LES CONTEMPLATIONS par VICTOR HUGO II AUJOURD'HUI. 1843-1856 Cinquième édition 1858 LIVRE QUATRIÈME PAUCA MEAE I Pure Innocence! Vertu sainte! O les deux sommets d'ici-bas! Où croissent, sans ombre et sans crainte, Les deux palmes des deux combats! Palme du combat Ignorance! Palme du combat Vérité! L'âme, à travers sa transparence, Voit trembler leur double clarté. Innocence! Vertu! sublimes Même pour l'oeil mort du méchant! On voit dans l'azur ces deux cimes, L'une au levant, l'autre au couchant. Elles guident la nef qui sombre; L'une est phare, et l'autre est flambeau; L'une a le berceau dans son ombre, L'autre en son ombre a le tombeau. C'est sous la terre infortunée Que commence, obscure à nos yeux, La ligne de la destinée; Elles l'achèvent dans les cieux. Elle montrent, malgré les voiles Et l'ombre du fatal milieu, Nos âmes touchant les étoiles Et la candeur mêlée au bleu. Elles éclairent les problèmes; Elles disent le lendemain; Elles sont les blancheurs suprêmes De tout le sombre gouffre humain. L'archange effleure de son aile Ce faîte où Jéhovah s'assied; Et sur cette neige éternelle On voit l'empreinte d'un seul pied. Cette trace qui nous enseigne, Ce pied blanc, ce pied fait de jour, Ce pied rose, hélas! car il saigne, Ce pied nu, c'est le tien, amour! Janvier 1843. II 15 FÉVRIER 1843 Aime celui qui t'aime, et sois heureuse en lui. Adieu! sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre! Va, mon enfant béni, d'une famille à l'autre. Emporte le bonheur et laisse-nous l'ennui! Ici, l'on te retient; là-bas, on te désire. Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir. Donne-nous un regret, donne-leur un espoir, Sors avec une larme! entre avec un sourire! Dans l'église, 15 février 1843. 4 SEPTEMBRE 1843 ................ III TROIS ANS APRES - Il est temps que je me repose; Je suis terrassé par le sort. Ne me parlez pas d'autre chose Que des ténèbres où l'on dort! Que veut-on que je recommence? Je ne demande désormais A la création immense Qu'un peu de silence et de paix! Pourquoi m'appelez-vous encore? J'ai fait ma tâche et mon devoir. Qui travaillait avant l'aurore, Peut s'en aller avant le soir. A vingt ans, deuil et solitude! Mes yeux, baissés vers le gazon, Perdirent la douce habitude De voir ma mère à la maison. Elle nous quitta pour la tombe; Et vous savez bien qu'aujourd'hui Je cherche, en cette nuit qui tombe, Un autre ange qui s'est enfui! Vous savez que je désespère, Que ma force en vain se défend, Et que je souffre comme père, Moi qui souffris tant comme enfant! Mon oeuvre n'est pas terminée, Dites-vous. Comme Adam banni, Je regarde ma destinée, Et je vois bien que j'ai fini. L'humble enfant que Dieu m'a ravie Rien qu'en m'aimant savait m'aider; C'était le bonheur de ma vie De voir ses yeux me regarder. Si ce Dieu n'a pas voulu clore L'oeuvre qui me fit commencer, S'il veut que je travaille encore, Il n'avait qu'à me la laisser! Il n'avait qu'à me laisser vivre Avec ma fille à mes côtés, Dans cette extase où je m'enivre De mystérieuses clartés! Ces clartés, jour d'une autre sphère, O Dieu jaloux, tu nous les vends! Pourquoi m'as-tu pris la lumière Que j'avais parmi les vivants? As-tu donc pensé, fatal maître, Qu'à force de te contempler, Je ne voyais plus ce doux être, Et qu'il pouvait bien s'en aller! T'es-tu dit que l'homme, vaine ombre, Hélas! perd son humanité A trop voir cette splendeur sombre Qu'on appelle la vérité? Qu'on peut le frapper sans qu'il souffre, Que son coeur est mort dans l'ennui, Et qu'à force de voir le gouffre, Il n'a plus qu'un abîme en lui? Qu'il va, stoïque, où tu l'envoies, Et que désormais, endurci, N'ayant plus ici-bas de joies, Il n'a plus de douleurs aussi? As-tu pensé qu'une âme tendre S'ouvre à toi pour mieux se fermer, Et que ceux qui veulent comprendre Finissent par ne plus aimer? O Dieu! vraiment, as-tu pu croire Que je préférais, sous les cieux, L'effrayant rayon de ta gloire Aux douces lueurs de ses yeux! Si j'avais su tes lois moroses, Et qu'au même esprit enchanté Tu ne donnes point ces deux choses, Le bonheur et la vérité, Plutôt que de lever tes voiles, Et de chercher, coeur triste et pur, A te voir au fond des étoiles, O Dieu sombre d'un monde obscur, J'eusse aimé mieux, loin de ta face, Suivre, heureux, un étroit chemin, Et n'être qu'un homme qui passe Tenant son enfant par la main! Maintenant, je veux qu'on me laisse! J'ai fini! le sort est vainqueur. Que vient-on rallumer sans cesse Dans l'ombre qui m'emplit le coeur? Vous qui me parlez, vous me dites Qu'il faut, rappelant ma raison, Guider les foules décrépites Vers les lueurs de l'horizon; Qu'à l'heure où les peuples se lèvent Tout penseur suit un but profond; Qu'il se doit à tous ceux qui rêvent, Qu'il se doit à tous ceux qui vont! Qu'une âme, qu'un feu pur anime, Doit hâter, avec sa clarté, L'épanouissement sublime De la future humanité; Qu'il faut prendre part, coeurs fidèles, Sans redouter les océans, Aux fêtes des choses nouvelles, Aux combats des esprits géants! Vous voyez des pleurs sur ma joue, Et vous m'abordez mécontents, Comme par le bras on secoue Un homme qui dort trop longtemps. Mais songez à ce que vous faites! Hélas! cet ange au front si beau, Quand vous m'appelez à vos fêtes, Peut-être a froid dans son tombeau. Peut-être, livide et pâlie, Dit-elle dans son lit étroit : -Est-ce que mon père m'oublie -Et n'est plus là, que j'ai si froid?- Quoi! lorsqu'à peine je résiste Aux choses dont je me souviens, Quand je suis brisé, las et triste, Quand je l'entends qui me dit : -Viens!- Quoi! vous voulez que je souhaite, Moi, plié par un coup soudain, La rumeur qui suit le poëte, Le bruit que fait le paladin! Vous voulez que j'aspire encore Aux triomphes doux et dorés! Que j'annonce aux dormeurs l'aurore! Que je crie : -Allez! espérez!- Vous voulez que, dans la mêlée, Je rentre ardent parmi les forts, Les yeux à la voûte étoilée... Oh! l'herbe épaisse où sont les morts! Novembre 1846. IV Oh! je fus comme fou dans le premier moment, Hélas! et je pleurai trois jours amèrement. Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance, Pères, mères, dont l'âme a souffert ma souffrance, Tout ce que j'éprouvais, l'avez-vous éprouvé? Je voulais me briser le front sur le pavé; Puis je me révoltais, et, par moments, terrible, Je fixais mes regards sur cette chose horrible, Et je n'y croyais pas, et je m'écriais : Non! Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom Qui font que dans le coeur le désespoir se lève? Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve, Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitté, Que je l'entendais rire en la chambre à côté, Que c'était impossible enfin qu'elle fût morte, Et que j'allais la voir entrer par cette porte! Oh! que de fois j'ai dit : Silence! elle a parlé! Tenez! voici le bruit de sa main sur la clé! Attendez! elle vient! laissez-moi, que j'écoute! Car elle est quelque part dans la maison sans doute! Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852. V Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin De venir dans ma chambre un peu chaque matin; Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère; Elle entrait et disait : -Bonjour, mon petit père;- Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait, Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui passe. Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse, Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant, Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent Quelque arabesque folle et qu'elle avait tracée, Et mainte page blanche entre ses mains froissée Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers. Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts, Et c'était un esprit avant d'être une femme. Son regard reflétait la clarté de son âme. Elle me consultait sur tout à tous les moments. Oh! que de soirs d'hiver radieux et charmants, Passés à raisonner langue, histoire et grammaire, Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère Tout près, quelques amis causant au coin du feu! J'appelais cette vie être content de peu! Et dire qu'elle est morte! hélas! que Dieu m'assiste! Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste; J'étais morne au milieu du bal le plus joyeux Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux. Novembre 1846, jour des morts. V Quand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d'autrefois, Où l'eau court, où le buisson tremble, Dans la maison qui touche aux bois, Elle avait dix ans, et moi trente; J'étais pour elle l'univers. Oh! comme l'herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts! Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu. Lorsqu'elle me disait : Mon père, Tout mon coeur s'écriait : Mon Dieu! A travers mes songes sans nombre, J'écoutais son parler joyeux, Et mon front s'éclairait dans l'ombre A la lumière de ses yeux. Elle avait l'air d'une princesse Quand je la tenais par la main; Elle cherchait des fleurs sans cesse Et des pauvres dans le chemin. Elle donnait comme on dérobe, En se cachant aux yeux de tous. Oh! la belle petite robe Qu'elle avait, vous rappelez-vous? Le soir, auprès de ma bougie, Elle jasait à petit bruit, Tandis qu'à la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit. Les anges se miraient en elle. Que son bonjour était charmant! Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment. Oh! je l'avais, si jeune encore, Vue apparaître en mon destin! C'était l'enfant de mon aurore, Et mon étoile du matin! Quand la lune claire et sereine Brillait aux cieux, dans ces beaux mois, Comme nous allions dans la plaine! Comme nous courions dans les bois! Puis, vers la lumière isolée Étoilant le logis obscur, Nous revenions par la vallée En tournant le coin du vieux mur; Nous revenions, coeurs pleins de flamme, En parlant des splendeurs du ciel. Je composais cette jeune âme Comme l'abeille fait son miel. Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant... Toutes ces choses sont passées Comme l'ombre et comme le vent! Villequier, 4 septembre 1844. VII Elle était pâle, et pourtant rose, Petite avec de grands cheveux. Elle disait souvent : Je n'ose, Et ne disait jamais : Je veux. Le soir, elle prenait ma Bible Pour y faire épeler sa soeur, Et, comme une lampe paisible, Elle éclairait ce jeune coeur. Sur le saint livre que j'admire, Leurs yeux purs venaient se fixer; Livre où l'une apprenait à lire, Où l'autre apprenait à penser! Sur l'enfant, qui n'eût pas lu seule, Elle penchait son front charmant, Et l'on aurait dit une aïeule Tant elle parlait doucement! Elle lui disait : -Sois bien sage!- Sans jamais nommer le démon; Leurs mains erraient de page en page Sur Moïse et sur Salomon, Sur Cyrus qui vint de la Perse, Sur Moloch et Leviathan, Sur l'enfer que Jésus traverse, Sur l'éden où rampe Satan! Moi, j'écoutais... O joie immense De voir la soeur près de la soeur! Mes yeux s'enivraient en silence De cette ineffable douceur. Et dans la chambre humble et déserte Où nous sentions, cachés tous trois, Entrer par la fenêtre ouverte Les souffles des nuits et des bois, Tandis que, dans le texte auguste, Leurs coeurs, lisant avec ferveur, Puisaient le beau, le vrai, le juste, Il me semblait, à moi, rêveur, Entendre chanter des louanges Autour de nous, comme au saint lieu, Et voir sous les doigts de ces anges Tressaillir le livre de Dieu! Octobre 1846. VIII A qui donc sommes-nous? Qui nous a? qui nous mène? Vautour fatalité, tiens-tu la race humaine? Oh! parlez, cieux vermeils, L'âme sans fond tient-elle aux étoiles sans nombre? Chaque rayon d'en haut est-il un fil de l'ombre Liant l'homme aux soleils? Est-ce qu'en nos esprits, que l'ombre a pour repaires, Nous allons voir rentrer les songes de nos pères? Destin, lugubre assaut! O vivants, serions-nous l'objet d'une dispute? L'un veut-il notre gloire, et l'autre notre chute? Combien sont-ils là-haut? Jadis, au fond du ciel, aux yeux du mage sombre, Deux joueurs effrayants apparaissaient dans l'ombre. Qui craindre? qui prier? Les Manès frissonnants, les pâles Zoroastres Voyaient deux grandes mains qui déplaçaient les astres Sur le noir échiquier. Songe horrible! le bien, le mal, de cette voûte Pendent-ils sur nos fronts? Dieu, tire-moi du doute! O sphinx, dis-moi le mot! Cet affreux rêve pèse à nos yeux qui sommeillent, Noirs vivants! heureux ceux qui tout à coup s'éveillent Et meurent en sursaut! Villequier, 4 septembre 1845. IX O souvenirs! printemps! aurore! Doux rayon triste et réchauffant! Lorsqu'elle était petite encore, Que sa soeur était tout enfant... Connaissez-vous sur la colline Qui joint Montlignon à Saint-Leu, Une terrasse qui s'incline Entre un bois sombre et le ciel bleu? C'est là que nous vivions. Pénètre, Mon coeur, dans ce passé charmant! Je l'entendais sous ma fenêtre Jouer le matin doucement. Elle courait dans la rosée, Sans bruit, de peur de m'éveiller; Moi, je n'ouvrais pas ma croisée, De peur de la faire envoler. Ses frères riaient... Aube pure! Tout chantait sous ces frais berceaux, Ma famille avec la nature Mes enfants avec les oiseaux! Je toussais, on devenait brave; Elle montait à petits pas, Et me disait d'un air très-grave : -J'ai laissé les enfants en bas.- Qu'elle fût bien ou mal coiffée, Que mon coeur fût triste ou joyeux, Je l'admirais. C'était ma fée, Et le doux astre de mes yeux! Nous jouions toute la journée. O jeux charmants! chers entretiens! Le soir, comme elle était l'aînée, Elle me disait : -Père, viens! -Nous allons t'apporter ta chaise, -Conte-nous une histoire, dis!- Et je voyais rayonner d'aise Tous ces regards du paradis. Alors, prodiguant les carnages, J'inventais un conte profond Dont je trouvais les personnages Parmi les ombres du plafond. Toujours, ces quatre douces têtes Riaient, comme à cet âge on rit, De voir d'affreux géants très-bêtes Vaincus par des nains pleins d'esprit. J'étais l'Arioste et l'Homère D'un poëme éclos d'un seul jet; Pendant que je parlais, leur mère Les regardait rire, et songeait. Leur aïeul, qui lisait dans l'ombre, Sur eux parfois levait les yeux, Et, moi, par la fenêtre sombre J'entrevoyais un coin des cieux! Villequier, 4 septembre 1846. X Pendant que le marin, qui calcule et qui dout Demande son chemin aux constellations; Pendant que le berger, l'oeil plein de visions, Cherche au milieu des bois son étoile et sa route; Pendant que l'astronome, inondé de rayons, Pèse un globe à travers des millions de lieues, Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur. Mais que ce saphir sombre est un abîme obscur! On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues Des anges frissonnants qui glissent dans l'azur. Avril 1847. XI On vit, on parle, on a le ciel et les nuages Sur la tête; on se plaît aux livres des vieux sages; On lit Virgile et Dante; on va joyeusement En voiture publique à quelque endroit charmant, En riant aux éclats de l'auberge et du gîte; Le regard d'une femme en passant vous agite; On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois! On écoute le chant des oiseaux dans les bois Le matin, on s'éveille, et toute une famille Vous embrasse, une mère, une soeur, une fille! On déjeune en lisant son journal. Tout le jour On mêle à sa pensée espoir, travail, amour; La vie arrive avec ses passions troublées; On jette sa parole aux sombres assemblées; Devant le but qu'on veut et le sort qui vous prend, On se sent faible et fort, on est petit et grand; On est flot dans la foule, âme dans la tempête; Tout vient et passe; on est en deuil, on est en fête; On arrive, on recule, on lutte avec effort... Puis, le vaste et profond silence de la mort! 11 juillet 1846, en revenant du cimetière. XII A QUOI SONGEAIENT LES DEUX CAVALIERS DANS LA FORÊT La nuit était fort noire et la forêt très-sombre. Hermann à mes côtés me paraissait une ombre. Nos chevaux galopaient. A la garde de Dieu! Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres. Les étoiles volaient dans les branches des arbres Comme un essaim d'oiseaux de feu. Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance, L'esprit profond d'Hermann est vide d'espérance. Je suis plein de regrets. O mes amours, dormez! Or, tout en traversant ces solitudes vertes, Hermann me dit : -Je songe aux tombes entr'ouvertes;- Et je lui dis : -Je pense aux tombeaux refermés.- Lui regarde en avant : je regarde en arrière, Nos chevaux galopaient à travers la clairière; Le vent nous apportait de lointains angelus; dit : -Je songe à ceux que l'existence afflige, -A ceux qui sont, à ceux qui vivent. Moi,- lui dis-je, -Je pense à ceux qui ne sont plus!- Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines? Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes? Les buissons chuchotaient comme d'anciens amis. Hermann me dit : -Jamais les vivants ne sommeillent. -En ce moment, des yeux pleurent, d'autres yeux veillent.- Et je lui dis : -Hélas! d'autres sont endormis!- Hermann reprit alors : -Le malheur, c'est la vie. -Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux! j'envie -Leur fosse où l'herbe pousse, où s'effeuillent les bois. -Car la nuit les caresse avec ses douces flammes; -Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes -Dans tous les tombeaux à la fois!- Et je lui dis : -Tais-toi! respect au noir mystère! -Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre. -Les morts, ce sont les coeurs qui t'aimaient autrefois -C'est ton ange expiré! c'est ton père et ta mère! -Ne les attristons point par l'ironie amère. -Comme à travers un rêve ils entendent nos voix.- Octobre 1853. XIII VENI, VIDI, VIXI J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs Je marche, sans trouver de bras qui me secourent, Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent, Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs; Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête, J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour; Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour; Hélas! et sent de tout la tristesse secrète; Puisque l'espoir serein de mon âme est vaincu; Puisqu'en cette saison des parfums et des roses, O ma fille! j'aspire à l'ombre où tu reposes, Puisque mon coeur est mort, j'ai bien assez vécu. Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre. Mon sillon? Le voilà. Ma gerbe? La voici. J'ai vécu souriant, toujours plus adouci, Debout, mais incliné du côté du mystère. J'ai fait ce que j'ai pu; j'ai servi, j'ai veillé, Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine. Je me suis étonné d'être un objet de haine, Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé. Dans ce bagne terrestre où ne s'ouvre aucune aile, Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains, Morne, épuisé, raillé par les forçats humains, J'ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle. Maintenant, mon regard ne s'ouvre qu'à demi; Je ne me tourne plus même quand on me nomme; Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un homme Qui se lève avant l'aube et qui n'a pas dormi. Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse, Répondre à l'envieux dont la bouche me nuit. O seigneur! ouvrez-moi les portes de la nuit Afin que je m'en aille et que je disparaisse! Avril 1848. XIV Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends. J'irai par la forêt, j'irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit. Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et, quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. 3 septembr 1847. XV A VILLEQUIER Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres, Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux; Maintenant que je suis sous les branches des arbres, Et que je puis songer à la beauté des cieux; Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure Je sors, pâle et vainqueur, Et que je sens la paix de la grande nature Qui m'entre dans le coeur; Maintenant que je puis, assis au bord des ondes, Ému par ce superbe et tranquille horizon, Examiner en moi les vérités profondes Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon; Maintenant, ô mon Dieu! que j'ai ce calme sombre De pouvoir désormais Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre Elle dort pour jamais; Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles, Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté, Voyant ma petitesse et voyant vos miracles, Je reprends ma raison devant l'immensité; Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire; Je vous porte, apaisé, Les morceaux de ce coeur tout plein de votre gloire Que vous avez brisé; Je viens à vous, Seigneur! confessant que vous êtes Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant! Je conviens que vous seul savez ce que vous faites, Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent; Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme Ouvre le firmament; Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme Est le commencement; Je conviens à genoux que vous seul, père auguste, Possédez l'infini, le réel, l'absolu; Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste Que mon coeur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu! Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive Par votre volonté. L'âme de deuils en deuils, l'homme de rive en rive, Roule à l'éternité. Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses; L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant. L'homme subit le joug sans connaître les causes. Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant. Vous faites revenir toujours la solitude Autour de tous ses pas. Vous n'avez pas voulu qu'il eût la certitude Ni la joie ici-bas! Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire. Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours, Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire : C'est ici ma maison, mon champ et mes amours! Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient; Il vieillit sans soutiens. Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient; J'en conviens, j'en conviens! Le monde est sombre, ô Dieu! l'immuable harmonie Se compose des pleurs aussi bien que des chants; L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie, Nuit où montent les bons, où tombent les méchants. Je sais que vous avez bien autre chose à faire Que de nous plaindre tous, Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère, Ne vous fait rien, à vous! Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue; Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum; Que la création est une grande roue Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un; Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent, Passent sous le ciel bleu; Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent; Je le sais, ô mon Dieu! Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues, Au fond de cet azur immobile et dormant, Peut-être faites-vous des choses inconnues Où la douleur de l'homme entre comme élément. Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre Que des êtres charmants S'en aillent, emportés par le tourbillon sombre Des noirs événements. Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit. Vous ne pouvez avoir de subites clémences Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit! Je vous supplie, ô Dieu! de regarder mon âme, Et de considérer Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme Je viens vous adorer! Considérez encor que j'avais, dès l'aurore, Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté, Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore, Éclairant toute chose avec votre clarté; Que j'avais, affrontant la haine et la colère, Fait ma tâche ici-bas, Que je ne pouvais pas m'attendre à ce salaire, Que je ne pouvais pas Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie, Vous appesantiriez votre bras triomphant, Et que, vous qui voyiez comme j'ai peu de joie, Vous me reprendriez si vite mon enfant! Qu'une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette, Que j'ai pu blasphémer, Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette Une pierre à la mer! Considérez qu'on doute, ô mon Dieu! quand on souffre, Que l'oeil qui pleure trop finit par s'aveugler. Qu'un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre, Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler. Et qu'il ne se peut pas que l'homme, lorsqu'il sombre Dans les afflictions, Ait présente à l'esprit la sérénité sombre Des constellations! Aujourd'hui, moi qui fus faible comme une mère, Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts. Je me sens éclairé dans ma douleur amère Par un meilleur regard jeté sur l'univers. Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire, S'il ose murmurer; Je cesse d'accuser, je cesse de maudire, Mais laissez-moi pleurer! Hélas! laissez les pleurs couler de ma paupière, Puisque vous avez fait les hommes pour cela! Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là? Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes, Le soir, quand tout se tait, Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes, Cet ange m'écoutait! Hélas! vers le passé tournant un oeil d'envie, Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler, Je regarde toujours ce moment de ma vie Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler! Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure, L'instant, pleurs superflus! Où je criai : L'enfant que j'avais tout à l'heure, Quoi donc! je ne l'ai plus! Ne vous irritez pas que je sois de la sorte, O mon Dieu! cette plaie a si longtemps saigné! L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte, Et mon coeur est soumis, mais n'est pas résigné. Ne vous irritez pas! fronts que le deuil réclame, Mortels sujets aux pleurs, Il nous est malaisé de retirer notre âme De ces grandes douleurs. Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires, Seigneur; quand on a vu dans sa vie, un matin, Au milieu des ennuis, des peines, des misères, Et de l'ombre que fait sur nous notre destin, Apparaître un enfant, tête chère et sacrée, Petit être joyeux, Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée Une porte des cieux; Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même Croître la grâce aimable et la douce raison, Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime ait le jour dans notre âme et dans notre maison, Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste De tout ce qu'on rêva, Considérez que c'est une chose bien triste De le voir qui s'en va! Villequier, 4 septembre 1847. XVI MORS Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ. Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant, Noir squelette laissant passer le crépuscule. Dans l'ombre où l'on dirait que tout tremble et recule, L'homme suivait des yeux les lueurs de la faulx. Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux Tombaient; elle changeait en désert Babylone, Le trône en l'échafaud et l'échafaud en trône, Les roses en fumier, les enfants en oiseaux, L'or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux. Et les femmes criaient : Rends-nous ce petit être. Pour le faire mourir, pourquoi l'avoir fait naître? Ce n'était qu'un sanglot sur terre, en haut, en bas; Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats; Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre; Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre Un troupeau frissonnant qui dans l'ombre s'enfuit; Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit. Derrière elle, le front baigné de douces flammes, Un ange souriant portait la gerbe d'âmes. Mars 1854. XVII CHARLES VACQUERIE Il ne sera pas dit que ce jeune homme, ô deuil! Se sera de ses mains ouvert l'affreux cercueil Où séjourne l'ombre abhorrée, Hélas! et qu'il aura lui-même dans la mort De ses jours généreux, encor pleins jusqu'au bord, Renversé la coupe dorée, Et que sa mère, pâle et perdant la raison, Aura vu rapporter au seuil de sa maison, Sous un suaire aux plis funèbres, Ce fils, naguère encor pareil au jour qui naît, Maintenant blème et froid, tel que la mort venait De le faire pour les ténèbres; Il ne sera pas dit qu'il sera mort ainsi, Qu'il aura, coeur profond et par l'amour saisi, Donné sa vie à ma colombe, Et qu'il l'aura suivie au lieu morne et voilé, Sans que la voix du père à genoux ait parlé A cet âme dans cette tombe! En présence de tant d'amour et de vertu, Il ne sera pas dit que je me serai tu, Moi qu'attendent les maux sans nombre! Que je n'aurai point mit sur sa bière un flambeau, Et que je n'aurai pas devant son noir tombeau Fait asseoir une strophe sombre! N'ayant pu la sauver, il a voulu mourir. Sois béni, toi qui, jeune, à l'âge où vient s'offrir L'espérance joyeuse encore, Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps, Ayant devant les yeux l'azur de tes vingt ans Et le sourire de l'aurore, A tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs, Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs Par qui toute peine est bannie, A l'avenir, trésor des jours à peine éclos, A la vie, au soleil, préféras sous les flots L'étreinte de cette agonie! Oh! quelle sombre joie à cet être charmant De se voir embrassée au suprême moment, Par ton doux désespoir fidèle! La pauvre âme a souri dans l'angoisse, en sentant A travers l'eau sinistre et l'effroyable instant Que tu t'en venais avec elle! Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs. Que fais-tu? disait-elle. Et lui disait : Tu meurs Il faut bien aussi que je meure! Et, les bras enlacés, doux couple frissonnant, Ils se sont en allés dans l'ombre; et maintenant, On entend le fleuve qui pleure. Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux, Qu'à jamais l'aube en ta nuit brille! Aie à jamais sur toit l'ombre de Dieu penché! Sois béni sous la pierre où te voilà couché! Dors, mon fils, auprès de ma fille! Sois béni! que la brise et que l'oiseau des bois, Passants mystérieux, de leur plus douce voix Te parlent dans ta maison sombre! Que la source te pleure avec sa goutte d'eau! Que le frais liseron se glisse en ton tombeau Comme une caresse de l'ombre! Oh! s'immoler, sortir avec l'ange qui sort, Suivre ce qu'on aima dans l'horreur de la mort, Dans le sépulcre ou sur les claies, Donner ses jours, son sang et ses illusions!... Jésus baise en pleurant ces saintes actions Avec les lèvres de ses plaies. Rien n'égale ici-bas, rien n'atteint sous les cieux Ces héros, doucement saignants et radieux, Amour, qui n'ont que toi pour règle; Le génie à l'oeil fixe, au vaste élan vainqueur, Lui-même est dépassé par ces essors du coeur; L'ange vole plus haut que l'aigle. Dors! O mes douloureux et sombres bien-aimés! Dormez le chaste hymen du sépulcre! dormez! Dormez au bruit du flot qui gronde, Tandis que l'homme souffre, et que le vent lointain Chasse les noirs vivants à travers le destin, Et les marins à travers l'onde! Ou plutôt, car la mort n'est pas un lourd sommeil, Envolez-vous tous deux dans l'abîme vermeil, Dans les profonds gouffres de joie, Où le juste qui meurt semble un soleil levant, Où la mort au front pâle est comme un lys vivant, Où l'ange frissonnant flamboie! Fuyez, mes doux oiseaux! évadez-vous tous deux Loin de notre nuit froide et loin du mal hideux! Franchissez l'éther d'un coup d'aile! Volez loin de ce monde, âpre hiver sans clarté, Vers cette radieuse et bleue éternité, Dont l'âme humaine est l'hirondelle! O chers êtres absents, on ne vous verra plus Marcher au vert penchant des coteaux chevelus, Disant tout bas de douces choses! Dans le mois des chansons, des nids et des lilas, Vous n'irez plus semant des sourires, hélas! Vous n'irez plus cueillant des roses! On ne vous verra plus, dans ces sentiers joyeux, Errer, et, comme si vous évitiez les yeux De l'horizon vaste et superbe, Chercher l'obscur asile et le taillis profond Où passent des rayons qui tremblent et qui font Des taches de soleil sur l'herbe! Villequier, Caudebec, et tous ces frais vallons, Ne vous entendront plus vous écrier : -Allons, -Le vent est bon, la Seine est belle!