Les Chatiments Par Victors Hugo NOX I C'est la date choisie au fond de ta pensée, Prince ! il faut en finir, - cette nuit est glacée, Viens, lève-toi ! flairant dans l'ombre les escrocs, Le dogue Liberté gronde et montre ses crocs. Quoique mis par Carlier à la chaîne, il aboie. N'attends pas plus longtemps ! c'est l'heure de la proie. Vois, décembre épaissit son brouillard le plus noir ; Comme un baron voleur qui sort de son manoir, Surprends, brusque assaillant, l'ennemi que tu cernes. Debout ! les régiments sont là dans les casernes, Sac au dos, abrutis de vin et de fureur, N'attendant qu'un bandit pour faire un empereur. Mets ta main sur ta lampe et viens d'un pas oblique, Prends ton couteau, l'instant est bon : la République, Confiante, et sans voir tes yeux sombres briller, Dort, avec ton serment, prince, pour oreiller. Cavaliers, fantassins, sortez ! dehors les hordes ! Sus aux représentants ! soldats, liez de cordes Vos généraux jetés dans la cage aux forçats ! Poussez, la crosse aux reins, l'Assemblée à Mazas ! Chassez la haute-cour à coups de plat de sabre ! Changez-vous, preux de France, en brigands de Calabre ! Vous, bourgeois, regardez, vil troupeau, vil limon, Comme un glaive rougi qu'agite un noir démon, Le coup d'État qui sort flamboyant de la forge ! Les tribuns pour le droit luttent : qu'on les égorge. Routiers, condottieri. vendus, prostitués, Frappez ! tuez Baudin ! tuez Dussoubs ! tuez ! Que fait hors des maisons ce peuple ? Qu'il s'en aille. Soldats, mitraillez-moi toute cette canaille ! Feu ! feu ! Tu voteras ensuite, ô peuple roi ! Sabrez le droit, sabrez l'honneur, sabrez la loi ! Que sur les boulevards le sang coule en rivières ! Du vin plein les bidons ! des morts plein les civières ! Qui veut de l'eau-de-vie ? En ce temps pluvieux Il faut boire. Soldats, fusillez-moi ce vieux. Tuez-moi cet enfant. Qu'est-ce que cette femme ? C'est la mère ? tuez. Que tout ce peuple infâme Tremble, et que les pavés rougissent ses talons ! Ce Paris odieux bouge et résiste. Allons ! Qu'il sente le mépris, sombre et plein de vengeance, Que nous, la force, avons pour lui, l'intelligence ! L'étranger respecta Paris : soyons nouveaux ! Traînons-le dans la boue aux crins de nos chevaux ! Qu'il meure ! qu'on le broie et l'écrase et l'efface ! Noirs canons, crachez-lui vos boulets à la face ! II C'est fini ! Le silence est partout, et l'horreur. Vive Poulmann César et Soufflard empereur ! On fait des feux de joie avec les barricades ; La Porte Saint-Denis sous ses hautes arcades Voit les brasiers trembler au vent et rayonner. C'est fait, reposez-vous ; et l'on entend sonner Dans les fourreaux le sabre et l'argent dans les poches. De la banque aux bivouacs on vide les sacoches. Ceux qui tuaient le mieux et qui n'ont pas bronché Auront la croix d'honneur par dessus le marché. Les vainqueurs en hurlant dansent sur les décombres. Des tas de corps saignants gisent dans les coins sombres. Le soldat, gai, féroce, ivre, complice obscur, Chancelle, et, de la main dont il s'appuie au mur, Achève d'écraser quelque cervelle humaine. On boit, on rit, on chante, on ripaille ; on amène Des vaincus qu'on fusille, hommes, femmes, enfants. Les généraux dorés galopent triomphants, Regardés par les morts tombés à la renverse. Bravo ! César a pris le chemin de traverse ! Courons féliciter l'Elysée à présent. Du sang dans les maisons, dans les ruisseaux du sang, Partout ! Pour enjamber ces effroyables mares, Les juges lestement retroussent leurs simarres, Et l'Église joyeuse en emporte un caillot Tout fumant, pour servir d'écritoire à Veuillot. Oui, c'est bien vous qu'hier, riant de vos férules, Un caporal chassa de vos chaises curules, Magistrats ! Maintenant que, reprenant du cœur, Vous êtes bien certains que Mandrin est vainqueur, Que vous ne serez pas obligés d'être intègres, Que Mandrin dotera vos dévoûments allègres, Que c'est lui qui paiera désormais, et très-bien, Qu'il a pris le budget, que vous ne risquez rien, Qu'il a bien étranglé la loi, qu'elle est bien morte, Et que vous trouverez ce cadavre à sa porte, Accourez, acclamez, et chantez Hosanna ! Oubliez le soufflet qu'hier il vous donna, Et, puisqu'il a tué vieillards, mères et filles, Puisqu'il est dans le meurtre entré jusqu'aux chevilles, Prosternez-vous devant l'assassin tout-puissant, Et léchez-lui les pieds pour effacer le sang ! III Donc cet homme s'est dit : - « Le maître des armées, L'empereur surhumain Devant qui, gorge au vent, pieds nus, les renommées Volaient, clairons en main, Napoléon, quinze ans régna, dans les tempêtes Du Sud à l'Aquilon. Tous les rois l'adoraient, lui, marchant sur leurs têtes, Eux, baisant son talon ; Il prit, embrassant tout dans sa vaste espérance, Madrid, Berlin, Moscou ; Je ferai mieux : je vais enfoncer à la France Mes ongles dans le cou ! La France libre et fière et chantant la concorde Marche à son but sacré : Moi, je vais lui jeter par derrière une corde Et je l'étranglerai. Nous nous partagerons, mon oncle et moi, l'histoire ; Le plus intelligent, C'est moi, certes ! il aura la fanfare de gloire, J'aurai le sac d'argent. Je me sers de son nom, splendide et vain tapage, Tombé dans mon berceau. Le nain grimpe au géant. Je lui laisse sa page, Mais j'en prends le verso. Je me cramponne à lui ! C'est moi qui suis le maître. J'ai pour sort et pour loi De surnager sur lui dans l'histoire, ou peut-être De l'engloutir sous moi. Moi, chat-huant, je prends cet aigle dans ma serre. Moi si bas, lui si haut, Je le tiens ! je choisis son grand anniversaire ; C'est le jour qu'il me faut. Ce jour-là, je serai comme un homme qui monte Le manteau sur ses yeux ; Nul ne se doutera que j'apporte la honte À ce jour glorieux ; J'irai plus aisément saisir mon ennemie Dans mes poings meurtriers ; La France ce jour-là sera mieux endormie Sur son lit de lauriers. » - Alors il vint, cassé de débauches, l'œil terne, Furtif, les traits pâlis, Et ce voleur de nuit alluma sa lanterne Au soleil d'Austerlitz ! IV Victoire ! il était temps, prince, que tu parusses ! Les filles d'opéra manquaient de princes russes ; Les révolutions apportent de l'ennui Aux Jeannetons d'hier, Pamélas d'aujourd'hui ; Dans don Juan qui s'effraye un Harpagon éclate : Un maigre filet d'or sort de sa bourse plate ; L'argent devenait rare aux tripots ; les journaux Faisaient le vide autour des confessionnaux ; Le sacré-cœur, mourant de sa mort naturelle, Maigrissait ; les protêts, tourbillonnant en grêle, Drus et noirs, aveuglaient le portier de Magnan ; On riait aux sermons de l'abbé Ravignan ; Plus de pur-sang piaffant aux portes des donzelles ; L'hydre de l'anarchie apparaissait aux belles Sous la forme effroyable et triste d'un cheval De fiacre les traînant pour trente sous au bal. La désolation était sur Babylone. Mais tu surgis, bras fort ; tu te dresses, colonne ; Tout renaît, tout revit, tout est sauvé. Pour lors Les figurantes vont récolter des mylords ; Tous sont contents, soudards, francs viveurs, gent dévote ; Tous chantent, monseigneur l'archevêque, et Javotte. Allons ! congratulons, triomphons, partageons ! Les vieux partis, coiffés en ailes de pigeons, Vont s'inscrire, adorant Mandrin chez son concierge. Falstaff allume un punch, Tartufe brûle un cierge. Vers l'Elysée en joie, où sonne le tambour, Tous se hâtent ; Parieu, Montalembert, Sibour, R....., cette catin, T......., cette servante ; Grecs, juifs, quiconque a mis sa conscience en vente ; Quiconque vole et ment cum privilegio ; L'homme du bénitier, l'homme de l'agio ; Quiconque est méprisable et désire être infâme ; Quiconque, se jugeant dans le fond de son âme, Se sent assez forçat pour être sénateur. Myrmidon de César admire la hauteur. Lui, fait la roue et trône au centre de la fête. - Eh bien, messieurs, la chose est-elle un peu bien faite ? Qu'en pense Papavoine et qu'en dit Loyola ? Maintenant nous ferons voter ces drôles-là. Partout en lettres d'or nous écrirons le chiffre. - Gai ! tapez sur la caisse et soufflez dans le fifre ; Braillez vos Salvum fac, messeigneurs ; en avant Des églises, abri profond du Dieu vivant, On dressera des mâts avec des oriflammes ; Victoire ! venez voir les cadavres, mesdames. V Où sont-ils ? Sur les quais, dans les cours, sous les ponts ; Dans l'égout, dont Maupas fait lever les tampons, Dans la fosse commune affreusement accrue, Sur le trottoir, au coin des portes, dans la rue, Pêle-mêle entassés, partout ; dans les fourgons Que vers la nuit tombante escortent les dragons, Convoi hideux qui vient du Champ-de-Mars, et passe, Et dont Paris tremblant s'entretient à voix basse. Ô vieux mont des martyrs, hélas ! garde ton nom ! Les morts sabrés, hachés, broyés par le canon, Dans ce champ que la tombe emplit de son mystère, Étaient ensevelis la tête hors de terre. Cet homme les avait lui-même ainsi placés, Et n'avait pas eu peur de tous ces fronts glacés. Ils étaient là, sanglants, froids, la bouche entrouverte, La face vers le ciel, blêmes dans l'herbe verte, Effroyables à voir dans leur tranquillité, Eventrés, balafrés, le visage fouetté Par la ronce qui tremble au vent du crépuscule, Tous, l'homme du faubourg qui jamais ne recule. Le riche à la main blanche et le pauvre au bras fort, La mère qui semblait montrer son enfant mort, Cheveux blancs, tête blonde, au milieu des squelettes, La belle jeune fille aux lèvres violettes, Côte à côte rangés dans l'ombre au pied des ifs, Livides, stupéfaits, immobiles, pensifs, Spectres du même crime et des mêmes désastres, De leur œil fixe et vide ils regardaient les astres. Dès l'aube, on s'en venait chercher dans ce gazon L'absent qui n'était pas rentré dans la maison ; Le peuple contemplait ces têtes effarées ; La nuit, qui de décembre abrège les soirées, Pudique, les couvrait du moins de son linceul. Le soir, le vieux gardien des tombes, resté seul, Hâtait le pas parmi les pierres sépulcrales, Frémissant d'entrevoir toutes ces faces pâles ; Et, tandis qu'on pleurait dans les maisons en deuil, L'âpre bise soufflait sur ces fronts sans cercueil, L'ombre froide emplissait l'enclos aux murs funèbres Ô morts, que disiez-vous à Dieu dans ces ténèbres ? On eût dit en voyant ces morts mystérieux Le cou hors de la terre et le regard aux cieux, Que dans le cimetière où le cyprès frissonne, Entendant le clairon du jugement qui sonne, Tous ces assassinés s'éveillaient brusquement, Qu'ils voyaient, Bonaparte, au seuil du firmament, Amener devant Dieu ton âme horrible et fausse, Et que, pour témoigner, ils sortaient de leur fosse. Montmartre! enclos fatal ! quand vient le soir obscur Aujourd'hui le passant évite encore ce mur. VI Un mois après, cet homme allait à Notre-Dame. Il entra le front haut ; la myrrhe et le cinname Brûlaient : les tours vibraient sous le bourdon sonnant ; L'archevêque était là, de gloire rayonnant ; Sa chape avait été taillée en un suaire ; Sur une croix dressée au fond du sanctuaire Jésus avait été cloué pour qu'il restât. Cet infâme apportait à Dieu son attentat. Comme un loup qui se lèche après qu'il vient de mordre Caressant sa moustache, il dit : - J'ai sauvé l'ordre ! Anges, recevez-moi dans votre légion ! J'ai sauvé la famille et la religion ! Et dans son œil féroce où Satan se contemple, On vit luire une larme. . . - Ô colonnes du temple ! Abîmes qu'à Patmos vit s'entrouvrir saint Jean. Cieux qui vîtes Néron, soleil qui vit Séjan, Vents qui jadis meniez Tibère vers Caprée, Et poussiez sur les flots sa galère dorée, Ô souffles de l'aurore et du septentrion, Dites si l'assassin dépasse l'histrion ! VII Toi qui bats de ton flux fidèle La roche où j'ai ployé mon aile, Vaincu, mais non pas abattu Gouffre où l'air joue, où l'esquif sombre, Pourquoi me parles-tu dans l'ombre ? Ô sombre mer, que me veux-tu ? Tu n'y peux rien ! Ronge tes digues, Epands l'onde que tu prodigues, Laisse-moi souffrir et rêver ; Toutes les eaux de ton abîme, Hélas ! passeraient sur ce crime, Ô vaste mer, sans le laver ! Je comprends, tu veux m'en distraire ; Tu me dis : - Calme-toi, mon frère, Calme-toi, penseur orageux ! Mais toi-même alors, mer profonde, Calme ton flot puissant qui gronde, Toujours amer, jamais fangeux ! Tu crois en ton pouvoir suprême, Toi qu'on admire, toi qu'on aime, Toi qui ressembles au destin, Toi que les cieux ont azurée, Toi qui, dans ton onde sacrée, Laves l'étoile du matin ! Tu me dis : - Viens, contemple, oublie ! Tu me montres le mât qui plie, Les blocs verdis, les caps croulants, L'écume au loin, dans les décombres, S'abattant sur les rochers sombres Comme une troupe d'oiseaux blancs ; La pêcheuse aux pieds nus qui chante, L'eau bleue où fuit la nef penchante, Le marin, rude laboureur, Les hautes vagues en démence ; Tu me montres ta grâce immense Mêlée à ton immense horreur; Tu me dis : - Donne-moi ton âme ; Proscrit, éteins en moi ta flamme, Marcheur, jette aux flots ton bâton ; Tourne vers moi ta vue ingrate. - Tu me dis : - J'endormais Socrate ! - Tu me dis : - J'ai calmé Caton ! Non ! respecte l'âpre pensée, L'âme du juste courroucée, L'esprit qui songe aux noirs forfaits ! Parle aux vieux rochers, tes conquêtes, Et laisse en repos mes tempêtes ! D'ailleurs, mer sombre, je te hais ! Ô mer ! n'est-ce pas toi, servante ! Qui traînes sur ton eau mouvante, Parmi les vents et les écueils, Vers Cayenne aux fosses profondes, Ces noirs pontons qui sur tes ondes Passent comme de grands cercueils ! N'est-ce pas toi qui les emportes Vers le sépulcre ouvrant ses portes, Tous nos martyrs au front serein, Dans la cale où manque la paille, Où les canons pleins de mitraille, Béants, passent leur cou d'airain ! Et s'ils pleurent, si les tortures Font fléchir ces hautes natures, N'est-ce pas toi, gouffre exécré, Qui te mêles à leur supplice, Et qui, de ta rumeur complice, Couvres leur cri désespéré ! VIII Voilà ce qu'on a vu ! l'histoire le raconte, Et lorsqu'elle a fini pleure, rouge de honte... Quand se réveillera la grande nation, Quand viendra le moment de l'expiation, Glaive des jours sanglants, oh ! ne sors pas de l'ombre ! Non ! non ! il n'est pas vrai qu'en plus d'une âme sombre, Pour châtier ce traître et cet homme de nuit, À cette heure, ô douleur ! ta nécessité luit ! Souvenirs où l'esprit grave et pensif s'arrête. Gendarmes, sabre nu, conduisant la charrette, Roulements des tambours, peuple criant : frappons ! Foule encombrant les toits, les seuils, les quais, les ponts, Grèves des temps passés, mornes places publiques Où l'on entrevoyait des triangles obliques, Oh ! ne revenez pas, lugubres visions ! Ciel ! nous allions en paix devant nous, nous faisions Chacun notre travail dans le siècle où nous sommes, Le poète chantait l'œuvre immense des hommes, La tribune parlait avec sa grande voix, On brisait échafauds, trônes, carcans, pavois, Chaque jour décroissaient la haine et la souffrance, Le genre humain suivait le progrès saint, la France Marchait devant avec sa flamme sur le front, Ces hommes sont venus ! Lui, ce vivant affront, Lui, ce bandit qu'on lave avec l'huile du sacre ! Ils sont venus, portant le deuil et le massacre, Le meurtre, les linceuls, le fer, le sang, le feu ; Ils ont semé cela sur l'avenir, grand Dieu ! Et maintenant, pitié, voici que tu tressailles À ces mots effrayants : vengeance ! représailles ! Et moi, proscrit qui saigne aux ronces des chemins, Triste, je rêve et j'ai mon front dans mes deux mains, Et je sens, par instants, d'une aile hérissée Dans les jours qui viendront s'enfoncer ma pensée ! Géante aux chastes yeux, à l'ardente action, Que jamais on ne voie, ô Révolution, Devant ton fier visage où la colère brille, L'Humanité, tremblante et te criant : ma fille ! Et couvrant de son corps même les scélérats, Se traîner à tes pieds