Poésies Completes. Par Honoré Harmand (1883-1952) Textes Assemblés Par Alain Prevot Petit-fils du poète. Copyright 2007 Remerciements Poésies.net remercie Alain Prevot pour avoir ressemblé et fournit ces textes et pour nous autoriser à poster les poésies d'Honoré Harmand. TABLE DES MATIERES Préface Par Alain Prevot La folie du poète Ce que j'ai vu Philosophie L'ébauche La Pâquerette La chaumière La vague Nuit de septembre Le Retour Le désespoir L'heure du souvenir Rêves et réalités Les douleurs du poète L'isolement Le retour de Pierrette Nuit de Novembre Le nouvel an Souhaits à Pierrette Allusion Les ombres Fin d'illusions Amour passé C'était un rêve Présage L'heure suprême C'est pas chique s'que t'as fait là Un dîner chez Lacuite J'vous d'mand'pardon on peut s'tromper L'heure profonde Lendemain de Fêtes La lettre de Pierrot Un rêve Pensées 1906 Le Printemps de Pierrot Le Papillon Le Carnaval Les Larmes J'ai peur d'aimer Frissons d'avril Philosophie Quand la cloche sonne Pierrot et la Lune Rupture Le fantôme Susceptibilité Souvenir Impressions Dactylographie Les soupirs A Pierre Corneille L'heure d'ennui Quand l'amour meurt Les larmes de Pierrot Pour oublier La foi qui trompe Fatalité L'heure passée Le poète mourrant Le spectre La cinquantaine Les adieux du poète Fleur de grève Le livre de vie Je veux aimer Soir de juin La joie du poète La maison de Clotilde Fleur fanée coeur aimé L'heure heureuse La mort de l'enfant du siècle L'heure des larmes Les Heureux Allégorie Les Naufragés L'heure fatale Les morts s'amusent L'heure d'aimer Soir d'Amour Noces d'Argent Lettre à l'absente Désillusion Présages Mes souhaits Soir d'été A Clotilde. Bouquet de pensées La famille Nuit d'août Le prix des larmes Epitre familière André Gello Papillons bleus Souffrances et consolations Acrostiche d'amour Le Poète au Poète Rassurez-vous La légende du Poète La fête de Pierrette Le Pardon de Pierrette Les épis du glaneur Les souvenirs 1906 Du Passé au Présent Le temps Premier Regret A un nouvel ami Enigme La lettre de Pierrot La réponse de Pierrette L'brassage à St-Pierre Pauvre petit Chanson du soir Les ombres de la Nuit A Ninette Bonheur parfait L'automne (1906) Feuilles mortes L'Aurore Ma gaîté L'Angélus de l'Amour Rêve d'Amour Vieilles maisons Chair ardente Papillons Roses Brumes d'automne Crève la Faim Tristesses d'automne Le chrysanthème Version 1937 Choses passées Frissons d'automne Les heures d'Amour La ptit'Rouennaise Lamartine L'Incompris Pourquoi pleurer Le Poète et la Vie Le vieux clocher Epître familière Le Poète et la Mort L'Hiver Mensonge des nuits Aux Egoïstes Coups de fouet pour arriver Le rêve du poète Coups de fouet pauvre soldat Budgétivores Pour une verrière Noël d'un gueux A ceux qui pleurent Fécondité A la Réalité L'Egalité des fleurs Vertige Toi Souvenances Le Poète et la Muse A mon Docteur Je t'aime Les frissons de la Muse Vous et moi Trop Belle Plus Tard Consolations Aux voluptés Vers l'Idéal Aux enfants Mélancolie Stances à l'Aimée La Môme Si j'étais Riche Réalités J'ai trop rêvé La lettre Mes souhaits T'en rappelles-tu ? Te rappelles-tu? Heureux qui. . . Réconciliés Les trois chimères La mort de la Dame aux Camélias Sonnet (A mademoiselle MORENO) Les épis du glaneur J'ai pas d'patience Le Petit Mousse Le ème de Falaise La lettre du forçat Ma demeure Qu' ça sembl'bon d'sortir La chanson des Misères Le Frisson d'Amour La gueuse de vague Le rêve que j'ai fait J'aime les vieux Les Brûmes A ceux qui jasent Sonnet A Monsieur VAUTIER Poète La Foi Les neiges de la France Le secret du bonheur La chanson du baiser Pourquoi Le cortège des gueux Vérité Les cloches La plus belle des fleurs Rêve et Philosophie Si vous saviez La source Pastorale Condoléances Peut-être Un saltimbanque Le retour Pour vous deux Chanson La feuille morte La dernière étape A ma fille Impressions Dans un vieux cimetière A des fleurs des champs Anniversaire (A Mme JOBERT) Deux brins de muguet Dans une mansarde Soir d'alerte Le Monde Un cher prénom Chanson sans frais Portrait Destinée La Vie La pâquerette (1936) Misère sentimentale Réponse à un faire-part Mon bon chien Au feu les pompiers L'Automne (1936) Le prix des larmes L'âme du foyer La lettre à l'enfant prodigue Le langage des yeux Si je comprenais Triptyque Je ne puis pas Le bonheur A Marina, « l'inoubliable » C'était un vendredi. . . Les souvenirs (1937) Le 3ème arrondissement En causant à « La Mort » Dans les grands yeux de mes enfants Porspoder Tonton Mathurin Huit jours après Le grand vide Réponse à un compliment A mon fils (1938) Amuse-toi, Jeunesse Le pont de l'Eure Vingt septembre Septembre Le courage A mon ami le fossoyeur Passe -- le temps La coupe de bois Mariage en deuil La neige Anniversaire (A une Grand-Mère) Pieux souvenir Tout seul Hyménée (1941) Départ Un « Au revoir » Cela fait tant plaisir aux vieux La prière du vieux sonneur Mon village sous la neige Recueillement Soir d'hiver Ma fortune Demain Un ami La soupe La famille Réplique Pour votre fête La garde Les heures noires Soixante ans La pluie Dialogue A une communiante 28 mai 1944 Remords Journal Du 20 au 31 août 1944 L'araignée et la guêpe Ils étaient douze Poème pour « Maman » A un communiant Le plus beau jour de ta vie Annie Le rêve du vieux A des yeux bleus Un bon gendarme Les jours d'échange Trois temps d'un verbe A propos d'adieux Mon compagnon Restrictions Les bienfaits du camping Pour un mariage L'orphelin Comme on change A une revenante Enigme L'heure du berger Anniversaire (A mon fils) Ma vanité Page d'amour Le bohème La Reconnaissance L'atmosphère Mon vieux clocher A ma fille Espoir Heureux le paysan Qu'êtes-vous devenues ? La lyre brisée L'illogisme de la Mort Réponse à une lettre Mes beaux lilas On a sonné Une mise en boîte La belle soirée La Saint Henri Pour Claudet 1946 Pour Jean-Marie 1946 Un fils ingrat Maman Tableau pour une mère A l'absente Impressions d'un passant Père Noël Lettre au Père Noël La bûche de Noël Jour de l'an A une servante J'ai dit à ma Muse Orgueil de mère La tétée Anniversaire (A ma fille Léone) Pour ta fête Gestes d'enfant Sainte Yvette Sainte Gisèle N'oublie jamais Page pour ton album Simonne et Pierre Pour Claudet 1947 Saint Henry Pour Jean-Marie 1947 15 août 1947 Tes premiers pas Si vous étiez ma Mie Réponse à un poème d'anniversaire La vérité Maison de retraite Leçon de choses Sainte Léone Hyménée (1948) Après la fête Au Vaudreuil Le train qui part Mise en boîte J'sais pas chanter Une rencontre Un flirt Vision macabre Réponse à un quatrain sur un accident d'auto Réponse à un quatrain sur l'art de traiter les litiges Souvenir de vacances Poème souvenir du août Le baptême de Patrick Pierre et Denise Les vingt ans de Jeannine Remerciements A propos d'une union future Un dimanche, tout seul Anniversaire (A ma fille Léone 1949) Seize ans Pensées 1949 Souvenirs 1950 Vingt neuf ans Le démon tentateur A propos d'adieux Anniversaire (A ma fille Yvette) Pensée sur « La vie » A une communiante (1950) L'équipe Trente ans O ! Muse éveille-toi. L'Eden Un enfant NOTES ET VARIANTES Remerciements Par Alain Prevot La folie du poète Version 1905 Ce que j'ai vu Version 1905 L'ébauche avec texte raturé D'après Alain Prevot La Pâquerette Version 1905 La chaumière Premiere version 1906 La vague Version 1905 Le désespoir avec texte remplacé et supprimé d'après Alain Prevot L'heure du Souvenir Version 1905 Rêves et réalités Version 1905 Les douleurs du poète Version 1905 Les douleurs du poète Version 1906, avec texte remplacé d'après Alain Prevot Fragments Sans titre 8 avril 1906 Sans titre 23 avril 1906 Sans titre Septembre 1906 La Vie (incomplet) 7 septembre 1906 Sans titre 20 septembre 1906? Anniversaire A mes Oncle et Tante 15 octobre 1906 Sans titre (incomplet) Novembre 1906 Croyez-vous q'c'est pas révoltant (incomplet) 15 novembre 1906 Sans titre 10 janvier 1907 Porspoder Texte antérieur à 1938 (incomplet) Nuit de Novembre avec texte supprimé D'après Alain Prevot J'vous d'mand'pardon on peut s'tromper avec texte supprimé D'après Alain Prevot Le spectre Version 1906 Chrysanthèmes Version 1906 Les ombres Version 1906 T'en rappelles-tu? Version 1907 La plus belle des fleurs Version 1910 ********* Préface Par Alain Prevot Petit-fils du poète. Sans penser à rivaliser avec CORNEILLE, LAMARTINE, Jean-Jacques ROUSSEAU ou Philéas LEBESGUE, qu'il admirait, notre grand-père, Honoré Constant Michel HARMAND, a beaucoup écrit, principalement des poèmes, à raison d'un par jour, pratiquement, et aussi des pièces de théâtre, jouées à Rouen, dans l'île Lacroix. Souvent primé, plus souvent classé « hors concours », il pouvait parler « en vers » comme d'autres s'expriment en prose. Né le 7 novembre 1883 à Rouen (au n° 72 de la route de Darnétal), il fut d'abord, après être passé par les Beaux-Arts, « employé de commerce » puis « employé SNCF », à un grade lui conférant l'usage du train en « première classe ». Il a épousé Jeanne Laurence Alfrédine CHAPELLE, le 20 juillet 1907, à Rouen, où il a longtemps vécu avant de s'installer au Vaudreuil (au bord de l'Eure). Il est décédé le 20 mars 1952. Bon vivant, amoureux des femmes, terriblement « cérébral », considéré souvent comme un « original », il ne pouvait laisser indifférent ; de grande taille, il était surnommé « Bec de Gaz » par ses amis intimes. Au moment de son décès, ses cahiers furent dispersés et seuls six d'entre-eux, parfois en bien mauvais état, sont parvenus jusqu'à nous, ses descendants ; ils nous présentent un homme exceptionnel, n'ayant connu qu'une gloire éphémère et régionale ; nous avons donc souhaité léguer, à ses successeurs, son « oeuvre » et c'est la raison de cet ouvrage. Certes, au moment des banques de données numériques, il peut sembler désuet d'éditer un ouvrage papier n'ayant pas vocation à la vente ; il nous semblait pourtant inconcevable de ne pas présenter son oeuvre sur le support qu'il avait tant utilisé, même si une version « numérique » est aussi disponible. La méthode était donc simple : recueillir tous les « cahiers » du poète, puis saisir tous les textes sous un logiciel de traitement de texte. Pour ne pas trahir l'auteur, langage et orthographe de l'époque ont été scrupuleusement respectés ; les différentes versions des poèmes, révisés parfois des décennies plus tard, ont été présentées ; les poèmes incomplets sont aussi disponibles. Tous les textes sont présentés par ordre chronologique, sauf en fin d'ouvrage où ont été regroupés les poèmes impossibles à dater. Pour agrémenter l'ouvrage, nous avons choisi de publier aussi les quelques dessins réalisés par Honoré HARMAND, et parvenus jusqu'à nous. Nous avons par ailleurs demandé à un peintre paysagiste ami, René ELIE, l'autorisation de reproduire nombre de ses oeuvres, sans oublier André VAN BEEK, heureux propriétaire de la maison de Philéas LEBESGUE, qu'Honoré HARMAND connaissait bien, en raison de son admiration pour lui, mais aussi par une alliance de cousinage. Alain PREVOT Petit-fils d'Honoré. La folie du poète Visions 12 avril 1906 Sous la pâle clarté d'un flambeau vacillant Un crâne devant moi, j'admirais le Néant J'admirais cette image aux pénétrants mystères Qui figurent la Mort et les douleurs amères Dont l'homme est affligé dans les jours d'ici bas Récompense qu'on donne aux portes du Trépas Telle est la loi suprême et la grave sentence Qui condamne le Crime ainsi que l'Innocence Les femmes les vieillards et les petits enfants Les mortels sont égaux devant les jugements Proclamés sans raison et sans aucune preuve Par un juge inflexible aimant jeter l'épreuve Sur la route où se dresse un abîme fatal Que cache savamment la caresse du Mal Où l'homme, aveugle, va, où il tombe et trébuche Ignorant de son sort sans souci de l'embûche Qu'on a creusé pour lui dans l'ombre du malheur Qui le tient maintenant, pénètre dans son coeur Dans la joie où il cherche un baiser qui console Jusque dans la misère où se fane et s'étiole La belle fleur d'amour, la suprême beauté Richesses sans valeur dont le sort fut doté Trésor mystérieux qui flatte notre envie Qui s'efface aussitôt que disparaît la vie Qui change tristement en un spectre tremblant Drapé dans un linceul qu'on nomme le Néant. Ah ! Que vois-je grand Dieu ma raison frémissante Se trouble, s'obscurcit, l'image est ressemblante C'est bien celle que j'aime et pour qui j'ai pleuré Elle vit dans ce crâne et le crâne a parlé Dans cet os qui remue Elle vient d'apparaître C'est Elle j'en suis sûr je crois la reconnaître A ce regard troublant à ces grands cheveux noirs A cette voix plaintive au sein des désespoirs Oui ce sont ses grands yeux, son doux regard de rêve Semblable à un beau jour qui lentement s'achève Et va plus lent encor se perdre dans la nuit Où tout dort son sommeil dans le Temps qui s'enfuit Ce sont ses lèvres où je cueillais la caresse Qui grise le cerveau et chasse la tristesse Cette source où l'amant s'abreuve du baiser Cherche à calmer la soif qu'il ne peut apaiser Et ce corps tout entier qui tremblait sous l'étreinte J'y vois une blessure où se marque l'empreinte D'une douleur obscure ouvrage d'un méchant Qui doutait de l'amour que prodigue l'enfant Qui te frappais brutal et couronnant son crime D'une honte moqueuse aux yeux de sa victime Sous la pâle clarté d'un flambeau vascillant Elvire en ce temps-là je t'offris au Néant. Non c'est une folie, un repentir qui passe Comme un éclair mortel qui traverse l'espace On a peur et tremblant qu'il vienne jusqu'à soi On se cache il n'est plus ainsi que notre émoi Ce Crâne que j'ador sera toujours le même C'est la mort figurée en un tragique emblème Qu'on a peur d'admirer tant il est effrayant Pourquoi ah j'ai compris le spectacle est trop grand Notre esprit ne veut apprendre ni connaître Quand nous ne sommes plus ce que devient notre être Le crâne parle encor et je veux l'écouter A cette longue étude il faut m'intéresser Je veux savoir aussi au-delà de cette ombre Ce qui vit et respire en la demeure sombre Que le tombeau nous cache et que savent les morts Je veux savoir aussi si nos tristes remords Trouvent un aliment dans la source profonde Qui coule sous la terre où règne un autre monde Ô Elvire, je veux connaître tes amours Depuis ton grand voyage au sein des autres jours J'avais perdu le feu qui dévorait mon âme Dans ton doux souvenir j'entretenais la flamme. De cet amour fatal à la mort condamné Je t'admirais encor en ce crâne adoré Parles ! Dis-moi bien tout, fais moi des confidences As-tu connu la joie ou les pleurs les souffrances Dis-moi ce que tu sais tes rêves entrevus En ces palais sacrés des vivants inconnus Dis-moi as-tu pleuré l'existence cruelle Que tu menais jadis où toujours la querelle Se partageait les jours ravis à la gaieté Dans l'autre monde hélas aurais-tu hérité Des larmes, des regrets dont tu fis la fortune Dans les heures fuyant, tristement une à une Vers un passé qui meurt et s'éveille parfois Pour tourmenter l'oubli aux indulgentes lois En pesant les malheurs de cette vie à l'autre La balance plus lourde a-t-elle vers la nôtre Un penchant incliné ou bien est-ce vers toi Que la douleur incline Elvire réponds-moi « Non loin de ton amour j'ai vécu dans la joie Et quand la mort te guète avide de sa proie Il ne faut pas trembler, on a peur de mourir Mais dans l'autre séjour on vit le souvenir Des heures où l'on aime et des folles chimères Le bonheur consacré aux heures éphémères Chaque jour est suivi d'un jour encor plus beau Il apporte avec lui un chant toujours nouveau