Jean-Antoine Roucher (1745-1794) Les mois: poème en douze chants. A MON PERE Combien vous avez de titres au foible hommage que je vous présente! Je vous dois plus que la vie; vous avez été mon premier instituteur. Je n' oublierai jamais ces jours de mon enfance, où me menant avec vous dans des promenades solitaires, vous m' entreteniez du génie précoce de Paschal et du Tasse, et me faisiez lire la vie de ces deux grands hommes. Grâces à vous, mon coeur palpitoit déjà au nom de la gloire. Je n' oublierai jamais qu' à ces premières lectures, vous fîtes bientôt succéder celles de Télémaque et de la Jérusalem délivrée. Quel charme je trouvai à ces deux ouvrages! Comme je m' intéressois aux scènes champêtres qui les embellissent! Calypso, dans son isle, Erminie, parmi des bergers, firent couler mes premières larmes de plaisir. Je dois à cette éducation mon amour pour la campagne et la poésie: oui, c' est vous qui m' aurez fait poëte, si l' ouvrage que je vous offre peut toutefois me mériter ce nom. Mais quand je n' aurois pas ce motif pour mettre le fruit de douze années de travaux sous les auspices de mon père, les leçons de vertu, les exemples de piété filiale, de tendresse fraternelle, de bienfaisance même que vous m' avez donnés, (car vous m' avez fait voir que l' homme, qui n' est pas riche, peut faire encore du bien) ne me commanderoient-ils pas ce que je fais aujourd' hui par un libre mouvement de mon coeur? Vous vouliez avant tout que je fusse bon, et vous l' étiez vous-même en m' apprenant à l' être. Ah! Puisse ce tribut de ma tendre vénération et de ma reconnoissance, vous prouver que je n' ai pas tout-à-fait négligé vos avis! Je me flatte du moins que vous retrouverez dans mes vers ce respect pour les moeurs, cet amour de la vertu, ce sentiment des choses honnêtes que je puisai près de vous dans mes premières années. Que d' autres jugent mes foibles talens; vous, mon père, jugez l' âme de votre fils, et applaudissez lui, si elle a quelques traits de ressemblance avec la vôtre. EXPOSITION Ambitieux rival des maîtres de la lyre, Qu' un autre des guerriers échauffe le délire; Qu' un autre, mariant de coupables couleurs, Soit le peintre du vice, et le pare de fleurs: Moi, voué jeune encor à de plus nobles veilles, Moi, qui de la nature observai les merveilles, J' aime mieux du soleil chanter les douze enfans, Qui d' un pas inégal le suivent triomphans, Et de signes divers la tête couronnée, Monarques tour-à-tour, se partagent l' année. Sur la roche sauvage où le chêne a vieilli J' irai m' asseoir; et là, dans l' ombre recueilli, À l' aspect de ces monts suspendus en arcades, Et du fleuve tombant par bruyantes cascades, Et de la sombre horreur qui noircit les forêts, Et de l' or des épis flottant sur les guérets; À la douce clarté de ces globes sans nombre, Qui flambeaux de la nuit rayonnent dans son ombre; À la voix du tonnerre, au fracas des autans, Au bruit lointain des flots se croisans, se heurtans, De l' inspiration le délire extatique Versera dans mon sein la flamme poétique, Et parcourant les mers, et la terre, et les cieux, Mes chants reproduiront tout l' ouvrage des dieux. Bienfaiteur des mortels, ô géant invincible; Dont l' hercule Thébain fut l' image sensible; Toi qui combats toujours, et toujours plus ardent; De triomphe en triomphe atteins à l' occident; Toi qui de la nature enfantas l' harmonie, Ô soleil! C' est toi seul qu' implore mon génie. Sois l' astre de ma muse, et préside à mes vers: Comme toi, mon sujet embrasse l' univers. MARS Grossis par le torrent des nèges écoulées, Les fleuves vagabonds roulent dans les vallées; Et les rochers de glace aux Alpes suspendus, Sous un ciel plus propice amollis et fondus, Se changent en vapeurs, et pèsent sur nos têtes. La mer gronde; les vents précurseurs des tempêtes Courent d' un pôle à l' autre, et tourmentant les flots, Entourent de la mort les pâles matelots. Mais du joug de l' hyver la terre enfin se lasse: La terre, trop long-temps captive sous la glace, Lève ses tristes yeux vers le père des mois, Et frissonnante encor remplit l' air de sa voix. Dispensateur du jour, brillant flambeau du monde; Des vapeurs, des brouillards perce la nuit immonde; Impose un long silence aux aquilons jaloux, Et rens à mes soupirs le printems mon époux. Elle se tait: le Dieu, sensible à sa prière, Remonte à l' équateur; là, r' ouvrant sa carrière, Il chasse au loin l' hyver, repousse les autans, Et des rives du Nil appelle le printems: "Prens tes habits de fleurs, mon fils; prens la ceinture Qui pare tous les ans le sein de la nature; Va: la terre soupire, et ses flancs amoureux Attendent la rosée et tes germes heureux: Mon fils, va la remplir de ton ame éthérée. " Le printems à ces mots fend la plaine azurée, Et porté mollement sur l' aîle des zéphirs, De l' hymen créateur vient goûter les plaisirs. La terre, devant lui frémissant d' allégresse, S' enfle, bénit l' époux qu' imploroit sa tendresse; L' embrasse, le reçoit dans ses flancs entrouverts: La séve de la vie inonde l' univers. De cet hymen fécond, dieux, quels biens vont éclore! Déjà d' un feu plus vif l' Olimpe se colore. Le Bélier, du printems ministre radieux, Paroît, et s' avançant vers le plus haut des cieux, De la terre amoureuse annonce l' hyménée, Et vainqueur de la nuit, recommence l' année. À peine dans les airs dévoile-t-il son front, Que soudain tressaillant dans son antre profond, L' immortel océan gronde, écume de joie, S' élève, et sur la plage à grands flots se déploie. Sa vague mugissante appelle à d' autres bords Ces vaisseaux, que l' hyver enchaînoit dans nos ports. Les voilà donc ces jours si rians, si prospères, Ces jours qui tarissoient les larmes de nos pères! Tous les ans, quand l' hyver dans son obscurité Engloutissoit leur Dieu, le Dieu de la clarté, Un long deuil sur les murs des sacrés édifices S' étendoit; et l' autel privé de sacrifices, Sans brâsier, sans parfum, sans lampe, sans flambeau, Figuroit le soleil éteint dans le tombeau. Durant trois jours entiers consacrés aux ténèbres, Aux lamentations, aux pleurs, aux chants funèbres, Ils craignoient que leur Dieu brisé par un géant N' entraînât avec lui l' univers au néant. Mais sitôt que vainqueur de cette nuit funeste, Il rallumoit ses feux sous le Bélier céleste, Les brâsiers, les flambeaux, éteints sur les autels, Brilloient, renouvellés aux regards des mortels; Des nuages d' encens emplissoient les portiques, Et le prêtre et le peuple, en de joyeux cantiques, S' écrioient: "notre Dieu renaît à la clarté; Célébrons son triomphe: il est ressuscité. " Pouvoient-ils en effet refuser leur hommage À l' astre, qui des dieux est la plus belle image, Quand ce roi de lumière au Bélier de retour, De ses douze palais recommençoit le tour? Lorsque des premiers tems l' antique témoignage, Par la voix des vieillards confirmé d' âge en âge, Disoit aux nations, en de sublimes vers, Qu' au printems, le cahos enfanta l' univers? La terre aime à le croire et le répète encore. Oui, dit on, le printems a vu le monde éclore; Il a vu dans les airs monter le front des bois; Du premier rossignol il entendit la voix; Les fleuves devant lui jaillirent des montagnes, Et son souffle épura les célestes campagnes: Siècle heureux, siècle d' or, trop chéri des neuf soeurs, Qui cent fois de cet âge ont chanté les douceurs. Si j' en crois leurs concerts, le monde à sa naissance, Ainsi que dans la paix, vivoit dans l' innocence. Des moeurs, et point de loix; du moins nul souverain Ne les faisoit parler sur des tables d' airain. Les orages, les vents se taisoient: la froidure Respectoit les beaux jours, les fleurs et la verdure. Les flots rouloient captifs dans leur vaste bassin; Et tandis qu' aux zéphirs la terre ouvrant son sein, Sans jamais s' épuiser, partout faisoit éclore Les plus doux fruits, mêlés aux dons rians de flore, Les agneaux et les loups ensemble confondus Caressoient les mortels sur la mousse étendus. Tous amis, tous égaux, les mortels sans envie Dans un calme profond laissoient couler leur vie: La flutte doucement soupiroit sous leurs doigts; Ils chantoient; les troupeaux bondissoient à leurs Voix: Le tigre étoit lié d' une invisible chaîne, Et le miel distilloit de l' écorce du chêne. Oh! Comme le mensonge à l' aide des beaux vers Peut aisément tromper ce crédule univers! Nous vantons le bonheur de ces belles journées, Qu' aux premiers des humains firent les destinées; Et jamais il ne fut d' âge plus malheureux. Les élémens impurs, luttans sans cesse entr' eux, Sur le monde naissant promenoient le ravage. L' océan mutiné s' égaroit sans rivage. Ce globe sur son axe encor mal affermi, Flottoit d' un pôle à l' autre; et long-tems endormi, Le soleil au hazard éclaira la nature. Les champs, terreins fangeux, languissoient sans culture, Eh! Comment les dompter? Le génie inventeur N' avoit point amolli le fer agriculteur. Les besoins dévorans, l' importune détresse De l' homme foible et nud châtioient la paresse: Une horrible maigreur déformoit tous ses traits. Jetté par les destins au milieu des forêts, Sur la ronce épineuse errant à l' aventure, Il demandoit au chêne une vile pâture; Heureux de la ravir, armé d' un pieu sanglant, Au vorace animal qui s' engraisse de gland. Maintenant regrettez, chastes soeurs d' Aonie, De l' univers naissant les vertus, l' harmonie, Et son Dieu protecteur chassé par Jupiter! Votre heureux siècle d' or fut un siècle de fer. C' est nous, nous qui vivons sous l' empire d' Astrée: Enfans et favoris de Saturne et de Rhée, Nous voyons tout renaître au gré de nos desirs; La terre sans repos travaille à nos plaisirs, Et le ciel étoilé roule en paix sur nos têtes. Si des climats de l' ourse, escorté des tempêtes, Revole tous les ans le démon des hyvers, Le printems à son tour console l' univers. Tout germe devant lui, tout se meut, tout s' avive. L' onde étincelle et fuit d' une course plus vive; La pelouse déjà rit aux piés des côteaux: Partout, un suc laiteux gonfle les végétaux. Ce fluide invisible, errant de veine en veine, Sur les prés rajeunis fait monter la vervene, Qui demandoit la paix au nom des rois vaincus; Il bleuit l' heppatique, il dore le crocus, Et du plus doux parfum nourrit la violette, Humble fleur, qui déjà pare l' humble Colette. Jusqu' au fond des forêts, l' arbre imbibé des sels, Que la terre a reçus dans ses flancs maternels, Quand l' hyver attristant les climats qu' il assiège, Les voiloit de brouillards, les tapissoit de nège, L' arbre sent aujourd' hui sa séve fermenter: Dans ses mille canaux libre de serpenter, De la racine au tronc, et du tronc au branchage Elle monte, et s' apprête à jaillir en feuillage. Redouble, heureux printems, redouble tes bienfaits! Qu' en tous lieux, aux rayons des beaux jours que tu fais, Des végétaux amis la foule t' environne! Prête au chêne affermi sur les monts qu' il couronne, Prête un suc astringent, qui par un prompt secours, De mon sang épanché doit rallentir le cours: Donne au riant ormeau la liqueur épurée Par qui s' éteint l' ardeur de la fièvre altérée; Au frêne, la vertu de consoler les yeux Affoiblis et blessés de la clarté des cieux; Au tilleul... mais hélas! Quel mortel peut connoître Tout le pouvoir des sucs que ta chaleur fait naître? Linné, qui d' un regard à la Parque fatal Débrouilla le cahos du règne végétal; Adanfon et Jussieu, ces fidèles oracles D' un monde, où la nature a semé les miracles, Mille fois en perçant, et les bois épineux, Et les vallons déserts, et les rocs caverneux, N' avouèrent-ils point qu' à la foiblesse humaine Se cachoit la moitié d' un si vaste domaine? Sans doute à nos regards les temps pourront l' ouvrir; Mais par combien de soins il la faut conquérir! La nature, semblable à l' antique Protée, D' obstinés curieux veut être tourmentée; Elle aime les efforts des mortels indiscrets: C' est l' importunité qui ravit ses secrets. Vous donc, qui pleins d' ardeur épiez ses merveilles, Ô sages, redoublez de travaux et de veilles! La nature à vos yeux cèle encor bien des loix. Savez-vous seulement quel pouvoir dans les bois Ramène ces corbeaux, qui citoyens des plaines, Y défioient du nord les piquantes haleines? Sur quel présage heureux en amour réunis, Ils ont prévu le tems de réparer leurs nids? Comment, pour se construire un palais moins fragile, Ils ont mêlé la ronce et le bois à l' argile? Qui leur en a tracé le contour régulier? Quel Dieu leur a prédit que le haut peuplier, Et le pin, dont la cime a fui loin de la terre, Leur prêtant contre nous un abri salutaire, Défendroient leurs petits encor foibles et nuds? Que tes divers ressorts ne me sont-ils connus, Ô nature! ô puissance éternelle, infinie, De l' être et de la mort invincible génie! Qu' avec plaisir mon luth proclameroit tes loix! Mais je ne suis point né pour de si hauts emplois; Tu bornas mon essor: admirateur paisible D' un cercle de beautés à tous les yeux visible, Je dois, sans te surprendre aucun de tes secrets, Couler des jours sans gloire au milieu des forêts, Cueillir au bord des eaux la fleur qui va renaître, Et poëte des champs, les faire aimer peut-être; Ce destin n' est pas grand, mais il est assez doux; Il cachera ma vie aux regards des jaloux. Eh bien! Champs fortunés, forêts, vallons, prairies, R' ouvrezmoi les détours de vos routes chéries; La ville trop long-tems m' enferma dans ses murs. Perdu trois mois entiers dans ses brouillards impurs, J' échappe à ce séjour de boue et d' imposture: Heureux de votre paix, retrouvant la nature, Sur la mousse nouvelle et sur la fleur du thym, Je vais me pénétrer des parfums du matin; Je vais sur les rameaux de Vertumne et de flore Épier quel bouton le premier doit éclore. Un bien manque pourtant à ma félicité: Dans les champs près de moi je voudrois ma Myrthé. Oh! Si je puis la voir: oh! Si je puis l' entendre... L' écho de ces rochers en deviendra plus tendre; Tout fleurira plutôt dans mon riant séjour: La femme que l' on aime embellit un beau jour. Viens donc, femme adorable; ah! Viens, fuis cette ville, Où de fourbes trompés rampe un monde servile: Ce monde corrupteur n' est pas digne de toi. Le printems et l' amour te rappellent à moi. Me trompé-je? Non, non: je vois Myrthé paroître; Myrthé vient habiter mon asyle champêtre. Sans ornement, sans art, belle de ses appas, Déjà dans nos vallons elle égare ses pas. Cet air pur qu' à longs traits près d' elle je respire, Ce verger qui blanchit, ce zéphir qui soupire, Ce limpide ruisseau qui coule mollement, Tout verse dans mon ame un doux ravissement. Oh comme à mon bonheur ajoute l' espérance! Mon oeil ne voit plus rien avec indifférence. Ces rosiers, ces jasmins bientôt parés de fleurs, Pour couronner Myrthé m' offriront leurs couleurs; C' est pour voiler nos feux des ombres du mystère, Que la feuille renaît au bosquet solitaire; Quand l' été dévorant nous dardera ses traits, Myrthé dans ce ruisseau baignera ses attraits. Délicieux espoir! ô félicité pure! C' est l' amour qui m' apprend à sentir la nature. De quel nouveau plaisir mon coeur est enyvré, Quand je vois un troupeau dans la plaine égaré Bondir; et près de lui, les bergers, leurs compagnes; Par grouppes varier la scène des campagnes, En réveiller l' écho muet depuis long-tems, Et saluer en choeur le retour du printems! Mais dieux! Quel noir penser attriste mon ivresse! Ces agneaux sous mes yeux folâtrans d' allégresse, Arrachés à leur mère, aux fleurs de ce côteau, Iront dans les cités tomber sous le couteau. Ils servent l' appareil d' un festin sanguinaire, Où l' homme, s' arrogeant un droit imaginaire, Tyran des animaux, étale sans remords Ses meurtres déguisés, et se nourrit de morts. Arrête, homme vorace, arrête: ta furie, Des tigres, des lions passe la barbarie. Jamais ces animaux dans le sang élevés Du lait de la brebis ne furent abreuvés; Ils ne furent jamais revêtus de sa laine. Le boeuf pour les nourrir féconde-t-il la plaine? C' est pour toi que sans fiel, docile à l' aiguillon, Il creuse sous le