DIEU PAR VICTOR HUGO LE SEUIL DU GOUFFRE [L'ESPRIT HUMAIN] Et je voyais au loin sur ma tête un point noir. Comme on voit une mouche au plafond se mouvoir, Ce point allait, venait; et l'ombre était sublime. Et l'homme, quand il pense, étant ailé, l'abîme M'attirant dans sa nuit toujours de plus en plus, Comme une algue qu'entraîne un ténébreux reflux, Vers ce point noir, planant dans la profondeur blême, Je me sentais déjà m'envoler de moi-même Quand je fus arrêté par quelqu'un qui me dit -Demeure: En même temps une main s'étendit. J'étais déjà très haut dans la nuée obscure. Et je vis apparaître une étrange figure; Un être tout semé de bouches, d'ailes, d'yeux; Vivant, presque lugubre et presque radieux. Vaste, il volait; plusieurs des ailes étaient chauves. En s'agitant, les cils de ses prunelles fauves Jetaient plus de rumeur qu'une troupe d'oiseaux Et ses plumes faisaient un bruit de grandes eaux. Cauchemar de la chair ou vision d'apôtre, Selon qu'il se montrait d'une face ou de l'autre, Il semblait une bête ou semblait un esprit. Il paraissait, dans l'air où mon vol le surprit, Faire de la lumière et faire des ténèbres. Calme, il me regardait dans les brouillards funèbres. Et je sentais en lui quelque chose d'humain. Qu'es-tu donc, toi qui viens me barrer le chemin, Être obscur, frissonnant au souffle de ces brumes? Lui dis-je. Il répondit: -Je suis une des plumes De la nuit, sombre oiseau de nue et de rayons, Noir paon épanoui des constellations. Je suis ce qui court, vole, erre, s'enfle, s'apaise; Je suis en même temps ce qui retombe, pèse, Saisit l'aile qui va, retient l'essor qui fuit, Et descend; car le fond de mon être est la nuit. -Ton nom? -dis-je. Il reprit: -Pour toi qui, loin des causes, Vas flottant, et ne peux voir qu'un côté des choses, Je suis l'Esprit Humain. Mon nom est Légion, Je suis, l'essaim des bruits et la contagion Des mots vivants allant et venant d'âme en âme. Je suis Souffle. Je suis cendre, fumée et flamme. Tantôt l'instinct brutal, tantôt l'élan divin. Je suis ce grand passant, vaste, invincible et vain, Qu'on nomme vent; et j'ai l'étoile et l'étincelle Dans ma parole, étant l'haleine universelle; L'haleine et non la bouche; un zéphir me grandit Et m'abat; et quand j'ai respiré, j'ai tout dit. Je suis géant et nain, faux, vrai, sourd et sonore, Populace dans l'ombre et peuple dans l'aurore; Je dis moi, je dis nous; j'affirme, nous nions. Je suis le flux des voix et des opinions, Le fantôme de l'an, du mois, de la semaine, Fait du groupe fuyant de la nuée humaine. Homme, toujours en moi la contradiction Tourne sa roue obscure et j'en suis l'Ixion. Démos, c'est moi. C'est moi ce qui marche, attend, roule, Pleure et rit, nie et croit; je suis le démon Foule. Je suis comme la trombe, ouragan et pilier. En même temps je vis dans l'âtre familier. Oui, j'arrache au tison la soudaine étincelle Qui heurte un germe obscur que le crâne recèle, Et qui, des fronts courbés perçant les épaisseurs, Fait faire explosion à l'esprit des penseurs. Je: vis près d'eux, veilleur intime; je combine Le vieux houblon. de Flandre et la vigne sabine, La franche joie attique et le rire gaulois; L'antique insouciance. avec ses douces lois, Paix, liberté, gaîté, bon sens, est mon breuvage; J'en grise Erasme et Sterne, et même mon sauvage, Diderot; et j'en fais couler quelques filets De la coupe d'Horace au broc de Rabelais. Il poursuivit: -Je crie à quiconque commence, -Assez. -Finis. -Je suis le Médiocre immense. Toutes les fois qu'on parle et qu'on dit: -Mitoyen, Mode, médiateur, méridien, moyen, Par chacun de ces mots on m'évoque, on m'adjure, Et tantôt c'est louange, et tantôt c'est injure. Je suis l'esprit Milieu; l'être. neutre qui va Bas sans trouver Iblis, haut sans voir Jéhovah; Dans le nombre, je suis Multitude; dans l'être, Borne. Je m'oppose, homme, a l'excès de connaître, De chercher, de trouver, d'errer, d'aller au bout; Je suis Tous, l'ennemi mystérieux de Tout. Je suis la loi d'arrêt, d'enceinte, de ceinture Et d'horizon, qui sort de toute la nature; L'éther irrespirable et bleu sur la hauteur, Dans le gouffre implacable et sourd, la pesanteur. C'est moi qui dis: -Voici ta sphère. Attends. Arrête. Tout être a sa frontière, homme. ou pierre, ange ou bête, Et doit, sans dilater sa forme d'aujourd'hui, Subir le noeud des lois qui se croisent en lui. Je me nomme Limite et je me nomme Centre. Je garde tous les seuils. de tous les mondes. Rentre. Tout est par moi, saisi, pris, circonscrit, dompté. Je me défie, ayant peur de l'extrémité, De la folie un peu, beaucoup de la sagesse. Je tiens l'enthousiasme et l'appétit en laisse; Pour qu'il aille au réel sans s'écarter du bien, J'attelle au genre humain ce lion et ce chien; Et, comme je suis souffle et poids, nul ne m'évite, Car tout, comme esprit, flotte, et, comme corps, gravite. Et l'explication, je te. l'ai dit, vivant, C'est que je suis l'esprit matériel, le vent; Et je suis la matière impalpable, la force. Je contrains toute sève à rester sous l'écorce; Et tout piège miroir par mon souffle est terni. Contre l'enivrement du sinistre infini Je garde les penseurs, ces pauvres mouches frêles. Je tiens les pieds de ceux dont l'azur prend les ailes. Je suis parfum, poison, bien, mal, silence, bruit. Je suis en haut midi, je suis en bas minuit; Je vais, je viens; je suis l'alternative sombre; Je suis l'heure qui fait sortir en frappant l'ombre, Douze apôtres le jour, la nuit douze césars. Du beau donnant sa forme au grand, je fais les arts. Dans les milieux humains, dans les brumes charnelles, J'erre en voyant; je suis le troupeau des prunelles. Je suis l'universel, je suis le partiel. Je nais de la vapeur ainsi que l'eau du ciel, Et j'éclos du rocher comme le saxifrage. Je sors du sentier vert, du foyer, du naufrage, Du pavé du chemin, de la borne du champ, Des haillons du noyé sur la grève séchant, Du flambeau qui s'éteint, de la fleur qui se fane Je me suis appelé Pyrrhon, Aristophane, Démocrite, Aristote, Esope, Lucien, Diogène, Timon, Plaute, Pline l'ancien, Cervantes, Bacon, Swift, Locke, Rousseau, Voltaire. Je suis la résultante énorme de la terre. La raison: J'étais là, pensif, troublé, muet; Pendant que j'écoutais, l'être continuait: -Homme, à nous le mystère est ouvert. Nous en sommes. Pour l'abîme, je suis un spectre; pour vous, hommes, Je suis la Voix qui dit: allez, mais sachez où. J'erre près du néant le long du garde-fou. J'avertis. Il reprit: -Écoute, esprit qui trembles; Et qui ne peux pas même entrevoir les ensembles: Hommes, vous m'ignorez, mais je vous connais tous; Et je suis encor vous, même en dehors de vous. Entre les brutes, foule, et les anges, élite, Il est sur chaque terre et chaque satellite, Un être à part; pensée et chair matière esprit; Page mixte du livre où la nature écrit, Dernier feuillet du Monstre et premier du Génie; Créature où la fange et l'or font l'harmonie, Dans la bête à moitié, dans l'idée à demi, Flamme accouplée avec le corps son ennemi, Double rayon tordu d'ombre et d'aube ravie,. Mystère; ayant un pied, dans l'échelle de vie, Sur une fin, un pied sur un commencement; Cet être comparant, sentant, voyant, aimant, C'est l'homme. Que la mort conserve, accroisse ou fauche Cet à peu près sublime et ce chef-d'oeuvre ébauche, Qu'il ait ce qu'il appelle une âme, en ce moment Je ne t'en parle pas, je te dis seulement Que partout l'homme existe, étant un milieu d'êtres. Il vit près des soleils, foyers, astres ancêtres. Sur des terres qui sont plus ou moins loin du feu, Il vit, domptant son globe; il est grand, il est peu; Par la forme divers, mais un par sa nature; Il a l'hydre animal et plante pour ceinture; Il est sur le sommet de son visible à lui; Et, larve ou deux lueurs se croisent, point d'appui De tout un phénomène, identique à lui-même, Marque partout le même étage du problème; Entre l'aile, et le ventre il est l'être debout; Il est partout le roi planétaire; partout Il possède et régit l'astre -intermédiaire Entre l'ombre et le grand soleil incendiaire. Car tout globe qui tourne autour d'une clarté Est planète de loin, de près humanité. Or, -puisque jusqu'a moi. ton oeil plonge et pénètre, C'est moi qui suis l'esprit collectif de cet être, Partout; sous toute forme, et dans l'immensité. Tu n'es qu'homme, ô passant; je suis humanité. L'être effrayant, planant dans l'ombre inaccessible, Ajouta: . -Nul ne doit sortir de son possible. Nul ne doit transgresser son réel. Cependant Je veux, puisque tu viens dans cette ombre, imprudent, Faire une exception pour toi que je rencontre. Quel que soit ton dessein, va! je n'irai pas contre; Homme, je consens même a contenter tes voeux. Etant de l'infini, je peux e que je veux; Ma main peut ouvrir tout puisqu'elle peut tout clore; Qui puise de, la nuit peut puiser de l'aurore, Et ce que tu voudras, je te l'accorderai. Que demandes-tu? parle. Et dans l'effroi sacré Je me taisais; roseau ployant, vil brin de chaume. -Tu n'es pas jusqu'ici venu, dit le fantôme, Pour ne pas demander quelque chose. Voyons, Parle. Veux-tu des feux, des nimbes, des rayons? Que veux-tu de ce gouffre où, lorsque je me penche, La colombe nuée accourt, farouche et blanche? Veux-tu savoir le fond du serpent, ou du ver? Veux-tu que je t'emporte avec moi dans l'éther? Je t'obéirai. Parle. Ou faut-il qu'on te montre Comment l'aurore arrive, et vient à la rencontre Du parfum de la fleur et du chant des oiseaux? Veux-tu que nous prenions la tempête aux naseaux, Et que nous nous roulions tous deux dans la tourmente, Quand la meute du vent court sur l'onde écumante Et quand l'archer tonnerre et le chasseur éclair Percent de traits la peau d'écailles de la mer? Veux-tu qu'à pleines mains, tous deux, dans l'invisible, O passant, nous puisions l'illusion terrible? Veux-tu que nous penchions nos yeux sur les secrets, Et que nous regardions la nature de près Pendant qu'elle produit dans l'immense pénombre? Parle. Es-tu curieux de l'accouchement sombre? Veux-tu voir dans le germe, et voir comment éclôt Le songe ou le rocher, le sommeil ou le flot, Et prendre sur le fait la création, mère De la réalité comme-de la chimère? Veux-tu d'une naissance entendre la rumeur, Regarder un éden poindre, avoir la primeur D'une sphère, d'un globe en fleur, d'une lumière? Ou voir surgir l'idée, éblouissante, fière, Cherchant l'époux Génie au fond du ciel lointain? Dis, veux-tu dans la nuit,. veux-tu dans le destin- Voir quelque lever d'astre ou quelque lever d'âme? Tu peux choisir. Demande, interroge, réclame; Parle. J'attends. Faut-il ressaisir, je le puis, Une étoile aux cheveux dans la fuite des nuits, Et te la rapporter splendide et frémissante? Que veux-tu? Veux-tu voir dix soleils, vingt, soixante, Se lever à la fois dans soixante univers? Veux-tu voir, sur le seuil des cieux tout grands ouverts, Le matin. dételant les sept chevaux de l'Ourse-? Ou veux-tu que, dans l'ombre où le jour a sa source, Homme, pour te donner le temps d'examiner, Les mondes, qu'un prodige éternel fait tourner, S'arrêtent un moment et reprennent haleine? Parle. L'esprit baissa ses ailes de phalène, Et se tut. L'air tremblait sous mes pieds hasardeux. Et l'âpre obscurité qui nous voyait tous deux Et s'étoilait au loin de vagues auréoles, Put entendre ce sombre échange de paroles. Entre l'esprit étrange et moi, l'homme ébloui: -Non, rien de tout cela -Que, demandes-tu? -LUI. Tout sembla devant moi se fermer; et l'espèce De clarté qui tremblait dans la nuée épaisse Sombra dans l'air plus noir qu'un ciel cimmérien. J'entendis un éclat de rire, et ne vis rien. Hélas! n'étant qu'un homme, une chair misérable, Dans cette obscurité fauve, âpre, inexorable, Dans ces brumes sans jour; sans bords; sous ce linceul, Je songeai qu'il était horrible d'être seul. Puis mon esprit revint à son but: -voir, connaître, Savoir; pendant que l'ombre informe, louche, traître, Roulant dans ses échos l'affreux rire moqueur, Grandissait dans l'espace ainsi que dans mon coeur. Et je criai, ployant mes ailes déjà lasses -Dites-moi seulement son nom, tristes espaces, Pour que je le répète à jamais dans la nuit!. Et je n'entendis rien que la bise qui fuit. Alors il me sembla qu'en un sombre mirage, Comme des tourbillons que chasse un vent d'orage, Je voyais devant moi pêle-mêle passer Et croître et frissonner. et fuir et s'effacer Ces cryptes du vertige et ces villes du rêve, Rome sur ses frontons changeant en croix son glaive, Thèbes, Jérusalem, Mecque, Médine, Hébron.; Des figures tenant à la main un clairon, Et des arbres, hagards, des cavernes, des baumes Où priaient, barbe au vent, de lugubres Jérômes, Et, parmi des Babels, des tours, des temples grecs, D'horribles fronts d'écueils aux cheveux de varechs Et tout cela, Ninive, Éphèse, Delphe, Abdère, . Tombeau de saint Grégoire où veille un lampadaire, Marches de Bénarès, pagodes de Ceylan, . Monts d'où l'aigle de mer le soir prend son élan, Minarets, parthénons, wigwams, temple d'Aglaure Où l'on voit l'aube, fleur vertigineuse, éclore, Et grotte de Calvin, et chambre de Luther, Passages d'anges bleus dans le liquide éther, Trépieds où flamboyaient, des âmes, yeux de braise : De la chienne Scylla sur la mer calabraise, Dodone, Horeb, rochers effarés, bois troublants, Couvent d'Eschmiadzin aux. quatre clochers blancs, Noir cromlech de Bretagne, affreux cruach d'Irlande, Poestum où les rosiers suspendent leur guirlande, Temples des fils de Cham, temples des fils de Seth, Tout lentement flottait et s'évanouissait Dans une sorte d'âpre et vague perspective; Et ce n'était; devant ma prunelle attentive, Que de la vision qui ne fait pas de bruit, Et de la forme obscure éparse dans la nuit. Et, pâle, en moi, tout bas, je fis cet appel sombre, Sans oser élever la voix, de peur de l'ombre:' Êtres! lieux! choses! nuit! nuit froide qui te tais! Cèdres de Salomon, chênes de Teutatès; ^ plongeurs de nuée, ô rapporteurs de tables; Devins, mages, voyants, hommes épouvantables; Thébaïdes, forêts, solitudes; Ombos Où les docteurs, vivant dans des creux de tombeaux, S'emplissent d'inconnu comme d'eau les éponges; ^ croisements obscurs des gouffres et des songes, Sommeil, blanc soupirail des apparitions; Germes, avatars, nuit des transformations Où l'archange s'envole, où le monstre se vautre; Mort, noir pont naturel entre une étoile et l'autre, Communication entre l'homme et le ciel; Colosse de Minerve aptère, aux pieds duquel Le vent respectueux fait tomber ceux qui passent'; Flots revenant toujours que les rocs toujours chassent; Chauve Apollonius, vieux rêveur sidéral; ^ scribes, qui, du bout du bâton augural Tracez de l'alphabet les ténébreux jambages; Époptes grecs fakirs, voghis, bonzes, eubages, ^ tours d'où se jetaient les circumcellions; Sanctuaires; trépieds, autels, fosse aux lions; Vous qui voyez suer les fronts pâles des sages, Cimetières, repos, asiles, noirs passages Où viennent s'essuyer les penseurs, ces vaincus; Monstrueux caveau peint du roi Psamméticus; François d'Assises, Scot, Bruno, sainte Rhipsime ^ marcheurs attirés aux clartés de la cime; Sept sages qui parlez dans l'ombre à Cyrselus ; Du rêve et du-désert redoutables reclus' Qui chuchotez avec les bouches invisibles; Fronts courbés sous les cieux d'ou descendent les bibles; Spectres; effarements de lampe et de flambeau; Toi -qui vois Chanaan; montagne de, Nébo; Moines du mont Athos, chantant de sombres proses'; Libellules d'Asie errant dans les jamroses ; Isthme de Suez fermant l'Inde comme un verrou; Ô voûtes d'Ellora, croupes du mont Mérou D'où s'échappe le Gange. aux grandes eaux sacrées; Ombre, qui n'as pas l'air de savoir que tu crées; ^ vous qui criez: deuil! vous qui criez: espoir! Spherus qui, toujours seul dans l'antre toujours noir, Cherches