Le banquet des muses ou Les divers satires Jean Auvray (1590-1633) SATYRE Que de l' infect limon d' un bourbeux populaire Sur les flateurs cerceaux d' un zephire prospere Les aveugles destins aucuns guindent aux cieux: Et que d' autres (desja les commenssaux des dieux) Ils facent insolens tresbucher aux abismes: Cela n' est pas nouveau, les honneurs plus sublimes Plus durables ne sont, et les foudres legers Pardonnent moins aux tours qu' aux taudis des bergers. Ces sourcilleux rochers qui leurs cimes pointuës Portent dedans le sein des vagabondes nuës Seroient bien tost brisez et broyez à morceaux Au choc impetueux des mugissantes eaux S' ils ne s' eslargissoient bien avant sous les ondes, Et les chesnes branchus si n' en estoient profondes Les racines en terre: un tourbillon de vent Les feroit mesurer la poussiere souvent. Il faut pour un grand faix une espaule puissante, Aussi considerant fortune estre glissante, Qu' il n' est rien de constant sous la voûte des cieux, Que l' estat mediocre, et que l' ambitieux Ces ampoules ressemble aux ruisseaux eslevees Qui grossissent tousjours tant qu' elles soient crevees: Je borne mes desseins, et mes contens esprits De soings extravagans sont rarement surpris, L' homicide tizon de la blafarde envie Ne me brusle le coeur, et je meine une vie Franche, ouverte, tranquille, exempte des malheurs Qui sont comme attachez aux coulantes grandeurs. Amadoüer les grands, leur conter des merveilles, Servir aux rois d' echo, d' ombre, de pent-oreilles, Ce seroit me gehenner, bailler les osselets Et mes membres tirer dessus les chevalets De Demades l' impie, ô thraistres amphibenes, Enigmatiques sphinx, frauduleuses hyenes, Flateurs, que vous causez de dommages à nos rois! Non plus veux-je toucher à la visqueuse poix Des deniers de l' empire, et pour telle richesse Ma bourse ne sera mise jamais en presse, Ces drogues font vomir, et mains fermes esprits En ont souvent rendu plus qu' ils n' en avoient pris. De reformer aussi l' eglise toute belle Ce seroit en plain jour allumer la chandelle, L' eglise n' erre point, et si l' eglise erroit D' erreur le sainct esprit accuser l' on pourroit Car c' est par luy qu' elle est incessamment regie: Trop bien souhaiteroy-je une candide vie Aux enfers de Levi, qui font veu solemnel De servir humblement le grand dieu eternel, Prestres combien vos mains doivent estre sans crime Qui touchent tous les jours l' incruenté victime, Ce qui n' est au mondain qu' un peché veniel Vous est un sacrilege, un ange dans le ciel En office n' est pas tant qu' un prestre en la terre, Aussi ne faut-il pas que le monde l' enserre, Que la chair le pourrisse, et qu' il traine ses fers Esclave sous le joug du tiran des enfers. Mais il est aujourd' huy tant de judas au monde Qui vendent le sang juste, avarice profonde! Disciples de Simon, bigames imprudens, Damnables mesnagers qui se vont marchandant Des estats de l' eglise, eglise qui soubs-aage Ne laisse pas long-temps ses formens en pillage À ces sangliers en rût, ô sacrileges loups! L' espouse se sçaura bien s' en plaindre à son espoux, Ses thresors sont sacrez, c' est de l' aigle la plume, Qui sans se consumer toutes autres consume. Nous sommes le troupeau, vous estes les pasteurs, Nous l' eglise pupile et vous ses curateurs Comptables devant Dieu de vostre diligence, Car outre les habits et frugalle despence, (enfans de Giezi) vous ne possedez rien, Qui n' appartienne au pauvre: aquoy donc tant de bien, Tant de train, tant d' éclat, de brancars, de carrosses, Tant d' oyseaux, tant de chiens, de mittres, et de crosses, Lasche poligamie! ô temps, ô moeurs, ô rois, Que servent en vos mains la justice et les loix? La justice et les loix, helas! Et où sont-elles? Se pourroit-il trouver encor des estincelles De l' antique justice, alors que le bon droit D' un prolixe babil jamais ne dépendoit, Que l' innocent n' avoit de plus certains refuges Que le giron des loix, et le sein de ses juges, Juges qui lors rendoient la justice gratis, Qui favorisoient moins les grands que les petits, Amis jusqu' a l' autel, inflexibles aux larmes Qu' une garce respand de ses yeux pleins de charmes, Qu' avarice jamais n' empestra dans sa glus. Bien loin de ressembler ces juges dissolus, Qui par or, par presens, par faveur ou par crainte Corrompent (corrompus) une vierge si saincte. Justice l' oeil du monde et l' organe des loix, La baze de l' estat, le bras d' extre des rois, Fille aisnee de Dieu, sans laquelle les hommes Vivroient brutallement en la terre ou nous sommes, Nourrice de la paix, donc l' image doré Des injustes volleurs est mesme reveré, Voire l' enfer qui n' est qu' un ordonné desordre Sans justice verroit desordonner son ordre. Et vous la bannissez hommes vrayment du temps, Vous vendez ceste nimphe à beaux deniers contans Vous mettez a l' encan le droit et la justice, Et par la porte d' or vous renvoyez le vice À vostre quousque: sysamnes deguisez, Ne rencontrerez-vous jamais de cambisez? Arrabes arrabins, Alexandre severe Vous peut-il regarder sans se mettre en collere? Que t' ont servy Hercul' les forces de tes bras Que tu n' as dechassé tels monstres d' icy bas? Magistrats, magistrats, importune vermine, Qui ronge paille et blé, goziers crians famine, Perroquets de barreau, pilate inhumains, Qui condamnent le juste et s' en lavent les mains, Avares vendangeurs dont le pressoir degoute Le sang des innocens a la derniere goutte, Tremblez juges tremblez, un grand juge est là haut Au tribunal auquel rendre conte il vous faut De vos concussions, de vos cheres espices, C' est un linx penetrant le mur de vos malices, Un vigilant argus qui dans vos parlemens Espie vos conseils: sonde vos jugemens, Transcrit vos plaidoyers, minute vos sentences, Calcule vos despens, marque vos diligences Et prend acte de tout: au reste, un juge droit, Equitable, severe, et que l' on ne sçauroit Piper par le babil qu' un advocat regrate Ou du latin de Tulle, ou du grec d' Isocrate, Les souplesses de l' art, eschapades, destroicts, Subterfuges, delais, respits, et passe-droicts Ny serviront de rien: vous serez sans refuge, Dieu sera le tesmoin, la partie, et le juge, Là, jugez sans appel et en dernier ressort On vous lira tout haut la sentence de mort? Condamnez à souffrir à tout jamais les peines, Les feux, les fers, les foüets, et les penibles gehennes De ceux que vous aurez jugez iniquement: Et au prince d' enfer exprez commandement D' executer l' arrest, et d' horribles tempestes Fondre ces chastimens sur vos coulpables testes, Lors couleront en vain les larmes de vos yeux Pour fléchir à pitié le grand prevost des cieux. Que cét escrit pourtant de l' ennuy ne vous donne, Car je n' en veux qu' au vice, et non à la personne, Ces vers ont de la pointe, et peut estre feront Venir quelque prurit à ceux qui les prendront D' une mauvaise main: mais toute ame bien nee Qui aura de Clio la mammelle emmannee Succé dés le berceau, sçait bien comme les soeurs Nous tourmentent l' esprit de leurs doctes fureurs Et comme le poëte en sa verve eschauffee, Ne retient aisément sa fougueuse bouffee, Joinct que j' atteste ici les grands dieux immortels Que je n' entend heurter contre vos saincts autels. Mais, vendre la justice est un grand sacrilege, Ouy monarque, je dy, (l' escriture est mon pleige) Que c' est vendre son dieu, voici mon argument: Tout ce qui est en Dieu est Dieu pareillement, La justice est en Dieu, justice est donc Dieu mesme, Et qui justice vend, il vend son dieu supréme. Si doncques vous laissez ce prodige vivant, Vos sceptres enrichis des thresors du levant, Vos palmes, vos lauriers, vos fortunes sublimes, Vos orgueilleux chasteaux, dont les luisantes cimes Portent leurs plaques d' or dedans l' azur des cieux, Ne vous sauverons pas que le grand dieu des dieux, Le monarque des rois et le roy des monarques N' imprime sur vos fronts les redoutables marques De ses verges de fer, et n' en face sentir À vos esprits là bas un cuisant repentir, Plustost qu' en déplorer les rigueurs déplorables Honorer j' aime mieux vos grandeurs honorables, Mais pour vostre respect je diray seulement Que les puissans seront tourmentez puissamment. Il est vray, du grand dieu la dextre vengeresse Trouve bien les tyrans au milieu de la presse De leurs peuples armez, tous ces nombreux scadrons De soldats aguerris sont trop minces plastrons Pour parer à ses coups, voire leur ame immonde Commence bien souvent son enfer dés le monde. Ce roy des orgueilleux, ce monstre assirien Jadis à son malheur l' experimenta bien Quand à ventre rampant brutal il paissoit l' herbe: Quel dieu s' egale à moy (disoit ce chef superbe En sa prosperité) soit que l' alme Apollon Astelle ses coursiers sur le gemmeux sablon De l' Inde et de l' Euphrâte, où qu' à midy desserre Ses rayons de droit fil sur les flancs de la terre, Ou soit que vers le soir sa course finissant Il plonge aux eaux d' Athlas son chef d' or jaunissant Afin d' illuminer l' autre moitié du monde Des fecondes clartez de sa perruque blonde: Bref, je ne pense pas que ce grand oeil des cieux Roüant tout le pourpris de ce rond spacieux, Et furetant les coings de la terre habitable Trouve jamais grandeur à la mienne semblable, L' univers n' eût jamais de prince, ni de roy Qu' on puisse avec raison parangonner à moy, Combien de puissans rois subjuguez par mes armes Implorent ma mercy les yeux baignez de larmes, Et pour mieux adoucir l' aigreur de mon couroux Viennent-ils m' adorer et baiser les genoux? Quelle province encor ne tremble espouvantee Au formidable bruit de ma gloire indomptee? Quels rois n' ay-je contraints me demander la paix? Quels champs n' ont point encor gemy dessous le faix De mes forts bataillons, et quels peuples estranges N' ont encor entendu celebrer mes loüanges? Qui m' a veu retourner de mes exploicts guerriers Que le col tout chargé d' honorables lauriers, Qui plus prodiguement recognoit les fidelles, Qui plus cruellement sçait punir les rebelles? Quel fleuve à l' orient n' a veu grossir les eaux Du sang de mes mutins, et rougir ses cristaux? Je ne veux pour tesmoins de ma force sublime Que les champs d' Idumee et les murs de Solime, Quand à Sedechias (vassal audacieux) Malgré le dieu d' Isaac je fis crever les yeux Apres qu' il vid sa race à ses pieds massacree Et des esclaves juifs ma couronne adoree. Ainsi ce rodomont s' estimant immortel Contoit poüilles au sort, crachoit contre le ciel, Lors que Dieu pour vanger ses grandeurs offencees Le rendit compagnon des bestes insensees, Se souviennent les roys qu' en terre ils tiennent lieu Des vigilans pasteurs sur le peuple de Dieu, Que l' intendant du ciel leurs exploicts et leurs gestes Un jour controllera, ouy grands princes vous estes Créez pour vos vassaux, vos vassaux ne sont pas Exprez crées pour vous (bien qu' ils doivent tout bas Adorer vos grandeurs, comme medailles sainctes Où sont de l' eternel les majestez empreintes) Ils vous doivent l' honneur, vous leur devez l' amour, Les yeux ne sont pas faits pour le plaisir du jour, Mais le jour pour les yeux le peuple fait les princes, Non les princes le peuple: il se voit des provinces Qui subsistent sans rois, mais un roy sans sujects N' est plus roy que de nom, de tresfles, et deschets. Les royautez ne sont qu' honnestes servitudes, Plus le royaume est grand, plus de solicitudes Troublent l' esprit de ceux qui le vont gouvernant, Helas! Si l' on sçavoit le peril éminent Et combien de malheurs accompagnent le sceptre, Tant s' en faut qu' on voulut le branler dans sa dextre Les pieds le fouleroient, et tant de phaëtons Du desir de regner ne seroient si gloutons. Invincible Louys dont la gloire animee Des rois tes devanciers ternit la renommee, Combien as tu desja aux sanglans jeux de Mars (vainqueur bouleversant les rebelles remparts) Esprouvé les dangers que traine une couronne, Cent fois en a fremy l' impiteuse Bellonne, Et France qui t' a veu si jeune bataillant Se souhaitoit alors un prince moins vaillant Tant elle avoit de peur que l' orgueilleuse parque Triomphast des lauriers d' un si brave monarque, Et qu' un si beau soleil par un traistre accident Sans passer au midy courut à l' occident, Mais voulez-vous grand roy que vostre empire dure Jusqu' à l' eternité que le destin endure Souslever jusqu' au ciel vos royalles grandeurs, Que le ciel seulement en ses vastes rondeurs Vos conquestes mesure et qu' une paix profonde Ramenant l' aage d' or rajeunisse le monde, Le voulez-vous grand roy? Faites premierement Le service divin observer sainctement, Que justice par tout sans lucre administree Nous revoque des cieux sa soeur la belle Astree, Car si vous desirez regner en seureté Il faut que ces deux soeurs soient à vostre costé, Et se baisent tousjours en vos estats suprémes. Ce sont les arcs-boutans, les plintes, les cindesmes, Et les deux grands pilliers qui portent tout le faix Du bastiment royal, les anches de la paix, Vos deux yeux, vos deux bras, vos deux fermes colomnes, Et les deux beaux brillans de vos riches couronnes. Demandez je vous prie aux preux atheniens, À ces braves romains, aux forts laconiens, Qui leur à plus servi, où la tranchante espee Du grand Themistoclez, d' un orgueilleux Pompee, D' un furieux Silla, d' un vaillant Lisander: Ou les loix de Solon, du bon Periander, De Draco, de Licurge et de Numa Pompille: Le romain vous dira que sa superbe ville, Seroit la reine encor de toutes nations, Si jamais l' estranger de ses corruptions, Ne l' eust envenimee, alteré sa justice Et ses portes ouverte à l' escadre du vice. Athenes vous dira qu' elle verroit encor Ses theatres fameux, ses grands collosses d' or, Et ses champs hibleens par tous les coins du monde, Porter le docte miel de la grecque faconde Si son areopage esteignant son flambeau, Ne l' eust ensevelie en un mesme tombeau. Sparte la belliqueuse esclatteroit encores Si elle eust tousjours creu le conseil des ephores, Le sceptre d' Israël jadis si florissant, L' espouventail des rois, l' amour du tout puissant, Le petit oeil du ciel, le nombril de la terre, Que Dieu mesme autresfois conduisoit à la guerre, Heureux quand un David, un sage Salomon, Un juste Jozias, gouvernoient le timon De sa nef fortunee, et quand ces deux pucelles Justice, et pieté, ces germaines jumelles, Ces tindarides feux luysoient sur son vaisseau Et fendoyent devant luy les enfleures de l' eau. L' indiscret n' eust si tost ces vierges mesprisees, Qu' il a servy de butte et de blanc aux risees Des peuples ses voisins: et bien (ce disoient-ils) L' invincible vainqueur est vaincu des gentils? Cét Isaac ce Jacob qui faisoit tant du brave A rencontré son maistre, et se voidore esclave, Tributaire vassal, sous-mis au joug des loix De ceux qui adoroyent sa grandeur autrefois. En fin, l' on ne doit croire a quelques phrenetiques Qui la subversion des grandes republiques Osent attribuer aux revolutions Des orbes principaux, ce sont les fixions D' un esprit demanché qui donne à la nature Un absolu pouvoir sur toute creature Pour moy je ne croy point que tant qu' un roy craindra Le roy de l' univers que son peuple tiendra, Le sentier jà battu par ses illustres peres, Qu' il ne dispersera ses faveurs debonnaires Qu' aux cervelles de choix, et que ses tribunaux Ne seront occupez par des juges venaux, Je ne croy (dis-je) point que son sceptre perisse N' y que le temps jamais la gloire en abolisse. AU ROY Jeune Mars a qui les alarmes Sont des plaisirs delicieux, Puissent tes belliqueuses armes Estonner la terre et les cieux, Que la posterité (ravie) Face confesser à l' envie Qu' admirables sont tes exploicts, Ton nom grossisse les histoires: Et ne s' entretiennent les rois Que du recit de tes victoires. Que le rebelle trouble-sceptre Puny de sa temerité Sçache combien pese la dextre D' un si grand monarque irrité, Maudisse à jamais ce rebelle Les boute-feux de La