joug un pénible sillon; Sa constance aux travaux rend tes guérets fertiles: Et la mort est le prix de ses travaux utiles! Et tu verses son sang! Et tu manges sa chair! Tu t' es donc fait, ingrat, des entrailles de fer? Je méconnois en toi l' auguste créature, Que d' un limon plus doux façonna la nature, Qu' elle forma sensible à la voix des douleurs; À qui seule, elle apprit à répandre des pleurs. Tu dégrades ton nom; et cruel à toi même, Tu hâtes la lenteur de ton heure suprême. Corrupteur de ton sang, le sang des animaux Y dépose, y nourrit le germe de tes maux, De la fièvre en ton sein fait bouillonner la flamme, Et porte le délire au siége de ton ame. Maudit soit le mortel, qui du fruit des buissons Dédaigna le premier les natives moissons, Et broya sous ses dents, par la rage égarées, Les chairs de sa victime en festin préparées! Hélas! Depuis ce jour l' homme s' est fait au sang. Le plus fort du plus foible a déchiré le flanc; La discorde a semé la haine, les allarmes, Et la tendre pitié s' est endurcie aux larmes. Ah! S' il faut qu' aujourd' hui ne soient plus révérés Du sage de Samos les principes sacrés, S' il faut de notre goût réveiller la paresse Par des mets, qu' assaisonne une fatale adresse, Du moins, n' insultons pas aux brames innocens, Qui du boeuf, du taureau maîtres reconnoissans, Laissent, exempte enfin des soins du labourage, Leur vieillesse expirer en un gras pâturage: Doux repos, douce mort, qu' ils ont bien mérités. Dans nos champs, en ce mois, voyez de tous côtés Ces animaux, fumans de sueur, de poussière, Ouvrir et renverser la glèbe nourricière; Cependant que leur guide, au chant vif et joyeux De l' oiseau qui s' élève et retombe des cieux, Sur le soc reluisant la main appesantie, Presse de l' aiguillon leur marche rallentie. Le prodigue semeur suit d' un pas mesuré; Il verse, et le blé noir, et le millet doré, Et l' orge, ami d' un sol mêlé d' un peu d' arène: La herse aux longues dents marche et ferme la scène. Pour la neuvième fois le jour darde ses traits. Déjà le laboureur retourne à ses guérets; Et la moisson naissante à ses yeux se déploie. Alors entre l' espoir, et la crainte, et la joie, Étendant vers le ciel ses vénérables mains, Il invoque celui qui nourrit les humains. "Grand Dieu! Les ouragans, et la grêle, et l' orage T' obéissent: dis-leur d' épargner mon ouvrage. Charge les doux zéphirs de la fécondité: Qu' ils unissent la pluie à la sérénité, Et que de ton soleil la flamme créatrice Change en épi cette herbe, et que l' épi mûrisse. Dieu juste! J' ai peut-être un droit à tes bienfaits. Des rigueurs de l' hyver j' ai porté tout le faix; Tu l' as vu: quand la glace attristoit la nature, Sans feu, sans vêtement privé de nourriture, J' entendois près de moi, nuds et mourans de faim, Ma femme et mes enfans me demander du pain. Hélas! à mes enfans, à ma femme, à moi-même, Épargne désormais cette indigence extrême, Et n' abandonne plus aux autans déchaînés, Et mes grains, et mes fruits par l' orage entraînés: Ils sont tout mon espoir; qu' ils soient ma récompense. " Il prie encor, il prie; et d' un nuage immense, Son oeil épouvanté voit les flancs épaissis S' élargir, s' allonger sur les monts obscurcis, Descendre en tourbillon dans la plaine, et s' étendre, Et rouler: un bruit sourd au loin s' est fait entendre. Le nuage en tonnant s' ouvre, et les étendards, Et l' éclat des mousquets hérissés de leurs dards, Flottant comme la mer qui balance son onde, Les chevaux hennissans, et le bronze qui gronde, Les clairons, les tambours, les trompettes, les cors, Tourmentant les échos d' homicides accords, Tout annonce le Dieu... le monstre de la guerre. Au fracas répété de son roulant tonnerre, Les cheveux sur le front hérissés de terreur, Pâle, et l' oeil égaré, s' enfuit le laboureur: Il s' enfuit en pleurant les trésors de la plaine. Enfans, mères, vieillards éperdus, hors d' haleine Désertent leur cabane, et par mille chemins, Se dérobent en foule aux soldats inhumains. Du titre de valeur déguisant leur furie, Et ravageant la terre au nom de la patrie, Des assassins payés, dans le creux des sillons, D' un camp dévastateur plantent les pavillons. Bientôt de leurs drapeaux la campagne couverte Se transforme en arêne à l' homicide ouverte, Où des hommes de fer, en bataille formés, Se lancent des regards de carnage affamés, Hommes nés pour les rois, instrumens de colère, Hâtez-vous; par le sang gagnez votre salaire. Du combat tout-à-coup le signal est donné, Mille bouches de bronze à la fois ont tonné. Tout s' ébranle: le plomb que le salpêtre embrase, Tombe en grêle de feu sur les rangs qu' il écrase: Et des troncs mutilés, et des membres épars, Dans les champs de Cérès volent de toutes parts. Déjà le feu se tait: le glaive lui succède. Les deux partis rompus que la fureur possède, L' un vers l' autre élancés, de plus près combattans, Se croisent, et de meurtre à l' envi dégoutans, Aveugles, effrénés, s' exterminent en foule. Le vaincu mord la poudre, et le vainqueur le foule. De la gloire à l' instant le fantôme imposteur Proclame les forfaits de ce jour destructeur, Promet à des brigands un beau nom dans l' histoire, Et faisant le ciel même auteur de leur victoire, Sur les corps entassés dont regorgent ces lieux, Force leur bouche impie à rendre grace aux dieux. Taisez-vous, assassins: ces hymnes, ces cantiques, Ces drapeaux appendus sous nos sacrés portiques, Ces concerts d' instrumens à vos fureurs si doux, Au tribunal des dieux s' élèvent contre vous, Oui, contre vous, ô rois! Dont l' orgueil sanguinaire Arma ces meurtriers d' un glaive mercenaire. Répondez: quand ce peuple, et libre, et triomphant, Avec cette candeur qui guide un foible enfant, Déposa dans vos mains l' épée et la couronne, Quand il vous fit asseoir dans la gloire du trône, Vous dit-il: "de mes biens, de mes jours à ton gré, Use en maître absolu? Prends ce glaive sacré, Égorge-moi: je veux que mon sang t' appartienne; Pour volonté, pour loi, je n' aurai que la tienne. " Rois, soyez détrompés: le peuple est avant vous. Si par nous vous regnez, regnez aussi pour nous. Renfermez, étouffez les foudres de la guerre; Et protecteurs d' un art bienfaiteur de la terre, Imitez du Cathay les sages potentats: Voici, voici les jours, où leurs vastes états Résonnent de leur nom béni dans les campagnes. Quand l' aube, en blanchissant le faîte des montagnes, Ramène le soleil vers le Bélier doré, Précédé de sa cour, de ses fils entouré, Sur un char triomphal le prince asiatique Monte, et s' avance en pompe armé d' un fer rustique. C' est Triptolême assis dans le char de Cérès. Un vallon, dont l' hyver a mûri les guérets, Ouvre un théâtre auguste à la foule accourue Des citoyens, voués aux soins de la charrue. Eh quel si grand spectacle appelle leurs regards? Le triomphe annuel du plus noble des arts; Un prince laboureur qui descendu du trône, Doit devant la charrue abbaisser la couronne. À ses yeux paternels, tant le fer nourricier Est plus noble et plus saint que l' homicide acier! Il descend de son char; d' un pas grave il s' avance. On se tait: au milieu de ce profond silence, Seul, il parcourt le champ qu' il doit rendre fécond, S' y prosterne, et neuf fois le touche de son front. Un autel de verdure à ses côtés s' élève. On le pare de fleurs, on y dépose un glaive. Des mains d' un jeune prince un bucher allumé Exhale dans les airs un nuage embaumé. Au bruit des chants joyeux, que la fière trompette De ses éclats roulans accompagne et répète, De jeunes laboureurs amènent en dansant Au pié du roi-pontife un taureau mugissant; Des fleurs parent sa tête et pendent en guirlande. Le prince au Dieu du ciel consacre cette offrande; Il prie: et le taureau, frappé d' un coup mortel, Meugle, chancele, et tombe aux marches de l' autel. Tandis que du bucher la flamme étincelante Dévore en pétillant la victime sanglante, Le maître de l' empire, armé d' un aiguillon, Guide le soc poudreux, ouvre un premier sillon, Et d' une main prodigue y dépose en semence Ces grains, dont le Cathay nourrit un peuple immense. Jour rayonnant de gloire, où ce sage empereur, Au rang de mandarin place le laboureur, Qui soumit une plaine inculte, et fit éclore De nouvelles moissons sur un sol vierge encore! Et des rois, pour enfler l' orgueil de leurs Drapeaux Feront gémir les champs sous le faix des impôts! Et leurs loix dévoûront aux fureurs de la guerre Le paisible sujet qui féconde la terre! Ô dieux! Quand cessera l' injurieux oubli, Où le premier des arts languit enseveli? Ne verront-ils jamais, ces cruels politiques, Que leur pouvoir n' est rien sans les travaux rustiques; Que Mars peut bien un tems prêter quelque splendeur, Mais qu' un jour malheureux abbat cette grandeur; Mais que Cérès est tout; mais qu' une paix profonde Est la base solide où leur gloire se fonde! Tu l' avois bien compris ce secret des états, Ô toi, le plus aimé de tous les potentats, Toi qui seras long-temps pleuré dans notre histoire, Henri, lorsqu' à regret contemplant ta victoire, Tu t' écriois: "je veux aux enfans des hameaux, De nos troubles civils faire oublier les maux; Je veux que leurs regards chérissent ma présence, Que ce bon peuple heureux chante ma bienfaisance, Et que de leur bonheur s' accroisse mon pouvoir. " Tu le savois aussi, toi qui nous as fait voir L' ame d' un citoyen au séjour des esclaves, Turgot, sage Turgot! De cruelles entraves Enchaînoient dans leur course et Bacchus et Cérès. Quelle main osera les venger? Tu paroîs; Et soudain je les vois, pour enrichir ton prince, Librement circuler de province en province: Le commerce renaît, prend un vol plus hardi; Et les moissons du nord nourrissent le midi. Ministre, de qui Rome eût adoré l' image, Au nom du laboureur, je viens te rendre hommage; Ton éloge en ce jour me doit être permis. Quand la faveur des rois te faisoit des amis, Je me suis tû: mon vers suspect de flatterie Eût été vainement l' écho de la patrie. Mais lorsque tu n' as plus d' autre éclat que le tien; Lorsque de ton pouvoir mon sort n' attend plus rien, Je puis, libre de crainte ainsi que d' espérance, Bénir mon bienfaiteur et l' ami de la France. AVRIL Des cavernes du nord l' hyver s' est échappé. Il revient, de frimats encor enveloppé, À la faveur des nuits secouer la froidure, Glacer la tendre aurore, effrayer la verdure, Et des tyrans de l' air à grand bruit escorté, Flétrir dans les jardins le printems attristé. Imprudens arbrisseaux, qui trop pressés d' éclore Cachiez vos fruits naissans sous les habits de Flore, Que vous êtes changés! Comme une seule nuit En vous décolorant a brûlé votre fruit! Plus lente à prodiguer sa première largesse, La vigne auprès de vous montre plus de sagesse; Pour renaître, elle attend qu' un fougueux ennemi Laisse au trône des airs le printems affermi. Cet hyver cependant qui ramène la glace, Cet aquilon jaloux du zéphyr qu' il remplace, Sont des frêles boutons les utiles vengeurs: Ils apportent la mort aux insectes rongeurs, Nés en foule aux rayons d' un soleil trop propice. Le feuillage à ce peuple eut offert un hospice; Et par eux dépouillé de son beau vêtement, L' arbre au jour de sa force eût langui tristement. Nouveau bienfait encor: ce souffle de Borée Repousse les vapeurs que l' humide Nérée En nuages épais déployoit dans l' éther, Et dont l' amas vers nous envoyé par l' auster, D' une pluie à longs flots sur nos bords déchaînée, Eût peut-être englouti tout l' espoir de l' année. Mais l' air moins rigoureux par dégrés se détend. Le dieu du jour, armé d' un feu plus éclatant, Triomphant de la nuit en resserre l' empire: L' hyver fuit sans retour, et la terre respire. Une seconde fois le printems lui sourit; Son amour la féconde: elle enfante et fleurit. Je vois au front des bois la verdure renaître. L' ombre jeune commence à descendre du hêtre; Et les pasteurs couchés sur de rians tapis Réveillent par leurs chants les échos assoupis. Vous, qui pour mieux jouir des charmes de l' étude Avez de mon Tibur cherché la solitude, Chantre du beau Pâris, et toi, jeune inspiré, De vénérable Homère interprête sacré, Laissez quelques instans reposer votre lyre, Ô mes amis! Sortons; et qu' un nouveau délire, Puisé sur la hauteur des rochers d' alentour, À de plus grands travaux nous enflamme au retour. Dieux! Comme le printems repeuple ces vallées De mugissans troupeaux, de légions aîlées! À leur tête paroît cet oiseau passager, Qui pour nous des beaux jours est l' heureux messager. Auprès de son amant éclot la tourterelle; Elle éclot et pour vivre et pour mourir fidèle. De canetons rameurs ces étangs sont couverts. La compagne du cocq, les yeux sans cesse ouverts, De ses nombreux poussins marche et glousse entourée. Déployant au soleil son aîle diaprée, La colombe renaît pour le char de Vénus. Au souffle caressant des zéphyrs revenus, L' abeille, à qui son sexe a mérité le trône, D' un nouveau peuple accroît l' honneur de sa couronne; Et du sein des taillis les folâtres pinçons, Répondant aux bouvreuils cachés sous les buissons, De chants harmonieux emplissent les campagnes, Et r' enflamment l' amour dans leurs froides compagnes. Il méritoit donc bien, le deuxième des mois, Que Vénus à son cours présidât autrefois; Que sous des noms divers, le peuple issu d' énée, L' invoquant au réveil de la nouvelle année, Pour elle, éternisât le culte, les autels, À sa gloire érigés par les premiers mortels! Vénus représentoit l' invisible puissance, Par qui dans l' univers tout reçoit la naissance. Vénus pare les champs de grace et de beauté; Vénus remplit les mers de sa fécondité. Elle est au haut des cieux l' immortelle Uranie, Qui des astres errans entretient l' harmonie. Les bois à son aspect verdissent leurs rameaux: Son souffle y reproduit mille essaims d' animaux. Dans l' humide fraicheur des gazons qu' elle foule, Avec leurs doux parfums les fleurs croissent en foule; L' océan lui sourit, et l' olympe azuré Verse en paix sur la terre un jour plus épuré. Ah! Puisque ton pouvoir gouverne la nature, Que l' homme, de tes mains, attend sa nourriture, Bienfaisante Vénus! épargne à nos guérets La rouille si funeste aux présens de Cérès; Abreuve-les plutôt de la douce rosée. Que les sucs, les esprits de la séve epuisée Dans ses canaux enflés coulent plus abondans; Qu' ils bravent du soleil les rayons trop ardens; Et que le jeune épi sur un tuyau plus ferme S' élève, et brise enfin le rézeau qui l' enferme. Nos voeux sont exaucés. Le sceptre de la nuit A peine autour de nous a fait taire le bruit. Une moite vapeur dans les airs répandue S' abbaisse, et sur les champs comme un voile étendue Distille la fraicheur dans leurs flancs altérés. Cet humide tribut a rajeuni les prés; Et le roi des sillons qu' un verd plus frais colore L' épi germe, et s' élance impatient d' éclore. Mais hélas! Et les maux et les biens rassemblés Naissent chez les humains l' un à l' autre mêlés. La vapeur de la nuit aux fromens si propice Féconde le chardon; il croît sous leur auspice: L' avoine les domine, et l' ivraie à son tour Les couvre de son ombre épandue à l' entour. C' est à vous d' extirper ce fléau des campagnes, Vous de l' agriculteur les actives compagnes: Rassemblez vos enfans; et tous, le fer en main Prudemment dans les blés vous ouvrant un chemin, Allez porter la guerre à l' herbe usurpatrice: Qu' un chariot l' emporte et le boeuf s' en nourrisse. L' insecte, qui nous file un riche vêtement, Vous rappelle et demande un nouvel aliment. De ce ver printanier la nombreuse famille, Éclose après huit jours, et murmure et fourmille. La feuille de Thisbé germe, s' ouvre, mûrit; Le ver croît avec elle: il croît, il s' en nourrit. À ce ver cependant la moitié de la vie, Par un triste sommeil, comme à nous, est ravie. De langueur accablé quatre fois il s' endort; Mais sorti quatre fois des ombres de la mort, Il reparoît, vêtu d' une robe nouvelle: Telle à chaque printems Myrthé renaît plus belle. Las de ramper sans gloire, il gravit un roseau, Où déployant