Les Chroniques Tome V Par Guy de Maupassant (1850-1893) TABLE DES MATIERES LES TROIS CAS NOTES D'UN VOYAGEUR CAUSERIE TRISTE LES BOULEVARDS CHRONIQUE L'ARISTOCRATIE LA JEUNE FILLE NOTES D'UN MÉCONTENT LA GALANTERIE LES SUBTILS PAR-DELÀ LE DIVORCE ET LE THÉATRE SUR ET SOUS L'EAU LA FEMME DE LETTRES LA LUNE ET LES POÈTES PETITS VOYAGES LES ATTARDÉS VÉRITÉS FANTAISISTES LE FOND DU COEUR CONTEMPORAINS MESSIEURS DE LA CHRONIQUE SOUVENIRS LE SENTIMENT ET LA JUSTICE LES ACADÉMIES L'AMOUR À TROIS GUSTAVE FLAUBERT LES TROIS CAS On a beaucoup discuté depuis quelque temps sur le quatrième acte de Pot-Bouille. Cette manière simple et bourgeoise de considérer l'adultère a choqué force gens du monde qui le pratiquent pourtant plus simplement encore. On a trouvé peu noble qu'un mari, surprenant sa femme en flagrant délit, se contente de dire à l'amant : « Moi, me battre avec vous ? Jamais de la vie. Ma femme est votre maîtresse, gardez-la ! » Comment se comportent pourtant, en pareil cas, la plupart des maris que nous voyons tous les jours ? D'abord les maris d'aujourd'hui ne constatent plus. Je parle de ceux du monde. Ils acceptent, ou ils ignorent. Seuls les petits bourgeois et les gens du peuple usent du vieux moyen de la surprise qui entraîne inévitablement à une détermination énergique et toujours regrettée. L'adultère, tant que le mariage existera sans le divorce, car le divorce deviendra la sécurité des maris et la désolation des amants, l'adultère donc restera pour les spectateurs un éternel sujet de discussion, de surprise et d'erreur. Dès qu'un homme est marié, il se change en sphinx, en énigme, en mystère. Une transformation étrange se produit dans son esprit. Il devient le gardien d'un bien mystérieux, du jardin conjugal dont chaque ami tâche de cueillir les fruits. Cinq fois sur dix il est cocu. Il s'en aperçoit une fois sur cent, ou du moins il manifeste qu'il s'en est aperçu. L'infidélité dans le mariage est naturelle, normale. La fidélité absolue de l'un ou de l'autre contractant ne peut provenir que d'une nature endormie, sans sensations, sans imaginations, sans rêves. L'homme, le mâle (en est-il plus d'un sur mille qui reste fidèle) obéit à son instinct de polygame, et reprend au bout de quelques mois ses habitudes de jeunesse. Il est fatigué de sa femme car il est dans la nature d'arriver à la satiété par la possession répétée ; il découvre chez les autres une quantité de séductions nouvelles. Il se dit avec raison que le mariage pris sérieusement supprimerait tout le charme de la vie, l'attente exquise de l'inconnu, le frémissement délicieux du désir qui s'éveille, l'imprévu des aventures, la fantaisie des attractions, et cette si douce émotion des premières rencontres, si elles ne devaient pas avoir de lendemain. Pourquoi se gênerait-il d'ailleurs ? Mais ce qu'il y a d'étrange dans son cas, c'est qu'il prétend souvent exiger de sa compagne cette plate et monotone fidélité qu'il ne songe nullement à observer lui-même. Quant à la femme, elle demeure d'abord simplement et dignement fidèle. Mais après l'attendrissement des premiers temps et l'étonnement des premières étreintes elle se reprend à rêver, car dans son âme, jusqu'à sa mort, flottera le rêve indécis du bonheur irréalisé. Puis elle sera assaillie par les tristesses de l'existence, par les doutes, par les inquiétudes, les froids soupçons de la réalité qu'elle ne fera d'ailleurs qu'entrevoir, tant demeure opaque le voile d'illusions dont est enveloppé son coeur. Une lassitude l'énerve, l'attente, l'éternelle attente de l'amour renaît en elle. Elle espère encore ! Quoi ? Elle a été élevée pour plaire, pour séduire. Elle a été instruite dans cette pensée que l'amour est son domaine, sa faculté la seule joie au monde. La nature l'a faite jolie, entraînable, changeante, pleine de désirs mobiles, de contradictions, d'irrésolutions. La nature et la société l'ont faite coquette, séduisante et fine. Elle commence pourtant à se tenir des raisonnements d'un bon sens simple et net. - On ne vit pas deux fois. - La vie est courte. - Une femme, mariée à vingt ans, est mûre à trente et avancée à quarante ? - Or, si on ne fait rien, si on ne connaît rien, si on ne jouit de rien avant cette limite, ce sera fini pour toujours. Les joies conjugales sont épuisées. Elle en est fatiguée ! Alors, alors - un amant ?... Pourquoi pas ? Elle cède enfin à l'invincible sollicitation de l'espérance d'amour. Elle aime ou croit aimer. Que fait le mari ? Trois cas se présentent. Dans le premier, il ignore tout. Il ignore absolument malgré l'évidence. Tout le monde sait la chose, excepté lui. Et il rit sans cesse des maris trompés, il en plaisante avec grâce. Quoi qu'il arrive il ne saura jamais rien. C'est là un inconcevable mystère, un de ces secrets insondables où s'émousse toute pénétration. On pourrait appeler cet aveuglement heureux, inexplicable et constant, le bandeau des cocus ; et il y aurait là matière à une très intéressante étude psychologique et sociale que couronnerait un jour ou l'autre la benoîte Académie. Rien de plus surprenant que cette tranquille ignorance du mari. On se dit à toute heure : « Mais il est impossible qu'il ne devine pas, qu'il ne voie pas, qu'il ne comprenne pas. » La femme fait à son amant des scènes de jalousie devant lui, donne ses rendez-vous, se risque à ces témérités qui ont un charme excitant pour elle. Elle lui met sous les yeux et sous le nez son... malheur, vingt fois par jour. Il ne voit rien ; il ne comprend rien. D'où vient cela ? Sans doute d'une vanité naïve et colossale. Chacun ayant une tendance à se croire un être d'exception, il ne suppose pas qu'une chose pareille puisse lui arriver, à lui ! Et il devient admirablement ridicule, non par le fait lui-même, par sa situation de cocu, mais par son ignorance confiante et souriante, par son attitude satisfaite. Dans le second cas, le mari feint de ne rien voir. Il connaît la vie, celui-là, et veut rester tranquille. Son seul soin est d'empêcher les imprudences compromettantes de sa femme. Sait-il au juste qu'il est trompé ? Peut-être non ? Il veut ignorer. Il a des maîtresses ; il ne désire plus les plaisirs conjugaux qu'il a pratiqués exclusivement pendant quatre ou cinq ans ; il ne veut pas non plus être ridicule, et il veille... aux apparences. Tant qu'elle n'aura pas 1e mauvais goût de se compromettre, il ne saura rien, car il ne s'avoue pas à lui-même qu'il sait ; il préfère ignorer toujours, n'ayant que faire d'une certitude qui ne servirait qu'à troubler son existence. C'est un sage. Le monde est pétri d'indulgence pour les liaisons nouées avec réserve et savoir-vivre. Il les accepte, les favorise, les consacre. Et on ne rit jamais de ce mari-là, qui a pour amis, l'un après l'autre, ceux de sa femme et qui vit avec eux dans une intimité cordiale et armée. Dans le troisième cas, le mari casse les vitres. Celui-là n'est qu'un sot, à moins que des circonstances impérieuses ne l'aient forcé à un scandale. Le mari qui brise les vitres n'est qu'un sot. Et pour beaucoup de raisons. D'abord, quand on ne veut pas être cocu, il faut éviter les chances premières et rester garçon. Si je monte en ballon, je risque assurément mes membres, et l'aurais tort de m'indigner ensuite si je me suis cassé bras ou jambe à la descente. L'homme s'imagine que l'acte de mariage lui donne sur la femme qu'il épouse des droits absolus, sans limites et sans réserves. Certes, le mariage lui confère le droit d'exercer contre sa compagne ses privilèges organiques de mâle. Mais vraiment est-il sensé, est-il humain, est-il logique qu'une pauvre fille ignorante de tout, ignorante des sentiments et des actes de l'amour, ignorante de la vie et des événements, soit liée, corps et âme, jusqu'à sa mort, au particulier qui a conclu avec les parents la transaction commerciale qu'on appelle un mariage ? Cette enfant peut être enchaînée à quinze ans par un traité dont elle ne devra plus s'affranchir tandis qu'il lui faudra attendre qu'elle ait les vingt-cinq ans exigés pour exister légalement et jouir des droits que confère la majorité. Jusque-là, elle ne peut s'engager à rien, elle ne peut ni jouir de sa fortune, ni emprunter de l'argent, ni vendre son bien, mais elle peut se vendre elle-même, vendre toute sa part de bonheur, d'espoirs, de plaisirs, de rêves, sans même savoir à qui, ni pourquoi, ni ce qu'on fera d'elle, ni à quoi elle s'engage, ni à quoi elle renonce. Et la loi, la loi stupide qui permet et ordonne cela, qui sanctionne et noue ce lien révoltant, ne reconnaît pas les voeux éternels des religieux, n'admet pas qu'un homme libre, majeur, ayant vécu, sacrifie d'une façon définitive sa vie au service d'une idée qu'il croit sacrée. L'usage, plus doux, reconnaît cette injustice, et il admet, sans le proclamer toutefois, que la femme peut se donner à un autre que l'époux. Mais si l'époux est d'une nature brutale et jalouse, il va veiller, rôder, prêt à tuer la femme et l'amant. Qu'y gagnera-t-il ? Du ridicule ! Si la femme ne songe point à le tromper, il lui donnera ce désir. Si elle y songe, il n'empêchera rien. Quels que soient ses précautions, ses ruses, ses méfiances, ses artifices, il ne fera qu'exaspérer l'audace et l'astuce féminines. J'admets qu'il réussisse à empêcher pendant longtemps le fait brutal de la possession physique. Qu'importe ! si sa femme appartient en pensée à un autre. Il est le gardien violent de la chasteté du corps. Mais peut-il être celui de la chasteté de l'âme ! Garde- chiourme de la fidélité, il veille, harcelé par la peur du baiser donné derrière son dos. Qu'est le baiser d'une minute auprès de l'abandon du coeur, auprès du désir sans fin, auprès de la caresse des yeux, auprès de tous les riens invisibles par lesquels une femme se livre tout entière à celui qu'elle a choisi ! Il la suit, grotesque et sournois, sans comprendre qu'elle n'est plus à lui, que chacun de ses soupçons éveille chez elle un désir nouveau, que chacune de ses obsessions fait naître en elle un élan d'amour vers celui qu'elle veut. Il semble dire : « Ma femme est à moi. Vous ne l'aurez pas ! » - Est-elle à lui vraiment si elle ne lui appartient qu'avec dégoût dans une étreinte qui révolte son coeur ? Est-elle à lui si elle a envie de s'enfuir quand il approche, de le souffleter quand il l'embrasse ? Est-elle à lui si elle le hait, si elle subit sa caresse comme elle boirait, par force, un répugnant breuvage ? Elles sont nombreuses celles que violente ainsi un époux détesté ! Que ne le trompent-elles avec lui- même ? Car rien n'est vrai que l'illusion et que le rêve ! Quand il ouvre, le soir, la porte conjugale, l'homme qui a le droit d'entrer, qu'elles ferment les yeux et qu'elles songent à l'autre ! Quand il approche, qu'elles se disent : « C'est lui ! c'est lui ! » Et qu'elles le voient, l'autre, avec ses traits, son regard, sa bouche qu'elles désirent, et ses mains caressantes. Qu'elles ouvrent les bras pour lui seul ; qu'elles reçoivent ses baisers des lèvres de leur mari ! sauront-elles en réalité lequel des deux les possède si elles aiment assez celui qu'elles appellent pour se croire à lui dans cette hallucination d'amour ? Qu'elles trompent l'époux à l'heure même où il les tient embrassées ! N'est-ce point là un plaisir délicieux, une vengeance perverse et terrible ? Que chaque baiser qu'elles subissent soit une infidélité, que chaque étreinte devienne un adultère ! Et quand il sera parti, tranquille et satisfait, l'époux, qu'elles s'endorment en songeant à l'autre ! Et dans leur rêve, il reviendra, l'autre ; et bien qu'elles soient seules en leur couche, elles se donneront encore à lui de tout leur coeur et de toute leur chair. 15 janvier 1884 NOTES D'UN VOYAGEUR Sept heures. Un coup de sifflet; nous partons. Le train passe sur les plaques tournantes, avec le bruit que font les orages au théâtre; puis il s'enfonce dans la nuit, haletant, soufflant sa vapeur, éclairant de reflets rouges des murs, des haies, des bois, des champs. Nous sommes six, trois sur chaque banquette, sous la lumière du quinquet. En face de moi, une grosse dame avec un gros monsieur, un vieux ménage. Un bossu tient le coin de gauche. A mes côtés, un jeune ménage, ou du moins un jeune couple. Sont-ils mariés? La jeune femme est jolie, semble modeste, mais elle est trop parfumée. Quel est ce parfum-là? je le connais sans le déterminer. Ah! j'y suis. Peau d'Espagne. Cela ne dit rien. Attendons. La grosse dame dévisage la jeune avec un air d'hostilité qui me donne à penser. Le gros monsieur ferme les yeux. Déjà! Le bossu s'est roulé en boule. Je ne vois plus où sont ses jambes. On n'aperçoit que son regard brillant sous une calotte grecque à gland rouge. Puis il plonge dans sa couverture de voyage. On dirait un petit paquet jeté sur la banquette. Seule la vieille dame reste en éveil, soupçonneuse, inquiète, comme un gardien chargé de veiller sur l'ordre et sur la moralité du wagon. Les jeunes gens demeurent immobiles, les genoux enveloppés du même châle, les yeux ouverts, sans parler; sont-ils mariés? Je fais à mon tour semblant de dormir et je guette. Neuf heures. La grosse dame va succomber, elle ferme les yeux coup sur coup, penche la tête vers sa poitrine et la relève par saccades. C'est fait. Elle dort. O sommeil, mystère ridicule qui donne au visage les aspects les plus grotesques, tu es la révélation de la laideur humaine. Tu fais apparaître tous les défauts, les difformités et les tares! Tu fais que chaque figure touchée par toi devient aussitôt une caricature. Je me lève et j'étends le léger voile bleu sur le quinquet. Puis je m'assoupis à mon tour. De temps en temps, l'arrêt du train me réveille. Un employé crie le nom d'une ville, puis nous repartons. Voici l'aurore. Nous suivons le Rhône, qui descend vers la Méditerranée. Tout le monde dort. Les jeunes gens sont enlacés. Un pied de la jeune femme est sorti du châle. Elle a des bas blancs! C'est commun: ils sont mariés. On ne sent pas bon dans le compartiment. J'ouvre une fenêtre pour changer l'air. Le froid réveille tout le monde, à l'exception du bossu qui ronfle comme une toupie sous sa couverture. La laideur des faces s'accentue encore sous la lumière du jour nouveau. La grosse dame, rouge, dépeignée, affreuse, jette un regard circulaire et méchant à ses voisins. La jeune femme regarde en souriant son compagnon. Si elle n'était point mariée elle aurait d'abord contemplé son miroir! Voici Marseille. Vingt minutes d'arrêt. Je déjeune. Nous repartons. Nous avons le bossu en moins et deux vieux messieurs en plus. Alors les deux ménages, l'ancien et le nouveau, déballent des provisions. Poulet par-ci, veau froid par- là, sel et poivre dans du papier, cornichons dans un mouchoir, tout ce qui peut vous dégoûter des nourritures pendant l'éternité! Je ne sais rien de plus commun, de plus grossier, de plus inconvenant, de plus mal appris que de manger dans un wagon où se trouvent d'autres voyageurs. S'il gèle, ouvrez les portières! S'il fait chaud, fermez-les et fumez la pipe, eussiez-vous horreur du tabac; mettez-vous à chanter, aboyez, livrez-vous aux excentricités les plus gênantes, retirez vos bottines et vos chaussettes et coupez les ongles de vos pieds; tâchez de rendre enfin à ces voisins mal élevés la monnaie de leur savoir-vivre. L'homme prévoyant emporte une fiole de benzine ou de pétrole pour la répandre sur les coussins dès qu'on se met à dîner près de lui. Tout est permis, tout est trop doux pour les rustres qui vous empoisonnent par l'odeur de leurs mangeailles. Nous suivons la mer bleue. Le soleil tombe en pluie sur la côte peuplée de villes charmantes. Voici Saint-Raphaël. Là-bas est Saint-Tropez, petite capitale de ce pays désert inconnu et ravissant qu'on nomme les Montagnes des Maures. Un grand fleuve