Numa Pompilius, Second Roi De Rome De Jean-Pierre Claris De Florian (1755-1794) TABLE DES MATIERES DEDICACE LIVRE 1 LIVRE 2 LIVRE 3 LIVRE 4 LIVRE 5 LIVRE 6 LIVRE 7 LIVRE 8 LIVRE 9 LIVRE 10 LIVRE 11 LIVRE 12 DEDICACE à la reine. Numa fut le meilleur des rois ; époux toujours amant de la belle égérie, près de cette nymphe chérie il méditoit ses justes loix. De leur tendresse mutuelle naissoit le bonheur des romains ; et dans leurs coeurs unis ils trouvoient le modele des vertus qu' ils vouloient enseigner aux humains. De ces tendres époux je célebre la gloire : reine, votre nom seul assure mon succès ; de Louis, de vous, des françois, on croira que j' écris l' histoire. LIVRE 1 Non loin de la ville de Cures, dans le pays des sabins, au milieu d' une antique forêt, s' éleve un temple consacré à Cérès. Des ormes, des peupliers, aussi anciens que la terre, ombragent le faîte de l' édifice ; et le fleuve Curese, après avoir baigné ses murs, va serpenter dans les jardins de plusieurs maisons isolées, bâties autour de ce temple. Dans ces retraites sacrées, chaque prêtre de la déesse, avec sa femme et ses enfants, passe ses jours à la priere, au travail, ou dans le sein de la tendresse. Protégés par la divinité qu' ils honorent, nourris par la terre qu' ils cultivent, aimés de l' épouse qu' ils rendent heureuse, bénis de leurs enfants, et en paix avec eux-mêmes, ils jouissent doucement de la vie, sans craindre ni souhaiter la mort. Le vénérable Tullus commandoit à ces prêtres. à l' âge de quatre-vingts ans, il exerçoit la souveraine sacrificature avec tout le zele d' un jeune homme, et toute l' indulgence d' un vieillard. Adoré de ceux qui vivoient avec lui, respecté de tous les autres, il n' étoit craint que des méchants. Favori des dieux, ami des hommes, rarement il prioit pour lui ; c' étoit toujours pour la veuve ou pour l' orphelin. Dès qu' un citoyen de Cures, dès qu' un habitant de la campagne éprouvoit quelque infortune, qu' un ménage étoit désuni, ou que la concorde n' étoit plus dans une famille, le pere, l' époux, l' enfant malheureux prenoit le chemin de la forêt sacrée : il venoit trouver Tullus. Pour peu qu' il eût tardé, Tullus seroit allé le chercher. Tullus écoutoit ses longues plaintes, ne se lassoit jamais de les entendre, l' encourageoit, le consoloit, lui prodiguoit des secours et des conseils. L' infortuné s' en retournoit, ou moins triste, ou moins à plaindre ; et Tullus, qui pensoit n' avoir rien fait, alloit se prosterner devant la déesse, et l' implorer pour ce malheureux. Tullus n' avoit plus d' épouse ; il rassembloit toute sa tendresse sur son fils Numa. Le ciel sembloit vouloir récompenser les vertus du vieillard par les dons qu' il avoit prodigués au jeune homme. Numa touchoit à peine à sa seizieme année, et n' avoit, de son âge, que les graces et la douceur. Soumis à son pere, qu' il respectoit presque à l' égal de Cérès, enflammé du desir de lui ressembler, il étudioit la morale en regardant les actions de Tullus. Méditant sans cesse les préceptes de sa religion, il vouloit s' instruire encore de toutes les cérémonies du culte. Les sacrifices et la priere occupoient tous ses loisirs ; son amour pour Tullus et pour l' étude étoient ses seules passions ; et son ame, pure comme l' azur du ciel, ne pouvoit pas distinguer ses plaisirs de ses devoirs. Le jour de la fête de Cérès étoit arrivé. Chez les sabins, cette fête ne se célebre point comme à éleusis. Tullus avoit supprimé tous ces mysteres cachés avec tant de soin, et si peu utiles au bonheur des hommes. La divinité, disoit-il, qui se montre par-tout à nous, qui se manifeste à chaque instant dans les merveilles éclatantes de la nature, peut-elle exiger tant de secrets et tant d' épreuves pour se communiquer aux mortels ? Doit-il être plus difficile de la remercier que de recevoir ses présents ? Non : Cérès, qui nous nourrit tous, nous aime tous. Le champ qu' elle couvre d' épis devient un temple pour le laboureur ; et l' on doit adorer par tout l' univers celle dont les bienfaits couvrent la terre. D' après cette idée, Tullus, de concert avec son roi, a ordonné la fête de Cérès. Chaque année, avant de commencer la moisson, tous les laboureurs, parés de leurs plus beaux habits, se rassemblent dans la ville de Cures. C' est de là qu' ils partent pour aller au temple. Les joueurs de flûtes ouvrent la marche ; ensuite viennent de jeunes vierges, portant sur leurs têtes, dans des corbeilles ornées de fleurs, des offrandes pures pour la déesse. Les enfants des laboureurs marchent après elles, vêtus de robes blanches, couronnés de bluets, et conduisant le vorace animal qui se nourrit des fruits du chêne. Cette troupe nombreuse, fiere de garder la victime, veut affecter une gravité toujours dérangée par leur joie bruyante. Leurs peres les suivent d' un pas tardif, en recommandant le silence, et pardonnant d' être mal obéis. Chacun d' eux porte dans ses mains une gerbe, prémices de sa moisson. Les princes, les guerriers, les magistrats n' ont plus de rang dans ce grand jour, et cedent le pas, avec respect, à ceux qui les ont nourris. Tullus et ses prêtres étoient venus les attendre à l' entrée du bois sacré. Le jeune Numa, couronné de narcisses, vêtu d' une robe de lin, marche à côté de Tullus. Il le regarde souvent ; il a bientôt apperçu des pleurs que le vieillard vouloit cacher. Plus affligé du chagrin de son pere, que s' il l' avoit ressenti lui-même, il n' ose, devant tant de témoins, et dans une cérémonie si auguste, se jetter dans ses bras, et lui demander le sujet de ses larmes ; mais son silence, son air tendre et inquiet expriment assez son agitation. Numa, toujours si attentif, si recueilli dans les cérémonies religieuses, Numa ne voit plus que son pere, ne songe qu' à lui, oublie toutes ses fonctions ; et ses yeux, qui cherchent à pénétrer la cause des pleurs de Tullus, sont eux-mêmes obscurcis de larmes. On arrive au temple. Tullus se prosterne devant la déesse ; et lui présentant les prémices : mere des humains, s' écrie-t-il, c' est toi qui fais croître ces gerbes, et c' est ton pere Jupiter qui nous rend pieux et reconnoissants. Dieux immortels, nous vous offrons vos propres bienfaits. Ne rejettez pas nos offrandes ; et que votre bonté suprême donne à nos champs l' abondance, à nos corps la force, et à nos ames la vertu. Après cette priere, Tullus répand l' orge sacrée sur la victime ; il lui tourne la tête vers le ciel, l' immole, et la fait consumer toute entiere. Le sacrifice achevé, les laboureurs vont déposer leurs gerbes. Mes freres, leur dit Tullus, car vous êtes aussi prêtres de Cérès, ces dons appartiennent à la déesse, c' est-à-dire aux indigents. Les prêtres des dieux ne sont que les trésoriers des pauvres ; vous en êtes les bienfaiteurs. Nommez donc le vieillard d' entre vous qui doit veiller avec moi, pendant le cours de cette année, au soulagement des infortunés : il est juste que je vous rende compte des biens que vous me remettez pour eux. Les laboureurs, qui connoissent tous la vertu de Tullus, refusent de lui donner un collegue ; mais Tullus l' exige, et ce choix finit la cérémonie. Numa brûloit d' impatience de se voir seul avec son pere. à peine Tullus est sorti du temple, que son tendre fils le serre dans ses bras. Mon pere, lui dit-il, vous avez des peines, et je les ignore ! Ah ! Je sens trop qu' à mon âge je ne puis espérer de les soulager : mais je peux du moins m' affliger avec vous ; et j' ai besoin de pleurer dès que je vois couler vos larmes. Mon cher fils, lui répond Tullus, car je ne renoncerai jamais à ce doux nom, je n' ai que trop de sujets d' en répandre : je vais me séparer de celui que j' aime plus que ma vie. Vous voulez m' abandonner ? S' écria Numa tout tremblant. -non, mon fils ; non, mon cher fils : c' est toi, au contraire... il ne put achever, les sanglots lui couperent la voix. Il prit Numa par la main ; et, l' entraînant dans l' endroit le plus retiré de la forêt, ils s' assirent sur le gazon, et le vieillard lui dit ces paroles : Numa, vous n' êtes point mon fils... à ces mots, une pâleur mortelle se répand sur le visage du jeune homme, et sa main tremble dans celle de Tullus. Le grand-prêtre s' en apperçoit, et, le serrant contre son sein, il se hâte d' ajouter : va, je serai toujours ton pere ; ce nom m' est aussi cher qu' à toi. Mais apprends l' histoire de ta naissance, et connois à quelles hautes destinées tu es appellé par le ciel. Numa l' embrasse, et ne répond rien ; il écoute dans un profond silence, il baisse les yeux, et son air semble dire à Tullus : rien ne pourra remplacer le bonheur d' être votre enfant. Mon fils, reprend le grand-prêtre, vous devez le jour à Pompilius, prince du sang de nos rois, et que ses rares vertus rendoient cher aux dieux et aux hommes. La belle Pompilia, de l' antique race des héraclides, étoit son épouse depuis dix ans. Rien ne manquoit à ce couple heureux que de voir naître un gage de leur tendre union : Pompilius le desiroit avec ardeur ; et la sensible Pompilia, qui ne formoit jamais de voeux dont son époux ne fût l' objet, Pompilia venoit tous les jours dans le temple se prosterner devant Cérès, baigner de larmes les marches de son autel, en demandant pour unique grace le bonheur d' avoir un fils. Je la surpris dans le sanctuaire. Elle prioit avec tant de ferveur qu' elle ne m' apperçut pas ; et je l' entendis prononcer ces paroles : bienfaisante Cérès, si ton pere Jupiter m' a destiné une longue vie, obtiens plutôt de lui que je périsse à la fleur de mon âge, mais que je laisse à mon époux un fruit de notre chaste amour. Oui, puissante immortelle, reprends tous les bienfaits que j' ai reçus, prive-moi de tous ceux que tu me destines, et donne-moi à leur place un enfant. Que j' entende ses vagissements, que je puisse le voir, le tenir dans mes bras, le presser contre mon coeur, le couvrir de mes baisers, le présenter à mon époux tout baigné des larmes du bonheur ! Et que j' expire alors ; j' expirerai mere, j' aurai assez vécu. ô Cérès, si tu entends mes voeux, si tu m' accordes un fils, je jure sur cet autel de te le consacrer, de lui apprendre à bénir ton nom aussitôt que sa langue pourra le prononcer, de le faire élever dans ce temple, où il te servira toute sa vie ; et tu daigneras être sa mere, quand Pompilia ne sera plus. Mes pleurs couloient en entendant cette priere. Je tombai à genoux auprès de Pompilia ; et, joignant mes voeux aux siens, je suppliai la déesse de nous exaucer tous deux. Hélas ! Que ce bienfait fut payé cher ! Peu de temps après, Pompilia vint m' annoncer qu' elle étoit enceinte. Qui pourroit exprimer les transports de sa joie ? Ils approchoient du délire. Huit lunes devoient encore se renouveller avant l' heureux instant qu' elle attendoit, et tout étoit déja prêt pour parer l' enfant qu' elle devoit avoir. Jalouse et glorieuse du titre de mere, elle eût voulu que tout ce qui devoit servir à son fils fût l' ouvrage de ses seules mains. Elle défendoit à ses esclaves de partager avec elle le bonheur de travailler pour son fils. L' espérance de le nourrir doubloit sa joie de le voir naître ; et la tendre Pompilia, ivre d' amour maternel, venoit plus souvent au temple pour remercier la déesse, qu' elle n' y étoit venue pour en obtenir l' objet de ses voeux. Elle touchoit enfin à ce neuvieme mois desiré depuis si long-temps, lorsque ce Romulus, dont le nom ne vous est pas inconnu, fit répandre dans la Sabinie, que, pour consacrer sa ville de Rome, qui à peine étoit achevée, il vouloit célébrer des jeux en l' honneur du dieu Consus. Vous savez, mon fils, combien ce dieu est en vénération parmi nous. Votre pieuse mere n' auroit pas laissé échapper une occasion d' honorer les immortels, elle voulut aller à ces jeux ; et le trop complaisant Pompilius l' y conduisit. La plupart de nos sabins suivirent Pompilius. Nos femmes, nos filles, coururent à Rome en habits de fête. Hélas ! Nos braves citoyens étoient loin de soupçonner le piege : ils n' avoient point d' armes. Ils entrent sans défiance dans le cirque, où Romulus présidoit sur un magnifique tribunal. Leurs épouses, leurs filles, prennent place à côté d' eux. Impatientes de voir le sacrifice, elles cherchent des yeux les victimes ; c' étoient elles qui en devoient servir. à un signal de leur roi, les romains tirent leurs épées et ferment toutes les issues. Les sabines alarmées se jettent dans les bras de leurs peres, de leurs freres, de leurs époux ; mais les farouches soldats de Romulus s' élancent au milieu de l' arene ; et, le glaive à la main, les yeux ardents, menaçant les hommes, flattant les femmes, ils enlevent les sabines, comme des loups affamés emportent des brebis tremblantes. Vainement ces infortunées jettent des cris perçants et demandent la mort ; vainement nos citoyens furieux, oubliant qu' ils sont sans défense, se précipitent sur les ravisseurs, les saisissent, luttent avec eux, leur arrachent leurs épées, et rougissent la terre du sang romain : les romains, plus nombreux, immolent ceux qui résistent, mettent en fuite tout le reste, vont cacher dans Rome leur proie ; et nos sabins désolés, sanglants, couverts de blessures, accablés de douleur et de honte, reviennent à Cures annoncer cette affreuse nouvelle et préparer la vengeance. Dès le premier instant du tumulte, ton pere Pompilius, portant sa femme dans ses bras, avoit tenté de s' ouvrir un passage à travers les ravisseurs. Il touchoit à la porte du cirque, quand une cohorte romaine le poursuit, l' arrête, et lui arrache son épouse. Pompilius jette un cri de rage et de désespoir. Il s' est bientôt saisi d' une épée ; et les romains qui l' entourent sont déja tombés sous ses coups : il court, il frappe, il est frappé. Mais il rejoint Pompilia ; il immole son ravisseur ; il reprend sa bien-aimée, la presse dans ses bras sanglants, la rassure, la console ; et, malgré les romains furieux, malgré les traits dont on l' accable, il fuit au-delà du cirque, en embrassant ta malheureuse mere, en la rappellant à la vie, en se félicitant de l' avoir sauvée. Ainsi la lionne de Numidie, lorsqu' elle apperçoit de loin l' imprudent chasseur qui lui emporte ses petits, furieuse, rugissante, l' oeil plein de sang et de feu, s' élance sur l' infortuné qui abandonne en vain sa proie ; elle l' atteint et le déchire, fait voler autour d' elle ses membres palpitants ; et, son courroux faisant aussitôt place à sa tendresse, elle court à ses lionceaux, les caresse, pousse des cris de joie, passe et repasse sur eux sa langue encore sanglante ; et se couchant pour en être plus près, elle leur tend ses mamelles, tandis que ses muscles tremblent encore de la fureur qu' elle vient d' assouvir. Tel étoit Pompilius. Malgré ses larges blessures, malgré son sang qui coule à gros bouillons, il arrive enfin dans ce temple. Il pose son doux fardeau au pied de l' autel de la déesse ; il supplie Cérès de sauver, de défendre celle qu' il met sous sa garde ; et, sa priere achevée, épuisé de sang, de fatigue, de douleur, il tombe sur le marbre, et expire. Je fis aussitôt enlever ta mere. On la porta dans ma maison, où elle reprit ses sens. Sa premiere parole fut le nom de Pompilius : elle demande son époux, elle veut le voir, elle veut aller le chercher. En vain j' espere la calmer, et lui cacher la mort de ton pere, en l' assurant qu' il est prisonnier des romains : les pleurs que je versois, ses pressentiments, tout lui dit que je la trompe. Elle pousse des cris douloureux ; elle rejette tout secours ; et, s' échappant de nos bras, elle veut aller expirer sur le corps de Pompilius. Tant de secousses, tant d' émotions précipitent l' instant où tu devois voir le jour. Les douleurs de l' enfantement la surprennent ; les cruelles ilithyes l' accablent de tous leurs maux ; elle y succombe : et le moment où tu reçus la vie fut celui de la mort de ta mere. à ces mots, Numa se jette dans le sein de Tullus : et le bon