Abrégé De L'histoire De Port-Royal Par Jean Racine (1639-1699) PREMIERE PARTIE L' abbaye de Port-Royal, près de Chevreuse, est une des plus anciennes abbayes de l' ordre de Cîteaux. Elle fut fondée, en l' année 1204, par un saint évêque de Paris, nommé Eudes De Sully, de la maison des comtes de Champagne, proche parent de Philippe-Auguste. C' est lui dont on voit la tombe en cuivre, élevée de deux pieds, à l' entrée du choeur de Notre-Dame de Paris. La fondation n' étoit que pour douze religieuses ; ainsi ce monastère ne possédoit pas de fort grands biens. Ses principaux bienfaiteurs furent les seigneurs de Montmorency et les comtes de Montfort. Ils lui firent successivement plusieurs donations, dont les plus considérables ont été confirmées par le roi saint Louis, qui donna aux religieuses sur son domaine une rente en forme d' aumône, dont elles jouissent encore aujourd' hui : si bien qu' elles reconnoissent avec raison ce saint roi pour un de leurs fondateurs. Le pape Honoré Iii accorda à cette abbaye de grands priviléges, comme, entre autres, celui d' y célébrer l' office divin, quand même tout le pays seroit en interdit. Il permettoit aussi aux religieuses de donner retraite à des séculières qui, étant dégoûtées du monde, et pouvant disposer de leurs personnes, voudroient se réfugier dans leur couvent pour y faire pénitence, sans néanmoins se lier par des voeux. Cette bulle est de l' année 1223, un peu après le quatrième concile général de Latran. Sur la fin du dernier siècle, ce monastère, comme beaucoup d' autres, étoit tombé dans un grand relâchement : la règle de Saint-Benoît n' y étoit presque plus connue, la clôture même n' y étoit plus observée, et l' esprit du siècle en avoit entièrement banni la régularité. Marie-Angélique Arnauld, par un usage qui n' étoit que trop commun en ces temps-là, en fut faite abbesse, n' ayant pas encore onze ans accomplis. Elle n' en avoit que huit lorsqu' elle prit l' habit, et elle fit profession à neuf ans entre les mains du général de Cîteaux, qui la bénit dix-huit mois après. Il y avoit peu d' apparence qu' une fille faite abbesse à cet âge, et d' une manière si peu régulière, eût été choisie de Dieu pour rétablir la règle dans cette abbaye. Cependant elle étoit à peine dans sa dix-septième année, que Dieu, qui avoit de grands desseins sur elle, se servit, pour la toucher, d' une voie assez extraordinaire. Un capucin, qui étoit sorti de son couvent par libertinage, et qui alloit se faire apostat dans les pays étrangers, passant par hasard à Port-Royal, fut prié par l' abbesse et par les religieuses de prêcher dans leur église. Il le fit ; et ce misérable parla avec tant de force sur le bonheur de la vie religieuse, sur la beauté et sur la sainteté de la règle de Saint-Benoît, que la jeune abbesse en fut vivement émue. Elle forma dès lors la résolution non-seulement de pratiquer sa règle dans toute sa rigueur, mais d' employer même tous ses efforts pour la faire aussi observer à ses religieuses. Elle commença par un renouvellement de ses voeux, et fit une seconde profession, n' étant pas satisfaite de la première. Elle réforma tout ce qu' il y avoit de mondain et de sensuel dans ses habits, ne porta plus qu' une chemise de serge, ne coucha plus que sur une simple paillasse, s' abstint de manger de la viande, et fit fermer de bonnes murailles son abbaye, qui ne l' étoit auparavant que d' une méchante clôture de terre, éboulée presque partout. Elle eut grand soin de ne point alarmer ses religieuses par trop d' empressement à leur vouloir faire embrasser la règle. Elle se contentoit de donner l' exemple, leur parlant peu, priant beaucoup pour elles, et accompagnant de torrents de larmes le peu d' exhortations qu' elle leur faisoit quelquefois. Dieu bénit si bien cette conduite, qu' elle les gagna toutes les unes après les autres, et qu' en moins de cinq ans la communauté de biens, le jeûne, l' abstinence de viande, le silence, la veille de la nuit, et enfin toutes les austérités de la règle de Saint-Benoît furent établies à Port-Royal de la même manière qu' elles le sont encore aujourd' hui. Cette réforme est la première qui ait été introduite dans l' ordre de Cîteaux : aussi y fit-elle un fort grand bruit, et elle eut la destinée que les plus saintes choses ont toujours eue, c' est-à-dire qu' elle fut occasion de scandale aux uns, et d' édification aux autres. Elle fut extrêmement désapprouvée par un fort grand nombre de moines et d' abbés même, qui regardoient la bonne chère, l' oisiveté, la mollesse, et, en un mot, le libertinage, comme d' anciennes coutumes de l' ordre, où il n' étoit pas permis de toucher. Toutes ces sortes de gens déclamèrent avec beaucoup d' emportements contre les religieuses de Port-Royal, les traitant de folles, d' embéguinées, de novatrices, de schismatiques même, et ils parloient de les faire excommunier. Ils avoient pour eux l' assistant du général, grand chasseur, et d' une si profonde ignorance, qu' il n' entendoit pas même le latin de son pater . Mais heureusement le général, nommé Dom Boucherat, se trouva un homme très-sage et très-équitable, et ne se laissa point entraîner à leurs sentiments. Plusieurs maisons non-seulement admirèrent cette réforme, mais résolurent même de l' embrasser. Mais on crut partout qu' on ne pouvoit réussir dans une si sainte entreprise sans le secours de l' abbesse de Port-Royal. Elle eut ordre du général de se transporter dans la plupart de ces maisons, et d' envoyer de ses religieuses dans tous les couvents où elle ne pourroit aller elle-même. Elle alla à Maubuisson, au Lys, à Saint-Aubin, pendant que la mère Agnès Arnauld sa soeur, et d' autres de ses religieuses, alloient à Saint-Cyr, à Gomer-Fontaine, à Tard, aux îles d' Auxerre, et ailleurs. Toutes ces maisons regardoient l' abbesse et les religieuses de Port-Royal comme des anges envoyés du ciel pour le rétablissement de la discipline. Plusieurs abbesses vinrent passer des années entières à Port-Royal, pour s' y instruire à loisir des saintes maximes qui s' y pratiquoient. Il y eut aussi un grand nombre d' abbayes d' hommes qui se réformèrent sur ce modèle. Ainsi l' on peut dire avec vérité que la maison de Port-Royal fut une source de bénédictions pour tout l' ordre de Cîteaux, où l' on commença de voir revivre l' esprit de saint Benoît et de saint Bernard, qui y étoit presque entièrement éteint. De tous les monastères que je viens de nommer, il n' y en eut point où la mère Angélique trouvât plus à travailler que dans celui de Maubuisson, dont l' abbesse, soeur de Mme Gabrielle D' Estrées, après plusieurs années d' une vie toute scandaleuse, avoit été interdite, et renfermée à Paris dans les filles pénitentes. à peine la mère Angélique commençoit à faire connoître Dieu dans cette maison, que Mme D' Estrées, s' étant échappée des filles pénitentes, revint à Maubuisson avec une escorte de plusieurs jeunes gentilshommes, accoutumés à y venir passer leur temps ; et une des portes lui en fut ouverte par une des anciennes religieuses. Aussitôt le confesseur de l' abbaye, qui étoit un moine, grand ennemi de la réforme, voulut persuader à la mère Angélique de se retirer. Il y eut même un de ces gentilshommes qui lui appuya le pistolet sur la gorge pour la faire sortir. Mais tout cela ne l' étonnant point, l' abbesse, le confesseur, et ces jeunes gens, la prirent par force, et la mirent hors du couvent avec les religieuses qu' elle y avoit amenées, et avec toutes les novices à qui elle avoit donné l' habit. Cette troupe de religieuses, destituée de tout secours, et ne sachant où se retirer, s' achemina en silence vers Pontoise, et en traversa tout le faubourg et une partie de la ville, les mains jointes et leur voile sur le visage, jusqu' à ce qu' enfin quelques habitants du lieu, touchés de compassion, leur offrirent de leur donner retraite chez eux. Mais elles n' y furent pas longtemps ; car, au bout de deux ou trois jours, le parlement, à la requête de l' abbé de Cîteaux, ayant donné un arrêt pour renfermer de nouveau Mme D' Estrées, le prévôt de l' Isle fut envoyé avec main-forte pour se saisir de l' abbesse, du confesseur, et de la religieuse ancienne qui étoit de leur cabale. L' abbesse s' enfuit de bonne heure par une porte du jardin ; la religieuse fut trouvée dans une grande armoire pleine de hardes, où elle s' étoit cachée ; et le confesseur, ayant sauté par-dessus les murs, s' alla réfugier chez les jésuites de Pontoise. Ainsi la mère Angélique demeura paisible dans Maubuisson, et y continua sa sainte mission pendant cinq années. Ce fut là qu' elle vit pour la première fois saint François De Sales, et qu' il se lia entre eux une amitié qui a duré toute la vie du saint évêque, qui voulut même que la mère De Chantail fût associée à cette union. L' on voit dans les lettres de l' un et de l' autre la grande idée qu' ils avoient de cette merveilleuse fille. De son côté, la mère Angélique procura aussi à M. Arnauld, son père, et à toute sa famille, la connoissance de ce saint prélat. Il fit un voyage à Port-Royal, pour y voir la mère Agnès De Saint-Paul, soeur de cette abbesse ; il alloit voir très-souvent M. Arnauld, son père, et M. D' Andilly, son frère, et à Paris et à une maison qu' ils avoient à la campagne, charmé de se trouver dans une famille si pleine de vertu et de piété. La dernière fois qu' il les vit, il donna sa bénédiction à tous leurs enfants, et entre autres au célèbre M. Arnauld, docteur de Sorbonne, qui n' avoit alors que six ans. La bienheureuse mère De Chantail vécut encore vingt ans depuis qu' elle eut connu la mère Angélique. Elle ne faisoit point de voyage à Paris qu' elle ne vînt passer plusieurs jours de suite avec elle, versant dans son sein ses plus secrètes pensées, et desirant avec ardeur que les filles de la visitation et celles de Port-Royal fussent unies du même lien d' amitié qui avoit si étroitement uni leurs deux mères. Après cinq ans de travail à Maubuisson, la mère Angélique se trouvant déchargée du soin de cette abbaye par la nomination que le roi avoit faite d' une autre abbesse en la place de Mme D' Estrées, elle se résolut d' aller trouver sa chère communauté de Port-Royal. Elle ne l' avoit pas laissée néanmoins orpheline, l' ayant mise, en partant, sous la conduite de la mère Agnès dont j' ai parlé : elle étoit plus jeune de deux ans que la mère Angélique, et avoit été faite abbesse aussi jeune qu' elle ; mais Dieu l' ayant aussi éclairée de fort bonne heure, elle avoit remis au roi l' abbaye de Saint-Cyr, dont elle étoit pourvue, pour venir vivre simple religieuse dans le couvent de sa soeur. Mais la mère Angélique, pleine d' admiration de sa vertu, avoit obtenu qu' on la fît sa coadjutrice. C' est cette mère Agnès qui a depuis dressé les constitutions de Port-Royal, qui furent approuvées par M. De Gondy, archevêque de Paris. On a aussi d' elle plusieurs traités très-édifiants, et qui font connoître tout ensemble l' élévation et la solidité de son esprit. Lorsque la mère Angélique se préparoit à partir de Maubuisson, trente religieuses qui y avoient fait profession entre ses mains se jetèrent à ses pieds, et la conjurèrent de les emmener avec elle. L' abbaye de Port-Royal étoit fort pauvre, n' ayant été fondée, comme j' ai dit, que pour douze religieuses. Le nombre en étoit alors considérablement augmenté ; et ces trente filles de Maubuisson n' avoient à elles toutes que cinq cents livres de pension viagère. Cependant la mère Angélique ne balança pas un moment à leur accorder leur demande. Elle se contenta d' en écrire à la mère Agnès ; et sur sa réponse, elle les fit même partir quelques jours devant elle. Ces pauvres filles n' abordoient qu' en tremblant une maison qu' elles venoient, pour ainsi dire, affamer ; mais elles y furent reçues avec une joie qui leur fit bien voir que la charité de la mère s' étoit aussi communiquée à toute la communauté. Il étoit resté à Maubuisson quelques esprits qui n' avoient pu entièrement s' assujettir à la réforme. D' ailleurs Mme De Soissons, qui avoit succédé à Mme D' Estrées, n' avoit pas pris un fort grand soin d' y entretenir la régularité que la mère Angélique y avoit établie : si bien que cette sainte fille ne cessoit de demander à Dieu qu' il regardât cette maison avec des yeux de miséricorde. Sa prière fut exaucée. Cette abbaye étant venue encore à vaquer au bout de quatre ans, par la mort de Mme De Soissons, le roi Louis Xiii fit demander à la mère Angélique une de ses religieuses pour l' en faire abbesse. Elle lui en proposa une qu' on appeloit soeur Marie Des Anges, à qui le roi donna aussitôt son brevet. La plupart des personnes qui connoissoient cette fille lui trouvoient, à la vérité, une grande douceur et une profonde humilité ; mais elles doutoient qu' elle eût toute la fermeté nécessaire pour remplir une place de cette importance. Le succès fit voir combien la mère Angélique avoit de discernement ; car cette fille si humble et si douce sut réduire en très-peu de temps les esprits qui étoient demeurés les plus rebelles, rangea les anciennes sous le même joug que les jeunes, ne s' étonna point des persécutions de certains moines, et même de certains visiteurs de l' ordre, accoutumés au faste et à la dépense, et qui ne pouvoient souffrir le saint usage qu' elle faisoit des revenus de cette abbaye. Ce fut de son temps que deux fameuses religieuses de Montdidier furent introduites à Maubuisson par un de ces visiteurs, pour y enseigner, disoit-il, les secrets de la plus sublime oraison. La mère des Anges et la mère Angélique n' étoient point assez intérieures au gré de ces pères, et ils leur reprochoient souvent de ne connoître d' autre perfection que celle qui s' acquiert par la mortification des sens et par la pratique des bonnes oeuvres. La mère des Anges, qui avoit appris à Port-Royal à se défier de toute nouveauté, fit observer de près ces deux filles ; et il se trouva que, sous un jargon de pur amour, d' anéantissement, et de parfaite nudité, elles cachoient toutes les illusions et toutes les horreurs que l' église a condamnées de nos jours dans Molinos. Elles étoient en effet de la secte de ces illuminés de Roye, qu' on nommoit les guerinets , dont le cardinal De Richelieu fit faire une si exacte perquisition. La mère Des Anges ayant donné avis du péril où étoit son monastère, ces deux religieuses furent renfermées très-étroitement par ordre de la cour ; et le visiteur qui les protégeoit eut bien de la peine lui-même à se tirer d' affaire. En un mot, la mère Des Anges, malgré toutes les traverses qu' on lui suscitoit, rétablit entièrement dans Maubuisson le véritable esprit de saint Bernard, qui s' y maintient encore aujourd' hui par les soins de l' illustre princesse que la providence en a faite abbesse ; et après avoir gouverné pendant vingt-deux ans ce célèbre monastère avec une sainteté dont la mémoire s' y conservera éternellement, elle en donna sa démission au roi, et vint reprendre à Port-Royal son rang de simple religieuse. Elle demandoit même à y recommencer son noviciat, de peur, disoit-elle, qu' ayant si longtemps commandé, elle n' eût appris à désobéir. Cependant la communauté de Port-Royal s' étant accrue jusqu' au nombre de quatre-vingts religieuses, elles étoient fort serrées dans ce monastère, situé dans un lieu fort humide, et dont les bâtiments étoient extrêmement bas et enfoncés. Ainsi les maladies y devinrent fort fréquentes, et le couvent ne fut bientôt plus qu' une infirmerie. Mais la providence n' abandonna point la mère Angélique dans ce besoin ; elle lui fit trouver des ressources dans sa propre famille. Mme Arnauld, sa mère, qui étoit fille du cèlèbre M. Marion, avocat général, étoit demeurée veuve depuis quelques années, et avoit conçu la résolution non-seulement de se retirer du monde, mais même, ce qui est assez particulier, de se faire religieuse sous la conduite de sa fille. Comme elle sut l' extrémité où la communauté étoit réduite, elle