Contes Tome VI Par Guy De Maupassant (1850-1893) TABLE DES MATIERES AUX EAUX UN DUEL LES CARESSES GENEVIÈVE L'ORIENT L'ENFANT UNE SOIRÉE HUMBLE DRAME LE VENGEUR L'ATTENTE PREMIÈRE NEIGE LA FARCE: MÉMOIRES D'UN FARCEUR MISS HARRIET L'HÉRITAGE DENIS L'ÂNE IDYLLE LA FICELLE GARÇON, UN BOCK !... LE BAPTÊME REGRET MON ONCLE JULES EN VOYAGE LA MÈRE SAUVAGE AUX EAUX JOURNAL DU MARQUIS DE ROSEVEYRE 12 juin 1880. - A Loëche ! On veut que j'aille passer un mois à Loëche ! Miséricorde ! Un mois dans cette ville qu'on dit être la plus triste, la plus morte, la plus ennuyeuse des villes d'eaux ! Que dis-je, une ville ? C'est un trou, à peine un village ! On me condamne à un mois de bagne, enfin ! 13 juin. - J'ai songé toute la nuit à ce voyage qui m'épouvante. Une seule chose me reste à faire, je vais emmener une femme ! Cela pourra me distraire, peut- être ? Et puis j'apprendrai, par cette épreuve, si je suis mûr pour le mariage. Un mois de tête-à-tête, un mois de vie commune avec quelqu'un, de vie à deux complète, de causerie à toute heure du jour et de la nuit. Diable ! Prendre une femme pour un mois n'est pas si grave, il est vrai, que de la prendre pour la vie ; mais c'est déjà beaucoup plus sérieux que de la prendre pour un soir. Je sais que je pourrai la renvoyer, avec quelques centaines de louis ; mais alors je resterai seul à Loëche, ce qui n'est pas drôle ! Le choix sera difficile. Je ne veux ni une coquette ni une sotte. Il faut que je ne puisse être ni ridicule ni honteux d'elle. Je veux bien qu'on dise : "Le marquis de Roseveyre est en bonne fortune" ; mais je ne veux pas qu'on chuchote : "Ce pauvre marquis de Roseveyre !" En somme, il faut que je demande à ma compagne passagère toutes les qualités que j'exigerais de ma compagne définitive. La seule différence à faire est celle qui existe entre l'objet neuf et l'objet d'occasion. Baste ! on peut trouver, j'y vais songer ! 14 juin. - Berthe !... Voilà mon affaire. Vingt ans, jolie, sortant du Conservatoire, attendant un rôle, future étoile. De la tenue, de la fierté, de l'esprit et de... l'amour. Objet d'occasion pouvant passer pour neuf. 15 juin. - Elle est libre. Sans engagement d'affaires ou de coeur, elle accepte, j'ai commandé moi-même ses robes, pour qu'elle n'ait pas l'air d'une fille. 20 juin. - Bâle. Elle dort. Je vais commencer mes notes de voyage. Elle est charmante tout à fait. Quand elle est venue au-devant de moi à la gare, je ne la reconnaissais pas, tant elle avait l'air femme du monde. Certes elle a de l'avenir, cette enfant... au théâtre. Elle me sembla changée de manières, de démarche, d'attitude, de gestes, de sourire, de voix, de tout, irréprochable enfin. Et coiffée ! oh ! coiffée d'une façon divine, d'une façon charmante et simple, en femme qui n'a plus à attirer les yeux, qui n'a plus à plaire à tous, dont le rôle n'est plus de séduire, du premier coup, ceux qui la voient, niais qui veut plaire à un seul, discrètement, uniquement. Et cela se montrait en toute son allure. C'était indiqué si finement et si complètement, la métamorphose m'a paru si absolue et si savante, que je lui offris mon bras comme j'aurais fait à ma femme. Elle le prit avec aisance comme si elle eût été ma femme. En tête à tête dans le coupée nous sommes restés d'abord immobiles et muets. Puis elle releva sa voilette et sourit... Rien de plus. Un sourire de bon ton. Oh ! je craignais le baiser, la comédie de la tendresse, l'éternel et banal jeu des filles ; mais non, elle s'est tenue. Elle est forte. Puis nous avons causé un peu comme des jeunes époux, un peu comme des étrangers. C'était gentil. Elle souriait souvent en me regardant. C'est moi maintenant qui avais envie de l'embrasser. Mais je suis demeuré calme. A la frontière, un fonctionnaire galonné ouvrit brusquement la portière et me demanda : - Votre nom, monsieur ? Je fus surpris. Je répondis : - Marquis de Roseveyre. - Vous allez ? - Aux eaux de Loëche, dans le Valais. Il écrivait sur un registre. Il reprit : - Madame est votre femme ? Que faire ? Que répondre ? je levai les yeux vers elle, en hésitant. Elle était pâle et regardait au loin... Je sentis que j'allais l'outrager bien gratuitement. Et puis, enfin, j'en faisais ma compagne, pour un mois. Je prononçai : - Oui, monsieur. je la vis soudain rougir. J'en fus heureux. Mais à l'hôtel, ici, en arrivant, le propriétaire lui tendit le registre. Elle me le passa tout aussitôt ; et je compris qu'elle me regardait écrire. C'était notre premier soir d'intimité !... Une fois la page tournée, qui donc le lirait, ce registre ? Je traçai : "Marquis etmarquise de Roseveyre, se rendant à Loëche" 21 juin. - Six heures du matin. Bâle. Nous partons pour Berne. J'ai eu la main heureuse, décidément. 21 juin. - Dix heures du soir. Singulière journée. Je suis un peu ému. C'est bête et drôle. Pendant le trajet, nous avons peu parlé. Elle s'était levée un peu tôt ; elle était fatiguée ; elle sommeillait. Sitôt à Berne, nous avons voulu contempler ce panorama des Alpes que je ne connaissais point ; et nous voici partis à travers la ville, comme deux jeunes mariés. Et soudain nous apercevons une plaine démesurée, et là-bas, là-bas, les glaciers. De loin, comme ça, ils ne semblaient pas immenses, et cependant cette vue m'a fait passer un frisson dans les veines. Un radieux soleil couchant tombait sur nous ; la chaleur était terrible. Ils restaient froids et blancs, eux, les monts de glace. La Jungfrau, la Vierge, dominant ses frères, tendait son large flanc de neige, et tous, jusqu'à perte de vue, se dressaient autour d'elle, les géants à tête pâle, les éternels sommets gelés que le jour mourant faisait plus clairs, comme argentés sur l'azur foncé du soir. Leur foule inerte et colossale donnait l'idée du commencement d'un monde surprenant et nouveau, d'une région escarpée, morte, figée mais attirante comme la mer, pleine d'un pouvoir de séduction mystérieuse. L'air qui avait caressé ces cimes toujours gelées semblait venir à nous par-dessus les campagnes étroites et fleuries, autre que l'air fécondant des plaines. Il avait quelque chose d'âpre et de fort, de stérile, comme une saveur des espaces inaccessibles. Berthe, éperdue, regardait sans cesse sans pouvoir prononcer un mot. Tout à coup elle me prit la main et la serra. J'avais moi-méme à l'âme cette sorte de fièvre, cette exaltation qui nous saisit devant certains spectacles inattendus. Je pris cette petite main frémissante et je la portai à mes lèvres ; et je la baisai, ma foi, avec amour. J'en suis resté un peu troublé. Mais par qui ? Par elle, ou par les glaciers ? 24 juin. - Loëche, dix heures du soir. Tout le voyage a été délicieux. Nous avons passé un demi-jour à Thun, à regarder la rude frontière des montagnes que nous devions franchir le lendemain. Au soleil levant, nous avons traversé le lac, le plus beau de la Suisse peut- être. Des mulets nous attendaient. Nous nous sommes assis sur leur dos et nous voici partis. Après avoir déjeuné dans une petite ville, nous avons commencé à gravir, entrant lentement dans la gorge qui monte, boisée, toujours dominée par de hautes cimes. De place en place, sur les pentes qui semblent venir du ciel, on distingue des points blancs, des chalets poussés là on ne sait comment. Nous avons franchi des torrents, aperçu parfois, entre deux sommets élancés et couverts de sapins, une immense pyramide de neige qui semblait si proche qu'on aurait juré d'y parvenir en vingt minutes, mais qu'on aurait à peine atteinte en vingt-quatre heures. Parfois nous traversions des chaos de pierres, des plaines étroites jonchées de rocs éboulés comme si deux montagnes s'étaient heurtées dans cette lice, laissant sur le champ de bataille les débris de leurs membres de granit. Berthe, exténuée , dormait sur sa bête, ouvrant parfois les yeux pour voir encore. Elle finit par s'assoupir, et je la soutenais d'une main, heureux de ce contact, de sentir à travers sa robe la douce chaleur de son corps. La nuit vint, nous montions toujours. On s'arrêta devant la porte d'une petite auberge perdue dans la montagne. Nous avons dormi ! Oh ! dormi ! Au jour levant, je courus à la fenêtre, et je poussai un cri. Berthe arriva près de moi et demeura stupéfaite et ravie. Nous avions dormi dans les neiges. Tout autour de nous, des monts énormes et stériles dont les os gris saillaient sous leur manteau blanc, des monts sans pins, mornes et glacés, s'élevaient si haut qu'ils semblaient inaccessibles. Une heure après nous être remis en route, nous aperçûmes, au fond de cet entonnoir de granit et de neige, un lac noir, sombre, sans une ride, que nous avons longtemps suivi. Un guide nous apporta quelques edelweiss, les pâles fleurs des glaciers. Berthe s'en fit un bouquet de corsage. Soudain, la gorge de rochers s'ouvrit devant nous, découvrant un horizon surprenant : toute la chaîne des Alpes piémontaises au-delà de la vallée du Rhône. Les grands sommets, de place en place, dominaient la foule des moindres cimes. C'étaient le mont Rose, grave et pesant ; le Cervin, droite pyramide où tant d'hommes sont morts, la Dent-du-Midi ; cent autres pointes blanches luisantes comme des têtes de diamants, sous le soleil. Mais brusquement le sentier que nous suivions s'arrêta au bord d'un abîme, et dans le gouffre, dans le fond du trou noir creux de deux mille mètres, enfermé entre quatre murailles de rochers droits, bruns, farouches, sur une nappe de gazon, nous aperçûmes quelques points blancs assez semblables à des moutons dans un pré. C'étaient les maisons de Loëche. Il fallut quitter les mulets, la route étant périlleuse. Le sentier descend le long du roc, serpente, tourne, va, revient, dominant toujours le précipice, et toujours aussi le village qui grandit à mesure qu'on approche. C'est là ce qu'on appelle le passage de la Gemmi, un des plus beaux des Alpes, sinon le plus beau. Berthe s'appuyant sur moi, poussait des cris de joie et des cris d'effroi, heureuse et peureuse comme une enfant. Comme nous étions à quelques pas des guides et cachés par une saillie de roche, elle m'embrassa. Je l'étreignis... Je m'étais dit : - A Loëche, j'aurai soin de faire comprendre que je ne suis point avec ma femme. Mais partout je l'avais traitée comme telle, partout je l'avais fait passer pour la marquise de Roseveyre. Je ne pouvais guère maintenant l'inscrire sous un autre nom. Et puis je l'aurais blessée au coeur, et vraiment elle était charmante. Mais je lui dis : - Ma chère amie, tu portes mon nom ; on me croit ton mari ; j'espère que tu te conduiras envers tout le monde avec une extrême prudence et une extrême discrétion. Pas de connaissances, pas de causeries, pas de relations. Qu'on te croie fière, mais agis en sorte que je n'aie jamais à me reprocher ce que j'ai fait. Elle répondit : - N'aie pas peur, mon petit René. 26 juin. - Loëche n'est pas triste. Non. C'est sauvage, mais très beau. Cette muraille de roches hautes de deux mille mètres, d'où glissent cent torrents pareils à des filets d'argent ; ce bruit éternel de l'eau qui roule ; ce village enseveli dans les Alpes d'où l'on voit, comme du fond d'un puits, le soleil lointain traverser le ciel ; le glacier voisin, tout blanc dans l'échancrure de la montagne, et ce vallon plein de ruisseaux, plein d'arbres, plein de fraîcheur et de vie, qui descend vers le Rhône et laisse voir à l'horizon les cimes neigeuses du Piémont : tout cela me séduit et m'enchante. Peut-être que... si Berthe n'était pas là ?... Elle est parfaite, cette enfant, réservée et distinguée plus que personne. J'entends dire : - Comme elle est jolie, cette petite marquise !... 27 juin. - Premier bain. On descend directement de la chambre dans les piscines, où vingt baigneurs trempent, déjà vêtus de longues robes de laine, hommes et femmes ensemble. Les uns mangent, les autres lisent, les autres causent. On pousse devant soi de petites tables flottantes. Parfois on joue au furet, ce qui n'est pas toujours convenable. Vus des galeries qui entourent le bain, nous avons l'air de gros crapauds dans un baquet. Berthe est venue s'asseoir dans cette galerie pour causer un peu avec moi. On l'a beaucoup regardée. 28 juin. - Deuxième bain. Quatre heures d'eau. J'en aurai huit heures dans huit jours. J'ai pour compagnons plongeurs le prince de Vanoris (Italie), le comte Lovenberg (Autriche), le baron Samuel Vernhe (Hongrie ou ailleurs), plus une quinzaine de personnages de moindre importance, mais tous nobles. Tout le monde est noble dans les villes d'eaux. Ils me demandent, l'un après l'autre, à être présentés à Berthe. Je réponds : "Oui !" et je me dérobe. On me croit jaloux, c'est bête ! 29 juin. - Diable ! diable ! la princesse de Vanoris est venue elle-même me trouver, désirant faire la connaissance de ma femme, au moment où nous rentrions à l'hôtel. J'ai présenté Berthe, mais je l'ai priée d'éviter avec soin de rencontrer cette dame. 2 juillet. - Le prince nous a pris au collet pour nous mener dans son appartement, où tous les baigneurs de marque prenaient le thé. Berthe était certes mieux que toutes les femmes ; mais que faire ? 3 juillet. - Ma foi, tant pis ! Parmi ces trente gentilshommes, n'en est-il pas au moins dix de fantaisie ? Parmi ces seize ou dix-sept femmes, en est-il plus de douze sérieusement mariées ; et, sur ces douze, en est-il plus de six irréprochables ? Tant pis pour elles, tant pis pour eux ! Ils l'ont voulu ! 10 juillet. - Berthe est la reine de Loëche ! Tout le monde en est fou ; on la fête, on la gâte, on l'adore ! Elle est d'ailleurs superbe de grâce et de distinction. On m'envie. La princesse de Vanoris m'a demandé : - Ah ! çà, marquis, où donc avez-vous trouvé ce trésor-là ? J'avais envie de répondre : - Premier prix du Conservatoire, classe de comédie, engagée à l'Odéon, libre à partir du 5 août 1880 ! Quelle tête elle aurait fait, miséricorde ! 20 juillet. - Berthe est vraiment surprenante. Pas une faute de tact, pas une faute de gout ; une merveille ! 10 août. - Paris. Fini. J'ai le coeur gros. La veille du départ, je crus que tout le monde allait pleurer. On résolut d'aller voir lever le soleil sur le Torrenthorn, puis de redescendre pour l'heure de notre départ. On se mit en route vers minuit, sur des mulets. Des guides portaient des falots : et la longue caravane se déroulait dans les chemins tournants de la forêt de pins. Puis on traversa les pâturages où des troupeaux de vaches errent en liberté. Puis on atteignit la région des pierres, où l'herbe elle-même disparaît. Parfois, dans l'ombre, on distinguait, soit à droite, soit à gauche, une masse blanche, un amoncellement de neige dans un trou de la montagne. Le froid devenait mordant, piquait les yeux et la peau. Le vent desséchant des sommets soufflait, brûlant les gorges, apportant les haleines gelées de cent lieues de pics de glace. Quand on parvint au faite, il faisait nuit encore. On déballa toutes les provisions pour boire le champagne au soleil levant. Le ciel pâlissait sur nos têtes. Nous apercevions déjà un gouffre à nos pieds ; puis, à quelques centaines de mètres, un autre sommet. L'horizon entier semblait livide, sans qu'on distinguât rien encore au loin. Bientôt on découvrit, à gauche, une cime énorme, la Jungfrau, puis une autre, puis une autre. Elles apparaissaient peu à peu comme si elles se fussent levées dans le jour naissant. Et nous demeurions stupéfaits de nous trouver ainsi au milieu de ces colosses, dans ce pays désolé de la neige éternelle. Soudain, en face, se déroula la chaîne démesurée du Piémont. D'autres cimes apparurent au nord. C'était bien l'immense pays des grands monts aux fronts glacés, depuis le Rhindenhorn, lourd comme son nom, jusqu'au fantôme à peine visible du patriarche des Alpes, le mont Blanc. Les uns étaient fiers et droits, d'autres accroupis, d'autres difformes, mais tous pareillement blancs, comme si quelque Dieu avait jeté sur la terre bossue une nappe immaculée. Les uns semblaient si près qu'on aurait pu sauter dessus ; les autres étaient si loin qu'on les distinguait à peine. Le ciel devint rouge ; et tous rougirent. Les nuages semblaient saigner sur eux. C'était superbe, presque effrayant. Mais bientôt la nue enflammée pâlit, et toute l'armée des cimes insensiblement devint rose, d'un rose doux et tendre comme des robes de jeune fille. Et le soleil parut au-dessus de la nappe des neiges. Alors, tout à coup, le peuple entier des glaciers fut blanc, d'un blanc luisant, comme si l'horizon eût été plein d'une foule de dômes d'argent. Les femmes, extasiées, regardaient cela. Elles tressaillirent, un bouchon de champagne venait de sauter ; et le prince de Vanoris, présentant un verre à Berthe, s'écria : - Je bois à la marquise de Roseveyre ! Tous crièrent : "Je bois à la marquise de Roseveyre !" Elle monta debout sur sa mule et répondit : - Je bois à tous mes amis ! Trois heures plus tard, nous prenions le train pour Genève, dans la vallée du Rhône. A peine fûmes-nous seuls que Berthe, si heureuse et si gaie tout à l'heure, se mit à sangloter, la figure dans ses mains. Je m'élançai à ses genoux : - Qu'as-tu ? qu'as-tu ? dis-moi, qu'as-tu ? Elle balbutia à travers ses larmes : - C'est... c'est... c'est donc fini d'être une honnête femme ! Certes, je fus à ce moment sur le point de faire une bêtise, une grande bêtise !... Je ne la fis pas. Je quittai Berthe en rentrant à Paris. J'aurais peut-être été trop faible, plus tard. (Le journal du marquis de Roseveyre n'offre aucun intérêt pendant les deux années qui suivirent. Nous retrouvons à la date du 20 juillet 1883 les lignes suivantes.) 