Jonas Ou Ninive Pénitente: Poème Sacré. Par Jacques De Coras (1630-1677) TABLE DES MATIERES A HENRY DE LA TOUR D'AVVERGNE PREFACE LIVRE 1 LIVRE 2 LIVRE 3 LIVRE 4 LIVRE 5 LIVRE 6 LIVRE 7 LIVRE 8 LIVRE 9 LIVRE 10 A HENRY DE LA TOVR D'AVVERGNE pV à tres-haut et pvissant prince Monseigneur Henry De La Tour-D'Avvergne, Vicomte De Tvrenne, mareschal général des camps et armées du roy, collonel général de la cauallerie, gouuerneur de Limosin, etc. Monseigneur, lors que ie présente cet ouurage à vostre altesse, mon dessein n'est pVI pas de l'exposer à la rigueur de vostre jugement. Ie ne présume pas qu'il ait assez de force pour soûte- nir cette épreuue: et i'y remarque moy-mesme des defauts qui me font auouër qu'on n'en peut excuser l'auteur, que pour l'amour du prophéte qui le conduit. Ce que j'en fais donc, monsei- gneur, n'est que pour le met- tre sous la protection de vostre bonté, et pour donner à V A quelques heures de passable diuer- tissement, lors qu'elle voudra se délasser des grandes pensées, et des soins importans qui la tiennent or- dinairement occupée. Ie say bien, monseigneur, que les gens de ma profession ne s'étu- dient guére, à faire des poëmes e- piques; mais je m'assure que vous me ferez l'honneur de croire que pVII mon loisir n'a pas esté tout-à-fait mal-employé en la production de celuy-cy, quand vous aurez consi- déré que toutes les muses ne sont pas filles d'Apollon; qu'il y a des muses chrestiennes! Que les person- nes les plus sacrées peuuent aimer et seruir innocemment; et qu'au- pis-aller, il ne nous doit pas estre dé- fendu d'enrichir la montagne de Sion des dépoüilles du Parnasse; puis-qu'il fut permis aux israëli- tes d'employer l'or d'Egypte à l'em- bellissement des lieux saints. Et certes, monseigneur, ayant appris des anciens docteurs de l'eglise, que les auteurs chre- stiens doiuent sanctifier à vn bon vsage les connoissances qu'ils ont receuës des payens; j'ay creû sui- ure leur conseil, et leur exemple, en faisant seruir à la composition pVIII de mon poëme, ce que Virgile et quelques autres m'ont enseigné des régles de la poësie héroïque, et il me semble, aprés-tout, que mon en- treprise ne peut estre blâmée, puis- que le sujet que ie traitte, est pris de l'escriture sainte, que la for- me que ie luy donne, n'a rien de profane, et qu'elle ne sent pas moins le stile des prophétes de la Iudée, que le langage des poëtes de la cour. Quoy qu'il en soit, monseigneur, ie ne saurois me repentir d'auoir entrepris cet ouurage, s'il a le bonheur de vous plaire, et j'ay creû que ie ne de- uois pas craindre de le dédier à V A aprés que des personnes qui luy sont chéres, m'ont fait la fa- ueur de m'assurer que la lecture ne luy en seroit pas des-agréable. I'espére, en-tout-cas, mon- pIX seigneur, que si vous n'auez sujet de louër le succés de mon dessein, vous aurez la chari- té d'approuuer mon intention; et que le desir que j'ay de donner à V A ce témoignage de mon res- pect, vous fera supporter toutes les marques que vous y verrez de ma foiblesse. S'il y auoit vne né- cessité absoluë de ne vous offrir que des choses qui fussent dignes de vous, je confesse que je ne pour- rois m'aquitter d'vn si difficile de- uoir, et j'estime mesme, qu'il y a peu de personnes qui fussent capa- bles d'y satisfaire; mais s'il suffit d'auoir vne extréme passion pour le seruice de V A et beaucoup de zéle pour vostre illustre mai- son; j'ose dire qu'il ne se peut rien ajoûter aux sentimens extraordi- naires que j'en ay conceûs. La gra- pX ce que Dieu me fit, il y a quel- que temps, de m'appeler auprés de V A ne me permet pas d'en auoir de médiocres, et ie m'y sens confirmé tous les jours par les mar- ques que vous faites paroistre d'vne éminente piété. Ie ne parle que de vôtre piété, monseigneur, car est-il nécessaire de parler de vostre prudence, et de vostre va- leur, qui sont connuës et admirées de tout le monde? Ie croy, certai- nement, qu'il suffit de faire sauoir à ceux qui ne vous connoissent pas tout-entier, que vous n'estes pas moins bon-chrestien, que grand capitaine, et que jamais hom- me n'eut tout-ensemble ni plus de zéle pour la gloire de son dieu, ni plus d'ardeur pour le seruice de son roy, que vous en auez. Aussi, monseigneur, pXI comme vous estes l'homme selon le coeur de Dieu et du roy, on re- marque, que iamais les armes de la France n'ont prospéré si heu- reusement, que lors qu'elles ont esté entre vos mains, puis-que (pour ne rien dire dauantage) vous auez esté le principal instrument des victoi- res, qui nous ont donné la paix. Pour moy, monseigneur, qui ay eû l'honneur d'approcher de V A et de considérer les actions de vostre vie; je ne pourrois m'empécher de faire icy vostre éloge, si je n'en estois retenu par cette modestie qui vous fait rejetter les loüanges que vos autres vertus vous font mériter; mais n'osant estre juste, depeur d'e- stre desagréable, ie me contenteray, monseigneur, de penser ce que je deurois dire, et de prier Dieu qu'il vous donne l'effet de vos pXII justes desirs; et qu'il me face naistre les occasions de vous témoigner auec quel respect je suis, monseigneur, de vostre altesse, le tres-humble, tres-obeïssant et tres-fidéle seruiteur, De Coras. PREFACE pXIII J'auertis, d'abord, le lecteur, que ie donne au public vn ouurage qui a esté veû, et corrigé en plusieurs endroits, et, si ie l'ose dire, assez ap- prouué, par trois ou quatre des meilleurs esprits de la cour, et de l'académie. Si la modestie de ces messieurs, ou la mienne, me permettoit de les nom- mer, ce seroit vn auis, aprés lequel ie n'aurois pas besoin d'autre préface, pour préocuper les jugemens en ma faueur, et pour briguer les suffrages de la mul- titude, qui est obligée de suiure les sentimens du petit nombre choisy. Vn plus hardy que ie ne suis, diroit là-dessus, qu'vn enfant à qui ces excellens amis n'ont pas refusé de prendre quelque soin de son éducation, ne doit pas estre fort mal-né, et ne peut estre indigne de voir le jour; que le produisant sur leur parole, ie ne puis douter qu'il ne réüssisse; et qu'vne entre- prise qui a de si bons garens, ne sauroit manquer d'estre heureuse, ou, pour le moins, d'estre bien- fondée. Mais, soit que ie considére que ces grands-hom- mes n'ont corrigé que les fautes les plus grossiéres de mon poëme, et qu'ils ont eû beaucoup d'indulgence pour moy dans tout le reste; soit que ie sois conuain- cu de ma foiblesse, et que Dieu m'ait fait la grace de voir les defauts de ce que ie produis, pour n'en auoir que de modestes pensées; ie me sens obligé de recon- noistre que mon liure est fort imparfait en toutes façons, et que ceux qui le liront, auront beaucoup de peine à l'honorer de leur approbation, s'ils ne luy veulent faire faueur plûtost que justice. Et véritable- ment, si i'attendois de mon mérite, vn auantage que je ne puis, ni ne veux deuoir qu'à la bonté de mes lecteurs, ie serois coupable d'vne extréme igno- pXIV rance, et d'une excessiue présomption; ie n'aurois pas appris à connoistre mon siécle, et moins encore à me connoistre moy-mesme; ie ne saurois pas que les hommes sont aujourd'huy si subtils, et si délicats qu'ils découurent des taches dans le soleil, et ne trouuent pas la manne à leur goust; tellement qu'il n'y a guére d'apparence qu'ils accordent à des produ- ctions défectuëuses comme la mienne, vne loüange qu'ils refusent aux ouurages les plus excellens. I'i- gnorerois encore, que l'entreprise d'vn poëme epi- que, demande des efforts d'esprit dont ie ne suis pas capable, et que ie ne puis presque me soûtenir dans mon projet, que par le mot de ce jeune audacieux, dont la chute a esté inuentée par vn poëte, et imitée par tant d'autres. In Magnis Voluisse Sat Est. Ie ne considérerois pas encore assez, que ie parois sur les rangs aprés vn grand nombre d'illustres poë- tes, qui se sont rendus si recommandables dans l'em- pire des muses, sur-tout, en ce genre d'écrire, que i'ay sujet de craindre qu'on ne daigne me regarder parmy ces grans génies, et qu'vn nain, ne puisse estre remarqué parmy des géans, ni vn homme vul- gaire parmy des héros. En effet, quoy que ie ne sois pas étranger dans les mystéres des prophétes de Sion, ie reconnois que ie ne suis pas de condition à courir dans la carriére auec ces roys du Parnasse, et ie déclare, que ie suis leur ecolier, plûtost que leur riual, et que tout ce que ie puis faire est, de les sui- ure des yeux, sans prétendre de marcher sur leurs traces. Aprés cette reconnoissance, ie confesseray franche- ment, qu'ayant composé ce poëme, auant que ceux de ces messieurs eûssent paru, et me voyant sur le point de le mettre au jour, pour le présenter à l'illustre prince pour qui ie l'auois fait, i'en fus tout-à-coup empéché par la publication de quelques-vns de ces ou- urages, où ie remarquay tant de force, tant de beautez, et tant d'ornemens, que ie ne pus me résoudre à faire voir la foiblesse et la simplicité de cette production de mon esprit; et ie croy que ie l'eusse condamnée à vne pXV prison perpétuëlle, si des personnes que ie ne puis dé- dire en quoy que ce soit, ne l'eussent tiré de l'obscuri- té de mon cabinet, par vne généreuse imitation de cette puissance et de cette bonté, qui firent sortir du ventre de la baleine le prophéte qui en est le sujet. Ces excellentes personnes n'ont pû souffrir que ie ca- chasse plus long-temps vn ouurage que i'auois fait pour diuertir saintement vn héros qui est admiré de toute la France, aprés que sa prudence et sa valeur ont esté si glorieusement employées pour luy faire moissonner les lauriers de la victoire, et pour la faire reposer, enfin, sous les oliuiers de la paix. I'abandonne donc mon poëme au hazard de l'im- pression, y estant obligé par vne puissance à laquelle ie ne pouuois résister, et sans injustice, et sans in- gratitude; et quoy que ie paroisse en public auec assez de timidité, j'espére qu'on m'entendra chanter à mon tour, sinon auec plaisir, du moins auec patien- ce, maintenant que le prémier bruit des acclama- tions que les autres ont receuës, est passé. Et ie croy qu'on ne trouuera pas mauuais que ie face parler vn prophéte, aprés que tant de trompettes éclatantes ont entonné les actions des plus illustres guerriers. Mais comme les musiciens nous préparent, par cer- tains préludes, à ouïr leurs chans; i'ay creû aussi que ie deuois dire certaines choses par auance, qui fussent des préparatifs à la lecture de mon ouurage, et qui en disposant l'esprit de mes charitables lecteurs, pûssent préuenir les objections de quelques rigou- reux critiques. Ie ne donne pas à cet ouurage le titre de poëme hé- roïque, parce que ie n'ay pas esté persuadé que le su- jet que j'y traite, en pust soûtenir la dignité. Ce n'est pas que la voix de Ionas n'ait produit des miracles qui surpassent ceux qui peuuent partir de la main des plus grans héros, et ie trouue la seule conuersion de Niniue qu'il opéra par sa prédiction, beaucoup plus merueilleuse que la prise de Troye. On doit pourtant considérer, que Ionas n'estoit pas vn guerrier, mais vn prophéte; qu'il n'a pas assiégé Niniue auec vne armée; qu'il ne l'a pas prise d'assaut; qu'il s'est con- pXVI tenté d'y faire tonner les menaces du dieu des ven- geances: et qu'il l'a soûmise à ses loix, sans luy tirer vne goute de bon sang, et sans luy faire répandre que des larmes, et des larmes encore qui deuoient procurer son salut. Que si dans le récit qu'Aman fait des ex- ploits du prophéte; celuy-cy est cause du gain d'vne bataille, et de la prise de deux villes, il faut considé- rer que les armes que ie luy donne pour produire ces grans éuénemens, ne sont pas terriennes et corporel- les, mais spirituëlles et célestes; qu'il combat les enne- mis auec la parole, et non-pas auec l'espée; qu'il les met en déroute à la campagne, et hors de défense dans leur ville, non auec les machines de guerre que les vainqueurs et les conquerans employent dans les siéges et dans les combats; mais auec vn etendard que Dieu luy auoit mis entre les mains, et qui estoit plus propre à faire admirer la vertu diuine qu'à faire éclater la puissance humaine. Ie n'ay pas voulu, non-plus, intituler mon poë- me, idile héroïque, parce qu'encore que ie pusse me fonder, en cela, sur quelque exemple, et peut-estre sur quelque raison, ie n'ay pas creû le deuoir faire, de peur de donner à mes lecteurs la peine de recourir aux grecs et aux italiens pour entendre le titre de mon liure; ie l'ay donc intitulé, poëme sacré, esti- mant que ce titre, qui est entendu de tout le monde, qui est digne d'vn sujet pris de l'escriture sainte, et qui m'a esté suggéré par vn des plus judicieux esprits de nostre siécle, deuoit estre préféré à tout autre. Il est vray que ce titre est général, et qu'il ne m'engage à rien de trop particulier; mais il n'en est que plus commode pour celuy qui écrit, et pour ceux qui li- sent; ie pense qu'il ne sauroit estre trouué-mauuais, en vn siécle où l'on n'a pas desapprouué le procédé de ce galant-homme, qui voulant faire imprimer vne piéce de théatre, et ne sachant s'il luy deuoit donner le nom de tragédie, de tragi-comédie, ou de comédie, à cause que son ouurage tenoit de toutes les trois, s'auisa, enfin, pour se tirer d'embarras, de l'intitu- ler, poëme dramatique. Pour passer du titre de l'ouurage, à l'ouurage mes- pXVII me, ie ne doute point que plusieurs ne trouuent beau- coup à redire dans son inuention, dans sa disposition et dans son élocution: et peut-estre que ie receuray leurs censures auec autant de docilité, qu'ils sauroient auoir de charité à me marquer mes fautes; ie croy, pourtant, n'auoir rien auancé dans toutes ces parties, que ie ne peusse iustifier, ou par la raison, qui doit ré- gler nos sentimens, ou par l'autorité des plus excellens ecriuains, qui tient quelquefois lieu de raison, et qui, au-pis-aller, est plus considérable, que toute la critique des censeurs. Si l'on m'accuse d'auoir employé quelques fictions dans vne histoire véritable, ie déclare que ie ne veux point me seruir, pour ma justification, du priuilége général des poëtes, Quidlibet Audendi: ie ne veux point me traiter de personne priuilégiée, pour oser entreprendre des choses qui ne sont pas raisonnables ou légitimes; mais j'oseray dire, que la fiction iudi- cieuse estant l'ame de la belle poësie, ie n'ay pû me ré- soudre à faire vn ouurage qu'on pût appeler vn corps sans ame; sur-tout, aprés auoir appris des maistres de l'art, que les inuentions où l'on entreuoid des fondemens historiques, rendent la vérité plus belle, et mesme plus vray-semblable. Et certes, si i'en auois vsé autrement, i'aurois bien mérité qu'on m'appli- quast la raillerie de cette excellente faiseuse de vers qui seût pindariser sur Pindare-mesme, en luy reprochant qu'il ne sauoit rien-faire, parce qu'il ne sauoit rien feindre. Qu'il suffise aux critiques, que ie n'ay point esté excessif dans mes inuentions, et que i'ay mieux profité de l'auis de la belle Corinne, que ne fit Pin- dare, qui luy portant, quelques iours aprés, vn ou- urage tout remply de fictions entassées, mérita qu'el- le le raillast vne seconde fois, en ces termes: il faut les semer auec iugement, et non-pas les jetter à-pleines- mains. Au reste, si i'ay pris la liberté d'employer des inuentions poëtiques dans vne histoire sainte, ie l'ay fait auec assez de circonspection et de retenuë, pour n'auoir pas sujet de craindre qu'on me le reproche: en-tout-cas, ie ne pense pas auoir passé les justes bornes. Quos Vltra Citraque Nequit, Consistere Rectum. Et ie croy m'estre conduit comme doit faire vn homme qui sait, qu'il n'est pas permis d'in- uenter dans toutes les matiéres saintes; et qu'en celles-là-mesmes où il n'est pas défendu, toutes sortes d'inuentions ne sont pas permi- ses. Ie say que la religion et la conscience ne permettent pas à vn poëte chrestien de faire de nouueaux articles de foy, et qu'il ne doit point toucher aux endroits de l'escriture où sont contenus les points nécessaires au salut. I'auouë encore, qu'il n'est pas permis de ren- uerser vne