Les Chroniques Tome IV Par Guy de Maupassant (1850-1893) TABLE DES MATIERES POT-POURRI CHEZ LE MINISTRE MÉDITATION D'UN BOURGEOIS L'EXIL EN RÔDANT EN SÉANCE VIEUX POTS LE HAUT ET LE BAS BIBELOTS LES FEMMES DE LETTRES M. VICTOR CHERBULIEZ SÈVRES L'AMOUR DES POÈTES LES MASQUES DE PARIS À ROUEN L'ÉGALITÉ PETITS VOYAGES IVAN TOURGUENEFF I IVAN TOURGUENEFF II LE FANTASTIQUE LES INCONNUES BATAILLE DE LIVRES À PROPOS DU PEUPLE LES AUDACIEUX SURSUM CORDA LA GUERRE LA FINESSE ÉMILE ZOLA LE PISTOLET FILLE DE FILLE CELLES QUI OSENT! POT-POURRI Comme elle est étrange cette foule des jours de fête, gauche, maladroite, endimanchée, drôlement inhabile à circuler, à se ranger, encombrant les trottoirs, sorte de pâtée grouillante, macaroni humain dont on peut couper les fils. Et regardons les têtes! des têtes de petite ville, des têtes mal coiffées, des têtes grotesques. Ce sont les provinciaux de Paris qui passent. Les provinciaux de Paris restent les plus endurcis des provinciaux, ceux que rien ne civilisera jamais. Ils ne savent rien, ne soupçonnent rien de la vie ardente, passionnée, énervante et précipitée de la grande ville qu'ils habitent. Ils sont à Paris comme ils seraient à Clermont-Ferrand, et cela uniquement parce qu'ils sont nés dans une peau de provincial, nés pour habiter une petite ville. Ils sont fermés. Leurs préoccupations restent bornées par le souci du ménage et de la place qu'ils ont; leurs idées sont limitées par quelques principes transmis dans la famille et quelques notions de politique; leurs passions n'ont pas d'envergure. Beaucoup, pourtant, ont vu le jour à Paris, issus de parents parisiens; et voilà encore les plus provinciaux de tous. Leur rue, leur quartier et leurs quelques connaissances arrêtent leur horizon. Dans le bas, ce sont de petits marchands rivés à leur comptoir; la débitante de tabac qui depuis douze ans n'a fait d'autres promenades que celles du boulevard aux jours de fête. Dans le haut, des employés, des fonctionnaires endormis dans leurs habitudes régulières, gens qui vous invitent à leur dîner de famille et vous font retrouver des sensations oubliées depuis vingt ans, avec de vieux souvenirs de la maison paternelle. Ils vous servent encore du vol-au-vent, et des petits gâteaux comme on en a mangé dans sa première jeunesse, et des confitures dans un pot de verre évasé. Et rien ne les pourrait dégourdir. Ils forment une race, la race de province. Cela est dans leur nature, dans leur constitution, dans leur sang. On croit souvent que ce provincialisme tient à leur position modeste, non pas, car on rencontre à tout moment quelque employé à deux mille francs; tapis tout le jour dans quelque sombre bureau, et sortant de là pour courir la ville, les théâtres, les salons, Parisien jusqu'aux moelles à qui rien n'échappe de toutes les nuances infinies, imperceptibles, bizarres, opposées et diverses dont est fait l'esprit parisien. Rien n'est triste et désolant comme les boulevards, un jour de fête. On répète souvent que les Parisiens sont les seuls à ignorer Paris. Ils en savent juste ce qu'il en faut savoir: c'est qu'ils en respirent l'atmosphère. Le provincial visite les monuments, mais il vous soutiendra avec énergie et naïveté qu'on absorbe à Paris le même air qu'à Lyon ou qu'à Rouen, avec cette seule différence que l'air de Paris est moins sain. Les provinciaux de Paris respirent sur le boulevard ou dans les Champs- Élysées le même air qu'à Rouen ou qu'à Lyon, et voilà tout ce qui les distingue. Il serait inutile de leur expliquer cette subtilité, car ils ne la saisiraient pas. Quant au Parisien, il faut avouer qu'il est aussi bien enfermé dans le cercle de ses habitudes et qu'il ne voit guère ce qui se passe autour de lui. On pourrait chaque jour lui signaler quelqu'une des étranges et cocasses choses dont le mystérieux Paris fourmille; et il lèverait les bras d'étonnement. On a parlé déjà plusieurs fois dans les journaux d'une religion, ou plutôt d'une secte nouvellement établie ici, et qui s'appelle l'Armée du Salut. Les meilleures farces du Palais-Royal n'atteignent pas au niveau de ce qu'on raconte de cette association religioso-militaire. Cette église d'opéra-bouffe, dont seul le grand Offenbach aurait pu composer les airs sacrés, a pour chef une jolie femme anglaise qui porte, dans l'exercice du culte, le titre de général. Deux officiers d'état-major, deux hommes, l'aident dans ses fonctions. On se réunit dans un grand bâtiment, là-bas, vers la Villette. On boit, on mange, on chante des psaumes et on se confesse en public. Chaque adhérent a un grade comme dans la territoriale. La confession publique forme le plus grand attrait des séances et amène les aveux les plus drôles. « Je m'accuse d'avoir fait des choses dégoûtantes », dit une jeune fille. Oh! mademoiselle! Des fumistes s'en mêlent, apportant des révélations stupéfiantes qui font dresser les cheveux de l'auditoire. Mais la sainte association a trouvé le moyen d'empêcher les horribles confidences. Aussitôt qu'un pénitent passe les bornes de la décence, toute l'assistance entonne un psaume qui couvre les dangereuses paroles. Je ne voudrais point médire des braves gens qui cherchent le salut dans ces pratiques respectables mais comiques. Une citation me dispensera de parler davantage de ces sortes de