en se tordant les bras ! Ah ! tu respecteras cette douleur amère, Et tu t'arrêteras, vierge, devant la mère ! Ô travailleur robuste, ouvrier demi-nu, Moissonneur envoyé par Dieu même, et venu Pour faucher en un jour dix siècles de misère, Sans peur, sans pitié, vrai, formidable et sincère, Egal par la stature au colosse romain, Toi qui vainquis l'Europe et qui pris dans ta main Les rois, et les brisas les uns contre les autres, Né pour clore les temps d'où sortirent les nôtres, Toi qui par la terreur sauvas la liberté, Toi qui portes ce nom sombre : Nécessité, Dans l'histoire où tu luis comme en une fournaise, Reste seul à jamais, Titan quatre-vingt-treize ! Rien d'aussi grand que toi ne viendrait après toi. D'ailleurs, né d'un régime où dominait l'effroi, Ton éducation sur ta tête affranchie Pesait, et malgré toi, fils de la monarchie, Nourri d'enseignements et d'exemples mauvais, Comme elle tu versas le sang ; tu ne savais Que ce qu'elle t'avait appris : Le mal, la peine, La loi de mort mêlée avec la loi de haine ; Et jetant bas tyrans, parlements, rois, Capets, Tu te levais contre eux et comme eux tu frappais. Nous, grâce à toi, géant qui gagnas notre cause, Fils de la liberté, nous savons autre chose. Ce que la France veut pour toujours désormais, C'est l'amour rayonnant sur ses calmes sommets, La loi sainte du Christ, la fraternité pure. Ce grand mot est écrit dans toute la nature : Aimez-vous ! aimez-vous ! - Soyons frères ; ayons L'œil fixé sur l'Idée, ange aux divins rayons. L'Idée à qui tout cède et qui toujours éclaire Prouve sa sainteté même dans sa colère, Elle laisse toujours les principes debout. Etre vainqueurs, c'est peu, mais rester grands, c'est tout. Quand nous tiendrons ce traître, abject, frissonnant, blême, Affirmons le progrès dans le châtiment même ; La honte, et non la mort. - Peuples, couvrons d'oubli L'affreux passé des rois, pour toujours aboli, Supplices, couperets, billots, gibets, tortures ! Hâtons l'heure promise aux nations futures Où, calme et souriant aux bons, même aux ingrats, La Concorde, serrant les hommes dans ses bras, Penchera sur nous tous sa tête vénérable ! Oh ! qu'il ne soit pas dit que, pour ce misérable, Le monde en son chemin sublime a reculé ! Que Jésus et Voltaire auront en vain parlé ! Qu'il n'est pas vrai qu'après tant d'effort et de peine, Notre époque ait enfin sacré la vie humaine, Hélas ! et qu'il suffit d'un moment indigné Pour perdre le trésor par les siècles gagné ! On peut être sévère et de sang économe. Oh ! qu'il ne soit pas dit qu'à cause de cet homme, La guillotine au noir panier, qu'avec dégoût Février avait prise et jetée à l'égout, S'est réveillée avec les bourreaux dans leurs bouges, A ressaisi sa hache entre ses deux bras rouges, Et, dressant son poteau dans les tombes scellé, Sinistre, a reparu sous le ciel étoilé ! IX Toi qu'aimait Juvénal, gonflé de lave ardente, Toi dont la clarté luit dans l'œil fixe de Dante, Muse Indignation ! Viens, dressons maintenant, Dressons sur cet empire heureux et rayonnant, Et sur cette victoire au tonnerre échappée, Assez de piloris pour faire une épopée ! Livre I - La Société est sauvée 1 France ! à l'heure où tu te prosternes, Le pied d'un tyran sur ton front, La voix sortira des cavernes ; Les enchaînés tressailleront. Le banni, debout sur la grève, Contemplant l'étoile et le flot, Comme ceux qu'on entend en rêve, Parlera dans l'ombre tout haut ; Et ses paroles, qui menacent, Ses paroles, dont l'éclair luit, Seront comme des mains qui passent Tenant des glaives dans la nuit. Elles feront frémir les marbres Et les monts que brunit le soir ; Et les chevelures des arbres Frissonneront sous le ciel noir. Elles seront l'airain qui sonne, Le cri qui chasse les corbeaux, Le souffle inconnu dont frissonne Le brin d'herbe sur les tombeaux ; Elles crieront : honte aux infâmes, Aux oppresseurs, aux meurtriers ! Elles appelleront les âmes Comme on appelle des guerriers ! Sur les races qui se transforment, Sombre orage, elles planeront ; Et si ceux qui vivent s'endorment, Ceux qui sont morts s'éveilleront. 2 - Toulon En ces temps-là, c'était une ville tombée Au pouvoir des Anglais, maîtres des vastes mers, Qui, du canon battue et de terreur courbée, Disparaissait dans les éclairs. C'était une cité qu'ébranlait le tonnerre À l'heure où la nuit tombe, à l'heure où le jour naît, Qu'avait prise en sa griffe Albion, qu'en sa serre La République reprenait. Dans la rade couraient les frégates meurtries ; Les pavillons pendaient troués par le boulet ; Sur le front orageux des noires batteries La fumée à longs flots roulait. On entendait gronder les forts, sauter les poudres ; Le brûlot flamboyait sur la vague qui luit ; Comme un astre effrayant qui se disperse en foudres La bombe éclatait dans la nuit. Sombre histoire ! Quel temps ! Et quelle illustre page ! Tout se mêlait, le mât coupé, le mur détruit, Les obus, le sifflet des maîtres d'équipage, Et l'ombre, et l'horreur, et le bruit. Ô France ! Tu couvrais alors toute la terre Du choc prodigieux de tes rébellions. Les rois lâchaient sur toi le tigre et la panthère, Et toi, tu lâchais les lions. Alors la République avait quatorze armées. On luttait sur les monts et sur les océans. Cent victoires jetaient au vent cent renommées. On voyait surgir les géants ! Alors apparaissaient les aubes rayonnantes. Des inconnus, soudain éblouissant les yeux, Se dressaient, et faisaient aux trompettes sonnantes Dire leurs noms mystérieux. Ils faisaient de leurs jours de sublimes offrandes ; Ils criaient : Liberté ! guerre aux tyrans ! mourons ! Guerre ! - et la gloire ouvrait ses ailes toutes grandes Au-dessus de ces jeunes fronts ! II Aujourd'hui c'est la ville où toute honte échoue. Là, quiconque est abject, horrible et malfaisant, Quiconque un jour plongea son honneur dans la boue, Noya son âme dans le sang. Là, le faux-monnayeur pris la main sur sa forge. L'homme du faux serment et l'homme du faux poids, Le brigand qui s'embusque et qui saute à la gorge Des passants, la nuit, dans les bois, Là, quand l'heure a sonné, cette heure nécessaire, Toujours, quoi qu'il ait fait pour fuir, quoi qu'il ait dit, Le pirate hideux, le voleur, le faussaire, Le parricide, le bandit, Qu'i1 sorte d'un palais ou qu'il sorte d'un bouge, Vient, et trouve une main, froide comme un verrou, Qui sur le dos lui jette une casaque rouge Et lui met un carcan au cou ! L'aurore luit, pour eux sombre et pour nous vermeille. Allons ! debout ! Ils vont vers le sombre Océan. Il semble que leur chaîne avec eux se réveille, Et dit : me voilà ; viens-nous-en ! Ils marchent, au marteau présentant leurs manilles, À leur chaîne cloués, mêlant leurs pas bruyants, Traînant leur pourpre infâme en hideuses guenilles, Humbles, furieux, effrayants. Les pieds nus, leur bonnet baissé sur leurs paupières, Dès l'aube harassés, l'œil mort, les membres lourds, Ils travaillent, creusant des rocs, roulant des pierres, Sans trêve, hier, demain, toujours. Pluie ou soleil. hiver, été, que juin flamboie, Que janvier pleure, ils vont, leur destin s'accomplit, Avec le souvenir de leurs crimes pour joie, Avec une planche pour lit. Le soir, comme un troupeau l'argousin vit les comptes. Ils montent deux à deux l'escalier du ponton, Brisés, vaincus, le cœur incliné sous la honte. Le dos courbé sous le bâton. La pensée implacable habite encore leurs têtes. Morts vivants, aux labeurs voués, marqués au front, Ils rampent, recevant le fouet comme des bêtes, Et comme des hommes l'affront. Ville que l'infamie et la gloire ensemencent, Où du forçat pensif le fer tond les cheveux, Ô Toulon ! c'est par toi que les oncles commencent, Et que finissent les neveux ! Va, maudit ! Ce boulet que, dans des temps stoïques, Le grand soldat, sur qui ton opprobre s'assied. Mettait dans les canons de ses mains héroïques, Tu le traîneras à ton pied ! 3 - Approchez-vous ; ceci, c'est le tas des dévots. Cela hurle en grinçant un benedicat vos ; C'est laid, c'est vieux, c'est noir. Cela fait des gazettes. Pères fouetteurs du siècle, à grands coups de garcettes Ils nous mènent au ciel. Ils font, blêmes grimauds, De l'âme et de Jésus des querelles de mots Comme à Byzance au temps des Jeans et des Eudoxes. Méfions-nous ; ce sont des gredins orthodoxes. Ils auraient fait pousser des cris à Juvénal. La douairière aux yeux gris s'ébat sur leur journal Comme sur les marais la grue et la bécasse. Ils citent Poquelin, Pascal, Rousseau, Boccace, Voltaire, Diderot, l'aigle au vol inégal, Devant l'official et le théologal. L'esprit étant gênant, ces saints le congédient. Ils mettent Escobar sous bande et l'expédient Aux bedeaux rayonnants pour quatre francs par mois. Avec le vieux savon des jésuites sournois Ils lavent notre époque incrédule et pensive, Et le bûcher fournit sa cendre à leur lessive. Leur gazette, où les mots de venin sont verdis, Est la seule qui soit reçue au paradis. Ils sont, là, tout-puissants ; et tandis que leur bande Prêche ici-bas la dîme et défend la prébende, Ils font chez Jéhovah la pluie et le beau temps. L'ange au glaive de feu leur ouvre à deux battants La porte bienheureuse, effrayante et vermeille ; Tous les matins, à l'heure où l'oiseau se réveille, Quand l'aube, se dressant au bord du ciel profond, Rougit en regardant ce que les hommes font, Et que des pleurs de honte emplissent sa paupière, Gais, ils grimpent là-haut, et, cognant chez Saint-Pierre, Jettent à ce portier leur journal impudent. Ils écrivent à Dieu comme à leur intendant Critiquant, gourmandant, et lui demandant compte Des révolutions, des vents, du flot qui monte, De l'astre au pur regard qu'ils voudraient voir loucher, De ce qu'il fait tourner notre terre et marcher Notre esprit, et, d'un timbre ornant l'Eucharistie, Ils cachettent leur lettre immonde avec l'hostie. Jamais marquis, voyant son carrosse broncher, N'a plus superbement tutoyé son cocher, Si bien, que ne sachant comment mener le monde, Ce pauvre vieux bon Dieu, sur qui leur foudre gronde, Tremblant, cherchant un trou dans ses cieux éclatants, Ne sait où se fourrer quand ils sont mécontents. Ils ont supprimé Rome ; ils auraient détruit Sparte. Ces drôles sont charmés de monsieur Bonaparte. 4 - AUX MORTS DU 4 DECEMBRE Jouissez du repos que vous donne le maître. Vous étiez autrefois des cœurs troublés peut-être, Qu'un vain songe poursuit ; L'erreur vous tourmentait, ou la haine, ou l'envie ; Vos bouches, d'où sortait la vapeur de la vie, Etaient pleines de bruit. Faces confusément l'une à l'autre apparues, Vous alliez et veniez en foule dans les rues, Ne vous arrêtant pas, Inquiets comme l'eau qui coule des fontaines, Tous, marchant au hasard, souffrant les mêmes peines, Mêlant les mêmes pas. Peut-être un feu creusait votre tête embrasée : Projets, espoirs, briser l'homme de l'Elysée, L'homme du Vatican, Verser le libre esprit à grands flots sur la terre ; Car dans ce siècle ardent toute âme est un cratère Et tout peuple un volcan. Vous aimiez, vous aviez le cœur lié de chaînes, Et le soir vous sentiez, livrés aux craintes vaines, Pleins de soucis poignants, Ainsi que l'Océan sent remuer ses ondes, Se soulever en vous mille vagues profondes Sous les cieux rayonnants. Tous, qui que vous fussiez, tête ardente, esprit sage, Soit qu'en vos yeux brillât la jeunesse, ou que l'âge Vous prit et vous courbât, Que le destin pour vous fût deuil, énigme ou fête, Vous aviez dans vos cœurs l'amour, cette tempête, La douleur, ce combat. Grâce au quatre décembre, aujourd'hui, sans pensée, Vous gisez étendus dans la fosse glacée Sous les linceuls épais ; Ô morts, l'herbe sans bruit croît sur vos catacombes, Dormez dans vos cercueils ! Taisez-vous dans vos tombes ! L'empire, c'est la paix. 5 - CETTE NUIT-LÀ Trois amis l'entouraient. C'était à l'Elysée, On voyait du dehors luire cette croisée. Regardant venir l'heure et l'aiguille marcher, Il était là, pensif ; et, rêvant d'attacher Le nom de Bonaparte aux exploits de Cartouche, Il sentait approcher son guet-apens farouche. D'un pied distrait dans l'âtre il poussait le tison, Et voici ce que dit l'homme de trahison : - « Cette nuit vont surgir mes projets invisibles. Les Saint-Barthélemy sont encore possibles. Paris dort comme aux temps de Charles de Valois ; Vous allez dans un sac mettre toutes les lois, Et par-dessus le pont les jeter dans la Seine. » Ô ruffians ! bâtards de la fortune obscène, Nés du honteux coït de l'intrigue et du sort ! Rien qu'en songeant à vous, mon vers indigné sort Et mon cœur orageux dans ma poitrine gronde Comme le chêne au vent dans la forêt profonde ! Comme ils sortaient tous trois de la maison Bancal, Morny, Maupas le Grec, Saint-Arnaud le chacal, Voyant passer ce groupe oblique et taciturne, Les clochers de Paris, sonnant l'heure nocturne, S'efforçaient vainement d'imiter le tocsin ; Les pavés de Juillet criaient à l'assassin ! Tous les spectres sanglants des antiques carnages, Réveillés, se montraient du doigt ces personnages ; La Marseillaise, archange aux chants aériens, Murmurait dans les cieux : Aux armes, citoyens ! Paris dormait. hélas ! et bientôt, sur les places, Sur les quais, les soldats, dociles populaces, Janissaires conduits par Reybell et Sauboul, Payés comme à Byzance, ivres comme à Stamboul, Ceux de Dulac, et ceux de Korte et d'Espinasse, La cartouchière au flanc et dans l'œil la menace, Vinrent, le régiment après le régiment, Et le long des maisons ils passaient lentement, À pas sourds, comme on voit les tigres dans les jongles Qui rampent sur le ventre en allongeant leurs ongles ; Et la nuit était morne, et Paris sommeillait Comme un aigle endormi pris sous un noir filet. Les chefs attendaient l'aube en fumant leurs cigares. Ô Cosaques ! voleurs ! chauffeurs ! routiers ! Bulgares ! Ô généraux brigands ! bagne, je te les rends ! Les juges d'autrefois pour des crimes moins grands Ont brûlé la Voisin et roué vif Desrues ! Eclairant leur affiche infâme au coin des rues Et le lâche armement de ces filous hardis, Le jour parut. La nuit, complice des bandits, Prit la fuite, et traînant à la hâte ses voiles, Dans les plis de sa robe emporta les étoiles, Et les mille soleils dans l'ombre étincelant, Comme les sequins d'or qu'emporte en s'en allant Une fille, aux baisers du crime habituée, Qui se rhabille après s'être prostituée ! 6 - Le TE DEUM du ler janvier 1852 Prêtre, ta messe, écho des feux de peloton, Est une chose impie. Derrière toi, le bras ployé sous le menton, Rit la mort accroupie. Prêtre, on voit frissonner, aux cieux d'où nous venons, Les anges et les vierges Quand un évêque prend la mèche des canons Pour allumer les cierges. Tu veux être au sénat, voir ton siège élevé Et ta fortune accrue ; Soit ; mais pour bénir l'homme, attends qu'on ait lavé Le pavé de la rue. Peuples, gloire à Gessler ! meure Guillaume Tell ! Un râle sort de l'orgue. Archevêque, on a pris, pour bâtir ton autel, Les dalles de la morgue. Quand tu dis : - Te Deum ! Nous vous louons, Dieu fort ! Sabaoth des années ! Il se mêle à l'encens une vapeur qui sort Des fosses mal fermées. On a tué, la nuit, on a tué, le jour, L'homme, l'enfant, la femme ! Crime et deuil ! Ce n'est plus l'aigle, c'est le vautour Qui vole à Notre-Dame. Va, prodigue au bandit les adorations ; Martyrs, vous l'entendîtes ! Dieu te voit, et là-haut tes bénédictions, O prêtre, sont maudites ! Les proscrits sont partis, aux flancs du ponton noir, Pour Alger, pour Cayenne ; Ils ont vu Bonaparte à Paris, ils vont voir En Afrique l'hyène. Ouvriers, paysans qu'on arrache au labour, Le sombre exil vous fauche ! Bien, regarde à ta droite, archevêque Sibour, Et regarde à ta gauche. Ton diacre est Trahison et ton sous-diacre est Vol. Vends ton Dieu, vends ton âme. Allons, coiffe ta mitre, allons, mets ton licol, Chante, vieux prêtre infâme ! Le meurtre à tes côtés suit l'office divin, Criant : feu sur qui bouge ! Satan tient la burette, et ce n'est pas de vin Que ton ciboire est rouge. 