vérité de l'histoire sainte, quoy qu'elle ne soit point nécessaire au salut; et ie croy qu'il n'y a point de poëte si peu sérieux, qui doiue imiter l'inuention de ceux qui se donnent cette licence. I'auouë mesme, qu'vn poëte chrestien ne doit jamais employer, dans vn sujet sacré, vne inuention fabuleuse et payenne, comme quelques-uns sont tombez dans ce defaut. Ie n'ay garde d'aprouuer tous ces excés de ceux qui se sont meslez d'inuenter, en traittant les matiéres saintes: bien-loin de cela, ie ne puis souffrir qu'on mesle Iupiter auec le dieu d'A- braham, d'Isaac, et de Iacob; ni Orphée auec Iesus-Christ, ni Hercule auec Samson. Ie suis mesme si scrupuleux, que ie ne mettrois iamais les noms des diuinitez payennes dans la bou- che d'vn fidéle, qu'en les traittant comme elles méritent, c'est-à-dire, comme des faux-dieux et des idoles. Ie ferois conscience de me seruir des noms de Neptune, de Vulcain, et de Cy- béle, pour exprimer la mer, le feu, et la terre, à-moins que d'introduire vn payen qu'il faut faire parler selon sa religion: et si i'en estois creû, Saturne, Iupiter, Mars, Mercure, et Vénus, ne signifieroient iamais que les planétes qui en ont conserué les noms, et ne trouueroient plus de place que dans les almanachs, et dans les liures pXIX d'astrologie. Aussi, selon ces maximes, ie n'ay rien inuenté qui choquast la doctrine chrestienne, et qui renuersast les fondemens du salut; rien qui altérast la vérité de l'histoi- re, rien qui sentist la fable des payens. Ie n'ay pas dit, que Ionas se soit embarqué sur Thétis ou sur Neptune, ni que Eole ait excité la tem- peste contre le vaisseau où il estoit; ni que le prophéte, ayant esté jetté dans la mer, la ba- leine l'ait receu sur son dos, et l'ait porté à ter- re, en la maniére que les poëtes payens fei- gnent qu'vn dauphin fit Arion; moins enco- re ay-je feint, que lors que Ionas fut tiré du ventre de la baleine, Nérée, Triton, et toute leur famille, le prissent pour Neptune, qui sortoit de son palais, quoy que ie sache que quelqu'vn a eû cette pensée. I'ay éuité tous ces écueüils, où le jugement de plusieurs a fait naufrage, et ie me suis con- tenté de mesler dans mon histoire quelques in- cidens plausibles, et vray-semblables, pour l'ornement de mon sujet, et pour l'embellisse- ment de mon ouurage: encore faut-il remar- quer, que la plus-part de ces incidens n'ont-pas moins de vérité que de vray-semblance. Pour venir aux preuues de ce que ie dis; dans le prémier liure, j'introduits Dieu, qui voyant d'vn costé la corruption du peuple de Niniue, et de l'autre la rebellion de son peuple, est prest à se venger de tous les deux; et comme il sem- ble qu'il doit commencer par son peuple, com- me par le plus ingrat, il est excité par sa iustice à le punir; mais il est sollicité par sa miséricor- de à luy pardonner, en considération de l'al- liance qu'il auoit faite auec ce peuple; et alors, sa sagesse interuient, laquelle conseruant le droit de chacune de ces deux autres vertus diui- nes, est d'auis que Dieu enuoye à Niniue vn de ses prophétes, qui opére sa conuersion, en la menaçant de sa prochaine ruïne; en quoy la sagesse eternelle ne se propose pas seulement de pXX rendre ce peuple inexcusable, en cas qu'il s'en- durcisse dans son péché, aprés la repentance d'vn peuple étranger, et idolâtre; mais elle a encore pour visée de donner vn prélude et vn essay de la vocation des gentils, et de la re- jection des iuifs, dans la grace qu'il fait aux niniuites, et dans l'endurcissement misérable où il laisse le peuple de Iuda et d'Israël, com- me ie l'explique dans le dernier liure. Ceux qui ont leû les ecrits des anciens péres et des plus célebres théologiens modernes, m'a- uouëront, que tout ce que j'auance, en cette rencontre, n'est pas vne inuention de mon es- prit, mais vne pure explication d'vn des plus excellens mystéres de la religion chrestienne; et ceux qui veulent qu'on traitte la théologie auec ornement, me sauront bon-gré (ie m'as- sure) de quelques descriptions assez riches et assez fleuries, que ie fais dans le prémier liure, lors que ie représente la iustice, la sagesse, et la clémence de Dieu, et que i'entreprens de décrire Dieu luy-mesme, descendant du ciel pour donner ses ordres à Ionas. Dans le second liure, Aman, amy de Ionas, raconte, comment ce prophéte fut ressuscité par Elie. Cette auenture est si rare, et si peu con- nuë, que force gens penseroient qu'elle a esté inuentée à-plaisir, et qu'elle doit sa naissance à l'imagination du poëte, si ie ne les auertissois que ie l'ay prise du traitté que S Augustin a fait des choses merueilleuses de l'ecriture sain- te, et qu'elle est fondée sur vne des traditions des hébreux, qui tiennent que Ionas estoit le fils de la veuue de Sarepta, dont il est parlé dans l'histoire des roys, et dont il est dit, qu'il fut ressuscité par ce grand prophéte. Ces mesmes auteurs m'ont appris, que Ionas estoit vn des disciples d'Elisée, et que c'estoit celuy-là-mesme qu'il enuoya pour sacrer Iéhu roy d'Israël, comme ie l'explique en vn autre endroit. pXXI La vérité de cette auenture est suiuie d'vne bataille, et d'vn siége, dont le roy d'Israël remporte tout l'auantage sur les syriens. Ce récit, ou quelque autre semblable, estoit nécessaire dans vn poëme epique, à qui l'on ne peut reprocher de manquer entiérement de guerre, sans l'accuser d'vn grand defaut; puis-qu'il est vray que la guerre est vn des principaux piuots qui doi- uent porter cette machine. D'ailleurs, ce récit sert à démesler le milieu de l'histoire du pro- phéte d'auec son commencement; de sorte que i'ay esté non seulement en droit de l'in- uenter, mais i'ay, peut-estre, encore mérité quelque loüange de n'auoir pas du tout négli- gé la pratique d'vn secret, qui sert à suspendre agréablement l'esprit des lecteurs, et à leur donner vne douce inquiétude dans l'attente de voir joindre ce qu'ils ne sauent pas encore auec ce qu'ils sauent déja. Mais afin qu'on ne croye pas que i'ay fait entrer par force, ce récit dans mon sujet, il faut qu'on sache qu'il y a esté in- troduit par l'autorité de l'histoire sainte, qui rapporte, que les villes de Damas, et d'Emat furent reconquises et réünies au royaume d'Is- raël, par Iéroboam, et qu'il rétablit les bor- nes de son empire, depuis cette derniére ville, iusques au lac Asphaltite, selon la parole que le seigneur auoit prononcée par son seruiteur Ionas. C'est ce que Iosephe confirme encore en des termes qui autorisent les circonstances de ce récit; de sorte qu'il ne sauroit estre mieux fondé qu'il est. Il n'y a que cette baniére qui fut si fatale aux syriens, que quelques-vns, peut-estre, vou- dront arracher des mains de Ionas, comme vne pure inuention de mon esprit; mais pour les obliger à ne luy faire point cette violence; ie les prie de se souuenir, que Dieu s'est seruy autrefois de l'arche, pour faciliter aux israëli- tes le passage du Iordain, et depuis encore, pXXII pour vaincre et punir les philistins; qu'il a employé des trompettes et des clairons pour faire tomber les murailles de Iérico; et que par conséquent, vn etendard, qui est vne légére imitation de ces fameux instrumens des victoi- res des israëlites, doit estre souffert dans vn poëme epique, comme vne chose fort vray- semblable. Il semble, au-pis-aller, que l'en- seigne qui fut donnée au prémier roy de Fran- ce chrestien, et qui luy seruit si heureusement dans ses exploits héroïques, justifie le don qui est fait à Ionas d'vne enseigne pareille à celle- là; et ie ne say si l'on peut déchirer cette der- niére, sans que cet affront rejallisse sur l'ori- flame, auec qui elle a beaucoup de rapport. Dans le sixiéme liure ie fais faire à la balei- ne, qui auoit englouty Ionas, vn chemin bien- long, et bien-étrange; puis-que ie luy fais tra- uerser la mer Egée, qu'on nomme aujourd'huy l'Archipelague; franchir l'Hellespont, qui est le détroit de Gallipoli, passer la Proponti- de, et le Bosphore, c'est-à-dire, le canal, et le détroit de Constantinople, pour entrer dans la mer Euxine, et pour porter Ionas iusques au port de Trébisonde, d'où il part ensuite, pour s'acheminer vers Niniue. Mais si ce che- min est vne inuention, elle est de Ioséphe, qui raconte que Ionas fut vomy par la baleine sur les bords du Pont-Euxin; et chacun void assez, qu'en suiuant l'autorité de cet histo- rien, que ie ne deuois pas rejetter, ie n'ay pû mener le poisson que par le chemin que i'ay marqué. Il se peut faire que les critiques trou- ueront d'abord ce chemin assez rude; mais pour le rendre vny; ie n'ay qu'à leur représen- ter, que comme toute cette histoire est extré- mement extraordinaire, et la conduite que Dieu y a tenuë, toute mystérieuse, à cause de la vocation des gentils, et de la sepulture de Iesus-Christ dont il a voulu qu'elle fust le crayon; il ne faut point s'étonner si la course de la baleine a esté miraculeuse, comme tout le reste. Que s'ils ne veulent pas se contenter de cette raison générale, ie leur diray, que quel- que extraordinaire que soit cet incident, il l'est beaucoup moins que le sejour que Ionas fit dans le ventre de la baleine, sans mourir, et mesme sans estre offensé en aucune sorte; tel- lement que la foy les obligeant d'accorder, que la vérité se rencontre dans cette prémiére a- uenture, qui est la plus miraculeuse, la raison ne leur permettra pas de nier, que la vray-sem- blance ne se trouue dans cette derniére qui l'est beaucoup moins. S'ils sont persuadez de la puissance infinie de Dieu qui conduit la balei- ne, ils n'auront nulle peine à se persuader la route qu'elle tient, et s'ils ont assez de foy hi- storique, pour croire qu'il y a vne foy des mi- racles, dont vn grain suffit à transporter les montagnes, ils souffriront facilement qu'vn poisson, qui est plus facile à estre transporté, passe de la mer Méditeranée à la mer Euxine: et ie ne pense pas qu'ils veüillent imiter l'in- crédulité peu raisonnable de ces payens, dont parle S Augustin, qui se moquoient de ce que Iosephe récite, que la baleine fit pour Ionas, quoy qu'ils ne fissent point de difficulté de croire, qu'vn dauphin en auoit fait autant pour Arion. I'espere donc qu'ils n'enuieront pas à Ionas le port de Trebisonde, aprés vne si longue et si rude tempeste, et qu'ils laisseront nager la baleine en pleine liberté, pour le por- ter en terre-ferme, et sur le bord le plus proche de la ville où Dieu auoit résolu de l'enuoyer. Au reste, ceux qui soûtiennent que le poisson qui engloutit Ionas, estoit vne de ces lamies que Pline décrit en son histoire naturelle, sont plus hardis que moy, qui me suis contenté de l'exprimer par le nom general que l'ecriture sainte luy donne. Mais, aprés-tout, qui leur a réuélé que ce fust vne lamie, plûtost qu'vn de ces affreux poissons, qui se trouuent auprés pXXIV d'Islande, lesquels, au rapport de Munster, sont grans comme des montagnes; qui ren- uersent les nauires si on ne les effraye par des trompettes, où si on ne leur jette des vaisseaux ronds et vuides pour les amuser; et sur le dos mesme desquels les mariniers qui les prennent pour des isles, jettent quelquefois l'anchre, ce qu'ils ne font pas, comme ie crois, sans se mettre en vn extrême danger. Que sauent encore ces curieux pescheurs de lamies, si Dieu ne créa pas exprés le poisson dont il s'agit, pour en- gloutir le prophéte, et si ce grand corps qui fut si dispos, et si agile en cette rencontre, ne fut pas vne production immédiate de l'auteur de la nature? Pour moy, ie ne veux rien décider là-dessus; mais posé que Dieu eust créé cette baleine, ie pense qu'il faudroit la nommer diuine, pour la distinguer de ces horribles poissons d'Islande, que les gens du païs appel- lent trolual, c'est-à-dire, baleines diaboliques. Sur la fin du mesme liure, l'esprit prophé- tique saisit Ionas, aprés qu'il est sorty de ce se- pulchre viuant, qui l'auoit retenu trois jours et trois nuits; et luy fait contempler en vision le messie, qui deuoit se releuer du tombeau, aprés y auoir demeuré vn pareil espace de temps. Si quelques-vns trouuent qu'en cette occasion ie face Ionas plus sauant qu'il n'estoit, et que ie luy attribuë des lumiéres au-dessus de la réuélation de son siécle; ie les prie de consi- dérer, que Ionas estoit vn de ces hommes ex- traordinaires, ausquels Dieu déclaroit quel- que-fois les souffrances qui deuoient arriuer à Iesvs-Christ, et la gloire qui les deuoit suiure: que ce prophéte auoit cela de particu- lier, en cette circonstance de son histoire, qu'il estoit le type et la figure du messie ressuscité, et qu'auec tous ces auantages, ie ne luy fais voir que fort obscurément, et comme en songe, vn mystére dont personne ne pouuoit estre mieux éclaircy que luy. pXXV Dans le septiéme liure, et dans les suiuans, ie donne au roy de Niniue vne maîtresse que ie nomme Adine, c'est-à-dire, voluptuëuse, et délicate, selon la force de la langue hébraïque, dont i'ay emprunté ce nom. I'auouë que l'hi- stoire sainte, ni la profane, ne parlent point de cette femme, et mon dessein n'est pas de faire croire, que ce roy eust vne maîtresse qui por- tast ce nom. Mais ie ne pense pas aussi, que per- sonne osast soûtenir, qu'il n'en-auoit point du tout. Car il y a beaucoup d'apparence qu'vn monarque payen, qui faisoit son séjour ordi- naire dans vne ville plongée dans le vice et dans la débauche, n'estoit pas plus sage que Salomon, qui auoit vn si grand nombre de femmes, comme dit l'histoire des roys, et qui a fondé le serrail, comme parle vn des plus élo- quens ecriuains de ce siécle. Il me semble donc, que ie ne suis pas fort hardy, ni fort entreprenant dans mes inuentions, si ie donne vne maîtresse à vn prince qui peut-estre en auoit plus de cent. Et ie m'asseure que ceux qui sauent qu'il faut mesler vn peu d'amour dans le poëme epique, et qui considéreront que cette amante du roy de Niniue estoit vne piéce nécessaire à l'allégorie que ie cherchois, trouueront, qu'il y a plus de sujet de louër mon inuention, que de prétexte pour la repren- dre. Ie ne pense pas aussi, que personne soit en droit de desapprouuer, et de rompre l'assem- blée du conseil du roy de Niniue, où le jeûne est résolu, aprés que deux de ses conseillers ont disputé, dans leurs harangues, sur vne que- stion si importante, qu'a fait naistre la prédi- cation de Ionas. Car outre que cette assemblée a son fondement dans l'histoire-mesme du prophéte, où il est remarqué que l'edit du jeûne fut publié de la part du roy, et de ceux de son conseil; il est, d'ailleurs fort vray- semblable qu'il y auoit auprés du monarque, pXXVI quelque impie, et quelque profane, tel que ce Raguzel, que j'introduis, parlant contre la prouidence diuine, et contre la prédication de Ionas: et il ne faut point douter qu'il n'y eût, à l'opposite, quelque conseiller sage et pru- dent, comme estoit cét Elma qui replique à Raguzel, et qui attire le roy, et les autres à son auis; puis-qu'il paroist par l'éuénement, que la meilleure opinion fut suiuie. Que si dans cette occurence, ie fais que Dieu prend la fou- dre en main, pour punir les impiétez qui sor- tent de la bouche du profane Raguzel; ie ne crains pas d'estre accusé de trop de rigueur, si ce n'est, peut-estre, par ceux qui concluënt toûjours à l'impunité des plus grans crimes, et qui voudroient, comme de nouueaux Origénes, sauuer Satan et ses suppots, s'il estoit possible. Aprés-tout, ie n'ay pas creû que Raguzel deust auoir vn meilleur sort que Capanee, ni que celuy qui vomit des blas- phémes, contre le vray Dieu, pust éuiter des coups qui ont éclaté sur la teste d'vn homme qui n'outrageoit que des diuinitez fabuleuses. Ie l'ay jugé plus digne des foudres de la justice de nostre seigneur, que des rayons de sa mise- ricorde; et ceux qui sauent que Dieu joint or- dinairement les effets de ces deux vertus, pour opérer la conuersion des hommes, ne trouue- ront pas à dire cét impie, dans la foule de ceux qui jeûnent et qui se repentent. En-tout-cas, il faut que ceux qui sont si excessiuement en- clins à la misericorde, se contentent de la grace que