Poésies Par Jean De La Fontaine (1621-1695) Chanson de La Fontaine pour M. Maucroix Tandis qu'il était avocat, Il n'a pas fait gain d'un ducat; Mais vive le canonicat! Alléluia! Il lui rapporte force écus Qu'il veut offrir au dieu Bacchus, Ou bien en faire des cocus! Alléluia! Le curé de Bussière Le curé de Bussière Disait aux Allemands " Prenez ma chambrière, Rendez-moi ma jument. Tenez, la voilà: F... ez-la tous, je vous en prie. Ma pauvre jument, Ramenez-la Dans l'écurie." Le roi des Lampons Sus, courage, compagnons! Le roi des Lampons A de fort bons éperons. Ballade sur le siège et la bataille des Augustins Le vendredi 23 août 1658, sur le refus que firent les Augustins de prêter leur interrogatoire devant Messieurs en 1658 Aux Augustins, sans alarmer la ville, On fut hier soir; mais le cas n'alla bien L'huissier, voyant de cailloux une pile, Crut qu'ils n'étaient mis là pour aucun bien. Très sage fut; car, avec doux maintien, Il dit: "Ouvrez; faut-il tant vous requerre? Qu'est-ce ceci? Sommes-nous à la guerre? Messieurs sont seuls, ouvrez et croyez-moi. -Messieurs, dit l'autre, en ce lieu n'ont que querre. Les Augustins sont serviteurs du Roi. -Dea, répond l'un de Messieurs fort habile, Conseiller clerc, et surtout bon chrétien, Vous êtes troupe en ce monde inutile, Le tronc vous perd depuis ne sais combien; Vous vous battez, faisant un bruit de chien. D'où vient cela? Parlez, qu'on ne vous serre. Car, que soyez de Paris ou d'Auxerre, Il faut subir cette commune loi; Et, n'en déplaise aux suppôts de saint Pierre, Les Augustins sont serviteurs du Roi." Lors un d'entre eux (que ce soit Pierre ou Gille, Il ne m'en chaut, car le nom n'y fait rien) " Vraiment, dit-il, voilà bel évangile! C'est bien à vous de régler notre bien. Que le tronc serve à l'autel de soutien, Ou qu'on le vide afin d'emplir le verre, Le Parlement n'a droit de s'en enquerre; Et je maintiens comme article de foi Qu'en débridant matines à grand'erre Les Augustins sont serviteurs du Roi." ENVOI Sage héros, ainsi dit frère Pierre. La cour lui taille un beau pourpoint de pierre; Et dedans peu me semble que je voi Que, sur la mer ainsi que sur la terre, Les Augustins sont serviteurs du Roi. L'affaire Colletet Sève, qui peins l'objet dont mon coe.ur suit la loi, Son pouvoir sans ton art assez loin peut s'étendre; Laisse en paix l'Univers; ne lui va point apprendre Ce qu'il faut ignorer, si l'on veut être à soi. Aussi bien manque-t-il ici je ne sais quoi Que tu ne peux tracer, ni moi te faire entendre; J'en conserve les traits, qui n'ont rien que de tendre; Amour les a formés, plus grand peintre que toi. Par d'inutiles soins pour moi tu te surpasses; Clarice est en mon âme avec toutes ses grâces; Je m'en fais des tableaux où tu n'as point de part. Pour me faire sans cesse adorer cette belle, Il n'était pas besoin des efforts de ton art: Mon coe.ur, sans ce portrait, se souvient assez d'elle. Madrigal Damon voyant Clarice peinte, Soudain en ressentit l'atteinte, Il s'écria dans ce moment: " Est-il une beauté sur les coe.urs plus puissante? Pendant que Clarice est absente, Son portrait lui fait un amant." Une muse parle Recevez de nos mains cette illustre couronne, Dont l'éclat immortel a des charmes si doux; Nous n'avons encor vu personne Qui la méritât mieux que vous. Vos vers sont d'un tel prix que rien ne les surpasse; Ce mont en retentit de l'un à l'autre bout; Vous saurez régner au Parnasse: Qui règne sur les coe.urs sait bien régner partout. Poème à Claudine Le coe.ur gros de soupirs, les yeux noyés de larmes, Plus triste que la mort dont je ses les alarmes, Jusque dans le tombeau, je vous suis, cher époux. Comme je vous louerai d'un langage assez doux, Pour ne rien aimer, ne rien louer au monde, J'ensevelis mon coe.ur et ma plume avec vous. Poème contre Claudine Les oracles ont cessé Colletet est trépassé. Dès qu'il eut la bouche close, Sa femme ne dit plus rien; Elle enterra vers et prose Avec le pauvre chrétien. En cela je plains son zèle, Et ne sais au pardessus Si les Grâces sont chez elle; Mais les Muses n'y sont plus. Sans gloser sur le mystère Des madrigaux qu'elle a faits, Ne lui parlons désormais Qu'en la langue de sa mère. Les oracles ont cessé Colletet est trépassé. À M..... Vous vous étonnez, dites-vous, de ce que tant d'honnêtes gens ont été les dupes de Mademoiselle C. et de ce que j'y ai été moi-même attrapé. Ce n'est pas un sujet d'étonnement que ce dernier point; au contraire, c'en serait un si la chose s'était autrement passée à mon égard. Ainsi vous faites très sagement de me mettre au nombre des honnêtes gens, puisque aussi bien je ne puis nier que je ne sois de celui des dupes. Cela vous est-il nouveau? Et d'où venez-vous, de vous étonner ainsi? Savez-vous pas bien que, pour peu que j'aime, je ne vois dans les défauts des personnes non plus qu'une taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle? Si vous ne vous en êtes pas aperçu, vous êtes cent fois plus taupe que moi. Dès que j'ai un grain d'amour, je ne manque pas d'y mêler tout ce qu'il y a d'encens dans mon magasin: cela fait le meilleur effet du monde; je dis des sottises en vers et en prose, et serais fâché d'en avoir dit une qui ne fût pas solennelle, enfin je loue de toutes mes forces. Homo sum qui ex stultis insanos reddam.** Ce qu'il y a, c'est que l'inconstance remet les choses en leur ordre. Ne vous étonnez donc plus: voyez seulement ma palinodie, mais voyez-la sans vous en scandaliser. Pourquoi ne me rétracterais-je pas? Tant de grands hommes, se sont rétractés! Et puis fiez-vous à nous autres, faiseurs de vers! **(Je ne suis homme à rendre fou les sots) Les " termes " de La Fontaine à Fouquet Lettre à M. D. C. A. D. M. Pour Madame de Sévigné À M*** Épitaphe d'un paresseux Autre épitaphe Ballade à M... Sur la paix des Pyrénées et le mariage du Roi Pour la Reine en suite de la ballade précédente Dizain à Madame (La surintendante) Pour le Roi (sizain) Madrigal pour le Roi Dizain à M... Ode à la paix À M. Le Surintendant Ode anacréontique à Madame la Surintendante Ballade à M. F. Au Roi et à l'Infante Madrigal Relation de l'entrée de la Reine à Mgr le Surintendant Vous qui menez les Gripon Épigramme sur un mot de Scarron qui était près de mourir À Madame la Surintendante sur la naissance de son dernier fils à Fontainebleau À M. F. Ode pour Madame Lettre à M. D. C. A. D. M. (À Madame de Coucy, Abbesse De Mouzon) Très révérente Mère en Dieu Qui révérente n'êtes guère, Et qui moins encore êtes mère, On vous adore en certain lieu, D'où l'on n'ose vous l'aller dire, Si l'on n'a patente du sire Qui fit attraper Girardin, Lequel allait voir son jardin, Puis le mit à grosse finance. Les Rocroix, gens sans conscience, Me prendraient aussi bien que lui, Vous allant conter mon ennui. J'aurais beau dire à voix soumise " Messieurs, cherchez meilleure prise; Phébus n'a point de nourrisson Qui soit homme à autre rançon. Je suis un homme de Champagne, Qui n'en veux point au roi d'Espagne; Cupidon seul me fait marcher." Enfin, j'aurais beau les prêcher Montal ne se soucirait guère De Cupidon ni de sa mère. Pour cet homme en fer tout confit Passeport d'Amour ne suffit. En attendant que Mars m'en donne un, et le sine (Mars ou Condé, car c'est tout un, Comme tout un, vous et Cyprine), Je ne bouge; et j'ai bien la mine De ne vous pas être importun. Votre séjour sent un peu trop la poudre; Non la poudre à têtes friser, Mais la poudre à têtes briser Ce que je crains comme la foudre, C'est-à-dire un peu moins que vous; Car tous vos coups Ne sont pas doux Comme ils le semblent Le coe.ur dès l'abord ils nous emblent. Puis le repos, puis le repas, Puis ils font tant qu'ils causent le trépas. Je vis pourtant, à ne vous point mentir Que servirait de déguiser les choses? Mais comment vis-je? et qu'il nous faut pâtir Dans vos prisons, où l'on fait longues poses! Noires ne sont, et pourtant sont mieux closes Qu'aucun châtel. Quand léans on se voit, Pleurs et soupirs ce sont boutons de roses On s'en sort pas ainsi que l'on voudroit. Aussi, quand on vous fit abbesse Et qu'on renferma vos appas, Qui fut camus? c'est le trépas. Que les champs libres on leur laisse Un peu, Je gage Qu'on verra, s'ils sortent de cage, Beau jeu. Dessous la clef on les a mis, Comme une chose et rare et dangereuse; Et, pour épargner ses amis, Le Ciel vous fit jurer d'être religieuse. Comme vos yeux allaient tout embraser, Il fut conclu par votre parentage Qu'on vous ferait un couvent épouser: Deux ans après se fit le mariage. De s'y trouver votre bonté fut sage; Sans point de faute Hymen en fit autant Mot ne sonnait; et, quant à moi, je gage Que de l'affaire il n'était pas content. Ce même jour, pour le certain, Amour se fit bénédictin; Et, sans trop faire la mutine, Vénus se fit bénédictine; Les Ris, ne bougeant d'avec vous, Bénédictins se firent tous; Et les Grâces, qui vous suivirent, Bénédictines se rendirent: Tous les dieux qu'en Cypre on connoît Prirent l'habit de saint Benoît. Vous vêtir d'or, ce serait grand dommage, Puisque en habits sans coûts et sans façon De triompher votre beauté fait rage; Si qu'à la Cour elle en ferait leçon. Pardonnez-moi si j'ai quelque soupçon Que cet habit dont vous êtes vêtue, En vous voilant, soit receleur d'appas N'en est-il point dont il puisse à ma vue Se confier? je ne le dirais pas. Pour Madame de Sévigné Dizain envoyé à M. F. Sur le sujet la lettre précédente De Sévigné, depuis deux jours en çà, Ma lettre tient les trois parts de sa gloire. Elle lui plut; et cela se passa Phébus tenant chez vous son consistoire. Entre les dieux, et c'est chose notoire, En me louant Sévigné me plaça; J'étais alors deux cent mille au-deçà, Voire encor plus, du temple de Mémoire. Ingrat ne suis: son nom serait piéçà Delà le ciel, si l'on m'en voulait croire. À M*** Je ne m'attendais pas d'être loué de vous; Cet honneur me surprend, il faut que je l'avoue; Mais de tous les plaisirs le plaisir le plus doux, C'est de se voir loué de ceux que chacun loue. M... (Fouquet) ayant dit que je lui devais donner pension pour le soin qu'il prenait de faire valoir mes vers, j'envoyai quelque temps après cette lettre-ci à M. (Pellisson) Je vous l'avoue, et c'est la vérité, Que Monseigneur n'a que trop mérité La pension qu'il veut que je lui donne. En bonne foi je ne sache personne À qui Phébus s'engageât aujourd'hui De la donner plus volontiers qu'à lui. Son souvenir, qui me comble de joie, Sera payé tout en belle monnoie De madrigaux, d'ouvrages ayant cours. (Cela s'entend, sans manquer de deux jours Aux termes pris, ainsi que je l'espère.) Cette monnoie est sans doute légère, Et maintenant peu la savent priser; Mais c'est un fonds qu'on ne peut épuiser. Plût aux destins, amis de cet empire, Que de l'Épargne on en pût autant dire! J'offre ce fonds avec affection; Car, après tout, quelle autre pension Aux demi-dieux pourrait être assinée? Pour acquitter celle-ci chaque année, Il me faudra quatre termes égaux. À la Saint-Jean je promets madrigaux, Courts et troussés, et de taille mignonne Longue lecture en été n'est pas bonne. Le chef d'octobre aura son tour après; Ma Muse alors prétend se mettre en frais Notre héros, si le ' beau temps ne change, De menus vers aura pleine vendange; Ne dites point que c'est menu présent, Car menus vers sont en vogue à présent. Vienne l'an neuf, ballade est destinée Qui rit ce jour, il rit toute l'année; Or la ballade a cela, ce dit-on, Qu'elle fait rire ou ne vaut un bouton. Pâques, jour saint, veut autre poésie J'envoirai lors, si Dieu me prête vie, Pour achever toute la pension, Quelque sonnet plein de dévotion. Ce terme-là pourrait être le pire: On me voit peu sur tels sujets écrire; Mais tout au moins je serai diligent, Et, si j'y manque, envoyez un sergent, Faites saisir, sans aucune remise, Stances, rondeaux, et vers de toute guise Ce sont nos biens; les doctes nourrissons N'amassent rien, si ce n'est des chansons. Ne pouvant donc présenter autre chose, Qu'à son plaisir le héros en dispose. Vous lui direz qu'un peu de son esprit Me viendrait bien pour polir chaque écrit. Quoi qu'il en soit, je me fais fort de quatre; Et je prétends, sans un seul en rabattre, Qu'au bout de l'an le compte y soit entier Deux en six mois, un par chacun quartier. Pour sûreté, j'oblige par promesse Le bien que j'ai sur les bords du Permesse; Même au besoin notre ami Pellisson Me pleigera d'un couplet de chanson. Chanson de lui tient lieu de longue épître; Car il en est sur un autre chapitre: Bien nous en prend; nul de nous s'est fâché Qu'il soit ailleurs jour et nuit empêché. À mon égard je juge nécessaire De n'avoir plus sur les bras qu'une affaire C'est celle-ci. J'ai donc intention De retrancher toute autre pension; Celle d'Iris même: c'est tout vous dire. Elle aura beau me conjurer d'écrire; En lui payant pour ses menus plaisirs Par an trois cent soixante et cinq soupirs (C'est un par jour, la somme est assez grande), Je n'entends point après qu'elle demande Lettre ni vers, protestant de bon coe.ur Que tout sera gardé pour Monseigneur. Épitaphe d'un paresseux Jean s'en alla comme il était venu, Mangea le fond avec le revenu, Tint les trésors chose peu nécessaire. Quant à son temps, bien sut le dispenser: Deux parts en fit dont il soulait passer, L'une à dormir, l'autre à ne rien faire. Autre épitaphe Sous ce tombeau pour toujours dort Paul, qui toujours contait merveilles: Louanges à Dieu, repos au mort, Et paix en terre à nos oreilles! Ballade à M... " On me donna pour sujet de la ballade du second terme l'imitation du rondeau de Voiture. Ma foi, c'est fait " Trois fois dix vers, et puis cinq d'ajoutés, Sans point d'abus, c'est ma tâche complète; Mais le mal est qu'ils ne sont pas comptés Par quelque bout il faut que je m'y mette. Puis, que jamais ballade je promette, Dussé-je entrer au fin fond d'une tour, Nenni, ma foi! car je suis déjà court; Si que je crains que n'ayez rien du nôtre. Quand il s'agit de mettre un oe.uvre au jour, Promettre est un, et tenir est un autre. Sur ce refrain, de grâce, permettez Que je vous conte en vers une sornette. Colin, venant des Universités, Promit un jour cent francs à Guillemette; De quatre-vingts il trompa la fillette, Qui, de dépit, lui dit pour faire court " Vous y viendrez cuire dans notre fourt " Colin répond, faisant le bon apôtre: " Ne vous fâchez, belle, car, en amour, Promettre est un, et tenir est un autre." Sans y penser j'ai vingt vers ajustés, Et la besogne est plus d'à demi faite. Cherchons-en treize encor de tous côtés, Puis ma ballade est entière et parfaite. Pour faire tant que l'ayez toute nette, Je suis en eau, tant que j'ai l'esprit lourd; Et n'ai rien fait si par quelque bon tour Je ne fabrique encore un vers en ôtre; Car vous pourriez me dire à votre tour " Promettre est un, et tenir est un autre." ENVOI Ô vous, l'honneur de ce mortel séjour, Ce n'est pas d'hui que ce proverbe court; On ne l'a fait de mon temps ni du vôtre Trop bien savez qu'en langage de cour Promettre est un, et tenir est un autre. Sur la paix des Pyrénées et le mariage du Roi Ballade Dame Bellone, ayant plié bagage, Est en Suède avec Mars son amant Laissons-les là; ce n'est pas grand dommage Tout bon Français s'en console aisément. Jà n'en battrai ma femme assurément, Car que me chaut si le Nord s'entrepille, Et si Bellone est mal avec la Cour? J'aime mieux voir Vénus et sa famille, Les Jeux, les Ris, les Grâces, et l'Amour. Le seul espoir restait pour tout potage; Nous en vivions, encor bien maigrement, Lorsqu'en traités Jules ayant fait rage, A chassé Mars, ce mauvais garnement. Avecque nous, si l'almanach ne ment, Les Castillans n'auront plus de castille Même au printemps on doit de leur séjour Nous envoyer, avec certaine fille, Les Jeux, les Ris, les Grâces, et l'Amour. On sait qu'elle est d'un très puissant lignage, Pleine d'esprit, d'un entretien charmant, Prudente, accorte, et surtout belle et sage: Et l'Empereur