ODES ET BALLADES Par Victor Hugo ODES Quelque chose me presse d'élever la voix, et d'appeler mon siècle en jugement. F. DE LA MENNAIS. Écoutez : je vais vous dire des choses du coeur. HAFIZ. LIVRE PREMIER 1818 - 1822 Vox clamabat in deserto. ODE PREMIÈRE LE POETE DANS LES REVOLUTIONS à M. Alexandre Soumet Mourir sans vider mon carquois ! Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois ! ANDRÉ CHÉNIER, Iambes. " Le vent chasse loin des campagnes Le gland tombé des rameaux verts ; Chêne, il le bat sur les montagnes ; Esquif, il le bat sur les mers. Jeune homme, ainsi le sort nous presse. Ne joins pas, dans ta folle ivresse, Les maux du monde à tes malheurs ; Gardons, coupables et victimes, Nos remords pour nos propres crimes, Nos pleurs pour nos propres douleurs ! " Quoi ! mes chants sont-ils téméraires ? Faut-il donc, en ces jours d'effroi, Rester sourd aux cris de ses frères ! Ne souffrir jamais que pour soi ? Non, le poète sur la terre Console, exilé volontaire, Les tristes humains dans leurs fers ; Parmi les peuples en délire, Il s'élance, armé de sa lyre, Comme Orphée au sein des enfers ! " Orphée aux peines éternelles Vint un moment ravir les morts ; Toi, sur les têtes criminelles, Tu chantes l'hymne du remords. Insensé ! quel orgueil t'entraîne ? De quel droit viens-tu dans l'arène Juger sans avoir combattu ? Censeur échappé de l'enfance, Laisse vieillir ton innocence, Avant de croire à ta vertu ! " Quand le crime, Python perfide, Brave, impuni, le frein des lois, La Muse devient l'Euménide, Apollon saisit son carquois ! Je cède au Dieu qui me rassure ; J'ignore à ma vie encor pure Quels maux le sort veut attacher ; Je suis sans orgueil mon étoile ; L'orage déchire la voile : La voile sauve le nocher. " Les hommes vont aux précipices ! Tes chants ne les sauveront pas. Avec eux, loin des cieux propices, Pourquoi donc égarer tes pas ? Peux-tu, dès tes jeunes années, Sans briser d'autres destinées, Rompre la chaîne de tes jours ? Epargne ta vie éphémère ; Jeune homme, n'as-tu pas de mère ? Poète, n'as-tu pas d'amours ? " Eh bien ! à mes terrestres flammes, Si je meurs, les cieux vont s'ouvrir. L'amour chaste agrandit les âmes, Et qui sait aimer sait mourir. Le Poète, en des temps de crime, Fidèle aux justes qu'on opprime, Célèbre, imite les héros ; Il a, jaloux de leur martyre, Pour les victimes une lyre, Une tête pour les bourreaux ! " On dit que jadis le Poète, Chantant des jours encor lointains, Savait à la terre inquiète Révéler ses futurs destins. Mais toi, que peux-tu pour le monde ? Tu partages sa nuit profonde ; Le ciel se voile et veut punir ; Les lyres n'ont plus de prophète, Et la Muse, aveugle et muette, Ne sait plus rien de l'avenir ! " Le mortel qu'un Dieu même anime Marche à l'avenir, plein d'ardeur ; C'est en s'élançant dans l'abîme Qu'il en sonde la profondeur. Il se prépare au sacrifice ; Il sait que le bonheur du vice Par l'innocent est expié ; Prophète à son jour mortuaire, La prison est son sanctuaire, Et l'échafaud est son trépied ! " Que n'es-tu né sur les rivages Des Abbas et des Cosroës, Aux rayons d'un ciel sans nuages, Parmi le myrte et l'aloès ! Là, sourd aux maux que tu déplores, Le poète voit ses aurores Se lever sans trouble et sans pleurs ; Et la colonne, chère aux sages, Porte aux vierges ses doux messages Où l'amour parle avec des fleurs ! " Qu'un autre au céleste martyre Préfère un repos sans honneur ! La gloire est le but où j'aspire ; On n'y va point par le bonheur. L'alcyon, quand l'Océan gronde, Craint que les vents ne troublent l'onde Où se berce son doux sommeil ; Mais pour l'aiglon, fils des orages, Ce n'est qu'à travers les nuages Qu'il prend son vol vers le soleil ! ODE DEUXIÈME LA VENDÉE à M. le vicomte de Chateaubriand Ave, Cæsar, morituri te salutant. I " Qui de nous, en posant une urne cinéraire, N'a trouvé quelque ami pleurant sur un cercueil ? Autour du froid tombeau d'une épouse ou d'un frère, Qui de nous n'a mené le deuil ? " - Ainsi sur les malheurs de la France éplorée Gémissait la Muse sacrée Qui nous montra le ciel ouvert, Dans ces chants où, planant sur Rome et sur Palmyre, Sublime, elle annonçait les douceurs du martyre Et l'humble bonheur du désert ! Depuis, à nos tyrans rappelant tous leurs crimes, Et vouant aux remords ces coeurs sans repentirs, Elle a dit: " En ces temps la France eut des victimes ; Mais la Vendée eut des martyrs ! " - Déplorable Vendée, a-t-on séché tes larmes ? Marches-tu, ceinte de tes armes, Au premier rang de nos guerriers ? Si l'Honneur, si la Foi n'est pas un vain fantôme, Montre-moi quels palais ont remplacé le chaume De tes rustiques chevaliers ! Hélas ! tu te souviens des jours de ta misère ! Des flots de sang baignaient tes sillons dévastés, Et le pied des coursiers n'y foulait de poussière Que la cendre de tes cités. Ceux-là qui n'avaient pu te vaincre avec l'épée Semblaient, dans leur rage trompée, Implorer l'enfer pour appui Et, roulant sur la plaine en torrents de fumée, Le vaste embrasement poursuivait ton armée, Qui ne fuyait que devant lui ! II La Loire vit alors, sur ses plages désertes, S'assembler les tribus des vengeurs de nos rois, Peuple qui ne pleurait, fier de ses nobles pertes, Que sur le Trône et sur la Croix. C'étaient quelques vieillards fuyant leurs toits en flammes, C'étaient des enfants et des femmes, Suivis d'un reste de héros ; Au milieu d'eux marchait leur Patrie exilée, Car ils ne laissaient plus qu'une terre peuplée De cadavres et de bourreaux. On dit qu'en ce moment, dans un divin délire, Un vieux prêtre parut parmi ces fiers soldats, Comme un saint, chargé d'ans, qui parle du martyre Aux nobles anges des combats ; Tranquille, en proclamant de sinistres présages, Les souvenirs des anciens âges S'éveillaient dans son coeur glacé ; Et, racontant le sort qu'ils devaient tous attendre, La voix de l'avenir semblait se faire entendre Dans ses discours pleins du passé. III " Au-delà du Jourdain, après quarante années, Dieu promit une terre aux enfants d'Israël ; Au-delà de ces flots, après quelques journées, Le Seigneur vous promet le ciel. Ces bords ne verront plus vos phalanges errantes. Dieu, sur des plaines dévorantes, Vous prépare un tombeau lointain ; Votre astre doit s'éteindre, à peine à son aurore ; Mais Samson expirant peut ébranler encore Les colonnes du Philistin ! " Vos guerriers périront. Mais, toujours invincibles, S'ils ne peuvent punir, ils sauront se venger ; Car ils verront encor fuir ces soldats terribles, Devant qui fuyait l'étranger ! Vous ne mourrez pas tous sous des bras intrépides ; Les uns, sur des nefs homicides, Seront jetés aux flots mourants ; Ceux-là promèneront des os sans sépulture, Et cacheront leurs morts sous une terre obscure, Pour les dérober aux vivants ! " Et vous, Ô jeune Chef, ravi par la victoire Aux hasards de Mortagne, aux périls de Saumur, L'honneur de vous frapper dans un combat sans gloire Rendra célèbre un bras obscur. Il ne sera donné qu'à bien peu de nos frères De revoir, après tant de guerres, La place où furent leurs foyers ; Alors, ornant son toit de ses armes oisives, Chacun d'eux attendra que Dieu donne à nos rives Les lys, qu'il préfère aux lauriers. " Vendée, Ô noble terre ! Ô ma triste patrie ! Tu dois payer bien cher le retour de tes rois ! Avant que sur nos bords croisse la fleur chérie, Ton sang l'arrosera deux fois. Mais aussi, lorsqu'un jour l'Europe réunie De l'arbre de la tyrannie Aura brisé les rejetons, Tous les rois vanteront leurs camps, leur flotte immense, Et, seul, le Roi Chrétien mettra dans la balance L'humble glaive des vieux Bretons ! " Grand Dieu ! - Si toutefois, après ces jours d'ivresse, Blessant le coeur aigri du héros oublié, Une voix insultante offrait à sa détresse Les dons ingrats de la pitié ; Si sa mère, et sa veuve, et sa fille, éplorées, S'arrêtaient, de faim dévorées, Au seuil d'un favori puissant, Rappelant à celui qu'implore leur misère, Qu'elles n'ont plus ce fils, cet époux et ce père Qui croyait leur léguer son sang ; " Si, pauvre et délaissé, le citoyen fidèle, Lorsqu'un traître enrichi se rirait de sa foi, Entendait au sénat calomnier son zèle Par celui qui jugea son roi ; Si, pour comble d'affronts, un magistrat injuste, Déguisant sous un nom auguste L'abus d'un insolent pouvoir, Venait, de vils soupçons chargeant sa noble tête, Lui demander ce fer, sa première conquête, - Peut-être son dernier espoir ; " Qu'il se résigne alors. - Par ses crimes prospères L'impie heureux insulte au fidèle souffrant ; Mais que le juste pense aux forfaits de nos pères, Et qu'il songe à son Dieu mourant. Le Seigneur veut parfois le triomphe du vice, Il veut aussi, dans sa justice Que l'innocent verse des pleurs ; Souvent, dans ses desseins, Dieu suit d'étranges voies, Lui qui livre Satan aux infernales joies, Et Marie aux saintes douleurs ! " IV Le vieillard s'arrêta. Sans croire à son langage, Ils quittèrent ces bords, pour n'y plus revenir ; Et tous croyaient couvert des ténèbres de l'âge L'esprit qui voyait l'avenir ! - Ainsi, faible en soldats, mais fort en renommée, Ce débris d'une illustre armée Suivait sa bannière en lambeaux ; Et ces derniers Français, que rien ne put défendre, Loin de leur temple en deuil et de leur chaume en cendre, Allaient conquérir des tombeaux ! ODE TROISIÈME LES VIERGES DE VERDUN Le prêtre portera l'étole blanche et noire Lorsque les saints flambeaux pour vous s'allumeront ; Et, de leurs longs cheveux voilant leurs fronts d'ivoire, Les jeunes filles pleureront. A. GUIRAUD. I Pourquoi m'apportez-vous ma lyre, Spectres légers ? - que voulez-vous ? Fantastiques beautés, ce lugubre sourire M'annonce-t-il votre courroux ? Sur vos écharpes éclatantes Pourquoi flotte à longs plis ce crêpe menaçant ? Pourquoi sur des festons ces chaînes insultantes, Et ces roses, teintes de sang ? Retirez-vous : rentrez dans les sombres abîmes... Ah ! que me montrez-vous ?... quels sont ces trois tombeaux ? Quel est ce char affreux, surchargé de victimes ? Quels sont ces meurtriers, couverts d'impurs lambeaux ? J'entends des chants de mort, j'entends des cris de fête. Cachez-moi le char qui s'arrête !... Un fer lentement tombe à mes regards troublés ; - J'ai vu couler du sang... Est-il bien vrai, parlez, Qu'il ait rejailli sur ma tête ? Venez-vous dans mon âme éveiller le remord ? Ce sang... je n'en suis point coupable ! Fuyez, vierges ; fuyez, famille déplorable... Lorsque vous n'étiez plus, je n'étais pas encor ! Qu'exigez-vous de moi ? J'ai pleuré vos misères ; Dois-je donc expier les crimes de mes pères ? Pourquoi troublez-vous mon repos ? Pourquoi m'apportez-vous ma lyre frémissante ? Demandez-vous des chants à ma voix innocente, Et des remords à vos bourreaux ? II Sous des murs entourés de cohortes sanglantes, Siège le sombre tribunal. L'accusateur se lève, et ses lèvres tremblantes S'agitent d'un rire infernal. C'est Tinville : on le voit, au nom de la patrie, Convier aux forfaits cette horde flétrie D'assassins, juges à leur tour ; Le besoin du sang le tourmente ; Et sa voix homicide à la hache fumante Désigne les têtes du jour. Il parle : - ses licteurs vers l'enceinte fatale Traînent les malheureux que sa fureur signale ; Les portes devant eux s'ouvrent avec fracas ; Et trois vierges, de grâce et de pudeur parées, De leurs compagnes entourées, Paraissent parmi les soldats. Le peuple, qui se tait, frémit de son silence ; Il plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs, Et repose sur l'innocence Ses regards las du crime et troublés par ses pleurs. Eh quoi ! quand ces beautés, lâchement accusées, Vers ces juges de mort s'avançaient dans les fers, Ces murs n'ont pas, croulant sous leurs voûtes brisées, Rendu les monstres aux enfers ! Que faisaient nos guerriers ?... Leur vaillance trompée Prêtait au vil couteau le secours de l'épée ; Ils sauvaient ces bourreaux qui souillaient leurs combats. Hélas ! un même jour, jour d'opprobre et de gloire, Voyait Moreau monter au char de la victoire. Et son père au char du trépas ! Quand nos chefs, entourés des armes étrangères, Couvrant nos cyprès de lauriers, Vers Paris lentement reportaient leurs bannières, Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers. Verdun, premier rempart de la France opprimée, D'un roi libérateur crut saluer l'armée. En vain tonnaient d'horribles lois ; Verdun se revêtit de sa robe de fête, Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquête Au monarque vengeur des rois. Alors, Vierges, vos mains (ce fut là votre crime !) Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs. Ah ! pareilles à la victime, La hache à vos regards se cachait sous des fleurs. Ce n'est pas tout ; hélas ! sans chercher la vengeance, Quand nos bannis, bravant la mort et l'indigence, Combattaient nos tyrans encor mal affermis, Vos nobles coeurs ont plaint de si nobles misères ; Votre or a secouru ceux qui furent nos frères Et n'étaient pas nos ennemis ! Quoi ! ce trait glorieux, qui trahit leur belle âme, Sera donc l'arrêt de leur mort ! Mais non, l'Accusateur, que leur aspect enflamme, Tressaille d'un honteux transport. Il veut, Vierges, au prix d'un affreux sacrifice, En taisant vos bienfaits, vous ravir au supplice ; Il croit vos chastes coeurs par la crainte abattus. Du mépris qui le couvre acceptez le partage, Souillez-vous d'un forfait, l'infâme aréopage Vous absoudra de vos vertus ! Répondez-moi, Vierges timides ; Qui, d'un si noble orgueil arma ces yeux si doux ? Dites, qui fit rouler dans vos regards humides Les pleurs généreux du courroux ? Je le vois à votre courage : Quand l'oppresseur qui vous outrage N'eût pas offert la honte en offrant son bienfait, Coupables de pitié pour des Français fidèles, Vous n'auriez pas voulu, devant des lois cruelles, Nier un si noble forfait ! C'en est donc fait ; déjà sous la lugubre enceinte A retenti l'arrêt dicté par la fureur. Dans un muet murmure, étouffé par la crainte, Le peuple, qui l'écoute, exhale son horreur. Regagnez des cachots les sinistres demeures, Ô Vierges ! encor quelques heures... Ah ! priez sans effroi, votre âme est sans remord. Coupez ces longues chevelures, Où la main d'une mère enlaçait des fleurs pures, Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort ! Bientôt ces fleurs encor pareront votre tête ; Les anges vous rendront ces symboles touchants ; Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête Que les Vierges du ciel rediront dans leurs chants. Vous verrez près de vous, dans ces choeurs d'innocence, Charlotte, autre Judith, qui vous vengea d'avance ; Cazotte ; Elisabeth, si malheureuse en vain ; Et Sombreuil, qui trahit par ses pâleurs soudaines Le sang glacé des morts circulant dans ses veines ; Martyres, dont l'encens plaît au Martyr divin ! III Ici, devant mes yeux erraient des lueurs sombres Des visions troublaient mes sens épouvantés ; Les Spectres sur mon front balançaient dans les ombres De longs linceuls ensanglantés. Les trois tombeaux, le char, les échafauds funèbres, M'apparurent dans les ténèbres ; Tout rentra dans la nuit des siècles révolus ; Les vierges avaient fui vers la naissante aurore ; Je me retrouvai seul, et je pleurais encore Quand ma lyre ne chantait plus ! ODE QUATRIÈME QUIBERON Pudor inde et miseratio. TACITE. I Par ses propres fureurs le Maudit se dévoile, Dans le Démon vainqueur on voit l'ange proscrit ; L'anathème éternel, qui poursuit son étoile, Dans ses succès même est écrit. Il est, lorsque des cieux nous oublions la voie, Des