Théâtre complet Avec Adresse Et Préface De Jean Racine (1639-1699). TABLE DES MATIERES La Thébaïde ou Les Frères ennemis. Alexandre le Grand. Andromaque. Les Plaideurs. Britannicus. Bérénice. Bajazet. Mithridate. Iphigénie. Phèdre. Esther. Athalie. La Thébaïde ou Les Frères ennemis Tragédie Adresse Préface Acteurs Acte premier Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte deuxième Scène I Scène II Scène III Scène IV Acte troisième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Acte quatrième Scène I Scène II Scène III Acte cinquième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène dernière Adresse A Monseigneur Le duc de Saint-Aignan Pair de France. MONSEIGNEUR, Je vous présente un ouvrage qui n'a peut-être rien de considérable que l'honneur de vous avoir plu. Mais véritablement cet honneur est quelque chose de si grand pour moi que, quand ma pièce ne m'aurait produit que cet avantage, je pourrais dire que son succès aurait passé mes espérances. Et que pouvais-je espérer de plus glorieux que l'approbation d'une personne qui sait donner aux choses un juste prix, et qui est lui-même l'admiration de tout le monde? Aussi, MONSEIGNEUR, si la Thébaïde a reçu quelques applaudissements, c'est sans doute qu'on n'a pas osé démentir le jugement que vous avez donné en sa faveur; et il semble que vous lui ayez communiqué ce don de plaire qui accompagne toutes vos actions. J'espère qu'étant dépouillée des ornements du théâtre, vous ne laisserez pas de la regarder encore favorablement. Si cela est, quelques ennemis qu'elle puisse avoir, je n'appréhende rien pour elle, puisqu'elle sera assurée d'un protecteur que le nombre des ennemis n'a pas accoutumé d'ébranler. On sait, MONSEIGNEUR, que si vous avez une parfaite connaissance des belles choses, vous n'entreprenez pas les grandes avec un courage moins élevé, et que vous avez réuni en vous ces deux excellentes qualités qui ont fait séparément tant de grands hommes. Mais je dois craindre que mes louanges ne vous soient aussi importunes que les vôtres m'ont été avantageuses: aussi bien, je ne vous dirais que des choses qui sont connues de tout le monde, et que vous seul voulez ignorer. Il suffit que vous me permettiez de vous dire, avec un profond respect, que je suis, MONSEIGNEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur, RACINE. Préface Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indulgence pour cette pièce que pour les autres qui la suivent; j'étais fort jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avais faits alors tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes d'esprit; elles m'excitèrent à faire une tragédie, et me proposèrent le sujet de la Thébaïde. Ce sujet avait été autrefois traité par Rotrou, sous le nom d'Antigone. Mais il faisait mourir les deux frères dès le commencement de son troisième acte. Le reste était, en quelque sorte, le commencement d'une autre tragédie, où l'on entrait dans des intérêts tout nouveaux; et il avait réuni en une seule pièce deux actions différentes, dont l'une sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide, et l'autre à l'Antigone de Sophocle. Je compris que cette duplicité d'action avait pu nuire à sa pièce qui, d'ailleurs, était remplie de quantité de beaux endroits. Je dressai à peu près mon plan sur les Phéniciennes d'Euripide. Car pour la Thébaïde qui est dans Sénèque, je suis un peu de l'opinion d'Heinsius, et je tiens, comme lui, que non seulement ce n'est point une tragédie de Sénèque, mais que c'est plutôt l'ouvrage d'un déclamateur qui ne savait ce que c'était que tragédie. La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante. En effet, il n'y paraît presque pas un acteur qui ne meure à la fin. Mais aussi c'est la Thébaïde, c'est-à-dire le sujet le plus tragique de l'antiquité. L'amour, qui a d'ordinaire tant de part dans les tragédies, n'en a presque point ici; et je doute que je lui en donnasse davantage si c'était à recommencer, car il faudrait, ou que l'un des deux frères fût amoureux, ou tous les deux ensemble. Et quelle apparence de leur donner d'autres intérêts que ceux de cette fameuse haine qui les occupait tout entiers? Ou bien il faut jeter l'amour sur un des seconds personnages, comme j'ai fait; et alors cette passion, qui devient comme étrangère au sujet, ne peut produire que de médiocres effets. En un mot, je suis persuadé que les tendresses ou les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes, les parricides, et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'Oedipe et de sa malheureuse famille. Acteurs Etéocle, roi de Thèbes. Polynice, frère d'Etéocle. Jocaste, mère de ces deux princes et d'Antigone. Antigone, soeur d'Etéocle et de Polynice. Créon, oncle des princes et de la princesse. Hémon, fils de Créon, amant d'Antigone. Olympe, confidente de Jocaste. Attale, confident de Créon. Un soldat de l'armée de Polynice. Gardes. La scène est à Thèbes, dans une salle du palais royal. Acte premier Scène I Jocaste, Olympe Jocaste Ils sont sortis, Olympe? Ah! mortelles douleurs! Qu'un moment de repos me va coûter de pleurs! Mes yeux depuis six mois étaient ouverts aux larmes Et le sommeil les ferme en de telles alarmes? Puisse plutôt la mort les fermer pour jamais, Et m'empêcher de voir le plus noir des forfaits! Mais en sont-ils aux mains? Olympe Du haut de la muraille Je les ai vus déjà tous rangés en bataille; J'ai vu déjà le fer briller de toutes parts; Et pour vous avertir j'ai quitté les remparts. J'ai vu, le fer en main, Etéocle lui-même; Il marche des premiers, et d'une ardeur extrême Il montre aux plus hardis à braver le danger. Jocaste N'en doutons plus, Olympe, ils se vont égorger. Que l'on coure avertir et hâter la princesse; Je l'attends. Juste ciel, soutenez ma faiblesse! Il faut courir, Olympe, après ces inhumains; Il les faut séparer, ou mourir par leurs mains. Nous voici donc, hélas! à ce jour détestable Dont la seule frayeur me rendait misérable! Ni prière ni pleurs ne m'ont de rien servi, Et le courroux du sort voulait être assouvi. O toi, soleil, ô toi qui rends le jour au monde, Que ne l'as-tu laissé dans une nuit profonde! A de si noirs forfaits prêtes-tu tes rayons? Et peux-tu sans horreur voir ce que nous voyons? Mais ces monstres, hélas! ne t'épouvantent guères: La race de Laïus les a rendus vulgaires; Tu peux voir sans frayeur les crimes de mes fils, Après ceux que le père et la mère ont commis. Tu ne t'étonnes pas si mes fils sont perfides, S'ils sont tous deux méchants, et s'ils sont parricides; Tu sais qu'ils sont sortis d'un sang incestueux, Et tu t'étonnerais s'ils étaient vertueux. Scène II Jocaste, Antigone, Olympe Jocaste Ma fille, avez-vous su l'excès de nos misères? Antigone Oui, Madame: on m'a dit la fureur de mes frères. Jocaste Allons, chère Antigone, et courons de ce pas Arrêter, s'il se peut, leurs parricides bras. Allons leur faire voir ce qu'ils ont de plus tendre; Voyons si contre nous ils pourront se défendre, Ou s'ils oseront bien, dans leur noire fureur, Répandre notre sang pour attaquer le leur. Antigone Madame, c'en est fait, voici le roi lui-même. Scène III Jocaste, Etéocle, Antigone, Olympe Jocaste Olympe, soutiens-moi, ma douleur est extrême. Etéocle Madame, qu'avez-vous? et quel trouble... Jocaste Ah, mon fils! Quelles traces de sang vois-je sur vos habits? Est-ce du sang d'un frère? ou n'est-ce point du vôtre? Etéocle Non, Madame, ce n'est ni de l'un ni de l'autre. Dans son camp jusqu'ici Polynice arrêté, Pour combattre à mes yeux ne s'est point présenté. D'Argiens seulement une troupe hardie M'a voulu de nos murs disputer la sortie: J'ai fait mordre la poudre à ces audacieux, Et leur sang est celui qui paraît à vos yeux. Jocaste Mais que prétendiez-vous? et quelle ardeur soudaine Vous a fait tout à coup descendre dans la plaine? Etéocle Madame, il était temps que j'en usasse ainsi, Et je perdais ma gloire à demeurer ici. Le peuple, à qui la faim se faisait déjà craindre, De mon peu de vigueur commençait à se plaindre, Me reprochant déjà qu'il m'avait couronné, Et que j'occupais mal le rang qu'il m'a donné. Il le faut satisfaire; et quoi qu'il en arrive, Thèbes dès aujourd'hui ne sera plus captive: Je veux, en n'y laissant aucun de mes soldats, Qu'elle soit seulement juge de nos combats. J'ai des forces assez pour tenir la campagne, Et si quelque bonheur nos armes accompagne, L'insolent Polynice et ses fiers alliés Laisseront Thèbes libre, ou mourront à mes pieds. Jocaste Vous pourriez d'un tel sang, ô ciel! souiller vos armes? La couronne pour vous a-t-elle tant de charmes? Si par un parricide il la fallait gagner, Ah! mon fils, à ce prix voudriez-vous régner? Mais il ne tient qu'à vous, si l'honneur vous anime, De nous donner la paix sans le secours d'un crime, Et de votre courroux triomphant aujourd'hui, Contenter votre frère, et régner avec lui. Etéocle Appelez-vous régner partager ma couronne, Et céder lâchement ce que mon droit me donne? Jocaste Vous le savez, mon fils, la justice et le sang Lui donnent, comme à vous, sa part à ce haut rang. Oedipe, en achevant sa triste destinée, Ordonna que chacun régnerait son année; Et n'ayant qu'un état à mettre sous vos lois, Voulut que tour à tour vous fussiez tous deux rois. A ces conditions vous daignâtes souscrire. Le sort vous appela le premier à l'empire, Vous montâtes au trône; il n'en fut point jaloux; Et vous ne voulez pas qu'il y monte après vous! Etéocle Non, Madame, à l'empire il ne doit plus prétendre. Thèbes à cet arrêt n'a point voulu se rendre; Et lorsque sur le trône il s'est voulu placer, C'est elle, et non pas moi, qui l'en a su chasser. Thèbes doit-elle moins redouter sa puissance, Après avoir six mois senti sa violence? Voudrait-elle obéir à ce prince inhumain, Qui vient d'armer contre elle et le fer et la faim? Prendrait-elle pour roi l'esclave de Mycène, Qui pour tous les Thébains n'a plus que de la haine, Qui s'est au roi d'Argos indignement soumis Et que l'hymen attache à nos fiers ennemis? Lorsque le roi d'Argos l'a choisi pour son gendre, Il espérait par lui de voir Thèbes en cendre. L'amour eut peu de part à cet hymen honteux, Et la seule fureur en alluma les feux. Thèbes m'a couronné pour éviter ses chaînes, Elle s'attend par moi de voir finir ses peines. Il la faut accuser si je manque de foi; Et je suis son captif, je ne suis pas son roi. Jocaste Dites, dites plutôt, coeur ingrat et farouche, Qu'auprès du diadème il n'est rien qui vous touche. Mais je me trompe encor: ce rang ne vous plaît pas, Et le crime tout seul a pour vous des appas. Eh bien! puisqu'à ce point vous en êtes avide, Je vous offre à commettre un double parricide: Versez le sang d'un frère; et si c'est peu du sien, Je vous invite encore à répandre le mien. Vous n'aurez plus alors d'ennemis à soumettre, D'obstacle à surmonter, ni de crime à commettre, Et n'ayant plus au trône un fâcheux concurrent, De tous les criminels vous serez le plus grand. Etéocle Eh bien, Madame, eh bien! il faut vous satisfaire; Il faut sortir du trône et couronner mon frère; Il faut, pour seconder votre injuste projet, De son roi que j'étais devenir son sujet, Et pour vous élever au comble de la joie, Il faut à sa fureur que je me livre en proie; Il faut par mon trépas... Jocaste Ah ciel! quelle rigueur! Que vous pénétrez mal dans le fond de mon coeur! Je ne demande pas que vous quittiez l'empire: Régnez toujours, mon fils, c'est ce que je désire. Mais si tant de malheurs vous touchent de pitié, Si pour moi votre coeur garde quelque amitié, Et si vous prenez soin de votre gloire même, Associez un frère à cet honneur suprême. Ce n'est qu'un vain éclat qu'il recevra de vous; Votre règne en sera plus puissant et plus doux. Les peuples, admirant cette vertu sublime, Voudront toujours pour prince un roi si magnanime, Et cet illustre effort, loin d'affaiblir vos droits, Vous rendra le plus juste et le plus grand des rois. Ou s'il faut que mes voeux vous trouvent inflexible, Si la paix à ce prix vous paraît impossible, Et si le diadème a pour vous tant d'attraits, Au moins consolez-moi de quelque heure de paix. Accordez cette grâce aux larmes d'une mère, Et cependant, mon fils, j'irai voir votre frère. La pitié dans son âme aura peut-être lieu, Ou du moins pour jamais j'irai lui dire adieu. Dès ce même moment permettez que je sorte: J'irai jusqu'à sa tente, et j'irai sans escorte; Par mes justes soupirs j'espère l'émouvoir. Etéocle Madame, sans sortir vous le pouvez revoir; Et si cette entrevue a pour vous tant de charmes, Il ne tiendra qu'à lui de suspendre nos armes. Vous pouvez dès cette heure accomplir vos souhaits Et le faire venir jusque dans ce palais, J'irai plus loin encore; et pour faire connaître Qu'il a tort en effet de me nommer un traître, Et que je ne suis pas un tyran odieux, Que l'on fasse parler et le peuple et les dieux. Si le peuple y consent, je lui cède ma place; Mais qu'il se rende enfin, si le peuple le chasse. Je ne force personne, et j'engage ma foi De laisser aux Thébains à se choisir un roi. Scène IV Jocaste, Etéocle, Antigone, Créon, Olympe Créon Seigneur, votre sortie a mis tout en alarmes: Thèbes, qui croit vous perdre, est déjà toute en larmes; L'épouvante et l'horreur règnent de toutes parts, Et le peuple effrayé tremble sur ses remparts. Etéocle Cette vaine frayeur sera bientôt calmée, Madame, je m'en vais retrouver mon armée; Cependant vous pouvez accomplir vos souhaits, Faire entrer Polynice et lui parler de paix. Créon, la reine ici commande en mon absence: Disposez tout le monde à son obéissance. Laissez, pour recevoir et pour donner ses lois, Votre fils Ménécée, et j'en ai fait le choix; Comme il a de l'honneur autant que de courage, Ce choix aux ennemis ôtera tout ombrage, Et sa vertu suffit pour les rendre assurés. Commandez-lui, Madame. (A Créon) Et vous, vous me suivrez. Créon Quoi? Seigneur,... Etéocle Oui, Créon, la chose est résolue. Créon Et vous quittez ainsi la puissance absolue? Etéocle Que je la quitte ou non, ne vous tourmentez pas; Faites ce que j'ordonne, et venez sur mes pas. Scène V Jocaste, Antigone, Créon, Créon Qu'avez-vous fait, Madame? et par quelle conduite Forcez-vous un vainqueur à prendre ainsi la fuite? Ce conseil va tout perdre. Jocaste Il va tout conserver; Et par ce seul conseil Thèbes se peut sauver. Créon Eh quoi, Madame, eh quoi? dans l'état où nous sommes, Lorsqu'avec un renfort de plus de six mille hommes La fortune promet toute chose aux Thébains, Le roi se laisse ôter la victoire des mains? Jocaste La victoire, Créon, n'est pas toujours si belle; La honte et les remords vont souvent après elle. Quand deux frères armés vont s'égorger entre eux, Ne les pas séparer, c'est les perdre tous deux. Peut-on faire au vainqueur une injure plus noire, Que lui laisser gagner une telle victoire? Créon Leur courroux est trop grand... Jocaste Il peut être adouci. Créon Tous deux veulent régner. Jocaste Ils règneront aussi. Créon On ne partage point la grandeur souveraine; Et ce n'est pas un bien qu'on quitte et qu'on reprenne. Jocaste L'intérêt de l'Etat leur servira de loi. Créon L'intérêt de l'Etat est de n'avoir qu'un roi, Qui d'un ordre constant gouvernant ses provinces, Accoutume à ses lois et le peuple et les princes. Ce règne interrompu de deux rois différents, En lui donnant deux rois lui donne deux tyrans. Par un ordre, souvent l'un à l'autre contraire, Un frère détruirait ce qu'aurait fait un frère; Vous les verriez toujours former quelque attentat, Et changer tous les ans la face de l'Etat. Ce terme limité que l'on veut leur prescrire Accroît leur violence en bornant leur empire. Tous deux feront gémir les peuples tour à tour, Pareils à ces torrents qui ne durent qu'un jour: Plus leur cours est borné, plus ils font de ravage, Et d'horribles dégâts signalent leur passage. Jocaste On les verrait plutôt, par