d' abord un informe rézeau, Bientôt de sa filière il tire, il développe Un tissu, qui plus riche en globe l' enveloppe: Sous des sables profonds par lui-même entassés, Ainsi bornant le cours de ses flots dispersés, Le Rhin cache au soleil son onde languissante. L' insecte scelle enfin sa tombe jaunissante, S' assoupit; et son corps en nymphe transformé Sous un habit de deuil languit inanimé. Mais, ô brillant prodige! ô riante merveille! Dans la nuit du tombeau par degrés il s' éveille; Changée en papillon la nymphe disparoît. Déja du globe d' or qu' il habite à regret, Il frappe à coups pressés la jalouse clôture; Il la brise, il en sort. Docile à la nature, Qui l' appelle à sa fin par l' attrait des desirs, Il s' avance au trépas en cherchant les plaisirs, Il voit, bientôt il joint son amante immobile, L' échauffe en la frappant de son aîle débile, L' ombrage, la remplit de sa fécondité, En flots d' amour s' épuise, et meurt de volupté. L' amante après deux jours à périr condamnée Verse ses tendres oeufs, l' espoir d' une autre année; Oeufs où repose en germe un peuple industrieux, Qui fidèle héritier de l' art de ses ayeux Doit à sa race encor léguer son industrie, Et toujours reproduit enrichir ma patrie. Ma patrie!... à ce nom si doux et si chéri Jusqu' au fond de mon coeur je me sens attendri. Un penser douloureux, qui pourtant a des charmes Et me trouble et m' oppresse, et fait naître mes larmes. Ô murs de Montpellier! ô mon premier séjour! Le mortel vertueux qui me donna le jour Habite votre enceinte, et le sort m' en exile. Quand pourrai-je rentrer dans ce modeste azile, Où sans cesse attentif à mes besoins nouveaux, Il prodiguoit pour moi le prix de ses travaux; Où sa sévérité me cachant sa tendresse, De ma raison trop lente il hâtoit la paresse, Me formoit aux vertus, et portoit dans mon coeur La noble soif d' un nom des ténèbres vainqueur! Dieux! Couronnez mes jours d' un destin plus prospère, Et je vole à l' instant dans les bras de mon père; Je lui rendrai son fils si long-temps attendu, Ce fils, que pour la gloire il crut trop-tôt perdu. De mes foibles talens il recevra l' hommage; Il entendra ces vers pleins de sa douce image; Et des larmes de joie échappant de ses yeux, Peut-être en m' embrassant il bénira les cieux. Et toi, cité fameuse, ô moderne épidaure, Conserve-moi long-tems ce père que j' adore! Conserve son épouse, en qui dès le berceau J' ai retrouvé le coeur de ma mère au tombeau; Veille sur tous les miens: et ma reconnoissance Publîra qu' en ton sein j' ai reçu la naissance. Je dirai qu' en tes murs règne un sexe enchanteur; Je peindrai son oeil vif, son parler séducteur, Son front, où la gaîté s' allie à la noblesse, Ses graces, son esprit et sa svelte souplesse: Né pour sentir l' amour et par l' amour formé, Tendre et constant, il aime ainsi qu' il est aimé. Dois-je de ton printems vanter le long empire, Ton sol toujours fécond, l' air pur qu' on y respire, Le parfum de tes vins mûris dans le gravier, Le front de tes côteaux qu' ombrage l' olivier, Des plus riches moissons tes champs dépositaires, Tes eaux, tes fruits, tes bains, tes plantes salutaires; Ce célèbre conseil de mortels bienfaisans, Instruits à prolonger la trame de nos ans; Tes savans, de qui l' oeil armé d' un regard ferme Surprend la vérité dans la nuit qui l' enferme; Tes comices enfin, où du peuple et des rois La sage liberté pèse et fixe les droits? Je chanterai sur-tout ce grand, ce rare ouvrage, Qui de l' antique Rome eut lassé le courage; Ces trois ponts, qui de loin vers tes murs dirigés Arrivent dans ton sein, l' un de l' autre chargés, Et par mille canaux épanchent en fontaine Le liquide tribut d' une source lointaine. Mais dans ton souvenir égarés trop long-tems Mes vers, ô ma patrie! Oublioient le printems; Et cependant ce Dieu, dans sa route première, Ramène le taureau couronné de lumière: L' attele au char du jour, et le voit plus hardi À pas précipités s' enfuit vers le midi. À son aspect les fleurs, ces astres de la terre, Dans leur nouvel éclat repeuplent mon parterre. Quel riche coloris! Quelle aimable fraicheur! Le narcisse, amoureux de sa douce blancheur, La marie à l' azur du fidèle Hyacinte. Le cyclamen, sorti des forêts de zacynthe, A couronné son front à demi-languissant D' un panâche, où reluit un rouge éblouissant J' avance; et j' apperçois près de la frétilaire L' anémone à Vénus toujours sûre de plaire; Et l' élégante iris qui retrace à mes yeux Dans sa variété l' arc humide des cieux; Et l' humble marguerite à des lits de verdure Prêtant le feu pourpré d' une riche bordure. Me serai-je trompé? Non; la jonquille encor Offre à mon oeil ravi la pâleur de son or. Je te salue, ô fleur! Si chère à ma maîtresse, Toi, qui remplis ses sens d' une amoureuse ivresse; Ah! Ne t' afflige point de tes foibles couleurs: Le choix de ma Myrthé te fait reine des fleurs. Pour couronner enfin les richesses qu' étale Des jardins renaissans la pompe végétale, La tulipe s' élève. Un port majestueux, Un éclat qui du jour reproduit tous les feux, Dans les murs byzantins méritent qu' on l' adore, Et lui font pardonner son calice inodore. Je ne m' étonne point qu' à l' école des fleurs La peinture ait appris le secret des couleurs. Cet art, qui maintenant sous sa touche savante, Par des sucs nuancés rend la toile vivante, N' eut d' abord, pour former quelques traits indécis, Que la craie, et les bois dans la flamme noircis. L' amoureux Pauzias, rival de la nature, Créa du coloris la magique imposture. Un jour que de Glycère accusant les mépris, Il exhaloit sa plainte au temple de Cypris, On dit qu' à ses regards l' indulgente immortelle Apparut, lui sourit: "contemple, lui dit-elle, Autour de mon autel ce frais tissu de fleurs. Que ta main sur la toile en fixe les couleurs; Reviens m' en faire hommage: et le coeur de Glycère De ton art aggrandi sera le doux salaire ". Dans l' oeil de Pauzias, la déesse à l' instant Imprima du génie un rayon éclatant. Plein d' un feu créateur il sort, trace, colore D' un rapide pinceau les dons rians de Flore, Et les porte aux autels, où Glycère à son tour Doit offrir des bouquets à la mère d' amour. Glycère arrive, approche: ô surprise inouie! Elle voit près du lys la rose épanouie. "Eh! Quelle main, dit-elle, a d' un art délicat, En imitant ces fleurs, reproduit leur éclat? " Le jeune artiste alors brûlant d' espoir s' élance, Tombe aux pieds de Glycère, et rompant le silence: "C' est moi, moi qui jaloux d' obtenir un regard, Pour vous ai reculé les bornes de mon art. Vos bouquets, des couleurs m' ont appris l' harmonie; J' aimois: à mon amour je dois tout mon génie. " Ces mots, qui de Glycère ont chatouillé l' orgueil, Changent en doux regards la fierté de son oeil; Un souris la trahit: et sa bouche elle-même Presque sans son aveu prononce: je vous aime. Vous donc, qui décorez ce théâtre inconstant, Où l' homme ainsi que vous ne brille qu' un instant, Belles fleurs, égayez nos fêtes bocagères. Vous êtes l' ornement des modestes bergères, Celle, qui de l' hymen va prononcer les voeux, D' une fleur veut au moins embellir ses cheveux. La compagne des rois vous mêle à sa couronne. Therpsicore, Comus de festons s' environne: Et la religion assise à ces autels, D' où sa terrible voix tonne sur les mortels, Au retour du printems, de guirlandes parée, Adoucit de ses traits l' austérité sacrée. D' où naissent cependant ces reflets variés, Pour colorer ce globe, avec art mariés? Ces teintes dans les fleurs dorment-elles cachées? Faut-il que du soleil les flammes épanchées Éveillent leur paresse, ou bien l' astre du jour Les feroit-il pleuvoir de son brillant séjour? La nature, long tems sans voix et sans oracle, Dans une nuit profonde enferma ce miracle: Mais si-tôt que Newton, cet aigle audacieux, En face eût regardé le roi brûlant des cieux, L' homme brisa les fers de l' ignorance antique: L' homme fut possesseur des secrets de l' optique. Dans les angles d' un verre en prisme façonné, Il vit que du soleil un rayon émané Déployoit sept couleurs de nature première: Il reconnut enfin que ces traits de lumière, Ou seuls, ou combinés en différens accords, D' une teinte céleste empreignoient tous les corps. Combien de tant d' éclat la vue est enchantée! Je vois l' aube étaler son écharpe argentée; Et l' aurore sa soeur, qui d' un pourpre riant Entremêle l' or pur dont se peint l' orient; Et le fleuve en son lit paisiblement s' étendre Sous des rets transparens, colorés d' un verd tendre. Là, des profondes mers l' habitant écaillé Lève un dos épineux richement émaillé. Dispersé sur la rive, ici, le coquillage Des plus belles couleurs réfléchit l' assemblage. Le corail dont Thétis a bordé ses déserts, L' hôte rampant des bois, l' enfant aîlé des airs, L' inconstant papillon, la bourdonnante abeille, La bergère, et les fleurs qui parent sa corbeille, Tout forme autour de nous un cercle radieux, Un dédale magique où s' égarent nos yeux. Mais c' est Iris sur-tout, glorieuse courrière, Qui des feux les plus vifs a semé sa carrière: C' est aujourd' hui qu' aux champs par la pluie humectés, Je vais revoir son front resplendir de clartés. Un nuage, chargé de cette eau salutaire Que le taureau prodigue à la soif de la terre, S' élève, s' épaissit; et du soleil naissant Tandis qu' il fait pâlir le disque éblouissant, Le zéphyr, qui des bois agitoit la ramure, Tout-à coup de son vol assoupit le murmure; Il se tait: avec lui les airs semblent dormir. Le feuillage du tremble a cessé de frémir. Les flots sont déridés. D' un meuglement sauvage, Le boeuf n' attriste point les échos du rivage, Et l' arbre n' entend plus de sons mélodieux. L' homme au milieu des champs lève un front radieux: L' ame ouverte à l' espoir, il jouit en idée Des plaisirs et des biens que versera l' ondée. Elle a percé la nue; elle coule: un doux bruit À peine dans les bois de sa chûte m' instruit: À peine goutte-à-goutte humectant le feuillage, Laisse-t-elle à mes yeux soupçonner son passage. L' urne des airs s' épuise: un frais délicieux Ranime la verdure; et cependant aux cieux Le soleil, que voiloit la vapeur printanière, Commence à dégager sa flamme prisonnière: Elle brille. Le Dieu transforme en vagues d' or Les nuages, flottans dans l' air humide encor, Jette un rézeau de pourpre au sommet des montagnes, Enflamme les forêts, les fleuves, les campagnes, Et sur l' émail des prés étincelle en rubis. Jusqu' au règne du soir, les tranquilles brebis De leurs doux bêlemens remplissent la colline; L' ormeau plus amoureux vers le tilleul s' incline; Zéphyre se réveille, et le chant des oiseaux Se marie en concert au murmure des eaux. Enfin dans un nuage, où l' oeil du jour se plonge, La ceinture d' Iris se voûte en arc, s' allonge, Et du flambeau du ciel décomposant les feux, Du pourpre au double jaune, et du verd aux deux bleus, Jusques au violet qui par dégrés s' efface, Promène nos regards dans les airs qu' elle embrasse. Salut, gage riant de la sérénité! Les sources, d' où jaillit l' éclat de ta beauté, Pour nos grossiers ayeux ne furent point ouvertes. Tel est l' arrêt du sort. Les nobles découvertes Chez les foibles humains n' arrivent qu' à pas lents. Le tems seul peut prêter des aîles aux talents; Ce Dieu, qui détruit tout, donne à tout l' existence. Ses mains, en nous armant d' audace et de constance, Ses mains ont façonné le verre scrutateur, Qui du ciel sous nos yeux abbaisse la hauteur. C' est lui qui de l' aiman a trahi le mystère: Soudain l' homme a couvert l' océan solitaire; Et bravant les rochers, les trombes, les typhons, Tranquille, il s' est assis sur des gouffres sans fonds. Voyez-vous, aujourd' hui que les vents plus propices De la mort, sous ses pas, ferment les précipices, Comme il ose, ombragé d' une forêt de mâts, Chercher, nouveau Jason, de plus riches climats? Il part... ah! S' il est vrai que le sceau du génie Atteste sa grandeur, c' est depuis qu' Uranie Le guide sur les flots où règnent ses projets; C' est depuis que les vents, devenus ses sujets, Dans les replis enflés du lin qui les embrasse, Suivent en dépit d' eux la route qu' il leur trace. Oui, modernes Typhis; oui, c' est par vos travaux, Que peut-être les dieux ont trouvé des rivaux. Enfanté loin des mers et n' aguère sauvage, L' homme encor n' avoit point approché leur rivage: Il erroit sur les monts. Tout-à-coup à ses yeux L' océan déploya jusqu' aux bornes des cieux Sa surface mobile, immense, solitaire. Saisi d' étonnement, l' homme y cherche la terre; La terre a disparu: monotone désert, L' empire seul des eaux brille à l' oeil qui s' y perd. Long-tems il contempla, dans un profond silence, Cette plaine d' azur qu' un vent léger balance, Et qui dans tous ses flots, mollement onduleux, Répète le soleil, et s' argente à ses feux. Tandis qu' il promenoit au loin ses yeux timides, Un géant, du milieu de ces plaines humides, S' élève sur le dos d' un tourbillon grondant: Sa formidable main porte un large trident; Et malgré la vieillesse en tous ses traits sensible, Son corps nerveux décele une force invincible. Tout pâle à cet aspect l' homme frémit d' effroi; Il fuit. Le Dieu lui crie: "arrête; écoute-moi. Par de là cet espace où s' étend mon empire, Sous ce même soleil, plus d' un peuple respire: Il y vit étranger à tes arts, à tes biens, Comme toi-même ici tu l' es encor aux siens. Descends de tes rochers; viens, franchis la barrière, Qui de ces bords lointains te ferme la carrière. Unis, il en est tems, par des liens sacrés Ces peuples, que les dieux ont en vain séparés; Échange les trésors fruits de ton industrie, Et fais du monde entier une seule patrie. Les plus affreux périls vont assaillir tes jours; Je ne te cele pas qu' ils renaîtront toujours. Veux-tu que devant toi je les appelle ensemble? Regarde: sous tes yeux mon pouvoir les rassemble. " Il dit. Soudain les flots de son trident frappés Par les vents orageux roulent enveloppés, Se heurtent à grand bruit, retombent, se soulèvent, Se creusent en abyme, en montagne s' élèvent. La face du soleil pâlit; et les éclairs En longs serpens de feu se croisans dans les airs, Redoublent en fuyant ces ténèbres profondes, Restes du vieux cahos ramené sur les ondes. Le calme reparoît; mais ce calme est trompeur. Des flots qu' il a pompés en subtile vapeur, Le soleil de retour charge un nuage humide, Tournoyante colonne, immense pyramide, Qui va cacher sa base au séjour lumineux, Et pesant sur les flots, monte et baisse avec eux. Enfin cédant au poids des eaux qu' elle ramasse, La trombe, comme un roc, épouvantable masse Tombe, ébranlant la mer jusqu' en sa profondeur. Là, contre des écueils d' une énorme grandeur, La vague en bondissant heurte, et brisant ses lames, Du fluide électrique en fait jaillir les flammes: Ici, le flot coupé de rapides courans Tourbillonne, et s' entrouvre en gouffres dévorans. D' un effroyable amas de rocs, de monts de glace, Plus loin, la vaste mer hérisse sa surface. Ces rochers voyageurs jusqu' au ciel entassés, Et par les vents fougueux en tumulte poussés Se croisent, et rompus de leurs piés à leur cime, De leur choc ruineux font retentir l' abyme. À leur bruit, à l' aspect de ces flots menaçans, L' homme, par la terreur lié dans tous ses sens, Et trop peu fait encor à dompter sa foiblesse, L' homme alloit refuser sa future noblesse; Quand le Dieu bienfaisant qui lisoit dans son coeur: "Espère la victoire, et tu seras vainqueur; Dit-il: si tu reçus le génie en partage, Par de hardis travaux accroîs cet héritage. Ne sais-tu point que l' homme est né pour tout oser? La mer a des périls! Ose les mépriser; Viens sur un frêle bois leur disputer ta vie; Viens: d' immortels succès ton audace est suivie. J' aime à te les prédire; oui, je vois tes enfans, Dans mes vastes déserts, s' avancer triomphans. Aux climats qu' elle habite, ils ont surpris l' aurore; L' occident les appelle, ils y volent encore; L' océan du midi reconnoît leur pouvoir, Et le pôle glacé s' accoutume à les voir. " Il dit