ie fais à la belle Adine, et il leur doit suffire que pouuant condamner, et faire mourir la soeur tout-de-mesme que le frére, i'ay mieux- aymé qu'elle se conuertist, et qu'elle vescust. Ie pourrois faire voir qu'en tout ce que i'ay inuenté, ie n'ay pas pris plus de liberté que Iosephe et Philon-Iuif en ont pris, en rappor- tant certaines histoires de la bible, ausquelles ils ajoûtent des circonstances dont Moyse, ni les autres prophétes ne parlent point. Mais, sans recourir à l'exemple des historiens, aus- quels, toutefois, il semble que les régles de leur art retranchent toute sorte de licence; il me suffit que i'ay esté plus sobre et plus modéré dans mes inuentions, que des poëtes fort cé- lébres ne l'ont esté dans les leurs. En effet, le grand Heinsivs, dans son Herodes-In- fanticida; Sannazar dans son poëme de la vierge; Dv Bartas, dans sa semaine, et dans ses autres poësies sacrées; tous ces ex- cellens auteurs, dis-je, et tant d'autres qu'il n'est pas nécessaire de nommer, n'ont-ils pas éten- du le priuilége de la poësie, plus que ie n'ay fait? Et ne se sont-ils pas permis des choses tout autrement licencieuses que les libertez que ie me donne? En voila assez, et, peut-estre, trop, pour justifier l'innocence de mes inuentions; aprés- quoy, il semble que ie serois obligé de rendre raison de toutes les autres parties de mon poëme, et de parler de la disposition que ie luy ay donnée, du style dont ie me suis seruy, de la maniére dont i'ay fait mes vers; et de mon- trer, qu'en tout cela, i'ay suiuy les préceptes des maistres de l'art. Mais, outre que ie me dois souuenir, que ie fais vne préface, et non pas vn liure, ie dois considérer, d'ailleurs, que ie mets en pratique vn art dont le plus grand secret est vn apannage de la nature; et dont les régles ne sont pas si certaines qu'on diroit-bien; de-sorte que quand j'aurois fait voir que i'ay suiuy le chemin d'Aristote, et que ie n'ay fait aucun pas, sans les adresses de sa poëtique, il se rencontreroit toûjours quelque Castelvetro, qui me soûtien- droit, que ie me suis égaré, parce que i'ay pris vn mauuais guide. Cela estant, ie me contenteray de dire, qu'en faisant la distribution des parties de mon ou- urage, i'ay meslé dans mon discours, quelques episodes, dont ie ne prétens pas autoriser l'v- sage, par l'exemple des faiseurs de romans (quelque ressemblance que le roman ait auec le poëme epique: ) mais, par l'exemple mesme de Virgile qui en a remply des liures entiers, dans son eneïde, et qui a mis dans la bouche d'Enée, vn récit de ses auentures, et des mal- heurs de Troye, beaucoup plus long que celuy que ie fais faire à Aman, des actions d'Elie et d'Elisée. Si l'on examine bien ces deux epi- sodes, on trouuera qu'ils sont assez bien atta- chez à l'histoire de Ionas, par les liens naturels du vray-semblable, et mesme du véritable et du necessaire; et l'on m'auoûëra que i'ay eû grand sujet de dire ce que l'ecriture sainte m'a- uoit appris d'Elie et d'Elisée, en prenant pour sujet la vie d'vn prophéte qui auoit esté ressus- cité par l'vn, et éleué sous la discipline de l'au- tre. L'importance est, que i'ay eû soin de pla- cer quelques auentures qui regardent le princi- pal sujet de mon poëme entre les deux récits des actions de ces deux prophétes, pour les em- pescher d'estre ennuyeux; car bien que ie les aye rendus les plus merueilleux, et les plus di- uertissans qu'il m'a esté possible, ils auroient peut-estre, paru languissans, parce qu'ils eussent esté trop longs et trop étendus, si ie n'en eusse fait qu'vn seul episode, et que ie n'eusse point diuersifié la narration, par des intermédes également surprenans et agréables. Quant aux histoires du deluge et de l'em- brasement de Sodome, que ie fais entrer dans la prédication que Ionas prononça deuant le peuple de Niniue, ie croy qu'on m'auouëra, qu'il ne pouuoit faire craindre le jugement de Dieu, à des peuples payens, par des incidens qui fussent plus terribles ni plus capables de toucher leur esprit; puisque ce sont des véritez qui n'ont pas esté ignorées des nations les plus éloignées de la connoissance du vray dieu, et qu'il en reste encore aujourd'huy des pXXIX monumens dans les liures de leurs historiens, et de leurs poëtes, comme dans les ecrits des prophétes de la Iudée, et des docteurs de la loy. Il me semble aussi, que les exemples de Nemrot et de Sardanapale, qui entrent dans le discours que Ionas fait au roy de Ni- niue, sont assez propres pour l'humilier: et les tableaux des monarques d'Assyrie, dont i'ay eû soin de parer la sale où ce roy veut oüir Ionas, sont si conuenables au discours du prophéte, et si dignes du dessein d'vn poëte héroïque, que ie serois bien marry de n'auoir pas trouué des traits et des couleurs pour les former. Ie ne le serois guéres moins, d'auoir manqué d'art et de matiére pour le temple de Bélus, que ie ne luy éléue dans le dernier liure, que pour le consacrer au vray dieu, et pour en faire vn lieu saint, où le roy de Niniue puisse célébrer le jeûne. Ce n'est pas que ie ne sache, que ce fameux temple de Bélus, dont parle l'histoire, estoit dans Babylone; mais outre qu'il est vray-sem- blable que Ninus luy auoit basty dans Niniue vn temple aussi riche et aussi magnifique, que celuy que ie décris; i'estime, d'ailleurs, que les régles de mon art, me permettent de faire ce que i'ay fait; et si vn auteur allégué par Suidas, a entrepris de transformer Niniue en Babylone, pourquoy n'auray-je pas osé trans- porter vn seul edifice de l'vne dans l'autre? La poësie fait bien d'autres miracles, dont l'histoire ne se mesla iamais, et la seule ren- contre d'Enée et de Didon, dont l'vn viuoit trois ou quatre cens ans auant la naissance de l'autre, fait voir que les poëtes ne sont escla- ues ni des temps, ni des lieux, et que i'ay eû pour le moins autant de jurisdiction sur le temple d'vn faux-dieu, que Virgile en a vou- lu prendre sur le siécle d'vn régne historique et véritable. En décriuant l'arbuste que l'histoire de Io- pXXX nas appelle kikajon, et que Dieu fit naistre et mourir en si peu de temps, pour luy faire ap- prouuer la conseruation de Niniue; je dis la chose, sans spécifier le nom. Ce n'est pas que ie n'eusse pû l'appeler courge si j'eusse voulu m'attacher à la traduction des septante; ou lierre, si j'eusse voulu croire Aquila, et quel- ques autres interprétes grecs, dont l'exposi- tion ayant esté suiuie par Saint Hierôme, obli- gea plusieurs docteurs de son siécle, et Saint Augustin mesme, de l'en censurer; et qui m'eust empéché encore de l'appeler ricinus, ou croton, ou cici, si j'eusse voulu suiure l'o- pinion de quelques modernes; mais ie n'ay pas creû que ie deûsse ou m'exposer à la censu- re pour si peu de chose, ou prendre party dans vne affaire si douteuse; et toutefois, dans la neutralité que i'ay gardée, ie n'ay pas voulu défigurer mes vers par ce mot de kikajon, j'ay mieux aimé, pour éuiter plus d'vn incon- uénient, exprimer cette plante par le nom gé- néral d'arbrisseau, et quand j'aurois esté aussi grand herboriste que Dioscoride, et que Ma- theole, ie n'aurois iamais entrepris d'en parti- culariser l'espéce. Pour ce qui est du stile et de l'élocution de mon poëme, ie diray, en prémier lieu, que bien que ie n'aye pas dédaigné l'vsage de quel- ques vieux mots qu'on employe dans la poë- sie héroïque, pour donner de la force et de la majesté à l'expression, j'ay creû, neantmoins, que j'en deuois estre meilleur ménager que quelques ecriuains, qui en ont fait des profu- sions, qui les ont employez en tout-temps, et en toutes-sortes de rencontres; et qui ont esté prodigues d'vn bien dont il faut vser auec é- pargne, et dont il n'est pas seulement permis d'estre libéral. I'honore le mérite, j'estime le sauoir, et l'esprit de ceux qui en ont vsé de la sorte; mais ils me permettront de dire, que l'vsage trop-fréquent de ces vieux termes, est pXXXI incommode, et qu'il ne blesse guére moins les oreilles dans vn poëme, où la politesse paroist d'ailleurs, qu'vne longue suite de chaises et de bancs à l'antique, choqueroit les yeux dans vne sale parée de quantité de beaux meubles à la mode. Ie confesseray icy, sans vouloir trop faire le délicat, que j'ay eû beaucoup de peine à m'accommoder auec le mot de maint et ie me suis confirmé dans cette délicatesse, aprés auoir remarqué que M D V et M C dont le stile est si fort et si héroïque, ne l'em- ployent que rarement dans leurs poëmes; ie m'en suis pourtant seruy en quelque endroit, à leur exemple, pour ne me pas broüiller auec la coustume, et mesme ie commence à n'auoir plus de dégout pour ce pauure mot, depuis qu'vne personne qui connoist parfaitement le prix des mots et des choses, m'a fait connoî- tre qu'il le falloit soûtenir, et l'employer dans les ouurages de longue-haléne, à-cause de la commodité d'auoir vn monosyllabe qui mar- que pluralité, et qu'ainsi quelque vieux qu'il soit, tous ceux qui font des poëmes héroï- ques, ont grand intérest d'empécher qu'il ne meure. Que si i'ay banny de mon poëme quelques mots qui semblent moins vieux que celuy de maint, comme bref, pour, enfin, de- rechef, pour, de-nouueau, deuis, pour entre- tien, etc. Et les mots de dedans, dessous, des- sus, pour, dans, sous, sur; je l'ay fait encore, par l'auis de cet excellent homme; de qui j'ay appris, à l'égard de ces trois derniers mots, que c'est vne régle parmy ceux qui écriuent bien en vers et en prose, de ne mettre iamais dedans, dessous, dessus, que quand la chose a laquelle ils ont relation a esté nommée aupa- rauant, car lors qu'elle n'est nommée qu'a- prés, il faut toûjours mettre dans, sous, sur. Que si quelques auteurs n'obseruent pas cette régle, et les autres de mesme nature, c'est par vne licence paresseuse, plûtost que poëtique, en-quoy ils doiuent estre condamnez, plûtost qu'imitez. I'ajoûteray, sur le sujet de mon stile, que j'ay tâché de l'abaisser et de l'éleuer, selon que ma matiére le demandoit, et que j'ay préten- du tirer de cette diuersité le mesme auantage que les peintres tirent du diuers vsage des om- bres et des couleurs. C'est pour cette raison que i'ay préféré, en quelques endroits, la dou- ceur et la clarté, à la force et à l'éclat des ex- pressions; en-quoy, toutefois, il me semble que i'ay gardé le tempérament qui s'éloigne de la bassesse, et de la trop grande éléuation; et ie croy que comme ie ne me suis point laissé tomber dans la bouë, ie ne me suis point aussi laissé emporter dans les nuës. I'ay voulu en- core m'exprimer sans fard, quoy que j'aye trauaillé à le faire auec ornement, et ie ne me suis pas tant attaché à foüiller dans mon ima- gination, pour en tirer des traits subtils, et des pointes recherchées, que ie me suis étudié à consulter mon jugement, pour luy faire pro- duire des pensées raisonnables et naturelles. Que s'il m'est échapé quelques-vns de ces traits trop guindez, et trop pointus, ie ne doute point que la plus-part de mes lecteurs ne les ayment, et peut-estre mesme que les plus séué- res me les pardonneront, aprés auoir considé- ré, que ma plume ne prend guéres-souuent l'es- sor pour faire de pareils excés, et que mon ouurage a fort-peu d'endroits qui sentent le sublime démesuré de Stace, ou le brillant af- fecté de Lucain. Pour dire vn mot de ma versification, i'ay tâché de faire des vers qui fussent doux, sans estre lâches, et qui eussent de la force, sans auoir de la rudesse. Cette rudesse est si ennemie des oreilles délicates, que ceux qui la souffrent dans la poësie latine, ne peuuent l'excuser dans la poësie françoise: et ie ne m'en étonne pas sachant qu'on ne peut trouuer rien de mauuais d'vne langue dont l'empire est éta- bly par la raison, et par le consentement de tous les peuples; au-lieu qu'on est choqué des moindres taches d'vne langue qui est obligée de suiure les loix de l'vsage, et qui ne peut fai- re receuoir ses expressions, qu'auec le congé de la meilleure partie du peuple, et sous le bon- plaisir de la plus saine partie de la cour. Il se peut faire encore, que quelques vers latins, qui paroissent rudes aux habitans de Paris, ne l'estoient pas aux citoyens de l'ancienne Ro- me, qui auoient peut-estre moins de délicates- se que nous, en matiére de prononciation; de sorte qu'il n'est point permis à vn bon poëte françois de faire des vers rudes en sa langue, sous prétexte que Virgile en a fait en la sienne quelques-vns qui ne nous semblent pas doux. Et cet exemple ne me fera iamais approuuer la rudesse presque générale des vers du Cardinal Du Perron, ni ne m'empeschera pas d'admirer la douceur perpétuelle de ceux de Malherbe. I'ay éuité, pour cette mesme raison, les enjambemens d'vn vers sur vn autre, dont la poësie latine fait vne de ses principales graces. Le soin que i'ay pris en cela, ne peut passer pour vne contrainte trop scrupuleuse, dans l'es- prit de ceux qui sauent que la plus-part des choses qui ont fort bonne grace dans vn poë- me latin, sont ridicules dans vn poëme fran- çois, et sont plûtost des fautes que des orne- mens. D'ailleurs, la rime faisant vne des gran- des beautez de nos vers, n'est-ce pas en oster la grace, que de faire passer le lecteur, du pré- mier vers à la moitié du second, pour trouuer le sens qu'il cherche, sans luy permettre de s'arrester aux rimes, et sans luy donner le loisir de les remarquer? Il me semble que c'est fort négliger la satisfaction de ceux à qui l'on a dessein de plaire. Et ie ne puis comprendre à quel dessein quelques-vns se donnent la liberté de faire de ces sortes d'enjambemens. Pour moy, ie déclare que ie serois fort contraint, s'il falloit que ie disposasse mes vers comme Ronsard a fait ceux-cy de la franciade, où il décrit un geant fort bien monté. v qui pour d'estrier pressoit la forte eschine d'vne cauale; elle auoit la poitrine blanche, et le front, le reste de la peau, hors le pied-gauche, estoit de poil moreau. v ou comme Du Bartas a fait ces autres-cy; où il représente le vent qui soufle. v qui meine deuant soy le troupeau mugissant, des flots persement blancs, les nuës vont croissant des mers la douce mer, etc. v si j'osois parler de mes comparaisons, ie di- rois, qu'elles me paroissent assez justes et assez bien appliquées, et pour exprimer beaucoup en peu de mots, qu'elles ont esté assez heureu- ses, pour ne pas déplaire à vn des plus délicats esprits de nostre temps, qui m'a assuré qu'el- les estoient vn des principaux ornemens de mon poëme. Aprés cela, ie ne dois pas me mettre en peine de ce qu'en dira vn poëte pro- uincial, que ie ne veux pas nommer. Celuy-cy par ie ne say quelle fantaisie, n'ayme que les comparaisons qui sont prises des auentures fa- buleuses des poëtes payens, et il croit qu'on n'en peut faire que de fort plates, (c'est ainsi qu'il parle) sans le secours de la fable. Pour moy, quand i'ay fait sortir Ionas du ventre de la baleine, ie n'ay point veû dans la métamor- phose d'Ouide de beste terrestre, ni aquatique, à qui ie me creûsse obligé de la comparer. Ie viens maintenant au sens allégorique que ie donne à l'action, dont i'ay fait mon but principal, et dont Niniue fut la fameuse scé- ne. Les circonstances de l'histoire sainte m'ont assisté si heureusement, dans cette allé- gorie, qu'auec fort peu d'inuention de mon costé, i'ay trouué tout ce que ie cherchois. Et pour ne tenir plus le lecteur en suspens, i'ay prétendu que Niniue représentast l'ame de pXXXV l'homme, corrompuë par le péché; son peu- ple la foule des passions, qui troublent et qui agitent l'ame; son roy, la volonté esclaue du vice, qui souffre et autorise le déréglement des passions; Adine, amante du roy, la volup- té, dont les charmes sont assez puissans pour retenir la volonté dans les liens de sa corrup- tion naturelle; Raguzel, frere d'Adine, le sens qui porte l'ame à douter de la prouidence de Dieu, et qui luy veut oster la crainte de sa iusti- ce; Elma, la raison, qui combat le iugement gros- sier et téméraire du sens, qui éclaire, instruit, et fortifie la volonté; et Ionas, la loy de Dieu, qui est la terreur de l'ame corrompuë, le