L'année terrible (1871) Par Victor Hugo Prologue LES 7 500 000 OUI (PUBLIÉ EN MAI 1870) Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas ! Ah ! le peuple est en haut, mais la foule est en bas. La foule, c'est l'ébauche à côté du décombre ; C'est le chiffre, ce grain de poussière du nombre ; C'est le vague profil des ombres dans la nuit ; La foule passe, crie, appelle, pleure, fuit ; Versons sur ses douleurs la pitié fraternelle. Mais quand elle se lève, ayant la force en elle, On doit à la grandeur de la foule, au péril, Au saint triomphe, au droit, un langage viril ; Puisqu'elle est la maîtresse, il sied qu'on lui rappelle Les lois d'en haut que l'âme au fond des cieux épelle, Les principes sacrés, absolus, rayonnants ; On ne baise ses pieds que nus, froids et saignants. Ce n'est point pour ramper qu'on rêve aux solitudes. La foule et le songeur ont des rencontres rudes ; C'était avec un front où la colère bout Qu'Ezéchiel criait aux ossements : Debout ! Moïse était sévère en rapportant les tables ; Dante grondait. L'esprit des penseurs redoutables, Grave, orageux, pareil au mystérieux vent Soufflant du ciel profond dans le désert mouvant Où Thèbes s'engloutit comme un vaisseau qui sombre, Ce fauve esprit, chargé des balaiements de l'ombre, A, certes, autre chose à faire que d'aller Caresser, dans la nuit trop lente à s'étoiler, Ce grand monstre de pierre accroupi qui médite, Ayant en lui l'énigme adorable ou maudite ; L'ouragan n'est pas tendre aux colosses émus ; Ce n'est pas d'encensoirs que le sphinx est camus. La vérité, voilà le grand encens austère Qu'on doit à cette masse où palpite un mystère, Et qui porte en son sein qu'un ventre appesantit Le droit juste mêlé de l'injuste appétit. O genre humain ! lumière et nuit ! chaos des âmes. La multitude peut jeter d'augustes flammes. Mais qu'un vent souffle, on voit descendre tout à coup Du haut de l'horreur vierge au plus bas de l'égout La foule, cette grande et fatale orpheline ; Et cette Jeanne d'Arc se change en Messaline. Ah ! quand Gracchus se dresse aux rostres foudroyants, Quand Cynégire mord les navires fuyants, Quand avec les Trois-Cents, hommes faits ou pupilles, Léonidas s'en va tomber aux Thermopyles, Quand Botzaris surgit, quand Schwitz confédéré Brise l'Autriche avec son dur bâton ferré, Quand l'altier Winkelried, ouvrant ses bras épiques, Meurt dans l'embrassement formidable des piques, Quand Washington combat, quand Bolivar paraît, Quand Pélage rugit au fond de sa forêt, Quand Manin, réveillant les tombes, galvanise Ce vieux dormeur d'airain, le lion de Venise, Quand le grand paysan chasse à coups de sabot Lautrec de Lombardie et de France Talbot, Quand Garibaldi, rude au vil prêtre hypocrite, Montre un héros d'Homère aux monts de Théocrite, Et fait subitement flamboyer à coté De l'Etna ton cratère, ô sainte Liberté ! Quand la Convention impassible tient tête A trente rois, mêlés dans 1a même tempête, Quand, liguée et terrible et rapportant 1a nuit, Toute l'Europe accourt, gronde et s'évanouit, Comme aux pieds de la digue une vague écumeuse, Devant les grenadiers pensifs de Sambre-et-Meuse, C'est le peuple ; salut, ô peuple souverain ! Mais quand le lazzarone ou le transteverin De quelque Sixte-Quint baise à genoux la crosse, Quand la cohue inepte, insensée et féroce, Etouffe sous ses flots, d'un vent sauvage émus, L'honneur dans Coligny, la raison dans Ramus, Quand un poing monstrueux, de l'ombre où l'horreur flotte, Sort, tenant aux cheveux la tête de Charlotte Pâle du coup de hache et rouge du soufflet, C'est la foule ; et ceci me heurte et me déplaît ; C'est l'élément aveugle et et confus ; c'est le nombre ; C'est la sombre faiblesse et c'est la force sombre. Et que de cette tourbe il nous vienne demain L'ordre de recevoir un maître de sa main, De souffler sur notre âme et d'entrer dans la honte, Est-ce que vous croyez que nous en tiendrons compte ? Certes, nous vénérons Sparte, Athènes, Paris, Et tous les grands forums d'où partent les grands cris ; Mais nous plaçons plus haut la conscience auguste. Un monde, s'il a tort, ne pèse pas un juste ; Tout un océan fou bat en vain un grand coeur. O multitude, obscure et facile au vainqueur, Dans l'instinct bestial trop souvent tu te vautres, Et nous te résistons ! Nous ne voulons, nous autres, Ayant Danton pour père et Hampden pour aïeul, Pas plus du tyran Tous que du despote Un Seul. Voici le peuple : il meurt, combattant magnifique, Pour le progrès ; voici la foule : elle en trafique ; Elle mange son droit d'aînesse en ce plat vil Que Rome essuie et lave avec Ainsi-soit-il ! Voici le peuple : il prend la Bastille, il déplace Toute l'ombre en marchant ; voici la populace : Elle attend au passage Aristide, Jésus, Zénon, Bruno, Colomb, Jeanne, et crache dessus. Voici le peuple avec son épouse, l'idée ; Voici la populace avec son accordée, La guillotine. Eh bien, je choisis l'idéal. Voici le peuple : il change avril en Floréal, Il se fait république, il règne et délibère. Voilà la populace : elle accepte Tibère. Je veux la république et je chasse César. L'attelage ne peut amnistier le char. Le droit est au-dessus de Tous ; nul vent contraire Ne le renverse ; et Tous ne peuvent rien distraire Ni rien aliéner de l'avenir commun. Le peuple souverain de lui-même, et chacun Son propre roi ; c'est là le droit. Rien ne l'entame. Quoi ! l'homme que voici, qui passe, aurait mon âme ! Honte ! il pourrait demain, par un vote hébété, Prendre, prostituer, vendre ma liberté ! Jamais. La foule un jour peut couvrir le principe ; Mais le flot redescend, l'écume se dissipe, La vague en s'en allant laisse le droit à nu. Qui donc s'est figuré que le premier venu Avait droit sur mon droit ! qu'il fallait que je prisse Sa bassesse pour joug, pour règle son caprice ! Que j'entrasse au cachot s'il entre au cabanon ! Que je fusse forcé de me faire chaînon Parce qu'il plaît à tous de se changer en chaîne ! Que le pli du roseau devînt la loi du chêne ! Ah ! le premier venu, bourgeois ou paysan, L'un égoïste et l'autre aveugle, parlons-en ! Les révolutions, durables, quoi qu'il fasse, Ont pour cet inconnu qui jette à leur surface Tantôt de l'infamie et tantôt de l'honneur, Le dédain qu'a le mur pour le badigeonneur. Voyez-le, ce passant de Carthage ou d'Athènes Ou de Rome, pareil à l'eau qui des fontaines Tombe aux pavés, s'en va dans le ruisseau fatal, Et devient boue après avoir été cristal. Cet homme étonne, après tant de jours beaux et rudes, Par son indifférence au fond des turpitudes Ceux mêmes qu'ont d'abord éblouis ses vertus ; Il est Falstaff après avoir été Brutus ; Il entre dans l'orgie en sortant de la gloire ; Allez lui demander s'il sait sa propre histoire, Ce qu'était Washington ou ce qu'a fait Barra, Son coeur mort ne bat plus aux noms qu'il adora. Naguère il restaurait les vieux cultes, les bustes De ses héros tombés, de ses aïeux robustes, Phocion expiré, Lycurgue enseveli, Riego mort et voyez maintenant quel oubli ! Il fut pur, et s'en lave ; il fut saint, et l'ignore ; Il ne s'aperçoit pas même qu'il déshonore Par l'oeuvre d'aujourd'hui son ouvrage d'hier ; Il devient lâche et vil, lui qu'on a vu si fier ; Et, sans que rien en lui se révolte et proteste, Barbouille une taverne immonde avec le reste De la chaux dont il vient de blanchir un tombeau. Son piédestal souillé se change en escabeau ; L'honneur lui semble lourd, rouillé, gothique ; il raille Cette armure sévère, et dit : Vieille ferraille ! Jadis des fiers combats il a joué le jeu ; Duperie. Il fut grand, et s'en méprise un peu. Il est sa propre insulte et sa propre ironie. Il est si bien esclave à présent qu'il renie, Indigné, son passé, perdu dans la vapeur ; Et quant à sa bravoure ancienne, il en a peur. Mais quoi, reproche-t-on à la mer qui s'écroule L'onde, et ses millions de têtes à la foule ? Que sert de chicaner ses erreurs, son chemin, Ses retours en arrière, à ce nuage humain, A ce grand tourbillon des vivants, incapable, Hélas ! d'être innocent comme d'être coupable ? A quoi bon ? Quoique vague, obscur, sans point d'appui, Il est utile ; et, tout en flottant devant lui, Il a pour fonction, à Paris comme à Londre, De faire le progrès, et d'autres d'en répondre ; La république anglaise expire, se dissout, Tombe, et laisse Milton derrière elle debout ; La foule a disparu, mais le penseur demeure ; C'est assez pour que tout germe et que rien ne meure. Dans les chutes du droit rien n'est désespéré. Qu'importe le méchant heureux, fier, vénéré ? Tu fais des lâchetés, ciel profond ; tu succombes Rome ; la liberté va vivre aux catacombes ; Les dieux sont au vainqueur, Caton reste aux vaincus. Kosciusko surgit des os de Galgacus. On interrompt Jean Huss ; soit ; Luther continue. La lumière est toujours par quelque bras tenue ; On mourra, s'il le faut, pour prouver qu'on a foi ; Et volontairement, simplement, sans effroi, Des justes sortiront de la foule asservie, Iront droit au sépulcre et quitteront la vie, Ayant plus de dégoût des hommes que des vers. Oh ! ces grands Régulus, de tant d'oubli couverts, Arria, Porcia, ces héros qui sont femmes, Tous ces courages purs, toutes ces fermes âmes, Cursius, Adam Lux, Thraséas calme et fort, Ce puissant Condorcet, ce stoïque Chamfort, Comme ils ont chastement quitté la terre indigne ! Ainsi fuit la colombe, ainsi plane le cygne, Ainsi l'aigle s'en va du marais des serpents. Léguant l'exemple à tous, aux méchants, aux rampants, A l'égoïsme, au crime, aux lâches coeurs pleins d'ombre, Ils se sont endormis dans le grand sommeil sombre ; Ils ont fermé les yeux ne voulant plus rien voir ; Ces martyrs généreux ont sacré le devoir, Puis se sont étendus sur la funèbre couche ; Leur mort à la vertu donne un baiser farouche. O caresse sublime et sainte du tombeau Au grand, au pur, au bon, à l'idéal, au beau ! En présence de ceux qui disent : Rien n'est juste ! Devant tout ce qui trouble et nuit, devant Locuste, Devant Pallas, devant Carrier, devant Sanchez, Devant les appétits sur le néant penchés, Les sophistes niant, les coeurs faux, les fronts vides, Quelle affirmation que ces grands suicides ! Ah ! quand tout paraît mort dans le monde vivant, Quand on ne sait s'il faut avancer plus avant, Quand pas un cri du fond des masses ne s'élance, Quand l'univers n'est plus qu'un doute et qu'un silence, Celui qui dans l'enceinte où sont les noirs fossés Ira chercher quelqu'un de ces purs trépassés Et qui se collera l'oreille contre terre, Et qui demandera : Faut-il croire, ombre austère ? Faut-il marcher, héros sous la cendre enfoui ? Entendra ce tombeau dire à voix haute : Oui. * Oh ! qu'est-ce donc qui tombe autour de nous dans l'ombre ? Que de flocons de neige ! En savez-vous le nombre ? Comptez les millions et puis les millions ! Nuit noire ! on voit rentrer au gîte les lions ; On dirait que la vie éternelle recule ; La neige fait, niveau hideux du crépuscule, On ne sait quel sinistre abaissement des monts ; Nous nous sentons mourir si nous nous endormons ; Cela couvre les champs, cela couvre les villes ; Cela blanchit l'égout masquant ses bouches viles ; La lugubre avalanche emplit le ciel terni ; Sombre épaisseur de glace ! Est-ce que c'est fini ? On ne distingue plus son chemin ; tout est piège. Soit. Que restera-t-il de toute cette neige, Voile froid de la terre au suaire pareil, Demain, une heure après le lever du soleil ? J'entreprends de conter l'année épouvantable, Et voilà que j'hésite, accoudé sur ma table. Faut-il aller plus loin ? dois-je continuer ? France ! ô deuil ! voir un astre aux cieux diminuer ! Je sens l'ascension lugubre de la honte. Morne angoisse ! un fléau descend, un autre monte. N'importe. Poursuivons. L'histoire en a besoin. Ce siècle est à la barre et je suis son témoin. AOUT 1870 SEDAN I Toulon, c'est peu ; Sedan, c'est mieux. L'homme tragique, Saisi par le destin qui n'est que la logique, Captif de son forfait, livré les yeux bandés Aux noirs événements qui le jouaient aux dés, Vint s'échouer, rêveur, dans l'opprobre insondable. Le grand regard d'en haut lointain et formidable Qui ne quitte jamais le crime, était sur lui ; Dieu poussa ce tyran, larve et spectre aujourd'hui, Dans on ne sait quelle ombre où l'histoire frissonne, Et qu'il n'avait encore ouverte pour personne ; Là, comme au fond d'un puits sinistre, il le perdit. Le juge dépassa ce qu'on avait prédit. Il advint que cet homme un jour songea : - Je règne. Oui. Mais on me méprise, il faut que l'on me craigne J'entends être à mon tour maître du monde, moi. Terre, je vaux mon oncle, et j'ai droit à l'effroi. Je n'ai pas d'Austerlitz, soit, mais j'ai mon Brumaire. Il a Machiavel tout en ayant Homère, Et les tient attentifs tous deux à ce qu'il fait ; Machiavel à moi me suffit. Galifet M'appartient, j'eus Morny, j'ai Rouher et Devienne. Je n'ai pas encor pris Madrid, Lisbonne, Vienne, Naples, Dantzick, Munich, Dresde, je les prendrai. J'humilierai sur mer la croix de Saint-André, Et j'aurai cette vieille Albion pour sujette. Un voleur qui n'est pas le roi des rois, végète. Je serai grand. J'aurai pour valets, moi forban, Mastaï sous sa mitre, Abdul sous son turban, Le czar sous sa peau d'ours et son bonnet de martre ; Puisque j'ai foudroyé le boulevard Montmartre, Je puis vaincre la Prusse ; il est aussi malin D'assiéger Tortoni que d'assiéger Berlin ; Quand on a pris la Banque on peut prendre Mayence. Pétersbourg et Stamboul sont deux chiens de fayence ; Pie et Galantuomo sont à couteaux tirés ; Comme deux boucs livrant bataille dans les prés, L'Angleterre et l'Irlande à grand bruit se querellent ; D'Espagne sur Cuba les coups de fusil grêlent ; Joseph, pseudo-César, Wilhelm, piètre Attila, S'empoignent aux cheveux ; je mettrai le holà ; Et moi, l'homme éculé d'autrefois, l'ancien pitre, Je serai, par-dessus tous les sceptres, l'arbitre ; Et j'aurai cette gloire, à peu près sans débats, D'être le Tout-Puissant et le Très-Haut d'en bas. De faux Napoléon passer vrai Charlemagne, C'est beau. Que faut-il donc pour cela ? prier Magne D'avancer quelque argent à Leboeuf, et choisir, Comme Haroun escorté le soir par son vizir, L'heure obscure où l'on dort, où la rue est déserte, Et brusquement tenter l'aventure ; on peut, certe, Passer le Rhin ayant passé le Rubicon. Piétri me jettera des fleurs de son balcon. Magnan est mort, Frossard le vaut ; Saint-Arnaud manque, J'ai Bazaine. Bismarck me semble un saltimbanque ; Je crois être aussi bon comédien que lui. Jusqu'ici j'ai dompté le hasard ébloui ; J'en ai fait mon complice, et la fraude est ma femme. J'ai vaincu, quoique lâche, et brillé, quoique infâme. En avant ! j'ai Paris, donc j'ai le genre humain. Tout me sourit, pourquoi m'arrêter en chemin ? Il ne me reste plus à gagner que le quine. Continuons, la chance étant une coquine. L'univers m'appartient, je le veux, il me plaît ; Ce noir globe étoffé tient sous mon gobelet. J'escamotai la France, escamotons l'Europe. Décembre est mon manteau, l'ombre est mon enveloppe ; Les aigles sont partis, je n'ai que les faucons ; Mais n'importe ! Il fait nuit. J'en profite. Attaquons. Or il faisait grand jour. Jour sur Londres, sur Rome, Sus Vienne, et tous ouvraient les yeux, hormis cet homme ; Et Berlin souriait et le guettait sans bruit Comme il était aveugle il crut qu'il faisait nuit. Tous voyaient la lumière et seul il voyait l'ombre. Hélas ! sans calculer le temps, le lieu, le nombre, A tâtons, se fiant au vide, sans appui, Ayant pour sûreté ses ténèbres à lui, Ce suicide prit nos fiers soldats, l'armée De France devant qui marchait la renommée, Et sans canons, sans pain, sans chefs, sans généraux, Il conduisit au fond