Contes Tome IV Par Guy De Maupassant (1850-1893) TABLE DES MATIERES CONTES DIVERS III PARTIE II (1982) CLAIR DE LUNE UN DRAME VRAI VOYAGE DE NOCE UNE PASSION CORRESPONDANCE UN VIEUX UN MILLION LE BAISER MA FEMME ROUERIE YVELINE SAMORIS LES CONTES DE LA BECASSE (1983) LA BÉCASSE CE COCHON DE MORIN LA FOLLE PIERROT MENUET LA PEUR FARCE NORMANDE LES SABOTS LA REMPAILLEUSE EN MER UN NORMAND LE TESTAMENT AUX CHAMPS UN COQ CHANTA UN FILS SAINT-ANTOINE L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS CLAIR DE LUNE Madame Julie Roubère attendait sa soeur aînée, Mme Henriette Létoré, qui revenait d'un voyage en Suisse. Le ménage Létoré était parti depuis cinq semaines à peu près. Mme Henriette avait laissé son mari retourner seul à leur propriété du Calvados, où des intérêts l'appelaient, et s'en venait passer quelques jours à Paris, chez sa soeur. Le soir tombait. Dans le petit salon bourgeois, assombri par le crépuscule, Mme Roubère lisait, distraite, les yeux levés à tout bruit. Le timbre enfin tinta, et sa soeur parut, tout enveloppée en ses grands vêtements de route. Et tout de suite, sans s'être seulement reconnues, elles s'étreignirent violemment, s'arrêtant de s'embrasser pour recommencer aussitôt. Puis elles parlèrent, s'interrogeant sur leur santé, leur famille et mille autres choses, bavardant, jetant des mots pressés, coupés, sautant l'un après l'autre, pendant que Mme Henriette défaisait son voile et son chapeau. La nuit était tombée. Mme Roubère sonna pour avoir une lampe, et, dès que la lumière fut venue, elle regarda sa soeur, prête à l'embrasser encore. Mais elle demeura saisie, effarée, sans parler. Sur les tempes, Mme Létoré avait deux grandes mèches de cheveux blancs. Tout le reste de sa tête était d'un noir sombre et luisant ; mais là, là seulement, des deux côtés, s'allongeaient comme deux ruisseaux d'argent qui se perdaient aussitôt dans la masse sombre de la coiffure. Elle avait pourtant vingt-quatre années à peine et cela était venu subitement depuis son départ pour la Suisse. Immobile, Mme Roubère la regardait stupéfaite, prête à pleurer comme si quelque malheur mystérieux et terrible se fût abattu sur sa soeur ; et elle demanda : - Qu'as-tu Henriette ? Souriant d'un sourire triste, d'un sourire malade, l'autre répondit : - Mais rien, je t'assure. Tu regardes mes cheveux blancs ? Mais Mme Roubère la saisit impétueusement par les épaules, et, la fouillant du regard, elle répéta : - Qu'as-tu ? dis-moi ce que tu as. Et si tu mens, je le verrai bien. Elles demeuraient face à face, et Mme Henriette, qui devenait pâle à défaillir, avait des larmes au coin de ses yeux baissés : La soeur répéta : - Que t'est-il arrivé ? Qu'as-tu ? Réponds-moi ? Alors, d'une voix vaincue, l'autre murmura : - J'ai... j'ai un amant. Et, jetant son front sur l'épaule de sa cadette, elle sanglota. Puis, quand elle se fut un peu calmée, quand les sursauts de sa poitrine s'apaisèrent, elle se mit à parler tout à coup, comme pour rejeter d'elle ce secret, vider cette douleur en un coeur ami. Alors, se tenant par les mains qu'elles s'étreignaient, les deux femmes allèrent s'affaisser sur un canapé dans le fond sombre du salon, et la plus jeune, passant son bras au cou de l'aînée, la tenant sur son coeur, écouta. - Oh ! je me reconnais sans excuse ; je ne me comprends pas moi-même, et je suis folle depuis ce jour. Prends garde, petite, prends garde à toi ; si tu savais comme nous sommes faibles, comme nous cédons, comme nous tombons vite ! Il faut un rien, si peu, si peu, un attendrissement, une de ces mélancolies subites qui vous passent dans l'âme, un de ces besoins d'ouvrir les bras, de chérir et d'embrasser que nous avons toutes, à certains moments. Tu connais mon mari, et tu sais comme je l'aime ; mais il est mûr et raisonnable, et ne comprend rien à toutes les vibrations tendres d'un coeur de femme. Il est toujours, toujours le même, toujours bon, toujours souriant, toujours complaisant, toujours parfait. Oh ! comme j'aurais voulu quelquefois qu'il me saisît brusquement dans ses bras, qu'il m'embrassât de ces baisers lents et doux qui mêlent deux êtres, qui sont comme de muettes confidences ; comme j'aurais voulu qu'il eût des abandons, des faiblesses aussi, besoin de moi, de mes caresses, de mes larmes ! Tout cela est bête ; mais nous sommes ainsi, nous autres. Qu'y pouvons-nous ? Et pourtant jamais la pensée de le tromper ne m'aurait effleurée. Aujourd'hui, c'est fait, sans amour, sans raison, sans rien ; parce qu'il y avait de la lune, une nuit, sur le lac de Lucerne. Depuis un mois que nous voyagions ensemble, mon mari, par son indifférence calme, paralysait mes enthousiasmes, éteignait mes exaltations. Alors que nous descendions les côtes au soleil levant, au galop des quatre chevaux de la diligence, et qu'apercevant, dans la buée transparente du matin, de longues vallées, des bois, des rivières, des villages, je battais des mains, ravie, et que je lui disais : "Comme c'est beau, mon ami, embrasse-moi donc !", il me répondait, avec un sourire bienveillant et froid, en haussant un peu les épaules : "Ce n'est pas une raison pour s'embrasser, parce que le paysage vous plaît." Et cela me glaçait jusqu'au coeur. Il me semble pourtant que, quand on s'aime, on devrait toujours avoir envie de s'aimer davantage encore devant les spectacles qui vous émeuvent. Enfin j'avais en moi des bouillonnements de poésie qu'il empêchait de s'épandre. Que te dirai-je ? J'étais à peu près comme une chaudière pleine de vapeur et fermée hermétiquement. Un soir (nous étions depuis quatre jours dans un hôtel de Fluelen), Robert, un peu souffrant de migraine, monta se coucher tout de suite après dîner, et j'allai me promener toute seule au bord du lac. Il faisait une nuit de conte de fées. La lune toute ronde s'étalait au milieu du ciel ; les grandes montagnes, avec leurs neiges, semblaient coiffées d'argent, et l'eau, toute moirée, avait de petits frissons luisants. L'air était doux, d'une de ces pénétrantes tiédeurs qui nous rendent molles à défaillir, attendries sans causes. Mais comme l'âme est sensible et vibrante en ces moments-là ! comme elle tressaille vite et ressent avec force ! Je m'assis sur l'herbe et je regardai ce grand lac mélancolique et charmant ; et il se passait en moi une chose étrange : il me venait un insatiable besoin d'amour, une révolte contre la morne platitude de ma vie. Quoi donc, n'irai-je jamais, au bras d'un homme aimé, le long d'une berge baignée de lune ? Ne sentirai-je donc jamais descendre en moi ces baisers profonds, délicieux et affolants qu'on échange dans ces nuits douces que Dieu semble avoir faites pour les tendresses ? Ne serai-je point enlacée fiévreusement par des bras éperdus, dans les ombres claires d'un soir d'été ? Et je me mis à pleurer comme une folle. J'entendis du bruit derrière moi. Un homme était debout qui me regardait. Quand je tournai la tête, il me reconnut et s'avança : - Vous pleurez, Madame ? C'était un jeune avocat, qui voyageait avec sa mère et que nous avions plusieurs fois rencontré. Ses yeux m'avaient souvent suivie. J'étais tellement bouleversée que je ne sus quoi répondre, quoi penser. Je me levai et je me dis souffrante. Il se mit à marcher près de moi, d'une façon naturelle et respectueuse, et me parla de notre voyage. Tout ce que j'avais ressenti, il le traduisait ; tout ce qui me faisait frissonner, il le comprenait comme moi, mieux que moi. Et soudain il me dit des vers, des vers de Musset. Je suffoquais, saisie d'une émotion intraduisible. Il me semblait que les montagnes elles-mêmes, le lac, le clair de lune, chantaient des choses ineffablement douces... Et cela se fit je ne sais comment, je ne sais pourquoi, dans une sorte d'hallucination... Quant à lui..., je ne l'ai revu que le lendemain, au moment du départ. Il m'a donné sa carte !... Et Mme Létoré, défaillant dans les bras de sa soeur, poussait des gémissements, presque des cris. Alors, Mme Roubère, recueillie, grave, prononça tout doucement : - Vois-tu, grande soeur, bien souvent ce n'est pas un homme que nous aimons, mais l'amour. Et ce soir-là, c'est le clair de lune qui fut ton amant vrai. 1er juillet 1882 UN DRAME VRAI Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Je disais l'autre jour, à cette place, que l'école littéraire d'hier se servait, pour ses romans, des aventures ou vérités exceptionnelles rencontrées dans l'existence ; tandis que l'école actuelle, ne se préoccupant que de la vraisemblance, établit une sorte de moyenne, des événements ordinaires. Voici qu'on me communique toute une histoire, arrivée, paraît-il, et qui semble inventée par quelque romancier populaire ou quelque dramatique en délire. Elle est, en tout cas, saisissante, bien machinée et fort intéressante en son étrangeté. Dans une propriété de campagne, mi-ferme et mi-château, vivait une famille possédant une fille courtisée par deux jeunes gens, les deux frères. Ils appartenaient à une ancienne et bonne maison, et vivaient ensemble en une propriété voisine. L'aîné fut préféré. Et le cadet, dont un amour tumultueux bouleversait le coeur, devint sombre, rêveur, errant. Il sortait des jours entiers ou bien s'enfermait en sa chambre, et lisait ou méditait. Plus l'heure du mariage avançait, plus il devenait ombrageux. Une semaine environ avant la date fixée, le fiancé, qui revenait un soir de sa visite quotidienne à la jeune fille, reçut un coup de fusil à bout portant, au coin d'un bois. Des paysans, qui le trouvèrent au jour levant, rapportèrent le corps à son logis. Son frère s'abîma dans un désespoir fougueux qui dura deux ans. On crut même qu'il se ferait prêtre ou qu'il se tuerait. Au bout de ces deux années de désespoir, il épousa la fiancée de son frère. Cependant on n'avait pas trouvé le meurtrier. Aucune trace certaine n'existait ; et le seul objet révélateur était un morceau de papier presque brûlé, noir de poudre, ayant servi de bourre au fusil de l'assassin. Sur ce lambeau de papier, quelques vers étaient imprimés, la fin d'une chanson, sans doute, mais on ne put découvrir le livre dont cette feuille était arrachée. On soupçonna du meurtre un braconnier mal noté. Il fut poursuivi, emprisonné, interrogé, harcelé ; mais il n'avoua pas, et on l'acquitta, faute de preuves. Telle est l'exposition de ce drame. On croirait lire un horrible roman d'aventures. Tout y est : l'amour des deux frères, la jalousie de l'un, la mort du préféré, le crime au coin d'un bois, la justice dépistée, le prévenu acquitté, et le fil léger resté aux mains des juges, ce bout de papier noir de poudre. Et, maintenant, vingt ans s'écoulent. Le cadet, marié, est heureux, riche et considéré ; il a trois filles. Une d'elles va se marier à son tour. Elle épouse le fils d'un ancien magistrat, un de ceux qui siégeaient autrefois lors de l'assassinat du frère aîné. Et voilà que le mariage a lieu, un grand mariage de campagne, une noce. Les deux pères se serrent les mains, les jeunes gens sont heureux. On dîne dans la longue salle du château ; on boit, on plaisante, on rit, et, le dessert venu, quelqu'un propose de chanter des chansons, comme on faisait au temps anciens. L'idée plaît, et chacun chante. Son tour venu, le père de la mariée cherche en sa tête de vieux couplets qu'il fredonnait autrefois, et peu à peu il les retrouve. Ils font rire, on applaudit ; il continue, entonne le dernier ; puis, lorsqu'il a fini, son voisin le magistrat lui demande : "Où diable avez-vous trouvé cette chanson-là ? J'en connais les derniers vers. Il me semble même qu'ils sont liés à quelque grave circonstance de ma vie, mais je ne sais plus au juste ; je perds un peu la mémoire." Et, le lendemain, les nouveaux mariés partent pour leur voyage nuptial. Cependant, l'obsession des souvenirs indécis, cette démangeaison constante de retrouver une chose qui vous échappe sans cesse, harcelait le père du jeune homme. Il fredonnait sans repos le refrain qu'avait chanté son ami, et ne retrouvait toujours pas d'où lui venaient ces vers qu'ils sentait pourtant gravés depuis longtemps en sa tête, comme s'il avait eu un intérêt sérieux à ne les point oublier. Deux ans encore se passent. Et voilà qu'un jour, en feuilletant de vieux papiers, il retrouve, copiées par lui, ces rimes qu'il a tant cherchées. C'étaient les vers restés lisibles sur la bourre du fusil dont on s'était autrefois servi pour le meurtre. Alors il recommence tout seul l'enquête. Il interroge avec astuce, fouille dans les meubles de son ami, tant et si bien qu'il retrouve le livre dont la feuille avait été arrachée. C'est en ce coeur de père que se passe maintenant le drame. Son fils est le gendre de celui qu'il soupçonne si violemment ; mais, si celui qu'il soupçonne est coupable, il a tué son frère pour lui voler sa fiancée ! Est-il un crime plus monstrueux ? Le magistrat l'emporte sur le père. Le procès recommence. L'assassin véritable est, en effet, le frère. On le condamne. Voilà les faits qu'on m'indique. On les affirme vrais. Les pourrions-nous employer dans un livre sans avoir l'air d'imiter servilement MM. De Montépin et du Boisgobey ? Donc, en littérature comme dans la vie, l'axiome : "Toute vérité n'est pas bonne à dire" me paraît parfaitement applicable. J'appuie sur cet exemple, qui me paraît frappant. Un roman fait avec une donnée pareille laisserait tous les lecteurs incrédules, et révolterait tous les vrais artistes. 6 août 1882 VOYAGE DE NOCE PERSONNAGES Mme RIVOIL, cinquante ans. Mme BEVELIN, soixante ans. Un salon. - Sur le guéridon un livre ouvert : la Chanson des nouveaux époux, par Mme Juliette Lamber. Mme RIVOIL. - Ça m'a fait un singulier effet, ce livre. C'est mon poème que je viens de lire, le poème dont j'ai été l'héroïne, il y a trente ans passés. Vous me voyez les yeux rouges, ma chère amie : c'est que je pleure comme une fontaine depuis deux heures ; je pleure tout ce vieux passé, si court, et fini, fini... fini. Mme BEVELIN. - Pourquoi tant regretter les choses disparues ? Mme RIVOIL. - Oh ! je ne regrette que celle-ci, mon voyage de noce. Et voilà pourquoi ce livre, la Chanson des nouveaux époux, m'a bouleversée à ce point. Il n'y a dans la vie qu'un rêve réalisé, celui-là. Songez donc. On part, seule avec lui, quel qu'il soit. On va, seule avec lui, toujours, partout, mêlée à lui, pénétrée d'une délicieuse et inoubliable tendresse. Nous n'avons, dans l'existence, qu'une heure de vraie poésie, celle-là ; qu'une seule illusion, si complète que le réveil a lieu seulement des mois après ; qu'un seul enivrement, si grand que tout disparaît, tout, hormis Lui. Vous me direz que souvent on ne l'aime pas vraiment. Qu'importe ? On ne le sais pas, alors, on croit l'aimer ; et c'est l'amour qu'on aime. Il est l'amour, il est toutes nos illusions visibles, il est toutes nos attentes réalisées ; il est l'espoir saisi ; il est Celui à qui nous allons pouvoir nous dévouer, à qui nous nous sommes données ; il est l'Ami, notre Maître, notre Seigneur, tout. Notre rêve, à nous femmes, c'est d'aimer, et d'avoir pour nous seules, tout à fait pour nous, dans un incessant tête-à-tête, celui que nous adorons, et qui nous adore aussi, croyons-nous. Pendant ce premier mois tout cela s'accomplit. Mais il n'y a que ce mois-là dans l'existence, pas un autre... pas un autre ! Je l'ai fait, ce voyage d'amour classique que chante Mme Juliette Lamber ; et, ce matin, mon coeur frémissait, bondissait, défaillait en retrouvant là, dans ce livre, tous ces lieux restés chers, les seuls où je fus vraiment heureuse ; et en relisant, trente ans après, les choses qu'il me disait jadis, il me semblait recommencer ce doux passé... J'entendais sa voix, je voyais ses yeux. Oh ! comme il m'a fait souffrir depuis. Oui, oui, toute ma vraie joie est enfermée dans mon voyage de noce. Je me le rappelle comme d'hier. Au lieu de faire comme tous, de