Qui grise notre coeur et souvent nous enivre L'homme vit de plaisir pour le plaisir de vivre J'ai vu dans ces palais des amants s'embrasser Après des mois d'absence enfin se retrouver Dans un jardin fleuri j'ai reconnu Cythère Ce temple qu'on adore et méprise sur terre Chez nous est souriant au coeur qui sait prier Et comprendre l'amour en un mot sait aimer J'ai vu la vérité coudoyer le mensonge Le sombre repentir et son grand mal qui ronge J'ai vu le crime obscur flétri et pardonné L'instant où de regret le coupable a pleuré J'ai vu le ciel s'ouvrir et se fermer l'abîme Le pardon est sensible et sait juger le crime Sous la pâle clarté d'un flambeau vascillant Voilà ce que l'on voit dans l'ombre du Néant ». Ah ! Que je suis heureux à cette heure suprême Je ne veux pas pleurer. Mon Elvire que j'aime Vit encor et pour moi a cessé de souffrir Tout renaît avec Elle et tout sait m'attendrir La Nature elle-même a semé de verdure La plaine où le ruisseau timidement murmure Les arbres ont fleuri et le ciel azuré Semble plus souriant à mon coeur rassuré L'amour de ses chansons de son feu qui dévore Dans le crâne a gravé l'image que j'adore J'aime je veux fêter le retour du passé Je veux autour de moi voir le trouble exalté Horreur ! Ah ! Je suis fou cette lèvre glacée Réveille dans mon coeur la douleur effacée Le Crâne n'est qu'un crâne et dans ses trous obscurs J'ai trouvé le malheur dont les projets futurs Veillent déjà cruels auprès de l'Espérance Prêts à empoisonner ma fragile existence Prêts à tout condamner de ce que j'aimerai Et punir le plaisir quand je le défendrai Pourquoi m'être grisé d'une aussi folle extase Pour vider jusqu'au fond le contenu du vase Dont notre lèvre avide a soif à chaque instant Où repose caché un poison violent Le regret superflu aux trompeuses alarmes Je cherchais la gaieté qu'ai-je trouvé ? Des larmes ! Sous la pâle clarté d'un flambeau vascillant Un crâne devant moi j'ai compris le Néant. Honoré HARMAND Ce que j'ai vu 25 mai 1906. Que ne puis-je être hélas un immortel génie Pour chanter le grand rêve où j'aperçus la vie Sous les tableaux changeants de la joie aux douleurs Sous la trompeuse loi des sourires aux pleurs Sur la scène vivante aux sombres comédies Au sein même et sous l'oeil des foules étourdies Et dans l'obscurité comme aux clartés du jour Dans le vice caché au profond de l'amour. C'était par un beau soir tout imprégné de rêve Un de ces soirs d'été où l'heure passe brève, Où le temps fuit rapide emportant nos désirs Comme la brise froide aux sinistres soupirs Je voguais incertain sur l'océan du vide En guidant mon esquif sur ce grand flot stupide Qui grandit les mortels aux portes du Trépas Nom qu'on donne à la route où s'égarent nos pas. Qu'on appelle Destin, hasard ou existence Noms différents entre eux sans grande différence Les rayons affaiblis d'un beau soleil couchant Donnaient à la nature un aspect si charmant Que mon coeur endurci devant cette merveille Sentit comme un reflet de la flamme vermeille Eclairer ma souffrance et mon grand désespoir Comme un dernier rayon sur l'ombre d'un beau soir ; Un souffle de gaieté traversa ma pensée Oubliant mes chagrins ma douleur insensée Je dis à ce tableau dans l'abîme des temps Vas-tu fuir t'effacer pour renaître au Printemps Mais déjà de la nuit la grande écharpe sombre Sur le soleil couchant semblait jeter son ombre Et comme le plaisir aux trompeuses douceurs Le jour disparaissait en de faibles lueurs. Cette heure du couchant comme elle me rappelle Les jours de la gaieté dont la fin est cruelle Il est de ces instants qu'on ne peut oublier Mon frêle esquif allait au gré du nautonier. Les roseaux chancelants sous la brise légère Semblaient courber le front pour saluer la terre Les vagues s'agitaient formant un grand sillon Que la coque traçait, que creusait l'aviron Et courant en rouleaux se heurtant au rivage Elles semblaient vomir la colère et l'outrage Dans ce tableau du soir un instant entrevu Un plaisir passager voilà ce que j'ai vu. Au sein de la forêt sous ses arches profondes J'aperçus un ruisseau qui promenait ses ondes Il coulait ignoré loin des yeux indiscrets Comme les jours d'un homme aux modestes secrets Des fleurs parfums perdus à la tige chétive Etaient tout l'ornement de sa source craintive Caché sous l'herbe fraîche et sous les rameaux verts. Il figurait l'oubli loin des honneurs pervers Modeste en son domaine il coulait en silence Sans orgueil sans désirs méprisant l'opulence Du torrent qu'on admire et qui plaît à nos yeux Quand il va bondissant en flots impétueux En semant la terreur dans son onde troublée Heureux sont les mortels dont la gloire ignorée Sommeille dans l'oubli à l'ombre des grandeurs Dans un lieu solitaire on sèche mieux ses pleurs. Sur les bords du ruisseau assis dans l'herbe humide Un poète songeait sa figure timide Avait l'air de candeur du tout petit enfant Et ses yeux grands ouverts jetaient un feu troublant Comme un désir qui grise et qu'entretient l'ivresse Quand l'amour nous conduit aux bras d'une maîtresse Sa lèvre semblait chaude encor d'un doux baiser Et sans doute en ce lieu il venait pour pleurer Dans le calme si doux de la forêt profonde Pour mieux se recueillir il avait fui le monde. Aux arbres endormis confiant ses malheurs Il venait pour causer de ces instants trompeurs Qui chantent le plaisir et sont couverts de joie L'instant où l'on jouit est l'instant où la proie Est plus facile à prendre et tente mieux l'oiseau Qui la déchire aimant voir saigner le lambeau Et la chair qu'il dépouille est plus appétissante S'offrant mieux à sa faim quand elle est frémissante. Il chanta ses douleurs ses peines et ses maux Les plaintes des mortels sont comme des fléaux Qui s'abattent cruels sur l'homme sans défense Il semble à certains jours qu'on fût pour la souffrance Destinés sans merci sans aucun jugement L'homme naquît sans doute au sein du châtiment. Puis comme un doux frisson le murmure de l'onde Sema dans son coeur vide une douceur féconde Il se sentit bercé par un souffle nouveau Et le monde à ses yeux ne fût plus un bourreau. Son coeur avait parlé à la source ignorée L'onde avait répondu il était consolé Dans ce tableau suprême un instant entrevu L'amant de la nature est celui que j'ai vu Au milieu de sa chambre en des larmes amères Un amant regrettait les heures éphémères Du temps heureux d'amour et de ses voluptés Songes, rêves perdus, dans l'oubli, effacés Il disait se peut-il que l'amitié suprême Passe rapidement dans le coeur d'une femme Se peut-il que l'amour ne vive qu'un matin Et que l'âme se brise aux portes du Destin. La vie était si douce au sein de la campagne Et sur les bords du lac au pied de la montagne Quand nous rêvions tous deux elle disait souvent Sur la barque fragile allons au gré du vent. L'homme a besoin d'aimer, les douceurs d'un beau rêve Sont le consolateur quand le plaisir s'achève Quand l'espérance meurt dans les coeurs le trépas Creuse un vide effrayant qui ne se comble pas. Le temps est un fantôme on le touche il s'efface On l'implore il a fui sans laisser une trace De son passage heureux, seul le temps des douleurs Se grave dans les yeux au passage des pleurs. Vois ces rochers muets vois ces ondes limpides Quand nous les admirons les heures moins rapides Semblent chanter encor dans la brise du soir Notre coeur est fermé aux lois du désespoir Vois ces tapis de mousse humides de rosée Cet arbre reflétant son image adorée Dans le miroir du lac. Vois la lune apparaît Vois sa pâle lumière en un rayon discret Vois la nature en fête et notre âme en délire Ecoutons dans la nuit le roseau qui soupire La chanson du berger qui veille dans les champs La voix de la forêt où s'engouffrent les vents A ce concert étrange où se berce la vie Sachons pour de longs jours arrêter notre envie Sur la vague plaintive aimons le temps s'enfuit Le jour passe tu sais et bientôt dans la nuit Le rêve va mourir et sur nos fronts moroses Le chardon des douleurs va remplacer les roses Dans cet homme attristé d'un bonheur disparu Dans la mort du passé je me suis reconnu. Sous un ciel azuré des bandes amoureuses Promenaient lentement leurs cohortes rêveuses Pèlerins de l'amour au temple du plaisir Elles allaient chanter les stances du Désir La douleur de leur voix et leur marche lascive Avaient de ces flots bleus l'image fugitive Quand leur folle caresse au sein des voluptés Donne un baiser de rêve aux rivages domptés Elles allaient chanter les crimes de Cythère Goûter dans une orgie un plaisir de la terre. Une heure que l'on croît un baiser de l'amour Qui passe qu'on regrette et revit tour à tour Une heure que l'on croît être l'heure suprême Qui chante la douleur mais qu'on adore quand même. La voile de l'esquif qu'enfle un tendre zéphyr Est prête à s'envoler et semble déjà fuir Tous les êtres sont là sur la barque fragile Les amants enfiévrés dont le cerveau fébrile Exhale la folie en désirs exaltés Ont des yeux reflétant des regards enflammés Ils sont grisés d'amour et d'étranges caresses En des baisers brûlants dévorent leurs maîtresses Le départ a sonné ils s'éloignent du port Où vont ces détraqués peut-être vers la mort Ils vont insouciants déjà loin du rivage L'esquif est entraîné sous un ciel sans nuage Ils voguent ces heureux vers un lieu incertain Sur les flots argentés d'un souriant Destin Tout semble souriant dans l'avenir qui s'ouvre On ne sent pas le mal quand le Désir le couvre Les arbres oscillants sous la brise légère Chantent de ces mortels la gloire passagère Les fleurs ont un parfum troublant mystérieux Qui grise le cerveau et fait briller les yeux Les ruisseaux des forêts et les sources profondes De leurs flots enchantés semblent grossir les ondes La Nature a changé et la marche du temps Accélère son pas dans les chemins si grands. Tout chante tout est gai. La voix de la nature Pour cette heure d'amour en son faible murmure Semble chanter aussi l'heure où l'on veut aimer Que suit l'autre heure hélas celle qui fait pleurer. Eh ! Qu'est-ce cette foule au fond de cette allée Qui s'écoule en riant bruyante échevelée Quel étrange spectacle admirable odieux Des femmes des enfants, des jeunes et des vieux C'est le peuple venu aux festins aux orgies Pour consumer le feu des ses ignominies C'est la folle jeunesse et les vieillards tremblants Qui viennent s'amuser aux jeux des grands enfants C'est le flot incertain la vague qui se brise C'est le baiser perdu sur la lèvre incomprise L'esquif qui les guidait a pour nom le Bonheur Il cache dans ses flancs la trompeuse douleur Dans un baiser troublant un étrange délire Qui rôde autour de nous dans l'ombre du sourire Il s'éloigne du port, quand arrive le soir Un autre le remplace et c'est le Désespoir. Ah ! Que vois-je sortir des maisons éclairées Des êtres trébuchant et d'épaisses fumées Leurs pas sont vacillants comme sont les roseaux Que le vent, dans la nuit, incline sur les eaux Horreur ! Des femmes nues des yeux au regard sombre Des fantômes affreux qui se cachent dans l'ombre Des hommes enivrés qui murmurent des mots Des amantes pleurant de sinistres sanglots Une longue cohorte où se vautre l'ivresse Un souffle de dégoût un soupir de paresse Un rivage jonché de cadavres tremblants Un tableau de la mort et les cris déchirants Des épaves d'amour de pâles figurantes Des scènes qu'on vivait dans le temps des bacchantes Une foule éperdue aux portes de la mort Des mortels innocents des fautes de leur sort. Quel lugubre tableau la vague rugissante Ramasse tous les corps et sa bave méchante Entraîne loin du port tous ces infortunés Tous ces enfants du siècle à la mort condamnés Et dans tout ce mélange indescriptible ouvrage Etalant à nos yeux la plus sanglante page Dans la nuit de l'amour. Un fantôme égayé Sourit de voir le monde à la mort entraîné Qui es-tu spectre affreux cynique personnage Comment te nomme-t-on et quel est ton présage ? Rions désabusés ! Car je l'ai reconnu La Mort et les mortels voilà ce que j'ai vu ! Cette vision m'a été inspirée un soir de l'an dernier. Je l'ai traduite dans le rythme imposé par la littérature. Elle explique tout à fait la vie telle que je la vois à présent. Peut-être la critique la condamnerait-elle mais ceux qui ont vécu ne changeront rien au fond du poème c'est la vérité en vision. Je n'ai pas écrit cette poésie sous l'inspiration d'une lecture. C'est ce que j'ai vu un soir en regardant dans la nuit c'est que voient les poètes quand les muses se bercent dans l'ombre. Honoré HARMAND Philosophie A mon ami Justin RENARD 24 août 1905 Au sein de l'existence où se joue notre envie Des êtres malheureux un instant voient le jour Et les sombres ténèbres de la Philosophie Sont un baiser de rêve à leur fatal amour. Bien loin de cette foule où l'esprit égaré Se perd insouciant dans un vaste chemin Ils méprisent la vie comme un songe effacé Comme un jour de plaisir resté sans lendemain Ils luttent pour la joie et leurs yeux pleins de larmes Semblent dire au bonheur, pour nous tu n'es pas né Donnes à tes favoris la douceur de tes charmes Que demande un coupable quand il est condamné Rien des jours d'aujourd'hui, rien pour ceux de demain Il vogue sans espoir sur les flots du malheur Il est né pour souffrir. Qu'importe son Destin Les coups de l'infortune ne frappent pas son coeur Il rit de la souffrance et loin de l'effrayer Ce mot plein d'amertume qu'on ne peut adoucir Lui semble naturel comme le mot aimer Puisque l'un comme l'autre fait tout autant souffrir. Justin reconnais-tu dans cette sombre image Notre vie incertaine, nos tourments nos douleurs Je veux faire un volume et la première page Semble attendrir déjà la source de mes pleurs Depuis longtemps ami, unissant nos idées Nous avons vu la vie sous le même horizon Mais aussi des nuages, traversant tes pensées De leur incertitude ont frappé ta raison Tu as crû que l'amour a des heures suprêmes Où la vie moins cruelle adoucit tous les maux Tu as été trompé ; ces heures elles-mêmes D'un langage sacré t'ont parlé des tombeaux Tu les as écoutées ; bien d'autres avant toi Sur cette longue route ont égaré leurs pas Ton coeur comme les autres soumis à cette loi Au seuil de l'espérance a heurté le trépas Je n'ai pas échappé à la lourde caresse Des lèvres enfiévrées dont le feu nous dévore Et dans les bras tremblants d'une folle maîtresse J'ose le confesser oui je me berce encore Mais ce n'est plus le feu des heures du passé Qui consume le coeur de la foule en délire C'est le souffle divin d'un beau rêve effacé C'est le son qui s'échappe des accords de ma lyre Ah quand ton coeur usé par l'amour adultère Aura désaltéré sa fièvre dévorante A la source maudite aux lèvres d'une mère Tu rougiras du crime en méprisant l'amante Tu seras comme moi ami écoutes bien Et tu n'auras pas peur de voir la mort en face Dans la belle nature cherchant un vrai soutien Tu oublieras ton mal, tout en perdant sa trace Jetons un grand linceul sur ce qui est passé Et parlons d'autres choses ; de notre caractère Pourquoi ? Comme un pendule ton cerveau balancé Va-t'il de la gaieté au temple solitaire ? Pourquoi suivant les heures, ton esprit incertain Aime-t'il d'un enfant la suprême caresse Ou bien dans un beau rêve entrevu le matin Adores-tu l'image d'une jeune maîtresse Ou bien du fatalisme en discutant les lois Jettes-tu ta colère aux pieds de l'existence Ou bien allant rêver à l'ombre des grands bois Du côté de la vie penches-tu la balance. Ou la voix de la mort t'appelle et tu l'écoutes Tu n'es