dissidents. Il existe un livre très rare d'Henry Monnier, qui a pour titre Les Bas-Fonds de la Société. On n'en saurait conseiller la lecture. On trouve là-dedans quelques perles, et, entre autres, un dialogue étourdissant de drôlerie entre deux ouvriers, intitulé: L'Église française. C'est toute l'histoire, en quelques pages, d'une église qui rappelle un peu celle du célèbre abbé Loyson. Boireau et Forget, deux ouvriers, se retrouvent et entrent ensemble au café. Forget est préoccupé, inquiet, et finit par avouer le souci qui le tracasse. Marié en fait, mais non en droit, comme disait un témoin de l'affaire Peltzer, il vient d'avoir une fille et l'annonce à Boireau. BOIREAU Après. FORGET Eh ben sa mère veut absolument qu'on la baptise. BOIREAU Tiens. Tiens, tiens. FORGET Et tel que tu m'vois, j'suis en train d'sercher un prêtre; alle en veut, alle en a besoin, y en faut, aile en rêve. (Mais Forget est fort perplexe, ne se trouvant pas dans une situation très régulière. S'il va trouver un prêtre, il faudra avouer qu'il n'est pas marié.) Ça, vois-tu, ça m'écoeure. Quoi leur y répondre, quoi, dis-je? BOIREAU J'en sais rien, mais disant qu'tu l'es, tu mens pas. FORGET Oui, mais avec une aut', elle aussi... Enfin, si faut que j'te dise? BOIREAU Dis toujours, accouche, conte ton conte, va bon train, aie pas peur. FORGET Eh ben non, j'ose pas, v'là le fait. (Alors, Boireau indique une église réformée dont il parle avec un enthousiasme délirant.) BOIREAU C'est mieux qu'les protestants, mieux qu'les juifs, mieux qu'les catholiques, mieux qu'tout. Eune nouvelle religion, vois-tu, c'est-à-dire que c'est la seule, l'unique, la vraie, la seule au monde dans deux ans. Tout c'qu'on y débite, un enfant le comprendrait, vu d'abord qu'c'est en français; pisqu'c'est c'te religion-là la religion du peuple, eune religion, pour te finir, eune religion qu'on y fait tout c'qu'on veut; on rend compte de c'qu'on fait à personne. FORGET Et on y baptise? BOIREAU Si on y baptise?... FORGET Oui. BOIREAU Tout c'qu'on y présente. FORGET Et tu crois qu'moi, y m'nant ma p'tite. BOIREAU T'auras pas seulement l'temps d'te r'tourner, a sera baptisée. - Eh ben, vieux, voyons, franchement, ça t'chauffe t'y? (Forget perd la tête de joie, demande l'adresse, le nom du chef - « chef- prince, primat des Gaules, l'abbé Chatel ». Et les deux amis se séparent après un long dialogue infiniment amusant. Quinze jours plus tard ils se rencontrent de nouveau, et Boireau s'informe du baptême.) FORGET En v'là un prêtre. Si tous étaient comme ça, vois-tu!... BOIREAU Va j't'écoute. FORGET ... Oui. J'vois la maison qu'tu m'avais dit, j'demande au concierge qu'était une portière, j'demande m'sieu Duchatel. BOIREAU Chatel que j't'avais dit. FORGET ... Quoi qu'y fait qu'alle ajoute. Y dit la messe que j'reprends... La messe en français. - Voyez dans la cour, qu'a dit, la première écurie à main gauche... J'entre donc dans la cour: je serche, je serche et j'découvre eune tite croix sus eune porte. Ça doit êt' là que j'me dis. Je frappe, et j'entends quéqu'un qui m'crie: « Entrez! » J'entre et j'vois dans n'eune grande salle des chaises, des bancs, des tabourets, pis des chandeliers avec un prêt' qui disait la messe à deux vieilles femmes, deux vieux bas d'buffet qu'écoutaient... J'vas tout d'suite au prêt' et j'y dis: Pardon excuse si j'vous dérange, m'sieu Duchatel que j'y dis, c'est-y vous? BOIREAU Chatel que j't'avais dit. FORGET Oui. J'aurais deux mots à vous dire. Je suis à vous qui dit. J'ai core quelques bredouilles à débiter. Allez faire un tour su l'boulevard. J'en ai pas pour longtemps... (Forget fait un tour, entre chez le chand de vins, puis revient.) ... Allez vot'train, qui m'répond, j'vous écoute. V'là la chose. J'ai eune enfant, eune tite fille, eune mômesse, eune moutarde, avec une femme avec qui que je n'suis pas marié, vu qu'alle l'est, moi aussi. - Très bien, qui dit. BOIREAU Quand j'te disais! FORGET Alle a comme envie d'la faire baptiser. Y a pas d'mal à ça, qui dit; si ça y fait pas d'bien, ça peut pas y faire de mal... Mais là, vois-tu, tout comme j'dis. BOIREAU Le roi des hommes! (Forget invite à déjeuner l'abbé Chatel après la cérémonie. L'abbé accepte avec entraînement, Forget perd la tête de joie: « J'étais content, vois-tu, j'l'aurais embrassé si j'eus osé... J'avoue sur ça que j'y ai serré la main et de bon coeur. ») BOIREAU Tu l'devais. Hein, qué brave homme. FORGET Je l'regarde comme mon s'cond père. - Et ma femme, faut la voir, ma femme avec lui. Il y dit des choses, vois-tu, mais des choses... - qu'un sapeur en rougirait. ............................ On pourrait rougir aussi aux confessions publiques de l'Armée du Salut. Église de l'abbé Chatel, église de l'abbé Loyson, église de la jolie générale anglaise, tout cela se vaut, à peu près. 3 janvier 1883 CHEZ LE MINISTRE Les journaux nous ont annoncé l'autre jour un fait absolument surprenant. Un étudiant, M. Martin, vient de se voir exclu pour la vie des Facultés de l'État, c'est-à-dire mis dans l'impossibilité d'exercer jamais une carrière exigeant des diplômes, d'être avocat, médecin, etc., pour avoir collaboré à un petit journal grivois, nommé La Bavarde. Cette décision du conseil de l'instruction publique semble si monstrueuse, si invraisemblablement révoltante qu'on hésite d'abord à y croire. Comment, voici un homme exclu d'une bonne moitié des professions libérales pour avoir écrit quelques articles moins impudiques, assurément, que les oeuvres d'Aristophane, d'Apulée, d'Ovide, de Plaute, de Rabelais, de Brantôme, de La Fontaine, de Boccace, de Voltaire, de Rameau, de Diderot, de Th. Gautier (voir le Parnasse satyrique), et de bien d'autres. Voici un homme privé de tout moyen d'existence s'il se destinait à la médecine, puisqu'on ne peut exercer cet art sans l'autorisation de l'État, privé de tout moyen d'existence s'il voulait être avocat, puisque ce brevet de bavard patenté doit être signé par des hommes autorisés, et cela, parce qu'il a plaisanté, sans doute, sur les diverses manières de faire des enfants, car le délit d'outrage aux bonnes moeurs ne vise guère que cet acte honorable et si naturel auquel tout le monde se livre régulièrement et sans lequel l'humanité n'existerait pas. Ce qu'il y a de particulièrement frappant dans cette affaire, c'est, d'abord, l'incroyable abus d'autorité qu'elle renferme, puis la tendance de plus en plus marquée de nos ministres vers l'ancienne morale autoritaire des gouvernements ecclésiastiques. Ne croirait-on pas, en effet, lire un arrêt d'un antique tribunal d'évêques gouvernant quelque université de Salamanque? Quant à M. Martin, s'il a quelque talent, ce que j'ignore, je le félicite sincèrement de la mesure qui le frappe. Le voilà du moins bien certain d'échapper à l'influence abrutissante des hautes écoles de l'État. On se demande depuis longtemps d'où vient l'impuissance artistique des universitaires. Voici peut-être le problème résolu. C'est sans doute à leur extrême chasteté qu'on doit attribuer leur stérilité littéraire. Puisque nous sommes dans le département de l'instruction publique, restons- y. On a beaucoup remarqué, ces jours derniers, qu'aucun homme de lettres n'avait été décoré à l'occasion du jour de l'an, et on a cherché bien des raisons à cette exclusion qui paraît systématique depuis plusieurs années. En principe, je ne vois aucun mal à ce que les hommes de lettres ne soient pas décorés, par ce simple motif qu'un ministre n'est en aucune façon compétent pour apprécier leurs mérites. Nous en avons un exemple sous les yeux. Voici M. Duvaux, qui fut professeur de troisième, et dont l'autorité est incontestable quand il s'agit de barbarismes ou de solécismes dans un thème latin, mais dont l'incompétence devient flagrante s'il s'agit de juger la valeur d'hommes comme MM. Leconte de Lisle, Banville, Barbey d'Aurevilly, Zola, Armand Silvestre, Catulle Mendès, Léon Cladel, Jean Richepin, Daudet, etc. On aurait haussé les épaules de pitié devant la prétention d'un élève de M. Duvaux qui aurait voulu apprécier la capacité de son professeur; mais la distance est infiniment plus grande entre les maîtres de l'art français et cet ancien maître de latin, qu'entre lui et ses écoliers. J'ai entendu dire bien des choses sur cette question de décoration. Des hommes - et ils sont nombreux soutiennent cette thèse: on ne décore que ceux qui peuvent donner quelque chose; on décore les peintres qui peuvent donner des tableaux, les sculpteurs qui peuvent donner des statuettes, les collectionneurs qui peuvent donner des bibelots, les chapeliers qui peuvent donner des chapeaux, les restaurateurs qui peuvent donner des dîners, les journalistes qui peuvent donner un coup d'épaule, mais jamais les simples hommes de lettres qui ne peuvent rien donner du tout. Ce sont là des calomnies, je pense. Pour les journalistes, la question est spéciale. On décore les journalistes qui rendent des services au pouvoir, comme on décore les employés de ministère qui ont rendu des services à l'administration. On récompense de fidèles serviteurs, voilà tout. La question de talent n'a rien à voir là-dedans. On vient de donner la croix à M. Laffitte, qui l'a certes méritée par ses bons offices envers le gouvernement, mais qui n'avait assurément pas la prétention de l'obtenir par ses mérites d'écrivain. On reste parfois stupéfait de voir le ruban rouge sur certaines poitrines; et on se dit: « Comment, X... est décoré, alors que Wolff et Chapron ne le sont pas? » Et voilà la preuve que le talent ne compte pour rien en cette question. Écartons M. Wolff comme rédacteur d'un journal réactionnaire. Pourquoi M. Chapron n'est-il pas chevalier? Pourquoi? Parce qu'il est un indépendant et nullement un officieux. Je me hâte d'ajouter que le hasard des distributions a fait quelquefois aussi tomber cet emblème sur des journalistes de grand mérite. Quant aux hommes de lettres, on dirait que les ministres jouent à colin- maillard quand il s'agit de leur poser la croix. L'élève Émile Augier est premier avec le ruban de grand officier, et l'élève Victor Hugo vingtième avec le ruban de simple officier, les élèves Taine et Leconte de Lisle cent cinquantièmes, avec un petit ruban de chevalier. L'élève Barbey d'Aurevilly n'a pas plus de rang que les élèves Catulle Mendès, Silvestre, Richepin. De son vivant, l'élève Gustave Flaubert avait été classé ex aequo, le même jour, avec l'élève Ponson du Terrail. Eh bien, mes frères, il ne faut pas en vouloir aux ministres de ces étranges fantaisies. Répétons seulement la parole sainte: « Pardonnez-leur, ô