- Comme ces lieux charmants vont être pleins d'ennui! Les hardis goëlands ne diront plus : C'est lui! Les fleurs ne diront plus : C'est elle! Dieu, qui ferme la vie et rouvre l'idéal, Fait flotter à jamais votre lit nuptial Sous le grand dôme aux clairs pilastres; En vous prenant la terre, il vous prit les douleurs; Ce père souriant, pour les champs pleins de fleurs, Vous donne les cieux remplis d'astres! Allez des esprits purs accroître la tribu. De cette coupe amère où vous n'avez pas bu, Hélas! nous viderons le reste. Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuvés, Vous, heureux, enivrés de vous-mêmes, vivez Dans l'éblouissement céleste! Vivez! aimez! ayez les bonheurs infinis. Oh! les anges pensifs, bénissant et bénis, Savent seuls, sous les sacrés voiles, Ce qu'il entre d'extase, et d'ombre, et de ciel bleu, Dans l'éternel baiser de deux âmes que Dieu Tout à coup change en deux étoiles! Jersey, 4 septembre 1852. LIVRE CINQUIÈME - EN MARCHE A AUG. V. Et, toi, son frère, sois le frère de mes fils. Coeur fier, qui du destin relèves les défis, Suis à côté de moi la voie inexorable. Que ta mère au front gris soit ma soeur vénérable! Ton frère dort couché dans le sépulcre noir; Nous, dans la nuit du sort, dans l'ombre du devoir, Marchons à la clarté qui sort de cette pierre. Qu'il dorme, voyant l'aube à travers sa paupière! Un jour, quand on lira nos temps mystérieux, Les songeurs attendris promèneront leurs yeux De toi, le dévouement, à lui, le sacrifice. Nous habitons du sphinx le lugubre édifice; Nous sommes, coeurs liés au morne piédestal, Tous la fatale énigme et tous le mot fatal. Ah! famille! ah! douleur! ô soeur! ô mère! ô veuve! O sombres lieux, qu'emplit le murmure du fleuve! Chaste tombe jumelle au pied du coteau vert! Poëte, quand mon sort s'est brusquement ouvert, Tu n'as pas reculé devant les noires portes, Et, sans pâlir, avec le flambeau que tu portes, Tes chants, ton avenir que l'absence interrompt, Et le frémissement lumineux de ton front, Trouvant la chute belle et le malheur propice, Calme, tu t'es jeté dans le grand précipice! Hélas! c'est par les deuils que nous nous enchaînons. O frères, que vos noms soient mêlés à nos noms! Dieu vous fait des rayons de toutes nos ténèbres, Car vous êtes entrés sous nos voûtes funèbres; Car vous avez été tous deux vaillants et doux; Car vous avez tous deux, vous rapprochant de nous A l'heure où vers nos fronts roulait le gouffre d'ombre, Accepté notre sort dans ce qu'il a de sombre, Et suivi, dédaignant l'abîme et le péril, Lui, la fille au tombeau, toi, le père à l'exil! Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852. II AU FILS D'UN POËTE Enfant, laisse aux mers inquiètes Le naufragé, tribun ou roi; Laisse s'en aller les poëtes! La poésie est près de toi. Elle t'échauffe, elle t'inspire, O cher enfant, doux alcyon, Car ta mère en est le sourire, Et ton père en est le rayon. Les yeux en pleurs, tu me demandes Où je vais, et pourquoi je pars. Je n'en sais rien; les mers sont grandes; L'exil s'ouvre de toutes parts. Ce que Dieu nous donne, il nous l'ôte, Adieu, patrie! adieu, Sion! Le proscrit n'est pas même un hôte, Enfant, c'est une vision. Il entre, il s'assied, puis se lève, Reprend son bâton et s'en va. Sa vie erre de grève en grève Sous le souffle de Jéhovah. Il fuit sur les vagues profondes, Sans repos, toujours en avant. Qu'importe ce qu'en font les ondes! Qu'importe ce qu'en fait le vent Garde, enfant, dans ta jeune tête Ce souvenir mystérieux, Tu l'as vu dans une tempête Passer comme l'éclair des cieux. Son âme aux chocs habituée Traversait l'orage et le bruit. D'où sortait-il? De la nuée. Où s'enfonçait-il? Dans la nuit. Paris, juillet 1838. III ÉCRIT EN 1846 -... Je vous ai vu enfant, monsieur, chez votre respectable mère, et nous sommes même un peu parents, je crois. J'ai applaudi à vos premières odes, la Vendée, Louis XVII... Dès 1827, dans votre ode dite A la colonne, vous désertiez les saines doc- trines, vous abjuriez la légitimité; la faction libérale battait des mains à votre apostasie. J'en gémissais... Vous êtes aujourd'hui, monsieur, en démagogie pure, en plein jacobinisme. Votre discours d'anar- chiste sur les affaires de Gallicie est plus digne du tréteau d'une Convention que de la tribune d'une chambre des pairs. Vous en êtes la carmagnole... Vous vous perdez, je vous le dis. Quelle est donc votre ambition ? Depuis ces beaux jours de votre adolescence monarchique, qu'avez-vous fait ? où allez-vous ?...- (Le marquis du C. d'E... Lettre à Victor Hugo, Paris, 1846.) I Marquis, je m'en souviens, vous veniez chez ma mère. Vous me faisiez parfois réciter ma grammaire; Vous m'apportiez toujours quelque bonbon exquis; Et nous étions cousins quand on était marquis. Vous étiez vieux, j'étais enfant; contre vos jambes Vous me preniez, et puis, entre deux dithyrambes En l'honneur de Coblentz et des rois, vous contiez Quelque histoire de loups, de peuples châtiés, D'ogres, de jacobins, authentique et formelle, Que j'avalais avec vos bonbons, pêle-mêle, Et que je dévorais de fort bon appétit Quand j'étais royaliste et quand j'étais petit. J'étais un doux enfant, le grain d'un honnête homme. Quand, plein d'illusions, crédule, simple, en somme, Droit et pur, mes deux yeux sur l'idéal ouverts, Je bégayais, songeur naïf, mes premiers vers, Marquis, vous leur trouviez un arrière-goût fauve, Les Grâces vous ayant nourri dans leur alcôve; Mais vous disiez: -Pas mal! bien! c'est quelqu'un qui naît!- Et, souvenir sacré! ma mère rayonnait. Je me rappelle encor de quel accent ma mère Vous disait: -Bonjour.- Aube! avril! joie éphémère! Où donc est ce sourire? où donc est cette voix? Vous fuyez donc ainsi que les feuilles des bois, O baisers d'une mère! aujourd'hui, mon front sombre, Le même front, est là, pensif, avec de l'ombre, Et les baisers de moins et les rides de plus! Vous aviez de l'esprit, marquis. Flux et reflux, Heur et malheur, vous avaient laissé l'âme assez nette; Riche, pauvre, écuyer de Marie-Antoinette, Émigré, vous aviez, dans ce temps incertain, Bien supporté le chaud et le froid du destin. Vous haïssiez Rousseau, mais vous aimiez Voltaire. Pigault-Lebrun allait à votre goût austère, Mais Diderot était digne du pilori. Vous détestiez, c'est vrai, madame Dubarry, Tout en divinisant Gabrielle d'Estrée. Pas plus que Sévigné, la marquise lettrée, Ne s'étonnait de voir, douce femme rêvant, Blêmir au clair de lune et trembler dans le vent, Aux arbres du chemin, parmi les feuilles jaunes, Les paysans pendus par ce bon duc de Chaulnes, Vous ne preniez souci des manants qu'on abat Par la force, et du pauvre écrasé sous le bât. Avant quatre-vingt-neuf, galant incendiaire, Vous portiez votre épée en quart de civadière; La poudre blanchissait votre dos de velours; Vous marchiez sur le peuple à pas légers et lourds. Quoique les vieux abus n'eussent rien qui vous blesse, Jeune, vous aviez eu, vous, toute la noblesse, Montmorency, Choiseul, Noaille, esprits charmants, Avec la royauté des querelles d'amants; Brouilles, roucoulements; Bérénice avec Tite. La Révolution vous plut toute petite; Vous emboîtiez le pas derrière Talleyrand; Le monstre vous sembla d'abord fort transparent, Et vous l'aviez tenu sur les fonds de baptême. Joyeux, vous aviez dit au nouveau-né: Je t'aime! Ligue ou Fronde, remède au déficit, protêt, Vous ne saviez pas trop au fond ce que c'était; Mais vous battiez des mains gaîment, quand Lafayette Fit à Léviathan sa première layette. Plus tard, la peur vous prit quand surgit le flambeau. Vous vîtes la beauté du tigre Mirabeau. Vous nous disiez, le soir, près du feu qui pétille, Paris de sa poitrine arrachant la Bastille, Le faubourg Saint-Antoine accourant en sabots, Et ce grand peuple, ainsi qu'un spectre des tombeaux, Sortant, tout effaré, de son antique opprobre, Et le vingt juin, le dix août, le six octobre, Et vous nous récitiez les quatrains que Boufflers, Mêlait en souriant à ces blêmes éclairs. Car vous étiez de ceux qui, d'abord, ne comprirent Ni le flot, ni la nuit, ni la France, et qui rirent; Qui prenaient tout cela pour des jeux innocents; Qui, dans l'amas plaintif des siècles rugissants Et des hommes hagards, ne voyaient qu'une meute; Qui, légers, à la foule, à la faim, à l'énergie, Donnaient à deviner l'énigme du salon; Et qui, quand le ciel noir s'emplissait d'aquilon, Quand, accroupie au seuil du mystère insondable La Révolution se dressait formidable, Sceptiques, sans voir l'ongle et l'oeil fauve qui luit, Distinguant mal sa face étrange dans la nuit, Presque prêts à railler l'obscurité difforme, Jouaient à la charade avec le sphinx énorme. Vous nous disiez: -Quel deuil! les gueux, les mécontents, -Ont fait rage; on n'a pas su s'arrêter à temps. -Une transaction eût tout sauvé peut-être. -Ne peut-on être libre et le roi rester maître? -Le peuple conservant le trône eût été grand.- Puis vous deveniez triste et morne; et, murmurant: -Les plus sages n'ont pu sauver ce bon vieux trône. -Tout est mort; ces grands rois, ce Paris Babylone, -Montespan et Marly, Maintenon et Saint-Cyr!- Vous pleuriez. Et, grand Dieu! pouvaient-ils réussir, Ces hommes qui voulaient, combinant vingt régimes La loi qui nous froissa, l'abus dont nous rougîmes, Vieux codes, vieilles moeurs, droit divin, nation, Chausser de royauté la Révolution? La patte du lion creva cette pantoufle! II Puis vous m'avez perdu de vue; un vent qui souffle Disperse nos destins, nos jours, notre raison, Nos coeurs, aux quatre coins du livide horizon; Chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumière. La seconde âme en nous se greffe à la première; Toujours la même tige avec une autre fleur. J'ai connu le combat, le labeur, la douleur, Les faux amis, ces noeuds qui deviennent couleuvres; J'ai porté deuils sur deuils; j'ai mis oeuvres sur oeuvres; Vous ayant oublié, je ne le cache pas, Marquis; soudain j'entends dans ma maison un pas, C'est le vôtre, et j'entends une voix, c'est la vôtre, Qui m'appelle apostat, moi qui me crus apôtre! Oui, c'est bien vous; ayant peur jusqu'à la fureur, Fronsac vieux, le marquis happé par la Terreur, Harangant à mi-corps dans l'hydre qui l'avale. L'âge ayant entre nous conservé l'intervalle Qui fait que l'homme reste enfant pour le vieillard, Ne me voyant d'ailleurs qu'à travers un brouillard, Vous criez, l'oeil hagard et vous fâchant tout rouge: -Ah çà! qu'est-ce que c'est que ce brigand? Il bouge!- Et du poing, non du doigt, vous montrez vos aïeux; Et vous me rappelez ma mère, furieux. Je vous baise, ô pieds froids de ma mère endormie! Et, vous exclamant: -Honte! anarchie! infamie! -Siècle effroyable où nul ne veut se tenir coi!- Me demandant comment, me demandant pourquoi, Remuant tous les morts qui gisent sous la pierre, Citant Lambesc, Marat, Charette et Robespierre, Vous me dites d'un ton qui n'a plus rien d'urbain: -Ce gueux est libéral! ce monstre est jacobin! -Sa voix à des chansons de carrefour s'éraille. -Pourquoi regardes-tu par-dessus la muraille? -Où vas-tu? d'où viens-tu? qui te rends si hardi? -Depuis qu'on ne t'a vu, qu'as-tu fait?- J'ai grandi. Quoi! parce que je suis né dans un groupe d'hommes Qui ne voyaient qu'enfers, Gomorrhes et Sodomes, Hors des anciennes moeurs et des antiques fois; Quoi! parce que ma mère, en Vendée autrefois, Sauva dans un seul jour la vie à douze prêtres; Parce qu'enfant sorti de l'ombre des ancêtres, Je n'ai su tout d'abord que ce qu'ils m'ont appris, Qu'oiseau dans le passé comme en un filet pris, Avant de m'échapper à travers le bocage, J'ai dû laisser pousser mes plumes dans ma cage; Parce que j'ai pleuré, J'en pleure encor, qui sait? Sur ce pauvre petit nommé Louis Dix-Sept; Parce qu'adolescent, âme à faux jour guidée, J'ai trop peu vu la France et trop vu la Vendée; Parce que j'ai loué l'héroïsme breton, Chouan et non Marceau, Stofflet et non Danton, Que les grands paysans m'ont caché les grands hommes, Et que j'ai fort mal lu, d'abord, l'ère où nous sommes, Parce que j'ai vagi des chants de royauté, Suis-je à toujours rivé dans l'imbécillité? Dois-je crier: Arrière! à mon siècle; à l'idée: Non! à la vérité: Va-t'en, dévergondée! L'arbre doit-il pour moi n'être qu'un goupillon? Au sein de la nature, immense tourbillon, Dois-je vivre, portant l'ignorance en écharpe, Cloîtré dans Loriquet et muré dans Laharpe! Dois-je exister sans être et regarder sans voir? Et faut-il qu'à jamais pour moi, quand vient le soir, Au lieu de s'étoiler le ciel se fleurdelise? III Car le roi masque Dieu même dans son église, L'azur. IV Écoutez-moi. J'ai vécu; j'ai songé. La vie en larmes m'a doucement corrigé. Vous teniez mon berceau dans vos mains, et vous fîtes Ma pensée et ma tête en vos rêves confites. Hélas! j'étais la roue et vous étiez l'essieu. Sur la vérité sainte, et la justice, et Dieu, Sur toutes les clartés que la raison nous donne, Par vous, par vos pareils, et je vous le pardonne, Marquis, j'avais été tout de travers placé. J'étais en porte-à-faux, je me suis redressé. La pensée est le droit sévère de la vie. Dieu prend par la main l'homme enfant, et le convie A la classe qu'au fond des champs, au sein des bois, Il fait dans l'ombre à tous les êtres à la fois. J'ai pensé. J'ai rêvé près des flots, dans les herbes, Et les premiers courroux de mes odes imberbes Sont d'eux-même en marchant tombés derrière moi. La nature devient ma joie et mon effroi; Oui, dans le même temps où vous faussiez ma lyre, Marquis, je m'échappais et j'apprenais à lire Dans cet hiéroglyphe énorme: l'univers. Oui, j'allais feuilleter les champs tout grands ouverts; Tout enfant, j'essayais d'épeler cette bible Où se mêle, éperdu, le charmant au terrible: Livre écrit dans l'azur, sur l'onde et le chemin, Avec la fleur, le vent, l'étoile; et qu'en sa main Tient la création au regard de statue; Prodigieux poëme où la foudre accentue La nuit, où l'océan souligne l'infini. Aux champs, entre les bras du grand chêne béni, J'étais plus fort, j'étais plus doux, j'étais plus libre; Je me mettais avec le monde en équilibre; Je tâchais de savoir, tremblant, pâle, ébloui, Si c'est Non que dit l'ombre à l'astre qui dit Oui; Je cherchais à saisir le sens des phrases sombres Qu'écrivaient sous mes yeux les formes et les nombres; J'ai vu partout grandeur, vie, amour, liberté; Et j'ai dit: Texte: Dieu; contre-sens: royauté. La nature est un drame avec des personnages: J'y vivais: j'écoutais, comme des témoignages, L'oiseau, le lys, l'eau vive et la nuit qui tombait. Puis je me suis penché sur l'homme, autre alphabet. Le mal m'est apparu, puissant, joyeux, robuste, Triomphant; je n'avais qu'une soif: être juste; Comme on arrête un gueux volant sur le chemin, Justicier indigne, j'ai pris le coeur humain Au collet, et j'ai dit: Pourquoi le fiel, l'envie, La haine? Et j'ai vidé les poches de la vie. Je n'ai trouvé dedans que deuil, misère, ennui. J'ai vu le loup mangeant l'agneau, dire: Il m'a nui! Le vrai boitant; l'erreur haute de cent coudées; Tous les cailloux jetés à toutes les idées. Hélas! j'ai vu la nuit reine, et, de fers chargés, Christ, Socrate, Jean Huss, Colomb; les préjugés Sont pareils aux buissons que