partir le soir même pour évaporer en des auberges quelconques ces premières gouttes de bonheur, et gâter, au coudoiement des garçons d'hôtel en tablier blanc et des employés de chemin de fer cette première fraîcheur de l'intimité, ce duvet de l'amour, nous sommes restés tout seuls, en tête à tête, enfermés, embrassés, en une petite maison solitaire à la campagne. Puis, quand ma tendresse, hésitante, inquiète, troublée d'abord, eut grandi dans ses baisers ; quand cette étincelle que j'avais au coeur fut devenue flamme et me brûla tout entière, il m'emporta à travers ce voyage qui fut un rêve. Oh ! oui, je me le rappelle ! Je sais d'abord que je restai six jours tout près de lui, dans une chaise de poste qui roulait sur des routes. J'apercevais de temps en temps un morceau de paysage par la portière ; mais ce que je vis le mieux assurément, c'est une moustache blonde et frisée qui s'approchait à tout moment de ma figure. J'entrai dans une ville dont je ne distinguai rien ; puis je me sentis sur un bateau qui s'en allait vers Naples, paraît-il. Nous étions debout, côte à côte, sur ce plancher qui se balançait. J'avais une main sur son épaule ; et c'est alors que je commençai à m'apercevoir de ce qui se passait autour de moi. Nous regardions courir les côtes de la Provence, car c'était la Provence que je venais de traverser. La mer immobile, figée, comme durcie dans une chaleur lourde qui tombait du soleil, s'étalait sous un ciel infini. Les roues battaient l'eau et troublaient son calme sommeil. Et, derrière nous, une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à perte de vue le sillage tout droit du bâtiment. Soudain, vers l'avant, à quelques brasses de nous seulement, un énorme poisson, un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea, la tête la première, et disparut. J'eus peur, je poussai un cri et je me jetai toute saisie sur la poitrine de René. Puis je me mis à rire de ma frayeur et je regardais anxieuse si la bête n'allait plus reparaître. Au bout de quelques secondes, elle jaillit de nouveau comme un gros joujou mécanique. Puis elle retomba, ressortit encore ; puis elles furent deux, puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau, faire escorte à leur frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et toujours, tantôt ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans une poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu. Et je battais des mains, ravie à chaque apparition des énormes et souples nageurs. Oh ! ces poissons, ces gros poissons ! J'ai gardé d'eux un souvenir délicieux. Pourquoi ? Je n'en sais rien, rien du tout. Mais ils sont restés là, dans mon regard, dans ma pensée et dans mon coeur. Tout à coup ils disparurent. Je les aperçus encore une fois, très loin, vers la pleine mer ; puis je ne les vis plus, et je ressentis, pendant une seconde, un chagrin de leur départ. Le soir venait, un soir calme, doux, radieux, plein de clarté, de paix heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau ; et ce repos illimité de la mer et du ciel s'étendait à mon âme engourdie, où pas un frisson non plus ne passait. Le grand soleil s'enfonçait doucement là-bas, vers l'Afrique invisible, l'Afrique ! la terre brûlante dont je croyais déjà sentir les ardeurs ; mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était cependant pas même apparence de brise, effleura mon visage lorsque l'astre eut disparu. Ce fut le plus beau soir de ma vie. Je ne voulus pas rentrer dans notre cabine, où l'on respirait toutes ces horribles odeurs de navire. Nous nous étendîmes tous les deux sur le pont, roulés en des manteaux ; et nous n'avons pas dormi. Oh ! que de rêves ! que de rêves ! Le bruit monotone des roues me berçait, et je regardais sur ma tête ces légions d'étoiles si claires, d'une lumière aiguë, scintillante et comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi. Vers le matin, cependant, je m'assoupis. Des bruits, des voix me réveillèrent. Les matelots, en chantant faisaient la toilette du navire. Et nous nous sommes levés. Je buvais la saveur de la brume salée, elle me pénétrait jusqu'au bout des doigts. Je regardai l'horizon. Vers l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube naissante, une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés, semblait posée sur la mer. Puis cela apparut plus distinct, les formes se dessinèrent davantage sur le ciel éclairci : une grande ligne de montagnes cornues et bizarres se levait devant nous, la Corse ! enveloppée dans une sorte de voile léger. Le capitaine, un vieux petit homme, tanné, séché, raccourci, racorni, rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont et, d'une voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés dans les tempêtes, me demanda : "La sentez-vous, cette gueuse-là ?" Et je sentais, en effet, une forte, une étrange, une puissante odeur de plantes, d'arômes sauvages. Le capitaine reprit : "C'est la Corse qui sent comme ça. Après vingt ans d'absence, je la reconnaîtrais à cinq milles au large. J'en suis, Madame. Lui, là-bas, à Sainte- Hélène, parlait toujours de l'odeur de son pays. Il était de ma famille." Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua, là-bas dans l'inconnu, l'Empereur, qui était de sa famille. J'avais envie de pleurer. Le lendemain, j'étais à Naples ; et je le fis, étape par étape, ce voyage dans le bonheur que raconte le livre de Mme Juliette Lamber. Je vis, au bras de René, tous ces lieux restés si chers, dont l'écrivain fait un cadre à ses scènes d'amour ; c'est le livre des jeunes époux, celui-là, le livre qu'ils devront emporter là-bas et garder, comme une relique, une fois revenus, le livre qu'elle relira toujours. Quand je rentrai dans Marseille après ce mois passé dans le bleu, une inexplicable tristesse m'envahit. Je sentais vaguement que c'était fini ; que j'avais fait le tour du bonheur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18 août 1882 UNE PASSION La mer était brillante et calme, à peine remuée par la marée, et sur la jetée toute la ville du Havre regardait entrer les navires. On les voyait au loin, nombreux, les uns, les grands vapeurs, empanachés de fumée ; les autres, les voiliers, traînés par des remorqueurs presque invisibles, dressant sur le ciel leurs mâts nus, comme des arbres dépouillés. Ils accouraient de tous les bouts de l'horizon vers la bouche étroite de la jetée qui mangeait ces monstres ; et ils gémissaient, ils criaient, ils sifflaient, en expectorant des jets de vapeur comme une haleine essoufflée. Deux jeunes officiers se promenaient sur le môle couvert de monde, saluant, salués, s'arrêtant parfois pour causer. Soudain, l'un d'eux, le plus grand, Paul d'Henricel, serra le bras de son camarade Jean Renoldi, puis, tout bas : - Tiens, voici Mme Poinçot ; regarde bien, je t'assure qu'elle te fait de l'oeil. Elle s'en venait au bras de son mari, un riche armateur. C'était une femme de quarante ans environ, encore fort belle, un peu grosse, mais restée fraîche comme à vingt ans par la grâce de l'embonpoint. On l'appelait, parmi ses amis, la Déesse, à cause de son allure fière, de ses grands yeux noirs, de toute la noblesse de sa personne. Elle était restée irréprochable ; jamais un soupçon n'avait effleuré sa vie. On la citait comme un exemple de femme honorable et simple, si digne qu'aucun homme n'avait osé songer à elle. Et voilà que depuis un mois Paul d'Henricel affirmait à son ami Renoldi que Mme Poinçot le regardait avec tendresse ; et il insistait : - Sois sûr que je ne me trompe pas ; j'y vois clair, elle t'aime ; elle t'aime passionnément, comme une femme chaste qui n'a jamais aimé. Quarante ans est un âge terrible pour les femmes honnêtes, quand elles ont des sens ; elles deviennent folles et font des folies. Celle-là est touchée, mon bon ; comme un oiseau blessé, elle tombe, elle va tomber dans tes bras... Tiens, regarde. La grande femme, précédée de ses deux filles âgées de douze et de quinze ans, s'en venait, pâlie soudain en apercevant l'officier. Elle le regardait ardemment, d'un oeil fixe, et ne semblait plus rien voir autour d'elle, ni ses enfants, ni son mari, ni la foule. Elle rendit le salut des jeunes gens sans baisser son regard allumé d'une telle flamme qu'un doute, enfin, pénétra dans l'esprit du lieutenant Renoldi. Son ami murmura : - J'en étais sûr. As-tu vu, cette fois ? Bigre, c'est encore un riche morceau. Mais Jean Renoldi ne voulait point d'intrigue mondaine. Peu chercheur d'amour, il désirait avant tout une vie calme et se contentait des liaisons d'occasion qu'un jeune homme rencontre toujours. Tout l'accompagnement de sentimentalité, les attentions, les tendresses qu'exige une femme bien élevée, l'ennuyaient. La chaîne, si légère qu'elle soit, que noue toujours une aventure de cette espèce, lui faisait peur. Il disait : "Au bout d'un mois j'en ai par-dessus la tête, et je suis obligé de patienter six mois par politesse." Puis, une rupture l'exaspérait, avec les scènes, les allusions, les cramponnements de la femme abandonnée. Il évita de rencontrer Mme Poinçot. Or un soir il se trouva près d'elle, à table, dans un dîner ; et il eut sans cesse sur la peau, dans l'oeil et jusque dans l'âme, le regard ardent de sa voisine ; leurs mains se rencontrèrent et, presque involontairement, se serrèrent. C'était déjà le commencement d'une liaison. Il la revit, malgré lui toujours. Il se sentait aimé ; il s'attendrit, envahi d'une espèce d'apitoiement vaniteux pour la passion violente de cette femme. Il se laissa donc adorer, et fut simplement galant, espérant bien en rester au sentiment. Mais elle lui donna un jour un rendez-vous, pour se voir et causer librement, disait-elle. Elle tomba, pâmée, dans ses bras ; et il fut bien contraint d'être son amant. Et cela dura six mois. Elle l'aima d'un amour effréné, haletant. Murée dans cette passion fanatique, elle ne songeait plus à rien ; elle s'était donnée, toute ; son corps, son âme, sa réputation, sa situation, son bonheur, elle avait tout jeté dans cette flamme de son coeur comme on jetait, pour un sacrifice, tous ses objets précieux en un bûcher. Lui, en avait assez depuis longtemps et regrettait vivement ses faciles conquêtes de bel officier ; mais il était lié, tenu, prisonnier. A tout moment, elle lui disait : - Je t'ai tout donné ; que veux-tu de plus ? Il avait bien envie de répondre : - Mais je ne te demandais rien, et je te prie de reprendre ce que tu m'as donné. Sans se soucier d'être vue, compromise, perdue, elle venait chez lui, chaque soir, plus enflammée toujours. Elle s'élançait dans ses bras, l'étreignait, défaillait en des baisers exaltés qui l'ennuyaient horriblement. Il disait d'une voix lassée : - Voyons, sois raisonnable. Elle répondait : "Je t'aime" ; et s'abattait à ses genoux pour le contempler longtemps dans une pose d'adoration. Sous ce regard obstiné, il s'exaspérait enfin, la voulait relever. - Voyons, assieds-toi, causons. Elle murmurait : "Non, laisse-moi", et restait là, l'âme en extase. Il disait à son ami d'Henricel : - Tu sais, je la battrai. Je n'en veux plus, je n'en veux plus. Il faut que ça finisse ; et tout de suite ! Puis il ajoutait : - Qu'est-ce que tu me conseilles de faire ? L'autre répondait : - Romps. Et Renoldi ajoutait en haussant les épaules : - Tu en parles à ton aise, tu crois que c'est facile de rompre avec une femme qui vous martyrise d'attentions, qui vous torture de prévenances, qui vous persécute de sa tendresse, dont l'unique souci est de vous plaire, et l'unique tort de s'être donnée malgré vous. Mais voilà qu'un matin, on apprit que le régiment allait changer de garnison ; Renoldi se mit à danser de joie. Il était sauvé ! sauvé sans scènes, sans cris ! Sauvé !... Il ne s'agissait plus que de patienter deux mois !... Sauvé !... Le soir, elle entra chez lui, plus exaltée encore que de coutume. Elle savait l'affreuse nouvelle, et, sans ôter son chapeau, lui prenant les mains et les serrant nerveusement, les yeux dans les yeux, la voix vibrante et résolue : - Tu vas partir ; je le sais. J'ai d'abord eu l'âme brisée ; puis j'ai compris ce que j'avais à faire. Je n'hésite plus. Je viens t'apporter la plus grande preuve d'amour qu'une femme puisse offrir : je te suis. Pour toi, j'abandonne mon mari, mes enfants, ma famille. Je me perds, mais je suis heureuse : il me semble que je me donne à toi de nouveau. C'est le dernier et le plus grand sacrifice ; je suis à toi pour toujours ! Il eut une sueur froide dans le dos, et fut saisi d'une rage sourde et furieuse, d'une colère de faible. Cependant il se calma, et d'un ton désintéressé, avec des douceurs dans la voix, refusa son sacrifice, tâcha de l'apaiser, de la raisonner, de lui faire toucher sa folie ! Elle l'écoutait en le regardant en face avec ses yeux noirs, la lèvre dédaigneuse, sans rien répondre. Quand il eut fini, elle lui dit seulement : - Est-ce que tu serais un lâche ? serais-tu de ceux qui séduisent une femme, puis l'abandonnent au premier caprice ? Il devint pâle et se remit à raisonner ; il lui montra, jusqu'à leur mort, les inévitables conséquences d'une pareille action : leur vie brisée, le monde fermé... Elle répondait obstinément : - Qu'importe, quand on s'aime ! Alors, tout à coup, il éclata : - Eh bien ! non. Je ne veux pas. Entends-tu ? je ne veux pas, je te le défends. Puis emporté par ses longues rancunes, il vida son coeur. - Eh ! sacrebleu, voilà assez longtemps que tu m'aimes malgré moi, il ne manquerait que de t'emmener. Merci, par exemple ! Elle ne répondit rien, mais son visage livide eut une lente et douloureuse crispation, comme si tous ses nerfs et ses muscles se fussent tordus. Et elle s'en alla sans lui dire adieu. La nuit même elle s'empoisonnait. On la crut perdue pendant huit jours. Et dans la ville on jasait, on la plaignait, excusant sa faute grâce à la violence de sa passion ; car les sentiments extrêmes, devenus héroïques par leur emportement, se font toujours pardonner ce qu'ils ont de condamnable. Une femme qui se tue n'est pour ainsi dire plus adultère. Et ce fut bientôt une espèce de réprobation générale contre le lieutenant Renoldi qui refusait de la revoir, un sentiment unanime de blâme. On racontait qu'il l'avait abandonnée, trahie, battue. Le colonel, pris de pitié, en dit un mot à son officier par une allusion discrète. Paul d'Henricel alla trouver son ami : - Eh ! sacrebleu, mon bon, on ne laisse pas mourir une femme ; ce n'est pas propre, cela. L'autre, exaspéré, fit taire son ami, qui prononça le mot infamie. Ils se battirent. Renoldi fut blessé, à la satisfaction générale, et garda longtemps le lit. Elle le sut, l'en aima davantage, croyant qu'il s'était battu pour elle ; mais, ne pouvant quitter sa chambre, elle ne le revit pas avant le départ du régiment. Il était depuis trois mois à Lille quand il reçut, un matin, la visite d'une jeune femme, la soeur de son ancienne maîtresse. Après de longues souffrances et un désespoir qu'elle n'avait pu vaincre, Mme Poinçot allait mourir. Elle était condamnée sans espoir. Elle le voulait voir une minute, rien qu'une minute, avant de fermer les yeux à jamais. L'absence et le temps avaient apaisé la satiété et la colère du jeune homme ; il fut attendri, pleura, et partit pour le Havre. Elle semblait à l'agonie. On les laissa seuls ; et il eut, sur le lit de cette mourante qu'il avait tuée malgré lui, une crise d'épouvantable chagrin. Il sanglota, l'embrassa avec des lèvres douces et passionnées, comme il n'en avait jamais eu pour elle. Il balbutiait : - Non, non, tu ne mourras pas, tu guériras, nous nous aimerons... nous nous aimerons... toujours... Elle murmura : - Est-ce vrai ? Tu m'aimes ? Et lui, dans sa désolation, jura, promit de l'attendre lorsqu'elle serait guérie, s'apitoya longuement en brisant les mains si maigres de la pauvre femme