TOUTE LA LYRE Par Victor Hugo Aie une muse belluaire, Sinon tu seras dévoré. Le ciel t'offre un double suaire, L'un étoilé, l'autre azuré. Va, revêts-les l'un après l'autre; Et verse aux hommes, tour à tour, Justicier sombre ou tendre apôtre, Tantôt l'ombre et tantôt le jour. Sois la nuit qui montre les astres; Puis sois le soleil tout à coup, Témoin des biens et des désastres, Eclairant tout, éclipsant tout. Car tu ressembles au prophète Qui foudroyait et souriait; Et ton âme de flots est faite Comme l'océan inquiet. Sois par l'aigle et par la chouette Contemplé dans l'horreur des bois; Sois l'immobile silhouette; Sois la lueur et sois la voix. Le psaltérion formidable Vibre en tes mains, ô barde roi, Esprit, poète, âme insondable! Une aurore est derrière toi. L'ange en passant te fait des signes; Les lions te suivent des yeux; Et, comme sept immenses lignes S'allongeant de la terre aux cieux, On voit, grâce à toi qui sais lire Dans le coeur des hommes mouvants, L'ombre des cordes de la lyre Sur tout ce que font les vivants. 10 avril 1876 LES SEPT CORDES Les nuages volaient dans la lueur hagarde, Noir troupeau que le vent lugubre a sous sa garde; Et dans la profondeur blême au-dessous de moi, Si bas que tout mon être en haletait d'effroi, J'aperçus un sommet par une déchirure. Ce faîte monstrueux sortait de l'ombre obscure; Ses 'pentes se perdaient dans le gouffre inconnu; Sur ce. plateau gisait, fauve, terrible, nu, Un géant dont le corps se tordait sur la pierre; Il en coulait du sang avec de la lumière; Sa face regardait la 'nuit triste, et ses pieds, Ses coudes, ses genoux, ses poings, étaient liés D'une chaîne d'airain vivante, impitoyable Et je voyais décroître et renaître effroyable Son ventre qu'un vautour rongeait, oiseau bandit. Le patient était colossal; on eût dit Deux montagnes, dont l'une agonisait sur l'autre. -Quel est, dis-je, ce sang qui coule ainsi? -Le vôtre, Dit le vautour. Ce mont dont tu vois les sommets, C'est le Caucase. -Et quand t'en iras-tu? -Jamais. Et le supplicié me cria: Je suis l'Homme. Et tout se confondit comme fine eau noire, ou comme L'ombre se confondrait avec l'éclair qui luit Sous une grande main qui mêlerait la nuit. Une sorte de puits se fit dans l'insondable; Le haut d'un autre mont en sortit formidable. L'ombre avait cette horreur dont l'hiver la revêt; Et j'entendis crier: Ararat! Il pleuvait. -Qu'es-tu? dis-je à la cime âpre et des vents fouettée. -J'attends l'arche; et j'attends la famille exceptée. -Quelle arche? -Il pleut! il pleut! -Et le reste? -Englouti. Quoi! dis-je, est-on créé pour être anéanti? O terre! est-ce ta faute? O ciel! est-ce ton crime? Mais tout déjà s'était effacé dans l'abîme. Une flaque de bleu soudain perça l'amas Des grêles, des brouillards, des vents et des frimas; Un mont doré surgit dans cet azur terrible; Là, sans frein, sans pitié, régnait la joie horrible; Sur ce mont rayonnaient douze êtres sereins, beaux, Joyeux, dans des carquois ayant tous les fléaux; La nuée autour d'eux tremblait, et par les brèches Le genre humain était la cible de leurs flèches; On voyait à leurs pieds l'amour, les jeux, les ris; Où l'on ne voyait rien on entendait des cris. Une voix dit: Olympe! Et tout croula. L'espace, Où l'informe à jamais flotte, 'passe et repasse, Redevint un bloc noir; puis j'entendis un bruit Qui fit une ouverture éclatante à la nuit, Et je vis un sommet montré par les tonnerres; Les vieux pins inclinaient leurs têtes centenaires, L'aigle en fuite semblait craindre d'être importun; Et là je vis quelqu'un qui parlait à quelqu'un, Un homme face à face avec Dieu dans un rêve; Un prophète effrayant qui recevait un glaive, Et qui redescendit plein d'un céleste ennui Vers la terre, emportant de la foudre avec lui. Et l'infini cria: Sinaï! Puis la brume Se referma, pareille à des nappes d'écume. Les vents grondaient; le gouffre était au-dessous d'eux, Noir dans l'immensité d'un tremblement hideux. Soudain, comme heurté par quelque ouragan fauve, Il s'ouvrit; et je vis une colline chauve; Le crépuscule horrible et farouche tombait. Un homme expirait là, cloué sur un gibet, Entre deux vagues croix où pendaient deux fantômes; D'une ville lugubre on distinguait les dômes; Et le supplicié me cria: Je suis Dieu. Les nuages erraient dans des rougeurs de feu; J'entendis dans la nuit redoutable et sévère Comme un souffle d'horreur qui murmurait: Calvaire! I, 3 COMME LEURS YEUX TROUBLÉS. L'obscurité faisait des plis comme un linceul. Pâle, je contemplais, dans l'ombre où j'étais seul, Comme on verrait tourner des pages de registres, Ces apparitions de montagnes sinistres. 2 juillet 1856. II LES ÉVANGÉLISTES Sur des livres où rien n'était écrit-encore, Quatre hommes méditaient quand mourut l'homme-Dieu; Tournés au nord, au sud, au couchant, à l'aurore, Ces hommes se nommaient -Luc, Jean, Marc et Matthieu. Pendant que sur leur noir registre Tombait l'ombre du mont sinistre, Et qu'ils rêvaient, battus des vents, On vit, sur la croix qui nous navre; Les clous de l'immense cadavre Grandir et devenir vivants. Le premier clou devint un aigle à forme étrange, Le second fut un boeuf, le troisième un lion, Le quatrième prit la figure d'un ange Ayant l'éclair pour aile et pour oeil le rayon; Puis, s'envolant 'du haut calvaire, Ils quittèrent l'arbre sévère, Ils quittèrent l'affreux, chevet, Et chacun, dans l'ombre où nous sommes, À l'oreille de ces. quatre 'hommes Vint raconter ce qu'il savait. 4 avril 1854. III Comme leurs yeux troublés de sentiments contraires Se baissaient devant lui, Il dit: Allez en paix! allez en paix, mes frères, Vous qui m'avez trahi! Vivez, et que jamais sous vos pas ne s'entr'ouvre Un piège inattendu, Que la main du Seigneur vous assiste et vous couvre, Vous qui m'avez vendu 6! IV BOURGEOIS PARLANT DE JÉSUS-CHRIST - Sa morale a du bon. -Il est mort à trente ans. - Il changeait en vin l'eau. -Ça s'est dit dans son temps. - Il était de Judée. -Il avait douze apôtres. - Gens grossiers. -Gens de rien. -Jaloux les uns des autres. - Il leur lavait les pieds. -C'est curieux, le puits De la Samaritaine, et puis le diable, et puis L'histoire de l'aveugle et du paralytique. - J'en doute. -Il n'aimait pas les gens tenant boutique. - A-t-il vraiment tiré Lazare du tombeau? - C'était un sage. -Un fou. -Son système est fort beau. - Vrai dans la théorie et faux dans la pratique. - Son procès est réel. Judas est authentique. - L'honnête homme au gibet et le voleur absous! - On voit bien clairement les prêtres là-dessous. - Tout change. Maintenant il a pour lui les prêtres. - Un menuisier pour père, et des rois pour ancêtres, C'est singulier. -Non pas. Une branche descend, Puis remonte, mais c'est toujours le même sang; Cela n'est pas très rare en généalogie. - Il savait qu'on voulait l'accuser de magie Et que de son supplice on faisait les apprêts. - Sa Madeleine était une fille. -A peu près. - Ça ne l'empêche pas d'être sainte. -Au contraire. - Etait-il Dieu? -Non. -Oui. -Peut-être. -On n'y croit guère. - Tout ce qu'on dit de lui prouve un homme très doux. - Il était beau. -Fort beau, l'air juif, pâle. -Un peu roux. - Le certain, c'est qu'il a fait du bien sur la terre; Un grand bien; il était bon, fraternel, austère; Il a montré que tout, excepté l'âme, est vain; Sans doute il n'est pas dieu, mais certe il est divin. Il fit l'homme nouveau meilleur que l'homme antique. - Quel malheur qu'il se soit mêlé de politique 6! I QUAND LE VIEUX MONDE... V Du songe universel notre pensée est faite; Et le dragon était consulté du prophète, Et jadis, dans l'horreur des antres lumineux, Entr'ouvrant de leur griffe ou tordant en leurs noeuds D'effrayants livres pleins de sinistres passages, Les monstres chuchotaient à l'oreille des sages. VI INSCRIPTION Un sculpteur, qui vivait voilà bien trois mille ans, Fit pour le noir Pluton, qu'en leurs cachots brûlants Les ombres ont horreur de voir au milieu d'elles, Ce temple, qu'aujourd'hui Dieu donne aux hirondelles. 17 juillet 1846. VII Quand Auguste mourut, Rome, donnant l'exemple, Sur le mont Palatin lui fit bâtir un temple; Et Livie y dressa des figures d'airain; Elle mit au sommet du fronton souverain Neptune et Jupiter, et sous le péristyle Le mime Claudius et le danseur Bathylle VIII Quand le vieux monde dut périr, sombre damné, Quand l'empire romain d'horreur fut couronné, Chaque vice vint faire au monstre une caresse.; Luxure, Gourmandise, Avarice, Paresse, Colère, Envie, Orgueil, vinrent; sur les sept monts Rome vit se dresser debout les sept démons; Tout fut dit. Le destin fit, pour l'oeuvre insondable, Passer de main en main la pioche formidable; Et l'on vit succéder, Christ étant au gibet, Pour creuser le sépulcre où l'univers tombait, La démence qui chante au mal qui délibère, Le fossoyeur Néron au fossoyeur Tibère. IX ÈRE DES CÉSARS Un philosophe grec, persan ou byzantin, Débarqua sur les bords du Tibre un beau matin. Maint bourgeois tout de suite étourdit le pauvre homme Des curiosités de la ville de Rome. - Vous arrivez, monsieur? Si vous le permettez, Nous visiterons Rome et toutés ses beautés: Dès demain, nous irons, le jour levant à peine, .Voir le pommier punique et la porte Capène, L'Aventin, la cavale aux satyres, les bains, La chapelle du vieux Sangus, roi des sabins, Les Thermes, Cypris chauve, Isis patricienne, Les faiseurs de cercueils bordant la voie ancienne, Je vous montrerai tout, Jupiter Viminal, L'autel de la Santé sur le mont Quirinal, Le forum tout rempli de bruit et de scandales, Apollon au colosse, Apollon aux sandales, Le temple que Vénus a chez Salluste, et puis Le vieux et noir quartier des Couvercles de Puits; Ensuite, le Marché des Baladins, l'Auberge Des Muses, le Juturne à côté de l'Eau Vierge, Petit bois Somélis, grand bois Petilinus, Nous verrons tout, endroits connus et non connus; Enfin, pour que ce jour marque à jamais sa date, Nous verrons les chevaux d'airain de Tiridate, Et nous terminerons par les courses en char... - - Romain, dit l'étranger, je voudrais voir César. - Lequel? dites celui que vous voulez. Nous sommes Fort riches en Césars. Nous avons plusieurs Romes Et nous avons plusieurs Césars, jeunes et vieux. Deux qui sont empereurs, et trente qui sont dieux. Le penseur répondit: C'est là votre misère. Pour qu'un peuple soit fort et règne sur la terre. Un grand homme suffit, ô fils de Romulus,. Et vous en avez tant que vous n'en avez plus! 16 août 1846. X Le Mausolée est beau, vaste, admirable à voir; Sa première muraille est toute en granit noir, La deuxième en albâtre, et la troisième enceinte Est en gypse incrusté d'onyx et d'hyacinthe; Franchissez-les; voilà le mur de jade vert Qu'Eryclète, ouvrier de Corinthe, a couvert De bas-reliefs où Flore aime et pleure Zéphyre; Passez; vous rencontrez l'enceinte de porphyre; Puis la salle d'argent ouvre son corridor; Entrez; au centre luit l'immense trône d'or; Sur le trône, approchez, sous un dais magnifique Orné d'inscriptions d'écriture cufique, Brille un cercueil formé d'un seul bloc de cristal, Et dont on voit de loin, sur un haut piédestal, Resplendir, comme une aube au fond des galeries, Le couvercle étoilé d'un ciel de pierreries; ' Regardez à travers ce grand cristal sacré, Incorruptible, pur, vénérable, entouré Des pleurs des nations scellés dans quatre vases, Sous tous ces diamants, sous toutes ces topazes, Regardez,-vous voici près du fond, près du roi, Dérangez ces rubis, et que trouvez-vous? Moi 9. XI INVOCATION DU MAGE CONTRE LES DEUX ROIS Vents, souffles du zénith obscur et tutélaire, N'éveillerez-vous pas quelque immense colère Là-haut, dans le ciel sombre, en faveur des humains? Puisque deux nations vont en venir aux mains Parce que les deux rois se sont pris de querelle; Puisque la plaine verte où court la sauterelle, Où rit l'aube, où se chauffe au soleil le lézard, Va tout à l'heure voir passer l'affreux hasard Secouant dans la nuit ses mains pleines de flèches; Puisqu'aux torrents taris entre les pierres sèches, Vont succéder demain de longs ruisseaux de sang; Puisque le grand lion qui pour boire descend S'arrêtera pensif, surpris de ce flot rouge; Puisque le paysan va trembler dans son bouge; Puisque, si ces deux rois, le numide et le hun, Ne sont pas soudain pris aux cheveux par quelqu'un, On va voir éclater pour leurs folles chimères La désolation lamentable des mères, Et les deux camps côurir l'un sur l'autre acharnés, Et, lorsqu'ils se seront entre eux exterminés, Les durs vainqueurs, pareils aux bêtes des repaires, Tuer les hommes, fils, frères, maris et pères, Et les femmes, tordant leurs bras, cachant leurs seins, Fuir devant les baisers de tous ces assassins; Puisque deux peuples vont tomber dans cet abîme, Vents, ne ferez-vous rien pour empêcher ce crime, Et, vous qui pénétrez dans les profondeurs, vous Qui vous réunissez ou vous dispersez tous Plus vite que l'éclair, là-haut, quand, bon vous semble, Vents, noirs avertisseurs, sur la terre qui tremble, En ce moment funeste, en ce champ odieux, N'amènerez-vous pas les formidables dieux? 28 juillet 1870. XII Fuyez au mont inabordable! Fuyez dans le creux du vallon! Une nation formidable Vient du côté de l'aquilon. Ils auront de bons capitaines, Ils auront de bons matelots, Ils viendront à travers les plaines, Ils viendront à travers les flots. Ils auront des artilleries, Des chariots, des pavillons; Leurs immenses cavaleries Seront comme des tourbillons. Comme crie une aigle échappée, Ils crieront: Nous venons enfin! Meurent les hommes par l'épée! Meurent les femmes par la faim! On les distinguera dans l'ombre Jetant la lueur et l'éclair. Ils feront en marche un bruit sombre Comme les vagues de la mer. Ils sembleront avoir des ailes, Ils voleront dans le ciel noir Plus nombreux que les étincelles D'un chaume qui brûle le soir. Ils viendront, le coeur plein de haines Avec des glaives dans les mains... - Oh! ne sortez pas dans les plaines! Oh! n'allez pas dans les chemins! Car dans nos campagnes antiques On n'entend plus que les clairons, Et l'on n'y voit plus que les piques, Que les piques des escadrons! Oh! que de chars! que de fumée! Ils viendront, hurlant et riant, Ils seront une grande armée, Ils seront un peuple effrayant, Mais que Dieu, sous qui le ciel tremble, Montre sa face dans ce bruit, Ils disparaîtront tous ensemble Comme une vision de nuit " 5 août 1846. XIII Le calife a puni les gens de la montagne. Ses soldats sont venus! Allah les accompagne, Car ils n'ont rien laissé de vivant derrière eux. Maintenant, oh! qùel deuil dans ce champ désastreux! Les os de tout un peuple y gisent dans les pierres. Le vautour décharné, l'aigle aux rouges paupières Sont là seuls, triomphants, joyeux, le bec ouvert. Tout est mort. Le chemin qui va dans le désert Semble dallé, depuis Agra jusqu'à Nicée, De tous ces crânes blancs qui couvrent la chaussée; Et quand des chameliers passent dans cet endroit, Le plus vieux, l'oeil fixé sur un poteau qu'Un voit, Lit cette inscription au groupe qui l'écoute: « Les paveurs du calife ont pavé cette route. » 22 septembre 1846. XIV - Tu volais donc mes boeufs. -C'en est fait de ma peau. - Tu n'as pas de turban? -Pas même de chapeau. - Prends celui-ci. -La mode en cette capitale Est-elle qu'on vous coiffe avant qu'on vous empale? - Tes habits sont troués. -Monseigneur le sultan, C'est vrai. - Mets ce caftan. -Moi! ' -Toi. Mets ce caftan. Esclaves, approchez. Choisis les trois plus belles. - Moi! -Je choisis pour toi. Prends ces trois-là. -Lesquelles? -Ces troupeaux sont à toi. - À moi! - Prends ce collier, présent d'un ancien roi. - Qu'il est lourd! un collier d'or massif! Ça m'achève. Ah çà! je n'y comprends rien du tout. C'est un rêve. Ces