Les travailleurs de la mer Par Victor Hugo P 1 L 1 UNE MAUVAISE REPUTATION p55 De quoi se compose une mauvaise réputation. 1 un mot écrit sur une page blanche. La christmas de 182... fut remarquable à Guernesey. Il neigea ce jour-là. Dans les îles de la Manche, un hiver où il gèle à glace est mémorable, et la neige fait évènement. Le matin de cette christmas, la route qui longe la mer de Saint-Pierre-Port au valle était toute blanche. Il avait neigé depuis minuit jusqu' à l' aube. Vers neuf heures, peu après le lever du soleil, comme ce n' était pas encore le moment pour les anglicans d' aller à l' église de saint-Sampson et pour les wesleyens d' aller à la chapelle eldad, le chemin était à peu près désert. Dans tout le tronçon de route qui sépare la première tour de la seconde tour, il n' y avait que trois passants, un enfant, un homme et une femme. Ces trois passants, marchant à distance les uns des autres, n' avaient visiblement aucun lien entre eux. L' enfant, d' une huitaine d' années, s' était arrêté, et regardait la neige avec curiosité. L' homme venait derrière la femme, à une centaine de pas d' intervalle. Il allait comme elle du côté de saint-Sampson. L' homme, jeune encore, semblait quelque chose comme un ouvrier ou un matelot. Il avait ses habits de tous les jours, une vareuse de gros drap brun, et un pantalon à jambières goudronnées, ce qui paraissait indiquer qu' en dépit de la fête il n' irait à aucune chapelle. Ses épais souliers de cuir brut, aux semelles garnies de gros clous, laissaient sur la neige une empreinte plus ressemblante à une serrure de prison qu' à un pied d' homme. La passante, elle, avait évidemment déjà sa toilette d' église ; elle portait une large mante ouatée de soie noire à faille, sous laquelle elle était fort coquettement ajustée d' une robe de popeline d' Irlande à bandes alternées blanches et roses, et, si elle n' eût eu des bas rouges, on eût pu la prendre p56 pour une parisienne. Elle allait devant elle avec une vivacité libre et légère, et, à cette marche qui n' a encore rien porté de la vie, on devinait une jeune fille. Elle avait cette grâce fugitive de l' allure qui marque la plus délicate des transitions, l' adolescence, les deux crépuscules mêlés, le commencement d' une femme dans la fin d' un enfant. L' homme ne la remarquait pas. Tout à coup, près d' un bouquet de chênes verts qui est à l' angle d' un courtil, au lieu dit les basses-maisons, elle se retourna, et ce mouvement fit que l' homme la regarda. Elle s' arrêta, parut le considérer un moment, puis se baissa, et l' homme crut voir qu' elle écrivait avec son doigt quelque chose sur la neige. Elle se redressa, se remit en marche, doubla le pas, se retourna encore, cette fois en riant, et disparut à gauche du chemin, dans le sentier bordé de haies qui mène au château de Lierre. L' homme, quand elle se retourna pour la seconde fois, reconnut Déruchette, une ravissante fille du pays. Il n' éprouva aucun besoin de se hâter, et, quelques instants après, il se trouva près du bouquet de chênes à l' angle du courtil. Il ne songeait déjà plus à la passante disparue, et il est probable que si, en cette minute-là, quelque marsouin eût sauté dans la mer ou quelque rouge-gorge dans les buissons, cet homme eût passé son chemin, l' oeil fixé sur le rouge-gorge ou le marsouin. Le hasard fit qu' il avait les paupières baissées, son regard tomba machinalement sur l' endroit où la jeune fille s' était arrêtée. Deux petits pieds s' y étaient imprimés, et à côté il lut ce mot tracé par elle dans la neige : Gilliatt. ce mot était son nom. Il s' appelait Gilliatt. Il resta longtemps immobile, regardant ce nom, ces petits pieds, cette neige, puis continua sa route, pensif. p57 2 le bû de la rue. Gilliatt habitait la paroisse de saint-Sampson. Il n' y était pas aimé. Il y avait des raisons pour cela. D' abord il avait pour logis une maison " visionnée " . Il arrive quelquefois, à Jersey ou à Guernesey, qu' à la campagne, à la ville même, passant dans quelque coin désert ou dans une rue pleine d' habitants, vous rencontrez une maison dont l' entrée est barricadée ; le houx obstrue la porte ; on ne sait quels hideux emplâtres de planches clouées bouchent les fenêtres du rez-de-chaussée ; les fenêtres des étages supérieurs sont à la fois fermées et ouvertes, tous les châssis sont verrouillés, mais tous les carreaux sont cassés. S' il y a un beyle, une cour, l' herbe y pousse, le parapet d' enceinte s' écroule ; s' il y a un jardin, il est ortie, ronce et ciguë, et l' on peut y épier les insectes rares ; les cheminées se crevassent, le toit s' effondre ; ce qu' on voit du dedans des chambres est démantelé ; le bois est pourri, la pierre est moisie. Il y a aux murs du papier qui se décolle. Vous pouvez y étudier les vieilles modes du papier peint, les griffons de l' empire, les draperies en croissant du directoire, les balustres et les cippes de Louis Xvi. L' épaississement des toiles pleines de mouches indique la paix profonde des araignées. Quelquefois on aperçoit un pot cassé sur une planche. C' est là une maison " visionnée " . Le diable y vient la nuit. La maison comme l' homme peut devenir cadavre. Il suffit qu' une superstition la tue. Alors elle est terrible. Ces maisons mortes ne sont point rares dans les îles de la Manche. Les populations campagnardes et maritimes ne sont pas tranquilles à l' endroit du diable. Celles de la Manche, archipel anglais et littoral français, ont sur lui des notions très précises. Le diable a des envoyés par toute la terre. Il est certain que Belphégor est ambassadeur de l' enfer en France, Hutgin en Italie, Bélial en Turquie, Thamuz en Espagne, Martinet en Suisse, et Mammon en Angleterre. Satan est un empereur comme un autre. Satan César. Sa maison est très bien montée ; Dagon est grand panetier ; Succor Bénoth est chef des eunuques ; Asmodée, banquier des jeux ; Kobal, directeur du théâtre, et Verdelet, grand maître des cérémonies ; p58 Nybbas est bouffon. Wiérus, homme savant, bon strygologue et déménographe bien renseigné, appelle Nybbas " le grand parodiste " . Les pêcheurs normands de la Manche ont bien des précautions à prendre quand ils sont en mer, à cause des illusions que le diable fait. On a longtemps cru que saint Maclou habitait le gros rocher carré Ortach, qui est au large entre Aurigny et les casquets, et beaucoup de vieux matelots d' autrefois affirmaient l' y avoir très souvent vu de loin, assis et lisant dans un livre. Aussi les marins de passage faisaient-ils force génuflexions devant le rocher Ortach jusqu' au jour où la fable s' est dissipée et a fait place à la vérité. On a découvert et l' on sait aujourd' hui que ce qui habite le rocher Ortach, ce n' est pas un saint, mais un diable. Ce diable, un nommé Jochmus, avait eu la malice de se faire passer pendant plusieurs siècles pour saint Maclou. Au reste l' église elle-même tombe dans ces méprises. Les diables Raguhel, Oribel et Tobiel ont été saints jusqu' en 745 où le pape Zacharie, les ayant flairés, les mit dehors. Pour faire de ces expulsions, qui sont certes très utiles, il faut beaucoup se connaître en diables. Les anciens du pays racontent, mais ces faits-là appartiennent au passé, que la population catholique de l' archipel normand a été autrefois, bien malgré elle, plus en communication encore avec le démon que la population huguenote. Pourquoi ? Nous l' ignorons. Ce qui est certain, c' est que cette minorité fut jadis fort ennuyée par le diable. Il avait pris les catholiques en affection, et cherchait à les fréquenter, ce qui donnerait à croire que le diable est plutôt catholique que protestant. Une de ses plus insupportables familiarités, c' était de faire des visites nocturnes aux lits conjugaux catholiques, p59 au moment où le mari était endormi tout à fait, et la femme à moitié. De là des méprises. Patouillet pensait que Voltaire était né de cette façon. Cela n' a rien d' invraisemblable. Ce cas du reste est parfaitement connu et décrit dans les formulaires d' exorcismes, sous la rubrique : de erroribus nocturnis et de semine diabolorum. il a particulièrement sévi à saint-Hélier vers la fin du siècle dernier, probablement en punition des crimes de la révolution. Les conséquences des excès révolutionnaires sont incalculables. Quoi qu' il en soit, cette survenue possible du démon, la nuit, quand on n' y voit pas clair, quand on dort, embarrassait beaucoup de femmes orthodoxes. Donner naissance à un Voltaire n' a rien d' agréable. Une d' elles, inquiète, consulta son confesseur sur le moyen d' éclaircir à temps ce quiproquo. Le confesseur répondit : -pour vous assurer si vous avez affaire au diable ou à votre mari, tâtez le front ; si vous trouvez des cornes, vous serez sûre... -de quoi ? Demanda la femme. La maison qu' habitait Gilliatt avait été visionnée et ne l' était plus. Elle n' en était que plus suspecte. Personne n' ignore que lorsqu' un sorcier s' installe dans un logis hanté, le diable juge le logis suffisamment tenu, et fait au sorcier la politesse de n' y plus venir, à moins d' être appelé, comme le médecin. Cette maison se nommait le bû de la rue. Elle était située à la pointe d' une langue de terre ou plutôt de rocher qui faisait un petit mouillage à part dans la crique de houmet-paradis. Il y a là une eau profonde. Cette maison était toute seule sur cette pointe presque hors de l' île, avec juste assez de terre pour un petit jardin. Les hautes marées noyaient quelquefois le jardin. Entre le port de saint-Sampson et la crique de houmet-paradis, il y a la grosse colline que surmonte ce bloc de tours et de lierre appelé le château du valle ou de l' archange, en sorte que de saint-Sampson on ne voyait pas le bû de la rue. Rien n' est moins rare qu' un sorcier à Guernesey. Ils exercent leur profession dans certaines paroisses, et le dix-neuvième siècle n' y fait rien. Ils ont des pratiques véritablement criminelles. Ils font bouillir de l' or. Ils cueillent des herbes à minuit. Ils regardent de travers les bestiaux des gens. On les consulte ; ils se font apporter dans des bouteilles de " l' eau des malades " , et on les entend dire à demi-voix : l' eau paraît bien triste. l' un d' eux un jour, en mars 1856, a constaté dans " l' eau " d' un malade sept diables. Ils sont redoutés et redoutables. Un d' eux a récemment ensorcelé un boulanger " ainsi que son four " . Un autre a la scélératesse de cacheter et sceller avec le plus grand soin des enveloppes " où il n' y a rien dedans " . Un autre va jusqu' à avoir dans sa maison sur une planche trois bouteilles étiquetées b. Ces faits monstrueux sont constatés. Quelques sorciers sont complaisants, p60 et, pour deux ou trois guinées, prennent vos maladies. Alors ils se roulent sur leur lit en poussant des cris. Pendant qu' ils se tordent ! Vous dites ? Tiens, je n' ai plus rien. D' autres vous guérissent de tous les maux en vous nouant un mouchoir autour du corps. Moyen si simple qu' on s' étonne que personne ne s' en soit encore avisé. Au siècle dernier la cour royale de Guernesey les mettait sur un tas de fagots, et les brûlait vifs. De nos jours elle les condamne à huit semaines de prison, quatre semaines au pain et à l' eau, et quatre semaines au secret, alternant. amant alterna catenae. le dernier brûlement de sorciers à Guernesey a eu lieu en 1747. La ville avait utilisé pour cela une de ses places, le carrefour du bordage. Le carrefour du bordage a vu brûler onze sorciers, de 1565 à 1700. En général ces coupables avouaient. On les aidait à l' aveu au moyen de la torture. Le carrefour du bordage a rendu d' autres services encore à la société et à la religion. On y a brûlé les hérétiques. Sous Marie Tudor, on y brûla, entre autres huguenots, une mère et ses deux filles ; cette mère s' appelait Perrotine Massy. Une des filles était grosse. Elle accoucha dans la braise du bûcher. La chronique dit : " son ventre éclata. " il sortit de ce ventre un enfant vivant ; le nouveau-né roula hors de la fournaise ; un nommé House le ramassa. Le bailli Hélier Gosselin, bon catholique, fit rejeter l' enfant dans le feu. p61 3 " pour ta femme, quand tu te marieras " . Revenons à Gilliatt. On contait dans le pays qu' une femme, qui avait avec elle un petit enfant, était venue vers la fin de la révolution habiter Guernesey. Elle était anglaise, à moins qu' elle ne fût française. Elle avait un nom quelconque dont la prononciation guernesiaise et l' orthographe paysanne avaient fait Gilliatt. Elle vivait seule avec cet enfant qui était pour elle, selon les uns un neveu, selon les autres un fils, selon les autres un petit-fils, selon les autres rien du tout. Elle avait un peu d' argent, de quoi vivre pauvrement. Elle avait acheté une pièce de pré à la sergentée, et une jaonnière à la roque-crespel, près de rocquaine. La maison du bû de la rue était, à cette époque, visionnée. Depuis plus de trente ans, on ne l' habitait plus. Elle tombait en ruine. Le jardin, trop visité par la mer, ne pouvait rien produire. Outre les bruits nocturnes et les lueurs, cette maison avait cela de particulièrement effrayant que si on y laissait le soir sur la cheminée une pelote de laine, des aiguilles et une pleine assiette de soupe, on trouvait le lendemain matin la soupe mangée, l' assiette vide, et une paire de mitaines tricotée. On offrait cette masure à vendre avec le démon qui était dedans pour quelques livres sterling. Cette femme l' acheta, évidemment tentée par le diable. Ou par le bon marché. Elle fit plus que l' acheter, elle s' y logea, elle et son enfant ; et à partir de ce moment la maison s' apaisa. cette maison a ce qu' elle veut, dirent les gens du pays. Le visionnement cessa. On n' y entendit plus de cris au point du jour. Il n' y eut plus d' autre lumière que le suif allumé le soir par la bonne femme. Chandelle de sorcière vaut torche du diable. Cette explication satisfit le public. Cette femme tirait parti des quelques vergées de terre qu' elle avait. Elle avait une bonne vache à beurre jaune. Elle récoltait des mouzettes blanches, des caboches et des pommes de terre golden drops. Elle vendait, tout comme une autre, " des panais par le tonneau, des oignons par le cent, et des fèves par le dénerel " . Elle n' allait pas au marché, mais faisait vendre sa récolte par Guilbert Falliot, aux abreuveurs saint-Sampson. Le registre de Falliot constate qu' il vendit pour elle une fois jusqu' à douze boisseaux de patates dites trois mois, des plus temprunes . p62 La maison avait été chétivement réparée, assez pour y vivre. Il ne pleuvait dans les chambres que par les très gros temps. Elle se composait d' un rez-de-chaussée et d' un grenier. Le rez-de-chaussée était partagé en trois salles, deux où l' on couchait, une où l' on mangeait. On montait au grenier par une échelle. La femme faisait la cuisine et montrait à lire à l' enfant. Elle n' allait point aux églises ; ce qui fit que, tout bien considéré, on la déclara française. N' aller " à aucune place " , c' est grave. En somme, c' étaient des gens que rien ne prouvait. Française, il est probable qu' elle l' était. Les volcans lancent des pierres et les révolutions des hommes. Des familles sont ainsi envoyées à de grandes distances, des destinées sont dépaysées, des groupes sont dispersés et s' émiettent, des gens tombent des nues, ceux-ci en Allemagne, ceux-là en Angleterre, ceux-là en Amérique. Ils étonnent les naturels du pays. D' où viennent ces inconnus ? C' est ce vésuve qui fume là-bas qui les a expectorés. On donne des noms à ces aérolithes, à ces individus expulsés et perdus, à ces éliminés du sort ; on les appelle émigrés, réfugiés, aventuriers. S' ils restent, on les tolère ; s' ils s' en vont, on est content. Quelquefois ce sont des êtres absolument inoffensifs, étrangers, les femmes du moins, aux évènements qui les ont chassés, n' ayant ni haine ni colère, projectiles sans le vouloir, très étonnés. Ils reprennent racine comme ils peuvent. Ils ne faisaient rien à personne et