sur lequel aucun pont n'est jeté, l'Argens, sépare du continent cette presqu'île sauvage, où l'on peut marcher un jour entier sans rencontrer un être, où les villages perchés sur les monts, sont demeurés tels que jadis, avec leurs maisons orientales, leurs arcades, leurs portes cintrées, sculptées et basses. Aucun chemin de fer, aucune voiture publique ne pénètre dans ces vallons superbes et boisés. Seule, une antique patache porte les lettres de Hyères et de Saint-Tropez. Nous filons. Voici Cannes, si jolie au bord de ses deux golfes, en face des îles de Lérins qui seraient, si on les pouvait joindre à la terre, deux paradis pour les malades. Voici le golfe de Juan; l'escadre cuirassée semble endormie sur l'eau. Voici Nice. On a fait, paraît-il, une exposition dans cette ville. Allons la voir. On suit un boulevard qui a l'air d'un marais et on parvient, sur une hauteur, à un bâtiment d'un goût douteux et qui ressemble, en tout petit, au grand palais du Trocadéro. Là-dedans, quelques promeneurs au milieu d'un chaos de caisses. L'exposition, ouverte depuis longtemps déjà, sera prête sans doute pour l'année prochaine. L'intérieur serait joli s'il était terminé. Mais... il en est loin. Deux sections m'attirent surtout: "les comestibles et les beaux-arts". Hélas! voici bien des fruits confits de Grasse, des dragées, mille choses exquises à manger... Mais... il est interdit d'en vendre... On ne peut que les regarder... Et cela pour ne point nuire au commerce de la ville! Exposer des sucreries pour la seule joie du regard et avec défense d'y goûter me paraît certes une des plus belles inventions de l'esprit humain. Les beaux-arts sont... en préparation. On a ouvert cependant quelques salles où l'on voit de fort beaux paysages de Harpignies, de Guillemet, de Le Poittevin, un superbe portrait de Mlle Alice Regnault par Courtois, un délicieux Béraud, etc... Le reste... après déballage. Comme il faut, quand on visite, visiter tout, je veux m'offrir une ascension libre et je me dirige vers le ballon de M. Godard et Cie. Le mistral souffle. L'aérostat se balance d'une manière inquiétante. Puis une détonation se produit. Ce sont les cordes du filet qui se rompent. On interdit au public l'entrée de l'enceinte. On me met également à la porte. Je grimpe sur ma voiture et je regarde. De seconde en seconde, quelques nouvelles attaches claquent avec un bruit singulier, et la peau brune du ballon s'efforce de sortir des mailles qui la retiennent. Puis soudain, sous une rafale plus violente, une déchirure immense ouvre de bas en haut la grosse boule volante, qui s'abat comme une toile flasque, crevée et morte. A mon réveil, le lendemain, je me fais apporter les journaux de la ville et je lis avec stupeur: "La tempête qui règne actuellement sur notre littoral a obligé l'administration des ballons captifs et libres de Nice, pour éviter un accident, de dégonfler son grand aérostat. "Le système de dégonflement qu'a employé M. Godard est une de ses inventions qui lui font le plus grand honneur." Oh! Oh! Oh! Oh! O brave public! Toute la côte de la Méditerranée est la Californie des pharmaciens. Il faut être dix fois millionnaire pour oser acheter une simple boîte de pâte pectorale chez ces commerçants superbes qui vendent le jujube au prix des diamants. On peut aller de Nice à Monaco par la Corniche, en suivant la mer. Rien de plus joli que cette route taillée dans le roc, qui contourne des golfes, passe sous des voûtes, court et circule dans le flanc de la montagne au milieu d'un paysage admirable. Voici Monaco sur son rocher, et, derrière, Monte-Carlo... Chut!... Quand on aime le jeu, je comprends qu'on adore cette jolie petite ville. Mais comme elle est morne et triste pour ceux qui ne jouent point! On n'y trouve aucun autre plaisir, aucune autre distraction. Plus loin, c'est Menton, le point le plus chaud de la côte et le plus fréquenté par les malades. Là, les oranges mûrissent et les poitrinaires guérissent. Je prends le train de nuit pour retourner à Cannes. Dans mon wagon deux dames et un Marseillais qui raconte obstinément des drames de chemin de fer, des assassinats et des vols. "... J'ai connu un Corse, Madame, qui s'en venait à Paris avec son fils. Je parle de loin, c'était dans les premiers temps de la ligne P.-L.-M. Je monte avec eux, puisque nous étions amis, et nous voici partis. "Le fils, qui avait vingt ans, n'en revenait pas de voir courir le convoi, et il restait tout le temps penché à la portière pour regarder. Son père lui disait sans cesse: "Hé! prends garde, Mathéo, de te pencher trop, que tu pourrais te faire mal." Mais le garçon ne répondait seulement point. "Moi je disais au père: "Té, laisse-le donc, si ça l'amuse." "Mais le père reprenait: "Allons, Mathéo, ne te penche pas comme ca." "Alors, comme le fils n'entendait point, il le prit par son vêtement pour le faire rentrer dans le wagon, et il tira. "Mais voilà que le corps nous tomba sur les genoux. Il n'avait plus de tête, Madame... elle avait été coupée par un tunnel. Et le cou ne saignait seulement plus; tout avait coulé le long de la route..." Une des dames poussa un soupir, ferma les yeux, et s'abattit vers sa voisine. Elle avait perdu connaissance... 4 février 1884 CAUSERIE TRISTE Voici venus les jours du carnaval, les jours où le bétail humain s'amuse par masses, par troupeaux, montrant bien sa bestiale sottise. Paris ne connaît point de carnaval. Quelques masques passent, rapides, honteux et méprisés dans la foule, lente et pesante, sortie parce qu'elle a congé. C'est à Nice qu'il faut voir cette fête de la brute civilisée ! Hommes et femmes, du peuple et du monde mêlés, la tête couverte d'un masque en fil de fer, trouvent un plaisir délirant à se jeter du plâtre dans les yeux. Une folie furieuse agite ces êtres qui gesticulent, crient, se heurtent et se lancent au visage des poignées de confetti, de poussière et de cailloux. Une bête semble déchaînée dans chacun de ces hommes, la bête, cette hideuse bête humaine qui apparaît, hurle, s'enivre, se bat, frappe, ravage, ou tue sitôt qu'on la lâche et qu'on la démusèle, la bête horrible qui incendie, pille et massacre aux jours de guerre, qui guillotine aux jours de n révolution, et saute, en sueur, aux jours de gaieté publique, affreuse dans sa joie comme dans sa férocité. Quel bonheur stupide peuvent trouver ces gens à aveugler les passants avec du plâtre ? Quelle joie à heurter des coudes, à bousculer ses voisins, à s'agiter, à courir, à crier ainsi sans aucun résultat pour ces fatigues, sans aucune récompense après ces mouvements inutiles et violents ? Quel plaisir éprouve-t-on à se réunir si c'est uniquement pour se jeter des saletés à la face ? Pourquoi cette foule est-elle délirante de joie, alors qu'aucune jouissance ne l'attend ? Pourquoi parle-t-on longtemps d'avance de ce jour, et le regrette-t-on lorsqu'il est passé ? Uniquement parce qu'on déchaîne la bête, ce jour-là ! On lui donne liberté comme à un chien que la chaîne des usages, de la politesse, de la civilisation et de la loi tiendrait attaché toute l'année ! La bête humaine est libre ! Elle se soulage et s'amuse selon sa nature de brute. Il ne faut pas en vouloir aux hommes, mais à la race elle-même ! Voilà le plaisir, voilà le bonheur pourtant ! Ces gens sont heureux pendant quelques jours. Oui, c'est du bonheur, cela ! Il n'en faut pas plus à beaucoup. Cette idée de plaisir et de bonheur est, en nous, tenace, vivace, indéracinable malgré la réalité lamentable. A vingt ans, on est heureux, parce que la force, l'ardeur du sang, l'espoir indécis d'événements délicieux qui semblent si proches et qu'on n'atteint jamais, suffisent à faire s'épanouir l'âme, toute vibrante de la seule joie de vivre. Mais plus tard, lorsqu'on voit, lorsqu'on comprend, lorsqu'on sait ! Lorsque les cheveux blancs apparaissent et qu'on perd chaque jour, dès la trentaine, un peu de sa vigueur, un peu de sa confiance, un peu de sa santé, comment garder sa foi dans un bonheur possible ? Comme une vieille maison, dont tombent, d'année en année, des tuiles et des pierres, que la lézarde ride au front et que la mousse a depuis longtemps défraîchie, la mort, l'inévitable mort sans cesse nous talonne et nous dégrade. Elle nous prend, de mois en mois, la fraîcheur de la peau qui ne reviendra point, des dents qui ne renaîtront pas, nos cheveux qui ne repousseront plus ; elle nous défigure, fait de nous, en dix ans, un être nouveau, tout différent, qu'on ne peut même pas reconnaître ; et plus nous allons, plus elle nous pousse, nous affaiblit, nous travaille et nous ravage. Elle nous émiette d'instant en instant. A chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, dès qu'a commencé cette lente démolition de notre corps, nous mourons un peu. Respirer, dormir, boire et manger, marcher, aller à ses affaires, tout ce que nous faisons, vivre enfin, c'est mourir ! Mais nous n'y songeons guère heureusement ! Nous espérons toujours un bonheur prochain, et nous dansons au carnaval. Pauvres êtres ! Comment le rêvons-nous, ce bonheur, nous autres qui savons rêver ? Qu'attendons-nous ainsi sans cesse, autre que cette mort accourant vers nous ? Quel songe nous berce ainsi, nous trompe ainsi ? Car l'humanité tout entière espère toujours quelque chose de bon et d'indéterminé ! Pour beaucoup, c'est l'amour ! Quelques baisers, quelques soirs d'exaltation, de longs regards, puis des pleurs, un dur chagrin, et l'oubli, voilà ! Puis la mort. Pour d'autres, c'est la fortune, le luxe de l'existence, les délicatesses de la vie, les fins repas qui donnent la goutte, les fêtes qui usent l'homme en quelques ans, les richesses de l'ameublement et les respects des serviteurs ; c'est courir vers la mort en landau au lieu d'y aller à pied. Pour d'autres, c'est la puissance, l'orgueil de la domination, le droit de signer des papiers qui changent l'existence des peuples ? Qu'y gagne-t-on de personnel ? de doux ? de bon ? Pour d'autres, le bonheur, c'est la vie simple, honnête, droite, sans événements, sans secousses, au milieu des enfants ; la vie plate comme une grande route, nue comme la mer, monotone comme le désert. Ne rien attendre, ne rien rêver d'imprévu, ne rien désirer d'extraordinaire, de surprenant, est-ce possible pour quiconque a l'esprit vif et palpitant ? La peur de la mort et de l'inconnu qui est derrière jettent les autres dans la pénitence au fond des cloîtres. Ils renoncent à tout, à tout ce que la vie, notre pauvre vie, peut nous donner encore d'agréable, par la crainte d'un châtiment mystérieux et l'espoir d'une récompense éternelle. Qu'y gagneront-ils, ces craintifs égoïstes ? Quelles que soient nos attentes, elles nous trompent toujours. Seule, 1a mort est certaine ! Je crois à la mort fatale et toute-puissante ! Mais des gens dansent au carnaval et se jettent du plâtre dans les yeux ! Puis, quand la Terre sera morte aussi, il ne restera plus rien de nos rêves, de nos espérances, de nos travaux, de nos folies, de nos agitations, de nos efforts ! Rien, pas même un souvenir ! Et quelque poète, peut-être, habitant Mars ou Vénus, dira de notre globe détruit ce que M. Edmond Haraucourt dit de la Lune. Puis ce fut l'âge blond des tiédeurs et des vents La Lune se peupla de murmures vivants ; Elle eut des mers sans fond et des fleuves sans nombre, Des troupeaux, des cités, des pleurs, des cris joyeux ; Elle eut l'amour ; elle eut ses arts, ses lois, ses Dieux... Et lentement rentra dans l'ombre. Depuis, rien ne sent plus son baiser jeune et chaud ; La Terre, qui vieillit, la cherche encor là-haut ; Tout est nu. Mais, le soir, passe son globe éphémère, Et l'on dirait, à voir sa forme errer sans bruit, L'âme d'un enfant mort qui reviendrait, la nuit, Pour regarder dormir sa mère. Qu'est-ce donc qui soutient l'homme ? Qui le fait aimer la vie, rire, s'amuser, être heureux ? L'illusion. Elle nous enveloppe et nous berce, nous trompant et nous charmant toujours ! Elle nous fait voir bleu, elle nous fait voir rose, elle tombe sur nous avec les rayons du soleil, flotte autour de nous dans la pâle clarté de la lune ! Elle coule devant nous avec les fleuves charmants, pousse avec l'herbe,. fleurit avec les fleurs, fermente dans le vin, nous grise, nous séduit, nous affole. Elle nous cache l'affreuse et éternelle misère de nous, change les formes, voit le malheur toujours présent et nous montre le bonheur toujours fuyant. Sans elle que serions-nous ? que deviendrions-nous ? Elle s'appelle l'espoir éternel, l'éternelle gaieté, l'éternelle attente ; elle s'appelle Poésie, elle s'appelle Foi, elle s'appelle Dieu ! C'est grâce à elle que les mères se consolent des enfants morts. C'est grâce à elle que les vieillards peuvent rire encore ! N'est-il pas étrange qu'on rie avec des cheveux blancs, alors qu'on n'aura plus jamais de cheveux noirs. Quelques-uns la perdent, cette illusion, la grande menteuse. Et soudain ils voient la vie, la vie vraie, décolorée, déshabillée. Ce sont ceux-là qui se tuent, qui se jettent du haut des ponts dans les rivières, qui boivent le phosphore des allumettes ou la blanche poudre d'arsenic, qui s'enfoncent dans la bouche un canon de revolver. Il suffit que le voile de la Trompeuse se soit un instant soulevé, il suffit d'un amour déçu, d'un espoir tombé. Ils ont compris : ils aiment mieux en finir tout de suite. D'autres aussi sentent s'éloigner d'eux cette confiance tranquille dans les lendemains heureux. Mais la mort les épouvantes et le doute les effraie. Ceux-là boivent les troublants liquides et mangent l'opium ! Des hommes et des femmes, par milliers, se piquent le bras chaque jour avec une petite seringue contenant quelques gouttes de morphine, qui les fait rentrer un moment dans cette illusion consolante et se rendormir, pour quelques instants, dans le beau rêve universel dont ils s'étaient réveillés. Des hommes pourtant l'ont perdue à tout jamais et ne la peuvent plus retrouver. Gustave Flaubert, dans ses lettres, pousse le grand cri continu, le grand cri lamentable de l'illusion détruite. « Je ne crois pas le bonheur possible, mais bien la tranquillité. » Ce n'est encore là qu'une négation. Tournons les pages : « Dès que je ne tiens plus un livre ou que je ne rêve pas d'en écrire un, il me prend un ennui à crier. La vie enfin ne me semble tolérable que si on l'escamote. « Je me perds dans mes souvenirs d'enfance, comme un vieillard... Je n'attends plus rien de la vie qu'une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. Il me semble que je traverse une solitude sans fin, pour aller je ne sais où. Et c'est moi qui suis tout à la fois le désert, le voyageur et le chameau. » Et plus loin : - « Que ne suis-je organisé pour la jouissance comme je le suis pour la douleur ! » Mais quand ceux-là passent dans le monde, les grands tristes, et jettent aux hommes leur plainte désespérante, les autres, la foule, ceux qui dansent au carnaval et qui aiment à se lancer du plâtre dans la figure, se retournent, surpris, troublés dans leur joie ; ils se fâchent, furieux contre le misérable : - « Qu'a-t- il donc, celui-là, à se désoler ainsi ? Va-t-il pas nous laisser tranquilles ? » Et ils déclarent : « C'est un malade ! » 25 février 1884 LES BOULEVARDS Voici la saison charmante des boulevards ! De mars en juin, c'est le seul coin du monde où on se sente vivre largement, d'une vie active et flânante, de la vraie vie de Paris. Un flot d'hommes en chapeaux noirs coule de la Madeleine à la Bastille, et un bruit continu de voix, pareil au bruit d'un fleuve qui roule, monte se perdre dans l'air léger du printemps. Mais ce bruit vague est fait de toutes les pensées, de toutes les idées qui naissent, passent et disparaissent chaque jour dans Paris. Comme des mouches, les nouvelles bourdonnent au-dessus du courant