trois astres! J'ai peur. À moi ton turban vért, à moi ton caftan bleu! Et tu me mets-au cou ce collier d'or! Au lieu De me couper la tête ou de me faire pendre! Tu me donnes, à moi qui voulais te les prendre,. Tes troupeaux,, et de plus trois femmes pour moi seul! -N'as-tu donc pas été l'hôte de mon aïeul.? XV LE PASSAGE DES ÊTRES SOMBRES Les démons, dont-le chant ressémble à des huées, Volent dans le tumulte horrible des nuées, Et jettent, en fuyant à travers l'infini, Des cris d'amour au mal, surpris d'être béni. -Chaleur, feu,, clarté, vie, enfantez les désastres! Nature aux triples.seins, sous ton vêtement d'astres, Sois bonne mère, et fais deux plis à ton manteau; Mets un agneau dans l'un, dans l'autre un, louveteau. Sanglier, deviens porc dans l'herbe où tu te vautres.. Malheurs, engéndrez-vous sans fin les uns les autres. O bouches des fureùrs et des rugissements, 0 lionne, ô panthère, appelez vos amants! Boas, vautours, requins, crocodiles, vipères, Monstres, accomplissez au fond de vos repaires L'auguste loi de croître et de multiplier. Verdoie, et remplis-toi d'ombre, ô mancenillier, Ours, renards, caïmans,. scorpions! ô famille Du meurtre, du chaos et du néant, fourmille! Vers de terre, oyez plus nombreux que les fleurs. Ricanez dans les bois sacrés, merles siffleurs. Voici le mois de mai, mésanges, tourterelles, Ramiers, accouplez-vous dans les nids chauds et frêles, Et, dans le bercement des. arbres murmurants, Faites avec amour des petits pour les grands. O prêtres, cachez Dieu. Cachez le soleil, bibles. Masques, soyez charmants sur des faces horribles. Asile où le lynx guette, où rôde lé jaguar, Solitude, ouvre-toi devant l'errante Agar. L'aile est au moucheron, l'araignée a ses toiles. Dresse toujours plus haut sous le ciel plein d'étoiles, Dans l'azur, dans le souffle orageux des typhons, Au-dessus des étangs et des bourbiers profonds, Tes branchages d'où sort le miasme insalubre, Sombre monde ignoré, forêt, vierge lugubre! Grandissez, passereaux, car l'épervier grandit. Joie! ô bandit, sois prince! ô prince, sois bandit. Règne, imposture, et prends le fils après le père. Réussissez, rois, dieux, peste! Echafaud, prospère! Ô guerre, ô fratricide, ayez tous les bonheurs Que peuvent vous donner les tueurs, les seigneurs, Les bourreaux, les mangeurs d'enfants, les chasseurs d'hommes. Croîs, Babel! Sybaris, chantez! Aimez, Sodomes! Ô pourriture, sois heureuse; écroulement, Travaille; pullulez, corbeaux; et toi, gaîment, Tourne,-ô meule de grès, et rends la lame aiguë. Jusquiame, aconit, germez; fleuris, ciguë; Chante sous les gibets, mandragore; venins Des joncs vils, des buissons rampants, des arbres nains, Gonflez-vous, car c'est nous, les inconnus terribles, Qui, filtrant l'âpre sève à travers d'affreux cribles, Confiant au printemps l'assassinat, faisons Votre épaississement formidable, ô poisons! Nous sommes l'essaim noir qui passe, et qui souhaite Le cadavre au chacal, la nuit à la chouette, Un sac d'or à Judas, à Jésus un' baiser. Nous voulons voir l'eau vive en marais s'apaiser; Nous aimons ce qui hait; notre bonté procure Une hache à Caïn qu'enivre une âme obscure. Enfer, sois vrai; César, sois fort; tigre, sois beau; Que ta faim soit toujours assouvie, ô tombeau! Rose, accepte l'argent hideux de la limace; Que sous toute beauté l'ossement vil grimace. Tout est faux; de quel crime es-tu née, ô vertu? Et toi, cendre, réponds, de quel fruit d'or viens-tu? Car la surface a beau, chair pure ou clarté sainte, Etre adorable, exquise et fraîche, et si bien peinte Que les hommes sont pris d'amour en la voyant, C'est à nous qu'appartient le dessous effrayant. Abîme! il faut que tout ce qui vit, se hérisse, Aime, se meut, va, vient, rit ou pleure, périsse; Car tout est le sépulcre; et l'invisible écueil Vers lequel le berceau flotte, c'est le cercueil, Et le nouveau-né blanc et rose est un squelette, Ô mort, que ta mamelle épouvantable allaite. - Ainsi parle l'essaim, des démons factieux, Et tout ce qui commet des crimes sous les cieux, Les faux prêtres, les rois sanglants, le vent d'orage, La peste, l'échafaud, la mort, reprend courage. H. H. 29 août 1872. XVI Le Campéador, l'homme honnête et sans ennui, Cria dans la forêt profonde devant lui, - Ici, lion! il faut que je te parle. Approche. Alors on vit sortir 'de derrière une roche L'habitant chevelu dés monts d'Almonacid. - Tiens, vous me tutoyez, dit le lion au Cid. Pourquoi? -Le Cid terrible et doux, cher à l'Espagne, Dit: -Parce que je suis ton frère: -Et la montagne, Et la forêt, la rose, ét. l'herbe, et le buisson Trouvèrent que le Cid superbe avait raison. XVII Muse! paix aux bergers, et paix aux laboureurs! La justice, étrangère aux 'humaines erreurs, Luit sur l'homme des champs comme une pure étoile, Éclairant jusqu'au fond des-coeurs que rien ne voile, Le vieillard au front gris, l'enfant aUx cheveux blonds; Et le soir, on rencontre au penchant des vallons, Retournant au logis par le chemin des vignes, Les plus sages parlant d'elle avec les plus dignes. XVIII Éole allait criant: Bacchus m'a pris mon outre. Mithra-lui dit avec son sourire divin:. Qu'y mettais-tu? Du vent. -Qu'y mettra-t-il? -Du vin. Tu peux te consoler, bonhomme, et passer outre, Et laisser à Bacchus ton outre, dit Mithra, La tempête en sortait,-l'ivresse en sortira. Jersey, 28 octobre 1852. XIX LE VIEUX DE BRISACH (Paraissant sur le haut de sa tour) Je me dis en moi-même et depuis uh moment Voilà bien du vacarme et bien de l'aboiement. J'ai puni les barons voleurs, les noirs burgraves Qui remplissaient le Rhin de leurs forfaits hardis. Rois, j'ai frappé les coups; j'ai fait sur ces bandits Luire ce vieil estoc qui maintenant se rouille; Vous vous êtes rués, vous rois, sur la dépouille, Partageant tout ainsi que des associés; De tout ce qui restait de ces suppliciés, Princes, je vous ai vus vous faire un héritage; Je n'ai pas trouvé bon d'entrer dans le partage, N'ayant pas pour métier d'ôter les clous aux croix, Et d'aller décrocher, la nuit, au fond des bois, Pour les revendre aux juifs les chaînes des potences; Sans cela, si j'avais usé des circonstances, Si j'eusse, comme vous, mis la main dans le sac, Je serais aujourd'hui, moi, le vieux de Brisach, Riche à voir les abbés m'offrir leurs politesses, Et, si bon m'eût semblé, roi comme vos altesses; Je n'eusse eu pour cela, vous le savez bien tous, Qu'à brocanter son peuple à quelqu'un d'entre vous; Car tous, petits et grands, vous êtes à l'enchère, Et, pour quitter ces monts, pour faire bonne chère Ailleurs qu'en vos donjons aux sauvages créneaux, Pour aller vivre à Rome auprès des cardinaux Et du Saint-Père avec quelque drôlesse vile, Il n'est pas un de vous qui n'eût vendu sa ville. Princes, jusqu'à mes pieds quand jadis vous rampâtes, Était-ce sur le ventre? était-ce à quatre pattes? Je ne m'en souviens plus. Aujourd'hui, c'est fort bien, Vous me montrez les dents quand je ne suis plus rien Qu'un bonhomme qui songe et qu'une barbe grise; Et vous me déchirez, et j'ai peu de surprise De vous trouver renards et loups, vous sachant rois. Votre courage est fait de vos anciens exploits. Et je n'en dirai rien, sinon que je vous brave, Et vous défie, ô rois, toi marquis, toi landgrave, Toi duc, troupeau hurlant à ma piste attaché, De mordre aucune place où vous n'ayez léché ". XX La bête regarda l'homme venir vers elle. Ses quatre pieds, sa croupe âpre et surnaturelle, Et son ventre hideux couvraient plus d'un arpent; Avec les torsions subites du serpent Elle avait l'oeil du tigre, et les vautours farouches Volaient sur elle ainsi que sur un ver les mouches; On eût dit que le mont sous son poids 'étouffait Un lion rugissant près d'elle n'eût pas fait Plus d'effet que Moschus soupirant une idylle; L'ombre semblait avoir peur de ce crocodile; Sa gueule était le gouffre où la lave apparaît; Ses glissements étaient marqués-dans la forêt' Par des écrasements de-roches et de chênes; Sa prunelle était faite avec toutes les haines Que l'enfer fait flamber à, ses noirs soupiraux; Elle rugit. -Bonjour, lézard, dit le héros. XXI Batailles! noirs duels de la force et du droit! Guerres,-par le hasard en courant décidées, N'êtes-vous pas souvent funestes aux idées? Que de fois vous avez souillé d'iniquités La Justice et la Paix, ces chastes déités! Tout ne s'en va-t-il pas dans le bruit que vous faites, O victoires! fracas! étincelantes fêtes! Illuminations sous les grands arbres noirs! Feux d'or épanouis dans le ciel clair des soirs! Longue acclamation de la foule.aux armées! Concerts! chants belliqueux! cris éclatants! fumées! Qui remuez le coeur de chaque citoyen, Et dont le lendemain il ne reste plus rien Que des lampions vils mêlés aux branches d'arbre, Et des taches de suif sur les Vénus de marbre! XXII HUGO DUNDAS Devant les douze lords de la chambre étoilée, Hugo Dundas fut grand. Du fond d'une tribune une femme voilée L'admirait en pleurant. Nuit, flambeaux, murs drapés, blasons des deux royaumes, C'était sinistre et beau. Les douze pairs muets semblaient douze fantômes ,Assis dans un tombeau. Une hache brillait. Le peuple criait: honte! Le peuple et les soldats. Tous menaçaient. Mais rien ne fit pâlir le comte, Le comte Hugo Dtindas. - La Révolte a troublé les monts où l'aigle plane, Et vous étiez là tous. Que faisiez-vous, mylord, à Dumbar, à Cartlane? . Mylord, qu'y faisiez-vous? - Mes pairs, j'ai défendu le roi que mon coeur nomme, Mon clan, mon étendard. J'aime l'aigle et le roi, car je suis gentilhomme Et je suis montagnard. - Ainsi le juge austère et le comte superbe Se parlaient dans la tour. Heureux le bon soldat qui meurt, couché sur l'herbe, En plein air, en plein jour! La cour se retira. -L'on voyait dans.la salle Le peuple fourmiller. Enfin l'aube apparut comme une vierge pâle Que l'homme va souiller. Les portes du conseil, de bronze revêtues, S'ébranlèrent alors; Et l'on vit, à pas lents, comme douze statues Rentrer les douze lords. Le juge en cheveux blancs, debout, parlant au comte, Dit: -Nos jours durent peu. Puisque cet homme au roi ne veut pas rendre compte, Il rendra compte à Dieu. I ÉCRIT SUR LE MUR DE VERSAILLES. Sachez qu'on va dresser dévant la Tour de Londre Un grand échafaud noir. Lord comte Hugo Dundas, qù'avez-vous à répondre? Vous mourrez demain soir. - Alors un de ces cris, qui font que l'effroi monte Jusqu'au juge inquiet, Retentit sous la voûte... -On regarda le comte; Le comté souriait. Il dit: '-Adieu la vie! -'Et; sans troùble dans l'âme, Il salua la cour Puis se tournant vers l'ombre où pleurait une femme, -Adieu, dit-il, amour! 14 janvier 1844. XXIII ÉCRIT SUR LE MUR DE VERSAILLES À CÔTÉ DU CORDON DE SONNETTE DE LOUIS XIV ' L'abjeèt est illustre Dans ce temps caduc. Le duc sonne un rustre, Le roi sonne un duc. Siècle étrange! il taille, Sans mêler les rangs, De la valetaille A même les grands. Il tient fous et' sages Au bout de son fil. Il a deux-visages, Mais un seul profil. Il a sur l'épaule Dans le même sac Le duc et le drôle, Frontin et Fronsac. Versailles, IO août 1830 XXIV LA PEAU DE TIGRE Quand la marquise était avec le roi fâchée, Avant l'invention d'Esther par Mardochée, Afin que chez Vasti Sa Majesté rentrât, Il fallait mieux qu'un prince et plus qu'un magistrat; Il fallait, pour conduire Alcandre à Cydalise, Quelqu'un qui fût lettré, mais qui fût de l'église; Pour porter les soupirs, pour mettre à l'entretien Du maître et de la belle un peu d'accent chrétien, Il convenait d'avoir en cour un personnage Qui, sage par sa robe et grave par son âge, Fût superbement prêtre et saintement valet; Il fallait un pieux porte-voix; il fallait, Pour qu'une bouche ayant d'austères habitudes, Chère aux vices pédants, clémente aux fautes prudes, Pût au besoin donner leur sens aux demi-mots, Que monsieur Bossuet fût évêque de Meaux. Certes, ce 'prêtre était farouche; il avait l'âme Faite d'ombre, d'éclairs, de colère et de flamme; Les Cévennes ont vu rugir ce sombre abbé, Et quand le roi montait l'escalier dérobé, Ce tigre était là; mais il servait de descente Au lit où Montespan palpitait, rougissante. XXV -Oui, duc ", nous sommes beaux, et nous avons l'amour Dans les yeux, et l'esprit sur le front! -Un beau jour, Car il faut bien que tout, même le mal, finisse, Bref, après avoir eu la fièvre et la jaunisse, Après avoir aimé fort peu, beaucoup haï, Après avoir menti, trompé, triché, trahi, Fait rage; après un tas de choses mal agies, Nuits au tripot, brelans, lansquenets, tabagies, Nous crevons. Vils faquins que l'orgueil étouffait! Et nous ne savons plus ce que nous avons fait De notre âme, l'ayant derrière nous semée Au hasard, dans cette ombre et dans cette fumée. L'homme, fausse monnaie, écu sinistre et noir, Et que Satan changeur souvent cloue au comptoir, Sequin que la mort garde en paîment de l'orgie, Est du néant que Dieu marque à son effigie. XXVI Les révolutions, ces grandes affranchies, Sont farouches, étant filles des monarchies. Donc, quand le genre humain voulut, enfin lassé, Entrer dans l'avenir et sortir du passé, Il n'aperçut pas d'autre ouverture que celle Qui s'offrait, sous ce fer où l'éclair étincelle, Entre ces deux poteaux, chambranles effrayants. Oui, c'est la seule issue, hommes, troupeaux fuyants; Sortez par ce sépulcre. O mystère insondable! Hélas! c'est du passé la porte formidable,! Entrez dans l'avenir par ce pas sépulcral. C'est à travers le mal qu'il faut sortir du mal. Le genre humain, pour fuir de la sanglante ornière, Marche sur une tête humaine, la dernière; C'est avec de l'enfer qu'il commence ses cieux; Et l'homme en écrasant le monstre est monstrueux. Eruption des droits de l'homme! Sombres laves! Sortie exaspérée et fauve des esclaves! Triste loi du reflux qui ne peut dévier! Lugubre enfantement du Vingt-et-un-Janvier 19! Tout un monde surgit, tout un monde s'écroule; Fiacre horrible qui passe au milieu de la foule! Sacerdoce et Pouvoir sont là; que disent-ils? Morne chuchotement de ces deux noirs profils! Pendant qu'autour d'eux gronde, éclate et se proclame La révolte du peuple et l'émeute de l'âme, Pendant que, sur la terre et dans le firmament, On entend le funèbre et double craquement De l'ancien paradis et de l'ancien royaume, Le roi spectre tout bas parle au prêtre fantôme. Qu'est-ce qu'il avait fait, ce roi, ce condamné, Ce patient pensif et pâle? Il était né. Est-ce une injuste mort? Qui donc l'oserait dire? C'est la punition; c'est aussi le martyre. Responsabilité sombre de l'innocent! O révolutions! l'idéal est en sang; Le sublime est horrible et l'horrible est sublime; Et comment expliquer ces aspects de l'abîme? Oh! quels chocs de faisceaux, de tribuns, de pavois! Je vois luire les fronts, j'entends parler les voix; La lumière est accrue et l'ombre est agrandie; Toute cette héroïque et vaste tragédie Passe devant mes yeux comme par tourbillons. La Marseillaise dit: Formez vos bataillons! Là-bas, dans un rayon de gouffre et de colère, Le vieux bonnet damné du forçat séculaire Luit au bout d'une pique, étrange labarum. Ce n'est pas un sénat, ce n'est pas un forum, C'est un tas de Titans qui vient tout reconstruire; Ces colosses hagards se mettent à bruire; Nuit, tourmente; océan épouvantable et beau! Chaque vague qui fuit s'appelle Mirabeau, Robespierre, Brissot, Guadet, Buzot, Barnave, Pétion... -Hébert salit l'écume de sa bave. Et, submergé, saignant, arraché, mort, épars, Le vieux dogme, partout, noyé de toutes parts, Tombe, et tout le passé s'en va dans la même onde. Danton parle; il est plein de la rumeur d'un monde; C'est une idée et c'est un homme; il resplendit; Il ébranle les coeurs et les murs; ce qu'il dit Est semblable au passage orageux d'un quadrige; Un torrent de parole énorme qu'il dirige, Un verbe surhumain, superbe, engloutissant, S'écroule de sa bouche en tempête, et descend Et coule et se répand sur la foule profonde; Il bâtit? non, il brise; il détruit? non, il fonde. Pendant qu'il jette au vent de l'avenir ses cris, Mêlés à la clameur de vieux trônes proscrits, Le peuple voit passer une roue inouïe De tonnerre et d'éclairs dont l'ombre est éblouie; Il parle; il est l'élu, l'archange, l'envoyé! Et l'interrompra-t-on? qui l'ose est foudroyé. Qui pourrait lui barrer la route? qui? personne. Tout ploie en l'écoutant, tout s'émeut, tout frissonne, Tant ces discours, tombés d'en haut, sont accablants, Tant l'âme est forte, et tant, pour les hommes tremblants, Ces roulements du char de l'esprit sont terribles! Auprès des flamboyants se dressent les horribles: Justiciers, punisseurs, vengeurs, démons du bien. -Grâce.! encore un moment! grâce! -Ils répondent: Rien. Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave? Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave. Il souffle la fureur;,:les griefs acharnés, La vengeance, la mort, la vie, aux déchaînés A plat ventre, grinçant des dents, livide, oblique, Il travaille à l'immense évasion publique; Il perce l'épais mur du bagne, et, dans son trou, Du grand cachot de l'ombre il tire le verrou; Il saisit l'ancien monde; il met à nu sa plaie; Il le traîne de rue en rue, il est la claie; Il est en même temps la huée; il écrit; Le vent d'orage emporte et -sème son esprit, Une feuille, de fange et d'aurore inondée, Espèce de guenille horrible de. l'idée; Il dénonce, il délivre; il. console, il maudit; De la liberté sainte il est l'âpre bandit; Il agite l'antique et monstrueuse chaîne, Hideux, faisant sonner ce fer contre sa haine; On voit autour de lui des ossements humains;. Charlotte, ayant le coeur des ancêtres romains, Seule osera tenter cet antre inabordable; Il est le misérable,. il est le formidable; Il est l'auguste infâme; il est le nain géant; Il égorge, massacre, extermine, en créant; Un pauvre en deuil l'émeut, un roi saignant le charme; Sa fureur aime; il verse une effroyable larme; Comme il pleure avec rage au secours des souffrants! Il crie au mourant: Tue! Il crie au volé: Prends! Il crie à l'opprimé: Foule aux pieds! broie! accable! Doux pour une détresse et pour l'autre implacable, Il fait à cette foule, à cette nation, A ce peuple, un salut d'extermination. Dur, mais grand; front livide entre les fronts célèbres! Ténébreux, il attaque et poursuit les ténèbres. Cette chauve-souris fait la guerre au corbeau. Prêtre imposteur du vrai, difforme amant du beau, Il combat l'ombre avec toutes les armes noires. Pierres, boue et crachats, affronts, cris dérisoires, Hymnes à l'échafaud, poignard, rire infernal, Il puise à pleines mains dans l'affreux arsenal; Cet homme peut toucher à tout, hors à la foudre. La meule doit broyer si le moulin veut moudre; Sur les versants divers des abîmes penchants, Ceux qui paraissent bons, ceux qui semblent méchants, Ébauchent en commun la même délivrance; Ils font le droit, ils font le peuple, ils font la France. Qu'appelez-vous Bourbon, majesté, roi, dauphin? Toute chose dont sort l'indigence, la faim, L'ignorance, le mal, la guerre, l'homme brute, C'est fini, cela doit s'en aller dans la chute; C'est une tête. Eh bien, le panier la reçoit. Ils marchent, détruisant l'obstacle, quel' qu'il soit; Et c'est leur dogme' à tous: -Tuer quiconque tue. Ruine où l'ordre éclôt, vit et se constitue! C'est par excès d'amour qu'ils abhorrent; bonté Devient haine; ils n'ont plus de coeur que d'un côté A force de songer au sort des misérables, Et par miséricorde ils sont inexorables. Pour eux ce blond dauphin, c'est déjà tout un roi; Qu'importe sa pâleur, sa fièvre, son effroi? Ils écoutent le triste avenir qui sanglote; L'enfant a dans leur main la lourdeur 'd'un despote; Ils l'écrasent meurs donc! -sous le trône natal. Ainsi tous les débris du vieux monde fatal, Évêques mis aux fers, rois traînés à la barre, Disparaissent, broyés sous leur pitié barbare. Tigres compatissants! formidables agneaux! Le sang que Danton verse éclabousse Vergniaux Sous la Montagne ainsi qu'aux pieds de la Gironde Le même avenir chante et la même horreur gronde. Oui, le droit se dressa sur les codes bâtards; Oui, l'on sentit, ainsi qu'à tous les avatars, Le tressaillement sourd du flanc des destinées, Quand, montant lentement son escalier d'années, Le dix-huitième siècle atteignit quatrevingt; Encor treize, le nombre étrange, et le jour vint. Alors, comme il arrive à chaque phénomène, A chaque changement d'âge de l'âme humaine, Comme lorsque Jésus mourut au Golgotha, L'éternel sablier des siècles s'arrêta, Laissant l'heure incomplète et discontinuée; L'oeil profond des penseurs plongea dans la nuée, Et l'on vit une main qui retournait le temps. On comprit qu'on touchait aux solennels instants, Que tout recommençait, qu'on entrait. dans la phase, Que le sommet allait descendre sous la base, Que le nadir allait devenir le zénith, Que le peuple montait sur le roi qui finit! Un blême crépuscule apparut sur Sodome, Promesse menaçante; et le peuple, pauvre homme, Mendiant dont le vent tordait le vil manteau, Forçat dans sa galère ou juif dans'son ghetto, Se leva, suspendit sa plainte monotone, Et rit, et s'écria: -Voici la grande automne! La saison vient. C'est mûr. Un signe est dans les cieux. La Révolution, pressoir prodigieux, Commença le travail de la vaste récolte, Et, des coeurs comprimés exprimant la révolte, Broyant les rois caducs debout depuis Clovis, Fit son oeuvre suprême et triste, et sous sa vis Toute l'Europe fut comme une vigne sombre. Alors, dans le champ vague et livide de l'ombre, Se répandit, fumant, on ne sait quel flot noir, O terreur! et l'on vit, sous l'effrayant pressoir, Naître de la lumière à travers d'affreux voiles, Et jaillir et couler du sang et des étoiles; On vit le vieux sapin des trônes ruisseler, Tandis qu'on entendait tout le passé râler, Et, le front radieux, la main rouge et fangeuse, Chanter la Liberté, la grande vendangeuse. Jours du peuple cyclope et de l'esprit titan! Vie et trépas tournant le même cabestan! Temps splendide et fatal, qui mêle en sa fournaise Au cri d'un Josaphat l'hymne d'une Genèse! Quiconque t'osera regarder fixement, Convention, cratère, Etna, gouffre fumant, Quiconque plongera la fourche dans ta braise, Quiconque sondera ce puits: Quatrevingt-treize, Sentira se cabrer et s'enfuir son esprit. Quand Moïse vit Dieu, le vertige le prit; Et moi, devant l'histoire aux horizons sans nombre, Je tremble, et j'ai le même éblouissement sombre, Car c'est voir Dieu que voir les grandes lois du sort. Non, le glaive, la mort répondant à la mort, Non, ce n'est pas la fin. Jette plus bas la sonde, Mon esprit. Ce serait l'étonnement du monde Et la déception des hommes qu'un progrès N'apparût qu'en laissant aux justes des regrets, Que l'ombre attristât l'aube à se lever si lente, Et que, pour le toucher avec sa main sanglante Le temps de lui céder la place et le chemin, Toujours l'affreux hier ensanglantât demain! Non, ce n'est pas la fin. Non, il n'est pas possible, Dieu, que toute ta loi soit de changer de cible, Et de faire passer le meurtre et le forfait Des mains des rois aux mains du peuple stupéfait. Le peuple ne veut pas de ce morne héritage 20. Que serait donc l'effort de l'homme si le sage N'avait à constater qu'un résultat si vain, Le choc du droit humain contre le droit divin! Et s'il n'apercevait que cette lueur trouble Quand il écoute au fond de l'ombre la voix double, Le passé, l'avenir, la matière, l'esprit, La voix du peuple Enfer, la voix du peuple Christ! C'est vrai, l'histoire est sombre. Ô rois! hommes tragiques! Démences du pouvoir sans limites! logiques De l'épée et du sceptre, exterminant, broyant, Allant à travers tout à leur but effrayant! Oh! la toute-puissance a Caïn pour ancêtre. Rien qu'à voir par éclairs les siècles apparaître, Quels règnes inouïs! que d'étranges lueurs! Voici les idiots à côté des tueurs. Zam, s'éveillant trop tard, met l'aurore à l'amende; Claude égorge sa femme et puis la redemande; Bajazet veut lier les vents à des poteaux; Xercès fouette la mer, Phur crache sur l'Athos; Pillage, trahison, vol, parjure, homicide; Ici le parricide et là l'infanticide; Pères dénaturés, fils en rébellion; Octave usurpe, opprime, égorge, et dans Lyon Soixante nations lui bâtissent un temple; La Flandre est un bûcher que Philippe contemple; Léon dix en riant étrangle un cardinal; Maxence après Galère apparaît infernal; Voilà Sanche, abruti d'ivresses funéraires; Celui-ci, Mahomet, tua ses dix-neuf frères; Après avoir frappé son père, Manfredi S'assied dessus jusqu'à ce qu'il soit refroidi; Les Transtamares font revivre les Orestes; Achab fait ramasser sous sa table ses restes Par des hommes sans mains, sans pieds, sans dents, sans yeux; Caïus triomphe avec du sang jusqu'aux essieux; Richard d'York étouffe Édouard cinq; Ramire Le Mauvais est mauvais, mais Jean le Bon est pire; Sélim, tout effaré de débauche et d'encens, Court dans Stamboul, perçant de flèches les passants; Zeb plante une forêt de gibets à Nicée; Christiern fait tous les jours arroser d'eau glacée Des captifs enchaînés nus dans des souterrains; Galéas Visconti, les bras liés aux reins, Râle, étreint par les noeuds de la corde que Sforce Passe dans les oeillets de sa veste de force; Cosme, à l'heure où midi change en brasier le ciel, Fait lécher par-un bouc son père enduit de miel; Soliman met Tauris en feu pour se distraire; Alonze, furieux qu'on allaite son frère, Coupe le bout des seins d'Urraque avec-ses dents; Vlad regarde mourir ses neveux prétendants Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche; Borgia communie; Abbas, maçon farouche, Fait avec de la brique et des hommes vivants D'épouvantables tours qui hurlent dans les vents; Là, le sceptre vandale, ici la loi burgonde; Cléopâtre renaît pire dans Frédégonde; Ivan est sur Moscou, Carlos est sur Madrid; Sous cet autre, Louis dit le Grand, on ouvrit Les mères pour tuer leurs enfants dans leurs ventres. Mais où sont donc les loups! Oh! les antres! les antres! La jungle où les boas glissent, fangeux et froids! Est-ce du sang qui coule aux veines de ces rois? Ont-ils des coeurs aussi? Sont-ils ce que nous sommes? Cieux profonds! Oh! plutôt que l'aspect de ces hommes, La rencontre du tigre, et, plutôt que leur voix, Le sourd rugissement des lions dans les bois! Eh bien, vengeance donc! mort! malheur! représailles! La torche aux Rhamséions, aux Kremlins, aux Versailles! Qu'Ossa soit à son tour broyé par Pélion! Au bourreau les bourreaux! Justice! talion! Non! Jamais d'échafauds! C'est par d'autres répliques Que doivent s'affirmer les saintes républiques. Ce siècle, le plus grand des siècles, l'a compris. Le jour où Février se leva sur Paris, Il fit deux parts de l'oeuvre immense de nos pères, Et, grave, agenouillé devant les grands mystères, Ne gardant que le droit, rendit à Dieu la mort. Notre doigt n'est pas fait pour presser le ressort De ce fer monstrueux qui tombe et se relève; La liberté n'est pas un outil de la Grève; Elle s'emmanche mal au couperet hideux; Carrier, Le Bas, Hébert, sont des Philippes deux; Fouquier-Tinville touche au duc d'Albe; Barrère Vaut de Maistre, et Chaumette a Bâville pour frère; Marat, Couthon, Saint-Just, d'où la vengeance sort, Servent la vie avec les choses de la mort; Ce qu'ils font est fatal; c'est toujours la vieille oeuvre, Et l'on y sent le froid de l'antique couleuvre. Non, le vrai ne doit point avoir de repentirs; Au nom de tous les morts et de tous les martyrs, Non, jamais de vengeance! et la vie est sacrée. L'aigle des temps nouveaux, planant dans l'empyrée, Laisse le sang rouiller le bec du vieux vautour; Le peuple doit grandir; étant maître à son tour, Et c'est par la douceur que la grandeur se prouve. Concorde! Nos enfants ne tettent plus la louve; Notre avenir n'est plus dans un antre, allaité Par l'affreux ventre noir de la fatalité. ' Ce patient, traîné dans un tombeau qui roule, Ces prunelles de tigre 'éclatant dans la foule, Ce prêtre, ce bourreau, tout ce groupe fatal, Ce tréteau, pilori s'il n'est pas piédestal, Ce panier, cette fosse infâme qui se creuse, Cette hache, c'était de l'ombre malheureuse; Cela' cachait le' ciel, le vrai, l'astre éclipsé; C'était du crépuscule et c'était du passé; Le peuple sent en lui sa nouvelle âme éclore, Et ne veut rien du soir et veut tout de l'aurore. Avançons. Le progrès, c'est un besoin d'azur. Certes, Danton fut grand; Robespierre était pur; Jadis, broyant, malgré les cris et les menaces, Les mâchoires de l'hydre entre ses poings tenaces, Gladiateur géant du cirque des fléaux, Ayant à déblayer tout l'antique chaos, Ce grand Quatrevingt-treize a fait ce qu'il dut faire; Mais nous qui respirons l'idéale atmosphère, Nous sommes d'autres coeurs; les temps fatals sont clos; Notre siècle, au-dessus du vieux niveau des flots, Au-dessus de la haine, au-dessus de la crainte, Fait sa tâche; il construit la grande Babel sainte; Dieu laisse cette fois l'homme bâtir sa tour. La république doit s'affirmer par l'amour, Par l'entrelacement des mains et des pensées, Par tous les lys s'ouvrant à toutes les rosées, Par le beau, par le bon, par le vrai, par le grand, Par le progrès debout, vivant, marchant, flagrant, Par la matière à l'homme enfin libre asservie, Par le sourire auguste et calme de la vie, Par la fraternité sur tous les seuils riant, Et par une blancheur immense à l'orient. Après le dix août superbe, où dans la brume Sous le dernier éclair le dernier trône fume, Après Louis, martyr de son hérédité, Roi que brise la France en mal de liberté, Après cette naissance, après cette agonie, Toute l'oeuvre tragique et farouche est finie. L'ère d'apaisement suit l'ère de terreur. Le droit n'a pas besoin de se mettre en fureur, Et d'arriver les mains pléines de violences, Et de jeter un glaive au plateau des balances; Il paraît, on tressaille; il marché, on dit C'est Dieu. Mort à la mort! Au:feu la loi sanglante! au feu Le vieux koran de fer, l'affreux code implacable Qui tord l'irrémissible avec l'irrévocable, Qui frappe, qui se venge, et qui se trompe! À bas, Croix qui saisis Jésus et lâches Barabbas! A bas, potence, avec toutes tes branches noires! Fourche que Vouglans mêle à ses réquisitoires, Solive épouvantable où Tristan s'accouda, Machine de Tyburn et de la Cebada, Démolis-toi toi-même, et croule, mutilée, Avec le saint-office et la chambre étoilée, Et tourne contre toi la mort que tu contiens! Charpente que l'enfer fait lécher à ses chiens, Va pourrir dans la terre éternelle et divine Qui ne te connaît point, toi l'arbre sans racine, Qui t'exclut de la sève et qui ne donne pas La vie au bois féroce où germe le trépas! Fuis, dissous-toi, perds-toi dans la grande nature! Engins qu'ont maniés le meurtre et la torture; Ô monstrueux outils de la tombe, assassins, Rappelez-vous les bons, les innocents, les saints, Et demandez-vous-en compte les uns aux autres! Tous les crimes du faible ont pour source les vôtres. Poutre, ébrèche la hache-et brise le. couteau; Hache, deviens cognée et frappe le poteau, Frappe; exterminez-vous, ô ténébreux complices! Et tombe pêle-mêle, ô forêt des supplices, Roue, échelle, garrot, gibet, et glaive, et faulx, Sous le bras du progrès, bûcheron d'échafauds! XXVII Quinze cents ans avaient fait sur l'homme la nuit; Le vieux monde était là, de ténèbres construit, Babel aux spirales sans nombre; La Révolution cria: finissons-en! Et d'un seul coup, ce spectre au pied de paysan Fit écrouler toute cette ombre. La Révolution, qui vint à pas