du gouffre les héros. Tranquille, il les mena lui-même dans le piège. - Où vas-tu ? dit la tombe. Il répondit : Que sais-je ? II Que Pline aille au Vésuve, Empédocle à l'Etna, C'est que dans le cratère une aube rayonna, Et ces grands curieux ont raison ; qu'un brahmine Se fasse à Benarès manger par la vermine, C'est pour le paradis et cela se comprend ; Qu'à travers Lipari de laves s'empourprant, Un pêcheur de corail vogue en sa coraline, Frêle planche que lèche et mord la mer féline, Des caps de Corse aux rocs orageux de Corfou ; Que Socrate soit sage et que Jésus soit fou, L'un étant raisonnable et l'autre étant sublime ; Que le prophète noir crie autour de Solime Jusqu'à ce qu'on le tue à coups de javelots ; Que Green se livre aux airs et Lapeyrouse aux flots, Qu'Alexandre aille en Perse ou Trajan chez les Daces, Tous savent ce qu'ils font ; ils veulent : leurs audaces Ont un but ; mais jamais les siècles, le passé, L'histoire n'avaient vu ce spectacle insensé, Ce vertige, ce rêve, un homme qui lui-même, Descendant d'un sommet triomphal et suprême, Tirant le fil obscur par où la mort descend, Prend la peine d'ouvrir sa fosse, et, se plaçant Sous l'effrayant couteau qu'un mystère environne, Coupe sa tête afin d'affermir sa couronne ! III Quand la comète tombe au puits des nuits, du moins A-t-elle en s'éteignant les soleils pour témoins ; Satan précipité demeure grandiose, Son écrasement garde un air d'apothéose ; Et sur un fier destin, farouche vision, La haute catastrophe est un dernier rayon. Bonaparte jadis était tombé ; son crime, Immense, n'avait pas déshonoré l'abîme ; Dieu l'avait rejeté, mais sur ce grand rejet Quelque chose de vaste et d'altier surnageait ; Le côté de clarté cachait le côté d'ombre ; De sorte que la gloire aimait cet homme sombre, Et que la conscience humaine avait un fond De doute sur le mal que les colosses font. Il est mauvais qu'on mette un crime dans un temple, Et Dieu vit qu'il fallait recommencer l'exemple. Lorsqu'un titan larron a gravi les sommets, Tout voleur l'y veut suivre ; or il faut désormais Que Sbrigani ne puisse imiter Prométhée ; Il est temps que la terre apprenne épouvantée A quel point le petit peut dépasser le grand, Comment un ruisseau vil est pire qu'un torrent, Et de quelles stupeurs la main du sort est pleine, Même après Waterloo, même après Sainte-Hélène ! Dieu veut des astres noirs empêcher le lever. Comme il était utile et juste d'achever Brumaire et ce Décembre encor couvert de voiles Par une éclaboussure allant jusqu'aux étoiles Et jusqu'aux souvenirs énormes d'autrefois, Comme il faut au plateau jeter le dernier poids, Celui qui pèse tout voulut montrer au monde, Après la grande fin, l'écroulement immonde, Pour que le genre humain reçût une leçon, Pour qu'il eût le mépris ayant eu le frisson, Pour qu'après l'épopée on eût la parodie, Et pour que nous vissions ce qu'une tragédie Peut contenir d'horreur, de cendre et de néant Quand c'est un nain qui fait la chute d'un géant. Cet homme étant le crime, il était nécessaire Que tout le misérable eût toute la misère, Et qu'il eût à jamais le deuil pour piédestal ; Il fallait que la fin de cet escroc fatal Par qui le guet-apens jusqu'à l'empire monte Fût telle que la boue elle-même en eût honte, Et que César, flairé des chiens avec dégoût, Donnât, en y tombant, la nausée à l'égout. IV Azincourt est riant. Désormais Ramillies, Trafalgar, plaisent presque à nos mélancolies ; Poitiers n'est plus le deuil, Blenheim n'est plus l'affront, Crécy n'est plus le champ où l'on baisse le front, Le noir Rosbach nous fait l'effet d'une victoire. France, voici le lieu hideux de ton histoire, Sedan. Ce nom funèbre, où tout vient s'éclipser, Crache-le, pour ne plus jamais le prononcer. V Plaine ! affreux rendez-vous ! Ils y sont, nous y sommes. Deux vivantes forêts, faites de têtes d'hommes, De bras, de pieds, de voix, de glaives, de fureur, Marchent l'une sur l'autre et se mêlent. Horreur ! Cris ! Est-ce le canon ? sont-ce des catapultes ? Le sépulcre sur terre a parfois des tumultes, Nous appelons cela hauts faits, exploits ; tout fuit, Tout s'écroule, et le ver dresse la tête au bruit. Des condamnations sont par les rois jetées Et sont par l'homme, hélas ! sur l'homme exécutées ; Avoir tué son frère est le laurier qu'on a. Après Pharsale, après Hastings, après Iéna, Tout est chez l'un triomphe et chez l'autre décombre. O Guerre ! le hasard passe sur un char d'ombre Par d'effrayants chevaux invisibles traîné. La lutte était farouche. Un carnage effréné Donnait aux combattants des prunelles de braise ; Le fusil Chassepot bravait le fusil Dreyse ; A l'horizon hurlaient des méduses, grinçant Dans un obscur nuage éclaboussé de sang, Couleuvrines d'acier, bombardes, mitrailleuses ; Les corbeaux se montraient de loin ces travailleuses ; Tout festin est charnier, tout massacre est banquet. La rage emplissait l'ombre, et se communiquait, Comme si la nature entrait dans la bataille, De l'homme qui frémit à l'arbre qui tressaille ; Le champ fatal semblait lui-même forcené. L'un était repoussé, l'autre était ramené ; Là c'était l'Allemagne et là c'était la France. Tous avaient de mourir la tragique espérance Ou le hideux bonheur de tuer, et pas un Que le sang n'enivrât de son âcre parfum, Pas un qui lâchât pied, car l'heure était suprême. Cette graine qu'un bras épouvantable sème, La mitraille, pleuvait sur le champ ténébreux ; Et les blessés râlaient, et l'on marchait sur eux Et les canons grondants soufflaient sur la mêlée Une fumée immense aux vents échevelée. On sentait le devoir, l'honneur, le dévouement, Et la patrie, au fond de l'âpre acharnement. Soudain, dans cette brume, au milieu du tonnerre, Dans l'ombre énorme où rit la mort visionnaire, Dans le chaos des chocs épiques, dans l'enfer Du cuivre et de l'airain heurtés contre le fer, Et de ce qui renverse écrasant ce qui tombe, Dans le rugissement de la fauve hécatombe, Parmi les durs clairons chantant leur sombre chant, Tandis que nos soldats luttaient, fiers et tâchant D'égaler leurs aïeux que les peuples vénèrent, Tout à coup, les drapeaux hagards en frissonnèrent, Tandis que, du destin subissant le décret, Tout saignait, combattait, résistait ou mourait, On entendit ce cri monstrueux : Je veux vivre ! Le canon stupéfait se tut, la mêlée ivre S'interrompit... - le mot de l'abîme était dit. Et l'aigle noir ouvrant ses griffes attendit. VI Alors la Gaule, alors la France, alors la gloire, Alors Brennus, l'audace, et Clovis, la victoire, Alors le vieux titan celtique aux cheveux longs, Alors le groupe altier des batailles, Châlons, Tolbiac la farouche, Asezzo la cruelle, Bovines, Marignan, Beaugé, Mons-en-Puelle, Tours, Ravenne, Agnadel sur son haut palefroi, Fornoue, Ivry, Coutras, Cérisolles, Rocroy, Denain et Fontenoy, toutes ces immortelles Mêlant l'éclair du front au flamboiement des ailes, Jemmape, Hohenlinden, Lodi, Wagram, Eylau, Les hommes du dernier carré de Waterloo, Et tous ces chefs de guerre, Héristal, Charlemagne, Charles-Martel, Turenne, effroi de l'Allemagne, Condé, Villars, fameux par un si fier succès, Cet Achille, Kléber, ce Scipion, Desaix, Napoléon, plus grand que César et Pompée, Par la main d'un bandit rendirent leur épée. SEPTEMBRE I CHOIX ENTRE LES DEUX NATIONS A L'ALLEMAGNE Aucune nation n'est plus grande que toi ; Jadis, toute la terre étant un lieu d'effroi, Parmi les peuples forts tu fus le peuple juste. Une tiare d'ombre est sur ton front auguste ; Et pourtant comme l'Inde, aux aspects fabuleux, Tu brilles ; ô pays des hommes aux yeux bleus, Clarté hautaine au fond ténébreux de l'Europe, Une gloire âpre, informe, immense, t'enveloppe ; Ton phare est allumé sur le mont des Géants ; Comme l'aigle de mer qui change d'océans, Tu passas tour à tour d'une grandeur à l'autre ; Huss le sage a suivi Crescentius l'apôtre ; Barberousse chez toi n'empêche pas Schiller ; L'empereur, ce sommet, craint l'esprit, cet éclair. Non, rien ici-bas, rien ne t'éclipse, Allemagne. Ton Vitikind tient tête à notre Charlemagne, Et Charlemagne même est un peu ton soldat. Il semblait par moments qu'un astre te guidât ; Et les peuples t'ont vue, ô guerrière féconde, Rebelle au double joug qui pèse sur le monde, Dresser, portant l'aurore entre tes poings de fer, Contre César Hermann, contre Pierre Luther. Longtemps, comme le chêne offrant ses bras au lierre, Du vieux droit des vaincus tu fus la chevalière ; Comme on mêle l'argent et le plomb dans l'airain, Tu sus fondre en un peuple unique et souverain Vingt peuplades, le Hun, le Dace, le Sicambre ; Le Rhin te donne l'or et la Baltique l'ambre ; La musique est ton souffle ; âme, harmonie, encens, Elle fait alterner dans tes hymnes puissants Le cri de l'aigle avec le chant de l'alouette ; On croit voir sur tes burgs croulants la silhouette De l'hydre et du guerrier vaguement aperçus Dans la montagne, avec le tonnerre au-dessus ; Rien n'est frais et charmant comme tes plaines vertes ; Les brèches de la brume aux rayons sont ouvertes, Le hameau dort, groupé sous l'aile du manoir, Et la vierge, accoudée aux citernes le soir, Blonde, a la ressemblance adorable des anges. Comme un temple exhaussé sur des piliers étranges L'Allemagne est debout sur vingt siècles hideux, Et sa splendeur qui sort de leurs ombres, vient d'eux. Elle a plus de héros que l'Athos n'a de cimes. La Teutonie, au seuil des nuages sublimes Où l'étoile est mêlée à la foudre, apparaît ; Ses piques dans la nuit sont comme une forêt ; Au-dessus de sa tête un clairon de victoire S'allonge, et sa légende égale son histoire ; Dans la Thuringe, où Thor tient sa lance en arrêt, Ganna, la druidesse échevelée, errait ; Sous les fleuves, dont l'eau roulait de vagues flammes, Les sirènes chantaient, monstres aux seins de femmes, Et le Harz que hantait Velléda, le Taunus Où Spillyre essuyait dans l'herbe ses pieds nus, Ont encor toute l'âpre et divine tristesse Que laisse dans les bois profonds la prophétesse ; La nuit, la Forêt-Noire est un sinistre éden ; Le clair de lune, aux bords du Neckar, fait soudain Sonores et vivants les arbres pleins de fées. O Teutons, vos tombeaux ont des airs de trophées ; Vos aïeux n'ont semé que de grands ossements ; Vos lauriers sont partout ; soyez fiers, Allemands. Le seul pied des titans chausse votre sandale. Tatouage éclatant, la gloire féodale Dore vos morions, blasonne vos écus ; Comme Rome Coclès vous avez Galgacus, Vous avez Beethoven comme la Grèce Homère ; L'Allemagne est puissante et superbe. A LA FRANCE Ô ma mère ! II A PRINCE PRINCE ET DEMI L'empereur fait la guerre au roi. Nous nous disions : - Les guerres sont le seuil des révolutions. - Nous pensions : - C'est la guerre. Oui, mais la guerre grande. L'enfer veut un laurier ; la mort veut une offrande ; Ces deux rois ont juré d'éteindre le soleil ; Le sang du globe va couler, vaste et vermeil, Et les hommes seront fauchés comme des herbes ; Et les vainqueurs seront infâmes, mais superbes. - Et nous qui voulons l'homme en paix, nous qui donnons La terre à la charrue et non pas aux canons, Tristes, mais fiers pourtant, nous disions : « France et Prusse ! Qu'importe ce Batave attaquant ce Borusse ! Laissons faire les rois ; ensuite Dieu viendra. » Et nous rêvions le choc de Vishnou contre Indra, Un avatar couvé par une apocalypse, Le flamboiement trouant de toutes parts l'éclipse, Nous rêvions les combats énormes de la nuit ; Nous rêvions ces chaos de colère et de bruit Où l'ouragan s'attaque à l'océan, où l'ange, Etreint par le géant, lutte, et fait un mélange Du sang céleste avec le sang noir du titan ; Nous rêvions Apollon contre Léviathan ; Nous nous imaginions l'ombre en pleine démence ; Nous heurtions, dans l'horreur d'une querelle immense, Rosbach contre Iéna, Rome contre Alaric, Le grand Napoléon et le grand Frédéric ; Nous croyions voir vers nous, en hâte, à tire-d'aile, Les victoires voler comme des hirondelles Et, comme l'oiseau court à son nid, aller droit A la France, au progrès, à la justice, au droit ; Nous croyions assister au choc fatal des trônes, A la sinistre mort des vieilles Babylones, Au continent broyé, tué, ressuscité Dans une éclosion d'aube et de liberté, Et voir peut-être, après de monstrueux désastres, Naître un monde à travers des écroulements d'astres ! Ainsi nous songions. - Soit, disions-nous, ce sera Comme Arbelle, Actium, Trasimène et Zara, Affreux, mais grandiose. Un gouffre avec sa pente, Et l'univers tout près du bord, comme à Lépante, Comme à Tolbiac, comme à Tyr, comme à Poitiers. La Colère, la Force et la Nuit, noirs portiers, Vont ouvrir devant nous la tombe toute grande. Il faudra que le Sud ou le Nord y descende ; Il faudra qu'une race ou l'autre tombe au fond De l'abîme où les rois et les dieux se défont. Et pensifs, croyant voir venir vers nous la gloire, Les chocs comme en ont vu les hommes de la Loire, Wagram tonnant, Leipsick magnifique et hideux, Cyrus, Sennachérib, César, Frédéric Deux, Nemrod, nous frémissions de ces sombres approches... - Tout à coup nous sentons une main dans nos poches. * Il s'agit de ceci : Nous prendre notre argent. Certe, on se disait bien : Bonaparte indigent Fut un escroc, et doit avoir pour espérance De voler l'Allemagne ayant volé la France ; Il filouta le trône ; il est vil, fourbe et laid ; C'est vrai ; mais nous faisions ce rêve qu'il allait Rencontrer un vieux roi, fier de sa vieille race, Ayant Dieu pour couronne et l'honneur pour cuirasse, Et trouver devant lui, comme au temps des Dunois, Un de ces paladins des antiques tournois Dont on voit vaguement se modeler l'armure Dans les nuages pleins d'aurore et de murmure. O chute ! illusion ! changement de décor ! C'est le coup de sifflet et non le son du cor. La nuit. Un hallier fauve où des sabres fourmillent. Des canons de fusils entre les branches brillent ; Cris dans l'ombre. Surprise, embuscade. Arrêtez ! Tout s'éclaire ; et le bois offre de tous côtés Sa claire-voie où brille une lumière rouge. Sus ! on casse la tête à tous si quelqu'un bouge. La face contre terre et personne debout ! Et maintenant donnez votre argent - donnez tout. Qu'il vous plaise ou non d'être à genoux dans la boue, Qu'importe ! et l'on vous fouille, et l'on vous couche en joue. Nous sommes dix contre un, tous armés jusqu'aux dents. Et si vous résistez, vous êtes imprudents. Obéissez ! Ces voix semblent sortir d'un antre. Que faire ? on tend sa bourse, on se met à plat ventre, Et pendant que, le front par terre, on se soumet, On songe à ces pays que jadis on nommait La Pologne, Francfort, la Hesse, le Hanovre. C'est fait ! relevez-vous ! on se retrouve pauvre En pleine Forêt-Noire, et nous reconnaissons, Nous point initiés aux fauves trahisons, Nous ignorants dans l'art de régner, nous profanes, Que Cartouche faisait la guerre à Schinderhannes. III DIGNES L'UN DE L'AUTRE Donc regardez : Ici le jocrisse du crime ; Là, follement servi par tous ceux qu'il opprime, L'ogre du droit divin, dévot, correct, moral, Né pour être empereur et resté caporal. Ici c'est le Bohême et là c'est le Sicambre. Le coupe-gorge lutte avec le deux-décembre. Le lièvre d'un côté, de l'autre le chacal. Le ravin d'Ollioule et la maison Bancal Semblent avoir fourni certains rois ; les Calabres N'ont rien de plus affreux que ces traîneurs de sabres ; Pillage, extorsion, c'est leur guerre ; un tel art Charmerait Poulailler, mais troublerait Folard. C'est l'arrestation nocturne d'un carrosse. Oui, Bonaparte est vil, mais Guillaume est atroce, Et rien n'est imbécile, hélas, comme le gant Que ce filou naïf jette à ce noir brigand. L'un attaque avec rien ; l'autre accepte l'approche Et tire