Dieu -par les mille ouvertures funèbres, Blanches, tristes, que font à l'âme les ténèbres; Prêtres qu'en votre nuit suit le doute importun; Vous, psalmistes, David, Éthan, grave Idithun ; Jean, interlocuteur de l'oiseau chéroubime ; Et vous, poetes; Dante, homme. effrayant d'abîme, Grand front tragique ombré de feuilles de laurier, Qui t'en reviens, laissant l'obscurité crier, Rapportant sous tes cils la lueur des avernes; Dompteurs qui sans pâlir allez dans les cavernes Chercher le hurlement jusque dans son chenil; Pilotes nubiens qui remontez le Nil; ^ prodigieux cerf aux rameaux noirs qui brames Dans la forêt des djinns, des pandits et des brames; Hommes enterrés vifs, songeant dans vos cercueils; ^ pâtres accoudés; ô bruyères; écueils Où rêve au crépuscule une forme sinistre; Pythie assise au front du hideux cap Canistre; Angles mystérieux où les songeurs entrés Distinguent vaguement des satrapes mitrés; Vous que la lune enivre et trouble, sélénites ; Vous, bénitiers sanglants des seules eaux bénites, Yeux en pleurs des martyrs; vous, savants indécis; Merlin, sous l'escarboucle inexprimable assis; Toi, Job, qui te plains; toi, Basile, qui médites; Est-ce qu'on ne peut pas voir un peu de jour, dites? Et, sombre, j'attendis; puis je continuai: -Quoi! l'homme tomberait, hagard, exténué, Comme le moucheron qui bat la vitre blême! Quoi! tout aboutirait a du néant suprême! Tout l'effort des chercheurs frémissants se perdrait! L'homme habiterait l'ombre et serait au secret! Marcher serait errer! l'aile serait punie! L'aurore, ô cieux profonds, serait une ironie! Alors, tout haut; levant la voix, levant les bras, Éperdu, je criai: -Cela ne se peut pas! Grand inconnu! méchant ou bon! grand invisible! Je te le dis en face, Être! c'est impossible! On éclata de rire une seconde fois... Et ce rire était plus un rictus qu'une voix; Il remua longtemps l'ombre visionnaire, Et, s'évanouissant, roula comme un tonnerre Dans ce prodigieux silence où le néant Semblait vivre, insondable, immobile et béant. Ô méditations! oh! comme l'esprit souffre Sous les porches hagards et difformes du gouffre! Comme le souffle noir du vide vous-poursuit, Sinistre, en vous jetant du trouble et de la nuit! Comme on sent que le rêve est un être qui vole Et passe... -On m'adressait dans l'ombre la parole; Et de funèbres voix que sur mon front j'avais Comme les endormis en ont à leurs chevets, Chuchotaient au-dessus de moi des choses sombres. Je sentais la terreur muette des décombres Et je me demandais: -Qui donc murmure ainsi? C'était, dans le ciel morne et de brume épaissi, Comme un nuage obscur de bouches sur ma téte; Des faces me parlaient dans un vent de tempête; Puis ces voix s'éteignaient comme le vague son Qui n'est plus la parole et devient le frisson. Noirs discours! l'ironie y grinçait dans le râle; Des plaintes, sanglotant dans l'ombre sépulcrale Comme entre les roseaux gémit le gavial, S'achevaient en sarcasme amer et trivial; Je croyais par moments qu'en ces vagues royaumes J'assistais au concile effrayant des fantômes Que nous nommons raison, logique, utilité, Certitude, calcul, sagesse, vérité; Il me semblait, parmi le grand murmure austère De l'horreur, de la nuit, du tombeau, du mystère, Entendre Aristophane; et voir, après les pleurs, Toutes sortes d'éclairs cyniques et railleurs, Moqueurs, étincelants, percer l'ombre ennemie, Et Rabelais passer à travers Jérémie; J'écoutais frémissant et par moments vaincu. Était-ce des esprits d'hommes ayant vécu:? Était-ce les conseils qui flottent dans les nues Pour quiconque s'égare aux routes inconnues? Mon front sous l'infini ployait lugubrement. L'espace affreux, éther, ténèbres, firmament, Espèce de taillis sans branches étoilées, Où les brouillards fuyaient en confuses mêlées, Semblait d'une forêt le redoutable dais.... Qu'était-ce que ces voix? je ne sais.-J'entendais. Et ma raison. tremblait en moi, diminuée, Dans des tressaillements d'orage et de nuée. Cependant par degrés l'ombre devint visible; Et l'être qui m'avait parlé précédemment Reparut, mais grandi jusqu'à l'effarement; Il remplissait du. haut en bas le sombre. dôme Comme si l'infini dilatait ce fantôme; De sorte que. l'esprit effrayant n'offrait plus Que des faces roulant par flux et par reflux, Un sourd fourmillement d'hydres, d'hommes, de bêtes, Et que le fond du ciel me semblait plein de têtes. Ces têtes par. moments semblaient se quereller. Je voyais tous ces yeux dans l'ombre étinceler. Le monstre grandissait en silence, sans cesse. Et je ne savais plus. ce que c'était. Était-ce Une montagne, une hydre, un gouffre, une cité, Un nuage, un amas d'ombre,. l'immensité? Je sentais tous ces yeux sur moi fixés ensemble. Tout à coup, frissonnant comme un arbre qui tremble, Le fantôme géant se répandit en-voix, Qui sous ses flancs confus murmuraient a la fois; Et, comme d'un brasier tombent des étincelles, Comme on voit des oiseaux épars, pigeons, sarcelles, D'un grand essaim passant s'écarter quelquefois, Comme un vert tourbillon de feuilles sort d'un bois, Comme, dans les hauteurs par les vents remuées, En avant d'un orage il vole des nuées, Toutes ces voix, mêlant le cri, l'appel, le chant, De l'immense être informe et noir se détachant, Me montrant vaguement des masques et des bouches, Vinrent sur moi bruire avec des bruits farouches, Parfois en même temps et souvent tour à tour, Comme des monts, à l'heure où se lève le jour, L'un après l'autre, au fond de l'horizon s'éclairent Et des formes, sortant du monstre, me parlèrent: [I] UNE VOIX Les rudes bûcherons sont venus dans le bois. -Si tu ne vois pas nie et doute si tu vois, A dit Cratès. -Zénon Gorgias, Pythagore, Plaute et Sénèque ont dit: -Si tu vois, nie encore. Bacon a dit -Voici l'objet, l'être, le corps, Le fait. N'en sortez pas; car tout tremble dehors. -Quel est ce monde? a dit Thalès. Apollodore A dit: C'est de la nuit que de la cendre adore. Et Démonax de Chypre, Epicharme de Cos, Pyrrhon, le grand errant des monts et des échos, Ont répondu: -Tout est fantôme. Pas de type. Tout est larve. -Et fumée, a repris Aristippe. - Rêve! a dit Sergius, le fatal syrien. - Rencontre de l'atome et de l'atome, et rien. Ces mots noirs ont été jetés par Démocrite. Ésope a dit: -A bas, monde! masque hypocrite! Épicure qui naît au mois Gamélion, Et Job qui parle au ver, Dan qui parle au lion, Amos et Jean troublés par les apocalypses, Ont dit: -On ne le voit qu'à travers les éclipses. - L'être est le premier texte et l'homme est le second. Lisible dans la fleur et dans l'arbre fécond, Et dans le calme éther des cieux que rien n'irrite, La nature est dans l'homme obscure et mal transcrite. Voilà ce qu'Alchindé l'arabe a proclamé. Cardan a dit: -Hélas! c'est fermé, c'est fermé! Alcidamas a dit: -Miracle, autel, croyance, Dogme, religion, fondent sous la science Dieu sous l'esprit humain, tas de neige au dégel. Et Goethe au vaste front, Montaigne, Fichte, Hégel, Se sont penchés pendant que le grand rieur maître, Rabelais, chuchotait sur l'abîme Peut-être. Diogène a crié: -Des flambeaux! des flambeaux! Shakspeare a murmuré, courbé sur les tombeaux: - Fossoyeur, combien Dieu pèse-t-il dans ta pelle? Et Jean-Paul a repris: -Ce qu'ainsi l'homme appelle, C'est la vague lueur qui tremble sur le sort; C'est la phosphorescence impalpable qui sort De l'incommensurable et lugubre matière; Dieu, c'est le feu follet du monde cimetière. Dante a levé les bras en s'écriant: Pourquoi? - O nuit, j'attends que tout s'affirme et dise: moi. Quel est le sens des mots: foi, conscience humaine, Raison, devoir? a dit le pâle Anaximène. Locke a dit: -On voit mal avec ces appareils. Reuchlin a demandé: -Qu'est-ce que les soleils? Sont-ce des piloris ou des apothéoses? Lucrèce a dit: -Quelle est la nature des choses? Il a dit: Tout est sourd, faux, muet, décevant. Sous cette immense mort quelqu'un est-il vivant? Sent-on une âme au fond de la substance, et l'être N'est-il pas tout entier dans ce mot: apparaître? L'ombre engendre la nuit. De quoi l'homme est-il sûr? Et le ciel, le hasard, l'obscurité, l'azur, Le mystère, et la vie, et la tombe indignée Retentissent encor de ces coups de cognée. Oui, les douteurs; les fiers incrédules, les forts, Ont appelé Quelqu'un, quoique restés dehors; Ils ont bravé l'odeur que le sépulcre exhale;. Le front haut, ils disaient à l'ombre colossale: -Ose donc nous montrer ton Dieu, que nous voyions Ce qu'il a de carreaux, ce qu'il a de rayons, Gouffre horrible, et si c'est avec de la colère Ou du pardon divin que son visage éclaire! Et, prêts à tout subir, sans peur, prêts à tout voir, Calmes, ils regardaient en face le ciel noir, Et le sourd firmament que l'obscurité. voile, Farouches, attendant quelque chute d'étoile! Certes, ces curieux, ces hardis ignorants, Ces lutteurs, ces esprits, ces hommes étaient grands, Et c'étaient des penseurs à l'âme fiers. et fière Qui jetaient à la nuit ce défi de lumière. Chercheur, trôuveras-tu ce qu'ils n'ont pas trouvé?. Songeur, rêveras-tu plus loin qu'ils n'ont rêvé? [II] UNE AUTRE VOIX Ne nous demande pas, ô songeur, qui nous sommes. S'ils nous entrevoyaient, nous ferions peur aux hommes. Soit en bien, soit en mal, nous avons conseillé Quiconque a médité, cherché, pensé, veillé, - Tous les grands insensés, tous les sages célèbres: Nous volons d'arbre en arbre aux forêts de ténèbres; Tout ce que l'homme appelle Énigme, Doute, Mort, Brume, Silence, Effroi, Hasard, Mystère, Sort, Est pour nous, sous l'horreur des voûtes éternelles, Comme un taillis obscur par où passent nos ailes; Nous sommes les flottants de l'immense azur noir; Si quelque mage osait essayer de nous voir, De saisir un de nous, * de compter notre nombre, Nous nous dissiperions comme des oiseaux d'ombre. C'est nous que vous nommez démons; homme, tu sens Sous des souffles confus tes cheveux frémissants, C'est nous. Nous versons l'ombre aux jours que tu consommes; Nous jetons des lueurs dans ton-sommeil. Nous sommes Pris dans l'obscurité comme vous dans la chair. Nous, sommes les passants -sinistres de l'éclair, Les méduses du rêve aux robes dénouées, Les visages d'abîme épars dans les nuées. Tout ce que vous voyez, nous ne le voyons pas. Nous ne distinguons point votre terre, vos pas, Vos faces, d'un soleil invisible inondées, Mais dans votre cerveau nous voyons vos idées; Votre pensée est nue à nos regards moqueurs; Nous voyons le dedans vertigineux des coeurs. L'haleine de la nuit nous chasse et nous oublie, Et fait flotter le fil mystérieux qui lie Vos sciences, vos plans, vos travaux, vos desseins, Vos efforts, vos projets, vos voeux, à nos essaims. Nous mêlons notre nuit avec votre ignorance; Vous appelez cela savoir. La transparence De l'Être parfois laisse apercevoir nos fronts. Parfois jusqu'à vos coeurs, la nuit, nous pénétrons, En rêve, et vous sentez comme une vague étreinte. Sans cesse des courants d'espérance ou de crainte, Des flux et des reflux de sentiments divers Vont, dans les profondeurs de l'espace, à travers Le vide, l'aquilon, le tombeau, le décombre, De vous le peuple aveugle à nous le peuple sombre. L'Inconnu nous tient tous. dans ses mornes filets. Nous sommes vos échos, vous êtes nos reflets; Car tout est l'unité. Forme joyeuse ou triste, Tout se confond dans Tout, et rien à part n'existe, O vivant! Et sais-tu ce que dit l'abîme? UN. Sans que vous le sachiez, nous pensons en commun; Nous tremblons au-dessus de vous, livide armée; Et de votre feu noir nous sommes la fumée. Nos formes de la nuit sont le lugubre jeu Nous allons, nous flottons. -Et toi, tu cherches Dieu? Hélas! Qui que tu sois, redoute, au gouffre où tu te plonges, Le vague coudoiement des vains passants des songes. -Fuyez d'ici, vivants, dont l'esprit, fléchissant Sous l'incompréhensible et sous l'éblouissant, Peut à peine porter le poids d'un évangile. Ce n'est pas sans danger que des hommes d'argile, Tremblants quand ils sont las, glacés quand ils sont nus, Dialoguent dans l'ombre avec des inconnus. À force de songer, ô pâle solitaire, Tu sentiras de l'air sous toi; tu perdras terre... Oh! les souffles! craignez les souffles de la nuit! Où vous emportent-ils? Ceux qu'un rêve conduit Deviennent rêve eux-mêmes, et, sans. être coupables, Tombent dans l'essaim noir des faces impalpables. C'est alors qu'éperdu, terrible, iu tendras Les mains comme les morts sous leurs lugubres draps. Mais à quoi bon? Tout fuit. Un vent qui vous pénètre Vous roule dans l'espace à jamais... -O deuil! être Des espèces d'esprits misérables chassés! Oh! n'entendre jamais ce mot céleste: assez! Un souffle vous apporte, un souffle vous remmène.. On a, sur ce qu'on garde encor de forme humaine, D'obscurs attouchements et des passages froids; Toute l'ombre n'est plus qu'une suite d'effrois; On sent les longs frissons. des roseaux de l'abîme. Jamais le jour. -Jamais un rayon qui ranime. Errer! errer! errer! errer! faire des noe uds D'ombre, dans l'invisible et le vertigineux! Monter, tomber, monter, retomber! sort terrible! Être à jamais l'informe égaré dans l'horrible, Le contraire du jour, de l'hymne et de l'encens,! Des témoins de l'énigme, à jamais frémissants Devant le ténébreux, devant l'inabordable, Et face à face avec un voile formidable! Être, en dehors de l'être, en dehors du trépas, Quelque chose d'affreux qui souffre et ne vit pas! Être de la clameur dans l'infini semée, Un vague tourbillon pleurant, une fumée De larves, de regards, de masques, de rumeurs, De voix ne pouvant pas même dire: je meurs, Passant toujours, toujours, toujours, comme un flot sombre, Sous les arches sans fin du hideux pont de l'ombre! [IV] UNE AUTRE VOIX Malheur au curieux lugubre, -qui s'acharne A la vertigineuse et sinistre lucarne! Malheur aux imprudents penchés, sur l'absolu! Pour avoir trop sondé, pour avoir trop voulu, Pour s'être trop plongés dans l'abstraction triste Où rien de saisissable et d'humain ne persiste, C'est fini; les voilà sur les fatals sommets, Égarés en dehors de l'homme désormais, Sortis du bien, du mal, de l'orgueil, de l'envie, De l'amour, de la haine, et plus grands que la vie! Leur esprit, emporté loin de vous, ô viyants, Prend, dans la vision des gouffres décevants, Dans on ne sait quoi d'âpre et d'horrible et d'immense, Cette divinité que. vou nommez démence. Ils ne sont plus jamais éveillés ni dormants. Terrestre et claire encor dans ses commencements, Leur pensée, obscurcie en grandissant, achève D'ouvrir ses vagues yeux dans le monde du rêve. Oh! monde redoutable! oh! ce que nous voyons! Des échelles d'esprits dans de pâles rayons; Les flamboiements, les feux, les cratères, les soufres, Les éclairs, gouvernés par les anges des gouffres; Des sons de voix qu'on a dans la joie entendus; D'affreux escarpements dans des mondes perdus; Des astres, dans des mains portés comme des lampes; Et là-bas, dans la nue aux tortueuses rampes, Errent ceux qui vivaient et ne sont plus; ils vont, Tous ces crânes à l'oeil monstrueux et profond, Tous ces squelettes blancs venus des ossuaires; Ils vont, tous ces linceuls, tous ces hideux suaires, Tous ces draps frissonnants, foule effrayante à voir, Et, chassant devant lui, dans l'affreux chemin noir, Leur conscience nue et leur âme sans voiles, L'ange fouette les morts avec son fouet d'étoiles. Et l'on voit des lueurs, on entend des appels; Les constellations, flamboyants archipels, Brillent au zénith sombre, et le chaos conspue Le ciel avec son eau sinistre et corrompue. Et les désespérés passent. Qui donc sont-ils? Sont-ce des esprits morts? Sont-ce des corps subtils? Ils tombent on ne sait de quelle obscure cime, Tantôt plus noirs, tantôt moins sombres que l'abîme; Leur chute flotte au gré de l'air qui les poursuit; Ils seraient les flocons, s'il