dans la solitude On brise pour passer: toute la multitude Se redresse et vous mord pendant qu'on en courbe un. Ah! malheur à l'apôtre et malheur au tribun! On avait eu bien soin de me cacher l'histoire; J'ai lu; j'ai comparé l'aube avec la nuit noire Et les quatre-vingt-treize aux Saint-Barthélémy; Car ce quatre-vingt-treize où vous avez frémi, Qui dut être, et que rien ne peut plus faire éclore, C'est la lueur de sang qui se mêle à l'aurore. Les Révolutions, qui viennent tout venger, Font un bien éternel dans leur mal passager. Les Révolutions ne sont que la formule De l'horreur qui, pendant vingt règnes s'accumule. Quand la souffrance a pris de lugubres ampleurs; Quand les maîtres longtemps ont fait, sur l'homme en pleurs, Tourner le Bas-Empire avec le Moyen Age, Du midi dans le nord formidable engrenage; Quand l'histoire n'est plus qu'un tas noir de tombeaux, De Crécys, de Rosbachs, becquetés des corbeaux; Quand le pied des méchants règne et courbe la tête Du pauvre partageant dans l'auge avec la bête; Lorsqu'on voit aux deux bouts de l'affreuse Babel Louis Onze et Tristan, Louis Quinze et Lebel; Quand le harem est prince et l'échafaud ministre; Quand toute chair gémit; quand la lune sinistre Trouve qu'assez longtemps l'herbe humaine a fléchi, Et qu'assez d'ossements aux gibets ont blanchi; Quand le sang de Jésus tombe en vain, goutte à goutte, Depuis dix-huit cents ans, dans l'ombre qui l'écoute; Quand l'ignorance a même aveuglé l'avenir; Quand, ne pouvant plus rien saisir et rien tenir, L'espérance n'est plus que le tronçon de l'homme; Quand partout le supplice à la fois se consomme, Quand la guerre est partout, quand la haine est partout, Alors, subitement, un jour, debout, debout! Les réclamations de l'ombre misérable, La géante douleur, spectre incommensurable, Sortent du gouffre; un cri s'étend sur les hauteurs; Les mondes sociaux heurtent leurs équateurs; Tout le bagne effrayant des parias se lève; Et l'on entend sonner les fouets, les fers, le glaive, Le meurtre, le sanglot, la faim, le hurlement, Tout le bruit du passé, dans ce déchaînement! Dieu dit au peuple: Va! l'ardent tocsin qui râle, Secoue avec sa corde obscure et sépulcrale L'église et son clocher, le Louvre et son beffroi; Luther brise le pape et Mirabeau le roi! Tout est dit. C'est ainsi que les vieux mondes croulent. Oh! l'heure vient toujours! des flots sourds au loin roulent. A travers les rumeurs, les cadavres, les deuils, L'écume, et les sommets qui deviennent écueils, Les siècles devant eux poussent, désespérés, Les révolutions, monstrueuses marées, Océans faits des pleurs de tout le genre humain. V Ce sont les rois qui font les gouffres; mais la main Qui sema ne veut pas accepter la récolte, Le fer dit que le sang qui jaillit, se révolte. Voilà ce que m'apprit l'histoire. Oui, c'est cruel, Ma raison a tué mon royalisme en duel. Me voici jacobin. Que veut-on que j'y fasse? Le revers du louis dont vous aimez la face, M'a fait peur. En allant librement devant moi, En marchant, je le sais, j'afflige votre foi, Votre religion, votre cause éternelle, Vos dogmes, vos aïeux, vos dieux, votre flanelle, Et dans vos bons vieux os, faits d'immobilité, Le rhumatisme antique appelé royauté. Je n'y puis rien. Malgré menins et majordomes, Je ne crois plus aux rois, propriétaires d'hommes; N'y croyant plus, je fais mon devoir, je le dis. Marc-Aurèle écrivait: -Je me trompais jadis; -Mais je ne laisse pas, allant au juste, au sage, -Mes erreurs d'autrefois me barrer le passage.- Je ne suis qu'un atome et je fais comme lui; Marquis, depuis vingt ans, je n'ai, comme aujourd'hui, Qu'une idée en l'esprit: servir la cause humaine. La vie est une cour d'assises; on amène Les faibles à la barre accouplés aux pervers. J'ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers Plaidé pour les petits et pour les misérables, Suppliant les heureux et les inexorables; J'ai réhabilité le bouffon, l'histrion, Tous les damnés humains, Triboulet, Marion, Le laquais, le forçat et la prostituée; Et j'ai collé ma bouche à toute âme tuée, Comme font les enfants, anges aux cheveux d'or, Sur la mouche qui meurt, pour qu'elle vole encor. Je me suis incliné sur tout ce qui chancelle, Tendre, et j'ai demandé la grâce universelle; Et, comme j'irritais beaucoup de gens ainsi, Tandis qu'en bas peut-être on me disait: Merci, J'ai recueilli souvent, passant dans les nuées, L'applaudissement fauve et sombre des huées; J'ai réclamé des droits pour la femme et l'enfant; J'ai tâché d'éclairer l'homme en le réchauffant; J'allais criant: Science! écriture! parole! Je voulais résorber le bagne par l'école; Les coupables pour moi n'étaient que des témoins. Rêvant tous les progrès, je voyais luire moins Que le front de Paris la tiare de Rome. J'ai vu l'esprit humain libre, et le coeur de l'homme Esclave; et j'ai voulu l'affranchir à son tour, Et j'ai tâché de mettre en liberté l'amour. Enfin, j'ai fait la guerre à la Grève homicide, J'ai combattu la mort, comme l'antique Alcide; Et me voilà; marchant toujours, ayant conquis, Perdu, lutté, souffert. Encore un mot, marquis, Puisque nous sommes là causant entre deux portes. On peut être appelé renégat de deux sortes: En se faisant païen, en se faisant chrétien. L'erreur est d'un aimable et galant entretien. Qu'on la quitte, elle met les deux poings sur sa hanche. La vérité, si douce aux bons, mais rude et franche, Quand pour l'or, le pouvoir, la pourpre qu'on revêt, On la trahit, devient le spectre du chevet. L'une est la harengère, et l'autre est l'euménide. Et ne nous fâchons point. Bonjour, Épiménide. Le passé ne veut pas s'en aller. Il revient Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient, Use à tout ressaisir ses ongles noirs; fait rage; Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage, Vomit sa vieille nuit, crie: A bas! crie: A mort! Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord. L'avenir souriant lui dit: Passe, bonhomme. L'immense renégat d'Hier, marquis, se nomme Demain; mai tourne bride et plante là l'hiver; Qu'est-ce qu'un papillon? le déserteur du ver; Falstaff se range? il est l'apostat des ribotes; Mes pieds, ces renégats, quittent mes vieilles bottes; Ah! le doux renégat des haines, c'est l'amour. A l'heure où, débordant d'incendie et de jour, Splendide, il s'évada de leurs cachots funèbres, Le soleil frémissant renia les ténèbres. O marquis peu semblable aux anciens barons loups, O Français renégat du Celte, embrassons-nous. Vous voyez bien, marquis, que vous aviez trop d'ire. VI Rien, au fond de mon coeur, puisqu'il faut le redire, Non, rien n'a varié; je suis toujours celui Qui va droit au devoir, dès que l'honnête a lui, Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste, Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste. Je suis cet homme-là, je suis cet enfant-là. Seulement, un matin, mon esprit s'envola, Je vis l'espace large et pur qui nous réclame; L'horizon a changé, marquis, mais non pas l'âme. Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi. L'histoire m'apparut, et je compris la loi Des générations, cherchant Dieu, portant l'arche, Et montant l'escalier immense marche à marche. Je restai le même oeil, voyant un autre ciel. Est-ce ma faute, à moi, si l'azur éternel Est plus grand et plus bleu qu'un plafond de Versailles? Est-ce ma faute, à moi, mon Dieu, si tu tressailles Dans mon coeur frémissant, à ce cri: Liberté! L'oeil de cet homme a plus d'aurore et de clarté, Tant pis! prenez-vous-en à l'aube solennelle. C'est la faute au soleil et non à la prunelle. Vous dites: Où vas-tu? Je l'ignore; et j'y vais. Quand le chemin est droit, jamais il n'est mauvais. J'ai devant moi le jour et j'ai la nuit derrière; Et cela me suffit; je brise la barrière. Je vois, et rien de plus; je crois, et rien de moins. Mon avenir à moi n'est pas un de mes soins. Les hommes du passé, les combattants de l'ombre, M'assaillent; je tiens tête, et sans compter leur nombre, A ce choc inégal et parfois hasardeux. Mais Longwood et Goritz* m'en sont témoins tous deux, Jamais je n'outrageai la proscription sainte. [* On n'a rien changé à ces vers, écrits en 1846. Aujourd'hui, l'auteur eût ajouté Claremont.] Le malheur, c'est la nuit; dans cette auguste enceinte, Les hommes et les cieux paraissent étoilés. Les derniers rois l'ont su quand ils s'en sont allés. Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe, Mes larmes à l'exil, mes genoux à la tombe; J'ai toujours consolé qui s'est évanoui; Et, dans leurs noirs cercueils, leur tête me dit oui. Ma mère aussi le sait! et de plus, avec joie, Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m'envoie; Car, étant dans la fosse, elle aussi voit le vrai. Oui, l'homme sur la terre est un ange à l'essai; Aimons! servons! aidons! luttons! souffrons! Ma mère Sait qu'à présent je vis hors de toute chimère; Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts, Que j'attends les périls, l'épreuve, les revers, Que je suis toujours prêt, et que je hâte l'heure De ce grand lendemain: l'humanité meilleure! Qu'heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur, Rien de ce but profond ne distraira mon coeur, Ma volonté, mes pas, mes cris, mes voeux, ma flamme! O saint tombeau, tu vois dans le fond de mon âme! Oh! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l'affront, La conscience en moi ne baissera le front; Elle marche, sereine, indestructible et fière; Car j'aperçois toujours, conseil lointain, lumière, A travers mon destin, quel que soit le moment, Quel que soit le désastre ou l'éblouissement, Dans le bruit, dans le vent orageux qui m'emporte, Dans l'aube, dans la nuit, l'oeil de ma mère morte! Paris, juin 1846. ÉCRIT EN 1855 J'ajoute un post-scriptum après neuf ans. J'écoute: Êtes-vous toujours là? Vous êtes mort sans doute, Marquis; mais d'où je suis on peut parler aux morts. Ah! votre cercueil s'ouvre: Où donc es-tu? Dehors. Comme vous. Es-tu mort? Presque. J'habite l'ombre; Je suis sur un rocher qu'environne l'eau sombre, Écueil rongé des flots, de ténèbres chargé, Où s'assied, ruisselant, le blême naufragé. Eh bien, me dites-vous, après? La solitude Autour de moi toujours a la même attitude; Je ne vois que l'abîme, et la mer, et les cieux, Et les nuages noirs qui vont silencieux; Mon toit, la nuit, frissonne, et l'ouragan le mêle Aux souffles effrénés de l'onde et de la grêle; Quelqu'un semble clouer un crêpe à l'horizon; L'insulte bat de loin le seuil de ma maison; Le roc croule sous moi dès que mon pied s'y pose; Le vent semble avoir peur de m'approcher, et n'ose Me dire qu'en baissant la voix et qu'à demi L'adieu mystérieux que me jette un ami. La rumeur des vivants s'éteint diminuée. Tout ce que j'ai rêvé s'est envolé, nuée! Sur mes jours devenus fantômes, pâle et seul, Je regarde tomber l'infini, ce linceul. Et vous dites: Après? Sous un mont qui surplombe, Près des flots, j'ai marqué la place de ma tombe; Ici, le bruit du gouffre est tout ce qu'on entend; Tout est horreur et nuit. Après? Je suis content. Jersey, janvier 1855. IV La source tombait du rocher Goutte à goutte à la mer affreuse. L'Océan, fatal au nocher, Lui dit: -Que me veux-tu, pleureuse? -Je suis la tempête et l'effroi; -Je finis où le ciel commence. -Est-ce que j'ai besoin de toi, -Petite, moi qui suis l'immense?- La source dit au gouffre amer: -Je te donne, sans bruit ni gloire, -Ce qui te manque, ô vaste mer! -Une goutte d'eau qu'on peut boire.- Avril 1854. V A MADEMOISELLE LOUISE B. O vous l'âme profonde! ô vous la sainte lyre! Vous souvient-il des temps d'extase et de délire, Et des jeux triomphants, Et du soir qui tombait des collines prochaines? Vous souvient-il des jours? Vous souvient-il des chênes Et des petits enfants? Et vous rappelez-vous les amis et la table, Et le rire éclatant du père respectable, Et nos cris querelleurs, Le pré, l'étang, la barque, et la lune, et la brise, Et les chants qui sortaient de votre coeur, Louise, En attendant les pleurs! Le parc avait des fleurs et n'avait pas de marbres. Oh! comme il était beau, le vieillard sous les arbres! Je le voyais parfois Dès l'aube sur un banc s'asseoir tenant un livre; Je sentais, j'entendais l'ombre autour de lui vivre Et chanter dans les bois! Il lisait, puis dormait au baiser de l'aurore; Et je le regardais dormir, plus calme encore Que ce paisible lieu, Avec son front serein d'où sortait une flamme, Son livre ouvert devant le soleil, et son âme Ouverte devant Dieu! Et du fond de leur nid, sous l'orme et sous l'érable, Les oiseaux admiraient sa tête vénérable, Et, gais chanteurs tremblants, Ils guettaient, s'approchaient et souhaitaient dans l'ombre D'avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre, Un de ses cheveux blancs! Puis il se réveillait, s'en allait vers la grille, S'arrêtait pour parler à ma petite fille, Et ces temps sont passés! Le vieillard et l'enfant jasaient de mille choses... Vous ne voyiez donc pas ces deux êtres, ô roses, Que vous refleurissez! Avez-vous bien le coeur, ô roses, de renaître Dans le même bosquet, sous la même fenêtre? Où sont-ils ces fronts purs? N'était-ce pas vos soeurs, ces deux âmes perdues Qui vivaient, et se sont si vite confondues Aux éternels azurs! Est-ce que leur sourire, est-ce que leurs paroles, O roses, n'allaient pas réjouir vos corolles Dans l'air silencieux, Et ne s'ajoutaient pas à vos chastes délices, Et ne devenaient pas parfums dans vos calices, Et rayons dans vos cieux? Ingrates! vous n'avez ni regrets, ni mémoire. Vous vous réjouissez dans toute votre gloire; Vous n'avez point pâli. Ah! je ne suis qu'un homme et qu'un roseau qui ploi Mais je ne voudrais pas, quant à moi, d'une joie Faite de tant d'oubli! Oh! qu'est-ce que le sort a fait de tout ce rêve? Où donc a-t-il jeté l'humble coeur qui s'élève, Le foyer réchauffant, O Louise, et la vierge, et le vieillard prospère, Et tous ces voeux profonds, de moi pour votre père, De vous pour mon enfant! Où sont-ils, les amis de ce temps que j'adore? Ceux qu'a pris l'ombre, et ceux qui ne sont pas encore Tombés au flot sans bords; Eux, les évanouis, qu'un autre ciel réclame, Et vous, les demeurés, qui vivez dans mon âme, Mais pas plus que les morts! Quelquefois, je voyais, de la colline en face, Mes quatre enfants jouer, tableau que rien n'efface! Et j'entendais leurs chants; Ému, je contemplais ces aubes de moi-même Qui se levaient là-bas dans la douceur suprême Des vallons et des champs! Ils couraient, s'appelaient dans les fleurs; et les femmes Se mêlaient à leurs jeux comme de blanches âmes; Et tu riais, Armand! Et, dans l'hymen obscur qui sans fin se consomme, La nature sentait que ce qui sort de l'homme Est divin et charmant! Où sont-ils? Mère, frère, à son tour chacun sombre. Je saigne et vous saignez. Mêmes douleurs! même ombre! O jours trop tôt décrus! Ils vont se marier; faites venir un prêtre; Qu'il revienne! ils sont morts. Et, le temps d'apparaître, Les voilà disparus! Nous vivons tous penchés sur un océan triste. L'onde est sombre. Qui donc survit? qui donc existe? Ce bruit sourd, c'est le glas. Chaque flot est une âme; et tout fuit. Rien ne brille. Un sanglot dit: Mon père! un sanglot dit: Ma fille! Un sanglot dit: Hélas! Marine-Terrace, juin 1855. VI A VOUS QUI ÊTES LA Vous, qui l'avez suivi dans sa blême vallée, Au bord de cette mer d'écueils noirs constellée, Sous la pâle nuée éternelle qui sort Des flots, de l'horizon, de l'orage et du sort; Vous qui l'avez suivi dans cette Thébaïde, Sur cette grève nue, aigre, isolée et vide, Où l'on ne voit qu'espace âpre et silencieux, Solitude sur terre et solitude aux cieux; Vous qui l'avez suivi dans ce brouillard qu'épanche Sur le roc, sur la vague et sur l'écume blanche, La profonde tempête aux souffles inconnus, Recevez, dans la nuit où vous êtes venus, O chers êtres! coeurs vrais, lierres de ses décombres, La bénédiction de tous ces déserts sombres! Ces désolations vous aiment; ces horreurs, Ces brisants, cette mer où les vents laboureurs Tirent sans fin le soc monstrueux des nuages, Ces houles revenant comme de grands rouages, Vous aiment; ces exils sont joyeux de vous voir; Recevez la caresse immense du lieu noir! O forçats de l'amour! ô compagnons, compagnes, Qui l'aidez à traîner son boulet dans ces bagnes, O groupe indestructible et fidèle entre tous D'âmes et de bons coeurs et d'esprits fiers et doux, Mère, fille, et vous, fils, vous ami, vous encore, Recevez le soupir du soir vague et sonore, Recevez le sourire et les pleurs du matin, Recevez la chanson des mers, l'adieu lointain Du pauvre mât penché parmi les lames brunes! Soyez les bienvenus pour l'âpre fleur des dunes, Et pour l'aigle qui fuit les hommes importuns, Ames, et que les champs vous rendent vos parfums, Et que, votre clarté, les astres vous la rendent! Et qu'en vous admirant, les vastes flots demandent: Qu'est-ce donc que ces coeurs qui n'ont pas de reflux! O tendres survivants de tout ce qui n'est plus! Rayonnements masquant la grande éclipse à l'âme! Sourires éclairant, comme une douce flamme, L'abîme qui se fait, hélas! dans le songeur! Gaîtés saintes chassant le souvenir rongeur! Quand le proscrit saignant se tourne, âme meurtrie Vers l'horizon, et crie en pleurant: -La patrie!