brusquement la foudre de sa poche ; Ce tonnerre était doux et traître, et se cachait. Leur empereur avait le nôtre pour hochet. Il riait : Viens, petit ! Le petit vient, trébuche, Et son piège le fait tomber dans une embûche. Carnage, tas de morts, deuil, horreur, trahison, Tumulte infâme autour du sinistre horizon ; Et le penseur, devant ces attentats sans nombre, Est pris d'on ne sait quel éblouissement sombre. Que de crimes, ciel juste ! Oh ! l'affreux dénoûment ! O France ! un coup de vent dissipe en un moment Cette ombre de césar et cette ombre d'armée. Guerre où l'un est la flamme et l'autre la fumée. IV PARIS BLOQUE O ville, tu feras agenouiller l'histoire. Saigner est ta beauté, mourir est ta victoire. Mais non, tu ne meurs pas. Ton sang coule, mais ceux Qui voyaient César rire en tes bras paresseux, S'étonnent : tu franchis la flamme expiatoire, Dans l'admiration des peuples, dans la gloire, Tu retrouves, Paris, bien plus que tu ne perds. Ceux qui t'assiègent, ville en deuil, tu les conquiers. La prospérité basse et fausse est la mort lente ; Tu tombais folle et gaie, et tu grandis sanglante. Tu sors, toi qu'endormit l'empire empoisonneur, Du rapetissement de ce hideux bonheur. Tu t'éveilles déesse et chasses le satyre. Tu redeviens guerrière en devenant martyre ; Et dans l'honneur, le beau, le vrai, les grandes moeurs, Tu renais d'un côté quand de l'autre tu meurs. V A PETITE JEANNE Vous eûtes donc hier un an, ma bien-aimée. Contente, vous jasez, comme, sous la ramée, Au fond du nid plus tiède ouvrant de vagues yeux, Les oiseaux nouveau-nés gazouillent, tout joyeux De sentir qu'il commence à leur pousser des plumes. Jeanne, ta bouche est rose ; et dans les gros vo1umes Dont les images font ta joie, et que je dois, Pour te plaire, laisser chiffonner par tes doigts On trouve de beaux vers, mais pas un qui te vaille Quand tout ton petit corps en me voyant tressaille ; Les plus fameux auteurs n'ont rien écrit de mieux Que la pensée éclose à demi dans tes yeux, Et que ta rêverie obscure, éparse, étrange, Regardant l'homme avec l'ignorance de l'ange. Jeanne, Dieu n'est pas loin puisque vous êtes là. Ah ! vous avez un an, c'est un âge cela ! Vous êtes par moments grave, quoique ravie ; Vous êtes à l'instant céleste de la vie Où l'homme n'a pas d'ombre, où dans ses bras ouverts, Quand il tient ses parents, l'enfant tient l'univers ; Votre jeune âme vit, songe, rit, pleure, espère D'Alice votre mère à Charles votre père ; Tout l'horizon que peut contenir votre esprit Va d'elle qui vous berce à lui qui vous sourit ; Ces deux êtres pour vous à cette heure première Sont toute la caresse et toute la lumière ; Eux deux, eux seuls, ô Jeanne ; et c'est juste ; et je suis, Et j'existe, humble aïeul, parce que je vous suis ; Et vous venez, et moi je m'en vais ; et j'adore, N'ayant droit qu'à la nuit, votre droit à l'aurore. Votre blond frère George et vous, vous suffisez A mon âme, et je vois vos jeux, et c'est assez ; Et je ne veux, après mes épreuves sans nombre, Qu'un tombeau sur lequel se découpera l'ombre De vos berceaux dorés par le soleil levant. Ah ! nouvelle venue innocente, et rêvant, Vous avez pris pour naître une heure singulière ; Vous êtes, Jeanne, avec les terreurs familière ; Vous souriez devant tout un monde aux abois ; Vous faites votre bruit d'abeille dans les bois, O Jeanne, et vous mêlez votre charmant murmure Au grand Paris faisant sonner sa grande armure. Ah ! quand je vous entends, Jeanne, et quand je vous vois Chanter, et, me parlant avec votre humble voix, Tendre vos douces mains au-dessus de nos têtes, Il me semble que l'ombre où grondent les tempêtes Tremble et s'éloigne avec des rugissements sourds, Et que Dieu fait donner à la ville aux cent tours Désemparée ainsi qu'un navire qui sombre, Aux énormes canons gardant le rempart sombre, A l'univers qui penche et que Paris défend, Sa bénédiction par un petit enfant. Paris, 30 septembre 1870. OCTOBRE I J'étais le vieux rôdeur sauvage de la mer, Une espèce de spectre au bord du gouffre amer ; J'avais dans l'âpre hiver, dans le vent, dans le givre, Dans l'orage, l'écume et l'ombre, émit un livre, Dont l'ouragan, noir souffle aux ordres du banni, Tournait chaque feuillet quand je l'avais fini ; Je n'avais rien en moi que l'honneur imperdable ; Je suis venu, j'ai vu la cité formidable ; Elle avait faim, j'ai mis mon livre sous sa dent ; Et j'ai dit à ce peuple altier, farouche, ardent, A ce peuple indigné, sans peur, sans joug, sans règle, J'ai dit à ce Paris, comme le klephte à l'aigle : Mange mon coeur, ton aile en croîtra d'un empan. Quand le Christ expira, quand mourut le grand Pan, Jean et Luc en Judée et dans l'Inde Epicure Entendirent un cri d'inquiétude obscure ; La terre tressaillit quand l'Olympe tomba ; D'Ophir à Chanaan et d'Assur à Saba, Comme un socle en ployant fait ployer la colonne, Tout l'Orient pencha quand croula Babylone ; La même horreur sacrée est dans l'homme aujourd'hui, Et l'édifice sent fléchir le point d'appui ; Tous tremblent pour Paris qu'étreint une main vile ; On tuerait l'Univers si l'on tuait la Ville ; C'est plus qu'un peuple, c'est le monde que les rois Tâchent de clouer, morne et sanglant, sur la croix ; Le supplice effrayant du genre humain commence. Donc luttons. Plus que Troie et Tyr, plus que Numance, Paris assiégé doit l'exemple. Soyons grands. Affrontons les bandits conduits par les tyrans. Les Huns reviennent comme au temps de Frédégaire ; Laissons rouler vers nous les machines de guerre ; Faisons front, tenons tête ; acceptons, seuls, trahis, Sanglants, le dur travail de sauver ce pays. Tomber, mais sans avoir tremblé, c'est la victoire. Etre la rêverie immense de l'histoire, Faire que tout chercheur du vrai, du grand, du beau, Met le doigt sur sa bouche en voyant un tombeau, C'est aussi bien l'honneur d'un peuple que d'un homme, Et Caton est trop grand s'il est plus grand que Rome ; Rome doit l'égaler, Rome doit l'imiter ; Donc Rome doit combattre et Paris doit lutter. Notre labeur finit par être notre gerbe. Combats, ô mon Paris ! aie, ô peuple superbe, Criblé de flèches, mais sans tache à ton écu, L'illustre acharnement de n'être pas vaincu. II Et voilà donc les jours tragiques revenus ! On dirait, à voir tant de signes inconnus, Que pour les nations commence une autre hégire. Pâle Alighieri, toi, frère de Cynégire, O sévères témoins, ô justiciers égaux, Penchés, l'un sur Florence et l'autre sur Argos, Vous qui fîtes, esprits sur qui l'aigle se pose, Ces livres redoutés où l'on sent quelque chose De ce qui gronde et luit derrière l'horizon, Vous que le genre humain lit avec un frisson, Songeurs qui pouvez dire en vos tombeaux : nous sommes, Dieux par le tremblement mystérieux des hommes ! Dante, Eschyle, écoutez et regardez. Ces rois Sous leur large couronne ont des fronts trop étroits. Vous les dédaigneriez. Ils n'ont pas la stature De ceux que votre vers formidable torture, Ni du chef argien, ni du baron pisan ; Mais ils sont monstrueux pourtant, convenez-en. Des premiers rois venus ils ont l'aspect vulgaire ; Mais ils viennent avec des légions de guerre. Ils poussent sur Paris les sept peuples saxons. Hideux, casqués, dorés, tatoués de blasons, Il faut que chacun d'eux de meurtre se repaisse ; Chacun de ces rois prend pour emblème une espèce De bête fauve et fait luire à son morion La chimère d'un rude et morne alérion, Ou quelque impur dragon agitant sa crinière ; Et le grand chef arbore à sa haute bannière, Teinte des deux reflets du tombeau tour à tour, Un aigle étrange, blanc la nuit et noir le jour. Avec eux, à grand bruit, et sous toutes les formes, Krupps, bombardes, canons, mitrailleuses énormes, Ils traînent sous ce mur qu'ils nomment ennemi Le bronze, ce muet, cet esclave endormi, Qui, tout à coup hurlant lorsqu'on le démusèle, Est pris d'on ne sait quel épouvantable zèle Et se met à détruire une ville, sans frein, Sans trêve, avec la joie horrible de l'airain, Comme s'il se vengeait, sur ces tours abattues, D'être employé par l'homme à d'infâmes statues ; Et comme s'il disait : Peuple, contemple en moi Le monstre avec lequel tu fais ensuite un roi ! Tout tremble, et les sept chefs dans la haine s'unissent. Ils sont là, menaçant Paris. Ils le punissent. De quoi ? D'être la France et d'être l'univers, De briller au-dessus des gouffres entr'ouverts, D'être un bras de géant tenant une poignée De rayons, dont l'Europe est à jamais baignée ; Ils punissent Paris d'être la liberté ; Ils punissent Paris d'être cette cité Où Danton gronde, où luit Molière, où rit Voltaire ; Ils punissent Paris d'être âme de la terre, D'être ce qui devient de plus en plus vivant, Le grand flambeau profond que n'éteint aucun vent, L'idée en feu perçant ce nuage, le nombre, Le croissant du progrès clair au fond du ciel sombre ; Ils punissent Paris de dénoncer l'erreur, D'être l'avertisseur et d'être l'éclaireur, De montrer sous leur gloire affreuse un cimetière, D'abolir l'échafaud, le trône, la frontière, La borne, le combat, l'obstacle, le fossé, Et d'être l'avenir quand ils sont le passé. Et ce n'est pas leur faute ; ils sont les forces noires. Ils suivent dans la nuit toutes les sombres gloires, Caïn, Nemrod, Rhamsés, Cyrus, Gengis, Timour. Ils combattent le droit, la lumière, l'amour. Ils voudraient être grands et ne sont que difformes. Terre, ils ne veulent pas qu'heureuse, tu t'endormes Dans les bras de la paix sacrée, et dans l'hymen De la clarté divine avec l'esprit humain. Ils condamnent le frère à dévorer le frère, Le peuple à massacrer le peuple, et leur misère C'est d'être tout-puissants et que tous leurs instincts Allumés pour l'enfer, soient pour le ciel éteints. Rois hideux ! On verra, certe, avant que leur âme Renonce à la tuerie, au glaive, au meurtre infâme, Aux clairons, au cheval de guerre qui hennit, L'oiseau ne plus savoir le chemin de son nid, Le tigre épris du cygne, et l'abeille oublieuse De sa ruche sauvage au creux noir de l'yeuse. III Sept. Le chiffre du mal. Le nombre où Dieu ramène, Comme en un vil cachot, toute la faute humaine. Sept princes. Wurtemberg et Mecklembourg, Nassau, Saxe, Bade, Bavière et Prusse, affreux réseau. Ils dressent dans la nuit leurs tentes sépulcrales. Les cercles de l'enfer sont là, mornes spirales ; Haine, hiver, guerre, deuil, peste, famine, ennui. Paris a les sept noeuds des ténèbres sur lui. Paris devant son mur a sept chefs comme Thèbe. Spectacle inouï ! l'astre assiégé par l'Erèbe. La nuit donne l'assaut à la lumière. Un cri Sort de l'astre en détresse, et le néant a ri. La cécité combat le jour ; la morne envie Attaque le cratère auguste de la vie, Le grand foyer central, l'astre aux astres uni. Tous les yeux inconnus ouverts dans l'infini S'étonnent ; qu'est-ce donc ? Quoi ! la clarté se voile ! Un long frisson d'horreur court d'étoile en étoile. Sauve ton oeuvre, ô Dieu, toi qui d'un souffle émeus L'ombre où Léviathan tord ses bras venimeux ! C'en est fait. La bataille infâme est commencée. Comme un phare jadis gardait la porte Scée, Un flamboiement jaillit de l'astre, avertissant Le ciel que l'enfer monte et que la nuit descend. Le gouffre est comme un mur énorme de fumée Où fourmille on ne sait quelle farouche armée ; Nuage monstrueux où luisent des airains ; Et les bruits infernaux et les bruits souterrains Se mêlent, et, hurlant au fond de la géhenne, Les tonnerres ont l'air de bêtes à la chaîne. Une marée informe où grondent les typhons Arrive, croît et roule avec des cris profonds, Et ce chaos s'acharne à tuer cette sphère. Lui frappe avec la flamme, elle avec la lumière ; Et l'abîme a l'éclair et l'astre a le rayon. L'obscurité, flot, brume, ouragan, tourbillon, Tombant sur l'astre, encor, toujours, encore, encore, Cherche à se verser toute en ce puits de l'aurore. Qui l'emportera ? Crainte, espoir ! Frémissements ! La splendide rondeur de l'astre, par moments, Sous d'affreux gonflements de ténèbres s'efface, Et, comme vaguement tremble et flotte une face, De plus en plus sinistre et pâle, il disparaît. Est-ce que d'une étoile on prononce l'arrêt ? Qui donc le peut ? Qui donc a droit d'ôter au monde Cette lueur sacrée et cette âme profonde ? L'enfer semble une gueule effroyable qui mord. Et l'on ne voit plus l'astre. Est-ce donc qu'il est mort ? Tout à coup un rayon sort par une trouée. Une crinière en feu, par les vents secouée, Apparaît... - Le voilà ! C'est lui. Vivant, aimant, Il condamne la Nuit à l'éblouissement, Et, soudain reparu dans sa beauté première, La couvre d'une écume immense de lumière. Le chaos est-il donc vaincu ? Non. La noirceur Redouble, et le reflux du gouffre envahisseur Revient, et l'on dirait que Dieu se décourage. De nouveau, dans l'horreur, dans la nuit, dans l'orage, On cherche l'astre. Où donc est-il ? Quel guet-apens ! Et rien ne continue, et tout est en suspens ; La création sent qu'elle est témoin d'un crime ; Et l'univers regarde avec stupeur l'abîme Qui, sans relâche, au fond du firmament vermeil, Jette un vomissement d'ombre sur le soleil. NOVEMBRE I DU HAUT DE LA MURAILLE DE PARIS A LA NUIT TOMBANTE L'Occident était blanc, l'orient était noir ; Comme si quelque bras sorti des ossuaires Dressait un catafalque aux colonnes du soir, Et sur le firmament déployait deux suaires. Et la nuit se fermait ainsi qu'une prison. L'oiseau mêlait sa plainte au frisson de la plante. J'allais. Quand je levai mes yeux vers l'horizon, Le couchant n'était plus qu'une lame sanglante. Cela faisait penser à quelque grand duel D'un monstre contre un dieu, tous deux de même taille ; Et l'on eût dit l'épée effrayante du ciel Rouge et tombée à terre après une bataille. II PARIS DIFFAME A BERLIN Pour la sinistre nuit l'aurore est un scandale ; Et l'Athénien semble un affront au Vandale. Paris, en même temps qu'on t'arnaque, on voudrait Donner au guet-apens le faux air d'un arrêt ; Le cuistre aide le reître ; ils font cette gageure, Déshonorer la ville héroïque ; et l'injure Pleut, mêlée à l'obus, dans le bombardement ; Ici le soudard tue et là le rhéteur ment ; On te dénonce au nom des moeurs, au nom du culte ; C'est afin de pouvoir t'égorger qu'on t'insulte, La calomnie ayant pour but l'assassinat. O ville, dont le peuple est grand comme un sénat, Combats, tire l'épée, ô cité de lumière Qui fondes l'atelier, qui défends la chaumière, Va, laisse, ô fier chef-lieu des hommes tous égaux, Hurler autour de toi l'affreux tas des bigots, Noirs sauveurs de l'autel et du trône, hypocrites Par qui dans tous les temps les clartés sont proscrites, Qui gardent tous les dieux contre tous les esprits, Et dont nous entendons dans l'histoire les cris, A Rome, à Thèbe, à Delphe, à Memphis, à Mycènes, Pareils aux aboiements lointains des chiens obscènes. III A TOUS CES PRINCES Rois teutons, vous avez mal copié vos pères. Ils se précipitaient hors de leurs grands repaires, Le glaive au poing, tâchant d'avoir ceci pour eux D'être les plus vaillants et non les plus nombreux. Vous, vous faites la guerre autrement. On se glisse Sans bruit, dans l'ombre, avec le hasard pour complice, Jusque dans le pays d'à côté, doucement, Un peu comme un larron, presque comme un amant ; Baissant la voix, courbant le front, cachant sa lampe, On se fait invisible au fond des bois, on rampe ; Puis brusquement, criant vivat, hourrah, haro, On tire un million de sabres du fourreau, On se rue, et l'on frappe et d'estoc et de taille Sur le voisin, lequel a, dans cette bataille, Rien pour armée avec zéro pour général. Vos aïeux, que Luther berçait de son choral, N'eussent point accepté de vaincre de la sorte ; Car la soif conquérante était en eux moins forte Que la pudeur