de nobles projets, Se disputer tous deux l'amour de leurs sujets. Mais avouez, Créon, que toute votre peine C'est de voir que la paix rend votre attente vaine, Qu'elle assure à mes fils le trône où vous tendez, Et va rompre le piège où vous les attendez. Comme, après leur trépas, le droit de la naissance Fait tomber en vos mains la suprême puissance, Le sang qui vous unit aux deux princes mes fils Vous fait trouver en eux vos plus grands ennemis; Et votre ambition, qui tend à leur fortune, Vous donne pour tous deux une haine commune. Vous inspirez au roi vos conseils dangereux, Et vous en servez un pour les perdre tous deux. Créon Je ne me repais point de pareilles chimères. Mes respects pour le roi sont ardents et sincères, Et mon ambition est de le maintenir Au trône où vous croyez que je veux parvenir. Le soin de sa grandeur est le seul qui m'anime; Je hais ses ennemis, et c'est là tout mon crime: Je ne m'en cache point. Mais à ce que je voi, Chacun n'est pas ici criminel comme moi. Jocaste Je suis mère, Créon, et si j'aime son frère, La personne du roi ne m'en est pas moins chère. De lâches courtisans peuvent bien le haïr, Mais une mère enfin ne peut pas se trahir. Antigone Vos intérêts ici sont conformes aux nôtres, Les ennemis du roi ne sont pas tous les vôtres; Créon, vous êtes père, et dans ces ennemis, Peut-être songez-vous que vous avez un fils. On sait de quelle ardeur Hémon sert Polynice. Créon Oui, je le sais, Madame, et je lui fais justice; Je le dois, en effet, distinguer du commun, Mais c'est pour le haïr encor plus que pas un. Et je souhaiterais, dans ma juste colère, Que chacun le haït comme le hait son père. Antigone Après tout ce qu'a fait la valeur de son bras, Tout le monde en ce point ne vous ressemble pas. Créon Je le vois bien, Madame, et c'est ce qui m'afflige; Mais je sais bien à quoi sa révolte m'oblige; Et tous ces beaux exploits qui le font admirer, C'est ce qui me le fait justement abhorrer. La honte suit toujours le parti des rebelles; Leurs grandes actions sont les plus criminelles, Ils signalent leur crime en signalant leur bras, Et la gloire n'est point où les rois ne sont pas. Antigone Ecoutez un peu mieux la voix de la nature. Créon Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure. Antigone Mais un père à ce point doit-il être emporté? Vous avez trop de haine. Créon Et vous trop de bonté. C'est trop parler, Madame, en faveur d'un rebelle. Antigone L'innocence vaut bien que l'on parle pour elle. Créon Je sais ce qui le rend innocent à vos yeux. Antigone Et je sais quel sujet vous le rend odieux. Créon L'amour a d'autres yeux que le commun des hommes. Jocaste Vous abusez, Créon, de l'état où nous sommes; Tout vous semble permis; mais craignez mon courroux: Vos libertés enfin retomberaient sur vous. Antigone L'intérêt du public agit peu sur son âme, Et l'amour du pays nous cache une autre flamme. Je la sais; mais, Créon, j'en abhorre le cours, Et vous ferez bien mieux de la cacher toujours. Créon Je le ferai, Madame, et je veux par avance Vous épargner encor jusques à ma présence. Aussi bien mes respects redoublent vos mépris, Et je vais faire place à ce bienheureux fils. Le roi m'appelle ailleurs, il faut que j'obéisse. Adieu. Faites venir Hémon et Polynice. Jocaste N'en doute pas, méchant, ils vont venir tous deux; Tous deux ils préviendront tes desseins malheureux. Scène VI Jocaste, Antigone, Olympe Antigone Le perfide! A quel point son insolence monte! Jocaste Ses superbes discours tourneront à sa honte. Bientôt, si nos désirs sont exaucés des cieux, La paix nous vengera de cet ambitieux. Mais il faut se hâter, chaque heure nous est chère: Appelons promptement Hémon et votre frère; Je suis pour ce dessein prête à leur accorder Toutes les sûretés qu'ils pourront demander. Et toi, si mes malheurs ont lassé ta justice, Ciel, dispose à la paix le coeur de Polynice, Seconde mes soupirs, donne force à mes pleurs, Et comme il faut enfin fais parler mes douleurs. Antigone, demeurant un peu après sa mère. Et si tu prends pitié d'une flamme innocente, O ciel, en ramenant Hémon à son amante, Ramène-le fidèle, et permets en ce jour Qu'en retrouvant l'amant je retrouve l'amour. Acte deuxième Scène I Antigone, Hémon Hémon Quoi, vous me refusez votre aimable présence, Après un an entier de supplice et d'absence? Ne m'avez-vous, Madame, appelé près de vous, Que pour m'ôter sitôt un bien qui m'est si doux? Antigone Et voulez-vous sitôt que j'abandonne un frère? Ne dois-je pas au temple accompagner ma mère? Et dois-je préférer, au gré de vos souhaits, Le soin de votre amour à celui de la paix? Hémon Madame, à mon bonheur c'est chercher trop d'obstacles; Ils iront bien sans nous consulter les oracles. Permettez que mon coeur, en voyant vos beaux yeux, De l'état de son sort interroge ses dieux. Puis-je leur demander, sans être téméraire, S'ils ont toujours pour moi leur douceur ordinaire? Souffrent-ils sans courroux mon ardente amitié? Et du mal qu'ils ont fait ont-ils quelque pitié? Durant le triste cours d'une absence cruelle, Avez-vous souhaité que je fusse fidèle? Songiez-vous que la mort menaçait loin de vous Un amant qui ne doit mourir qu'à vos genoux? Ah! d'un si bel objet quand une âme est blessée, Quand un coeur jusqu'à vous élève sa pensée, Qu'il est doux d'adorer tant de divins appas! Mais aussi que l'on souffre en ne les voyant pas! Un moment loin de vous me durait une année; J'aurais fini cent fois ma triste destinée, Si je n'eusse songé jusques à mon retour Que mon éloignement vous prouvait mon amour, Et que le souvenir de mon obéissance Pourrait en ma faveur parler en mon absence; Et que pensant à moi vous penseriez aussi Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi. Antigone Oui, je l'avais bien cru qu'une âme si fidèle Trouverait dans l'absence une peine cruelle; Et si mes sentiments se doivent découvrir, Je souhaitais, Hémon, qu'elle vous fît souffrir, Et qu'étant loin de moi, quelque ombre d'amertume Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume. Mais ne vous plaignez pas: mon coeur chargé d'ennui Ne vous souhaitait rien qu'il n'éprouvât en lui; Surtout depuis le temps que dure cette guerre, Et que de gens armés vous couvrez cette terre. O dieux! à quels tourments mon coeur s'est vu soumis, Voyant des deux côtés ses plus tendres amis! Mille objets de douleur déchiraient mes entrailles; J'en voyais et dehors et dedans nos murailles; Chaque assaut à mon coeur livrait mille combats, Et mille fois le jour je souffrais le trépas. Hémon Mais enfin qu'ai-je fait, en ce malheur extrême, Que ne m'ait ordonné ma princesse elle-même? J'ai suivi Polynice, et vous l'avez voulu: Vous me l'avez prescrit par un ordre absolu. Je lui vouai dès lors une amitié sincère; Je quittai mon pays, j'abandonnai mon père; Sur moi par ce départ j'attirai son courroux; Et pour tout dire enfin, je m'éloignai de vous. Antigone Je m'en souviens, Hémon, et je vous fais justice: C'est moi que vous serviez en servant Polynice; Il m'était cher alors comme il l'est aujourd'hui, Et je prenais pour moi ce qu'on faisait pour lui. Nous nous aimions tous deux dès la plus tendre enfance, Et j'avais sur son coeur une entière puissance; Je trouvais à lui plaire une extrême douceur, Et les chagrins du frère étaient ceux de la soeur. Ah! si j'avais encor sur lui le même empire, Il aimerait la paix, pour qui mon coeur soupire. Notre commun malheur en serait adouci: Je le verrais, Hémon; vous me verriez aussi! Hémon De cette affreuse guerre il abhorre l'image. Je l'ai vu soupirer de douleur et de rage, Lorsque, pour remonter au trône paternel, On le força de prendre un chemin si cruel. Espérons que le ciel, touché de nos misères, Achèvera bientôt de réunir les frères. Puisse-t-il rétablir l'amitié dans leur coeur, Et conserver l'amour dans celui de la soeur! Antigone Hélas! ne doutez point que ce dernier ouvrage Ne lui soit plus aisé que de calmer leur rage. Je les connais tous deux, et je répondrais bien Que leur coeur, cher Hémon, est plus dur que le mien. Mais les dieux quelquefois font de plus grands miracles. Scène II Antigone, Hémon, Olympe Antigone Eh bien! apprendrons-nous ce qu'ont dit les oracles? Que faut-il faire? Olympe Hélas! Antigone Quoi? qu'en a-t-on appris? Est-ce la guerre, Olympe? Olympe Ah! c'est encore pis! Hémon Quel est donc ce grand mal que leur courroux annonce? Olympe Prince, pour en juger, écoutez leur réponse: Thébains, pour n'avoir plus de guerres, Il faut, par un ordre fatal, Que le dernier du sang royal Par son trépas ensanglante vos terres. Antigone O dieux, que vous a fait ce sang infortuné? Et pourquoi tout entier l'avez-vous condamné? N'êtes-vous pas contents de la mort de mon père? Tout notre sang doit-il sentir votre colère? Hémon Madame, cet arrêt ne vous regarde pas; Votre vertu vous met à couvert du trépas: Les dieux savent trop bien connaître l'innocence. Antigone Et ce n'est pas pour moi que je crains leur vengeance: Mon innocence, Hémon, serait un faible appui; Fille d'Oedipe, il faut que je meure pour lui. Je l'attends, cette mort, et je l'attends sans plainte; Et s'il faut avouer le sujet de ma crainte, C'est pour vous que je crains: oui, cher Hémon, pour vous, De ce sang malheureux vous sortez comme nous; Et je ne vois que trop que le courroux céleste Vous rendra, comme à nous, cet honneur bien funeste, Et fera regretter aux princes des Thébains De n'être pas sortis du dernier des humains. Hémon Peut-on se repentir d'un si grand avantage? Un si noble trépas flatte trop mon courage, Et du sang de ses rois il est beau d'être issu, Dût-on rendre ce sang sitôt qu'on l'a reçu. Antigone Eh quoi! si parmi nous on a fait quelque offense, Le ciel doit-il sur vous en prendre la vengeance? Et n'est-ce pas assez du père et des enfants, Sans qu'il aille plus loin chercher des innocents? C'est à nous à payer pour les crimes des nôtres: Punissez-nous, grands dieux; mais épargnez les autres. Mon père, cher Hémon, vous va perdre aujourd'hui, Et je vous perds peut-être encore plus que lui. Le ciel punit sur vous et sur votre famille Et les crimes du père et l'amour de la fille; Et ce funeste amour vous nuit encore plus Que les crimes d'Oedipe et le sang de Laïus. Hémon Quoi? mon amour, Madame? Et qu'a-t-il de funeste? Est-ce un crime qu'aimer une beauté céleste? Et puisque sans colère il est reçu de vous, En quoi peut-il du ciel mériter le courroux? Vous seule en mes soupirs êtes intéressée: C'est à vous à juger s'ils vous ont offensée; Tels que seront pour eux vos arrêts tout-puissants, Ils seront criminels, ou seront innocents. Que le ciel à son gré de ma perte dispose, J'en chérirai toujours et l'une et l'autre cause, Glorieux de mourir pour le sang de mes rois, Et plus heureux encor de mourir sous vos lois. Aussi bien que ferais-je en ce commun naufrage? Pourrais-je me résoudre à vivre davantage? En vain les dieux voudraient différer mon trépas, Mon désespoir ferait ce qu'ils ne feraient pas. Mais peut-être, après tout, notre frayeur est vaine; Attendons... Mais voici Polynice et la reine. Scène III Jocaste, Polynice, Antigone, Hémon Polynice Madame, au nom des dieux, cessez de m'arrêter: Je vois bien que la paix ne peut s'exécuter. J'espérais que du ciel la justice infinie Voudrait se déclarer contre la tyrannie, Et que lassé de voir répandre tant de sang, Il rendrait à chacun son légitime rang. Mais puisque ouvertement il tient pour l'injustice, Et que des criminels il se rend le complice, Dois-je encore espérer qu'un peuple révolté, Quand le ciel est injuste, écoute l'équité? Dois-je prendre pour juge une troupe insolente, D'un fier usurpateur ministre violente, Qui sert mon ennemi par un lâche intérêt, Et qu'il anime encor, tout éloigné qu'il est? La raison n'agit point sur une populace. De ce peuple déjà j'ai ressenti l'audace, Et loin de me reprendre après m'avoir chassé, Il croit voir un tyran dans un prince offensé. Comme sur lui l'honneur n'eut jamais de puissance, Il croit que tout le monde aspire à la vengeance; De ses inimitiés rien n'arrête le cours: Quand il hait une fois, il veut haïr toujours. Jocaste Mais s'il est vrai, mon fils, que ce peuple vous craigne, Et que tous les Thébains redoutent votre règne, Pourquoi par tant de sang cherchez-vous à régner Sur ce peuple endurci que rien ne peut gagner? Polynice Est-ce au peuple, Madame, à se choisir un maître? Sitôt qu'il hait un roi, doit-on cesser de l'être? Sa haine ou son amour, sont-ce les premiers droits Qui font monter au trône ou descendre les rois? Que le peuple à son gré nous craigne ou nous chérisse, Le sang nous met au trône, et non pas son caprice. Ce que le sang lui donne, il le doit accepter, Et s'il n'aime son prince, il le doit respecter. Jocaste Vous serez un tyran haï de vos provinces. Polynice Ce nom ne convient pas aux légitimes princes; De ce titre odieux mes droits me sont garants; La haine des sujets ne fait pas les tyrans. Appelez de ce nom Etéocle lui-même. Jocaste Il est aimé de tous. Polynice C'est un tyran qu'on aime, Qui par cent lâchetés tâche à se maintenir Au rang où par la force il a su parvenir; Et son orgueil le rend, par un effet contraire, Esclave de son peuple et tyran de son frère. Pour commander tout seul il veut bien obéir, Et se fait mépriser pour me faire haïr. Ce n'est pas sans sujet qu'on me préfère un traître: Le peuple aime un esclave et craint d'avoir un maître. Mais je croirais trahir la majesté des rois, Si je faisais le peuple arbitre de mes droits. Jocaste Ainsi donc la discorde a pour vous tant de charmes? Vous lassez-vous déjà d'avoir posé les armes? Ne cesserons-nous point, après tant de malheurs, Vous, de verser du sang, moi, de verser des pleurs? N'accorderez-vous rien aux larmes d'une mère? Ma fille, s'il se peut, retenez votre frère: Le cruel pour vous seule avait de l'amitié. Antigone Ah! si pour vous son âme est sourde à la pitié, Que pourrais-je espérer d'une amitié passée, Qu'un long éloignement n'a que trop effacée? A peine en sa mémoire ai-je encor quelque rang; Il n'aime, il ne se plaît qu'à répandre du sang. Ne cherchez plus en lui ce prince magnanime, Ce prince qui montrait tant d'horreur pour le crime, Dont l'âme généreuse avait tant de douceur, Qui respectait sa mère et chérissait sa soeur. La nature pour lui n'est plus qu'une chimère; Il méconnaît sa soeur, il méprise sa mère, Et l'ingrat, en l'état où son orgueil l'a mis, Nous croit des étrangers, ou bien des ennemis. Polynice N'imputez point ce crime à mon âme affligée; Dites plutôt, ma soeur, que vous êtes changée, Dites que de mon rang l'injuste usurpateur M'a su ravir encor l'amitié de ma soeur. Je vous connais toujours et suis toujours le même. Antigone Est-ce m'aimer, cruel, autant que je vous aime, Que d'être inexorable à mes tristes soupirs, Et m'exposer encore à tant de déplaisirs? Polynice Mais vous-même, ma soeur, est-ce aimer votre frère Que de lui faire ici cette injuste prière, Et me vouloir ravir le sceptre de la main? Dieux! qu'est-ce qu'Etéocle a de plus inhumain? C'est trop favoriser un tyran qui m'outrage. Antigone Non, non, vos intérêts me touchent davantage. Ne croyez pas mes pleurs perfides à ce point; Avec vos ennemis ils ne conspirent point. Cette paix que je veux me serait un supplice, S'il en devait coûter le sceptre à Polynice; Et l'unique faveur, mon frère, où je prétends, C'est qu'il me soit permis de vous voir plus longtemps. Seulement quelques jours souffrez que l'on vous voie, Et donnez-nous le temps de chercher quelque voie Qui puisse vous remettre au rang de vos aïeux, Sans que vous répandiez un sang si précieux. Pouvez-vous refuser cette grâce légère Aux larmes d'une soeur, aux soupirs d'une mère? Jocaste Mais quelle crainte encor vous peut inquiéter? Pourquoi si promptement voulez-vous nous quitter? Quoi? ce jour tout entier n'est-il pas de la