acheta de son argent, au faubourg Saint-Jacques, une maison, et la donna pour en faire comme un hospice. On ne vouloit y transporter d' abord qu' une partie des religieuses ; mais le monastère des champs devenant plus malsain de jour en jour, on fut obligé de l' abandonner entièrement, et de transférer à Paris toute la communauté, après en avoir obtenu le consentement du roi et de l' archevêque. On se logea comme on put dans cette nouvelle maison. L' on fit un dortoir d' une galerie ; on lambrissa les greniers pour y pratiquer des cellules, et la salle fut changée en une chapelle. La réputation de la mère Angélique, et les merveilles qu' on racontoit de la vie toute sainte de ses religieuses, lui attirèrent bientôt l' amitié de beaucoup de personnes de piété. La reine Marie De Médicis les honora d' une bienveillance particulière ; et par des lettres patentes enregistrées au parlement, prit le titre de fondatrice et de bienfaitrice de ce nouveau monastère. Elle ne fut pas vraisemblablement en état de leur donner des marques de sa libéralité, mais elle leur procura un bien qu' elles n' eussent jamais osé espérer sans une protection si puissante. Plus la mère Angélique avoit sujet de louer Dieu des bénédictions qu' il avoit répandues sur sa communauté, plus elle avoit lieu de craindre qu' après sa mort, et après celle de la mère Agnès, sa coadjutrice, on n' introduisît en leur place quelque abbesse qui, n' ayant point été élevée dans la maison, détruiroit peut-être en six mois tout le bon ordre qu' elle avoit tant travaillé à y établir. La reine Marie De Médicis entra avec bonté dans ses sentiments ; elle parla au roi son fils, dans le temps qu' il revenoit triomphant après la prise de La Rochelle, et lui représentant tout ce qu' elle connoissoit de la sainteté de ces filles, elle toucha tellement sa piété, qu' il crut lui-même rendre un grand service à Dieu, en consentant que cette abbaye fût élective et triennale. La chose fut confirmée par le pape Urbain Viii. Aussitôt la mère Angélique et la mère Agnès se démirent, l' une de sa qualité d' abbesse, et l' autre de celle de coadjutrice ; et la communauté élut pour trois ans une des religieuses de la maison. La mère Angélique venoit d' obtenir du même pape une autre grâce qui ne lui parut pas moins considérable. Elle avoit toujours eu au fond de son coeur un fort grand amour pour la hiérarchie ecclésiastique, et souhaitoit aussi ardemment d' être soumise à l' autorité épiscopale, que les autres abbesses desirent d' en être soustraites. Son souhait sur cela étoit d' autant plus raisonnable, que l' abbaye de Port-Royal, fondée par un évêque de Paris, avoit longtemps dépendu immédiatement de lui et de ses successeurs ; mais dans la suite un de ces évêques avoit consenti qu' elle reconnût la jurisdiction de l' abbé de Cîteaux. Elle avoit donc fait représenter ces raisons au pape, qui, les ayant approuvées, remit en effet cette abbaye sous la jurisdiction de l' ordinaire, et l' affranchit entièrement de la dépendance de Cîteaux, en y conservant néanmoins tous les priviléges attachés aux maisons de cet ordre. M. De Gondy en prit donc en main le gouvernement, en examina et approuva les constitutions, et en fit faire la visite par M., qui fut le premier supérieur qu' il donna à ce monastère. Ce fut vers ce temps-là que Louise De Bourbon, première femme du duc de Longueville, princesse d' une éminente vertu, forma avec M. Zamet, évêque de Langres, le dessein d' instituer un ordre de religieuses particulièrement consacrées à l' adoration du mystère de l' eucharistie, et qui, par leur assistance continuelle devant le saint-sacrement, réparassent en quelque sorte les outrages que lui font tous les jours et les blasphèmes des protestants et les communions sacriléges des mauvais catholiques. Ils communiquèrent tous deux leur pensée à la mère Angélique, et la prièrent non-seulement de les aider à former cet institut, mais d' en vouloir même accepter la direction, et de donner quelques-unes de ses religieuses pour en commencer avec elle l' établissement. Cette proposition fut d' autant plus de son goût, qu' il y avoit déjà plus de quinze ans que cette même assistance continuelle devant le saint-sacrement avoit été établie à Port-Royal, d' abord pendant le jour seulement, et ensuite pendant la nuit même. Toutes les religieuses de ce monastère, ayant appris un si louable dessein, furent touchées d' une sainte jalousie de ce qu' on fondoit pour cela un nouvel ordre, au lieu de l' établir dans Port-Royal même. Elles demandèrent avec instance que, sans chercher d' autre maison que la leur, on leur permît d' ajouter les pratiques de cet institut aux autres pratiques de leur règle, et de joindre en elles le nom glorieux des filles du saint-sacrement à celui de filles de Saint-Bernard. La princesse étoit d' avis de leur accorder leur demande ; mais l' évêque persista à vouloir un ordre et un habit particulier. Ce prélat étoit un homme plein de bonnes intentions, et fort zélé, mais d' un esprit fort variable et fort borné. Il avoit plusieurs fois changé le dessein de son institut. Il vouloit d' abord en faire un ordre de religieux plus retirés et encore plus austères que les chartreux ; puis il jugea plus à propos que ce fût un ordre de filles. Sa première vue pour ces filles étoit qu' elles fussent extrêmement pauvres, et que, pour mieux honorer le profond abaissement de Jésus-Christ dans l' eucharistie, elles portassent sur leur habit toutes les marques d' une extrême pauvreté. Ensuite il imagina qu' il falloit attirer la vénération du peuple par un habit qui eût quelque chose d' auguste et de magnifique ; mais la mère Angélique desira que tout se ressentît de la simplicité religieuse. Il avoit fait divers autres règlements, dont la plupart eurent besoin d' être rectifiés. La mère Angélique, voyant ces incertitudes, eut un secret pressentiment que cet ordre ne seroit pas de longue durée. Mais la bulle étant arrivée, où elle étoit nommée supérieure, et où il étoit ordonné que ce seroit des religieuses tirées de Port-Royal qui en commenceroient l' établissement, elle se mit en devoir d' obéir. La bulle nommoit aussi trois supérieurs, savoir : M. De Gondy, archevêque de Paris ; M. De Bellegarde, archevêque de Sens ; et l' évêque de Langres. Mais ce dernier, comme fondateur, et d' ailleurs étant grand directeur de religieuses, eut la principale conduite de ce monastère. La mère Angélique entra donc avec trois de ses religieuses et quatre postulantes, dans la maison destinée pour cet institut. Cette maison étoit dans la rue Coquillière, qui est de la paroisse de Saint-Eustache ; et le saint-sacrement y fut mis avec beaucoup de solennité. Bientôt après on y reçut des novices ; et ce fut l' archevêque de Paris qui leur donna le voile. La nouveauté de cet institut donna beaucoup occasion au monde de parler ; et, dans ces commencements, la mère Angélique eut à essuyer bien des peines et des contradictions. Son principal chagrin étoit de voir l' évêque de Langres presque toujours en différend avec l' archevêque de Sens, qui ne pouvoit compatir avec lui. Leur désunion éclata surtout à l' occasion du chapelet secret du saint-sacrement. Comme cette affaire fit alors un fort grand bruit, et que les ennemis de Port-Royal s' en sont voulu prévaloir dans la suite contre ce monastère, il est bon d' expliquer en peu de mots ce que c' étoit que cette querelle. Ce chapelet secret étoit un petit écrit de trois ou quatre pages, contenant des pensées affectueuses sur le mystère de l' eucharistie, ou, pour mieux dire, c' étoient comme des élans d' une âme toute pénétrée de l' amour de Dieu dans la contemplation de sa charité infinie pour les hommes dans ce mystère. La mère Agnès, de qui étoient ces pensées, n' avoit guère songé à les rendre publiques ; elle en avoit simplement rendu compte au P. De Condren, son confesseur, depuis général de l' oratoire, qui, pour sa propre édification, lui avoit ordonné de les mettre par écrit. Il en tomba une copie entre les mains d' une sainte carmélite, nommée la mère Marie De Jésus. Cette mère étant morte un mois après, on fit courir sous son nom cet écrit, qui avoit été trouvé sur elle ; mais on sut bientôt qu' il étoit de la mère Agnès. L' évêque de Langres le trouva merveilleux, et en parla avec de grands sentiments d' admiration. L' archevêque de Sens, qui en avoit été fort touché d' abord, commença tout à coup à s' en dégoûter ; il le donna même à examiner à M. Duval, supérieur des carmélites, et à quelques autres docteurs, à qui on ne dit point qui l' avoit composé. Ces docteurs, jugeant à la rigueur de certaines expressions abstraites et relevées, telles que sont à peu près celles des mystiques, le condamnèrent. D' autres docteurs, consultés par l' évêque de Langres, l' approuvèrent au contraire avec éloge : tellement que les esprits venant à s' échauffer, et chacun écrivant pour soutenir son avis, la chose fut portée à Rome. Le pape ne trouva dans l' écrit aucune proposition digne de censure ; mais, pour le bien de la paix, et parce que ces matières n' étoient pas de la portée de tout le monde, il jugea à propos de le supprimer ; et il le fut en effet. Entre les théologiens qui avoient écrit pour le soutenir, Jean Du Vergier De Hauranne, abbé de Saint-Cyran, avoit fait admirer la pénétration de son esprit et la profondeur de sa doctrine. Il ne connoissoit point alors la mère Agnès, et avoit même été préoccupé contre le chapelet secret , à cause des différends qu' il avoit causés ; mais l' ayant trouvé très-bon, il avoit pris lui-même la plume pour défendre la vérité, qui lui sembloit opprimée. Il n' avoit point mis son nom à son ouvrage, non plus qu' à ses autres livres ; mais l' évêque de Langres ayant su que c' étoit de lui, l' alla chercher pour le remercier. à mesure qu' il le connut plus particulièrement, il fut épris de sa rare piété et de ses grandes lumières ; et comme il n' avoit rien plus à coeur que de porter les filles du saint-sacrement à la plus haute perfection, il jugea que personne au monde ne pouvoit mieux l' aider dans ce dessein que ce grand serviteur de Dieu. Il le conjura donc de venir faire des exhortations à ces filles, et même de les vouloir confesser. L' abbé lui résista assez longtemps, fuyant naturellement ces sortes d' emplois, et se tenant le plus renfermé qu' il pouvoit dans son cabinet, où il passoit, pour ainsi dire, les jours et les nuits, partie dans la prière, et partie à composer des ouvrages qui pussent être utiles à l' église. Enfin néanmoins les instances réitérées de l' évêque lui paroissant comme un ordre de Dieu de servir ces filles, il s' y résolut. Dès que la mère Angélique l' eut entendu parler des choses de Dieu, et qu' elle eut connu par quel chemin sûr il conduisoit les âmes, elle crut retrouver en lui le saint évêque de Genève, par qui elle avoit été autrefois conduite ; et les autres religieuses prirent aussi en lui la même confiance. En effet, pour me servir ici du témoignage public que lui a rendu un prélat non moins considérable par sa piété que par sa naissance, " ce savant homme n' avoit point d' autres sentiments que ceux qu' il avoit puisés dans l' écriture sainte et dans la tradition de l' église. Sa science n' étoit que celle des saints pères. Il ne parloit point d' autre langage que celui de la parole de Dieu ; et bien loin de conduire les âmes par des voies particulières et écartées, il ne savoit point d' autre chemin pour les mener à Dieu que celui de la pénitence et de la charité. " toutes ces filles firent en peu de temps un tel progrès dans la perfection sous sa conduite, que l' évêque de Langres ne cessoit de remercier Dieu du confesseur qu' il lui avoit inspiré de leur donner. Dans le ravissement où étoit ce prélat, il proposa plusieurs fois à l' abbé de souffrir qu' il travaillât pour le faire nommer son coadjuteur à l' évêché de Langres ; et sur son refus, il le pressa au moins de vouloir être son directeur. Mais l' abbé le pria de l' en dispenser, lui faisant entendre qu' il y auroit peut-être plusieurs choses sur lesquelles ils ne seroient point d' accord ; et avec la sincérité qui lui étoit naturelle, il ne put s' empêcher de lui toucher quelque chose de la résidence et de l' obligation où il étoit de ne pas faire de si longs séjours hors de son diocèse. L' évêque étoit de ces gens qui, bien qu' au fond ils aient de la piété, n' entendent pas volontiers des vérités qu' ils ne se sentent pas disposés à pratiquer. Cela commença un peu à le refroidir pour l' abbé de Saint-Cyran. Bientôt après il crut s' apercevoir que les filles du saint-sacrement n' avoient point pour ses avis la même déférence qu' elles avoient pour cet abbé. Sa mauvaise humeur étoit encore fomentée par une certaine dame, sa pénitente, qu' il avoit fait entrer au saint-sacrement, et dont il faisoit lui seul un cas merveilleux. En un mot, ayant, comme j' ai dit, l' esprit fort foible, il entra contre l' abbé dans une si furieuse jalousie, qu' il ne le pouvoit plus souffrir. L' abbé de Saint-Cyran fit d' abord ce qu' il put pour le guérir de ses défiances ; et même, voyant qu' il s' aigrissoit de plus en plus, cessa d' aller au monastère du Saint-Sacrement. Mais cette discrétion ne servit qu' à irriter cet esprit malade, honteux qu' on se fût aperçu de sa foiblesse, tellement qu' il vint à se dégoûter même de son institut ; et non content de rompre avec ces filles, il se ligua avec les ennemis de cet abbé, et ce qu' on aura peine à comprendre, donna même au cardinal De Richelieu des mémoires contre lui. Ce ne fut pas là la seule querelle que lui attira la jalousie de la direction. Le fameux P. Joseph étoit, comme on sait, fondateur des religieuses du Calvaire. Quoique plongé fort avant dans les affaires du siècle, il se piquoit d' être un fort grand maître en la vie spirituelle, et ne vouloit point que ses religieuses eussent d' autre directeur que lui. Un jour néanmoins, se voyant sur le point d' entreprendre un long voyage pour les affaires du roi, il alla trouver l' abbé de Saint-Cyran, pour lui recommander ses chères filles du Calvaire, et obtint de lui qu' il les confesseroit en son absence. à son retour, il fut charmé du progrès qu' elles avoient fait dans la perfection ; mais il crut s' apercevoir bientôt qu' elles avoient senti l' extrême différence qu' il y a d' un directeur partagé entre Dieu et la cour, à un directeur uniquement occupé du salut des âmes. Il en conçut contre l' abbé un fort grand dépit, et ne lui pardonna, non plus que l' évêque de Langres, cette diminution de son crédit sur l' esprit de ses pénitentes, tellement qu' il ne fut pas des moins ardents depuis ce temps-là à lui rendre de mauvais offices auprès du premier ministre. Le cardinal De Richelieu, lorsqu' il n' étoit qu' évêque de Luçon, avoit connu à Poitiers l' abbé de Saint-Cyran ; et ayant conçu pour ses grands talents et pour sa vertu l' estime que tous ceux qui le connoissoient ne pouvoient lui refuser, il ne fut pas plus tôt en faveur, qu' il songea à l' élever aux premières dignités de l' église. Il le fit pressentir sur l' évêché de Bayonne, qu' il lui destinoit, et qui étoit le pays de sa naissance. Mais son extrême humilité, et cette espèce de sainte horreur qu' il eut toute sa vie pour les sublimes fonctions de l' épiscopat, l' empêchèrent d' accepter cette offre. Ce fut le premier sujet de mécontentement que ce ministre eut contre lui. Son second crime à son égard fut de passer pour n' approuver pas la doctrine que ce cardinal avoit enseignée dans son catéchisme de Luçon, touchant l' attrition, formée par la seule crainte des peines, qu' il prétendoit suffire pour la justification dans le sacrement. Ce n' est pas que l' abbé de Saint-Cyran fût jamais entré dans aucune discussion sur cette matière, mais il ne laissoit pas ignorer qu' il étoit persuadé que, sans aimer Dieu, le pécheur ne pouvoit être justifié. Outre que le cardinal se piquoit