Rochelle: Et que l' heretique insolent En son malheur puisse comprendre La grandeur du feu violent Par l' abondance de la cendre. Ecraze ces monstres superbes, D' Hercule imitant les travaux, Trempe les rozoyantes herbes, Du noir venim de ces crapaux: Et si ce crocodille pleure, Te souvienne mon prince à l' heure, Qu' en l' an cinq cens soixante et trois Ceste abominable furie Fit de tout l' empire françois Une sanglante boucherie. Grand roy ta clemence infinie Meriteroit quelque guerdon, Si le crime de felonnie Estoit capable de pardon, Et si d' un puissant coup d' espee Une teste au hydro coupee Les autres mouroient peu à peu: Mais, d' une sept prennent naissance Et ne faut gueres de ce feu Pour faire un brazier de la France. En fin ta douceur excessive Tourneroit en rigueur pour nous, L' ulcere souvent recidive Quand les remedes sont trop doux, Loüable est la misericorde: Mais, aussi faut-il qu' on m' accorde Que plus le serpent est nourry Plus son venin est mortifere, Et qu' il faut au membre pourry Ou le couteau, ou le cautere. Que du poinct où Phoebus devale Chez Thetis pour faire l' amour, Jusqu' où l' amante de Cephale Ouvre la barriere du jour, Et depuis la boüillante Affrique Jusqu' où le nomade scitique Roule ses taudis vagabonds, En tel estime soient tes armes, Qu' a jamais le nom des bourbons Soit invoqué dans les alarmes. Tu seras le miroir des princes, Et desormais les plus grands rois Ne gouverneront leurs provinces Qu' au patron de tes justes loix: Ta gloire sera sans seconde, Et si l' on croit encor au monde À la pluralité des dieux: Les payens meuz de tes exemples Terigeront en mille lieux Autels, sacrifices, et temples. Pourquoy non? Puis que tant d' oracles Predisent tes futurs lauriers, Et que l' on voit tant de miracles Reluire en tes actes guerriers? Phoenix des monarques de France, Si la justice, et la vaillance Mirent Hercule au rang des dieux, Où sera ta grandeur auguste? Y eut-il jamais sous les cieux Un roy plus vaillant et plus justes? LE MAGNANIME Au lecteur. N' espere point (lecteur) que ma satyre offence Le renom du prochain en ses nombreuses loix, C' est un libre discours des abus de la France Qui demande audience au cabinet des roys. Ma muse à fait serment sur la lire d' Orphée De ne dire qu' en gros de l' erreur des humains Mais si quelque galleux sent sa rongne eschauffée Il luy sera permis y porter les deux mains. Soit que tout roule à l' advanture Soubs le bon plaisir de nature, Ou que l' autheur de l' univers Par sa providence profonde Tienne encor les ressorts divers De toute la masse du monde. Que l' inconsideré destin Face au potiron du matin Lever ses cornes incogneuës, Et que le foudre quelquefois Egalle les pins baize-nuës Aux humbles geniévres des bois. Qu' aux gens de bien soit importune L' aveugle et marastre fortune, Que les astres impetueux Créent des rois dans la poussiere, Et qu' ils facent les vertueux Servir aux meschans de litiere. Tout cela ne m' estonne point Tousjours l' esprit en mesme poinct, Tousjours au montant de la gloire, Franc de toutes ambitions, Et ma plus celebre victoire, C' est de vaincre mes passions. Point d' eclipse, point de nuage, Tousjours un tranquile visage À tous évenements divers Si fortune gronde et menace: Au lieu de craindre ses revers Je luy crache contre la face. Je reçoy de la droite main La verge aussi bien que le pain, Et si chez moy le malheur entre: Foulant aux pieds le sort mutin, Vainqueur je passe sur le ventre À la fortune et au destin. Destin qui tousjours soufle en poupe Aux traistres, et les porte en croupe Et qui conduit d' un pas certain L' ignorant aux charges plus graves, Car fortune est une putain Qui ne redonne qu' aux esclaves. Ce n' est pas pour vous beaux esprits Les gardes d' honneur et de prix, Vos reins ne sont pas assez larges Pour porter ces pesants fardeaux, Voulez-vous posseder les charges? Soyez flateurs, ou maquereaux. Qui n' entend d' amour les mysteres, Qui ne sçait porter carracteres, Tourner à Dieu le dos vingt ans, Servir au besoin de bardache Et plier aux vices du temps Il n' est en la cour qu' un gavache. Mais un sot a vingt cinq carrats, Pourveu qu' il jure à tour de bras, Qu' il sçache dompter sa rotonde, Qu' il soit gauffré tous les matins, Et qu' en moustaches il abonde Il fera la nique aux destins. C' est en faveur de telles pestes Que roulent les orbes celestes, Le soleil ne luit que pour eux, Et la nuict se leve la lune Pour voir dormir ces paresseux Entre les bras de la fortune. Certainement les dieux ont tort Qu' ils ne tiennent tous d' un accord Des cieux les barrieres decloses Pour laisser entrer ces geants: Et qu' ils ne font naistre des roses Sous les pieds de ces faineants. Un poëte de triquenique Eust-il le nez en as de pique Se fera de tous estimer Pourveu qu' il ait l' humeur raillarde Et qu' ensemble il face rimer Misericorde et hallebarde. Vous les verrez pour faire un vers Tordre la gueulle de travers, S' egratigner toute la face, Roüiller les yeux, mordre les doigts, Et faire plus laide grimace Qu' un singe qui casse des noix. Encor ces hiboux d' humeur noire Fourmillent comme gueux en foire, Ô que laquais iroient battant Ces poëtastres inutiles Si France foisonnoit autant En alexandres, qu' en cheriles. Si quelque cerveau mieux timbré Beuvant le flot tant celebré À les muses plus secourables, Prophane, il perd ceste liqueur En des rimes si execrables Qu' un diable en auroit mal au coeur. La cour fut jadis le lycée Où vertu estoit exercée, Rien ne servoit faire le beau, Mentir, bouffonner et mesdire, Seul avoit sa part au gasteau Qui sçavoit mieux faire que dire. Aujourd' huy un porte-poulet, Marionnette de ballet, Pourveu qu' il parle de vaillance, De joustes, bagues, et tournois, Se fera reverer en France Comme un grand Oger le dannois. Tel voudra pour ses armes seules Des fleurs de lis en champ de gueulles Qui ne tire sa parenté Que de quelque planteur de saules, Dont les ancestres n' ont porté La fleur-de lis qu' en leurs espaules. Tel est grimpé dedans les cieux, Et va du pair avec les dieux Qui n' est pestry que de la lie D' une roturiere maison, Voire qui eût perdu la vie S' il n' eût enfondré la prison. Combien de pagnottes bravâches Jettent les crocs de leurs moustaches Sur la citadelle de Mets: (poltrons dignes de nos yambes) Qui ne se sont battus jamais Que du coutelas a deux jambes. Qui sçait la prime, et le piquet Marcher en sutane et roquet Et cajoller de bonne grace Il luy faudra des pensions, Et faire descendre sa race Des graches et des phocions. Jadis pour fuyr les offices, Les metelles et les fabrices Gardoient leurs champestres taudis Mais chacun aux grandeurs aspire, Mille phaëtons estourdis Briguent les resnes de l' empire. Tel on a veu le col panché Sous le faix d' un riche evesché Qui n' avoit fait qu' un anagrame: L' autre emporta un cabinet Pour avoir les yeux d' une dame Deïfiez en un sonnet. Combien sans codes et digestes Tiennent d' un Ciceron les gestes, Ne crachent que tiltres et loix, Tous gens de bal et de manege, Qui ont eu le foüet plus de fois À la cuisine qu' au college? Grands juges ce n' est contre vous Que la satyre est en courroux Pour vous ô justes Aristides Nos dards ne sont point aiguisez, Mais pour les sysamnes perfides Qu' escorcher faisoit cambisez. Combien vestus de peaux de buffe, Qui n' ont veu Cujas ny Rebuffe, Bartole, Papon ny Bacquet, Rompent d' affaire d' importance? Comme si de leur vain caquet Dépendoit tout l' heur de la France. Depuis le nom le predican, Que Themis fut mise à l' encan, Qu' aux asnes on vid porter crosses, Houlettes d' or bergers de bois, Et trainer moines en carrosses Tous maux ont pleu sur les françois. Depuis qu' à la femme fragille Fut permis lire l' evangile, Que Sainct Paul à veu les tizons, Et qu' on voulut la foy divine Prouver par humaines raisons La France est tombée en ruyne. Jadis les muses se plaisoient Chez les rois qui les carressoient, Mais, ô maudit siecle ou nous sommes! Le vice est monté à tel poinct Qu' en la cour les plus sçavans hommes Sont des saincts qu' on ne feste point. Combien l' oysiveté consume D' esprits au poil et à la plume, Cachez en des antres profonds, Incogneus de nostre monarque, Cependant que quelques bouffons Tiennent le timon de la barque? Que sert de lire incessamment Et de perdre inutilement Tant de temps, d' huille, et de bougie, Puis que sur le Louvre est escrit Qu' une dragme d' effronterie Vaut mieux que cent livres d' esprit? Aussi au parvis de ce temple Le plus souvent ne s' y contemple Que cervelles de revollin, Et que bruire ces Aristophanes Comme en la porte d' un moulin L' on n' entend braire que des asnes. Chacun jouë au boute-hors, L' un est dedans, l' autre est dehors, L' un servant autruy s' y consomme, L' autre approchant trop le soleil Croit si haut, qu' en fin on l' assomme Dans les nuaux de son orgueil. Aux uns dés le süeil de la porte Des gouvernements on apporte, Ainsi maints petits compagnons S' y font a coup gens de menee, Mais pour flestrir ces champignons Il ne faut qu' une matinee. Tandis les vieux routiers de Mars, Qui suivent leur prince aux hazards, Honteux, et les discours moins saffres, Sont contraincts par un fort fatal Faire monstre de leurs balaffres Sur les degrez d' un hospital. Aussi les rois porte-couronnes Devroyent balançer les personnes Qu' aux charges ils vont eslevant, Mais les fleurs hastives se passent, Et les grands estouffent souvent Ceux-là que plus fort ils embrassent. Les faveurs de nos rois sacrez Ce sont des tournoyants degrez Que pour monter il faut descendre, Les sages s' esloignent exprés De ce feu qui reduit en cendre Ceux qui s' en approchent trop prés. Combien de gloutonnes sang-suës Du sang des innocens repuës Viennent rendre gorge à la fin? Les rois permettent qu' on se plonge Dans leurs thresors: mais c' est afin D' en pressurer apres l' esponge. Ces crimes seroient esblouys Si l' hospital de Sainct Louys N' en portoit à jamais les marques, Qui fut basty des ducatons Que le plus grand de nos monarques Fit revomir à ces gloutons. Les rivieres ont leurs levées, Les mers leurs bornes eslevées, L' avare seul est sans raison, Mais en fin creve l' apostume, Si les peres mangent l' oison Les enfans en rendent la plume. Ce sont ces publiques valleurs, Partisans et monopoleurs Qui causent tant de flux de bourses, Car espuisant tant de ruisseaux, Ils font des plus celebres sources Tarir le credit et les eaux. TOMBEAU DE MARION Cy gist pleine d' infection La maquerelle Marion, Qui fut jadis tant chevauchée Qu' elle en eut la fesse écorchée, Et qui dans ce lieu de repos Fait chevaucher encor ses os Par les fantosmes et les ombres, Tandis que sur les rives sombres Des quatre grands fleuves d' enfer Ceste amante de Lucifer Aux cacodemons, et lemures Apprend ses lubriques postures, Attendant que son nez morveux, Son front ridé, ses gras cheveux, Ses brusques branslemens de fesses, Ses tordions, et ses souplesses Ayent charmé quelque lutin, Qui l' a face avec L' Aretin Tenir malgré les destinées Bordel dans les champs elisées. Marion devoit donc mourir? Marion devoit donc pourrir? N' estoient ses os et sa peau molle Assez pourris de la verolle? Elle a tant foncé de deniers Aux commissaires des quartiers, Tant r' habillé de pucelages, Tant appointé de mariages, Tant porté d' amoureux poulets, Et tant uzé de chapelets. D' une femme elle en faisoit mille, Tantost en pucelle gentille, Tantost en femme de façon, Tantost en fille de maison, Le matin en jeune bourgeoise, Le soir suivant en villageoise, Aujourd' huy prise en l' hostel dieu Et demain dame de bon lieu. Hier cette fille de joye Fut femme d' un marchand de soye Aujourd' huy haussant son estat C' est la femme d' un advocat, Et demain plus rogue et plus fiere Ce sera une doüairiere, Vefve de quelque president Et puis apres retrogradant De doüairiere en advocate, Puis en marchande delicate, En fin sortant de ce bordeau C' estoit une porteuse d' eau Ou quelque fruictiere maussade Et revendresse de salade. Quel prothée? Quel gerion? Quel inconstant camelion? Quel polipe? Quelle chimere? Quel sphinx? Quel hydre? Quel cerbere? Et quels merveilleux changements? Tout ce que les vieux monuments De l' antiquité aveuglée Nous racontent d' une Medée Qui rajeunissoit les vieillards Par l' effort des magiques arts, Ny de ces thessalles sorcieres Qui par murmurantes prieres Villains cris et remaschemens Changeoient les hommes en juments, Puis ayant fait porter leurs sommes Les changeoient derechef en hommes: Ny toutes ces mutations Dont les plaisantes fixions D' Ovide, flattent nos oreilles, Ne sont rien pres de ces merveilles. Ny les dents du serpent python Faites en geants ce dit-on, Ny ceste enchanteresse Circe Qui tous les compagnons d' Ulisse Changeoit en infames pourceaux, Ce sont glissades de cerveaux, De toute verité forcloses Aupres de ces metamorphoses. Car ce vieux remede d' amour, Ceste courratiere de cour, Ce vieux et decharné squélete Qui la tant fait à la ranglette Ce batteau enfondré dans l' eau Ceste lanterne de Bordeau, Ceste haridelle equenee Ceste lévrette mastinee, Ceste carcasse a dos de lut, Ceste laye tousjours en rût, Ce vieux plancher pour les araignes, Semblable a ces juments brehaignes Qui ne servent en leurs vieux ans Qu' a porter le fumier aux champs. Bref ceste effroyable meduse Pour mieux attraper par sa ruse Les novices au jeu d' aymer Ne fit seulement transformer En cent façons les jeunes filles, Mais pour tromper les plus habilles Et pocher les yeux d' un amant Soy-mesme s' alloit transformant. Quelques fois elle faisoit mine De s' entendre à la medecine, De manier le hastelet De faire resoudre le laict, De faire des bouts aux mamelles, Guarir poulains et escroüelles, Faisoit les eaux d' ange et d' alum, Des cassollettes de parfum, Des pastes à faire peau nette, Sçavoit appliquer l' orcanette, La ceruse, le vermeillon, Elle coupoit le landion, Puis redressoit la penilliere, L' entre-fesson et la croupiere, Le bilboquet, le trou d' amy Avec la dame du parmy, Mais à la fin toute pourrie Mourut au pays de surie. LES VISIONS DE POLIDOR Les visions de Polidor, en la cité de Nisance, Pays armorique. Un satyrique feu boüillant dans mes arteres, J' escry ces visions aux severes censeurs, Mais nul soit si hardy d' expliquer ces mysteres, S' il n' est des plus sçavans au mestier des neuf soeurs. De ces critiques vers moüelleux en substance Le sens tropologic est du tout interdit, À ceux qui n' ont humé l' air pesteux de Nisance, N' y espluché les moeurs de ce peuple maudit. Nisance est une ville aux isles armoriques Dont les flancs sont souvent d' un grand fleuve battus Où ne sont que serpens, que monstres fameliques, Gens yvrongnes, grossiers, ennemis des vertus. Là dans un vieux dongeon, je vy, ô cas indigne! Plusieurs masles couplez d' un furieux amour L' on me dit que c' estoient des pescheurs à la ligne, Et que l' invention en venoit de la cour. Aussi j' y vy pescher d' un jeune capitaine L' honorable drapeau par cét accouplement, L' autre au bout de sa ligne un cabinet entraine, L' autre une pension, l' autre un gouvernement. L' un qui portoit au cu la gregue boutonnée, Les caleçons fendus en planche de sapin: Me dit qu' un brave Mars assisté d' hymenee, Avoit bany du ciel Ganimede et Jupin. Quand j' eu consideré tant de jeunes moustaches, Qui monstroient rechignant leur postures tous nus, Je vy bien que j' estois en l' isle des bardaches Où jamais n' habita la doüillette Venus. Laissant ces pelerins aller à Sainct Fiacre, Fuyans du pont de Sé les tonnerres grondants, Je vy le chaperon d' un gerfaut, ou d' un sacre, Qu' une hostesse invoquoit pour la rage des dents. Hecatte estoit au bout de sa nocturne borne, La nuist des-atelloit ses penibles moreaux, Lors que le dieu Morphé par la porte de corne Me fit voir en songeant ces