neigeait de la nuit. Qu'est-ce que ce nuage inconcevable d'êtres, Phalènes se heurtant à de vagues fenêtres? Les uns n'ont qu'un regard et sont comme les yeux De l'infini glacé, sourd et silencieux; D'autres vont droits et blancs dans la profondeur blême; D'autres, plus effrayants que. les ténèbres même, Luttent contre la nuit dans les horreurs du vent, Poussant des cris, mordant l'ombre, n'apercevant Que la lividité des mornes étendues, Ne distinguant qu'un flot de formes éperdues, Et que ce qu'on peut voir de nuée et de cieux. Dans des renversements de torses furieux. Et ces larves s'en vont. Est-on sûr qu'elles soient? Et les contemplateurs sont la. Tristes, ils voient. Quoi? l'inconnu, muré dans sa muette loi. Et qui dira jamais ce qu'expriment d'effroi Ces profils ténébreux, ces postures fatales, Ces yeux hagards noyés dans des aurores pâles? Ils pensent, échoués dans l'immobilité; La terreur sans espoir fait leur tranquillité; Leur épaule fléchit comme s'ils portaient toute La charpente du monde avec toute la voûte; Et, comme en un caveau, goutte à goutte, la nuit Filtre sous leur front blême où leur oeil fixe luit. Ils ont pour vision éternelle la Chose Sans nom, sans jour, sans bruit, sans bord, sans fin, sans cause, Jamais ne s'arrêtant, jamais ne s'achevant, Terrible, avec des vols de spectres dans e vent. Que viens-tu demander à e monde nocturne? Un Dieu!Pourquoi viens-tu plonger ta main dans l'Urne? Job en. tire Satan et Mahomet Iblis. Les gouffres ont-ils Dieu dans leurs profonds oublis? Ce Dieu sert-il de centre à leurs. circonférences? Le voit-on à travers leurs sombres transparences? Ou bien est-ce ce Tout, cette âpre immensité,. Ce ciel, que vous, prenez pour une volonté? Sont-ce ces profondeurs, ces vents, ces fondrières, Ces forêts de nuée aux livides clairières, . Ces éléments, ces nuits, ces mornes régions, Que vous appelez Dieu dans vos religions? Avez-vous pour mirage, ô fils du cimetière,.. De voir la chose-Dieu sous la chose Matière? Est-ce Dieu qui paraît,. quand s'enfuit;l'alcyon; Quand l'hydre. de l'écume entre en convulsion; Quand. partout on entend dans la sombre nature Comme un bruit d'ouragan brisant une mâture, Quand le ciel lamentable éclate en tristes voix; Quand le nuage accourt'.; quand les bêtes" des bois Tremblent; quand les lions, hagards, baissent-la tête Sous des écrasements d'éclairs et de tempête? Est-ce lui que la mer appelle en sa clameur? Homme, est-il quelque part un effrayant semeur Qui jette dans l'azur des chiffres et des nombres, De la graine d'abîme éclose en larves sombres, Des vivants comme nous qui te semblent des morts, Des esprits comme toi qui nous semblent des corps, Et qui voit, dans le champ des espaces sonores, Ondoyer des épis d'étoiles et d'aurores? Qui peut répondre oui? qui peut répondre non? Un geôlier rôde-t-il autour du cabanon? Qu'importe! Vis. Tais-toi. Va-t'en. Aime ton père, Ta mère et tes enfants. Qui cherche désespère. [V] UNE AUTRE VOIX Ah! c'est l'obscurité, c'est la source profonde Que ton oeil veut scruter, que veut fouiller ta sonde, O songeur dont la nuit hérisse les cheveux! Ah! c'est l'énigme Dieu qui t'occupe! Tu veux Aller au fond! tu veux voir clair dans la nuée! Vider l'ombre! Il te faut, pauvre âme exténuée, Cette science-là... -Voyons: tente; entreprends; Avec les papyrus, les missels, les korans, Les bibles que les sphynx portaient sur leurs poitrines, Rebâtis la charpente informe des doctrines; Des croyances de l'homme écrasé sous le faix, Echafaude l'amas monstrueux, et refais Un édifice avec ces poutres mal unies Qu'on nomme vérités, dogmes, théogonies; Restaure, démolis, fonde. Fais des essais. Remets le vieux bahut debout sur ses vieux ais; Crois comme Jean Climaque et Jean Catéchumène; Ou taille un meuble neuf dans la science humaine Pour y mettre sous clef l'ombre et l'éternité. Questionne l'autel d'Isis ou d'Astarté, Ou les temples payens, peu salués des sages, Ayant de noirs corbeaux nichés dans leurs bossages, Ou le blême Irmensul debout dans le menhir; Creuse dans le passé, creuse dans l'avenir; Regarde fixement le Temps noir qui feuillette L'homme et la vie avec son pouce de squelette; Épèle l'univers que le souffle créa, Texte dont chaque monde est un alinéa; Chiffre et déchiffre; éprouve, interprète, proclame; Confronte ce que l'homme a d'ombre dans son âme Avec ce que le ciel a d'âme dans sa nuit Relance Olympe ermite au fond de son réduit; Interroge le ver sur la toile qu'il file; Montre et vois; fais la pâque ainsi que Théophile Le quatorzième jour de la lune de mars; Visite Ammon ; tiens tête aux colosses camards Conteste, affirme; nie, attends; dis ton rosaire; Sens la terre trembler -sous toi comme Césaire; Prêche avant d'être prêtre ainsi que Bellarmin; Exprime en ton cerveau tout le savoir humain Fais-toi de tout comprendre une étrange prouesse; Vois venir au-devant l'un de l'autre Boèce Et saint-Denis, chacun sa tête dans sa main; De la même façon fais le même chemin; Hante les profondeurs dont Pythagore est pâle; Commente nuphre, Adon, Glareanus de Bâle Sois druide, fakir, bonze, magicien; Installe, si tu veux; sur le modèle ancien, Au-dessus des brouillards de l'erreur chimérique, Une sagesse avec entablement dorique; Sois le médiateur des aveugles Volta Dément Clairaut; Cyrille au front du Golgotha Voit dans l'Ombre une croix haute de quinze stades Bossuet de Calvin tance les incartades; L'évêque Archelaüs poursuit l'errant Manès; Hildebrand dit: Mol SEUL. Luther dit: HERR OMNES Ce qu'adore Pascal Diderot le diffame; Reuchlin dit: -Vos trois rois! conte de bonne femme! -D'où viennent-ils? demande Arouet à Calmet ; De l'Inde ou de l'Afrique? -Et Paracelse-met Trois pégases de flamme aux ordres des trois mages; Salomon-sculpte l'arche; Huss brise les images; Pélage veut la lutte; Augustin veut la. foi.; Interviens; crée un-centre, une règle, une loi; Trouve l'axe commun des doctrines contraires A force de raison rends les raisonneurs frères; Amalgame Épicure avec Ézéchiel; Pour ceux-ci, l'univers n'a que l'enfer pour ciel; C'est le cachot-du mal dont vous êtes les proies; Pour ceux-là, c'est le lieu des fêtes et des joies Les uns vivent chantant: tout est plaisir et jeu! D'autres lisent le livre a la lueur du feu. Combine ce zénith et ce nadir des sages. Fais pour ton oeil, penché sur les faits, sur les âges, Une lentille avec tout ce que l'homme apprit; Cherche; dis-toi: -Je vais faire dans mon esprit Converger la clarté pour la changer en flamme, Condenser Dieu sur moi pour allumer mon âme. Fouille Alcuin, saint-Thomas, Gorgias Léontin, Le ménologe grec, le rituel latin; Va de Thèbe Heptapyle à Thèbe Hécatonpyle ; Eblouis-toi d'énigme et d'effroi la pupile; Ecris et lis; sois gond du portail; sois flambeau, Sois. cardinal avec Sadolet et Bembo; Va-t'en dans le désert manger des sauterelles Comme Jean qui de l'ombre écoutait les querelles; Fais une enquête; prends des informations Près des vents, près des flots où sont les alcyons; Cueille chaque chimere et chaque schisme; laisse Novatus pour Eustathe, Arius pour Mélèce; Va des juifs aux parsis, va des esprits aux corps, De la ronde des dieux à la ronde des morts, De la danse morphasme à la danse macabre. Veille; allume ta lampe au sombre candélabre Que tiennent, près du trône où Septentrion luit, Persée et Sirius, ces nègres de la nuit. Interpelle le germe et la endre; rédige Un interrogatoire en forme du prodige; Ecoute pétiller le feu dans l'encensoir; Ecoute le cri sourd de la foudre, et, le soir, Dans le Campo Santo le bruit que fait la pioche; Parle à Domnus premier, évêque d'Antioche, Et sur l'irrémissible et sur le véniel, Consulte Cassien, Scaliger, Torniel; Sois le voyant! pareil aux tremblants aruspices, Va regarder la nuit l'horreur des précipices; Au fond de tout abîme aie un sinistre aimant; Observe, spectateur des deux gouffres, comment L'homme entre dans la mort et l'astre dans l'éclipse; Donne aux vierges ta plume ainsi que Juste Lipse; Attends dans l'infini, leur morne promenoir, Zénon, le sage fou, Gerbert, le pape noir; Prie, évoque, bénis, sacre, exorcise, adjure; Accoude-toi sur l'être obscur; fais la gageure De l'énigme, du sphinx, du gouffre, de demain, D'hier, de l'avenir! jauge, la toise en main, Le ciel par kilomètre ou bien par centiare; Drape-toi d'un suaire ou coiffe une tiare; Tâte dans le cercueil l'affreux noeud gordien; Prends-toi pour unité; fais-toi méridien; Ajoute ta raison, ton but; ta conjecture Et ta pensée ainsi qu'un faîte à la nature; Mets sur cette Chéops le pyramidion; Sois un convertisseur comme Spiridion; Sois un avertisseur comme le coq sonore; Monte sur le cheval terrible de Lénore, Ayant pour t'éclairer le feu de ses naseaux, Et la lumière qu'ont les spectres sur leurs os; Superpose et bâtis comme une tour solide Wiclef, Leibnitz; le diacre Ambroise, Basilide, Swedenborg, Lyranus, Rupert, Abulensis, Cardan, sous l'escarboucle inexprimable assis, Photin, Cassiodore, Alcidamas, Eusèbe, Potamon d'Héraclée et Paphnuce de Thèbe, Tous les docteurs, vrais, faux, grands, petits, inconnus, Connus, depuis Sophron jusqu'à Théotechnus, Les devins, les_ savants, Paris, Rome, Épidaure, Les poëtes sereins, ces frères de l'aurore Faits de la même pourpre et dorés du même or, La congrégation des pères de Saint Maur, La grâce, le péché, l'oraison impétrante, Les vingt-cinq sessions du concile de Trente, .Les feuillets sibyllins tombés. on ne sait d'où, Le livre turc, le livre hébreu, le livre indou; Passe lés jours, les nuits; deviens blanc dans les rêves; Sois Jérôme; oui, sois Jean rôdant le long des grèves; Sois Dante pour penser et sois Newton pour voir; Sois Origène, Euler, Platon! Veux-tu savoir Ce que tu construiras sur Dieu? de la fumée. Oui, combine, l'Égypte, et Delphe, et l'Idumée; Cherche le sens des mots Zéus, Vichnou, Mithra; Fouille le zodiaque obscur, de Denderah ; Espère où Nicomaque et Thalès désespèrent; Reprends les chiffres noirs, où d'autres se trompèrent Reprends-les tous, reprends ceux où tu te trompas; Tous les cercles que peut contenir ton compas, Trace-les; songe; parle aux. arbres; fais-leur signe; Compte, compte, recompte; additionne, aligne, Devant l'impénétrable et devant le fatal, Devant ce qui. n'a pas de nombre et de total, Tous tes zéros, anneaux du rideau de la tombe.; Le sépulcre, c'est:là que toujours on retombe, Se dresse devant toi, regarde tes travaux, Bons, mauvais, inexacts, exacts, anciens, nouveaux, Et ce tas de calculs que, ta pensée anime, Et te jette e. cri, le seul mot de l'abîme Qu'il sache, et le seul nom. qu'il se connaisse: Après? Question que se font dans l'ombre les cyprès. [VI] UNE AUTRE VOIX Et d'abord, de quel Dieu veux-tu parler? Précise. Quel est celui qui tient ta pensée indécise? Dis, est-ce du Dieu peint en jaune, en rouge, en bleu; Habitant d'un triangle où flambe un mot hébreu; Face dorée au fond d'une nuée épaisse; Portant couronne, étole, et glaive, et sceptre; espèce D'empereur, habillé d'un habit de soleil, Ayant au poing le globe et Satan sous l'orteil, Assis dans une chaire, et dictant la sentence D'Arius à Nicée et de Huss a Constance; Niant le genre humain, concile universel; Servant de majuscule aux pages du missel; Dieu qui met Galilée en prison, et de Maistre En sentinelle au seuil du paradis terrestre; Dieu qu'une vieille en rêve, au bruit qu'en se choquant Font dans l'immensité des foudres de clinquant, Sous un grand dais d'azur que l'astre damasquine, Aperçoit lui montrant les numéros d'un quine; Dieu gothique, irritable, intolérant, tueur, Noir vitrail effrayant qu'empourpre la lueur Du bûcher qui flamboie et pétille derrière? Est-ce du Dieu qui veut la chanson pour prière, Qu'on invoque en trinquant, Dieu bon vivant, qui rit; Comprend, sait que la chair est faible, a de l'esprit; Dieu point fâcheux qui vit en bonne intelligence Avec les passions de votre pauvre engeance, Excusant le péché, l'expliquant au besoin, Clignant de l'oeil avec le diable dans un coin, Flânant, regardant l'homme en sa fainéantise, Mais jamais du côté qui fait une sottise, Et pas très. sûr au fond lui-même d'exister? Est-ce du Dieu qu'on voit à Versailles monter Aux carrosses du roi, bien né, suivant. les modes, Rendant aux Montespans les Bossuets commodes, Dieu de cour, Dieu de ville, avec soin expurgé De toute humeur brutale et de tout préjugé, Complaisant; paternel aux morales mondaines; Avec les Massillons émoussant les Bridaines ; Dieu qu'un fripon coudoie avec tranquillité; Dieu par la politique et le siècle accepté; Lâchant son ciel; disant: Paris vaut une messe; Souple et doux, dispensant les rois de leur promesse, Point janséniste, point pédant, point monacal; Permettant à Sanchez d'effaroucher Pascal, Au banquier d'encoffrer cent pour cent, à la femme, Laide, d'être méchante, et, belle, d'être infame; Passant l'épice au juge, au marchand le faux poids; Habile; à Notre-Dame accouplant Quincampoix; Sévère seulement aux têtes raisonnantes, Tuant un peu Ramus, biffant l'édit de Nantes, Mais qui, pourvu qu'on soit, dans les grands jours, pilier A l'église, et qu'on soit cousin d'un marguillier, Et qu'on veuille que Rome en tout règne et s'accroisse, Et qu'on rende le pain bénit à sa paroisse, Vous prend en amitié, vous soutient chaudement, Vous épouse, travaille à votre avancement, Parle à son excellence et vous pousse, et procure Un grade aux fils aînés, aux cadets une cure, En attendant la mitre ou les canonicats; Dieu facile, logeable, aimable, utile en-cas Qui se contente, ayant d'indulgence boutique, D'un peu d'hypocrisie et d'un peu de pratique; Dogme et religion des dévôts positifs Qui font de temps en temps des voyages furtifs, Courts, dans l'éternité, l'abîme, le mystère, Et l'insondable, avec ce Dieu pour pied-à-terre? Est-ce du Dieu guerrier, militaire, sanglant, Qui s'inquiète peu. que vous mangiez du gland Ou du pain, mais qui veut pour rites et pour cultes Glaives, piques, corbeaux, scorpions, catapultes, Grappin horrible où pend un vaisseau tout entier, Tortue avec sa claie enduite de mortier,: . Béliers fixes, heurtant les murs comme des proues, Telenos enlevant des soldats, tours a roues Recouvertes de-mousse-et de crin de cheval; Plus tard, pierriers broyant quelque donjon-rival Jusqu'à ce qu'il s'en aille en cendre et se dissoude, Mangonneaux, fauconneaux, bat-murs, pièces à coude, Renversant les cités dans leur fossé bourbeux; Volcans grégeois traînés par trente jougs-de boeufs, Canons vénitiens, serpentines lombardes; Dieu qui dit à Coglione : attelle les bombardes; Qui rit, pauvre blessé, du grabat où tu geins, Que la bataille enivre avec tous ses engins, Chaudrons à poix bouillante et fours à boulets rouges, Qui chasse les manants éperdus de leurs bouges; Qui rêve Te Deum qui s'endort aux accents De l'obusier Lancastre et du mortier Paixhans ; Qui prête, quand la mine est faite sous la brèche, Son tonnerre du besoin pour allumer la mèche, Et, quand la terre s'ouvre avec un large éclair, S'épanouit de voir les gens sauter en l'air? Vision du passé par votre âge subie! Est-ce du Dieu jugeur? Oh! l'étrange lubie! Dieu chancelier, portant perruque in-folio, Vidant le procès Homme et l'Être imbroglio! Dieu président, siégeant dans l'univers grand'chambre, Jugeant l'âme, et bâillant, sous un ciel de décembre, Entre l'avocat ange et l'avocat démon? Dis, est-ce le dieu guèbre, est-ce le dieu mormon Qu'il te faut? Ou le Dieu qui fit rouer Labarre? Vois. Choisis. Ou le Dieu qui donne au turc barbare Des femmes plein la tombe et plein le firmament? Ou bien est-ce le Dieu qui fait lugubrement Chanter, quand l'heure vient de vêpre ou de matines, L'homme qui n'est plus homme aux chapelles sixtines, Et qui, lui créateur, se plaît