jours, que Dieu sans doute envoie Pour nous rappeler les enfers ; Jours sanglants qui, voués au triomphe du crime, Comme d'affreux rayons échappés de l'abîme, Apparaissent sur l'univers. Poètes qui toujours, loin du siècle où nous sommes, Chantres des pleurs sans fin et des maux mérités, Cherchez des attentats tels que la voix des hommes N'en ait point encor racontés, Si quelqu'un vient à vous vantant la jeune France, Nos exploits, notre tolérance, Et nos temps féconds en bienfaits, Soyez contents ; lisez nos récentes histoires, Evoquez nos vertus, interrogez nos gloires : Vous pourrez choisir des forfaits ! Moi, je n'ai point reçu de la Muse funèbre Votre lyre de bronze, Ô chantres des remords ! Mais je voudrais flétrir les bourreaux qu'on célèbre, Et venger la cause des morts. Je voudrais, un moment, troublant l'impur Génie, Arrêter sa gloire impunie Qu'on pousse à l'immortalité ; Comme autrefois un grec, malgré les vents rapides, Seul, retint de ses bras, de ses dents intrépides, L'esquif sur les mers emporté ! II Quiberon vit jadis, sur son bord solitaire, Des Français assaillis s'apprêter à mourir, Puis, devant les deux chefs, l'airain fumant se taire, Et les rangs désarmés s'ouvrir. Pour sauver ses soldats l'un d'eux offrit sa tête ; L'autre accepta cette conquête, De leur traité gage inhumain ; Et nul guerrier ne crut sa promesse frivole, Car devant les drapeaux, témoins de leur parole, Tous deux s'étaient donné la main ! La phalange fidèle alors livra ses armes. Ils marchaient ; une armée environnait leurs pas, Et le peuple accourait, en répandant des larmes, Voir ces preux, sauvés du trépas. Ils foulaient en vaincus les champs de leurs ancêtres ; Ce fut un vieux temple, sans prêtres, Qui reçut ces vengeurs des rois ; Mais l'humble autel manquait à la pieuse enceinte, Et, pour se consoler, dans cette prison sainte, Leurs yeux en vain cherchaient la croix. Tous prièrent ensemble, et, d'une voix plaintive, Tous, se frappant le sein, gémirent à genoux. Un seul ne pleurait pas dans la tribu captive : C'était lui qui mourait pour tous ; C'était Sombreuil, leur chef ; jeune et plein d'espérance, L'heure de son trépas s'avance ; Il la salue avec ferveur. Le supplice, entouré des apprêts funéraires, Est beau pour un chrétien qui, seul, va pour ses frères Expirer, semblable au Sauveur. " Oh ! cessez, disait-il, ces larmes, ces reproches, Guerriers ; votre salut prévient tant de douleurs ! Combien à votre mort vos amis et vos proches, Hélas ! auraient versé de pleurs ! Je romps avec vos fers mes chaînes éphémères ; À vos épouses, à vos mères, Conservez vos jours précieux. On vous rendra la paix, la liberté, la vie ; Tout ce bonheur n'a rien que mon coeur vous envie ; Vous, ne m'enviez pas les cieux. " Le sinistre tambour sonna l'heure dernière, Les bourreaux étaient prêts ; on vit Sombreuil partir. La soeur ne fut point là pour leur ravir le frère, - Et le héros devint martyr. L'exhortant de la voix et de son saint exemple, Un évêque, exilé du temple, Le suivit au funeste lieu ; Afin que le vainqueur vît, dans son camp rebelle, Mourir, près d'un soldat à son prince fidèle, Un prêtre fidèle à son Dieu ! III Vous pour qui s'est versé le sang expiatoire, Bénissez le Seigneur, louez l'heureux Sombreuil ; Celui qui monte au ciel, brillant de tant de gloire, N'a pas besoin de chants de deuil ! Bannis, on va vous rendre enfin une patrie ; Captifs, la liberté chérie Se montre à vous dans l'avenir. Oui, de vos longs malheurs chantez la fin prochaine ; Vos prisons vont s'ouvrir, on brise votre chaîne ; Chantez ! votre exil va finir. En effet, - des cachots la porte à grand bruit roule, Un étendard paraît, qui flotte ensanglanté ; Des chefs et des soldats l'environnent en foule, En invoquant la Liberté ! " Quoi ! disaient les captifs, déjà l'on nous délivre !... " Quelques-uns s'empressent de suivre Les bourreaux devenus meilleurs. " Adieu, leur criait-on, adieu, plus de souffrance ; Nous nous reverrons tous, libres, dans notre France ! " Ils devaient se revoir ailleurs. Bientôt, jusqu'aux prisons des captifs en prières, Arrive un sourd fracas, par l'échÔ répété : C'étaient leurs fiers vainqueurs qui délivraient leurs frères, Et qui remplissaient leur traité ! Sans troubler les proscrits, ce bruit vint les surprendre ; Aucun d'eux ne savait comprendre Qu'on pût se jouer des serments ; Ils disaient aux soldats : " Votre foi nous protège ; " Et, pour toute réponse, un lugubre cortège Les traîna sur des corps fumants ! Le jour fit place à l'ombre et la nuit à l'aurore, Hélas ! et, pour mourir traversant la cité, Les crédules proscrits passaient, passaient encore, Aux yeux du peuple épouvanté ! Chacun d'eux racontait, brûlant d'un saint délire, À ses compagnons de martyre Les malheurs qu'il avait soufferts ; Tous succombaient sans peur, sans faste, sans murmure, Regrettant seulement qu'il fallût un parjure, Pour les immoler dans les fers. À coups multipliés la hache abat les chênes. Le vil chasseur, dans l'antre ignoré du soleil, Égorge lentement le lion dont ses chaînes Ont surpris le noble sommeil. On massacra longtemps la tribu sans défense. À leur mort assistait la France, Jouet des bourreaux triomphants ; Comme jadis, aux pieds des idoles impures, Tour à tour, une veuve, en de longues tortures, Vit expirer ses sept enfants. C'étaient là les vertus d'un Sénat qu'on nous vante ! Le sombre Esprit du mal sourit en le créant ; Mais ce corps aux cent bras, fort de notre épouvante, En son sein portait son néant. Le colosse de fer s'est dissous dans la fange. L'Anarchie, alors que tout change, Pense voir ses oeuvres durer ; Mais ce Pygmalion, dans ses travaux frivoles, Ne peut donner la vie aux horribles idoles Qu'il se fait pour les adorer. IV On dit que, de nos jours, viennent, versant des larmes, Prier au champ fatal où ces preux sont tombés, Les vierges, les soldats fiers de leurs jeunes armes, Et les vieillards lents et courbés. Du ciel sur les bourreaux appelant l'indulgence, Là, nul n'implore la vengeance, Tous demandent le repentir ; Et chez ces vieux Bretons, témoins de tant de crimes, Le pèlerin, qui vient invoquer les victimes, Souvent lui-même est un martyr ! ODE CINQUIÈME LOUIS XVII Capet, éveille-toi ! I En ce temps-là, du ciel les portes d'or s'ouvrirent ; Du Saint des Saints ému les feux se découvrirent ; Tous les cieux un moment brillèrent dévoilés ; Et les élus voyaient, lumineuses phalanges, Venir une jeune âme entre de jeunes anges Sous les portiques étoilés. C'était un bel enfant qui fuyait de la terre ; - Son oeil bleu du malheur portait le signe austère ; Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants ; Et les vierges du ciel, avec des chants de fête, Aux palmes du Martyre unissaient sur sa tête La couronne des innocents. II On entendit des voix qui disaient dans la nue : -- " Jeune ange, Dieu sourit à ta gloire ingénue ; Viens, rentre dans ses bras pour ne plus en sortir ; Et vous, qui du Très-Haut racontez les louanges, Séraphins, prophètes, archanges, Courbez-vous, c'est un Roi ; chantez, c'est un Martyr ! " -- " Où donc ai-je régné ? demandait la jeune ombre. Je suis un prisonnier, je ne suis point un roi. Hier je m'endormis au fond d'une tour sombre. Où donc ai-je régné ? Seigneur, dites-le moi. Hélas ! mon père est mort d'une mort bien amère ; Ses bourreaux, Ô mon Dieu, m'ont abreuvé de fiel ; Je suis un orphelin ; je viens chercher ma mère, Qu'en mes rêves j'ai vue au ciel. " Les anges répondaient : -- " Ton Sauveur te réclame. Ton Dieu d'un monde impie a rappelé ton âme. Fuis la terre insensée où l'on brise la Croix, Où jusque dans la mort descend le Régicide, Où le Meurtre, d'horreurs avide, Fouille dans les tombeaux pour y chercher des rois ! " -- " Quoi ! de ma lente vie ai-je achevé le reste ? Disait-il ; tous mes maux, les ai-je enfin soufferts ? Est-il vrai qu'un geôlier, de ce rêve céleste, Ne viendra pas demain m'éveiller dans mes fers ? Captif, de mes tourments cherchant la fin prochaine, J'ai prié ; Dieu veut-il enfin me secourir ? Oh ! n'est-ce pas un songe ? a-t-il brisé ma chaîne ? Ai-je eu le bonheur de mourir ? " Car vous ne savez point quelle était ma misère ! Chaque jour dans ma vie amenait des malheurs ; Et, lorsque je pleurais, je n'avais pas de mère Pour chanter à mes cris, pour sourire à mes pleurs. D'un châtiment sans fin languissante victime, De ma tige arraché comme un tendre arbrisseau, J'étais proscrit bien jeune, et j'ignorais quel crime J'avais commis dans mon berceau. " Et pourtant, écoutez : bien loin dans ma mémoire, J'ai d'heureux souvenirs avant ces temps d'effroi ; J'entendais en dormant des bruits confus de gloire, Et des peuples joyeux veillaient autour de moi. Un jour tout disparut dans un sombre mystère ; Je vis fuir l'avenir à mes destins promis ; Je n'étais qu'un enfant, faible et seul sur la terre, Hélas ! et j'eus des ennemis ! " Ils m'ont jeté vivant sous des murs funéraires ; Mes yeux voués aux pleurs n'ont plus vu le soleil ; Mais vous que je retrouve, anges du ciel, mes frères, Vous m'avez visité souvent dans mon sommeil. Mes jours se sont flétris dans leurs mains meurtrières, Seigneur, mais les méchants sont toujours malheureux ; Oh ! ne soyez pas sourd comme eux à mes prières, Car je viens vous prier pour eux. " Et les anges chantaient : -- "L'arche à toi se dévoile, Suis-nous ; sur ton beau front nous mettrons une étoile. Prends les ailes d'azur des chérubins vermeils ; Tu viendras avec nous bercer l'enfant qui pleure, Ou, dans leur brûlante demeure, D'un souffle lumineux rajeunir les soleils ! " III Soudain le choeur cessa, les élus écoutèrent ; Il baissa son regard par les larmes terni ; Au fond des cieux muets les mondes s'arrêtèrent, Et l'éternelle voix parla dans l'infini : " Ô roi ! je t'ai gardé loin des grandeurs humaines. Tu t'es réfugié du trône dans les chaînes. Va, mon fils, bénis tes revers. Tu n'as point su des rois l'esclavage suprême, Ton front du moins n'est pas meurtri du diadème, Si tes bras sont meurtris de fers. " Enfant, tu t'es courbé sous le poids de la vie ; Et la terre, pourtant, d'espérance et d'envie Avait entouré ton berceau ! Viens, ton Seigneur lui-même eut ses douleurs divines, Et mon Fils, comme toi, Roi couronné d'épines, Porta le sceptre de roseau ! " ODE SIXIÈME LE RÉTABLISSEMENT DE LA STATUE DE HENRI IV Accingunt omnes operi, pedibusque rotarum Subjiciunt lapsus, et stupea vincula collo Intendunt... Pueri circum innuptæque puellæ Sacra canunt, funemque manu contingere gaudent ! VIRGILE. I Je voyais s'élever, dans le lointain des âges, Ces monuments, espoir de cent rois glorieux ; Puis je voyais crouler les fragiles images De ces fragiles demi-dieux. Alexandre, un pêcheur des rives du Pirée Foule ta statue ignorée, Sur le pavé du Parthénon ; Et les premiers rayons de la naissante aurore En vain dans le désert interrogent encore Les muets débris de Memnon. Ont-ils donc prétendu, dans leur esprit superbe, Qu'un bronze inanimé dût les rendre immortels ? Demain le temps peut-être aura caché sous l'herbe Leurs imaginaires autels. Le proscrit à son tour peut remplacer l'idole ; Des piédestaux du Capitole Sylla détrône Marius. Aux outrages du sort insensé qui s'oppose ! Le sage, de l'affront dont frémit Théodose, Sourit avec Démétrius. D'un héros toutefois l'image auguste et chère Hérite du respect qui payait ses vertus ; Trajan domine encor les champs que de Tibère Couvrent les temples abattus. Souvent, lorsqu'en l'horreur des discordes civiles, La terreur planait sur les villes, Aux cris des peuples révoltés, Un héros, respirant dans le marbre immobile, Arrêtait tout à coup par son regard tranquille Les factieux épouvantés ! II Eh quoi ! sont-ils donc loin, ces jours de notre histoire Où Paris sur son prince osa lever son bras ? Où l'aspect de Henri, ses vertus, sa mémoire, N'ont pu désarmer des ingrats ? Que dis-je ? ils ont détruit sa statue adorée. Hélas ! cette horde égarée Mutilait l'airain renversé ; Et cependant, des morts souillant le saint asile, Leur sacrilège main demandait à l'argile L'empreinte de son front glacé. Voulaient-ils donc jouir d'un portrait plus fidèle Du héros dont leur haine a payé les bienfaits ? Voulaient-ils, réprouvant leur fureur criminelle, Le rendre à nos yeux satisfaits ? Non ; mais c'était trop peu de briser son image ; Ils venaient encor, dans leur rage, Briser son cercueil outragé ; Tel, troublant le désert d'un rugissement sombre, Le tigre, en se jouant, cherche à dévorer l'ombre Du cadavre qu'il a rongé. Assis près de la Seine, en mes douleurs amères, Je me disais : " La Seine arrose encore Ivry, Et les flots sont passés où, du temps de nos pères, Se peignaient les traits de Henri. Nous ne verrons jamais l'image vénérée D'un roi qu'à la France éplorée Enleva sitôt le trépas ; Sans saluer Henri nous irons aux batailles, Et l'étranger viendra chercher dans nos murailles Un héros qu'il n'y verra pas ! " III Où courez-vous ? - Quel bruit naît, s'élève et s'avance ? Qui porte ces drapeaux, signe heureux de nos rois ? Dieu ! quelle masse au loin semble, en sa marche immense, Broyer la terre sous son poids ? Répondez... Ciel ! c'est lui ! je vois sa noble tête... Le peuple, fier de sa conquête, Répète en choeur son nom chéri. Ô ma lyre ! tais-toi dans la publique ivresse ; Que seraient tes concerts près des chants d'allégresse De la France aux pieds de Henri ? Par mille bras traîné, le lourd colosse roule. Ah ! volons, joignons-nous à ces efforts pieux. Qu'importe si mon bras est perdu dans la foule ! Henri me voit du haut des cieux. Tout un peuple a voué ce bronze à ta mémoire, Ô chevalier, rival en gloire Des Bayard et des Duguesclin ! De l'amour des français reçois la noble preuve, Nous devons ta statue au denier de la veuve, À l'obole de l'orphelin. N'en doutez pas, l'aspect de cette image auguste Rendra nos maux moins grands ; notre bonheur plus doux ; Ô Français ! louez Dieu, vous voyez un roi juste, Un Français de plus parmi vous. Désormais, dans ses yeux, en volant à la gloire, Nous viendrons puiser la victoire ; Henri recevra notre foi ; Et quand on parlera de ses vertus si chères, Nos enfants n'iront pas demander à nos pères Comment souriait le bon Roi ! IV Jeunes amis, dansez autour de cette enceinte ; Mêlez vos pas joyeux, mêlez vos heureux chants. Henri, car sa bonté dans ses traits est empreinte, Bénira vos transports touchants. Près des vains monuments que des tyrans s'élèvent, Qu'après de longs siècles achèvent Les travaux d'un peuple opprimé, Qu'il est beau, cet airain où d'un roi tutélaire La France aime à revoir le geste populaire Et le regard accoutumé ! Que le fier conquérant de la Perse avilie, Las de léguer ses traits à de frêles métaux, Menace, dans l'accès de sa vaste folie, D'imposer sa forme à l'Athos ; Qu'un Pharaon cruel, superbe en sa démence, Couvre d'un obélisque immense Le grand néant de son cercueil ; Son nom meurt, et bientôt l'ombre des Pyramides Pour l'étranger, perdu dans ces plaines arides, Est le seul bienfait de l'orgueil ! Un jour (mais repoussons tout présage funeste !) Si des ans ou du sort les coups encor vainqueurs Brisaient de notre amour le monument modeste, Henri, tu vivrais dans nos coeurs ; Cependant que du Nil les montagnes altières, Cachant cent royales poussières, Du monde inutile fardeau, Du temps et de la mort attestent le passage, Et ne sont déjà plus, à l'oeil ému du sage, Que la ruine d'un tombeau. ODE SEPTIÈME LA MORT DU