trêve? Dès qu'elle a commencé, faut-il qu'elle s'achève? Vous voyez qu'Etéocle a mis les armes bas; Il veut que je vous voie, et vous ne voulez pas. Antigone Oui, mon frère, il n'est pas comme vous inflexible: Aux larmes de sa mère il a paru sensible; Nos pleurs ont désarmé sa colère aujourd'hui. Vous l'appelez cruel, vous l'êtes plus que lui. Hémon Seigneur, rien ne vous presse, et vous pouvez sans peine Laisser agir encor la princesse et la reine: Accordez tout ce jour à leur pressant désir; Voyons si leur dessein ne pourra réussir. Ne donnez pas la joie au prince votre frère De dire que sans vous la paix se pouvait faire. Vous aurez satisfait une mère, une soeur, Et vous aurez surtout satisfait votre honneur. Mais que veut ce soldat? Son âme est toute émue! Scène IV Jocaste, Polynice, Antigone, Hémon, un soldat Le soldat Seigneur, on est aux mains, et la trêve est rompue! Créon et les Thébains, par ordre de leur roi, Attaquent votre armée et violent leur foi. Le brave Hippomédon s'efforce, en votre absence, De soutenir leur choc de toute sa puissance. Par son ordre, Seigneur, je vous viens avertir. Polynice Ah! les traîtres! Allons, Hémon, il faut sortir. (A la reine.) Madame, vous voyez comme il tient sa parole: Mais il veut le combat, il m'attaque, et j'y vole. Jocaste Polynice! Mon fils!... Mais il ne m'entend plus: Aussi bien que mes pleurs mes cris sont superflus. Chère Antigone, allez, courez à ce barbare Du moins allez prier Hémon qu'il les sépare. La force m'abandonne et je n'y puis courir; Tout ce que je puis faire, hélas! c'est de mourir. Acte troisième Scène I Jocaste, Olympe Jocaste Olympe, va-t'en voir ce funeste spectacle; Va voir si leur fureur n'a point trouvé d'obstacle, Si rien n'a pu toucher l'un ou l'autre parti. On dit qu'à ce dessein Ménécée est sorti. Olympe Je ne sais quel dessein animait son courage; Une héroïque ardeur brillait sur son visage. Mais vous devez, Madame, espérer jusqu'au bout. Jocaste Va tout voir, chère Olympe, et me viens dire tout. Eclaircis promptement ma triste inquiétude. Olympe Mais vous dois-je laisser en cette solitude? Jocaste Va: je veux être seule en l'état où je suis, Si toutefois on peut l'être avec tant d'ennuis! Scène II Jocaste Dureront-ils toujours ces ennuis si funestes? N'épuiseront-ils point les vengeances célestes? Me feront-ils souffrir tant de cruels trépas, Sans jamais au tombeau précipiter mes pas? O ciel, que tes rigueurs seraient peu redoutables Si la foudre d'abord accablait les coupables! Et que tes châtiments paraissent infinis, Quand tu laisses la vie à ceux que tu punis! Tu ne l'ignores pas, depuis le jour infâme Où de mon propre fils je me trouvai la femme, Le moindre des tourments que mon coeur a soufferts Egale tous les maux que l'on souffre aux enfers. Et toutefois, ô dieux, un crime involontaire Devait-il attirer toute votre colère? Le connaissais-je, hélas! ce fils infortuné? Vous-mêmes dans mes bras vous l'avez amené. C'est vous dont la rigueur m'ouvrit ce précipice. Voilà de ces grands dieux la suprême justice! Jusques au bord du crime ils conduisent nos pas, Ils nous le font commettre, et ne l'excusent pas! Prennent-ils donc plaisir à faire des coupables, Afin d'en faire après d'illustres misérables? Et ne peuvent-ils point, quand ils sont en courroux, Chercher des criminels à qui le crime est doux? Scène III Jocaste, Antigone Jocaste Eh bien! en est-ce fait? L'un ou l'autre perfide Vient-il d'exécuter son noble parricide? Parlez, parlez, ma fille. Antigone Ah! Madame, en effet, L'oracle est accompli, le ciel est satisfait. Jocaste Quoi? mes deux fils sont morts! Antigone Un autre sang, Madame, Rend la paix à l'Etat, et le calme à votre âme; Un sang digne des rois dont il est découlé, Un héros pour l'Etat s'est lui-même immolé. Je courais pour fléchir Hémon et Polynice; Ils étaient déjà loin, avant que je sortisse, Ils ne m'entendaient plus et mes cris douloureux Vainement par leur nom les rappelaient tous deux. Ils ont tous deux volé vers le champ de bataille, Et moi, je suis montée au haut de la muraille, D'où le peuple étonné regardait, comme moi, L'approche d'un combat qui le glaçait d'effroi. A cet instant fatal, le dernier de nos princes, L'honneur de notre sang, l'espoir de nos provinces, Ménécée, en un mot, digne frère d'Hémon, Et trop indigne aussi d'être fils de Créon, De l'amour du pays montrant son âme atteinte, Au milieu des deux camps s'est avancé sans crainte, Et se faisant ouïr des Grecs et des Thébains: "Arrêtez, a-t-il dit, arrêtez, inhumains!" Ces mots impérieux n'ont point trouvé d'obstacle: Les soldats, étonnés de ce nouveau spectacle, De leur noire fureur ont suspendu le cours; Et ce prince aussitôt poursuivant son discours: "Apprenez, a-t-il dit, l'arrêt des destinées, Par qui vous allez voir vos misères bornées. Je suis le dernier sang de vos rois descendu, Qui par l'ordre des dieux doit être répandu. Recevez donc ce sang que ma main va répandre; Et recevez la paix où vous n'osiez prétendre". Il se tait, et se frappe en achevant ces mots; Et les Thébains, voyant expirer ce héros, Comme si leur salut devenait leur supplice, Regardent en tremblant ce noble sacrifice. J'ai vu le triste Hémon abandonner son rang Pour venir embrasser ce frère tout en sang. Créon, à son exemple, a jeté bas les armes Et vers ce fils mourant est venu tout en larmes; Et l'un et l'autre camp, les voyant retirés, Ont quitté le combat et se sont séparés. Et moi, le coeur tremblant et l'âme toute émue, D'un si funeste objet j'ai détourné la vue, De ce prince admirant l'héroïque fureur. Jocaste Comme vous je l'admire, et j'en frémis d'horreur. Est-il possible, ô dieux, qu'après ce grand miracle Le repos des Thébains trouve encor quelque obstacle? Cet illustre trépas ne peut-il vous calmer, Puisque même mes fils s'en laissent désarmer? La refuserez-vous, cette noble victime? Si la vertu vous touche autant que fait le crime, Si vous donnez les prix comme vous punissez, Quels crimes par ce sang ne seront effacés? Antigone Oui, oui, cette vertu sera récompensée; Les dieux sont trop payés du sang de Ménécée; Et le sang d'un héros, auprès des immortels, Vaut seul plus que celui de mille criminels. Jocaste Connaissez mieux du ciel la vengeance fatale: Toujours à ma douleur il met quelque intervalle, Mais, hélas! quand sa main semble me secourir, C'est alors qu'il s'apprête à me faire périr. Il a mis cette nuit quelque fin à mes larmes, Afin qu'à mon réveil je visse tout en armes. S'il me flatte aussitôt de quelque espoir de paix, Un oracle cruel me l'ôte pour jamais. Il m'amène mon fils, il veut que je le voie, Mais, hélas! combien cher me vend-il cette joie! Ce fils est insensible et ne m'écoute pas; Et soudain il me l'ôte et l'engage aux combats. Ainsi, toujours cruel, et toujours en colère, Il feint de s'apaiser, et devient plus sévère: Il n'interrompt ses coups que pour les redoubler, Et retire son bras pour me mieux accabler. Antigone Madame, espérons tout de ce dernier miracle. Jocaste La haine de mes fils est un trop grand obstacle. Polynice endurci n'écoute que ses droits; Du peuple et de Créon l'autre écoute la voix, Oui, du lâche Créon! Cette âme intéressée Nous ravit tout le fruit du sang de Ménécée; En vain pour nous sauver ce grand prince se perd, Le père nous nuit plus que le fils ne nous sert. De deux jeunes héros cet infidèle père... Antigone Ah! le voici, Madame, avec le roi mon frère. Scène IV Jocaste, Etéocle, Antigone, Créon Jocaste Mon fils, c'est donc ainsi que l'on garde sa foi? Etéocle Madame, ce combat n'est point venu de moi, Mais de quelques soldats, tant d'Argos que des nôtres, Qui s'étant querellés les uns avec les autres, Ont insensiblement tout le corps ébranlé, Et fait un grand combat d'un simple démêlé. La bataille sans doute allait être cruelle, Et son événement vidait notre querelle, Quand du fils de Créon l'héroïque trépas De tous les combattants a retenu le bras. Ce prince, le dernier de la race royale, S'est appliqué des dieux la réponse fatale; Et lui-même à la mort il s'est précipité, De l'amour du pays noblement transporté. Jocaste Ah! si le seul amour qu'il eût pour sa patrie Le rendit insensible aux douceurs de la vie, Mon fils, ce même amour ne peut-il seulement De votre ambition vaincre l'emportement? Un exemple si beau vous invite à le suivre. Il ne faudra cesser de régner ni de vivre: Vous pouvez, en cédant un peu de votre rang, Faire plus qu'il n'a fait en versant tout son sang; Il ne faut que cesser de haïr votre frère, Vous ferez beaucoup plus que sa mort n'a su faire. O dieux! aimer un frère est-ce un plus grand effort Que de haïr la vie et courir à la mort? Et doit-il être enfin plus facile en un autre De répandre son sang, qu'en vous d'aimer le vôtre? Etéocle Son illustre vertu me charme comme vous, Et d'un si beau trépas je suis même jaloux. Et toutefois, Madame, il faut que je vous die Qu'un trône est plus pénible à quitter que la vie: La gloire bien souvent nous porte à la haïr, Mais peu de souverains font gloire d'obéir. Les dieux voulaient son sang, et ce prince sans crime Ne pouvait à l'Etat refuser sa victime; Mais ce même pays qui demandait son sang Demande que je règne et m'attache à mon rang, Jusqu'à ce qu'il m'en ôte, il faut que j'y demeure: Il n'a qu'à prononcer, j'obéirai sur l'heure, Et Thèbes me verra, pour apaiser son sort, Et descendre du trône, et courir à la mort. Créon Ah! Ménécée est mort, le ciel n'en veut point d'autre. Laissez coulez son sang sans y mêler le vôtre; Et puisqu'il l'a versé pour nous donner la paix, Accordez-la, Seigneur, à nos justes souhaits. Etéocle Eh quoi? même Créon pour la paix se déclare? Créon Pour avoir trop aimé cette guerre barbare, Vous voyez les malheurs où le ciel m'a plongé: Mon fils est mort, Seigneur. Etéocle Il faut qu'il soit vengé. Créon Sur qui me vengerais-je en ce malheur extrême? Etéocle Vos ennemis, Créon, sont ceux de Thèbes même; Vengez-la, vengez-vous. Créon Ah! dans ses ennemis Je trouve votre frère, et je trouve mon fils! Dois-je verser mon sang, ou répandre le vôtre? Et dois-je perdre un fils pour en venger un autre? Seigneur, mon sang m'est cher, le vôtre m'est sacré: Serai-je sacrilège ou bien dénaturé? Souillerai-je ma main d'un sang que je révère? Serai-je parricide afin d'être bon père? Un si cruel secours ne me peut soulager, Et ce serait me perdre au lieu de me venger. Tout le soulagement où ma douleur aspire, C'est qu'au moins mes malheurs servent à votre empire. Je me consolerai, si ce fils que je plains Assure par sa mort le repos des Thébains. Le ciel promet la paix au sang de Ménécée; Achevez-la, Seigneur, mon fils l'a commencée; Accordez-lui ce prix qu'il en a prétendu, Et que son sang en vain ne soit pas répandu. Jocaste Non, puisqu'à nos malheurs vous devenez sensible, Au sang de Ménécée il n'est rien d'impossible, Que Thèbes se rassure après ce grand effort: Puisqu'il change votre âme, il changera son sort. La paix dès ce moment n'est plus désespérée: Puisque Créon la veut, je la tiens assurée. Bientôt ces coeurs de fer se verront adoucis: Le vainqueur de Créon peut bien vaincre mes fils. (A Etéocle.) Qu'un si grand changement vous désarme et vous touche; Quittez, mon fils, quittez cette haine farouche; Soulagez une mère, et consolez Créon: Rendez-moi Polynice, et lui rendez Hémon. Etéocle Mais enfin c'est vouloir que je m'impose un maître. Vous ne l'ignorez pas, Polynice veut l'être; Il demande surtout le pouvoir souverain, Et ne veut revenir que le sceptre à la main. Scène V Jocaste, Etéocle, Antigone, Créon, Attale Attale Polynice, Seigneur, demande une entrevue; C'est ce que d'un héraut nous apprend la venue. Il vous offre, Seigneur, ou de venir ici, Ou d'attendre en son camp. Créon Peut-être qu'adouci Il songe à terminer une guerre si lente, Et son ambition n'est plus si violente. Par ce dernier combat il apprend aujourd'hui Que vous êtes au moins aussi puissant que lui. Les Grecs mêmes sont las de servir sa colère, Et j'ai su depuis peu que le roi son beau-père, Préférant à la guerre un solide repos, Se réserve Mycène, et le fait roi d'Argos. Tout courageux qu'il est, sans doute il ne souhaite Que de faire en effet une honnête retraite. Puisqu'il s'offre à vous voir, croyez qu'il veut la paix. Ce jour la doit conclure ou la rompre à jamais. Tâchez dans ce dessein de l'affermir vous-même, Et lui promettez tout, hormis le diadème. Etéocle Hormis le diadème, il ne demande rien. Jocaste Mais voyez-le du moins. Créon Oui, puisqu'il le veut bien Vous ferez plus tout seul que nous ne saurions faire, Et le sang reprendra son empire ordinaire. Etéocle Allons donc le chercher. Jocaste Mon fils, au nom des dieux, Attendez-le plutôt. Voyez-le dans ces lieux. Etéocle Eh bien, Madame, eh bien! qu'il vienne, et qu'on lui donne Toutes les sûretés qu'il faut pour sa personne. Allons. Antigone Ah! si ce jour rend la paix aux Thébains, Elle sera, Créon, l'ouvrage de vos mains. Scène VI Créon, Attale Créon L'intérêt des Thébains n'est pas ce qui vous touche, Dédaigneuse princesse; et cette âme farouche, Qui semble me flatter après tant de mépris, Songe moins à la paix qu'au retour de mon fils. Mais nous verrons bientôt si la fière Antigone Aussi bien que mon coeur dédaignera le trône; Nous verrons, quand les dieux m'auront fait votre roi, Si ce fils bienheureux l'emportera sur moi. Attale Et qui n'admirerait un changement si rare? Créon même, Créon pour la paix se déclare! Créon Tu crois donc que la paix est l'objet de mes soins? Attale Oui, je le crois, Seigneur, quand j'y pensais le moins; Et voyant qu'en effet ce beau soin vous anime, J'admire à tous moments cet effort magnanime Qui vous fait mettre enfin votre haine au tombeau. Ménécée, en mourant, n'a rien fait de plus beau; Et qui peut immoler sa haine à sa patrie Lui pourrait bien aussi sacrifier sa vie. Créon Ah! sans doute, qui peut d'un généreux effort Aimer son ennemi peut bien aimer la mort. Quoi? je négligerais le soin de ma vengeance, Et de mon ennemi je prendrais la défense? De la mort de mon fils Polynice est l'auteur, Et moi je deviendrais son lâche protecteur? Quand je renoncerais à cette haine extrême, Pourrais-je bien cesser d'aimer le diadème? Non, non: tu me verras, d'une constante ardeur, Haïr mes ennemis et chérir ma grandeur. Le trône fit toujours mes ardeurs les plus chères: Je rougis d'obéir où régnèrent mes pères, Je brûle de me voir au rang de mes aïeux, Et je l'envisageai dès que j'ouvris les yeux. Surtout depuis deux ans, ce noble soin m'inspire; Je ne fais point de pas qui ne tende à l'empire. Des princes mes neveux j'entretiens la fureur, Et mon ambition autorise la leur. D'Etéocle d'abord j'appuyai l'injustice; Je lui fis refuser le trône à Polynice. Tu sais que je pensais dès lors à m'y placer; Et je l'y mis, Attale, afin de l'en chasser. Attale Mais, Seigneur, si la guerre eut pour vous tant de charmes, D'où vient que de leurs mains vous arrachez les armes? Et puisque leur discorde est l'objet de vos voeux, Pourquoi par vos conseils vont-ils se voir tous deux? Créon Plus qu'à mes ennemis la guerre m'est mortelle, Et le courroux du ciel me la rend trop cruelle. Il s'arme contre moi de mon propre dessein, Il se sert de mon bras pour me percer le sein. La guerre s'allumait lorsque pour mon supplice Hémon m'abandonna pour servir Polynice; Les deux frères par moi devinrent ennemis, Et je devins, Attale, ennemi de mon fils. Enfin, ce même jour, je fais rompre la trêve, J'excite le soldat, tout le camp se soulève, On se bat; et voilà qu'un fils désespéré Meurt, et rompt un combat que j'ai tant préparé. Mais il me reste un fils, et je sens que je l'aime, Tout rebelle qu'il est, et tout mon rival même. Sans le perdre, je veux perdre mes ennemis. Il m'en coûterait trop, s'il m'en coûtait deux fils. Des deux princes d'ailleurs la haine est trop puissante: Ne crois pas qu'à la paix jamais elle consente. Moi-même je saurai si bien l'envenimer, Qu'ils périront tous deux plutôt que de s'aimer, Les autres ennemis n'ont que de courtes haines, Mais quand de la nature on a brisé les chaînes, Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir Ceux que des noeuds si forts n'ont pas su retenir: L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère. Mais leur éloignement ralentit leur colère; Quelque haine qu'on ait contre un fier ennemi, Quand il est loin de nous on la perd à demi. Ne t'étonne donc plus si je veux qu'ils se voient: Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient, Que rappelant leur haine, au lieu de la chasser, Ils s'étouffent, Attale, en voulant s'embrasser. Attale Vous n'avez plus, Seigneur, à craindre que vous-même: On porte ses remords avec le diadème. Créon Quand on est sur le trône, on a bien d'autres soins, Et les remords sont ceux qui nous pèsent le moins. Du plaisir de régner une âme possédée De tout le temps passé détourne son idée; Et de tout autre objet un esprit éloigné Croit n'avoir point vécu tant qu'il n'a point régné. Mais allons. Le remords n'est pas ce qui me touche, Et je n'ai plus un coeur que le crime effarouche: Tous les premiers forfaits coûtent quelques efforts Mais, Attale, on commet les seconds sans remords. Acte quatrième Scène I Etéocle, Créon Etéocle Oui, Créon, c'est ici qu'il doit bientôt se rendre, Et tous deux en ce lieu nous le pouvons attendre. Nous verrons ce qu'il veut; mais je répondrais bien Que par cette entrevue on n'avancera rien. Je connais Polynice et son humeur altière: Je sais bien que sa haine est encor toute entière, Je ne crois pas qu'on puisse en arrêter le cours, Et pour moi, je sens bien que je le hais toujours. Créon Mais s'il vous cède enfin la grandeur souveraine, Vous devez, ce me semble, apaiser votre haine. Etéocle Je ne sais si mon coeur s'apaisera jamais: Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais. Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée: Elle n'est pas, Créon, l'ouvrage d'une année, Elle est née avec nous, et sa noire fureur Aussitôt que la vie entra dans notre coeur. Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance; Que dis-je? nous l'étions avant notre naissance. Triste et fatal effet d'un sang incestueux! Pendant qu'un même sein nous renfermait tous deux, Dans les flancs de ma mère une guerre intestine De nos divisions lui marqua l'origine. Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau, Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau. On dirait que le ciel, par un arrêt funeste, Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste, Et que dans notre sang il voulut mettre au jour Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour. Et maintenant, Créon, que j'attends sa venue, Ne crois pas que pour lui ma haine diminue: Plus il approche, et plus il me semble odieux, Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses yeux. J'aurais même regret qu'il me quittât l'empire: Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire. Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié, Et je crains son courroux moins que son amitié. Je veux, pour donner cours à mon ardente haine, Que sa fureur au moins autorise la mienne; Et puisqu'enfin mon coeur ne saurait se trahir, Je veux qu'il me déteste afin de le haïr. Tu verras que sa rage est encore la même, Et que toujours son coeur aspire au diadème; Qu'il m'abhorre toujours, et veut toujours régner; Et qu'on peut bien le vaincre, et non pas le gagner. Créon Domptez-le donc, Seigneur, s'il demeure inflexible. Quelque fier qu'il puisse être, il n'est pas invincible, Et puisque la raison ne peut rien sur son coeur, Eprouvez ce que peut un bras toujours vainqueur. Oui, quoique dans la paix je trouvasse des charmes, Je serai le premier à reprendre les armes, Et si je demandais qu'on en rompît le cours, Je demande encor plus que vous régniez toujours. Que la guerre s'enflamme et jamais ne finisse, S'il faut avec la paix recevoir Polynice. Qu'on ne nous vienne plus vanter un bien si doux; La guerre et ses horreurs nous plaisent avec vous. Tout le peuple thébain vous parle par ma bouche; Ne le soumettez pas à ce prince farouche: Si la paix se peut faire, il la veut comme moi; Surtout, si vous l'aimez, conservez-lui son roi. Cependant écoutez le prince votre frère, Et s'il se peut, Seigneur, cachez votre colère; Feignez... Mais quelqu'un vient. Scène II Etéocle, Créon, Attale Etéocle Sont-ils bien près d'ici? Vont-ils venir, Attale? Attale Oui, Seigneur, les voici. Ils ont trouvé d'abord la princesse et la reine, Et bientôt ils seront dans la chambre prochaine. Etéocle Qu'ils entrent. Cette approche excite mon courroux. Qu'on hait un ennemi quand il est près de nous! Créon Ah! le voici! Fortune, achève mon ouvrage, Et livre-les tous deux aux transports de leur rage! Scène III Jocaste, Etéocle, Polynice, Antigone, Créon, Hémon Jocaste Me voici donc tantôt au comble de mes voeux, Puisque déjà le ciel vous rassemble tous deux. Vous revoyez un frère, après deux ans d'absence, Dans ce même palais où vous prîtes naissance; Et moi, par un bonheur où je n'osais penser, L'un et l'autre à la fois je vous puis embrasser. Commencez donc, mes fils, cette union si chère, Et que chacun de vous reconnaisse son frère: Tous deux dans votre frère envisagez vos traits: Mais pour en mieux juger, voyez-les de plus près, Surtout que le sang parle et fasse son office. Approchez, Etéocle; avancez, Polynice... Hé quoi? loin d'approcher, vous reculez tous deux? D'où vient ce sombre accueil et ces regards fâcheux? N'est-ce point que chacun, d'une âme irrésolue, Pour saluer son frère attend qu'il le salue, Et qu'affectant l'honneur de céder le dernier, L'un ni l'autre ne veut s'embrasser le premier? Etrange ambition qui n'aspire qu'au crime, Où le plus furieux passe pour magnanime! Le vainqueur doit rougir en ce combat honteux, Et les premiers vaincus sont les plus généreux. Voyons donc qui des deux aura plus de courage, Qui voudra le premier triompher de sa rage... Quoi? vous n'en faites rien? C'est à vous d'avancer, Et venant de si loin vous devez commencer: Commencez, Polynice, embrassez votre frère, Et montrez... Etéocle Hé, Madame! à quoi bon ce mystère? Tous ces embrassements ne sont guère à propos: Qu'il parle, qu'il s'explique, et nous laisse en repos. Polynice Quoi? faut-il davantage expliquer mes pensées? On les peut découvrir par les choses passées: La guerre, les combats, tant de sang répandu, Tout cela dit assez que le trône m'est dû. Etéocle Et ces mêmes combats, et cette même guerre, Ce sang qui tant de fois a fait rougir la terre, Tout cela dit assez que le trône est à moi; Et tant que je respire, il ne peut être à toi. Polynice Tu sais qu'injustement tu remplis cette place. Etéocle L'injustice me plaît, pourvu que je t'en chasse. Polynice Si tu n'en veux sortir, tu pourras en tomber. Etéocle Si je tombe, avec moi tu pourras succomber. Jocaste O dieux! que je me vois cruellement déçue! N'avais-je tant pressé cette fatale vue, Que pour les désunir encor plus que jamais? Ah! mes fils, est-ce là comme on parle de paix? Quittez, au nom des dieux, ces tragiques pensées. Ne renouvelez point vos discordes passées: Vous n'êtes pas ici dans un champ inhumain. Est-ce moi qui vous mets les armes à la main? Considérez ces lieux où vous prîtes naissance: Leur aspect sur vos coeurs n'a-t-il point de puissance? C'est ici que tous deux vous reçûtes le jour; Tout ne vous parle ici que de paix et d'amour: Ces princes, votre soeur, tout condamne vos haines, Enfin moi, qui pour vous pris toujours tant de peines, Qui pour vous réunir immolerais... Hélas! Ils détournent la tête, et ne m'écoutent pas! Tous deux, pour s'attendrir, ils ont l'âme trop dure; Ils ne connaissent plus la voix de la nature, (A Polynice.) Et vous, que je croyais plus doux et plus soumis... Polynice Je ne veux rien de lui que ce qu'il m'a promis: Il ne saurait régner sans se rendre parjure. Jocaste Une extrême justice est souvent une injure. Le trône vous est dû, je n'en saurais douter; Mais vous le renversez en voulant y monter. Ne vous lassez-vous point de cette affreuse guerre? Voulez-vous sans pitié désoler cette terre, Détruire cet empire afin de le gagner? Est-ce donc sur des morts que vous voulez régner? Thèbes avec raison craint le règne d'un prince Qui de fleuves de sang inonde sa province. Voudrait-elle obéir à votre injuste loi? Vous êtes son tyran avant qu'être son roi. Dieux! si devenant grand souvent on devient pire, Si la vertu se perd quand on gagne l'empire, Lorsque vous régnerez, que serez-vous, hélas! Si vous êtes cruel quand vous ne régnez pas? Polynice Ah! si je suis cruel, on me force de l'être; Et de mes actions je ne suis pas le maître. J'ai honte des horreurs où je me vois contraint, Et c'est injustement que le peuple me craint. Mais il faut en effet soulager ma patrie; De ses gémissements mon âme est attendrie. Trop de sang innocent se verse tous les jours, Il faut de ses malheurs que j'arrête le cours; Et sans faire gémir ni Thèbes ni la Grèce, A l'auteur de mes maux il faut que je m'adresse: Il suffit aujourd'hui de son sang ou du mien. Jocaste Du sang de votre frère? Polynice Oui, Madame, du sien. Il faut finir ainsi cette guerre inhumaine. Oui, cruel, et c'est là le dessein qui m'amène, Moi-même à ce combat j'ai voulu t'appeler; A tout autre qu'à toi je craignais d'en parler: Tout autre aurait voulu condamner ma pensée, Et personne en ces lieux ne te l'eût annoncée. Je te l'annonce donc. C'est à toi de prouver Si ce que tu ravis tu le sais conserver. Montre-toi digne enfin d'une si belle proie. Etéocle J'accepte ton dessein, et l'accepte avec joie. Créon sait là-dessus quel était mon désir: J'eusse accepté le trône avec moins de plaisir. Je te crois maintenant digne du diadème, Et te le vais porter au bout de ce fer même. Jocaste Hâtez-vous donc, cruels, de me percer le sein, Et commencez par moi votre horrible dessein. Ne considérez point que je suis votre mère, Considérez en moi celle de votre frère. Si de votre ennemi vous recherchez le sang, Recherchez-en la source en ce malheureux flanc. Je suis de tous les deux la commune ennemie, Puisque votre ennemi reçut de moi la vie. Cet ennemi, sans moi, ne verrait pas le jour; S'il meurt, ne faut-il pas que je meure à mon tour? N'en doutez point, sa mort me doit être commune; Il faut en donner deux, ou n'en donner pas une; Et sans être ni doux ni cruel à demi, Il faut me perdre, ou bien sauver votre ennemi. Si la vertu vous plaît, si l'honneur vous anime, Barbares, rougissez de commettre un tel crime; Ou si le crime enfin vous plaît tant à chacun, Barbares, rougissez de n'en commettre qu'un. Aussi bien, ce n'est point que l'amour vous retienne Si vous sauvez ma vie en poursuivant la sienne: Vous vous garderiez bien, cruels, de m'épargner, Si je vous empêchais un moment de régner. Polynice, est-ce ainsi que l'on traite une mère? Polynice J'épargne mon pays. Jocaste Et vous tuez un frère! Polynice Je punis un méchant. Jocaste Et sa mort, aujourd'hui, Vous rendra plus coupable et plus méchant que lui. Polynice Faut-il que de ma main je couronne ce traître, Et que de cour en cour j'aille chercher un maître? Qu'errant et vagabond je quitte mes Etats, Pour observer des lois qu'il ne respecte pas? De ses propres forfaits serai-je la victime? Le diadème est-il le partage du crime? Quel droit ou quel devoir n'a-t-il point violé? Et cependant il règne, et je suis exilé! Jocaste Mais si le roi d'Argos vous cède une couronne... Polynice Dois-je chercher ailleurs ce que le sang me donne? En m'alliant chez lui n'aurai-je rien porté? Et tiendrai-je mon rang de sa seule bonté? D'un trône qui m'est dû faut-il que l'on me chasse, Et d'un prince étranger que je brigue la place? Non, non: sans m'abaisser à lui faire la cour, Je veux devoir le sceptre à qui je dois le jour. Jocaste Qu'on le tienne, mon fils, d'un beau-père ou d'un père, La main de tous les deux vous sera toujours chère. Polynice Non, non, la différence est trop grande pour moi: L'un me ferait esclave, et l'autre me fait roi. Quoi? ma grandeur serait l'ouvrage d'une femme? D'un éclat si honteux je rougirais dans l'âme. Le trône, sans l'amour, me serait donc fermé? Je ne régnerais pas si l'on ne m'eût aimé? Je veux m'ouvrir le trône ou jamais n'y paraître; Et quand j'y monterai, j'y veux monter en maître, Que le peuple à moi seul soit forcé d'obéir, Et qu'il me soit permis de m'en faire haïr. Enfin, de ma grandeur je veux être l'arbitre, N'être point roi, Madame, ou l'être à juste titre; Que le sang me couronne; ou, s'il ne suffit pas, Je veux à son secours n'appeler que mon bras. Jocaste Faites plus, tenez tout de votre grand courage; Que votre bras tout seul fasse votre partage, Et dédaignant les pas des autres souverains, Soyez, mon fils, soyez l'ouvrage de vos mains. Par d'illustres exploits couronnez-vous vous-même, Qu'un superbe laurier soit votre diadème; Régnez et triomphez, et joignez à la fois La gloire des héros à la pourpre des rois. Quoi? votre ambition serait-elle bornée A régner tour à tour l'espace d'une année? Cherchez à ce grand coeur, que rien ne peut dompter, Quelque trône où vous seul ayez droit de monter. Mille sceptres nouveaux s'offrent à votre épée, Sans que d'un sang si cher nous la voyions trempée. Vos triomphes pour moi n'auront rien que de doux, Et votre frère même ira vaincre avec vous. Polynice Vous voulez que mon coeur, flatté de ces chimères, Laisse un usurpateur au trône de mes pères? Jocaste Si vous lui souhaitez en effet tant de mal, Elevez-le vous-même à ce trône fatal. Ce trône fut toujours un dangereux abîme; La foudre l'environne aussi bien que le crime; Votre père et les rois qui vous ont devancés, Sitôt qu'ils y montaient, s'en sont vus renversés. Polynice Quand je devrais au ciel rencontrer le tonnerre, J'y monterais plutôt que de ramper à terre. Mon coeur, jaloux du sort de ces grands malheureux, Veut s'élever, Madame, et tomber avec eux. Etéocle Je saurai t'épargner une chute si vaine. Polynice Ah! ta chute, crois-moi, précédera la mienne! Jocaste Mon fils, son règne plaît. Polynice Mais il m'est odieux. Jocaste Il a pour lui le peuple. Polynice Et j'ai pour moi les dieux. Etéocle Les dieux de ce haut rang te voulaient interdire, Puisqu'ils m'ont élevé le premier à l'empire. Ils ne savaient que trop, lorsqu'ils firent ce choix, Qu'on veut régner toujours quand on règne une fois. Jamais dessus le trône on ne vit plus d'un maître. Il n'en peut tenir deux, quelque grand qu'il puisse être: L'un des deux, tôt ou tard, se verrait renversé, Et d'un autre soi-même on y serait pressé. Jugez donc, par l'horreur que ce méchant me donne, Si je puis avec lui partager la couronne. Polynice Et moi je ne veux plus, tant tu m'es odieux, Partager avec toi la lumière des cieux. Jocaste Allez donc, j'y consens, allez perdre la vie; A ce cruel combat tous deux je vous convie; Puisque tous mes efforts ne sauraient vous changer, Que tardez-vous? allez vous perdre et me venger. Surpassez, s'il se peut, les crimes de vos pères; Montrez, en vous tuant, comme vous êtes frères: Le plus grand des forfaits vous a donné le jour, Il faut qu'un crime égal vous l'arrache à son tour. Je ne condamne plus la fureur qui vous presse; Je n'ai plus pour mon sang ni pitié ni tendresse: Votre exemple m'apprend à ne le plus chérir Et moi je vais, cruels, vous apprendre à mourir. Antigone Madame... O ciel! que vois-je? Hélas! rien ne les touche! Hémon Rien ne peut ébranler leur constance farouche. Antigone Princes... Etéocle Pour ce combat, choisissons quelque lieu. Polynice Courons. Adieu, ma soeur. Etéocle Adieu, Princesse, adieu. Antigone Mes frères, arrêtez! Gardes, qu'on les retienne; Joignez, unissez tous vos douleurs