encore plus d' être grand théologien que grand politique, il étoit si dangereux de le contredire sur ce point particulier de l' attrition, que le P. Seguenot, de l' oratoire, fut mis à La Bastille, pour avoir soutenu la nécessité de l' amour de Dieu dans la pénitence ; et que ce fut aussi, à ce qu' on prétend, pour le même sujet que le P. Caussin, confesseur du roi, fut disgracié. Mais ce qui acheva de perdre l' abbé de Saint-Cyran dans l' esprit du cardinal, ce fut une offense d' une autre nature que les deux premières, mais qui le touchoit beaucoup plus au vif. On sait avec quelle chaleur ce premier ministre avoit entrepris de faire casser le mariage du duc d' Orléans avec la princesse de Lorraine, sa seconde femme. Pour s' autoriser dans ce dessein, et pour rassurer la conscience timorée de Louis Xiii, il fit consulter l' assemblée générale du clergé, et tout ce qu' il y avoit de plus célèbres théologiens, tant réguliers que séculiers. L' assemblée, et presque tous ces théologiens, jusqu' au P. Condren, général de l' oratoire, et jusqu' au P. Vincent, supérieur des missionnaires, furent d' avis de la nullité du mariage ; mais quand on vint à l' abbé de Saint-Cyran, il ne cacha point qu' il croyoit que le mariage ne pouvoit être cassé. Venons maintenant à la querelle qu' il eut avec les jésuites : elle prit naissance en Angleterre. Les jésuites de ce pays-là n' ayant pu se résoudre à reconnoître la jurisdiction de l' évêque que le pape y avoit envoyé, non-seulement obligèrent cet évêque à s' enfuir de ce royaume, mais écrivirent des livres fort injurieux contre l' autorité épiscopale, et contre la nécessité même du sacrement de la confirmation. Le clergé d' Angleterre envoya ces livres en France, et ils y furent aussitôt censurés par l' archevêque de Paris, puis par la Sorbonne, et enfin par une grande assemblée d' archevêques et d' évêques. Les jésuites de France n' abandonnèrent pas leurs confrères dans une cause que leur conduite dans tous les pays du monde fait bien voir qu' ils ont résolu de soutenir. Ils publièrent contre toutes ces censures des réponses, où ils croyoient avoir terrassé La Sorbonne et les évêques. Tous les gens de bien frémissoient de voir ainsi fouler aux pieds la hiérarchie que Dieu a établie dans son église, lorsqu' on vit paroître, sous le nom de Petrus Aurelius , un excellent livre qui mettoit en poudre toutes les réponses des jésuites. Ce livre fut reçu avec un applaudissement incroyable. Le clergé de France le fit imprimer plusieurs fois à ses dépens, s' efforça de découvrir qui étoit le défenseur de l' épiscopat ; et ne pouvant percer l' obscurité où sa modestie le tenoit caché, fit composer en l' honneur de son livre, par le célèbre M. Godeau, évêque de Grasse, un éloge magnifique, qui fut imprimé à la tête du livre même. Les jésuites n' étoient pas moins en peine que les évêques de savoir qui étoit cet inconnu ; et comme la vengeance a des yeux plus perçants que la reconnoissance, ils démêlèrent que si l' abbé de Saint-Cyran n' étoit l' auteur de cet ouvrage, il y avoit du moins la principale part. On jugera sans peine jusqu' où alla contre lui leur ressentiment, par la colère qu' ils témoignèrent contre M. Godeau, pour avoir fait l' éloge que je viens de dire. Ils publièrent contre ce prélat si illustre deux satires en latin, dont l' une avoit pour titre : Godellus An Poeta ? et c' étoit leur P. Vavasseur qui étoit auteur de ces satires. L' abbé devint à leur égard, non-seulement un hérétique, mais un hérésiarque abominable, qui vouloit faire une nouvelle église, et renverser la religion de Jésus-Christ. C' est l' idée qu' ils s' efforcèrent alors de donner de lui, et qu' ils en veulent donner encore dans tous leurs livres. Le cardinal De Richelieu, excité par leurs clameurs et par ses ressentiments particuliers, le fit arrêter et mettre au bois de Vincennes. Il fit aussi saisir tous ses papiers, dont il y avoit plusieurs coffres pleins. Mais comme on n' y trouva que des extraits des pères et des conciles, et des matériaux d' un grand ouvrage qu' il préparoit pour défendre l' eucharistie contre les ministres huguenots, tous ses papiers lui furent aussitôt renvoyés au bois de Vincennes. On abandonna aussi une procédure fort irrégulière que l' on avoit commencée contre lui ; mais la liberté ne lui fut rendue que cinq ans après, c' est-à-dire à la mort du cardinal De Richelieu, Dieu ayant permis cette longue prison pour faire mieux connoître la piété extraordinaire de cet abbé, à laquelle le fameux Jean De Verth, qui, avec d' autres officiers étrangers, étoit aussi alors prisonnier au bois de Vincennes, rendit un témoignage très-particulier ; car le cardinal De Richelieu ayant voulu qu' il fût spectateur d' un ballet fort magnifique qui étoit de sa composition, et ce général ayant vu à ce ballet un certain évêque qui s' empressoit pour en faire les honneurs, il dit publiquement que le spectacle qui l' avoit le plus surpris en France, c' étoit d' y voir les saints en prison, et les évêques à la comédie . Ce fut aussi dans cette prison que l' abbé de Saint-Cyran écrivit ces belles lettres chrétiennes et spirituelles dont il s' est fait tant d' éditions avec l' approbation d' un fort grand nombre de cardinaux, d' archevêques et d' évêques, qui les ont considérées comme l' ouvrage de nos jours qui donne la plus haute et la plus parfaite idée de la vie chrétienne. Il mourut le 11 octobre 1643, huit mois après qu' il fut sorti du bois de Vincennes ; et ses funérailles furent honorées de la présence de tout ce qu' il y avoit alors à Paris de prélats plus considérables. à peine il eut les yeux fermés, que les jésuites se débordèrent en une infinité de nouvelles invectives contre sa mémoire, faisant imprimer, entre autres, de prétendus interrogatoires qu' ils avoient tronqués et falsifiés. Et quoiqu' il eût reçu avec une extrême piété le viatique des mains du curé de Saint-Jacques Du Haut-Pas, et que la gazette même en eût informé tout le public, ils n' en furent pas moins hardis à publier qu' il étoit mort sans vouloir recevoir ses sacrements. J' ai cru devoir rapporter tout de suite ces événements, pour faire mieux connoître ce grand personnage, contre qui la calomnie s' est déchaînée avec tant de licence, et qui a tant contribué par ses instructions et par ses exemples à la sainteté du monastère de Port-Royal. La rupture de l' évêque de Langres avec les filles du Saint-Sacrement, et l' emprisonnement de l' abbé de Saint-Cyran, ne furent pas les seules disgrâces dont elles furent alors affligées : elles perdirent aussi la duchesse de Longueville, leur fondatrice, qui mourut avant que d' avoir pu laisser aucun fonds pour leur subsistance : tellement que se voyant dénuées de toute protection, et d' ailleurs étant fort incommodées dans la maison où elles étoient, sans aucune espérance de s' y pouvoir agrandir, elles se retirèrent en 1638 à Port-Royal, où il y avoit déjà quelques années que la mère Angélique étoit retournée. Ce fut alors que les religieuses de ce monastère renouvelèrent leurs instances, et demandèrent à relever un institut qui étoit abandonné, et qu' il sembloit que Dieu même eût voulu leur réserver. Henry Arnauld, abbé de Saint-Nicolas, depuis évêque d' Angers, étoit alors à Rome pour les affaires du roi : elles s' adressèrent à lui, et le prièrent de s' entremettre pour elles auprès du pape, qui leur accorda volontiers par un bref le changement qu' elles demandoient. Mais l' affaire souffrit à Paris de grandes difficultés, à cause de quelques intérêts temporels qu' il falloit accommoder. Enfin le parlement ayant terminé ces difficultés, le roi donna ses lettres, et l' archevêque de Paris son consentement. Elles se dévouèrent donc avec une joie incroyable à l' adoration perpétuelle du mystère auguste de l' eucharistie, et prirent le nom de filles du Saint-Sacrement ; mais elles ne quittèrent pas l' habit de Saint-Bernard : elles changèrent seulement leur scapulaire noir en un scapulaire blanc, où il y avoit une croix d' écarlate attachée par devant, pour désigner par ces deux couleurs le pain et le vin, qui sont les voiles sous lesquels Jésus-Christ est caché dans ce mystère. M. Du Saussay, leur supérieur, alors official de Paris, et depuis évêque de Toul, célébra cette cérémonie (en 1647) avec un grand concours de peuple. L' année suivante, M. De Gondy bénit leur église, dont le bâtiment ne faisoit que d' être achevé, et la dédia aussi sous le nom du saint-sacrement. Pendant cet état florissant de la maison de Paris, les religieuses n' avoient pas perdu le souvenir de leur monastère des champs. On n' y avoit laissé qu' un chapelain, pour y dire la messe et y administrer les sacrements aux domestiques. Bientôt après, M. Le Maître, neveu de la mère Angélique, ayant à l' âge de vingt-neuf ans renoncé au barreau et à tous les avantages que sa grande éloquence lui pouvoit procurer, s' étoit retiré dans ce désert pour y achever sa vie dans le silence et dans la retraite. Il y fut suivi par un de ses frères, qui avoit été jusqu' alors dans la profession des armes. Quelque temps après, M. De Sacy, son autre frère, si célèbre par les livres de piété dont il a enrichi l' église, s' y retira aussi avec eux pour se préparer dans la solitude à recevoir l' ordre de la prêtrise. Leur exemple y attira encore cinq ou six autres tant séculiers qu' ecclésiastiques, qui, étant comme eux dégoûtés du monde, se vinrent rendre les compagnons de leur pénitence. Mais ce n' étoit point une pénitence oisive : pendant que les uns prenoient connoissance du temporel de cette abbaye, et travailloient à en rétablir les affaires, les autres ne dédaignoient pas de cultiver la terre comme de simples gens de journée ; ils réparèrent même une partie des bâtiments qui y tomboient en ruine, et rehaussant ceux qui étoient trop bas et trop enfoncés, rendirent l' habitation de ce désert beaucoup plus saine et plus commode qu' elle n' étoit. M. D' Andilly, frère aîné de la mère Angélique, ne tarda guère à y suivre ses neveux, et s' y consacra, comme eux, à des exercices de piété qui ont duré autant que sa vie. Comme les religieuses se trouvoient alors au nombre de plus de cent, la même raison qui les avoit obligées vingt-cinq ans auparavant de partager leur communauté, les obligeant encore de se partager, elles obtinrent de M. De Gondy la permission de renvoyer une partie des soeurs dans leur premier monastère, en telle sorte que les deux maisons ne formassent qu' une même abbaye et une même communauté, sous les ordres d' une même abbesse. La mère Angélique, qui l' étoit alors par élection (en 1648), y alla en personne avec un certain nombre de religieuses, qu' elle y établit. M. Vialart, évêque de Châlons, en rebénit l' église, qui avoit été rehaussée de plus de six pieds, et y administra le sacrement de confirmation à quantité de gens des environs. Ce fut vers ce temps-là que la duchesse de Luynes, mère de M. Le duc de Chevreuse, persuada au duc son mari de quitter la cour, et de choisir à la campagne une retraite où ils pussent ne s' occuper tous deux que du soin de leur salut. Ils firent bâtir pour cela un petit château dans le voisinage et sur le fonds même de Port-Royal des champs ; ils firent aussi bâtir à leurs dépens un fort beau dortoir pour les religieuses. Mais la duchesse ne vit achever ni l' un ni l' autre de ces édifices, Dieu l' ayant appelée à lui dans une fort grande jeunesse. Les religieuses des champs étoient à peine établies, que la guerre civile s' étant allumée en France, et les soldats des deux partis courant et ravageant la campagne, elles furent obligées (en 1652) de chercher leur sûreté dans leur maison de Paris. Plusieurs religieuses de divers monastères de la campagne s' y venoient aussi réfugier tous les jours, et y étoient toutes traitées avec le même soin que celles de la maison. Mais la guerre finie (en 1653), on retourna dans le monastère des champs, qui n' a plus été abandonné depuis ce temps-là. Plusieurs personnes de qualité s' y venoient retirer de temps en temps pour y chercher Dieu dans le repos de la solitude, et pour participer aux prières de ces saintes filles. De ce nombre étoient le duc et la duchesse de Liancourt, si célèbres par leur vertu et par leur grande charité envers les pauvres : ils contribuèrent même à faire bâtir dans la cour du dehors un corps de logis, qui est celui qu' on voit encore vis-à-vis de la porte de l' église. La princesse de Guimené, la marquise de Sablé, et d' autres dames considérables par leur naissance et par leur mérite, firent aussi bâtir dans les dehors de la maison de Paris, résolues d' y passer leur vie dans la retraite, et attirées par la piété solide qu' elles voyoient pratiquer dans ce monastère. En effet, il n' y avoit point de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. Tout ce qu' on en voyoit au dehors inspiroit de la piété. On admiroit la manière grave et touchante dont les louanges de Dieu y étoient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le peu d' empressement des religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de curiosité pour savoir les choses du monde, et même les affaires de leurs proches ; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient l' intérieur de ce monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets d' édification ! Quelle paix ! Quel silence ! Quelle charité ! Quel amour pour la pauvreté et pour la mortification ! Un travail sans relâche, une prière continuelle, point d' ambition que pour les emplois les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs, nulle bizarrerie dans les mères, l' obéissance toujours prompte, et le commandement toujours raisonnable. Mais rien n' approchoit du parfait désintéressement qui régnoit dans cette maison. Pendant plus de soixante ans qu' on y a reçu des religieuses, on n' y a jamais entendu parler ni de contrat ni de convention tacite pour la dot de celle qu' on recevoit. On y éprouvoit les novices pendant deux ans. Si on leur trouvoit une vocation véritable, les parents étoient avertis que leur fille étoit admise à la profession, et l' on convenoit avec eux du jour de la cérémonie. La profession faite, s' ils étoient riches, on recevoit comme une aumône ce qu' ils donnoient, et on mettoit toujours à part une portion de cette aumône pour en assister de pauvres familles, et surtout de pauvres communautés religieuses. Il y a eu telle de ces communautés à qui on transporta tout à coup une somme de vingt mille francs, qui avoit été léguée à la maison ; et ce qu' il y a de particulier, c' est que dans le même temps qu' on dressoit chez un notaire l' acte de cette donation, le pourvoyeur de Port-Royal, qui ne savoit rien de la chose, vint demander à ce même notaire de l' argent à emprunter pour les nécessités pressantes du monastère. Jamais les grands biens ni l' extrême pauvreté d' une fille n' ont entré dans les motifs qui la faisoient ou admettre ou refuser. Une dame de grande qualité avoit donné à Port-Royal, comme bienfaitrice, une somme de quatre-vingt mille francs. Cette somme fut aussitôt employée, partie en charités, partie à acquitter des dettes, et le reste à faire des bâtiments que cette dame elle-même avoit jugés nécessaires. Elle n' avoit eu d' abord d' autre dessein que de vivre le reste de ses jours dans la maison, sans faire de voeux ; ensuite elle souhaita d' y être religieuse. On la mit donc au noviciat ; et on l' éprouva pendant deux ans avec la même exactitude que les autres novices. Ce temps expiré, elle pressa pour être reçue professe. On prévit tous les inconvénients où l' on s' exposeroit en la refusant ; mais comme on ne lui trouvoit point assez de vocation, elle fut refusée tout d' une voix. Elle sortit du couvent, outrée de dépit, et songea aussitôt à revenir contre la donation qu' elle avoit faite. Les religieuses avoient plus d' un moyen pour s' empêcher en justice de lui rien rendre ; mais elles ne voulurent