y pense aucunement. Mais ce n'est pas un morceau d'Allemand; Car en attraits sa personne fourmille, Et ce jeune astre, aussi beau que le jour, A pour sa dot, outre un métal qui brille, Les Jeux, les Ris, les Grâces, et l'Amour. ENVOI Prince amoureux de dame si gentille, Si tu veux faire à la France un bon tour, Avec l'Infante enlève à la Castille Les Jeux, les Ris, les Grâces, et l'Amour. Pour la Reine en suite de la ballade précédente Ils sont partis, les Jeux, les Ris, les Grâces, Nous les verrons au temps que j'ai prédit. Le dieu d'amour, qui marche sur leurs traces, De les compter l'autre jour entreprit: Le pauvre enfant pensa perdre l'esprit En calculant, tant la somme était haute. " Bon, ce dit-il, nous allons moissonner; Car le climat doit en coe.urs foisonner." Petit Amour, vous comptez sans votre hôte Tout l'Univers n'en saurait tant donner Que notre reine en mérite sans faute. Dizain à Madame (La surintendante) Dedans mes vers on n'entend plus parler De vos beautés, et Clio s'en est plainte. J'ai répondu qu'il n'appartient d'aller À toutes gens, comme on dit, à Corinthe. Par toutes mains qu'aussi vous soyez peinte, C'est un abus: Phébus, sans contredit, Seul y prétend; j'y perdrais mon crédit. Vous me direz: "Quelle est donc votre affaire? " Quelle est donc? Je l'aurai bientôt dit: C'est d'admirer..." Quoi! rien plus? "... et me taire. Pour le Roi (sizain) Dès que l'heure est venue, Amour parle en vainqueur; Soit de gré, soit de force, il entre dans un coe.ur, Et veut de nos soupirs le tribut ou l'offrande. Alcandre de ce droit s'est longtemps excusé Mais par les yeux d'Olympe Amour le lui demande; Et jamais à ces yeux on n'a rien refusé. Madrigal pour le Roi Que dites-vous du coe.ur d'Alcandre, Qui n'avait jamais soupiré? S'il s'est un peu tard déclaré, Il n'a rien perdu pour attendre. Dizain à M... Et qui, du berger tremblant Trois madrigaux, ce n'est pas votre compte, Et c'est le mien: que sert de vous flatter? Dix fois le jour au Parnasse je monte, Et n'en saurais plus de trois ajuster. N'est pas le mieux, Seigneur, et voici comme Quand ils sont bons, en ce cas tout prud'homme Les prend au poids au lieu de les compter; Sont-ils méchants, tant moindre en est la somme, Et tant plutôt on s'en doit contenter Ode à la paix Le noir démon des combats Va quitter cette contrée Nous reverrons ici-bas Régner la déesse Astrée. Ô Paix! source de tout bien Viens enrichir cette terre Et fais qu'il ne reste rien Des images de la guerre. Chasse des soldats gloutons La troupe fière et hagarde Qui mange tous nos moutons Et bat celui qui les garde. Délivre ce beau séjour De leur brutale furie Et ne permet qu'à l'amour D'entrer dans la bergerie. Fais qu'avecque le berger On puisse voir la bergère Qui coure d'un pas léger Qui danse sur la fougère Et qui du berger tremblant Voyant le peu de courage S'endorme, ou fasse semblant De s'endormir à l'ombrage. Accorde à nos longs désirs De plus douces destinées Ramène nous les plaisirs Absents depuis tant d'années. Étouffe tous ces travaux Et leurs semences mortelles Que les plus grands de nos maux Soient les rigueurs de nos belles Et que nous passions les jours Étendus sur l'herbe tendre Prêts à conter nos amour À qui voudra les entendre. À M. Le Surintendant Épitre Dussé-je une fois vous déplaire, Seigneur, je ne me saurais taire. Celui qui, plein d'affection, Vous promet une pension Bien payable et bien assignée A tous les quartiers de l'année; Qui, pour tenir ce qu'il promet, Va souvent au sacré Sommet, Et, n'épargnant aucune peine, Y dort après tout d'une haleine Huit ou dix heures réglément, Pour l'amour de vous seulement, J'entends à la bonne mesure, Et de cela je vous assure: Celui-là, dis-je, a contre vous Un juste sujet de courroux. L'autre jour, étant en affaire, Et le jugeant peu nécessaire, Vous ne daignâtes recevoir Le tribut, qu'il croit vous devoir, D'une profonde révérence. Il fallut prendre patience, Attendre une heure, et puis partir. J'eus le coe.ur gros, sans vous mentir, Un demi-jour, pas davantage; Car enfin ce serait dommage Que, prenant trop mon intérêt, Vous en crussiez plus qu'il n'en est. Comme on ne doit tromper personne, Et que votre âme est tendre et bonne, Vous m'iriez plaindre un peu trop fort, Si, vous mandant mon déconfort, Je ne contais au vrai l'histoire; Peut-être même iriez-vous croire Que je souhaite le trépas Cent fois le jour, ce qui n'est pas. Je me console, et vous excuse Car après tout on en abuse; On se bat à qui vous aura. Je crois qu'il vous arrivera Choses dont aux courts jours se plaignent Moines d'Orbès, et surtout craignent C'est qu'à la fin vous n'aurez pas Loisir de prendre vos repas. Le Roi, l'État, votre patrie, Partagent toute votre vie: Rien n'est pour vous, tout est pour eux. Bon Dieu! que l'on est malheureux Quand on est si grand personnage! Seigneur, vous êtes bon et sage, Et je serais trop familier Si je faisais le conseiller. À jouir pourtant de vous-même Vous auriez un plaisir extrême Renvoyez donc en certains temps Tous les traités, tous les traitants, Les requêtes, les ordonnances, Le Parlement, et les finances, Le vain murmure des frondeurs, Mais plus que tout, les demandeurs, La Cour, la paix, le mariage, Et la dépense du voyage, Qui rend nos coffres épuisés, Et nos guerriers les bras croisés. Renvoyez, dis-je, cette troupe, Qu'on ne vit jamais sur la croupe Du mont où les savantes Soe.urs Tiennent boutique de douceurs. Mais que pour les amants des Muses Votre suisse n'ait point d'excuses, Et moins pour moi que pour pas un Je ne serai pas importun; Je prendrai votre heure et la mienne. Si je vois qu'on vous entretienne, J'attendrai fort paisiblement En ce superbe appartement Où l'on a fait d'étrange terre Depuis peu, venir à grand'erre (Non sans travail et quelques frais) Des rois Céphrim et Kiopès Il Le cercueil, la tombe, ou la bière Pour les rois, ils sont en poussière. C'est là que j'en voulais venir. Il me fallut entretenir Avec ces monuments antiques, Pendant qu'aux affaires publiques Vous donniez tout votre loisir. Certes j'y pris un grand plaisir Vous semble-t-il pas que l'image D'un assez galant personnage Sert à ces tombeaux d'ornement? Pour vous en parler franchement, Je ne puis m'empêcher d'en rire. " Messire Orus, me mis-je à dire, Vous nous rendez tous ébahis Les enfants de votre pays Ont, ce me semble, des bavettes Que je trouve plaisamment faites." On m'eût expliqué tout cela; Mais il fallut partir de là Sans entendre l'allégorie. Je quittai donc la galerie, Fort content, parmi mon chagrin, De Kiopès et de Céphrim, D'Orus et de tout son lignage, Et de maint autre personnage. Puissent ceux d'Égypte en ces lieux, Fussent-ils rois, fussent-ils dieux, Sans violence et sans contrainte, Se reposer dessus leur plinthe Jusques au bout du genre humain! Ils ont fait assez de chemin Pour des personnes de leur taille. Et vous, Seigneur, pour qui travaille Le temps qui peut tout consumer, Vous, que s'efforce de charmer L'antiquité qu'on idolâtre, Pour qui le dieu de Cléopâtre, Sous nos murs enfin abordé, Vient de Memphis à Saint-Mandé, Puissiez-vous voir ces belles choses Pendant mille moissons de roses! Mille moissons! c'est un peu trop, Car nos ans s'en vont au galop, Jamais à petites journées. Hélas! les belles destinées Ne devraient aller que le pas. Mais quoi! le Ciel ne le veut pas. Toute âme illustre s'en console, Et, pendant que l'âge s'envole, Tâche d'acquérir un renom Qui fait encor vivre le nom Quand le héros n'est plus que cendre Témoin celui qu'eut Alexandre, Et celui du fils d'Osiris, Qui va revivre dans Paris. Ode anacréontique à Madame la Surintendante sur ce qu'elle est accouchée avant terme, dans le carrosse, en revenant de Toulouse. Puis-je ramentevoir l'accident plein d'ennui Dont le bruit en nos coe.urs mit tant d'inquiétudes? Aurai-je bonne grâce à blâmer aujourd'hui Carrosses en relais, chirurgiens un peu rudes? Fallait-il que votre oe.uvre imparfait fût laissé? Ne le deviez-vous pas rapporter de Toulouse? À quoi songeait l'Amour qui l'avait commencé, Et sont-ce là des traits de véritable épouse? Ne quittant qu'avec peine un mari par trop cher, Et le voyant partir pour un si long voyage, Vous le voulûtes suivre, il ne put l'empêcher De vos chastes amours vous lui dûtes ce gage. Dites-nous s'il devait être fille ou garçon, Et si c'est d'un Amour, ou si c'est d'une Grâce, Que vous avez perdu l'étoffe et la façon, À quelque autre poupon laissant libre la place. Pour tous les fruits d'hymen qui sont sur le métier, Carrosses en relais sont méchante voiture. Votre poupon, au moins, devait avoir quartier Il était digne, hélas! de plus douce aventure. Vous l'auriez achevé sans qu'il y manquât rien, De Grâces et d'Amours étant bonne ouvrière. Dieu ne l'a pas voulu, peut-être pour un bien; Aux dépens de nos coe.urs il eût vu la lumière. Olympe, assurément vous auriez mis au jour Quelque sujet charmant et peut-être insensible. Votre sexe ou le nôtre en serait mort d'amour; Mais nous ne gagnons rien; c'est un sort infaillible. Ce miracle ébauché laisse ici frère et soe.urs. Chez vous, mâle et femelle il en est une bande Un seul étant perdu ne nous rend point nos coe.urs; De ceux qui sont restés la part sera plus grande. Ballade à M. F. pour le pont de Château-Thierry Dans cet écrit, notre pauvre cité Par moi, Seigneur, humblement vous supplie, Disant qu'après le pénultième été L'hiver survint avec grande furie, Monceaux de neige et gros randons de pluie, Dont maint ruisseau croissant subitement Traita nos ponts bien peu courtoisement. Si vous voulez qu'on les puisse refaire, De bons moyens j'en sais certainement L'argent sur tout est chose nécessaire. Or d'en avoir c'est la difficulté; La ville en est dès longtemps dégarnie Qu'y ferait-on? vice n'est pauvreté. Mais cependant, si l'on n'y remédie, Chaussée et pont s'en vont à la voirie. Depuis dix ans, nous ne savons comment, La Marne fait des siennes tellement Que c'est pitié de la voir en colère. Pour s'opposer à son débordement, L'argent sur tout est chose nécessaire. Si demandez combien en vérité oe.uvre en requiert, tant que soit accomplie, Dix mille écus en argent bien compté, C'est justement ce de quoi l'on vous prie. Mais que le Prince en donne une partie, Le tout, s'il veut, j'ai bon consentement De l'agréer, sans craindre aucunement. S'il ne le veut, afin d'y satisfaire, Aux échevins on dira franchement " L'argent sur tout est chose nécessaire." ENVOI Pour ce vous plaise ordonner promptement Nous être fait du fonds suffisamment; Car vous savez, Seigneur, qu'en toute affaire, Procès, négoce, hymen, ou bâtiment, L'argent sur tout est chose nécessaire. Au Roi et à l'Infante Madrigal Heureux couple d'amants, race de mille rois, Bien que de voir trembler cent peuples sous vos lois Soit une gloire peu commune, Vous avouerez pourtant un jour Qu'on est mieux couronné par les mains de l'Amour Que par celles de la Fortune. Madrigal Belle d'Aumont et vous Mézière, Quand je regarde la manière Dont vous vous mariez, l'un venant de la Cour, Et l'autre de Paris ou bien de la frontière, J'appelle votre hymen un impromptu d'amour. Avec le temps vous en ferez bien d'autres, Et nous en pourrions voir dans neuf mois, plus un jour, Un de votre façon qui vaudrait tous les nôtres. Relation de l'entrée de la Reine à Mgr le Surintendant Monseigneur, Comme je serai bientôt votre redevable, j'ai cru que la magnificence de ces jours passés était une occasion de m'acquitter et que je ne pouvais rien faire de mieux que de vous entretenir d'une si agréable matière. Je vous dirai donc que l'Entrée ne se passa point sans moi, que j'y eus ma place aussi bien que beaucoup d'autres provinciaux et que ce monde de regardants est une des choses qui me parut la plus belle en cette action. De toutes parts on y vit Une nombreuse affluence, Et je crois qu'elle se fit Aux yeux de toute la France. Ce jour-là le soleil fut assez matineux; Mais pour mieux laisser voir ce pompeux équipage, Il tempéra son éclat lumineux; En quoi je tiens qu'il fut sage Car quand il eût eu des habits Tout parsemés de rubis, Et couverts des trésors du Pactole et du Tage, Qu'il eût paru plus beau qu'il n'est au plus beau jour, Le moins brillant des seigneurs de la Cour Eût brillé cent fois davantage. La Cour ne se mit pas seule sur le bon bout, Et le luxe passa jusqu'à la bourgeoisie; Chacun fit de son mieux, ce n'était qu'or partout; Vous n'avez vu de votre vie Une si belle infanterie: On eût dit qu'ils sortaient tous de chez le baigneur. Imaginez-vous, Monseigneur, Dix mille hommes en broderie. Ce fut un bel objet que Messieurs du Conseil. Aussi Leurs Majestés s'en tiennent honorées; On n'en peut trop louer le pompeux appareil; Leur troupe était des mieux parées. Et tout le monde admira leurs superbes atours, Leurs cordons d'or, leurs housses de velours, Et leurs différentes livrées. Leur chef vêtu de brocart d'or Depuis les pieds jusqu'à la tête, Ce jour-là, parut un Médor, Et fut un des beaux de la fête. Je ne puis assez dignement Louer le riche accoutrement Qui le para cette journée; Ni le coffret des sceaux, que portait fièrement La chancelière haquenée, Nommée ainsi très justement. De vouloir peindre aussi les trois Cours souveraines, Et leur auguste majesté, Ma Muse n'y perdrait que son temps et ses peines C'est un sujet trop vaste et trop peu limité. Messieurs de Ville eurent en vérité Bonne part de l'honneur en cette illustre fête. Je trouvai surtout bien monté Celui qui marchait à la tête Il n'est pas jusqu'à Rocollet Qui ne fût sur sa bonne mine Son cheval qui n'était pas laid, Et semblait de taille assez fine, Lui secouait un peu l'échine, Et pensa mettre en désarroi Ce brave serviteur du Roi. Si je m'étais trouvé plus près Des harangueurs et des harangues, Vous auriez en vers quelques traits De ce qu'ont dit ces doctes langues. Sans mentir, j'ai beaucoup perdu De n'en avoir rien entendu: Car, en fait de magnificence, Les compliments sur les habits L'ont emporté, comme je pense. Mais tout cela n'est rien au prix Des mulets de Son Éminence. Leur attirail doit avoir coûté cher; Ils se suivaient en file ainsi que patenôtres On en voyait d'abord vingt et quatre marcher, Puis autres vingt et quatre, et puis vingt et quatre autres. Les housses des premiers étaient d'un fort grand prix, Les seconds les passaient, passés par les troisièmes; Mais ceux-ci n'ont, à mon avis, Rien laissé pour les quatrièmes. Monsieur le Cardinal l'entend, en bonne foi; Car après ces mulets marchaient quinze attelages, Puis sa Maison, et puis ses pages, Se panadant en bel arroi, Montés sur chevaux aussi sages Que pas un d'eux, comme je croi. Figurez-vous que dans la France Il n'en est point de plus haut prix, Que l'un bondit, que l'autre danse; Et que cela n'est rien au prix Des mulets de Son Éminence. Bientôt après les seigneurs de la Cour, Propres, dorés, et beaux comme des anges Ou comme le dieu d'Amour, Attirèrent nos louanges: J'entends le dieu d'Amour, quand il tient du dieu Mars, Et qu'il marche tout fier du pouvoir de ses dards; Car ces seigneurs, qui sont près d'une belle Aussi doux que des moutons, Sont pires que vrais lions Quand ils ont une querelle, Ou que le bruit des canons Leur échauffe la cervelle. En habits sous l'or tout cachés, En chevaux bien enharnachés, Ils avaient fait grosse dépense; Et quant à moi je fus surpris De voir une telle abondance, Et n'estimai plus rien au prix Les mulets de Son Éminence. Incontinent on vit passer Des légions de mousquetaires. C'est un bel endroit à tracer, Mais, sans que je m'attire un tel nombre d'affaires, Leur maître n'a que trop de quoi m'embarrasser. Vous le voyez quelquefois: Croyez-vous que le monde ait eu beaucoup de rois Ou de taille aussi belle ou de mine aussi bonne? Ce n'est pas mon avis; et, lorsque je le vois, Je crois voir la Grandeur elle-même en personne. Comme jadis le monarque des cieux Dans le ciel fit son entrée, Après