et disparoît. Une flamme rapide S' allume au coeur de l' homme; et d' un oeil intrépide Mesurant ce théâtre, où la gloire l' attend: "J' y regnerai, dit-il. "il le jure. à l' instant Les sapins abbattus se creusent en nacelles: La rame les emporte, et leur prête des aîles: Bientôt la voile ajoute à ces premiers essais; Et courant chaque jour de succès en succès, Les navires, guidés par l' éguille polaire, Cherchent enfin des bords qu' un autre ciel éclaire: L' univers étonné s' est aggrandi par eux. Mais que nous abusons des biens les plus heureux! La voix de l' intérêt nous façonnant au crime, Nous irons marchander l' homme foible, qu' opprime La verge d' un tyran corrompu par notre or; Et nous l' acheterons, pour le revendre encor. Ah! Pourquoi falloit-il qu' affamés de fortune, Nous fissions abhorrer l' art qui soumet Neptune; Cet art, qui rapprochant tous les peuples entre eux, Devroit n' en faire, hélas! Qu' un seul peuple d' heureux? Mais parlez: de quel droit plonger dans l' esclavage L' homme innocent et doux, que vous nommez sauvage? Jamais dans vos foyers, barbare conquérant, A-t-il porté le glaive et le feu dévorant; Et repassant les flots sur des nerfs fugitives, A-t-il jamais traîné vos épouses captives? Content des simples fruits que la palme enfantoit, Au fond de ses déserts, paisible, il habitoit: Il y seroit encor sans vous, sans la furie, Qui tourmente ses jours, l' arrache à sa patrie, Et l' emporte, à travers l' océan écumeux, Vers des bords, que le crime a rendus trop fameux. Eh bien! Qu' un Dieu vengeur des enfans de l' Afrique, Et du sang, dont le glaive inonda l' Amérique; Qu' un dieu dans ces climats vous poursuive; et sur vous, Des vents, des feux, des eaux déchaîne le courroux; Que sous vos pas, la terre ébranlée, entr' ouverte S' abyme dans la mer de vos débris couverte; Et que votre supplice épouvante à jamais L' avare imitateur de vos lâches forfaits! Un dieu m' entend. Je vois, sous le brûlant tropique, L' ouragan ménacer le Pérou, le Mexique; La mer s' agite, gronde: et ses flots épaissis, L' air de soufre infecté, les astres obscurcis, Le flambeau de l' éclair et la voix du tonnerre Aux tyrans du Potose ont déclaré la guerre. Tous les vents à la fois déchaînés et sifflans Luttent contre la terre, et déchirent ses flancs. Des nouvelles cités les fondemens s' écroulent. Les fleuves dans leur lit en écumant se roulent; Et surmontant ses bords de roches hérissés, La mer couvre les toîts de ses flots élancés. Aux lieux, où s' étendoit une riche campagne, Nouvel Etna, s' élève une ardente montagne. De ce gouffre brûlant, s' élancent confondus Et des globes de flamme, et des rochers fondus; La flotte, loin du port par les vents dispersée, Périt en tournoyant, sous l' abyme enfoncée. L' homme en vain fuit la mort: la mort vole et l' atteint. L' un pâle, échevelé, demi-nud, l' oeil éteint, Sur les corps foudroyés d' un fils et d' une mère, Charge son dos tremblant de son malheureux père; La terre sous ses pas s' ouvre, et l' ensevelit. Éveillé par les feux qui dévorent son lit, L' autre près de sa femme à demi-consumée, Expire dans les flots d' une épaisse fumée. Sous les loix de l' hymen, l' avare Sélimour À la riche Mirinde engageoit son amour. La lampe d' or brûloit dans la demeure sainte, Et l' encens le plus doux en parfumoit l' enceinte. On voyoit dans les mains du ministre sacré, Pour les jeunes époux, le voile préparé: Le silence regnoit. Dans les flancs de la terre, Par trois fois roule et gronde un sourd et long tonnerre. Tous les fronts ont pâli. Le pontife tremblant Embrasse en vain l' autel sous ses piés chancelant. L' orage enfin éclate; et la voûte écroulée Ensevelit l' autel, le prêtre et l' assemblée. Ah! Fuyons; renonçons à l' or de ces climats. En vain cet or perfide y germe sous nos pas; Vainement, il jaillit des veines des montagnes, Se mêle aux eaux du fleuve, et parcourt les campagnes: Vous fait-il oublier, barbares habitans, Ce courroux annuel, ces combats des autans, Par qui furent cent fois les plaines ébranlées, Et du vieux océan les bornes reculées? MAI Du mois, cher à Vénus, la course est terminée. Son frère, nouveau roi des beaux jours de l' année, Descendu de l' éther sur un nuage d' or, Aux grâces du printems vient ajouter encor. Propice aux doctes soeurs, il attend leur hommage; Il vient le réclamer. Ah! Puisse son image Respirer aussi fraîche, aussi belle en mes vers Que les fleurs, dont lui-même embellit l' univers: Mais l' art a-t-il jamais égalé la nature? Du plus savant pinceau la magique imposture Peut-elle, en déployant le charme des couleurs, Saisir dans tous ses traits la plus humble des fleurs? Non, non: tous nos tableaux sont bien loin du modèle, Et nous n' offrons jamais qu' une esquisse infidèle. Eh bien! Dussé je voir mes informes essais Avorter en naissant et languir sans succès, J' aurai goûté du moins cette ivresse touchante, Que donne la nature au mortel qui la chante: Ses jours coulent en paix sous un heureux destin. Qu' il est doux en effet, au retour du matin, Qu' il est doux d' égarer sa vue et sa pensée Sur cette plaine, au loin d' un beau verd tapissée! Que j' aime à contempler ces vallons, enrichis De superbes moissons et de pommiers blanchis; Ces limpides étangs, la paix de leur rivage, Ces jardins, ces forêts, cette chaîne sauvage De rocs, qui l' un sur l' autre au hazard suspendus; Couronnent vingt hameaux à leurs piés étendus? Ici, dans sa beauté le printems se déploie; Ici, sur le gazon, je renaîs à la joie; Je suis heureux: un calme, aussi pur que les cieux; M' enlève dans l' extase, et m' approche des dieux. À moi-même rendu, je vais jouir encore, Le long de ce ruisseau, que l' églantier décore, Je promène mes pas de détour en détour; Je le vois se cacher, se montrer tour à tour: Je descends avec lui dans la vallée ombreuse, Agreste labyrinthe, où ma voix amoureuse A soupiré jadis mes plaisirs, mes tourmens. Ce lieu réveille en moi de trop chers sentimens, Et par dégrés, au sein de la mélancolie, Mon ame doucement tombe, rêve et s' oublie. Quand frappé tout-à-coup d' une éclatante voix J' écoute, et reconnois l' Orphée ami des bois, Le tendre oiseau, caché sous un taillis sauvage, De ses tons variés animant le rivage, Traîne tantôt sa voix en soupirs languissans, Tantôt la précipite en rapides accens, La coupe quelquefois d' un gracieux silence, Et plus brillant encor, la roule et la balance. Vingt fois renaît le jour dans l' orient vermeil, Tandis que cet oiseau refusant le sommeil, S' obstine à célébrer son amoureuse histoire: Hélas! Il ne fait pas que ses chants de victoire Avancent à la fois et présagent sa mort. Mais tout un peuple aîlé me sourit sur ce bord. Peuple artisan du miel, tes jeunes colonies, Que la nécessité de la ruche a bannies, Murmurent, et sans ordre, en grouppes éplorés, S' attroupant à l' entour de tes murs trop serrés, Semblent se demander quelle injuste puissance Ose ainsi les bannir du lieu de leur naissance: Et comme parmi nous, quand la sédition Cherche à briser le frein de la soumission, On voit languir les bras, dont l' active industrie À l' ombre de la paix nourissoit la patrie; Ainsi le peuple-abeille interrompt ses travaux: Le miel ne coule plus en des rayons nouveaux. L' aurore brille en vain; la rose ranimée Pour lui ne r' ouvre point sa feuille parfumée. Enfin la jeune reine à son peuple attristé Fait ouïr du départ le signal redouté; Au faîte de la ruche elle agite ses aîles: On l' entoure, on la suit; et désormais fidèles, Ses sujets bourdonnans respecteront ses loix. Des bords du Ximois, tel Francus autrefois, Conducteur adoré d' une flotte troyenne, Le premier aborda les rives de la Seine, Et bravant les gaulois jaloux de ses succès; Jetta les fondemens de l' empire français. L' essaim, tremblant au bruit dont le tambour le frappe, Sur un rameau voisin fond, et retombe en grappe. Hâtez-vous, accourez vers ces enfans du ciel, Ô vous, qui prétendez au trésor de leur miel, Galathée, Amarille, érixane, Iphilisse! Dans les flancs d' un panier parfumé de mélisse, Agitez le rameau qu' ils tiennent embrassé; Que cet essaim conquis, au bord des eaux placé, De nouveaux citoyens peuple votre héritage. Déjà la colonie au-dehors se partage; Sans cesse elle voltige, ardente à dépouiller Les lieux, qu' Opis et Flore ont pris soin d' émailler. Mais que fais-je imprudent? Moi chanter les merveilles D' un peuple, à qui Virgile a consacré ses veilles! Mânes de ce grand-homme, instruit par les neuf soeurs À célébrer des champs les utiles douceurs, Pardonnez à l' essor qu' a tenté ma foiblesse; Ou plutôt, donnez-moi la grace et la molesse, Qui prêtent à ces vers je ne sais quel attrait, Où le coeur le plus froid puise un tendre intérêt. Eh! Qui sait mieux que lui faire aimer ce qu' il chante! Qu' ils sont vrais ses tableaux! Que sa voix est touchante, Soit qu' il dise l' amour, les combats des bergers, Et les soins des guérets, des troupeaux, des vergers; Soit que de son bonheur faisant sa seule étude, Il cherche des forêts l' obscure solitude; Ou que sur le Taigête, égarée en desirs, Sa muse s' abandonne à d' innocens loisirs! Est il un seul mortel, dont l' ame ne se plaise À suivre le vieillard des rives du Galèse? Comme alors chaque vers, par un charme vainqueur, Pénètre doucement jusques au fond du coeur! Que d' un simple jardin la riante culture Dit bien que le bonheur est près de la nature! Sois mon guide, ô Virgile! Et si je puis jamais, Poëte voyageur, franchir ces hauts sommets, Ces Alpes, vieux remparts de la belle Ausonie, Si je puis voir les champs qu' illustra ton génie, J' irai, j' en fais le voeu, j' irai vers ce tombeau, Où sa muse, en pleurant, éteignit son flambeau. Dans ce temple sacré tu me verras descendre; En redisant tes vers, je baiserai ta cendre; Et ton ombre, peut-être offerte à mon regard, Instruira ma jeunesse aux secrets de ton art. Plein de ce doux espoir, qui soutient mon courage, Loin de toi cependant je poursuis mon ouvrage. J' entends de nos bergers le cri tumultueux: Il m' appelle au détour d' un sentier tortueux, Qui de saules couvert, et tapissé de mousse, Descend dans un bassin par une pente douce. Là, pressés par les chiens, les troupeaux fugitifs Se plongent, en poussant des bêlemens plaintifs; Ils nagent en tumulte et le crytal humide Épure les habits de la race timide. Elle attend pour sortir le signal du pasteur. La trompe sonne. Alors, traînant avec lenteur Le fardeau plus pesant de sa laine imbibée, Elle gagne le bord, haletante, courbée, Se dresse, et secouant les flots de sa toison, D' une onde jaillissante arrose le gazon. Elle s' avance enfin vers le lieu de la plaine, Où l' acier rigoureux doit lui ravir sa laine, Ici, Dolon poursuit le robuste bélier, Et Lycas de vingt noeuds s' apprête à le lier. Là, de bruyans ciseaux Nice et Phylis armées Pressent de leurs genoux les brebis allarmées. Votre frayeur est vaine, innocens animaux; Rassurez-vous: cédez aux enfans des hameaux Cette toison, pour vous incommode parure; Et vous irez encor, errans sur la verdure, Faire entendre aux vallons votre bêlante voix. Jaloux de présider au plus riant des mois, Les Gémeaux dans les airs ont déjà pris leur route. Ils poursuivent la nuit sous la céleste voûte, Et portés sur deux chars de lumière éclatans, De l' empire du jour prolongent les instans. Mais la terre en reçoit un don plus cher encore. Quand de leurs feux amis l' Olympe se décore, L' homme, que la douleur traînoit vers le tombeau, Voit de ses jours mourans ranimer le flambeau: Son sang se renouvelle; et son ame ravie Bénit le mois des fleurs qui le rend à la vie. Je l' ai goûté jadis le bonheur d' échapper Aux horreurs de la mort: sa faulx m' alloit frapper; C' étoit, il m' en souvient, aux jours de mon bel âge. Impatient de voir renaître le feuillage, Et six mois à regret d' aiguevive exilé, J' y volois, par l' amour et zéphyr rappellé. La fièvre tout-à-coup dans mes veines s' allume; De ses feux inégaux la fièvre me consume. Aux enfans de Chiron mes larmes ont recours; Ils ne m' offroient, hélas! Qu' un stérile secours. Je vis la tombe ouverte, et d' horreur l' ame atteinte, Je m' écriai, poussant une voix presqu' éteinte: "Ô mort, suspends tes coups! ô mort, éloigne-toi! Je suis encore si jeune: en est-ce fait de moi? Ne reverrai-je plus mon père, mon amante! Si tu fermois du moins ma paupière mourante, Ô toi, jeune beauté, pour qui j' aimai le jour!... Ah! Mon dernier soupir est un soupir d' amour. " À ces mots, détournant mes yeux de la lumière, Je sens un lourd sommeil tomber sur ma paupière; Je m' endors: et mes soeurs et mon père éperdus Se disoient: il s' endort pour ne s' éveiller plus. Ce même jour pourtant adoucit leurs allarmes. Le mal, loin de mon lit qu' avoient trempé leurs larmes, Fuit avec le sommeil: dans mon corps épuisé, Mon sang plus calme enfin coule moins embrâsé; Et la troisième nuit d' un doux repos suivie, Des portes du tombeau je remonte à la vie. Combien je fus heureux! Ciel! Avec quel transport, Du naufrage échappé je rentrai dans le port! Quel charme de sentir ranimer tout son être! Je crus qu' avec mes sens mon coeur venoit de naître. Tout me parut nouveau: le soleil à mes yeux N' avoit jamais brillé si pur, si radieux. Mon père; il me sembloit plus sensible et plus tendre. Mon ami; j' aimois plus à le voir, à l' entendre: Et l' asyle champêtre, où m' accueillit l' amour, Pour moi, d' un long printems, ne fit qu'un heureux jour. C' est alors que j' appris à mieux voir la campagne. C' est alors qu' appuyé sur ma belle compagne, Je connus, je goûtai tout ce que les oiseaux, Les bois touffus, coupés par de limpides eaux, Les grottes, les gazons, le parfum des prairies Inspirent aux amans de douces rêveries. Je dois à ces plaisirs si purs et si touchans Mon génie, amoureux du théâtre des champs; La sensibilité, que nourrit la retraite: En me faisant plus tendre, ils m' ont créé poëte. Goûts chers à ma jeunesse, ah! Renaissez en moi, Renaissez; je me livre à votre douce loi: Présidez à mes vers, que la grâce y respire. Flore m' appelle encor dans son riant empire. J' y rentre; et ce bosquet, à mon oeil enchanté, Sourit dans tout l' éclat de sa jeune beauté. Il n' étale à mes yeux ni marbre, ni dorure: La seule négligence ajoute à sa parure. Sous les murs d' un palais, sans doute j' aime à voir Un faste, qui des rois atteste le pouvoir; Des héros figurés, de pompeuses arcades, Des tritons, dont la bouche enfante des cascades; Neptune aux aquilons parlant en souverain, Et menaçant les flots de son trident d' airain; Des rivages du Nil le cheval amphibie; Les monstres rugissans de Barca, de Nubie, L' un sur l' autre acharnés: près d' eux, Psyché, Vénus Déployant au soleil leurs attraits demi-nuds; Enfin ce long amas, cette foule immortelle De chef-d' oeuvres, éclos de l' art de Praxitèle. Digne ornement du trône, ils peuvent décorer Ce Versaille, où mon oeil ne veut rien qu' admirer. Mais ici, dans ce temple ouvert à la nature, Frais dédale, où mes yeux doivent à l' aventure Errer pour mieux jouir; où la simplicité Me doit faire oublier l' orgueil de la cité. Verrai-je sans ennui la froide symétrie Prolonger une route, où rien ne se varie; Borner le libre essor de ces jeunes ormeaux; Qui cherchent à s' épandre en immenses rameaux; L' if épaissir en mur sa funèbre verdure, Le buis parmi les fleurs serpenter en bordure; Le verre sur leur tige en prison s' arrondir, Et le sable au gazon défendre de verdir? Non, non; de ce jardin sévèrement bannie, La régularité n' en fait point l' harmonie. Tout naît comme au hazard en ce fertile enclos: Une source en fuyant l' abreuve de ses flots, Creuse un riant vivier, s' échappe, et plus rapide Embrasse un tertre verd de sa zone limpide. Du milieu de cette isle un berceau toujours frais Monte, se courbe en voûte, et s' embellit sans frais De touffes d' aubépine et de lilas sauvage, Qui, courant en festons, pendent sur le rivage. Plus loin, ce même enclos se