vieillard, qui sent ses cheveux blancs tout mouillés des larmes du jeune homme, s' interrompt pour pleurer avec lui. Bientôt il reprend son récit : je fis chercher une nourrice qui pût ranimer ta frêle existence ; car tu semblois, en naissant, ne vouloir pas survivre à tes malheurs : tu poussois des cris lamentables, et ton visage livide sembloit annoncer ton trépas. La femme d' un laboureur, la bonne Amyclée, vint s' offrir ; et ses tendres soins, encore plus que son lait, te conserverent la vie. Alors je m' occupai des funérailles de ta mere et de son époux. Je préparai un bûcher ; je rassemblai les habitants de Cures et de nos campagnes : notre bon roi Tatius, vêtu de deuil, les conduisoit. Soldats, citoyens, laboureurs, tous pleuroient ton digne pere, tous faisoient des voeux pour son fils. Le corps de Pompilius fut brûlé à côté de celui de son épouse. Je recueillis leurs cendres dans une urne d' argent ; et cette urne fut déposée sur un tombeau, dans l' endroit le plus secret du temple... je le verrai, mon pere ! S' écria Numa : je le verrai, ce tombeau ; il me sera permis d' y pleurer, et de toucher cette urne si chere. Oui, mon fils, lui dit le grand-prêtre, nous y descendrons aujourd' hui. La mort de tes parents fut vengée. Nos braves sabins, indignés de la trahison et de l' outrage, prennent les armes, et, guidés par Tatius, ils marchent vers la ville parjure. Les lâches ravisseurs n' osent venir au-devant de notre armée, ils se renferment dans leurs murs. Tatius les assiege ; et bientôt, par un heureux hasard, il se rend maître de la citadelle. Romulus, forcé de combattre ou d' abandonner sa ville, vient présenter la bataille au pied de ce capitole qui doit, dit-on, régner sur l' univers. Tatius l' accepte ; et nos sabins, brûlant de se baigner dans le sang de ces perfides, chargent les troupes romaines avec toute la force que la fureur peut ajouter au courage. Les ennemis sont rompus : mais Romulus les rallie ; Romulus résiste seul aux sabins. Il invoque à grands cris Jupiter Stator ; et ce nom sacré et son exemple arrêtent ses guerriers mis en fuite. Les romains chargent à leur tour ; la honte enflamme leur courage ; les lances se croisent, les boucliers se heurtent, l' horreur et le carnage augmentent, et les combattants pressés ne peuvent avancer un pas qu' en marchant sur un ennemi. La victoire, long-temps incertaine, penche enfin du côté de la justice. Notre vaillant roi Tatius, et son intrépide général Métius, percent une seconde fois le centre de l' armée romaine. La terre est jonchée de morts : les sabins vont être vainqueurs ; c' en est fait, dans un moment, de Rome et de Romulus, quand l' événement le plus imprévu vient nous arracher la victoire. Les sabines, ces mêmes femmes que les romains avoient enlevées pendant les jeux consuels ; les sabines, les cheveux épars, les yeux noyés de larmes, les bras tendus, poussant des cris lamentables, se précipitent au milieu des combattants. Les épées, les javelots teints de sang, le tumulte, le carnage, rien ne les effraie. Arrêtez ! S' écrient-elles ; arrêtez ! Cessez une guerre plus impie que la guerre civile. Vous combattez pour nous, et chacun de vos coups nous rend veuves ou orphelines. Si vous nous aimez, vous qui nous donnâtes la vie, n' immolez pas nos époux ; et vous, qui nous avez juré une tendresse éternelle, épargnez ceux qui donnerent le jour à vos épouses. Songez que nous portons dans notre sein les gages de votre réunion : romains, vos femmes sont sabines ; sabins, vos petits-fils seront romains. Cessez donc de vous égorger, vous qui n' êtes plus deux peuples, vous qui ne formez plus qu' une seule famille ; ou, si la soif du sang vous dévore, commencez par rompre, par détruire tous les liens qui doivent vous réunir : immolez vos filles et vos femmes, et sur leurs corps expirants achevez de vous égorger. Ce spectacle, ces paroles, les pleurs, les cris des sabines, chassent la colere de tous les coeurs. Les combattants s' arrêtent, se regardent, et sont surpris de ne plus se haïr. L' épée demeure levée sur celui qu' elle menaçoit ; le javelot reste suspendu ; la fleche tombe de l' arc qui se détend sans la lancer. Les sabines se jettent sur ces armes, et les enlevent sans effort à leurs peres, à leurs époux. Elles s' emparent de leurs mains, qu' elles couvrent de baisers et de larmes ; elles lavent avec ces pleurs le sang dont ces mains sont souillées, elles parviennent à les joindre ensemble ; et, chaque sabine embrassant à la fois un romain et un sabin, elles rapprochent ainsi les visages des deux ennemis, et les forcent enfin à s' embrasser eux-mêmes. Dès ce moment, plus de guerre, plus de vengeance. Les rois se parlent, et conviennent que les deux peuples réunis n' en formeront désormais qu' un seul, et que Tatius et Romulus, assis ensemble sur le même trône, partageront le souverain pouvoir. On jure la paix, on immole des victimes à Jupiter, au soleil, à la terre ; et les deux armées confondues se laissent conduire par les sabines, entrent dans Rome au milieu des acclamations, et paroissent plus fieres, plus glorieuses, d' avoir été vaincues par la tendresse, que si elles avoient triomphé par la fureur. Cependant tu croissois sous mes yeux, et tu passois pour mon fils : je confirmois moi-même une erreur qui s' accordoit avec mes sentiments et avec le voeu de ta mere. Dès l' âge de quatre ans tu me suivois dans le temple, revêtu de la robe d' initié, et tu portois dans tes foibles mains le vase d' or où l' on met l' encens. Ta douceur, tes graces, enchantoient nos prêtres, qui m' envioient tous le bonheur de t' avoir donné le jour. Combien je l' ai desiré, ce bonheur ! Depuis quinze ans, Numa, je ne tiens à la vie que pour te chérir ; et quel que soit mon amour pour la vertu, si tu me vois la pratiquer avec zele, c' est dans l' espoir, mon cher fils, que les dieux t' en récompenseront. Je recueillis bientôt le fruit des soins que j' avois pris de toi. Dès ta plus tendre enfance, tes qualités s' annoncerent. Jamais je n' avois besoin de t' inspirer un sentiment honnête : tous étoient nés dans ton coeur. Les principes de la morale se trouvoient gravés dans ton ame avant que je t' en eusse instruit ; et la raison t' enseignoit tout ce que m' avoit appris l' expérience. S' il m' arrivoit, pour t' éprouver, de te faire une question que j' imaginois difficile ; ta réponse étoit toujours plus claire, plus précise, que celle que j' avois préparée. Souvent, après avoir cru te donner une longue leçon de morale, tes courtes réflexions m' éclairoient, et, en finissant l' entretien, c' étoit ton maître qui s' étoit instruit. Tu connus toutes les sciences de nos philosophes étrusques, et tu me disois : ô mon pere, que tout cela est peu de chose ! Et ce peu laisse encore des doutes ! La vertu seule est certaine ; et le livre en est avec nous, c' est notre coeur : consultons-le à chaque action de notre vie, suivons toujours ce qu' il nous dit, nous ne pouvons jamais nous égarer. Je t' embrassois avec transport, et je n' osois te louer. Je craignois pour toi le vice qui dépare toutes les qualités, qui commence par les ternir, et finit presque toujours par les détruire : la vanité. ô mon fils, prends-y garde pendant tout le cours de ta vie ; souviens-toi bien que c' est elle qui fait le plus de mal aux vertus, puisqu' elle les empêche d' être aimables. Je te voyois avec complaisance échapper à ce péril. Chaque jour tu devenois meilleur, et chaque jour plus modeste. Trompé par la voix publique, et sur-tout par mon propre coeur, je me croyois ton pere ; et je comptois abdiquer en ta faveur la souveraine sacrificature : tous nos prêtres, tous nos citoyens, le prévoyoient avec joie. Depuis trois jours, mon fils, un oracle céleste m' interdit cette espérance. Cérès, Cérès elle-même, m' apparoît toutes les nuits, et m' ordonne d' une voix sévere de t' envoyer à Rome et de déclarer ta naissance. Vainement, à genoux devant la déesse, j' ai osé lui parler de mes craintes, et rappeller le voeu de ta mere. Je n' ai point accepté ce voeu, m' a répondu la fille de Jupiter ; Numa ne sera point mon prêtre, ses destins l' appellent plus haut. Numa me servira mieux sur un trône, qu' à l' ombre de mes autels : qu' il marche à Rome, et que ta tendresse pour lui ne s' oppose plus aux décrets du ciel. Voilà, mon fils, le sujet de ces larmes que vous m' avez vu verser pendant le sacrifice. Il faut se soumettre, il faut nous séparer, Numa : Cérès l' ordonne ; nous devons obéir. Le tendre Numa, sans répondre à Tullus, le regarde en pleurant, leve les yeux au ciel, et paroît hésiter entre son pere et les dieux : mais le vieillard l' encourage, et Numa se décide à partir. Il prend la main de Tullus, qu' il serre doucement dans les siennes : ô mon pere, lui dit-il, vous m' avez promis de me faire descendre au tombeau de Pompilius, et de me laisser baiser avec respect l' urne qui contient les cendres de ma mere. Suis-moi, lui répond le grand-prêtre ; dès ce moment je veux t' y conduire. Alors ils marchent vers le temple. Derriere l' autel de la déesse étoit une porte d' airain dont Tullus seul avoit la clef ; il l' ouvre, il descend quelques degrés : Numa le suit en soupirant. Ils arrivent dans un souterrain éclairé par une seule lampe. Là, sur un tombeau de marbre noir, d' une sculpture simple et sans inscription, on voyoit une urne d' argent couverte d' un voile funebre. à côté de l' urne étoient un billet, une épée, et des cheveux blonds. Numa s' étoit mis à genoux en entrant dans le souterrain. Tullus souleve doucement l' urne ; et la présentant au jeune homme : mon fils, lui dit-il à voix basse, baisez ces restes sacrés ; touchez cette urne qui renferme les cendres de la meilleure des meres et du plus tendre des époux. Ils ont les yeux sur vous dans cet instant, ils vous contemplent des champs élysées, et préferent à tous les plaisirs immortels qui les environnent le spectacle de la piété de leur fils. Numa tenoit dans ses bras l' urne qu' il baignoit de ses larmes. Il l' approchoit de son coeur, et il lui sembloit que ces cendres si cheres se ranimoient. Oh ! Qu' il eut de peine à les rendre au pontife ! Et comme ses mains suivoient l' urne, quand l' urne s' éloigna de lui ! Tullus la remet sous le voile ; et prenant l' épée, le billet et les cheveux : voici, dit-il à Numa, le glaive qui défendit votre mere et la patrie, qui jamais ne fut tiré par la colere, et n' immola que les ennemis de l' état. Je vous le remets, mon fils, faites-en le même usage ; et que la puissante Cérès, à qui je l' avois consacré, fasse tomber sous ce fer tous ceux qui menaceront vos jours. Ce billet fut tracé par votre mere, à l' instant de son trépas : il est adressé au roi Tatius, et vous sera nécessaire pour occuper à sa cour le rang dû à votre naissance. Ces cheveux blonds, ai-je besoin de vous dire que ce sont ceux de votre mere ? Elle vint les offrir à Cérès le jour où elle obtint un fils. Numa, portez-les toujours avec vous : les coeurs sensibles ont besoin de ces gages d' amour et de piété. Après ces paroles, ils sortent du souterrain. Numa retourne à la maison du grand-prêtre, et prépare tout pour son départ. Il quitte la robe de lin, prend la toge, et paraît plus beau sous ce vêtement. Le pontife le regarde, et soupire : ce nouvel habit semble lui annoncer des dangers. Il éloigne cette idée, et s' occupe de pourvoir à ce que rien ne manque à son fils. Sa tendre prévoyance le fait penser à des besoins qu' il n' aura pas : il se dépouille pour l' enrichir ; et, dans la crainte d' un refus, il va cacher, parmi les habits de Numa, le peu d' or qu' il a épargné. Loin de lui, je n' ai besoin de rien, disoit-il ; et quand il sera loin de moi, tout lui deviendra nécessaire. Cependant l' instant cruel approche ; le char qui doit conduire Numa est préparé. Tullus monte dans ce char avec son fils, il veut l' accompagner jusques au-delà du bois sacré ; et c' est là que sa tendresse lui donne ces derniers conseils : pardonne-moi, mon cher fils, pardonne-moi de trembler, en te voyant, si jeune encore, abandonner nos paisibles campagnes et l' asyle où ton innocence n' eût jamais couru de péril, pour aller habiter une ville redoutable même à l' homme le plus sage. Te voilà sans expérience, sans guide, sans conseil, sans ami ; car à ton âge on n' a point d' ami, on croit en avoir, et c' est un danger de plus : te voilà jetté au milieu de deux peuples qui, réunis par politique, sont divisés par caractere, et se regardent toujours comme deux nations distinctes. La haine n' est point éteinte entre les romains et les sabins ; elle ne l' est point entre leurs monarques encore plus opposés que leurs peuples. Tatius, le meilleur des rois, ton parent, ton souverain, Tatius, qui fut notre idole tant qu' il régna parmi nous, doux, sensible, ami de la paix, possede des vertus plus utiles que brillantes ; il rend la justice, et il fait du bien : voilà sa vie. Romulus, au contraire, qui, pour acquérir des sujets, ouvrit un asyle aux brigands, Romulus a conservé les moeurs féroces du premier peuple qu' il commanda : passionné pour la guerre, dévoré d' ambition, et tourmenté de la soif des conquêtes, il attaque et soumet tour-à-tour toutes les nations voisines de Rome ; il n' estime, il ne chérit que ses soldats, ne sait que vaincre, et ne connoît pas d' autre grandeur. Hélas ! Par une fatalité déplorable, un conquérant est plus admiré qu' un bon roi, et la véritable vertu éblouit moins que la fausse gloire. Tu ne les confondras point, Numa ; tu sentiras combien Tatius est au-dessus de son collegue ; et tu n' abandonneras pas le plus juste des rois, le parent, l' ami de ton pere, le vengeur de Pompilia, pour suivre un conquérant farouche, encore teint du sang de son frere, et dont l' affreuse trahison causa la ruine de ton pays et le trépas de ceux à qui tu dois le jour. Mais la cour même de Tatius est un séjour dangereux pour toi. Tu seras dans Rome, dont les belliqueux citoyens pardonnent tout à la jeunesse, hors le manque de courage : et le courage des combats n' est plus que férocité, quand il n' est pas joint à d' autres vertus. Tu seras valeureux, sans doute ; le fils de Pompilius pourroit-il ne l' être pas ? Mais tes moeurs, ces moeurs si pures, qui t' ont mérité la protection de la déesse, les conserveras-tu, Numa ? Crois-moi, je n' ai pas d' intérêt à te défendre le plaisir, je ne veux pas te parler le langage austere de mon âge, et te peindre la volupté sous des couleurs fausses et effrayantes ; non, mon fils : la volupté a des charmes, la nature nous entraîne vers elle ; il faut combattre sans cesse pour lui résister, et plus notre coeur est sensible, hélas ! Plus il est foible. Mais tu n' auras pas plutôt cédé, que le remords s' emparera de ton ame ; tu perdras cette douce paix, cette estime, ce respect pour toi-même, qui font le charme de la vie : ton coeur humilié, flétri, n' aura plus la même énergie, le même amour pour le bien ; et, dès que le vice aura souillé ton ame, tu souffriras le plus grand des supplices, celui de connoître la vertu, et d' avoir pu l' abandonner. Je n' ai jamais vu la cour, et je ne puis te donner d' avis sur la maniere de s' y conduire : mais je connois les devoirs d' un homme ; et il faut être homme par-tout. Rends aux places éminentes le respect qu' on est convenu de leur accorder : rends à la vertu, dans tous les états, le culte que la vertu mérite. Fuis les méchants, sans paroître les craindre : sois réservé, même avec les bons. Ne profane pas l' amitié, en prodiguant le nom d' ami. Pese tes paroles ; et réfléchis avant d' agir. Sois toujours en garde contre ton premier mouvement, excepté lorsqu' il te porte à secourir un malheureux. Respecte les vieillards et les femmes ; plains les foibles, et sois le soutien de tous les infortunés. Si la déesse, comme je l' espere, te comble de prospérités, tu m' en instruiras ; ces nouvelles prolongeront ma vie : si le ciel vouloit t' éprouver par des malheurs, reviens me trouver. En parlant ainsi, ils étoient arrivés à la sortie du bois sacré : c' étoit là que Tullus devoit se séparer de Numa. Le char s' arrête, et les yeux du jeune homme se remplissent de larmes. Du courage ! Lui dit le vieillard ; du courage ! Numa, nous nous reverrons, nous nous reverrons bientôt : le trajet d' ici à Rome est court ; tu reviendras au temple, et... ah ! Mon pere ! S' écria Numa fondant en larmes, sans doute je vous reverrai ; mais je ne vivrai plus avec vous ; mais je ne vous verrai plus à tous les instants de ma vie. Les longues matinées s' écouleront sans que mon pere m' ait embrassé ; le jour finira sans que Numa vous ait entendu. De quel bonheur je jouissois auprès de vous ! Je ne l' ai pas assez senti, je n' en ai pas assez remercié les dieux ! C' est à présent... allons, mon fils, interrompit Tullus d' une voix qu' il vouloit rendre sévere, obéissons à Cérès, et ne murmurons pas contre elle. Eh quoi ! Je suis le plus vieux, je suis le plus foible, et c' est moi qui vous encourage ! Et crois-tu que je ne souffre pas autant que toi ? Penses-tu que mon triste coeur... ? à ces mots, sa voix s' éteint, sa force l' abandonne, il tombe dans les bras de Numa, et l' arrose de ses pleurs. Mais reprenant sa gravité : adieu, mon fils, lui dit-il, vous reviendrez me voir dans peu de temps, ou j' irai moi-même vous chercher à Rome. Adieu, n' oubliez pas Tullus. En disant ces paroles, il s' éloigne, et rentre à pas précipités dans la forêt. Numa, désolé, reste les bras tendus, lui crie trois fois, adieu ! Le suit de l' oeil plus long-temps qu' il ne peut le voir ; et laissant flotter les rênes de ses coursiers, il prend le chemin de Rome. LIVRE 2 Numa s' éloignoit à regret du lieu qui l' avoit vu naître ; mille pensées douloureuses l' agitoient. J' abandonne mon pere, disoit-il, dans l' âge où il avoit besoin de ma tendresse : je renonce à des devoirs, à des loisirs, doux à mon coeur : je quitte les compagnons, les amis de mon enfance, pour aller habiter un pays où personne ne m' aimera. Ah ! Je sens bien que je n' y pourrai vivre ; je languirai comme un jeune olivier transplanté dans un terrein qui ne lui convient pas : le soleil et la rosée lui sont inutiles, ses feuilles flétries tombent le long de ses branches, ses racines ne prennent plus de nourriture ; il a commencé de mourir en quittant la terre qu' il aimoit. Le jeune voyageur, accablé de ces idées, n' avoit encore fait que deux milles lorsqu' il entra dans un bois dont la fraîcheur invitoit au repos. Attiré par le murmure d' un ruisseau qui serpentoit sous l' ombrage, il arrête ses coursiers, les abandonne à deux esclaves, et remontant jusqu' à la source du ruisseau, il arrive à une fontaine consacrée à Pan. Il fléchit un genou devant la statue de ce dieu, lui demande la permission de se désaltérer dans sa fontaine ; et, après avoir rafraîchi ses levres brûlantes, il s' assied sur le gazon, et s' endort au bord de l' eau. Pendant son sommeil, il eut un songe. Il lui sembla voir un char attelé de deux dragons, qui voloit vers lui du haut de la nue. Dans ce char étoit la déesse Cérès, couronnée d' épis, et portant une gerbe et une faucille. Elle vient se placer sur la tête de Numa ; et le regardant avec des yeux pleins de bonté : fils de Pompilia, lui dit-elle, j' aimai ta mere, et je veille sur toi. Quel que soit le voeu que tu vas former, j' ai résolu de l' accomplir : parle, dis-moi ce que tu desires le plus ; tu l' obtiendras à l' instant même. Ah ! S' écria Numa sans hésiter, que Tullus soit rajeuni, qu' il recommence une nouvelle vie, et que jamais... ta demande, interrompt la déesse, est au-dessus de mon pouvoir. Jupiter, Jupiter lui-même, ne peut prolonger d' un instant les jours d' un simple mortel. Les cruelles parques ne lui sont point soumises : elles ont tranché le fil de Persée, d' Hercule, des enfants les plus chéris du maître des dieux, quand le destin, plus fort que mon pere, a voulu qu' ils cessassent de vivre. Forme des voeux pour toi, et sois sûr qu' en demandant ton bonheur, c' est demander celui de Tullus. Eh bien ! Favorable déesse, rendez-moi digne de lui ; faites germer dans mon coeur les leçons de ce vénérable vieillard ; donnez-moi la sagesse : Tullus dit que c' est le bonheur. J' avois prévu ta demande, répond Cérès, et j' ai prié ma soeur Minerve de te combler de ses dons. Ne t' attends pas cependant à devenir son favori, comme le fut le fils d' Ulysse. Non, mon cher Numa, aucun mortel ne doit se flatter d' approcher du divin télémaque. C' est le chef-d' oeuvre de Minerve ; elle-même n' oseroit tenter d' égaler son propre ouvrage. Mais heureux encore celui qui marchera de loin sur ses traces ! Heureux le jeune héros sur qui la déesse laissera tomber quelques regards, et qui occupera le second rang, quoique si éloigné de son modele ! à ces mots, Numa se croit transporté dans le temple de Minerve. Il veut pénétrer jusqu' à la déesse ; mais un nuage d' or lui ferme le sanctuaire, et lui dérobe la vue de la divinité. C' est en vain que Numa fait des efforts pour percer ce nuage ; c' est en vain qu' il implore le secours de Cérès : Cérès rejette ses prieres, et lui fait signe d' écouter. Alors Minerve parle derriere le nuage ; et Numa tombe à genoux, le visage prosterné sur la terre : il croit entendre la sagesse, qui l' instruit de tous ses devoirs ; il éprouve à la fois un saint respect et la douce persuasion. Mais quand il releve les yeux, pour rendre graces à la déesse, le temple, le nuage ont disparu : Numa se trouve au milieu d' un bois, et ne voit plus qu' un berceau de verdure sous lequel une jeune nymphe, vêtue de blanc, assise sur le gazon, lisoit attentivement. La paix, la candeur reposoient sur son visage ; la modestie, la douceur, la majesté l' environnoient : telle ou représenteroit Astrée méditant le bonheur des humains. Numa, qui se sent attiré vers cette nymphe par un charme irrésistible, demande tout bas à Cérès quel est cet objet si beau : Cérès lui nomme égérie ; et tout disparoît à ce nom. La surprise et l' émotion que ressentit Numa le réveillerent. Encore tout agité du songe mystérieux, il a peine à retrouver ses sens : il regarde autour de lui ; il ne voit que la fontaine de Pan, les arbres, le gazon, le ruisseau au bord duquel il s' est endormi. Ne doutant pas cependant que le songe qu' il a fait ne lui ait été envoyé par Jupiter, il adresse ses voeux au maître du tonnerre ; et, après avoir promis un sacrifice à Minerve et à Cérès, il sort du bois, et remonte sur son char. Il marche, il traverse le pays des fidénates, et arrive bientôt sur le territoire de Rome. Il le distingue aisément de celui de ses voisins : les campagnes y sont désertes ; les terres incultes n' y produisent que de l' ivraie ; les troupeaux foibles et dispersés y trouvent à peine leur nourriture : point de moissonneurs qui recueillent les présents de Cérès ; point de glaneuses qui suivent en chantant la famille du laboureur ; point de berger qui, sur le penchant d' un côteau, tranquille sur ses brebis que son chien fidele empêche de s' écarter, chante sur sa flûte la beauté d' Amaryllis, ou les douceurs de la vie champêtre. Tout est triste, morne, silencieux. Les villages dépeuplés n' offrent que des femmes et des vieillards. Celle-ci pleure son époux, celle-là son frere, tués dans les combats. Ici, c' est un vieillard qui va mourir sans consolation et sans secours : il n' a plus d' enfants ; le dernier vient de lui être enlevé pour servir dans l' armée de Romulus. Ce pere au désespoir jette des cris plaintifs, se meurtrit le visage, arrache ses cheveux blancs, et maudit les armes de son roi. Là, c' est une mere qui fuit avec le seul fils qui lui reste ; elle est sûre qu' on viendroit l' arracher de ses bras : elle aime mieux quitter son pays, sa maison, le champ qui la nourrissoit, pour aller mendier du pain chez un peuple qui lui laissera du moins son fils. Par-tout la tristesse, la pauvreté, la désolation étalent leur affreuse image ; et les sujets de Romulus, depuis que leur maître connoît la gloire, ne connoissent plus ni le repos ni le bonheur. O dieux immortels, s' écrioit Numa, voilà donc ce peuple si fier, si envié de ses voisins, et que ses victoires rendent déja si célebre et si redoutable ! Le voilà malheureux, pauvre, cent fois plus à plaindre que tous ceux qu' il a vaincus. Et tel est donc le prix de la gloire ! Ou plutôt, telle est la justice céleste ; les dieux ont voulu que les conquérants souffrissent eux-mêmes des maux qu' ils font, et qu' ils achetassent de leur infortune celle dont ils accablent leurs voisins. Numa comparoit alors en lui-même le bonheur dont jouissoient les paisibles sabins, l' abondance, la gaieté qui régnoient dans leurs campagnes, avec le spectacle qui frappoit ses yeux. Il se rappelloit tout ce que Tullus lui avoit dit de la guerre, et il adressoit des voeux aux immortels pour qu' ils fissent naître des rois pacifiques, quand tout-à-coup l' aspect de Rome vient frapper et étonner ses regards. Ce mont Palatin, l' ancien asyle des pâtres et des troupeaux, maintenant bordé de murailles, hérissé de tours menaçantes ; ces fossés larges et profonds qui en défendent l' approche ; ces remparts inaccessibles ; et ce fameux capitole qui domine toute la ville, sur le haut duquel on distingue le temple de Jupiter ; tout en impose à Numa : il regarde, admire, et s' avance. Les portes sont occupées par une foule de jeunes guerriers, couverts d' armes étincelantes, appuyés sur leurs lances, la tête haute, et rejettant en arriere le panache qui ombrage leurs casques. Ils glacent d' effroi ceux même qu' ils ne menacent pas, et ils semblent déja savoir qu' ils doivent soumettre le monde. Numa pénetre dans la ville : par-tout il voit l' image de la guerre ; par-tout il entend le bruit des armes. Ici, c' est une garde qu' on releve ; là, de jeunes soldats qu' on exerce : plus loin, l' on accoutume des coursiers au son aigu de la trompette. Les métaux coulent dans les fournaises ; les boucliers, les cuirasses résonnent sur l' enclume ; l' airain gémit sous les marteaux. Il semble que tous les feux de l' Etna soient allumés dans Rome, et que les cyclopes y travaillent tous à forger des chaînes pour l' univers. Numa, peu accoutumé à ce bruit, éprouve une surprise mêlée d' effroi. Il est impatient de voir Tatius ; il demande son palais : on le lui indique. Il étoit dans le quartier de la ville le moins bruyant. Le bon Tatius éloignoit de lui le tumulte et les soldats ; il vouloit être aimé, et non gardé ; en tout temps on pouvoit arriver jusqu' à lui, et l' on trouvoit à sa porte plus de pauvres que de courtisans. Numa, admis devant le bon roi, se réclame du nom de Tullus, et présente le billet de la malheureuse Pompilia. à peine Tatius l' a-t-il lu, que, jettant un cri de joie, il se précipite au cou du jeune homme. ô jour heureux pour moi ! S' écrie-t-il ; et que ne dois-je pas au pontife qui me rend le fils de mon plus tendre ami ! Oui, je reconnois bien les traits du brave Pompilius ; voilà ses yeux, voilà son air doux et caressant. Tu m' aimeras comme il m' aimoit ; je l' espere, j' en suis certain. Ma vieillesse est réjouie de ta vue ; je me plaignois aux dieux de n' avoir qu' une fille, les dieux m' envoient un fils. En disant ces paroles, il embrasse de nouveau Numa, et fait appeller Tatia, sa fille ; Tatia, moins remarquable par sa beauté, que par sa douceur, par sa modestie, par sa tendresse pour son pere. Elle vient ; et Tatius lui présentant Numa : voilà ton frere, dit-il ; voilà celui que tu dois aimer comme le soutien, l' appui de ma vieillesse ; voilà le fils de Pompilius dont je t' ai si souvent parlé. ô jours de mon bonheur ! Avec quelle rapidité vous vous êtes écoulés ! Numa, tu me le rappelles, ce temps où, tranquille dans la Sabinie, roi chéri d' un peuple que j' adorois, pere, époux, ami heureux, je voyois couler les années entre la mere de Tatia, Pompilius et le sage pontife. Ma famille, j' appellois ainsi mes sujets, n' étoit point assez nombreuse pour que je ne pusse pas veiller moi-même sur chacun de mes enfants. Je les connoissois tous, j' allois souvent les visiter ; et quand, avec Pompilius, j' avois parcouru mon petit état, je remerciois Jupiter d' avoir borné mon royaume, et de ne m' avoir pas donné plus de sujets que je ne pouvois faire d' heureux. Aujourd' hui, quel changement ! Exilé loin de ma patrie, enchaîné sur un trône étranger, je gémis tous les jours... mais je te vois ; je ne dois plus me plaindre. Tu resteras avec moi, Numa ; tu me rendras tout ce que j' ai perdu ; et peut-être que les plus doux noeuds, en t' assurant ma couronne, assureront ma félicité. J' aurai, j' aurai le temps de t' expliquer mes projets ; je ne veux songer dans ce moment qu' à jouir de ta présence. Ainsi parle le bon roi ; et sa joie rend plus vif encore le plaisir qu' il trouve naturellement à déployer dans de longs discours son ame franche et sensible. Sa fille, qui a compris ses derniers mots, baisse les yeux, et les releve bientôt sur Numa. Frappée de sa beauté, elle observe avec complaisance la douceur peinte dans ses traits, et son air timide et tendre, et cette grace si touchante que donne toujours la candeur. C' étoit la premiere fois que Tatia regardoit un jeune homme ; elle s' en apperçoit, rougit, et reporte ses yeux sur son pere. Numa, occupé du bon roi, baisoit ses mains, et lui promettoit une aveugle obéissance. Ne parle point d' obéir, lui dit Tatius ; j' ai été roi toute ma vie, et je n' ai jamais été sensible au plaisir de commander. J' ai senti de bonne heure qu' il falloit renoncer à être aimé, si l' on vouloit être craint ; et j' ai préféré les amis aux esclaves. Romulus m' a aidé dans mes projets ; nous avons partagé la souveraine puissance. Romulus a gardé pour lui le commandement de l' armée, la disposition des tributs, et la punition des crimes : moi, plus heureux, je suis chargé de rendre la justice, de diminuer les impôts, de récompenser les bonnes actions, enfin, mon ami, de tout ce qui rapproche les rois des immortels. Je crains toujours que mon collegue n' ouvre les yeux sur l' inégalité de ce partage, et qu' il ne voie à la fin que tout le bien me regarde, et qu' il est chargé de tout le mal. Mais, grace au ciel, jusqu' à présent Romulus ne s' en est point apperçu ; et, dans son aveuglement, il a l' air aussi content que moi. Je te présenterai à ce prince, dès qu' il sera revenu d' une expédition où il est engagé contre les antemnates. Il les vaincra, je n' en doute point ; car jamais guerrier ne posséda, comme Romulus, le courage d' un soldat et les talents d' un capitaine. Sa taille majestrueuse, son air audacieux et menaçant, sa force plus qu' humaine, et cette valeur indomtable qui lui fait tout hasarder, ne sont rien auprès de son activité. Dans une marche, dans un siege, dans une bataille, il est par-tout, et voit tout : il dispose, ordonne, attaque et défend à la fois. Sa tête et son bras n' ont pas un moment d' inaction, et l' un exécute toujours ce que l' autre a déterminé. Sa fille unique, Hersilie, l' accompagne dans ses expéditions. Jamais beauté n' égala celle d' Hersilie. Tous les rois du Latium ont brûlé pour elle, et sont venus mettre leurs diadêmes à ses pieds : mais la fiere princesse les a dédaignés. Accoutumée aux armes dès l' enfance, digne fille de Romulus, elle s' est vouée aux exercices de Pallas. Le casque en tête, et la lance à la main, elle suit son pere dans les combats : sa main délicate sait guider un puissant coursier qui blanchit le frein de son écume, et obéit à regret à un maître dont le poids lui semble si léger. Désarmée, elle est encore plus redoutable : ces mêmes mains, qui savent se servir d' une épée, savent aussi-bien tenir une lyre ; et, mêlant des accords mélodieux aux sons touchants de sa voix, elle vient chanter les exploits de