà votre coeur Vole vers Alexandre et le nomme vainqueur; Mais sur la seule foi d'un amour qui vous flatte, Peut-être avant le temps ce grand orgueil éclate: Vous poussez un peu loin vos voeux précipités, Et vous croyez trop tôt ce que vous souhaitez. Oui, oui... Cléofile Mon frère vient, et nous allons apprendre Qui de nous deux, Madame, aura pu se méprendre. Axiane Ah! je n'en doute plus, et ce front satisfait Dit assez à mes yeux que Porus est défait. Scène II Taxile, Axiane, Cléofile Taxile Madame, si Porus avec moins de colère Eût suivi les conseils d'une amitié sincère, Il m'aurait en effet épargné la douleur De vous venir moi-même annoncer son malheur. Axiane Quoi? Porus... Taxile C'en est fait; et sa valeur trompée Des maux que j'ai prévus se voit enveloppée. Ce n'est pas (car mon coeur, respectant sa vertu, N'accable point encore un rival abattu), Ce n'est point que son bras, disputant la victoire, N'en ait aux ennemis ensanglanté la gloire; Qu'elle-même, attachée à ses faits éclatants, Entre Alexandre et lui n'ait douté quelque temps; Mais enfin contre moi sa vaillance irritée Avec trop de chaleur s'était précipitée. J'ai vu ses bataillons rompus et renversés, Vos soldats en désordre et les siens dispersés, Et lui-même, à la fin, entraîné dans leur fuite, Malgré lui du vainqueur éviter la poursuite, Et de son vain courroux trop tard désabusé, Souhaiter le secours qu'il avait refusé. Axiane Qu'il avait refusé! Quoi donc? pour ta patrie, Ton indigne courage attend que l'on te prie? Il faut donc, malgré toi, te traîner aux combats, Et te forcer toi-même à sauver tes Etats! L'exemple de Porus, puisqu'il faut qu'on t'y porte, Dis-moi, n'était-ce pas une voix assez forte? Ce héros en péril, ta maîtresse en danger, Tout l'Etat périssant n'a pu t'encourager! Va, tu sers bien le maître à qui ta soeur te donne. Achève, et fais de moi ce que sa haine ordonne. Garde à tous les vaincus un traitement égal, Enchaîne ta maîtresse en livrant ton rival. Aussi bien c'en est fait: sa disgrâce et ton crime Ont placé dans mon coeur ce héros magnanime. Je l'adore, et je veux avant la fin du jour Déclarer à la fois ma haine et mon amour, Lui vouer à tes yeux une amitié fidèle, Et te jurer aux siens une haine immortelle. Adieu. Tu me connais: aime-moi si tu veux. Taxile Ah! n'espérez de moi que de sincères voeux, Madame; n'attendez ni menaces ni chaînes, Alexandre sait mieux ce qu'on doit à des reines. Souffrez que sa douceur vous oblige à garder Un trône que Porus devait moins hasarder; Et moi-même en aveugle on me verrait combattre La sacrilège main qui le voudrait abattre. Axiane Quoi? par l'un de vous deux mon sceptre raffermi Deviendrait dans mes mains le don d'un ennemi? Et sur mon propre trône on me verrait placée, Par le même tyran qui m'en aurait chassée? Taxile Des reines et des rois vaincus par sa valeur Ont laissé par ses soins adoucir leur malheur. Voyez de Darius et la femme et la mère: L'une le traite en fils, l'autre le traite en frère. Axiane Non, non, je ne sais point vendre mon amitié, Caresser un tyran, et régner par pitié. Penses-tu que j'imite une faible Persane? Qu'à la cour d'Alexandre on retienne Axiane? Et qu'avec mon vainqueur courant tout l'univers, J'aille vanter partout la douceur de ses fers? S'il donne les Etats, qu'il te donne les nôtres. Qu'il te pare, s'il veut, des dépouilles des autres. Règne. Porus ni moi n'en serons point jaloux, Et tu seras encor plus esclave que nous. J'espère qu'Alexandre, amoureux de sa gloire Et fâché que ton crime ait souillé sa victoire, S'en lavera bientôt par ton propre trépas. Des traîtres comme toi font souvent des ingrats; Et de quelques faveurs que sa main t'éblouisse, Du perfide Bessus regarde le supplice. Adieu. Scène III Cléofile, Taxile Cléofile Cédez, mon frère, à ce bouillant transport: Alexandre et le temps vous rendront le plus fort, Et cet âpre courroux, quoi qu'elle en puisse dire, Ne s'obstinera point au refus d'un empire. Maître de ses destins, vous l'êtes de son coeur. Mais dites-moi: vos yeux ont-ils vu le vainqueur? Quel traitement, mon frère, en devons-nous attendre? Qu'a-t-il dit? Taxile Oui, ma soeur, j'ai vu votre Alexandre. D'abord ce jeune éclat qu'on remarque en ses traits M'a semblé démentir le nombre de ses faits. Mon coeur plein de son nom, n'osait, je le confesse, Accorder tant de gloire avec tant de jeunesse; Mais de ce même front l'héroïque fierté, Le feu de ses regards, sa haute majesté, Font connaître Alexandre; et certes son visage Porte de sa grandeur l'infaillible présage, Et sa présence auguste appuyant ses projets, Ses yeux comme son bras font partout des sujets. Il sortait du combat. Ebloui de sa gloire, Je croyais dans ses yeux voir briller la Victoire. Toutefois à ma vue oubliant sa fierté, Il a fait à son tour éclater sa bonté. Ses transports ne m'ont point déguisé sa tendresse: "Retournez, m'a-t-il dit, auprès de la princesse, Disposez ses beaux yeux à revoir un vainqueur Qui va mettre à ses pieds sa victoire et son coeur." Il marche sur mes pas. Je n'ai rien à vous dire, Ma soeur: de votre sort je vous laisse l'empire; Je vous confie encor la conduite du mien. Cléofile Vous aurez tout pouvoir, ou je ne pourrai rien. Tout va vous obéir, si le vainqueur m'écoute. Taxile Je vais donc... Mais on vient. C'est lui-même sans doute. Scène IV Alexandre, Taxile, Cléofile, Ephestion; suite d'Alexandre Alexandre Allez, Ephestion. Que l'on cherche Porus, Qu'on épargne sa vie et le sang des vaincus. Scène V Alexandre, Taxile, Cléofile Alexandre, à Taxile. Seigneur, est-il donc vrai qu'une reine aveuglée Vous préfère d'un roi la valeur déréglée? Mais ne le craignez point: son empire est à vous; D'une ingrate à ce prix fléchissez le courroux. Maître de deux Etats, arbitre des siens mêmes, Allez avec vos voeux offrir trois diadèmes. Taxile Ah! c'en est trop, Seigneur! Prodiguez un peu moins... Alexandre Vous pourrez à loisir reconnaître mes soins. Ne tardez point, allez où l'amour vous appelle, Et couronnez vos feux d'une palme si belle. Scène VI Alexandre, Cléofile Alexandre Madame, à son amour je promets mon appui: Ne puis-je rien pour moi quand je puis tout pour lui? Si prodigue envers lui des fruits de la victoire, N'en aurai-je pour moi qu'une stérile gloire? Les sceptres devant vous ou rendus ou donnés, De mes propres lauriers mes amis couronnés, Les biens que j'ai conquis répandus sur leurs têtes, Font voir que je soupire après d'autres conquêtes. Je vous avais promis que l'effort de mon bras M'approcherait bientôt de vos divins appas; Mais dans ce même temps souvenez-vous, Madame, Que vous me promettiez quelque place en votre âme. Je suis venu: l'Amour a combattu pour moi; La Victoire elle-même a dégagé ma foi; Tout cède autour de vous: c'est à vous de vous rendre; Votre coeur l'a promis, voudra-t-il s'en défendre? Et lui seul pourrait-il échapper aujourd'hui A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui? Cléofile Non, je ne prétends pas que ce coeur inflexible Garde seul contre vous le titre d'invincible; Je rends ce que je dois à l'éclat des vertus Qui tiennent sous vos pieds cent peuples abattus, Les Indiens domptés sont vos moindres ouvrages; Vous inspirez la crainte aux plus fermes courages, Et quand vous le voudrez, vos bontés à leur tour Dans les coeurs les plus durs inspireront l'amour. Mais, Seigneur, cet éclat, ces victoires, ces charmes, Me troublent bien souvent par de justes alarmes: Je crains que satisfait d'avoir conquis un coeur, Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur; Qu'insensible à l'ardeur que vous aurez causée, Votre âme ne dédaigne une conquête aisée. On attend peu d'amour d'un héros tel que vous: La gloire fit toujours vos transports les plus doux, Et peut-être au moment que ce grand coeur soupire, La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire. Alexandre Que vous connaissez mal les violents désirs D'un amour qui vers vous porte tous mes soupirs! J'avouerai qu'autrefois, au milieu d'une armée, Mon coeur ne soupirait que pour la Renommée; Les peuples et les rois, devenus mes sujets, Etaient seuls à mes voeux d'assez dignes objets. Les beautés de la Perse à mes yeux présentées, Aussi bien que ses rois, ont paru surmontées. Mon coeur, d'un fier mépris armé contre leurs traits, N'a pas du moindre hommage honoré leurs attraits; Amoureux de la gloire et partout invincible Il mettait son bonheur à paraître insensible. Mais, hélas! que vos yeux, ces aimables tyrans, Ont produit sur mon coeur des effets différents! Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite; Il vient avec plaisir avouer sa défaite: Heureux si votre coeur se laissant émouvoir Vos beaux yeux à leur tour avouaient leur pouvoir! Voulez-vous donc toujours douter de leur victoire? Toujours de mes exploits me reprocher la gloire, Comme si les beaux noeuds où vous me tenez pris Ne devaient arrêter que de faibles esprits? Par des faits tout nouveaux je m'en vais vous apprendre Tout ce que peut l'amour sur le coeur d'Alexandre. Maintenant que mon bras, engagé sous vos lois, Doit soutenir mon nom et le vôtre à la fois, J'irai rendre fameux par l'éclat de la guerre Des peuples inconnus au reste de la terre, Et vous faire dresser des autels en des lieux Où leurs sauvages mains en refusent aux dieux. Cléofile Oui, vous y traînerez la victoire captive; Mais je doute, Seigneur, que l'amour vous y suive. Tant d'Etats, tant de mers, qui vont nous désunir M'effaceront bientôt de votre souvenir. Quand l'Océan troublé vous verra sur son onde Achever quelque jour la conquête du monde, Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux, Et la terre en tremblant se taire devant vous, Songerez-vous, Seigneur, qu'une jeune princesse, Au fond de ses Etats, vous regrette sans cesse, Et rappelle en son coeur les moments bienheureux Où ce grand conquérant l'assurait de ses feux? Alexandre Hé quoi? vous croyez donc qu'à moi-même barbare J'abandonne en ces lieux une beauté si rare? Mais vous-même plutôt voulez-vous renoncer Au trône de l'Asie où je veux vous placer? Cléofile Seigneur, vous le savez, je dépends de mon frère. Alexandre Ah! s'il disposait seul du bonheur que j'espère, Tout l'empire de l'Inde asservi sous ses lois Bientôt en ma faveur irait briguer son choix. Cléofile Mon amitié pour lui n'est point intéressée. Apaisez seulement une reine offensée, Et ne permettez pas qu'un rival aujourd'hui, Pour vous avoir bravé, soit plus heureux que lui. Alexandre Porus était sans doute un rival magnanime: Jamais tant de valeur n'attira mon estime; Dans l'ardeur du combat je l'ai vu, je l'ai joint, Et je puis dire encor qu'il ne m'évitait point: Nous nous cherchions l'un l'autre. Une fierté si belle Allait entre nous deux finir notre querelle, Lorsqu'un gros de soldats, se jetant entre nous, Nous a fait dans la foule ensevelir nos coups. Scène VII Alexandre, Cléofile, Ephestion Alexandre Eh bien! ramène-t-on ce prince téméraire? Ephestion On le cherche partout; mais quoi qu'on puisse faire, Seigneur, jusques ici sa fuite ou son trépas Dérobe ce captif aux soins de vos soldats. Mais un reste des siens entourés dans leur fuite, Et du soldat vainqueur arrêtant la poursuite, A nous vendre leur mort semblent se préparer. Alexandre Désarmez les vaincus sans les désespérer. Madame, allons fléchir une fière princesse, Afin qu'à mon amour Taxile s'intéresse; Et puisque mon repos doit dépendre du sien, Achevons son bonheur pour établir le mien. Acte quatrième Scène I Axiane, seule. N'entendrons-nous jamais que des cris de victoire, Qui de mes ennemis me reprochent la gloire? Et ne pourrai-je au moins, en de si grands malheurs, M'entretenir moi seule avecque mes douleurs? D'un odieux amant sans cesse poursuivie, On prétend malgré moi m'attacher à la vie: On m'observe, on me suit. Mais, Porus, ne crois pas Qu'on me puisse empêcher de courir sur tes pas. Sans doute à nos malheurs ton coeur n'a pu survivre. En vain tant de soldats s'arment pour te poursuivre: On te découvrirait au bruit de tes efforts, Et s'il te faut chercher, ce n'est qu'entre les morts. Hélas! en me quittant, ton ardeur redoublée Semblait prévoir les maux dont je suis accablée, Lorsque tes yeux, aux miens découvrant ta langueur, Me demandaient quel rang tu tenais dans mon coeur, Que sans t'inquiéter du succès de tes armes, Le soin de ton amour te causait tant d'alarmes. Et pourquoi te cachais-je avec tant de détours Un secret si fatal au repos de tes jours? Combien de fois, tes yeux forçant ma résistance, Mon coeur s'est-il vu près de rompre le silence! Combien de fois, sensible à tes ardents désirs, M'est-il, en ta présence, échappé des soupirs! Mais je voulais encor douter de ta victoire: J'expliquais mes soupirs en faveur de la gloire, Je croyais n'aimer qu'elle. Ah! pardonne, grand roi, Je sens bien aujourd'hui que je n'aimais que toi. J'avouerai que la gloire eut sur moi quelque empire; Je te l'ai dit cent fois. Mais je devais te dire Que toi seul en effet m'engageas sous ses lois. J'appris à la connaître en voyant tes exploits, Et de quelque beau feu qu'elle m'eût enflammée, En un autre que toi je l'aurais moins aimée. Mais que sert de pousser des soupirs superflus Qui se perdent en l'air et que tu n'entends plus? Il est temps que mon âme, au tombeau descendue, Te jure une amitié si longtemps attendue; Il est temps que mon coeur, pour gage de sa foi, Montre qu'il n'a pu vivre un moment après toi. Aussi bien, penses-tu que je voulusse vivre Sous les lois d'un vainqueur à qui ta mort nous livre? Je sais qu'il se dispose à me venir parler, Qu'en me rendant mon sceptre il veut me consoler. Il croit peut-être, il croit que ma haine étouffée A sa fausse douceur servira de trophée. Qu'il vienne. Il me verra, toujours digne de toi, Mourir en reine, ainsi que tu mourus en roi. Scène II Alexandre, Axiane Axiane Eh bien, Seigneur, eh bien! trouvez-vous quelques charmes A voir couler des pleurs que font verser vos armes? Ou si vous m'enviez, en l'état où je suis, La triste liberté de pleurer mes ennuis. Alexandre Votre douleur est libre autant que légitime. Vous regrettez, Madame, un prince magnanime. Je fus son ennemi, mais je ne l'étais pas Jusqu'à blâmer les pleurs qu'on donne à son trépas. Avant que sur ses bords l'Inde me vît paraître, L'éclat de sa vertu me l'avait fait connaître; Entre les plus grands rois il se fit remarquer. Je savais... Axiane Pourquoi donc le venir attaquer? Par quelle loi faut-il qu'aux deux bouts de la terre Vous cherchiez la vertu pour lui faire la guerre? Le mérite à vos yeux ne peut-il éclater Sans pousser votre orgueil à le persécuter? Alexandre Oui, j'ai cherché Porus; mais quoi qu'on puisse dire, Je ne le cherchais pas afin de le détruire. J'avouerai que brûlant de signaler mon bras, Je me laissai conduire au bruit de ses combats, Et qu'au seul nom d'un roi jusqu'alors invincible, A de nouveaux exploits mon coeur devint sensible. Tandis que je croyais, par mes combats divers, Attacher sur moi seul les yeux de l'univers, J'ai vu de ce guerrier la valeur répandue Tenir la Renommée entre nous suspendue; Et voyant de son bras voler partout l'effroi, L'Inde sembla m'ouvrir un champ digne de moi. Lassé de voir des rois vaincus sans résistance, J'appris avec plaisir le bruit de sa vaillance. Un ennemi si noble a su m'encourager; Je suis venu chercher la gloire et le danger. Son courage, Madame, a passé mon attente, La Victoire, à me suivre autrefois si constante, M'a presque abandonné pour suivre vos guerriers. Porus m'a disputé jusqu'aux moindres lauriers, Et j'ose dire encor qu'en perdant la victoire Mon ennemi lui-même a vu croître sa gloire, Qu'une chute si belle élève sa vertu, Et qu'il ne voudrait pas n'avoir point combattu. Axiane Hélas! il fallait bien qu'une si noble envie Lui fît abandonner tout le soin de sa vie, Puisque de toutes parts trahi, persécuté, Contre tant d'ennemis il s'est précipité. Mais vous, s'il était vrai que son ardeur guerrière Eût ouvert à la vôtre une illustre carrière, Que n'avez-vous, Seigneur, dignement combattu? Fallait-il par la ruse attaquer sa vertu, Et loin de remporter une gloire parfaite, D'un autre que de vous attendre sa défaite? Triomphez; mais sachez que Taxile en son coeur Vous dispute déjà ce beau nom de vainqueur, Que le traître se flatte, avec quelque justice, Que vous n'avez vaincu que par son artifice; Et c'est à ma douleur un spectacle assez doux De le voir partager cette gloire avec vous. Alexandre En vain votre douleur s'arme contre ma gloire: Jamais on ne m'a vu dérober la victoire, Et par ces lâches soins, qu'on ne peut m'imputer, Tromper mes ennemis au lieu de les dompter. Quoique partout, ce semble, accablé sous le nombre, Je n'ai pu me résoudre à me cacher dans l'ombre: Ils n'ont de leur défaite accusé que mon bras, Et le jour a partout éclairé mes combats. Il est vrai que je plains le sort de vos provinces; J'ai voulu prévenir la perte de vos princes; Mais s'ils avaient suivi mes conseils et mes voeux, Je les aurais sauvés ou combattus tous deux. Oui, croyez... Axiane Je crois tout. Je vous crois invincible. Mais, Seigneur, suffit-il que tout vous soit possible? Ne tient-il qu'à jeter tant de rois dans les fers, Qu'à faire impunément gémir tout l'univers? Et que vous avaient fait tant de villes captives, Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives? Qu'ai-je fait, pour venir accabler en ces lieux Un héros sur qui seul j'ai pu tourner les yeux? A-t-il de votre Grèce inondé les frontières? Avons-nous soulevé des nations entières, Et contre votre gloire excité leur courroux? Hélas! nous l'admirions sans en être jaloux. Contents de nos Etats, et charmés l'un de l'autre, Nous attendions un sort plus heureux que le vôtre. Porus bornait ses voeux à conquérir un coeur Qui peut-être aujourd'hui l'eût nommé son vainqueur. Ah! n'eussiez-vous versé qu'un sang si magnanime, Quand on ne vous pourrait reprocher que ce crime, Ne vous sentez-vous pas, Seigneur, bien malheureux D'être venu si loin rompre de si beaux noeuds? Non, de quelque douceur que se flatte votre âme, Vous n'êtes qu'un tyran. Alexandre Je le vois bien, Madame, Vous voulez que saisi d'un indigne courroux, En reproches honteux j'éclate contre vous. Peut-être espérez-vous que ma douceur lassée Donnera quelque atteinte à sa gloire passée. Mais quand votre vertu ne m'aurait point charmé, Vous attaquez, Madame, un vainqueur désarmé. Mon âme, malgré vous à vous plaindre engagée, Respecte le malheur où vous êtes plongée. C'est ce trouble fatal qui vous ferme les yeux, Qui ne regarde en moi qu'un tyran odieux. Sans lui vous avoueriez que le sang et les larmes N'ont pas toujours souillé la gloire de mes armes; Vous verriez... Axiane Ah! Seigneur, puis-je ne les point voir, Ces vertus dont l'éclat aigrit mon désespoir? N'ai-je pas vu partout la victoire modeste Perdre avec vous l'orgueil qui la rend si funeste? Ne vois-je pas le Scythe et le Perse abattus Se plaire sous le joug et vanter vos vertus, Et disputer enfin, par une aveugle envie, A vos propres sujets le soin de votre vie? Mais que sert à ce coeur que vous persécutez De voir partout ailleurs adorer vos bontés? Pensez-vous que ma haine en soit moins violente Pour voir baiser partout la main qui me tourmente? Tant de rois par vos soins vengés ou secourus, Tant de peuples contents, me rendent-ils Porus? Non, Seigneur; je vous hais d'autant plus qu'on vous aime, D'autant plus qu'il me faut vous admirer moi-même, Que l'univers entier m'en impose la loi, Et que personne enfin ne vous hait avec moi. Alexandre J'excuse les transports d'une amitié si tendre, Mais, Madame, après tout, ils doivent me surprendre. Si la commune voix ne m'a point abusé, Porus d'aucun regard ne fut favorisé; Entre Taxile et lui votre coeur en balance, Tant qu'ont duré ses jours a gardé le silence; Et lorsqu'il ne peut plus vous entendre aujourd'hui, Vous commencez, Madame, à prononcer pour lui. Pensez-vous que sensible à cette ardeur nouvelle, Sa cendre exige encor que vous brûliez pour elle? Ne vous accablez point d'inutiles douleurs, Des soins plus importants vous appellent ailleurs. Vos larmes ont assez honoré sa mémoire. Régnez, et de ce rang soutenez mieux la gloire; Et redonnant le calme à vos sens désolés, Rassurez vos Etats par sa chute ébranlés. Parmi tant de grands rois choisissez-leur un maître. Plus ardent que jamais, Taxile... Axiane Quoi? le traître! Alexandre Hé! de grâce, prenez des sentiments plus doux; Aucune trahison ne le souille envers vous: Maître de ses Etats, il a pu se résoudre A se mettre avec eux à couvert de la foudre. Ni serment ni devoir ne l'avaient engagé A courir dans l'abîme où Porus s'est plongé. Enfin souvenez-vous qu'Alexandre lui-même S'intéresse au bonheur d'un prince qui vous aime. Songez que réunis par un si juste choix, L'Inde et l'Hydaspe entiers couleront sous vos lois, Que pour vos intérêts tout me sera facile Quand je les verrai joints avec ceux de Taxile. Il vient. Je ne veux point contraindre ses soupirs; Je le laisse lui-même expliquer ses désirs: Ma présence à vos yeux n'est déjà que trop rude. L'entretien des amants cherche la solitude; Je ne vous trouble point. Scène III Axiane, Taxile Axiane Approche, puissant roi, Grand monarque de l'Inde. On parle ici de toi: On veut en ta faveur combattre ma colère; On dit que tes désirs n'aspirent qu'à me plaire, Que mes rigueurs ne font qu'affermir ton amour; On fait plus, et l'on veut que je t'aime à mon tour. Mais sais-tu l'entreprise où s'engage ta flamme? Sais-tu par quels secrets on peut toucher mon âme? Es-tu prêt... Taxile Ah! Madame, éprouvez seulement Ce que peut sur mon coeur un espoir si charmant. Que faut-il faire? Axiane Il faut, s'il est vrai que l'on m'aime, Aimer la gloire autant que je l'aime moi-même, Ne m'expliquer ses voeux que par mille beaux faits, Et haïr Alexandre autant que je le hais; Il faut marcher sans crainte au milieu des alarmes; Il faut combattre, vaincre, ou périr sous les armes. Jette, jette les yeux sur Porus et sur toi, Et juge qui des deux était digne de moi. Oui, Taxile, mon coeur, douteux en apparence, D'un esclave et d'un roi faisait la différence. Je l'aimai, je l'adore; et puisqu'un sort jaloux Lui défend de jouir d'un spectacle si doux, C'est toi que je choisis pour témoin de sa gloire: Mes pleurs feront toujours revivre sa mémoire, Toujours tu me verras, au fort de mon ennui, Mettre tout mon plaisir à te parler de lui. Taxile Ainsi je brûle en vain pour une âme glacée? L'image de Porus n'en peut être effacée. Quand j'irais, pour vous plaire, affronter le trépas, Je me perdrais, Madame, et ne vous plairais pas. Je ne puis donc... Axiane Tu peux recouvrer mon estime. Dans le sang ennemi tu peux laver ton crime. L'occasion te rit: Porus dans le tombeau Rassemble ses soldats autour de son drapeau; Son ombre seule encor semble arrêter leur fuite. Les tiens même, les tiens, honteux de ta conduite, Font lire sur leurs fronts justement courroucés Le repentir du crime où tu les as forcés. Va seconder l'ardeur du feu qui les dévore; Venge nos libertés qui respirent encore; De mon trône et du tien deviens le défenseur; Cours, et donne à Porus un digne successeur... Tu ne me réponds rien? Je vois sur ton visage Qu'un si noble dessein étonne ton courage. Je te propose en vain l'exemple d'un héros; Tu veux servir. Va, sers, et me laisse en repos. Taxile Madame, c'en est trop. Vous oubliez peut-être Que si vous m'y forcez je puis parler en maître Que je puis me lasser de souffrir vos dédains, Que vous et vos Etats, tout est entre mes mains, Qu'après tant de respects, qui vous rendent plus fière, Je pourrai... Axiane Je t'entends. Je suis ta prisonnière; Tu veux peut-être encor captiver mes désirs, Que mon coeur en tremblant réponde à tes soupirs? Eh bien! dépouille enfin cette douceur contrainte; Appelle à ton secours la terreur et la crainte; Parle en tyran tout prêt à me persécuter: Ma haine ne peut croître, et tu peux tout tenter. Surtout ne me fais point d'inutiles menaces. Ta soeur vient t'inspirer ce qu'il faut que tu fasses. Adieu. Si ses conseils et mes voeux en sont crus, Tu m'aideras bientôt à rejoindre Porus. Taxile Ah! plutôt... Scène IV Taxile, Cléofile Cléofile Ah! quittez cette ingrate princesse, Dont la haine a juré de nous troubler sans cesse, Qui met tout son plaisir à vous désespérer. Oubliez... Taxile Non, ma soeur, je la veux adorer. Je l'aime; et quand les voeux que je pousse pour elle N'en obtiendraient jamais qu'une haine immortelle, Malgré tous ses mépris, malgré tous vos discours, Malgré moi-même, il faut que je l'aime toujours. Sa colère après tout n'a rien qui me surprenne: C'est à vous, c'est à moi qu'il faut que je m'en prenne. Sans vous, sans vos conseils, ma soeur, qui m'ont trahi, Si je n'étais aimé, je serais moins haï. Je la verrais, sans vous, par mes soins défendue, Entre Porus et moi demeurer suspendue; Et ne serait-ce pas un bonheur trop charmant Que de l'avoir réduite à douter un moment? Non, je ne puis plus vivre accablé de sa haine; Il faut que je me jette aux pieds de l'inhumaine. J'y cours: je vais m'offrir à servir son courroux, Même contre Alexandre, et même contre vous. Je sais de quelle ardeur vous brûlez l'un pour l'autre, Mais c'est trop oublier mon repos pour le vôtre, Et sans m'inquiéter du succès de vos feux, Il faut que tout périsse, ou que je sois heureux. Cléofile Allez donc, retournez sur le champ de bataille; Ne laissez point languir l'ardeur qui vous travaille. A quoi s'arrête ici ce courage inconstant? Courez: on est aux mains, et Porus vous attend. Taxile Quoi? Porus n'est point mort? Porus vient de paraître? Cléofile C'est lui. De si grands coups le font trop reconnaître. Il l'avait bien prévu: le bruit de son trépas D'un vainqueur trop crédule a retenu le bras. Il vient surprendre ici leur valeur endormie, Troubler une victoire encor mal affermie; Il vient, n'en doutez point, en amant furieux, Enlever sa maîtresse, ou périr à ses yeux. Que dis-je? Votre camp, séduit par cette ingrate, Prêt à suivre Porus, en murmures éclate. Allez, vous-même, allez, en généreux amant, Au secours d'un rival aimé si tendrement. Adieu. Scène V Taxile, seul. Quoi? la fortune, obstinée à me nuire, Ressuscite un rival armé pour me détruire? Cet amant reverra les yeux qui l'ont pleuré, Qui, tout mort qu'il était, me l'avaient préféré? Ah! c'en est trop. Voyons ce que le sort m'apprête, A qui doit demeurer cette noble conquête. Allons. N'attendons pas dans un lâche courroux Qu'un si grand différend se termine sans nous. Acte cinquième Scène I Alexandre, Cléofile Alexandre Quoi? vous craigniez Porus même après sa défaite? Ma victoire à vos yeux semblait-elle imparfaite? Non, non, c'est un captif qui n'a pu m'échapper, Que mes ordres partout ont fait envelopper. Loin de le craindre encor, ne songez qu'à le plaindre. Cléofile Et c'est en cet état que Porus est à craindre. Quelque brave qu'il fût, le bruit de sa valeur M'inquiétait bien moins que ne fait son malheur. Tant qu'on l'a vu suivi d'une puissante armée, Ses forces, ses exploits, ne m'ont point alarmée; Mais, Seigneur, c'est un roi malheureux et soumis, Et dès lors je le compte au rang de vos amis. Alexandre C'est un rang où Porus n'a plus droit de prétendre: Il a trop recherché la haine d'Alexandre. Il sait bien qu'à regret je m'y suis résolu, Mais enfin je le hais autant qu'il l'a voulu. Je dois même un exemple au reste de la terre; Je dois venger sur lui tous les maux de la guerre, Le punir des malheurs qu'il a pu prévenir, Et de m'avoir forcé moi-même à le punir. Vaincu deux fois, haï de ma belle princesse... Cléofile Je ne hais point Porus, Seigneur, je le confesse, Et s'il m'était permis d'écouter aujourd'hui La voix de ses malheurs qui me parle pour lui, Je vous dirais qu'il fut le plus grand de nos princes, Que son bras fut longtemps l'appui de nos provinces, Qu'il a voulu peut-être en marchant contre vous Qu'on le crût digne au moins de tomber sous vos coups, Et qu'un même combat signalant l'un et l'autre, Son nom volât partout à la suite du vôtre. Mais si je le défends, des soins si généreux Retombent sur mon frère et détruisent ses voeux. Tant que Porus vivra, que faut-il qu'il devienne? Sa perte est infaillible, et peut-être la mienne. Oui, oui, si son amour ne peut rien obtenir, Il m'en rendra coupable, et m'en voudra punir. Et maintenant encor que votre coeur s'apprête A voler de nouveau de conquête en conquête, Quand je verrai le Gange entre mon frère et vous, Qui retiendra, Seigneur, son injuste courroux? Mon âme loin de vous languira solitaire. Hélas! s'il condamnait mes soupirs à se taire, Que deviendrait alors ce coeur infortuné? Où sera le vainqueur à qui je l'ai donné? Alexandre Ah! c'en est trop, Madame; et si ce coeur se donne, Je saurai le garder, quoi que Taxile ordonne, Bien mieux que tant d'Etats qu'on m'a vu conquérir, Et que je n'ai gardés que pour vous les offrir. Encore une victoire, et je reviens, Madame, Borner toute ma gloire à régner sur votre âme, Vous obéir moi-même et mettre entre vos mains Le destin d'Alexandre et celui des humains. Le Mallien m'attend, prêt à me rendre hommage. Si près de l'Océan, que faut-il davantage Que d'aller me montrer à ce fier élément, Comme vainqueur du monde et comme votre amant? Alors... Cléofile Mais quoi, Seigneur, toujours guerre sur guerre? Cherchez-vous des sujets au-delà de la terre? Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatants Des pays inconnus même à leurs habitants? Qu'espérez-vous combattre en des climats si rudes? Ils vous opposeront de vastes solitudes, Des déserts que le ciel refuse d'éclairer, Où la nature semble elle-même expirer; Et peut-être le sort, dont la secrète envie N'a pu cacher le cours d'une si belle vie, Vous attend dans ces lieux et veut que dans l'oubli Votre tombeau du moins demeure enseveli. Pensez-vous y traîner les restes d'une armée Vingt fois renouvelée et vingt fois consumée? Vos soldats, dont la vue excite la pitié, D'eux-mêmes en cent lieux ont laissé la moitié, Et leurs gémissements vous font assez connaître... Alexandre Ils marcheront, Madame, et je n'ai qu'à paraître: Ces coeurs qui dans un camp, d'un vain loisir déçus, Comptent en murmurant les coups qu'ils ont reçus, Revivront pour me suivre et blâmant leurs murmures Brigueront à mes yeux de nouvelles blessures. Cependant de Taxile appuyons les soupirs: Son rival ne peut plus traverser ses désirs. Je vous l'ai dit, Madame, et j'ose encor vous dire... Cléofile Seigneur, voici la reine. Scène II Alexandre, Axiane, Cléofile Alexandre Eh bien, Porus respire. Le ciel semble, Madame, écouter vos souhaits; Il vous le rend... Axiane Hélas! il me l'ôte à jamais! Aucun reste d'espoir ne peut flatter ma peine; Sa mort était douteuse, elle devient certaine: Il y court, et peut-être il ne s'y vient offrir Que pour me voir encore, et pour me secourir. Mais que ferait-il seul contre toute une armée? En vain ses grands efforts l'ont d'abord alarmée, En vain quelques guerriers, qu'anime son grand coeur, Ont ramené l'effroi dans le camp du vainqueur: Il faut bien qu'il succombe, et qu'enfin son courage Tombe sur tant de morts qui ferment son passage. Encor si je pouvais, en sortant de ces lieux, Lui montrer Axiane et mourir à ses yeux! Mais Taxile m'enferme; et cependant le traître Du sang de ce héros est allé se repaître: Dans les bras de la mort il le va regarder, Si toutefois encore il ose l'aborder. Alexandre Non, Madame, mes soins ont assuré sa vie. Son retour va bientôt contenter votre envie. Vous le verrez. Axiane Vos soins s'étendraient jusqu'à lui? Le bras qui l'accablait deviendrait son appui? J'attendrais son salut de la main d'Alexandre? Mais quel miracle enfin n'en dois-je point attendre? Je m'en souviens, Seigneur, vous me l'avez promis, Qu'Alexandre vainqueur n'avait plus d'ennemis. Ou plutôt ce guerrier ne fut jamais le vôtre: La gloire également vous arma l'un et l'autre; Contre un si grand courage, il voulut s'éprouver, Et vous ne l'attaquiez qu'afin de le sauver. Alexandre Ses mépris redoublés qui bravent ma colère Mériteraient sans doute un vainqueur plus sévère; Son orgueil en tombant semble s'être affermi; Mais je veux bien cesser d'être son ennemi. J'en dépouille, Madame, et la haine et le titre. De mes ressentiments je fais Taxile arbitre: Seul il peut, à son choix, le perdre ou l'épargner, Et c'est lui seul enfin que vous devez gagner. Axiane Moi, j'irais à ses pieds mendier un asile? Et vous me renvoyez aux bontés de Taxile? Vous voulez que Porus cherche un appui si bas? Ah, Seigneur, votre haine a juré son trépas! Non, vous ne le cherchiez qu'afin de le détruire. Qu'une âme généreuse est facile à séduire! Déjà mon coeur crédule, oubliant son courroux, Admirait des vertus qui ne sont point en vous. Armez-vous donc, Seigneur, d'une valeur cruelle, Ensanglantez la fin d'une course si belle; Après tant d'ennemis qu'on vous vit relever, Perdez le seul enfin que vous deviez sauver. Alexandre Eh bien! aimez Porus sans détourner sa perte; Refusez la faveur qui vous était offerte; Soupçonnez ma pitié d'un sentiment jaloux; Mais enfin, s'il périt, n'en accusez que vous. Le voici. Je veux bien le consulter lui-même: Que Porus de son sort soit l'arbitre suprême. Scène III Porus, Alexandre, Axiane, Cléofile, Ephestion, Gardes d'Alexandre Alexandre Eh bien! de votre orgueil, Porus, voilà le fruit. Où sont ces beaux succès qui vous avaient séduit? Cette fierté si haute est enfin abaissée. Je dois une victime à ma gloire offensée: Rien ne vous peut sauver. Je veux bien toutefois Vous offrir un pardon refusé tant de fois. Cette reine, elle seule à mes bontés rebelle, Aux dépens de vos jours veut vous être fidèle, Et que sans balancer vous mouriez seulement Pour porter au tombeau le nom de son amant. N'achetez point si cher une gloire inutile: Vivez; mais consentez au bonheur de Taxile. Porus Taxile! Alexandre Oui. Porus Tu fais bien, et j'approuve tes soins: Ce qu'il a fait pour toi ne mérite pas moins; C'est lui qui m'a des mains arraché la victoire, Il t'a donné sa soeur, il t'a vendu sa gloire, Il t'a livré Porus. Que feras-tu jamais Qui te puisse acquitter d'un seul de ses bienfaits? Mais j'ai su prévenir le soin qui te travaille: Va le voir expirer sur le champ de bataille. Alexandre Quoi? Taxile? Cléofile Qu'entends-je? Ephestion Oui, Seigneur, il est mort. Il s'est livré lui-même aux rigueurs de son sort. Porus était vaincu; mais au lieu de se rendre, Il semblait attaquer, et non pas se défendre. Ses soldats, à ses pieds étendus et mourants, Le mettaient à l'abri de leurs corps expirants. Là, comme dans un fort son audace enfermée Se soutenait encor contre toute une armée, Et d'un bras qui portait la terreur et la mort; Aux plus hardis guerriers en défendait l'abord. Je l'épargnais toujours. Sa vigueur affaiblie Bientôt en mon pouvoir aurait laissé sa vie, Quand sur ce champ fatal Taxile descendu: "Arrêtez; c'est à moi que ce captif est dû. C'en est fait, a-t-il dit, et ta perte est certaine, Porus: il faut périr ou me céder la reine". Porus, à cette voix ranimant son courroux, A relevé ce bras lassé de tant de coups, Et cherchant son rival d'un œil fier et tranquille: "N'entends-je pas, dit-il, l'infidèle Taxile, Ce traître à sa partie, à sa maîtresse, à moi? Viens, lâche, poursuit-il, Axiane est à toi: Je veux bien te céder cette illustre conquête, Mais il faut que ton bras l'emporte avec ma tête. Approche". A ce discours, ces rivaux irrités L'un sur l'autre à la fois se sont précipités. Nous nous sommes en foule opposés à leur rage; Mais Porus parmi nous court et s'ouvre un passage, Joint Taxile, le frappe, et lui perçant le coeur, Content de sa victoire, il se rend au vainqueur. Cléofile Seigneur, c'est donc à moi de répandre des larmes: C'est sur moi qu'est tombé tout le faix de vos armes. Mon frère a vainement recherché votre appui, Et votre gloire, hélas! n'est funeste qu'à lui. Que lui sert au tombeau l'amitié d'Alexandre? Sans le venger, Seigneur, l'y verrez-vous descendre? Souffrirez-vous qu'après l'avoir percé de coups, On triomphe aux yeux de sa sœur et de vous? Axiane Oui, Seigneur, écoutez les pleurs de Cléofile. Je la plains. Elle a droit de regretter Taxile: Tous ses efforts en vain l'ont voulu conserver; Elle en a fait un lâche, et ne l'a pu sauver. Ce n'est point que Porus ait attaqué son frère; Il s'est offert lui-même à sa juste colère. Au milieu du combat que venait-il chercher? Au courroux du vainqueur venait-il l'arracher? Il venait accabler dans son malheur extrême Un roi que respectait la Victoire elle-même. Mais pourquoi vous ôter un prétexte si beau? Que voulez-vous de plus? Taxile est au tombeau: Immolez-lui, Seigneur, cette grande victime, Vengez-vous. Mais songez que j'ai part à son crime. Oui, oui, Porus, mon coeur n'aime point à demi; Alexandre le sait, Taxile en a gémi, Vous seul vous l'ignoriez; mais ma joie est extrême De pouvoir en mourant vous le dire à vous-même. Porus Alexandre, il est temps que tu sois satisfait. Tout vaincu que j'étais, tu vois ce que j'ai fait. Crains Porus; crains encor cette main désarmée Qui venge sa défaite au milieu d'une armée. Mon nom peut soulever de nouveaux ennemis, Et réveiller cent rois dans leurs fers endormis. Etouffe dans mon sang ces semences de guerre, Va vaincre en sûreté le reste de la terre. Aussi bien n'attends pas qu'un coeur comme le mien Reconnaisse un vainqueur, et te demande rien. Parle, et sans espérer que je blesse ma gloire, Voyons comme tu sais user de la victoire. Alexandre Votre fierté, Porus, ne se peut abaisser: Jusqu'au dernier soupir vous m'osez menacer. En effet, ma victoire en doit être alarmée, Votre nom peut encor plus que toute une armée; Je m'en dois garantir. Parlez donc, dites-moi: Comment prétendez-vous que je vous traite? Porus En roi. Alexandre Eh bien! c'est donc en roi qu'il faut que je vous traite. Je ne laisserai point ma victoire imparfaite; Vous l'avez souhaité, vous ne vous plaindrez pas. Régnez toujours, Porus: je vous rends vos Etats; Avec mon amitié recevez Axiane; A des liens si doux tous deux je vous condamne. Vivez, régnez tous deux, et seuls de tant de rois Jusques aux bords du Gange allez donner vos lois. (A Cléofile.) Ce traitement, Madame, a droit de vous surprendre, Mais enfin c'est ainsi que se venge Alexandre. Je vous aime, et mon coeur, touché de vos soupirs, Voudrait par mille morts venger vos déplaisirs. Mais vous-même pourriez prendre pour une offense La mort d'un ennemi qui n'est plus en défense: Il en triompherait, et bravant ma rigueur, Porus dans le tombeau descendrait en vainqueur. Souffrez que jusqu'au bout achevant ma carrière, J'apporte à vos beaux yeux ma vertu tout entière. Laissez régner Porus couronné par mes mains, Et commandez vous-même au reste des humains. Prenez les sentiments que ce rang vous inspire: Faites dans sa naissance admirer votre empire, Et regardant l'éclat qui se répand sur vous, De la soeur de Taxile oubliez le courroux. Axiane Oui, Madame, régnez; et souffrez que moi-même J'admire le grand coeur d'un héros qui vous aime. Aimez, et possédez l'avantage charmant De voir toute la terre adorer votre amant. Porus Seigneur, jusqu'à ce jour l'univers en alarmes Me forçait d'admirer le bonheur de vos armes; Mais rien ne me forçait, en ce commun effroi, De reconnaître en vous plus de vertu qu'en moi. Je me rends; je vous cède une pleine victoire. Vos vertus, je l'avoue, égalent votre gloire. Allez, Seigneur: rangez l'univers sous vos lois; Il me verra moi-même appuyer vos exploits. Je vous suis, et je crois devoir tout entreprendre Pour lui donner un maître aussi grand qu'Alexandre. Cléofile Seigneur, que vous peut dire un coeur triste, abattu? Je ne murmure point contre votre vertu. Vous rendez à Porus la vie et la couronne, Je veux croire qu'ainsi votre gloire l'ordonne, Mais ne me pressez point: en l'état où je suis, Je ne puis que me taire et pleurer mes ennuis. Alexandre Oui, Madame, pleurons un ami si fidèle, Faisons en soupirant éclater notre zèle, Et qu'un tombeau superbe instruise l'avenir Et de votre douleur et de mon souvenir. Andromaque Tragédie Adresse Première préface Seconde préface Acteurs Acte premier Scène I Scène II Scène III Scène IV Acte deuxième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte troisième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte quatrième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte cinquième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Adresse A Madame MADAME, Ce n'est pas sans sujet que je mets votre illustre nom à la tête de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrais-je éblouir les yeux de mes lecteurs, que de celui dont mes spectateurs ont été si heureusement éblouis? On savait que VOTRE ALTESSE ROYALE avait daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie; on savait que vous m'aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements; on savait enfin que vous l'aviez honorée de quelques larmes dès la première lecture que je vous en fis. Pardonnez-moi, MADAME, si j'ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée. Il me console bien glorieusement de la dureté de ceux qui ne voudraient pas s'en laisser toucher. Je leur permets de condamner l'Andromaque tant qu'ils voudront, pourvu qu'il me soit permis d'appeler de toutes les subtilités de leur esprit au coeur de VOTRE ALTESSE ROYALE. Mais, Madame, ce n'est pas seulement du coeur que vous jugez de la bonté d'un ouvrage, c'est avec une intelligence qu'aucune fausse lueur ne saurait tromper. Pouvons-nous mettre sur la scène une histoire que vous ne possédiez aussi bien que nous? Pouvons-nous faire jouer une intrigue dont vous ne pénétriez tous les ressorts? Et pouvons-nous concevoir des sentiments si nobles et si délicats qui ne soient infiniment au-dessous de la noblesse et de la délicatesse de vos pensées? On sait, MADAME, et VOTRE ALTESSE ROYALE a beau s'en cacher, que, dans ce haut degré de gloire où la Nature et la Fortune ont pris plaisir de vous élever, vous ne dédaignez pas cette gloire obscure que les gens de lettres s'étaient réservée. Et il semble que vous ayez voulu avoir autant d'avantage sur notre sexe, par les connaissances et par la solidité de votre esprit, que vous excellez dans le vôtre par toutes les grâces qui vous environnent. La cour vous regarde comme l'arbitre de tout ce qui se fait d'agréable. Et nous qui travaillons pour plaire au public, nous n'avons plus que faire de demander aux savants si nous travaillons selon les règles. La règle souveraine est de plaire à VOTRE ALTESSE ROYALE. Voilà sans doute la moindre de vos excellentes qualités. Mais, MADAME, c'est la seule dont j'ai pu parler avec quelque connaissance; les autres sont trop élevées au-dessus de moi. Je n'en puis parler sans les rabaisser par la faiblesse de mes pensées, et sans sortir de la profonde vénération avec laquelle je suis, MADAME, DE VOTRE ALTESSE ROYALE, Le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur, RACINE. Première préface Virgile au troisième livre de l'Enéide (c'est Enée qui parle): Littoraque Epiri legimus, portuque subimus Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem... Solemnes tum forte dapes et tristia dona... Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem, Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras... Dejecit vultum, et demissa voce locuta est: "O felix una ante alias Priameïa virgo, Hostilem ad tumulum, Trojae sub moenibus altis, Jussa mori, quae sortitus non pertulit ullos, Nec victoris heri tetigit captiva cubile! Nos, patria incensa, diversa per aequora vectae, Stirpis Achilleae fastus, juvenemque superbum, Servitio enixae, tulimus, qui deinde secutus Ledaeam Hermionem, Lacedaemoniosque hymenaeos... Ast illum, ereptae magno inflammatus amore Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras". Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l'action qui s'y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères, excepté celui d'Hermione dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l'Andromaque d'Euripide. Mais véritablement mes personnages sont si fameux dans l'antiquité, que, pour peu qu'on la connaisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés. Aussi n'ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer à leurs moeurs. Toute la liberté que j'ai prise, ç'a été d'adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans sa Troade, et Virgile, dans le second livre de l'Enéide, ont poussée beaucoup plus loin que je n'ai cru le devoir faire. Encore s'est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu'il s'emportât contre Andromaque, et qu'il voulût épouser une captive à quelque prix que ce fût. J'avoue qu'il n'est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire? Pyrrhus n'avait pas lu nos romans. Il était violent de son naturel, et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons. Quoi qu'il en soit, le public m'a été trop favorable pour m'embarrasser du chagrin particulier de deux ou trois personnes qui voudraient qu'on réformât tous les héros de l'antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de vouloir qu'on ne mette sur la scène que des hommes impeccables mais je les prie de se souvenir que ce n'est point à moi de changer les règles du théâtre. Horace nous recommande de peindre Achille farouche, inexorable, violent, tel qu'il était, et tel qu'on dépeint son fils. Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils soient extrêmement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciterait plus l'indignation que la pitié du spectateur; ni qu'ils soient méchants avec excès, parce qu'on n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester. Seconde préface Virgile au troisième livre de l'Enéide; c'est Enée qui parle: Littoraque Epiri legimus, portuque subimus Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem... Solemnes tum forte dapes et tristia dona... Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem, Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras... Dejecit vultum, et demissa voce locuta est: "O felix una ante alias Priameïa virgo, Hostilem ad tumulum, Trojae sub moenibus altis, Jussa mori, quae sortitus non pertulit ullos, Nec victoris heri tetigit captiva cubile! Nos, patria incensa, diversa per aequora vectae, Stirpis Achilleae fastus, juvenemque superbum, Servitio enixae, tulimus, qui deinde secutus Ledaeam Hermionem, Lacedaemoniosque hymenaeos... Ast illum, eraptae magno inflammatus amore Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras". Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie, voilà le lieu de la scène, l'action qui s'y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères, excepté celui d'Hermione dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l'Andromaque d'Euripide. C'est presque la seule chose que j'emprunte ici de cet auteur. Car, quoique ma tragédie porte le même nom que la sienne, le sujet en est cependant très différent. Andromaque, dans Euripide, craint pour la vie de Molossus, qui est un fils qu'elle a eu de Pyrrhus et qu'Hermione veut faire mourir avec sa mère. Mais ici il ne s'agit point de Molossus: Andromaque ne connaît point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax. J'ai cru en cela me conformer à l'idée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la connaissaient guère que pour la veuve d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari, ni un autre fils; et je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé pour un autre fils que celui qu'elle avait d'Hector. Il est vrai que j'ai été obligé de faire vivre Astyanax un peu plus qu'il n'a vécu; mais j'écris dans un pays où cette liberté ne pouvait pas être mal reçue. Car, sans parler de Ronsard, qui a choisi ce même Astyanax pour le héros de sa Franciade, qui ne sait que l'on fait descendre nos anciens rois de ce fils d'Hector, et que nos vieilles chroniques sauvent la vie à ce jeune prince, après la désolation de son pays, pour en faire le fondateur de notre monarchie? Combien Euripide a-t-il été plus hardi dans sa tragédie d'Hélène! il y choque ouvertement la créance commune de toute la Grèce: il suppose qu'Hélène n'a jamais mis le pied dans Troie, et qu'après l'embrasement de cette ville, Ménélas trouve sa femme en Egypte, d'où elle n'était point partie; tout cela fondé sur une opinion qui n'était reçue que parmi les Egyptiens, comme on le peut voir dans Hérodote. Je ne crois pas que j'eusse besoin de cet exemple d'Euripide pour justifier le peu de liberté que j'ai prise. Car il y a bien de la différence entre détruire le principal fondement d'une fable et en altérer quelques incidents, qui changent presque de face dans toutes les mains qui les traitent. Ainsi Achille, selon la plupart des poètes, ne peut être blessé qu'au talon, quoique Homère le fasse blesser au bras, et ne le croie invulnérable en aucune partie de son corps. Ainsi Sophocle fait mourir Jocaste aussitôt après la reconnaissance d'Oedipe; tout au contraire d'Euripide qui la fait vivre jusqu'au combat et à la mort de ses deux fils. Et c'est à propos de quelques contrariétés de cette nature qu'un ancien commentateur de Sophocle remarque fort bien "qu'il ne faut point s'amuser à chicaner les poètes pour quelques changements qu'ils ont pu faire dans la fable; mais qu'il faut s'attacher à considérer l'excellent usage qu'ils ont fait de ces changements, et la manière ingénieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet". Acteurs Andromaque, veuve d'Hector, captive de Pyrrhus. Pyrrhus, fils d'Achille, roi d'Epire. Oreste, fils d'Agamemnon. Hermione, fille d'Hélène, accordée avec Pyrrhus. Pylade, ami d'Oreste. Cléone, confidente d'Hermione. Céphise, confidente d'Andromaque. Phoenix, gouverneur d'Achille, et ensuite de Pyrrhus. Suite d'Oreste. La scène est à Buthrot, ville d'Epire, dans une salle du palais de Pyrrhus. Acte premier Scène I Oreste, Pylade Oreste Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle; Et déjà son courroux semble s'être adouci Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici. Qui l'eût dit, qu'un rivage à mes voeux si funeste Présenterait d'abord Pylade aux yeux d'Oreste? Qu'après plus de six mois que je t'avais perdu, A la cour de Pyrrhus tu me serais rendu? Pylade J'en rends grâces au ciel qui, m'arrêtant sans cesse, Semblait m'avoir fermé le chemin de la Grèce, Depuis le jour fatal que la fureur des eaux Presque aux yeux de l'Epire écarta nos vaisseaux. Combien, dans cet exil, ai-je souffert d'alarmes! Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes, Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger Que ma triste amitié ne pouvait partager! Surtout je redoutais cette mélancolie Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie. Je craignais que le ciel, par un cruel secours, Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours. Mais je vous vois, Seigneur; et si j'ose le dire, Un destin plus heureux vous conduit en Epire: Le pompeux appareil qui suit ici vos pas N'est point d'un malheureux qui cherche le trépas. Oreste Hélas! qui peut savoir le destin qui m'amène? L'amour me fait ici chercher une inhumaine. Mais qui sait ce qu'il doit ordonner de mon sort, Et si je viens chercher ou la vie ou la mort? Pylade Quoi? votre âme à l'amour en esclave asservie Se repose sur lui du soin de votre vie? Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts, Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers? Pensez-vous qu'Hermione, à Sparte inexorable, Vous prépare en Epire un sort plus favorable? Honteux d'avoir poussé tant de voeux superflus, Vous l'abhorriez; enfin vous ne m'en parliez plus. Vous me trompiez, Seigneur. Oreste Je me trompais moi-même! Ami, n'accable point un malheureux qui t'aime. T'ai-je jamais caché mon coeur et mes désirs? Tu vis naître ma flamme et mes premiers soupirs. Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille En faveur de Pyrrhus, vengeur de sa famille, Tu vis mon désespoir; et tu m'as vu depuis Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis. Je te vis à regret, en cet état funeste, Prêt à suivre partout le déplorable Oreste, Toujours de ma fureur interrompre le cours, Et de moi-même enfin me sauver tous les jours. Mais quand je me souvins que parmi tant d'alarmes Hermione à Pyrrhus prodiguait tous ses charmes, Tu sais de quel courroux mon coeur alors épris Voulut en l'oubliant punir tous ses mépris. Je fis croire et je crus ma victoire certaine; Je pris tous mes transports pour des transports de haine. Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits, Je défiais ses yeux de me troubler jamais. Voilà comme je crus étouffer ma tendresse. En ce calme trompeur j'arrivai dans la Grèce, Et je trouvai d'abord ses princes rassemblés, Qu'un péril assez grand semblait avoir troublés. J'y courus. Je pensai que la guerre et la gloire De soins plus importants rempliraient ma mémoire; Que mes sens reprenant leur première vigueur, L'amour achèverait de sortir de mon coeur. Mais admire avec moi le sort dont la poursuite Me fit courir alors au piège que j'évite. J'entends de tous côtés qu'on menace Pyrrhus; Toute la Grèce éclate en murmures confus; On se plaint qu'oubliant son sang et sa promesse Il élève en sa cour l'ennemi de la Grèce, Astyanax, d'Hector jeune et malheureux fils, Reste de tant de rois sous Troie ensevelis. J'apprends que pour ravir son enfance au supplice Andromaque trompa l'ingénieux Ulysse, Tandis qu'un autre enfant, arraché de ses bras, Sous le nom de son fils fut conduit au trépas. On dit que peu sensible aux charmes d'Hermione Mon rival porte ailleurs son coeur et sa couronne. Ménélas, sans le croire, en paraît affligé, Et se plaint d'un hymen si longtemps négligé. Parmi les déplaisirs où son âme se noie, Il s'élève en la mienne une secrète joie: Je triomphe; et pourtant je me flatte d'abord Que la seule vengeance excite ce transport. Mais l'ingrate en mon coeur reprit bientôt sa place: De mes feux mal éteints je reconnus la trace; Je sentis que ma haine allait finir son cours, Ou plutôt je sentis que je l'aimais toujours. Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage. On m'envoie à Pyrrhus; j'entreprends ce voyage, Je viens voir si l'on peut arracher de ses bras Cet enfant dont la vie alarme tant d'Etats. Heureux si je pouvais, dans l'ardeur qui me presse, Au lieu d'Astyanax, lui ravir ma princesse! Car enfin n'attends pas que mes feux redoublés Des périls les plus grands puissent être troublés. Puisque après tant d'efforts ma résistance est vaine, Je me livre en aveugle au destin qui m'entraîne. J'aime: je viens chercher Hermione en ces lieux, La fléchir, l'enlever, ou mourir à ses yeux. Toi qui connais Pyrrhus, que penses-tu qu'il fasse? Dans sa cour, dans son coeur, dis-moi ce qui se passe. Mon Hermione encor le tient-elle asservi? Me rendra-t-il, Pylade, un bien qu'il m'a ravi? Pylade Je vous abuserais si j'osais vous promettre Qu'entre vos mains, Seigneur, il voulût la remettre. Non que de sa conquête il paraisse flatté; Pour la veuve d'Hector ses feux ont éclaté; Il l'aime. Mais enfin cette veuve inhumaine N'a payé jusqu'ici son amour que de haine; Et chaque jour encore on lui voit tout tenter Pour fléchir sa captive, ou pour l'épouvanter. De son fils qu'il lui cache il menace la tête, Et fait couler des pleurs qu'aussitôt il arrête. Hermione elle-même a vu plus de cent fois Cet amant irrité revenir sous ses lois, Et de ses voeux troublés lui rapportant l'hommage, Soupirer à ses pieds moins d'amour que de rage. Ainsi n'attendez pas que l'on puisse aujourd'hui Vous répondre d'un coeur si peu maître de lui: Il peut, Seigneur, il peut, dans ce désordre extrême, Epouser ce qu'il hait, et punir ce qu'il aime. Oreste Mais dis-moi de quel oeil Hermione peut voir Son hymen différé, ses charmes sans pouvoir. Pylade Hermione, Seigneur, au moins en apparence, Semble de son amant dédaigner l'inconstance, Et croit que trop heureux de fléchir sa rigueur Il la viendra presser de reprendre son coeur. Mais je l'ai vue enfin me confier ses larmes; Elle pleure en secret le mépris de ses charmes. Toujours prête à partir, et demeurant toujours, Quelquefois elle appelle Oreste à son secours. Oreste Ah! si je le croyais, j'irais bientôt, Pylade, Me jeter... Pylade Achevez, Seigneur, votre ambassade. Vous attendez le roi: parlez, et lui montrez Contre le fils d'Hector tous les Grecs conjurés. Loin de leur accorder ce fils de sa maîtresse, Leur haine ne fera qu'irriter sa tendresse. Plus on les veut brouiller, plus on va les unir. Pressez, demandez tout, pour ne rien obtenir. Il vient. Oreste Eh bien! va donc disposer la cruelle A revoir un amant qui ne vient que pour elle. Scène II Pyrrhus, Oreste, Phoenix Oreste Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix, Souffrez que j'ose ici me flatter de leur choix, Et qu'à vos yeux, Seigneur, je montre quelque joie De voir le fils d'Achille et le vainqueur de Troie. Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups: Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous; Et vous avez montré, par une heureuse audace, Que le fils seul d'Achille a pu remplir sa place. Mais, ce qu'il n'eût point fait, la Grèce avec douleur Vous voit du sang troyen relever le malheur, Et vous laissant toucher d'une pitié funeste, D'une guerre si longue entretenir le reste. Ne vous souvient-il plus, Seigneur, quel fut Hector? Nos peuples affaiblis s'en souviennent encor. Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles, Et dans toute la Grèce il n'est point de familles Qui ne demandent compte à ce malheureux fils D'un père ou d'un époux qu'Hector leur a ravis. Et qui sait ce qu'un jour ce fils peut entreprendre? Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre, Tel qu'on a vu son père embraser nos vaisseaux, Et, la flamme à la main, les suivre sur les eaux. Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense? Vous-même de vos soins craignez la récompense, Et que dans votre sein ce serpent élevé Ne vous punisse un jour de l'avoir conservé. Enfin de tous les Grecs satisfaites l'envie, Assurez leur vengeance, assurez votre vie; Perdez un ennemi d'autant plus dangereux Qu'il s'essaiera sur vous à combattre contre eux. Pyrrhus La Grèce en ma faveur est trop inquiétée. De soins plus importants je l'ai crue agitée, Seigneur, et sur le nom de son ambassadeur, J'avais dans ses projets conçu plus de grandeur. Qui croirait en effet qu'une telle entreprise Du fils d'Agamemnon méritât l'entremise; Qu'un peuple tout entier, tant de fois triomphant, N'eût daigné conspirer que la mort d'un enfant? Mais à qui prétend-on que je le sacrifie? La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie? Et seul de tous les Grecs ne m'est-il pas permis D'ordonner d'un captif que le sort m'a soumis? Oui, Seigneur, lorsqu'au pied des murs fumants de Troie Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie, Le sort, dont les arrêts furent alors suivis, Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils. Hécube près d'Ulysse acheva sa misère; Cassandre dans Argos a suivi votre père; Sur eux, sur leurs captifs, ai-je étendu mes droits? Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits? On craint qu'avec Hector Troie un jour ne renaisse; Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse: Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin; Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin. Je songe quelle était autrefois cette ville Si superbe en remparts, en héros si fertile, Maîtresse de l'Asie; et je regarde enfin Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin. Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes, Un enfant dans les fers; et je ne puis songer Que Troie en cet état aspire à se venger. Ah! si du fils d'Hector la perte était jurée, Pourquoi d'un an entier l'avons-nous différée? Dans le sein de Priam n'a-t-on pu l'immoler? Sous tant de morts, sous Troie, il fallait l'accabler. Tout était juste alors: la vieillesse et l'enfance En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense; La victoire et la nuit, plus cruelles que nous, Nous excitaient au meurtre, et confondaient nos coups. Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère. Mais que ma cruauté survive à ma colère? Que malgré la pitié dont je me sens saisir, Dans le sang d'un enfant je me baigne à loisir? Non, Seigneur: que les Grecs cherchent quelque autre proie; Qu'ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie: De mes inimitiés le cours est achevé; L'Epire sauvera ce que Troie a sauvé. Oreste Seigneur, vous savez trop avec quel artifice Un faux Astyanax fut offert au supplice Où le seul fils d'Hector devait être conduit. Ce n'est pas les Troyens, c'est Hector qu'on poursuit. Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père; Il a par trop de sang acheté leur colère, Ce n'est que dans le sien qu'elle peut expirer, Et jusque dans l'Epire il les peut attirer. Prévenez-les. Pyrrhus Non, non. J'y consens avec joie! Qu'ils cherchent dans l'Epire une seconde Troie; Qu'ils confondent leur haine, et ne distinguent plus Le sang qui les fit vaincre et celui des vaincus. Aussi bien ce n'est pas la première injustice Dont la Grèce d'Achille a payé le service. Hector en profita, Seigneur; et quelque jour Son fils en pourrait bien profiter à son tour. Oreste Ainsi la Grèce en vous trouve un enfant rebelle? Pyrrhus Et je n'ai donc vaincu que pour dépendre d'elle? Oreste Hermione, Seigneur, arrêtera vos coups: Ses yeux s'opposeront entre son père et vous. Pyrrhus Hermione, Seigneur, peut m'être toujours chère, Je puis l'aimer, sans être esclave de son père; Et je saurai peut-être accorder quelque jour Les soins de ma grandeur et ceux de mon amour. Vous pouvez cependant voir la fille d'Hélène: Du sang qui vous unit je sais l'étroite chaîne. Après cela, Seigneur, je ne vous retiens plus, Et vous pourrez aux Grecs annoncer mon refus. Scène III Pyrrhus, Phoenix Phoenix Ainsi vous l'envoyez aux pieds de sa maîtresse? Pyrrhus On dit qu'il a longtemps brûlé pour la princesse. Phoenix Mais si ce feu, Seigneur, vient à se rallumer? S'il lui rendait son coeur, s'il s'en faisait aimer? Pyrrhus Ah! qu'ils s'aiment, Phoenix! J'y consens. Qu'elle parte. Que charmés l'un de l'autre ils retournent à Sparte! Tous nos ports sont ouverts et pour elle et pour lui. Qu'elle m'épargnerait de contrainte et d'ennui! Phoenix Seigneur... Pyrrhus Une autre fois je t'ouvrirai mon âme: Andromaque paraît. Scène IV Pyrrhus, Andromaque, Phoenix, Céphise Pyrrhus Me cherchiez-vous, Madame? Un espoir si charmant me serait-il permis? Andromaque Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils. Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie, J'allais, Seigneur, pleurer un moment avec lui: Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui. Pyrrhus Ah, Madame! les Grecs, si j'en crois leurs alarmes, Vous donneront bientôt d'autres sujets de larmes. Andromaque Et quelle est cette peur dont leur coeur est frappé, Seigneur? Quelque Troyen vous est-il échappé? Pyrrhus Leur haine pour Hector n'est pas encore éteinte. Ils redoutent son fils. Andromaque Digne objet de leur crainte! Un enfant malheureux qui ne sait pas encor Que Pyrrhus est son maître, et qu'il est fils d'Hector. Pyrrhus Tel qu'il est, tous les Grecs demandent qu'il périsse. Le fils d'Agamemnon vient hâter son supplice. Andromaque Et vous prononcerez un arrêt si cruel? Est-ce mon intérêt qui le rend criminel? Hélas! on ne craint point qu'il venge un jour son père; On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère. Il m'aurait tenu lieu d'un père et d'un époux; Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups. Pyrrhus Madame, mes refus ont prévenu vos larmes. Tous les Grecs m'ont déjà menacé de leurs armes, Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux, Demander votre fils avec mille vaisseaux, Coutât-il tout le sang qu'Hélène a fait répandre, Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre, Je ne balance point, je vole à son secours. Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours. Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire, Me refuserez-vous un regard moins sévère? Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés, Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés? Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore Que vous accepterez un coeur qui vous adore? En combattant pour vous, me sera-t-il permis De ne vous point compter parmi mes ennemis? Andromaque Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce? Faut-il qu'un si grand coeur montre tant de faiblesse? Voulez-vous qu'un dessein si beau, si généreux, Passe pour le transport d'un esprit amoureux? Captive, toujours triste, importune à moi-même, Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime? Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés? Non, non; d'un ennemi respecter la misère, Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère, De cent peuples pour lui combattre la rigueur, Sans me faire payer son salut de mon coeur, Malgré moi, s'il le faut, lui donner un asile: Seigneur, voilà des soins dignes du fils d'Achille. Pyrrhus Hé quoi! votre courroux n'a-t-il pas eu son cours? Peut-on haïr sans cesse? et punit-on toujours? J'ai fait des malheureux, sans doute; et la Phrygie Cent fois de votre sang a vu ma main rougie; Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés! Qu'ils m'ont vendu bien cher les pleurs qu'ils ont versés! De combien de remords m'ont-ils rendu la proie! Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Troie. Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé, Brûlé de plus de feux que je n'en allumai, Tant de soins, tant de pleurs, tant d'ardeurs inquiètes... Hélas! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes? Mais enfin, tour à tour, c'est assez nous punir: Nos ennemis communs devraient nous réunir. Madame, dites-moi seulement que j'espère, Je vous rends votre fils, et je lui sers de père; Je l'instruirai moi-même à venger les Troyens; J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens. Animé d'un regard, je puis tout entreprendre: Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre; Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l'ont pris, Dans ses murs relevés couronner votre fils. Andromaque Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère. Je les lui promettais tant qu'a vécu son père. Non, vous n'espérez plus de nous revoir encor, Sacrés murs que n'a pu conserver mon Hector! A de moindres faveurs des malheureux prétendent, Seigneur: c'est un exil que mes pleurs vous demandent. Souffrez que, loin des Grecs, et même loin de vous, J'aille cacher mon fils, et pleurer mon époux. Votre amour contre nous allume trop de haine. Retournez, retournez à la fille d'Hélène. Pyrrhus Et le puis-je, Madame? Ah! que vous me gênez! Comment lui rendre un coeur que vous me retenez? Je sais que de mes voeux on lui promit l'empire; Je sais que pour régner elle vint dans l'Epire; Le sort vous y voulut l'une et l'autre amener: Vous, pour porter des fers, elle, pour en donner. Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire? Et ne dirait-on pas, en voyant au contraire Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés, Qu'elle est ici captive et que vous y régnez? Ah! qu'un seul des soupirs que mon coeur vous envoie, S'il s'échappait vers elle y porterait de joie. Andromaque Et pourquoi vos soupirs seraient-ils repoussés? Aurait-elle oublié vos services passés? Troie, Hector, contre vous, révoltent-ils son âme? Aux cendres d'un époux doit-elle enfin sa flamme? Et quel époux encore! Ah! souvenir cruel! Sa mort seule a rendu votre père immortel; Il doit au sang d'Hector tout l'éclat de ses armes, Et vous n'êtes tous deux connus que par mes larmes. Pyrrhus Eh bien, Madame, eh bien! il faut vous obéir: Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr. Oui, mes voeux ont trop loin poussé leur violence Pour ne plus s'arrêter que dans l'indifférence; Songez-y bien: il faut désormais que mon coeur, S'il n'aime avec transport, haïsse avec fureur. Je n'épargnerai rien dans ma juste colère: Le fils me répondra des mépris de la mère; La Grèce le demande, et je ne prétends pas Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats. Andromaque Hélas! il mourra donc. Il n'a pour sa défense Que les pleurs de sa mère et que son innocence. Et peut-être après tout, en l'état où je suis, Sa mort avancera la fin de mes ennuis. Je prolongeais pour lui ma vie et ma misère; Mais enfin sur ses pas j'irai revoir son père. Ainsi, tous trois, Seigneur, par vos soins réunis, Nous vous... Pyrrhus Allez, Madame, allez voir votre fils. Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide Ne prendra pas toujours sa colère pour guide. Pour savoir nos destins j'irai vous retrouver. Madame, en l'embrassant, songez à le sauver. Acte deuxième Scène I Hermione, Cléone Hermione Je fais ce que tu veux; je consens qu'il me voie. Je lui veux bien encore accorder cette joie. Pylade va bientôt conduire ici ses pas; Mais si je m'en croyais, je ne le verrais pas. Cléone Et qu'est-ce que sa vue a pour vous de funeste? Madame, n'est-ce pas toujours le même Oreste Dont vous avez cent fois souhaité le retour, Et dont vous regrettiez la constance et l'amour? Hermione C'est cet amour payé de trop d'ingratitude Qui me rend en ces lieux sa présence si rude. Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui, De voir mon infortune égaler son ennui! Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione? Elle me dédaignait; un autre l'abandonne. L'ingrate, qui mettait son coeur à si haut prix, Apprend donc à son tour à souffrir des mépris? Ah dieux! Cléone Ah! dissipez ces indignes alarmes: Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes. Vous croyez qu'un amant vienne vous insulter? Il vous rapporte un coeur qu'il n'a pu vous ôter. Mais vous ne dites point ce que vous mande un père? Hermione Dans ses retardements si Pyrrhus persévère, A la mort du Troyen s'il ne veut consentir, Mon père avec les Grecs m'ordonne de partir. Cléone Eh bien, Madame, eh bien! écoutez donc Oreste. Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste. Pour bien faire il faudrait que vous le prévinssiez. Ne m'avez-vous pas dit que vous le haïssiez? Hermione Si je le hais, Cléone! Il y va de ma gloire, Après tant de bontés dont il perd la mémoire; Lui qui me fut si cher, et qui m'a pu trahir, Ah! je l'ai trop aimé pour ne le point haïr! Cléone Fuyez-le donc, Madame; et puisqu'on vous adore... Hermione Ah! laisse à ma fureur le temps de croître encore. Contre mon ennemi laisse-moi m'assurer. Cléone, avec horreur je m'en veux séparer. Il n'y travaillera que trop bien, l'infidèle! Cléone Quoi? vous en attendez quelque injure nouvelle? Aimer une captive, et l'aimer à vos yeux, Tout cela n'a donc pu vous le rendre odieux? Après ce qu'il a fait, que saurait-il donc faire? Il vous aurait déplu, s'il pouvait vous déplaire. Hermione Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis? Je crains de me connaître en l'état où je suis. De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire; Crois que je n'aime plus, vante-moi ma victoire; Crois que dans son dépit mon coeur est endurci, Hélas! et, s'il se peut, fais-le moi croire aussi. Tu veux que je le fuie? Eh bien! rien ne m'arrête: Allons; n'envions plus son indigne conquête: Que sur lui sa captive étende son pouvoir. Fuyons... Mais si l'ingrat rentrait dans son devoir! Si la foi dans son coeur retrouvait quelque place; S'il venait à mes pieds me demander sa grâce; Si sous mes lois, Amour, tu pouvais l'engager! S'il voulait... Mais l'ingrat ne veut que m'outrager. Demeurons toutefois pour troubler leur fortune, Prenons quelque plaisir à leur être importune; Ou, le forçant de rompre un noeud si solennel, Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel. J'ai déjà sur le fils attiré leur colère; Je veux qu'on vienne encor lui demander la mère. Rendons-lui les tourments qu'elle m'a fait souffrir: Qu'elle le perde, ou bien qu'il la fasse périr. Cléone Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes, Et qu'un coeur accablé de tant de déplaisirs De son persécuteur ait brigué les soupirs? Voyez si sa douleur en paraît soulagée. Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée? Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté? Hermione Hélas! pour mon malheur, je l'ai trop écouté. Je n'ai point du silence affecté le mystère: Je croyais sans péril pouvoir être sincère, Et sans armer mes yeux d'un moment de rigueur, Je n'ai pour lui parler consulté que mon coeur. Et qui ne se serait comme moi déclarée Sur la foi d'une amour si saintement jurée? Me voyait-il de l'oeil qu'il me voit aujourd'hui? Tu t'en souviens encor, tout conspirait pour lui: Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie, Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie, Les exploits de son père effacés par les siens, Ses feux que je croyais plus ardents que les miens, Mon coeur, toi-même enfin de sa gloire éblouie, Avant qu'il me trahît, vous m'avez tous trahie. Mais c'en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus, Hermione est sensible, Oreste a des vertus; Il sait aimer du moins, et même sans qu'on l'aime, Et peut-être il saura se faire aimer lui-même. Allons: Qu'il vienne enfin. Cléone Madame, le voici. Hermione Ah! je ne croyais pas qu'il fût si près d'ici. Scène II Hermione, Oreste, Cléone Hermione Le croirai-je, Seigneur, qu'un reste de tendresse Vous fasse ici chercher une triste princesse? Ou ne dois-je imputer qu'à votre seul devoir L'heureux empressement qui vous porte à me voir? Oreste Tel est de mon amour l'aveuglement funeste, Vous le savez, Madame, et le destin d'Oreste Est de venir sans cesse adorer vos attraits, Et de jurer toujours qu'il n'y viendra jamais. Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures, Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures: Je le sais, j'en rougis; mais j'atteste les dieux, Témoins de la fureur de mes derniers adieux, Que j'ai couru partout où ma perte certaine Dégageait mes serments et finissait ma peine. J'ai mendié la mort chez des peuples cruels Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels: Ils m'ont fermé leur temple; et ces peuples barbares De mon sang prodigué sont devenus avares. Enfin je viens à vous, et je me vois réduit A chercher dans vos yeux une mort qui me fuit, Mon désespoir n'attend que leur indifférence: Ils n'ont qu'à m'interdire un reste d'espérance, Ils n'ont, pour avancer cette mort où je cours, Qu'à me dire une fois ce qu'ils m'ont dit toujours. Voilà, depuis un an, le seul soin qui m'anime. Madame, c'est à vous de prendre une victime Que les Scythes auraient dérobée à vos coups Si j'en avais trouvé d'aussi cruels que vous. Hermione Quittez, Seigneur, quittez ce funeste langage. A des soins plus pressants la Grèce vous engage. Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés? Songez à tous ces rois que vous représentez. Faut-il que d'un transport leur vengeance dépende? Est-ce le sang d'Oreste enfin qu'on vous demande? Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé. Oreste Les refus de Pyrrhus m'ont assez dégagé, Madame: il me renvoie; et quelque autre puissance Lui fait du fils d'Hector embrasser la défense. Hermione L'infidèle! Oreste Ainsi donc, tout prêt à le quitter, Sur mon propre destin je viens vous consulter. Déjà même je crois entendre la réponse Qu'en secret contre moi votre haine prononce. Hermione Hé quoi? toujours injuste en vos tristes discours, De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours? Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée? J'ai passé dans l'Epire où j'étais reléguée: Mon père l'ordonnait; mais qui sait si depuis Je n'ai point en secret partagé vos ennuis? Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes; Que l'Epire jamais n'ait vu couler mes larmes? Enfin, qui vous a dit que malgré mon devoir Je n'ai pas quelquefois souhaité de vous voir? Oreste Souhaité de me voir! Ah! divine Princesse... Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s'adresse? Ouvrez vos yeux: songez qu'Oreste est devant vous, Oreste, si longtemps l'objet de leur courroux. Hermione Oui, c'est vous dont l'amour, naissant avec leurs charmes, Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes; Vous que mille vertus me forçaient d'estimer; Vous que j'ai plaint, enfin que je voudrais aimer. Oreste Je vous entends. Tel est mon partage funeste: Le coeur est pour Pyrrhus, et les voeux pour Oreste. Hermione Ah! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus: Je vous haïrais trop. Oreste Vous m'en aimeriez plus. Ah! que vous me verriez d'un regard bien contraire! Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire; Et l'amour seul alors se faisant obéir, Vous m'aimeriez, Madame, en me voulant haïr. O dieux! tant de respects, une amitié si tendre... Que de raisons pour moi, si vous pouviez m'entendre! Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd'hui, Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui: Car enfin il vous hait; son âme ailleurs éprise N'a plus... Hermione Qui vous l'a dit, Seigneur, qu'il me méprise? Ses regards, ses discours vous l'ont-ils donc appris? Jugez-vous que ma vue inspire des mépris, Qu'elle allume en un coeur des feux si peu durables? Peut-être d'autres yeux me sont plus favorables. Oreste Poursuivez: il est beau de m'insulter ainsi. Cruelle, c'est donc moi qui vous méprise ici? Vos yeux n'ont pas assez éprouvé ma constance? Je suis donc un témoin de leur peu de puissance? Je les ai méprisés? Ah! qu'ils voudraient bien voir Mon rival comme moi mépriser leur pouvoir! Hermione Que m'importe, Seigneur, sa haine ou sa tendresse? Allez contre un rebelle armer toute la Grèce; Rapportez-lui le prix de sa rébellion; Qu'on fasse de l'Epire un second Ilion. Allez. Après cela direz-vous que je l'aime? Oreste Madame, faites plus, et venez-y vous-même. Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux, Venez dans tous les coeurs faire parler vos yeux. Faisons de notre haine une commune attaque. Hermione Mais, Seigneur, cependant, s'il épouse Andromaque? Oreste Hé, Madame! Hermione Songez quelle honte pour nous, Si d'une Phrygienne il devenait l'époux! Oreste Et vous le haïssez! Avouez-le, Madame, L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme; Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux, Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux. Hermione Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue Répand sur mes discours le venin qui la tue, Toujours dans mes raisons cherche quelque détour, Et croit qu'en moi la haine est un effort d'amour. Il faut donc m'expliquer; vous agirez ensuite. Vous savez qu'en ces lieux mon devoir m'a conduite; Mon devoir m'y retient; et je n'en puis partir Que mon père ou Pyrrhus ne m'en fassent sortir. De la part de mon père allez lui faire entendre Que l'ennemi des Grecs ne peut être son gendre. Du Troyen ou de moi faites-le décider: Qu'il songe qui des deux il veut rendre ou garder; Enfin qu'il me renvoie, ou bien qu'il vous le livre. Adieu. S'il y consent, je suis prête à vous suivre. Scène III Oreste, seul. Oui, oui, vous me suivrez, n'en doutez nullement; Je vous réponds déjà de son consentement. Je ne crains pas enfin que Pyrrhus la retienne: Il n'a devant les yeux que sa chère Troyenne; Tout autre objet le blesse; et peut-être aujourd'hui Il n'attend qu'un prétexte à l'éloigner de lui. Nous n'avons qu'à parler: c'en est fait. Quelle joie D'enlever à l'Epire une si belle proie! Sauve tout ce qui reste et de Troie et d'Hector, Garde son fils, sa veuve, et mille autres encor, Epire: c'est assez qu'Hermione rendue Perde à jamais tes bords et ton prince de vue. Mais un heureux destin le conduit en ces lieux. Parlons. A tant d'attraits, Amour, ferme ses yeux! Scène IV Pyrrhus, Oreste, Phoenix Pyrrhus Je vous cherchais, Seigneur. Un peu de violence M'a fait de vos raisons combattre la puissance, Je l'avoue; et depuis que je vous ai quitté, J'en ai senti la force et connu l'équité. J'ai songé, comme vous, qu'à la Grèce, à mon père, A moi-même, en un mot, je devenais contraire; Que je relevais Troie, et rendais imparfait Tout ce qu'a fait Achille, et tout ce que j'ai fait. Je ne condamne plus un courroux légitime, Et l'on vous va, Seigneur, livrer votre victime. Oreste Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux, C'est acheter la paix du sang d'un malheureux. Pyrrhus Oui; mais je veux, Seigneur, l'assurer davantage: D'une éternelle paix Hermione est le gage; Je l'épouse. Il semblait qu'un spectacle si doux N'attendît en ces lieux qu'un témoin tel que vous: Vous y représentez tous les Grecs et son père, Puisqu'en vous Ménélas voit revivre son frère. Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain J'attends avec la paix son coeur de votre main. Oreste Ah dieux! Scène V Pyrrhus, Phoenix Pyrrhus Eh bien, Phoenix, l'amour est-il le maître? Tes yeux refusent-ils encor de me connaître? Phoenix Ah! je vous reconnais; et ce juste courroux, Ainsi qu'à tous les Grecs, Seigneur, vous rend à vous. Ce n'est plus le jouet d'une flamme servile: C'est Pyrrhus, c'est le fils et le rival d'Achille, Que la gloire à la fin ramène sous ses lois, Qui triomphe de Troie une seconde fois. Pyrrhus Dis plutôt qu'aujourd'hui commence ma victoire, D'aujourd'hui seulement je jouis de ma gloire; Et mon coeur, aussi fier que tu l'as vu soumis, Croit avoir en l'amour vaincu mille ennemis. Considère, Phoenix, les troubles que j'évite, Quelle foule de maux l'amour traîne à sa suite, Que d'amis, de devoirs, j'allais sacrifier, Quels périls... Un regard m'eût tout fait oublier. Tous les Grecs conjurés fondaient sur un rebelle; Je trouvais du plaisir à me perdre pour elle. Phoenix Oui, je bénis, Seigneur, l'heureuse cruauté Qui vous rend... Pyrrhus Tu l'as vu, comme elle m'a traité. Je pensais, en voyant sa tendresse alarmée, Que son fils me la dût renvoyer désarmée. J'allais voir le succès de ses embrassements: Je n'ai trouvé que pleurs mêlés d'emportements. Sa misère l'aigrit; et toujours plus farouche, Cent fois le nom d'Hector est sorti de sa bouche. Vainement à son fils j'assurais mon secours: "C'est Hector, disait-elle, en l'embrassant toujours; Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace; C'est lui-même; c'est toi, cher époux, que j'embrasse." Et quelle est sa pensée? attend-elle en ce jour Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour? Phoenix Sans doute, c'est le prix que vous gardait l'ingrate. Mais laissez-la, Seigneur. Pyrrhus Je vois ce qui la flatte: Sa beauté la rassure, et malgré mon courroux, L'orgueilleuse m'attend encore à ses genoux. Je la verrais aux miens, Phoenix, d'un oeil tranquille. Elle est veuve d'Hector, et je suis fils d'Achille: Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus. Phoenix Commencez donc, Seigneur, à ne m'en parler plus. Allez voir Hermione; et content de lui plaire, Oubliez à ses pieds jusqu'à votre colère. Vous-même à cet hymen venez la disposer. Est-ce sur un rival qu'il s'en faut reposer? Il ne l'aime que trop. Pyrrhus Crois-tu, si je l'épouse, Qu'Andromaque en son coeur n'en sera pas jalouse? Phoenix Quoi? toujours Andromaque occupe votre esprit! Que vous importe, ô dieux! sa joie ou son dépit? Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire? Pyrrhus Non, je n'ai pas bien dit tout ce qu'il lui faut dire: Ma colère à ses yeux n'a paru qu'à demi; Elle ignore à quel point je suis son ennemi. Retournons-y. Je veux la braver à sa vue, Et donner à ma haine une libre étendue. Viens voir tous ses attraits, Phoenix, humiliés. Allons. Phoenix Allez, Seigneur, vous jeter à ses pieds; Allez, en lui jurant que votre âme l'adore, A de nouveaux mépris l'encourager encore. Pyrrhus Je le vois bien, tu crois que prêt à l'excuser Mon coeur court après elle et cherche à s'apaiser. Phoenix Vous aimez: c'est assez. Pyrrhus Moi, l'aimer? une ingrate Qui me hait d'autant plus que mon amour la flatte? Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi; Je puis perdre son fils, peut-être je le doi; Etrangère... que dis-je? esclave dans l'Epire, Je lui donne son fils, mon âme, mon empire, Et je ne puis gagner dans son perfide coeur D'autre rang que celui de son persécuteur! Non, non, je l'ai juré, ma vengeance est certaine: Il faut bien une fois justifier sa haine, J'abandonne son fils. Que de pleurs vont couler! De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler! Quel spectacle pour elle aujourd'hui se dispose! Elle en mourra, Phoenix, et j'en serai la cause. C'est lui mettre moi-même un poignard dans le sein. Phoenix Et pourquoi donc en faire éclater le dessein? Que ne consultiez-vous tantôt votre faiblesse? Pyrrhus Je t'entends. Mais excuse un reste de tendresse. Crains-tu pour ma colère un si faible combat? D'un amour qui s'éteint c'est le dernier éclat. Allons. A tes conseils, Phoenix, je m'abandonne. Faut-il livrer son fils? faut-il voir Hermione? Phoenix Oui, voyez-la, Seigneur et par des voeux soumis, Protestez-lui... Pyrrhus Faisons tout ce que j'ai promis. Acte troisième Scène I Oreste, Pylade Pylade Modérez donc, Seigneur, cette fureur extrême. Je ne vous connais plus; vous n'êtes plus vous-même. Souffrez... Oreste Non, tes conseils ne sont plus de saison, Pylade; je suis las d'écouter la raison. C'est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice: Il faut que je l'enlève, ou bien que je périsse. Le dessein en est pris, je le veux achever. Oui, je le veux. Pylade Eh bien! il la faut enlever, J'y consens. Mais songez cependant où vous êtes. Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites? Dissimulez: calmez ce transport inquiet; Commandez à vos yeux de garder le secret. Ces gardes, cette cour, l'air qui vous environne, Tout dépend de Pyrrhus, et surtout Hermione. A ses regards surtout cachez votre courroux. O dieux! en cet état pourquoi la cherchiez-vous? Oreste Que sais-je? De moi-même étais-je alors le maître? La fureur m'emportait, et je venais peut-être Menacer à la fois l'ingrate et son amant. Pylade Et quel était le fruit de cet emportement? Oreste Et quelle âme, dis-moi, ne serait éperdue Du coup dont ma raison vient d'être confondue? Il épouse, dit-il, Hermione demain; Il veut, pour m'honorer, la tenir de ma main. Ah! plutôt cette main dans le sang du barbare... Pylade Vous l'accusez, Seigneur, de ce destin bizarre; Cependant, tourmenté de ses propres desseins, Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains. Oreste Non, non, je le connais, mon désespoir le flatte; Sans moi, sans mon amour, il dédaignait l'ingrate; Ses charmes jusque-là n'avaient pu le toucher: Le cruel ne la prend que pour me l'arracher. Ah dieux! c'en était fait: Hermione gagnée Pour jamais de sa vue allait être éloignée, Son coeur, entre l'amour et le dépit confus, Pour se donner à moi n'attendait qu'un refus, Ses yeux s'ouvraient, Pylade, elle écoutait Oreste, Lui parlait, le plaignait... Un mot eût fait le reste. Pylade Vous le croyez! Oreste Hé quoi? ce courroux enflammé Contre un ingrat... Pylade Jamais il ne fut plus aimé. Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l'aurait accordée, Qu'un prétexte tout prêt ne l'eût pas retardée? M'en croirez-vous? Lassé de ses trompeurs attraits, Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais. Quoi? votre amour se veut charger d'une furie Qui vous détestera, qui toute votre vie, Regrettant un hymen tout prêt à s'achever, Voudra... Oreste C'est pour cela que je veux l'enlever. Tout lui rirait, Pylade; et moi, pour mon partage, Je n'emporterais donc qu'une inutile rage? J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier? Non, non, à mes tourments, je veux l'associer. C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne. Je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne, Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés, Me rendent tous les noms que je leur ai donnés. Pylade Voilà donc le succès qu'aura votre ambassade: Oreste ravisseur! Oreste Et qu'importe, Pylade? Quand nos Etats vengés jouiront de mes soins, L'ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins? Et que me servira que la Grèce m'admire, Tandis que je serai la fable de l'Epire? Que veux-tu? Mais, s'il faut ne te rien déguiser, Mon innocence enfin commence à me peser. Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance Laisse le crime en paix, et poursuit l'innocence. De quelque part sur moi que je tourne les yeux, Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux. Méritons leur courroux, justifions leur haine, Et que le fruit du crime en précède la peine Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi Détourner un courroux qui ne cherche que moi? Assez et trop longtemps mon amitié t'accable: Evite un malheureux, abandonne un coupable. Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit. Laisse-moi des périls dont j'attends tout le fruit. Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m'abandonne. Va-t'en. Pylade Allons, Seigneur, enlevons Hermione. Au travers des périls un grand coeur se fait jour. Que ne peut l'amitié conduite par l'amour? Allons de tous vos Grecs encourager le zèle. Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle. Je sais de ce palais tous les détours obscurs; Vous voyez que la mer en vient battre les murs, Et cette nuit, sans peine, une secrète voie Jusqu'en votre vaisseau conduira votre proie. Oreste J'abuse, cher ami, de ton trop d'amitié Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié; Excuse un malheureux qui perd tout ce qu'il aime, Que tout le monde hait, et qui se hait lui-même. Que ne puis-je à mon tour dans un sort plus heureux... Pylade Dissimulez, Seigneur; c'est tout ce que je veux. Gardez qu'avant le coup votre dessein n'éclate: Oubliez jusque-là qu'Hermione est ingrate; Oubliez votre amour. Elle vient, je la voi. Oreste Va-t'en. Réponds-moi d'elle, et je réponds de moi. Scène II Hermione, Oreste, Cléone Oreste Eh bien! mes soins vous ont rendu votre conquête. J'ai vu Pyrrhus, Madame, et votre hymen s'apprête. Hermione On le dit; et de plus on vient de m'assurer Que vous ne me cherchiez que pour m'y préparer. Oreste Et votre âme à ses voeux ne sera pas rebelle? Hermione Qui l'eût cru que Pyrrhus ne fût pas infidèle? Que sa flamme attendrait si tard pour éclater? Qu'il reviendrait à moi, quand je l'allais quitter? Je veux croire avec vous qu'il redoute la Grèce, Qu'il suit son intérêt plutôt que sa tendresse, Que mes yeux sur votre âme étaient plus absolus. Oreste Non, Madame: il vous aime, et je n'en doute plus. Vos yeux ne font-ils pas tout ce qu'ils veulent faire? Et vous ne vouliez pas sans doute lui déplaire. Hermione Mais que puis-je, Seigneur? On a promis ma foi. Lui ravirai-je un bien qu'il ne tient pas de moi? L'amour ne règle pas le sort d'une princesse: La gloire d'obéir est tout ce qu'on nous laisse. Cependant je partais, et vous avez pu voir Combien je relâchais pour vous de mon devoir. Oreste Ah! que vous saviez bien, cruelle... Mais, Madame, Chacun peut à son choix disposer de son âme. La vôtre était à vous. J'espérais; mais enfin Vous l'avez pu donner sans me faire un larcin. Je vous accuse aussi bien moins que la fortune. Et pourquoi vous lasser d'une plainte importune? Tel est votre devoir, je l'avoue; et le mien Est de vous épargner un si triste entretien. Scène III Hermione, Cléone Hermione Attendais-tu, Cléone, un courroux si modeste? Cléone La douleur qui se tait n'en est que plus funeste. Je le plains d'autant plus qu'auteur de son ennui, Le coup qui l'a perdu n'est parti que de lui. Comptez depuis quel temps votre hymen se prépare; Il a parlé, Madame, et Pyrrhus se déclare. Hermione Tu crois que Pyrrhus craint? Et que craint-il encor? Des peuples qui dix ans ont fui devant Hector, Qui cent fois, effrayés de l'absence d'Achille, Dans leurs vaisseaux brûlants ont cherché leur asile, Et qu'on verrait encor, sans l'appui de son fils, Redemander Hélène aux Troyens impunis? Non, Cléone, il n'est point ennemi de lui-même; Il veut tout ce qu'il fait, et s'il m'épouse, il m'aime. Mais qu'Oreste à son gré m'impute ses douleurs: N'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs? Pyrrhus revient à nous! Eh bien! chère Cléone, Conçois-tu les transports de l'heureuse Hermione? Sais-tu quel est Pyrrhus? T'es-tu fait raconter Le nombre des exploits... mais qui les peut compter? Intrépide, et partout suivi de la victoire, Charmant, fidèle enfin: rien ne manque à sa gloire. Songe... Cléone Dissimulez. Votre rivale en pleurs Vient à vos pieds, sans doute, apporter ses douleurs. Hermione Dieux! ne puis-je à ma joie abandonner mon âme? Sortons: que lui dirais-je? Scène IV Andromaque, Hermione, Cléone, Céphise Andromaque Où fuyez-vous, Madame? N'est-ce pas à vos yeux un spectacle assez doux Que la veuve d'Hector pleurante à vos genoux? Je ne viens point ici, par de jalouses larmes, Vous envier un coeur qui se rend à vos charmes. Par une main cruelle, hélas! j'ai vu percer Le seul où mes regards prétendaient s'adresser. Ma flamme par Hector fut jadis allumée; Avec lui dans la tombe elle s'est enfermée. Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour, Madame, pour un fils jusqu'où va notre amour; Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite, En quel trouble mortel son intérêt nous jette, Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter, C'est le seul qui nous reste, et qu'on veut nous l'ôter. Hélas! lorsque, lassés de dix ans de misère, Les Troyens en courroux menaçaient votre mère, J'ai su de mon Hector lui procurer l'appui. Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j'ai pu sur lui. Que craint-on d'un enfant qui survit à sa perte? Laissez-moi le cacher en quelque île déserte; Sur les soins de sa mère on peut s'en assurer, Et mon fils avec moi n'apprendra qu'à pleurer. Hermione Je conçois vos douleurs. Mais un devoir austère, Quand mon père a parlé, m'ordonne de me taire. C'est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux. S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous? Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme; Faites-le prononcer: j'y souscrirai. Madame. Scène V Andromaque, Céphise Andromaque Quel mépris la cruelle attache à ses refus! Céphise Je croirais ses conseils, et je verrais Pyrrhus. Un regard confondrait Hermione et la Grèce... Mais lui-même il vous cherche. Scène VI Pyrrhus, Andromaque, Phoenix, Céphise Pyrrhus, à Phoenix. Où donc est la princesse? Ne m'avais-tu pas dit qu'elle était en ces lieux? Phoenix Je le croyais. Andromaque, à Céphise. Tu vois le pouvoir de mes yeux! Pyrrhus Que dit-elle, Phoenix? Andromaque Hélas! tout m'abandonne. Phoenix Allons, Seigneur, marchons sur les pas d'Hermione. Céphise Qu'attendez-vous? Rompez ce silence obstiné. Andromaque Il a promis mon fils. Céphise Il ne l'a pas donné. Andromaque Non, non, j'ai beau pleurer, sa mort est résolue. Pyrrhus Daigne-t-elle sur nous tourner au moins la vue? Quel orgueil! Andromaque Je ne fais que l'irriter encor. Sortons. Pyrrhus Allons aux Grecs livrer le fils d'Hector. Andromaque Ah! Seigneur, arrêtez! Que prétendez-vous faire? Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère! Vos serments m'ont tantôt juré tant d'amitié! Dieux! ne pourrai-je au moins toucher votre pitié? Sans espoir de pardon m'avez-vous condamnée? Pyrrhus Phoenix vous le dira, ma parole est donnée. Andromaque Vous qui braviez pour moi tant de périls divers! Pyrrhus J'étais aveugle alors; mes yeux se sont ouverts. Sa grâce à vos désirs pouvait être accordée; Mais vous ne l'avez pas seulement demandée: C'en est fait. Andromaque Ah! Seigneur! vous entendiez assez Des soupirs qui craignaient de se voir repoussés. Pardonnez à l'éclat d'une illustre fortune Ce reste de fierté qui craint d'être importune. Vous ne l'ignorez pas: Andromaque, sans vous, N'aurait jamais d'un maître embrassé les genoux. Pyrrhus Non, vous me haïssez; et dans le fond de l'âme Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme. Ce fils même, ce fils, l'objet de tant de soins, Si je l'avais sauvé, vous l'en aimeriez moins. La haine, le mépris, contre moi tout s'assemble; Vous me haïssez plus que tous les Grecs ensemble. Jouissez à loisir d'un si noble courroux. Allons, Phoenix. Andromaque Allons rejoindre mon époux. Céphise Madame... Andromaque Et que veux-tu que je lui dise encore? Auteur de tous mes maux, crois-tu qu'il les ignore? Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez. J'ai vu mon père mort et nos murs embrasés; J'ai vu trancher les jours de ma famille entière, Et mon époux sanglant traîné sur la poussière, Son fils seul avec moi, réservé pour les fers. Mais que ne peut un fils? Je respire, je sers. J'ai fait plus: je me suis quelquefois consolée Qu'ici, plutôt qu'ailleurs, le sort m'eût exilée; Qu'heureux dans son malheur, le fils de tant de rois, Puisqu'il devait servir, fût tombé sous vos lois. J'ai cru que sa prison deviendrait son asile. Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille: J'attendais de son fils encor plus de bonté. Pardonne, cher Hector, à ma crédulité! Je n'ai pu soupçonner ton ennemi d'un crime; Malgré lui-même enfin je l'ai cru magnanime. Ah! s'il l'était assez pour nous laisser du moins Au tombeau qu'à ta cendre ont élevé mes soins, Et que finissant là sa haine et nos misère, Il ne séparât point des dépouilles si chères! Pyrrhus Va m'attendre, Phoenix. Scène VII Pyrrhus, Andromaque, Céphise Pyrrhus continue. Madame, demeurez. On peut vous rendre encor ce fils que vous pleurez. Oui, je sens à regret qu'en excitant vos larmes Je ne fais contre moi que vous donner des armes. Je croyais apporter plus de haine en ces lieux. Mais, Madame, du moins tournez vers moi les yeux: Voyez si mes regards sont d'un juge sévère, S'ils sont d'un ennemi qui cherche à vous déplaire. Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir? Au nom de votre fils, cessons de nous haïr. A le sauver enfin c'est moi qui vous convie. Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vie? Faut-il qu'en sa faveur j'embrasse vos genoux? Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous. Je sais de quels serments je romps pour vous les chaînes, Combien je vais sur moi faire éclater de haines. Je renvoie Hermione, et je mets sur son front, Au lieu de ma couronne, un éternel affront. Je vous conduis au temple où son hymen s'apprête, Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête. Mais ce n'est plus, Madame, une offre à dédaigner: Je vous le dis, il faut ou périr ou régner. Mon coeur, désespéré d'un an d'ingratitude, Ne peut plus de son sort souffrir l'incertitude. C'est craindre, menacer et gémir trop longtemps. Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j'attends. Songez-y: je vous laisse, et je viendrai vous prendre Pour vous mener au temple où ce fils doit m'attendre. Et là vous me verrez, soumis ou furieux, Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux. Scène VIII Andromaque, Céphise Céphise Je vous l'avais prédit, qu'en dépit de la Grèce, De votre sort encor vous seriez la maîtresse. Andromaque Hélas! de quel effet tes discours sont suivis! Il ne me restait plus qu'à condamner mon fils. Céphise Madame, à votre époux c'est être assez fidèle: Trop de vertu pourrait vous rendre criminelle; Lui-même il porterait votre âme à la douceur. Andromaque Quoi? je lui donnerais Pyrrhus pour successeur! Céphise Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent. Pensez-vous qu'après tout ses mânes en rougissent? Qu'il méprisât, Madame, un roi victorieux Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux, Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère, Qui ne se souvient plus qu'Achille était son père, Qui dément ses exploits et les rend superflus? Andromaque Dois-je les oublier, s'il ne s'en souvient plus? Dois-je oublier Hector privé de funérailles, Et traîné sans honneur autour de nos murailles? Dois-je oublier son père à mes pieds renversé, Ensanglantant l'autel qu'il tenait embrassé? Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle; Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants, Entrant à la lueur de nos palais brûlants, Sur tous mes frères morts se faisant un passage, Et de sang tout couvert échauffant le carnage; Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants, Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants; Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue: Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue; Voilà par quels exploits il sut se couronner; Enfin voilà l'époux que tu me veux donner. Non, je ne serai point complice de ses crimes; Qu'il nous prenne, s'il veut, pour dernières victimes. Tous mes ressentiments lui seraient asservis. Céphise Eh bien, allons donc voir expirer votre fils: On n'attend plus que vous... Vous frémissez, Madame? Andromaque Ah! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme! Quoi? Céphise, j'irai voir expirer encor Ce fils, ma seule joie, et l'image d'Hector? Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage? Hélas! je m'en souviens, le jour que son courage Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas, Il demanda son fils, et le prit dans ses bras: "Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes, J'ignore quel succès le sort garde à mes armes; Je te laisse mon fils pour gage de ma foi: S'il me perd, je prétends qu'il me retrouve en toi. Si d'un heureux hymen la mémoire t'est chère, Montre au fils à quel point tu chérissais le père". Et je puis voir répandre un sang si précieux? Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux? Roi barbare, faut-il que mon crime l'entraîne? Si je te hais, est-il coupable de ma haine? T'a-t-il de tous les siens reproché le trépas? S'est-il plaint à tes yeux des maux qu'il ne sent pas? Mais cependant, mon fils, tu meurs si je n'arrête Le fer que le cruel tient levé sur ta tête. Je l'en puis détourner, et je t'y vais offrir?... Non, tu ne mourras point, je ne le puis souffrir. Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise, Va le trouver pour moi. Céphise Que faut-il que je dise? Andromaque Dis-lui que de mon fils l'amour est assez fort... Crois-tu que dans son coeur il ait juré sa mort? L'amour peut-il si loin pousser sa barbarie? Céphise Madame, il va bientôt revenir en furie. Andromaque Eh bien! va l'assurer... Céphise De quoi? de votre foi? Andromaque Hélas! pour la promettre est-elle encore à moi? O cendres d'un époux! ô Troyens! ô mon père! O mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère! Allons. Céphise Où donc, Madame? et que résolvez-vous? Andromaque Allons sur son tombeau consulter mon époux. Acte quatrième Scène I Andromaque, Céphise Céphise Ah! je n'en doute point: c'est votre époux, Madame, C'est Hector qui produit ce miracle en votre âme. Il veut que Troie encor se puisse relever Avec cet heureux fils qu'il vous fait conserver. Pyrrhus vous l'a promis. Vous venez de l'entendre, Madame: il n'attendait qu'un mot pour vous le rendre. Croyez-en ses transports: père, sceptre, alliés, Content de votre coeur, il met tout à vos pieds. Sur lui, sur tout son peuple il vous rend souveraine. Est-ce là ce vainqueur digne de tant de haine? Déjà contre les Grecs plein d'un noble courroux, Le soin de votre fils le touche autant que vous Il prévient leur fureur, il lui laisse sa garde; Pour ne pas l'exposer, lui-même il se hasarde. Mais tout s'apprête au temple, et vous avez promis... Andromaque Oui, je m'y trouverai. Mais allons voir mon fils. Céphise Madame, qui vous presse? Il suffit que sa vue Désormais à vos yeux ne soit plus défendue. Vous lui pourrez bientôt prodiguer vos bontés, Et vos embrassements ne seront plus comptés. Quel plaisir d'élever un enfant qu'on voit croître, Non plus comme un esclave élevé pour son maître, Mais pour voir avec lui renaître tant de rois! Andromaque Céphise, allons le voir pour la dernière fois. Céphise Que dites-vous? O dieux! Andromaque O ma chère Céphise, Ce n'est point avec toi que mon coeur se déguise. Ta foi, dans mon malheur, s'est montrée à mes yeux; Mais j'ai cru qu'à mon tour tu me connaissais mieux. Quoi donc? as-tu pensé qu'Andromaque infidèle Pût trahir un époux qui croit revivre en elle, Et que de tant de morts réveillant la douleur, Le soin de mon repos me fît troubler le leur? Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre? Mais son fils périssait; il l'a fallu défendre. Pyrrhus en m'épousant s'en déclare l'appui; Il suffit: je veux bien m'en reposer sur lui. Je sais quel est Pyrrhus: violent, mais sincère, Céphise, il fera plus qu'il n'a promis de faire. Sur le courroux des Grecs je m'en repose encor: Leur haine va donner un père au fils d'Hector, Je vais donc, puisqu'il faut que je me sacrifie, Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie; Je vais, en recevant sa foi sur les autels, L'engager à mon fils par des noeuds immortels. Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste, D'une infidèle vie abrégera le reste, Et sauvant ma vertu, rendra ce que je doi A Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi. Voilà de mon amour l'innocent stratagème, Voilà ce qu'un époux m'a commandé lui-même; J'irai seule rejoindre Hector et mes aïeux. Céphise, c'est à toi de me fermer les yeux. Céphise Ah! ne prétendez pas que je puisse survivre... Andromaque Non, non, je te défends, Céphise de me suivre. Je confie à tes soins mon unique trésor. Si tu vivais pour moi, vis pour le fils d'Hector. De l'espoir des Troyens seule dépositaire, Songe à combien de rois tu deviens nécessaire. Veille auprès de Pyrrhus; fais-lui garder sa foi: S'il le faut, je consens qu'on lui parle de moi; Fais-lui valoir l'hymen où je me suis rangée, Dis-lui qu'avant ma mort je lui fus engagée, Que ses ressentiments doivent être effacés, Qu'en lui laissant mon fils, c'est l'estimer assez. Fais connaître à mon fils les héros de sa race, Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace: Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté, Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été; Parle-lui tous les jours des vertus de son père; Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère. Mais qu'il ne songe plus, Céphise, à nous venger: Nous lui laissons un maître, il le doit ménager. Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste: Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste; Et pour ce reste enfin j'ai moi-même, en un jour, Sacrifié mon sang, ma haine, et mon amour. Céphise Hélas! Andromaque Ne me suis point, si ton coeur en alarmes Prévoit qu'il ne pourra commander à tes larmes. On vient. Cache tes pleurs, Céphise, et souviens-toi Que le sort d'Andromaque est commis à ta foi. C'est Hermione. Allons, fuyons sa violence. Scène II Hermione, Cléone Cléone Non, je ne puis assez admirer ce silence. Vous vous taisez, Madame, et ce cruel mépris N'a pas du moindre trouble agité vos esprits! Vous soutenez en paix une si rude attaque, Vous qu'on voyait frémir au seul nom d'Andromaque! Vous qui sans désespoir ne pouviez endurer Que Pyrrhus d'un regard la voulût honorer! Il l'épouse, il lui donne, avec son diadème, La foi que vous venez de recevoir vous-même, Et votre bouche encor, muette à tant d'ennui, N'a pas daigné s'ouvrir pour se plaindre de lui? Ah! que je crains, Madame, un calme si funeste, Et qu'il vaudrait bien mieux... Hermione Fais-tu venir Oreste? Cléone Il vient, Madame, il vient, et vous pouvez juger Que bientôt à vos pieds il allait se ranger; Prêt à servir toujours sans espoir de salaire, Vos yeux ne sont que trop assurés de lui plaire. Mais il entre. Scène III Oreste, Hermione, Cléone Oreste Ah! Madame! est-il vrai qu'une fois Oreste en vous cherchant obéisse à vos lois? Ne m'a-t-on point flatté d'une fausse espérance? Avez-vous en effet souhaité ma présence? Croirai-je que vos yeux, à la fin désarmés, Veulent... Hermione Je veux savoir, Seigneur, si vous m'aimez. Oreste Si je vous aime? ô dieux! Mes serments, mes parjures, Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures, Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés, Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez? Hermione Vengez-moi, je crois tout. Oreste Eh bien! allons, Madame: Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme; Prenons, en signalant mon bras et votre nom, Vous, la place d'Hélène, et moi, d'Agamemnon. De Troie en ce pays réveillons les misères, Et qu'on parle de nous ainsi que de nos pères. Partons, je suis tout prêt. Hermione Non, Seigneur, demeurons: Je ne veux pas si loin porter de tels affronts. Quoi! de mes ennemis couronnant l'insolence, J'irais attendre ailleurs une lente vengeance? Et je m'en remettrais au destin des combats, Qui peut-être à la fin ne me vengerait pas? Je veux qu'à mon départ toute l'Epire pleure. Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure. Tous vos retardements sont pour moi des refus. Courez au temple. Il faut immoler... Oreste Qui? Hermione Pyrrhus. Oreste Pyrrhus, Madame! Hermione Eh quoi! votre haine chancelle? Ah! courez, et craignez que je ne vous rappelle. N'alléguez point des droits que je veux oublier; Et ce n'est pas à vous à le justifier. Oreste Moi, je l'excuserais? Ah! vos bontés, Madame, Ont gravé trop avant ses crimes dans mon âme. Vengeons-nous, j'y consens, mais par d'autres chemins: Soyons ses ennemis, et non ses assassins; Faisons de sa ruine une juste conquête. Quoi! pour réponse aux Grecs porterai-je sa tête? Et n'ai-je pris sur moi le soin de tout l'Etat, Que pour m'en acquitter par un assassinat? Souffrez, au nom des dieux, que la Grèce s'explique, Et qu'il meure chargé de la haine publique. Souvenez-vous qu'il règne, et qu'un front couronné... Hermione Ne vous suffit-il pas que je l'ai condamné? Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée Demande une victime à moi seule adressée; Qu'Hermione est le prix d'un tyran opprimé; Que je le hais; enfin, Seigneur, que je l'aimai? Je ne m'en cache point: l'ingrat m'avait su plaire, Soit qu'ainsi l'ordonnât mon amour ou mon père, N'importe; mais enfin réglez-vous là-dessus. Malgré mes voeux, Seigneur, honteusement déçus, Malgré la juste horreur que son crime me donne, Tant qu'il vivra, craignez que je ne lui pardonne. Doutez jusqu'à sa mort d'un courroux incertain: S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain. Oreste Eh bien! Il faut le perdre, et prévenir sa grâce; Il faut... Mais cependant que faut-il que je fasse? Comment puis-je si tôt servir votre courroux? Quel chemin jusqu'à lui peut conduire mes coups? A peine suis-je encore arrivé dans l'Epire, Vous voulez par mes mains renverser un empire; Vous voulez qu'un roi meure, et pour son châtiment Vous ne donnez qu'un jour, qu'une heure, qu'un moment! Aux yeux de tout son peuple, il faut que je l'opprime! Laissez-moi vers l'autel conduire ma victime, Je ne m'en défends plus; et je ne veux qu'aller Reconnaître la place où je dois l'immoler. Cette nuit je vous sers, cette nuit je l'attaque. Hermione Mais cependant, ce jour, il épouse Andromaque! Dans le temple déjà le trône est élevé, Ma honte est confirmée, et son crime achevé. Enfin qu'attendez-vous? Il vous offre sa tête: Sans gardes, sans défense, il marche à cette fête; Autour du fils d'Hector il les fait tous ranger; Il s'abandonne au bras qui me voudra venger. Voulez-vous malgré lui prendre soin de sa vie? Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m'ont suivie; Soulevez vos amis, tous les miens sont à vous: Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous. Mais quoi? déjà leur haine est égale à la mienne: Elle épargne à regret l'époux d'une Troyenne. Parlez: mon ennemi ne vous peut échapper, Ou plutôt il ne faut que les laisser frapper. Conduisez ou suivez une fureur si belle; Revenez tout couvert du sang de l'infidèle; Allez: en cet état soyez sûr de mon coeur. Oreste Mais, Madame, songez... Hermione Ah! c'en est trop, Seigneur. Tant de raisonnements offensent ma colère. J'ai voulu vous donner les moyens de me plaire, Rendre Oreste content; mais enfin je vois bien Qu'il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien. Partez: allez ailleurs vanter votre constance, Et me laissez ici le soin de ma vengeance. De mes lâches bontés mon courage est confus, Et c'est trop en un jour essuyer de refus. Je m'en vais seule au temple où leur hymen s'apprête, Où vous n'osez aller mériter ma conquête. Là, de mon ennemi je saurai m'approcher, Je percerai le coeur que je n'ai pu toucher, Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées, Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées; Et tout ingrat qu'il est, il me sera plus doux De mourir avec lui que de vivre avec vous. Oreste Non, je vous priverai de ce plaisir funeste, Madame: il ne mourra que de la main d'Oreste. Vos ennemis par moi vont vous être immolés, Et vous reconnaîtrez mes soins, si vous voulez. Hermione Allez. De votre sort laissez-moi la conduite, Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite. Scène IV Hermione, Cléone Cléone Vous vous perdez, Madame, et vous devez songer... Hermione Que je me perde ou non, je songe à me venger. Je ne sais même encor, quoi qu'il m'ait pu promettre, Sur d'autres que sur moi si je dois m'en remettre: Pyrrhus n'est pas coupable à ses yeux comme aux miens, Et je tiendrais mes coups bien plus sûrs que les siens. Quel plaisir de venger moi-même mon injure, De retirer mon bras teint du sang du parjure, Et pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands, De cacher ma rivale à ses regards mourants! Ah! si du moins Oreste, en punissant son crime, Lui laissait le regret de mourir ma victime! Va le trouver: dis-lui qu'il apprenne à l'ingrat Qu'on l'immole à ma haine, et non pas à l'Etat. Chère Cléone, cours: ma vengeance est perdue S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue. Cléone Je vous obéirai! Mais qu'est-ce que je voi? O dieux! qui l'aurait cru, Madame? C'est le roi! Hermione Ah! cours après Oreste; et dis-lui, ma Cléone, Qu'il n'entreprenne rien sans revoir Hermione! Scène V Pyrrhus, Hermione, Phoenix Pyrrhus Vous ne m'attendiez pas, Madame, et je vois bien Que mon abord ici trouble votre entretien. Je ne viens point, armé d'un indigne artifice, D'un voile d'équité couvrir mon injustice: Il suffit que mon coeur me condamne tout bas, Et je soutiendrais mal ce que je ne crois pas. J'épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j'avoue Que je vous ai promis la foi que je lui voue. Un autre vous dirait que dans les champs troyens Nos deux pères sans nous formèrent ces liens, Et que sans consulter ni mon choix ni le vôtre, Nous fûmes sans amour engagés l'un à l'autre; Mais c'est assez pour moi que je me sois soumis. Par mes ambassadeurs mon coeur vous fut promis; Loin de les révoquer, je voulus y souscrire: Je vous vis avec eux arriver en Epire, Et quoique d'un autre oeil l'éclat victorieux Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux, Je ne m'arrêtai point à cette ardeur nouvelle; Je voulus m'obstiner à vous être fidèle: Je vous reçus en reine, et jusques à ce jour J'ai cru que mes serments me tiendraient lieu d'amour. Mais cet amour l'emporte, et par un coup funeste, Andromaque m'arrache un coeur qu'elle déteste. L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel Nous jurer malgré nous un amour immortel. Après cela, Madame, éclatez contre un traître, Qui l'est avec douleur, et qui pourtant veut l'être. Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux, Il me soulagera peut-être autant que vous. Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures: Je crains votre silence, et non pas vos injures; Et mon coeur, soulevant mille secrets témoins, M'en dira d'autant plus que vous m'en direz moins. Hermione Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice, J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice, Et que voulant bien rompre un noeud si solennel, Vous vous abandonniez au crime en criminel. Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse Sous la servile loi de garder sa promesse? Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter; Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter. Quoi? sans que ni serment ni devoir vous retienne, Rechercher une Grecque, amant d'une Troyenne? Me quitter, me reprendre, et retourner encor De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector, Couronner tour à tour l'esclave et la princesse, Immoler Troie aux Grecs, au fils d'Hector la Grèce? Tout cela part d'un coeur toujours maître de soi, D'un héros qui n'est point esclave de sa foi. Pour plaire à votre épouse, il vous faudrait peut-être Prodiguer les doux noms de parjure et de traître. Vous veniez de mon front observer la pâleur, Pour aller dans ses bras rire de ma douleur. Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie; Mais, Seigneur, en un jour ce serait trop de joie; Et sans chercher ailleurs des titres empruntés, Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez? Du vieux père d'Hector la valeur abattue Aux pieds de sa famille expirante à sa vue, Tandis que dans son sein votre bras enfoncé Cherche un reste de sang que l'âge avait glacé; Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée; De votre propre main Polyxène égorgée Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous: Que peut-on refuser à ces généreux coups! Pyrrhus Madame, je sais trop à quels excès de rage La vengeance d'Hélène emporta mon courage. Je puis me plaindre à vous du sang que j'ai versé; Mais enfin je consens d'oublier le passé. Je rends grâces au ciel que votre indifférence De mes heureux soupirs m'apprenne l'innocence. Mon coeur, je le vois bien, trop prompt à se gêner, Devait mieux vous connaître et mieux s'examiner. Mes remords vous faisaient une injure mortelle. Il faut se croire aimé pour se croire infidèle. Vous ne prétendiez point m'arrêter dans vos fers: Je crains de vous trahir, peut-être je vous sers. Nos coeurs n'étaient point faits dépendants l'un de l'autre; Je suivais mon devoir, et vous cédiez au vôtre; Rien ne vous engageait à m'aimer en effet. Hermione Je ne t'ai point aimé, cruel? Qu'ai-je donc fait? J'ai dédaigné pour toi les voeux de tous nos princes; Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces; J'y suis encor, malgré tes infidélités, Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés. Je leur ai commandé de cacher mon injure; J'attendais en secret le retour d'un parjure; J'ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu, Tu me rapporterais un coeur qui m'était dû. Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle? Et même en ce moment où ta bouche cruelle Vient si tranquillement m'annoncer le trépas, Ingrat, je doute encor si je ne t'aime pas. Mais, Seigneur, s'il le faut, si le ciel en colère Réserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire, Achevez votre hymen, j'y consens; mais du moins Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins. Pour la dernière fois je vous parle peut-être. Différez-le d'un jour, demain, vous serez maître... Vous ne répondez point? Perfide, je le voi: Tu comptes les moments que tu perds avec moi! Ton coeur, impatient de revoir ta Troyenne, Ne souffre qu'à regret qu'un autre t'entretienne. Tu lui parles du coeur, tu la cherches des yeux. Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux, Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée, Va profaner des dieux la majesté sacrée. Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublié Que les mêmes serments avec moi t'ont lié. Porte au pied des autels ce coeur qui m'abandonne, Va, cours; mais crains encor d'y trouver Hermione. Scène VI Pyrrhus, Phoenix Phoenix Seigneur, vous entendez. Gardez de négliger Une amante en fureur qui cherche à se venger. Elle n'est en ces lieux que trop bien appuyée: La querelle des Grecs à la sienne est liée; Oreste l'aime encore, et peut-être à ce prix... Pyrrhus Andromaque m'attend. Phoenix, garde son fils. Acte cinquième Scène I Hermione Où suis-je? Qu'ai-je fait? Que dois-je faire encore? Quel transport me saisit? Quel chagrin me dévore? Errante et sans dessein je cours dans ce palais. Ah! ne puis-je savoir si j'aime ou si je hais? Le cruel! de quel oeil il m'a congédiée! Sans pitié, sans douleur au moins étudiée! L'ai-je vu se troubler et me plaindre un moment? En ai-je pu tirer un seul gémissement? Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes, Semblait-il seulement qu'il eût part à mes larmes? Et je le plains encore! Et pour comble d'ennui, Mon coeur, mon lâche coeur s'intéresse pour lui! Je tremble au seul penser du coup qui le menace! Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce! Non, ne révoquons point l'arrêt de mon courroux: Qu'il périsse! aussi bien il ne vit plus pour nous. Le perfide triomphe et se rit de ma rage: Il pense voir en pleurs dissiper cet orage; Il croit que toujours faible et d'un coeur incertain, Je parerai d'un bras les coups de l'autre main. Il juge encor de moi par mes bontés passées. Mais plutôt le perfide a bien d'autres pensées: Triomphant dans le temple, il ne s'informe pas Si l'on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas. Il me laisse, l'ingrat, cet embarras funeste. Non, non, encore un coup, laissons agir Oreste. Qu'il meure, puisque enfin il a dû le prévoir, Et puisqu'il m'a forcée enfin à le vouloir... A le vouloir? Hé quoi? c'est donc moi qui l'ordonne? Sa mort sera l'effet de l'amour d'Hermione? Ce prince, dont mon coeur se faisait autrefois Avec tant de plaisir redire les exploits, A qui même en secret je m'étais destinée Avant qu'on eût conclu ce fatal hyménée, Je n'ai donc traversé tant de mers, tant d'Etats, Que pour venir si loin préparer son trépas? L'assassiner? le perdre? Ah! devant qu'il expire... Scène II Hermione, Cléone Hermione Ah! qu'ai-je fait, Cléone? et que viens-tu me dire? Que fait Pyrrhus? Cléone Il est au comble de ses voeux, Le plus fier des mortels, et le plus amoureux. Je l'ai vu vers le temple, où son hymen s'apprête, Mener en conquérant sa nouvelle conquête, Et d'un oeil où brillaient sa joie et son espoir, S'enivrer en marchant du plaisir de la voir. Andromaque, au travers de mille cris de joie, Porte jusqu'aux autels le souvenir de Troie. Incapable toujours d'aimer et de haïr, Sans joie et sans murmure elle semble obéir. Hermione Et l'ingrat? jusqu'au bout il a poussé l'outrage? Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage? Goûte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaits? N'a-t-il point détourné ses yeux vers le palais? Dis-moi, ne t'es-tu point présentée à sa vue? L'ingrat a-t-il rougi lorsqu'il t'a reconnue? Son trouble avouait-il son infidélité? A-t-il jusqu'à la fin soutenu sa fierté? Cléone Madame, il ne voit rien. Son salut et sa gloire Semblent être avec vous sortis de sa mémoire. Sans songer qui le suit, ennemis ou sujets, Il poursuit seulement ses amoureux projets. Autour du fils d'Hector il a rangé sa garde, Et croit que c'est lui seul que le péril regarde. Phoenix même en répond, qui l'a conduit exprès Dans un fort éloigné du temple et du palais. Voilà dans ses transports le seul soin qui lui reste. Hermione Le perfide! Il mourra. Mais que t'a dit Oreste? Cléone Oreste avec ses Grecs dans le temple est entré. Hermione Hé bien! à me venger n'est-il pas préparé? Cléone Je ne sais. Hermione Tu ne sais? Quoi donc? Oreste encore, Oreste me trahit? Cléone Oreste vous adore. Mais de mille remords son esprit combattu Croit tantôt son amour et tantôt sa vertu. Il respecte en Pyrrhus l'honneur du diadème; Il respecte en Pyrrhus Achille et Pyrrhus même; Il craint la Grèce, il craint l'univers en courroux, Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous. Il voudrait en vainqueur vous apporter sa tête; Le seul nom d'assassin l'épouvante et l'arrête. Enfin il est entré, sans savoir dans son coeur S'il en devait sortir coupable ou spectateur. Hermione Non, non, il les verra triompher sans obstacle; Il se gardera bien de troubler ce spectacle. Je sais de quels remords son courage est atteint: Le lâche craint la mort, et c'est tout ce qu'il craint. Quoi? sans qu'elle employât une seule prière, Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière? Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats, Virent périr vingt rois qu'ils ne connaissaient pas? Et moi, je ne prétends que la mort d'un parjure, Et je charge un amant du soin de mon injure, Il peut me conquérir à ce prix, sans danger, Je me livre moi-même et ne puis me venger! Allons: c'est à moi seule à me rendre justice. Que de cris de douleur le temple retentisse; De leur hymen fatal troublons l'événement, Et qu'ils ne soient unis, s'il se peut, qu'un moment. Je ne choisirai point dans ce désordre extrême: Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même. Je mourrai; mais au moins ma mort me vengera, Je ne mourrai pas seule, et quelqu'un me suivra. Scène III Oreste, Hermione, Cléone Oreste Madame, c'en est fait, et vous êtes servie: Pyrrhus rend à l'autel son infidèle vie. Hermione Il est mort? Oreste Il expire; et nos Grecs irrités Ont lavé dans son sang ses infidélités. Je vous l'avais promis; et quoique mon courage Se fît de ce complot une funeste image, J'ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés Se sont jusqu'à l'autel dans la foule glissés. Pyrrhus m'a reconnu, mais sans changer de face: Il semblait que ma vue excitât son audace, Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur, Dussent de son hymen relever la splendeur. Enfin, avec transport prenant son diadème, Sur le front d'Andromaque il l'a posé lui-même: " Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi! Andromaque, régnez sur l'Epire et sur moi, Je voue à votre fils une amitié de père; J'en atteste les dieux, je le jure à sa mère: Pour tous mes ennemis je déclare les siens, Et je le reconnais pour le roi des Troyens." A ces mots, qui du peuple attiraient le suffrage, Nos Grecs n'ont répondu que par un cri de rage; L'infidèle s'est vu partout envelopper, Et je n'ai pu trouver de place pour frapper. Chacun se disputait la gloire de l'abattre, Je l'ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre, Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober, Mais enfin à l'autel il est allé tomber. Du peuple épouvanté j'ai traversé la presse Pour venir de ces lieux enlever ma princesse, Et regagner le port, où bientôt nos amis Viendront couverts du sang que je vous ai promis. Hermione Qu'ont-ils fait! Oreste Pardonnez à leur impatience: Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance. Vous vouliez que ma main portât les premiers coups, Qu'il sentît en mourant qu'il expirait pour vous; Mais c'est moi dont l'ardeur leur a servi d'exemple: Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple, Madame, et vous pouvez justement vous flatter D'une mort que leurs bras n'ont fait qu'exécuter. Vous seule avez poussé les coups... Hermione Tais-toi, perfide, Et n'impute qu'à toi ton lâche parricide. Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur, Va; je la désavoue, et tu me fais horreur. Barbare, qu'as-tu fait? Avec quelle furie As-tu tranché le cours d'une si belle vie? Avez-vous pu, cruels, l'immoler aujourd'hui, Sans que tout votre sang se soulevât pour lui? Mais parle: de son sort qui t'a rendu l'arbitre? Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? A quel titre? Qui te l'a dit? Oreste O dieux! Quoi? ne m'avez-vous pas Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas? Hermione Ah! fallait-il en croire une amante insensée? Ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée? Et ne voyais-tu pas, dans mes emportements, Que mon coeur démentait ma bouche à tous moments? Quand je l'aurais voulu, fallait-il y souscrire? N'as-tu pas dû cent fois te le faire redire? Toi-même avant le coup me venir consulter, Y revenir encore, ou plutôt m'éviter? Que ne me laissais-tu le soin de ma vengeance? Qui t'amène en des lieux où l'on fuit ta présence? Voilà de ton amour le détestable fruit: Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit. C'est toi dont l'ambassade, à tous les deux fatale, L'a fait pour son malheur pencher vers ma rivale. Nous le verrions encor nous partager ses soins; Il 'aimerait peut-être, il le feindrait du moins. Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Epire: Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire, A toute ma famille; et c'est assez pour moi, Traître, qu'elle ait produit un monstre comme toi. Scène IV Oreste, seul. Que vois-je? Est-ce Hermione? Et que viens-je d'entendre? Pour qui coule le sang que je viens de répandre? Je suis, si je l'en crois, un traître, un assassin. Est-ce Pyrrhus qui meurt? et suis-je Oreste enfin? Quoi? j'étouffe en mon coeur la raison qui m'éclaire, J'assassine à regret un roi que je révère, Je viole en un jour les droits des souverains, Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains, Ceux même des autels où ma fureur l'assiège: Je deviens parricide, assassin, sacrilège. Pour qui? pour une ingrate à qui je le promets, Qui même, s'il ne meurt, ne me verra jamais, Dont j'épouse la rage! Et quand je l'ai servie, Elle me redemande et son sang et sa vie! Elle l'aime! et je suis un monstre furieux! Je la vois pour jamais s'éloigner de mes yeux! Et l'ingrate en fuyant me laisse pour salaire Tous les noms odieux que j'ai pris pour lui plaire! Scène V Oreste, Pylade, Soldats d'Oreste Pylade Il faut partir, Seigneur. Sortons de ce palais, Ou bien résolvons-nous de n'en sortir jamais. Nos Grecs pour un moment en défendent la porte; Tout le peuple assemblé nous poursuit à main-forte; Aux ordres d'Andromaque ici tout est soumis, Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis. Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle, Lui rend tous les devoirs d'une veuve fidèle, Commande qu'on le venge, et peut-être sur nous Veut venger Troie encore et son premier époux. Allons, n'attendons pas que l'on nous environne: Nos Grecs nous rejoindront; et tandis qu'Hermione Tient encore le peuple autour d'elle arrêté, Voilà notre chemin, sortons en sûreté. Oreste Non, non, c'est Hermione, amis, que je veux suivre. A son dernier arrêt je ne puis plus survivre. Partez: j'ai fait le crime, et je vais l'expier. Pylade Hermione, Seigneur? Il la faut oublier. Quoi! toujours l'instrument et l'objet de sa rage, Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage? Et parce qu'elle meurt faut-il que vous mouriez? Oreste Elle meurt? Dieux! qu'entends-je? Pylade Eh quoi? vous l'ignoriez? En rentrant dans ces lieux nous l'avons rencontrée Qui courait vers le temple, inquiète, égarée. Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats Que son sang excitait à venger son trépas. Sans doute à cet objet sa rage s'est émue. Mais du haut de la porte enfin nous l'avons vue Un poignard à la main sur Pyrrhus se courber, Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber. Oreste Grâce aux dieux! Mon malheur passe mon espérance! Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance! Appliqué sans relâche au soin de me punir, Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir. Ta haine a pris plaisir à former ma misère; J'étais né pour servir d'exemple à ta colère, Pour être du malheur un modèle accompli. Hé bien! je meurs content, et mon sort est rempli. Où sont ces deux amants? Pour couronner ma joie, Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie; L'un et l'autre en mourant je les veux regarder: Réunissons trois coeurs qui n'ont pu s'accorder... Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne? De quel côté sortir? D'où vient que je frissonne? Quelle horreur me saisit! Grâce au ciel j'entrevoi... Dieux! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi! Pylade Ah! Seigneur! Oreste Quoi? Pyrrhus, je te rencontre encore? Trouverai-je partout un rival que j'abhorre? Percé de tant de coups, comment t'es-tu sauvé? Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé. Mais que vois-je? A mes yeux Hermione l'embrasse! Elle vient l'arracher au coup qui le menace? Dieux! quels affreux regards elle jette sur moi! Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi? Eh bien! filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes? Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes? A qui destinez-vous l'appareil qui vous suit? Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit? Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne. Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione: L'ingrate mieux que vous saura me déchirer; Et je lui porte enfin mon coeur à dévorer. Pylade Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse. Ménageons les moments que ce transport nous laisse. Sauvons-le. Nos efforts deviendraient impuissants S'il reprenait ici sa rage avec ses sens. Les Plaideurs Comédie Les Plaideurs Au lecteur Acteurs Acte premier Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte deuxième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI Scène XII Scène XIII Scène XIV Acte troisième Scène I Scène II Scène III Scène dernière Au lecteur Quand je lus les Guêpes d'Aristophane, je ne songeais guère que j'en dusse faire les Plaideurs. J'avoue qu'elles me divertirent beaucoup, et que j'y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d'en faire part au public; mais c'était en les mettant dans la bouche des Italiens, à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et les larmes de sa famille me semblaient autant d'incidents dignes de la gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon dessein, et fit naître l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre théâtre un échantillon d'Aristophane. Je ne me rendis pas à la première proposition qu'ils m'en firent. Je leur dis que quelque esprit que je trouvasse dans cet auteur, mon inclination ne me porterait pas à le prendre pour modèle si j'avais à faire une comédie, et que j'aimerais beaucoup mieux imiter la régularité de Ménandre et de Térence, que la liberté de Plaute et d'Aristophane. On me répondit que ce n'était pas une comédie qu'on me demandait, et qu'on voulait seulement voir si les bons mots d'Aristophane auraient quelque grâce dans notre langue. Ainsi, moitié en m'encourageant, moitié en mettant eux- mêmes la main à l'oeuvre, mes amis me firent commencer une pièce qui ne tarda guère à être achevée. Cependant la plupart du monde ne se soucie point de l'intention ni de la diligence des auteurs. On examina d'abord mon amusement comme on aurait fait une tragédie. Ceux mêmes qui s'y étaient le plus divertis eurent peur de n'avoir pas ri dans les règles et trouvèrent mauvais que je n'eusse pas songé plus sérieusement à les faire rire. Quelques autres s'imaginèrent qu'il était bienséant à eux de s'y ennuyer et que les matières de palais ne pouvaient pas être un sujet de divertissement pour les gens de cour. La pièce fut bientôt jouée à Versailles. On ne fit point de scrupule de s'y réjouir; et ceux qui avaient cru se déshonorer de rire à Paris furent peut-être obligés de rire à Versailles pour se faire honneur. Ils auraient tort, à la vérité, s'ils me reprochaient d'avoir fatigué leurs oreilles de trop de chicane. C'est une langue qui m'est plus étrangère qu'à personne, et je n'en ai employé que quelques mots barbares que je puis avoir appris dans le cours d'un procès que ni mes juges ni moi n'avons jamais bien entendu. Si j'appréhende quelque chose, c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent de badineries le procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que c'était que le sel attique; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise. Pour moi, je trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au-delà du vraisemblable. Les juges de l'Aréopage n'auraient pas peut-être trouvé bon qu'il eût marqué au naturel leur avidité de gagner, les bons tours de leurs secrétaires et les forfanteries de leurs avocats. Il était à propos d'outrer un peu les personnages pour les empêcher de se reconnaître. Le public ne laissait pas de discerner le vrai au travers du ridicule; et je m'assure qu'il vaut mieux avoir occupé l'impertinente éloquence de deux orateurs autour d'un chien accusé, que si l'on avait mis sur la sellette un véritable criminel et qu'on eût intéressé les spectateurs à la vie d'un homme. Quoi qu'il en soit, je puis dire que notre siècle n'a pas été de plus mauvaise humeur que le sien, et que si le but de ma comédie était de faire rire, jamais comédie n'a mieux attrapé son but. Ce n'est pas que j'attende un grand honneur d'avoir assez longtemps réjoui le monde; mais je me sais quelque gré de l'avoir fait sans qu'il m'en ait coûté une seule de ces sales équivoques et de ces malhonnêtes plaisanteries qui coûtent maintenant si peu à la plupart de nos écrivains, et qui font retomber le théâtre dans la turpitude d'où quelques auteurs plus modestes l'avaient tiré. Acteurs Dandin, juge. Léandre, fils de Dandin. Chicanneau, bourgeois. Isabelle, fille de Chicanneau. La Comtesse. Petit-Jean, portier. L'intimé, secrétaire. Le souffleur. La scène est dans une ville de Basse-Normandie. Acte premier Scène I Petit-Jean, traînant un gros sac de procès. Ma foi! sur l'avenir bien fou qui se fiera: Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera. Un juge, l'an passé, me prit à son service; Il m'avait fait venir d'Amiens pour être suisse. Tous ces Normands voulaient se divertir de nous. On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups: Tout Picard que j'étais, j'étais un bon apôtre, Et je faisais claquer mon fouet tout comme un autre. Tous les plus gros monsieurs me parlaient chapeau bas: "Monsieur de Petit-Jean", ah! gros comme le bras! Mais sans argent l'honneur n'est qu'une maladie. Ma foi, j'étais un franc portier de comédie: On avait beau heurter et m'ôter son chapeau, On n'entrait pas chez nous sans graisser le marteau. Point d'argent, point de Suisse, et ma porte était close. Il est vrai qu'à Monsieur j'en rendais quelque chose; Nous comptions quelquefois. On me donnait le soin De fournir la maison de chandelle et de foin; Mais je n'y perdais rien. Enfin, vaille que vaille, J'aurais sur le marché fort bien fourni la paille. C'est dommage: il avait le coeur trop au métier; Tous les jours le premier aux plaids, et le dernier, Et bien souvent tout seul; si l'on l'eût voulu croire, Il y serait couché sans manger et sans boire. Je lui disais parfois: "Monsieur Perrin Dandin, Tout franc, vous vous levez tous les jours trop matin: Qui veut voyager loin ménage sa monture; Buvez, mangez, dormez, et faisons feu qui dure". Il n'en a tenu compte. Il a si bien veillé Et si bien fait, qu'on dit que son timbre est brouillé. Il nous veut tous juger les uns après les autres. Il marmotte toujours certaines patenôtres Où je ne comprends rien. Il veut, bon gré mal gré, Ne se coucher qu'en robe et qu'en bonnet carré. Il fit couper la tête à son coq, de colère, Pour l'avoir éveillé plus tard qu'à l'ordinaire: Il disait qu'un plaideur dont l'affaire allait mal Avait graissé la patte à ce pauvre animal. Depuis ce bel arrêt, le pauvre homme a beau faire, Son fils ne souffre plus qu'on lui parle d'affaire. Il nous le fait garder jour et nuit, et de près: Autrement, serviteur, et mon homme est aux plaids. Pour s'échapper de nous, Dieu sait s'il est allègre. Pour moi, je ne dors plus: aussi je deviens maigre, C'est pitié. Je m'étends, et ne fais que bâiller. Mais veille qui voudra, voici mon oreiller. Ma foi, pour cette nuit il faut que je m'en donne! Pour dormir dans la rue on n'offense personne: Dormons. Scène II L'Intimé, Petit-Jean L'intimé Hé! Petit-Jean! Petit-Jean! Petit-Jean L'Intimé! Il a déjà bien peur de me voir enrhumé. L'Intimé Que diable! si matin que fais-tu dans la rue? Petit-Jean Est-ce qu'il faut toujours faire le pied de grue, Garder toujours un homme, et l'entendre crier? Quelle gueule! Pour moi, je crois qu'il est sorcier. L'Intimé Bon! Petit-Jean Je lui disais donc, en me grattant la tête, Que je voulais dormir. "Présente ta requête Comme tu veux dormir", m'a-t-il dit gravement. Je dors en te contant la chose seulement. Bonsoir. L'Intimé Comment bonsoir? Que le diable m'emporte Si... Mais j'entends du bruit au-dessus de la porte. Scène III Dandin, L'Intimé, Petit-Jean Dandin, à la fenêtre. Petit-Jean! L'Intimé! L'Intimé, à Petit-Jean. Paix! Dandin Je suis seul ici. Voilà mes guichetiers en défaut, Dieu merci. Si je leur donne temps, ils pourront comparaître. Cà, pour nous élargir, sautons par la fenêtre. Hors de cour! L'Intimé Comme il saute! Petit-Jean Ho! Monsieur! je vous tien. Dandin Au voleur! au voleur! Petit-Jean Ho! nous vous tenons bien. L'Intimé Vous avez beau crier. Dandin Main-forte! l'on me tue! Scène IV Léandre, Dandin, L'Intimé, Petit-Jean Léandre Vite un flambeau! j'entends mon père dans la rue. Mon père, si matin qui vous fait déloger? Où courez-vous la nuit? Dandin Je veux aller juger. Léandre Et qui juger? Tout dort. Petit-Jean Ma foi, je ne dors guères. Léandre Que de sacs! il en a jusques aux jarretières. Dandin Je ne veux de trois mois rentrer dans la maison. De sacs et de procès j'ai fait provision. Léandre Et qui vous nourrira? Dandin Le buvetier, je pense. Léandre Mais où dormirez-vous, mon père? Dandin A l'audience. Léandre Non, mon père; il vaut mieux que vous ne sortiez pas: Dormez chez vous, chez vous faites tous vos repas, Souffrez que la raison enfin vous persuade, Et pour votre santé... Dandin Je veux être malade. Léandre Vous ne l'êtes que trop. Donnez-vous du repos; Vous n'avez tantôt plus que la peau sur les os. Dandin Du repos? Ah! sur toi tu veux régler ton père! Crois-tu qu'un juge n'ait qu'à faire bonne chère, Qu'à battre le pavé comme un tas de galants, Courir le bal la nuit, et le jour les brelans? L'argent ne nous vient pas si vite que l'on pense. Chacun de tes rubans me coûte une sentence. Ma robe vous fait honte: un fils de juge! Ah! fi! Tu fais le gentilhomme. Hé! Dandin, mon ami, Regarde dans ma chambre et dans ma garde-robe Les portraits des Dandins: tous ont porté la robe, Et c'est le bon parti. Compare prix pour prix Les étrennes d'un juge à celles d'un marquis: Attends que nous soyons à la fin de décembre. Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre. Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés, A souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés, Le manteau sur le nez ou la main dans la poche, Enfin, pour se chauffer, venir tourner ma broche! Voilà comme on les traite. Hé! mon pauvre garçon, De ta défunte mère est-ce là la leçon? La pauvre Babonnette! Hélas! lorsque j'y pense, Elle ne manquait pas une seule audience! Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta, Et Dieu sait bien souvent ce qu'elle en rapporta: Elle eût du buvetier emporté les serviettes, Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes. Et voilà comme on fait les bonnes maisons. Va, Tu ne seras qu'un sot. Léandre Vous vous morfondez là, Mon père. Petit-Jean, ramenez votre maître, Couchez-le dans son lit; fermez porte, fenêtre; Qu'on barricade tout, afin qu'il ait plus chaud. Petit-Jean Faites donc mettre au moins des garde-fous là-haut. Dandin Quoi? l'on me mènera coucher sans autre forme? Obtenez un arrêt comme il faut que je dorme. Léandre Hé! par provision, mon père, couchez-vous. Dandin J'irai; mais je m'en vais vous faire enrager tous: Je ne dormirai point. Léandre Eh bien, à la bonne heure! Qu'on ne le quitte pas. Toi, L'Intimé, demeure. Scène V Léandre, L'Intimé Léandre Je veux t'entretenir un moment sans témoin. L'Intimé Quoi? vous faut-il garder? Léandre J'en aurais bon besoin. J'ai ma folie, hélas! aussi bien que mon père. L'Intimé Oh! vous voulez juger? Léandre Laissons là le mystère. Tu connais ce logis? L'Intimé Je vous entends enfin. Diantre! l'amour vous tient au coeur de bon matin. Vous me voulez parler sans doute d'Isabelle. Je vous l'ai dit cent fois: elle est sage, elle est belle; Mais vous devez songer que monsieur Chicanneau De son bien en procès consume le plus beau. Qui ne plaide-t-il point? Je crois qu'à l'audience Il fera, s'il ne meurt, venir toute la France. Tout auprès de son juge il s'est venu loger: L'un veut plaider toujours, l'autre toujours juger, Et c'est un grand hasard s'il conclut votre affaire Sans plaider le curé, le gendre et le notaire. Léandre Je le sais comme toi; mais malgré tout cela, Je meurs pour Isabelle. L'Intimé Eh bien! épousez-la, Vous n'avez qu'à parler, c'est une affaire prête. Léandre Hé! cela ne va pas si vite que ta tête. Son père est un sauvage à qui je ferais peur. A moins que d'être huissier, sergent ou procureur, On ne voit point sa fille; et la pauvre Isabelle, Invisible et dolente, est en prison chez elle. Elle voit dissiper sa jeunesse en regrets, Mon amour en fumée, et son bien en procès. Il la ruinera si l'on le laisse faire. Ne connaîtrais-tu pas quelque honnête faussaire Qui servît ses amis, en le payant, s'entend, Quelque sergent zélé? L'Intimé Bon! l'on en trouve tant! Léandre Mais encore? L'Intimé Ah! Monsieur! si feu mon pauvre père Etait encor vivant, c'était bien votre affaire. Il gagnait en un jour plus qu'un autre en six mois: Ses rides sur son front gravaient tous ses exploits. Il vous eût arrêté le carrosse d'un prince; Il vous l'eût pris lui-même; et si dans la province Il se donnait en tout vingt coups de nerf de boeuf, Mon père pour sa part en emboursait dix-neuf. Mais de quoi s'agit-il? Suis-je pas fils de maître? Je vous servirai. Léandre Toi? L'Intimé Mieux qu'un sergent peut-être. Léandre Tu porterais au père un faux exploit! L'Intimé Hon! hon! Léandre Tu rendrais à la fille un billet? L'Intimé Pourquoi non? Je suis des deux métiers. Léandre Viens, je l'entends qui crie. Allons à ce dessein rêver ailleurs. Scène VI Chicanneau, Petit-Jean Chicanneau, allant et revenant. La Brie, Qu'on garde la maison, je reviendrai bientôt. Qu'on ne laisse monter aucune âme là-haut. Fais porter cette lettre à la poste du Maine. Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne, Et chez mon procureur porte-les ce matin. Si son clerc vient céans, fais-lui goûter mon vin. Ah! donne-lui ce sac, qui pend à ma fenêtre. Est-ce tout? Il viendra me demander peut-être Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin, Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin: Qu'il m'attende. Je crains que mon juge ne sorte; Quatre heures vont sonner. Mais frappons à sa porte. Petit-Jean, entr'ouvrant la porte. Qui va là? Chicanneau Peut-on voir Monsieur? Petit-Jean, refermant la porte. Non. Chicanneau Pourrait-on Dire un mot à Monsieur son secrétaire? Petit-Jean Non. Chicanneau Et Monsieur son portier? Petit-Jean C'est moi-même. Chicanneau De grâce, Buvez à ma santé, Monsieur. Petit-Jean Grand bien vous fasse! Mais revenez demain. Chicanneau Hé! rendez donc l'argent. Le monde est devenu, sans mentir, bien méchant. J'ai vu que les procès ne donnaient point de peine: Six écus en gagnaient une demi-douzaine. Mais aujourd'hui, je crois que tout mon bien entier Ne me suffirait pas pour gagner un portier. Mais j'aperçois venir madame la comtesse De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse. Scène VII La Comtesse, Chicanneau Chicanneau Madame, on n'entre plus. La Comtesse Eh bien! l'ai-je pas dit? Sans mentir, mes valets me font perdre l'esprit. Pour les faire lever c'est en vain que je gronde; Il faut que tous les jours j'éveille tout mon monde. Chicanneau Il faut absolument qu'il se fasse celer. La Comtesse Pour moi, depuis deux jours, je ne lui puis parler. Chicanneau Ma partie est puissante, et j'ai lieu de tout craindre. La Comtesse Après ce qu'on m'a fait, il ne faut plus se plaindre. Chicanneau Si pourtant j'ai bon droit. La Comtesse Ah! Monsieur! quel arrêt! Chicanneau Je m'en rapporte à vous. Ecoutez, s'il vous plaît. La Comtesse Il faut que vous sachiez, Monsieur, la perfidie... Chicanneau Ce n'est rien dans le fond. La Comtesse Monsieur, que je vous die... Chicanneau Voici le fait. Depuis quinze ou vingt ans en çà, Au travers d'un mien pré certain ânon passa, S'y vautra, non sans faire un notable dommage, Dont je formai ma plainte au juge du village. Je fais saisir l'ânon. Un expert est nommé, A deux bottes de foin le dégât estimé, Enfin, au bout d'un an, sentence par laquelle Nous sommes renvoyés hors de cour. J'en appelle. Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt, Remarquez bien ceci, Madame, s'il vous plaît, Notre ami Drolichon, qui n'est pas une bête, Obtient pour quelque argent un arrêt sur requête, Et je gagne ma cause. A cela, que fait-on? Mon chicaneur s'oppose à l'exécution. Autre incident: tandis qu'au procès on travaille, Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille. Ordonné qu'il sera fait rapport à la cour Du foin que peut manger une poule en un jour; Le tout joint au procès. Enfin, et toute chose Demeurant en état, on appointe la cause, Le cinquième ou sixième avril cinquante-six. J'écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires, Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires, Griefs et faits nouveaux, baux et procès-verbaux. J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux. Quatorze appointements, trente exploits, six instances, Six-vingt productions, vingt arrêts de défenses, Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens, Estimés environ cinq à six mille francs. Est-ce là faire droit? Est-ce là comme on juge? Après quinze ou vingt ans! Il me reste un refuge: La requête civile est ouverte pour moi, Je ne suis pas rendu. Mais vous, comme je vois, Vous plaidez? La Comtesse Plût à Dieu! Chicanneau J'y brûlerai mes livres. La Comtesse Je... Chicanneau Deux bottes de foin cinq à six mille livres! La Comtesse Monsieur, tous mes procès allaient être finis; Il ne m'en restait plus que quatre ou cinq petits: L'un contre mon mari, l'autre contre mon père, Et contre mes enfants. Ah! Monsieur, la misère! Je ne sais quel biais ils ont imaginé, Ni tout ce qu'ils ont fait; mais on leur a donné Un arrêt par lequel, moi vêtue et nourrie, On me défend, Monsieur, de plaider de ma vie. Chicanneau De plaider? La Comtesse De plaider! Chicanneau Certes, le trait est noir. J'en suis surpris. La Comtesse Monsieur, j'en suis au désespoir. Chicanneau Comment! lier les mains aux gens de votre sorte! Mais cette pension, Madame, est-elle forte? La Comtesse Je n'en vivrais, Monsieur, que trop honnêtement. Mais vivre sans plaider, est-ce contentement? Chicanneau Des chicaneurs viendront nous manger jusqu'à l'âme, Et nous ne dirons mot? Mais, s'il vous plaît, Madame Depuis quand plaidez-vous? La Comtesse Il ne m'en souvient pas; Depuis trente ans, au plus. Chicanneau Ce n'est pas trop. La Comtesse Hélas! Chicanneau Et quel âge avez-vous? Vous avez bon visage. La Comtesse Hé! quelque soixante ans. Chicanneau Comment! c'est le bel âge Pour plaider. La Comtesse Laissez faire, ils ne sont pas au bout. J'y vendrai ma chemise; et je veux rien ou tout. Chicanneau Madame, écoutez-moi. Voici ce qu'il faut faire. La Comtesse Oui, Monsieur, je vous crois comme mon propre père. Chicanneau J'irais trouver mon juge... La Comtesse Oh! oui, Monsieur, j'irai. Chicanneau Me jeter à ses pieds... La Comtesse Oui, je m'y jetterai; Je l'ai bien résolu. Chicanneau Mais daignez donc m'entendre. La Comtesse Oui, vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendre. Chicanneau Avez-vous dit, Madame? La Comtesse Oui. Chicanneau J'irais sans façon Trouver mon juge. La Comtesse Hélas! que ce Monsieur est bon! Chicanneau Si vous parlez toujours, il faut que je me taise. La Comtesse Ah! que vous m'obligez! je ne me sens pas d'aise. Chicanneau J'irais trouver mon juge, et lui dirais... La Comtesse Oui. Chicanneau Voi! Et lui dirais: Monsieur La Comtesse Oui, Monsieur. Chicanneau Liez-moi... La Comtesse Monsieur, je ne veux point être liée. Chicanneau A l'autre! La Comtesse Je ne la serai point. Chicanneau Quelle humeur est la vôtre? La Comtesse Non. Chicanneau Vous ne savez pas, Madame, où je viendrai. La Comtesse Je plaiderai, Monsieur, ou bien je ne pourrai. Chicanneau Mais... La Comtesse Mais je ne veux point, Monsieur, que l'on me lie... Chicanneau Enfin, quand une femme en tête a sa folie... La Comtesse Fou vous-même. Chicanneau Madame! La Comtesse Et pourquoi me lier? Chicanneau Madame... La Comtesse Voyez-vous? il se rend familier. Chicanneau Mais, Madame... La Comtesse Un crasseux, qui n'a que sa chicane, Veut donner des avis! Chicanneau Madame! La Comtesse Avec son âne! Chicanneau Vous me poussez. La comtesse Bonhomme, allez garder vos foins. Chicanneau Vous m'excédez. La comtesse Le sot! Chicanneau Que n'ai-je des témoins! Scène VIII Petit-Jean, La Comtesse, Chicanneau Petit-Jean Voyez le beau sabbat qu'ils font à notre porte. Messieurs, allez plus loin tempêter de la sorte. Chicanneau Monsieur, soyez témoin... La Comtesse Que monsieur est un sot. Chicanneau Monsieur, vous l'entendez, retenez bien ce mot. Petit-Jean Ah! vous ne deviez pas lâcher cette parole. La Comtesse Vraiment, c'est bien à lui de me traiter de folle! Petit-Jean Folle! Vous avez tort. Pourquoi l'injurier? Chicanneau On la conseille. Petit-Jean Oh! La Comtesse Oui, de me faire lier. Petit-Jean Oh! Monsieur! Chicanneau Jusqu'au bout que ne m'écoute-t-elle? Petit-Jean Oh! Madame! La Comtesse Qui? moi? souffrir qu'on me querelle? Chicanneau Une crieuse! Petit-Jean Hé! paix! La Comtesse Un chicaneur! Petit-Jean Holà! Chicanneau Qui n'ose plus plaider! La Comtesse Que t'importe cela? Qu'est-ce qui t'en revient, faussaire abominable, Brouillon, voleur? Chicanneau Et bon, et bon, de par le diable! Un sergent! un sergent! La Comtesse Un huissier! un huissier! Petit-Jean Ma foi, juge et plaideurs, il faudrait tout lier. Acte deuxième Scène I Léandre, L'intimé L'intimé Monsieur, encore un coup, je ne puis pas tout faire: Puisque je fais l'huissier, faites le commissaire. En robe sur mes pas il ne faut que venir; Vous aurez tout moyen de vous entretenir. Changez en cheveux noirs votre perruque blonde. Ces plaideurs songent-ils que vous soyez au monde? Hé! lorsqu'à votre père ils vont faire leur cour, A peine seulement savez-vous s'il est jour. Mais n'admirez-vous pas cette bonne comtesse Qu'avec tant de bonheur la fortune m'adresse; Qui dès qu'elle me voit, donnant dans le panneau, Me charge d'un exploit pour monsieur Chicanneau, Et le fait assigner pour certaine parole, Disant qu'il la voudrait faire passer pour folle, Je dis folle à lier, et pour d'autres excès Et blasphèmes, toujours l'ornement des procès? Mais vous ne dites rien de tout mon équipage? Ai-je bien d'un sergent le port et le visage? Léandre Ah! fort bien. L'intimé Je ne sais, mais je me sens enfin L'âme et le dos six fois plus durs que ce matin. Quoi qu'il en soit, voici l'exploit et votre lettre: Isabelle l'aura, j'ose vous le promettre. Mais pour faire signer le contrat que voici, Il faut que sur mes pas vous vous rendiez ici. Vous feindrez d'informer sur toute cette affaire, Et vous ferez l'amour en présence du père. Léandre Mais ne va pas donner l'exploit pour le billet. L'intimé Le père aura l'exploit, la fille le poulet. Rentrez. Scène II Isabelle, L'intimé Isabelle Qui frappe? L'intimé Ami. C'est la voix d'Isabelle. Isabelle Demandez-vous quelqu'un, Monsieur? L'intimé Mademoiselle, C'est un petit exploit que j'ose vous prier De m'accorder l'honneur de vous signifier. Isabelle Monsieur, excusez-moi, je n'y puis rien comprendre. Mon père va venir, qui pourra vous entendre. L'intimé Il n'est donc pas ici, Mademoiselle? Isabelle Non. L'intimé L'exploit, Mademoiselle, est mis sous votre nom. Isabelle Monsieur, vous me prenez pour une autre, sans doute: Sans avoir de procès, je sais ce qu'il en coûte; Et si l'on n'aimait pas à plaider plus que moi, Vos pareils pourraient bien chercher un autre emploi. Adieu. L'intimé Mais, permettez... Isabelle Je ne veux rien permettre. L'intimé Ce n'est pas un exploit. Isabelle Chanson! L'intimé C'est une lettre. Isabelle Encor moins. L'intimé Mais lisez. Isabelle Vous ne m'y tenez pas. L'Intimé C'est de Monsieur... Isabelle Adieu. L'Intimé Léandre. Isabelle Parlez bas. C'est de Monsieur...? L'Intimé Que diable! on a bien de la peine A se faire écouter; je suis tout hors d'haleine. Isabelle Ah! L'Intimé, pardonne à mes sens étonnés; Donne. L'Intimé Vous me deviez fermer la porte au nez. Isabelle Et qui t'aurait connu déguisé de la sorte? Mais donne. L'Intimé Aux gens de bien ouvre-t-on votre porte? Isabelle Hé! donne donc. L'Intimé La peste... Isabelle Oh! ne donnez donc pas. Avec votre billet retournez sur vos pas. L'Intimé Tenez. Une autre fois ne soyez pas si prompte. Scène III Chicanneau, Isabelle, L'Intimé Chicanneau Oui, je suis donc un sot, un voleur, à son compte? Un sergent s'est chargé de la remercier, Et je vais lui servir un plat de mon métier. Je serais bien fâché que ce fût à refaire, Ni qu'elle m'envoyât assigner la première. Mais un homme ici parle à ma fille? Comment? Elle lit un billet? Ah! c'est de quelque amant. Approchons. Isabelle Tout de bon, ton maître est-il sincère? Le croirai-je? L'Intimé Il ne dort non plus que votre père. (Apercevant Chicanneau.) Il se tourmente; il vous... fera voir aujourd'hui Que l'on ne gagne rien à plaider contre lui. Isabelle C'est mon père! Vraiment, vous leur pouvez apprendre Que si l'on nous poursuit, nous saurons nous défendre. Tenez, voilà le cas qu'on fait de votre exploit. Chicanneau Comment! c'est un exploit que ma fille lisait? Ah! tu seras un jour l'honneur de ta famille: Tu défendras ton bien. Viens, mon sang, viens, ma fille. Va, je t'achèterai le Praticien françois. Mais, diantre! il ne faut pas déchirer les exploits. Isabelle Au moins, dites-leur bien que je ne les crains guère; Ils me feront plaisir: je les mets à pis faire. Chicanneau Hé! ne te fâche point. Isabelle Adieu, Monsieur. Scène IV Chicanneau, L'Intimé L'Intimé Or çà, Verbalisons. Chicanneau Monsieur, de grâce, excusez-la: Elle n'est pas instruite; et puis, si bon vous semble, En voici les morceaux que je vais mettre ensemble. L'Intimé Non. Chicanneau Je le lirai bien. L'Intimé Je ne suis pas méchant: J'en ai sur moi copie. Chicanneau Ah! le trait est touchant. Mais je ne sais pourquoi, plus je vous envisage, Et moins je me remets, Monsieur, votre visage. Je connais force huissiers. L'Intimé Informez-vous de moi: Je m'acquitte assez bien de mon petit emploi. Chicanneau Soit. Pour qui venez-vous? L'Intimé Pour une brave dame, Monsieur, qui vous honore, et de toute son âme Vaudrait que vous vinssiez, à ma sommation, Lui faire un petit mot de réparation. Chicanneau De réparation? Je n'ai blessé personne. L'Intimé Je le crois: vous avez, Monsieur, l'âme trop bonne. Chicanneau Que demandez-vous donc? L'Intimé Elle voudrait, Monsieur, Que devant des témoins vous lui fissiez l'honneur De l'avouer pour sage, et point extravagante. Chicanneau Parbleu, c'est ma comtesse! L'Intimé Elle est votre servante. Chicanneau Je suis son serviteur. L'Intimé Vous êtes obligeant, Monsieur. Chicanneau Oui, vous pouvez l'assurer qu'un sergent Lui doit porter pour moi tout ce qu'elle demande. Hé quoi donc? les battus, ma foi, paieront l'amende! Voyons ce qu'elle chante. Hon... Sixième janvier, Pour avoir faussement dit qu'il fallait lier, Etant à ce porté par esprit de chicane, Haute et puissante dame Yolande Cudasne, Comtesse de Pimbesche, Orbesche, et coetera, Il soit dit que sur l'heure il se transportera Au logis de la dame; et là, d'une voix claire, Devant quatre témoins assistés d'un notaire, (Zeste!) ledit Hiérome avouera hautement Qu'il la tient pour sensée et de bon jugement. Le Bon. C'est donc le nom de Votre Seigneurie? L'Intimé Pour vous servir. Il faut payer d'effronterie. Chicanneau Le Bon? Jamais exploit ne fut signé Le Bon. Monsieur Le Bon... L'Intimé Monsieur. Chicanneau Vous êtes un fripon. L'Intimé Monsieur, pardonnez-moi, je suis fort honnête homme. Chicanneau Mais fripon le plus franc qui soit de Caen à Rome. L'Intimé Monsieur, je ne suis pas pour vous désavouer: Vous aurez la bonté de me le bien payer. Chicanneau Moi, payer? En soufflets. L'Intimé Vous êtes trop honnête: Vous me le paierez bien. Chicanneau Oh! tu me romps la tête. Tiens, voilà ton paiement. L'Intimé Un soufflet, Ecrivons: Lequel Hiérome, après plusieurs rébellions, Aurait atteint, frappé, moi sergent, à la joue, Et fait tomber, d'un coup, mon chapeau dans la boue. Chicanneau Ajoute cela. L'Intimé Bon! c'est de l'argent comptant; J'en avais bien besoin. Et, de ce non content, Aurait avec le pied réitéré. Courage! Outre plus, le susdit serait venu, de rage, Pour lacérer ledit présent procès-verbal. Allons, mon cher Monsieur, cela ne va pas mal. Ne vous relâchez point. Chicanneau Coquin! L'Intimé Ne vous déplaise! Quelques coups de bâton, et je suis à mon aise. Chicanneau Oui-da: je verrai bien s'il est sergent. L'Intimé, en posture d'écrire. Tôt donc, Frappez: j'ai quatre enfants à nourrir. Chicanneau Ah! pardon! Monsieur, pour un sergent je ne pouvais vous prendre, Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre. Je saurai réparer ce soupçon outrageant. Oui, vous êtes sergent, Monsieur, et très sergent. Touchez là: vos pareils sont gens que je révère; Et j'ai toujours été nourri par feu mon père Dans la crainte de Dieu, Monsieur, et des sergents. L'Intimé Non, à si bon marché l'on ne bat point les gens. Chicanneau Monsieur, point de procès! L'Intimé Serviteur. Contumace, Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah! Chicanneau De grâce, Rendez-les-moi plutôt. L'Intimé Suffit qu'ils soient reçus; Je ne les voudrais pas donner pour mille écus. Scène V Léandre, Chicanneau, L'Intimé L'Intimé Voici fort à propos Monsieur le commissaire. Monsieur, votre présence est ici nécessaire. Tel que vous me voyez, Monsieur ici présent M'a d'un fort grand soufflet fait un petit présent. Léandre A vous, Monsieur? L'Intimé A moi, parlant à ma personne. Item, un coup de pied; plus, les noms qu'il me donne. Léandre Avez-vous des témoins? L'Intimé Monsieur, tâtez plutôt: Le soufflet sur ma joue est encore tout chaud. Léandre Pris en flagrant délit, affaire criminelle. Chicanneau Foin de moi! L'Intimé Plus, sa fille, au moins soi-disant telle, A mis un mien papier en morceaux, protestant Qu'on lui ferait plaisir, et que d'un oeil content Elle nous défiait. Léandre Faites venir la fille. L'esprit de contumace est dans cette famille. Chicanneau Il faut absolument qu'on m'ait ensorcelé: Si j'en connais pas un, je veux être étranglé. Léandre Comment? battre un huissier! Mais voici la rebelle. Scène VI Léandre, Isabelle, Chicanneau, L'Intimé L'Intimé, à Isabelle. Vous le reconnaissez? Léandre Eh bien, mademoiselle, C'est donc vous qui tantôt braviez notre officier, Et qui si hautement osiez nous défier? Votre nom? Isabelle Isabelle. Léandre, à L'Intimé. Ecrivez. Et votre âge. Isabelle Dix-huit ans. Chicanneau Elle en a quelque peu davantage, Mais n'importe. Léandre Etes-vous en pouvoir de mari? Isabelle Non, Monsieur. Léandre Vous riez? Ecrivez qu'elle a ri. Chicanneau Monsieur, ne parlons point de maris à des filles; Voyez-vous, ce sont là des secrets de familles. Léandre Mettez qu'il interrompt. Chicanneau Hé! je n'y pensais pas. Prends bien garde, ma fille, à ce que tu diras. Léandre Là, ne vous troublez point. Répondez à votre aise. On ne veut pas rien faire ici qui vous déplaise. N'avez-vous pas reçu de l'huissier que voilà Certain papier tantôt? Isabelle Oui, Monsieur. Chicanneau Bon cela. Léandre Avez-vous déchiré ce papier sans le lire? Isabelle Monsieur, je l'ai lu. Chicanneau Bon. Léandre Continuez d'écrire. Et pourquoi l'avez-vous déchiré? Isabelle J'avais peur Que mon père ne prît l'affaire trop à coeur, Et qu'il ne s'échauffât le sang à sa lecture. Chicanneau Et tu fuis les procès? C'est méchanceté pure. Léandre Vous ne l'avez donc pas déchiré par dépit, Ou par mépris de ceux qui vous l'avaient écrit? Isabelle Monsieur, je n'ai pour eux ni mépris ni colère. Léandre Ecrivez. Chicanneau Je vous dis qu'elle tient de son père: Elle répond fort bien. Léandre Vous montrez cependant Pour tous les gens de robe un mépris évident. Isabelle Une robe toujours m'avait choqué la vue; Mais cette aversion à présent diminue. Chicanneau La pauvre enfant! Va, va, je te marierai bien Dès que je le pourrai, s'il ne m'en coûte rien. Léandre A la justice donc vous voulez satisfaire? Isabelle Monsieur, je ferai tout pour ne vous pas déplaire. L'Intimé Monsieur, faites signer. Léandre Dans les occasions Soutiendrez-vous au moins vos dépositions? Isabelle Monsieur, assurez-vous qu'Isabelle est constante. Léandre Signez. Cela va bien: la justice est contente. Cà, ne signez-vous pas, Monsieur? Chicanneau Oui-da, gaiement, A tout ce qu'elle a dit je signe aveuglément. Léandre, à Isabelle. Tout va bien. A mes voeux le succès est conforme: Il signe un bon contrat écrit en bonne forme, Et sera condamné tantôt sur son écrit. Chicanneau Que lui dit-il? Il est charmé de son esprit. Léandre Adieu. Soyez toujours aussi sage que belle: Tout ira bien. Huissier, remenez-la chez elle. Et vous, Monsieur, marchez. Chicanneau Où, Monsieur? Léandre Suivez-moi. Chicanneau Où donc? Léandre Vous le saurez. Marchez, de par le roi. Chicanneau Comment? Scène VII Léandre, Chicanneau, Petit-Jean Petit-Jean Holà! quelqu'un n'a-t-il point vu mon maître? Quel chemin a-t-il pris? la porte ou la fenêtre? Léandre A l'autre! Petit-Jean Je ne sais qu'est devenu son fils; Et pour le père, il est où le diable l'a mis. Il me redemandait sans cesse ses épices: Et j'ai tout bonnement couru dans les offices Chercher la boîte au poivre, et lui, pendant cela, Est disparu. Scène VIII Dandin, Léandre, Chicanneau, L'Intimé, Petit-Jean Dandin Paix! paix! que l'on se taise là. Léandre Hé! grand Dieu! Petit-Jean Le voilà, ma foi, dans les gouttières. Dandin Quelles gens êtes-vous? Quelles sont vos affaires? Qui sont ces gens en robe? Etes-vous avocats? Ca, parlez. Petit-Jean Vous verrez qu'il va juger les chats. Dandin Avez-vous eu le soin de voir mon secrétaire? Allez lui demander si je sais votre affaire. Léandre Il faut bien que je l'aille arracher de ces lieux. Sur votre prisonnier, huissier, ayez les yeux. Petit-Jean Oh! oh! Monsieur! Léandre Tais-toi, sur les yeux de ta tête, Et suis-moi. Scène IX Dandin, Chicanneau, la Comtesse, L'Intimé Dandin Dépêchez, donnez votre requête. Chicanneau Monsieur, sans votre aveu, l'on me fait prisonnier. La Comtesse Hé! mon Dieu! j'aperçois Monsieur dans son grenier. Que fait-il là? L'Intimé Madame, il y donne audience. Le champ vous est ouvert. Chicanneau On me fait violence, Monsieur, on m'injurie; et je venais ici Me plaindre à vous. La Comtesse Monsieur, je viens me plaindre aussi. Chicanneau et la Comtesse Vous voyez devant vous mon adverse partie. L'Intimé Parbleu! je veux me mettre aussi de la partie. La Comtesse, Chicanneau et L'Intimé Monsieur, je viens ici pour un petit exploit. Chicanneau Hé, Messieurs! tour à tour exposons notre droit. La Comtesse Son droit? Tout ce qu'il dit sont d'autant d'impostures. Dandin Qu'est-ce qu'on vous a fait? La Comtesse, Chicanneau et L'Intimé On m'a dit des injures. L'Intimé, continuant. Outre un soufflet, Monsieur, que j'ai reçu plus qu'eux. Chicanneau Monsieur, je suis cousin de l'un de vos neveux. La Comtesse Monsieur, père Cordon vous dira mon affaire. L'Intimé Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire. Dandin Vos qualités? La Comtesse Je suis comtesse. L'Intimé Huissier. Chicanneau Bourgeois. Messieurs... Dandin Parlez toujours: je vous entends tous trois. Chicanneau Monsieur... L'Intimé Bon! le voilà qui fausse compagnie. La Comtesse Hélas! Chicanneau Hé quoi? déjà l'audience est finie? Je n'ai pas eu le temps de lui dire deux mots. Scène X Chicanneau, Léandre, sans robe; La Comtesse, L'Intimé Léandre Messieurs, voulez-vous bien nous laisser en repos? Chicanneau Monsieur, peut-on entrer? Léandre Non, Monsieur, ou je meure! Chicanneau Hé! pourquoi? J'aurai fait en une petite heure, En deux heures au plus. Léandre On n'entre point, Monsieur. La Comtesse C'est bien fait de fermer la porte à ce crieur. Mais moi... Léandre L'on n'entre point, Madame, je vous jure. La Comtesse Ho! Monsieur, j'entrerai. Léandre Peut-être. La Comtesse J'en suis sûre. Léandre Par la fenêtre donc? La Comtesse Par la porte. Léandre Il faut voir. Chicanneau Quand je devrais ici demeurer jusqu'au soir. Scène XI Petit-Jean, Léandre, Chicanneau, La Comtesse, L'Intimé Petit-Jean, à Léandre. On ne l'entendra pas, quelque chose qu'il fasse, Parbleu! je l'ai fourré dans notre salle basse, Tout auprès de la cave. Léandre En un mot comme en cent, On ne voit point mon père. Chicanneau Eh bien donc! Si pourtant Sur toute cette affaire il faut que je le voie. (Dandin paraît par le soupirail.) Mais que vois-je? Ah! c'est lui que le ciel nous renvoie. Léandre Quoi? par le soupirail? Petit-Jean Il a le diable au corps. Chicanneau Monsieur... Dandin L'impertinent! Sans lui j'étais dehors. Chicanneau Monsieur... Dandin Retirez-vous, vous êtes une bête. Chicanneau Monsieur, voulez-vous bien... Dandin Vous me rompez la tête. Chicanneau Monsieur, j'ai commandé... Dandin Taisez-vous, vous dit-on. Chicanneau Que l'on portât chez vous... Dandin Qu'on le mène en prison. Chicanneau Certain quartaut de vin. Dandin Hé! je n'en ai que faire. Chicanneau C'est de très bon muscat. Dandin Redites votre affaire. Léandre, à L'Intimé. Il faut les entourer ici de tous côtés. La Comtesse Monsieur, il va vous dire autant de faussetés. Chicanneau Monsieur, je vous dis vrai. Dandin Mon Dieu, laissez-la dire! La Comtesse Monsieur, écoutez-moi. Dandin Souffrez que je respire. Chicanneau Monsieur... Dandin Vous m'étranglez. La Comtesse Tournez les yeux vers moi. Dandin Elle m'étrangle... Ay! ay! Chicanneau Vous m'entraînez, ma foi! Prenez garde, je tombe. Petit-Jean Ils sont, sur ma parole, L'un et l'autre encavés. Léandre Vite, que l'on y vole; Courez à leur secours. Mais au moins je prétends Que Monsieur Chicanneau, puisqu'il est là dedans, N'en sorte d'aujourd'hui. L'Intimé, prends-y garde. L'Intimé Gardez le soupirail. Léandre Va vite, je le garde. Scène XII La Comtesse, Léandre La Comtesse Misérable! il s'en va lui prévenir l'esprit. (Par le soupirail.) Monsieur, ne croyez rien de tout ce qu'il vous dit: Il n'a point de témoins; c'est un menteur. Léandre Madame, Que leur contez-vous là? Peut-être ils rendent l'âme. La Comtesse Il lui fera, Monsieur, croire ce qu'il voudra Souffrez que j'entre. Léandre Oh non! personne n'entrera. La Comtesse Je le vois bien, Monsieur, le vin muscat opère Aussi bien sur le fils que sur l'esprit du père. Patience! je vais protester comme il faut Contre Monsieur le juge et contre le quartaut. Léandre Allez donc, et cessez de nous rompre la tête! Que de fous! Je ne fus jamais à telle fête. Scène XIII Dandin, L'Intimé, Léandre L'Intimé Monsieur, où courez-vous? C'est vous mettre en danger, Et vous boitez tout bas. Dandin Je veux aller juger. Léandre Comment, mon père? Allons, permettez qu'on vous panse: Vite, un chirurgien. Dandin Qu'il vienne à l'audience. Léandre Hé! mon père! arrêtez... Dandin Ho! je vois ce que c'est: Tu prétends faire ici de moi ce qui te plaît; Tu ne gardes pour moi respect ni complaisance: Je ne puis prononcer une seule sentence. Achève, prends ce sac, prends vite. Léandre Hé! doucement, Mon père. Il faut trouver quelque accommodement. Si pour vous, sans juger, la vie est un supplice, Si vous êtes pressé de rendre la justice, Il ne faut point sortir pour cela de chez vous: Exercez le talent et jugez parmi nous. Dandin Ne raillons point ici de la magistrature, Vois-tu? je ne veux point être un juge en peinture. Léandre Vous serez, au contraire, un juge sans appel, Et juge du civil comme du criminel. Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences. Tout vous sera chez vous matière de sentences: Un valet manque-t-il de rendre un verre net, Condamnez-le à l'amende, ou s'il le casse, au fouet. Dandin C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne. Et mes vacations, qui les paiera? Personne? Léandre Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement. Dandin Il parle, ce me semble, assez pertinemment. Léandre Contre un de vos voisins... Scène XIV Dandin, Léandre, L'Intimé, Petit-Jean Petit-Jean Arrête! arrête! attrape! Léandre Ah! c'est mon prisonnier, sans doute, qui s'échappe! L'Intimé Non, non, ne craignez rien. Petit-Jean Tout est perdu... Citron... Votre chien... vient là-bas de manger un chapon. Rien n'est sûr devant lui: ce qu'il trouve, il l'emporte. Léandre Bon, voilà pour mon père une cause. Main-forte! Qu'on se mette après lui. Courez tous. Dandin Point de bruit, Tout doux! Un amené sans scandale suffit. Léandre Çà, mon père, il faut faire un exemple authentique: Jugez sévèrement ce voleur domestique. Dandin Mais je veux faire au moins la chose avec éclat. Il faut de part et d'autre avoir un avocat. Nous n'en avons pas un. Léandre Eh bien! il en faut faire. Voilà votre portier et votre secrétaire: Vous en ferez, je crois, d'excellents avocats; Ils sont fort ignorants. L'Intimé Non pas, Monsieur, non pas. J'endormirai Monsieur tout aussi bien qu'un autre. Petit-Jean Pour moi, je ne sais rien; n'attendez rien du nôtre. Léandre C'est ta première cause, et l'on te la fera. Petit-Jean Mais je ne sais pas lire. Léandre Hé! l'on te soufflera. Dandin Allons nous préparer. Çà, Messieurs, point d'intrigue! Fermons l'oeil aux présents, et l'oreille à la brigue. Vous, maître Petit-Jean, serez le demandeur; Vous, maître L'Intimé, soyez le défendeur. Acte troisième Scène I Chicanneau, Léandre, Le Souffleur Chicanneau Oui, Monsieur, c'est ainsi qu'ils ont conduit l'affaire. L'huissier m'est inconnu, comme le commissaire. Je ne mens pas d'un mot. Léandre Oui, je crois tout cela; Mais, si vous m'en croyez, vous les laisserez là. En vain vous prétendez les pousser l'un et l'autre, Vous troublerez bien moins leur repos que le vôtre. Les trois quarts de vos biens sont déjà dépensés A faire enfler des sacs l'un sur l'autre entassés, Et dans une poursuite à vous-même contraire... Chicanneau Vraiment, vous me donnez un conseil salutaire, Et devant qu'il soit peu je veux en profiter; Mais je vous prie au moins de bien solliciter. Puisque Monsieur Dandin va donner audience, Je vais faire venir ma fille en diligence. On peut l'interroger, elle est de bonne foi, Et même elle saura mieux répondre que moi. Léandre Allez et revenez: l'on vous fera justice. Le Souffleur Quel homme! Scène II Léandre, Le Souffleur Léandre Je me sers d'un étrange artifice; Mais mon père est un homme à se désespérer, Et d'une cause en l'air il le faut bien leurrer. D'ailleurs j'ai mon dessein, et je veux qu'il condamne Ce fou qui réduit tout au pied de la chicane. Mais voici tous nos gens qui marchent sur nos pas. Scène III Dandin, Léandre, L'Intimé et Petit-Jean en robe, Le Souffleur Dandin Çà, qu'êtes-vous ici? Léandre Ce sont les avocats. Dandin Vous? Le Souffleur Je viens secourir leur mémoire troublée. Dandin Je vous entends. Et vous? Léandre Moi? je suis l'assemblée. Dandin Commencez donc! Le souffleur Messieurs... Petit-Jean Ho! prenez-le plus bas: Si vous soufflez si haut, l'on ne m'entendra pas. Messieurs... Dandin Couvrez-vous. Petit-Jean Oh! Mes... Dandin Couvrez-vous, vous dis-je, Petit-Jean Oh! Monsieur, je sais bien à quoi l'honneur m'oblige. Dandin Ne te couvre donc pas. Petit-Jean, se couvrant. Messieurs... Vous, doucement: Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement, Messieurs, quand je regarde avec exactitude L'inconstance du monde et sa vicissitude; Lorsque je vois, parmi tant d'hommes différents, Pas une étoile fixe, et tant d'astres errants; Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune Quand je vois le soleil, et quand je vois la lune; (Babyloniens.) Quand je vois les Etats des Babiboniens (Persans.) (Macédoniens.) Transférés des Serpans aux Nacédoniens; (Romains.) (despotique.) Quand je vois les Lorrains de l'état dépotique, (démocratique.) Passer au démocrite, et puis au monarchique; Quand je vois le Japon... L'intimé Quand aura-t-il tout vu? Petit-Jean Oh! pourquoi celui-là m'a-t-il interrompu? Je ne dirai plus rien. Dandin Avocat incommode, Que ne lui laissiez-vous finir sa période? Je suais sang et eau, pour voir si du Japon Il viendrait à bon port au fait de son chapon, Et vous l'interrompez par un discours frivole. Parlez donc, avocat. Petit-Jean J'ai perdu la parole. Léandre Achève, Petit-Jean: c'est fort bien débuté. Mais que font là tes bras pendants à ton côté? Te voilà sur tes pieds droit comme une statue. Dégourdis-toi. Courage! allons, qu'on s'évertue. Petit-Jean, remuant les bras. Quand... je vois... Quand... je vois... Léandre Dis donc ce que tu vois. Petit-Jean Oh dame! on ne court pas deux lièvres à la fois. Le souffleur On lit... Petit-Jean On lit... Le souffleur Dans la... Petit-Jean Dans la... Le souffleur Métamorphose... Petit-Jean Comment? Le souffleur Que la métem... Petit-Jean Que la métem... Le souffleur Psycose... Petit-Jean Psycose... Le souffleur Hé! le cheval! Petit-Jean Et le cheval... Le souffleur Encor! Petit-Jean Encor... Le souffleur Le chien! Petit-Jean Le chien... Le souffleur Le butor! Petit-Jean Le butor... Le souffleur Peste de l'avocat! Petit-Jean Ah! peste de toi-même! Voyez cet autre avec sa face de carême! Va-t'en au diable! Dandin Et vous, venez au fait. Un mot Du fait. Petit-Jean Hé! faut-il tant tourner autour du pot? Ils me font dire aussi des mots longs d'une toise, De grands mots qui tiendraient d'ici jusqu'à Pontoise. Pour moi, je ne sais point tant faire de façon Pour dire qu'un mâtin vient de prendre un chapon. Tant y a qu'il n'est rien que votre chien ne prenne, Qu'il a mangé là-bas un bon chapon du Maine, Que la première fois que je l'y trouverai, Son procès est tout fait, et je l'assommerai. Léandre Belle conclusion, et digne de l'exorde! Petit-Jean On l'entend bien toujours. Qui voudra mordre y morde. Dandin Appelez les témoins. Léandre C'est bien dit, s'il le peut: Les témoins sont fort chers, et n'en a pas qui veut. Petit-Jean Nous en avons pourtant, et qui sont sans reproche. Dandin Faites-les donc venir. Petit-Jean Je les ai dans ma poche. Tenez: voilà la tête et les pieds du chapon. Voyez-les, et jugez. L'intimé Je les récuse. Dandin Bon! Pourquoi les récuser? L'intimé Monsieur, ils sont du Maine. Dandin Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine. L'intimé Messieurs... Dandin Serez-vous long, avocat? dites-moi. L'Intimé Je ne réponds de rien. Dandin Il est de bonne foi. L'Intimé, d'un ton finissant en fausset. Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable, Tout ce que les mortels ont de plus redoutable, Semble s'être assemblé contre nous par hasard: Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car D'un côté, le crédit du défunt m'épouvante; Et de l'autre côté l'éloquence éclatante De maître Petit-Jean m'éblouit. Dandin Avocat, De votre ton vous-même adoucissez l'éclat. L'Intimé, du beau ton Oui-da, j'en ai plusieurs... Mais quelque défiance Que vous doive donner la susdite éloquence, Et le susdit crédit, ce néanmoins, Messieurs, L'ancre de vos bontés nous rassure d'ailleurs. Devant le grand Dandin l'innocence est hardie: Oui, devant ce Caton de Basse-Normandie, Ce soleil d'équité qui n'est jamais terni, Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni. Dandin Vraiment, il plaide bien. L'Intimé Sans craindre aucune chose, Je prends donc la parole, et je viens à ma cause. Aristote, primo, peri Politicon, Dit fort bien... Dandin Avocat, il s'agit d'un chapon, Et non point d'Aristote et de sa Politique. L'Intimé Oui, mais l'autorité du Péripatétique Prouverait que le bien et le mal... Dandin Je prétends Qu'Aristote n'a point d'autorité céans. Au fait... L'Intimé Pausanias, en ses Corinthiaques... Dandin Au fait. L'Intimé Rebuffe... Dandin Au fait, vous dis-je. L'Intimé Le grand Jacques... Dandin Au fait, au fait, au fait! L'Intimé Armeno Pul, in Prompt... Dandin Ho! je te vais juger. L'Intimé Oh! vous êtes si prompt! Voici le fait. (Vite.) Un chien vient dans une cuisine; Il y trouve un chapon, lequel a bonne mine. Or celui pour lequel je parle est affamé, Celui contre lequel je parle autem plumé; Et celui pour lequel je suis prend en cachette Celui contre lequel je parle. L'on décrète: On le prend. Avocat pour et contre appelé; Jour pris. Je dois parler, je parle, j'ai parlé. Dandin Ta, ta, ta, ta. Voilà bien instruire une affaire! Il dit fort posément ce dont on n'a que faire, Et court le grand galop quand il est à son fait. L'Intimé Mais le premier, Monsieur, c'est le beau. Dandin C'est le laid! A-t-on jamais plaidé d'une telle méthode? Mais qu'en dit l'assemblée? Léandre Il est fort à la mode. L'Intimé, d'un ton véhément. Qu'arrive-t-il, Messieurs? On vient. Comment vient-on? On poursuit ma partie. On force une maison. Quelle maison? maison de notre propre juge! On brise le cellier qui nous sert de refuge! De vol, de brigandage on nous déclare auteurs! On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs, A maître Petit-Jean, Messieurs. Je vous atteste: Qui ne sait que la loi Si quis canis, Digeste, De vi, paragrapho, Messieurs, Caponibus, Est manifestement contraire à cet abus? Et quand il serait vrai que Citron, ma partie, Aurait mangé, Messieurs, le tout, ou bien partie Du dit chapon: qu'on mette en compensation Ce que nous avons fait avant cette action. Quand ma partie a-t-elle été réprimandée? Par qui votre maison a-t-elle été gardée? Quand avons-nous manqué d'aboyer au larron? Témoin trois procureurs, dont icelui Citron A déchiré la robe. On en verra les pièces. Pour nous justifier, voulez-vous d'autres pièces? Petit-Jean Maître Adam... L'Intimé Laissez-nous. Petit-Jean L'Intimé... Laissez-nous Petit-Jean S'enroue. L'Intimé Hé, laissez-nous! Euh! euh! Dandin Reposez-vous, Et concluez. L'Intimé, d'un ton pesant. Puis donc qu'on nous permet de prendre Haleine, et que l'on nous défend de nous étendre, Je vais sans rien omettre, et sans prévariquer, Compendieusement énoncer, expliquer, Exposer à vos yeux l'idée universelle De ma cause et des faits renfermés en icelle. Dandin Il aurait plus tôt fait de dire tout vingt fois, Que de l'abréger une. Homme, ou qui que tu sois, Diable, conclus; ou bien que le Ciel te confonde! L'Intimé Je finis. Dandin Ah! L'Intimé Avant la naissance du monde... Dandin, bâillant. Avocat, ah! passons au déluge. L'Intimé Avant donc La naissance du monde et sa création, Le monde, l'univers, tout, la nature entière Etait ensevelie au fond de la matière. Les éléments, le feu, l'air, et la terre, et l'eau, Enfoncés, entassés, ne faisaient qu'un monceau, Une confusion, une masse sans forme, Un désordre, un chaos, une cohue énorme: Unus erat toto naturoe vultus in orbe, Quem Groeci dixere chaos, rudis indigestaque moles... Léandre Quelle chute! Mon père! Petit-Jean Ay! Monsieur! Comme il dort! Léandre Mon père, éveillez-vous. Petit-Jean Monsieur, êtes-vous mort? Léandre Mon père! Dandin Eh bien! eh bien? Quoi? qu'est-ce? Ah! ah! quel homme! Certes, je n'ai jamais dormi d'un si bon somme. Léandre Mon père, il faut juger. Dandin Aux galères. Léandre Un chien Aux galères! Dandin Ma foi! je n'y conçois plus rien: De monde, de chaos, j'ai la tête troublée Hé! concluez. L'intimé, lui présentant de petits chiens. Venez, famille désolée, Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins, Venez faire parler vos esprits enfantins. Oui, Messieurs, vous voyez ici notre misère: Nous sommes orphelins; rendez-nous notre père; Notre père, par qui nous fûmes engendrés, Notre père, qui nous... Dandin Tirez, tirez, tirez! L'intimé Notre père, Messieurs... Dandin Tirez donc. Quels vacarmes! Ils ont pissé partout. L'intimé Monsieur, voyez nos larmes. Dandin Ouf! Je me sens déjà pris de compassion. Ce que c'est qu'à propos toucher la passion! Je suis bien empêché. La vérité me presse; Le crime est avéré: lui-même il le confesse. Mais s'il est condamné, l'embarras est égal: Voilà bien des enfants réduits à l'hôpital. Mais je suis occupé, je ne veux voir personne. Scène dernière Chicanneau, Dandin, Léandre, Isabelle, Petit-Jean, L'intimé Chicanneau Monsieur... Dandin Oui, pour vous seuls l'audience se donne. Adieu... Mais, s'il vous plaît, quel est cet enfant-là? Chicanneau C'est ma fille, monsieur. Dandin Hé! tôt, rappelez-la. Isabelle Vous êtes occupé. Dandin Moi? Je n'ai point d'affaire. Que ne me disiez-vous que vous étiez son père! Chicanneau Monsieur... Dandin Elle sait mieux votre affaire que vous. Dites. Qu'elle est jolie, et qu'elle a les yeux doux! Ce n'est pas tout, ma fille, il faut de la sagesse. Je suis tout réjoui de voir cette jeunesse. Savez-vous que j'étais un compère autrefois? On a parlé de nous. Isabelle Ah! Monsieur, je vous crois. Dandin Dis-nous: à qui veux-tu faire perdre la cause? Isabelle A personne. Dandin Pour toi je ferai toute chose. Parle donc. Isabelle Je vous ai trop d'obligation. Dandin N'avez-vous jamais vu donner la question? Isabelle Non; et ne le verrai, que je crois, de ma vie. Dandin Venez, je vous en veux faire passer l'envie. Isabelle Hé! Monsieur! peut-on voir souffrir des malheureux? Dandin Bon! Cela fait toujours passer une heure ou deux. Chicanneau Monsieur, je viens ici pour vous dire... Léandre Mon père, Je vous vais en deux mots dire toute l'affaire. C'est pour un mariage. Et vous saurez d'abord Qu'il ne tient plus qu'à vous, et que tout est d'accord: La fille le veut bien; son amant le respire; Ce que la fille veut, le père le désire. C'est à vous de juger. Dandin, se rasseyant. Mariez au plus tôt: Dès demain, si l'on veut; aujourd'hui, s'il le faut. Léandre Mademoiselle, allons, voilà votre beau-père: Saluez-le. Chicanneau Comment? Dandin Quel est donc ce mystère? Léandre Ce que vous avez dit se fait de point en point. Dandin Puisque je l'ai jugé, je n'en reviendrai point. Chicanneau Mais on ne donne pas une fille sans elle. Léandre Sans doute, et j'en croirai la charmante Isabelle. Chicanneau Es-tu muette? Allons, c'est à toi de parler. Parle. Isabelle Je n'ose pas, mon père, en appeler. Chicanneau Mais j'en appelle, moi. Léandre Voyez cette écriture. Vous n'appellerez pas de votre signature? Chicanneau Plaît-il? Dandin C'est un contrat en fort bonne façon. Chicanneau Je vois qu'on m'a surpris, mais j'en aurai raison: De plus de vingt procès ceci sera la source. On a la fille, soit, on n'aura pas la bourse. Léandre Hé! Monsieur! qui vous dit qu'on vous demande rien? Laissez-nous votre fille, et gardez votre bien. Chicanneau Ah! Léandre Mon père, êtes-vous content de l'audience? Dandin Oui-da. Que les procès viennent en abondance, Et je passe avec vous le reste de mes jours, Mais que les avocats soient désormais plus courts. Et notre criminel? Léandre Ne parlons que de joie: Grâce! grâce! mon père. Dandin Eh bien, qu'on le renvoie; C'est en votre faveur, ma bru, ce que j'en fais. Allons nous délasser à voir d'autres procès. Britannicus Tragédie Adresse Première préface Seconde préface Acteurs Acte premier Scène I Scène II Scène III Scène IV Acte deuxième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Acte troisième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte quatrième Scène I Scène II Scène III Scène IV Acte cinquième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène dernière Adresse A Monseigneur Le duc de Chevreuse MONSEIGNEUR, Vous serez peut-être étonné de voir votre nom à la tête de cet ouvrage; et si je vous avais demandé la permission de vous l'offrir, je doute si je l'aurais obtenue. Mais ce serait être en quelque sorte ingrat que de cacher plus longtemps au monde les bontés dont vous m'avez toujours honoré. Quelle apparence qu'un homme qui ne travaille que pour la gloire se puisse taire d'une protection aussi glorieuse que la vôtre? Non, MONSEIGNEUR, il m'est trop avantageux que l'on sache que mes amis mêmes ne vous sont pas indifférents, que vous prenez part à tous mes ouvrages, et que vous m'avez procuré l'honneur de lire celui-ci devant un homme dont toutes les heures sont précieuses. Vous fûtes témoin avec quelle pénétration d'esprit il jugea l'économie de la pièce, et combien l'idée qu'il s'est formée d'une excellente tragédie est au-delà de tout ce que j'ai pu concevoir. Ne craignez pas, MONSEIGNEUR, que je m'engage plus avant, et que n'osant le louer en face, je m'adresse à vous pour le louer avec plus de liberté. Je sais qu'il serait dangereux de le fatiguer de ses louanges, et j'ose dire que cette même modestie, qui vous est commune avec lui, n'est pas un des moindres liens qui vous attachent l'un à l'autre. La modération n'est qu'une vertu ordinaire quand elle ne se rencontre qu'avec des qualités ordinaires. Mais qu'avec toutes les qualités et du coeur et de l'esprit, qu'avec un jugement qui, ce semble, ne devrait être le fruit que de l'expérience de plusieurs années, qu'avec mille belles connaissances que vous ne sauriez cacher à vos amis particuliers, vous ayez encore cette sage retenue que tout le monde admire en vous, c'est sans doute une vertu rare en un siècle où l'on fait vanité des moindres choses. Mais je me laisse emporter insensiblement à la tentation de parler de vous; il faut qu'elle soit bien violente, puisque je n'ai pu y résister dans une lettre où je n'avais autre dessein que de vous témoigner avec combien de respect je suis, MONSEIGNEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur, RACINE. Première préface De tous les ouvrages que j'ai donnés au public, il n'y en a point qui m'ait attiré plus d'applaudissements ni plus de censeurs que celui-ci. Quelque soin que j'ai pris pour travailler cette tragédie, il semble qu'autant que je me suis efforcé de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont efforcés de la décrier. Il n'y a point de cabale qu'ils n'aient faite, point de critique dont ils ne se soient avisés. Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi. Ils ont dit que je le faisais trop cruel. Pour moi, je croyais que le nom seul de Néron faisait entendre quelque chose de plus que cruel. Mais peut-être qu'ils raffinent sur son histoire, et veulent dire qu'il était honnête homme dans ses premières années. Il ne faut qu'avoir lu Tacite pour savoir que, s'il a été quelque temps un bon empereur, il a toujours été un très méchant homme. Il ne s'agit point dans ma tragédie des affaires du dehors. Néron est ici dans son particulier et dans sa famille, et ils me dispenseront de leur rapporter tous les passages qui pourraient aisément leur prouver que je n'ai point de réparation à lui faire. D'autres ont dit, au contraire, que je l'avais fait trop bon. J'avoue que je ne m'étais pas formé l'idée d'un bon homme en la personne de Néron. Je l'ai toujours regardé comme un monstre. Mais c'est ici un monstre naissant. Il n'a pas encore mis le feu à Rome, il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs: à cela près, il me semble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne ne le méconnaisse. Quelques-uns ont pris l'intérêt de Narcisse, et se sont plaints que j'en eusse fait un très méchant homme et le confident de Néron. Il suffit d'un passage pour leur répondre. "Néron, dit Tacite, porta impatiemment la mort de Narcisse, parce que cet affranchi avait une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés: Cujus abditis adhuc vitiis mire congruebat". Les autres se sont scandalisés que j'eusse choisi un homme aussi jeune que Britannicus pour le héros d'une tragédie. Je leur ai déclaré, dans la préface d'Andromaque, le sentiment d'Aristote sur le héros de la tragédie, et que bien loin d'être parfait, il faut toujours qu'il ait quelque imperfection. Mais je leur dirai encore ici qu'un jeune prince de dix-sept ans qui a beaucoup de coeur, beaucoup d'amour, beaucoup de franchise et beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d'un jeune homme, m'a semblé très capable d'exciter la compassion. Je n'en veux pas davantage. "Mais, disent-ils, ce prince n'entrait que dans sa quinzième année lorsqu'il mourut. On le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans plus qu'ils n'ont vécu." Je n'aurais point parlé de cette objection, si elle n'avait été faite avec chaleur par un homme qui s'est donné la liberté de faire régner vingt ans un empereur qui n'en a régné que huit, quoique ce changement soit bien plus considérable dans la chronologie, où l'on suppute les temps par les années des empereurs. Junie ne manque pas non plus de censeurs. Ils disent que d'une vieille coquette, nommée Junia Silana, j'en ai fait une jeune fille très sage. Qu'auraient-ils à me répondre, si je leur disais que cette Junie est un personnage inventé, comme l'Emilie de Cinna, comme la Sabine d'Horace? Mais j'ai à leur dire que, s'ils avaient bien lu l'histoire, ils auraient trouvé une Junia Calvina, de la famille d'Auguste, soeur de Silanus, à qui Claudius avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, belle, et, comme dit Sénèque: festivissima omnium puellarum. Elle aimait tendrement son frère, "et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous deux d'inceste, quoiqu'ils ne fussent coupables que d'un peu d'indiscrétion." Si je la présente plus retenue qu'elle n'était, je n'ai pas ouï dire qu'il nous fût défendu de rectifier les moeurs d'un personnage, surtout lorsqu'il n'est pas connu. L'on trouve étrange qu'elle paraisse sur le théâtre après la mort de Britannicus. Certainement la délicatesse est grande de ne pas vouloir qu'elle dise en quatre vers assez touchants qu'elle passe chez Octavie. "Mais, disent- ils, cela ne valait pas la peine de la faire revenir, un autre l'aurait pu raconter pour elle." Ils ne savent pas qu'une des règles du théâtre est de ne mettre en récit que les choses qui ne se peuvent passer en action, et que tous les Anciens font venir souvent sur la scène des acteurs qui n'ont autre chose à dire, sinon qu'ils viennent d'un endroit, et qu'ils s'en retournent à un autre. "Tout cela est inutile, disent mes censeurs. La pièce est finie au récit de la mort de Britannicus, et l'on ne devrait point écouter le reste." On l'écoute pourtant, et même avec autant d'attention qu'aucune fin de tragédie. Pour moi, j'ai toujours compris que la tragédie étant l'imitation d'une action complète, où plusieurs personnes concourent, cette action n'est point finie que l'on ne sache en quelle situation elle laisse ces mêmes personnes. C'est ainsi que Sophocle en use presque partout. C'est ainsi que dans l'Antigone il emploie autant de vers à représenter la fureur d'Hémon et la punition de Créon après la mort de cette princesse, que j'en ai employé aux imprécations d'Agrippine, à la retraite de Junie, à la punition de Narcisse, et au désespoir de Néron, après la mort de Britannicus. Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difficiles? La chose serait aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne se pourraient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire. Il faudrait, par exemple, représenter quelque héros ivre, qui se voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de coeur, un Lacédémonien grand parleur, un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour, une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants. Voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces messieurs. Mais que dirait cependant le petit nombre de gens sages auxquels je m'efforce de plaire? De quel front oserais-je me montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ces grands hommes de l'antiquité que j'ai choisis pour modèles? Car, pour me servir de la pensée d'un Ancien, voilà les véritables spectateurs que nous devons nous proposer; et nous devons sans cesse nous demander: "que diraient Homère et Virgile, s'ils lisaient ces vers? que dirait Sophocle, s'il voyait représenter cette scène?" Quoi qu'il en soit, je n'ai point prétendu empêcher qu'on ne parlât contre mes ouvrages; je l'aurais prétendu inutilement: Quid de te alii loquantur ipsi videant, dit Cicéron; sed loquentur tamen. Je prie seulement le lecteur de me pardonner cette petite préface, que j'ai faite pour lui rendre raison de ma tragédie. Il n'y a rien de plus naturel que de se défendre quand on se croit injustement attaqué. Je vois que Térence même semble n'avoir fait des prologues que pour se justifier contre les critiques d'un vieux poète malintentionné, malevoli veteris poetoe, et qui venait briguer des voix contre lui jusqu'aux heures où l'on représentait ses comédies. "... Occepta est agi: Exclamat, etc.". On me pouvait faire une difficulté qu'on ne m'a point faite. Mais ce qui est échappé aux spectateurs pourra être remarqué par les lecteurs. C'est que je fais entrer Junie dans les vestales, où, selon Aulu-Gelle, on ne recevait personne au-dessous de six ans, ni au-dessus de dix. Mais le peuple prend ici Junie sous sa protection, et j'ai cru qu'en considération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il pouvait la dispenser de l'âge prescrit par les lois, comme il a dispensé de l'âge pour le consulat tant de grands hommes qui avaient mérité ce privilège. Enfin, je suis très persuadé qu'on me peut faire bien d'autres critiques, sur lesquelles je n'aurais d'autre parti à prendre que celui d'en profiter à l'avenir. Mais je plains fort le malheur d'un homme qui travaille pour le public. Ceux qui voient le mieux nos défauts sont ceux qui les dissimulent le plus volontiers: ils nous pardonnent les endroits qui leur ont déplu, en faveur de ceux qui leur ont donné du plaisir. Il n'y a rien, au contraire, de plus injuste qu'un ignorant, il croit toujours que l'admiration est le partage des gens qui ne savent rien, il condamne toute une pièce pour une scène qu'il n'approuve pas, il s'attaque même aux endroits les plus éclatants, pour faire croire qu'il a de l'esprit, et pour peu que nous résistions à ses sentiments, il nous traite de présomptueux qui ne veulent croire personne, et ne songe pas qu'il tire quelquefois plus de vanité d'une critique fort mauvaise, que nous n'en tirons d'une assez bonne pièce de théâtre. "Homine imperito nunquam quidquam injustius. Seconde préface Voici celle de mes tragédies que je puis dire que j'ai le plus travaillée. Cependant j'avoue que le succès ne répondit pas d'abord à mes espérances. A peine elle parut sur le théâtre, qu'il s'éleva quantité de critiques qui semblaient la devoir détruire. Je crus moi-même que sa destinée serait à l'avenir moins heureuse que celle de mes autres tragédies. Mais enfin il est arrivé de cette pièce ce qui arrivera toujours des ouvrages qui auront quelque bonté: les critiques se sont évanouies, la pièce est demeurée. C'est maintenant celle des miennes que la cour et le public revoient le plus volontiers. Et si j'ai fait quelque chose de solide, et qui mérite quelque louange, la plupart des connaisseurs demeurent d'accord que c'est ce même Britannicus. A la vérité, j'avais travaillé sur des modèles qui m'avaient extrêmement soutenu dans la peinture que je voulais faire de la cour d'Agrippine et de Néron. J'avais copié mes personnages d'après le plus grand peintre de l'antiquité, je veux dire d'après Tacite, et j'étais alors si rempli de la lecture de cet excellent historien, qu'il n'y a presque pas un trait éclatant dans ma tragédie, dont il ne m'ait donné l'idée. J'avais voulu mettre dans ce recueil un extrait des plus beaux endroits que j'ai tâché d'imiter; mais j'ai trouvé que cet extrait tiendrait presque autant de place que la tragédie. Ainsi le lecteur trouvera bon que je le renvoie à cet auteur, qui aussi bien est entre les mains de tout le monde; et je me contenterai de rapporter ici quelques-uns de ses passages sur chacun des personnages que j'introduis sur la scène. Pour commencer par Néron, il faut se souvenir qu'il est ici dans les premières années de son règne, qui ont été heureuses, comme l'on sait. Ainsi, il ne m'a pas été permis de le représenter aussi méchant qu'il l'a été depuis. Je ne le représente pas non plus comme un homme vertueux, car il ne l'a jamais été. Il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs; mais il a en lui les semences de tous ces crimes. Il commence à vouloir secouer le joug; il les hait les uns et les autres, et il leur cache sa haine sous de fausses caresses: factus natura velare odium fallacibus blanditiis. En un mot, c'est ici un monstre naissant, mais qui n'ose encore se déclarer, et qui cherche des couleurs à ses méchantes actions: Hactenus Nero flagitiis et sceleribus velamenta quoesivit. Il ne pouvait souffrir Octavie, princesse d'une bonté et d'une vertu exemplaires: fato quodam, an quia proevalent illicita; metuebaturque ne in stupra feminarum illustrium prorumperet. Je lui donne Narcisse pour confident. J'ai suivi en cela Tacite, qui dit que "Néron porta impatiemment la mort de Narcisse, parce que cet affranchi avait une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés: Cujus abditis adhuc vitiis mire congruebat". Ce passage prouve deux choses: il prouve et que Néron était déjà vicieux, mais qu'il dissimulait ses vices, et que Narcisse l'entretenait dans ses mauvaises inclinations. J'ai choisi Burrhus pour opposer un honnête homme à cette peste de cour; et je l'ai choisi plutôt que Sénèque. En voici la raison: ils étaient tous deux gouverneurs de la jeunesse de Néron, l'un pour les armes, et l'autre pour les lettres. Et ils étaient fameux, Burrhus pour son expérience dans les armes et pour la sévérité de ses moeurs, militaribus curis et severitate morum; Sénèque pour son éloquence et le tour agréable de son esprit, Seneca proeceptis eloquentioe et comitate honesta. Burrhus, après sa mort, fut extrêmement regretté à cause de sa vertu: Civitati grande desiderium ejus mansit per memoriam virtutis. Toute leur peine était de résister à l'orgueil et à la férocité d'Agrippine, quoe cunctis maloe dominationis cupidinibus flagrans, habebat in partibus Pallantem. Je ne dis que ce mot d'Agrippine, car il y aurait trop de choses à en dire. C'est elle que je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus. Cette mort fut un coup de foudre pour elle; et "il parut, dit Tacite, par sa frayeur et par sa consternation, qu'elle était aussi innocente de cette mort qu'Octavie. Agrippine perdait en lui sa dernière espérance, et ce crime lui en faisait craindre un plus grand: Sibi supremum auxilium ereptum, et parricidii exemplum intelligebat." L'âge de Britannicus était si connu, qu'il ne m'a pas été permis de le représenter autrement que comme un jeune prince qui avait beaucoup de coeur, beaucoup d'amour et beaucoup de franchise, qualités ordinaires d'un jeune homme. Il avait quinze ans, et on dit qu'il avait beaucoup d'esprit, soit qu'on dise vrai, ou que ses malheurs aient fait croire cela de lui, sans qu'il ait pu en donner des marques: Neque segnem ei fuisse indolem ferunt; sive verum, seu periculis commendatus retinuit famam sine experimento. Il ne faut pas s'étonner s'il n'a auprès de lui qu'un aussi méchant homme que Narcisse, "car il y avait longtemps qu'on avait donné ordre qu'il n'y eût auprès de Britannicus que des gens qui n'eussent ni foi ni honneur: Nam ut proximus quisque Britannico, neque fas neque fidem pensi haberet, olim provisum erat." Il me reste à parler de Junie. Il ne la faut pas confondre avec une vieille coquette qui s'appelait Junia Silana. C'est ici une autre Junie, que Tacite appelle Junia Calvina, de la famille d'Auguste, soeur de Silanus, à qui Claudius avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, belle, et, comme dit Sénèque, festivissima omnium puellarum. "Son frère et elle s'aimaient tendrement, et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous deux d'inceste, quoiqu'ils ne fussent coupables que d'un peu d'indiscrétion." Elle vécut jusqu'au règne de Vespasien. Je la fais entrer dans les vestales, quoique, selon Aulu-Gelle, on n'y reçût jamais personne au-dessous de six ans ni au-dessus de dix. Mais le peuple prend ici Junie sous sa protection. Et j'ai cru qu'en considération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il pouvait la dispenser de l'âge prescrit par les lois, comme il a dispensé de l'âge pour le consulat tant de grands hommes qui avaient mérité ce privilège. Acteurs Néron, empereur, fils d'Agrippine. Britannicus, fils de l'empereur Claudius. Agrippine, veuve de Domitius Enobarbus, père de Néron, et, en secondes noces, veuve de l'empereur Claudius. Junie, amante de Britannicus. Burrhus, gouverneur de Néron. Narcisse, gouverneur de Britannicus. Albine, confidente d'Agrippine. Gardes. La scène est à Rome, dans une chambre du palais de Néron. Acte premier Scène I Agrippine, Albine Albine Quoi? tandis que Néron s'abandonne au sommeil, Faut-il que vous veniez attendre son réveil? Qu'errant dans le palais sans suite et sans escorte, La mère de César veille seule à sa porte? Madame, retournez dans votre appartement. Agrippine Albine, il ne faut pas s'éloigner un moment. Je veux l'attendre ici. Les chagrins qu'il me cause M'occuperont assez tout le temps qu'il repose. Tout ce que j'ai prédit n'est que trop assuré: Contre Britannicus Néron s'est déclaré. L'impatient Néron cesse de se contraindre; Las de se faire aimer, il veut se faire craindre. Britannicus le gêne, Albine, et chaque jour Je sens que je deviens importune à mon tour. Albine Quoi? vous à qui Néron doit le jour qu'il respire, Qui l'avez appelé de si loin à l'empire? Vous qui, déshéritant le fils de Claudius, Avez nommé César l'heureux Domitius? Tout lui parle, Madame, en faveur d'Agrippine: Il vous doit son amour. Agrippine Il me le doit, Albine; Tout, s'il est généreux, lui prescrit cette loi; Mais tout, s'il est ingrat, lui parle contre moi. Albine S'il est ingrat, Madame? Ah! toute sa conduite Marque dans son devoir une âme trop instruite. Depuis trois ans entiers, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait Qui ne promette à Rome un empereur parfait? Rome, depuis deux ans, par ses soins gouvernée, Au temps de ses consuls croit être retournée: Il la gouverne en père. Enfin, Néron naissant A toutes les vertus d'Auguste vieillissant. Agrippine Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste: Il commence, il est vrai, par où finit Auguste; Mais crains que l'avenir détruisant le passé, Il ne finisse ainsi qu'Auguste a commencé. Il se déguise en vain: je lis sur son visage Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage; Il mêle avec l'orgueil qu'il a pris dans leur sang La fierté des Nérons qu'il puisa dans mon flanc. Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices: De Rome, pour un temps, Caïus fut les délices; Mais sa feinte bonté se tournant en fureur, Les délices de Rome en devinrent l'horreur. Que m'importe, après tout, que Néron, plus fidèle, D'une longue vertu laisse un jour le modèle? Ai-je mis dans sa main le timon de l'Etat Pour le conduire au gré du peuple et du sénat? Ah! que de la patrie il soit, s'il veut, le père; Mais qu'il songe un peu plus qu'Agrippine est sa mère. De quel nom cependant pouvons-nous appeler L'attentat que le jour vient de nous révéler? Il sait, car leur amour ne peut être ignorée, Que de Britannicus Junie est adorée, Et ce même Néron, que la vertu conduit, Fait enlever Junie au milieu de la nuit! Que veut-il? Est-ce haine, est-ce amour qui l'inspire? Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire? Ou plutôt n'est-ce point que sa malignité Punit sur eux l'appui que je leur ai prêté? Albine Vous, leur appui, Madame? Agrippine Arrête, chère Albine, Je sais que j'ai moi seule avancé leur ruine; Que du trône, où le sang l'a dû faire monter, Britannicus par moi s'est vu précipiter. Par moi seule éloigné de l'hymen d'Octavie, Le frère de Junie abandonna la vie, Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux, Et qui comptait Auguste au rang de ses aïeux. Néron jouit de tout; et moi, pour récompense, Il faut qu'entre eux et lui je tienne la balance, Afin que quelque jour, par une même loi, Britannicus la tienne entre mon fils et moi. Albine Quel dessein! Agrippine Je m'assure un port dans la tempête. Néron m'échappera, si ce frein ne l'arrête. Albine Mais prendre contre un fils tant de soins superflus? Agrippine Je le craindrais bientôt, s'il ne me craignait plus. Albine Une injuste frayeur vous alarme peut-être. Mais si Néron pour vous n'est plus ce qu'il doit être, Du moins son changement ne vient pas jusqu'à nous, Et ce sont des secrets entre César et vous. Quelques titres nouveaux que Rome lui défère, Néron n'en reçoit point qu'il ne donne à sa mère. Sa prodigue amitié ne se réserve rien; Votre nom est dans Rome aussi saint que le sien. A peine parle-t-on de la triste Octavie. Auguste votre aïeul honora moins Livie. Néron devant sa mère a permis le premier Qu'on portât les faisceaux couronnés de laurier. Quels effets voulez-vous de sa reconnaissance? Agrippine Un peu moins de respect, et plus de confiance. Tous ces présents, Albine, irritent mon dépit. Je vois mes honneurs croître et tomber mon crédit. Non, non, le temps n'est plus que Néron, jeune encore, Me renvoyait les voeux d'une cour qui l'adore, Lorsqu'il se reposait sur moi de tout l'Etat, Que mon ordre au palais assemblait le sénat, Et que derrière un voile, invisible et présente, J'étais de ce grand corps l'âme toute-puissante. Des volontés de Rome alors mal assuré, Néron de sa grandeur n'était point enivré. Ce jour, ce triste jour frappe encor ma mémoire, Où Néron fut lui-même ébloui de sa gloire, Quand les ambassadeurs de tant de rois divers Vinrent le reconnaître au nom de l'univers. Sur son trône avec lui j'allais prendre ma place: J'ignore quel conseil prépara ma disgrâce; Quoi qu'il en soit, Néron, d'aussi loin qu'il me vit, Laissa sur son visage éclater son dépit. Mon coeur même en conçut un malheureux augure. L'ingrat, d'un faux respect colorant son injure, Se leva par avance, et courant m'embrasser, Il m'écarta du trône où je m'allais placer. Depuis ce coup fatal, le pouvoir d'Agrippine Vers sa chute à grands pas chaque jour s'achemine. L'ombre seule m'en reste, et l'on n'implore plus Que le nom de Sénèque et l'appui de Burrhus. Albine Ah! si de ce soupçon votre âme est prévenue, Pourquoi nourrissez-vous le venin qui vous tue? Daignez avec César vous éclaircir du moins. Agrippine César ne me voit plus, Albine, sans témoins. En public, à mon heure, on me donne audience; Sa réponse est dictée, et même son silence. Je vois deux surveillants, ses maîtres et les miens, Présider l'un ou l'autre à tous nos entretiens. Mais je le poursuivrai d'autant plus qu'il m'évite: De son désordre, Albine, il faut que je profite. J'entends du bruit; on ouvre. Allons subitement Lui demander raison de cet enlèvement. Surprenons, s'il se peut, les secrets de son âme. Mais quoi? déjà Burrhus sort de chez lui? Scène II Agrippine, Burrhus, Albine Burrhus Madame, Au nom de l'empereur j'allais vous informer D'un ordre qui d'abord a pu vous alarmer, Mais qui n'est que l'effet d'une sage conduite, Dont César a voulu que vous soyez instruite. Agrippine Puisqu'il le veut, entrons: il m'en instruira mieux. Burrhus César pour quelque temps s'est soustrait à nos yeux. Déjà par une porte au public moins connue L'un et l'autre consul vous avaient prévenue, Madame. Mais souffrez que je retourne exprès... Agrippine Non, je ne trouble point ses augustes secrets. Cependant voulez-vous qu'avec moins de contrainte L'un et l'autre une fois nous nous parlions sans feinte? Burrhus Burrhus pour le mensonge eut toujours trop d'horreur. Agrippine Prétendez-vous longtemps me cacher l'empereur? Ne le verrai-je plus qu'à titre d'importune? Ai-je donc élevé si haut votre fortune Pour mettre une barrière entre mon fils et moi? Ne l'osez-vous laisser un moment sur sa foi? Entre Sénèque et vous disputez-vous la gloire A qui m'effacera plus tôt de sa mémoire? Vous l'ai-je confié pour en faire un ingrat, Pour être, sous son nom, les maîtres de l'Etat? Certes, plus je médite, et moins je me figure Que vous m'osiez compter pour votre créature, Vous, dont j'ai pu laisser vieillir l'ambition Dans les honneurs obscurs de quelque légion, Et moi qui sur le trône ai suivi mes ancêtres, Moi, fille, femme, soeur et mère de vos maîtres! Que prétendez-vous donc? Pensez-vous que ma voix Ait fait un empereur pour m'en imposer trois? Néron n'est plus enfant: n'est-il pas temps qu'il règne? Jusqu'à quand voulez-vous que l'empereur vous craigne? Ne saurait-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux? Pour se conduire, enfin, n'a-t-il pas ses aïeux? Qu'il choisisse, s'il veut, d'Auguste ou de Tibère, Qu'il imite, s'il peut, Germanicus mon père. Parmi tant de héros je n'ose me placer, Mais il est des vertus que je lui puis tracer. Je puis l'instruire au moins combien sa confidence Entre un sujet et lui doit laisser de distance. Burrhus Je ne m'étais chargé dans cette occasion Que d'excuser César d'une seule action. Mais puisque sans vouloir que je le justifie, Vous me rendez garant du reste de sa vie, Je répondrai, Madame, avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité. Vous m'avez de César confié la jeunesse, Je l'avoue, et je dois m'en souvenir sans cesse. Mais vous avais-je fait serment de le trahir, D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir? Non. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde, Ce n'est plus votre fils, c'est le maître du monde. J'en dois compte, Madame, à l'empire romain, Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main. Ah! si dans l'ignorance il le fallait instruire, N'avait-on que Sénèque et moi pour le séduire? Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs? Fallait-il dans l'exil chercher des corrupteurs? La cour de Claudius, en esclaves fertile, Pour deux que l'on cherchait en eût présenté mille, Qui tous auraient brigué l'honneur de l'avilir: Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir. De quoi vous plaignez-vous, Madame? On vous révère: Ainsi que par César, on jure par sa mère. L'empereur, il est vrai, ne vient plus chaque jour Mettre à vos pieds l'empire, et grossir votre cour. Mais le doit-il, Madame? et sa reconnaissance Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance? Toujours humble, toujours le timide Néron N'ose-t-il être Auguste et César que de nom? Vous le dirai-je enfin? Rome le justifie. Rome, à trois affranchis si longtemps asservie, A peine respirant du joug qu'elle a porté, Du règne de Néron compte sa liberté. Que dis-je? la vertu semble même renaître. Tout l'empire n'est plus la dépouille d'un maître: Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats, César nomme les chefs sur la foi des soldats; Thraséas au sénat, Corbulon dans l'armée, Sont encore innocents, malgré leur renommée; Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs, Ne sont plus habités que par leurs délateurs. Qu'importe que César continue à nous croire, Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sa gloire; Pourvu que dans le cours d'un règne florissant Rome soit toujours libre, et César tout-puissant? Mais, Madame, Néron suffit pour se conduire. J'obéis, sans prétendre à l'honneur de l'instruire. Sur ses aïeux, sans doute, il n'a qu'à se régler; Pour bien faire, Néron n'a qu'à se ressembler, Heureux si ses vertus, l'une à l'autre enchaînées, Ramènent tous les ans ses premières années! Agrippine Ainsi, sur l'avenir n'osant vous assurer, Vous croyez que sans vous Néron va s'égarer. Mais vous qui jusqu'ici content de votre ouvrage, Venez de ses vertus nous rendre témoignage, Expliquez-nous pourquoi, devenu ravisseur, Néron de Silanus fait enlever la soeur? Ne tient-il qu'à marquer de cette ignominie Le sang de mes aïeux qui brille dans Junie? De quoi l'accuse-t-il? Et par quel attentat Devient-elle en un jour criminelle d'Etat, Elle qui sans orgueil jusqu'alors élevée, N'aurait point vu Néron, s'il ne l'eût enlevée, Et qui même aurait mis au rang de ses bienfaits L'heureuse liberté de ne le voir jamais? Burrhus Je sais que d'aucun crime elle n'est soupçonnée; Mais jusqu'ici César ne l'a point condamnée, Madame. Aucun objet ne blesse ici ses yeux: Elle est dans un palais tout plein de ses aïeux. Vous savez que les droits qu'elle porte avec elle Peuvent de son époux faire un prince rebelle, Que le sang de César ne se doit allier Qu'à ceux à qui César le veut bien confier, Et vous-même avouerez qu'il ne serait pas juste Qu'on disposât sans lui de la nièce d'Auguste. Agrippine Je vous entends: Néron m'apprend par votre voix Qu'en vain Britannicus s'assure sur mon choix. En vain, pour détourner ses yeux de sa misère, J'ai flatté son amour d'un hymen qu'il espère. A ma confusion, Néron veut faire voir Qu'Agrippine promet par delà son pouvoir. Rome de ma faveur est trop préoccupée: Il veut par cet affront qu'elle soit détrompée, Et que tout l'univers apprenne avec terreur A ne confondre plus mon fils et l'empereur. Il le peut. Toutefois j'ose encore lui dire Qu'il doit avant ce coup affermir son empire, Et qu'en me réduisant à la nécessité D'éprouver contre lui ma faible autorité, Il expose la sienne, et que dans la balance Mon nom peut-être aura plus de poids qu'il ne pense. Burrhus Quoi Madame? toujours soupçonner son respect? Ne peut-il faire un pas qui ne vous soit suspect? L'empereur vous croit-il du parti de Junie? Avec Britannicus vous croit-il réunie? Quoi? de vos ennemis devenez-vous l'appui Pour trouver un prétexte à vous plaindre de lui? Sur le moindre discours qu'on pourra vous redire, Serez-vous toujours prête à partager l'empire? Vous craindrez-vous sans cesse, et vos embrassements Ne se passeront-ils qu'en éclaircissements? Ah! quittez d'un censeur la triste diligence; D'une mère facile affectez l'indulgence, Souffrez quelques froideurs sans les faire éclater, Et n'avertissez point la cour de vous quitter. Agrippine Et qui s'honorerait de l'appui d'Agrippine, Lorsque Néron lui-même annonce ma ruine? Lorsque de sa présence il semble me bannir? Quand Burrhus à sa porte ose me retenir? Burrhus Madame, je vois bien qu'il est temps de me taire, Et que ma liberté commence à vous déplaire. La douleur est injuste, et toutes les raisons Qui ne la flattent point aigrissent ses soupçons. Voici Britannicus. Je lui cède ma place. Je vous laisse écouter et plaindre sa disgrâce, Et peut-être, Madame, en accuser les soins De ceux que l'empereur a consultés le moins. Scène III Britannicus, Agrippine, Narcisse, Albine Agrippine Ah, Prince! où courez-vous? Quelle ardeur inquiète Parmi vos ennemis en aveugle vous jette? Que venez-vous chercher? Britannicus Ce que je cherche? Ah, dieux! Tout ce que j'ai perdu, Madame, est en ces lieux. De mille affreux soldats Junie environnée S'est vue en ce palais indignement traînée. Hélas! de quelle horreur ses timides esprits A ce nouveau spectacle auront été surpris! Enfin on me l'enlève. Une loi trop sévère Va séparer deux coeurs qu'assemblait leur misère. Sans doute on ne veut pas que mêlant nos douleurs Nous nous aidions l'un l'autre à porter nos malheurs. Agrippine Il suffit. Comme vous je ressens vos injures; Mes plaintes ont déjà précédé vos murmures. Mais je ne prétends pas qu'un impuissant courroux Dégage ma parole et m'acquitte envers vous. Je ne m'explique point. Si vous voulez m'entendre, Suivez-moi chez Pallas, où je vais vous attendre. Scène IV Britannicus, Narcisse Britannicus La croirai-je, Narcisse? et dois-je sur sa foi La prendre pour arbitre entre son fils et moi? Qu'en dis-tu? N'est-ce pas cette même Agrippine Que mon père épousa jadis pour sa ruine, Et qui, si je t'en crois, a de ses derniers jours, Trop lents pour ses desseins, précipité le cours? Narcisse N'importe. Elle se sent comme vous outragée; A vous donner Junie elle s'est engagée: Unissez vos chagrins, liez vos intérêts. Ce palais retentit en vain de vos regrets: Tandis qu'on vous verra d'une voix suppliante Semer ici la plainte et non pas l'épouvante, Que vos ressentiments se perdront en discours, Il n'en faut pas douter, vous vous plaindrez toujours. Britannicus Ah! Narcisse, tu sais si de la servitude Je prétends faire encore une longue habitude; Tu sais si pour jamais, de ma chute étonné, Je renonce à l'empire où j'étais destiné. Mais je suis seul encor: les amis de mon père Sont autant d'inconnus que glace ma misère, Et ma jeunesse même écarte loin de moi Tous ceux qui dans le coeur me réservent leur foi. Pour moi, depuis un an qu'un peu d'expérience M'a donné de mon sort la triste connaissance, Que vois-je autour de moi, que des amis vendus Qui sont de tous mes pas les témoins assidus, Qui choisis par Néron pour ce commerce infâme, Trafiquent avec lui des secrets de mon âme? Quoi qu'il en soit, Narcisse, on me vend tous les jours: Il prévoit mes desseins, il entend mes discours; Comme toi, dans mon coeur, il sait ce qui se passe. Que t'en semble, Narcisse? Narcisse Ah! quelle âme assez basse... C'est à vous de choisir des confidents discrets, Seigneur, et de ne pas prodiguer vos secrets. Britannicus Narcisse, tu dis vrai. Mais cette défiance Est toujours d'un grand coeur la dernière science; On le trompe longtemps. Mais enfin je te croi, Ou plutôt je fais voeu de ne croire que toi. Mon père, il m'en souvient, m'assura de ton zèle. Seul de ses affranchis tu m'es toujours fidèle; Tes yeux, sur ma conduite incessamment ouverts, M'ont sauvé jusqu'ici de mille écueils couverts. Va donc voir si le bruit de ce nouvel orage Aura de nos amis excité le courage. Examine leurs yeux, observe leurs discours, Vois si j'en puis attendre un fidèle secours. Surtout dans ce palais remarque avec adresse Avec quel soin Néron fait garder la princesse: Sache si du péril ses beaux yeux sont remplis, Et si son entretien m'est encore permis. Cependant de Néron je vais trouver la mère Chez Pallas, comme toi l'affranchi de mon père. Je vais la voir, l'aigrir, la suivre et s'il se peut M'engager sous son nom plus loin qu'elle ne veut. Acte deuxième Scène I Néron, Burrhus, Narcisse, Gardes. Néron N'en doutez point, Burrhus: malgré ses injustices, C'est ma mère, et je veux ignorer ses caprices. Mais je ne prétends plus ignorer ni souffrir Le ministre insolent qui les ose nourrir. Pallas de ses conseils empoisonne ma mère; Il séduit, chaque jour, Britannicus mon frère, Ils l'écoutent tout seul, et qui suivrait leurs pas, Les trouverait peut-être assemblés chez Pallas. C'en est trop. De tous deux il faut que je l'écarte. Pour la dernière fois, qu'il s'éloigne, qu'il parte; Je le veux, je l'ordonne; et que la fin du jour Ne le retrouve pas dans Rome ou dans ma cour. Allez: cet ordre importe au salut de l'empire. Vous, Narcisse, approchez. Et vous, qu'on se retire. Scène II Néron, Narcisse Narcisse Grâces aux dieux, Seigneur, Junie entre vos mains Vous assure aujourd'hui le reste des Romains. Vos ennemis, déchus de leur vaine espérance, Sont allés chez Pallas pleurer leur impuissance. Mais que vois-je? Vous-même, inquiet, étonné, Plus que Britannicus paraissez consterné. Que présage à mes yeux cette tristesse obscure Et ces sombres regards errant à l'aventure? Tout vous rit: la fortune obéit à vos voeux. Néron Narcisse, c'en est fait, Néron est amoureux. Narcisse Vous? Néron Depuis un moment, mais pour toute ma vie, J'aime, que dis-je, aimer? j'idolâtre Junie! Narcisse Vous l'aimez? Néron Excité d'un désir curieux, Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux, Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes, Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes, Belle, sans ornements, dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. Que veux-tu? Je ne sais si cette négligence, Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence, Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs, Relevaient de ses yeux les timides douceurs, Quoi qu'il en soit, ravi d'une si belle vue, J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue: Immobile, saisi d'un long étonnement, Je l'ai laissé passer dans son appartement. J'ai passé dans le mien. C'est là que, solitaire, De son image en vain j'ai voulu me distraire. Trop présente à mes yeux je croyais lui parler, J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler. Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce; J'employais les soupirs, et même la menace. Voilà comme, occupé de mon nouvel amour, Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour. Mais je m'en fais peut-être une trop belle image, Elle m'est apparue avec trop d'avantage: Narcisse, qu'en dis-tu? Narcisse Quoi, Seigneur? croira-t-on Qu'elle ait pu si longtemps se cacher à Néron? Néron Tu le sais bien, Narcisse. Et soit que sa colère M'imputât le malheur qui lui ravit son frère, Soit que son coeur, jaloux d'une austère fierté, Enviât à nos yeux sa naissante beauté, Fidèle à sa douleur, et dans l'ombre enfermée, Elle se dérobait même à sa renommée. Et c'est cette vertu, si nouvelle à la cour, Dont la persévérance irrite mon amour. Quoi, Narcisse? tandis qu'il n'est point de Romaine Que mon amour n'honore et ne rende plus vaine, Qui dès qu'à ses regards elle ose se fier, Sur le coeur de César ne les vienne essayer, Seule dans son palais la modeste Junie Regarde leurs honneurs comme une ignominie, Fuit, et ne daigne pas peut-être s'informer Si César est aimable ou bien s'il sait aimer? Dis-moi: Britannicus l'aime-t-il? Narcisse Quoi! s'il l'aime, Seigneur? Néron Si jeune encor, se connaît-il lui-même? D'un regard enchanteur connaît-il le poison? Narcisse Seigneur, l'amour toujours n'attend pas la raison. N'en doutez point, il l'aime. Instruits par tant de charmes, Ses yeux sont déjà faits à l'usage des larmes. A ses moindres désirs il sait s'accommoder, Et peut-être déjà sait-il persuader. Néron Que dis-tu? Sur son coeur il aurait quelque empire? Narcisse Je ne sais. Mais, Seigneur, ce que je puis vous dire, Je l'ai vu quelquefois s'arracher de ces lieux, Le coeur plein d'un courroux qu'il cachait à vos yeux, D'une cour qui le fuit pleurant l'ingratitude, Las de votre grandeur et de sa servitude, Entre l'impatience et la crainte flottant, Il allait voir Junie, et revenait content. Néron D'autant plus malheureux qu'il aura su lui plaire, Narcisse, il doit plutôt souhaiter sa colère. Néron impunément ne sera pas jaloux. Narcisse Vous? Et de quoi, Seigneur, vous inquiétez-vous? Junie a pu le plaindre et partager ses peines: Elle n'a vu couler de larmes que les siennes. Mais aujourd'hui, Seigneur, que ses yeux dessillés Regardant de plus près l'éclat dont vous brillez, Verront autour de vous les rois sans diadème, Inconnus dans la foule, et son amant lui-même, Attachés sur vos yeux s'honorer d'un regard Que vous aurez sur eux fait tomber au hasard; Quand elle vous verra, de ce degré de gloire, Venir en soupirant avouer sa victoire: Maître, n'en doutez point, d'un coeur déjà charmé, Commandez qu'on vous aime, et vous serez aimé. Néron A combien de chagrins il faut que je m'apprête! Que d'importunités! Narcisse Quoi donc? qui vous arrête, Seigneur? Néron Tout: Octavie, Agrippine, Burrhus, Sénèque, Rome entière, et trois ans de vertus. Non que pour Octavie un reste de tendresse M'attache à son hymen et plaigne sa jeunesse: Mes yeux, depuis longtemps fatigués de ses soins, Rarement de ses pleurs daignent être témoins; Trop heureux, si bientôt la faveur d'un divorce Me soulageait d'un joug qu'on m'imposa par force! Le ciel même en secret semble la condamner: Ses voeux, depuis quatre ans, ont beau l'importuner, Les dieux ne montrent point que sa vertu les touche: D'aucun gage, Narcisse, ils n'honorent sa couche; L'empire vainement demande un héritier. Narcisse Que tardez-vous, Seigneur, à la répudier? L'empire, votre coeur, tout condamne Octavie. Auguste, votre aïeul, soupirait pour Livie: Par un double divorce ils s'unirent tous deux, Et vous devez l'empire à ce divorce heureux. Tibère, que l'hymen plaça dans sa famille, Osa bien à ses yeux répudier sa fille. Vous seul, jusques ici contraire à vos désirs, N'osez par un divorce assurer vos plaisirs. Néron Et ne connais-tu pas l'implacable Agrippine? Mon amour inquiet déjà se l'imagine Qui m'amène Octavie, et d'un oeil enflammé Atteste les saints droits d'un noeud qu'elle a formé; Et portant à mon coeur des atteintes plus rudes, Me fait un long récit de mes ingratitudes. De quel front soutenir ce fâcheux entretien? Narcisse N'êtes-vous pas, Seigneur, votre maître et le sien? Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle? Vivez, régnez pour vous: c'est trop régner pour elle. Craignez-vous? Mais, Seigneur, vous ne la craignez pas: Vous venez de bannir le superbe Pallas, Pallas, dont vous savez qu'elle soutient l'audace. Néron Eloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace, J'écoute vos conseils, j'ose les approuver; Je m'excite contre elle, et tâche à la braver: Mais (je t'expose ici mon âme toute nue) Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue, Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir; Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle Lui soumettre en secret tout ce que je tiens d'elle, Mais enfin mes efforts ne me servent de rien: Mon génie étonné tremble devant le sien. Et c'est pour m'affranchir de cette dépendance, Que je la fuis partout, que même je l'offense, Et que de temps en temps j'irrite ses ennuis, Afin qu'elle m'évite autant que je la fuis. Mais je t'arrête trop. Retire-toi, Narcisse; Britannicus pourrait t'accuser d'artifice. Narcisse Non, non; Britannicus s'abandonne à ma foi; Par son ordre, Seigneur, il croit que je vous voi, Que je m'informe ici de tout ce qui le touche, Et veut de vos secrets être instruit par ma bouche. Impatient surtout de revoir ses amours, Il attend de mes soins ce fidèle secours. Néron J'y consens; porte-lui cette douce nouvelle: Il la verra. Narcisse Seigneur, bannissez-le loin d'elle. Néron J'ai mes raisons, Narcisse; et tu peux concevoir Que je lui vendrai cher le plaisir de la voir. Cependant vante-lui ton heureux stratagème, Dis-lui qu'en sa faveur on me trompe moi-même, Qu'il la voit sans mon ordre. On ouvre: la voici. Va retrouver ton maître, et l'amener ici. Scène III Néron, Junie Néron Vous vous troublez, Madame, et changez de visage. Lisez-vous dans mes yeux quelque triste présage? Junie Seigneur, je ne vous puis déguiser mon erreur: J'allais voir Octavie, et non pas l'empereur. Néron Je le sais bien, Madame, et n'ai pu sans envie Apprendre vos bontés pour l'heureuse Octavie. Junie Vous, Seigneur? Néron Pensez-vous, Madame, qu'en ces lieux, Seule pour vous connaître Octavie ait des yeux? Junie Et quel autre, Seigneur, voulez-vous que j'implore? A qui demanderai-je un crime que j'ignore? Vous qui le punissez, vous ne l'ignorez pas: De grâce, apprenez-moi, Seigneur, mes attentats. Néron Quoi, Madame? est-ce donc une légère offense De m'avoir si longtemps caché votre présence? Ces trésors dont le ciel voulut vous embellir, Les avez-vous reçus pour les ensevelir? L'heureux Britannicus verra-t-il sans alarmes Croître, loin de nos yeux, son amour et vos charmes? Pourquoi, de cette gloire exclu jusqu'à ce jour, M'avez-vous, sans pitié, relégué dans ma cour? On dit plus: vous souffrez sans en être offensée Qu'il vous ose, Madame, expliquer sa pensée. Car je ne croirai point que sans me consulter La sévère Junie ait voulu le flatter, Ni qu'elle ait consenti d'aimer et d'être aimée, Sans que j'en sois instruit que par la renommée. Junie Je ne vous nierai point, Seigneur, que ses soupirs M'ont daigné quelquefois expliquer ses désirs. Il n'a point détourné ses regards d'une fille, Seul reste du débris d'une illustre famille. Peut-être il se souvient qu'en un temps plus heureux Son père me nomma pour l'objet de ses voeux. Il m'aime; il obéit à l'empereur son père, Et j'ose dire encore, à vous, à votre mère: Vos désirs sont toujours si conformes aux siens... Néron Ma mère a ses desseins, Madame, et j'ai les miens. Ne parlons plus ici de Claude et d'Agrippine: Ce n'est point par leur choix que je me détermine. C'est à moi seul, Madame, à répondre de vous, Et je veux de ma main vous choisir un époux. Junie Ah! Seigneur songez-vous que toute autre alliance Fera honte aux Césars, auteurs de ma naissance? Néron Non, Madame, l'époux dont je vous entretiens Peut sans honte assembler vos aïeux et les siens, Vous pouvez, sans rougir, consentir à sa flamme. Junie Et quel est donc, Seigneur, cet époux? Néron Moi, madame. Junie Vous? Néron Je vous nommerais, Madame, un autre nom, Si j'en savais quelque autre au-dessus de Néron. Oui, pour vous faire un choix où vous puissiez souscrire, J'ai parcouru des yeux la cour, Rome et l'empire. Plus j'ai cherché, Madame, et plus je cherche encor En quelles mains je dois confier ce trésor, Plus je vois que César, digne seul de vous plaire, En doit être lui seul l'heureux dépositaire, Et ne peut dignement vous confier qu'aux mains A qui Rome a commis l'empire des humains. Vous-même, consultez vos premières années: Claudius à son fils les avait destinées, Mais c'était en un temps où de l'empire entier Il croyait quelque jour le nommer l'héritier. Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire, C'est à vous de passer du côté de l'empire. En vain de ce présent ils m'auraient honoré, Si votre coeur devait en être séparé, Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes, Si tandis que je donne aux veilles, aux alarmes, Des jours toujours à plaindre et toujours enviés, Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds. Qu'Octavie à vos yeux ne fasse point d'ombrage: Rome, aussi bien que moi, vous donne son suffrage, Répudie Octavie, et me fait dénouer Un hymen que le ciel ne veut point avouer. Songez-y donc, Madame, et pesez en vous-même Ce choix digne des soins d'un prince qui vous aime, Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés, Digne de l'univers à qui vous vous devez. Junie Seigneur, avec raison je demeure étonnée. Je me vois, dans le cours d'une même journée, Comme une criminelle amenée en ces lieux; Et lorsque avec frayeur je parais à vos yeux, Que sur mon innocence à peine je me fie, Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie. J'ose dire pourtant que je n'ai mérité Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. Et pouvez-vous, Seigneur, souhaiter qu'une fille Qui vit presque en naissant éteindre sa famille, Qui dans l'obscurité nourrissant sa douleur, S'est fait une vertu conforme à son malheur, Passe subitement de cette nuit profonde Dans un rang qui l'expose aux yeux de tout le monde, Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté, Et dont une autre enfin remplit la majesté? Néron Je vous ai déjà dit que je la répudie. Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie. N'accusez point ici mon choix d'aveuglement; Je vous réponds de vous; consentez seulement. Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire, Et ne préférez point à la solide gloire Des honneurs dont César prétend vous revêtir, La gloire d'un refus sujet au repentir. Junie Le ciel connaît, Seigneur, le fond de ma pensée. Je ne me flatte point d'une gloire insensée: Je sais de vos présents mesurer la grandeur; Mais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur, Plus il me ferait honte, et mettrait en lumière Le crime d'en avoir dépouillé l'héritière. Néron C'est de ses intérêts prendre beaucoup de soin, Madame; et l'amitié ne peut aller plus loin. Mais ne nous flattons point, et laissons le mystère: La soeur vous touche ici beaucoup moins que le frère, Et pour Britannicus... Junie Il a su me toucher, Seigneur, et je n'ai point prétendu m'en cacher. Cette sincérité sans doute est peu discrète; Mais toujours de mon coeur ma bouche est l'interprète. Absente de la cour, je n'ai pas dû penser, Seigneur, qu'en l'art de feindre il fallût m'exercer. J'aime Britannicus. Je lui fus destinée Quand l'empire devait suivre son hyménée: Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écarté, Ses honneurs abolis, son palais déserté, La fuite d'une cour que sa chute a bannie, Sont autant de liens qui retiennent Junie. Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs; Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs: L'empire en est pour vous l'inépuisable source; Ou, si quelque chagrin en interrompt la course, Tout l'univers soigneux de les entretenir S'empresse à l'effacer de votre souvenir. Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse, Il ne voit, dans son sort, que moi qui s'intéresse, Et n'a pour tout plaisir, Seigneur, que quelques pleurs Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs. Néron Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie, Que tout autre que lui me paierait de sa vie. Mais je garde à ce prince un traitement plus doux: Madame, il va bientôt paraître devant vous. Junie Ah, Seigneur! vos vertus m'ont toujours rassurée. Néron Je pouvais de ces lieux lui défendre l'entrée; Mais, Madame, je veux prévenir le danger Où son ressentiment le pourrait engager. Je ne veux point le perdre: il vaut mieux que lui-même Entende son arrêt de la bouche qu'il aime. Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous, Sans qu'il ait aucun lieu de me croire jaloux. De son bannissement prenez sur vous l'offense, Et soit par vos discours, soit par votre silence, Du moins par vos froideurs, faites-lui concevoir Qu'il doit porter ailleurs ses voeux et son espoir. Junie Moi! que je lui prononce un arrêt si sévère? Ma bouche mille fois lui jura le contraire. Quand même jusque-là je pourrais me trahir, Mes yeux lui défendront, Seigneur, de m'obéir. Néron Caché près de ces lieux, je vous verrai, Madame. Renfermez votre amour dans le fond de votre âme Vous n'aurez point pour moi de langages secrets: J'entendrai des regards que vous croirez muets, Et sa perte sera l'infaillible salaire D'un geste ou d'un soupir échappé pour lui plaire. Junie Hélas! si j'ose encor former quelques souhaits, Seigneur, permettez-moi de ne le voir jamais! Scène IV Néron, Junie, Narcisse Narcisse Britannicus, Seigneur, demande la princesse: Il approche. Néron Qu'il vienne. Junie Ah Seigneur! Néron Je vous laisse. Sa fortune dépend de vous plus que de moi: Madame, en le voyant, songez que je vous voi. Scène V Junie, Narcisse Junie Ah! cher Narcisse, cours au-devant de ton maître: Dis-lui... Je suis perdue, et je le vois paraître! Scène VI Junie, Britannicus, Narcisse Britannicus Madame, quel bonheur me rapproche de vous? Quoi? je puis donc jouir d'un entretien si doux? Mais parmi ce plaisir, quel chagrin me dévore! Hélas! puis-je espérer de vous revoir encore? Faut-il que je dérobe, avec mille détours, Un bonheur que vos yeux m'accordaient tous les jours? Quelle nuit! quel réveil! Vos pleurs, votre présence N'ont point de ces cruels désarmé l'insolence? Que faisait votre amant? Quel démon envieux M'a refusé l'honneur de mourir à vos yeux? Hélas! dans la frayeur dont vous étiez atteinte, M'avez-vous en secret adressé quelque plainte? Ma princesse, avez-vous daigné me souhaiter? Songiez-vous aux douleurs que vous m'alliez coûter? Vous ne me dites rien? Quel accueil! Quelle glace! Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrâce? Parlez: nous sommes seuls. Notre ennemi trompé Tandis que je vous parle est ailleurs occupé. Ménageons les moments de cette heureuse absence. Junie Vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance. Ces murs mêmes, Seigneur, peuvent avoir des yeux, Et jamais l'empereur n'est absent de ces lieux. Britannicus Et depuis quand, Madame, êtes-vous si craintive? Quoi? déjà votre amour souffre qu'on le captive? Qu'est devenu ce coeur qui me jurait toujours De faire à Néron même envier nos amours? Mais bannissez, Madame, une inutile crainte. La foi dans tous les coeurs n'est pas encore éteinte; Chacun semble des yeux approuver mon courroux, La mère de Néron se déclare pour nous, Rome, de sa conduite elle-même offensée... Junie Ah! Seigneur, vous parlez contre votre pensée. Vous-même, vous m'avez avoué mille fois Que Rome le louait d'une commune voix; Toujours à sa vertu vous rendiez quelque hommage. Sans doute la douleur vous dicte ce langage. Britannicus Ce discours me surprend, il le faut avouer. Je ne vous cherchais pas pour l'entendre louer. Quoi? pour vous confier la douleur qui m'accable, A peine je dérobe un moment favorable, Et ce moment si cher, Madame, est consumé A louer l'ennemi dont je suis opprimé? Qui vous rend à vous-même, en un jour, si contraire? Quoi! même vos regards ont appris à se taire? Que vois-je? Vous craignez de rencontrer mes yeux? Néron vous plairait-il? Vous serais-je odieux? Ah! si je le croyais... Au nom des dieux, Madame, Eclaircissez le trouble où vous jetez mon âme. Parlez. Ne suis-je plus dans votre souvenir? Junie Retirez-vous, Seigneur; l'empereur va venir. Britannicus Après ce coup, Narcisse, à qui dois-je m'attendre? Scène VII Néron, Junie, Narcisse Néron Madame... Junie Non, Seigneur, je ne puis rien entendre. Vous êtes obéi. Laissez couler du moins Des larmes dont ses yeux ne seront pas témoins. Scène VIII Néron, Narcisse Néron Eh bien! de leur amour tu vois la violence, Narcisse: elle a paru jusque dans son silence! Elle aime mon rival, je ne puis l'ignorer; Mais je mettrai ma joie à le désespérer. Je me fais de sa peine une image charmante, Et je l'ai vu douter du coeur de son amante. Je la suis. Mon rival t'attend pour éclater: Par de nouveaux soupçons, va, cours le tourmenter. Et tandis qu'à mes yeux on le pleure, on l'adore, Fais-lui payer bien cher un bonheur qu'il ignore. Narcisse, seul. La fortune t'appelle une seconde fois, Narcisse: voudrais-tu résister à sa voix? Suivons jusques au bout ses ordres favorables; Et pour nous rendre heureux, perdons les misérables. Acte troisième Scène I Néron, Burrhus Burrhus Pallas obéira, Seigneur. Néron Et de quel oeil Ma mère a-t-elle vu confondre son orgueil? Burrhus Ne doutez point, Seigneur, que ce coup ne la frappe, Qu'en reproches bientôt sa douleur ne s'échappe. Ses transports dès longtemps commencent d'éclater. A d'inutiles cris puissent-ils s'arrêter! Néron Quoi? de quelque dessein la croyez-vous capable? Burrhus Agrippine, Seigneur, est toujours redoutable. Rome et tous vos soldats révèrent ses aïeux; Germanicus son père est présent à leurs yeux. Elle sait son pouvoir; vous savez son courage; Et ce qui me la fait redouter davantage, C'est que vous appuyez vous-même son courroux Et que vous lui donnez des armes contre vous. Néron Moi, Burrhus? Burrhus Cet amour, Seigneur, qui vous possède... Néron Je vous entends, Burrhus. Le mal est sans remède. Mon coeur s'en est plus dit que vous ne m'en direz; Il faut que j'aime enfin. Burrhus Vous vous le figurez, Seigneur; et satisfait de quelque résistance, Vous redoutez un mal faible dans sa naissance. Mais si, dans son devoir, votre coeur affermi Voulait ne point s'entendre avec son ennemi, Si de vos premiers ans vous consultiez la gloire, Si vous daigniez, Seigneur, rappeler la mémoire Des vertus d'Octavie indignes de ce prix, Et de son chaste amour vainqueur de vos mépris, Surtout si, de Junie évitant la présence, Vous condamniez vos yeux à quelques jours d'absence: Croyez-moi, quelque amour qui semble vous charmer, On n'aime point, Seigneur, si l'on ne veut aimer. Néron Je vous croirai, Burrhus, lorsque dans les alarmes Il faudra soutenir la gloire de nos armes, Ou lorsque, plus tranquille, assis dans le sénat, Il faudra décider du destin de l'état: Je m'en reposerai sur votre expérience. Mais, croyez-moi, l'amour est une autre science, Burrhus, et je ferais quelque difficulté D'abaisser jusque-là votre sévérité. Adieu. Je souffre trop, éloigné de Junie. Scène II Burrhus, seul. Enfin, Burrhus, Néron découvre son génie: Cette férocité que tu croyais fléchir, De tes faibles liens est prête à s'affranchir. En quels excès peut-être elle va se répandre! O dieux! en ce malheur quel conseil dois-je prendre? Sénèque, dont les soins me devraient soulager, Occupé loin de Rome, ignore ce danger. Mais quoi? si d'Agrippine excitant la tendresse Je pouvais... La voici: mon bonheur me l'adresse. Scène III Agrippine, Burrhus, Albine Agrippine Eh bien! je me trompais, Burrhus, dans mes soupçons? Et vous vous signalez par d'illustres leçons! On exile Pallas, dont le crime peut-être Est d'avoir à l'empire élevé votre maître. Vous le savez trop bien: jamais, sans ses avis, Claude qu'il gouvernait n'eût adopté mon fils. Que dis-je? A son épouse on donne une rivale; On affranchit Néron de la foi conjugale! Digne emploi d'un ministre ennemi des flatteurs, Choisi pour mettre un frein à ses jeunes ardeurs, De les flatter lui-même, et nourrir dans son âme Le mépris de sa mère et l'oubli de sa femme! Burrhus Madame, jusqu'ici c'est trop tôt m'accuser. L'empereur n'a rien fait qu'on ne puisse excuser. N'imputez qu'à Pallas un exil nécessaire: Son orgueil dès longtemps exigeait ce salaire, Et l'empereur ne fait qu'accomplir à regret Ce que toute la cour demandait en secret. Le reste est un malheur qui n'est point sans ressource: Des larmes d'Octavie on peut tarir la source. Mais calmez vos transports. Par un chemin plus doux, Vous lui pourrez plus tôt ramener son époux: Les menaces, les cris le rendront plus farouche. Agrippine Ah! l'on s'efforce en vain de me fermer la bouche. Je vois que mon silence irrite vos dédains, Et c'est trop respecter l'ouvrage de mes mains. Pallas n'emporte pas tout l'appui d'Agrippine: Le ciel m'en laisse assez pour venger ma ruine. Le fils de Claudius commence à ressentir Des crimes dont je n'ai que le seul repentir. J'irai, n'en doutez point, le montrer à l'armée, Plaindre aux yeux des soldats son enfance opprimée, Leur faire, à mon exemple, expier leur erreur. On verra d'un côté le fils d'un empereur Redemandant la foi jurée à sa famille, Et de Germanicus on entendra la fille; De l'autre, l'on verra le fils d'Aenobarbus, Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus, Qui tous deux, de l'exil rappelés par moi-même, Partagent à mes yeux l'autorité suprême. De nos crimes communs je veux qu'on soit instruit; On saura les chemins par où je l'ai conduit. Pour rendre sa puissance et la vôtre odieuses, J'avouerai les rumeurs les plus injurieuses: Je confesserai tout, exils, assassinats, Poison même... Burrhus Madame, ils ne vous croiront pas. Ils sauront récuser l'injuste stratagème D'un témoin irrité qui s'accuse lui-même. Pour moi, qui le premier secondai vos desseins, Qui fis même jurer l'armée entre ses mains, Je ne me repens point de ce zèle sincère. Madame, c'est un fils qui succède à son père. En adoptant Néron, Claudius par son choix De son fils et du vôtre a confondu les droits. Rome l'a pu choisir. Ainsi, sans être injuste, Elle choisit Tibère adopté par Auguste; Et le jeune Agrippa, de son sang descendu, Se vit exclu du rang vainement prétendu. Sur tant de fondements sa puissance établie Par vous-même aujourd'hui ne peut être affaiblie: Et s'il m'écoute encor, Madame, sa bonté Vous en fera bientôt perdre la volonté. J'ai commencé, je vais poursuivre mon ouvrage. Scène IV Agrippine, Albine Albine Dans quel emportement la douleur vous engage, Madame! L'empereur puisse-t-il l'ignorer! Agrippine Ah! lui-même à mes yeux puisse-t-il se montrer! Albine Madame, au nom des dieux, cachez votre colère. Quoi? pour les intérêts de la soeur ou du frère, Faut-il sacrifier le repos de vos jours? Contraindrez-vous César jusque dans ses amours? Agrippine Quoi? tu ne vois donc pas jusqu'où l'on me ravale, Albine? C'est à moi qu'on donne une rivale. Bientôt, si je ne romps ce funeste lien, Ma place est occupée et je ne suis plus rien. Jusqu'ici d'un vain titre Octavie honorée, Inutile à la cour, en était ignorée. Les grâces, les honneurs, par moi seule versés, M'attiraient des mortels les voeux intéressés. Une autre de César a surpris la tendresse: Elle aura le pouvoir d'épouse et de maîtresse, Le fruit de tant de soins, la pompe des Césars, Tout deviendra le prix d'un seul de ses regards. Que dis-je? l'on m'évite, et déjà délaissée... Ah! je ne puis, Albine, en souffrir la pensée. Quand je devrais du ciel hâter l'arrêt fatal, Néron, l'ingrat Néron... Mais voici son rival. Scène V Britannicus, Agrippine, Narcisse, Albine Britannicus Nos ennemis communs ne sont pas invincibles, Madame, nos malheurs trouvent des coeurs sensibles. Vos amis et les miens, jusqu'alors si secrets, Tandis que nous perdions le temps en vains regrets, Animés du courroux qu'allume l'injustice, Viennent de confier leur douleur à Narcisse. Néron n'est pas encor tranquille possesseur De l'ingrate qu'il aime au mépris de ma soeur. Si vous êtes toujours sensible à son injure, On peut dans son devoir ramener le parjure. La moitié du sénat s'intéresse pour nous: Sylla, Pison, Plautus... Agrippine Prince, que dites-vous? Sylla, Pison, Plautus! les chefs de la noblesse! Britannicus Madame, je vois bien que ce discours vous blesse; Et que votre courroux, tremblant, irrésolu, Craint déjà d'obtenir tout ce qu'il a voulu. Non, vous avez trop bien établi ma disgrâce: D'aucun ami pour moi ne redoutez l'audace. Il ne m'en reste plus, et vos soins trop prudents Les ont tous écartés ou séduits dès longtemps. Agrippine Seigneur, à vos soupçons donnez moins de créance: Notre salut dépend de notre intelligence. J'ai promis, il suffit. Malgré vos ennemis, Je ne révoque rien de ce que j'ai promis. Le coupable Néron fuit en vain ma colère: Tôt ou tard il faudra qu'il entende sa mère. J'essaierai tour à tour la force et la douceur, Ou moi-même, avec moi conduisant votre soeur, J'irai semer partout ma crainte et ses alarmes, Et ranger tous les coeurs du parti de ses larmes. Adieu. J'assiégerai Néron de toutes parts. Vous, si vous m'en croyez, évitez ses regards. Scène VI Britannicus, Narcisse Britannicus Ne m'as-tu point flatté d'une fausse espérance? Puis-je sur ton récit fonder quelque assurance, Narcisse? Narcisse Oui. Mais, Seigneur, ce n'est pas en ces lieux Qu'il faut développer ce mystère à vos yeux. Sortons. Qu'attendez-vous? Britannicus Ce que j'attends, Narcisse? Hélas! Narcisse Expliquez-vous. Britannicus Si par ton artifice, Je pouvais revoir... Narcisse Qui? Britannicus J'en rougis. Mais enfin D'un coeur moins agité j'attendrais mon destin. Narcisse Après tous mes discours, vous la croyez fidèle? Britannicus Non, je la crois, Narcisse, ingrate, criminelle, Digne de mon courroux; mais je sens, malgré moi, Que je ne le crois pas autant que je le doi. Dans ses égarements mon coeur opiniâtre Lui prête des raisons, l'excuse, l'idolâtre. Je voudrais vaincre enfin mon incrédulité, Je la voudrais haïr avec tranquillité. Et qui croira qu'un coeur si grand en apparence, D'une infidèle cour ennemi dès l'enfance, Renonce à tant de gloire, et dès le premier jour Trame une perfidie inouïe à la cour? Narcisse Et qui sait si l'ingrate, en sa longue retraite, N'a point de l'empereur médité la défaite? Trop sûre que ses yeux ne pouvaient se cacher, Peut-être elle fuyait pour se faire chercher, Pour exciter Néron par la gloire pénible De vaincre une fierté jusqu'alors invincible. Britannicus Je ne la puis donc voir? Narcisse Seigneur, en ce moment Elle reçoit les voeux de son nouvel amant. Britannicus Eh bien! Narcisse, allons. Mais que vois-je? C'est elle. Narcisse Ah! dieux! A l'empereur portons cette nouvelle. Scène VII Britannicus, Junie Junie Retirez-vous, Seigneur, et fuyez un courroux Que ma persévérance allume contre vous. Néron est irrité. Je me suis échappée Tandis qu'à l'arrêter sa mère est occupée. Adieu; réservez-vous, sans blesser mon amour, Au plaisir de me voir justifier un jour; Votre image sans cesse est présente à mon âme: Rien ne l'en peut bannir. Britannicus Je vous entends, Madame; Vous voulez que ma fuite assure vos désirs, Que je laisse un champ libre à vos nouveaux soupirs. Sans doute, en me voyant, une pudeur secrète Ne vous laisse goûter qu'une joie inquiète. Eh bien! il faut partir. Junie Seigneur, sans m'imputer... Britannicus Ah! vous deviez du moins plus longtemps disputer. Je ne murmure point qu'une amitié commune Se range du parti que flatte la fortune; Que l'éclat d'un empire ait pu vous éblouir; Qu'aux dépens de ma soeur vous en vouliez jouir; Mais que de ces grandeurs comme une autre occupée Vous m'en ayez paru si longtemps détrompée, Non, je l'avoue encor, mon coeur désespéré Contre ce seul malheur n'était point préparé. J'ai vu sur ma ruine élever l'injustice; De mes persécuteurs j'ai vu le ciel complice; Tant d'horreurs n'avaient point épuisé son courroux, Madame; il me restait d'être oublié de vous. Junie Dans un temps plus heureux ma juste impatience Vous ferait repentir de votre défiance. Mais Néron vous menace: en ce pressant danger, Seigneur, j'ai d'autres soins que de vous affliger. Allez, rassurez-vous et cessez de vous plaindre: Néron nous écoutait, et m'ordonnait de feindre. Britannicus Quoi? le cruel... Junie Témoin de tout notre entretien, D'un visage sévère examinait le mien, Prêt à faire sur vous éclater la vengeance D'un geste confident de notre intelligence. Britannicus Néron nous écoutait, Madame! mais, hélas! Vos yeux auraient pu feindre et ne m'abuser pas; Ils pouvaient me nommer l'auteur de cet outrage. L'amour est-il muet, ou n'a-t-il qu'un langage? De quel trouble un regard pouvait me préserver! Il fallait... Junie Il fallait me taire et vous sauver. Combien de fois, hélas! puisqu'il faut vous le dire, Mon coeur de son désordre allait-il vous instruire? De combien de soupirs interrompant le cours Ai-je évité vos yeux que je cherchais toujours? Quel tourment de se taire en voyant ce qu'on aime, De l'entendre gémir, de l'affliger soi-même, Lorsque par un regard on peut le consoler! Mais quels pleurs ce regard aurait-il fait couler! Ah! dans ce souvenir, inquiète, troublée, Je ne me sentais pas assez dissimulée. De mon front effrayé je craignais la pâleur, Je trouvais mes regards trop pleins de ma douleur. Sans cesse il me semblait que Néron en colère Me venait reprocher trop de soin de vous plaire, Je craignais mon amour vainement renfermé, Enfin, j'aurais voulu n'avoir jamais aimé. Hélas! pour son bonheur, Seigneur, et pour le nôtre, Il n'est que trop instruit de mon coeur et du vôtre! Allez, encore un coup, cachez-vous à ses yeux: Mon coeur plus à loisir vous éclaircira mieux. De mille autres secrets j'aurais compte à vous rendre. Britannicus Ah! n'en voilà que trop. C'est trop me faire entendre, Madame, mon bonheur, mon crime, vos bontés. Et savez-vous pour moi tout ce que vous quittez? Quand pourrai-je à vos pieds expier ce reproche? Junie Que faites-vous? Hélas! votre rival s'approche. Scène VIII Néron, Britannicus, Junie Néron Prince, continuez des transports si charmants. Je conçois vos bontés par ses remerciements, Madame. A vos genoux je viens de le surprendre, Mais il aurait aussi quelque grâce à me rendre: Ce lieu le favorise, et je vous y retiens Pour lui faciliter de si doux entretiens. Britannicus Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma joie Partout où sa bonté consent que je la voie; Et l'aspect de ces lieux où vous la retenez N'a rien dont mes regards doivent être étonnés. Néron Et que vous montrent-ils qui ne vous avertisse Qu'il faut qu'on me respecte et que l'on m'obéisse? Britannicus Ils ne nous ont pas vus l'un et l'autre élever, Moi pour vous obéir et vous pour me braver, Et ne s'attendaient pas, lorsqu'ils nous virent naître, Qu'un jour Domitius me dût parler en maître. Néron Ainsi par le destin nos voeux sont traversés: J'obéissais alors, et vous obéissez. Si vous n'avez appris à vous laisser conduire, Vous êtes jeune encore, et l'on peut vous instruire. Britannicus Et qui m'en instruira? Néron Tout l'empire à la fois, Rome. Britannicus Rome met-elle au nombre de vos droits Tout ce qu'a de cruel l'injustice et la force, Les emprisonnements, le rapt et le divorce? Néron Rome ne porte point ses regards curieux Jusque dans des secrets que je cache à ses yeux. Imitez son respect. Britannicus On sait ce qu'elle en pense. Néron Elle se tait du moins: imitez son silence. Britannicus Ainsi Néron commence à ne plus se forcer. Néron Néron de vos discours commence à se lasser. Britannicus Chacun devait bénir le bonheur de son règne. Néron Heureux ou malheureux, il suffit qu'on me craigne. Britannicus Je connais mal Junie ou de tels sentiments Ne mériteront pas ses applaudissements. Néron Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire, Je sais l'art de punir un rival téméraire. Britannicus Pour moi, quelque péril qui me puisse accabler, Sa seule inimitié peut me faire trembler. Néron Souhaitez-la, c'est tout ce que je vous puis dire. Britannicus Le bonheur de lui plaire est le seul où j'aspire. Néron Elle vous l'a promis, vous lui plairez toujours. Britannicus Je ne sais pas du moins épier ses discours. Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche, Et ne me cache point pour lui fermer la bouche. Néron Je vous entends. Eh bien, gardes! Junie Que faites-vous? C'est votre frère. Hélas! C'est un amant jaloux; Seigneur, mille malheurs persécutent sa vie. Ah! son bonheur peut-il exciter votre envie? Souffrez que de vos coeurs rapprochant les liens, Je me cache à vos yeux et me dérobe aux siens; Ma fuite arrêtera vos discordes fatales, Seigneur, j'irai remplir le nombre des vestales. Ne lui disputez plus mes voeux infortunés, Souffrez que les dieux seuls en soient importunés. Néron L'entreprise, Madame, est étrange et soudaine. Dans son appartement, gardes, qu'on la ramène. Gardez Britannicus dans celui de sa soeur. Britannicus C'est ainsi que Néron sait disputer un coeur. Junie Prince, sans l'irriter, cédons à cet orage. Néron Gardes, obéissez sans tarder davantage. Scène IX Néron, Burrhus Burrhus Que vois-je? O ciel! Néron, sans voir Burrhus. Ainsi leurs feux sont redoublés. Je reconnais la main qui les a rassemblés. Agrippine ne s'est présentée à ma vue, Ne s'est dans ses discours si longtemps étendue, Que pour faire jouer ce ressort odieux. Qu'on sache si ma mère est encore en ces lieux. Burrhus, dans ce palais je veux qu'on la retienne, Et qu'au lieu de sa garde on lui donne la mienne. Burrhus Quoi, Seigneur? sans l'ouïr? Une mère? Néron Arrêtez. J'ignore quel projet, Burrhus, vous méditez, Mais depuis quelques jours tout ce que je désire Trouve en vous un censeur prêt à me contredire. Répondez-m'en, vous dis-je; ou sur votre refus D'autres me répondront et d'elle et de Burrhus. Acte quatrième Scène I Agrippine, Burrhus Burrhus Oui, Madame, à loisir vous pourrez vous défendre: César lui-même ici consent de vous entendre. Si son ordre au palais vous a fait retenir, C'est peut-être à dessein de vous entretenir. Quoi qu'il en soit, si j'ose expliquer ma pensée, Ne vous souvenez plus qu'il vous ait offensée: Préparez-vous plutôt à lui tendre les bras; Défendez-vous, Madame, et ne l'accusez pas. Vous voyez, c'est lui seul que la cour envisage. Quoiqu'il soit votre fils, et même votre ouvrage, Il est votre empereur. Vous êtes, comme nous, Sujette à ce pouvoir qu'il a reçu de vous. Selon qu'il vous menace, ou bien qu'il vous caresse, La cour autour de vous ou s'écarte ou s'empresse. C'est son appui qu'on cherche en cherchant votre appui. Mais voici l'empereur. Agrippine Qu'on me laisse avec lui. Scène II Néron, Agrippine Agrippine, s'asseyant. Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse. J'ignore de quel crime on a pu me noircir: De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir. Vous régnez: vous savez combien votre naissance Entre l'empire et vous avait mis de distance. Les droits de mes aïeux, que Rome a consacrés, Etaient même sans moi d'inutiles degrés. Quand de Britannicus la mère condamnée Laissa de Claudius disputer l'hyménée, Parmi tant de beautés qui briguèrent son choix, Qui de ses affranchis mendièrent les voix, Je souhaitai son lit, dans la seule pensée De vous laisser au trône où je serais placée. Je fléchis mon orgueil, j'allai prier Pallas. Son maître, chaque jour caressé dans mes bras, Prit insensiblement dans les yeux de sa nièce L'amour où je voulais amener sa tendresse. Mais ce lien du sang qui nous joignait tous deux Ecartait Claudius d'un lit incestueux; Il n'osait épouser la fille de son frère. Le sénat fut séduit: une loi moins sévère Mit Claude dans mon lit, et Rome à mes genoux. C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous. Je vous fis sur mes pas entrer dans sa famille: Je vous nommai son gendre, et vous donnai sa fille; Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné Et marqua de son sang ce jour infortuné. Ce n'était rien encore. Eussiez-vous pu prétendre Qu'un jour Claude à son fils pût préférer son gendre? De ce même Pallas j'implorai le secours: Claude vous adopta, vaincu par ses discours, Vous appela Néron, et du pouvoir suprême Voulut, avant le temps, vous faire part lui-même. C'est alors que chacun, rappelant le passé, Découvrit mon dessein déjà trop avancé, Que de Britannicus la disgrâce future Des amis de son père excita le murmure. Mes promesses aux uns éblouirent les yeux; L'exil me délivra des plus séditieux; Claude même, lassé de ma plainte éternelle, Eloigna de son fils tous ceux de qui le zèle, Engagé dès longtemps à suivre son destin, Pouvait du trône encor lui rouvrir le chemin. Je fis plus: je choisis moi-même dans ma suite Ceux à qui je voulais qu'on livrât sa conduite; J'eus soin de vous nommer, par un contraire choix, Des gouverneurs que Rome honorait de sa voix; Je fus sourde à la brigue, et crus la renommée: J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée, Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus, Qui depuis... Rome alors estimait leurs vertus. De Claude en même temps épuisant les richesses, Ma main, sous votre nom, répandait ses largesses. Les spectacles, les dons, invincibles appas, Vous attiraient les coeurs du peuple et des soldats, Qui d'ailleurs, réveillant leur tendresse première, Favorisaient en vous Germanicus mon père. Cependant Claudius penchait vers son déclin. Ses yeux, longtemps fermés, s'ouvrirent à la fin: Il connut son erreur. Occupé de sa crainte, Il laissa pour son fils échapper quelque plainte, Et voulut, mais trop tard, assembler ses amis. Ses gardes, son palais, son lit m'étaient soumis. Je lui laissai sans fruit consumer sa tendresse; De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse: Mes soins, en apparence, épargnant ses douleurs, De son fils, en mourant, lui cachèrent les pleurs. Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte. J'arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte, Et tandis que Burrhus allait secrètement De l'armée en vos mains exiger le serment, Que vous marchiez au camp, conduit sous mes auspices, Dans Rome les autels fumaient de sacrifices: Par mes ordres trompeurs tout le peuple excité Du prince déjà mort demandait la santé. Enfin des légions l'entière obéissance Ayant de votre empire affermi la puissance, On vit Claude, et le peuple, étonné de son sort, Apprit en même temps votre règne et sa mort. C'est le sincère aveu que je voulais vous faire. Voilà tous mes forfaits. En voici le salaire. Du fruit de tant de soins à peine jouissant En avez-vous six mois paru reconnaissant, Que lassé d'un respect qui vous gênait peut-être, Vous avez affecté de ne me plus connaître. J'ai vu Burrhus, Sénèque, aigrissant vos soupçons, De l'infidélité vous tracer des leçons, Ravis d'être vaincus dans leur propre science. J'ai vu favorisés de votre confiance Othon, Sénécion, jeunes voluptueux, Et de tous vos plaisirs flatteurs respectueux; Et lorsque vos mépris excitant mes murmures, Je vous ai demandé raison de tant d'injures, Seul recours d'un ingrat qui se voit confondu, Par de nouveaux affronts vous m'avez répondu. Aujourd'hui je promets Junie à votre frère, Ils se flattent tous deux du choix de votre mère: Que faites-vous? Junie, enlevée à la cour, Devient en une nuit l'objet de votre amour; Je vois de votre coeur Octavie effacée, Prête à sortir du lit où je l'avais placée; Je vois Pallas banni, votre frère arrêté; Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté: Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies. Et lorsque, convaincu de tant de perfidies, Vous deviez ne me voir que pour les expier, C'est vous qui m'ordonnez de me justifier. Néron Je me souviens toujours que je vous dois l'empire, Et sans vous fatiguer du soin de le redire, Votre bonté, Madame, avec tranquillité Pouvait se reposer sur ma fidélité. Aussi bien ces soupçons, ces plaintes assidues, Ont fait croire à tous ceux qui les ont entendues Que jadis (j'ose ici vous le dire entre nous) Vous n'aviez, sous mon nom, travaillé que pour vous. "Tant d'honneurs, disaient-ils, et tant de déférences, Sont-ce de ses bienfaits de faibles récompenses? Quel crime a donc commis ce fils tant condamné? Est-ce pour obéir qu'elle l'a couronné? N'est-il de son pouvoir que le dépositaire?" Non que, si jusque-là j'avais pu vous complaire, Je n'eusse pris plaisir, Madame, à vous céder Ce pouvoir que vos cris semblaient redemander; Mais Rome veut un maître, et non une maîtresse. Vous entendiez les bruits qu'excitait ma faiblesse. Le sénat chaque jour et le peuple, irrités De s'ouïr par ma voix dicter vos volontés, Publiaient qu'en mourant Claude avec sa puissance M'avait encor laissé sa simple obéissance. Vous avez vu cent fois nos soldats en courroux Porter en murmurant leurs aigles devant vous, Honteux de rabaisser par cet indigne usage Les héros dont encore elles portent l'image. Toute autre se serait rendue à leurs discours, Mais si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours. Avec Britannicus contre moi réunie, Vous le fortifiez du parti de Junie, Et la main de Pallas trame tous ces complots. Et lorsque malgré moi j'assure mon repos, On vous voit de colère et de haine animée. Vous voulez présenter mon rival à l'armée: Déjà jusques au camp le bruit en a couru. Agrippine Moi, le faire empereur? Ingrat! l'avez-vous cru? Quel serait mon dessein? qu'aurais-je pu prétendre? Quels honneurs dans sa cour, quel rang pourrais-je attendre? Ah! si sous votre empire on ne m'épargne pas, Si mes accusateurs observent tous mes pas, Si de leur empereur ils poursuivent la mère, Que ferais-je au milieu d'une cour étrangère? Ils me reprocheraient, non des cris impuissants, Des desseins étouffés aussitôt que naissants, Mais des crimes pour vous commis à votre vue, Et dont je ne serais que trop tôt convaincue. Vous ne me trompez point, je vois tous vos détours: Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours. Dès vos plus jeunes ans, mes soins et mes tendresses N'ont arraché de vous que de feintes caresses. Rien ne vous a pu vaincre, et votre dureté Aurait dû dans son cours arrêter ma bonté. Que je suis malheureuse! Et par quelle infortune Faut-il que tous mes soins me rendent importune? Je n'ai qu'un fils. O ciel, qui m'entends aujourd'hui, T'ai-je fait quelques voeux qui ne fussent pour lui? Remords, crainte, périls, rien ne m'a retenue; J'ai vaincu ses mépris; j'ai détourné ma vue Des malheurs qui dès lors me furent annoncés; J'ai fait ce que j'ai pu: vous régnez, c'est assez. Avec ma liberté que vous m'avez ravie, Si vous le souhaitez prenez encor ma vie, Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté. Néron Eh bien donc! prononcez. Que voulez-vous qu'on fasse? Agrippine De mes accusateurs qu'on punisse l'audace; Que de Britannicus on calme le courroux; Que Junie à son choix puisse prendre un époux; Qu'ils soient libres tous deux, et que Pallas demeure; Que vous me permettiez de vous voir toute heure; Que ce même Burrhus, qui nous vient écouter, A votre porte enfin n'ose plus m'arrêter. Néron Oui, Madame, je veux que ma reconnaissance Désormais dans les coeurs grave votre puissance, Et je bénis déjà cette heureuse froideur, Qui de notre amitié va rallumer l'ardeur. Quoi que Pallas ait fait, il suffit, je l'oublie, Avec Britannicus je me réconcilie, Et quant à cet amour qui nous a séparés, Je vous fais notre arbitre, et vous nous jugerez. Allez donc, et portez cette joie à mon frère. Gardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mère. Scène III Néron, Burrhus Burrhus Que cette paix, Seigneur, et ces embrassements Vont offrir à mes yeux des spectacles charmants! Vous savez si jamais ma voix lui fut contraire, Si de son amitié j'ai voulu vous distraire, Et si j'ai mérité cet injuste courroux. Néron Je ne vous flatte point, je me plaignais de vous, Burrhus: je vous ai crus tous deux d'intelligence, Mais son inimitié vous rend ma confiance. Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher: J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer. Burrhus Quoi, Seigneur? Néron C'en est trop: il faut que sa ruine Me délivre à jamais des fureurs d'Agrippine. Tant qu'il respirera je ne vis qu'à demi. Elle m'a fatigué de ce nom ennemi; Et je ne prétends pas que sa coupable audace Une seconde fois lui promette ma place. Burrhus Elle va donc bientôt pleurer Britannicus? Néron Avant la fin du jour je ne le craindrai plus. Burrhus Et qui de ce dessein vous inspire l'envie? Néron Ma gloire, mon amour, ma sûreté, ma vie. Burrhus Non, quoi que vous disiez, cet horrible dessein Ne fut jamais, Seigneur, conçu dans votre sein. Néron Burrhus! Burrhus De votre bouche, ô ciel! puis-je l'apprendre? Vous-même sans frémir avez-vous pu l'entendre? Songez-vous dans quel sang vous allez vous baigner? Néron dans tous les coeurs est-il las de régner? Que dira-t-on de vous? Quelle est votre pensée? Néron Quoi? toujours enchaîné de ma gloire passée, J'aurai devant les yeux je ne sais quel amour Que le hasard nous donne et nous ôte en un jour? Soumis à tous leurs voeux, à mes désirs contraire, Suis-je leur empereur seulement pour leur plaire? Burrhus Et ne suffit-il pas, Seigneur, à vos souhaits Que le bonheur public soit un de vos bienfaits? C'est à vous à choisir, vous êtes encor maître. Vertueux jusqu'ici, vous pouvez toujours l'être: Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus; Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus. Mais si de vos flatteurs vous suivez la maxime, Il vous faudra, Seigneur, courir de crime en crime, Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés, Et laver dans le sang vos bras ensanglantés. Britannicus mourant excitera le zèle De ses amis, tout prêts à prendre sa querelle. Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs, Qui, même après leur mort, auront des successeurs. Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre. Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre, Toujours punir, toujours trembler dans vos projets, Et pour vos ennemis compter tous vos sujets. Ah! de vos premiers ans l'heureuse expérience Vous fait-elle, Seigneur, haïr votre innocence? Songez-vous au bonheur qui les a signalés? Dans quel repos, ô ciel! les avez-vous coulés! Quel plaisir de penser et de dire en vous-même: "Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime; On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer; Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer; Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage; Je vois voler partout les coeurs à mon passage!" Tels étaient vos plaisirs. Quel changement, ô dieux! Le sang le plus abject vous était précieux. Un jour, il m'en souvient, le sénat équitable Vous pressait de souscrire à la mort d'un coupable; Vous résistiez, Seigneur, à leur sévérité: Votre coeur s'accusait de trop de cruauté, Et plaignant les malheurs attachés à l'empire: "Je voudrais, disiez-vous, ne savoir pas écrire". Non, ou vous me croirez, ou bien de ce malheur Ma mort m'épargnera la vue et la douleur: On ne me verra point survivre à votre gloire; Si vous allez commettre une action si noire, (Il se jette à genoux.) Me voilà prêt, Seigneur: avant que de partir, Faites percer ce coeur qui n'y peut consentir; Appelez les cruels qui vous l'ont inspirée, Qu'ils viennent essayer leur main mal assurée... Mais je vois que mes pleurs touchent mon empereur, Je vois que sa vertu frémit de leur fureur. Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfides Qui vous osent donner ces conseils parricides; Appelez votre frère, oubliez dans ses bras... Néron Ah! que demandez-vous? Burrhus Non, il ne vous hait pas, Seigneur; on le trahit: je sais son innocence; Je vous réponds pour lui de son obéissance. J'y cours. Je vais presser un entretien si doux. Néron Dans mon appartement qu'il m'attende avec vous. Scène IV Néron, Narcisse Narcisse Seigneur, j'ai tout prévu pour une mort si juste. Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste A redoublé pour moi ses soins officieux: Elle a fait expirer un esclave à mes yeux; Et le fer est moins prompt pour trancher une vie Que le nouveau poison que sa main me confie. Néron Narcisse, c'est assez; je reconnais ce soin, Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin. Narcisse Quoi? pour Britannicus votre haine affaiblie Me défend... Néron Oui, Narcisse: on nous réconcilie. Narcisse Je me garderai bien de vous en détourner, Seigneur. Mais il s'est vu tantôt emprisonner: Cette offense en son coeur sera longtemps nouvelle. Il n'est point de secrets que le temps ne révèle: Il saura que ma main lui devait présenter Un poison que votre ordre avait fait apprêter. Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire! Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire. Néron On répond de son coeur, et je vaincrai le mien. Narcisse Et l'hymen de Junie en est-il le lien? Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice? Néron C'est prendre trop de soin. Quoi qu'il en soit, Narcisse, Je ne le compte plus parmi mes ennemis. Narcisse Agrippine, Seigneur, se l'était bien promis: Elle a repris sur vous son souverain empire. Néron Quoi donc? Qu'a-t-elle dit? Et que voulez-vous dire? Narcisse Elle s'en est vantée assez publiquement. Néron De quoi? Narcisse Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment, Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste, On verrait succéder un silence modeste; Que vous-même à la paix souscririez le premier, Heureux que sa bonté daignât tout oublier. Néron Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse? Je n'ai que trop de pente à punir son audace, Et si je m'en croyais, ce triomphe indiscret Serait bientôt suivi d'un éternel regret. Mais de tout l'univers quel sera le langage? Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage, Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur, Me laisse pour tous noms celui d'empoisonneur? Ils mettront ma vengeance au rang des parricides. Narcisse Et prenez-vous, Seigneur, leurs caprices pour guides? Avez-vous prétendu qu'ils se tairaient toujours? Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours? De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire? Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire? Mais, Seigneur, les Romains ne vous sont pas connus. Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus. Tant de précaution affaiblit votre règne: Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne. Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés: Ils adorent la main qui les tient enchaînés. Vous les verrez toujours ardents à vous complaire. Leur prompte servitude a fatigué Tibère. Moi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté, Que je reçus de Claude avec la liberté, J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée, Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée. D'un empoisonnement vous craignez la noirceur? Faites périr le frère, abandonnez la soeur; Rome, sur ses autels, prodiguant les victimes, Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes; Vous verrez mettre au rang des jours infortunés Ceux où jadis la soeur et le frère sont nés. Néron Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre. J'ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre. Je ne veux point encore, en lui manquant de foi, Donner à sa vertu des armes contre moi. J'oppose à ses raisons un courage inutile: Je ne l'écoute point avec un coeur tranquille. Narcisse Burrhus ne pense pas, Seigneur, tout ce qu'il dit: Son adroite vertu ménage son crédit. Ou plutôt ils n'ont tous qu'une même pensée: Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée; Vous seriez libre alors, Seigneur; et devant vous, Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous. Quoi donc? ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire? "Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire; Il ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit: Burrhus conduit son coeur, Sénèque son esprit. Pour toute ambition, pour vertu singulière, Il excelle à conduire un char dans la carrière, A disputer des prix indignes de ses mains, A se donner lui-même en spectacle aux Romains, A venir prodiguer sa voix sur un théâtre, A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre, Tandis que des soldats, de moments en moments, Vont arracher pour lui les applaudissements." Ah! ne voulez-vous pas les forcer à se taire? Néron Viens, Narcisse: allons voir ce que nous devons faire. Acte cinquième Scène I Britannicus, Junie Britannicus Oui, Madame, Néron (qui l'aurait pu penser?) Dans son appartement m'attend pour m'embrasser. Il y fait de sa cour inviter la jeunesse: Il veut que d'un festin la pompe et l'allégresse Confirment à leurs yeux la foi de nos serments, Et réchauffent l'ardeur de nos embrassements. Il éteint cet amour, source de tant de haine, Il vous fait de mon sort arbitre souveraine. Pour moi, quoique banni du rang de mes aïeux, Quoique de leur dépouille il se pare à mes yeux, Depuis qu'à mon amour cessant d'être contraire Il semble me céder la gloire de vous plaire, Mon coeur, je l'avouerai, lui pardonne en secret, Et lui laisse le reste avec moins de regret. Quoi! je ne serai plus séparé de vos charmes? Quoi! même en ce moment, je puis voir sans alarmes Ces yeux que n'ont émus ni soupirs ni terreur, Qui m'ont sacrifié l'empire et l'empereur! Ah! Madame... Mais quoi? Quelle nouvelle crainte Tient parmi mes transports votre joie en contrainte? D'où vient qu'en m'écoutant, vos yeux, vos tristes yeux, Avec de longs regards se tournent vers les cieux? Qu'est-ce que vous craignez? Junie Je l'ignore moi-même; Mais je crains. Britannicus Vous m'aimez? Junie Hélas! si je vous aime? Britannicus Néron ne trouble plus notre félicité. Junie Mais me répondez-vous de sa sincérité? Britannicus Quoi? vous le soupçonnez d'une haine couverte? Junie Néron m'aimait tantôt, il jurait votre perte; Il me fuit, il vous cherche: un si grand changement Peut-il être, Seigneur, l'ouvrage d'un moment? Britannicus Cet ouvrage, Madame, est un coup d'Agrippine: Elle a cru que ma perte entraînait sa ruine. Grâce aux préventions de son esprit jaloux, Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous. Je m'en fie aux transports qu'elle m'a fait paraître; Je m'en fie à Burrhus; j'en crois même son maître: Je crois qu'à mon exemple impuissant à trahir, Il hait à coeur ouvert, ou cesse de haïr. Junie Seigneur, ne jugez pas de son coeur par le vôtre: Sur des pas différents vous marchez l'un et l'autre. Je ne connais Néron et la cour que d'un jour, Mais, si j'ose le dire, hélas! dans cette cour Combien tout ce qu'on dit est loin de ce qu'on pense! Que la bouche et le coeur sont peu d'intelligence! Avec combien de joie on y trahit sa foi! Quel séjour étranger et pour vous et pour moi! Britannicus Mais que son amitié soit véritable ou feinte, Si vous craignez Néron, lui-même est-il sans crainte? Non, non, il n'ira point, par un lâche attentat, Soulever contre lui le peuple et le sénat. Que dis-je? Il reconnaît sa dernière injustice. Ses remords ont paru, même aux yeux de Narcisse. Ah! s'il vous avait dit, ma Princesse, à quel point... Junie Mais Narcisse, seigneur, ne vous trahit-il point? Britannicus Et pourquoi voulez-vous que mon coeur s'en défie? Junie Et que sais-je? Il y va, Seigneur, de votre vie. Tout m'est suspect: je crains que tout ne soit séduit. Je crains Néron, je crains le malheur qui me suit. D'un noir pressentiment malgré moi prévenue, Je vous laisse à regret éloigner de ma vue. Hélas! si cette paix dont vous vous repaissez Couvrait contre vos jours quelques pièges dressés! Si Néron, irrité de notre intelligence, Avait choisi la nuit pour cacher sa vengeance! S'il préparait ses coups tandis que je vous vois! Et si je vous parlais pour la dernière fois! Ah! Prince! Britannicus Vous pleurez! Ah! ma chère Princesse! Et pour moi jusque-là votre coeur s'intéresse? Quoi, Madame? en un jour où plein de sa grandeur Néron croit éblouir vos yeux de sa splendeur, Dans des lieux où chacun me fuit et le révère, Aux pompes de sa cour préférer ma misère? Quoi? dans ce même jour et dans ces mêmes lieux, Refuser un empire et pleurer à mes yeux? Mais, Madame, arrêtez ces précieuses larmes: Mon retour va bientôt dissiper vos alarmes. Je me rendrais suspect par un plus long séjour. Adieu. Je vais, le coeur tout plein de mon amour, Au milieu des transports d'une aveugle jeunesse, Ne voir, n'entretenir que ma belle princesse. Adieu. Junie Prince... Britannicus On m'attend, Madame, il faut partir. Junie Mais du moins attendez qu'on vous vienne avertir. Scène II Agrippine, Britannicus, Junie Agrippine Prince, que tardez-vous? Partez en diligence: Néron impatient se plaint de votre absence. La joie, et le plaisir, de tous les conviés Attend pour éclater que vous vous embrassiez. Ne faites point languir une si juste envie; Allez. Et nous, Madame, allons chez Octavie. Britannicus Allez, belle Junie, et d'un esprit content, Hâtez-vous d'embrasser ma soeur qui vous attend. Dès que je le pourrai, je reviens sur vos traces, Madame, et de vos soins j'irai vous rendre grâces. Scène III Agrippine, Junie Agrippine Madame, ou je me trompe, ou durant vos adieux, Quelques pleurs répandus ont obscurci vos yeux. Puis-je savoir quel trouble a formé ce nuage? Doutez-vous d'une paix dont je fais mon ouvrage? Junie Après tous les ennuis que ce jour m'a coûtés, Ai-je pu rassurer mes esprits agités? Hélas! à peine encor je conçois ce miracle, Quand même à vos bontés, je craindrais quelque obstacle, Le changement, Madame, est commun à la cour, Et toujours quelque crainte accompagne l'amour. Agrippine Il suffit. J'ai parlé, tout a changé de face. Mes soins à vos soupçons ne laissent point de place. Je réponds d'une paix jurée entre mes mains, Néron m'en a donné des gages trops certains. Ah! si vous aviez vu par combien de caresses Il m'a renouvelé la foi de ses promesses! Par quels embrassements il vient de m'arrêter! Ses bras, dans nos adieux, ne pouvaient me quitter. Sa facile bonté, sur son front répandue, Jusqu'aux moindres secrets est d'abord descendue: Il s'épanchait en fils qui vient en liberté Dans le sein de sa mère oublier sa fierté, Mais bientôt, reprenant un visage sévère, Tel que d'un empereur qui consulte sa mère, Sa confidence auguste a mis entre mes mains Des secrets d'où dépend le destin des humains. Non, il le faut ici confesser à sa gloire, Son coeur n'enferme point une malice noire, Et nos seuls ennemis, altérant sa bonté, Abusaient contre nous de sa facilité. Mais enfin, à son tour, leur puissance décline; Rome encore une fois va connaître Agrippine; Déjà de ma faveur on adore le bruit. Cependant en ces lieux n'attendons pas la nuit: Passons chez Octavie, et donnons-lui le reste D'un jour autant heureux que je l'ai cru funeste. Mais qu'est-ce que j'entends? Quel tumulte confus? Que peut-on faire? Junie O ciel! sauvez Britannicus! Scène IV Agrippine, Junie, Burrhus Agrippine Burrhus, où courez-vous? Arrêtez. Que veut dire... Burrhus Madame, c'en est fait, Britannicus expire. Junie Ah! mon Prince! Agrippine Il expire? Burrhus Ou plutôt il est mort, Madame. Junie Pardonnez, Madame, à ce transport. Je vais le secourir, si je puis, ou le suivre. Scène V Agrippine, Burrhus Agrippine Quel attentat, Burrhus! Burrhus Je n'y pourrai survivre, Madame: il faut quitter la cour et l'empereur. Agrippine Quoi? du sang de son frère il n'a point eu d'horreur? Burrhus Ce dessein s'est conduit avec plus de mystère. A peine l'empereur a vu venir son frère, Il se lève, il l'embrasse, on se tait, et soudain César prend le premier une coupe à la main: "Pour achever ce jour sous de meilleurs auspices, Ma main de cette coupe épanche les prémices, Dit-il; dieux, que j'appelle à cette effusion, Venez favoriser notre réunion." Par les mêmes serments Britannicus se lie. La coupe dans ses mains par Narcisse est remplie, Mais ses lèvres à peine en ont touché les bords... Le fer ne produit point de si puissants efforts, Madame: la lumière à ses yeux est ravie, Il tombe sur son lit sans chaleur et sans vie. Jugez combien ce coup frappe tous les esprits: La moitié s'épouvante et sort avec des cris, Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage Sur les yeux de César composent leur visage. Cependant sur son lit il demeure penché; D'aucun étonnement il ne paraît touché: "Ce mal, dont vous craignez, dit-il, la violence A souvent, sans péril, attaqué son enfance." Narcisse veut en vain affecter quelque ennui, Et sa perfide joie éclate malgré lui. Pour moi, dût l'empereur punir ma hardiesse, D'une