point de procès. On vendit des rentes, on s' endetta ; en un mot, on trouva moyen de ramasser cette grosse somme, qui fut rendue à cette dame par un notaire en présence de M. Le Nain, maître des requêtes, et de M. Palluau, conseiller au parlement, aussi charmés tous deux du courage et du désintéressement de ces filles, que peu édifiés du procédé vindicatif et intéressé de la fausse bienfaitrice. Un des plus grands soins de la mère Angélique, dans les urgentes nécessités où la maison se trouvoit quelquefois, c' étoit de dérober la connoissance de ces nécessités à certaines personnes qui n' auroient pas mieux demandé que de l' assister. " mes filles, disoit-elle souvent à ses religieuses, nous avons fait voeu de pauvreté : est-ce être pauvres que d' avoir des amis toujours prêts à vous faire part de leurs richesses ? " il n' est pas croyable combien de pauvres familles, et à Paris et à la campagne, subsistoient des charités que l' une et l' autre maison leur faisoient. Celle des champs a eu longtemps un médecin et un chirurgien, qui n' avoient presque d' autre occupation que de traiter les pauvres malades des environs, et d' aller dans tous les villages leur porter les remèdes et les autres soulagements nécessaires. Et depuis que ce monastère s' est vu hors d' état d' entretenir ni médecin ni chirurgien, les religieuses ne laissent pas de fournir les mêmes remèdes. Il y a au dedans du couvent une espèce d' infirmerie où les pauvres femmes du voisinage sont saignées et traitées par des soeurs dressées à cet emploi, et qui s' en acquittent avec une adresse et une charité incroyables. Au lieu de tous ces ouvrages frivoles, où l' industrie de la plupart des autres religieuses s' occupe pour amuser la curiosité des personnes du siècle, on seroit surpris de voir avec quelle industrie les religieuses de Port-Royal savent rassembler jusqu' aux plus petites rognures d' étoffes pour en revêtir des enfants et des femmes qui n' ont pas de quoi se couvrir, et en combien de manières leur charité les rend ingénieuses pour assister les pauvres, toutes pauvres qu' elles sont elles-mêmes. Dieu, qui les voit agir dans le secret, sait combien de fois elles ont donné, pour ainsi dire, de leur propre substance, et se sont ôté le pain des mains pour en fournir à ceux qui en manquoient ; et il sait aussi les ressources inespérées qu' elles ont plus d' une fois trouvées dans sa miséricorde, et qu' elles ont eu grand soin de tenir secrètes. Une des choses qui rendoit cette maison plus recommandable, et qui peut-être aussi lui a attiré plus de jalousie, c' est l' excellente éducation qu' on y donnoit à la jeunesse. Il n' y eut jamais d' asile où l' innocence et la pureté fussent plus à couvert de l' air contagieux du siècle, ni d' école où les vérités du christianisme fussent plus solidement enseignées. Les leçons de piété qu' on y donnoit aux jeunes filles faisoient d' autant plus d' impression sur leur esprit, qu' elles les voyoient appuyées, non-seulement de l' exemple de leurs maîtresses, mais encore de l' exemple de toute une grande communauté, uniquement occupée à louer et à servir Dieu. Mais on ne se contentoit pas de les élever à la piété, on prenoit aussi un très-grand soin de leur former l' esprit et la raison ; et on travailloit à les rendre également capables d' être un jour ou de parfaites religieuses, ou d' excellentes mères de familles. On pourroit citer un grand nombre de filles élevées dans ce monastère, qui ont depuis édifié le monde par leur sagesse et par leur vertu. On sait avec quels sentiments d' admiration et de reconnoissance elles ont toujours parlé de l' éducation qu' elles y avoient reçue ; et il y en a encore qui conservent, au milieu du monde et de la cour, pour les restes de cette maison affligée, le même amour que les anciens juifs conservoient, dans leur captivité, pour les ruines de Jérusalem. Cependant, quelque sainte que fût cette maison, une prospérité plus longue y auroit peut-être à la fin introduit le relâchement ; et Dieu, qui vouloit non-seulement l' affermir dans le bien, mais la porter encore à un plus haut degré de sainteté, a permis qu' elle fût exercée par les plus grandes tribulations qui aient jamais exercé aucune maison religieuse. En voici l' origine. Tout le monde sait cette espèce de guerre qu' il y a toujours eu entre l' université de Paris et les jésuites. Dès la naissance de leur compagnie, la Sorbonne condamna leur institut par une censure, où elle déclaroit, entre autres choses, que cette société étoit bien plus née pour la destruction que pour l' édification. L' université s' opposa de tout son pouvoir à son établissement en France ; et n' ayant pu l' empêcher, elle tint toujours ferme à ne pas souffrir qu' ils fussent admis dans son corps. Il y eut même diverses occasions, dont on ne veut point rappeler ici la mémoire, où elle demanda avec instance au parlement qu' ils fussent chassés du royaume ; et ce fut dans une de ces occasions qu' elle prit pour son avocat Antoine Arnauld, père de la mère Angélique, l' un des plus éloquents hommes de son siècle. Il étoit d' une famille d' Auvergne, très-distinguée par le zèle ardent qu' elle avoit toujours montré pour la royauté pendant toutes les fureurs de la ligue. Antoine Arnauld passoit aussi pour un des plus zélés royalistes qu' il y eût dans le parlement ; et ce fut principalement pour cette raison que l' université remit sa cause entre ses mains. Il plaida cette cause avec une véhémence et un éclat que les jésuites ne lui ont jamais pardonné. Quoiqu' il eût toujours été très-bon catholique, né de parents très-catholiques, leurs écrivains n' ont pas laissé de le traiter de huguenot, descendu de huguenots. Mais cette querelle ne fut que le prélude des grands démêlés que le célèbre Antoine Arnauld, son fils, docteur de Sorbonne, a eus depuis avec cette puissante compagnie. N' étant encore que bachelier, il témoignoit un fort grand zèle contre les nouveautés que leurs auteurs avoient introduites dans la doctrine de la grâce et dans la morale. Mais la querelle ne commença proprement qu' au sujet du livre de la fréquente communion , que ce docteur avoit composé. Le but de ce livre étoit d' établir par la tradition et par l' autorité des pères et des conciles les dispositions que l' on doit apporter en approchant du sacrement de l' eucharistie, et de combattre les absolutions précipitées, qu' on ne donne que trop souvent à des pécheurs envieillis dans le crime, sans les obliger à quitter leurs mauvaises habitudes, et sans les éprouver par une sérieuse pénitence. M. Arnauld n' étoit point l' agresseur dans cette dispute, et il ne faisoit que répondre à un écrit qu' on avoit fait pour décrier la conduite de quelques ecclésiastiques de ses amis, attachés aux véritables maximes de l' église sur la pénitence. Quoique les jésuites ne fussent point nommés dans ce livre, non pas même le jésuite dont l' écrit y étoit réfuté, on n' ose presque dire avec quel emportement ils s' élevèrent et contre l' ouvrage et contre l' auteur. Ils n' eurent aucun égard au jugement de seize tant archevêques qu' évêques, et de vingt-quatre des plus célèbres docteurs de la faculté, dont les approbations étoient imprimées à la tête du livre : ils engagèrent leurs plus fameux écrivains à prendre la plume pour le réfuter, et ordonnèrent à leurs prédicateurs de le décrier dans tous leurs sermons. Les uns et les autres parloient du livre comme d' un ouvrage abominable, qui tendoit à renverser la pénitence et l' eucharistie ; et de l' auteur, comme d' un monstre qu' on ne pouvoit trop tôt étouffer, et dont ils demandoient le sang aux grands de la terre. Il y eut un de ces prédicateurs qui, en pleine chaire, osa même prendre à partie les prélats approbateurs. Il s' emporta contre eux à de tels excès, qu' il fut condamné par une assemblée d' évêques à leur en faire satisfaction à genoux ; et il fallut qu' il subît cette pénitence. Les jésuites n' eurent pas sujet d' être plus contents de la démarche où ils avoient engagé la reine mère, en obtenant de cette princesse un commandement à M. Arnauld d' aller à Rome pour y rendre compte de sa doctrine. Un pareil ordre souleva contre eux tous les corps, pour ainsi dire, du royaume. Le clergé, le parlement, l' université, la faculté de théologie, et la Sorbonne en particulier, allèrent les uns après les autres trouver la reine, pour lui faire là-dessus leurs très-humbles remontrances, et pour la supplier de révoquer ce commandement, non moins préjudiciable aux intérêts du roi, qu' injurieux à la Sorbonne et à toute la nation. Mais ce fut surtout à Rome où ces pères se signalèrent contre le livre de la fréquente communion , et remuèrent toute sorte de machines pour l' y faire condamner. Ils y firent grand bruit d' un endroit de la préface qui n' avoit aucun rapport avec le reste du livre, et où, en parlant de saint Pierre et de saint Paul, il est dit que ce sont deux chefs de l' église qui n' en font qu' un. Ils songèrent à profiter de l' alarme où l' on étoit encore en ce pays-là des prétendus desseins du cardinal De Richelieu, qu' on avoit accusé de vouloir établir un patriarche en France. Ils faisoient donc entendre que par cette proposition M. Arnauld vouloit attaquer la primauté du saint-siége, et admettre dans l' église deux papes avec une autorité égale. Mais malgré tous leurs efforts, la proposition ne fut point censurée en elle-même, ni telle qu' elle est dans la préface de M. Arnauld. L' inquisition censura seulement la proposition générale qui égaleroit de telle sorte ces deux apôtres, qu' il n' y eût aucune subordination de saint Paul à l' égard de saint Pierre dans le gouvernement de l' église universelle. Pour ce qui est du livre, il sortit de l' examen sans la moindre flétrissure ; et tout le crédit des jésuites ne put même le faire mettre à l' index. Un grand nombre d' évêques en France confirma par des approbations publiques le jugement qu' en avoient porté leurs confrères. Il fut reçu avec les mêmes éloges dans les royaumes les plus éloignés. On voit aussi, par des lettres du pape Alexandre Vii, combien il en approuvoit la doctrine ; et on peut dire, en un mot, qu' elle fut dès lors regardée, et qu' elle l' est encore aujourd' hui, comme la doctrine de l' église même. Les religieuses de Port-Royal n' avoient eu aucune part à toutes ces contestations. Quand même le livre de la fréquente communion auroit été aussi plein de blasphèmes contre l' eucharistie que les jésuites le publioient, elles n' en étoient pas moins prosternées jour et nuit devant le saint-sacrement. Mais M. Arnauld étoit frère de la mère Angélique ; il avoit sa mère, six de ses soeurs, et six de ses nièces, religieuses à Port-Royal ; lui-même, lorsqu' il fut fait prêtre, avoit donné tout son bien à ce monastère, ayant jugé qu' il devoit entrer pauvre dans l' état ecclésiastique ; il avoit aussi choisi sa retraite dans la solitude de Port-Royal des champs, avec M. D' Andilly, son frère aîné, et avec ses deux neveux, M. Le Maître et M. De Saci. C' est de là que sortoient tous ces excellents ouvrages, si édifiants pour l' église, et qui faisoient tant de peine aux jésuites. C' en fut assez pour rendre cette maison horrible à leurs yeux. Ils s' accoutumèrent à confondre dans leur idée les noms d' Arnauld et de Port-Royal, et conçurent pour toutes les religieuses de ce monastère la même haine qu' ils avoient pour la personne de ce docteur. Ceux qui ne savent pas toute la suite de cette querelle, sont peut-être en peine de ce qu' on pouvoit objecter à ces filles dans ces commencements : car il ne s' agissoit point alors de formulaire ni de signature ; et la fameuse distinction du fait et du droit n' avoit point encore donné de prétexte aux jésuites pour les traiter de rebelles à l' église. Cela n' embarrassa point le P. Brisacier, l' un de leurs plus emportés écrivains. C' est lui qu' ils avoient choisi pour aller solliciter à Rome la censure du livre de la fréquente communion . Le mauvais succès de son voyage excitant vraisemblablement sa mauvaise humeur, il en vint jusqu' à cet excès d' impudence et de folie, que d' accuser ces religieuses dans un livre public de ne point croire au saint-sacrement ; de ne jamais communier, non pas même à l' article de la mort ; de n' avoir ni eau bénite ni images dans leur église ; de ne prier ni la vierge ni les saints ; de ne point dire leur chapelet ; les appelant asacrementaires , des vierges folles, et passant même jusqu' à cet excès de vouloir insinuer des choses très-injurieuses à la pureté de ces filles. Il ne falloit, pour connoître d' abord la fausseté de toutes ces exécrables calomnies, qu' entrer seulement dans l' église de Port-Royal. Elle portoit, comme j' ai dit, par excellence le nom d' église du Saint-Sacrement. Le monastère, les religieuses, tout étoit consacré à l' adoration perpétuelle du sacré mystère de l' eucharistie. On n' y pouvoit entendre de messe conventuelle qu' on n' y vît communier un fort grand nombre de religieuses. On y trouvoit de l' eau bénite à toutes les portes. Elles ne peuvent chanter leur office sans invoquer la Vierge et les saints. Elles font tous les samedis une procession en l' honneur de la Vierge, et ont pour elle une dévotion toute particulière, dignes filles en cela de leur père Saint Bernard. Elles portent toutes un chapelet, et le récitent très-souvent ; et ce qui surprendra les ennemis de ces religieuses, c' est que M. Arnauld lui-même, qu' ils accusoient de leur en avoir inspiré le mépris, a toujours eu un chapelet sur lui, et qu' il n' a guère passé de jours en sa vie sans le réciter. Le livre du P. Brisacier excita une grande indignation dans le public. M. De Gondy, archevêque de Paris, lança aussitôt contre ce livre une censure foudroyante, qu' il fit publier au prône dans toutes les paroisses. Il y prenoit hautement la défense des religieuses de Port-Royal, et rendoit un témoignage authentique et de l' intégrité de leur foi et de la pureté de leurs moeurs. Tous les gens de bien s' attendoient que le P. Brisacier seroit désavoué par sa compagnie, et que, pour ne pas adopter par son silence de si horribles calomnies, elle lui en feroit faire une rétractation publique, puis l' envoyeroit dans quelque maison éloignée pour y faire pénitence. Mais bien loin de prendre ce parti, le P. Paulin, alors confesseur du roi, à qui on parla de ce livre, dit qu' il l' avoit lu, et qu' il le trouvoit un livre très-modéré. On voit dans le catalogue qu' ils ont fait imprimer des ouvrages de leurs écrivains, ce même livre du P. Brisacier cité avec éloge. Pour lui, il fut fait alors recteur de leur collége de Rouen, et, à quelque temps de là, supérieur de leur maison professe de Paris. Ainsi, sans avoir fait aucune réparation de tant d' impostures si atroces, il continua le reste de sa vie à dire ponctuellement la messe tous les jours, confessant et donnant des absolutions, et ayant sous sa direction les directeurs mêmes de la plus grande partie des consciences de Paris et de la cour. On n' ose pousser plus loin ces réflexions, et on laisse aux révérends pères jésuites à les faire sérieusement devant Dieu. Le mauvais succès de ces calomnies n' empêcha pas d' autres jésuites de les répéter en mille rencontres. Il y en eut un, appelé le P. Meynier, qui publia un livre avec ce titre : le P. R. D' intelligence avec Genève contre le saint-sacrement de l' autel, par le R. P. Meynier, de la compagnie de Jésus . Le livre étoit aussi impudent que le titre, et enchérissoit encore sur les excès du P. Brisacier : on y renouveloit l' extravagante histoire du prétendu complot formé, en 1621, par M. Arnauld, par l' abbé De Saint-Cyran, et par trois autres, pour anéantir la religion de Jésus-Christ et pour établir le déisme, quoique M. Arnauld eût déjà invinciblement prouvé qu' il n' avoit que neuf ans l' année où l' on disoit qu' il avoit formé cette horrible conjuration. Le P. Meynier faisoit même entrer