à la mienne. C'est leur être cruels que de les respecter. Hémon Madame, il n'est plus rien qui les puisse arrêter. Antigone Ah! généreux Hémon, c'est vous seul que j'implore. Si la vertu vous plaît, si vous m'aimez encore, Et qu'on puisse arrêter leurs parricides mains, Hélas! pour me sauver, sauvez ces inhumains. Acte cinquième Scène I Antigone, seule. A quoi te résous-tu, princesse infortunée? Ta mère vient de mourir dans tes bras; Ne saurais-tu suivre ses pas, Et finir en mourant ta triste destinée? A de nouveaux malheurs te veux-tu réserver? Tes frères sont aux mains, rien ne les peut sauver De leurs cruelles armes. Leur exemple t'anime à te percer le flanc; Et toi seule verses des larmes, Tous les autres versent du sang. Quelle est de mes malheurs l'extrémité mortelle? Où ma douleur doit-elle recourir? Dois-je vivre? dois-je mourir? Un amant me retient, une mère m'appelle: Dans la nuit du tombeau je la vois qui m'attend; Ce que veut la raison, l'amour me le défend Et m'en ôte l'envie. Que je vois de sujets d'abandonner le jour! Mais, hélas! qu'on tient à la vie, Quand on tient si fort à l'amour! Oui, tu retiens, Amour, mon âme fugitive; Je reconnais la voix de mon vainqueur: L'espérance est morte en mon coeur, Et cependant tu vis, et tu veux que je vive; Tu dis que mon amant me suivrait au tombeau, Que je dois de mes jours conserver le flambeau Pour sauver ce que j'aime. Hémon, vois le pouvoir que l'amour a sur moi: Je ne vivrais pas pour moi-même, Et je veux bien vivre pour toi. Si jamais tu doutas de ma flamme fidèle... Mais voici du combat la funeste nouvelle. Scène II Antigone, Olympe Antigone Eh bien! ma chère Olympe, as-tu vu ce forfait? Olympe J'y suis courue en vain, c'en était déjà fait. Du haut de nos remparts j'ai vu descendre en larmes Le peuple qui courait et qui criait aux armes; Et pour vous dire enfin d'où venait sa terreur, Le roi n'est plus, Madame, et son frère est vainqueur. On parle aussi d'Hémon: l'on dit que son courage S'est efforcé longtemps de suspendre leur rage, Mais que tous ses efforts ont été superflus. C'est ce que j'ai compris de mille bruits confus. Antigone Ah! je n'en doute pas, Hémon est magnanime; Son grand coeur eut toujours trop d'horreur pour le crime. Je l'avais conjuré d'empêcher ce forfait, Et s'il l'avait pu faire, Olympe, il l'aurait fait. Mais, hélas! leur fureur ne pouvait se contraindre: Dans des ruisseaux de sang elle voulait s'éteindre. Princes dénaturés, vous voilà satisfaits: La mort seule entre vous pouvait mettre la paix. Le trône pour vous deux avait trop peu de place; Il fallait entre vous mettre un plus grand espace, Et que le ciel vous mît, pour finir vos discords, L'un parmi les vivants, l'autre parmi les morts. Infortunés tous deux, dignes qu'on vous déplore! Moins malheureux pourtant que je ne suis encore, Puisque de tous les maux qui sont tombés sur pous, Vous n'en sentez aucun, et que je les sens tous! Olympe Mais pour vous ce malheur est un moindre supplice Que si la mort vous eût enlevé Polynice. Ce prince était l'objet qui faisait tous vos soins; Les intérêts du roi vous touchaient beaucoup moins. Antigone Il est vrai, je l'aimais d'une amitié sincère; Je l'aimais beaucoup plus que je n'aimais son frère, Et, ce qui lui donnait tant de part dans mes voeux, Il était vertueux, Olympe, et malheureux. Mais, hélas! ce n'est plus ce coeur si magnanime, Et c'est un criminel qu'a couronné son crime. Son frère plus que lui commence à me toucher: Devenant malheureux, il m'est devenu cher. Olympe Créon vient. Antigone Il est triste; et j'en connais la cause: Au courroux du vainqueur la mort du roi l'expose. C'est de tous nos malheurs l'auteur pernicieux. Scène III Antigone, Créon, Olympe, Attale, Gardes Créon Madame, qu'ai-je appris en entrant dans ces lieux? Est-il vrai que la reine... Antigone Oui, Créon, elle est morte. Créon O dieux! puis-je savoir de quelle étrange sorte Ses jours infortunés ont éteint leur flambeau? Olympe Elle-même, Seigneur, s'est ouvert le tombeau, Et s'étant d'un poignard en un moment saisie, Elle en a terminé ses malheurs et sa vie. Antigone Elle a su prévenir la perte de son fils. Créon Ah! Madame, il est vrai que les dieux ennemis... Antigone N'imputez qu'à vous seul la mort du roi mon frère, Et n'en accusez point la céleste colère. A ce combat fatal vous seul l'avez conduit: Il a cru vos conseils, sa mort en est le fruit. Ainsi de leurs flatteurs les rois sont les victimes; Vous avancez leur perte en approuvant leurs crimes; De la chute des rois vous êtes les auteurs; Mais les rois en tombant entraînent leurs flatteurs. Vous le voyez, Créon, sa disgrâce mortelle Vous est funeste autant qu'elle nous est cruelle: Le ciel, en le perdant, s'en est vengé sur vous, Et vous avez peut-être à pleurer comme nous. Créon Madame, je l'avoue; et les destins contraires Me font pleurer deux fils si vous pleurez deux frères. Antigone Mes frères et vos fils? Dieux! que veut ce discours? Quelque autre qu'Etéocle a-t-il fini ses jours? Créon Mais ne savez-vous pas cette sanglante histoire? Antigone J'ai su que Polynice a gagné la victoire, Et qu'Hémon a voulu les séparer en vain. Créon Madame, ce combat est bien plus inhumain. Vous ignorez encor mes pertes et les vôtres. Mais, hélas! apprenez les unes et les autres. Antigone Rigoureuse Fortune, achève ton courroux! Ah! sans doute, voici le dernier de tes coups. Créon Vous avez vu, Madame, avec quelle furie Les deux princes sortaient pour s'arracher la vie, Que d'une ardeur égale ils fuyaient de ces lieux, Et que jamais leurs coeurs ne s'accordèrent mieux. La soif de se baigner dans le sang de leur frère Faisait ce que jamais le sang n'avait su faire: Par l'excès de leur haine ils semblaient réunis, Et prêts à s'égorger, ils paraissaient amis. Ils ont choisi d'abord pour leur champ de bataille, Un lieu près des deux camps, au pied de la muraille. C'est là que reprenant leur première fureur Ils commencent enfin ce combat plein d'horreur. D'un geste menaçant, d'un oeil brûlant de rage, Dans le sein l'un de l'autre ils cherchent un passage, Et la seule fureur précipitant leurs bras, Tous deux semblent courir au-devant du trépas. Mon fils, qui de douleur en soupirait dans l'âme, Et qui se souvenait de vos ordres, Madame, Se jette au milieu d'eux, et méprise pour vous Leurs ordres absolus qui nous arrêtaient tous. Il leur retient le bras, les repousse, les prie, Et pour les séparer s'expose à leur furie. Mais il s'efforce en vain d'en arrêter le cours, Et ces deux furieux se rapprochent toujours. Il tient ferme pourtant, et ne perd point courage; De mille coups mortels il détourne l'orage, Jusqu'à ce que du roi le fer trop rigoureux, Soit qu'il cherchât son frère, ou ce fils malheureux, Le renverse à ses pieds prêt à rendre la vie. Antigone Et la douleur encor ne me l'a pas ravie! Créon J'y cours, je le relève, et le prends dans mes bras; Et me reconnaissant: "Je meurs, dit-il tout bas, Trop heureux d'expirer pour ma belle princesse. En vain à mon secours votre amitié s'empresse: C'est à ces furieux que vous devez courir; Séparez-les, mon père, et me laissez mourir". Il expire à ces mots. Ce barbare spectacle A leur noire fureur n'apporte point d'obstacle; Seulement Polynice en paraît affligé: "Attends, Hémon, dit-il, tu vas être vengé". En effet sa douleur renouvelle sa rage, Et bientôt le combat tourne à son avantage. Le roi, frappé d'un coup qui lui perce le flanc, Lui cède la victoire et tombe dans son sang. Les deux camps aussitôt s'abandonnent en proie, Le nôtre à la douleur, et les Grecs à la joie; Et le peuple, alarmé du trépas de son roi, Sur le haut de ses tours témoigne son effroi. Polynice, tout fier du succès de son crime, Regarde avec plaisir expirer sa victime; Dans le sang de son frère il semble se baigner: "Et tu meurs, lui dit-il, et moi je vais régner. Regarde dans mes mains l'empire et la victoire; Va rougir aux enfers de l'excès de ma gloire; Et pour mourir encore avec plus de regret, Traître, songe en mourant que tu meurs mon sujet". En achevant ces mots, d'une démarche fière Il s'approche du roi couché sur la poussière, Et pour le désarmer il avance le bras. Le roi, qui semble mort, observe tous ses pas; Il le voit, il l'attend, et son âme irritée Pour quelque grand dessein semble s'être arrêtée. L'ardeur de se venger flatte encor ses désirs, Et retarde le cours de ses derniers soupirs. Prêt à rendre la vie, il en cache le reste, Et sa mort au vainqueur est un piège funeste; Et dans l'instant fatal que ce frère inhumain Lui veut ôter le fer qu'il tenait à la main, Il lui perce le coeur; et son âme ravie, En achevant ce coup abandonne la vie. Polynice frappé pousse un cri dans les airs, Et son âme en courroux s'enfuit dans les enfers. Tout mort qu'il est, Madame, il garde sa colère, Et l'on dirait qu'encore il menace son frère: Son visage, où la mort a répandu ses traits, Demeure plus terrible et plus fier que jamais. Antigone Fatale ambition, aveuglement funeste! D'un oracle cruel suite trop manifeste! De tout le sang royal il ne reste que nous; Et plût aux dieux, Créon, qu'il ne restât que vous, Et que mon désespoir, prévenant leur colère, Eût suivi de plus près le trépas de ma mère! Créon Il est vrai que des dieux le courroux embrasé Pour nous faire périr semble s'être épuisé; Car enfin sa rigueur, vous le voyez, Madame, Ne m'accable pas moins qu'elle afflige votre âme. En m'arrachant mes fils... Antigone Ah! vous régnez, Créon, Et le trône aisément vous console d'Hémon. Mais laissez-moi, de grâce, un peu de solitude, Et ne contraignez point ma triste inquiétude. Aussi bien mes chagrins passeraient jusqu'à vous. Vous trouverez ailleurs des entretiens plus doux: Le trône vous attend, le peuple vous appelle; Goûtez tout le plaisir d'une grandeur nouvelle. Adieu. Nous ne faisons tous deux que nous gêner: Je veux pleurer, Créon, et vous voulez régner. Créon, arrêtant Antigone. Ah, Madame! régnez, et montez sur le trône: Ce haut rang n'appartient qu'à l'illustre Antigone. Antigone Il me tarde déjà que vous ne l'occupiez: La couronne est à vous. Créon Je la mets à vos pieds. Antigone Je la refuserais de la main des dieux même, Et vous osez, Créon, m'offrir le diadème! Créon Je sais que ce haut rang n'a rien de glorieux Qui ne cède à l'honneur de l'offrir à vos yeux. D'un si noble destin je me connais indigne; Mais si l'on peut prétendre à cette gloire insigne, Si par d'illustres faits on la peut mériter, Que faut-il faire enfin, Madame? Antigone M'imiter. Créon Que ne ferais-je point pour une telle grâce! Ordonnez seulement ce qu'il faut que je fasse: Je suis prêt... Antigone, en s'en allant. Nous verrons. Créon, la suivant. J'attends vos lois ici. Antigone, en s'en allant. Attendez. Attale Son courroux serait-il adouci? Croyez-vous la fléchir? Scène IV Créon, Attale Créon Oui, oui, mon cher Attale; Il n'est point de fortune à mon bonheur égale, Et tu vas voir en moi, dans ce jour fortuné, L'ambitieux au trône, et l'amant couronné. Je demandais au ciel la princesse et le trône: Il me donne le sceptre et m'accorde Antigone. Pour couronner ma tête et ma flamme en ce jour, Il arme en ma faveur et la haine et l'amour, Il allume pour moi deux passions contraires: Il attendrit la soeur, il endurcit les frères, Il aigrit leur courroux, il fléchit sa rigueur, Et m'ouvre en même temps et leur trône et son coeur. Attale Il est vrai, vous avez toute chose prospère, Et vous seriez heureux si vous n'étiez point père. L'ambition, l'amour, n'ont rien à désirer; Mais, Seigneur, la nature a beaucoup à pleurer: En perdant vos deux fils... Créon Oui, leur perte m'afflige, Je sais ce que de moi le rang de père exige, Je l'étais; mais surtout j'étais né pour régner, Et je perds beaucoup moins que je ne crois gagner. Le nom de père, Attale, est un titre vulgaire: C'est un don que le ciel ne nous refuse guère. Un bonheur si commun n'a pour moi rien de doux, Ce n'est pas un bonheur, s'il ne fait des jaloux. Mais le trône est un bien dont le ciel est avare; Du reste des mortels ce haut rang nous sépare, Bien peu sont honorés d'un don si précieux: La terre a moins de rois que le ciel n'a de dieux. D'ailleurs tu sais qu'Hémon adorait la princesse, Et qu'elle eut pour ce prince une extrême tendresse. S'il vivait, son amour au mien serait fatal. En me privant d'un fils, le ciel m'ôte un rival. Ne me parle donc plus que de sujets de joie, Souffre qu'à mes transports je m'abandonne en proie; Et sans me rappeler des ombres des enfers, Dis-moi ce que je gagne, et non ce que je perds. Parle-moi de régner, parle-moi d'Antigone: J'aurai bientôt son coeur, et j'ai déjà le trône. Tout ce qui s'est passé n'est qu'un songe pour moi: J'étais père et sujet, je suis amant et roi. La princesse et le trône ont pour moi tant de charmes, Que... Mais Olympe vient. Attale Dieux! elle est tout en larmes. Scène V Créon, Olympe, Attale Olympe Qu'attendez-vous, Seigneur? La princesse n'est plus. Créon Elle n'est plus, Olympe? Olympe Ah! regrets superflus! Elle n'a fait qu'entrer dans la chambre prochaine, Et du même poignard dont est morte la reine, Sans que je pusse voir son funeste dessein, Cette fière princesse a percé son beau sein. Elle s'en est, seigneur, mortellement frappée, Et dans son sang, hélas! elle est soudain tombée. Jugez à cet objet ce que j'ai dû sentir. Mais sa belle âme enfin, toute prête à sortir: "Cher Hémon, c'est à toi que je me sacrifie", Dit-elle; et ce moment a terminé sa vie. J'ai senti son beau corps tout froid entre mes bras, Et j'ai cru que mon âme allait suivre ses pas, Heureuse mille fois, si ma douleur mortelle Dans la nuit du tombeau m'eût plongée avec elle! (Elle s'en va.) Scène dernière Créon, Attale Créon Ainsi donc vous fuyez un amant odieux, Et vous-même, cruelle, éteignez vos beaux yeux! Vous fermez pour jamais ces beaux yeux que j'adore, Et pour ne me point voir, vous les fermez encore! Quoique Hémon vous fût cher, vous courez au trépas Bien plus pour m'éviter que pour suivre ses pas. Mais dussiez-vous encor m'être aussi rigoureuse, Ma présence aux enfers vous fût-elle odieuse, Dût après le trépas vivre votre courroux, Inhumaine, je vais y descendre après vous. Vous y verrez toujours l'objet de votre haine, Et toujours mes soupirs vous rediront ma peine, Ou pour vous adoucir, ou pour vous tourmenter; Et vous ne pourrez plus mourir pour m'éviter. Mourons donc... Attale et des gardes. Ah! Seigneur! quelle cruelle envie... Créon Ah! c'est m'assassiner que me sauver la vie! Amour, rage, transports, venez à mon secours, Venez, et terminez mes détestables jours! De ces cruels amis trompez tous les obstacles. Toi, justifie, ô ciel, la foi de tes oracles: Je suis le dernier sang du malheureux Laïus, Perdez-moi, dieux cruels, ou vous serez déçus. Reprenez, reprenez cet empire funeste: Vous m'ôtez Antigone, ôtez-moi tout le reste. Le trône et vos présents excitent mon courroux; Un coup de foudre est tout ce que je veux de vous. Ne le refusez pas à mes voeux, à mes crimes; Ajoutez mon supplice à tant d'autres victimes. Mais en vain je vous presse, et mes propres forfaits Me font déjà sentir tous les maux que j'ai faits. Polynice, Etéocle, Iocaste, Antigone, Mes fils, que j'ai perdus pour m'élever au trône, Tant d'autres malheureux dont j'ai causé les maux, Font déjà dans mon coeur l'office des bourreaux. Arrêtez... Mon trépas va venger votre perte, La foudre va tomber, la terre est entr'ouverte, Je ressens à la fois mille tourments divers, Et je m'en vais chercher du repos aux enfers. (Il tombe entre les mains des gardes.) Alexandre le Grand Tragédie Adresse Première préface Seconde préface Acteurs Acte premier Scène I Scène II Scène III Acte deuxième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte troisième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Acte