des flâneurs ; elles vont, de l'un à l'autre, s'échappent par les rues, volent jusqu'aux bouts lointains de la cité. Les arbres commencent à s'habiller. On marche, d'un pas lent, sous la brume verte des feuilles naissantes et on retrouve toutes les figures familières, car les boulevardiers se connaissent aussi bien que des bourgeois de petites villes. Tous les jours, aux mêmes endroits, on rencontre les mêmes hommes. Qu'importe leur nom qu'on ne saura jamais ! On est certain d'apercevoir celui-ci devant Tortoni, celui-là devant Bignon, cet autre devant l'Américain. On se dit : « Tiens, en voici un qui vieillit rudement depuis quelque temps. » Ou bien : « Tiens, pourquoi ce gros monsieur ne porte-t-il plus sa barbe ? » Avant nous d'autres hommes faisaient cette promenade quotidienne le long de cette grande rue où passe la vie de Paris ; et avant eux, d'autres encore. Et dans bien longtemps, sans doute, on se promènera toujours en flânant devant les larges boutiques de la longue avenue. Écrire l'histoire du boulevard serait écrire l'histoire de Paris. Chaque maison appelle un souvenir. Le boulevard est jeune par un bout et vieux par l'autre. La Madeleine est son enfance et la Bastille sa vieillesse. Louis XV avait posé la première pierre de la Madeleine le 3 avril 1764, et l'église, après avoir été dix fois détruite et recommencée, ne fut terminée que vers 1830. C'est dans cette maison, à l'angle de la rue Caumartin, que mourut Mirabeau. Mirabeau-Tonneau ! Ce gros homme fut le père des politiciens braillards. C'est à lui que commence ce règne des avocats dont nous souffrons toujours. Selon le mot d'un grand écrivain, il entraîna les multitudes, ébranla, puis soutint un trône, dirigea tout l'avenir d'un peuple, gouverna les événements à sa fantaisie et changea la fortune de la France « par la seule vertu d'une gueule retentissante. » Quand sa parole passait sur les assemblées, elle les courbait comme un vent d'orage, et il remportait des victoires en massacrant ses adversaires avec des mots comme on mitraille avec des boulets. Plus que Démosthène, plus que Cicéron, il fut le Rhéteur, l'homme des batailles oratoires, le lutteur aux forts poumons dont la pensée ne semble puissante que criée sur les foules, dont l'esprit n'est dominateur que par la force de l'éloquence. Tout ce que ces tribuns laissent d'écrit après eux semble terne lent et puéril. C'est devant ce sonore et violent orateur que s'ouvrirent pour la première fois les portes de Sainte- Geneviève érigée en Panthéon. On l'y coucha à côté de Descartes. Il était né un peu plus loin, toujours près du même boulevard, rue de la Chaussée-d'Antin. Voici la rue de la Paix. Elle fut rêvée par Louis XVI, exécutée par Napoléon. Un soir, si nous en croyons un chroniqueur du temps, le futur empereur, alors chef de bataillon d'artillerie, avait dîné place Vendôme, chez le général d'Augerville, beau-frère de Berthier, avec plusieurs officiers. Il proposa, dans la soirée, d'aller à Frascati prendre des glaces. Tout le monde accepta et l'on partit. Napoléon, qui donnait le bras à Mme Tallien, s'arrêta quelques secondes pour considérer la grande place sans monument, et, se tournant vers M. d'Augerville : « Votre place est nue, mon général ; il y faudrait un centre, une colonne comme celle de Trajan, ou un tombeau qui recevrait les cendres des soldats morts pour la patrie. » Mme d'Augerville approuva : « Votre idée est bonne, mon cher commandant. Quant à moi je préférerais la colonne. » Napoléon se mit à rire. « Vous l'aurez un jour, madame, quand Berthier et moi serons généraux. » L'empereur a tenu parole. La Chaussée-d'Antin ! Quels souvenirs tendres et charmants ! C'est le coin d'amour, dans Paris. C'est de là que nous viennent toutes les anecdotes de la Régence ; c'est là qu'est née cette fine et divine galanterie, morte, hélas ! avec le siècle poudré, le siècle des mouches, des éventails et des paniers. En ce temps-là, à la place de la Chaussée-d'Antin d'aujourd'hui, s'étendait un marais, puis, plus loin, le village des Porcherons, puis, plus loin encore, la ferme de la Grange-Batelière. Un petit sentier ombreux, le chemin de la Grande Pinte, traversait ce lieu, et, parti de la porte Gaillon, aboutissait au hameau de Clichy. Tout ce quartier, n'était qu'une campagne, voici un siècle à peine ! Le croirait-on ? Mais une campagne pleine de petites maisons silencieuses le jour, et qui, la nuit, s'emplissaient de rires, de baisers, de tumulte, avec des bruits de bouteilles cassées et souvent des cliquetis d'épée. C'était, pour parler comme en cette époque fleurie, un champ de tendresse où poussaient les baisers. Et les belles dames qui se glissaient, au soir, par les portes entrouvertes, s'appelaient Mme de Coeuvres, la comtesse d'Olonne, la maréchale de la Ferté. Quand une voiture bleue entrait au galop dans un petit hôtel où tous les auvents étaient clos, c'est que le Régent de France allait souper entre Mme de Tencin et la duchesse de Phalaris, en face du duc de Brissac et du marquis de Cosse. Plus loin, sur le pont d'Arcans, on se battait plus souvent qu'on ne fait au Vésinet maintenant. C'est là que la belle Mme de Lionne et la belle Louison d'Arquin regardaient ferrailler leurs amants, le comte de Fiesque et M. de Tallard, parce que ni l'un ni l'autre n'avait voulu céder le pas. Oui, c'est bien ici une terre d'amour. Quels noms surgissent ? La Guimard, la Duthé, à qui un roi voulut confier l'éducation de son fils, et la Dervieux au coeur si large. Sous le même toit, l'une après l'autre, dormirent la belle Mme Récamier et la charmante comtesse Lehon. Parmi tant d'autres gloires venues ici, nous trouvons encore Mesurer et Cagliostro. La Chaussée-d'Antin est demeurée la rue élégante et niche, bâtie sur le sol où s'épanouit cette légère galanterie française, faite d'esprit, de grâce, de tendresse, d'impertinence, d'amour volage et bien né et de baisers vite oubliés. Mais voici, moins gaie, plus sombre, plus sévère, la rue Laffitte. Nous entrons dans l'histoire grave. C'est dans un grand salon austère et riche, le 28 juillet 1830. Des politiciens délibèrent sous la présidence du banquier Laffitte. Le sort de la France est indécis. Aucun ne sait, ne prévoit encore les événements qui vont surgir. Un homme paraît, venu pour se joindre à eux. Tous se lèvent, comprenant que la cause de la légitimité est perdue sans retour. Car celui-là ne se trompe point, et ses évolutions politiques sont les marques certaines des revirements de la fortune royale. Il s'appelle M. de Talleyrand. Bientôt un parlementaire entre à son tour parlant au nom de Charles X. On lui répond qu'il n'est plus temps. Et le lendemain, dans le même salon, M. Thiers écrivait une proclamation orléaniste. Voici le pavillon de Hanovre. D'où vient ce nom ? D'une ironie populaire. Le duc de Richelieu le fit construire avec l'argent des rapines qu'il exerça pendant la guerre de Hanovre, et le peuple cloua ce nom sur la porte du somptueux hôtel. Voici la maison de Mlle Le Normand. Au détour de la rue des Tournelles, voici encore la maison de Ninon de Lenclos. Elles flottent sur l'histoire comme des images charmantes, ces figures de femmes qui conquirent l'humanité par leur grâce et leur beauté. Il semble même que nous ayons pour elles encore un peu d'amour. Qui donc ne lit point avec un certain attendrissement naïf et sincère les noms de Phryné, de Cléopâtre, de Marion, de Ninon. Les poètes les chantent comme des vivantes. Elles sont des symboles pour notre coeur. Elles sont les Conquérantes, parmi les femmes, les Victorieuses. L'immortelle Ninon n'inspira-t-elle pas à son propre fils une passion horrible dont il mourut ! Elle était, celle-là, de la race des grandes courtisanes de l'Antiquité chez qui allaient causer et penser les artistes. Sa mort révèle son âme. Cette fille, cette prostituée, devinant le génie d'un jeune homme inconnu, lui laissa sa bibliothèque. Ce jeune homme s'appelait Arouet de Voltaire. Qui donc, parmi les honnêtes femmes, a fait quelque chose de semblable ? Rue Saint-Martin ! Nous entrons maintenant dans l'histoire héroïque. Ici fut consommée une erreur judiciaire semblable à celles que font chaque jour nos tribunaux ! C'est en 1386. Deux gentilshommes normands, couverts de fer, sont face à face en un champ clos, car pour terminer leur querelle le roi Charles VI a décidé de s'en rapporter au jugement de Dieu. Jacques Legris est accusé d'avoir pris par violence la femme de Jean de Carouge, et il nie. Ils se battent longtemps, longtemps. Enfin Jacques Legris est vaincu, il nie encore. Son rival le tient sous son genou. Il nie toujours. Le roi alors le fait pendre. A l'heure de la mort il n'avoue pas. Et quelques mois plus tard son innocence est reconnue. Justice de Dieu et justice des hommes se valent donc ! Boulevard du Temple, il y avait là une petite maison qui n'existe plus. Elle appartint à l'ouvrier Boule. Encore une histoire d'amour. Le grand roi, voulant offrir à sa bien-aimée Mlle de Fontange un mobilier vraiment royal, tous les artisans de France furent conviés à un concours dont André Boule sortit vainqueur. La chronique scandaleuse ajoute qu'après avoir meublé l'hôtel de la favorite avec ces merveilleux objets que créa son génie inspiré par son amour, il pendit la crémaillère à la barbe du roi Soleil. Voici encore la maison de Beaumarchais. Et combien d'autres ! Mais la colonne de Juillet se dresse sur la place de la Bastille. C'est ici qu'est enterrée la vieille France. C'est ici qu'est née la France nouvelle ! 25 mars 1884 CHRONIQUE Enfin ! enfin ! saluons la justice de notre pays ; elle devient presque étonnante. En quinze jours, elle a rendu deux arrêts surprenants. Elle a condamné à un an de prison une jeune furie qui avait ravagé avec du vitriol le visage de sa rivale. Puis, huit jours plus tard, elle a frappé de la même peine un mari, complaisant d'abord, jaloux ensuite, qui avait logé une balle de revolver dans le ventre de son concurrent heureux. Cette nouvelle manière d'apprécier ce genre de délits est assurément préférable à l'ancienne. Elle laisse cependant encore à désirer. Dans le premier cas, un médecin, passant de la brune à la blonde, est la cause de cette affreuse vengeance, pire que la mort. Une pauvre fille, défigurée, devenue hideuse, portera jusqu'à ses derniers jours les marques horribles de l'infidélité bien excusable d'un homme. Quel est donc le coupable, s'il y en a un ? L'homme assurément ! Il vient, comme témoin, déposer sur les faits. Or, la seule, la vraie condamnée, la grande punie, c'est l'innocente. Un an de prison, fort bien. Cela n'est rien. Pour un an de prison, on peut donc enlever le nez et les oreilles et brûler les yeux d'une rivale dont la beauté vous gêne. La seule manière de punir cette confusion dans le choix de la victime et cette erreur sur le coupable ne serait-elle pas de condamner à des réparations pécuniaires, les seules qui touchent profondément l'humanité ? Ne devrait-on pas ordonner que, pendant dix ans, vingt ans, jusqu'à la mort puisque les atroces blessures demeureront jusqu'à la décomposition finale, - que, jusqu'à la mort, celle qui a mutilé ainsi sa rivale, au lieu de frapper l'amant, lui paye une pension, lui fasse une rente, lui donne, si elle est ouvrière, la moitié de ce qu'elle gagne et, si elle est riche, une somme considérable. L'autre pourra offrir cela aux pauvres, si elle veut. Dans le second cas, le mari, un ouvrier, avait toléré toutes les escapades de sa femme. Il l'a reprise dix fois, dix fois elle est repartie. Il a même poussé la complaisance jusqu'à ouvrir la porte en disant : « Je te donne huit jours, mais pas plus. En huit jours, tu as bien le temps de te passer ton caprice. Puis tu reviendras et tu seras bien sage. » Elle a répondu : « Oui, mon gros loup. » Elle a fait son petit paquet pour une semaine, puis elle s'est mise en route, le coeur joyeux, sur la foi de la parole jurée. En entrant chez son ami, elle lui a dit sans doute : « Tu sais, j'ai huit jours. » Il a dû répondre : « Allons, tant mieux ! Ton mari est bien gentil. Je lui offrirai un verre à la prochaine rencontre. » Lui aussi, il dormait tranquille, cet homme. Or, un matin, il se trouve en face de l'époux. Il va vers lui, la main tendue, pour lui proposer d'entrer chez le mastroquet d'en face. Que pouvait-il craindre ? il avait encore trois jours devant lui ! Mais le mari, violant sa parole, violant le traité passé avec sa femme, traître comme un général, qui, pendant l'armistice, pendant que le pavillon blanc flotte sur les murs, ferait feu sur l'ennemi confiant et sans défense, le mari la présenta, la main, armée d'un revolver et tira. Voyons, est-ce honnête et loyal, cela ? Et la coupable, la seule, la vraie coupable, l'épouse infidèle, rentre tranquillement au domicile conjugal. Elle va avoir, en plus, un an de liberté ! MM. les jurés la récompensent, pour finir ! Le mari donnait huit jours ; eux ils donnent un an ! Mais tout est bénéfice à tromper son mari, dans ces conditions-là ! Comme j'en connais, des femmes, qui vont réfléchir... et peut-être... Cependant, retenons ceci que, depuis six mois, la morale a changé en France. Les filles qui usent du vitriol et les maris qui usent du pistolet sont exposés maintenant à aller dormir pendant quelque temps sur la paille humide des cachots. Allons, tant mieux ! Qui sait ? dans un an, on les condamnera peut-être aux travaux forcés, et, dans cinq ans, M. Grévy n'étant plus là, on les guillotinera. Donc, ce qui était parfaitement excusable naguère ne l'est plus. Ne tombons jamais sous la main de la justice, mes frères. Ce qui serait intéressant, par exemple, c'est de savoir quels arrêtés rendraient, devant les mêmes cas et dans les mêmes circonstances, les juges des principaux peuples du monde. Comment serait traité ce mari à caprices et à surprises par un tribunal anglais, par un tribunal espagnol, par les tribunaux italiens, allemands, russes, musulmans, danois ou scandinaves ? Il y a cent à parier contre un que le même homme, pour ce même crime, serait condamné à mort ici, acquitté là, simplement réprimandé sous telle latitude, et félicité sous telle autre. L'acte est le même, mais la manière de juger diffère si fort, pour tant de raisons, suivant les terres et les moeurs, que le Juif errant par exemple ne doit jamais savoir s'il a fait quelque chose de bien ou de mal, s'il mérite un encouragement ou un châtiment. Je me rappelle avoir lu un jour le récit d'un crime épouvantable, d'un crime contre nature, commis en Italie, et cette pensée me vint, en parcourant les affreux détails : ce forfait est bien italien, il est bien le produit que l'hérédité d'une race peut faire naître. Un criminel anglais, un criminel français, tout aussi féroces, mais différents, celui-ci avec un scepticisme insolent, celui-là avec un cynisme sombre, n'auraient point eu cette sorte de fanatisme superstitieux, cette cruauté convaincue. J'allais de Gênes à Marseille, seul dans mon wagon. C'était au printemps, il faisait chaud. Les souffles délicieux des orangers, des citronniers et des roses dont toute cette côte est couverte, entraient par les portières baissées, endormeurs et grisants. Deux dames, descendues à Bordighera, avaient laissé sur la banquette un vieux journal déchiré, un journal italien, daté du mois d'août 1882. Je le pris, par hasard, et j'y jetai les yeux. Et voici ce que je trouvai au compte rendu des tribunaux Aux environs de San Remo vivait une veuve avec son unique enfant. La femme était âgée, pas riche, et aimait son petit comme la seule chose qu'elle eût au monde. Il tomba malade, d'une maladie inconnue que les médecins ne déterminèrent pas. Il s'affaiblissait, devenait plus pâle de jour en jour, et plus faible. Il se mourait. Enfin, il