7 - Ad majorem dei gloriam « Vraiment, notre siècle est étrangement délicat. S'imagine-t-il donc que la cendre des bûchers soit totalement éteinte ? qu'il n'en soit pas resté le plus petit tison pour allumer une seule torche ? Les insensés ! en nous appelant jésuites, ils croient nous couvrir d'opprobre ! Mais ces jésuites leur réservent la censure, un bâillon et du feu... Et, un jour, ils seront les maîtres de leurs maîtres.» Le Père Roothaan, général des jésuites, à la conférence de Chiéri. Ils ont dit : « Nous serons les vainqueurs et les maîtres. Soldats par la tactique et par la robe prêtres, Nous détruirons progrès, lois, vertus, droits, talents. Nous nous ferons un fort avec tous ces décombres, Et pour nous y garder, comme des dogues sombres, Nous démusèlerons les préjugés hurlants. « - Oui. l'échafaud est bon ; la guerre est nécessaire ; Acceptez l'ignorance, acceptez la misère ; L'enfer attend l'orgueil du tribun triomphant ; L'homme parvient à l'ange en passant par la buse. - Notre gouvernement fait de force et de ruse Bâillonnera le père, abrutira l'enfant. « Notre parole, hostile au siècle qui s'écoule, Tombera de la chaire en flocons sur la foule ; Elle refroidira les cœurs irrésolus, Y glacera tout germe utile ou salutaire, Et puis elle y fondra comme la neige à terre, Et qui la cherchera ne la trouvera plus. « Seulement un froid sombre aura saisi les âmes ; Seulement nous aurons tué toutes les flammes ; Et si quelqu'un leur crie, à ces Français d'alors : Sauvez la liberté pour qui luttaient vos pères ! Ils riront, ces Français sortis de nos repaires, De la liberté morte et de leurs pères morts. « Prêtres, nous écrirons sur un drapeau qui brille : - Ordre, Religion, Propriété, Famille. - Et si quelque bandit, corse, juif ou païen, Vient nous aider avec le parjure à la bouche, Le sabre aux dents, la torche au poing, sanglant, farouche, Volant et massacrant, nous lui dirons : c'est bien ! « Vainqueurs, fortifiés aux lieux inabordables, Nous vivrons arrogants, vénérés, formidables. Que nous importe au fond Christ, Mahomet, Mithra ! Régner est notre but, notre moyen proscrire. Si jamais ici-bas on entend notre rire, Le fond obscur du cœur de l'homme tremblera. « Nous garrotterons l'âme au fond d'une caverne. Nations, l'idéal du peuple qu'on gouverne C'est le moine d'Espagne ou le fellah du Nil, À bas l'esprit ! à bas le droit ! vive l'épée ! Qu'est-ce que la pensée ? une chienne échappée. Mettons Jean-Jacques au bagne et Voltaire au chenil. « Si l'esprit se débat, toujours nous l'étouffâmes. Nous parlerons tout bas à l'oreille des femmes. Nous aurons les pontons, l'Afrique, le Spielberg. Les vieux bûchers sont morts, nous les ferons revivre ; N'y pouvant jeter l'homme, on y jette le livre : À défaut de Jean Huss, nous brûlons Guttemberg. « Et quant à la raison, qui prétend juger Rome, Flambeau qu'allume Dieu sous le crâne de l'homme, Dont s'éclairait Socrate et qui guidait Jésus, Nous, pareils au voleur qui se glisse et qui rampe, Et commence en entrant par éteindre la lampe, En arrière et furtifs, nous soufflerons dessus. « Alors dans l'âme humaine obscurité profonde. Sur le néant des cœurs le vrai pouvoir se fonde. Tout ce que nous voudrons, nous le ferons sans bruit. Pas un souffle de voix, pas un battement d'aile Ne remuera dans l'ombre, et notre citadelle Sera comme une tour plus noire que la nuit. « Nous régnerons. La tourbe obéit comme l'onde. Nous serons tout-puissants, nous régirons le monde ; Nous posséderons tout : force, gloire et bonheur ; Et nous ne craindrons rien, n'ayant ni foi ni règles... - » - Quand vous habiteriez la montagne des aigles, Je vous arracherais de là, dit le Seigneur ! 8 - A un martyr - On lit dans les Annales de la Propagation de la Foi : « Une lettre de Hong Kong (Chine), en date du 24 juillet 1852. nous annonce que M. Bonnard, missionnaire du Tong-King a été décapité pour la foi le ler mai dernier. « Ce nouveau martyr était né dans le diocèse de Lyon et appartenait à la Société des Missions étrangères. Il était parti pour le Tong-King en 1849. » I Ô saint prêtre ! grande âme ! oh ! je tombe à genoux ! Jeune, il avait encor de longs jours parmi nous ; Il n'en a pas compté le nombre ; Il était à cet âge où le bonheur fleurit ; Il a considéré la croix de Jésus-Christ Toute rayonnante dans l'ombre. Il a dit : - « C'est le Dieu de progrès et d'amour. Jésus, qui voit ton front croit voir le front du jour. Christ sourit à qui le repousse. Puisqu'il est mort pour nous, je veux mourir pour lui. Dans son tombeau, dont j'ai la pierre pour appui, Il m'appelle d'une voix douce. « Sa doctrine est le ciel entr'ouvert ; par la main, Comme un père l'enfant, il tient le genre humain ; Par lui nous vivons et nous sommes ; Au chevet des geôliers dormant dans leurs maisons, Il dérobe les clefs de toutes les prisons Et met en liberté les hommes. « Or il est, loin de nous, une autre humanité Qui ne le connaît point, et dans l'iniquité Rampe enchaînée, et souffre et tombe ; Ils font pour trouver Dieu de ténébreux efforts ; Ils s'agitent en vain ; ils sont comme des morts Qui tâtent le mur de leur tombe. « Sans loi, sans but, sans guide, ils errent ici-bas. Ils sont méchants étant ignorants ; ils n'ont pas Leur part de la grande conquête. J'irai. Pour les sauver, je quitte le saint lieu. Ô mes frères, je viens vous apporter mon Dieu ; Je viens vous apporter ma tête ! » - Prêtre, il s'est souvenu, calme en nos jours troublés, De la parole dite aux apôtres : - allez, Bravez les bûchers et les claies ! - Et de l'adieu du Christ au suprême moment : - Ô vivants, aimez-vous ! aimez. En vous aimant, Frères, vous fermerez mes plaies. - Il s'est dit qu'il est bon d'éclairer dans leur nuit Ces peuples, égarés loin du progrès qui luit, Dont l'âme est couverte de voiles ; Puis il s'en est allé, dans les vents, dans les flots, Vers les noirs chevalets et les sanglants billots, Les yeux fixés sur les étoiles. II Ceux vers qui cet apôtre allait, l'ont égorgé. III Oh ! tandis que là-bas, hélas ! chez ces barbares, S'étale l'échafaud de tes membres chargé, Que le bourreau, rangeant ses glaives et ses barres, Frotte au gibet son ongle où ton sang s'est figé ; Ciel ! tandis que les chiens dans ce sang viennent boire, Et que la mouche horrible, essaim au vol joyeux, Comme dans une ruche entre en ta bouche noire Et bourdonne au soleil dans les trous de tes yeux ; Tandis qu'échevelée, et sans voix, sans paupières, Ta tête blême est là sur un infâme pieu, Livrée aux vils affronts, meurtrie à coups de pierres, Ici, derrière toi, martyr, on vend ton Dieu ! Ce Dieu qui n'est qu'à toi, martyr, on te le vole ! On le livre à Mandrin, ce Dieu pour qui tu meurs ! Des hommes, comme toi revêtus de l'étole, Pour être cardinaux, pour être sénateurs, Des prêtres, pour avoir des palais, des carrosses, Et des jardins, l'été, riant sous le ciel bleu, Pour argenter leur mitre et pour dorer leurs crosses, Pour boire de bon vin assis près d'un bon feu, Au forban dont la main dans le meurtre est trempée, Au larron chargé d'or qui paye et qui sourit, Grand Dieu ! retourne-toi vers nous, tête coupée ! Ils vendent Jésus-Christ ! ils vendent Jésus-Christ ! Ils livrent au bandit, pour quelques sacs sordides, L'évangile, la loi, l'autel épouvanté, Et la justice aux yeux sévères et candides, Et l'étoile du cœur humain, la vérité ! Les bons, jetés, vivants, au bagne, ou morts, aux fleuves, L'homme juste proscrit par Cartouche Sylla, L'innocent égorgé, le deuil sacré des veuves, Les pleurs de l'orphelin ; ils vendent tout cela ! Tout ! la foi, le serment que Dieu tient sous sa garde, Le saint temple où, mourant, tu dis : Introïbo Ils livrent tout ! pudeur, vertu ! - martyr, regarde, Rouvre tes yeux qu'emplit la lueur du tombeau, Ils vendent l'arche auguste où l'hostie étincelle ! Ils vendent Christ, te dis-je ! et ses membres liés ! Ils vendent la sueur qui sur son front ruisselle, Et les clous de ses mains, et les clous de ses pieds ! Ils vendent au brigand qui chez lui les attire, Le grand crucifié sur les hommes penché ; Ils vendent sa parole, ils vendent son martyre, Et ton martyre à toi par-dessus le marché ! Tant pour les coups de fouet qu'il reçut à la porte ! César ! tant pour l'amen ! tant pour l'alléluia ! Tant pour la pierre où vint heurter sa tête morte ! Tant pour le drap rougi que sa barbe essuya ! Ils vendent ses genoux meurtris, sa palme verte, Sa plaie au flanc, son œil tout baigné d'infini, Ses pleurs, son agonie, et sa bouche entr'ouverte. Et le cri qu'il poussa, Lamma Sabactani ! Ils vendent le sépulcre ! ils vendent les ténèbres ! Les séraphins chantant au seuil profond des cieux, Et la mère debout sous l'arbre aux bras funèbres, Qui, sentant là son fils, ne levait pas les yeux ! Oui, ces évêques, oui, ces marchands, oui, ces prêtres, A l'histrion du crime, assouvi, couronné, À ce Néron repu qui rit parmi les traîtres, Un pied sur Thraséas, un coude sur Phryné, Au voleur qui tua les lois à coups de crosse, Au pirate empereur Napoléon dernier, Ivre deux fois, immonde encor plus que féroce, Pourceau dans le cloaque et loup dans le charnier, Ils vendent, ô martyr, le Dieu pensif et pâle Qui, debout sur la terre et sous le firmament Triste et nous souriant dans notre nuit fatale Sur le noir Golgotha saigne éternellement. 9 - L'art et le peuple I L'art, c'est la gloire et la joie ; Dans la tempête il flamboie, Il éclaire le ciel bleu. L'art, splendeur universelle, Au front du peuple étincelle Comme l'astre au front de Dieu. L'art est un chant magnifique Qui plaît au cœur pacifique, Que la cité dit aux bois, Que l'homme dit à la femme, Que toutes les voix de l'âme Chantent en chœur à la fois ! L'art, c'est la pensée humaine Qui va brisant toute chaîne ! L'art, c'est le doux conquérant ! A lui le Rhin et le Tibre ! Peuple esclave, il te fait libre ; Peuple libre, il te fait grand ! II Ô bonne France invincible, Chante ta chanson paisible! Chante, et regarde le ciel ! Ta voix joyeuse et profonde Est l'espérance du monde, Ô grand peuple fraternel ! Bon peuple, chante à l'aurore ! Quand vient le soir, chante encore Le travail fait la gaîté. Ris du vieux siècle qui passe ! Chante l'amour à voix basse Et tout haut la liberté ! Chante la sainte Italie, La Pologne ensevelie, Naples qu'un sang pur rougit, La Hongrie agonisante... Ô tyrans ! le peuple chante Comme le lion rugit ! 10 - Chanson (étude) Courtisans ! attablés dans la splendide orgie, La bouche par le rire et la soif élargie, Vous célébrez César très-bon, très-grand, très-pur ; Vous buvez, apostats à tout ce qu'on révère, Le chypre à pleine coupe et la honte à plein verre... Mangez, moi je préfère, Vérité, ton pain dur. Boursier qui tonds le peuple, usurier qui le triches, Gais soupeurs de Chevet, ventrus, coquins et riches, Amis de Fould le juif et de Maupas le Grec, Laissez le pauvre en pleurs sous la porte cochère ; Engraissez-vous, vivez, et faites bonne chère... Mangez, moi je préfère, Probité, ton pain sec. L'opprobre est une lèpre et le crime une dartre. Soldats qui revenez du boulevard Montmartre, Le vin, au sang mêlé, jaillit sur vos habits ; Chantez ! la table emplit l'école militaire, Le festin fume, on trinque, on boit, on roule à terre... Mangez, moi je préfère, Ô gloire, ton pain bis. Ô peuple des faubourgs, je vous ai vu sublime, Aujourd'hui vous avez, serf grisé par le crime, Plus d'argent dans la poche, au cœur moins de fierté. On va, chaîne au cou, rire et boire à la barrière, Et vive l'empereur ! et vive le salaire ! ... Mangez, moi je préfère, Ton pain noir, liberté ! 11 I Oh ! je sais qu'ils feront des mensonges sans nombre Pour s'évader des mains de la Vérité sombre; Qu'ils nieront, qu'ils diront : ce n'est pas moi, c'est lui ! Mais, n'est-il pas vrai, Dante, Eschyle, et vous, prophètes ? Jamais, du poignet des poètes, Jamais, pris au collet, les malfaiteurs n'ont fui. J'ai fermé sur ceux-ci mon livre expiatoire ; J'ai mis des verrous à l'histoire ; L'histoire est un bagne aujourd'hui. Le poète n'est plus l'esprit qui rêve et prie ; Il a la grosse clef de la conciergerie. Quand ils entrent au greffe, où pend leur chaîne au clou, On regarde le prince aux poches comme un drôle, Et les empereurs à l'épaule ; Macbeth est un escroc, César est un filou. Vous gardez des forçats, ô mes strophes ailées ! Les Calliopes étoilées Tiennent des registres d'écrou. II Ô peuples douloureux, il faut bien qu'on vous venge ! Les rhéteurs froids m'ont dit : le poète, c'est l'ange ; Il plane, ignorant Fould, Magnan, Morny, Maupas ; Il contemple la nuit sereine avec délices ... Non, tant que vous serez complices De ces crimes hideux que je suis pas à pas, Tant que vous couvrirez ces brigands de vos voiles, Cieux azurés, soleils, étoiles, Je ne vous regarderai pas! Tant qu'un gueux forcera les bouches à se taire, Tant que la liberté sera couchée à terre Comme une femme morte et qu'on vient de noyer, Tant que dans les pontons on entendra des râles, J'aurai des clartés sépulcrales Pour tous ces fronts abjects qu'un bandit fait ployer. Je crierai : lève-toi, peuple ! ciel, tonne et gronde ! La France, dans sa nuit profonde, Verra ma torche flamboyer ! III Ces coquins vils qui font de la France une Chine, On entendra mon fouet claquer sur leur échine. Ils chantent : Te Deum, je crierai : Memento ! Je fouaillerai les gens, les faits, les noms, les titres, Porte-sabres et porte-mitres ; Je les tiens dans mon vers comme dans un étau. On verra choir surplis, épaulettes, bréviaires, Et César, sous mes étrivières, Se sauver, troussant son manteau ! Et les champs, et les prés, le lac, la fleur, la plaine, Les nuages, pareils à des flocons de laine, L'eau qui fait frissonner l'algue et les goémons, Et l'énorme Océan, hydre aux écailles vertes, Les forêts de rumeurs couvertes, Le phare sur les flots, l'étoile sur les monts, Me reconnaîtront bien et diront à voix basse : C'est un esprit vengeur qui passe, Chassant devant lui les démons ! 12 - Carte d'Europe Des sabres sont partout posés sur les provinces. L'autel ment. On entend ceux qu'on nomme les princes Jurer, d'un front tranquille et sans baisser les yeux, De faux serments qui font, tant ils navrent les âmes, Tant ils sont monstrueux, effroyables, infâmes, Remuer le tonnerre endormi dans les cieux. Les soldats ont fouetté des femmes dans les rues. Où sont la liberté, la vertu ? disparues ! Dans l'exil ! dans l'horreur des pontons étouffants ! Ô nations ! où sont vos âmes les plus belles ? Le boulet, c'est trop peu contre de tels rebelles ; Haynau dans les canons met des têtes d'enfants. Peuple russe, tremblant et morne, tu chemines ; Serf à Saint-Pétersbourg, ou forçat dans les mines. Le pôle est pour ton maître un cachot vaste et noir ; Russie et Sibérie, ô czar ! tyran ! vampire ! Ce sont les deux moitiés de ton funèbre empire ; L'une est l'Oppression, l'autre est le Désespoir. Les supplices d'Ancône emplissent les murailles. Le pape Mastaï fusille ses ouailles ; Il pose là l'hostie et commande le feu. Simoncelli périt le premier ; tous les autres Le suivent sans pâlir, tribuns, soldats, apôtres ; Ils meurent, et s'en vont parler du prêtre à Dieu. Saint-Père, sur tes mains laisse tomber tes manches ! Saint-Père, on voit du sang à tes sandales blanches ! Borgia te sourit, le pape empoisonneur. Combien sont morts ? combien mourront ? qui sait le nombre ? Ce qui mène aujourd'hui votre troupeau dans l'ombre, Ce n'est pas le berger, c'est le boucher, seigneur ! Italie ! Allemagne ! ô Sicile ! ô Hongrie ! Europe, aïeule en pleurs, de misère amaigrie, Vos meilleurs fils sont morts ; l'honneur sombre est absent. Au midi l'échafaud, au nord un ossuaire. La lune chaque nuit se lève en un suaire, Le soleil chaque soir se couche dans du sang. Sur les Français vaincus un saint-office pèse. Un brigand les égorge, et dit : je les apaise. Paris lave à genoux le sang qui l'inonda ; La France garrottée assiste à l'hécatombe. Par les pleurs, par les cris, réveillés dans la tombe, - Bien ! dit Laubardemont ; - Va ! dit Torquemada. Batthyani, Sandor, Poèrio, victimes ! Pour le peuple et le droit en vain nous combattîmes. Baudin tombe, agitant son écharpe en lambeau ; Pleurez dans les forêts, pleurez sur les montagnes ! Où Dieu mit des édens les rois mettent des bagnes ; Venise est une chiourme et Naples est un tombeau. Le gibet sur Arad ! le gibet sur Palerme ! La corde à ces héros qui levaient d'un bras ferme Leur drapeau libre et fier devant les rois tremblants ! Tandis qu'on va sacrer l'empereur Schinderhannes, Martyrs, la pluie à flots ruisselle sur vos crânes, Et le bec des corbeaux fouille vos yeux sanglants. Avenir ! avenir ! voici que tout s'écroule ! Les pâles rois ont fui, la mer vient, le flot roule, Peuples ! le clairon sonne aux quatre coins du ciel ; Quelle fuite effrayante et sombre ! les armées S'en vont dans la tempête en cendres enflammées, L'épouvante se lève ; - Allons, dit l'éternel ! 