ne comprennent pas ce qui leur est arrivé. J' ai vu une pauvre touffe d' herbe lancée éperdument en l' air par une explosion de mine. La révolution française, plus que toute autre explosion, a eu de ces jets lointains. La femme qu' à Guernesey on appelait la Gilliatt était peut-être cette touffe d' herbe-là. La femme vieillit, l' enfant grandit. Ils vivaient seuls, et évités. Ils se suffisaient. Louve et louveteau se pourlèchent. Ceci est encore une des formules que leur appliqua la bienveillance environnante. L' enfant devint un adolescent, l' adolescent devint un homme, et alors, les vieilles écorces de la vie devant toujours tomber, la mère mourut. Elle lui laissa le pré de la sergentée, la jaonnière de la roque-crespel, la maison du bû de la rue, plus, dit l' inventaire officiel, " cent guinées d' or dans le pid d' une cauche " , c' est-à-dire dans le pied d' un bas. La maison était suffisamment meublée de deux coffres de chêne, de deux lits, de six chaises, et d' une table avec ce qu' il faut d' ustensiles. Sur une planche il y avait quelques livres, et, dans un coin, une malle pas du tout mystérieuse qui dut être ouverte pour l' inventaire. Cette malle était en cuir fauve à arabesques de clous de cuivre et d' étoiles d' étain, et contenait un trousseau de femme neuf et complet en belle toile de fil de Dunkerque, chemises et jupes, plus des robes de soie en pièce, avec p63 un papier où on lisait ceci écrit de la main de la morte : pour ta femme, quand tu te marieras. cette mort fut pour le survivant un accablement. Il était sauvage, il devint farouche. Le désert s' acheva autour de lui. Ce n' était que l' isolement, ce fut le vide. Tant qu' on est deux, la vie est possible. Seul, il semble qu' on ne pourra plus la traîner. On renonce à tirer. C' est la première forme du désespoir. Plus tard on comprend que le devoir est une série d' acceptations. On regarde la mort, on regarde la vie, et l' on consent. Mais c' est un consentement qui saigne. Gilliatt étant jeune, sa plaie se cicatrisa. à cet âge, les chairs du coeur reprennent. Sa tristesse, effacée peu à peu, se mêla autour de lui à la nature, y devint une sorte de charme, l' attira vers les choses et loin des hommes, et amalgama de plus en plus cette âme à la solitude. p64 4 impopularité. Gilliatt, nous l' avons dit, n' était pas aimé dans la paroisse. Rien de plus naturel que cette antipathie. Les motifs abondaient. D' abord, on vient de l' expliquer, la maison qu' il habitait. Ensuite, son origine. Qu' est-ce que c' était que cette femme ? Et pourquoi cet enfant ? Les gens des pays n' aiment pas qu' il y ait des énigmes sur les étrangers. Ensuite, son vêtement, qui était d' un ouvrier, tandis qu' il avait, quoique pas riche, de quoi vivre sans rien faire. Ensuite, son jardin, qu' il réussissait à cultiver et d' où il tirait des pommes de terre malgré les coups d' équinoxe. Ensuite, de gros livres qu' il avait sur une planche, et où il lisait. D' autres raisons encore. D' où vient qu' il vivait solitaire ? Le bû de la rue était une sorte de lazaret ; on tenait Gilliatt en quarantaine ; c' est pourquoi il était tout simple qu' on s' étonnât de son isolement, et qu' on le rendît responsable de la solitude qu' on faisait autour de lui. Il n' allait jamais à la chapelle. Il sortait souvent la nuit. Il parlait aux sorciers. Une fois on l' avait vu assis dans l' herbe d' un air étonné. Il hantait le dolmen de l' ancresse et les pierres fées qui sont dans la campagne çà et là. On croyait être sûr de l' avoir vu saluer poliment la roque qui chante. Il achetait tous les oiseaux qu' on lui apportait et les mettait en liberté. Il était honnête aux personnes bourgeoises dans les rues de saint-Sampson, mais faisait volontiers un détour pour n' y point passer. Il pêchait souvent, et revenait toujours avec du poisson. Il travaillait à son jardin le dimanche. Il avait un bag-pipe, acheté par lui à des soldats écossais de passage à Guernesey, et dont il jouait dans les rochers au bord de la mer, à la nuit tombante. Il faisait des gestes comme un semeur. Que voulez-vous qu' un pays devienne avec un homme comme cela ? Quant aux livres, qui venaient de la femme morte, et où il lisait, ils étaient inquiétants. Le révérend Jaquemin Hérode, recteur de saint-Sampson, quand il était entré dans la maison pour l' enterrement de la femme, avait lu au dos de ces livres les titres que voici : dictionnaire de Rosier, candide, par Voltaire, avis au peuple sur sa santé, par Tissot. Un gentilhomme français, émigré, retiré à saint-Sampson, avait dit : ce doit être le Tissot qui a porté la tête de la princesse De Lamballe. p65 le révérend avait remarqué sur un de ces livres ce titre véritablement bourru et menaçant : de rhubarbaro. disons-le pourtant, l' ouvrage étant, comme le titre l' indique, écrit en latin, il était douteux que Gilliatt, qui ne savait pas le latin, lût ce livre. Mais ce sont précisément les livres qu' un homme ne lit pas qui l' accusent le plus. L' inquisition d' Espagne a jugé ce point et l' a mis hors de doute. Du reste ce n' était autre chose que le traité du docteur Tilingius sur la rhubarbe , publié en Allemagne en 1679. On n' était pas sûr que Gilliatt ne fît pas des charmes, des philtres et des " bouilleries " . Il avait des fioles. Pourquoi allait-il se promener le soir, et quelquefois jusqu' à minuit, dans les falaises ? évidemment pour causer avec les mauvaises gens qui sont la nuit au bord de la mer dans de la fumée. Une fois il avait aidé la sorcière de Torteval à désembourber son chariot. Une vieille, nommée Moutonne Gahy. à un recensement qui s' était fait dans l' île, interrogé sur sa profession, il avait répondu : - pêcheur, quand il y a du poisson à prendre. -mettez-vous à la place des gens, on n' aime pas ces réponses-là. La pauvreté et la richesse sont de comparaison. Gilliatt avait des champs et une maison, et, comparé à ceux qui n' ont rien du tout, il n' était pas pauvre. Un jour, pour l' éprouver, et peut-être aussi pour lui faire une avance, car il y a des femmes qui épouseraient le diable riche, une fille dit à Gilliatt : quand donc prendrez-vous femme ? Il répondit : je prendrai femme quand la roque qui chante prendra homme. cette roque qui chante est une grande pierre plantée droite dans un courtil proche M Lemézurier De Fry. Cette pierre est fort à surveiller. On ne sait ce qu' elle fait là. On y entend chanter un coq qu' on ne voit pas ; chose extrêmement désagréable. Ensuite il est avéré qu' elle a été mise dans ce courtil par les sarregousets, qui sont la même chose que les sins. La nuit, quand il tonne, si l' on voit des hommes voler dans le rouge des nuées et dans le tremblement de l' air, ce sont les sarregousets. Une femme, qui demeure au grand-mielles, les connaît. Un soir qu' il y avait des sarregousets dans un carrefour, cette femme cria à un charretier qui ne savait quelle route prendre : demandez-leur votre chemin ; c' est des gens bien faisants, c' est des gens bien civils à deviser au monde. il y a gros à parier que cette femme est une sorcière. Le judicieux et savant roi Jacques Ier faisait bouillir toutes vives les p66 femmes de cette espèce, goûtait le bouillon, et, au goût du bouillon, disait : c' était une sorcière, ou ce n' en était pas une. il est à regretter que les rois d' aujourd' hui n' aient plus de ces talents-là, qui faisaient comprendre l' utilité de l' institution. Gilliatt, non sans de sérieux motifs, vivait en odeur de sorcellerie. Dans un orage, à minuit, Gilliatt étant en mer seul dans une barque du côté de la sommeilleuse, on l' entendit demander : -y a-t-il du rang pour passer ? Une voix cria du haut des roches : -voire ! Hardi ! à qui parlait-il, si ce n' est à quelqu' un qui lui répondait ? Ceci nous semble une preuve. Dans une autre soirée d' orage, si noire qu' on ne voyait rien, tout près de la catiau-roque, qui est une double rangée de roches où les sorciers, les chèvres et les faces vont danser le vendredi, on crut être certain de reconnaître la voix de Gilliatt mêlée à l' épouvantable conversation que voici : -comment se porte Vésin Brovard ? (c' était un maçon qui était tombé d' un toit.) -il guarit. p67 -ver dia ! Il a chu de plus haut que ce grand pau. C' est ravissant qu' il ne se soit rien rompu. -les gens eurent beau temps au varech la semaine passée. -plus qu' ogny. -voire ! Il n' y aura pas hardi de poisson au marché. -il vente trop dur. -ils ne sauraient mettre leurs rets bas. -comment va la Catherine ? -elle est de charme. " la Catherine " était évidemment une sarregousette. Gilliatt, selon toute apparence, faisait oeuvre de nuit. Du moins, personne n' en doutait. p68 On le voyait quelquefois, avec une cruche qu' il avait, verser de l' eau à terre. Or l' eau qu' on jette à terre trace la forme des diables. Il existe sur la route de saint-Sampson, vis-à-vis le martello numéro 1, trois pierres arrangées en escalier. Elles ont porté sur leur plate-forme, vide aujourd' hui, une croix ; à moins qu' elles n' aient porté un gibet. Ces pierres sont très malignes. Des gens fort prud' hommes et des personnes absolument croyables affirmaient avoir vu, près de ces pierres, Gilliatt causer avec un crapaud. Or il n' y a pas de crapauds à Guernesey ; Guernesey a toutes les couleuvres, et Jersey a tous les crapauds. Ce crapaud avait dû venir de Jersey à la nage pour parler à Gilliatt. La conversation était amicale. Ces faits demeurèrent constatés ; et la preuve, c' est que les trois pierres sont encore là. Les gens qui douteraient peuvent les aller voir ; et même, à peu de distance, il y a une maison au coin de laquelle on lit cette enseigne : marchand en bétail mort et vivant, vieux cordages, fer, os et chiques ; est prompt dans son paiement et dans son attention. il faudrait être de mauvaise foi pour contester la présence de ces pierres et l' existence de cette maison. Tout cela nuisait à Gilliatt. Les ignorants seuls ignorent que le plus grand danger des mers de la Manche, c' est le roi des auxcriniers. Pas de personnage marin plus redoutable. Qui l' a vu fait naufrage entre une saint-Michel et l' autre. Il est petit, étant nain, et il est sourd, étant roi. Il sait les noms de tous ceux qui sont morts dans la mer et l' endroit où ils sont. Il connaît à fond le cimetière océan. Une tête massive en bas et étroite en haut, un corps trapu, un ventre visqueux et difforme, des nodosités sur le crâne, de courtes jambes, de longs bras, pour pieds des nageoires, pour mains des griffes, un large visage vert, tel est ce roi. Ses griffes sont palmées et ses nageoires sont onglées. Qu' on imagine un poisson qui est un spectre, et qui a une figure d' homme. Pour en finir avec lui, il faudrait l' exorciser, ou le pêcher. En attendant, il est sinistre. Rien n' est moins rassurant que de l' apercevoir. On entrevoit, au-dessus des lames et des houles, derrière les épaisseurs de la brume, un linéament qui est un être ; un front bas, un nez camard, des oreilles plates, une bouche démesurée où il manque des dents, un rictus glauque, des sourcils en chevrons, et de gros yeux gais. Il est rouge quand l' éclair est livide, et blafard quand l' éclair est pourpre. Il a une barbe ruisselante et rigide qui s' étale, coupée carrément, sur une membrane en forme de pèlerine, laquelle est ornée de quatorze coquilles, sept par devant et sept par derrière. Ces coquilles sont extraordinaires pour ceux qui se connaissent en coquilles. Le roi des auxcriniers n' est visible que dans la mer violente. Il est le baladin lugubre de la tempête. On voit sa forme p69 s' ébaucher dans le brouillard, dans la rafale, dans la pluie. Son nombril est hideux. Une carapace de squames lui cache les côtes, comme ferait un gilet. Il se dresse debout au haut de ces vagues roulées qui jaillissent sous la pression des souffles et se tordent comme les copeaux sortant du rabot du menuisier. Il se tient tout entier hors de l' écume, et, s' il y a à l' horizon des navires en détresse, blême dans l' ombre, la face éclairée de la lueur d' un vague sourire, l' air fou et terrible, il danse. C' est là une vilaine rencontre. à l' époque où Gilliatt était une des préoccupations de saint-Sampson, les dernières personnes qui avaient vu le roi des auxcriniers déclaraient qu' il n' avait plus à sa pèlerine que treize coquilles. Treize ; il n' en était que plus dangereux. Mais qu' était devenue la quatorzième ? L' avait-il donnée à quelqu' un ? Et à qui l' avait-il donnée ? Nul ne pouvait le dire, et l' on se bornait à conjecturer. Ce qui est certain, c' est que M Lupin-Mabier, du lieu les godaines, homme ayant de la surface, propriétaire taxé à quatrevingts quartiers, était prêt à jurer sous serment qu' il avait vu une fois dans les mains de Gilliatt une coquille très singulière. Il n' était point rare d' entendre de ces dialogues entre deux paysans : -n' est-ce pas, mon voisin, que j' ai là un beau boeuf ? -bouffi, mon voisin. -tiens, c' est vrai tout de même. -il est meilleur en suif qu' il n' est en viande. -ver dia ! -êtes-vous certain que Gilliatt ne l' a point regardé ? Gilliatt s' arrêtait au bord des champs près des laboureurs et au bord des jardins près des jardiniers, et il lui arrivait de leur dire des paroles mystérieuses : -quand le mors du diable fleurit, moissonnez le seigle d' hiver. (parenthèse : le mors du diable, c' est la scabieuse.) -le frêne se feuille, il ne gèlera plus. -solstice d' été, chardon en fleur. -s' il ne pleut pas en juin, les blés prendront le blanc. Craignez la nielle. -le merisier fait ses grappes, méfiez-vous de la pleine lune. -si le temps, le sixième jour de la lune, se comporte comme le quatrième ou comme le cinquième jour, il se comportera de même, neuf fois sur douze dans le premier cas, et onze fois sur douze dans le second, pendant toute la lune. -ayez l' oeil sur les voisins en procès avec vous. Prenez garde aux malices. Un cochon à qui on fait boire du lait chaud, crève. Une vache à qui on frotte les dents avec du sureau, ne mange plus. p70 -l' éperlan fraye, gare les fièvres. -la grenouille se montre, semez les melons. -l' hépatique fleurit, semez l' orge. -le tilleul fleurit, fauchez les prés. -l' ypréau fleurit, ouvrez les bâches. -le tabac fleurit, fermez les serres. Et, chose terrible, si l' on suivait ses conseils, on s' en trouvait bien. Une nuit de juin qu' il joua du bag-pipe dans la dune, du côté de la demie de Fontenelle, la pêche aux maquereaux manqua. Un soir, à la marée basse, sur la grève en face de sa maison du bû de la rue, une charrette chargée de varech versa. Il eut probablement peur d' être traduit en justice, car il se donna beaucoup de peine pour aider à relever la charrette, et il la rechargea lui-même. Une petite fille du voisinage ayant des poux, il était allé à Saint-Pierre-Port, était revenu avec un onguent, et en avait frotté l' enfant ; et Gilliatt lui avait ôté ses poux, ce qui prouve que Gilliatt les lui avait donnés. Tout le monde sait qu' il y a un charme pour donner des poux aux personnes. Gilliatt passait pour regarder les puits, ce qui est dangereux quand le regard est mauvais ; et le fait est qu' un jour, aux arculons, près Saint-Pierre-Port, l' eau d' un puits devint malsaine. La bonne femme à qui était le puits dit à Gilliatt : voyez donc cette eau. Et elle lui en montra un plein verre. Gilliatt avoua. L' eau est épaisse, dit-il ; c' est vrai. La bonne femme, qui se méfiait, lui dit : guérissez-moi-la donc. Gilliatt lui fit des questions : -si elle avait une étable ? -si l' étable avait un égout ? -si le ruisseau de l' égout ne passait pas tout près du puits ? -la bonne femme répondit oui. Gilliatt entra dans l' étable, travailla à l' égout, détourna le ruisseau, et l' eau du puits redevint bonne. On pensa dans le pays ce qu' on voulut. Un puits n' est pas mauvais, et ensuite bon, sans motif ; on ne trouva point la maladie de ce puits naturelle, et il est difficile de ne pas croire en effet que Gilliatt avait jeté un sort à cette