dont le coeur battait à coups désordonnés. Le lendemain, il regagnait sa garnison. Six semaines plus tard, elle le rejoignait, toute vieillie, méconnaissable, et plus énamourée encore. Éperdu, il la reprit. Puis, comme ils vivaient ensemble à la façon des gens unis par la loi, le même colonel qui s'était indigné de l'abandon se révolta contre cette situation illégitime, incompatible avec le bon exemple que doivent les officiers dans un régiment. Il prévint son subordonné, puis il sévit : et Renoldi donna sa démission. Ils allèrent vivre en une villa, sur les bords de la Méditerranée, la mer classique des amoureux. Et trois ans encore se passèrent. Renoldi, plié sous le joug, était vaincu, accoutumé à cette tendresse persévérante. Elle avait maintenant des cheveux blancs. Il se considérait, lui, comme un homme fini, noyé. Toute espérance, toute carrière, toute satisfaction, toute joie lui étaient maintenant défendues. Or, un matin, on lui remit une carte : "Joseph Poinçot, armateur. Le Havre." - Le mari ! le mari qui n'avait rien dit, comprenant qu'on ne lutte pas contre ces obstinations désespérées des femmes. Que voulait-il ? Il attendait dans le jardin, ayant refusé de pénétrer dans la villa. Il salua poliment, ne voulant pas s'asseoir, même sur un banc dans une allée, et il se mit à parler nettement et lentement. - Monsieur, je ne suis point venu pour vous adresser des reproches ; je sais trop comment les choses se sont passées. J'ai subi... nous avons subi... une espèce de... de... de fatalité. Je ne vous aurais jamais dérangé dans votre retraite si la situation n'avait point changé. J'ai deux filles, monsieur. L'une d'elles, l'aînée, aime un jeune homme, et en est aimée. Mais la famille de ce garçon s'oppose au mariage, arguant de la situation de la... mère de ma fille. Je n'ai ni colère, ni rancune, mais j'adore mes enfants, monsieur. Je viens donc vous redemander ma... ma femme ; j'espère qu'aujourd'hui elle consentira à rentrer chez moi... chez elle. Quant à moi, je ferai semblant d'avoir oublié pour... pour mes filles. Renoldi ressentit au coeur un coup violent, et il fut inondé d'un délire de joie, comme un condamné qui reçoit sa grâce. Il balbutia : - Mais oui... certainement, monsieur... moi-même... croyez bien... sans doute... c'est juste, trop juste. Et il avait envie de prendre les mains de cet homme, de le serrer dans ses bras, de l'embrasser sur les deux joues. Il reprit : - Entrez donc. Vous serez mieux dans le salon ; je vais la chercher. Cette fois M. Poinçot ne résista plus et il s'assit. Renoldi gravit l'escalier en bondissant puis, devant la porte de sa maîtresse, il se calma et il entra gravement : - On te demande en bas, dit-il ; c'est pour une communication au sujet de tes filles. Elle se dressa : - De mes filles ? Quoi ? quoi donc ? Elles ne sont pas mortes ? Il reprit : - Non. Mais il y a une situation grave que tu peux seule dénouer. Elle n'en écouta pas davantage et descendit rapidement. Alors il s'affaissa sur une chaise, tout remué, et attendit. Il attendit longtemps, longtemps. Puis comme des voix irritées montaient jusqu'à lui, à travers le plafond, il prit le parti de descendre. Mme Poinçot était debout, exaspérée, prête à sortir, tandis que le mari la retenait par sa robe, répétant : - Mais comprenez donc que vous perdez nos filles, vos filles, nos enfants ! Elle répondait obstinément : - Je ne rentrerai pas chez vous. Renoldi comprit tout, s'approcha défaillant et balbutia : - Quoi ? elle refuse ? Elle se tourna vers lui et, par une sorte de pudeur, ne le tutoyant plus devant l'époux légitime : - Savez-vous ce qu'il me demande ? Il veut que je retourne sous son toit ! Et elle ricanait, avec un immense dédain pour cet homme presque agenouillé qui la suppliait. Alors Renoldi, avec la détermination d'un désespéré qui joue sa dernière partie, se mit à parler à son tour, plaida la cause des pauvres filles, la cause du mari, sa cause. Et quand il s'interrompait, cherchant quelque argument nouveau, M. Poinçot, à bout d'expédients, murmurait, en la tutoyant par un retour de vieille habitude instinctive : - Voyons, Delphine, songe à tes filles. Alors elle les enveloppa tous deux en un regard de souverain mépris, puis s'enfuyant d'un élan vers l'escalier, elle leur jeta : - Vous êtes deux misérables ! Restés seuls, ils se considérèrent un moment aussi abattus, aussi navrés l'un que l'autre ; M. Poinçot ramassa son chapeau tombé près de lui, épousseta de la main ses genoux blanchis sur le plancher, puis avec un geste désespéré, alors que Renoldi le reconduisait vers la porte, il prononça en saluant : - Nous sommes bien malheureux, monsieur. Puis il s'éloigna d'un pas alourdi. 22 août 1882 CORRESPONDANCE Madame de X... à Madame de Z... Étretat, vendredi. Ma chère tante, Je viens vers vous tout doucement. Je serai aux Fresnes le 2 septembre, veille de l'ouverture de la chasse que je tiens à ne pas manquer, pour taquiner ces messieurs. Vous êtes trop bonne, ma tante, et vous leur permettez ce jour-là, quand vous êtes seule avec eux, de dîner sans habit et sans s'être rasés en rentrant, sous prétexte de fatigue. Aussi sont-ils enchantés quand je ne suis pas là. Mais j'y serai, et je passerai la revue, comme un général, à l'heure du dîner ; et si j'en trouve un seul un peu négligé, rien qu'un peu, je l'enverrai à la cuisine, avec les bonnes. Les hommes d'aujourd'hui ont si peu d'égards et de savoir-vivre qu'il faut se montrer toujours sévère. C'est vraiment le règne de la goujaterie. Quand ils se querellent entre eux, ils se provoquent avec des injures de portefaix, et, devant nous, ils se tiennent beaucoup moins bien que nos domestiques. C'est aux bains de mer qu'il faut voir cela. Ils s'y trouvent en bataillons serrés et on peut les juger en masse. Oh ! les êtres grossiers qu'ils sont ! Figurez-vous qu'en chemin de fer, un d'eux, un monsieur qui semblait bien, au premier abord, grâce à son tailleur, a retiré délicatement ses bottes pour les remplacer par des savates. Un autre, un vieux qui doit être un riche parvenu (ce sont les plus mal élevés), assis en face de moi, a posé délicatement ses deux pieds sur la banquette, à mon côté. C'est admis. Dans les villes d'eaux, c'est un déchaînement de grossièreté. Je dois ajouter une chose : ma révolte tient peut-être à ce que je ne suis point habituée à fréquenter communément les gens qu'on coudoie ici, car leur genre me choquerait moins si je l'observais plus souvent. Dans le bureau de l'hôtel, je fus presque renversée par un jeune homme qui prenait sa clef par-dessus ma tête. Un autre me heurta si fort, sans dire "pardon", ni se découvrir, en sortant d'un bal au Casino, que j'en eus mal dans la poitrine. Voilà comme ils sont tous. Regardons-les aborder les femmes sur la terrasse, c'est à peine s'ils saluent. Ils portent simplement la main à leur couvre-chef. Du reste, comme ils sont tous chauves, cela vaut mieux. Mais il est une chose qui m'exaspère et me choque par-dessus tout, c'est la liberté qu'ils prennent de parler en public, sans aucune espèce de précaution, des aventures les plus révoltantes. Quand deux hommes sont ensemble, ils se racontent, avec les mots les plus crus et les réflexions les plus abominables, des histoires vraiment horribles, sans s'inquiéter le moins du monde si quelque oreille de femme est à portée de leur voix. Hier, sur la plage, je fus contrainte de changer de place pour ne pas être plus longtemps la confidente involontaire d'une anecdote graveleuse, dite en termes si violents que je me sentais humiliée autant qu'indignée d'avoir pu entendre cela. Le plus élémentaire savoir-vivre ne devrait-il pas leur apprendre à parler bas de ces choses en notre voisinage ? Étretat est, en outre, le pays des cancans et, partant, la patrie des commères. De cinq à sept heures on les voit errer en quête de médisances qu'elles transportent de groupe en groupe. Comme vous me le disiez, ma chère tante, le potin est un signe de race des petites gens et des petits esprits. Il est aussi la consolation des femmes qui ne sont plus aimées ni courtisées. Il me suffit de regarder celles qu'on désigne comme les plus cancanières pour être persuadée que vous ne vous trompez pas. L'autre jour j'assistai à une soirée musicale au Casino, donnée par une remarquable artiste, Mme Masson, qui chante vraiment à ravir. J'eus l'occasion d'applaudir encore l'admirable Coquelin, ainsi que deux charmants pensionnaires du Vaudeville, M... et Meillet. Je pus, en cette circonstance, voir tous les baigneurs réunis cette année sur cette plage. Il n'en est pas beaucoup de marque. Le lendemain, j'allai déjeuner à Yport. J'aperçus un homme barbu qui sortait d'une grande maison en forme de citadelle. C'était le peintre Jean-Paul Laurens. Il ne lui suffit pas, paraît-il, d'emmurer ses personnages, il tient à s'emmurer lui-même. Puis je me trouvai assise sur le galet à côté d'un homme encore jeune, d'aspect doux et fin, d'allure calme, qui lisait des vers. Mais il les lisait avec une telle attention, une telle passion, dirai-je, qu'il ne leva pas une seule fois les yeux sur moi. Je fus un peu choquée ; et je demandai au maître baigneur, sans paraître y prendre garde, le nom de ce monsieur. En moi je riais un peu de ce liseur de rimes ; il me semblait attardé, pour un homme. C'est là, pensai-je, un naïf. Eh bien, ma tante, à présent, je raffole de mon inconnu. Figure-toi qu'il s'appelle Sully Prudhomme. Je retournai m'asseoir auprès de lui pour le considérer tout à mon aise. Sa figure a surtout un grand caractère de tranquillité et de finesse. Quelqu'un étant venu le trouver, j'entendis sa voix qui est douce, presque timide. Celui-là, certes, ne doit pas crier de grossièretés en public, ni heurter des femmes sans s'excuser. Il doit être un délicat, mais un délicat presque maladif, un vibrant. Je tâcherai, cet hiver, qu'il me soit présenté. Je ne sais plus rien, ma chère tante, et je vous quitte en hâte, l'heure de la poste me pressant. Je baise vos mains et vos joues. Votre nièce dévouée, Berthe de X... P.S. - Je dois cependant ajouter, pour la justification de la politesse française, que nos compatriotes sont en voyage des modèles de savoir-vivre en comparaison des abominables Anglais qui semblent avoir été élevés par des valets d'écurie, tant ils prennent soin de ne se gêner en rien et de toujours gêner leurs voisins. Madame de Z... à Madame de X... Les Fresnes, samedi. Ma chère petite, tu me dis beaucoup de choses pleines de raison, ce qui n'empêche que tu as tort. Je fus, comme toi, très indignée autrefois de l'impolitesse des hommes que j'estimais me manquer sans cesse ; mais en vieillissant et en songeant à tout, et en perdant ma coquetterie, et en observant sans y mêler du mien, je me suis aperçue de ceci : que si les hommes ne sont pas toujours polis, les femmes, par contre, sont toujours d'une inqualifiable grossièreté. Nous nous croyons tout permis, ma chérie, et nous estimons en même temps que tout nous est dû, et nous commettons à coeur joie des actes dépourvus de ce savoir-vivre élémentaire dont tu parles avec passion. Je trouve maintenant, au contraire, que les hommes ont pour nous beaucoup d'égards, relativement à nos allures envers eux. Du reste, mignonne, les hommes doivent être, et sont, ce que nous les faisons. Dans une société où les femmes seraient toutes de vraies grandes dames, tous les hommes deviendraient des gentilshommes. Voyons, observe et réfléchis. Vois deux femmes qui se rencontrent dans la rue ; quelle attitude ! quels regards de dénigrement, quel mépris dans le coup d'oeil ! Quel coup de tête de haut en bas pour toiser et condamner ! Et si le trottoir est étroit, crois-tu que l'une cédera le pas, demandera pardon ? Jamais ! Quand deux hommes se heurtent en une ruelle insuffisante, tous deux saluent et s'effacent en même temps ; tandis que, nous autres, nous nous précipitons ventre à ventre, nez à nez, en nous dévisageant avec insolence. Vois deux femmes se connaissant qui se rencontrent dans un escalier devant la porte d'une amie que l'une vient de voir et que l'autre va visiter. Elles se mettent à causer en obstruant toute la largeur du passage. Si quelqu'un monte derrière elles, homme ou femme, crois-tu qu'elles se dérangeront d'un demi-pied ? Jamais ! jamais ! J'attendis, l'hiver dernier, vingt-deux minutes, montre en main, à la porte d'un salon. Et derrière moi deux messieurs attendaient aussi sans paraître prêts à devenir enragés, comme moi. C'est qu'ils étaient habitués depuis longtemps à nos inconscientes insolences. L'autre jour, avant de quitter Paris, j'allai dîner, avec ton mari justement, dans un restaurant des Champs-Élysées pour prendre le frais. Toutes les tables étaient occupées. Le garçon nous pria d'attendre. J'aperçus alors une vieille dame de noble tournure qui venait de payer sa carte et qui semblait prête à partir. Elle me vit, me toisa et ne bougea point. Pendant plus d'un quart d'heure elle resta là, immobile, mettant ses gants, parcourant du regard toutes les tables, considérant avec quiétude ceux qui attendaient comme moi. Or, deux jeunes gens qui achevaient leur repas m'ayant vue à leur tour, appelèrent en hâte le garçon pour régler leur note et m'offrirent leur place tout de suite, s'obstinant même à attendre debout leur monnaie. Et songe, ma belle, que je ne suis plus jolie, comme toi, mais vieille et blanche. C'est à nous, vois-tu, qu'il faudrait enseigner la politesse ; et la besogne serait si rude qu'Hercule n'y suffirait pas. Tu me parles d'Étretat et des gens qui potinent sur cette gentille plage. C'est un pays fini, perdu pour moi, mais dans lequel je me suis autrefois bien amusée. Nous étions là quelques-uns seulement, des gens du monde, du vrai monde, et des artistes, fraternisant. On ne cancanait pas, alors. Or, comme nous n'avions point l'insipide Casino où l'on pose, où l'on chuchote, où l'on danse bêtement, où l'on s'ennuie à profusion, nous cherchions de quelle manière passer gaiement nos soirées. Or, devine ce qu'imagina l'un de nos maris ? Ce fut d'aller danser, chaque nuit, dans une des fermes des environs. On partait en bande avec un orgue de Barbarie dont jouait d'ordinaire le peintre Le Poittevin, coiffé d'un bonnet de coton. Deux hommes portaient des lanternes. Nous suivions en procession, riant et bavardant comme des folles. On réveillait le fermier, les servantes, les valets. On se faisait même faire de la soupe à l'oignon (horreur !) et l'on dansait sous les pommiers, au son de la boîte à musique. Les coqs réveillés chantaient dans la profondeur des bâtiments ; les chevaux s'agitaient sur la litière des écuries. Le vent frais de la campagne nous caressait les joues, plein d'odeurs d'herbes et de moissons coupées. Que c'est loin ! que c'est loin ! voilà trente ans de cela ! Je ne veux pas, ma chérie, que tu viennes pour l'ouverture de la chasse. Pourquoi gâter la joie de nos amis, en leur imposant des toilettes mondaines en ce jour de plaisir campagnard et violent ? C'est ainsi qu'on gâte les hommes, petite. Je t'embrasse. Ta vieille tante, Geneviève de Z... 30 août 1882 UN VIEUX Tous les journaux avaient inséré cette réclame : "La nouvelle station balnéaire de Rondelis offre tous les avantages désirables pour un arrêt prolongé et même pour un séjour définitif. Ses eaux ferrugineuses, reconnues les premières du monde contre toutes les affections du sang, semblent posséder en outre des qualités particulières, propres à prolonger la vie humaine. Ce résultat singulier est peut-être dû en partie à la situation exceptionnelle de la petite ville, bâtie en pleine montagne, au milieu d'une forêt de sapins. Mais toujours est-il qu'on y remarque depuis plusieurs siècles des cas de longévité extraordinaires." Et le public venait en foule. Un matin, le médecin des eaux fut appelé auprès d'un nouveau