20 juillet 1883. - Florence. Triste souvenir tantôt. Je me promenais aux Cassines quand une femme fit arrêter sa voiture et m'appela. C'était la princesse de Vanoris. Dès qu'elle me vit à portée de voix : - Oh ! marquis, mon cher marquis, que je suis contente de vous rencontrer ! Vite, vite, donnez-moi des nouvelles de la marquise ; c'est bien la plus charmante femme que j'aie vue en toute ma vie. Je restai surpris, ne sachant que dire et frappé au coeur d'un coup violent. Je balbutiai : - Ne me parlez jamais d'elle, princesse, voici trois ans que je l'ai perdue. Elle me prit la main. - Oh ! que je vous plains, mon ami. Elle me quitta. Je suis rentré triste, mécontent, pensant à Berthe, comme si nous venions de nous séparer. Le Destin bien souvent se trompe ! Combien de femmes honnêtes étaient nées pour être des filles, et le prouvent. Pauvre Berthe ! Combien d'autres étaient nées pour être des femmes honnêtes... Et celle-là... plus que toutes... peut-être... Enfin... n'y pensons plus. 24 juillet 1883 UN DUEL La guerre était finie ; les Allemands occupaient la France ; le pays palpitait comme un lutteur vaincu tombé sous le genou du vainqueur. De Paris affolé, affamé, désespéré, les premiers trains sortaient, allant aux frontières nouvelles, traversant avec lenteur les campagnes et les villages. Les premiers voyageurs regardaient par les portières les plaines ruinées et les hameaux incendiés. Devant les portes des maisons restées debout, des soldats prussiens, coiffés du casque noir à la pointe de cuivre, fumaient leur pipe, à cheval sur des chaises. D'autres travaillaient ou causaient comme s'ils eussent fait partie des familles. Quand on passait les villes, on voyait des régiments entiers manoeuvrant sur les places, et, malgré le bruit des roues, les commandements rauques arrivaient par instants. M. Dubuis, qui avait ait partie de la garde nationale de Paris pendant toute la durée du siège, allait rejoindre en Suisse sa femme et sa fille, envoyées par prudence à l'étranger, avant l'invasion. La famine et les fatigues n'avaient point diminué son gros ventre de marchand riche et pacifique. Il avait subi les événements terribles avec une résignation désolée et des phrases amères sur la sauvagerie des hommes. Maintenant qu'il gagnait la frontière, la guerre finie, il voyait pour la première fois des Prussiens, bien qu'il eût fait son devoir sur les remparts et monté bien des gardes par les nuits froides. Il regardait avec une terreur irritée ces hommes armés et barbus installés comme chez eux sur la terre de France, et il se sentait à l'âme une sorte de fièvre de patriotisme impuissant en même temps que ce grand besoin, que cet instinct nouveau de prudence qui ne nous a plus quittés. Dans son compartiment, deux Anglais, venus pour voir, regardaient de leurs yeux tranquilles et curieux. Ils étaient gros aussi tous deux et causaient en leur langue, parcourant parfois leur guide, qu'ils lisaient à haute voix en cherchant à bien reconnaître les lieux indiqués. Tout à coup, le train s'étant arrêté à la gare d'une petite ville, un officier prussien monta avec son grand bruit de sabre sur le double marchepied du wagon. Il était grand, serré dans son uniforme et barbu jusqu'aux yeux. Son poil roux semblait flamber, et ses longues moustaches, plus pâles, s'élançaient des deux côtés du visage qu'elles coupaient en travers. Les Anglais aussitôt se mirent à le contempler avec des sourires de curiosité satisfaite, tandis que M. Dubuis faisait semblant de lire un journal. Il se tenait blotti dans son coin, comme un voleur en face d'un gendarme. Le train se remit en marche. Les Anglais continuaient à causer, à chercher les lieux précis des batailles ; et soudain, comme l'un d'eux tendait le bras vers l'horizon en indiquant un village, l'officier prussien prononça en français, en étendant ses longues jambes et se renversant sur le dos : "Ché tué touze Français tans ce fillage. Ché bris plus te cent brisonniers." Les Anglais, tout à ait intéressés, demandèrent aussitôt : "Aoh ! comment s'appelé, cette village ? " Le Prussien répondit : " Pharsbourg" . Il reprit : " Ché bris ces bolissons de Français bar les oreilles. " Et il regardait M. Dubuis en riant orgueilleusement dans son poil. Le train roulait, traversant toujours des hameaux occupés. On voyait les soldats allemands le long des routes, au bord des champs, debout au coin des barrières, ou causant devant les cafés. Ils couvraient la terre comme les sauterelles d'Afrique. L'officier tendit la main : " Si chafrais le gommandement ch'aurais bris Paris, et brûlé tout, et tué tout le monde. Blus de France ! " Les Anglais par politesse répondirent simplement : " Aoh yes. " Il continua : "Tans vingt ans, toute l'Europe, toute, abartiendra à nous. La Brusse blus forte que tous. " Les Anglais inquiets ne répondaient plus. Leurs faces, devenues impassibles, semblaient de cire entre leurs longs favoris. Alors l'officier prussien se mit à rire. Et, toujours renversé sur le dos, il blagua. Il blaguait la France écrasée, insultait les ennemis à terre ; il blaguait l'Autriche vaincue naguère ; il blaguait la défense acharnée et impuissante des départements ; il blaguait les mobiles, l'artillerie inutile. Il annonça que Bismarck allait bâtir une ville de fer avec les canons capturés. Et soudain il mit ses bottes contre la cuisse de M. Dubuis, qui détournait les yeux, rouge jusqu'aux oreilles. Les Anglais semblaient devenus indifférents à tout, comme s'ils s'étaient trouvés brusquement renfermés dans leur île, loin des bruits du monde. L'officier tira sa pipe et regardant fixement le Français : " Vous n'auriez bas de tabac ? " M. Dubuis répondit : " Non, monsieur. " L'Allemand reprit : " Je fous brie t'aller en acheter gand le gonvoi s'arrêtera. " Et il se mit à rire de nouveau : " Je vous tonnerai un bourboire. " Le train siffla, ralentissant sa marche. On passait devant les bâtiments incendiés d'une gare; puis on s'arrêta tout à fait. L'Allemand ouvrit la portière et, prenant par le bras M. Dubuis : " Allez faire ma gommission, fite, fite ! " Un détachement prussien occupait la station. D'autres soldats regardaient, debout le long des grilles de bois. La machine déjà sifflait pour repartir. Alors, brusquement, M. Dubuis s'élança sur le quai et, malgré les gestes du chef de gare, il se précipita dans le compartiment voisin. Il était seul ! Il ouvrit son gilet, tant son coeur battait, et il s'essuya le front, haletant. Le train s'arrêta de nouveau dans une station. Et tout à coup l'officier parut à la portière et monta, suivi bientôt des deux Anglais que la curiosité poussait. L'Allemand s'assit en face du Français et, riant toujours : " Fous n'afez pas foulu faire ma gommission. " M. Dubuis répondit : " Non, monsieur. " Le train venait de repartir. L'officier dit : "Che fais gouper fotre moustache pour bourrer ma pipe. " Et il avança la main vers la figure de son voisin. Les Anglais, toujours impassibles, regardaient de leurs yeux fixes. Déjà, l'Allemand avait pris une pincée de poils et tirait dessus, quand M. Dubuis d'un revers de main, lui releva le bras et, le saisissant au collet, le rejeta sur la banquette. Puis fou de colère, les tempes gonflées, les yeux pleins de sang, l'étranglant toujours d'une main, il se mit avec l'autre, fermée, à lui taper furieusement des coups de poing par la figure. Le Prussien se débattait, tâchait de tirer son sabre, d'étreindre son adversaire couché sur lui. Mais M. Dubuis l'écrasait du poids énorme de son ventre, et tapait, tapait sans repos, sans prendre haleine, sans savoir où tombaient ses coups. Le sang coulait ; l'Allemand, étranglé, râlait, crachait ses dents, essayait, mais en vain, de rejeter ce gros homme exaspéré, qui l'assommait. Les Anglais s'étaient levés et rapprochés pour mieux voir. Ils se tenaient debout, pleins de joie et de curiosité, prêts à parier pour ou contre chacun des combattants. Et soudain M. Dubuis épuisé par un pareil effort, se releva et se rassit sans dire un mot. Le Prussien ne se jeta pas sur lui, tant il demeurait effaré, stupide d'étonnement et de douleur. Quand il eut repris haleine, il prononça : " Si fous ne foulez pas me rentre raison avec le bistolet, che vous tuerai. " M. Dubuis répondit : "Quand vous voudrez. Je veux bien." L'Allemand reprit : "Foici la fille de Strasbourg, che brendrai deux officiers bour témoins, ché le temps avant que le train rebarte. " M. Dubuis, qui soufflait autant que la machine, dit aux Anglais : " Voulez-vous être mes témoins ? " Tous deux répondirent ensemble : " Aoh yes ! " Et le train s'arrêta. En une minute, le Prussien avait trouvé deux camarades qui apportèrent des pistolets, et on gagna les remparts. Les Anglais sans cesse tiraient leur montre, pressant le pas, hâtant les préparatifs, inquiets de l'heure pour ne point manquer le départ. M. Dubuis n'avait jamais tenu un pistolet. On le plaça à vingt pas de son ennemi. On lui demanda : " Etes-vous prêt ?" En répondant "oui, monsieur", il s'aperçut qu'un des Anglais avait ouvert son parapluie pour se garantir du soleil. Une voix commanda : "Feu ! " M. Dubuis tira au hasard, sans attendre, et il aperçut avec stupeur le Prussien debout en face de lui qui chancelait, levait les bras, et tombait raide sur le nez. Il l'avait tué. Un Anglais cria un "Aoh" vibrant de joie, de curiosité satisfaite et d'impatience heureuse. L'autre, qui tenait toujours sa montre à la main, saisit M. Dubuis par le bras, et l'entraîna, au pas gymnastique, vers la gare. Le premier Anglais marquait le pas, tout en courant, les poings fermés, les coudes au corps. "Une, deux ! une, deux ! " Et tous trois de front trottaient, malgré leurs ventres, comme trois grotesques d'un journal pour rire. Le train partait. Ils sautèrent dans leur voiture. Alors, les Anglais, ôtant leurs toques de voyage, les levèrent en les agitant, puis, trois fois de suite, ils crièrent : "Hip, hip, hip, hurrah ! " Puis, ils tendirent gravement, l'un après l'autre, la main droite à M. Dubuis, et ils retournèrent s'asseoir côte à côte dans leur coin. 14 août 1883 LES CARESSES Non, mon ami n'y songez plus. Ce que vous me demandez me révolte et me dégoûte. On dirait que Dieu, car je crois à Dieu, moi, a voulu jadis tout ce qu'il a fait de bon en y joignant quelque chose d'horrible. Il nous avait donné l'amour, la plus douce chose qui soit au monde, mais trouvant cela trop beau et trop pur pour nous, il a imaginé les sens, les sens ignobles, sales, révoltants, brutaux, les sens qu'il a façonnés comme par dérision et qu'il a mêlés aux ordures du corps, qu'il a conçus de telle sorte que nous n'y pouvons songer sans rougir, que nous n'en pouvons parler qu'à voix basse. Leur acte affreux est enveloppé de honte. Il se cache, révolte l'âme, blesse les yeux, et honni par la morale, poursuivi par la loi, il se commet dans l'ombre, comme s'il était criminel. Ne me parlez jamais de cela, jamais ! Je ne sais point si je vous aime, mais je sais que je me plais près de vous, que votre regard m'est doux et que votre voix me caresse le coeur. Du jour où vous auriez obtenu de ma faiblesse ce que vous désirez, vous me deviendrez odieux. Le lien délicat qui nous attache l'un à l'autre serait brisé. Il y aurait entre nous un abîme d'infamies. Restons ce que nous sommes. Et... aimez-moi si vous voulez, Je le permets. Votre amie, GENEVIÈVE. Madame, voulez-vous me permettre à mon tour de vous parler brutalement, sans ménagements galants, comme le parlerais à un ami qui voudrait prononcer des voeux éternels ? Moi non plus, je ne sais pas si je vous aime. Je ne le saurais vraiment qu'après cette chose qui vous révolte tant. Avez-vous oublié les vers de Musset : Je me souviens encor de ces spasmes terribles, De ces baisers muets, de ces muscles ardents, De cet être absorbé, blême et serrant les dents. S'ils ne sont pas divins, ces moment sont horribles. Cette sensation d'horreur et d'insurmontable dégoût, nous l'éprouvons aussi quand, emportés par l'impétuosité du sang, nous nous laissons aller aux accouplements d'aventure. Mais quand une femme est pour nous l'être d'élection, de charme constant, de séduction infinie que vous êtes pour moi, la caresse devient le plus ardent, le plus complet et le plus infini des bonheurs. La caresse, Madame, c'est l'épreuve de l'amour. Quand notre ardeur s'éteint après l'étreinte, nous nous étions trompés. Quand elle grandit, nous nous aimions. Un philosophe, qui ne pratiquait point ces doctrines, nous a mis en garde contre ce piège de la nature. La nature veut des êtres, dit-il, et pour nous contraindre à les créer, il a mis le double appât de l'amour et de la volupté auprès du piège. Et il ajoute : Dès que nous nous sommes laissé prendre, dès que l'affolement d'un instant a passé, une tristesse immense nous saisit, car nous comprenons la ruse qui nous a trompés, nous voyons, nous sentons, nous touchons la raison secrète et voilée qui nous a poussés malgré nous. Cela est vrai souvent, très souvent. Alors nous nous relevons écoeurés. La nature nous a vaincus, nous a jetés, à son gré dans des bras qui s'ouvraient, parce qu'elle veut que des bras s'ouvrent. Oui, je sais les baisers froids et violents sur des lèvres inconnues, les regards fixes et ardents en des yeux qu'on n'a jamais vus et qu'on ne verra plus jamais, et tout ce que je ne peux pas dire, tout ce qui nous laisse à l'âme une amère mélancolie. Mais, quand cette sorte de nuage d'affection, qu'on appelle l'amour, a enveloppé deux êtres, quand ils ont pensé l'un à l'autre, longtemps, toujours, quand le souvenir pendant l'éloignement veille sans cesse, le jour, la nuit, apportant à l'âme les traits du visage, et le sourire, et le son de la voix ; quand on a été obsédé, possédé par la forme absente et toujours visible, n'est-il pas naturel que les bras s'ouvrent enfin, que les lèvres s'unissent et que les corps se mêlent ? N'avez-vous jamais eu le désir du baiser ? Dites-moi si les lèvres n'appellent pas les lèvres, et si le regard clair, qui semble couler dans les veines, ne soulève pas des ardeurs furieuses, irrésistibles ? Certes, c'est là le piège, le piège immonde, dites-vous ? Qu'importe, je le sais, j'y tombe, et je l'aime. La Nature nous donne la caresse pour nous cacher sa ruse, pour nous forcer malgré nous à éterniser les générations. Eh bien ! volons-lui la caresse, faisons-la nôtre, raffinons-la, changeons-la, idéalisons- la, si vous voulez. Trompons, à notre tour, la Nature, cette trompeuse. Faisons plus qu'elle n'a voulu, plus qu'elle n'a pu ou osé nous apprendre. Que la caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre, prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des desseins premiers, de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c'est la pensée qui poétise tout, poétisons-la, Madame, jusque dans ses brutalités terribles, dans ses plus impures combinaisons, jusque dans ses plus monstrueuses inventions. Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur. Aimons la chair parce qu'elle est belle, parce qu'elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains. Quand les artistes ont cherché la forme la plus rare et la plus pure pour les coupes où l'art devait boire l'ivresse, ils ont choisi la courbe des seins, dont la fleur ressemble à celle des roses. Or, j'ai lu dans un livre érudit, qui s'appelle le Dictionnaire des Sciences médicales, cette définition de la gorge des femmes, qu'on dirait imaginée par M. Joseph Prud'homme, devenu docteur en médecine : "Le sein peut être considéré chez la femme comme un objet en même temps d'utilité et d'agrément." Supprimons, si vous voulez, l'utilité et ne gardons que l'agrément. Aurait-il cette forme adorable qui appelle irrésistiblement la caresse s'il n'était destiné qu'à nourrir les enfants ? Oui, Madame, laissons les moralistes nous prêcher la pudeur, et les médecins la prudence ; laissons les poètes, ces trompeurs toujours trompés eux-mêmes, chanter l'union chaste des âmes et le bonheur immatériel ; laissons les femmes laides à leurs devoirs et les hommes raisonnables à leurs besognes inutiles ; laissons les doctrinaires à leurs doctrines, les prêtres à leurs commandements, et nous, aimons avant tout la caresse qui grise, affole, énerve, épuise, ranime, est plus douce que les parfums, plus légère que la brise, plus aiguë que les blessures, rapide et dévorante, qui fait prier, qui fait commettre tous les crimes et tous les actes de courage ! Aimons-la, non pas tranquille, normale, légale ; mais violente, furieuse, immodérée ! Recherchons-la comme on recherche l'or et le diamant, car elle vaut plus, étant inestimable et passagère ! Poursuivons-la sans cesse, mourons pour elle et par elle. Et si vous voulez, Madame, que je vous dise une vérité que vous ne trouverez, je crois, en aucun livre, les seules femmes heureuses sur cette terre sont celles à qui nulle caresse ne manque. Elles vivent, celles-là, sans souci, sans pensées torturantes, sans autre désir que celui du baiser prochain qui sera délicieux et apaisant comme le dernier baiser. Les autres, celles pour qui les caresses sont mesurées, ou incomplètes, ou rares, vivent harcelées par mille inquiétudes misérables, par des désirs d'argent ou de vanité, par tous les événements qui deviennent des chagrins. Mais les femmes caressées à satiété n'ont besoin de rien, ne désirent rien, ne regrettent rien. Elles rêvent, tranquilles et mourantes, effleurées à peine par ce qui serait pour les autres d'irréparables catastrophes, car la caresse remplace tout, guérit de tout, console de tout ! Et J'aurais encore tant de choses à dire !... HENRI. Ces deux lettres, écrites sur du papier japonais en paille de riz, ont été trouvées dans un petit portefeuille en cuir de Russie, sous un prie-dieu de la Madeleine, hier dimanche, après la messe d'une heure. 14 août 1883 L'ORIENT Voici l'automne ! Je ne puis sentir ce premier frisson d'hiver sans songer à l'ami qui vit là-bas sur la frontière de l'Asie. La dernière fois que j'entrai chez lui, je compris que je ne le reverrais plus. C'était vers la fin de septembre, voici trois ans. Je le trouvai tantôt couché sur un divan, en plein rêve d'opium. Il me tendit la main sans remuer le corps, et me dit : - Reste là, parle, je te répondrai de temps en temps, mais je ne bougerai point, car tu sais qu'une fois la drogue avalée il faut demeurer sur le dos. Je m'assis et je lui racontai mille choses, des choses de Paris et du boulevard. Il me dit : - Tu ne m'intéresses pas ; je ne songe plus qu'aux pays clairs. Oh ! comme ce pauvre Gautier devait souffrir, toujours habité par le désir de l'Orient. Tu ne sais pas ce que c'est, comme il vous prend, ce pays, vous captive, vous pénètre jusqu'au coeur, et ne vous lâche plus. Il entre en vous par l'oeil, par la peau, par toutes ses séductions invincibles, et il vous tient par un invisible fil qui vous tire sans cesse, en quelque lieu du monde que le hasard vous ait jeté. Je prends la drogue pour y penser dans la délicieuse torpeur de l'opium. Il se tut et ferma les yeux. Je demandai : - Qu'éprouves-tu de si agréable à prendre ce poison ? Quel bonheur physique donne-t-il donc, qu'on en absorbe jusqu'à la mort ? Il répondit : - Ce n'est point un bonheur physique ; c'est mieux, c'est plus. Je suis souvent triste ; je déteste la vie, qui me blesse chaque jour par tous ses angles, par toutes ses duretés. L'opium console de tout, fait prendre son parti de tout. Connais-tu cet état de l'âme que je pourrais appeler l'irritation harcelante ? Je vis ordinairement dans cet état. Deux choses m'en peuvent guérir : l'opium, ou l'Orient. A peine ai-je pris l'opium que je me couche, et j'attends. J'attends une heure, deux heures parfois. Puis, je sens d'abord de légers frémissements dans les mains et dans les pieds, non pas une crampe, mais un engourdissement vibrant. Puis peu à peu j'ai l'étrange et délicieuse sensation de la disparition de mes membres. Il me semble qu'on me les ôte. Cela gagne, monte, m'envahit entièrement. Je n'ai plus de corps. Je n'en garde plus qu'une sorte de souvenir agréable. Ma tête seule est là, et travaille. Je pense. Je pense avec une joie matérielle infinie, avec une lucidité sans égale, avec une pénétration surprenante. Je raisonne, je déduis, je comprends tout, je découvre des idées qui ne m'avaient jamais effleuré ; je descends en des profondeurs nouvelles, je monte à des hauteurs merveilleuses ; je flotte dans un océan de pensées, et je savoure l'incomparable bonheur, l'idéale jouissance de cette pure et sereine ivresse de la seule intelligence. Il se tut encore et ferma de nouveau les yeux. Je repris : - Ton désir de l'Orient ne vient que de cette constante ivresse. Tu vis dans une hallucination. Comment désirer ce pays barbare où l'Esprit est mort, où la Pensée stérile ne sort point des étroites limites de la vie, ne fait aucun effort pour s'élancer, grandir et conquérir ? Il répondit : - Qu'importe la pensée pratique ! Je n'aime que le rêve. Lui seul est bon, lui seul est doux. La réalité implacable me conduirait au suicide si le rêve ne me permettait d'attendre. "Mais tu as dit que l'Orient était la terre des barbares ; tais-toi, malheureux, c'est la terre des sages, la terre chaude où on laisse couler la vie, où on arrondit les angles. "Nous sommes les barbares, nous autres gens de l'Occident qui nous disons civilisés ; nous sommes d'odieux barbares qui vivons durement, comme des brutes. "Regarde nos villes de pierres, nos meubles de bois anguleux et durs. Nous montons en haletant des escaliers étroits et rapides pour entrer en des appartements étranglés, où le vent glacé pénètre en sifflant pour s'enfuir aussitôt par un tuyau de cheminée en forme de pompe, qui établit des courants d'air mortels, forts à faire tourner des moulins. Nos chaises sont dures, nos murs froids, couverts d'un odieux papier ; partout des angles nous blessent. Angles des tables, des cheminées, des portes, des lits. Nous vivons debout ou assis, jamais couchés, sauf pour dormir, ce qui est absurde, car on ne perçoit plus dans le sommeil le bonheur d'être étendu. "Mais songe aussi à notre vie intellectuelle. C'est la lutte, la bataille incessante. Le souci plane sur nous, les préoccupations nous harcèlent ; nous n'avons plus le temps de chercher et de poursuivre les deux ou trois bonnes choses à portée de nos mains. "C'est le combat à outrance. Plus que nos meubles encore, notre caractère a des angles, toujours des angles ! "A peine levés, nous courons au travail par la pluie ou la gelée. Nous luttons contre les rivalités, les compétitions, les hostilités. Chaque homme est un ennemi qu'il faut craindre et terrasser, avec qui il faut ruser. L'amour même a, chez nous, des aspects de victoire et de défaite : c'est encore une lutte." Il songea quelques secondes et reprit : - La maison que je vais acheter, je la connais. Elle est carrée, avec un toit plat et des découpures de bois à la mode orientale. De la terrasse, on voit la mer, où passent ces voiles blanches, en forme d'ailes pointues, des bateaux grecs ou musulmans. Les murs du dehors sont presque sans ouvertures. Un grand jardin, où l'air est lourd sous le parasol des palmiers, forme le milieu de cette demeure, Un jet d'eau monte sous les arbres et s'émiette en retombant dans un large bassin de marbre dont le fond est sablé de poudre d'or. Je m'y baignerai à tout moment, entre deux pipes, deux rêves ou deux baisers. "Je n'aurai point la servante, la hideuse bonne au tablier gras, et qui relève en s'en allant, d'un coup de sa savate usée, le bas fangeux de sa jupe. Oh ! ce coup de talon qui montre la cheville jaune, il me remue le coeur de dégoût, et je ne le puis éviter. Elles l'ont toutes, les misérables ! "Je n'entendrai plus le claquement de la semelle sur le parquet, le battement des portes lancées à toute volée, le fracas de la vaisselle qui tombe. "J'aurai des esclaves noirs et beaux, drapés dans un voile blanc et qui courent, nu-pieds, sur les tapis sourds. "Mes murs seront moelleux et rebondissants comme des poitrines de femmes, et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement, toutes les formes de coussins me permettront de me coucher dans toutes les postures qu'on peut prendre. "Puis, quand je serai las du repos délicieux, las de jouir de l'immobilité de mon rêve éternel, las du calme plaisir d'être bien, je ferai amener devant ma porte un cheval blanc ou noir qui courra très vite. "Et je partirai sur son dos, en buvant l'air qui fouette et grise, l'air sifflant des galops furieux. "Et j'irai comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le regard, dont la vue est savoureuse comme un vin. "A l'heure calme du soir, j'irai, d'une course affolée, vers le large horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose, là-bas, au crépuscule : les montagnes brûlées, le sable, les vêtements des Arabes, la robe blanche des chevaux. "Les flamants roses s'envoleront des marais sur le ciel rose ; et je pousserai des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde. "Je ne verrai plus, le long des trottoirs, assourdis par le bruit dur des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des chaises incommodes, boire l'absinthe en parlant d'affaires. "J'ignorerai le cours de la Bourse, les fluctuations des valeurs, toutes les inutiles bêtises où nous gaspillons notre courte, misérable et trompeuse existence. Pourquoi ces peines, ces souffrances, ces luttes ? Je me reposerai à l'abri du vent dans ma somptueuse et claire demeure. "Et j'aurai quatre ou cinq épouses en des appartements moelleux, cinq épouses venues des cinq parties du monde, et qui m'apporteront la saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races." Il se tut encore, puis prononça doucement : - Laisse-moi. Je m'en allai. Je ne le revis plus. Deux mois plus tard, il m'écrivit ces trois mots seuls : "Je suis heureux." Sa lettre sentait l'encens et d'autres parfums très doux. 13 septembre 1883 L'ENFANT On parlait, après le dîner, d'un avortement qui venait d'avoir lieu dans la commune. La baronne s'indignait : Était-ce possible une chose pareille ! La fille, séduite par un garçon boucher, avait jeté son enfant dans une marnière ! Quelle horreur ! On avait même prouvé que le pauvre petit être n'était pas mort sur le coup. Le médecin, qui dînait au château ce soir-là, donnait des détails horribles d'un air tranquille, et il paraissait émerveillé du courage de la misérable mère, qui avait fait deux kilomètres à pied, ayant accouché toute seule, pour assassiner son enfant. Il répétait : "Elle est en fer, cette femme ! Et quelle énergie sauvage il lui a fallu pour traverser le bois, la nuit, avec son petit qui gémissait dans ses bras ! Je demeure éperdu devant de pareilles souffrances morales. Songez donc à l'épouvante de cette âme, au déchirement de ce coeur ! Comme la vie est odieuse et misérable ! D'infâmes préjugés, oui, madame, d'infâmes préjugés, un faux honneur, plus abominable que le crime, toute une accumulation de sentiments factices, d'honorabilité odieuse, de révoltante honnêteté poussent à l'assassinat, à l'infanticide de pauvres filles qui ont obéi sans résistance à la loi impérieuse de la vie. Quelle honte pour l'humanité d'avoir établi une pareille morale et fait un crime de l'embrassement libre de deux êtres !" La baronne était devenue pâle d'indignation. Elle répliqua : "Alors, docteur, vous mettez le vice au-dessus de la vertu, la prostituée avant l'honnête femme ! Celle qui s'abandonne à ses instincts honteux vous paraît l'égale de l'épouse irréprochable qui accomplit son devoir dans l'intégrité de sa conscience !" Le médecin, un vieux homme qui avait touché à bien des plaies, se leva, et, d'une voix forte : "Vous parlez, madame, de choses que vous ignorez, n'ayant point connu les invincibles passions. Laissez-moi vous dire une aventure récente dont je fut témoin. " Oh ! madame, soyez toujours indulgente, et bonne, et miséricordieuse ; vous ne savez pas ! Malheur à ceux à qui la perfide nature a donné des sens inapaisables ! Les gens calmes, nés sans instincts violents, vivent honnêtes, par nécessité. Le devoir est facile à ceux que ne torturent jamais les désirs enragés. Je vois des petites bourgeoises au sang froid, aux moeurs rigides, d'un esprit moyen et d'un coeur rnodéré, pousser des cris d'indignation quand elles apprennent les fautes des femmes tombées. Ah ! vous dormez tranquille dans un lit pacifique que ne hantent point les rêves éperdus. Ceux qui vous entourent sont comme vous, préservés par la sagesse instinctive de leurs sens. Vous luttez à peine contre des apparences d'entraînement. Seul, votre esprit suit parfois des pensées malsaines, sans que tout votre corps se soulève rien qu'à l'effleurement de l'idée tentatrice. Mais chez ceux-là que le hasard a faits passionnés, madame, les sens sont invincibles. Pouvez-vous arrêter le vent, pouvez-vous arrêter la mer démontée ? Pouvez-vous entraver les forces de la nature ? Non. Les sens aussi sont des forces de la nature, invincibles comme la mer et le vent. Ils soulèvent et entraînent l'homme et le jettent à la volupté sans qu'il puisse résister à la véhémence de son désir. Les femmes irréprochables sont les femmes sans tempérament. Elles sont nombreuses. Je ne leur sais pas gré de leur vertu, car elles n'ont pas à lutter. Mais Jamais, entendez-vous, jamais une Messaline, une Catherine ne sera sage. Elle ne le peut pas. Elle est créée pour la caresse furieuse ! Ses organes ne ressemblent point aux vôtres, sa chair est différente, plus vibrante, plus affolée au moindre contact d'une autre chair ; et ses nerfs travaillent, la bouleversent et la domptent alors que les vôtres n'ont rien ressenti. Essayez donc de nourrir un épervier avec les petits grains ronds que vous donnez au perroquet ! Ce sont deux oiseaux pourtant qui ont un gros bec crochu. Mais leurs instincts sont différents. Oh ! les sens ! Si vous saviez quelle puissance ils ont. Les sens qui nous tiennent haletants pendant des nuits