eau. Une fois qu' il était allé à Jersey, on remarqua qu' il s' était logé à saint-Clément, rue des alleurs. Les alleurs, ce sont les revenants. Dans les villages, on recueille des indices sur un homme ; on rapproche ces indices ; le total fait une réputation. Il arriva que Gilliatt fut surpris saignant du nez. Ceci parut grave. Un patron de barque, fort voyageur, qui avait presque fait le tour du monde, affirma que chez les tungouses tous les sorciers saignent du nez. Quand on voit un homme saigner du nez, on sait à quoi s' en tenir. Toutefois les gens raisonnables firent remarquer que ce qui caractérise les sorciers en Tungousie peut ne point les caractériser au même degré à Guernesey. p71 Aux environs d' une saint-Michel, on le vit s' arrêter dans un pré des courtils des Huriaux, bordant la grande route des Videclins. Il siffla dans le pré, et un moment après il y vint un corbeau, et un moment après il y vint une pie. Le fait fut attesté par un homme notable, qui a depuis été douzenier dans la douzaine autorisée à faire un nouveau livre de perchage du fief le roi. Au hamel, dans la vingtaine de l' épine, il y avait des vieilles femmes qui disaient être sûres d' avoir entendu un matin, à la piperette du jour, des hirondelles appeler Gilliatt. Ajoutez qu' il n' était pas bon. Un jour, un pauvre homme battait un âne. L' âne n' avançait pas. Le pauvre homme lui donna quelques coups de sabot dans le ventre, et l' âne tomba. Gilliatt accourut pour relever l' âne, l' âne était mort. Gilliatt souffleta le pauvre homme. Un autre jour, voyant un garçon descendre d' un arbre avec une couvée de petits épluque-pommiers nouveau-nés, presque sans plumes et tout nus, Gilliatt prit cette couvée à ce garçon, et poussa la méchanceté jusqu' à la reporter dans l' arbre. Des passants lui en firent des reproches, il se borna à montrer le père et la mère épluque-pommiers qui criaient au-dessus de l' arbre et qui revenaient à leur couvée. Il avait un faible pour les oiseaux. C' est un signe auquel on reconnaît généralement les magiciens. Les enfants ont pour joie de dénicher les nids de goëlands et de mauves dans les falaises. Ils en rapportent des quantités d' oeufs bleus, jaunes et verts avec lesquels on fait des rosaces sur les devantures des cheminées. Comme les falaises sont à pic, quelquefois le pied leur glisse, ils tombent, et se tuent. Rien n' est joli comme les paravents décorés d' oeufs d' oiseaux de mer. Gilliatt ne savait qu' inventer pour faire le mal. Il grimpait, au péril de sa propre vie, dans les escarpements des roches marines, et y accrochait des bottes de foin avec de vieux chapeaux et toutes sortes d' épouvantails, afin d' empêcher les oiseaux d' y nicher, et, par conséquent, les enfants d' y aller. C' est pourquoi Gilliatt était à peu près haï dans le pays. On le serait à moins. p72 5 autres côtés louches de Gilliatt. L' opinion n' était pas bien fixée sur le compte de Gilliatt. Généralement on le croyait marcou, quelques-uns allaient jusqu' à le croire cambion. Le cambion est le fils qu' une femme a du diable. Quand une femme a d' un homme sept enfants mâles consécutifs, le septième est marcou. Mais il ne faut pas qu' une fille gâte la série des garçons. Le marcou a une fleur de lys naturelle empreinte sur une partie quelconque du corps, ce qui fait qu' il guérit les écrouelles aussi bien que les rois de France. Il y a des marcous en France un peu partout, particulièrement dans l' Orléanais. Chaque village du Gâtinais a son marcou. Il suffit, pour guérir les malades, que le marcou souffle sur leurs plaies ou leur fasse toucher sa fleur de lys. La chose réussit surtout dans la nuit du vendredi saint. Il y a une dizaine d' années, le marcou d' ormes en Gâtinais, surnommé le beau marcou et consulté de toute la Beauce, était un tonnelier appelé Foulon, qui avait cheval et voiture. On dut, pour empêcher ses miracles, faire jouer la gendarmerie. Il avait la fleur de lys sous le sein gauche. D' autres marcous l' ont ailleurs. Il y a des marcous à Jersey, à Aurigny et à Guernesey. Cela tient sans doute aux droits que la France a sur le duché de Normandie. Autrement, à quoi bon la fleur de lys ? Il y a aussi dans les îles de la Manche des scrofuleux ; ce qui rend les marcous nécessaires. Quelques personnes s' étant trouvées présentes un jour que Gilliatt se baignait dans la mer avaient cru lui voir la fleur de lys. Questionné là-dessus, il s' était, pour toute réponse, mis à rire. Car il riait comme les autres hommes, quelquefois. Depuis ce temps-là, on ne le voyait plus se baigner ; il ne se baignait que dans des lieux périlleux et solitaires. Probablement la nuit, au clair de lune ; chose, on en conviendra, suspecte. Ceux qui s' obstinaient à le croire cambion, c' est-à-dire fils du diable, se trompaient évidemment. Ils auraient dû savoir qu' il n' y a guère de cambions qu' en Allemagne. Mais le valle et saint-Sampson étaient, il y a cinquante ans, des pays d' ignorance. Croire, à Guernesey, quelqu' un fils du diable, il y a visiblement là de l' exagération. p73 Gilliatt, par cela même qu' il inquiétait, était consulté. Les paysans venaient, avec peur, lui parler de leurs maladies. Cette peur-là contient de la confiance ; et, dans la campagne, plus le médecin est suspect, plus le remède est sûr. Gilliatt avait des médicaments à lui, qu' il tenait de la vieille femme morte ; il en faisait part à qui les lui demandait, et ne voulait pas recevoir d' argent. Il guérissait les panaris avec des applications d' herbes ; la liqueur d' une de ses fioles coupait la fièvre ; le chimiste de saint-Sampson, que nous appellerions pharmacien en France, pensait que c' était probablement une décoction de quinquina. Les moins bienveillants convenaient volontiers que Gilliatt était assez bon diable pour les malades quand il s' agissait de ses remèdes ordinaires ; mais, comme marcou, il ne voulait rien entendre ; si un scrofuleux lui demandait à toucher sa fleur de lys, pour toute réponse il lui fermait sa porte au nez ; faire des miracles était une chose à laquelle il se refusait obstinément, ce qui est ridicule à un sorcier. Ne soyez pas sorcier ; mais, si vous l' êtes, faites votre métier. Il y avait une ou deux exceptions à l' antipathie universelle. Sieur Landoys, du clos-landès, était clerc greffier de la paroisse de Saint-Pierre-Port, chargé des écritures et gardien du registre des naissances, mariages et décès. Ce greffier Landoys tirait vanité de descendre du trésorier de Bretagne Pierre Landais, pendu en 1485. Un jour Sieur Landoys poussa son bain trop avant dans la mer, et faillit se noyer. Gilliatt se jeta à l' eau, faillit se noyer lui aussi, et sauva Landoys. à partir de ce jour, Landoys ne dit plus de mal de Gilliatt. à ceux qui s' en étonnaient, il répondait : pourquoi voulez-vous que je déteste un homme qui ne m' a rien fait, et qui m' a rendu service ? le clerc greffier en vint même à prendre Gilliatt en une certaine amitié. Ce clerc greffier était un homme sans préjugés. Il ne croyait pas aux sorciers. Il riait de ceux qui ont peur des revenants. Quant à lui, il avait un bateau, il pêchait dans ses heures de loisir pour s' amuser, et il n' avait jamais rien vu d' extraordinaire, si ce n' est une fois au clair de lune une femme blanche qui sautait sur l' eau, et encore il n' en était pas bien sûr. Moutonne Gahy, la sorcière de Torteval, lui avait donné un petit sac qu' on s' attache sous la cravate et qui protège contre les esprits ; il se moquait de ce sac, et ne savait ce qu' il contenait ; pourtant il le portait, se sentant plus en sûreté quand il avait cette chose au cou. Quelques personnes hardies se risquaient, à la suite de Sieur Landoys, à constater en Gilliatt certaines circonstances atténuantes, quelques apparences de qualités, sa sobriété, son abstinence de gin et de tabac, et l' on en venait parfois jusqu' à faire de lui ce bel éloge : il ne boit, ne fume, ne chique, ni ne snuffe. mais être sobre, ce n' est une qualité que lorsqu' on en a d' autres. p74 L' aversion publique était sur Gilliatt. Quoi qu' il en fût, comme marcou, Gilliatt pouvait rendre des services. Un certain vendredi saint, à minuit, jour et heure usités pour ces sortes de cures, tous les scrofuleux de l' île, d' inspiration ou par rendez-vous pris entre eux, vinrent en foule au bû de la rue, à mains jointes, et avec des plaies pitoyables, demander à Gilliatt de les guérir. Il refusa. On reconnut là sa méchanceté. p75 6 la panse. Tel était Gilliatt. Les filles le trouvaient laid. Il n' était pas laid. Il était beau peut-être. Il avait dans le profil quelque chose d' un barbare antique. Au repos, il ressemblait à un dace de la colonne trajane. Son oreille était petite, délicate, sans lambeau, et d' une admirable forme acoustique. Il avait entre les deux yeux cette fière ride verticale de l' homme hardi et persévérant. Les deux coins de sa bouche tombaient, ce qui est amer ; son front était d' une courbe noble et sereine ; sa prunelle franche regardait bien, quoique troublée par ce clignement que donne aux pêcheurs la réverbération des vagues. Son rire était puéril et charmant. Pas de plus pur ivoire que ses dents. Mais le hâle l' avait fait presque nègre. On ne se mêle pas impunément à l' océan, à la tempête et à la nuit ; à trente ans, il en paraissait quarante-cinq. Il avait le sombre masque du vent et de la mer. On l' avait surnommé Gilliatt le malin. Une fable de l' Inde dit : un jour Brahmâ demanda à la force : qui est plus fort que toi ? Elle répondit : l' adresse. Un proverbe chinois dit : que ne pourrait le lion, s' il était singe ! Gilliatt n' était ni lion, ni singe ; mais les choses qu' il faisait venaient à l' appui du proverbe chinois et de la fable indoue. De taille ordinaire et de force ordinaire, il trouvait moyen, tant sa dextérité était inventive et puissante, de soulever des fardeaux de géant et d' accomplir des prodiges d' athlète. Il y avait en lui du gymnaste ; il se servait indifféremment de sa main droite et de sa main gauche. Il ne chassait pas, mais il pêchait. Il épargnait les oiseaux, non les poissons. Malheur aux muets ! Il était nageur excellent. La solitude fait des gens à talents ou des idiots. Gilliatt s' offrait sous ces deux aspects. Par moments on lui voyait " l' air étonné " dont nous avons parlé, et on l' eût pris pour une brute. Dans d' autres instants, il avait on ne sait quel regard profond. L' antique Chaldée a eu de ces hommes-là ; à de certaines heures, l' opacité du pâtre devenait transparente et laissait voir le mage. p76 En somme, ce n' était qu' un pauvre homme sachant lire et écrire. Il est probable qu' il était sur la limite qui sépare le songeur du penseur. Le penseur veut, le songeur subit. La solitude s' ajoute aux simples, et les complique d' une certaine façon. Ils se pénètrent à leur insu d' horreur sacrée. L' ombre où était l' esprit de Gilliatt se composait, en quantité presque égale, de deux éléments, obscurs tous deux, mais bien différents : en lui, l' ignorance, infirmité ; hors de lui, le mystère, immensité. à force de grimper dans les rochers, d' escalader les escarpements, d' aller et de venir dans l' archipel par tous les temps, de manoeuvrer la première embarcation venue, de se risquer jour et nuit dans les passes les plus difficiles, il était devenu, sans en tirer parti du reste, et pour sa fantaisie et son plaisir, un homme de mer surprenant. Il était pilote né. Le vrai pilote est le marin qui navigue sur le fond plus encore que sur la surface. La vague est un problème extérieur, continuellement compliqué par la configuration sous-marine des lieux où le navire fait route. Il semblait, à voir Gilliatt voguer sur les bas-fonds et à travers les récifs de l' archipel normand, qu' il eût sous la voûte du crâne une carte du fond de la mer. Il savait tout et bravait tout. Il connaissait les balises mieux que les cormorans qui s' y perchent. Les différences imperceptibles qui distinguent l' une de l' autre les quatre balises poteaux du creux, d' alligande, des trémies et de la Sardrette étaient parfaitement nettes et claires pour lui, même dans le brouillard. Il n' hésitait ni sur le pieu à pomme ovale d' anfré, ni sur le triple fer de lance de la rousse, ni sur la boule blanche de la corbette, ni sur la boule noire de longue-pierre, et il n' était pas à craindre qu' il confondît la croix de goubeau avec l' épée plantée en terre de la platte, ni la balise marteau des barbées avec la balise queue d' aronde du moulinet. Sa rare science de matelot éclata singulièrement un jour qu' il y eut à Guernesey une de ces sortes de joutes marines qu' on nomme régates. La question était celle-ci : être seul dans une embarcation à quatre voiles, la conduire de saint-Sampson à l' île de Herm qui est à une lieue, et la ramener de Herm à saint-Sampson. Manoeuvrer seul un bateau à quatre voiles, il n' est pas de pêcheur qui ne fasse cela, et la difficulté ne semble pas grande, mais voici ce qui l' aggravait : premièrement, l' embarcation elle-même, laquelle était une de ces larges et fortes chaloupes ventrues d' autrefois, à la mode de Rotterdam, que les marins du siècle dernier appelaient des panses hollandaises . On rencontre encore quelquefois en mer cet ancien gabarit de Hollande, joufflu et plat, et ayant à bâbord et à tribord deux ailes qui s' abattent, tantôt l' une, tantôt l' autre, selon le vent, et remplacent la quille. Deuxièmement, le retour de Herm ; retour qui se compliquait p77 d' un lourd lest de pierres. On allait à vide, mais on revenait chargé. Le prix de la joute était la chaloupe. Elle était d' avance donnée au vainqueur. Cette panse avait servi de bateau-pilote ; le pilote qui l' avait montée et conduite pendant vingt ans était le plus robuste des marins de la Manche ; à sa mort on n' avait trouvé personne pour gouverner la panse, et l' on s' était décidé à en faire le prix d' une régate. La panse, quoique non pontée, avait des qualités, et pouvait tenter un manoeuvrier. Elle était mâtée en avant, ce qui augmentait la puissance de traction de la voilure. Autre avantage, le mât ne gênait point le chargement. C' était une coque solide ; pesante, mais vaste, et tenant bien le large ; une vraie barque commère. Il y eut empressement à se la disputer ; la joute était rude, mais le prix était beau. Sept ou huit pêcheurs, les plus vigoureux de l' île, se présentèrent. Ils essayèrent tour à tour ; pas un ne put aller jusqu' à Herm. Le dernier qui lutta était connu pour avoir franchi à la rame par un gros temps le redoutable étranglement de mer qui est entre Serk et Brecq-Hou. Ruisselant de sueur, il ramena la panse et dit : c' est impossible. Alors Gilliatt entra dans la barque, empoigna d' abord l' aviron, ensuite la grande écoute, et poussa au large. Puis, sans bitter l' écoute, ce qui eût été une imprudence, et sans la lâcher, ce qui le maintenait maître de la grande voile, laissant l' écoute rouler sur l' estrop au gré du vent, sans dériver, il saisit de la main gauche la barre. En trois quarts d' heure, il fut à Herm. Trois heures après, quoiqu' un fort vent du sud se fût élevé et eût pris la rade en travers, la panse, montée par Gilliatt, rentrait à saint-Sampson avec le chargement de pierres. Il avait, par luxe et bravade, ajouté au chargement le petit canon de bronze de Herm, que les gens de l' île tiraient tous les ans le 5 novembre en réjouissance de la mort de Guy Fawkes. Guy Fawkes, disons-le en passant, est mort il y a deux cent soixante ans ; c' est là une longue joie. Gilliatt, ainsi surchargé et surmené, quoiqu' il eût de trop le canon de Guy Fawkes dans sa barque et le vent du sud dans sa voile, ramena, on pourrait presque dire rapporta, la panse à saint-Sampson. Ce que voyant, mess Lethierry s' écria : voilà un matelot hardi ! Et il tendit la main à Gilliatt. Nous reparlerons de mess Lethierry. La panse fut adjugée à Gilliatt. Cette aventure ne nuisit pas à son surnom de malin. Quelques personnes déclarèrent que la chose