frain de ses passions, le flambeau qui excite l'appré- hension des iugemens diuins dans la volonté, en y portant la connoissance du péché, et par le secours de la raison, qui est d'accord auec ses oracles, détruit les erreurs du sens, fait rejetter à la volonté éclairée, les charmes de la volupté, et la soumettant à l'obéissance de nostre seigneur, la met en état d'exercer vn juste empire, sur les passions qui luy obeïssent, et qui l'imite dans la soumission qu'elle rend à l'auteur de la nature, et au souuerain maître de l'vniuers. Aprés auoir rendu raison des plus considéra- bles parties de mon poëme (car pouuois-je parler de toutes, sans ennuyer mes lecteurs) ie confesseray franchement, que i'ay pris beaucoup de peine, et employé beaucoup de temps, pour obseruer les régles que les maîtres de l'art m'ont prescrites, ou que ie me suis fait moy- mesme volontairement. Cette confession sem- blera d'abord des-auantageuse à vn homme qui donne vn ouurage imparfait comme le mien; mais ie la tiens préférable à la vanité qu'vn poëte se donneroit d'auoir commencé et acheué, en moins d'vne année, vn poëme epique. Car quel moyen de suffire, en si peu de temps, à l'exécution d'vn projet où il faut payer de tant d'adresse et de tant de courage, déployer tant de force, et tant de beauté, faire joüer tant de ressors, et tant de machines, que Virgile a employé plus de douze ans à faire son eneïde, et que M C n'en a employé guéres- moins de vingt à composer sa p. Pour moy, quoy que ie conçoiue auec assez de facilité, et que j'enfante sans beaucoup de tranchées, ie ne laisse pas de reconnoistre que mon esprit va fort lentement; en comparaison du soleil, et ie croy que i'employe plus de temps à produire mon cuiure, et mon verre, qu'il n'en met à former son or, et ses diamans. Auec toute cette précaution, et tous ces soins, ie crains-bien que la critique d'vne infinité de gens ne soit pas fauorable à mon ouurage; et comment le seroit-elle, en vn siécle où (s'il m'est permis d'alléguer vne fable pour expri- mer vne verité) il se trouue des personnes plus insensibles que les arbres, et plus déraisonna- bles que les animaux qui furent attirez par la lyre d'Orphée, jentens, par ces insensibles, et ces déraisonnables, ceux qui ne sont pas ra- uis de la douceur et de la beauté du Saint P de M De V? Nostre siécle ne porte-t-il pas aussi des censeurs aussi pointilleux, et aussi mal-fon- dez que ceux qui ont attaqué la Ierusalem du Tasse, ou que ceux qui n'ont pas respecté l'e- neïde de Virgile? I'entens, par ces derniers, ceux qui trouuent à redire dans la p. De M C et qui n'admirent pas, par-tout, vn si bel ou- urage. Quelle apparence qu'ils épargnent mon pauure Ionas, batu de la tempeste, et tout-de- goutant encore de l'eau de la mer, aprés le mauuais traittement qu'ont receû de certaines gens vn si saint héros, et vne si excellente hé- roïne? Aussi, apres ces exemples, ie ne croirois iamais, que mon Ionas pust trouuer aucune faueur parmy les hommes, si ie ne sauois que leurs gouts et leurs appetits sont si différens, qu'il n'est pas possible que quelques-vns n'ap- prouuent ce que les autres condamneront. Cet- te diuersité d'esprits et d'humeurs qui fait que les plus excellens poëmes sont quelquefois maltraittez injustement, est cause, aussi, bien- souuent, que les plus médiocres, comme le mien, trouuent des approbateurs de leur peu de mérite, et des défenseurs mesme de leurs fautes. Pour moy, qui ne suis pas, par la grace de dieu, assez injuste, ni assez présomptueux, pour vouloir qu'on trouue belles mes rides et mes taches, ie me contenteray qu'on supporte les manquemens où ie suis tombé, par infirmité, plûtost que par dessein, et que l'on considére que i'ay trauaillé auec assez de soin à la com- position des principales parties de mon ou- urage, pour mériter qu'on m'excuse, si ie me suis endormy en quelques endroits moins im- portans. I'ay oüy-dire, que s'il n'est permis d'en vser de la sorte, en vne piece de si longue-halé- ne, il est du moins excusable; et que si c'estoit vne faute irrémissible, ceux qui font aujour- d'huy des poëmes epiques, seroient bien mi- serables de n'auoir pas la liberté de sommeiller quelquefois dans leurs ouurages, à l'exemple du bon Homere. C'est sur ce fondement que Ionas se hazarde de paroître sur vn theatre aussi perilleux que la mer sur laquelle il s'embarqua; trop heureux si les censeurs qu'il rencontrera, ne luy sont pas plus rudes que les matelots qui ne pouuoient se resoudre à le jetter dans la mer; et si la cri- tique, qui n'aura que trop de prise sur luy pour l'engloûtir, se laisse toucher à la priere que ie luy fais, de le rendre, enfin, sur le riuage! Pourueû que cela soit, il sera suiuy d'vn autre poëme, qui a quelque chose de plus grand, de plus fort, et de plus heroïque. C'est le Dauid, auquel ie trauaille depuis vn an, et dont j'ay déja fait les six premiers liures. I'espere que ce dernier aydera à releuer vn-peu la reputa- tion de l'auteur, que les defauts et les foibles- ses du premier pourroient auoir abaissée. De grace, qu'on supporte l'aisné, en faueur du cadet, qui vaudra mieux que luy, et qu'on se souuienne, que ie donne Ionas comme mon coup-d'essay, et que ie promets Dauid comme mon chef-d'oeuure. extrait du priuilege du roy. par grace et priuilege du roy, donné à Paris le 9 Nouembre 1662 il est permis à Charles Angot marchand li- braire à Paris, d'imprimer ou faire impri- mer, en telle volume que bon luy sem- blera, vn liure intitulé, Ionas, ou Niniue pe- nitente, poëme sacré, composé par Monsieur De Coras: et ce durant le temps et es- pace de sept ans entiers, à compter du iour qu'il sera acheué d'imprimer; et deffences sont faites à tous libraires, imprimeurs, et autres, d'imprimer ledit liure, ni d'en ven- dre de contre-faits, sur les peines portées par ledit priuilege, et de tous depens, dom- mages et interests. Acheué d'imprimer le 9 Février 1663. LIVRE 1 P1 Poëme sacré. Je chante les trauaux de ce fameux prophéte, Qui conserua Niniue en preschant sa défaite; Soûmit vn roy prophane au monar-que eternel, Et fit vn peuple saint, d'vn peuple criminel. Il se vit en voguant sur vne mer profonde, Le butin d'vn poisson, et le joüet de l'onde; Mais enfin afranchi par vn sort merueilleux Et du monstre marin et des flots perilleux, Il alla triompher par sa voix éclatante Dans l'impure cité qu'il rendit penitente. P2 Arbitre souverain des peuples et des roys, Qui guidas du prophéte et les pas et la voix, Donne-moy, comme à luy, ta lumiére et ta flame, Echauffe mes esprits, illumine mon ame; Condui mon entreprise, et deuien mon appuy, Dans le noble projet de marcher aprés luy: Verse en moy les tresors dont ta grace est la source, Couronnant mon trauail comme tu fis sa course. Et toy, heros chrestien, dont le dieu des combats, Anime également et le coeur et le bras, Toy, dont l'humide Flandre, et la froide Allemagne, Ont senty la valeur si fatale à l'Espagne, Dont l'Escaut et le Rhin, en leurs bords écumeux, Célébrent le mérite et les actes fameux; Prince victorieux, qui perces de tes armes, Et l'aigle, et le lion, au milieu des allarmes, Qui montres en ton front, ombragé de lauriers, Sous le plus grand des roys, le plus grand des guerriers. Grand Tvrenne, suspens ta force et ton courage, Pour ouïr de Ionas le merueilleux langage, Et ne méprise pas les plaisirs innocens Dont les muses ont droit de chatoüiller les sens. Lors que ma main traçant ton histoire admirable, Dressera de tes faits vn monument durable; I'étaleray l'éclat de tes hautes vertus, Ie diray sous tes pieds, les vices abbatus, Ie diray les assauts, les combats, les batailles, Où tu jonchois les champs de mille funérailles; Là, chacun te verra dans vn illustre employ, Comme vn puissant appuy du trône de mon roy; Là, tes vaillantes mains et tes conseils fidéles Affranchiront Arras, feront trembler Bruxelles; Soûtiendront de Louis les augustes projets, Domteront ses riuaux, sauueront ses sujets; Et ton bras, entassant victoire sur victoire, Aux yeux des nations le comblera de gloire. Là, parmy cent remparts à ta valeur soûmis, Les dunes rougiront du sang des ennemis, Dunquerque, Graueline, Ypre, et cent places fortes, P3 Céderont à tes coups, et t'ouuriront leurs portes. Là, pour voir couronner tant d'exploits éclatans, Qui font craindre ton prince aux profanes sultans, On lira, comme enfin ton belliqueux tonnerre L'ayant fait triompher dans le champ de la guerre, L'a conduit hautement, pour remplir nos souhaits, Du char de la victoire, à celuy de la paix. Tandis que cette paix, fille de ta vaillance, Sous les doux oliuiers fait reposer la France; Daigne écouter ma muse, et lire dans mes vers L'éloge glorieux que te doit l'vniuers. Svr ces bords renommés où le Tygre superbe Vient mesler en s'enflant le sable auéque l'herbe, Fut vne ample cité qui de cent potentats Auoit assujetti le sceptre et les estats. On l'appelloit Niniue, et cette ville illustre Deuoit au grand Ninus et son nom, et son lustre. Nul, de son vaste enclos n'eust pû faire le tour, Sans voir plus de deux fois naistre et mourir le jour. Ses murs par leur hauteur parurent admirables, Leur force et leur largeur les rendoient redoutables, Et trois chars attelés y roulérent de front, Comme on les void marcher sur le plus large pont. Elle auoit cent palais en cent diuerses ruës, Et trois fois cinq cens tours qu'elle portoit aux nuës. Du peuple qu'on voyoit fourmiller en ces lieux, Le nombre, et la richesse estonnoient tous les yeux. Le roy de la cité, par de superbes marques, Y retenoit le rang de maistre des monarques, Se faisant adorer comme vn dieu tout-puissant, Sur le faiste orgueilleux d'vn trône florissant. Or quoy que cette ville aussi grande que belle, Fust l'antique sejour d'vne race infidelle, D'vn peuple incirconcis, à qui le roy des roys N'auoit point réuélé son culte, ny ses loix; Ce grand dieu, toutesfois, dont les bontés supremes Font luire ses rayons aux infideles mesmes, Auoit sur la cité répandu mille biens, Et de mille faueurs comblé ses citoyens. P4 Mais au-lieu d'adorer cette main liberale, Qui pour les enrichir ses largesses étale; Au-lieu de rendre hommage à ce dieu bien-faisant, Qui veut les conuertir en les fauorisant, Ces ingrats possédés d'vn profane génie, Suiuent de leurs faux-dieux la brutale manie. Les vices en leurs coeurs triomphent des vertus, Aux pieds de ces démons qui les ont abbatus. Ces vertus, qui du ciel tirent leur origine; Ces aymables rayons de la grace diuine; La piété, l'honneur, la iustice, la foy, Dont le siécle de Seth receut la douce loy, Dans l'impure cité n'estoient jamais venuës, Et pour elle c'estoient des beautés inconnuës. Mais ces noires vapeurs qui sortent de l'enfer, Ces monstres adorés dans vn siécle de fer; Les crimes pratiqués aux prémiers jours du monde, Que Dieu voulut punir par la flame et par l'onde; Les crimes dont jadis tant d'infames humains, Soüillerent et leurs yeux, et leur bouche, et leurs mains; Le meurtre, le larcin, l'orgueil, l'idolatrie, Dont le cruël Caïn vid sa race flétrie; Touts les vices, enfin, l'vn-à-l'autre enchainés, Dans cét impur sejour se voyoient couronnés. Ainsi, d'vne forest l'enceinte spacieuse, Des tygres et des ours est la demeure affreuse, Là, parmy des rameaux qui résistent au jour, Les oyseaux de rapine ont choisi leur sejour; Mais les pigeons sans fiel, et les aigneaux paisibles, Ne viennent point loger en des lieux si terribles; Ou s'ils y sont conduits par leur mauuais destin, Leurs ennemis en font leur proye et leur butin; Que si dans la cité les vices ont leur temple, Son roy les authorise, il en donne l'exemple; Et quand de ce desordre il perdroit les autheurs, Il ne sçauroit punir que ses imitateurs, Le monarque immortel qui s'arme du tonnerre, Le vangeur souuerain des crimes de la terre, Dont les yeux consumans et les bras indomptés; Brûlent et font tomber les injustes cités; P5 De son trône brillant ce dieu plein de colére, Lançant sur cette impie vne oeillade séuére; Montre que sa iustice est preste à se vanger, Et d'elle et des méchans qu'elle ose protéger; Il menace ses tours, aussi-bien que leurs testes, De l'éclat foudroyant des plus rudes tempestes: Qui changeant cette ville en vn vaste cercüeil, Que doit enuironner la tristesse et le düeil; À sa vaine grandeur deuiendront si funestes, Que Niniue bien-tost ne sera que ses restes. Mais Dieu tonnera-t-il sur vn peuple étranger, Plûtost que sur son peuple ardent à l'outrager? Fera-t-il sous Niniue ouurir vn grand abîme, Tandis qu'on void debout Samarie et Solyme, Dont les sujets mutins et les profanes rois, Rompent son alliance et méprisent ses loix? Ira-t-il chés autruy foudroyer l'insolence, Dont éclatte chés-luy l'injuste violence? Le fier Iéroboam qui régne en Israël, Ne veut plus releuer du monarque eternel; Et s'enorgueillissant, au milieu de son lustre, Il méprise le ciel et le prophéte illustre; Par qui son bras vainqueur remit dans ses estats, Les superbes cités d'Emath et de Damas; Le jeune Azaria n'est du roy de Iudée, Qu'vne légére ébauche, ou qu'vne foible idée; Qui souffre qu'à l'aspect de la saincte cité, Tout le peuple idolâtre auec impunité; Israël et Iuda, dont les aspres querelles, Ont montré tant de fois leurs haines mutuëlles; Contre l'honneur diuin ensemble conjurés, Ne font pas, en ce point, deux peuples séparés, Tous deux également rebelles à leur maistre, Tous deux soüillans le sang dont il les a fait naistre; Font à sa majesté des outrages mortels, Iusqu'en son temple mesme, et parmy ses autels; Et si leur encens fume à l'enuy de leurs vices, S'ils meslent dans leurs faits l'éclat des sacrifices; Ce sont de faux-brillans, dont la vaine clarté, Ne donne qu'vn faux lustre à leur impieté. Le vray zéle de Dieu n'est pas ce qui les touche, P6 Ils ne l'ont pas au coeur comme ils l'ont à la bouche; Pareils à ces oiseaux qu'on void voguer sur l'eau, Dont le plumage blanc couure vne noire peau; Ou tels que ces serpens dont les sales entrailles Ont vn venin mortel sous de belles écailles: Diray-je l'infamie, et le honteux renom, Que tous ont répandu sur l'éclat de leur nom? Diray-je l'insolence et l'humeur sacrilege, Qui leur fait violer leur sacré priuilége? Suffit que les excés des profanes cités, Que leurs débordemens, et leurs impuretés; Ont infecté le iuif, soüillé l'israëlite; Rendent le peuple éleû semblable au niniuite; Egalent l'vn à l'autre, et d'vn sale lien, Ioignent le circoncis auéque le payen. Ainsi, lors que le chien est saisi de la rage, Il n'est point différent d'vne beste sauuage; Et sa dent est funeste en des lieux habités, Comme celle du tygre en des bois écartés. Dieu void donc, en suspens, deux nations impures, Dont les hommes diuers luy font mesmes injures; Il void que quand Niniue attire son courroux, Toute la Palestine est digne de ses coups; Que si des étrangers il conclut le supplice, Il doit aussi des siens châtier la malice; Et doit la châtier auec plus de rigueur, Puisqu'ils ont profané sa puissante faueur: Puisque ny de sa voix les augustes oracles, Ny de son bras puissant les célébres miracles, Ny de mille bien-faits l'obligeant souuenir, Dans les loix du deuoir n'ont pû les retenir. Vn rouge tribunal sous qui tremble la terre, Qu'entourent la famine, et la peste, et la guerre, Est soûtenu là-haut de leurs fatales mains, Pour estre la terreur et le fleau des humains. Là, se garde la clef qui des célestes ondes, Ouurit le réseruoir, et fit lâcher les bondes; Lors que Dieu, pour noyer l'engeance des peruers, Ne fit qu'vn élement de ce vaste vniuers; Là, se conserue encor la prémiére étincelle Du feu qui consuma Sodome criminelle; P7 Là, fume aussi le glaiue encore teint de sang, Qui des aisnés d'Egypte alla percer le flanc; Et là, du sein ardent d'vne nuë aboyante, Eclate incessamment la trompette bruyante; Dont retentit le mont de feux enuironné, Quand Dieu donna ses loix à son peuple étonné. C'est-là que sa iustice ardemment allumée, Pousse d'affreux torrens de flame et de