à l'écouter? Ou parles-tu du Dieu qu'il faudrait inventer, Que dans l'ombre la peur concède au phénomène, Par les sages bâti sur la sagesse humaine, Utile à ton valet, bon pour ton cuisinier, Modérateur des sauts de l'anse du panier, Dieu de raison qu'au fond de son spectre solaire Le bourgeois bienveillant raille, exile et tolère, Dieu consenti par Locke et que Grimm refusa, Très-Haut à qui d'Holbach a donné son visa, Éternel maçonné par le vivant qui. passe, Entrecolonnement du temps et de l'espace, Pièce d'architecture ajoutée après coup A la vie, au destin, au bien, au mal, à tout, Tour tremblante de vide et hors-d'oeuvre de l'homme? Tous ces dieux, quel que soit le nom dont on les nomme, Sont tout, excepté Dieu. L'homme abject a besoin, Étant méchant, d'un juge, et, hideux, d'un témoin; Il veut un Dieu. C'est bien. L'homme prend de la brique, De la pierre, du plomb, du bois, et le fabrique; Chaque peuple a le sien; et la religion A l'Unité pour masque et pour nom Légion. Un temple voit la nuit où l'autre voit l'aurore; Chéos adore Ammon que Jagrenat ignore; Pour Delphe Odin n'est pas; la solimaniéh Affirme Mahomet par le dolmen nié. La terre crée un monstre et se met sous sa garde; Et c'est avec stupeur que le grand ciel regarde Croître sur vos fumiers ce misérable Dieu. Nous ne nous mettons pas en peine de si peu, Nous autres les esprits errant dans l'étendue; Et, sans nous acharner à la lueur perdue, Sans poursuivre l'obscure et pâle vision, Sans exiger de l'ombre une solution, Nous raillons dans. la nuit votre Brahma fétiche, Dieu qui mêle à à sa barbe un infini postiche, Dieu singe pour le nègre et Dieu peste au Thibet; Bourreau dressant sur l'homme un immense gibet, Boeuf a Memphis, dragon à Tyr, hydre en Chaldée, Chimère et non raison, idole et non idée. Ton globe, vieil enfant, joue avec ce hochet. Homme, esprit fou qu'en vain Diogène cherchait, Homme, tu fais pitié même aux êtres du gouffre, Même à l'obscurité qui frissonne et qui souffre; Car ton monde étroit rêve un rêve limité; Il se compose un Dieu de son infirmité; Et, dans l'abjection de ses passions vaines, Instinct, science, amour, colère, guerres, haines, Il se fait de sa fange une divinité! Il pétrit de la terre avec l'éternité! Et quand dans sa furie, et quand dans sa débauche, Inepte, il a forgé cette effroyable ébauche, Ce géant muet, sourd, aveugle, dur, fatal, Ce spectre d'ombre ayant l'horreur pour piédestal, Il achève ce Dieu de laideur, d'imposture, De nuit, avec la peur qu'il a de la nature. O toi qui passes là, que veux-tu donc? Et moi: -Je veux le nom du vrai, criai-je plein d'effroi, Pour que je le redise à la terre inquiète. [VII] UNE AUTRE VOIX Est-ce que tu serais par hasard un poète? Qui te rend si hardi? réponds, questionneur. Viens-tu comme Shakspeare à la tour d'Elseneur? Pour entrer dans la brume où s'éteint la science, Pour tenter le mystère, aurais-tu confiance, Homme dont l'ombre fuit les pas trop approchants, Dans le pouvoir suave et sinistre des chants? Oui, c'est vrai, le poète est puissant. Qui l'ignore? L'esprit, force et clarté, sort de sa voix sonore. Trophonius est seul dans son caveau divin; L'homme lui dit.: poète! et l'abîme: devin! Amphion chante et met en mouvement les pierres; Orphée errant du tigre éblouit les paupières; Homère est dans la tombe, et son âme, à travers, Pousse au Gange Alexandre enivré de ses vers; Prenant forme au. plus noir de l'antre, les fantômes Blanchissent à l'appel des blêmes Chrysostômes Isaïe en criant: Deuil! malheur! fait hennir Le féroce Orient qui dit: je vais venir! Euripide, Sophocle, Eschyle qu'un dieu mine, Sont comme le trépied d'où jaillit Salamine ; Elle à son gré vide et lance au peuple hébreu Les flèches de la pluie ou le carquois du feu; L'âpre Archiloque avec le marteau de l'ïambe Enfonce le clou sombre où se pendra Lycambe; Dante dit, l'oeil fixé sur un homme passant -Je t'ai vu dans l'enfer! L'homme, pâle, y descend. La Marseillaise énorme est un bruit de mêlée; Tyrtée est une lyre effrayante; envolée Au-devant des combats et des drapeaux mouvants, Et traînant, après elle un peuple dans les vents. Les poètes profonds, hommes de la stature Des éléments, du bien, du mal, de la nature, Vivaient jadis, géants, en familiarité Avec le jour, la nuit, l'ombre et l'éternité; Ils méditaient, ayant, dans l'horreur solennelle, Toujours devant leur âme et devant leur prunelle La contemplation; ce mur vertigineux; Ils avaient la science et l'ignorance en eux; Épars, ils blanchissaient le fond des solitudes; Ils rêvaient; ils avaient diverses attitudes; Les uns, calmes, restaient, leur menton dans leur main, Du côté des vivants, sur le rivage humain; Ils regardaient passer les foules pêle-mêle, Homme, femme, vieillard, enfant à la mamelle, Chocs de glaives, pavois; codes, moeurs, échafauds, Les cintres pleins d'azur des grands arcs triomphaux, Le trône avec son roi, le prêtre avec son livre; Et devant tout ce flot, forcené, bruyant, ivre, Triste, joyeux, confus, violent, inclément, Sourd, ignorant la chute et l'âpre escarpement, Ils contemplaient de loin la mort, sombre barrage. Les autres se tenaient hors du terrestre orage, Comme s'ils. étaient morts, et de l'autre côté; Ils regardaient, roulant vers eux, l'humanité S'engouffrer sous leurs pieds, race à race engloutie; De ce faîte, ils étaient présents à la sortie Des empires, des faits, des grands événements, Des prines, de puissance et de guerre écumants, Et voyaient peuples, rois; tout ce qu'en la, nuit noire Dégorge le. sépulcre; énorme vomitoire. Ils rayonnaient; leurs yeux sereins étincelaient; Ils devenaient eux-même ombre et souffle, et semblaient Au genre humain, perdu dans ses mornes délires, Des fantômes chantants, passant avec des lyres. Quelques-uns, murés, sourds, n'avaient plus de regard Que l'oeil intérieur, lumineux et hagard, Et ces hommes sacrés, semblables à des mânes, Hors du monde, habitaient dans l'antre de leurs crânes; D'autres vivaient aux bois, et leurs esprits songeaient, Et, laissant là leurs corps, éblouis, voyageaient; Ils erraient d'être en être et. du fait a la cause; Voyaient s'épanouir l'arbre en apothéose; Ils allaient, pénétrant au-delà du réel, Par la racine au gouffre et par la fleur au ciel, Dans la création entraient le plus possible, Tordaient l'insaisissable avec l'inaccessible, Étudiaient comment se forment les métaux Dans la forge invisible aux ténébreux marteaux, Et la seve, et le feu des volcans, et les haltes Des laves sous l'écorce affreuse des basaltes; Le vent chantait pour eux un sublime paean; Ils observaient l'hiver, l'Ouragan, l'océan, L'avalanche, l'écueil, les grêles épaissies, Les vagues, effarés de ces épilepsies; Et, pensifs; saisissant, jusqu'aux plus hauts zéniths, Les intersections de tous les infinis, L'endroit où le bien nuit, l'endroit où le mal aine, Ils tâchaient de trouver le point fatal, suprême, Terrible, surprenant, caché sous le linceul, Sombre, où tous les secrets se fondent en un seul! Dans les grottes de l'Inde ou dans les rocs d'Eubée, Lieux où l'on croit toujours être à la nuit tombée, À Cartlane où la fleur mandragore chanta, A Delphe, à Summum, dans l'île Éléphanta, Ou dans la Bactriane ou dans la Sogdiane, Ou dans les monts qu'emplit la sinistre Diane, Dans les déserts où l'être a l'air de se mouvoir En dégageant. un sombre et lugubre pouvoir, Les pâtres rencontraient un homme dont la face Semblait une lueur étrange de l'espace, , Dont la bouche parlait, et dont l'égarement Ramenait tout à lui comme un farouche aimant; Le loup craignait cet homme, et les brutes fuyantes S'en allaient de son ombre encor plus effrayantes; Et toute chose douce à ses pieds triomphait, L'agneau, l'aube; et c'était le poète en effet. Et de quoi vivait-il? Nul ne le sait. Son âme Aspirait l'inconnu comme un puissant dictame; Sa chair s'oubliait l'homme était en lui dissous; Du, splendide Univers il tâtait le dessous; Livide, il assistait aux blancheurs idéales, Aux détonations d'aurores boréales, Aux déluges roulant dans leurs vastes limons Des hydres qui semblaient des gouffres et des monts, Aux chaos combattant la vie, aux héroïsmes - Des: globes traversant ces. rudes cataclysmes, Au miracle, à l'atome; et son regard voyait Des naissances d'édens dans l'abîme inquiet, Des jets d'étoiles d'or, des chutes de décombres, Et des explosions. de créations sombres. Et pendant qu'il rêvait, immobile,voyant L'inouï, -l'ignoré, le-trouble, l'ondoyant, Les visions, l'azur indicible, feux, nimbes, Masques crispés d'enfants sanglotant dans les limbes, Et la torche de l'astre allant mettre le feu A des mondes perdus au fond du vide bleu, Et la larve, à: travers les brumes. décuplantes, Entre les doigts des pieds il lui poussait des plantes, Et les feuilles, qui font leur ouvrage sans bruit,. Couvraient cet homme ainsi qu'un chêne dans la nuit. Et cette intimité formidable avec l'être Faisait de e songeur farouche, plus: qu'un prêtre, Plus qu'un augure, plus qu'un pontife; un esprit; Un spectre à qui, la mort radieuse sourit. Et c'est de là que vient cette auguste puissance Faite d'immensité, d'épouvante, d'essence, Qu'a le poète saint et, qu'on sent dans ses vers Les prodiges au fond du mystère entr'ouverts Mêlent leur rayon fauve à son âme élargie, Presque jusqu'à l'horreur et jusqu'à la magie, Et qui parfois Côtoie, ainsi qu'un noir plongeur; Le cercle où de l'enfer commence la roûgeur: Oui, le poète peut ce qu'il veut; le poète Arrête en lui parlant l'immense gypaète; Il domine la ville et le désert; il peut Unir la terre au ciel; et, dans le même noeud, L'idéal au réel, et tisser une-'toile Avec des fils de chanvre et des rayons d'étoile; Il dégage de tout, du fait, vaste ou petit, De tout ce qu'on apprend, dé tout ce qu'on bâtit, Du progrès, du tombeau,de la matière même, Une grande Uranie azurée et suprême; Il met sur la science un plafond sidéral; Il fait tomber la haine:et l'épine-et-le mal. Ce nom déborde vaste,. inouï, réfractaire, Quelque être que ce soit, au. ciel et sur la terre. O passant, entends-tu bégayer à la fois Par toutes les rumeurs et par toutes les voix- De la création ténébreuse et murée, Par toute l'étendue et toute la durée, Ce nom mystérieux, énorme, illimité? Le printemps et l'automne et l'hiver et l'été Sont quatre accents divers de` ce grand nom qui gronde; La syllabe du vent n'est pas elle de l'onde; Chaque être dit la sienne et la murmure. à part; L'antilope en a peur. quand c'est le léopard. Qui le_ proclame au fond de:la forêt sonore; Et la nuit le prononce autrement, que l'aurore. L'homme à saisir ce mot s'est parfois occupé; Mais en vain; car ce nom ineffable est coupé En autant de tronçons qu'il est de créatures; Il est épars au loin dans les autres natures; 'Personne n'a l'alpha, personne l'oméga; Ce nom, qu'en expirant le passé nous légua, Sera continué par ceux qui sont a naître; Et tout l'univers n'a qu'un objet: nommer l'être! Et des soleils sont morts et des soleils mourront, Et l'espace où l'étoile éclôt, la flamme au front, A. vu naître et pâlir dans ses profondeurs fauves Des feux qui ne sont plus que de vieux astres chauves; L'heure apporte et reprend les jours, les mois, les ans, Et la. mémoire avorte à compter ces passants, Et l'ombre épouvantable en ses aveugles ondes Roule des millions de millions de mondes, Et le sillon engendre et la fosse enfouit, Et tout se développe et tout s'évanouit, Et tout brille et s'éteint; mon phosphore et le-vôtre, Et-les êtres confus tombent l'un après" l'autre, Et toujours, à jamais, sans qu'il cesse un moment D'emplir le jour, la nuit,l'éther, le firmament, Sans qu'aucun autre bruit l'interrompe et s'y mêle, Le nom infini sort de la bouche éternelle! De la ronce hideuse et de l'âme méchante; Tendre, il plane au-dessus du cirque horrible et chante Pour les martyrs un chant qui fait honte aux lions; A la guerre civile il fait dire: oublions! Il prend les coeurs lointains des peuples et les mêle, Accouple à la raison la foi, sa soeur jumelle, Calme la foule, endort le flot, dompte le feu, Change l'homme; il peut tout; hors ceci: nommer Dieu. Nommer Dieu de façon que l'abîme comprenne. Il peut tout, hors ceci: faire à l'aube sereine, Au lys, à l'astre, à l'hydre, à l'éclair enflammé, Dire dans l'étendue obscure: il, l'a nommé! [VIII] UNE AUTRE VOIX Est-ce que, voyageur fatal, tu prémédites Des actions de rêve étranges et maudites, D'aller, de forcer l'Ombre, et fouillant, et bravant, De t'enfoncer plus loin que les ailes du vent? Dis. Parle. Oh! les songeurs ont une sombre envie Ils voudraient tous avoir déjà franchi la. vie, Pour connaître, pour être ailleurs, pour voir plus loin. Pour eux, vivre est l'Obstacle et savoir le besoin. En attendant la tombe, ils s'en vont aux nuées, Par les rêves de l'homme en bas continuées, Aux vents, aux monts; aux lieux déserts, aux lieux secrets, À tout ce qui contient de l'abîme, forêts, Antres, écueils des mers, nids d'où tombe la plume, À la, fleur qui s'entr'ouvre, à l'astre qui s'allume, A tout ce qui voit l'ombre et tremble sur le bord, Désaltérer leur soif lugubre de la mort. As-tu donc aussi, toi, cette soif surhumaine? Veux-tu voir? Est-ce là, passant, ce qui t'amène? Sois tranquille, homme. Attends.: Cela finit toujours Par s'ouvrir devant toi, pauvre ombre aux instants courts. Le mystère, à présent sans clef, sans déchirure, Clos, fermé par la nuit, la sinistre serrure, T'apparaît, recouvrant on ne sait quel écrou, Barré, farouche, ayant tout l'azur pour verrou; Ton cadavre en tombant défonce cette porte. Le ciel noir plie et s'ouvre au, poids de la chair morte. L'homme entre enfin au gouffre exécrable ou béni. Par la fente que fait la mort à l'infini. Attends donc cette mort. qui fait l'âme complète, La pénétration de. Dieu dans ton. squelette, Les astres, plus nombreux, quand l'homme n'est pas noir, Dans les plis du linceul que dans les plis du soir; Attends l'ascension suprême de la chute; Attends la fin du songe, homme, et de la minute. Cette explication qu'on nomme éternité. Tout ce que tu peux faire en ton humanité, -Écoute, dans, ta chair, homme, dans ta bassesse, C'est de chercher, partout, de contempler sans, cesse, De loin, de près, avec ton coeur et ta raison, Le trépas qui jamais ne manque à l'horizon, C'est d'observer toujours, à travers ta souffrance, Ce visage sinistre et noir de l'espérance, Homme, et de ne jamais quitter des yeux la mort, Et de vivre tourné, comme l'aiguille au nord, Vers ce but de-ta route; ô pauvre âme asservie! La mort est. la veilleuse étrange de la vie,. La lueur allumée au sommet du destin. Rougeur du soir ayant des blancheurs de matin, Elle fait apparaître à sa clarté des rives, Des cieux toute l'énigme en pâles perspectives, Les cimes des flots d'ombre au fond des gouffres noirs, Et le bien et le mal, mystérieux miroirs; Vivante, incorruptible, égale, elle prolonge A travers l'apparence, et la brume, et le songe, Et tout le faux dont l'être éperdu fait l'essai, Une lumière intègre et terrible de vrai; Elle montre la vie; elle met en saillie Tous ces masques, amour, haine, raison, folie, Qui flottent dans le vent pêle-mêle, et qui vont; Elle blêmit le bord du sans fin, du sans fond D'où l'on ne revient pas avec la même forme; Elle jette un rayon sur une entrée énorme, Effleure ces rondeurs, ciel, globe, crâne nu, Et, tranquille; avertit, de quoi-? de l'inconnu. Elle éclaire un port vague où l'on se réfugie. On voit sur l'infini cette sombre vigie. Donc, attends. Autrement, sache, qui que tu sois, Qu'un voyage en cette ombre est un lugubre choix; Le vertige saisit les; noirs plongeurs tenaces Qui du-grand ciel farouche affrontent les menaces; L'immobile infini, fait un nain du géant. Avant d'aller