n' avait rien d' étonnant, attendu que Gilliatt avait caché dans le bateau une branche de mélier sauvage. Mais cela ne put être prouvé. à partir de ce jour, Gilliatt n' eut plus d' autre embarcation que la panse. p78 C' est dans cette lourde barque qu' il allait à la pêche. Il l' amarrait dans le très bon petit mouillage qu' il avait pour lui tout seul sous le mur même de sa maison du bû de la rue. à la tombée de la nuit, il jetait ses filets sur son dos, traversait son jardin, enjambait le parapet de pierres sèches, dégringolait d' une roche à l' autre, et sautait dans la panse. De là au large. Il pêchait beaucoup de poisson, mais on affirmait que la branche de mélier était toujours attachée à son bateau. Le mélier, c' est le néflier. Personne n' avait vu cette branche, mais tout le monde y croyait. Le poisson qu' il avait de trop, il ne le vendait pas, il le donnait. Les pauvres recevaient son poisson, mais lui en voulaient pourtant, à cause de cette branche de mélier. Cela ne se fait pas. On ne doit point tricher la mer. Il était pêcheur, mais il n' était pas que cela. Il avait, d' instinct et pour se distraire, appris trois ou quatre métiers. Il était menuisier, ferron, charron, calfat, et même un peu mécanicien. Personne ne raccommodait une roue comme lui. Il fabriquait dans un genre à lui tous ses engins de pêche. Il avait dans un coin du bû de la rue une petite forge et une enclume, et, la panse n' ayant qu' une ancre, il lui en avait fait, lui-même et lui seul, une seconde. Cette ancre était excellente ; l' organeau avait la force voulue, et Gilliatt, sans que personne le lui eût enseigné, avait trouvé la dimension exacte que doit avoir le jouail pour empêcher l' ancre de cabaner. Il avait patiemment remplacé tous les clous du bordage de la panse par des gournables, ce qui rendait les trous de rouille impossibles. De cette manière il avait beaucoup augmenté les bonnes qualités de mer de la panse. Il en profitait pour s' en aller de temps en temps passer un mois ou deux dans quelque îlot solitaire comme chousey ou les casquets. On disait : tiens, Gilliatt n' est plus là. Cela ne faisait de peine à personne. p79 7 à maison visionnée habitant visionnaire. Gilliatt était l' homme du songe. De là ses audaces, de là aussi ses timidités. Il avait ses idées à lui. Peut-être y avait-il en Gilliatt de l' halluciné et de l' illuminé. L' hallucination hante tout aussi bien un paysan comme Martin qu' un roi comme Henri Iv. L' inconnu fait parfois à l' esprit de l' homme des surprises. Une brusque déchirure de l' ombre laisse tout à coup voir l' invisible, puis se referme. Ces visions sont quelquefois transfiguratrices ; elles font d' un chamelier Mahomet et d' une chevrière Jeanne D' Arc. La solitude dégage une certaine quantité d' égarement sublime. C' est la fumée du buisson ardent. Il en résulte un mystérieux tremblement d' idées qui dilate le docteur en voyant et le poëte en prophète ; il en résulte Horeb, le Cédron, Ombos, les ivresses du laurier de Castalie mâché, les révélations du mois busion ; il en résulte Péleïa à Dodone, Phémonoë à Delphes, Trophonius à Lébadée, Ezéchiel sur le Kébar, Jérôme dans la Thébaïde. Le plus souvent, l' état visionnaire accable l' homme, et le stupéfie. L' abrutissement sacré existe. Le fakir a pour fardeau sa vision comme le crétin son goître. Luther parlant aux diables dans le grenier de Wittemberg, Pascal masquant l' enfer avec le paravent de son cabinet, l' obi nègre dialoguant avec le dieu Bossum à face blanche, c' est le même phénomène, diversement porté par les cerveaux qu' il traverse, selon leur force et leur dimension. Luther et Pascal sont et restent grands ; l' obi est imbécile. Gilliatt n' était ni si haut, ni si bas. C' était un pensif. Rien de plus. Il voyait la nature un peu étrangement. De ce qu' il lui était arrivé plusieurs fois de trouver dans de l' eau de mer parfaitement limpide d' assez gros animaux inattendus, de formes diverses, de l' espèce méduse, qui, hors de l' eau, ressemblaient à du cristal mou, et qui, rejetés dans l' eau, s' y confondaient avec leur milieu, par l' identité de diaphanéité et de couleur, au point d' y disparaître, il concluait que, puisque des transparences vivantes habitaient l' eau, d' autres transparences, également vivantes, pouvaient bien habiter l' air. Les oiseaux ne sont pas les habitants de l' air ; ils en sont les amphibies. Gilliatt ne croyait pas à l' air désert. Il disait : puisque la mer est remplie, pourquoi l' atmosphère serait-elle p80 vide ? Des créatures couleur d' air s' effaceraient dans la lumière et échapperaient à notre regard ; qui nous prouve qu' il n' y en a pas ? L' analogie indique que l' air doit avoir ses poissons comme la mer a les siens ; ces poissons de l' air seraient diaphanes, bienfait de la prévoyance créatrice pour nous comme pour eux ; laissant passer le jour à travers leur forme et ne faisant point d' ombre et n' ayant pas de silhouette, ils resteraient ignorés de nous, et nous n' en pourrions rien saisir. Gilliatt imaginait que si l' on pouvait mettre la terre à sec d' atmosphère, et que si l' on pêchait l' air comme on pêche un étang, on y trouverait une foule d' êtres surprenants. Et, ajoutait-il dans sa rêverie, bien des choses s' expliqueraient. La rêverie, qui est la pensée à l' état de nébuleuse, confine au sommeil, et s' en préoccupe comme de sa frontière. L' air habité par des transparences vivantes, ce serait le commencement de l' inconnu ; mais au delà s' offre la vaste ouverture du possible. Là d' autres êtres, là d' autres faits. Aucun surnaturalisme, mais la continuation occulte de la nature infinie. Gilliatt, dans ce désoeuvrement laborieux qui était son existence, était un bizarre observateur. Il allait jusqu' à observer le sommeil. Le sommeil est en contact avec le possible, que nous nommons aussi l' invraisemblable. Le monde nocturne est un monde. La nuit, en tant que nuit, est un univers. L' organisme matériel humain, sur lequel pèse une colonne atmosphérique de quinze lieues de haut, est fatigué le soir, il tombe de lassitude, il se couche, il se repose ; les yeux de chair se ferment ; alors dans cette tête assoupie, moins inerte qu' on ne croit, d' autres yeux s' ouvrent ; l' inconnu apparaît. Les choses sombres du monde ignoré deviennent voisines de l' homme, soit qu' il y ait communication véritable, soit que les lointains de l' abîme aient un grossissement visionnaire ; il semble que les vivants indistincts de l' espace viennent nous regarder et qu' ils aient une curiosité de nous, les vivants terrestres ; une création fantôme monte ou descend vers nous et nous côtoie dans un crépuscule ; devant notre contemplation spectrale, une vie autre que la nôtre s' agrège et se désagrège, composée de nous-mêmes et d' autre chose ; et le dormeur, pas tout à fait voyant, pas tout à fait inconscient, entrevoit ces animalités étranges, ces végétations extraordinaires, ces lividités terribles ou souriantes, ces larves, ces masques, ces figures, ces hydres, ces confusions, ce clair de lune sans lune, ces obscures décompositions du prodige, ces croissances et ces décroissances dans une épaisseur trouble, ces flottaisons de formes dans les ténèbres, tout ce mystère que nous appelons le songe et qui n' est autre chose que l' approche d' une réalité invisible. Le rêve est l' aquarium de la nuit. Ainsi songeait Gilliatt. p81 8 la chaise gild-holm-' ur. Ce serait vainement qu' on chercherait aujourd' hui, dans l' anse du houmet, la maison de Gilliatt, son jardin, et la crique où il abritait la panse. Le bû de la rue n' existe plus. La petite presqu' île qui portait cette maison est tombée sous le pic des démolisseurs de falaises et a été chargée, charretée à charretée, sur les navires des brocanteurs de rochers et des marchands de granit. Elle est devenue quai, église et palais, dans la capitale. Toute cette crête d' écueils est depuis longtemps partie pour Londres. Ces allongements de rochers dans la mer, avec leurs crevasses et leurs dentelures, sont de vraies petites chaînes de montagnes ; on a, en les voyant, l' impression qu' aurait un géant regardant les Cordillères. L' idiome local les appelle banques. Ces banques ont des figures diverses. Les unes ressemblent à une épine dorsale, chaque rocher est une vertèbre ; les autres à une arête de poisson ; les autres à un crocodile qui boit. à l' extrémité de la banque du bû de la rue, il y avait une grande roche que les pêcheurs du Houmet appelaient la corne de la bête. Cette roche, sorte de pyramide, ressemblait, quoique moins élevée, au pinacle de Jersey. à marée haute, le flot la séparait de la banque, et la corne était isolée. à marée basse, on y arrivait par un isthme de roches praticables. La curiosité de ce rocher, c' était, du côté de la mer, une sorte de chaise naturelle creusée par la vague et polie par la pluie. Cette chaise était traître. On y était insensiblement amené par la beauté de la vue ; on s' y arrêtait " pour l' amour du prospect " , comme on dit à Guernesey ; quelque chose vous retenait ; il y a un charme dans les grands horizons. Cette chaise s' offrait ; elle faisait une sorte de niche dans la façade à pic du rocher ; grimper à cette niche était facile ; la mer qui l' avait taillée dans le roc avait étagé au-dessous et commodément disposé une sorte d' escalier de pierres plates ; l' abîme a de ces prévenances, défiez-vous de ses politesses ; la chaise tentait, on y montait, on s' y asseyait ; là on était à l' aise ; pour siège le granit usé et arrondi par l' écume, pour accoudoirs deux anfractuosités qui semblaient faites exprès, pour dossier toute la haute muraille verticale du rocher qu' on admirait au-dessus de sa tête sans penser à se dire qu' il serait impossible de l' escalader ; rien de plus simple que de s' oublier dans ce fauteuil ; on découvrait p82 toute la mer, on voyait au loin les navires arriver ou s' en aller, on pouvait suivre des yeux une voile jusqu' à ce qu' elle s' enfonçât au delà des casquets sous la rondeur de l' océan, on s' émerveillait, on regardait, on jouissait, on sentait la caresse de la brise et du flot ; il existe à Cayenne un vespertilio, sachant ce qu' il fait, qui vous endort dans l' ombre avec un doux et ténébreux battement d' ailes ; le vent est cette chauve-souris invisible ; quand il n' est pas ravageur, il est endormeur. On contemplait la mer, on écoutait le vent, on se sentait gagner par l' assoupissement de l' extase. Quand les yeux sont remplis d' un excès de beauté et de lumière, c' est une volupté de les fermer. Tout à coup on se réveillait. Il était trop tard. La marée avait grossi peu à peu. L' eau enveloppait le rocher. On était perdu. Redoutable blocus que celui-ci : la mer montante. La marée croît insensiblement d' abord, puis violemment. Arrivée aux rochers, la colère la prend, elle écume. Nager ne réussit pas toujours dans les brisants. D' excellents nageurs s' étaient noyés à la corne du bû de la rue. En de certains lieux, à de certaines heures, regarder la mer est un poison. C' est comme, quelquefois, regarder une femme. Les très anciens habitants de Guernesey appelaient jadis cette niche façonnée dans le roc par le flot la chaise gild-holm-' ur, ou kidormur . Mot celte, dit-on, que ceux qui savent le celte ne comprennent pas et que ceux qui savent le français comprennent. qui-dort-meurt. telle est la traduction paysanne. On est libre de choisir entre cette traduction, qui-dort-meurt, et la traduction donnée en 1819, je crois, dans l' armoricain , par M Athénas. Selon cet honorable celtisant, gild-holm-' ur signifierait halte-de-troupes-d' oiseaux . Il existe à Aurigny une autre chaise de ce genre, qu' on nomme la chaise-au-moine, si bien confectionnée par le flot, et avec une saillie de roche ajustée si à propos, qu' on pourrait dire que la mer a la complaisance de vous mettre un tabouret sous les pieds. Au plein de la mer, à la marée haute, on n' apercevait plus la chaise gild-holm-' ur. L' eau la couvrait entièrement. La chaise gild-holm-' ur était la voisine du bû de la rue. Gilliatt la connaissait et s' y asseyait. Il venait souvent là. Méditait-il ? Non. Nous venons de le dire, il songeait. Il ne se laissait pas surprendre par la marée. P 1 L 2 MESS LETHIERRY p83 1 vie agitée et conscience tranquille. Mess Lethierry, l' homme notable de saint-Sampson, était un matelot terrible. Il avait beaucoup navigué. Il avait été mousse, voilier, gabier, timonier, contre-maître, maître d' équipage, pilote, patron. Il était maintenant armateur. Il n' y avait pas un autre homme comme lui pour savoir la mer. Il était intrépide aux sauvetages. Dans les gros temps il s' en allait le long de la grève, regardant à l' horizon. Qu' est-ce que c' est que ça là-bas ? Il y a quelqu' un en peine. C' est un chasse-marée de Weymouth, c' est un coutre d' Aurigny, c' est une bisquine de Courseulle, c' est le yacht d' un lord, c' est un anglais, c' est un français, c' est un pauvre, c' est un riche, c' est le diable, n' importe, il sautait dans une barque, appelait deux ou trois vaillants hommes, s' en passait au besoin, faisait l' équipe à lui tout seul, détachait l' amarre, prenait la rame, poussait en haute mer, montait et descendait et remontait dans les creux du flot, plongeait dans l' ouragan, allait au danger. On le voyait ainsi de loin dans la rafale, debout sur l' embarcation, ruisselant de pluie, mêlé aux éclairs, avec la face d' un lion qui aurait une crinière d' écume. Il passait quelquefois ainsi toute sa journée dans le risque, dans la vague, dans la grêle, dans le vent, accostant les navires en perdition, sauvant les hommes, sauvant les chargements, cherchant dispute à la tempête. Le soir il rentrait chez lui et tricotait une paire de bas. Il mena cette vie cinquante ans, de dix ans à soixante, tant qu' il fut jeune. à soixante ans il s' aperçut qu' il ne levait plus d' un seul bras l' enclume de la forge du varclin ; cette enclume pesait trois cents livres ; et tout à coup il fut fait prisonnier par les rhumatismes. Il lui fallut renoncer à la mer. Alors il passa de l' âge héroïque à l' âge patriarcal. Ce ne fut plus qu' un bonhomme. p84 Il était arrivé en même temps aux rhumatismes et à l' aisance. Ces deux produits du travail se tiennent volontiers compagnie. Au moment où l' on devient riche, on est paralysé. Cela couronne la vie. On se dit : jouissons maintenant. Dans les îles comme Guernesey, la population est composée d' hommes qui ont passé leur vie à faire le tour de leur champ et d' hommes qui ont passé leur vie à faire le tour du monde. Ce sont les deux sortes de laboureurs, ceux-ci de la terre, ceux-là de la mer. Mess Lethierry était des derniers. Pourtant il connaissait la terre. Il avait eu une forte vie de travailleur. Il avait voyagé sur le continent. Il avait été quelque temps charpentier de navire à Rochefort, puis à Cette. Nous venons de parler du tour du monde ; il avait accompli son tour de France comme compagnon dans la charpenterie. Il avait travaillé aux appareils d' épuisement des salines de Franche-Comté. Cet honnête homme avait eu une vie d' aventurier. En France il avait appris à lire, à penser, à vouloir. Il avait fait de tout, et de tout ce qu' il avait fait il avait extrait la probité. Le fond de sa nature, c' était le matelot. L' eau lui appartenait. Il disait : les poissons sont chez moi. En somme toute son existence, à deux ou trois années près, avait été donnée à l' océan ; jetée à l' eau, disait-il. Il avait navigué dans les grandes mers, dans l' Atlantique et dans le Pacifique, mais il préférait la Manche. Il s' écriait avec amour : c' est celle-là qui est rude ! il y était né et voulait y mourir. Après avoir fait un ou deux tours du monde, sachant à quoi s' en tenir, il était revenu à Guernesey, et n' en avait plus bougé. Ses voyages désormais étaient Granville et Saint-Malo. Mess Lethierry était guernesiais, c' est-à-dire normand, c' est-à-dire anglais, c' est-à-dire français. Il