- La famille, mensonge auguste, dit: -C'est moi!- Oh! suivre hors du jour, suivre hors de la loi, Hors du monde, au delà de la dernière porte, L'être mystérieux qu'un vent fatal emporte, C'est beau. C'est beau de suivre un exilé! le jour Où ce banni sortit de France, plein d'amour Et d'angoisse, au moment de quitter cette mère, Il s'arrêta longtemps sur la limite amère; Il voyait, de sa course à venir déjà las, Que dans l'oeil des passants il n'était plus, hélas! Qu'une ombre, et qu'il allait entrer au sourd royaume Où l'homme qui s'en va flotte et devient fantôme; Il disait aux ruisseaux: -Retiendrez-vous mon nom, Ruisseaux?- Et les ruisseaux coulaient en disant: -Non.- Il disait aux oiseaux de France: -Je vous quitte, Doux oiseaux; je m'en vais aux lieux où l'on meurt vite, Au noir pays d'exil où le ciel est étroit; Vous viendrez, n'est-ce pas, vous nicher dans mon toit?- Et les oiseaux fuyaient au fond des brumes grises. Il disait aux forêts: -M'enverrez-vous vos brises?- Les arbres lui faisaient des signes de refus. Car le proscrit est seul; la foule aux pas confus Ne comprend que plus tard, d'un rayon éclairée, Cet habitant du gouffre et de l'ombre sacrée. Marine-Terrace, janvier 1855. VII Pour l'erreur, éclairer, c'est apostasier. Aujourd'hui ne naît pas impunément d'hier. L'aube sort de la nuit, qui la déclare ingrate. Anitus criait: -Mort à l'apostat Socrate!- Caïphe disait: -Mort au renégat Jésus!- Courbant son front pendant que l'on crache dessus, Galilée, apostat à la terre immobile, Songe et la sent frémir sous son genou débile. Destin! sinistre éclat de rire! En vérité, J'admire, ô cieux profonds! que ç'ait toujours été La volonté de Dieu qu'en ce monde où nous sommes On donnât sa pensée et son labeur aux hommes, Ses entrailles, ses jours et ses nuits, sa sueur, Son sommeil, ce qu'on à dans les yeux de lueur, Et son coeur et son âme, et tout ce qu'on en tire, Sans reculer devant n'importe quel martyre, Et qu'on se répandit, et qu'on se prodiguât, Pour être au fond du gouffre appelé renégat! Marine-Terrace, novembre 1854. VIII A JULES J.* [* Voir Histoire de la Littérature dramatique, t. VI, pages 413 et 414.] Je dormais en effet, et tu me réveillas. Je te criai: -Salut!- et tu me dis: -Hélas!- Et cet instant fut doux, et nous nous embrassâmes; Nous mélâmes tes pleurs, mon sourire et nos âmes. Ces temps sont déjà loin; où donc alors roulait Ma vie? et ce destin sévère qui me plaît, Qu'est-ce donc qu'il faisait de cette feuille morte Que je suis, et qu'un vent pousse, et qu'un vent remporte? J'habitais au milieu des hauts pignons flamands; Tout le jour, dans l'azur, sur les vieux toits fumants, Je regardais voler les grands nuages ivres; Tandis que je songeais, le coude sur mes livres, De moments en moments, ce noir passant ailé, Le temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé, D'où les heures s'en vont en sombres étincelles, Ébranlait sur mon font le beffroi de Bruxelles. Tout ce qui peut tenter un coeur ambitieux Était là, devant moi, sur terre et dans les cieux; Sous mes yeux, dans l'austère et gigantesque place, J'avais les quatre points cardinaux de l'espace, Qui font songer à l'aigle, à l'astre, au flot, au mont, Et les quatre pavés de l'échafaud d'Egmont. Aujourd'hui, dans une île, en butte aux eaux sans nombre, Où l'on ne me voit plus, tant j'y suis couvert d'ombre, Au milieu de la vaste aventure des flots, Des rocs, des mers, brisant barques et matelots, Debout, échevelé sur le cap ou le môle Par le souffle qui sort de la bouche du pôle, Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds, Morne histoire d'écueils, de gouffres, de typhons, Dont le vent est la plume et la nuit le registre, J'erre, et de l'horizon je suis la voix sinistre. Et voilà qu'à travers ces brumes et ces eaux, Tes volumes exquis m'arrivent, blancs oiseaux, M'apportant le rameau qu'apportent les colombes Aux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes, Et jetant à mes rocs tout l'éblouissement De Paris glorieux et de Paris charmant! Et je lis, et mon front s'éclaire, et je savoure Ton style, ta gaîté, ta douleur, ta bravoure. Merci, toi dont le coeur aima, sentit, comprit! Merci, devin! merci, frère, poëte, esprit, Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie! Qui vois mon destin sombre et qui n'a pas d'envie! Et qui, dans cette épreuve où je marche, portant L'abandon à chaque heure et l'ombre à chaque instant, M'as vu boire le fiel sans y mêler la haine! Tu changes en blancheur la nuit de ma géhenne, Et tu fais un autel de lumière inondé Du tas de pierre noir dont on m'a lapidé. Je ne suis rien; je viens et je m'en vais; mais gloire A ceux qui n'ont pas peur des vaincus de l'histoire Et des contagions du malheur toujours fui! Gloire aux fermes penseurs inclinés sur celui Que le sort, geôlier triste, au fond de l'exil pousse! Ils ressemblent à l'aube, ils ont la force douce, Ils sont grands; leur esprit parfois, avec un mot, Dore en arc triomphal la voûte du cachot! Le ciel s'est éclairci sur mon île sonore, Et ton livre en venant a fait venir l'aurore; Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens, Et je songe, oubliant les monts diluviens, L'onde, et l'aigle de mer qui plane sur mon aire; Et, pendant que je lis, mon oeil visionnaire, A qui tout apparaît comme dans un réveil, Dans les ombres que font les feuilles au soleil, Sur tes pages où rit l'idée, où vit la grâce, Croit voir se dessiner le pur profil d'Horace, Comme si, se mirant au livre où je te voi, Ce doux songeur ravi lisait derrière moi! Marine-Terrace, décembre 1854. IX LE MENDIANT Un pauvre homme passait dans le givre et le vent. Je cognai sur ma vitre; il s'arrêta devant Ma porte, que j'ouvris d'une façon civile. Les ânes revenaient du marché de la ville, Portant les paysans accroupis sur leurs bâts. C'était le vieux qui vit dans une niche au bas De la montée, et rêve, attendant, solitaire, Un rayon du ciel triste, un liard de la terre, Tendant les mains pour l'homme et les joignant pour Dieu. Je lui criai: -Venez vous réchauffer un peu. -Comment vous nommez-vous?- Il me dit: -Je me nomme -Le pauvre.- Je lui pris la main: -Entrez, brave homme.- Et je lui fis donner une jatte de lait. Le vieillard grelottait de froid; il me parlait, Et je lui répondais, pensif et sans l'entendre. -Vos habits sont mouillés,- dis-je, -il faut les étendre -Devant la cheminée.- Il s'approcha du feu. Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu, Étalé largement sur la chaude fournaise, Piqué de mille trous par la lueur de braise, Couvrait l'âtre, et semblait un ciel noir étoilé. Et, pendant qu'il séchait ce haillon désolé D'où ruisselait la pluie et l'eau des fondrières, Je songeais que cet homme était plein de prières, Et je regardais, sourd à ce que nous disions, Sa bure où je voyais des constellations. Décembre 1834. X AUX FEUILLANTINES Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants. Notre mère disait: -Jouez, mais je défends -Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.- Abel était l'aîné, j'étais le plus petit. Nous mangions notre pain de si bon appétit, Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles. Nous montions pour jouer au grenier du couvent. Et, là, tout en jouant, nous regardions souvent, Sur le haut d'une armoire, un livre inaccessible. Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir; Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir, Mais je me souviens bien que c'était une Bible. Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir. Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir; Des estampes partout! quel bonheur! quel délire! Nous l'ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux, Et, dès le premier mot, il nous parut si doux, Qu'oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire. Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin, Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain, Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes. Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux, S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux, De sentir dans leur main la douceur de ses plumes. Marine-Terrace, août 1855. XI PONTO Je dis à mon chien noir: -Viens, Ponto, viens-nous-en!- Et je vais dans les bois, mis comme un paysan; Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres. L'hiver, quand la ramée est un écrin de givres, Ou l'été, quand tout rit, même l'aurore en pleurs, Quand toute l'herbe n'est qu'un triomphe de fleurs, Je prends Froissard, Montluc, Tacite, quelque histoire, Et je marche, effaré des crimes de la gloire. Hélas! l'horreur partout, même chez les meilleurs! Toujours l'homme en sa nuit trahi par ses veilleurs! Toutes les grandes mains, hélas! de sang rougies! Alexandre ivre et fou, César perdu d'orgies, Et, le poing sur Didier, le pied sur Vitikind, Charlemagne souvent semblable à Charles-Quint; Caton de chair humaine engraissant la murène; Titus crucifiant Jérusalem; Turenne, Héros, comme Bayard et comme Catinat, A Nordlingue, bandit dans le Palatinat; Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge; Louis Neuf tenaillant les langues d'un fer rouge; Cromwell trompant Milton, Calvin brûlant Servet. Que de spectres, ô gloire! autour de ton chevet! O triste humanité, je fuis dans la nature! Et, pendant que je dis: -Tout est leurre, imposture, -Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu!- Mon chien Ponto me suit. Le chien, c'est la vertu Qui, ne pouvant se faire homme, s'est faite bête. Et Ponto me regarde avec son oeil honnête. Marine-Terrace, mars 1855. XII DOLOROSAE Mère, voilà douze ans que notre fille est morte; Et depuis, moi le père et vous la femme forte, Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour Sans parfumer son nom de prière et d'amour. Nous avons pris la sombre et charmante habitude De voir son ombre vivre en notre solitude, De la sentir passer et de l'entendre errer, Et nous sommes restés à genoux à pleurer. Nous avons persisté dans cette douleur douce, Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse Emporté dans l'orage avec les deux oiseaux. Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux, Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre, Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre A cette lâcheté qu'on appelle l'oubli. Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli Les cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure, Et toutes les splendeurs de la sombre nature, Avec les trois enfants qui nous restent, trésor De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor, Nous avons essuyé des fortunes diverses, Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses, Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils, Donnant aux deuils du coeur, à l'absence, aux cercueils, Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille, Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille, Aux vieux parents repris par un monde meilleur, Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur. Marine-Terrace, août 1855. XIII PAROLES SUR LA DUNE Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau, Que mes tâches sont terminées; Maintenant que voici que je touche au tombeau Par les deuils et par les années, Et qu'au fond de ce ciel que mon essor rêva, Je vois fuir, vers l'ombre entraînées, Comme le tourbillon du passé qui s'en va, Tant de belles heures sonnées; Maintenant que je dis: Un jour, nous triomphons; Le lendemain, tout est mensonge! Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds, Courbé comme celui qui songe. Je regarde, au-dessus du mont et du vallon, Et des mers sans fin remuées, S'envoler sous le bec du vautour aquilon, Toute la toison des nuées; J'entends le vent dans l'air, la mer sur le récif, L'homme liant la gerbe mûre; J'écoute, et je confronte en mon esprit pensif Ce qui parle à ce qui murmure; Et je reste parfois couché sans me lever Sur l'herbe rare de la dune. Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver Les yeux sinistres de la lune. Elle monte, elle jette un long rayon dormant A l'espace, au mystère, au gouffre; Et nous nous regardons tous les deux fixement, Elle qui brille et moi qui souffre. Où donc s'en sont allés mes jours évanouis? Est-il quelqu'un qui me connaisse? Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis, De la clarté de ma jeunesse? Tout s'est-il envolé? Je suis seul, je suis las; J'appelle sans qu'on me réponde; O vents! ô flots! ne suis-je aussi qu'un souffle, hélas! Hélas! ne suis-je aussi qu'une onde? Ne verrai-je plus rien de tout ce que j'aimais? Au dedans de moi le soir tombe. O terre, dont la brume efface les sommets, Suis-je le spectre, et toi la tombe? Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir? J'attends, je demande, j'implore; Je penche tour à tour mes urnes pour avoir De chacune une goutte encore! Comme le souvenir est voisin du remord! Comme à pleurer tout nous ramène! Et que je te sens froide en te touchant, ô mort, Noir verrou de la porte humaine! Et je pense, écoutant gémir le vent amer, Et l'onde aux plis infranchissables; L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer Fleurir le chardon bleu des sables. 5 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey. XIV CLAIRE P. Quel âge hier? Vingt ans. Et quel âge aujourd'hui? L'éternité. Ce front pendant une heure a lui. Elle avait les doux chants et les grâces superbes; Elle semblait porter de radieuses gerbes; Rien qu'à la voir passer, on lui disait: Merci! Qu'est-ce donc que la vie, hélas! pour mettre ainsi Les êtres les plus purs et les meilleurs en fuite? Et, moi, je l'avais vue encor toute petite. Elle me disait vous, et je lui disais tu. Son accent ineffable avait cette vertu De faire en mon esprit, douces voix éloignées, Chanter le vague choeur de mes jeunes années. Il n'a brillé qu'un jour, ce beau front ingénu. Elle était fiancée à l'hymen inconnu. A qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges? Un vague et pur reflet de la lueur des cierges Flottait dans son regard céleste et rayonnant; Elle était grande et blanche et gaie; et, maintenant, Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre, Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre; Vous trouverez la tombe où gît ce lys vermeil; Et c'est là que tu fais ton éternel sommeil, Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie, Mêlais à la madone auguste d'Italie La Flamande qui rit à travers les houblons, Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds. Elle s'en est allée avant d'être une femme; N'étant qu'un ange encor; le ciel a pris son âme Pour la rendre en rayons à nos regards en pleurs, Et l'herbe, sa beauté, pour nous la rendre en fleurs. Les êtres étoilés que nous nommons archanges La bercent dans leurs bras au milieu des louanges, Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons, D'en haut elle sourit à nous qui gémissons. Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles: Est-ce qu'il est permis de cueillir des étoiles? Et chante, et, se voyant elle-même flambeau, Murmure dans l'azur: Comme le ciel est beau! Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure; La mère ne veut pas que son doux enfant meure Et s'en aille, laissant ses fleurs sur le gazon, Hélas! et le silence au seuil de la maison! Son père, le sculpteur, s'écriait: Qu'elle est belle! Je ferai sa statue aussi charmante qu'elle. C'est pour elle qu'avril fleurit les verts sentiers. Je la contemplerai pendant des mois entiers Et je ferai venir du marbre de Carrare. Ce bloc prendra sa forme éblouissante et rare; Elle restera chaste et candide à côté. On dira: -Le sculpteur a deux filles: Beauté -Et Pudeur; Ombre et Jour; la Vierge et la Déesse; -Quel est cet ouvrier de Rome ou de la Grèce -Qui, trouvant dans son art des secrets inconnus, -En copiant Marie, a su faire Vénus?- Le marbre restera dans la montagne blanche, Hélas! car c'est à l'heure où tout rit, que tout penche; Car nos mains gardent mal tout ce qui nous est cher; Car celle qu'on croyait d'azur était de chair; Et celui qui taillait le marbre était de verre; Et voilà que le vent a soufflé, Dieu sévère, Sur la vierge au front pur, sur le maître au bras fort; Et que la fille est morte, et que le père est mort! Claire, tu dors. Ta mère, assise sur ta fosse, Dit: Le parfum des fleurs est faux, l'aurore est fausse, L'oiseau qui chante au bois ment, et le cygne ment, L'étoile n'est pas vraie au fond du firmament, Le ciel n'est pas le ciel et là-haut rien ne brille, Puisque, lorsque je crie à ma fille: -Ma fille, -Je suis là. Lève-toi!- quelqu'un le lui défend; Et que je ne puis pas réveiller mon enfant! Juin 1854. XV A ALEXANDRE D. (Réponse à la dédicace de son drame LA CONSCIENCE) Merci du bord des mers à celui qui se tourne Vers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne, Qui défait de sa tête, où le rayon descend, La couronne, et la jette au spectre de l'absent, Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédie Son drame à l'immobile et pâle tragédie! Je n'ai pas oublié le quai d'Anvers, ami, Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi, D'amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule. Le canot du steamer soulevé par la houle Vint me prendre, et ce fut un long embrassement. Je montai sur l'avant du paquebot fumant, La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes: Adieu! Puis, dans les vents, dans les flots, dans les larmes, Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont, Vibrant comme deux luths dont la voix se répond, Aussi longtemps qu'on put se voir, nous regardâmes L'un vers l'autre, faisant comme un échange d'âmes; Et le vaisseau fuyait, et la terre décrut; L'horizon entre nous monta, tout disparut; Une brume couvrit l'onde incommensurable; Tu rentras dans ton oeuvre éclatante, innombrable, Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit; Et, moi, dans l'unité sinistre de la nuit. Marine-Terrace, décembre 1854. XVI LUEUR AU COUCHANT Lorsque j'étais en France, et que le peuple en fête Répandait dans Paris sa grande joie honnête, Si c'était un des jours glorieux des vainqueurs Où les fiers souvenirs, désaltérant les coeurs, S'offrent à notre soif comme de larges coupes, J'allais errer tout seul parmi les riants groupes, Ne parlant à personne et pourtant calme et doux, Trouvant ainsi moyen d'être un et d'être tous, Et d'accorder en moi, pour une double étude, L'amour du peuple avec mon goût de la solitude. Rêveur, j'étais heureux; muet, j'étais présent. Parfois je m'asseyais un livre en main, lisant Virgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère; Puis je m'interrompais, et, me laissant distraire Des poëtes par toi, poésie, et content, Je savourais l'azur, le soleil éclatant, Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule, Et cette auguste paix qui sortait de la foule. Dès lors pourtant des voix murmuraient: Anankè. Je passais; et partout, sur le pont, sur le quai, Et jusque dans les champs, étincelait le rire, Haillon d'or que la joie en bondissant déchire. Le Panthéon brillait comme une vision. La gaîté d'une altière et libre nation Dansait sous le ciel bleu dans les places publiques; Un rayon qui semblait venir des temps bibliques Illuminait Paris calme et patriarcal; Ce lion dont l'oeil met en fuite le chacal, Le peuple des faubourgs se promenait tranquille. Le soir, je revenais; et dans toute la ville, Les passants, éclatant en strophes, en refrain, Ayant leurs doux instincts de liberté pour freins, Du Louvre au Champ-de-Mars, de Chaillot à la Grève, Fourmillaient; et, pendant que mon esprit, qui rêve Dans la sereine nuit des penseurs étoilés, Et dresse ses rameaux à leurs lueurs mêlés, S'ouvrait à tous ces cris charmants comme l'aurore, A toute cette ivresse innocente et sonore, Paisibles, se penchant, noirs et tout semés d'yeux Sous le ciel constellé, sur le peuple joyeux, Les grands arbres pensifs des vieux Champs-Élysées, Pleins d'astres, consentaient à s'emplir de fusées. Et j'allais, et mon coeur chantait; et les enfants Embarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants, Où s'épanouissaient les mères de famille; Le frère avec la soeur, le père avec la fille, Causaient; je contemplais tous ces hauts monuments Qui semblent au songeur rayonnants ou fumants, Et qui font de Paris la deuxième des Romes; J'entendais près de moi rire les jeunes hommes Et les graves vieillards dire: -Je me souviens.- O patrie! ô concorde entre les citoyens! Marine-Terrace, juillet 1855. XVII MUGITUSQUE BOUM Mugissement des boeufs, au temps du doux Virgile, Comme aujourd'hui, le soir, quand fuit la nuit agile, Ou, le matin, quand l'aube aux champs extasiés Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez: -Mûrissez, blés mouvants! prés, emplissez-vous d'herbes! -Que la terre, agitant son panache de gerbes, -Chante dans l'onde d'or d'une riche moisson! -Vis, bête; vis, caillou; vis, homme; vis, buisson; -A l'heure où le soleil se couche, où l'herbe est pleine -Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine -Jusqu'aux lointains coteaux rampant et grandissant, -Quand le brun laboureur des collines descend -Et retourne à son toit d'où sort une fumée, -Que la soif de revoir sa femme bien-aimée -Et l'enfant qu'en ses bras hier il réchauffait, -Que ce désir, croissant à chaque pas qu'il fait, -Imite dans son coeur l'allongement de l'ombre! -Êtres! choses! vivez! sans peur, sans deuil, sans nombre -Que tout s'épanouisse en sourire vermeil! -Que l'homme ait le repos et le boeuf le sommeil! -Vivez! croissez! semez le grain à l'aventure! -Qu'on sente frissonner dans toute la nature, -Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons, -Dans l'obscur tremblement des profonds horizons, -Un vaste emportement d'aimer, dans l'herbe verte, -Dans l'antre, dans l'étang, dans la clairière ouverte, -D'aimer sans fin, d'aimer toujours, d'aimer encor, -Sous la sérénité des sombres astres d'or! -Faites tressaillir l'air, le flot, l'aile, la bouche, -O palpitations du grand amour farouche! -Qu'on sente le baiser l'être illimité! -Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté, -O fruits divins, tombez des branches éternelles!- Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles; Et Virgile écoutait comme j'écoute, et l'eau Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau Le vent, et le rocher l'écume, et le ciel sombre L'homme... O nature! abîme! immensité de l'ombre! Marine-Terrace, juillet 1855. XVIII APPARITION Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête; Son vol éblouissant apaisait la tempête, Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit. Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit? Lui dis-je. Il répondit: Je viens prendre ton âme. Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme; Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras: Que me restera-t-il? car tu t'envoleras. Il ne répondit pas; le ciel que l'ombre assiége S'éteignait... Si tu prends mon âme, m'écriai-je, Où l'emporteras-tu? montre-moi dans quel lieu. Il se taisait toujours. O passant du ciel bleu, Es-tu la mort? lui dis-je, ou bien es-tu la vie? Et la nuit augmentait sur mon âme ravie, Et l'ange devint noir, et dit: Je suis l'amour. Mais son front sombre était plus charmant que le jour, Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles, Les astres à travers les plumes de ses ailes. Jersey, septembre 1855. XIX AU POËTE QUI M'ENVOIE UNE PLUME D'AIGLE Oui, c'est une heure solennelle! Mon esprit en ce jour serein Croit qu'un peu de gloire éternelle Se mêle au bruit contemporain, Puisque, dans mon humble retraite, Je ramasse, sans me courber, Ce qu'y laisse choir le poëte, Ce que l'aigle y laisse tomber! Puisque sur ma tête fidèle Ils ont jeté, couple vainqueur, L'un, une plume de son aile, L'autre, une strophe de son coeur! Oh! soyez donc les bienvenues, Plume! strophe! envoi glorieux! Vous avez erré dans les nues, Vous avez plané dans les cieux! 11 décembre. XX CÉRIGO I Tout homme qui vieillit est ce roc solitaire Et triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère, Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts, La conque de Cypris sacrée au sein des mers. La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure, S'épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure; Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l'oeil S'emplit en la voyant de lumière et de deuil: La terre luit; la nue est de l'encens qui fume; Des vols d'oiseaux de mer se mêlent à l'écume; L'azur frissonne; l'eau palpite; et les rumeurs Sortent des vents, des flots, des barques, des rameurs; Au loin court quelque voile hellène ou candiote. Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote, Tête de mort du rêve amour, et crâne nu Du plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu. C'est toi? qu'as-tu donc fait de ta blanche tunique? Cache ta gorge impure et ta laideur cynique, O sirène ridée et dont l'hymne s'est tu! Où donc êtes-vous, âme? étoile, où donc es-tu L'île qu'on adorait de Lemnos à Lépante, Où se tordait d'amour la chimère rampante, Où la brise baisait les arbres frémissants, Où l'ombre disait: J'aime! où l'herbe avait des sens, Qu'en a-t-on fait? où donc sont-ils, où donc sont-elles, Eux, les olympiens, elles, les immortelles? Où donc est Mars? où donc Éros? où donc Psyché? Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché? Qu'en as-tu fait, rocher, et qu'as-tu fait des roses? Qu'as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses, Des danses, des gazons, des bois mélodieux, De l'ombre que faisait le passage des dieux? Plus d'autels; ô passé! splendeurs évanouies! Plus de vierges au seuil des antres éblouies; Plus d'abeilles buvant la rosée et le thym. Mais toujours le ciel bleu. C'est-à-dire, ô destin! Sur l'homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance, Toujours la même mort et la même espérance. Cérigo, qu'as-tu fait de Cythère? Nuit! deuil! L'éden s'est éclipsé, laissant à nu l'écueil. O naufragée, hélas! c'est donc là que tu tombes! Les hiboux même ont peur de l'île des colombes, Ile, ô toi qu'on cherchait! ô toi que nous fuyons, O spectre des baisers, masure des rayons, Tu t'appelles oubli! tu meurs, sombre captive! Et, tandis qu'abritant quelque yole furtive, Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux, Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleus Le pirate qui guette ou le pêcheur d'éponges Qui rôde, à l'horizon Vénus fuit dans les songes. II Vénus! que parles-tu de Vénus? elle est là. Lève les yeux. Le jour où Dieu la dévoila Pour la première fois dans l'aube universelle, Elle ne brillait pas plus qu'elle n'étincelle. Si tu veux voir l'étoile, homme, lève les yeux. L'île des mers s'éteint, mais non l'île des cieux; Les astres sont vivants et ne sont pas des choses Qui s'effeuillent, un soir d'été, comme les roses. Oui, meurs, plaisir, mais vis, amour! ô vision, Flambeau, nid de l'azur dont l'ange est l'alcyon, Beauté de l'âme humaine et de l'âme divine, Amour, l'adolescent dans l'ombre te devine, O splendeur! et tu fais le vieillard lumineux. Chacun de tes rayons tient un homme en ses noeuds. Oh! vivez et brillez dans la brume qui tremble, Hymens mystérieux, coeurs vieillissants ensemble, Malheurs de l'un par l'autre avec joie adoptés, Dévouement, sacrifice, austères voluptés, Car vous êtes l'amour, la lueur éternelle! L'astre sacré que voit l'âme, sainte prunelle, Le phare de toute heure, et, sur l'horizon noir, L'étoile du matin et l'étoile du soir! Ce monde inférieur, où tout rampe et s'altère, A ce qui disparaît et s'efface, Cythère, Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus; La terre a Cérigo; mais le ciel a Vénus. Juin 1855. XXI A PAUL M. AUTEUR DU DRAME PARIS Tu graves au fronton sévère de ton oeuvre Un nom proscrit que mord en sifflant la couleuvre; Au malheur, dont le flanc saigne et dont l'oeil sourit, A la proscription, et non pas au proscrit, Car le proscrit n'est rien que de l'ombre, moins noire Que l'autre ombre qu'on nomme éclat, bonheur, victoire; A l'exil pâle et nu, cloué sur des débris, Tu donnes ton grand drame où vit le grand Paris, Cette cité de feu, de nuit, d'airain, de verre, Et tu fais saluer par Rome le Calvaire. Sois loué, doux penseur, toi qui prends dans ta main Le passé, l'avenir, tout le progrès humain, La lumière, l'histoire, et la ville, et la France, Tous les dictames saints qui calment la souffrance, Raison, justice, espoir, vertu, foi, vérité, Le parfum poésie et le vin liberté, Et qui sur le vaincu, coeur meurtri, noir fantôme, Te penches, et répands l'idéal comme un baume! Paul, il me semble, grâce à ce fier souvenir Dont tu viens nous bercer, nous sacrer, nous bénir, Que dans ma plaie, où dort la douleur, ô poëte! Je sens de la charpie avec un drapeau faite. Marine-Terrace, août 1855. XXII Je payai le pêcheur qui passa son chemin, Et je pris cette bête horrible dans ma main; C'était un être obscur comme l'onde en apporte, Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte; Sans forme, comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom. Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignon Sortait de son écaille; il tâchait de me mordre; Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre, Donne une place sombre à ces spectres hideux; Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux; Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche; L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche; Comme il disparaissait, le crabe me mordit; Je lui dis: -Vis! et sois béni, pauvre maudit!