son pere, après avoir partagé ses périls. Tels sont Romulus et sa fille. Je ne t' ai point affoibli leurs brillantes qualités. Que ne puis-je ajouter encore un long éloge de leurs vertus ! Mais les conquérants les méprisent, et Romulus ne sait estimer que la valeur et les talents guerriers. Sa fille, élevée par lui dans le tumulte des camps, sa fille n' a pu se défendre d' un peu de rudesse. Aussi belle que Junon, elle a l' orgueil de cette déesse ; et en acquérant le courage et la force de notre sexe, elle semble avoir perdu de la douceur et de la bonté, qui sont le partage du sien. A présent que tu connois Romulus et Hersilie, tu seras le maître de te fixer auprès d' eux ou auprès de nous, dans leur camp ou dans mon palais. Je veux être ton ami, ton pere, si tu me permets ce doux nom : mais tu seras toujours ton maître ; et pourvu que tu m' aimes, et que tu sois heureux, Tatius sera content. Numa renouvella au bon roi l' assurance de sa tendresse. Son choix est fait, son parti pris irrévocablement : il ne veut jamais quitter l' ami de son pere, le roi de sa nation, celui que Tullus lui a donné pour modele. Il lui répete cent fois que rien ne le fera changer, et qu' il verra d' un oeil d' indifférence et les appas d' Hersilie et la gloire de Romulus. Il le jure par tous les dieux ; et la modeste Tatia entend avec joie ces serments. Après quelques jours donnés à la tendresse de Tatius, Numa, qui n' a pas oublié le songe qu' il a fait, apprend que le temple de Minerve est au milieu d' un bois sacré, appellé le bois d' égérie. Surpris de cette conformité avec ce qu' il a vu pendant son sommeil, il court à ce bois peu distant de Rome ; et son coeur palpite en marchant sous les voûtes sombres de verdure. Un silence religieux y regne, le zéphyr agite à peine ces ormes touffus, ces antiques peupliers qui élevent leur tête dans les nues ; et l' on n' entend que le murmure doux et lointain de leurs rameaux pressés mollement l' un contre l' autre. Numa s' avance vers le temple où il doit porter ses voeux. Son esprit inquiet lui rappelle la nymphe ; il n' ose espérer de la retrouver, et cependant ses yeux la cherchent, quand, sous un berceau de verdure, semblable à celui qu' il a vu en songe, Numa découvre une guerriere, couchée sur le gazon, et profondément endormie. Sa tête désarmée avoit pour appui son bouclier ; son casque étoit auprès d' elle ; de longues boucles de cheveux noirs retomboient sur sa cuirasse, et rendoient plus éblouissante sa beauté noble et majestueuse. Deux javelots reposoient sous sa main ; une riche épée pendoit à son côté ; et sa robe, retroussée jusqu' au genou, laissoit voir son cothurne de pourpre, attaché avec une agraffe d' or. Ainsi la soeur d' Apollon, après avoir vuidé son carquois dans la forêt d' érimanthe, vient se reposer sur le sommet du Ménale ; les nymphes et les dryades veillent autour d' elle ; le zéphyr craint d' agiter les feuilles ; et le visage de la déesse conserve, même pendant son sommeil, cet air sévere et belliqueux qui, loin d' altérer sa beauté, semble en relever l' éclat. Telle et plus belle encore étoit la guerriere. Numa la prend pour Pallas : il tombe à genoux devant elle, veut prononcer des voeux, et ne peut retrouver l' usage de la parole. Sa langue est attachée à son palais ; sa bouche reste à demi ouverte ; ses bras demeurent étendus vers celle qu' il contemple ; ses yeux fixes et éblouis la regardent sans mouvement. Dans cet instant, la guerriere se réveille ; elle apperçoit Numa, et aussitôt elle est debout. Déja son casque terrible couvre sa tête, déja elle agite ses javelots ; et sa voix haute et menaçante fait entendre ces paroles : qui que tu sois, jeune téméraire, qui viens troubler mon sommeil, rends graces au destin qui t' offre à moi désarmé. Si tu pouvois te défendre, ce bras puniroit ton audace. ô déesse, lui répond Numa, appaisez votre courroux : j' allois dans votre temple vous offrir mon coeur et mes voeux ; je vous ai vue, mes genoux tremblants se sont dérobés sous moi. La présence d' une divinité terrasse un malheureux mortel ; et, si c' est un crime de regarder une déesse, songez que mes yeux éblouis n' ont pu soutenir votre vue. Ces paroles firent évanouir la colere de l' amazone. Elle baisse la pointe de ses javelots ; et regardant Numa en souriant : rassurez-vous, lui dit-elle, je ne suis point une divinité. Le grand Romulus est mon pere ; et je vais annoncer à Rome la victoire qu' il vient de remporter. Continuez votre chemin vers le temple : allez, jeune homme, allez demander pardon à Minerve d' avoir cru la voir en me voyant. à ces mots, elle frappe sur son bouclier, et ce bruit fait venir sa suite. On lui amene son superbe coursier ; elle s' élance sur son dos, lui fait sentir l' aiguillon, et fuit plus vîte que le vent. Numa demeure immobile, interdit, frappé d' une surprise et d' une admiration qu' il n' a jamais éprouvée. Ses regards suivent Hersilie aussi long-temps qu' ils peuvent la distinguer ; elle a disparu, qu' ils la suivent encore. Mille pensées confuses remplissent son ame ; toutes ses idées se présentent à la fois à son esprit. Il cherche à sortir de ce trouble ; et plus il fait d' efforts, plus son trouble augmente. Ses yeux reviennent sur cette place qu' Hersilie a occupée ; ils ne peuvent s' en détourner : Numa croit l' y voir encore ; il croit encore l' entendre. Chaque mot qu' elle a dit retentit à son oreille ; chaque geste qu' elle a fait lui est retracé par son imagination. Cet air grand et majestueux, cette taille si haute et si noble, et ces longs cheveux noirs, et ces traits si fiers et si beaux, tout est présent à Numa. Leur image plus belle encore s' est gravée au fond de son coeur, et se réfléchit dans tout ce qu' il voit. Ah ! Le voilà expliqué, s' écrie-t-il, ce songe qui m' avoit tant frappé ! Je suis dans le bois d' égérie : voilà le berceau que j' ai vu ; et cette beauté céleste, dont les attraits m' ont ébloui, c' est Hersilie : n' en doutons point. ô Hersilie ! Hersilie ! Que j' aime à prononcer ce nom ! Dans le trouble affreux qui m' agite, mon ame ne sent un peu de calme qu' à l' instant où je nomme Hersilie. Eh ! Qui suis-je, hélas ! Pour oser l' aimer ! Pour prétendre à celle que les dieux me disputeroient sans doute ! Mais du moins je pourrai la suivre ; je pourrai m' attacher à ses pas, brûler en silence, et lui adresser des voeux comme à une divinité : mon sort sera trop doux encore. Oui, belle Hersilie, je vais devenir soldat dans l' armée de votre pere ; je conduirai vos coursiers ; je porterai vos javelots : je vous servirai de bouclier dans les combats ; et, si mon coeur est percé de la fleche qui devoit vous atteindre, j' oserai vous dire en mourant : je meurs trop heureux, j' expire pour vous. Ainsi s' exprime Numa ; et son ame jeune et ardente s' ouvre toute entiere à l' amour. Semblable à ces bois résineux qu' une étincelle enflamme et consume, Numa commence d' aimer, et sa passion est à son comble. Il ne songe plus à Minerve ; il retourne à Rome d' un pas rapide, en suivant sur la poussiere la trace du coursier d' Hersilie. Il rentre dans la ville, d' un air égaré ; il la parcourt sans trouver celle qu' il cherche, et il n' ose demander son palais : il craint de prononcer à quelqu' un le nom qu' il a tant de plaisir à se répéter. Enfin il revient chez Tatius ; et le premier objet qu' il voit, c' est Hersilie : elle rendoit compte au bon roi de la victoire de son pere. Numa, surpris et ravi, s' arrête, tremble, et baisse les yeux. Hersilie, qui le reconnoît, demande à Tatius si ce jeune homme est de sa cour. Ce jeune homme, s' écrie le roi, c' est mon fils ! Du moins il doit m' en tenir lieu. Son pere fut le plus juste et le plus grand des sabins. Il est de mon sang ; il est le fils de mon ami. En disant ces mots, il court à Numa, et paroît inquiet de l' émotion où il le trouve, de la pâleur qui couvre son front. Numa le rassure en balbutiant : Hersilie le regarde, et sa pâleur disparoît ; une vive rougeur la remplace ; il ne peut prononcer un seul mot ; et ses yeux, qui s' élevent doucement jusqu' au visage de la princesse, retombent toujours vers la terre, avant d' y être arrivés. Le bon roi, trop vieux pour se souvenir encore des premiers effets de l' amour, sourit de tant de timidité : il s' efforce de l' excuser auprès d' Hersilie, en lui apprenant l' âge de Numa, et l' éducation qu' il a reçue. Il saisit cette occasion de parler des vertus de Tullus, de celles de son aimable éleve, et se plaît à faire un long éloge du fils de Pompilius. La princesse l' écoute avec plaisir ; elle regarde Numa que sa rougeur embellit encore : elle pénetre mieux que Tatius la cause du trouble qui l' agite ; et, pour la premiere fois, elle est flattée d' avoir inspiré de l' amour. Cependant elle quitte Tatius ; et dans le moment ses yeux se rencontrent avec ceux du tendre Numa. ô combien ce regard pénétra leurs ames ! Combien il fut éloquent pour tous deux ! Numa y puisa l' espérance ; Hersilie y puisa l' amour. Dès ce moment, le fils de Pompilius n' est plus à lui. Uniquement occupé d' Hersilie, ou il la voit, ou il la cherche : pendant le jour, il suit ses pas ; pendant la nuit, il songe à elle. Il ne pense plus au bon roi, il oublie Tullus et ses leçons ; la vertu, la gloire, tout ce qui transportoit son ame, n' a plus de charme pour lui. Hersilie, Hersilie, il ne voit qu' elle dans l' univers ; Hersilie est le seul objet de ses pensées, l' unique but de ses actions : son coeur, son esprit, sa mémoire, toutes ses facultés lui suffisent à peine pour Hersilie ; et son coeur ne peut plus produire d' autre sentiment que l' amour. ô malheureux jeune homme ! Il n' est donc plus d' espérance ! Un seul jour, un seul moment a détruit le fruit de tant d' années de leçons. Le voilà, ce favori de Cérès, ce fils de Pompilia, cet éleve du vénérable Tullus, cet exemple de sagesse réservé à de si hautes destinées, le voilà devenu le jouet d' une passion effrénée, l' esclave de desirs insensés ! Il rejette tous les dons que lui prodiguoit le ciel, pour courir après une vaine apparence de bonheur qui fera le tourment de sa vie. Son courage est abattu, son esprit aliéné ; son corps a perdu sa force : il n' a ni vertu ni raison ; il va périr, comme un frénétique, sans sentir le mal qui le fait expirer. Cependant Romulus, vainqueur des antemnates, ramenoit à Rome son armée. Il avoit tué de sa main le roi Acron, son ennemi ; et son peuple lui préparoit un triomphe qui devoit servir de modele à ceux que l' on accorda depuis aux vainqueurs de l' univers. Le roi Tatius, à la tête de tous les citoyens vêtus de blanc, vient au-devant de son collegue. Le feu brûle déja sur l' autel de Jupiter Férétrien ; les pontifes, les aruspices attendent le triomphateur, avec des palmes dans les mains. Le chemin qui mene au capitole est par-tout jonché de fleurs ; les portes des maisons sont ornées de couronnes ; et les femmes romaines, en habits de fêtes, portant leurs enfants dans leurs bras, les pressent contre leurs visages, excitent leur joie par de tendres caresses, et leur répetent cent fois qu' ils vont revoir leurs peres vainqueurs. Bientôt on découvre de loin les brillantes aigles ; on entend déja les trompettes : mille acclamations leur répondent. L' armée s' avance ; et l' on distingue le grand Romulus, debout sur un char magnifique. Quatre coursiers, blancs comme la neige, sont attelés de front à ce char ; et l' on diroit, à leur air fier et à leurs hennissements, qu' ils s' enorgueillissent des exploits de leur maître. Revêtu de la robe triomphale, le front ceint d' une couronne de laurier, Romulus porte dans ses bras un chêne qu' il a taillé, et auquel sont appendues les armes du roi Acron : ce poids énorme ne fatigue pas le triomphateur. Devant lui marche la famille du roi vaincu, vêtue de deuil, portant des fers, baissant des yeux noyés de larmes. Une foule d' esclaves, courbés sous le poids du butin, entoure le char du vainqueur ; ses braves légions le suivent, en poussant des cris de joie ; et les échos d' alentour répetent en longs accents la gloire de Romulus. Il s' avance ; il monte au capitole, au travers d' un peuple enivré de ses succès. Arrivé au temple de Jupiter, il s' élance de son char, sans avoir quitté le chêne : la terre gémit de son poids ; les armes d' Acron se choquent, et retentissent au loin. Romulus marche à l' autel ; il dépose son trophée devant la statue du dieu : ô Jupiter, s' écrie-t-il, reçois les premieres dépouilles opimes que les romains te consacrent ! Fais que ce beau jour soit à jamais marqué dans les fastes de mon peuple ; qu' il se renouvelle souvent ; et que mes descendants, à mon exemple, appendent à ces voûtes sacrées les dépouilles de l' univers ! Après ces paroles, il saisit un taureau furieux, que vingt sacrificateurs pouvoient à peine contenir : le roi, d' une main, l' entraîne à l' autel, le fait tomber sur les genoux, arrache quelques poils de son large front, l' immole ; et les prêtres achevent le sacrifice. Quand la victime est consumée, Romulus sort du temple ; et s' adressant à ses soldats : romains, leur dit-il, qu' est-ce qu' une victoire, tant qu' il reste des ennemis ? Les antemnates sont défaits ; mais les volsques, mais les herniques, et ces braves marses, seuls dignes de vous combattre, n' ont pas encore reçu le joug. Tenez-vous prêts à marcher contre eux. Nous triomphons aujourd' hui, demain nous irons mériter un triomphe. Demain, je vous mene contre les marses, au secours des campaniens mes alliés. Romains, je vous donne ce jour tout entier pour embrasser vos femmes et vos enfants ; mais dès que la brillante aurore paroîtra sur son char vermeil, soyez en armes au champ de mars : votre roi s' y rendra le premier, et nous irons apprendre à l' Italie que des vainqueurs n' ont jamais besoin de repos. Toute l' armée répond par des cris de joie. Les légions portent leurs aigles dans le palais de Romulus ; une garde choisie veille sur ce dépôt sacré, tandis que les soldats, rendus à leurs familles, reçoivent les embrassements de leurs meres, de leurs épouses, et que la tendresse et l' amour se félicitent d' arracher un jour à la gloire. LIVRE 3 Le triomphe de Romulus acheva d' enivrer Numa. Son ame, déja en proie à tous les feux de l' amour, s' enflamme encore au nouveau spectacle qui la ravit. La gloire, avec tout son éclat, vient se présenter à lui, comme le plus sûr moyen de mériter Hersilie. à peine a-t-il conçu cet espoir, que Numa brûle d' être un héros ; et deux passions, dont l' une suffit pour transporter une grande ame, se réunissent et embrasent son jeune coeur. Tatius rentre dans son palais, et Numa le suit en soupirant. Il voudroit tout lui révéler ; mais il craint les reproches du bon roi : il le regarde, et se tait. Semblable à l' enfant timide, qui, suivant sa mere à pas inégaux, la retient doucement par son voile, fixe sur elle des yeux noyés de pleurs, et lui demande, sans rien dire, de le porter dans ses bras : ainsi Numa suivoit Tatius. Le bon roi s' arrête, et lui ouvre son sein : parle, mon fils, lui dit-il ; que puis-je faire pour toi ? Tes desirs seront satisfaits pour peu qu' ils soient en ma puissance. ô mon pere, lui répond Numa, le ciel m' est témoin que je parlois d' après mon coeur, quand je formois le projet de consacrer ma vie entiere à prendre soin de votre vieillesse, et à m' efforcer d' acquérir vos vertus : mais j' ai vu triompher Romulus, et j' ai senti naître dans mon ame un sentiment qui m' étoit inconnu. L' amour de la gloire m' enflamme, la soif des combats me dévore. Oui, je suis de votre sang, je suis le fils de Pompilius. à mon âge, vous et mon pere aviez déja gagné des batailles ; à mon âge, vous aviez ceint vos têtes de ce laurier dont je suis affamé : et moi, fils inconnu du brave Pompilius, moi, le parent, l' ami du vaillant roi des sabins, je n' ai encore immolé que des victimes ! ô mon pere, j' embrasse