entières, la peau chaude, le coeur précipité, l'esprit harcelé de visions affolantes ! Voyez-vous, madame, les gens à principes sont tout simplement des gens froids, désespérément jaloux des autres, sans le savoir. Écoutez-moi : "Celle que j'appellerai Mme Hélène avait des sens. Elle les avait eus dès sa petite enfance. Chez elle Ils s'étaient éveillés alors que la parole commence. Vous me direz que c'était une malade. Pourquoi ? N'êtes-vous pas plutôt des affaiblis ? On me consulta lorsqu'elle avait douze ans. Je constatai qu'elle était femme déjà et harcelée sans repos par des désirs d'amour. Rien qu'à la voir on le sentait. Elle avait des lèvres grasses, retournées, ouvertes comme des fleurs, un cou fort, une peau chaude, un nez large, un peu ouvert et palpitant, de grands yeux clairs dont le regard allumait les hommes. Qui donc aurait pu calmer le sang de cette bête ardente ? Elle passait des nuits à pleurer sans cause. Elle souffrait à mourir de rester sans mâle. A quinze ans, enfin, on la maria. Deux ans plus tard, son mari mourait poitrinaire. Elle l'avait épuisé. Un autre en dix-huit mois eut le même sort. Le troisième résista trois ans, puis la quitta. Il était temps. Demeurée seule, elle voulut rester sage. Elle avait tous vos préjugés. Un jour enfin elle m'appela, ayant des crises nerveuses qui l'inquiétaient. Je reconnus immédiatement qu'elle allait mourir de son veuvage. Je le lui dis. C'était une honnête femme, madame ; malgré les tortures qu'elle endurait, elle ne voulut pas suivre mon conseil de prendre un amant. Dans le pays on la disait folle. Elle sortait la nuit et faisait des courses désordonnées pour affaiblir son corps révolté. Puis elle tombait en des syncopes que suivaient des spasmes effrayants. Elle vivait seule en son château proche du château de sa mère et de ceux de ses parents. Je l'allais voir de temps en temps ne sachant que faire contre cette volonté acharnée de la nature ou contre sa volonté à elle. Or, un soir, vers huit heures, elle entra chez moi comme je finissais de dîner. A peine fûmes-nous seuls, elle me dit : - Je suis perdue. Je suis enceinte ! Je fis un soubresaut sur ma chaise. - Vous dites ? - Je suis enceinte. - Vous ? - Oui, moi. Et brusquement, d'une voix saccadée, en me regardant bien en face : - Enceinte de mon jardinier, docteur. J'ai eu un commencement d'évanouissement en me promenant dans le parc. L'homme, m'ayant vue tomber, est accouru et m'a prise en ses bras pour m'emporter. Qu'ai-je fait ? Je ne sais plus ! L'ai-je étreint, embrassé ? Peut-être. Vous connaissez ma misère et ma honte. Enfin il m'a possédée. Je suis coupable, car je me suis encore donnée le lendemain de la même façon et d'autres fois encore. C'était fini. Je ne savais plus résister !... Elle eut dans la gorge un sanglot, puis reprit d'une voix fière : - Je le payais, je préférais cela à l'amant que vous me conseilliez de prendre. Il m'a rendue grosse. Oh ! Je me confesse à vous sans réserve et sans hésitations. J'ai essayé de me faire avorter. J'ai pris des bains brûlants, j'ai monté des chevaux difficiles, j'ai fait du trapèze, j'ai bu des drogues, de l'absinthe, du safran, d'autres encore. Mais je n'ai point réussi. Vous connaissez mon père, mes frères ? Je suis perdue. Ma soeur est mariée à un honnête homme. Ma honte rejaillira sur eux. Et songez à tous nos amis, à tous nos voisins, à notre nom..., à ma mère... Elle se mit à sangloter. Je lui pris les mains et je l'interrogeai. Puis je lui donnai le conseil de faire un long voyage et d'aller accoucher au loin. Elle répondait : "Oui... oui... oui... c'est cela...", sans avoir l'air d'écouter. Puis elle partit. J'allai la voir plusieurs fois. Elle devenait folle. L'idée de cet enfant grandissant dans son ventre, de cette honte vivante lui était entrée dans l'âme comme une flèche aiguë. Elle y pensait sans repos, n'osait plus sortir le jour, ni voir personne de peur qu'on ne découvrit son abominable secret. Chaque soir elle se dévêtait devant son armoire à glace et regardait son flanc déformé ; puis elle se jetait par terre, une serviette dans la bouche pour étouffer ses cris. Vingt fois par nuit elle se relevait, allumait sa bougie et retournait devant le large miroir qui lui renvoyait l'image bosselée de son corps nu. Alors, éperdue, elle se frappait le ventre à coups de poing pour le tuer, cet être qui la perdait. C'était entre eux une lutte terrible. Mais il ne mourait pas ; et sans cesse, il s'agitait comme s'il se fût défendu. Elle se roulait sur le parquet pour l'écraser contre terre ; elle essaya de dormir avec un poids sur le corps pour l'étouffer. Elle le haïssait comme on hait l'ennemi acharné qui menace votre vie. Après ces luttes inutiles, ces impuissants efforts pour se débarrasser de lui, elle se sauvait par les champs, courant éperdument, folle de malheur et d'épouvante. On la ramassa un matin, les pieds dans un ruisseau, les yeux égarés ; on crut qu'elle avait un accès de délire, mais on ne s'aperçut de rien. Une idée fixe la tenait. Ôter de son corps cet enfant maudit. Or sa mère, un soir, lui dit en riant : "Comme tu engraisses, Hélène ; si tu étais mariée, je te croirais enceinte." Elle dut recevoir un coup mortel de ces paroles. Elle partit presque aussitôt et rentra chez elle. Que fit-elle ? Sans doute encore elle regarda longtemps son ventre enflé ; sans doute, elle le frappa, le meurtrit, le heurta aux angles des meubles comme elle faisait chaque soir. Puis elle descendit, nu-pieds, à la cuisine, ouvrit l'armoire et prit le grand couteau qui sert à couper les viandes. Elle remonta, alluma quatre bougies et s'assit, sur une chaise d'osier tressé, devant sa glace. Alors, exaspérée de haine contre cet embryon inconnu et redoutable, le voulant arracher et tuer enfin, le voulant tenir en ses mains, étrangler et jeter au loin, elle pressa la place où remuait cette larve et d'un seul coup de la lame aiguë elle se fendit le ventre. Oh ! elle opéra, certes, très vite et très bien, car elle le saisit, cet ennemi qu'elle n'avait pu encore atteindre. Elle le prit par une jambe, l'arracha d'elle et le voulut lancer dans la cendre du foyer. Mais il tenait par des liens qu'elle n'avait pu trancher, et, avant qu'elle eût compris peut-être ce qui lui restait à faire pour se séparer de lui, elle tomba inanimée sur l'enfant noyé dans un flot de sang. Fut-elle bien coupable, madame ? Le médecin se tut et attendit. La baronne ne répondit pas. 18 septembre 1883 UNE SOIRÉE Maître Saval, notaire à Vernon, aimait passionnément la musique. Jeune encore, chauve déjà, rasé toujours avec soin, un peu gros, comme il sied, portant un pince-nez d'or au lieu des antiques lunettes, actif, galant et joyeux, il passait dans Vernon pour un artiste. Il touchait du piano et jouait du violon, donnait des soirées musicales où l'on interprétait les opéras nouveaux. Il avait même ce qu'on appelle un filet de voix, rien qu'un filet, un tout petit filet ; mais il le conduisait avec tant de goût que les "Bravo ! Exquis ! Surprenant ! Adorable !" jaillissaient de toutes les bouches, dès qu'il avait murmuré la dernière note. Il était abonné chez un éditeur de musique de Paris, qui lui adressait les nouveautés, et il envoyait de temps en temps à la haute société de la ville des petits billets ainsi tournés : "Vous êtes prié d'assister lundi soin chez maître Saval, notaire, à la première audition, à Vernon, du Saïs." Quelques officiers, doués de jolies voix, faisaient les choeurs.Deux ou trois dames du cru chantaient aussi. Le notaire remplissait le rôle de chef d'orchestre avec tant de sûreté, que le chef de musique du 190e de ligne avait dit de lui, un jour au café de l'Europe : "Oh ! maître Saval, c'est un maître. Il est bien malheureux qu'il n'ait pas embrassé la carrière des arts." Quand on citait son nom dans un salon, il se trouvait toujours quelqu'un pour déclarer : "Ce n'est pas un amateur c'est un artiste, un véritable artiste." Et deux ou trois personnes répétaient, avec une conviction profonde : "Oh ! oui, un véritable artiste" ; en appuyant beaucoup sur "Véritable". Chaque fois qu'une oeuvre nouvelle était interprétée sur une grande scène de Paris, maître Saval faisait le voyage. Or, l'an dernier il voulut, selon sa coutume, aller entendre Henri VIII. Il prit donc l'express qui arrive à Paris à quatre heures et trente minutes, étant résolu à repartir par le train de minuit trente-cinq, pour ne point coucher à l'hôtel. Il avait endossé chez lui la tenue de soirée, habit noir et cravate blanche, qu'il dissimulait sous son pardessus au col relevé. Dès qu'il eut mis le pied rue d'Amsterdam, il se sentit tout joyeux. Il se disait : "Décidément l'air de Paris ne ressemble à aucun air. Il a un je-ne-sais-quoi de montant, d'excitant, de grisant, qui vous donne une drôle d'envie de gambader et de faire bien autre chose encore. Dès que je débarque ici, il me semble, tout d'un coup, que je viens de boire une bouteille de champagne. Quelle vie on pourrait mener dans cette ville, au milieu des artistes ! Heureux les élus, les grands hommes qui jouissent de la renommée dans une pareille ville ! Quelle existence est la leur !" Et il faisait des projets ; il aurait voulu connaître quelques-uns de ces hommes célèbres, pour parler d'eux à Vernon et passer de temps en temps une soirée chez eux lorsqu'il venait à Paris. Mais tout à coup une idée le frappa. Il avait entendu citer de petits cafés du boulevard extérieur où se réunissaient des peintres déjà connus, des hommes de lettres, même des musiciens, et il se mit à monter vers Montmartre d'un pas lent. Il avait deux heures devant lui. Il voulait voir. Il passa devant les brasseries fréquentées par les derniers bohèmes, regardant les têtes, cherchant à deviner les artistes. Enfin il entra au Rat-Mort, alléché par le titre. Cinq ou six femmes accoudées sur les tables de marbre parlaient bas de leurs affaires d'amour, des querelles de Lucie avec Hortense, de la gredinerie d'Octave. Elles étaient mûres, trop grasses ou trop maigres, fatiguées, usées. On les devinait presque chauves ; et elles buvaient des bocks, comme des hommes. Maître Saval s'assit loin d'elles, et attendit, car l'heure de l'absinthe approchait. Un grand jeune homme vint bientôt se placer près de lui. La patronne l'appela "M. Romantin". Le notaire tressaillit. Est-ce ce Romantin qui venait d'avoir une première médaille au dernier Salon ? Le jeune homme, d'un geste, fit venir le garçon : "Tu vas me donner à dîner tout de suite, et puis tu porteras à mon nouvel atelier 15, boulevard de Clichy, trente bouteilles de bière et le jambon que j'ai commandé ce matin. Nous allons pendre la crémaillère." Maître Saval, aussitôt, se fit servir à dîner. Puis il ôta son pardessus, montrant un habit et sa cravate blanche. Son voisin ne paraissait point le remarquer. Il avait pris un journal et lisait. Maître Saval le regardait de côté, brûlant du désir de lui parler. Deux jeunes hommes entrèrent, vêtus de vestes de velours rouge, et portant des barbes en pointe à la Henri III. Ils s'assirent en face de Romantin. Le premier dit : "C'est pour ce soir ?" Romantin lui serra la main : "Je te crois, mon vieux, et tout le monde y sera. J'ai Bonnat, Guillemet, Gervex, Béraud, Hébert, Duez, Clairin, Jean-Paul Laurens ; ce sera une fête épatante. Et des femmes, tu verras ! Toutes les actrices sans exception, toutes celles qui n'ont rien à faire ce soir, bien entendu." Le patron de l'établissement s'était approché. "Vous la pendez souvent, cette crémaillère ?" Le peintre répondit : "Je vous crois, tous les trois mois, à chaque terme." Maître Saval n'y tint plus et d'une voix hésitante : "Je vous demande pardon de vous déranger monsieur mais j'ai entendu prononcer votre nom et je serais fort désireux de savoir si vous êtes bien M. Romantin dont j'ai tant admiré l'oeuvre au dernier Salon." L'artiste répondit : "Lui-même, en personne, monsieur" Le notaire alors fit un compliment bien tourné prouvant qu'il avait des lettres. Le peintre, séduit, répondit par des politesses. On causa. Romantin en revint à sa crémaillère, détaillant les magnificences de la fête. Maître Saval l'interrogea sur tous les hommes qu'il allait recevoir ajoutant : "Ce serait pour un étranger une extraordinaire bonne fortune que de rencontrer d'un seul coup, tant de célébrités réunies chez un artiste de votre valeur" Romantin, conquis, répondit : "Si ça peut vous être agréable, venez." Maître Saval accepta avec enthousiasme, pensant : "J'aurai toujours le temps de voir Henri VIII." Tous deux avaient achevé leur repas. Le notaire s'acharna à payer les deux notes, voulant répondre aux gracieusetés de son voisin. Il paya aussi les consommations des jeunes gens en velours rouge ; puis il sortit avec son peintre. Ils s'arrêtèrent devant une maison très longue et peu élevée, dont tout le premier étage avait l'air d'une serre interminable. Six ateliers s'alignaient à la file, en façade sur le boulevard. Romantin entra le premier monta l'escalier ouvrit une porte, alluma une allumette, puis une bougie. Ils se trouvaient dans une pièce démesurée dont le mobilier consistait en trois chaises, deux chevalets, et quelques esquisses posées par terre, le long des murs. Maître Saval, stupéfait, restait immobile sur la porte. Le peintre prononça : "Voilà, nous avons la place ; mais tout est à faire." Puis, examinant le haut appartement nu dont le plafond se perdait dans l'ombre, il déclara : "On pourrait tirer un grand parti de cet atelier" Il en fit le tour en le contemplant avec la plus grande attention, puis reprit : "J'ai bien une maîtresse qui aurait pu nous aider pour draper des étoffes, les femmes sont incomparables ; mais je l'ai envoyée à la campagne pour aujourd'hui, afin de m'en débarrasser ce soir. Ce n'est pas qu'elle m'ennuie, mais elle manque par trop d'usage ; cela m'aurait gêné pour mes invités." Il réfléchit quelques secondes, puis ajouta : "C'est une bonne fille, mais pas commode. Si elle savait que je reçois du monde, elle m'arracherait les yeux." Maître Saval n'avait point fait un mouvement ; il ne comprenait pas. L'artiste s'approcha de lui. "Puisque je vous ai invité, vous allez m'aider à quelque chose." Le notaire déclara : "Usez de moi comme vous voudrez. Je suis à votre disposition." Romantin ôta sa jaquette. "Eh bien, citoyen, à l'ouvrage. Nous allons d'abord nettoyer" Il alla derrière le chevalet qui portait une toile représentant un chat, et prit un balai très usé. "Tenez, balayez pendant que je vais me préoccuper de l'éclairage." Maître Saval prit le balai, le considéra, et se mit à frotter maladroitement le parquet en soulevant un ouragan de poussière. Romantin, indigné, l'arrêta : "Vous ne savez donc pas balayer sacrebleu ! Tenez, regardez-moi." . Et il commença à rouler devant lui des tas d'ordure grise, comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie ; puis il rendit le balai au notaire, qui l'imita. En cinq minutes, une telle fumée de poussière emplissait l'atelier que Romantin demanda : "Où êtes-vous ? Je ne vous vois plus." Maître Saval, qui toussait, se rapprocha. Le peintre lui dit : "Comment vous y prendriez-vous pour faire un lustre ?" L'autre, abasourdi, demanda : "Quel lustre ? - Mais un lustre pour éclairer un lustre avec des bougies." Le notaire ne comprenait point. Il répondit : "Je ne sais pas." Le peintre se mit à gambader en jouant des castagnettes avec ses doigts. "Eh bien ! moi, j'ai trouvé, monseigneur" Puis il reprit avec plus de calme : "Vous avez bien cinq francs sur vous ?" Maître Saval répondit : "Mais oui." L'artiste reprit : "Eh bien, vous allez m'acheter pour cinq francs de bougies pendant que je vais aller chez le tonnelier" Et il poussa dehors le notaire en habit. Au bout de cinq minutes, ils étaient revenus rapportant, l'un des bougies, l'autre un cercle de futaille. Puis