- Et je le rejetai dans la vague profonde, Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde, Et qui sert au soleil de vase baptismal, Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal. Jersey, grève d'Azette, juillet 1855. XXIII PASTEURS ET TROUPEAUX A MADAME LOUISE C. Le vallon où je vais tous les jours et charmant; Serein, abandonné, seul sous le firmament, Plein de ronces en fleurs; c'est un sourire triste. Il vous fait oublier que quelque chose existe, Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs, On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs. Là, l'ombre fait l'amour; l'idylle naturelle Rit; le bouvreuil avec le verdier s'y querelle, Et la fauvette y met de travers son bonnet; C'est tantôt l'aubépine et tantôt le genêt; De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes; Car Dieu fait un poëme avec des variantes; Comme le vieil Homère, il rabâche parfois, Mais c'est avec les fleurs, les monts, l'onde et les bois! Une petite mare est là, ridant sa face, Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe, Ironie étalée au milieu du gazon, Qu'ignore l'océan grondant à l'horizon. J'y rencontre parfois sur la roche hideuse Un doux être; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse De chèvres, habitant, au fond d'un ravin noir, Un vieux chaume croulant qui s'étoile le soir; Ses soeurs sont au logis et filent leur quenouille; Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'étang mouille; Chèvres, brebis, béliers, paissent; quand, sombre esprit, J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit; Et moi, je la salue, elle étant l'innocence. Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l'encense, Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant, Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend, Un peu de sa toison, comme un flocon d'écume. Je passe; enfant, troupeau, s'effacent dans la brume; Le crépuscule étend sur les longs sillons gris Ses ailes de fantôme et de chauve-souris; J'entends encore au loin dans la plaine ouvrière Chanter derrière moi la douce chevrière, Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensif De l'écume, du flot, de l'algue, du récif, Et des vagues sans trêve et sans fin remuées, Le pâtre promontoire au chapeau de nuées, S'accoude et rêve au bruit de tous les infinis, Et dans l'ascension des nuages bénis, Regarde se lever la lune triomphale, Pendant que l'ombre tremble, et que l'âpre rafale Disperse à tous les vents avec son souffle amer La laine des moutons sinistres de la mer. Jersey, Grouville, avril 1855. XXIV J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline. Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline, Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher, Paisible, elle croissait aux fentes du rocher. L'ombre baignait les flancs du morne promontoire Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil, A l'endroit où s'était englouti le soleil, La sombre nuit bâtir un porche de nuées. Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir, Semblaient craindre de luire et de se laisser voir. J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée. Elle est pâle et n'a pas de corolle embaumée. Sa racine n'a pris sur la crête des monts Que l'amère senteur des glauques goëmons; Moi, j'ai dit: -Pauvre fleur, du haut de cette cime, -Tu devais t'en aller dans cet immense abîme -Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont. -Va mourir sur un coeur, abîme plus profond. -Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde. -Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde, -Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour.- Le vent mêlait les flots; il ne restait du jour Qu'une vague lueur, lentement effacée. Oh! comme j'étais triste au fond de ma pensée Tandis que je songeais, et que le gouffre noir M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir! Ile de Serk, août 1855. XXV O strophe du poëte, autrefois, dans les fleurs, Jetant mille baisers à leurs mille couleurs, Tu jouais, et d'avril tu pillais la corbeille, Papillon pour la rose et pour la ruche abeille, Tu semais de l'amour et tu faisais du miel; Ton âme bleue était presque mêlée au ciel; Ta robe était d'azur et ton oeil de lumière; Tu criais aux chansons, tes soeurs: -Venez chaumière, -Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L'aube a lui!- Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui, Le sévère habitant de la blême caverne Qu'en haut le jour blanchit, qu'en bas rougit l'Averne, Le poëte qu'ont fait avant l'heure vieillard La douleur dans la vie et le drame dans l'art, Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d'ombres, Il a levé la tête un jour hors des décombres, Et t'a saisie au vol dans l'herbe et dans les blés, Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés, Toute en pleurs, il t'a prise à l'idylle joyeuse; Il t'a ravie aux champs, à la source, à l'yeuse, Aux amours dans les bois près des nids palpitants; Et maintenant, captive et reine en même temps, Prisonnière au plus noir de son âme profonde, Parmi les visions qui flottent comme l'onde, Sous son crâne à fois céleste et souterrain, Assise, et t'accoudant sur un trône d'airain, Voyant dans ta mémoire, ainsi qu'une ombre vaine, Fuir l'éblouissement du jour et de la plaine, Par le maître gardée, et calme et sans espoir, Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir, Des sombres passions feuillettent le registre, Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre. Jersey, novembre 1854. XXVI LES MALHEUREUX A MES ENFANTS Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie, O mes enfants! parlons un peu de cette vie. Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noir Où des ravins creusaient un farouche entonnoir, Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronce Le chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce, Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons, Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs. La fumée avait peine à monter dans les branches; Les fenêtres étaient les crevasses des planches; On eût dit que les rocs cachaient avec ennui Ce logis tremblant, triste, humble; et que c'était lui Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable, Plaignaient, tant il était chétif et misérable! Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier. Comme je regardais ce chaume, un muletier Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme. -Qui donc demeure là?- demandai-je à cet homme. L'homme, tout en chantant, me dit: -Un malheureux.- J'allai vers la masure au fond du ravin creux; Un arbre, de sa branche où brillait une goutte, Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route, Et le vent m'en ouvrit la porte; et j'y trouvai Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé. Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles, Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles, Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien, Sans clef; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien. J'entrai; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme; Sans pain; et je me mis à plaindre ce pauvre homme. Comment pouvait-il vivre ainsi? Qu'il était dur De n'avoir même pas un volet à son mur; L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire; Et pas même un grabat! il couchait donc à terre? Là, sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit! Vous devez être mal, vous devez avoir froid, Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre! - Fils,- dit-il doucement, -allez en plaindre un autre. -Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil, -Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil. -Quand l'aube luit pour moi, quand je regarde vivre -Toute cette forêt dont la senteur m'enivre, -Ces sources et ces fleurs, je n'ai pas de raison -De me plaindre, je suis le fils de la maison. -Je n'ai point fait de mal. Calme, avec l'indigence -Et les haillons, je vis en bonne intelligence, -Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin. -Je le sens près de moi dans le nid, dans l'essaim, -Dans les arbres profonds où parle une voix douce, -Dans l'azur où la vie à chaque instant nous pousse, -Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né. -Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n'ai -Pas grande ambition, et, pourvu que j'atteigne -Jusqu'à la branche où pend la mûre ou la châtaigne, -Il est content de moi, je suis content de lui. -Je suis heureux.- * J'étais jadis, comme aujourd'hui, Le passant qui regarde en bas, l'homme des songes. Mes enfants, à travers les brumes, les mensonges, Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets, Les apparences d'ombre et de clarté, je vais Méditant, et toujours un instinct me ramène A connaître le fond de la souffrance humaine. L'abîme des douleurs m'attire. D'autres sont Les sondeurs frémissants de l'océan profond; Ils fouillent, vent des cieux, l'onde que tu balaies; Ils plongent dans les mers; je plonge dans les plaies. Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien. Je descends plus bas qu'eux, ne leur enviant rien, Sachant qu'à tout chercheur Dieu garde une largesse, Content s'ils ont la perle et si j'ai la sagesse. Or, il semble, à qui voit tout ce gouffre en rêvant, Que les justes, parmi la nuée et le vent, Sont un vol frissonnant d'aigles et de colombes. * J'ai souvent, à genoux que je suis sur les tombes, La grande vision du sort; et par moment Le destin m'apparaît, ainsi qu'un firmament Où l'on verrait, au lieu des étoiles, des âmes. Tout ce qu'on nomme angoisse, adversité, les flammes, Les brasiers, les billots, bien souvent tout cela Dans mon noir crépuscule, enfants, étincela. J'ai vu, dans cette obscure et morne transparence, Passer l'homme de Rome et l'homme de Florence, Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil, L'un ayant le poignard au flanc, l'autre l'exil; Caton était joyeux et Dante était tranquille. J'ai vu Jeanne au poteau qu'on brûlait dans la ville, Et j'ai dit: Jeanne d'Arc, ton noir bûcher fumant A moins de flamboiement que de rayonnement. J'ai vu Campanella songer dans la torture, Et faire à sa pensée une âpre nourriture Des chevalets, des crocs, des pinces, des réchauds Et de l'horreur qui flotte au plafond des cachots. J'ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle, Jane Gray, bouche ouverte ainsi qu'une corolle, Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland, Camille Desmoulins, saignant et contemplant, Robespierre à l'oeil froid, Danton aux cris superbes; J'ai vu Jean qui parlait au désert, Malesherbes, Egmont, André Chénier, rêveur des purs sommets, Et mes yeux resteront éblouis à jamais Du sourire serein de ces têtes coupées. Coligny, sous l'éclair farouche des épées, Resplendissait devant mon regard éperdu. Livide et radieux, Socrate m'a tendu Sa coupe en me disant: As-tu soif? bois la vie. Huss, me voyant pleurer, m'a dit: Est-ce d'envie? Et Thraséas, s'ouvrant les veines dans son bain, Chantait: Rome est le fruit du vieux rameau sabin; Le soleil est le fruit de ces branches funèbres Que la nuit sur nous croise et qu'on nomme ténèbres, Et la joie est le fruit du grand arbre douleur. Colomb, l'envahisseur des vagues, l'oiseleur Du sombre aigle Amérique, et l'homme que Dieu mène, Celui qui donne un monde et reçoit une chaîne, Colomb aux fers criait: Tout est bien. En avant! Saint-Just sanglant m'a dit: Je suis libre et vivant. Phocion m'a jeté, mourant, cette parole: Je crois, et je rends grâce aux Dieux! Savonarole, Comme je m'approchais du brasier d'où sa main Sortait, brûlée et noire et montrant le chemin, M'a dit, en faisant signe aux flammes de se taire: Ne crains pas de mourir. Qu'est-ce que cette terre? Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t'est cher? La véritable vie est où n'est plus la chair. Ne crains pas de mourir. Créature plaintive, Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive? Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pas Comme un ange enfermé qui sanglote tout bas? Qui meurt, grandit. Le corps, époux impur de l'âme, Plein des vils appétits d'où naît le vice infâme, Pesant, fétide, abject, malade à tous moments, Branlant sur sa charpente affreuse d'ossements, Gonflé d'humeurs, couvert d'une peau qui se ride, Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride, Traîne un ventre hideux, s'assouvit, mange et dort. Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort, L'âme, vers la lumière éclatante et dorée, S'envole, de ce monstre horrible délivrée. Une nuit que j'avais, devant mes yeux obscurs, Un fantôme de ville et des spectres de murs, J'ai, comme au fond d'un rêve où rien n'a plus de forme, Entendu, près des tours d'un temple au dôme énorme, Une vois qui sortait de dessous un monceau De blocs noirs d'où le sang coulait en long ruisseau; Cette voix murmurait des chants et des prières. C'était la lapidé qui bénissait les pierres; Étienne le martyr, qui disait: O mon front, Rayonne! Désormais les hommes s'aimeront; Jésus règne. O mon Dieu, récompensez les hommes! Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes. Joie! amour! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis, Mes frères m'ont jeté le seuil du paradis! * Elle était là debout, la mère douloureuse. L'obscurité farouche, aveugle, sourde, affreuse, Pleurait de toutes parts autour du Golgotha. Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta. Et votre dernier souffle emporta la lumière. Elle était là debout près du gibet, la mère! Et je me dis: Voilà la douleur! et je vins. Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins? Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance, Elle leva sa droite et l'ouvrit en silence, Et je vis dans sa main l'étoile du matin. Quoi! ce deuil-là, Seigneur, n'est pas même certain! Et la mère, qui râle au bas de la croix sombre, Est consolée, ayant les soleils dans son ombre, Et, tandis que ses yeux hagards pleurent du sang, Elle sent une joie immense en se disant: Mon fils est Dieu! mon fils sauve la vie au monde! Et pourtant où trouver plus d'épouvante immonde, Plus d'effroi, plus d'angoisse et plus de désespoir Que dans ce temps lugubre où le genre humain noir, Frissonnant du banquet autant que du martyre, Entend pleurer Marie et Trimalcion rire! * Mais la foule s'écrie: Oui, sans doute, c'est beau, Le martyre, la mort, quand c'est un grand tombeau! Quand on est un Socrate, un Jean Huss, un Messie! Quand on s'appelle vie, avenir, prophétie! Quand l'encensoir s'allume au feu qui vous brûla, Quand les siècles, les temps et les peuples sont là Qui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles, Un cénotaphe énorme au milieu des étoiles, Si bien que la nuit semble être le drap du deuil, Et que les astres sont les cierges du cercueil! Le billot tenterait même le plus timide Si sa bière dormait sous une pyramide. Quand on marche à la mort, recueillant en chemin La bénédiction de tout le genre humain, Quand des groupes en pleurs baisent vos traces fières, Quand on s'entend crier par les murs, par les pierres, Et jusque par les gonds du seuil de sa prison: -Tu vas de ta mémoire éclairer l'horizon; -Fantôme éblouissant, tu vas dorer l'histoire, -Et, vêtu de ta mort comme d'une victoire, -T'asseoir au fronton bleu des hommes immortels!