plus loin, regarde ton néant. Car tu ne pourras, pas, quelle que soit ta course, Aborder l'inconnu, l'origine, la source, Le lieu fatal où tout s'explique et se rejoint, Car tu n'entreras-point, car tu n'atteindras point, Car, l'océan de nuit,. de bitume et de soufre, Jamais tu ne: pourras le franchir, car, le gouffre, Tu ne le vaincras pas, quand même tu serais Une espèce d'esprit des monts et des forêts, Un coeur sentant en soi la nature bruire; Un homme traversé par une énorme lyre! Quand même tu serais une. âme aux yeux ardents Dont la fauve pensée a pris le mors aux dents, Et qui, dans la caverne où le trépas seul entre, Fuit, terrible, aspirant tous les souffles de l'antre! Quand même tu serais un de ces mages fiers Que nous voyons parfois, blêmes passants des airs, Se ruer dans le gouffre où, comme eux, tu te plonges, Pâles, les poings crispés aux rênes de leurs songes, Se penchant, se dressant, lâchant et retenant On ne sait quoi d'obscur, d'envolé, de tonnant, Regardant, dispersant leurs prunelles livides, Comme s'ils conduisaient dans l'ombre-à grandes guides A travers l'éther vague et le tourbillon fou, Dans la brume, au hasard, devant eux, n'importe où, Peut-être vers la nuit, peut-être vers la cime, Un char que, traîneraient, avec-un bruit d'abîme, Croupes sombres, fuyant, s'abaissant, s'élevant;. Six cents chevaux d'éclair, de nuée et de vent! Te figures-tu donc être, par aventure, Autre chose qu'un point dans l'aveugle-nature? Toi, l'homme, cendre et chair, te persuades-tu Que d'une fonction l'ombre t'a revêtu?. Quel droit te crois-tu donc à chercher, à poursuivre, A saisir ce qui peut exister, durer, vivre, A surprendre, à connaître,. à savoir, toi qui n'es Qu'une larve, et qui meurs aussitôt que tu nais? J'admire ton néant inouï s'il suppose' Qu'il est par l'absolu compté pour quelque chose! Quelle idée, ô songeur du songe humanité, As-tu de ton cerveau pour croire, en. vérité, Qu'il peut prendre ou laisser une empreinte à l'abîme? Ta pensée est abjecte; étroite, folle, infime L'homme est de la fumée obscure qui descend. T'imagines-tu donc laisser trace; ô passant? Rêves-tu l'absolu comme ton fleuve Seine. Coulant entre les quais de ta ville malsaine, Recueillant les égouts de toutes tes maisons, Doctrines, volontés, illusions, raisons; Ayant dans son courant, si quelqu'un te réclame, Quelque pont de Saint-Cloud où l'on repêche. l'âme? Crois-tu que cette eau vaste et sourde, Immensité, Ne t'enveloppe pas d'oubli, de cécité, De silence, et sanglote à ta chute,:et soit triste? Crois-tu que ta chimère en ce gouffre persiste, Qu'elle y garde sa forme, espoir, rêve, action; Et qu'on retrouve, après ta disparition, Quelque chose de toi, ton cadavre ou ton ombre, Aux noirs filets flottants de l'éternité sombre? [X] UNE AUTRE VOIX As-tu vu les penseurs s'en aller dans les cieux? Les as-tu vus partir, hautains, séditieux, Jetant dans l'inconnu leur voix terrifiante, Espérant abuser de la nuit confiante, Méditant des larcins prodigieux, rêvant D'aller toujours plus loin et toujours plus avant, Se proposant d'atteindre à la source première, Au centre, au but; de prendre ou l'ombre ou la lumière Ou l'être, et de saisir le météore au vol, Emportés comme Élie, ailés comme saint Paul, Et de trouver le fond,. dût-on faire le vide, Dût-on escalader le mystère livide, L'obscurité, les cieux brumeux, les cieux vermeils, Avec effraction d'azurs et de soleils! Les as-tu vus, fuyants, blanche robe du prêtre, Bras levés du devin, décroître et disparaître Dans la profondeur sourde où tout s'évanouit? Parle? et les as-tu vus devenir de la nuit? Es-tu resté tremblant, cherchant leur trace vague? Puis, regardant l'éther, les ténèbres, le vague, Passant les jours,. les nuits, debout sur une tour, O songeur, as-tu vu ces hommes au retour? Les as-tu vus de l'ombre énorme redescendre? Et toi, l'obscur veilleur vêtu du sac de cendre, Te dressant au-devant de leur vol éperdu, Leur as-tu dit: -Eh bien? -Et qu'ont-ils répondu, Ces noirs navigateurs sans navire et sans voiles? Et qu'ont-ils rapporté, ces oiseleurs d'étoiles? Ils n'ont rien rapporté que des fronts sans couleur Où rien n'avait grandi, si ce n'est la pâleur. Tous sont hagards après cette aventure étrange; Songeur! tous ont, empreints au front, des ongles d'ange, Tous ont dans le regard comme un songe qui fuit, Tous ont l'air monstrueux en sortant de la nuit! On en voit quelques-uns dont l'âme saigne et souffre, Portant de toutes parts les morsures du gouffre. [XI] UNE AUTRE VOIX Les monts sont vieux; cent fois et cent fois séculaires, Muets, drapés de nuit sous leurs manteaux polaires, Leur âge monstrueux épouvante l'esprit; Sur leur front ténébreux tout l'abîme est écrit; Une neige de jours a neigé sur leur tête; Le temps est un morceau de leur masse; leur faîte, De loin morne profil qui s'efface de près, Livre au vent une barbe épaisse de forêts; Ils ont vu tous les deuils, toutes les défaillances, Toutes les morts passer autour de leurs silences; Ils ont vu s'écrouler des mondes dans le puits De l'horreur infinie et sourde; ils ont depuis Bien des millions d'ans la lassitude d'être; Eh bien, sur leurs noirs flancs décrépits, le vent traître, L'orage furieux, l'éclair fauve, ce ver Qui serpente dans l'ombre immense de l'hiver, L'ouragan qui, farouche, aux grands sommets essuie Sa chevelure d'air, de tempête et de pluie, L'aquilon qui revient quand on croit qu'il s'enfuit, La grêle, et l'avalanche, et la trombe, et le bruit, Toutes les visions des affreuses nuées, La tourmente et ses chocs, la bise et ses huées, S'acharnent; et ne font, sous leurs dais de brouillards, Pas même remuer ces effrayants vieillards. Sois comme eux: si tu vas dans l'espace terrible, Ne chancelle pas, homme; et garde un calme horrible. [AUTRES VOIX] [XII] Remonte aux premiers jours de ton globe; voilà Une muraille; elle est prodigieuse; elle a Dix mille pieds de haut, et de largeur dix lieues. Falaise, alluvion, dans les profondeurs bleues Ce haut boulevard monte, altier; froid, surprenant, Et d'une mer à l'autre il barre un continent: Vaste géométrie, on dirait que l'équerre; Assise par assise, a fait ce mont calcaire, Et que, forgeant l'espace, on ne sait quels marteaux L'un sur l'autre ont cloué ses plans horizontaux. L'escarpement à pic montre en bandes étroites Ses couches s'allongeant fermes, égales, droites, Rides profondes, plis de ce front de la nuit. Contre ce mur se heurte et flotte et roule, et fuit Ce que chaque saison pêle-mêle charrie. Ce massif colossal de la maçonnerie Terrible, que construit et détruit l'élément, Semble un coffre de pierre immense renfermant Les archives d'une âpre et sombre catastrophe, Et tout un monde mort ployé comme une étoffe, Avec ses fleurs, ses champs, ses rocs boisés ou nus, Et ses fourmillements de monstres inconnus. Dans des millions d'ans, ses pierres ruinées, Ses moellons croulants seront les Pyrénées. En attendant, vois: large, auguste, encombrant l'air, Il est encor tout neuf, comme bâti d'hier; Rien n'ébrèche sa ligne entière et régulière; Et son sommet correct semble une seule pierre Plate comme le toit d'un palais d'orient; Le matin et le soir, en se contrariant, Font de cette muraille épouvantable et sombre Tantôt un banc d'aurore et tantôt un bloc d'ombre. Et fais attention a présent: -l'air s'émeut; Voici que sur le haut, du mur géant, il pleut. La pluie erre et s'en va, par le vent emportée; Mais une goutte d'eau. sur le faîte est restée. Le lendemain, la brume, humide et blanc rideau, Revient; il pleut encore; une autre goutte d'eau S'ajoute à la première; et; sous cette:rosée, Une vasque s'ébauche, et la pierre est creusée. Désormais sur ce point l'eau va s'obstiner. Vois; Il pleut; et l'on entend comme une triste voix; Peut-être est-ce un démon sous la roche, qui grince De sentir l'eau plus forte et la pierre plus mince. Il pleut, il pleut, il pleut; janvier lugubre et mort Passe avec l'ombre, il pleut; la goutte tombe, mord, Et creuse; avril arrive et rapporte la nue, Il pleut; la goutte d'eau, féroce, continue; Et la première assise est percée; et déjà La deuxième, qu'en vain le granit protégea, Est atteinte; et la goutte, implacable, acharnée, Qui dépense le siècle aussi bien que. l'année, Revient, et plonge, et troue et mine, dur foret, Et le dedans du mont, formidable, apparaît, Zone à zone, et voilà que, là-haut, l'aube éclaire, La goutte étant sphérique, un bassin circulaire. Un étang que le ciel dore, azure, rougit, Sur le plateau désert s'étale et s'élargit. La goutte d'eau revient, revient, revient encore, Et tombe opiniâtre, et se fait dès l'aurore Rapporter par le vent qui, la nuit, l'enleva, Et fait ses volontés dans la montagne, et va, Vient, soumettant le marbre à ses lois triomphantes, Et passe entre deux plans, et glisse entre deux fentes, Et démolit et sculpte, infatigable main. Urne hier, aujourd'hui réservoir, lac demain, L'oeuvre augmente et s'enfonce, et l'oeil qui veut la suivre Croit voir un-trou qu'un ver fait aux pages d'un livre. Penche-toi: devant nous, comme si nous rêvions, Forant ce monstrueux monceau d'alluvions, D'une lame percée allant à l'autre lame,. Obéissant au poids qui d'en bas la réclame, Hydre outil, vilbrequin; pioche, trompe, suçoir, Commençant le matin, recommençant le soir, Descendant l'escalier de l'épaisseur des couches, Polissant leurs largeurs en murailles farouches, Élargissant le haut, baissant l'âpre fond noir, Évasant et fouillant sans cesse l'entonnoir, Cognant partout, toujours, hiver, printemps, automne, Son petit marteau sombre, effrayant, monotone, Usant le mont, coupant le roc, sciant le grès, Complétant sa ruine et faisant son progrès, Et profitant d'un creux pour creuser davantage, Et d'une argile-à l'autre, et d'étage en étage, Du haut en bas, de bloc en bloc, de banc en banc, Errant, roulant, brisant, sapant, taillant, courbant, La goutte d'eau travaille, et, terrible ouvrière,. Tord en cercles profonds l'énorme fondrière. Le vaste mont, battu des aquilons sifflants, Frémit de voir creuser dans ses ténébreux flancs Ce puits prodigieux par ette vrille infime, Et de sentir l'atome en lui créer l'abîme. Sur ce qui s'édifie et ce qui se détruit, Laissons rouler du temps, du gouffre et. de la nuit. Et maintenant regarde: Un cirque! un hippodrome, Un théâtre où Stamboul, Tyr, Memphis, Londres, Rome, Avec leurs millions d'hommes pourraient s'asseoir, Où Paris flotterait comme un essaim du soir! Gavarnie! un miracle! un rêve! Architectures Sans constructeurs connus, sans noms, sans signatures, Qui dans l'obscurité gardez votre secret, Arches, temples qu'Aaron ou Moïse sacrait, O champ clos de Tarquin où trois-cent milles têtes Fourmillaient, où l'Atlas hideux vidait ses bêtes, Casbahs, At-meïdans, tours, Kremlins, Rhamséions, Où nous, spectres, venons, où nous nous asseyons, Panthéons, parthénons, cathédrales qu'ont faites De puissants charpentiers aux âmes de prophètes, Monts creusés en pagode où vivent des airains, Aux plafonds monstrueux, sombres ciels souterrains, Cirques, stades, Elis, Thèbe, arènes de Nîmes; Noirs monuments, géants, témoins, grands anonymes, Vous n'êtes rien, palais, dômes, temples, tombeaux, Devant ce colysée inouï du chaos! Vois: l'homme fait ici le bruit de l'éphémère: C'est l'apparition, l'énigme, la chimère Taillée à pans coupés et tirée au cordeau. L'aube est sur le fronton comme un sacré bandeau, Et cette énormité songe, auguste et tranquille. Morceau d'Olympe; reste étrange d'une ville De l'infini, qu'un être inconnu démembra; Cour des lions d'un vague et sinistre Alhambra; Gageure de Dédale et de Titan; démence Du compas ivre et roi dans la montagne immense; Stupeur du voyageur qui suspend son chemin; Exagération du monument humain. . Jusqu'à la vision, jusqu'à l'apothéose; Monde qui n'est pas l'homme et qui n'est plus la chose; Entrée inexprimable et sombre du granit Dans le rêve, où la pierre en prodige finit Problème; précipice édifice; sculpture Du mystère; oeuvre d'art de la fauve nature; Construction que nie et que voit la raison, Et qu'achève, au delà du terrestre horizon; Sur le mur de la nuit, la fresque de L'abîme; C'est Vignole à la base et l'éclair sur la cime. C'est le spectre de tout ce que. l'homme bâtit, Terrible, raillant l'homme, et;le faisant petit. La grande pyramide ici serait la borne. Où le taureau courbé vient aiguiser sa corne, Et tu demanderais: quel est donc ce. caillou? Plante dans le pavé du cirque d'Arle un clou, Et ce clou jettera dans l'herbe qui se fane La même ombre qu'ici la colonne trajane. Quel joueur gigantesque a laissé là ce dé? Un mont dort dans un angle, un autre est accoudé Et la brume à son cou s'enfle et pend comme un goître. Vois croître vers la cime et vers le bas décroître, Écaillant de lichens leurs lourds granits vermeils, Ces grands cercles de bancs superposés, pareils A des boas roulés l'un au-dessus de l'autre. Avec on ne sait quelle attitude d'apôtre, Un rocher rêve au seuil, et, le long des degrés, D'autres blocs stupéfaits, voilés, désespérés, Semblent des Niobés, des Rachels, des Hécubes. Vois ces pavés; le moindre a dix mille pieds cubes. La forme est simple, c'est le cirque; mais le mur, A force de grandeur et de vie, est obscur; . Qu'est-ce que c'est qu'un mur vertical, rouillé, fruste, Où, comme un bas-relief, le glacier blanc s'incruste? Des albâtres, des gneiss, des porphyres caducs Mêlent à ses créneaux des arches d'aqueducs, Et là-bas la vapeur sous des frontons estompe Des éléphants portant des blocs, baissant leur trompe; Ces tours sont les piliers angulaires; de quoi-?. Du vide, de l'éther, du souffle, de l'effroi. L'impossible est ici debout; l'aigle seul brave Cette incommensurable et farouche architrave. Comme, lorsque la terre a tremblé, sont confus Dans l'herbe, les claveaux, les chapiteaux, les fûts, Tout se mêle, l'art grec avec l'art syriaque. Sous les portes croupit l'ombre hypocondriaque. Vois: tours où l'on dirait que chante Beethoven, Pilône, imposte, cippe, obélisque, peulven, Tout en foule apparaît; soubassements, balustres Où l'eau nacrée étale au jour ses vagues lustres; Crevasses où pourraient tenir des bataillons; Sur les parois des creux pareils à ces sillons Qu'aux temps diluviens faisaient aux seuils des antres Et dans les grands roseaux des passages de ventres; Là, des courbes, des arcs, des dômes; par endroits Des murs carrés, des plans égaux, des angles droits; Partout la symétrie inconcevable et sûre; Des gradins dont on semble avoir pris la mesure Aux angles des genoux des archanges assis! Des pinacles géants portent des oasis; Ordre et gouffre; les pins semblent sous les arcades L'herbe; et les arcs-en-ciel s'envolent des cascades. Tout est cyclopéen, vaste, stupéfiant; Le bord fait reculer le chamois défiant; L'édifice, étageant ses marches que l'oeil compte; Blanchit de -plus en plus à mesure qu'il monte, Et, de tous les reflets de l'heure s'empourprant, Passe du roc calcaire au marbre pur, et prend, Comme pour consacrer sa forme solennelle, Sa dernière corniche à la neige éternelle Combien a-t-il de haut? demande au ciel profond, Au vent, à l'avalanche, aux vols: d'oiseaux qui vont, Aux douze chutes d'eau que l'ombre entend se plaindre Dans cet épouvantable et tournoyant cylindre, Aux gaves, épuisés, d'écume et de combats, Qui s'écroulent; torrent en haut, fumée en bas! Piranèse effaré, maçon d'apocalypses, Seul comprendrait ce noeud d'angles, d'orbes, d'ellipses; Pourtant l'oeil peut encore en mesurer, le jour, La forme inexprimable et l'effrayant contour, Mais sitôt qu'effaçant le bord, le fond, le centre, Le soir dans l'édifice ainsi qu'un brouillard entre, La forme disparaît; c'est sous le firmament. Une espèce d'étrange et