Romantin plongea dans un placard et en tira une vingtaine de bouteilles vides, qu'il attacha en couronne autour du cercle. Il descendit ensuite emprunter une échelle à la concierge, après avoir expliqué qu'il avait obtenu les faveurs de la vieille femme en faisant le portrait de son chat exposé sur le chevalet. Lorsqu'il fut remonté avec un escabeau, il demanda à maître Saval : "Etes-vous souple ?" l'autre, sans comprendre, répondit : "Mais oui. . - Eh bien, vous allez grimper là-dessus et m'attacher ce lustre là à l'anneau du plafond. Puis vous mettrez une bougie dans chaque bouteille, et vous allumerez. Je vous dis que j'ai le génie de l'éclairage. Mais retirez votre habit, sacrebleu ! vous avez l'air d'un larbin." La porte s'ouvrit brutalement ; une femme parut, les yeux brillant, et demeura debout sur le seuil. Romantin la considérait avec une épouvante dans le regard. Elle attendit quelques secondes, croisa les bras sur sa poitrine ; puis, d'une voix aiguë, vibrante, exaspérée : "Ah ! sale mufle, c'est comme ça que tu me lâches ?" Romantin ne répondit pas. Elle reprit : "Ah ! gredin. Tu faisais le gentil encore en m'envoyant à la campagne. Tu vas voir un peu comme je vais l'arranger ta fête. Oui, c'est moi qui vas les recevoir tes amis..." Elle s'animait : "Je vas leur en flanquer par la figure des bouteilles et des bougies..." Romantin prononça d'une voix douce : "Mathilde..." Mais elle ne l'écoutait pas. Elle continuait : "Attends un peu, mon gaillard, attends un peu !" Romantin s'approcha, essayant de lui prendre les mains : "Mathilde..." Mais elle était lancée, maintenant ; elle allait, vidant sa hotte aux gros mots et son sac aux reproches. Cela coulait de sa bouche comme un ruisseau qui roule des ordures. Les paroles précipitées semblaient se battre pour sortir. Elle bredouillait, bégayait, bafouillait, retrouvant soudain de la voix pour jeter une injure, un juron. Il lui avait saisi les mains sans qu'elle s'en aperçût ; elle ne semblait même pas le voir, tout occupée à parler, à soulager son coeur. Et soudain elle pleura. Les larmes lui coulaient des yeux sans qu'elle arrêtât le flux de ses plaintes. Mais les mots avaient pris des intonations criardes et fausses, des notes mouillées. Puis des sanglots l'interrompirent. Elle reprit encore deux ou trois fois, arrêtée soudain par un étranglement, et enfin se tut, dans un débordement de larmes. Alors il la serra dans ses bras, lui baisant les cheveux, attendri lui-même. "Mathilde, ma petite Mathilde, écoute. Tu vas être bien raisonnable. Tu sais, si je donne une fête, c'est pour remercier ces messieurs pour ma médaille du Salon. Je ne peux pas recevoir de femmes. Tu devrais comprendre ça. Avec les artistes, ça n'est pas comme avec tout le monde." Elle balbutia dans ses pleurs : "Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ?" Il reprit : "C'était pour ne point te fâcher, ne point te faire de peine. Ecoute, je vais te reconduire chez toi. Tu seras bien sage, bien gentille, tu resteras tranquillement à m'attendre dans le dodo et je reviendrai sitôt que ce sera fini." Elle murmura : "Oui, mais tu ne recommenceras pas ? - Non, je te le jure." Il se tourna vers maître Saval, qui venait d'accrocher enfin le lustre : "Mon cher ami, je reviens dans cinq minutes. Si quelqu'un arrivait en mon absence, faites les honneurs pour moi, n'est-ce pas ?" Et il entraîna Mathilde, qui s'essuyait les yeux et se mouchait coup sur coup. Resté seul, maître Saval acheva de mettre de l'ordre autour de lui. Puis il alluma les bougies et attendit. Il attendit un quart d'heure, une demi-heure, une heure. Romantin ne revenait pas. Puis, tout à coup, ce fut dans l'escalier un bruit effroyable, une chanson hurlée en choeur par vingt bouches, et un pas rythmé comme celui d'un régiment prussien. Les secousses régulières des pieds ébranlaient la maison tout entière. La porte s'ouvrit, une foule parut. Hommes et femmes à la file, se tenant par les bras, deux par deux, et tapant du talon en cadence, s'avancèrent dans l'atelier comme un serpent qui se déroule. Ils hurlaient : Entrez dans mon établissement, Bonnes d'enfants et soldats !... Maître Saval, éperdu, en grande tenue, restait debout sous le lustre. La procession l'aperçut et poussa un hurlement : "Un larbin ! un larbin !" et se mit à tourner autour de lui, l'enfermant dans un cercle de vociférations. Puis on se prit par la main et on dansa une ronde affolée. Il essayait de s'expliquer : "Messieurs... messieurs... mesdames..." Mais on ne l'écoutait pas. On tournait, on sautait, on braillait. À la fin la danse s'arrêta. Maître Saval prononça : "Messieurs..." Un grand garçon blond et barbu jusqu'au nez lui coupa la parole : "Comment vous appelez-vous, mon ami ?" Le notaire, effaré, prononça : "Je suis maître Saval." Une voix cria : "Tu veux dire Baptiste." Une femme dit : "Laissez-le donc tranquille, ce garçon ; il va se fâcher à la fin. Il est payé pour nous servir et pas pour se faire moquer de lui." Alors maître Saval s'aperçut que chaque invité apportait ses provisions. l'un tenait une bouteille et l'autre un pâté. Celui-ci un pain, celui-là un jambon. Le grand garçon blond lui mit dans les bras un saucisson démesuré et commanda : "Tiens, va dresser le buffet dans le coin, là-bas. Tu mettras les bouteilles à gauche et les provisions à droite." Saval, perdant la tête, s'écria : "Mais, messieurs, je suis un notaire !" Il y eut un instant de silence, puis un rire fou. Un monsieur soupçonneux demanda : "Comment êtes-vous ici ?" Il s'expliqua, raconta son projet d'écouter l'Opéra, son départ de Vernon, son arrivée à Paris, toute sa soirée. On s'était assis autour de lui pour l'écouter ; on lui lançait des mots ; on l'appelait Schéhérazade. Romantin ne revenait pas. D'autres invités arrivaient. On leur présentait maître Saval pour qu'il recommençât son histoire. Il refusait, on le forçait à raconter ; on l'attacha sur une des trois chaises, entre deux femmes qui lui versaient sans cesse à boire. Il buvait, il riait, il parlait, il chantait aussi. Il voulut danser avec sa chaise, il tomba. À partir de ce moment, il oublia tout. Il lui sembla pourtant qu'on le déshabillait, qu'on le couchait, et qu'il avait mal au coeur. Il faisait grand jour quand il s'éveilla, étendu, au fond d'un placard, dans un lit qu'il ne connaissait pas. Une vieille femme, un balai à la main, le regardait d'un air furieux. À la fin, elle prononça : "Salop, va ! Salop ! Si c'est permis de se soûler comme ça !" Il s'assit sur son séant, il se sentait mal à son aise. Il demanda : "Où suis-je ? - Où vous êtes, salop ? vous êtes gris. Allez-vous bientôt décaniller et plus vite que ça !" Il voulut se lever Il était nu dans ce lit. Ses habits avaient disparu. Il prononça : "Madame, je... !" Puis il se souvint... Que faire ? Il demanda : "M. Romantin n'est pas rentré ?" La concierge vociféra : "Voulez-vous bien décaniller, qu'il ne vous trouve pas ici au moins !" Maître Saval confus déclara : "Je n'ai plus mes habits. On me les a pris." Il dut attendre, expliquer son cas, prévenir des amis, emprunter de l'argent pour se vêtir Il ne repartit que le soir. Et quand on parle musique chez lui, dans son beau salon de Vernon, il déclare avec autorité que la peinture est un art fort inférieur. 21 septembre 1883 HUMBLE DRAME Les rencontres font le charme des voyages. Qui ne connaît cette joie de retrouver soudain, à cinq cents lieues du pays, un Parisien, un camarade de collège, un voisin de campagne ? Qui n'a passé la nuit, les yeux ouverts, dans la petite diligence drelindante des contrées où la vapeur est encore ignorée, à côté d'une jeune femme inconnue, entrevue seulement à la lueur de la lanterne alors qu'elle montait dans le coupé devant la porte d'une blanche maison de petite ville ? Et, le matin venu, quand on a de l'esprit et les oreilles tout engourdies du continu tintement des grelots et du fracas éclatant des vitres, quelle charmante sensation de voir la jolie voisine ébouriffée ouvrir les yeux, regarder autour d'elle, faire, du bout de ses doigts fins, la toilette de ses cheveux rebelles, rajuster sa coiffure, tâter d'une main sûre si son corset n'a point tourné, si sa taille est droite et la jupe pas trop écrasée ! Elle vous regarde aussi d'un seul coup d'oeil froid et curieux. Puis elle se carre dans un coin et ne semble plus occupée que du pays. Malgré soi on la guette sans cesse, malgré soi on pense à elle toujours. Qui est-elle ? D'où vient-elle ? Où va-t-elle ? Malgré soi on ébauche en pensée un petit roman. Elle est jolie ; elle semble charmante ! Heureux celui... La vie serait peut-être exquise à côté d'elle ? Qui sait ? C'est peut-être la femme qu'il fallait à notre coeur, à notre rêve, à notre humeur. Et comme il est délicieux aussi le dépit qu'on a de la voir descendre devant la barrière d'une maison de campagne. Un homme est là, qui l'attend avec deux enfants et deux bonnes. Il la reçoit dans ses bras, l'embrasse en la déposant à terre. Elle se penche, prend les petits qui lui tendent les mains, les caresse avec tendresse ; et tous s'éloignent dans une allée pendant que les bonnes reçoivent les paquets jetés de l'impériale par le conducteur. Adieu ! c'est fini. On ne la verra plus, plus jamais. Adieu la jeune femme qui a passé la nuit à votre côté. On ne la connaît plus, on ne lui a point parlé ; on est tout de même un peu triste de son départ. Adieu ! J'en ai de ces souvenirs de voyage, des gais, des sombres, j'en ai beaucoup. J'étais en Auvergne, errant à pied dans ces charmantes montagnes françaises, pas trop hautes, pas trop dures, intimes, familières. J'avais grimpé sur le Sancy et j'entrais dans une petite auberge, auprès d'une chapelle à pèlerinage qu'on nomme Notre-Dame-de-Vassivière, quand j'aperçus, déjeunant seule à la table du fond, une vieille femme, étrange et ridicule. Elle était âgée de soixante-dix ans au moins, grande, sèche, anguleuse, avec des cheveux blancs en boudins sur les tempes, suivant la mode ancienne. Vêtue comme une Anglaise vagabonde d'une façon maladroite et drôle, en personne à qui toute toilette est indifférente, elle mangeait une omelette et buvait de l'eau. Elle avait un aspect singulier, des yeux inquiets, une physionomie d'être que l'existence a maltraité. Je la regardais malgré moi, me demandant : "Qui est-ce ? Quelle est la vie de cette femme ? Pourquoi erre-t-elle seule dans ces montagnes ?" Elle paya, puis se leva pour partir, en rajustant sur ses épaules un étonnant petit châle dont les deux bouts pendaient sur ses bras. Elle prit dans un coin un long bâton de voyage couvert de noms imprimés au fer rouge, puis elle sortit, droite, roide, d'un grand pas de facteur qui se met en course. Un guide l'attendait devant la porte. Ils s'éloignèrent. Je les regardais descendre le vallon, le long du chemin qu'indique une ligne de hautes croix de bois. Elle était plus grande que son compagnon et semblait aller plus vite que lui. Deux heures plus tard je gravissais les bords de l'entonnoir profond qui contient, dans un merveilleux et énorme trou de verdure, plein d'arbres, de broussailles, de rocs et de fleurs, le lac Pavin, si rond qu'il semble fait au compas, si clair et si bleu qu'on dirait un flot d'azur coulé du ciel, si charmant qu'on voudrait vivre dans une hutte, sur le versant du bois qui domine ce cratère où dort l'eau tranquille et froide. Elle était là debout, immobile, contemplant la nappe transparente au fond du volcan mort. Elle regardait comme pour voir dessous, dans la profondeur inconnue, peuplée, dit-on, de truites grosses comme des monstres et qui ont dévoré tous les autres poissons. Comme je passais près d'elle, il me sembla que deux larmes roulaient dans ses yeux. Mais elle partit à grandes enjambées pour rejoindre son guide, demeuré dans un cabaret au pied de la montée qui mène au lac. Je ne la revis point ce jour-là. Le lendemain, à la nuit tombante, j'arrivai au château de Murol. La vieille forteresse, tour géante debout sur son pic au milieu d'une large vallée, au croisement de trois vallons, se dresse sur le ciel, brune, crevassée, bosselée, mais ronde, depuis son large pied circulaire jusqu'aux tourelles croulantes de son faîte. Elle surprend plus qu'aucune autre ruine par son énormité simple, sa majesté, son air antique puissant et grave. Elle est là, seule, haute comme une montagne, reine morte, mais toujours la reine des vallées couchées sous elle. On y monte par une pente plantée de sapins, on y pénètre par une porte étroite, on s'arrête au pied des murs, dans la première enceinte au-dessus du pays entier. Là-dedans, des salles tombées, des escaliers égrenés, des trous inconnus, des souterrains, des oubliettes, des murs coupes au milieu, des voûtes tenant on ne sait comment, un dédale de pierres, de crevasses où pousse l'herbe, où glissent des bêtes. J'étais seul, rôdant par cette ruine. Soudain, derrière un pan de muraille, j'aperçus un être, une sorte de fantôme, comme l'esprit de cette demeure antique et détruite. J'eus un sursaut de surprise, presque de peur. Puis je reconnus la vieille femme rencontrée deux fois déjà. Elle pleurait. Elle pleurait de grosses larmes, et tenait à la main son mouchoir. Je me retournais pour m'en aller. Elle me parla, honteuse d'avoir été surprise. - Oui, monsieur, je pleure... Cela ne m'arrive pas souvent. Je balbutiai, confus, ne sachant que répondre : "Pardon, madame, de vous avoir troublée. Vous avez sans doute été frappée par quelque malheur." Elle murmura : - Oui. - Non. Je suis comme un chien perdu. Et posant son mouchoir sur ses yeux, elle sanglota. Je lui pris les mains tâchant de l'apaiser, ému par ces larmes contagieuses. Et brusquement elle me conta son histoire comme pour n'être plus seule à porter son chagrin. - Oh !... Oh !... monsieur... Si vous saviez... dans quelle détresse je vis... dans quelle détresse... J'étais heureuse... J'ai une maison là-bas... chez moi. Je n'y veux plus retourner, je n'y retournerai plus, c'est trop dur. J'ai un fils... C'est lui ! c'est lui ! Les enfants ne savent pas... On a si peu de temps à vivre ! Si je le voyais maintenant, je ne le reconnaîtrais peut-être plus ! Comme je l'aimais ! Même avant qu'il fût né, quand je le sentais remuer dans mon corps. Et puis après. Comme je l'ai embrassé, caressé, chéri ! Si vous saviez combien j'ai passé de nuits à le regarder dormir, et de nuits à penser à lui. J'en étais folle. Il avait huit ans quand son père le mit en pension. C'était fini. Il ne fut plus à moi. Oh ! mon Dieu ! Il venait tous les dimanches, voilà tout. Puis il alla au collège, à Paris. Il ne venait plus que quatre fois l'an ; et chaque fois je m'étonnais des changements de sa personne, de le retrouver plus grand sans l'avoir vu grandir. On m'a volé son enfance, sa confiance, sa tendresse qui ne se serait plus détachée de moi, toute ma joie de le sentir croître, devenir un petit homme. Je le voyais quatre fois l'an ! Songez ! A chacune de ses visites, son corps, son regard, ses mouvements, sa voix, son rire, n'étaient plus les mêmes, n'étaient plus les miens. Ça change si vite un enfant ; et, quand on n'est pas là pour le voir changer, c'est si triste ; on ne le retrouve plus ! Une année il arriva avec du duvet sur les joues ! Lui mon fils ! Je fus stupéfaite... et triste, le croiriez-vous ? J'osais à peine l'embrasser. Etait- ce lui ? mon petit, tout petit blondin frisé d'autrefois, mon cher, cher enfant que j'avais tenu, dans ses langes, sur mes genoux, qui avait bu mon lait de ses petites lèvres goulues, ce grand garçon brun qui ne savait plus me caresser, qui semblait m'aimer surtout par devoir, qui m'appelait "ma mère" par convenance et qui m'embrassait sur le front alors que j'aurais voulu l'écraser dans mes bras ? Mon mari mourut. Puis ce fut le tour de mes parents, puis je perdis mes deux soeurs. Quand la mort entre dans une maison, on dirait qu'elle se dépêche de faire le plus de besogne possible pour n'avoir pas à y revenir de longtemps. Elle ne laisse vivantes qu'une ou deux personnes pour pleurer les autres. Je restai seule. Mon grand fils faisait alors son droit. J'espérais vivre et mourir près de lui. J'allai le rejoindre pour demeurer ensemble. Il avait pris des habitudes de jeune homme ; il me fit comprendre que je le gênais. Je partis ; j'ai eu tort ; mais je souffrais trop de me sentir importune, moi sa mère. Je revins chez moi. Je ne le revis plus, presque plus. Il se maria. Quelle joie ! Nous allions enfin nous rejoindre pour toujours. J'aurais des petits-enfants ! Il avait épousé une Anglaise qui me prit en haine. Pourquoi ? Elle a senti peut-être que je l'aimais trop ? Je fus forcée de m'éloigner encore. Je me retrouvai seule. Oui, monsieur. Puis il partit pour l'Angleterre. Il allait vivre chez eux, chez les parents de sa femme. Comprenez-vous ? Ils l'ont pour eux, mon fils ! Ils me l'ont volé ! Il m'écrit tous les mois. Il venait me voir dans les premiers temps. Maintenant, il ne vient plus. Voici quatre ans que je ne l'ai vu ! Il avait la figure ridée et des cheveux blancs. Était-ce possible ? Cet homme presque vieux, mon fils ? Mon petit enfant rose de Jadis ? Sans doute je ne le reverrai pas. Et je voyage toute l'année. Je vais à droite, à gauche, comme vous voyez, sans personne avec moi. Je suis comme un chien perdu. Adieu, monsieur, ne restez pas près de moi, ça me fait mal de vous avoir dit tout cela. Et comme je redescendais la colline, m'étant retourné, j'aperçus la vieille femme debout sur une muraille crevassée, regardant les monts, la longue vallée et le lac Chambon dans le lointain. Et le vent agitait comme un drapeau le bas de sa robe et le petit châle étrange qu'elle portait sur ses épaule. 