DUC DE BERRY Le Meurtre, d'une main violente, brise les liens les plus sacrés ; la Mort vient enlever le jeune homme florissant, et le Malheur s'approche comme un ennemi rusé au milieu des jours de fête. SCHILLER. I Modérons les transports d'une ivresse insensée ; Le passage est bien court de la joie aux douleurs ; La mort aime à poser sa main lourde et glacée Sur des fronts couronnés de fleurs. Demain, souillés de cendre, humbles, courbant nos têtes, Le vain souvenir de nos fêtes Sera pour nous presque un remords ; Nos jeux seront suivis des pompes sépulcrales ; Car chez nous, malheureux ! l'hymne des Saturnales Sert de prélude au chant des Morts. II Fuis les banquets, fais trêve à ton joyeux délire, Paris, triste cité ! détourne tes regards Vers le cirque où l'on voit aux accords de la lyre S'unir les prestiges des arts. Choeurs, interrompez-vous ; cessez, danses légères ; Qu'on change en torches funéraires Ces feux purs, ces brillants flambeaux ; - Dans cette enceinte, auprès d'une couche sanglante, J'entends un prêtre saint dont la voix chancelante Dit la prière des tombeaux ! Sous ces lambris, frappés des éclats de la joie, Près d'un lit où soupire un mourant étendu, D'une famille auguste, au désespoir en proie, Je vois le cortège éperdu. C'est un père à genoux, c'est un frère en alarmes, Une soeur qui n'a point de larmes Pour calmer ses sombres douleurs ; Car ses affreux revers ont, dès son plus jeune âge, Dans ses yeux, enflammés d'un si mâle courage, Tari la source de ses pleurs. Sur l'échafaud, aux cris d'un sénat sanguinaire, Sa mère est morte en reine et son père en héros ; Elle a vu dans les fers périr son jeune frère, Et n'a pu trouver des bourreaux. Et, quand des rois ligués la main brisa ses chaînes, Longtemps, sur des rives lointaines, Elle a fui nos bords désolés ; Elle a revu la France, après tant de misères, Pour apprendre, en rentrant au palais de ses pères, Que ses maux n'étaient pas comblés ! Plus loin, c'est une épouse... Oh ! qui peindra ses craintes, Sa force, ses doux soins, son amour assidu ? Hélas ! et qui dira ses lamentables plaintes, Quand tout espoir sera perdu ? Quels étaient nos transports, ô vierge de Sicile, Quand naguère à ta main docile Berry joignit sa noble main ! Devais-tu donc, princesse, en touchant ce rivage, Voir sitôt succéder le crêpe du veuvage Au chaste voile de l'hymen ? Berry, quand nous vantions ta paisible conquête, Nos chants ont réveillé le dragon endormi ; L'Anarchie en grondant a relevé sa tête, Et l'enfer même en a frémi. Elle a rugi ; soudain, du milieu des ténèbres, Clément poussa des cris funèbres, Ravaillac agita ses fers ; Et le monstre, étendant ses deux ailes livides, Aux applaudissements des ombres régicides, S'envola du fond des enfers ! Le démon, vers nos bords tournant son vol funeste, Voulut, brisant ces lys qu'il flétrit tant de fois, Épuiser d'un seul coup le déplorable reste D'un sang, trop fertile en bons rois. Longtemps le sbire obscur qu'il arma pour son crime, Rêveur, autour de la victime Promena ses affreux loisirs ; Enfin le ciel permet que son voeu s'accomplisse ; Pleurons tous, car le meurtre a choisi pour complice Le tumulte de nos plaisirs ! Le fer brille... un cri part : guerriers, volez aux armes ! C'en est fait ; la duchesse accourt en pâlissant ; Son bras soutient Berry, qu'elle arrose de larmes, Et qui l'inonde de son sang. Dressez un lit funèbre : est-il quelque espérance ?... Hélas ! un lugubre silence A condamné son triste époux. Assistez-le, madame, en ce moment horrible ; Les soins cruels de l'art le rendront plus terrible, Les vôtres le rendront plus doux. Monarque en cheveux blancs, hâte-toi, le temps presse ; Un Bourbon va rentrer au sein de ses aïeux ; Viens, accours vers ce fils, l'espoir de ta vieillesse ; Car ta main doit fermer ses yeux ! Il a béni sa fille, à son amour ravie ; Puis, des vanités de sa vie Il proclame un noble abandon ; Vivant, il pardonna ses maux à la patrie ; Et son dernier soupir, digne du Dieu qu'il prie, Est encore un cri de pardon. Mort sublime ! ô regrets ! vois sa grande âme, et pleure, Porte au ciel tes clameurs, ô peuple désolé. Tu l'as trop peu connu ; c'est à sa dernière heure Que le héros s'est révélé. Pour consoler la veuve, apportez l'orpheline ; Donnez sa fille à Caroline, La nature encore a ses droits, Mais, quand périt l'espoir d'une tige féconde, Qui pourra consoler, dans sa terreur profonde, La France, veuve de ses rois ? À l'horrible récit, quels cris expiatoires Vont pousser nos guerriers, fameux par leur valeur ! L'Europe, qu'ébranlait le bruit de leurs victoires, Va retentir de leur douleur. Mais toi, que diras-tu, chère et noble Vendée ? Si longtemps de sang inondée, Tes regrets seront superflus ; Et tu seras semblable à la mère accablée, Qui s'assied sur sa couche et pleure inconsolée, Parce que son enfant n'est plus ! Bientôt vers Saint-Denis, désertant nos murailles, Au bruit sourd des clairons, peuple, prêtres, soldats, Nous suivrons à pas lents le char des funérailles, Entouré des chars des combats. Hélas ! jadis souillé par des mains téméraires, Saint-Denis, où dormaient ses pères, A vu déjà bien des forfaits ; Du moins, puisse, à l'abri des complots parricides, Sous ces murs profanés, parmi ces tombes vides, Sa cendre reposer en paix ! III D'Enghien s'étonnera, dans les célestes sphères, De voir sitôt l'ami, cher à ses jeunes ans, À qui le vieux Condé, prêt à quitter nos terres, Léguait ses devoirs bienfaisants. À l'aspect de Berry, leur dernière espérance, Des rois que révère la France Les ombres frémiront d'effroi ; Deux héros gémiront sur leurs races éteintes, Et le vainqueur d' Ivry viendra mêler ses plaintes Aux pleurs du vainqueur de Rocroy. Ainsi, Bourbon, au bruit du forfait sanguinaire, On te vit vers d'Artois accourir désolé ; Car tu savais les maux que laisse au coeur d'un père Un fils avant l'âge immolé. Mais bientôt, chancelant dans ta marche incertaine, L'affreux souvenir de Vincenne Vint s'offrir à tes sens glacés ; Tu pâlis ; et d'Artois, dans la douleur commune, Sembla presque oublier sa récente infortune, Pour plaindre tes revers passés. Et toi, veuve éplorée, au milieu de l'orage Attends des jours plus doux, espère un sort meilleur ; Prends ta soeur pour modèle, et puisse ton courage Être aussi grand que ton malheur ! Tu porteras comme elle une urne funéraire ; Comme elle, au sein du sanctuaire, Tu gémiras sur un cercueil ; L'Hydre des factions, qui, par des morts célèbres, A marqué pour ta soeur tant d'époques funèbres, Te fait aussi ton jour de deuil ! IV Pourtant, ô frêle appui de la tige royale, Si Dieu par ton secours signale son pouvoir, Tu peux sauver la France, et de l'Hydre infernale Tromper encor l'affreux espoir. Ainsi, quand le Serpent, auteur de tous les crimes, Vouait d'avance aux noirs abîmes L'homme que son forfait perdit, Le Seigneur abaissa sa farouche arrogance ; Une femme apparut, qui, faible et sans défense, Brisa du pied son front maudit ! ODE HUITIÈME LA NAISSANCE DU DUC DE BORDEAUX Le ciel ... prodigue en leur faveur les miracles. La postérité de Joseph rentre dans la terre de Gessen ; et cette conquête, due aux larmes des vainqueurs, ne coûte pas une larme aux vaincus. CHATEAUBRIAND, Martyrs. I Savez-vous, voyageur, pourquoi, dissipant l'ombre, D'innombrables clartés brillent dans la nuit sombre ? Quelle immense vapeur rougit les cieux couverts ? Et pourquoi mille cris, frappant la nue ardente, Dans la ville, au loin rayonnante, Comme un concert confus, s'élèvent dans les airs ? II Ô joie ! ô triomphe ! ô mystère ! Il est né, l'Enfant glorieux, L'Ange que promit à la terre Un Martyr partant pour les cieux ! L'avenir voilé se révèle. Salut à la flamme nouvelle Qui ranime l'ancien flambeau ! Honneur à ta première aurore, Ô jeune lys qui viens d'éclore, Tendre fleur qui sors d'un tombeau ! C'est Dieu qui l'a donné, le Dieu de la prière : La cloche, balancée aux tours du sanctuaire, Comme aux jours du repos, y rappelle nos pas. C'est Dieu qui l'a donné, le Dieu de la victoire ! - Chez les vieux martyrs de la gloire Les canons ont tonné, comme au jour des combats. Ce bruit, si cher à ton oreille, Joint aux voix des temples bénis, N'a-t-il donc rien qui te réveille, Ô toi qui dors à Saint-Denis ? Lève-toi ! Henri doit te plaire Au sein du berceau populaire ; Accours ! ô père triomphant ! Enivre sa lèvre trompée, Et viens voir si ta grande épée Pèse aux mains du royal enfant. Hélas ! il est absent, il est au sein des justes. Sans doute, en ce moment, de ses aïeux augustes Le cortège vers lui s'avance consolé : Car il rendit, mourant sous des coups parricides, Un héros à leurs tombes vides, Une race de rois à leur trône isolé. Parmi tous ces nobles fantômes, Qu'il élève un front couronné, Qu'il soit fier dans les saints royaumes, Le père du roi nouveau-né ! Une race longue et sublime Sort de l'immortelle victime ; Tel un fleuve mystérieux, Fils d'un mont frappé du tonnerre, De son cours fécondant la terre, Cache sa source dans les cieux ! Honneur au rejeton qui deviendra la tige ! Henri, nouveau Joas, sauvé par un prodige, À l'ombre de l'autel croîtra vainqueur du sort ; Un jour, de ses vertus notre France embellie, À ses soeurs, comme Cornélie, Dira : Voilà mon fils, c'est mon plus beau trésor. III Ô toi, de ma pitié profonde Reçois l'hommage solennel, Humble objet des regards du monde Privé du regard paternel ! Puisses-tu, né dans la souffrance, Et de ta mère et de la France Consoler la longue douleur ! Que le bras divin t'environne, Et puisse, ô Bourbon ! la couronne Pour toi ne pas être un malheur ! Oui, souris, orphelin, aux larmes de ta mère ! Écarte, en te jouant, ce crêpe funéraire Qui voile ton berceau des couleurs du cercueil ; Chasse le noir passé qui nous attriste encore ; Sois à nos yeux comme une aurore ! Rends le jour et la joie à notre ciel en deuil. Ivre d'espoir, ton roi lui-même, Consacrant le jour où tu nais, T'impose, avant le saint baptême, Le baptême du Béarnais. La Veuve t'offre à l'Orpheline ; Vers toi, conduit par l'Héroïne, Vient ton Aïeul en cheveux blancs ; Et la foule, bruyante et fière, Se presse à ce Louvre, où naguère, Muette, elle entrait à pas lents. Guerriers, peuple, chantez ; Bordeaux, lève ta tête, Cité qui, la première, aux jours de la conquête, Rendue aux fleurs de lys, as proclamé ta foi. Et toi, que le martyr aux combats eût guidée, Sors de ta douleur, ô Vendée ! Un roi naît pour la France, un soldat naît pour toi. IV Rattachez la nef à la rive : La Veuve reste parmi nous, Et de sa patrie adoptive Le ciel lui semble enfin plus doux. L'espoir à la France l'enchaîne ; Aux champs où fut frappé le chêne Dieu fait croître un frêle roseau. L'amour retient l'humble colombe ; Il faut prier sur une tombe, Il faut veiller sur un berceau. Dis, qu'irais-tu chercher au lieu qui te vit naître, Princesse ? Parthénope outrage son vieux maître : L'étranger, qu'attiraient des bords exempts d'hivers, Voit Palerme en fureur, voit Messine en alarmes, Et, plaignant la Sicile en armes, De ce funèbre Éden fuit les sanglantes mers ! Mais que les deux Volcans s'éveillent ! Que le souffle du Dieu jaloux Des sombres géants qui sommeillent Rallume enfin l'ardent courroux ; Devant les flots brûlants des laves, Que seront ces hautains esclaves, Ces chefs d'un jour, ces grands soldats ? Courage ! ô vous, vainqueurs sublimes ! - Tandis que vous marchez aux crimes, La terre tremble sous vos pas ! Reste au sein des français, ô fille de Sicile ! Ne fuis pas, pour des bords d'où le bonheur s'exile, Une terre où le lys se relève immortel ; Où du peuple et des rois l'union salutaire N'est point cet hymen adultère Du trône et des partis, des camps et de l'autel. V Nous, ne craignons plus les tempêtes ! Bravons l'horizon menaçant : Les forfaits qui chargeaient nos têtes Sont rachetés par l'innocent ! Quand les nochers, dans la tourmente, Jadis voyaient l'onde écumante Entrouvrir leur frêle vaisseau, Sûrs de la clémence éternelle, Pour sauver la nef criminelle Ils y suspendaient un berceau. ODE NEUVIÈME LE BAPTÊME DU DUC DE BORDEAUX Sinite parvulos venire ad me. - Venerunt reges. ÉVANGILE. I " Oh ! disaient les peuples du monde, Les derniers temps sont-ils venus ? Nos pas, dans une nuit profonde, Suivent des chemins inconnus. Où va-t-on ? dans la nuit perfide, Quel est ce fanal qui nous guide, Tous courbés sous un bras de fer ? Est-il propice ? est-il funeste ? Est-ce la colonne céleste ? Est-ce une flamme de l'enfer ? " Les tribus des chefs se divisent ; Les troupeaux chassent les pasteurs ; Et les sceptres des rois se brisent Devant les faisceaux des préteurs. Les trônes tombent ; l'autel croule ; Les factions naissent en foule Sur les bords des deux Océans ; Et les ambitions serviles, Qui dormaient comme des reptiles, Se lèvent comme des géants. " Ah ! malheur ! nous avons fait gloire, Hélas ! d'attentats inouïs, Tels qu'en cherche en vain la mémoire Dans les siècles évanouis. Malheur ! tous nos forfaits l'appellent, Tous les signes nous le révèlent, Le jour des arrêts solennels. L'homme est digne enfin des abîmes ; Et rien ne manque à ses longs crimes Que les châtiments éternels. " Le Très-Haut a pris leur défense, Lorsqu'ils craignaient son abandon ; L'homme peut épuiser l'offense, Dieu n'épuise pas le pardon. Il mène au repentir l'impie ; Lui-même, pour nous, il expie L'oubli des lois qu'il nous donna ; Pour lui seul il reste sévère ; C'est la Victime du Calvaire Qui fléchit le Dieu du Sina ! II Par un autre berceau sa main nous sauve encore ! Le monde du bonheur n'ose entrevoir l'aurore, Quoique Dieu des méchants ait puni les défis, Et, troublant leurs conseils, dispersant leurs phalanges, Nous ait donné l'un de ses Anges, Comme aux antiques jours il nous donna son Fils. Tel, lorsqu'il sort vivant du gouffre de ténèbres, Le Prophète voit fuir les visions funèbres ! La terre est sous ses pas, le jour luit à ses yeux ; Mais lui, tout ébloui de la flamme éternelle, Longtemps à sa vue infidèle La lueur de l'enfer voile l'éclat des cieux. Peuples, ne doutez pas ! chantez votre victoire. Un sauveur naît, vêtu de puissance et de gloire ; Il réunit le glaive et le sceptre en faisceau ; Des leçons du malheur naîtront nos jours prospères, Car de soixante Rois, ses pères, Les ombres sans cercueils veillent sur son berceau ! Son nom seul a calmé nos tempêtes civiles ; Ainsi qu'un bouclier il a couvert les villes. La révolte et la haine ont déserté nos murs. Tel du jeune lion, qui lui-même s'ignore, Le premier cri, paisible encore, Fait de l'antre royal fuir cent monstres impurs. III Quel est cet Enfant débile Qu'on porte aux sacrés parvis ? Toute une foule immobile Le suit de ses yeux ravis ; Son front est nu, ses mains tremblent, Ses pieds, que des noeuds rassemblent, N'ont point commencé de pas ; La faiblesse encor l'enchaîne ; Son regard ne voit qu'à peine Et sa voix ne parle pas. C'est un Roi parmi les hommes ; En entrant dans le saint lieu, Il devient ce que nous sommes ; C'est un homme aux pieds de Dieu. Cet enfant est notre joie ; Dieu pour sauveur nous l'envoie ; Sa loi l'abaisse aujourd'hui. Les Rois, qu'arme son tonnerre, Sont tout par lui sur la terre, Et ne sont rien devant lui. Que tout tremble et s'humilie. L'orgueil mortel parle en vain ; Le Lion royal se plie Au joug de l'Agneau divin. Le Père, entouré d'étoiles, Vers l'Enfant, faible et sans voiles, Descend, sur les vents porté ; L'Esprit-Saint de feux l'inonde ; Il n'est