morne entassement De brèches, dé. frontons, de cavernes, de porches Où les astres:hagards tremblent comme des torches, Et, dans on ne sait quel cintre démesuré, De l'étoilé qui flotte avec de l'azuré. Entre encor plus avant dans la chose géante: Ce cirque, ce bassin, embouchure béante, Imprime un mouvement de roue à l'aquilon, Et fait de tout le vent qui passe un tourbillon; La bise habite:là, traître et battant de l'aile, Et la trombe y tournoie en spirale éternelle. Embûche formidable à prendre l'ouragan! Le précipice s'ouvre en. gueule de volcan, Et malheur au nuage errant qui se hasarde A venir regarder par quelque âpre lézarde! Sitôt qu'il y pénètre, il ne-peut-plus sortir; Il a beau reculer, trembler, se repentir, Le tourbillon tient: C'est fini. Le nuage Lutte, bat le courant comme un homme qui nage; Il roule. Il est saisi! Vois, entends-le gronder. Il fait de vains efforts, il cherche à s'évader; On dirait que le gouffre implacable le raille.; Il monte, il redescend; le long de la muraille, Fauve, il quête une issue, un soupirail, un trou; Étreint par la rafale, égaré, fuyant, fou, Il vomit ses grêlons, crache sa pluie, et crible D'aveugles coups d'éclair l'escarpement terrible; Et le vieux mont s'émeut, car les rocs convulsifs Tremblent quand, s'accrochant aux pitons, aux récifs, Du haut de l'azur calme où toujours elle rôde, Libre et sans soupçonner l'immensité de fraude, A ce sombre entonnoir trébuchant brusquement, Et de son épouvante et de son hurlement ébranlant la paroi, les tours, la plate-forme, La tempête, ce loup, tombe en ce piège énorme! Voisinage effrayant pour les arbres, tordus Par le vent ou roulés dans l'abîme, éperdus! Du brin d'herbe au rocher, du chêne à la broussaille, Tout l'horizon autour du cirque noir tressaille, Le gave a peur, le pic, par l'orage mouillé, A le frisson dans l'ombre, et le pâtre éveillé, Pâle, écoute, et, parmi les sapins centenaires, Entend rugir la nuit cette fosse aux tonnerres! Et ce cirque qui met, au lieu de loups et d'ours, Les ouragans aux fers. dans ses cabanons sourds, Ce large amphithéâtre au mur inaccessible, Cet édifice fou, redoutable, impossible, Fait a l'esprit, et même au delà des titans, Rêver de tels combats et de tels combattants Qu'on le croirait bâti, qui sait?. pour la mêlée Des hydres que d'en bas la terre humble et troublée Entrevoit dans l'horreur. du taillis sidéral; Qu'il semble en ce champ clos étrange et sépulcral, Que, sous cette splendide et sublime falaise, Les constellations pourraient se tordre à l'aise; Et que, dans cette arène inouïe, on a peur Parfois d'y voir descendre à travers la vapeur, Pour s'entre-dévorer, les bêtes des étoiles; Et d'entendre lutter, là, sous de sombres voiles, Et hurler et rugir le taureau, monstre ailé, L'effrayant capricorne aux nuages mêlé, Le lion flamboyant, tout semé d'yeux funèbres, Bâillant de la lumière et mâchant des ténèbres, Le scorpion tenant dans ses pattes le soir, Et, se ruant sur tous, le sagittaire noir, Ce chasseur au carquois rempli de météores, Dont par moments on voit, ainsi que des aurores Qui passent et s'en vont et qu'un sillon d'or suit, Les flèches d'astres luire et tomber dans la nuit! Immensité! l'esprit frissonne. Quel Vitruve A bâti ce vertige et creusé cette cuve? Quel Scopas, quel Sostrate ou quel Eutinopus A construit cet attique avec des monts rompus? Quel Phidias du ciel a fait à sa stature' L'âpre sérénité de cette architecture? Qui forgea les crampons? qui broya les ciments? O nature, qui donc à ces escarpements A lié les torrents, ces chevaux dont les queues Pendent en crins d'argent dans les cascades bleues? Du haut de. quel zénith tomba le fil à plomb? Qui mesura, toisa; régla; tailla? le long De quel mur idéal a-t-on tracé l'épure? De quelle région de la vision pure Est sorti le rêveur de ce rêve inouï? Quel cyclope savant de l'âge évanoui, Quel être monstrueux, plus grand que les idées; A pris un compas haut de cent mille coudées, Et, le tournant d'un doigt prodigieux et sûr, A tracé ce grand cercle au niveau de l'azur, Rondeur sinistre ayant le gouffre pour fenêtre, Puits qui, lorsque le soir le noircit, pourrait être La coupe d'ombre énorme où vient boire la-nuit? Aux temps où, rien n'étant complètement construit, Du chaos encor proche on sentait le mélange, Quand la montagne était encore un tas de-fange; Quelque étrange géant, fils de Cham ou de Bel, A-t-il pris brusquement et retourné Babel, Et l'a-t-il appuyée à ce mont, comme on scelle. Un cachet sur la cire ardente qui ruisselle, De sorte que, léguant, dans le mont affaissé; Sa forme renversée au trou qu'elle a laissé, La tour s'est dans le roc imprimée en citerne, Avec sa rampe où l'ombre après le jour alterne, Et ses escaliers noirs et ses étages ronds; Et ses portails: s'ouvrant en bouches. de clairons Si bien que maintenant l'oeil voit ce moule horrible, Et le creux dont Babel fut le relief terrible! L'auteur, je te l'ai dit; c'est l'atome; l'auteur, C'est ce fil brun rayant l'azur sur la hauteur, C'est un peu de brouillard d'où tombe un peu de pluie, C'est le grain de cristal qu'un souffle tiède essuie, C'est, au jour ou dans l'ombre, au matin comme au soir, La molécule d'eau qui coule du ciel noir, - C'est la larme échappée aux cils de la nuée; C'est ce qui tremble au bout de l'herbe remuée, Ce qui n'a pas de nom, ce qui ressemble aux pleurs; C'est ce que la lumière, en traversant, les fleurs, Prend et roule en son vol sans en être chargée, Ce qu'un petit oiseau boit dans une gorgée! Oui; ce cirque et ses tours, édifice sacré' Où le drapeau d'azur du gouffre est arboré, Ce théâtre où le vent combat la trombe enfuie, Voilà ce qu'a construit un atome de pluie. Quel besoin as-tu donc d'un Vishnou, d'un Allah, D'un Bouddha, d'un Ammon cornu, pour tout cela? Pourquoi sortir du cercle où le réel t'enferme? A quoi bon détrôner l'élément et le germe? Pourquoi donc à la chose ôter sa mission? Pourquoi forcer l'atome a l'abdication? Pourquoi destituer, homme, le grain de sable? Quelqu'un qui dise moi t'est-il indispensable? Tu mets en haut de tout un pronom personnel! Quelle rage as-tu donc d'un faiseur éternel? Ne peux-tu faire un pas sans un Très-Haut quelconque? L'océan se va-t-il ruer hors de sa conque, Tout mordre et tout ronger si ton Zéus n'est là Pour le saisir aux crins et mettre le holà? Tout n'est-il qu'une grotte à loger ce druide? Crois-tu que le solide étreindra le fluide, Que la mer manquera d'onde et de gonflement, Que le soleil fuira, s'éteignant et fumant, Que le germe oubliera le secret de la vie, Que la terre prendra la route qui dévie, Ou que la lune va perdre un de ses quartiers, Si tu n'as dans un coin, pilant dans les mortiers, Forgeant, créant, sculptant les os, broyant les poudres, Un fantôme forgé d'étoiles et de foudres? Dis, sans cet arrangeur, vivant, perpétuel, Soulignant ce qu'il faut changer au rituel, Dont tu doutes, songeur,. pendant que tu l'implores, Les lys pâliront-ils sur les robes des flores, Les violettes, dis, perdront-elles la clé De la boîte aux parfums dans l'herbe et dans le blé? Entre l'ombre passée et la flamme future, Dis, l'homme sera-t-il, en sa sombre aventure, Englouti par hier ou détruit par demain, Si tu n'as, pour sauver le triste germe humain, Quelque Janus bifront, faisant face aux deux hydres? La minute va donc figer dans les clepsydres, Le temps, cet ouvrier mystérieux qui court, Au cabestan du ciel va donc s'arrêter court, La lumière, l'aimant, la sève, l'atmosphère, Vont se déconcerter et ne savoir que faire, Tout le mouvement va s'interrompre transi Si ton Brahma ne vient leur crier par ici! Avril a-t-il besoin d'un mot d'ordre? Un tonnerre Est-il un frissonnant et noir fonctionnaire Attendant que quelqu'un lui fixe son emploi? Faut-il donc un veilleur toujours présent, sans quoi Les astres manqueraient les heures des aurores? Le monde est une tour pleine de bruits sonores; Faut-il un horloger derrière le cadran, Réglant les poids dans l'ombre et tant de fois par-an, Mettant de l'ordre au ciel, versant l'huile aux rouages Des globes, des saisons, des vents et des nuages; Disant: Vesper, Vénus, rentrez! sors, Jupiter! Donnant à chaque sphère à son tour dans l'éther Ou la note qui chante, ou la note qui prie, Et remontant la vaste et sombre sonnerie? Prends-tu pour des pantins et pour des jacquemards Orion, Sirius, Vesta, Saturne et Mars? Et la création est-elle une fontaine A mécanique ainsi que la Samaritaine ? As-tu donc peur de voir le monde aller tout seul? Faut-il que la forêt dise: -Père, un tilleul! Un chêne! des sapins! donnez-moi de la mousse Pour que. le bruit du vent dans mes antres s'émousse! Quoi! cet échange vaste et saint d'attraction, Ce flux et ce reflux de la création Qui jette dehors l'être et sans fin le résorbe, L'univers, ne peut-il rouler, cercle, flamme, orbe, Sans que ta terreur crie:nous fait des étais! Sans que l'homme, appelant à l'aide Teutatès, Irmensul, Bhagavan, Chronos, Théos, échine Un travailleur divin à tourner la machine? Fais ce rêve, homme! et marche où L'erreur te conduit. Quant à moi; qui suis l'ombre et qui vais dans la nuit, Je n'accepterais pas, pour faire des prodiges, Pour creuser un puits sombre et l'emplir de vertiges, Pour soulever un monde, effroyable fardeau, L'échange de ton Dieu contre ma goutte d'eau. -Oui, mais la goutte d'eau, criai-je, qui l'a faite? [XIII] UNE AUTRE VOIX Swedenborg prit un jour la coupe de Platon, Et, pensif, s'en alla boire à l'azur terrible. Il entra sous le porche obscur de l'invisible Et disparut. Où donc alla-t-il? Qui le sait? Peut-être aux lieux sacrés où Socrate pensait, Où, dans l'ombre, effleuré de l'urne des Homères, Le vin de l'idéal sort du puits des chimères. Peut-être égara-t-il ses pas plus haut encor; Jusqu'au gouffre inconnu, jusqu'aux pléiades d'or, Jusqu'au ruissellement des fontaines d'aurore, Jusqu'à l'ombre où l'on voit l'inexprimable éclore; La sont les cuves: sève, esprit,. immensité; Là vit, abonde et croît la vigne de clarté Où l'on ne trouve pas un seul astre qui dorme, Où les créations font leur vendange énorme; Où la grappe de vie à flots ruisselle, ayant La pierre du tombeau pour pressoir effrayant; Là sont les infinis, la cause, le principe, L'être qui s'évapore en mondes, se dissipe En astres, et s'épanche en ciel démesuré: Il revint éperdu, chancelant, effaré, Ployant sous la lueur farouche des étoiles; Voyant l'homme à travers des épaisseurs de voiles Et de tremblants rideaux de lumière où, sans fin Multipliés; flottaient l'ange et le séraphin; Ayant dans son cerveau l'ombre et tous ses délires, De ses doigts écartés Cherchant de vagues lyres, Nu, bégayant l'abîme et balbutiant Dieu; Rapportant cette joie étrange du ciel bleu Qui fait peur à la vie et trouble les fils d'Eve, Et laissant voir, ainsi que le monde du rêve, Dans de blêmes rayons tombés on ne sait d'où, Un paradis sinistre au fond de son oeil fou. La raison l'attendait, grave, et lui dit: Ivrogne! Esprit, fais ton sillon, homme, fais ta besogne. Ne va pas au delà. Cherche Dieu. Mais tiens-toi, Pour le voir, dans l'amour et non pas dans l'effroi. L'OCÉAN D'EN HAUT Et je vis au-dessus de ma tête un point noir. Et ce point noir semblait une mouche du soir Volant à l'heure où, l'ombre à prier nous invite. Et, l'homme, quand il pense, étant ailé, j'eus vite, Franchi l'éther, qui. s'ouvre à l'essor des esprits Et cette mouche était une chauve-souris. Et ce lugubre oiseau volait seul dans l'espace Et disait: -C'est énorme et hideux. Ce qui passe Devant mes yeux me fait trembler. C'est effrayant. Quand donc serai-je hors de l'ombre? Et, me voyant, Il cria: Que veux-tu. de moi, passant rapide? Je regarde, éperdu, la matière stupide. Homme, écoute: je suis l'oiseau noir que trouva Démogorgon en Grece et dans l'Inde Shiva Je contemple l'horreur de la sombre nature. Homme, quel est le sens de l'affreuse aventure Qu'on appelle univers? Je le cherche et j'ai peur. J'interroge ce bloc qui n'est qu'une vapeur; J'observe l'infini monstrueux, et je scrute La taupe et le soleil, l'homme, l'arbre et la brute. Je suis triste. O passant, comprends-tu ce mot: Rien! Ce qu'on nomme le mal est peut-être le bien. Quand un gouffre se comble, un autre puits se creuse. Tourment, volupté, rire et clameur douloureuse, Flux et reflux, le juste et l'injuste, le bon, Le mauvais, blanc et noir, diamant et charbon, Vrai, faux, pourpre et haillon, le carcan, l'auréole, Jour et nuit, vie et mort, oui, non; navette folle Que pousse le hasard, tisserand de la nuit! Connaît-on ce qui sert, et sait-on ce qui nuit? Tout germe est un fléau, tout choc est un désastre; La comète, brûlot des mondes, détruit l'astre; Le même être est victime et bourreau tour à tour, Et pour le moucheron l'hirondelle est vautour. Les cailloux sont broyés par la bête de somme, L'âne paît le chardon, l'homme dévore l'homme, L'agneau broute la fleur, le loup. broute l'agneau, Sombre chaîne éternelle où l'anneau mord l'anneau! Et ce qu'on voit n'est rien; les fils tuant les pères, Les requins, les Nérons, les Séjans, les viperes, Cela n'est que peu d'ombre et que peu de terreur; L'infiniment petit contient la grande horreur; L'atome est un bandit qui dévore l'atome; L'araignée a sa toile et le ver son royaume; Les fourmilières sont des Babels; l'animal En se rapetissant se rapproche du mal; Plus la force décroît, plus la bête est difforme; Et, quand il les regarde avec son oeil énorme, Homme, les gouttes d'eau font peur à l'océan; La rosée en sa perle a Typhon et Satan; Ils s'y tordent tous deux à jamais; l'éphémère Est Moloch; l'infusoire, effroyable chimère, Grince,. et si le géant pouvait voir l'embryon, Le béhémoth fuirait devant le vibrion. Le Moindre grain de sable est un globe qui roule Traînant comme la terre une lugubre foule Qui s'abhorre et s'acharne et s'exècre, et sans fin Se dévore; la haine est au fond de la faim. La sphère impereptible à la grande est pareille; Et le songeur entend, quand, il penche l'oreille, Une rage tigresse et des cris léonins Rugir profondément dans ces univers nains. Toute gueule est un gouffre, et qui mange assassine. L'animal a sa griffe et l'arbre a sa racine; Et la racine affreuse et pareille aux serpents Fait dans l'obscurité de sombres guet-apens; Tout se tient et s'embrasse et s'étreint pour se mordre; Un crime universel et monstrueux est l'ordre; Tout être boit un sang immense, ruisselant De la création comme d'un vaste flanc. On lutte, on frappe, on blesse, on saigne, on souffre, on pleure. Tout ce que vous voyez est larve; tout vous leurre, Et tout rapidement fond dans l'ombre; car tout Tremble dans le mystère immense et se dissout; La nuit reprend le spectre ainsi que l'eau la neige. La voix s'éteint avant d'avoir crié: Que sais-je? Le printemps, le soleil, les bêtes en chaleur, Sont une chimérique et monstrueuse fleur; A travers *son sommeil ce monde effaré souffre; Avril n'est que le rêve érotique du gouffre; Une pollution nocturne de ruisseaux, De rameaux, de parfums, d'aube et de chants d'oiseaux. L'horreur seule survit, par tout continuée. Et par moments un vent qui sort de la nuée Dessine des contours, des rayons et des yeux Dans ce noir tourbillon d'atomes furieux. O toi qui vas! l'esprit, le vent, la feuille morte, Le silence, le bruit, cette aile qui t'emporte, Le jour que tu crois voir par moments, ce qui luit, Ce qui tremble, le ciel, l'être, tout est la nuit! Et la création tout entière, avec l'homme, Avec ce que l'oeil voit et ce que la voix nomme, Ses mondes, ses soleils, ses courants inouïs, Ses météores fous qui volent éblouis, Avec ses globes d'or pareils à de grands dômes, Avec son éternel passage de fantômes, Le flot, l'essaim, l'oiseau, le lys qu'on croit