2 octobre 1883 LE VENGEUR Quand M. Antoine Leuillet épousa Mme veuve Mathilde Souris, il était amoureux d'elle depuis bientôt dix ans. M. Souris avait été son ami, son vieux camarade de collège. Leuillet l'aimait beaucoup, mais le trouvait un peu godiche. Il disait souvent : "Ce pauvre Souris n'a pas inventé la poudre." Quand Souris épousa Mlle Mathilde Duval, Leuillet fut surpris et un peu vexé, car il avait pour elle un léger béguin. C'était la fille d'une voisine, ancienne mercière retirée avec une toute petite fortune. Elle était jolie, fine, intelligente. Elle prit Souris pour son argent. Alors Leuillet eut d'autres espoirs. Il fit la cour à la femme de son ami. Il était bien de sa personne, pas bête, riche aussi. Il se croyait sûr du succès ; il échoua. Alors il devint amoureux tout à fait, un amoureux que son intimité avec le mari rendait discret, timide, embarrassé. Mme Souris crut qu'il ne pensait plus à elle avec des idées entreprenantes et devint franchement son amie. Cela dura neuf ans. Or un matin, un commissionnaire apporta à Leuillet un mot éperdu de la pauvre femme. Souris venait de mourir subitement de la rupture d'un anévrisme. Il eut une secousse épouvantable, car ils étaient du même âge, mais presque aussitôt une sensation de joie profonde, de soulagement infini, de délivrance lui pénétra le corps et l'âme. Mme Souris était libre. Il sut montrer cependant l'air affligé qu'il fallait, il attendit le temps voulu, observa toutes les convenances. Au bout de quinze mois, il épousa la veuve. On jugea cet acte naturel et même généreux. C'était le fait d'un bon ami et d'un honnête homme. Il fut heureux, enfin, tout à fait heureux. Ils vécurent dans la plus cordiale intimité, s'étant compris et appréciés du premier coup. Ils n'avaient rien de secret l'un pour l'autre et se racontaient leurs plus intimes pensées. Leuillet aimait sa femme maintenant d'un amour tranquille et confiant, il l'aimait comme une compagne tendre et dévouée qui est une égale et une confidente. Mais il lui restait à l'âme une singulière et inexplicable rancune contre feu Souris qui avait possédé cette femme le premier, qui avait eu la fleur de sa jeunesse et de son âme, qui l'avait même un peu dépoétisée. Le souvenir du mari mort gâtait la félicité du mari vivant ; et cette jalousie posthume harcelait maintenant jour et nuit le coeur de Leuillet. Il en arrivait à parler sans cesse de Souris, à demander sur lui mille détails intimes et secrets, à vouloir tout connaître de ses habitudes et de sa personne. Et il le poursuivait de railleries jusqu'au fond de son tombeau, rappelant avec complaisance ses travers, insistant sur ses ridicules, appuyant sur ses défauts. À tout moment il appelait sa femme, d'un bout à l'autre de la maison : "Hé ! Mathilde ? - voilà, mon ami. - Viens me dire un mot." Elle arrivait toujours souriante, sachant bien qu'on allait parler de Souris et flattant cette manie inoffensive de son nouvel époux. "Dis donc, te rappelles-tu un jour où Souris a voulu me démontrer comme quoi les petits hommes sont toujours plus aimés que les grands ?" Et il se lançait en des réflexions désagréables pour le défunt qui était petit, et discrètement avantageuses pour lui, Leuillet, qui était grand. Et Mme Leuillet lui laissait entendre qu'il avait bien raison, bien raison ; et elle riait de tout son coeur se moquant doucement de l'ancien époux pour le plus grand plaisir du nouveau qui finissait toujours par ajouter : "C'est égal, ce Souris, quel godiche." Ils étaient heureux, tout à fait heureux. Et Leuillet ne cessait de prouver à sa femme son amour inapaisé par toutes les manifestations d'usage. Or une nuit, comme ils ne parvenaient point à s'endormir émus tous deux par un regain de jeunesse, Leuillet qui tenait sa femme étroitement serrée en ses bras et qui l'embrassait à pleines lèvres, lui demanda tout à coup : "Dis donc, chérie. - Hein ? - Souris... c'est difficile ce que je vais te demander.. Souris était-il bien... bien amoureux ?" Elle lui rendit un gros baiser et murmura : "Pas tant que toi, mon chat." Il fut flatté dans son amour-propre d'homme et reprit : "Il devait être... godiche... dis ?" Elle ne répondit pas. Elle eut seulement un petit rire de malice en cachant sa figure dans le cou de son mari. Il demanda : "Il devait être très godiche, et pas... pas... comment dirais-je... pas habile ?" Elle fit de la tête un léger mouvement qui signifiait : "Non... pas habile du tout." Il reprit : "Il devait bien t'ennuyer la nuit, hein ?" Elle eut, cette fois, un accès de franchise en répondant : "Oh ! oui !" Il l'embrassa de nouveau pour cette parole et murmura : "Quelle brute c'était ! Tu n'étais pas heureuse avec lui ?" Elle répondit : "Non. Ça n'était pas gai tous les jours." Leuillet se sentit enchanté, établissant en son esprit une comparaison tout à son avantage entre l'ancienne situation de sa femme et la nouvelle. Il demeura quelque temps sans parler puis il eut une secousse de gaieté et demanda : "Dis donc ? - Quoi ? - veux-tu être bien franche, bien franche avec moi ? - Mais oui, mon ami. - Eh bien, là, vrai, est-ce que tu n'as jamais eu la tentation de le... de le... de le tromper cet imbécile de Souris ?" Mme Leuillet fit un petit "Oh !" de pudeur et se cacha encore plus étroitement dans la poitrine de son mari. Mais il s'aperçut qu'elle riait. Il insista : "Là, vraiment, avoue-le ? Il avait si bien une tête de cocu, cet animal-là ! Ce serait si drôle, si drôle ! Ce bon Souris voyons, voyons, ma chérie, tu peux bien me dire ça, à moi, à moi, surtout." Il insistait sur "à moi", pensant bien que si elle avait eu quelque goût pour tromper Souris, c'est avec lui, Leuillet, qu'elle l'aurait fait ; et il frémissait de plaisir dans l'attente de cet aveu, sûr que, si elle n'avait pas été la femme vertueuse qu'elle était, il l'aurait obtenue alors. Mais elle ne répondait pas, riant toujours comme au souvenir d'une chose infiniment comique. Leuillet, à son tour se mit à rire à cette pensée qu'il aurait pu faire Souris cocu ! Quel bon tour ! Quelle belle farce ! Ah ! oui, la bonne farce, vraiment ! Il balbutiait, tout secoué par sa joie : "Ce pauvre Souris, ce pauvre Souris, ah oui, il en avait la tête ; ah ! oui, ah ! oui." Mme Leuillet maintenant se tordait sous les draps, riant à pleurer poussant presque des cris. Et Leuillet répétait : ".Allons, avoue-le, avoue-le. Sois franche. Tu comprends bien que ça ne peut pas m'être désagréable, à moi." Alors elle balbutia, en étouffant : "Oui, oui." Son mari insistait : "Oui, quoi ? voyons, dis tout." Elle ne rit plus que d'une façon discrète et, haussant la bouche jusqu'aux oreilles de Leuillet qui s'attendait à une agréable confidence, elle murmura : "Oui... je l'ai trompé." Il sentit un frisson de glace qui lui courut jusque dans les os, et bredouilla, éperdu : "Tu... tu... l'as... trompé... tout à fait ?" Elle crut encore qu'il trouvait la chose infiniment plaisante et répondit : "Oui... tout à fait... tout à fait." Il fut obligé de s'asseoir dans le lit tant il se sentit saisi, la respiration coupée, bouleversé comme s'il venait d'apprendre qu'il était lui-même cocu. Il ne dit rien d'abord ; puis, au bout de quelques secondes, il prononça simplement : "Ah !" Elle avait aussi cessé de rire, comprenant trop tard sa faute. Leuillet, enfin, demanda : "Et avec qui ?" Elle demeura muette, cherchant une argumentation. Il reprit : "Avec qui ?" Elle dit enfin : "Avec un jeune homme." Il se tourna vers elle brusquement, et, d'une voix sèche : "Je pense bien que ce n'est pas avec une cuisinière. Je te demande quel jeune homme, entends-tu ?" Elle ne répondit rien. Il saisit le drap dont elle se couvrait la tête et le rejeta au milieu du lit, répétant : "Je veux savoir avec quel jeune homme, entends-tu ?" Alors elle prononça péniblement : "Je voulais rire." Mais il frémissait de colère : "Quoi ? Comment ? Tu voulais rire ? Tu te moquais de moi, alors ? Mais je ne me paye pas de ces défaites-là, entends-tu ? Je te demande le nom du jeune homme." Elle ne répondit pas, demeurant sur le dos, immobile. Il lui prit le bras qu'il serra vivement : "M'entends-tu, à la fin ? Je prétends que tu me répondes quand je te parle." Alors elle prononça nerveusement : "Je crois que tu deviens fou, laisse-moi tranquille !" Il tremblait de fureur ne sachant plus que dire, exaspéré, et il la secouait de toute sa force, répétant : "M'entends-tu ? m'entends-tu ?" Elle fit pour se dégager un geste brusque, et du bout des doigts atteignit le nez de son mari. Il eut une rage, se croyant frappé, et d'un élan il se rua sur elle. Il la tenait maintenant sous lui, la giflant de toute sa force et criant : "Tiens, tiens, tiens, voilà, voilà, gueuse, catin ! catin !" Puis quand il fut essoufflé, à bout d'énergie, il se leva, et se dirigea vers la commode pour se préparer un verre d'eau sucrée à la fleur d'oranger car il se sentait brisé à défaillir. Et elle pleurait au fond du lit, poussant de gros sanglots, sentant tout son bonheur fini, par sa faute. Alors, au milieu des larmes, elle balbutia : "Ecoute, Antoine, viens ici, je t'ai menti, tu vas comprendre, écoute." Et, prête à la défense maintenant, armée de raisons et de ruses, elle souleva un peu sa tête ébouriffée dans son bonnet chaviré. Et lui, se tournant vers elle, s'approcha, honteux d'avoir frappé, mais sentant vivre au fond de son coeur de mari une haine inépuisable contre cette femme qui avait trompé l'autre, Souris. 6 novembre 1883 L'ATTENTE On causait, entre hommes, après dîner dans le fumoir. On parlait de successions inattendues, d'héritages bizarres. Alors maître Le Brument, qu'on appelait tantôt l'illustre maître, tantôt l'illustre avocat, vint s'adosser à la cheminée. "J'ai, dit-il, à rechercher en ce moment un héritier disparu dans des circonstances particulièrement terribles. C'est là un de ces drames simples et féroces de la vie commune ; une histoire qui peut arriver tous les jours, et qui est cependant une des plus épouvantables que je connaisse. La voici :" "Je fus appelé, voici à peu près six mois, auprès d'une mourante. Elle me dit : "Monsieur, je voudrais vous charger de la mission la plus délicate, la plus difficile et la plus longue qui soit. Prenez, s'il vous plaît, connaissance de mon testament, là, sur cette table. Une somme de cinq mille francs vous est léguée, comme honoraires, si vous ne réussissez pas, et de cent mille francs si vous réussissez. Il faut retrouver mon fils après ma mort." Elle me pria de l'aider à s'asseoir dans son lit, pour parler plus facilement, car sa voix saccadée, essoufflée, sifflait dans sa gorge. Je me trouvais dans une maison fort riche. La chambre luxueuse, d'un luxe simple, était capitonnée avec des étoffes épaisses comme des murs, si douces à l'oeil qu'elles donnaient une sensation de caresse, si muettes que les paroles semblaient y entrer, y disparaître, y mourir. L'agonisante reprit : "Vous êtes le premier être à qui je vais dire mon horrible histoire. Je tâcherai d'avoir la force d'aller jusqu'au bout. Il faut que vous n'ignoriez rien pour avoir, vous que je sais être un homme de coeur en même temps qu'un homme du monde, le désir sincère de m'aider de tout votre pouvoir. "Écoutez-moi. "Avant mon mariage, j'avais aimé un jeune homme dont ma famille repoussa la demande, parce qu'il n'était pas assez riche. J'épousai, peu de temps après, un homme fort riche. Je l'épousai par ignorance, par crainte, par obéissance, par nonchalance, comme épousent les jeunes filles. "J'en eus un enfant, un garçon. Mon mari mourut au bout de quelques années. "Celui que j'avais aimé s'était marié à son tour. Quand il me vit veuve, il éprouva une horrible douleur de n'être plus libre. Il me vint voir, il pleura et sanglota devant moi à me briser le coeur, Il devint mon ami. J'aurais dû, peut- être, ne le pas recevoir. Que voulez-vous ? j'étais seule, si triste, si seule, si désespérée ! Et je l'aimais encore. Comme on souffre, parfois ! "Je n'avais que lui au monde, mes parents étant morts aussi. Il venait souvent ; il passait des soirs entiers auprès de moi. Je n'aurais pas dû le laisser venir si souvent, puisqu'il était marié. Mais je n'avais pas la force de l'en empêcher. "Que vous dirai-je ?... il devint mon amant ! Comment cela s'est-il fait ? Est- ce que je le sais ? Est-ce qu'on sait ? Croyez-vous qu'il puisse en être autrement quand deux créatures humaines sont poussées l'une vers l'autre par cette force irrésistible de l'amour partagé ? Croyez-vous, monsieur, qu'on puisse toujours résister toujours lutter toujours refuser ce que demande avec des prières, des supplications, des larmes, des paroles affolantes, des agenouillements, des emportements de passion, l'homme qu'on adore, qu'on voudrait voir heureux en ses moindres désirs, qu'on voudrait accabler de toutes les joies possibles et qu'on désespère, pour obéir à l'honneur du monde ? Quelle force il faudrait, quel renoncement au bonheur quelle abnégation, et même quel égoïsme d'honnêteté, n'est-il pas vrai ? "Enfin, monsieur je fus sa maîtresse ; et je fus heureuse. Pendant douze ans, je fus heureuse. J'étais devenue, et c'est là ma plus grande faiblesse et ma grande lâcheté, j'étais devenue l'amie de sa femme. "Nous élevions mon fils ensemble, nous en faisions un homme, un homme véritable, intelligent, plein de sens et de volonté, d'idées généreuses et larges. L'enfant atteignit dix-sept ans. "Lui, le jeune homme, aimait mon... mon amant presque autant que je l'aimais moi-même, car il avait été également chéri et soigné par nous deux. Il l'appelait : "Bon ami" et le respectait infiniment, n'ayant jamais reçu de lui que des enseignements sages et des exemples de droiture, d'honneur et de probité. Il le considérait comme un vieux, loyal et dévoué camarade de sa mère, comme une sorte de père moral, de tuteur, de protecteur que sais-je ? "Peut-être ne s'était-il jamais rien demandé, accoutumé dés son plus jeune âge à voir cet homme dans la maison, près de moi, près de lui, occupé de nous