quatrième Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Acte cinquième Scène I Scène II Scène III Adresse Au Roi SIRE, Voici une seconde entreprise qui n'est pas moins hardie que la première. Je ne me contente pas d'avoir mis à la tête de mon ouvrage le nom d'Alexandre, j'y ajoute encore celui de VOTRE MAJESTE, c'est-à-dire que j'assemble tout ce que le siècle présent et les siècles passés nous peuvent fournir de plus grand. Mais, SIRE, j'espère que VOTRE MAJESTE ne condamnera pas cette seconde hardiesse, comme elle n'a pas désapprouvé la première. Quelques efforts que l'on eût faits pour lui défigurer mon héros, il n'a pas plutôt paru devant elle, qu'elle l'a reconnu pour Alexandre. Et à qui s'en rapportera-t-on, qu'à un roi dont la gloire est répandue aussi loin que celle de ce conquérant, et devant qui l'on peut dire que tous les peuples du monde se taisent comme l'Ecriture l'a dit d'Alexandre? Je sais bien que ce silence est un silence d'étonnement et d'admiration, que jusques ici la force de vos armes ne leur a pas tant imposé que celle de vos vertus. Mais, SIRE, votre réputation n'en est pas moins éclatante, pour n'être point établie sur les embrasements et sur les ruines; et déjà VOTRE MAJESTE est arrivée au comble de la gloire par un chemin plus nouveau et plus difficile que celui par où Alexandre y est monté. Il n'est pas extraordinaire de voir un jeune homme gagner des batailles, de le voir mettre le feu par toute la terre. Il n'est pas impossible que la jeunesse et la fortune l'emportent victorieux jusqu'au fond des Indes. L'histoire est pleine de jeunes conquérants; et l'on sait avec quelle ardeur VOTRE MAJESTE elle-même a cherché les occasions de se signaler dans un âge où Alexandre ne faisait encore que pleurer sur les victoires de son père. Mais elle me permettra de lui dire que devant elle, on n'a point vu de roi qui, à l'âge d'Alexandre, ait fait paraître la conduite d'Auguste; qui, sans s'éloigner presque du centre de son royaume, ait répandu sa lumière jusqu'au bout du monde; et qui ait commencé sa carrière par où les plus grands princes ont tâché d'achever la leur. On a disputé chez les anciens si la fortune n'avait point eu plus de part que la vertu dans les conquêtes d'Alexandre. Mais quelle part la fortune peut-elle prétendre aux actions d'un roi qui ne doit qu'à ses seuls conseils l'état florissant de son royaume, et qui n'a besoin que de lui-même, pour se rendre redoutable à toute l'Europe? Mais, SIRE, je ne songe pas qu'en voulant louer VOTRE MAJESTE je m'engage dans une carrière trop vaste et trop difficile. Il faut auparavant m'essayer encore sur quelques autres héros de l'antiquité; et je prévois qu'à mesure que je prendrai de nouvelles forces, VOTRE MAJESTE se couvrira elle-même d'une gloire toute nouvelle; que nous la reverrons peut-être, à la tête d'une armée, achever la comparaison qu'on peut faire d'elle et d'Alexandre, et ajouter le titre de conquérant à celui du plus sage roi de la terre. Ce sera alors que vos sujets devront consacrer toutes leurs veilles au récit de tant de grandes actions, et ne pas souffrir que VOTRE MAJESTE ait lieu de se plaindre, comme Alexandre, qu'elle n'a eu personne de son temps qui pût laisser à la postérité la mémoire de ses vertus. Je n'espère pas être assez heureux pour me distinguer par le mérite de mes ouvrages, mais je sais bien que je me signalerai au moins par le zèle et la profonde vénération avec laquelle je suis, SIRE DE VOTRE MAJESTE, Le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et sujet, RACINE. Première préface Je ne rapporterai point ici ce que l'histoire dit de Porus, il faudrait copier tout le huitième livre de Quinte-Curce; et je m'engagerai moins encore à faire une exacte apologie de tous les endroits qu'on a voulu combattre dans ma pièce. Je n'ai pas prétendu donner au public un ouvrage parfait: je me fais trop justice pour avoir osé me flatter de cette espérance. Avec quelque succès qu'on ait représenté mon Alexandre, et quoique les premières personnes de la terre et les Alexandres de notre siècle se soient hautement déclarés pour lui, je ne me laisse point éblouir par ces illustres approbations. Je veux croire qu'ils ont voulu encourager un jeune homme, et m'exciter à faire encore mieux dans la suite; mais j'avoue que, quelque défiance que j'eusse de moi-même, je n'ai pu m'empêcher de concevoir quelque opinion de ma tragédie, quand j'ai vu la peine que se sont donnée certaines gens pour la décrier. On ne fait point tant de brigues contre un ouvrage qu'on n'estime pas; on se contente de ne plus le voir quand on l'a vu une fois, et on le laisse tomber de lui-même, sans daigner seulement contribuer à sa chute. [Cependant j'ai eu le plaisir de voir plus de six fois de suite à ma pièce le visage de ces censeurs; ils n'ont pas craint de s'exposer si souvent à entendre une chose qui leur déplaisait; ils ont prodigué libéralement leur temps et leurs peines pour la venir critiquer, sans compter les chagrins que leur ont peut-être coûté les applaudissements que leur présence n'a pas empêché le public de me donner.] Ce n'est pas, comme j'ai déjà dit, que je croie ma pièce sans défauts. On sait avec quelle déférence j'ai écouté les avis sincères de mes véritables amis, et l'on verra même que j'ai profité en quelques endroits des conseils que j'en ai reçus. Mais je n'aurais jamais fait si je m'arrêtais aux subtilités de quelques critiques, qui prétendent assujettir le goût du public aux dégoûts d'un esprit malade, qui vont au théâtre avec un ferme dessein de n'y point prendre de plaisir, et qui croient prouver à tous les spectateurs, par un branlement de tête et par des grimaces affectées, qu'ils ont étudié à fond la Poétique d'Aristote. En effet, que répondrais-je à ces critiques qui condamnent jusques au titre de ma tragédie, et qui ne veulent pas que je l'appelle Alexandre, quoique Alexandre en fasse la principale action, et que le véritable sujet de la pièce ne soit autre chose que la générosité de ce conquérant? Ils disent que je fais Porus plus grand qu'Alexandre. Et en quoi paraît-il plus grand? Alexandre, n'est-il pas toujours le vainqueur? Il ne se contente pas de vaincre Porus par la force de ses armes, il triomphe de sa fierté même par la générosité qu'il fait paraître en lui rendant ses Etats. Ils trouvent étrange qu'Alexandre, après avoir gagné la bataille, ne retourne pas à la tête de son armée, et qu'il s'entretienne avec sa maîtresse, au lieu d'aller combattre un petit nombre de désespérés qui ne cherchent qu'à périr. Cependant, si l'on en croit un des plus grands capitaines de ce temps, Ephestion n'a pas dû s'y trouver lui-même. [Ils ne peuvent souffrir qu'Ephestion fasse le récit de la mort de Taxile en présence de Porus, parce que ce récit est trop à l'avantage de ce prince. Mais ils ne considèrent pas que l'on ne blâme les louanges que l'on donne à une personne en sa présence, que quand elles peuvent être suspectes de flatterie, et qu'elles font un effet tout contraire quand elles partent de la bouche d'un ennemi et que celui qu'on loue est dans le malheur. Cela s'appelle rendre justice à la vertu, et la respecter même dans les fers. Il me semble que cette conduite répond assez bien à l'idée que les historiens nous donnent du favori d'Alexandre. Mais au moins, disent-ils, il devrait épargner la patience de son maître, et ne pas tant vanter devant lui la valeur de son ennemi. Ceux qui tiennent ce langage ont sans doute oublié que Porus vient d'être défait par Alexandre, et que les louanges qu'on donne au vaincu retournent à la gloire du vainqueur.] Je ne réponds rien à ceux qui blâment Alexandre de rétablir Porus en présence de Cléofile. C'est assez pour moi que ce qui passe pour une faute auprès de ces esprits qui n'ont lu l'histoire que dans les romans, et qui croient qu'un héros ne doit jamais faire un pas sans la permission de sa maîtresse, a reçu des louanges de ceux qui, étant eux-mêmes de grands héros, ont droit de juger de la vertu de leurs pareils. Enfin la plus grande objection que l'on me fasse, c'est que mon sujet est trop simple et trop stérile. Je ne représente point à ces critiques le goût de l'antiquité; [je vois bien qu'ils le connaissent médiocrement]. Mais de quoi se plaignent-ils, si toutes mes scènes sont bien remplies, si elles sont bien liées nécessairement les unes aux autres, si tous mes acteurs ne viennent point sur le théâtre que l'on ne sache la raison qui les y fait venir et si, avec peu d'incidents et peu de matière, j'ai été assez heureux pour faire une pièce qui les a peut-être attachés malgré eux depuis le commencement jusqu'à la fin? Mais ce qui me console, c'est de voir mes censeurs s'accorder si mal ensemble: les uns disent que Taxile n'est point assez honnête homme, les autres, qu'il ne mérite point sa perte; les uns soutiennent qu'Alexandre n'est point assez amoureux, les autres, qu'il ne vient sur le théâtre que pour parler d'amour. Ainsi je n'ai pas besoin que mes amis se mettent en peine de me justifier, je n'ai qu'à renvoyer mes ennemis à mes ennemis, et je me repose sur eux de la défense d'une pièce qu'ils attaquent en si mauvaise intelligence, et avec des sentiments si opposés. Seconde préface Il n'y a guère de tragédie où l'histoire soit plus fidèlement suivie que dans celle-ci. Le sujet en est tiré de plusieurs auteurs, mais surtout du huitième livre de Quinte-Curce. C'est là qu'on peut voir tout ce qu'Alexandre fit lorsqu'il entra dans les Indes, les ambassades qu'il envoya aux rois de ce pays- là, les différentes réceptions qu'ils firent à ses envoyés, l'alliance que Taxile fit avec lui, la fierté avec laquelle Porus refusa les conditions qu'on lui présentait, l'inimitié qui était entre Porus et Taxile, et enfin la victoire qu'Alexandre remporta sur Porus, la réponse généreuse que ce brave Indien fit au vainqueur, qui lui demandait comment il voulait qu'on le traitât, et la générosité avec laquelle Alexandre lui rendit tous ses Etats, et en ajouta beaucoup d'autres. Cette action d'Alexandre a passé pour une des plus belles que ce prince ait faites en sa vie, et le danger que Porus lui fit courir dans la bataille lui parut le plus grand où il se fût jamais trouvé. Il le confessa lui-même, en disant qu'il avait trouvé enfin un péril digne de son courage. Et ce fut en cette même occasion qu'il s'écria: "O Athéniens, combien de travaux j'endure pour me faire louer de vous!" J'ai tâché de représenter en Porus un ennemi digne d'Alexandre, et je puis dire que son caractère a plu extrêmement sur notre théâtre, jusque-là que des personnes m'ont reproché que je faisais ce prince plus grand qu'Alexandre. Mais ces personnes ne considèrent pas que, dans la bataille et dans la victoire, Alexandre est en effet plus grand que Porus; qu'il n'y a pas un vers dans la tragédie qui ne soit à la louange d'Alexandre; que les invectives même de Porus et d'Axiane sont autant d'éloges de la valeur de ce conquérant. Porus a peut-être quelque chose qui intéresse davantage, parce qu'il est dans le malheur; car, comme dit Sénèque: "Nous sommes de telle nature, qu'il n'y a rien au monde qui se fasse tant admirer qu'un homme qui sait être malheureux avec courage. Ita affecti sumus, ut nihil aeque magnam apud nos admirationem occupet, quam homo fortiter miser." Les amours d'Alexandre et de Cléofile ne sont pas de mon invention: Justin en parle, aussi bien que Quinte-Curce. Ces deux historiens rapportent qu'une reine dans les Indes, nommée Cléofile, se rendit à ce prince avec la ville où il la tenait assiégée, et qu'il la rétablit dans son royaume, en considération de sa beauté. Elle en eut un fils, et elle l'appela Alexandre. Voici les paroles de Justin: Regna Cleofidis reginae petit, quae, cum se dedisset ei, regnum ab Alexandro recepit, illecebris consecuta quod virtute non potuerat; filiumque, ab eo genitum, Alexandrum nominavit, qui postea regno Indorum potitus est. Acteurs Alexandre. Porus, roi dans les Indes. Taxile, roi dans les Indes. Axiane, reine d'une autre partie des Indes. Cléofile, soeur de Taxile. Ephestion. Suite d'Alexandre. La scène est sur le bord de l'Hydaspe, dans le camp de Taxile. Acte premier Scène I Taxile, Cléofile Cléofile Quoi? vous allez combattre un roi dont la puissance Semble forcer le ciel à prendre sa défense, Sous qui toute l'Asie a vu tomber ses rois, Et qui tient la fortune attachée à ses lois? Mon frère, ouvrez les yeux pour connaître Alexandre: Voyez de toutes parts les trônes mis en cendre, Les peuples asservis, et les rois enchaînés; Et prévenez les maux qui les ont entraînés. Taxile Voulez-vous que, frappé d'une crainte si basse, Je présente la tête au joug qui nous menace, Et que j'entende dire aux peuples indiens Que j'ai forgé moi-même et leurs fers et les miens? Quitterai-je Porus? Trahirai-je ces princes Que rassemble le soin d'affranchir nos provinces, Et qui sans balancer sur un si noble choix, Sauront également vivre ou mourir en rois? En voyez-vous un seul qui sans rien entreprendre Se laisse terrasser au seul nom d'Alexandre, Et le croyant déjà maître de l'univers, Aille, esclave empressé, lui demander des fers? Loin de s'épouvanter à l'aspect de sa gloire, Ils l'attaqueront même au sein de la victoire. Et vous voulez, ma soeur, que Taxile aujourd'hui, Tout prêt à le combattre, implore son appui! Cléofile Aussi n'est-ce qu'à vous que ce prince s'adresse; Pour votre amitié seule Alexandre s'empresse: Quand la foudre s'allume et s'apprête à partir, Il s'efforce en secret de vous en garantir. Taxile Pourquoi suis-je le seul que son courroux ménage? De tous ceux que l'Hydaspe oppose à son courage, Ai-je mérité seul son indigne pitié? Ne peut-il à Porus offrir son amitié? Ah! sans doute il lui croit l'âme trop généreuse Pour écouter jamais une offre si honteuse: Il cherche une vertu qui lui résiste moins, Et peut-être il me croit plus digne de ses soins. Cléofile Dites, sans l'accuser de chercher un esclave, Que de ses ennemis, il vous croit le plus brave, Et qu'en vous arrachant les armes de la main, Il se promet du reste un triomphe certain. Son choix à votre nom n'imprime point de taches, Son amitié n'est point le partage des lâches: Quoiqu'il brûle de voir tout l'univers soumis, On ne voit point d'esclave au rang de ses amis. Ah! si son amitié peut souiller votre gloire, Que ne m'épargniez-vous une tache si noire? Vous connaissez les soins qu'il me rend tous les jours: Il ne tenait qu'à vous d'en arrêter le cours. Vous me voyez ici maîtresse de son âme; Cent messages secrets m'assurent de sa flamme; Pour venir jusqu'à moi, ses soupirs embrasés Se font jour au travers de deux camps opposés. Au lieu de le haïr, au lieu de m'y contraindre, De mon trop de rigueur je vous ai vu vous plaindre: Vous m'avez engagée à souffrir son amour, Et peut-être, mon frère, à l'aimer à mon tour. Taxile Vous pouvez, sans rougir du pouvoir de vos charmes, Forcer ce grand guerrier à vous rendre les armes, Et sans que votre coeur doive s'en alarmer, Le vainqueur de l'Euphrate a pu vous désarmer. Mais l'Etat aujourd'hui suivra ma destinée, Je tiens avec mon sort sa fortune enchaînée, Et quoique vos conseils tâchent de me fléchir, Je dois demeurer libre afin de l'affranchir. Je sais l'inquiétude où ce dessein vous livre, Mais comme vous, ma soeur, j'ai mon amour à suivre. Les beaux yeux d'Axiane, ennemis de la paix, Contre votre Alexandre arment tous leurs attraits: Reine de tous les coeurs, elle met tout en armes Pour cette liberté que détruisent ses charmes, Elle rougit des fers qu'on apporte en ces lieux, Et n'y saurait souffrir de tyrans que ses yeux. Il faut servir, ma soeur, son illustre colère; Il faut aller... Cléofile Eh bien! perdez-vous pour lui plaire: De ces tyrans si chers suivez l'arrêt fatal, Servez-les, ou plutôt servez votre rival. De vos propres lauriers souffrez qu'on le