béni, N'est qu'un vomissement d'ombre dans l'infini! La nuit produit, le mal, le mal produit le pire. Écoute maintenant ce que je vais te dire: L'oiseau noir s'arrêta, d'épouvante troublé, Puis, sombre et frémissant, reprit: Je suis allé Jusqu'au fond de cette ombre, et je n'ai vu personne. Je tressaillis. L'oiseau poursuivit: J'en frissonne À jamais, dans ce gouffre où j'erre plein d'effroi! Dans cette Obscurité personne ne dit: moi! Noire ébauche de rien que personne n'achève! L'univers est un monstre et le. ciel est un rêve; Ni volonté, ni loi, ni pôles, ni milieu; Un chaos composé de néants; pas de Dieu. Dieu, pourquoi? L'idéal est absent. Dans ce monde, La naissance est obscène et l'amour est immonde. D'ailleurs, est-ce. qu'on naît? est-ce qu'on vit? quel est Le vivant, le réel, le certain, le complet? Les penseurs, dont la nuit je bats les fronts moroses, Questionnent en vain la surdité des choses; L'eau coule, l'arbre croît, l'âne brait, l'oiseau pond, Le loup hurle, le ver mange; rien ne répond. La profondeur sans but, triste, idiote et blême; Quelque chose d'affreux qui s'ignore soi-même; C'est tout: sous mon. linceul voilà ce que je sais. Et l'infini m'écrase, et j'ai beau dire: assez! C'est horrible. Toujours cette vision morne! Jamais le fond, jamais la fin, jamais la borne!. Donc je te le redis, puisque tu passes là: J'entends crier en bas, Jéhovah, Christ, Allah! Tout n'est qu'un sombre amas d'apparitions folles; Rien n'existe; et comment exprimer en paroles La stupéfaction immense de la nuit? L'invisible s'efface et l'impalpable fuit; L'ombre dort; les, foetus se mêlent aux décombres; Les formes, aspects vains, se perdent dans les nombres; Rien n'a de sens; et tout, l'objet, l'espoir, l'effort, Tout est insensé, vide et faux, même la mort; L'infini sombre au fond du tombeau déraisonne; La bière est un grelot où le cadavre sonne; Si quelque chose vit, ce n'est pas encor né. Muet, quoique béant, sourd, lugubre, étonné, Les ténèbres en lui, hors de lui les ténèbres, Sans qu'un rayon, éclos dans ces brumes funèbres, Vienne jamais blanchir l'horizon infini, Pas même criminel, et pas même puni, Le monde erre au hasard dans la nuit éternelle, Et, n'ayant pas d'aurore, il n'a pas de prunelle. Le monde est à tâtons dans son propre néant. La nuit triste emplissait le ciel comme un géant; Et la chauve-souris rentra dans l'ombre horrible; Et j'entendis l'oiseau, disparu, mais terrible, Qui criait: -Dieu n'est pas! Dieu n'est pas! désespoir! II Et je vis au-dessus de ma tête un point noir; Et ce point noir semblait une mouche dans l'ombre. Et rien n'avait de borne et rien n'avait de nombre; Et tout se. confondait avec tout; l'aquilon Et la nuit ne faisaient qu'un même tourbillon. Quelques; formes sans nom, larves exténuées, Ou souffles noirs, passaient dans les sourdes nuées; Et tout le reste était immobile et voilé. Alors, montant, montant, montant, je m'envolai Vers ce point qui semblait reculer dans la brume; Car c'est la loi de l'être en qui l'esprit s'allume D'aller vers ce qui fuit et vers ce qui se tait. Or ce que j'avais pris pour une mouche était Un hibou, triste, froid, morne, et de sa prunelle Il tombait moins de jour que de nuit de son aile. Et ce hibou parlait devant lui, sans rien voir, Comme s'il se savait écouté dans le noir. Inquiet, palpitant, il regardait, avide, Le fond muet de l'ombre inexprimable et vide, Et, l'oeil fixe, attentif, sans louer, sans huer, Disait: - Quelqu'un est là. J'ai senti remuer. Puis il reprit, parlant à la nuée épaisse: -Quelqu'un est là. Mais qui?Doute! angoisse! énigme! Est-ce Le Juste ou l'Inégal, le Bon ou le Méchant? Son nom est-il un cri? son nom est-il un chant? Est-ce un père qui doit plus tard, chassant la crainte, Resplendir, éclaireur du profond labyrinthe? Est-ce un hermaphrodite, homme et femme, ange et nuit, Vers qui tout monte et vole et devant qui tout fuit? Est-ce un capricieux qui réprouve ou préfère? Est-ce un contemplateur calme qui laisse faire? Est-ce un hideux semeur de vrai, de faux, subtil Et fort, puissant et traître? Il est là; mais qu'est-il? Alors je m'approchai -de cette silhouette, Et je lui demandai: que fais-tu là, chouette? Et le noir chathuant me dit: Je guette Dieu. Je suis la larve affreuse aspirant au ciel bleu; Je suis l'oeil flamboyant des ténèbres; j'épie La grande forme obscure en l'abîme accroupie. Moi, je ne la vois pas; mais je crois qû'elle est là. Un jour dans l'étendue une voix m'appela. -Hibou! me dit Hermès. j'étouffais dans le vide; Mais Hermès AEgyptus, le grand songeur livide, M'a pris, tout en rêvant son sacré Poemander, Et c'est lui qui m'a fait respirer un peu d'air. Je suis-esprit par l'aile et démon par la griffe. Dans un long papyrus; informe hiéroglyphe, Lourd manuscrit de brume humaine submergé, Hermès avait écrit ce qu'il avait songé. Un soir Hermès, à l'heure où l'on sent l'être vivre, Vit passer l'Inconnu qui lisait dans un livre; Et l'Ombre s'approcha du blanc magicien, Prit le livre d'Hermès et lui laissa le sien. C'est ce livre que l'Inde épèle, et qu'en sa crypte La bête Sphynx traduit tout bas au monstre Égypte, Car il est défendu de parler haut; on sent, Au silence du monde effrayé; Dieu présent. Dieu! J'ai dit Dieu. Pourquoi? Qui le voit? Qui le prouve? C'est le vivant qu'on cherche et le cercueil qu'on trouve. Qui donc peut adorer? qui donc peut affirmer? Dès qu'on croit ouvrir l'être, on le sent se fermer. Dieu! cri sans but peut-être, et nom vide et terrible! Souhait que fait l'esprit devant l'inaccessible! Invocation vaine aventurée au fond Du précipice aveugle où nos songes s'en vont! Mot qui te porte, ô monde, et sur lequel tu vogues! Nom mis en question dans les lourds dialogues Du spectre avec le rêve, ô nuit, et des. douleurs Avec l'homme, et de l'astre avec les sombres fleurs Qu'éveillent sur l'étang les froids rayons lunaires! Sujet de la querelle énorme des tonnerres! Solution-que va nuit et jour. poursuivant La polémique obscure. et. confuse du vent! Dieu! conception folle ou sublime mystère! Notion que nul -crâne, au ciel ou sur la -terre, Fût-il surnaturel, ne saurait contenir! Quel que soit le passé, quel que soit l'avenir, Nul ne la saisira, nul ne l'a possédée; Et, dans l'urne où l'on veut mettre une telle idée, On sent de toutes parts des fuites d'infini. Le ciel à force d'ombre était comme aplani. Et l'oiseau, dont l'oeil rond jette un reflet de soufre, Me dit: Viens, je vais tout t'apprendre. Il est un gouffre. Comme s'il eût tout dit dans ce mot, le hibou S'arrêta; puis reprit: * Quand? pourquoi? comment? où? Tout se tait, tout est clos, tout est sourd; tout recule. Tout vit dans l'insondable et fatal crépuscule. L'être mortel médite et songe avec effroi En attendant qu'un jour quelqu'un dise: c'est moi. La taciturnité de l'ombre est formidable. Il semble qu'au delà du nimbe inabordable, Une sorte de front vaste et mystérieux Se meuve vaguement au plus obscur des cieux; Et Dieu, s'il est un Dieu, fit à sa ressemblance L'universelle nuit et l'éternel silence. Moi, j'attends. Qui va naître? Est-ce l'aube, ou le soir? Un de mes yeux est foi; mais l'autre est désespoir. J'examine et je plane. O brumes éternelles! La nuit rit du regard, l'infini rit des ailes. Tout devant moi se perd, se mêle et se confond. Je tâche de saisir, là-bas, dans le profond, Un moment de clarté, d'oubli, de transparence, Ou d'entrevoir du moins le cadavre Espérance, Afin de pouvoir dire au monde épouvanté: C'est un tombeau! Le fond, le fait, la vérité, Le réel, quel qu'il soit, vide ou source féconde, Voilà ce qu'il me faut, voilà ce que je sonde. Je suis le regardeur formidable du puits; Je suis celui qui veut savoir pourquoi; je suis. L'oeil que le torturé dans la torture entr'ouvre; Je suis, si par hasard dans le deuil qui le couvre, Ce monde est le jouet de quelque infâme esprit, La curiosité de ceux dont on se rit; Devant l'âme de tout, hélas, peut-être absente, Je suis l'Anxiété lugubre et grandissante; Et je serais géant, si je n'étais hibou. L'abîme, c'est le monde, et le monde est mon trou. Triste, je rêve au creux de l'univers; et l'ombre Agite sur mon front son grand branchage sombre. Je regarde le vide et l'éther fixement, Et l'ouragan, et l'air, et le sourd firmament, Et les contorsions sinistres des nuées. Mes paupières se sont au gouffre habituées. Toute l'obscurité du ciel vertigineux Entre en mon crâne, et tient dans mon oeil lumineux. Je sens frémir sur moi le bord vague du cercle; L'urne Peut-être ayant l'infini pour couvercle! J'ai pour spectacle, au fond de ces limbes hagards, Pour but à mon esprit, pour but à mes regards, Pour méditation, pour raison, pour démence, Le cratère inouï de la noirceur immense; Et je suis devenu, n'ayant ni jour ni bruit, Une espèce de vase horrible de la nuit, Qu'emplissent lentement la chimère, le rêve, Les aspects ténébreux, la profondeur sans grève, Et, sur le seuil du vide aux vagues entonnoirs, L'âpre frémissement des escarpements noirs. Homme, il se fait parfois dans cette léthargie, Dans cette épaisseur triste à jamais élargie, Comme une déchirure au vent de l'infini. Alors, moi, le veilleur solitaire et banni, Je tressaille; un rayon sort de la plénitude, Et la création, difforme multitude, M'apparaît; et j'entends des bruits, des pas, des voix Et, dans une clarté de vision, je vois Ce livide univers, vaste danse macabre, Où l'astre tourbillonne, où la vague se cabre, Où tout s'enfuit! Je vois les. sépulcres, les nids, Le hallier, la montagne, et les rudes granits, Du vieux squelette monde informes ankyloses, La plaine vague ouvrant ses pâles fleurs écloses, Les flots démesurés poussant. de longs abois, Et les gestes hideux des arbres dans les bois. Et d'en bas il m'arrive une musique, obscure, L'hymne qu'après Hermès entendit Épicure; Tout vibre, et tout devient instrument; le désert Chante, et la forêt donne au farouche concert Son branchage sonore et triste, et le navire Son gréement, dont le vent fait une sombre lyre. Tout se transforme et court dans le brouillard trompèur; Les morts et les vivants qui sont une vapeur, Se mêlent; le volcan, crête et bouche enflammée, Vomit un long siphon de cendre et de fumée; L'air se tord, sans qu'on sache où l'aquilon conduit Les miasmes pervers et traîtres de la nuit; La marée, immuable et hurlante bascule, Balance l'océan dans l'affreux crépuscule; Et la création n'est qu'un noir tremblement. On ne sait quelle vie émeut lugubrement L'homme, l'esquif, le mât, l'onde, l'écueil, le havre; Et la lune répand sa lueur de cadavre. Je cherche, un soupirail. Quel sens peut donc avoir Ce monde aveugle et sourd, cet édifice noir, Cette création ténébreuse et cloîtrée, Sans fenêtre, sans toit, sans porte, sans entrée, Sans issue, ô terreur! par moment des blancheurs Passent; on aperçoit vaguement des chercheurs, Sans savoir si ce sont réellément des êtres, Et si tous ces sondeurs du gouffre, mages, prêtres, Eux-mêmes ne sont pas de l'ombre à qui les vents Donnent dans le brouillard des formes de vivants; On voit les grands fronts blancs d'Égypte et de Chaldée; Et, comme les forçats immenses de l'idée, On voit passer au loin les esprits hasardeux Traînant la pesanteur des problèmes hideux, Savants, prophètes, djinns, démons, devins, poètes; Et l'abîme leur dit: qu'êtes-vous, si vous êtes? Quel est cet univers? et quel en est l'aïeul? Ce qu'on prend pour un ciel est peut-être un linceul. Qui peut dire où l'on vogue et qui sait où l'on erré? Oh! l'eau terrible ayant des rumeurs de tonnerre! Les sourds chuchotements du vent sous l'horizon! Entre le jour et nous quelle épaisse cloison! Ténèbres. Pourquoi tout parle-t-il à voix basse? Tout visage qui rit a, dans l'horrible espace, Derrière lui pour ombre une tête de mort. Naître! mourir! On entre, entrez. -Sortez, on sort! - Et je songe à jamais! à jamais mon oeil sombre Voit aller et venir l'onde énorme de l'ombre! A quoi bon? et vous tous, à quoi bon? vous vivez; Vivez-vous? et d'ailleurs, pourquoi? pensez, rêvez, Mourez! heurtez vos fronts à la sourde clôture! Qu'est-ce que le destin? qu'est-ce que la nature? N'est-ce qu'un même texte en deux langues traduit? N'est-ce qu'un rameau double ayant le même fruit? Le lierre qui verdit à travers le décombre, La mer par le couchant chauffée au rouge sombre, Les nuages ayant les cimes pour récifs, Les tourmentes volant en groupes convulsifs, La foudre, les Etnas jetant des pierres ponces, Les crimes s'envoyant les fléaux pour réponses, L'antre surnaturel, l'étang plein de typhus, Les prodiges hurlant sous les. chênes touffus, La matière, chaos, profondeur où s'étale L'air furieux, le feu féroce, l'eau brutale; La nuit, cette prison, ce noir cachot mouvant Où l'on entend la sombre évasion du vent, Tout est morne. On a peur quand l'aube qui s'éveille Fait une plaie au bas des cieux, rouge et vermeille; On a peur quand la bise épand son long frisson; On a peur quand on voit, vague, à fleur d'horizon, Montrant, dans l'étendue au crépuscule ouverte, Son dos mystérieux d'or et de nacre verte, Ramper le scarabée effroyable du soir. On a peur quand minuit sur les monts vient s'asseoir. Pourtant, dans cette masse informe. et frémissante, Il semble par moments qu'on saisisse et qu'on sente Comme un besoin d'hymen et de'. paix émouvant, Toutes ces profondeurs de nuée et de vent; Tout cherche à se parler et tout cherche à s'entendre; La terre, à l'océan jetant un regard tendre, Attire à son flanc vert ce sombre apprivoisé Mais l'eau quitte e bord après l'avoir baisé, Et retombe, et s'enfonce, et redevient, tourmente; Il n'est. rien qui n'hésite et qui ne se démente; Le bien prête son voile au mal qui vient s'offrir; Hélas! l'autre côté de savoir, C'est souffrir; Aube et soir, vie et deuil ont les mêmes racines; Le sort fait la recherche et l`angoisse voisines; D'où jaillit le regard on voit sortir le pleur; Et, si l'oeil dit Lumière, il dit aussi Douleur. Tout est morne. Il n est pas d'objet qui ne paraisse Faire dans l'infini des signes de détresse Et pendant que, lugubre et vague, autour de, lui, Dans la blême fumée et dans le vaste `ennui, -Le tourbillon des faits et des choses s'engouffre, Ce spectre de la vie appelé l'homme,. souffre, Ces deux tragiques voix, Nature, Humanité, Se font écho, chacune en son extrémité La tristesse de l'un sur-l'autre se replie; La pâle angoisse humaine a-la mélancolie Du plaintif univers pour explication; Et les gémissements de là création Sont pleins de la misère insondable de l'homme. Pourtant vous n'êtes rien que des larves en somme! Vous marchez l'un sur l'autre; obscurs, troubles, dormants, Fuyants, et tous vos pas sont des effacements. Il ne reste de vous, s'il reste quelque chose, Que l'embryon, peut-être effet, peut-être. cause, Que les rudiments sourds, muets, primordiaux. L'être éternel est fait d'atomes idiots. Lui-même est-il? voilà le sinistre problème. O semeur, montre-nous du moins la main qui sème! Hermès, mais qui peut voir ce qu'a vu l'oeil d'Hermès? M'a dit qu'il avait vu, du haut des grands sommets, Au delà du réel, au delà du possible, Une clarté, reflet du visage invisible; Elle éclairait la brume où nous nus abîmons; Tout le bloc frissonnant des êtres; arbres, monts, Ailes, regards, rameaux, était penché sur elle; Et, jetant des éclairs soudains, surnaturelle, Cette lueur sans fond, qu'on n'osait approcher, Epouvantait parfois le chêne et le rocher Même le plus terrible et le plus intrépide. Comme c'est-immobile, -et comme c'est rapide! Comme cela s'échappe à de certains moments! Comme l'abîme fait d'étranges mouvements! Oh! j'ai beau vouloir fuir, et. fuir, et fuir encore! La contemplation du gouffre me dévore. Oui, je te l'ai dit, oui, sur la sombre hauteur, Je