guerrière, et tous avaient au coeur Le désir d'être grand plus que d'être vainqueur. Vous, princes, vous semez, de Sedan à Versailles, Dans votre route obscure à travers les broussailles, Toutes sortes d'exploits louches et singuliers Dont se fût indignée au temps des chevaliers La magnanimité farouche de l'épée. Rois, la guerre n'est pas digne de l'épopée Lorsqu'elle est espionne et traître, et qu'elle met Une cocarde au vol, à la fraude un plumet ! Guillaume est empereur, Bismarck est trabucaire ; Charlemagne à sa droite assoit Robert-Macaire ; On livre aux mameloucks, aux pandours, aux strélitz, Aux reîtres, aux hulans, la France d'Austerlitz ; On en fait son butin, sa proie et sa prébende. Où fut la grande armée on est l'énorme bande. * Ivres, ils vont au gouffre obscur qui les attend. Ainsi l'ours, à vau-l'eau sur le glacier flottant, Ne sent pas sous lui fondre et crouler la banquise. Soit, princes. Vautrez-vous sur la France conquise. De l'Alsace aux abois, de la Lorraine en sang, De Metz qu'on vous vendit, de Strasbourg frémissant Dont vous n'éteindrez pas la tragique auréole, Vous aurez ce qu'on a des femmes qu'on viole, La nudité, le lit, et la haine à jamais. Oui, le corps souillé, froid, sinistre désormais, Quand on les prend de force en des étreintes viles, C'est tout ce qu'on obtient des vierges et des villes. Moissonnez les vivants comme un champ de blé mûr, Cernez Paris, jetez la flamme à ce grand mur, Tuez à Châteaudun, tuez à Gravelotte, O rois, désespérez la mère qui sanglote, Poussez l'effrayant cri de l'ombre : Exterminons ! Secouez vos drapeaux et roulez vos canons ; A ce bruit triomphal il manque quelque chose. La porte de rayons dans les cieux reste close ; Et sur la terre en deuil pas un laurier ne sent La sève lui venir de tous ces flots de sang. Là-haut au loin, le groupe altier des Renommées, Immobile, indigné, les ailes refermées, Tourne le dos, se tait, refuse de rien voir, Et l'on distingue, au fond de ce firmament noir, Le morne abaissement de leurs trompettes sombres. Dire que pas un nom ne sort de ces décombres ! O gloire, ces héros comment s'appellent-ils ? Quoi ! ces triomphateurs hautains, sanglants, subtils, Quoi ! ces envahisseurs que tant de rage anime Ne peuvent même pas sortir de l'anonyme, Et ce comble d'affront sur nous s'appesantit Que la victoire est grande et le vainqueur petit ! IV BANCROFT Qu'est-ce que cela fait à cette grande France ? Son tragique dédain va jusqu'à l'ignorance. Elle existe, et ne sait ce que dit d'elle un tas D'inconnus, chez les rois ou dans les galetas ; Soyez un va-nu-pieds ou soyez un ministre, Vous n'avez point du mal la majesté sinistre ; Vous bourdonnez en vain sur son éternité. Vous l'insultez. Qui donc avez-vous insulté ? Elle n'aperçoit pas dans ses deuils ou ses fêtes L'espèce d'ombre obscure et vague que vous êtes ; Tâchez d'être quelqu'un, Tibère, Gengiskan, Soyez l'homme fléau, soyez l'homme volcan, On examinera si vous valez la peine Qu'on vous méprise ; ayez quelque titre à la haine, Et l'on verra. Sinon, allez-vous-en. Un nain Peut à sa petitesse ajouter son venin Sans cesser d'être un nain, et qu'importe l'atome ? Qu'importe l'affront vil qui tombe de cet homme ? Qu'importent les néants qui passent et s'en vont ? Sans faire remuer la tête énorme, au fond Du désert où l'on voit rôder le lynx féroce, Le stercoraire peut prendre avec le colosse Immobile à jamais sous le ciel étoilé, Des familiarités d'oiseau vite envolé. V EN VOYANT FLOTTER SUR LA SEINE DES CADAVRES PRUSSIENS Oui, vous êtes venus et vous voilà couchés ; Vous voilà caressés, portés, baisés, penchés, Sur le souple oreiller de l'eau molle et profonde ; Vous voilà dans les draps froids et mouillés de l'onde ; C'est bien vous, fils du Nord, nus sur le flot dormant ! Vous fermez vos yeux bleus dans ce doux bercement. Vous aviez dit : « - Allons chez la prostituée. Babylone, aux baisers du monde habituée, Est là-bas ; elle abonde en rires, en chansons ; C'est là que nous aurons du plaisir ; ô Saxons, O Germains, vers le Sud tournons notre oeil oblique, Vite ! en France ! Paris, cette ville publique, Qui pour les étrangers se farde et s'embellit, Nous ouvrira ses bras... » - Et la Seine son lit. VI Prêcher la guerre après avoir plaidé la paix ! Sagesse, dit le sage, eh quoi, tu me trompais ! O sagesse, où sont donc les paroles clémentes ? Se peut-il qu'on t'aveugle ou que tu te démentes ? Et la fraternité, qu'en fais-tu ? te voilà Exterminant Caïn, foudroyant Attila ! - Homme, je ne t'ai pas trompé, dit la sagesse. Tout commence en refus et finit en largesse ; L'hiver mène au printemps et la haine à l'amour. On croit travailler contre et l'on travaille pour. En se superposant sans mesure et sans nombre, Les vérités parfois font un tel amas d'ombre Que l'homme est inquiet devant leur profondeur ; La Providence est noire à force de grandeur ; Ainsi la nuit sinistre et sainte fait ses voiles De ténèbres avec des épaisseurs d'étoiles. VII Je ne sais si je vais sembler étrange à ceux Qui pensent que devant le sort trouble et chanceux, Devant Sedan, devant le flamboiement du glaive, Il faut brûler un cierge à Sainte-Geneviève, Qu'on serait sûr d'avoir le secours le plus vrai En redorant à neuf Notre-Dame d'Auray, Et qu'on arrête court l'obus, le plomb qui tonne, Et la mitraille, avec une oraison bretonne ; Je paraîtrai sauvage et fort mal élevé Aux gens qui dans des coins chuchotent des Ave Pendant que le sang coule à flots de notre veine, Et qui contre un canon braquent une neuvaine ; Mais je dis qu'il est temps d'agir et de songer A la levée en masse, à l'abîme, au danger Qui, lorsqu'autour de nous son cercle se resserre, A ce mérite, étant hideux, d'être sincère, D'être franchement fauve et sombre, et de t'offrir, France, une occasion sublime de mourir ; J'affirme que le camp monstrueux des barbares, Que les ours de leur cage ayant brisé les barres, Approchent, que d'horreur les peuples sont émus, Que nous ne sommes plus au temps des oremus, Que les hordes sont là, que Paris est leur cible, Et que nous devons tous pousser un cri terrible ! Aux armes, citoyens ! aux fourches, paysans ! Jette là ton psautier pour les agonisants, Général, et faisons en hâte une trouée ! La Marseillaise n'est pas encore enrouée, Le cheval que montait Kléber n'est pas fourbu. Tout le vin de l'audace immense n'est pas bu, Et Danton nous en laisse assez au fond du verre Pour donner à la Prusse une chasse sévère, Et pour épouvanter le vieux monde aux abois De la réception que nous faisons aux rois ! Dussions-nous succomber d'ailleurs, la mort est grande. Quand un trop bon chrétien dans la cité commande, Quand je crois qu'on a peur, quand je vois qu'on attend, Qu'est-ce que vous voulez, je ne suis pas content. Ce chef vers son curé tourne un oeil trop humide ; Je le vois soldat brave et général timide ; Comme le vieil Entelle et le vieux d'Aubigné, J'ai des frémissements, je frissonne indigné ; Nous sommes dans Paris, volcan, fournaise d'âmes, Près de deux millions d'hommes, d'enfants, de femmes, Pas un n'entend céder, pas une ; et nous voulons La colère plus prompte et les discours moins longs ; Et je l'irais demain dire à l'hôtel de ville Si je ne sentais poindre une guerre civile, O patrie accablée, et si je ne craignais D'ajouter cette corde affreuse à tes poignets, Et de te voir traînée autour du mur en flamme, Dans la fange et le sang, derrière un char infâme, D'abord par tes vainqueurs, ensuite par tes fils ! Ces fiers Parisiens bravent tous les défis ; Ils acceptent le froid, la faim, rien ne les dompte, Ne trouvant d'impossible à porter que la honte ; On mange du pain noir n'ayant plus de pain bis ; Soit ; mais se laisser prendre ainsi que des brebis, Ce n'est pas leur humeur, et tous veulent qu'on sorte, Et nous voulons nous-mêmes enfoncer notre porte, Et, s'il le faut, le front levé vers l'orient, Nous mettre en liberté dans la tombe, en criant : Concorde ! en attestant l'avenir, l'espérance, L'aurore ; et c'est ainsi qu'agonise la France ! C'est pourquoi je déclare en cette extrémité Que l'homme a pour bien faire un coeur illimité, Qu'il faut copier Sparte et Rome notre aïeule, Et qu'un peuple est borné par sa lâcheté seule ; J'écarte le mauvais exemple, ce lépreux ; A cette heure il nous faut mieux que les anciens preux Qui souvent s'attardaient trop longtemps aux chapelles ; Je dis qu'à ton secours, France, tu nous appelles ; Qu'un courage qui chante au lutrin est bâtard, Qu'il sied de tout risquer, et qu'il est déjà tard ! C'est mon avis, devant les trompettes farouches, Devant les ouragans gonflant leurs noires bouches, Devant le Nord féroce attaquant le Midi, Que nous avons besoin de quelqu'un de hardi ; Et que, lorsqu'il s'agit de chasser les Vandales, De refouler le flot des bandes féodales, De délivrer l'Europe en délivrant Paris, Et d'en finir avec ceux qui nous ont surpris, Avec tant d'épouvante, avec tant de misère, Il nous faut une épée et non pas un rosaire. VIII Qu'on ne s'y trompe pas, je n'ai jamais caché Que j'étais sur l'énigme éternelle penché ; Je sais qu'être à demi plongé dans l'équilibre De la terre et des cieux, nous fait l'âme plus libre ; Je sais qu'en s'appuyant sur l'inconnu, l'on sent Quelque chose d'immense et de bon qui descend, Et qu'on voit le néant des rois, et qu'on résiste Et qu'on lutte et qu'on marche avec un coeur moins triste ; Je sais qu'il est d'altiers prophètes qu'un danger Tente, et que l'habitude auguste de songer, De méditer, d'aimer, de croire, et d'être en somme A genoux devant Dieu, met debout devant l'homme ; Certes, je suis courbé sous l'infini profond. Mais le ciel ne fait pas ce que les hommes font ; Chacun a son devoir et chacun a sa tâche ; Je sais aussi cela. Quand le destin est lâche, C'est à nous de lui faire obstacle rudement, Sans aller déranger l'éclair du firmament, Et j'attends, pour le vaincre, un moins grand phénomène Du tonnerre divin que de la foudre humaine. IX A L'EVEQUE QUI M'APPELLE ATHEE Athée ? entendons-nous, prêtre, une fois pour toutes. M'espionner, guetter mon âme, être aux écoutes, Regarder par le trou de la serrure au fond De mon esprit, chercher jusqu'où mes doutes vont, Questionner l'enfer, consulter son registre De police, à travers son soupirail sinistre, Pour voir ce que je nie ou bien ce que je croi, Ne prends pas cette peine inutile. Ma foi Est simple, et je la dis. J'aime la clarté franche : S'il s'agit d'un bonhomme à longue barbe blanche, D'une espèce de pape ou d'empereur, assis Sur un trône qu'on nomme au théâtre un châssis, Dans la nuée, ayant un oiseau sur sa tête, Au droite un archange, à sa gauche un prophète, Entre ses bras son fils pâle et percé de clous, Un et triple, écoutant des harpes, Dieu jaloux, Dieu vengeur, que Garasse enregistre, qu'annote L'abbé Pluche en Sorbonne et qu'approuve Nonotte ; S'il s'agit de ce Dieu que constate Trublet, Dieu foulant aux pieds ceux que Moïse accablait, Sacrant tous les bandits royaux dans leurs repaires, Punissant les enfants pour la faute des pères, Arrêtant le soleil à l'heure où le soir riait, Au risque de casser le grand ressort tout net, Dieu mauvais géographe et mauvais astronome, Contrefaçon immense et petite de l'homme, En colère, et faisant la moue au genre humain, Comme un Père Duchêne un grand sabre à la main ; Dieu qui volontiers damne et rarement pardonne, Qui sur un passe-droit consulte une madone, Dieu qui dans son ciel bleu se donne le devoir D'imiter nos défauts et le luxe d'avoir Des fléaux, comme on a des chiens ; qui trouble l'ordre, Lâche sur nous Nemrod et Cyrus, nous fait mordre Par Cambyse, et nous jette aux jambes Attila, Prêtre, oui, je suis athée à ce vieux bon Dieu-là. Mais s'il s'agit de l'être absolu qui condense Là-haut tout l'idéal dans toute l'évidence, Par qui, manifestant l'unité de la loi, L'univers peut, ainsi que l'homme, dire : Moi ; De l'être dont je sens l'âme au fond de mon âme, De l'être qui me parle à voix basse, et réclame Sans cesse pour le vrai contre le faux, parmi Les instincts dont le flot nous submerge à demi ; S'il s'agit du témoin dont ma pensée obscure A parfois la caresse et parfois la piqûre Selon qu'en moi, montant au bien, tombant au mal, Je sens l'esprit grandir ou croître l'animal ; S'il s'agit du prodige immanent qu'on sent vivre Plus que nous ne vivons, et dont notre âme est ivre Toutes les fois qu'elle est sublime, et qu'elle va, Où s'envola Socrate, où Jésus arriva, Pour le juste, le vrai, le beau, droit au martyre, Toutes les fois qu'au gouffre un grand devoir l'attire, Toutes les fois qu'elle est dans l'orage alcyon, Toutes les fois qu'elle a l'auguste ambition D'aller, à travers l'ombre infâme qu'elle abhorre Et de l'autre côté des nuits, trouver l'aurore ; O prêtre, s'il s'agit de ce quelqu'un profond Que les religions ne font ni ne défont, Que nous devinons bon et que nous sentons sage, Qui n'a pas de contour, qui n'a pas de visage, Et pas de fils, ayant plus de paternité Et plus d'amour que n'a de lumière l'été ; S'il s'agit de ce vaste inconnu que ne nomme, N'explique et ne commente aucun Deutéronome, Qu'aucun Calmet ne peut lire en aucun Esdras, Que l'enfant dans sa crèche et les morts dans leurs draps, Distinguent vaguement d'en bas comme une cime, Très-Haut qui n'est mangeable en aucun pain azime, Qui parce que deux coeurs s'aiment, n'est point fâché, Et qui voit la nature où tu vois le péché ; S'il s'agit de ce Tout vertigineux des êtres Qui parle par là voix des éléments, sans prêtres, Sans bibles, point charnel et point officiel, Qui pour livre a l'abîme et pour temple le ciel, Loi, Vie, Ame, invisible à force d'être énorme, Impalpable à ce point qu'en dehors de la forme Des choses que dissipe un souffle aérien, On l'aperçoit dans tout sans le saisir dans rien ; S'il s'agit du suprême Immuable, solstice De la raison, du droit, du bien, de la justice, En équilibre avec l'infini, maintenant, Autrefois, aujourd'hui, demain, toujours, donnant Aux soleils la durée, aux coeurs la patience, Qui, clarté hors de nous, est en nous conscience ; Si c'est de ce Dieu-là qu'il s'agit, de celui Qui toujours dans l'aurore et dans la tombe a lui, Etant ce qui commence et ce qui recommence ; S'il s'agit du principe éternel, simple, immense, Qui pense puisqu'il est, qui de tout est le lieu, Et que, faute d'un nom plus grand, j'appelle Dieu, Alors tout change, alors nos esprits se retournent, Le tien vers la nuit, gouffre et cloaque où séjournent Les rires, les néants, sinistre vision, Et le mien vers le jour, sainte affirmation, Hymne, éblouissement de mon âme enchantée ; Et c'est moi le croyant, prêtre, et c'est toi l'athée. X A L'ENFANT MALADE PENDANT LE SIEGE Si vous continuez d'être ainsi toute pâle Dans notre air étouffant, Si je vous vois entrer dans mon ombre fatale, Moi vieillard, vous enfant ; Si je vois de nos jours se confondre la chaîne, Moi qui sur mes genoux Vous contemple, et qui veux la mort pour moi prochaine, Et lointaine pour vous ; Si vos mains sont toujours diaphanes et frêles, Si, dans votre berceau, Tremblante, vous avez l'air d'attendre des ailes Comme un petit oiseau ; Si vous ne semblez pas prendre sur notre terre Racine pour longtemps, Si vous laissez errer, Jeanne, en notre mystère Vos doux yeux mécontents ; Si je ne vous vois pas gaie et rose et très forte, Si, triste, vous rêvez, Si vous ne fermez pas derrière vous la porte Par où vous arrivez ; Si je ne vous vois pas comme une belle femme Marcher, vous bien porter, Rire, et si vous semblez être une petite âme Qui ne veut pas rester, Je croirai qu'en ce monde où le suaire au lange Parfois peut