maître, car ils ne savent ce qu'ils font. » Voici pourtant que le susnommé M. Duvaux vient d'accomplir une chose bien extraordinaire. Parmi les étrangers qui lui étaient présentés, il en a piqué un au hasard de la fourchette et il est tombé sur un homme de grand talent, M. José-Maria de Heredia, pas l'exconseiller municipal. Le ministre ne s'en doutait certes guère, car M. de Heredia n'a publié jusqu'ici qu'une préface fort remarquable, sans doute, mais insuffisante à constituer ce qu'on appelle un bagage littéraire. Mais le poète, car Heredia est poète, monsieur le ministre, tout comme MM. Silvestre et Catulle Mendès, le poète possède en ses cartons une centaine de sonnets qui peuvent être classés parmi les plus belles choses de la langue française. Je suis bien aise d'en pouvoir faire connaître un au grand maître de l'Université, en le félicitant sincèrement de son choix: LES CONQUÉRANTS Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palos, de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal. Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines. Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental. Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur orgueil d'un mirage doré; Ou penchés à l'avant des blanches caravelles Ils regardaient monter dans un ciel ignoré Du fond de l'océan des étoiles nouvelles. Que conclure de cela. Que si MM. Zola ou Barbey d'Aurevilly tenaient à être décorés (ils n'y tiennent guère, heureusement pour eux), ils auraient un moyen bien simple d'y parvenir, c'est de se faire naturaliser Espagnols, Anglais ou Suisses, et on les nommerait, le lendemain, chevaliers de la Légion d'honneur, car il est indubitable qu'on vient de décorer M. de Heredia, écrivain français, uniquement parce qu'il est Espagnol. Une autre raison s'oppose encore à la décoration des hommes de lettres. C'est qu'il est d'usage constant de ne donner la croix qu'à ceux qui l'ont demandée. Cette règle est inflexible. Quand la démarche n'est pas faite personnellement elle doit être accomplie au moins par un ami. Il faut être souples, mes frères. D'où il résulte ceci: ce n'est pas le gouvernement qui juge la valeur de l'homme qu'il va récompenser, mais c'est le candidat qui apprécie lui-même s'il est mûr pour cette distinction. Il se dit: « Voyons, n'est-il pas temps de me faire décorer? J'ai fait ceci, j'ai fait cela. Mais certes, je le mérite! et mille fois! Écrivons au ministre. Et si on ne me rend point justice, j'ai mon journal, nous verrons. " Et il écrit, en faisant valoir ses titres. Le ministre, qui ne le connaissait pas une heure auparavant, lit sa lettre avec attention, puis, comme il a peur de se tromper, il écrit en marge: a Examiner avec soin. » « Avec soin » équivaut à une recommandation dont tient compte le directeur, qui donne un avis favorable. Et c'est fait. Quant à ceux qui sont trop fiers pour tendre la poitrine, ils peuvent attendre sous l'orme. N'est-ce pas le comble du grotesque? P.-S. J'apprends au dernier moment que M. José-Maria de Heredia a été décoré directement par M. le ministre des Affaires étrangères. Je retire donc mes félicitations à M. Duvaux et je les présente à M. Duclerc. 9 janvier 1883 MÉDITATION D'UN BOURGEOIS M. Pomarel vient de lire ses journaux. Il se lève et marche avec agitation, en parlant tout haut. - Bêtise, gâchis, ignorance! Rien ne manque à la situation. Personne ne l'ignore hormis les députés! Et tout le monde le leur dit; et ils sont si bêtes qu'ils s'imaginent qu'on leur fait des compliments. Quant à moi, je n'y comprends rien; et je ne suis pas le seul. Je voudrais cependant me faire une idée à peu près nette sur les causes de cet état. La République! Ah! quelle foi j'avais dans ce mot; et comme je criais de bon coeur: « Vive la République! » J'oubliais alors que, sans les hommes, le mot n'est rien. « En République, vous aurez la paix, la tranquillité, le bien-être, le travail, le sommeil paisible et l'esprit calme », disait-on. Vas-y voir. Ça allait à peu près, pourtant; puis voilà que ces gueux de députés troublent tout, tournent les têtes, affolent le pays, rendent monarchistes les plus sensés républicains comme moi, et révolutionnaires les hommes les plus pacifiques! Ganaches, va! Et pourquoi? Parce que le prince Jérôme Bonaparte a lancé un petit manifeste que tout le monde avait pris d'abord pour une blague. Mais M. le comte de Chambord en avait déjà fait, des manifestes, qui n'ont troublé personne. Alors pourquoi ce grabuge? La République éperdue expulse les princes auxquels elle a confié précédemment les plus grands commandements militaires du pays. Elle leur a rendu leurs biens confisqués jadis. Elle les a accueillis comme des enfants de France, fidèles et sans arrière-pensée. Aujourd'hui elle les chasse? Sans aucune raison. Sans aucun prétexte. Pourquoi ce changement, cette peur, ce trouble, cette faiblesse, ces précautions, cet affolement? C'est que M. Gambette est mort. Qu'était donc M. Gambette? Un grand orateur? un grand homme de guerre? un grand politique? ou seulement une grande figure intègre autour de laquelle pouvaient se grouper tous les honnêtes gens? Mais non. Un simple jeteur de poudre aux yeux! Un tribun dont la puissance reste inexplicable. Il a charmé les foules, gouverné la France et dirigé les