vois le monde! Aimants, fluides, pesanteur, Axes, pôles, chaleur, gaz, rayons, feu sublime, Toutes les forces sont les chevaux de l'abîme; Chevaux prodigieux dont le pied toujours fuit, Et qui tirent le monde à travers l'âpre nuit; Et jamais de sommeil à -leur fauve prunelle, Et jamais d'écurie à leur course éternelle! Ils vont, ils vont, ils vont, fatals alérions, Franchissant les zéniths et les septentrions; Traînant-tous les soleils dans toutes, les ténèbres, L'homme sent la terreur lui glacer les vertèbres Quand d'en bas il entend leur pas mystérieux. Il dit.: -Comme l'orage est profond dans les cieux! Comme les vents d'ouest soufflent là-bas au large! Comme les bâtiments doivent jeter leur charge, Et comme-l'océan doit être affreux a voir! Comme il pleut cette nuit! comme il tonne ce soir! O vivants, fils du temps, de l'espace-et du nombre, Ce sont les noirs chevaux du chariot de l'ombre. Écoutez-les passer. L'ouragan tortueux, La foudre, tout ce bruit difforme et monstrueux Des souffles dans les monts, des vagues sur la plage, Sont les hennissements du farouche attelage. * Cette création est toujours en travail; L'astre refait son or, et l'aube son émail, La nuit détruit le jour, l'onde détruit la digue, Incessamment, sans fin, sans repos, sans fatigue. Sans cesse les noirceurs, les germes, les clartés, Les croisements d'éclairs dans les immensités, Les effluves, les feux, les métaux, les mercures, Les déluges profonds, ablutions obscures, Font des enfantements dans la destruction; La matière est pensée et l'idée action; On naît, on se féconde, on vit, on meurt, sans trêve; Et parfois j'aperçois, même au delà du rêve, Dans des fonds ou mes yeux n'étaient jamais venus, Des levers effrayants de mondes inconnus. Oh! pourquoi ces chaos, si tout vient d'un génie? Oh! si c'est le néant, pourquoi cette harmonie? Est-il, Lui? L'univers m'apparaît tour à tour Convulsion, puis ordre; obscurité, puis jour. S'Il est, pourquoi sent-on le froid de la couleuvre? S'Il est, d'où vient qu'un ver ronge toute son oeuvre, La mère dans l'enfant, la fleur dans son pistil? Et pourquoi souffre-t-on? Et pourquoi permet-il La Douleur, cette immense et sombre calomnie? Qu'est-ce que fait le mal dans l'univers? il nie. Il dit: -vous rêvez Dieu quand c'est moi qui vous suis. La preuve qu'il n'est pas, vivants, c'est que je suis. Est-ce mauvais ou bon?. est-ce splendide ou triste? Tout cela suffit-il pour prouver qu'Il existe? Et qu'il est quelque part un Auteur, un Voyant, Un être épouvantable ou secourable, ayant La distance du mal au bien pour envergure? Esprit fait monde avec l'abîme pour figure! Grand inconnu tenant la pensée en. arrêt! Mais qui nous dit que l'ombre est ce qu'elle paraît? Est-elle unité sombre? est-elle foule horrible? Ne voit-on de clarté que par les trous d'un crible? Cela roule; sur qui? Cela tourne; sur quoi? D'où vient-on? où va-t-on? Je ne sais rien. Et toi?. Et l'oiseau regarda de ses deux Yeux mon âme; Et je vis de la nuit tout au fond de leur flamme. Et, comme je restais pensif, il poursuivit: Ombre sur ce qui meurt! ombre sur ce" qui vit! J'ai lu ceci, qu'Hermès écrivit sur sa table: -« Pyrrhon d'Élée était un mage redoutable. « L'abîme en le voyant se mettait à _hennir. « Il vint un jour au ciel; Dieu le laissa venir.; « Il vit la vérité, Dieu la lui laissa prendre. « Comme il redescendait -car il faut redescendre; « L'Idéal met dehors les sages enivrés; - « Comme il redescendait de degrés en degrés, « De parvis en parvis, de pilastre en, pilastre, « De la terre aperçu, tenant dans sa main l'astre, « Soudain, sombre, il tourna vers les grands cieux brûlants « Son poing terrible et. plein de rayons aveuglants, « Et laissant de ses doigts jaillir l'astre, le sage « Dit: je te lâche, ô Dieu, ton étoile au visage! « Et la clarté plongea jusqu'au fond de la nuit; « On vit un instant Dieu, puis tout s'évanouit. » Hermès contait encore avoir vu dans un songe. Un esprit qui lui dit: -Homme, un doute me ronge. Je ne me souviens point d'avoir été créé. J'étais, je. flottais, seul, pensif, pas effrayé; Forme au vent agrandie, au vent diminuée, J'étais dans la nuée. et j'étais la nuée; Je nageais dans le rêve et dans la profondeur. Tout a coup l'univers naquit; cette rondeur Entra dans l'horizon qui devint formidable; Je ne supposais pas le vide fécondable; J'eus un moment d'effroi; depuis, avec stupeur, J'examine ce monde inquiétant; j'ai peur D'être dans l'ombre avec quelqu'un de redoutable. Hermès s'en est allé les deux mains étendues. Il cherchait, il sondait les profondeurs perdues; Et comme lui je cherche; et dans ce que je fais J'étouffe, comme avant de chercher, j'étouffais. Car la nuit me punit de vouloir la connaître. C'est une obscénité de lever, fût-on. prêtre, Le grand voile pudique et sacré de l'horreur. D'ailleurs, que trouve-t-on? faux sens, fumée, erreur. L'illusion, riant de son rire sinistre, Sort de l'ombre, écrit: FIN, et ferme le registre. On se perd à descendre, on s'égare à monter. Chercher, c'est offenser; tenter, c'est attenter; Savoir, c'est ignorer. Isis au bandeau triple A la surdité morne et froide pour disciple. Ne pas vouloir est bien, ne pas pouvoir est mieux. Porte envie à l'aveugle, et n'ouvre pas les yeux. Tais-toi! tais-toi! S'il est quelques bouches frivoles Qui parlent, ô vivant, sache que les paroles Troublent l'énormité menaçante des cieux. Le muet est plus saint que le silencieux. Oui, se murer l'oreille avec, le mur silence; Ne jeter aucun poids dans aucune balance; Ne pas toucher aux plis lugubres du rideau; Oui, garder le bâillon, oui, garder le bandeau; Végéter sans vouloir, sans tenter, sans atteindre; Laisser les yeux se clore et les soleils s'éteindre; Telle est la loi. Pourtant je veux; mais je ne puis. -Cherche, m'a dit Hermès. Je n'ai rien vu depuis. Nuée en bas, nuée en haut, nuée au centre; Nuit et nuit; rien devant, rien derrière; rien entre. Par moments, des essaims d'atomes vains et fous Qui flottent; ce-qu'on voit de plus réel, c'est vous, Mort, tombe, obscurité des blêmes sépultures, Cimetières, de Dieu ténébreuses cultures. Mais pourquoi donc ce mot me revient-il toujours? Est-ce qu'il est l'écho de ces grands porches sourds? Oh! n'est-il pas plutôt le vide où tout s'achève; L'éclat de rire vague et sinistre du rêve? Cependant il faut bien un axe à ce qu'on. voit; Et, quelque chose étant; il faut que quelqu'un soit. Haine ou sagesse, joie ou deuil, paix ou colère, Il faut la. clef de voûte et la pierre, angulaire; Il faut le point. d'appui, le pivot, le milieu. A la roue univers il faut bien un essieu. Croyons! croyons! Sans voir la source, on peut conclure De l'oeuvre à l'ouvrier, et de la chevelure A la tête, et. du ercle au centre d'où: tout part, Et du parfum partout à la fleur quelque part. Homme, l'Etre doit être. Homme, il n'est pas possible Que la flèche esprit vole et n'ait pas une cible. Il ne se peut, si vain et si croulant que soit Ce monde où l'on voit fuir tout ce qu'on aperçoit; Il ne se peut, ô tombe! ô nuit! que la nature Ne soit qu'une inutile et creuse couverture, Que le fond soit de l'ombre aveugle, que le bout Soit le vide, et que Rien ait pour écorce Tout. Il ne se peut qu'avec l'amas crépusculaire De ses grands bas-reliefs qu'un jour lugubre éclaire, Avec son bloc de nuit, de brume et de clarté, La création soit, devant l'immensité, Un piédestal ayant le néant pour statue. Croyons. En disant non, l'esprit se prostitue. L'Être a beau se cacher, tout nous dit: le voilà! Croyons. Je me répète, ô songeur, tout cela; Mais c'est au-doute affreux que toujours je retombe; Tant la fleur et la foudre, et l'étoile et la trombe, Et l'homme et le sépulcre, et la terre et le ciel, Font trembler et fléchir le rayon. visuel! Tant ce qu on aperçoit trouble ce qu'on suppose! Tant l'effet noir voit peu directement la cause! Tant, même aux meilleurs yeux, la brume et le rayon, Les éléments toujours en-contradiction, Les souffles. déchaînés et les ailes captives, Ouvrent sur l'inconnu de louches perspectives! Tant il est malaisé de crier: Vérité! Et tant, la certitude a d'obliquité! Je regarde et je cherche et j'attends et je songe, Et le silence froid devant. moi se prolonge. Par moments, dans l'espace où son fantôme a l'air D'errer avec le vent, la nuée et l'éclair, Je vois passer Hermès, mon prodigieux maître. Abordant ou fuyant l'inconnu qu'il pénètre, Il rêve, il pense, il tend ses deux bras pour prier; J'entends alors sa voix formidable crier: -Oh! l'être! l'être! l'être effrayant! il m'accable Sous son nom inouï,. sombre, incommunicable! Je ne le dirai pas! Sois tranquille, infini! Puis il passe terrible, après m'avoir béni. Et moi je reste là, tressaillant, dans la nue. Et l'oscillation des gouffres continue. Oh! toujours revenir au point d'où l'on partit! Et derrière le grand toujours voir le petit P. J'ai beau creuser la vie et creuser la nature; J'ai des lueurs de-tout dans ma science obscure, Mais j'y respire. un air de sépulcre; et j'ai froid. Oh! que cet univers, s'il est vide, est étroit! Oh! toujours se heurter aux mêmes apparences! Oh! toujours se briser aux mêmes ignorances! S'il existe, d'où vient qu'il se cache et qu'il fuit? Est-il dans l'univers comme un grain dans le fruit, Comme le sel dans l'eau, comme le vin dans l'outre? Oh! percer la matière horrible d'outre en outre! Faire, à travers le bien, le mal; l'onde et le feu, L'homme, l'astre et la bête; une trouée a Dieu! Qui le pourra? personne. Oh! tout n'est qu'ironie. Sage celui qui doute et fort celui. qui nie! Tu cherches aussi l'Être, ô passant! je te plains. Les firmaments d'abîme et d'abîme sont pleins. La route est longue, va! l'éternel, parallèle A l'infini, t'aura bien vite brisé l'aile. Cours, vole, essaie, et cherche, et plane, et sois puni! Moi, -l'oeil fixe suffit tant qu'il n'est pas terni, Je reste où je suis. Va, monte! Et prends garde en route Aux visions qui font qu'on s'égare et qu'on doute. Tu trouveras peut-être à quelque seuil d'enfers Des fantômes de feu, de pâles Lucifers, Punis pour s'être mis au front un peu d'aurore, Larrons de feu céleste ou d'infernal phosphore, Noirs dénicheurs de nids d'astres dans les rameaux D'où tombent les terreurs, les songes et les maux. Passe, et va devant toi, sois méfiant, et rôde, Sans croire à la clarté, dans la nuit, cette fraude; Ne suis pas ce qu'on voit, ne suis pas ce qui luit. A force de vouloir aveugler tout, la nuit Finit par faire éclore une lueur athée; Et les flamboiements sont de l'ombre révoltée. J'en suis moi-même. Alors le hibou frémissant Se tourna vers la. nuit, cherchant l'énorme absent. On eût dit que sa tête et ses deux ailes grises Dans un pesant filet invisible étaient prises; Il tremblait, puis restait rêveur comme un vieillard. Tout à coup il cria dans l'immense brouillard: Profondeurs! Profondeurs! Profondeurs formidables! Embryons éternels, atomes imperdables, D'où sortez-vous? Substance, air, flamme, moule humain, Terre! avez-vous été pétris par une main? O parturition ténébreuse de l'Être! Je veux trouver, je, veux savoir, je veux connaître! Le vide est. impossible, et tout est plein; tout vit. Qui le. sait? Le ciel croule aussitôt qu'on gravit. Si l'univers nous dit de douter; ou nous somme De croire, je l'ignore: Oh! que dit l'aube à l'homme? Que dit le froid mistral et le semoun ardent? Vision! la mer triste entrechoque en grondant, Sous les nuages lourds que les souffles assemblent, Ses monstrueux airains en fusion, qui tremblent! Les flots font un fracas de boucliers affreux Se heurtant et l'éclair sépulcral est sur eux! Quelle est la foi, le dogme et la philosphie Que toute cette horreur sombre nous signifie? L'étendue, où, vaincu; mon vol s'est arrêté, Est si lugubrement faite d'obscurité, L'obstacle est si fatal, l'ombre est si dérisoire, Que j'arrive à ne plus comprendre, à ne rien croire; Et je dis à la nuit: pas un être n'est sûr Même d'un peu de Dieu,. nuit, dans un peu d'azur! Oh! la création est-elle volontaire? Un maître y dit-il moi? Ciel! Ciel! de quel cratère Du vieux volcan chaos; sous l'énigme englouti, Ce monde, éruption sinistre, est-il sorti? Quelqu'un a-t-il soufflé sur ses torrents funèbres": Pour en faire la pierre énorme des ténèbres? Quelqu'un l'a-t-il vu lave avant qu'il fût granit?, Qui donc, sur le versant monstrueux du zénith, Figea cette coulée effrayante d'étoiles? Est-il'? S'il est, qu'il parle! Oh! dis-moi qui tu voiles; Ciel morne! L'être est-il parce que la vue est? Je sens sous l'infini ce fantôme muet: Je le sens; mais est-il? Et j'ai beau le poursuivre; L'ombre incommensurable et fuyante m'enivre. Toute. ma découverte est, cendre et chute. O deuil! Le strabisme effrayant du doute est dans mon oeil! Le fil de l'infini devant moi se dévide. Que la création soit une chose vide, Cela ne se peut pas. Où serait la raison? - Mais d'un autre côté, dans le vaste horizon Tout souffre; et tout répond aux questions: je pleure! L'esprit comme la chair, le siècle comme l'heure, Le colosse et l'atome infinitésimal. O nuit! pourquoi le vide? Oui, mais pourquoi le mal? Oh! si je trouvais Dieu! Si je pouvais, à force D'user ma griffe obscure à saisir cette écorce, Déchirer l'ombre! voir ce front, et le voir nu! Ôter enfin la nuit du visage inconnu! Mais rien! Le ciel est faux, l'astre ment, l'aube est traître! Je n'ai qu'un seul effort, je me cramponne à l'être; Je me cramponne à Dieu dans l'ombre sans parois; Si Dieu n'existait pas! Oh! par moments je crois Voir pleurer la paupière horrible de l'abîme. Si Dieu n'existait pas? si rien n'avait de cime? Si les gouffres n'avaient qu'une ombre au milieu d'eux? Oh! serais-je tout seul dans l'infini hideux? O vous, les quatre vents soufflant dans le prodige, Est-il? est-il? est-il? est-il? Moi-même suis-je? Ne verrai-je jamais blanchir les bleus sommets? Et devons-nous rester face à face à jamais, Sous l'énigme, idiote et monstrueuse voûte, Lui qui s'appelle Nuit, moi qui m'appelle Doute! Et rien ne répondit; et l'oiseau curieux Et funèbre, crispant son ongle furieux, Frémit; et, se ruant sur l'espèce de face Qui toujours dans la brume apparaît et s'efface, Poursuivant l'éternel évanouissement, Tâchant de retenir le vide, le moment, L'éclair, le phénomène informe, le problème, Et tout ce rien fuyant qu'il ne voyait pas même, Cherchant un pli, cherchant un noeud, faisant effort Pour prendre l'impalpable et l'obscur par le bord, Et pour saisir, dans l'ombre où tout essor avorte, La nuit par le trou noir de quelque étoile morte, Las, rauque, haletant dans l'insondable exil: -Mais, spectre, arrache donc ce masque! cria-t-il. Et je ne le vis plus; l'ombre avait saisi l'être Qui voulait saisir l'ombre; et tout doit disparaître, Et tout doit s'effacer, et tout, Rhodope, Ossa, Athos, tout doit passer, et cet oiseau passa. Seulement, comme un souffle a peine saisissable, Comme un bruit de fourmi roulant un grain de sable, Dans le gouffre où venait d'entrer l'oiseau d'Hermès, J'entendis murmurer tout bas ce mot: jamais! Toute l'ombre exhalait un brouillard léthifère Et je demeurai là, ne sachant plus que faire De mes ailes, n'osant ni chercher, ni vouloir. III Et je vis au-dessus de ma tête un point noir; Et ce point noir semblait une mouche dans l'ombre. Dans le profond nadir que la ruine encombre, Où sans cesse, à jamais, sinistre et se taisant, Quelque chose de sombre et d'inconnu descend, Les brouillards indistincts, et gris, fumée énorme, S'enfonçaient et perdaient lugubrement leur forme, Pareils à des: chaos l'un sur l'autre écroulés. Montant toujours, laissant sous mes talons ailés L'abîme d'en bas, plein de l'ombre inférieure, Je volai, dans la brume et dans le vent qui pleure, Vers l'abîme d'en haut, obscur comme