bruyants, Bras nus, pieds nus, sortait des siècles effrayants De la torture et du malaise; Elle saignait encor quand elle triomphait; C'est du bois du gibet des peuples que Dieu fait Les sabots de Quatrevingt-treize XXVIII TALAVEYRA RÉCIT DE MON PÈRE C'est à Talaveyra de la Reine, en Espagne. Les anglais, contre qui nous étions en campagne, Tenaient, en s'appuyant sur un vieux château-fort, Le coteau du midi, nous le coteau du nord. Deux versants; un ravin entre les deux armées. On se battait depuis le matin; les fumées Monstrueuses que fait un combat furieux Salissaient le soleil, terrible au fond des cieux; Et lui, l'astre éternel d'où sort l'aube éphémère, Vieux, et jeune toujours comme le vieil Homère, Lui, ce même soleil qu'Achille vit jadis, Se vengeait; sur nous tous combattants, assourdis Par le vaste fracas des canons en démence, Il versait les flots noirs de sa lumière immense, Il nous aveuglait; sombre, il jetait au milieu Des tonnerres humains le grand rayon de Dieu. Il brillait, il régnait; il nous brûlait, sinistre. Le roi don Charles quatre et Godoji, son ministre, Nous avaient mis l'armée anglaise sur les bras, Mais les anglais, qui sont peu faits pour les sierras, Avaient chaud comme nous. La journée était dure. Pas un brin d'herbe; au fond du ravin la verdure De quelques pins d'Alep, espèce de rideau Laissant voir sous son antre un maigre filet d'eau. De même que les cils séparent deux paupières, Ces arbres couvrant l'eau qui courait dans les pierres Séparaient les deux plans inclinés du vallon. Or, comme le semeur attaque l'aquilon, Nous nous heurtions, français contre anglais. Les mitrailles Pleuvaient, et l'on voyait des crânes, des entrailles, I, 29 ÉCRIT SUR UN LIVRE DU JEUNE MICHEL NEY Des ventres entr'ouverts ainsi qu'un fruit vermeil, Et, sur l'immense mort sanglante, le soléil. Le sabre, le canon, l'espingole; la pique, C'est tout simple, on s'y fait; mais avoir le tropique Sur sa tête, c'est trop. Nous avions soif. Le fer Et le plomb, c'est la mort; mais la soif, c'est l'enfer. Le soleil, la sueur, la soif, oh! quelle rage! Nous n'en faisions pas moins notre implacable ouvrage, Et l'on se massacrait éperdûment. Partout Des cadavres, mêlés aux combattants debout, Gisaient, indifférents déjà comme des marbres. Tout à coup j'aperçus le ruisseau sous les arbres. Un espagnol le vit et cria: caramba! Je descendis vers l'eau, qu'un anglais enjamba; Un français accourut, puis deux, puis trois, puis quatre; On se mit à genoux, on cessa de se battre, Quitte à recommencer; les blessés, à pas lents, Se traînaient; on trinqua dans les casques sanglants. -A votre santé! dis-je. ' Ils dirent: A la vôtre! - Et c'est ainsi qu'on vint boire un peu l'un chez l'autre. La bataille reprit, sans trêve cette fois, Affreuse; et nous songions, nous, en pensant aux rois, Aux empereurs, à tous ces sombres téméraires, Qu'ils font des ennemis, mais que Dieu fait des frères. XXIX ÉCRIT SUR UN LIVRE DU JEUNE MICHEL NEY Enfants! fils des héros disparus! fils des hommes Qui firent mon. pays plus grand que les deux Romes, Et qui s'en sont allés, dans l'abîme engloutis! Vous que nous voyons rire et jouer tout petits, Sur vos fronts innocents la. sombre histoire pèse. Vous êtes tout couverts de la gloire française. Oh! quand l'âge où l'on pense, où l'on ouvré les yeux, Viendra pour vous, enfants, regardez vos aïeux Avec un tremblement de joie et d'épouvante. Ayez toujours leur âme en vos âmes vivante, Soyez nobles, loyaux 'et vaillants entre tous;' Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas à vous! Tout passant peut venir vous en demander compte. Ils sont notre trésor dans nos moments de honte, Dans nos abaissements et dans nos abandons; C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons. 14 avril 1847. XXX À UN SOLDAT DEVENU VALET Jadis, ô vieux soldat, tu n'étais pas un homme. La colonne trajane, antique orgueil de Rome, Sur son marbre où revit en foule un peuple roi, N'avait pas un profil plus farouche que toi! Paysan chevelu, dans ta chaumière aimée, Pris par la grande main qui fit la grande armée, Tu vins tout jeune aux camps, pauvre pâtre breton. Pour saisir un fusil tu jetas ton bâton. Et c'est là qu'un beau jour, un matin de bataille, En écoutant un bruit de bombe et de mitraille, En voyant au galop passer Napoléon, Éperdu, frissonnant, tu te sentis lion! Tu fus lion dix ans. Autant qu'il t'en souvienne, Tu visitas Madrid, Dresde, Berlin et Vienne; Et ces villes tremblaient derrière les canons, Quand elles te voyaient, parmi tes compagnons, Accourir, haletant, formidable, invincible, Secouant ta crinière avec un cri terrible! Toi, partout, tu marchais, plein d'orgueil et de foi, Car te sentir lion, c'était te sentir roi! L'empire est mort. Hélas! quels fantômes nous sommes! Les lions à la paix redeviennent des hommes. L'homme est plein de misère. Il faut bien vivre enfin! On bravait la mitraille, on se rend à la faim. On descend chaque jour d'un pas. De chute en chute L'homme arrive où jamais ne tomberait la brute. Maintenant, ô soldat, maintenant, ô vainqueur, Galonné comme un suisse à la porte du choeur, L'oeil baissé, l'air dévot, tu portes à l'église Le petit chien griffon d'une vieille marquise; Et tandis qu'en tes bras jappe le chien moqueur, L'ancien lion rugit de honte dans ton coeur! 13 mai 1835. XXXI Qu'était-ce que l'enfant? qu'était-ce que la mère? Je l'ignorais. C'était la saisôn éphémère Qui nous enchante; et n'a qu'un défaut, durer peu, Avril. De ma mansarde, entr'ouverte' au ciel bleu, Je regardais, à l'heure où le jour vient de naître, Une femme tournant le dos à la fenêtre, Assise sûr son lit, un enfant dans ses bras; Je devinais l'enfant, je ne le voyàis pas, Tant ils étaient tous deux serrés 'l'un contre l'autre. Malheur au faible! ô sombre horizon 'que le nôtre! Cette femme était là seulé, en ce bouge étroit. Elle avait un 'enfant; mais avait-elle un toit? Était-elle, humble plante et rose infortunée, Livrée à ce vent noir qu'on nomme destinée, Qui brise au haut des monts le cèdre et le sapin? Avait-elle du lait? avait-elle du pain? De quoi manger? de quoi nourrir? poignant problème! Nos lois sont lés 'carcans de la misère blême.. Avait-elle un amant? avait-elle un m àri? Qu'un rameau soit flétri parce qu'il est fleuri, C'est triste, et c'est, hélas, souvent le sort des femmes! Ce vil monde punit l'éclosion des âmes. Elle semblait rêver sous un nuage obscur; Elle ne parlait pas et regardait son mur; Moi j'étais dans l'aurore, elle dans lés ténèbres; Et je ne distinguais, dans ces ombres funèbres, De ce double destin entrevu' vaguement, Rien que deux petits bras pressant un cou charmant. 9 mai 1877. XXXII Au bord des flots, au sein des sombres Babylones, Reste à jamais debout sur les hautes colonnes! Veille sur nos vaisseaux et veille sur nos tours! Sois toujours fier de nous! Libre, calme, sereine, La France a l'avenir! La France est encor reine! Ton empire est tombé, ton peuple vit toujours. Une aube meilleure Sur nous brillera. Nous attendons l'heure, Mais l'heure viendra! Comme Dieu lui-même Qui récolte et sème Dans l'immensité, Notre auguste France A la patience De l'éternité! En vain Londre et Moscou, dans leur rage inféconde, L'une hors de l'Europe et l'autre hors du monde, Ont mutilé la France alors que tu tombas; Et sur nos maux profonds qui saignent et s'irritent Ont posé, comme un vase où des serpents s'agitent, Une fragile paix pleine de sourds combats! Une aube meilleure Sur nous brillera... Dieu veut la grande France et la grande Allemagne. Il fit Napoléon comme il fit Charlemagne, Pour donner à l'Europe un centre souverain. Que Stamboul meure, alors vers l'orient tournée, Teutonia, de gloire et de paix couronnée, Reprendra le Danube et nous rendra le Rhin! Une aube meilleure Sur nous brillera... En attendant ce jour que chaque instant amène, Jour où l'amour luira sur la famille humaine, Jour où s'effaceront les crimes expiés, Vois au-dessous de toi, figure solennelle, L'éternelle tempête et la haine éternelle, L'Océan sous tes yeux, l'Angleterre à tes pieds! Une aube meilleure Sur nous brillera. Nous attendons l'heure, Mais l'heure viendra. Comme Dieu lui-même Qui récolte et sème Dans l'immensité, Notre auguste France A la patience De l'éternité! 30 juillet 1841. XXXIII LES DEUX CÔTÉS DE L'HORIZON Comme lorsqu'une armée inonde des campagnes, Une. immense rumeur se disperse dans l'air. Il se fait un grand bruit du côté des montagnes; Il se fait un grand bruit du côté de la mer. Le poète a crié: -Qu'est ce bruit? Dans les ombres Il remplit la montagne, il remplit l'océan. N'est-ce pas l'avalanche, aigle des Alpes sombres? O goèland des flots, n'est-ce pas l'ouragan? Le goèland, du fond des mers où la nef penche, Est venu. Le grand aigle 'est venu du Mont Blanc. Et l'aigle a répondu: -Ce n'est pas l'avalanche. - Ce n'est pas la tempête, a. dit le goëland. Ô farouches oiseaux! quoi! cé n'est pas la trombe, Ce n'est pas l'aquilon que votre aile connaît? - Non, du côté des monts c'ést un monde qui tombe. - Non, du çôté des mers c'est; un monde qui naît. Et le poète a dit: -Que Dieu vous accompagne! Retournez l'un et l'autre à vos nids hasardeux. Toi, va-t'en à:ta mer. Toi, rentre à ta montagne. Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux. L'Amérique surgit, et Rome meurt! ta Rome! Crains-tu pas d'effacer, Seigneur, notre chemin, Et de dénaturer le fond même de l'homme, En déplaçant ainsi tout le génie humain? Donc la matière prend le monde à la pensée!. L'Italie était l'art, la foi, le coeur,. le. feu. L'Amérique est sans âme. Ouvrière glacée, Elle a l'homme pour but. L'Italie avait Dieu. Un astre ardent se couche, un astre froid se lève. Seigneur! Philadelphie, "un comptoir de marchands, Va remplacer la ville où Michel-Ange rêve, Où Jésus met sa croix, où Flaccus mit ses chants! C'est ton secret, Seigneur. Mais, ô Raison profonde, Pourras-tu, sans livrer l'âme humaine au sommeil, Et sans diminuer la lumière du monde, Lui donner cette lune au lieu de ce soleil 25? 9 avril 1840. XXXIV Elle prend un miroir, s'y regarde, le jette avec horreur, souffle son flambeau, et tombe à genoux auprès de son lit. Oh! je suis monstrueuse et les autres sont belles! Cette bosse! ô mon Dieu!... Elle cache son visage dans ses mains et laisse tomber sa tête sur le lit. Elle s'endort. UNE VOIX C'est là que sont tes ailes! La chambre s'emplit d'une lumière vague. -Elle dort toujours. Au fond une forme ailée apparaît dans un nimbe de rayons. Écoute-moi. Je suis ton fiancé des cieux. Tu portes sur ton dos le sac mystérieux, Tu portes sur ton dos l'oeuf divin de la tombe; Sous ce poids bienheureux ton corps chancelle et tombe, Et le regard humain a cette infirmité De voir dans ta splendeur une difformité. Ta gloire dans le ciel est ton fardeau sur terre. Tu pleures. Mais pour nous, les voyants du mystère, Qui savons ce que Dieu met dans l'humanité, De ton épaule sombre il sort une clarté. Etre qui fais pitié même aux prostituées, O femme en proie au rire, à l'affront, aux huées, Sur qui semble à jamais s'être accroupi Smarra, A ta mort ton épaule informe s'ouvrira, Car la chair s'ouvre alors pour laisser passer l'âme, O femme, et l'on verra de cette bosse infâme, Moquée et vile, horrible à tout être vivant, Sortir deux ailes d'ange immenses, que le vent Gonflera dans les cieux comme il gonfle des voiles, Et qui se déploieront toutes pleines d'étoiles! Oui, Lise, écoute-moi. Nous autres nous voyons L'ange à travers le monstre, et je vois tes rayons! Du songe où ta laideur rampe, se cache et pleure, Oui, de ce songe affreux que tu fais à cette heure, Tu t'éveilleras belle au-delà de tes voeux! Tu flotteras, voilée avec tes longs cheveux Et dans la nudité célèste de la tombe, Et tu resteras femme en devenant colombe. Tu percevras, dans l'ombre et dans l'immensité, Un sombre hymne d'amour montant vers ta beauté; Les hommes à leur tour te paraîtront difformes; Tu verras sur leurs dos leurs fautes, poids énormes; Les fleurs éclaireront ton corps divin et beau, Car leur parfum devient clarté dans le tombeau; Les astres t'offriront leur rose épanouie. Tu prendras pour miroir, de toi-même éblouie, Ce grand ciel qui te semble aujourd'hui plein de deuil; Ailée et frissonnante au bord de ton cercueil, Comme l'oiseau qui tremble au penchant des ravines, Tu sentiras frémir dans les brises divines Ton corps fait de splendeur; ton sein blanc, ton front pur, Et tu t'envoleras dans le profond azur! 8 mars 1854. XXXV BALMA S'était-il dit: « L'hiver, les gouffres, la tempête, « Gardent le roi des monts sous son dais de brouillards; « Nul homme encor n'a pu fouler du pied sa tête, « Presque inaccessible aux regards. « J'irai! J'assiégerai, dans ma sublime audace, « Cette forteresse de glace, « Et ces tours, qui touchent aux cieux! « Sur le sommet neigeux du mont hyperborée « La Gloire fait fleurir-une palme ignorée .« Qui n'est visible qu'à mes yeux! » Avait-il, l'humble pâtre, entendu dans un rêve D'aériennes voix lui crier: « Ne dors pas! « Jusqu'au front du Mont-Blanc que ton âme s'élève: « Qu'elle y précipite tes pas!: « Berger, qu'à ces hauteurs la terre te contemple. « Va! l'esprit divin, comme un temple, « Habita toujours le haut lieu. « Va! quelque vision sans doute t'est promise. « Sur ce nouveau Sina, comme un nouveau Moïse, « Monte à la rencontre de Dieu! » Je ne sais: mais un jour, à l'heure où dans les ombres L'aube n'a pas atteint le front des Alpes sombres, Il partit. Le Mont-Blanc, éclairé seul encor, Comme un roi diligent, lorsque son camp sommeille, Avant tous ses guerriers, tout armé se réveille, Sur les monts obscurcis levait son casque d'or. Quand on le vit portant sa lourde carnassière, Et l'échelle d'écorce, et la hache de pierre, Les pâtres, les chasseurs à l'oeil audacieux, L'entouraient, demandant le but de ses voyages; Et, d'abord, à son doigt levé vers les nuages, On ne sut s'il montrait le Mont-Blanc ou les cieux. Mais lorsqu'il révéla son dessein magnanime: « Frère! du mont maudit tu veux toucher la cime? « Quel démon à ta mort te conduit par la main? « Arrière, malheureux! Tu veux périr sans doute! « L'ouragan et l'abîme ont fermé cette route!... » Il écouta leurs cris, et reprit son chemin. Il franchit la colline où, sur ses lames blanches, Le glacier des Buissons brise les avalanches; Et le pic des Chamois, les degrés du Malpas, Les torrents, les glaçons dressés en pyramides, Et les granits glissants, et les gazons humides, Et la mousse et les rocs fatiguèrent ses pas. Il montait; et, volant sur les neiges tombées, Renversant sur son dos ses cornes recourbées, Le' vif chamois fuyait vers ses antres amis; Et les pierres, roulant sous sa marche incertaine, Sondant les flancs du mont dans leur chute lointaine, Éveillaient des échos jusqu'alors endormis. Il montait; et bientôt disparurent les chênes, Les mélèzes, des monts voilant les hautes chaînes, Les noirs sapins, pressés dans les ravins déserts; Puis les fleurs, tapissant le flanc des roches nues, Puis l'eau qui court, l'oiseau qui vole dans les nues, Puis l'herbe sous ses pieds, puis le bruit dans les airs. Il montait; l'air déjà manquait à son haleine; Les nuages pesants lui dérobaient la plaine; Le lichen des rochers dorait le front vermeil; Et ses pas, imprimés aux glaces éternelles, Epouvantaient au loin l'aigle aux puissantes ailes Qui ne lève les yeux 'que pour voir le soleil! XXXVI Les mères ont senti tressaillir leurs entrailles. Les lourds caissons chargés de boîtes à-mitrailles Courent, et l'on dirait qu'ils bondissent joyeux 27. Le peuple de Paris, pensif, les suit des yeux Et s'en va par les quais vers les Champs-Élysées. On ferme les maisons, on se penche aux croisées; La cohue en haillons, morne comme la nuit, Marche, grossit, s'avance, et l'on entend le bruit Que font les bataillons et les cavaleries. Elle passe, sinistre, auprès des Tuileries. Oh! de ceux qui s'en vont, rêvant, par ce chemin, Combien ne verront pas le soleil de demain! Dans cette multitude aux pantomimes sombres Combien parlent encor qui déjà sont des ombres! Guerre civile! émeute! ô deuil! combien ce soir Auront pour dernier lit le pavé froid et noir!. XXXVII J'ai vu pendant trois jours de haine et de remords L'eau refléter des feux et charrier des morts Dans une grande et noble ville 28. Le tisserand, par l'ombre et la faim énervé, De son dernier métier brûlé sur le pavé Attisait la guerre civile. Le soldat fratricide égorgeait l'ouvrier; L'ouvrier sacrilège, aveugle meurtrier, Massacrait le soldat son frère; Peuple, armée, oubliaient qu'ils sont du même sang; Et les sages pensifs disaient en frémissant: O siècle! ô patrie! ô misère! Durant trois nuits la ville, hélas! ne dormit plus. Tous luttaient. Le tocsin fut le seul angelus Qu'eurent ces sinistres aurores. Les noirs canons, roulant à travers la cité, Ébranlaient, au-dessus du fleuve ensanglanté, L'arche sombre 'des ponts sonores! Ah! la nature et Dieu, devant l'humanité, Même étalant leur grâce avec leur majesté, N'empêchent pas ces tristes choses! Car ces événements se passaient, ô destin, Sur les bords où Lyon à l'horizon lointain Voit resplendir les Alpes roses. 