Parlements avec une faconde du plus mauvais goût. Ses proclamations emphatiques, pendant la guerre de 1870, resteront comme des modèles d'éloquence grotesque; et le meilleur de ses discours ne peut être relu sans qu'on demeure effaré devant l'incorrection des phrases, la boursouflure des mots, la banalité des idées, le vide général de l'ensemble. Il savait uniquement faire ronfler des lieux communs. Il a trouvé, il est vrai, quelques formules caractérisant les situations d'une façon merveilleusement précise. " Se soumettre ou se démettre " demeurera un mot historique. Mais ce sera là tout. Il a échoué en tous ses projets; il est tombé chaque fois qu'il a voulu monter; toutes ses espérances ont avorté. Sa politique était contestée, même par les gens de son parti. On se demandait, dans les derniers temps, s'il était quelqu'un et s'il serait jamais quelque chose. Beaucoup le considéraient comme usé, fini, à réformer. Il meurt. Et brusquement son influence apparaît si prépondérante que, lui disparu, il semble que la France ait perdu sa béquille. Des gens se mettent à crier « Gambetta est mort! Vive l'empereur! » On cherche ses grandes actions, on ne trouve que des ratages; on cherche ses grands mérites, on ne rencontre que de grandes phrases. Et cependant il fut quelque chose: un charmeur de foules. Peut-être avait-il simplement ce mystérieux pouvoir de domination que certains êtres ont possédé, cette influence sur les hommes, cette faculté de commander et d'être obéi, aimé, suivi sans résistance: ce don de fascination accordé aux prophètes, aux bavards et aux conquérants, ces meurtriers. Hoffmann, dans un de ses contes, parle d'un être difforme à qui une fée octroya la faculté surnaturelle de paraître toujours ce qu'il n'était pas. M. Gambetta était peut- être un protégé de cette fée, un de ces privilégiés. Sa mort nous en est une preuve. Elle fut piteuse et presque risible. Et personne cependant n'eut l'envie ou la pensée d'en rire. Pourquoi? Ses ennemis eux-mêmes se sont tus. Un roi serait mort ainsi, on l'aurait chansonné le lendemain. Une blessure ridicule dans une bataille galante, diton. Il perd connaissance d'émotion. Dix médecins affolés accourent, le soignent comme un malade de Molière. Mais, en cette assemblée de docteurs, M. Purgon manquait, qui se fût préoccupé de l'état intérieur. Avec des mots dignes de l'ancien vocabulaire comique, les hommes de science ont ensuite expliqué comment une constipation mal soignée, ayant amené une inflammation, une lésion suivit qui détermina la mort. C'est du moins là ce qu'on a compris sous l'accumulation de termes baroques dont nous étourdissent les savants. « Trop d'expressions techniques et pas assez d'huile de ricin », semble le résumé de la situation. Puis on nous a parlé d'un mal innommable qui travaillait depuis longtemps ce corps fatigué. On nous a décrit si complaisamment l'effroyable pourriture de ce cadavre qu'une puanteur semblait couvrir la France. On s'étonnait, le jour du convoi, de ne point voir du chlore au coin des rues, et de l'acide phénique dans les ruisseaux. Et cependant il ne s'est rencontré aucun adversaire pour se servir de cette maladie réputée honteuse, pour lancer des insinuations et des attaques perfides. Son prestige le suivit jusqu'après la mort; un grand respect l'entoura; ses funérailles furent magnifiques. Et le pays entier eut la sensation profonde qu'un grand homme venait de disparaître. Certes un grand homme venait de disparaître, grand, parce qu'on s'était accoutumé à voir un chef en lui. Il était, dans l'esprit de tous, le chef de la République; il était le chef occulte de la Chambre. Et, la preuve, c'est que, lui parti, la Chambre devient folle, agitée de terreurs enfantines, épouvantée par des fantômes. Il faut à cette nation une idole et un maître. Tant pis pour elle; c'est ainsi. L'assemblée qui représente le pays, ayant perdu son chef, a perdu la tête. Quand l'illustre ancêtre de M. Gambetta, énorme et malsain comme lui, la peau verdie par des bains de mercure, Mirabeau-Tonneau, mourut, le visage et l'esprit sereins, inquiet seulement des événements qu'il ne pourrait plus arrêter; lorsqu'il eut demandé, dominant ses atroces douleurs, qu'on jetât sur son lit des parfums et des fleurs pour s'évanouir dans un rêve, et qu'il eut bu la coupe qu'il croyait contenir de l'opium, et qu'il eut fermé les yeux pour toujours, le roi sentit qu'il avait perdu le seul homme capable de sauver la monarchie, et une panique passa sur la Cour. Aujourd'hui, après la mort de cet autre puissant tribun, ce sont les républicains qui semblent émus de peur, qui s'affolent, et dressent des listes de proscription, et se barricadent comme si les rois allaient, à leur tour, les chasser. Ils dressent des listes de proscription. On commence par les princes, mais on finit par les bourgeois qui croyaient à la liberté. Voilà le danger, pour nous, pour moi. Et je riais, oui, je riais, imbécile, quand on me racontait les visites de M. Estancelin au château d'Eu. Chaque fois, dit-on, qu'il entre dans cette habitation des princes, il passe une sorte de visite de commissaire-priseur, s'arrête, inquiet, devant les meubles nouveaux, hausse les épaules devant les installations récentes, les changements, les embellissements du domaine, et, d'un