plus philosophe et la vie te fait peur Tu es découragé et tu crois à tes doutes Le matérialisme est maître de ton coeur Ecoutes ta raison seule philosophie Que j'aime retrouver quand vient l'incertitude Le coeur change souvent, bien fol est qui s'y fie Je le sais, cher Justin, car j'en ai fait l'étude Aujourd'hui dans l'aisance ma triste vie s'écoule Demain dans la misère un instant égaré Peut-être recevrai-je le mépris de la foule Mais dans mon existence rien ne sera changé Je n'irai pas plus loin étendre mon envie Je n'irai pas plus loin glorifier mon sort Et malgré les douleurs dont m'a doté la vie Je me sens éloigné des affres de la mort Je ne demande rien aux bienfaits de la terre Je ne voudrais adoucir sa cruelle agonie Il existe un remède à ta dure souffrance Ce remède suprême, c'est la philosophie. Honoré HARMAND L'ébauche (Les visions du poète) A mon ami Robert BUSNEL 28 août 1905 Depuis longtemps déjà on parle de la vie Sous mille et un costumes, bien souvent travestie On nous l'a présentée, riante échevelée Suivant que des poètes la muse tracassée Etait dans la gaieté ou bien le désespoir Alors ! On l'habillait dans un grand linceul noir Et les poisons suprêmes, fatales espérances La faisaient se traîner dans des flots de souffrances Et l'on voyait son spectre au regard languissant Sonder d'un oeil fiévreux les portes du néant. La vie, qu'est-ce après tout ? Un souffle, une fumée L'étincelle que donne la bûche consumée Quand dans l'âtre noircie, de sa douce chaleur Elle adoucit du froid la mortelle rigueur La vie, mais c'est l'image d'une joie passagère C'est l'ombre d'un beau rêve, d'une gloire éphémère C'est le dernier regard d'un mortel expirant C'est les derniers rayons qu'exhale le couchant C'est la plainte du coeur que l'amour a blessé C'est dans un avenir les regrets du passé La vie, c'est autre chose ! Pour ceux qui savent lire Dans son livre sacré. Moi, je vais te le dire La vie, c'est une ébauche, c'est une mise en place C'est une allégorie que le Destin nous trace ; Suivant que le cerveau la méprise ou l'ador Elle est faite d'argile où sur un socle d'or On la voit s'élever, grandir, être chef d'oeuvre Sous la main de l'artiste qui sourit à son oeuvre Hier j'ai fait un rêve ; je me croyais artiste Dans un grand atelier à l'aspect fantaisiste Je modelais le socle d'une oeuvre originale D'un style bien moderne, d'une idée peu banale Je voulais de ma vie reconstruisant l'image Adorer mon passé dans ce précieux ouvrage Mais de sombres lueurs éclairant ma détresse Ont frôlé mes visions d'une lourde caresse Ce que j'ai vu Robert, comme c'était étrange Une traînée de boue, un grand ruisseau de fange Coulait sur les tombeaux d'un vaste cimetière Tout était endormi dans la nature entière Pas un souffle, un murmure, un gazouillis d'oiseaux Un remuement de feuilles, un soupir de roseaux Rien qu'une plainte aiguë, un grand cri de douleur Un râle répété par un écho moqueur J'étais seul au milieu de ce tableau de mort Assis sur une pierre je discutais mon sort Je revoyais cette heure où dans de petits langes Je dormais, comme au ciel doivent dormir les anges Je revoyais ces masques qui font peur aux enfants Je veux parler de ceux qu'on appelle parents Criminels et bourreaux qui pour l'heure d'amour Se soucient peu des suites d'une folie d'un jour Je revoyais mes pas, égarés dans le vice Et je pleurais, Robert, d'être le sacrifice Offert à cet autel que l'on nomme la vie Fatalité néant, beau rêve qu'on oublie Je revoyais l'amour et ses trompeuses lois Les regrets d'aujourd'hui les désirs d'autrefois Une voix me parla, tout tremblait dans on être J'entendis un mot, un vague mot « Peut-être » La vie tient à ce mot et vous l'aimez quand même Pourquoi ? Parce qu'un jour une extase suprême A laissé dans le coeur une goutte de miel Mais au fond de la coupe, il reste encor du fiel Et les lèvres avides buvant jusqu'à la lie Au fond du vase impur trouvent leur agonie On rit de ces grands mots, mais ne sont-ils pas vrais La mort ne prévient pas elle nous suit de près En vain on veut lutter mais elle est le plus fort On veut la fuir à droite elle nous frappe à gauche La vie c'est une étude et j'explique la mort D'un côté le chef d'oeuvre et de l'autre l'ébauche. Honoré HARMAND La Pâquerette 31 août 1905 Loin du bruit, vivant ignorée Je suis la fleur, chère aux amants Et que cueille la bien aimée Dans les jours heureux du printemps Ma tige fragile et légère Se balance au souffle du vent Comme se berce une chimère Dans les rêves d'un jeune enfant Mon nom aisément se devine Je vis modeste dans les champs Mes pétales couleur d'hermine Semblent de grands papillons blancs Je suis le symbole suprême Le grand conseiller des amours Et l'on m'admire quand on aime En effeuillant mes beaux atours J'explique aux amants le problème Qui se cache aux yeux des jaloux Quand mon pétale dit je t'aime Les coeurs méchants se font plus doux Parfois de trompeuses chimères Tout bas soupirent un aveu Les douleurs semblent moins amères Quand mon pétale dit « un peu » Il est des jours dans l'existence Où le bonheur vient tout à coup Apportant avec l'espérance Le doux murmure du « beaucoup » Dans les heures qui passent brèves Au sein de mon isolement Sous la caresse des beaux rêves On aime « Passionnément » Mais dans le ciel de gros nuages Jettent parfois l'obscurité Sur le grand livre aux belles pages L'oubli souvent s'est arrêté Alors tristement on me cueille On me méprise un peu partout C'est la colère qui m'accueille Quand on arrache un « Pas du tout » Je suis le symbole suprême Le grand conseiller des amours Et l'on m'admire quand on aime En effeuillant mes blancs atours Honoré HARMAND La chaumière 6 avril 1906 Dans un coin retiré d'une sombre campagne Se dresse un petit toit de chaume recouvert C'est là où bien souvent ma lyre s'accompagne Aux derniers bruits du soir dont j'aime le concert Le voyageur qui passe en voyant ma chaumière S'arrête et sur ses murs grave parfois son nom Comme on grave des mots sur les tombes de pierre Où l'herbe pousse et croît à la belle saison C'est là où j'ai connu le Plaisir, la jeunesse Là où j'ai feuilleté le livre des amours C'est là où j'ai connu le Baiser, la Caresse Du temps qui fuit rapide emportant les beaux jours C'est là où j'ai rêvé des folles espérances Que l'on cherche à vingt ans au sein du vrai bonheur Quand j'étais à l'abri des cruelles souffrances Qui surgissent Hélas des blessures du coeur Je vivais très heureux dans mon petit domaine Rien ne troublait mon rêve et mon illusion Grandissait chaque fois que sa troublante haleine Exhalait la gaieté en ma confusion Je ne demandais rien aux lois de la Richesse N'avais-je pas l'amour, qui calmait mes désirs Les yeux couleur d'azur de ma douce maîtresse De leur regard troublant effaçaient mes soupirs Mais le temps a passé comme passent les roses Qu'on respire aujourd'hui pour les cueillir demain Le bonheur disparut et les heures moroses Ont bien avant le soir assombri mon Destin Un jour vers d'autres cieux mon amante infidèle S'est enfuie oubliant tous nos pensers secrets Seul avec ma douleur pour me consoler d'Elle J'ai chanté du passé les funèbres regrets Je suis venu pleurer où jadis le sourire Me grisait follement de ses accents moqueurs Dans ce palais obscur, j'aime revoir et lire Les mots qu'elle traçait dans ses aveux menteurs J'aime souffrir encor pour Celle qui m'est chère Malgré sa trahison je ne peux l'oublier Je suis fou il est vrai, mais j'aime la chimère Il est des jours heureux qu'on doit se rappeler Je suis un voyageur les murs de ma chaumière S'offrent à mon ciseau je veux graver son nom Sur ce temple sacré où l'amour éphémère Viendra peut-être un jour implorer le pardon. Honoré HARMAND La vague A mon ami Justin RENARD, Souvenir de mon voyage à Dieppe le 18 septembre 1905 Version du 6 avril 1906 Ce soir, j'ai parlé à la grosse Vague, Et j'ai dit : « pourquoi ta caresse vague Touche-t-elle au port Pour se retirer bien loin de la rive, Comme un pâle enfant à l'âme chétive Effrayé du Sort ? » La Vague m'a dit : « je suis une amante Qui frôle en passant de sa lèvre errante Un front inconnu Quand tout endormi dans un grand mystère Semble agonisant et que sur la Terre Le soir est venu » J'ai dit à la Vague : « au fond de l'abîme Pourquoi plonges-tu la faible victime Le pauvre marin Quand il va joyeux, bien loin du rivage Et revient le soir, traqué par l'orage Qui signe sa fin ? » La Vague m'a dit : « je suis de la vie L'image qui plait et que l'homme envie Quand il est heureux Mais souvent hélas je deviens obscure Comme Elle je change et tout bas murmure Mes chants douloureux » J'ai dit à la Vague : « au sein de tes ondes Pourquoi caches-tu les heures profondes Et le Désespoir Pourquoi lances-tu ta folle colère Contre le pêcheur dont la vie amère Est si dure à voir ? » La Vague m'a dit : « quand l'heure est venue Tu ris et la mort est la bienvenue Dans ton coeur souffrant Mais elle s'en va jeter sa vengeance Dans un autre asile où son inconstance Berce l'Innocent » J'ai dit à la vague : « au sein des ténèbres Combien comptes-tu de drames funèbres De fatales morts ? Le nombre en est grand et l'Heure suprême Doit en accusant ta colère extrême Noircir tes remords » La Vague m'a dit : « à l'heure du Rêve Quand l'amour arrache une extase brève A tes longs soupirs De tes yeux rougis s'échappent des larmes Et le repentir grandit les alarmes De tes souvenirs ». Honoré HARMAND Nuit de septembre 18 septembre 1905 C'était dans la nuit d'un jour de septembre Que Pierrot tremblant entra dans ma chambre Me conter ses maux Et ses yeux pleuraient d'innocentes larmes Et son coeur meurtri disait les alarmes Des coeurs en lambeaux Il avait perdu sa douce Pierrette Enfant aux beaux yeux, fragile conquête Au sein du Plaisir Offre du destin que la mort réclame Baiser de l'amour et enivrante flamme Faite d'un désir Ils s'aimaient bien fort dans une mansarde Où se balançait dans la lueur blafarde D'un pâle flambeau Mais il suffisait, et dans leur détresse Ils vivaient heureux dans une caresse Que le monde est beau Ils vivaient heureux mais dans cette vie Où dans la douleur l'extase ravie Passe tristement Il existe peu de bonheur durable La même sentence atteint le coupable Comme l'innocent Il me raconta son touchant poème A peine ébauché et sa face blême Disant sa douleur N'avait plus le feu des douces caresses Songes effacés, suaves promesses Que dicte le coeur Je le consolais mais peine perdue Le pauvre Pierrot de la disparue Conservait le deuil D'un consolateur la caresse vaine Ne peut protéger la faiblesse humaine Des lois du cercueil Puis sous ses yeux bleus j'ouvris un grand livre Où j'avais écrit comment on doit vivre Dans les jours d'ennuis Il lut mon passé mes heures suprêmes Les pages d'amour sont toutes les mêmes Aux yeux de l'oubli Le vent agitait les feuilles jaunies Emblèmes frappants dont les agonies Expliquent le sort Pierrot regardant la route jonchée Me dit « la nature est-elle touchée Aussi de la mort ? » Mais quand de l'hiver les tristes ravages Ont tout effeuillé et que les orages Semblent disparus Aux clartés du jour tout semble renaître En est-il ainsi des lois de notre être Quand l'homme n'est plus Dans un lieu plus pur chante-t-il sa gloire Est-il pour la lutte un peu de victoire Au pauvre mortel Tout ce qui s'éteint qui meurt sur la terre Dans une autre vie a-t-il sa chimère L'azur d'un beau ciel Ou bien malheureux dans un autre monde Voit-il s'écouler la source profonde Des grands désespoirs D'un signe fatal marque-t-il la page Où se dessinait la suprême image De ses rêves noirs Puis un grand silence aux lourdes caresses Du pauvre Pierrot grandit les tristesses De peine et d'effroi Les feuilles mortes frappant aux fenêtres Semblaient expliquer ce que sont les êtres Comme lui et moi. Honoré HARMAND Le Retour A mon ami Auguste PAIN En souvenir de mon voyage à Fécamp 28 septembre 1905 Déjà tout est changé dans la vieille cité D'un frisson de terreur le peuple est agité Cette foule haletante familles de pécheurs Semble avec le retour attendre des malheurs On a dit que là-bas dans le vaste horizon Des barques revenaient de la grande saison On a dit ! Mais c'est vrai. Regardez sur la grève Cette masse compacte, cette image de rêve Voyez ces faces blêmes et ces coeurs angoissés Ces regards pleins de fièvre presque désespérés Voyez ! Le peuple attend le retour de la vie Car avec les pécheurs elle semblait partie Une voile oscillante apparaît tout là-bas On croit la deviner ! Mais on ne la voit pas C'est la voile d'un tel ! Non, c'est celle d'un autre ! Une vieille en pleurant, tout bas dit, c'est la nôtre Elle appartient à tous et tous ils croient la voir A cette heure suprême tout leur parle d'espoir Les enfants souriants en causant à leur mère Disent, les innocents, tiens voilà petit frère Regarde donc, maman, tu vois dans le lointain C'est sa barque qui vient, c'est elle, j'en suis certain Les petits s'intéressent aux angoisses des grands Les fiancées sont là pour revoir leurs amants Les parents inquiets du retour de leur « fieu » En remuant leurs lèvres semblent parler à Dieu Au loin un point jaunâtre se berce mollement C'est la première barque elle vient doucement Elle avance, on la voit, c'est celle de Jean-Pierre Cette fois, c'est bien lui, dit, tout heureux, son père Eh, quoi, on ne meurt pas pour un si court voyage Je l'ai fait plusieurs fois ! Mais quand on a mon age La rame semble lourde à nos bras fatigués Eh ! Puis mes picaillons je les ai bien gagnés Jean fera comme moi quand on a du courage On n'a pas peur des flots et l'on brave l'orage Une autre barque, encore, s'avance vers le port Et chacun se demande dans un frisson de mort Ils vont nous raconter ce qu'ils sont devenus Nos gens reviennent-ils ? Où sont-ils disparus ? Mon fils est-il vivant ? Mon homme est-il à bord ? Voilà ce qu'on entend, ah, quel suprême accord Se mêle au bruit du vent qui agite les flots Les épouses en larmes les mères en sanglots Elles pleurent d'avance, car un triste présage Est venu cette nuit sous une folle image Leur parler de tempête de voiles déchirées D'hommes fous de terreur et de barques sombrées Les voiles déployées s'enflent au gré du vent Bientôt pour quelques-uns va cesser le tourment Et bientôt pour les autres apprenant du nouveau Les gars en larmoyant vont parler d'un tombeau D'un long jour de brouillard d'une barque perdue D'une lutte terrible de la mort entrevue D'un rayon d'espérance en voyant des beaux jours Puis cruauté du sort ! Disparus pour toujours. Les voilà débarqués ! Ah, voyez ces étreintes Ces baisers, ces caresses qui se heurtent aux plaintes Voyez ces grosses larmes échappées de leurs yeux Ces pleurs disant la joie des tendres amoureux Et ces baisers d'enfants sur le front de leur père Qui oublie maintenant les longs mois de misère Puis voyez le linceul jeté sur l'existence Les mauvaises nouvelles qui expliquent l'absence De ceux qui sont restés pour ne plus revenir Ecoutez les sanglots qu'on ne peut retenir Suivez ce long cortège de veuves d'orphelins Et comme eux en pleurant insultez les destins Mais l'année passera et quand le gai soleil Chantera du printemps le fragile réveil Vous verrez ceux-là mêmes qui sourient aujourd'hui S'apprêter et partir et vous verrez l'ennui Planer sur la cité comme plane le deuil Sur la chère dépouille que garde le cercueil Vous entendrez les vieux expliquer leur Destin « L'Au revoir d'aujourd'hui », c'est