13 - Chanson La femelle ? elle est morte. Le mâle ? un chat l'emporte Et dévore ses os. Au doux nid qui frissonne Qui reviendra ? personne. Pauvres petits oiseaux ! Le pâtre absent par fraude ! Le chien mort ! le loup rôde, Et tend ses noirs panneaux ; Au bercail qui frissonne, Qui veillera ? personne. Pauvres petits agneaux ! L'homme au.bagne ! la mère À l'hospice ! ô misère ! Le logis tremble aux vents ; L'humble berceau frissonne. Que reste-t-il ? personne. Pauvres petits enfants ! 14 C'est la nuit ; la nuit noire, assoupie et profonde. L'ombre immense élargit ses ailes sur le monde. Dans vos joyeux palais gardés par le canon, Dans vos lits de velours, de damas, de linon, Sous vos chauds couvre-pieds de martres zibelines, Sous le nuage blanc des molles mousselines, Derrière vos rideaux qui cachent sous leurs plis Toutes les voluptés avec tous les oublis, Aux sons d'une fanfare amoureuse et lointaine, Tandis qu'une veilleuse, en tremblant, ose à peine Éclairer le plafond de pourpre et de lampas, Vous, duc de Saint-Arnaud, vous, comte de Maupas, Vous, sénateurs, préfets, généraux, juges, princes, Toi, César, qu'à genoux adorent tes provinces, Toi qui rêvas l'empire et le réalisas, Dormez, maîtres... - Voici le jour. Debout, forçats ! 15 - CONFRONTATIONS Ô cadavres, parlez ! quels sont vos assassins ? Quelles mains ont plongé ces stylets dans vos seins ? Toi d'abord, que je vois dans cette ombre apparaître, Ton nom ? - Religion. - Ton meurtrier ? - Le prêtre. - Vous, vos noms ? - Probité, Pudeur, Raison, Vertu. - Et qui vous égorgea ? - L'Église. - Toi, qu'es-tu ? - Je suis la Foi publique. - Et qui t'a poignardée ? - Le Serment. - Toi. qui dors de ton sang inondée ? - Mon nom était Justice. - Et quel est ton bourreau ? - Le juge. - Et toi, géant, sans glaive en ton fourreau, Et dont la boue éteint l'auréole enflammée ? - Je m'appelle Austerlitz. - Qui t'a tué ? - L'armée. Livre II - L'ordre est rétabli 1 - Idylles LE SENAT Vibrez, trombone et chanterelle ! Les oiseaux chantent dans les nids. La joie est chose naturelle. Que Magnan danse la trénis Et Saint-Arnaud la pastourelle ! LES CAVES DE LILLE Miserere ! Miserere ! LE CONSEIL D'ETAT Des lampions dans les charmilles ! Des lampions dans les buissons ! Mêlez-vous, sabres et mantilles ! Chantez en chœur, les beaux garçons ! Dansez en rond, les belles filles ! LES GRENIERS DE ROUEN Miserere ! Miserere ! LE CORPS LEGISLATIF Jouissons ; l'amour nous réclame. Chacun, pour devenir meilleur, Cueille son miel, nourrit son âme, L'abeille aux lèvres de la fleur, Le sage aux lèvres de la femme ! BRUXELLES, LONDRES, BELLISLE, JERSEY Miserere ! Miserere ! L' HOTEL DE VILLE L'empire se met aux croisées : Rions, jouons, soupons, dînons. Des pétards aux Champs-Elysées ! À l'oncle il fallait des canons, Il faut au neveu des fusées. LES PONTONS Miserere ! Miserere ! L'ARMEE Pas de scrupules ! pas de morgue ! À genoux ! un bedeau paraît. Le tambour obéit à l'orgue. Notre ardeur sort du cabaret Et notre gloire est à la morgue. LAMBESSA Miserere ! Miserere ! LA MAGISTRATURE Mangeons, buvons, tout le conseille ! Heureux l'ami du raisin mûr, Qui toujours, riant sous sa treille, Trouve une grappe sur son mur Et dans sa cave une bouteille ! CAYENNE Miserere ! Miserere ! LES ÉVÊQUES Jupiter l'ordonne, on révère Le succès, sur le trône assis. Trinquons ! Le prêtre peu sévère Vide son âme de soucis Et de vin vieux emplit son verre ! LE CIMETIÈRE MONTMARTRE Miserere ! Miserere ! 2 - Au peuple Partout pleurs, sanglots, cris funèbres. Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ? Je ne veux pas que tu sois mort. Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ? Ce n'est pas l'instant où l'on dort. La pâle liberté gît sanglante à ta porte ? Tu le sais, toi mort, elle est morte. Voici le chacal sur ton seuil, Voici les rats et les belettes, Pourquoi t'es-tu laissé lier de bandelettes ? Ils te mordent dans ton cercueil ! De tous les peuples on prépare Le convoi ! ... Lazare ! Lazare ! Lazare ! Lève-toi ! Paris sanglant, au clair de lune, Rêve sur la fosse commune ; Gloire au général Trestaillon ! Plus de presse, plus de tribune. Quatre-vingt-neuf porte un bâillon. La Révolution, terrible à qui la touche, Est couchée à terre ! un Cartouche Peut ce qu'aucun Titan ne put. Escobar rit d'un rire oblique. On voit traîner sur toi, Géante République, Tous les sabres de Lilliput. Le juge, marchand en simarre, Vend la loi... Lazare ! Lazare ! Lazare ! Lève-toi ! Sur Milan, sur Vienne punie, Sur Rome étranglée et bénie, Sur Pesth, torturé sans répit, La vieille louve Tyrannie, Fauve et joyeuse, s'accroupit. Elle rit ; son repaire est orné d'amulettes ; Elle marche sur des squelettes, De la Vistule au Tanaro ; Elle a ses petits qu'elle couve. Qui la nourrit ? qui porte à manger à la louve ? C'est l'évêque, c'est le bourreau. Qui s'allaite à son flanc barbare ? C'est le roi ... Lazare ! Lazare ! Lazare ! Lève-toi ! Jésus parlant à ses apôtres, Dit : aimez-vous les uns les autres. Et voilà bientôt deux mille ans Qu'il appelle nous et les nôtres Et qu'il ouvre ses bras sanglants. Rome commande et règne au nom du doux prophète. De trois cercles sacrés est faite La tiare du Vatican ; Le premier est une couronne, Le second est le nœud des gibets de Vérone, Et le troisième est un carcan. Mastaï met cette tiare Sans effroi... Lazare ! Lazare ! Lazare ! Lève-toi ! Ils bâtissent des prisons neuves ; Ô dormeur sombre, entends les fleuves Murmurer, teints de sang vermeil ; Entends pleurer les pauvres veuves, Ô noir dormeur au dur sommeil ! Martyrs, adieu ! le vent souffle, les pontons flottent ; Les mères aux fronts gris sanglotent ; Leurs fils sont en proie aux vainqueurs ; Elles gémissent sur la route ; Les pleurs qui de leurs yeux s'échappent goutte à goutte Filtrent en haine dans nos cœurs. Les juifs triomphent, groupe avare Et sans foi... Lazare ! Lazare ! Lazare ! Lève-toi ! Mais, il semble qu'on se réveille ! Est-ce toi que j'ai dans l'oreille, Bourdonnement du sombre essaim ? Dans la ruche frémit l'abeille ; J'entends sourdre un vague tocsin. Les Césars, oubliant qu'il est des gémonies, S'endorment dans les symphonies Du lac Baltique au mont Etna ; Les peuples sont dans la nuit noire ; Dormez, rois ; le clairon dit aux tyrans : victoire ! Et l'orgue leur chante : hosanna ! Qui répond à cette fanfare ? Le beffroi ... Lazare ! Lazare ! Lazare ! Lève-toi ! 3 - Souvenir de la nuit du quatre - (comparaison) (étude) L'enfant avait reçu deux balles dans la tête. Le logis était propre, humble, paisible, honnête; On voyait un rameau bénit sur un portrait. Une vieille grand-mère était là qui pleurait. Nous le déshabillions en silence. Sa bouche, Pâle, s'ouvrait ; la mort noyait son œil farouche ; Ses bras pendants semblaient demander des appuis. Il avait dans sa poche une toupie en buis. On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies. Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ? Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend. L'aïeule regarda déshabiller l'enfant, Disant : "Comme il est blanc! approchez donc la lampe ! Dieu ! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe !" Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux. La nuit était lugubre; on entendait des coups De fusil dans la rue où l'on en tuait d'autres. - Il faut ensevelir l'enfant, dirent les nôtres. Et l'on prit un drap blanc dans l'armoire en noyer. L'aïeule cependant l'approchait du foyer, Comme pour réchauffer ses membres déjà roides. Hélas! ce que la mort touche de ses mains froides Ne se réchauffe plus aux foyers d'ici-bas! Elle pencha la tête et lui tira ses bas, Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre. "Est-ce que ce n'est pas une chose qui navre! Cria-t-elle ! monsieur, il n'avait pas huit ans ! Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents. Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre, C'est lui qui l'écrivait. Est-ce qu'on va se mettre A tuer les enfants maintenant? Ah! mon Dieu! On est donc des brigands ? Je vous demande un peu, Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre! Dire qu'ils m'ont tué ce pauvre petit être! Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus. Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus. Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte; Cela n'aurait rien fait à monsieur Bonaparte De me tuer au lieu de tuer mon enfant! " Elle s'interrompit, les sanglots l'étouffant, Puis elle dit, et tous pleuraient près de l'aïeule : "Que vais-je devenir à présent, toute seule? Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd'hui. Hélas! je n'avais plus de sa mère que lui. Pourquoi l'a-t-on tué ? Je veux qu'on me l'explique. L'enfant n'a pas crié vive la République." Nous nous taisions, debout et graves, chapeau bas, Tremblant devant ce deuil qu'on ne console pas. Vous ne compreniez point, mère, la politique. Monsieur Napoléon, c'est son nom authentique, Est pauvre, et même prince; il aime les palais; Il lui convient d'avoir des chevaux, des valets, De l'argent pour son jeu, sa table, son alcôve, Ses chasses ; par la même occasion, il sauve La famille, l'église et la société; Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l'été, Où viendront l'adorer les préfets et les maires, C'est pour cela qu'il faut que les vieilles grand-mères, De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps, Cousent dans le linceul des enfants de sept ans. Jersey, 2 décembre 1852 4 - Ô soleil, ô face divine, Fleurs sauvages de la ravine, Grottes où l'on entend des voix, Parfums que sous l'herbe on devine, Ô ronces farouches des bois, Monts sacrés, hauts comme l'exemple, Blancs comme le fronton d'un temple, Vieux rocs, chêne des ans vainqueur, Dont je sens, quand je vous contemple, L'âme éparse entrer dans mon cœur, Ô vierge forêt, source pure, Lac limpide que l'ombre azure, Eau chaste où le ciel resplendit, Conscience de la nature, Que pensez-vous de ce bandit ? 5 (étude) Puisque le juste est dans l'abîme, Puisqu'on donne le sceptre au crime, Puisque tous les droits sont trahis, Puisque les plus fiers restent mornes, Puisqu'on affiche au coin des bornes Le déshonneur de mon pays ; Ô République de nos pères, Grand Panthéon plein de lumières, Dôme d'or dans le libre azur, Temple des ombres immortelles, Puisqu'on vient avec des échelles Coller l'empire sur ton mur ; Puisque toute âme est affaiblie, Puisqu'on rampe ; puisqu'on oublie Le vrai, le pur, le grand, le beau, Les yeux indignés de l'histoire, L'honneur, la loi, le droit, la gloire, Et ceux qui sont dans le tombeau ; Je t'aime, exil ! douleur, je t'aime ! Tristesse, sois mon diadème. Je t'aime, altière pauvreté ! J'aime ma porte aux vents battue. J'aime le deuil, grave statue Qui vient s'asseoir à mon côté. J'aime le malheur qui m'éprouve ; Et cette ombre où je vous retrouve, Ô vous à qui mon cœur sourit, Dignité, foi, vertu voilée, Toi, liberté, fière exilée, Et toi, dévouement, grand proscrit ! J'aime cette île solitaire, Jersey, que la libre Angleterre Couvre de son vieux pavillon, L'eau noire, par moments accrue, Le navire, errante charrue, Le flot, mystérieux sillon. J'aime ta mouette, ô mer profonde, Qui secoue en perles ton onde Sur son aile aux fauves couleurs, Plonge dans les lames géantes, Et sort de ces gueules béantes Comme l'âme sort des douleurs ! J'aime la roche solennelle D'où j'entends la plainte éternelle, Sans trêve comme le remords, Toujours renaissant dans les ombres, Des vagues sur les écueils sombres, Des mères sur leurs enfants morts ! 6 - L'autre président I Donc, vieux partis, voilà notre homme consulaire ! Aux jours sereins, quand rien ne nous vient assiéger, Dogue aboyant, dragon farouche, hydre en colère ; Taupe aux jours du danger ! Pour le mettre à leur tête, en nos temps que visite La tempête. brisant le cèdre et le sapin, Ils prirent le plus lâche, et n'ayant pas Thersite, Ils choisirent Dupin. Tandis que ton bras fort pioche, laboure et bêche, Ils te trahissaient, peuple, ouvrier souverain ; Ces hommes opposaient le président Bobèche Au président Mandrin. II Sa voix aigre sonnait comme une calebasse ; Ses quolibets mordaient l'orateur au cœur chaud ; Ils avaient, insensés, mis l'âme la plus basse Au faîte le plus haut ; Si bien qu'un jour, ce fut un dénouement immonde, Des soldats, sabre au poing, quittant leur noir chevet, Entrèrent dans ce temple auguste où, pour le monde, L'aurore se levait ! Devant l'autel des lois qu'on renverse et qu'on brûle, Honneur, devoir, criaient à cet homme : "Debout ! Dresse-toi, foudre en main, sur ta chaise curule !" Il plongea dans l'égout. III Qu'il y reste à jamais ! qu'à jamais il y dorme ! Que ce vil souvenir soit à jamais détruit ! Qu'il se dissolve là ! qu'il y devienne informe, Et pareil à la nuit ! Que, même en l'y cherchant, on le distingue à peine Dans ce profond cloaque, affreux, morne, béant ! Et que tout ce qui rampe et tout ce qui se traîne Se mêle à son néant ! Et que l'histoire un jour ne s'en rende plus compte, Et dise en le voyant dans la fange étendu : "On ne sait ce que c'est. C'est quelque vieille honte Dont le nom s'est perdu !" Oh ! si ces âmes-là par l'enfer sont reçues, S'il ne les chasse pas dans son amer orgueil, Poètes qui, portant dans vos mains des massues, Gardez ce sombre seuil, N'est-ce pas ? dans ce gouffre où la justice habite. Dont l'espérance fuit le flamboyant fronton, Dites, toi de Patmos lugubre cénobite, Toi Dante, toi Milton, Toi, vieil Eschyle ami des plaintives Électres, Ce doit être une joie, ô vengeurs des vertus, De faire souffleter les masques par les spectres, Et Dupin par Brutus ! 