avoir puni l'orgueil audacieux Des suppôts de Briarée; Ou bien comme Apollon, des traits de son carquois Ayant du fier Python percé l'énorme masse, Triompha sur le Parnasse; Ou comme Mars entra pour la première fois Dans la capitale de Thrace, Ainsi je crois encor voir le Prince qui passe, Et vous pouvez choisir de ces trois-là Celui qu'il vous plaira. Mais comment de ces vers sortir à mon honneur? Ceci de plus en plus m'embarrasse et m'empêche; Et de fièvre en chaud mal me voici, Monseigneur, Enfin tombé sur la calèche. On dit qu'elle était d'or, et semblait d'or massif, Et qu'il s'en fait peu de pareilles; Mais je ne la pus voir, tant j'étais attentif À regarder d'autres merveilles. Ces merveilles étaient de fort beaux cheveux blonds, Une vive blancheur, les plus beaux yeux du monde, Et d'autres appas sans seconds D'une personne sans seconde. Qu'on ne me demande pas Qui c'était que la personne En qui logeaient tant d'appas La question serait bonne! Tant d'agrément, tant de beauté, Tant de douceur et tant de majesté, Tant de grâces si naturelles, Où l'on trouverait de quoi Faire un million de belles, Ne peuvent en bonne foi Se trouver qu'en la merveille Sans égale et sans pareille Qui donne aux autres la loi, Et qui dort avec le Roi. Vous qui menez les Gripon Vous qui menez les Gripon, Dont l'oe.il a grippé, dit-on, Tous les coe.urs de Normandie, Bressay, tenez-y la main, Et gardez sur votre vie Qu'on ne les grippe en chemin. Orpheline de quinze ans, Et cent-mille écus présents, Cela vaut bien qu'on y pense; Et c'est pour un jouvenceau Du pays de sapience Un assez friand morceau. Aussi voit-on qu'un héros A trouvé fort à propos D'ôter ces jeunes merveilles D'entre les mains des Normands, Épargnant à leurs oreilles Tous les jours cent faux serments. Fouquet prend soin de leur sort, Et, se souvenant encor, Par sa bonté plus qu'humaine, De l'oncle qu'il a chéri, Il ôte aux nièces la peine De se choisir un mari. Mais il faut en attendant Élire un tuteur prudent Pour ces personnes peu fines, Qui veille comme un Argus À de pauvres orphelines Ayant deux-cent mille écus. Épigramme sur un mot de Scarron qui était près de mourir Scarron, sentant approcher son trépas, Dit à la Parque: "Attendez, je n'ai pas Encore fait de tout point ma satire. -Ah! dit Clothon, vous la ferez là-bas Marchons, marchons; il n'est pas temps de rire." À Madame la Surintendante sur la naissance de son dernier fils à Fontainebleau Vous avez fait des poupons le héros, Et l'avez fait sur un très bon modèle. Il tient déjà mille menus propos; Sans se méprendre, il rit à la plus belle. C'est, ce dit-on, la meilleure cervelle De nourrisson qui soit sous le soleil Pour bien téter il n'a pas son pareil; Il fait en tout son jugement paraître. Quelqu'un m'a dit qu'il sera du Conseil (Sans y manquer) du Dauphin qui va naître. Or vous voilà mère de trois Amours; Dieu soit loué! la reine de Cythère N'en a qu'un seul, qu'elle montre toujours; Et cet enfant ne va pas sans sa mère: À se conduire il n'a pas peu d'affaire, Étant privé de la clarté des cieux. Mais vos trois fils ont chacun deux beaux yeux, Deux magasins de lumière et de flamme, Deux vrais soleils dont l'éclat radieux Éblouira quelque jour plus d'une âme. De vos aînés d'autres gens ont écrit; De ce cadet je dirai quelque chose. C'est un enfant tout sens et tout esprit; D'un feu de joie au Parnasse il est cause À le louer déjà l'on se dispose. Son nom, chanté par cent auteurs divers, Sera bientôt le sujet de nos vers, Et remplira, selon son horoscope, Tout les échos qui sont dans l'Univers Pour un tel nom trop petite est l'Europe. J'ai de mon dire Apollon pour garant; Voici de plus ce qu'ajoute Uranie. " Notre petit doit un jour être grand, C'est Jupiter qui réglera sa vie; Il lui promet des biens dignes d'envie, De hauts emplois, des honneurs à foison; Et cet enfant est né dans sa maison, Ce qui présage une grandeur suprême." Vous voyez bien que la Muse a raison; Car Jupiter et Louis, c'est le même. Dans l'horoscope il est encor parlé Des qualités nobles, grandes et belles, Par qui sera cet enfant signalé, Et dont il a déjà des étincelles Je crois qu'en lui la raison a des ailes. Comme son père il aimera l'honneur; Il logera quelque jour dans son coe.ur De rares dons une troupe infinie Ce me serait un insigne bonheur Si je logeais en telle compagnie. À M. F. Monseigneur, Le zèle que vous avez pour toute la maison royale me fait espérer que ce terme- ci vous sera plus agréable que pas un autre, et que vous lui accorderez la protection qu'il vous demande. Avec ce passe-port, qui n'a jamais été violé, il vous ira trouver sans rien craindre. J'y loue la merveille que nous ont donnée les Anglais. Encore que sa naissance vienne des dieux, ce n'est pas ce qui fait son plus grand mérite; mille autres qualités, toutes excellentes, font qu'elle est l'ornement aussi bien que l'admiration de notre Cour. C'est ce qu'on peut dire de plus à l'avantage de cette princesse; car notre Cour est telle à présent que son approbation serait glorieuse à la mère même des Grâces. L'entreprise de louer dans le même ouvrage le digne frère de notre Monarque était infiniment au- dessus de moi. Cependant ce n'était pas encore assez faire; il fallait, Monseigneur, vous dire aussi quelque chose touchant la grossesse de la reine. Je serais coupable si je me taisais, tandis que chacun raisonne sur la qualité du présent queue nous fera. Il sera beau, l'on n'en doute point; mais que ce doive être un dieu ou une déesse, c'est ce qui n'est pas encore tout à fait certain. Quoi que ce puisse être, on s'en réjouit dans l'Olympe, malgré tous les sujets d'envie qu'on y peut avoir. Ces nouvelles divinités pourraient bien ravir aux autres leurs temples. Je ne parle pas de ceux que nous avons bâtis dans nos coe.urs à Leurs Majestés, qui ne sauraient, avec toute leur puissance, nous rien donner de plus parfait qu'Elles. Je ne pouvais, Monseigneur, vous entretenir de sujets qui méritassent mieux d'interrompre vos occupations et vos soins. La grossesse de la reine est l'attente de tout le monde. On a déjà consulté les astres sur ce sujet. Quant à moi, sans être devin, J'ose gager que d'un Dauphin Nous verrons dans peu la naissance Thérèse, accomplissant le repos de la France, Y fera, je m'assure, encor cette façon. Ce qui confirme mon soupçon, C'est la faveur des dieux, qui sert notre monarque Comme il mérite, et qui ne put jamais Lui refuser aucune marque Du respect que le sort a pour tous ses souhaits. La conjecture que je fais N'est pas, Seigneur, fort difficile Car, sans vous étaler d'un discours inutile Toutes les raisons que j'en ai, Nous avons un roi trop habile Pour ne pas réussir en tous ces coups d'essai. À peine il commença ses premiers exercices, Qu'il se fit admirer des héros de sa Cour; Puis, d'un coe.ur ennemi de ces molles délices Qui loin du Champ de Mars ont choisi leur séjour, Il sortit des bras de l'Amour, Fit trembler cent cités, porta partout la guerre; Maint rempart fut ouvert, maint escadron rompu Les Flamands, s'ils eussent pu, Se fussent cachés sous terre. Tel on voit un jeune lion Courir à sa première proie. La Flandre allait souffrir plus de maux qu'Ilion Ses peuples ignoraient l'usage de la joie; Louis eût renversé le reste de leurs tours, Si la fille du prince ibère N'eût interposé les Amours, Qui firent plus en quatre jours Qu'aucun plénipotentiaire, Par son travail et ses discours, En quatre mois n'aurait su faire. Que si notre monarque aux tournois de Bellone Se fit dès l'abord renommer, N'a-t-il pas mieux fait que personne Son apprentissage d'aimer? Pour l'objet qui l'a su charmer N'a-t-il pas cédé des conquêtes, Refusé des trésors, méprisé des États, Et préféré Thérèse aux palmes toutes prêtes Que le Sort promettait aux efforts de son bras? Mais comment s'est-il pris tout d'un coup aux affaires? Quel roi mieux que le nôtre entend le cabinet? Peut-on développer d'un jugement plus net Tant de conseils si nécessaires? Les soins de son État ne le lassent jamais; Et dans les travaux de la paix Il agit encore en Hercule. Un autre eût tout perdu quand nous perdîmes Jule; Mais de quel changement est suivi son trépas? Louis, ne l'ayant plus, sait régir ses provinces La machine de nos États, Qui sans l'effort de cet Atlas Eût fait succomber d'autres princes, Ne pèse point au nôtre, et, non plus que les cieux, N'a besoin pour support que du maître des dieux. Tous ses commencements ayant été si beaux, Celui de son hymen nous promet des miracles J'en attends un Dauphin, dont les exploits nouveaux Ne pourront rencontrer d'assez puissants obstacles. La victoire en tous lieux le doit accompagner. Sans qu'il se fasse craindre on le verra régner C'est bien le mieux, qui le sait faire. Les peuples les plus fiers sous un joug volontaire Se verront d'eux-mêmes soumis. Aux dépens de ses ennemis Son État un jour doit s'accroître. Il aura les dieux pour amis, Il aura son père pour maître. Thérèse, le portant avec un soin si tendre, L'ornera de vertus et de dons inouïs: Jugez quel il doit être, et ce qu'on peut attendre D'un chef-d'oe.uvre formé par elle et par Louis. De sa mère il tiendra la douceur et les charmes, Et de son père l'art de dompter par les armes Ceux qui résisteront à toutes ses bontés. Il sera conquérant en diverses manières; Et son empire un jour n'aura plus de frontières, Non pas même les coe.urs des plus fières beautés. Celle dont nous venons de chanter l'hyménée Ne peut qu'elle ne rende un tel oe.uvre accompli; De bien moins de fleurons sa tête est couronnée Que son coe.ur de vertus ne se montre rempli. Les grâces, les beautés qui reluisent en elle Ne font que la moitié d'un tout si précieux; Son esprit est divin, son âme est toute belle Thérèse est un chef-d'oe.uvre achevé par les Cieux. Je me croyais sorti d'une haute entreprise, Et mon chant me semblait ne pouvoir mieux finir Anne, par ses bontés dont mon âme est éprise, S'est encor présentée à mon ressouvenir. Notre Dauphin en doit tenir Les mêmes dons, mais d'une autre manière La sagesse aux conseils, l'esprit plein de lumière, La fermeté que l'on trouve aux héros, Et la constance dans les maux; (Mais quoi! de l'exercer il n'est plus de matière.) Vous dépeindre Anne toute entière, C'est pour ma Muse un trop hardi projet Si vous regardez mon sujet, Que dirai-je d'assez sublime? Que ne dirai-je point, si je suis mon devoir? Dieux! qu'on est empêché quand il faut qu'on exprime Ce qu'on ne saurait concevoir! Dispensez-moi de cette peine: Vous savez, Monseigneur, quelle est Anne et Louis; Vous voyez tous les jours notre nouvelle reine; Si vos yeux n'en sont éblouis, Je les tiens bon; ils le sont, et personne N'en a douté jusques ici; Puissent-ils dans vingt ans veiller pour la couronner Je ne vous plaindrai pas d'avoir un tel souci. Voilà, Monseigneur, ce que je pense sur ce sujet. J'ai corrigé les derniers vers que vous avez lus, et qui ont eu l'honneur de vous plaire; j'espère que vous les trouverez en meilleur état qu'ils n'étaient. Entre autres fautes, j'y avais mis un deux pour un trois, ce qui est la plus grande rêverie dont un nourrisson du Parnasse se pût aviser; la bévue ne vient que de là, car je prends trop d'intérêt en tout ce qui regarde votre famille pour ne pas savoir de combien d'Amours et de Grâces elle est composée. Je me rétracterai plus amplement à la première occasion; et cependant je serai toujours, Monseigneur, etc. Ode pour Madame Pendant le cours des malheurs Qu'enfante une longue guerre, L'Olympe ému de nos pleurs Voulut consoler la terre Il fit naître la beauté Qui tient Philippe arrêté, Beauté sur toutes insignes D'un présent si précieux Si la terre était indigne, C'est un don digne des Cieux. Des trésors du firmament Cette Princesse se pare, Et les dieux, en la formant, N'ont rien produit que de rare; Ils ont rendu ses appas L'ornement de nos climats Et la gloire de notre âge. Le conseil des Immortels Augmenta par cet ouvrage Les honneurs de ses autels. Elle reçut la beauté De la reine de Cythère, De Junon la majesté, Des Grâces le don de plaire; L'éclat fut pris du Soleil, Et l'Aurore au teint vermeil Donna les lèvres de roses: Lorsque d'un mélange heureux Le Ciel eut uni ces choses, Il en devint amoureux. La Tamise sur ses bords Vit briller et disparaître Le riche amas des trésors Qu'à peine elle avait vus naître; Elle eut honte qu'un objet, De tant de voe.ux le sujet, Cherchât une autre demeure Heureuse, si pour toujours Le Ciel eût à la même heure Cessé d'éclairer son cours! Les Anglais virent partir La Princesse et tous ses charmes, Sans qu'elle pût consentir Qu'on la rendît à leurs larmes; Ces peuples, avant ce jour, Glorieux de son séjour, Se croyaient seuls dignes d'elle Ils le croyaient vainement, Car la France est d'une belle Le véritable élément. Bientôt, selon nos désirs, Nous en devînmes les hôtes; Une troupe de Zéphyrs L'accompagna dans nos côtes C'est ainsi que vers Paphos On vit jadis sur les flots Voguer la fille de l'Onde, Et les Amours et les Ris, Comme gens d'un autre monde, Étonnèrent les esprits. Telle vint en ce séjour La merveille que je chante Elle crût, et notre Cour Reprit sa face riante. Autant que Mars florissait, Amour alors languissait, Levant à peine les ailes; L'astre né chez les Anglois, À la honte de nos belles, Le rétablit dans ses droits. Que de princes amoureux Ont brigué son hyménée! Elle a refusé leurs voe.ux; Pour Philippe elle était née Pour lui seul elle a quitté Le Portugais indompté, Roi des terres inconnues, Le voisin du fier Croissant, Et de nos Alpes chenues Le monarque florissant Philippe est un bien si doux, Que c'est le seul qui l'enflamme; Sous les cieux que voyons-nous Qui soit du prix de son âme? Les héritières des rois Ont souhaité mille fois D'en faire la destinée; C'est un plus glorieux sort Que de se voir couronnée Reine des sources de l'or. Mais si son coe.ur est d'un prix Pour qui la terre est petite, L'objet dont il est épris N'est pas d'un moindre mérite; Si sa beauté le surprit, Des grâces de son esprit De jour en jour il s'enflamme; La Princesse tient des Cieux Du moins autant par son âme Que par l'éclat de ses yeux. Ils sont joints, ces jeunes coe.urs Qui du Ciel tirent leur race Puissent-ils être vainqueurs Des ans par qui tout s'efface! Que de leurs désirs constants Dure à jamais le printemps, Rempli de jours agréables! 