l'adieu pour demain. Honoré HARMAND Le désespoir Version 8 avril 1906 Eh quoi toujours bercé par les flots du malheur Mon esquif ira-t-il emportant ma douleur Vers le même horizon Et n'aurai-je ici-bas pour consoler mes larmes Que ma philosophie et de sombres alarmes Pour guider ma raison N'aurai-je pour tout bien qu'une lyre plaintive Pour toujours regretter la gaieté fugitive Et le plaisir qui passe Et verrai-je toujours le bonheur s'effacer Comme tous les mortels ai-je droit de l'aimer Et de suivre sa trace N'aurai-je qu'à pleurer mes tendres souvenirs Et dans mon coeur meurtri, verrai-je les désirs Trop vite consumés Jeter leur fiel brutal et leur longue souffrance Ou bien ai-je encor droit à la douce espérance Qui plait aux affligés Eh si j'avais osé braver la loi suprême Dans les ordres divins concentrer le blasphème J'eus compris la sentence Qui frappe sans pitié tous les usurpateurs D'une loi qui punit de ses foudres vengeurs La désobéissance Je n'ai rien demandé aux plaisirs ici bas Je n'ai rien accepté de la part des combats Qui revient au guerrier Je voulais seulement dans mon petit domaine Loin de la médisance encor plus de la haine Voir mes jours s'écouler Je voulais dans le sein d'une épouse chérie Goûter tout le bonheur que procure la vie Aux douces hyménées Je voulais le baiser d'un enfant qu'on ador Et sur sa tête chère aux épais cheveux d'or Voir passer les années Je voulais les frissons du suprême bonheur Le Destin me donna comme consolateur La Plainte qui fait mal Il me faut l'embrasser comme une douce amante Il me faut retenir sur ma lèvre brûlante Son murmure fatal Je ne demandais rien qu'un peu de jouissance Un peu de cette joie où le rire et l'aisance Se disputent une place Mais j'ai reçu les pleurs la tristesse ne retour C'est peu pour adoucir l'amertume d'un jour Où la gaieté s'efface Pourquoi me frappez-vous aussi injustement Quel crime ai-je commis pour un tel châtiment Que serait la sentence ? M'élevant contre vous, si j'osais proclamer Que vous êtes des dieux faits pour vous amuser Des lois de l'existence Mais j'ai peur que la foudre qui gronde dans vos mains Se répande et entraîne dans ses flots inhumains Ma dernière chimère Peut-être mes insultes excitant vos projets Grossiraient follement la source des regrets Qu'exhale ma colère Peut-être que la joie qui passe dans mon coeur Est un bienfait perdu et qui vient par erreur Me parler d'espérance En frappant lentement la douleur la plus vive Peut-être enfantiez-vous la gaieté fugitive Pour grandir ma souffrance Eh ! Pourquoi prodiguer votre rage incertaine Que frappez-vous en moi une chimère humaine Un corps qui fut votre oeuvre Pourquoi cette harmonie et pourquoi de grand art Pourquoi donc enfanter si quelques ans plus tard Vous brisez le chef d'oeuvre Il vous plaisait sans doute, aujourd'hui de construire D'adorer vos travaux et demain les détruire Quelle étrange folie Ah je comprends pourquoi nos plaintes opportunes Et nos menaces vaines, nos grandes infortunes Sont les lois de la vie Je n'irai plus jamais importuner le sort Dans cette vie infâme l'homme n'a point de port Il ne fait que passer Ô mort délivres-moi de ces fers qui m'enchaînent Laisse moi m'éloigner sur tes flots qui m'entraînent Où tout doit s'effacer. Honoré HARMAND L'heure du Souvenir 10 avril 1906 Dans l'aspect douloureux d'un sombre cimetière Se dresse un monument dont la simplicité Frappe tous les regards en ce lieu solitaire Où le passant rêveur s'est souvent arrêté Sur une croix de fer se lit une préface Qui dit l'âge et le nom du mortel endormi Dans ce séjour suprême où chacun a sa place Où règne le silence et la mort et l'oubli En lisant l'inconnu sent passer dans son âme Un frisson de pitié et de grand désespoir Vingt ans l'âge d'amour l'âge d'or de la femme L'âge où le coeur n'est pas enveloppé de noir L'âge du vrai bonheur de la folle jeunesse L'âge où loin des soucis qu'enfantent certains jours L'homme sait ignorer la brutale caresse De la douce gaieté aux trompeuses amours Mais pourquoi m'arrêter aux sentiments du monde Associer mes pleurs aux larmes du passant N'ai-je donc pas assez de ma douleur profonde Pour insulter le Sort et blâmer le Néant Oui ma douleur suffit à ma juste colère Et le Temps qui s'envole emportant mes soupirs N'adoucira jamais la fatale chimère Qui vivra malgré tout dans mes grands souvenirs Le soir je viens souvent consoler ma tristesse Près de celle qui dort son éternel repos Je crois la voir dans l'ombre où ma lourde détresse Cherche un peu du Passé dans le sein des échos J'interroge ces lieux où ma timide enfance S'écoulait à l'abri des pleurs et des tourments Sublime en son partage avec la bienveillance D'une enfant comme moi plus vieille de deux ans Mais la nature en deuil me répond plus étrange Qu'au temps où le plaisir sur nos fronts innocents Gravait son nom sacré comme l'âme d'un ange Qui vole dans le ciel aux mystères si grands La source qui s'écoule au sein de la prairie Les arbres entassés dans la grande forêt N'ont plus comme autrefois un air de féerie Une voix qui troublait le rêveur indiscret Il semble qu'un fléau caché dans les ténèbres Veille sur les tombeaux des mânes endormis Et d'un zèle expliqué en des plaintes funèbres Il garde ces palais aux vivants interdits Il semble que la nuit pour moi se fait plus sombre Que ma douleur grandit l'image du passé Il semble que tout meurt dans l'oubli et dans l'ombre De ce que je réclame à mon rêve effacé Je comprends le Destin a changé cette vie Lui la cause du deuil des choses d'ici bas Il a droit de frapper sans jamais que l'on crie Son injuste courroux ne se conteste pas Il commande au Trépas à la belle Nature Inflexible et cruel il méprise le Bien Il rit de la prière et du tendre murmure Il est maître absolu, près de lui Tout est Rien. Honoré HARMAND Rêves et réalités 11 mars 1906 Combien de frissons de belles images Le rêve prodigue à nos faibles coeurs Quand son livre d'or nous montre les pages Où se lit partout le doux mot « bonheurs » Calme est le séjour où notre chimère Nous conduit bien loin des sombres douleurs Grand est le destin qui rend moins amère La dure caresse de nos malheurs Cette paix suprême oui je l'ai connue A l'âge ou l'enfant ne sait pas douter Mais plus tard hélas je l'ai trop vécue Et j'ai trop souffert pour la regretter Je vivais heureux et dans cette vie Où tout disparaît jusqu'aux souvenirs J'ignorais pourquoi l'extase ravie Change notre joie en tristes soupirs Le jour commençait et la nuit affreuse Pour moi n'avait pas la grande frayeur Qui trouble souvent notre âme peureuse Comme un spectre noir au rire moqueur C'était l'âge d'or et de la jeunesse L'âge dont les vieux ont souvent parlé L'âge où sans souci d'aucune détresse L'homme est à l'abri de l'adversité Quinze ans ont passé et de gros nuages Dans l'azur du ciel se sont arrêtés Alors j'ai compris les nombreux ravages Que le rêve fait aux réalités L'Espérance a fui les noires ténèbres Qui m'enveloppaient de chagrins nouveaux Depuis ce temps-là les rêves funèbres Au sein de la nuit me semblent plus beaux Honoré HARMAND Les douleurs du poète 1er novembre 1905 Le 11 mars 1906 Souvent dans le silence où se berce mes rêves Quand mon grand désespoir me parle du passé Je pleure les beaux jours aux chimères si brèves Qui passent ici-bas comme un songe effacé. Je pleure et les échos de la forêt profonde Répètent le secret de mes sombres douleurs Comme l'écho troublé des murmures de l'onde Chante du nautonier les joyeuses clameurs Pourquoi ravir ainsi de belles espérances A mon coeur malheureux d'avoir trop regretté Dis-moi destin cruel gardes-tu des souffrances Pour me frapper encor l'instant de la gaieté Dis-moi si chaque fleur au sein de la nature D'un langage sacré me parlera d'amour Et si je guérirai de l'affreuse blessure Que me fit du passé le funeste retour Je t'interroge en vain que vas-tu me répondre Des choses que je sais déjà depuis longtemps J'ai senti ma raison obscure se confondre Dans l'abîme profond qu'on appelle le Temps. Je comprends le problème et les lois de la vie Le bonheur n'est pas fait pour un désabusé Un beau rêve vécu une extase ravie Et dans le monde hélas pour moi tout est usé Si je cueille une fleur bien vite elle se fane Comme mon espérance aux rayons du malheur La caresse innocente est un baiser profane A ma lèvre qui tremble à la moindre frayeur La cloche au son plaintif d'une voix plus étrange Ne chante plus pour moi que d'amers souvenirs Elle a tout confondu dans un triste mélange Ma gaieté souriante et mes profonds soupirs Eh ! Qu'importe après tout la source du mystère Qui jette son linceul sur mon rêve effacé Pourquoi troubler mes jours d'une vaine colère Je ne demandais rien on ne m'a rien donné. Honoré HARMAND L'isolement 16 novembre 1905 Quand le crépuscule embrassant la terre Jette la douleur comme une misère Sur nos espérances Je chante mes maux au jour qui s'enfuit Et je dis aussi à la sombre nuit Toutes mes souffrances J'aime respirer cet air qui m'enivre Quand dans la nature tout cesse de vivre Jusqu'au lendemain Et que les échos, la brise du soir Répètent mes pleurs et mon désespoir Aux lois du Destin J'aime entendre aussi les tristes concerts Les sons de la cloche qui trouble les airs De ses harmonies Comme la jeunesse aime les plaisirs J'aime le silence et ses longs soupirs Faits de rêveries J'aime les regards du soleil couchant Quand à l'horizon il va lentement Perdre sa lumière Et que ses rayons d'un baiser de rêve Embrassent encore le jour qui s'achève Comme une chimère Cette heure suprême m'explique la vie Et tous les secrets qu'elle me confie Chantent les douleurs Que mon coeur exhale aux ombres errantes Aux heures qui passent tristes figurantes De tous mes malheurs Puis quand tout s'efface et que les ténèbres Ont développé leurs voiles funèbres Sur le jour qui fuit Je confie mes peines au profond silence Qui de son baiser glace l'existence Au sein de la nuit Et je dis pourquoi, la belle nature Les arbres qui perdent leur verte parure Au seuil des hivers Semblent ils renaître avec les beaux jours En est-il de même de tous nos amours Aux regrets amers Hélas le bonheur quand il disparaît Emporte avec lui le triste secret Des illusions Il ne reste plus à nos coeurs usés Que quelques débris de jouets brisés Des confusions L'homme ainsi frappé d'un cruel Destin Féconde aujourd'hui les pleurs de demain Et dans sa colère Il nourrit sa haine des mépris du sort Il a peur de vivre et parle de mort Dans chaque prière Moi je suis cet être, je n'espère plus Dans mon existence tout est superflu Jusqu'à mes douleurs Ô mort qui prends soin des maux d'ici-bas Emporte avec toi vers d'autres trépas Mes ombres malheurs Honoré HARMAND Le retour de Pierrette 20 novembre 1905 Depuis longtemps déjà qu'elle avait disparu Pierrot ne songeait plus à sa douce Pierrette Il disait en riant son amour imprévu N'a duré qu le temps d'une folle amourette Le Plaisir l'appela, écoutant ses accords Et voulant oublier ses misères passées Il partit le coeur gai et l'âme sans remords Vers le palais du rêve aux chères hyménées Mais un jour le plaisir aux joyeuses clameurs Ne chanta plus hélas ses chansons éphémères Et Pierrot chancelant sous le poids des douleurs S'enfuit loin de la joie emportant ses chimères Il partit loin du bruit au sein de la forêt Et dans les murs glacés d'une sombre demeure Seul avec sa tristesse il vécut en secret Espérant dans la vie une place meilleure C'est là que je l'ai vu, des larmes plein les yeux Ecrire du passé les pages d'espérance C'est là que j'ai trouvé un être malheureux Se traîner languissant au seuil de l'existence Il pleurait les beaux jours où la franche gaieté Chante aux coeurs des amants son langage suprême Il pleurait les douleurs de ce temps regretté Le temps de la jeunesse et le temps où l'on aime Tout à coup les échos de la brise du soir Apportèrent au seuil de la demeure sombre Un murmure, une plainte, un cri de désespoir Et près de lui, Pierrot crut voir passer une ombre Dans le calme profond de la grande forêt Une voix murmurant une faible prière Dit dans l'isolement j'ai suivi le regret Ecoute cher Pierrot c'est la voix qui t'est chère C'est la voix de Pierrette elle t'aime toujours Peut-être dans ton coeur des pages effacées Ne gardent plus le feu de nos tendres amours Dis-moi ces pages d'or sont-elles oubliées Vois de mes yeux rougis les pleurs du repentir S'échappent tristement sur ma lèvre expirante En songeant au passé tu dois te souvenir Des pleurs qui disent tout d'une voix si touchante Pierrot depuis ce jour d'un style harmonieux Ecrit pour l'avenir les lois de l'existence Et quand Pierrette pleure il ouvre sous ses yeux Le livre des amours au doux mot Espérance. Honoré HARMAND Nuit de Novembre 2 novembre 1905 Onze heures sonnaient l'heure du repos Troublant de la nuit le profond silence Onze heures sonnaient et tous les échos De la vieille cloche hâtaient la cadence La nuit était sombre et le froid brutal D'un souffle glacé ébranlait ma porte Comme fait l'amour au baiser fatal Quand il vit encor sur la lèvre morte La neige tombait en gros tourbillons De son blanc linceul recouvrant la terre Elle ressemblait à des papillons Voltigeant le soir près de la lumière Dans ses tourbillons la voix du passé Chantait mes douleurs au sein des ténèbres Et les souvenirs d'un rêve effacé Et la lourde plainte aux accents funèbres Une histoire ancienne un conte bien vieux Que celui d'un coeur pleurant ses chimères Un serment d'amour un ciel radieux Une heure vécue et puis des misères Pour un autre coeur celle que j'aimais Quitta ma mansarde une nuit d'automne Depuis ce temps là je vis des regrets Et des désespoirs que le jour me donne Sans doute l'hiver mon sort malheureux Aurait assombri son règne éphémère Et le beau tableau qu'enviaient ses yeux Frôla d'un désir sa lèvre adultère Mais pourquoi pleurer le temps qui n'est plus Et graver l'ennui sur mon front morose Pourquoi caresser des voeux superflus Quand mon coeur se ferme au beau rêve rose Quand la neige tombe en gros tourbillons Pourquoi me griser de mes souvenances L'enfant malheureux couvert de haillons Est-il moins que moi sujet aux souffrances Pourquoi regretter les folles amours Les soirs de la vie ont des heures brèves L'amertume est là qui guète nos jours Et sème l'ennui dans nos plus beaux rêves Une heure sonnait l'heure du repos Troublant de la nuit le profond silence Une heure sonnait et tous les échos A mon coeur guéri parlaient d'Espérance. Honoré HARMAND Le nouvel an 1er janvier 1906 Déjà le jour s'enfuit vers les sombres ténèbres Que garde le passé Déjà vers le tombeau les cortèges funèbres Dans la vie ont passé A cette heure de joie où tout semble sourire Au grand jour de demain Seul avec ma douleur tristement je soupire Méditant mon destin Je pleure et les échos ont répété mes larmes A mes jours malheureux Dis-moi, nouvelle année, auras-tu d'autres charmes Pour exaucer mes voeux Déjà sont arrivés sur le seuil de ma porte Les enfants souriants Cette image, Destin, est-ce toi qui l'apporte Entrez chers innocents Venez je vous invite à chanter vos romances A mon coeur déjà vieux Venez consolateurs dans les grandes souffrances Venez sécher vos yeux Venez me rappeler les heures disparues Dans l'abîme du Temps Venez me rappeler les gaietés entrevues Dans les jours du Printemps Comme vous autrefois j'ai connu la jeunesse Je n'ai fait que passer Dans cette vie heureuse où règne la tendresse Quand