7 - A l'obéissance passive I Ô soldats de l'an deux ! ô guerres ! épopées ! Contre les rois tirant ensemble leurs épées, Prussiens, Autrichiens, Contre toutes les Tyrs et toutes les Sodomes, Contre le tzar du Nord, contre ce chasseur d'hommes Suivi de tous ses chiens, Contre toute l'Europe avec ses capitaines, Avec ses fantassins couvrant au loin les plaines, Avec ses cavaliers, Tout entière debout comme une hydre vivante, Ils chantaient, ils allaient, l'âme sans épouvante Et les pieds sans souliers ! Au levant, au couchant, partout, au sud, au pôle, Avec de vieux fusils sonnant sur leur épaule, Passant torrents et monts, Sans repos, sans sommeil, coudes percés, sans vivres, Ils allaient, fiers, joyeux, et soufflant dans des cuivres Ainsi que des démons ! La liberté sublime emplissait leurs pensées. Flottes prises d'assaut, frontières effacées Sous leur pas souverain, Ô France, tous les jours c'était quelque prodige, Chocs, rencontres, combats ; et Joubert sur l'Adige, Et Marceau sur le Rhin ! On battait l'avant-garde, on culbutait le centre ; Dans la pluie et la neige et de l'eau jusqu'au ventre, On allait ! en avant ! Et l'un offrait la paix, et l'autre ouvrait ses portes, Et les trônes, roulant comme des feuilles mortes, Se dispersaient au vent ! Oh ! que vous étiez grands au milieu des mêlées, Soldats ! l'œil plein d'éclairs, faces échevelées Dans le noir tourbillon, Ils rayonnaient, debout, ardents, dressant la tête ; Et comme les lions aspirent la tempête Quand souffle l'aquilon, Eux, dans l'emportement de leurs luttes épiques, Ivres, ils savouraient tous les bruits héroïques, Le fer heurtant le fer, La Marseillaise ailée et volant dans les balles, Les tambours, les obus, les bombes, les cymbales, Et ton rire, ô Kléber ! La Révolution leur criait : "Volontaires, Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères !" Contents, ils disaient oui. "Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes !" Et l'on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes Sur le monde ébloui ! La tristesse et la peur leur étaient inconnues ; Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues, Si ces audacieux, En retournant les yeux dans leur course olympique, Avaient vu derrière eux la grande République Montrant du doigt les cieux ! II Oh ! vers ces vétérans quand notre esprit s'élève, Nous voyons leur front luire et resplendir leur glaive, Fertile en grands travaux, C'étaient là les anciens. Mais ce temps les efface ! France, dans ton histoire ils tiennent trop de place. France, gloire aux nouveaux ! Oui, gloire à ceux d'hier ! ils se mettent cent mille, Sabres nus, vingt contre un, sans crainte, et par la ville S'en vont, tambours battants. A mitraille ! leur feu brille, l'obusier tonne. Victoire ! ils ont tué, carrefour Tiquetonne, Un enfant de sept ans ! Ceux-ci sont des héros qui n'ont pas peur des femmes ! Ils tirent sans pâlir, gloire à ces grandes âmes ! Sur les passants tremblants. On voit, quand dans Paris leur troupe se promène, Aux fers de leurs chevaux de la cervelle humaine Avec des cheveux blancs ! Ils montent à l'assaut des lois ; sur la patrie Ils s'élancent ; chevaux. fantassins, batterie, Bataillon, escadron, Gorgés, payés, repus, joyeux, fous de colère, Sonnant la charge, avec Maupas pour vexillaire Et Veuillot pour clairon ! Tout, le fer et le plomb, manque à nos bras farouches ; Le peuple est sans fusils, le peuple est sans cartouches ; Braves ! c'est le moment ! Avec quelques tribuns la loi demeure seule. Derrière vos canons chargés jusqu'à la gueule Risquez-vous hardiment ! Ô soldats de décembre ! ô soldats d'embuscades Contre votre pays ! Honte à vos cavalcades Sur Paris consterné ! Vos pères, je l'ai dit, brillaient comme le phare ; Ils bravaient, en chantant une haute fanfare, La mort, spectre étonné ; Vos pères combattaient les plus fières armées, Le Prussien blond, le Russe aux foudres enflammées, Le Catalan bruni ; Vous, vous tuez des gens de bourse et de négoce ! Vos pères, ces géants, avaient pris Saragosse ; Vous prenez Tortoni ! Histoire, qu'en dis-tu ? les vieux dans les batailles Couraient sur les canons vomissant les mitrailles ; Ceux-ci vont, sans trembler, Foulant aux pieds vieillards sanglants, femmes mourantes, Droit au crime. Ce sont deux façons différentes De ne pas reculer. III Cet homme fait venir, à l'heure où la nuit voile Paris dormant encor, Des généraux français portant la triple étoile Sur l'épaulette d'or ; Il leur dit : « Ecoutez, pour vos yeux seuls j'écarte L'ombre que je répands ; Vous crûtes jusqu'ici que j'étais Bonaparte, Mon nom est Guet-apens. C'est demain le grand jour, le jour des funérailles Et le jour des douleurs. Vous allez vous glisser sans bruit sous les murailles Comme font les voleurs ; Vous prendrez cette pince, à mon service usée, Que je cache sur moi, Et vous soulèverez avec une pesée La porte de la loi ; Puis, hourrah ! sabre au vent, et la police en tête ! Et main-basse sur tout, Sur vos chefs africains, sur quiconque est honnête, Sur quiconque est debout, Sur les représentants, et ceux qu'ils représentent, Sur Paris terrassé ! Et je vous paierai bien ! » - Ces généraux consentent ; Vidocq eût refusé. IV Maintenant, largesse au prétoire ! Trinquez, soldats ! et depuis quand A-t-on peur de rire et de boire ? Fête aux casernes ! fête au camp! L'orgie a rougi leur moustache, Les rouleaux d'or gonflent leur sac ; Pour capitaine ils ont Gamache, Ils ont Cocagne pour bivouac. La bombance après l'équipée. On s'attable. Hier on tua, Ô Napoléon, ton épée Sert de broche à Gargantua. Le meurtre est pour eux la victoire ; Leur œil, par l'ivresse endormi, Prend le déshonneur pour la gloire Et les Français pour l'ennemi. France, ils t'égorgèrent la veille. Ils tiennent, c'est leur lendemain, Dans une main une bouteille Et la tête dans l'autre main. Ils dansent en rond, noirs quadrilles, Comme des gueux dans le ravin ; Troplong leur amène des filles, Et Sibour leur verse du vin. Et leurs banquets sans fin ni trêves D'orchestres sont environnés... - Nous faisions pour vous d'autres rêves, Ô nos soldats infortunés ! Nous rêvions pour vous l'âpre bise, La neige au pied du noir sapin, La brèche où la bombe se brise, Les nuits sans feu, les jours sans pain. Nous rêvions les marches forcées, La faim, le froid, les coups hardis, Les vieilles capotes usées, Et la victoire un contre dix ! Nous rêvions, ô soldats esclaves, Pour vous et pour vos généraux, La sainte misère des braves, La grande tombe des héros ! Car l'Europe en ses fers soupire, Car dans les cœurs un ferment bout, Car voici l'heure où Dieu va dire : Chaînes, tombez ! Peuples, debout ! L'histoire ouvre un nouveau registre ; Le penseur, amer et serein, Derrière l'horizon sinistre Entend rouler des chars d'airain. Un bruit profond trouble la terre ; Dans les fourreaux s'émeut l'acier ; Ce vent qui souffle sort, ô guerre, Des naseaux de ton noir coursier ! Vers l'heureux but où Dieu nous mène, Soldats ! rêveurs, nous vous poussions, Tête de la colonne humaine, Avant-garde des nations ! Nous rêvions, bandes aguerries, Pour vous, fraternels conquérants, La grande guerre des patries, La chute immense des tyrans ! Nous réservions notre effort juste, Vos fers tambours, vos rangs épais, Soldats, pour cette guerre auguste D'où sortira l'auguste paix ! Dans nos songes visionnaires, Nous vous voyions, ô nos guerriers, Marcher joyeux dans les tonnerres, Courir sanglants dans les lauriers, Sous la fumée et la poussière Disparaître en noirs tourbillons, Puis tout à coup dans la lumière Surgir, radieux bataillons, Et passer, légion sacrée Que les peuples venaient bénir, Sous la haute porte azurée De l'éblouissant avenir ! V Donc les soldats français auront vu, jours infâmes ! Après Brune et Desaix, après ces grandes âmes Que nous admirons tous, Après Turenne, après Saintraille, après Lahire, Poulailler leur donner des drapeaux et leur dire : Je suis content de vous ! Ô drapeaux du passé, si beaux dans les histoires, Drapeaux de tous nos preux et de toutes nos gloires, Redoutés du fuyard, Percés, troués, criblés, sans peur et sans reproche, Vous qui, dans vos lambeaux mêlez le sang de Hoche Et le sang de Bayard, Ô vieux drapeaux ! sortez des tombes, des abîmes ! Sortez en foule, ailés de vos haillons sublimes. Drapeaux éblouissants ! Comme un sinistre essaim qui sur l'horizon monte, Sortez, venez, volez, sur toute cette honte Accourez frémissants ! Délivrez nos soldats de ces bannières viles ! Vous qui chassiez les rois, vous qui preniez les villes, Vous en qui l'âme croit, Vous qui passiez les monts, les gouffres et les fleuves, Drapeaux sous qui l'on meurt, chassez ces aigles neuves Drapeaux sous qui l'on boit ! Que nos tristes soldats fassent la différence ! Montrez-leur ce que c'est que les drapeaux de France. Montrez vos sacrés plis Qui flottaient sur le Rhin, sur la Meuse et la Sambre, Et faites, ô drapeaux, auprès du Deux-décembre Frissonner Austerlitz ! VI Hélas ! tout est fini ! fange ! néant ! nuit noire ! Au-dessus de ce gouffre où croula notre gloire, Flamboyez, noms maudits ! Maupas, Morny, Magnan, Saint-Arnaud, Bonaparte ! Courbons nos fronts ! Gomorrhe a triomphé de Sparte ! Cinq hommes ! cinq bandits ! Toutes les nations tour à tour sont conquises : L'Angleterre, pays des antiques franchises, Par les vieux Neustriens, Rome par Alaric, par Mahomet Byzance, La Sicile par trois chevaliers, et la France Par cinq galériens ! Soit. Régnez ! emplissez de dégoût la pensée, Notre-Dame d'encens, de danses l'Élysée, Montmartre d'ossements. Régnez ! liez ce peuple, à vos yeux populace, Liez Paris, liez la France à la culasse De vos canons fumants ! VII Quand sur votre poitrine il jeta sa médaille, Ses rubans et sa croix, après cette bataille Et ce coup de lacet, O soldats dont l'Afrique avait hâlé la joue, N'avez-vous donc pas vu que c'était de la boue Qui vous éclaboussait ? Oh ! quand je pense à vous, mon œil se mouille encore! Je vous pleure, soldats ! je pleure votre aurore, Et ce qu'elle promit. Je pleure ! car la gloire est maintenant voilée, Car il est parmi vous plus d'une âme accablée Qui songe et qui frémit ! Ô soldats, nous aimions votre splendeur première, Fils de la république et fils de la chaumière, Que l'honneur échauffait, Pour servir ce bandit qui dans leur sang se vautre, Hélas ! pour trahir l'une et déshonorer l'autre, Que vous ont-elles fait ? Après qui marchez-vous, ô légion trompée ? L'homme à qui vous avez prostitué l'épée, Ce criminel flagrant, Cet aventurier vil en qui vous semblez croire, Sera Napoléon-le-Petit dans l'histoire Ou Cartouche-le-Grand. Armée ! ainsi ton sabre a frappé par derrière Le serment, le devoir, la loyauté guerrière, Le droit au vent jeté, La révolution sur ce grand siècle empreinte, Le progrès, l'avenir, la république sainte, La sainte liberté, Pour qu'il puisse asservir ton pays que tu navres, Pour qu'il puisse s'asseoir sur tous ces grands cadavres, Lui, ce nain tout-puissant, Qui préside l'orgie immonde et triomphale, Qui cuve le massacre et dont la gorge exhale L'affreux hoquet du sang ! VIII Ô Dieu, puisque voilà ce qu'a fait cette armée, Puisque, comme une porte est barrée et fermée, Elle est sourde à l'honneur, Puisque tous ces soldats rampent sans espérance, Et puisque dans le sang ils ont éteint la.France, Votre flambeau, seigneur ! Puisque la conscience en deuil est sans refuge ; Puisque le prêtre assis dans la chaire, et le juge D'hermine revêtu, Adorent le succès, seul vrai, seul légitime, Et disent qu'il vaut mieux réussir par le crime Que choir par la vertu ; Puisque les âmes sont pareilles à des filles ; Puisque ceux-là sont morts qui brisaient les bastilles, Ou bien sont dégradés ; Puisque l'abjection aux conseils misérables, Sortant de tous les cœurs, fait les bouches semblables Aux égouts débordés ; Puisque l'honneur décroît pendant que César monte ; Puisque dans ce Paris on n'entend plus, ô honte, Que des femmes gémir ; Puisqu'on n'a plus de cœur devant les grandes tâches ; Puisque les vieux faubourgs, tremblant comme des lâches, Font semblant de dormir ; Ô Dieu vivant, mon Dieu ! prêtez-moi votre force, Et, moi qui ne suis rien, j'entrerai chez ce Corse Et chez cet inhumain ; Secouant mon vers sombre et plein de votre flamme, J'entrerai là, seigneur, la justice dans l'âme Et le fouet à la main ; Et, retroussant ma manche ainsi qu'un belluaire, Seul, terrible, des morts agitant le suaire Dans ma sainte fureur, Pareil aux noirs vengeurs devant qui l'on se sauve, J'écraserai du pied l'antre et la bête fauve, L'empire et l'empereur ! Livre III - La Famille est restaurée 1 - Apothéose Méditons ! Il est bon que l'esprit se repaisse De ces spectacles-là. L'on n'était qu'une espèce De perroquet ayant un grand nom pour perchoir ; Pauvre diable de prince, usant son habit noir, Auquel mil-huit-cent-quinze avait coupé les vivres. On n'avait pas dix sous, on emprunte cinq livres. Maintenant remarquons l'échelle, s'il vous plaît : De l'écu de cinq francs on s'élève au billet Signé Garat ; bravo ! puis du billet de banque On grimpe au million, rapide saltimbanque ; Le million gobé fait mordre au milliard. On arrive au lingot en partant du liard. Puis carrosses, palais, bals, festins, opulence ; On s'attable au pouvoir et l'on mange la France. C'est ainsi qu'un filou devient homme d'État. Qu'a-t-il fait ? un délit ? fi donc ! un attentat ; Un grand acte, un massacre, un admirable crime Auquel la Haute-cour prête serment. L'abîme Se referme en poussant un grognement bourru. La Révolution sous terre a disparu En laissant derrière elle une senteur de soufre. Romieu montre la trappe et dit : voyez le gouffre ! Vivat Mascarillus ! roulement de tambours. On tient sous le bâton parqués dans les faubourgs Les ouvriers ainsi que des noirs dans leurs cases ; Paris sur ses pavés voit neiger les ukases ; La Seine devient glace autant que la Néva. Quant au maître, il triomphe ; il se promène, va De préfet en préfet, vole de maire en maire, Orné du deux-décembre et du dix-huit brumaire, Bombardé de bouquets, voituré dans des chars, Laid, joyeux, salué par des chœurs de mouchards. Puis il rentre empereur au Louvre, il parodie Napoléon, il lit l'histoire, il étudie L'honneur et la vertu dans Alexandre six ; Il s'installe au palais du spectre Médicis ; Il quitte par moments sa pourpre ou sa casaque, Flâne autour du bassin en pantalon cosaque, Et riant, et, semant les miettes sur ses pas, Donne aux poissons le pain que les proscrits n'ont pas. La caserne l'adore, on le bénit au prône ; L'Europe est sous ses pieds et tremble sous son trône ; Il règne par la mitre et par le hausse-col. Ce trône a trois degrés : parjure, meurtre et vol. Ô Carrare ! ô Paros ! ô marbres pentéliques ! Ô tous les vieux héros des vieilles républiques ! Ô tous les dictateurs de l'empire latin ! Le moment est venu d'admirer le destin, Voici qu'un nouveau dieu monte au fronton du temple. Regarde, peuple, et toi, froide histoire, contemple. Tandis que nous, martyrs du droit, nous expions, Avec les Périclès, avec les Scipions, Sur les frises où sont les Victoires aptères, Au milieu des Césars traînés par des panthères, Vêtus de pourpre et ceints du laurier souverain, Parmi les aigles d'or et les louves d'airain, Comme un astre apparaît parmi ses satellites, Voici qu'à la hauteur des empereurs stylites, Entre Auguste à l'œil calme et Trajan au front pur, Resplendit, immobile en l'éternel azur, Sur vous, ô panthéons, sur vous, ô propylées, Robert Macaire avec ses bottes éculées ! 2 - L'homme a ri « M. Victor Hugo vient de publier à Bruxelles un livre qui a pour titre : Napoléon le petit, et qui renferme les calomnies les plus odieuses contre le prince-président. « On raconte, qu'un des jours de la semaine dernière, un fonctionnaire apporta ce libelle à Saint-Cloud. Lorsque Louis Napoléon le vit, il le prit, l'examina un instant avec le sourire du mépris sur les lèvres ; puis, s'adressant aux personnes qui l'entouraient, il dit, en leur montrant le pamphlet : "Voyez, messieurs, voici Napoléon-le-petit, par Victor Hugo-le-grand." » Journaux Elyséens, août 1852. Ah ! tu finiras bien par hurler, misérable ! Encor tout haletant de ton crime exécrable, Dans ton triomphe abject, si lugubre et si prompt, Je t'ai saisi. J'ai mis l'écriteau sur ton front ; Et maintenant la foule accourt et te bafoue. Toi, tandis qu'au poteau le châtiment te cloue, Que le carcan te force à lever le menton, Tandis que, de ta veste arrachant le bouton, L'histoire à mes côtés met à nu ton épaule, Tu dis : je ne sens rien ! et tu nous railles, drôle, Ton rire sur mon nom gaiement vient écumer ; Mais je tiens le fer rouge et vois ta chair fumer. 