confiner, Vous venez pour partir, et que vous êtes l'ange Chargé de m'emmener. DECEMBRE I Ah ! c'est un rêve ! non ! nous n'y consentons point. Dresse-toi, la colère au coeur, l'épée au poing, France ! prends ton bâton, prends ta fourche, ramasse Les pierres du chemin, debout, levée en masse ! France ! qu'est-ce que c'est que cette guerre-là ? Nous refusons Mandrin, Dieu nous doit Attila. Toujours, quand il lui plaît d'abattre un grand empire, Un noble peuple, en qui le genre humain respire, Rome ou Thèbes, le sort respectueux se sert De quelque monstre auguste et fauve du désert. Pourquoi donc cet affront ? c'est trop. Tu t'y résignes, Toi, France ? non, jamais. Certes, nous étions dignes D'être dévorés, peuple, et nous sommes mangés ! C'est trop de s'être dit : - Nous serons égorgés Comme Athène et Memphis, comme Troie et Solime, Grandement, dans l'éclair d'une lutte sublime ! - Et de se sentir mordre, en bas, obscurément, Dans l'ombre, et d'être en proie à ce fourmillement, Les pillages, les vols, les pestes, les famines ! D'espérer les lions, et d'avoir les vermines ! II Vision sombre ! un peuple en assassine un autre. Et la même origine, ô Saxons, est la nôtre ! Et nous sommes sortis du même flanc profond ! La Germanie avec la Gaule se confond Dans cette antique Europe où s'ébauche l'histoire. Croître ensemble, ce fut longtemps notre victoire ; Les deux peuples s'aidaient, couple heureux, triomphant, Tendre, et Caïn petit aimait Abel enfant. Nous étions le grand peuple égal au peuple Scythe ; Et c'est de vous, Germains, et de nous, que Tacite Disait : - Leur âme est fière. Un dieu fort les soutient. Chez eux la femme pleure et l'homme se souvient. - Si Rome osait risquer ses aigles dans nos landes, Les Celtes entendaient l'appel guerrier des Vendes, On battait le préteur, on chassait le consul, Et Teutatès venait au secours d'Irmensul ; On se donnait l'appui glorieux et fidèle Tantôt d'un coup d'épée et tantôt d'un coup d'aile ; Le même autel de pierre, étrange et plein de voix, Faisait agenouiller sur l'herbe, au fond des bais, Les Teutons de Cologne et les Bretons de Nante ; Et quand la Walkyrie, ailée et frissonnante, Traversait l'ombre, Hermann chez vous, chez nous Brennus Voyaient la même étoile entre ses deux seins nus. Allemands, regardez au-dessus de vos têtes, Dans le grand ciel, tandis qu'acharnés aux conquêtes, Vous, Germains, vous venez poignarder les Gaulois, Tandis que vous foulez aux pieds toutes les lois, Plus souillés que grandis par des victoires traîtres, Vous verrez vos aïeux saluer nos ancêtres. III LE MESSAGE DE GRANT Ainsi, peuple aux efforts prodigieux enclin, Ainsi, terre de Penn, de Fulton, de Franklin, Vivante aube d'un monde, ô grande république, C'est en ton nom qu'on fait vers l'ombre un pas oblique ! Trahison ! par Berlin vouloir Paris détruit ! Au nom de la lumière encourager la nuit ! Quoi ! de la liberté faire une renégate ! Est-ce donc pour cela que vint sur sa frégate Lafayette donnant la main à Rochambeau ? Quand l'obscurité monte, éteindre le flambeau ! Quoi ! dire : - Rien n'est vrai que la force. Le glaive, C'est l'éblouissement suprême qui se lève. Courbez-vous, le travail de vingt siècles a tort. Le progrès, serpent vil, dans la fange se tord ; Et le peuple idéal, c'est le peuple égoïste. Rien de définitif et d'absolu n'existe ; Le maître est tout ; il est justice et vérité. Et tout s'évanouit, droit, devoir, liberté, L'avenir qui nous luit, la raison qui nous mène, La sagesse divine et la sagesse humaine, Dogme et livre, et Voltaire aussi bien que Jésus, Puisqu'un reître allemand met sa botte dessus ! - Toi dont le gibet jette au monde qui commence, Comme au monde qui va finir, une ombre immense, John Brown, toi qui donnas aux peuples la leçon D'un autre Golgotha sur un autre horizon, Spectre, défais le noeud de ton cou, viens, ô juste, Viens et fouette cet homme avec ta corde auguste ! C'est grâce à lui qu'un jour l'histoire en deuil dira : - La France secourut l'Amérique, et tira L'épée, et prodigua tout pour sa délivrance, Et, peuples, l'Amérique a poignardé la France ! - Que le sauvage, fait pour guetter et ramper, Que le huron, orné de couteaux à scalper, Contemplent ce grand chef sanglant, le roi de Prusse, Certes, que le Peau-Rouge admire le Borusse, C'est tout simple ; il le voit aux brigandages prêt, Fauve, atroce, et ce bois comprend cette forêt ; Mais que l'homme incarnant le droit devant l'Europe, L'homme que de rayons Colombie enveloppe, L'homme en qui tout un monde héroïque est vivant, Que cet homme se jette à plat ventre devant L'affreux sceptre de fer des vieux âges funèbres, Qu'il te donne, à Paris, le soufflet des ténèbres, Qu'il livre sa patrie auguste à l'empereur, Qu'il la mêle aux tyrans, aux meurtres, à l'horreur, Qu'en ce triomphe horrible et sombre il la submerge, Que dans ce lit d'opprobre il couche cette vierge, Qu'il montre à l'univers, sur un immonde char, L'Amérique baisant le talon de César, Oh ! cela fait trembler toutes les grandes tombes ! Cela remue, au fond des pâles catacombes, Les os des fiers vainqueurs et des puissants vaincus ! Kosciusko frémissant réveille Spartacus ; Et Madison se dresse et Jefferson se lève ; Jackson met ses deux mains devant ce hideux rêve ; Déshonneur ! crie Adams ; et Lincoln étonné Saigne, et c'est aujourd'hui qu'il est assassiné. Indigne-toi, grand peuple. O nation suprême, Tu sais de quel coeur tendre et filial je t'aime. Amérique, je pleure. Oh ! douloureux affront ! Elle n'avait encor qu'une auréole au front. Son drapeau sidéral éblouissait l'histoire. Washington, au galop de son cheval de gloire, Avait éclaboussé d'étincelles les plis De l'étendard, témoin des devoirs accomplis, Et, pour que de toute ombre il dissipe les voiles, L'avait superbement ensemencé d'étoiles. Cette bannière illustre est obscurcie, hélas ! Je pleure... - Ah ! sois maudit, malheureux qui mêlas Sur le fier pavillon qu'un vent des cieux secoue Aux gouttes de lumière une tache de boue ! IV AU CANON LE V. H. Ecoute-moi, ton tour viendra d'être écouté. O canon, ô tonnerre, ô guerrier redouté, Dragon plein de colère et d'ombre, dont la bouche Mêle aux rugissements une flamme farouche, Pesant colosse auquel s'amalgame l'éclair, Toi qui disperseras l'aveugle mort dans l'air, Je te bénis. Tu vas défendre cette ville. O canon, sois muet dans la guerre civile, Mais veille du côté de l'étranger. Hier Tu sortis de la forge épouvantable et fier ; Les femmes te suivaient. Qu'il est beau ! disaient-elles. Car les Cimbres sont là. Leurs victoires sont telles Qu'il en sort de la honte, et Paris fait de loin Signe aux princes qu'il prend les peuples à témoin. La lutte nous attend ; viens, ô mon fils étrange, Doublons-nous l'un par l'autre, et faisons un échange, Et mets, ô noir vengeur, combattant souverain, Ton bronze dans mon coeur, mon âme en ton airain. O canon, tu seras bientôt sur la muraille. Avec ton caisson plein de boîtes à mitraille, Sautant sur le pavé, traîné par huit chevaux, Au milieu d'une foule éclatant en bravos, Tu t'en iras, parmi les croulantes masures, Prendre ta place altière aux grandes embrasures Où Paris indigné se dresse, sabre au poing. Là ne t'endors jamais et ne t'apaise point. Et, puisque je suis l'homme essayant sur la terre Toutes les guérisons par l'indulgence austère, Puisque je suis parmi les vivants en rumeur, Au forum ou du haut de l'exil, le semeur De la paix à travers l'immense guerre humaine, Puisque vers le grand but où Dieu clément nous mène, J'ai, triste ou souriant, toujours le doigt levé, Puisque j'ai, moi, songeur par les deuils éprouvé, L'amour pour évangile et l'union pour bible, Toi qui portes mon nom, ô monstre, sois terrible ! Car l'amour devient haine en présence du mal ; Car l'homme esprit ne peut subir l'homme animal, Et la France ne peut subir la barbarie ; Car l'idéal sublime est la grande patrie ; Et jamais le devoir ne fut plus évident De faire obstacle au flot sauvage débordant, Et de mettre Paris, l'Europe qu'il transforme, Les peuples, sous l'abri d'une défense énorme ; Car si ce roi teuton n'était pas châtié, Tout ce que l'homme appelle espoir, progrès, pitié, Fraternité, fuirait de la terre sans joie ; Car César est le tigre et le peuple est la proie, Et qui combat la France attaque l'avenir ; Car il faut élever, lorsqu'on entend hennir Le cheval d'Attila dans l'ombre formidable, Autour de l'âme humaine un mur inabordable, Et Rome, pour sauver l'univers du néant, Doit être une déesse, et Paris un géant ! C'est pourquoi des canons que la lyre a fait naître, Que la strophe azurée enfanta, doivent être Braqués, gueule béante, au-dessus du fossé ; C'est pourquoi le penseur frémissant est forcé D'employer la lumière à des choses sinistres ; Devant les rois, devant le mal et ses ministres, Devant ce grand besoin du monde, être sauvé, Il sait qu'il doit combattre après avoir rêvé ; Il sait qu'il faut lutter, frapper, vaincre, dissoudre, Et d'un rayon d'aurore il fait un coup de foudre. V PROUESSES BORUSSES La conquête avouant sa soeur l'escroquerie, C'est un progrès. En vain la conscience crie, Par l'exploitation on complète l'exploit. A l'or du voisin riche un voisin pauvre a droit. Au dos de la victoire on met une besace ; En attendant qu'on ait la Lorraine et l'Alsace, On décroche une montre au clou d'un horloger ; On veut dans une gloire immense se plonger, Mais briser une glace est une sotte affaire, Il vaut mieux l'emporter ; à coup sûr on préfère L'honneur à tout, mais l'homme a besoin de tabac, On en vole. A travers Reichshoffen et Forbach, A travers cette guerre où l'on eut cette chance D'un Napoléon nain livrant la grande France, Dans ces champs où manquaient Marceau, Hoche et Condé, A travers Metz vendue et Strasbourg bombardé, Parmi les cris, les morts tombés sous les mitrailles, Montrant l'un sa cervelle et l'autre ses entrailles, Les drapeaux avançant ou fuyant, les galops Des escadrons pareils aux mers roulant leurs flots, Au milieu de ce vaste et sinistre engrenage, Conquérant pingre, on pense à son petit ménage ; On médite, ajoutant Shylock à Galgacus, De meubler son amante aux dépens des vaincus ; On a pour idéal d'offrir une pendule A quelque nymphe blonde au pied du mont Adule ; Bellone échevelée et farouche descend Du nuage d'où sort l'éclair, d'où pleut le sang, Et s'emploie à clouer des caisses d'emballage ; On rançonne un pays village par village ; On est terrible, mais fripon ; on est des loups, Des tigres et des ours qui seraient des filous. On renverse un empire et l'on coupe une bourse. César, droit sur son char, dit : Payez-moi ma course. On massacre un pays, le sang est encor frais ; Puis on arrive avec le total de ses frais ; On tarife le meurtre, on cote la famine : - Voilà bientôt six mois que je vous extermine ; C'est tant. Je ne saurais vous égorger à moins. - Et l'on étonne au fond des cieux ces fiers témoins, Les aïeux, les héros, pâles dans les nuages, Par des hauts faits auxquels s'attachent des péages ; On s'inquiète peu de ces fantômes-là ; Avec cinq milliards on rentre au Walhalla. Pirates, d'une banque on a fait l'abordage. On copie en rapine, en fraude, en brigandage, Les Bédouins à l'oeil louche et les Baskirs camards ; Et Schinderhannes met le faux nez du dieu Mars. On a pour chefs des rois escarpes, et ces princes Ont des ministres comme un larron a des pinces ; On foule sous ses pieds le scrupule aux abois ; En somme, on dévalise un peuple au coin d'un bois. On détrousse, on dépouille, on grinche, on rafle, on pille. Peut-être est-il plus beau d'avoir pris la Bastille. VI LES FORTS Ils sont les chiens de garde énormes de Paris. Comme nous pouvons être à chaque instant surpris, Comme une horde est là, comme l'embûche vile Parfois rampe jusqu'à l'enceinte de la ville, Ils sont dix-neuf épars sur les monts, qui, le soir, Inquiets, menaçants, guettent l'espace noir, Et, s'entr'avertissant dès que la nuit commence, Tendent leur cou de bronze autour du mur immense. Ils restent éveillés quand nous nous endormons, Et font tousser la foudre en leurs rauques poumons. Les collines parfois, brusquement étoilées, Jettent dans la nuit sombre un éclair aux vallées ; Le crépuscule lourd s'abat sur nous, masquant Dans son silence un piège et dans sa paix un camp ; Mais en vain l'ennemi serpente et nous enlace ; Ils tiennent en respect toute une populace De canons monstrueux, rôdant à l'horizon. Paris bivouac, Paris tombeau, Paris prison, Debout dans l'univers devenu solitude, Fait sentinelle, et, pris enfin de lassitude, S'assoupit ; tout se tait, hommes, femmes, enfants, Les sanglots, les éclats de rire triomphants, Les pas, les chars, le quai, le carrefour, la grève, Les mille toits d'où sort le murmure du rêve, L'espoir qui dit je crois, la faim qui dit je meurs ; Tout fait silence ; ô foule ! indistinctes rumeurs ! Sommeil de tout un monde ! ô songes insondables ! On dort, on oublie... - Eux, ils sont là, formidables. Tout à coup on se dresse en sursaut ; haletant, On prête l'oreille, on se penche... - on entend Comme le hurlement profond d'une montagne. Toute la ville écoute et toute la campagne Se réveille ; et voilà qu'au premier grondement Répond un second cri, sourd, farouche, inclément, Et dans l'obscurité d'autres fracas s'écroulent, Et d'échos en échos cent voix terribles roulent. Ce sont eux. C'est qu'au fond des espaces confus, Ils ont vu se grouper de sinistres affûts, C'est qu'ils ont des canons surpris la silhouette ; C'est que, dans quelque bois d'où s'enfuit la chouette, Ils viennent d'entrevoir, là-bas, au bord d'un champ, Le fourmillement noir des bataillons marchant ; C'est que dans les halliers des yeux traîtres flamboient. Comme c'est beau ces forts qui dans cette ombre aboient ! VII A LA FRANCE Personne pour toi. Tous sont d'accord. Celui-ci, Nommé Gladstone, dit à tes bourreaux : merci ! Cet autre, nommé Grant, te conspue, et cet autre, Nommé Bancroft, t'outrage ; ici c'est un apôtre, Là c'est un soldat, là c'est un juge, un tribun, Un prêtre, l'un du Nord, l'autre du Sud ; pas un Que ton sang, à grands flots versé, ne satisfasse ; Pas un qui sur ta croix ne te crache à la face. Hélas ! qu'as-tu donc fait aux nations ? Tu vins Vers celles qui pleuraient, avec ces mots divins : Joie et Paix ! - Tu criais : - Espérance ! Allégresse ! Sois puissante, Amérique, et toi sois libre, ô Grèce ! L'Italie était grande ; elle doit l'être encor. Je le veux ! - Tu donnas à celle-ci ton or, A celle-là ton sang, à toutes la lumière. Tu défendis le droit des hommes, coutumière De tous les dévoûments et de tous les devoirs. Comme le boeuf revient repu des abreuvoirs, Les hommes sont rentrés pas à pas à l'étable, Rassasiés de toi, grande soeur redoutable, De toi qui protégeas, de toi qui combattis. Ah ! se montrer ingrats, c'est se prouver petits. N'importe ! pas un d'eux ne te connaît. Leur foule T'a huée, à cette heure où ta grandeur s'écroule, Riant de chaque coup de marteau qui tombait Sur toi, nue et sanglante et clouée au gibet. Leur pitié plaint tes fils que la fortune amère Condamne à la rougeur de t'avouer pour mère. Tu ne peux pas mourir, c'est le regret qu'on a. Tu penches dans la nuit ton front qui rayonna ; L'aigle de l'ombre est là qui te mange le foie ; C'est à qui reniera la vaincue ; et la joie Des rois pillant, pareils aux bandits des Adrets, Charme l'Europe et plaît au monde... - Ah ! je voudrais, Je voudrais n'être pas Français pour pouvoir dire Que je te choisis, France, et que, dans ton martyre, Je te proclame, toi que ronge le vautour, Ma patrie et ma gloire et mon unique amour ! VIII NOS MORTS Ils gisent dans le