l'homme sait aimer Comme vous j'ai parlé un langage suprême En ce jour des souhaits Mais hélas tout s'efface et le coeur quand il aime Est chargé de regrets Quand vous aurez senti sur vos lèvres moroses Le baiser du malheur Vous saurez chers enfants combien nos rêves roses Exhalent de douleur Et quand le nouvel an aux cruelles romances Tremblera sous vos pas Vous lui demanderez pour calmer vos souffrances Le baiser du trépas Honoré HARMAND Souhaits à Pierrette A Jeanne CHAPELLE 1er janvier 1906 Pierrette voici les beaux jours Annonçant la nouvelle année Heures chères dont l'hyménée Ressemble bien à nos amours Ils viennent semer dans nos coeurs Les doux germes de l'espérance Et semblent à notre souffrance S'offrir comme consolateurs Ils apportent pour nos désirs Une abondance de chimères Faites pour rendre moins amères Les heures des grands souvenirs Ils donnent à nos coeurs joyeux De l'amour des douces caresses Avec d'innombrables promesses Qu'on exprime comme des voeux Pierrette écoute mes aveux L'année apporte tant de charmes Que l'image de nos alarmes S'effacera vite à nos yeux Je veux que nos coeurs souriants Aux douces choses de la vie Ne connaissent plus d'agonie Et n'écoutent plus les méchants Je veux que les lois du bonheur Se lisent toujours sur nos lèvres Que les gaietés qui passent brèves Nous éloignent de la douleur Et si la cruauté du sort Nous reprochait l'amour qu'il donne Je dirais au Dieu qui pardonne Qu'il nous entraîne vers la mort Pourquoi pleurer en ces beaux jours Annonçant la nouvelle année Pierrette c'est notre hyménée Que je veux chanter pour toujours ; Honoré HARMAND Allusion 26 janvier 1906 Il est des heures dans la vie Où l'homme doit tout pardonner Il est des douleurs qu'on oublie Quand le temps peut les effacer Honoré HARMAND Les ombres 31 mars 1906 Dans les profondeurs de la nuit Deux ombres se glissaient sans bruit Sous les grands arbres effeuillés On eût dit le baiser d'un rêve Où les frissons de l'heure brève Aux ineffables voluptés L'amour de sa grande aile rose Semblait couvrir leur front morose Et leur corps vibrant de caresses Près de moi le les vis passer Puis disparaître et s'effacer Comme de trop belles promesses Un mois après tard dans la nuit Une ombre se glissait sans bruit Sous les grands arbres effeuillés En dépit de l'heure suprême Une amante à la face blême Cherchait de folles voluptés Mais l'amour a des ailes noires Et comme souvent nos victoires Du deuil des heures éphémères Quand tout disparaît ici bas Combien d'Etres dans le Trépas Croient encor trouver des chimères Honoré HARMAND Fin d'illusions 26 janvier 1906 Dans un petit coin de village A l'ombres des grands peupliers Deux amants d'un tendre langage Causaient sur les coeurs ignorés Ils disaient pour toute la vie Faisons mille voeux de bonheur Et que les serments qu'on oublie Ne touchent jamais notre coeur De la gaieté l'heure est si brève Jurons de nous aimer toujours Que la caresse d'un beau rêve Soit un lien pour nos amours Mais le lendemain ô surprise Le fol amant vers d'autres cieux Fuyait, laissant là sa promise Et son séjour délicieux Il partit bien loin de la belle Emportant ses illusions Comme s'envole l'hirondelle Quand viennent les froides saisons Et le coeur brisé, l'âme en peine L'amante pleura mais en vain Comme une sainte madeleine Toute la nuit, le lendemain Puis lasse de trop d'espérance Et des injustices du sort Pour mettre un terme à sa souffrance Elle appela l'affreuse mort Depuis ce temps dans le village A l'ombre des grands peupliers Une croix figure l'image Des serments trop vite oubliés. Honoré HARMAND Amour passé 31 janvier 1906 Rien n'est changé à cette place Où jadis vivait notre amour La nature a gardé la trace De nos serments du premier jour Sur l'écorce de ce vieil arbre Son nom près du mien est gravé Comme sur un tableau de marbre Le nom d'un être regretté En vain j'implore la caresse Du temps qui ne peut revenir Et pour consoler ma tristesse Les frissons d'un cher souvenir En vain je chante à l'infidèle Les douces choses du passé Quand l'indifférence cruelle Dans son coeur a tout effacé Rien n'est changé à cette place Où jadis vivait notre amour Mais l'amante a perdu la trace De nos serments du premier jour Honoré HARMAND C'était un rêve Les visions du passé (corrigé de fin 1905) 2 février 1906 Que de fois dans la vie oubliant mes douleurs N'ai-je pas écouté une trompeuse chimère Amante à la gloire éphémère Comme la gaieté dans nos coeurs Ce soir je suis heureux, pourquoi je ne sais pas Le rêve m'a touché de sa douce caresse Et semble éclairer ma détresse Dans l'obscurité du trépas Dans la nature en fête où règne le plaisir La mort ne chante plus et son image noire A confondu dans ma mémoire La tristesse et le souvenir D'où viennent ces accords est-ce un monde nouveau Qui d'un dieu ignoré célèbre les louanges Ou la voix des spectres étranges Qui surgissent de leur tombeau D'où viennent ces concerts, ces accents inconnus On dirait le frisson de mes amours passées Pages trop vite effacées Du temps qui ne reviendra plus C'est la voix qui m'est chère annonçant le retour Des serments oubliés et de nos rêves roses Quand elle disait mille choses A mon coeur enivré d'amour Toi qu'un fatal oubli chassa vers d'autres cieux Reviens me dire encor ton langage suprême Viens sécher sur ma face blême Les pleurs échappés de mes yeux Déjà tu disparais, pour ne plus revenir Tout commence ici bas mais hélas tout s'achève Ma gaieté n'était qu'un beau rêve Et mon amante un souvenir Honoré HARMAND Présage A Justin RENARD 13 février 1906 Sauvages pensées Sont souvent cachées Sous un faux plaisir La gaieté sommeille Et prête l'oreille Au profond soupir Aussi tes pensées Que j'ai devinées Ont une valeur Le mal qui sommeille Souvent se réveille Au sein du malheur Honoré HARMAND L'heure suprême 16 février 1906 Dans la nuit affreuse La bande joyeuse Passe et disparaît Glissant comme une ombre Son image sombre Cache un grand secret Aimant le vertige Elle se dirige D'un pas triomphal Vers l'antre cruelle Où l'amour l'appelle Aux portes du bal Déjà pour la danse Brillant d'élégance La jeunesse attend Le moment propice L'instant de délice Au baiser troublant Enfin l'heure sonne Chaque amant se donne Des baisers discrets Les couples s'enlacent Des prénoms se tracent Sur de blancs carnets La musique entraîne L'amour que déchaîne L'étrange chanson Les cerveaux se grisent Les lèvres se brisent D'un charnel frisson On se dit des choses Des paroles roses Qu'on ne pense pas La douce caresse D'une folle ivresse Masque le trépas Mais dans les ténèbres Des spectres funèbres Viennent de surgir C'est la mort qui passe En touchant l'espace D'un profond soupir Le regard des femmes Jette moins de flammes Calme s'obscurcit Les danses s'achèvent Des plaintes s'élèvent Le bonheur s'enfuit La gaieté rêveuse Triste douloureuse Passe et disparaît Et l'heure s'écoule Entraînant la foule Au sein du regret. Honoré HARMAND C'est pas chique s'que t'as fait là A mon ami PANY 22 février 1906 Enfin te v'la parti pauv'copain que j'regrette Te v'la mort pour toujours on ne t'eurverra plus Toi l'ami des bistros le pilier d'la goguette Tu n'chant'ras plus jamais les beaux jours disparus Les chansons du bon vin, les refrains du pressoir Les couplets du poivrot, d'la cuit'et cétéra T'es foutu l'camp mon vieux sans mêm'me dir'aur'voir C'est pas chique s'que t'as fait là. Après avoir vidé durant ta vie entière Des fûts d'pernod d'l'amer du cognac et du vin V'la qu'tu fais des mélanges et qu'tu veux dans la bière Endormir tes tristess' et noyer ton chagrin Tu m'lach'comm'un crétin pour aller dans l'aut'monde Voir si l'liquide est bon ou meilleur qu'dans cuilà Ça doit être la mêm'chos'puisque la terre est ronde C'est pas chique s'que t'as fait là. Le per'Bacchus hélas, d'une injuste colère T'a frappé cruell'ment de ses foudres vengeurs J'sais pas si t'es comm'moi mais de beaucoup j'préfère Les foudres qu'l'on empil'chez tous les vendangeurs Tu dors bien tranquill'ment dans ta tomb'recouverte De vieux tessons d'bouteill'on voit qu't'aimais bien ça Quand j'pens'que t'es parti sans nous payer un'verte C'est pas chique s'que t'as fait là. Dir'que l'aut'jour encor on en buvait ensemble De ce liquid'si doux à nos coeurs délicats Et qu'aujourd'hui hélas c'est tout seul que je tremble En rentrant au foyer incertain sur mes pas Au moins si tu m'sout'nais j'm'en irais plus tranquille J'craindrais pas les r'montranc'et tout leur tralala Tu m'donn'mêm'pas l'courag'de concentrer ma bile C'est pas chique s'que t'as fait là. Enfin j'veux t'pardonner car c'est p'têt'pas ta faute La bière est p'têt'trop fort'pour ton faible cerveau Mais s't'égal s'qui fait chaud à monter la vieill'côte Pour voir un vieux copain pleurer sur son tombeau Comme j'suis prévoyant j'ai ach'té un'bouteille Pour trinquer avec toi tu m'eurfus'ras pas ça Allons un bon mouv'ment à ta santé ma vieille C'est très chique s'que t'as fait là. Ben quoi tu n'te lèv'pas pour siffler un'chopine Tu m'eurfus'ça à moi eh ben mon vieux salaud Quand j'eur'viendrai d'si loin pour que tu t'paie ma mine Je l'jur'sur ton cercueil en hiver il f'ra chaud Va t'en sal'camaro sal'bandit sal'crapule Empoisonné d'la vigne et du philoxéra Pour moi c'est dans la tomb'qu't'as trouvé le scrupule C'est pas chique s'que t'as fait là. Honoré HARMAND Un dîner chez Lacuite A mon ami PANY 23 février 1906 Dans la vie on en voit d'cruelles On vous en compt'qui tienn'pas d'bout Des homm'qu'aval'des bouts d'chandelles Et des sauvag'qui mangent de tout Ben moi j'connais des rigolades Des chos'qui vont vous épater Si j'vous les dit vous s'rez malades Ça fait rien j'viendrai vous soigner L'aut'jour mon brav'copain Lacuite M'dit c'est pas ça mais j'compt'sur toi Sam'di prochain ou bien tout d'suite A v'nir manger la soup'chez moi Com'j'suis pas méchant d'caractère J'lui dis j'voudrais pas t'refuser Surtout n'invit'pas ta bell'mère Parsque j'pourrais pas boulotter L'sam'di d'après à l'heur'précise J'm'amèn'chez l'copain en question Sa fem'me dit j'suis indécise Ma mère'refus'l'invitation Lacuit'me dit t'as l'air tout chose J't'ai pourtant fait un chiq'repas Non j'lui réponds j'ai autre chose Tu comprendras mon embarras Pressé d'questions y veut qu'j'avoue La caus'de ma contrariété C'est qu'j'ai fait tomber dans la boue Le bouquet d'ma Félicité Ça t'fait rir'mais c'est un'bell'fille J'dis à Lacuit'j'vas t'la tracer Elle a des yeux percés en vrille Des ch'veux com'du poil à gratter Son corps est rond com'un'futaille Son visag'blanc com'du café Aussi quand j'la prends par la taille J'te jur'que j'suis embarrassé Lad'su vla sa fem'qui m'dispute Parler ainsi d'l'êt'bien aimé Am'trait'de crapul'de vieill'brûte Si vous saviez s'qua m'a conté J'os'pas vous l'dir'mais oui tout d'même A m'a dit qu'j'étais un sans coeur Qu'j'avais pas l'respect de moi-même Qu'j'étais un poivrot un noceur Moi qui prends qu'douz'cuit'par semaine M'accuser m'salir pareill'ment A m'a traité d'défroqu'humaine De crèv'tout d'bout d'têt'd'enterr'ment Pour pas met'le troubl'dans l'ménage Quand j'ai vu ça j'ai dit j'm'en vas J'invit'Lacuit'à mon mariage Mais sa ménagèr'y s'ra pas. Allez donc fair'des confidences A des amis qu'vous aimez bien Y vous agonis'd'insolences Si j'meurt'nais pas ben j'leur frai'rien. Honoré HARMAND J'vous d'mand'pardon on peut s'tromper A mon ami PANY 24 février 1906 D'mon nom d'famill'j'm'appell'Lacuite Un nom qu'est caus'de mes malheurs J'me tromp'tout l'temps encor tout d'suite J'viens d'êt'victim'de mes erreurs J'me sentais pris d'un'fort'colique Et j'suis entré pour m'soulager Dans un'cabin'téléphonique J'vous d'mand'pardon on peut s'tromper Des agents m'arrêt'et m'entraînent Vers le violon directement Puis au commissair'ils apprennent La raison de mon soulagement Par respect d'la magistrature J'cherch'un endroit pour cracher Mais j'lui flanq'tout dans la figure J'vous d'mand'pardon on peut s'tromper L'autr'jour ma femm'me dit Hilaire J'ai un sacré mal au bidon Chez l'pharmacien tu me f'ras faire Des cachets de pyramidon * J'dis au pobard Adèl'enceinte Voudrait quèq'chos'pour s'soulager Y m'a donné un lit'd'absinthe J'vous d'mand'pardon on peut s'tromper Dernièr'ment j'vais à la mairie Pour déclarer mon p'tit salé Ah il en faut un'comédie C'est rempli que d'formalité L'employé m'a d'mandé son âge J'savais pu quoi lui raconter J'lui dit il est bon pour l'mariage J'vous d'mand'pardon on peut s'tromper Un soir mon brav'copain Lamoule M'dit cher Lacuit'j'viens t'inviter A mon mariage y aura foule J'lui dis j'voudrais pas t'refuser Il m'dit mon épous'est charmante J'y réponds t'as dû la payer Dans les grands prix d'trois francs cinquante J'vous d'mand'pardon on peut s'tromper Jeudi bell'maman s'trouv'malade A grands cris a d'mandait l'méd'cin J'y dis mettez-vous d'la pommade Vous guérirez ça c'est certain A voulait pas a m'dit j'préfère Tout d'mêm'que vous alliez l'chercher Et j'ai ram'né l'vétérinaire J'vous d'mand'pardon on peut s'tromper Honoré HARMAND L'heure profonde 27 février 1906 A l'âge où la gaieté ouvre son aile rose Et s'envole légère au sein de nos plaisirs Un grand voile de deuil couvre mon front morose Où se lit à jamais l'affre de mes soupirs Je suis jeune à vingt ans tout semble nous sourire Tout se cache à nos yeux les maux et les douleurs Heureux sont les amants qui savent d'une lyre Tirer de l'espérance où je tire des pleurs Ils sont insouciants sur la route fleurie Dans le bois où le rêve a semé le bonheur Ils vont sans un regret, ils embrassent la vie D'une étreinte innocente à l'étrange douceur Moi je m'en vais rêveur dans la forêt profonde Ecouter les frissons de la brise du soir Je m'éloigne du bruit pour expliquer le monde Aux ombres de la nuit à leur grand spectre noir J'aime la cruauté qui s'est appesantie Sur mon coeur déjà vieux pour avoir trop aimé J'aime le dur baiser de la sombre folie Qui trouble de mes jours le rêve échevelé Le malheur la tristesse et toutes les misères Sont les seuls éléments qui parent mon Destin J'ignore maintenant ce que sont les chimères Qu'on adore aujourd'hui pour les pleurer demain Il est fini pour moi ce temps de la jeunesse Ce temps que les regrets trop vite ont effacé Pourquoi me souvenir de sa douce caresse Pour pleurer de jadis l'amère volupté Fuyez chers souvenirs et vous, coulez, mes larmes A l'heure où mon cercueil me parle du néant Eloigne toi, passé, que m'importent tes charmes Un fantôme est là-bas c'est la mort qui m'attend Elle m'appelle hélas de sa voix redoutable Bientôt je vais dormir sous son grand linceul noir Dans ses habits de deuil comme elle est admirable Et combien elle est douce à mon grand désespoir Honoré HARMAND Lendemain de Fêtes 28 février 1906 Le jour tant désiré est déjà disparu Il a passé rapide au milieu du silence Et vous tous qui rêviez de ce bel inconnu Vous pleurez maintenant sa douce souvenance Votre coeur est blessé de son glaive tranchant Qui frappe sans pitié l'innocente victime Votre lèvre a touché la lèvre du néant Et vous avez pleuré sur le bord de l'abîme Comme vous cette nuit j'ai senti ma raison Trébucher en chemin dans sa course fatale Comme vous j'aperçois là-bas à l'horizon Un grand nuage noir à la forme brutale Il avance vers nous et dans son lourd manteau Nous allons nous cacher comme s'il fut la vie Il est une démence où l'on voit le tombeau Sous l'aspect ravissant d'une route fleurie Pleurons le carnaval, à l'heure du plaisir Le bonheur est sensible