fut condamné, jugé perdu sans espoir. La mère, folle de douleur, avait appelé tous les guérisseurs du pays, prié toutes les madones, porté des chapelets à toutes les chapelles. Enfin, elle alla trouver une sorte de sorcier, un vieil homme redouté qui jetait des sorts, pratiquait la magie et la médecine, rendait aux gens tous les services cachés que poursuit la loi, et qui possédait, dit-on, des secrets merveilleux. Elle le supplia de venir, lui promettant s'il guérissait son pauvre enfant, de lui donner tout ce qu'il exigerait d'elle, tout, même sa vie, prodiguant les protestations exaltées, si faciles aux heures d'affolement, et naturelles d'ailleurs à l'aimable peuple italien, qui use en toute occasion des adjectifs qualificatifs les plus expressifs. Le sorcier la suivit. Et, soit qu'il eût été plus clairvoyant que les médecins, soit que le hasard l'eût servi, l'enfant guérit, grâce à ses soins ou, peut-être, malgré ses soins. Quand elle le vit de nouveau debout, marchant, courant et gai comme autrefois, la mère, délirante de joie, retourna chez le sauveur : « Je viens tenir ma promesse, dit-elle ; qu'est-ce que vous voulez que je vous donne ? » Il exigea tout ce qu'elle possédait, tout. Champ, jardin, maison, mobilier, argent, tout, sans rien excepter que les hardes que la femme et son petit garçon portaient sur eux. Elle demeura atterrée devant cette prétention imprévue et féroce. - Mais je ne puis pas vous donner tout ! Je suis vieille, je ne peux pas travailler. Lui, il est trop jeune pour rien faire encore. Alors il nous faudrait mendier ? Elle le supplia, lui montra que c'était la mort pour eux : pour elle affaiblie, pour l'enfant encore à peine guéri ; qu'elle ne pouvait pas l'emmener comme ça sur les routes, en tendant la main, sans un toit pour la nuit, sans une chaise pour s'asseoir, sans une table pour manger. Elle offrit la moitié de son bien, les trois quarts, se réservant seulement de quoi vivre pendant quelques ans, jusqu'à ce que le petit fût grand. L'homme, obstiné, inflexible, refusa et la chassa en la menaçant de sa vengeance prochaine - « qui lui ferait pleurer du sang », disait-il. Elle rentra chez elle épouvantée. Quelques jours plus tard, on lui rapporta son enfant agonisant, tordu par d'affreuses douleurs. Il mourut après avoir balbutié que le sorcier, l'ayant rencontré dans la rue, lui avait fait manger des dragées. L'homme fut arrêté. Il avoua son crime avec assurance, avec orgueil. - Oui, dit-il, je l'ai empoisonné. Il m'appartenait, puisque je l'avais sauvé. Que peut-on me reprocher ? La mère n'a pas tenu sa promesse : alors j'ai défait ce que j'avais fait, je lui ai repris la vie de son enfant qu'elle me devait. C'était mon droit. On tenta de lui faire comprendre quelle action horrible, monstrueuse, il avait commise. Il demeura inébranlable dans son raisonnement. - L'enfant m'appartenait, puisque je l'avais sauvé. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le tribunal, ayant remis à huitaine son arrêt, je n'ai point su le jugement. Une cause pareille, en France, serait devenue une cause célèbre, comme celle de La Pommerais ou de Mme Lafarge. En Italie, elle est passée inaperçue. Chez nous, cet homme aurait été sans doute condamné à mort. Là-bas, il a peut-être été condamné à un an de prison comme la vitrioleuse ou le mari à détente de ce mois-ci. 14 avril 1884 L'ARISTOCRATIE Donc il va se réaliser, le rêve admirable de Dupont, du Dupont d'Alfred de Musset : Les riches seront gueux, et les nobles infâmes Ce ne seront partout que houilles et bitumes, Trottoirs, masures, champs plantés de bons légumes, Carottes, fèves, pois. - Et qui veut peut jeûner Mais nul n'aura, du moins, le droit de bien dîner. Tous les riches ne sont pas encore gueux, ni tous les nobles infâmes, mais tout du moins seront soldats pendant trois ans, tous sans exception. Bravo ! Les Dupont et les Durand qui nous gouvernent ont eu cette idée patriotique et sublime. Un tyran, demeuré célèbre, coupait jadis d'un coup de canne, en se promenant dans ses jardins, tous les pavots dont la tête dépassait celle des autres, et il disait - Il en sera de mon peuple comme de ces fleurs : je veux qu'aucun front ne s'élève. Nos Dupont comprennent et pratiquent l'égalité de la même manière. Le glaive du Romain ou la guillotine de 93 sont des moyens démodés, mais on a trouvé le service obligatoire de trois ans, ce qui n'est pas mal, comme invention, pour niveler les intelligences. Durand réplique à Dupont : Pour un esprit mort-né, convaincu d'impuissance, Qu'il est doux d'être un sot et d'en tirer vengeance. Nos Durand, indubitablement, sont animés de ce sentiment si humain, si constant, qui fait des hommes médiocres les ennemis irréconciliables des hommes remarquables. Sans valeur personnelle, sans autorité intellectuelle, sans nom, sans supériorité d'aucune sorte, sans savoir, sans éducation et presque sans instruction, la plupart de nos députés, arrivés au pouvoir par la force de cette machine qu'on appelle le suffrage universel, inventée pour l'exaltation des médiocres, l'élimination des supérieurs et l'abaissement général, poursuivent, avec une haine jalouse, tout ce qui constitue une aristocratie. Pour eux, c'est là l'ennemi qu'il faut sans cesse attaquer et abattre. Comme Tarquin, ils n'aiment pas ces têtes qui dépassent. Le pouvoir n'aime pas un autre pouvoir ! A plus forte raison le pouvoir, né spontanément de la masse, le pouvoir brutal, issu du peuple illettré, n'aime pas la puissance intelligente, qui se constitue par élimination, par ce lent et mystérieux travail de sélection, d'affinement, d'où sort peu à peu cette classe d'êtres privilégiés qui sont, dans l'histoire, les grands hommes d'un pays. Un petit avocat de province, fait député par le hasard des votes, par la puissance des petits verres et des promesses trompeuses, étourdi d'abord de devenir quelque chose sans être quelqu'un, jalousera bientôt d'une jalousie inconsciente mais acharnée tous ceux qui, n'étant rien dans l'État, comptent beaucoup dans le monde. Et tous ces parvenus du petit verre fredonnent dans leur coeur le vieux « Ça ira ! » et n'ont au fond de l'esprit d'autre désir, d'autre but, que de frapper les aristocrates, d'abattre les parvenus de la valeur personnelle, du travail intelligent et d'empêcher surtout qu'une aristocratie nouvelle, une aristocratie du talent s'élève en face d'eux, qui sont les aristocrates du hasard. Ils ont trouvé le bon moyen en instituant le service obligatoire de trois ans. C'est la fin de la France artiste, de la France pensante. Finis Gallae ! Au nom de l'égalité tous les Français devront trois ans de leur vie à la patrie. C'est peu... et c'est trop. L'égalité ! D'abord quand on aura établi l'égalité des tailles, l'égalité des ventres, l'égalité des nez et l'égalité des esprits, je me soumettrai à l'égalité des situations. A cela, M. Durand répondra qu'il prétend réparer, par l'égalité civique, les injustices commises par la nature ou par Dieu. Je ne peux que respecter cette tentative. Il me reste à examiner ses résultats. Donc on va prendre tous les Français, quels qu'ils soient, de vingt à vingt-trois ans et on va les enfermer dans une caserne où des sergents instructeurs leur apprendront à distinguer leur pied droit de leur pied gauche, et à tourner au commandement. Cherchons si c'est vraiment là une mesure patriotique ou simplement une manière de frapper, dans son germe, toute aristocratie artiste, car le pouvoir brutal, le pouvoir de fait, je l'ai dit, exècre le pouvoir moral, le pouvoir d'intelligence. On va prendre à vingt ans tous ceux qui auraient été des artistes, des savants, et, pendant trois ans, on va s'efforcer de leur faire oublier leur art et leur science, et la pratique si délicate de leur difficile métier. On va les détourner violemment de leurs préoccupations, de leurs études, on va les fatiguer le plus qu'on pourra, en faire, à force d'exercices, de corvées, de marches, d'abrutissantes besognes, des êtres pouvant passer sous le niveau commun, au nom de l'Égalité, et pour le plus grand bien de la Patrie. Et quand on les rendra à la vie, ces peintres, ces Musiciens, ces écrivains, ces savants, la flamme de l'Art sera éteinte, ils auront désappris leur subtil travail et amour sacré des belles choses. On va leur casser l'aile comme on fait aux oiseaux captifs. Car c'est à vingt ans, justement, que le talent se décide, que l'artiste éclôt, que le tempérament se forme, que l'esprit commence à comprendre, à se posséder, à concevoir, à s'élargir, à porter les fleurs qui seront des fruits. On les prend, ces jeunes hommes, on les jette dans une caserne pendant trois ans, pendant la période où le talent indécis allait se dessiner, s'affirmer ; on les prend juste à l'heure de la sève féconde, de la poussée, de l'épanouissement, à l'heure décisive où ils ont le plus besoin de tout leur temps, de toute leur volonté, de toute leur force de travail, de toute leur liberté. Il n'est pas un tempérament sur cent, capable de résister à cette méthode de stérilisation. Est-ce là du patriotisme ? Faire de simples soldats avec des hommes supérieurs équivaut à mettre au pot des poulardes du Mans. Ce n'est pas là non plus de l'économie politique bien entendue. Ne faudrait-il pas au contraire aider chaque citoyen, à concourir à la grandeur de la patrie, par toutes les facultés créatrices que la nature a mises en lui ? Ne devrait-on pas protéger, secourir, favoriser tous ceux qui donnent à la France, l'inappréciable espérance d'accroître la somme de gloire artistique qui la place au premier rang des peuples contemporains. Que reste-t-il de la Grèce ? Est-elle grande devant nos yeux par ses luttes militaires ou par ses oeuvres immortelles ? Pourquoi ce petit coin de terre nous semble-t-il sacré comme un temple, le temple du génie humain ? Pourquoi le seul nom de l'Italie soulève-t-il dans les âmes une sorte d'attendrissement mystérieux ? Pourquoi vient-on de tous les coins du monde sur ce sol peuplé de chefs-d'oeuvre ? Pourquoi l'éducation intellectuelle d'un homme n'est-elle pas complète tant qu'il n'a pas vu Venise, Florence et Rome ? Pourquoi l'Italie est-elle plus qu'une nation ? Car elle ne semble pas appartenir seulement aux Italiens, elle appartient à l'Intelligence humaine, elle fait partie, tout entière, de ce grand héritage artistique que tes hommes de génie laissent aux descendants dé tous les peuples et de tous tes temps. Pourquoi cela, monsieur Durand ? Est-ce parce que Victor-Emmanuel en a fait un peuple fort, ou parce que les Médicis ont fait de leur patrie une terre de gloire ? Soyez certain, monsieur Dupont, que ces Médicis qui ont su rendre leur pays tel qu'aucune catastrophe future ne peut atteindre désormais sa renommée tel que toutes les nations l'aimeront et l'admireront tant qu'il y aura des hommes sur la terre, les Médicis, monsieur, n'auraient pas confondu Michel-Ange avec le fusilier Pitou, n'auraient pas invité les sieurs Raphaël et Léonard de Vinci, exerçant la profession de peintre, à perdre trois ans de leurs travaux afin d'apprendre à marcher en ligne et à astiquer des boutons de cuivre. Soyez persuadé que la République de Venise n'aurait pas forcé les nommés Jacques Robusti, dit le Tintoret ; Paul Caliari, dit Paul Véronèse, et Tiziano Vecelli, dit le Titien, à éplucher des pommes de terre pour le rata, à porter des pains de munition dans des sacs de toile, à balayer et nettoyer la chambrée et autres lieux. Reste à savoir qui peut avoir raison, au point de vue de la patrie, de la République de Venise ou de la République française ? L'égalité ! Soit. Qu'entendez-vous par là ? Est-ce une chose qui ne comporte ni appréciations différentes, ni proportions ? Tout 1e monde sur le même niveau. Bien - Vous demandez à chacun trois ans, sans distinction. - Je comprends. Mais dites-moi, est-ce que les trois ans de chacun ont exactement la même valeur ? Si vous demandiez à chacun cent francs, au lieu de trois ans. Le sacrifice ne serait-il pas un peu plus grand : pour un de ces chiffonniers que vous avez si gaillardement expulsés des trottoirs, que pour M. le baron de Rothschild ou M. le baron de Hirsch ? Or, trois ans de MM. Gounod, Bonnat, Renan, Berthelot, Victor Hugo et autres de la même race, ne valent-ils pas un peu plus que trois ans d'un scieur de long ou trois ans d'un de nos députés, si faciles à remplacer qu'on ne s'aperçoit pas du changement. Mais qu'est-ce qui pourra remplacer, compenser, pour la patrie, pour l'humanité, les oeuvres que ces hommes, Gounod, Bonnat, Renan, Berthelot, Victor Hugo, auraient accomplies pendant ces trois années ? Trois de vos années à vous, M. Durand, ne valent pas grand'chose, mais les trois ans de certains hommes ont une valeur telle que leur perte est irréparable. Tout, dans ce monde, ne l'oubliez pas, subit la loi des proportions, et l'égalité stricte est une stupidité, monsieur. Et puis, ce n'est pas tout. Au-dessus de l'égalité, il y a les lois générales de la vie, que vous ne changerez pas, parce que le suffrage universel ne peut rien sur le législateur qui les a établies. Or il serait bon de les comprendre, ces lois-là, et d'en tenir compte un peu pour préparer vos lois, à vous. Je veux dire qu'un peu d'esprit scientifique n'est pas inutile pour gouverner les hommes. Eh bien ! messieurs, soyez persuadés qu'on ne fait les bonnes armées qu'avec du peuple. Cette misérable chair à canon que la sauvagerie humaine rend nécessaire ne doit pas être de la chair trop raisonnante ni trop intelligente parce qu'elle deviendrait vite de la chair révoltée. Vous ne pouvez empêcher qu'il n'y ait dans le monde des castes privilégiées, Or, si vous les mêlez dans l'armée, ces castes, avec les autres, vous ferez un mélange mauvais et dangereux. Tout aristocrate, je veux dire tout jeune homme de nature fine, que vous jetterez dans le troupeau des lignards, que vous forcerez, pendant trois ans, à cette existence odieuse de la caserne, aux promiscuités qui répugnent, à toutes les choses qui révolteront son instinct, son éducation, sa délicatesse native, deviendra un ennemi, un ennemi de la République, et surtout un ennemi de l'armée. Ces jeunes hommes ont l'honneur chatouilleux. Ils sont habitués à des égards. Le sous-officier les maltraitera, les injuriera, leur jettera ces mots qui effleurent à peine un paysan, mais qui traverseront leur épiderme léger et feront bouillonner leur sang plus vif. L'officier lui-même, accoutumé à faire marcher des lourdauds, ne reconnaîtra pas, sous l'uniforme, le fils d'une race plus affinée. Ils ne diront rien, parce que le Conseil de guerre est terrible. Mais après ? Croyez-vous qu'ils rapporteront dans leurs familles, qu'ils apprendront à leur fils l'amour de la vie militaire ? Ils garderont de ces trois ans le souvenir qu'on aurait de trois ans de bagne, et, poursuivis par ce cauchemar, ils n'auront que la préoccupation d'éviter ce supplie à leurs enfants. Vous dites : « Tant pis, l'égalité avant tout ». Essayez de fouailler un cheval de sang comme un cheval de fiacre pour voir si vous lui apprendrez l'égalité. Il vous versera dans l'ornière, monsieur Dupont. Prenez garde que le service de trois ans n'en fasse autant pour la France, ce qui serait plus grave. Du moment que vous ne pouvez pas faire de l'aristocratie du pays l'aristocrate de l'armée, ne faites pas entrer dans les rangs ceux dont la tête est trop haute. Quoi que vous tentiez, il y aura toujours des aristocrates. Un pays n'est grand que par son aristocratie, par ses hommes supérieurs. Aidez-les à se développer, au lieu d'arrêter leur essor. Incessamment part du peuple, du peuple misérable, grossier, brut et respectable parce qu'il est le Père, le germe, la source de tout, une classe plus cultivée, qui forme, pour me servir d'une expression célèbre, une couche sociale supérieure, plus intelligente, encore incomplète. De cette bourgeoisie nouvelle, se détachent encore des individus plus fins, plus lettrés, plus remarquables, qui forment, à leur tour, une autre couche sociale. Car il faut plusieurs générations pour que l'homme arrive à son développement absolu. La transformation achevée constitue enfin l'aristocratie réelle de la nation. C'est là une couche d'élite, où pousseront, pour continuer cette comparaison, les plus beaux arbres et les plus beaux fruits. C'est la pépinière des hommes supérieurs. Je ne parle pas de noblesse bien entendu, je parle d'une aristocratie démocratique, formée lentement par voie de sélection. Et le même phénomène social se reproduit en sens inverse ; les races qui furent supérieures retournent au peuple, fatiguées, épuisées, finies. Et cela toujours recommence. C'est là un travail très long, incessant, fatal. Or si vous voulez en changer l'ordre, mêler ces couches, les confondre, hausser brusquement les basses et abaisser les hautes, vous substituer au Temps, pour faire, avec du peuple une aristocratie spontanée, et rejeter dans le peuple l'aristocratie véritable, vous accomplirez de très mauvaise besogne pour la patrie, monsieur Dupont. 