encor né qu'au monde, Qu'il naisse à l'éternité ! Marie, aux rayons modestes, Heureuse et priant toujours, Guide les Vierges célestes Vers son vieux temple aux deux tours. Toutes les saintes Armées, Parmi les soleils semées, Suivent son char triomphant ; La Charité les devance, La Foi brille, et l'Espérance S'assied près de l'humble Enfant ! IV Jourdain ! te souvient-il de ce qu'ont vu tes rives ? Naguère un pèlerin près de tes eaux captives Vint s'asseoir et pleura, pareil en sa ferveur À ces Preux qui jadis, terrible et saint cortège, Ravirent au joug sacrilège Ton onde baptismale et le tombeau sauveur ! Ce chrétien avait vu, dans la France usurpée, Trône, autel, chartes, lois, tomber sous une épée, Les vertus sans honneur, les forfaits impunis ; Et lui, des vieux, croisés cherchait l'ombre sublime, Et, s'exilant près de Solime, Aux lieux où Dieu mourut pleurait ses Rois bannis ! L'eau du saint fleuve emplit sa gourde voyageuse ; Il partit ; il revit notre rive orageuse, Ignorant quel bonheur attendait son retour, Et qu'à l'enfant des rois, du fond de l'Arabie, Il apportait, nouveau Tobie, Le remède divin qui rend l'aveugle au jour. Qu'il soit fier dans ses flots, le fleuve des prophètes ! Peuples, l'eau du salut est présente à nos fêtes ; Le ciel sur cet Enfant a placé sa faveur ; Qu'il reçoive les eaux que reçut Dieu lui-même ; Et qu'à l'onde de son baptême, Le monde rassuré reconnaisse un Sauveur ! À vous, comme à Clovis, prince, Dieu se révèle. Soyez du temple saint la colonne nouvelle. Votre âme en vain du lys enlace la blancheur ; Quittez l'orgueil du rang, l'orgueil de l'innocence ; Dieu vous offre, dans sa puissance, La piscine du pauvre et la croix du pécheur. V L'Enfant, quand du Seigneur sur lui brille l'aurore, Ignore le martyre et sourit à la croix ; Mais un autre baptême, hélas ! attend encore Le front infortuné des Rois. - Des jours viendront, jeune homme, où ton âme troublée, Du fardeau d'un peuple accablée, Frémira d'un effroi pieux, Quand l'évêque sur toi répandra l'huile austère, Formidable présent qu'aux maîtres de la terre La colombe apporta des cieux. Alors, ô Roi chrétien ! au Seigneur sois semblable ; Sache être grand par toi, comme il est grand par lui ; Car le sceptre devient un fardeau redoutable Dès qu'on veut s'en faire un appui. Un vrai Roi sur sa tête unit toutes les gloires ; Et si, dans ses justes victoires, Par la mort il est arrêté, Il voit, comme Bayard, une croix dans son glaive, Et ne fait, quand le ciel à la terre l'enlève, Que changer d'immortalité ! À LA MUSE Je vais, ô Muse ! où tu m'envoies ! Je ne sais que verser des pleurs ; Mais qu'il soit fidèle à leurs joies, Ce luth fidèle à leurs douleurs ! Ma voix, dans leur récente histoire, N'a point, sur des tons de victoire, Appris à louer le Seigneur. Ô Rois, victimes couronnées ! Lorsqu'on chante vos destinées, On sait mal chanter le bonheur. ODE DIXIÈME VISION à M. le comte Gaspard de Pons 7. Quia defecimus in irâ tuâ, et in furore tuÔ turbati sumus ; 8. Posuisti iniquitates nostras in conspectu tuo, sæculum nostrum in illuminatione vultus tui ; 9. Quoniam omnes dies nostri defecerunt, et in ira tuâ defecimus. PSAUME LXXXIX. Parce que nous sommes tombés dans votre colère, et que nous avons été troublés dans votre fureur ; Vous avez placé nos iniquités en votre présence, et notre siècle dans la lumière de votre face ; Puisque tous nos jours ont failli, et que nous sommes tombés dans votre colère ! Voici ce qu'ont dit les Prophètes, Aux jours où ces hommes pieux Voyaient en songe sur leurs têtes L'Esprit-Saint descendre des cieux : " Dès qu'un siècle, éteint pour le monde, Redescend dans la nuit profonde, De gloire ou de honte chargé, Il va répondre et comparaître Devant le Dieu qui le fit naître, Seul juge qui n'est pas jugé. " Or écoutez, fils de la terre, Vil peuple à la tombe appelé, Ce qu'en un rêve solitaire La vision m'a révélé. - C'était dans la cité flottante, De joie et de gloire éclatante, Où le jour n'a pas de soleil, D'où sortit la première aurore, Et d'où résonneront encore Les clairons du dernier réveil ! Adorant l'Essence inconnue, Les Saints, les Martyrs glorieux Contemplaient, sous l'ardente nue, Le Triangle mystérieux ! Près du trône où dort le tonnerre Parut un Spectre centenaire Par l'Ange des Français conduit ; Et l'Ange, vêtu d'un long voile, Était pareil à l'humble étoile Qui mène au ciel la sombre nuit. Dans les cieux et dans les abîmes Une Voix alors s'entendit, Qui, jusque parmi ses victimes, Fit trembler l'Archange maudit. Le char des Séraphins fidèles, Semé d'yeux, brillant d'étincelles, S'arrêta sur son triple essieu ; Et la roue, aux flammes bruyantes, Et les quatre ailes tournoyantes Se turent au souffle de Dieu. LA VOIX Déjà du Livre séculaire La page a dix-sept fois tourné ; Le gouffre attend que ma colère Te pardonne ou t'ait condamné ! Approche : - je tiens la balance : Te voilà nu dans ma présence, Siècle innocent ou criminel. Faut-il que ton souvenir meure ? Réponds : un siècle est comme une heure Devant mon regard éternel. LE SIÈCLE J'ai, dans mes pensers magnanimes Tout divisé, tout réuni ; J'ai soumis à mes lois sublimes Et l'Immuable et l'Infini ; J'ai pesé tes volontés mêmes... LA VOIX Fantôme, arrête ! tes blasphèmes Troublent mes Saints d'un juste effroi ; Sors de ton orgueilleuse ivresse ; Doute aujourd'hui de ta sagesse ; Car tu ne peux douter de moi. Fier de tes aveugles sciences, N'as-tu pas ri, dans tes clameurs, Et de mon être et des croyances Qui gardent les lois et les moeurs ? De la mort souillant le mystère, N'as-tu pas effrayé la terre D'un crime aux humains inconnu ? Des Rois, avant les temps célestes, N'as-tu pas réveillé les restes ? LE SIÈCLE Ô Dieu ! votre jour est venu ! LA VOIX Pleure, ô Siècle ! D'abord timide, L'erreur grandit comme un géant ; L'athée invite au régicide ; Le chaos est fils du néant. J'aimais une terre lointaine ; Un Roi bon, une belle Reine, Conduisaient son peuple joyeux, Je bénissais leurs jours augustes Réponds, qu'as-tu fait de ces justes ? LE SIÈCLE Seigneur, je les vois dans vos cieux. LA VOIX Oui, l'épouvante enfin t'éclaire ! C'est moi qui marque leur séjour Aux réprouvés de ma colère, Comme aux élus de mon amour. Qu'un rayon tombe de ma face, Soudain tout s'anime ou s'efface, Tout naît ou retourne au tombeau. Mon souffle, propice ou terrible, Allume l'incendie horrible, Comme il éteint le pur flambeau ! Que l'oubli muet te dévore ! LE SIÈCLE Seigneur, votre bras s'est levé ; Seigneur, le maudit vous implore ! LA VOIX Non ; tais-toi, Siècle réprouvé ! LE SIÈCLE Eh bien donc ! l'Âge qui va naître Absoudra mes forfaits peut-être Par des forfaits plus odieux ! " Ici gémit l'humble Espérance, Et le bel Ange de la France De son aile voila ses yeux. LA VOIX Va, ma main t'ouvre les abîmes ; Un siècle nouveau prend l'essor, Mais, loin de t'absoudre, ses crimes, Maudit ! t'accuseront encor. " Et, comme l'ouragan qui gronde Chasse à grand bruit jusque sur l'onde Le flocon vers les mers jeté ; Longtemps la Voix inexorable Poursuit le Siècle coupable, Qui tombait dans l'Éternité. ODE ONZIÈME BUONAPARTE De Deo. I Quand la terre engloutit les cités qui la couvrent ; Que le vent sème au loin un poison voyageur ; Quand l'ouragan mugit ; quand des monts brûlants s'ouvrent ; C'est le réveil du Dieu vengeur. Et si, lassant enfin les clémences célestes, Le monde à ces signes funestes Ose répondre en les bravant, Un homme alors, choisi par la main qui foudroie, Des aveugles fléaux ressaisissant la proie, Paraît, comme un fléau vivant ! Parfois, élus maudits de la fureur suprême, Entre les nations des hommes sont passés, Triomphateurs longtemps armés de l'anathème, - Par l'anathème renversés ! De l'esprit de Nemrod héritiers formidables, Ils ont sur les peuples coupables Régné par la flamme et le fer ; Et dans leur gloire impie, en désastres féconde, Ces envoyés du ciel sont apparus au monde, Comme s'ils venaient de l'enfer ! II Naguère, de lois affranchie, Quand la Reine des nations Descendit de la monarchie, Prostituée aux factions, On vit, dans ce chaos fétide, Naître de l'hydre régicide Un despote, empereur d'un camp. Telle souvent la mer qui gronde Dévore une plaine féconde Et vomit un sombre volcan. D'abord, troublant du Nil les hautes catacombes, Il vint, chef populaire, y combattre en courant, Comme pour insulter des tyrans dans leurs tombes, Sous sa tente de conquérant. - Il revint pour régner sur ses compagnons d'armes. En vain l'auguste France en larmes Se promettait des jours plus beaux ; Quand des vieux pharaons il foulait la couronne, Sourd à tant de néant, ce n'était qu'un grand trône Qu'il rêvait sur leurs grands tombeaux ! Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice ; Un guerrier fut frappé par ce guerrier sans foi ; L'anarchie, à Vincenne, admira son complice, - Au Louvre elle adora son roi. Il fallut presque un Dieu pour consacrer cet homme. Le Prêtre-Monarque de Rome Vint bénir son front menaçant ; Car, sans doute en secret effrayé de lui-même, Il voulait recevoir son sanglant diadème Des mains d'où le pardon descend. III Lorsqu'il veut, le Dieu secourable, Qui livre au méchant le pervers, Brise le jouet formidable Dont il tourmentait l'univers. Celui qu'un instant il seconde Se dit le seul maître du monde ; Fier, il s'endort dans son néant ; Enfin, bravant la loi commune, Quand il croit tenir sa fortune, Le fantôme échappe au géant. IV Dans la nuit des forfaits, dans l'éclat des victoires, Cet homme, ignorant Dieu qui l'avait envoyé, De cités en cités promenant ses prétoires, Marchait, sur sa gloire appuyé. Sa dévorante armée avait, dans son passage, Asservi les fils de Pélage Devant les fils de Galgacus ; Et, quand dans leurs foyers il ramenait ses braves, Aux fêtes qu'il vouait à ces vainqueurs esclaves, Il invitait les rois vaincus ! Dix empires conquis devinrent ses provinces. Il ne fut pas content dans son orgueil fatal. - Il ne voulait dormir qu'en une cour de princes, Sur un trône continental ! Ses aigles, qui volaient sous vingt cieux parsemées, Au nord, de ses longues armées Guidèrent l'immense appareil ; Mais là parut l'écueil de sa course hardie. Les peuples sommeillaient : un sanglant incendie Fut l'aurore du grand réveil ! Il tomba Roi ; - puis, dans sa route, Il voulut, fantôme ennemi, Se relever, afin sans doute De ne plus tomber à demi. Alors, loin de sa tyrannie, Pour qu'une effrayante harmonie Frappât l'orgueil anéanti, On jeta ce captif suprême Sur un rocher, débris lui-même De quelque ancien monde englouti ! Là, se refroidissant comme un torrent de lave, Gardé par ses vaincus, chassé de l'univers, Ce reste d'un tyran, en s'éveillant esclave, N'avait fait que changer de fers. Des trônes restaurés écoutant la fanfare, Il brillait de loin comme un phare, Montrant l'écueil au nautonier. Il mourut. - Quand ce bruit éclata dans nos villes, Le monde respira dans les fureurs civiles, Délivré de son prisonnier ! Ainsi l'orgueil s'égare en sa marche éclatante, Colosse né d'un souffle et qu'un regard abat. - Il fit du glaive un sceptre, et du trône une tente. Tout son règne fut un combat. Du fléau qu'il portait lui-même tributaire, Il tremblait, prince de la terre ; Soldat, on vantait sa valeur. Retombé dans son coeur comme dans un abîme, Il passa par la gloire, il passa par le crime, Et n'est arrivé qu'au malheur. V Peuples, qui poursuivez d'hommages Les victimes et les bourreaux, Laissez-le fuir seul dans les âges ; - Ce ne sont point là les héros ! Ces faux dieux, que leur siècle encense, Dont l'avenir hait la puissance, Vous trompent dans votre sommeil ; Tels que ces nocturnes aurores Où passent de grands météores, Mais que ne suit pas le soleil. LIVRE DEUXIÈME Nos canimus surdis. ODE PREMIÈRE À MES ODES ... Tentanda via est qua me quoque possim. Tollere humo, victorque virum volitare per ora. VIRGILE. I Mes odes, c'est l'instant de déployer vos ailes. Cherchez d'un même essor les voûtes immortelles ; Le moment est propice... Allons ! La foudre en grondant vous éclaire, Et la tempête populaire Se livre au vol des aquilons. Pour qui rêva longtemps le jour du sacrifice, Oui, l'heure où vient l'orage est une heure propice ; Mais moi, sous un ciel calme et pur, Si j'avais, fortuné génie, Dans la lumière et l'harmonie Vu flotter vos robes d'azur ; Si nul profanateur n'eût touché vos offrandes ; Si nul reptile impur sur vos chastes guirlandes, N'eût traîné ses noeuds flétrissants ; Si la terre, à votre passage, N'eût exhalé d'autre nuage Que la vapeur d'un doux encens ; J'aurais béni la muse et chanté ma victoire. J'aurais dit au poète, élancé vers la gloire : " Ô ruisseau ! qui cherches les mers, Coule vers l'océan du monde Sans craindre d'y mêler ton onde ; Car ses flots ne sont pas amers. " II Heureux qui de l'oubli ne fuit point les ténèbres ! Heureux qui ne sait pas combien d'échos funèbres Le bruit d'un nom fait retentir ! Et si la gloire est inquiète ! Et si la palme du poète Est une palme de martyr ! Sans craindre le chasseur, l'orage ou le vertige, Heureux l'oiseau qui plane et l'oiseau qui voltige ! Heureux qui ne veut rien tenter ! Heureux qui suit ce qu'il doit suivre ! Heureux qui ne vit que pour vivre, Qui ne chante que pour chanter ! III Vous ! ô mes chants, adieu ! cherchez votre fumée ! Bientôt, sollicitant ma porte refermée, Vous pleurerez, au sein du bruit, Ce temps où, cachés sous des voiles, Vous étiez pareils aux étoiles Qui ne brillent que pour la nuit ; Quand, tour à tour, prenant et rendant la balance, Quelques amis, le soir, vous jugeaient en silence, Poètes, par la lyre émus, Qui fuyaient la ville sonore, Et transplantaient les fleurs d'Isaure Dans les jardins d'Académus. Comme un ange porté sur ses ailes dorées, Vous veniez, murmurant des paroles sacrées ; Pour abattre et pour relever, Vous disiez, dans votre délire, Tout ce que peut chanter la lyre, Tout ce que l'âme peut rêver. Disputant un prix noble en une sainte arène, Vous laissiez tout l'Olympe aux fils de l'Hippocrène, Rivaux de votre ardent essor ; Ainsi que l'amant d'Atalante, Pour rendre leur course plus lente, Vous leur jetiez les pommes d'or. On vous voyait, suivis de sylphes et de fées, Liant d'anciens faisceaux à nos jeunes trophées, Chanter les camps et leurs travaux, Ou pousser des cris prophétiques, Ou demander aux temps gothiques Leurs vieux contes, toujours nouveaux. Souvent vos luths pieux consolaient les couronnes, Et du haut du trépied vous défendiez les trônes ; Souvent, appuis de l'innocent, Comme un tribut expiatoire, Vous mêliez, pour fléchir l'histoire, Une larme à des flots de sang. IV C'en est fait maintenant, pareils aux hirondelles, Partez ; qu'un même but vous retrouve fidèles. Et moi, pourvu qu'en vos combats De votre foi nul coeur ne doute, Et qu'une âme en secret écoute Ce que vous lui direz tout bas ; Pourvu, quand sur les flots en vingt courants contraires L'ouragan chassera vos voiles téméraires, Qu'un seul ami, plaignant mon sort, Vous voyant battus de l'orage, Pose un fanal sur le rivage, S'afflige, et vous souhaite un port ; D'un oeil moins désolé je verrai vos naufrages. Mais le temps presse, allez ! rassemblez vos courages. Il faut combattre les méchants. C'est un sceptre aussi que la lyre ! Dieu, dont nos âmes sont l'empire, A mis un pouvoir dans les chants. V Le poète, inspiré lorsque la terre ignore, Ressemble à ces grands monts que la nouvelle aurore Dore avant tous à son réveil, Et qui, longtemps