sans cesse. "Un soin nous devions dîner tous les trois ensemble (c'étaient là mes plus grandes fêtes), et je les attendais tous les deux, me demandant lequel arriverait le premier. La porte s'ouvrit ; c'était mon vieil ami. J'allai vers lui, les bras tendus ; et il me mit sur les lèvres un long baiser de bonheur. "Tout à coup un bruit, un frôlement, presque rien, cette sensation mystérieuse qui indique la présence d'une personne, nous fit tressaillir et nous retourner d'une secousse. Jean, mon fils, était là, debout, livide, nous regardant. "Ce fut une seconde atroce d'affolement. Je reculai, tendant les mains vers mon enfant comme pour une prière. Je ne le vis plus. Il était parti. "Nous sommes demeurés face à face, atterrés, incapables de parler. Je m'affaissai sur un fauteuil, et j'avais envie, une envie confuse et puissante de fuir de m'en aller dans la nuit, de disparaître pour toujours. Puis des sanglots convulsifs m'emplirent la gorge, et je pleurai, secouée de spasmes, l'âme déchirée, tous les nerfs tordus par cette horrible sensation d'un irrémédiable malheur et par cette honte épouvantable qui tombe sur le coeur d'une mère en ces moments-là. "Lui... restait effaré devant moi, n'osant ni m'approcher ni me parler ni me toucher de peur que l'enfant ne revînt. Il dit enfin : "Je vais le chercher.. lui dire... lui faire comprendre... Enfin il faut que je le voie... qu'il sache..." "Et il sortit. "J'attendis... j'attendis éperdue, tressaillant aux moindres bruits, soulevée de peur et je ne sais de quelle émotion indicible et intolérable à chacun des petits craquements du feu dans la cheminée. "J'attendis une heure, deux heures, sentant grandir en mon coeur une épouvante inconnue, une angoisse telle, que je ne souhaiterais point au plus criminel des hommes dix minutes de ces moments-là. Où était mon enfant ? Que faisait-il ? "Vers minuit, un commissionnaire m'apporta un billet de mon amant. Je le sais encore par coeur. "Votre fils est-il rentré ? Je ne l'ai pas trouvé. Je suis en bas. Je ne peux pas monter à cette heure." "J'écrivis au crayon, sur le même papier : "Jean n'est pas revenu ; il faut que vous le retrouviez." "Et je passai toute la nuit sur mon fauteuil, attendant. "Je devenais folle. J'avais envie de hurler de courir de me rouler par terre. Et je ne faisais pas un mouvement, attendant toujours. Qu'allait-il arriver ? Je cherchais à le savoir, à le deviner Mais je ne le prévoyais point, malgré mes efforts, malgré les tortures de mon âme ! "J'avais peur maintenant qu'ils ne se rencontrassent. Que feraient-ils ? Que ferait l'enfant ? Des doutes effrayants me déchiraient, des suppositions affreuses. "Vous comprenez bien cela, n'est-ce pas, monsieur ? "Ma femme de chambre, qui ne savait rien, qui ne comprenait rien, venait sans cesse, me croyant folle sans doute. Je la renvoyais d'une parole ou d'un geste. Elle alla chercher le médecin, qui me trouva tordue dans une crise de nerfs. "On me mit au lit. J'eus une fièvre cérébrale. "Quand je repris connaissance après une longue maladie, j'aperçus près de mon lit mon... amant... seul. Je criai : "Mon fils ?... où est mon fils ?" Il ne répondit pas. Je balbutiai : "Mort... mort... Il s'est tué ?" "Il répondit : "Non, non, je vous le jure. Mais nous ne l'avons pas pu rejoindre, malgré mes efforts." "Alors, je prononçai, exaspérée soudain, indignée même, car on a de ces colères inexplicables et déraisonnables : "Je vous défends de revenir de me revoir si vous ne le retrouvez pas ; allez- vous-en." "Il sortit. Je ne les ai jamais revus ni l'un ni l'autre, monsieur et je vis ainsi depuis vingt ans. "Vous figurez-vous cela ? Comprenez-vous ce supplice monstrueux, ce lent et constant déchirement de mon coeur de mère, de mon coeur de femme, cette attente abominable et sans fin... sans fin !... Non... elle va finir... car je meurs. Je meurs sans les avoir revus... ni l'un... ni l'autre ! "Lui, mon ami, m'a écrit chaque jour depuis vingt ans ; et, moi, je n'ai jamais voulu le recevoir même une seconde ; car il me semble que, s'il revenait ici, c'est juste à ce moment-là que je verrais reparaître mon fils ! - Mon fils ! - Mon fils ! - Est-il mort ? Est-il vivant ? Où se cache-t-il ? Là-bas, peut-être, derrière les grandes mers, dans un pays si lointain que je n'en sais même pas le nom ! Pense-t-il à moi ?... Oh ! s'il savait ! Que les enfants sont cruels ! A- t-il compris à quelle épouvantable souffrance il me condamnait ; dans quel désespoir dans quelle torture il me jetait vivante, et jeune encore, pour jusqu'à mes derniers jours, moi sa mère, qui l'aimais de toute la violence de l'amour maternel ? Que c'est cruel, dites ? "Vous lui direz tout cela, monsieur vous lui répéterez mes dernières paroles : "Mon enfant, mon cher cher enfant, sois moins dur pour les pauvres créatures. La vie est déjà assez brutale et féroce ! Mon cher enfant, songe à ce qu'a été l'existence de ta mère, de ta pauvre mère, à partir du jour où tu l'as quittée. Mon cher enfant, pardonne-lui, et aime-la, maintenant qu'elle est morte, car elle a subi la plus affreuse des pénitences." Elle haletait, frémissante, comme si elle eût parlé à son fils, debout devant elle. Puis elle ajouta : "Vous lui direz encore, monsieur que je n'ai jamais revu... l'autre." Elle se tut encore, puis reprit d'une voix brisée : "Laissez-moi maintenant, je vous prie. Je voudrais mourir seule, puisqu'ils ne sont point auprès de moi." Maître Le Brument ajouta : "Et je suis sorti, messieurs, en pleurant comme une bête, si fort que mon cocher se retournait pour me regarder. "Et dire que, tous les jours, il se passe autour de nous un tas de drames comme celui-là ! "Je n'ai pas retrouvé le fils... ce fils... Pensez-en ce que vous voudrez ; moi je dis : ce fils... criminel." 11 novembre 1883 PREMIÈRE NEIGE La longue promenade de la Croisette s'arrondit au bord de l'eau bleue. Là-bas, à droite, l'Esterel s'avance au loin dans la mer. Il barre la vue, fermant l'horizon par le joli décor méridional de ses sommets pointus, nombreux et bizarres. A gauche, les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, couchées dans l'eau, montrent leur dos couvert de sapins. Et tout le long du large golfe, tout le long des grandes montagnes assises autour de Cannes, le peuple blanc des villas semble endormi dans le soleil. On les voit au loin, les maisons claires, semées du haut en bas des monts, tachant de points de neige la verdure sombre. Les plus proches de l'eau ouvrent leurs grilles sur la vaste promenade que viennent baigner les flots tranquilles. Il fait bon, il fait doux. C'est un tiède jour d'hiver où passe à peine un frisson de fraîcheur. Par-dessus les murs des jardins, on aperçoit les orangers et les citronniers pleins de fruits d'or. Des dames vont à pas lents sur le sable de l'avenue, suivies d'enfants qui roulent des cerceaux, ou causant avec des messieurs. Une jeune dame vient de sortir de sa petite et coquette maison dont la porte est sur la Croisette. Elle s'arrête un instant à regarder les promeneurs, sourit et gagne, dans une allure accablée, un banc vide en face de la mer. Fatiguée d'avoir fait vingt pas, elle s'assied en haletant. Son pâle visage semble celui d'une morte. Elle tousse et porte à ses lèvres ses doigts transparents comme pour arrêter ces secousses qui l'épuisent. Elle regarde le ciel plein de soleil et d'hirondelles, les sommets capricieux de l'Esterel là-bas, et, tout près, la mer si bleue, si tranquille, si belle. Elle sourit encore, et murmure : "Oh ! que je suis heureuse." Elle sait pourtant qu'elle va mourir, qu'elle ne verra point le printemps, que, dans un an, le long de la même promenade, ces mêmes gens qui passent devant elle viendront encore respirer l'air tiède de ce doux pays, avec leurs enfants un peu plus grands, avec le coeur toujours rempli d'espoirs, de tendresses, de bonheur, tandis qu'au fond d'un cercueil de chêne la pauvre chair qui lui reste encore aujourd'hui sera tombée en pourriture, laissant seulement ses os couchés dans la robe de soie qu'elle a choisie pour linceul. Elle ne sera plus. Toutes les choses de la vie continueront pour d'autres. Ce sera fini pour elle, pour toujours. Elle ne sera plus. Elle sourit, et respire tant qu'elle peut, de ses poumons malades, les souffles parfumés des jardins. Et elle songe. Elle se souvient. On l'a mariée, voici quatre ans, avec un gentilhomme normand. C'était un fort garçon barbu, coloré, large d'épaules, d'esprit court et de joyeuse humeur. On les accoupla pour des raisons de fortune qu'elle ne connut point. Elle aurait volontiers dit "non". Elle fit "oui" d'un mouvement de tête, pour ne point contrarier père et mère. Elle était Parisienne, gale, heureuse de vivre. Son mari l'emmena en son château normand. C'était un vaste bâtiment de pierre entouré de grands arbres très vieux. Un haut massif de sapins arrêtait le regard en face. Sur la droite, une trouée donnait vue sur la plaine qui s'étalait, toute nue, jusqu'aux fermes lointaines. Un chemin de traverse passait devant la barrière et conduisait à la grand-route éloignée de trois kilomètres. Oh ! elle se rappelle tout : son arrivée, sa première journée en sa nouvelle demeure, et sa vie isolée ensuite. Quand elle descendit de voiture, elle regarda le vieux bâtiment et déclara en riant : "Ça n'est pas gai !" Son mari se mit à rire à son tour et répondit : "Baste ! on s'y fait. Tu verras. Je ne m'y ennuie jamais, moi." Ce jour-là, ils passèrent le temps à s'embrasser, et elle ne le trouva pas trop long. Le lendemain ils recommencèrent et toute la semaine, vraiment, fut mangée par les caresses. Puis elle s'occupa d'organiser son intérieur. Cela dura bien un mois. Les jours passaient l'un après l'autre, en des occupations insignifiantes et cependant absorbantes. Elle apprenait la valeur et l'importance des petites choses de la vie. Elle sut qu'on peut s'intéresser au prix des oeufs qui coûtent quelques centimes de plus ou de moins suivant les saisons. C'était l'été. Elle allait aux champs voir moissonner. La gaieté du soleil entretenait celle de son coeur. L'automne vint. Son mari se mit à chasser. Il sortait le matin avec ses deux chiens Médor et Mirza. Elle restait seule alors, sans s'attrister d'ailleurs de l'absence d'Henry. Elle l'aimait bien, pourtant, mais il ne lui manquait pas. Quand il rentrait, les chiens surtout absorbaient sa tendresse. Elle les soignait chaque soir avec une affection de mère, les caressait sans fin, leur donnait mille petits noms charmants qu'elle n'eût point eu l'idée d'employer pour son mari. Il lui racontait invariablement sa chasse. Il désignait les places où il avait rencontré les perdrix ; s'étonnait de n'avoir point trouvé de lièvre dans le trèfle de Joseph Ledentu, ou bien paraissait indigné du procédé de M. Lechapelier, du Havre, qui suivait sans cesse la lisière de ses terres pour tirer le gibier levé par lui, Henry de Parville. Elle répondait : "Oui, vraiment, ce n'est pas bien", en pensant à autre chose. L'hiver vint, l'hiver normand, froid et pluvieux. Les interminables averses tombaient sur les ardoises du grand toit anguleux, dressé comme une lame vers le ciel. Les chemins semblaient des fleuves de boue ; la campagne, une plaine de boue ; et on n'entendait aucun bruit que celui de l'eau tombant ; on ne voyait aucun mouvement que le vol tourbillonnant des corbeaux qui se déroulait comme un nuage, s'abattait dans un champ, puis repartait. Vers quatre heures, l'armée des bêtes sombres et volantes venait se percher dans les grands hêtres à gauche du château, en poussant des cris assourdissants. Pendant près d'une heure, ils voletaient de cime en cime, semblaient se battre, croassaient, mettaient dans le branchage grisâtre un mouvement noir. Elle les regardait, chaque soir, le coeur serré, toute pénétrée par la lugubre mélancolie de la nuit tombant sur les terres désertes. Puis elle sonnait pour qu'on apportât la lampe ; et elle se rapprochât du feu. Elle brûlait des monceaux de bois sans parvenir à échauffer les pièces immenses envahies par l'humidité. Elle avait froid tout le jour, partout, au salon, aux repas, dans sa chambre. Elle avait froid jusqu'aux os, lui semblait-il. Son mari ne rentrait que pour dîner, car il chassait sans cesse, ou bien s'occupait des semences, des labours, de toutes les choses de la campagne. Il rentrait joyeux et crotté, se frottait les mains, déclarait : "Quel fichu temps !" Ou bien : "C'est bon d'avoir du feu !" Ou parfois il demandait : "Qu'est-ce qu'on dit aujourd'hui ? Est-on contente ?" Il était heureux, bien portant, sans désirs, ne rêvant pas autre chose que cette vie simple, saine et tranquille. Vers décembre, quand les neiges arrivèrent, elle souffrit tellement de l'air glacé du château, du vieux château qui semblait s'être refroidi avec les siècles, comme font les humains avec les ans, qu'elle demanda, un soir, à son mari : "Dis donc, Henry, tu devrais bien faire mettre ici un calorifère ; cela sécherait les murs. Je t'assure que je ne peux pas me réchauffer du matin au soir." Il demeura d'abord interdit à cette idée extravagante d'installer un calorifère en son manoir. Il lui eût semblé plus naturel de servir ses chiens dans de la vaisselle plate. Puis il poussa, de toute la vigueur de sa poitrine, un rire énorme, en répétant : "Un calorifère ici Un calorifère ici ! Ah ! ah ! ah quelle bonne farce !" Elle insistait. "Je t'assure qu'on gèle, mon ami ; tu ne t'en aperçois pas, parce que tu es toujours en mouvement, mais on gèle." Il répondit, en riant toujours : "Baste ! on s'y fait, et d'ailleurs c'est excellent pour la santé. Tu ne t'en porteras que mieux. Nous ne sommes pas des Parisiens, sacrebleu ! pour vivre dans les tisons. Et, d'ailleurs, voici le printemps tout à l'heure." Vers le commencement de janvier un grand malheur la frappa. Son père et sa mère moururent d'un accident de voiture. Elle vint à Paris pour les funérailles. Et le chagrin occupa seul son esprit pendant six mois environ. La douceur des beaux jours finit par la réveiller, et elle se laissa vivre dans un alanguissement triste jusqu'à l'automne. Quand revinrent les froids, elle envisagea pour la première fois le sombre avenir. Que ferait-elle ? Rien. Qu'arriverait-il désormais pour elle ? Rien. Quelle attente, quelle espérance pouvaient ranimer son coeur ? Aucune. Un médecin, consulté, avait déclaré qu'elle n'aurait jamais d'enfants. Plus âpre, plus pénétrant encore que l'autre année, le froid la faisait continuellement souffrir. Elle tendait aux grandes flammes ses mains grelottantes. Le feu flamboyant lui brûlait le visage ; mais des souffles glacés semblaient se glisser dans son dos, pénétrer entre la chair et les étoffes. Et elle frémissait de la tête aux pieds. Des courants d'air innombrables paraissaient installés dans les appartements, des courants d'air vivants, sournois, acharnés comme des ennemis. Elle les rencontrait à tout instant ; ils lui soufflaient sans cesse, tantôt sur le visage, tantôt sur les mains, tantôt sur le cou, leur haine perfide et gelée. Elle parla de nouveau d'un calorifère ; mais son mari l'écouta comme si elle eût demandé la lune. L'installation d'un appareil semblable à Parville lui paraissait aussi impossible que la découverte de la pierre philosophale. Ayant été à Rouen, un jour, pour affaire, il rapporta à sa femme une mignonne chaufferette de cuivre qu'il appelait en riant un "calorifère portatif" ; et il jugeait que cela suffirait désormais à l'empêcher d'avoir jamais froid. Vers la fin de décembre, elle comprit qu'elle ne pourrait vivre ainsi toujours, et elle demanda timidement, un soir, en dînant : "Dis donc, mon ami, est-ce que nous n'irons point passer une semaine ou deux à Paris avant le printemps ?" Il fut stupéfait. "A Paris ? à Paris ? Mais pourquoi faire ! Ah ! mais non, par exemple ! On est trop bien ici, chez