21 avril 1884 LA JEUNE FILLE Je cherche, dans l'histoire de la littérature française, un écrivain qui ait daigné écrire l'histoire d'une jeune fille avant les deux maîtres qui viennent de publier ces deux superbes livres : la Joie de vivre et Chérie. Comment se fait-il que, presque au même moment, ces deux romanciers : Edmond de Goncourt, l'homme des psychologies difficiles, profondes, subtiles, et Émile Zola, l'homme des tableaux vigoureux, des études hardies et brutales, aient choisi ce même sujet délicat et jusqu'ici. méprisé : la jeune fille ? Depuis qu'on fait vraiment des romans en France, un seul, Paul et Virginie, nous montre un coeur de jeune fille. Mais c'est là plutôt un poème qu'une étude d'observation, et Virginie nous apparaît bien plus comme une image que comme un être réel. On voit passer, semble-t-il, une forme gracieuse, souriante, un peu vague ; on la voit s'évanouir dans la profondeur poétique d'un bois à côté de la silhouette, charmante et confuse aussi, d'un jeune homme. Virginie, c'est la jeune fille, et non pas une jeune fille. Pourquoi ce mépris persistant jusqu'ici, dans les lettres françaises, pour l'être secret, encore voilé, mystérieux, qui sera bientôt la femme ? Deux raisons, sans doute, avaient arrêté jusqu'ici les écrivains. Il est fort difficile, presque impossible, de connaître la jeune fille. Les romanciers aujourd'hui, procèdent bien plus par observation que par intuition, et, pour raconter un coeur de jeune fille, il faut au contraire procéder bien plus par intuition, par divination, que par observation. La jeune fille nous demeure inconnue parce qu'elle nous est étrangère. Nous la voyons peu, nous ne lui parlons pas, nous ne pénétrons point ses pensées, ses rêves. Elle vit d'ailleurs loin du monde, loin de nous, cachée, comme fermée jusqu'à l'heure du mariage. Or, descendre en cette âme est d'autant plus difficile qu'elle s'ignore elle-même, qu'elle n'est point formée, pas encore épanouie, qu'elle ne peut montrer que les germes, que les ombres des sentiments, des instincts, des passions, des vertus ou des vices qui se développeront quand elle sera femme. M. Octave Feuillet, dans Julia de Trécoeur, dessine cependant une jeune fille. Mais, le procédé tout poétique de cet éminent romancier ne tenant en rien de l'observation précise, il a pu aborder ce sujet hardi avec une assurance audacieuse. Il est fort différent, en effet, de créer un type de roman ou d'observer scrupuleusement la vie. Les écrivains de l'école dont M. Feuillet est un modèle conçoivent un personnage qu'ils veulent faire séduisant ou odieux suivant leurs idées arrêtées, leur caprice ou leur désir de plaire. Ils le forment à leur gré au lieu de le subir. Sans souci absolu de la vérité exacte, de la psychologie inflexible, ils lui font parcourir des aventures agréables ou terribles avec la seule préoccupation de séduire le lecteur, de l'attendrir ou de l'égayer. Il leur suffit de rester dans une vraisemblance aimable et relative, qui ne choque et n'irrite personne, et qui entretient l'esprit dans un doux état d'émotion. Certains auteurs, comme M. Feuillet, comme avant lui Jules Sandeau, comme George Sand, montrent un très grand talent dans cet art d'éveiller la curiosité du lecteur, de soutenir son intérêt et de gagner son coeur. Mais les écrivains de l'autre école, ceux dont Flaubert et les frères de Goncourt furent les maîtres, procèdent autrement. (Je ne parle pas du grand Balzac, dont la manière, toute d'intuition, était encore fort différente.) Ceux-là regardent, observent, notent, étudient l'être en toutes ses manifestations. Ils sont les esclaves respectueux de la vérité, des passions et des tempéraments humains. La loi de la vie est leur seule loi. Ils ne cherchent pas à produire un effet qui pourra émouvoir ou attendrir ; mais ils cherchent à découvrir le mobile secret et certain des actes, à soulever le voile de la réalité, à prendre sur le fait la mystérieuse nature. Peu leur importe de plaire au lecteur, de conquérir ses sympathies ou d'exciter sa colère par des moyens artificiels, peu leur importe d'indigner, d'irriter, de bouleverser, de dégoûter, d'ennuyer ou de séduire. Ils ne se préoccupent point de celui qui les lira ; ils se préoccupent seulement de la sincérité de leur oeuvre. Ils ne sont point les serviteurs du succès, mais les serviteurs de leur conscience d'artiste. Si Flaubert avait cherché uniquement la vente et l'applaudissement, il n'aurait jamais écrit ce navrant et magistral roman de L'Éducation sentimentale. S'ils avaient eu l'unique désir d'être lus et acclamés, les frères de Goncourt auraient-ils osé tenter cette sévère et poignante étude de Germinie Lacerteux ? Et voilà pourquoi un coeur de jeune fille était un sujet difficile pour des hommes comme Goncourt et Zola. Comment découvrir les délicates sensations que la jeune fille elle-même méconnaît encore, qu'elle ne peut ni expliquer, ni comprendre, ni analyser, et qu'elle oubliera presque entièrement lorsqu'elle sera devenue femme ? Comment deviner ces ombres d'idées, ces commencements de passions, ces germes de sentiments, tout ce confus travail d'un caractère qui se forme ? Comment noter les étapes, les phases subtiles de cette transition ? Comment savoir, en voyant la graine, ce que sera la plante ? Car la femme, après l'amour, est aussi différente de la fillette de la veille que la fleur diffère de la feuille dont elle est sortie. C'est encore là ce qui, sans doute a retenu jusqu'ici les romanciers précis devant cette difficile tentative. Écrire la vie d'une jeune fille jusqu'au mariage, c'est raconter l'histoire d'un être jusqu'au jour où il existe réellement. C'est vouloir préciser ce qui est indécis, rendre clair ce qui est obscur, entreprendre une oeuvre de déblaiement pour l'interrompre quand elle va devenir aisée. Que reste-t-il de la jeune fille dans la femme, cinq ans après ? Si peu qu'on ne le reconnaît plus. L'homme se développe lentement d'année en année. Chez la femme, au contraire, cette transformation que fait le mariage est brusque, complète, surprenante. C'est une révolution dans l'être, une absolue métamorphose ; et rien souvent ne peut faire prévoir ce que sera, à trente ans, la petite fille de quinze ans. Le mariage, cette révélation des secrets de l'existence, cette manière nouvelle de voir, de comprendre toutes les choses de la vie, apporte dans l'âme de la fillette un tel bouleversement qu'elle semble changée en quelques jours. Des germes ignorés d'instincts ou de passions s'éveillent, tout le tempérament apparaît, les pensées se précisent, l'être s'affirme, il sort tout d'un coup de son enveloppe d'ignorance et apparaît comme s'il n'avait pas existé jusque-là. Edmond de Concourt a suivi jour par jour, heure par heure, le développement secret d'une âme d'enfant. Il note avec une étrange pénétration et une minutie singulière tous les phénomènes inaperçus de ce petit être qui se prépare. Il sait ses goûts indécis, ses inquiétudes, ses aptitudes, ses amusements, ses tristesses, tous les sursauts, toutes les surprises de cet esprit en formation. Il indique le progrès inégal de ses facultés, ses émotions nouvelles de chaque semaine, de chaque mois, de chaque année, toute la mécanique gentille et puérile de cette jeune nature en éveil. Il a pris justement une petite Parisienne, précoce, maladive, mûre trop tôt, être hâtif, où apparaissent avant l'heure les penchants de la femme, mêlés avec toutes les innocences de l'enfant. Point d'intrigue. Ce n'est pas un roman, c'est le tableau d'une âme de fillette. On la voit, cette jeune âme, vivre, s'agiter, grandir, s'affirmer dans ce jeune corps dont on suit de même le développement prématuré, ou les grâces, les formes précises de la future coquette se montrent déjà dans la gamine. C'est bien là un livre d'analyse définitif, plus charmant, plus empoignant, que s'il contenait des aventures et des péripéties amoureuses. Et la langue si subtile, si raffinée, si pénétrante du maître, descend avec des ruses, des souplesses, des gentillesses délicieuses dans tous les secrets de cette mignonne créature, suit tous les détours de cette frêle pensée grandissante. Une joie souriante vous envahit devant le spectacle si clair et si délicat de cette petite fille qui montre à vous, tout nu, son petit coeur. Tout autre est l'oeuvre de Zola. C'est aux champs que le puissant romancier fait grandir sa jeune fille, âme simple et droite, ignorant les détours et les subtilités. Il a pris un être généreux, qui va souffrir de la vie. Celle-là, c'est bien cette fleur naturelle et charmante qui est la jeune fille et qui sera la femme. Née pour les autres, comme il dit, ayant en germe les saintes vertus féminines : le dévouement, la bonté, la compassion ; elle se sacrifie toujours, avec joie, sans regret, avec une confiance naïve, heureuse d'offrir, de donner tout ce qu'elle a, d'accomplir cette mission d'abnégation pour laquelle elle semble créée. Puis l'écrivain élargit son image, agrandit sa donnée. L'histoire de cette jeune fille devient l'histoire de notre race entière, histoire sinistre, palpitante, humble et magnifique, faite de rêves, de souffrances, d'espoirs et de désespoirs, de honte et de grandeur, d'infamie et de désintéressement, de constante misère et de constante illusion. Dans l'ironie amère de ce livre La Joie de vivre, Émile Zola a fait entrer une prodigieuse somme d'humanité. Parmi ses plus remarquables romans, il en a peu écrit qui aient autant de grandeur que l'histoire de cette simple famille bourgeoise dont les drames médiocres et terribles ont pour décor superbe la mer, la mer féroce comme la vie, comme elle impitoyable, comme elle infatigable, et qui ronge lentement un pauvre village de pêcheurs bâti dans un repli de falaise. Et sur le livre entier plane, oiseau noir aux ailes étendues, la mort. Et Chérie, le roman de Goncourt, finit aussi par la mort. Comme si, sous le désenchantement qui grandit, sous la certitude, qui s'affirme chaque jour davantage dans les esprits, de l'éternelle misère de l'être, tous, les romanciers et les poètes, ne regardaient maintenant que le terme fatal et si prompt, en ne considérant plus que comme des accidents accessoires les aventures, amours, chagrins, espérances, songes et bonheurs qui font la vie, et qui nous menaient jusqu'ici, les yeux fermés, à la mort. 27 avril 1884 NOTES D'UN MÉCONTENT Sur le toit, en face de chez moi, l'autre matin, deux gros pigeons étaient posés. Un d'eux regardait l'autre en faisant des grâces, des grâces charmantes, d'ailleurs, saluait, la gorge enflée, les ailes entrouvertes, et roucoulant avec des révérences de tout le corps. Et je me dis : « Revoilà donc ce maudit printemps qui va nous emplir la ville et la banlieue d'amoureux insupportables. » Car j'ai horreur de cette maladie qu'on prend au premier soleil comme on attrape un rhume aux premiers froids, de ce besoin bestial d'embrasser qui vous vient aux lèvres à la poussée des feuilles, comme si nous étions nous-mêmes des bêtes ! Je trouve honteux de devenir amoureux à la façon des animaux, au retour des chaleurs. Il ne manquerait plus que de faire une loi pour l'homme comme on en fait pour protéger la reproduction du poisson dans les rivières et du gibier dans la campagne. Ne lirons-nous pas quelque jour, sur les murs, une ordonnance interrompant tout travail, fermant la Bourse et les magasins, interdisant surtout les services nocturnes qui écartent les maris de leur couche et de leurs devoirs, pendant les trois mois du printemps, comme on interdit la chasse et comme on interdit la pêche aux époques de fécondation ? Les amoureux qu'agite le printemps sont pareils aux brutes, pareils aux oiseaux des toits et aux chiens des rues. Le soir même du jour où j'avais vu mes deux pigeons, j'allai dîner dans un restaurant du boulevard. A la table voisine vint s'asseoir un couple de ces animaux éhontés. Et je les vis bientôt boire dans le même verre, manger avec la même fourchette, barboter dans la même assiette, tachant la nappe, renversant le vin, faisant un tas de malpropretés ; et ils finirent par s'embrasser avec les lèvres grasses des gens qui dînent ! Oh les monstres ! Le lendemain je voulais aller jusqu'à Saint-Germain pour prendre l'air dans la forêt. Et voilà que deux amoureux montent dans mon wagon. Ils se blotissent dans un coin, se chatouillent, se bécotent, ne se gênent pas plus que s'ils avaient été dans une chambre d'auberge. Puis ils mangent des gâteaux qu'ils ont apportés dans un papier, s'embrassent encore, et, la main dans la main, un bras autour de la taille, ces bêtes humaines agitées par la sève m'emplirent d'un tel dégoût pour ma race que je me tournai entièrement vers la portière, ne voulant plus les voir. Le train filait entre deux lignes de ces affreuses petites maisons blanches, pareilles à des cabanes à lapins en plâtre, qui sont la joie des propriétaires suburbains. Et je me dis : « Voilà encore ce que nous vaut le maudit printemps qui donne au bourgeois mûr un ridicule besoin de campagne comme il met un besoin de caresses aux veines des deux créatures qui se frottent l'une à l'autre, en face de moi. » Et je les voyais, les possesseurs de ces bicoques, debout devant leurs portes, regardant passer le train. Ils avaient l'air triomphants. Ils se montraient aux voyageurs, comme pour dire : « Tenez, c'est ma maison, là derrière moi. Regardez. » L'homme né dans les champs, dans un château, dans une villa ou dans une ferme, élevé sous les arbres d'un parc, d'un jardin ou d'une cour, trouve tout naturel de posséder une demeure à la campagne et de s'y retirer quand approche l'été. Mais le bourgeois citadin qui se rend acquéreur d'un bien ne s'accoutume jamais à cette idée qu'il est le maître d'une maison avec de l'herbe autour, et il s'étonne indéfiniment jusqu'à sa mort que sa propriété soit à lui. Ces deux races, le propriétaire de naissance et le propriétaire parvenu, se reconnaissent, se distinguent à un signe certain, infaillible, invariable. L'un vous reçoit chez lui à la campagne comme dans son appartement de la ville ; vous ne connaissez jamais de sa demeure que le salon et la salle à manger ; mais l'autre fait visiter sa propriété. IL la fait visiter de la cave au grenier, à tout le monde, au boulanger qui apporte le pain, au facteur qui apporte les lettres, aux gens qui passent sur la route et qui s'arrêtent imprudemment devant la grille. Quant aux amis, hélas, à chaque retour ils la visitent, et la