vainqueurs de l'ombre, Gardent jusque dans la nuit sombre Le dernier rayon du soleil. ODE DEUXIÈME L'HISTOIRE Ferrea vox. VIRGILE. I Le sort des nations, comme une mer profonde, A ses écueils cachés et ses gouffres mouvants. Aveugle qui ne voit, dans les destins du monde, Que le combat des flots sous la lutte des vents ! Un souffle immense et fort domine ces tempêtes. Un rayon du ciel plonge à travers cette nuit. Quand l'homme aux cris de mort mêle le cri des fêtes, Une secrète voix parle dans ce vain bruit. Les siècles tour à tour, ces gigantesques frères, Différents par leur sort, semblables dans leurs voeux, Trouvent un. but pareil par des routes contraires, Et leurs fanaux divers brillent des mêmes feux. II Muse, il n'est point de temps que tes regards n'embrassent ; Tu suis dans l'avenir leur cercle solennel ; Car les jours, et les ans, et les siècles ne tracent Qu'un sillon passager dans le fleuve éternel. Bourreaux, n'en doutez pas ; n'en doutez pas, victimes ! Elle porte en tous lieux son immortel flambeau, Plane au sommet des monts, plonge au fond des abîmes, Et souvent fonde un temple où manquait un tombeau. Elle apporte leur palme aux héros qui succombent, Du char des conquérants brise le frêle essieu, Marche en rêvant au bruit des empires qui tombent, Et dans tous les chemins montre le pas de Dieu ! Du vieux palais des temps elle pose le faîte ; Les siècles à sa voix viennent se réunir ; Sa main, comme un captif honteux de sa défaite, Traîne tout le passé jusque dans l'avenir. Recueillant les débris du monde en ses naufrages, Son oeil de mers en mers suit le vaste vaisseau, Et sait tout voir ensemble, aux deux bornes des âges, Et la première tombe et le dernier berceau ! ODE TROISIÈME LA BANDE NOIRE Voyageur obscur, mais religieux, au travers des ruines de la patrie... je priais. CH. NODIER. I " Ô murs ! ô créneaux ! ô tourelles ! Remparts ! fossés aux ponts mouvants ! Lourds faisceaux de colonnes frêles ! Fiers châteaux ! modestes couvents ! Cloîtres poudreux, salles antiques, Où gémissaient les saints cantiques, Où riaient les banquets joyeux ! Lieux où le coeur met ses chimères ! Églises où priaient nos mères, Tours où combattaient nos aïeux ! " Parvis où notre orgueil s'enflamme ! Maisons de Dieu ! manoirs des rois ! Temples que gardait l'oriflamme, Palais que protégeait la croix ! Réduits d'amour ! arcs de victoires ! Vous qui témoignez de nos gloires, Vous qui proclamez nos grandeurs ! Chapelles, donjons, monastères ! Murs voilés de tant de mystères ! Murs brillants de tant de splendeurs ! " Ô débris ! ruines de France Que notre amour en vain défend, Séjours de joie ou de souffrance, Vieux monuments d'un peuple enfant ! Restes, sur qui le temps s'avance ! De l'Armorique à la Provence, Vous que l'honneur eut pour abri ! Arceaux tombés ! voûtes brisées ! Vestiges des races passées ! Lit sacré d'un fleuve tari ! " Oui, je crois, quand je vous contemple, Des héros entendre l'adieu ; Souvent, dans les débris du temple, Brille comme un rayon du dieu. Mes pas errants cherchent la trace De ces fiers guerriers dont l'audace Faisait un trône d'un pavois ; Je demande, oubliant les heures, Au vieil écho de leurs demeures Ce qui lui reste de leur voix. " Souvent ma muse aventurière, S'enivrant de rêves soudains, Ceignit la cuirasse guerrière Et l'écharpe des paladins ; S'armant d'un fer rongé de rouille, Elle déroba leur dépouille Aux lambris du long corridor ; Et, vers des régions nouvelles, Pour hâter son coursier sans ailes, Osa chausser l'éperon d'or. " J'aimais le manoir dont la route Cache dans les bois ses détours, Et dont la porte sous la voûte S'enfonce entre deux larges tours ; J'aimais l'essaim d'oiseaux funèbres Qui sur les toits, dans les ténèbres, Vient grouper ses noirs bataillons, Ou, levant des voix sépulcrales, Tournoie en mobiles spirales Autour des légers pavillons. " J'aimais la tour, verte de lierre, Qu'ébranle la cloche du soir ; Les marches de la croix de pierre Où le voyageur vient s'asseoir ; L'église veillant sur les tombes, Ainsi qu'on voit d'humbles colombes Couver les fruits de leur amour ; La citadelle crénelée, Ouvrant ses bras sur la vallée, Comme les ailes d'un vautour. " J'aimais le beffroi des alarmes ; La cour où sonnaient les clairons ; La salle où, déposant leurs armes, Se rassemblaient les hauts barons ; Les vitraux éclatants ou sombres ; Le caveau froid où, dans les ombres, Sous des murs que le temps abat, Les preux, sourds au vent qui murmure, Dorment, couchés dans leur armure, Comme la veille d'un combat. " Aujourd'hui, parmi les cascades, Sous le dôme des bois touffus, Les piliers, les sveltes arcades, Hélas ! penchent leurs fronts confus ; Les forteresses écroulées, Par la chèvre errante foulées, Courbent leurs têtes de granit ; Restes qu'on aime et qu'on vénère ! L'aigle à leurs tours suspend son aire, L'hirondelle y cache son nid. " Comme cet oiseau de passage, Le poète, dans tous les temps, Chercha, de voyage en voyage, Les ruines et le printemps. Ces débris, chers à la patrie, Lui parlent de chevalerie ; La gloire habite leurs néants ; Les héros peuplent ces décombres ; - Si ce ne sont plus que des ombres, Ce sont des ombres de géants ! " Ô Français ! respectons ces restes ! Le ciel bénit les fils pieux Qui gardent, dans leurs jours funestes, L'héritage de leurs aïeux. Comme une gloire dérobée, Comptons chaque pierre tombée ; Que le temps suspende sa loi ; Rendons les Gaules à la France, Les souvenirs à l'espérance, Les vieux palais au jeune roi !... " II - Tais-toi, lyre ! Silence, ô lyre du poète ! Ah ! laisse en paix tomber ces débris glorieux Au gouffre où nul ami, dans sa douleur muette, Ne les suivra longtemps des yeux ! Témoins que les vieux temps ont laissés dans notre âge, Gardiens d'un passé qu'on outrage, Ah ! fuyez ce siècle ennemi ! Croulez, restes sacrés, ruines solennelles ! Pourquoi veiller encor, dernières sentinelles D'un camp, pour jamais endormi ? Ou plutôt, - que du temps la marche soit hâtée. Quoi donc ! n'avons-nous point parmi nous ces héros Qui chassèrent les rois de leur tombe insultée, Que les morts ont eu pour bourreaux ? Honneur à ces vaillants que notre orgueil renomme ! Gloire à ces braves ! Sparte et Rome Jamais n'ont vu d'exploits plus beaux ! Gloire ! ils ont triomphé de ces funèbres pierres, Ils ont brisé des os, dispersé des poussières ! Gloire ! ils ont proscrit des tombeaux ! Quel Dieu leur inspira ces travaux intrépides ? Tout joyeux du néant par leurs soins découvert, Peut-être ils ne voulaient que des sépulcres vides, Comme ils n'avaient qu'un ciel désert ? Ou, domptant les respects dont la mort nous fascine, Leur main peut-être, en sa racine, Frappait quelque auguste arbrisseau ; Et, courant en espoir à d'autres hécatombes, Leur sublime courage, en attaquant ces tombes, S'essayait à vaincre un berceau ?... Qu'ils viennent maintenant, que leur foule s'élance, Qu'ils se rassemblent tous, ces soldats aguerris ! Voilà des ennemis dignes de leur vaillance : Des ruines et des débris. Qu'ils entrent sans effroi sous ces portes ouvertes ; Qu'ils assiègent ces tours désertes ; Un tel triomphe est sans dangers. Mais qu'ils n'éveillent pas les preux de ces murailles ; Ces ombres qui jadis ont gagné des batailles Les prendraient pour des étrangers ! Ce siècle entre les temps veut être solitaire. Allons ! frappez ces murs, des ans encor vainqueurs. Non, qu'il ne reste rien des vieux jours sur la terre ; Il n'en reste rien dans nos coeurs. Cet héritage immense, où nos gloires s'entassent, Pour les nouveaux peuples qui passent, Est trop pesant à soutenir ; Il retarde leurs pas, qu'un même élan ordonne. Que nous fait le passé ? Du temps que Dieu nous donne Nous ne gardons que l'avenir. Qu'on ne nous vante plus nos crédules ancêtres ! Ils voyaient leurs devoirs où nous voyons nos droits. Nous avons nos vertus. Nous égorgeons les prêtres, Et nous assassinons les rois. - Hélas ! il est trop vrai, l'antique honneur de France, La Foi, soeur de l'humble Espérance, Ont fui notre âge infortuné ; Des anciennes vertus le crime a pris la place ; Il cache leurs sentiers, comme la ronce efface Le seuil d'un temple abandonné. Quand de ses souvenirs la France dépouillée, Hélas ! aura perdu sa vieille majesté, Lui disputant encor quelque pourpre souillée, Ils riront de sa nudité ! Nous, ne profanons point cette mère sacrée ; Consolons sa gloire éplorée, Chantons ses astres éclipsés. Car notre jeune muse, affrontant l'anarchie, Ne veut pas secouer sa bannière, blanchie De la poudre des temps passés. ODE QUATRIÈME À MON PÈRE Domestica facta. HORACE. I Quoi ! toujours une lyre et jamais une épée ! Toujours d'un voile obscur ma vie enveloppée ! Point d'arène guerrière à mes pas éperdus !... Mais jeter ma colère en strophes cadencées ! Consumer tous mes jours en stériles pensées, Toute mon âme en chants perdus ! Et cependant, livrée aux tyrans qu'elle brave, La Grèce aux rois chrétiens montre sa croix esclave ! Et l'Espagne à grands cris appelle nos exploits ! Car elle a de l'erreur connu l'ivresse amère ; Et, comme un orphelin qu'on arrache à sa mère, Son vieux trône a perdu l'appui des vieilles lois. Je rêve quelquefois que je saisis ton glaive, Ô mon père ! et je vais, dans l'ardeur qui m'enlève, Suivre au pays du Cid nos glorieux soldats, Ou faire dire aux fils de Sparte révoltée Qu'un Français, s'il ne put rendre aux Grecs un Tyrtée, Leur sut rendre un Léonidas. Songes vains ! Mais du moins ne crois pas que ma muse Ait pour tes compagnons des chants quelle refuse, Mon père ! le poète est fidèle aux guerriers. Des honneurs immortels il revêt la victoire ; Il chante sur leur vie ; et l'amant de la gloire Comme toutes les fleurs aime tous les lauriers. II Ô français ! des combats la palme vous décore : Courbés sous un tyran, vous étiez grands encore. Ce Chef prodigieux par vous s'est élevé ; Son immortalité sur vos gloires se fonde, Et rien n'effacera des annales du monde Son nom, par vos glaives gravé. Ajoutant une page à toutes les histoires, Il attelait des Rois au char de ses victoires. Dieu dans sa droite aveugle avait mis le trépas. L'univers haletait sous son poids formidable ; Comme ce qu'un enfant a tracé sur le sable, Les empires confus s'effaçaient sous ses pas. Flatté par la fortune, il fut puni par elle. L'imprudent confiait son destin vaste et frêle À cet orgueil, toujours sur la terre expié. Où donc, en sa folie, aspirait ta pensée, Malheureux ! qui voulais, dans ta route insensée, Tous les trônes pour marchepied ? Son jour vint : on le vit, vers la France alarmée, Fuir, traînant après lui comme un lambeau d'armée, Chars, coursiers et soldats, pressés de toutes parts. Tel, en son vol immense atteint du plomb funeste, Le grand aigle, tombant de l'empire céleste, Sème sa trace au loin de son plumage épars. Qu'il dorme maintenant dans son lit de poussière ! On ne voit plus, autour de sa couche guerrière, Vingt courtisans royaux épier son réveil ; L'Europe, si longtemps sous son bras palpitante, Ne compte plus, assise aux portes de sa tente, Les heures de son noir sommeil. Reprenez, ô Français ! votre gloire usurpée. Assez dans tant d'exploits on n'a vu qu'une épée ! Assez de la louange il fatigua la voix ! Mesurez la hauteur du géant sur la poudre. Quel aigle ne vaincrait, armé de votre foudre ? Et qui ne serait grand, du haut de vos pavois ? L'étoile de Brennus luit encor sur vos têtes. La Victoire eut toujours des Français à ses fêtes. La paix du monde entier dépend de leur repos. Sur les pas des Moreau, des Condé, des Xaintrailles, Ce peuple glorieux dans les champs de batailles A toujours usé ses drapeaux. III Toi, mon père, ployant ta tente voyageuse, Conte-nous les écueils de ta route orageuse, Le soir, d'un cercle étroit en silence entouré. Si d'opulents trésors ne sont plus ton partage, Va, tes fils sont contents de ton noble héritage : Le plus beau patrimoine est un nom révéré. Pour moi, puisqu'il faut voir, et mon coeur en murmure, Pendre aux lambris poudreux ta vénérable armure ; Puisque ton étendard dort près de ton foyer, Et que, sous l'humble abri de quelques vieux portiques, Le coursier, qui m'emporte aux luttes poétiques, Laisse rouiller ton char guerrier ; Lègue à mon luth obscur l'éclat de ton épée ; Et du moins qu'à ma voix, de ta vie occupée, Ce beau souvenir prête un charme solennel. Je dirai tes combats aux muses attentives, Comme un enfant joyeux, parmi ses soeurs craintives, Traîne, débile et fier, le glaive paternel. ODE CINQUIÈME LE REPAS LIBRE aux rois de l'Europe Il y avait à Rome un antique usage : la veille de l'exécution des condamnés à mort, on leur donnait, à la porte de la prison, un repas public appelé le Repas libre. CHATEAUBRIAND, les Martyrs. I Lorsqu'à l'antique Olympe immolant l'Évangile, Le préteur, appuyant d'un tribunal fragile Ses temples odieux, Livide, avait proscrit des chrétiens pleins de joie, Victimes qu'attendaient, acharnés sur leur proie, Les tigres et les dieux ; Rome offrait un festin à leur élite sainte ; Comme si, sur les bords du calice d'absinthe Versant un peu de miel, Sa pitié des martyrs ignorait l'énergie, Et voulait consoler par une folle orgie Ceux qu'appelait le ciel. La pourpre recevait ces convives austères : Le falerne écumait dans de larges cratères Ceints de myrtes fleuris ; Le miel d'Hybla dorait les vins de Malvoisie, Et, dans les vases d'or, les parfums de l'Asie Lavaient leurs pieds meurtris. Un art profond, mêlant les tributs des trois mondes, Dévastait les forêts et dépeuplait les ondes Pour ce libre repas ; On eût dit qu'épuisant la prodigue nature, Sybaris conviait aux banquets d'Épicure Ces élus du trépas. Les tigres cependant s'agitaient dans leur chaîne ; Les léopards captifs de la sanglante arène Cherchaient le noir chemin ; Et bientôt, moins cruels que les femmes de Rome, Ces monstres s'étonnaient d'être applaudis par l'homme, Baignés de sang humain. On jetait aux lions les confesseurs, les prêtres. Telle une main sénile à de dédaigneux maîtres Offre un mets savoureux. Lorsqu'au pompeux banquet siégeait leur saint conclave, La pâle mort, debout, comme un muet esclave, Se tenait derrière eux. II Ô rois ! comme un festin s'écoule votre vie. La coupe des grandeurs, que le vulgaire envie, Brille dans votre main : Mais au concert joyeux de la fête éphémère Se mêle le cri sourd du tigre populaire Qui vous attend demain ! ODE SIXIÈME LA LIBERTÉ Christus nos liberavit. I Quand l'impie a porté l'outrage au sanctuaire, Tout fuit le temple en deuil, de splendeur dépouillé ; Mais le prêtre fidèle, à genoux sur la pierre, Prodigue plus d'encens, répand plus de prière, Courbe plus bas son front devant l'autel souillé. II Non, sur nos tristes bords, ô belle voyageuse ! Soeur auguste des rois, fille sainte de Dieu, Liberté ! pur flambeau de la gloire orageuse, Non, je ne t'ai point dit adieu ! Car mon luth est de ceux dont les voix importunes Pleurent toutes les infortunes, Bénissent toutes les vertus, Mes hymnes dévoués ne traînent point la chaîne Du vil gladiateur, mais ils vont dans l'arène, Du linceul des martyrs vêtus. Dans l'âge où le coeur porte un souffle magnanime, Où l'homme à l'avenir jette un défi sublime Et montre à sa menace un sourire hardi ; Avant l'heure où périt la fleur de l'espérance, Quand l'âme, lasse de souffrance, Passe du frais matin à l'aride midi ; Je disais : " Ô salut, vierge aimable et sévère ! Le monde, ô Liberté, suit tes nobles élans ; Comme