4 septembre 1841. 22 février 1848. XXXVIII ÉCRIT AU BAS D'UN PORTRAIT DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS Quand cette noble femme eut touché la frontière, Proscrite et fugitive, hélas! mais reine encor, Emportant son grand coeur, sa tristesse humble et fière, Et ses enfants, tout son trésor, À ce port de l'exil la, voyant arrivée, Après tant de périls dans ces sombres chemins, Ceux qui l'accompagnaient disaient: Elle est sauvée! Et pleuraient en joignant les mains. Vers ces derniers amis que le malheur envoie, Elle inclina son front et s'écria: Seigneur! Me voici hors de France! ils en pleurent de joie, Et moi, j'en pleure de douleur! 1 mars 1848. XXXIX Ayant vu le massacre immense, le combat, Le peuple sur sa croix, Paris sur son grabat, La pitié formidable était dans tes paroles; Tu faisais ce que font les grandes âmes folles, Et lasse de lutter, de rêver, de souffrir, Tu disais: J'ai tué! car tu voulais mourir. Tu mentais contre toi, terrible et surhumaine. Judith la sombre juive, Arria la romaine, Eussent battu des mains pendant que tu parlais. Tu disais aux greniers: J'ai brûlé les palais! Tu glorifiais ceux qu'on écrase et qu'on foule; Tu criais: J'ai tué, qu'on me tue! Et la foule Écoutait cette femme altière s'accuser. Tu semblais envoyer au sépulcre un baiser; Ton oeil fixe pesait sur les juges livides, Et tu songeais, pareille aux graves Euménides. La pâle mort était debout derrière toi. Toute la vaste salle était pleine d'effroi, Car le peuple saignant hait la guerre civile. Dehors on entendait la rumeur de la ville. Cette femme écoutait la vie aux bruits confus, D'en haut, dans l'attitude austère du refus. Elle n'avait pas l'air de comprendre autre chose Qu'un pilori dressé pour une apothéose, Et trouvant l'affront noble et le supplice beau, Sinistre, elle hâtait le pas vers le tombeau. Les juges murmuraient: Qu'elle meure. C'est juste. Elle est infâme. -A moins qu'elle ne soit auguste, Disait leur conscience; et les juges pensifs, Devant oui, devant non, comme entre deux récifs, Hésitaient, regardant, la sévère coupable. Et ceux qui comme moi te savent incapable De tout ce qui n'est pas héroïsme et vertu, Qui savent que si Dieu te disait: D'où viens-tu? Tu répondrais: Je viens de la nuit où l'on souffre; Dieu, je sors du devoir dont vous faites un gouffre! Ceux qui savent tes vers mystérieux et doux, Tes jours, tes nuits, tes soins, tes pleurs, donnés à tous, Ton oubli de toi-même à secourir les autres, Ta parole semblable aux flammes des apôtres; Ceux qui savent le toit sans feu, sans air, sans pain, Le lit de sangle avec la table de sapin, Ta bonté, ta fierté de femme populaire, L'âpre attendrissement qui dort sous ta colère, Ton long regard de haine à tous les inhumains, Et les pieds des enfants réchauffés dans tes mains; Ceux-là, femme, devant ta majesté farouche, Méditaient, et, malgré l'amer pli de ta bouche, Malgré le maudisseur 'qui, s'acharnant sur toi, Te jetait tous les cris indignés de la loi, Malgré ta voix fatale et haute qui t'accuse, Voyaient resplendir l'ange à travers la méduse. Tu fus belle et semblas étrange en ces débats; Car, chétifs comme sont les vivants d'ici-bas, Rien ne les trouble plus que deux âmes mêlées, Que le divin chaos des choses étoilées Aperçu tout au fond d'un grand coeur inclément, Et qu'un rayonnement vu dans un flamboiement. Décembre 1871. XL Ô Georges ", tu seras un homme. -Tu sauras A qui tu dois ton coeur, à qui tu dois ton bras, Ce que ta voix doit dire au peuple, à l'homme, au monde; Et je t'écouterai dans ma tombe profonde. Songe que je suis là; songe que je t'entends; Demande-toi si nous, les morts, sommes contents; Tu le voudras, mon George. Oh! je suis bien tranquille! Ce que pour le grand peuple a fait la grande ville, Tout ce qu'après Cécrops, tout ce qu'après Rhéa, Paris chercha, trouva, porta, fonda, créa, Ces passages du Nil, du Rhin et de l'Adige, La Révolution française, ce prodige, La. chute du passé, d'où, l'homme libre sort, La clarté du génie et la noirceur du sort, La France subjuguant et délivrant la terre, Tout cela t'emplira l'âme de ce mystère Dont l'homme est saisi, quand, à l'horizon lointain, Il sent la mer immense ou l'énorme destin. C'est ainsi que se font ceux qui parlent aux foules, Ceux que les ouragans, les rocs, les flots, les houles, Attirent, et qui sont rêveurs dans ce milieu Où le travail de l'homme aide au travail de Dieu. Alors 'tu songeras à nos vaillants ancêtres Ôtant le sceptre aux rois, ôtant les dieux aux prêtres, Au groupe affreux, tyrans, pontifes, scélérats; Ému, tu penseras; pensif, tu grandiras. Est-ce un rêve? oh! je crois t'entendre. A l'âme humaine, Aux nations qu'un vent d'en haut remue et mène, Aux peuples entraînés vers le but pas à pas, Tu diras les efforts tentés, les beaux trépas, Les combats, les travaux, les reprises sans nombre, L'aube démesurée emplissant la grande ombre.; Pour maintenir les coeurs à ce puissant niveau, Tu feras des anciens jaillir l'esprit nouveau; Tu diras de nos temps les lutteurs héroïques, Ces vainqueurs purs, ces fiers soldats, ces fronts stoïques, Et tu feras songer, en les peignant si bien, Le jeune homme à ton père et le,vieillard au mien. Novembre 1879. II Me voici! c'est moi! rochers, plages, Frais ruisseaux, sous l'herbe échappés, Brises qui tout bas aux feuillages Dites des mots entrecoupés; Nids qu'emplit un tendre murmure, Branche où l'oiseau vient se poser, Gouttes d'eau de la grotte obscure Qui faites le bruit d'un baiser; Champs où l'on entend la romance Du rossignol sombre et secret; Monts où le lac profond commence L'hymne qu'achève la forêt. Ouvrez-vous, prés où tout soupire; Ouvre-toi, bois sonore et doux; Celui dont l'âme est une lyre Vient chanter dans l'ombre avec vous. 17 juillet 1852 32, II Je ne vois pas pourquoi je ferais autre chose Que de rêver sous l'arbre où le ramier se pose; Les chars passent, j'entends grincer les durs essieux; Quand les filles s'en vont laver à la fontaine, Elles prêtent l'oreille à ma chanson lointaine, Et moi je reste au fond des bois mystérieux, Parce que le hallier m'offre des fleurs sans nombre, Parce qu'il me suffit de voir voler dans l'ombre Mon chant vers les esprits et l'oiseau vers les cieux. 5 mars. III LETTRE La Champagne est fort laide où je suis; mais qu'importe, J'ai de l'air, un peu d'herbe, une vigne à ma porte; D'ailleurs, je ne suis pas ici pour bien longtemps. N'ayant pas mes petits près de moi, je prétends Avoir droit à la fuite, et j'y songe à toute heure. Et tous les jours je veux partir, et je demeure. L'homme est ainsi. Parfois tout s'efface à mes yeux Sous la mauvaise humeur du nuage ennuyeux; Il pleut; triste pays. Moins de blé que d'ivraie. Bientôt j'irai chercher la solitude vraie, Où sont les fiers écueils, sombres, jamais vaincus, La mer. En attendant, comme Horace à Fuscus, Je t'envoie, ami 'cher, les paroles civiles Que doit l'hôte des champs à l'habitant des villes; Tu songes au milieu des tumultes hagards; Et je salue avec toutes sortes d'égards, Moi qui vois les fourmis, tôi qui vois les pygmées. Parce que vous avez la forge aux renommées, Aux vacarmes, aux faits tapageurs et soudains, Ne croyez pas qu'à Bray-sur-Marne, ô citadins, On soit des paysans au point d'être des brutes; Non, on danse, on se cherche au bois, on fait des chutes; On s'aime; on est toujours Estelle et Némorin; Simone et Gros Thomas sautent au tambourin; Et les grands vieux parents grondent quand le dimanche Les filles vont tirer les garçons par la manche; Le presbytère est là qui garde le troupeau; Parfois j'entre à l'église et j'ôte mon chapeau Quand monsieur le curé foudroie en pleine chaire ' L'idylle d'un bouvier avec une vachère. Mais je suis indulgent plus que lui le ciel bleu, Diable! et le doux. printemps, tout céla trouble un peu; Et les petits oiseaux, quel détestable exemple! Le jeune mois de mai, c'est toujours le vieux temple Où, doucement raillés par les merles siffleurs, Le gens qui s'aiment vont s'adorer dans les fleurs; Jadis c'était Phyllis, aujourd'hui c'est Javotte, Mais c'est toujours la femme au mois de mai dévote. Moi, je suis spectateur, et je pardonne; ayant L'âme très débonnaire et l'air très effrayant; Car j'inquiète fort le village. On me nomme Le sorcier; on m'évite; ils disent: C'est un homme Qu'on entend parler haut dans sa chambre, le soir. Or on ne parle seul qu'avec quelqu'un de noir. C'est pourquoi je fais peur. La maison que j'habite, Grotte dont j'ai fait. choix pour être cénobite, C'est l'auberge;ion y boit dans la salle d'en bas; Les filles du pays viennent, ôtent leurs bas, Et salissent leurs pieds dans la mare voisine. La soupe aux choux, c'est là toute notre cuisine; Un lit et quatre murs, c'est là tout mon logis. Je vis; les champs le soir sont largement rougis; L'espace est, le matin, confusément sonore; L'angélus se répand dans le ciel dès l'aurore, Et j'ai le bercement des cloches en dormant. Poésie: un roulier avec un jurement.; Des poules becquetant un vieux mur en décombre; De lointains aboiements dialoguant dans l'ombre; Parfois un vol d'oiseaux sauvages émigrant. C'est petit, car c'est laid, et le beau seul est grand. Cette campagne où l'aube à regret semble naître, M'offre à perte de, vue au loin sous ma fenêtre Rien, la route, un sol âpre, usé, morne, inclément. Quelques arbres sont là; j'écoute vaguement Les conversations du vent avec les branches; La plaine brune alterne avec les plaines blanches; Pas un coteau, des prés maigres, peu de gazon; Et j'ai pour tout plaisir de voir à l'horizon Un groupe de toits bas d'où sort une fumée, Le paysage étant plat comme Mérimée. IV Quand la lune apparaît dans la brume des plaines, Quand l'ombre émue a l'air 'de retrouver la voix, Lorsque le soir emplit de frissons et d'haleines Les pâles ténèbres des bois, Quand le boeuf rentre avec sa clochette sonore Pareil au vieux poëte, accablé, triste et beau, Dont la pensée au fond de l'ombre tinte encore Devant la porte du tombeau, Si tu veux, nous irons errer dans les vallées, Nous marcherons dans l'herbe à pas silencieux, Et nous regarderons les voûtes étoilées. C'est dans les champs qu'on voit les cieux! Nous nous promènerons dans les campagnes vertes; Nous pencherons, pleurant ce qui s'évanouit, Nos âmes ici-bas par le malheur ouvertes, Sur les fleurs qui s'ouvrent la nuit! Nous parlerons tout bas des choses infinies. Tout est grand, tout est doux, quoique tout soit obscur! Nous ouvrirons nos coeurs aux sombres harmonies Qui tombent du profond azur! C'est l'heure où l'astre brille, où rayonnent les femmes! Ta beauté vague et pâle éblouira mes yeux. Rêveurs, nous mêlerons le trouble de nos âmes A la sérénité des cieux! La calme et sombre nuit ne fait qu'une prière De toutes les rumeurs de la nuit et du jour, Nous, de tous les tourments de cette vie amère Nous ne ferons que de l'amour! À l'Assemblée: 15 juin 1849 Une tempête Approchait, et je vis, en relevant la tête, Un grand nuage obscur posé sur l'horizon; Aucun tonnerre encor ne grondait; le gazon Frissonnait près de moi; les branches tremblaient toutes, Et des passants lointains se hâtaient sur les routes. Cependant le nuage au flanc vitreux et roux Grandissait, comme un mont qui marcherait vers nous. On voyait dans des' prés s'effarer les cavales, Et les troupeaux bêlants fuyaient. Par intervalles, Terreur des bois profonds, des champs silencieux, Emplissant tout à coup' tout un côté des cieux, Une lueur sinistre, effrayante, inconnue; D'un sourd reflet de cuivre illuminait la nue, Et passait, -comme si, sous le souffle de Dieu, De grands poissons de flamme aux écailles de feu, Vastes formes dans l'ombre au hasard remuées, En ce sombre 'océan de brume et de nuées Nageaient, -et dans-les flots du lourd nuage noir Se laissaient par instants vaguement entrevoir! VI Nous marchons; il a plu toute la nuit; le vent Pleure dans les sapins; pas de soleil levant; Tout frissonne; le ciel, de teinte grise et mate, Nous verse tristement un jour de casemate. Tout -à coup, au détour du sentier recourbé, Apparaît un nuage entre deux monts tombé. Il est dans le vallon comme en un vase énorme, C'est un mur de brouillard, sans couleur et sans forme. Rien' au delà. Tout cesse. On n'entend aucun son; On voit le dernier arbre et le dernier buisson. La brume, chaos morne, impénétrable et vide, Où flotte affreusement une lueur livide, Emplit l'angle hideux du ravin de granit. On croirait que c'est là que le.monde finit Et que va commencer la nuée éternelle. -Borne où l'âme et l'oiseau sentent faiblir leur aile, Abîme ôù le penseur se penche avec effroi, Puits de l'ombre infinie, oh! disais-je, est-ce toi? Alors je m'enfonçai dans ma pensée obscure, Laissant mes compagnons errer à l'aventure. Pyrénées, 28 août. VII Le matin, les vapeurs, en blanches mousselines, Montent en même temps; à travers les 'grands bois, De tous les ravins noirs, de toutes les collines, De tous les sommets à la fois! Un jour douteux ternit l'horizon; l'aube est pâle; Le ciel voilé n'a plus l'azur que nous aimons, Tant une brume épaisse à longs flocons s'exhale Du flanc ruisselant des vieux monts. On croit les voir bondir comme au temps du prophète, Et l'on se dit, de crainte et de stupeur saisi: -O chevaux monstrueux! quelle course ont-ils faite, Que leurs croupes fument ainsi? Cauterets, 27 août. VIII Seigneur, j'ai médité dans les heures nocturnes, Et je me suis assis, pensif comme un aïeul, Sur les sommets déserts, dans les lieux taciturnes Où l'homme ne vient pas, où l'on vous trouve seul; J'ai de l'oiseau sinistre écouté les huées; J'ai vu la pâle fleur trembler dans le gazon, Et l'arbre en pleurs sortir du crêpe des nuées, Et l'aube frissonner, livide, à l'horizon; J'ai vu, le soir, flotter les apparences noires Qui rampent dans la plaine et se traînent sans bruit; J'ai regardé du haut des mornes promontoires Les sombres tremblements de la mer dans la nuit; J'ai vu dans les sapins passer la lune horrible, Et j'ai cru par moments, muet, épouvanté, Surprendre l'attitude effarée et terrible De la création devant l'éternité. Cauterets, 28 août. IX ÉGLOGUE -Un journal! Donnez-moi du papier, que j'écrive Une lettre, et voyez si le facteur arrive. Il semblé que la poste aujourd'hui tarde un ,peu. Vent, brouillard, pluie. On est. en juin; faites du feu. Comme ces champs ont l'air bougon et réfractaire! - Un gros nuage noir est tout près de la terre; Le jour a le front bas, et les cieux sont étroits; Et l'on voit dans la rue, en file, trois par trois, Serrés dans leurs boutons et droits dans leurs agrafes, Passer des titotlers }6 grisés par des carafes; Ils sont jeunes, plusieurs ont vingt ans; et pendant Que, regardant la vie avec un oeil. pédant, Ils laissent se transir Betsy, Goton et Lise, L'eau qu'ils boivent leur sort du nez en chants d'église. Jadis 'c'était le temps du beau printemps divin; Silène était dans Vautré et' ronflait plein de vin; Mai frissonnait d'aurore, 'et des. flûtés magiques Se répondaient dans l'ombre au' fond des géorgiques; L'eau courait, l'air jouait; de son 'râle étranglé' La couleuvre amoureuse épouvantait Eglé; Les paons dans la lumière ouvraient leurs larges queues; Et, lueurs dans l'azur, les neuf déesses bleues Flottaient entre la terre et le ciel dans le soir, Et chantaient, et, laissant à travers elles voir Les étoiles, ces yeux du vague crépuscule, Elles mêlaient Virgile assis au Janicule, Moschus dans Syracuse, et les sources en pleurs, Les troupeaux, les sommeils sous' les arbres, les fleurs, Les bois, Amaryllis, Mnasyle et Phyllodoce, A leur mystérieux et sombre sacerdoce. 