dans ce complot la mère Agnès et les autres religieuses de Port-Royal. Quelque absurdes que fussent ces calomnies, à force néanmoins de les répéter, et toujours avec la même assurance, les jésuites les persuadoient à beaucoup de petits esprits, et surtout à leurs pénitents et à leurs pénitentes, la plupart personnes foibles, et qui ne pouvoient s' imaginer que leurs directeurs fussent capables d' avancer sans fondement de si effroyables impostures. Ils les firent croire principalement dans les couvents qui étoient sous leur conduite : jusque-là qu' il s' en trouve encore aujourd' hui dans Paris, où les religieuses, quoique d' une dévotion d' ailleurs très-édifiante, soutiennent aux personnes qui les vont voir qu' on ne communie point à Port-Royal, et qu' on n' y invoque ni la Vierge ni les saints. Non-seulement on trouve des maisons de religieuses, mais des communautés entières d' ecclésiastiques, qui, pleines de cette erreur, s' effarouchent encore au nom de Port-Royal, et qui regardent cette maison comme un séminaire de toute sorte d' hérésies. On aura peut-être de la peine à comprendre comment une société aussi sainte dans son institution, et aussi pleine de gens de piété que l' est celle des jésuites, a pu avancer et soutenir de si étranges calomnies. Est-ce, dira-t-on, que l' esprit de religion s' est tout à coup éteint en eux ? Non, sans doute ; et c' est même par principe de religion que la plupart les ont avancées. Voici comment : la plus grande partie d' entre eux est convaincue que leur société ne peut être attaquée que par des hérétiques. Ils n' ont lu que les écrits de leurs pères ; ceux de leurs adversaires sont chez eux des livres défendus. Ainsi, pour savoir si un fait est vrai, le jésuite s' en rapporte au jésuite. De là vient que leurs écrivains ne font presque autre chose dans ces occasions que se copier les uns les autres, et qu' on leur voit avancer comme certains et incontestables des faits dont il y a trente ans qu' on a démontré la fausseté. Combien y en a-t-il qui sont entrés tout jeunes dans la compagnie, et qui sont passés d' abord du collége au noviciat ! Ils ont ouï dire à leurs régents que le Port-Royal est un lieu abominable ; ils le disent ensuite à leurs écoliers. D' ailleurs c' est le vice de la plupart des gens de communauté de croire qu' ils ne peuvent faire de mal en défendant l' honneur de leur corps. Cet honneur est une espèce d' idole, à qui ils se croient permis de sacrifier tout, justice, raison, vérité. On peut dire constamment des jésuites que ce défaut est plus commun parmi eux que dans aucun corps : jusque-là que quelques-uns de leurs casuistes ont avancé cette maxime horrible, qu' un religieux peut en conscience calomnier et tuer même les personnes qu' il croit faire tort à sa compagnie. Ajoutez qu' à toutes ces querelles de religion il se joignoit encore entre les jésuites et les écrivains de Port-Royal une pique de gens de lettres. Les jésuites s' étoient vus longtemps en possession du premier rang dans les lettres, et on ne lisoit presque d' autres livres de dévotion que les leurs. Il leur étoit donc très-sensible de se voir déposséder de ce premier rang et de cette vogue par de nouveaux venus, devant lesquels il sembloit, pour ainsi dire, que tout leur génie et tout leur savoir se fussent évanouis. En effet, il est assez surprenant que depuis le commencement de ces disputes il ne soit sorti de chez eux aucun ouvrage digne de la réputation que leur compagnie s' étoit acquise, comme si Dieu, pour me servir des termes de l' écriture, leur avoit tout à coup ôté leurs prophètes : leur P. Petau même, si célèbre par son savoir, ayant échoué contre le livre de la fréquente communion , et son livre étant demeuré chez leur libraire avec tous leurs autres ouvrages, pendant que les ouvrages de Port-Royal étoient tout ensemble l' admiration des savants et la consolation de toutes les personnes de piété. Les jésuites, au lieu d' attribuer cet heureux succès des livres de leurs adversaires à la bonté de la cause qu' ils soutenoient, et à la pureté de la doctrine qui y étoit enseignée, s' en prenoient à une certaine politesse de langage qu' ils leur ont reprochée longtemps comme une affectation contraire à l' austérité des vérités chrétiennes. Ils ont fait depuis une étude particulière de cette même politesse ; mais leurs livres, manquant d' onction et de solidité, n' en ont pas été mieux reçus du public pour être écrits avec une justesse grammaticale qui va jusqu' à l' affectation. Ils eurent même peur, pendant quelque temps, que le Port-Royal ne leur enlevât l' éducation de la jeunesse, c' est-à-dire ne tarît leur crédit dans sa source ; car quelques personnes de qualité, craignant pour leurs enfants la corruption qui n' est que trop ordinaire dans la plupart des colléges, et appréhendant aussi que, s' ils faisoient étudier ces enfants seuls, ils ne manquassent de cette émulation qui est souvent le principal aiguillon pour faire avancer les jeunes gens dans l' étude, avoient résolu de les mettre plusieurs ensemble sous la conduite de gens choisis. Ils avoient pris là-dessus conseil de M. Arnauld et de quelques ecclésiastiques de ses amis ; et on leur avoit donné des maîtres tels qu' ils les pouvoient souhaiter. Ces maîtres n' étoient pas des hommes ordinaires. Il suffit de dire que l' un d' entre eux étoit le célèbre M. Nicole. Un autre étoit ce même M. Lancelot, à qui l' on doit les nouvelles méthodes grecques et latines , si connues sous le nom de méthodes de Port-Royal . M. Arnauld ne dédaignoit pas de travailler lui-même à l' instruction de cette jeunesse par des ouvrages très-utiles, et c' est ce qui a donné naissance aux excellents livres de la logique, de la géométrie, et de la grammaire générale . On peut juger de l' utilité de ces écoles par les hommes de mérite qui s' y sont formés. De ce nombre ont été Mm. Bignon, l' un conseiller d' état, et l' autre premier président du grand conseil ; M. De Harlay et M. De Bagnols, aussi conseillers d' état ; et le célèbre M. Le Nain De Tillemont, qui a tant édifié l' église et par la sainteté de sa vie et par son grand travail sur l' histoire ecclésiastique. Cette instruction de la jeunesse fut, comme j' ai dit, une des principales raisons qui animèrent les jésuites à la destruction de Port-Royal ; et ils crurent devoir tenter toutes sortes de moyens pour y parvenir. Leurs entreprises contre le livre de la fréquente communion ne leur ayant pas réussi, ils dressèrent contre leurs adversaires une autre batterie, et crurent que les disputes qu' ils avoient avec eux sur la grâce leur fourniroient un prétexte plus favorable pour les accabler. Ces disputes avoient commencé vers le temps même que la fréquente communion parut, et ce fut au sujet de l' augustinus de Jansénius, évêque d' Ypres. Dans ce livre, imprimé depuis sa mort, cet évêque, en voulant établir la doctrine de Saint Augustin sur la grâce, y combattoit fortement l' opinion de Molina, jésuite, homme fort audacieux, et qui avoit parlé de ce grand docteur de l' église avec un fort grand mépris. Les jésuites, intéressés à soutenir leur confrère sur une doctrine que toute leur école s' étoit avisée d' embrasser, s' étoient fort déchaînés contre l' ouvrage et contre la personne même de Jansénius, qu' ils traitoient de calviniste et d' hérétique, comme ils traitent ordinairement tous leurs adversaires. Ils étoient d' autant plus mal fondés à le traiter d' hérétique, que lui-même par son testament, et dans plusieurs endroits de son livre, déclare qu' il soumet entièrement sa doctrine au jugement du saint-siége. Ainsi, quand même il auroit avancé quelque hérésie, on ne seroit pas en droit pour cela de dire qu' il fût hérétique. M. Arnauld donc, persuadé que le livre de ce prélat ne contenoit que la doctrine de Saint Augustin, pour laquelle il s' étoit hautement déclaré lui-même plusieurs années avant l' impression de ce livre, avoit pris la plume pour le défendre, et avoit composé ensuite plusieurs ouvrages sur la grâce, qui avoient eu un prodigieux succès. Cela avoit fort alarmé non-seulement les jésuites, mais même quelques professeurs de théologie et quelques autres vieux docteurs de la faculté, qui étoient d' opinion contraire à Saint Augustin, et qui craignoient que la doctrine de la grâce efficace par elle-même ne gagnât le dessus dans les écoles. Ils se réunirent donc tous ensemble pour la décrier, et pour en empêcher le progrès. M. Cornet, l' un d' entre eux, qui avoit été jésuite, et qui étoit alors (en 1649) syndic de la faculté, s' avisa pour cela d' un moyen tout particulier. Il apporta à la faculté cinq propositions sur la grâce pour y être examinées. Ces propositions étoient embarrassées de mots si captieux et si équivoques, que, bien qu' elles fussent en effet très-hérétiques, elles semblaient néanmoins ne dire sur la grâce que presque les mêmes choses que disoient les défenseurs de Saint Augustin. M. Cornet n' osa pas avancer qu' elles fussent extraites de Jansénius ; et il déclara même dans l' assemblée de la faculté qu' il n' étoit pas question de Jansénius en cette occasion. Mais les docteurs attachés à la doctrine de Saint Augustin, ayant reconnu l' artifice, se récrièrent que ce n' étoit point la coutume de la faculté d' examiner des propositions vagues et sans nom d' auteur ; que celles-ci étoient des propositions captieuses, et fabriquées exprès pour en faire retomber la condamnation sur la grâce efficace. Et voyant qu' on ne laissoit pas de nommer des commissaires, soixante-dix d' entre eux appelèrent comme d' abus de tout ce qu' avoit fait le syndic. Le parlement reçut leur appel, et imposa silence aux deux partis. Mais les jésuites et leurs partisans ne s' en tinrent pas là : ils écrivirent (en 1650) une lettre au pape Innocent X, pour le prier de prononcer sur ces mêmes propositions. Ils ne disoient pas qu' elles eussent été tirées de Jansénius, mais seulement qu' elles étoient soutenues en France par plusieurs docteurs, et insinuoient que le livre de cet évêque y avoit excité de fort grands troubles parmi les théologiens. Cette lettre fut composée par M. Habert, évêque de Vabres, qui s' étoit des premiers signalé contre Jansénius, et contre lequel M. Arnauld avoit écrit avec beaucoup de force. Quoique l' assemblée générale du clergé se tînt alors à Paris, ils n' osèrent pas y parler de cette affaire, de peur que, la lettre venant à être examinée publiquement et avec un peu d' attention, elle ne révoltât tout ce qu' il y avoit de prélats jaloux de l' honneur de leur caractère, lesquels trouveroient étrange que cette dispute étant née dans le royaume, elle ne fût pas jugée au moins en première instance par les évêques du royaume même. La chose fut donc conduite avec plus de secret, et cette lettre fut portée séparément par un jésuite, nommé le P. Dinet, à un fort grand nombre de prélats, tant à Paris que dans les provinces. La plupart d' entre eux ont même depuis avoué qu' ils l' avoient signée sans savoir de quoi il s' agissoit, et par pure déférence pour la signature de leurs confrères. Les défenseurs de Saint Augustin, ayant appris cette démarche, se trouvèrent fort embarrassés. Les uns vouloient qu' on ne prît point d' intérêt dans l' affaire, et que sans se donner aucun mouvement, on laissât condamner à Rome des propositions en effet très-condamnables, et qui, comme elles n' étoient d' aucun auteur, n' étoient aussi soutenues de personne. Les autres au contraire appréhendèrent assez mal à propos, comme la suite l' a justifié, que la véritable doctrine de la grâce ne se trouvât enveloppée dans cette condamnation, et furent d' avis d' envoyer au pape pour lui représenter les artifices et les mauvaises intentions de leurs adversaires. Cet avis l' ayant emporté, M. De Gondrin, archevêque de Sens, Messieurs De Châlons, D' Orléans, De Cominges, de Beauvais, d' Angers, et huit ou dix autres prélats, zélés défenseurs de la doctrine de la grâce efficace, députèrent à Rome trois ou quatre des plus habiles théologiens attachés à cette doctrine. Ils les chargèrent d' une lettre pour le pape, où, après s' être plaints à sa sainteté qu' on eût voulu l' engager à décider sur des propositions faites à plaisir, et qui, étant énoncées en des termes ambigus, ne pouvoient produire d' elles-mêmes que des disputes pleines de chaleur dans la diversité des interprétations qu' on leur peut donner, ils la supplioient de vouloir examiner à fond cette affaire, de bien distinguer les différents sens des propositions, et d' observer, dans le jugement qu' elle en feroit, la forme légitime des jugements ecclésiastiques, qui consistoit principalement à entendre les défenses et les raisons des parties. Ils ne dissimuloient pas même que dans les règles cette affaire avoit dû être discutée par les évêques de France avant que d' être portée à sa sainteté. On s' imaginera aisément que cette lettre ne fut pas fort au goût de la cour de Rome, aussi éloignée de vouloir entrer dans les discussions qu' on lui demandoit, que prévenue qu' il n' appartient point aux évêques de faire des décisions sur la doctrine. En effet, leurs députés, pendant près de deux ans qu' ils demeurèrent à Rome, demandèrent inutilement d' être entendus en présence de leurs parties ; ils demandèrent, avec aussi peu de succès, que les différents sens que pouvoient avoir les propositions fussent distingués dans la censure qu' on en feroit. Le pape donna sa constitution, où il condamnoit les cinq propositions sans aucune distinction de sens hérétique ni catholique, et se contenta d' assurer publiquement ces députés, lorsqu' ils prirent congé de lui, que cette condamnation ne regardoit ni la grâce efficace par elle-même, ni la doctrine de Saint Augustin, " qui étoit, dit-il, et qui seroit toujours la doctrine de l' église " . Si M. Arnauld et ses amis avoient eu un mauvais dessein en demandant l' éclaircissement de ces propositions, et s' ils avoient eu cet orgueil, qui est proprement le caractère des hérétiques, ils auroient pu appeler sur-le-champ de cette décision au concile, puisque cette décision ne s' étoit faite que dans une congrégation particulière, et que le pape, selon la doctrine de France, n' est infaillible qu' à la tête d' un concile. Mais comme ils n' avoient eu en vue que la vérité, et que jamais personne n' a eu plus d' horreur du schisme que M. Arnauld, lui et ses amis reçurent avec un profond respect la constitution, et reconnurent sincèrement, comme ils avoient toujours fait, que ces propositions étoient hérétiques. à la vérité, ils répétèrent ce qu' ils avoient dit plusieurs fois avant la constitution, qu' il ne leur paroissoit pas que ces propositions fussent dans le livre de Jansénius, où ils s' offroient même d' en faire voir de toutes contraires. Une conduite si sage et si humble auroit dû faire un fort grand plaisir aux jésuites, si les jésuites avoient été des enfants de paix, et qu' ils n' eussent cherché que la vérité. En effet, les cinq propositions étant si généralement condamnées, il n' y avoit plus de nouvelle hérésie à craindre. C' est ce qu' on peut voir clairement dans la lettre circulaire qui fut écrite alors par l' assemblée des évêques où la constitution fut reçue. " nous voyons, disent-ils, par la grâce de Dieu, qu' en cette rencontre tous disent la même chose, et glorifient le père céleste d' une même bouche aussi bien que d' un même coeur. " du reste, il importoit peu pour l' église que ces propositions fussent ou ne fussent pas dans le livre d' un évêque qui, comme j' ai dit, avoit vécu très-attaché à l' église, et qui étoit mort dans une grande réputation de sainteté. Mais il parut bien, par le soin que les jésuites prirent de perpétuer la querelle, et de troubler toute l' église pour une question aussi frivole que celle-là, que c' étoit en effet aux personnes qu' ils en vouloient, et que leur vengeance ne seroit jamais satisfaite qu' ils n' eussent perdu M. Arnauld, et détruit une sainte