une jeune épouse il t'aime, et te révère Comme une aïeule en cheveux blancs ! Salut ! tu sais, de l'âme écartant les entraves, Descendre au cachot des esclaves Plutôt qu'au palais des tyrans ; Aux concerts du Cédron mêlant ceux du Permesse, Ta voix douce a toujours quelque illustre promesse Qu'entendent les héros mourants. " Je disais. Souriant à mon ivresse austère, Je vis venir à moi les sages de la terre : " Voici la Liberté ! plus de sang ! plus de pleurs ! Les peuples réveillés s'inclinent devant elle. Viens, ô son jeune amant ! car voici l'Immortelle !... " Et j'accourus, portant des palmes et des fleurs. III Ô Dieu ! leur Liberté, c'était un monstre immense, Se nommant Vérité parce qu'il était nu, Balbutiant les cris de l'aveugle démence, Et l'aveu du vice ingénu ! La fable eût pu donner à ses fureurs impies L'ongle flétrissant des harpies Et les mille bras d'AEgéon. La dépouille de Rome ornait l'impure idole. Le vautour remplaçait l'aigle à son Capitole. L'Enfer peuplait son Panthéon. Le Supplice hagard, la Torture écumante, Lui conduisaient la Mort comme une heureuse amante. Le monstre aux pieds foulait tout un peuple innocent ; Et les sages menteurs, aux paroles divines, Soutenaient ses pas lourds, quand, parmi les ruines, Il chancelait, ivre de sang ! Mêlant les lois de Sparte aux fêtes de Sodome, Dans tous les attentats cherchant tous les fléaux, Par le néant de l'âme il croyait grandir l'homme, Et réveillait le vieux chaos. Pour frapper leur couronne osant frapper leur tête, Des rois, perdus dans la tempête, Il brisait le trône avili ; Et, de l'éternité lui laissant quelque reste, Daignait à Dieu, muet dans son exil céleste, Offrir un échange d'oubli ! IV Et les sages disaient : " Gloire à notre sagesse ! Voici les jours de Rome et les temps de la Grèce ! Nations, de vos Rois brisez l'indigne frein. Liberté ! N'ayez plus de maîtres que vous-même : Car nous tenons de toi notre pouvoir suprême, Sois donc heureux et libre, ô peuple souverain !... " Tyrans adulateurs ! caresses mensongères ! Ô honte !... Asie, Afrique, où sont tous vos sultans ? Que leurs sceptres sont doux, et leurs chaînes légères, Près de ces bourreaux insultants ! Rends gloire, ô foule abjecte en tes fers assoupie, Au vil monstre d'Éthiopie, Par un fer jaloux mutilé ! Gloire aux muets cachés au harem du Prophète ! Gloire à l'esclave obscur, qui leur livre sa tête, Du moins en silence immolé ! Le sultan, sous des murs de jaspe et de porphyre, Jetant à cent beautés un dédaigneux sourire, Foule la pourpre et l'or, et l'ambre et le corail ; Et de loin, en passant, le peuple peut connaître Où sont les plaisirs de son maître, À la tête, qui pend aux portes du sérail. Peuple heureux ! éveillant la révolte hardie, Parmi ses toits troublés, dans l'ombre, bien souvent L'inquiet janissaire égare l'incendie Sur l'aile bruyante du vent. Peuple heureux ! d'un vizir sa vie est le domaine ; Un poison, que la mort promène, Flétrit son rivage infecté ; L'esclavage le courbe au joug de l'épouvante. Peuple trois fois heureux ! divins sages qu'on vante, Il n'a pas votre Liberté ! V Ô France ! c'est au ciel qu'en nos jours de colère A fui la Liberté, mère des saints exploits ; Il faut, pour réfléchir cet astre tutélaire, Que, pur dans tous ses flots, le fleuve populaire Coule à l'ombre du trône appuyé sur les lois. Un dieu du joug du mal a délivré le monde. Parmi les opprimés il vint prendre son rang ; Rois ! - en voeux fraternels sa parole est féconde ; Peuple ! - il fut pauvre, humble et souffrant. La Liberté sourit à toutes les victimes, À tous les dévouements sublimes, Sauveurs des états secourus ; À ses yeux la Vendée est soeur des Thermopyles : Et le même laurier, dans les mêmes asiles, Unit Malesherbe et Codrus. VI Quand l'impie a porté l'outrage au sanctuaire, Tout fuit le temple en deuil, de splendeur dépouillé ; Mais le prêtre fidèle, assis dans la poussière, Prodigue plus d'encens, répand plus de prière, Courbe plus bas son front devant l'autel souillé. ODE SEPTIÈME LA GUERRE D'ESPAGNE Sine clade victor. I Oh ! que la Royauté, puissante et vénérable, Fille, aux cheveux blanchis, des âges révolus, Perçant de ses clartés leur nuit impénétrable, Où tant d'astres ne brillent plus ; Soumettant l'aigle au cygne et l'autour aux colombes ; S'élevant de tombes en tombes ; Géant, que grandit son fardeau ; Consacrant sur l'autel le fer dont elle est ceinte, Et mêlant les rayons de l'auréole sainte Aux fleurons du royal bandeau ; Oh ! que la Royauté, peuples, est douce et belle ! - À force de bienfaits elle achète ses droits. Son bras fort, quand bouillonne une foule rebelle, Couvre les sceptres d'une croix. Ce colosse d'airain, de ses mains séculaires, Dans les nuages populaires Lève un phare aux feux éclatants ; Et, liant au passé l'avenir qu'il féconde, Pose à la fois ses pieds, en vain battus de l'onde, Sur les deux rivages du temps. II Aussi, que de malheurs suprêmes Elle impose aux infortunés, Qui, sous le joug des diadèmes, Courbèrent leurs fronts condamnés ! Il faut que leur coeur soit sublime. Affrontant la foudre et l'abîme, Leur nef ne doit pas fuir l'écueil. Un roi, digne de la couronne, Ne sait pas descendre du trône, Mais il sait descendre au cercueil. Il faut, comme un soldat, qu'un prince ait une épée, Il faut, des factions quand l'astre impur a lui, Que nuit et jour, bravant leur attente trompée, Un glaive veille auprès de lui ; Ou que de son armée il se fasse un cortège ; Que son fier palais se protège D'un camp au front étincelant ; Car de la Royauté la Guerre est la compagne : On ne peut te briser, sceptre de Charlemagne, Sans briser le fer de Roland ! III Roland ! - N'est-il pas vrai, noble élu de la guerre, Que ton ombre, éveillée aux cris de nos guerriers, Aux champs de Roncevaux lorsqu'ils passaient naguère, Les prit pour d'anciens chevaliers ? Car le héros, assis sur sa tombe célèbre, Les voyait, vers les bords de l'Èbre Déployant leur vol immortel, Du haut des monts, pareils à l'aigle ouvrant ses ailes, Secouer, pour chasser de nouveaux infidèles, L'éclatant cimier de Martel ! Mais un autre héros encore, Pélage, l'effroi des tyrans, Pélage, autre vainqueur du Maure, Dans les cieux saluait nos rangs ; Au char où notre gloire brille, Il attelait de la Castille Le vieux lion fier et soumis ; Répétant notre cri d'alarmes, Il mêlait sa lance à nos armes, Et sa voix nous disait : Amis ! IV Des pas d'un conquérant l'Espagne encor fumante Pleurait, prostituée à notre Liberté, Entre les bras sanglants de l'effroyable amante, Sa royale virginité. Ce peuple altier, chargé de despotes vulgaires, Maudissait, épuisé de guerres, Le monstre en ses champs accouru ; Si las des vils tribuns et des tyrans serviles, Que lui-même appelait l'étranger dans ses villes, Sans frémir d'être secouru ! Les français sont venus : - du Rhin jusqu'au Bosphore, Peuples de l'aquilon, du couchant, du midi, Pourquoi, vous dont le front, que l'effroi trouble encore, Se courba sous leur pied hardi ; Nations, de la veille à leur chaîne échappées, Qu'on vit tomber sous leurs épées, Ou qui par eux avez vécu ; Empires, potentats, cités, royaumes, princes ! Pourquoi, puissants états, qui fûtes nos provinces, Me demander s'ils ont vaincu ? Ils ont appris à l'anarchie Ce que pèse le fer gaulois ; Mais par eux l'Espagne affranchie Ne peut rougir de leurs exploits ; Tous les peuples, que Dieu seconde, Quand l'hydre, en désastre féconde, Tourne vers eux son triple dard, Ont, ligués contre sa furie, Le temple pour même patrie, La croix pour commun étendard. V Pourtant, que désormais Madrid taise à l'histoire Des succès trop longtemps par son orgueil redits, Et le royal captif que l'ingrate victoire Dans ses murs envoya jadis. Cadix nous a vengés de l'affront de Pavie. À l'ombre d'un héros ravie La gloire a rendu tous ses droits ; Oubliant quel Français a porté ses entraves, La fière Espagne a vu si les mains de nos braves Savent briser les fers des rois ! Préparez, Castillans, des fêtes solennelles, Des murs de Saragosse aux champs d'Almonacid. Mêlez à nos lauriers vos palmes fraternelles ; Chantez Bayard - chantons le Cid ! Qu'au vieil Escurial le vieux Louvre réponde ; Que votre drapeau se confonde À nos drapeaux victorieux ; Que Gadès édifie un autel sur sa plage ! Que de lui-même, aux monts d'où se leva Pélage, S'allume un feu mystérieux ! Pour témoigner de leurs paroles, Où sont ces nouveaux Décius ? Le brasier attend les Scévoles ! Le gouffre attend les Curtius ! Quoi ! traînant leurs fronts dans la poudre, Tous, de Bourbon, qui tient la foudre, Embrassent les sacrés genoux !... - Ah ! la victoire est généreuse, Leur cause inique est malheureuse, Ils sont vaincus, ils sont absous ! VI Un Bourbon pour punir ne voudrait pas combattre. Le droit de son triomphe est toujours le pardon. Pourtant des factions que son bras vient d'abattre, Il éteint le dernier brandon. Oh ! de combien de maux, peuples, il vous délivre ! Hélas ! à quels forfaits se livre Le monstre, à ses pieds frémissant ! Nous qui l'avons vaincu, nous fûmes sa conquête. Nous savons, lorsque tombe une royale tête, Combien il en coule de sang ! Ô nos guerriers, venez ! vos mères sont contentes ! Vos bras, terreur du monde, en deviennent l'appui. Assez on vit crouler de trônes sous vos tentes ! Relevez les rois aujourd'hui. Dieu met sur votre char son arche glorieuse ; Votre tente victorieuse Est son tabernacle immortel ; Des saintes légions votre étendard dispose ; Il veut que votre casque à sa droite repose Entre les vases de l'autel ! VII C'en est fait ; loin de l'espérance Chassant le crime épouvanté, Les cieux commettent à la France La garde de la Royauté. Son génie, éclairant les trames, Luit comme la lampe aux sept flammes, Cachée aux temples du Jourdain ; Gardien des trônes qu'il relève, Son glaive est le céleste glaive Qui flamboie aux portes d'Éden ! ODE HUITIÈME À L'ARC DE TRIOMPHE DE L'ÉTOILE Non deficit alter. VIRGILE. I La France a des palais, des tombeaux, des portiques, De vieux châteaux tout pleins de bannières antiques, Héroïques joyaux conquis dans les dangers ; Sa pieuse valeur, prodigue en fiers exemples, Pour parer ces superbes temples, Dépouille les camps étrangers. On voit dans ses cités, de monuments peuplées, Rome et ses dieux, Memphis et ses noirs mausolées ; Le lion de Venise en leurs murs a dormi ; Et quand, pour embellir nos vastes Babylones, Le bronze manque à ses colonnes, Elle en demande à l'ennemi ! Lorsque luit aux combats son armure enflammée, Son oriflamme auguste et de lys parsemée Chasse les escadrons ainsi que des troupeaux ; Puis elle offre aux vaincus des dons après les guerres, Et, comme des hochets vulgaires, Y mêle leurs propres drapeaux. II Arc triomphal ! la foudre, en terrassant ton maître, Semblait avoir frappé ton front encore à naître. Par nos exploits nouveaux te voilà relevé ! Car on n'a pas voulu, dans notre illustre armée, Qu'il fût de notre renommée Un monument inachevé ! Dis aux siècles le nom de leur chef magnanime. Qu'on lise sur ton front que nul laurier sublime À des glaives français ne peut se dérober. Lève-toi jusqu'aux cieux, portique de victoire ! Que le géant de notre gloire Puisse passer sans se courber ! ODE NEUVIÈME LA MORT DE MADEMOISELLE DE SOMBREUIL Sunt lacrymæ rerum. VIRGILE. I Lyre ! encore un hommage à la vertu qui t'aime ! Assez tu dérobas des hymnes d'anathème Au funèbre Isaïe, au triste Ézéchiel ! Pour consoler les morts, pour pleurer les victimes, Lyre, il faut de ces chants sublimes Dont tous les échos sont au ciel. Elle aussi, Dieu l'a rappelée !... - Les cieux nous enviaient Sombreuil ; Ils ont repris leur exilée ; Nous tous, bannis, traînons le deuil. Répondez, a-t-on vu son ombre S'évanouir dans la nuit sombre, Ou fuir vers le jour immortel ? La vit-on monter ou descendre ? Où déposerons-nous sa cendre ? Est-ce à la tombe ? est-ce à l'autel ? Ne pleurez pas, prions : les saints l'ont réclamée ; Prions : adorez-la, vous qui l'avez aimée ! Elle est avec ses soeurs, anges purs et charmants, Ces vierges qui, jadis, sur la croix attachées, Ou, comme au sein des fleurs sur des brasiers couchées, S'endormirent dans les tourments. Sa vie était un pur mystère D'innocence et de saints remords ; Cette âme a passé sur la terre Entre les vivants et les morts. Souvent, hélas ! l'infortunée, Comme si de sa destinée La mort eût rompu le lien, Sentit, avec des terreurs vaines, Se glacer dans ses pâles veines Un sang, qui n'était pas le sien ! II Ô jour ! où le trépas perdit son privilège, Où, rachetant un meurtre au prix d'un sacrilège, Le sang des morts coula dans son sein virginal ! Entre l'impur breuvage et le fer parricide, Les bourreaux poursuivaient l'héroïne timide D'une insulte funèbre et d'un rire infernal ! Son triomphe est dans son supplice. Elle a, levant ses yeux au ciel, Bu le sang au même calice Où Jésus mourant but le fiel. Oh ! que d'amour dans ce courage !... Mais, quand périrent dans l'orage Ses parents, que la France a plaints, Pour consoler l'auguste fille Dieu lui confia sa famille Et de veuves et d'orphelins. III Car il lui fut donné de survivre au martyre : - Elle fut sur nos bords, d'où la foi se retire, Comme un rayon du soir resté sur l'horizon ; Dieu la marqua d'un signe entre toutes les femmes, Et voulut dans son champ, où glanent si peu d'âmes, Laisser cet épi mûr de la sainte moisson. Elle était heureuse, ici même ! Du bras dont il venge ses droits, Le Seigneur soutient ceux qu'il aime, Et les aide à porter la croix. Il montre, en visions étranges, À Jacob l'échelle des anges, À Saül les antres d'Endor ; Sa main mystérieuse et sainte, Sait cacher le miel dans l'absinthe, Et la cendre dans les fruits d'or. Sa constante équité n'est jamais assoupie ; Le méchant, sous la pourpre où son bonheur s'expie, Envie un toit de chaume au fidèle abattu ; Et, quand l'impie heureux, bercé sur des abîmes, Se crée un enfer de ses crimes, Le juste en pleurs se fait un ciel de sa vertu. On dit qu'en dépouillant la vie Elle parut la regretter, Et jeta des regards d'envie Sur les fers qu'elle allait quitter. " -- Ô mon Dieu ! retardez mon heure. Loin de la vallée où l'on pleure, Suis-je digne de m'envoler ? Ce n'est pas la mort que j'implore, Seigneur ; je puis souffrir encore, Et je veux encor consoler. " Je pars ; ayez pitié de ceux que j'abandonne ! Quel amour leur rendra l'amour que je leur donne ? Pourquoi du saint bonheur sitôt me couronner ? Laissez mon âme encor sur leurs maux se répandre ; Je n'aurai plus au ciel d'opprimés à défendre, Ni d'oppresseurs à pardonner ! " Il faut donc que le juste meure ! - En vain, dans ses regrets nommés, Ont passé devant sa demeure Tous ses pauvres accoutumés. Maintenant, ô fils des chaumières ! Payez son aumône en prières ; Suivez-la d'un pieux adieu, Orphelins, veuves déplorables, Vous tous, faibles et misérables, Images augustes de Dieu ! IV Ô Dieu ! ne reprends pas ceux que ta flamme anime. Si la vertu s'en va, que deviendra le crime ? Où pourront du méchant se reposer les yeux ? N'enlève pas au monde un espoir salutaire. Laisse des justes sur la terre ! N'as-tu donc pas, Seigneur, assez d'anges aux cieux ? ODE DIXIÈME LE DERNIER CHANT Ô muse, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes demeures !... Adieu ! consolatrice de mes jours, toi qui partageas mes plaisirs, et bien plus souvent mes douleurs ! CHATEAUBRIAND, les Martyrs. Et toi, dépose aussi la lyre ! Qu'importe le Dieu qui