prodiges nouveaux. Je vy d' un magasin sortir une gargoüille Qui engloutit vivant un grand monopoleur, Un capitaine battre à grands coups de quenoüille: Et l' ame de Calvin dans le corps d' un volleur. Ce voleur s' enfuyant de la nouvelle Egypte Emportoit les thresors des pauvres orphelins, Alors qu' un surveillant adverty de la fuite, Rompit à Chalanton l' escluse des moulins. Deux chevesches je vy qui fondans des montagnes, Des cris sepulcraliers menaçoient jour et nuict Un tortu chastagner dont les branches brehagnes Steriles ne portoient ny fueille, ny fleur, ny fruict. Je vy Endimion, l' amoureux de Diane, Prisonnier endormy d' un grand rocher couvert, Fabrice et Metellus porter oreilles d' asne, Et changer leur calotte en un chaperon vert. Prés d' un grand carrefour une donzelle enrage, Front ridé, nez chancreux, dos à vis de pressoir, Qui disoit en pleurant: est-ce pas grand dommage Quand la beauté deffaut à cul de bon vouloir! Un difforme cyclope, un monstre de nature, Plus cornu que les cerfs et les dains boccagers, Mettoit dans sa chaudiere un froc à la teinture, Où l' aumusse pendoit d' un chanoine d' Angers. Il me sembloit à voir qu' un florissant royaume En ruyne tomboit par trop de nouveauté, Quand le vineux Bacchus caché dans un heaume Par ses menades fut en triomphe porté. Qui pourroit exprimer l' honneur que ces evantes Sur le mont Citheron faisoient au bromien? Les dances de cibelle avec ses coribantes Prenant possession du sceptre Nysion? Plus bas au fond obscur d' une salle venelle Une vieille ridee aux cheveux tous chenus, Disoit qu' en son jardin croissoit de la morelle, Qui jettoit de la glace au brazier de Venus. Passant chemin, je vy une cabarettiere, Qu' un scribe carressoit dessus un tabouret, La deesse Themis devenir taverniere, Et le greffe tenir dedans un cabaret. Je vy plaine de vin une infame boiteuse Qui grommelant disoit à son vieux sacerdos Quelle enrageoit de voir que sa fille amoureuse, Faisoit à leur instar de la beste a deux dos. Se couchiant disoit une vefve maigrette, Qui vouloit faire encor piquer son canevas, Qu' elle estoit grasse au cul ainsi que l' aloüette, Et que les bons morceaux n' estoient pas les plus gras. Apres l' on me monstra la grand jument d' estampe Que jadis chevaucha le bon Pentagruel, Qui metamorphosee en une vieille lampe, Esclairoit ses enfans au chemin du bordel. Lors parut à mes yeux un spectacle effroyable, Ce fut un veau couplé sur ceste grand jument, Dont un monstre n' acquist qui fut si formidable Qu' on le mit aussi tost du ventre au monument. Je vy dans un pastis des gloutonnes sang-suës, Sucçant le bien d' autruy, s' emplir de sang humain, Et d' un coq gigantal les poules dissoluës Qui rongeoient jusqu' aux os l' honneur de leur prochain. La glapissante voix de ces poules jazardes J' entendois murmurer aux foyers des voisins, Quand un affreux scadron d' infernalles lezardes Emporta loin le coq la poule et les poussins. Je vy sous un baril l' aurore matinale, Lasse des froids baisers de son vieillard espoux, Prendre furtivement le dard de son cephale Qui brassoit la vandange entre ses deux genoux. Dans les prés bondissoit une gaillarde poûtre À qui l' estre d' amour aiguillonnoit la peau, Qui brusloit d' un desir de se faire tout-outre Par un franc chevalier de l' ordre du cordeau. Il est vray qu' il aura fortune assez prospere, Pourveu qu' en femme il soit bien-heureux desormais, Car qu' il porte avec soy le colier de son pere Et s' il gaigne tousjours il ne perdra jamais. Mon extaze passant ses regulieres bornes, Me transporte en l' obscur d' un solitaire bois, Dont les chesnes branchus ne portoient que des cornes Que l' oiseau de thronax anime de sa voix. Lors le spectre je vy d' une grand' femme morte Qui me dit, Polidor, voici où j' ay vescu, Cét oyseau vergongneux qui chante de la sorte C' est mon sot de mary transformé en cocu. Les cornes que j' avois dessus son chef, plantees À force de dancer ici les matassins, En memoire il les a sur ces arbres entées Afin d' en ombrager le front de ses voisins. Rebroussant mon chemin, je rencontre un Prothée, Marchand, fermier, sergeant, procureur au barreau, Je luy dy, mon amy, ta cervelle esventee Briguera quelque jour l' office de bourreau. Arriva de Saumur une nymphe des nostres Qui sçavoit du manege autant que Pluvinel, Que la vieille Baucis disant ses patenostres Acheta pour monture à son fils Darinel. Ma foy je pensois estre en l' isle des pygmées Quand je vy tant de nains courir dans ce Bordeau, Mais voici qu' à l' instant quatre putains pommées Firent la reverence à la grande Ysabeau. Marthe, Urbane, Renotte, et la grosse Perrine Laisserent à Flipot ce petit quolibet Qu' il luy falloit autant de garces en cuisine Qu' il falloit de pilliers à construire un gibet. Montant vers le coq d' Inde on oyt un bruit de chaines Et de gens cuirassez un horrible combat, Mais je vy que c' estoit le medecin des chesnes Qu' un démon rapportoit tout armé du sabath. À voir son pasle teint, son visage d' incube, Ses yeux de loup-garou, sa gorge de cocu, L' on jugea qu' il s' estoit accouplé d' un succube, Et qu' il avoit vilain baisé le diable au cu. Je vy sous un peuplier la rousse de Tantale Monstrer à son valet le signe des poissons, Tandis qu' un daim poussif montoit une quevalle, Qui brusque le portoit souvent hors des arçons. Chez un petit boiteux, trois rustres de Baviere Par Mercure faisoient gresser leur canepin, Cependant que l' hostesse au dieu porte-lumiere Follastroit toute nuë à l' ombrage d' un pin. Environ ce temps-là mourut de la pepie Chicanoux, l' avalleur de fours et de moulins, Reposeroit au ciel l' ame de ceste harpie, Qui s' engraissa jadis du sang des orphelins? Sisamne y vit encor gentillatre à Sutane, Qui craint que Cambisez ne le face escorcher, Escorcher! Et pour quoy? La peau de ce grand asne Ne vaut pas seulement pour payer le boucher. LE POURCEAU IMAGINAIRE C' est du plus profond de mon ame Que je vous rends graces, madame, Du don que m' avez presenté, Sans jamais l' avoir merité, Car ce don precieux et rare Ne vient point d' une main avare, Tousjours la liberalité Accompagne vostre beauté, D' autant qu' une belle personne Jamais rien que de beau ne donne. C' est un admirable pourceau, Tout sobre, tout net et tout beau, Qui ne fut jamais de la race De ce cruel, qui eut l' audace D' affronter le bel Adonis: N' y de celuy qui dans Paris Fit choir tout mort un roy de France. Encor moins est-il de l' engeance De ce grand sanglier ravisseur, Dont Meleagre le chasseur Donna la hure à son amante, Ny de ce grand porc d' Erimante Vaincu d' un Hercule puissant. Ce pourceau n' est point mal faisant, Jamais ne mord, jamais ne gronde, Jamais n' empoisonne le monde Comme un tas de sales pourceaux, Qui sont tousjours dans les ruisseaux Et qui ne vivent que d' ordure. Ce porc de gentille nature Ne vit que de vents estourdis, C' est un oyseau de paradis Qui ne se perche qu' en la nuë, Sa chair aussi n' est point polluë Les juifs en peuvent bien manger. Au reste si prompt et leger Que pour moy je croy que Persee Voulant Andromede laissee Sauver du dragon lance-feux, Et que Bellerophon le preux Poussé d' une juste colere Voulant mettre à mort la chimere Qui devoroit les lyciens: Ces deux palladins anciens Ravis d' un genereux extase, Mieux que sur le cheval Pegaze Eussent fendu l' air violent Montez sur ce pourceau volant, Car son agilité m' enseigne Que comme les jumens d' Espagne D' un zephir engrossent souvent Sa mere l' engendra de vent. Ou du moins je gage ma vie Que s' il y a quelque truye Que les grecs superstitieux Ayent colloqué dans les cieux Ce dispos en a voulu naistre: Ou bien qu' il aura pris son estre De ce grand, gros, gras, gris pourceau Que le rabeliste cerveau Vid jettant moutarde à liffrees, Sur les andoüilles balaffrees, Lors que le frere Jean les fendoit De son braquemart qui pendoit Dessous son froc, comme en la guerre Hector portoit son cimeterre. En fin je croirois en effect Que ce pourceau seroit extraict De Boreas et d' Orithie, Ou que quelque fée ou lamie En voulut jadis accoucher Sur la pointe d' un haut clocher, Car ainsi qu' une giroüette Ce pourceau si fort piroüette Que le voulant prendre soudain, Le traistre eschape de ma main, Laissant à ma veuë enchantee Autant de formes que Prothee, L' imaginant en mon esprit Tantost grand et tantost petit, Tantost pesant, tantost alaigre, Puis tantost gras, et tantost maigre Tantost sain et tantost lepreux, En fin ne m' en reste à mes yeux Qu' un ombre, un idole, un fantosme Que jadis l' abbé de Vendosme Vestit de ses propres couleurs. Vray est que le ciel, ses faveurs Prodigue à ce porc invisible, C' est que sa chair incorruptible Se gardera plusieurs yvers Sans autre sel que de mes vers, Car la faux du temps jamais n' use Le gentil labeur de la muse. Donc (madame) je vous seray Obligé tant que je vivray, Pour le don qu' il vous plaist me faire D' un tel pourceau imaginaire, Car il ne faut point de boucher Pour le tuer, et l' escorcher, De servante à laver les tripes, À saler les groins et les lippes, Ny emprunter chez les voisins Des cornets à faire des boudins, N' y pendre au plancher la vessie, N' y craindre que jamais la suye Tombe sur le langué pendu, N' y qu' un ramonneur descendu De Lombardie ou de La Poüille En pisse jamais sur l' andoüille. LE NEZ Il n' est pas tousjours veritable Que chacun ayme son semblable, Puis qu' on void d' un contraire sort La plus camarde de la ruë Estre amoureuse devenuë D' un grand nez à double ressort. Mais vous n' entendez pas la ruse, Par ce grand nez ceste camuse Conserve en tout temps sa beauté: L' hyver au feu ce nez de balle Luy sert d' escran contre le hasle Et de parassol en esté. Je ne tiendray plus pour merveille La pyramide nompareille Qui jadis ombrageoit Memphis, Puis que ce nez à triple estage À midy mettroit à l' ombrage Six rangs de picquiers dix à dix. Ce grand nez sert en mainte sorte, De verroüil à fermer la porte, De bourdon pour un pelerin, De javelot, de hallebarde, De pilon à broyer moustarde, Et de claquet pour un moulin. Il sert aux massons de truelle, D' un éventail à damoiselle, De besche pour les jardiniers, De soc pour labourer la terre, D' une trompette pour la guerre, Et d' astrolabe aux mariniers. Ce nez en dos-d' asne se cambre Comme l' ansse d' un pot de chambre, Puis s' évasant en coquemart: Son gros bout, plat comme une gâche, Se rend propre à faire un rondache Ou l' escusson d' un jaquemart. Mais pour quoy petite camarde Aymes-tu ce nez de bombarde? Tes amours sont desordonnez, Pensois-tu lascive saffrette Que le membre de sa brayette Fut à proportion du nez? Tu ne sçavois donc pas follastre Que nature voulant (marastre) Dessus ce corps prodigieux Se joüer en ses artifices: Luy fit le nez entre les cuisses Et le priape entre les yeux? Mais ce qui est le plus difforme C' est que sous ce grand nez énorme S' ouvrent deux grands trous caverneux Qui luy broyent plus de peinture Que le cu, peintre de nature, Sur l' anneau d' un retraict breneux. Qui void ses narines soufflantes, Escumeuses, larges, ronflantes, Peut bien juger que ce paillard, Eust jadis un roussin pour pere, Où que sa ribaude de mere L' engendra du cheval Bayard. Aussi un jour ce gros yvrongne, Ronfloit d' une bachique trongne Si fort dessus son traversain, Que sur les murs les eschauguettes, Pensant oüir quelques trompettes, En firent sonner le toxain. LES RODOMONTS SOUS LES COURTINES Ces fendeurs de nazeaux, ces trasons, ces bravaches, Qui armez jusqu' aux dents menacent terre et cieux Aux combats de Cypris ne sont que des gavaches, L' adolescent amour n' a rien de furieux. C' est un conte de vieille, un mensonge, une fable, Que de Mars furibond Cyprine aye pitié, Si ce cruel baisa ceste deesse affable Ce fut par violence et non par amitié. Mars est peint tout armé, l' oeil fier la main sanglante, Plein de rage et de fiel: au contraire Venus, Tousjours en bel humeur, douce, humaine, riante, Les membres potelez, rebondis et tout nuds. Pour nous que jour et nuict le feu d' amour enflame, Nous disons qu' il n' est point tombeau plus glorieux Que le sein pommelé d' une amoureuse dame, Et que mourir ainsi, c' est vivre avec les dieux. Tous nuds entre deux draps à l' ombre des courtines Nous souffrons et faisons souffrir mille trespas, Et l' ame palpitant sur deux lévres sucrines: Nous mourons mille fois, et si ne mourons pas. Soit en force de corps, soit en vigueur de flames, Soit pour trouver au lict mille blandissements, Nous sommes les phoenix des amoureuses ames, Jettant la poudre aux yeux des plus parfaits amants. Nous sçavons comme il faut aux plaisirs de la couche Ralumer nos braziers de mille attraicts nouveaux, Baiser en cent façons le corail d' une bouche, Et l' enfleure presser de deux globes jumeaux. Lancer à l' improviste une oeillade lascive, D' un fantasque mary appaiser le courroux, Souspirer nos tourmens d' une grace naïfve, Pocher les yeux d' Argus, et tromper les jaloux. Dissimuler nos feux, forger mille artifices, Cacher aux plus rusez les desirs de nos coeurs, Adorer deux beaux yeux, leur offrir nos services, Les nommer nos soleils nos roys et nos vainqueurs. Ou si nous ne pouvons devant ces ames louches Gemir ouvertement la rigueur de nos coups, Nos yeux alors faisans l' office de nos bouches Nos languissans regards parlent assez pour nous. Nous produisons encor ce miracle en nature, Qu' un sein de glace brusle au feu de nos doublons, Si l' herbe ethiopis fait tomber la serrure, Nostre discours fait cheoir la nymphe aux cours talons. Aux doux accords d' un luth nostre voix mariee Porte l' ame à l' oreille ouyr un paradis, Et dansant, nostre grace au geste appariee Donneroit de l' amour aux plus chastes Judiths. Pour rendre de tout poinct une dame contente Sans le satirion, la pistache, et les oeufs, Le mol begayement d' une langue qui tente, Invincibles nous rend au duel amoureux. Qu' on ne nous blasme point du vice de paresse, Ce morfondu peché repugne à nos desirs, Car il n' est tordion, culletis, ny souplesse Qu' amour ne nous instruise au fort de nos plaisirs. L' Aretin fut un sot de limiter un nombre Des postures qu' on tient au manege d' amour, Si de l' enfer pouvoit ressusciter son ombre Bien d' autres il verroit pratiquer à la cour. Mais laissant Jupiter et son beau Ganimede D' un stupre abominable offencer le soleil, Pour donner à nos maux un licite remede Nous humons à longs traicts le nectar d' un bel oeil. Enragez donc vulcans, tenez maussades ames Ces amoureux tendrons jour et nuict enserrez, Vos rigoureux glaçons augmenteront leurs flames, Et plus serez jaloux, plus cocus vous serez. CONTRE QUELQUES POETASTRES Contre quelques poetastres qui auroient medit de Deux dames d' honneur. Epris d' une fureur sainctement équitable, Et pour vanger l' honneur de deux divinitez, Je veux petits broüillons d' un vers espouventable Vous faire repentir de vos temeritez. Lors que vous aurez leu ce furieux yambe Prophanes, pour avoir de ces dames médit, Je veux que vous sembliez le malheureux Lycambe Qui les vers d' Archiloq ayant leu se pendit. Celles qui prisent tant vos miserables muses Sont trois vaches en rût, trois insolentes soeurs, Trois louves en chaleur, trois parques, trois meduses, Trois gorgones encor, trois rages, trois fureurs. Mais les dames de qui j' entreprens la deffence Sont deux rares Cypris en extresme beauté, Deux Charites d' amour, deux Palas en prudence, Deux celestes Junons en grave majesté. Et vilains vous avez vomy contre ces belles Le médisant poison de vos esprits pervers, Mais le ciel pour punir vos fantasques cervelles Les escraze aujourd' huy du foudre de mes vers. Tremblez doncques poltrons, tremblez en ceste guerre, Au pieds de ces beautez mettez vous à genoux, Cecy n' est que l' esclair de mon grondant tonnerre, Le bruit de mes