couronne. Combattez pour Porus, Axiane l'ordonne, Et par de beaux exploits appuyant sa rigueur, Assurez à Porus l'empire de son coeur. Taxile Ah! ma soeur, croyez-vous que Porus... Cléofile Mais vous-même Doutez-vous en effet qu'Axiane ne l'aime? Quoi? ne voyez-vous pas avec quelle chaleur L'ingrate à vos yeux même étale sa valeur? Quelque brave qu'on soit, si nous la voulons croire, Ce n'est qu'autour de lui que vole la Victoire; Vous formeriez sans lui d'inutiles desseins, La liberté de l'Inde est toute entre ses mains; Sans lui déjà nos murs seraient réduits en cendre; Lui seul peut arrêter les progrès d'Alexandre. Elle se fait un dieu de ce prince charmant, Et vous doutez encor qu'elle en fasse un amant? Taxile Je tâchais d'en douter, cruelle Cléofile. Hélas! dans son erreur affermissez Taxile. Pourquoi lui peignez-vous cet objet odieux? Aidez-le bien plutôt à démentir ses yeux: Dites-lui qu'Axiane est une beauté fière, Telle à tous les mortels qu'elle est à votre frère; Flattez de quelque espoir... Cléofile Espérez, j'y consens; Mais n'espérez plus rien de vos soins impuissants. Pourquoi dans les combats chercher une conquête Qu'à vous livrer lui-même Alexandre s'apprête? Ce n'est pas contre lui qu'il la faut disputer; Porus est l'ennemi qui prétend vous l'ôter. Pour ne vanter que lui, l'injuste Renommée Semble oublier les noms du reste de l'armée: Quoi qu'on fasse, lui seul en ravit tout l'éclat, Et comme ses sujets il vous mène au combat. Ah! si ce nom vous plaît, si vous cherchez à l'être, Les Grecs et les Persans vous enseignent un maître: Vous trouverez cent rois compagnons de vos fers, Porus y viendra même avec tout l'univers. Mais Alexandre enfin ne vous tend point de chaînes: Il laisse à votre front ces marques souveraines Qu'un orgueilleux rival ose ici dédaigner. Porus vous fait servir, il vous fera régner. Au lieu que de Porus vous êtes la victime, Vous serez... Mais voici ce rival magnanime. Taxile Ah! ma soeur, je me trouble; et mon coeur alarmé, En voyant mon rival, me dit qu'il est aimé. Cléofile Le temps vous presse. Adieu. C'est à vous de vous rendre L'esclave de Porus ou l'ami d'Alexandre. Scène II Porus, Taxile Porus Seigneur, ou je me trompe, ou nos fiers ennemis Feront moins de progrès qu'ils ne s'étaient promis. Nos chefs et nos soldats, brûlants d'impatience, Font lire sur leur front une mâle assurance; Ils s'animent l'un l'autre; et nos moindres guerriers Se promettent déjà des moissons de lauriers. J'ai vu de rang en rang cette ardeur répandue Par des cris généreux éclater à ma vue: Ils se plaignent qu'au lieu d'éprouver leur grand coeur, L'oisiveté d'un camp consume leur vigueur. Laisserons-nous languir tant d'illustres courages? Notre ennemi, Seigneur, cherche ses avantages: Il se sent faible encore, et, pour nous retenir, Ephestion demande à nous entretenir, Et par de vains discours... Taxile Seigneur, il faut l'entendre, Nous ignorons encor ce que veut Alexandre. Peut-être est-ce la paix qu'il nous veut présenter. Porus La paix! Ah! de sa main pourriez-vous l'accepter? Hé quoi? nous l'aurons vu, par tant d'horribles guerres, Troubler le calme heureux dont jouissaient nos terres, Et le fer à la main, entrer dans nos Etats Pour attaquer des rois qui ne l'offensaient pas; Nous l'aurons vu piller des provinces entières, Du sang de nos sujets faire enfler nos rivières Et quand le ciel s'apprête à nous l'abandonner, J'attendrai qu'un tyran daigne nous pardonner? Taxile Ne dites point, Seigneur, que le ciel l'abandonne: D'un soin toujours égal sa faveur l'environne. Un roi qui fait trembler tant d'Etats sous ses lois N'est pas un ennemi que méprisent les rois. Porus Loin de le mépriser, j'admire son courage; Je rends à sa valeur un légitime hommage; Mais je veux, à mon tour, mériter les tributs Que je me sens forcé de rendre à ses vertus. Oui, je consens qu'au ciel on élève Alexandre; Mais si je puis, Seigneur, je l'en ferai descendre, Et j'irai l'attaquer jusque sur les autels Que lui dresse en tremblant le reste des mortels. C'est ainsi qu'Alexandre estima tous ces princes Dont sa valeur pourtant a conquis les provinces. Si son coeur dans l'Asie eût montré quelque effroi, Darius en mourant l'aurait-il vu son roi? Taxile Seigneur, si Darius avait su se connaître, Il régnerait encore où règne un autre maître. Cependant cet orgueil qui causa son trépas Avait un fondement que vos mépris n'ont pas: La valeur d'Alexandre à peine était connue; Ce foudre était encore enfermé dans la nue. Dans un calme profond Darius endormi Ignorait jusqu'au nom d'un si faible ennemi. Il le connut bientôt; et son âme étonnée De tout ce grand pouvoir se vit abandonnée. Il se vit terrassé d'un bras victorieux, Et la foudre en tombant lui fit ouvrir les yeux. Porus Mais encore à quel prix croyez-vous qu'Alexandre Mette l'indigne paix dont il veut vous surprendre? Demandez-le, Seigneur, à cent peuples divers Que cette paix trompeuse a jetés dans les fers. Non, ne nous flattons point: sa douceur nous outrage; Toujours son amitié traîne un long esclavage. En vain on prétendrait n'obéir qu'à demi: Si l'on n'est son esclave, on est son ennemi. Taxile Seigneur, sans se montrer lâche ni téméraire, Par quelque vain hommage on peut le satisfaire. Flattons par des respects ce prince ambitieux Que son bouillant orgueil appelle en d'autres lieux. C'est un torrent qui passe, et dont la violence Sur tout ce qui l'arrête exerce sa puissance; Qui, grossi du débris de cent peuples divers, Veut du bruit de son cours remplir tout l'univers. Que sert de l'irriter par un orgueil sauvage? D'un favorable accueil honorons son passage; Et lui cédant des droits que nous reprendrons bien, Rendons-lui des devoirs qui ne nous coûtent rien. Porus Qui ne nous coûtent rien, Seigneur! L'osez-vous croire? Compterai-je pour rien la perte de ma gloire? Votre empire et le mien seraient trop achetés, S'ils coûtaient à Porus les moindres lâchetés. Mais croyez-vous qu'un prince enflé de tant d'audace De son passage ici ne laissât point de trace? Combien de rois, brisés à ce funeste écueil, Ne règnent plus qu'autant qu'il plaît à son orgueil! Nos couronnes, d'abord devenant ses conquêtes, Tant que nous régnerions flotteraient sur nos têtes, Et nos sceptres, en proie à ses moindres dédains, Dès qu'il aurait parlé, tomberaient de nos mains. Ne dites point qu'il court de province en province: Jamais de ses liens il ne dégage un prince; Et pour mieux asservir les peuples sous ses lois, Souvent dans la poussière il leur cherche des rois. Mais ces indignes soins touchent peu mon courage: Votre seul intérêt m'inspire ce langage. Porus n'a point de part dans tout cet entretien, Et quand la gloire parle il n'écoute plus rien. Taxile J'écoute, comme vous, ce que l'honneur m'inspire, Seigneur; mais il m'engage à sauver mon empire. Porus Si vous voulez sauver l'un et l'autre aujourd'hui, Prévenons Alexandre, et marchons contre lui. Taxile L'audace et le mépris sont d'infidèles guides. Porus La honte suit de près les courages timides. Taxile Le peuple aime les rois qui savent l'épargner. Porus Il estime encor plus ceux qui savent régner. Taxile Ces conseils ne plairont qu'à des âmes hautaines. Porus Ils plairont à des rois, et peut-être à des reines. Taxile La reine, à vous ouïr, n'a des yeux que pour vous. Porus Un esclave est pour elle un objet de courroux. Taxile Mais croyez-vous, Seigneur, que l'amour vous ordonne D'exposer avec vous son peuple et sa personne? Non, non, sans vous flatter, avouez qu'en ce jour Vous suivez votre haine, et non pas votre amour. Porus Eh bien! je l'avouerai que ma juste colère Aime la guerre autant que la paix vous est chère; J'avouerai que, brûlant d'une noble chaleur, Je vais contre Alexandre éprouver ma valeur. Du bruit de ses exploits mon âme importunée Attend depuis longtemps cette heureuse journée. Avant qu'il me cherchât, un orgueil inquiet M'avait déjà rendu son ennemi secret. Dans le noble transport de cette jalousie, Je le trouvais trop lent à traverser l'Asie; Je l'attirais ici par des voeux si puissants Que je portais envie au bonheur des Persans; Et maintenant encor, s'il trompait mon courage, Pour sortir de ces lieux s'il cherchait un passage, Vous me verriez moi-même, armé pour l'arrêter, Lui refuser la paix qu'il nous veut présenter. Taxile Oui, sans doute, une ardeur si haute et si constante Vous promet dans l'histoire une place éclatante; Et sous ce grand dessein dussiez-vous succomber, Au moins c'est avec bruit qu'on vous verra tomber. La reine vient. Adieu. Vantez-lui votre zèle; Découvrez cet orgueil qui vous rend digne d'elle. Pour moi, je troublerais un si noble entretien, Et vos coeurs rougiraient des faiblesses du mien. Scène III Porus, Axiane Axiane Quoi? Taxile me fuit! Quelle cause inconnue... Porus Il fait bien de cacher sa honte à votre vue; Et puisqu'il n'ose plus s'exposer aux hasards, De quel front pourrait-il soutenir vos regards? Mais laissons-le, Madame, et puisqu'il veut se rendre, Qu'il aille avec sa soeur adorer Alexandre. Retirons-nous d'un camp où, l'encens à la main, Le fidèle Taxile attend son souverain. Axiane Mais, Seigneur, que dit-il? Porus Il en fait trop paraître. Cet esclave déjà m'ose vanter son maître; Il veut que je le serve... Axiane Ah! sans vous emporter, Souffrez que mes efforts tâchent de l'arrêter. Ses soupirs, malgré moi, m'assurent qu'il m'adore. Quoi qu'il en soit, souffrez que je lui parle encore; Et ne le forçons point par ce cruel mépris D'achever un dessein qu'il peut n'avoir pas pris. Porus Hé quoi? vous en doutez? et votre âme s'assure Sur la foi d'un amant infidèle et parjure, Qui veut à son tyran vous livrer aujourd'hui, Et croit, en vous donnant, vous obtenir de lui! Eh bien! aidez-le donc à vous trahir vous-même. Il vous peut arracher à mon amour extrême, Mais il ne peut m'ôter, par ses efforts jaloux, La gloire de combattre et de mourir pour vous. Axiane Et vous croyez qu'après une telle insolence Mon amitié, Seigneur, serait sa récompense? Vous croyez que mon coeur s'engageant sous sa loi, Je souscrirais au don qu'on lui ferait de moi? Pouvez-vous, sans rougir, m'accuser d'un tel crime? Ai-je fait pour ce prince éclater tant d'estime? Entre Taxile et vous s'il fallait prononcer, Seigneur, le croyez-vous, qu'on me vît balancer? Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine, Que l'amour le retient quand la crainte l'entraîne? Sais-je pas que sans moi sa timide valeur Succomberait bientôt aux ruses de sa soeur? Vous savez qu'Alexandre en fit sa prisonnière, Et qu'enfin cette soeur retourna vers son frère; Mais je connus bientôt qu'elle avait entrepris De l'arrêter au piège où son coeur était pris. Porus Et vous pouvez encor demeurer auprès d'elle! Que n'abandonnez-vous cette soeur criminelle? Pourquoi par tant de soins, voulez-vous épargner Un prince... Axiane C'est pour vous que je le veux gagner. Vous verrai-je, accablé du soin de nos provinces, Attaquer seul un roi vainqueur de tant de princes? Je vous veux dans Taxile offrir un défenseur Qui combatte Alexandre en dépit de sa soeur. Que n'avez-vous pour moi cette ardeur empressée? Mais d'un soin si commun votre âme est peu blessée, Pourvu que ce grand coeur périsse noblement, Ce qui suivra sa mort le touche faiblement. Vous me voulez livrer, sans secours, sans asile, Au courroux d'Alexandre, à l'amour de Taxile, Qui me traitant bientôt en superbe vainqueur, Pour prix de votre mort demandera mon coeur. Eh bien! Seigneur, allez, contentez votre envie; Combattez; oubliez le soin de votre vie; Oubliez que le ciel, favorable à vos voeux, Vous préparait peut-être un sort assez heureux. Peut-être qu'à son tour Axiane charmée Allait... Mais non, Seigneur, courez vers votre armée: Un si long entretien vous serait ennuyeux, Et c'est vous retenir trop longtemps en ces lieux. Porus Ah! Madame, arrêtez, et connaissez ma flamme. Ordonnez de mes jours, disposez de mon âme. La gloire y peut beaucoup, je ne m'en cache pas, Mais que n'y peuvent point tant de divins appas? Je ne vous dirai point que pour vaincre Alexandre Vos soldats et les miens allaient tout entreprendre, Que c'était pour Porus un bonheur sans égal De triompher tout seul aux yeux de son rival. Je ne vous dis plus rien. Parlez en souveraine: Mon coeur met à vos pieds et sa gloire et sa haine. Axiane Ne craignez rien; ce coeur, qui veut bien m'obéir, N'est pas entre des mains qui le puissent trahir. Non, je ne prétends pas, jalouse de sa gloire, Arrêter un héros qui court à la victoire. Contre un fier ennemi précipitez vos pas; Mais de vos alliés ne vous séparez pas. Ménagez-les, Seigneur; et d'une âme tranquille Laissez agir mes soins sur l'esprit de Taxile; Montrez en sa faveur des sentiments plus doux; Je le vais engager à combattre pour vous. Porus Eh bien! Madame, allez, j'y consens avec joie. Voyons Ephestion, puisqu'il faut qu'on le voie. Mais sans perdre l'espoir de le suivre de près, J'attends Ephestion, et le combat après. Acte deuxième Scène I Cléofile, Ephestion Ephestion Oui, tandis que vos rois délibèrent ensemble, Et que tout se prépare au conseil qui s'assemble, Madame, permettez que je vous parle aussi Des secrètes raisons qui m'amènent ici. Fidèle confident du beau feu de mon maître, Souffrez que je l'explique aux yeux qui l'ont fait naître, Et que pour ce héros j'ose vous demander Le repos qu'à vos rois il veut bien accorder. Après tant de soupirs, que faut-il qu'il espère? Attendez-vous encore après l'aveu d'un frère? Voulez-vous que son coeur, incertain et confus, Ne se donne jamais sans craindre vos refus? Faut-il mettre à vos pieds le reste de la terre? Faut-il donner la paix? faut-il faire la guerre? Prononcez: Alexandre est tout prêt d'y courir, Ou pour vous mériter, ou pour vous conquérir. Cléofile Puis-je croire qu'un prince au comble de la gloire De mes faibles attraits garde encor la mémoire, Que traînant après lui la victoire et l'effroi, Il se puisse abaisser à soupirer pour moi? Des captifs comme lui brisent bientôt leur chaîne: A de plus hauts desseins la gloire les entraîne, Et l'amour dans leurs coeurs, interrompu, troublé, Sous le faix des lauriers est bientôt accablé. Tandis que ce héros me tint sa prisonnière, J'ai pu toucher son coeur d'une atteinte légère; Mais je pense, Seigneur, qu'en rompant mes liens, Alexandre à son tour brisa bientôt les siens. Ephestion Ah! si vous l'aviez vu, brûlant d'impatience, Compter les tristes jours d'une si longue absence, Vous sauriez que l'amour précipitant ses pas, Il ne cherchait que vous en courant aux combats. C'est pour vous qu'on l'a vu, vainqueur de tant de princes, D'un cours impétueux traverser vos provinces, Et briser en passant, sous l'effort de ses coups, Tout ce qui l'empêchait de s'approcher de vous. On voit en même temps vos drapeaux et les nôtres, De ses retranchements il découvre les vôtres. Mais après tant d'exploits ce timide vainqueur Craint qu'il ne soit encor bien loin de votre coeur. Que lui sert de courir de contrée en contrée, S'il faut que de ce coeur vous lui fermiez l'entrée, Si pour ne point répondre à de sincères voeux, Vous cherchez chaque jour à douter de ses feux, Si votre esprit, armé de mille défiances... Cléofile Hélas! de tels soupçons sont de faibles défenses, Et nos coeurs se formant mille soins superflus, Doutent toujours du bien qu'ils souhaitent le plus. Oui, puisque ce héros veut que j'ouvre mon âme, J'écoute avec plaisir le récit de sa flamme, Je craignais que le temps n'en eût borné le cours; Je souhaite qu'il m'aime, et qu'il m'aime toujours. Je dis plus: quand son bras força notre frontière, Et dans les murs d'Omphis m'arrêta prisonnière, Mon coeur, qui le voyait maître de l'univers, Se consolait déjà de languir dans ses fers, Et loin de murmurer contre un destin si rude, Il s'en fit, je l'avoue, une douce habitude, Et de sa liberté perdant