maison contre laquelle ils avoient prononcé cet arrêt dans leur colère : Exinanite, etc. ils publièrent donc que la soumission de leurs adversaires étoit une soumission forcée, et qu' ils étoient toujours hérétiques dans le coeur. Ils ne se contentoient pas de les traiter comme tels dans leurs écrits et dans leurs sermons : il n' y eut sorte d' inventions dont ils ne s' avisassent pour le persuader au peuple, et pour l' accoutumer à les regarder comme des gens frappés d' anathème. Ils firent graver une planche d' almanach, où l' on voyoit Jansénius en habit d' évêque avec des ailes de démon au dos, et le pape qui le foudroyoit lui et tous ses sectateurs ; ils firent jouer dans leur collége de Paris une farce, où ce même Jansénius étoit emporté par les diables ; et dans une procession publique qu' ils firent faire aux écoliers de leur collége de Mâcon, ils le représentèrent encore chargé de fers, et traîné en triomphe par un de ces écoliers, qui représentoit la grâce suffisante. Peu s' en falloit que Saint Augustin ne fût traité lui-même comme cet évêque ; du moins le P. Adam et plusieurs autres de leurs auteurs, à l' exemple de Molina, le dégradoient de sa qualité de docteur de la grâce, l' accusant d' être tombé en plusieurs excès dans ses écrits contre les pélagiens, et soutenant qu' il eût mieux valu qu' il n' eût jamais écrit sur ces matières. Il arriva même, au sujet de ce saint, un assez grand scandale dans un acte de théologie qui se soutenoit chez eux (à Caen), et où plusieurs évêques assistoient ; car un bachelier, dans la dispute, ayant opposé à leur répondant l' autorité de ce père sur la doctrine de la grâce, le répondant eut l' insolence de dire : Transeat Augustinus , comme si, depuis la constitution, l' autorité de Saint Augustin devoit être comptée pour rien. Ils faisoient par une horrible impiété des voeux publics à la Vierge, pour lui demander que si les jansénistes continuoient à nier la grâce suffisante accordée à tous les hommes, elle obtînt par ses prières qu' ils fussent exclus eux seuls de la rédemption que Jésus-Christ avoit méritée par sa mort à tous les hommes. Ils commettoient impunément tous ces excès, et en tiroient un grand avantage, qui étoit de rendre odieux tous ceux qu' ils appeloient jansénistes à toutes les personnes qui n' étoient pas instruites à fond sur ces matières. Les mots même de grâce efficace et de prédestination faisoient peur à toutes ces personnes. Ils regardoient comme suspects de l' hérésie des cinq propositions tous les livres et tous les sermons où ces mots étoient employés : jusque-là qu' on raconte d' un prélat, ami des jésuites, homme fort peu éclairé, qu' étant entré dans le réfectoire d' une abbaye de son diocèse, et y ayant entendu lire ces paroles qui renfermoient en elles tout le sens de la grâce efficace : c' est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, il imposa silence au lecteur, et se fit apporter le livre pour l' examiner ; mais il fut assez surpris lorsqu' il trouva que c' étoient les épîtres de Saint Paul. Les prétendus jansénistes avoient beau affirmer dans leurs écrits que Dieu ne commande point aux hommes des choses impossibles, que non-seulement on peut résister, mais qu' on résiste souvent à la grâce, que Jésus-Christ est mort pour les réprouvés aussi bien que pour les justes : les jésuites soutenoient toujours que c' étoient des gens qui parloient contre leur pensée, et ils épuisoient leur subtilité pour trouver dans ces mêmes écrits quelque trace des cinq propositions. C' est ainsi qu' ils firent un fort grand bruit contre les heures qu' on appelle de Port-Royal , parce que, dans la version de deux endroits des hymnes, la rime ou la mesure du vers n' avoit pas permis au traducteur de traduire à la lettre le Christe Redemptor Omnium , quoiqu' en plusieurs endroits des heures on eût énoncé en propres termes que Jésus-Christ étoit venu pour sauver tout le monde. Ils n' eurent point de repos qu' ils ne les eussent fait mettre par l' inquisition à l' index, mais si inutilement pour le dessein qu' ils avoient de les décrier, que ces heures depuis ce temps-là n' en ont pas été moins courues de tout le monde, et que c' est encore le livre que presque toutes les personnes de piété portent à l' église, n' y en ayant point dont il se soit fait tant d' éditions. On sait même qu' elles ne furent point mises à l' index pour cette omission que je viens de dire, autrement il y eût fallu mettre le bréviaire de la révision du pape Urbain Viii, qui, à cause de la quantité et de la mesure du vers, a aussi retranché des hymnes ce même Christe Redemptor Omnium . Mais la cour de Rome, je ne sais pas trop pourquoi, avoit défendu la traduction de l' office de la Vierge en langue vulgaire : de sorte que les heures de Port-Royal y furent alors censurées à cause que l' office de la Vierge y étoit traduit en françois, dans le même temps que les jésuites assuroient qu' à Port-Royal on ne prioit point la Vierge. Mais pour reprendre le fil de mon discours, les jésuites ne se bornoient pas à décrier leurs adversaires sur la seule doctrine de la grâce. Il n' y avoit d' hérésie ni sorte d' impiété dont ils ne s' efforçassent de les faire croire coupables ; c' étoit tous les jours de nouvelles accusations : on disoit qu' ils n' admettoient chez eux ni indulgences ni messes particulières ; qu' ils imposoient aux femmes des pénitences publiques pour les péchés les plus secrets, même pour de très-légères fautes ; qu' ils inspiroient le mépris de la sainte communion ; qu' ils ne croyoient l' absolution du prêtre que déclaratoire ; qu' ils rejetoient le concile de Trente ; qu' ils étoient ennemis du pape ; qu' ils vouloient faire une nouvelle église ; qu' ils nioient jusqu' à la divinité de Jésus-Christ, et une infinité d' autres extravagances, toutes plus horribles les unes que les autres, qui sont répandues dans les écrits des jésuites, et qu' on trouve ramassées tout nouvellement par un de ces pères en un misérable libelle en forme de catéchisme, qui se débitoit, il y a près d' un an, dans un couvent de Paris dont ils sont les directeurs. Aux accusations d' hérésie, ils ajoutoient encore celles de crime d' état, voulant faire passer trois ou quatre prêtres, et une douzaine de solitaires qui ne songeoient qu' à prier Dieu et à se faire oublier de tout le monde, comme un parti de factieux qui se formoit dans le royaume. Ils imputoient à cabale les actions les plus saintes et les plus vertueuses. J' en rapporterai ici un exemple par où on pourra juger de tout le reste. Feu M. De Bagnols, et quelques autres amis de Port-Royal, ayant contribué jusqu' à une somme de près de quatre cent mille francs pour secourir les pauvres de Champagne et de Picardie pendant la famine de l' année 1652, la chose ne se put faire si secrètement qu' il n' en vînt quelque vent aux oreilles des jésuites. Aussitôt l' un d' eux, nommé le P. D' Anjou, qui prêchoit dans la paroisse de Saint-Benoît, avança en pleine chaire qu' il savoit de science certaine que les jansénistes, sous prétexte d' assister les pauvres, amassoient de grandes sommes qu' ils employoient à faire des cabales contre l' état. Le curé de Saint-Benoît ne put souffrir une calomnie si atroce, et monta le lendemain en chaire pour en faire voir l' impudence et la fausseté. Mais l' affaire n' en demeura pas là : Mlle Viole, fille dévote et de qualité, entre les mains de laquelle on avoit remis cette somme, alla trouver le P. Vincent, supérieur de la mission, et l' obligea de justifier par son registre comme quoi tout cet argent avoit été porté chez lui, et comme quoi on l' avoit ensuite distribué aux pauvres des deux provinces que je viens de dire. Mais une calomnie étoit à peine détruite, que les jésuites en inventoient une autre. Ils ne parloient d' autre chose que de la puissante faction des jansénistes. Ils mettoient M. Arnauld à la tête de ce parti, et peu s' en falloit qu' on ne lui donnât déjà des soldats et des officiers. Je parlerai ailleurs de ces accusations de cabale, et j' en ferai voir plus à fond tout le ridicule. Tous ces bruits pourtant, quoique si absurdes, ne laissoient pas que d' être écoutés par les gens du monde, et principalement à la cour, où l' on présume aisément le mal, surtout des personnes qui font profession d' une vie réglée et d' une morale un peu austère. Les jésuites y gouvernoient alors la plupart des consciences. Ils n' eurent donc pas de peine à prévenir l' esprit de la reine mère, princesse d' une extrême piété, mais qui avoit été fort tourmentée durant sa régence par des factions qui s' élevèrent, et qu' elle craignoit toujours de voir renaître. Ils prirent surtout soin de lui décrier les religieuses de Port-Royal, et quoiqu' elles fussent encore moins instruites des disputes sur la grâce que des autres démêlés, ils ne laissoient pas de lui représenter ces saintes filles comme ayant part à toutes les factions, et comme entrant dans toutes les disputes. M. Arnauld n' ignoroit pas tout ce déchaînement des jésuites, mais il ne se donnoit pas de grands mouvements pour le réprimer, persuadé que toutes ces calomnies si extravagantes se détruiroient d' elles-mêmes, et qu' il n' y avoit qu' à laisser parler la vérité. Il ne songeoit donc plus qu' à vivre en repos, et avoit résolu de consacrer désormais ses veilles à des ouvrages qui n' eussent pour but que l' édification de l' église sans aucun mélange de ces contestations. Les jésuites cependant travailloient puissamment à établir la créance du fait, et profitoient de toutes les conjonctures qui pouvoient les favoriser dans ce dessein. Le cardinal Mazarin n' avoit pas été d' abord fort porté pour eux, et il étoit même prévenu de beaucoup d' estime pour le grand mérite de leurs adversaires. D' ailleurs il voyoit avec assez d' indifférence toutes ces contestations, et n' étoit pas trop fâché que les esprits en France s' échauffassent pour de semblables disputes, qui les empêchoient de se mêler d' affaires qui lui auroient paru plus graves et plus sérieuses. Il n' étoit pas non plus fort porté à faire plaisir au pape Innocent X, qui n' avoit jamais témoigné beaucoup de bonne volonté pour lui, et à qui, de son côté, il avoit donné longtemps tous les dégoûts qu' il avoit pu. Mais depuis l' emprisonnement du cardinal de Retz, qu' il regardoit comme son ennemi capital, il avoit gardé plus de mesures avec ce même pape, de peur qu' il ne voulût prendre connoissance de cette affaire, et qu' il n' en vînt à quelque déclaration qui auroit pu faire de l' embarras. Là-dessus le P. Annat, nouvellement arrivé de Rome pour être confesseur du roi, fit entendre à ce premier ministre que la chose du monde qui pouvoit plus gagner le pape, c' étoit de faire en sorte que sa constitution fût reçue par toute la France, sans aucune explication ni distinction. Le cardinal se résolut donc de faire au saint-père un plaisir qui lui coûteroit si peu. Il assembla au Louvre, en sa présence, trente-huit archevêques ou évêques qui se trouvoient alors à Paris. Quelques jours auparavant, le nonce du pape avoit fait au roi de fort grandes plaintes d' une lettre pastorale que l' archevêque de Sens avoit publiée au sujet de la constitution, et dont la cour de Rome avoit été extrêmement piquée. Le cardinal ne fit aucune mention de cette lettre dans l' assemblée ; mais se plaignant aux prélats de ce qu' on éludoit la constitution par des subtilités , disoit-il, nouvellement inventées, il les exhorta à chercher les moyens de finir ces divisions, et de donner une pleine satisfaction à sa sainteté. Quelques évêques lui voulurent représenter que tout le monde étant d' accord sur la doctrine, le reste ne valoit pas la peine d' être relevé, ni d' exciter de nouvelles contestations ; mais le gros de l' assemblée fut de l' avis du premier ministre, et jugea l' affaire très-importante. On nomma huit commissaires, du nombre desquels étoient Messieurs d' Embrun et de Toulouse, pour examiner avec soin le livre de Jansénius, et pour en faire leur rapport dans huitaine. Au bout de ce terme si court, le cardinal donna à toute l' assemblée un festin fort magnifique, et au sortir de table on parla des affaires de l' église. L' archevêque d' Embrun, portant la parole pour tous les commissaires, fit entendre à messeigneurs par un discours des plus éloquents, à ce que dit la relation du clergé, non pas qu' ils eussent trouvé dans Jansénius les cinq propositions en propres termes, mais qu' à juger d' un auteur par tout le contexte de sa doctrine, on ne pouvoit pas douter qu' elles n' y fussent, et qu' ils y en avoient trouvé même de plus dangereuses ; qu' au reste, il y avoit deux preuves incontestables que les cinq propositions y étoient, et qu' il falloit s' en tenir à ces deux preuves. L' une étoit les termes mêmes de la bulle, qu' on ne pouvoit nier, à moins que d' être très-méchant grammairien, qui ne rapportassent ces propositions à Jansénius. L' autre étoit les lettres des évêques de France écrites à sa sainteté avant et après la constitution, par lesquelles il paroissoit visiblement qu' ils avoient tous supposé que les cinq propositions étoient en effet de Jansénius. Sur un tel fondement il fut arrêté, à la pluralité des voix, que l' assemblée déclaroit par un jugement définitif, que le pape avoit condamné ces propositions comme étant de Jansénius et au sens de Jansénius, et qu' elle écriroit à sa sainteté et à tous les évêques de France, pour les informer de ce jugement. Quatre prélats de l' assemblée, savoir, l' archevêque de Sens, et les évêques de Cominges, de Beauvais, et de Valence, refusèrent de signer ces lettres, et ne souffrirent qu' on y mît leurs noms qu' après avoir protesté qu' ils n' y consentoient que pour conserver l' union avec leurs confrères. La lettre au pape lui fut rendue par l' évêque de Lodève, depuis évêque de Montpellier, qui étoit alors à Rome. La même relation porte que le pape la baisa avec de grands transports de joie, confessant qu' il n' avoit point reçu un plus sensible plaisir de tout son pontificat. Il y fit aussitôt réponse par un bref daté du 27 septembre 1654, et adressé à l' assemblée générale du clergé qui se devoit tenir au premier jour. Ce bref étoit succinct, et il n' y étoit pas dit un mot de ce jugement rendu par les évêques. Le pape y témoignoit seulement sa joie de la soumission des prélats de France à sa constitution, dans laquelle il avoit, disoit-il, condamné la doctrine de Jansénius. Ce bref étant arrivé en France avec la nouvelle de la mort du pape, le cardinal Mazarin, sans attendre l' assemblée générale, convoqua encore une assemblée particulière de quinze prélats, en présence desquels le bref fut ouvert (le 10 mai 1655), et il fut résolu d' envoyer la constitution et le bref à tous les évêques, qui furent exhortés à les faire souscrire par tous les ecclésiastiques et par toutes les communautés, tant régulières que séculières, de leurs diocèses. C' est la première fois qu' il a été parlé de signature dans cette affaire. Il est assez étrange que quinze évêques aient voulu imposer à toute l' église de France une loi que le pape n' imposoit pas lui-même, et dont ni aucun pape ni aucun concile ne s' étoient jamais avisés. La cour de Rome, devenue plus hardie par la conduite des prélats de France, fit mettre à l' index non-seulement la lettre pastorale de l' archevêque de Sens, mais encore celles de l' évêque de Beauvais et de l' évêque de Cominges, quoiqu' elle n' eût d' autre crime à reprocher à ces deux derniers que d' avoir dit que le pape, par sa constitution, n' avoit pas prétendu donner atteinte ni à la doctrine de Saint Augustin, ni au droit qu' ont les évêques de juger au moins en première instance des causes majeures, et de prononcer sur des questions de foi et de doctrine, lorsque ces questions sont nées ou agitées dans leurs diocèses. M. Arnauld garda un profond silence sur tout ce qui s' étoit passé dans ces assemblées, et se contentoit de