odieuse cour j'ai traversé la presse, Et j'allais, accablé de cet assassinat, Pleurer Britannicus, César et tout l'Etat. Agrippine Le voici. Vous verrez si c'est moi qui l'inspire. Scène VI Néron, Agrippine, Burrhus, Narcisse Néron, voyant Agrippine. Dieux! Agrippine Arrêtez, Néron: j'ai deux mots à vous dire. Britannicus est mort, je reconnais les coups, Je connais l'assassin. Néron Et qui, Madame? Agrippine Vous. Néron Moi! Voilà les soupçons dont vous êtes capable. Il n'est point de malheur dont je ne sois coupable, Et si l'on veut, Madame, écouter vos discours, Ma main de Claude même aura tranché les jours. Son fils vous était cher; sa mort peut vous confondre, Mais des coups du destin je ne puis pas répondre. Agrippine Non, non, Britannicus est mort empoisonné: Narcisse a fait le coup, vous l'avez ordonné. Néron Madame!... Mais qui peut vous tenir ce langage? Narcisse Hé! Seigneur, ce soupçon vous fait-il tant d'outrage? Britannicus, Madame, eut des desseins secrets Qui vous auraient coûté de plus justes regrets. Il aspirait plus loin qu'à l'hymen de Junie; De vos propres bontés il vous aurait punie. Il vous trompait vous-même, et son coeur offensé Prétendait tôt ou tard rappeler le passé. Soit donc que malgré vous le sort vous ait servie, Soit qu'instruit des complots qui menaçaient sa vie, Sur ma fidélité César s'en soit remis, Laissez les pleurs, Madame, à vos seuls ennemis; Qu'ils mettent ce malheur au rang des plus sinistres. Mais vous... Agrippine Poursuis, Néron; avec de tels ministres, Par des faits glorieux tu te vas signaler. Poursuis. Tu n'as pas fait ce pas pour reculer. Ta main a commencé par le sang de ton frère; Je prévois que tes coups viendront jusqu'à ta mère. Dans le fond de ton coeur, je sais que tu me hais; Tu voudras t'affranchir du joug de mes bienfaits. Mais je veux que ma mort te soit même inutile; Ne crois pas qu'en mourant je te laisse tranquille. Rome, ce ciel, ce jour que tu reçus de moi. Partout, à tout moment, m'offriront devant toi. Tes remords te suivront comme autant de furies, Tu croiras les calmer par d'autres barbaries: Ta fureur, s'irritant soi-même dans son cours, D'un sang toujours nouveau marquera tous tes jours. Mais j'espère qu'enfin le ciel, las de tes crimes, Ajoutera ta perte à tant d'autres victimes, Qu'après t'être couvert de leur sang et du mien, Tu te verras forcé de répandre le tien, Et ton nom paraîtra dans la race future, Aux plus cruels tyrans une cruelle injure. Voilà ce que mon coeur se présage de toi. Adieu. Tu peux sortir. Néron Narcisse, suivez-moi. Scène VII Agrippine, Burrhus Agrippine Ah ciel! de mes soupçons quelle était l'injustice! Je condamnais Burrhus pour écouter Narcisse. Burrhus, avez-vous vu quels regards furieux Néron en me quittant m'a laissés pour adieux? C'en est fait, le cruel n'a plus rien qui l'arrête: Le coup qu'on m'a prédit va tomber sur ma tête. Il vous accablera vous-même à votre tour. Burrhus Ah! Madame, pour moi j'ai vécu trop d'un jour. Plût au ciel que sa main, heureusement cruelle, Eût fait sur moi l'essai de sa fureur nouvelle! Qu'il ne m'eût pas donné, par ce triste attentat, Un gage trop certain des malheurs de l'Etat! Son crime seul n'est pas ce qui me désespère; Sa jalousie a pu l'armer contre son frère; Mais s'il vous faut, Madame, expliquer ma douleur: Néron l'a vu mourir sans changer de couleur. Ses yeux indifférents ont déjà la constance D'un tyran dans le crime endurci dès l'enfance. Qu'il achève, Madame, et qu'il fasse périr Un ministre importun qui ne le peut souffrir. Hélas! loin de vouloir éviter sa colère, La plus soudaine mort me sera la plus chère. Scène dernière Agrippine, Burrhus, Albine Albine Ah! Madame! ah! Seigneur! courez vers l'empereur, Venez sauver César de sa propre fureur: Il se voit pour jamais séparé de Junie. Agrippine Quoi? Junie elle-même a terminé sa vie? Albine Pour accabler César d'un éternel ennui, Madame, sans mourir elle est morte pour lui. Vous savez de ces lieux comme elle s'est ravie: Elle a feint de passer chez la triste Octavie; Mais bientôt elle a pris des chemins écartés Où mes yeux ont suivi ses pas précipités. Des portes du palais elle sort éperdue. D'abord elle a d'Auguste aperçu la statue, Et mouillant de ses pleurs le marbre de ses pieds, Que de ses bras pressants elle tenait liés: "Prince, par ces genoux, dit-elle, que j'embrasse, Protège en ce moment le reste de ta race. Rome, dans ton palais, vient de voir immoler Le seul de tes neveux qui te pût ressembler. On veut après sa mort que je lui sois parjure; Mais pour lui conserver une foi toujours pure, Prince, je me dévoue à ces dieux immortels Dont ta vertu t'a fait partager les autels." Le peuple cependant, que ce spectacle étonne, Vole de toutes parts, se presse, l'environne, S'attendrit à ses pleurs, et plaignant son ennui, D'une commune voix la prend sous son appui. Ils la mènent au temple, où depuis tant d'années Au culte des autels nos vierges destinées Gardent fidèlement le dépôt précieux Du feu toujours ardent qui brûle pour nos dieux. César les voit partir sans oser les distraire. Narcisse, plus hardi, s'empresse pour lui plaire: Il vole vers Junie, et sans s'épouvanter, D'une profane main commence à l'arrêter. De mille coups mortels, son audace est punie; Son infidèle sang rejaillit sur Junie. César, de tant d'objets en même temps frappé, Le laisse entre les mains qui l'ont enveloppé. Il rentre. Chacun fuit son silence farouche. Le seul nom de Junie échappe de sa bouche. Il marche sans dessein, ses yeux mal assurés N'osent lever au ciel leurs regards égarés, Et l'on craint, si la nuit jointe à la solitude Vient de son désespoir aigrir l'inquiétude, Si vous l'abandonnez plus longtemps sans secours, Que sa douleur bientôt n'attente sur ses jours. Le temps presse: courez. Il ne faut qu'un caprice; Il se perdrait, Madame. Agrippine Il se ferait justice. Mais, Burrhus, allons voir jusqu'où vont ses transports. Voyons quel changement produiront ses remords, S'il voudra désormais suivre d'autres maximes. Burrhus Plût aux dieux que ce fût le dernier de ses crimes! Bérénice Tragédie Adresse Préface Acteurs Acte premier Scène I. Scène II. Scène III. Scène IV. Scène V. Acte deuxième Scène I. Scène II. Scène III. Scène IV. Scène V. Acte troisième Scène I Scène II. Scène III. Scène IV. Acte quatrième Scène I. Scène II. Scène III. Scène IV. Scène V. Scène VI. Scène VII. Scène VIII. Acte cinquième Scène I. Scène II. Scène III. Scène IV. Scène V. Scène VI. Scène dernière. Adresse A Monseigneur Colbert... Secrétaire d'Etat, Contrôleur général des finances, Surintendant des bâtiments, grand Trésorier des Ordres du roi, Marquis de Seignelay, etc. MONSEIGNEUR, Quelque juste défiance que j'aie de moi-même et de mes ouvrages, j'ose espérer que vous ne condamnerez pas la liberté que je prends de vous dédier cette tragédie. Vous ne l'avez pas jugée tout à fait indigne de votre approbation. Mais ce qui fait son plus grand mérite auprès de vous, c'est, MONSEIGNEUR, que vous avez été témoin du bonheur qu'elle a eu de ne pas déplaire à Sa Majesté. L'on sait que les moindres choses vous deviennent considérables, pour peu qu'elles puissent servir ou à sa gloire ou à son plaisir. Et c'est ce qui fait qu'au milieu de tant d'importantes occupations, où le zèle de votre prince et le bien public vous tiennent continuellement attaché, vous ne dédaignez pas quelquefois de descendre jusqu'à nous, pour nous demander compte de notre loisir. J'aurais ici une belle occasion de m'étendre sur vos louanges, si vous me permettiez de vous louer. Et que ne dirais-je point de tant de rares qualités qui vous ont attiré l'admiration de toute la France, de cette pénétration à laquelle rien n'échappe, de cet esprit vaste qui embrasse, qui exécute tout à la fois tant de grandes choses, de cette âme que rien n'étonne, que rien ne fatigue? Mais, MONSEIGNEUR, il faut être plus retenu à vous parler de vous-même et je craindrais de m'exposer, par un éloge importun, à vous faire repentir de l'attention favorable dont vous m'avez honoré; il vaut mieux que je songe à la mériter par quelques nouveaux ouvrages: aussi bien c'est le plus agréable remerciement qu'on vous puisse faire. Je suis avec un profond respect, MONSEIGNEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur, RACINE. Préface Titus, reginam Berenicen, cum etiam nuptias pollicitus ferebatur, statim ab Urbe dimisit invitus invitam. C'est-à-dire que "Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyait, lui avait promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire". Cette action est très fameuse dans l'histoire, et je l'ai trouvée très propre pour le théâtre, par la violence des passions qu'elle y pouvait exciter. En effet, nous n'avons rien de plus touchant dans tous les poètes, que la séparation d'Enée et de Didon, dans Virgile. Et qui doute que ce qui a pu fournir assez de matière pour tout un chant d'un poème héroïque, où l'action dure plusieurs jours, ne puisse suffire pour le sujet d'une tragédie, dont la durée ne doit être que de quelques heures? Il est vrai que je n'ai point poussé Bérénice jusqu'à se tuer comme Didon, parce que Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avait avec Enée, elle n'est pas obligée comme elle de renoncer à la vie. A cela près, le dernier adieu qu'elle dit à Titus, et l'effort qu'elle se fait pour s'en séparer, n'est pas le moins tragique de la pièce, et j'ose dire qu'il renouvelle assez bien dans le coeur des spectateurs l'émotion que le reste y avait pu exciter. Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie; il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie. Je crus que je pourrais rencontrer toutes ces parties dans mon sujet. Mais ce qui m'en plut davantage, c'est que je le trouvai extrêmement simple. Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens. Car c'est un des premiers préceptes qu'ils nous ont laissés: "Que ce que vous ferez, dit Horace, soit toujours simple et ne soit qu'un". Ils ont admiré l'Ajax de Sophocle, qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret, à cause de la fureur où il était tombé après le refus qu'on lui avait fait des armes d'Achille. Ils ont admiré le Philoctète, dont tout le sujet est Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. L'Oedipe même, quoique tout plein de reconnaissances, est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. Nous voyons enfin que les partisans de Térence, qui l'élèvent avec raison au-dessus de tous les poètes comiques, pour l'élégance de sa diction et pour la vraisemblance de ses moeurs, ne laissent pas de confesser que Plaute a un grand avantage sur lui par simplicité qui est dans la plupart des sujets de Plaute. Et c'est sans doute cette simplicité merveilleuse qui a attiré à ce dernier toutes les louanges que les anciens lui ont données. Combien Ménandre était-il encore plus simple, puisque Térence est obligé de prendre deux comédies de ce poète pour en faire une des siennes! Et il ne faut point croire que cette règle ne soit fondée que sur la fantaisie de ceux qui l'ont faite. Il n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et quelle vraisemblance y a-t-il qu'il arrive en un jour une multitude de choses qui pourraient à peine arriver en plusieurs semaines? Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage; mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première. Ce n'est pas que quelques personnes ne m'aient reproché cette même simplicité que j'avais recherchée avec tant de soin. Ils ont cru qu'une tragédie qui était si peu chargée d'intrigues ne pouvait être selon les règles du théâtre. Je m'informai s'ils se plaignaient qu'elle les eût ennuyés. On me dit qu'ils avouaient tous qu'elle n'ennuyait point, qu'elle les touchait même en plusieurs endroits et qu'ils la verraient encore avec plaisir. Que veulent-ils davantage? Je les conjure d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche, et qui leur donne du plaisir, puisse être absolument contre les règles. La principale règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. Mais toutes ces règles sont d'un long détail, dont je ne leur conseille pas de s'embarrasser. Ils ont des occupations plus importantes. Qu'ils se reposent sur nous de la fatigue d'éclaircir les difficultés de la poétique d'Aristote, qu'ils se réservent le plaisir de pleurer et d'être attendris, et qu'ils me permettent de leur dire ce qu'un musicien disait à Philippe, roi de Macédoine, qui prétendait qu'une chanson n'était pas selon les règles: "A Dieu ne plaise, seigneur, que vous soyez jamais si malheureux que de savoir ces choses-là mieux que moi!" Voilà tout ce que j'ai à dire à ces personnes à qui je ferai toujours gloire de plaire. Car pour le libelle que l'on fait contre moi, je crois que les lecteurs me dispenseront volontiers d'y répondre. Et que répondrais-je à un homme qui ne pense rien et qui ne sait pas même construire ce qu'il pense? Il parle de protase comme s'il entendait ce mot, et veut que cette première des quatre parties de la tragédie soit toujours la plus proche de la dernière, qui est la catastrophe. Il se plaint que la trop grande connaissance des règles l'empêche de se divertir à la comédie. Certainement, si l'on en juge par sa dissertation, il n'y eut jamais de plainte plus mal fondée. Il paraît bien qu'il n'a jamais lu Sophocle, qu'il loue très injustement d'une grande multiplicité d'incidents; et qu'il n'a même jamais rien lu de la poétique, que dans quelques préfaces de tragédies. Mais je lui pardonne de ne pas savoir les règles du théâtre, puisque, heureusement pour le public, il ne s'applique pas à ce genre d'écrire. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de savoir si peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit-il réjouir beaucoup les honnêtes gens par ces hélas de poche, ces mesdemoiselles mes règles, et quantité d'autres basses affectations qu'il trouvera condamnées dans tous les bons auteurs, s'il se mêle jamais de les lire? Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq petits auteurs infortunés, qui n'ont jamais pu par eux-mêmes exciter la curiosité du public. Ils attendent toujours l'occasion de quelque ouvrage qui réussisse pour l'attaquer, non point par jalousie, car sur quel fondement seraient-ils jaloux? mais dans l'espérance qu'on se donnera la peine de leur répondre, et qu'on les tirera de l'obscurité où leurs propres ouvrages les auraient laissés toute leur vie. Acteurs Titus, empereur de Rome. Bérénice, reine de Palestine. Antiochus, roi de Comagène. Paulin, confident de Titus. Arsace, confident d'Antiochus. Phénice, confidente de Bérénice. Rutile, Romain. Suite de Titus. La scène est à Rome, dans un cabinet qui est entre l'appartement de Titus et celui de Bérénice. Bérénice Acte premier Scène I. Antiochus, Arsace Antiochus Arrêtons un moment. La pompe de ces lieux, Je le vois bien, Arsace, est nouvelle à tes yeux. Souvent ce cabinet superbe et solitaire Des secrets de Titus est le dépositaire. C'est ici quelquefois qu'il se cache à sa cour, Lorsqu'il vient à la reine expliquer son amour. De son appartement cette porte est prochaine, Et cette autre conduit dans celui de la reine. Va chez elle: dis-lui qu'importun à regret J'ose lui demander un entretien secret. Arsace Vous, Seigneur, importun? vous, cet ami fidèle Qu'un soin si généreux intéresse pour elle? Vous, cet Antiochus son amant autrefois? Vous, que l'Orient compte entre ses plus grands rois? Quoi? déjà de Titus épouse en espérance, Ce rang entre elle et vous met-il tant de distance? Antiochus Va, dis-je; et sans vouloir te charger d'autres soins, Vois si je puis bientôt lui parler sans témoins. Scène II. Antiochus, seul. Eh bien, Antiochus, es-tu toujours le même? Pourrai-je, sans trembler, lui dire: "Je vous aime?" Mais quoi? déjà je tremble, et mon coeur agité Craint autant ce moment que je l'ai souhaité. Bérénice autrefois m'ôta toute espérance; Elle m'imposa même un éternel silence. Je me suis tu cinq ans, et jusques à ce jour, D'un voile d'amitié j'ai couvert mon amour. Dois-je croire qu'au rang où Titus la destine Elle m'écoute mieux que dans la Palestine? Il l'épouse. Ai-je donc attendu ce moment Pour me venir encor déclarer son amant? Quel fruit me reviendra d'un aveu téméraire? Ah! puisqu'il faut partir, partons sans lui déplaire. Retirons-nous, sortons, et sans nous découvrir, Allons loin de ses yeux l'oublier, ou mourir. Hé quoi? souffrir toujours un tourment qu'elle ignore? Toujours verser des pleurs qu'il faut que je dévore? Quoi? même en la perdant redouter son courroux? Belle reine, et pourquoi vous offenseriez-vous? Viens-je vous demander que vous quittiez l'empire? Que vous m'aimiez? Hélas! je ne viens que vous dire Qu'après m'être longtemps flatté que mon rival Trouverait à ses voeux quelque obstacle fatal, Aujourd'hui qu'il peut tout, que votre hymen s'avance, Exemple infortuné d'une longue constance, Après cinq ans d'amour et d'espoir superflus, Je pars, fidèle encor, quand je n'espère plus. Au lieu de s'offenser, elle pourra me plaindre. Quoi qu'il en soit, parlons: c'est assez nous contraindre. Et que peut craindre, hélas! un amant sans espoir Qui peut bien se résoudre à ne la jamais voir? Scène III. Antiochus, Arsace Antiochus Arsace, entrerons-nous? Arsace Seigneur, j'ai vu la reine; Mais, pour me faire voir, je n'ai percé qu'à peine Les flots toujours nouveaux d'un peuple adorateur Qu'attire sur ses pas sa prochaine grandeur. Titus, après huit jours d'une retraite austère, Cesse enfin de pleurer Vespasien son père. Cet amant se redonne aux soins de son amour, Et si j'en crois, Seigneur, l'entretien de la cour, Peut-être avant la nuit l'heureuse Bérénice Change le nom de reine au nom d'impératrice. Antiochus Hélas! Arsace Quoi? ce discours pourrait-il vous troubler? Antiochus Ainsi donc sans témoins je ne lui puis parler? Arsace Vous la verrez, Seigneur: Bérénice est instruite Que vous voulez ici la voir seule et sans suite. La reine d'un regard a daigné m'avertir Qu'à votre empressement elle allait consentir, Et sans doute elle attend le moment favorable Pour disparaître aux yeux d'une cour qui l'accable. Antiochus Il suffit. Cependant n'as-tu rien négligé Des ordres importants dont je t'avais chargé? Arsace Seigneur, vous connaissez ma prompte obéissance. Des vaisseaux dans Ostie armés en diligence, Prêts à quitter le port de moments en moments, N'attendent pour partir que vos commandements. Mais qui renvoyez-vous dans votre Comagène? Antiochus Arsace, il faut partir quand j'aurai vu la reine. Arsace Qui doit partir? Antiochus Moi. Arsace Vous? Antiochus En sortant du palais, Je sors de Rome, Arsace, et j'en sors pour jamais. Arsace Je suis surpris sans doute, et c'est avec justice. Quoi? depuis si longtemps la reine Bérénice Vous arrache, Seigneur, du sein de vos Etats, Depuis trois ans dans Rome elle arrête vos pas; Et lorsque cette reine, assurant sa conquête, Vous attend pour témoin de cette illustre fête, Quand l'amoureux Titus, devenant son époux, Lui prépare un éclat qui rejaillit sur vous... Antiochus Arsace, laisse-la jouir de sa fortune, Et quitte un entretien dont le cours m'importune. Arsace Je vous entends, Seigneur: ces mêmes dignités Ont rendu Bérénice ingrate à vos bontés. L'inimitié succède à l'amitié trahie. Antiochus Non, Arsace, jamais je ne l'ai moins haïe. Arsace Quoi donc? de sa grandeur déjà trop prévenu, Le nouvel empereur vous a-t-il méconnu? Quelque pressentiment de son indifférence Vous fait-il loin de Rome éviter sa présence? Antiochus Titus n'a point pour moi paru se démentir: J'aurais tort de me plaindre. Arsace Et pourquoi donc partir? Quel caprice vous rend ennemi de vous-même? Le ciel met sur le trône un prince qui vous aime, Un prince qui jadis témoin de vos combats, Vous vit chercher la gloire et la mort sur ses pas, Et de qui la valeur, par vos soins secondée, Mit enfin sous le joug la rebelle Judée. Il se souvient du jour illustre et douloureux Qui décida du sort d'un long siège douteux. Sur leur triple rempart les ennemis tranquilles Contemplaient sans péril nos assauts inutiles; Le bélier impuissant les menaçait en vain. Vous seul, Seigneur, vous seul, une échelle à la main, Vous portâtes la mort jusque sur leurs murailles. Ce jour presque éclaira vos propres funérailles: Titus vous embrassa mourant entre mes bras, Et tout le camp vainqueur pleura votre trépas. Voici le temps, Seigneur, où vous devez attendre Le fruit de tant de sang qu'ils vous ont vu répandre. Si pressé du désir de revoir vos Etats, Vous vous lassez de vivre où vous ne régnez pas, Faut-il que sans honneur l'Euphrate vous revoie? Attendez pour partir que César vous renvoie Triomphant et chargé des titres souverains Qu'ajoute encore aux rois l'amitié des Romains. Rien ne peut-il, Seigneur, changer votre entreprise? Vous ne répondez point? Antiochus Que veux-tu que je dise? J'attends de Bérénice un moment d'entretien. Arsace Eh bien, Seigneur? Antiochus Son sort décidera du mien. Arsace Comment? Antiochus Sur son hymen j'attends qu'elle s'explique. Si sa bouche s'accorde avec la voix publique, S'il est vrai qu'on l'élève au trône des Césars, Si Titus a parlé, s'il l'épouse, je pars. Arsace Mais qui rend à vos yeux cet hymen si funeste? Antiochus Quand nous serons partis, je te dirai le reste. Arsace Dans quel trouble, Seigneur, jetez-vous mon esprit? Antiochus La reine vient. Adieu. Fais tout ce que j'ai dit. Scène IV. Bérénice, Antiochus, Phénice Bérénice Enfin je me dérobe à la joie importune De tant d'amis nouveaux que me fait la fortune; Je fuis de leurs respects l'inutile longueur, Pour chercher un ami qui me parle du coeur. Il ne faut point mentir: ma juste impatience Vous accusait déjà de quelque négligence. Quoi? cet Antiochus, disais-je, dont les soins Ont eu tout l'Orient et Rome pour témoins, Lui que j'ai vu toujours constant dans mes traverses Suivre d'un pas égal mes fortunes diverses, Aujourd'hui que le ciel semble me présager Un honneur qu'avec vous je prétends partager, Ce même Antiochus, se cachant à ma vue, Me laisse à la merci d'une foule inconnue? Antiochus Il est donc vrai, Madame? et selon ce discours, L'hymen va succéder à vos longues amours? Bérénice Seigneur, je vous veux bien confier mes alarmes. Ces jours ont vu mes yeux baignés de quelques larmes: Ce long deuil que Titus imposait à sa cour Avait même en secret suspendu son amour; Il n'avait plus pour moi cette ardeur assidue Lorsqu'il passait les jours attachés sur ma vue; Muet, chargé de soins, et les larmes aux yeux, Il ne me laissait plus que de tristes adieux. Jugez de ma douleur, moi dont l'ardeur extrême, Je vous l'ai dit cent fois, n'aime en lui que lui-même, Moi qui, loin des grandeurs dont il est revêtu, Aurais choisi son coeur et cherché sa vertu. Antiochus Il a repris pour vous sa tendresse première? Bérénice Vous fûtes spectateur de cette nuit dernière, Lorsque, pour seconder ses soins religieux, Le sénat a placé son père entre les dieux. De ce juste devoir sa piété contente A fait place, Seigneur, au soin de son amante; Et même en ce moment, sans qu'il m'en ait parlé, Il est dans le sénat par son ordre assemblé. Là, de la Palestine il étend la frontière, Il y joint l'Arabie et la Syrie entière, Et si de ses amis j'en dois croire la voix, Si j'en crois ses serments redoublés mille fois, Il va sur tant d'Etats couronner Bérénice, Pour joindre à plus de noms le nom d'impératrice. Il m'en viendra lui-même assurer en ce lieu. Antiochus Et je viens donc vous dire un éternel adieu. Bérénice Que dites-vous? Ah! ciel! quel adieu! quel langage! Prince, vous vous troublez et changez de visage? Antiochus Madame, il faut partir. Bérénice Quoi? ne puis-je savoir Quel sujet... Antiochus Il fallait partir sans la revoir. Bérénice Que craignez-vous? parlez: c'est trop longtemps se taire. Seigneur, de ce départ quel est donc le mystère? Antiochus Au moins souvenez-vous que je cède à vos lois, Et que vous m'écoutez pour la dernière fois. Si, dans ce haut degré de gloire et de puissance, Il vous souvient des lieux où vous prîtes naissance, Madame, il vous souvient que mon coeur en ces lieux Reçut le premier trait qui partit de vos yeux. J'aimai. J'obtins l'aveu d'Agrippa votre frère; Il vous parla de moi. Peut-être sans colère Alliez-vous de mon coeur recevoir le tribut; Titus, pour mon malheur, vint, vous vit, et vous plut. Il parut devant vous dans tout l'éclat d'un homme Qui porte entre ses mains la vengeance de Rome. La Judée en pâlit. Le triste Antiochus Se compta le premier au nombre des vaincus. Bientôt de mon malheur interprète sévère Votre bouche à la mienne ordonna de se taire. Je disputai longtemps, je fis parler mes yeux; Mes pleurs et mes soupirs vous suivaient en tous lieux. Enfin votre rigueur emporta la balance: Vous sûtes m'imposer l'exil ou le silence, Il fallut le promettre, et même le jurer. Mais puisqu'en ce moment j'ose me déclarer, Lorsque vous m'arrachiez cette injuste promesse, Mon coeur faisait serment de vous aimer sans cesse. Bérénice Ah! que me dites-vous? Antiochus Je me suis tu cinq ans, Madame, et vais encor me taire plus longtemps. De mon heureux rival j'accompagnai les armes; J'espérai de verser mon sang après mes larmes, Ou qu'au moins, jusqu'à vous porté par mille exploits, Mon nom pourrait parler, au défaut de ma voix. Le ciel sembla promettre une fin à ma peine: Vous pleurâtes ma mort, hélas! trop peu certaine. Inutiles périls! Quelle était mon erreur! La valeur de Titus surpassait ma fureur. Il faut qu'à sa vertu mon estime réponde. Quoique attendu, Madame, à l'empire du monde, Chéri de l'univers, enfin aimé de vous, Il semblait à lui seul appeler tous les coups, Tandis que, sans espoir, haï, lassé de vivre, Son malheureux rival ne semblait que le suivre. Je vois que votre coeur m'applaudit en secret, Je vois que l'on m'écoute avec moins de regret, Et que trop attentive à ce récit funeste, En faveur de Titus vous pardonnez le reste. Enfin, après un siège aussi cruel que lent, Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant Des flammes, de la faim, des fureurs intestines, Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines, Rome vous vit, Madame, arriver avec lui. Dans l'Orient désert quel devint mon ennui! Je demeurai longtemps errant dans Césarée, Lieux charmants où mon coeur vous avait adorée. Je vous redemandais à vos tristes Etats; Je cherchais en pleurant les traces de vos pas. Mais enfin succombant à ma mélancolie Mon désespoir tourna mes pas vers l'Italie. Le sort m'y réservait le dernier de ses coups. Titus en m'embrassant m'amena devant vous; Un voile d'amitié vous trompa l'un et l'autre, Et mon amour devint le confident du vôtre. Mais toujours quelque espoir flattait mes déplaisirs: Rome, Vespasien, traversaient vos soupirs; Après tant de combats Titus cédait peut-être. Vespasien est mort, et Titus est le maître. Que ne fuyais-je alors! J'ai voulu quelques jours De son nouvel empire examiner le cours. Mon sort est accompli: votre gloire s'apprête. Assez d'autres sans moi, témoins de cette fête, A vos heureux transports viendront joindre les leurs; Pour moi, qui ne pourrais y mêler que des pleurs, D'un inutile amour trop constante victime, Heureux dans mes malheurs d'en avoir pu sans crime Conter toute l'histoire aux yeux qui les ont faits, Je pars plus amoureux que je ne fus jamais. Bérénice Seigneur, je n'ai pas cru que, dans une journée Qui doit avec César unir ma destinée, Il fût quelque mortel qui pût impunément Se venir à mes yeux déclarer mon amant. Mais de mon amitié mon silence est un gage: J'oublie en sa faveur un discours qui m'outrage. Je n'en ai point troublé le cours injurieux; Je fais plus: à regret je reçois vos adieux. Le ciel sait qu'au milieu des honneurs qu'il m'envoie, Je n'attendais que vous pour témoin de ma joie. Avec tout l'univers j'honorais vos vertus; Titus vous chérissait, vous admiriez Titus. Cent fois je me suis fait une douceur extrême D'entretenir Titus dans un autre lui-même. Antiochus Et c'est ce que je fuis. J'évite, mais trop tard, Ces cruels entretiens où je n'ai point de part. Je fuis Titus: je fuis ce nom qui m'inquiète, Ce nom qu'à tous moments votre bouche répète. Que vous dirai-je enfin? Je fuis des yeux distraits, Qui me voyant toujours ne me voyaient jamais. Adieu. Je vais, le coeur trop plein de votre image, Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage. Surtout ne craignez point qu'une aveugle douleur Remplisse l'univers du bruit de mon malheur, Madame: le seul bruit d'une mort que j'implore Vous fera souvenir que je vivais encore. Adieu. Scène V. Bérénice, Phénice Phénice Que je le plains! Tant de fidélité, Madame, méritait plus de prospérité. Ne le plaignez-vous pas? Bérénice Cette prompte retraite Me laisse, je l'avoue, une douleur secrète. Phénice Je l'aurais retenu. Bérénice Qui? moi? le retenir? J'en dois perdre plutôt jusques au souvenir. Tu veux donc que je flatte une ardeur insensée? Phénice Titus n'a point encore expliqué sa pensée. Rome vous voit, Madame, avec des yeux jaloux; La rigueur de ses lois m'épouvante pour vous. L'hymen chez les Romains n'admet qu'une Romaine; Rome hait tous les rois, et Bérénice est reine. Bérénice Le temps n'est plus, Phénice, où je pouvais trembler. Titus m'aime, il peut tout, il n'a plus qu'à parler: Il verra le sénat m'apporter ses hommages, Et le peuple de fleurs couronner ses images. De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur? Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur? Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée, Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat, Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat; Cette pourpre, cet or, que rehaussait sa gloire, Et ces lauriers encor témoins de sa victoire; Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards; Ce port majestueux, cette douce présence... Ciel! avec quel respect et quelle complaisance Tous les coeurs en secret l'assuraient de leur foi! Parle: peut-on le voir sans penser comme moi Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître, Le monde en le voyant eût reconnu son maître? Mais, Phénice, où m'emporte un souvenir charmant? Cependant Rome entière, en ce même moment, Fait des voeux pour Titus, et par des sacrifices, De son règne naissant célèbre les prémices. Que tardons-nous? Allons, pour son empire heureux, Au ciel qui le protège, offrir aussi nos voeux. Aussitôt, sans l'attendre, et sans être attendue, Je reviens le chercher, et dans cette entrevue Dire tout ce qu'aux coeurs l'un de l'autre contents Inspirent des transports retenus si longtemps. Acte deuxième Scène I. Titus, Paulin, suite Titus A-t-on vu de ma part le roi de Comagène? Sait-il que je l'attends? Paulin J'ai couru chez la reine: Dans son appartement ce prince avait paru; Il en était sorti lorsque j'y suis couru. De vos ordres, Seigneur, j'ai dit qu'on l'avertisse. Titus Il suffit. Et que fait la reine Bérénice? Paulin La reine, en ce moment, sensible à vos bontés, Charge le ciel de voeux pour vos prospérités. Elle sortait, Seigneur. Titus Trop aimable princesse! Hélas! Paulin En sa faveur d'où naît cette tristesse? L'Orient presque entier va fléchir sous sa loi; Vous la plaignez? Titus Paulin, qu'on vous laisse avec moi. Scène II. Titus, Paulin Titus Eh bien! de mes desseins Rome encore incertaine Attend que deviendra le destin de la reine, Paulin; et les secrets de son coeur et du mien Sont de tout l'univers devenus l'entretien. Voici le temps enfin qu'il faut que je m'explique. De la reine et de moi que dit la voix publique? Parlez: qu'entendez-vous? Paulin J'entends de tous côtés Publier vos vertus, Seigneur, et ses beautés. Titus Que dit-on des soupirs que je pousse pour elle? Quel succès attend-on d'un amour si fidèle? Paulin Vous pouvez tout: aimez, cessez d'être amoureux; La cour sera toujours du parti de vos voeux. Titus Et je l'ai vue aussi cette cour peu sincère, A ses maîtres toujours trop soigneuse de plaire, Des crimes de Néron approuver les horreurs; Je l'ai vue à genoux consacrer ses fureurs. Je ne prends point pour juge une cour idolâtre, Paulin: je me propose un plus noble théâtre; Et sans prêter l'oreille à la voix des flatteurs, Je veux par votre bouche entendre tous les coeurs. Vous me l'avez promis. Le respect et la crainte Ferment autour de moi le passage à la plainte; Pour mieux voir, cher Paulin, et pour entendre mieux, Je vous ai demandé des oreilles, des yeux; J'ai mis même à ce prix mon amitié secrète: J'ai voulu que des coeurs vous fussiez l'interprète, Qu'aux travers des flatteurs votre sincérité Fît toujours jusqu'à moi passer la vérité. Parlez donc. Que faut-il que Bérénice espère? Rome lui sera-t-elle indulgente ou sévère? Dois-je croire qu'assise au trône des Césars Une si belle reine offensât ses regards? Paulin N'en doutez point, Seigneur: soit raison, soit caprice, Rome ne l'attend point pour son impératrice. On sait qu'elle est charmante, et de si belles mains Semblent vous demander l'empire des humains. Elle a même, dit-on, le coeur d'une Romaine; Elle a mille vertus, mais, Seigneur, elle est reine. Rome, par une loi qui ne se peut changer, N'admet avec son sang aucun sang étranger, Et ne reconnaît point les fruits illégitimes Qui naissent d'un hymen contraire à ses maximes. D'ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois, Rome à ce nom si noble et si saint autrefois Attache pour jamais une haine puissante; Et quoiqu'à ses Césars fidèle, obéissante, Cette haine, Seigneur, reste de sa fierté, Survit dans tous les coeurs après la liberté. Jules, qui le premier le soumit à ses armes, Qui fit taire les lois dans le bruit des alarmes, Brûla pour Cléopâtre; et sans se déclarer, Seule dans l'Orient la laissa soupirer. Antoine, qui l'aima jusqu'à l'idolâtrie, Oublia dans son sein sa gloire et sa patrie, Sans oser toutefois se nommer son époux. Rome l'alla chercher jusques à ses genoux, Et ne désarma point sa fureur vengeresse, Qu'elle n'eût accablé l'amant et la maîtresse. Depuis ce temps, Seigneur, Caligula, Néron, Monstres dont à regret je cite ici le nom, Et qui ne conservant que la figure d'homme, Foulèrent à leurs pieds toutes les lois de Rome, Ont craint cette loi seule, et n'ont point à nos yeux Allumé le flambeau d'un hymen odieux. Vous m'avez commandé sur tout d'être sincère. De l'affranchi Pallas nous avons vu le frère, Des fers de Claudius Félix encor flétri, De deux reines, Seigneur, devenir le mari; Et s'il faut jusqu'au bout que je vous obéisse, Ces deux reines étaient du sang de Bérénice. Et vous croiriez pouvoir, sans blesser nos regards, Faire entrer une reine au lit de nos Césars, Tandis que l'Orient dans le lit de ses reines Voit passer un esclave au sortir de nos chaînes? C'est ce que les Romains pensent de votre amour, Et je ne réponds pas, avant la fin du jour, Que le sénat, chargé des voeux de tout l'empire, Ne vous redise ici ce que je viens de dire; Et que Rome avec lui tombant à vos genoux, Ne vous demande un choix digne d'elle et de vous. Vous pouvez préparer, Seigneur, votre réponse. Titus Hélas! à quel amour on veut que je renonce! Paulin Cet amour est ardent, il le faut confesser. Titus Plus ardent mille fois que tu ne peux penser, Paulin. Je me suis fait un plaisir nécessaire De la voir chaque jour, de l'aimer, de lui plaire. J'ai fait plus; je n'ai rien de secret à tes yeux: J'ai pour elle cent fois rendu grâces aux dieux D'avoir choisi mon père au fond de l'Idumée, D'avoir rangé sous lui l'Orient et l'armée, Et soulevant encor le reste des humains, Remis Rome sanglante en ses paisibles mains. J'ai même souhaité la place de mon père, Moi, Paulin, qui cent fois si le sort moins sévère Eût voulu de sa vie étendre les liens, Aurais donné mes jours pour prolonger les siens. Tout cela (qu'un amant sait mal ce qu'il désire!) Dans l'espoir d'élever Bérénice à l'empire, De reconnaître un jour son amour et sa foi, Et de voir à ses pieds tout le monde avec moi. Malgré tout mon amour, Paulin, et tous ses charmes, Après mille serments appuyés de mes larmes, Maintenant que je puis couronner tant d'attraits, Maintenant que je l'aime encor plus que jamais, Lorsqu'un heureux hymen, joignant vos destinées, Peut payer en un jour les voeux de cinq années, Je vais, Paulin... O ciel! puis-je le déclarer? Paulin Quoi, Seigneur? Titus Pour jamais je vais m'en séparer. Mon coeur en ce moment ne vient pas de se rendre. Si je t'ai fait parler, si j'ai voulu t'entendre, Je voulais que ton zèle achevât en secret De confondre un amour qui se tait à regret. Bérénice a longtemps balancé la victoire; Et si je penche enfin du côté de ma gloire, Crois qu'il m'en a coûté, pour vaincre tant d'amour, Des combats dont mon coeur saignera plus d'un jour. J'aimais, je soupirais, dans une paix profonde: Un autre était chargé de l'empire du monde. Maître de mon destin, libre dans mes soupirs, Je ne rendais qu'à moi compte de mes désirs. Mais à peine le ciel eut rappelé mon père, Dès que ma triste main eut fermé sa paupière, De mon aimable erreur je fus désabusé: Je sentis le fardeau qui m'était imposé; Je connus que bientôt, loin d'être à ce que j'aime, Il fallait, cher Paulin, renoncer à moi-même, Et que le choix des dieux, contraire à mes amours, Livrait à l'univers le reste de mes jours. Rome observe aujourd'hui ma conduite nouvelle. Quelle honte pour moi, quel présage pour elle, Si dès le premier pas, renversant tous ses droits, Je fondais mon bonheur sur le débris des lois! Résolu d'accomplir ce cruel sacrifice, J'y voulus préparer la triste Bérénice. Mais par où commencer? Vingt fois depuis huit jours J'ai voulu devant elle en ouvrir le discours; Et dès le premier mot ma langue embarrassée Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée. J'espérais que du moins mon trouble et ma douleur Lui feraient pressentir notre commun malheur; Mais sans me soupçonner, sensible à mes alarmes, Elle m'offre sa main pour essuyer mes larmes, Et ne prévoit rien moins dans cette obscurité, Que la fin d'un amour qu'elle a trop mérité. Enfin j'ai ce matin rappelé ma constance: Il faut la voir, Paulin, et rompre le silence. J'attends Antiochus pour lui recommander Ce dépôt précieux que je ne puis garder: Jusque dans l'Orient je veux qu'il la remène. Demain Rome avec lui verra partir la reine. Elle en sera bientôt instruite par ma voix, Et je vais lui parler pour la dernière fois. Paulin Je n'attendais pas moins de cet amour de gloire Qui partout après vous attacha la victoire. La Judée asservie, et ses remparts fumants, De cette noble ardeur éternels monuments, Me répondaient assez que votre grand courage Ne voudrait pas, Seigneur, détruire son ouvrage, Et qu'un héros vainqueur de tant de nations Saurait bien, tôt ou tard, vaincre ses passions. Titus Ah! que sous de beaux noms cette gloire est cruelle! Combien mes tristes yeux la trouveraient plus belle, S'il ne fallait encore qu'affronter le trépas! Que dis-je? Cette ardeur que j'ai pour ses appas, Bérénice en mon sein l'a jadis allumée. Tu ne l'ignores pas: toujours la renommée Avec le même éclat n'a pas semé mon nom. Ma jeunesse, nourrie à la cour de Néron, S'égarait, cher Paulin, par l'exemple abusée Et suivant du plaisir la pente trop aisée. Bérénice me plut. Que ne fait point un coeur Pour plaire à ce qu'il aime, et gagner son vainqueur! Je prodiguai mon sang: tout fit place à mes armes; Je revins triomphant. Mais le sang et les larmes Ne me suffisaient pas pour mériter ses voeux: J'entrepris le bonheur de mille malheureux; On vit de toutes parts mes bontés se répandre, Heureux, et plus heureux que tu ne peux comprendre, Quand je pouvais paraître à ses yeux satisfaits Chargé de mille coeurs conquis par mes bienfaits! Je lui dois tout, Paulin. Récompense cruelle! Tout ce que je lui dois va retomber sur elle. Pour prix de tant de gloire et de tant de vertus, Je lui dirai: "Partez, et ne me voyez plus." Paulin Hé quoi! Seigneur, hé quoi! cette magnificence Qui va jusqu'à l'Euphrate étendre sa puissance, Tant d'honneurs dont l'excès a surpris le sénat Vous laissent-ils encor craindre le nom d'ingrat? Sur cent peuples nouveaux Bérénice commande. Titus Faibles amusements d'une douleur si grande! Je connais Bérénice, et ne sais que trop bien Que son coeur n'a jamais demandé que le mien. Je l'aimai, je lui plus. Depuis cette journée, (Dois-je dire funeste, hélas! ou fortunée?) Sans avoir en aimant d'objet que son amour, Etrangère dans Rome, inconnue à la cour, Elle passe ses jours, Paulin, sans rien prétendre Que quelque heure à me voir, et le reste à m'attendre. Encor, si quelquefois un peu moins assidu Je passe le moment où je suis attendu, Je la revois bientôt de pleurs toute trempée. Ma main à les sécher est longtemps occupée. Enfin tout ce qu'Amour a de noeuds plus puissants, Doux reproches, transports sans cesse renaissants, Soin de plaire sans art, crainte toujours nouvelle, Beauté, gloire, vertu, je trouve tout en elle. Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, Et crois toujours la voir pour la première fois. N'y songeons plus. Allons, cher Paulin: plus j'y pense, Plus je sens chanceler ma cruelle constance. Quelle nouvelle, ô ciel! je lui vais annoncer! Encore un coup, allons, il n'y faut plus penser. Je connais mon devoir, c'est à moi de le suivre: Je n'examine point si j'y pourrai survivre. Scène III. Titus, Paulin, Rutile Rutile Bérénice, Seigneur, demande à vous parler. Titus Ah! Paulin! Paulin Quoi? déjà vous semblez reculer! De vos nobles projets, Seigneur, qu'il vous souvienne; Voici le temps. Titus Eh bien! voyons-la. Qu'elle vienne. Scène IV. Bérénice, Titus, Paulin, Phénice Bérénice Ne vous offensez pas si mon zèle indiscret De votre solitude interrompt le secret. Tandis qu'autour de moi votre cour assemblée Retentit des bienfaits dont vous m'avez comblée, Est-il juste, Seigneur, que seule en ce moment Je demeure sans voix et sans ressentiment? Mais, Seigneur (car je sais que cet ami sincère Du secret de nos coeurs connaît tout le mystère), Votre deuil est fini, rien n'arrête vos pas, Vous êtes seul enfin, et ne me cherchez pas! J'entends que vous m'offrez un nouveau diadème, Et ne puis cependant vous entendre vous-même. Hélas! plus de repos, Seigneur, et moins d'éclat. Votre amour ne peut-il paraître qu'au sénat? Ah! Titus! (car enfin l'amour fuit la contrainte De tous ces noms que suit le respect et la crainte) De quel soin votre amour va-t-il s'importuner? N'a-t-il que des Etats qu'il me puisse donner? Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche? Un soupir, un regard, un mot de votre bouche, Voilà l'ambition d'un coeur comme le mien. Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien. Tous vos moments sont-ils dévoués à l'empire? Ce coeur, après huit jours, n'a-t-il rien à me dire? Qu'un mot va rassurer mes timides esprits! Mais parliez-vous de moi quand je vous ai surpris? Dans vos secrets discours étais-je intéressée, Seigneur? Etais-je au moins présente à la pensée? Titus N'en doutez point, Madame, et j'atteste les dieux Que toujours Bérénice est présente à mes yeux. L'absence ni le temps, je vous le jure encore, Ne vous peuvent ravir ce coeur qui vous adore. Bérénice Hé quoi? vous me jurez une éternelle ardeur, Et vous me la jurez avec cette froideur? Pourquoi même du ciel attester la puissance? Faut-il par des serments vaincre ma défiance? Mon coeur ne prétend point, Seigneur, vous démentir, Et je vous en croirai sur un simple soupir. Titus Madame... Bérénice Eh bien, Seigneur? Mais quoi? sans me répondre, Vous détournez les yeux et semblez vous confondre! Ne m'offrirez-vous plus qu'un visage interdit? Toujours la mort d'un père occupe votre esprit? Rien ne peut-il charmer l'ennui qui vous dévore? Titus Plût au ciel que mon père, hélas! vécût encore! Que je vivais heureux! Bérénice Seigneur, tous ces regrets De votre piété sont de justes effets. Mais vos pleurs ont assez honoré sa mémoire, Vous devez d'autres soins à Rome, à votre gloire. De mon propre intérêt, je n'ose vous parler. Bérénice autrefois pouvait vous consoler; Avec plus de plaisir vous m'avez écoutée. De combien de malheurs pour vous persécutée, Vous ai-je pour un mot sacrifié mes pleurs! Vous regrettez un père; hélas! faibles douleurs! Et moi (ce souvenir me fait frémir encore), On voulait m'arracher de tout ce que j'adore; Moi, dont vous connaissez le trouble et le tourment Quand vous ne me quittez que pour quelque moment; Moi, qui mourrais le jour qu'on voudrait m'interdire De vous... Titus Madame, hélas! que me venez-vous dire? Quel temps choisissez-vous? Ah! de grâce arrêtez. C'est trop pour un ingrat prodiguer vos bontés. Bérénice Pour un ingrat, Seigneur! Et le pouvez-vous être? Ainsi donc mes bontés vous fatiguent peut-être? Titus Non, Madame. Jamais, puisqu'il faut vous parler, Mon coeur de plus de feux ne se sentit brûler. Mais... Bérénice Achevez. Titus Hélas! Bérénice Parlez. Titus Rome... l'empire... Bérénice Eh bien? Titus Sortons, Paulin; je ne lui puis rien dire. Scène V. Bérénice, Phénice Bérénice Quoi! me quitter sitôt, et ne me dire rien? Chère Phénice, hélas! quel funeste entretien! Qu'ai-je fait? Que veut-il? et que dit ce silence? Phénice Comme vous, je me perds d'autant plus que j'y pense. Mais ne s'offre-t-il rien à votre souvenir Qui contre vous, Madame, ait pu le prévenir? Voyez, examinez. Bérénice Hélas! tu peux m'en croire: Plus je veux du passé rappeler la mémoire, Du jour que je le vis jusqu'à ce triste jour, Plus je vois qu'on me peut reprocher trop d'amour. Mais tu nous entendais. Il ne faut rien me taire: Parle. N'ai-je rien dit qui lui puisse déplaire? Que sais-je? J'ai peut-être avec trop de chaleur Rabaissé ses présents, ou blâmé sa douleur... N'est-ce point que de Rome il redoute la haine? Il craint peut-être, il craint d'épouser une reine. Hélas! s'il était vrai... Mais non, il a cent fois Rassuré mon amour contre leurs dures lois; Cent fois... Ah! qu'il m'explique un silence si rude: Je ne respire pas dans cette incertitude. Moi, je vivrais, Phénice, et je pourrais penser Qu'il me néglige, ou bien que j'ai pu l'offenser? Retournons sur ses pas. Mais quand je m'examine, Je crois de ce désordre entrevoir l'origine, Phénice: il aura su tout ce qui s'est passé; L'amour d'Antiochus l'a peut-être offensé. Il attend, m'a-t-on dit, le roi de Comagène. Ne cherchons point ailleurs le sujet de ma peine. Sans doute ce chagrin qui vient de m'alarmer N'est qu'un léger soupçon facile à désarmer. Je ne te vante point cette faible victoire, Titus. Ah! plût au ciel que, sans blesser ta gloire, Un rival plus puissant voulût tenter ma foi, Et pût mettre à mes pieds plus d'empires que toi, Que de sceptres sans nombre il pût payer ma flamme, Que ton amour n'eût rien à donner que ton âme: C'est alors, cher Titus, qu'aimé, victorieux, Tu verrais de quel prix ton coeur est à mes yeux. Allons, Phénice, un mot pourra le satisfaire. Rassurons-nous, mon coeur, je puis encor lui plaire: Je me comptais trop tôt au rang des malheureux; Si Titus est jaloux, Titus est amoureux. Acte troisième Scène I Titus, Antiochus, Arsace Titus Quoi, Prince, vous partiez? Quelle raison subite Presse votre départ, ou plutôt votre fuite? Vouliez-vous me cacher jusques à vos adieux? Est-ce comme ennemi que vous quittez ces lieux? Que diront avec moi la cour, Rome, l'empire? Mais, comme votre ami, que ne puis-je point dire? De quoi m'accusez-vous? Vous avais-je sans choix Confondu jusqu'ici dans la foule des rois? Mon coeur vous fut ouvert tant qu'a vécu mon père: C'était le seul présent que je pouvais vous faire; Et lorsque avec mon coeur ma main peut s'épancher, Vous fuyez mes bienfaits tout prêts à vous chercher? Pensez-vous qu'oubliant ma fortune passée Sur ma seule grandeur j'arrête ma pensée, Et que tous mes amis s'y présentent de loin Comme autant d'inconnus dont je n'ai plus besoin? Vous-même, à mes regards qui vouliez vous soustraire, Prince, plus que jamais vous m'êtes nécessaire. Antiochus Moi, Seigneur? Titus Vous. Antiochus Hélas! d'un prince malheureux Que pouvez-vous, Seigneur, attendre que des voeux? Titus Je n'ai pas oublié, Prince, que ma victoire Devait à vos exploits la moitié de sa gloire, Que Rome vit passer au nombre des vaincus Plus d'un captif chargé des fers d'Antiochus, Que dans le Capitole elle voit attachées Les dépouilles des Juifs par vos mains arrachées. Je n'attends pas de vous de ces sanglants exploits, Et je veux seulement emprunter votre voix. Je sais que Bérénice, à vos soins redevable, Croit posséder en vous un ami véritable. Elle ne voit dans Rome et n'écoute que vous; Vous ne faites qu'un coeur et qu'une âme avec nous. Au nom d'une amitié si constante et si belle, Employer le pouvoir que vous avez sur elle: Voyez-la de ma part. Antiochus Moi, paraître à ses yeux? La reine, pour jamais, a reçu mes adieux. Titus Prince, il faut que pour moi vous lui parliez encore. Antiochus Ah! parlez-lui, Seigneur. La reine vous adore. Pourquoi vous dérober vous-même en ce moment Le plaisir de lui faire un aveu si charmant? Elle l'attend, Seigneur, avec impatience. Je réponds, en partant, de son obéissance; Et même elle m'a dit que, prêt à l'épouser, Vous ne la verrez plus que pour l'y disposer. Titus Ah! qu'un aveu si doux aurait lieu de me plaire! Que je serais heureux, si j'avais à le faire! Mes transports aujourd'hui s'attendaient d'éclater; Cependant aujourd'hui, Prince, il faut la quitter. Antiochus La quitter! Vous, Seigneur? Titus Telle est ma destinée. Pour elle et pour Titus il n'est plus d'hyménée; D'un espoir si charmant je me flattais en vain: Prince, il faut avec vous qu'elle parte demain. Antiochus Qu'entends-je? O ciel! Titus Plaignez ma grandeur importune: Maître de l'univers, je règle sa fortune, Je puis faire les rois, je puis les déposer; Cependant de mon coeur je ne puis disposer. Rome, contre les rois de tout temps soulevée, Dédaigne une beauté dans la pourpre élevée; L'éclat du diadème et cent rois pour aïeux Déshonorent ma flamme et blessent tous les yeux. Mon coeur, libre d'ailleurs, sans craindre les murmures, Peut brûler à son choix dans des flammes obscures; Et Rome avec plaisir recevrait de ma main La moins digne beauté qu'elle cache en son sein. Jules céda lui-même au torrent qui m'entraîne. Si le peuple demain ne voit partir la reine, Demain elle entendra ce peuple furieux Me venir demander son départ à ses yeux. Sauvons de cet affront mon nom et sa mémoire Et puisqu'il faut céder, cédons à notre gloire. Ma bouche et mes regards, muets depuis huit jours, L'auront pu préparer à ce triste discours; Et même en ce moment, inquiète, empressée, Elle veut qu'à ses yeux j'explique ma pensée. D'un amant interdit soulagez le tourment: Epargnez à mon coeur cet éclaircissement. Allez, expliquez-lui mon trouble et mon silence. Surtout, qu'elle me laisse éviter sa présence. Soyez le seul témoin de ses pleurs et des miens; Portez-lui mes adieux, et recevez les siens; Fuyons tous deux, fuyons un spectacle funeste, Qui de notre constance accablerait le reste. Si l'espoir de régner et de vivre en mon coeur Peut de son infortune adoucir la rigueur, Ah! Prince! jurez-lui que toujours trop fidèle, Gémissant dans ma cour, et plus exilé qu'elle, Portant jusqu'au tombeau le nom de son amant, Mon règne ne sera qu'un long bannissement, Si le ciel, non content de me l'avoir ravie, Veut encor m'affliger par une longue vie. Vous, que l'amitié seule attache sur ses pas, Prince, dans son malheur ne l'abandonnez pas. Que l'Orient vous voie arriver à sa suite; Que ce soit un triomphe, et non pas une fuite; Qu'une amitié si belle ait d'éternels liens; Que mon nom soit toujours dans tous vos entretiens. Pour rendre vos Etats plus voisins l'un de l'autre, L'Euphrate bornera son empire et le vôtre. Je sais que le sénat, tout plein de votre nom, D'une commune voix confirmera ce don. Je joins la Cilicie à votre Comagène. Adieu. Ne quittez point ma princesse, ma reine, Tout ce qui de mon coeur fut l'unique désir, Tout ce que j'aimerai jusqu'au dernier soupir. Scène II. Antiochus, Arsace Arsace Ainsi le ciel s'apprête à vous rendre justice. Vous partirez, Seigneur, mais avec Bérénice. Loin de vous la ravir, on va vous la livrer. Antiochus Arsace, laisse-moi le temps de respirer. Ce changement est grand, ma surprise est extrême. Titus entre mes mains remet tout ce qu'il aime! Dois-je croire, grands dieux! ce que je viens d'ouïr? Et quand je le croirais dois-je m'en réjouir? Arsace Mais moi-même, Seigneur, que faut-il que je croie? Quel obstacle nouveau s'oppose à votre joie? Me trompiez-vous tantôt au sortir de ces lieux, Lorsque encor tout ému de vos derniers adieux, Tremblant d'avoir osé s'expliquer devant elle, Votre coeur me contait son audace nouvelle? Vous fuyiez un hymen qui vous faisait trembler. Cet hymen est rompu: quel soin peut vous troubler? Suivez les doux transports où l'amour vous invite. Antiochus Arsace, je me vois chargé de sa conduite; Je jouirai longtemps de ses chers entretiens, Ses yeux mêmes pourront s'accoutumer aux miens, Et peut-être son coeur fera la différence Des froideurs de Titus à ma persévérance. Titus m'accable ici du poids de sa grandeur: Tout disparaît dans Rome auprès de sa splendeur; Mais, quoique l'Orient soit plein de sa mémoire, Bérénice y verra des traces de ma gloire. Arsace N'en doutez point, Seigneur, tout succède à vos voeux, Antiochus Ah! que nous nous plaisons à nous tromper tous deux! Arsace Et pourquoi nous tromper? Antiochus Quoi! je lui pourrais plaire? Bérénice à mes voeux ne serait plus contraire? Bérénice d'un mot flatterait mes douleurs? Penses-tu seulement que parmi ses malheurs, Quand l'univers entier négligerait ses charmes, L'ingrate me permît de lui donner des larmes, Ou qu'elle s'abaissât jusques à recevoir Des soins qu'à mon amour elle croirait devoir? Arsace Et qui peut mieux que vous consoler sa disgrâce? Sa fortune, Seigneur, va prendre une autre face: Titus la quitte. Antiochus Hélas! de ce grand changement Il ne me reviendra que le nouveau tourment D'apprendre par ses pleurs à quel point elle l'aime. Je la verrai gémir, je la plaindrai moi-même; Pour fruit de tant d'amour, j'aurai le triste emploi De recueillir des pleurs qui ne sont pas pour moi. Arsace Quoi? ne vous plairez-vous qu'à vous gêner sans cesse? Jamais dans un grand coeur vit-on plus de faiblesse? Ouvrez les yeux, Seigneur, et songeons entre nous Par combien de raisons Bérénice est à vous. Puisque aujourd'hui Titus ne prétend plus lui plaire, Songez que votre hymen lui devient nécessaire. Antiochus Nécessaire? Arsace A ses pleurs accordez quelques jours, De ses premiers sanglots laissez passer le cours; Tout parlera pour vous, le dépit, la vengeance, L'absence de Titus, le temps, votre présence, Trois sceptres que son bras ne peut seul soutenir, Vos deux Etats voisins qui cherchent à s'unir: L'intérêt, la raison, l'amitié, tout vous lie. Antiochus Oui, je respire, Arsace, et tu me rends la vie: J'accepte avec plaisir un présage si doux. Que tardons-nous? Faisons ce qu'on attend de nous. Entrons chez Bérénice; et puisqu'on nous l'ordonne, Allons lui déclarer que Titus l'abandonne... Mais plutôt demeurons. Que faisais-je? Est-ce à moi, Arsace, à me charger de ce cruel emploi? Soit vertu, soit amour, mon coeur s'en effarouche. L'aimable Bérénice entendrait de ma bouche Qu'on l'abandonne? Ah, Reine! et qui l'aurait pensé Que ce mot dût jamais vous être prononcé! Arsace La haine sur Titus tombera tout entière, Seigneur: si vous parlez, ce n'est qu'à sa prière. Antiochus Non, ne la voyons point. Respectons sa douleur; Assez d'autres viendront lui conter son malheur. Et ne la crois-tu pas assez infortunée D'apprendre à quel mépris Titus l'a condamnée, Sans lui donner encor le déplaisir fatal D'apprendre ce mépris par son propre rival? Encore un coup, fuyons; et par cette nouvelle, N'allons point nous charger d'une haine immortelle. Arsace Ah! la voici, Seigneur; prenez votre parti. Antiochus O ciel! Scène III. Bérénice, Antiochus, Arsace, Phénice Bérénice Hé quoi, Seigneur? vous n'êtes point parti? Antiochus Madame, je vois bien que vous êtes déçue, Et que c'était César que cherchait votre vue. Mais n'accusez que lui, si malgré mes adieux De ma présence encor j'importune vos yeux. Peut-être en ce moment je serais dans Ostie, S'il ne m'eût de sa cour défendu la sortie. Bérénice Il vous cherche vous seul. Il nous évite tous. Antiochus Il ne m'a retenu que pour parler de vous. Bérénice De moi, Prince? Antiochus Oui, Madame. Bérénice Et qu'a-t-il pu vous dire? Antiochus Mille autres mieux que moi pourront vous en instruire. Bérénice Quoi, Seigneur?... Antiochus Suspendez votre ressentiment. D'autres, loin de se taire en ce même moment, Triompheraient peut-être, et pleins de confiance, Céderaient avec joie à votre impatience. Mais moi, toujours tremblant, moi, vous le savez bien, A qui votre repos est plus cher que le mien, Pour ne le point troubler, j'aime mieux vous déplaire, Et crains votre douleur plus que votre colère. Avant la fin du jour vous me justifierez. Adieu, Madame. Bérénice O ciel! quel discours! Demeurez, Prince, c'est trop cacher mon trouble à votre vue: Vous voyez devant vous une reine éperdue, Qui, la mort dans le sein, vous demande deux mots. Vous craignez, dites-vous, de troubler mon repos, Et vos refus cruels, loin d'épargner ma peine, Excitent ma douleur, ma colère, ma haine. Seigneur, si mon repos vous est si précieux, Si moi-même jamais je fus chère à vos yeux, Eclaircissez le trouble où vous voyez mon âme: Que vous a dit Titus? Antiochus Au nom des dieux, Madame... Bérénice Quoi! vous craignez si peu de me désobéir? Antiochus Je n'ai qu'à vous parler pour me faire haïr. Bérénice Je veux que vous parliez. Antiochus Dieux! quelle violence! Madame, encore un coup, vous louerez mon silence. Bérénice Prince, dès ce moment contentez mes souhaits, Ou soyez de ma haine assuré pour jamais. Antiochus Madame, après cela, je ne puis plus me taire. Eh bien, vous le voulez, il faut vous satisfaire. Mais ne vous flattez point: je vais vous annoncer Peut-être des malheurs où vous n'osez penser. Je connais votre coeur: vous devez vous attendre Que je le vais frapper par l'endroit le plus tendre. Titus m'a commandé... Bérénice Quoi? Antiochus De vous déclarer Qu'à jamais l'un de l'autre il faut vous séparer. Bérénice Nous séparer? Qui? Moi? Titus de Bérénice? Antiochus Il faut que devant vous je lui rende justice: Tout ce que dans un coeur sensible et généreux L'amour au désespoir peut rassembler d'affreux, Je l'ai vu dans le sien. Il pleure; il vous adore; Mais enfin que lui sert de vous aimer encore? Une reine est suspecte à l'empire romain. Il faut vous séparer, et vous partez demain. Bérénice Nous séparer! Hélas, Phénice! Phénice Eh bien, Madame? Il faut ici montrer la grandeur de votre âme. Ce coup sans doute est rude; il doit vous étonner. Bérénice Après tant de serments, Titus m'abandonner! Titus qui me jurait... Non, je ne le puis croire: Il ne me quitte point, il y va de sa gloire. Contre son innocence on veut me prévenir. Ce piège n'est tendu que pour nous désunir. Titus m'aime, Titus ne veut point que je meure. Allons le voir: je veux lui parler tout à l'heure, Allons. Antiochus Quoi? vous pourriez ici me regarder... Bérénice Vous le souhaitez trop pour me persuader. Non, je ne vous crois point. Mais quoi qu'il en puisse être, Pour jamais à mes yeux gardez-vous de paraître. (A Phénice.) Ne m'abandonne pas dans l'état où je suis. Hélas! pour me tromper je fais ce que je puis. Scène IV. Antiochus, Arsace Antiochus Ne me trompé-je point? L'ai-je bien entendue? Que je me garde, moi, de paraître à sa vue? Je m'en garderai bien. Et ne partais-je pas, Si Titus malgré moi n'eût arrêté mes pas? Sans doute il faut partir. Continuons, Arsace. Elle croit m'affliger, sa haine me fait grâce. Tu me voyais tantôt inquiet, égaré: Je partais amoureux, jaloux, désespéré, Et maintenant, Arsace, après cette défense, Je partirai peut-être avec indifférence. Arsace Moins que jamais, Seigneur, il faut vous éloigner. Antiochus Moi, je demeurerai pour me voir dédaigner? Des froideurs de Titus je serai responsable? Je me verrai puni parce qu'il est coupable? Avec quelle injustice et quelle indignité Elle doute à mes yeux de ma sincérité! Titus l'aime, dit-elle, et moi je l'ai trahie. L'ingrate! m'accuser de cette perfidie! Et dans quel temps encor? dans le moment fatal Que j'étale à ses yeux les pleurs de mon rival, Que pour la consoler je le faisais paraître Amoureux et constant, plus qu'il ne l'est peut-être. Arsace Et de quel soin, Seigneur, vous allez-vous troubler? Laissez à ce torrent le temps de s'écouler; Dans huit jours, dans un mois, n'importe, il faut qu'il passe. Demeurez seulement. Antiochus Non, je la quitte, Arsace. Je sens qu'à sa douleur je pourrais compatir: Ma gloire, mon repos, tout m'excite à partir. Allons, et de si loin évitons la cruelle, Que de longtemps, Arsace, on ne nous parle d'elle. Toutefois il nous reste encore assez de jour: Je vais dans mon palais attendre ton retour. Va voir si sa douleur ne l'a point trop saisie, Cours; et partons du moins assurés de sa vie. Acte quatrième Scène I. Bérénice, seule. Phénice ne vient point? Moments trop rigoureux, Que vous paraissez lents à mes rapides voeux! Je m'agite, je cours, languissante, abattue; La force m'abandonne, et le repos me tue. Phénice ne vient point? Ah! que cette longueur D'un présage funeste épouvante mon coeur! Phénice n'aura point de réponse à me rendre; Titus, l'ingrat Titus n'a point voulu l'entendre; Il fuit, il se dérobe, à ma juste fureur. Scène II. Bérénice, Phénice Bérénice Chère Phénice, eh bien? as-tu vu l'empereur? Qu'a-t-il dit? Viendra-t-il? Phénice Oui, je l'ai vu, Madame, Et j'ai peint à ses yeux le trouble de votre âme. J'ai vu couler des pleurs qu'il voulait retenir. Bérénice Vient-il? Phénice N'en doutez point, Madame, il va venir. Mais voulez-vous paraître en ce désordre extrême? Remettez-vous, Madame, et rentrez en vous-même. Laissez-moi relever ces voiles détachés, Et ces cheveux épars dont vos yeux sont cachés. Souffrez que de vos pleurs je répare l'outrage. Bérénice Laisse, laisse, Phénice, il verra son ouvrage. Et que m'importe, hélas! de ces vains ornements? Si ma foi, si mes pleurs, si mes gémissements, Mais que dis-je mes pleurs? si ma perte certaine, Si ma mort toute prête enfin ne le ramène, Dis-moi, que produiront tes secours superflus, Et tout ce faible éclat qui ne le touche plus? Phénice Pourquoi lui faites-vous cet injuste reproche? J'entends du bruit, madame, et l'empereur s'approche. Venez, fuyez la foule, et rentrons promptement; Vous l'entretiendrez seul dans votre appartement. Scène III. Titus, Paulin, suite Titus De la reine, Paulin, flattez l'inquiétude: Je vais la voir. Je veux un peu de solitude. Que l'on me laisse. Paulin O ciel! que je crains ce combat! Grands dieux, sauvez sa gloire et l'honneur de l'Etat. Voyons la reine. Scène IV. Titus, seul. Eh bien, Titus, que viens-tu faire? Bérénice t'attend. Où viens-tu, téméraire? Tes adieux sont-ils prêts? T'es-tu bien consulté? Ton coeur te promet-il assez de cruauté? Car enfin au combat qui pour toi se prépare C'est peu d'être constant, il faut être barbare. Soutiendrai-je ces yeux dont la douce langueur Sait si bien découvrir les chemins de mon coeur? Quand je verrai ces yeux armés de tous leurs charmes, Attachés sur les miens, m'accabler de leurs larmes, Me souviendrai-je alors de mon triste devoir? Pourrai-je dire enfin: "Je ne veux plus vous voir?" Je viens percer un coeur que j'adore, qui m'aime; Et pourquoi le percer? Qui l'ordonne? Moi-même. Car enfin Rome a-t-elle expliqué ses souhaits? L'entendons-nous crier autour de ce palais? Vois-je l'Etat penchant au bord du précipice? Ne le puis-je sauver que par ce sacrifice? Tout se tait, et moi seul, trop prompt à me troubler, J'avance des malheurs que je puis reculer. Et qui sait si sensible aux vertus de la reine Rome ne voudra point l'avouer pour Romaine? Rome peut par son choix justifier le mien. Non, non, encore un coup, ne précipitons rien. Que Rome avec ses lois mette dans la balance Tant de pleurs, tant d'amour, tant de persévérance: Rome sera pour nous... Titus, ouvre les yeux! Quel air respires-tu? N'es-tu pas dans ces lieux Où la haine des rois, avec le lait sucée, Par crainte ou par amour ne peut être effacée? Rome jugea ta reine en condamnant ses rois. N'as-tu pas en naissant entendu cette voix? Et n'as-tu pas encore oui la renommée T'annoncer ton devoir jusque dans ton armée? Et lorsque Bérénice arriva sur tes pas, Ce que Rome en jugeait ne l'entendis-tu pas? Faut-il donc tant de fois te le faire redire? Ah lâche! fais l'amour, et renonce à l'empire; Au bout de l'univers va, cours te confiner, Et fais place à des coeurs plus dignes de régner. Sont-ce là ces projets de grandeur et de gloire Qui devaient dans les coeurs consacrer ma mémoire? Depuis huit jours je règne, et jusques à ce jour Qu'ai-je fait pour l'honneur? J'ai tout fait pour l'amour. D'un temps si précieux quel compte puis-je rendre? Où sont ces heureux jours que je faisais attendre? Quels pleurs ai-je séchés? Dans quels yeux satisfaits Ai-je déjà goûté le fruit de mes bienfaits? L'univers a-t-il vu changer ses destinées? Sais-je combien le ciel m'a compté de journées? Et de ce peu de jours si longtemps attendus, Ah malheureux! combien j'en ai déjà perdus! Ne tardons plus: faisons ce que l'honneur exige; Rompons le seul lien... Scène V. Titus, Bérénice Bérénice, en sortant. Non, laissez-moi, vous dis-je; En vain tous vos conseils me retiennent ici, Il faut que je le voie. Ah! Seigneur, vous voici! Eh bien? il est donc vrai que Titus m'abandonne? Il faut nous séparer; et c'est lui qui l'ordonne! Titus N'accablez point, Madame, un prince malheureux. Il ne faut point ici nous attendrir tous deux. Un trouble assez cruel m'agite et me dévore, Sans que des pleurs si chers me déchirent encore. Rappelez bien plutôt ce coeur qui tant de fois M'a fait de mon devoir reconnaître la voix. Il en est temps. Forcez votre amour à se taire, Et d'un oeil que la gloire et la raison éclaire Contemplez mon devoir dans toute sa rigueur. Vous-même, contre vous, fortifiez mon coeur, Aidez-moi, s'il se peut, à vaincre ma faiblesse, A retenir des pleurs qui m'échappent sans cesse; Ou, si nous ne pouvons commander à nos pleurs, Que la gloire du moins soutienne nos douleurs, Et que tout l'univers reconnaisse sans peine Les pleurs d'un empereur et les pleurs d'une reine. Car enfin, ma Princesse, il faut nous séparer. Bérénice Ah! cruel! est-il temps de me le déclarer? Qu'avez-vous fait? Hélas! je me suis crue aimée. Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois Quand je vous l'avouai pour la première fois? A quel excès d'amour m'avez-vous amenée? Que ne me disiez-vous: "Princesse infortunée, Où vas-tu t'engager, et quel est ton espoir? Ne donne point un coeur qu'on ne peut recevoir". Ne l'avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre, Quand de vos seules mains ce coeur voudrait dépendre? Tout l'empire a vingt fois conspiré contre nous. Il était temps encor: que ne me quittiez-vous? Mille raisons alors consolaient ma misère: Je pouvais de ma mort accuser votre père, Le peuple, le sénat, tout l'empire romain, Tout l'univers, plutôt qu'une si chère main. Leur haine, dès longtemps contre moi déclarée, M'avait à mon malheur dès longtemps préparée. Je n'aurais pas, Seigneur, reçu ce coup cruel Dans le temps que j'espère un bonheur immortel, Quand votre heureux amour peut tout ce qu'il désire, Lorsque Rome se tait, quand votre père expire, Lorsque tout l'univers fléchit à vos genoux, Enfin quand je n'ai plus à redouter que vous. Titus Et c'est moi seul aussi qui pouvais me détruire. Je pouvais vivre alors et me laisser séduire; Mon coeur se gardait bien d'aller dans l'avenir Chercher ce qui pouvait un jour nous désunir. Je voulais qu'à mes voeux rien ne fût invincible, Je n'examinais rien, j'espérais l'impossible. Que sais-je? j'espérais de mourir à vos yeux, Avant que d'en venir à ces cruels adieux. Les obstacles semblaient renouveler ma flamme, Tout l'empire parlait, mais la gloire, Madame, Ne s'était point encor fait entendre à mon coeur Du ton dont elle parle au coeur d'un empereur. Je sais tous les tourments où ce dessein me livre, Je sens bien que sans vous je ne saurais plus vivre, Que mon coeur de moi-même est prêt à s'éloigner, Mais il ne s'agit plus de vivre, il faut régner. Bérénice Eh bien! régnez, cruel, contentez votre gloire: Je ne dispute plus. J'attendais, pour vous croire, Que cette même bouche, après mille serments D'un amour qui devait unir tous nos moments, Cette bouche, à mes yeux s'avouant infidèle, M'ordonnât elle-même une absence éternelle. Moi-même j'ai voulu vous entendre en ce lieu. Je n'écoute plus rien, et pour jamais: adieu... Pour jamais! Ah, Seigneur! songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, Seigneur, que tant de mers me séparent de vous? Que le jour recommence et que le jour finisse, Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que de tout le jour je puisse voir Titus? Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus! L'ingrat, de mon départ consolé par avance, Daignera-t-il compter les jours de mon absence? Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts. Titus Je n'aurai pas, Madame, à compter tant de jours. J'espère que bientôt la triste Renommée Vous fera confesser que vous étiez aimée. Vous verrez que Titus n'a pu, sans expirer... Bérénice Ah Seigneur! s'il est vrai, pourquoi nous séparer? Je ne vous parle point d'un heureux hyménée; Rome à ne plus vous voir m'a-t-elle condamnée? Pourquoi m'enviez-vous l'air que vous respirez? Titus Hélas! vous pouvez tout, Madame: demeurez, Je n'y résiste point. Mais je sens ma faiblesse: Il faudra vous combattre et vous craindre sans cesse, Et sans cesse veiller à retenir mes pas, Que vers vous à toute heure entraînent vos appas. Que dis-je? En ce moment mon coeur, hors de lui-même, S'oublie, et se souvient seulement qu'il vous aime. Bérénice Eh bien, Seigneur, eh bien! qu'en peut-il arriver? Voyez-vous les Romains prêts à se soulever? Titus Et qui sait de quel oeil ils prendront cette injure? S'ils parlent, si les cris succèdent au murmure, Faudra-t-il par le sang justifier mon choix? S'ils se taisent, Madame, et me vendent leurs lois, A quoi m'exposez-vous? Par quelle complaisance Faudra-t-il quelque jour payer leur patience? Que n'oseront-ils point alors me demander? Maintiendrai-je des lois que je ne puis garder? Bérénice Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice! Titus Je les compte pour rien? Ah ciel! quelle injustice! Bérénice Quoi? pour d'injustes lois que vous pouvez changer, En d'éternels chagrins vous-même vous plonger? Rome a ses droits, Seigneur: n'avez-vous pas les vôtres? Ses intérêts sont-ils plus sacrés que les nôtres? Dites, parlez. Titus Hélas! que vous me déchirez! Bérénice Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez! Titus Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire, Je frémis. Mais enfin, quand j'acceptai l'empire, Rome me fit jurer de maintenir ses droits: Je dois les maintenir. Déjà plus d'une fois, Rome a de mes pareils exercé la constance. Ah! si vous remontiez jusques à sa naissance, Vous les verriez toujours à ses ordres soumis: L'un, jaloux de sa foi, va chez les ennemis Chercher, avec la mort, la peine toute prête; D'un fils victorieux l'autre proscrit la tête; L'autre, avec des yeux secs et presque indifférents, Voit mourir ses deux fils, par son ordre expirants. Malheureux! mais toujours la patrie et la gloire Ont parmi les Romains remporté la victoire. Je sais qu'en vous quittant le malheureux Titus Passe l'austérité de toutes leurs vertus, Qu'elle n'approche point de cet effort insigne, Mais, Madame, après tout, me croyez-vous indigne De laisser un exemple à la postérité, Qui sans de grands efforts ne puisse être imité? Bérénice Non, je crois tout facile à votre barbarie. Je vous crois digne, ingrat, de m'arracher la vie. De tous vos sentiments mon coeur est éclairci; Je ne vous parle plus de me laisser ici. Qui? moi, j'aurais voulu, honteuse et méprisée D'un peuple qui me hait soutenir la risée? J'ai voulu vous pousser jusques à ce refus. C'en est fait, et bientôt vous ne me craindrez plus. N'attendez pas ici que j'éclate en injures, Que j'atteste le ciel, ennemi des parjures; Non; si le ciel encore est touché de mes pleurs, Je le prie en mourant d'oublier mes douleurs. Si je forme des voeux contre votre injustice, Si devant que mourir la triste Bérénice Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur, Je ne le cherche, ingrat, qu'au fond de votre coeur. Je sais que tant d'amour n'en peut être effacée, Que ma douleur présente, et ma bonté passée, Mon sang, qu'en ce palais je veux même verser, Sont autant d'ennemis que je vais vous laisser; Et, sans me repentir de ma persévérance, Je me remets sur eux de toute ma vengeance. Adieu. Scène VI. Titus, Paulin Paulin Dans quel dessein vient-elle de sortir, Seigneur? Est-elle enfin disposée à partir? Titus Paulin, je suis perdu, je n'y pourrai survivre: La reine veut mourir. Allons, il faut la suivre. Courons à son secours. Paulin Hé quoi? n'avez-vous pas Ordonné dès tantôt qu'on observe ses pas? Ses femmes, à toute heure autour d'elle empressées, Sauront la détourner de ces tristes pensées. Non, non, ne craignez rien. Voilà les plus grands coups, Seigneur; continuez, la victoire est à vous. Je sais que sans pitié vous n'avez pu l'entendre; Moi-même, en la voyant, je n'ai pu m'en défendre. Mais regardez plus loin: songez, en ce malheur, Quelle gloire va suivre un moment de douleur, Quels applaudissements l'univers vous prépare, Quel rang dans l'avenir... Titus Non, je suis un barbare. Moi-même, je me hais. Néron, tant détesté, N'a point à cet excès poussé sa cruauté. Je ne souffrirai point que Bérénice expire. Allons, Rome en dira ce qu'elle en voudra dire. Paulin Quoi, Seigneur? Titus Je ne sais, Paulin, ce que je dis. L'excès de la douleur accable mes esprits. Paulin Ne troublez point le cours de votre renommée: Déjà de vos adieux la nouvelle est semée; Rome, qui gémissait, triomphe avec raison, Tous les temples ouverts fument en votre nom, Et le peuple, élevant vos vertus jusqu'aux nues, Va partout de lauriers couronner vos statues. Titus Ah, Rome! Ah, Bérénice! Ah, prince malheureux! Pourquoi suis-je empereur? Pourquoi suis-je amoureux? Scène VII. Titus, Antiochus, Paulin, Arsace Antiochus Qu'avez-vous fait, Seigneur? l'aimable Bérénice Va peut-être expirer dans les bras de Phénice. Elle n'entend ni pleurs, ni conseil, ni raison; Elle implore à grands cris le fer et le poison. Vous seul vous lui pouvez arracher cette envie. On vous nomme, et ce nom la rappelle à la vie. Ses yeux, toujours tournés vers votre appartement, Semblent vous demander de moment en moment. Je n'y puis résister, ce spectacle me tue. Que tardez-vous? allez vous montrer à sa vue. Sauvez tant de vertus, de grâces, de beauté, Ou renoncez, Seigneur, à toute humanité. Dites un mot. Titus Hélas! quel mot puis-je lui dire? Moi-même en ce moment sais-je si je respire? Scène VIII. Titus, Antiochus, Paulin, Arsace, Rutile Rutile Seigneur, tous les tribuns, les consuls, le sénat, Viennent vous demander au nom de tout l'Etat. Un grand peuple les suit, qui, plein d'impatience, Dans votre appartement attend votre présence. Titus Je vous entends, grand dieux: vous voulez rassurer Ce coeur que vous voyez tout prêt à s'égarer. Paulin Venez, Seigneur, passons dans la chambre prochaine, Allons voir le sénat. Antiochus Ah! courez chez la reine. Paulin Quoi? vous pourriez, Seigneur, par cette indignité, De l'empire à vos pieds fouler la majesté? Rome... Titus Il suffit, Paulin, nous allons les entendre. Prince, de ce devoir je ne puis me défendre. Voyez la reine. Allez. J'espère, à mon retour, Qu'elle ne pourra plus douter de mon amour. Acte cinquième Scène I. Arsace, seul. Où pourrai-je trouver ce prince trop fidèle? Ciel, conduisez mes pas, et secondez mon zèle; Faites qu'en ce moment je lui puisse annoncer Un bonheur où peut-être il n'ose plus penser! Scène II. Antiochus, Arsace Arsace Ah! quel heureux destin en ces lieux vous renvoie, Seigneur? Antiochus Si mon retour t'apporte quelque joie, Arsace, rends-en grâce à mon seul désespoir. Arsace La reine part, Seigneur. Antiochus Elle part? Arsace Dès ce soir. Ses ordres sont donnés. Elle s'est offensée Que Titus à ses pleurs l'ait si longtemps laissée. Un généreux dépit succède à sa fureur: Bérénice renonce à Rome, à l'empereur, Et même veut partir avant que Rome instruite Puisse voir son désordre et jouir de sa fuite. Elle écrit à César. Antiochus O ciel! qui l'aurait cru? Et Titus? Arsace A ses yeux Titus n'a point paru. Le peuple avec transport l'arrête et l'environne, Applaudissant aux noms que le sénat lui donne; Et ces noms, ces respects, ces applaudissements, Deviennent pour Titus autant d'engagements, Qui le liant, Seigneur, d'une honorable chaîne, Malgré tous ses soupirs et les pleurs de la reine, Fixent dans son devoir ses voeux irrésolus. C'en est fait; et peut-être il ne la verra plus. Antiochus Que de sujets d'espoir, Arsace, je l'avoue! Mais d'un soin si cruel la fortune me joue, J'ai vu tous mes projets tant de fois démentis, Que j'écoute en tremblant tout ce que tu me dis; Et mon coeur, prévenu d'une crainte importune, Croit même, en espérant, irriter la fortune. Mais que vois-je? Titus porte vers nous ses pas. Que veut-il? Scène III. Titus, Antiochus, Arsace Titus, en entrant. Demeurez: qu'on ne me suive pas. Enfin, Prince, je viens dégager ma promesse. Bérénice m'occupe et m'afflige sans cesse. Je viens, le coeur percé de vos pleurs et des siens, Calmer des déplaisirs moins cruels que les miens. Venez, Prince, venez: je veux bien que vous-même Pour la dernière fois vous voyiez si je l'aime. Scène IV. Antiochus, Arsace Antiochus Eh bien! voilà l'espoir que tu m'avais rendu, Et tu vois le triomphe où j'étais attendu! Bérénice partait justement irritée! Pour ne la plus revoir, Titus l'avait quittée! Qu'ai-je donc fait, grands dieux? Quel cours infortuné A ma funeste vie aviez-vous destiné? Tous mes moments ne sont qu'un éternel passage De la crainte à l'espoir, de l'espoir à la rage. Et je respire encor? Bérénice! Titus! Dieux cruels! de mes pleurs vous ne vous rirez plus. Scène V. Titus, Bérénice, Phénice Bérénice Non, je n'écoute rien. Me voilà résolue: Je veux partir. Pourquoi vous montrer à ma vue? Pourquoi venir encore aigrir mon désespoir? N'êtes-vous pas content? Je ne veux plus vous voir. Titus Mais, de grâce, écoutez. Bérénice Il n'est plus temps. Titus Madame, Un mot. Bérénice Non. Titus Dans quel trouble elle jette mon âme! Ma Princesse, d'où vient ce changement soudain? Bérénice C'en est fait. Vous voulez que je parte demain; Et moi, j'ai résolu de partir tout à l'heure, Et je pars. Titus Demeurez. Bérénice Ingrat! que je demeure? Et pourquoi? Pour entendre un peuple injurieux Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux? Ne l'entendez-vous pas, cette cruelle joie, Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie? Quel crime, quelle offense, a pu les animer? Hélas! et qu'ai-je fait que de vous trop aimer? Titus Ecoutez-vous, Madame, une foule insensée? Bérénice Je ne vois rien ici dont je ne sois blessée. Tout cet appartement préparé par vos soins, Ces lieux, de mon amour si longtemps les témoins, Qui semblaient pour jamais me répondre du vôtre, Ces festons, où nos noms enlacés l'un dans l'autre, A mes tristes regards viennent partout s'offrir, Sont autant d'imposteurs que je ne puis souffrir. Allons, Phénice. Titus O ciel! Que vous êtes injuste! Bérénice Retournez, retournez vers ce sénat auguste Qui vient vous applaudir de votre cruauté. Eh bien, avec plaisir l'avez-vous écouté? Etes-vous pleinement content de votre gloire? Avez-vous bien promis d'oublier ma mémoire? Mais ce n'est pas assez expier vos amours: Avez-vous bien promis de me haïr toujours? Titus Non, je n'ai rien promis. Moi, que je vous haïsse! Que je puisse jamais oublier Bérénice! Ah dieux! dans quel moment son injuste rigueur De ce cruel soupçon vient affliger mon coeur! Connaissez-moi, Madame, et depuis cinq années, Comptez tous les moments et toutes les journées Où, par plus de transports et par plus de soupirs, Je vous ai de mon coeur exprimé les désirs: Ce jour surpasse tout. Jamais, je le confesse, Vous ne fûtes aimée avec tant de tendresse, Et jamais... Bérénice Vous m'aimez, vous me le soutenez, Et cependant je pars, et vous me l'ordonnez! Quoi? dans mon désespoir trouvez-vous tant de charmes? Craignez-vous que mes yeux versent trop peu de larmes? Que me sert de ce coeur l'inutile retour? Ah, cruel! par pitié, montrez-moi moins d'amour; Ne me rappelez point une trop chère idée, Et laissez-moi du moins partir persuadée Que déjà de votre âme exilée en secret, J'abandonne un ingrat qui me perd sans regret. (Il lit une lettre.) Vous m'avez arraché ce que je viens d'écrire. Voilà de votre amour tout ce que je désire: Lisez, ingrat, lisez, et me laissez sortir. Titus Vous ne sortirez point, je n'y puis consentir. Quoi? ce départ n'est donc qu'un cruel stratagème? Vous cherchez à mourir? et de tout ce que j'aime Il ne restera plus qu'un triste souvenir? Qu'on cherche Antiochus, qu'on le fasse venir. (Bérénice se laisse tomber sur un siège.) Scène VI. Titus, Bérénice Titus Madame, il faut vous faire un aveu véritable: Lorsque j'envisageai le moment redoutable Où, pressé par les lois d'un austère devoir, Il fallait pour jamais renoncer à vous voir; Quand de ce triste adieu je prévis les approches, Mes craintes, mes combats, vos larmes, vos reproches, Je préparai mon âme à toutes les douleurs Que peut faire sentir le plus grand des malheurs. Mais, quoi que je craignisse, il faut que je le die, Je n'en avais prévu que la moindre partie; Je croyais ma vertu moins prête à succomber, Et j'ai honte du trouble où je la vois tomber. J'ai vu devant mes yeux Rome entière assemblée. Le sénat m'a parlé, mais mon âme accablée Ecoutait sans entendre, et ne leur a laissé Pour prix de leurs transports qu'un silence glacé. Rome de votre sort est encore incertaine; Moi-même à tous moments je me souviens à peine Si je suis empereur, ou si je suis Romain. Je suis venu vers vous sans savoir mon dessein: Mon amour m'entraînait, et je venais peut-être Pour me chercher moi-même et pour me reconnaître. Qu'ai-je trouvé? Je vois la mort peinte en vos yeux; Je vois pour la chercher que vous quittez ces lieux. C'en est trop. Ma douleur, à cette triste vue, A son dernier excès est enfin parvenue. Je ressens tous les maux que je puis ressentir, Mais je vois le chemin par où j'en puis sortir. Ne vous attendez point que las de tant d'alarmes, Par un heureux hymen je tarisse vos larmes: En quelque extrémité que vous m'ayez réduit, Ma gloire inexorable à toute heure me suit; Sans cesse elle présente à mon âme étonnée L'empire incompatible avec votre hyménée, Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits, Je dois vous épouser encor moins que jamais. Oui, Madame; et je dois moins encore vous dire Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire, De vous suivre, et d'aller, trop content de mes fers, Soupirer avec vous au bout de l'univers. Vous-même rougiriez de ma lâche conduite: Vous verriez à regret marcher à votre suite Un indigne empereur, sans empire, sans cour, Vil spectacle aux humains des faiblesses d'amour. Pour sortir des tourments dont mon âme est la proie, Il est, vous le savez, une plus noble voie; Je me suis vu, Madame, enseigner ce chemin, Et par plus d'un héros et par plus d'un Romain: Lorsque trop de malheurs ont lassé leur constance, Ils ont tous expliqué cette persévérance Dont le sort s'attachait à les persécuter, Comme un ordre secret de n'y plus résister. Si vos pleurs plus longtemps viennent frapper ma vue, Si toujours à mourir je vous vois résolue, S'il faut qu'à tout moment je tremble pour vos jours, Si vous ne me jurez d'en respecter le cours, Madame, à d'autres pleurs vous devez vous attendre. En l'état où je suis je puis tout entreprendre, Et je ne réponds pas que ma main à vos yeux N'ensanglante à la fin nos funestes adieux. Bérénice Hélas! Titus Non, il n'est rien dont je ne sois capable. Vous voilà de mes jours maintenant responsable. Songez-y bien, Madame, et si je vous suis cher... Scène dernière. Titus, Bérénice, Antiochus Titus Venez, Prince, venez je vous ai fait chercher. Soyez ici témoin de toute ma faiblesse; Voyez si c'est aimer avec peu de tendresse; Jugez-nous. Antiochus Je crois tout: je vous connais tous deux. Mais connaissez vous-même un prince malheureux Vous m'avez honoré, Seigneur, de votre estime; Et moi, je puis ici vous le jurer sans crime, A vos plus chers amis j'ai disputé ce rang; Je l'ai disputé même aux dépens de mon sang. Vous m'avez, malgré moi, confié l'un et l'autre, La reine, son amour, et vous, Seigneur, le vôtre. La reine, qui m'entend, peut me désavouer: Elle m'a vu toujours ardent à vous louer, Répondre par mes soins à votre confidence. Vous croyez m'en devoir quelque reconnaissance; Mais le pourriez-vous croire en ce moment fatal, Qu'un ami si fidèle était votre rival? Titus Mon rival! Antiochus Il est temps que je vous éclaircisse. Oui, Seigneur, j'ai toujours adoré Bérénice. Pour ne la plus aimer j'ai cent fois combattu; Je n'ai pu l'oublier; au moins je me suis tu. De votre changement la flatteuse apparence M'avait rendu tantôt quelque faible espérance: Les larmes de la reine ont éteint cet espoir. Ses yeux, baignés de pleurs, demandaient à vous voir; Je suis venu, Seigneur, vous appeler moi-même; Vous êtes revenu. Vous aimez, on vous aime; Vous vous êtes rendu: je n'en ai point douté. Pour la dernière fois je me suis consulté; J'ai fait de mon courage une épreuve dernière; Je viens de rappeler ma raison tout entière: Jamais je ne me suis senti plus amoureux. Il faut d'autres efforts pour rompre tant de noeuds: Ce n'est qu'en expirant que je puis les détruire; J'y cours. Voilà de quoi j'ai voulu vous instruire. Oui, Madame, vers vous j'ai rappelé ses pas, Mes soins ont réussi, je ne m'en repens pas. Puisse le ciel verser sur toutes vos années Mille prospérités l'une à l'autre enchaînées! Ou s'il vous garde encore un reste de courroux, Je conjure les dieux d'épuiser tous les coups Qui pourraient menacer une si belle vie, Sur ces jours malheureux que je vous sacrifie. Bérénice, se levant. Arrêtez, arrêtez! Princes trop généreux, En quelle extrémité me jetez-vous tous deux! Soit que je vous regarde, ou que je l'envisage, Partout du désespoir je rencontre l'image, Je ne vois que des pleurs, et je n'entends parler Que de trouble, d'horreurs, de sang prêt à couler. (A Titus.) Mon coeur vous est connu, Seigneur, et je puis dire Qu'on ne l'a jamais vu soupirer pour l'empire: La grandeur des Romains, la pourpre des Césars, N'a point, vous le savez, attiré mes regards. J'aimais, Seigneur, j'aimais, je voulais être aimée. Ce jour, je l'avouerai, je me suis alarmée: J'ai cru que votre amour allait finir son cours. Je connais mon erreur, et vous m'aimez toujours. Votre coeur s'est troublé, j'ai vu couler vos larmes. Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d'alarmes, Ni que par votre amour l'univers malheureux, Dans le temps que Titus attire tous ses voeux, Et que de vos vertus il goûte les prémices, Se voie en un moment enlever ses délices. Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour, Vous avoir assuré d'un véritable amour. Ce n'est pas tout: je veux, en ce moment funeste, Par un dernier effort couronner tout le reste: Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus. Adieu, Seigneur, régnez: je ne vous verrai plus. (A Antiochus.) Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même Que je ne consens pas de quitter ce que j'aime Pour aller loin de Rome écouter d'autres voeux. Vivez, et faites-vous un effort généreux. Sur Titus et sur moi réglez votre conduite: Je l'aime, je le fuis; Titus m'aime, il me quitte. Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers. Adieu. Servons tous trois d'exemple à l'univers De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse Dont il puisse garder l'histoire douloureuse. Tout est prêt. On m'attend. Ne suivez point mes pas. (A Titus.) Pour la dernière fois, adieu, Seigneur. Antiochus Hélas! Bajazet Tragédie Bajazet Première préface Seconde préface Acteurs Acte premier Scène I. Scène II. Scène III. Scène IV. Acte deuxième Scène I. Scène II. Scène III. Scène IV. Scène V. Acte troisième Scène I. Scène II. Scène III. Scène IV. Scène V. Scène VI. Scène VII. Scène VIII. Acte quatrième Scène I. Scène II. Scène III. Scène IV. Scène V. Scène VI. Scène VII. Acte cinquième Scène I. Scène II. Scène III. Scène IV. Scène V. Scène VI. Scène VII. Scène VIII. Scène IX. Scène X. Scène XI. Scène dernière. Première préface Quoique le sujet de cette tragédie ne soit encore dans aucune histoire imprimée, il est pourtant très véritable. C'est une aventure arrivée dans le sérail, il n'y a pas plus de trente ans, M. le comte de Cézy était alors ambassadeur à Constantinople. Il fut instruit de toutes les particularités de la mort de Bajazet; et il y a quantité de personnes à la cour qui se souviennent de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour en France. M. le chevalier de Nantouillet est du nombre de ces personnes, et c'est à lui que je suis redevable de cette histoire, et même du dessein que j'ai pris d'en faire une tragédie. J'ai été obligé pour cela de changer quelques circonstances, mais comme ce changement n'est pas fort considérable, je ne pense pas aussi qu'il soit nécessaire de le marquer au lecteur. La principale chose à quoi je me suis attaché, ç'a été de ne rien changer ni aux moeurs ni aux coutumes de la nation, et j'ai pris soin de ne rien avancer qui ne fût conforme à l'histoire des Turcs et à la nouvelle Relation de l'empire ottoman, que l'on a traduite de l'anglais. Surtout je dois beaucoup aux avis de M. de La Haye, qui a eu la bonté de m'éclaircir sur toutes les difficultés que je lui ai proposées. Seconde préface Sultan Amurat, ou sultan Morat, empereur des Turcs, celui qui prit Babylone en 1638, a eu quatre frères. Le premier, c'est à savoir Osman, fut empereur avant lui, et régna environ trois ans, au bout desquels les janissaires lui ôtèrent l'empire et la vie. Le second se nommait Orcan. Amurat, dès les premiers jours de son règne, le fit étrangler. Le troisième était Bajazet, prince de grande espérance, et c'est lui qui est le héros de ma tragédie. Amurat, ou par politique, ou par amitié, l'avait épargné jusqu'au siège de Babylone. Après la prise de cette ville, le sultan victorieux envoya un ordre à Constantinople pour le faire mourir. Ce qui fut conduit et exécuté à peu près de la manière que je le représente. Amurat avait encore un frère, qui fut depuis le sultan Ibrahim, et que ce même Amurat négligea comme un prince stupide, qui ne lui donnait point d'ombrage. Sultan Mahomet, qui règne aujourd'hui, est fils de cet Ibrahim, et par conséquent neveu de Bajazet. Les particularités de la mort de Bajazet ne sont encore dans aucune histoire imprimée. M. le comte de Cézy était ambassadeur à Constantinople lorsque cette aventure tragique arriva dans le sérail. Il fut instruit des amours de Bajazet et des jalousies de la sultane. Il vit même plusieurs fois Bajazet, à qui on permettait de se promener quelquefois à la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noire. M. le comte de Cézy disait que c'était un prince de bonne mine. Il a écrit depuis les circonstances de sa mort; il y a encore plusieurs personnes de qualité qui se souviennent de lui en avoir entendu faire le récit lorsqu'il fut de retour en France. Quelques lecteurs pourront s'étonner qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente, mais je n'ai rien vu dans les règles du poème dramatique qui dût me détourner de mon entreprise. A la vérité, je ne conseillerais pas à un auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi moderne que celle-ci, si elle s'était passée dans le pays où il veut faire représenter sa tragédie, ni de mettre des héros sur le théâtre qui auraient été connus de la plupart des spectateurs. Les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre oeil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous: major e longinquo reverentia. L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps, car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des moeurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les autres personnes qui vivent dans le sérail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre. C'était à peu près de cette manière que les Persans étaient anciennement considérés des Athéniens. Aussi le poète Eschyle ne fit point de difficulté d'introduire dans une tragédie la mère de Xerxès, qui était peut-être encore vivante, et de faire représenter sur le théâtre d'Athènes la désolation de la cour de Perse, après la déroute de ce prince. Cependant ce même Eschyle s'était trouvé en personne à la bataille de Salamine, où Xerxès avait été vaincu, et il s'était trouvé encore à la défaite des lieutenants de Darius, père de Xerxès, dans la plaine de Marathon. Car Eschyle était homme de guerre, et il était frère de ce fameux Cynégire, dont il est tant parlé dans l'Antiquité, et qui mourut si glorieusement en attaquant un des vaisseaux du roi de Perse. Acteurs Bajazet, frère du sultan Amurat. Roxane, sultane, favorite du sultan Amurat. Atalide, fille du sang ottoman. Acomat, grand vizir. Osmin, confident du grand vizir. Zatime, esclave de la sultane. Zaïre, esclave d'Atalide. La scène est à Constantinople, autrement dite Byzance, dans le sérail du Grand- Seigneur. Bajazet Acte premier Scène I. Acomat, Osmin Acomat Viens, suis-moi. La sultane en ce lieu se doit rendre, Je pourrai cependant te parler et t'entendre. Osmin Et depuis quand, Seigneur, entre-t-on dans ces lieux Dont l'accès était même interdit à nos yeux? Jadis une mort prompte eût suivi cette audace. Acomat Quand tu seras instruit de tout ce qui se passe, Mon entrée en ces lieux ne te surprendra plus. Mais laissons, cher Osmin, les discours superflus. Que ton retour tardait à mon impatience! Et que d'un oeil content je te vois dans Byzance! Instruis-moi des secrets que peut t'avoir appris Un voyage si long pour moi seul entrepris. De ce qu'ont vu tes yeux parle en témoin sincère: Songe que du récit, Osmin, que tu vas faire Dépendent les destins de l'empire ottoman. Qu'as-tu vu dans l'armée, et que fait le sultan? Osmin Babylone, Seigneur, à son prince fidèle, Voyait sans s'étonner notre armée autour d'elle; Les Persans rassemblés marchaient à son secours, Et du camp d'Amurat s'approchaient tous les jours. Lui-même, fatigué d'un long siège inutile, Semblait vouloir laisser Babylone tranquille, Et sans renouveler ses assauts impuissants, Résolu de combattre, attend