voyageur, M. Daron, arrivé depuis quelques jours et qui avait loué une villa charmante, sur la lisière de la forêt. C'était un petit vieillard de quatre-vingt-six ans, encore vert, sec, bien portant, actif, et qui prenait une peine infinie à dissimuler son âge. Il fit asseoir le médecin et l'interrogea tout de suite. "Docteur, si je me porte bien, c'est grâce à l'hygiène. Sans être très vieux, je suis déjà d'un certain âge, mais j'évite toutes les maladies, toutes les indispositions, tous les plus légers malaises par l'hygiène. On affirme que le climat de ce pays est très favorable à la santé. Je suis tout prêt à le croire, mais avant de me fixer ici j'en veux les preuves. Je vous prierai donc de venir chez moi une fois par semaine pour me donner bien exactement les renseignements suivants : "Je désire d'abord avoir la liste complète, très complète, de tous les habitants de la ville et des environs qui ont passé quatre-vingts ans. Il me faut aussi quelques détails physiques et physiologiques sur eux. Je veux connaître leur profession, leur genre de vie, leurs habitudes. Toutes les fois qu'une de ces personnes mourra, vous voudrez bien me prévenir, et m'indiquer la cause précise de sa mort, ainsi que les circonstances." Puis, il ajouta gracieusement : "J'espère, Docteur, que nous deviendrons bons amis", et il tendit sa petite main ridée que le médecin serra en promettant son concours dévoué. M. Daron avait toujours craint la mort d'une étrange façon. Il s'était privé de presque tous les plaisirs parce qu'ils sont dangereux, et quand on s'étonnait qu'il ne bût pas de vin, de ce vin qui donne le rêve et la gaieté, il répondait d'un ton où perçait la peur : "Je tiens à ma vie." Et il prononçait MA, comme si cette vie, SA vie, avait eu une valeur ignorée. Il mettait dans ce : MA une telle différence entre sa vie et la vie des autres qu'on ne trouvait rien à répondre. Il possédait, du reste, une façon toute particulière d'accentuer les pronoms possessifs, qui désignaient toutes les parties de sa personne ou même les choses qui lui appartenaient. Quand il disait : "Mes yeux, mes jambes, mes bras, mes mains", on sentait bien qu'il ne fallait pas s'y tromper, que ces organes-là n'étaient point ceux de tout le monde. Mais où apparaissait surtout cette distinction, c'est quand il parlait de son médecin : "Mon docteur." On eût dit que ce docteur était à lui, rien qu'à lui, fait pour lui seul, pour s'occuper de ses maladies et pas d'autre chose, et supérieur à tous les médecins de l'univers, à tous, sans exception. Il n'avait jamais considéré les autres hommes que comme des espèces de pantins créés pour meubler la nature. Il les distinguait en deux classes : ceux qu'il saluait parce qu'un hasard l'avait mis en rapport avec eux, et ceux qu'il ne saluait pas. Ces deux catégories d'individus lui demeuraient d'ailleurs également indifférentes. Mais à partir du jour où le médecin de Rondelis lui eut apporté la liste des dix-sept habitants de la ville ayant passé quatre-vingt ans, il sentit s'éveiller dans son coeur un intérêt nouveau, une sollicitude inconnue pour ces vieillards qu'il allait voir tomber l'un après l'autre. Il ne les voulut pas connaître, mais il se fit une idée très nette de leurs personnes, et il ne parlait que d'eux avec le médecin qui dînait chez lui, chaque jeudi. Il demandait : "Eh bien, Docteur, comment va Joseph Poinçot, aujourd'hui ? Nous l'avons laissé un peu souffrant la semaine dernière." Et quand le médecin avait fait le bulletin de la santé du malade, M. Daron proposait des modifications au régime, des essais, des modes de traitement qu'il pourrait ensuite appliquer sur lui s'ils avaient réussi sur les autres. Ils étaient, ces dix-sept vieillards, un champ d'expériences d'où il tirait des enseignements. Un soir, le docteur, en entrant, annonça : "Rosalie Tournel est morte." M. Daron tressaillit et tout de suite il demanda : "De quoi ? - D'une angine." Le petit vieux eut un "ah" de soulagement. Il reprit : "Elle était trop grasse, trop forte ; elle devait manger trop cette femme-là. Quand j'aurai son âge, je m'observerai davantage." (Il était de deux ans plus vieux ; mais il n'avouait que soixante-dix ans.) Quelques mois après, ce fut le tour d'Henri Brissot. M. Daron fut très ému. C'était un homme, cette fois, un maigre, juste de son âge à trois mois près, et un prudent. Il n'osait plus interroger, attendant que le médecin parlât, et il demeurait inquiet. "Ah ! il est mort comme ça, tout d'un coup ? Il se portait très bien la semaine dernière, il aura fait quelque imprudence, n'est-ce pas, Docteur ?" Le médecin, qui s'amusait, répondit : "Je ne crois pas. Ses enfants m'ont dit qu'il avait été très sage." Alors, n'y tenant plus, pris d'angoisse, M. Daron demanda : "Mais... mais... de quoi est-il mort, alors ? - D'une pleurésie." Ce fut une joie, une vraie joie. Le petit vieux tapa l'une contre l'autre ses mains sèches. "Parbleu, je vous disais bien qu'il avait fait quelque imprudence. On n'attrape pas une pleurésie sans raison. Il aura voulu prendre l'air après son dîner. Et le froid lui sera tombé sur la poitrine. Une pleurésie ! C'est un accident, cela, ce n'est pas même une maladie. Il n'y a que les fous qui meurent d'une pleurésie." Et il dîna gaiement en parlant de ceux qui restaient. "Ils ne sont plus que quinze maintenant ; mais ils sont forts, ceux-là, n'est-ce pas ? Toute la vie est ainsi, les plus faibles tombent les premiers ; les gens qui passent trente ans ont bien des chances pour aller à soixante ; ceux qui passent soixante arrivent souvent à quatre-vingts ; et ceux qui passent quatre-vingts atteignent presque toujours la centaine, parce que ce sont les plus robustes, les plus sages, les mieux trempés." Deux autres encore disparurent dans l'année, l'un d'une dysenterie et l'autre d'un étouffement. M. Daron s'amusa beaucoup de la mort du premier ; et il conclut qu'il avait assurément mangé, le veille, des choses excitantes. "La dysenterie est le mal des imprudents ; que diable, vous auriez dû, Docteur, veiller sur son hygiène." Quant à celui qu'un étouffement avait emporté, cela ne pouvait provenir que d'une maladie du coeur mal observée jusque-là. Mais un soir le médecin annonça le trépas de Paul Timonet, une sorte de momie dont on espérait bien faire un centenaire-réclame pour la station. Quand M. Daron demanda, selon sa coutume : "De quoi est-il mort ?" le médecin répondit : "Ma foi, je n'en sais rien. - Comment, vous n'en savez rien ? On sait toujours. N'avait-il pas quelque lésion organique ? Le docteur hocha la tête : "Non, aucune. - Peut-être quelque affection du foie ou des reins ? - Non pas, tout cela était sain. - Avez-vous bien observé si l'estomac fonctionnait régulièrement ? Une attaque provient souvent d'une mauvaise digestion. - Il n'y a pas eu d'attaque." M. Daron, très perplexe, s'agitait : "Mais voyons : il est mort de quelque chose, enfin ! De quoi, à votre avis ?" Le médecin leva les bras : "Je ne sais rien, absolument rien. Il est mort parce qu'il est mort, voilà." M. Daron alors, d'une voix émue, demanda : "Quel âge avait-il donc au juste, celui-là ? Je ne me le rappelle plus. - Quatre-vingt-neuf ans." Et le petit vieux, d'un air incrédule et rassuré, s'écria : "Quatre-vingt-neuf ans ! Mais, alors, ce n'est pourtant pas non plus la vieillesse !..." 26 septembre 1882 UN MILLION C'était un modeste ménage d'employés. Le mari, commis de ministère, correct et méticuleux, accomplissait strictement son devoir. Il s'appelait Léopold Bonnin. C'était un petit jeune homme qui pensait en tout ce qu'on devait penser. Élevé religieusement, il devenait moins croyant depuis que la République tendait à la séparation de l'Église et de l'État. Il disait bien haut, dans les corridors de son ministère : "Je suis religieux, très religieux même, mais religieux à Dieu ; je ne suis pas clérical." Il avait avant tout la prétention d'être un honnête homme, et il le proclamait en se frappant la poitrine. Il était, en effet, un honnête homme dans le sens le plus terre à terre du mot. Il venait à l'heure, partait à l'heure, ne flânait guère, et se montrait toujours fort droit sur la "question d'argent". Il avait épousé la fille d'un collègue pauvre, mais dont la soeur était riche d'un million, ayant été épousée par amour. Elle n'avait pas eu d'enfants, d'où une désolation pour elle, et ne pouvait laisser son bien, par conséquent, qu'à sa nièce. Cet héritage était la pensée de la famille. Il planait sur la maison, planait sur le ministère tout entier ; on savait que "Les Bonnin auraient un million". Les jeunes gens non plus n'avaient pas d'enfants, mais ils n'y tenaient guère, vivant tranquilles dans leur étroite et placide honnêteté. Leur appartement était propre, rangé, dormant, car ils étaient calmes et modérés en tout ; et ils pensaient qu'un enfant troublerait leur vie, leur intérieur, leur repos. Ils ne se seraient pas efforcés de rester sans descendance ; mais puisque le ciel ne leur en avait point envoyé, tant mieux. La tante au million se désolait de leur stérilité et leur donnait des conseils pour la faire cesser. Elle avait essayé autrefois, sans succès, de mille pratiques révélées par des amis ou des chiromanciennes ; depuis qu'elle n'était plus en âge de procréer, on lui avait indiqué mille autres moyens qu'elle supposait infaillibles en se désolant de n'en pouvoir faire l'expérience, mais elle s'acharnait à les découvrir à ses neveux, et leur répétait à tout moment : "Eh bien, avez-vous essayé ce que je vous recommandais l'autre jour ?" Elle mourut. Ce fut dans le coeur des deux jeunes gens une de ces joies secrètes qu'on voile de deuil vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres. La conscience se drape de noir, mais l'âme frémit d'allégresse. Ils furent avisés qu'un testament était déposé chez un notaire. Ils y coururent à la sortie de l'église. La tante, fidèle à l'idée fixe de toute sa vie, laissait un million à leur premier-né, avec la jouissance de rente aux parents jusqu'à leur mort. Si le jeune ménage n'avait pas d'héritier avant trois ans, cette fortune irait aux pauvres. Ils furent stupéfaits, atterrés. Le mari tomba malade et demeura huit jours sans retourner au bureau. Puis, quand il fut rétabli, il se promit avec énergie d'être père. Pendant six mois, il s'y acharna jusqu'à n'être plus que l'ombre de lui-même. Il se rappelait maintenant tous les moyens de la tante et les mettait en oeuvre consciencieusement, mais en vain. Sa volonté désespérée lui donnait une force factice qui faillit lui devenir fatale. L'anémie le minait ; on craignait la phtisie. Un médecin consulté l'épouvanta et le fit rentrer dans son existence paisible, plus paisible même qu'autrefois, avec un régime réconfortant. Des bruits gais couraient au ministère, on savait la désillusion du testament et on plaisantait dans toutes les divisions sur ce fameux "coup du million". Les uns donnaient à Bonnin des conseils plaisants ; d'autres s'offraient avec outrecuidance pour remplir la clause désespérante. Un grand garçon surtout, qui passait pour un viveur terrible, et dont les bonnes fortunes étaient célèbres par les bureaux, le harcelait d'allusions, de mots grivois, se faisant fort, disait-il, de le faire hérité en vingt minutes. Léopold Bonnin, un jour, se fâcha, et, se levant brusquement avec sa plume derrière l'oreille, lui jeta cette injure : "Monsieur, vous êtes un infâme ; si je ne me respectais pas, je vous cracherais au visage." Des témoins furent envoyés, ce qui mit tous les ministères en émoi pendant trois jours. On ne rencontrait qu'eux dans les couloirs, se communiquant des procès- verbaux, et des points de vue sur l'affaire. Une rédaction fut enfin adoptée à l'unanimité par les quatre délégués et acceptée par les deux intéressés qui échangèrent gravement un salut et une poignée de main devant le chef de bureau, en balbutiant quelques paroles d'excuse. Pendant le mois qui suivit, ils se saluèrent avec une cérémonie voulue et un empressement bien élevé, comme des adversaires qui se sont trouvés face à face. Puis un jour, s'étant heurtés au tournant d'un couloir, M. Bonnin demanda avec un empressement digne : "Je ne vous ai point fait mal, Monsieur ?" L'autre répondit : "Nullement, Monsieur." Depuis ce moment, ils crurent convenable d'échanger quelques paroles en se rencontrant. Puis, ils devinrent peu à peu plus familiers ; ils prirent l'habitude l'un et l'autre, se comprirent, s'estimèrent en gens qui s'étaient méconnus, et devinrent inséparables. Mais Léopold était malheureux dans son ménage. Sa femme le harcelait d'allusions désobligeantes, le martyrisait de sous-entendus. Et le temps passait ; un an déjà s'était écoulé depuis la mort de la tante. L'héritage semblait perdu. Mme Bonnin, en se mettant à table, disait : "Nous avons peu de choses pour le dîner ; il en serait autrement si nous étions riches." Quand Léopold partait pour le bureau, Mme Bonnin, en lui donnant sa canne, disait : "Si nous avions cinquante mille livres de rente, tu n'aurais pas besoin d'aller trimer là-bas, monsieur le gratte-papier." Quand Mme Bonnin allait sortir par les jours de pluie, elle murmurait : "Si on avait une voiture, on ne serait pas forcé de se crotter par des temps pareils." Enfin, à toute heure, en toute occasion, elle semblait reprocher à son mari quelque chose de honteux, le rendant seul coupable, seul responsable de la perte de cette fortune. Exaspéré il finit par l'emmener chez un grand médecin qui, après une longue consultation, ne se prononça pas, déclarant qu'il ne voyait rien ; que le cas se présentait assez fréquemment ; qu'il en est des corps comme des esprits ; qu'après avoir vu tant de ménages disjoints par incompatibilité d'humeur, il n'était pas étonnant d'en voir d'autres stériles par incompatibilité physique. Cela coûta quarante francs. Un an s'écoula, la guerre était déclarée, une guerre incessante, acharnée, entre les deux époux, une sorte de haine épouvantable. Et Mme Bonnin ne cessait de répéter : "Est-ce malheureux, de perdre une fortune parce qu'on a épousé un imbécile !" ou bien : "Dire que si j'étais tombée sur un autre homme, j'aurais aujourd'hui cinquante mille livres de rente !" ou bien : "Il y a des gens qui sont toujours gênants dans la vie. Ils gâtent tout." Les dîners, les soirées surtout devenaient intolérables. Ne sachant plus que faire, Léopold, un soir, craignant une scène horrible au logis, amena son ami, Frédéric Morel, avec qui il avait failli se battre en duel. Morel fut bientôt l'ami de la maison, le conseiller écouté des deux époux. Il ne restait plus que six mois avant l'expiration du dernier délai donnant aux pauvres le million ; et peu à peu Léopold changeait d'allures vis-à-vis de sa femme, devenait lui-même agressif, la piquait souvent par des insinuations obscures, parlait d'une façon mystérieuse de femmes d'employés qui avaient su faire la situation de leur mari. De temps en temps, il racontait quelque histoire d'avancement surprenant tombé sur un commis. "Le père Ravinot, qui était surnuméraire voici cinq ans, vient d'être nommé sous-chef." Mme Bonnin prononçait : "Ce n'est pas toi qui saurais en faire autant." Alors Léopold haussait les épaules. "Avec ça qu'il en fait plus qu'un autre. Il a une femme intelligente, voilà tout. Elle a su plaire au chef de division, et elle obtient tout ce qu'elle veut. Dans la vie il faut savoir s'arranger pour n'être pas dupé par les circonstances." Que voulait-il dire au juste ? Que comprit-elle ? Que se passa-t-il ? Ils avaient chacun un calendrier, et marquaient les jours qui les séparaient du terme fatal, et chaque semaine ils sentaient une folie les envahir, une rage désespérée, une exaspération éperdue avec un tel désespoir, qu'ils devenaient capables d'un crime s'il avait fallu le commettre. Et voilà qu'un matin, Mme Bonnin dont les yeux luisaient et dont toute la figure semblait radieuse, passa ses deux mains sur les épaules de son mari, et, le regardant jusqu'à l'âme, d'un regard fixe et joyeux, elle dit, tout bas : "Je crois que je suis enceinte." Il eut une telle secousse au coeur qu'il faillit tomber à la renverse ; et brusquement, il saisit sa femme dans ses bras, l'embrassa éperdument, l'assit sur ses genoux, l'étreignit encore comme une enfant adorée, et, succombant à l'émotion, il pleura, il sanglota. Deux mois après, il n'avait plus de doutes. Il la conduisit alors chez un médecin pour faire constater son état et porta le certificat obtenu chez le notaire dépositaire du testament. L'homme de loi déclara que, du moment que l'enfant existait, né ou à naître, il s'inclinait et qu'il surseoirait à l'exécution jusqu'à la fin de la grossesse. Un garçon naquit, qu'ils nommèrent Dieudonné, en souvenir de ce qui s'était pratiqué dans les maisons royales. Ils furent riches. Or, un soir, comme M. Bonnin rentrait chez lui où devait dîner son ami Frédéric Morel, sa femme lui dit d'un ton simple : "Je viens de prier notre ami Frédéric de ne plus mettre les pieds ici, il a été inconvenant avec moi." Il la regarda une seconde avec un sourire reconnaissant dans l'oeil, puis il ouvrit les bras ; elle s'y jeta et ils s'embrassèrent longtemps, longtemps comme deux bons petits époux, bien tendres, bien unis, bien honnêtes. Et il faut entendre Mme Bonnin parler des femmes qui ont failli par amour, et de celles qu'un grand élan de coeur a jetées dans l'adultère. 