revisitent à perpétuité. Je les regardais, alignées interminablement le long de la voie, ces propriétés, ces hideuses petites baraques en moellon du pays, réchampies en plâtre, minces comme du carton, prétentieuses comme le chapeau de la dame du capitaine, conçues par l'architecte de banlieue, être inconnu, fléau mystérieux du bon goût, qui a fait de toute la campagne qui entoure Paris un musée des horreurs unique au monde. Dans le jardin, grand et carré comme un mouchoir de poche, deux peupliers rongés par les chenilles ont l'air d'être piqués en terre, tout pareils aux arbres peints des boîtes à jouets de Nuremberg. Au milieu du gazon jaune, qui semble déteint au soleil, une boule de métal poli réfléchit, déformés, plus hideux encore que nature, la maison, les maîtres et les visiteurs. Devant cette boule de la consolation (car elle ne peut servir assurément qu'à consoler les gens de leur laideur en leur montrant qu'ils auraient pu être encore plus affreux) - devant cette boule, dis-je, murmure un jet d'eau en forme de clysopompe. Il murmure, ce jet d'eau, mais au prix de quels efforts ? - Voyez-vous là-haut, sur le toit de la bicoque, cette chose en zinc qui semble une énorme boîte à sardines ? C'est le réservoir. Et chaque matin, avant de partir pour le bureau (car il est employé quelque part), monsieur descend en pantalon et en manches de chemise, et il pompe, il pompe, il pompe à perdre haleine pour alimenter son irrigateur champêtre. Quelquefois sa femme, agacée par le bruit monotone et continu de l'eau qui monte dans le tuyau le long de la maison, derrière le mur si mince où s'appuie son lit, apparaît à la fenêtre en bonnet de nuit et crie : « Tu vas te faire du mal, mon ami ; il est temps de rentrer. » Mais il refuse de la tête, sans interrompre son mouvement balancé. Il pomperait jusqu'à la fluxion de poitrine plutôt que de renoncer au bonheur de contempler, le soir, après son dîner, l'imperceptible filet d'eau qui s'émiette aussitôt que sorti de l'appareil pointu, et retombe en buée sur les deux poissons rouges et la grenouille apprivoisée, maigrie dans la cuvette en ciment dont elle essaye sans repos de s'échapper. C'est le dimanche surtout que s'épanouit vraiment la satisfaction du propriétaire suburbain. Il a revêtu un costume en harmonie avec sa position : pantalon de coutil, veston de toile et chapeau panama. Le jet d'eau fonctionne dès le matin ; on attend les invités. Ils apparaissent par trois convois différents, et, à chaque arrivée, on revisite la maison tout entière. Puis on déjeune avec des neufs couvis venus de Normandie en passant par Paris. Les légumes ont suivi le même itinéraire ; et on mâche indéfiniment, sans parvenir à la réduire, cette viande invincible de la banlieue, rebut des boucheries parisiennes. La fenêtre est ouverte toute grande ; et la poussière entre à flots, poudre les gens et les plats ; et chaque train qui passe fait lever les convives qui adressent, par facétie, des signes aux voyageurs en agitant leurs serviettes. La fumée charbonneuse des locomotives entre à son tour dans la salle à manger et dépose sur les nez, sur les fronts et la nappe de petites taches noires qui s'agrandissent sous le doigt. Puis la journée s'écoule lamentablement. Aucune promenade aux environs, aucun bois, aucun arbre. La maison, brûlante comme une chaufferette, est inhabitable. La grenouille et les poissons rouges s'agitent dans l'eau bouillante du bassin. De minute en minute, un train passe. Mais le propriétaire rayonne ; il est chez lui ! La laideur continue de ces bicoques, la monotone platitude de la campagne m'écoeurèrent bientôt si fort que je me retournai vers le wagon. Les deux amoureux maintenant étaient penchés à l'autre portière, et ils regardaient au-dehors tout en se tenant par la taille. Des bribes de conversation m'arrivaient : - « Regarde celle-là, comme elle est jolie ? » - « Tiens, c'est celle-ci qui me plairait. » Ils admiraient ces boîtes à bourgeois poussées comme des champignons tout le long du chemin de fer. Ils en aperçurent une, en forme de cage, avec deux tourelles. Et le jeune homme murmura en serrant plus vivement contre lui sa voisine dans un élan de désir : « Tiens, si nous avions celle-là, comme on serait bien ! » 29 avril 1884 LA GALANTERIE Toute la physionomie d'un peuple consiste surtout dans ses qualités et ses défauts héréditaires. Et ses défauts sont souvent aussi charmants que ses qualités. En France, quelques-unes de nos grâces originelles ont persisté jusqu'à nous mais aussi quelques-unes ont disparu, des plus typiques et des plus aimables. Les principaux signes du caractère français sont l'esprit, la mobilité, l'insouciance ; - une certaine exaltation mêlée de scepticisme, de la générosité atténuée par de l'ironie, la bravoure et la galanterie. Quoi qu'on dise, on a encore de l'esprit chez nous, de l'esprit alerte, bien né, joyeux, bon enfant. Cette terre du vin sera toujours la terre de l'Esprit. Il est cependant certain que l'avènement de la Démocratie a modifié notre manière de rire. La gravité pontifiante des lourdauds qui pérorent au Palais Bourbon a certes une influence néfaste sur la rate du bourgeois français. Pourtant les hommes d'esprit ne manquent point dans le parti républicain. Faut-il citer ces maîtres : Rochefort, Scholl, Chapron, About ? Mais ceux-là n'ont rien de commun avec les pesants doctrinaires de la Chambre et avec les sinistres braillards que Jean Béraud a si véridiquement portraiturés dans son tableau du présent Salon. De la mobilité, nous en avons toujours. N'en disons point trop de mal. C'est cette qualité qui diversifie si allégrement nos moeurs et nos institutions. Elle fait ressembler notre pays à un surprenant roman d'aventures dont la suite à demain est toujours pleine d'imprévu, de drame et de comédie, de choses terribles ou grotesques. Qu'on se fâche et qu'on s'indigne, suivant les opinions qu'on a, il est bien certain que nulle histoire au monde n'est plus amusante et plus mouvementée que la nôtre. Au point de vue de l'Art pur - et pourquoi n'admettrait-on pas ce point de vue spécial et désintéressé en politique comme en littérature ? - elle demeure sans rivale. Quoi de plus curieux et de plus surprenant que les événements accomplis seulement depuis un siècle ? Que verrons-nous demain ? Cette attente de l'imprévu n'est-elle pas, au fond, charmante ? Tout est possible chez nous, même les plus invraisemblables drôleries et les plus tragiques aventures. De quoi nous étonnerions-nous ? Quand un pays a eu des Jeanne d'Arc et des Napoléon, il peut être considéré comme un sol miraculeux. Et n'est-ce pas, en effet, un miracle du caractère français de voir le Conseil municipal de Paris devenu tout à coup presque réactionnaire ? Sommes-nous toujours insouciants, exaltés et sceptiques, généreux et ironiques, aventureux et braves ? Oui, certes, on le peut affirmer, sans qu'il soit nécessaire de le prouver. Sont-ce là des qualités ou des défauts ? Qu'importe ! Ce sont, en tout cas, les signes héréditaires du tempérament français. Mais nous avons perdu la plus charmante de nos alités : la galanterie. Nous étions le seul peuple qui aimât vraiment les femmes ou plutôt qui sût les aimer, comme elles doivent être aimées, avec légèreté, avec grâce, avec esprit, avec tendresse, et avec respect. La galanterie était une qualité toute française, uniquement française, nationale. Regardons autour de nous. Les Anglais sont passionnés, sensuels et commerçants en amour. A la fin de toute aventure il faut épouser ou payer. Les Allemands placent la femme dans un nuage, rêvent et soupirent, débitent des choses sentimentales avec une lourde exaltation, mangent du porc, des saucisses et de la choucroute, et boivent des tonneaux de bière en soupirant des fadeurs. L'Espagnol est ardent, pratique ; l'Italien lui ressemble ; les peuples du Nord sont poétiques ; le Russe est brutal. Que faut-il entendre par la galanterie ? C'est l'art d'être discrètement amoureux de toutes les femmes, de faire croire à chacune qu'on la préfère aux autres, sans laisser deviner à toutes celle qu'on préfère, en vérité. C'est la galanterie qui rendait charmants les salons, charmantes les moeurs, et charmants les hommes d'autrefois. Les femmes aujourd'hui sont pour nous des étrangères, des dames, des êtres parés dont nous ne nous soucions guère, à moins d'être amoureux d'une d'elles. Nous ne leur parlons que pour leur raconter les faits du jour ou les scandales de la nuit, nous avons oublié notre métier d'hommes. Mais celui qui garde au coeur la flamme galante dit dernier siècle aime les femmes d'une tendresse pro fonde, douce, émue, et alerte en même temps. Il aime tout ce qui est d'elles, tout ce qui vient d'elles, tout ce qu'elles sont, et tout ce qu'elles font. Il aime leurs toilettes, leurs bibelots, leurs parures, leurs ruses, leurs naïvetés, leurs perfidies, leurs mensonges et leurs gentillesses. Il les aime toutes, les riches comme les pauvres, les jeunes comme les vieilles, les jolies, les laides, les brunes, les blondes, les grasses, les maigres. Il se sent à son aise près d'elles, au milieu d'elles. Il y demeurait indéfiniment, sans fatigue, sans ennui, heureux de leur seule présence. Il sait, dès les premiers mots, par un regard, par un sourire, leur montrer qu'il les aime, éveiller leur attention, aiguillonner leur désir de plaire, leur faire déployer pour lui toutes leurs séductions. Entre elles et lui s'établit aussitôt une sympathie vive, une camaraderie d'instinct, comme une parenté de caractère et de nature. Il sait leur dire ce qui leur plaît, leur faire comprendre ce qu'il pense, leur montrer sans les choquer jamais, sans jamais froisser leur frêle et mobile pudeur, un désir discret et vif, toujours éveillé dans ses yeux, toujours frémissant sur sa bouche, toujours allumé dans ses veines. Il est leur ami et leur esclave, le serviteur de leurs caprices et l'admirateur de leur personne. Il est prêt à leur appel, à les aider, à les défendre comme des alliés secrets. Il aimerait se dévouer pour elles, pour celles qu'il connaît un peu, pour celles qu'il ne connaît pas, pour celles qu'il n'a jamais vues. Il ne leur demande rien qu'un peu de gentille affection, un peu de confiance ou un peu d'intérêt, un peu de bonne grâce ou même de perfide malice. Il aime, dans la rue, la femme qui passe et dont le regard le frôle. Il aime la fillette en cheveux qui va, un noeud bleu sur la tête, une fleur sur le sein, l'oeil timide ou hardi, d'un pas lent ou pressé, à travers la foule des trottoirs. Il aime les inconnues coudoyées, la petite marchande qui rêve sur sa porte, la belle nonchalante étendue dans sa voiture découverte. Dès qu'il se trouve en face d'une femme il a le coeur ému et l'esprit en éveil. Il pense à elle, parle pour elle, tâche de lui plaire et de lui faire comprendre qu'elle lui plaît. Il a des tendresses qui lui viennent aux lèvres, des caresses dans le regard, une envie de lui baiser la main, de toucher l'étoffe de sa robe. Pour lui, les femmes parent le monde et rendent séduisante la vie. Il aime s'asseoir à leurs pieds pour le seul plaisir d être là ; il aime rencontrer leur oeil, rien que pour y chercher leur pensée fuyante et voilée ; il aime écouter leur voix uniquement parce que c'est une voix de femme. Il n'en est plus guère, aujourd'hui, de ces hommes ! Aussi ne sait-on que faire pour occuper les longues soirées mondaines. On essaye de la comédie, on pose en tableaux vivants, on fait résonner des instruments à cordes et des instruments à vent que personne n'écoute. Quand un homme se trouve, par hasard, à côté d'une femme qui lui est étrangère, il s'ennuie et ne sait que lui dire, et n'essaye point de la séduire ni de l'inciter à lui plaire. Il a l'oeil muet comme la bouche, le coeur endormi comme l'esprit ; il demeure lourd et las d'une conversation languissante, qui ne se changera point en causerie et ne deviendra pas galante. Car la galanterie est morte. Pourquoi ? Comment ? Qui le sait ? Est-elle un privilège des sociétés aristocratiques ? Ou a-t-elle disparu parce que le tempérament français a changé ? Qui le dira ? Elle est partie avec la politesse, la vieille politesse cérémonieuse et la courtoisie bien née. Aujourd'hui nous saluons à l'anglaise et nous traitons les femmes à l'américaine ! C'est tant pis pour nous, et peut-être aussi pour elles. 27 mai 1884 LES SUBTILS Autant d'hommes, autant de manières de comprendre et de regarder la vie. Les uns ne font que voir, à la façon des animaux. Les faits, les choses, les visages, les événements semblent ne se refléter que dans leurs yeux, sans produire de répercussion dans l'intelligence, sans éveiller cette suite infinie de raisonnements, d'idées enchaînées, de réflexions, de déductions qui se prolonge indéfiniment comme les vibrations d'un son, ou les ondes dans l'eau où vient de tomber une pierre. Les autres, au contraire, s'acharnent à pénétrer toujours le mystérieux mécanisme des motifs et des déterminations. Quand une fois l'esprit se met à chercher le secret des causes, il s'enfonce, il s'égare, se perd souvent dans l'obscur et inextricable labyrinthe des phénomènes psychologiques et physiologiques. Depuis tant de siècles que le monde existe et qu'on (observe, c'est à peine si les esprits les plus pénétrants ont pu saisir quelques-uns des secrets cachés dans l'homme et autour de l'homme. Ceux qui sont autour de nous, d'ailleurs, nous échapperont toujours en grande partie, car, ainsi que l'a dit Gustave Flaubert dans Bouvard et Pécuchet : « La science est faite suivant les données fournies par un coin de l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore, qui est beaucoup plus grand et qu'on ne peut découvrir. » Mais la recherche des seuls phénomènes psychologiques a préoccupé de tout temps les chercheurs. Jadis les philosophes avaient le monopole de ces études, qu'ils exposaient en des livres graves. Aujourd'hui, ce sont surtout les romanciers observateurs qui s'efforcent de pénétrer et d'expliquer l'obscur travail des volontés, le profond mystère des réflexions inconscientes, les déterminants tantôt plus instinctifs que raisonnés, et tantôt plus raisonnés qu'instinctifs ; d'indiquer la limite insaisissable où le vouloir réfléchi se mêle, pour ainsi dire, à une sorte de vouloir matériel sensuel, à un vouloir animal ; de noter les actions de l'un sur l'autre, etc. Un des hommes dont je vais m'occuper tout à l'heure, M. Paul Bourget, dit à la première page de sa remarquable nouvelle, L'Irréparable : « Par-dessous l'existence intellectuelle et sentimentale dont nous avons conscience, et dont nous endossons la responsabilité probablement illusoire, tout un domaine s'étend, obscur et changeant, qui est cependant celui de notre vie inconsciente. » C'est ce domaine mystérieux qu'explorent aujourd'hui les romanciers, avec des méthodes très différentes. Les uns, qui sont purement des objectifs, au lieu de mettre à jour la psychologie des personnages en des dissertations explicatives, la font simplement apparaître par leurs actes. Les dedans se trouvent ainsi dévoilés par les dehors, sans aucune argumentation psychologique. Les autres, comme M. Paul Bourget, font pour ainsi dire la géographie morale des gens qu'ils présentent au lecteur et ils entrent jusqu'au profond de leur âme pour dévoiler les mobiles de leurs actions. On pourrait appeler ceux-ci des métaphysiciens, et ceux-là des metteurs en scène. Mais il faut encore distinguer parmi les romanciers deux grandes tendances générales. L'une qui pousse les analystes à simplifier l'âme humaine observée ; à faire, en quelque sorte, la somme des nuances de même nature pour frapper le lecteur par un trait typique, par une note unique et caractéristique ; l'autre qui les détermine