0 couple aussi beau qu'heureux, Vous serez toujours aimables; Soyez toujours amoureux. Que de vous naisse un héros Dont les palmes immortelles Ne donnent aucun repos Aux nations infidèles; Que ce fruit de vos amours Égale aux herbes leurs tours, Mette leurs villes en cendre; Et puisse un jour l'Univers Devoir un autre Alexandre Au Philippe de mes vers! Adonis Je n'ai pas entrepris de chanter dans ces vers Rome ni ses enfants vainqueurs de l'Univers, Ni les fameuses tours qu'Hector ne put défendre, Ni les combats des dieux aux rives du Scamandre. Ces sujets sont trop hauts, et je manque de voix: Je n'ai jamais chanté que l'ombrage des bois, Flore, Écho, les Zéphyrs, et leurs molles haleines, Le vert tapis des prés et l'argent des fontaines. C'est parmi les forêts qu'a vécu mon héros C'est dans les bois qu'Amour a troublé son repos. Ma Muse en sa faveur de myrte s'est parée; J'ai voulu célébrer l'amant de Cythérée, Adonis, dont la vie eut des termes si courts, Qui fut pleuré des Ris, qui fut plaint des Amours. Aminte, c'est à vous que j'offre cet ouvrage; Mes chansons et mes voe.ux, tout vous doit rendre hommage: Trop heureux si j'osais conter à l'Univers Les tourments infinis que pour vous j'ai soufferts! Quand vous me permettrez de chanter votre gloire, Quand vos yeux, renommés par plus d'une victoire, Me laisseront vanter le pouvoir de leurs traits Et l'empire d'Amour accru par vos attraits, Je vous peindrai si belle et si pleine de charmes Que chacun bénira le sujet de mes larmes. Voilà l'unique but ou tendent mes souhaits. Cependant recevez le don que je vous fais Ne le dédaignez pas: lisez cette aventure, Dont, pour vous divertir, j'ai tracé la peinture. Aux monts Idaliens un bois délicieux De ses arbres chenus semble toucher les cieux; Sous ses ombrages verts loge la solitude. Là, le jeune Adonis exempt d'inquiétude, Loin du bruit des cités s'exercerait à chasser, Ne croyant pas qu'Amour pût jamais l'y blesser. À peine son menton d'un mol duvet s'ombrage, Qu'aux plus fiers animaux il montre son courage. Ce n'est pas le seul don qu'il ait reçu des cieux: Il semble être forme pour le plaisir des yeux. Qu'on ne nous vante point le ravisseur d'Hélène, Ni celui qui jadis aimait une ombre vaine, Ni tant d'autres héros fameux par leurs appas: Tous ont cédé le prix au fils de Cyniras. Déjà la Renommée, en naissant inconnue, Nymphe qui cache enfin sa tête dans la nue, Par un charmant récit amusant l'Univers, Va parler d'Adonis à cent peuples divers, À ceux qui sont sous l'Ourse, aux voisins de l'Aurore, Aux filles du Sarmate, aux pucelles du More. Paphos sur ses autels le voit presque élever, Et le coe.ur de Vénus ne sait où se sauver. L'image du héros, qu'elle a toujours présente, Verse au fond de son âme une ardeur violente: Elle invoque son fils, elle implore ses traits, Et tâche d'assembler tout ce qu'elle a d'attraits. Jamais on ne lui vit un tel dessein de plaire: Rien ne lui semble bien; les Grâces ont beau faire. Enfin, s'accompagnant des plus discrets Amours, Aux monts Idaliens elle dresse son cours. Son char, qui trace en l'air de longs traits de lumière, A bientôt achevé l'amoureuse carrière. Elle trouve Adonis près des bords d'un ruisseau; Couché sur des gazons, il rêve au bruit de l'eau. Il ne voit presque pas l'onde qu'il considère: Mais l'éclat des beaux yeux qu'on adore en Cythère L'a bientôt retiré d'un penser si profond. Cet objet le surprend, l'étonne et le confond; Il admire les traits de la fille de l'onde: Un long tissu de fleurs, ornant sa tresse blonde, Avait abandonné ses cheveux aux Zéphyrs; Son écharpe, qui vole au gré de leurs soupirs, Laisse voir les trésors de sa gorge d'albâtre. Jadis en cet état Mars en fut idolâtre, Quand aux champs de l'Olympe on célébra des jeux Pour les Titans défaits par son bras valeureux. Rien ne manque à Vénus, ni les lis, ni les roses, Ni le mélange exquis des plus aimables choses, Ni ce charme secret dont l'oe.il est enchanté, Ni la grâce plus belle encor que la beauté. Telle on vous voit, Aminte: une glace fidèle Vous peut de tous ces traits présenter un modèle; Et, s'il fallait juger de l'objet le plus doux, Le sort serait douteux entre Vénus et vous. Tandis que le héros admire Cythérée, Elle rend par ces mots son âme rassurée: " Trop aimable mortel, ne crains point mon aspect; Que de la part d'Amour rien ne te soit suspect: En ces lieux écartés c'est lui seul qui m'amène. Le Ciel est ma patrie, et Paphos mon domaine: Je les quitte pour toi; vois si tu veux m'aimer." Le transport d'Adonis ne se peut exprimer. " Ô dieux! s'écria-t-il, n'est-ce point quelque songe? Puis-je embrasser l'erreur ou ce discours me plonge? Charmante déité, vous dois-je ajouter foi? Quoi! vous quittez les cieux, et les quittez pour moi! Il me serait permis d'aimer une Immortelle! Amour rend ses sujets tous égaux, lui dit-elle; La beauté, dont les traits même aux dieux sont si doux, Est quelque chose encor de plus divin que nous. Nous aimons, nous aimons, ainsi que toute chose: Le pouvoir de mon fils de moi-même dispose: Tout est né pour aimer." Ainsi parle Vénus; Et ses yeux éloquents en disent beaucoup plus. Ils persuadent mieux que ce qu'a dit sa bouche. Ses regards, truchements de l'ardeur qui la touche, Sa beauté souveraine, et les traits de son fils Ont contraint Mars d'aimer: que peut faire Adonis? Il aime; il sent couler un brasier dans ses veines; Les plaisirs qu'il attend sont accrus par ses peines: Il désire, il espère, il craint, il sent un mal À qui les plus grands biens n'ont rien qui soit égal. Vénus s'en aperçoit, et feint qu'elle l'ignore: Tous deux de leur amour semblent douter encore; Et, pour s'en assurer, chacun de ces amants Mille fois en un jour fait les mêmes serments Quelles sont les douceurs qu'en ces bois ils goûtèrent! Ô vous de qui les voix jusqu'aux astres montèrent, Lorsque par vos chansons tout l'Univers charmé Vous ouït célébrer ce couple bien-aimé Grands et nobles esprits, chantres incomparables Mêlez parmi ces sons vos accords admirables. Écho, qui ne tait rien, vous conta ces amours, Vous les vîtes graves au fond des antres sourds Faites que j'en retrouve au temple de Mémoire Les monuments sacrés, sources de votre gloire, Et que, m'étant formé sur vos savantes mains Ces vers puissent passer aux derniers des humains! Tout ce qui naît de doux en l'amoureux empire, Quand d'une égale ardeur l'un pour l'autre on soupire Et que, de la contrainte ayant banni les lois, On se peut assurer au silence des bois, Jours devenus moments, moments filés de soie Agréables soupirs, pleurs enfants de la joie, Voe.ux, serments et regards, transports, ravissements, Mélange dont se fait le bonheur des amants, Tout par ce couple heureux fut lors mis en usage Tantôt ils choisissaient l'épaisseur d'un ombrage: Là, sous des chênes vieux ou leurs chiffres gravés Se sont avec les troncs accrus et conservés Mollement étendus ils consumaient les heures Sans avoir pour témoins en ces sombres demeurés Que les chantres des bois, pour confidents qu'Amour Qui seul guidait leurs pas en cet heureux séjour Tantôt sur des tapis d'herbe tendre et sacrée Adonis s'endormait auprès de Cythérée Dont les yeux, enivrés par des charmes puissants Attachaient au héros leurs regards languissants Bien souvent ils chantaient les douceurs de leurs peines; Et quelquefois assis sur le bord des fontaines, Tandis que cent cailloux, luttant à chaque bond, Suivaient les longs replis du cristal vagabond, " Voyez, disait Vénus, ces ruisseaux et leur course; Ainsi jamais le temps ne remonte à sa source: Vainement pour les dieux il fuit d'un pas léger; Mais vous autres mortels le devez ménager, Consacrant à l'Amour la saison la plus belle." Souvent, pour divertir leur ardeur mutuelle, Ils dansaient aux chansons, de Nymphes entourés. Combien de fois la lune à leurs pas éclairés, Et, couvrant de ses rais l'émail d'une prairie, Les a vus à l'envi fouler l'herbe fleurie! Combien de fois le jour a vu les antres creux Complices des larcins de ce couple amoureux! Mais n'entreprenons pas d'ôter le voile sombre De ces plaisirs amis du silence et de l'ombre. Il est temps de passer au funeste moment Où la triste Vénus doit quitter son amant. Du bruit de ses amours Paphos est alarmée. On dit qu'au fond d'un bois la déesse charmée, Inutile aux mortels, et sans soin de leurs voe.ux, Renonce au culte vain de ses temples fameux. Pour dissiper ce bruit, la reine de Cythère Veut quitter pour un temps ce séjour solitaire. Que ce cruel dessein lui donne de douleurs! Un jour que son amant la voyait toute en pleurs " Déesse, lui dit-il, qui causez mes alarmes, Quel ennui si profond vous oblige à ces larmes? Vous aurais-je offensée, ou ne m'aimez-vous plus? -Ah! dit-elle, quittez ces soupçons superflus Adonis tacherait en vain de me déplaire: Ces pleurs naissent d'amour, et non pas de colère; D'un déplaisir secret mon coe.ur se sent atteint: Il faut que je vous quitte, et le sort m'y contraint Il le faut. Vous pleurez! Du moins, en mon absence, Conservez-moi toujours un coe.ur plein de constance; Ne pensez qu'à moi seule, et qu'un indigne choix Ne vous attache point aux Nymphes de ces bois. Leurs fers après les miens ont pour vous de la honte. Surtout, de votre sang il me faut rendre compte. Ne chassez point aux ours, aux sangliers, aux lions Gardez-vous d'irriter tous ces monstres félons: Laissez les animaux qui, fiers et pleins de rage, Ne cherchent leur salut qu'en montrant leur courage; Les daims et les chevreuils, en fuyant devant vous, Donneront à vos sens des plaisirs bien plus doux. Je vous aime, et ma crainte a d'assez justes causes Il sied bien en amour de craindre toutes chose Que deviendrais-je, hélas! si le sort rigoureux Me privait pour jamais de l'objet de mes voe.ux? Là, se fondant en pleurs, on voit croître ses charmes: Adonis lui répond seulement par des larmes. Elle ne peut partir de ces aimables lieux; Cent humides baisers achèvent ses adieux. Ô vous, tristes plaisirs ou leur âme se noie, Vains et derniers efforts d'une imparfaite joie Moments pour qui le sort rend leurs voe.ux superflus, Délicieux moments, vous ne reviendrez plus! Adonis voit un char descendre de la nue: Cythérée y montant disparaît à sa vue. C'est en vain que des yeux il la suit dans les airs: Rien ne s'offre à ses sens que l'horreur des déserts Il appelle Vénus, fait retentir les bois, Et n'entend qu'un écho qui répond à sa voix. C'est lors que, repassant dans sa triste mémoire Ce que naguère il eut de plaisirs et de gloire, Il tâche à rappeler ce bonheur sans pareil: Semblable à ces amants trompés par le sommeil, Qui rappellent en vain pendant la nuit obscure Le souvenir confus d'une douce imposture. Tel Adonis repense à l'heur qu'il a perdu; Il le conte aux forêts, et n'est point entendu:- Tout ce qui l'environne est privé de tendresse; Et, soit que des douleurs la nuit enchanteresse Plonge les malheureux au suc de ses pavots, Soit que l'astre du jour ramène leurs travaux, Adonis sans relâche aux plaintes s'abandonne; De sanglots redoublés sa demeure résonne. Cet amant toujours pleure, et toujours les Zéphyrs En volant vers Paphos sont chargés de soupirs. La molle oisiveté, la triste solitude, Poisons dont il nourrit sa noire inquiétude, Le livrent tout entier au vain ressouvenir Qui le vient malgré lui sans cesse entretenir. Enfin, pour divertir l'ennui qui le possède, On lui dit que la chasse est un puissant remède. Dans ces lieux pleins de paix, seul avecque l'Amour, Ce plaisir occupait les héros d'alentour. Adonis les assemble, et se plaint de l'outrage Que ces champs ont reçu d'un sanglier plein de rage. Ce tyran des forêts porte partout l'effroi; Il ne peut rien souffrir de sûr autour de soi. L'avare laboureur se plaint à sa famille Que sa dent a détruit l'espoir de la faucille: L'un craint pour ses vergers, l'autre pour ses guérets; Il foule aux pieds les dons de Flore et de Cérès: Monstre énorme et cruel, qui souille les fontaines, Qui fait bruire les monts, qui dessole les plaines, Et, sans craindre l'effort des voisins alarmés, S'apprête à recueillir les grains qu'ils ont semés. Tâcher de le surprendre est tenter l'impossible: Il habite en un fort, épais, inaccessible; Tel on voit qu'un brigand fameux et redouté Se cache après ses vols en un antre écarté, Fait des champs d'alentour de vastes cimetières, Ravage impunément des provinces entières, Laisse gronder les lois, se rit de leur courroux Et ne craint point la mort qu'il porte au sein de tous: L'épaisseur des forêts le dérobe aux supplices. C'est ainsi que le monstre a ces bois pour complices; Mais le moment fatal est enfin arrivé, Où, malgré sa fureur, en son sang abreuvé, Des dégâts qu'il a faits il va payer l'usure. Hélas! qu'il vendra cher sa mortelle blessure! Un matin que l'Aurore au teint frais et riant À peine avait ouvert les portes d'Orient La jeunesse voisine autour du bois s'assemble. Jamais tant de héros ne s'étaient vus ensemble. Anténor le premier sort des bras du sommeil, Et vient au rendez-vous attendre le soleil La déesse des bois n'est point si matinale: Cent fois il a surpris l'amante de Céphale Et sa plaintive épouse a maudit mille fois Les veneurs et les chiens, le gibier et les bois. Il est bientôt suivi du satrape Alcamène, Dont le long attirail couvre toute la plaine. C'est en vain que ses gens se sont chargés de rets: Leur nombre est assez grand pour ceindre les forets. On y voit arriver Bronte au coe.ur indomptable, Et le vieillard Capys, chasseur infatigable, Qui, depuis son jeune âge ayant aimé les bois, Rend et chiens et veneurs attentifs à sa voix. Si le jeune Adonis l'eût aussi voulu croire, Il n'aurait pas si tôt traversé l'onde noire. Comment l'aurait-il cru, puisqu'en vain ses amours L'avaient sollicite d'avoir soin de ses jours? Par le beau Callion la troupe est augmentée. Gilippe vient après, fils du riche Acantée. Le premier, pour tous biens, n'a que les dons du corps L'autre, pour tous appas, possède des trésors. Tous deux aiment Chloris, et Chloris n'aime qu'elle: Ils sont pourtant parés des faveurs de la belle. Phlegre accourt, et Mimas, Palmire aux blonds cheveux, Le robuste Crantor aux bras durs et nerveux, Le Lycien Télame, Agénor de Carie, Le vaillant Triptolème, honneur de la Syrie, Paphe expert à lutter, Mopse à lancer le dard, Lyeaste, Palemon, Glauque, Hilus, Amilcar; Cent autres que je tais, troupe épaisse et confuse: Mais peut-on oublier la charmante Aréthuse, Aréthuse au teint vif, aux yeux doux et perçants, Qui pour le blond Palmire a des feux innocents? On ne l'instruisit point à manier la laine; Courir dans les forêts, suivre un cerf dans la plaine, Ce sont tous ses plaisirs: heureuse si son coe.ur Eût pu se garantir d'amour comme de peur! On la voit arriver sur un cheval superbe, Dont à peine les pas sont imprimés sur l'herbe; D'une charge si belle il semble glorieux. Et, comme elle, Adonis attire tous les yeux; D'une fatale ardeur déjà son front s'allume; Il marche avec un air plus fier que de coutume. Tel Apollon marchait quand l'énorme Python L'obligea de quitter l'ombre de l'Hélicon. Par l'ordre de Capys la troupe se partage. De tant de gens épars le nombreux équipage, Leurs cris, l'aboi des chiens, les cors mêlés de voix Annoncent l'épouvante aux hôtes de ces bois. Le ciel en retentit, les échos se confondent, De leurs palais voûtés tous ensemble ils répondent. Les cerfs, au moindre bruit à se sauver si prompts, Les timides troupeaux des daims aux larges fronts, Sont contraints de quitter leurs demeures secrètes: Le bois n'a plus pour eux d'assez sombres retraites. On court dans les sentiers, on traverse les forts; Chacun, pour les percer, redouble ses efforts. Au fond du bois croupit une eau dormante et sale Là, le monstre se plaît aux vapeurs qu'elle exhale; Il s'y vautre sans cesse, et chérit un séjour; Jusqu'alors ignoré des mortels et du jour. On ne l'en peut chasser: du souci de sa vie Bien plus à sa valeur qu'à sa fuite il se fie. Les cors ont beau sonner, l'air a beau retentir, Rien ne saurait encor l'obliger à partir. Cependant les destins hâtent sa dernière heure Dryope la première évente sa demeure: Les autres chiens, par elle aussitôt avertis, Répondent à sa voix, frappent l'air de leurs cris, Entraînent les chasseurs, abandonnent leur quête; Toute la meute accourt, et vient lancer la bête S'anime en la voyant, redouble son ardeur; Mais le fier animal n'a point encor de peur. Le coursier d'Adonis, né sur les bords du Xanthe Ne peut plus retenir son ardeur violente: Une jument d'Ida l'engendra d'un des Vents Les forêts l'ont nourri pendant ses premiers ans Il ne craint point des monts les puissantes barrières Ni aspect étonnant des profondes rivières Ni le penchant affreux des rocs et des vallons; D'haleine en le suivant manquent les Aquilons. Adonis le retient pour mieux suivre la chasse. Enfin le monstre est joint par deux chiens dont la race Vient du vite Lélaps, qui fut l'unique prix Des larmes dont Céphale apaisa sa Procris: Ces deux chiens sont Mélampe et l'ardente Sylvage. Leur sort fut différent, mais non pas leur courage: Par l'homicide dent Mélampe est mis à mort; Sylvage au poil de tigre attendait même sort, Lorsque l'un des chasseurs se présente à la bête; Sur lui tourne aussitôt l'effort de la tempête: Il connaît, mais trop tard, qu'il s'est trop avancé; Son visage pâlit, son sang devient glacé; L'image du trépas en ses yeux est empreinte: Sur le teint des mourants la mort n est pas mieux