canons, le sifler de mes coups. CONTRE UNE DAME TROP MAIGRE Non, je ne l' ayme point ceste carcasse d' os, Qu' on ne m' en parle plus, quoy qu' il y ait du lucre, J' ayme autant embrasser l' image d' Atropos, Ou me laisser tomber tout nud dans un sepulchre. Dés la premiere nuict de nos embrassemens, J' imaginay sa chambre estre un grand cimetiere Son corps maigre sembloit un monceau d' ossemens, Son linceul un suaire et sa couche une biere. Ce seroit violer le droict des trespassez De toucher sacrilege à ses membres ethiques, Je les baiserois bien s' ils estoient enchassez, Comme au travers d' un verre on baise les reliques. Belle, dis-je, (tastant la peau de son teton) Pour ne me point blesser lors que je vous embrasse, Il faudroit vous garnir les membres de cotton, Ou que je fusse armé d' un bon corps de cuirasse. Quand je touche aux rasoirs de vostre hastelet, Je n' oserois mesler mes os avec les vostres, Vostre mere vous fit disant son chapelet Puis que tout vostre corps n' est que de patinostres. Au chalit innocent j' eusse dit ces propos, Pour quoy faut-il jaloux que si haut tu caquettes? Mais, je cognus la dame au cliquetis des os, Comme on cognoit un ladre au bruit de ses cliquettes. Son meusnier l' autre jour revenant du marché, (piqueur alternatif de ceste haridelle) Me dit qu' il en avoit le cu tout escorché, Et que son asne estoit plus franche d' amble qu' elle. Un jour que ce vieux fut d' arquebuze à gibier Je tastonnois par tout, je luy dy, ô ma mie, Que vous auriez besoin d' un excellent barbier Pour enfiler les os de vostre anatomie! Ce corps qui va craquant aussi tost qu' on l' estreint Me semble trop fragile aux amoureux approches, Il vaut mieux le garder pour le vendredy sainct Servir de tournevelle au deffaut de nos cloches. Que ces peres devots s' aillent doncques cacher Qui estiment catin trop charnelle et gaillarde, Si paillardise n' est que peché de la chair, Catin ne fut jamais ny putain, ny paillarde. A MADAME OLYMPE À Madame Olympe, qui aymoit les hommes sans barbe. Ja dieu ne plaise Olympe que je grimpe Dessus ton corps comme un audacieux, Ne fut-ce pas dessus le mont Olympe Que les Titans firent la guerre aux dieux? J' ayme bien mieux une raze campagne Qu' ambitieux prendre l' essor si haut, Puis sçais-tu pas que tu fus la montagne Où ton Aegiste a veu son eschauffaut. Ton teint flestry de couleur de reubarbe, Fuit les baisers de ces hommes barbus: Mais, à propos mon cu n' a point de barbe Sois sa Daphné, il sera ton Phoebus. E damoiseau qui fit pour ton merite Par un bourreau eschancrer son collet, T' a bien monstré que rarement habite De la sagesse avec du poil follet. Ne lit-on pas que Ciprine la douce N' engendra rien de son floüet Adon Trop bien de Mars la robuste secousse Mere la fit du gentil Cupidon. Mars est barbu mais sur la rouge trongne Du dieu Bacchus ne croist point de cheveux, Ayme-tu mieux un visage d' yvrongne Qu' un masle front d' un guerrier genereux? LE TRIOMPHE D'AMOUR Le triomphe d' amour, sur Mars, et la mort. Dialogue. Amour Quel dieu s' opposeroit plein de temerité, Au lancer de mes traicts? Quelle divinité, Se voudroit esgaler à ma grandeur supréme, Seroit-ce toy grand Mars dont la fierté extréme Grave la peur au front de tous les immortels? Non, tes armes, mon brave, honorent mes autels, Helas! Combien de fois ta poitrine eschauffee De mon feu amoureux m' a servy de trophee, Ma mere le sçait bien dont les charmeurs appas Firent cent fois pasmer ton ame entre ses bras. Mars Voyez ce petit nain, ce bastard temeraire, Des volages mortels le supplice ordinaire, Cét aveugle, archerot, ce doüillet, cét enfant Des hommes, et des dieux veut estre triomphant, Ô le brave heros! Qu' il a fait d' exploicts d' armes, Qu' il s' est monstré vaillant au milieu des alarmes, Il est vray que tous ceux que son traict à touchez Deux à deux sur les licts se renversent couchez: Voila tous les effects de sa lubrique flame, Et toutesfois enflant le levain de son ame, Orgueilleux, se compare à moy, dont la grandeur Ne trouve de compagne en la vaste rondeur De ce grand univers: je suis l' effroy des hommes, Ce gardien des dieux, et des cieux où nous sommes. Je raze les chasteaux, j' ordonne les combats, Je donne les assauts, j' enflame les soldats, Je mine les fossez, je brise les murailles, Je bloque les canons, je preside aux batailles, Et bref, sans les efforts de mon bras glorieux Les enfans de la terre eussent ravy les cieux. Les Amans Ayme qui veut les alarmes, Le brillant esclat des armes, Le cliquetis des harnois, Et le bruit confus des voix, Les campagnes de sang teintes, Et des blessez les complaintes, Nous aimons plus mille fois Amour, et ses douces loix, Les appas d' une maistresse, Les cordons d' or de sa tresse, L' attraict charmeur de ses yeux, Ses baisers delicieux, Son front où l' amour se jouë, Les lys neigeux de sa jouë, Et de son double sourcy Le demy cercle noircy, Son sein à double pommette Dont l' enfleure rondelette Va poussant et repoussant, Se haussant et s' abaissant, Ainsi que la mer Thirene Dessus la mobile arene Va et revient lentement D' alternatif mouvement. Les Guerriers Vante amour qui voudra, ses charmes, ses blandices, Ses amorces, ses feux et ses folles delices, Un plus digne brazier nous enflame les coeurs: Nous addressons plus haut le vol de nos envies, Et sçachant que la gloire est aux champs des labeurs, Nous l' allons achetant aux despens de nos vies, Amour est un poison à ceux qui en ont pris, Poison, non un bourreau qui trouble nos esprits, Bourreau? Non, un vautour qui nos ames devore, Vautour? Non, c' est un feu qui brusle incessamment, Feu, non, une furie, ou c' est ensemblement, Poison, vautour, bourreau, feu, et furie encore. La Mort Que vous sert mes amis ces debats superflus, Puis que vos corps mortels dans un tombeau reclus N' auront jamais soucy ny d' amour, ny de guerre? Amoureux et guerriers ma fureur sentiront, Les celestes esprits au ciel s' envoleront, Et les terrestres corps pourriront dans la terre. Amour Cruelle tu te trompe, et ton poison mortel Ne peut faire mourir ce qui est immortel, Ne suis-je pas un dieu, et d' immortelle essence? Tu peux bien separer deux amans quant aux corps, Mais leurs gentils esprits dont j' ay fait les accords Encor dans le tombeau braveront ta puissance. EPITAPHE DE PERRINE Sonnet. Cy gist qui chevauchoit dés ses plus tendres ans, Qui fut par un incube au berceau chevauchee, Qui petite desja d' un sale feu touchee Se faisoit chevaucher par les petits enfans. Grande, chevaucha tant les petits et les grands Que tousjours à l' envers on la trouvoit couchée, En fin vieille mourut haridelle escorchée D' avoir tant chevauché aux villes et aux champs. Bref, ceste grand' jument que les areopages, Les soldats, les bescheurs, les laquais, et les pages Mirent jadis au trot, au galop, et au pas. Trouva si dextrément or' à droit, or' à gauche, Et fit si bien apres son infame trespas Qu' encore dans l' enfer un demon la chevauche. A ELLE MESME Sonnet. On dit que Pasiphae s' accoupla d' un taureau, Dont nasquist sur la terre un monstre espouventable, Perrine, qu' as-tu fait du monstre abominable Que jadis tu conçeus de l' ouvrage d' un veau? Tu l' eusses sanguinaire estranglé au berceau Honteuse d' alaicter cét ourson effroyable, Mais la parque aussi tost (plus que toy pitoyable) Le passa de ton ventre au funeste tombeau. Encor de Pasiphae le detestable crime N' égaloit pas le tien, ny de ton veau de dîme, Car ceux-là n' estoient pas liez de parenté: Mais ce veau fut ton gendre (avec qui tu t' assemble) Ainsi meslant l' inceste à la brutalité, Tu és incestueuse, et sodomite ensemble. CONTRE UNE VIEILLE IMPORTUNE Furie aux crins retors, execrable megere, Qui te fait tant vomir de poison contre moy, Et troubler la beauté qui me donne la loy Des importuns discours de ta langue legere? Quel démon envieux tous les jours te suggere Les moyens d' esbranler le roc de nostre foy? Penses-tu que la saincte en qui seule je croy Soit infidelle autant que tu és mensongere? Non, non, vieille sorciere, invente si tu veux Mille charmes nouveaux pour dissoudre les noeuds Dont Cupidon estreint nos amoureuses ames: Tu feras lors cesser nos honnestes esbats, Quand tes yeux cesseront d' alumer aux sabaths Dans le sein des démons des impudiques flames. A UNE LAIDE AMOUREUSE À une laide, amoureuse de l' autheur. Un oeil de chahuan, des cheveux serpentins, Une trongne rustique à prendre des coppies, Un nez qui au mois d' aoust distille les roupies, Un ris sardonien à charmer les lutins. Une bouche en triangle, où comme à ces mastins Hors oeuvre on voit pousser de longues dents pourries, Une lévre chancreuse à baiser les furies, Un front plastré de fard, un boisseau de tetins. Sont tes rares beautez execrable thessale, Et tu veux que je t' ayme, et la flame loyalle, De ma belle maistresse en ton sein estouffer? Non, non dans le bordeau vas joüer de ton reste, Tes venimeux baisers me donneroient la peste, Et croirois embrasser une rage d' enfer. EPITHALAME INCERTAIN Poëme choisi par l' autheur, pour comme en un champ Spacieux donner carriere à ses inventions poëtiques. Quittez muses vos carolles, Vos gazons, vos rives molles, Laissez vostre mont-natal, Vos campagnes beotides, Vos fontaines pegazides, Et vos sources de cristal. Venez vierges immortelles, Venez sçavantes pucelles, Chere semence des cieux, Chaussez vos riches bottines, Et troussez vos cottes fines D' agraffes d' or precieux. Venez filles de memoire Dedans vostre char d' yvoire Toutes à Paris loger, Venez voir la nopce heureuse D' une bergere amoureuse, Et d' un amoureux berger. C' est ce Charlot qui surpasse En gentillesse, et en grace Tous les bergers de ces bois, Comme un beau pin qui se dresse Dedans la forest espaisse Sur tous les arbres de chois. C' est la gentille Ysabelle Qui en toute chose excelle Les bergers de son temps, Et les nymphes de la prée, Comme une rose pourprée Les autres fleurs du printemps. Sus race de Mnemosine Qui d' une fureur divine M' avez espris tant de fois, Faictes qu' aujourd' huy je chante Si doucement que j' enchante Les monts, les rocs, et les bois. Ou pendez en vos écharpes Vos luths, vos cithres, vos harpes, Pour d' un son melodieux Semondre au bal les bergeres, Les driades boccageres, Les faunes, les demy dieux. Yo Clion ma mignonne, Voy la trouppe foletonne De ces satyres barbus, Et ces danceresses fées Qui tremoussent décoiffées Sous ces aliziers touffus. Quelle brigade s' avance Qui saute, trepigne, dance, S' entretenant par les mains Sont-ce pas nos oreades, Nos napées, nos nayades, Et nos folastres sylvains? Ô que le grand Pan est aise: Qui dans ces roseaux rebaise Le front, la bouche, et les yeux De sa Syringue endormie Au son de sa chalemie Qui endormiroit les dieux. Mais quelle superbe troupe, Descend de l' herbeuse croupe, Qui fait sourcer ce ruisseau? Sont les deïtez supresmes Qui viennent benir eux-mesmes Le lict d' un couple si beau. Jupiter chef de la bande Dançant d' allegresse grande Tient la main de sa Junon: Herme avec sa Capeline Y conduit Mars et Cyprine Et le sçavant Apolon. Saturne faisant gambade Laisse son humeur maussade, Déride son front divin: Et gaillard demande à boire Pour noyer son humeur noire Dedans un verre de vin. Puis sur le nombre dorique D' une passe-meze antique Gravement marque les pas, Pardonnant à sa Cibelle Quand sa pitié maternelle Sauva Jupin du trespas. Cibelle, mere nature, Qui ne porte pour coeffure, Que des chasteaux, et des tours: Apres qui les coribantes Dancent à trougnes flambantes Au son confus des tambours. Diane la chasseresse, De ces forests la deesse, Vient du baiser ravisseur De sa bouchette blémie, Presser au val de Lathmie Les yeux de son beau pasteur. Toy Latone delienne, Yompee, orthygienne, Mere des flambeaux bessons, Qui fis tes couches secrettes Cependant que les curettes Rompoient l' air de leurs chansons. Hebé l' espouse d' Alcide, Jeune deesse sans ride, Belle eschanssonne des cieux Jadis par Junon conceuë Mengeant la froide laictuë Chez le forgeron des dieux. Charites, troupe divine, Thalie, Aglaye, Euphrosine, Et vous verdoyantes soeurs Filles de Themis, fruictieres, Heures, du ciel les portieres Qui degoutez sur les fleurs. Plute, dieu de la richesse, Toy Cerez alme deesse Qui a Triptoleme fis Feconder la terre mere, Et donnas la mort au pere Immortalisant le fils. Sus divinitez sacrées, Ces nopces soient illustrées De vos immortels honneurs, Carollez d' un bransle souple, Et remplissez ce beau couple De vos celestes faveurs. Mais quel est ce dieu superbe, Musclé, vermeil, jeune, imberbe, De tant de peuple escorté? Et qui chancellant sommeille Dans ce char bordé de treille Par des tygres emporté? Qui pour magnifique sceptre Bransle un thyrse dans sa dextre, Cerné de pampre et de pin? Et qui porte une couronne D' if, de narcisse, d' aurone, De lierre, et de sapin? C' est Bacchus, muse ma belle, Bacchus le fils de Semelle, C' est luy, je cognoy ses pans, Ses cobales, ses clodones, Bassarides, mymalones, Ses bacches, ses aegypans. Oy-tu comme ses prestresses, Ses bacchantes prophetesses Deschirent l' air de leurs cris? Recognoy-tu les hyades, Les evantes, les thiades, Lusus, silene, et macris? Ô bromien, bassarée! Que maudite est la contrée Qui ne t' a jamais cogneu, Dionise, dithyrambe, Ignigene qui m' emflambe, Grand dieu sois le bien venu. Sois le bien-venu bimere, Thebain, Denis, libre-pere, Qui d' un astre furieux Pique en tes festes sacrees Les menades enyvrées De ton jus delicieux. A boire, a boire Epilene, Que mon chef comme Silene Soit de raisins couronné, Acrat verse à pleine tasse Afin que bruire je face Les honneurs du cuisse-né. Comme prisonnier de guerre Jadis les fils de la terre Le démembrerent cruels, Et comme reduit en cendre Phoebus soudain fit reprendre Tous ses membres immortels. Comme Aronce Cyanipe, Diagondas, Aristipe, Leucipe, Alcythe, et Penthé, Enragez bourreaux d' eux-mesmes Expierent leurs blasphemes Au sein de la cruauté. Comme il tua l' amphibene, Comme de la mer Tyrene Il punit les matelots, Et comme fuyant l' audace De Lycurge roy de Thrace Il se cacha dans les flots. Beuvons, beuvons, je m' altere, Hermaphrodite, Plaustere, J' ay le gosier enroüé, Lene verse je te prie Que plein de son tan, je crie Jach, Evan, Ele, Evoüé. Ça du pampre, du lierre, Ça que je boive à plein verre À la santé de Bacchus, Froids hydropotes arriere, Beuveurs d' eau, brasseurs de biere Sont tous coquins ou cocus. Mais suis-je pas sur Rhodope? Que martelle ce cyclope? Quels dragons estincelants? Prenez, tuez ces phantosmes, Esgorgez dans ces atomes Ces crocodilles vollants. Quoy? Les parques, les furies, Cerbere, et les hesperies Volent dans le sein des airs, Et le vermeil Erythrée, Lampos, Phlegon, Phylogée Galopent dans les enfers. Muse, tiens moy je chancelle Un feu rouë en ma cervelle, Ô vandangeur lenéen! Hé! Laisse moy que je pousse Poussé d' une ardeur plus douce Ce cantique hymenéen. Or sus, Clio ma fortune, Où est le grand dieu Neptune, Le roy des flots vagabonds Qui tous les dieux rassasie De nectar, et d' ambrosie Dedans ses palais profonds? Va vierge, va semondre, Va dont rapidement fondre Dans ses domes yvoirins, Qu' Amphitrite sa compagne Quite la moite campagne Et tous autres dieux marins. Saisis de gentilles flames Brident leurs hypopotames Et s' en viennent voir danser Mille beautez eternelles, Mais gardent que nos mortelles Les blesse sans y penser. Sur tout que ce dieu n' oublie Xante, Melite, Thalie, Dynomene, Amphitoé, Anphinome, Panopée, Euridice, Deiopée, Climene, Cimothoé. Qu' il ameine Philodoce, Orithye, et Cymodoce, Drime, Janire, Crenis, Penope, Agave, Aretuse, Protho, Cydipe, Pheruse, Apseude, Ephire, et Doris. Bref, viennent des bords humides Les cinq fois dix nereïdes, Les syrenes, les tritons, Melicerte, Leucothée, Glauque, Palemon, Prothée, Les