au murmure des larmes Souhaitons que demain son tendre souvenir Emporte loin de nous nos funestes alarmes Peut-être la gaieté qu'on regrette aujourd'hui Reviendra-t-elle heureuse adoucir nos misères Et sous un ciel plus pur effaçant notre ennui N'aurons-nous à pleurer que des peines légères Honoré HARMAND La lettre de Pierrot 7 mars 1906 Loin de toi ô ma bien aimée Je pleure hélas comme un enfant La flamme trop tôt consumée De notre amour mort maintenant Je pleure seul dans ma mansarde Où jadis nous vivions heureux La lune pâle me regarde Comme elle est triste dans les cieux Il fut un temps où sa lumière Se faisait plus douce à nos yeux Mais tout passe sur cette terre Le bonheur, les jours malheureux Quand la nuit sombre, de ses voiles A couvert la grande cité Et que les nombreuses étoiles Dans les ténèbres ont brillé Je rêve des heures passées Les soirs où tu m'aimais bien fort Des chimères vite effacées Comme une image dans la mort Parfois j'écoute la folie Qui me parle de ton retour Je crois te revoir plus jolie Plus aimante qu'au premier jour Je crois te voir encor plus belle Dans l'ombre de nos souvenirs Mais l'heure s'écoule cruelle Longue dans l'affre des soupirs Reviens apaiser mes alarmes Mes grands chagrins et ma douleur Reviens tu sècheras mes larmes Pierrette si tu as un coeur Alors dans ma vieille mansarde La lune au regard douloureux La lune morose et blafarde Brillera plus douce à nos yeux Honoré HARMAND Un rêve 14 mars 1906 A mon ami Auguste Cette nuit cher ami la caresse d'un rêve A frôlé en passant mon fragile sommeil Elle était si sublime et son heure si brève Qu'on eût dit en Hiver un rayon de soleil Berthe qui bien souvent riait de ma souffrance D'une étrange folie a troublé mon cerveau J'ai crû que sa douleur me parlait d'espérance J'ai crû la posséder dans un amour nouveau Elle avançait vers moi et sa marche lascive Expliquait simplement qu'elle devait souffrir Ses yeux chargés de pleurs et sa face chétive Depuis longtemps déjà avaient su m'attendrir D'une voix ressemblant à celle du mystère Elle dit je reviens te parler du passé Ecoutes si tu veux mes larmes ma prière Si dans ton coeur meurtri tout n'est pas effacé Allons comme autrefois marchant l'un près de l'autre Te souviens-tu encor de nos premiers aveux Ce langage sacré c'est le tien, c'est le nôtre C'est le temps disparu qui nous vit bien heureux Allons en nous grisant d'une folle caresse Dans le petit chemin où j'aimais revenir Les jours où ma douleur avait besoin d'ivresse Où pour me consoler j'avais le souvenir Emu car je l'étais sur sa lèvre suprême Pour apaiser ma soif je cueillis un baiser Un silence et tout bas Elle dit quand on aime Il est une heure chère où tout doit s'oublier Autrefois pauvre ami Esclave de ton doute J'ai souffert comme toi et je t'ai consolé Pourquoi déchirais-tu aux ronces de la route L'avenir qui s'ouvrait pour nous plein de gaieté Pourquoi avoir troublé d'une injuste colère Le temps si fugitif si rapide en son cours Pourquoi avoir blessé notre douce chimère Et jeté le grand deuil sur nos tendres amours Pourquoi ah je comprends ton front se fait morose Nous avions un bonheur que tu n'as pas compris Tu souffres trop veux-tu qu'on parle d'autre chose Des contes amusants que nous avons appris Mais soudain le réveil à mon âme troublée Ne parla plus hélas des amours disparus L'image que j'aimais vite s'est envolée Et dans mes yeux les pleurs abondants sont venus. Honoré HARMAND Pensées 17 mars 1906 La vie est un sillon creusé par nos douleurs. Le souvenir est un caméléon ; il change de couleur suivant qu'il nous rappelle les joies ou les tristesses du passé. L'amour est un souffle de vie sur la lèvre expirante ; sur l'aile de ses espérances nous nous envolons vers la mort. Les larmes, qu'est-ce que c'est ? Des gouttes d'eau jetées dans le sable du désert ; les baisers brûlants de l'oubli les ont vite séchées. L'amour est un enfant qui joue avec des coeurs. Que de tombes n'a-t-il pas creusées de ses petites mains ! Chacune de nos illusions qui s'envole est un pas de fait vers la mort. Simple histoire Un arbre, dans mon verger, inclinait sensiblement vers le sol ; je tournais autour cherchant le moyen de le redresser sans toucher à une de ses branches. Un homme passait sur la route ; il rît de mon embarras ; je l'ai arrêté et je lui ai dit : « songez à tous les esprits qui s'inclinent vers le matérialisme et jugez de toutes les précautions qu'il faudrait prendre pour élever leurs sentiments sans toucher à leur amour-propre ! » Il partit sans me répondre, mais j'ai lu dans ses yeux combien il avait compris qu'il est des êtres qui penchent dans la vie comme les arbres dans mon verger. Les regrets sont parfois comme les vagues de la mer ; ils s'enfuient aussi rapidement qu'ils sont venus. Vous riez de quelqu'un parce qu'il est très laid ; quelle heureuse tranquillité d'être aveugle pour soi ! L'espérance est à nos projets ce qu'une cage est à l'oiseau ; elle les empêche de s'envoler. Nos passions ressemblent bien à la poussière soulevée par le vent ; les unes aveuglent autant que l'autre. Si vous rencontrez quelqu'un qui vous dise : « je n'ai jamais pleuré », tournez- lui les talons, il vous prend pour un imbécile. Nos désirs sont l'image d'un rêve ; quand ils sont satisfaits, l'amertume s'empare de notre coeur. La Réflexion est une balance, elle pèse nos actes et nos paroles. Un tout petit enfant enfonçait de grosses pointes dans un mur ; il s'y prit si maladroitement qu'il se frappa sur la main. Combien de fois avons-nous frappé la conscience d'autrui sans que notre maladresse ait eu pour nous de tristes effets ? Nous sommes cet enfant et, souvent, nous avons frappé notre propre conscience en attaquant celle des autres. Ne dites jamais, « je ferai ceci », « je ferai cela » : l'avenir ne nous appartient pas. La vengeance est la force des lâches ; elle n'attaque jamais en face. Les livres d'amour sont comme les roses ; ils cachent souvent par de belles pages les épines de la réalité. Que de fois ai-je souhaité d'être aveugle pour ne pas voir les grimaces du monde, et sourd pour ne pas entendre les méchancetés qui se disent contre moi. Que d'existences problématiques, qui se partagent les faveurs de l'inexplicable. La vie est un théâtre où l'on joue le drame et la comédie. Honoré HARMAND Le Printemps de Pierrot 19 mars 1906 Quand des longs hivers surgit le Printemps Et que le soleil daigne d'apparaître La folle gaieté des petits enfants Les Arbres géants tout semble renaître Mais pour moi qu'importe un brillant soleil Ou bien le jour sombre ou la nuit suprême L'amour ne vient plus sur mon front vermeil Poser le baiser de Celle que j'aime Vers le cimetière auprès du château Comme l'an passé seul je m'achemine Dans l'étroit chemin qui mène au hameau Dans l'étroit chemin où pousse l'épine J'aperçois là-bas le temple sacré Où je suis venu faire la prière Qu'on dit à genoux près de l'être aimé Quand nos coeurs émus croient à la Chimère J'arrive et déjà mes gais compagnons Les petits moineaux chantent leurs romances Comme dans la nuit loin dans les vallons Les hiboux en deuil chantent leurs souffrances Les fleurs ont poussé dans le grand jardin Que je confiais aux soins de Pierrette Je verrai toujours sa petite main Cueillir la pensée ou la pâquerette La Maison vieillie a l'aspect plus noir Qu'au temps où l'amour nous parlait de rêve Quand pour méditer nous venions le soir L'heure s'écoulait plus douce et si brève Elle seule change et dit la douleur Que j'ai retrouvée au seuil de sa porte Quand le souvenir a touché mon coeur Des derniers frissons de la lèvre morte C'était au Printemps et comme aujourd'hui Les moineaux moqueurs chantaient leurs romances Le soleil brillait, sans aucun souci Nous vivions heureux dans nos espérances Lorsque vers le soir l'heure du retour Dans le grand silence eut jeté sa plainte Et que les échos des bruits d'alentour Eurent exhalé leur chant plein de crainte Pierrette revint d'un pas chancelant Elle était souffrante et sa face blême Ne souriait plus en me regardant Comme si Pierrot ne fût plus le même Quelques jours plus tard le Destin jaloux De notre douleur se fit une fête Dans sa cruauté il mit entre nous La Mort qui ravit ma pauvre Pierrette Depuis ce temps-là quand le renouveau D'un baiser fécond embrasse la terre Je viens pour pleurer sur le froid tombeau Où repose en paix celle qui m'est chère. Honoré HARMAND Le Papillon 22 mars 1906 Où vas-tu ainsi joli papillon Que le vent emporte en sa course folle Au coeur de l'amant que le doute affole Viens-tu annoncer la belle saison Es-tu l'espérance ou bien la raison Qui soutient nos coeurs quand la foi s'envole Es-tu de l'amour le profond symbole Qui sème la joie au sein du pardon Ou bien du trépas image fatale Viens-tu pour frapper d'une mort brutale Des êtres tremblants devant les douleurs Je sais des printemps où tes ailes blanches Touchaient sans regrets des amitiés franches Et jetaient le deuil dans de jeunes coeurs. Honoré HARMAND Le Carnaval 23 mars 1906 Neuf heures dans la nuit un cortège s'avance On dirait les élus de la franche gaieté Tant de ses cris de joie il trouble la Cité Qui repose déjà sous l'aile du silence C'est le peuple qui va s'abreuver de plaisir Au sein de la Folie ivresse passagère Qui demain changera la suave chimère En regrets douloureux comme un grand souvenir L'heure passe rapide et les couples s'enlacent La fièvre dévorante a touché bien des coeurs Les désirs ont grandi à l'ombre des douleurs Qui germent sans pitié quand les lèvres se glacent Quel étrange spectacle et quel triste tableau Bientôt s'offre à nos yeux dans des flots de dentelle Une femme trébuche, elle avance, chancelle Et tombe lourdement comme un coup de marteau Là-bas des gens masqués enhardis se rassemblent Autour d'un travesti quelque fleur de pavé Puis confus s'excusant ils se sont retiré En ces lieux pervertis tant de gens se ressemblent L'air est chargé d'odeurs, de chair de voluptés Les êtres sont frappés des frissons de l'orgie Et déjà les échos d'une sombre élégie Jettent le désarroi dans les cerveaux troublés La nuit touche à sa fin les figures maussades Se montrent sans pudeur car tous on se connaît Chacun à sa valeur à présent apparaît Le Pierrot maladif et les pierreuses fades Cinq heures à l'aurore un cortège a passé On dirait des mortels que hante le suicide Tant on lit de douleurs sur leur face livide Et de regrets amers dans leur coeur abîmé. Honoré HARMAND Les Larmes 29 mars 1906 Les larmes disent bien des choses Au coeur qui veut les écouter Image de nos jours moroses Elles savent nous consoler Larmes de joie ont un langage Qu'on aime entendre murmurer De la gaieté fol héritage Rien ne pourrait les arrêter Larmes d'enfant sont des chimères Que l'oubli vient vite effacer Comme les plaisirs éphémères Rapides on les voit passer Larmes d'amour sont plus cruelles Et plus longtemps savent couler Quand les coeurs se font infidèles Sans qu'on cesse de les aimer Larmes de joie ou de tristesse Savent toujours nous consoler Heureux qui reçoit leur caresse Quand il a besoin de pleurer Honoré HARMAND J'ai peur d'aimer 31 mars 1906 J'ai peur d'aimer. Bien des souffrances Se cachent dans un doux baiser Quand l'amour parle d'espérances Mon coeur me dit j'ai peur d'aimer J'ai peur d'aimer, dans ma folie Je ne saurais pas raisonner L'amour d'une femme jolie Quand Elle n'a pas peur d'aimer J'ai peur d'aimer les soirs d'Automne Quand le soleil va s'effacer Et que la vieille cloche sonne Quand la nuit vient, j'ai peur d'aimer J'ai peur d'aimer dans la campagne Qu'un grand hiver vient de frapper Quand une femme m'accompagne Dans la forêt, j'ai peur d'aimer J'ai peur d'aimer dans ma mansarde Où le bonheur vient expirer Et le souvenir que je garde Fait souvent que j'ai peur d'aimer J'ai peur d'aimer l'heure jalouse Qui nous fait parfois tant douter D'une amante ou bien d'une épouse Je suis jaloux, j'ai peur d'aimer J'ai peur d'aimer en cette vie Où toujours il nous faut pleurer Chaque heure qui nous est ravie Je crains l'amour j'ai peur d'aimer J'ai peur d'aimer l'heure est rapide La Mort qu'il nous faut redouter Déjà sur ma face livide Grave trois mots j'ai peur d'aimer Honoré HARMAND Frissons d'avril A Mademoiselle Maria DIVET (Souvenirs) 2 avril 1906 Avril a déjà murmuré Sa chanson douce et guillerette Dans le coeur plus d'une fillette A quelque chose de changé L'amour a passé dans les heures Propices aux lois du baiser Bientôt les oiseaux vont chanter Le soir sous l'abri des demeures Bientôt les jeunes amoureux Vont cueillir la fleur préférée Sur les champs, la tendre rosée La nuit, va descendre des cieux Bientôt dans la forêt obscure Les poètes vont méditer Heureux qui sait se consoler Des caresses de la nature Tout renaît avec le soleil Les douleurs semblent effacées Les larmes sont vite séchées Au retour du Printemps vermeil Mais aussi les heures méchantes Viendront pour nous faire pleurer Le Temps qu'il nous faut regretter Comme on regrette des amantes Avril a déjà murmuré La chanson douce et guillerette Semblable à la folle amourette Demain, Avril aura passé. Honoré HARMAND Philosophie Aux amis PANY et RENARD 4 avril 1906 Pourquoi pleurer sur cette terre Les larmes sont, bienfait perdu La plainte de toute chimère Qu'on base sur de l'Inconnu Parce qu'aujourd'hui la fortune Se présente à nos appétits On l'aime et l'on trouve importune La misère des tout petits Orgueil de tous ceux qui grandissent Erreur du siècle où nous vivons Il est tant de gens qui finissent Quand nous autres nous commençons ! Que la raison qui nous éclaire Devrait parler en votre coeur Mortels dont la vie éphémère Ressemble en tous points au Bonheur Pourquoi souffrir d'une amourette Se frapper d'un lâche abandon Quand à mépriser il s'apprête Le coeur sent naître le pardon Il faut rire de cette histoire Comme sait en conter l'Amour Son aile aujourd'hui lourde et noire Deviendra rose un autre jour Pourquoi regretter l'Espérance Vieillard incertain sur tes pas En vain tu sondes la distance Qui te séparait du Trépas Tu vois la Jeunesse et l'Envie A l'ombre de ton souvenir Fait éclore un germe de vie Dans ton coeur qui veut rajeunir Pourquoi retourner en arrière En quête de chagrins nouveaux Sachons que dans notre carrière Les jours sont autant de tombeaux Où dorment toutes les ivresses Du Désir qu'on a vite usé Les Heures, fragiles maîtresses Du Temps qui garde le Passé Sachons que la Mort nous réclame Quand notre règne est achevé Aimons la Loi qui nous proclame Elus pour l'autre « Eternité ». Honoré HARMAND Quand la cloche sonne 7 avril 1906 Quand la cloche sonne Dans le vieux clocher Sa plainte me donne Sujet à pleurer Elle me rappelle Les jours du Passé Quand chaque fidèle De neuf habillé Vers la sombre Eglise Allait lentement Comme une promise A l'air innocent Tout semblait sourire A mes jeunes ans Et j'entendais dire A mes bons parents Il aime les cloches Leurs douces chansons Mieux que les taloches Que nous lui donnons Mais hélas tout change La cloche a vieilli Et sa voix étrange D'un son affaibli Trouble la nature Et n'exhale plus Qu'un triste murmure Aux airs inconnus Ainsi dans la vie Quand tout disparaît Notre âme vieillie Sent naître un regret Nous laissons des larmes Couler de nos yeux En songeant aux charmes Du temps bienheureux Quand la cloche sonne Dans le vieux clocher Sa plainte nous donne Sujet à pleurer Honoré HARMAND Pierrot et la Lune 9 avril 1906 Un soir Pierrot s'acheminait