vos genoux : permettez que je vous imite ; souffrez que je suive Romulus, et que je devienne un héros, comme vous et comme mon pere. En prononçant ces paroles, il se jette aux pieds du vieillard, et baisse la tête pour cacher sa rougeur. Rassure-toi, lui dit Tatius, je te pardonnerois même une faute, comment pourrois-je te punir d' un sentiment que j' estime ? Hélas ! Ma tendresse pour toi m' auroit fait préférer sans doute de te voir couler une vie douce et paisible, à l' abri de mon trône, et dans mon sein paternel : mais je suis sabin, comme toi, et je sais combien la gloire a de charmes. Numa, ton courage me plaît : je verse pourtant des pleurs, en te voyant si jeune encore vouloir affronter les hasards de la guerre la plus dangereuse que Romulus ait entreprise ; car, je ne veux pas te le cacher, les ennemis qu' il a vaincus ne sont rien auprès de ceux qu' il va combattre. Les terribles marses, indomtés jusqu' à ce jour, sont des sauvages d' une taille gigantesque et d' une force prodigieuse : ils sont armés de massues semblables à celle du grand Alcide ; et l' on dit qu' ils trempent leurs fleches dans des herbes venimeuses, nées sur les bords de l' Averne. Chaque blessure donne la mort ; et quelle douleur pour moi... ! Quelle gloire, interrompt Numa en se relevant, quel bonheur pour votre fils d' apprendre ce noble métier contre de si dignes adversaires ! Vous voyez à présent que je suis le favori des dieux, puisqu' ils m' inspirent de suivre Romulus, au moment où Romulus va courir les plus grands périls. ô mon pere, c' en est fait : ce que vous venez de m' apprendre me détermine ; et l' honneur vous fait une loi de me laisser voler aux combats. Une flamme céleste brille dans ses yeux, en achevant ces mots ; l' accent de sa voix devient plus fort et plus énergique ; sa taille et tous ses mouvements prennent un air de noblesse et d' audace : tel Achille, déguisé en femme, parmi les filles de Lycomede, s' élança sur l' épée qu' Ulysse fit briller à ses yeux, et découvrit son sexe et son courage par un transport involontaire. à ce mouvement de Numa, Tatius pleure de joie : il éprouve lui-même un transport dont il n' est pas maître. Oui, mon fils, s' écrie-t-il, tu iras combattre les marses, et ton pere t' accompagnera. Oui, je te guiderai dans les batailles ; je te donnerai les premieres leçons de l' art des héros. Ne pense pas que la vieillesse ait épuisé toutes mes forces : cette main peut encore lancer un javelot ; ce bras peut soutenir un bouclier. Nestor, plus vieux que moi, apprenoit à vaincre à son cher Antiloque : je ne vaux pas Nestor ; mais il n' aimoit pas mieux son fils. Il dit, et Numa se jette dans ses bras. Dans l' émotion qu' il éprouve, il est prêt à lui découvrir sa passion pour Hersilie : mais, dans la crainte d' affoiblir l' estime du bon roi en lui avouant que la gloire ne regne pas seule en son coeur, il remet à un autre temps un aveu si difficile. Tatius, occupé de son nouveau projet, court redemander aux prêtres de Jupiter ses vieilles armes, qu' il avoit consacrées au dieu. Il les revoit, il les touche encore avec les mêmes transports qu' il éprouvoit dans sa jeunesse. ô Jupiter, s' écrie-t-il, si le sang de mes nombreuses victimes a ruisselé sur tes autels, si mon coeur ne t' a jamais offensé, même par des pensées criminelles, rends-moi, rends-moi pour quelques instants la force que j' avois autrefois, quand le farouche Rhamnès vint attaquer les sabins, à la tête de ses herniques. Il méprisa ma jeunesse, il me défia au combat ; et me lançant un énorme javelot, qu' aucun homme d' aujourd' hui ne pourroit lancer, il crut fixer mon corps à la terre : mais j' évitai ce coup terrible ; et me précipitant sur Rhamnès, trois fois j' enfonçai dans son flanc mon épée toute fumante. ô Jupiter, encore quelques jours de gloire, et je descends content dans le tombeau. Tels sont les voeux de Tatius. Sa fille est à peine instruite de son dessein, qu' elle vient le supplier d' y renoncer. Ses prieres, ses larmes sont vaines : l' infortunée Tatia voit détruire dans un moment toutes les illusions de bonheur qu' elle s' étoit formées. Elle ne s' est que trop apperçue de la passion de Numa ; et, sans se plaindre, sans s' avouer à elle-même ses chagrins, en pleurant le départ d' un pere, elle pleure encore d' autres douleurs. Numa ne songe qu' à Hersilie et aux apprêts de son départ. Il n' a point d' armes ; l' épée de Pompilius est la seule qu' il possede. Tatius va choisir lui-même dans les arsenaux de Romulus une cuirasse étincelante dont le métal incrusté d' or soit à l' épreuve du coup le plus terrible. Le casque, encore plus magnifique, est surmonté d' un sphinx d' un admirable travail ; et deux panaches couleur de pourpre flottent au-dessus de ce sphinx. Le bouclier, composé de sept cuirs de boeuf revêtus de quatre feuilles d' or, d' argent, de cuivre et d' étain, fut fait jadis pour le roi Procas par l' habile égéon, qui représenta sur ce bouclier l' histoire du pieux énée. Content de ces armes, Tatius les fait porter devant Numa : elles rendent un son terrible qui glace d' effroi ceux qui l' entendent, et redouble l' ardeur du jeune héros. Numa les contemple, les touche : il se plaît à les faire retentir ; il en est bientôt couvert, et sa beauté naturelle en reçoit un nouvel éclat. Son coeur palpite sous l' airain, ses yeux brillent du feu du courage : tel un jeune coursier qui, du milieu des prairies, entendant pour la premiere fois la trompette, leve sa tête orgueilleuse, ouvre ses naseaux fumants, et, dressant sa criniere ondoyante, répond par des hennissements aux sons belliqueux qui frappent son oreille. La nuit, trop lente au gré de Numa, vient enfin répandre ses voiles ; et le sommeil ne peut fermer les yeux du jeune amant. Il s' agite, il roule cent projets divers : il prépare ce qu' il doit dire à Hersilie ; il brûle d' être auprès d' elle ; et, imaginant d' avance les occasions qui vont s' offrir à son courage, il invente les exploits qu' il fera. Le jour étoit loin encore, qu' il se rend en armes au palais de Tatius. Le bon roi sourit de son impatience ; il se leve, couvre sa chevelure blanche d' un casque qu' il trouve pesant : il revêt cette cuirasse quittée depuis tant d' années ; et ne voulant pas dire à sa fille un adieu trop douloureux, il sort en silence de son palais, s' appuie sur l' impatient Numa, et marche vers le champ de mars. Romulus, Hersilie et l' armée y étoient déja. Tatius présente à son collegue le jeune guerrier qu' il veut accompagner. Hersilie rougit en le regardant ; et Numa, qui a préparé ce qu' il doit dire à Romulus, l' oublie, et reste muet dès qu' il apperçoit Hersilie. Le roi de Rome applaudit au zele qu' il fait paroître ; et dès qu' il est instruit de sa naissance, il le conduit aux légions sabines qui formoient l' aile gauche de son armée : sabins, leur dit-il, voici un héros de plus qui veut combattre sous vos enseignes. Ce jeune guerrier a des droits à votre amour ; il est du sang de vos princes : c' est le fils de Pompilius. Au nom de Pompilius, un cri s' élance dans les airs ; tous les sabins quittent leurs rangs, et courent au jeune Numa. Métius, Valérius, Volscens, Murrex, tous vieux guerriers couverts de rides et de blessures, serrent dans leurs bras le fils de leur ancien général : je dois tout à votre pere, lui disoit l' un : il m' a sauvé la vie, disoit l' autre : il fut notre bienfaiteur, s' écrioient-ils tous à la fois. Ah ! Venez, venez dans nos rangs, fils du plus juste et du plus brave des hommes ; venez combattre sous nos boucliers : nos bras, nos coeurs sont à vous. Roi de Rome, s' écrient-ils en s' adressant à Romulus, nous le demandons pour chef : nous serons invincibles sous lui, comme nous l' étions sous son pere. Qu' il nous commande, et qu' il s' appelle Pompilius, nous te répondons de la victoire. Oui, mes braves amis, leur répond le vieux Tatius qui arrive dans cet instant, il vous commandera sans doute, et je serai témoin de ses exploits. Je viens combattre avec lui, avec vous, mes vieux compagnons, qui me reconnoissez peut-être encore. Nous allons nous revoir au champ d' honneur : votre roi vient faire avec vous sa derniere campagne ; et, si la force lui manque, vous le porterez dans vos bras. à ces mots, des cris de joie se font entendre de tous ces braves sabins. Ils entourent, ils pressent leur vieux monarque ; ils baisent ses habits et ses mains : ô le meilleur des rois, disent-ils, oui, nous défendrons vos jours, nous vous couvrirons de nos corps. Eh ! Qui rendroit heureux nos enfants, si vous nous étiez enlevé ? Venez, venez apprendre au fils de Pompilius à imiter son digne pere : nous nous chargeons d' apprendre à tous les peuples comment on aime les bons rois. Tatius leur répond par ses larmes ; il tend les bras à ses vieux amis, il les serre contre son sein, en leur rappellant leurs exploits, en leur demandant pour Numa le même amour qu' ils ont montré pour lui. Romulus, Romulus lui-même est ému de ce spectacle ; il proclame sur-le-champ Numa Pompilius commandant des légions sabines. Mille acclamations répondent aux trompettes; et la fiere Hersilie, qui combat toujours avec les sabins, se félicite en secret d' avoir choisi cette place. L' armée étoit prête à se mettre en marche, Romulus alloit donner le signal, et Tatius chargeoit le prudent Messala de rendre la justice pendant son absence, lorsqu' une foule de femmes, d' enfants, de vieillards désolés, poussant des cris plaintifs, élevant leurs bras vers le ciel, vient se précipiter aux pieds de Tatius : eh quoi ! Vous nous abandonnez ! Quoi ! Nous avons deux rois qui devroient être nos peres, et tous deux nous laissent orphelins ! Que Romulus s' éloigne de nos murs, nous sommes accoutumés à son absence : mais vous, vous, notre bon Tatius, qui nous aimez, qui restez toujours parmi nous, pourquoi nous quitter aujourd' hui ? Et qui nous rendra la justice ? Qui nous consolera dans nos peines ? Qui nous soulagera dans nos maux ? Vous le savez, quand nos victoires sont achetées avec le sang des citoyens, les peres, les enfants malheureux, les tristes veuves, viennent se réfugier près de vous. Elles pleurent dans votre sein ; vous pleurez avec elles, et leur deuil est moins douloureux. Que deviendront ces infortunés, quand, loin de vous avoir pour consolateur, il leur faudra craindre pour vos propres jours ? Eh ! Qu' allez-vous chercher dans les combats ? Que manque-t-il à votre gloire ? Nous vous vénérons comme un dieu, nous vous chérissons comme un pere : que vous faut-il de plus ? Quels biens plus grands peut vous procurer la victoire ? Pour aller faire des esclaves, vous abandonnez vos enfants. Ainsi parloit un vieillard ! Et Tatius fondoit en larmes. Il regarde Numa, il regarde ses vieux guerriers. Numa et les vieux guerriers tombent à ses genoux et joignent leurs prieres aux instances du peuple. Tatius n' hésite plus : il jette son casque, sa lance ; et embrassant le vieillard qui lui avoit parlé : c' en est fait, s' écrie-t-il, il n' est de gloire pour moi que celle de vous être utile. Je ne vous quitterai que pour le tombeau. à ces paroles, mille cris s' élancent vers le ciel, tous remercient les dieux, tous bénissent le bon roi ; et la tendre Tatia, qui jusqu' alors s' étoit cachée dans la foule, Tatia vient se jetter dans les bras de son pere : vous n' aviez pas cédé à mes larmes, lui dit-elle, mais j' étois sûre que vous céderiez à celles de votre peuple. C' est moi qui l' ai rassemblé, c' est moi qui l' ai averti du malheur qui le menaçoit, et je suis loin d' être jalouse de la préférence qu' il obtient sur moi. Tatius serre sa fille contre son sein, embrasse en pleurant le jeune Numa, lui dit adieu, et recommande à ses vieux sabins de conserver, de défendre le trésor qu' il leur confie. Tatia, les yeux baissés, s' efforce de prendre une voix assurée pour souhaiter à Numa la gloire et le bonheur qu' il desire. Enfin le signal se donne ; et le bon Tatius soupire en voyant défiler l' armée. Numa lui tend les mains de loin ; et le peuple, transporté de joie, prend dans ses bras et reporte dans Rome ce roi dont la présence le console de tous ses maux. L' armée est en marche sur trois colonnes. La premiere, composée des légions romaines, ne reconnoît de chef que Romulus. Mais ce prince n' a point de poste fixe : monté sur un coursier de Thrace qui semble jetter du feu par les yeux et par les naseaux, il va, vient, vole ; il est par-tout, et laisse le commandement des légions romaines au vieux Hostilius, dont le fils fut depuis roi de Rome. à côté de ce guerrier marche le brave Horace, dont les trois enfants soumirent cinquante ans après la ville d' Albe par leur victoire sur les curiaces. Massicus, Abas, Servius, le jeune Misene, qui descendoit du fameux trompette d' énée, et le vaillant Talassius, sont au premier rang. Chacun d' eux s' est déja signalé par plus d' un exploit, chacun porte la dépouille de quelque fameux ennemi. Ces braves romains forment toujours l' avant-garde dans les marches, et l' aile droite dans les combats. La seconde colonne est composée des légions latines. Là se trouvent les laurentins, les fidénates, ceux de Tellene, d' Aricie, et de l' antique Politore. Tous ces peuples soumis par Romulus combattent à présent pour lui, et sont glorieux d' une défaite qui leur a valu le nom de romains. Leurs vaillants chefs sont Azilas, Orimanthe, Feraltin ; Ladon, fils de la nymphe Pérenna ; et le beau Niphée, né dans la fertile Canente ; et Cynire, prêtre d' Apollon, qui porte sur son casque le laurier sacré et les bandelettes de son dieu. Cette troupe, toute d' infanterie, occupe toujours le centre de l' armée dans les marches et dans les batailles. Ce sont les braves sabins qui marchent à la troisieme colonne. Cette arriere-garde terrible forme toujours l' aile gauche de Romulus. Le vieux Métius en a cédé le commandement au jeune Numa. Ce vénérable guerrier est redevenu soldat à la fin de sa carriere ; mais son âge, mais sa gloire, ses cheveux blancs, ses cicatrices lui attirent toujours ce respect indépendant des dignités. Métius est dans le rang, et Métius commande toujours. Auprès de lui se distinguent le sage Catille, le redoutable Coras, et Tanaïs, et Talos, et le vaillant Gallus, petit-fils du fleuve Abaris, et l' aimable Astur, élevé sur les bords de la fontaine de Blandusie, et que toute l' armée croyoit l' amant de cette naïade, et le féroce Ufens, à qui une barbe épaisse, peinte de diverses couleurs, cachoit la moitié du visage. Tous ces guerriers suivent Numa. Couvert de ses armes étincelantes, ivre d' amour et de joie, Numa s' avance à leur tête sur un coursier plus blanc que la neige, dont Tatius lui a fait présent. L' impatient animal bondit sous son jeune maître, frappe du pied l' air et la terre ; et blanchissant de son écume le frein qui retient son ardeur, il s' indigne d' entendre hennir les chevaux de l' avant-garde. à ses côtés, sur un char magnifique, s' avance la fiere Hersilie, armée comme Pallas, et belle comme l' épouse de Vulcain. Son casque brillant porte pour cimier l' aigle romaine ; un carquois d' or est sur son épaule, et dans ses mains est l' arc de Pandare, qu' énée apporta en Italie, et qui fut transmis à son petit-fils Romulus. Le sage Brutus, ce chef d' une maison de héros, conduit le char de la princesse ; et l' amoureux Numa lui envie cette place. Numa, toujours les yeux sur Hersilie, marche à côté de son char. Sa beauté ne le cede point à celle de l' amazone ; mais l' habitude des armes donne à l' amazone un air plus guerrier : tels Apollon et sa soeur Diane parcourent en armes les montagnes de Cynthe ; tous deux sont également redoutables, tous deux éblouissent les yeux ; mais la fille de Latone conserve un air d' audace et de fierté qui n' est point empreint sur le doux visage de son frere. L' armée s' avance d' un pas rapide vers les bords du Liris et les campagnes