dorades, et les tons. Tandis doctes pimpleades Cerchez hymen thespiades, Hymen, le dieu conjugal, Qu' il vienne entonner luy-mesme Vostre celeste sisteme, En ce banquet nuptial. Le restaurateur du monde Hymen la source feconde D' où coulent nos biens plus doux, Chasse vice, chasse guerre, Sans qui les hommes sur terre Ne vivroient qu' en lou-garoux. Grand dieu n' est-ce toy qui donnes Des successeurs aux couronnes, Des rois aux peuples domptez, Aux republiques des princes, Des gouverneurs aux provinces, Des magistrats aux citez? Par tes loix chastes et belles Nos races sont immortelles, Et nos gestes triomphans Ne boivent point le cocyte Car ta grace ressuscite Les peres en leurs enfans. Par toy de la Macedonne Alexandre eust la couronne, Car c' est un grossier abus De croire un prince si brave Estre bastard de l' esclave Ou sorcier Neptanabus. L' orgueilleux fils de Clymene Qui fut jadis pour sa peine Foudroyé de mille dards, Fait encor dire à l' Affrique Maudite est la republique Où dominent les bastards. Ces levrettes mastinées Sont aussi tost équenées, Bastards boivent les affrons, L' acier de leurs traicts rebouche Jamais l' adultere couche N' engendra que des poltrons. Vien donc hymen hymenée, Vien ceste heureuse journée Benir ce couple d' amans, Et chanter plus d' amourettes Que l' aube sur les fleurettes Ne verse de diamans. Ameine avec toy Terpandre, Melanipide, Nicandre Line, le fils d' Amphimar, Eumolphe, Ephore, Musée, Hesiode, Homere, Orphée, Sapho, Tamire, et Pindar. Chante le rapt d' Orythie, La belle fleur de Clytie, Les larmes de Niobé, L' ame de Pyrame errante Quand sur sa lévre mourante Mourut la belle Thisbé. L' ethiopique Andromede, L' aigle qui mit Ganimede Dans les celestes flambeaux, L' adolescent Ciparisse, La fontaine où vid Narcisse Amour caché dans les eaux. La trahison de Zephire Quand Phoebus roy de la lire Meurtrist Jacinte le beau, Et la fueille au feu criarde Qui Daphné vierge fuyarde Cache au delphique flambeau. Comme irrita Philonide De la chaste Titanide Le vindicatif démon, Fiere qu' une nuict obscure Elle eust de Mars, et Mercure Antholic et Philamon. Chante la gageure faite Touchant le jeu d' amourette Entre Jupin et sa soeur, Et le don de prophetie Que l' aveugle Tiresie Obtint du dieu ravisseur. L' amour d' Alphée à Diane, De Neptune à Theophane, L' infidelle Coronis Par Jupiter foudroyée, Cyprine en larmes noyée Sur le tombeau d' Adonis. La roche leucadienne, D' où Sapho la lesbienne Phocas, et Deucalion Dans les ondes se plongerent? Où sans se noyer noyerent Leur bruslante passion. Dy le stratageme encore Qu' inventa jadis l' aurore Contre l' honneur de Procris, La loyauté de Cephale, Nictimene sepulcrale Et ses effroyables cris. L' amour du pasteur d' Amphrise, Ericine, et son Anchise, La sibile aux noms divers Qui fit pour vivre un long âge Present de son pucelage À Phoebus pere des vers. Pythis en pin transformée De Pan jadis bien aymée, Et comme Apollon lassé De poursuivre en vain Cassandre Alla ses lauriers espandre Au sein de la belle Issé. Comme Pallas la sçavante Qui fait tant de l' arrogante Chaste n' a tousjours esté, Puis qu' engendrer luy eschappe Du medecin Aesculape La deesse de santé. Chante l' artifice rare Du réforgé dans Lipare Au feu des ciclopes nus, Qui fit à la cour celeste Voir le vergongneux inceste De Mars au lict de Venus. Comme en la grotte Eleusine Pluton ravit Proserpine Dedans sa charette d' or Où sont attelez Orphnée, Aethon, le fougueux Nictée, Et le ronflant Alastor. Chante les flames cuisantes Du dieu que les coribantes Sonnans jadis leurs bassins Emporterent à grands tourbes, Conte nous toutes ses fourbes, De ses amoureux larcins. Quand Lede en cigne il courtise, Quand pour la fille d' Acrise Il se change en gouttes d' or, Satyre pour Antiope, Thoreau pour la belle Europe L' heritiere d' Agenor. En feu changé pour Aegine, En pastre pour Mnemosine, En mouton, estant vaincu De la femme d' Amphitrie, En aigle pour Asterie, Et pour Junon en cocu. Chanteras tu bien sans rire Comme Silvain vieux satyre Pensant Yole forcer L' aveugle amour qui le brusle Le transporte au lict d' Hercule Que tout nud veut embrasser? Jà ce dieu fretillant d' aise Afin d' amortir sa braise D' Iole cerche le sein, Mais trouvant la chair veluë D' Alcide porte-massuë, Soudain retire sa main. Quand ce grand foudre de guerre, Fils du dieu lance-tonnerre Se resveillant tout panthois Donne à Silvain telle entorse, Qu' à grand peine eust-il la force De se trainer dans le bois. Exemple aux charnelles ames De ne s' adresser aux femmes De ces guerriers indomptez, Et belle leçon au sage Que la honte est l' apennage De lascives voluptez. Cesse hymen ton odelette, Ceste mignarde ondelette M' entraine au fil de ses eaux, Son doux murmure m' abuse Et jà sommeilloit ma muse Sur le bord de ces ruisseaux. Sus ma Clio qu' on s' esveille, Que prestes-tu tant l' oreille À ces amoureux discours, Voudrois-tu point dans mon ame R' allumer encor la flame De mes premieres amours? Non, ne r' ouvre ceste playe Que le temps guarir essaye Par son baume precieux, Et son mal est sans cure, Oublions en la pointure À la dance de ces dieux. Mais, qui me pourroit resoudre Pourquoy Jupin est sans foudre, Que Mars est tout desarmé, Et que Bellonne la fiere N' a plus sa lance guerriere Ny son Aegide charmé? Pourquoy le vaillant Alcide N' a plus sa masse homicide, Sa faut Saturne prudent, Que Vulcan est sans flameches, Dictime, et Phebus sans fléches Et Neptune sans trident? Est-ce (muse ma mignarde) Que ceste troupe gaillarde Ne veut employer ce jour Contre ces beautez mortelles Que les armes naturelles, Et les foudres de l' amour? Mais où est-il, ô Cythere! Ton fils amour, douce mere, Helas! Ou s' est-il rendu? Que ferez-vous bergerottes, Et vous nymphes de ces grottes Si Cupidon est perdu? Que fera vos chansonnettes, Escoutera vos sornettes, Creusera vos chalumeaux? Qui tressera vos guirlandes, Qui tapissera vos landes Qui peuplera vos troupeaux? Sans luy, nous pouvons bien dire Que la nopce est un martyre, Un vray enfer nuict et jour, Une mer pleine d' orage, Mal-heureux le mariage Qu' on celebre sans amour. Sus donc amoureuse bande Cerchez ce dieu qui commande Sur la terre, et dans les airs, À tous les cercles sublimes, Et dans les profonds abimes Des plus orageuses mers. Fils aisné de la nature, À qui doit la creature Son repos, son mouvement, L' unique mastic du monde Sans qui la machine ronde Periroit en un moment. Vous le cognoistrez, pucelles. Aux trois couleurs de ses aisles, Pourpre, azur, jaune-doré, À son regard amiable, À son carquois redoutable, Par tout le monde adoré. À sa chevelure rousse À ses fléches, à sa trousse, À son dard, à son flambeau, À ses feintes, à ses charmes, À ses souspirs, à ses larmes, À son arc, à son bandeau. Il est beau par excellence, De petite corpulence, Les membres gras et doüillets, L' oeil brun, la grace naïfve, Le sang chaud, la couleur vifve, Le tein de lis et d' oeillets. Il est couronné de roses, Mille fleurettes écloses Naissent dessous ses patins, Mignard, la voix attrayante Sa parole begayante Et ses gestes enfantins. Qu' on ne le cerche en Menale, Mais en Paphos, en Miscale, En Guide, en Cipre, et plus bas Dans Amathonte, en Cythere, Sejours plaisans où sa mere Prend ses amoureux esbats. Mais sçachant ceste assemblee, N' est-il point allé d' emblée Ravir l' empire des cieux? Piller l' arsenac des poudres, Saisir les feux et les foudres Et desarmer tous les dieux? Ou dans les royaumes sombres Tourmenter encor les ombres De ses venimeux attraicts? Ou dans l' antre du ciclope Faire que bronte ou sterope Forge la pointe à ses traicts? Non, le voila le folastre, Que l' univers idolatre, Le voyez vous cét archer Ce garçon plein de cautelle Dans les beaux yeux d' Isabelle Honteusement se cacher? Craignant les mains vengeresses De tant de belles deesses Dont il a navré les coeurs, Et de brizer ses machines Contre les chastes poictrines Des neuf Castalides soeurs. Ne redoutez plus mes dames Ses traicts, ses attraicts, ses flames Son arc, son dard, son flambeau, Ce petit enfant volage A perdu son equipage Dedans les yeux d' Isabeau. Et devalisé de fléches, De brandons, et de flameches, Garroté de toutes parts: Pleurant tout nud, la convie De luy redonner la vie Au feu de ses doux regards. Ainsi, ô vengeance extresme? Amour, amoureux luy-mesme De ce roc de chasteté, Esprouve combien de peine Donne la poursuitte vaine D' une invincible beauté. Il voit bien le temeraire Comme sa flame est amaire, Combien nos sens sont confus Parmy l' amoureuse orage, Le desespoir et la rage Qu' apporte un rude refus. Mais jà la blonde criniere De l' astre porte-lumiere Trempe aux espagnoles eaux, Et desja la nuict brunette Aux limons de sa charette Fait atteller ses moreaux. Sur le coupeau des montagnes, Melisse, avec ses compagnes Nymphes au pied diligent, Chasse à meuttes descouplées Par les forests amiclées Le cerf aux branches d' argent. Allez donc ames gentilles, Mesler ces flames subtilles Qu' amour attise en vos coeurs, Et que ceste nuict obscure Recompense avec usure Vos amoureuses langueurs. Qu' embrassez dans vostre couche Flanc à flanc, et bouche à bouche, Donnez et rendez encor D' une mignardise mole Plus de baisez que pactole Ne contient de gouttes d' or. Ramassez à lévres gloutes, Vos ames demy dissoutes En ce dueil amoureux: Et qu' amour de la partie À vostre ardeur alentie Suggere de nouveaux feux. Que l' aurore à la pareille De long-temps ne se resveille Du sang de son vieux penard, Que le roy des flames blondes, Endormy dessous les ondes Ne se leve que bien tard. De vos plaisirs legitimes Facent tous les dieux sublimes Naistre maint prince puissant: Dont le bras un jour arbore La fleur que la France honore Sur l' infidelle croissant. Jamais l' affreuse discorde De vostre maison n' aborde, Mourant n' ayez qu' un tombeau, Que rien ne vous desassemble, Que charon vous passe ensemble Dedans un mesme batteau. LE BAILLEUR D'EXCUSES Le bailleur d' excuses en payement. La mer n' a point tant de balaines La terre n' a tant de fontaines Ny tant d' astres le firmament, Qu' il est de faiseurs de fusées, De bailleurs de bille-vezées, Et d' excuses en payement. Esperois-tu que ton affaire Par ce grand qui la devoit faire D' eust reüssir heureusement: Toute frelore, ce sont bayes Il suffit amy que tu ayes Des excuses en payement. Si quelqu' un te fait la promesse De t' eslargir de sa richesse Prens-lé au mot presentement, Car si sa volonté repose Il baillera pour toute chose Des excuses en payement, Quelqu' un te doit-il une somme, Si quelque sergeant ne le somme Et le chicane chaudement: Tousjours ce bailleur d' esperances Te repaistra de reverences Et d' excuses en payement. Si un vieillard prend une fille, Se cognoissant estre inhabile À fournir à l' appointement Et mettre dedans la belouse: Il donne a sa nouvelle espouse Des excuses en payement. Mon petit coeur que je te serre, Si je ne craignois mon catherre Je te le ferois rudement, À cela je ne crains personne: Ainsi ce vieux penard luy donne Des excuses en payement. Il ne faut pas ma petite ame Croire à nostre amoureuse flame, C' est assez d' un coup seulement, C' est la tasche du plus habile: Ainsi fait-il croire à la fille Des excuses en payement: Vieux bouquin aux tetasses molles, Penses-tu par belles paroles Appaiser son feu vehement? Non, sa flame est trop violente, La pauvrette ne se contente D' excuses pour son payement. Puis que tu luy faits ces escornes Elle te plantera des cornes Si elle a de l' entendement: Si tu trouves cela estrange Elle te rendra par eschange Des excuses en payement. Monsieur, vostre mal, dira-elle Deffend qu' a ma flame cruelle Vous donniez rafraichissement: Et le mien qui d' amour procede Ne sçauroit prendre pour remede Des excuses en payement. Je ne vous estois pas commode Puis que ce catharre incommode Vous deffend mon attouchement, Il vous falloit hermite rendre, En mariage on ne peut prendre Des excuses en payement. Ainsi disoit une pucelle À son vieillard, dont l' allumelle N' avoit point de soustenement, Et l' un et l' autre sans malice S' entre-donnoient par exercice Des excuses en payement. Un autre en semblable posture Prenant les plaisirs de nature Un peu trop excessivement Voyant son encre estre finie, Donne à sa nouvelle fourbie Des excuses en payement. Il fit un lettre ployée, Faint qu' elle luy est envoyée Du grand conseil expressement Pour quelque affaire d' importance, La sotte alors print sans doutance Ses excuses en payement. Mais tost apres ceste friande Songeant à si douce viande Ressentoit un chatoüillement, Et d' une abscence si soudaine Ne voulut prendre qu' à grand peine Des excuses en payement. Un jour donc ce tendron vollage Laisse entrer le chat au formage, Mais non pas si secrettement Que la chose ne fut cognuë, Mais le jean prit à sa venuë Des excuses en payement. Or il faut qu' en passant je touche Un dont la femme fut en couche Au bout des huict mois seulement, D' un enfant vivant et viable, Mais le sot print pour un semblable Des excuses en payement. Puis il disoit, non, c' est folie, Huict mois sont un terme sans vie, Pour le sçavoir plus seurement J' en veux le medecin entendre, C' est à faire aux cocus à prendre Des excuses en payement. Le medecin de happelourde Qui fut adverty de la bourde, À ce bon Jean dit gayement, Mon amy, sçache que ta femme Ne t' a point baillé par diffame Des excuses en payement. Les lunes, non les mois, l' on conte, Or au temps que tu me raconte Neuf lunes sont entierement, Certain terme où l' enfant a vie, Prend donc de ta fidelle amie Les excuses en payement. Alors ce cocu à l' espreuve Content et allegre se treuve, Et retourné gaillardement, Supplia sa femme et sa mere De vouloir prendre sans colere Ses excuses en payement. Mignonnes, dont les belles ames Suivent les amoureuses flames, Tirez vos coups plus finement: Et si l' on descouvre vos braises, Donnez aux jaloux de vos aises Des excuses en payement. LES VERRIERS Vous ennemis mortels de la melancholie, Venerables beuveurs aux fronts enluminez, Embrassez les verriers de la noble Italie, Car ils font des pinceaux à vous peindre le nez. Par ces braves pinceaux nous entendons les verres, Verres qui parmy nous de grands miracles font, Par eux nous oublions les malheurs de nos guerres, Et sans eux bien souvent le dieu Mars se morfond. Le verre inspire aussi les verves poëtiques, C' estoit l' aimé joyau du bon Anacreon, Et beaucoup trouvent plus de fureurs prophetiques, Au verre de Bacchus qu' au trepié d' Apollon. Entre les verres pleins l' on fait les mariages, Les pleiges, les marchez, et les transactions, Et les hommes vivoient agrestes et sauvages Quand le verre addoucit leurs rudes actions. Il donne l' eloquence, il augmente les forces, Il rechauffe aux vieillards leurs membres engelez, Il provoque à l' amour, r' allume ses amorces, Et fait trouver du feu entre deux culs gelez. Il noye les soucis, il acquitte les debtes, Il dissoult aisément toutes difficultez, Il fait voir les pensees des ames plus secrettes, Et d' un oracle faux tire des veritez. Si quelque scolarez nous objecte au contraire Qu' au vin, non pas au verre, appartiennent ces droits, Nous l' envoyrons teter derechef sa grammaire, Et de la synedoche apprendre encor les loix. Aussi comme à Pallas l' olive est consacree, Le chesne à Jupiter, le laurier à Phoebus, Les cornes à Vulcan, le myrthe à Cytheree, Les verres sont aussi consacrez à Bacchus. Ô gentil joly verre, ô joly gentil verre, Joly verre gentil, gentil verre joly, Quel plaisir reçoit on quand la bouche on desserre Sur ton bord qui distille un nectar cramoisi. Dans ces grands vazes d' or, despence superfluë, Le vin n' est si plaisant bien qu' il soit de grand coust, Il ny peut contenter que le goust, non la