avait en lui cette patrie quadruple, immergée et comme noyée dans sa grande patrie l' océan. Toute sa vie et partout, il avait gardé ses moeurs de pêcheur normand. Cela ne l' empêchait point d' ouvrir un bouquin dans l' occasion, de se plaire à un livre, de savoir des noms de philosophes et de poëtes, et de baragouiner un peu toutes les langues. p85 2 un goût qu' il avait. Gilliatt était un sauvage. Mess Lethierry en était un autre. Ce sauvage avait ses élégances. Il était difficile pour les mains des femmes. Dans sa jeunesse, presque enfant encore, étant entre matelot et mousse, il avait entendu le bailli De Suffren s' écrier : voilà une jolie fille, mais quelles grandes diables de mains rouges ! un mot d' amiral, en toute matière, commande. Au-dessus d' un oracle, il y a une consigne. L' exclamation du bailli De Suffren avait rendu Lethierry délicat, et exigeant en fait de petites mains blanches. Sa main à lui, large spatule couleur acajou, était massue pour la légèreté et tenaille pour la caresse, et cassait un pavé en tombant dessus, fermée. Il ne s' était jamais marié. Il n' avait pas voulu ou pas trouvé. Cela tenait peut-être à ce que ce matelot prétendait à des mains de duchesse. On ne rencontre guère de ces mains-là dans les pêcheuses de Portbail. On racontait pourtant qu' à Rochefort en Charente, il avait jadis fait la trouvaille d' une grisette réalisant son idéal. C' était une jolie fille ayant de jolies mains. Elle médisait et égratignait. Il ne fallait point s' attaquer à elle. Griffes au besoin, et d' une propreté exquise, ses ongles étaient sans reproche et sans peur. Ces charmants ongles avaient enchanté Lethierry, puis l' avaient inquiété ; et, craignant de ne pas être un jour le maître de sa maîtresse, il s' était décidé à ne point mener par-devant monsieur le maire cette amourette. Une autre fois, à Aurigny, une fille lui avait plu. Il songeait aux épousailles, quand un habitant lui dit : je vous fais mon compliment. Vous aurez là une bonne bouselière. il se fit expliquer l' éloge. à Aurigny, on a une mode. On prend de la bouse de vache et on la jette contre les murs. Il y a une manière de la jeter. Quand elle est sèche, elle tombe, et l' on se chauffe avec cela. On appelle ces bouses sèches des coipiaux . On n' épouse une fille que si elle est bonne bouselière. Ce talent mit Lethierry en fuite. Du reste il avait, en matière d' amour, ou d' amourette, une bonne grosse philosophie paysanne, une sagesse de matelot toujours pris, jamais enchaîné, et il se vantait de s' être, dans sa jeunesse, aisément laissé vaincre par le " cotillon " . Ce qu' on nomme aujourd' hui une crinoline, on l' appelait alors un cotillon. Cela signifie plus et moins qu' une femme. p86 Ces rudes marins de l' archipel normand ont de l' esprit. Presque tous savent lire et lisent. On voit le dimanche de petits mousses de huit ans assis sur un rouleau de cordages un livre à la main. De tout temps ces marins normands ont été sardoniques, et ont, comme on dit aujourd' hui, fait des mots. Ce fut l' un d' eux, le hardi pilote Quéripel, qui jeta à Montgomery, réfugié à Jersey après son malencontreux coup de lance à Henri Ii, cette apostrophe : tête folle a cassé tête vide. c' est un autre, Touzeau, patron à saint-Brelade, qui a fait ce calembour philosophique, attribué à tort à l' évêque Camus : après la mort les papes deviennent papillons et les sires deviennent cirons. p87 3 la vieille langue de mer. Ces marins des channel islands sont de vrais vieux gaulois. Ces îles, qui aujourd' hui s' anglaisent rapidement, sont restées longtemps autochthones. Le paysan de Serk parle la langue de Louis Xiv. Il y a quarante ans, on retrouvait dans la bouche des matelots de Jersey et d' Aurigny l' idiome marin classique. On se fût cru en pleine marine du xviie siècle. Un archéologue spécialiste eût pu venir étudier là l' antique patois de manoeuvre et de bataille rugi par Jean Bart dans ce porte-voix qui terrifiait l' amiral Hidde. Le vocabulaire maritime de nos pères, presque entièrement renouvelé aujourd' hui, était encore usité à Guernesey vers 1820. Un navire qui tient bien le vent était " bon boulinier " ; un navire qui se range au vent presque de lui-même, malgré ses voiles d' avant et son gouvernail, était un " vaisseau ardent " . Entrer en mouvement, c' était " prendre aire " ; mettre à la cape, c' était " capeyer " ; amarrer le bout d' une manoeuvre courante, c' était " faire dormant " ; prendre le vent dessus, c' était " faire chapelle " ; tenir bon sur le câble, c' était " faire teste " ; être en désordre à bord, c' était " être en pantenne " ; avoir le vent dans les voiles, c' était " porter-plain " . Rien de tout cela ne se dit plus. Aujourd' hui on dit : louvoyer, alors on disait : leauvoyer ; on dit : naviguer, on disait : naviger ; on dit : virer vent devant, on disait : donner vent devant ; on dit : aller de l' avant, on disait : tailler de l' avant ; on dit : tirez d' accord, on disait : halez d' accord ; on dit : dérapez, on disait : déplantez ; on dit : embraquez, on disait : abraquez ; on dit : taquets, on disait : bittons ; on dit : burins, on disait : tappes ; on dit : balancines, on disait : valancines ; on dit : tribord, on disait : stribord ; on dit : les hommes de quart à bâbord, on disait : les basbourdis. Tourville écrivait à Hocquincourt : nous avons singlé. au lieu de " la rafale " , le raffal ; au lieu de " bossoir " , boussoir ; au lieu de " drosse " , drousse ; au lieu de " loffer " , faire une olofée ; au lieu de " élonger " , alonger ; au lieu de " forte brise " , survent ; au lieu de " jouail " , jas ; au lieu de " soute " , fosse ; telle était, au commencement de ce siècle, la langue de bord des îles de la Manche. En entendant parler un pilote jersiais, Ango eût été ému. Tandis que partout les voiles faseyaient , aux îles de la Manche elles barbeyaient . Une saute-de-vent était une " folle-vente " . On n' employait plus que là les deux modes gothiques p88 d' amarrage, la valture et la portugaise. On n' entendait plus que là les vieux commandements : tour-et-choque ! -bosse et bitte ! - un matelot de Granville disait déjà le clan , qu' un matelot de Saint-Aubin ou de saint-Sampson disait encore le canal de pouliot . Ce qui était bout d' alonge à Saint-Malo, était à Saint-Hélier oreille d' âne . Mess Lethierry, absolument comme le duc De Vivonne, appelait la courbure concave des ponts la tonture et le ciseau du calfat la patarasse . C' est avec ce bizarre idiome entre les dents que Duquesne battit Ruyter, que Duguay-Trouin battit Wasnaer, et que Tourville en 1681 embossa en plein jour la première galère qui bombarda Alger. Aujourd' hui, c' est une langue morte. L' argot de la mer est actuellement tout autre. Duperré ne comprendrait pas Suffren. La langue des signaux ne s' est pas moins transformée ; et il y a loin des quatre flammes, rouge, blanche, bleue et jaune de La Bourdonnais aux dix-huit pavillons d' aujourd' hui qui, arborés deux par deux, trois par trois, et quatre par quatre, offrent aux besoins de la communication lointaine soixante-dix mille combinaisons, ne restent jamais court, et, pour ainsi dire, prévoient l' imprévu. p89 4 on est vulnérable dans ce qu' on aime. Mess Lethierry avait le coeur sur la main ; une large main et un grand coeur. Son défaut, c' était cette admirable qualité, la confiance. Il avait une façon à lui de prendre un engagement ; c' était solennel ; il disait : j' en donne ma parole d' honneur au bon Dieu. cela dit, il allait jusqu' au bout. Il croyait au bon Dieu, pas au reste. Le peu qu' il allait aux églises était politesse. En mer, il était superstitieux. Pourtant jamais un gros temps ne l' avait fait reculer ; cela tenait à ce qu' il était peu accessible à la contradiction. Il ne la tolérait pas plus de l' océan que d' un autre. Il entendait être obéi ; tant pis pour la mer si elle résistait ; il fallait qu' elle en prît son parti. Mess Lethierry ne cédait point. Une vague qui se cabre, pas plus qu' un voisin qui dispute, ne réussissait à l' arrêter. Ce qu' il disait était dit, ce qu' il projetait était fait. Il ne se courbait ni devant une objection, ni devant une tempête. non , pour lui, n' existait pas ; ni dans la bouche d' un homme, ni dans le grondement d' un nuage. Il passait outre. Il ne permettait point qu' on le refusât. De là son entêtement dans la vie et son intrépidité sur l' océan. Il assaisonnait volontiers lui-même sa soupe au poisson, sachant la dose de poivre et de sel et les herbes qu' il fallait, et se régalait autant de la faire que de la manger. Un être qu' un suroît transfigure et qu' une redingote abrutit, qui ressemble, les cheveux au vent, à Jean Bart, et, en chapeau rond, à Jocrisse, gauche à la ville, étrange et redoutable à la mer, un dos de portefaix, point de jurons, très rarement de la colère, un petit accent très doux qui devient tonnerre dans un porte-voix, un paysan qui a lu l' encyclopédie, un guernesiais qui a vu la révolution, un ignorant très savant, aucune bigoterie, mais toutes sortes de visions, plus de foi à la dame blanche qu' à la sainte Vierge, la force de Polyphème, la volonté de Christophe Colomb, la logique de la girouette, quelque chose d' un taureau et quelque chose d' un enfant, un nez presque camard, des joues puissantes, une bouche qui a toutes ses dents, un froncement partout sur la figure, une face qui semble avoir été tripotée par la vague et sur laquelle la rose des vents a tourné pendant quarante ans, un air d' orage sur le front, une p90 carnation de roche en pleine mer ; et maintenant mettez dans ce visage dur un regard bon, vous aurez mess Lethierry. Mess Lethierry avait deux amours : Durande et Déruchette. P 1 L 3 DURANDE ET DERUCHETTE p91 1 babil et fumée. Le corps humain pourrait bien n' être qu' une apparence. Il cache notre réalité. Il s' épaissit sur notre lumière ou sur notre ombre. La réalité c' est l' âme. à parler absolument, notre visage est un masque. Le vrai homme, c' est ce qui est sous l' homme. Si l' on apercevait cet homme-là, tapi ou abrité derrière cette illusion qu' on nomme la chair, on aurait plus d' une surprise. L' erreur commune, c' est de prendre l' être extérieur pour l' être réel. Telle fille, par exemple, si on la voyait ce qu' elle est, apparaîtrait oiseau. Un oiseau qui a la forme d' une fille, quoi de plus exquis ! Figurez-vous que vous l' avez chez vous. Ce sera Déruchette. Le délicieux être ! On serait tenté de lui dire : bonjour, mademoiselle la bergeronnette. On ne voit pas les ailes, mais on entend le gazouillement. Par instants, elle chante. Par le babil, c' est au-dessous de l' homme ; par le chant, c' est au-dessus. Il y a le mystère dans ce chant ; une vierge est une enveloppe d' ange. Quand la femme se fait, l' ange s' en va ; mais plus tard, il revient, apportant une petite âme à la mère. En attendant la vie, celle qui sera mère un jour est très longtemps un enfant, la petite fille persiste dans la jeune fille, et c' est une fauvette. On pense en la voyant : qu' elle est aimable de ne pas s' envoler ! Le doux être familier prend ses aises dans la maison, de branche en branche, c' est-à-dire de chambre en chambre, entre, sort, s' approche, s' éloigne, lisse ses plumes ou peigne ses cheveux, fait toutes sortes de petits bruits délicats, murmure on ne sait quoi d' ineffable à vos oreilles. Il questionne, on lui répond ; on l' interroge, il gazouille. On jase avec lui. Jaser, cela délasse de parler. Cet être a du ciel en lui. C' est une pensée bleue mêlée à votre pensée noire. Vous lui savez gré d' être si léger, si fuyant, si échappant, si peu p92 saisissable, et d' avoir la bonté de ne pas être invisible, lui qui pourrait, ce semble, être impalpable. Ici-bas, le joli, c' est le nécessaire. Il y a sur la terre peu de fonctions plus importantes que celle-ci : être charmant. La forêt serait au désespoir sans le colibri. Dégager de la joie, rayonner du bonheur, avoir parmi les choses sombres une exsudation de lumière, être la dorure du destin, être l' harmonie, être la grâce, être la gentillesse, c' est vous rendre service. La beauté me fait du bien en étant belle. Telle créature a cette féerie d' être pour tout ce qui l' entoure un enchantement ; quelquefois elle n' en sait rien elle-même, ce n' en est que plus souverain ; sa présence éclaire, son approche réchauffe ; elle passe, on est content, elle s' arrête, on est heureux ; la regarder, c' est vivre ; elle est de l' aurore ayant la figure humaine ; elle ne fait pas autre chose que d' être là, cela suffit, elle édénise la maison, il lui sort par tous les pores un paradis ; cette extase, elle la distribue à tous sans se donner d' autre peine que de respirer à côté d' eux. Avoir un sourire qui, on ne sait comment, diminue le poids de la chaîne énorme traînée en commun par tous les vivants, que voulez-vous que je vous dise, c' est divin. Ce sourire, Déruchette l' avait. Disons plus, Déruchette était ce sourire. Il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre visage, c' est notre physionomie ; il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre physionomie, c' est notre sourire. Déruchette souriant, c' était Déruchette. C' est un sang particulièrement attrayant que celui de Jersey et de Guernesey. Les femmes, les filles surtout, sont d' une beauté fleurie et candide. C' est la blancheur saxonne et la fraîcheur normande combinées. Des joues roses et des regards bleus. Il manque à ces regards l' étoile. L' éducation anglaise les amortit. Ces yeux limpides seront irrésistibles le jour où la profondeur parisienne y apparaîtra. Paris, heureusement, n' a pas encore fait son entrée dans les anglaises. Déruchette n' était pas une parisienne, mais n' était pas non plus une guernesiaise. Elle était née à Saint-Pierre-Port, mais mess Lethierry l' avait élevée. Il l' avait élevée pour être mignonne ; elle l' était. Déruchette avait le regard indolent, et agressif sans le savoir. Elle ne connaissait peut-être pas le sens du mot amour, et elle rendait volontiers les gens amoureux d' elle. Mais sans mauvaise intention. Elle ne songeait à aucun mariage. Le vieux gentilhomme émigré qui avait pris racine à saint-Sampson disait : cette petite fait de la flirtation à poudre. Déruchette avait les plus jolies petites mains du monde et des pieds assortis aux mains, quatre pattes de mouche, disait mess Lethierry. Elle avait dans toute sa personne la bonté et la douceur, pour famille et pour richesse mess Lethierry, son oncle, pour travail de se laisser vivre, pour talent p93 quelques chansons, pour science la beauté, pour esprit l' innocence, pour coeur l' ignorance ; elle avait la gracieuse paresse créole, mêlée d' étourderie et de vivacité, la gaîté taquine de l' enfance avec une pente à la mélancolie, des toilettes un peu insulaires, élégantes, mais incorrectes, des chapeaux de fleurs toute l' année, le front naïf, le cou souple et tentant, les cheveux châtains, la peau blanche avec quelques taches de rousseur l' été, la bouche grande et saine, et sur cette bouche l' adorable et dangereuse clarté du sourire. C' était là Déruchette. Quelquefois, le soir, après le soleil couché, au moment où la nuit se mêle à la mer, à l' heure où le crépuscule donne une sorte d' épouvante aux vagues, on voyait entrer dans le goulet de saint-Sampson, sur le soulèvement sinistre des flots, on ne sait quelle masse informe, une silhouette monstrueuse qui sifflait et crachait, une chose horrible qui râlait comme une bête et qui fumait comme un volcan, une espèce d' hydre bavant dans l' écume et traînant un brouillard, et se ruant vers la ville avec un effrayant battement de nageoires et une gueule d' où sortait de la flamme. C' était Durande. p94 2 histoire éternelle de l' utopie. C' était une prodigieuse nouveauté qu' un bateau à vapeur dans les eaux de la Manche en 182... toute la côte normande en fut longtemps effarée. Aujourd' hui dix ou douze steamers se croisant en sens inverse sur un horizon