fumée; Sous ses terribles pas elle fait dans les airs, Et mugir le tonnerre, et voler les éclairs; Et pour punir l'horreur des plus énormes crimes, Ses mains forgent la foudre, et creusent des abîmes. D'vn regard menaçant, d'vne tonnante voix, Elle aspire à vanger le mépris de ses loix; Et veut que sur le iuif à ses ordres rebelle, Dieu lance de ses dars la tempeste mortelle. D'abord, elle vient mettre au iuge souuerain, La flame dans les yeux, et la foudre à la main, Frappe, frappe, dit-elle, et ce peuple extermine, Voyant comme il s'expose à ta fureur diuine. Soit, dit le tout-puissant, il faut que ces ingrats, Trébuchent, à ce coup, sous le poids de mon bras. Ouy, ie te puniray, nation trop ingrate! De quelque vanité que ton esprit se flatte; On te verra bien-tost sans force et sans éclat; I'égaleray ta peine à ton lâche attentat; Et ton orgueil confus des mal-heurs de ta vie, Va rendre, en ce moment, ma vangeance assouuie. En acheuant ces mots, il est prest à darder La foudre que ses mains ne peuuent plus garder; Mais alors, vne main plus douce, et plus propice Reteint le bras vangeur que pousse la iustice; N'importe, poursuit-il, ie n'ay, sans autre effort, Qu'à retenir ma main pour te donner la mort; Le defaut de mes soins suffira pour ta perte; Et si pour te nourrir ma main n'est plus ouuerte, Ta propre infirmité te fera succomber, Et sans pousser ton corps, ie le verray tomber. Sur vn trône éternel que la grace enuironne, Que la lumiére dore, et l'arc-en-ciel couronne; La clémence diuine étale des rayons, P8 Qui sont de sa douceur les aymables crayons; Ses fauorables mains distillent des rosées, Par qui sont des mortels les ardeurs appaisées; Sous ses pas naist vn fleuue où les coeurs sont laués, Et d'vn heureux pardon les esprits abreuués; Elle joint dans son sein, dans ses yeux, dans sa bouche, À la paix qui la suit, la pitié qui la touche; Des pécheurs repentans, les pleurs, et les soûpirs Contentent son enuie et bornent ses desirs; Et lors que la iustice aux pécheurs redoutable, Arme le bras de Dieu contre le iuif coulpable, Elle retient le glaiue, et se coule en son sein, Pour luy faire tomber les armes de la main. Hé-bien! Dit ce bon dieu, ie change de langage, Ie ne puis me resoudre à perdre mon ouurage, Et ie sens que mon coeur enclin à pardonner, À de si grands mal-heurs ne peut l'abandonner; Iustice, appaise-toy! Ie ne puis me résoudre, À voir tomber sur luy le carreau de ma foudre; Ce peuple m'est trop cher pour le faire périr, Et ie l'ay trop chéry pour ne le plus chérir; Il me souuient toûjours de ma faueur passée, L'image de mes soins reuient dans ma pensée; Et ce que l'vniuers m'a veû faire pour luy, M'oblige d'estre encor son pére et son appuy; Là, ce dieu tout-clement r'appelle en sa memoire, Des enfans de Iacob la merueilleuse histoire; Il retrace en son coeur comme il brisa leurs fers, Aprés mille trauaux en Egypte souffers; Comme il les fit passer par vne mer profonde, Sans estre enuelopés dans les flots de son onde; Comme il fut au desert leur guide et leur flambeau, Comme il leur prépara de la manne, et de l'eau; Comme, pour les nourrir, les cieux mesme s'ouurirent, Et pour les rafraichir les rochers se fendirent, Comme aprés le succés de cent fameux combats, Dans la terre-promise il affermît leurs pas, Cét objet r'appellé des oeuures nompareilles, Dont Dieu fit pour son peuple éclater les merueilles, Réueille en son esprit les prémiéres ardeurs, P9 Pour le combler encor de nouuelles faueurs; C'est ainsi qu'au sejour de l'eternelle essence, La iustice séuére, et la douce clémence Partagent ses desseins, et viennent tour-à-tour, Inspirer au seigneur la colére et l'amour. Entre ces deux vertus dont la force est extrême, Loge de ce grand dieu la sagesse suprême, Qui conserue à chacune et sa gloire et ses droits; Par des conditions dont elle fait le choix, Elle accorde aux rigueurs de l'exacte iustice, Du pécheur endurcy la mort et le supplice, Et la clémence obtient, par vn généreux don, Du pécheur repentant la grace et le pardon. Si le peuple, dit-elle, en son crime s'obstine, Ô iustice du ciel! Dieu te doit sa ruïne. Et tu peux ô clémence! Empescher son malheur, S'il conçoit de son crime vne viue douleur. Niniue est, ô grand dieu! Le moyen qu'il faut prendre, Pour voir à quel party le iuif se voudra rendre, Il faut, par vn essay des merueilleux exploits, Qui rangeront vn jour les gentils sous tes loix, Il faut à cette ville adresser tes menaces, Et luy faire annoncer ses derniéres disgraces, Par vn de tes hérauts qui sçaura l'auertir Qu'il est temps de périr ou de se conuertir. Son monarque et son peuple abandonnant leurs vices, D'vn coeur humble et soûmis te rendront leurs seruices, Si l'exemple éclatant de leur conuersion, Raméne à son deuoir le peuple de Sion, Alors, en l'embrassant, par ta faueur immense, Tu luy pardonneras comme veut ta clémence: Mais si dans son forfait ton peuple s'endurcit, Quand vn peuple étranger à ta voix s'adoucit, Tu ne retiendras plus l'arrest de son supplice, Et tu feras, enfin, ce que veut ta iustice. Le pere, à ces raisons donnant vn libre cours, De sa haute sagesse approuue les discours. Puis, faisant hors du ciel resplendir son visage, P10 De son trône, il descend sur vn brillant nuage; Où, comme sur vn char d'anges enuironné, Des rayons de sa gloire il paroît couronné; L'air pousse, à son bord vne épaisse fumée, Et la mer sous ses pas void son onde enflammée; Ses yeux éteincelans d'vn éclat sans-pareil, De leurs traits radieux font blémir le soleil; Ils jettent en tous lieux des flammes consumantes, Qui font voir deuant-luy les montagnes fumantes, Et la terre ébranlant jusqu'à ses fondemens, Ne le sent approcher qu'auec des tremblemens, Quand il vient au prophéte, instruit dans son école, Par qui doit dans Niniue, éclater sa parole. Non-loin de Samarie est vn lieu retiré, Qui des rayons du jour à-peine est éclairé; Des chesnes cheuelus vieux péres des ombrages, Y conseruent la nuit sous leurs sombres feüillages; L'eau qui moüille le pied de ses arbres épais, Y trouble doucement le silence et la paix; Sinon, quand les oiseaux amoureux des ténébres, À son murmure sourd meslent leurs cris funébres; Par ce mélange affreux de bruit et de repos, Vne secrette horreur se glisse dans les os; Et quiconque vne fois sans effroy s'en approche, Ne porte point vn coeur, ou porte vn coeur de roche. Ionas, en se cachant dans cét obscur sejour, Se dérobe aux regars d'vne profane cour; Où de Ieroboam les excés et les vices Chassent le souuenir de ses rares seruices, Et mettent dans l'oubly le secours d'vne voix, Par qui ce prince ingrat triompha tant de fois, Le soleil, fournissant sa carriere brûlante, Sur le dos enflammé de l'ecreuisse ardente, Ne voyoit point de lieux d'où sa chaude clarté, Ne chassast la fraîcheur comme l'obscurité; De Ionas seulement la retraite effroyable, À ses traits lumineux estoit impénétrable. Mais Dieu, qui du soleil surpasse la splendeur, Vient, alors, la remplir de lumiére et d'ardeur; L'ombre fuit ses rayons, et le morne silence, Euite de sa voix la sainte violence; P11 Chaque arbre est vn flambeau qui petille et qui luit, Et le jour en colére y fait mourir la nuit. Le prophéte est surpris d'vne telle merueille, Iamais vn si grand bruit ne frappa son oreille; Et iamais vn éclat, si fort, si radieux, Ne pénétra son ame et n'ébloüît ses yeux. Il tremble, il se prosterne, il baise la poussiére, Vne voix sort alors d'vn globe de lumiére, Elle parle, et s'explique en ces termes puissans, Dont Dieu seul peut former les terribles accens. Ionas, dit ce grand dieu, qui flamboye et qui tonne, Ecoute ma parole, et fais ce que j'ordonne: Déja depuis long-temps ie me sers de ta voix, Pour ramener vn peuple adopté par mon choix; Et ce peuple endurcy dans sa noire malice, Méprise ma bonté, sans craindre ma iustice. Mais quoy que ses forfaits dont mes yeux sont témoins, Attirent mes rigueurs en rebutant mes soins; I'honoray cét ingrat de ma sainte alliance, Et c'est ce qui suspend le coup de ma vangeance; Ce n'est donc pas à luy que ta voix doit porter Ces oracles sacrés qu'il vient de rejetter; Le peuple à qui j'en veux, est vn peuple idolâtre, Sa demeure est du vice vn superbe theâtre; Vne ville orgueilleuse, où les loix du deuoir Cédent à la fureur d'vn insolent pouuoir; On ne peut par assaut emporter ses murailles, Ny vaincre ses enfans au milieu des batailles, Mille peuples soûmis reconnoissent ses loix, Elle peut établir et détrôner les rois: Son monarque absolu sur l'onde, et sur la terre, Dispense, comme il veut, ou la paix, ou la guerre, C'est Niniue, en vn mot, la puissante cité, De qui mesme le nom est par tout redouté; Vn esprit dénüé de ma vertu diuine, Craindroit d'aller choquer cette forte machine; Mais contre ses efforts ie seray ton soûtien, Et parlant de ma part; tu ne dois craindre rien; Va donc la menacer, tonne, éclate, foudroye, P12 Dis-luy, que de mes feux elle sera la proye, Et qu'au funeste coup de mon foudre éclatant, On ne peut opposer qu'vn esprit repentant; Dis-luy, que son crédit, sa pompe, et sa puissance, Ne sçauroit la cacher aux traits de ma vangeance; Que ie vay la punir des noires actions Qui font craindre son peuple aux autres nations; Et que sur son orgueil déployant ma iustice, Aprés deux fois vingt jours ie veux qu'elle périsse. À ces mots, l'eternel abandonne les airs, Et laisse sous ses pas vne suite d'éclairs: D'vn reste de ses feux le nuage étincelle, Le ciel qui le reçoit, et s'agite, et chancelle, Et de cet accident le prophéte ébranlé, Est confus, et surpris, et de crainte troublé; Tel que le voyageur, lors qu'il sent sur sa teste, Fondre le coup soudain d'vne forte tempeste. L'employ que Dieu luy donne a jetté dans son coeur, Le doute, le scrupule avéque la terreur; Il ne sçait que penser de ce qu'il vient d'entendre, Et toute sa raison se perd à le comprendre. Quelle charge, dit-il, viens-je de receuoir! Pouuois-ie apparemment l'attendre ou la préuoir? Quoy! Le dieu d'Israël par son ordre m'appelle À porter ses decrets chés vn peuple infidelle, Et contre sa coustume il adresse mes pas Vers d'infames gentils qui ne l'adorent pas? Voudroit-il renuerser cet ordre inébranlable, Qu'establit autresfois sa sagesse adorable; Auroit-il résolu que sa diuine voix, Retentist chés vn peuple ennemy de ses loix? Et daigneroit-il bien expliquer sa colére, Aux profanes enfans d'vne race étrangére? Non, le dieu d'Israël iamais ne se dément, Et ie ne sçaurois croire vn si grand changement. Mais quand par vn proiet aussi ferme que rare, Sa main m'auroit conduit vers ce peuple barbare, Du diuin iugement par ma voix auerty, Seroit-il par ma voix au seigneur conuerty? Pourrois-ie, par l'effort de mes seules paroles, Abbatre ses autels, et briser ses idoles? P13 Pourrois-ie, par ce bruit renuerser les faux dieux Qui régnent dans son coeur comme deuant ses yeux? C'est vn peuple aueuglé de mille erreurs grossiéres, Ie n'ay pas le secret d'éclairer ses paupiéres; C'est vn peuple plongé dans le vice et l'horreur, Ie n'ay pas la vertu qui peut changer son coeur; Et si le peuple mesme à qui dés sa naissance, L'eternel fait prescher sa gloire et sa puissance, Rejette sa parole, outrage nos auis, Et ne se peut vanter de les auoir suiuis; Que feroient des payens, dont le plus sage ignore Le dieu que ma voix presche et que mon coeur adore; Si ie leur annonçois les peines du trépas, De la part de ce dieu qu'ils ne connoissent pas? Mais prenant cét employ, que ferois-ie moy-mesme? Hélas! Ie tomberois en vn mal-heur extrême, Car quelle authorité me feroit éuiter La fureur des méchans que j'irois irriter? Foible comme ie suis, inconnu, méprisable, I'attaquerois Niniue aux plus forts redoutable; Dépourueu de moyens, d'armes, et de pouuoir, Sans suitte, sans éclat, et mesme sans espoir; I'aygrirois, par mes cris, de farouches courages, Que chacun void enflés de ces grands auantages; Et lors que d'vn ton aigre, et d'vn séuére accent, Ie les menacerois du bras du tout-puissant, Lors que ie leur dirois que le dieu de mes péres, Veut rendre à leurs forfaits égales leurs miséres, Que ce dieu patient ne peut plus retenir Les feux qui vont tomber, afin de les punir; Que leur malice est grande, et leur perte prochaine, Ie préuois mon mal-heur, et l'effet de leur haine; Vn supplice honteux, et plein de cruauté, Seroit le digne prix de ma témérité. Mais quand de l'eternel la vertu glorieuse Rendroit de ces payens ma voix victorieuse, Quand il me soûtiendroit comme il me l'a promis, Contre tous les efforts de ces fiers ennemis; Si ce peuple, aprés-tout, fléchissoit son courage, S'il craignoit l'eternel, s'il luy rendoit hommage, Ie connois sa clémence, il luy pardonneroit, P14 Et loin de le punir, sa main le béniroit. Ainsi, par le succés ma menace inutile Tourneroit au bon-heur de l'orgueilleuse ville, L'oracle de mon dieu seroit iugé menteur, Et ie serois traitté de fourbe et d'imposteur. Ah! Plûtost que de voir sa vérité flétrie, Fuyons loin de Niniue, et de nostre patrie. Ie ne puis obeïr, pardonne-moy, seigneur! Ta gloire m'en empesche, autant que mon honneur. Tandis qu'ainsi Ionas s'abuse et se déuoye, Sans craindre la fureur de celuy qui l'enuoye, Vne voix, de-nouueau, vient ainsi luy parler. À Niniue, Ionas, c'est là qu'il faut aller. Mais, au-lieu d'obéïr, le prophéte timide Refuse de marcher où cette voix le guide, Et semblable au soldat à qui le coeur defaut, Quand il faut qu'il combate ou qu'il monte à l'assaut, Plus il tâche, en parlant, d'excuser sa foiblesse, Plus son esprit craintif découure sa bassesse. Ionas en refusant le glorieux employ Que daignent luy donner les ordres du grand roy, S'éloigne du sejour où la diuine essence Faisoit bruire sa voix, et briller sa présence, Pour passer en Tarcis il va chercher vn port, Et veut commettre aux flots sa conduite et son sort. Déja tournant le dos au soleil qui se léue, Il fuit vers les climats où sa course s'achéue, Par Sichem, par Gazer il fournit son chemin, Void les extrémités du fécond Benjamin, Et de l'aspre Ephraïm trauersant les montagnes, Du maritime Dan va chercher les campagnes; Et touche enfin, le port où les flots deceuans, Luy promettent la calme, et la faueur des vens. Aux bords de cette mer que void la Palestine, Ioppe éléue ses murs, sur les ondes domine, À la cime d'vn tertre où paroissent épars Les antiques débris de ses prémiers rempars, Où ses vieux habitans pressés par le deluge, Penserent, mais en vain, trouuer quelque refuge. Là se conserue encor le barbare rocher, Où la fille d'vn roy vid son corps attacher; P15 Quand au monstre marin elle fut exposée, Pour voir de ses tyrans la colére appaisée. Le vestige y paroist de ces fers inhumains, Dont vn braue guerrier vint affranchir ses mains, Et là se void, enfin, plus d'vn trait memorable, De ce rare accident qu'a corrompu la table, Là, paroissent toujours cent superbes vaisseaux, De qui les larges flancs couurent le sein des eaux, Là mesme, le prophéte entre dans vn nauire, Pour voir la Cilicie où son desir aspire, Et toujours obstiné dans son lâche dessein, Fuit son dieu, qui luy parle, et le r'apelle en vain. Pareil au prompt coursier qui rebelle à son maistre, Court, sans bride, et sans mors, dans la plaine champestre; Et dans sa vaine fougue à bonds précipités, S'emporte, et se va perdre en des lieux écartés. Il fuit donc, et voguant sur la mer infidelle, Laisse son créateur qui ne l'est pas comme elle; Il préfére les vens à ses fermes propos, Il quitte son rocher pour aller sur des flots; Il vient de reietter l'appuy de tout le monde, Et se croit asseuré sur l'empire de l'onde: Mais crain, coeur obstiné, ie te laisse en vn lieu! Où te sçaura trouuer la vangeance de Dieu. LIVRE 2 P16 Le vaisseau sillonnant les campagnes humides Sur leur front de crystal traçoit de longues rides, L'eau blanchissoit d'écume, et le moite auiron Faisoit bruire et rouler les flots à l'enuiron; Et par vn temps serein, la maritime troupe Cingloit heureusement de