d' Auxence. C' étoit là qu' elle devoit se joindre avec les troupes du roi de Capoue ; mais il falloit traverser le pays des herniques. Romulus envoie des hérauts leur demander le passage. Le roi des herniques le refuse : je ne suis l' allié, dit-il, ni des marses ni des romains. Si l' armée de vos ennemis marchoit vers Rome, je ne souffrirois pas que son chemin fût abrégé en passant par mes états. Je dois de même vous interdire cette route, et je crois garder la justice en gardant la neutralité. Romulus frémit de colere en entendant cette réponse. Imprudent roi, s' écrie-t-il, tu connoîtras combien il est dangereux de ne pas se déclarer entre deux ennemis puissants. Dès aujourd' hui, tu deviens celui du vainqueur. Forcé cependant de différer sa vengeance, et de prendre un long détour pour gagner les frontieres des marses, il va franchir les montagnes des simbruins, où l' Anio prend sa source. Cette longue et pénible marche fatigue l' armée, mais elle est utile aux nouveaux guerriers dont Romulus l' a grossie. Numa sur-tout, le jeune Numa, fait un dur apprentissage du noble métier qu' il commence. Instruit par des maîtres aussi habiles que les sabins, enflammé par son amour et par la présence d' Hersilie, Numa, aux dernieres journées, a déja l' expérience d' un vieux guerrier. Sans avoir encore combattu, il sait comment il faut combattre ; et son courage bouillant, qui brûle de se signaler aux yeux d' Hersilie, attend avec transport la vue des ennemis. Enfin l' on arrive sur les bords du Liris, fleuve qui sépare les marses des eques et des herniques. Le roi de Capoue, à la tête de trente mille hommes, y étoit campé depuis trois jours. à peine apperçoit-il l' avant-garde romaine, qu' il fait sortir toute son armée, la met en bataille, et, au son de mille instruments, attend l' arrivée de ses alliés. Romulus fait sonner ses trompettes, et vient ranger ses guerriers vis-à-vis les campaniens. Alors il s' avance vers le roi de Capoue. Les deux monarques s' embrassent, se jurent une éternelle amitié ; et l' impatient Romulus, qui brûle déja de connoître les soldats qui combattront avec lui, Romulus va parcourir leurs rangs. à peine a-t-il fait quelques pas, que ses oreilles sont blessées du bruit que par tout il entend : les campaniens osent sourire en sa présence, osent parler sous les armes, et affecter une indiscipline qui excite le courroux de Romulus. Il les regarde d' un oeil sévere, écoute en pitié une foule de généraux qui font parade de leur vain savoir, ne daigne pas leur répondre, et s' arrête en fronçant le sourcil, lorsqu' il apperçoit de vieux soldats commandés par de jeunes capitaines, lorsqu' il voit l' or et l' argent briller sur toutes les cuirasses. Il saisit un riche bouclier dont le poids sembloit fatiguer un jeune guerrier campanien ; le roi de Rome le tient de l' extrémité de ses doigts, et lit, en rougissant de colere, une devise amoureuse. Il arrache les lances de quelques soldats, les brise en les serrant dans sa main, et demande avec un souris ironique à quoi peuvent servir de telles armes. Parvenu jusqu' au camp des campaniens, il y pénetre. Quelle est son indignation en entrant sous des tentes magnifiques où brûlent les plus doux parfums, où se trouvent des bains et des lits, où l' on a rassemblé toutes les inventions, tous les raffinements de la mollesse des villes ! Il voit ici des jeux publics où les chefs campaniens vont passer les nuits à s' arracher leur or, à perdre leur fortune, leur repos, et souvent l' honneur : là des lieux plus infâmes encore où une troupe de courtisanes, presque aussi nombreuse que l' armée, tient école ouverte de vices, attire et retient les jeunes guerriers dans des liens flétrissants, endort leur courage, éteint leur vigueur, et les livre à l' ennemi, sans gloire, sans vertu, sans force : par-tout enfin l' indigne mollesse, la pernicieuse oisiveté, et la dégoûtante débauche. Le roi de Rome sort précipitamment de ce camp. Il prend le roi de Campanie par la main ; et, sans lui dire un seul mot, il le conduit dans les rangs de l' armée romaine. Un silence profond y regne : l' attention, le respect sont imprimés sur tous les visages. Chaque guerrier, ferme dans son poste, a les yeux sur son chef, et voudroit, pour obéir plus vîte, deviner l' ordre qu' il va donner. Le fer, l' airain brillent par-tout : si l' or et l' argent ornent quelques armes, ce sont celles des princes ou des généraux ; la naissance ou la valeur a mérité cette distinction. à la suite de l' armée on ne voit ni femmes ni richesses, mais des chevaux pour remplacer ceux qui périront, des armes pour suppléer à celles qui seront brisées, et des secours pour les blessés. Chaque soldat porte avec lui sa tente, ses vivres, ses armes ; et aucun n' est fatigué ni de ce poids ni de la route. Leur vaillant roi se promene lentement au milieu de sa superbe armée : il observe, sans lui parler, le souverain de Capoue ; et, prenant la javeline du dernier de ses soldats, il la met dans les mains de ce roi. Ce poids étoit trop fort pour le monarque, il la laissa tomber en rougissant. Romulus rompit alors le silence : roi de Capoue, je vous laisse juger si vos troupes et les miennes peuvent combattre sous le même étendard : les fiers lions et les agneaux timides n' ont pas coutume de s' unir. Votre armée m' affoibliroit ; et mes romains, dont l' habitude est d' attaquer toujours l' ennemi, perdroient la moitié de leurs forces à défendre leurs alliés. D' ailleurs, un danger plus certain me menace : l' air infecté qui regne dans votre camp pénétreroit dans le mien ; et l' indigne mollesse, plus redoutable que tous les fléaux, viendroit énerver mes soldats. Alors, nous aurions beau remporter la victoire, ce seroit moi qui resterois vaincu. Roi de Capoue, votre alliance m' est chere ; mais la gloire de mon peuple me l' est davantage. Si vous voulez que nous restions amis, séparons-nous : éloignez de moi ce dangereux camp ; et, si vous ne pouvez forcer vos sujets à devenir des hommes, empêchez du moins qu' ils ne corrompent ceux qui le sont. Ainsi parla Romulus ; et le jeune Capis, le fils du roi de Campanie, prince digne d' être romain, baissoit les yeux en rougissant de honte. Son pere, terrassé par cet ascendant qu' a toujours un grand homme sur un roi ordinaire, demande à Romulus de lui tracer sa conduite, et promet de suivre ses conseils. Je sais, lui répond Romulus, que les samnites sont en marche pour venir au secours des marses ; mais la ville d' Auxence est sur leur route, et Auxence est en votre pouvoir. Allez vous enfermer dans ses murs, pour les défendre en cas d' attaque. Ne gardez avec vous que le tiers de vos troupes ; envoyez le reste au-devant des samnites, sous la conduite du meilleur de vos généraux. Défendez-lui sur-tout d' en venir aux mains avec ce peuple redoutable, vos soldats ne pourroient pas leur résister : mais que votre armée harcele la leur ; qu' en évitant le combat, elle fatigue les samnites, et empêche leur jonction avec les marses. Moi, pendant ce temps, je vais attaquer ces derniers ; et avec le secours de mon pere, je ne doute pas de la victoire. Alors, votre général laissera le chemin libre aux samnites, qui s' avanceront sur Auxence, et se trouveront enfermés entre cette ville, votre armée, et la mienne. Leur défaite inévitable terminera la guerre dans un jour. Il dit, et le jeune Capis se jette aux pieds de Romulus : ô roi que j' admire, et que je respecte à l' égal de Mars votre pere, souffrez que le fils du roi de Capoue combatte sous vos enseignes. Je veux apprendre le dur métier des héros ; eh ! Quel meilleur maître puis-je choisir ! Songez, fils d' un dieu, que, formé par vous, je pourrai former à mon tour les sujets de mon pere ; et la gloire d' en faire des romains ne sera due qu' à vous seul. Le roi de Rome, touché de ces paroles, releve Capis, et lui donne sur le champ une cohorte à commander. Capis, plus fier d' être officier de Romulus, que d' être prince de Capoue, baise la main de son général, fait ses adieux à son pere, et court occuper son poste. Le roi de Campanie part au moment même pour aller s' enfermer dans Auxence, avec dix mille guerriers. Le reste, sous la conduite d' un grec qui servoit le roi de Capoue, marche à la rencontre des samnites ; et Romulus, impatient de commencer la guerre, veut aller, avant la nuit, asseoir son camp au-delà du Liris. Il trouve un gué ; il se prépare à le passer, lorsque trois ambassadeurs des marses se présentent devant lui. Leur aspect est vénérable : une longue barbe descend sur leur poitrine, leur tête chauve n' a plus que quelques cheveux blancs ; un vase de bois est dans une de leurs mains, dans l' autre une fleche brillante. Ils s' avancent d' un air grave et fier. Roi de Rome, dit le plus âgé, qu' y a-t-il entre toi et nous ? Avons-nous désolé tes terres ? Avons-nous menacé ta ville ? Qui es-tu ? Que veux-tu ? Que demandes-tu ? Le roi de Campanie nous attaque en revendiquant des droits chimériques sur nos états ; il en sera puni. Mais toi, tu n' as pas même ce vain prétexte. Nous ne te connoissons pas ; tu n' as jamais entendu parler de nous, et nous ne possédons rien qui puisse exciter ta cupidité. Sais-tu à quoi se réduisent les présents que les dieux ont faits aux marses ? Des boeufs et une charrue, des massues, et cette coupe. Voilà ce dont nous nous servons avec nos amis, et contre nos ennemis. Nous donnons aux uns les fruits que notre charrue et nos boeufs nous procurent ; cette coupe sert à faire avec eux des libations à Jupiter : nous lançons aux autres nos fleches, du plus loin que nous les voyons ; et nos massues les écrasent, s' ils ont la témérité d' approcher. Roi de Rome, c' est à toi de choisir de cette coupe, ou de cette fleche. On dit que tu es fils d' un dieu ; si cela est, fais du bien aux humains : si tu n' es qu' un homme, tremble d' attaquer des hommes aussi forts que toi, et plus justes. Je n' ai jamais tremblé, leur répond Romulus avec des yeux pleins de fureur : je viens secourir mon allié, sans m' embarrasser de la justice de sa cause. Je suis le fils de Mars, et non pas de Thémis. Vieillard, retourne vers ton peuple ; annonce-lui la guerre, et le joug ; et laisse-moi cette fleche, le plus beau présent que j' aie reçu, puisqu' elle me promet des ennemis dignes de ma force et de mon courage. à ces mots, il arrache la fleche des mains du vieillard. Celui-ci le regarde long-temps en silence, leve les yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin de la justice de sa cause ; et il se retire sans répondre un seul mot. Aussitôt Romulus passe le Liris, et vient asseoir son camp sur les terres des marses. LIVRE 4 Cependant les marses, assemblés dans la forêt sacrée de Marrubie, espéroient encore la paix, mais se préparoient à la guerre. Le sénat de vieillards qui gouverne ce peuple libre a déja député vers ses alliés, pour demander du secours : déja la jeunesse a pris les armes ; et vingt mille guerriers, l' arc ou la massue à la main, attendent impatiemment le retour des ambassadeurs. Bientôt on les voit arriver, la tête baissée, l' air sombre, et s' avançant lentement au milieu de l' assemblée. On les entoure, on les interroge, on les presse de répondre. Préparez vos massues ! S' écrient-ils ; Romulus a choisi la fleche : il campe déja sur nos terres, et il a osé nous parler du joug. à ce mot, un cri d' indignation se fait entendre ; l' armée en fureur demande à marcher à l' instant même. Les vieillards répriment ce transport ; ils veulent attendre l' arrivée des alliés, et nommer un général digne d' être opposé au roi de Rome. Plusieurs guerriers se présentent pour obtenir cet honneur. Parmi eux se distinguent le vaillant Aulon, qui descendoit de Cacus, et qui, au lieu d' épée et de javelot, portoit une hache énorme qu' aucun marse ne pouvoit soulever ; Penthée, également adroit de l' une et de l' autre main, et qui comptoit parmi ses aïeux l' infortuné Marsias, le pere du peuple Marse ; Liger, dont la vîtesse surpassoit celle des cerfs, et qui n' avoit d' autres armes que des disques de fer tranchant qu' il lançoit avec tant d' adresse, que leur coup étoit toujours mortel ; et le disciple d' Apollon, le jeune et aimable Astor, dont l' immense bouclier, terminé par trois longues pointes, se plantoit dans la terre, et derriere ce rempart de fer, l' adroit Astor tiroit des fleches que le dieu de Délos lui apprit à lancer. Ces fiers prétendants se levent, et demandent à commander. Les soldats, qui les estiment et les chérissent également, poussent de grands cris, les uns en faveur de Liger, les autres pour Penthée ; la cavalerie veut Aulon, les archers demandent Astor. Les quatre héros se regardent d' un oeil farouche ; déja l' aigreur se met dans leurs discours, déja la colere enflamme leurs visages. D' abord, chacun vante sa naissance et ses exploits, et rabaisse bientôt ceux de ses rivaux. L' injure à la tête altiere vient se placer au milieu d' eux : ils se menacent, ils se défient ; Astor saisit une fleche, Penthée balance son javelot, Liger prépare son disque, et le féroce Aulon leve sa terrible hache. Aussitôt le prudent Sophanor, le plus âgé des sénateurs, se jette au milieu d' eux, et les arrête : qu' allez-vous faire ! S' écrie-t-il ; voulez-vous donc assurer la victoire aux romains, et ôter aux marses leurs défenseurs ? Quoi ! Le vain desir de commander l' emporte dans vos coeurs sur l' amour sacré de la patrie ! Eh ! Que deviendra-t-elle, cette malheureuse patrie, si ses plus dignes enfants tournent leurs armes contre eux-mêmes ? Gardez-vous de penser qu' aucun intérêt personnel m' anime ; je ne me plains pas de vous voir prétendre à un rang qui étoit dû peut-être à mes services, et siéroit bien à ma vieillesse. La gloire n' est pas à commander ses égaux ; elle est à vaincre les ennemis : chaque goutte de sang perdue dans toute autre querelle est un vol fait à l' état. Ah ! Si la soif de ce sang vous dévore, en attendant les romains tournez vos javelots contre moi. J' ai trop vécu, puisque je vois des héros, des freres, prêts à s' égorger. Frappez, marses ; mais auparavant écoutez mes conseils. Votre valeur est égale ; votre naissance, vos exploits vous illustrent également : ce sont ces bienfaits du ciel qui causent aujourd' hui vos querelles. Vous manquez de chef, et chacun de vous mérite de l' être : c' est donc à la force du corps à décider ce que l' égalité des courages ne décideroit jamais. Qu' on attache une chaîne de fer au haut de ce peuplier antique : celui de vous qui, tenant cette chaîne, rompra l' arbre, ou le fera plier jusqu' à la terre, celui-là sera notre général. Il dit, et l' armée et le peuple applaudissent. Les prétendants déposent leurs armes, et jurent entre les mains de Sophanor d' obéir à celui qui restera vainqueur. à l' instant même quatre marses montent à la cime du haut peuplier ; ils y attachent avec de forts liens une longue et pesante chaîne, dont les larges anneaux se déploient et descendent jusqu' à la terre, en rendant un horrible son. Les vieillards se placent pour juger, et les trompettes vont donner le signal ; mais une voix se fait entendre, et l' on voit s' avancer un jeune marse d' une taille haute et majestueuse, d' un visage noble et doux. Il est couvert d' une superbe peau de lion, dont les griffes d' or se croisent sur sa poitrine. La tête de l' animal, où sont encore attachées ses dents blanches et luisantes, forme le casque de ce guerrier. Des brodequins défendent ses jambes demi-nues ; et son bras nerveux porte une massue armée de noeuds et de pointes defer. Jeune et beau comme Apollon, fier et grand comme le dieu Mars, il marche d' un pas léger jusqu' au milieu de l' assemblée. Là, il s' arrête, s' appuie sur sa massue ; et regardant les vieillards avec respect, il leur adresse ces paroles : tant que j' ai cru, sages sénateurs, que la prudence et les talents guerriers devoient être les premieres qualités d' un