transforme en verger, Où l' art négligemment a pris soin de ranger Les arbustes nombreux, que Pomone rassemble: Autour d' eux, je vois naître et s' élever ensemble Et des plantes sans gloire et de brillantes fleurs. Un amoureux zéphyr en nourrit les couleurs. L' iris de la Tamise échappe au sein de l' herbe, Et brille sans orgueil aux piés du lys superbe; Mais, par l' impériale à son tour dominé, Devant elle, en sujet, le lys tremble incliné. L' oeillet au large front, la pleine renoncule, Le bleuet, qui bravant l' ardente canicule, Émaillera les champs de la blonde Cérès, Le chèvre-feuille, ami de l' ombre des forêts, Le sureau, le lilas, l' épaisse giroflée, L' églantier, orgueilleux de sa fleur étoilée, De ce beau labyrinthe émaillent les détours. Ici, le frais muguet se marie aux pastours. Là, du jasmin doré la précoce famille Brille avec le rosier à travers la charmille. Plus loin, quelle autre fleur ai-je vu s' embellir? Sa modeste beauté m' invite à la cueillir: J' approche; elle me fuit. Dieux! Quel est ce prestige? Je cherchois une fleur; je ne vois qu' une tige. Interdit et confus, je m' éloigne à regret; Et la fleur rassurée à l' instant reparoît. Ah! Je te reconnois, ô tendre sensitive! Seule, parmi les fleurs, devant l' homme craintive, Sans doute il te souvient que mortelle autrefois, De ta jeune pudeur on méconnut la voix. Elle adoroit Iphis; Iphis brûloit pour elle. Cependant, vertueuse autant qu' elle étoit belle, La nymphe demandoit que l' hyménée un jour, Aux piés de son autel, consacrât leur amour. Quatre soleils encor, ce jour alloit paroître. L' innocente beauté, dans un réduit champêtre, Soupiroit, solitaire, à l' heure où le jour fuit. L' impatient Iphis l' apperçoit et la suit; Il approche avec crainte; et versant quelques larmes, Il veut hâter l' instant, où maître de ses charmes, L' hymen doit la porter dans les bras d' un époux. Elle résiste: Iphis embrasse ses genoux, Et bientôt du respect passant jusqu' à l' audace, Insulte à la pudeur qui lui demande grâce; Il oppose la force aux refus redoublés. La nymphe vers le ciel levant ses yeux troublés: "Dieux d' hymen et d' amour, prenez soin de ma gloire; À mon perfide amant arrachez la victoire; Hâtez-vous, détruisez mes funestes appas, Dieux vengeurs! Contre lui j' invoque le trépas. Elle dit: et soudain ses appas se flétrissent; Et son front et ses doigts de feuilles se hérissent. Au lieu des vêtemens, dont son corps est couvert, Sur son sein, qui décroît, s' étend un rézeau verd, Et ses piés, du zéphyr quinze ans rivaux agiles, En racine allongés, demeurent immobiles. Enfin, c' est une fleur; mais conservant toujours Le profond souvenir de ses tristes amours, Elle craint d' éprouver une insulte nouvelle, Et de tout homme encor fuit la main criminelle. Ne dois-je toutefois célébrer que l' essaim Des fleurs, dont cet enclos a diapré son sein? Prés, bocages, forêts, vallons, roches sauvages, Fontaines et ruisseaux sur leurs moites rivages, Tous les lieux, visités des zéphyrs inconstans, Nourrissent aujourd' hui les filles du printems. Ce dieu n' a plus enfin de beautés à répandre; Tout brille: oui, c' en est fait, amour! Tu peux descendre. C' est pour te recevoir que la terre a repris Sa robe verdoyante et ses atours fleuris; Que sans vagues, sans bruit, la mer dort applanie; Que le chantre des airs redouble d' harmonie; Que l' homme est plus agile, et qu' un frais incarnat; Du teint de chaque belle a ranimé l' éclat. L' amour vole; il a pris son essor vers la terre. Depuis l' oiseau, qui plane au foyer du tonnerre, Jusqu' aux monstres errans sous les flots orageux, Tout reconnoît l' amour; tout brûle de ses feux. Dans un gras pâturage, il dessèche, il consume Le coursier inondé d' une bouillante écume, Le livre tout entier aux fureurs des desirs. De ses larges nazeaux qu' il présente aux zéphyrs, L' animal, arrêté sur les monts de la Thrace, De son épouse errante interroge la trace. Ses esprits vagabonds l' ont à peine frappé, Il part; il franchit tout, fleuve, mont escarpé, Précipice, torrent, désert; rien ne l' arrête: Il arrive, il triomphe, et fier de sa conquête, Les yeux étincelans, repose à ses côtés. Rivaux meuglans d' amour, les taureaux indomptés S' appellent au combat; cependant qu' une Hélène, Prix d' une lutte horrible, erre en paix sur la plaine. Leur queue à coups pressés aiguillonne leur flanc. Ils s' atteignent; leurs fronts se heurtent, et le sang De leurs corps déchirés coule à longs flots sur l' herbe. L' un d' eux enfin l' emporte, et conquérant superbe, Voit son rival, brûlé d' inutiles desirs, Lui laisser en fuyant un champ libre aux plaisirs. Tels le chêne robuste et le hêtre fragile, Quand l' auster sur les bois tombe d' un vole agile, Mêlent avec fracas leurs rameaux ébranlés. L' air retentit au loin de leurs chocs redoublés; Le hêtre cède enfin; sa feuille est arrachée: De ses tronçons épars la forêt est jonchée; Tandis qu' avec orgueil, le chêne fastueux Se relève, et déploie un front majestueux. L' amour pénètre encor de sa féconde haleine Le peuple, que des eaux nourrit l' immense plaine. Le poisson, qui pendant autour du lit des mers, S' ouvre, et deux fois le jour reçoit les flots amers, Qui sur un roc mousseux, sa demeure chérie, Tel que les végétaux vivant sans industrie, Réunit toutefois le double sentiment Et d' épouse et d' époux, et d' amante et d' amant, Entrouvant aujourd' hui l' écaille qui l' enferme, De sa postérité laisse échapper le germe. Ce germe, au gré des vents promené sur les flots, Ou s' arrache aux rochers dispersés sous les eaux, Ou, porté quelquefois vers l' indien rivage, Monte jusqu' aux rameaux du manglier sauvage. Là, dès que la nuit sombre et le père du jour, Une fois dans les airs ont regné tour-à-tour, L' écaille, autour de lui, naît et se développe, Se double, s' arrondit, et déjà l' enveloppe; Là, jusques au recour de la verte saison, Le stupide animal croît avec sa prison. Oh! Combien le nocher admire cette plage! Comme il reste surpris, lorsqu' au riant feuillage D' un arbre, où mille oiseaux gazouillent des chansons, Son oeil voit suspendus des fruits et des poissons! En vain mille rochers d' une éternelle glace, Des ondes du Spitzberg hérissent la surface, L' affreux Léviathan, de son antre profond S' élance; et les brisant de son énorme front, Il se replonge au sein de l' humide campagne. Sa mugissante voix appelle sa compagne: Elle accourt. à travers les glaçons écartés, Ils montent, sur leur croupe agilement portés; Et le corps dégouttant de flots d' écume noire, Ils s' unissent, pressés de leur vaste nageoire. Cependant, asservis à de plus douces loix, Les oiseaux réveillés se cherchent dans les bois. Les innocens desirs, la volupté tranquille Rend leur voix plus touchante et leur vol plus Agile. Peu sensible, ou s' armant d' une feinte rigueur, Si d' un air froid, l' amante accueille sa langueur, L' amant plus empressé voltige à côté d' elle. Il se plaint, s' attendrit, la frappe d' un coup d' aîle, L' enflamme par degrés au feu de ses desirs, La caresse en vainqueur, et chante ses plaisirs. L' homme, l' homme sur-tout à l' amour est sensible. Eh! Quel sage aujourd' hui peut se croire invincible, Lorsque par tous les sens le dieu parle à nos coeurs? Un air pur, un beau ciel, de suaves odeurs, La voix du rossignol, l' éclat de la campagne, Tout dit qu' il faut à l' homme une tendre compagne. Contemplez ce Nestor qui touche à son tombeau: Sur lui, l' amour encor agite son flambeau, Ranime un peu sa force, et charmant sa vieillesse, Lui rappelle les jours de sa verte jeunesse. Ainsi, quand le démon qui préside aux hyvers, Ordonne aux noirs frimats d' attrister l' univers; Lorsque d' un voile épais la terre est ombragée, Jaloux de consoler la nature affligée, Le soleil, quelquefois triomphant des brouillards, De tous ses feux armé, rayonne à nos regards, Et pour nous arracher à nos froides demeures, Du printems, qui n' est plus, nous rappelle les heures. L' hymen, quoique souvent offensé par l' amour, De son frère aujourd' hui bénissant le retour, Réveille des époux la tendresse première. Que fait Alcidamon le soir dans sa chaumière? Des tableaux, par le jour à son oeil présentés, Il parle à sa Rosine assise à ses côtés. Il a vu des oiseaux la poursuite amoureuse, La perdrix caressée et la colombe heureuse; Sur sa brillante épouse avec lui navigeant, Le cygne, déployer son plumage d' argent; Le folâtre pinçon, la timide fauvette, Brûler des mêmes feux dont brûloit l' alouette: Ce récit dans leur coeur rajeunit les desirs; Et l' hymen déridé les ramène aux plaisirs. Ce bel adolescent, qui n' aime point encore, Vaguement inquiet, se lève avec l' aurore: Il jette sur lui-même un regard curieux. "Est-ce un songe, dit-il, qui fascine mes yeux; De quel voile nouveau m' ombrage la nature? " Entre mille pensers il flotte à l' aventure; Il ne soupçonne point que l' âge créateur, Dans son corps, a mûri l' esprit générateur, Qui doit le reproduire en un autre lui même, Et qu' il est tems enfin qu' il s' enflamme et qu' il aime. D' un bonheur inconnu le besoin le poursuit. Il sort, marche au hazard; et quand le jour s' enfuit, Quand sous de verds bosquets, le soir retrouve ensemble Les nymphes, les beautés que la cité rassemble, Là, comme par instinct, entre l' adolescent. Il dévore des yeux cet essaim florissant, Ces magiques appas que le jardin recèle: Il frissonne, il rougit; son regard étincelle. Son coeur, pour s' affermir, tente de vains efforts. Veut-il parler? Sa voix s' exhale en sons plus forts. Dans le ravissement où son ame est perdue, Il part, lorsque la nuit, sur nos toîts descendue, Vient avec le sommeil assoupir les travaux. Mais à peine son oeil en boit les doux pavots, Un songe bienfaisant, sur un lit de feuillage, Lui présente une nymphe au matin du bel âge. L' innocente pudeur de ses feux l' embellit. L' adolescent plus tendre et se trouble et pâlit; Il s' éloigne par crainte; et l' amour le ramène, L' amour, qui l' enflammant d' une audace soudaine, Le précipite au sein de la jeune beauté, Et l' éveille bientôt ivre de volupté. Quel changement, ô dieux, suit l' ivresse, où se plonge Ce jeune-homme, à l' enfance enlevé par un songe! C' est un être nouveau, dont le coeur affamé Sent l' inquiet besoin d' aimer et d' être aimé, Qui se livre en aveugle au penchant qui l' entraîne, Et sans choix, court s' offrir à la première chaîne. C' est un esclave enfin, mais un esclave heureux, Qui jure par le ciel de mourir dans ses noeuds, Qui, de douces erreurs repaissant son ivresse, En idole, en Vénus transforme sa maîtresse, Qui ne voit, qui ne sent que l' objet adoré, Qui tout entier se voue à son culte sacré, Ne reconnoît pour loi, pour volonté suprême, Qu' un souhait, un regard, un mot de ce qu' il aime, Et par excès d' amour quelquefois sans desir, Sent humecter ses yeux de larmes de plaisir. Souffre-t-il les tourmens attachés à l' absence? Dans son coeur plus épris, l' image qu' il encense Respire, le poursuit, assiège son sommeil, L' attend, et le saisit à l' instant du réveil. Il prononce cent fois, cent fois il croit entendre De sa divinité le nom si doux, si tendre. La foule l' importune; à ses plaisirs bruyans Il s' arrache, il s' enfonce aux bosquets verdoyans. Là, couché sur les fleurs, près d' une eau fugitive, Exhalant en soupirs sa voix demi-plaintive, Il éveille en pleurant l' écho qu' il attendrit. Heureux de sa blessure, il l' aime; il la nourrit. Impatient enfin de languir loin des charmes, Que rappellent toujours ses sanglots et ses larmes, Il se lève; et s' il faut, la nuit, pour tant d' appas, Sur les mers, à la nage affronter le trépas, Déjà, nouveau Léandre, il s' élance dans l' onde. Sur lui, d' un pôle à l' autre, en vain la foudre gronde, En vain contre les rocs mugit le flot brisé; Il défie à la fois et ce ciel embrasé, Et ces bruyans écueils, et la vague écumante. Il aborde; il s' élance aux piés de son amante, Et pressé dans ses bras jusqu' au réveil du jour, Les yeux demi-fermés, il boit un long amour. JUIN Oh! Qui m' applanira ces formidables roches, Qui de l' Etna fumant hérissent les approches, Ces gouffres, soupiraux des gouffres de Pluton, Où mourut Empédocle et que franchit Platon! Debout sur ces hauteurs, où l' homme en paix méprise La foudre, qui sous lui roule, gronde et se brise; D' où la Sicile, au loin sur trois fronts s' étendant, Oppose un triple écueil à l' abyme grondant: D' où l' oeil embrasse enfin les sables de Carthage, La Grèce et ses deux mers, Rome et son héritage, Je veux voir le soleil de sa couche sortir, De sa brillante armure en héros se vêtir, Et traînant les gémeaux à son char de victoire, Monter sous le cancer au faîte de sa gloire. Un dieu m' exauce; un dieu m' emporte vers Enna: Je vole, je parviens au sommet de l' Etna. La nuit, en ce moment, dans les plis de ses voiles Se cache, et sur ses pas entraînant les étoiles, Elle fuit devant l' aube au visage d' argent, Que ramène en ce mois un char plus diligent. Tout-à-coup les forêts, n' aguère abyme informe, Qu' enveloppoit la nuit de sa robe uniforme, Semblent, ainsi qu' au jour où naquit l' univers, Éclore, et s' ombrager de leurs panaches verds. La scène s' agrandit; la mer s' étend, s' allonge; Dans son immensité l' horizon se prolonge; L' orient va r' ouvrir son palais de vermeil, Il l' ouvre; et tout armé s' élance le soleil. Te voilà donc, guerrier, dont la valeur terrasse Les monstres, qu' en son tour le zodiaque embrasse, Infatigable Hercule, enfant du roi des dieux, Qui par douze travaux règnes au haut des cieux! Te voilà!... qu' en ce jour, ô prince de l' année, La terre, de ton oeil par-tout environnée, Adore de ton char le cours triomphateur, Et pleine de tes dons chante son bienfaiteur! Oh! Tu méritois bien ce pur tribut d' hommages, Que te paya long-tems la sagesse des mages, Eux, qui près de l' Hydaspe, en longs habits de lin, Attendoient ton réveil, l' encensoir à la main, Et saluant en choeur ta clarté paternelle, Chantoient: gloire au très-haut! Sa course est éternelle. Qu' il est beau ton destin! Présent à tous les lieux, Soleil! Tu remplis seul l' immensité des cieux; De l' aurore au midi, du couchant jusqu' à l' ourse, Tu pousses tes exploits: rien ne borne ta course. Que dis-je? Eh! Ton pouvoir est bien plus grand encor, Dieu des airs! Tu régis l' harmonieux accord De la céleste armée au sein du vide errante; C' est toi qui l' y suspends: ta force pénétrante L' écarte, et tour-à-tour la ramenant vers toi, En contraint tous les corps à t' escorter en roi. Tu les enrichis tous, mais la terre jalouse Étale tes bienfaits en orgueilleuse épouse. Jardins parés de fleurs et prodigues d' encens, Humides prés, vêtus de gazons verdissans, Vastes forêts, vergers où Pomone respire, Plaines, qui de Cérès forment le riche empire, Côteaux chers à Bacchus, tout germe à ta chaleur; Ta flamme leur départ la vie et la couleur, Tandis que de leurs flancs, une mort éternelle Glaceroit, sans tes feux, la vigueur maternelle. Pour toi, rien ne ternit ton antique splendeur; Tu ne vieillis jamais: non, soleil, ton ardeur, Du tems qui détruit tout, n' a point senti l' atteinte. Cent trônes renversés pleurent leur gloire éteinte. Là, tu vis dans la flamme Ilion s' engloutir; Ici, gît au tombeau le cadavre de Tyr; Là Rome des césars a passé comme une ombre; Les peuples et les jours s' écouleront sans nombre: Toi seul, au haut des airs, victorieux du tems, Tu contemples en paix ses débris éclatans. Tes temples sont tombés, et le dieu vit encore. Ce colosse n' est plus, qui du fils de l' aurore, Ou plutôt de toi-même emblême ingénieux, Rendoit à ton aspect des sons harmonieux: Mais tu brilles toujours sur cette isse ébranlée, Sur Rhode, où se brisa ta statue écroulée. Me trompé-je, de Rhode, au fond de ce lointain, Ne vois-je point d' ici le boulevard hautain? Oui; c' est lui-même: un jour, il deviendra ma proie, Quand ma muse, enfantant une seconde Troye, Y conduira vainqueur ce peuple