gémir en secret des plaies que cette malheureuse querelle faisoit à l' épiscopat et à l' église. Ce fut vers ce temps-là que lui et ses neveux commencèrent la traduction du nouveau testament de Mons , qui n' a été achevée que longtemps depuis. Ils travailloient aussi à des nouvelles vies des saints , et préparoient des matériaux pour le grand ouvrage de la perpétuité . Les religieuses de Port-Royal donnèrent occasion à la naissance de cet ouvrage, en priant M. Arnauld de faire un recueil des plus considérables passages des pères sur l' eucharistie, et de partager ces passages en plusieurs leçons pour les matines de tous les jeudis de l' année. Ce recueil est ce qu' on appelle l' office du saint-sacrement . M. Le Duc De Luynes, qui depuis sa retraite avoit fort étudié les pères de l' église, et qui avoit un très-beau génie pour la traduction, s' employa aussi à ce travail : c' est à quoi il s' appliquoit dans sa solitude, et non pas à ces occupations basses et serviles que les courtisans lui attribuoient faussement, pour tourner en ridicule une vie très-noble et très-chrétienne qu' ils ne se sentoient pas capables d' imiter. Ce fut aussi en ce même temps que l' illustre M. Pascal connut Port-Royal et M. Arnauld. Cette connoissance se fit par le moyen de Mlle Pascal, sa soeur, religieuse dans ce monastère. Cette vertueuse fille avoit fait beaucoup d' éclat dans le monde par la beauté de son esprit et par un talent singulier qu' elle avoit pour la poésie ; mais elle avoit renoncé de bonne heure aux vains amusements du siècle, et étoit une des plus humbles religieuses de la maison. Lorsqu' elle y entra, elle avoit voulu donner tout son bien au couvent ; mais la mère Angélique et les autres mères ne voulurent pas le recevoir, et obtinrent d' elle qu' elle n' apporteroit qu' une dot assez médiocre. Un procédé si peu ordinaire à des religieuses excita la curiosité de M. Pascal, et il voulut connoître plus particulièrement une maison où l' on étoit si fort au-dessus de l' intérêt. Il étoit déjà dans de grands sentiments de piété, et il y avoit même deux ou trois ans que, malgré l' inclination et le génie prodigieux qu' il avoit pour les mathématiques, il s' étoit dégoûté de ses spéculations pour ne plus s' appliquer qu' à l' étude de l' écriture et des grandes vérités de la religion. La connoissance de Port-Royal et les grands exemples de piété qu' il y trouva le frappèrent extrêmement. Il résolut de ne plus penser uniquement qu' à son salut. Il rompit dès lors tout commerce avec les gens du monde ; il renonça même à un mariage très-avantageux qu' il étoit sur le point de conclure, et embrassa une vie très-austère et très-mortifiée, qu' il a continuée jusqu' à la mort. Il étoit fort touché du grand mérite de M. Arnauld, et avoit conçu pour lui une estime qu' il trouva bientôt occasion de signaler. Le silence que ce docteur s' étoit imposé sur les disputes de la grâce ne fut pas de longue durée, et il fut obligé indispensablement de le rompre par une occasion assez extraordinaire. Un prêtre de la communauté de Saint-Sulpice s' avisa de refuser l' absolution à M. Le Duc De Liancourt, et lui déclara qu' il lui refuseroit aussi la communion s' il se présentoit à l' autel. Le sujet qu' il allégua d' un refus si injurieux, c' est que ce seigneur retiroit chez lui un ecclésiastique ami de Port-Royal, et que Mlle De La Rocheguyon, sa petite-fille, étoit pensionnaire dans ce monastère. On n' auroit peut-être pas fait beaucoup d' attention à l' entreprise téméraire de ce confesseur ; mais ce qui rendit l' affaire plus considérable, c' est qu' il fut avoué par le curé et par les autres supérieurs de ce séminaire, gens très-dévots, mais fort prévenus contre Port-Royal. M. Arnauld écrivit là-dessus une lettre sans nom d' auteur ; elle fit beaucoup de bruit. Il se crut obligé d' en écrire une seconde beaucoup plus ample, où il mit son nom, et où il justifioit à fond la pureté de sa foi et l' innocence des religieuses de Port-Royal. Il y avoit déjà du temps que ses ennemis attendoient avec impatience quelque ouvrage avoué de lui, où ils pussent, soit à droit, soit à tort, trouver une matière de censure. Cette lettre vint très à propos pour eux, et ils prétendirent qu' il y avoit deux propositions erronées. Dans l' une, qui regardoit le fait de Jansénius, M. Arnauld disoit qu' ayant lu exactement le livre de cet évêque, il n' y avoit point trouvé les cinq propositions, étant prêt du reste de les condamner partout où elles seroient, et dans le livre même de Jansénius si elles s' y trouvoient. L' autre, qui regardoit le dogme, étoit une proposition composée des propres termes de Saint Chrysostome et de Saint Augustin, et portoit que les pères nous montrent en la personne de Saint Pierre un juste à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, avoit manqué. Ces propositions furent déférées à la faculté par des docteurs du parti des jésuites ; et ceux-ci firent si bien par leurs intrigues, et en Sorbonne et surtout à la cour, qu' ils vinrent à bout de faire censurer la première de ces propositions comme téméraire, et la seconde comme hérétique. Il n' y eut jamais de jugement moins juridique, et tous les statuts de la faculté de théologie y furent violés. On donna pour commissaires à M. Arnauld ses ennemis déclarés, et l' on n' eut égard ni à ses récusations ni à ses défenses. On lui refusa même de venir en personne dire ses raisons. Quoique, par les statuts, les moines ne dussent pas se trouver dans les assemblées au nombre de plus de huit, il s' y en trouva toujours plus de quarante. Et pour empêcher ceux du parti de M. Arnauld de dire tout ce qu' ils avoient préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur devoit dire son avis fut limité à une demi-heure. On mit pour cela sur la table une clepsydre, c' est-à-dire une horloge de sable, qui étoit la mesure de ce temps : invention non moins odieuse en de pareilles occasions, que honteuse dans son origine, et qui, au rapport du cardinal Palavicin, ayant été proposée au concile de Trente par quelques gens, fut rejetée avec détestation par tout le concile. Enfin, dans le dessein d' ôter entièrement la liberté des suffrages, le chancelier Seguier, malgré son grand âge et ses incommodités, eut ordre d' assister à toutes ces assemblées. Près de quatre-vingts des plus célèbres docteurs, voyant une procédure si irrégulière, résolurent de s' absenter, et aimèrent mieux sortir de la faculté que de souscrire à la censure. M. De Launoy même, si fameux par sa grande érudition, quoiqu' il fît profession publique d' être sur la grâce d' autre sentiment que Saint Augustin, sortit aussi comme les autres, et écrivit contre la censure une lettre où il se plaignoit, avec beaucoup de force, du renversement de tous les priviléges de la faculté. Le jour que cette censure fut signée (en février compagnie. Non-seulement ils s' imaginoient triompher par là de M. Arnauld et de tous les docteurs attachés à la grâce efficace, mais ils croyoient triompher de la Sorbonne même, et s' être vengés de toutes les censures dont elle avoit flétri les Garasses, les Santarels, les Baunis, et plusieurs autres de leurs pères, puisqu' ils l' avoient obligée de censurer, en censurant M. Arnauld, deux pères de l' église dont sa seconde proposition étoit tirée, et de se faire à elle-même une plaie incurable par la nécessité où ils la mirent de retrancher de son corps ses plus illustres membres. D' ailleurs ils donnoient aussi par là une grande idée de leur pouvoir et du crédit qu' ils avoient à la cour. Ils confirmoient le roi et la reine mère dans toutes les préventions qu' ils leur avoient inspirées contre leurs adversaires. Mais ils songèrent à tirer des fruits plus solides de leur victoire. Ils obtinrent un ordre pour casser ces petits établissements que j' ai dit qu' on avoit faits pour l' instruction de la jeunesse, et qu' ils appeloient des écoles de jansénisme. Le lieutenant civil alla à Port-Royal Des Champs pour en faire sortir les écoliers et les précepteurs, avec tous les solitaires qui s' y étoient retirés. M. Arnauld fut obligé de se cacher ; et il y avoit même déjà un ordre signé pour ôter aux religieuses des deux maisons leurs novices et leurs pensionnaires. En un mot, le Port-Royal étoit dans la consternation, et les jésuites au comble de leur joie, lorsque le miracle de la sainte épine arriva. On a donné au public plusieurs relations de ce miracle ; entre autres, feu monsieur l' évêque de Tournay, non moins illustre par sa piété et par sa doctrine que par sa naissance, l' a raconté fort au long dans un livre qu' il a composé contre les athées, et s' en est servi comme d' une preuve éclatante de la vérité de la religion. Mais on pourroit s' en servir aussi comme d' une preuve étonnante de l' indifférence de la plupart des hommes de ce siècle sur la religion, puisque une merveille si extraordinaire, et qui fit alors tant d' éclat, est presque entièrement effacée de leur souvenir. C' est ce qui m' oblige à en rapporter ici jusqu' aux plus petites circonstances, d' autant plus qu' elles contribueront à faire mieux connoître tout ensemble et la grandeur du miracle, et l' esprit et la sainteté du monastère où il est arrivé. Il y avoit à Port-Royal de Paris une jeune pensionnaire de dix à onze ans, nommée Mlle Perrier, fille de M. Perrier, conseiller à la cour des aides de Clermont, et nièce de M. Pascal. Elle étoit affligée depuis trois ans et demi d' une fistule lacrymale au coin de l' oeil gauche. Cette fistule, qui étoit fort grosse au dehors, avoit fait un fort grand ravage en dedans. Elle avoit entièrement carié l' os du nez, et percé le palais, en telle sorte que la matière qui en sortoit à tout moment lui couloit le long des joues et par les narines, et lui tomboit même dans la gorge. Son oeil s' étoit considérablement apetissé ; et toutes les parties voisines étoient tellement abreuvées et altérées par la fluxion, qu' on ne pouvoit lui toucher ce côté de la tête sans lui faire beaucoup de douleur. On ne pouvoit la regarder sans une espèce d' horreur ; et la matière qui sortoit de cet ulcère étoit d' une puanteur si insupportable que de l' avis même des chirurgiens on avoit été obligé de la séparer des autres pensionnaires, et de la mettre dans une chambre avec une de ses compagnes beaucoup plus âgée qu' elle, en qui on trouva assez de charité pour vouloir bien lui tenir compagnie. On l' avoit fait voir à tout ce qu' il y avoit d' oculistes, de chirurgiens, et même d' opérateurs plus fameux ; mais les remèdes ne faisant qu' irriter le mal, comme on craignoit que l' ulcère ne s' étendît enfin sur tout le visage, trois des plus habiles chirurgiens de Paris, Cressé, Guillard et Dalencé, furent d' avis d' y appliquer au plus tôt le feu. Leur avis fut envoyé à M. Perrier, qui se mit aussitôt en chemin pour être présent à l' opération ; et on attendoit de jour à autre qu' il arrivât. Cela se passa dans le temps que l' orage dont j' ai parlé étoit tout prêt d' éclater contre le monastère de Port-Royal. Les religieuses y étoient dans de continuelles prières ; et l' abbesse d' alors, qui étoit cette même Marie Des Anges qui l' avoit été de Maubuisson, l' abbesse, dis-je, étoit dans une espèce de retraite, où elle ne faisoit autre chose jour et nuit que lever les mains au ciel, ne lui restant plus aucune espérance de secours de la part des hommes. Dans ce même temps il y avoit à Paris un ecclésiastique de condition et de piété, nommé M. De La Potterie, qui, entre plusieurs saintes reliques qu' il avoit recueillies avec grand soin, prétendoit avoir une des épines de la couronne de Notre-Seigneur. Plusieurs couvents avoient eu une sainte curiosité de voir cette relique. Il l' avoit prêtée, entre autres, aux carmélites du faubourg Saint-Jacques, qui l' avoient portée en procession dans leur maison. Les religieuses de Port-Royal, touchées de la même dévotion, avoient aussi demandé à la voir, et elle leur fut portée le 24 e de mars 1656, qui se trouvoit alors le vendredi de la troisième semaine de carême, jour auquel l' église chante à l' introït de la messe ces paroles tirées du psaume Lxxxv : Fac Mecum etc. " Seigneur, faites éclater un prodige en ma faveur, afin que mes ennemis le voient et soient confondus. Qu' ils voient, mon Dieu, que vous m' avez secouru et que vous m' avez consolé. " les religieuses ayant donc reçu cette sainte épine, la posèrent au dedans de leur choeur sur une espèce de petit autel contre la grille ; et la communauté fut avertie de se trouver à une procession qu' on devoit faire après vêpres en son honneur. Vêpres finies, on chanta les hymnes et les prières convenables à la sainte couronne d' épines et au mystère douloureux de la passion ; après quoi elles allèrent, chacune en leur rang, baiser la relique, les religieuses professes les premières, ensuite les novices, et les pensionnaires après. Quand ce fut le tour de la petite Perrier, la maîtresse des pensionnaires, qui s' étoit tenue debout auprès de la grille pour voir passer tout ce petit peuple, l' ayant aperçue, ne put la voir, défigurée comme elle étoit, sans une espèce de frissonnement mêlé de compassion, et elle lui dit : " recommandez-vous à Dieu, ma fille, et faites toucher votre oeil malade à la sainte épine. " la petite fille fit ce qu' on lui dit, et elle a depuis déclaré qu' elle ne douta point, sur la parole de sa maîtresse, que la sainte épine ne la guérît. Après cette cérémonie, toutes les autres pensionnaires se retirèrent dans leur chambre. Elle n' y fut pas plus tôt qu' elle dit à sa compagne : " ma soeur, je n' ai plus de mal, la sainte épine m' a guérie. " en effet, sa compagne l' ayant regardée avec attention, trouva son oeil gauche tout aussi sain que l' autre, sans tumeur, sans matière, et même sans cicatrice. On peut juger combien, dans toute autre maison que Port-Royal, une aventure si surprenante feroit de mouvement, et avec quel empressement on iroit en avertir toute la communauté. Cependant, parce que c' étoit l' heure du silence, et que ce silence s' observe encore plus exactement le carême que dans les autres temps, que d' ailleurs toute la maison étoit dans un plus grand recueillement qu' à l' ordinaire, ces deux jeunes filles se tinrent dans leur chambre, et se couchèrent sans dire un seul mot à personne. Le lendemain matin, une des religieuses, employée auprès des pensionnaires, vint pour peigner la petite Perrier ; et comme elle appréhendoit de lui faire du mal, elle évitoit, comme à son ordinaire, d' appuyer sur le côté gauche de la tête ; mais la jeune fille lui dit : " ma soeur, la sainte épine m' a guérie. -comment, ma soeur, vous êtes guérie ? -regardez et voyez, " lui répondit-elle. En effet, la religieuse regarda, et vit qu' elle étoit entièrement guérie. Elle alla en donner avis à la mère abbesse, qui vint, et qui remercia Dieu de ce merveilleux effet de sa puissance ; mais elle jugea à propos de ne le point divulguer au dehors, persuadée que, dans la mauvaise disposition où les esprits étoient alors contre leur maison, elles devoient éviter sur toutes choses de faire parler le monde. En effet, le silence est si grand dans ce monastère, que, plus de six jours après ce miracle, il y avoit des soeurs qui n' en avoient point entendu parler. Mais Dieu, qui ne vouloit pas qu' il demeurât caché, permit qu' au bout de trois ou quatre jours, Dalencé, l' un des trois chirurgiens qui avoient fait la consultation que j' ai dite, vînt dans la maison pour une autre malade. Après sa visite, il demanda aussi à voir la petite fille qui avoit la fistule. On la lui amena ; mais ne la reconnoissant point, il répéta encore une fois qu' il demandoit la petite fille qui avoit une fistule. On lui dit tout simplement que c' étoit celle qu' il voyoit devant lui. Dalencé fut étonné, regarda la religieuse qui lui parloit, et s' alla imaginer qu' on avoit fait venir quelque charlatan, qui, avec un palliatif, avoit suspendu le