peinte. Sa peur est pourtant vaine, et, sans être blessé, Du monstre qui le heurte il se sent terrassé. Nisus, ayant cherché son salut sur un arbre, Rit de voir ce chasseur plus froid que n'est un marbre. Mais lui-même a sujet de trembler à son tour: Le sanglier coupe l'arbre; et les lieux d'alentour Résonnent du fracas dont sa chute est suivie: Nisus encor en l'air fait des voe.ux pour sa vie. Conterai-je en détail tant de puissants efforts, Des chiens et des chasseurs les différentes morts, Leurs exploits avec eux cachés sous l'ombre noire? Seules vous les savez, ô Filles de Mémoire: Venez donc m'inspirer, et, conduisant ma voix, Faites-moi dignement célébrer ces exploits. Deux lices d'Antenor, Lycoris et Niphale, Veulent qu'aux yeux de tous leur ardeur se signale. Le vieux Capys lui-même eut soin de les dresser: Au sanglier l'une et l'autre est prête à se lancer. Un matin les devance et se jette en leur place; C'est Phlegon, qui souvent aux loups donne la chasse; Armé d'un fort collier qu'on a semé de clous, À l'oreille du monstre il s'attache en courroux: Ses flancs sont décousus; et, pour comble de gloire, Il combat en mourant, et ne veut point lâcher L'endroit où sur le monstre il vient de s'attacher. Cependant le sanglier passe à d'autres trophées: Combien voit-on sous lui de trames étouffées! Combien en coupe-t-il! Que d'hommes terrassés! Que de chiens abattus, mourants, morts, et blessés! Chevaux, arbres, chasseurs, tout éprouve sa rage. Tel passe un tourbillon, messager de l'orage; Telle descend la foudre, et d'un soudain fracas Brise, brûle, détruit, met les rochers à bas. Crantor d'un bras nerveux lance un dard à la bête: Elle en frémit de rage, écume, et tourne tête Et son poil hérissé semble de toutes parts Présenter au chasseur une forêt de dards. Il n'en a point pourtant le coe.ur touché de crainte; Par deux fois du sanglier il évite l'atteinte Deux fois le monstre passe, et ne brise en passant Que l'épieu dont Crantor se couvre en cet instant. Il revient au chasseur; la fuite est inutile: Crantor aux environs n'aperçoit point d'asile. En vain du coup fatal il veut se détourner; Ne pouvant que mourir, il meurt sans s'étonner. Pour punir son vainqueur toute la troupe approche. L'un lui présente un dard, l'autre un trait lui décoche: Le fer ou se rebouche, ou ne fait qu'entamer Sa peau que d'un poil dur le Ciel voulut armer. Il se lance aux épieux, il prévient leur atteinte; Plus le péril est grand, moins il montre de crainte. C est ainsi qu'un guerrier pressé de toutes parts Ne songe qu'a périr au milieu des hasards: De soldats entassés son bras jonche la terre; Il semble qu'en lui seul se termine la guerre; Certain de succomber, il fait pourtant effort Non pour ne point mourir, mais pour venger sa mort. Tel et plus valeureux le monstre se présente: Plus le nombre s'accroît, plus sa fureur s'augmente; L'un a les flancs ouverts, l'autre ses reins rompus; Il mâche et foule aux pieds ceux qui sont abattus. La troupe des chasseurs en devient moins hardie; L'ardeur qu'ils témoignaient est bientôt refroidie. Palmire toutefois s'avance malgré tous: Ce n'est pas du sanglier que son coe.ur craint les coups; Aréthuse lui fut jadis plus redoutable; Jadis sourde à ses voe.ux, mais alors favorable, Elle voit son amant poussé d'un beau désir, Et le voit avec crainte autant qu'avec plaisir. " Quoi! mes bras, lui dit-il, sont conduits par les vôtres, Et vous me verriez fuir aussi bien que les autres! Non, non: pour redouter le monstre et son effort, Vos yeux m'ont trop appris à mépriser la mort." Il dit, et ce fut tout: l'effet suit la parole; Il ne va pas au monstre, il y court, il y vole, Tourne de tous côtés, esquive en l'approchant, Hausse le bras vengeur, et d'un glaive tranchant S'efforce de punir le monstre de ses crimes. Sa dent allait d'un coup s'immoler deux victimes: L'une eût senti le mal que l'autre en eût reçu, Si son cruel espoir n'eût point été déçu Entre Palmire et lui l'Amazone se lance: Palmire craint pour elle, et court à sa défense. Le sanglier ne sait plus sur qui d'eux se venger; Toutefois à Palmire il porte un coup léger, Léger pour le héros, profond pour son amante. On l'emporte; elle suit, inquiète et tremblante. Le coup est sans danger; cependant les esprits, En foule avec le sang de leurs prisons sortis Laissent faire à Palmire un effort inutile. Il devient aussitôt pâle, froid, immobile Sa raison n'agit plus, son oe.il se sent voiler: Heureux s'il pouvait voir les pleurs qu'il fait couler! La moitié des chasseurs, à le plaindre employée, Suit la triste Aréthuse en ses larmes noyée. Non loin de cet endroit un ruisseau fait son cours; Adonis s'y repose après mille détours. Les Nymphes, de qui oe.il voit les choses futures, L'avaient fait égarer en des routes obscures. Le son des cors se perd par un charme inconnu; C'est en vain que leur bruit à ses sens est venu. Ne sachant où porter sa course vagabonde, Il s'arrête en passant au cristal de cette onde. Mais les Nymphes ont beau s'opposer aux destins, Contre un ordre fatal tous leurs charmes sont vains Adonis en ce lieu voit apporter Palmire, Ce spectacle l'émeut, et redouble son ire: À tarder plus longtemps on ne peut l'obliger; Il regarde la gloire et non pas le danger. Il part, se fait guider, rencontre le carnage. Cependant le sanglier s'était fait un passage, Et, courant vers son fort, il se lançait parfois Aux chiens qui dans le ciel poussaient de vains abois. On ne l'ose approcher; tous les traits qu'on lui lance Étant poussés de loin, perdent leur violence. Le héros seul s'avance, et craint peu son courroux. Mais Capys, l'arrêtant, s'écrie: "Où courez-vous? Quelle bouillante ardeur au péril vous engage? Il est besoin de ruse, et non pas de courage. N'avancez pas, fuyez; il vient à vous, o dieux! " Adonis, sans répondre, au ciel lève les yeux. " Déesse, ce dit-il, qu'adore ma pensée, Si je cours au péril, n'en sois point offensée; Guide plutôt mon bras, redouble son effort; Fais que ce trait lancé donne au monstre la mort." À ces mots, dans les airs le trait se fait entendre: À l'endroit où le monstre a la peau la plus tendre Il en reçoit le coup, se sent ouvrir les flancs, De rage et de douleur frémit, grince les dents, Rappelle sa fureur, et court à la vengeance. Plein d'ardeur et léger, Adonis le devance. On craint pour le héros; mais il sait éviter Les coups qu'à cet abord la dent lui veut porter. Tout ce que peut l'adresse étant jointe au courage, Ce que pour se venger tente l'aveugle rage, Se fit lors remarquer par les chasseurs épars. Tous ensemble au sanglier voudraient lancer leurs dards; Mais peut-être Adonis en recevrait l'atteinte. Du cruel animal ayant chassé la crainte, En foule ils courent tous droit aux fiers assaillants. Courez, courez, chasseurs un peu trop tard vaillants; Détournez de vos noms un éternel reproche: Vos efforts sont trop lents, déjà le coup approche; Que n'en ai-je oublié les funestes moments! Pourquoi n'ont pas péri ces tristes monuments? Faut-il qu'à nos neveux j'en raconte l'histoire? Enfin, de ces forêts l'ornement et la gloire, Le plus beau des mortels, l'amour de tous les yeux, Par le vouloir du sort ensanglante ces lieux. Le cruel animal s'enferre dans ses armes, Et d'un coup aussitôt il détruit mille charmes. Ses derniers attentats ne sont pas impunis; Il sent son coe.ur percé de l'épieu d'Adonis, Et, lui poussant au flanc sa défense cruelle, Meurt, et porte en mourant une atteinte mortelle. D'un sang impur et noir il purge l'Univers; Ses yeux d'un somme dur sont pressés et couverts, Il demeure plongé dans la nuit la plus noire; Et le vainqueur à peine a connu sa victoire, Joui de la vengeance et goutté ses transports, Qu'il sent un froid démon s'emparer de son corps. De ses yeux si brillants la lumière est éteinte; On ne voit plus l'éclat dont sa bouche était peinte, On n'en voit que les traits; et l'aveugle trépas Parcourt tous les endroits ou régnaient tant d'appas. Ainsi l'honneur des prés, les fleurs, présent de Flore, Filles du blond Soleil et des pleurs de l'Aurore, Si la faux les atteint, perdent en un moment De leurs vives couleurs le plus rare ornement. La troupe des chasseurs, au héros accourue, Par des cris redoublés lui fait ouvrir la vue: Il cherche encore un coup la lumière des cieux Il pousse un long soupir, il referme les yeux, Et le dernier moment qui retient sa belle âme S'emploie au souvenir de l'objet qui l'enflamme On fait pour l'arrêter des efforts superflus: Elle s'envole aux airs, le corps ne la sent plus. Prêtez-moi des soupirs, ô vents qui sur vos ailes Portâtes à Vénus de si tristes nouvelles. Elle accourt aussitôt et, voyant son amant Remplit les environs d'un vain gémissement. Telle sur un ormeau se plaint la tourterelle Quand l'adroit giboyeur a, d'une main cruelle Fait mourir à ses yeux l'objet de ses amours Elle passe à gémir et les nuits et les jours, De moment en moment renouvelant sa plainte Sans que d'aucun remords la Parque soit atteinte. Tout ce bruit, quoique juste, au vent est répandu; L'Enfer ne lui rend point le bien qu'elle a perdu: On ne le peut fléchir; les cris dont il est cause Ne font point qu'à nos voe.ux il rende quelque chose, Vénus l'implore en vain par de tristes accents; Son désespoir éclate en regrets impuissants; Ses cheveux sont épars, ses yeux noyés de larmes; Sous d'humides torrents il resserrent leurs charmes, Comme on voit au printemps les beautés du soleil Cacher sous des vapeurs leur éclat sans pareil. Après mille sanglots enfin elle s'écrie: " Mon amour n'a donc pu te faire aimer la vie. Tu me quittes, cruel! Au moins ouvre les yeux, Montre-toi plus sensible à mes tristes adieux; Vois de quelles douleurs ton amante est atteinte! Hélas! j'ai beau crier: il est sourd à ma plainte. Une éternelle nuit l'oblige à me quitter; Mes pleurs ni mes soupirs ne peuvent l'arrêter. Encor si je pouvais le suivre en ces lieux sombres. Que ne m'est-il permis d'errer parmi les ombres! Destins, si vous vouliez le voir si tôt périr, Fallait-il m'obliger à ne jamais mourir? Malheureuse Vénus, que te servent ces larmes? Vante-toi maintenant du pouvoir de tes charmes: Ils n'ont pu du trépas exempter tes amours; Tu vois qu'ils n'ont pu même en prolonger les jours. Je ne demandais pas que la Parque cruelle Prît à filer leur trame une peine éternelle; Bien loin que mon pouvoir l'empêchât de finir, Je demande un moment, et ne puis l'obtenir. Noires divinités du ténébreux empire, Dont le pouvoir s'étend sur tout ce qui respire, Rois des peuples légers, souffrez que mon amant De son triste départ me console un moment. Vous ne le perdrez point: le trésor que je pleure Ornera tôt ou tard votre sombre demeure. Quoi! vous me refusez un présent si léger? Cruels, souvenez-vous qu'Amour m'en peut venger. Et vous, antres cachés, favorables retraites, Où nos coe.urs ont goûté des douceurs si secrètes, Grottes, qui tant de fois avez vu mon amant Me raconter des yeux son fidèle tourment, Lieux amis du repos, demeures solitaires, Qui d'un trésor si rare étiez dépositaires, Déserts, rendez-le-moi; deviez-vous avec lui Nourrir chez vous le monstre auteur de mon ennui? Vous ne répondez point. Adieu donc, ô belle âme; Emporte chez les morts ce baiser tout de flamme: Je ne te verrai plus; adieu, cher Adonis! " Ainsi Vénus cessa. Les rochers, à ses cris, Quittant leur dureté, répandirent des larmes; Zéphyre en soupira; le jour voila ses charmes; D'un pas précipité sous les eaux il s'enfuit, Et laissa dans ces lieux une profonde nuit. Les Amours de Psyché et Cupidon À Madame la Duchesse de Bouillon Préface Les Amours de Psyché et Cupidon À Madame la Duchesse de Bouillon Madame, C'est avec quelque sorte de confiance que je vous dédie cet ouvrage; non qu'il n'ait assurément des défauts, et que le présent que je vous fais soit d'un tel mérite qu'il ne me donne sujet de craindre; mais comme Votre Altesse est équitable, elle agréera du moins mon intention. Ce qui doit toucher les grands, ce n'est pas le prix des dons qu'on leur fait, c'est le zèle qui accompagne ces mêmes dons, et qui, pour en mieux parler, fait leur véritable prix auprès d'une âme comme la vôtre. Mais, Madame, j'ai tort d'appeler présent ce qui n'est qu'une simple reconnaissance. Il y a longtemps que Monseigneur le duc de Bouillon me comble de grâces, d'autant plus grandes que je les mérite moins. Je ne suis pas né pour le suivre dans les dangers; cet honneur est réservé à des destinées plus illustres que la mienne: ce que je puis est de faire des voe.ux pour sa gloire, et d'y prendre part en mon cabinet, pendant qu'il remplit les provinces les plus éloignées des témoignages de sa valeur, et qu'il suit les traces de son oncle et de ses ancêtres sur ce théâtre où ils ont paru avec tant d'éclat, et qui retentira longtemps de leur nom et de leurs exploits. Je me figure l'héritier de tous ces héros, cherchant les périls dans le même temps que je jouis d'une oisiveté que les seules Muses interrompent. Certes, c'est un bonheur extraordinaire pour moi, qu'un prince qui a tant de passion pour la guerre, tellement ennemi du repos et de la mollesse, me voie d'un oe.il aussi favorable, et me donne autant de marques de bienveillance que si j'avais exposé ma vie pour son service. J'avoue, Madame, que je suis sensible à ces choses, heureux que Sa Majesté m'ait donné un maître qu'on ne saurait trop aimer, malheureux de lui être si inutile. J'ai cru que Votre Altesse serait bien aise que je la fisse entrer en société de louanges avec un époux qui lui est si cher. L'union vous rend vos avantages communs, et en multiplie la gloire, pour ainsi dire. Pendant que vous écoutez avecque transport le récit de ses belles actions, il n'a pas moins de ravissement d'entendre ce que toute la France publie de la beauté de votre âme, de la vivacité de votre esprit, de votre humeur bienfaisante, de l'amitié que vous avez contractée avecque les Grâces: elle est telle qu'on ne croit pas que vous puissiez jamais vous séparer. Ce n'est là qu'une partie des louanges que l'on vous donne. Je voudrais avoir un amas de paroles assez précieuses pour achever cet éloge, et pour vous témoigner, plus parfaitement que je n'ai fait jusqu'ici, avec combien de passion et de zèle je suis, Madame, de Votre Altesse, le très humble et très obéissant serviteur, DE LA FONTAINE. Préface J'ai trouvé de plus grandes difficultés dans cet ouvrage qu'en aucun autre qui soit sorti de ma plume. Cela surprendra sans doute ceux qui le liront. On ne s'imaginera jamais qu'une fable contée en prose m'ait tant emporté de loisir. Car pour le principal point, qui est la conduite, j'avais mon guide; il m'était impossible de m'égarer: Apulée me fournissait la matière; il ne restait que la forme, c'est-à-dire les paroles; et d'amener de la prose à quelque point de perfection, il ne semble pas ce que soit une chose fort mal aisée: c'est la langue naturelle de tous les hommes. Avec cela, je confesse qu'elle me coûte autant que les vers. Que si jamais elle m'a coûté, c'est dans cet ouvrage. Je ne savais quel caractère choisir: celui de l'histoire est trop simple; celui du roman n'est pas encore assez orné; et celui du poème l'est plus qu'il ne faut. Mes personnages me demandaient quelque chose de galant; leurs aventures, étant pleines de merveilleux en beaucoup d'endroits, me demandaient quelque chose d'héroïque et de relevé. D'employer l'un en un endroit, et l'autre en un autre, il n'est pas permis: l'uniformité de style est la règle la plus étroite que nous ayons. J'avais donc besoin d'un caractère nouveau, et qui fût mêlé de tous ceux- là; il me le fallait réduire dans un juste tempérament. J'ai cherché ce tempérament avec un grand soin: que je l'aie ou non rencontré, c'est ce que le public m'apprendra. Mon principal but est toujours de plaire: pour en venir là, je considère le goût du siècle. Or, après plusieurs expériences, il m'a semblé que ce goût se