hospitalier, Qui monta dans Solyme au rang de chevalier, Que tes rayons alors, soleil, dieu de la lyre, Jusqu' aux transports d' Homère échauffent mon délire. Grand astre, tu le sais; j' ai besoin de tes feux: Avec eux je m' éteins, je renais avec eux. Ah! Tant que roulera le fuseau de ma vie, Que ta douce clarté ne me soit point ravie! Puisse tourné vers toi mon oeil, près du tombeau, Par un dernier regard saluer ton flambeau! Malheureux, en effet, qui sent mourir sa vue, Et qui doit vivre encor après l' avoir perdue! Il gémit, il s' écrie: "une immuable loi Ramène le soleil, et ce n' est plus pour moi! Je ne goûterai plus cette volupté pure, Que donnoit à mes sens l' aspect de la nature... Adieu riante aurore, adieu riantes fleurs, Où la riche lumière épanche ses couleurs! Adieu bois et ruisseaux, adieu verte prairie, Dont l' agneau bondissant paissoit l' herbe fleurie! Les dieux m' ont envié le bonheur de vous voir. Et vous, de qui mon coeur adoroit le pouvoir, Belles, je n' irai plus m' égarer sur vos traces; Pour la dernière fois, j' ai contemplé vos grâces, Votre souris d' amour, ce front brillant d' attraits, Où de sa douce image un dieu grava les traits. Peut être suis je loin de ces instans funèbres, Qui doivent m' entraîner au séjour des ténèbres, Et l' éternelle nuit a commencé pour moi. " Soleil! Ainsi pleuroit, les bras tendus vers toi, L' aveugle d' Albion, dont la muse sublime A peint l' homme naissant et l' infernal abyme. Pour moi, favorisé d' un destin plus heureux, Je n' ai qu' à rendre grâce à l' éclat de tes feux. C' est par toi, que je puis du sommet des montagnes Embrasser du regard les beautés des campagnes, Contempler la falaise, et la sainte splendeur Des fêtes, où Tourny couronne la pudeur. Que ce jour est touchant! Qu' il a d' augustes charmes! Comme l' oeil attendri s' ouvre à de douces larmes! Qu' on ne me parle plus de ces solemnités, Du retour de ces jeux que Pindare a chantés: Ce cirque d' Olympie, où le dieu de la guerre Formoit ses nourrissons à ravager la terre, D' un chimérique honneur fascinoit les humains. Qu' on ne me parle plus de ces fameux romains, Qui, parés d' une pompe et cruelle et frivole, Triomphateurs sanglans montoient au capitole: La triste humanité se voiloit devant eux, Et fuyoit, en pleurant des crimes trop heureux: Ici, de la vertu c' est la pompe paisible. Du fond de la vallée, où, tantôt invisible, Tantôt se déployant sous un ciel découvert, La Maudre, dans la Seine, à flots tardifs se perd, Le visage enflammé, l' oeil de larmes humide, Voyez-la s' avancer cette vierge timide, Gilbert, qui la première appellée aux honneurs, Ouvrira de son nom les annales des moeurs: Nom, qui jusqu' à ce jour n' avois eu rien d' illustre, Tu t' ennoblis: mes vers te devront quelque lustre. Au front de la colline une rose l' attend; Elle y monte. Un drapeau, devant elle flottant, Sur deux files conduit six pasteurs, six bergères. Des rubans, façonnés en guirlandes légères, À ses habits de lin, mêlent leur incarnat, Auprès d' elle, le chef de l' agreste sénat, Et le sage vieillard, qui lui donna la vie, Marchent: d' un choeur pieux elle arrive suivie. Et cependant, remise au bienfaisant seigneur, Dont la main la conduit au chapeau de l' honneur, Confuse de sa gloire, elle a franchi l' enceinte, Où Dieu voile l' éclat de sa majesté sainte. Aux marches de l' autel, son front avec respect S' incline; et tous les coeurs, émus à son aspect, Attendent la prière auguste et solemnelle, Qui réclame d' un dieu la bonté paternelle. Le pontife s' avance, et dit: "ô tout-puissant, Dont l' amour se complaît dans un coeur innocent! S' il est vrai qu' ici bas, la vertu la plus pure Soit du sexe à tes yeux la première parure; Quand de fleurs, à regret tu vois dans les cités Le vice couronner de coupables beautés, Tu dois sur tes autels voir avec complaisance La rose, destinée à parer l' innocence. Bénis la par nos mains; et quand de cette fleur Le tems aura terni la fragile couleur, Que la vierge du moins, devant toi prosternée, De ses vertus encor vieillisse couronnée ". Il dit; et le chapeau, que ses mains ont béni, Brille au front de Gilbert attaché par Tourny. Jeune vierge, sortez. Aux portes de ce temple Montrez-vous. Tout un peuple attend; qu' il vous contemple: Qu' il aime dans vos traits les traits de la vertu. En revoyant ce front, de gloire revêtu, Il sentira des moeurs le charme, la puissance; Il saura que les moeurs honorent l' indigence. Eh! Que de coeurs déjà sont noblement jaloux! Que d' autres vont briguer le nom de votre époux! Un jour, ô douce image! Un jour, d' un air aimable, À vos enfans assis autour de votre table, Vous direz vos honneurs; vous ferez voir ce prix: Et votre jeune fille, avec un doux souris, Interrogeant par fois sa mère qu' elle écoute, Vous l' envîra ce prix, et l' obtiendra sans doute. Mais la chaleur s' irrite, et les près sans fraicheur Appellent au travail le robuste faucheur. Il marche par essaim vers l' aimable contrée, Qui vit le grand Henri soupirer pour D' Estrée; Champs féconds en herbage, où deux fois tous les ans La faulx vient moissonner les plus riches présens. Là, de côteaux fleuris règne une double chaîne, Qu' ombragent des forêts et de hêtre et de chêne; À leur pié, que jamais n' a battu l' aquilon, S' élargit et s' allonge un immense vallon. Errante en vingt canaux, l' Oise majestueuse Y promène à longs plis son onde tortueuse. Fleuve antique, ornement de ces prés toujours verds, Où robustes vainqueurs des vents et des hyvers, Trois ormeaux, abreuvés de ton onde éternelle, M' ont prêté quelquefois leur ombre fraternelle, Je vais près de tes eaux, spectateur en desir, D' une scène champêtre égayer mon loisir! Quel grand peuple, assemblé dans cette vaste plaine, Y brave du midi la dévorante haleine? Sous le rapide fil d' une tranchante faulx, Qui va, revient sans cesse et frappe à coups égaux, Il fait tomber sans choix sur le sein de Cybèle Et l' herbe la plus vile et la fleur la plus belle. Ainsi tombent, ô mort! Sous ton fer meurtrier, Le héros magnanime et le lâche guerrier, Le mortel bienfaisant et l' ingrat qui l' outrage. Un soin plus doux succède à ce pénible ouvrage, Mille essaims de faneurs s' agitent dispersés. L' un étale au soleil les gazons renversés; L' autre armé d' un bâton roule sur la prairie L' herbe, que de ses feux le soleil a mûrie. Le visage bruni par l' excès des chaleurs, Les belles du hameau, sous un chapeau de fleurs, Un trident à la main, la gorge demi-nue, De la plaine avec eux parcourent l' étendue; Des enfans sur leurs pas traînent de longs râteaux; Enfin lorsque Vesper tombe sur les côteaux, La richesse des près, en meules ramassée, Sur les chars de Cérès monte en ordre entassée. On la traîne au hameau: la foule au même instant, Au son du flageolet, l' accompagne en chantant. La nuit vient; et si-tôt que la grange étonnée Cache les premiers dons que dispense l' année, Vers un espace libre où s' élève un bucher Le flageolet encor les pressant de marcher, À ce joyeux signal ils y volent ensemble. Près du bucher, la troupe en cercle se rassemble, Et pour en dévouer la flamme aux immortels, Attend l' homme sacré qui préside aux autels. Il paroît dans l' éclat de sa parure sainte, De ce temple sans murs parcourt trois fois l' enceinte; Et tandis que les voix d' un cortège pieux Font retentir les airs de chants religieux, Seul, des flancs du bucher il s' approche en silence, D' une torche le frappe; et la flamme s' élance. Il s' éloigne: les ris, qu' effrayoit son aspect, Prennent sur tous les fronts la place du respect. Sa retraite a donné le signal de la danse: Un aimable délire en trouble la cadence. On se prend, on se quitte, on se reprend encor. Là, l' amour ne blessant qu' avec des flèches d' or Inspire à ses sujets une audace charmante. L' un soulève en ses bras la svelte Sélimante; L' autre vole en passant un rapide baiser, Que la boudeuse Iris feignoit de refuser. Des nestors du canton, plus loin, s' assied un grouppe, Qui de joie et de vin s' enivre à pleine coupe. Le feu baisse; et l' enfant, qui n' osoit approcher, D' un pié hardi s' enlève et franchit le bucher. Muse, dis maintenant quelle sage contrée, La première, ordonna cette pompe sacrée! Le peuple ingénieux, qui sut dans l' orient Cacher la vérité sous un voile riant, Tous les ans, par les feux d' un bucher symbolique; Rendoit grâce au soleil, quand son char moins oblique, Du cercle de leurs mois prêt à finir le tour, Sur l' Euphrate et l' Indus versoit le plus long jour. Eh! Qui pouvoit mieux peindre à la race première Cet astre, prodiguant la flamme et la lumière? Qui mieux eût figuré son trône radieux Qu' un bucher, dont la cîme alloit chercher les cieux? Brûlant, il ramenoit le jour, quand les étoiles, Cortège de la nuit, illuminent ses voiles. Ô Gange! Envain ce culte est né dans tes climats; Il ne t' en souvient plus: mais parmi les frimats, Il vit encor, il vit sur les rocs du rivage, Qui forment de Thulé la ceinture sauvage. C' est-là que le soleil plus visible aux mortels, Par de longs jours sans nuit, demande des autels. Sur ces bords, où son char, demi-plongé dans l' onde, Sembloit fuir à regret aux limites du monde; Où quatre heures en deuil, seules formant sa cour, En obliques rayons donnoient un triste jour, Le roi du feu s' élève, agrandit sa carrière, Et du couchant à peine a touché la barrière, Que r' ouvrant au cancer la brûlante saison, Visible, il se promène autour de l' horizon. L' été n' est plus qu' un jour. Loin du bruit des orages, Le ciel laisse dormir l' océan sans naufrages; La terre se réveille, et prodigue en deux mois Les fleurs, les grains, les fruits, tous les dons à la fois. Tel que le nautonnier, qu' une trop longue absence Ravît à des enfans plongés dans l' indigence, À des enfans que l' onde entendoit chaque jour, De leur père, aux zéphyrs demander le retour; Dès qu' à leurs yeux en pleurs brille son doux visage, Il leur rend l' allégresse, il étale au rivage Les biens, dont la fortune a payé ses travaux; Et tous, dans l' abondance, ont oublié leurs maux: Ainsi quand le soleil y reprend son empire, Dans les champs de l' hécla tout renaît, tout respire. L' été voit cependant un climat plus heureux, Sur qui le jour s' épanche en rayons amoureux; Où la nuit lumineuse et fraiche de rosée Donne aux amans rêveurs la paix de l' élisée. France, voilà les lieux où fleurissent tes lys! Nos champs, par la nature et par l' art embellis, Forment un beau théâtre, où variant leur scène, La Garonne et la Loire et le Rhône et la Seine S' épandent, et d' un cours tardif ou diligent, Sous des forêts d' épis roulent à flots d' argent. Ici, sur nos côteaux, la vigne triomphante Se pare avec orgueil des raisins qu' elle enfante; Là, du riche olivier le fruit pend en bouquets; Là, de pommes couverts, nos champs sont des bosquets. Sous les mains du travail, par-tout je vois éclore Les présens réunis de Vertumne et de Flore: Le français a changé sa patrie en jardin. Que l' Inde à nos climats insulte avec dédain; Qu' elle vante l' or pur qui coule dans ses veines, Le faste étincellant de ces parures vaines, Qui d' un sérail esclave enflent la vanité: Eh! Que sert l' opulence, où gémit la beauté? Notre sort est plus doux. En de libres campagnes, L' amour voit folâtrer nos riantes compagnes. Nos marais desséchés, nos fleuves contenus, Nos vaisseaux enrichis aux bords les moins connus, Mille fruits transplantés sur nos rives fécondes, Tout nous donne à la fois les trésors des deux mondes. Eh! Qu' envîroit la France aux climats étrangers? Elle en a tous les biens et non pas les dangers. L' homme errant n' y craint point ces races écumantes Des dragons, croupissans au sein des eaux dormantes; L' impitoyable tigre, aigri d' un fiel rongeur, Ne s' enyvre jamais du sang du voyageur: Mais le cerf innocent, la chèvre pétulante, Et le coursier docile et la brebis bêlante, Sous les bois, sur les près, dans les plaines épars, Pour charmer son ennui s' offrent de toutes parts. Il voit du bord des eaux, au sommet des collines, Des châteaux, dominans les campagnes voisines; Des murs, d' où tonne au loin le bronze protecteur; Des temples, qui des cieux atteignent la hauteur; Par des routes d' ombrage à grands frais couronnées, Les Alpes s' unissant au front des Pyrénées, Et contraint par Riquet à partager ses flots, Un seul fleuve aux deux mers porter nos matelots. Triomphe, heureux français! C' est pour toi qu' Uranie Agite sur les arts les flambeaux du génie. Peuples du nord, et vous nos superbes rivaux, Anglois, venez en foule admirer nos travaux! Nos marbres animés à la race future Redonnent nos héros, la noble architecture Élève des palais pour les enfans des dieux: La fière poésie, en vers mélodieux, Chante des élémens l' existence éternelle, Et du vaste univers la marche solemnelle. Les émules d' Hypparque, aigles audacieux, D' un vol infatigable ont mesuré les cieux: Les mondes sont comptés... je te salue, ô terre; Féconde dans la paix, féconde pour la guerre! Ah! Puisses-tu goûter, en écoutant mes chants, Les plaisirs que j' éprouve à célébrer tes champs, Le tranquille Vesper maintenant y ramène Ces heures de fraicheur, où ma muse promène À travers la prairie et les sillons dorés Ses pensers, et ses pas doucement égarés. Combien plaît à mes sens ce zéphyr qui voltige, Les suaves parfums qu' exhale chaque tige, Et ce soleil mourant, dont les obliques feux Glissent sous la verdure en rézeau lumineux! Que j' aime à respirer l' air pur de ces fontaines, Où s' agitent sur moi des ombres incertaines! Mais que dis-je? En perçant dans ce bois retiré, D' un cruel souvenir mon coeur est déchiré. Je chantois au printems, sous ce même feuillage, Myrthé fidèle alors, et maintenant volage. Témoins de mon bonheur, solitaires ormeaux, Que votre douce paix fasse trève à mes maux: Si vous embellissiez les jours de mon ivresse, Vous devez aujourd' hui consoler ma tristesse. Assiégé d' importuns, leur dérobant mes pleurs, J' ai besoin d' un ami qui plaigne mes douleurs; Soyez les confidens de mon inquiétude: L' amour infortuné cherche la solitude. Oui, trop plein de mes maux et lassé d' y rêver, Beau vallon! Dans ton sein je voudrois retrouver Ce goût des vrais plaisirs que la nature donne, Et qui fuit un amant que l' espoir abandonne. Mais hélas! J' aime encor, je le sens; et mes yeux, Chargés de nouveaux pleurs, en baigneroient ces lieux; Ici, tout me ramène à mon lâche esclavage. Il est trop dangereux de revoir ce rivage; Ah! Mes plaintes encor y prouvent mon amour; Perdons-en la mémoire, et fuyons ce séjour. Je vais suivre vos pas, enfans, jeunes bergères, Qui cueillez en chantant les fraises bocagères. Je pénètre avec vous ces fertiles réduits, Où pendent aux rameaux les prémices des fruits, En globes transparens la cerise vermeille, La framboise odorante et la fraiche groseille, L' abricot, dont l' Euphrate enrichit nos climats, Et la prune conquise aux plaines de Damas, Et le melon pesant dont la feuille serpente; Doux fruit, qui dégagé de sa feuille rampante, Sur sa couche exhaussée aux rayons du midi, Étale la grosseur de son ventre arrondi. Tels sont les premiers fruits que la nature enfante, Alors que poursuivant sa marche triomphante, Le soleil de ses feux a rougi le cancer. Que ses feux sont puissans! L' onde, la terre et l' air, Par eux tout se ranime, et par eux tout s' enflamme. L' oiseau de Jupiter, aux prunelles de flamme, Sur l' aride sommet d' un rocher sourcilleux S' arrête, et tout-à-coup d' un vol plus orgueilleux, Chargé de ses aiglons et perdu dans les nues, Traverse de l' éther les routes inconnues; Il s' approche du trône, où la flamme à la main, Des saisons et des mois s' assied le souverain. Là, tandis que sous lui roule et gronde l' orage, De sa jeune famille éprouvant le courage, Il veut que l' oeil fixé sur le front du soleil, Ils bravent du midi le brûlant appareil. Malheur au nourrisson, dont la foible paupière Dément son origine et