la prouë à la pouppe. Quiconque a veu le cygne au milieu d'vn étang, Déployer d'vn air gay son plumage si blanc, Tandis qu'il ne craint pas que l'aigle foudroyante Vienne fondre sur luy de son aîle bruyante: Tel void-il le vaisseau ses voiles déployant, P17 Sur le liquide azur de l'empire ondoyant Et par les mouuemens d'vn gracieux zephyre, Pressant le sein des eaux qui semblent luy sourire. Les matelots rauis de la sérénité, Qu'épanche du soleil la brillante clarté, Tiennent sur l'eau paisible vne route charmante Et tendent vers Tarsis, sans craindre la tourmente, Frappant l'air lumineux de leurs fortes chansons, Qui sur les champs salés font bondir les poissons. Entre cent étrangers que le nauire porte, Paroît vn sage hebreu de qui l'ame est accorte, C'est Aman, dont l'aspect rend Ionas interdit; Il reconnoist Ionas, puis l'aborde, et luy dit: Est-ce toy, grand prophéte? ô rencontre agréable, Qui nous promet le calme, et le ciel fauorable! Aman de ton voyage ignore le suiet, Mais il sçait que ton dieu bénira ton projet. Ionas, à cét abord, ainsi qu'à ce langage, Connoist de son amy la voix et le visage; Et honteux de sentir qu'il fuit le tout-puissant, Il cache ses desseins, confus et rougissant. Aman, sans s'éclaircir, si le seigneur l'enuoye, Luy témoigne, en ces mots, son respect et sa ioye. Que ie suis satisfait de te voir en ce lieu, Où tu peux attirer la faueur du vray dieu; Où ta seule présence écartant les orages, Va nous mettre à couuert du péril des naufrages! Aprés que l'on a veu ce grand maistre du sort T'arracher par Elie au pouuoir de la mort, Faire seruir ta voix à gagner des batailles, Employer ta parole à forcer des murailles, Il peut, en ta faueur, sur l'empire des eaux, Enchaîner tous les vens que craignent les vaisseaux; Et mesme commander, par ta voix redoutée, Le silence et le calme à la mer irritée. Tandis que l'hebreu parle, et s'explique en ces mots, Le pilote attentif écoute ses propos. Ce pilote est sçauant, il sçait l'ordre et la route, Des feux qu'on void briller dans la céleste voute: Il sçait leurs ascendans, et connoist les raisons Des routes du soleil par ses douze maisons, P18 Lycidas, (c'est son nom) connoist les moeurs diuerses, Des grecs et des latins, des scythes et des perses, Mais, sur tout, il s'applique à cét art curieux Dont l'adresse examine et le front et les yeux, Et de leurs traits diuers tire les conjectures Du destin des humains, et de leurs auantures. Déja son oeil sçauant, qui court de toutes parts, Auoit sur le prophéte arresté ses regars, Et trouué dans son air l'illustre caractére D'vn homme qui s'éléue au dessus du vulgaire. Quand par la voix d'Aman il se void confirmer, Tout ce que sur sa mine il osoit présumer. Qu'ay-je entendu, dit-il, et quel est cét Elie À qui ton amy doit vne seconde vie? Appren-moy de tous deux le mérite éclatant, Et sur leur grand destin ren mon esprit content. Ie veux bien, dit Aman, t'apprendre vne auanture, Où la vertu d'Elie a forcé sa nature; Mais pour venir au point du miracle qu'il fit, Ie prendray de plus-haut mon fidéle recit. Les iuifs dégénérans de leurs sages ancestres Dont iamais les faux-dieux n'auoient esté les maistres, Reconnoissoient Baal pour l'objet de leur foy, Et quittoient le vray dieu pour imiter leur roy. C'estoit le fier Achab, dont ma fole patrie Imita lâchement l'infame idolâtrie. Le grand Elie, alors, eut l'employ glorieux De défendre l'honneur du dieu de ses ayeux, Et le diuin esprit l'enflammant d'vn saint zéle Contre les séducteurs de ce peuple rebelle, Il s'alla présenter à ce prince brutal, Et luy tint ce discours à son repos fatal. Ce grand dieu que ton coeur quitte pour vn idole, Vengera cét outrage auéque ma parole, Oüy: ie veux que ma voix ouure, et ferme les cieux, Pour changer, à mon gré, le destin de ces lieux, Et puis qu'il faut montrer que ce coup m'est facile, La campagne est féconde, elle sera stérile. Ce discours est suiuy d'vn effet violent, P19 La terre deuient séche, et le sablon bruûlant, Le soleil, de qui l'oeil est ardent de colére, Consume le pays plutost qu'il ne l'éclaire; Quand du pere du iour les traits sont enflammés, La reyne de la nuit void ses rais allumés, Et la chaleur perçant la fraischeur de ses voiles, On void plutost brûler que briller les étoiles. Par les mains de la nuit d'autres feux détachés, Volent comme des dards à-l'enuy décochés; Il en tombe du ciel, il en sort de la terre, Qui semblent se choquer et se faire la guerre; Et l'on void, à-toute-heure, errer mille flambeaux, Ou vers le firmament, ou parmy les tombeaux. En suite, vn vent fâcheux qui porte ses haleines Sur la teste des monts, et dans le sein des plaines, Fait voler la poussiere, et nous la jette aux yeux, Nous rauissant le souffle et la clarté des cieux. Au lieu de respirer, les animaux expirent, Leur poulmon est brulé par ce vent qu'ils attirent; On fuit en vain le chaud, on cherche en vain le frais; Les flames en tous lieux se font boire à longs-traits, Pour recouurer de l'eau les recherches sont vaines, Le ciel, loin d'en donner, en priue les fontaines; Et tarissant le cours des plus vastes canaux, Egale les poissons aux autres animaux. On void, parmy les champs, la moisson qui petille, Tomber par la chaleur, et non par la faucille, Et les fruits les plus beaux, sur les arbres séchés, Sans y pouuoir meurir, y pendent attachés. Des fertiles vergers les richesses périssent; Et le chaud fait ramper les herbes et les fleurs, Sans suc et sans éclat, sans force et sans couleurs. Au-milieu des rigueurs de cette sécheresse, La soif qui nous attaque, et la faim qui nous presse, Rend nos coeurs altérés, et nos corps languissans, Et remplit de douleur nos esprits, et nos sens. Le pére, sans secours, void mourir sa famille, Le mary son epouse, et la mére sa fille: Et l'enfant que la soif presse dans le berceau, P20 Au-lieu du lait qu'il cherche, y trouue son tombeau. Le peuple, alors, succombe, et l'on void le roy mesme, S'ennuyer de son sceptre, et de son diadême, La royauté luy pése, et pour se soulager, Achab, foible à ce coup, voudroit s'en décharger: Confessant que l'éclat que iette la couronne, Céde au faix importun des trauaux qu'elle donne. C'est ainsi que le cerf qu'on reduit aux abbois, Voudroit se decharger du fardeau de son bois, De ce vain ornement qui haste sa disgrace, Et qui le pare, enfin, moins qu'il ne l'embarasse. Parmy tous ces mal-heurs dont la cruëlle loy Tyrannise le peuple, et trîomphe du roy: Le prophéte est conduit par le dieu qu'il adore, Sur le bord d'vn torrent dont le flot coule encore, Là de sa soif brûlante il éteint les ardeurs, Et là, quand de la faim le pressent les rigueurs, Dieu, pour luy procurer l'entiére nourriture, Adoucit des corbeaux la sauuage nature: Si-bien que ces oyseaux soigneux de son destin, Chaque iour luy font part de leur propre butin. Le prophéte, d'abord, redoute leur approche Quand ils fondent vers-luy du plus haut d'vne roche, Pensant que ces oyseaux augures du trépas, Font sur son corps mourant le dessein d'vn repas. Mais il void que poussez d'vne meilleure enuie, Loin de vouloir sa mort, ils ont soin de sa vie, Que par vne merueille étrange à raconter, Leur bec luy vient offrir de quoy se sustanter, Que chacun l'abordant bat de l'aîle, et croasse, Et luy fait vn présent des choses qu'il amasse. Elie à son secours vid voler maint corbeau, Tandis que le torrent luy put donner de l'eau: Dés qu'il n'en fournît plus, vne diuine adresse Luy fit, dans Sarepta, rencontrer vne hostesse, Chés qui, pour soulager et sa soif et sa faim, Il ne trouua d'abord ni de l'eau, ni du pain. Elle n'eut qu'vn peu d'huile, et qu'vn peu de farine, Qu'il accreut à tel point, par la vertu diuine; Qu'assisté des faueurs du dieu qui le guidoit, P21 Ce qui manquoit ailleurs dans sa loge abondoit. Celle à qui le grand saint fut alors secourable, Fut du sage Amitti la veûue charitable, Elle éleuoit vn fils comme vn gage bien-doux De l'amour que pour elle eût son fidéle époux; Et sous son triste toit, contente de ce gage, Elle passoit ses iours dans vn chaste veûuage. Tant que l'homme de Dieu fréquenta sa maison, Pour elle et pour son fils elle eût tout à-foison; Mais ce fils fut atteint d'vne langueur extréme, Qui rendit son coeur foible, et son visage bléme; Percé des traits cuisans du mal qui le surprit, Son corps ne pouuoit plus retenir son esprit, Vn feu prompt et malin épanché dans ses veines, Tarissoit tout le sang dont elles estoient pleines, Changeoit tous ses esprits en atômes brûlans; Et luy faisoit souffrir mille accés violens. Ce mal qui preualut par sa force cruëlle, De l'humide et du chaud décida la querelle, Et tyran de son coeur, comme de son cerueau, De ses iours languissans éteignit le flambeau. V tel que le ieune lys qui s'éleuant de terre, Céde à l'aspre chaleur qui luy liure la guerre, Puis, tombe par les coups du fleau qui le détruit, Dans le sein altéré du champ qui l'a produit; Tel ce fils accablé d'vne douleur amére, Tombe mort dans les bras de sa dolente mére. Ie ne te diray point les regrets ni les cris Que poussa cette mére à la mort de son fils, Tu peux iuger combien elle fut desolée; Appren comme elle fut par le saint consolée. Tandis, qu'elle s'afflige et ne fait que pleurer, Il prend ce cher enfant qui venoit d'expirer, Il le porte en sa chambre, il le met sur sa couche, Il s'estend sur son corps, front-à-front, bouche-à-bouche, Fait des voeux à son dieu pour le voir r'animé, Et ressuscite en fin cet enfant bien-aymé; Puis, le rend plein de vie à la veûue fidéle, Qui pour le dieu du saint sent redoubler son zele, Cet enfant fut depuis l'oracle de nos roys, P22 Et pour te dire tout, c'est Ionas que tu vois. Le pilote, au récit de cette étrange histoire, Quel prodige, dit-il, nous veux-tu faire croire? Qu'vn iuif ait pu changer les ordres du destin, Rauissant à Pluton sa proye et son butin: Hercule, de l'Auerne a deliuré Thésée, Sa valeur luy rendit cette entreprise aisée; Mais quel autre forçant le pouuoir des enfers, A pu rendre les morts affranchis de leurs fers? Hercule, dit Ionas, triomphe dans la fable Et l'on vid en Elie vn heros veritable. I'admire, luy repond le pilote sauant, Ce saint qui l'a veû mort, et l'a rendu viuant. Tous deux ie vous admire, et ie brule d'enuie D'estre instruit des hats-faits de vostre illustre vie. Aman, luy dît Ionas, te rendra satisfait, Sur ce que par nous deux le tout-puissant a fait. Pour moy, ie sens couler vne vapeur grossiere, Qui, dans ce moment mesme, affoiblit ma paupiere, Et ie cede au sommeil, qui, par ses doux pauots, M'oblige à vous quitter, pour prendre du repos. Le sommeillant prophéte, à ces mots, se retire; Puis, se couche, et s'endort dans vn coin du nauire, Tandis, son sage amy d'vn ton graue et pieux, Raconte à Lycidas ses exploits glorieux. Tu viens, dit-il, de voir vn illustre prophéte, À qui des syriens nous deuons la défaite. Et si nous triomphons d'Emat et de Damas, C'est l'effet de sa voix plutost que de nos bras, Ces deux fortes citez, par Dauid conquestées S'estoient contre nos roys lâchement réuoltées, Et receuans le ioug des princes syriens, Souffroient qu'on les contast au nombre de leurs biens. Depuis qu'elles ployoient sous la force ennemie, Il sembloit qu'elle y fust constamment affermie; Et nous avions perdu le desir et l'espoir De les faire rentrer aux loix de leur deuoir; Lors que nostre grand-dieu, qui peut seul nous les rendre, Nous apprend qu'il est temps de les aller reprendre. P23 Va, dit-il à Ionas, parle au roy des hebreux, Inspire à son esprit le dessein généreux D'aller reconquerir les deux villes rebeles, Qui n'ont que trop porté le ioug des infideles. Cours, promets-luy mon ayde, et dis-luy de ma part, Que pour ce grand exploit il haste son depart. Le prophéte obeït au celeste langage, Au fier Iéroboam expose son message; Excite au grand dessein et son bras, et son coeur, Et luy donne la force et l'espoir d'vn vainqueur. Dé-ja de tous costés, sous diuerses banniéres, Le roy fait enrôler cent cohortes guerriéres, Chacun, à son exemple, endosse le harnois; Fait sonner sur l'épaule et l'arc et le carquois: De mille et mille hébreux les mains sont occupées À polir des boucliers, à fourbir des épées, Ils équipent des chars, dressent des pauillons: Et couurent tous les champs de nombreux bataillons. Tout est prest, le camp marche, et le roy prend la teste: À sa droite paroist le généreux prophéte, Dont la sainte présence anime les soldats, Leur inspire la gloire et l'amour des combats. Sous les murs de Damas, ils vont porter la guerre; Sous leurs pas glorieux ils font trembler la terre, Et de leur fer luisant les durables éclairs Se ioignent aux clairons, et remplissent les airs. Le soleil ne versant qu'vne douce lumiére, Eclaire innocemment leur pompeuse carriére, Et souffre, en les couurant de sa viue splendeur, Qu'vn vent aymable et doux soulage leur ardeur, Au bruit de nostre camp, la Syrie alarmée, S'arme, et fait auancer sa belliqueuse armée: Elle vient, elle fond comme vn nuage épais, Menaçant nostre camp d'vn orage de traits. Le chef qui la commande, est le roy de Syrie, Qui luy parle, en ces mots, transporté de furie. Sus, dit-il, compagnons portons de iustes coups À ces iuifs dont l'orgueil s'ose attaquer à nous. Allons fouler aux pieds leur superbe arrogance, P24 Tranchons auec leurs jours leur friuole espérance, Et qu'à leur vaine audace il ne soit plus permis, D'aspirer de nous vaincre, et de nous voir soumis. On a veu par les iuifs la Syrie attaquée; Mais jamais sans tomber, les iuifs ne l'ont choquée. Et nous verrons encore par nos armes, domtés, Ces prétendus vainqueurs de nos fortes cités, Ils disent que leur dieu leur promet la victoire, Mais nostre dieu Rimmon nous conduit à la gloire, Et déja par nos mains s'apreste à les punir, D'auoir osé prétendre vn heureux auenir. Allons donc les abbatre, et si dans cette guerre, Ils doivent à nos yeux occuper cette terre; Que ce soit par leur chute, et que nos champs si beaux Ne soient conquis par eux qu'à titre de tombeaux. Ce roy présomptueux, par cét ardent langage, Inspire à tous les siens l'orgueil de son courage; Et pour tous nos guerriers leurs donne vn tel mépris, Qu'on les croit déja voir, ou terracés, ou pris. Le roy iuif, d'autre-part, d'vne ardeur viue et forte, Encourage les siens, aux grans faits les exhorte, Passe de rang en rang, et luisant sour le fer, Les excite à combatre, à vaincre, à triompher. Mais Ionas, qui l'assiste au milieu des alarmes, Cét esprit qui se mesle au foudre de ses armes, Leur promet, de la part du monarque des cieux, Vne force inuincible, vn succez glorieux. Nous vainquerons, leur dit-il, et malgré cét obstacle Dieu commance aujourd'huy d'accomplir son oracle, Ce camp qui va tomber, par vn triste destin, À nos pas triomphans ouure vn ample chemin, Et fait que nous allons, en gagnant des batailles, De Damas et d'Emat emporter les murailles: Le dieu que nous seruons, le grand dieu des combats Echauffera nos coeurs, et poussera vos bras; Par vous il portera la mort inéuitable, Aux profanes deuots d'vn idole exécrable. Ie voy les syriens défaits par les hébreux; P25 Et ie voy leur faux-dieu qui trébuche auec-eux. Qu'on aille donc les vaincre, et que ma prophétie, À leur confusion soit bien-tost éclaircie. Les hébreux font alors, au son de cette voix, Retentir de leurs cris les rochers et les bois; À ce bruit éclatant les syriens répondent, Et des deux camps, enfin, les clameurs se confondent. Comme deux fiers torrens, dont les flots diuisez; Descendent en fureur de deux monts opposez, Et par l'affreuse guerre où les porte leur rage, Menacent les guérets d'vn étrange rauage; Tels, et plus fiers encor, les deux camps ennemis, Se détachant du poste où leur choix les a mis, Vont d'vne ardeur égale ensanglanter la plaine, Qui deuient le théatre et le champ de leur haine. À l'aspect de Damas sont deux tertres voisins, Fertiles en froment et féconds en raisins, Leur commode hauteur dont l'accés est