mal. Il examina donc sa malade avec une attention extraordinaire, lui pressa plusieurs fois l' oeil pour en faire sortir de la matière, lui regarda dans le nez et dans le palais, et enfin, tout hors de lui, demanda ce que cela vouloit dire. On lui avoua ingénument comme la chose s' étoit passée ; et lui courut aussitôt tout transporté chez ses deux confrères, Guillard et Cressé. Les ayant ramenés avec lui, ils furent tous trois saisis d' un égal étonnement ; et après avoir confessé que Dieu seul avoit pu faire une guérison si subite et si parfaite, ils allèrent remplir tout Paris de la réputation de ce miracle. Bientôt M. De La Potterie, à qui on avoit rendu sa relique, se vit accablé d' une foule de gens qui venoient lui demander à la voir. Mais il en fit présent aux religieuses de Port-Royal, croyant qu' elle ne pouvoit pas être mieux révérée que dans la même église où Dieu avoit fait par elle un si grand miracle. Ce fut donc pendant plusieurs jours un flot continuel de peuple qui abordoit dans cette église, et qui venoit pour y adorer et pour y baiser la sainte épine ; et on ne parloit d' autre chose dans Paris. Le bruit de ce miracle étant venu à Compiègne, où étoit alors la cour, la reine mère se trouva fort embarrassée. Elle avoit peine à croire que Dieu eût si particulièrement favorisé une maison qu' on lui dépeignoit depuis si longtemps comme infectée d' hérésie, et que ce miracle, dont on faisoit tant de récit, eût même été opéré en la personne d' une des pensionnaires de cette maison, comme si Dieu eût voulu approuver par là l' éducation que l' on y donnoit à la jeunesse. Elle ne s' en fia ni aux lettres que plusieurs personnes de piété lui en écrivoient, ni au bruit public, ni même aux attestations des chirurgiens de Paris. Elle y envoya M. Félix, premier chirurgien du roi, estimé généralement pour sa grande habileté dans son art et pour sa probité singulière ; et le chargea de lui rendre un compte fidèle de tout ce qui lui paroîtroit de ce miracle. M. Félix s' acquitta de sa commission avec une fort grande exactitude. Il interrogea les religieuses et les chirurgiens, se fit raconter la naissance, le progrès et la fin de la maladie, examina attentivement la pensionnaire, et enfin déclara que la nature ni les remèdes n' avoient eu aucune part à cette guérison, et qu' elle ne pouvoit être que l' ouvrage de Dieu seul. Les grands vicaires de Paris, excités par la voix publique, furent obligés d' en faire aussi une exacte information. Après avoir rassemblé les certificats d' un grand nombre des plus habiles chirurgiens et de plusieurs médecins, du nombre desquels étoit M. Bouvard, premier médecin du roi, et pris l' avis des plus considérables docteurs de Sorbonne, ils donnèrent une sentence, qu' ils firent publier, par laquelle ils certifioient la vérité du miracle, exhortoient les peuples à en rendre à Dieu des actions de grâces, et ordonnoient qu' à l' avenir, tous les vendredis, la relique de la sainte épine seroit exposée dans l' église de Port-Royal à la vénération des fidèles. En exécution de cette sentence, M. De Hodenck, grand vicaire, célébra la messe dans l' église avec beaucoup de solennité, et donna à baiser la sainte relique à toute la foule du peuple qui y étoit accourue. Pendant que l' église rendoit à Dieu ces actions de grâces, et se réjouissoit du grand avantage que ce miracle lui donnoit sur les athées et sur les hérétiques, les ennemis de Port-Royal, bien loin de participer à cette joie, demeuroient tristes et confondus, selon l' expression du psaume. Il n' y eut point d' efforts qu' ils ne fissent pour détruire dans le public la créance de ce miracle. Tantôt ils accusoient les religieuses de fourberie, prétendant qu' au lieu de la petite Perrier elles montroient une soeur qu' elle avoit, et qui étoit aussi pensionnaire dans cette maison. Tantôt ils assuroient que ce n' avoit été qu' une guérison imparfaite, et que le mal étoit revenu plus violent que jamais ; tantôt que la fluxion étoit tombée sur les parties nobles, et que la petite fille en étoit à l' extrémité. Je ne sais point positivement si M. Félix eut ordre de la cour de s' informer de ce qui en étoit ; mais il paroît par une seconde attestation signée de sa main, qu' il retourna encore à Port-Royal, et qu' il certifia de nouveau et la vérité du miracle, et la parfaite santé où il avoit trouvé cette demoiselle. Enfin il parut un écrit, et personne ne douta que ce ne fût du P. Annat, avec ce titre ridicule : le rabat-joie des jansénistes, ou observations sur le miracle qu' on dit être arrivé à Port-Royal, composé par un docteur de l' église catholique . L' auteur faisoit judicieusement d' avertir qu' il étoit catholique, n' y ayant personne qui, à la seule inspection de ce titre, et plus encore à la lecture du livre, ne l' eût pris pour un protestant très-envenimé contre l' église. Il avoit assez de peine à convenir de la vérité du miracle ; mais enfin, voulant bien le supposer vrai, il en tiroit la conséquence du monde la plus étrange, savoir, que Dieu voyant les religieuses infectées de l' hérésie des cinq propositions, il avoit opéré ce miracle dans leur maison pour leur prouver que Jésus-Christ étoit mort pour tous les hommes. Il faisoit là-dessus un grand nombre de raisonnements, tous plus extravagants les uns que les autres, par où il ôtoit à la véritable religion l' une de ses plus grandes preuves, qui est celle des miracles. Pour conclusion, il exhortoit les fidèles à se bien donner de garde d' aller invoquer Dieu dans l' église de Port-Royal, de peur qu' en y cherchant la santé du corps, ils n' y trouvassent la perte de leurs âmes. Mais il ne parut pas que ces exhortations eussent fait une grande impression sur le public. La foule croissoit de jour en jour à Port-Royal, et Dieu même sembloit prendre plaisir à autoriser la dévotion des peuples, par la quantité de nouveaux miracles qui se firent en cette église. Non-seulement tout Paris avoit recours à la sainte épine et aux prières des religieuses, mais de tous les endroits du royaume on leur demandoit des linges qui eussent touché à cette relique ; et ces linges, à ce qu' on raconte, opéroient plusieurs guérisons miraculeuses. Vraisemblablement la piété de la reine mère fut touchée de la protection visible de Dieu sur ces religieuses. Cette sage princesse commença à juger plus favorablement de leur innocence. On ne parla plus de leur ôter leurs novices ni leurs pensionnaires, et on leur laissa la liberté d' en recevoir tout autant qu' elles voudroient. M. Arnauld même recommença à se montrer, ou, pour mieux dire, s' alla replonger dans son désert avec M. D' Andilly son frère, ses deux neveux, et M. Nicole, qui depuis deux ans ne le quittoit plus, et qui étoit devenu le compagnon inséparable de ses travaux. Les autres solitaires y revinrent aussi peu à peu, et y recommencèrent leurs mêmes exercices de pénitence. On songeoit si peu alors à inquiéter les religieuses de Port-Royal, que le cardinal de Retz leur ayant accordé un autre supérieur en la place de M. Du Saussay, qu' il avoit destitué de tout emploi dans le diocèse de Paris, on ne leur fit aucune peine là-dessus, quoique M. Singlin, qui étoit ce nouveau supérieur, ne fût pas fort au goût de la cour, où les jésuites avoient pris un fort grand soin de le décrier. Il y avoit déjà plusieurs années qu' il étoit confesseur de la maison de Paris ; et ses sermons y attiroient quantité de monde, bien moins par la politesse de langage que par les grandes et solides vérités qu' il prêchoit. On les a depuis donnés au public sous le nom d' instructions chrétiennes ; et ce n' est pas un des livres les moins édifiants qui soient sortis de Port-Royal. Mais le talent où il excelloit le plus, c' étoit dans la conduite des âmes. Son bon sens joint à une piété et à une charité extraordinaires imprimoient un tel respect, que bien qu' il n' eût pas la même étendue de génie et de science que M. Arnauld, non-seulement les religieuses, mais M. Arnauld lui-même, M. Pascal, M. Le Maître et tous ces autres esprits si sublimes, avoient pour lui une docilité d' enfant, et se conduisoient en toutes choses par ses avis. Dieu s' étoit servi de lui pour convertir et attirer à la piété plusieurs personnes de la première qualité ; et comme il les conduisoit par des voies très-opposées à celles du siècle, il ne tarda guère à être accusé de maximes outrées sur la pénitence. M. De Gondy, qui s' étoit d' abord laissé surprendre à ses ennemis, lui avoit interdit la chaire ; mais ayant bientôt reconnu son innocence, il le rétablit trois mois après, et vint lui-même grossir la foule de ses auditeurs. Il vécut toujours dans une pauvreté évangélique, jusque-là qu' après sa mort on ne lui trouva pas de quoi faire les frais pour l' enterrer, et qu' il fallut que les religieuses assistassent de leurs charités quelques-uns de ses plus proches parents, qui étoient aussi pauvres que lui. Les jésuites néanmoins passèrent jusqu' à cet excès de fureur que de lui reprocher dans plusieurs libelles de s' être enrichi aux dépens de ses pénitents, et de s' être approprié plus de huit cent mille francs sur les grandes restitutions qu' il avoit fait faire à quelques-uns d' entre eux ; et il n' y a pas eu plus de réparation des outrages faits au confesseur que des faussetés avancées contre les religieuses. Le cardinal de Retz ne pouvoit donc faire à ces filles un meilleur présent que de leur donner un supérieur de ce mérite, ni mieux marquer qu' il avoit hérité de toute la bonne volonté de son prédécesseur. Comme c' est cette bonne volonté dont on a fait le plus grand crime aux prétendus jansénistes, il est bon de dire ici jusqu' à quel point a été leur liaison avec ce cardinal. On ne prétend point le justifier de tous les défauts qu' une violente ambition entraîne d' ordinaire avec elle ; mais tout le monde convient qu' il avoit de très-excellentes qualités, entre autres une considération singulière pour les gens de mérite, et un fort grand desir de les avoir pour amis. Il regardoit M. Arnauld comme un des premiers théologiens de son siècle, étant lui-même un théologien fort habile, et il lui a conservé jusqu' à la mort cette estime qu' il avoit conçue pour lui dès qu' ils étoient ensemble sur les bancs : jusque-là qu' après son retour en France, il a mieux aimé se laisser rayer du nombre des docteurs de la faculté, que de souscrire à la censure dont nous venons de parler, et qui lui parut toujours l' ouvrage d' une cabale. La vérité est pourtant que, tandis qu' il fut coadjuteur, c' est-à-dire dans le temps qu' il étoit à la tête de la fronde , messieurs de Port-Royal eurent très-peu de commerce avec lui, et qu' il ne s' amusoit guère alors à leur communiquer ni les secrets de sa conscience, ni les ressorts de sa politique. Et comment les leur auroit-il pu communiquer ? Il n' ignoroit pas, et personne dès lors ne l' ignoroit, que c' étoit la doctrine de Port-Royal qu' un sujet, pour quelque occasion que ce soit, ne peut se révolter en conscience contre son légitime prince ; que quand même il en seroit injustement opprimé, il doit souffrir l' oppression, et n' en demander justice qu' à Dieu, qui seul a droit de faire rendre compte aux rois de leurs actions. C' est ce qui a toujours été enseigné à Port-Royal, et c' est ce que M. Arnauld a fortement maintenu dans ses livres, et particulièrement dans son apologie pour les catholiques , où il a traité la question à fond. Mais non-seulement messieurs de Port-Royal ont soutenu cette doctrine, ils l' ont pratiquée à la rigueur. C' est une chose connue d' une infinité de gens, que pendant les guerres de Paris, lorsque les plus fameux directeurs de conscience donnoient indifféremment l' absolution à tous les gens engagés dans les deux partis, les ecclésiastiques de Port-Royal tinrent toujours ferme à la refuser à ceux qui étoient dans le parti contraire à celui du roi. On sait les rudes pénitences qu' ils ont imposées et au prince de Conti et à la duchesse de Longueville, pour avoir eu part aux troubles dont nous parlons, et les sommes immenses qu' il en a coûté à ce prince pour réparer, autant qu' il étoit possible, les désordres dont il avoit pu être cause pendant ces malheureux temps. Les jésuites ont eu peut-être plus d' une occasion de procurer à l' église de pareils exemples ; mais ou ils n' étoient pas persuadés des mêmes maximes qu' on suivoit là-dessus à Port-Royal, ou ils n' ont pas eu la même vigueur pour les faire pratiquer. Quelle apparence donc que le cardinal de Retz ait pu faire entrer dans une faction contre le roi des gens remplis de ces maximes, et prévenus de ce grand principe de Saint Paul et de Saint Augustin, qu' il n' est pas permis de faire même un petit mal, afin qu' il en arrive un grand bien ? On veut pourtant bien avouer que lorsqu' il fut archevêque, après la mort de son oncle, les religieuses de Port-Royal le reconnurent pour leur légitime pasteur, et firent des prières pour sa délivrance. Elles s' adressèrent aussi à lui pour les affaires spirituelles de leur monastère, du moment qu' elles surent qu' il étoit en liberté. On ne nie pas même qu' ayant su l' extrême nécessité où il étoit après qu' il eut disparu de Rome, elles et leurs amis ne lui aient prêté quelque argent pour subsister, ne s' imaginant pas qu' il fût défendu, ni à des ecclésiastiques, ni à des religieuses, d' empêcher leur archevêque de mourir de faim. C' est de là aussi que leurs ennemis prirent occasion de les noircir dans l' esprit du cardinal Mazarin, en persuadant à ce ministre qu' il n' avoit point de plus grands ennemis que les jansénistes ; que le cardinal de Retz n' étoit parti de Rome que pour se venir jeter entre leurs bras ; qu' il étoit même caché à Port-Royal ; que c' étoit là que se faisoient tous les manifestes qu' on publioit pour sa défense ; qu' ils lui avoient déjà fait trouver tout l' argent nécessaire pour une guerre civile, et qu' il ne désespéroit pas, par leur moyen, de se rétablir à force ouverte dans son siége. On a bien vu dans la suite l' impertinence de ces calomnies ; mais pour en faire mieux voir le ridicule, il est bon d' expliquer ici ce que c' étoit que M. Arnauld, qu' on faisoit l' auteur et le chef de toute la cabale. Tout le monde sait que c' étoit un génie admirable pour les lettres, et sans bornes dans l' étendue de ses connoissances ; mais tout le monde ne sait pas, ce qui est pourtant très-véritable, que cet homme si merveilleux étoit aussi l' homme le plus simple, le plus incapable de finesse et de dissimulation, et le moins propre, en un mot, à former ni à conduire un parti ; qu' il n' avoit en vue que la vérité, et qu' il ne gardoit sur cela aucunes mesures, prêt à contredire ses amis lorsqu' ils avoient tort, et à défendre ses ennemis, s' il lui paroissoit qu' ils eussent raison ; qu' au reste, jamais théologien n' eut des opinions si saines et si pures sur la soumission qu' on doit au roi et aux puissances ; que non-seulement il étoit persuadé, comme nous l' avons déjà dit, qu' un sujet, pour quelque occasion que ce soit, ne peut point s' élever contre son prince, mais qu' il ne croyoit pas même que dans la persécution il pût murmurer. Toute la conduite de sa vie a bien fait voir qu' il étoit dans ces sentiments. En effet, pendant plus de quarante ans qu' on a abusé, pour le perdre, du nom et de l' autorité du roi, a-t-il manqué une occasion de faire éclater et son amour pour sa personne, et son admiration pour les grandes qualités qu' il reconnoissoit en lui ? Obligé de se retirer dans les pays étrangers pour se soustraire à la haine implacable de ses ennemis, à peine y fut-il arrivé, qu' il publia son apologie pour les catholiques ; et l' on sait qu' une partie de ce livre est employée à justifier la conduite du roi à l' égard des huguenots, et à justifier les jésuites mêmes. M. Le Marquis De Grana ayant su qu' il étoit caché dans Bruxelles, le fit assurer de sa protection ; mais il témoigna en