ton navré: « Encore des dépenses, encore des achats, encore des bibelots, encore des tapisseries, encore des folies! Quand donc vous déciderez-vous à vendre tout cela, tout, et à n'avoir ici que des sacs de voyage, rien autre chose, croyez-moi! Dans votre situation, n'achetez que ça, ayez-en partout. » Et les princes s'amusaient de cette boutade, et les princesses la trouvaient délicieuse. Qu'en disent-ils aujourd'hui? Donc on veut exiler les princes. Mais cela prouve qu'on en a grand'peur; et, si on en a grand'peur, je conclus que la République, dont le principe fondamental est la liberté, se sent bien faible. Mais si la République se sent bien faible... M. Pomarel s'arrêta, réfléchit, puis se dirigea vers son bureau. Il en tira un paquet de cartes de visite portant « Pomarel, commerçant », puis un paquet d'enveloppes; il introduisit les unes dans les autres et se mit, de sa plus belle main, à écrire des noms. C'étaient « Monseigneur le comte de Paris. « Monseigneur le prince de Joinville. « Monseigneur le duc d'Aumale, etc. » Et quand il eut épuisé ses enveloppes, il les cacheta en murmurant - Il est toujours inutile que la poste voie mon nom. Mais les princes peut- être le retiendront et s'en souviendront... un jour... Il y a beaucoup de Pomarels en France. 31 janvier 1883 L'EXIL L'exil est assurément la plus terrible des peines dont on peut frapper certains hommes. En dehors de ce sentiment idéal qu'on appelle « l'amour de la Patrie », il existe une singulière tendresse, une tendresse instinctive et presque sensuelle, pour le pays où nous sommes nés, qui nous a nourris de son air, de ses plantes et de ses fruits, de la chair de ses bêtes, du jus de ses vignes et de l'eau de ses sources. Notre corps est fait de sa substance; nos organes sont accoutumés à sa température et à ses formes; notre peau a le ton et la résistance que donne son soleil et qu'exige son climat. Nous sommes les fils de la terre plus encore que les fils de nos mères. L'homme n'est plus le même à vingt lieues de distance, parce que chaque parcelle de pays le fait et le veut différent. Exiler, c'est arracher l'être de son sol, rompre les racines de ses habitudes et de sa vie, pour les porter sur une terre où il ne s'acclimatera peut-être jamais. C'est ajouter une souffrance physique, incessante et cruelle, à la souffrance morale, non moins douloureuse. L'exil est le moyen dont se servent le plus souvent les gouvernements pour se débarrasser des gens qu'ils craignent; mais le contrecoup fait que, bien souvent aussi, ceux-ci finissent par jeter par terre le pouvoir qui les a bannis. L'histoire est pleine d'exemples consolants qui devraient être un enseignement pour ceux qui règnent. Un homme emprisonné injustement peut oublier; un banni ne pardonne jamais. Les plus terribles adversaires de l'Empire furent ceux qu'il avait chassés de France. Il en est aujourd'hui qui siègent à la Chambre: qu'on leur demande si leur colère est éteinte. Il semblerait, si la logique gouvernait les esprits, que l'exil dût être le plus détestable des moyens pour rendre inoffensifs ceux qu'on redoute: vu qu'il les fait dangereux et actifs, de tranquilles qu'ils étaient. Il leur rend leur liberté d'action, les soustrait à la surveillance, les affranchit de tout scrupule, de toute contrainte morale, les dégage même des intérêts qu'ils pouvaient avoir à ménager. Prenons un exemple et admettons que Mgr le duc d'Aumale ait pu songer un instant à s'emparer du pouvoir. Il aurait assurément balancé le pour et le contre, se disant: - Je vais risquer une grosse aventure. Quel bénéfice en tirerai-je, si je réussis? Je ne suis plus jeune. Je n'ai pas d'enfants. Il faudra donc laisser ma succession à un neveu. En outre, je puis être détrôné du jour au lendemain, en ce pays qu'une révolution secoue tous les dix ans; il est même bien invraisemblable, dans l'état actuel des esprits, que je me maintienne, dé toute façon, plus de dix ans. « Il faudra habiter l'Élysée, ce qui ne vaut pas les Tuileries. Je ne dormirai jamais tranquille. « Si j'échoue, je serai peut-être exécuté; mais assurément banni. « Or, je suis colossalement riche. J'ai des palais que des rois ne possèdent point. Je suis prince, entouré, respecté. Chantilly est plus magnifique que n'était Compiègne. Je puis recevoir en frère tous les souverains du monde qui traverseraient ma patrie. Mon ambition n'est pas démesurée, mes goûts ne sont pas excessifs; et, si mon pays courait un danger, je le pourrais défendre, étant un de ses premiers chefs militaires. « Ne serais-je pas bien fou d'abandonner le certain pour l'inconnu; de jouer la tranquillité de ma vieillesse, de risquer tout ce que je possède pour conquérir un pouvoir qui me donnerait bien peu en plus. Restons ce que nous sommes. " Mais si le gouvernement bannit le duc d'Aumale, lui fait perdre sa fortune, ses propriétés, son luxe, toute l'opulence et tout le bonheur de sa vie, ce prince, dès lors, n'a plus rien à ménager; il ne pourrait que gagner à tenter un coup d'État, à renverser le pouvoir qui l'a chassé. Les prétendants opulents et heureux ne sont guère à craindre: seuls les prétendants faméliques sont redoutables. J'ai vu des exilés. Je suivais depuis six jours, à pied, sur les côtes de la Corse, la grande route qui, partant