facile, D'vn panchant assez doux s'abaisse vers la ville; De l'vn et l'autre camp les deux chefs courageux, Vont chacun s'emparer d'vn poste auantageux; Et pour faire choquer leurs redoutables lances, Précipitent leurs cours, de ces deux éminences. Cent et cent bataillons sur la plaine ondoyans, Font reluire le fer des glaiues flamboyans; Et de chaque costé les phalanges pressées, Font comme deux forets de piques hérissées. La trompette bruyante, à ce moment fatal, Entonne du combat le desiré signal, Le généreux coursier, dans sa fougue animée, De ses hennissemens remplit toute l'armée; Et plus que les cheuaux, les guerriers furieux, Se menaçent déja de la voix et des yeux. On se joint, on se mele, et l'air gros de poussiére, Offusque le soleil et noircit la lumiére, On void les etendars choquer les etendars, Et les deux camps combatre à l'ombre de leurs dards. Mais des profanes traits que le syrien pousse, Le bois se brise en l'air, et la pointe s'émousse; Et de nos javelots, heureusement lancez, P26 Les corps de ses soldats sont atteints et percez. Ionas, par la vertu d'vne ardente priére, Préside aux diuers coups de la grêle meurtriére, Si-bien que des hébreux les iours sont épargnez, Lors que de sang payen les guérets sont baignez; L'ennemy veut tenter le tranchant de l'épée, Dés qu'il void par les dards son attente trompée; Et contre nostre camp combattant de plus prés, Croit réparer l'affront des fléches et des traits. Mais dés que de Iacob les cohortes vaillantes, Font-ferme auec le fer de leurs lames brillantes; Celles des ennemis, trahissant leurs desseins, Se brisent comme verre, et leur tombent des mains. À ce nouuel affront le payen se trauaille, À changer prudemment l'ordre de la bataille; En vn gros se ramasse, et jette sur les flancs, D'intrépides piquiers deux redoutables rangs; Mais le roy d'Israël, forçant cette barriére, S'ouure dans la meslée vne illustre carriére, Tel que descend d'vn mont vn rapide torrent, Qui perce vne chaussée et l'emporte en courant. D'abord son bras vainqueur, plus craint que les tempestes, De Cusan et d'Adad abbat les fiéres testes; Et ce couple, en mourant, peut encore estre vain, De tomber sous les coups d'vne royale main. À d'autres, aprés-eux, il rauit la lumiére, Précipitant leurs jours à leur heure derniére, Les chefs et les soldats secondent ses efforts, Et jonchent les sillons de blessez et de morts; Caleb, d'vn grand revers, fait trébucher sur l'herbe Le vaillant Tabrimon au coeur fier et superbe, Vr, fait voler la teste au barbare Rézon, Cam, transperce Recob, et Pelet, Hézion. Le roy payen, alors, plein de honte et de rage, Void et pleure des siens l'effroyable carnage, Puis, au faux-dieu qu'il sert addressant son discours, À mon secours, dit-il, Rimmon! à mon secours, Le démon qui préside au culte de l'idole, Vole auprés du monarque au son de sa parole, Et pour donner au camp qui commence à plier, P27 Le temps de s'affermir et de se rallier; Il le cache aux hébreux par vn nuage sombre, Et tout ce vaste corps est couuert de son ombre; Par l'esprit infernal les payens assistez, Espérent de dompter ceux qui les ont domptez, Sous l'aîle du démon r'entrent dans la meslée, Et rendent des hébreux l'auant-garde ébranlée. Les hébreux, toutefois, d'vn saint zéle enflammez, Soûtiennent les payens par l'enfer animez. Alors, des deux costez la mort vole, et reuole, Sa faux suffit à-peine aux guerriers qu'elle immole, Cent spectacles sanglans que cause sa fureur, Forment, pour l'assouuir, vn théatre d'horreur. Comme lors que deux vens opposant leurs haleines, Se batent dans les airs pour l'empire des plaines, On void par leurs efforts des clochers terracez, Des châteaux abatus, des arbres renuersez; Ainsi, quand les deux camps amoureux de la gloire, Disputent à-l'enuy l'honneur de la victoire, On void tomber des corps, confusément épars, Parmy l'épais débris des armes et des chars, Ionas, qui du démond void l'ouurage funeste, Implore contre-luy la puissance céleste; Dieu répond à sa voix et du plus haut des cieux, Fait descendre à son ayde vn ange radieux, Qui faisant ondoyer vne riche banniere, Eclatante de feux, brillante de lumiére. Cét etendard, dit-il, plus puissant que Rimmon, Est fatal aux payens qu'assiste le démon: Va, ie te mets en main, et dequoy les combatre, Et dequoy renuerser l'idole et l'idolâtre: Le prophéte, à ces mots, le genoüil fléchissant, Reçoit le don fatal du seigneur tout-puissant, Puis, élevant en l'air l'enseigne étincelante, Parmy les syriens va semer l'épouuante, À peine sa lueur a frappé leurs regars, Que d'attaquans qu'ils sont, ils deuiennent fuyars, Et le démon caché sous des vapeurs funébres, S'enfuit, en gémissant, au sejour des ténébres. Les hébreux font, alors, des payens repoussez, Sur la plaine éleuer des monceaux entassez; P28 La campagne deuient vn vaste cimetiere, Et le sang répandu fait plus d'vne riuiere, Où qu'on tourne les yeux, où qu'on porte ss pas, On void régner par tout cent sortes de trépas. Par les coups différens de l'horrible tempeste, L'vn sent frapper son coeur, l'autre abatre sa teste, L'vn traîne dans son sang ses sales intestins, L'autre, en perdant la veuë achéue ses destins; Celuy-cy rend l'esprit tandis qu'il s'éuertuë, À s'arracher du corps la fléche qui le tuë. Celuy-là plaint le sort de ses membres meurtris, Et percé de cent coups, perce l'air de ses cris. La ténébreuse nuit qui de son aile obscure Vient couurir l'vniuers, et cacher la nature, En dérobe vn grand nombre au fer victorieux, Leur sauuant la clarté qu'elle éteint dans les cieux; Leur monarque, entre-tous, honteux de sa défaite, Echape, et vers Damas fait sonner la retraite: Mais à-peine l'aurore étalant ses attraits, Redemande à la nuit les larcins qu'elle a faits, Et de l'or du soleil jaunissant l'hémisphére, Voit le chemin qu'ont pris ceux du party contraire; Qu'aussi-tost les hébreux, pareils aux tourbillons, Font rouler vers Damas la poudre des sillons. Dans le sein d'vne plaine en mille biens féconde, Cette ville superbe, et s'éléue, et se fonde, Vn fleuue grand et beau qui la fend en deux parts, Remplit d'eau ses fossez et défend ses remparts. Et de son pur crystal le tribut necessaire, Porte en chaque maison vne fontaine claire. Du marbre et du porphyre, en ses grans bâtimens, L'art a semé par tout les pompeux ornemens; Et d'vn peuple nombreux, armé pour sa querelle, Le grand concours la rend aussi forte que belle. D'abord, pour l'inuestir, les iuifs vaillans et promts, Sur le fleuue orguilleux forment deux larges ponts, Ils passent, et le camp qui la ville enuironne, La ceint de tous costez d'vne affreuse couronne. Tel les hardis veneurs, dont l'effort valeureux P29 A lancé dans vn bois les animaux peureux, Auec force, auec bruit, assiégent son enceinte, Et portent au dedans l'épouuante et la crainte. Le roy iuif va par tout, et de chaque costé Void le foible et le fort de la noble cité; Puis éleuant des tours et dressant des machines, Il prépare à ses murs d'effroyables ruines; Mais le roy syrien, par des soins diligens, Trauaille à rendre vain l'effort des assiégeans. Il s'arme, il se munit, et remplit ses murailles Dequoy faire à leur pied de vastes funerailles. Il couure les creneaux de lances et d'épieux, Qui menacent le coeur, comme ils brillent aux yeux. Sur cent trépiez ardens cent boüillantes chaudiéres, Forment vn voile épais de leurs vapeurs grossiéres; Et prestes à verser plus d'vn mortel ruisseau, Ont peine à retenir et leur huile et leur eau; Les pierres, les cailloux, ces os secs de la terre, Ces foudres froids et durs qu'vn bras nerueux desserre; Pour défendre les murs sont portez sur le-haut, Et tout est prest, enfin, pour soûtenir l'assaut. Ainsi, quand sur les flots vn aboyant orage, Menace vn grand vaisseau d'vn funeste naufrage, Le nocher, d'vne main qui résiste au trauail, Prend la docte boussole, et court au gouuernail, Il consulte le cours des vens et des etoiles, Fait préparer la pompe, et fait baisser les voiles, Ses ordres et ses soins! Alors! Volent par-tout Pour remparer sa nef de l'vn à l'autre bout. Iéroboam voyant les remparts en défense Va choquer l'assiégé dont l'audace l'offense, Déja de nostre camp, et du bord des remparts, Volent confusément les pierres et les dards. Et du tireur de fronde et de l'archer habile, Se signale l'effort, pour et contre la ville; On void vn long sillon de mille traits volans, Qui joint les assaillis auec les assaillans; Et fait, pour quelque temps, disparoître l'espace; Qui sépare le camp et le corps de la place, Sous la grêle des traits à l'enuy décochez, P30 Qui tombent la plus-part rompus et rebouchez. L'assaillant qui poursuit ses terribles approches, Roule d'énormes troncs, et d'effroyables roches; Et de leurs grans monceaux, en peu d'heure assemblez Les fossez iusqu'au haut, sont remplis et comblez. En suite, des beliers le front dur et terrible, Heurte les murs tremblans, auec vn bruit horrible, La ville en retentit et le fleuue étonné, En gémit, sous les joncs donc il est couronné. Pour amortir leur choc; la muraille batuë, De laine ou de fumier en vain est reuestuë, En vain, pour empescher l'effet de leurs grans coups, On fait pleuuoir le feu, l'eau, l'huile, et les cailloux, Nos guerriers animez d'vne noble furie, Pressent plus viuement l'ardente baterie, Par les fréquens effors le mur est ébranlé, S'ouure en plus d'vn endroit, trébuche, est éboulé, Le roy iuif void la bréche, et dans la bréche ouuerte, L'illustre occasion à sa valeur offerte; Il s'auance à l'assaut trop long-temps differé, Et montrant à ses gens le rempart desiré; Il est temps, leur dit-il, d'aller sur ces murailles, Arborer l'étendard du seigneur des batailles, Et d'aller, en passant sur l'ennemy domté, Faire changer de maître à la forte cité. Marchons, marchons, soldats, le ciel nous fauorise, Si nous l'attaquons-bien, nous l'aurons bien-tost prise. Les hébreux, à ces mots, s'élancent au rempart, Et plus viste qu'vn trait d'vn arc d'acier ne part, Chacun vole à la bréche, et d'vn ferme courage, Soûtient de mille traits l'épouuantable orage. L'assiégé s'y présente, et forme en arriuant, Sur le rempart solide vn bastion mouuant, Et cent corps mis en butte, à la mort qu'ils préparent, Nuisent, mesme en tombant, et la bréche réparent. Deçà les assaillans, delà les assaillis, Commencent en fureur vn ardent chamaillis, Le tambour retentit, la trompette résonne, Toute la ville en tremble et le camp en frissonne. Ainsi, quand au détroit du Bosphore bruyant, P31 Les deux mers font ensemble vn combat effrayant, Et d'vne égale ardeur disputent le partage, Leur combat fait gémir l'vn et l'autre riuage. Le silence des morts, et les cris des mourans, Sont les tristes effets de cent coups différens, Sous cent coups redoublez les armes étincélent, Et de sang répandu les flots rouges ruissélent. Les vns brûlans de voir le rempart emporté; Y vont chercher la mort d'vn pas précipité, Et donnent, imprudens, dans les pointes meurtriéres, Qu'opposent à leur front mille dextres guerriéres; Les-autres, dans l'ardeur de les voir repoussez Se laissent emporter par ceux qu'ils ont percez; Tel se froisse en tombant, tel roule dans la fange, Tel sur son meurtrier tombe, et sa chute le vange. Tant que les deux partis, d'vne égale chaleur, En ce mortel assaut signalent leur valeur, Sur le rempart douteux l'incertaine victoire, Ne sçait qui couronner des rayons de la gloire; On les void tour-à-tour vainqueurs, et surmontez; Et l'heur et le mal-heur errent des deux costez. LIVRE 3 P32 L'ardent pere du jour, au milieu de sa course, Voyoit également, et l'antartique et l'ourse; Et sur vn trône d'or couronné de splendeur, Amoindrissant sa forme, augmentoit son ardeur. Il versoit icy-bas des lumiéres flotantes. Et couuroit l'horison de vapeurs tremblotantes; La chaleur embrasoit le dos des moissonneurs, La suëur degoûtoit du front des voyageurs; Et tous les animaux des tertres et des plaines, Cherchoient l'ombre des bois, et le frais des fontaines. En ce temps, où tout brûle, au dehors, au dedans, L'assiégeant, l'assiégé, se montrent plus ardans: P33 De cent jeunes hébreux vne trouppe vaillante, Et de fer hérissée et sous le fer brillante; En forme de tortuë appliquant leurs boucliers, S'auançoient vers le mur ouuert par les beliers, Et gardant d'vn pas ferme vne ordonnance égale, Pressoient les assiégez de leur lame fatale; Quand l'arrogant Emor, qui les void approcher, Pousse sur leurs boucliers des masses de rocher, Et par l'huile qu'il verse, ou les pierres qu'il lance, Ouure leurs rangs serrez, et rompt leur ordonnance. D'vn deluge boüillant les-vns sont embrasez; D'vn orage accablant les-autres écrasez; D'autres, moins résolus, la fuite est le refuge, Et contre cét orage, et contre ce deluge. Leur orguilleux vainqueur triomphe insolemment, De les voir en déroute, ou dans le monument. Où veniez-vous, dit-il, téméraire jeunesse! Esprouuer vostre force, et montrer vostre adresse? Icy, de jeunes gens, plus adroits, et plus forts, Rendent vains, aujourd'huy, vôtre art, et vos efforts. Ô qu'il vous coûte cher d'auoir eu cette enuie, Puis que nous vous priuons et de gloire et de vie! Vôtre sort, toutefois, peut faire des jaloux, C'est trop d'honneur aux iuifs de tomber sous nos coups. Telle estoit du payen l'insolente brauade, Quand Pélet, qui sur luy jette vne fiére oeillade; S'élance vers la bréche, et le dard à la main, Luy va fermer la bouche, en luy perçant le sein, Il meurt, et son esprit que la rage déuore, Cherche en vain ses vaincus, qu'il veut railler encore. C'est ainsi que se jette à corps précipité, Sur vn chien aboyant, le sanglier irrité; De sa meurtriére dent la poitrine luy perce; Et presqu'en vn moment le frappe, et le renuerse. Le valeureux Pélet qui secondent les siens, Presse, alors, de son fer le front des syriens; Les payens que surprend sa généreuse audace, N'osent luy resister, et luy cédent la place. Mais Ramat les r'asseure en ce pressant mal-heur, Et le nombre, à la fin, surmonte la valeur. P34 En suite, Vr et Caleb, chacun suiuy de mille, Echellent le rempart de la tremblante ville; Déja leur main s'accroche aux superbes creneaux, Et du mur chancelant arrache les drapeaux. L'assiégé s'en effraye, et l'effroy qui le domte, Fait qu'il résiste mal à l'ennemy qui monte. Il céde, et mesme il fuit, et la forte cité, Alloit voir, à ce coup son rempart emporté, Si le roy syrien, au fort de ces alarmes, N'eust porté dans ce lieu sa présence et ses armes. Ah! Dit-il, syriens, lâches et mal-heureux, Voulez-vous donc ployer sous le joug des hébreux; Et quand il faut mourir plûtost que de se rendre, Receurez-vous leurs loix, mesme sans vous defendre? Mais plûtost d'vn pas ferme et d'vn front asseuré, Présentez à leurs yeux vôtre fer acéré, Et portant à leur coeur des blessures mortelles, Ioignez leur prompte chûte, au fracas des échelles. À ces mots, tout-fumant d'vn furieux courroux, Pour défendre sa ville il marche deuant tous, Prend de ses combatans la redoutable élite, Ecarte du rempart le braue israëlite, Luy porte le trépas, et de-loin, et de-prés, Et l'accable de feux, de pierres, et de traits. De-mesme on void vne ourse, à la laide figure, Qui défend ses petits sur sa taniére obscure; Qui retient les chasseurs par ses rudes élans; Qui leur jette en fureur mille cailloux volans; Qui des ongles les perce; et des dents les déchire; Et fait que le plus ferme en tremblant se retire. Iéroboam, qui void sous ce bras valeureux, Tomber confusément chef, et soldats hébreux, Le coeur gros, et percé d'vne douleur extréme, À ce foudre viuant va s'opposer luy-mesme. À-moy, dit-il, à-moy, monarque syrien, Ce bras royal aspire à triompher du tien, Il vient vanger la mort de mes sujets fidéles: Voicy l'heure, et le lieu, pour vuider nos querelles. Le payen luy répond: ie te feray sentir, De tes injustes faits le juste repentir; Et ie vay, par la mort que ma dextre t'apreste, P35 Ioindre à tous mes vaincus vne royale teste. À ces mots, les deux