3 - Fable ou histoire (étude) Un jour, maigre et sentant un royal appétit, Un singe d'une peau de tigre se vêtit. Le tigre avait été méchant, lui, fut atroce. Il avait endossé le droit d'être féroce. Il se mit à grincer des dents, criant : « Je suis Le vainqueur des halliers, le roi sombre des nuits ! » Il s'embusqua, brigand des bois, dans les épines ; Il entassa l'horreur, le meurtre, les rapines, Egorgea les passants, dévasta la forêt, Fit tout ce qu'avait fait la peau qui le couvrait. Il vivait dans un antre, entouré de carnage. Chacun, voyant la peau, croyait au personnage. Il s'écriait, poussant d'affreux rugissements : Regardez, ma caverne est pleine d'ossements ; Devant moi tout recule et frémit, tout émigre, Tout tremble ; admirez-moi, voyez, je suis un tigre ! Les bêtes l'admiraient, et fuyaient à grands pas. Un belluaire vint, le saisit dans ses bras, Déchira cette peau comme on déchire un linge, Mit à nu ce vainqueur, et dit : « Tu n'es qu'un singe ! » 4 - Ainsi les plus abjects, les plus vils, les plus minces Vont régner ! ce n'était pas assez des vrais princes Qui de leur sceptre d'or insultent le ciel bleu, Et sont rois et méchants par la grâce de Dieu ! Quoi ! tel gueux qui, pourvu d'un titre en bonne forme, A pour toute splendeur sa bâtardise énorme, Tel enfant du hasard, rebut des échafauds, Dont le nom fut un vol et la naissance un faux, Tel bohème pétri de ruse et d'arrogance, Tel intrus entrera dans le sang de Bragance, Dans la maison d'Autriche ou dans la maison d'Est, Grâce à la fiction légale is pater est, Criera : je suis Bourbon, ou : je suis Bonaparte, Mettra cyniquement ses deux poings sur la carte, Et dira : c'est à moi ! je suis le grand vainqueur ! Sans que les braves gens, sans que les gens de cœur Rendent à Curtius ce monarque de cire ! Et, quand je dis : faquin ! l'écho répondra : Sire ! Quoi ! ce royal croquant, ce maraud couronné, Qui, d'un boulet de quatre à la cheville orné, Devrait dans un ponton pourrir à fond de cale, Cette altesse en ruolz, ce prince en chrysocale, Se fait devant la France, horrible, ensanglanté, Donner de l'empereur et de la majesté, Il trousse sa moustache en croc et la caresse, Sans que sous les soufflets sa face disparaisse, Sans que, d'un coup de pied l'arrachant à Saint-Cloud, On le jette au ruisseau, dût-on salir l'égout ! - Paix, disent cent crétins ! c'est fini. Chose faite. Le Trois-pour-cent est Dieu. Mandrin est son prophète. Il règne. Nous avons voté ! Vox populi ! Oui, je comprends, l'opprobre est un fait accompli. Mais qui donc a voté ? Mais qui donc tenait l'urne ? Mais qui donc a vu clair dans ce scrutin nocturne ? Où donc était la loi dans ce tour effronté ? Où donc la nation ? où donc la liberté ? Ils ont voté ! Troupeau que la peur mène paître Entre le sacristain et le garde-champêtre, Vous qui, pleins de terreur, voyez, pour vous manger, Pour manger vos maisons, vos bois, votre verger, Vos meules de luzerne et vos pommes à cidre, S'ouvrir tous les matins les mâchoires d'une hydre ; Braves gens qui croyez en vos foins, et mettez De la religion dans vos propriétés ; Ames que l'argent touche et que l'or fait dévotes ; Maires narquois, traînant vos paysans aux votes ; Marguilliers au regard vitreux ; curés camus Hurlant à vos lutrins : dœmonem laudamus Sots, qui vous courroucez comme flambe une bûche ; Marchands dont la balance incorrecte trébuche ; Vieux bonshommes crochus, hiboux hommes d'État, Qui déclarez, devant la fraude et l'attentat, La tribune fatale et la presse funeste ; Fats qui, tout effrayés de l'esprit, cette peste, Criez, quoique à l'abri de la contagion ; Voltairiens, viveurs, fervente légion, Saints gaillards, qui jetez dans la même gamelle Dieu, l'orgie et la messe, et prenez pêle-mêle La défense du ciel et la taille à Goton ; Bons dos, qui vous courbez, adorant le bâton ; Contemplateurs béats des gibets de l'Autriche ; Gens de bourse effarés qui trichez et qu'on triche ; Invalides, lions transformés en toutous ; Niais pour qui cet homme est un sauveur ; vous tous Qui vous ébahissez, bestiaux de Panurge, Aux miracles que fait Cartouche thaumaturge ; Noircisseurs de papier timbré, planteurs de choux, Est-ce que vous croyez que la France, c'est vous, Que vous êtes le peuple, et que jamais vous eûtes Le droit de nous donner un maître, ô tas de brutes ! Ce droit, sachez-le bien, chiens du berger Maupas, Et la France et le peuple eux-mêmes ne l'ont pas. L'altière Vérité jamais ne tombe en cendre. La Liberté n'est pas une guenille à vendre, Jetée au tas, pendue au clou chez un fripier. Quand un peuple se laisse au piège estropier, Le droit sacré, toujours à soi-même fidèle, Dans chaque citoyen trouve une citadelle ; On s'illustre en bravant un lâche conquérant, Et le moindre du peuple en devient le plus grand. Donc, trouvez du bonheur, ô plates créatures, À vivre dans la fange et dans les pourritures, Adorez ce fumier sous ce dais de brocart, L'honnête homme recule et s'accoude à l'écart. Dans la chute d'autrui je ne veux pas descendre. L'honneur n'abdique point. Nul n'a droit de me prendre Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour. Tout l'univers aveugle est sans droit sur le jour. Fût-on cent millions d'esclaves, je suis libre. Ainsi parle Caton. Sur la Seine ou le Tibre, Personne n'est tombé tant qu'un seul est debout. Le vieux sang des aïeux qui s'indigne et qui bout, La vertu, la fierté, la justice, l'histoire, Toute une nation avec toute sa gloire Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier. Pour soutenir le temple il suffit d'un pilier ; Un Français, c'est la France ; un Romain contient Rome, Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d'un homme. 5 - Querelles du sérail Ciel ! après tes splendeurs qui rayonnaient naguère, Liberté sainte ; après toutes ces grandes guerres, Tourbillon inouï ; Après ce Marengo qui brille sur la carte, Et qui ferait lâcher le premier Bonaparte A Tacite ébloui ; Après ces messidors, ces prairials, ces frimaires, Et tant de préjugés, d'hydres et de chimères, Terrassés à jamais ; Après le sceptre en cendre et la Bastille en poudre, Le trône en flamme ; après tous ces grands coups de foudre Sur tous ces grands sommets ; Après tous ces géants, après tous ces colosses, S'acharnant, malgré Dieu, comme d'ardents molosses, Quand Dieu disait : va-t'en ! Après ton océan, République Française, Où nos pères ont vu passer Quatre-vingt-treize Comme Léviathan ; Après Danton, Saint-Just et Mirabeau, ces hommes, Ces titans - aujourd'hui, cette France où nous sommes ! Contemple l'embryon ! L'infiniment petit, monstrueux et féroce ! Et, dans la goutte d'eau, les guerres du volvoce Contre le vibrion ! Honte ! France, aujourd'hui, voici ta grande affaire : Savoir si c'est Maupas ou Morny qu'on préfère, Là-haut, dans le palais ; Tous deux ont sauvé l'ordre et sauvé les familles ; Lequel l'emportera ? l'un a pour lui les filles, Et l'autre, les valets. 6 - Orientale Lorsque Abd-el-Kader dans sa geôle Vit entrer l'homme aux yeux étroits Que l'histoire appelle - ce drôle, - Et Troplong - Napoléon trois ; Qu'il vit venir, de sa croisée, Suivi du troupeau qui le sert, L'homme louche de l'Élysée, Lui, l'homme fauve du désert ; Lui, le sultan né sous les palmes, Le compagnon des lions roux, Le hadji farouche aux yeux calmes, L'émir pensif, féroce et doux, Lui, sombre et fatal personnage Qui, spectre pâle au blanc burnous, Bondissait, ivre de camage, Puis tombait dans l'ombre à genoux ; Qui, de sa tente ouvrant les toiles, Et priant au bord du chemin, Tranquille, montrait aux étoiles Ses mains teintes de sang humain ; Qui donnait à boire aux épées, Et qui, rêveur mystérieux, Assis sur des têtes coupées, Contemplait la beauté des cieux ; Voyant ce regard fourbe et traître, Ce front bas de honte obscurci, Lui, le beau soldat, le beau prêtre, Il dit : quel est cet homme-ci ? Devant ce vil masque à moustaches, Il hésita ; mais on lui dit : « Regarde, émir, passer les haches ; Cet homme, c'est César bandit. Ecoute ces plaintes amères Et cette clameur qui grandit. Cet homme est maudit par les mères, Par les femmes il est maudit ; Il les fait veuves, il les navre ; Il prit la France et la tua, Il ronge à présent son cadavre. » Alors le hadji salua. Mais au fond toutes ses pensées Méprisaient le sanglant gredin ; Le tigre aux narines froncées Flairait ce loup avec dédain. 7 - Un bon bourgeois dans sa maison " Mais que je suis donc heureux d'être né en Chine ! Je possède une maison pour m'abriter, j'ai de quoi manger et boire, j'ai toutes les commodités de l'existence, j'ai des habits, des bonnets et une multitude d'agréments ; en vérité la félicité la plus grande est mon partage ! " Tien-Ki-Chi, lettré chinois Il est certains bourgeois, prêtres du Dieu Boutique, Plus voisins de Chrysès que de Caton d'Utique, Mettant par-dessus tout la rente et le coupon, Qui, voguant à la bourse et tenant un harpon, Honnêtes gens d'ailleurs, mais de la grosse espèce, Acceptent Phalaris par amour pour leur caisse ; Et le taureau d'airain à cause du veau d'or. Ils ont voté. Demain ils voteront encor. Si quelque libre écrit entre leurs mains s'égare, Les pieds sur les chenets et fumant son cigare, Chacun de ces votants tout bas raisonne ainsi : - Ce livre est fort choquant. De quel droit celui-ci Est-il généreux, ferme et fer, quand je suis lâche ? En attaquant monsieur Bonaparte, on me fâche. Je pense comme lui que c'est un gueux ; pourquoi Le dit-il ? Soit ; d'accord, Bonaparte est sans foi Ni loi ; c'est un parjure, un brigand, un faussaire, C'est vrai ; sa politique est armée en corsaire ; Il a banni jusqu'à des juges suppléants ; Il a coupé leur bourse aux princes d'Orléans ; C'est le pire gredin qui soit sur cette terre ; Mais puisque j'ai voté pour lui, l'on doit se taire. Ecrire comme lui, c'est me blâmer au fond ; C'est me dire : voilà comment les braves font ; Et c'est une façon, à nous qui restons neutres, De nous faire sentir que nous sommes des pleutres. J'en conviens, nous avons une corde au poignet. Que voulez-vous ? la bourse allait mal : on craignait La république rouge, et même un peu la rose ; Il fallait bien finir par faire quelque chose ; On trouve ce coquin, on le fait empereur ; C'est tout simple. - On voulait éviter la terreur, Le spectre de monsieur Romieu, la jacquerie ; On s'est réfugié dans cette escroquerie. Or, quand on dit du mal de ce gouvernement, Je me sens chatouillé désagréablement. Qu'on fouaille avec raison cet homme, c'est possible ; Mais c'est m'insinuer à moi, bourgeois paisible Qui fis ce scélérat empereur ou consul Que j'ai dit oui par peur et vivat par calcul. Je trouve impertinent, parbleu, qu'on me le dise. M'étant enseveli dans cette couardise, Il me déplaît qu'on soit intrépide aujourd'hui, Et je tiens pour affront le courage d'autrui. Penseurs, quand vous marquez au front l'homme punique Qui de la loi sanglante arracha la tunique, Quand vous vengez le peuple à la gorge saisi, Le serment et le droit ; vous êtes, songez-y, Entre Sbogar qui règne et Géronte qui vote ; Et votre plume ardente, anarchique, indévote, Démagogique, impie, attente d'un côté À ce crime ; de l'autre, à cette lâcheté. 8 - Splendeur I À présent que c'est fait, dans l'avilissement Arrangeons-nous chacun notre compartiment ; Marchons d'un air auguste et fier ; la honte est bue. Que tout à composer cette cour contribue, Tout, excepté l'honneur, tout, hormis les vertus. Faites vivre, animez, envoyez vos fœtus Et vos nains monstrueux, bocaux d'anatomie ; Donne ton crocodile et donne ta momie, Vieille Egypte ; donnez, tapis-francs, vos filous ; Shakespeare, ton Falstaff ; noires forêts, vos loups ; Donne, ô bon Rabelais, ton Grandgousier qui mange ; Donne ton diable, Hoffmann ; Veuillot, donne ton ange ; Scapin, apporte-nous Géronte dans ton sac ; Beaumarchais, prête-nous Bridoison ; que Balzac Donne Vautrin ; Dumas, la Carchonte ; Voltaire, Son Fréron que l'argent fait parler et fait taire ; Mabile, les beautés de son jardin d'hiver ; Lesage, cède-nous Gil Blas ; que Gulliver Donne tout Lilliput dont l'aigle est une mouche, Et Scarron Bruscambille et Callot Scaramouche. Il nous faut un dévot dans ce tripot païen ; Molière, donne-nous Montalembert. C'est bien ; L'ombre à l'horreur s'accouple et le mauvais au pire. Tacite, nous avons de quoi faire l'empire ; Juvénal, nous avons de quoi faire un sénat. II Ô Ducos le gascon, ô Rouher l'auvergnat, Et vous, juifs, Fould-Shylock, Sibour-Iscariote, Toi Parieu, toi Bertrand, horreur du patriote, Bauchart, bourreau douceâtre et proscripteur plaintif, Baroche, dont le nom n'est plus qu'un vomitif, Ô valets solennels, ô majestueux fourbes, Travaillant votre échine à produire des courbes, Bas, hautains, ravissant les Daumiers enchantés Par vos convexités et vos concavités, Convenez avec moi, vous tous qu'ici je nomme, Que Dieu dans sa sagesse a fait exprès cet homme Pour régner sur la France, ou bien sur Haïti. Et vous autres, créés pour grossir son parti, Philosophes gênés de cuissons à l'épaule, Et vous, viveurs rapés, frais sortis de la geôle, Saluez l'être unique et providentiel, Ce gouvernant tombé d'une trappe du ciel, Ce César moustachu, gardé par cent guérites, Qui sait apprécier les gens et les mérites, Et qui, prince admirable et grand homme en effet, Fait Poissy sénateur et Clichy sous-préfet. III Après quoi l'on ajuste au fait la théorie : « A bas les mots ! à bas loi, liberté, patrie ! Plus on s'aplatira, plus on prospérera. Jetons au feu tribune et presse et cœtera. Depuis quatre-vingt-neuf les nations sont ivres. Les faiseurs de discours et les faiseurs de livres Perdent tout ; le poète est un fou dangereux ; Le progrès ment, le ciel est vide, l'art est creux, Le monde est mort. Le peuple ? un âne qui se cabre ! La force, c'est le droit. Courbons-nous. Gloire au sabre ! À bas les Washington ! vivent les Attila ! » On a des gens d'esprit pour soutenir cela. Oui, qu'ils viennent tous ceux qui n'ont ni cœur ni flamme, Qui boitent de l'honneur et qui louchent de l'âme ; Oui, leur soleil se lève et leur messie est né. C'est décrété, c'est fait, c'est dit, c'est canonné. La France est mitraillée, escroquée et sauvée. Le hibou Trahison pond gaiement sa couvée. IV Et partout le néant prévaut ; pour déchirer Notre histoire, nos lois, nos droits ; pour dévorer L'avenir de nos fils et les os de nos pères, Les bêtes de la nuit sortent de leurs repaires ; Sophistes et soudards resserrent leur réseau ; Les Radetzky flairant le gibet du museau, Les Giulay, poil tigré, les Buol, face verte, Les Haynau, les Bomba, rôdent, la gueule ouverte, Autour du genre humain qui, pâle et garrotté, Lutte pour la justice et pour la vérité ; Et de Paris à Pesth, du Tibre aux monts Carpathes, Sur nos débris sanglants rampent ces mille-pattes. V Du lourd dictionnaire où Beauzée et Batteux Ont versé les trésors de leur bon sens goutteux, Il faut, grâce aux vainqueurs, refaire chaque lettre ; Ame de l'homme, ils ont trouvé moyen de mettre Sur tes vieilles laideurs un tas de mots nouveaux, Leurs noms. L'hypocrisie aux yeux bas et dévots A nom Menjaud, et vend Jésus dans sa chapelle ; On a baptisé la honte, elle s'appelle Sibour ; la trahison, Maupas ; l'assassinat Sous le nom de Magnan est membre du sénat ; Quant à la lâcheté, c'est Hardouin qu'on la nomme ; Riancey, c'est le mensonge ; il arrive de Rome Et tient la vérité renfermée en son puits ; La platitude a nom Montlaville-Chapuis ; La prostitution ingénue est princesse ; La férocité c'est Carrelet, la bassesse Signe Rouher, avec Delangle pour greffier. Ô muse, inscris ces noms. Veux-tu qualifier La justice vénale, atroce, abjecte et fausse ? Commence à Patieu pour finir par Lafosse. J'appelle Saint-Arnaud, le meutre dit : c'est moi. Et, pour tout compléter par le deuil et l'effroi, Le vieux calendrier remplace sur sa carte La Saint-Barthélemy par la Saint-Bonaparte. Quant au peuple, il admire et vote ; on est suspect D'en douter, et Paris écoute avec respect Sibour et ses sermons, Troplong et ses troplongues. Les deux Napoléon s'unissent en diphtongues, Et Berger entrelace en un chiffre hardi Le boulevard Montmartre entre Arcole et Lodi. Spartacus agonise en un bagne fétide ; On chasse Thémistocle, on expulse Aristide, On jette Daniel dans la fosse aux lions ; Et maintenant ouvrons le ventre aux millions ! 