2 novembre 1882 LE BAISER Ma chère mignonne, Donc, tu pleures du matin au soir et du soir au matin parce que ton mari t'abandonne ; tu ne sais que faire, et tu implores un conseil de ta vieille tante que tu supposes apparemment bien experte. Je n'en sais pas si long que tu crois, et cependant je ne suis point sans doute tout à fait ignorante dans cet art d'aimer ou plutôt de se faire aimer, qui te manque un peu. Je puis bien, à mon âge, avouer cela. Tu n'as pour lui, me dis-tu que des attentions, que des douceurs, que des caresses, que des baisers. Le mal vient peut-être de là ; je crois que tu l'embrasses trop. Ma chérie, nous avons aux mains le plus terrible pouvoir qui soit : l'amour. L'homme, doué de sa force physique, l'exerce par la violence. La femme, douée du charme, domine par la caresse. C'est notre arme, arme redoutable, invincible, mais qu'il faut savoir manier. Nous sommes, sache-le bien, les maîtresses de la terre. Raconter l'histoire de l'Amour depuis les origines du monde, ce serait raconter l'homme lui-même. Tout vient de là, les arts, les grands événements, les moeurs, les coutumes, les guerres, les bouleversements d'empires. Dans la Bible, tu trouves Dalila, Judith ; dans la Fable, Omphale, Hélène ; dans l'Histoire, les Sabines, Cléopâtre et bien d'autres. Donc, nous régnons, souveraines toutes-puissantes. Mais il nous faut, comme les rois, user d'une diplomatie délicate. L'Amour, ma chère petite, est fait de finesses, d'imperceptibles sensations. Nous savons qu'il est fort comme la Mort ; mais il est aussi fragile que le verre. Le moindre choc le brise et notre domination s'écroule alors, sans que nous puissions la rééditer. Nous avons la faculté de nous faire adorer, mais il nous manque une toute petite chose, le discernement des nuances dans la caresse, le flair subtil du TROP dans la manifestation de notre tendresse. Aux heures d'étreinte nous perdons le sentiment des finesses, tandis que l'homme que nous dominons reste maître de lui, demeure capable de juger le ridicule de certains mots, le manque de justesse de certains gestes. Prends bien garde à cela, ma mignonne : c'est le défaut de notre cuirasse, c'est notre talon d'Achille. Sais-tu d'où vient notre vraie puissance ? Du baiser, du seul baiser ! Quand nous savons tendre et abandonner nos lèvres, nous pouvons devenir des reines. Le baiser n'est qu'une préface pourtant. Mais une préface charmante, plus délicieuse que l'oeuvre elle-même, une préface qu'on relit sans cesse, tandis qu'on ne peut pas toujours... relire le livre. Oui, la rencontre des bouches est la plus parfaite, la plus divine sensation qui soit donnée aux humains, la dernière, la suprême limite du bonheur. C'est dans le baiser, dans le seul baiser qu'on croit parfois sentir cette impossible union des âmes que nous poursuivons, cette confusion des coeurs défaillants. Te rappelles-tu les vers de Sully Prudhomme : Les caresses ne sont que d'inquiets transports, Infructueux essais du pauvre amour qui tente L'impossible union des âmes par le corps. Une seule caresse donne cette sensation profonde, immatérielle des deux êtres ne faisant plus qu'un, c'est le baiser. Tout le délire violent de la complète possession ne vaut cette frémissante approche des bouches, ce premier contact humide et frais, puis cette attache immobile, éperdue et longue, si longue ! de l'une à l'autre. Donc, ma belle, le baiser est notre arme la plus forte, mais il faut craindre de l'émousser. Sa valeur, ne l'oublie pas, est relative, purement convention. Elle change sans cesse suivant les circonstances, les dispositions du moment, l'état d'attente et d'extase de l'esprit. Je vais m'appuyer sur un exemple. Un autre poète, François Coppée, a fait un vers que nous avons toutes dans la mémoire, un vers que nous trouvons adorable, qui nous fait tressaillir jusqu'au coeur. Après avoir décrit l'attente de l'amoureux dans une chambre fermée, par un soir d'hiver, ses inquiétudes, ses impatiences nerveuses, sa crainte horrible de ne pas LA voir venir, il raconte l'arrivée de la femme aimée qui entre enfin, toute pressée, essoufflée, apportant du froid dans ses jupes, et il s'écrie : Oh ! les premiers baisers à travers la voilette ! N'est-ce point là un vers d'un sentiment exquis, d'une observation délicate et charmante, d'une parfaite vérité. Toutes celles qui ont couru au rendez-vous clandestin, que la passion a jetées dans les bras d'un homme, les connaissent bien ces délicieux premiers baisers à travers la voilette, et frémissent encore à leur souvenir. Et pourtant ils ne tirent leur charme que des circonstances, du retard, de l'attente anxieuse ; mais, en vérité, au point de vue purement, ou, si tu préfères, impurement sensuel, ils sont détestables. Réfléchis. Il fait froid dehors. La jeune femme a marché vite, la voilette est toute mouillée par son souffle refroidi. Des gouttelettes d'eau brillent dans les mailles de dentelle noire. L'amant se précipite et colle ses lèvres ardentes à cette vapeur de poumons liquéfiée. Le voile humide, qui déteint et porte la saveur ignoble des colorations chimiques, pénètre dans la bouche du jeune homme, mouille sa moustache. Il ne goûte nullement aux lèvres de la bien-aimée, il ne goûte que la teinture de cette dentelle trempée d'haleine froide. Et pourtant nous nous écrions toutes, comme le poète : Oh ! les premiers baisers à travers la voilette ! Donc la valeur de cette caresse étant toute conventionnelle, il faut craindre de la déprécier. Eh bien, ma chérie, je t'ai vue en plusieurs occasions très maladroite. Tu n'es pas la seule, d'ailleurs ; la plupart des femmes perdent leur autorité par l'abus seul des baisers, des baisers intempestifs. Quand elles sentent leur mari ou leur amant un peu las, à ces heures d'affaissement où le coeur a besoin de repos comme le corps, au lieu de comprendre ce qui se passe en lui, elles s'acharnent en des caresses inopportunes, se lassent par l'obstination des lèvres tendues, le fatiguent en l'étreignant sans rime ni raison. Crois-en mon expérience. D'abord n'embrasse jamais ton mari en public, en wagon, au restaurant. C'est du plus mauvais goût ; refoule ton envie. Il se sentirait ridicule et t'en voudrait toujours. Méfie-toi surtout des baisers inutiles prodigués dans l'intimité. Tu en fais, j'en suis certaine, une effroyable consommation. Ainsi je t'ai vue un jour tout à fait choquante. Tu ne te le rappelles pas sans doute. Nous étions tous trois dans ton petit salon, et, comme vous ne vous gêniez guère devant moi, ton mari te tenait sur ses genoux et t'embrassait longuement la nuque, la bouche perdue dans les cheveux frisés du cou. Soudain tu as crié : "Ah ! le feu !" Vous n'y songiez guère, il s'éteignait. quelques tisons assombris expirants rougissaient à peine le foyer. Alors il s'est levé, s'élançant vers le coffre à bois où il saisit deux bûches énormes qu'il rapportait à grand'peine, quand tu es venue vers lui les lèvres mendiantes, murmurant : "Embrasse-moi." Il tourna la tête avec effort en soutenant péniblement les souches. Alors tu posas doucement, lentement, ta bouche sur celle du malheureux qui demeura le col de travers, les reins tordus, les bras rompus, tremblant de fatigue et d'effort désespéré. Et tu éternisas ce baiser de supplice sans voir et sans comprendre. Puis, quand tu le laissas libre, tu te mis à murmurer d'un air fâché : "Comme tu m'embrasses mal." - Parbleu, ma chérie ! Oh ! prends garde à cela. Nous avons toutes cette sotte manie, ce besoin inconscient et bête de nous précipiter aux moments les plus mal choisis : quand il porte un verre plein d'eau, quand il remet ses bottes, quand il renoue sa cravate, quand il se trouve enfin dans quelque posture pénible, et de l'immobiliser par une gênante caresse qui le fait rester une minute avec un geste commencé et le seul désir d'être débarrassé de nous. Surtout ne juge pas insignifiante et mesquine cette critique. L'amour est délicat, ma petite : un rien le froisse ; tout dépend, sache-le, du tact de nos câlineries. Un baiser maladroit peut faire bien du mal. Expérimente mes conseils. Ta vieille tante, COLETTE. Pour copie conforme : MAUFRIGNEUSE. 14 novembre 1882 MA FEMME C'était à la fin d'un dîner d'hommes, d'hommes mariés, anciens amis, qui se réunissaient quelquefois sans leurs femmes, en garçons, comme jadis. On mangeait longtemps, on buvait beaucoup ; on parlait de tout, on remuait des souvenirs vieux et joyeux, ces souvenirs chauds qui font, malgré soi, sourire les lèvres et frémir le coeur. On disait : - Te rappelles-tu, Georges, notre excursion à Saint-Germain avec ces deux fillettes de Montmartre ? - Parbleu ! si je me le rappelle. Et on retrouvait des détails, et ceci et cela, mille petites choses, qui faisaient plaisir encore aujourd'hui. On vint à parler du mariage, et chacun dit avec un air sincère : "Oh ! si c'était à recommencer !..." Georges Duportin ajouta : "C'est extraordinaire comme on tombe là-dedans facilement. On était bien décidé à ne jamais prendre femme ; et puis, au printemps on part pour la campagne ; il fait chaud ; l'été se présente bien ; l'herbe est fleurie ; on rencontre une jeune fille chez des amis... v'lan ! c'est fait. On revient marié." Pierre Létoile s'écria : "Juste ! c'est mon histoire, seulement j'ai des détails particuliers..." Son ami l'interrompit : "Quant à toi ne te plains pas. Tu as bien la plus charmante femme du monde, jolie, aimable, parfaite ; tu es, certes, le plus heureux de nous." L'autre reprit : - Ce n'est pas ma faute. - Comment ça ? - C'est vrai que j'ai une femme parfaite ; mais je l'ai bien épousée malgré moi. - Allons donc ! - Oui... Voici l'aventure. J'avais trente-cinq ans, et je ne pensais pas plus à me marier qu'à me pendre. Les jeunes filles me semblaient insipides et j'adorais le plaisir. Je fus invité, au mois de mai, à la noce de mon cousin Simon d'Érabel, en Normandie. Ce fut une vraie noce normande. On se mit à table à cinq heures du soir ; à onze heures on mangeait encore. On m'avait accouplé, pour la circonstance, avec une demoiselle Dumoulin, fille d'un colonel en retraite, jeune personne blonde et militaire, bien en forme, hardie et verbeuse. Elle m'accapara complètement pendant toute la journée, m'entraîna dans le parc, me fit danser bon gré mal gré, m'assomma. Je me disais : "Passe pour aujourd'hui, mais demain je file. Ça suffit." Vers onze heures du soir, les femmes se retirèrent dans leurs chambres ; les hommes restèrent à fumer en buvant, ou à boire en fumant, si vous aimez mieux. Par la fenêtre ouverte on apercevait le bal champêtre. Rustres et rustaudes sautaient en rond, en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violonistes et une clarinette placés sur une grande table de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait entièrement parfois la chanson des instruments ; et la frêle musique, déchirée par les voix déchaînées, semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits fragments de notes éparpillées. Deux grandes barriques, entourées de torches flambantes, versaient à boire à la foule. Deux hommes étaient occupés à rincer les verres ou les bols dans un baquet pour les tendre immédiatement sous les robinets d'où coulaient le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur ; et les danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueurs se pressaient, tendaient les bras pour saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient. Sur une table on trouvait du pain, du beurre, des fromages et des saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps à autre : et sous le champ de feu des étoiles, cette fête saine et violente faisait plaisir à voir, donnait envie de boire aussi au ventre de ces grosses futailles et de manger du pain ferme avec du beurre et un oignon cru. Un désir fou me saisit de prendre part à ces réjouissances, et j'abandonnai mes compagnons. J'étais peut-être un peu gris, je dois l'avouer ; mais je le fus bientôt tout à fait. J'avais saisi la main d'une forte paysanne essoufflée, et je la fis sauter éperdument jusqu'à la limite de mon haleine. Et puis je bus un coup de vin et je saisis une autre gaillarde. Pour me rafraîchir ensuite, j'avalai un plein bol de cidre et je me remis à bondir comme un possédé. J'étais souple ; les gars, ravis, me contemplaient en cherchant à m'imiter ; les filles voulaient toutes danser avec moi et sautaient lourdement avec des élégances de vaches. Enfin, de ronde en ronde, de verre de vin en verre de cidre, je me trouvai, vers deux heures du matin, pochard à ne plus tenir debout. J'eus conscience de mon état et je voulus gagner ma chambre. Le château dormait, silencieux et sombre. Je n'avais pas d'allumettes et tout le monde était couché. Dès que je fus dans le vestibule, des étourdissements me prirent ; j'eus beaucoup de mal à trouver la rampe ; enfin, je la rencontrai par hasard, à tâtons, et je m'assis sur la première marche de l'escalier pour tâcher de classer un peu mes idées. Ma chambre se trouvait au second étage, la troisième porte à gauche. C'était heureux que je n'eusse pas oublié cela. Fort de ce souvenir, je me relevai, non sans peine, et je commençai l'ascension, marche à marche, les mains soudées aux barreaux de fer pour ne point choir, avec l'idée fixe de ne pas faire de bruit. Trois ou quatre fois seulement mon pied manqua les degrés et je m'abattis sur les genoux, mais grâce à l'énergie de mes bras et à la tension de ma volonté, j'évitai une dégringolade complète. Enfin, j'atteignis le second étage et je m'aventurai dans le corridor, en tâtant les murailles. Voici une porte ; je comptais : "Une" ; mais un vertige subit me détacha du mur et me fit accomplir un circuit singulier qui me jeta sur l'autre cloison. Je voulus revenir en ligne droite. La traversée fut longue et pénible. Enfin je rencontrai la côte que je me mis à longer de nouveau avec prudence et je trouvai une autre porte. Pour être sûr de ne pas me tromper, je comptai encore tout haut : "Deux" ; et je me remis en marche. Je finis par trouver la troisième. Je dis : "Trois, c'est moi" et je tournai la clef dans la serrure. La porte s'ouvrit. Je pensai, malgré mon trouble : "Puisque ça s'ouvre c'est bien chez moi." Et je m'avançai dans l'ombre après avoir refermé doucement. Je heurtai