champ terrible et solitaire. Leur sang fait une mare affreuse sur la terre ; Les vautours monstrueux fouillent leur ventre ouvert ; Leurs corps farouches, froids, épars sur le pré vert, Effroyables, tordus, noirs, ont toutes les formes Que le tonnerre donne aux foudroyés énormes ; Leur crâne est à la pierre aveugle ressemblant ; La neige les modèle avec son linceul blanc ; On dirait que leur main lugubre, âpre et crispée, Tâche encor de chasser quelqu'un à coups d'épée ; Ils n'ont pas de parole, ils n'ont pas de regard ; Sur l'immobilité de leur sommeil hagard Les nuits passent ; ils ont plus de chocs et de plaies Que les suppliciés promenés sur des claies ; Sous eux rampent le ver, la lame et la fourmi ; Ils s'enfoncent déjà dans la terre à demi Comme dans l'eau profonde un navire qui sombre ; Leurs pâles os, couverts de pourriture et d'ombre, Sont comme ceux auxquels Ézéchiel parlait ; On voit partout sur eux l'affreux coup du boulet, La balafre du sabre et le trou de la lance ; Le vaste vent glacé souffle sur ce silence ; Ils sont nus et sanglants sous le ciel pluvieux. O morts pour mon pays, je suis votre envieux. IX A QUI LA VICTOIRE DEFINITIVE ? Sachez-le, puisqu'il faut, Teutons, qu'on vous l'apprenne, Non, vous ne prendrez pas l'Alsace et la Lorraine, Et c'est nous qui prendrons l'Allemagne. Ecoutez : Franchir notre frontière, entrer dans nos cités, Voir chez nous les esprits marcher, lire nos livres, Respirer l'air profond dont nos penseurs sont ivres, C'est rendre à son insu son épée au progrès ; C'est boire à notre coupe, accepter nos regrets, Nos deuils, nos maux féconds, nos voeux, nos espérances ; C'est pleurer nos pleurs ; c'est envier nos souffrances ; C'est vouloir ce grand vent, la révolution ; C'est comprendre, ô Germains ! ce que sait l'alcyon, Que l'orage farouche est pour l'onde une fête, Et que nous allons droit au but dans la tempête, En lui laissant briser nos mâts et nos agrès. Les rois donnent aux champs les peuples pour engrais, Et ce meurtre s'appelle ensuite la victoire ; Ils jettent Austerlitz ou Rosbach à l'histoire, Et disent : c'est fini. - Laissons le temps passer. Ce qui vient de finir, ô rois, va commencer. Oui, les peuples sont morts, mais le peuple va naître, A travers les rois l'aube invincible pénètre ; L'aube c'est la Justice et c'est la Liberté. Le conquérant se sent conquis. Dompteur dompté, Il s'étonne ; en son coeur plein d'une vague honte Une construction mystérieuse monte ; Belluaire imbécile entré chez un esprit, Il est la bête. Il voit l'idéal qui sourit, Il tremble, et n'ayant pu le tuer, il l'adore. Le glacier fond devant le rayon qui le dore. Un jour, comme en chantant Linus lui remuait Sa montagne, Titan, roi du granit muet, Cria : ne bouge pas, roche glacée et lourde ! La roche répondit : crois-tu que je sois sourde ? Ainsi la masse écoute et songe ; ainsi s'émeut, Quand mai des rameaux noirs vient desserrer le noeud, Quand la sève entre et court dans les branches nouvelles, L'arbre qu'emplissait l'ombre et qu'empliront les ailes. L'homme a d'informes blocs dans l'esprit, préjugés, Vice, erreur, dogmes faux d'égoïsme rongés ; Mais que devant lui passe une voix, un exemple, Toutes ces pierres vont faire en son âme un temple. Homme ! Thèbe éternelle en proie aux Amphions ! Ah ! délivrez-vous donc, nous vous en défions, Allemands, de Pascal, de Danton, de Voltaire ! Teutons, délivrez-vous de l'effrayant mystère Du progrès qui se fait sa part à tout moment, De la création maîtresse obscurément, Du vrai démuselant l'ignorance sauvage, Et du jour qui réduit toute âme en esclavage ! Esclavage superbe ! obéissance au droit Par qui l'erreur s'écroule et la raison s'accroît ! Délivrez-vous des monts qui vous offrent leur cime. Délivrez-vous de l'aile inconnue et sublime Que vous ne voyez pas et que vous avez tous ! Délivrez-vous du vent que nous soufflons sur vous ! Délivrez-vous du monde ignoré qui commence, Du devoir, du printemps et de l'espace immense ! Délivrez-vous de l'eau, de la terre, de l'air, Et de notre Corneille et de votre Schiller, De vos poumons voulant respirer, des prunelles Qui vous montrent là-haut les clartés éternelles, De la vérité, vraie à toute heure, en tout lieu, D'aujourd'hui, de demain... - Délivrez-vous de Dieu ! Ah ! vous êtes en France, Allemands ! prenez garde ! Ah ! barbarie ! ah ! foule imprudente et hagarde, Vous accourez avec des glaives ! ah ! vos camps, Tels que l'ardent limon vomi par les volcans, Roulent jusqu'à Paris hors de votre cratère ! Ah ! vous venez chez nous nous prendre un peu de terre ! Eh bien, nous vous prendrons tout votre coeur ! Demain, Demain, le but français étant le but humain, Vous y courrez. Oui, vous, grande nation noire, Vous irez à l'émeute, à la lutte, à la gloire, A l'épreuve, aux grands chocs, aux sublimes malheurs, Aux révolutions, comme l'abeille aux fleurs ! Hélas ! vous tuez ceux par qui vous devez vivre. Qu'importe la fanfare enflant ses voix de cuivre, Ces guerres, ces fracas furieux, ces blocus ! Vous semblez nos vainqueurs, vous êtes nos vaincus. Comme l'océan filtre au fond des madrépores, Notre pensée en vous entre par tous les pores ; Demain vous maudirez ce que nous détestons ; Et vous ne pourrez pas vous en aller, Teutons, Sans avoir fait ici provision de haine Contre Pierre et César, contre l'omble et la chaîne ; Car nos regards de deuil, de colère et d'effroi, Passent par-dessus vous, peuple, et frappent le roi ! Vous qui fûtes longtemps la pauvre tourbe aveugle Gémissant au hasard comme le taureau beugle, Vous puiserez chez nous l'altière volonté D'exister, et d'avoir au front une clarté ; Et le ferme dessein n'aura rien de vulgaire Que vous emporterez dans votre sac de guerre ; Ce sera l'âpre ardeur de faire comme nous, Et d'être tous égaux et d'être libres tous ; Allemands, ce sera l'intention formelle De foudroyer ce tas de trônes pêle-mêle, De tendre aux nations la main, et de n'avoir Pour maître que le droit, pour chef que le devoir ; Afin que l'univers sache, s'il le demande, Que l'Allemagne est forte et que la France est grande ; Que le Germain candide est enfin triomphant, Et qu'il est l'homme peuple et non le peuple enfant ! Vos hordes aux yeux bleus se mettront à nous suivre Avec la joie étrange et superbe de vivre, Et le contentement profond de n'avoir plus D'enclumes pour forger des glaives superflus. Le plus poignant motif que sur terre on rencontre D'être pour la raison, c'est d'avoir été contre ; On sert le droit avec d'autant plus de vertu Qu'on a le repentir de l'avoir combattu. L'Allemagne, de tant de meurtres inondée, Sera la prisonnière auguste de l'idée ; Car on est d'autant plus captif qu'on fut vainqueur ; Elle ne pourra pas rendre à la nuit son coeur ; L'Allemand ne pourra s'évader de son âme Dont nous aurons changé la lumière et la flamme, Et se reconnaîtra Français, en frémissant De baiser nos pieds, lui qui buvait notre sang ! Non, vous ne prendrez pas la Lorraine et l'Alsace, Et, je vous le redis, Allemands, quoi qu'on fasse, C'est vous qui serez pris par la France. Comment ? Comme le fer est pris dans l'ombre par l'aimant ; Comme la vaste nuit est prise par l'aurore ; Comme avec ses rochers, où dort l'écho sonore, Ses cavernes, ses trous de bêtes, ses halliers, Et son horreur sacrée et ses loups familiers, Et toute sa feuillée informe qui chancelle, Le bois lugubre est pris par la claire étincelle. Quand nos éclairs auront traversé vos massifs ; Quand vous aurez subi, puis savouré, pensifs, Cet air de France où l'âme est d'autant plus à l'aise Qu'elle y sent vaguement flotter la Marseillaise ; Quand vous aurez assez donné vos biens, vos droits, Votre honneur, vos enfants, à dévorer aux rois ; Quand vous verrez César envahir vos provinces ; Quand vous aurez pesé de deux façons vos princes, Quand vous vous serez dit : ces maîtres des humains Sont lourds à notre épaule et légers dans nos mains ; Quand, tout ceci passé, vous verrez les entailles Qu'auront faites sur nous et sur vous les batailles ; Quand ces charbons ardents dont en France les plis Des drapeaux, des linceuls, des âmes, sont remplis, Auront ensemencé vos profondeurs funèbres, Quand ils auront creusé lentement vos ténèbres, Quand ils auront en vous couvé le temps voulu, Un jour, soudain, devant l'affreux sceptre absolu, Devant les rois, devant les antiques Sodomes Devant le mal, devant le joug, vous, forêt d'hommes, Vous aurez la colère énorme qui prend feu ; Vous vous ouvrirez, gouffre, à l'ouragan de Dieu ; Gloire au Nord ! ce sera l'aurore boréale Des peuples, éclairant une Europe idéale ! Vous crierez: - Quoi ! des rois ! quoi donc ! un empereur ! Quel éblouissement, l'Allemagne en fureur ! Va, peuple ! O vision ! combustion sinistre De tout le noir passé, prêtre, autel, roi, ministre, Dans un brasier de foi, de vie et de raison, Faisant une lueur immense à l'horizon ! Frères, vous nous rendrez notre flamme agrandie. Nous sommes le flambeau, vous serez l'incendie. JANVIER 1871 I 1er JANVIER Enfant, on vous dira plus tard que le grand-père Vous adorait ; qu'il fit de son mieux sur la terre, Qu'il eut fort peu de joie et beaucoup d'envieux, Qu'au temps où vous étiez petits il était vieux, Qu'il n'avait pas de mots bourrus ni d'airs moroses, Et qu'il vous a quittés dans la saison des roses ; Qu'il est mort, que c'était un bonhomme clément ; Que, dans l'hiver fameux du grand bombardement, Il traversait Paris tragique et plein d'épées, Pour vous porter des tas de jouets, des poupées, Et des pantins faisant mille gestes bouffons ; Et vous serez pensifs sous les arbres profonds. II LETTRE A UNE FEMME (PAR BALLON MONTE, 10 JANVIER) Paris terrible et gai combat. Bonjour, madame. On est un peuple, on est un monde, on est une âme. Chacun se donne à tous et nul ne songe à soi. Nous sommes sans soleil, sans appui, sans effroi. Tout ira bien pourvu que jamais on ne dorme. Schmitz fait des bulletins plats sur la guerre énorme ; C'est Eschyle traduit par le père Brumoy. J'ai payé quinze francs quatre oeufs frais, non pour moi, Mais pour mon petit George et ma petite Jeanne. Nous mangeons du cheval, du rat, de l'ours, de l'âne. Paris est si bien pris, cerné, muré, noué, Gardé, que notre ventre est l'arche de Noé ; Dans nos flancs toute bête, honnête ou mal famée, Pénètre, et chien et chat, le mammon, le pygmée, Tout entre, et la souris rencontre l'éléphant. Plus d'arbres ; on les coupe, on les scie on les fend ; Paris sur ses chenets met les Champs-Elysées. On a l'onglée aux doigts et le givre aux croisées. Plus de feu pour sécher le linge des lavoirs, Et l'on ne change plus de chemise. Les soirs Un grand murmure sombre abonde au coin des rues, C'est la foule ; tantôt ce sont des voix bourrues, Tantôt des chants, parfois de belliqueux appels. La Seine lentement traîne des archipels De glaçons hésitants, lourds, où la canonnière Court, laissant derrière elle une écumante ornière. On vit de rien, on vit de tout, on est content. Sur nos tables sans nappe, où la faim nous attend, Une pomme de terre arrachée à sa crypte Est reine, et les oignons sont dieux comme en Egypte. Nous manquons de charbon, mais notre pain est noir. Plus de gaz ; Paris dort sous un large éteignoir ; A six heures du soir, ténèbres. Des tempêtes De bombes font un bruit monstrueux sur nos têtes. D'un bel éclat d'obus j'ai fait mon encrier. Paris assassiné ne daigne pas crier. Les bourgeois sont de garde autour de la muraille ; Ces pères, ces maris, ces frères qu'on mitraille, Coiffés de leurs képis, roulés dans leurs cabans, Guettent, ayant pour lit la planche de leurs bancs. Soit. Moltke nous canonne et Bismarck nous affame. Paris est un héros, Paris est une femme ; Il sait être vaillant et charmant ; ses yeux vont, Souriants et pensifs, dans le grand ciel profond, Du pigeon qui revient au ballon qui s'envole. C'est beau ; le formidable est sorti du frivole. Moi, je suis là, joyeux de ne voir rien plier. Je dis à tous d'aimer, de lutter, d'oublier, De n'avoir d'ennemi que l'ennemi ; je crie : Je ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie ! Quant aux femmes, soyez très fière, en ce moment Où tout penche, elles sont sublimes simplement. Ce qui fit la beauté des Romaines antiques [ Praestabat castas humilis fortunas Latinas, Casulae, somnique breves, et vellere tusco Vexatae duraeque manus, et proximus urbis Annibal, et stantes Collina in turre mariti. JUVÉNAL. ] , C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques, Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs, Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs, Et leurs maris debout sur la porte Colline. Ces temps sont revenus. La géante féline, La Prusse tient Paris, et, tigresse, elle mord Ce grand coeur palpitant du monde à moitié mort. Eh bien, dans ce Paris, sous l'étreinte inhumaine, L'homme n'est que Français, et la femme est Romaine. Elles acceptent tout, les femmes de Paris, Leur âtre éteint, leurs pieds par le verglas meurtris, Au seuil noir des bouchers les attentes nocturnes, La neige et l'ouragan vidant leurs froides urnes, La famine, l'horreur, le combat, sans rien voir Que la grande pairie et que le grand devoir ; Et Juvénal au fond de l'ombre est content d'elles. Le bombardement fait gronder nos citadelles. Dès l'aube, le tambour parle au clairon lointain ; La diane réveille, au vent frais du matin, La grande ville pâle et dans l'ombre apparue ; Une vague fanfare erre de rue en rue. On fraternise, on rêve un succès ; nous offrons Nos coeurs à l'espérance, à la foudre nos fronts. La ville par la gloire et le malheur élue Voit arriver les jours terribles et salue. Eh bien, on aura froid ! eh bien, on aura faim ! Qu'est cela ? C'est la nuit. Et que sera la fin ? L'aurore. Nous souffrons, mais avec certitude. La Prusse est le cachot et Paris est Latude. Courage ! on refera l'effort des jours anciens. Paris avant un mois chassera les Prussiens. Ensuite nous comptons, mes deux fils et moi, vivre Aux champs, auprès de vous, qui voulez bien nous suivre, Madame, et nous irons en mars vous en prier Si nous ne sommes pas tués en février. III BETISE DE LA GUERRE Ouvrière sans yeux, Pénélope imbécile, Berceuse du chaos où le néant oscille, Guerre, ô guerre occupée au choc des escadrons, Toute pleine du bruit furieux des clairons, O buveuse de sang, qui, farouche, flétrie, Hideuse, entraîne l'homme en cette ivrognerie, Nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit, Où flotte une clarté plus noire que la nuit, Folle immense, de vent et de foudres armée, A quoi sers-tu, géante, à quoi sers-tu, fumée, Si tes écroulements reconstruisent le mal, Si pour le bestial tu chasses l'animal, Si tu ne sais, dans l'ombre où ton hasard se vautre, Défaire un empereur que pour en faire un autre ? IV Non, non, non ! Quoi ! ce roi de Prusse suffirait ! Quoi ! Paris, ce lieu saint, cette cité forêt, Cette habitation énorme des idées Vers qui par des lueurs les âmes sont guidées, Ce tumulte enseignant la science aux savants, Ce grand lever d'aurore au milieu des vivants, Paris, sa volonté, sa loi, son phénomène, Sa consigne donnée à l'avant-garde humaine, Son Louvre qu'a puni sa Grève, son beffroi D'où sort tant d'espérance et d'où sort tant d'effroi, Ses toits, ses murs, ses tours, son étrange équilibre De Notre-Dame esclave et du Panthéon libre ; Quoi ! cet infini, quoi ! ce gouffre, cet amas, Ce navire idéal aux invisibles mâts, Paris, et sa moisson qu'il fauche et qu'il émonde, Sa croissance mêlée à la grandeur du monde, Ses révolutions, son exemple, et le bruit Du prodige qu'au fond de sa forge il construit, Quoi ! ce qu'il fonde, invente, ébauche, essaie, et