Vers le demeure de Pierrette Et tout bas en route il chantait Il avait la folie en tête La Lune pâle regardait Sa fantastique silhouette Et tout bas Pierrot répétait Ce soir j'ai la folie en tête Alors le voyant si distrait La Lune orgueilleuse et coquette Doucement et d'un air discret Descendit des cieux sur sa tête Là-bas Pierrette l'attendait Patiente en sa maisonnette Mais la Lune le retenait Et se reposait sur sa tête Très jalouse Elle l'empêchait D'aller retrouver la pauvrette Qui peut-être déjà pleurait L'amour qui trouble tant la tête Enfin l'intrigante laissait Pierrot aller vers la fillette Mais trop tard l'amant arrivait L'enfant avait perdu la tête Déjà son corps sur l'eau flottait De la rivière qui reflète La Lune pâle qu'Elle aimait Quand elle brillait sur sa tête Un soir Pierrot tout bas pleurait Sur la tombe de sa Pierrette La Lune à ses pleurs répondait Moqueuse au-dessus de sa tête. Honoré HARMAND Rupture A Henriette X. 20 avril 1906 Enfin l'heure a sonné de la lâche rupture Et tu ris maintenant de celui qui t'aimait Ta lèvre s'est gonflée en exhalant l'injure Qui figurait le point atteint par ton forfait Tu peux rire il est vrai de ma douleur amère Tu peux braver la honte où s'enfonce ton coeur Tu es femme jolie et ne crains la misère Tes yeux savent si bien tenter l'adorateur On a vu cependant de ces beautés suprêmes S'effacer tristement dans un sombre hôpital Les marchandes d'amour furent toujours les mêmes Elles sont et seront les dignes fleurs du mal Tu jettes loin de toi un amour sans caprices Qui n'est pas attiré par le fol imprévu Je t'offrais l'amitié tu n'aimes que les vices Qui grisent beaucoup mieux ton cerveau corrompu Tu n'aimes pas celui qui t'offre des caresses Des baisers où l'on sent le mot sincérité Il te faut le mensonge aux factices promesses On ne t'a pas appris à toi la « vérité » Jeune tu commençais à chercher et connaître Le moyen le plus sûr pour gagner de l'argent Tu disais ici-bas il faut toujours paraître Plus riche que l'on est il faut être brillant Sans fortune orgueilleuse et d'autant plus coquette Il te fallut trouver un quelqu'un généreux Qui prenne soin de toi surtout de ta toilette C'est facile il est vrai quand on a de beaux yeux Tu trouvais un amant d'un âge respectable Un vieillard amoureux de tes charmants attraits Tu lui plaisais beaucoup tu mangeais à sa table Bonne, devant le monde et gouvernante après Cela dura le temps d'un beau songe d'un rêve Tu quittais celui-ci pour prendre celui-là Tu vivais sans tristesse au sein de l'heure brève Heureuse chaque jour que le temps te donna Tu partis à travers les milieux où l'on aime Il te fallait à toi le bel amant de coeur Aux yeux vifs enflammés dans une face blême Où se lit aisément le réputé noceur Tu le trouvais un soir en ma faible personne Tu devinais sans doute en moi la volupté La fièvre de la chair et l'amour qui se donne J'étais fou de ta lèvre au baiser velouté Tu m'aimais quelque temps et les billets de banque Furent pour moi jetés sans regrets ni soupirs Mais le bonheur n'est pas où la passion manque Et l'argent assombrît bien vite tes désirs Pour un autre aujourd'hui tu t'élances cruelle Sur le passé troublant que tu veux oublier Que me reproches-tu est-ce l'heure charnelle Ou l'argent disparu qu'il te faut regretter Il te plait Celui-là mais je sens la colère Monter à mon cerveau je vais faire un malheur Reviens pour me quitter d'une façon plus chère L'homme devient méchant quand il frôle l'honneur Un crime ! Jamais encor moins la vengeance Restes avec celui qui te parle d'amour S'il existe une loi jugeant la conscience Puisse-t-elle pour moi te condamner un jour Va sur la longue route aux affreux précipices Va consacrer tes jours au caprice du sort Il est une douleur qui s'attache aux cilices Qui grandit lentement et conduit à la mort C'est le mal qui te guète et qui pour toi se cache Dans la caresse impure ou le brutal baiser Il germe d'un désir pénétrant il s'attache Au coeur qui le méprise et semble s'en moquer C'est le consolateur de la Raison qui sombre C'est le bienfait qui dort au sein du souvenir Il pénètre partout même jusque dans l'ombre Ce fléau apprends-le c'est le grand Repentir. Honoré HARMAND Le fantôme 23 avril 1906 On a dit et j'ai su Que timide dans l'ombre Un Être inaperçu Vivait sa douleur sombre Cet Être qui m'est cher Dans le monde s'efface Son langage est amer Et son baiser de glace Quiconque ose approcher De cette triste épave Sent en lui tout trembler Et s'en va d'un air grave Emportant dans la nuit Une effrayante image De Celles qui sans bruit Meurent avec courage C'est une femme, au coeur Qui saigne et qui se brise Etouffant sa douleur Sa caresse incomprise On peut suivre le soir Son étrange manège Quand le temps se fait noir Que l'ombre la protège Elle va d'un pas lent Vers la route déserte Au sentier somnolent Où dans la plaine verte Elle cause tout bas Et parfois fait entendre Des mots, durs, le Trépas Faute de se comprendre Elle regarde au loin Puis après autour d'Elle En fouillant chaque coin De sa grande prunelle Ses cheveux vont au vent Sa gorge est découverte Son coeur bat haletant Et de sa lèvre ouverte S'échappent de vains mots Où l'on sent la colère Puis ce sont des sanglots Coulant de sa paupière Qui troublent le repos De la plaine endormie Dans l'éternel chaos Avant l'heure assoupie Ce spectre est de l'amour L'image et le fantôme Il vit au jour le jour Il n'est plus qu'un atome Qu'on pousse sans savoir Sur un coin de la Terre Au sein du Désespoir Où règne le mystère Il est la vision De l'amante qui aime Et meurt dans la prison Qu'ouvre l'heure suprême. Honoré HARMAND Susceptibilité 24 avril 1906 Dans mon jardin poussait une belle pensée J'admirais sa couleur aux reflets de velours Son coeur d'un jaune clair dans sa robe foncée Sa frêle tige verte et ses riches atours. Un soir que nous allions moi et ma fiancée Dans l'unique chemin aux bizarres détours Elle aperçut la fleur et l'eut vite cassée Ce jour là à jamais périrent nos amours. Le lendemain, méchant, j'écrivis à la belle Quand on fait un bouquet d'une main si cruelle On ne doit pas savoir ce que c'est que d'aimer Je regrette vraiment d'écouter la rupture Mais je ne saurais pas chérir la créature Qui ne pourrait cueillir des fleurs sans les froisser. Honoré HARMAND Souvenir 25 avril 1906 Un jour, t'en souvient-il, nous allions tous les deux Rêver dans la forêt ; nous aimions le silence Et le souffle du vent qui grise, harmonieux Les coeurs vibrants d'amour, d'extase et d'espérance. Le soir avait jeté de l'ombre dans nos yeux Tout dormait à l'entour au sein de l'existence L'heure contemplative avait compris nos voeux Comme nous étions loin de l'amère souffrance. Dans le lointain obscur une cloche sonnait Au son pur argentin que la brise emportait Tout avait un murmure à cet instant suprême Et ta lèvre effleurant ma lèvre d'un baiser Dit des mots que l'oubli ne saurait effacer Pour toujours sais-tu bien cher adoré je t'aime. Honoré HARMAND Impressions A mes amis Mme RENARD ma famille PINSON, DUPRE et mon intime Justin en souvenir de son passage au conseil de révision et de son dîner à cette occasion 28 avril 1906 La politesse exige une civilité Aussi mes chers amis pardonnez la manie Qui à propos d'un rien ou d'une quantité Me fait dire aux bons coeurs que je les remercie Je suis vraiment heureux de votre bon accueil De votre empressement à me compter des vôtres Aussi ai-je pensé demain sur mon recueil Je veux se souvenir écrit auprès des autres D'abord mes compliments une table d'autel N'eut pas mieux exhibé ses atours symétriques La vôtre ressemblait en ce jour solennel A la réception des corps diplomatiques Passons vite au dîner mais ne nous pressons pas Disséquons chaque plat faisons en une étude Jamais je n'avais vu un aussi bon repas Il est vrai que chez moi je n'ai pas l'habitude D'être reçu en prince en vicomte ou baron Mais n'importe et soit dit sans mainte flatterie A vous le premier prix de chic et de bon ton Pour dresser une table en genre hôtellerie Le potage était doux et je l'ai savouré Le boeuf dans le persil entrée appétissante Avait cet air confus que prend le condamné Quand il compte un profit de justice indulgente Puis c'est une faveur vrai nous sommes gâtés Dans un plat, souriant la bouchée à la reine Etale sa couleur à nos yeux épatés Puis dans nos estomacs succombant à la peine Elle va fourvoyer dans les profonds secrets De notre corps heureux d'être ainsi de la fête Pâté de champignons et hachis de poulets Flottaient joyeusement dans la sauce blanquette Puis c'est l'inoffensif et tranquille lapin Qu'on offre en sacrifice en ce jour remarquable Délicieux civet pauvre bête, sa fin Fût un plaisir sans doute aux yeux du misérable Qui la prit le matin et presque au saut du lit Sans même lui donner un quart d'heure de grâce L'exécuteur est dur et jamais ne fléchit Devant la loi suprême au baiser qui nous glace Mais ce n'est pas fini sans doute il est trop tôt Il faut encor manger notre faim est calmée Qu'importe et l'on attaque un morceau de gigot Qui tenterait bien plus, une bouche affamée Le dessert annoncé est des plus succulents Les gâteaux pralinés, les cornets à la crème Chacun selon ses goûts choisit ou les friands Ou les babas au rhum ou bien celui qui l'aime Ensuite le café suivi de la liqueur Fine par excellence au grand nom de chartreuse Mit un comble de joie au fond de notre coeur Comme l'amour troublant qui grise l'amoureuse Le jeu nous appelait il fallut l'écouter Une partie eh puis encor une partie Aucun de parlait plus d'aller se reposer Le perdant imploré meilleure répartie De la veine au baiser exultant de douceur Tout le monde riait mais c'est la bourse vide Que plus d'un décavé perdant tout fort l'honneur S'en retournait chez lui un tant soit peu lucide Ainsi voilà comment je veux me souvenir De cette inoubliable et superbe soirée Espérant l'an prochain une fois revenir Fêter la révision tout comme en cette année Chers amis relisez souvent ces quelques vers Que j'écris simplement dans le style des fables Et s'il est ici bas des jours par trop amers Souvenez-vous aussi qu'il en est d'agréables. Honoré HARMAND Dactylographie 30 avril 1906 Que feras-tu encor Progrès toujours nouveau Toi que les inventeurs appellent la Lumière Doit-il naître et jaillir des sources du cerveau Quelque trésor caché du profond de la Terre La machine à écrire arrêtait le niveau Dans un temps déjà vieux quoique peu en arrière Son art dont l'agrément semble être le tableau Devient indispensable au seuil d'une carrière Que pourrais tu trouver dans l'ombre du génie De plus fort de plus grand et de grâce infinie Que se rapproche plus au doigté pour pianos En éclairant l'esprit ainsi que la pensée ? Rien ! Puisque à ce travail une main exercée Sait courir sur la gamme en jouant sur les mots. Honoré HARMAND Les soupirs 1er mai 1906 Les soupirs qu'on exhale ont, dit-on, un langage Ils expriment la joie ou l'ennui et les pleurs Comme le ciel tout noir nous annonce l'orage Ils ont de nos chagrins les signes précurseurs Ils sont de la tristesse une frappante image Le prologue assombri de nos grandes douleurs C'est souvent dans leur sein que s'étouffe la rage Qui frapperait trop fort de lâches insulteurs Ils ont le sentiment de l'amante incomprise La plainte qui fait mal quand notre coeur se brise Contre l'indifférence insensible au martyr Le soir quand le silence adoucit nos alarmes Et quand leur souffle meurt ils vivent dans les larmes Qu'on verse sur l'oubli d'un tendre souvenir. Honoré HARMAND A Pierre Corneille 3 mai 1906 En ce jour ô Corneille en foule on vient fêter Ta mémoire si chère à notre âme normande Toi l'illustre écrivain qui cessant d'exister Vivait et vit encor par ta gloire si grande Dans l'ombre de l'oubli n'a-t-on pas vu briller Tes oeuvres et ton nom sans mainte propagande Cinquante lustres d'or savent seuls expliquer Que tu étais célèbre au temps de la légende Le temps passe et s'enfuit mais tu nous es resté Tu fus élu par tous dieu d'immortalité Et depuis nombre d'ans on te lit on t'admire Que la reconnaissance au sein de notre coeur Ne vieillisse jamais pour toi triomphateur Qui attachais des pleurs aux cordes de ta lyre. J'ai adressé ce sonnet à « Ma Normandie » pour le concours poèmes à l'occasion du tri centenaire de Corneille. Je n'espère pas une récompense. Un homme qui s'avertit n'en vaut-il pas deux qui s'illusionnent ? Honoré HARMAND Quadricentenaire du lycée Pierre Corneille L'heure d'ennui 8 mai 1906 En vain je cherche autour de ce qui m'environne Un lien qui m'attache aux choses d'ici bas J'implore une caresse et le Destin me donne Tout ce qui fait plaisir et que je n'aime pas. Chaque heure qui s'écoule au sein de l'existence M'apporte le regret des douceurs du passé Le souvenir méchant frappe ma conscience Et me reproche encor le temps que j'ai pleuré. J'étais heureux jadis tout avait un sourire A l'été quand les fleurs aux parfums enivrants Embaumaient la prairie et semaient le délire Dans nos cerveaux troublés dans nos cerveaux d'enfants. Puis quand le soir venu j'allais retrouver celle Qui fut toute ma vie ainsi que mon amour La Nature chantait et la nuit moins cruelle Passait rapidement sous le regard du jour. La cloche au son plaintif savait tirer ses larmes A nos yeux pleins de rêve et de parfait bonheur Comme le temps fuyait à l'abri des alarmes Que je connus plus tard ainsi que la douleur. Aujourd'hui dans les champs les fleurs poussent encor Le soir vient et la nuit étend son linceul noir La cloche sonne aussi mais sa plainte sonore N'exhale plus hélas qu'un cri de désespoir. Tout est mort dans la vie au sein de la Nature Et ce que la jeunesse appelle le plaisir Ne trouble plus mon coeur de son tendre murmure Et change ma gaieté en un affreux soupir. En vain je cherche autour de ce qui m'environne Un lien qui m'attache aux choses d'ici bas J'implore une caresse et le Destin me donne Tout ce qui fait plaisir et que je n'aime pas. Honoré HARMAND Médaille du quadricentenaire du lycée Pierre Corneille gravée selon un dessin d'Hélène PREVOT, arrière petite-fille d'Honoré. Quand l'amour meurt 10 mai 1906 Quand l'amour meurt dans cette vie Il n'est plus rien d'intéressant Pas un désir pas une envie Ne viennent pour tenter l'amant. Quand l'amour meurt la froide brise Qui souffle au sein de la forêt Attire l'amante incomprise Pour lui confier son secret Quand l'amour meurt adieu le rêve Qui grise dans les jours heureux Les coeurs amis de l'heure brève Qui sonne pour les amoureux Quand l'amour meurt, dans le silence Les amants vont perdre leurs pas Ils causent avec leur souffrance De la caresse du Trépas. Quand l'amour meurt fuyant le monde L'amante au sein du désespoir Pleure et dans sa douleur profonde Va méditer, seule, le soir Quand l'amour meurt dans cette vie Il n'est plus rien d'intéressant Il n'est plus rien que l'on envie Autour de soi c'est le Néant. Honoré HARMAND Les larmes de Pierrot 14 mai 1906 Un soir Pierrot dans sa chambrette Pleurait les fragiles amours Et le souvenir de Pierrette Dans son coeur gravé pour toujours. La nuit était silencieuse La lune dans le ciel brillait La lune méchante et moqueuse A sa fenêtre regardait. Elle vit Pierrot l'âme en peine Sur le papier traçant des mots Ses yeux étaient brillants de haine Et son coeur gonflé de sanglots. Elle aperçut sous sa paupière Des larmes prêtes à couler Elle surprît une prière Sur sa lèvre où fût le baiser. Il