veuë, Mais au verre il contente et la veuë et le goust. Le haut bois est gaillard, plaisant est la pandore, Le cithre est argentin, le luth armonieux, Douce est la harpe aussi, gentille la mandore, Mais le verre cent fois est plus melodieux. Le belliqueux soldat n' ayme tant son espee, Le berger ne va tant son chalumeau prisant, Le chicaneur sa plume, et l' enfant sa poupée, Comme va le beuveur son verre cherissant. Aussi la verrerie a tant de gentillesse Qu' elle n' est point permise aux vilains roturiers, Car si tu n' es tout ladre, et pourry de noblesse Tu ne souffleras point aux moulles des verriers. Bien est vray qu' une fois quatre nymphes jolies Que la discretion nous commande celer, Nous vindrent visiter dedans nos verreries, Et voulurent chacune un beau verre soufler. Un impiteux glaçon eust congelé nos ames Si lors nous eussions peu ces beautez refuser, Puis les italiens sont amoureux des femmes Quand ils ne trouvent point à ganimediser. La plus gaillarde donc commence sans feintise La premiere à souffler nostre metail fondu, Et le mettant au moule à l' enflant elle advise L' arrousoir de nature à sa verge pendu. Hé! Mon dieu qu' est-ce là (s' escria la pauvrette) Quand la seconde dit, qu' avez-vous donc ma soeur? Là, ne faictes point tant de la fille secrette, Un vivant, bien plus gros, ne vous fait point de peur. Je veux, mon petit coeur, imiter ton ouvrage, Verrier, permettez moy que je soufle le mien? Hé, mon dieu qu' il est beau! Vrayment j' ay l'advantage, Car le mien est plus gros, et plus long que le sien. Vous ignorez encor toutes deux la maniere (dit la troisiéme alors) le mien sera plus beau, Voyez vous comme il est renfoncé par derriere, Et comme par devant il renverse la peau. La derniere n' estant moins que les autres gaye, Et dont les mouvemens sembloient plus ravisseurs, Si faut-il qu' en mon rang (ce dit-elle) j' essaye Si je le pourray faire aussi bien que mes soeurs. Lors prenant un peu trop de nostre chaude fonte, La soufle, et puis la verse au fond du moule creux, Mais souflant à la verge, elle eut un peu de honte Voyant que son priape estoit plus gros que deux. Or pour ces instrumens il y eût de la noise, Le mien est le plus droit, cestuy-là est trop lourd, Le sien n' est qu' un festu, le tien est une boise, Cestuy-ci est trop long et cét autre est trop court. Laissez (ce dismes nous) ce debat, belles dames, Pour ces engins de verre, il ne vous faut fascher, Mettez nostre metail dedans vos rouges flames, Et nous vous apprendrons comme on en fait de chair. Elles qui ressentoient un semblable martire, Donneront pour response un sous-ris gracieux, Et ce qu' honnestement leur bouche n' osoit dire Ils le firent assez entendre par les yeux. Alors chacun prit celle ou se jetta sa veuë, Et qui fut plus sortable a son affection: Mais d' autant que pour lors la table estoit rompuë, Nous fismes sur le lict nostre colation. Le bransle estant finy ces penelopes sages Pour faire leur retour, remirent leurs colets, Car avec nos metaux finirent nos ouvrages, Comme avecques la notte on finit les ballets. Mais helas il n' est point de plaisir sans tristesse, Tousjours apres le bien, le mal se fait sentir, Nous eusmes bon marché de ces douces carresses, Mais nous en achetons bien cher le repentir. Nous en avons porté la robbe de mercure, À peine en nostre bouche est resté une dent, Si tost n' eusmes passé le destroit de nature Que nous vismes suri baviere et claquedent. SUITE D'EPYGRAMES Alix à pleine main tenoit Le manche à Thibaut qui fretille, Thibaut, du cu carillonnoit Comme Alix tournoit la cheville, Vilain, vous petez, dit la fille: Quoy! Dit Thibaut sans s' estonner, Pensez-vous tant toucher l' aiguille Sans faire l' orloge sonner? Tetins mal comparez à des boulles. N' en desplaise à Ronsard, les tetons de nos filles, À des boules ne sont comparés justement, Car la boule ne sert que d' abattre les quilles. Mais un beau sein les fait redresser promptement. D' un bossu, et d' un boiteux. Le bossu dict au boitteux chancelant Comme un batteau qu' on pourmeine sans peautre, Ô que tu sçais de nouvelles, galand, Toy qui tousjours vas de costé et d' autre: Tais toy, dit l' autre, appaise ton caquet, Est-ce pas toy qui porte le pacquet? De Robin au grand nez, et Margot à la grand' bouche. Margot qui en riant se mordoit les oreilles Tant la bouche elle avoit d' une énorme grandeur, À Robin qui avoit le nez grand à merveilles Reprochoit que son nez estoit un affronteur: Puis fiez vous, dit elle au proverbe menteur, Et par l' anchre jugez de la grosseur du cable, Tout-beau, ce dit Robin, n' entre point en fureur Margot, accordons nous plustost à l' amiable. Le proverbe est-il pas en ce poinct veritable Qu' à la bouche on cognoit l' orifice d' embas? C' est donc ta verité qui engendre ma fable, Si mon nez est menteur ta bouche ne l' est pas. De catin. Pourquoy catin ne fais tu cas Du brochet que frere Lucas Te déguise avec tant de sausses, Friande tu as plus a gré Le pimpreneau tout embeurré Qui se pesche au fond de ses chausses. D' une empezeresse. Je la compare à sa platine, Ceste empezeresse mutine Qui fit tant son mary cocu, En ce, la comparaison entre, Qu' un linge est moüillé sur son ventre, Si tost quelle a le feu au cu. D' un chastré dissolu en paroles. Ce chastré si souvent discourt Des fortes passions d' amour, Qu' il en a pris la caquesangue, Mais il est heureux en ce poinct Que sa barbe n' empesche point Qu' il ne le face de la langue. De Domp-Jean. Domp-Jean faisoit son testament, Abhorrant le monde, et les vices, Sa garce luy dit doucement Qu' il n' oubliât point ses services: Domp-Jean qui n' eût le coeur d' acier Luy dit, en monstrant son fessier! Voila pour toy ma chambriere: Allez donc notaire escrivant Que je luy donne le derriere Dont elle a usé le devant. D' Alix prisonniere. Alix qu' on trainoit prisonniere, À sa mere, dit sans rougir, Cessez de pleurer tant ma mere Je me feray bien eslargir. À Bottru. Que sert Bottru que tu te monstres En tes rencontres un caton, Puis que rencontrant tu rencontres Tousjours quelque coup de baston. Pour une dame fiere. Je n' ayme point la dame en amour si soudaine Puis qu' on perd sans regret ce qu' on gaigne sans peine, Tels plaisirs sont plustost estouffez que conçeuz, La femme et le cheval sont de mesme nature, Car plus ils sont tous deux retifs à la monture, Plus ils bondissent haut si tost qu' on est dessus. De Franchon. Quels sorciers ont dancé sur ton chose Franchon Que le poil n' y croit point? Auroit-il bien la teigne. Response. Un fameux cabaret n' a que faire d' enseigne Dit on pas qu' au bon vin ne faut point de bouchon. Autre. Quand les mules seront sans vice Les chiens sans puces en juin, Et les couleuvres sans venin, Les femmes seront sans malice. De Maubert. Un soir Maubert fit un faux pas Portant un flacon sous le bras Plein de douce liqueur vermeille, Lors voyant son vin renversé, Son nez, et son flacon cassé Dit en colere nompareille: Ô Bacchus pere de la treille! Dieu des visages boutonnez, Quand je me suis cassé le nez Que n' as-tu sauvé ma bouteille. Autre. Vieillards qui équenez voulez faire l' amour Quelle charmeuse nuict vous desrobe le jour, Ferez vous pauvres fols formage sans presure, Vous n' avez point de beurre et voulez fricasser, Vos culs sont tous rompus et vous voulez dancer Un vieillard amoureux est un monstre en nature. Aux verollez. Precieux verollez ne vous débauchez plus, Vous estes aujourd' huy du nombre des esleus, La belle cristaline est l' orniere lactée, Qui vous conduit aux cieux: s' en est le droit chemin Car l' on ne peut passer dans le ciel empiree Qu' on ne passe premier dans le ciel cristalin. D' un jaloux. Un jour en colere un jean cu Reprochoit à sa preude femme, Est-il pas vray paillarde infame Que tu m' as fait cent fois cocu? Mary la fureur vous transporte, Confesse donc où tu es morte, Si je le dy que ferez-vous? Je te feray trencher la teste, Je ne seray donc pas si beste De le dire en vostre courroux. Sur le mesme. (...) l' ay veu c' est assez de preuve, (...) la morbieu si je le trouve (...) feray pendre du moins: Tu dis vray, Jean la preuve est forte, Car il y avoit deux tesmoins Qui n' ont pas bougé de la porte. De Philis, et Martin. Philis la nuict premiere avoit Le cas si breneux d' avanture, Que Martin a peine pouvoit Ouvrir le guichet de nature, C' est que petite est la serrure, Non, dit Martin, tout au rebours, La ville est grande je m' asseure Qui a de si salles faux-bourgs. De Madelon. Madelon faisant le mestier, Disoit à Thibaut le nattier Vay-je pas bien à la cadence, Ouy, dit Thibaut à Madelon, Que maudit soit le violon Qui premier t' en monstra la dance. De Margot. Margot qui se marche en triangle, Pette tousjours quand on la sangle Je ne sçay si c' est l' aise ou non, Ou si le calibre est trop large, Mais je sçay bien que trop de charge Fait souvent crever le canon. De Lucrece. Tu n' as point meurtry ta beauté Avant ta chasteté ravie, Mais apres en avoir gousté Tu n' eus plus regret en ta vie. Sur l' équivoque du nom de sot. C' est un songe falatieux Que les plus sots le font le mieux Disoit Marthe au Sieur De La Taille, Car exprés pour mary j' ay pris, L' un des plus grands sots de Paris, Et si ne me fait rien qui vaille. Responce. Tout beau Marthe distinguer faut Ce nom de sot, pour un lourdaut, Ou pour un cocu deshonneste, Lourdaux n' ont qu' une corne au cu Mais ton mary comme cocu En porte deux dessus la teste. A Angelique. Quand je te caresse Angelique Tu dis que ma barbe te pique Ayme tu tant le poil follet, Baise le trou par où je pette, Et si tu n' en és satisfaite Fais toy baiser par mon vallet. SONNET Une dame tançoit sa servante accusee, D' avoir fait en joüant ce qu' on fait de la l' eau, Vien-çà, nomme le moy pauvre fille abusee Le meschant qui osa chez nous faire un bordeau. C' est vostre mareschal (madame) ô la rusee Combien as tu de fois remmanché son marteau? Il me le fit six coups en filant ma fusee Et si vouloit encor lever mon devanteau. Six coups ce dit la dame, en extase ravie, Une femme d' honneur en seroit bien servie, Fuy d' icy ta presence attise mon courroux: La laide, la soüillon, la petite impudente, C' est bien à telle gueuse à le faire six coups, Je my passerois bien moy qui suis presidente. D'UNE DAME JOUANT DU LUTH D' une dame joüant du luth au giron de son amy. Sonnet. Madame un jour sur mes genoux assise D' un luth charmoit mon esprit traversé Quand pour joüer de son luth renversé Habilement je levay sa chemise. Amour adonc, enflame, allume, attize Le feu qu' il a dans nos ames versé, Je me pasmois, et ma belle Circé Mouroit aussi d' un mesme feu esprise. Quoy! Dis-je alors, tes doigts n' en peuvent plus Dessus le manche ils languissent perclus Sans fredonner les accords que tu passes? Elle me dit, mon desirable object, Mes doigts n' ont rien qu' à tenir le suject Assez mon cu fredonne sur les basses. GROTESQUES IMAGINATIONS Grotesques imaginations de Turlupin, Sur les amours de son maistre. Mon maistre chauve comme un oeuf, Ridé en caillette de boeuf, Plus vieux que n' est la passe-meze, Ny que la diane d' Epheze, Entrant comme un fourgon a four, Est si fort constipé d' amour Qu' il n' en chiera de trois semaines, Ce feu bondit dedans ses veines Comme un balon dans un sabot. Plus gorgias qu' un escarbot, Plus frais que sa vieille escarcelle Plus affable qu' une pucelle, Et plus sage qu' un pelerin Qui revient de S Mathurin, La voix accordante et hardie Comme un rossignol d' Arcadie, Sobre comme un petit pourceau, Fameux comme l' huis d' un bordeau, Honneste comme un pot de chambre, Plus attrayant qu' un dizain d' ambre Plus blandissant qu' un reformé, Plus sain qu' un ladre confirmé, Plus secret qu' un coup de tonnerre, Plus accostable qu' un lierre. Au demeurant, tousjours joly, Plus reluysant et plus poly Qu' Itis n' y sa pierre de touche, Les mots luy croissent dans la bouche, Comme le musc sur un retraict, Bref, jour et nuict ce vieux pourtraict, Esveillé comme un chat qu' on fesse, Ne parle rien que de maistresse, D' amours, de feux, de cupidons, De traicts, d' attraicts, et de brandons, D' yeux, de soleils, d' astres, de charmes, De feux, de martyres, de larmes, Et autre attirail amoureux: Jargon ordinaire a tous ceux Qui suivent l' enfant de Ciprine. Poussant de sa froide poictrine Plus de souspirs et de sanglots Qu' un espagnol ne fait de rots, Ny de vesses les accouchées, Ny qu' un lansquenet aux tranchees Ne fait de pets quand il est soul: Bref, je ne croy point que ce fou N' ait tous les diables dans le ventre, Et que du plutonique centre Cerbere ne soit déchainé Pour tourmenter cét obstiné, Tant est grande d' amour la rage. Pour moy, si ce beau dieu volage Venoit de son poizon charmeur Embroüiller ma gaillarde humeur, Le chef coiffé d' une marmitte, Sur mon ventre une lichefrite, À grands coups de broche à rostir Je l' en ferois bien repentir: Puis, l' ayant demonté de fléches, D' arc, de carquois, et de flaméches, Ce bastard, ce mignon, ce nain, S' en iroit pleurer tout soudain En Paphos, en Cypre, en Cythere, Au sein de sa paillarde mere: Ou j' envoyrois en mon courroux Dans les enfers ce dieu des foux, Avec Pluton et Proserpine. Fy d' amour vive la cuisine, Vive les pots, vive les plats, Andoüilles, gogues, cervelats, Vive la chair, vive la soupe, Et vive l' amour quand je souppe. Car vivre tousjours sans soucy, Avoir le ventre bien farcy De salmigondis, de salades, De jambons, et de carbonnades, Et boire sec comme un sapin Sont les amours de Turlupin. Ô que c' est une chose hydeuse Qu' un portraict d' une ame amoureuse? Celuy qui veut peindre un amant, Qu' il s' imagine seulement Ces spéctres qui les nuicts entieres Environnans les cimetieres Font retentir les monuments D' espouventables hurlements: Ou qu' il se forme une statuë, Have, longue, maigre, pointuë Comme l' idolle de la faim: Qu' il prenne encor pour son dessein Ces squelettes anatomiques Que l' on voit tousjours aux boutiques Des barbiers les plus ignorans Pour se faire estimer sçavans: Ou les carcasses décharnees Des haridelles écorchées: Ou ces phantosmes de drapeaux Qui espouvantent les oyseaux. Bref, je ne croy point qu' en ce monde, Ny dedans la fosse profonde Où sont les esprits tenebreux, Se trouve rien de si affreux Si sec, si horrible, et si maigre Que ces amoureux de vin-aigre. Encor mon vaillant franc-archer Qui ne sçait pas son nez moucher Trenche de l' amadis de Grece, Et pour complaire a sa maistresse Est tousjours armé jusqu' aux dents, Ses yeux sont deux tisons ardens Qui leur jalouses flames dardent À ceux qui seulement regardent La Circe qui l' a enchanté. Un vieux registre, un cu gratté, Bossuë devant et derriere Comme une double gibeciere, Le teint flétry et bazanné Comme un vieux contract suranné, Une furie, une megere, Une meduse, une sorciere, Un vieux havre ouvert a tout vent, Une lanterne de convent, Nez-pourry, cu-plat, fesse-molle, Sur qui la teigne, et la verolle Ont exercé leurs cruautez, Percée a jour de tous costez, De qui les mamelles molasses Serviroient bien de deux bezasses, Le menton fait en chausse-pié, Le bas du ventre historié Comme un bast de mulet d' Auvergne De son penil pend une hargne, Qui rencontrant deux landions Font en ses brusques tordions Entre ses fesses applaties Une musique a trois parties. Bref, ce vieux fust, ce vieux cabas, Qui mene le branle aux sabbats, Qu' un grand bouc parmy cette troupe A mille fois portée en croupe, Et qui cent fois a laschement Baisé le diable au fondement, Vieille aridelle de bagages, À qui palefreniers, et pages, Laquais, soldats, et pionniers, Ont monté dessus ses paniers. En fin cette laide guenuche, Le cu chaud en poule d' austruche, Sçait si bien mon maistre piper, Et dans ses filets attrapper Qu' il est enragé s' il n' embrasse Tousjours cette vieille carcasse. Voila