crée, Quoi ! l'avenir couvé sous son aile sacrée, Tout s'évanouirait dans un coup de canon ! Quoi ! ton rêve, ô Paris, serait un rêve ! non. Paris est du progrès toute la réussite. Qu'importe que le nord roule son noir Cocyte, Et qu'un flot de passants le submerge aujourd'hui, Les siècles sont pour lui si l'heure est contre lui. Il ne périra pas. Quand la tempête gronde, Mes amis, je me sens une foi plus profonde ; Je sens dans l'ouragan le devoir rayonner, Et l'affirmation du vrai s'enraciner. Car le péril croissant n'est pour l'âme autre chose Qu'une raison de croître en courage, et la cause S'embellit, et le droit s'affermit, en souffrant, Et l'on semble plus juste alors qu'on est plus grand. Il m'est fort malaisé, quant à moi, de comprendre Qu'un lutteur puisse avoir un motif de se rendre ; Je n'ai jamais connu l'art de désespérer ; Il faut pour reculer, pour trembler, pour pleurer, Pour être lâche, et faire avec l'honneur divorce, Se donner une peine au-dessus de ma force. V SOMMATION Laissez-la donc aller cette France immortelle ! Ne la conduisez pas ! Et quel besoin a-t-elle De vous, soldat vaillant, mais enclin à charger Les saints du ciel du soin d'écarter le danger ? Pour Paris dont on voit flamboyer la couronne A travers le nuage impur qui l'environne, Pour ce monde en péril, pour ce peuple en courroux, Vous êtes trop pieux, trop patient, trop doux ; Et ce sont des vertus dont nous n'avons que faire. Vous croyez-vous de force à remorquer la sphère Qui, superbe, impossible à garder en prison, Sort de l'ombre au-dessus du sinistre horizon ? Laissez la France, énorme étoile échevelée, Des ouragans hideux dissiper la mêlée, Et combattre, et, splendeur irritée, astre épars, Géante, tenir tête aux rois de toutes parts, Vider son carquois d'or sur tous ces Schinderhannes, Secouer sa crinière ardente, et dans leurs crânes, Dans leurs casques d'airain, dans leurs fronts, dans leurs yeux Dans leurs coeurs, enfoncer ses rayons furieux ! Vous ne comprenez pas cette haine sacrée. L'heure est sombre ; il s'agit de sauver l'empyrée Qu'une nuée immonde et triste vient ternir, De dégager le bleu lointain de l'avenir, Et de faire une guerre implacable à l'abîme. Vous voyez en tremblant Paris être sublime ; Et vous craignez, esprit myope et limité, Cette démagogie immense de clarté. Ah ! laissez cette France, espèce d'incendie Dont la flamme indomptable est par les vents grandie, Rugir, cribler d'éclairs la brume qui s'enfuit, Et faire repentir les princes de la nuit D'être venus jeter sur le volcan solaire Leur fange, et d'avoir mis la lumière en colère ! L'aube, pour ces rois vils, difformes, teints de sang, Devient épouvantable en s'épanouissant ; Laissez s'épanouir là-haut cette déesse ! Ne gênez pas, vous fait pour qu'on vous mène en laisse La grande nation qui ne veut pas de frein. Laissez la Marseillaise ivre de son refrain Se ruer éperdue à travers les batailles. La lumière est un glaive ; elle fait des entailles Dans le nuage ainsi qu'un bélier dans la tour ; Laissez donc s'accomplir la revanche du jour ! Vous l'entravez lieu de l'aider. Dans l'outrage, Un grand peuple doit être admirable avec rage. Quand l'obscurité fauve et perfide a couvert La plaine, et fait un champ sépulcral du pré vert, Du bois un ennemi, du fleuve un précipice, Quand elle a protégé de sa noirceur propice Toutes les trahisons des renards et des loups, Quand tous les êtres bas, visqueux, abjects, jaloux, L'affreux lynx, le chacal boiteux, l'hyène obscène, L'aspic lâche, ont pu, grâce à la brume malsaine, Sortir, rôder, glisser, ramper, boire du sang, Le matin vient ainsi qu'un vengeur, et l'on sent De l'indignation dans le jour qui se lève. Guillaume, ce spectre, et la Prusse, ce rêve, Quand la meute des rois voraces, quand l'essaim De tous les noirs oiseaux qu'anime un vil dessein Et que l'instinct féroce aux carnages attire, Quand la guerre, à la fois larron, hydre et satyre, Quand les fléaux, que l'ombre inexorable suit, Envahissent l'azur des peuples, font la nuit, Ne vous en mêlez pas, vous soldat cher au prêtre ; Laissez la France au seuil des gouffres apparaître, Se dresser, empourprer les cimes, resplendir, Et, dardant en tous sens, du zénith au nadir, Son éblouissement qui sauve et qui dévore, Terrible, délivrer le ciel à coups d'aurore ! VI UNE BOMBE AUX FEUILLANTINES Qu'es-tu ? quoi, tu descends de là-haut, misérable ! Quoi ! toi, le plomb, le feu, la mort, l'inexorable, Reptile de la guerre au sillon tortueux, Quoi ! toi, l'assassinat cynique et monstrueux Que les princes du fond des nuits jettent aux hommes, Toi, crime, toi, ruine et deuil, toi qui te nommes Haine, effroi, guet-apens, carnage, horreur, courroux, C'est à travers l'azur que tu t'abats sur nous ! Chute affreuse de fer, éclosion infâme, Fleur de bronze éclatée en pétales de flamme, O vile foudre humaine, ô toi par qui sont grands Les bandits, et par qui sont divins les tyrans, Servante des forfaits royaux, prostituée, Par quel prodige as-tu jailli de la nuée ? Quelle usurpation sinistre de l'éclair ! Comment viens-tu du ciel, toi qui sors de l'enfer ! L'homme que tout à l'heure effleura ta morsure, S'était assis pensif au coin d'une masure. Ses yeux cherchaient dans l'ombre un rêve qui brilla ; Il songeait ; il avait, tout petit, joué là ; Le passé devant lui, plein de voix enfantines, Apparaissait ; c'est là qu'étaient les Feuillantines ; Ton tonnerre idiot foudroie un paradis. Oh ! que c'était charmant ! comme on riait jadis ! Vieillir, c'est regarder une clarté décrue. Un jardin verdissait où passe cette rue. L'obus achève, hélas, ce qu'a fait le pavé. Ici les passereaux pillaient le sénevé, Et les petits oiseaux se cherchaient des querelles ; Les lueurs de ce bois étaient surnaturelles ; Que d'arbres ! quel air pur dans les rameaux tremblants ! On fut la tête blonde, on a des cheveux blancs ; On fut une espérance et l'on est un fantôme. Oh ! comme on était jeune à l'ombre du vieux dôme ! Maintenant on est vieux comme lui. Le voilà. Ce passant rêve. Ici son âme s'envola Chantante, et c'est ici qu'à ses vagues prunelles Apparurent des fleurs qui semblaient éternelles. Ici la vie était de la lumière ; ici Marchait, sous le feuillage en avril épaissi, Sa mère qu'il tenait par un pan de sa robe. Souvenirs ! comme tout brusquement se dérobe ! L'aube ouvrant sa corolle à ses regards a lui Dans ce ciel où flamboie en ce moment sur lui L'épanouissement effroyable des bombes. O l'ineffable aurore où volaient des colombes ! Cet homme, que voici lugubre, était joyeux. Mille éblouissements émerveillaient ses yeux. Printemps ! en ce jardin abondaient les pervenches, Les roses, et des tas de pâquerettes blanches Qui toutes semblaient rire au soleil se chauffant, Et lui-même était fleur, puisqu'il était enfant. VII LE PIGEON Sur terre un gouffre d'ombre énorme où rien ne luit, Comme si l'on avait versé là de la nuit, Et qui semble un lac noir ; dans le ciel un point sombre. Lac étrange. Des flots, non, mais des toits sans nombre ; Des ponts comme à Memphis, des tours comme à Sion ; Des têtes, des regards, des voix ; ô vision ! Cette stagnation de ténèbres murmure, Et ce lac est vivant, une enceinte le mure, Et sur lui de l'abîme on croit voir l'affreux sceau. Le lac sombre est la ville, et le point noir l'oiseau ; Le vague alérion vole au peuple fantôme ; Et l'un vient au secours de l'autre. C'est l'atome Qui vient dans l'ombre en aide au colosse. L'oiseau Ignare, et, doux lutteur, à travers ce réseau De nuée et de vent qui flotte dans l'espace, Il vole, il a son but, il veut, il cherche, il passe, Reconnaissant d'en haut fleuves, arbres, buissons, Par-dessus la rondeur des blêmes horizons. Il songe à sa femelle, à sa douce couvée, Au nid, à sa maison, pas encor retrouvée, Au roucoulement tendre, au mois de mai charmant ; Il vole ; et cependant, au fond du firmament, Il traîne à son insu toute notre ombre humaine ; Et tandis que l'instinct vers son toit le ramène Et que sa petite âme est toute à ses amours, Sous sa plume humble et frêle il a les noirs tambours, Les clairons, la mitraille éclatant par volées, La France et l'Allemagne éperdument mêlées, La bataille, l'assaut, les vaincus, les vainqueurs, Et le chuchotement mystérieux des coeurs, Et le vaste avenir qui, fatal, enveloppe Dans le sort de Paris le destin de l'Europe. Oh ! qu'est-ce que c'est donc que l'Inconnu qui fait Croître un germe malgré le roc qui l'étouffait ; Qui, tenant, maniant, mêlant les vents, les ondes, Les tonnerres, la mer où se perdent les sondes, Pour faire ce qui vit prenant ce qui n'est plus, Maître des infinis, a tous les superflus, Et qui, puisqu'il permet la faute, la misère, Le mal, semble parfois manquer du nécessaire ; Qui pour une hirondelle édifie un donjon, Qui pour créer un lys, ou gonfler un bourgeon, Ou pousser une feuille à travers les écorces, Prodigue l'océan mystérieux des forces ; Qui n'a l'air de savoir que faire de l'amas Des neiges, et de l'urne obscure des frimas Toujours prête à noyer les cieux ; qui parfois semble, Laissant dépendre tout d'un point d'appui qui tremble, D'un roseau, d'un hasard, d'un souffle aérien, S'épuiser en efforts prodigieux pour rien ; Qui se sert d'un titan moins bien que d'un pygmée ; Qui dépense en colère inutile, en fumée, Tous ces géants, Vésuve, Etna, Chimborazo, Et fait porter un monde à l'aile d'un oiseau ! VIII LA SORTIE L'aube froide blêmit, vaguement apparue. Une foule défile en ordre dans la rue ; Je la suis, entraîné par ce grand bruit vivant Que font les pas humains quand ils vont en avant. Ce sont des citoyens partant pour la bataille. Purs soldats ! Dans les rangs, plus petit par la taille, Mais égal par le coeur, l'enfant avec fierté Tient par la main son père, et la femme à côté Marche avec le fusil du mari sur l'épaule. C'est la tradition des femmes de la Gaule D'aider l'homme à porter l'armure, et d'être là, Soit qu'on nargue César, soit qu'on brave Attila, Que va-t-il se passer ? L'enfant rit, et la femme Ne pleure pas. Paris subit la guerre infâme ; Et les Parisiens sont d'accord sur ceci Que par la honte seule un peuple est obscurci, Que les aïeux seront contents, quoi qu'il arrive, Et que Paris mourra pour que la France vive. Nous garderons l'honneur ; le reste, nous l'offrons. Et l'on marche. Les yeux sont indignés, les fronts Sont pâles ; on y lit : Foi, Courage, Famine. Et la troupe à travers les carrefours chemine, Tête haute, élevant son drapeau, saint haillon ; La famille est toujours mêlée au bataillon ; On ne se quittera que là-bas aux barrières. Ces hommes attendris et ces femmes guerrières Chantent ; du genre humain Paris défend les droits. Une ambulance passe, et l'on songe à ces rois Dont le caprice fait ruisseler des rivières De sang sur le pavé derrière les civières. L'heure de la sortie approche ; les tambours Battent la marche en foule au fond des vieux faubourgs ; Tous se hâtent ; malheur à toi qui nous assièges ! Ils ne redoutent pas les pièges, car les pièges Que trouvent les vaillants en allant devant eux Font le vaincu superbe et le vainqueur honteux. Ils arrivent aux murs, ils rejoignent l'armée. Tout à coup le vent chasse un flocon de fumée ; Halte ! C'est le premier coup de canon. Allons ! Un long frémissement court dans les bataillons, Le moment est venu, les portes sont ouvertes, Sonnez, clairons ! Voici là-bas les plaines vertes, Les bois où rampe au loin l'invisible ennemi, Et le traître horizon, immobile, endormi, Tranquille, et plein pourtant de foudres et de flammes. On entend des voix dire : Adieu ! - Nos fusils, femmes Et les femmes, le front serein, le coeur brisé, Leur rendent leur fusil après l'avoir baisé. IX DANS LE CIRQUE Le lion du midi voit venir l'ours polaire. L'ours court droit au lion, grince, et plein de colère, L'attaque plus grondant que l'autan nubien. Et le lion lui dit : Imbécile ! c'est bien. Nous sommes dans le cirque, et tu me fais la guerre. Pourquoi ? Vois-tu là-bas cet homme au front vulgaire ? C'est un nommé Néron, empereur des Romains. Tu combats pour lui. Saigne, il rit, il bat des mains. Nous ne nous gênions pas dans la grande nature, Frère, et le ciel sur nous fait la même ouverture, Et tu ne vois pas moins d'astres que je n'en vois. Que nous veut donc ce maître assis sur un pavois ? Il est content ; et nous, nous mourons par son ordre ; Et c'est à lui de rire et c'est à nous de mordre. Il nous fait massacrer l'un par l'autre ; et, pendant, Frère, que mon coup d'ongle attend ton coup de dent, Il est là sur son trône et nous regarde faire. Nos tourments sont ses jeux ; il est d'une autre sphère. Frère, quand nous versons à ruisseaux notre sang, Il appelle cela de la pourpre. Innocent, Niais, viens m'attaquer. Soit. Mes griffes sont prêtes ; Mais je pense et je dis que nous sommes des bêtes De nous entretuer avec tant de fureur, Et que nous ferions mieux de manger l'empereur. X APRES LES VICTOIRES DE BAPAUME, DE DIJON ET DE VILLERSEXEL Côté des hommes. Soit. C'est le meilleur côté ; Je le veux bien. Pourtant naguère j'ai noté, Pour les mettre à profit, les choses fort honnêtes Que le lion disait à l'ours ; côté des bêtes. C'est à peu prés ceci : - L'ours ! il est peu moral De venir, dans l'espoir de passer caporal, M'attaquer, moi qui suis ton frère ayant des ongles. L'ours ! tu vis dans la neige et je vis dans les jongles ; Tu viens du nord, je suis du midi. Ce Néron N'est rien qu'un nom hideux soufflé dans un clairon. Il a pris un morceau de l'Europe quelconque ; Cent héraults, appliquant leurs bouches à leur conque, Précédent ce tueur qui vainquit par hasard ; César fut crocodile et Néron est lézard ; L'un est le grand, et l'autre est le petit. Mon frère, Méprisons ces gens-là. Nous battre ! pourquoi faire ? J'affirme qu'il serait beaucoup plus à propos D'aller droit à Néron, et, malgré ses troupeaux De garde éthiopienne et de garde sicambre, D'en empoigner chacun tranquillement un membre. Déshabiller Néron de sa peau de César Me plairait ; envoyer ma ruade à son char Me tente ; il sied parfois qu'une griffe efficace Fouille une majesté jusque dans la carcasse, Et nous verrions peut-être en vidant ce vainqueur, Toi, qu'il est sans cervelle, et moi, qu'il est sans coeur. Mordre son maître est doux ; je pense que nos gueules, Si la mode en venait, ne resteraient pas seules. Tout ce tas d'animaux battus, rampant, grondant, Paierait les coups de fouet avec des coups de dent. Ce serait beau. La terre est pour nous assez ample ; Aimons-nous. Mon avis, puisqu'il s'agit d'exemple, Est d'en donner un bon et non pas un mauvais. Quant à ce tyran-ci, j'ai faim, et j'y rêvais. Est-il César ? est-il Néron ? que nous importe ! Quelque tache qu'il ait, quelque laurier qu'il porte, Frère, il n'éveille en moi que le même appétit ; Je le dévore grand, je le mange petit. L'ours n'ayant pas compris ces paroles d'un sage, Le grand lion clément lui griffa le visage Et l'éborgna ; si bien que l'ours, devant témoins, Eut la honte de plus avec un oeil de moins. XI ENTRE DEUX BOMBARDEMENTS Dès votre premier cri, Jeanne, vous excitiez Nos admirations autant que nos pitiés ; Vous naissiez ; vous aviez cette toute-puissance, La grâce ; vous étiez la crèche qu'on encense, L'humble marmot divin qui n'a point encor d'yeux, Et qu'une étoile vient chercher du haut des cieux ; Puis vous eûtes six jours, vous eûtes six semaines, Puis six mois, lueur frêle en nos ombres humaines. Jeanne, vous avancez en âge cependant ; Vous avez des cheveux, vous avez une dent, Et vous voilà déjà presque un grand personnage. En vous à peine un peu du nouveau-né surnage, Vous voulez être à