refuit la lumière! Par sa mère en fureur jetté du haut des airs Il retombe, écrasé sur les rochers déserts. Dans les sables mouvans de l' ardente Lybie, Au fond des antres sourds, creusés dans l' Arabie, La terrible lionne a placé le berceau, Où le jour va briller à l' oeil du lionceau. Il respire; et déjà furieuse, alarmée, Les yeux étincelans, et la gueule enflammée, Autour de sa caverne elle rode à grands pas. Pour son fils, menacé des fers ou du trépas, Tendre mère, elle craint le courage et l' adresse Du chasseur, qui l' attend aux pièges qu' il lui dresse. Aux bords du Sénégal, quel monstrueux serpent Étale de son corps le volume rampant? Allongé sur la terre, il la couvre. Sa tête S' ombrage des replis d' une sanglante crête; Et d' écume après lui laissant un long sillon, Sa langue à coups pressés darde un triple aiguillon. Sous les traits de ce monstre informe, horrible,immense, Qu' irritoit du midi la fougueuse inclémence, Vélose, né Pasteur dans les champs lusitains, Et son fils Almandès finirent leurs destins. À l' appât des trésors, qu' un espoir chimérique Promettoit à leurs voeux sous le ciel de l' Afrique, Ils avoient abordé, conduits par les zéphyrs, Le rivage lointain si cher à leurs desirs. Un jour, en un désert, tous deux à l' aventure Erroient: mais le midi tourmentoit la nature, Et sur le front noirci du couple voyageur, Dardoit ses javelots armés d' un feu vengeur. Hors d' haleine, vaincus de sa brûlante rage, Ils s' arrêtent enfin, et sous un vaste ombrage, Attendent que des cieux le globe moins ardent Précipite son cours vers l' humide occident. Couchés sur le gazon, Almandès et son père Se livroient à l' espoir d' un voyage prospère; L' un et l' autre buvoient l' oubli de leurs travaux, Et sur eux, le sommeil distiloit ses pavots. Bien-tôt de la forêt perçant le long silence, Un horrible dragon glisse, siffle, s' élance; Il se dresse: et déjà le rampant ennemi Serre de vingt liens le jeune homme endormi. Almandès, juste ciel! Almandès sent à peine Les cercles redoublés dont le dragon l' enchaîne, Que d' affreux hurlemens sa voix remplit les airs, Et fait au loin mugir l' écho de ces déserts. Le père, quel objet pour les regards d' un père! S' éveille, et dans les noeuds d' une immense vipère Voit le corps de son fils de mille coups ouvert, Tout dégouttant d' écume, et de sang tout couvert. D' un glaive étincelant il arme sa tendresse; Et tandis que le fer sur le monstre se dresse, Le monstre, plus agile et plus impétueux, Dénouant de son corps le rézeau tortueux, Abandonne le fils, vole au père, et l' enferme Dans les nombreux anneaux d' une chaîne plus ferme. Envain du malheureux les bras emprisonnés S' efforcent de briser leurs noeuds empoisonnés; Le monstre, redoublant sa rage et ses morsures, Le trempe de venin, le couvre de blessures, Le déchire, l' étouffe, et de sang énivré, Le renverse mourant sur le fils expiré. Malheureux! Voilà donc le riche et beau partage, Que vous alliez chercher loin des hameaux du Tage! Ah! Pour de faux trésors, cachés sous d' autres cieux, Falloit il déserter le toît de vos aïeux, Cette heureuse cabanne, où vous prites naissance, Et ces vallons rians, où la paix, l' innocence Filent pour le berger un tissu d' heureux jours, Où les seuls vrais plaisirs l' accompagnent toujours? À peine sur le front de son humble chaumière, Il voit briller du jour la naissante lumière, Qu' aux sons réjouissans d' un rustique pipeau, Sur les monts escarpés il conduit son troupeau. La chèvre et la brebis, à ses côtés errantes, Y paissent l' herbe tendre et les fleurs odorantes; Et lorsque suspendue aux rameaux des buissons, La cigale emplit l' air de ses aigres chansons, Quand tout brûle des feux que le midi nous lance, Rêvant à ses amours, le pasteur en silence Des bocages voisins cherche l' asyle épais, Et caché sous leur ombre, y respire la paix. Il attend que du soir la douce et pure haleine Ait rafraichi les airs et parfumé la plaine. Alors près d' un canal, le pasteur vigilant Amène le troupeau qui s' abreuve en bêlant. Mais déjà de Vénus la lumière incertaine L' invite à déserter les bords de la fontaine. Il se lève, il fait signe à l' aboyant Niton, Et chassés devant lui, bélier, agneau, mouton, L' un sur l' autre entassés, abandonnent la rive. La troupe marche en foule, elle avance, elle arrive Et s' étend sur un sol, dont les nouveaux guérets Attendent, pour germer, les sels d' un riche engraîs; En claie entrelassés, l' osier et la charmille Y ceignent d' un rempart la bêlante famille. Niton rode sans cesse autour de la cloison; Et le pasteur, ouvrant sa roulante maison, S' assied et voit enfin, d' une course légère, Un panier sur la tête, arriver sa bergère: Elle apporte un repas de ses mains préparé, Repas que l' appétit a bientôt dévoré. Ils s' endorment contens, et l' aurore vermeille Ramène encor l' amour au couple qui sommeille. Ainsi vivent heureux les bergers dans nos champs. Sans doute ils ont perdu de ces plaisirs touchans, Qui des premiers pasteurs embellissoient la vie. Ils ne sont plus les jours de l' aimable Arcadie; Ces jours, qui sous des cieux fermés aux aquilons, De la fraiche Aréthuse enchantoient les vallons; Qui voyoient l' Eurotas, égaré dans sa course, De lui-même amoureux, fuir à regret sa source: L' âge a changé des bords autrefois si charmans. Là, d' innocens bergers, de fidèles amans En vers mélodieux soupiroient leur tendresse, Se disputoient le coeur d' une jeune maîtresse, La choisissoient pour juge, et par des chants nouveaux, Savoient la conquérir sur d' aimables rivaux. Alors les fils des rois, parés d' une houlette, Des riantes forêts habitoient la retraite. Le beau pâris enfla les chalumeaux légers; Les dieux même, les dieux se mêloient aux bergers. Apollon vers l' Amphrise, et Pan sur le Ménale, Comme eux, firent parler la flûtte pastorale: Les fleuves arrêtés écoutoient; et L' Hémus Balançoit les rameaux de ses chênes émus. Il est pourtant des lieux, dont les fêtes agrestes De ces jours fortunés offrent encor les restes. Inspirés par un ciel, où couronné d' azur, Souvent, durant six mois, rayonne un soleil pur, Les bergers de Sicile et de l' Occitanie, Sans étude, sans art formés à l' harmonie, Cadancent quelques vers, fruits de leurs doux loisirs, Et jouissent encor en chantant leurs plaisirs. J' ai vu, dans mon printems ces fêtes bocagères; J' associois ma voix à la voix des bergères. Au bruit du tambourin, nous dansions sous l' ormeau; Vieux témoin des amours et des jeux du hameau: Et quoiqu' aux plus doux feux mon ame encor fermée Ignorât le bonheur d' aimer et d' être aimée, Souvent d' un trouble vague, en écoutant ces airs, Je me sentois ému; j' allois aux bois déserts: Je rêvois aux bergers, à leurs tendres compagnes, Et redisois leurs vers à l' écho des montagnes. Hélas! Que n' ai-je pu, plaisirs de mes beaux jours, Ou ne vous point connoître, ou vous goûter Toujours! JUILLET L' univers existoit: mais l' univers encore Ne voyoit point regner l' ordre qui le décore. Enfin à ce grand-tout un dieu donna des loix, Et destinant chaque être à d' éternels emplois, Lui marqua son séjour, son rang et sa durée. Il déploya des cieux la tenture azurée, Du soleil sur son trône en fit le pavillon, Voulut qu' il y regnât, et qu' à son tourbillon, Il enchaînât en roi le monde planétaire; Que du globe terrestre esclave tributaire, Le nocturne croissant dont Phébé resplendit, Sous les feux du soleil tous les mois s' arrondît; Que d' un cours sinueux traversant les vallées, Le fleuve s' engloutît dans les plaines salées: Qu' on vît toujours aux fleurs succéder les moissons, Et les fruits précéder le règne des glaçons; Que l' ambre hérissât la bruyante Baltique; Que l' ébène ombrageât la rive asiatique; Que le sol des incas d' un or pur s' enrichît; Que dans les flots d' Ormus la perle se blanchît; Qu' aux veines des rochers, une chaleur féconde Changeât en diamant le sable de Golconde; Que le fleuve du Caire, en ses profondes eaux, Prêtât au crocodile un abri de roseaux; Que le phoque rampât aux bords de la Finlande; Que l' ours dormît trois mois sur les rochers d' Islande; Que sous le pôle même, où vingt fleuves glacés Apportent le tribut des hyvers entassés, Éparses en troupeaux, les énormes baleines Du sauvage océan fîssent mugir les plaines; Et qu' au bord de ces lacs, où cent forts démolis Au triste Canada font regretter nos lys, Le castor, avec nous disputant d' industrie, De hardis monumens embellît sa patrie, De ces républicains, nos paisibles rivaux, Le soleil en ce mois éclaire les travaux. Dirigés par l' instinct, dont la voix les rassemble, Aux rivages d' un fleuve ils s' avancent ensemble: Ils veulent, l' un par l' autre au travail excités, D' un pont couvrir les eaux, et bâtir des cités. En désordre d' abord répandus sur l' arène, Ils s' y rangent en cercle, ils attaquent un frêne, Qui robuste, noueux, élancé dans les airs, D' épais et longs rameaux couvre les bords déserts. Sous l' effort de leurs dents, à grand bruit, sur la plage Il tombe; il a perdu l' honneur de son feuillage. Tandis que par la foule à la hâte emporté, Le tronc au sein des eaux roule précipité, D' autres, que dans leur marche un vieux chef accompagne, D' arbres moins vigoureux dépeuplent la campagne, Les portent jusqu' au fleuve, et nerveux matelots, Les font d' un cours heureux naviger sur les flots. Des pieux en sont formés. Une magique adresse Dans l' onde en pilotis les enfonce, les dresse. On enlace autour d' eux le souple balizier, Et le saule flexible, et le docile osier. Celui-ci va, revient; et voyageur agile, Sur sa queue applatie il emporte l' argile, Qu' en ciment sous ses piés un autre ramollit. De ce limon broyé la digue se remplit, S' élève, sort enfin des eaux qu' elle domine, Et déjà sur le pont le castor s' achemine. Solide monument! Son immense longueur Étonne des humains l' adresse et la vigueur. Ces travaux achevés, la sage république Se partage en tribus, et par grouppes s' applique À créer une ville, où sous trente maisons, Elle doit voir renaître et mourir deux saisons. Le travail recommence; et le double rivage Des arbres qu' il nourrit souffre encor le ravage. De leurs vastes débris à la glaise mêlés, Naissent des pavillons avec art modelés: Ils montent, couronnés d' une cime arrondie. Telle on vit s' élever aux champs de Numidie La ville, où les troyens, du naufrage assaillis, Furent par une reine en triomphe accueillis. Ici, pour décorer l' enceinte d' un théâtre, Le ciseau façonnoit le porphyre, l' albâtre; Là, regnoient dans les airs les creneaux d' une tour; Plus loin, s' ouvroit d' un port le spacieux contour; Et prodiguant par tout leurs travaux et leurs veilles, Les arts au fils d' Anchise étaloient des merveilles. Que les vents, désormais de sa cité jaloux, L' assiègent; le castor insulte à leur courroux. Le buis et le sapin, qu' épargne la froidure, Prêtent à son sommeil des tapis de verdure. Les querelles jamais ne troublent ses loisirs; Et lorsque, ramenant la saison des plaisirs, L' amour viendra regner sur ce peuple amphibie, Le castor, peu semblable aux monstres de Lybie, N' ira point, altéré de combats et de sang, Défier un rival et lui percer le flanc: Aimé de sa compagne, il lui reste fidèle. Mais nous qui l' admirons, nous sert-il de modèle? Savons-nous comme lui, sans haîne, sans discords, De l' ordre social respecter les accords? Le seul helvétien lui ressemble peut-être. Dans ses Alpes caché, libre et digne de l' être, Ignorant notre luxe et nos folles erreurs, Du sol qui le nourrit il aime les horreurs. Helvétiques tribus, sur vos roches fameuses, D' où tombent cent torrens en ondes écumeuses, Heureux, qui maintenant, comme vous, à longs traits, Goûte l' air frais et pur de vos vieilles forêts! Ah! Tandis que sur nous le cancer règne encore, Que sous un ciel d' airain le soleil nous dévore; Tandis que haletant, l' homme, ainsi que les fleurs, Baisse un front accablé sous le faix des chaleurs, Monts, chantés par Haller, recevez un poëte! Errant parmi ces rocs, imposante retraite, Au front du Grindelval je m' élève, et je voi, Dieux! Quel pompeux spectacle étalé devant moi! Sous mes yeux enchantés, la nature rassemble Tout ce qu' elle a d' horreurs et de beautés ensemble, Dans un lointain qui fuit un monde entier s' étend. Eh! Comment embrasser ce mêlange éclatant De verdure, de fleurs, des moissons ondoyantes, De paisibles ruisseaux, de cascades bruyantes, De fontaines, de lacs, de fleuves, de torrens, D' hommes et de troupeaux sur les plaines errans, De forêts de sapins au lugubre feuillage, De terreins éboulés, de rocs minés par l' âge Pendans sur des vallons que le printems fleurit, De côteaux escarpés où l' automne sourit, D' abymes ténébreux, de cimes éclairées, De nèges couronnant de brûlantes contrées, Et de glaciers enfin, vaste et solide mer, Où règne sur son trône un éternel hyver? Là, pressant à ses pieds les nuages humides, Il hérisse les monts de hautes pyramides, Dont le bleuâtre éclat, au soleil s' enflammant, Change ces pics glacés en murs de diamant, Là, viennent expirer tous les feux du solstice. Envain l' astre du jour, embrasant l' écrevisse, D' un déluge de flamme assiège ces déserts: La masse inébranlable insulte au roi des airs. Mais trop souvent la nège arrachée à leur cime Roule en bloc bondissant, court d' abyme en abyme, Gronde comme un tonnerre, et grossissant toujours À travers les rochers fracassés dans son cours, Tombe dans les vallons, s' y brise, et des campagnes Remonte en brume épaisse au sommet des montagnes. Si je quitte ces lieux, si je vole aux climats, Que jamais n' ont blanchis la glace et les frimats, À mes regards encor ce mois offre en spectacle Le Nil, qui fuit sa rive et roule sans obstacle. Ce fleuve, qui long tems nous cela son berceau, Échappé de Goyame en rapide ruisseau, Du vaste Dambéa traverse le domaine. Sous des isles sans nombre il recourbe, il promène Ses flots purs, couronnés de lauriers toujours verds. Bientôt devenu roi de vingt fleuves divers, Entraînant avec lui leurs ondes tributaires, Par de puissans états, par des lieux solitaires, Aux bornes de Nubie il court impétueux. Envain pour le dompter, mille rocs tortueux Du sauvage mosho hérissent la contrée, Et remparts de l' égypte, en défendent l' entrée; De ses flots mutinés que l' écume blanchit, Le Nil couvre ces monts, s' enlève et les franchit; Il tombe: les échos, dans les rocs qu' il inonde, Répètent longuement le fracas de son onde. Mais qu' il roule d' un cours plus bruyant et plus fier, Aujourd' hui qu' étalé comme une vaste mer, Il s' est enflé des eaux, dont l' humide tropique Couvre depuis trois mois le sol éthiopique! Dans le calme annuel des vents étésiens, En triomphe, il arrive aux bords égyptiens, Y répand en grondant sa vague débordée; Tout nage: et cependant cette égypte inondée Rend grâces par des jeux, des festins et des chants Au fleuve nourricier égaré dans ses champs. Pour elle, un mois entier n' est qu' une longue fête. Qu' un destin différent pour l' Europe s' apprête! Ils approchent les jours, où nos sillons dorés Verront les moissonneurs du midi dévorés Se noircir à ses feux, et d' une main lassée À peine soulever la faucille émoussée: Ils vont pousser encor des soupirs douloureux, En recueillant des fruits qui ne sont pas pour eux. Ah! Du moins, si des loix dignes des tems antiques, Par quelque fête aimable, aux fatigues rustiques Encourageoient ce peuple, et lui rendoient plus doux Les pénibles labeurs qu' il dévore pour nous: Mais pourvu que les fruits de son humble héritage Du trône et de l' autel grossissent le partage; Qu' importe qu' au travail il vive condamné! Pour goûter le bonheur le peuple est-il donc né? Combien l' antiquité, politique plus sage, Du suprême pouvoir fit un plus noble usage! Pour mieux enchaîner l' homme à ses champs paternels, Par un culte riant, par des jeux solemnels, Elle eut soin d' embellir le cercle de l' année. Près des eaux, sous un bois, de