soi. Quelles drôles d'idées tu as, par moments !" Elle balbutia : "Cela nous distrairait un peu." Il ne comprenait pas. "Qu'est-ce qu'il te faut pour te distraire ? Des théâtres, des soirées, des dîners en ville ? Tu savais pourtant bien en venant ici que tu ne devais pas t'attendre à des distractions de cette nature !" Elle vit un reproche dans ces paroles et dans le ton dont elles étaient dites. Elle se tut. Elle était timide et douce, sans révoltes et sans volonté. En janvier, les froids revinrent avec violence. Puis la neige couvrit la terre. Un soir, comme elle regardait le grand nuage tournoyant des corbeaux se déployer autour des arbres, elle se mit, malgré elle, à pleurer. Son mari entrait. Il demanda tout surpris : "Qu'est-ce que tu as donc ?" Il était heureux, lui, tout à fait heureux, n'ayant jamais rêvé une autre vie, d'autres plaisirs. Il était né dans ce triste pays, il y avait grandi. Il s'y trouvait bien, chez lui, à son aise de corps et d'esprit. Il ne comprenait pas qu'on pût désirer des événements, avoir soif de joies changeantes ; il ne comprenait point qu'il ne semble pas naturel à certains êtres de demeurer aux mêmes lieux pendant les quatre saisons ; il semblait ne pas savoir que le printemps, que l'été, que l'automne, que l'hiver ont, pour des multitudes de personnes, des plaisirs nouveaux en des contrées nouvelles. Elle ne pouvait rien répondre et s'essuyait vivement les yeux. Elle balbutia enfin, éperdue : "J'ai... Je... Je suis un peu triste... Je m'ennuie un peu..." Mais une terreur la saisit d'avoir dit cela, et elle ajouta bien vite : "Et puis... J'ai... J'ai un peu froid." A cette parole, il s'irrita : "Ah ! oui... toujours ton idée de calorifère. Mais voyons, sacrebleu ! tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici." La nuit vint. Elle monta dans sa chambre, car elle avait exigé une chambre séparée. Elle se coucha. Même en son lit, elle avait froid. Elle pensait : "Ce sera ainsi toujours, toujours, jusqu'à la mort." Et elle songeait à son mari. Comment avait-il pu lui dire cela : "Tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici." Il fallait donc qu'elle fût malade, qu'elle toussât pour qu'il comprît qu'elle souffrait ! Et une indignation la saisit, une indignation exaspérée de faible, de timide. Il fallait quelle toussât. Alors il aurait pitié d'elle, sans doute. Eh bien ! elle tousserait ; il l'entendrait tousser ; il faudrait appeler le médecin ; il verrait cela, son mari, il verrait ! Elle s'était levée nu-jambes, nu-pieds, et une idée enfantine la fit sourire : "Je veux un calorifère, et je l'aurai. Je tousserai tant, qu'il faudra bien qu'il se décide à en installer un." Et elle s'assit presque nue sur une chaise. Elle attendit une heure, deux heures. Elle grelottait, mais elle ne s'enrhumait pas. Alors elle se décida à employer les grands moyens. Elle sortit de sa chambre sans bruit, descendit l'escalier, ouvrit la porte du jardin. La terre, couverte de neige, semblait morte. Elle avança brusquement son pied nu et l'enfonça dans cette mousse légère et glacée. Une sensation de froid, douloureuse comme une blessure, lui monta jusqu'au coeur ; cependant elle allongea l'autre jambe et se mit à descendre les marches lentement. Puis elle s'avança à travers le gazon, se disant : "J'irai jusqu'aux sapins." Elle allait à petits pas, en haletant, suffoquée chaque fois qu'elle faisait pénétrer son pied nu dans la neige. Elle toucha de la main le premier sapin, comme pour bien se convaincre elle-même qu'elle avait accompli jusqu'au bout son projet ; puis elle revint. Elle crut deux ou trois fois qu'elle allait tomber, tant elle se sentait engourdie et défaillante. Avant de rentrer, toutefois, elle s'assit dans cette écume gelée, et même, elle en ramassa pour se frotter la poitrine. Puis elle rentra et se coucha. Il lui sembla, au bout d'une heure, qu'elle avait une fourmilière dans la gorge. D'autres fourmis lui couraient le long des membres. Elle dormit cependant. Le lendemain elle toussait, et elle ne put se lever. Elle eut une fluxion de poitrine. Elle délira, et dans son délire elle demandait un calorifère. Le médecin exigea qu'on en installât un. Henry céda, mais avec une répugnance irritée. Elle ne put guérir. Les poumons atteints profondément donnaient des inquiétudes pour sa vie. "Si elle reste ici, elle n'ira pas jusqu'aux froids", dit le médecin. On l'envoya dans le Midi. Elle vint à Cannes, connut le soleil, aima la mer, respira l'air des orangers en fleur. Puis elle retourna dans le Nord au printemps. Mais elle vivait maintenant avec la peur de guérir, avec la peur des longs hivers de Normandie ; et sitôt qu'elle allait mieux, elle ouvrait, la nuit, sa fenêtre, en songeant aux doux rivages de la Méditerranée. A présent, elle va mourir, elle le sait. Elle est heureuse. Elle déploie un journal qu'elle n'avait point ouvert, et lit ce titre : "La première neige à Paris." Alors elle frissonne, et puis sourit. Elle regarde là-bas l'Esterel qui devient rose sous le soleil couchant ; elle regarde le vaste ciel bleu, si bleu, la vaste mer bleue, si bleue, et se lève. Et puis elle rentre, à pas lents, s'arrêtant seulement pour tousser, car elle est demeurée trop tard dehors, et elle a eu froid, un peu froid. Elle trouve une lettre de son mari. Elle l'ouvre en souriant toujours, et elle lit : "Ma chère amie, "J'espère que tu vas bien et que tu ne regrettes pas trop notre beau pays. Nous avons depuis quelques jours une bonne gelée qui annonce la neige. Aloi, j'adore ce temps-là et tu comprends que je me garde bien d'allumer ton maudit calorifère..." Elle cesse de lire, toute heureuse à cette idée qu'elle l'a eu, son calorifère. Sa main droite, qui tient la lettre, retombe lentement sur ses genoux, tandis qu'elle porte à sa bouche sa main gauche comme pour calmer la toux opiniâtre qui lui déchire la poitrine. 11 décembre 1883 LA FARCE: MÉMOIRES D'UN FARCEUR Nous vivons dans un siècle où les farceurs ont des allures de croque-morts et se nomment : politiciens. On ne fait plus chez nous la vraie farce, la bonne farce, la farce joyeuse, saine et simple de nos pères. Et, pourtant, quoi de plus amusant et de plus drôle que la farce ? Quoi de plus amusant que de mystifier des âmes crédules, que de bafouer des niais, de duper les plus malins, de faire tomber les plus retors en des pièges inoffensifs et comiques ? Quoi de plus délicieux que de se moquer des gens avec talent, de les forcer à rire eux-mêmes de leur naïveté, ou bien, quand ils se fâchent, de se venger avec une nouvelle farce ? Oh ! J'en ai fait, j'en ai fait des farces, dans mon existence. Et on m'en a fait aussi, morbleu ! et de bien bonnes. Oui, j'en ai fait, de désopilantes et de terribles. Une de mes victimes est morte des suites. Ce ne fut une perte pour personne. Je dirai cela un jour ; mais j'aurai grand mal à le faire avec retenue, car ma farce n'était pas convenable, mais pas du tout, pas du tout. Elle eut lieu dans un petit village des environs de Paris. Tous les témoins pleurent encore de rire à ce souvenir, bien que le mystifié en soit mort. Paix à son âme ! J'en veux aujourd'hui raconter deux, la dernière que j'ai subie et la première que j'aie infligée. Commençons par la dernière, car je la trouve moins amusante, vu que j'en fus la victime. J'allais chasser, à l'automne, chez des amis, en un château de Picardie. Mes amis étaient des farceurs, bien entendu. Je ne veux pas connaître d'autres gens. Quand j'arrivai, on me fit une réception princière qui me mit en défiance. On tira des coups de fusils ; on m'embrassa, on me cajola comme si on attendait de moi de grands plaisirs ; je me dis : "Attention, vieux furet, on prépare quelque chose." Pendant le dîner la gaieté fut excessive, trop grande. Je pensais : "Voilà des gens qui s'amusent double, et sans raison apparente. Il faut qu'ils aient dans l'esprit l'attente de quelque bon tour. C'est à moi qu'on le destine assurément. Attention." Pendant toute la soirée on rit avec exagération. Je sentais dans l'air une farce, comme le chien sent le gibier. Mais quoi ? J'étais en éveil, en inquiétude. Je ne laissais passer ni un mot, ni une intention, ni un geste. Tout me semblait suspect, jusqu'à la figure des domestiques. L'heure de se coucher sonna, et voilà qu'on se mit à me reconduire à ma chambre en procession. Pourquoi ? On me cria bonsoir. J'entrai, je fermai ma porte, et je demeurai debout, sans faire un pas, ma bougie à la main. J'entendais rire et chuchoter dans le corridor. On m'épiait sans doute. Et j'inspectais de l'oeil les murs, les meubles, le plafond, les tentures, le parquet. Je n'aperçus rien de suspect. J'entendis marcher derrière ma porte. On venait assurément regarder à la serrure. Une idée me vint : "Ma lumière va peut-être s'éteindre tout à coup et me laisser dans l'obscurité." Alors j'allumai toutes les bougies de la cheminée. Puis je regardai encore autour de moi sans rien découvrir. J'avançai à petits pas faisant le tour de l'appartement. - Rien. - J'inspectai tous les objets l'un après l'autre. - Rien. - Je m'approchai de la fenêtre. Les auvents, de gros auvents en bois plein, étaient demeurés ouverts. Je les fermai avec soin, puis je tirai les rideaux, d'énormes rideaux de velours, et je plaçai une chaise devant, afin de n'avoir rien à craindre du dehors. Alors je m'assis avec précaution. Le fauteuil était solide. Je n'osais pas me coucher. Cependant le temps marchait. Et je finis par reconnaître que j'étais ridicule. Si on m'espionnait, comme je le supposais, on devait, en attendant le succès de la mystification préparée, rire énormément de ma terreur. Je résolus donc de me coucher. Mais le lit m'était particulièrement suspect. Je tirai sur les rideaux. Ils semblaient tenir. Là était le danger pourtant. J'allais peut-être recevoir une douche glacée du ciel-de-lit, ou bien, à peine étendu, m'enfoncer sous terre avec mon sommier. Je cherchais en ma mémoire tous les souvenirs de farces accomplies. Et je ne voulais pas être pris. Ah ! mais non ! Ah ! mais non ! Alors je m'avisai soudain d'une précaution que je jugeai souveraine. Je saisis délicatement le bord du matelas, et je le tirai vers moi avec douceur. Il vint, suivi du drap et des couvertures. Je trainai tous ces objets au beau milieu de la chambre, en face de la porte d'entrée. Je refis là mon lit, le mieux que je pus, loin de la couche suspecte et de l'alcôve inquiétante. Puis, j'éteignis toutes les lumières, et je revins à tâtons me glisser dans mes draps. Je demeurai au moins encore une heure éveillé tressaillant au moindre bruit. Tout semblait calme dans le château. Je m'endormis. J'ai dû dormir longtemps, et d'un profond sommeil ; mais soudain je fus réveillé en sursaut par la chute d'un corps pesant abattu sur le mien, et, en même temps, je reçus sur la figure, sur le cou, sur la poitrine un liquide brûlant qui me fit pousser un hurlement de douleur. Et un bruit épouvantable comme si un buffet chargé de vaisselle se fût écroulé m'entra dans les oreilles. J'étouffais sous la masse tombée sur moi, et qui ne remuait plus. Je tendis les mains, cherchant à reconnaître la nature de cet objet. Je rencontrai une figure, un nez, des favoris. Alors, de toute ma force, je lançai un coup de poing dans ce visage. Mais je reçus immédiatement une grêle de gifles qui me firent sortir, d'un bond, de mes draps trempés, et me sauver en chemise, dans le corridor, dont j'apercevais la porte ouverte. O stupeur ! il faisait grand jour. On accourut au bruit et on trouva, étendu sur mon lit, le valet de chambre éperdu qui, m'apportant le thé du matin, avait rencontré sur sa route ma couche improvisée, et m'était tombé sur le ventre en me versant, bien malgré lui, mon déjeuner sur la figure. Les précautions prises de bien fermer les auvents et de me coucher au milieu de ma chambre m'avaient seules fait la farce redoutée. Ah ! on a ri, ce jour-là ! L'autre farce que je veux dire date de ma première jeunesse. J'avais quinze ans, et je venais passer chaque vacance chez mes parents, toujours dans un château, toujours en Picardie. Nous avions souvent en visite une vieille dame d'Amiens, insupportable, prêcheuse, hargneuse, grondeuse, mauvaise et vindicative. Elle m'avait pris en haine, je ne sais pourquoi, et elle ne cessait de rapporter contre moi, tournant en mal mes moindres paroles et mes moindres actions. Oh ! la vieille chipie ! Elle s'appelait Mme Dufour, portait une perruque du plus beau noir, bien qu'elle fût âgée d'au moins soixante ans, et posait là-dessus des petits bonnets ridicules à rubans roses. On la respectait parce qu'elle était riche. Moi, je la détestais du fond du coeur et je résolus de me venger de ses mauvais procédés. Je venais de terminer ma classe de seconde et j'avais été frappé particulièrement, dans le cours de chimie, par les propriétés d'un corps qui s'appelle le phosphure de calcium, et qui, jeté dans l'eau, s'enflamme, détone et dégage des couronnes de vapeur blanche d'une odeur infecte. J'avais chipé, pour m'amuser pendant les vacances, quelques poignées de cette matière assez semblable à l'oeil à ce qu'on nomme communément du cristau. J'avais un cousin du même âge que moi. Je lui communiquai mon projet. Il fut effrayé de mon audace. Donc, un soir, pendant que toute la famille se tenait encore au salon, je pénétrai furtivement dans la chambre de Mme Dufour, et je m'emparai (pardon, mesdames) d'un récipient de forme ronde qu'on cache ordinairement non loin de la tête du lit. Je m'assurai qu'il était parfaitement sec et je déposai dans le fond une poignée, une grosse poignée, de phosphure de calcium. Puis j'allai me cacher dans le grenier, attendant l'heure. Bientôt un bruit de voix et de pas m'annonça qu'on montait dans les appartements ; puis le silence se fit. Alors, je descendis nu-pieds, retenant mon souffle, et j'allai placer mon oeil à la serrure de mon ennemie. Elle rangeait avec soin ses petites affaires. Puis elle ôta peu à peu ses hardes, endossa un grand peignoir blanc qui semblait collé sur ses os. Elle prit un verre, l'emplit d'eau, et enfonçant une main dans sa bouche comme si elle eût voulu s'arracher la langue, elle en fit sortir quelque chose de rose et blanc, qu'elle déposa aussitôt dans l'eau. J'eus peur comme si je venais d'assister à quelque mystère honteux et terrible. Ce n'était que son râtelier. Puis elle enleva sa perruque brune et apparut avec un petit crâne poudré de quelques cheveux blancs, si comique que je faillis, cette fois, éclater de rire derrière la porte. Puis elle fit sa prière, se releva, s'approcha de mon instrument de vengeance, le déposa par terre au milieu de la chambre, et se baissant, le recouvrit entièrement de son peignoir. J'attendais, le coeur palpitant. Elle était tranquille, contente, heureuse. J'attendais... heureux aussi, moi, comme on l'est quand on se venge. J'entendis d'abord un très léger bruit, un clapotement, puis aussitôt une série de détonations sourdes comme une fusillade lointaine. Il se passa, en une seconde, sur le visage de Mme Dufour, quelque chose d'affreux et de surprenant. Ses yeux s'ouvrirent, se fermèrent, se rouvrirent, puis elle se leva tout à coup avec une souplesse dont je ne l'aurais pas crue capable, et elle regarda... L'objet blanc crépitait, détonait, plein de flammes rapides et flottantes comme le feu grégeois des anciens. Et une fumée épaisse s'en élevait, montant vers le plafond, une fumée mystérieuse, effrayante comme un sortilège. Que dut-elle penser, la pauvre femme ? Crut-elle à une ruse du diable ? A une maladie épouvantable ? Crut-elle que ce feu, sorti d'elle, allait lui ronger les entrailles, jaillir comme d'une gueule de volcan ou la faire éclater comme un canon trop chargé ? Elle demeurait debout, folle d'épouvante, le regard tendu sur le phénomène. Puis tout à coup elle poussa un cri comme je