quelque chose de mou : ma chaise longue. Je m'étendis aussitôt dessus. Dans ma situation, je ne devais pas m'obstiner à chercher ma table de nuit, mon bougeoir, mes allumettes. J'en aurais eu pour deux heures au moins. Il m'aurait fallu autant de temps pour me dévêtir ; et peut-être n'y serais-je pas parvenu. J'y renonçai. J'enlevai seulement mes bottines ; je déboutonnai mon gilet qui m'étranglait, je desserrai mon pantalon et je m'endormis d'un invincible sommeil. Cela dura longtemps sans doute. Je fus brusquement réveillé par une voix vibrante qui disait, tout près de moi : "Comment, paresseuse, encore couchée ? Il est dix heures, sais-tu ?" Une voix de femme répondit : "Déjà ! J'étais si fatiguée d'hier." Je me demandais avec stupéfaction ce que voulait dire ce dialogue. Où étais-je ? Qu'avais-je fait ? Mon esprit flottait, encore enveloppé d'un nuage épais. La première voix reprit : "Je vais ouvrir tes rideaux." Et j'entendis des pas qui s'approchaient de moi. Je m'assis tout à fait éperdu. Alors une main se posa sur ma tête. Je fis un brusque mouvement. La voix demanda avec force : "Qui est là ?" Je me gardai bien de répondre. Deux poignets furieux me saisirent. A mon tour j'enlaçai quelqu'un et une lutte effroyable commença. Nous nous roulions, renversant les meubles, heurtant les murs. La voix de femme criait effroyablement : "Au secours, au secours !" Des domestiques accoururent, des voisins, des dames affolées. On ouvrit les volets, on tira les rideaux. Je me colletais avec le colonel Dumoulin ! J'avais dormi auprès du lit de sa fille. Quand on nous eut séparés, je m'enfuis dans ma chambre, abruti d'étonnement. Je m'enfermai à clef et je m'assis, les pieds sur une chaise, car mes bottines étaient demeurées chez la jeune personne. J'entendais une grande rumeur dans tout le château, des portes ouvertes et fermées, des chuchotements, des pas rapides. Au bout d'une demi-heure on frappa chez moi. Je criai : "Qui est là ?" C'était mon oncle, le père du marié de la veille. J'ouvris. Il était pâle et furieux et il me traita durement : "Tu t'es conduit chez moi comme un manant, entends-tu ?" Puis il ajouta d'un ton plus doux : "Comment, bougre d'imbécile, tu te laisses surprendre à dix heures du matin ! Tu vas t'endormir comme une bûche dans cette chambre au lieu de t'en aller aussitôt... aussitôt après." Je m'écriai : "Mais, mon oncle, je vous assure qu'il ne s'est rien passé... Je me suis trompé de porte, étant gris." Il haussa les épaules : "Allons ne dis pas des bêtises." Je levai la main : "Je vous le jure sur mon honneur." Mon oncle reprit : "Oui, c'est bien. C'est ton devoir de dire cela." A mon tour, je me fâchai, et je lui racontai toute ma mésaventure. Il me regardait avec des yeux ébahis, ne sachant pas ce qu'il devait croire. Puis il sortit conférer avec le colonel. J'appris qu'on avait formé aussi une espèce de tribunal de mères, auquel étaient soumises les différentes phases de la situation. Il revint une heure plus tard, s'assit avec des allures de juge, et commença : "Quoi qu'il en soit, je ne vois pour toi qu'un moyen de te tirer d'affaires, c'est d'épouser Mlle Dumoulin." Je fis un bond d'épouvante : - Quant à ça, jamais par exemple ! Il demanda gravement : "Que comptes-tu donc faire ?" Je répondis avec simplicité : "Mais... m'en aller, quand on m'aura rendu mes bottines." Mon oncle reprit : "Ne plaisantons pas, s'il te plaît. Le colonel est résolu à te brûler la cervelle dès qu'il t'apercevra. Et tu peux être sûr qu'il ne menace pas en vain. J'ai parlé d'un duel, il a répondu : "Non, je vous dis que je lui brûlerai la cervelle." "Examinons maintenant la question à un autre point de vue. "Ou bien tu as séduit cette enfant et, alors, c'est tant pis pour toi, mon garçon, on ne s'adresse pas aux jeunes filles. "Ou bien tu t'es trompé étant gris, comme tu le dis. Alors c'est encore tant pis pour toi. On ne se met pas dans des situations aussi sottes. De toute façon, la pauvre fille est perdue de réputation, car on ne croira jamais à des explications d'ivrogne. La vraie victime, la seule victime là-dedans, c'est elle. Réfléchis." Et il s'en alla pendant que je lui criais dans le dos : "Dites tout ce que vous voudrez. Je n'épouserai pas." Je restai seul encore une heure. Ce fut ma tante qui vint à son tour. Elle pleurait. Elle usa de tous les raisonnements. Personne ne croyait à mon erreur. On ne pouvait admettre que cette jeune fille eût oublié de fermer sa porte à clef dans une maison pleine de monde. Le colonel l'avait frappée. Elle sanglotait depuis le matin. C'était un scandale terrible, ineffaçable. Et ma bonne tante ajoutait : "Demande-la toujours en mariage ; on trouvera peut- être moyen de te tirer d'affaires en discutant les conditions du contrat." Cette perspective me soulagea. Et je consentis à écrire ma demande. Une heure après je repartais pour Paris. Je fus avisé le lendemain que ma demande était agréée. Alors, en trois semaines, sans que j'aie pu trouver une ruse, une défaite, les bans furent publiés, les lettres de faire-part envoyées, le contrat signé, et je me trouvai, un lundi matin, dans le choeur d'une église illuminée, à côté d'une jeune fille qui pleurait, après avoir déclaré au maire que je consentais à la prendre pour compagne... jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre. Je ne l'avais pas revue, et je la regardais de côté avec un certain étonnement malveillant. Cependant, elle n'était pas laide, mais pas du tout. Je me disais : "En voilà une qui ne rira pas tous les jours." Elle ne me regarda point une fois jusqu'au soir, et ne me dit pas un mot. Vers le milieu de la nuit, j'entrai dans la chambre nuptiale avec l'intention de lui faire connaître mes résolutions, car j'étais le maître maintenant. Je la trouvai, assise dans un fauteuil, vêtue comme dans le jour, avec les yeux rouges et le teint pâle. Elle se leva dès que j'entrai et vint à moi gravement. "Monsieur, me dit-elle, je suis prête à faire ce que vous ordonnerez. Je me tuerai si vous le désirez." Elle était jolie comme tout dans ce rôle héroïque, la fille du colonel. Je l'embrassai, c'était mon droit. Et je m'aperçus bientôt que je n'étais pas volé. Voilà cinq ans que je suis marié. Je ne le regrette nullement encore. Pierre Létoile se tut. Ses compagnons riaient. L'un d'eux dit : "Le mariage est une loterie ; il ne faut jamais choisir les numéros, ceux de hasard sont les meilleurs." Et un autre ajouta pour conclure : "Oui, mais n'oubliez pas que le dieu des ivrognes avait choisi pour Pierre." 5 décembre 1882 ROUERIE Les femmes ? - Eh bien, quoi ? les femmes ? - Eh bien, il n'y a pas de prestidigitateurs plus subtils pour nous mettre dedans à tout propos, avec ou sans raison, souvent pour le seul plaisir de ruser. Et elles rusent avec une simplicité incroyable, une audace surprenante, une finesse invincible. Elles rusent du matin au soir, et toutes, les plus honnêtes, les plus droites, les plus sensées. Ajoutons qu'elles y sont parfois un peu forcées. L'homme a, sans cesse, des entêtements imbéciles et des désirs de tyran. Un mari, dans son ménage, impose à tout moment des volontés ridicules. Il est plein de manies ; sa femme les flatte en les trompant. Elle lui fait croire qu'une chose coûte tant, parce qu'il crierait si cela valait plus. Et elle se tire toujours adroitement d'affaire par des moyens si faciles et si malins, que les bras nous en tombent lorsque nous les apercevons par hasard. Nous nous disons, stupéfaits : "Comment ne nous en étions nous pas aperçus ?" L'homme qui parlait était un ancien ministre de l'empire, le comte de L..., fort roué, disait-on, et d'esprit supérieur. Un groupe de jeunes gens l'écoutait. Il reprit : - J'ai été roulé par une humble petite bourgeoise d'une façon comique et magistrale. Je vais vous dire la chose pour votre instruction. J'étais alors ministre des affaires étrangères et, chaque matin, j'avais l'habitude de faire une longue promenade à pied aux Champs-Élysées. C'était au mois de mai ; je marchais en respirant avidement cette bonne odeur des premières feuilles. Bientôt je m'aperçus que je rencontrais tous les jours une adorable petite femme, une de ces étonnantes et gracieuses créatures qui portent la marque de fabrique de Paris. Jolie ? Oui et non. Bien faite ? Non, mieux que ça. La taille était trop mince, les épaules trop droites, la poitrine trop bombée, soit ; mais je préfère ces exquises poupées de chair ronde à cette grande carcasse de Vénus de Milo. Et puis elles trottinent d'une façon incomparable ; et le seul frémissement de leur tournure nous fait courir des désirs dans les moelles. Elle avait l'air de me regarder en passant. Mais ces femmes-là ont toujours l'air de tout ; et on ne sait jamais. Un matin, je la vis assise sur un banc, avec un livre ouvert à la main. Je m'empressai de m'asseoir à son côté. Cinq minutes après nous étions amis. Alors, chaque jour, après le salut souriant : "Bonjour, Madame", - "Bonjour, Monsieur", on causait. Elle me raconta qu'elle était femme d'un employé, que la vie était triste, que les plaisirs étaient rares et les soucis fréquents, et mille autres choses. Je lui dis qui j'étais, par hasard et peut-être aussi par vanité ; elle simula fort bien l'étonnement. Le lendemain elle venait me voir au ministère, et elle y revint si souvent que les huissiers, ayant appris à la connaître, se jetaient tout bas de l'un à l'autre, en l'apercevant, le nom dont ils l'avaient baptisée : "Madame Léon." - Je porte ce prénom. Pendant trois mois je la vis tous les matins sans me lasser d'elle une seconde, tant elle savait sans cesse varier et pimenter sa tendresse. Mais un jour je m'aperçus qu'elle avait les yeux meurtris et luisants de larmes continues, qu'elle parlait avec peine, perdue en des préoccupations secrètes. Je la priai, je la suppliai de me dire le souci de son coeur ; et elle finit par balbutier en frissonnant : - Je suis... je suis enceinte. Et elle se mit à sangloter. Oh ! je fis une grimace horrible et je dus pâlir comme on fait à des nouvelles semblables. Vous ne sauriez croire quel coup désagréable vous donne dans la poitrine l'annonce de ces paternités inattendues. Mais vous connaîtrez cela tôt ou tard. A mon tour, je bégayai : - Mais... mais... tu es mariée, n'est-ce pas ? Elle répondit : - Oui, mais mon mari est en Italie depuis deux mois et il ne reviendra pas de longtemps encore. Je tenais, coûte que coûte, à dégager ma responsabilité. Je dis : - Il faut le rejoindre tout de suite. Elle rougit jusqu'aux tempes, et baissant les yeux : - Oui... mais... Elle n'osa ou ne voulut achever. J'avais compris et je lui remis discrètement une enveloppe contenant ses frais de voyage. Huit jours plus tard, elle m'adressait une lettre de Gênes. La semaine suivante j'en recevais une de Florence. Puis il m'en vint de Livourne, de Rome, de Naples. Elle me disait : "Je vais bien, mon cher amour, mais je suis affreuse. Je ne veux pas que tu me voies avant que ce soit fini ; tu ne m'aimerais plus. Mon mari ne s'est douté de rien. Comme sa mission le retient encore pour longtemps en ce pays, je ne reviendrai en France qu'après ma délivrance." Et, au bout de huit mois environ, je recevais de Venise ces seuls mots : "C'est un garçon." Quelque temps après, elle entra brusquement, un matin, dans mon cabinet, plus fraîche et plus jolie que jamais, et se jeta dans mes bras. Et notre tendresse ancienne recommença. Je quittai le ministère, elle vint dans mon hôtel de la rue de Grenelle. Souvent elle me parlait de l'enfant, mais je ne l'écoutais guère ; cela ne me regardait pas. Je lui remettais par moments une somme assez ronde, en lui disant simplement : - Place cela pour lui. Deux ans encore s'écoulèrent, et, de plus en plus elle s'acharnait à me donner des nouvelles du petit, "de Léon". Parfois, elle pleurait : - Tu ne l'aimes pas ; tu ne veux seulement pas le voir, si tu savais quel chagrin tu me fais ! Enfin, elle me harcela si fort que je lui promis un jour d'aller le lendemain aux Champs-Élysées, à l'heure où elle viendrait l'y promener. Mais, au moment de partir, une crainte m'arrêta. L'homme est faible et bête ; qui sait ce qui allait se passer dans mon coeur ? Si je me mettais à aimer ce petit être né de moi ! mon fils ! J'avais mon chapeau sur la tête, mes gants aux mains. Je jetai les gants sur mon bureau et mon chapeau sur une chaise : "Non, décidément, je n'irai pas, c'est plus sage." Ma porte s'ouvrit. Mon frère entrait. Il me tendit une lettre anonyme reçue le matin : "Prévenez le comte de L..., votre frère, que la petite femme de la rue Cassette se moque effrontément de lui. Qu'il prenne des renseignements sur elle." Je n'avais jamais rien dit à personne de cette vieille intrigue. Je fus stupéfait et je racontai l'histoire à mon frère depuis le commencement jusqu'à la fin. J'ajoutai : - Quant à moi, je ne veux m'occuper de rien, mais tu seras bien gentil d'aller aux nouvelles. Mon frère parti, je me disais : "En quoi peut-elle me tromper ? Elle a d'autres amants ? Que m'importe ! Elle est jeune, fraîche et jolie ; je ne lui en demande pas plus. Elle a l'air de m'aimer et ne me coûte pas trop cher, en définitive. Vraiment, je ne comprends pas." Mon frère revint bientôt. A la police, on lui avait donné des renseignements parfaits du mari. "Employé au ministère de l'intérieur, correct, bien noté, bien pensant, mais marié à une femme fort jolie, dont les dépenses semblaient un peu exagérées pour sa position modeste." Voilà tout. Or mon frère, l'ayant cherchée à son domicile et ayant appris qu'elle était sortie, avait fait jaser la concierge, à prix d'or. - Mme D..., une bien brave femme, et son mari un bien brave homme, pas fiers, pas riches, mais généreux. Mon frère demanda, pour dire quelque chose : - Quel âge a son petit garçon maintenant ? - Mais elle n'a pas de petit garçon, monsieur ? - Comment ? le petit Léon ? - Non, monsieur, vous vous trompez. - Mais celui qu'elle a eu pendant son voyage en Italie, voici deux ans ? - Elle n'a jamais été en Italie, monsieur, elle n'a pas quitté la maison depuis cinq ans qu'elle l'habite. Mon frère, surpris, avait de nouveau interrogé, sondé, poussé au plus loin ses investigations. Pas d'enfant, pas de voyage. J'étais prodigieusement étonné, mais sans bien comprendre le sens final de cette comédie. - Je veux, dis-je, en avoir le coeur net. Je vais la prier de venir ici demain. Tu la recevras à ma place ; si elle m'a joué, tu lui remettras ces dix mille francs, et je ne la reverrai plus. Au fait, je commence à en avoir assez. Le croiriez-vous, cela me désolait la veille d'avoir un enfant de cette femme, et j'étais irrité, honteux, blessé maintenant de n'en plus avoir. Je me trouvais libre, délivré de toute obligation, de toute inquiétude ; et je me sentais furieux. Mon frère, le lendemain, l'attendit dans mon cabinet. Elle entra vivement comme d'habitude, courant à lui les bras ouverts, et s'arrêta net en l'apercevant. Il salua et s'excusa. - Je vous demande pardon, madame, de me trouver ici à la place de mon frère ; mais il m'a chargé de vous demander des explications qu'il lui aurait été pénible d'obtenir lui-même. Alors, la fixant au fond des yeux, il dit brusquement : - Nous savons que vous n'avez pas d'enfant de lui. Après le premier moment de stupeur, elle avait repris contenance, s'était assise et regardait en souriant ce juge. Elle répondit simplement : - Non, je n'ai pas d'enfant. - Nous savons aussi que vous n'avez jamais été en Italie. Cette fois elle se mit à rire tout à fait. - Non, je n'ai jamais été en Italie. Mon frère, abasourdi, reprit : - Le comte m'a chargé de vous remettre cet argent et de vous dire que tout était rompu. Elle reprit son sérieux, mit tranquillement l'argent dans sa poche, et demanda avec naïveté : - Alors... je ne reverrai plus le comte ? - Non, madame. Elle parut contrariée et ajouta d'un ton calme : - Tant pis, je l'aimais bien. Voyant qu'elle en avait pris si résolument son parti, mon frère, souriant à son tour, lui demanda : - Voyons, dites-moi donc maintenant pourquoi vous avez inventé toute cette ruse longue et compliquée du voyage et de l'enfant. Elle regarda mon frère, ébahie, comme s'il eût posé une question stupide, et répondit : - Tiens, cette malice ! Croyez-vous qu'une pauvre petite bourgeoise de rien du tout comme moi aurait retenu pendant trois ans le comte de L..., un ministre, un grand seigneur, un homme à la mode, riche et séduisant, si elle ne lui en avait pas donné un peu à garder ? Maintenant c'est fini. Tant pis. Ça ne pouvait durer toujours. Je n'en ai pas moins réussi pendant trois ans. Vous lui direz bien des choses de ma part. Elle se leva. Mon frère reprit : - Mais... l'enfant ? Vous en aviez un, pour le montrer ? - Certes, l'enfant de ma soeur. Elle me le prêtait. Je parie que c'est elle qui vous a prévenus. - Bon ; et toutes ces lettres d'Italie ? Elle se rassit pour rire à son aise. - Oh ! ces lettres, c'est tout un poème. Le comte n'était pas ministre des affaires étrangères pour rien. - Mais... encore ? - Encore est mon secret. Je ne veux compromettre personne. Et, saluant avec un sourire un peu moqueur, elle sortit sans plus d'émotion, en actrice dont le rôle est fini. Et le comte de L... ajouta, comme morale : - Fiez-vous donc à ces oiseaux-là ! 