le souvenir, Même en la demandant, craignait de l'obtenir. Jugez si son retour me doit combler de joie. Mais tout couvert de sang veut-il que je le voie? Est-ce comme ennemi qu'il se vient présenter? Et ne me cherche-t-il que pour me tourmenter? Ephestion Non, Madame: vaincu du pouvoir de vos charmes, Il suspend aujourd'hui la terreur de ses armes, Il présente la paix à des rois aveuglés, Et retire la main qui les eût accablés. Il craint que la victoire, à ses voeux trop facile, Ne conduise ses coups dans le sein de Taxile. Son courage, sensible à vos justes douleurs, Ne veut point de lauriers arrosés de vos pleurs. Favorisez les soins où son amour l'engage; Exemptez sa valeur d'un si triste avantage; Et disposez des rois qu'épargne son courroux A recevoir un bien qu'ils ne doivent qu'à vous. Cléofile N'en doutez point, Seigneur, mon âme inquiétée D'une crainte si juste est sans cesse agitée: Je tremble pour mon frère, et crains que son trépas D'un ennemi si cher n'ensanglante le bras. Mais en vain je m'oppose à l'ardeur qui l'enflamme, Axiane et Porus tyrannisent son âme; Les charmes d'une reine et l'exemple d'un roi, Dès que je veux parler, s'élèvent contre moi. Que n'ai-je point à craindre en ce désordre extrême? Je crains pour lui, je crains pour Alexandre même, Je sais qu'en l'attaquant cent rois se sont perdus, Je sais tous ses exploits, mais je connais Porus. Nos peuples qu'on a vus, triomphants à sa suite, Repousser les efforts du Persan et du Scythe, Et tout fiers des lauriers dont il les a chargés, Vaincront à son exemple, ou périront vengés; Et je crains... Ephestion Ah! quittez une crainte si vaine. Laissez courir Porus où son malheur l'entraîne; Que l'Inde en sa faveur arme tous ses états, Et que le seul Taxile en détourne ses pas! Mais les voici. Cléofile Seigneur, achevez votre ouvrage: Par vos sages conseils dissipez cet orage, Ou s'il faut qu'il éclate, au moins souvenez-vous De le faire tomber sur d'autres que sur nous. Scène II Porus, Taxile, Ephestion Ephestion Avant que le combat qui menace vos têtes Mette tous vos Etats au rang de nos conquêtes, Alexandre veut bien différer ses exploits, Et vous offrir la paix pour la dernière fois. Vos peuples, prévenus de l'espoir qui vous flatte, Prétendaient arrêter le vainqueur de l'Euphrate; Mais l'Hydaspe, malgré tant d'escadrons épars, Voit enfin sur ses bords flotter nos étendards. Vous les verriez plantés jusque sur vos tranchées, Et de sang et de morts vos campagnes jonchées, Si ce héros, couvert de tant d'autres lauriers, N'eût lui-même arrêté l'ardeur de nos guerriers. Il ne vient point ici, souillé du sang des princes, D'un triomphe barbare effrayer vos provinces, Et cherchant à briller d'une triste splendeur, Sur le tombeau des rois élever sa grandeur. Mais vous-mêmes, trompés d'un vain espoir de gloire, N'allez point dans ses bras irriter la Victoire; Et lorsque son courroux demeure suspendu, Princes, contentez-vous de l'avoir attendu, Ne différez point tant à lui rendre l'hommage Que vos coeurs, malgré vous, rendent à son courage; Et recevant l'appui que vous offre son bras, D'un si grand défenseur honorez vos Etats. Voilà ce qu'un grand roi veut bien vous faire entendre, Prêt à quitter le fer, et prêt à le reprendre. Vous savez son dessein: choisissez aujourd'hui, Si vous voulez tout perdre ou tenir tout de lui. Taxile Seigneur, ne croyez point qu'une fierté barbare Nous fasse méconnaître une vertu si rare, Et que dans leur orgueil nos peuples affermis Prétendent, malgré vous, être vos ennemis. Nous rendons ce qu'on doit aux illustres exemples: Vous adorez des dieux qui nous doivent leurs temples; Des héros qui chez vous passaient pour des mortels, En venant parmi nous ont trouvé des autels. Mais en vain l'on prétend, chez des peuples si braves, Au lieu d'adorateurs se faire des esclaves: Croyez-moi, quelque éclat qui les puisse toucher, Ils refusent l'encens qu'on leur veut arracher. Assez d'autres Etats, devenus vos conquêtes, De leurs rois, sous le joug, ont vu ployer les têtes. Après tous ces Etats qu'Alexandre a soumis, N'est-il pas temps, Seigneur, qu'il cherche des amis? Tout ce peuple captif, qui tremble au nom d'un maître, Soutient mal un pouvoir qui ne fait que de naître. Ils ont, pour s'affranchir, les yeux toujours ouverts; Votre empire n'est plein que d'ennemis couverts. Ils pleurent en secret leurs rois sans diadèmes; Vos fers trop étendus se relâchent d'eux-mêmes, Et déjà dans leur coeur les Scythes mutinés Vont sortir de la chaîne où vous nous destinez. Essayez, en prenant notre amitié pour gage, Ce que peut une foi qu'aucun serment n'engage; Laissez un peuple au moins qui puisse quelquefois Applaudir sans contrainte au bruit de vos exploits. Je reçois à ce prix l'amitié d'Alexandre; Et je l'attends déjà comme un roi doit attendre Un héros dont la gloire accompagne les pas, Qui peut tout sur mon coeur, et rien sur mes Etats. Porus Je croyais, quand l'Hydaspe assemblant ses provinces Au secours de ses bords fit voler tous ses princes, Qu'il n'avait avec moi, dans des desseins si grands, Engagé que des rois ennemis des tyrans. Mais puisqu'un roi, flattant la main qui nous menace, Parmi ses alliés brigue une indigne place, C'est à moi de répondre aux voeux de mon pays, Et de parler pour ceux que Taxile a trahis. Que vient chercher ici le roi qui vous envoie? Quel est ce grand secours que son bras nous octroie? De quel front ose-t-il prendre sous son appui Des peuples qui n'ont point d'autre ennemi que lui? Avant que sa fureur ravageât tout le monde, L'Inde se reposait dans une paix profonde; Et si quelques voisins en troublaient les douceurs, Il portait dans son sein d'assez bons défenseurs. Pourquoi nous attaquer? Par quelle barbarie A-t-on de votre maître excité la furie? Vit-on jamais chez lui nos peuples en courroux Désoler un pays inconnu parmi nous? Faut-il que tant d'Etats, de déserts, de rivières, Soient entre nous et lui d'impuissantes barrières? Et ne saurait-on vivre au bout de l'univers Sans connaître son nom et le poids de ses fers? Quelle étrange valeur, qui ne cherchant qu'à nuire, Embrase tout sitôt qu'elle commence à luire; Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison; Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison, Et que, maître absolu de tous tant que nous sommes, Ses esclaves en nombre égalent tous les hommes! Plus d'Etats, plus de rois: ses sacrilèges mains Dessous un même joug rangent tous les humains. Dans son avide orgueil je sais qu'il nous dévore; De tant de souverains nous seuls régnons encore. Mais, que dis-je, nous seuls? Il ne reste que moi Où l'on découvre encor les vestiges d'un roi. Mais c'est pour mon courage une illustre matière. Je vois d'un oeil content trembler la terre entière, Afin que par moi seul les mortels secourus, S'ils sont libres, le soient de la main de Porus, Et qu'on dise partout, dans une paix profonde: "Alexandre vainqueur eût dompté tout le monde; Mais un roi l'attendait au bout de l'univers, Par qui le monde entier a vu briser ses fers." Ephestion Votre projet du moins nous marque un grand courage; Mais, Seigneur, c'est bien tard s'opposer à l'orage. Si le monde penchant n'a plus que cet appui, Je le plains, et vous plains vous-même autant que lui. Je ne vous retiens point, marchez contre mon maître. Je voudrais seulement qu'on vous l'eût fait connaître, Et que la Renommée eût voulu, par pitié, De ses exploits au moins vous conter la moitié; Vous verriez... Porus Que verrais-je? et que pourrais-je apprendre Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre? Serait-ce sans effort les Persans subjugués, Et vos bras tant de fois de meurtres fatigués? Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse, D'un peuple sans vigueur et presque inanimé, Qui gémissait sous l'or dont il était armé, Et qui tombant en foule au lieu de se défendre, N'opposait que des morts au grand coeur d'Alexandre? Les autres, éblouis de ses moindres exploits, Sont venus à genoux lui demander des lois; Et leur crainte écoutant je ne sais quels oracles, Ils n'ont pas cru qu'un dieu pût trouver des obstacles. Mais nous, qui d'un autre oeil jugeons des conquérants, Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans; Et de quelque façon qu'un esclave le nomme, Le fils de Jupiter passe ici pour un homme. Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin; Il nous trouve partout les armes à la main; Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes; Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes, Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps, Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans. Ennemis du repos qui perdit ces infâmes, L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes. La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter, Et le seul que mon coeur cherche à lui disputer; C'est elle... Ephestion, en se levant. Et c'est aussi ce que cherche Alexandre. A de moindres objets son coeur ne peut descendre. C'est ce qui l'arrachant du sein de ses Etats Au trône de Cyrus lui fit porter ses pas, Et du plus ferme empire ébranlant les colonnes, Attaquer, conquérir et donner les couronnes. Et puisque votre orgueil ose lui disputer La gloire du pardon qu'il vous fait présenter, Vos yeux, dès aujourd'hui témoins de sa victoire, Verront de quelle ardeur il combat pour la gloire. Bientôt le fer en main vous le verrez marcher. Porus Allez donc: je l'attends, ou je le vais chercher. Scène III Porus, Taxile Taxile Quoi? vous voulez au gré de votre impatience... Porus Non, je ne prétends point troubler votre alliance: Ephestion, aigri seulement contre moi, De vos soumissions rendra compte à son roi. Les troupes d'Axiane, à me suivre engagées, Attendent le combat sous mes drapeaux rangées; De son trône et du mien je soutiendrai l'éclat, Et vous serez, Seigneur, le juge du combat, A moins que votre coeur, animé d'un beau zèle, De vos nouveaux amis n'embrasse la querelle. Scène IV Axiane, Porus, Taxile Axiane, à Taxile. Ah! que dit-on de vous, Seigneur? Nos ennemis Se vantent que Taxile est à moitié soumis; Qu'il ne marchera point contre un roi qu'il respecte. Taxile La foi d'un ennemi doit être un peu suspecte, Madame; avec le temps ils me connaîtront mieux. Axiane Démentez donc, Seigneur, ce bruit injurieux: De ceux qui l'ont semé confondez l'insolence; Allez, comme Porus, les forcer au silence, Et leur faire sentir, par un juste courroux, Qu'ils n'ont point d'ennemi plus funeste que vous. Taxile Madame je m'en vais disposer mon armée. Ecoutez moins ce bruit qui vous tient alarmée. Porus fait son devoir, et je ferai le mien. Scène V Axiane, Porus Axiane Cette sombre froideur ne m'en dit pourtant rien, Lâche; et ce n'est point là, pour me le faire croire, La démarche d'un roi qui court à la victoire. Il n'en faut plus douter, et nous sommes trahis: Il immole à sa soeur sa gloire et son pays; Et sa haine, Seigneur, qui cherche à vous abattre, Attend pour éclater que vous alliez combattre. Porus Madame, en le perdant je perds un faible appui; Je le connaissais trop pour m'assurer sur lui. Mes yeux sans se troubler ont vu son inconstance; Je craignais beaucoup plus sa molle résistance. Un traître en nous quittant pour complaire à sa soeur Nous affaiblit bien moins qu'un lâche défenseur. Axiane Et cependant, Seigneur, qu'allez-vous entreprendre? Vous marchez sans compter les forces d'Alexandre, Et courant presque seul au-devant de leurs coups, Contre tant d'ennemis vous n'opposez que vous. Porus Hé quoi? voudriez-vous qu'à l'exemple d'un traître Ma frayeur conspirât à vous donner un maître? Que Porus, dans un camp se laissant arrêter, Refusât le combat qu'il vient de présenter? Non, non, je n'en crois rien. Je connais mieux, Madame, Le beau feu que la gloire allume dans votre âme. C'est vous, je m'en souviens, dont les puissants appas Excitaient tous nos rois, les traînaient aux combats, Et de qui la fierté, refusant de se rendre, Ne voulait pour amant qu'un vainqueur d'Alexandre. Il faut vaincre, et j'y cours, bien moins pour éviter Le titre de captif que pour le mériter. Oui, Madame, je vais, dans l'ardeur qui m'entraîne, Victorieux ou mort mériter votre chaîne; Et puisque mes soupirs s'expliquaient vainement A ce coeur que la gloire occupe seulement, Je m'en vais, par l'éclat qu'une victoire donne, Attacher de si près la gloire à ma personne, Que je pourrai peut-être amener votre coeur De l'amour de la gloire à l'amour du vainqueur. Axiane Eh bien! Seigneur, allez. Taxile aura peut-être Des sujets dans son camp plus brave que leur maître; Je vais les exciter par un dernier effort. Après, dans votre camp j'attendrai votre sort, Ne vous informez point de l'état de mon âme: Triomphez et vivez. Porus Qu'attendez-vous, Madame? Pourquoi, dès ce moment, ne puis-je pas savoir Si mes tristes soupirs ont pu vous émouvoir? Voulez-vous, car le sort, adorable Axiane, A ne vous plus revoir peut-être me condamne, Voulez-vous qu'en mourant un prince infortuné Ignore à quelle gloire il était destiné? Parlez. Axiane Que vous dirai-je? Porus Ah! divine Princesse, Si vous sentiez pour moi quelque heureuse faiblesse, Ce coeur, qui me promet tant d'estime en ce jour, Me pourrait bien encor promettre un peu d'amour. Contre tant de soupirs peut-il bien se défendre? Peut-il... Axiane Allez, Seigneur, marchez contre Alexandre. La victoire est à vous, si ce fameux vainqueur Ne se défend pas mieux contre vous que mon coeur. Acte troisième Scène I Axiane, Cléofile Axiane Quoi, Madame? en ces lieux on me tient enfermée? Je ne puis au combat voir marcher mon armée, Et commençant par moi sa noire trahison, Taxile de son camp me fait une prison? C'est donc là cette ardeur qu'il me faisait paraître! Cet humble adorateur se déclare mon maître! Et déjà son amour, lassé de ma rigueur, Captive ma personne au défaut de mon coeur! Cléofile Expliquez mieux les soins et les justes alarmes D'un roi qui pour vainqueur ne connaît que vos charmes, Et regardez, Madame, avec plus de bonté L'ardeur qui l'intéresse à votre sûreté. Tandis qu'autour de nous deux puissantes armées, D'une égale chaleur au combat animées, De leur fureur partout font voler les éclats, De quel autre côté conduiriez-vous vos pas? Où pourriez-vous ailleurs éviter la tempête? Un plein calme en ces lieux assure votre tête: Tout est tranquille... Axiane Et c'est cette tranquillité Dont je ne puis souffrir l'indigne sûreté. Quoi? lorsque mes sujets, mourant dans une plaine, Sur les pas de Porus combattent pour leur reine, Qu'au prix de tout leur sang ils signalent leur foi, Que le cri des mourants vient presque jusqu'à moi, On me parle de paix, et le camp de Taxile Garde dans ce désordre une assiette tranquille? On flatte ma douleur d'un calme injurieux! Sur des objets de joie on arrête mes yeux! Cléofile Madame, voulez-vous que l'amour de mon frère Abandonne au péril une tête si chère? Il sait trop les hasards... Axiane Et pour m'en détourner Ce généreux amant me fait emprisonner! Et tandis que pour moi son rival se hasarde, Sa paisible valeur me sert ici de garde! Cléofile Que Porus est heureux! le moindre éloignement A votre impatience est un cruel tourment, Et si l'on vous croyait, le soin qui vous travaille Vous le ferait chercher jusqu'au champ de bataille. Axiane Je ferai plus, Madame: un mouvement si beau Me le ferait chercher jusque dans le tombeau, Perdre tous mes Etats, et voir d'un oeil tranquille Alexandre en payer le coeur de Cléofile. Cléofile Si vous cherchez Porus, pourquoi m'abandonner? Alexandre en ces lieux pourra le ramener. Permettez que veillant au soin de votre tête, A cet heureux amant l'on garde sa conquête. Axiane Vous triomphez, Madame; et déjà votre coeur Vole vers Alexandre et le nomme vainqueur; Mais sur la seule foi d'un amour qui vous flatte, Peut-être avant le temps ce grand orgueil éc