29 mai 1856. Le soir calme et profond se répand sur la plaine. Ma fille, asseyons-nous. Le couchant jette à peine Une vague lueur sous l'arche du vieux pont. Une forge lointaine à l'angélus répond. Le Seigneur sur la cloche et l'homme sur l'enclume Forgent la même chose, et l'étoile s'allume Là-haut en même temps qu'ici-bas le foyer. Notre destin, vois-tu, Mon ange, est tout entier Dans ces deux bruits qui sont deux voix, deux voix austères; Tous deux conseillent l'homme au miliéu des mystères, Et lui montrent le but, le port, le gouvernail. La cloche dit: prière! et l'enclume: travail! 15 septembre 1849 XI On devient attentif et rêveur, on s'attend -A voir passer là-haut quelque groupe éclatant, Des choeurs éblouissants, des fêtes idéales, Des archanges menant des pompes triomphales, Des âmes dans la. gloire et dans l'azur, le soir, Quand le vent, dans le ciel mystérieux et noir, Sur l'horizon, chargé de vapeurs remuées, Bâtit confusément des portes de nuées. 15 août 1847. -Assomption. XII David 3B, le marbre est saint, le bronze est vénérable. Sous le bois, où grandit le tilleul et l'érable, Où le chêne tressaille, où les germes vivants, Comme une bouche ouverts, boivent l'onde et les vents, Sous le fleuve moiré qui, roulant ses eaux vives, Décompose en ses flots les ombres de ses rives, Sous le mont colossal, sous l'énorme plateau Que Jéhovah tailla de son divin marteau, Sous les vallons charmants, sous la fraîche prairie, Ce globe laisse voir à notre rêverie Et cache en même temps à nos yeux trop charnels Des métaux glorieux, des granits éternels Veinés de noirs filons et de zébrures blanches Comme le sol marbré par les ombres des branches, Blocs où filtre la sève, où l'eau monte et descend, Que le fleuve connaît, que la montagne sent, Et que l'âpre forêt sous sa racine austère Presse et fait sourdement remuer dans la terre! Car la chose aime l'être et tout dans tout se fond. Un esprit bienveillant, intelligent, profond, Circule dans les. champs, dans l'air, dans l'eau sonore; Et la création sait ce que l'homme ignore! XIII Je me fais paysan comme eùx. Cela te fâche "? Non. Le cercle où chacun se courbe sur sa tâche, L'homme tissant la paille et la femme le fil, Où le travail fait grave et doux chaque profil, Le soir, près du foyer aux lueurs assoupies, A l'heure où l'on n'entend que le vol noir des pies, Et de rares sabots courant dans les sentiers, Les mains sur les genoux, j'écoute volontiers Le racontage vrai des amours de village: Comme Pierre et Toinon s'adoraient avant l'âge Comme Anne était hardie à douze ans, d'envier Sa soeur Marthe embrassant maître Yvon le bouvier; Récit réel d'où sort une odeur de feuillées, Et qui, soudain, au souffle effaré des veillées, S'envole, comme au vent la bulle de savon Nuance d'arc-en-ciel, Marthe embrassant Yvon, Perd toute forme humaine, enfle, et se dégingande, En conte où Puck badine avec la fée Urgande. XIV AUX CHAMPS Ce ne sont qu'horizons calmes et pacifiques; On voit sur les coteaux des chasses magnifiques; Le reste du pays, sous le ciel gris ou bleu, Est une plaine avec une église au milieu. Un lierre monstrueux à tige arborescente Qui sort de l'herbe, ainsi qu'une griffe puissante, Comme un des mille bras de Cybèle au front vert, Semble, en ce champ aride et de ronces couvert, Avoir un-jour saisi l'église solitaire, Et la tirer d'en bas lentement dans la terre.. Tour, arcs-boutants, chevet, portail aux larges fûts, Il cache et ronge tout sous ses rameaux touffus. Sans doute que dans l'ombre il parle à ces murailles Et qu'il leur dit: Jadis vous-dormiez aux entrailles Des collines d'où l'homme arrache incessamment Le marbre, le granit, l'argile et le ciment. O pierres, vous devez être lasses d'entendre Les hommes bourdonner, les orages s'épandre, Et les cloches d'airain gémir dans les clochers. Redevenez cailloux, galets, débris, rochers! Dans la terre au flanc noir retombez pêle-mêle! Rentrez au sein profond de l'aïeule éternelle! Bondouf 39. 5 novembre 1846. XV Nature! âme, ombre, vie! ô figure voilée! O sphère toujours noire et toujours étoilée! O mystère aux feuillets d'airain! Texte écrit dans la nue ainsi que dans les marbres! Bible faite de flots, de montagnes et d'arbres, De nuit sombre et d'azur serein! Souvent, quand minuit sonne aux clochers de la côte, Tandis que sur la mer, au loin sinistre et haute, Fuit le navire, ce coursier, Et qu'au-dessus des mâts penchant au poids des toiles, Le nuage en passant se déchire aux étoiles Comme un voile à des clous d'acier; À cette heure où l'Atlas s'ouvre au tigre qui rentre, Où le lion rugit dans la fraîcheur de l'antre, Tandis que l'eau des sources luit, Et que sur les débris des bas-reliefs de Thèbe La vieille ombre Ténare et le vieux spectre Érèbe Entr'ouvrent leurs yeux pleins de nuit; Pendant qu'Ormuz endort les parsis et les guèbres, Et que les sphinx camus, laissant dans les ténèbres Hurler l'hyène et le chacal, Lisent, dans le désert allongeant leurs deux griffes, Les constellations, sombres hiéroglyphes Du noir fronton zodiacal; Pendant que le penseur, scrutant la nuit sublime, Et cherchant à savoir ce que lui veut l'abîme, Ombre d'où nul n'est revenu, Questionne le bruit, le souffle,. l'apparence, Et sonde tour à tour la crainte et l'espérance, Ces deux faces de l'inconnu; À cet instant profond où l'âme erre éperdue, Où je ne sais quelle hydre au fond de l'étendue Semble ramper et se tapir, Moment religieux où la nature penche, Phase obscure où. le ciel dans un souffle s'épanche Et la terre dans un soupir; À cette heure sacrée et trouble, où l'âme humaine, Jalouse, avare, impure, avide, lâche, vaine, Menteuse comme l'histrion, Étale, abject semeur de ses propres désastres, Ses sept vices hideux, et le ciel les sept astres De l'éternel septentrion; Quand la profonde nuit fait du monde une geôle, Quand la vague, roulant d'un pôle à l'autre pôle, Se creuse en ténébreux vallons, Quand la mer monstrueuse et pleine de huées Regarde en frissonnant voler dans les nuées Les sombres aigles aquilons; Ou plus tard, quand le jour, vague ébauche, commence. O plaine qui frémit! bruit du matin immense! Tout est morne et lugubre encor. L'horizon noir paraît plein des douleurs divines; Le cercle des monts fait la couronne d'épines, L'aube fait l'auréole d'or! Moi, pendant que tout rêve à ces spectacles sombres, Soit que la nuit, pareille aux temples en décombres, Obscurcisse l'azur bruni, Soit que l'aube, apparue au fond des cieux sincères, Farouche et tout en pleurs, semble sur nos misères L'oeil effaré de l'infini; Je songe au bord des eaux, triste; -alors les pensées Qui sortent de la mer, d'un vent confus poussées, Filles de l'onde, essaim fuyant, Que l'âpre écume apporte à travers ses fumées, M'entourent en silence, et de leurs mains palmées M'entr'ouvrent le livre effrayant XVI Un monument romain dans ce vieux pré normand Est tombé. Les enfants qui font un bruit charmant Vont jouer là, vers l'heure où le soleil se montre, Et quand on va du Havre à Dieppe on le rencontre. Quelque pâtre accroupi sur le bord du chemin Vous y mène, ou vous suit en vous tendant la main. Le hameau voisin mêle aux branches ses fumées, Et l'on entend les coqs chanter dans les ramées. C'est là, vous dit le pâtre, et vous ne voyez rien. Des pierres, des buissons. -Mais, en regardant bien, Si l'on se penche un peu, l'on distingue, dans l'herbe Où prairial rayonne en sa gaîté superbe, D'anciens frontons sculptés, bas-reliefs triomphaux, Monstres chargés de tours et chars ornés de faulx, Des soldats, qui, sans nuire au vol des hirondelles, Assiègent sous les fleurs de vagues citadelles; Et l'on voit, sous les joncs comme sous un linceul, Le grand César rêvant dans la nuit, triste et seul, Les daces, noirs profils pleins d'injure et de haine, L'ombre, et je ne sais quoi qui fut l'aigle romaine. 16 avril 1847. XVII Les paupières des fleurs, de larmes toujours pleines, Ces visages brumeux qui, le soir, sur les plaines De'ssinent-.les vapeurs qui vont se déformant, Ces profils dont l'ébauche apparaît dans le marbre, Ces yeux mystérieux ouverts sur les troncs d'arbre, Les prunelles de l'ombre et du noir firmament Qui rayonnent partout et qu'aucun mot ne nomme, Sont les regards de Dieu, toujours surveillant l'homme, Par le sombre penseur entrevus vaguement. XVIII L'ÉTÉ À COUTANCES Ah! l'équinoxe cherche noise Au solstice, et ce juin charmant Nous offre une bise sournoise; L'été de Neustrie est normand! Notre été chicane et querelle; Son sourire aime à nous leurrer; Il se, rétracte; il tonne, il grêle; Il pleut, manière de pleurer. Mais qu'importe! entre deux orages, Ses rayons glissent, fiers vainqueurs, Et la pourpre est dans les nuages, Et le triomphe est dans les coeurs. Cette grande herbe est mon empire. Je suis l'amant mystérieux De l'âme obscure qui soupire Au fond des bois, au fond des cieux! Je suis roi chez les fleurs vermeilles. Quelle extase d'être mêlé Aux oiseaux, aux vents, aux abeilles, Au vague essor du monde ailé! L'arbre creux vous offre une chaise; L'iris vous suit de son oeil bleu; On contemple; il semble qu'on baise Le bord de la robe de Dieu. XIX À GUERNESEY Ces rocs de l'océan ont tout, terreur et grâce, Cieux, mers, escarpement devant tout ce qui passe, Bruit sombre qui parfois semble un hymne béni, Patience à porter le poids de l'infini; Et, dans ces fiers déserts qu'un ordre effrayant règle, On se sent croître une aile; et l'âme y devient aigle. XX GROS TEMPS LA NUIT Le vent hurle; la rafale Sort, ruisselante cavale, Du gouffre obscur, Et, hennissant sur l'eau bleue, Des crins épars de sa queue Fouette l'azur. L'horizon, que, l'onde encombre, Serpent, au bas du ciel sombre Court tortueux; Toute la mer est difforme; L'eau s'emplit d'un bruit énorme Et monstrueux. Le flot vient, s'enfuit, s'approche, Et bondit comme la cloche ' Dans lé clocher, Puis tombe, et bondit encore; La vague immense et sonore Bat le rocher. L'océan 'frappe la terre. Oh! le forgeron Mystère, Au noir manteau, Que forge-t-il dans la brume, Pour battre une telle enclume D'un tel marteau? L'Hydre écaillée à l'oeil glauque Se roule sur le flot rauque Sans frein ni mors; La tempête maniaque Remue au fond du cloaque Les os des morts. La mer chante un chant barbare. Les marins sont à la barre, ' Tout ruisselants; L'éclair sur les promontoires Éblouit' les vagues noires De ses yeux blancs. Les marins qui sont au large Jettent tout ce qui les charge, Canons, ballots; Mais le flot gronde et blasphème: -Ce que je veux, c'est vous-même, O matelots! Le ciel et la mer font rage. C'est la saison, c'est l'orage, 'C'est le climat. L'ombre aveugle le pilote. La voile en haillons grelotte Au bout du mât. Tout se plaint, l'ancre à la proue, La vergue au câble, la roue Au cabestan. On croit voir dans l'eau qui gronde, Comme un mont roulant sous l'onde, Léviathan. Tout prend un hideux langage; Le roulis parle au tangage, La hune au foc; L'un dit: -L'eau sombre se lève. L'autre dit: -Le hameau rêve Au chant du coq. C'est un vent de l'autre monde Qui tourmente l'eau profonde De tout côté, Et qui rugit dans l'averse; L'éternité bouleverse L'immensité. C'est fini. La cale est pleine. Adieu, maison, verte plaine, Atre empourpré! L'homme crie: ô Providence! La mort aux dents blanches danse Sur le beaupré. Et dans la sombre mêlée, Quelque fée échevelée, Urgel, Morgan, A travers le vent qui souffle, Jette en riant sa pantoufle A l'ouragan. 2 février 1854. XXI DANS MA STALLE Ô vieil antre, devant le sourcil, que tu fronces, Parmi les joncs sifflants, les épines, les ronces, Et les chardons, broutés par l'âne positif, Sous la protection d'un grand chêne attentif Qui battait la mesure avec sa tête énorme, Poussait le coude au frêne et faisait signe à l'orme, Au fond du hallier sombre, où, dans l'arbre entr'ouvert, La fée, à des coussins de mousse en velours vert, S'accoude, -une linotte, encor toute petite, Débutait. Dans le lierre et dans 'la clématite, Une fauvette dit: Pas mal! puis fredonna; Et, rêveur, j'écoutais cette prima donna. 15 octobre 1854. XXII C'est l'heure où le sépulcre appelle la chouette. On voit sur l'horizon l'étrange silhouette D'un bras énorme ayant des courbes de serpent; On dirait qu'il protège, on dirait qu'il répand On ne sait quel amour terrible dans cette ombre. C'est Arimane. O ciel, sous les astres sans nombre, Dans l'air, dans la nuée où volent les griffons, Dans le chaos confus des branchages profonds, Dans les prés, dans les monts, dans la grande mer verte, Dans l'immensité bleue aux "aurores ouverte, Qu'est-ce donc que l'esprit de haine peut aimer? Lui qui veut tout flétrir, que fait-il donc germer? Qu'est-ce que dans l'azur son doigt noir peut écrire? Sur qui donc fixe-t-il son effrayant sourire? Que regarde-t-il donc avec paternité? Fait-il croître un hiver tel qu'on n'ait plus d'été? Pour les dards dans la nuit fait-il luire les cibles? Il semble heureux. Il parle aux choses invisibles; Il leur parle si bas, si doucement, qu'on peut Entendre le rayon de lune qui se meut Et la vague rumeur des ruches endormies; Son fantôme agrandit les ténèbres blêmies; On ne sait ce qu'il fait, on ne sait ce qu'il dit; Les loups dressent émus leur tête de bandit; Iblis parle; et la stryge affreuse, la lémure, Ainsi qu'une promesse accueillent ce murmure; Rien n'est plus caressant que cette obscure voix; Comme un nid d'oiseaux chante et jase dans les bois, Et comme un sein de vierge au fond d'une humble alcôve S'enfle et s'abaisse, ainsi chuchote l'esprit fauve, Celui que. Mahomet nomme le sombre émir; Et cependant, on voit toute -l'ombre frémir, - Et la mère en son flanc sent l'enfant qui va naître S'épouvanter, car l'âme humaine craint peut-être, Quand une main immense apparaît au zénith, Moins un dieu qui maudit qu'un démon qui bénit. H. H. 28 avril 1872. XXIII SOIR Septentrion, delta de soleils dans les cieux, Écrit du nom divin la sombre majuscule; Vénus, pâle, éblouit le blême crépuscule; Traînant quelque branchage obscur et convulsif, Le bûcheron contemple en son esprit pensif La marmite chauffant au feu son large ventre, Rit, et presse le pas; l'oiseau dort, le boeuf rentre, Les ânes chevelus passent, portant leurs bâts; Puis tout bruit vivant cesse; et l'on entend tout bas Parler la, folle avoine et le pied-d'alouette. Tandis que l'horizon se change en silhouette, Et que les halliers noirs au souffle de la' nuit Tressaillent, par endroits l'eau dans l'ombre reluit, Et les blancs nénuphars, fleurs où vivent des fées, Les bleus myosotis, les iris, les nymphées, Penchés et frissonnants, mirent leurs sombres yeux Dans de vagues miroirs, clairs et mystérieux. XXIV Nuit, tu me fais l'effet ce soir, ô nuit glacée, D'avoir quelque mauvaise et lugubre pensée; Tu t'avances sans lune, et sans souffle, et sans bruit; Est-ce donc que tu veux trahir, ô sombre nuit, Et saisir brusquement dans l'ombre, et, toi qui lâches Tous les êtres méchants et tous les êtres lâches, Livrer à quelqùe bec noir; sinistre, enflammé, L'oiseau qui dort, et qui, confiant, l'oeil fermé, Son aile recouvrant sa tête délicate, Tient le tremblant rameau du bon Dieu dans sa patte? 