le suject tant aymé Qui fait que jour et nuict armé En escuyer de Domp Quichotte, Et jusqu' aux genoux dans la crotte, Je prens garde qu' en ce bordeau Ne glisse quelque maquereau Pour de sa langue babillarde, Nous emporter cette mignarde, Qui tient lié ce jobelin Comme un asne à l' huis d' un moulin. Au diable l' amour et les charmes Au diable la guerre, et les armes, Depuis que ce gentil amant A coiffé mon entendement De ce morion effroyable, J' ay tousjours esté miserable, Poüilleux, crasseux, crotté, lassé, Plus embrené, plus harassé Qu' un chien qui a les loups aux fesses Puis apres ces belles proüesses Il faut souvent disner par coeur. Peut-on mieux monstrer sa valeur, Et sa genereuse origine Que de bien fraper en cuisine? Tailler en pieces un jambon, Fendre jusqu' aux dents un chappon, Rompre d' un pasté les murailles, Fondre dans un gros de vollailles, Arranger les contre-hastiers, Flanquer broches, pointer landiers, Puis soufler a trongnes flambantes, Comme celles des coribantes, Dedans un cornet bacchanal, Tant que le piot septembral Par un vineux entousiame Ravisse et transporte nostre ame Sur Cytheron, ou autrefois Se solemnisoient tous les mois Du Pere Denis les orgies, Lors que les menades rougies Crioyent d' un gozier enroüé Jo, Jacq, Evan, Evoé. Ô la douce et gentille guerre! Il n' est chamaillis que de verre, Carrabines que de flacons, N' y fourniments que de jambons Rondaches que de lichefrites, Bourguignottes que de marmittes, Escarmouches que de festins, Bandolieres que de boudins, Ny escharpes que de saucisses. Ô cuisine, ô douces delices! Chez toy tousjours je me suis veu Potelé, rebondy, fessu, Mais depuis que je t' ay perduë Toute ma graisse s' est fonduë. Mon col ressemble un entonnoir, Ma teste applatie en battoir Est fichee entre mes espaules Comme un chardon entre deux gaules L' oeil have, le front de canard, Le nez en coque de haumard, L' oreille en siflet à moustarde, La trongne tetrique et hagarde, Le gosier sec en pied d' eslan, La bouche creuse en four a ban, Les joües molles et fanées, Comme vessies surannées, Le front passé en marroquin, Les machoires en vilbrequin, Les narines en deux gouttieres, Les dents en longues fourchefieres, Les doigts crochus comme havets, Longs en manches de ganivets, Les deux mains comme deux estrilles, Les deux coudes comme deux billes, Le bras fait comme un larigot, L' espaule pointuë en argot, Mes ongles sont toilles d' aragnes, Mes pieds sont deux estuits de peignes Mes cuisses comme deux tréteaux, Mes jambes deux gresles fuseaux, Ma voix semble un son de cimballes, Ma poistrine un jeu de regalles, Mon dos ne ressemble pas mal À l' eschine d' un vieux cheval, Mes spondiles maigres et croches Sont des landiers a tourner broches, J' ay le nombril en bilboquet, L' entre-fesson comme un claquet, Le cropion en cu de lampe, Les fesses plates en estampe, Et les genitoires pendants Comme les manches des pedans, Le trou d' où sort le vent de bize Comme une glace de Venise. Ô grasses cuisines de cour! Maudit soit la guerre, et l' amour, Qui m' ont trans-formé en gendarme, Tu-tu, tu' tuë, alarme, alarme, Ne voy-je pas des gens de fer? Pleust-il a Dieu que Lucifer! Jusques a leur fureur passée M' eust mis dans sa chaire perçée, Tant je crain que maint horion Ne pleuve sur mon morion. CONTRASTE ENTRE CUPIDON ET VERTU Contraste, entre Cupidon, et la vertu. Cupidon Je suis le seul vainqueur des hommes et des dieux, Je dompte souz mes loix, l' air, la terre, et les cieux, J' ay cent fois Jupiter entamé de mes fléches Et dans son coeur divin fait des humaines bréches, En combien de façons l' ay-je fait transformer Pour forçer les objets qui le forçoient d' aimer? Tantost en gouttes d' or pour la fille d' Acrise, Tantost en aigle afin d' enlever par surprise Le beau fils de Priam en taureau blandissant Pour Europe ravir qui l' alloit ravissant. Mais Jupiter n' est seul qui redoute mes armes, Combien le dieu guerrier a t' il versé de larmes Dans le sein pommelé de ma mere Venus? Et bien que ce bravache aux exploits tant cogneus Ait jadis empesché que la tourbe orgueilleuse Des geants terre-nez n' eschellast furieuse Des grands dieux immortels les palais lambrissez, Si ne peut-il gauchir a mes traicts élancez, Et qu' au fond de son coeur un brazier je n' allume Qui sans le consumer doucement le consume. Et toy fiere Diane au beau front argenté, Qui deesse te dis de toute chasteté, Combien as-tu de fois és plaines de Lathmie Eclos mille baisers sur la lévre blesmie De ton Endymion? Toy guerriere Pallas, Fus-tu pas une nuict serrée entre les bras, De mon pere boiteux? Quand faisant la fascheuse Pour sa defformité, sa semence germeuse, Boüillonnante d' esprits, en terre cheût alors, Dont s' engendra un monstre horrible et laid de corps Qui depuis fut placé au nombre des chandelles Qui marquent dans le ciel leurs clartez eternelles, Et toy porte-trident, nonobstant la froideur De tes flots courroucez, n' as-tu senty l' ardeur De mon feu doux-amer? Toy Pluton dieu des ombres Malgré ton chien portier, tes lieux affreux et sombres, Ton Stix, ton Acheron, ton Cocyte bourbeux, T' ay-je pas fait sentir de mes traicts amoureux L' attainte inévitable, en un mot, mes amorces Forcent de tous les dieux les indomptables forces, Il n' y a dans le ciel, en la terre, aux enfers, Aucune deité qui n' adore mes fers Et qui le nom d' amour sainctement ne revere, Fors toy sotte vertu, qui seule m' es contraire, Temeraire oze-tu opposer ton pouvoir Pour obstacle a ma force? Impudente vouloir Enchainer sous tes loix celuy qui les plus braves L' enchaine quand il veut, et les fait ses esclaves? La vertu. Và, petit boute-feu petit nain avorté, Luxurieux enfant, ton babil affeté Ne me charmera point: car tes armes frivolles, N' eurent jamais pouvoir que sur les ames molles, Aiguise si tu veux ton traict ensorcelé, Cache toy si tu veux dans le poil crépelé D' une aimable beauté, dans ses yeux, dans sa bouche Campe toy sur sa lévre, et a ton aise touche Ses corans my-ouverts, invente si tu veux Appas dessus appas, rets sus rets, feux sur feux, Esveille ta malice, emplis ses yeux de charmes, Et te baignes malin dans ses lascives larmes, Tu ne pourras jamais un coeur plein de vertu Esclaver souz tes loix: ains un homme abatu, Engourdy, casanier, dont l' ame effeminée Languit dedans le crime aux enfers destinée, Le vertueux ressemble un superbe rocher Que la mer affermit a force de licher, C' est un chesne branchu que plus le vent secouë Plus sa racine avant dans la terre se jouë, Bref, je brize ton arc, je ry de tes attraicts, Et brave foulle aux pieds, toy, ta trousse, et tes traicts. Amour. Combien de vertueux ont senty ma puissance: Combien se sont rangez souz mon obeïssance Qui portoient ton image emprainte dans le coeur? Des plus braves vainqueurs n' ay-je esté le vainqueur? Hercule qui l' enfer effroya de sa dextre, Qui voulut s' emparer du plutonique sceptre, Agamemnon, Achille, et mil autres heros Qui ont senti mon feu fureter dans leurs os N' estoient-ils vertueux? La vertu. Non, tous ces personnages Ne sont ny vertueux, magnanimes, ny sages, La vertu ne consiste a seulement dompter Les monstres furieux, encor moins à porter Sur son chef orgueilleux un royal diadéme, Celuy est vertueux qui sçait dompter soy-mesme: Est-ce un traict de vertu que laschement servir À ses affections, son courage asservir Soubz le joug d' un enfant, dont l' infame naissance Declare assez le vice et brutale puissance? Que l' homme est aveuglé qui cét aveugle croist Estre un dieu immortel: c' est un brazier qu' on doit Estouffer d' heure, avant que sa lascive flame Enfume de son noir le blanc cristal de l' ame. Les amateurs de vertu. Aux dames. Dames dont les appas, les charmes les blandices Esclavent les humains de vostre amour épris, Nous quittons Cupidon et sa mere Cipris, Pour suivre Cupidon, et ses chastes delices. Amour, et la vertu n' ont point de simpathie, Amour époint nos coeurs d' un lubrique plaisir, La vertu les époint d' un honneste desir, De vivre apres la mort d' une immortelle vie, Ces hommes (direz-vous) tranchent par trop des graves De mépriser amour et ses plaisirs si doux, Il est vray mais aussi vous apprendrez de nous Que vertu fait les roys, Cupidon les esclaves. LE VOYAGE DE VARADES À peine le soleil doroit l' herbeuse croupe, Des costaux angevins, qu' une gaillarde troupe De rustiques pasteurs d' un gay musicien, D' un folastre marchand, et d' un pharmacien L' on void dans Ancenis se donner des ambades Pour aller voir Michau le berger de Varades, Qui leur avoit promis un solemnel festin, Et de remplir souvent leurs gondoles de vin: Michau le biberon, qui plus de vin avale Que des monts Appennins de neige ne devale, Dont le gozier ressemble un Vessuve embrazé Qui devint plus ardant plus il est arrouzé. Or chacun d' eux avoit le ventre si tres-linge Qu' un basteleur pouvoit y faire avec son singe Maint tour de passe-passe, et ne souperent point Pour mieux se cotonner le moule du pourpoinct. En fin drolles aux champs, les moustaches dressées, Les cousteaux affilez, et les dents aiguisées L' un piquant en latin en pedan chevauchoit, L' autre aux flancs du cheval de ses talons touchoit, L' un tenoit a deux mains le pommeau de la selle, L' autre pour estrié n' avoit qu' une ficelle, L' un en marchand de porcs attachoit d' un bouton Son vieux manteau pelé par dessous le menton, Puis tastant sa jument d' esperons sans mollette La faisoit en trottant servir d' escarpoulette, Branslant deçà delà, si qu' on l' eut pris ainsi Pour un boucher qui vient du marché de Poissy. Pierrot le rubicond, trop carré du derriere, Grimpant sur son bidet rompit son estriviere: Sainct Gerion n' avoit croupiere ny poitral, Le berger de Liray gourmetta son cheval D' un vieux lacet de cuir, et celuy dont l' on vante La houlette valoit mille livres de rente, Courbé sur les arçons, tenoit tousjours aux crins Sa quevale ombrageuse, et troussant sur ses reins Sa longue souquenie, en ce brave équipage Ce rustre avoit de l' air d' un prescheur de village: Sur tout faisoit bon voir tout charbonné qu' il est Le docte charbonneau, aussi dit-on que c' est Un second Isocrate, un Demosthene avecques, Et qu' il ne pette rien que des sentences grecques: Pour le chantre quinteux qu' on nommoit Petit-Pas, C' estoit un bon falot, rebondy gros et gras, Qui beuvoit au matin pour charmer la brouée Et qui n' avoit jamais l' esguillette noüée, Quand au marchand l' on dit que c' estoit un asnier Qui jamais n' affourcha qu' un roussin de meusnier: Mais nostre apotiquaire en valoit plus de douze, Aussi les escoliers du basacle, a Toulouze Le dresserent jadis c' est-là que ce paillard Voyant l' accouplement de maint asne coüillard, Dedans sa chambre noire à l' instar baudoüine En asne débasté sa follastre Francine. Les voyla donc partis tous assez mal bottez, Et montez la pluspart sur chevaux empruntez Hormis le foüille-cu, qui brusque personnage Chevauchoit d' un amy la monture a loüage, Aussi ce glorieux, ainsi qu' ils galopoient Et qu' encor de Juigny la montagne ils grimpoient, Voulant à son cheval donner une carriere Répandit l' hypocras dedans sa fauconniere, Signe presagieux de leur gauche destin, Et qu' au pere Bacchus ils n' avoient ce matin Pour le rendre a leurs voeux tutelaire et propice Suffisamment offert le vineux sacrifice. Toutesfois consolez du banquet somptueux Se donnoient en chemin mille brocards joyeux, Et chacun à l' envy disoit le mot pour rire. J' à l' un la douce odeur des potages respire, J' à l' autre savouroit d' un esprit arresté La friande vapeur d' un excellent pasté, L' un s' attend aux ragouts, l' autre aspire aux salades L' un aux langues de boeuf, et l' autre aux carbonnades, L' autre moins carnacier pour trouver le vin bon, Mettoit jà (luy sembloit) par tranches un jambon. Qui a veu quelquesfois les chiens d' une cuisine Les barbes se lecher allonger leur eschine Et monstrer en baillant leurs dentiers furieux Quand des contre-hastiers le son melodieux Et les exhalaisons des grasses lichefrites Endorment ces mastins à l' ombre des marmites, Il a veu nos bergers qui s' entre-consolant Croyoient que tous les vents qu' ils humoient en allant Feussent pigeons rostis, comme aux champs d' Idumée Sembloit jadis la manne à l' hebraïque armée. Or comme les nochers pour surgir à bon-port Prennent tousjours hauteur à l' estoile du nord, Aussi prenoit tousjours ceste jeune brigade Pour estoille du nord le clocher de Varade, Tant qu' en fin elle arrive, ou le peuple transi De frayeur s' escria: Michau sortez d' icy Une troupe voyla d' estrangers effroyables (qui ne sont pas encor si noirs comme ils sont diables) Qui te veulent ronger aujourd' huy jusqu' aux os, De leurs grands ventres plats et creux comme sabots Sort un bruit esclattant comme un son de cymballes, Ils ont l' estomach fait comme un jeu de regalles, La bouche en four à ban, le nez à pont-levis, Mentons à cul de lampe, et machoires à vis, Leur peau mince ressemble au papier des lanternes Que l' on pend à Paris aux portes des tavernes Et chez les patissiers, où l' on void à travers Tourner incessamment mille pourtraicts divers. De leurs gosiers beants comme seches goutieres Sortent deux rangs confus de longues fourche-fieres, Ils ont l' oeil cave et grand dans l' orbite enfoncé, Le front aride et sec en parchemin poncé, L' oreille en chien terrier, transparentes les tempes, Comme un chenet fourby de fin sablon d' estampes, Fuy donc pauvre Michaud si eschapper tu veux Les fameliques dents de ces monstres affreux. À ces mots le berger abandonna houllette, Son chien, sa pennetiere, et sa garce Collette, Collette ses amours, sa colombe sans fiel, Collette dont les yeux font la cire et le miel, Tendron de soixante ans, blanche comme la suye, Blonde comme le cu d' un poislon à boüillie, Medaille de bordeau, de qui le dos bossé Semble un tombeau tout frais de quelque trespassé, Collette qui a plus escorché de Priapes Qu' un pressoir en dix ans n' a escrazé de grappes, Pucelle comme un tronc où chacun met dedans, Tein de maigre bizet, les yeux clairs et ardans Comme le cu d' un bougre, et la chair ferme et dure Comme un papier qui boit l' encre d' une escriture, Collette dont l' haleine est un parfum extraict Des arromats croissants sur l' anneau d' un retraict, Aux coüilles d' un bellier ressemblent ses mamelles, Sa bouche est de travers, et ses lévres jumelles Semble au cropion d' un coq-dinde plumé, Son rouge-nez sembloit un tizon allumé Vermoullu par le bout d' un reste de verolle, De sa narine ouverte une visqueuse colle Salement descendoit, comme on voit ces glaçons Qui pendent en hyver aux égouts des maisons, Ses doigts crochus sembloient aux griffes des harpies, Ses ongles longs et durs comme fers de toupies Estoient tous rebouchés a force de gratter Son cu qui ne fait plus que vessir et peter, Sur ses ongles gisoient les sanglantes charongnes Des poux qu' elle avoit pris aux plis des castelongnes Et dont elle avoit mis les tripes au soleil, Car la bonne Collette au visage vermeil N' avoit jamais lavé ses mains que dans sa souppe, Du col escroüelleux luy pendoit une louppe, Et de son gozier sec les descharnés vaisseaux Sembloient un peloton de groüillants vermisseaux, Ses gris et gras cheveux tondus chasque semaine Luy sortoient par les trous d' un vieux bonnet de laine De sa juppe le haut estoit d' un vieux coutil Jadis entrelassé de cordes et de fil, Le devant du corset fut d' une serpilliere, D' un tapis de Turquie estoit fait le derriere Où se voyoient encor Holoferne et Judith, Le tout rapetassé plus que la nef qu' on dit Avoir des doctes grecs épuisé la logique, La peau d' un cormoran sur sa poictrine ethique La tenoit en chaleur, et ses pieds crevassez Enveloppez de paille en deux sabbots percez Rendoient odeur semblable aux formages de