porte au galant et à la plaisanterie: non que l'on méprise les passions; bien loin de cela, quand on ne les trouve pas dans un roman, dans un poème, dans une pièce de théâtre, on se plaint de leur absence, mais dans un conte comme celui-ci, qui est plein de merveilleux, à la vérité, mais d'un merveilleux accompagné de badineries, et propre à amuser des enfants, il a fallu badiner depuis le commencement jusqu'à la fin; il a fallu chercher du galant et de la plaisanterie. Quand il ne l'aurait pas fallu, mon inclination m'y portait, et peut-être y suis-je tombé en beaucoup d'endroits contre la raison et la bienséance. Voilà assez raisonné sur le genre d'écrire que j'ai choisi: venons aux inventions. Presque toutes sont d'Apulée, j'entends les principales et les meilleures. il y a quelques épisodes de moi, comme l'aventure de la grotte, le vieillard et les deux bergères, le temple de Vénus et son origine, la description des enfers, et tout ce qui arrive à Psyché pendant le voyage qu'elle y fait, et à son retour jusqu'à la conclusion de l'ouvrage. La manière de conter est aussi de moi, et les circonstances, et ce que disent les personnages. Enfin ce que j'ai pris de mon auteur est la conduite et la fable; et c'est en effet le principal, le plus ingénieux, et le meilleur de beaucoup. Avec cela j'y ai changé quantité d'endroits, selon la liberté ordinaire que je me donne. Apulée fait servir Psyché par des voix dans un lieu où rien ne doit manquer à ses plaisirs, c'est-à-dire qu'il lui fait goûter ces plaisirs sans que personne paraisse. Premièrement, cette solitude est ennuyeuse; outre cela elle est effroyable. Où est l'aventurier et le brave qui toucherait à des viandes lesquelles viendraient d'elles-mêmes se présenter? Si un luth jouait tout seul, il me ferait fuir, moi qui aime extrêmement la musique. Je fais donc servir Psyché par des Nymphes qui ont soin de l'habiller, qui l'entretiennent de choses agréables, qui lui donnent des comédies et des divertissements de toutes les sortes. Il serait long, et même inutile, d'examiner les endroits où j'ai quitté mon original, et pourquoi je l'ai quitté. Ce n'est pas à force de raisonnement qu'on fait entrer le plaisir dans l'âme de ceux qui lisent: leur sentiment me justifiera, quelque téméraire que j'aie été, ou me rendra condamnable, quelque raison qui me justifie. Pour bien faire, il faut considérer mon ouvrage sans relation à ce qu'a fait Apulée, et ce qu'a fait Apulée sans relation à mon livre, et là-dessus s'abandonner à son goût. Au reste, j'avoue qu'au lieu de rectifier l'oracle dont il se sert au commencement des aventures de Psyché, et qui fait en partie le noe.ud de la fable, j'en ai augmenté l'inconvénient, faute d'avoir rendu cet oracle ambigu et court, qui sont les deux qualités que les réponses des dieux doivent avoir et qu'il m'a été impossible de bien observer. Je me suis assez mal tiré de la dernière, en disant que cet oracle contenait aussi la glose des prêtres; car les prêtres n'entendent pas ce que le dieu leur fait dire: toutefois il peut leur avoir inspiré la paraphrase aussi bien qu'il leur a inspiré le texte, et je me sauverai encore par là. Mais, sans que je cherche ces petites subtilités, quiconque fera réflexion sur la chose trouvera que ni Apulée ni moi nous n'avons failli. Je conviens qu'il faut tenir l'esprit en suspens dans ces sortes de narrations, comme dans les pièces de théâtre: on ne doit jamais découvrir la fin des événements; on doit bien les préparer, mais on ne doit pas les prévenir. Je conviens encore qu'il faut que Psyché appréhende que son mari ne soit un monstre. Tout cela est apparemment contraire à l'oracle dont il s'agit, et ne l'est pas en effet: car premièrement la suspension des esprits et l'artifice de cette fable ne consistent pas à empêcher que le lecteur ne s'aperçoive de la véritable qualité du mari qu'on donne à Psyché; il suffit que Psyché ignore qui est celui qu'elle a épousé, et que l'on soit en attente de savoir si elle verra cet époux, par quels moyens elle le verra, et quelles seront les agitations de son âme après qu'elle l'aura vu. En un mot, le plaisir que doit donner cette fable à ceux qui la lisent, ce n'est pas leur incertitude à l'égard de la qualité de ce mari, c'est l'incertitude de Psyché seule: il ne faut pas que l'on croie un seul moment qu'une si aimable personne ait été livrée à la passion d'un monstre, ni même qu'elle s'en tienne assurée; ce serait un trop grand sujet d'indignation au lecteur. Cette belle doit trouver de la douceur dans la conversation et dans les caresses de son mari, et de fois à autres appréhender que ce ne soit un démon ou un enchanteur; mais le moins de temps que cette pensée lui peut durer jusqu'à ce qu'il soit besoin de préparer la catastrophe, c'est assurément le plus à propos. Qu'on ne dise point que l'oracle l'empêche bien de l'avoir. Je confesse que cet oracle est très clair pour nous; mais il pouvait ne l'être pas pour Psyché: elle vivait dans un siècle si innocent, que les gens d'alors pouvaient ne pas connaître l'amour sous toutes les formes que l'on lui donne. C'est à quoi on doit prendre garde; et par ce moyen il n'y aura plus d'objection à me faire pour ce point-là. Assez d'autres fautes me seront reprochées, sans doute; j'en demeurerai d'accord, et ne prétends pas que mon ouvrage soit accompli: j'ai tâché seulement de faire en sorte qu'il plût, et que même on y trouvât du solide aussi bien que de l'agréable. C'est pour cela que j'y ai enchâssé des vers en beaucoup d'endroits, et quelques autres enrichissements, comme le voyage des quatre amis, leur dialogue touchant la compassion et le rire, la description des enfers, celle d'une partie de Versailles. Cette dernière n'est pas tout à fait conforme à l'état présent des lieux; je les ai décrits en celui où dans deux ans on les pourra voir. Il se peut faire que mon ouvrage ne vivra pas si longtemps; mais quelque peu d'assurance qu'ait un auteur qu'il entretiendra un jour la postérité, il doit toujours se la proposer autant qu'il lui est possible, et essayer de faire les choses pour son usage. Les Amours de Psyché et Cupidon Livre premier Livre second Livre premier Quatre amis dont la connaissance avait commencé par le Parnasse lièrent une espèce de société que j'appellerais Académie si leur nombre eût été plus grand, et qu'ils eussent autant regardé les Muses que le plaisir. La première chose qu'ils firent, ce fut de bannir d'entre eux les conversations réglées, et tout ce qui sent sa conférence académique. Quand ils se trouvaient ensemble et qu'ils avaient bien parlé de leurs divertissements, si le hasard les faisait tomber sur quelque point de science ou de belles-lettres, ils profitaient de l'occasion: c'était toutefois sans s'arrêter trop longtemps à une même matière, voltigeant de propos en autre, comme des abeilles qui rencontreraient en leur chemin diverses sortes de fleurs. L'envie, la malignité, ni la cabale n'avaient de voix parmi eux. Ils adoraient les ouvrages des anciens, ne refusaient point à ceux des modernes les louanges qui leur sont dues, parlaient des leurs avec modestie, et se donnaient des avis sincères lorsque quelqu'un d'eux tombait dans la maladie du siècle, et faisait un livre, ce qui arrivait rarement. Polyphile y était le plus sujet (c'est le nom que je donnerai à l'un de ces quatre amis). Les aventures de Psyché lui avaient semblé fort propres pour être contées agréablement. Il y travailla longtemps sans en parler à personne. Enfin il communiqua son dessein à ses trois amis; non pas pour leur demander s'il continuerait, mai; comment ils trouvaient à propos qu'il continuât. L'un lui donna un avis, l'autre un autre: de tout cela, il ne prit que ce qu'il lui plut. Quand l'ouvrage fut achevé, il demanda jour et rendez-vous pour le lire. Acante ne manqua pas, selon sa coutume, de proposer une promenade en quelque lieu hors la ville, qui fût éloigné, et où peu de gens entrassent. On ne les viendrait point interrompre; ils écouteraient cette lecture avec moins de bruit et plus de plaisir. Il aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Polyphile lui ressemblait en cela; mais on peut dire que celui-ci aimait toutes choses. Ces passions, qui leur remplissaient le coe.ur d'une certaine tendresse, se répandaient jusqu'en leurs écrits, et en formaient le principal caractère. Ils penchaient tous deux vers le lyrique, avec cette différence qu'Acante avait quelque chose de plus touchant, Polyphile de plus fleuri. Des deux autres amis, que j'appellerai Ariste et Gélaste, le premier était sérieux sans être incommode, l'autre était fort gai. La proposition d'Acante fut approuvée. Ariste dit qu'il y avait de nouveaux embellissements à Versailles: il fallait les aller voir, et partir matin, afin d'avoir le loisir de se promener après qu'ils auraient entendu les aventures de Psyché. La partie fut incontinent conclue: dès le lendemain ils l'exécutèrent. Les jours étaient encore assez longs, et la saison belle: c'était pendant le dernier automne. Nos quatre amis, étant arrivés à Versailles de fort bonne heure, voulurent voir, avant le dîné, la Ménagerie: c'est un lieu rempli de plusieurs sortes de volatiles et de quadrupèdes, la plupart très rares et de pays éloignés. lis admirèrent en combien d'espèces une seule espèce d'oiseaux se multipliait, et louèrent l'artifice et les diverses imaginations de la nature, qui se joue dans les animaux comme elle fait dans les fleurs. Ce qui leur plut davantage, ce furent les demoiselles de Numidie, et certains oiseaux pêcheurs qui ont un bec extrêmement long, avec une peau au- dessous qui leur sert de poche. Leur plumage est blanc, mais d'un blanc plus clair que celui des cygnes; même de près il paraît carné, et tire sur la couleur de rose vers la racine. On ne peut rien voir de plus beau. Ce sont espèce de cormorans. Comme nos gens avaient encor du loisir, ils firent un tour à l'Orangerie. La beauté et le nombre des orangers et des autres plantes qu'on y conserve ne se sauraient exprimer. Il y a tel de ces arbres qui a résisté aux attaques de cent hivers. Acante, ne voyant personne autour de lui que ses trois amis (celui qui les conduisait était éloigné), Acante, dis-je, ne se put tenir de réciter certains couplets de poésie que les autres se souvinrent d'avoir vus dans un ouvrage de sa façon. Sommes-nous, dit-il, en Provence? Quel amas d'arbres toujours verts Triomphe ici de l'inclémence Des aquilons et des hivers? Jasmins dont un air doux s'exhale, Fleurs que les vents n'ont pu ternir, Aminte en blancheur vous égale, Et vous m'en faites souvenir. Orangers, arbres que j'adore, Que vos parfums me semblent doux! Est-il dans l'empire de Flore Rien d'agréable comme vous? Vos fruits aux écorces solides Sont un véritable trésor; Et le jardin des Hespérides N'avait point d'autres pommes d'or. Lorsque votre automne s'avance, On voit encor votre printemps; L'espoir avec la jouissance Logent chez vous en même temps. Vos fleurs ont embaumé tout l'air que je respire Toujours un aimable zéphire Autour de vous se va jouant. Vous êtes nains, mais tel arbre géant, Qui déclare au soleil la guerre, Ne vous vaut pas, Bien qu'il couvre un arpent de terre Avec ses bras. La nécessité de manger fit sortir nos gens de ce lieu si délicieux. Tout leur dîné se passa à s'entretenir des choses qu'ils avaient vues, et à parler du monarque pour qui on a assemblé tant de beaux objets. Après avoir loué ses principales vertus, les lumières de son esprit, ses qualités héroïques, la science de commander; après, dis-je, l'avoir loué fort longtemps, ils revinrent à leur premier entretien, et dirent que Jupiter seul peut continuellement s'appliquer à la conduite de ]'Univers: les hommes ont besoin de quelque relâche. Alexandre faisait la débauche; Auguste jouait; Scipion et Loelius s'amusaient souvent à jeter des pierres plates sur l'eau. Notre monarque se divertit à faire bâtir des palais: cela est digne d'un roi. Il y a même une utilité générale; car, par ce moyen, les sujets peuvent prendre part aux plaisirs du prince, et voir avec admiration ce qui n'est pas fait pour eux. Tant de beaux jardins et de somptueux édifices sont la gloire de leur pays. Et que ne disent point les étrangers! Que ne dira point la postérité quand elle verra ces chefs-d'oe.uvre de tous les arts! Les réflexions de nos quatre amis finirent avec leur repas. Ils retournèrent au château, virent les dedans, que je ne décrirai point: ce serait une oe.uvre infinie. Entre autres beautés, ils s'arrêtèrent longtemps à considérer le lit, la tapisserie et les sièges dont on a meublé la chambre et le cabinet du Roi. C'est un tissu de la Chine, plein de figures qui contiennent toute la religion de ce pays-là. Faute de brahmane, nos quatre amis n'y comprirent rien. Du château ils passèrent dans les jardins, et prièrent celui qui les conduisait de les laisser dans la grotte jusqu'à ce que la chaleur fût adoucie (ils avaient fait apporter des sièges); leur billet venait de si bonne part qu'on leur accorda ce qu'ils demandaient. Même, afin de rendre le lieu plus frais, on en fit jouer les eaux. La face de cette grotte est composée, en dehors, de trois arcades, qui font autant de portes grillées. Au milieu d'une des arcades est un soleil, de qui les rayons servent de barreaux aux portes: il ne s'est jamais rien inventé de si à propos, ni de si plein d'art. Au-dessus sont trois bas-reliefs. Dans l'un, le dieu du jour achève sa carrière. Le sculpteur a marqué ces longs traits de lumière, Ces rayons dont l'éclat, dans les airs s'épanchant, Peint d'un si riche émail les portes du couchant. On voit aux deux côtés le peuple d'Amathonte Préparer le chemin sur des dauphins qu'il monte Chaque Amour à l'envi semble se réjouir De l'approche du dieu dont Téthys va jouir; Des troupes de Zéphyrs dans les airs se promènent, Les Tritons empressés sur les flots vont et viennent. Le dedans de la grotte est tel que les regards, Incertains de leur choix, courent de toutes parts. Tant d'ornements divers, tous capables de plaire, Font accorder le prix tantôt au statuaire, Et tantôt à celui dont l'art industrieux Des trésors d'Amphitrite a revêtu ces lieux. La voûte et le pavé sont d'un rare assemblage Ces cailloux que la mer pousse sur son rivage, Ou qu'enferme en son sein le terrestre élément, Différents en couleur, font maint compartiment. Au haut de six piliers d'une égale structure, Six masques de rocaille, à grotesque figure, Songes de l'art, démons bizarrement forgés, Au-dessus d'une niche en face sont rangés. De mille raretés la niche est toute pleine: Un Triton d'un côté, de l'autre une Sirène, Ont chacun une conque en leurs mains de rocher; Leur souffle pousse un jet qui va loin s'épancher. Au haut de chaque niche un bassin répand l'onde Le masque la vomit de sa gorge profonde; Elle retombe en nappe et compose un tissu Qu'un autre bassin rend sitôt qu'il l'a reçu. Le bruit, l'éclat de l'eau, sa blancheur transparente, D'un voile de cristal alors peu différente, Font goûter un plaisir de cent plaisirs mêlé. Quand l'eau cesse, et qu'on voit son cristal écoulé, Le nacre et le corail en réparent l'absence Morceaux pétrifiés, coquillage, croissance Caprices infinis du hasard et des eaux, Reparaissent aux yeux plus brillants et plus beaux. Dans le fond de la grotte, une arcade est remplie De marbres à qui l'art a donné de la vie. Le dieu de ces rochers, sur une urne penché, Goûte un morne repos, en son antre couché. L'urne verse un torrent; tout l'antre s'en abreuve; L'eau retombe en glacis, et fait un large fleuve. J'ai pu jusqu'à présent exprimer quelques traits De ceux que l'on admire en ce moite palais. Le reste est au-dessus de mon faible génie. Toi qui lui peux donner une force infinie, Dieu des vers et du jour, Phébus, inspire-moi Aussi bien désormais faut-il parler de toi. Quand le Soleil est las, et qu'il a fait sa tâche, Il