23 mai 1855. XXV QUAND NOUS QUITTIONS AVRANCHES Ami, vous souvient-il? quand nous quittions Avranches, Un beau soleil couchant rayonnait dans les branches. Notre roue en passant froissait les buissons verts. Nous regardions tous trois les cieux, les champs, les mers, Et l'extase un môment fit nos bouches muettes, Car elle, vous et moi, nous étions trois poëtes. Doux instants, où le coeur jusqu'aux bords est rempli. Puis la route tourna, le terrain fit un pli, L'océan disparut derrière une chaumière. Cependant tout encore était plein de lumière; Le soleil grandissait les ombres des passants, Et faisant briller l'eau des lointains frémissants Allumait des miroirs sous les rameaux des saules. Un pont, fait par César quand il vint dans les Gaules, Montrait à l'horizon son vieux profil romain. De beaux enfants, pieds nus, couraient dans le chemin; Nous semions dans' leurs mains toute notre monnaie; Eux, dépouillant le pré, la broussaille et la haie, Nous lançaient des bouquets aux riantes couleurs; Nous leur faisions l'aumône, ils nous jetaient des fleurs. Nous emportions ainsi, tous, notre douce proie, Eux, un morceau de pain, et nous un peu de joie. Bientôt tout se voila du crêpe obscur des soirs. Nous passions au galop dans les villages noirs. Des formes s'agitaient sur les vitres rougeâtres; Des visages pourprés riaient autour des âtres. Cependant, à travers ces visions-de nuit, Nos quatre ardents chevaux, dans la poudre et le bruit, 'Couraient en secouant leurs sonnettes de cuivre, Et les chiens aboyants s'essoufflaient à les suivre. Quand le matin des cieux vint bleuir le plafond, A l'heure où le regard voit, dans l'éther profond, Pencher vers l'horizon les sept astres du pôle,- Elle laissa tomber son front-sur mon épaule, Et s'endormit; et nous, nous parlions; nous disions Que, si la Poésie, aux yeux pleins de rayons, Comme la-Foi sa soeur, règne sur l'âme humaine, La Sculpture; payenne, a la chair pour domaine; Car du génie ancien cet art a le secret; Et, comme Phidias, Jean Goujon adorait Diane, la déesse aux longs cheveux d'ébène, Dont les flèches, troublant la montagne thébaine, Chassent le daim fuyard qui saute le fossé Et guette, sur ses pieds de derrière dressé. Juin 1830 44. XXVI Voici le printemps, mars, avril au doux sourire ", Mai fleuri, juin brûlant, tous les beaux mois amis; Les peupliers, au bord des fleuves endormis, Se courbent mollement comme de grandes palmes; L'oiseau palpite au fond des bois tièdes et calmes; Il semble que tout:rit, et que les arbres verts Sont joyeux d'être ensemble et se disent des vers. Le jour naît couronné d'une 'aube fraîche et tendre, Le soir est plein d'amour, la nuit, on croit entendre, A travers l'ombre immense et sous le ciel béni, Quelque chose d'heureux chanter dans l'infini. XXVII JARDINS DÉ LA MARGRAVE SIBYLLE Le jardin était plein de bonne: compagnie. Thérèse'46 dans un coin, avec quelque ironie, Tenait sa cour, menant du bout de l'éventail Des ducs, des financiers, des prélats, son bétail; Les terrasses étaient tout en charmille, et mainte Rhadamire y jasait avec quelque Aramynthe; Dans l'ombre au fond d'un antre un vieux faune courbé Faisait du bel esprit avec un jeune abbé; Deux philosophes gris, se prodiguant le geste, Disputaient, et mêlaient le Phédon au Digeste; L'un répondait Quia quand l'autre disait Cur; Les grottes rayonnaient, et, dans le clair-obscur, On. voyait les bras nus et les gorges de marbre Des déesses riant parmi les branches d'arbre, Pendant que des marquis en manteaux espagnols Leur lisaient des sonnets sifflés des rossignols. XXVIII Seul dans tes grands bois, seul dans tes grandes pensées, Tu marches, et les vents, les feuilles balancées, Les sources, les oiseaux t'approchent sans effroi, Les vieux arbres pensifs dont l'ombre emplit la cime, Chantent autour de toi le même hymne sublime Que ton âme, ô rêveur, chante au dedans de toi! XXIX CE QUE C'EST QUE DE SORTIR EN EMPORTANT UN NUMÉRO DU CONSTITUTIONNEL Il fait beau, l'air est pur; le ciel est d'un bleu tendre; A bas l'hiver. Géronte, adieu; bonjour, Clitandre, .Je ne me le fais pas dire deux fois, l'été Nous appelle, et l'idylle est mise en liberté; Ah! je profiterai, certes, de l'ouverture . Des portes, puisque avril nous livre la nature, Et puisque le printemps nous invite à venir Entendre les chevaux de l'aurore hennir. Mon programme est ceci: là-haut des voix divines; Les fleurs prendront des airs penchés dans les ravines; Lalagé se mettra des roses sur le front, Et rira; les rayons des deux sexes pourront Se mêler; le gazon sera sans pruderie; Les bois murmureront Ici l'on se marie; Et l'arbre aura tant d'ombre-et les coeurs tant de feu Qu'on ne trouvera pas un seul défaut à Dieu; Pan nous laissera' voir sa grande âme attendrie; La nature sera pleine de rêverie; Rien ne se gênerà pour vivre et pour aimer; Par des, chuchotements on s'entendra nommer, Et l'on croira qu'au fond les oiseaux nous connaissent; Les cieux,-les eaux; les prés où les églogues naissent, Seront presque aussi beaux qu'un décor d'opéra Les papillons feront tout ce qui leur plaira; Les nids échangeront-tout bas et sous les branches De libres questions et des réponses franches, Et je respirerai l'odeur-des liserons, Et l'ombre sera tiède, et nous mépriserons Ensemble au fond des bois, ô nymphes de Sicile, Barbey d'Aurevilly; l'effroyable imbécile. 8 mai. XXX Seul.au fond d'un désert, avez-vous quelquefois Entendit des éclats de rire dans les bois? Avez-vous fui, baigné d'une sueur glacée? Et, plongeant à 'demi l'oeil de votre pensée ' Dans ce monde inconnu d'où sort la vision, Avez-vous médité sur la création Pleine, en ses profondeurs étranges et terribles, Du noir fourmillement des choses invisibles 7 juillet 1846. XXXI Cette création, t'a semblée immortelle, Meurt; mais comment naît-elle? et comment finit-elle? Oh! qùel-oeil sombre a vu des mondes expirer? Vers le cloaque noir qui doit les engouffrer Ils voguent presque éteints, ils descendent; ils roulent; Des flots d'éternité sur leurs orbes s'écroulent; Et l'agonie affreuse en ses exhalaisons Engloutit lentement leurs vagues horizons; Ils passent effrayants dans des lueurs livides; Ils semblent, dans l'horreur des immensités vides, Des coques de vaisseaux monstrueux dérivant Sous on ne sait quel fauve et lamentable vent, Des crânes de géants, des têtes foudroyées; Leurs-sinistres rondeurs flottent, demi-noyées; L'impulsion qui prend ce qui n'est plus vivant Et qui chasse la larve et la cendre en avant, Pousse vers le néant ces tragiques masures; Ils perdent, comme on perd le sang par ses blessures, Les éléments de l'être en dissolution; La mort blême sur eux plane, sombre alcyon; Et, dans l'obscurité qui, sous l'immense brume, Les couvre de sa noire et formidable écume, Comme des naufragés qui de l'esquif profond, Pâles, l'un après' l'autre, à la nage s'en vont, Le temps, le jour, l'espace, et la forme, et le nombre, Quittent lugubrement ces épaves de l'ombre. XXXII Ne vous croyez ni grand, ni petit! Contemplez. Asseyez-vous le soir sous les cieux étoilés, Sur le penchant d'un mont, près de la mer profonde. Voyez s'évanouir les écumes sur l'onde; Voyez sortir des flots les constellations; Regardez trembler l'algue et fuir les alcyons; Écoutez les bruits sourds qu'on entend dans cette ombre; De vos ans écoulés rappelez-vous le nombre; Laissez votre âme, en deuil de la fuite des jours, Se fondre au souvenir de vos jeunes amours; Pleurez, tandis que l'eau murmure sur la grève; Et puis, songez à Dieu, qui regarde et qui rêve, Toujours clément, toujours penché, toujours veillant, À Dieu qui du même oeil égal et bienveillant Voit la comète ouvrant sa flamboyante queue, Et l'humble oiseau perdu dans l'immensité bleue. 28 juillet 1846. XXXIII Dans les ravins la route oblique Fuit... -Il voit: luire au-dessus d'eux Le ciel sinistre et métallique A travers des arbres hideux. Des êtres rôdent sur les rives; Le nénuphar nocturne éclôt; Des agitations furtives Troublent l'herbe, ridént le flot. . Les larges estompes de l'ombre, Mêlant les lueurs et les eaux, Ébauchent dans la plaine sombre L'aspect monstrueux du chaos. Voici que les spectres se dressent. D'où sortent-ils? que veulent-ils? Dieu! de toutes parts apparaissent Toutes sortes d'affreux profils! Il marche. Les heures sont lentes. Il voit là-haut tout en marchant S'allumer ces pourpres sanglantes, Splendeurs lugubr`es du couchant. Au loin, une cloche, une enclume, Jettent-dans l'air leurs faibles coups. A ses pieds flotte. dans la brume Le paysage immense et doux. Tout s'éteint. L'horizon recule. Il regarde en ce lointain noir Se former dans le crépuscule Les vagues ,figures du soir. La plaine, qu'une brise effleure, Ajoute, ouverte au. vent des nuits, A la solennité de l'heure L'apaisement de tous les bruits. - À peine, ténébreux murmures, Entend-on, dans l'espace mort, Les palpitations obscures ' De ce qui veillé quand tout dort. Les broussailles, les grès, les ormes, Le vieux saule, le pan de mur, Deviennent les contours difformes De je ne sais quel monde obscur. L'insecte aux nocturnes élytres Imite le cri des sabbats. Les étangs sont comme des vitres Par où l'on voit le ciel d'en bas. Par degrés, monts, forêts, cieux, terre, Tout prend l'aspect terrible et grand D'un monde entrant dans un mystère, D'un navire dans l'ombre entrant. XXXIV NUIT Le ciel d'étain au ciel de cuivre Succède. La nuit fait un pas. Les choses de l'ombre vont vivre. Les arbres se parlent tout bas. Le vent, soufflant des empyrées, Fait frissonner dans l'onde où luit Le drap d'or des claires soirées, Les sombres moires de la nuit. Puis la nuit fait un pas encore. Tout à l'heure, tout écoutait. Maintenant nul bruit n'ose éclore; Tout s'enfuit, se cache et se tait. Tout ce qui vit, existe ou pense, Regarde avec anxiété S'avancer ce sombre silence Dans cette sombre immensité. C'est l'heure où toute créature Sent distinctement dans les cieux, Dans la grande étendue obscure Le grand Être mystérieux! II Dans ses réflexions profondes, Ce Dieu qui détruit en créant, Que pense-t-il de tous ces mondes Qui vont du chaos au néant? Est-ce à nous qu'il prête l'oreille? Est-ce aux anges? Est-ce aux démons? A quoi songe-t-il, lui qui veille A l'heure trouble où nous dormons? Que de soleils, spectres sublimes, Que d'astres à l'orbe éclatant, Que de mondes dans ces abîmes Dont peut-être il n'est pas content! Ainsi que des monstres énormes Dans l'océan illimité, Que de créations difformes Roulent dans cette obscurité! L'univers, où sa, sève coule, Mérite-t-il de le fixer? Ne va-t-il pas briser ce moule, Tout jeter, et recommencer? III Nul asile que la prière! Cette heure sombre nous fait voir La création tout entière Comme un grand édifice noir! Quand flottent les ombres glacées, Quand l'azur s'éclipse à nos yeux, Ce sont d'effrayantes pensées Que celles qui viennent des cieux! Oh! la nuit muette et livide Fait vibrer quelque chose en nous! Pourquoi cherche-t-on dans le vide? Pourquoi tombe-t-on à genoux? Quelle est cette secrète fibre? D'où vient que, sous ce. morne effroi, Le moineau ne se sent plus libre, Le lion ne se sent plus roi? Questions dans l'ombre enfouies! Au fond du ciel de deuil couvert, Dans ces profondeurs inouïes Où l'âme plonge, où l'oeil se perd, Que se passe-t-il de terrible Qui fait que l'homme, esprit banni, A peur de votre calme horrible, O ténèbres de l'infini? 20 mars 1846. XXXV L'aube est moins claire, l'air moins chaud, le ciel moins pur; Le soir brumeux ternit les astres de l'azur. Les longs jours sont passés; les mois charmants finissent. Hélas! voici déjà les arbres qui jaunissent! Comme le temps s'en va d'un pas précipité! Il semble que nos yeux, qu'éblouissait l'été, Ont à peine eu le temps de voir les feuilles vertes. Pour qui vit comme moi les fenêtres ouvertes, L'automne est triste avec sa bise et son brouillard, Et l'été qui s'enfuit est un ami qui part. Adieu, dit cette voix qui dans notre âme pleure, Adieu, ciel bleu! beau ciel qu'un souffle tiède effleure! Voluptés du grand air, bruit d'ailes dans les bois, Promenades, ravins pleins de lointaines voix, Fleurs, bonheur innocent des âmes apaisées, Adieu, rayonnements! aubes! chansons! rosées! Puis tout bas on ajoute: ô jours bénis et doux! Hélas! vous reviendrez! me retrouverez-vous? XXXVI L'espace est noir, l'onde est sombre; Là-bas, sur le gouffre obscur, Brillent le phare dans l'ombre Et l'étoile dans l'azur. La nuit pose, pour la voile Qu'emportent les vents d'avril, Dans l'espoir sans fin l'étoile, .Le fanal sur le péril. Deux flambeaux! doublé mystère, -Triste. ou providentiel! L'un avertit de la terre, Et l'autre avertit du. ciel 50. 