- Lorsque les échafauds ont des aspects d'autels, Qu'on se sent admiré du bourreau qui vous tue, Que le cadavre va se relever statue, Mourant plein de clarté, d'aube, de firmament, D'éclat, d'honneur, de gloire, on meurt facilement! L'homme est si vaniteux, qu'il rit à la torture Quand c'est une royale et tragique aventure, Quand c'est une tenaille immense qui le mord, Quand les durs instruments d'agonie et de mort Sortent de quelque forge inouïe et géante, Notre orgueil, oubliant la blessure béante, Se console des clous en voyant le marteau. Avoir une montagne auguste pour poteau, Être battu des flots ou battu des nuées, Entendre l'univers plein de vagues huées Murmurer: Regardez ce colosse! les noeuds, Les fers et les carcans le font plus lumineux! C'est le vaincu Rayon, le damné Météore! Il a volé la foudre et dérobé l'aurore! Être un supplicié du gouffre illimité, Être un titan cloué sur une énormité, Cela plaît. On veut bien des maux qui sont sublimes; Et l'on se dit: Souffrons, mais souffrons sur les cimes! Eh bien, non! Le sublime est en bas. Le grand choix, C'est de choisir l'affront. De même que parfois La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre. La boue imméritée atteignant l'âme illustre, L'opprobre, ce cachot d'où l'auréole sort, Le cul de basse-fosse où nous jette le sort, Le fond noir de l'épreuve où le malheur nous traîne, Sont le comble éclatant de la grandeur sereine. Et, quand, dans le supplice où nous devons lutter, Le lâche destin va jusqu'à nous insulter, Quand sur nous il entasse outrage, rire, blâme, Et tant de contre-sens entre le sort et l'âme Que notre vie arrive à la difformité, La laideur de l'épreuve en devient la beauté. C'est Samson à Gaza, c'est Épictète à Rome; L'abjection du sort fait la gloire de l'homme. Plus de brume ne fait que couvrir plus d'azur. Ce que l'homme ici-bas peut avoir de plus pur, De plus beau, de plus noble en ce monde où l'on pleure, C'est chute, abaissement, misère extérieure, Acceptés pour garder la grandeur du dedans. Oui, tous les chiens de l'ombre, autour de vous grondants, Le blâme ingrat, la haine aux fureurs coutumière, Oui, tomber dans la nuit quand c'est pour la lumière, Faire horreur, n'être plus qu'un ulcère, indigner L'homme heureux, et qu'on raille en vous voyant saigner, Et qu'on marche sur vous, qu'on vous crache au visage, Quand c'est pour la vertu, pour le vrai, pour le sage, Pour le bien, pour l'honneur, il n'est rien de plus doux. Quelle splendeur qu'un juste abandonné de tous, N'ayant plus qu'un haillon dans le mal qui le mine, Et jetant aux dédains, au deuil, à la vermine, A sa plaie, aux douleurs, de tranquilles défis! Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis Pour faire le fumier plus haut que le Caucase. Le juste, méprisé comme un ver qu'on écrase, M'éblouit d'autant plus que nous le blasphémons. Ce que les froids bourreaux à faces de démons Mêlent avec leur main monstrueuse et servile A l'exécution pour la rendre plus vile, Grandit le patient au regard de l'esprit. O croix! les deux voleurs sont deux rayons du Christ! * Ainsi, tous les souffrants m'ont apparu splendides, Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides, Heureux, la plaie au sein, la joie au coeur; les uns Jetés dans la fournaise et devenant parfums, Ceux-là jetés aux nuits et devenant aurores; Les croyants, dévorés dans les cirques sonores, Râlaient un chant, aux pieds des bêtes étouffés; Les penseurs souriaient aux noirs autodafés, Aux glaives, aux carcans, aux chemises de soufre; Et je me suis alors écrié: Qui donc souffre? Pour qui donc, si le sort, ô Dieu, n'est pas moqueur, Toute cette pitié que tu m'as mise au coeur? Qu'en dois-je faire? à qui faut-il que je la garde? Où sont les malheureux? et Dieu m'a dit: Regarde. * Et j'ai vu des palais, des fêtes, des festins, Des femmes qui mêlaient leurs blancheurs aux satins, Des murs hautains ayant des jaspes pour écorces, Des serpents d'or roulés dans des colonnes torses, Avec de vastes dais pendant aux grands plafonds; Et j'entendais chanter: Jouissons! triomphons! Et les lyres, les luths, les clairons dont le cuivre A l'air de se dissoudre en fanfare et de vivre, Et l'orgue, devant qui l'ombre écoute et se tait, Tout un orchestre énorme et monstrueux chantait; Et ce triomphe était rempli d'hommes superbes Qui riaient et portaient toute la terre en gerbes, Et dont les fronts dorés, brillants, audacieux, Fiers, semblaient s'achever en astres dans les cieux. Et, pendant qu'autour d'eux des voix criaient: Victoire A jamais! à jamais force, puissance et gloire! Et fête dans la ville! et joie à la maison! Je voyais, au-dessus du livide horizon, Trembler le glaive immense et sombre de l'archange. Ils s'épanouissaient dans une aurore étrange, Ils vivaient dans l'orgueil comme dans leur cité, Et semblaient ne sentir que leur félicité. Et Dieu les a tous pris alors l'un après l'autre, Le puissant, le repu, l'assouvi qui se vautre, Le czar dans son Kremlin, l'iman au bord du Nil, Comme on prend les petits d'un chien dans un chenil, Et, comme il fait le jour sous les vagues marines, M'ouvrant avec ses mains ces profondes poitrines, Et, fouillant de son doigt de rayons pénétré Leurs entrailles, leur foie et leurs reins, m'a montré Des hydres qui rongeaient le dedans de ces âmes. Et j'ai vu tressaillir ces hommes et ces femmes; Leur visage riant comme un masque est tombé, Et leur pensée, un monstre effroyable et courbé, Une naine hagarde, inquiète, bourrue, Assise sous leur crâne affreux, m'est apparue. Alors, tremblant, sentant chanceler mes genoux, Je leur ai demandé: -Mais qui donc êtes-vous?- Et ces êtres n'ayant presque plus face d'homme M'ont dit: -Nous sommes ceux qui font le mal; et comme -C'est nous qui le faisons, c'est nous qui le souffrons!- * Oh! le nuage vain des pleurs et des affronts s'envole, et la douleur passe en criant: Espère! Vous me l'avez fait voir et toucher, ô vous, Père, Juge, vous le grand juste et vous le grand clément! Le rire du succès et du triomphe ment; Un invisible doigt caressant se promène Sous chacun des chaînons de la misère humaine; L'adversité soutient ceux qu'elle fait lutter; L'indigence est un bien pour qui sait la goûter; L'harmonie éternelle autour du pauvre vibre Et le berce; l'esclave, étant une âme, est libre, Et le mendiant dit: Je suis riche, ayant Dieu. L'innocence aux tourments jette ce cri: C'est peu. La difformité rit dans Ésope, et la fièvre Dans Scarron; l'agonie ouvre aux hymnes sa lèvre; Quand je dis: -La douleur est-elle un mal?- Zénon Se dresse devant moi paisible, et me dit: -Non.- Oh! le martyre est joie et transport, le supplice Est volupté, les feux du bûcher sont délice, La souffrance est plaisir, la torture est bonheur; Il n'est qu'un malheureux: c'est le méchant, Seigneur. * Aux premiers jours du monde, alors que la nuée, Surprise, contemplait chaque chose créée, Alors que sur le globe, où le mal avait crû, Flottait une lueur de l'Éden disparu, Quand tout encor semblait être rempli d'aurore, Quand sur l'arbre du temps les ans venaient d'éclore, Sur la terre, où la chair avec l'esprit se fond, Il se faisait le soir un silence profond, Et le désert, les bois, l'onde aux vastes rivages, Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages, Émus, et les rochers, ces ténébreux cachots, Voyaient, d'un antre obscur couvert d'arbres si hauts Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes, Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes. C'étaient Ève aux cheveux blanchis, et son mari, Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri, Ayant la vision de Dieu sous sa paupière. Ils venaient tous les deux s'asseoir sur une pierre, En présence des monts fauves et soucieux, Et de l'éternité formidable des cieux. Leur oeil triste rendait la nature farouche, Et là, sans qu'il sortit un souffle de leur bouche, Les mains sur leurs genoux et se tournant le dos, Accablés comme ceux qui portent des fardeaux, Sans autre mouvement de vie extérieure Que de baisser plus bas la tête d'heure en heure, Dans une stupeur morne et fatale absorbés, Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés, Sous l'être illimité sans figure et sans nombre, L'un décroître le jour, et l'autre, grandir l'ombre; Et, tandis que montaient les constellations, Et que la première onde aux premiers alcyons Donnait sous l'infini le long baiser nocturne, Et qu'ainsi que des fleurs tombant à flots d'une urne Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir, Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir, Sourds aux rumeurs des mers d'où l'ouragan s'élance, Toute la nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en silence; Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain, Le père sur Abel, la mère sur Caïn. Marine-Terrace, septembre 1855. LIVRE SIXIÈME - AU BORD DE L'INFINI - I LE PONT J'avais devant les yeux les ténèbres. L'abîme Qui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime, Était là, morne, immense; et rien n'y remuait. Je me sentais perdu dans l'infini muet. Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile, On apercevait Dieu comme une sombre étoile. Je m'écriai: Mon âme, ô mon âme! il faudrait, Pour traverser ce gouffre où nul bord n'apparaît, Et pour qu'en cette nuit jusqu'à ton Dieu tu marches, Bâtir un pont géant sur des millions d'arches. Qui le pourra jamais! Personne! ô deuil! effroi! Pleure! Un fantôme blanc se dressa devant moi Pendant que je jetai sur l'ombre un oeil d'alarme, Et ce fantôme avait la forme d'une larme; C'était un front de vierge avec des mains d'enfant; Il ressemblait au lys que la blancheur défend; Ses mains en se joignant faisaient de la lumière. Il me montra l'abîme où va toute poussière, Si profond, que jamais un écho n'y répond; Et me dit: Si tu veux je bâtirai le pont. Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière. Quel est ton nom? lui dis-je. Il me dit: La prière. Jersey, décembre 1852. II IBO Dites, pourquoi, dans l'insondable Au mur d'airain, Dans l'obscurité formidable Du ciel serein, Pourquoi, dans ce grand sanctuaire Sourd et béni, Pourquoi, sous l'immense suaire De l'infini, Enfouir vos lois éternelles Et vos clartés? Vous savez bien que j'ai des ailes, O vérités! Pourquoi vous cachez-vous dans l'ombre Qui nous confond? Pourquoi fuyez-vous l'homme sombre Au vol profond? Que le mal détruise ou bâtisse, Rampe ou soit roi, Tu sais bien que j'irai, Justice, J'irai vers toi! Beauté sainte, Idéal qui germes Chez les souffrants, Toi par qui les esprits sont fermes Et les coeurs grands, Vous le savez, vous que j'adore, Amour, Raison, Qui vous levez comme l'aurore Sur l'horizon, Foi, ceinte d'un cercle d'étoiles, Droit, bien de tous, J'irai, Liberté qui te voiles, J'irai vers vous! Vous avez beau, sans fin, sans borne Lueurs de Dieu, Habiter la profondeur morne Du gouffre bleu, Ame à l'abîme habituée Dès le berceau, Je n'ai pas peur de la nuée; Je suis oiseau. Je suis oiseau comme cet être Qu'Amos rêvait, Que saint Marc voyait apparaître A son chevet, Qui mêlait sur sa tête fière, Dans les rayons, L'aile de l'aigle à la crinière Des grands lions. J'ai des ailes. J'aspire au faîte; Mon vol est sûr; J'ai des ailes pour la tempête Et pour l'azur. Je gravis les marches sans nombre. Je veux savoir; Quand la science serait sombre Comme le soir! Vous savez bien que l'âme affronte Ce noir degré, Et que, si haut qu'il faut qu'on monte, J'y monterai! Vous savez bien que l'âme est forte Et ne craint rien Quand le souffle de Dieu l'emporte! Vous savez bien Que j'irai jusqu'aux bleus pilastres, Et que mon pas, Sur l'échelle qui monte aux astres, Ne tremble pas! L'homme en cette époque agitée, Sombre océan, Doit faire comme Prométhée Et comme Adam. Il doit ravir au ciel austère L'éternel feu; Conquérir son propre mystère, Et voler Dieu. L'homme a besoin, dans sa chaumière, Des vents battu, D'une loi qui soit sa lumière Et sa vertu. Toujours ignorance et misère! L'homme en vain fuit, Le sort le tient; toujours la serre! Toujours la nuit! Il faut que le peuple s'arrache Au dur décret, Et qu'enfin ce grand martyr sache Le grand secret! Déjà l'amour, dans l'ère obscure Qui va finir, Dessine la vague figure De l'avenir. Les lois de nos destins sur terre, Dieu les écrit; Et, si ces lois sont le mystère, Je suis l'esprit. Je suis celui que rien n'arrête Celui qui va, Celui dont l'âme est toujours prête A Jéhovah; Je suis le poëte farouche, L'homme devoir, Le souffle des douleurs, la bouche Du clairon noir; Le rêveur qui sur ses registres Met les vivants, Qui mêle des strophes sinistres Aux quatre vents; Le songeur ailé, l'âpre athlète Au bras nerveux, Et je traînerais la comète Par les cheveux. Donc, les lois de notre problème, Je les aurai; J'irai vers elles, penseur blême, Mage effaré! Pourquoi cacher ces lois profondes? Rien n'est muré. Dans vos flammes et dans vos ondes Je passerai; J'irai lire la grande bible; J'entrerai nu Jusqu'au tabernacle terrible De l'inconnu, Jusqu'au seuil de l'ombre et du vide, Gouffres ouverts Que garde la meute livide Des noirs éclairs, Jusqu'aux portes visionnaires Du ciel sacré; Et, si vous aboyez, tonnerres, Je rugirai. Au dolmen de Rozel, janvier 1853. III Un spectre m'attendait dans un grand angle d'ombre, Et m'a dit: Le muet habite dans le sombre. L'infini rêve, avec un visage irrité. L'homme parle et dispute avec l'obscurité, Et la larme de l'oeil rit du bruit de la bouche. Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche. Sais-tu pourquoi tu vis? sais-tu pourquoi tu meurs? Les vivants orageux passent dans les rumeurs, Chiffres tumultueux, flot de l'océan Nombre, Vous n'avez rien à vous qu'un souffle dans de l'ombre; L'homme est à peine né, qu'il est déjà passé, Et c'est avoir fini que d'avoir commencé. Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes, La fosse obscure attend l'homme, lèvres ouvertes. La mort est le baiser de la bouche tombeau. Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau D'une bonne action dans cette nuit qui gronde; Ce sera ton linceul dans la terre profonde. Beaucoup s'en sont allés qui ne reviendront plus Qu'à l'heure de l'immense et lugubre reflux; Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre; Crois. Tant que l'homme vit, Dieu pensif lit son livre. L'homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli. L'espace sait, regarde, écoute. Il est rempli D'oreilles sous la tombe, et d'yeux dans les ténèbres. Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres; Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux. Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux? Au dolmen de Rozel, avril 1853. IV Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres. J'ai vu l'ombre infinie où se perdent les nombres. J'ai vu les visions que les réprouvés font, Les engloutissements de l'abîme sans fond; J'ai vu le ciel, l'éther, le chaos et l'espace. Vivants! puisque j'en viens, je sais ce qui s'y passe; Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix, J'affirme même à ceux qui vivent dans les bois, Que le Seigneur, le Dieu des esprits, des prophètes, Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites. C'est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux! Que l'avare soit tout à l'or, que l'envieux Rampe et morde en rampant, que le glouton dévore, Que celui qui faisait le mal, le fasse encore, Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours! Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours, J'ai dit à Dieu: -Seigneur, jugez où nous en sommes. -Considérez la terre et regardez les hommes. -Ils brisent tous les noeuds qui devaient les unir.- Et Dieu m'a répondu: -Certes, je vais venir!- Serk, juillet 1853. V CROIRE; MAIS PAS EN NOUS Parce qu'on a porté du pain, du linge blanc, A quelque humble logis sous les combles tremblant Comme le nid parmi les feuilles inquiètes; Parce qu'on a jeté ses restes et ses miettes Au petit enfant maigre, au vieillard pâlissant, Au pauvre qui contient l'éternel tout-puissant; Parce qu'on a laissé Dieu manger sous sa table, On se croit vertueux, on se croit charitable! On dit: -Je suis parfait! louez-moi; me voilà!- Et, tout en blâmant Dieu de ceci, de cela, De ce qu'il pleut, du mal dont on le dit la cause, Du chaud, du froid, on fait sa propre apothéose. Le riche qui, gorgé, repu, fier, paresseux, Laisse un peu d'or rouler de son palais sur ceux Que le