se leva et dans sa chambre Promenant un regard confus Il chercha la « nuit de Septembre » Et tous les serments disparus. Les yeux rougis pleins de tristesse Il lut les pages du passé La lune éclairait sa détresse De son rayon pâle et glacé. Puis il chercha jusque dans l'ombre Un souffle de ses souvenirs La mort dans sa demeure sombre Répondit seule à ses soupirs. Alors Pierrot dans sa chambrette Pleura les fragiles amours Et le souvenir de Pierrette Dans son coeur gravé pour toujours Honoré HARMAND Pour oublier 14 mai 1906 Pour oublier j'ai dans l'ivresse Cherché le calme et la douceur J'ai crû entrevoir ma détresse Briller aux rayons du malheur J'ai bu quelques verres d'absinthe Et j'ai senti dans mon cerveau L'Engourdissement de la plainte Le plaisir dans un chant nouveau J'ai bu de ce mauvais liquide Qui détruit nos tempéraments Le monde m'a semblé moins vide Qu'au jour des découragements J'ai bu en de larges rasades Aux coupes de la volupté Les heures m'ont semblé moins fades Et le Temps plus précipité J'ai crû déjà que l'Espérance Dans mon coeur avait tout changé Je n'ai plus senti ma souffrance Et ce soir je n'ai pas pleuré Mais l'ivresse s'est envolée Le Temps a repris sa langueur Et ma pauvre âme désolée A frôlé l'aile du malheur Le monde est devenu l'abîme Que mes yeux ne voulaient plus voir J'ai repris mon nom de victime Que me donna le désespoir J'ai rejeté bien loin mon verre Où dort la désillusion Et j'ai vu s'enfuir ma chimère Dans les brouillards de l'horizon Mon cerveau devenu lucide A compris les lois de mon sort Sur ma face creuse et livide La vie a reflété la mort Pour oublier loin de l'ivresse Cherchant le calme et la douceur J'ai fui méprisant la caresse De l'absinthe au baiser moqueur. Honoré HARMAND La foi qui trompe A mon ami Auguste PAIN 16 mai 1906 Ami je ne sais pas quoi faire Et je suis seul dans mon bureau J'ai dit, je vais pour me distraire Ecrire un poème nouveau. Mais voilà que je prends la plume Pour quelques mots te griffonner Le fer est posé sur l'enclume Et je ne sais plus le frapper. Je veux te dire bien des choses Rien que tout ce que tu connais Que les heures ne sont pas roses Et que le fond de l'air est frais. Non vois-tu vraiment c'est trop bête D'écrire tant d'atrocités Je suis fou et je perds la tête Pardonne ces futilités. Ma muse devrait être honteuse D'exhaler d'aussi méchants vers Déjà la critique rageuse M'accuse d'aller de travers. Je n'ose pas à ton adresse Envoyer ce petit billet Tu vas dire que c'est l'ivresse Qui m'a rendu tout guilleret. Tu ne vas plus me reconnaître Ami quand tu liras ces mots Et tu pourras douter peut-être Que mon coeur est plein de sanglots. A l'heure où je t'écris ces lignes Mes yeux sont tout rouges de pleurs Mes phrases ne semblent pas dignes D'expliquer mes grandes douleurs. Mais cependant l'insouciance Dans ce style plein de gaieté Devrait s'appeler la souffrance Du temps perdu et regretté. Ainsi comprends dans cette page Le mystère que j'ai caché Dans le rire où se lit la rage D'un coeur souffrant et méprisé. La rose sait cacher l'épure Comme le plaisir, les malheurs Que mon désespoir se devine Dans ces vers plaisants et trompeurs. C'est ainsi que j'expliquais tantôt la douleur que je cachais sous un style original. J'étais atteint d'une attaque de neurasthénie très prononcée. Je voulais chasser mes pensées tristes et je ne réussissais qu'à aggraver ma douleur, à grandir ma tristesse. C'est le problème expliqué des mystères qui se cachent aux yeux du monde. Il est des gens que l'on juge d'un caractère tout à fait opposé à leur naturel, je suis de ceux-là que de fois ne m'a-t-on pas jugé pour un « je m'enfoutiste » et ceux-là même qui croyaient me connaître étaient les premiers à m'ignorer. Honoré HARMAND Fatalité 16 mai 1906 Dans la nature au sein des fêtes En vain j'ai cherché le plaisir Comme un pêcheur dans les tempêtes J'ai senti le trépas venir Dans la gaieté capricieuse Sur les lèvres d'une amoureuse J'ai voulu cueillir un baiser Mais comme un souffle, une chimère Comme un rêve au règne éphémère J'ai vu le plaisir s'effacer. J'ai cru la trompeuse espérance J'ai cru ses fragiles amours Mais dans notre sombre existence Le bonheur ne vit pas toujours On croît le tenir, il s'efface On le cherche et l'on perd sa trace Le temps nous le fait regretter Comme un nuage dans l'espace Comme une vision qui passe Trop tôt on le voit. J'ai dit au sein de la nature J'irai pour chanter mes douleurs Près de la source qui murmure J'irai pour consoler mes pleurs Loin de trouver dans le silence Un terme à ma grande souffrance Et l'oubli dans le souvenir J'ai souffert encor davantage Et j'ai senti que le courage Ne savait plus me soutenir. Es yeux n'ont vu que des ténèbres Où vivait encor la gaieté Le deuil en des voiles funèbres Sur mes fours s'est développé Partout je n'ai vu que des larmes Le destin grandir les alarmes Et l'amertume du passé Comme un monstre caché dans l'ombre J'ai vécu mes malheurs sans nombre Au sein de la fatalité. Comme cela se comprend par le sens des vers, cette poésie faite une heure après la précédente explique mon état d'âme depuis les années où j'ai commencé à aimer et à souffrir ; c'est mon coeur qui parle et, qui fait sa confession. Honoré HARMAND L'heure passée 17 mai 1906 En vain dans les heures qui passent Je cherche un remède aux douleurs Un baiser qui sèche mes pleurs Mais le temps fuit, mes yeux se lassent. J'appelle l'amour et mon coeur Ne veut plus aimer les chimères Dont les caresses trop amères Germent à l'ombre du malheur. Tout passe tout meurt et les larmes Sont pour moi le consolateur Qui d'un baiser plein de douceur Sait atténuer les alarmes. L'amour de ses douces chansons Ne trouble plus mon existence Autour de moi c'est la souffrance Qui borne tous mes horizons. La nuit et ses sombres ténèbres Est le seul plaisir que j'ador Ou le soir et son soleil d'or Qui berce mes rêves funèbres. Tout pour moi n'est plus qu'un soupir Un rêve une ombre passagère Tout excepté l'heure éphémère Dont j'ai gardé le souvenir. J'ai adressé cette poésie à Lucette en réponse à sa carte. Elle saura comprendre que je l'aime toujours et que les heures suprêmes que nous avons vécues ne sauraient disparaître de nos souvenirs. On aime une fois dans la vie et quand tout nous sépare le souvenir nous rapproche et nous fait dire encore que nous nous aimons. Honoré HARMAND Le poète mourrant 19 mai 1906 Le jour s'enfuit déjà et la nuit qui s'avance Semble toucher le port Où je vais méditer dans l'éternel silence Les pages de la mort. Pourquoi me rappeler à cette heure suprême Mon souriant passé Et revoir dans mon rêve une image que j'aime Celle que j'ai pleurée. Pourquoi me rappeler cet âge de la vie Où tout n'est que bonheurs Où le regret n'est pas où l'extase ravie Passe loin des douleurs. Pourquoi me rappeler les heures disparues Les plus beaux de mes jours Pourquoi revivre encor les gaietés entrevues Les fragiles amours. Mais puisque de mon coeur l'espérance est absente Mes pleurs sont superflus Mes rêves ont passé ainsi qu'une ombre errante Ils ne sont déjà plus. L'avenir m'apparaît triste et plein d'amertume J'ai peur du lendemain Le bonheur est fragile et son feu se consume Sur le bord du chemin. La fièvre me dévore et la mort me réclame Je tremble sous mes pas Mes doigts sont impuissants à dénouer la trame Que mêle le trépas. Puisque la vie hélas est une incertitude Où l'homme doit vieillir Pourquoi l'aimer encor vivre par habitude Mieux vaut-il pas mourir. Mieux vaut-il pas jeter au terme du voyage L'ancre de son Destin La vie est passagère et la mort n'a pas d'âge Nous avons une fin. Cette poésie est la rectification de l'heure suprême que j'avais faite l'an dernier ; on peut voir par le style que je n'ai pas changé mon chemin. J'ai toujours suivi la route garnie de ronces où se sont déchirées une à une toutes mes espérances. Honoré HARMAND Le spectre. (Version 1927) Cette poésie m'a été inspirée l'année dernière par la lecture des « Nuits » d'Alfred de MUSSET. Je souffrais à ce moment là comme je souffre aujourd'hui pour la même cause, pour la même personne. C'était dans une nuit, longue nuit de décembre Que je vis apparaître, au milieu de ma chambre Un spectre en habit noir. Son visage était jeune et ses grands yeux rêveurs Me laissaient deviner qu'il vivait de malheurs Au sein du désespoir. Dans le profond silence, à cette heure suprême Je lisais, en songeant, les poètes que j'aime : Lamartine et Musset. Et comme eux je goûtais les charmes de la vie Et comme eux j'admirais la nature endormie Dans la sombre forêt. Je pensais : se peut-il que l'homme ait une lyre Dont les tendres accords chantent ce qu'il veut dire A l'heure de l'émoi Le spectre s'approcha puis sur moi se penchant Il lut à haute voix le poème touchant : Il pleura comme moi. Le temps avait passé dans mon coeur jeune encore. Je n'avais que vingt ans, l'âge que l'on adore Quand on se sent vieillir. Dans les bras de l'amour je berçais ma chimère Goûtant dans les baisers la tendresse éphémère Mais je dus en souffrir. Celle que j'adorais aimait le bruit, la foule Et le flot démonté qui bruyamment s'écoule Dans la folle gaieté. Elle aimait le Plaisir et moi la Rêverie Où l'on retrouve un peu sa compagne chérie La Sensibilité. La nuit de nos adieux j'ai pleuré mais les larmes A mon coeur en colère ont prodigué des armes Pour attaquer le Sort. Pour vaincre mon bourreau j'ai tenté l'impossible J'ai lutté, mais en vain. Cet ennemi terrible Est toujours le plus fort. Depuis ce temps, hélas ! Une douleur stupide Dans mes jours incertains semble creuser un vide Et me glace d'effroi. Le spectre m'apparaît dans les noires ténèbres Il répète à la nuit mes romances funèbres Il souffre comme moi. Oublier l'infidèle est ma douce folie Le bonheur s'est enfui de mon âme meurtrie Qu'importe le passé. Il est plaisant, parfois, de vieillir avant l'âge. Puissent mes yeux lassés ne plus voir le mirage De mon rêve effacé. Je ne crois plus à rien sauf à toute misère. Je ne sais à quels dieux adresser ma prière Car je n'ai plus la foi. Le spectre à mes côtés légèrement sommeille Et bientôt l'on verra cet ami qui me veille S'endormir près de moi. Honoré HARMAND La cinquantaine 22 mai 1906 Enfin l'heure a sonné de célébrer la fête Du plus beau de vos jours Et j'ai dit à ma muse indiscrète De chanter vos amours. Cinquante ans ont passé à l'abri des orages Qui grondent ici-bas Et vos coeurs ont compris que dans les bons ménages On ne chicane pas. Vous avez dit chez nous il ne faut que des roses Pour orner le Destin Il nous faut vivre heureux et sur nos fronts moroses Effacer le chagrin. Vous avez dit à Dieu bien loin de la souffrance Guides nos faibles pas Et Dieu dans sa bonté a semé l'espérance Aux portes du trépas. Parfois sa cruauté fit naître l'injustice Pour blesser votre coeur Mais il vous a donné la foi consolatrice Pour calmer la douleur. Qu'importe le passé à cette heure suprême Il faut tout oublier Malgré tant de malheurs vous triomphez quand même Et tout doit s'effacer. Ah ! Je sais chez vous des existences chères Ont trop tôt disparu Sous un ciel azuré les plus belles chimères Sont fautes d'imprévu. Dieu leur ôta la vie hélas bien avant l'âge Ils dorment sous les cieux Que leur grand souvenir dise votre courage Vous vivez avec eux. Eloignez pour un jour la souffrance passée Songez à l'avenir Surtout pardonnez-moi si ma muse insensée Eveille un souvenir. Je veux vous admirer car votre mariage Semble tout jeune encor Et plus j'écris vraiment je discute l'image De votre noce d'or. Non ce n'est qu'un doux rêve, une erreur un délire Votre oeil est trop brillant Et votre lèvre semble à voix basse me dire C'est nos noces d'argent. Cette poésie, je l'ai composée pour Monsieur et Madame Alfred BOTTENTHUIT lors de leur mariage d'or. Elle est la rectification de la première que j'ai faite sur le même sujet. Honoré HARMAND Les adieux du poète 22 mai 1906 Quand le soir disparaît vers le jour de demain L'homme pour l'avenir implore son destin Mais moi je suis frappé que m'importe la vie Je n'irai pas plus loin étendre mon envie Bientôt à la clarté je fermerai les yeux J'irai dans l'autre monde admirer d'autres cieux Dans cet enfer du vide où l'ivresse passée Dans un désir nouveau semble ressuscitée Dans ce séjour des morts qu'on nomme le trépas Grand nom que l'on discute et qu'on ne comprend pas. J'ai vécu jusqu'alors loin du bruit loin du monde Le rêve fut pour moi la loi la plus profonde Où j'ai trouvé la joie et le grand sentiment Que le poète ador dans son isolement J'aime à me rappeler cette heure inoubliable Cette extase sublime et la joie ineffable Qu'exhale la nature en sons mélodieux Dans le pré verdoyant le bois silencieux Quand la nuit a jeté ses grands voiles funèbres Et quand le vent s'agite et de son long soupir Trouble la solitude où j'aimais revenir Le soir me promenant sous la verte ramure Qui d'un frisson l léger explique la nature Au poète qui rêve et veut se rappeler Le temps qu'il pleure en vain et qui vient de passer. Un jour, très orgueilleux des honneurs de la gloire J'ai dit je veux grandir gagner une victoire Dans la philosophie il me faut me frayer Un chemin grand ouvert où je puisse marcher Je veux signer mon nom en fin d'un grand ouvrage Je veux être quelqu'un m'élever d'un étage Vaincre mes ennemis sans relâche lutter Et le soir du combat sur des morts sommeiller. C'est là que je cherchais un rayon de lumière C'est là qu'un jour je vis mon erreur toute entière Chez les uns je trouvais de vrais admirateurs Chez les autres hélas de grands blasphémateurs Celui-ci m'accueillit tout plein de bienveillance Celui-là me chassait avec indifférence Des amis me disaient à l'heure du retour L'esquif qui le matin sous les clartés du jour S'éloigne lentement : est-il pris par l'orage. L'homme qui le conduit et dont tu es l'image Lutte contre les flots et retrouve le port. Toi tu es cet esquif et lutter c'est ton sort. Mais dans ce monde hélas bien des douleurs s'écoulent Semblables aux galets qui sous la vague roulent Nous allons incertains de la joie aux malheurs Sur un regret passé germe une autre douleur Et nous pleurons souvent ces heures entrevues Qui comme pour l'amant, amantes entrevues Cassent rapidement dans nos coeurs méprisés La gloire je le sais chez les désabusés N'est pas née immortelle et toujours elle passe Comme un éclair brillant qui sillonne l'espace J'ai compris un peu tard que la simplicité Est le don le plus cher que Dieu ait inventé Avant que de quitter ce monde où je m'ennuie Je veux écrire encor et dans ma rêverie Je veux à la nature au flot harmonieux A la sombre forêt dire tous mes adieux Je veux dans une page embrasser le passé Déjà dans ce chemin le génie a passé Je veux comme un poète en un baiser suprême Dans un doux souvenir revivre ce que j'aime. Adieu ! Beau soir d'été aux poètes si cher Le regret dans ton sein me semblait moins amer Dans ton obscurité dans ton profond silence J'ai reçu des bienfaits pour calmer ma souffrance J'ai reçu ton amour, je veux me souvenir De ces jours malheureux où tout semblait finir Toujours dans ton baiser j'ai senti le courage Adoucir dans mon coeur la colère et la rage. Me faire mépriser l'insulte des méchants Souffle à tes yeux, de la force des vents. Adieu verte forêt temple sacré du rêve Tu ne reverras plus, mon ombre, à l'heure brève Glisser mystérieuse au travers des taillis Où les verts chemins dans l'immense fouillis D'arbres