général, je me suis gardé de prétendre à un honneur dont mon âge me rendoit indigne. Vous décidez aujourd' hui que la force seule doit donner ce rang ; je me présente pour le disputer. Je ne puis, comme mes nobles rivaux, me prévaloir de ma naissance : marses, je n' ai point d' aïeux. Mais cette peau de lion, dont vous me voyez revêtu, a couvert le grand Alcide, et cette massue terrassa l' hydre de Lerne ; voilà mes titres de noblesse : mon courage et ma force, voilà mes droits pour tenter l' épreuve. Les romains jugeront de l' un ; vous, marses, vous jugerez de l' autre. Ainsi parla le magnanime Léo, et toute l' armée pousse des cris de joie. On tire au sort le rang que garderont entre eux les cinq prétendants. Le nom de Penthée est le premier, ensuite celui d' Astor ; Liger le suit, Aulon vient après, et Léo sera le dernier. Les trompettes sonnent : le vaillant Penthée saisit la chaîne, il la secoue fortement ; mais le tronc du peuplier reste immobile, et sa tête est à peine ébranlée. Penthée indigné s' épuise en vains efforts : couvert de sueur et plein de dépit, il quitte la chaîne, et va se cacher dans son bataillon. Astor, l' aimable Astor s' avance ; et le desir brûlant de commander lui fait oublier d' invoquer son maître Apollon. Le dieu mécontent abandonne l' ingrat disciple ; et, sur-le-champ, le bel Astor perd la moitié de ses forces. C' est en vain qu' il se roidit en tirant à lui la chaîne ; les feuilles du haut peuplier n' en sont pas même agitées. Liger, plein de joie, s' élance vers l' arbre ; et, passant une main dans un des anneaux de la chaîne, tandis que de l' autre il la saisit au-dessus de sa tête, il rassemble toute sa vigueur, et donne une secousse épouvantable. Toutes les branches de l' arbre en sont émues ; elles se choquent entre elles, comme battues par un grand vent : mais Liger, épuisé de l' effort, ne peut pas le redoubler. Les branches, en se balançant, reprennent doucement leur place ; et le vaillant Liger se retire plus lentement qu' il n' étoit venu. Aulon se leve, et tous les yeux se tournent vers lui. Il quitte son bouclier, dépouille sa cuirasse, et se plaît à montrer ses larges épaules et ses bras nerveux : il les éleve sur sa tête, en les roidissant ; il fait deux fois le tour de l' arbre, en souriant d' un air farouche ; puis tout-à-coup il s' élance, saisit la chaîne aussi haut que ses deux mains peuvent l' atteindre, et retombe de tout son poids et de toute sa vigueur. Le peuplier cede, sa tête se courbe, et déja l' armée applaudit : mais aussitôt l' arbre reprend son ressort ; et se relevant avec plus de force qu' il n' avoit été plié, il enleve le terrible Aulon, qui reste suspendu à la chaîne, balançant avec elle au gré du peuplier. Forcé d' abandonner l' entreprise, il s' élance à terre en écumant de rage, reprend précipitamment ses armes, et va les revêtir derriere son char. Léo reste seul. Il s' avance ; et adressant tout bas ses voeux à Hercule : fils de Jupiter, lui dit-il, souviens-toi de l' hospitalité que te donna l' aïeul de ma chere Camille : regarde-moi du haut de l' olympe, ce coup-d' oeil me remplira de force ; vainqueur ou vaincu, je te voue un sacrifice. à peine a-t-il achevé sa priere, qu' il sent couler dans tous ses membres une nouvelle vigueur. Il passe un de ses pieds dans le dernier anneau de la chaîne, la saisit avec ses deux mains à la hauteur de son front ; et, réunissant ainsi toutes ses forces, il fait courber la tête du peuplier, plus lentement, mais plus près de la terre qu' elle n' avoit courbé sous la main d' Aulon. à peine est-il sûr de cet avantage, qu' il redouble son effort, invoque de nouveau Hercule ; et, s' abandonnant à son impulsion, il fait crier l' arbre, le rompt, tombe à terre avec la chaîne, et la tête immense du peuplier vient l' ensevelir sous ses branches. Le peuple et l' armée poussent de grands cris ; le sénat déclare Léo vainqueur. Léo se releve, franchit d' un saut léger cet amas de branches brisées ; et s' adressant aux soldats : compagnons, leur dit-il, je suis votre général. Vous avez juré d' obéir à la force : mais la force doit obéir à la sagesse. Je vous commanderai sans doute, mais Sophanor me commandera. Sophanor a fait plus de campagnes qu' aucun de vous n' a vu de combats : c' est à son expérience à guider nos jeunes courages. Sophanor, sois notre tête, et que Léo soit ton bras. En disant ces mots, il fléchit un genou devant Sophanor, et lui demande ses ordres. Les marses surpris croient voir un dieu dans Léo. Sophanor verse des larmes d' admiration : non, mon fils, s' écrie-t-il, c' est à toi d' être notre chef. Eh ! Que ne feront pas les marses conduits par un autre Alcide ? Mon fils, tu n' as pas méprisé ma vieillesse, tu as honoré mes cheveux blancs ; va, les dieux t' en récompenseront par des victoires. Je te les prédis d' avance, et je rends grace aux immortels de ce qu' ils m' ont encore laissé un peu de sang pour le répandre à tes côtés, et un peu de voix pour célébrer tes louanges. Mon pere, lui répond Léo, c' est pour toi que j' ai tenté l' épreuve ; c' est pour te faire triompher que les dieux m' ont accordé la victoire. Marche à notre tête ; je te le demande, je t' en conjure : si mes prieres ne suffisent pas, souviens-toi que tu as juré de m' obéir, et je t' ordonne de me conduire. Ces paroles décident le vieillard. Il accepte le commandement ; mais il exige que léo soit son collegue. L' armée les proclame tous deux. Le vieux Sophanor paroît bientôt, couvert d' une antique armure : son âge, son air vénérable, sa longue barbe blanche inspirent le respect ; son jeune collegue imprime la terreur. Tous deux rangent les troupes, disposent la marche, et n' attendent plus que les alliés. Ils arrivent. Les péligniens, les amiternes, les peuples de Frentanie et de Caracene descendent des Apennins, et viennent se joindre aux marses. Sophanor, pour donner le signal du départ, fait élever dans l' air l' image du dragon que les marses suivent aux combats. Mais un horrible prodige arrête et glace d' effroi toute l' armée. Un aigle paroît au milieu des cieux, tenant dans ses serres cruelles un épouvantable dragon, qui, tout sanglant, respirant à peine, se replie, se débat encore, lance son triple dard, et cherche à blesser l' oiseau de Jupiter. Tous les soldats immobiles attendent dans le silence quelle sera la fin de ce combat : mais, au bout de quelques instants, l' aigle victorieux perce de son bec terrible les écailles verdâtres de son ennemi, et le rejette sans vie au milieu des bataillons marses. Quel présage pour ces guerriers ! Léo, qui les voit tous pâlir, saisit le premier arc qu' il rencontre ; il fixe l' aigle vainqueur, le suit de l' oeil dans la nue, lui décoche une fleche acérée, et le fait tomber à ses pieds. Ainsi j' abattrai l' aigle romaine, s' écrie-t-il ; ainsi je vengerai les peuples qu' elle voudroit asservir. Marses, ne redoutez plus rien : le meilleur des augures, c' est la justice de sa cause. Vous combattez pour la patrie, et Romulus pour l' ambition : marchez, les dieux sont pour nous. Ces paroles, son action, chassent la crainte de tous les coeurs. Les marses ranimés font retentir les airs de mille cris : tous se croient invincibles avec Léo ; et l' armée pleine d' espoir et de joie s' avance à grandes journées. Elle rencontre les romains dans la plaine de Lucence, bornée au nord et à l' orient par des collines, au midi et à l' occident par des forêts. Romulus, maître des bois, avoit dressé son camp sur leur lisiere ; Sophanor et Léo viennent asseoir le leur au pied des montagnes : le fleuve Fucin sépare les deux armées. Aussitôt Romulus s' avance jusques sur la rive, et reconnoît la position des ennemis. Il examine le terrain qu' ils occupent, le compare avec le sien, mesure des yeux la plaine, remarque jusqu' au moindre buisson, fait sonder le Fucin, s' assure d' un endroit où il est guéable ; et, certain de toutes ses observations, il revient dans sa tente, assemble ses chefs, et leur annonce que le lendemain, au lever de l' aurore, il tentera le passage du fleuve. Ses capitaines paroissent surpris : mais Romulus, en peu de mots, leur explique l' ordre de l' attaque, la place où chacun combattra, celle où il attirera l' ennemi, ce qu' il doit faire s' il est vainqueur, ses ressources s' il est repoussé ; il leur prouve enfin qu' il a tout disposé pour une victoire certaine, et tout prévu pour une défaite. Ses vieux généraux l' admirent : Numa, ivre de joie, ne peut contenir ses transports. Le voilà donc venu, ce jour qu' il desire depuis si long-temps ! Cet heureux jour où il pourra se montrer digne d' aimer Hersilie ! Le fougueux amant vole au quartier des sabins ; il parcourt leurs tentes, en appellant chaque chef, chaque soldat, par son nom : il leur annonce la bataille, les embrasse, les caresse, compte en soupirant les heures qui doivent s' écouler avant le combat ; et, dans l' ardeur qui l' enflamme, il murmure contre Romulus de ce qu' il n' a pas tenté, le soir même, le passage du fleuve. Tandis que Numa se livre sans réserve aux sentiments qui l' agitent, il voit rentrer dans le camp un détachement romain qu' on avoit envoyé surprendre un village. Hélas ! Cette cruelle commission n' avoit été que trop bien exécutée. Les romains ramenoient avec eux des femmes, des enfants, des vieillards éplorés. Les mains de ces malheureux étoient attachées derriere leur dos ; ils marchoient la tête basse, l' oeil morne et noyé de pleurs. La mere, la fille, l' époux, levoient l' un sur l' autre des regards timides ; ils n' osoient se parler : ils faisoient de vains efforts pour se rapprocher et mêler leurs larmes. Mais les farouches soldats leur refusoient cette foible joie ; ils pressoient leurs pas tardifs avec des menaces, avec le bois de leurs lances, quelquefois avec le fer ensanglanté. Les barbares ! Ils étoient moins inhumains pour les animaux qu' ils conduisoient avec leurs captifs : ils maltraitoient des vieillards et des femmes, et ménageoient avec soin les boeufs et les moutons qu' ils leur avoient enlevés. Numa ne peut soutenir ce spectacle. Il quitte tout, il oublie tout, pour voler au secours de ces malheureux. Ils étoient déja devant le pavillon royal, où, confondus avec leurs troupeaux, ils attendoient qu' on ordonnât de leur sort. Numa va se jetter aux pieds de Romulus : ô mon roi ! S' écrie-t-il, regarde les horreurs que l' on commet en ton nom : regarde ces infortunés, arrachés de leurs asyles, chargés de fers et d' outrages. Eh ! Qu' ont-ils fait ? Quel est leur crime ? Ah ! Terrassons tes ennemis, immolons ceux qui te résistent, que le sang coule dans les combats ; les périls excusent la cruauté. Mais attaquer des malheureux qui ne se défendent pas, mais vaincre des vieillards et des femmes, et leur insulter quand ils sont vaincus ; c' est une lâcheté, c' est une barbarie, que les immortels doivent punir. Fils d' un dieu, c' est à toi d' en faire justice ; délivre ces captifs, renvoie-les dans leurs maisons, rends-leur... jeune homme, interrompt Romulus, j' ai pitié de ton ignorance. Ces esclaves, ces troupeaux, ne sont point à moi ; ils appartiennent à mes guerriers : c' est le prix de leur valeur, de leurs travaux et de leur sang. Avant d' être humain pour mes ennemis, il faut que je sois juste envers mes compagnons. Je dois partager ces esclaves entre les chefs de mon armée, ils en disposeront ensuite ; et pour qu' aucun n' ait à se plaindre, le sort réglera les portions. Eh bien ! Reprend Numa en se relevant, je suis un de vos chefs, je dois être admis au partage. Romulus reconnoît ses droits. On apporte l' urne des sorts, et l' on voit s' avancer, pour avoir part au butin, les différents chefs de l' armée : semblables à une meute courageuse qui vient de forcer un jeune cerf, elle respecte sa victime tant que son maître est auprès d' elle ; mais, l' oeil ardent, la gueule béante, elle attend qu' on la lui livre, en haletant de fatigue et de joie. Cérès, qui veilloit sur Numa et qui applaudissoit du haut du ciel à son humanité, Cérès dirigea les sorts, et lui fit tomber en partage la plus nombreuse portion. Numa s' empare de ses prisonniers, se fait suivre de ses troupeaux, et marche vers l' épaisse forêt qui environnoit le camp. Là, il éleve un autel de gazon, le couvre de bois pour consumer la victime, choisit une génisse blanche, répand du lait entre ses cornes, l' immole, et, la mettant toute entiere sur le bûcher, il adresse, avant d' en approcher le feu, cette priere à Cérès : fille de Jupiter, je vous offre cette victime ; mais malheur à Numa s' il pensoit que le sang d' une génisse suffît pour lui attirer votre appui ! Non, ce n' est point en égorgeant les animaux que l' on se rend les dieux favorables ; un malheureux soulagé leur est plus agréable qu' une hécatombe. Recevez donc, ô Cérès, une offrande plus digne de vous. Alors il se retourne vers ses captifs : infortunés, leur dit-il, je vous rends la liberté. On vous a dépouillés de vos biens, prenez du moins ceux que je possede ; je vous donne tous ces troupeaux : partagez-les entre vous, retournez dans vos maisons, et bénissez le nom de Cérès ; c' est elle qui vous délivre. Il dit ; et ces malheureux ne savent si c' est un songe : ils restent le cou tendu, les mains jointes, la bouche ouverte. Numa parloit encore, qu' une flamme céleste descend sur sa tête, tourne trois fois autour de sa chevelure, et va mettre le feu au bûcher qui soutenoit la victime. Aussitôt le bois pétille et s' embrase, sa flamme longue et brillante s' éleve vers le ciel, le tonnerre gronde, fend la nue, et un bouclier d' or tombe aux pieds de Numa. Au même instant une voix forte comme le cri d' une armée prononce ces paroles : le possesseur de ce bouclier sera toujours invincible. Numa, les dieux veillent sur toi : on ne leur plaît, on ne leur ressemble, qu' en exerçant l' humanité. Alors le tonnerre se tait, le calme revient dans les airs, la victime n' est plus qu' un monceau de cendre, et une odeur d' ambroisie répandue tout-à-l' entour annonce que c' est une divinité qui est venue parler à Numa. Numa, le front prosterné contre la terre, se releve le coeur rempli de cette joie si douce que laisse toujours une bonne action. Il prend dans ses mains, il examine le bouclier céleste : il étoit d' or pur, échancré à la maniere des thraces ; et l' on y voyoit représenté, par un travail admirable, tous les événements du regne d' Astrée, de ce beau regne, plus effacé qu' aucun autre de la mémoire des hommes, parceque le bien s' oublie aisément. D' un côté, l' on voyoit un peuple que la famine affligeoit, recevant d' un peuple voisin la moitié des biens qu' il possede : là, c' étoient des freres diminuant de concert leur héritage pour former un champ à l' orphelin qu' ils ont rencontré : plus loin, un pere de famille, à la tête de ses enfants, faisoit la moisson, et alloit secrètement arracher des épis aux gerbes pour les jetter sur le chemin des glaneurs. Par-tout, le bouclier céleste présentoit des actions de bienfaisance ou de vertu. L' ouvrier immortel avoit jugé sans doute que c' est sur-tout au milieu de la guerre qu' il faut rappeller aux hommes l' humanité. Pendant que Numa, surpris, admiroit un si beau travail, les captifs qu' il avoit sauvés formoient à ses pieds un tableau digne d' être sur le bouclier céleste. à genoux devant Numa, les mains tendues vers lui, ils témoignoient, par leurs larmes, par des mots entrecoupés, leur reconnoissance et leur joie : les meres élevoient leurs enfants pour qu' ils vissent leur libérateur ; les épouses venoient baiser ses habits ; les vieillards lui présageoient les plus belles destinées ; tous le bénissoient en pleurant ; et le plus âgé d' entre eux, perçant la foule, s' approche, courbé sur un bâton noueux, et tient ce discours à Numa : que les dieux te rendent, jeune homme, tous les biens que tu nous as faits ! Nous n' avons jamais été les ennemis de ton