roys au combat animez, Iettent plus d'vn éclair de leurs yeux enflammez, D'vne égale fureur l'vn vers l'autre s'élance, Du succés de l'assaut leur main tient la balance, Leurs gens, à chaque coup, sentent batre leur coeur, Attendant, en suspens, qui sera la vainqueur. Ainsi void-on, par-fois, sur l'indienne plage S'attaquer pour l'honneur d'vn fécond pasturage, Le fier rhinocerot, et l'énorme eléphant, Dont l'vn va contre l'autre au combat s'échauffant. À l'effroyable aspect de leur guerre sanglante, Les autres animaux sont transis d'épouuante, L'attente du succés, la crainte du danger, Suspendent tous leurs soins jusqu'au soin de manger. Chacun des roys; armé de son fort cimeterre, Oppose foudre, à foudre, et tonnerre à tonnerre; Leurs boucliers, leurs armets, n'ont ni mailles, ni cloux, Qui ne tombent bien-tost sous leurs terribles coups, Et leurs corps agitez n'ont artére ni veine, Qui ne brûle d'ardeur, et ne s'enfle de peine. Le prince hébreu se baisse, et cherchant le moyen De plonger son épée au flanc du roy payen; Il reçoit dans la jouë vne légére atteinte, Et du fer ennemy la pointe en paroist teinte. Irrité par ce coup, il joint la force à l'art, Et perce au syrien vn bras de part-en-part. Le bras, par la douleur, le bouclier abandonne; Mais le coeur, plus constant, à-peine s'en étonne. Le roy payen se dresse, il léue l'autre bras, Et du monarque hébreu méditant le trépas, Il atteint son armet d'vne roideur si forte, Qu'il en priue sa teste, et loin d'elle l'emporte. Les deux roys plus ardens font vn nouuel effort, La ville, assez long-temps, void balancer son sort, Iéroboam, enfin, sur son ennemy passe, D'vn coup étourdissant l'étend sur la terrace, Et comme il croit déja le tenir dans ses fers, Vn je ne sçay quel charme excité des enfers, Offusque ses regars, par vn trompeur nuage, Qui du roy syrien luy cache le visage, P36 Qui dérobe et rauit les payens étonnez Aux hébreux, dont les murs sont déja couronnez. Puis, il void, ou croit voir, vn mur inaccessible, Qui borne les desseins de son coeur inuincible, Et sur les feints creneaux, mille et mille soldats, Armez de forts épieux, et d'ardens coutelats, Cét objet qui s'oppose à l'attaque auancée, Luy fait tourner ailleurs sa vaillante pensée. Il desçend du rempart, et d'vn rapide cours, Va, vers vn autre endroit, faire rouler ses tours. Mais il void d'autres tours aux siennes opposées, Pleines de feux ardens, et de mains embrasées, Qui s'élancent sans cesse, ou semblent s'élancer, Pour brûler ses soldats, et pour les renuerser. Vn sorcier de la ville est l'auteur de l'ouurage, Qui rauit aux hébreux la force et le courage, Sur les murs déja pris, l'art de ses noirs poumons, Euoque, et fait régner le pouuoir des démons. Le roy iuif, et ses gens, en ont l'ame surprise, Et quittent de l'assaut l'importante entreprise; Quand Ionas, qui connoît l'artifice infernal, Vient auec l'étendard, à l'ennemy fatal, Quoy! (dit-il aux hébreux, qui vont prendre la fuite) Quand la valeur payenne aux abbois est réduite, Et quand la ville est preste à tomber sous nos loix, Laissez-vous perdre ainsi le fruit de vos exploits? Hé! Ne voyez-vous pas qu'vne infernale ruse, Par de vaines vapeurs vous trouble et vous abuse, Et que ma seule voix, et le saint estendart Peuuent facilement en purger le rempart? Reprenez-donc courage, et sur les tours fidéles, Allez porter la guerre aux murailles rebelles, Dieu veut que le prémier, pour conduire l'assaut, Monté sur cette tour, ie paroisse au plus-haut; Et bien-tost des enfers la force dissipée, Va faire en la cité triompher vôtre épée. Le prophéte à ces mots, plus viste qu'vn éclair, Va sur la tour roulante, et se guinde dans l'air. À-peine il y paroît, que l'etendard qui vole, Euente des démons l'artifice friuole, P37 Comme l'astre du iour, aux humides climats, Dissipe la broüée, et l'horreur des frimats, Ou comme le zéphyre, aux montagnes de Thrace, Chasse les aquilons de leurs trônes de glace. Le saint, sur ce haut faiste où sa vertu reluit, Par ces mots triomphans rend le charme détruit; Retirez-vous, démons! Cédez-nous la victoire; Ma voix vous le commande, au nom du roy de gloire; Et malgré le sorcier qui vous oste aux enfers, Abandonnez ces murs, et rentrez dans vos fers. À ces graues accens de sa voix éclatante, Ioignant le mouuement de l'enseigne flotante, Il ébranle Damas, et fait de-toutes-parts, Chanceler ses maisons, et trembler ses remparts. Il agite, en parlant, les poutres, et les marbres, Comme le fier Autan meut les branches des arbres, On diroit que la ville est preste à succomber, Et le peuple effrayé croit qu'elle va tomber. Le prince syrien, a mille morts en bute, Craint d'estre, auec les siens, accablé sous sa chûte, Il quitte la cité, par le sorcier conduit, Et passe nostre camp inuisible, et sans bruit. Le soldat, l'habitant, à ces rudes alarmes, De leurs tremblantes mains, laissent tomber les armes; Abandonnent la ville, et vont d'vn humble coeur, Implorer à genoux la pitié du vainqueur. Le roy iuif leur pardonne, il épargne leur vie, Prend la ville, à ses loix, desormais, asseruie, Puis suiuy de son camp, ce vainqueur glorieux, Adresse vers Emat ses pas victorieux. Au bruit de ses exploits, Emat ouure ses portes, Et reçoit de Iacob les vaillantes cohortes, Le prince triomphant retourne en son estat, Dieu rend ses jours heureux; mais ce roy trop ingrat, De son grand bienfaicteur la sainte loy viole; Et du prophéte saint rejette la parole. Celuy-cy, loin du bruit d'vne insolente cour, Auoit pris pour retraitte vn tranquile sejour; Et ie ne comprens pas, quel ordre, ou quel mystére, P38 L'a pu faire sortir de ce lieu solitaire. Là, finit le récit des merueilleux exploits, Où Ionas signala son courage et sa voix. Le pilote l'admire, il célébre sa gloire, Puis, du fameux Elie, il demande l'histoire; Achéue, Aman, dit-il, d'étaller les hauts-faits, Dont n'aguére ta voix traçoit les prémiers traits, Lors qu'Elie, animé d'vne fureur diuine, Suscitoit aux tyrans la fatale famine, Et faisoit auec pompe éclater sa vertu, En releuant Ionas par la mort abbatu. Ie rendray, dit Aman, ton attente remplie, Ie te dois ce récit pour la gloire d'Elie. Il médite vn moment, aprés ces graues mots; Puis, il reprend le fil de ses doctes propos. Déja, depuis trois ans, la campagne deserte, Aux hébreux étonnez faisoit craindre leur perte, Lors que le roy du ciel touché de leurs regrets, Promit de redonner la pluye à leurs guérets, Va, dit-il au prophéte, et te fay voir au prince, Dont mon ardent courroux embrasoit la prouince, Fay que son coeur m'adore, et renonce à Baal, Et pour luy de mes eaux i'ouuriray le canal. Il part, incontinent, apres cette parole, À voir comment il court on diroit qu'il y vole; Il sait mesme qu'Achab conspire son trépas, Sans ébranler son coeur ni retarder ses pas. Dés que le roy le void, il prend vn front séuére, Et luy tient ce discours, qui marque sa colére; N'est-ce pas toy, méchant, qui par des voeux malins? D'vn estat florissant as changé les destins? Qui t'oblige, cruël, à nous faire la guerre, Rendant le ciel, d'airain, et de fer, nostre terre: Ne crains-tu pas, enfin, que par mes propres mains, Ie venge d'vn seul coup tant d'actes inhumains? Comme quand le lion affamé, plein de rage, Ne se peut assouuir de sang et de carnage, Il déchire en passant les feüilles des forets, Et déclare la guerre aux épics des guérets, P39 Ainsi, cét oppresseur que la disette opprime, Se prend à l'innocent de l'effét de son crime; Et sa colére injuste et son aspre douleur, Au magnanime Elie imputent son mal-heur. Mais que luy dit, alors, le généreux prophéte? Ce n'est pas moy, dit-il, qui cause ta disette, C'est toy, ce sont les tiens, dont les crimes nouueaux, Font fermer au seigneur la source de ses eaux. Vous adorez Baal, et vostre ame infidéle, Transporte à ce faux-dieu, son amour, et son zéle; Si la faim vous desole aprés vn tel forfait, Plaignez-vous de la cause, et non pas de l'effet. Ie t'offre, toutefois, vne preuue certaine, De ce qui fait ton crime, et qui cause ta peine. I'entreprens de montrer que l'infame Baal, Du seigneur que i'adore est l'indigne riual. Alors, douteras-tu, que ton mal ne procéde, De l'amour qui, pour luy, t'aueugle et te posséde? Commande qu'on s'assemble, et que tout Israël, Se trouue aupres de toy sur le mont de Carmel: Qu'en l'honneur de tous-deux on égorge des bestes, Que i'en offre au seigneur; à Baal, ses prophétes; Et celuy qui du ciel obtiendra la faueur; Soit le dieu d'Israel, et le roy de ton coeur. Achab de son aueu ce discours accompagne, Et vient suiuy du peuple, en la haute montagne, Mais quand le roy s'y rend, l'injuste Iézabel, Refuse sa présence à l'essay solemnel, Craignant, si le vray Dieu son idole surmonte, D'exposer vn tel front à rougir de sa honte. Déja, chacun attend, qu'vn feu lancé des cieux, Décide sur Carmel le combat glorieux. Déja pour l'attirer sur des boeufs qu'on immole, Les prestres de Baal reclament son idole, Et decoupant d'vn fer leurs cuisses et leurs bras, Ioignent leur sang qui fume, aux voeux qu'il n'en- Tend pas. N'est-ce point, dit le saint, que quelque grande affaire, Occupe ailleurs le dieu que vostre ame réuére, Qu'vn procés, vn voyage, ou quelque pareil soin, P40 Vous rauit sa présence en ce pressant besoin? Ou, plustost, n'est-ce point que ce bon dieu sommeille? Parlez-luy donc si-haut qu'il entende et s'éueille; Dites-luy qu'il renonce au somme injurieux, Qui ferme son oreille aussi-bien que ses yeux; Qui pour vaincre aujourd'huy rend ses mains inhabiles; Et vous tire du sang, et des voeux inutiles. Mais en faueur des siens, et contre l'ennemy, Baal est tousiours sourd, muët, foible, endormy. Elie, aprés ces mots, offrant son sacrifice, Dieu l'exauce, et le ciel à ses voeux plus propice; Fait luire vn feu brillant, dont la soudaine ardeur Consume son offrande, et rend son dieu vainqueur. Le peuple, par vn cry qui pénétre la nuë, Du grand dieu d'Israël la victoire saluë. Ainsi, lors qu'en la lice vn généreux guerrier, Sur son vain concurrent emporte le laurier; Chacun pour sa valeur applaudit à sa gloire; Et fait tout retentir du bruit de sa victoire. Les prestres de Baal, en victimes changez, Sont par l'ordre d'Elie aussi-tost égorgez: Et le peuple, témoin de leurs actes impies, En void la juste fin dans celle de leurs vies. Achab voyant Baal vaincu par l'eternel, Abandonne l'erreur d'vn culte criminel, Et Dieu, pour accomplir sa promesse diuine, Vient noyer dans les eaux, la cruëlle famine. D'abord, contre ce monstre on ne luy void armer, Qu'vne foible vapeur qui monte de la mer, Et qui ne semble auoir dans les airs suspenduë, Que la simple largeur de la main étenduë. Mais ce petit amas d'vn insensible cours, Et s'étend, et se pousse, et s'augmente tousiours; L'air, en peu de momens, se remplit de son ombre, Et le ciel est couuert d'vn voile large et sombre. Ce voile est secoué par vn vent amoureux; Ce vent émeut l'humeur du voile ténébreux; Le coupe en mille endroits, à longs filets liquides, Qui coulent dans le sein des campagnes arides; P41 Et forment dans les airs comme vn vaste arrosoir, D'où le ciel fait par-tout sur la terre pleuuoir. C'est ainsi qu'vn ruisseau qui rampoit dans sa source, S'enfle par les tributs qu'il léue dans sa course, Et deuient vn grand fleuue, vn fleuue impétuëux, Qui n'a plus pour ses bords vn pas respectuëux; Qui ne connoissant plus ni guide ni barriére, S'ouure dans la campagne vne libre carriére. Tandis que d'vn beau noir le firmament se peint, L'allégresse d'Achab éclate sur son teint; La pluye est à ses yeux vn objet plein de charmes; Il y trouue l'image, et la fin de ses larmes. Le peuple, comme luy, sent flater sa raison, Par l'espoir d'vne heureuse et fertile saison, De l'orage qui tombe, il n'est nul qui se plaigne, Nul qui ne le bénisse, et nul qui ne s'y baigne. Tels qu'on void les pigeons au bord d'vn clair ruisseau, Eteindre leur ardeur dans le crystal de l'eau, Et foüillant de la teste, ou tremoussant des aisles, En faire rejallir de moites étincelles. Tels, et plus gays encor, les hébreux satisfaits, Dans les lieux où leur dieu leur verse ses bien-faits, Reçoivent les doux flots que le ciel leur enuoye; S'humectent dans la pluye, et nagent dans la joye. Cependant, Iézabel apprend qu'vn coup fatal Vient de trancher les iours des prestres de Baal; Que le saint dont les voeux ont la terre humectée, Rend aussi, par la mort, la terre ensanglantée. L'injure, dans son ame, étouffe le bien-fait, Elle veut, par son sang, voir leur sang satisfait. Mais le saint, qui de Dieu sait venger la querelle, Se dérobe au dessein de sa trame cruëlle. Il erre en vn desert que ses tristes regrets, Ont fait le confident de ses ennuis secrets. Là, de son foible corps, son ame dégoûtée, Voudroit quitter ce corps, qui l'a presque quittée, Et demande au seigneur que brisant sa prison, Il la prenne, et la loge en sa sainte maison, Auant que de la faim la rigueur trop pressante, Fasse d'elle vne esclaue infirme et languissante. P42 Et comme les ennuis, aprés de longs efforts, Abbatant nos esprits assoupissent nos corps; Les pauots du sommeil naissent de sa tristesse, Et lassé de chagrin, il s'endort de foiblesse. Tandis qu'en ce repos, le saint s'enséuelit, Faisant d'vn vert gazon et sa couche et son lit, Dieu, qui de tous ses maux est l'vnique reméde, Fait signe au grand Michel de voler à son ayde. L'ange, au clin de ses yeux, d'vn léger mouuement, Fend le mobile azur du riche firmament, Il se reuest d'vn corps dont il prend la matiére, Dans vn air pur et vif qui brille de lumiére; Et de ce corps, formé d'vne immortelle main, La taille est plus qu'humaine, et tout l'air plus qu'humain; À ce corps lumineux il attache des aisles, Où brillent viuement les couleurs les plus belles, Et du superbe pan le plumage orguilleux, Se peint aux rais du iour de trais moins merueilleux. Vn habit blanc, et ceint d'vne écharpe incarnate, Sur le saint messager pompeusement éclate; Et le port de son corps, quoy qu'il soit emprunté, Mesle tousiours la grace auec la majesté. Sa tresse sur son chef luisante et vagabonde, Imite du soleil la cheuelure blonde, Ses yeux ont assemblé dans leurs globes charmans, Les feux de l'ecarboucle, et l'eau des diamans, Les plus aymables fleurs sur son teint sont écloses; Et l'on y void les lys qui se meslent aux roses, Sa bouche est vn objet, où l'esprit et les sens, Trouuent également des attraits rauissans, Où le viuant coral de deux lévres vermeilles, Laisse voir deux beaux rangs de perles nompareilles, Où les oracles saints font couler des douceurs, Qui chatoüillent l'oreille, et captiuent les coeurs. L'ange apporte au prophéte en ses mains charitables, De son corps affoibly les soûtiens secourables, Il s'éueille, il se léue à la voix du héraut Que luy daigne enuoyer la faueur du tres-haut, Il se nourrit d'vn pain que l'ange luy présente, Et Dieu rend de ce pain la vertu si puissante, P43 Qu'il void quarante fois le clair flambeau du jour, Fournir le long chemin de son oblique tour, Et iusqu'au mont d'Horeb guider ses traces saintes, Sans que de l'aspre faim il sente les atteintes. Arriué sur ce mont, auguste et sacré lieu, Qu'a rendu si fameux la présence de Dieu, Le prophéte apperçoit vne cauerne obscure, Et reçoit ce logis des mains de la nature; C'est-là que son esprit déplore en ses douleurs, Et les maux d'Israël, et ses propres mal-heurs. Et c'est-là que son dieu, par sa douce parole, De son coeur affligé la tristesse console. Auant qu'aux yeux du saint s'étale sa faueur, Vn vent impétuëux qu'enfante sa fureur; Qui fait croûler les monts, et qui brise les roches, Marque de ce grand dieu les terribles approches; En suite, vn feu brûlant marche deuant ses pas, Mais ce vent ni ces feux ne le luy montrent pas. Enfin, il oit vn son doux, subtil et paisible, Où Dieu rend au grand saint sa présence visible, Et d'où luy promettant sa grace, et son appuy, Il s'enquiert du sujet qui cause son ennuy. Ah! Seigneur, répond-il, qu