au contraire à saisir et à montrer une à une les plus vagues, les plus fugitives sensations de la pensée, les plus obscures évolutions de la volonté, à ne négliger aucun détail d'aucune nature, aucune nuance d'aucune sorte. Ces derniers auraient donc, au contraire, une propension à compliquer. On les pourrait appeler les subtils. Dans les oeuvres des premiers la vie apparaît par images comme dans la réalité. Les visions passent devant les yeux du lecteur, éveillant en lui plus ou moins d'attention, plus ou moins de réflexion ; il en tire, suivant Le degré de son intelligence, des conclusions plus ou moins profondes, et des déductions plus ou moins étendues. Il peut, à son gré, s'il n'est doué d'aucun esprit de pénétration, se contenter de regarder se dérouler l'aventure et agir les personnages comme il regarderait un accident et des passants dans la rue. Les subtils, au contraire, forcent les lecteurs à un travail de pensée délicieux pour les uns et pénible pour les autres. Il faut, pour suivre toutes les finesses de leurs aperçus et les arguties de leurs remarques, demeurer toujours en éveil, toujours au guet ; on accomplit à leur suite un voyage d'exploration dans le cerveau humain ; il faut un effort constant d'attention et d'intelligence pour marcher derrière eux, dans ce dédale. Parmi les écrivains classés dès aujourd'hui comme des maîtres (je ne parle que des observateurs artistes), Flaubert représente parfaitement le type du romancier essentiellement objectif, tandis que les frères de Goncourt sont des subtils. Parmi les écrivains actuellement en plein labeur et en plein talent, deux hommes nous montrent, avec des qualités très différentes, des manières de voir et d'écrire très opposées, et une valeur tout à fait supérieure, deux types très différents-de subtils. Ce sont MM. Catulle Mendès et Paul Bourget. CATULLE MENDÈS Chez lui, tout est subtil et tout est séduisant. C'est un poète charmant, un poète même en prose. Il n'a qu'un souci médiocre de la réalité, et se contente de demeurer dans le possible, par suite, sans doute, de cette certitude que « tout arrive ». Je veux dire par là qu'au lieu de chercher à frapper l'esprit par la vraisemblance éclatante, indéniable, des caractères et des faits, ce que veulent obtenir les réalistes en négligeant les vérités exceptionnelles pour ne choisir que les vérités constantes, il aime, il préfère les personnages qui ont un grain d'anormal, et les sujets où se mêle un peu d'étrange. Sa fantaisie charmante, imprévue et bizarre se plaît hors la règle commune. Elle évoque des êtres capricieux, délicats, pervers, toujours subtils, toujours compliqués, toujours intéressants par le mystère, souvent criminel, de leur âme. Il a bien fait ressortir toutes les ressources surprenantes de son exquis talent dans cette série de singuliers portraits qu'il intitula les Monstres parisiens. Il vient de publier deux volumes où il montre sous deux faces nouvelles ses admirables qualités d'observateur indépendant et fantaisiste. L'un de ces deux livres est fortement osé, il s'appelle Les Boudoirs de Verre. L'autre, non moins délicat et rusé, mais plus honnête, a pour titre Les Jeunes Filles. Dans l'un et dans l'autre apparaît cette subtilité alerte, pénétrante, si artiste, si personnelle qui est la marque de son talent, qui fait de Catulle Mendès un maître curieux ne ressemblant à personne, ne pouvant être classé dans aucune école, ni comparé à aucun écrivain. Son style fin, agile, malin, sournois a des hardiesses secrètes, des hardiesses jésuitiques que personne ne tenterait. Sa pensée masquée et merveilleusement servie par l'incomparable artifice de cette langue, ne recule devant rien et si on poursuivait les écrivains, aucun magistrat ne pourrait relever un outrage à la morale dans ces contes d'une corruption sans pareille, mais d'une telle adresse de phrase qu'ils braveraient les plus adroits inquisiteurs. PAUL BOURGET Il vient de publier un très remarquable volume, L'Irréparable, qui donne bien la note de ce penseur, de cet observateur profond et mélancolique. Celui-là est surtout un délicat, un effarouché devant les brutalités de la vie, un vibrant et un spleenétique à la manière anglaise. Tout préoccupé des phénomènes mystérieux de l'âme, il les suit avec une subtilité sérieuse et les exprime en une langue précise, un peu philosophique, mais qui dévoile merveilleusement toutes les obscures évolutions de la pensée et de la volonté chez l'être humain. C'est sur les femmes que s'exerce le plus volontiers son analyse pénétrante et bienveillante, car on sent qu'il aime les femmes d'un amour infini et désintéressé. Il les connaît, les raconte, les montre avec une étonnante sûreté de vue, et la délicatesse presque exagérée de sa pensée apparaît à tout instant, soit qu'il parle des hommes qui veulent seulement avoir des femmes, verbe brutal qui décèle bien la secrète brutalité de ces sortes de rapports cruels entre les sexes, qu'on appelle pourtant du beau nom « d'amour », soit qu'il analyse un de ses personnages qu'il montre atteint d'une maladie étrange bien moderne, observée et exprimée par lui avec une rare perspicacité : « Il était malade d'un excès de subtilité, toujours à la recherche de la nuance rare, et, quoique supérieurement intelligent, il ne devait jamais atteindre à cette large et franche conception de l'art qui produit les oeuvres géniales. » Il dit ailleurs (c'est une femme qui parle) : « J'étais toute jeune alors, je n'avais pas acquis cette indulgence que donne le sentiment de l'inachevé de la vie... » Quoi de plus juste, de plus saisissant et de plus aigu que ces observations qui tombent de sa plume, au cours du récit, de page en page ? Il semble qu'il porte une lampe, une petite lampe vive et mystérieuse comme celle des mineurs et qu'il éclaire, d'une rapide lumière, par une ligne, par un mot, à mesure qu'il fait agir un personnage, le fond secret de sa pensée. Et il donne en même temps, lui aussi, d'une façon discrète et un peu triste, son avis sur les choses et les hommes. Il laisse apparaître sans cesse ses déductions, ne laissant pas au lecteur le choix et la liberté, soit de conclure dans un sens ou dans l'autre, soit de ne point conclure du tout. Paul Bourget qui avait pris, comme poète et comme critique, une place éminente parmi les écrivains de ce temps, vient de se placer aussi au premier rang des romanciers observateurs, psychologues et artistes. 3 juin 1884 PAR-DELÀ Heureux ceux que satisfait la vie, ceux qui s'amusent, ceux qui sont contents. Il est des gens qui aiment tout, que tout enchante. Ils aiment le soleil et la pluie, la neige et le brouillard, les fêtes et le calme de leur logis, tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils disent, tout ce qu'ils entendent. Ceux-ci mènent une existence douce, tranquille et satisfaite au milieu des enfants. Ceux-là ont une existence agitée de plaisirs et de distractions. Ils ne s'ennuient ni les uns ni les autres. La vie, pour eux, est une sorte de spectacle amusant dont ils sont eux-mêmes acteurs, une chose bonne et changeante qui, sans trop les étonner, les ravit. Mais d'autres hommes, parcourant d'un éclair de pensée le cercle étroit des satisfactions possibles, demeurent atterrés devant le néant du bonheur, la monotonie et la pauvreté des joies terrestres. Dès qu'ils touchent à trente ans, tout est fini pour eux. Qu'attendraient-ils ? Rien ne les distrait plus ; ils ont fait le tour de nos maigres plaisirs. Heureux ceux qui ne connaissent pas l'écoeurement abominable des mêmes actions toujours répétées ; heureux ceux qui ont la force de recommencer chaque jour les mêmes besognes, avec les mêmes gestes, les mêmes meubles, le même horizon, le même ciel, de sortir par les mêmes rues où ils rencontrent les mêmes figures et les mêmes animaux. Heureux ceux qui ne s'aperçoivent pas avec un immense dégoût que rien ne change, que rien ne passe et que tout lasse. Faut-il que nous ayons l'esprit lent, fermé, et peu exigeant pour nous contenter de ce qui est. Comment se fait-il que le public du monde n'ait pas encore crié : « Au rideau ! », n'ait pas demandé l'acte suivant avec d'autres êtres que l'homme, d'autres formes, d'autres fêtes, d'autres plantes, d'autres astres, d'autres inventions, d'autres aventures. Vraiment personne n'a donc encore éprouvé la haine du visage humain toujours pareil, la haine du chien qui rôde par les rues, la haine surtout du cheval, animal horrible monté sur quatre perches et dont les pieds ressemblent à des champignons. C'est de face, qu'il faut voir un être pour en juger la plastique. Regardez de face un cheval, cette tête informe, cette tête de monstre plantée sur deux jambes minces, noueuses et grotesques ! Et quand elles traînent des fiacres jaunes, ces affreuses bêtes, elles deviennent des visions de cauchemar. Où fuir pour ne plus voir ces choses vivantes ou immobiles, pour ne pas recommencer toujours, toujours, tout ce que nous faisons, pour ne plus parler et pour ne plus penser ? Vraiment nous nous contentons de peu. Est-ce possible que nous soyons joyeux, rassasiés ? Que nous ne nous sentions pas sans cesse ravagés par un torturant désir de nouveau, d'inconnu ? Que faisons-nous ? A quoi se bornent nos satisfactions ? Regardons les femmes surtout. Le plus grand mouvement de leur pensée consiste à combiner les couleurs et les plis des étoffes dont elles cacheront leur corps, pour le rendre désirable. Quelle misère ! Elles rêvent d'amour. Murmurer un mot, toujours le même, en regardant au fond des yeux un homme. Et voilà tout. Quelle misère ! Et nous, que faisons-nous ? Quels sont nos plaisirs ? Il est, paraît-il, délicieux de se tenir d'aplomb sur le dos d'un cheval qui court, de le faire sauter par- dessus des barrières, de savoir lui faire exécuter des mouvements quelconques avec des pressions de genou ? Il est, paraît-il, délicieux de parcourir les bois et les champs avec un fusil dans les mains et de tuer tous les animaux qui s'enfuient devant vos pas, les perdrix qui tombent du ciel en semant une pluie de sang, les chevreuils aux yeux si doux, qu'on aimerait caresser, et qui pleurent comme des enfants ? Il est, paraît-il, délicieux de gagner ou de perdre de l'argent en échangeant, avec un autre homme, des petits cartons de couleur, suivant des règles acceptées ? On passe des nuits à ces jeux, on les aime d'une façon désordonnée ! Il est délicieux de sauter en cadence ou de tourner en mesure avec une femme entre les bras ? Il est délicieux de poser sa bouche sur les cheveux de cette femme, quand on l'aime, ou même sur le bord de ses vêtements. Voilà tous nos grands plaisirs ! Quelle misère ! D'autres hommes aiment les arts, la Pensée ! Comme si elle changeait, la pensée humaine ? La peinture consiste à reproduire avec des couleurs les monotones paysages sans qu'ils ressemblent même jamais à la nature, à dessiner des hommes, toujours des hommes, en s'efforçant, sans y jamais parvenir, de leur donner l'aspect des vivants. On s'acharne ainsi, inutilement, pendant des années, à imiter ce qui est ; et on arrive à peine, par cette copie immobile et muette des actes da la vie, à faire comprendre aux yeux exercés ce qu'on a voulu tenter. Pourquoi ces efforts ? Pourquoi cette imitation vaine ? Pourquoi cette reproduction banale de choses si tristes par elles-mêmes ? Misère ! Les poètes font avec des mots ce que les peintres essayent avec des nuances ? Toujours pourquoi ? Quand on a lu les quatre plus habiles, les quatre plus ingénieux, il est inutile d'en ouvrir un autre. Et on ne sait rien de plus. Ils ne peuvent, eux aussi, ces hommes, qu'imiter l'homme ! Ils s'épuisent en un labeur stérile. Car l'homme ne changeant pas, leur art inutile est immuable. Depuis que s'agite notre courte pensée, l'homme est le même ; ses sentiments, ses croyances, ses sensations, sont les mêmes, il n'a point avancé, il n'a point reculé, il n'a point remué. A quoi me sert d 'apprendra ce que je suis, de lire ce que je pense, de me regarder moi-même dans les banales aventures d'un roman ? Ah ! si les poètes pouvaient traverser l'espace, explorer les astres, découvrir d'autres univers, d'autres êtres, varier sans cesse pour mon esprit la nature et la forme des choses, me promener sans cesse dans un inconnu changeant et surprenant, ouvrir des portes mystérieuses sur des horizons inattendus et merveilleux, je les lirais jour et nuit. Mais ils ne peuvent, ces impuissants, que. changer la place d'un mot, et me montrer mon image, comme les peintres. A quoi bon ? Car la pensée de l'homme est immobile. Les limites précises, proches, infranchissables, une fois atteintes, elle tourne comme un cheval dans un cirque, comme une mouche dans une bouteille fermée, voletant jusqu'aux parois où elle se heurte toujours. Nous sommes emprisonnés en nous-mêmes, sans parvenir à sortir de nous, condamnés à traîner le boulet de notre rêve sans essor. Tout le progrès de notre effort cérébral consiste à constater des faits insignifiants au moyen d'instruments ridiculement imparfaits qui suppléent cependant un peu à l'incapacité de nos organes. Tous les vingt ans, un pauvre chercheur qui meurt à la peine, découvre que l'air contient un gaz encore inconnu, qu'on dégage une force impondérable, inexplicable et inqualifiable en frottant de la cire sur du drap, que parmi les innombrables étoiles ignorées il s'en trouve une qu'on n'avait pas encore signalée dans le voisinage d'une autre vue et baptisée depuis longtemps. Qu'importe ? Nos maladies viennent de microbes ? Fort bien. Mais d'où viennent les microbes ? et les maladies de ces invisibles eux-mêmes ? Et les soleils, d'où viennent-ils ? Nous ne savons rien, nous ne voyons rien, nous ne pouvons rien, nous ne devinons rien, nous n'imaginons rien, nous sommes enfermés, emprisonnés en nous. Et des gens s'émerveillent du génie humain ! Notre mémoire ne peut même pas contenir le dix millième des confuses et misérables observations faites par nos savants et enregistrées dans des livres. Nous ne savons même pas constater notre faiblesse et notre incapacité ; car, ne faisant que comparer l'homme à l'homme, nous mesurons mal son impuissance générale et définitive. Il n'est pas de remède. Les uns voyagent. Ils ne verront jamais autre chose que des hommes, des arbres et des animaux. C'est en voulant aller loin qu'on comprend bien comme tout est proche, et court et vide. - C'est en cherchant l'inconnu qu'on s'aperçoit bien comme tout est médiocre et vite fini. - C'est en parcourant la terre qu'on voit bien comme elle est petite et toujours pareille. Heureux ceux dont les appétits sont proportionnés aux moyens, qui vivent satisfaits de leur ignorance et de leurs plaisirs, ceux que ne soulèvent point sans cesse des élans impétueux et vains vers l'au-delà, vers d'autres choses, vers l'immense mystère de l'Inexploré. Heureux ceux qui s'intéressent encore à la vie, qui la peuvent aimer ou supporter. Le romancier J. K. Huysmans, dans son livre stupéfiant, qui a pour titre A Rebours, vient d'analyser et de raconter de la façon la plus ingénieuse, la plus drôle et la plus imprévue, la maladie d'un de ces dégoûtés. Son héros, Jean des Esseintes, ayant touché à tous les plaisirs, à toutes les choses réputées charmantes, à tous les arts, à tous les goûts, trouvant insipide la vie, odieuses les heures monotones et semblables, se fabrique, à force d'imagination et de fantaisie, une existence absolument factice, absolument cocasse, vraiment à rebours de tout ce qu'on fait ordinairement. Voici d'abord, pour donner l'idée de l'état d'esprit de ce singulier personnage : - « Il songeait simplement à se composer, pour son plaisir personnel et non plus pour l'étonnement des autres, un intérieur confortable et paré néanmoins d'une façon