t'inspire À ces mortels vains et grossiers ? On en rit quand ta main l'encense. Brise donc ce luth sans puissance ! Descends de ce char sans coursiers ! - Oh ! qu'il est saint et pur le transport du poète, Quand il voit en espoir, bravant la mort muette, Du voyage des temps sa gloire revenir ! Sur les âges futurs, de sa hauteur sublime Il se penche, écoutant son lointain souvenir ; Et son nom, comme un poids jeté dans un abîme, Éveille mille échos au fond de l'avenir. Je n'ai point cette auguste joie, Les siècles ne sont point ma proie ; La gloire ne dit pas mon rang. Ma muse, en l'orage qui gronde, Est tombée au courant du monde, Comme un lys aux flots d'un torrent. Pourtant, ma douce muse est innocente et belle. L'astre de Bethléem a des regards pour elle : J'ai suivi l'humble étoile, aux rois pasteurs pareil. Le Seigneur m'a donné le don de sa parole, Car son peuple l'oublie en un lâche sommeil ; Et, soit que mon luth pleure, ou menace, ou console, Mes chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil. Mon âme à sa source embrasée Monte de pensée en pensée ; Ainsi du ruisseau précieux Où l'Arabe altéré s'abreuve, La goutte d'eau passe au grand fleuve, Du fleuve aux mers, des mers aux cieux. Mais, ô fleurs sans parfums, foyers sans étincelles, Hommes ! l'air parmi vous manque à mes larges ailes. Votre monde est borné, votre souffle est mortel ! Les lyres sont pour vous comme des voix vulgaires. Je m'enivre d'absinthe : enivrez-vous de miel. Bien : - aimez vos amours et guerroyez vos guerres, Vous, dont l'oeil mort se ferme à tout rayon du ciel ! Sans éveiller d'écho sonore J'ai haussé ma voix faible encore ; Et ma lyre aux fibres d'acier A passé sur ces âmes viles, Comme sur le pavé des villes L'ongle résonnant du coursier. En vain j'ai fait gronder la vengeance éternelle ; En vain j'ai, pour fléchir leur âme criminelle, Fait parler le pardon par la voix des douleurs. Du haut des cieux tonnants, mon austère pensée, Sur cette terre ingrate où germent les malheurs, Tombant, pluie orageuse ou propice rosée, N'a point flétri l'ivraie et fécondé des fleurs. Du tombeau tout franchit la porte. L'homme, hélas ! que le temps emporte, En vain contre lui se débat. Rien de Dieu ne trompe l'attente ; Et la vie est comme une tente Où l'on dort avant le combat. Voilà, tristes mortels, ce que leur âme oublie ! L'urne des ans pour tous n'est pas toujours remplie. Mais qu'ils passent en paix sous le ciel outragé ! Qu'ils jouissent des jours dans leurs frêles demeures ! Quand dans l'éternité leur sort sera plongé, Les insensés en vain s'attacheront aux heures, Comme aux débris épars d'un vaisseau submergé. Adieu donc ce luth qui soupire ! Muse, ici tu n'as plus d'empire, Ô muse, aux concerts immortels ! Fuis la foule qui te contemple ; Referme les voiles du temple ; Rends leur ombre aux chastes autels. Je vous rapporte, ô Dieu ! le rameau d'espérance. - Voici le divin glaive et la céleste lance : J'ai mal atteint le but où j'étais envoyé. Souvent, des vents jaloux jouet involontaire, L'aiglon suspend son vol, à peine déployé ; Souvent, d'un trait de feu cherchant en vain la terre, L'éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé. LIVRE TROISIÈME Le temps, qui dérobe à la jeunesse ses années, m'en a déjà ravi vingt-trois sur son aile. Mes jours s'écoulent à longs flots... Mais, quelle que soit mon intelligence, étendue ou bornée, précoce ou tardive, elle sera toujours mesurée au but vers lequel m'entraîne le temps, me guide le ciel ; car j'userai sans cesse de moi-même sous l'oeil de celui qui me donne ma tâche, de mon divin Créateur. MILTON, Sonnet. ODE PREMIÈRE À M. ALPHONSE DE L. Or, sachant ces choses, nous venons enseigner aux hommes la crainte de Dieu. II COR., V. I Pourtant je m'étais dit : " Abritons mon navire. Ne livrons plus ma voile au vent qui la déchire. Cachons ce luth. Mes chants peut-être auraient vécu !... Soyons comme un soldat qui revient sans murmure Suspendre à son chevet un vain reste d'armure, Et s'endort, vainqueur ou vaincu ! " Je ne demandais plus à la muse que j'aime Qu'un seul chant pour ma mort, solennel et suprême ! Le Poète avec joie au tombeau doit s'offrir ; S'il ne souriait pas au moment où l'on pleure, Chacun lui dirait : " Voici l'heure ! Pourquoi ne pas chanter, puisque tu vas mourir ? " C'est que la mort n'est pas ce que la foule en pense ! C'est l'instant où notre âme obtient sa récompense, Où le fils exilé rentre au sein paternel. Quand nous penchons près d'elle une oreille inquiète, La voix du trépassé, que nous croyons muette, A commencé l'hymne éternel ! II Plus tôt que je n'ai dû, je reviens dans la lice ; Mais tu le veux, ami ! ta muse est ma complice ; Ton bras m'a réveillé ; c'est toi qui m'as dit : " Va ! Dans la mêlée encor jetons ensemble un gage. De plus en plus elle s'engage. Marchons, et confessons le nom de Jéhova ! " J'unis donc à tes chants quelques chants téméraires. Prends ton luth immortel : nous combattrons en frères Pour les mêmes autels et les mêmes foyers. Montés au même char, comme un couple homérique, Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique, Toi la lance, moi les coursiers. Puis, pour faire une part à la faiblesse humaine, Je ne sais quelle pente au combat me ramène. J'ai besoin de revoir ce que j'ai combattu, De jeter sur l'impie un dernier anathème, De te dire, à toi, que je t'aime, Et de chanter encore un hymne à la vertu ! III Ah ! nous ne sommes plus au temps où le poète Parlait au ciel en prêtre, à la terre en prophète ! Que Moïse, Isaïe, apparaisse en nos champs, Les peuples qu'ils viendront juger, punir, absoudre, Dans leurs yeux pleins d'éclairs méconnaîtront la foudre Qui tonne en éclats dans leurs chants. Vainement ils iront s'écriant dans les villes : " Plus de rébellions ! plus de guerres civiles ! Aux autels du Veau-d'Or pourquoi danser toujours ? Dagon va s'écrouler ; Baal va disparaître. Le Seigneur a dit à son prêtre : " Pour faire pénitence ils n'ont que peu de jours ! " " Rois, peuples, couvrez-vous d'un sac souillé de cendre ! Bientôt sur la nuée un juge doit descendre. Vous dormez ! que vos yeux daignent enfin s'ouvrir. Tyr appartient aux flots, Gomorrhe à l'incendie. Secouez le sommeil de votre âme engourdie, Et réveillez-vous pour mourir ! " Ah ! malheur au puissant qui s'enivre en des fêtes, Riant de l'opprimé qui pleure, et des prophètes ! Ainsi que Balthazar, ignorant ses malheurs, Il ne voit pas aux murs de la salle bruyante Les mots qu'une main flamboyante Trace en lettres de feu parmi les noeuds de fleurs ! " Il sera rejeté comme ce noir Génie, Effrayant par sa gloire et par son agonie, Qui tomba jeune encor, dont ce siècle est rempli. Pourtant Napoléon du monde était le faîte. Ses pieds éperonnés des rois pliaient la tête, Et leur tête gardait le pli. " Malheur donc ! - Malheur même au mendiant qui frappe, Hypocrite et jaloux, aux portes du satrape ! À l'esclave en ses fers ! au maître en son château ! À qui, voyant marcher l'innocent aux supplices, Entre deux meurtriers complices, N'étend point sous ses pas son plus riche manteau ! " Malheur à qui dira : Ma mère est adultère ! À qui voile un coeur vil sous un langage austère ! À qui change en blasphème un serment effacé ! Au flatteur médisant, reptile à deux visages ! À qui s'annoncera sage entre tous les sages ! Oui, malheur à cet insensé ! " Peuples, vous ignorez le Dieu qui vous fit naître ! Et pourtant vos regards le peuvent reconnaître Dans vos biens, dans vos maux, à toute heure, en tout lieu ! Un Dieu compte vos jours, un Dieu règne en vos fêtes ! Lorsqu'un chef vous mène aux conquêtes, Le bras qui vous entraîne est poussé par un Dieu ! " À sa voix, en vos temps de folie et de crime, Les Révolutions ont ouvert leur abîme. Les justes ont versé tout leur sang précieux ; Et les peuples, troupeau qui dormait sous le glaive, Ont vu, comme Jacob, dans un étrange rêve, Des anges remonter aux cieux ! " Frémissez donc ! Bientôt, annonçant sa venue, Le clairon de l'Archange entrouvrira la nue. Jour d'éternels tourments ! jour d'éternel bonheur, Resplendissant d'éclairs, de rayons, d'auréoles, Dieu vous montrera vos idoles, Et vous demandera : - Qui donc est le Seigneur ? " La trompette, sept fois sonnant dans les nuées, Poussera jusqu'à lui, pâles, exténuées, Les races, à grands flots se heurtant dans la nuit ; Jésus appellera sa mère virginale ; Et la porte céleste, et la porte infernale, S'ouvriront ensemble avec bruit ! " Dieu vous dénombrera d'une voix solennelle. Les rois se courberont sous le vent de son aile. Chacun lui portera son espoir, ses remords. Sous les mers, sur les monts, au fond des catacombes, À travers le marbre des tombes, Son souffle remûra la poussière des morts ! " Ô siècle ! arrache-toi de tes pensers frivoles. L'air va bientôt manquer dans l'espace où tu voles ! Mortels ! gloire, plaisirs, biens, tout est vanité ! À quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures Voulez voir en riant entrer toutes les heures ?... L'Éternité ! l'Éternité ! " IV Nos sages répondront : -- " Que nous veulent ces hommes ? Ils ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes. Ces poètes sont-ils nés au sacré vallon ? Où donc est leur Olympe ? où donc est leur Parnasse ? Quel est leur Dieu qui nous menace ? A-t-il le char de Mars ? A-t-il l'arc d'Apollon ? " S'ils veulent emboucher le clairon de Pindare, N'ont-ils pas Hiéron, la fille de Tyndare, Castor, Pollux, l'Élide et les Jeux des vieux temps ; L'arène où l'encens roule en longs flots de fumée, La roue aux rayons d'or, de clous d'airain semée, Et les quadriges éclatants ? " Pourquoi nous effrayer de clartés symboliques ? Nous aimons qu'on nous charme en des chants bucoliques, Qu'on y fasse lutter Ménalque et Palémon. Pour dire l'avenir à notre âme débile, On a l'écumante Sibylle, Que bat à coups pressés l'aile d'un noir démon. " Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre ? Pourquoi nous dévoiler dans sa nudité sombre L'affreux sépulcre, ouvert devant nos pas tremblants ? Anacréon, chargé du poids des ans moroses, Pour songer à la mort se comparait aux roses Qui mouraient sur ses cheveux blancs. " Virgile n'a jamais laissé fuir de sa lyre Des vers qu'à Lycoris son Gallus ne pût lire. Toujours l'hymne d'Horace au sein des ris est né ; Jamais il n'a versé de larmes immortelles : La poussière des cascatelles Seule a mouillé son luth, de myrtes couronné ! " V Voilà de quels dédains leurs âmes satisfaites Accueilleraient, ami, Dieu même et ses prophètes ! Et puis, tu les verrais, vainement irrité, Continuer, joyeux, quelque festin folâtre, Ou pour dormir aux sons d'une lyre idolâtre Se tourner de l'autre côté. Mais qu'importe ! accomplis ta mission sacrée. Chante, juge, bénis ; ta bouche est inspirée ! Le Seigneur en passant t'a touché de sa main ; Et, pareil au rocher qu'avait frappé Moïse, Pour la foule au désert assise, La poésie en flots s'échappe de ton sein ! Moi, fussé-je vaincu, j'aimerai ta victoire. Tu le sais, pour mon coeur, ami de toute gloire, Les triomphes d'autrui ne sont pas un affront. Poète, j'eus toujours un chant pour les poètes ; Et jamais le laurier qui pare d'autres têtes Ne jeta d'ombre sur mon front ! Souris même à l'envie amère et discordante. Elle outrageait Homère, elle attaquait le Dante. Sous l'arche triomphale elle insulte au guerrier. Il faut bien que ton nom dans ses cris retentisse ; Le temps amène la justice : Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier ! VI Telle est la majesté de tes concerts suprêmes, Que tu sembles savoir comment les anges mêmes Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts ! On dirait que Dieu même, inspirant ton audace, Parfois dans le désert t'apparaît face à face, Et qu'il te parle avec la voix ! ODE DEUXIÈME À M. DE CHATEAUBRIAND On ne tourmente pas les arbres stériles et desséchés ; ceux-là seulement sont battus de pierres dont le front est couronné de fruits d'or. ABENHAMED. I Il est, Chateaubriand, de glorieux navires Qui veulent l'ouragan plutôt que les zéphires. Il est des astres, rois des cieux étincelants, Mondes volcans jetés parmi les autres mondes, Qui volent dans les nuits profondes, Le front paré des feux qui dévorent leurs flancs. Le génie a partout des symboles sublimes. Ses plus chers favoris sont toujours des victimes, Et doivent aux revers l'éclat que nous aimons ; Une vie éminente est sujette aux orages ; La foudre a des éclats, le ciel a des nuages Qui ne s'arrêtent qu'aux grands monts ! Oui, tout grand coeur a droit aux grandes infortunes ; Aux âmes que le sort sauve des lois communes C'est un tribut d'honneur par la terre payé. Le grand homme en souffrant s'élève au rang des justes. La gloire en ses trésors augustes N'a rien qui soit plus beau qu'un laurier foudroyé ! II Aussi, dans une cour, dis-moi, qu'allais-tu faire ? N'es-tu pas, noble enfant d'une orageuse sphère, Que nul malheur n'étonne et ne trouve en défaut, De ces amis des rois, rares dans les tempêtes, Qui, ne sachant flatter qu'au péril de leurs têtes, Les courtisent sur l'échafaud ? Ce n'est pas lorsqu'un trône a retrouvé le faîte, Ce n'est pas dans les temps de puissance et de fête, Que la faveur des cours sur de tels fronts descend. Il faut l'onde en courroux, l'écueil et la nuit sombre Pour que le pilote qui sombre Jette au phare sauveur un oeil reconnaissant. Va, c'est en vain déjà qu'aux cours de la conquête Une main de géant a pesé sur ta tête ; Et, chaque fois qu'au gouffre entraînée à grands pas, La tremblante patrie errait au gré du crime, Elle eut pour s'appuyer au penchant de l'abîme Ton front qui ne se courbe pas ! III À ton tour soutenu par la France unanime, Laisse donc s'accomplir ton destin magnanime ! Chacun de tes revers pour ta gloire est compté. Quand le sort t'a frappé, tu lui dois rendre grâce, Toi qu'on voit à chaque disgrâce Tomber plus haut encor que tu n'étais monté ! ODE TROISIÈME LES FUNÉRAILLES DE LOUIS XVIII Ces changements lui sont peu difficiles ; c'est l'oeuvre de la droite du Très-Haut. PS. LXXVI, 10. I La foule, au seuil d'un temple en priant est venue. Mères, enfants, vieillards, gémissent réunis ; Et l'airain qu'on balance ébranle dans la nue Les hauts clochers de Saint-Denis. Le sépulcre est troublé dans ses mornes ténèbres. La Mort, de ces couches funèbres, Resserre les rangs incomplets. Silence au noir séjour que le trépas protège ! - Le Roi Chrétien, suivi de son dernier cortège, Entre dans son dernier palais. II Un autre avait dit : " De ma race Ce grand tombeau sera le port ; Je veux, aux rois que je remplace, Succéder jusque dans la mort. Ma dépouille ici doit descendre ! C'est pour faire place à ma cendre Qu'on dépeupla ces noirs caveaux. Il faut un nouveau maître au monde : À ce sépulcre, que je fonde, Il faut des ossements nouveaux. " Je promets ma poussière à ces voûtes funestes. À cet insigne honneur ce temple a seul des droits ; Car je veux que le ver qui rongera mes restes Ait déjà dévoré des rois. Et lorsque mes neveux, dans leur fortune altière, Domineront l'Europe entière, Du Kremlin à l'Escurial, Ils viendront tour à tour dormir dans ces lieux sombres, Afin que je sommeille, escorté de leurs ombres, Dans mon linceul impérial ! " Celui qui disait ces paroles Croyait, soldat audacieux, Voir, en magnifiques symboles, Sa destinée écrite aux cieux. Dans ses étreintes foudroyantes, Son aigle aux serres flamboyantes Eût étouffé l'aigle romain ; La Victoire était sa