9- Joyeuse vie I Bien, pillards, intrigants. fourbes, crétins, puissances ! Attablez-vous en hâte autour des jouissances ! Accourez ! place à tous ! Maîtres, buvez, mangez, car la vie est rapide. Tout ce peuple conquis, tout ce peuple stupide, Tout ce peuple est à vous ! Vendez l'État ! coupez les bois ! coupez les bourses ! Videz les réservoirs et tarissez les sources ! Les temps sont arrivés. Prenez le dernier sou ! prenez, gais et faciles, Aux travailleurs des champs, aux travailleurs des villes ! Prenez, riez, vivez ! Bombance ! allez ! c'est bien ! vivez ! faites ripaille ! La famille du pauvre expire sur la paille, Sans porte ni volet. Le père en frémissant va mendier dans l'ombre ; La mère n'ayant plus de pain, dénuement sombre, L'enfant n'a plus de lait. II Millions ! millions ! châteaux ! liste civile ! Un jour je descendis dans les caves de Lille ; Je vis ce morne enfer. Des fantômes sont là sous terre dans des chambres, Blêmes, courbés, ployés ; le rachis tord leurs membres Dans son poignet de fer. Sous ces voûtes on souffre, et l'air semble un toxique ; L'aveugle en tâtonnant donne à boire au phtisique ; L'eau coule à longs ruisseaux ; Presque enfant à vingt ans, déjà vieillard à trente, Le vivant chaque jour sent la mort pénétrante S'infiltrer dans ses os. Jamais de feu ; la pluie inonde la lucarne ; L'œil en ces souterrains où le malheur s'acharne Sur vous, ô travailleurs, Près du rouet qui tourne et du fil qu'on dévide, Voit des larves errer dans la lueur livide Du soupirail en pleurs. Misère ! L'homme songe en regardant la femme. Le père, autour de lui sentant l'angoisse infâme Etreindre la vertu, Voit sa fille rentrer sinistre sous la porte, Et n'ose, l'œil fixé sur le pain qu'elle apporte, Lui dire : d'où viens-tu ? Là dort le désespoir sur son haillon sordide ; Là, l'avril de la vie, ailleurs tiède et splendide, Ressemble au sombre hiver ; La vierge, rose au jour, dans l'ombre est violette ; Là, rampent dans l'horreur la maigreur du squelette, La nudité du ver ; Là. frissonnent, plus bas que les égouts des rues, Familles de la vie et du jour disparues, Des groupes grelottants ; Là, quand j'entrai, farouche, aux méduses pareille, Une petite fille à figure de vieille Me dit : j'ai dix-huit ans ! Là, n'ayant pas de lit, la mère malheureuse Met ses petits enfants dans un trou qu'elle creuse, Tremblants comme l'oiseau ; Hélas ! ces innocents aux regards de colombe, Trouvent en arrivant sur la terre une tombe, En place d'un berceau ! Caves de Lille ! on meurt sous vos plafonds de pierre ! J'ai vu, vu de mes yeux pleurant sous ma paupière, Râler l'aïeul flétri, La fille aux yeux hagards de ses cheveux vêtue, Et l'enfant spectre au sein de la mère statue ! Ô Dante Alighieri ! C'est de ces douleurs-là que sortent vos richesses, Princes ! ces dénuements nourrissent vos largesses. Ô vainqueurs ! conquérants ! Votre budget ruisselle et suinte à larges gouttes Des murs de ces caveaux, des pierres de ces voûtes, Du cœur de ces mourants Sous ce rouage affreux qu'on nomme tyrannie, Sous cette vis que meut le fisc, hideux génie, De l'aube jusqu'au soir, Sans trêve, nuit et jour, dans le siècle où nous sommes, Ainsi que des raisins on écrase des hommes, Et l'or sort du pressoir. C'est de cette détresse et de ces agonies, De cette ombre, où jamais, dans les âmes ternies, Espoir, tu ne vibras. C'est de ces bouges noirs pleins d'angoisses amères, C'est de ce sombre amas de pères et de mères, Qui se tordent les bras, Oui, c'est de ce monceau d'indigences terribles Que les lourds millions, étincelants, horribles, Semant l'or en chemin, Rampant vers les palais et les apothéoses, Sortent, monstres joyeux et couronnés de roses, Et teints de sang humain ! III Ô paradis ! splendeurs ! versez à boire aux maîtres ! L'orchestre rit, la fête empourpre les fenêtres, La table éclate et luit ; L'ombre est là sous leurs pieds ; les portes sont fermées ; La prostitution des vierges affamées Pleure dans cette nuit ! Vous tous qui partagez ces hideuses délices, Soldats payés, tribuns vendus, juges complices, Evêques effrontés, La misère frémit sous ce Louvre où vous êtes ! C'est de fièvre et de faim et de mort que sont faites Toutes vos voluptés ! A Saint-Cloud, effeuillant jasmins et marguerites, Quand s'ébat sous les fleurs l'essaim des favorites, Bras nus et gorge au vent, Dans le festin qu'égaie un lustre à mille branches, Chacune en souriant, dans ses belles dents blanches, Mange un enfant vivant ! Mais qu'importe ! riez ! Se plaindra-t-on sans cesse ? Serait-on empereur, prélat, prince et princesse, Pour ne pas s'amuser ? Ce peuple en larmes, triste, et que la faim déchire, Doit être satisfait puisqu'il vous entend rire Et qu'il vous voit danser ! Qu'importe ! Allons, emplis ton coffre, emplis ta poche. Chantez, le verre en main, Troplong, Sibour, Baroche ! Ce tableau nous manquait. Regorgez, quand la faim tient le peuple en sa serre, Et faites, au-dessus de l'immense misère, Un immense banquet ! IV Ils marchent sur toi, peuple ! ô barricade sombre, Si haute hier, dressant dans les assauts sans nombre Ton front de sang lavé, Sous la roue emportée, étincelante et folle, De leur coupé joyeux qui rayonne et qui vole, Tu redeviens pavé ! A César ton argent, peuple ; à toi, la famine. N'es-tu pas le chien vil qu'on bat et qui chemine Derrière son seigneur ? À lui la pourpre ; à toi la hotte et les guenilles. Peuple, à lui la beauté de ces femmes, tes filles. À toi leur déshonneur ! V Ah ! quelqu'un parlera. La muse, c'est l'histoire. Quelqu'un élèvera la voix dans la nuit noire, Riez, bourreaux bouffons ! Quelqu'un te vengera, pauvre France abattue, Ma mère ! et l'on verra la parole qui tue Sortir des cieux profonds ! Ces gueux, pires brigands que ceux des vieilles races, Rongeant le pauvre peuple avec leurs dents voraces, Sans pitié, sans merci, Vils, n'ayant pas de cœur, mais ayant deux visages, Disent : - Bah ! le poète ! Il est dans les nuages ! Soit. Le tonnerre aussi . 10 - L'empereur s'amuse CHANSON Pour les bannis opiniâtres, La France est loin, la tombe est près. Prince, préside aux jeux folâtres, Chasse aux femmes dans les théâtres, Chasse aux chevreuils dans les forêts ; Rome te brûle le cinname, Les rois te disent : mon cousin. Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin ! Les plus frappés sont les plus dignes. Ou l'exil ! ou l'Afrique en feu ! Prince, Compiègne est plein de cygnes, Cours dans les bois, cours dans les vignes, Vénus rayonne au plafond bleu ; La bacchante aux bras nus se pâme Sous sa couronne de raisin. Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin ! Les forçats bâtissent le phare, Traînant leurs fers au bord des flots ! Hallali ! Hallali ! fanfare ! Le cor sonne, le bois s'effare, La lune argente les bouleaux ; À l'eau les chiens ! le cerf qui brame Se perd dans l'ombre du bassin. Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin ! Le père est au bagne à Cayenne Et les enfants meurent de faim. Le loup verse à boire à l'hyène ; L'homme à la mitre citoyenne Trinque en son ciboire d'or fin ; On voit luire les yeux de flamme Des faunes dans l'antre voisin. Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin ! Les morts, au boulevard Montmartre, Rôdent, montrant leur plaie au cœur. Pâtés de Strasbourg et de Chartres, Sous la table au tapis de martre, Les belles boivent au vainqueur : Et leur sourire offre leur âme, Et leur corset offre leur sein. Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin ! Captifs, expirez dans les fièvres. Vous allez donc vous reposer ! Dans le vieux Saxe et le vieux Sèvres On soupe, on mange, et sur les lèvres Eclôt le doux oiseau baiser ; Et, tout en riant, chaque femme En laisse fuir un fol essaim. Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin ! La Guyane, cachot fournaise, Tue aujourd'hui comme jadis. Couche-toi, joyeux et plein d'aise, Au lit où coucha Louis Seize, Puis l'empereur, puis Charles dix ; Endors-toi, pendant qu'on t'acclame, La tête sur leur traversin. Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame. Et demain le tocsin ! Ô deuil ! par un bandit féroce L'avenir est mort poignardé ! C'est aujourd'hui la grande noce, Le fiancé monte en carrosse ; C'est lui ! César le bien gardé ! Peuples, chantez l'épithalame ! La France épouse l'assassin. Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame. Et demain le tocsin ! 11 - - Sentiers où l'herbe se balance, Vallons, coteaux, bois chevelus, Pourquoi ce deuil et ce silence ? - Celui qui venait ne vient plus. - Pourquoi personne à ta fenêtre, Et pourquoi ton jardin sans fleurs, Ô maison ! où donc est ton maître ? - Je ne sais pas, il est ailleurs. - Chien, veille au logis. - Pour quoi faire ? La maison est vide à présent. - Enfant, qui pleures-tu ? - Mon père. - Femme, qui pleures-tu ? - L'absent. - Où s'en est-il allé ? - Dans l'ombre. - Flots qui gémissez sur l'écueil, D'où venez-vous ? - Du bagne sombre. - Et qu'apportez-vous ? - Un cercueil. 12 - Ô Robert, un conseil. Ayez l'air moins candide. Soyons homme d'esprit. Le moment est splendide, Je le sais ; le quart d'heure est chatoyant, c'est vrai ; Cette Californie est riche en minerai, D'accord ; mais cependant quand un préfet, un maire, Un évêque adorant le fils de votre mère, Quand un Suin, un Parieu, payé pour sa ferveur, Vous parlant en plein nez, vous appelle sauveur, Vous promet l'avenir? atteste Fould et Magne, Et vous fait coudoyer César et Charlemagne, Mon cher, vous accueillez ces propos obligeants D'un air de bonne foi qui prête à rire aux gens. Vous avez l'œil béat d'un bailli de province. Par ces simplicités vous affligez, ô prince, Napoléon, votre oncle, et, moi, votre parrain. Ne soyons pas Jocrisse ayant été Mandrin. On vole un trône, on prend un peuple en une attrape, Mais il est de bon goût d'en rire un peu sous cape Et de cligner de l'œil du côté des malins. Etre sa propre dupe ! ah ! fi donc ! verres pleins, Poche pleine, et rions ! la France rampe et s'offre ; Soyons un sage à qui Jupiter livre un coffre ; Dépêchons-nous, pillons, régnons vite. - Mais quoi ! Le pape nous bénit ; tzar, sultan, duc et roi Sont nos cousins ; fonder un empire, est facile ; Il est doux d'être chef d'une race ! - Imbécile ! Te figures-tu donc que ceci durera ? Prends-tu pour du granit ce décor d'opéra ? Paris dompté ! par toi ! dans quelle apocalypse Lit-on que le géant devant le nain s'éclipse ? Crois-tu donc qu'on va voir, gaiement, l'œil impudent, Ta fortune cynique écraser sous sa dent La Révolution que nos pères ont faite, Ainsi qu'une guenon qui croque une noisette ! Ôte-toi de l'esprit ce rêve enchanteur. Crois À Rose Tamisier faisant saigner la croix, À l'âme de Baroche entrouvrant sa corolle, Crois à l'honnêteté de Deutz, à ta parole, C'est bien ; mais ne crois pas à ton succès ; il ment. Rose Tamisier, Deutz, Baroche, ton serment, C'est de l'or, j'en conviens ; ton sceptre est de l'argile. Dieu, qui t'a mis au coche, écrit sur toi : fragile. 13 - L'histoire a pour égout des temps comme les nôtres ; Et c'est là que la table est mise pour vous autres. C'est là, sur cette nappe où, joyeux, vous mangez, Qu'on voit, - tandis qu'ailleurs, nus et de fers chargés, Agonisent, sereins, calmes, le front sévère, Socrate à l'Agora, Jésus-Christ au Calvaire, Colomb dans son cachot, Jean Hus sur son bûcher, Et que l'humanité pleure et n'ose approcher Tous ces gibets où sont les justes et les sages ; C'est là qu'on voit trôner dans la longueur des âges, Parmi les vins, les luths, les viandes, les flambeaux, Sur des coussins de pourpre oubliant les tombeaux, Ouvrant et refermant leurs féroces mâchoires, Ivres, heureux, affreux, la tête dans des gloires, Tout le troupeau hideux des satrapes dorés ; C'est là qu'on entend rire et chanter, entourés De femmes couronnant de fleurs leurs turpitudes, Dans leur lascivité prenant mille attitudes, Laissant peuples et chiens en bas ronger les os, Tous les hommes requins, tous les hommes pourceaux, Les princes de hasard plus fangeux que les rues, Les goinfres courtisans, les altesses ventrues, Toute gloutonnerie et toute abjection Depuis Cambacérès jusqu'à Trimalcion. 14 - A propos de la loi Faider Ce qu'on appelle Charte ou Constitution C'est un antre qu'un peuple en révolution Creuse dans le granit, abri sûr et fidèle. Joyeux, le peuple enferme en cette citadelle Ses conquêtes, ses droits, payés de tant d'efforts, Ses progrès, son honneur ; pour garder ces trésors, Il installe en la haute et superbe tanière La fauve liberté, secouant sa crinière. L'œuvre faite, il s'apaise, il reprend ses travaux ; Il retourne à son champ, fier de ses droits nouveaux, Et tranquille, il s'endort sur des dates célèbres, Sans songer aux larrons rôdant dans les ténèbres. Un beau matin, le peuple en s'éveillant va voir Sa constitution, temple de son pouvoir ; Hélas ! de l'antre auguste on a fait une niche. Il y mit un lion, il y trouve un caniche. 15 - Le bord de la mer HARMODIUS La nuit vient. Vénus brille. L'ÉPÉE Harmodius ! c'est l'heure. LA BORNE DU CHEMIN Le tyran va passer. HARMODIUS J'ai froid, rentrons. UN TOMBEAU Demeure. HARMODIUS Qu'es-tu ? LE TOMBEAU Je suis la tombe. - Exécute ou péris. UN NAVIRE A L'HORIZON Je suis la tombe aussi, j 'emporte les proscrits. L'ÉPÉE Attendons le tyran. HARMODIUS J'ai froid. Quel vent ! LE VENT Je passe. Mon bruit est une voix. Je sème dans l'espace Les cris des exilés, de misère expirants, Qui sans pain, sans abri, sans amis, sans parents, Meurent en regardant du côté de la Grèce. VOIX DANS L'AIR Némésis ! Némésis ! lève-toi, vengeresse ! L'ÉPÉE C'est l'heure. Profitons de l'ombre qui descend. LA TERRE Je suis pleine de morts. LA MER Je suis rouge de sang. Les fleuves m'ont porté des cadavres sans nombre. LA TERRE Les morts saignent pendant qu'on adore son ombre. À chaque pas qu'il ait sous le clair firmament Je les sens s'agiter en moi confusément. UN FORÇAT Je suis forçat, voici la chaîne que je porte, Hélas ! pour n'avoir pas chassé loin de ma porte Un proscrit qui fuyait, noble et pur citoyen. L'ÉPÉE Ne frappe pas au cœur, tu ne trouverais rien. LA LOI J'étais la loi, je suis un spectre. Il m'a tuée. LA JUSTICE De moi, prêtresse, il fait une prostituée. LES OISEAUX Il a retiré l'air des cieux et nous fuyons. LA LIBERTÉ Je m'enfuis avec eux - ô terre sans rayons, Grèce, adieu ! UN VOLEUR Ce tyran, nous l'aimons. Car ce maître Que respecte le juge et qu'admire le prêtre, Qu'on accueille partout de cris encourageants, Est plus pareil à nous qu'à vous, honnêtes gens. LE SERMENT Dieux puissants ! à jamais, fermez toutes les bouches ! La confiance est morte au fond des cœurs farouches. Homme, tu mens ! Soleil, tu mens ! Cieux, vous mentez ! Soufflez, vents de la nuit ! emportez, emportez L'honneur et la vertu, cette sombre chimère ! LA PATRIE Mon fils ! Je suis aux fers. Mon fils, je suis ta mère ! Je tends les bras vers toi du fond de ma prison. HARMODIUS Quoi ! le frapper, la nuit, rentrant dans sa maison ! Quoi ! devant ce ciel noir, devant ces mers sans borne ! Le poignarder, devant ce gouffre obscur et morne, En présence de l'ombre et de l'immensité ! LA CONSCIENCE Tu peux tuer cet homme avec tranquillité ! 