de mer ne font lever les yeux à personne ; tout au plus occupent-ils un moment le connaisseur spécial qui distingue à la couleur de leur fumée que celui-ci brûle du charbon de Wales et celui-là du charbon de Newcastle. Ils passent, c' est bien. Wellcome, s' ils arrivent. Bon voyage, s' ils partent. On était moins calme à l' endroit de ces inventions-là dans le premier quart de ce siècle, et ces mécaniques et leur fumée étaient particulièrement mal vues chez les insulaires de la Manche. Dans cet archipel puritain, où la reine d' Angleterre a été blâmée de violer la bible en accouchant par le chloroforme, le bateau à vapeur eut pour premier succès d' être baptisé le bateau-diable (devil-boat). à ces bons pêcheurs d' alors, jadis catholiques, désormais calvinistes, toujours bigots, cela sembla être de l' enfer qui flottait. Un prédicateur local traita cette question : a-t-on le droit de faire travailler ensemble l' eau et le feu que Dieu a séparés ? cette bête de feu et de fer ne ressemblait-elle pas à léviathan ? N' était-ce pas refaire, dans la mesure humaine, le chaos ? Ce n' est pas la première fois que l' ascension du progrès est qualifiée retour au chaos. idée folle, erreur grossière, absurdité ; tel avait été le verdict de l' académie des sciences consultée, au commencement de ce siècle, sur le bateau à vapeur par Napoléon ; les pêcheurs de saint-Sampson sont excusables de n' être, en matière scientifique, qu' au niveau des géomètres de Paris, et, en matière religieuse, une petite île comme Guernesey n' est pas forcée d' avoir plus de lumières qu' un grand continent comme l' Amérique. En 1807, quand le premier bateau de Fulton, patronné par Livingstone, pourvu de la machine de Watt envoyée d' Angleterre, et monté, outre l' équipage, par deux français seulement, André Michaux et un autre, quand ce premier bateau à vapeur fit son premier voyage de New-York à Albany, le hasard fit que ce fut le p95 17 août. Sur ce, le méthodisme prit la parole, et dans toutes les chapelles les prédicateurs maudirent cette machine, déclarant que ce nombre dix-sept était le total des dix antennes et des sept têtes de la bête de l' apocalypse. En Amérique on invoquait contre le navire à vapeur la bête de l' apocalypse et en Europe la bête de la genèse. Là était toute la différence. Les savants avaient rejeté le bateau à vapeur comme impossible ; les prêtres à leur tour le rejetaient comme impie. La science avait condamné, la religion damnait. Fulton était une variété de Lucifer. Les gens simples des côtes et des campagnes adhéraient à la réprobation par le malaise que leur donnait cette nouveauté. En présence du bateau à vapeur, le point de vue religieux était ceci : -l' eau et le feu sont un divorce. Ce divorce est ordonné de Dieu. On ne doit pas désunir ce que Dieu a uni ; on ne doit pas unir ce qu' il a désuni. -le point de vue paysan était ceci : ça me fait peur. Pour oser à cette époque lointaine une telle entreprise, un bateau à vapeur allant de Guernesey à Saint-Malo, il ne fallait rien moins que mess Lethierry. Lui seul pouvait la concevoir comme libre penseur, et la réaliser comme hardi marin. Son côté français eut l' idée, son côté anglais l' exécuta. à quelle occasion ? Disons-le. p96 3 Rantaine. Quarante ans environ avant l' époque où se passent les faits que nous racontons ici, il y avait dans la banlieue de Paris, près du mur de ronde, entre la fosse-aux-loups et la tombe-issoire, un logis suspect. C' était une masure isolée, coupe-gorge au besoin. Là demeurait avec sa femme et son enfant une espèce de bourgeois bandit, ancien clerc de procureur au Châtelet, devenu voleur tout net. Il figura plus tard en cour d' assises. Cette famille s' appelait les Rantaine. On voyait dans la masure sur une commode d' acajou deux tasses en porcelaine fleurie ; on lisait en lettres dorées sur l' une : souvenir d' amitié, et sur l' autre : don d' estime. l' enfant était dans le bouge pêle-mêle avec le crime. Le père et la mère ayant été de la demi-bourgeoisie, l' enfant apprenait à lire ; on l' élevait. La mère, pâle, presque en guenilles, donnait machinalement " de l' éducation " à son petit, le faisait épeler, et s' interrompait pour aider son mari à quelque guet-apens, ou pour se prostituer à un passant. Pendant ce temps-là, la croix de Jésus, ouverte à l' endroit où on l' avait quittée, restait sur la table, et l' enfant auprès, rêveur. Le père et la mère, saisis dans quelque flagrant délit, disparurent dans la nuit pénale. L' enfant disparut aussi. Lethierry dans ses courses rencontra un aventurier comme lui, le tira d' on ne sait quel mauvais pas, lui rendit service, lui en fut reconnaissant, le prit en gré, le ramassa, l' amena à Guernesey, le trouva intelligent au cabotage, et en fit son associé. C' était le petit Rantaine devenu grand. Rantaine, comme Lethierry, avait une nuque robuste, une large et puissante marge à porter des fardeaux entre les deux épaules, et des reins d' Hercule Farnèse. Lethierry et lui, c' était la même allure et la même encolure ; Rantaine était de plus haute taille. Qui les voyait de dos se promener côte à côte sur le port, disait : voilà les deux frères. De face, c' était autre chose. Tout ce qui était ouvert chez Lethierry était fermé chez Rantaine. Rantaine était circonspect. Rantaine était maître d' armes, jouait de l' harmonica, mouchait une chandelle d' une balle à vingt pas, avait un coup de poing magnifique, récitait des vers de la henriade et devinait les songes. Il savait par coeur les tombeaux de saint-Denis, par Treneuil. Il disait avoir été lié avec le sultan de Calicut que les portugais appellent le zamorin . Si l' on eût pu feuilleter p97 le petit agenda qu' il avait sur lui, on y eût trouvé, entre autres notes, des mentions du genre de celle-ci : " à Lyon, dans une des fissures du mur d' un des cachots de saint-Joseph, il y a une lime cachée " . Il parlait avec une sage lenteur. Il se disait fils d' un chevalier de Saint-Louis. Son linge était dépareillé et marqué à des lettres différentes. Personne n' était plus chatouilleux que lui sur le point d' honneur ; il se battait et tuait. Il avait dans le regard quelque chose d' une mère d' actrice. La force servant d' enveloppe à la ruse, c' était là Rantaine. La beauté de son coup de poing, appliquée dans une foire sur une cabeza de moro , avait gagné jadis le coeur de Lethierry. On ignorait pleinement à Guernesey ses aventures. Elles étaient bigarrées. Si les destinées ont un vestiaire, la destinée de Rantaine devait être vêtue en arlequin. Il avait vu le monde et fait la vie. C' était un circumnavigateur. Ses métiers étaient une gamme. Il avait été cuisinier à Madagascar, éleveur d' oiseaux à Sumatra, général à Honolulu, journaliste religieux aux îles Gallapagos, poëte à Oomrawuttee, franc-maçon à Haïti. Il avait prononcé en cette dernière qualité au Grand-Goâve une oraison funèbre dont les journaux locaux ont conservé ce fragment : " ... adieu donc, belle âme ! Dans la voûte azurée des cieux où tu prends maintenant ton vol, tu rencontreras sans doute le bon abbé Léandre Crameau du Petit-Goâve. Dis-lui que, grâce à dix années d' efforts glorieux, tu as terminé l' église de l' anse-à-veau ! Adieu, génie transcendant, maç. modèle ! " son masque de franç-maçon ne l' empêchait pas, comme on voit, de porter le faux nez catholique. Le premier lui conciliait les hommes de progrès et le second les hommes d' ordre. Il se déclarait blanc pur sang, il haïssait les noirs ; pourtant il eût certainement admiré Soulouque. à Bordeaux, en 1815, il avait été verdet. à cette époque, la fumée de son royalisme lui sortait du front sous la forme d' un immense plumet blanc. Il avait passé sa vie à faire des éclipses, paraissant, disparaissant, reparaissant. C' était un coquin à feu tournant. Il savait du turc ; au lieu de guillotiné il disait néboïssé . Il avait été esclave en Tripoli chez un thaleb, et il y avait appris le turc à coups de bâton ; sa fonction avait été d' aller le soir aux portes des mosquées et d' y lire à haute voix devant les fidèles le koran écrit sur des planchettes de bois ou sur des omoplates de chameau. Il était probablement renégat. Il était capable de tout, et de pire. Il éclatait de rire et fronçait le sourcil en même temps. Il disait : en politique, je n' estime que les gens inaccessibles aux influences. il disait : je suis pour les moeurs. il disait : il faut replacer la pyramide sur sa base. il était plutôt gai et cordial qu' autre chose. La forme de sa bouche démentait le sens de ses paroles. Ses narines eussent pu passer pour des naseaux. Il avait au coin de l' oeil un p98 carrefour de rides où toutes sortes de pensées obscures se donnaient rendez-vous. Le secret de sa physionomie ne pouvait être déchiffré que là. Sa patte d' oie était une serre de vautour. Son crâne était bas au sommet et large aux tempes. Son oreille, difforme et encombrée de broussailles, semblait dire : ne parlez pas à la bête qui est dans cet antre. Un beau jour, à Guernesey, on ne sut plus où était Rantaine. L' associé de Lethierry avait " filé " , laissant vide la caisse de l' association. Dans cette caisse il y avait de l' argent à Rantaine sans doute, mais il y avait aussi cinquante mille francs à Lethierry. Lethierry, dans son métier de caboteur et de charpentier de navires, avait, en quarante ans d' industrie et de probité, gagné cent mille francs. Rantaine lui en emporta la moitié. Lethierry, à moitié ruiné, ne fléchit pas et songea immédiatement à se relever. On ruine la fortune des gens de coeur, non leur courage. On commençait alors à parler du bateau à vapeur. L' idée vint à Lethierry d' essayer la machine Fulton, si contestée, et de relier par un bateau à feu l' archipel normand à la France. Il joua son vatout sur cette idée. Il y consacra son reste. Six mois après la fuite de Rantaine, on vit sortir du port stupéfait de saint-Sampson un navire à fumée, faisant l' effet d' un incendie en mer, le premier steamer qui ait navigué dans la Manche. Ce bateau, que la haine et le dédain de tous gratifièrent immédiatement du sobriquet " la galiote à Lethierry " , s' annonça comme devant faire le service régulier de Guernesey à Saint-Malo. p99 4 suite de l' histoire de l' utopie. La chose, on le comprend de reste, prit d' abord fort mal. Tous les propriétaires de coutres faisant le voyage de l' île guernesiaise à la côte française jetèrent les hauts cris. Ils dénoncèrent cet attentat à l' écriture sainte et à leur monopole. Quelques chapelles fulminèrent. Un révérend, nommé Elihu, qualifia le bateau à vapeur " un libertinage " . Le navire à voiles fut déclaré orthodoxe. On vit distinctement les cornes du diable sur la tête des boeufs que le bateau à vapeur apportait et débarquait. Cette protestation dura un temps raisonnable. Cependant peu à peu on finit par s' apercevoir que ces boeufs arrivaient moins fatigués, et se vendaient mieux, la viande étant meilleure ; que les risques de mer étaient moindres pour les hommes aussi ; que ce passage, moins coûteux, était plus sûr et plus court ; qu' on partait à heure fixe et qu' on arrivait à heure fixe ; que le poisson, voyageant plus vite, était plus frais, et qu' on pouvait désormais déverser sur les marchés français l' excédent des grandes pêches, si fréquentes à Guernesey ; que le beurre des admirables vaches de Guernesey faisait plus rapidement le trajet dans le devil-boat que dans les sloops à voile, et ne perdait plus rien de sa qualité, de sorte que Dinan en demandait, et que Saint-Brieuc en demandait, et que Rennes en demandait ; qu' enfin il y avait, grâce à ce qu' on appelait la galiote à Lethierry , sécurité de voyage, régularité de communication, va-et-vient facile et prompt, agrandissement de circulation, multiplication de débouchés, extension de commerce, et qu' en somme il fallait prendre son parti de ce devil-boat qui violait la bible et enrichissait l' île. Quelques esprits forts se hasardèrent à approuver dans une certaine mesure. Sieur Landoys, le greffier, accorda son estime à ce bateau. Du reste, ce fut impartialité de sa part, car il n' aimait pas Lethierry. D' abord Lethierry était mess et Landoys n' était que sieur. Ensuite, quoique greffier à Saint-Pierre-Port, Landoys était paroissien de saint-Sampson ; or ils n' étaient dans la paroisse que deux hommes, Lethierry et lui, n' ayant point de préjugés ; c' était bien le moins que l' un détestât l' autre. être du même bord, cela éloigne. Sieur Landoys néanmoins eut l' honnêteté d' approuver le bateau à vapeur. D' autres se joignirent à sieur Landoys. Insensiblement, le fait p100 monta ; les faits sont une marée, et, avec le temps, avec le succès continu et croissant, avec l' évidence du service rendu, l' augmentation du bien-être de tous étant constatée, il vint un jour où, quelques sages exceptés, tout le monde admira " la galiote à Lethierry " . On l' admirerait moins aujourd' hui. Ce steamer d' il y a quarante ans ferait sourire nos constructeurs actuels. Cette merveille était difforme ; ce prodige était infirme. De nos grands steamers transatlantiques d' à présent au bateau à roues et à feu que Denis Papin fit manoeuvrer sur la fulde en 1707, il n' y a pas moins de distance que du vaisseau à trois ponts le montebello , long de deux cents pieds, large de cinquante, ayant une grande vergue de cent quinze pieds, déplaçant un poids de trois mille tonneaux, portant onze cents hommes, cent vingt canons, dix mille boulets et cent soixante paquets de mitraille, vomissant à chaque bordée, quand il combat, trois mille trois cents livres de fer, et déployant au vent, quand il marche, cinq mille six cents mètres carrés de toile, au dromon danois du iie siècle, trouvé plein de haches de pierre, d' arcs et de massues, dans les boues marines de Wester-Satrup, et déposé à l' hôtel de ville de Flensbourg. Cent ans juste d' intervalle, 1707-1807, séparent le premier bateau de Papin du premier bateau de Fulton. La " galiote à Lethierry " était, à coup sûr, un progrès sur ces deux ébauches, mais était une ébauche elle-même. Cela ne l' empêchait pas d' être un chef-d' oeuvre. Tout embryon de la science offre ce double aspect : monstre comme foetus ; merveille comme germe. p101 5 le bateau-diable. La " galiote à Lethierry " n' était pas mâtée selon le point vélique, et ce n' était pas là son défaut, car c' est une des lois de la construction navale ; d' ailleurs le navire ayant pour propulseur le feu, la voilure était l' accessoire. Ajoutons qu' un navire à roues est presque insensible à la voilure qu' on lui met. La galiote était trop courte, trop ronde, trop ramassée ; elle avait trop de joue et trop de hanche ; la hardiesse n' avait pas été jusqu' à la faire légère ; la galiote avait quelques-uns des inconvénients et quelques-unes des qualités de la panse. Elle tanguait peu, mais roulait beaucoup. Les tambours étaient trop hauts. Elle avait trop de bau pour sa longueur. La machine, massive, l' encombrait, et, pour rendre le navire capable d' une forte cargaison, on avait dû hausser démesurément la muraille, ce qui donnait à la galiote à peu près le défaut des vaisseaux de soixante-quatorze, qui sont un gabarit bâtard, et qu' il faut raser pour les rendre battants et marins. étant courte, elle eût dû virer vite, les temps employés à une évolution étant comme les longueurs des navires ; mais sa pesanteur lui ôtait l' avantage que lui donnait sa brièveté. Son maître-couple était trop large, ce qui la ralentissait, la résistance de l' eau étant proportionnelle à la plus grande section immergée et au carré de la vitesse du navire. L' avant était vertical, ce qui ne serait pas une faute aujourd' hui, mais en ce temps-là l' usage invariable était de l' incliner de quarante-cinq degrés. Toutes les courbes de la coque étaient bien raccordées, mais pas assez longues pour l' obliquité et surtout pour le parallélisme avec le prisme d' eau déplacé, lequel ne doit jamais être refoulé que latéralement. Dans les