15 janvier 1855. XXXVII Ô poète! poùrquoi tés stances-favorites" Marchent-elles toujours cueillant des marguerites, Toujours des liserons et toujours des bleuets, Et vont-elles s'asseoir au fond' des bois-muets - Laissant sur leurs pieds nùs, lavés' par les eaux pures, Ruisseler les. cressons -comme des chevelures? Pourquoi toujours les champs et jamais les jardins? D'où te viennent, rêveur, ces 'étranges dédains? Loin dés buis rehaussant le sable des allées, Loin du riant parterre aux touffes étoilées, Bordé d'oeillets en foule empressés à s'ouvrir, Pourquoi fuir, et pourquoi ne pas faire fleurir Dans tes vers, où sourit l'heureux printemps qui t'aime, Le blanc camélia, le jaune chrysanthème? Et le poète dit: Nous y viendrons un jour. Versez dans vos jardins plus de joie et d'amour. La rêverie a peur des portes et des grilles. La Liberté, parmi les socs et les faucilles, Chante dans les prés-verts et rit sous 'le ciel bleu. L'homme fait le jardin, les champs sont faits par Dieu. 19 juin 1839. XXXVIII Dans cette ville où rien ne rit. et ne palpite, Comme dans une femme. aujourd'hui décrépite, On sent que quelque chose, hélas! a disparu! Les maisons ont un air fâché, rogue et bourru; Les fenêtres, luisant d'un luisant de limace, Semblent cligner des yeux et faire la grimace, Et de chaque escalier et de chaque pignon, Il sort je ne sais quoi de triste et de grognon. Des portes à claveaux du temps de Loùis treize, Des bonshommes de pierre avec pourpoint et fraise, Des cours avec arceaux en anses de panier, Force carreaux cassés, maint immonde grenier, Des tours, de grands toits bleus sur des façades rouges, Ce serait des palais si ce n'était des bouges. Voilà ce' qu'on rencontre à chaque pas, et puis D'affreux enfants tout nus jouant au bord des puits. Quelques arbres malsains, tout couverts de verrues, Percent le long des murs le pavé dans les rues. Les écriteaux sont pleins d'un gothique alphabet; Les poteaux à lanterne ont un air de gibet; Les vastes murs, les toits aigus, les girouettes, Font sur le ciel brumeux de mornes silhouettes. C'est surtout effrayant et lugubre le soir. Le jour, les habitants sont rares. On croit voir Partout le même vieux avec la même vieille. Dans ces réduits vitrés en verres de bouteille, Dans ces trous où jamais le, soleil n'arriva, On entend bougonner le siècle qui s'en va. XXXIX À DOS D'ÉLÉPHANT ................................... Supposez Goliath mené par Myrmidon. Le cornac est tout jeune et la bête est énorme. Le palanquin tremblant par instant se déforme Et vous cahote au point de vous estropier Sous ses rideaux de cuir et son toit de papier. Un monstre n'a pas moins de roulis qu'un navire; Comme un vaisseau chancelle un éléphant chavire, Et vous avez le mal de mer sur Béhémoth. Le cornac, nain pensif, conseille à demi-mot Le colosse, et le monstre écoute et ne se trompe Sur rien, ni sur le gué qu'il sonde avec sa trompe, Ni sur la route à suivre, et jamais l'éléphant N'a peur, pourvu qu'il soit conduit par un enfant. XL SOIR Ciel! un fourmillement emplit l'espace noir; On entend l'invisible errer et se mouvoir; Près de l'homme endormi tout vit dans les ténèbres. Le crépuscule, plein de figures funèbres, Soupire; au fond des bois le daim passe en rêvant; A quelque être,ignoré qui flotte dans le ,vent La pervenche. murmure, à voix basse: je t'aime! La clochette bourdonne auprès du chrysanthème Et lui dit: paysan, qu'as-tu donc à dormir? Toute la plaine semble adorer et frémir. L'élégant peuplier vers le saule difforme S'incline; le buisson caresse l'antre; l'orme Au sarment frissonnant tend ses-bras convulsifs; Les nymphæas, pour plaire aux nénuphars pensifs, Dressent hors du flot noir leurs blanches silhouettes; Et voici que partout, pêle-mêle, muettes, S'éveillent, au milieu des joncs ét des roseaux, Regardant leur ,front pâle au bleu miroir des eaux, Courbant leur tige, ouvrant leurs yeux, penchant leurs urnes, Les roses des étangs, ces coquettes nocturnes 51 Des fleurs déesses font des lueurs dans, la nuit, Et dans les prés, dans l'herbe où rampe un faible bruit, Dans l'eau, dans. la, ruine informe et décrépite, Tout un monde charmant et. sinistre palpite. C'est que là-haut, au fond du ciel mystérieux, Dans le.soir vaguement splendide et glorieux, Vénus rayonne, pure, ineffable et sacrée, Et, vision, remplit. d'amour l'ombre effarée. 6 mars 1854. XLI UN DESSIN D'ALBERT-DORER MINUIT Le frêle esquif'sur la mer sombre Sombre; La foudre perce d'un éclair L'air. C'est minuit. L'eau gémit, le tremble Tremble, Et tout bruit dans le manoir Noir; Sur la tour inhospitalière; Lierre, Dans les fossés du haut donjon, Jonc; Dans les cours, dans les colossales Salles, Et' dans les cloîtres du couvent, Vent. La cloche, de son aile attèinte; ' Tinte; Et son bruit -tremble en s'envolant, ' Lent. Le son qui dans l'air se' disperse Perce ' La tombe où le mort inconnu, Nu, Épélant quelque obscur 'problème Blême, Tandis qu'au loin -le vent mugit; Gît. Tous se répandent dans les ombres, Sombres, Rois, reines, clercs; soudàrds, nonnains, Nains. La voix qu'ils élèvent ensemble Semble Le dernier soupir qu'un mourant Rend. Les ombres vont au clair 'de lune, L'une En mitre, et l'autre en chaperon Rond. Celle-ci qui roule un rosaire Serre Dans ses bras un. enfant tremblant, Blanc. Celle-là, voilée. et touchante, Chante Au bord d'un gouffre où le serpent Pend. D'autres, qui dans Pair.se promènent, Mènent Par. monts et vaux des palefrois, Froids. L'enfant mort, à la pâle joue, Joue; Le gnome grimace, et l'Esprit Rit: On dirait que le beffroi pleure; L'heure Semble dire en traînant son glas: Las! Enfant! retourne dans ta tombe! Tombe Sous le, pavé des corridors, 'Dors! L'enfer souillerait ta faiblesse. Laisse Ses banquets à tes envieux, Vieux. C'est aller -au sabbat trop jeune! Jeûne, Garde-toi de leurs jeux hideux, D'eux! Vois-tu dans la. sainte phalange L'ange Qui vient t'ouvrir le paradis, ,.Dis? Ains la mort nous chasse et nous foule, Foule De héros petits et d'étroits Rois. Attilas, Césars, Cléopâtres, Pâtres, Vieillards narquois et jouvenceaux, Sots, Bons évêquesà charge d'âmes, Dames, Saints' docteurs, lansquenets fougueux, Gueux, Nous serons un jour, barons, prêtres, Reîtres, Avec nos voeux et nos remords Morts. Pour moi, quand l'ange qui réclame L'âme Se viendra sur ma couche un soir Seoir; Alors, quand sous la pierre froide, Roide; Je ferai le somme de plomb, Long; Ô toi, qui dans mes fautes mêmes, M'aimes, Viens vite, si tu te souviens, Viens T'étendre à ma droite, endormie, Mie; Car on a froid dans le linceul, Seul. 26 décembre 1827. XLII Qui donc mêle au néant de l'homme vicieux Des vertus de la terre et des lueurs des cieux? Flambant la nuit plein de ramée, Ton âtre te ressemble, homme, énigme sans mot; Les étincelles sont dans sa cendre, et, là-haut, Les étoiles dans sa fumée. XLIII O RUS? Laissons.les hommes noirs bâcler dans leur étable. Des lois qui vont nous faire un bien épouvantable; Allons-nous-en aux bois; Allons-nous-en chez Dieu, dans les prés où l'on aime, Près des lacs où l'on rêve, et ne sachons pas même Si des gens. font des lois! Oh! quand on.peut s'enfuir aux champs, dans le grand songe, ' Dans les fleurs, sous les cieux, les hommes de mensonge, Prêtres, despotes, rois, Comme c'est peu de chose, et comme ces: maroufles Sont des fantômes vite effacés dans les souffles, Les rayons et les voix! Laissons-les s'acharner à leur folle aventure. Enfants, allons-nous-en là-haut, dans la nature. Mai dore le ravin, Tout rit, les papillons et leur douce poursuite Passent, l'arbre est en fleur, venez, prenons la fuite Dans cet oubli divin. L'évanouissement des soucis de la terre Est là; les champs. sont purs; là souriait Voltaire, Là songeait Diderot; On se sent rassuré par les parfums;.les roses Nous consolent, étant ignorantes des choses Que l'homme connaît trop. Là, rien ne s'interrompt, rien ne finit'd'éclore; Le rosier respiré par Eve embaume encore Nos deuils et nos amours; - Et la pervenche est plus éternelle que Rome; Car ce qui dure peu, monts-et forêts, c'est l'homme; Les fleurs durent toujours. La Pyramide après trois mille ans est ,ridée, Le lys n'a pas un pli. -Ni la fleur, ni l'idée, Ni le vrai, ni le beau, N'expirent; Dieu refait sans cesse leur jeunesse; La mort c'est l'aube, et c'est afin que tout renaisse Que Dieu fit le tombeau. Ô splendeur! ô douceur! l'étendue infinie Est un balancement d'amour et d'harmonie; Contemplons à genoux; Une voix sort du ciel et dans nos fibres passe; De là nos chants profonds; le rythme est dans l'espace Et la lyre est en nous. Venez, tous mes enfants, tous mes amis! les plaines, Les lacs, les bois n'ont point de perfides haleines Et de haineux reflux; Venez; soyons un groupe errant dans la prairie, Qui va dans l'ombre avec des mots de rêverie Et ne sait même plus, Tant il sent vivre en lui la nature immortelle, Si la Chambre a quitté Pantin pour Bagatelle, Versailles pour Saint-Cloud, Et si le pape enfin daigne rougir la jupe Du prêtre dont le nom commence comme dupe Et finit comme loup. 27 mai 1875. XLIV C'est l'hiver. Ô villes folles, Dansez! Dans le bal béant Tourbillonnent les paroles De la joie et du néant. L'homme flotte dans la voie Où l'homme errant se perdit; En bas le plaisir flamboie, En haut l'amour resplendit. Le plaisir, clarté hagarde Du faux rire et des faux biens, Dit au noir passant: Prends garde! L'amour rayonne et dit: Viens! - Ces deux lueurs, sur la lame Guidant l'hydre et l'alcyon, Nous éclairent; toute l'âme Vogue à ce double rayon. Mer!j'ai fui loin des Sodomes; Je cherche tes grands tableaux; Mais ne voit-on pas les hommes Quand on regarde les flots? Les spectacles de l'abîme Ressemblent à ceux du cour; Le vent est le fou sublime, Le jonc est le-nain moqueur. Comme un ami l'onde croule; Sitôt que le jour s'enfuit La mer n'est plus qu'une foule Qui querellé dans la nuit; Le désert de l'eau qui souffre Est plein de cris et de voix, Et parle dans tout le gouffre A toute l'ombre à la fois. Où donc est la clarté? Cieux, où donc est, la flamme? Où. donc est 1a lumière éternelle de l'âme?. Où donc est. le regard. joyeux..qui voit toujours? Depuis qu'en proie aux deuils, aux luttes, aux amours, Plaignant parfois l'heureux plus que le misérable, Je traverse, pensif, la vie impénétrable, J'ai sans cesse vu l'heure, en tournant pas à pas, Teindre d'ébène et d'or les branches du compas. Penché sur la nature, immense apocalypse, Cherchant cette lueur qui. jamais ne s'éclipse, Chaque fois que mon oeil s'ouvre après le sommeil, Hélas! j'ai toujours vu, riant, vainqueur, vermeil, De derrière la cime et les pentes 'sans nombre Et les blêmes versants de la montagne. d'ombre, Le bleu matin surgir, -disant : Aimez! vivez! Et rouler devant lui de ,ses deux bras levés - L'obscurité, bloc triste aux épaisseurs funèbres; Et, le soir,. j'ai ,toujours, sous le 'roc des ténèbres, Tas monstrueux' de. brume où nul regard ne luit, Vu retomber le jour, Sisyphe de la nuit. - 7 janvier 1855. Que dit-il? Dieu seul recueille Ce blasphème ou ce sanglot; Dieu seul répond à la feuille, Et Dieu seul réplique au flot. XLVI UNITÉ Veux-tu te figurer le monde? Coupe un tronc d'arbre dans -les bois. L'aubier sur sa surface ronde Offre cent sphères à la fois. L'oeil peut retrouver chaque orbite Que la planète d'or habite Dans les cercles du bois vermeil; La sève erre en leur zone obscure Comme Mars, Vénus et Mercure; Le noeud du centre est le soleil. XLVII Ô champs mystérieux! Vallons! Eden visible! Je suis doux comme vous et comme vous paisible! Oiseaux! j'ai quelque peine à rappeler parfois Mes strophes qui s'en vont avec vous dans les bois! Nature! de vos chants ma chanson se compose, Et je suis votre écho si je suis quelque chose. Car j'inonde mon âme et mon vers attristé De votre rêverie et de votre beauté, J'admire, -et m'emplissant de vos douéeurs secrètes Je fais ce que je suis avec ce que' vous êtes! XLVIII ARRIVÉE On arrête. Un falot flambe aux pieds d'une Vierge. C'est là. -Le voyageur aspire à des draps blancs; Le cocher cogne, et jure, et crie: Hé, dans l'auberge! Et le silencé noir s'emplit de chiens hurlants. L'hôte arrive en chemise avec une pantoufle; La porte' ouvre un battant et l'hôtesse ouvre un oeil; La chandelle frissonne, et, dans le vent qui souffle, La servante aux yeux ronds s'effare sur le seuil. XLIX ........................................... Chacun choisit un homme, et moi j'ai choisi Dieu! Oui, j'ai, pour l'expliquer à la foule muette, Pris le plus grand poème et le plus grand poéte! Je ne lis pas du grec ni du latin; je lis Les horizons brumeux, les soirs doux et pâlis, Le ciel bleu, le lac sombre où l'étoile se mire; Je déchiffre le coeur de l'homme, le sourire, Le soupir, le regard, la voix que nous aimons, Puis et toujours, les champs, les forêts et les monts, Et dans mon oeuvre grave et parfois solennelle, Je traduis la nature, épopée éternelle. I EFFETS DE RÉVEIL On ouvre les yeux; rien ne remue; on entend Au chevet de son lit la montre palpitant; La fenêtre livide. aux spectres est pareille; On est gisant ainsi qu'un mort. On se réveille, Pourquoi? parce qu'on s'est la veille réveillé Au même instant. Ainsi qu'un rouage rouillé Et vieilli, mais exact, l'âme a ses habitudes. Oh! la nuit, c'est la plus sombre des solitudes. L'heure apparaît, entrant, sortant, comme un 'passéur D'ombres, et notre esprit voit tout dans la noirceur; Des pas saris but, des deuils sans fin, des maux 'sans nombre. Le rêve qu'on avait et qui tremblait dans-l'ombre;. S'ajuste à la pensée indistincte qu'on a. Tous les gouffres au bord desquels nous amèna Ce fantôme appelé ' le Hasard, reparaissent; Les mêmes visions redoutables s'y dressent; Ici le précipice, ici l'écroulement, Ici la chute, ici ce qui fuit, ce qui ment, Ce qui tue, et là-bas, dans l'âpre transparence, Les vagues bras levés de la pâle espérance. Comme on est triste! on sent l'inexprimable effroi; On croit avoir le mur du tombeau devant soi;. On médite, effaré par les. choses possibles; Toute rive s'efface. On voit les invisibles,. Les absents, les manquants, cette morte, ce mort, On leur tend les mains.. Ombre et songe! On se rendort... Homme, debout! voici le jour, l'aube ravie, L'azur; et qu'est-ce donc qui rentre? C'est la vie, C'est le cri du travail, c'est le chant des oieaux, C'est le rayonnement des champs, des airs, des eaux; La nuit traîne un linceul, l'aurore agite un lange; Tout ce qu'on vient de voir spectre, on le revoit ange; Du père qu'on vit mort on voit l'enfant vivant; Le monde reparaît, clair comme auparavant; On ne reconnaît plus son âme; elle était noire, Elle est blanche; elle espère et se remet à croire, A sourire, à vouloir; on a devant les yeux Un éblouissement doré, chantant, joyeux, On ne sait quel fouillis charmant de lueurs roses; Et tout l'homme est changé parce qu'on voit les choses, Les hommes, Dieu, les coeurs, les amours, le destin, A travers le vitrail splendide du matin. H. H. 14 septembre 1872. II Quand l'enfant nous regarde, on sent. Dieu nous sonder. Quand il pleure, j'entends le tonnerre gronder; Car penser c'est entendre; et le visionnaire Est souvent averti par un vague tonnerre. Quand ce petit être, humble et pliant les genoux, Attache doucement sa prunelle sur nous, Je ne sais pas pourquoi je tremble; quand cette âme, Qui n'est pas homme encore et n'est, pas encor femme, En qui rien ne s'admire et rien.ne se repent, Sans sexe, sans passé derrière elle rampant, Verse, à travers les cils de sa rose paupière, Sa clarté dans laquelle on sent de la prière, Sur nous les combattants, les vaincus, les vainqueurs, Quand ce pur esprit semble, interroger nos coeurs, Quand cet ignorant, plein' d'un jour que rien n'efface, A l'air de regarder notre' science en face, Et jette, dans cette ombre où passe `Adam banni, On ne sait quel rayon de rêve et d'infini, On dirait, tant l'enfance est ressemblante au temple; Que la lumière, chose étrange, nous contemple; Toute la profondeur du ciel est dans cet oeil. Fût-on Christ ou Socrate, eût-on droit à l'orgueil, On dit: laissez venir à moi cette auréole! Comme on sent qu'il était hier l'esprit qui vole! .Comme on sent manquer l'aile à ce petit'pied blanc! Oh! comme c'est débile et frêle et chancelant! Comme on devine. aux cris de cette bouche, un songe De paradis qui jusqu'en enfer se prolonge, Et que le doux enfant ne veut.pas voir finir! L'homme, ayant un passé, craint pour cet avenir.; Que la vie apparaît fatale! Comme on pense A tant de peine avec si peu de récompense! Oh!,comme on s'attendrit sur ce nouveau venu! Lui cependant, qu'est-il, ô vivants? l'inconnu. Qu'a-t-il en lui? l'énigme. Et que porte-t-il?, l'âme. Il vit à peine; il est si chétif qu'il, réclame Du brin d'herbe ondoyant aux vents, un point d'appui; Parfois, lorsqu'il se tait, on le croit presque enfui, Car on a peur que tout ici-bas ne le blesse. ' Lui, que fait-il? Il rit. Fait d'ombre et de faiblesse Et de tout ce qui tremble, il ne craint rien. Il est Parmi nous le seul être encor 'vierge et complet; L'ange devient l'enfant lorsqu'il se rapetisse;' Si toute pureté contient toute justice, On né' rencontre -pas l'enfant sans quelque effroi; On sent qu'on est devant un 'plus' juste que soi; C'est l'atome, le 'nain souriant, le pygmée; Et quand il passe,. honneur, gloire, éclat, renommée, Méditent; on se dit tout bas: Si je priais? On rêve; et les plus grands sont les plus inquiets; Sa haute exception dans notre obscure sphère, C'est que n'ayant rien fait, lui seul n'a pu mal faire.; Le monde est un mystère inondé de clarté; L'enfant. est sous l'énigme adorable abrité.; Toutes les vérités couronnent, condensées Ce doux front qui n'a pas encore.de pensées; On comprend que l'enfant, ange de nos douleurs, Si petit ici-bas, doit être grand ailleurs; Il se traîne, i