compagne ; Et le globe de Charlemagne Était trop léger pour sa main. Eh bien ! des potentats ce formidable maître Dans l'espoir de sa mort par le ciel fut trompé. De ses ambitions c'est la seule peut-être Dont le but lui soit échappé. En vain tout secondait sa marche meurtrière ; En vain sa gloire incendiaire En tous lieux portait son flambeau ; Tout chargé de faisceaux, de sceptres, de couronnes, Ce vaste ravisseur d'empires et de trônes Ne put usurper un tombeau ! Tombé sous la main qui châtie, L'Europe le fit prisonnier. Premier roi de sa dynastie, Il en fut aussi le dernier. Une île où grondent les tempêtes Reçut ce géant des conquêtes, Tyran que nul n'osait juger, Vieux guerrier qui, dans sa misère, Dut l'obole de Bélisaire À la pitié de l'étranger. Loin du sacré tombeau qu'il s'arrangeait naguère, C'est là que, dépouillé du royal appareil, Il dort enveloppé de son manteau de guerre, Sans compagnon de son sommeil. Et, tandis qu'il n'a plus de l'empire du monde Qu'un noir rocher battu de l'onde, Qu'un vieux saule battu du vent, Un roi longtemps banni, qui fit nos jours prospères, Descend au lit de mort où reposaient ses pères, Sous la garde du Dieu vivant. III C'est qu'au gré de l'humble qui prie, Le Seigneur, qui donne et reprend, Rend à l'Exilé sa patrie, Livre à l'exil le Conquérant ! Dieu voulait qu'il mourût en France, Ce Roi, si grand dans la souffrance, Qui des douleurs portait le sceau, Pour que, victime consolée, Du seuil noir de son mausolée, Il pût voir encor son berceau. IV Oh ! qu'il s'endorme en paix dans la nuit funéraire ! N'a-t-il pas oublié ses maux pour nos malheurs ? Ne nous lègue-t-i1 pas à son généreux frère, Qui pleure en essuyant nos pleurs ? N'a-t-i1 pas, dissipant nos rêves politiques, De notre âge et des temps antiques Proclamé l'auguste traité ? Loi sage qui, domptant la fougue populaire, Donne aux sujets égaux un maître tutélaire, Esclave de leur liberté ! Sur nous un Roi Chevalier veille. Qu'il conserve l'aspect des cieux ! Que nul bruit de longtemps n'éveille Ce sépulcre silencieux ! Hélas ! le démon régicide, Qui, du sang des Bourbons avide, Paya de meurtres leurs bienfaits, A comblé d'assez de victimes Ces murs, dépeuplés par des crimes, Et repeuplés par des forfaits ! Qu'il sache que jamais la couronne ne tombe ! Ce haut sommet échappe à son fatal niveau. Le supplice où des rois le corps mortel succombe N'est pour eux qu'un sacre nouveau. Louis, chargé de fers par des mains déloyales, Dépouillé des pompes royales, Sans cour, sans guerriers, sans hérauts, Gardant sa royauté devant la hache même, Jusque sur l'échafaud prouva son droit suprême, En faisant grâce à ses bourreaux ! V De Saint-Denis, de Sainte-Hélène, Ainsi je méditais le sort, Sondant d'une vue incertaine Ces grands mystères de la mort. Qui donc êtes-vous, Dieu superbe ? Quel bras jette les tours sous l'herbe, Change la pourpre en vil lambeau ? D'où vient votre souffle terrible ? Et quelle est la main invisible Qui garde les clefs du tombeau ? ODE QUATRIÈME LE SACRE DE CHARLES X Os superbum conticescat, Simplex fides acquiescat Dei magisterio. Que l'orgueil se taise, que la simple foi contemple l'exercice du pouvoir de Dieu. PROSE, Prières du sacre. I L'orgueil depuis trente ans est l'erreur de la terre. C'est lui qui sous les droits étouffa le devoir ; C'est lui qui dépouilla de son divin mystère Le sanctuaire du pouvoir. L'orgueil enfanta seul nos fureurs téméraires, Et ces lois dont tant de nos frères Ont subi l'arrêt criminel, Et ces règnes sanglants, et ces hideuses fêtes, Où, sur un échafaud se proclamant prophètes, Des bourreaux créaient l'Éternel ! En vain, pour dissiper cette ingrate folie, Les leçons du Seigneur sur nous ont éclaté ; Dans les faits merveilleux que notre siècle oublie, En vain Dieu s'est manifesté ! En vain un conquérant, aux ailes enflammées, A rempli du bruit des armées Le monde en ses fers engourdi ; Des peuples obstinés l'aveuglement vulgaire N'a point vu quelle main poussait ses chars de guerre Du Septentrion au Midi ! II Qui jamais de Clovis surpassa l'insolence, Peuples ? dans son orgueil il plaçait son appui. Ne mettant que le monde et lui dans la balance, Il crut qu'elle penchait sous lui. Il bravait de vingt rois les armes épuisées ; Des nations s'étaient brisées Sur ce Sicambre audacieux ; Sur la terre à ses yeux rien n'était redoutable : Il fallut, pour courber cette tête indomptable, Qu'une colombe vînt des cieux ! Peuples ! au même autel elle est redescendue ! Elle vient, échappée aux profanations, Comme elle a de Clovis fléchi l'âme éperdue, Vaincre l'orgueil des nations. Que le siècle à son tour comme un roi s'humilie. De la voix qui réconcilie L'oracle est enfin entendu ; La royauté, longtemps veuve de ses couronnes, De la chaîne d'airain qui lie au ciel les trônes A retrouvé l'anneau perdu. III Naguère on avait vu les tyrans populaires, Attaquant le passé comme un vieil ennemi, Poursuivre, sous l'abri des marbres séculaires, Le trésor gardé par Remy. Du pontife endormi profanant le front pâle, De sa tunique épiscopale Ils déchirèrent les lambeaux ; Car ils bravaient la mort dans sa majesté sainte ; Et les vieillards souvent s'écriaient, pleins de crainte : " Que leur ont donc fait les tombeaux ? " Mais, trompant des vautours la fureur criminelle, Dieu garda sa colombe au lys abandonné. Elle va sur un roi poser encor son aile : Ce bonheur à Charles est donné ! Charles sera sacré suivant l'ancien usage, Comme Salomon, le roi sage, Qui goûta les célestes mets, Quand Sadoch et Nathan d'un baume l'arrosèrent, Et, s'approchant de lui, sur le front le baisèrent, En disant : " Qu'il vive à jamais ! " IV Le vieux pays des Francs, parmi ses métropoles, Compte une église illustre, où venaient tous nos rois, De ce pas triomphant dont tremblent les deux pôles, S'humilier devant la Croix. Le peuple en racontait cent prodiges antiques : Ce temple a des voûtes gothiques, Dont les saints aimaient les détours ; Un séraphin veillait à ses portes fermées ; Et les anges du ciel, quand passaient leurs armées, Plantaient leurs drapeaux sur ses tours ! C'est là que pour la fête on dresse des trophées. L'or, la moire et l'azur parent les noirs piliers, Comme un de ces palais où voltigeaient les fées, Dans les rêves des chevaliers. D'un trône et d'un autel les splendeurs s'y répondent ; Des festons de flambeaux confondent Leurs rayons purs dans le saint lieu ; Le lys royal s'enlace aux arches tutélaires ; Le soleil, à travers les vitraux circulaires, Mêle aux fleurs des roses de feu. V Voici que le cortège à pas égaux s'avance. Le pontife aux guerriers demande CHARLES DIX. L'autel de Reims revoit l'oriflamme de France Retrouvée aux murs de Cadix. Les cloches dans les airs tonnent ; le canon gronde ; Devant l'aîné des rois du monde Tout un peuple tombe à genoux ; Mille cris de triomphe en sons confus se brisent ; Puis le roi se prosterne, et les évêques disent : " Seigneur, ayez pitié de nous ! " Celui qui vient en pompe à l'autel du Dieu juste, C'est l'héritier nouveau du vieux droit de Clovis, Le chef des Douze Pairs, que son appel auguste Convoque en ces sacrés parvis. Ses preux, quand de sa voix leur oreille est frappée, Touchent le pommeau de l'épée, Et l'ennemi pâlit d'effroi ; Lorsque ses légions rentrent après la guerre, Leur marche pacifique ébranle encor la terre : Ô Dieu ! prenez pitié du Roi ! " Car vous êtes plus grand que la grandeur des hommes ! Nous vous louons, Seigneur, nous vous confessons Dieu ! Vous nous placez au faîte, et dès que nous y sommes, À la vie il faut dire adieu ! Vous êtes Sabaoth, le Dieu de la victoire ! Les chérubins, remplis de gloire, Vous ont proclamé Saint trois fois ; Dans votre éternité le temps se précipite ; Vous tenez dans vos mains le monde qui palpite Comme un passereau sous nos doigts ! " VI Le Roi dit : " Nous jurons, comme ont juré nos pères, De rendre à nos sujets paix, amour, équité ; D'aimer, aux mauvais jours comme en des temps prospères, La Charte de leur liberté. Nous vivrons dans la foi par nos aïeux chérie. Des Ordres de chevalerie Nous suivrons le chemin étroit. Pour sauver l'opprimé nos pas seront agiles. Ainsi nous le jurons sur les saints Évangiles : Que Dieu soit en aide au bon droit ! " Montjoie et Saint-Denis ! - Voilà que Clovis même Se lève pour l'entendre ; et les deux saints guerriers, Charlemagne et Louis, portant pour diadème Une auréole de lauriers ; Et Charles sept, guidé par Jeanne encor ravie ; Et François premier, dont Pavie Trouva l'armure sans défaut ; Et du dernier Martyr l'héroïque fantôme, Ce Roi, deux fois sacré pour un double royaume, À l'autel et sur l'échafaud ! Devant ces grands témoins de la grandeur française, Le Saint-Chrême de Charle a rajeuni les droits. Il reçoit, sans faiblir, cette couronne où pèse La gloire de soixante rois. L'Archevêque bénit l'Épée héréditaire, Et le Sceptre, et la Main austère Dont nul signe n'est démenti ; Puis il plonge à leur tour dans le divin calice Ces Gants, qu'un roi jamais n'a jetés dans la lice, Sans qu'un monde en ait retenti ! VII Entre, ô peuple ! - Sonnez, clairons, tambours, fanfare ! Le prince est sur le trône ; il est grand et sacré ! Sur la foule ondoyante il brille comme un phare Des flots d'une mer entouré. Mille chantres des airs, du peuple heureuse image, Mêlant leur voix et leur plumage, Croisent leur vol sous les arceaux ; Car les Francs, nos aïeux, croyaient voir dans la nue Planer la Liberté, leur mère bien connue, Sur l'aile errante des oiseaux. Le voilà Prêtre et Roi ! - De ce titre sublime Puisque le double éclat sur sa couronne a lui, Il faut qu'il sacrifie. Où donc est la Victime ? - La Victime, c'est encor lui ! Ah ! pour les Rois français qu'un sceptre est formidable ! Ils guident ce peuple indomptable, Qui des peuples règle l'essor ; Le monde entier gravite et penche sur leur trône ; Mais aussi l'indigent, que cherche leur aumône, Compte leurs jours comme un trésor ! VIII PRIÈRE Ô Dieu ! garde à jamais ce roi qu'un peuple adore ! Romps de ses ennemis les flèches et les dards, Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore, Sur des coursiers ou sur des chars ! Charles, comme au Sina, t'a pu voir face à face ! Du moins qu'un long bonheur efface Ses bien longues adversités. Qu'ici-bas des élus il ait l'habit de fête. Prête à son front royal deux rayons de ta tête ; Mets deux anges à ses côtés ! ODE CINQUIÈME AU COLONEL G.-A. GUSTAFFSON Habet sua sidera tellus. Ancienne devise. I Ce siècle, jeune encore, est déjà pour l'histoire Presque une éternité de malheurs et de gloire. Tous ceux qu'il a vus naître ont vieilli dans vingt ans. Il semble, tant sa place est vaste en leur mémoire, Qu'il ne peut achever ses destins éclatants Sans fermer avec lui le grand cercle des temps. Chez des peuples fameux, en des jours qu'on renomme, Pour un siècle de gloire il suffisait d'un homme. Le nôtre a déjà vu passer bien des flambeaux ! Il peut lutter sans crainte avec Athène et Rome : Que lui fait la grandeur des âges les plus beaux ? Il les domine tous, rien que par ses tombeaux ! À peine il était né, que d'Enghien sur la poudre Mourut, sous un arrêt que rien ne peut absoudre. Il vit périr Moreau ; Byron, nouveau Rhiga. Il vit des cieux vengés tomber avec sa foudre Cet aigle dont le vol douze ans se fatigua Du Caire au Capitole et du Tage au Volga ! -- " Qu'importe ? dit la foule. Ah ! laissons les tempêtes Naître, grossir, tonner sur ces sublimes têtes ; Pourvu que chaque jour amène son festin, Que toujours le soleil rayonne pour nos fêtes, Et qu'on nous laisse en paix couler notre destin, Oublier jusqu'au soir, dormir jusqu'au matin ! " Que le crime s'élève et que l'innocent tombe, Qu'importe ? - Des héros sont morts ? paix à leur tombe ! Et nous-mêmes ?... qui sait si demain nous vivrons ? Quand nous aurons atteint le terme où tout succombe, Nous dirons : Le temps passe ! et nous ignorerons Quels vents ont amené l'orage sur nos fronts. " II Ce ne sont point là tes paroles, Toi dont nul n'a jamais douté, Toi qui sans relâche t'immoles Au culte de la Vérité ! Victime, et vengeur des victimes, Ton coeur aux dévouements sublimes S'offrit en tout temps, en tout lieu ; Toute ta vie est un exemple, Et ta grande âme est comme un temple D'où ne sort que la voix d'un Dieu ! Il suffit de ton témoignage Pour que tout mortel, incliné, Aille rendre un public hommage À ce qu'il avait profané. Ta bouche, pareille au temps même, N'a besoin que d'un mot suprême Pour récompenser ou punir ; Et, parlant plus haut dans notre âge Que la flatterie et l'outrage, Dicte l'histoire à l'avenir ! Puisqu'il n'est plus d'autres miracles Que les hommes nés parmi nous, Tu succèdes aux vieux oracles Que l'on écoutait à genoux. À ta voix, qui juge les races, Nos demi-dieux changent de places ; Comme, à des chants mystérieux, Quand la nuit déroulait ses voiles, Jadis on voyait les étoiles Descendre ou monter dans les cieux ! Pour mériter ce rang auguste Aux vertus par le ciel offert, Qui plus que lui fut noble et juste ? Et qui, surtout, a plus souffert ? Cet homme a payé tant de gloire Par des malheurs que la mémoire Ne peut rappeler sans effroi ; C'est un enfant des Scandinaves, C'est Gustave, fils des Gustaves ; C'est un exilé ; c'est un roi ! III Il avait un ami dans ses fraîches années, Comme lui tout empreint du sceau des destinées. C'est ce jeune d'Enghien qui fut assassiné ! Gustave à ce forfait se jeta sur ses armes ; Mais, quand il vit l'Europe insensible à ses larmes, Calme et stoïque, il dit : " Pourquoi donc suis-je né ? " Puisque du meurtrier les nations vassales Courbent leurs fronts tremblants sous ses mains colossales ; Puisque sa volonté des princes est la loi ; Puisqu'il est le soleil qui domine leur sphère ; Sur un trône aujourd'hui je n'ai plus rien à faire, Moi qui voudrais régner en roi ! " Il céda. - Dieu montrait, par cet exemple insigne, Qu'il refuse parfois la victoire au plus digne ; Que plus tard, pour punir, il apparaît soudain ; Qu'il fait seul ici-bas tomber ce qu'il élève ; Et que, pour balancer Bonaparte et son glaive, Il fallait déjà plus que le sceptre d'Odin ! Gustave, jeune encor, quitta le diadème, Pour que rien ne manquât à sa grandeur suprême ; Et, tant que de l'Europe, en proie aux longs revers, Sous les pas du géant vacilla l'équilibre, Plus haut que tous les rois il leva son front libre, Échappé du trône et des fers ! IV Combien d'un tel exil diffère Le malheur du tyran banni, Lorsqu'au fond de l'autre hémisphère Il tomba, confus et puni ! Quand sous la haine universelle L'usurpateur enfin chancelle, Dans sa chute il est insulté ; En vain il lutte, opiniâtre, Et de sa pourpre de théâtre Rien ne reste à sa nudité ! Sa morne infortune est pareille À la mer aux bords détestés, Dont l'eau morte à jamais sommeille Sur de fastueuses cités. Ce lac, noir vengeur de leurs crimes, Du ciel, qui maudit ses abîmes, Ne peut réfléchir les tableaux ; Et l'oeil cherche en vain quelque dôme De l'éblouissante Sodome, Sous les ténèbres de ses flots. Gustave ! âme forte et loyale ! Si parfois, d'un bras raffermi, Tu reprends ta robe royale, C'est pour couvrir quelque ennemi. Dans ta retraite que j'envie, Tu portes sur ta noble vie Un souvenir calme et sans fiel ; Reine, comme toi sans asile, La Vertu, que la terre exile, Dans ton grand coeur retrouve un ciel ! V Ah ! laisse croître l'herbe en tes cours solitaires ! Que t'importe, au milieu de tes pensers austères, Qu'on n'os