16 - Non Laissons le glaive à Rome et le stylet à Sparte, Ne faisons pas saisir, trop pressés de punir, Par le spectre Brutus le brigand Bonaparte. Gardons ce misérable au sinistre avenir. Vous serez satisfaits, je vous le certifie, Bannis, qui de l'exil portez le triste faix, Captifs, proscrits, martyrs qu'il foule et qu'il défie, Vous tous qui frémissez, vous serez satisfaits. Jamais au criminel son crime ne pardonne ; Mais gardez, croyez-moi, la vengeance au fourreau ; Attendez ; ayez foi dans les ordres que donne Dieu, juge patient, au temps, tardif bourreau ! Laissons vivre le traître en sa honte insondable. Ce sang humilierait même le vil couteau. Laissons venir le temps, l'inconnu formidable Qui tient le châtiment caché sous son manteau. Qu'il soit le couronné parce qu'il est le pire ; Le maître des fronts plats et des cœurs abrutis ; Que son sénat décerne à sa race l'empire, S'il trouve une femelle et s'il a des petits ; Qu'il règne par la messe et par la pertuisane ; Qu'on le fasse empereur dans son flagrant délit, Que l'église en rampant, que cette courtisane Se glisse dans son antre et couche dans son lit ; Qu'il soit cher à Troplong, que Sibour le vénère, Qu'il leur donne son pied tout sanglant à baiser, Qu'il vive, ce César ! Louvel ou Lacenaire Seraient pour le tuer forcés de se baisser. Ne tuez pas cet homme, ô vous, songeurs sévères, Rêveurs mystérieux, solitaires et forts, Qui, pendant qu'on le fête et qu'il choque les verres, Marchez, le poing crispé, dans l'herbe où sont les morts ! Avec l'aide d'en haut toujours nous triomphâmes. L'exemple froid vaut mieux qu'un éclair de fureur. Non, ne le tuez pas. Les piloris infâmes Ont besoin d'être ornés parfois d'un empereur. Livre IV - La religion est glorifiée 1 - Sacer esto Non, Liberté ! non, Peuple, il ne faut pas qu'il meure ! Oh ! certes, ce serait trop simple, en vérité, Qu'après avoir brisé les lois, et sonné l'heure Où la sainte pudeur au ciel a remonté ; Qu'après avoir gagné sa sanglante gageure, Et vaincu par l'embûche et le glaive et le feu ; Qu'après son guet-apens, ses meurtres, son parjure, Son faux serment, soufflet sur la face de Dieu ; Qu'après avoir traîné la France, au cœur frappée, Et par les pieds liée, à son immonde char, Cet infâme en fût quitte avec un coup d'épée Au cou comme Pompée, au flanc comme César ! Non ! il est l'assassin qui rôde dans les plaines ; Il a tué, sabré, mitraillé sans remords, Il fit la maison vide, il fit les tombes pleines, Il marche, il va, suivi par l'œil fixe des morts ; À cause de cet homme, empereur éphémère, Le fils n'a plus de père et l'enfant plus d'espoir, La veuve à genoux pleure et sanglote, et la mère N'est plus qu'un spectre assis sous un long voile noir ; Pour filer ses habits royaux, sur les navettes On met du fil trempé dans le sang qui coula ; Le boulevard Montmartre a fourni ses cuvettes, Et l'on teint son manteau dans cette pourpre-là ; Il vous jette à Cayenne, à l'Afrique, aux sentines, Martyrs, héros d'hier et forçats d'aujourd'hui ! Le couteau ruisselant des rouges guillotines Laisse tomber le sang goutte à goutte sur lui ; Lorsque la trahison, sa complice livide, Vient et frappe à sa porte, il fait signe d'ouvrir ; Il est le fratricide ! Il est le parricide ! Peuples, c'est pour cela qu'il ne doit pas mourir ! Gardons l'homme vivant. Oh ! châtiment superbe ! Oh ! S'il pouvait un jour passer par le chemin, Nu, courbé, frissonnant, comme au vent tremble l'herbe, Sous l'exécration de tout le genre humain ! Etreint par son passé tout rempli de ses crimes, Comme par un carcan tout hérissé de clous, Cherchant les lieux profonds, les forêts, les abîmes, Pâle, horrible, effaré, reconnu par les loups ; Dans quelque bagne vil n'entendant que sa chaîne, Seul, toujours seul, parlant en vain aux rochers sourds, Voyant autour de lui le silence et la haine, Des hommes nulle part et des spectres toujours ; Vieillissant, rejeté par la mort comme indigne, Tremblant sous la nuit noire, affreux sous le ciel bleu... Peuples, écartez-vous ! cet homme porte un signe : Laissez passer Caïn ! Il appartient à Dieu. 2 - Ce que le poète se disait en 1848 Tu ne dois pas chercher le pouvoir, tu dois faire Ton œuvre ailleurs ; tu dois, esprit d'une autre sphère, Devant l'occasion reculer chastement. De la pensée en deuil doux et sévère amant, Compris ou dédaigné des hommes, tu dois être Pâtre pour les garder et pour les bénir prêtre. Lorsque les citoyens, par la misère aigris, Fils de la même France et du même Paris, S'égorgent ; quand, sinistre, et soudain apparue, La morne barricade au coin de chaque rue Monte et vomit la mort de partout à la fois, Tu dois y courir seul et désarmé ; tu dois Dans cette guerre impie, abominable, infâme, Présenter ta poitrine et répandre ton âme, Parler, prier, sauver les faibles et les forts, Sourire à la mitraille et pleurer sur les morts ; Puis remonter tranquille à ta place isolée, Et là, défendre, au sein de l'ardente assemblée, Et ceux qu'on veut proscrire et ceux qu'on croit juger, Renverser l'échafaud, servir et protéger L'ordre et la paix, qu'ébranle un parti téméraire, Nos soldats trop aisés à tromper, et ton frère, Le pauvre homme du peuple aux cabanons jeté, Et les lois, et la triste et fière liberté ; Consoler dans ces jours d'anxiété funeste, L'art divin qui frissonne et pleure, et pour le reste Attendre le moment suprême et décisif. Ton rôle est d'avertir et de rester pensif. 3 - Les commissions mixtes (complément) Ils sont assis dans l'ombre et disent : nous jugeons. Ils peuplent d'innocents les geôles, les donjons, Et les pontons, nefs abhorrées, Qui flottent au soleil, sombres comme le soir, Tandis que le reflet des mers sur leur flanc noir Frissonne en écailles dorées. Pour avoir sous son chaume abrité des proscrits, Ce vieillard est au bagne, et l'on entend ses cris. À Cayenne, à Bone, aux galères, Quiconque a combattu cet escroc du scrutin Qui, traître, après avoir crocheté le Destin, Filouta les droits populaires ! Ils ont frappé l'ami des lois ; ils ont flétri La femme qui portait du pain à son mari, Le fils qui défendait son père ; Le droit ? on l'a banni ; l'honneur ? on l'exila. Cette justice-là sort de ces juges-là Comme des tombeaux la vipère. 4 - A des journalistes en robe courte Parce que, jargonnant vêpres, jeûne et vigile, Exploitant Dieu qui rêve au fond du firmament, Vous avez, au milieu du divin évangile, Ouvert boutique effrontément ; Parce que vous feriez prendre à Jésus la verge, Cyniques brocanteurs sortis on ne sait d'où ; Parce que vous allez vendant la sainte Vierge Dix sous avec miracle et sans miracle un sou ; Parce que vous contez d'effroyables sornettes Qui font des temples saints trembler les vieux piliers, Parce que votre style éblouit les lunettes Des duègnes et des marguilliers ; Parce que la soutane est sous vos redingotes, Parce que vous sentez la crasse et non l'œillet, Parce que vous bâclez un journal de bigotes Pensé par Escobar, écrit par Patouillet ; Parce qu'en balayant leurs portes, les concierges Poussent dans le ruisseau ce pamphlet méprisé ; Parce que vous mêlez à la cire des cierges Votre affreux suif vert-de-grisé ; Parce qu'à vous tout seuls vous faites une espèce ; Parce qu'enfin, blancs dehors et noirs dedans, Criant mea-culpa, battant la grosse caisse, La boue au cœur, la larme à l'œil, le fifre aux dents, Pour attirer les sots qui donnent tête-bêche Dans tous les vils panneaux du mensonge immortel, Vous avez adossé le tréteau de Bobêche Aux saintes pierres de l'autel, Vous vous croyez le droit, trempant dans l'eau bénite Cette griffe qui sort de votre abject pourpoint, De dire : je suis saint, ange, vierge et jésuite, J'insulte les passants et je ne me bats point ! Ô pieds plats ! votre plume au fond de vos masures Griffonne, va, vient, court, boit l'encre, rend du fiel, Bave, égratigne et crache ; et ses éclaboussures Font des taches jusques au ciel ! Votre immonde journal est une charretée De masques déguisés en prédicants camus, Qui passent en prêchant la cohue ameutée Et qui parlent argot entre deux oremus. Vous insultez l'esprit, l'écrivain dans ses veilles, Et le penseur rêvant sur les libres sommets ; Et quand on va chez vous pour chercher vos oreilles, Vos oreilles n'y sont jamais. Après avoir lancé l'affront et le mensonge, Vous fuyez, vous courez, vous échappez aux yeux. Chacun a ses instincts, et s'enfonce et se plonge, Le hibou dans les trous et l'aigle dans les cieux ! Vous, où vous cachez-vous ? dans quel hideux repaire ? O Dieu ! l'ombre où l'on sent tous les crimes passer S'y fait autour de vous plus noire et la vipère S'y glisse et vient vous y baiser. Là vous pouvez, dragons qui rampez sous les presses, Vous vautrer dans la fange où vous jettent vos goûts. Le sort qui dans vos cœurs mit toutes les bassesses Doit faire en vos taudis passer tous les égouts. Bateleurs de l'autel, voilà quels sont vos rôles. Et quand un galant homme à de tels compagnons Fait cet immense honneur de leur dire : mes drôles, Je suis votre homme ; dégainons ! - Un duel ! nous ! des chrétiens ! jamais ! - et ces crapules Font des signes de croix et jurent par les saints. Lâches gueux, leur terreur se déguise en scrupules, Et ces empoisonneurs ont peur d'être assassins. Bien, écoutez : la trique est là, fraîche coupée. On vous fera cogner le pavé du menton ; Car sachez-le, coquins, on n'esquive l'épée Que pour rencontrer le bâton. Vous conquîtes la Seine et le Rhin et le Tage. L'esprit humain rogné subit votre compas. Sur les publicains juifs vous avez l'avantage, Maudits ! Judas est mort, Tartuffe ne meurt pas. Iago n'est qu'un fat près de votre Basile. La Bible en vos greniers pourrit mangée aux vers. Le jour où le mensonge aurait besoin d'asile, Vos cœurs sont là, tout grands ouverts. Vous insultez le juste abreuvé d'amertumes. Tous les vices, quittant veste, cape et manteau, Vont se masquer chez vous et trouvent des costumes. On entre Lacenaire, on sort Contrafatto. Les âmes sont pour vous des bourses et des banques. Quiconque vous accueille a d'affreux repentirs. Vous vous faites chasser, et par vos saltimbanques Vous parodiez les martyrs. L'église du bon Dieu n'est que votre buvette. Vous offrez l'alliance à tous les inhumains. On trouvera du sang au fond de la cuvette Si jamais, par hasard, vous vous lavez les mains. Vous seriez des bourreaux si vous n'étiez des cuistres. Pour vous le glaive est saint et le supplice est beau ; Ô monstres ! vous chantez dans vos hymnes sinistres Le bûcher, votre seul flambeau ! Depuis dix-huit cents ans Jésus, le doux pontife, Veut sortir du tombeau qui lentement se rompt, Mais vous faites effort, ô valets de Caïphe, Pour faire retomber la pierre sur son front ! Ô cafards ! votre échine appelle l'étrivière. Le son juste et railleur fait chasser Loyola De France par le fouet d'un pape, et de Bavière Par la cravache de Lola. Allez, continuez, tournez la manivelle De votre impur journal, vils grimauds dépravés ; Avec vos ongles noirs grattez votre cervelle ; Calomniez, hurlez, mordez, mentez, vivez ! Dieu prédestine aux dents des chevreaux les brins d'herbes, La mer aux coups de vent, les donjons aux boulets, Aux rayons du soleil les parthénons superbes, Vos faces aux larges soufflets. Sus donc ! cherchez les trous, les recoins, les cavernes ! Cachez-vous, plats vendeurs d'un fade orviétan, Pitres dévots, marchands d'infâmes balivernes, Vierges comme l'eunuque, anges comme satan ! Ô saints du ciel ! est-il, sous l'œil de Dieu qui règne, Charlatans plus hideux et d'un plus lâche esprit, Que ceux qui, sans frémir, accrochent leur enseigne Aux clous saignants de Jésus-Christ ! 5 - Quelqu'un Donc un homme a vécu qui s'appelait Varron, Un autre Paul-Emile, un autre Cicéron ; Ces hommes ont été grands, puissants, populaires, Ont marché, précédés des faisceaux consulaires, Ont été généraux, magistrats, orateurs ; Ces hommes ont parlé devant les sénateurs ; Ils ont vu, dans la poudre et le bruit des armées, Frissonnantes, passer les aigles enflammées ; La foule les suivait et leur battait des mains ; Ils sont morts ; on a fait à ces fameux Romains Des tombeaux dans le marbre, et d'autres dans l'histoire ; Leurs bustes, aujourd'hui, graves comme la gloire, Dans l'ombre des palais ouvrant leurs vagues yeux, Rêvent autour de nous, témoins mystérieux ; Ce qui n'empêche pas, nous, gens des autres âges, Que, lorsque nous parlons de ces grands personnages, Nous ne disions : Tel jour Varron fut un butor, Paul-Émile a mal fait, Cicéron eut grand tort. Et lorsque nous traitons ainsi ces morts illustres, Tu prétends, toi, maraud, goujat parmi les rustres, Que je parle de toi qui lasses le dédain, Sans dire hautement : cet homme est un gredin ! Tu veux que nous prenions des gants et des mitaines Avec toi qu'eût chassé Sparte aussi bien qu'Athènes ! Force gens t'ont connu jadis quand tu courais Les brelans, les enfers, les trous, les cabarets, Quand on voyait, le soir, tantôt dans l'ombre obscure, Tantôt devant la porte entr'ouverte et peu sûre D'un antre d'où sortait une rouge clarté, Ton chef branlant couvert d'un feutre cahoté. Tu t'es fait broder d'or par l'empereur bohême. Ta vie est une farce et se guinde en poème. Et que m'importe à moi, penseur, juge, ouvrier, Que décembre, étranglant dans ses poings février, T'installe en un palais, toi qui souillais un bouge ! Allez aux tapis-francs de Vanvre et de Montrouge, Courez aux galets, aux caves, aux taudis, Les échos vous diront partout ce que je dis : Ce drôle était voleur avant d'être ministre ! Ah ! tu veux qu'on t'épargne, imbécile sinistre ! Ah ! te voilà content, satisfait, souriant ! Sois tranquille. J'irai par la ville criant : Citoyens ! voyez-vous ce jésuite aux yeux jaunes ? Jadis, c'était Brutus. Il haïssait les trônes, Il les aime aujourd'hui. Tous métiers lui sont bons : Il est pour le succès. Donc à bas les Bourbons, Mais vive l'empereur ! à bas tribune et charte ! Il déteste Chambord, mais il sert Bonaparte. On l'a fait sénateur, ce qui le rend fougueux. Si les choses étaient à leur place, ce gueux Qui n'a pas, nous dit-il en déclamant son rôle, Les fleurs-de-lys au cœur, les aurait sur l'épaule . 6 - Ecrit le 17 juillet 1851, en descendant de la tribune Ces hommes qui mourront, foule abjecte et grossière, Sont de la boue avant d'être de la poussière. Oui, certes, ils passeront et mourront. Aujourd'hui Leur vue à l'honnête homme inspire un mâle ennui. Envieux, consumés de rages puériles, D'autant plus furieux qu'ils se sentent stériles, Ils mordent les talons de qui marche en avant. Ils sont humiliés d'aboyer, ne pouvant Jusqu'au rugissement hausser leur petitesse. Ils courent, c'est à qui gagnera de vitesse, La proie est là - hurlant et jappant à la fois, Lancés dans le sénat ainsi que dans un bois, Tous contondus, traitant, magistrat, soldat, prêtre, Meute autour du lion, chenil aux pieds du maître, Ils sont à qui les veut, du premier au dernier, Aujourd'hui Bonaparte et demain Changarnier ! Ils couvrent de leur bave honneur, droit, république, La charte populaire et l'œuvre évangélique, Le progrès