descend chez Téthys, et prend quelque relâche. C'est ainsi que Louis s'en va se délasser D'un soin que tous les jours il faut recommencer. Si j'étais plus savant en l'art de bien écrire, Je peindrais ce monarque étendant son empire Il lancerait la foudre; on verrait à ses pieds Des peuples abattus, d'autres humiliés. Je laisse ces sujets aux maîtres du Parnasse; Et pendant que Louis, peint en dieu de la Thrace, Fera bruire en leurs vers tout le sacré vallon, Je le célébrerai sous le nom d'Apollon. Ce dieu, se reposant sous ces voûtes humides, Est assis au milieu d'un choe.ur de Néréides. Toutes sont des Vénus, de qui l'air gracieux N'entre point dans son coe.ur, et s'arrête à ses yeux; Il n'aime que Téthys, et Téthys les surpasse. Chacune, en le servant, fait office de Grâce Doris verse de l'eau sur la main qu'il lui tend; Chloé dans un bassin reçoit l'eau qu'il répand; À lui laver les pieds Mélicerte s'applique; Delphire entre ses bras tient un vase à l'antique. Clymène auprès du dieu pousse en vain des soupirs Hélas! c'est un tribut qu'elle envoie aux Zéphyrs; Elle rougit parfois, parfois baisse la vue, (Rougit, autant que peut rougir une statue Ce sont des mouvements qu'au défaut du sculpteur Je veux faire passer dans l'esprit du lecteur.) Parmi tant de beautés, Apollon est sans flamme; Celle qu'il s'en va voir seule occupe son âme. Il songe au doux moment où, libre et sans témoins, Il reverra l'objet qui dissipe ses soins. Oh! qui pourrait décrire en langue du Parnasse La majesté du dieu, son port si plein de grâce, Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels, Et pour qui l'âge d'or inventa les autels! Les coursiers de Phébus, aux flambantes narines, Respirent l'ambroisie en des grottes voisines. Les Tritons en ont soin: l'ouvrage est si parfait Qu'ils semblent panteler du chemin qu'ils ont fait. Aux deux bouts de la grotte et dans deux enfonçures Le sculpteur a placé deux charmantes figures; L'une est le jeune Atis aussi beau que le jour. Les accords de sa flûte inspirent de l'amour Debout contre le roc, une jambe croisée, Il semble par ses sons attirer Galatée; Par ses sons, et peut-être aussi par sa beauté. Le long de ces lambris un doux charme est porté. Les oiseaux, envieux d'une telle harmonie, Épuisent ce qu'ils ont et d'art et de génie; Philomèle, à son tour, veut s'entendre louer, Et chante par ressorts que l'onde fait jouer. Écho même répond, Écho, toujours hôtesse D'une voûte ou d'un roc témoin de sa tristesse. L'onde tient sa partie: il se forme un concert Où Philomèle, l'eau, la flûte, enfin tout sert. Deux lustres de rocher de ces voûtes descendent; En liquide cristal leurs branches se répandent: L'onde sert de flambeaux, usage tout nouveau. L'art en mille façons a su prodiguer l'eau D'une table de jaspe un jet part en fusée, Puis en perles retombe, en vapeur, en rosée. L'effort impétueux dont il va s'élançant Fait frapper le lambris au cristal jaillissant; Telle et moins violente est la balle enflammée. L'onde, malgré son poids dans le plomb renfermée, Sort avec un fracas qui marque son dépit, Et plaît aux écoutants, plus il les étourdit. Mille jets, dont la pluie à l'entour se partage, Mouillent également l'imprudent et le sage. Craindre ou ne craindre pas à chacun est égal Chacun se trouve en butte au liquide cristal. Plus les jets sont confus, plus leur beauté se montre; L'eau se croise, se joint, s'écarte, se rencontre, Se rompt, se précipite à travers les rochers, En fait comme alambics distiller leurs planchers. Niches, enfoncements, rien ne sert de refuge. Ma Muse est impuissante à peindre ce déluge; Quand d'une voix de fer je frapperais les cieux, Je ne pourrais nombrer les charmes de ces lieux. Les quatre amis ne voulurent point être mouillés; ils prièrent celui qui leur faisait voir la grotte de réserver ce plaisir pour le bourgeois ou pour l'Allemands et de les placer en quelque coin où ils fussent à couvert de l'eau. Ils furent traités comme ils souhaitaient. Quand leur conducteur les eut quittés, ils s'assirent à l'entour de Polyphile, qui prit son cahier; et, ayant toussé pour se nettoyer la voix, il commença par ces vers: Le dieu qu'on nomme Amour n'est pas exempt d'aimer À son flambeau quelquefois il se brûle; Et, si ses traits ont eu la force d'entamer Les coe.urs de Pluton et d'Hercule, Il n'est pas inconvénient Qu'étant aveugle, étourdi, téméraire, Il se blesse en les maniant; Je n'y vois rien qui ne se puisse faire Témoin Psyché, dont je vous veux conter La gloire et les malheurs, chantés par Apulée. Cela vaut bien la peine d'écouter; L'aventure en est signalée. Polyphile toussa encore une fois après cet exorde puis, chacun s'étant préparé de nouveau pour lui donner plus d'attention, il commença ainsi son histoire: Lorsque les villes de la Grèce étaient encore soumises à des rois, il y en eut un qui, régnant avec beaucoup de bonheur, se vit non seulement aimé de son peuple, mais aussi recherché de tous ses voisins. C'était à qui gagnerait son amitié; c'était à qui vivrait avec lui dans une parfaite correspondance; et cela, parce qu'il avait trois filles à marier. Toutes trois étaient plus considérables par leurs attraits que par les États de leur père. Les deux aînées eussent pu passer pour les plus belles filles du monde, si elles n'eussent point eu de cadette; mais véritablement cette cadette leur nuisait fort. Elles n'avaient que ce défaut-là, défaut qui était grand, à n'en point mentir, car Psyché (c'est ainsi que leur jeune soe.ur s'appelait), Psyché, dis-je, possédait tous les appas que l'imagination peut se figurer, et ceux où l'imagination même ne peut atteindre. Je ne m'amuserai point à chercher des comparaisons jusque dans les astres pour vous la représenter assez dignement: c'était quelque chose au-dessus de tout cela, et qui ne se saurait exprimer par les lis, les roses, l'ivoire ni le corail. Elle était telle enfin que le meilleur poète aurait de la peine à en faire une pareille. En cet état, il ne se faut pas étonner si la reine de Cythère en devint jalouse. Cette déesse appréhendait, et non sans raison, qu'il ne lui fallût renoncer à l'empire de la beauté, et que Psyché ne la détrônât: car, comme on est toujours amoureux de choses nouvelles, chacun courait à cette nouvelle Vénus. Cythérée se voyait réduite aux seules îles de son domaine; encore une bonne partie des Amours, anciens habitants de ces îles bienheureuses, la quittaient ils pour se mettre au service de sa rivale. L'herbe croissait dans ses temples qu'elle avait vus naguère si fréquentés: plus d'offrandes, plus de dévots, plus de pèlerinages pour l'honorer. Enfin la chose passa si avant qu'elle en fit ses plaintes à son fils, et lui représenta que le désordre irait jusqu'à lui. Mon fils, dit-elle, en lui baisant les yeux, La fille d'un mortel en veut à ma puissance. Elle a juré de me chasser des lieux Où l'on me rend obéissance Et qui sait si son insolence N'ira pas jusqu'au point de me vouloir ôter Le rang que dans les cieux je pense mériter? Paphos n'est plus qu'un séjour importun Des Grâces et des Ris la troupe m'abandonne; Tous les Amours, sans en excepter un, S'en vont servir cette personne. Si Psyché veut notre couronne, il faut la lui donner; elle seule aussi bien Fait en Grèce à présent votre office et le mien. L'un de ces jours je lui vois pour époux Le plus beau, le mieux fait de tout l'humain lignage, Sans le tenir de vos traits ni de vous, Sans vous en rendre aucun hommage. Il naîtra de leur mariage Un autre Cupidon qui d'un de ses regards Fera plus mille fois que vous avec vos dards. Prenez-y garde; il vous y faut songer Rendez-la malheureuse, et que cette cadette, Malgré les siens, épouse un étranger Qui ne sache où trouver retraite, Qui soit laid, et qui la maltraite, La fasse consumer en regrets superflus, Tant que ni vous ni moi nous ne la craignions plus. Ces extrémités où s'emporta la déesse marquent merveilleusement bien le naturel et l'esprit des femmes: rarement se pardonnent-elles l'avantage de la beauté. Et je dirai en passant que l'offense la plus irrémissible parmi ce sexe, c'est quand l'une d'elles en défait une autre en pleine assemblée; cela se venge ordinairement comme les assassinats et les trahisons. Pour revenir à Vénus, son fils lui promit qu'il la vengerait. Sur cette assurance, elle s'en alla à Cythère en équipage de triomphante. Au lieu de passer par les airs, et de se servir de son char et de ses pigeons, elle entra dans une conque de nacre attelée de deux dauphins. La cour de Neptune l'accompagna. Ceci est proprement matière de poésie: il ne siérait guère bien à la prose de décrire une cavalcade de dieux marins: d'ailleurs je ne pense pas qu'on pût exprimer avec le langage ordinaire ce que la déesse parut alors. C'est pourquoi nous dirons en langage rimé Que l'empire flottant en demeura charmé; Cent Tritons, la suivant jusqu'au port de Cythère, Par leurs divers emplois s'efforcent de lui plaire. L'un nage à l'entour d'elle, et l'autre au fond des eaux Lui cherche du corail et des trésors nouveaux; L'un lui tient un miroir fait de cristal de roche; Aux rayons du soleil l'autre en défend l'approche, Palémon, qui la guide, évite les rochers; Glauque de son cornet fait retentir les mers; Téthys lui fait ouïr un concert de Sirènes; Tous les Vents attentifs retiennent leurs haleines. Le seul Zéphire est libre et d'un souffle amoureux Il caresse Vénus, se joue à ses cheveux; Contre ses vêtements parfois il se courrouce. L'onde, pour la toucher, à longs flots s'entrepousse; Et d'une égale ardeur chaque flot à son tour S'en vient baiser les pieds de la mère d'Amour. " Cela devait être beau, dit Gélaste; mais j'aimerais mieux avoir vu votre déesse au milieu d'un bois, habillée comme elle était quand elle plaida sa cause devant un berger." Chacun sourit de ce qu'avait dit Gélaste; puis Polyphile continua en ces termes: À peine Vénus eut fait un mois de séjour à Cythère, qu'elle sut que les soe.urs de son ennemie étaient mariées; que leurs maris, qui étaient deux rois leurs voisins, les traitaient avec beaucoup de douceur et de témoignages d'affection; enfin qu'elles avaient sujet de se croire heureuses. Quant à leur cadette, il ne lui était resté pas un seul amant, elle qui en avait eu une telle foule que l'on en savait à peine le nombre. Ils s'étaient retirés comme par miracle, soit que ce fût le vouloir des dieux, soit par une vengeance particulière de Cupidon. On avait encore de la vénération, du respect, de l'admiration pour elle, si vous voulez; mais on n'avait plus de ce qu'on appelle amour: cependant c'est la véritable pierre de touche à quoi l'on juge ordinairement des charmes de ce beau sexe. Cette solitude de soupirants près d'une personne du mérite de Psyché fut regardée comme un prodige, et fit craindre aux peuples de la Grèce qu'il ne leur arrivât quelque chose de fort sinistre. En effet, il y avait de quoi s'étonner. De tout temps, l'empire de Cupidon, aussi bien que celui des trots, a été sujet à des changements; mais jamais il n'en était arrivé de semblable: au moins n'y en avait-il point d'exemples dans ces pays. Si Psyché n'eût été que belle, on ne l'eût pas trouvé si étrange; mais, comme j'ai dit, outre la beauté qu'elle possédait en un souverain degré de perfection, il ne lui manquait aucune des grâces nécessaires pour se faire aimer: on lui voyait un million d'Amours et pas un amant. Après que chacun eut bien raisonné sur ce miracle, Vénus déclara qu'elle en était cause; qu'elle s'était ainsi vengée par le moyen de son fils; que les parents de Psyché n'avaient qu'à se préparer à d'autres malheurs, parce que son indignation durerait autant que la vie, ou du moins autant que la beauté de leur fille; qu'ils auraient beau s'humilier devant ses autels, et que les sacrifices qu'ils lui feraient seraient inutiles, à moins que de lui sacrifier Psyché même. C'est ce qu'on n'était pas résolu de faire: loin de cela, quelques personnes dirent à la belle que la jalousie de Vénus lui était un témoignage bien glorieux, et que ce n'était pas être trop malheureuse que de donner de l'envie à une déesse, et à une déesse telle que celle-là. Psyché eût voulu que ces fleurettes lui eussent été dites par un amant. Bien que sa fierté l'empêchât de témoigner aucun déplaisir, elle ne laissait pas de verser des pleurs en secret." Qu'ai-je fait au fils de Vénus? disait-elle souvent en soi-même; et que lui ont fait mes soe.urs, qui sont si contentes? Elle ont eu des amants de reste; moi, qui croyais être la plus aimable, je n'en ai plus. De quoi me sert ma beauté? Les dieux, en me la donnant, ne m'ont pas fait un si grand présent que l'on s'imagine; je leur en rends la meilleure part; qu'ils me laissent au moins un amant: il n'y a fille si misérable qui n'en ait un; la seule Psyché ne saurait rendre personne heureux; les coe.urs que le hasard lui a donnés, son peu de mérite les lui fait perdre. Comment me puis-je montrer après cet affront? Va, Psyché, va te cacher au fond de quelque désert: les dieux ne t'ont pas faite pour être vue, puisqu'ils ne t'ont pas faite pour être aimée." Tandis qu'elle se plaignait ainsi, ses parents ne s'affligeaient pas moins de leur part; et, ne pouvant se résoudre à la laisser sans mari, ils furent contraints de recourir à l'oracle. Voici la réponse qui leur fut faite, avec la glose que les prêtres y ajoutèrent L'époux que les Destins gardent à votre fille Est un monstre cruel qui déchire les coe.urs, Qui trouble maint État, détruit mainte famille, Se nourrit de soupirs, se baigne dans les pleurs. À l'Univers entier il déclare la guerre, Courant de bout en bout un flambeau dans la main On le craint dans les cieux, on le craint sur la terre; Le Styx n'a pu borner son pouvoir souverain; C'est un empoisonneur, c'est un incendiaire, Un tyran qui de fers charge jeunes et vieux. Qu'on lui livre Psyché; qu'elle tâche à lui plaire Tel est l'arrêt du Sort, de l'Amour, et des dieux. Menez-la sur un roc, au haut d'une montagne, En des lieux où l'attend le monstre son époux; Qu'une pompe funèbre en ces lieux l'accompagne, Car elle doit mourir pour ses soe.urs et pour vous. Je laisse à juger l'étonnement et l'affliction que cette réponse causa. Livrer Psyché aux désirs d'un monstre! Y avait-il de la justice à cela? Aussi les parents de la belle doutèrent longtemps s'ils obéiraient. D'ailleurs, le lieu où il la fallait conduire n'avait point été spécifié par l'oracle. De quel mont les dieux voulaient-ils parler? Était-il voisin de la Grèce ou de la Scythie? Était- il situé sous l'Ourse, ou dans les climats brûlants de l'Afrique? (Car on dit que dans cette terre, il y a de toutes sortes de monstres.) Le moyen de se résoudre à laisser une beauté délicate sur un rocher, entre des montagnes et des précipices, à la merci de tout ce qu'il y a de plus épouvantable dans la nature? Enfin, comment rencontrer cet endroit fatal? C'est ainsi que les bonnes gens cherchaient des raisons pour garder leur fille; mais elle-même leur représenta la nécessité de suivre l'oracle. " Je dois mourir, dit-elle à son père, et il n'est pas juste qu'une simple mortelle, comme je suis, entre en parallèle avec la mère de Cupidon. Que gagneriez-vous à lui résister? Votre désobéissance nous attirerait une peine encore plus grande. Quelle que puisse être mon aventure, j'aurai lieu de me consoler quand je ne vous serai plus un sujet de larmes. Défaites-vous de cette Psyché sans qui votre vieillesse serait heureuse: souffrez que le Ciel punisse une ingrate pour qui vous n'avez eu que trop de tendresse, et qui vous récompense si mal des inquiétudes et des soins que son enfance vous a donnés." Tandis que Psyché parlait à son père de cette sorte, le vieillard la regardait en pleurant, et ne lui répondait que par des soupirs. Mais ce n'était rien à comparaison du désespoir où était la mère. Quelquefois elle courait par les temples toute échevelée; d'autres fois