rare, à se façonner une installation curieuse et calme, appropriée aux besoins de sa future solitude. « ...Lorsqu'il ne resta plus qu'à déterminer l'ordonnance de l'ameublement et du décor, il passa de nouveau en revue la série des couleurs et des nuances. « Ce qu'il voulait, c'étaient des couleurs dont l'expression s'affirmât aux lumières factices des lampes... « Lentement il tira, un à un, les tons. « ... Ces couleurs écartées, trois demeuraient seulement : le rouge, l'orangé, le jaune. « A toutes, il préférait l'orangé, confirmant ainsi par son propre exemple, la vérité d'une théorie qu'il déclarait d'une exactitude presque mathématique : à savoir qu'une harmonie existe entre la nature sensuelle d'un individu vraiment artiste, et la couleur que ses yeux voient d'une façon plus spéciale et plus vive. « En négligeant en effet le commun des hommes dont les grossières rétines ne perçoivent ni la cadence propre à chacune des couleurs, ni le charme mystérieux de leurs dégradations et de leurs nuances ; en négligeant aussi ces yeux bourgeois, insensibles à la pompe et à la victoire des teintes vibrantes et fortes ; en ne conservant plus alors que les gens aux pupilles raffinées, exercées par la littérature et par l'art, il lui semblait certain que l'oeil ce celui d'entre eux qui rêve d'idéal, qui réclame des illusions, sollicite des voiles dans le coucher, est généralement caressé par le bleu et ses dérivés, tels que le mauve, le lilas, le gris de perle, pourvu toutefois qu'ils demeurent attendris, et ne dépassent pas la lisière où ils aliènent leur personnalité et se transforment en de purs violets et de francs gris. « ... Enfin, les yeux des gens affaiblis et nerveux, dont l'appétit sensuel quête des mets relevés par les fumages et les saumures, les yeux des gens surexcités et étiques, chérissent, presque tous, cette couleur irritante et maladive, aux splendeurs fictives, aux fièvres acides l'orangé. » Alors, par une suite de transpositions, de tromperies voulues de l'oeil, de l'odorat, de l'ouïe, du goût, Jean des Esseintes se procurait une série de sensations déplacées, à rebours, qui prenaient pour lui un charme subtil, raffiné, pervers, dans la déviation même des organes trompés et des instincts dévoyés. Ainsi « le mouvement lui paraissait inutile (pour voyager) et l'imagination lui semblait pouvoir aisément suppléer à la vulgaire réalité des faits ». Du moment que les vins habilement travaillés vendus dans les restaurants renommés, trompent les gourmets au point que le plaisir éprouvé par eux en dégustant ces breuvages altérés et factices est absolument identique à celui qu'ils goûteraient en savourant le vin naturel et pur, pourquoi ne pas transporter cette captieuse déviation, cet adroit mensonge dans le monde de l'intellect. Nul doute qu'on ne puisse alors, et aussi facilement que dans le monde matériel, jouir de chimériques délices, semblables en tous points aux vraies, et même beaucoup plus séduisantes pour un esprit désabusé, par cela même quelles sont factices. Donc, à son avis, il était possible de contenter les désirs réputés les plus difficiles à satisfaire dans la vie normale, et cela par un léger subterfuge, par une approximative sophistication de l'objet poursuivi par ces désirs mêmes. Alors commence une série d'expériences bizarres et cocasses. - « Comme il le disait, la nature a fait son temps ; elle a définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, l'attentive patience des raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste confiné dans sa partie, quelle petitesse de boutiquière tenant tel article à l'exclusion de tel autre, quel monotone magasin de prairies et d'arbres, quelle banale agence de montagnes et de mers ! » Que fait-il ? Il voyage, par exemple, au moyen des odeurs : « Actuellement, il voulut vagabonder dans un surprenant et variable paysage, et il débuta par une phrase sonore, ample, ouvrant tout d'un coup une échappée de campagne immense. Avec ses vaporisateurs, il injecta dans la pièce une essence formée d'ambroisie, de lavande, de Mitcham, de pois de senteur, de bouquet, une essence qui, lorsqu'elle est distillée par un artiste, mérite le nom qu'on lui décerne « d'extrait de pré fleuri » ; puis, dans ce pré, il introduisit une précise fusion de tubéreuse, de fleur d'oranger et d'amande, et aussitôt d'artificiels lilas naquirent, tandis que des tilleuls s'éventèrent, rabattant sur le sol leurs pâles émanations que simulait l'extrait de tilia de Londres... » Avec des odeurs de produits chimiques il évoque une ville d'usines, des ports de mer avec des senteurs marines et goudronneuses : il rappelle les jardins en fleurs, change de latitude, fait naître en sa pensée « une nature démente et sublimée, pas vraie et charmante, toute paradoxale, réunissant les piments des tropiques, les souffles poivrés du santal de la Chine et de l'hédiosmia de la Jamaïque aux odeurs françaises du jasmin, de l'aubépine et de la verveine, poussant en dépit des saisons et des climats, des arbres d'essences diverses, des fleurs aux couleurs et aux fragances les plus opposées, créant par la fonte et le heurt de tous ces tons, un parfum général, innommé, étrange, dans lequel reparaissait, comme un obstiné refrain, la phrase décorative du commencement, l'odeur du grand pré éventé par les lilas et les tilleuls ». Je ne pourrais tenter l'analyse complète du livre de Huysmans, de ce livre extravagant et désopilant, plein d'art, de fantaisie bizarre, de style pénétrant et subtil, de ce livre qu'on pourrait appeler « l'histoire d'une névrose ». Mais pourquoi donc ce névrosé m'apparaîtrait-il comme le seul homme intelligent, sage, ingénieux, vraiment idéaliste et poète de l'univers, s'il existait ? 10 juin 1884 LE DIVORCE ET LE THÉATRE Voici que le divorce entre dans la loi, à la grande joie d'une infinité de ménages ; mais ce qui va être particulièrement intéressant, c'est de le voir entrer dans les moeurs. Il entre dans la loi, tant mieux. Il était vraiment peu logique que cette loi, qui ne permet pas à un homme de prononcer des voeux religieux, qui ne lui permet point de prendre vis-à-vis de lui-même, un engagement aussi long que son existence, trouvât au contraire juste et sage et naturel de le lier jusqu'à sa mort à un autre être, de l'ensaquer dans le mariage, de le river au boulet de l'amour à perpétuité et de l'accouplement à vie. Cette obligation de la fidélité, ordonnée par le maire, dont on tenait compte d'ailleurs autant que de la défense de marcher sur les gazons du Bois de Boulogne, va devenir, sinon plus respectée, du moins plus respectable, par cela même qu'on pourra s'affranchir légalement de cette contrainte, au moyen de quelques voies de fait. Étant donné que la loi humaine est destinée à contrarier nos instincts qui constituent la loi naturelle, il est bien juste qu'on laisse, entre les articles coercitifs, entre les textes rédigés pour réprimer nos gaietés, pour contraindre nos penchants, pour modérer nos goûts, pour restreindre nos libertés, quelques échappatoires de compensation ou de consolation. Le divorce sera un des plus appréciés parmi ces articles de consolation. Chez nous d'ailleurs, on tombe dans le mariage comme dans un puits sans garde-fou. Il semble équitable qu'on jette au moins dedans une corde à noeuds pour permettre aux imprudents, aux naïfs et aux imbéciles de s'en tirer. Alors qu'il est si difficile d'assortir deux chevaux pour un attelage, on vous assortit deux êtres à l'aveuglette, au petit bonheur, pour le plus grand malheur de l'un et de l'autre. Chez les peuples nos voisins, on tolère des épreuves préliminaires, des expériences de caractère et de vie commune au moyen de voyages d'essai, de flirtations et de familiarités limitées qui peuvent être suffisamment révélatrices sans devenir des acomptes. On respire la fleur sans la cueillir. Chez nous, rien. On se regarde une ou deux fois en présence des parents et des grands-parents. C'est tout juste si on peut s'assurer de la rectitude des yeux et de la taille ; on ne s'apercevrait certes pas d'un défaut de prononciation, car on échange à peine les paroles nécessaires pour se convaincre que la jeune fille n'est pas muette, mais on ne découvrirait point qu'elle est bègue. Quant à toutes les autres accordantes indispensables pour vivre ensemble sous le même édredon, on les néglige. Et le prêtre et le maire vous déclarent enchaînés l'un à l'autre jusqu'à la mort, jusqu'à la mort désirée de celui qui délivrera son compagnon de misère. Voilà. Donc, le divorce a du bon ; et pour beaucoup d'autres raisons encore qui ont été énumérées à satiété depuis que l'honorable M. Naquet est parti en guerre contre le mariage indissoluble, à la façon du chevalier Don Quichotte, le plus noble, le plus généreux et le plus désintéressé des hommes. Mais il va être tout à fait curieux d'observer quelle sera l'influence de cette ressource sur les moeurs, sur la littérature et sur le théâtre en particulier. La littérature et les moeurs ont toujours marché de front. A l'époque où on écrivait Manon Lescaut, Thémidore ou Le Sopha, la morale française n'était point la même qu'à l'époque d'Antony. Il suffirait aujourd'hui de lire le roman si remarquable et bien typique d'Alphonse Daudet, Sapho, pour comprendre que nous ne ressemblons guère aux hommes de 1830. Cependant, autrefois comme maintenant, c'est principalement dans l'adultère qu'ont travaillé les écrivains. L'impossibilité de rompre le lien conjugal a fourni à l'imagination rusée des auteurs une foule de situations, de péripéties et de dénouements. L'art dramatique surtout doit une vive reconnaissance aux articles du Code civil qui ligaturaient si bien les époux. Que va-t-il advenir de la situation nouvelle ? Changera-t-elle l'optique littéraire ? Mais d'abord il faut qu'elle déplace définitivement le point d'honneur marital. Avec les unions indissolubles, l'époux trompé, se jugeant déshonoré, se trouvait contraint ou de tuer, moyen odieux, ou de fermer les yeux, complaisance indigne et lâche, ou de pardonner, compromis ridicule peu fait pour rendre facile la vie commune par la suite. Aujourd'hui, il lui suffira de battre sérieusement sa femme pour créer un cas de divorce, et s'en faire débarrasser par la loi. Mais les drames de la vie conjugale ainsi simplifiés, il se peut que les auteurs dramatiques se trouvent maintenant tout à fait à court de dénouements. Ils seront donc forcés de s'ingénier, d'inventer des combinaisons adroites ou tragiques, de diversifier par des procédés astucieux, de mouvementer cette fin d'acte monotone et plate du divorce prononcé. Ils trouveront d'ailleurs mille moyens encore inattendus dans la présence et l'intervention des enfants. Et la Justice divine apparaîtra par la voix d'un mioche de dix ans qui maudira son père ou sa mère suivant l'origine des torts. En somme, le premier résultat du divorce sur les Lettres va être de diminuer considérablement la mortalité dans les livres et sur les planches, car les auteurs pouvant se débarrasser facilement, par un moyen aussi simple, de personnages gênants pour conduire le héros à d'autres aventures, négligeront de plus en plus le vieux procédé tragique du suicide ou de l'assassinat. Ils auront toujours, d'ailleurs, la grande et éternelle ressource de la jalousie, car Othello n'a rien de commun avec George Dandin. A ce point de vue même, le divorce ouvrira un horizon nouveau ; il va éveiller dans les coeurs une jalousie encore ignorée, la jalousie du passé. Nous apportons dans les affaires du coeur une manière de voir très spéciale, déterminée par la tradition et par le tempérament français. Quand nous nous décidons à nous marier, après avoir pas mal roulé, suivant l'expression consacrée, nous n'admettons pas que la jeune fille choisie par nous puisse avoir le plus léger soupçon du système organique de la vie. Elle doit être tellement ignorante, innocente et naïve, que ces trois qualités ne pourraient se trouver réunies, poussées à ce point, que grâce à une extrême bêtise. Nous tolérons la bêtise de notre fiancée, nous la déclarons même adorable, mais nous nous révoltons absolument au plus léger doute sur son parfait aveuglement. Nous n'admettons même pas qu'une simple amourette ait traversé son coeur avant notre apparition ; et la pensée qu'un cousin a pu troubler ses rêves, la croyance qu'un autre homme a dû l'épouser, l'aventure chuchotes d'un mariage manqué pour des raisons inconnues, souvent pour des raisons de dot, nous la fait considérer comme défraîchie, comme avariée, comme dépréciée. Or, si nous ne tolérons pas qu'une jeune fille ait été même effleurée par le désir d'un autre homme, comment consentirions-nous à prendre une femme notoirement entamée par un précédent possesseur en titre ? Et les veuves, dira-t-on ? Le cas est différent. Le prédécesseur n'existe plus. Et puis la veuve n'est-elle pas un peu considérée chez nous comme un objet d'occasion. Les veuves épousent en général des veufs, des vieux militaires éclopés, des célibataires goutteux, tous les débris de la race mâle. Il se peut donc que la femme divorcée perde beaucoup de sa valeur à nos yeux, de sa valeur commerciale. Enfin, admettons que ce préjugé, assez vif dans les premiers temps, s'efface par la suite, comme tous les préjugés, quelle sera l'attitude du second mari s'il est d'un tempérament jaloux ? Shakespeare, dans Othello, n'a pas dit toute la jalousie. Elle est tantôt sourde et tantôt brutale ; tantôt elle attaque le coeur d'un choc impétueux, tantôt elle glisse, elle rampe, elle ronge, elle a des ruses, des perfidies, des dessous. Comme il souffre, l'homme jaloux ! celui que la jalousie travaille incessamment, comme un mal secret, un mal honteux et dévorant. Dans le mariage tel qu'il existe, la jalousie peut prendre deux formes. Tantôt l'homme, le possesseur légal, n'est jaloux que du fait, de l'adultère possible, ou même des attentions physiques des hommes, de leur galanterie, de leurs compliments, de leurs regards, de leurs intentions apparentes. Mais tantôt il est jaloux de l'âme même de sa femme, et celui-là endure un supplice abominable. Sa femme, il la guette sans cesse, inquiet de tout, de ses gestes, de ses paroles, de ses regards. Oh ! ne pas savoir ! Aimer et suspecter toujours ! Être le maître de par la loi, le maître violent de ce corps, et ne jamais savoir quelle pensée se cache derrière ces yeux clairs ! Il la serre dans ses bras, il ne la tient jamais. Sait-il où est son désir, où va son caprice ? La voilà, si prés de lui, si loin peut-être ? Elle sourit ! A qui ? à lui ou à un rêve, à un autre qu'il ne connaît pas, qu'il ne voit point, qu'elle appelle de toute sa tendresse, à qui elle se donne sous les baisers conjugaux ? Oh ! misère ! ne jamais pouvoir pénétrer dans cet esprit, tenir, sentir, serrer cette chair et jamais cette âme ! Songer que sa bouche peut mentir, que son abandon peut mentir, que ses caresses peuvent mentir, qu'il n'aura jamais autre chose que l'illusion physique et vaine de la possession ; et qu'elle peut, avec sa grâce séduisante, le tromper tant qu'il lui plaît dans le secret impénétrable de son coeur ? Que lui importe même la chasteté du corps ; ce qu'il veut, c'est le consentement ravi de son désir ! L'a-t-il eu jamais ? L'aura-t-il jamais ? Il connaît cette torture atroce du soupçon incessant qui harcèle, s'évanouit une seconde, revient plus vif, qui cherche des preuves, tend des pièges, et toujours, toujours, épie la pensée, la seule pensée. Il a sans cesse cette odieuse sensation d'être trompé, non par le fait, mais par l'âme. C'est au torturé de cette nature que le divorce réserve d'indicibles angoisses. Que fera-t-il, cet homme, s'il a pris pour compagne intime de tous les instants une femme qu'un autre a déjà po