d'Ajaccio, contourne la mer en montant vers le nord. La montagne inculte et riche était plantée de châtaigniers, d'oliviers, d'orangers et de maquis. En traversant les villages, je rencontrais des tas de paysans inactifs, assis à l'ombre, sur des bancs de granit, vêtus de vestes sombres et coiffés de chapeaux noirs à larges bords, des hommes petits et bruns, rappelant un peu les Bretons. Les femmes, graves, ressemblaient assez aux villageoises d'Alsace. Or, un soir, comme j'approchais de Calvi, j'aperçus de loin deux grands fantômes blancs, debout sur un petit promontoire en face de la mer. Le soleil s'abaissait à l'horizon, prêt à plonger dans les flots; et les deux êtres immobiles semblaient contempler l'astre couchant. J'approchai à grands pas, prenant ces hommes pour des moines en extase devant cette fin superbe du jour. Tout à coup, comme le globe éclatant touchait à l'eau, ils levèrent les bras dans un mouvement grave et magnifique, puis ils les abaissèrent, courbant la tête, courbant l'échine, comme pour saluer le soleil; et brusquement, ils se prosternèrent, le front par terre, la poitrine par terre, les jambes repliées sous eux. Et quand je passai tout près je reconnus des Arabes; c'étaient deux chefs de grande tente, prisonniers pour avoir défendu leur patrie contre les Français envahisseurs. Quand ils se furent relevés ils regagnèrent à pas lents la forteresse qui les attendait; ils regardaient toujours la mer. Là-bas, derrière l'horizon, c'était l'Afrique! Ils avaient des visages noirs et creusés, de vraies têtes d'oiseaux de proie, une allure majestueuse et résignée. Je pensais aux lions du Jardin des Plantes, aux vautours en cage, à tous ceux, hommes ou bêtes, que jette loin du sol natal l'odieuse volonté du plus puissant. Voulez-vous voir des exilés? Allez chaque dimanche sur les fortifications de Paris et regardez les petits troupiers qui marchent deux par deux, en parlant du pays. Ils causent de la ferme, des voisins, des amis, des parents. Ils soupirent et parfois pleurent, ces hommes en culotte rouge dont un sabre bat la cuisse. Ils regardent au loin, avec des yeux mouillés, et se rappellent des soirs semblables, quand ils allaient aux nids, quand ils allaient aux noisettes. On sourit en les voyant passer avec leur air gauche, épluchant une baguette. Trois mois plus tard, un d'eux sera peut-être couché dans un lit d'hôpital, frappé de ce mal étrange qu'on appelle le « mal du pays ». Et si on ne le renvoie point au triste village dont le souvenir le hante, il mourra aussi sûrement que si une balle l'avait frappé au coeur, car ce mal est inguérissable. 8 février 1883 EN RÔDANT L'omnibus descendait au grand trot la rue des Martyrs. Deux hommes, deux amis, étaient assis côte à côte, et causaient. C'étaient deux ouvriers, de ces ouvriers de Paris, doués d'une intelligence étroite et subtile, très pénétrante et très bornée. Ils parlaient politique. L'un d'eux dit - Les députés ne savent pas ce qu'ils font. On dirait une assemblée de fous. L'autre reprit - Tant mieux, cela déconsidère toujours le gouvernement. Ne voilà-t-il pas ce qu'on appelle un signe des temps? Certes le mouvement le plus accusé de l'opinion, depuis quatre ou cinq ans surtout, est une sorte d'envahissement, jusqu'au peuple, de scepticisme et de mépris intellectuel pour les représentants du pouvoir. Entrez dans les petits restaurants de Paris, ceux où mangent les travailleurs. Les gens causent, rient et se moquent de leurs élus, parlant d'eux comme ils feraient de bonnes ganaches amusantes pour la foule. Les cochers de fiacre, devant le kiosque de la station, à côté du sergent de ville qui pointe leurs numéros, plaisantent agréablement les représentants du peuple. Dans un salon, plein d'hommes connus, d'artistes et de mondains, quand on voit entrer quelque monsieur ignoré et qu'on demande: « Quel est celui-là? » si on vous répond: « C'est X... un député... » une vague pitié vous prend pour ce pauvre homme. On est tellement habitué déjà à rire de la Chambre, à la blâmer, à la blaguer, à la bafouer; ses maladresses sont tellement visibles, ses emballements tellement grotesques, que le métier de député devient une profession comique, qui inspirera bientôt un doux mépris aux petits enfants eux-mêmes. Quand ils verront passer dans la rue quelque pauvre être d'aspect hétéroclite, ils demanderont avec intérêt, habitués aux railleries répétées de leur père - C'est un député, dis, papa? Et, quand on dîne par hasard avec deux ou trois députés, de ceux qui forment la tête de la Chambre, on s'étonne de trouver des gens intelligents, intéressants, spirituels même parfois. Un vieux représentant du pays, qui n'est plus rien, expliquait dernièrement ce mystère. - Ce qui leur manque, disait-il, c'est l'habitude de penser ensemble. Ils n'ont pas d'esprit de corps. Il faut une grande pratique de la politique à une assemblée pour qu'elle devienne intelligente en masse. Les qualités d'initiative intellectuelle, de libre arbitre, de réflexion sage et même de pénétration de tout homme supérieur, pris isolément, disparaissent en général dès que cet homme est mêlé à un grand nombre d'autres hommes. L'ensemble d'une assemblée est 'singulièrement inférieur à chaque membre de cette assemblée. Une citation me fera comprendre. Voici un passage