peuple : nous sommes de pauvres pasteurs vivant sur de hautes montagnes, entre les marses et les herniques, indépendants de ces deux peuples, et souvent opprimés par eux. Nous l' avions dit aux soldats de Romulus ; mais ils nous ont traités en ennemis, quoique certains que nous ne l' étions pas : toi, tu nous as crus tes ennemis, et tu nous traites en freres. Va, les dieux te protégeront : ils t' éprouveront peut-être ; mais tu ne succomberas pas. Adieu ; souviens-toi des rhéates, c' est ainsi que nous nous appellons : si jamais tu viens dans nos montagnes, tu entendras nos petits-enfants bénir le nom de Numa. Après avoir dit ces paroles, le vieillard va présider au partage que les rhéates font entre eux des troupeaux donnés par Numa, tandis que ce jeune héros, se dérobant à leur reconnoissance, emporte le bouclier d' or, et rentre tout pensif dans le camp. Il songeoit à Hersilie : son coeur, plein d' espérance et de joie, se livroit tout entier à l' amour. Il tourne ses pas, malgré lui, vers la tente de la princesse. Arrivé à la porte, il n' ose en franchir le seuil : il s' arrête, soupire, et tremble d' aller plus loin. Ce guerrier qui porte à son bras un bouclier qui le rend invincible, ce héros qui pénétreroit sans crainte dans le camp des ennemis, n' ose entr' ouvrir le voile de pourpre qui ferme le pavillon de celle qu' il aime. Enfin il souleve ce voile, et ses yeux timides cherchent la princesse : elle n' étoit pas dans sa tente. Numa en devient plus hardi ; il s' avance d' un pas plus ferme, pénetre dans cet asyle, et par-tout il trouve Hersilie. Voilà ses armes, voici ses javelots, son arc, et sa lyre d' or, et ses vêtements, et la peau du lion qui lui sert de lit. Numa demeure immobile, il n' ose toucher à tout ce qu' il voit, il ne peut en détourner les yeux. Une douce langueur s' empare de ses sens ; il n' a plus la force de se soutenir, il s' assied en tremblant sur le siege où Hersilie s' est assise, il respire l' air qu' elle a respiré ; cet air l' enivre, sa raison s' égare, sa poitrine est oppressée, et des larmes brûlantes viennent inonder son visage. Tout-à-coup mille cris font retentir le camp ; les trompettes sonnent ; on entend un bruit effroyable dans le quartier de Romulus. Hersilie, Hersilie elle-même, l' air troublé, les cheveux épars, arrive en criant : aux armes ! Elle saisit précipitamment son casque et ses javelots ; et, sans bouclier, sans cuirasse, elle veut retourner au combat. Ah ! Princesse, lui dit Numa en l' arrêtant, je cours faire armer les sabins : mais du moins prenez ce bouclier, bienfait d' une puissante déesse ; c' est en vous couvrant qu' il défendra ma vie. Il dit ; et, sans attendre de réponse, il lui laisse le bouclier céleste et court chercher ses braves soldats. C' étoit Léo qui causoit cette alarme. Dès que Léo s' étoit vu si près des romains, il avoit conçu le projet de les attaquer le premier. Sage Sophanor, avoit-il dit à son collegue, sois sûr que Romulus nous attaquera demain : il est de notre gloire de le prévenir. Dès que l' étoile du soir aura paru, je sortirai du camp avec trois mille hommes : je passerai le fleuve à la nage, j' irai porter la flamme et la mort jusques dans la tente de Romulus ; et si le succès couronne mon entreprise, j' en médite une plus importante. Il dit, et Sophanor l' embrasse. Il court avec lui choisir trois mille marses ; il les arme de courtes épées, de casques sans panache, de boucliers noircis : il leur fait valoir l' honneur de marcher avec Léo. Aussitôt que les ténebres couvrent la terre, Léo sort avec eux, remonte le fleuve, le traverse, remet en ordre ses soldats, les encourage, les excite, fait passer dans leurs coeurs toute l' audace du sien ; et ces braves guerriers, serrés les uns contre les autres, gardant le plus profond silence, certains de vaincre sous leur chef, marchent d' un pas léger et rapide vers le quartier de Romulus. Ils arrivent aux gardes avancées ; ils les égorgent avant qu' elles aient pu résister : celles qu' ils trouvent ensuite ont le même sort. Sans être découverts, sans être arrêtés, ils parviennent jusqu' aux tentes du roi de Rome ; et c' est alors que, jettant de grands cris et renversant tout ce qu' ils rencontrent, ils portent le carnage et l' effroi jusqu' au pavillon royal. Romulus, seul dans sa tente, méditoit en ce moment l' attaque du lendemain. Au premier bruit, il se leve, écoute, et frémit de colere en distinguant les cris des vainqueurs. Furieux d' être surpris par des barbares, il remet précipitamment son casque, prend son bouclier, saisit deux javelots, et court se jetter au milieu du carnage. Il vole, il frappe, il appelle. Sa voix tonnante retentit aux deux bouts du camp. Ses guerriers accourent en foule ; Horace, Misene, Brutus, Abas, arrivent en armes, et trouvent leur vaillant roi résistant seul aux ennemis. Déja sa main foudroyante a fait mordre la poussiere au courageux Ophelte, au brave Aulastor, à Sopharis, à Corinée. Penthée, le malheureux Penthée vient d' acheter de sa vie l' honneur d' avoir atteint Romulus. Son javelot a percé la cuirasse du roi ; celui de Romulus a percé le coeur de Penthée. Les marses étonnés sentent leur ardeur s' affoiblir : ils n' attaquent plus, ils se défendent ; et, poussés de toutes parts, ils cherchent, ils demandent Léo. Léo, qui avoit pénétré dans le foyer de Romulus, Léo reparoît à l' instant. D' une main il tient sa massue, de l' autre un faisceau embrasé. à cette vue, les romains s' arrêtent, et les marses jettent des cris de joie. Le fier Léo vole à leur tête ; il lance des brandons allumés à travers les tentes romaines ; le feu se communique avec fureur ; la toile s' embrase, le bois pétille. Léo, pour qui l' incendie est trop lent, l' augmente à coups de massue. Il s' élance à travers les flammes ; il immole Abas, Massicus, Tibur ; Talassius tombe sous ses coups : le brave Misene l' arrête un moment ; mais il foule aux pieds le corps de Misene. Léo porte la mort et le feu ; Léo se fraie un chemin de flamme. Ainsi la lave brûlante descend du sommet de l' Etna, roule à gros bouillons dans la campagne, emporte, consume, détruit les arbres et les rochers, et couvre de flots embrasés tout ce qu' elle trouve sur son passage. à ce spectacle, Romulus agite ses dards, jette son immense bouclier sur ses épaules, et marche à travers le carnage pour s' opposer à Léo. Il le joint, il veut lui parler ; la fureur lui ôte la voix. Il le mesure avec des yeux étincelants ; il cherche la place où il doit le frapper, et, balançant le plus fort de ses javelots, il rassemble toute sa force, et le lance contre Léo. La peau du lion de Némée en eût peut-être été percée ; peut-être ce coup terrible terminoit pour jamais les exploits du jeune héros : mais le javelot de Romulus rencontre la pesante massue dont Léo frappoit les romains ; il pénetre à travers les noeuds et les pointes de fer dont elle est armée, s' attache à cette massue, et l' arrache des mains de son maître. Léo, désarmé, s' arrête ; et regardant autour de lui, il apperçoit une pierre énorme que l' on n' avoit pu enlever du camp, et qui servoit de borne aux laboureurs. Léo la saisit et l' arrache : il l' éleve sur sa tête, et la lance à son ennemi. Romulus atteint tombe sous la pierre. Ses guerriers accourent et le dégagent. Mais le roi de Rome ne peut plus se soutenir : brisé par le coup terrible, vomissant un sang épais et noir, la tête penchée, les bras pendants vers la terre, sans force, sans mouvement, presque sans vie, il est rapporté dans sa tente, au moment où Hersilie et Numa viennent le secourir à la tête des sabins. LIVRE 5 Comme un immense quartier de roc, détaché de la cime d' une montagne, roule avec fracas vers la plaine, accroît en roulant sa violence, et brise ou emporte tout ce qu' il trouve sur sa route ; les nymphes, les bergers effrayés fuient avec de grands cris, les troupeaux éperdus se précipitent dans la vallée, et le laboureur tremblant reste immobile et glacé d' effroi : mais le rocher, au plus fort de sa chûte, rencontre deux chênes robustes qui, nés tout près l' un de l' autre, ont entrelacé depuis cent ans et leurs racines et leurs troncs ; là il s' arrête ; les deux arbres soutiennent le choc, et les bergers et les troupeaux sont sauvés : de même Léo s' arrête en rencontrant Hersilie et Numa. La fiere amazone, armée du bouclier céleste, fut la premiere à l' attaquer. Barbare ! Lui cria-t-elle, c' est Jupiter qui te livre à moi ; voici ton heure fatale : va te vanter dans les enfers d' avoir blessé le grand Romulus. Elle dit, et lance de toute sa force un javelot noueux que sa fureur l' empêche de diriger. Le fer vole, passe à côté de Léo, et va percer le vaillant Télon, qui, dans ce moment, dépouilloit Aruncus. Léo, sans s' émouvoir, arrache le javelot du corps de Télon ; et regardant Hersilie avec un sourire amer : je te rends ton arme, lui dit-il ; apprends à t' en mieux servir. En disant ces mots, il lance le javelot à la princesse ; et Numa, le tendre Numa, se jette au-devant du fer : il oublie que le bouclier céleste défend les jours d' Hersilie ; son corps lui paroît un bouclier plus sûr. C' est au milieu de sa poitrine que vient tomber le javelot : sa pointe cruelle perce l' or et l' airain de la brillante cuirasse, et déchire encore le sein du généreux amant ; une légere teinte de pourpre se répand sur ses armes. Numa voit couler son sang, et ne songe qu' à Hersilie : plus ce coup a été terrible, plus il rend graces au ciel d' en avoir préservé son amante. Mais ce sentiment fait place au desir de la vengeance : il s' élance vers Léo. Un flot de combattants les sépare : ils se cherchent long-temps tous deux, et ne peuvent plus se joindre. Alors Numa se jette sur les marses, et les fait tomber sous ses coups, comme le moissonneur fait tomber les épis. Toujours auprès d' Hersilie, il frappe d' une main, et de l' autre pare tous les coups qui menacent l' amazone. Celle-ci s' abandonne à sa fureur : elle immole Ocrès, Opiter, Soractor, et le jeune Alméron ; Alméron, le seul espoir, l' unique enfant de la malheureuse Almérie. Cette tendre mere l' avoit prévu. Quand les marses s' étoient assemblés pour aller combattre les romains, Alméron, âgé seulement de quatorze ans, avoit fui de la maison de sa mere, pour aller joindre l' armée. Au moment du départ, cette triste mere arriva, cherchant son fils, le demandant à tous ceux qu' elle rencontroit. Le jeune Alméron l' apperçut, et voulut aller se cacher dans les derniers rangs. Mais où ne pénetre pas l' oeil d' une mere ? Almérie le découvre, vole à lui, le serre dans ses bras, l' arrose de ses larmes ; et tandis qu' Alméron, la pâleur sur le visage, les yeux attachés à la terre, n' ose lever son front vers celle dont il craint les reproches, elle lui dit avec des sanglots : mon fils, mon cher fils, mon unique bien, tu veux me fuir ! Tu veux quitter ta mere ! Eh ! Qu' iras-tu faire dans les combats ? Ton foible bras ne peut encore soutenir un javelot : les fleches que tu lances ont à peine la force de faire périr un jeune faon ; et tu veux aller te mesurer avec les plus fameux guerriers de Rome ! ô mon enfant, mon cher enfant, attends du moins, pour m' abandonner, que tu n' aies plus besoin de ta mere ; attends, pour me faire mourir, que tu puisses vivre sans moi. Tu pleures, tu m' embrasses, et tu ne me promets pas de renoncer à ce cruel dessein ! Et vous, marses, vous le souffrez, et vous avez eu une mere ! ... eh bien ! Qu' on me donne des armes, et je suivrai par-tout mon fils, je partagerai ses périls, je le couvrirai de mon corps ; et l' on jugera du courage que donne l' amour maternel. Depuis ce jour, Almérie n' a pas quitté son fils chéri. Léo, qui les aimoit tous deux, leur avoit défendu de s' éloigner de lui ; et dès que le jeune Alméron avoit décoché sa fleche, il revenoit se mettre en sûreté entre sa mere et son général. Mais dans cette nuit désastreuse, ils furent séparés de Léo : la terrible Hersilie les rencontra ; et, malgré les cris, malgré les efforts d' Almérie, elle enfonça son épée dans la poitrine d' un foible enfant. Alméron tomba comme une tendre fleur moissonnée à sa premiere aurore ; ses yeux, avant de se fermer, chercherent les yeux de sa mere. Sa mere le vit, et mourut sans avoir été frappée. Numa, moins cruel, mais aussi redoutable, n' immole que ceux qui résistent. Hisbon, Marsenna, Privernus, ont expiré sous ses coups ; Nasamon et Séralpin ont tous deux mordu la poussiere. Liger, le brave Liger, ose attendre le héros, et lui lance de près son disque. C' en étoit fait de Numa, s' il n' eût baissé la tête dans ce moment : le disque tranchant coupe le sphinx que l' on voyoit briller sur son casque, et fait voler loin de lui les deux panaches couleur de pourpre. Numa se précipite sur Liger, et brise sa lance dans sa poitrine : s' armant alors de la terrible épée de Pompilius, il fend la tête à Orimanthe, coupe la main droite à Tarchon, fait tomber à ses pieds Quercens ; et poussant et pressant les marses mis en fuite, il parvient enfin à les chasser du camp. Léo seul y étoit resté. Abandonné de tous les siens, Léo ne regarde pas s' il est seul : il a retrouvé sa massue, il n' a plus besoin d' armée. Mais les sabins l' environnent, et le féroce Ufens s' avance, en lui criant d' une voix terrible : ce n' est pas ici l' assemblée des marses, où il suffit de plier un arbre pour être élu général : il faut mourir, tu ne peux échapper. Léo le regarde, et sourit : il évite d' un saut léger le javelot qu' Ufens lui lance ; et, se jettant aussitôt sur lui, il le saisit au milieu du corps, le serre, l' étouffe dans ses bras nerveux, le jette contre la terre, pose un pied sur ce cadavre palpitant ; et, levant fièrement la tête, il porte des yeux tranquilles sur ce cercle de lances et de glaives dont il se voit entouré. Inaccessible à la crainte, il promene des regards assurés, avant de choisir la place par où il veut s' élancer. Enfin, décidé à la retraite, il fond sur ceux qui lui ferment le passage : il les écarte, les écrase à coups de massue ; et s' éloignant lentement et à regret, comme un loup encore affamé s' éloigne d' une bergerie, trois fois il s' arrête, se retourne, et trois fois il fait reculer les bataillons qui le poursuivent. Bientôt il rejoint ses guerriers ; sa voix terrible les arrête : il les rallie, les remet en ordre ; et, remplissant seul l' intervalle qui les sépare des romains, il marche entre les deux armées, couvrant l' une et repoussant l' autre. Numa, irrité de ces exploits qu' il admire, Numa veut aller attaquer Léo : mais un bruit qu' il entend sur le bord du fleuve attire son attention. C' étoit le vieux Sophanor, à la tête de son armée, qui venoit protéger la retraite de son collegue. Les marses feignent de vouloir passer le Fucin : Numa, pour défendre la rive, est obligé d' abandonner Léo ; et ce terrible guerrier, avec tout ce qui lui reste des siens, s' éloigne sans péril de ce camp qu' il a rempli de carnage. Le prudent Sophanor, instruit dès long-temps au métier de la guerre, tint son armée au bord du fleuve, jusqu' aux premiers rayons de l' aurore. Numa et les sabins, malgré les fatigues de cette nuit terrible, ne quitterent pas l' autre rive. Au point du jour, Sophanor, certain que Léo avoit eu le temps d' exécuter ses projets, retire ses troupes ; et Numa ramene les siennes sous leurs tentes. Dès ce moment il ne s' occupe que des blessés : marses ou romains, tous ceux que des secours peuvent sauver ou soulager sont également secourus par Numa. Il cherche dans tous les lieux où l' on a combattu ceux qui respirent encore, avec le même zele, avec la même ardeur qu' il cherchoit pendant le combat ceux qui résistoient le mieux. Il ne songe plus à la gloire ; il ne songe qu' à être humain ; et des ennemis vaincus sont devenus pour lui des freres. Après avoir rempli ces devoirs sacrés, après s' être assuré lui-même que ses braves sabins pe