gros temps, elle tirait trop d' eau, tantôt par l' avant, tantôt par l' arrière, ce qui indiquait un vice dans le centre de gravité. La charge n' étant pas où elle devait être, à cause du poids de la machine, le centre de gravité passait souvent à l' arrière du grand mât, et alors il fallait s' en tenir à la vapeur, et se défier de la grande voile, car l' effort de la grande voile dans ce cas-là faisait arriver le vaisseau au lieu de le soutenir au vent. La ressource était, quand on était au plus près du vent, de larguer en bande la grande écoute ; le vent, de la sorte, était fixé sur l' avant par l' amure, et la grande voile ne faisait plus l' effet d' une voile de poupe. Cette manoeuvre était difficile. Le gouvernail était l' antique gouvernail, non à roue comme p102 aujourd' hui, mais à barre, tournant sur ses gonds scellés dans l' étambot et mû par une solive horizontale passant par-dessus la barre d' arcasse. Deux canots, espèces de youyous, étaient suspendus aux pistolets. Le navire avait quatre ancres, la grosse ancre, la seconde ancre qui est l' ancre travailleuse, working-anchor, et deux ancres d' affourche. Ces quatre ancres, mouillées avec des chaînes, étaient manoeuvrées, selon les occasions, par le grand cabestan de poupe et le petit cabestan de proue. à cette époque, le guindoir à pompe n' avait pas encore remplacé l' effort intermittent de la barre d' anspect. N' ayant que deux ancres d' affourche, l' une à tribord, l' autre à bâbord, le navire ne pouvait affourcher en patte d' oie, ce qui le désarmait un peu devant certains vents. Pourtant il pouvait en ce cas s' aider de la seconde ancre. Les bouées étaient normales, et construites de manière à porter le poids de l' orin des ancres, tout en restant à flot. La chaloupe avait la dimension utile. C' était le véritable en-cas du bâtiment ; elle était assez forte pour lever la maîtresse ancre. Une nouveauté de ce navire, c' est qu' il était en partie gréé avec des chaînes, ce qui du reste n' ôtait rien de leur mobilité aux manoeuvres courantes et de leur tension aux manoeuvres dormantes. La mâture, quoique secondaire, n' avait aucune incorrection ; le capelage bien serré, bien dégagé, paraissait peu. Les membrures étaient solides, mais grossières, la vapeur n' exigeant point la même délicatesse de bois que la voile. Ce navire marchait avec une vitesse de deux lieues à l' heure. En panne il faisait bien son abatée. Telle qu' elle était, " la galiote à Lethierry " tenait bien la mer, mais elle manquait de pointe pour diviser le liquide, et l' on ne pouvait dire qu' elle eût de belles façons. On sentait que dans un danger, écueil ou trombe, elle serait peu maniable. Elle avait le craquement d' une chose informe. Elle faisait, en roulant sur la vague, un bruit de semelle neuve. Ce navire était surtout un récipient, et, comme tout bâtiment plutôt armé en marchandise qu' en guerre, il était exclusivement disposé pour l' arrimage. Il admettait peu de passagers. Le transport du bétail rendait l' arrimage difficile et très particulier. On arrimait alors les boeufs dans la cale, ce qui était une complication. Aujourd' hui on les arrime sur l' avant-pont. Les tambours du devil-boat Lethierry étaient peints en blanc, la coque, jusqu' à la ligne de flottaison, en couleur de feu, et tout le reste du navire, selon la mode assez laide de ce siècle, en noir. Vide, il calait sept pieds, et, chargé, quatorze. Quant à la machine, elle était puissante. La force était d' un cheval pour trois tonneaux, ce qui est presque une force de remorqueur. Les roues étaient bien placées, un peu en avant du centre de gravité du navire. La machine avait une pression maximum de deux atmosphères. Elle usait p103 beaucoup de charbon, quoiqu' elle fût à condensation et à détente. Elle n' avait pas de volant à cause de l' instabilité du point d' appui, et elle y remédiait, comme on le fait encore aujourd' hui, par un double appareil faisant alterner deux manivelles fixées aux extrémités de l' arbre de rotation et disposées de manière à ce que l' une fût toujours à son point fort quand l' autre était à son point mort. Toute la machine reposait sur une seule plaque de fonte ; de sorte que, même dans un cas de grave avarie, aucun coup de mer ne lui ôtait l' équilibre et que la coque déformée ne pouvait déformer la machine. Pour rendre la machine plus solide encore, on avait placé la bielle principale près du cylindre, ce qui transportait du milieu à l' extrémité le centre d' oscillation du balancier. Depuis on a inventé les cylindres oscillants qui permettent de supprimer les bielles ; mais, à cette époque, la bielle près du cylindre semblait le dernier mot de la machinerie. La chaudière était coupée de cloisons et pourvue de sa pompe de saumure. Les roues étaient très grandes, ce qui diminuait la perte de force, et la cheminée était très haute, ce qui augmentait le tirage du foyer ; mais la grandeur des roues donnait prise au flot et la hauteur de la cheminée donnait prise au vent. Aubes de bois, crochets de fer, moyeux de fonte, telles étaient les roues, bien construites et, chose qui étonne, pouvant se démonter. Il y avait toujours trois aubes immergées. La vitesse du centre des aubes ne surpassait que d' un sixième la vitesse du navire ; c' était là le défaut de ces roues. En outre, le manneton des manivelles était trop long, et le tiroir distribuait la vapeur dans le cylindre avec trop de frottement. Dans ces temps-là, cette machine semblait et était admirable. Cette machine avait été forgée en France à l' usine de fer de Bercy. Mess Lethierry l' avait un peu imaginée ; le mécanicien qui l' avait construite sur son épure était mort ; de sorte que cette machine était unique, et impossible à remplacer. Le dessinateur restait, mais le constructeur manquait. La machine avait coûté quarante mille francs. Lethierry avait construit lui-même la galiote sous la grande cale couverte qui est à côté de la première tour entre Saint-Pierre-Port et saint-Sampson. Il avait été à Brême acheter le bois. Il avait épuisé dans cette construction tout son savoir-faire de charpentier de marine, et l' on reconnaissait son talent au bordage dont les coutures étaient étroites et égales, et recouvertes de sarangousti, mastic de l' Inde meilleur que le brai. Le doublage était bien mailleté. Lethierry avait enduit la carène de gallegalle. Il avait, pour remédier à la rondeur de la coque, ajusté un boute-hors au beaupré, ce qui lui permettait d' ajouter à la civadière une fausse civadière. Le jour du lancement, il avait dit : me voilà à flot ! La galiote réussit en effet, on l' a vu. Par hasard ou exprès, elle avait été lancée un 14 juillet. Ce jour-là, p104 Lethierry, debout sur le pont entre les deux tambours, regarda fixement la mer et lui cria : -c' est ton tour ! Les parisiens ont pris la Bastille ; maintenant nous te prenons, toi ! La galiote à Lethierry faisait une fois par semaine le voyage de Guernesey à Saint-Malo. Elle partait le mardi matin et revenait le vendredi soir, veille du marché qui est le samedi. Elle était d' un plus fort échantillon de bois que les plus grands sloops caboteurs de tout l' archipel, et, sa capacité étant en raison de sa dimension, un seul de ses voyages valait, pour l' apport et pour le rendement, quatre voyages d' un coutre ordinaire. De là de forts bénéfices. La réputation d' un navire dépend de son arrimage, et Lethierry était un admirable arrimeur. Quand il ne put plus travailler en mer lui-même, il dressa un matelot pour le remplacer comme arrimeur. Au bout de deux années, le bateau à vapeur rapportait net sept cent cinquante livres sterling par an, c' est-à-dire dix-huit mille francs. La livre sterling de Guernesey vaut vingt-quatre francs, celle d' Angleterre vingt-cinq et celle de Jersey vingt-six. Ces chinoiseries sont moins chinoises qu' elles n' en ont l' air ; les banques y trouvent leur compte. p105 6 entrée de Lethierry dans la gloire. " la galiote " prospérait. Mess Lethierry voyait s' approcher le moment où il deviendrait monsieur. à Guernesey on n' est pas de plain-pied monsieur. Entre l' homme et le monsieur il y a toute une échelle à gravir ; d' abord, premier échelon, le nom tout sec, Pierre, je suppose ; puis, deuxième échelon, vésin (voisin) Pierre ; puis, troisième échelon, père Pierre ; puis, quatrième échelon, sieur Pierre ; puis, cinquième échelon, mess Pierre ; puis, sommet, monsieur Pierre. Cette échelle, qui sort de terre, se continue dans le bleu. Toute la hiérarchique Angleterre y entre et s' y étage. En voici les échelons, de plus en plus lumineux : au-dessus du monsieur gentleman , il y a l' esq. (écuyer), au-dessus de l' esq., le chevalier ( sir viager), puis, en s' élevant toujours, le baronet ( sir héréditaire), puis le lord, laird en écosse, puis le baron, puis le vicomte, puis le comte ( earl en Angleterre, jarl en Norvège), puis le marquis, puis le duc, puis le pair d' Angleterre, puis le prince du sang royal, puis le roi. Cette échelle monte du peuple à la bourgeoisie, de la bourgeoisie au baronetage, du baronetage à la pairie, de la pairie à la royauté. Grâce à son coup de tête réussi, grâce à la vapeur, grâce à sa machine, grâce au bateau-diable, mess Lethierry était devenu quelqu' un. Pour construire " la galiote " , il avait dû emprunter ; il s' était endetté à Brême, il s' était endetté à Saint-Malo ; mais chaque année il amortissait son passif. Il avait de plus acheté à crédit, à l' entrée même du port de saint-Sampson, une jolie maison de pierre, toute neuve, entre mer et jardin, sur l' encoignure de laquelle on lisait ce nom : les bravées. le logis les bravées, dont la devanture faisait partie de la muraille même du port, était remarquable par une double rangée de fenêtres, au nord, du côté d' un enclos plein de fleurs, au sud, du côté de l' océan ; de sorte que cette maison avait deux façades, l' une sur les tempêtes, l' autre sur les roses. Ces façades semblaient faites pour les deux habitants, mess Lethierry et miss Déruchette. La maison des bravées était populaire à saint-Sampson. Car mess Lethierry avait fini par être populaire. Cette popularité lui venait un peu de sa bonté, de son dévouement et de son courage, un peu de la quantité p106 d' hommes qu' il avait sauvés, beaucoup de son succès, et aussi de ce qu' il avait donné au port de saint-Sampson le privilège des départs et des arrivées du bateau à vapeur. Voyant que décidément le devil-boat était une bonne affaire, Saint-Pierre, la capitale, l' avait réclamé pour son port, mais Lethierry avait tenu bon pour saint-Sampson. C' était sa ville natale. -c' est là que j' ai été lancé à la mer, disait-il. -de là une vive popularité locale. Sa qualité de propriétaire payant taxe faisait de lui ce qu' on appelle à Guernesey un habitant . On l' avait nommé douzenier. Ce pauvre matelot avait franchi cinq échelons sur six de l' ordre social guernesiais ; il était mess ; il touchait au monsieur ; et qui sait s' il n' arriverait pas même à franchir le monsieur ? Qui sait si un jour on ne lirait pas dans l' almanach de Guernesey au chapitre gentry and nobility cette inscription inouïe et superbe : Lethierry esq. ? mais mess Lethierry dédaignait ou plutôt ignorait le côté par lequel les choses sont vanité. Il se sentait utile, c' était là sa joie. être populaire le touchait moins qu' être nécessaire. Il n' avait, nous l' avons dit, que deux amours et, par conséquent, que deux ambitions, Durande et Déruchette. Quoi qu' il en fût, il avait mis à la loterie de la mer, et il y avait gagné le quine. Le quine, c' était la Durande naviguant. p107 7 le même parrain et la même patronne. Après avoir créé ce bateau à vapeur, Lethierry l' avait baptisé. Il l' avait nommé durande . La durande, -nous ne l' appellerons plus autrement. On nous permettra également, quel que soit l' usage typographique, de ne point souligner ce nom de durande , nous conformant en cela à la pensée de mess Lethierry pour qui la durande était presque une personne. Durande et Déruchette, c' est le même nom. Déruchette est le diminutif. Ce diminutif est fort usité dans l' ouest de la France. Les saints dans les campagnes portent souvent leur nom avec tous ses diminutifs et tous ses augmentatifs. On croirait à plusieurs personnes là où il n' y en a qu' une. Ces identités de patrons et de patronnes sous des noms différents ne sont point chose rare. Lise, Lisette, Lisa, élisa, Isabelle, Lisbeth, Betsy, cette multitude est élisabeth. Il est probable que Mahout, Maclou, Malo et Magloire sont le même saint. Du reste, nous n' y tenons pas. Sainte Durande est une sainte de l' Angoumois et de la Charente. Est-elle correcte ? Ceci regarde les bollandistes. Correcte ou non, elle a des chapelles. Lethierry étant à Rochefort, jeune matelot, avait fait connaissance avec cette sainte, probablement dans la personne de quelque jolie charentaise, peut-être de la grisette aux beaux ongles. Il lui en était resté assez de souvenir pour qu' il donnât ce nom aux deux choses qu' il aimait : Durande à la galiote, Déruchette à la fille. Il était le père de l' une et l' oncle de l' autre. Déruchette était la fille d' un frère qu' il avait eu. Elle n' avait plus ni père ni mère. Il l' avait adoptée. Il remplaçait le père, et la mère. Déruchette n' était pas seulement sa nièce. Elle était sa filleule. C' était lui qui l' avait tenue sur les fonts de baptême. C' était lui qui lui avait trouvé cette patronne, sainte Durande, et ce prénom, Déruchette. Déruchette, nous l' avons dit, était née à Saint-Pierre-Port. Elle était inscrite à sa date sur le registre de paroisse. Tant que la nièce fut enfant et tant que l' oncle fut pauvre, personne ne prit garde à cette appellation, Déruchette ; mais quand la petite fille devint une p108 miss et quand le matelot devint un gentleman, Déruchette choqua. On s' en étonnait. On demandait à mess Lethierry : pourquoi Déruchette ? Il répondait : c' est un nom qui est comme ça. On essaya plusieurs fois de la débaptiser. Il ne s' y prêta point. Un jour une belle dame de la high life de saint-Sampson, femme d' un forgeron riche ne travaillant plus, une sixty , comme on dit à Guernesey, dit à mess Lethierry : désormais j' appellerai votre fille Nancy . -pourquoi pas Lons-Le-Saulnier ? Dit-il. La belle dame ne lâcha point prise, et lui dit le lendemain : nous ne voulons décidément pas de Déruchette. J' ai trouvé pour votre fille un joli nom, marianne. -joli nom en effet, repartit mess Lethierry, mais composé de deux vilaines bêtes, un mari et un âne. Il maintint Déruchette. On se tromperait si l' on concluait du mot ci-dessus qu' il ne voulait point marier sa nièce. Il voulait la marier, certes, mais à sa façon. Il entendait qu' elle eût un mari dans son genre à lui, travaillant beaucoup, et qu' elle ne fît pas grand' chose. Il aimait les mains noires de l' homme et les mains blanches de la femme. Pour que Déruchette ne gâtât point ses jolies mains, il l' avait tournée vers la demoiselle. Il lui avait donné un maître de musique, un piano, une petite bibliothèque, et aussi un peu de fil et d' aiguilles dans une corbeille de travail. Elle était plutôt liseuse que couseuse, et plutôt musicienne que liseuse. Mess Lethierry la voulait ainsi. Le charme, c' était tout ce qu' il lui demandait. Il l' avait élevée plutôt à être fleur qu' à être femme. Quiconque a étudié les marins comprendra ceci. Ces rudesses aiment ces délicatesses. Pour que la nièce réalisât l' idéal de l' oncle, il fallait qu' elle fût riche. C' est bien ce qu' entendait mess Lethierry. Sa grosse machine de mer travaillait dans ce but. Il avait chargé Durande de doter Déruchette. p109 8 l' air bonny dundee . Déruchette habitait la plus jolie chambre des bravées, à deux fenêtres, meublée en acajou ronceux, ornée d' un lit à rideaux quadrillés vert et blanc, et ayant vue sur le jardin et sur la haute colline où est le château du valle. C' est de l' autre côté de cette colline qu' était le bû de la rue. Déruchette avait