12 décembre 1882 YVELINE SAMORIS La comtesse Samoris. - Cette dame en noir, là-bas ? - Elle-même, elle porte le deuil de sa fille qu'elle a tuée. - Allons donc ! Que me contez-vous là ? - Une histoire toute simple, sans crime et sans violences. - Alors quoi ? - Presque rien. Beaucoup de courtisanes étaient nées pour être des honnêtes femmes, dit-on ; et beaucoup de femmes dites honnêtes pour être courtisanes, n'est-ce pas ? Or, Mme Samoris, née courtisane, avait une fille née honnête femme, voilà tout. - Je comprends mal. - Je m'explique. - La comtesse Samoris est une de ces étrangères à clinquant comme il en pleut des centaines sur Paris, chaque année. Comtesse hongroise ou valaque, ou je ne sais quoi, elle apparut un hiver dans un appartement des Champs-Élysées, ce quartier des aventuriers, et ouvrit ses salons au premier venant, et au premier venu. J'y allai. Pourquoi ? direz-vous. Je n'en sais trop rien. J'y allai comme nous y allons tous, parce qu'on y joue, parce que les femmes sont faciles et les hommes malhonnêtes. Vous connaissez ce monde de flibustiers à décorations variées, tous nobles, tous titrés, tous inconnus aux ambassades, à l'exception des espions. Tous parlent de l'honneur à propos de bottes, citent leurs ancêtres, racontent leur vie, hâbleurs, menteurs, filoux, dangereux comme leurs cartes, trompeurs comme leurs noms, l'aristocratie du bagne enfin. J'adore ces gens-là. Ils sont intéressants à pénétrer, intéressants à connaître, amusants à entendre, souvent spirituels, jamais banals comme des fonctionnaires publics. Leurs femmes sont toujours jolies, avec une petite saveur de coquinerie étrangère, avec le mystère de leur existence passée peut-être à moitié dans une maison de correction. Elles ont en général des yeux superbes et des cheveux invraisemblables. Je les adore aussi. Mme Samoris est le type de ces aventurières, élégante, mûre et belle encore, charmeuse et féline ; on la sent vicieuse jusque dans les moelles. On s'amusait beaucoup chez elle, on y jouait, on y dansait, on y soupait... enfin on y faisait tout ce qui constitue les plaisirs de la vie mondaine. Et elle avait une fille, grande, magnifique, toujours joyeuse, toujours prête pour les fêtes, toujours riant à pleine bouche et dansant à corps perdu. Une vrai fille d'aventurière. Mais une innocente, une ignorante, une naïve, qui ne voyait rien, ne savait rien, ne comprenait rien, ne devinait rien de tout ce qui se passait dans la maison paternelle. - Comment le savez-vous ? - Comment je le sais ? C'est plus drôle que tout. On sonne un matin chez moi, et mon valet de chambre vint me prévenir que M. Joseph Bonenthal demande à me parler. Je dis aussitôt : - Qui est ce monsieur ? Mon serviteur répondit : - Je ne sais pas trop, Monsieur, c'est peut-être un domestique. C'était un domestique, en effet, qui voulait entrer chez moi. - D'où sortez-vous ? - De chez Mme la comtesse Samoris. - Ah ! mais ma maison ne ressemble en rien à la sienne. - Je le sais bien, Monsieur, et voilà pourquoi je voudrais entrer chez Monsieur ; j'en ai assez de ces gens-là ; on y passe, mais on n'y reste pas. J'avais justement besoin d'un homme, je pris celui-là. Un mois après, Mlle Yveline Samoris mourait mystérieusement, et voici tous les détails de cette mort que je tiens de Joseph qui les tenait de son amie la femme de chambre de la comtesse. Le soir d'un bal, deux nouveaux arrivés causaient derrière une porte. Mlle Yveline, qui venait de danser, s'appuya contre cette porte pour avoir un peu d'air. Ils ne la virent pas s'approcher ; elle les entendit. Ils disaient ; - Mais quel est le père de la jeune personne ? - Un Russe, paraît-il, le comte Rouvaloff. Il ne voit plus la mère. - Et le prince régnant aujourd'hui ? - Ce prince anglais debout contre la fenêtre ; Mme Samoris l'adore. Mais ses adorations ne durent jamais plus d'un mois à six semaines. Du reste, vous voyez que le personnel d'amis est nombreux ; tous sont appelés... et presque tous sont élus. Cela coûte un peu cher ; mais... bast ! - Où a-t-elle pris ce nom de Samoris ? - Du seul homme peut-être qu'elle ait aimé, un banquier israélite de Berlin qui s'appelait Samuel Morris. - Bon. Je vous remercie. Maintenant que je suis renseigné, j'y vois clair. Et j'irai droit. Quelle tempête éclata dans cette cervelle de jeune fille douée de tous les instincts d'une honnête femme ? Quel désespoir bouleversa cette âme simple ? Quelles tortures étreignirent cette joie incessante, ce rire charmant, cet exultant bonheur de vivre ? quel combat se livra dans ce coeur si jeune, jusqu'à l'heure où le dernier invité fut parti ? Voilà ce que Joseph ne pouvait me dire. Mais le soir même, Yveline entra brusquement dans la chambre de sa mère, qui allait se mettre au lit, fit sortir la suivante qui resta derrière la porte, et debout, pâle, les yeux agrandis, elle prononça : - Maman, voici ce que j'ai entendu tantôt dans le salon. Et elle raconta mot pour mot le propos que je vous ai dit. La comtesse, stupéfaite, ne savait d'abord que répondre. Puis elle nia tout avec énergie, inventa une histoire, jura, prit Dieu à témoin. La jeune fille se retira éperdue, mais non convaincue. Et elle épia. Je me rappelle parfaitement le changement étrange qu'elle avait subi. Elle était toujours grave et triste ; et plantait sur nous ses grands yeux fixes comme pour lire au fond de nos âmes. Nous ne savions qu'en penser, et on prétendait qu'elle cherchait un mari, soit définitif, soit passager. Un soir, elle n'eut plus de doute : elle surprit sa mère. Alors froidement, comme un homme d'affaires qui pose les conditions d'un traité, elle dit : - Voici, maman, ce que j'ai résolu. Nous nous retirerons toutes les deux dans une petite ville ou bien à la campagne ; nous y vivrons sans bruit, comme nous pourrons. Tes bijoux seuls sont une fortune. Si tu trouves à te marier avec quelque honnête homme, tant mieux ; encore plus tant mieux si je trouve aussi. Si tu ne consens pas à cela, je me tuerai. Cette fois la comtesse envoya coucher sa fille et lui défendit de jamais recommencer cette leçon, malséante en sa bouche. Yveline répondit : - Je te donne un mois pour réfléchir. Si dans un mois nous n'avons pas changé d'existence, je me tuerai, puisqu'il ne reste aucune autre issue honorable à ma vie. Et elle s'en alla. Au bout d'un mois, on dansait et on soupait toujours dans l'hôtel Samoris. Yveline alors prétendit qu'elle avait mal aux dents et fit acheter chez un pharmacien voisin quelques gouttes de chloroforme. Le lendemain elle recommença ; elle dut elle-même, chaque fois qu'elle sortait, recueillir des doses insignifiantes du narcotique. Elle en emplit une bouteille. On la trouva, un matin, dans son lit, déjà froide, avec un masque de coton sur la figure. Son cercueil fut couvert de fleurs, l'église tendue de blanc. Il y eut foule à la cérémonie funèbre. Eh bien ! vrai, si j'avais su, - mais on ne sait jamais, - j'aurais peut-être épousé cette fille-là. Elle était rudement jolie. - Et la mère, qu'est-elle devenue ? - Oh ! elle a beaucoup pleuré. Elle recommence depuis huit jours seulement à recevoir ses intimes. - Et qu'a-t-on dit pour expliquer cette mort ? - On a parlé d'un poêle perfectionné dont le mécanisme s'était dérangé. Des accidents par ces appareils ayant fait grand bruit jadis, il n'y avait rien d'invraisemblable à cela. 20 décembre 1882 Contes de la bécasse (1883) LA BÉCASSE Le vieux baron des Ravots avait été pendant quarante ans le roi des chasseurs de sa province. Mais, depuis cinq à six années, une paralysie des jambes le clouait à son fauteuil ; il ne pouvait plus que tirer des pigeons de la fenêtre de son salon ou du haut de son grand perron. Le reste du temps il lisait. C'était un homme de commerce aimable chez qui était resté beaucoup de l'esprit lettré du dernier siècle. Il adorait les contes, les petits contes polissons, et aussi les histoires vraies arrivées dans son entourage. Dès qu'un ami entrait chez lui, il demandait : - Eh bien, rien de nouveau ? Et il savait interroger à la façon du juge d'instruction. Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large fauteuil pareil à un lit. Un domestique, derrière son dos, tenait les fusils, les chargeait et les passait à son maître ; un autre valet, caché dans un massif, lâchait un pigeon de temps en temps, à intervalles irréguliers, pour que le baron ne fût pas prévenu et demeurât en éveil. Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se désolant quand il s'était laissé surprendre, et riant aux larmes quand la bête tombait d'aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drôle. Il se tournait alors vers le garçon qui chargeait les armes, et il demandait, en suffoquant de gaieté : - Y est-il, celui-là, Joseph ! As-tu vu comme il est descendu ? Et Joseph répondait invariablement : - Oh ! Monsieur le baron ne les manque pas. A l'automne, au moment des chasses, il invitait, comme à l'ancien temps, ses amis, et il aimait entendre au loin les détonations. Il les comptait, heureux quand elles se précipitaient. Et, le soir, il exigeait de chacun le récit fidèle de sa journée. Et on restait trois heures à table en racontant des coups de fusil. C'étaient d'étranges et invraisemblables aventures, où se complaisait l'humeur hâbleuse des chasseurs. Quelques-uns avaient fait date et revenaient régulièrement. L'histoire d'un lapin que le petit vicomte de Bourril avait manqué dans son vestibule les faisait se tordre chaque année de la même façon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur prononçait : - J'entends : "Birr ! Birr !" et une compagnie magnifique me part à dix pas. J'ajuste : pif ! paf ! j'en vois tomber une pluie, une vraie pluie. Il y en avait sept ! Et tous, étonnés, mais réciproquement crédules, s'extasiaient. Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appelée le "conte de la Bécasse". Au moment du passage de cette reine des gibiers, la même cérémonie recommençait à chaque dîner. Comme il adorait l'incomparable oiseau, on en mangeait tous les soirs un par convive ; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes les têtes. Alors le baron, officiant comme un évêque, se faisait apporter sur une assiette un peu de graisse, oignait avec soin les têtes précieuses en les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert de bec. Une chandelle allumée était posée près de lui, et tout le monde se taisait, dans l'anxiété de l'attente. Puis il saisissait un des crânes ainsi préparés, le fixait sur une épingle, piquait l'épingle sur un bouchon, maintenait le tout en équilibre au moyen de petit bâtons croisés comme des balanciers, et plantait délicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en manière de tourniquet. Tous les convives comptaient ensemble, d'une voix forte : - Une, - deux, - trois. Et le baron, d'un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou. Celui des invités que désignait, en s'arrêtant, le long bec pointu devenait maître de toutes les têtes, régal exquis qui faisait loucher ses voisins. Il les prenait une à une et les faisait griller sur la chandelle. La graisse crépitait, la peau rissolée fumait, et l'élu du hasard croquait le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations de plaisir. Et chaque fois les dîneurs, levant leurs verres, buvaient à sa santé. Puis, quand il avait achevé le dernier, il devait, sur l'ordre du baron, conter une histoire pour indemniser les déshérités. Voici quelques-uns de ces récits... 5 décembre 1882 CE COCHON DE MORIN à M. Oudinot I - Ca, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre mots, "ce cochon de Morin". Pourquoi, diable, n'ai-je jamais entendu parler de Morin sans qu'on le traitât de "cochon" ? Labarbe, aujourd'hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant. - Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu es de La Rochelle ? J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se frotta les mains et commença son récit. - Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin de mercerie sur le quai de La Rochelle ? - Oui, parfaitement. - Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours à Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte de renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu dans le sang. Tous les soirs, des spectacles, des frôlements de femmes, une continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus que danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu'on ose ou qu'on puisse y toucher. C'est à peine si on goûte, une fois ou deux, à quelques mets inférieurs. Et l'on s'en va le coeur encore tout secoué, l'âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers qui vous chatouillent les lèvres. Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour La Rochelle par l'express de 8h40 du soir, et il se promenait plein de regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer d'Orléans, quand il s'arrêta net devant une jeune femme qui embrassait une vieille dame. Elle avait relevé sa voilette, et Morin, ravi, murmura : "Bigre, la belle personne !" Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans la salle d'attente, et Morin la suivit ; puis elle passa sur le quai, et Morin la suivit encore ; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit toujours. Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla ; le train partit. Ils étaient seuls. Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à vingt ans ; elle était blonde, grande, d'allure hardie. Elle roula autour de ses jambes une couverture de voyage, et s'étendit sur les banquettes pour dormir. Morin se demandait : "Qui est-ce ?". Et mille suppositions, mille projets lui traversaient l'esprit. Il se disait : "On raconte tant d'aventures de chemin de fer. C'en est une peut-être qui se présente pour moi. Qui sait ? une bonne fortune est si vite arrivée. Il me suffirait peut-être d'être audacieux. N'est- ce pas Danton qui disait : "De l'audace, de l'audace, et toujours de l'audace". Si ce n'est pas Danton, c'est Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voilà le hic. Oh ! Si on savait, si on pouvait lire dans les âmes ! Je parie qu'on passe tous les jours, sans s'en douter, à côté d'occasions magnifiques. Il lui suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer qu'elle ne demande pas mieux...". Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. Il imaginait une entrée en rapport chevaleresque ; des petits services qu'il lui rendrait ; une conversation vive, galante, finissait par une déclaration qui finissait par... par ce que tu penses. La nuit cependant s'écoulait et la belle enfant dormait toujours, tandis que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt le soleil lança son premier rayon, un long rayon clair venu de l'horizon, sur le doux visage de la dormeuse. Elle s'éveilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit. Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai. Morin tressaillit. Pas de doute, c'était pour lui ce sourire-là, c'était bien une invitation discrète, le signal rêvé qu'il attendait. Il voulait dire, ce sourire : "êtes-vous bête, êtes-vous niais, êtes-vous jobard, d'être resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis hier soir. "Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante ? Et vous demeurez comme ça toute une nuit en tête à tête avec une jolie femme sans rien oser, grand sot." Elle souriait toujours en le regardant ; elle commençait même à rire ; et il perdait la tête, cherchant un mot de circonstance, un compliment, quelque chose à dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien, rien. Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa :"Tant pis, je risque tout" ; et brusquement, sans crier "gare", il s'avança, les mains tendues, les lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras, il l'embrassa. D'un bond elle fut debout, criant :"Au secours", hurlant d'épouvante. Et elle ouvrit la portière ; elle agita ses bras dehors, folle de peur, essayant de sauter, tandis que Morin éperdu, persuadé qu'elle allait se précipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant : "Madame... oh ! ... Madame". Le train ralentit sa marche, s'arrêta. Deux employés se précipitèrent aux signaux désespérés de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en balbutiant : "Cet homme a voulu... a voulu... me... me..." Et elle s'évanouit. On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent arrêta Morin. Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle fit sa déclaration. L'autorité verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner son domicile que le soir, sous le coup d'une poursuite judiciaire pour outrage aux bonnes moeurs dans un lieu public. II J'étais alors rédacteur en chef du Fanal des Charentes, et je voyais Morin, chaque soir, au café du Commerce. Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que faire. Je ne lui cachai pas mon opinion : "Tu n'es qu'un cochon. On ne se conduit pas comme ça". Il pleurait ; sa femme l'avait battu ; et il voyait son commerce ruiné, son nom dans la boue, déshonoré, ses amis, indignés, ne le saluant plus. Il finit par me faire pitié, et j'appelai mon collaborateur Rivet, un petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses avis. Il m'engagea à voir le procureur impérial, qui était de mes amis. Je renvoyais Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat. J'appris que la femme outragée était une jeune fille, Mlle Henriette Bonnell, qui venait de prendre à Paris ses brevets d'institutrice et qui, n'ayant plus ni père ni mère, passait ses vacances chez son oncle et sa tante, braves petits bourgeois de Mauzé. Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait porté plainte. Le ministère public consentait à laisser tomber l'affaire si cette plainte était retirée. Voilà ce qu'il fallait obtenir. Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d'émotion et de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le maltraitait sans repos. Elle m'introduisit dans la chambre en me criant par la figure : "Vous venez voir ce cochon de Morin ? Tenez, le voilà, le coco !" Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J'exposai la situation ; et il me supplia d'aller trouver la famille. La mission était délicate ; cependant je l'acceptai. Le pauvre diable ne cessait de répéter : "Je t'assure que je ne l'ai pas même embrassée, non, pas même. Je te le jure !". Je répondis : "C'est égal, tu n'es qu'un cochon". Et je pris mille francs qu'il m'abandonna pour les employer comme je le jugerais convenable. Mais comme je ne tenais pas à m'aventurer seul dans la maison des parents, je priai Rivet de m'accompagner. Il y consentit, à la condition qu'on partirait immédiatement, car il avait, le lendemain dans l'après-midi, une affaire urgente à La Rochelle. Et deux heures plus tard, nous sonnions à la porte d'une jolie maison de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C'était elle assurément. Je dis tout bas à Rivet : "Sacrebleu, je commence à comprendre Morin". L'oncle, M. Tonnelet, était justement un abonné du Fanal, un fervent coreligionnaire politique qui nous reçut à bras ouverts, nous félicita, nous congratula, nous serra les mains, enthousiasmé d'avoir chez lui les deux rédacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l'oreille : "Je crois que nous pourrons arranger l'affaire de ce cochon de Morin". La nièce s'était éloignée ; et j'abordai la question délicate. J'agitai le spectre du scandale ; je fis valoir la dépréciation inévitable que subirait la jeune personne après le bruit d'une pareille affaire, car on ne croirait jamais à un simple baiser. Le bonhomme semblait indécis ; mais il ne pouvait rien décider sans sa femme qui ne rentrerait que tard dans la soirée. Tout à coup il poussa un cri de triomphe : "Tenez, j'ai une idée excellente. je vous tiens, je vous garde. Vous allez dîner et coucher ici tous les deux ; et, quand ma femme sera revenue, j'espère que nous nous entendrons". Rivet résistait ; mais le désir de tirer d'affaire ce cochon de Morin le décida, et nous acceptâmes l'invitation. L'oncle se leva radieux, appela sa nièce, et nous proposa une promenade dans sa propriété, en proclamant : "A ce soir les affaires sérieuses". Rivet et lui se mirent à parler politique. Quant à moi, je me trouvai bientôt à quelques pas en arrière, à côté de la jeune fille. Elle était vraiment charmante, charmante ! Avec des précautions infinies, je commençai à lui parler de son aventure pour tâcher de m'en faire une alliée. Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde ; elle m'écoutait de l'air d'une personne qui s'amuse beaucoup. Je lui disais : "Songez donc, Mademoiselle, à tous les ennuis que vous aurez. Il vous faudra comparaître devant le tribunal, affronter les regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter publiquement cette triste scène du wagon. Voyons, entre nous, n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre à sa place ce polisson sans appeler les employés ; et de changer simplement de voiture ?". Elle se mit à rire. "C'est vrai ce que vous dites ! mais que voulez-vous ? J'ai eu peur : et quand on a peur, on ne raisonne plus. Après avoir compris la situation, j'ai bien regretté mes cris ; mais il était trop tard. Songez aussi que cet imbécile s'est jeté sur moi comme un furieux, sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais même pas ce qu'il me voulait". Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée. Je me disais : "Mais c'est une gaillarde, cette fille. Je comprends que ce cochon de Morin se soit trompé". Je repris en badinant : "Voyons, Mademoiselle, avouez qu'il était excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d'une aussi belle personne que vous sans éprouver le désir absolument légitime de l'embrasser". Elle rit plus fort, toutes les dents au vent : "Entre le désir et l'action, Monsieur, il y a place pour le respect". La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai brusquement : "Eh bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant, qu'est-ce que vous feriez ?". Elle s'arrêta pour me considérer du haut en bas, puis elle dit tranquillement : "Oh, vous, ce n'est pas la même chose". Je le savais bien, parbleu, que ce n'était pas la même chose, puisqu'on m'appelait dans toute la province "le beau Labarbe". J'avais trente ans, alors, mais je demandai : "Pourquoi ça ?". Elle haussa les épaules, et répondit : "Tiens ! parce que vous n'êtes pas aussi bête que lui". Puis elle ajouta, en me regardant en dessous : "Ni aussi laid". Avant qu'elle eût pu faire un mouvement pour m'éviter, je lui avais planté un baiser sur la joue. Elle sauta de côté, mais trop tard. Puis elle dit : "Eh bien ! vous n'êtes pas gêné non plus, vous. Mais ne recommencez pas ce jeu-là." Je pris un air humble et je dis à mi-voix : "Oh ! Mademoiselle, quant à moi, si j'ai un désir au coeur, c'est de passer devant un tribunal pour la même cause que Morin". Elle demanda à son tour : "Pourquoi ça ?". Je la regardai au fond des yeux sérieusement. "Parce que vous êtes une des plus belles créatures qui soient ; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire, que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait, après vous avoir vue : "Tiens, Labarbe n'a pas volé ce qui lui arrive, mais il a de la chance tout de même". Elle se remit à rire de tout son coeur. "Etes-vous drôle ?". Elle n'avait pas fini le mot drôle que je la tenais à pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout où je trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux, sur la bouche parfois, sur les joues, par toute la tête, dont elle découvrait toujours malgré elle un coin pour garantir les autres. A la fin, elle se dégagea, rouge et blessée. "Vous êtes un grossier, Monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir écouté". Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant : "Pardon, pardon, Mademoiselle. Je vous ai blessée ; j'ai été brutal ! Ne m'en voulez pas. Si vous saviez ?...". Je cherchais vainement une excuse. Elle prononça, au bout d'un moment : "Je n'ai rien à savoir, Monsieur". Mais j'avais trouvé ; je m'écriai : "Mademoiselle, voici un an que je vous aime !". Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris : "Oui, Mademoiselle, écoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les tribunaux. Je vous ai vue ici, l'an passé ; vous étiez là-bas devant la grille. J'ai reçu une secousse en vous apercevant et votre image ne m'a plus quitté. Croyez-moi ou ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai trouvée adorable ; votre souvenir me possédait ; j'ai voulu vous revoir ; j'ai saisi le prétexte de cette bête de Morin ; et me voici. Les circonstances m'ont fait passer les bornes ; pardonnez-moi, je vous en supplie, pardonnez-moi". Elle guettait la vérité dans mon regard, prête à sourire de nouveau ; et elle murmura : "Blagueur !". Je levai la main, et, d'un ton sincère (je crois même que j'étais sincère) : "Je vous jure que je ne mens pas". Elle dit simplement : "Allons donc !". Nous étions seuls, tout seuls, Rivet et l'oncle ayant disparu dans les allées tournantes ; et je lui fis une vraie déclaration, longue, douce, en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle écoutait cela comme une chose agréable et nouvelle, sans bien savoir ce qu'elle en devait croire. Je finissais par me sentir troublé, par penser ce que je disais ; j'étais pâle, oppressé, frissonnant ; et, doucement, je lui pris la taille. Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frisés de l'oreille. Elle semblait morte, tant elle restait rêveuse. Puis sa main rencontra la mienne et la serra ; je pressai lentement sa taille d'une étreinte tremblante et toujours grandissante ; elle ne remuait plus du tout ; j'effleurais sa joue de ma bouche ; et tout à coup mes lèvres, sans chercher, trouvèrent les siennes. Ce fut un long, long baiser ; et il aurait encore duré longtemps ; si je n'avais entendu "hum, hum" à quelques pas derrière moi. Elle s'enfuit à travers un massif. Je me retournai et j'aperçus Rivet qui me rejoignait. Il se campa au milieu du chemin, et, sans rire : "Eh bien ! c'est comme ça que tu arranges l'affaire de ce cochon de Morin ?". Je répondis avec fatuité : "On fait ce qu'on peut, mon cher. Et l'oncle ? Qu'en as-tu obtenu ? Moi, je réponds de la nièce". Rivet déclara : "J'ai été moins heureux avec l'oncle". Et je lui pris le bras pour rentrer. III Le dîner acheva de me faire perdre la tête. J'étais à côté d'elle et ma main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe ; mon pied pressait son pied ; nos regards se joignaient, se mêlaient. On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'âme toutes les tendresses qui me montaient du coeur. Je la tenais serrée contre moi, l'embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres aux siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les suivaient gravement sur le sable des chemins. On rentra. Et bientôt l'employé du télégraphe apporta une dépêche de la tante annonçant qu'elle ne reviendrait que le lendemain matin, à sept heures, par le premier train. L'oncle dit : "Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres à ces messieurs". On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me souffla dans l'oreille : "Pas de danger qu'elle nous ait menés chez toi d'abord". Puis elle me guida vers mon lit. Dès qu'elle fut seule avec moi, je la saisis de nouveau dans mes bras tâchant d'affoler sa raison et de culbuter sa résistance. Mais, quand elle se sentit tout près de défaillir, elle s'enfuit. Je me glissai entre mes draps, très contrarié, très agié, et très penaud, sachant bien que je ne dormirais guère, cherchant quelle maladresse j'avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte. Je demandai : "Qui est là ?". Une voix légère répondit : "Moi". Je me vêtis à la hâte ; j'ouvris ; elle entra. "J'ai oublié, dit-elle, de vous demander ce que vous prenez le matin : du chocolat, du thé, ou du café ?". Je l'avais enlacée impétueusement, la dévorant de caresses, bégayant : "Je prends... je prends... je prends...". Mais elle me glissa entre les bras, souffla ma lumière, et disparut. Je restai seul, furieux, dans l'obscurité, cherchant des allumettes, n'en trouvant pas. J'en découvris enfin et je sortis dans le corridor, à moitié fou, mon bougeoir à la main. Qu'allais-je faire ? Je ne raisonnais plus ; je voulais la trouver ; je la voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir à rien. Puis, je pensai brusquement : "Mais si j'entre chez l'oncle ? que dirais-je ?... ". Et je demeurai immobile, le cerveau vide, le coeur battant. Au bout de plusieurs secondes, la réponse me vint : "Parbleu ! je dirai que je cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d'une chose urgente". Et je me mis à inspecter les portes m'efforçant de découvrir la sienne, à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard, je pris une clef que je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette, assise dans son lit, effarée, me regardait. Alors je poussai doucement le verrou ; et, m'approchant sur la pointe des pieds, je lui dis : "J'ai oublié, Mademoiselle, de vous demander quelque chose à lire". Elle se débattait ; mais j'ouvris bientôt le livre que je cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'était vraiment le plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes. Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon gré ; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'usèrent jusqu'au bout. Puis, après l'avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre, quand une main brutale m'arrêta, et une voix, celle de Rivet, me chuchota dans le nez : "Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce cochon de Morin ?". Dès sept heures du matin, elle m'apportait elle-même une tasse de chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s'en faire mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma bouche des bords délicieux de sa tasse. A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un peu nerveux, agacé comme un homme qui n'a guère dormi ; il me dit d'un ton maussade : "Si tu continues, tu sa