elle s'emportait en blasphèmes contre Vénus; puis, tenant sa fille embrassée, protestait de mourir plutôt que de souffrir qu'on la lui ôtât pour l'abandonner à un monstre. Il fallut pourtant obéir: en ce temps-là, les oracles étaient maîtres de toutes choses; on courait au-devant de son malheur propre, de crainte qu'ils ne fussent trouvés menteurs: tant la superstition avait de pouvoir sur les premiers hommes! La difficulté n'était donc plus que de savoir sur quelle montagne il fallait conduire Psyché. L'infortunée fille éclaircit encore ce doute." Qu'on me mette, dit-elle, sur un chariot, sans cocher ni guide, et qu'on laisse aller les chevaux à leur fantaisie: le Sort les guidera infailliblement au lieu ordonné." Je ne veux pas dire que cette belle, trouvant à tout des expédients, fût de l'humeur de beaucoup de filles qui aiment mieux avoir un méchant mari que de n'en point avoir du tout. Il y a de l'apparence que le désespoir, plutôt qu'autre chose, lui faisait chercher ces facilités. Quoi que ce soit, on se résout à partir. On fait dresser un appareil de pompe funèbre, pour satisfaire à chaque point de l'oracle. On part enfin; et Psyché se met en chemin sous la conduite de ses parents. La voilà sur un char d'ébène, une urne auprès d'elle, la tête penchée sur sa mère, son père marchant à côté du char, et faisant autant de soupirs qu'il faisait de pas: force gens à la suite, vêtus de deuil; force ministres de funérailles; force sacrificateurs portant de longs vases et de longs cornets dont ils entonnaient des sons fort lugubres. Les peuples voisins, étonnés de la nouveauté d'un tel appareil, ne savaient que conjecturer. Ceux chez qui le convoi passait l'accompagnaient par honneur jusqu'aux limites de leur territoire, chantant des hymnes à la louange de Psyché leur jeune déesse, et jonchant de roses tout le chemin, bien que les maîtres des cérémonies leur criassent que c'était offenser Vénus: mais quoi! les bonnes gens ne pouvaient retenir leur zèle. Après une traite de plusieurs jours, lorsque l'on commençait à douter de la vérité de l'oracle, on fut étonné qu'en côtoyant une montagne fort élevée, les chevaux, bien qu'ils fussent frais et nouveau repus, s'arrêtèrent court, et, quoi qu'on pût faire, ils ne voulurent point passer outre. Ce fut là que se renouvelèrent les cris; car on jugea bien que c'était le mont qu'entendait l'oracle. Psyché descendit du char; et, s'étant mise entre l'un et l'autre de ses parents, suivie de la troupe, elle passa par dedans un bois assez agréable, mais qui n'était pas de longue étendue. À peine eurent-ils fait quelque mille pas, toujours en montant, qu'ils se trouvèrent entre des rochers habités par des dragons de toutes espèces. À ces hôtes près, le lieu se pouvait bien dire une solitude, et la plus effroyable qu'on pût trouver. Pas un seul arbre, pas un brin d'herbe, point d'autre couvert que ces rocs, dont quelques-uns avaient des pointes qui avançaient en forme de voûte, et qui, ne tenant presque à rien, faisaient appréhender à nos voyageurs qu'elles ne tombassent sur eux. D'autres se trouvaient creusés en beaucoup d'endroits par la chute des torrents; ceux-ci servaient de retraite aux hydres, animal fort familier en cette contrée. Chacun demeura si surpris d'horreur, que, sans la nécessité d'obéir au Sort, on s'en fût retourné tout court. Il fallut donc gagner le sommet, malgré qu'on en eût. Plus on allait en avant, plus le chemin était escarpé. Enfin, après beaucoup de détours, on se trouva au pied d'un rocher d'énorme grandeur, lequel était au faîte de la montagne, et où l'on jugea qu'il fallait laisser l'infortunée fille. De représenter à quel point l'affliction se trouva montée, c'est ce qui surpasse mes forces. L'éloquence elle-même, impuissante à le dire, Confesse que ceci n'est point de son empire; C'est au silence seul d'exprimer les adieux Des parents de la belle, au partir de ces lieux. Je ne décrirai point ni leur douleur amère, Ni les pleurs de Psyché, ni les cris de sa mère Qui, du fond des rochers renvoyés dans les airs, Firent de bout en bout retentir ces déserts. Elle plaint de son sang la cruelle aventure, Implore le soleil, les astres, la nature; Croit fléchir par ses cris les auteurs du destin; Il lui faut arracher sa fille de son sein: Après mille sanglots enfin l'on les sépare. Le Soleil, las de voir ce spectacle barbare, Précipite sa course, et, passant sous les eaux, Va porter la clarté chez des peuples nouveaux L'horreur de ces déserts s'accroît par son absence. La Nuit vient sur un char conduit par le Silence; Il amène avec lui la crainte en l'Univers. La part qu'en eut Psyché ne fut pas des moindres. Représentez-vous une fille qu'on a laissée seule en des déserts effroyables, et pendant la nuit. Il n'y a point de conte d'apparitions et d'esprits qui ne lui revienne dans la mémoire: à peine ose-t-elle ouvrir la bouche afin de se plaindre. En cet état, et mourant presque d'appréhension, elle se sentit enlever dans l'air. D'abord elle se tint pour perdue, et crut qu'un démon l'allait emporter en des lieux d'où jamais on ne la verrait revenir. Cependant c'était le Zéphire, qui incontinent la tira de peine, et lui dit l'ordre qu'il avait de l'enlever de la sorte, et de la mener à cet époux dont parlait l'oracle, et au service duquel il était. Psyché se laissa flatter à ce que lui dit le Zéphire; car c'est un dieu des plus agréables. Ce ministre, aussi fidèle que diligent, des volontés de son maître, la porta au haut du rocher. Après qu'il lui eut fait traverser les airs avec un plaisir qu'elle aurait mieux goûté dans un autre temps, elle se trouva dans la cour d'un palais superbe. Notre héroïne, qui commençait à s'accoutumer aux aventures extraordinaires, eut bien l'assurance de contempler ce palais à la clarté des flambeaux qui l'environnaient; toutes les fenêtres en étaient bordées. Le firmament, qui est la demeure des dieux, ne parut jamais si bien éclairé. Tandis que Psyché considérait ces merveilles, une troupe de Nymphes la vint recevoir jusque par-delà le perron; et, après une inclination très profonde, la plus apparente lui fit une espèce de compliment, à quoi la belle ne s'était nullement attendue. Elle s'en tira pourtant assez bien. La première chose fut de s'enquérir du nom de celui à qui appartenaient des lieux si charmants; et il est à croire qu'elle demanda de le voir. On ne lui répondit là-dessus que confusément; puis ces Nymphes la conduisirent en un vestibule d'où l'on pouvait découvrir d'un côté les cours, et de l'autre côté les jardins. Psyché le trouva proportionné à la richesse de l'édifice. De ce vestibule on la fit passer en des salles que la magnificence elle-même avait pris la peine d'orner, et dont la dernière enchérissait toujours sur la précédente. Enfin cette belle entra dans un cabinet, où on lui avait préparé un bain. Aussitôt ces Nymphes se mirent en devoir de la déshabiller et de la servir. Elle fit d'abord quelque résistance, et puis leur abandonna toute sa personne. Au sortir du bain, on la revêtit d'habits nuptiaux: je laisse à penser quels ils pouvaient être, et si l'on y avait épargné les diamants et les pierreries; il est vrai que c'était ouvrage de fée, lequel d'ordinaire ne coûte rien. Ce ne fut pas une petite joie pour Psyché de se voir si brave et de se regarder dans les miroirs dont le cabinet était plein. Cependant on avait mis le couvert dans la salle la plus prochaine. Il y fut servi de l'ambroisie en toutes les sortes. Quant au nectar, les Amours en furent les échansons. Psyché mangea peu. Après le repas, une musique de luths et de voix se fit entendre à l'un des coins du plafond, sans qu'on vît ni chantres ni instruments: musique aussi douce et aussi charmante que si Orphée et Amphion en eussent été les conducteurs. Parmi les airs qui furent chantés, il y en eut un qui plut particulièrement à Psyché. Je vais vous en dire les paroles, que j'ai mises en notre langue au mieux que j'ai pu Tout l'Univers obéit à l'Amour; Belle Psyché, soumettez-lui votre âme. Les autres dieux à ce dieu font la cour, Et leur pouvoir est moins doux que sa flamme. Des jeunes coe.urs c'est le suprême bien Aimez, aimez; tout le reste n'est rien. Sans cet Amour, tant d'objets ravissants, Lambris dorés, bois, jardins, et fontaines, N'ont point d'appas qui ne soient languissants, Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines. Des jeunes coe.urs c'est le suprême bien Aimez, aimez; tout le reste n'est rien. Dès que la musique eut cessé, on dit à Psyché qu'il était temps de se reposer. Il lui prit alors une petite inquiétude, accompagnée de crainte, et telle que les filles l'ont d'ordinaire le jour de leurs noces, sans savoir pourquoi. La belle fit toutefois ce que l'on voulut. On la met au lit, et on se retire. Un moment après, celui qui en devait être le possesseur arriva, et s'approcha d'elle. On n'a jamais su ce qu'ils se dirent, ni même d'autres circonstances bien plus importantes que celle-là: seulement a-t-on remarqué que le lendemain les Nymphes riaient entre elles, et que Psyché rougissait en les voyant rire. La belle ne s'en mit pas fort en peine, et n'en parut pas plus triste qu'à l'ordinaire. Pour revenir à la première nuit de ses noces, la seule chose qui l'embarrassait était que son mari l'avait quittée devant qu'il fut jour, et lui avait dit que pour beaucoup de raisons il ne voulait pas être connu d'elle, et qu'il la priait de renoncer à la curiosité de le voir. Ce fut ce qui lui en donna davantage." Quelles peuvent être ces raisons? disait en soi-même la jeune épouse; et pourquoi se cache-t-il avec tant de soin? Assurément l'oracle nous a dit vrai, quand il nous l'a peint comme quelque chose de fort terrible; si est-ce qu'au toucher et au son de voix il ne m'a semblé nullement que ce fût un monstre. Toutefois les dieux ne sont pas menteurs; il faut que mon mari ait quelque défaut remarquable: si cela était, je serais bien malheureuse." Ces réflexions tempérèrent pour quelques moments la joie de Psyché. Enfin elle trouva à propos de n'y plus penser, et de ne point corrompre elle-même les douceurs de son mariage. Dès que son époux l'eut quittée, elle tira les rideaux. À peine le jour commençait à poindre. En l'attendant, notre héroïne se mit à rêver à ses aventures, particulièrement à celles de cette nuit. Ce n'étaient pas véritablement les plus étranges qu'elle eût courues; mais elle en revenait toujours à ce mari qui ne voulait point être vu. Psyché s'enfonça si avant en ces rêveries qu'elle en oublia ses ennuis passés, les frayeurs du jour précédent, les adieux de ses parents, et ses parents mêmes; et là-dessus elle s'endormit. Aussitôt le songe lui représente son mari sous la forme d'un jouvenceau de quinze à seize ans, beau comme l'Amour, et qui avait toute l'apparence d'un dieu. Transportée de joie, la belle l'embrasse: il veut s'échapper, elle crie; mais personne n'accourt au bruit." Qui que vous soyez, dit-elle, et vous ne sauriez être qu'un dieu, je vous tiens, ô charmant époux, et je vous verrai tant qu'il me plaira." L'émotion l'ayant éveillée, il ne lui demeura que le souvenir d'une illusion agréable; et, au lieu d'un jeune mari, la pauvre Psyché ne voyant en cette chambre que des dorures, ce qui n'était pas ce qu'elle cherchait, ses inquiétudes recommencèrent. Le Sommeil eut encore une fois pitié d'elle; il la replongea dans les charmes de ses pavots: et la belle acheva ainsi la première nuit de ses noces. Comme il était déjà tard, les Nymphes entrèrent, et la trouvèrent encore tout endormie. Pas une ne lui en demanda la raison, ni comment elle avait passé la nuit, mais bien si elle se voulait lever, et de quelle façon il lui plaisait que l'on l'habillât. En disant cela, on lui montre cent sortes d'habits, la plupart très riches. Elle choisit le plus simple, se lève, se fait habiller avec précipitation, et témoigne aux Nymphes une impatience de voir les raretés de ce beau séjour. On la mène donc en toutes les chambres: il n'y a point de cabinet ni d'arrière-cabinet qu'elle ne visite, et où elle ne trouve un nouveau sujet d'admiration. De là elle passe sur des balcons, et de ces balcons les Nymphes lui font remarquer l'architecture de l'édifice, autant qu'une fille est capable de la concevoir. Elle se souvient qu'elle n'a pas assez regardé de certaines tapisseries. Elle rentre donc, comme une jeune personne qui voudrait tout voir à la fois, et qui ne sait à quoi s'attacher. Les Nymphes avaient assez de peine à la suivre, l'avidité de ses yeux la faisant courir sans cesse de chambre en chambre et considérer à la hâte les merveilles de ce palais, où, par un enchantement prophétique, ce qui n'était pas encore et ce qui ne devait jamais être se rencontrait. On fit ses murs d'un marbre aussi blanc que l'albâtre; Les dedans sont ornés d'un porphyre luisant. Ces ordres dont les Grecs nous ont fait un présent, Le dorique sans fard, l'élégant ionique, Et le corinthien superbe et magnifique, L'un sur l'autre placés, élèvent jusqu'aux cieux Ce pompeux édifice où tout charme les yeux. Pour servir d'ornement à ses divers étages, L'architecte y posa les vivantes images De ces objets divins, Cléopâtres, Phrynés, Par qui sont les héros en triomphe menés. Ces fameuses beautés dont la Grèce se vante, Celles que le Parnasse en ses fables nous chante, Ou de qui nos romans font de si beaux portraits, À l'envi sur le marbre étalaient leurs attraits. L'enchanteresse Armide, héroïne du Tasse, À côté d'Angélique Il avait trouvé sa place. On y voyait surtout Hélène au coe.ur léger, Qui causa tant de maux pour un prince berger. Psyché dans le milieu voit aussi sa statue, De ces reines des coe.urs pour reine reconnue La belle à cet aspect s'applaudit en secret, Et n'en peut détacher ses beaux yeux qu'à regret. Mais on lui montre encor d'autres marques de gloire Là ses traits sont de marbre, ailleurs ils sont d'ivoire; Les disciples d'Arachne, à l'envi des pinceaux, En ont aussi formé de différents tableaux. Dans l'un on voit les Ris divertir cette belle; Dans l'autre, les Amours dansent à l'entour d'elle; Et, sur cette autre toile, Euphrosine et ses soe.urs Ornent ses blonds cheveux de guirlandes de fleurs. Enfin, soit aux couleurs, ou bien dans la sculpture, Psyché dans mille endroits rencontre sa figure; Sans parler des miroirs et du cristal des eaux, Que ses traits imprimés font paraître plus beaux. Les endroits où la belle s'arrêta le plus, ce furent les galeries. Là les raretés, les tableaux, les bustes, non de la main des Apelles et des Phidias, mais de la main même des fées, qui ont été les maîtresses de ces grands hommes, composaient un amas d'objets qui éblouissait la vue, et qui ne laissait pas de lui plaire, de la charmer, de lui causer des ravissements, des extases; en sorte que Psyché, passant d'une extrémité en une autre, demeura longtemps immobile, et parut la plus belle statue de ces lieux. Des galeries elle repasse encore dans les chambres, afin d'en considérer les richesses, les précieux meubles, les tapisseries de toutes les sortes, et d'autres ouvrages conduits par la fille de Jupiter. Surtout on voyait une grande variété dans ces choses, et dans l'ordonnance de chaque chambre: colonnes de porphyre aux alcôves (ne vous étonnez pas de ce mot d'alcôve: c'est une invention moderne, je vous l'avoue; mais ne pouvait-elle pas être dès lors en l'esprit des fées? et ne serait-ce point de quelque description de ce palais que les Espagnols, les Arabes, si vous voulez, l'auraient prise?); les chapiteaux de ces colonnes étaient d'airain de Corinthe pour la plupart. Ajoutez à cela les balustres d'or. Quant aux lits, ou c'était broderie de perles, ou c'était un travail si beau que l'étoffe n'en devait pas être considérée. Je n'oublierai pas, comme on peut penser, les cabinets et les tables de pierreries; vases singuliers et par leur matière, et par l'artifice de leur gravure; enfin de quoi su