festons couronnée, La foule des colons chantoit les immortels, Et trouvoit le plaisir jusqu' aux piés des autels. La danse, les concerts, un aimable tumulte, Les jeux, le tendre amour se mêloient à ce culte: L' homme, alors ranimé par des jours de repos, En aimoit plus ses bois, ses champs et ses troupeaux. Voyez Rome agricole, et cependant guerrière. Avant que le cancer, au bout de sa carrière, Lui donnât en fuyant le signal des moissons, Aux sons du chalumeau mariés aux chansons, Elle ouvroit pour son peuple une fête champêtre. Le vorace animal, que le chêne voit paître, Autour des blés, trois fois en pompe promené, De folâtres danseurs marchoit environné. Sur l' autel de Cérès, serpentoit en guirlandes Le feuillage du chêne; et de douces offrandes, Du miel, du vin, du lait ensemble confondus Exhaloient leurs parfums, à longs flots répandus. La victime expiroit. Sous la verte feuillée, La nuit parmi les jeux retrouvoit l' assemblée; Et quand le roi du jour lançoit de nouveaux traits, Ils couroient plus joyeux moissonner leurs guérets. Pour nous, à qui les mois plus lentement préparent Les ondoyans trésors dont nos rives se parent, Avant que du lion s' irritent les chaleurs, Dépouillons de son miel le peuple amant des fleurs. Mais gardons d' imiter ce maître inéxorable, Qui, dans l' ombre des nuits aux crimes favorable, Enflamme sous la ruche un bucher sulphureux. Le repos, le sommeil sur cet asyle heureux Regnoit; et tout-à-coup la vapeur dévorante S' élève à flots pressés dans la ruche odorante, S' élargit, et frappant de son venin jaloux L' abeille, accoutumée à des parfums plus doux, Arrache à leurs palais et le peuple et la reine, Déjà mourans d' ivresse et couchés sur l' arène. C' en est trop: et s' il faut que les cruels humains Signalent par le sang le pouvoir de leurs mains, Aujourd' hui, vers les bords où l' Europe commence, Le commerce leur ouvre une carrière immense. Qu' ils volent à travers une mer de glaçons Combattre et déchirer les monstrueux poissons, Que l' océan du nord voit bondir sur son onde. Ces monstres, relegués aux limites du monde, À peine ont découvert à l' oeil des matelots La masse de leurs corps allongés sur les flots, Que s' élançant vers eux sur un bateau fragile, L' intrepide nocher vogue d' un cours agile, Se place sur la poupe, et d' un bras assuré Au monstre plus voisin pousse un dard acéré. Le féroce animal, que la rage transporte, Pousse un long meuglement; il s' échappe, il emporte Avec lui sous les flots le trait qui l' a percé: L' onde fume du sang de la plaie élancé. Envain pour échapper au fer qui le tourmente, Il remonte à grand bruit sur la vague écumante; Envain pour respirer, par ses doubles évents, Il vomit l' onde amère et repousse les vents La baleine, et de force et de sang épuisée, Livre à ses ennemis une conquête aisée. Les barbares, en foule autour d' elle assemblés, Lui déchirent les flancs de harpons redoublés. Elle meurt. Acharnés sur ce monstre sauvage, Par des chaînes de fer on le traîne au rivage: Tout mort qu' il est, sa vue inspire encor l' horreur. Tel étoit ce python, qui, gonflé de fureur, Rouloit son vaste corps dans la fange croupie, Quand l' onde vengeresse eût noyé l' homme impie. Vous cependant, nochers, dont ces reines des eaux Ont d' une proie immense enrichi les vaisseaux, Revenez, hâtez-vous; craignez que la gelée Ne hérisse la mer de glace emmoncelée. Le midi vous rappelle; il attend que vos mâts Lui portent les trésors des sauvages climats. Mais ces fanons grossiers, qui retiendroient captive Et l' aimable jeunesse et l' enfance plaintive; Ah! Rendez à la mer ce butin malheureux: Nous n' avons su que trop, par un art désastreux, En former des prisons, où notre extravagance D' une taille naissante enchaînoit l' élégance. Barbares ennemis de nos propres enfans, Ainsi nous attristions l' aurore de leurs ans. Pouvoient-ils déployer dans leurs dures entraves Cet aimable gaîté, qui fuit loin des esclaves? Insensés! Nous pensions leur prêter des appas; Et pour les embellir, nous hâtions leur trépas. Enfin Rousseau parut. Il vit la tendre enfance Malheureuse, opprimée; il en prit la défense: À son antique chaîne il l' arrache à jamais. Enfans, rendez-lui grâce; et vous, qui désormais Verrez en liberté vos jeunes charmes craître, Belles, pardonnez-lui, si trop sage peut-être Il borna votre gloire, et d' une austère main, De la célébrité vous ferma le chemin. Cent exemples fameux, répétés d' âge en âge, Vous servent contre lui d' éloquent témoignage. Eh! Quels arts par vos mains ne furent embellis? Quels lauriers, quels honneurs n' avez-vous point cueillis? La valeur même encor ajoute à vos conquêtes; Et Mars a pour Vénus des palmes toujours prêtes. Oui, j' en atteste ici tout l' empire français; Beauvais, Beauvais sur-tout sauvé par vos succès. Muse, qui des héros éternises l' histoire, Viens, et monte ma voix au ton de la victoire. Louis regnoit. Vassal infidèle à son roi, Charles, dont le nom seul réveille encor l' effroi, De Beauvais investi foudroyoit les murailles. À ses fiers bourguignons nourris dans les batailles, Vers les ramparts fumans, déjà l' échelle en main, Sur les morts entassés Charles ouvroit un chemin. Le peuple et le soldat, tout fuyoit. Une femme S' élance; et d' une voix que la colère enflamme: "N' avez vous plus de roi? N' avez vous plus d' enfans, Lâches? Eh bien! Fuyez: seule, je les défends. " Hachette, c' est le nom de la jeune héroïne, Dit et marche. à sa voix une chaleur divine Ranime tous les coeurs; mais trois fois ramenés, Trois fois les citoyens reculent consternés. Et dans le même instant, aux yeux de la guerrière, Des femmes, qui d' un temple ont franchi la barrière, Cachent dans les tombeaux, cachent sous les autels Leurs fils, qui s' attachoient à leurs bras maternels: "Quoi! Vous pouvez combattre, et vous versez des larmes! Laissez à vos maris la peur et les allarmes, Marchons; et les forçant à rougir devant nous, Soyez hommes pour eux, s' ils sont femmes pour vous. " Lorsque dans les forêts une meute aboyante, De la trompe et du cor entend la voix bruyante, Rapide elle s' élance, et s' élevant par bonds, Du cerf épouvanté suit les pas vagabonds; Tel d' audace brûlant vole un sexe timide: Il marche aux ennemis en colonne intrépide, Et la pique à la main, Hachette le conduit. Du nouveau bataillon le spectacle et le bruit Ébranlent l' assaillant: il recule, il s' étonne. Planté sur un creneau, d' où le salpêtre tonne, Dans la soie et l' azur de ses replis mouvans, L' étendard de Bourgogne emprisonnoit les vents; Charles, déjà vainqueur, le couvroit de sa lance: Hachette voit l' enseigne; elle vole, s' élance, Du prince cuirassé brave et trompe le dard: Le bras de l' Amazone enlève l' étendard. Privé de tous les siens, dont il pleure la chûte, Charles seul, sans épée, à tous les traits en butte, Charles fuit; et les murs, à jamais raffermis, Reposent triomphans sous l' ombrage des lys. D' Hachette et de son nom garde bien la mémoire, France! Et si dans Beauvais, encor plein de sa gloire, Moi, qui jeune aux autels formant un doux lien, Viens à ce nom sacré d' associer le mien, Oh! Si je porte un jour mon filial hommage, Entretiens-moi d' Hachette, offre-moi son image, Que j' y puisse attacher mon oeil religieux, Et couronner de fleurs ce front victorieux! Quelles fleurs toutefois offrir à sa statue, Aujourd' hui que pleurant sa vigueur abattue, La terre voit regner aux célestes lambris Le lion de Némée et le chien de Procris? Ministres de l' été, leur souffle décolore L' émail, qu' en nos jardins le printems fit éclore; Sur ses bras tortueux languissamment penché, Le triste chèvre-feuille expire desséché; Le pavot à ses piés voit tomber sa couronne; Le panache azuré dont l' iris s' environne, Effeuillé par les vents, flotte dans les bosquets, Le lilas tout honteux, cherche envain ses bouquets; De l' amoureux pastour la parure est flétrie; Le gazon pâlissant languit dans la prairie; Et jusqu' au fond des bois les chênes, les ormeaux D' un feuillage moins verd ont bruni leurs rameaux. Sous les feux que vomit l' ardente canicule, Le fleuve resserré plus lentement circule. Ô surprise! à l' aspect d' un si foible ruisseau, Le voyageur s' arrête, et le croit au berceau. Son oeil demande envain aux canaux solitaires Ces mouvantes forêts, ces barques tributaires, Qui, voguant aux cités, leur portoient tour-à-tour Et les trésors d' Olinde et les fruits d' alentour. Ces magasins flottans des régions fertiles Sur l' arène des ports languissent inutiles; Et près d' eux, le nocher, à regret spectateur, De l' onde paresseuse accuse la lenteur. La campagne brûlante et poudreuse et déserte Offre de toutes parts sa surface entr' ouverte. L' homme le plus robuste a perdu sa vigueur; Le génie épuisé s' endort dans la langueur, Et les enfans du Pinde, à chanter inhabiles, Sentent leur lyre d' or fuir de leurs mains débiles. Mais que dis-je! Ah! Je puis, aux traits brûlans du jour, Opposer des forêts le paisible séjour, Jardins majestueux qu' a plantés la nature, Et dont l' antique honneur rajeunit sans culture, Ô forêts! Ouvrez-moi vos sentiers tournoyans; Courbez-vous sur ma tête en dômes verdoyans: Plongé sous votre ombrage aux sources du délire, Je vais encor, je vais faire entendre ma lyre. Ciel! Sous leurs pavillons j' entre à peine; et dans moi Leur ténébreux lointain imprime un saint effroi: Dans ce désert muet lentement je m' avance, Et je crois habiter le palais du silence. Qu' aisément aujourd' hui je pardonne à l' erreur, Qui frappant nos yeux d' une secrette horreur, Pour eux, changeoit les bois en vénérable enceinte, Que les dieux remplissoient de leur majesté sainte! Eh! N' éprouvons-nous point sous ces portiques verds Qu' on croit sentir la main qui régit l' univers, Que nos jeunes pensers en raison se transforment, Et que nos passions se taisent et s' endorment? Le seul amour y veille. Oui, c' est dans les forêts Qu' à notre ame attentive il parle de plus près. C' est-là que dans le sein d' une belle ingénue, Un trouble intéressant par degrés s' insinue; Que son oeil affoibli craint les rayons du jour, Et que sa voix expîre en longs soupirs d' amour. Vous, esclaves flétris et des cours et des villes, Qui prodiguez votre ame à des maîtresses viles, Vous croyez être amans? Non, vous ne l' êtes pas. Des palais, où Phryné vous vendit ses appas, Le véritable amour et s' indigne et s' exile; Enfant de la nature, il en cherche l' asyle. L' amour aime des bois les dédales épais, S' enfonce dans leur ombre, et s' y nourrit en paix. Dans les forêts encor, les rois de l' harmonie Assis ou vagabonds retrouvent le génie. Là, s' égaroit Orphée, en modulant ces airs, Par qui fut attendri le rocher des déserts; Là, d' Achille et d' Hector le chantre vénérable, Ainsi que leurs exploits, rendit son nom durable; Là, prenant tour-à-tour la lyre et les pipeaux, Virgile célébroit les rois et les troupeaux. Aimables enchanteurs, nos guides et nos maîtres, Jadis je ne pouvois, comme vous, sous des hêtres, Tromper la canicule et défier ses traits. Malgré moi-même, hélas! Exilé des forêts, Malgré moi, je vivois enchaîné dans les villes: J' y voyois le démon des discordes civiles, Dans le palais des rois, triompher impuni, Et toujours aux vertus le malheur réuni. Souvent je m' écriois? "ô ciel! Quand la fortune Voudra-t-elle adoucir sa rigueur importune? Ah! Si je puis trouver un terme à ses refus, Vous me verrez alors sous vos dômes touffus, Verdoyantes forêts! Et vous, claires fontaines, Qui coupez en fuyant leurs routes incertaines, Sur vos gazons mousseux j' irai me reposer! Les amours et leur soeur m' y viendront courtiser. D' un long et doux sommeil j' y goûterai l' ivresse; Et lorsque m' arrachant à sa molle paresse, Je voudrai des saisons célébrer les bienfaits, Ou chanter des héros l' audace et les hauts-faits, Je n' y trouverai point les muses indociles, Et mes vers couleront plus doux et plus faciles. " Ainsi, d' un doux repos mes desirs envieux Chaque jour sans relâche importunoient les dieux; Mais l' oreille des dieux obstinément fermée Laissoit mes voeux perdus s' exhâler en fumée: Hélas! Déjà pour moi n' existoient plus les champs. Le ciel m' exauce enfin. Noble appui de mes chants, L' ami du laboureur et des fils d' Uranie Au calme des forêts a rendu mon génie; Sa main vient de m' ouvrir les routes du bonheur. Oh! Si je puis un jour y rencontrer l' honneur, Si je puis mériter que le Pinde m' avoue, Et m' orne des lauriers du chantre de Mantoue, J' irai, tout rayonnant d' une noble fierté, Les offrir à l' auteur de ma félicité; Et lui montrant l' envie à ses pieds étouffée, À sa vertu modeste ériger un trophée. AOUT Il renaît triomphant le mois, où nos guérets Perdent les blonds épis, dont les orna Cérès; Il fait reluire aux yeux de la terre étonnée Les plus belles des nuits, que dispense l' année. Que leur empire est frais! Qu' il est doux! Qu' il est pur! Qui jamais vit au ciel un plus riant azur? Pour inviter ma muse à prolonger sa veille, Il étale à mes yeux merveille sur merveille. À peine est rallumé le flambeau de Vénus, Qu' en foule, à ce signal, les astres revenus Apportent à la nuit leur tribut de lumière: L' amoureuse Phébé s' avance la première, Et le front rayonnant d' une douce clarté, Dévoile avec lenteur son croissant argenté. Ah! Sans les pâles feux, que son disque nous lance, L' homme, errant dans la nuit, en fuiroit le silence; Et tel qu' un jeune enfant, que poursuit la terreur, Foible, il croiroit marcher environné d' horreur. Viens donc d' un jour à l' autre embrasser l' intervalle, Ô lune! ô du soleil la soeur et la rivale! Et que tes rais d' argent, par l' onde réfléchis, Se prolongent en paix sur les côteaux blanchis. Je veux à ta clarté, je veux franchir l' espace, Où se durcit la grêle, où la nège s' entasse; Où le rapide éclair serpente en longs sillons; Où les noirs ouragans, poussés en tourbillons, Font siffler et mugir leurs voix tempêtueuses, D' où s' échappe la foudre en flèches tortueuses: J' oserai plus. Je veux par-delà tous les cieux, Je veux encor pousser mon vol ambitieux; Traverser les déserts, où pâle et taciturne, Se roule pesamment l' astre du vieux Saturne; Voir même au loin sous moi dans le vague nager De la comète en feu le globe passager; Ne m' arrêter qu' aux bords de cet abyme immense, Où finit la nature, où le néant commence; Et de cette hauteur dominant l' univers, Poursuivre dans leurs cours tous ces orbes divers, Ces mondes, ces soleils, flambeaux de l' empirée, Dont la reine des nuits se promène entourée. J' arrive. De clartés quel amas fastueux! Quels fleuves, quels torrens, quels océans de feux! Mon ame, à leur aspect muette et confondue, Se plongeant dans l' extase, y demeure perdue. Et voilà le succès qu' attendoit mon orgueil, Insensé! Je croyois embrasser d' un coup-d' oeil Ces déserts, où Newton, sur l' aîle du génie, Planoit, tenant en main le compas d' Uranie; Je voulois révéler quels sublimes accords Promènent dans l' éther tous les célestes corps, Et devant eux s' abyme et s' éteint ma pensée! Toi, l' orgueil d' Albion, toi, par qui fut tracée L' éternelle carrière, où de feu couronnés Roulent ces rois des airs, l' un par l' autre entraînés, Newton, placé si loin de la foiblesse humaine, Toi seul as pu des cieux sonder tout le domaine! Par de folles erreurs, les mortels avant toi Avoient de l' univers défiguré la loi. Tu paroîs; et soudain tous les cieux t' appartiennent: Les mondes à ta voix s' éloignent et reviennent, Vers un centre commun sans relâche emportés, De ce centre commun sans relâche écartés. Que ton systême est vaste et simple tout ensemble! Ta haute intelligence y combine, y rassemble Tout ce que l' empirée étale de grandeurs; Lui, qui n' étoit jadis qu' un cahos de splendeurs, Est maintenant semblable à ces sages royaumes, Où suffit une loi pour régir tous les hommes; L' attraction: voilà la loi de l' univers. Ces globes voyageurs, dans leurs détours divers, S