Brie, Pres d' un feu de coipeaux la viollette accroupie De l' estouppe filloit, de qui les haridons À sa bave collez, ressembloient ces chardons Qui sont montez en graine, ou la gueulle emplumée D' un chat qui a trouvé l' attrappe non fermée. En ce splendide estat Collette appercevant Entrer nos conviés veut aller au devant, Se leve fait un pet, et toute équarquillée, (bien veignant d' un souplet la brigade esveillée) Leur fait ceste harangue: où allés vous ainsi Mes frelants, mes gaillards, mes enfans sans soucy, Auroit bien Cupidon en sa vive sagette Navré vos jeunes coeurs pour l' amour de Collette? Ne fus-je pas jadis la Venus de ces bois? Voire qui fourbiroit encor ce vieux harnois Il rendroit du service, et ne faut pas (mes drolles) Si le tripot est vieil tirer moins de bricolles, Une enclume ne fait que s' endurcir aux coups, Tousjours vieille jument n' est à jetter aux loups, Souvent un vieux creuset resiste au feu de fonte, Et si au jeu d' aymer je n' ay la fesse prompte L' eschine remuante, et que plus je ne peux Faire quitter l' arçon à ces rables nerveux, Pour le moins sçay-je encor tant de vieilles rubriques Tant de vieux tours de reins, et d' appas impudiques Que j' en mettrois en rut les hermites reclus. Nos rustres à ces mots demeurerent perclus, Leurs avides boyaux retroissis par famine N' entendoient point alors aux esbats de Cyprine, Et comme eussent-ils peu aymer ceste Alecton? STANCES Si tost qu' un blond duvet m' eut sorty mollement, Le dieu des amoureux sa charmeresse flame Par mes yeux distila dans mon coeur doucement D' où j' appris que le coeur est le siege de l' ame. Car comme à son ormeau par un secret aimant La vigne avec ses doigts mollement s' entortille, Ou comme on voit le fer attiré par l' aimant, Et par l' ambre doré une paille subtile. Ainsi fut lors l' appast d' une jeune beauté, Mon ambre, mon ormeau, mon aimant et mes charmes Et je fus tellement d' un bel oeil enchanté Que sans rendre combat je luy quittay les armes. Mais depuis j' ay d' amour les fins tours descouverts, Et de ce fin renard observé les alleures Car les femmes jamais ne me prendront sans vert, Fin, contre fin n' est pas bon à faire doubleures. La femme est un prothée, un bois à tous accords, Un polipe inconstant qui par tout se transforme, Un moule à tout ouvrage, un habit à tout corps, Une forme à tout pied un pied à toute forme. Une boüette painte où le philtre est caché, Un sepulchre blanchy plein de vers et de cendre, Le pandore et l' escrin d' où coula le peché, Bref, le gouffre où se perd tant de jeunesse tendre. Quelles subtilités, quelles ruses, quels tours N' invente point ce monstre à seduire les hommes? Hé! Que nous sert d' en voir les preuves tous les jours, Puis que plus les voyons, plus aveugles nous sommes. Ces circes vont charmant nos sens si doucement Qu' au fort de nos douleurs des plaisirs il faut feindre, Et ravis par l' effort de cét enchantement Nous sentons nostre mal, et n' oserions nous plaindre. Ce pipeur animal nous voulant decevoir Mille pieges trompeurs de ses beautés nous dresse, Et si nature avoit manqué à son devoir Avec l' aide de l' art ses deffauts il redresse. De la le vermeillon et le tale estimé Les rozes et les lys font croistre sur sa jouë, Et d' iris blanchissant son poil est parsemé Que le doux alener d' un zephire secouë. Elle alleche nos sens d' un refus gracieux, Et dédaignant souvent le bien qu' elle souhaitte Porte l' amour au coeur et la colere aux yeux Afin de mieux trancher de la fille secrette. Plus elle est poursuivie et qu' elle voit mourir, Un amant insensé: plus ceste desdaigneuse Paroit fiere revesche, et ne veut secourir D' un salubre appareil blesseure amoureuse. Monstre luy les ardeurs de tes affections, Fein de mourir le jour cent mille fois pour elle, Elle mesprisera tes fortes passions, Plus tu luy seras doux, plus te sera cruelle. Mais si elle apperçoit que tu ne l' aymes point C' est lors que de ton feu sa poictrine s' enflame, Et plus tu cacheras la douleur qui te poinct Plus elle monstrera la flesche qui l' entame. Mais quoy c' est calculer tous les flambeaux des cieux Le sable de la mer, les fleurettes d' erice, Que tracer en ces vers d' un stille curieux Du sexe feminin l' astuce et la malice. POUR BACHUS Savoureux bromien dont la liqueur vermeille D' un saint enthousiasme eschauffe nos esprits, Sans le friand nectar de ta vineuse treille Oysive languiroit l' amoureuse Cypris. Evan, Jac, Evoé, alme chasse-tristesse, Niseen, Liseen, Bachus chasse-soucy, Chasse-ennuy, chasse-mal, Denis donne liesse, Donne-amour, donne-force, et donne vie aussi. Quel stille d' Archilocq, ou rages vomissantes, Les yambes fureurs, suffiront pour punir De ces corbeaux infects les gueules croassantes Qui veulent de ce dieu la loüange ternir. Critiques refrongnez, qui pour trancher des sages Mesprisez ce doux jus que vous cherissez tant, Vos fronts couperosez en portent tesmoignages, Car l' eau ne peut donner ce beau lustre esclatant. Belle et riche couleur! Vermeille est l' escarlatte, Vermeil l' oeillet aimé qui se va pourprissant, Vermeil est le ruby et la fleur qui esclate, Au lever du soleil son lustre rougissant. Ô divine liqueur que tu és amiable! Si tost que nos esprits ressentent ta vapeur Nous sommes enchantez d' un sommeil agreable Et ne faisons jamais sacrifice à la peur. Il ne nous souvient plus de procez, de querelle, Les lys et les oeillets croissent dessous nos pas, Nous sommes des cresus, encore que l' escuelle Du pauvre Diogene à peine n' avons pas. Petit bouc trepignant quel heur ce fut aux hommes Quand gaillard tu broutas de ce pampre aigre-doux, Sans toy nous languirions accablez sous les sommes Des malheurs que le ciel pleust à seaux dessus nous. Va donc boire en enfer hydropote hypocrite, Puisse-tu espuiser les eaux de Phlegeton, Faire assecher le Stix, l' Acheron, le Cocythe, Et tarir le tetin de la fiere Alecton. Car tant que de Bachus la plante entortillée Panchera sous le faix de son pampré raisin, J' imitteray gaillard l' evante eschevelée, Les chevaux boiront l' eau et je boiray le vin. LES PEINES INFERNALES Des gouffres ensouffrez de l' infernalle presse, Des flancs de Persephone, et de la troupe espaisse Des esprits criminels, où jamais le soleil En son cours ne fait voir son visage vermeil, Nous retournons au monde, afin que par nos peines Le monde aille laissant ses débauches mondaines, Mondains dans les gluaux des vices arrestez, Croupissans sous l' égoust des molles voluptez, Voyez que pour avoir imité vos bombances, Vos banquets persiens, vos carnevals, vos dances, Et l' esseim fourmillant de vos salles pechez Nous sommes à la mort maintenant attachez. Qui conteroit les feux des voûtes lambrissées Les cotonneux flocons des neiges amassées Sur les sommets pointus des Alpes sourcilleux, De Neptun courroussé les replis orgueilleux, Les images divers d' une inconstante nuë, Les boulets bondissans d' une gresle menuë: Bref, celuy qui pourroit l' eternité borner, Comprendre l' infiny, l' immense terminer, Il dira les tourmens et les peines cruelles Que souffrent en enfer les ames criminelles. Avare qui couché sur le tas de ton or Dormant songe tousjours qu' on volle ton thresor, Qui vas idolatrant ta fragile richesse, Decille un peu ton oeil, resveille ta paresse, Voy les cruels tourmens d' un Tantale alteré Pour avoir comme toy son argent adoré: Sepulchraliers vautours, harpies carnacieres Qui seichez nos ruisseaux pour grossir vos rivieres, Et qui vous faites grands aux despens des petits, Envenimez freslons, affamez appetits, Larrons privilegez, engeance de Prothée, Voyez, helas! Voyez ce pauvre Promethée À qui l' aigle vangeur becquette ravissant Pour punir son larcin le poulmon renaissant. Vous qui trempez au sang vos dextres homicides Tremblez-vous point voyant ces folles Danaïdes, Qui pour laver leur crime aux infernalles eaux Pensent puiser le Stix en leurs percez vaisseaux, Imperits, phaëtons, icares peu habilles Qui eslevez trop haut de vos aisles debiles Les hazardeux cerceaux, voyez l' affliction Que souffre pour l' orgueil l' orgueilleux Ixion. Voyez comme le jour d' une rapide rouë Au lieu de la junon de ses membres se jouë, Que pensant embrasser la deesse souvent Ce temeraire en fin n' embrasse que du vent. Sectateurs de Simon, sacrileges bigames, Qui nous vendez si cher la pasture des ames Vrays pourceaux d' Epicure, engeance d' ante-christ, Qui regorgeant des biens de l' espouse de Christ, Ses membres en frustrez, jusqu' à quand dans l' eglise Du sang du crucifix ferez vous marchandise? Vous docteurs a la haste apostats malheureux, Champignons engendrez en une nuict ou deux, Nouveaux mignons de Dieu, venez tous qu' on s' approche De porter de sisiph' la pondereuse roche. Sus donc filles du Stix, sus Eumenides soeurs, Huchés vos cruautés, aigressés vous fureurs, Sonnez vos foüets sanglants, execrables lamies, Demonstrés a ce coup vos rages ennemies, Allumez, embrasez vos ensouffrés flambeaux, Versez tout le venin de vos noirs coulevreaux Sur ces nouveaux gloseurs qui donnant la torture Au sens des saincts cayers, corrompent l' escriture, Ne vous lassés jamais ces billonneurs punir Qu' ils aillent en enfer leur colloques tenir, Donnez trefve à nos maux et dardez vos tempestes Sans intermission sur leurs coupables testes. LA JALOUSIE Poëtes, peintres parlans, que vous sert de nousfeindre, Peintres, poëtes muets, que vous sert de nous peindre, Des feux, des foüets, des fers, des vaisseaux pleins de troux, Des rages, des fureurs, des lieux espouventables Pour exprimer l' horreur des enfers effroyables, Est-il enfer semblable à celuy des jaloux? L' aigle de Promethé, les foüets des Eumenides, Les vaisseaux défoncez des folles danaïdes, D' Ixion abusé les rouës et les cloux, Les peines de Tantal, de Sisiph de Phlegie Ne sont que jeux au prix de l' aspre jalousie, Il n' est enfer semblable à celuy des jaloux. Si la nuict le jaloux tient sa femme embrassée Il croit tenant le corps qu' un autre a la pensée Fut-elle à prier Dieu dans l' eglise à genoux, Si du temps qu' il luy donne elle passe les bornes, Ce vulcan pense avoir le front tout plein de cornes Et se plonge insensé dans l' enfer des jaloux. Une rare beauté, un accoustrement brave, Une charmante voix, une demarche grave, Un oeil remply d' attraicts, un sous-rire trop doux, Une gaillarde humeur, une larme apperceuë, Un doux accord de luth, une oeillade conceuë, Sont les plus grands tourmens de l' enfer des jaloux. Ils sont pasles, chagrins, songeards, melancoliques, Noisifs, capricieux, maussades, fantastiques, Difficiles, hargneux, sauvages, loups-garoux, L' esprit tousjours porté à quelque horrible songe, Un vautour sans cesser les entrailles leur ronge, Bref, il n' est tel enfer que celuy des jaloux. Donc vieillards refroidis cherchez quelques Medées Pour faire r' ajeunir vos vieillesses ridées, Et au tripot d' amour mieux assener vos coups, Ou bien (dagues de plomb) vostre horoscope preuve Que vous serez bien tost des cocus à l' espreuve Et que vous entrerez dans l' enfer des jaloux. Et vous cabas moisis, vieilles tapissieres, Tetins moux, front ridez, culs plats, fesses flestries, Yeux pleureux, cheveux gras, pourquoy espousez vous Ces volages poulains qu' un jeune amour enflame, Vous n' estes que de glace, ils ne sont que de flame, Entrez vieilles entrez dans l' enfer des jaloux. TOMBEAU DU RUD' EN SOUPPE Cy gist dans ce tombeau foireux Rud' En-Souppe le valeureux, Qui voyant la guerre entreprise Au pays, et qu' on le cherchoit, Se cacha dessous la chemise De sa grand' Jeanne qui pettoit: Luy qui trembloit tant escoutoit Tant redoubler de petarades, Saisi de peur creust qu' il estoit Au milieu des harquebusades: Qu' en advint-il? Ses sens malades, Et le trou de son cul puant Perdant sa vertu retentrice, En lieu de combattre en la lice Il mourut de peur en chiant. LES PALLADINS AVANTURIERS Poussez d' un beau desir qui nostre ame esguillonne, Nous meslons dextrement les myrthes aux lauriers, Et suivans les drapeaux de Mars et de Bellonne Nous sommes tout ensemble amoureux et guerriers. L' amour que nous portons à nos belles maistresses Invincibles nous rend aux plus sanglants hazards, Et nous ne faisons moins d' excellentes proüesses Entre les feux d' amour qu' entre les fers de Mars. Ainsi Artus, Mambrin, Palmerin d' Angleterre, Mandricart, Florisel, et le Sieur De Sainct Flour, Harassez des travaux aux combats de la guerre Souloient trouver repos aux combats de l' amour. Nous ne ressemblons point à ce fol Domp Guichotte Qui moulins pour geans prenoit effarouché, Vray est que si les foux portoient tous leur marotte, Les chapeaux de castor seroient à bon marché. L' oppressé secourir, venger les belles dames, Et de monstres affreux repurger l' univers, Ce sont les poincts d' honneur dont s' échauffent nos ames Les objects de nos voeux, les sujects de nos vers. Errans par ces deserts, ces vallons, et ces plaines Nous vivons plus contens qu' aux louvres des grands rois Et disans aux rochers nos amoureuses peines Echo fille de l' air nous respond quelque fois. Mais jà cent fois Phoebus a veu les eaux du Gange, Et les cristaux glacez du Strimon boreal, Sans avoir rencontré nulle advanture estrange Capable d' esprouver nostre bras martial. Dés qu' Amadis fut mort, et la nymphe Oriane Nul depuis n' a passé l' arc des loyaux amants, Et deslors Trebisonde (où commandoit Diane) S' abismant, abisma tous nos contentements. Depuis que le lyon garde les lys de France Les renards de Samson relança dans les bois, Nous avons veu roüiller nostre brusque vaillance Et la nymphe Arachné filler dans nos harnois. La terre gemissoit sous le faix des gens-d' armes, La sanglante Enyon couroit de toutes parts, Alors qu' un vieux Nestor las de porter les armes Au giron de Venus endormit le dieu Mars. Gerion triple corps alloit passer les bornes Si Cloton n' eust trempé d' aloës son ciseau, Adonis à bon droict herita de ses cornes Puis qu' il l' avoit aymé jusques dans le tombeau. Hymen qui n' a servy qu' à dorer les bossettes De deux asnes bridez aux murs de Montauban, Qu' à remplumer Hylas, remeubler ses cassettes, Et rendre sourcilleux le grand mont du Liban. Rien n' est ferme icy bas, tout ce qui est au monde Est suject à disgrace et fondé sur un poinct, Aussi le monde est rond, et ceste boulle ronde Tousjours roule sans cesse et ne s' arreste point. Sterope l' enfumé, Urgande la sorciere Virent en un clin d' oeil leurs honneurs abregez, Puis quand on eust jetté ces chiens à la riviere, L' on publia par tout qu' ils estoient enragez. Sus la lance en l'arrest, soit teinte aujourd'huy l'herbe Du sang de ce geant qui n' a ny foy ny loy, Courez apres soldats, il s' enfuit le superbe Où nostre ambassadeur s' exempta du tournoy. Ou va ceste furie enragement troublée Un tison d' une main, de l' autre un gand de fer? Ah! Nous la cognoissons la folle eschevelée, Six vingts ans sont passez qu' elle sortit d' enfer. Qui sont ces mirmidons, qui a coups de vessies Veulent d' un fort royal saper les fondements? Quand Zethes et Callais destruiront ces harpies, Dyomede sera mangé par ses juments. Que fait au pied d' un roc Andromede laissée Pour assouvir la faim du dragon marqueté? Ne fondra point du ciel quelque vaillant Persée Qui mette ceste vierge en plaine liberté? Effroyables rochers dont la cime orgueilleuse Perçe l' opaque sein des nuaux vagabonds, Ne permettez jamais la race escrouelleuse Venir mesler sa peste avecques nos charbons. Ne puissions jamais voir ces tigres d' Hircanie S' engraisser baudement de nos corps au cercueil, Ô combien l' on feroit d' excellente mumie, Si la grand' hydre avoit les tripes au soleil. Où fuyoient ces fendans dans la ville voisine Quand la biche et le fan firent leur paction? Pigeons affarouchez, engeance adulterine, Fustes vous onc aux reins d' un genereux l