dans cette chambre sa musique et son piano. Elle s' accompagnait de ce piano en chantant l' air qu' elle préférait, la mélancolique mélodie écossaise bonny dundee ; tout le soir est dans cet air, toute l' aurore était dans sa voix ; cela faisait un contraste doucement surprenant ; on disait : miss Déruchette est à son piano ; et les passants du bas de la colline s' arrêtaient quelquefois devant le mur du jardin des bravées pour écouter ce chant si frais et cette chanson si triste. Déruchette était de l' allégresse allant et venant dans la maison. Elle y faisait un printemps perpétuel. Elle était belle, mais plus jolie que belle, et plus gentille que jolie. Elle rappelait aux bons vieux pilotes amis de mess Lethierry cette princesse d' une chanson de soldats et de matelots qui était si belle " qu' elle passait pour telle dans le régiment " . Mess Lethierry disait : elle a un câble de cheveux. Dès l' enfance, elle avait été ravissante. On avait craint longtemps son nez ; mais la petite, probablement déterminée à être jolie, avait tenu bon ; la croissance ne lui avait fait aucun mauvais tour ; son nez ne s' était ni trop allongé, ni trop raccourci ; et, en devenant grande, elle était restée charmante. Elle n' appelait jamais son oncle autrement que " mon père " . Il lui tolérait quelques talents de jardinière, et même de ménagère. Elle arrosait elle-même ses plates-bandes de roses trémières, de molènes pourpres, de phlox vivaces et de benoîtes écarlates ; elle cultivait le crépis rose et l' oxalide rose ; elle tirait parti du climat de cette île de Guernesey, si hospitalière aux fleurs. Elle avait, comme tout le monde, des aloès en pleine terre, et, ce qui est plus difficile, elle faisait réussir la potentille du Népaul. Son petit potager était savamment ordonné ; elle y faisait succéder les épinards aux radis et les pois aux épinards ; elle savait semer des choux-fleurs de Hollande et des choux de Bruxelles qu' elle repiquait en juillet, des navets p110 pour août, de la chicorée frisée pour septembre, des panais ronds pour l' automne, et de la raiponce pour l' hiver. Mess Lethierry la laissait faire, pourvu qu' elle ne maniât pas trop la bêche et le râteau et surtout qu' elle ne mît pas l' engrais elle-même. Il lui avait donné deux servantes, nommées l' une Grace et l' autre Douce, qui sont deux noms de Guernesey. Grace et Douce faisaient le service de la maison et du jardin, et elles avaient le droit d' avoir les mains rouges. Quant à mess Lethierry, il avait pour chambre un petit réduit donnant sur le port, et attenant à la grande salle basse du rez-de-chaussée où était la porte d' entrée et où venaient aboutir les divers escaliers de la maison. Sa chambre était meublée de son branle, de son chronomètre et de sa pipe. Il y avait aussi une table et une chaise. Le plafond, à poutres, avait été blanchi au lait de chaux, ainsi que les quatre murs ; à droite de la porte était cloué l' archipel de la Manche, belle carte marine portant cette mention : w faden, 5, charing cross. geographer of his majesty ; et à gauche d' autres clous étalaient sur la muraille un de ces gros mouchoirs de coton où sont figurés en couleur les pavillons et les signaux de toute la marine du globe, ayant aux quatre coins les étendards de France, de Russie, d' Espagne et des états-Unis d' Amérique, et au centre l' Union-Jack d' Angleterre. Douce et Grace étaient deux créatures quelconques, du bon côté du mot. Douce n' était pas méchante et Grace n' était pas laide. Ces noms dangereux n' avaient point mal tourné. Douce, non mariée, avait un " galant " . Dans les îles de la Manche le mot est usité ; la chose aussi. Ces deux filles avaient ce qu' on pourrait appeler le service créole, une sorte de lenteur propre à la domesticité normande dans l' archipel. Grace, coquette et jolie, considérait sans cesse l' horizon avec une inquiétude de chat. Cela tenait à ce qu' ayant, comme Douce, un galant, elle avait, de plus, disait-on, un mari matelot, dont elle craignait le retour. Mais cela ne nous regarde pas. La nuance entre Grace et Douce, c' est que, dans une maison moins austère et moins innocente, Douce fût restée la servante et Grace fût devenue la soubrette. Les talents possibles de Grace se perdaient avec une fille candide comme Déruchette. Du reste, les amours de Douce et de Grace étaient latents. Rien n' en revenait à mess Lethierry, et rien n' en rejaillissait sur Déruchette. La salle basse du rez-de-chaussée, halle à cheminée entourée de bancs et de tables, avait, au siècle dernier, servi de lieu d' assemblée à un conventicule de réfugiés français protestants. Le mur de pierre nue avait pour tout luxe un cadre de bois noir où s' étalait une pancarte de parchemin ornée des prouesses de Bénigne Bossuet, évêque de Meaux. Quelques pauvres diocésains de cet aigle, persécutés par lui lors de la révocation de l' édit de Nantes, et abrités à Guernesey, avaient accroché ce cadre à ce mur pour porter p111 témoignage. On y lisait, si l' on parvenait à déchiffrer une écriture lourde et une encre jaunie, les faits peu connus que voici : -" le 29 octobre 1685, démolition des temples de Morcerf et de Nanteuil, demandée au roy par m l' évêque de Meaux. " -" le 2 avril 1686, arrestation de Cochard père et fils pour religion, à la prière de m l' évêque de Meaux. Relâchés ; les Cochard ayant abjuré. " -" le 28 octobre 1699, m l' évêque de Meaux envoie à M De Pontchartrain un mémoire remontrant qu' il serait nécessaire de mettre les demoiselles de Chalandes et de Neuville, qui sont de la religion réformée, dans la maison des nouvelles-catholiques de Paris. " -" le 7 juillet 1703, est exécuté l' ordre demandé au roy par m l' évêque de Meaux de faire enfermer à l' hôpital le nommé Baudoin et sa femme, mauvais catholiques de Fublaines. " au fond de la salle, près de la porte de la chambre de mess Lethierry, un petit retranchement en planches qui avait été la chaire huguenote était devenu, grâce à un grillage avec chatière, " l' office " du bateau à vapeur, c' est-à-dire le bureau de la durande, tenu par mess Lethierry en personne. Sur le vieux pupitre de chêne, un registre aux pages cotées doit et avoir remplaçait la bible. p112 9 l' homme qui avait deviné Rantaine. Tant que mess Lethierry avait pu naviguer, il avait conduit la durande, et il n' avait pas eu d' autre pilote et d' autre capitaine que lui-même ; mais il était venu une heure, nous l' avons dit, où mess Lethierry avait dû se faire remplacer. Il avait choisi pour cela sieur Clubin, de Torteval, homme silencieux. Sieur Clubin avait sur toute la côte un renom de probité sévère. C' était l' alter ego et le vicaire de mess Lethierry. Sieur Clubin, quoiqu' il eût plutôt l' air d' un notaire que d' un matelot, était un marin capable et rare. Il avait tous les talents que veut le risque perpétuellement transformé. Il était arrimeur habile, gabier méticuleux, bosseman soigneux et connaisseur, timonier robuste, pilote savant, et hardi capitaine. Il était prudent, et il poussait quelquefois la prudence jusqu' à oser, ce qui est une grande qualité à la mer. Il avait la crainte du probable tempérée par l' instinct du possible. C' était un de ces marins qui affrontent le danger dans une proportion à eux connue et qui de toute aventure savent dégager le succès. Toute la certitude que la mer peut laisser à un homme, il l' avait. Sieur Clubin, en outre, était un nageur renommé ; il était de cette race d' hommes rompus à la gymnastique de la vague, qui restent tant qu' on veut dans l' eau, qui, à Jersey, partent du havre-des-pas, doublent la Colette, font le tour de l' ermitage et du château élisabeth, et reviennent au bout de deux heures à leur point de départ. Il était de Torteval, et il passait pour avoir souvent fait à la nage le trajet redouté des hanois à la pointe de Plainmont. Une des choses qui avaient le plus recommandé sieur Clubin à mess Lethierry, c' est que, connaissant ou pénétrant Rantaine, il avait signalé à mess Lethierry l' improbité de cet homme, et lui avait dit : -Rantaine vous volera. ce qui s' était vérifié. Plus d' une fois, pour des objets, il est vrai, peu importants, mess Lethierry avait mis à l' épreuve l' honnêteté, poussée jusqu' au scrupule, de sieur Clubin, et il se reposait de ses affaires sur lui. Mess Lethierry disait : toute conscience veut toute confiance. p113 10 les récits de long cours. Mess Lethierry, mal à l' aise autrement, portait toujours ses habits de bord, et plutôt sa vareuse de matelot que sa vareuse de pilote. Cela faisait plisser le petit nez de Déruchette. Rien n' est joli comme les grimaces de la grâce en colère. Elle grondait et riait. - bon père, s' écriait-elle, pouah ! Vous sentez le goudron. et elle lui donnait une petite tape sur sa grosse épaule. Ce bon vieux héros de la mer avait rapporté de ses voyages des récits surprenants. Il avait vu à Madagascar des plumes d' oiseau dont trois suffisaient à faire le toit d' une maison. Il avait vu dans l' Inde des tiges d' oseille hautes de neuf pieds. Il avait vu dans la Nouvelle-Hollande des troupeaux de dindons et d' oies menés et gardés par un chien de berger qui est un oiseau, et qu' on appelle l' agami. Il avait vu des cimetières d' éléphants. Il avait vu en Afrique des gorilles, espèces d' hommes-tigres, de sept pieds de haut. Il connaissait les moeurs de tous les singes, depuis le macaque sauvage qu' il appelait macaco bravo jusqu' au macaque hurleur qu' il appelait macaco barbado . Au Chili, il avait vu une guenon attendrir les chasseurs en leur montrant son petit. Il avait vu en Californie un tronc d' arbre creux tombé à terre dans l' intérieur duquel un homme à cheval pouvait faire cent cinquante pas. Il avait vu au Maroc les mozabites et les biskris se battre à coups de matraks et de barres de fer, les biskris pour avoir été traités de kelb , qui veut dire chiens, et les mozabites pour avoir été traités de khamsi , qui veut dire gens de la cinquième secte. Il avait vu en Chine couper en petits morceaux le pirate Chanh-Thong-Quan-Larh-Quoi, pour avoir assassiné le âp d' un village. à Thun-Daû-Môt, il avait vu un lion enlever une vieille femme en plein marché de la ville. Il avait assisté à l' arrivée du grand serpent venant de Canton à Saïgon pour célébrer dans la pagode de Cholen la fête de Quannam, déesse des navigateurs. Il avait contemplé chez les Moï le grand Quan-Sû. à Rio-Janeiro, il avait vu les dames brésiliennes se mettre le soir dans les cheveux de petites bulles de gaze contenant chacune une vagalumes, belle mouche à phosphore, ce qui les coiffe d' étoiles. Il avait combattu dans l' Uruguay les fourmilières et dans le Paraguay les araignées d' oiseaux, velues, grosses comme une tête d' enfant, couvrant de leurs pattes un diamètre d' un tiers d' aune, et attaquant l' homme, auquel elles lancent p114 leurs poils qui s' enfoncent comme des flèches dans la chair et y soulèvent des pustules. Sur le fleuve Arinos, affluent du Tocantins, dans les forêts vierges au nord de Diamantina, il avait constaté l' effrayant peuple chauve-souris, les murcilagos, hommes qui naissent avec les cheveux blancs et les yeux rouges, habitent le sombre des bois, dorment le jour, s' éveillent la nuit, et pêchent et chassent dans les ténèbres, y voyant mieux quand il n' y a pas de lune. Près de Beyrouth, dans un campement d' une expédition dont il faisait partie, un pluviomètre ayant été volé dans une tente, un sorcier, habillé de deux ou trois bandelettes de cuir et ressemblant à un homme qui serait vêtu de ses bretelles, avait si furieusement agité une sonnette au bout d' une corne qu' une hyène était venue rapporter le pluviomètre. Cette hyène était la voleuse. Ces histoires vraies ressemblaient tant à des contes qu' elles amusaient Déruchette. La poupée de la durande était le lien entre le bateau et la fille. On nomme poupée dans les îles normandes la figure taillée dans la proue, statue de bois sculptée à peu près. De là, pour dire naviguer , cette locution locale, être entre poupe et poupée. la poupée de la durande était particulièrement chère à mess Lethierry. Il l' avait commandée au charpentier ressemblante à Déruchette. Elle ressemblait à coups de hache. C' était une bûche faisant effort pour être une jolie fille. Ce bloc légèrement difforme faisait illusion à mess Lethierry. Il le considérait avec une contemplation de croyant. Il était de bonne foi devant cette figure. Il y reconnaissait parfaitement Déruchette. C' est un peu comme cela que le dogme ressemble à la vérité, et l' idole à Dieu. Mess Lethierry avait deux grandes joies par semaine ; une joie le mardi et une joie le vendredi. Première joie, voir partir la durande ; deuxième p115 joie, la voir revenir. Il s' accoudait à sa fenêtre, regardait son oeuvre, et était heureux. Il y a quelque chose de cela dans la genèse. et vidit quod esset bonum. le vendredi, la présence de mess Lethierry à sa fenêtre valait un signal. Quand on voyait, à la croisée des bravées, s' allumer sa pipe, on disait : ah ! Le bateau à vapeur est à l' horizon. Une fumée annonçait l' autre. La durande en rentrant au port nouait son câble sous les fenêtres de mess Lethierry à un gros anneau de fer scellé dans le soubassement des bravées. Ces nuits-là, Lethierry faisait un admirable somme dans son branle, sentant d' un côté Déruchette endormie et de l' autre durande amarrée. Le lieu d' amarrage de la durande était voisin de la cloche du port. Il y avait là, devant la porte des bravées, un petit bout de quai. p116 11 coup d' oeil sur les maris éventuels. Ce quai, les bravées, la maison, le jardin, les ruettes bordées de haies, la plupart même des habitations environnantes, n' existent plus aujourd' hui. L' exploitation du granit de Guernesey a fait vendre ces terrains. Tout cet emplacement est occupé, à l' heure où nous sommes, par des chantiers de casseurs de pierres. Déruchette grandissait, et ne se mariait pas. Mess Lethierry, en en faisant une fille aux mains blanches, l' avait rendue difficile. Ces éducations-là se retournent plus tard contre vous. Du reste, il était, quant à lui, plus difficile encore. Le mari qu' il imaginait pour Déruchette était aussi un peu un mari pour Durande. Il eût voulu pourvoir d' un coup ses deux filles. Il eût voulu que le conducteur de l' une pût être aussi le pilote de l' autre. Qu' est-ce qu' un mari ? C' est le capitaine d' une traversée. Pourquoi pas le même patron à la fille et au bateau ? Un ménage obéit aux marées. Qui sait mener une barque sait mener une femme. Ce sont les deux sujettes de la lune et du vent. Sieur Clubin, n' ayant guère que quinze ans de moins que mess Lethierry, ne pouvait être pour durande qu' un patron provisoire ; il fallait un pilote jeune, un patron définitif, un vrai successeur du fondateur, de l' inventeur, du créateur. Le pilote définitif de durande serait un peu le gendre de mess Lethierry. Pourquoi ne pas fondre les deux gendres dans un ? Il caressait cette idée. Il voyait, lui aussi, apparaître dans ses songes un fiancé. Un puissant gabier basané et fauve, athlète de la mer, voilà son idéal. Ce n' était pas tout à fait celui de Déruchette. Elle faisait un rêve plus rose. Quoi qu' il en fût, l' oncle et la nièce semblaient être d' accord pour ne point se hâter. Quand on avait vu Déruchette devenir une héritière probable, les partis s' étaient présentés en foule. Ces empressements-là ne sont pas toujours de bonne qualité. Mess Lethierry le sentait. Il grommelait : fille d' or, épouseur de cuivre. Et il éconduisait les prétendants. Il attendait. Elle de même. Chose singulière, il tenait peu à l' aristocratie. De ce côté-là, mess Lethierry était un anglais invraisemblable. On croira difficilement qu' il avait été jusqu' à refuser pour Déruchette un ganduel, de Jersey, et un bugnet-nicolin, p117 de Serk. On n' a pas même craint d' affirmer, mais nous doutons que cela soit possible, qu' il n' avait point accepté une ouverture venant de l' aristocratie d' Aurigny, et qu'