terre ; il vous faut le péril, La marche, et le maillot vous semble puéril ; Votre frère plus vieux chante la Marseillaise ; Il a deux ans ; et vous, vous grimpez sur ma chaise, Ou, fière, vous rampez derrière un paravent ; Vous voulez un jouet savant, même vivant ; Avec un jeune chat vous êtes en ménage ; La croissance vous tient dans son souple engrenage Et remplace l'enfant qui vagit par l'enfant Qui jase, et l'humble cri par le cri triomphant ; L'ange qui mange rit de l'ange à la mamelle ; Vous vous transfigurez sans cesse, et le temps mêle A la Jeanne d'hier la Jeanne d'aujourd'hui. A chaque pas qu'il fait, l'enfant derrière lui Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même. On se souvient de tous, on les pleure, on les aime, Et ce seraient des morts s'il n'était vivant, lui. Déjà plus d'une étoile en ce doux astre a lui. Il semble qu'en cet être enchanté, pour nous plaire, Chaque âge tour à tour donne son exemplaire ; C'est un soleil levant que ce petit destin ! Car le sort est masqué de rayons le matin ; Et les blancheurs de l'aube, aimable et chaste fête, Viennent l'une après l'autre entourer cette tête Et lui faire on ne sait quel pur couronnement. On dirait que la vie, avec un soin charmant, Essaie à ce jésus toutes les auréoles, Se préparant ainsi par les caresses molles, Les roses, les baisers, le rire frais et prompt, A lui mettre plus tard les épines au front. XII Mais, encore une fois, qui donc à ce pauvre homme A livré ce Paris qui contient Sparte et Rome ? Où donc a-t-on été chercher ce guide-là ? Qui donc à nos destins terribles le mêla ? Ainsi, lorsqu'il s'agit de s'évader du gouffre, De sortir du chaos qui menace et qui souffre, De dissiper la nuit, de monter au-dessus Des nuages profonds dans l'abîme aperçus, Et de verser l'aurore aux vagues infinies, Nous ne nous fions plus à ces quatre génies, Audace, Humanité, Volonté, Liberté, Qui traînent dans les cieux le char de la clarté, Et que tu fais bondir sous ta main familière, France ; on prend pour meneur et pour auxiliaire On ne sait quel pauvre être obscurément conduit, Lent et fidèle, ayant derrière lui la nuit, Dont le suprême instinct serait d'être immobile, Et qui, tâtant l'espace et tendant sa sébile, Sans tactique, sans but, sans colère, sans art, Attend de l'inconnu l'aumône d'un hasard ! C'est le moment de mettre en fuite l'ombre noire Et d'ouvrir cette porte altière, la victoire ; On ne se croirait pas guidé, gardé, ni sûr De pouvoir s'enfoncer fièrement dans l'azur, Et d'échapper aux chocs, aux fureurs, aux huées, Aux coups de fronde, aux vents, à travers les nuées, Et d'éviter l'écueil, la chute, le récif, Si cet humble petit marcheur, morne et poussif, Rêveur comme la taupe, utile comme l'âne, Ne complétait l'énorme attelage qui plane ! Quoi ! dans l'heure où la France est en péril, ayant Pour tirer hors des flots le quadrige effrayant, Les quatre esprits géants qui brisent tous les voiles, Monstres dont la crinière est mêlée aux étoiles Et que suit, essoufflé, l'essaim des aquilons, Nous disons : Ce n'est pas assez ! et nous voulons Un renfort, et, voyant le précipice immense, Voyant l'ombre qu'il faut franchir, notre démence, Devant le noir nadir et le zénith vermeil, Ajoute un chien d'aveugle aux chevaux du soleil ! XIII CAPITULATION Ainsi les nations les plus grandes chavirent ! C'est à l'avortement que tes travaux servirent, O peuple ! et tu dis : Quoi ! pour cela nous restions Debout toute la nuit sur les hauts bastions ! C'est pour cela qu'on fut brave, altier, invincible, Et que, la Prusse étant la flèche, on fut la cible ; C'est pour cela qu'on fut héros, qu'on fut martyr ; C'est pour cela qu'on a combattu plus que Tyr, Plus que Sagonte, plus que Byzance et Corinthe ; C'est pour cela qu'on a cinq mois subi l'étreinte De ces Teutons furtifs, noirs, ayant dans les yeux La sinistre stupeur des bois mystérieux ! C'est pour cela qu'on a lutté, creusé des mines, Rompu des ponts, bravé la peste et les famines, Fait des fossés, planté des pieux, bâti des forts, France, et qu'on a rempli de la gerbe des morts Le tombeau, cette grange obscure des batailles ! C'est pour cela qu'on a vécu sous les mitrailles ! Cieux profonds ! après tant d'épreuves, après tant D'efforts du grand Paris, sanglant, broyé, content, Après l'auguste espoir, après l'immense attente De la cité superbe à vaincre haletante, Qui semblait, se ruant sur les canons d'airain, Ronger son mur ainsi que le cheval son frein ; Quand la vertu croissait dans les douleurs accrues, Quand les petits enfants, bombardés dans les rues, Ramassaient en riant obus et biscayens, Quand pas un n'a faibli parmi les citoyens, Quand on était là, prêts à sortir, trois cent mille, Ce tas de gens de guerre a rendu cette ville ! Avec ton dévoûment, ta fureur, ta fierté, Et ton courage, ils ont fait de la lâcheté, O peuple, et ce sera le frisson de l'histoire De voir à tant de honte aboutir tant de gloire ! Paris, 27 janvier. FEVRIER I AVANT LA CONCLUSION DU TRAITE Si nous terminions cette guerre Comme la Prusse le voudrait, La France serait comme un verre Sur la table d'un cabaret ; On le vide, puis on le brise. Notre fier pays disparaît. O deuil ! il est ce qu'on méprise, Lui qui fut ce qu'on admirait. Noir lendemain ! l'effroi pour règle ; Toute lie est bue à son tour ; Et le vautour vient après l'aigle, Et l'orfraie après le vautour ; Deux provinces écartelées ; Strasbourg en croix, Metz au cachot ; Sedan, déserteur des mêlées, Marquant la France d'un fer chaud ; Partout, dans toute âme captive, Le goût abject d'un vil bonheur Remplace l'orgueil ; on cultive La croissance du déshonneur ; Notre antique splendeur flétrie ; L'opprobre sur nos grands combats ; L'étonnement de la patrie Point accoutumée aux fronts bas ; L'ennemi dans nos citadelles, Sur nos tours l'ombre d'Attila, De sorte que les hirondelles Disent : la France n'est plus là ! La bouche pleine de Bazaine, La Renommée au vol brisé Salit de sa bave malsaine Son vieux clairon vertdegrisé ; Si l'on se bat, c'est contre un frère ; On ne sait plus ton nom, Bayard ! On est un assassin pour faire Oublier qu'on fut un fuyard ; Une âpre nuit sur les fronts monte ; Nulle âme n'ose s'envoler ; Le ciel constate notre honte Par le refus de s'étoiler ; Froid sombre ! on voit, à plis funèbres, Entre les peuples se fermer Une profondeur de ténèbres Telle qu'on ne peut plus s'aimer ; Entre France et Prusse on s'abhorre ; Tout ce troupeau d'hommes nous hait ; Et notre éclipse est leur aurore, Et notre tombe est leur souhait ; Naufrage ! Adieu les grandes tâches ! Tout est trompé ; tout est trompeur ; On dit de nos drapeaux : Ces lâches ! Et de nos canons : Ils ont peur ! Plus de fierté ; plus d'espérance ; Sur l'histoire un suaire épais... - Dieu, ne fais pas tomber la France Dans l'abîme de cette paix ! Bordeaux, 14 février. II AUX REVEURS DE MONARCHIE Je suis en république, et pour roi j'ai moi-même. Sachez qu'on ne met point aux voix ce droit suprême ; Ecoutez bien, messieurs, et tenez pour certain Qu'on n'escamote pas la France un beau matin. Nous, enfants de Paris, cousins des Grecs d'Athènes, Nous raillons et frappons. Nous avons dans les veines Non du sang de fellahs ni du sang d'esclavons, Mais un bon sang gaulois et français. Nous avons Pour pères les grognards et les Francs pour ancêtres : Retenez bien ceci que nous sommes les maîtres. La Liberté jamais en vain ne nous parla. Souvenez-vous aussi que nos mains que voilà, Ayant brisé des rois, peuvent briser des cuistres. Bien. Faites-vous préfets, ambassadeurs, ministres, Et dites-vous les uns aux autres grand merci. O faquins, gorgez-vous. N'ayez d'autre souci, Dans ces royaux logis dont vous faites vos antres, Que d'aplatir vos coeurs et d'arrondir vos ventres ; Emplissez-vous d'orgueil, de vanité, d'argent, Bien. Allez. Nous aurons un mépris indulgent, Nous nous détournerons et vous laisserons faire ; L'homme ne peut hâter l'heure que Dieu diffère. Soit. Mais n'attentez pas au droit du peuple entier. Le droit au fond des coeurs, libre, indomptable, altier Vit, guette tous vos pas, vous juge, vous défie, Et vous attend. J'affirme et je vous certifie Que vous seriez hardis d'y toucher seulement Rien que pour essayer et pour voir un moment ! Rois, larrons ! vous avez des poches assez grandes Pour y mettre tout l'or du pays, les offrandes Des pauvres, le budget, tous nos millions, mais Pour y mettre nos droits et notre honneur, jamais ! Jamais vous n'y mettrez la grande République. D'un côté tout un peuple ; et de l'autre une clique ! Qu'est votre droit divin devant le droit humain ? Nous votons aujourd'hui, nous voterons demain. Le souverain, c'est nous ; nous voulons, tous ensemble, Régner comme il nous plaît, choisir qui bon nous semble, Nommer qui nous convient dans notre bulletin. Gare à qui met la griffe aux boites du scrutin ! Gare à ceux d'entre vous qui fausseraient le vote ! Nous leur ferions danser une telle gavotte, Avec des violons si bien faits tout exprès, Qu'ils en seraient encor pâles dix ans après ! III PHILOSOPHIE DES SACRES ET COURONNEMENTS Cet homme est laid, cet homme est vieux, cet homme est bête. Qu'est-ce que vous mettez sur cette pauvre tête ? Une couronne ? Non, deux couronnes. Non, trois. Celle des empereurs avec celle des rois, Le laurier de César, la croix de Charlemagne, Et puis un peu de France et beaucoup d'Allemagne. Sous cet amas jadis Charles Quint vacilla. La paix du monde tient à ce que tout cela Sur ce vieux front tremblant demeure en équilibre. Ce bonhomme vraiment serait plus heureux libre, Et sans lui nous serions plus à notre aise aussi. S'il a mal digéré, le ciel est obscurci ; Son moindre borborygme est une âpre secousse ; On chancelle s'il crache, on s'écroule s'il tousse ; Son ignorance fait sur la terre un brouillard. Pourquoi ne pas laisser tranquille ce vieillard ? S'il n'avait ni soldats, ni ducs, ni connétables, Nous le recevrions volontiers à nos tables ; Nos verres, sous le pampre, au soleil, en plein vent, Choqueraient le tien, sire, et tu serais vivant. Non, l'on t'empaille idole, et l'on te pétrifie Sous un lourd casque à pointe, et, comme on se défie Du roi d'en haut jaloux des rois d'en bas, on met, Sire, un paratonnerre en cuivre à ton sommet ; Et ton peuple est si fier qu'il t'adore ; on t'affuble D'un manteau comme on passe au pape une chasuble, Et te voilà tyran, et nous t'avons sur nous, Le goût de l'homme étant de se mettre à genoux. Tu portes désormais l'Etna comme Encelade, Et comme Atlas le monde. O maître, sois malade, Infirme, catarrheux, vieux tant que tu voudras, Claque des dents avec la fièvre entre deux draps, Qu'importe ? l'univers n'en est pas moins ta chose. L'Europe est un effet dont tu seras la cause. Rayonne. A ta cheville aucun héros ne va. Bossuet jettera sous tes pieds Jehovah ; Tu seras proclamé Très-Haut en pleine chaire. Un roi, fût-il un nain, fût-il un pauvre hère, Hydropique, goitreux, perclus, tortu, fourbu, Moins ferme sur ses pieds qu'un reître ayant trop bu, Eût-il morve et farcin, rachis, goutte et gravelle, Fût-il maigre d'esprit et petit de cervelle, N'eût-il pas beaucoup plus de caboche qu'un rat, Fût-il, sous la splendeur du cordon d'apparat, Dans l'ombre enguirlandé d'un engin herniaire, Reste auguste et puissant jusqu'à l'heure dernière Et jusqu'au soubresaut de son hoquet final ; Tous, l'homme de l'autel, l'homme du tribunal, Prosternent devant lui leur grave platitude ; Il a l'effarement de la décrépitude, C'est toujours César ; même en ruine et mourant, La majesté s'obstine et le couvre, il est grand ; Et la pourpre est sur lui, sainte, splendide, austère, Quand du sceptre et du trône il passe aux vers de terre ; Agonisant, il règne ; on le voit s'assoupir, On craint presque un tonnerre en son dernier soupir ; La foule aux reins courbés le place en un tel temple Qu'elle tremble, et d'en bas l'admire et le contemple Quand misérable il entre au sépulcre béant, Et le croit encor dieu qu'il est déjà néant. IV A CEUX QUI REPARLENT DE FRATERNITE Quand nous serons vainqueurs, nous verrons. Montrons-leur, Jusque-là, le dédain qui sied à la douleur. L'oeil âprement baissé convient à la défaite. Libre, on était apôtre, esclave, on est prophète ; Nous sommes garrottés ! Plus de nations soeurs ! Et je prédis l'abîme à nos envahisseurs. C'est la fierté de ceux qu'on a mis à la chaîne De n'avoir désormais d'autre abri que la haine. Aimer les Allemands ? Cela viendra, le jour Où par droit de victoire on aura droit d'amour. La déclaration de paix n'est jamais hanche De ceux qui, terrassés, n'ont pas pris leur revanche ; Attendons notre tour de barrer le chemin. Mettons-les sous nos pieds, puis tendons-leur la main. Je ne puis que saigner tant que la France pleure. Ne me parlez donc pas de concorde à cette heure ; Une fraternité bégayée à demi Et trop tôt, fait hausser l'épaule à l'ennemi ; Et l'offre de donner aux rancunes relâche Qui demain sera digne, aujourd'hui serait lâche. V LOI DE FORMATION DU PROGRES Une dernière guerre ! hélas, il la faut ! oui. Quoi ! le deuil triomphant, le meurtre épanoui, Sont les conditions de nos progrès ! Mystère ! Quel est donc ce travail étrange de la terre ? Quelle est donc cette loi du développement De l'homme par l'enfer, la peine et le tourment ? Pour quelque but final dont notre humble prunelle N'aperçoit même pas la lueur éternelle, L'être des profondeurs a-t-il donc décrété, Dans les azurs sans fond de la sublimité, Que l'homme ne doit point faire un pas qui n'enseigne De quel pied il chancelle et de quel flanc il saigne, Que la douleur est l'or dont se paie ici-bas Le bonheur acheté par tant d'âpres combats ; Que toute Rome doit commencer par un antre ; Que tout enfantement doit déchirer le ventre ; Qu'en ce monde l'idée aussi bien que la chair Doit saigner, et, touchée en naissant par le fer, Doit avoir, pour le deuil comme pour l'espérance, Son mystérieux sceau de vie et de souffrance Dans cette cicatrice auguste, le nombril ; Que l'oeuf de l'avenir, pour éclore en avril, Doit être déposé dans une chose morte ; Qu'il faut que le bien naisse et que l'épi mûr sorte De cette plaie en fleur qu'on nomme le sillon, Que le cri jaillit mieux en mordant le bâillon ; Que l'homme doit atteindre à des édens suprêmes, Dont la porte déjà, dans l'ombre des problèmes, Apparaît radieuse à ses yeux enflammés, Mais que les deux battants en resteront fermés, Malgré le saint, le christ, le prophète et l'apôtre, Si Satan n'ouvre l'un, si Caïn n'ouvre l'autre ? O contradictions terribles ! d'un côté On voit la loi de paix, de vie et de bonté Par-dessus l'infini dans les prodiges luire ; Et de l'autre on écoute une voix triste dire : - Penseurs, réformateurs, porte-flambeaux, esprits, Lutteurs, vous atteindrez l'idéal ! à quel prix ? Au prix du sang, des fers, du deuil, des hécatombes. La route du progrès, c'est le chemin des tombes. - Voyez : le genre humain, à cette heure opprimé Par les forces sans yeux dont ce globe est formé, Doit vaincre la matière, et, c'est là le problème, L'enchaîner, pour se mettre en liberté lui-même. L'homme prend la nature énorme corps à corps ; Mais comme elle résiste ! elle abat les plus forts. Derrière l'inconnu la nuit se barricade ; Le monde entier n'est plus qu'une vaste embuscade ; Tout est piège ; le sphinx, avant d'être dompté, Empreint son ongle au flanc de l'homme épouvanté ; Par moments il sourit et fait des offres traîtres ; Les savants, les songeurs, ceux qui sont les seuls prêtres, Cèdent à ces appels funèbres et moqueurs ; L'énigme invite, embrasse et brise ses vainqueurs ; Les éléments, du moins ce qu'ainsi