d'une lettre de lord Chesterfield à son fils (1751) qui constate avec une rare humilité cette subite élimination des qualités actives de l'esprit dans toute nombreuse réunion: « Lord Macclesfield, qui a eu la plus grande part dans la préparation du bill, et qui est l'un des plus grands mathématiciens et astronomes de l'Angleterre, parla ensuite, avec une connaissance approfondie de la question et avec toute la clarté qu'une matière aussi embrouillée pouvait comporter. Mais comme ses mots, ses périodes et son élocution étaient loin de valoir les miens, la préférence me fut donnée à l'unanimité, bien injustement, je l'avoue. « Ce sera toujours ainsi. Toute assemblée nombreuse est foule. Quelles que soient les individualités qui la composent, il ne faut jamais tenir à une foule le langage du bon sens et de la raison pure. C'est seulement à ses passions, à ses sentiments et à ses intérêts apparents qu'il faut s'adresser. « Une collectivité d'individus n'a plus de faculté de compréhension, etc. » Voilà qui n'est peut-être pas trop mal vu! Le train allait de Rouen sur Paris. Nous étions six dans le wagon. Cinq jeunes gens revenaient de faire leur volontariat et parlaient à coeur ouvert de ce métier de soldat auquel tout Français est astreint. Et tous rapportaient dans leur famille une haine pour le régiment, une exaspération profonde, une joie ardente d'en avoir fini. Et je pensais: sur dix de ceux qu'on appelle des volontaires, neuf au moins rentrent chez eux avec ce dégoût et cette colère. Et ceux-là sont des bourgeois, des riches, des puissants. Ne voilà-t-il pas un effroyable danger, la fin de l'esprit militaire, l'agonie du patriotisme? Ces garçons-là qui auraient marché bravement en cas de guerre ne voudront plus, pour rien au monde, entrer dans un régiment, coucher à la chambrée, vivre de la vie du troupier. Le volontariat tuera l'armée en France. Pourquoi? Parce que cette loi, qui semble juste, de l'égalité sous le drapeau est maladroite. On prend des aristocrates - par aristocrates j'entends des intelligents et des délicats - on les jette dans ce troupeau des lignards, on les force à cette existence brutale de la caserne, aux promiscuités qui répugnent, à bien des choses qui révoltent leurs instincts et leur éducation. Ils ont, ces jeunes hommes, l'honneur chatouilleux, ils sont habitués à des égards. Le sous-officier les maltraite, les injurie, leur jette des mots qui effleurent à peine un paysan, mais qui traversent leur épiderme léger et font bouillonner leur sang moins épais. L'officier lui-même, accoutumé à faire marcher des lourdauds à coups de juron, ne reconnaît pas, sous l'uniforme, le jeune homme d'une race plus fine. On dit: « Cela leur apprend l'égalité. » Essayez donc de fouailler un cheval pur-sang comme un cheval de tombereau, sous prétexte de lui apprendre le fouet! L'égalité n'existe nulle part. Si Pitou et quelque futur grand artiste passent une année côte à côte, l'artiste sera poursuivi toute sa vie par le cauchemar de cette année de bagne; il frémira à ce souvenir, il inoculera, malgré lui, à ses fils, la terreur de la caserne. Les raisonnements magnanimes n'y feront rien. C'est ainsi. La masse de l'armée doit être formée des humbles, des grossiers, des ignorants, de ceux nés pour être peu. Du moment qu'on ne peut pas faire de l'aristocratie du pays l'aristocratie de l'armée, du moment que les garçons nés pour être des officiers ne pourront être que des pioupious, tout mélange apportera le trouble, et dans l'armée, et dans le pays. Tant pis pour l'égalité! Voilà ce qu'on arrive à croire quand on entend causer des volontaires. 14 février 1883 EN SÉANCE La commission d'examen des livres à introduire dans les bibliothèques publiques, populaires, des lycées et des écoles primaires, se réunit dans une grande salle du Ministère de l'instruction publique. Les membres entrent peu à peu. Les premiers venus sont les administrateurs des grandes bibliothèques de Paris, puis arrivent quatre directeurs du ministère, puis trois collégiens délégués par les lycées, puis le ministre. M. Jules Ferry, à son entrée, est salué par des applaudissements sympathiques. On prend place. La présidence est donnée à un élève de sixième du Lycée Louis-le-Grand qui représente la jeunesse scolaire. Le ministre s'assied à sa droite, le directeur de l'enseignement supérieur à sa gauche. Chaque assistant a devant lui les volumes qu'il a été chargé d'examiner et dont il doit rendre compte à la commission qui décidera leur admission dans les bibliothèques ou leur rejet. La séance est ouverte. Le président prend la parole: « Messieurs, vous pouvez fumer. Nous fumons dans les classes maintenant. Je vais d'ailleurs vous donner l'exemple. Monsieur le ministre, voulez-vous accepter un excellent cigare qui n'est pas de la régie? » M. Jules Ferry prend un cigare et l'allume; on s'offre des cigarettes et du feu entre voisins. Trois vieux bibliothécaires se mettent à tousser. Le président les regarde en souriant. Il continue: « Messieurs, nous marchons dans la voie du progrès; ne nous arrêtons pas en si beau chemin. Jusqu'ici, vos prédécesseurs se sont efforcés de placer uniquement dans les bibliothèques les livres les plus ennuyeux qu'ils ont pu trouver, écrits par d'antiques savants étrangers aux idées nouvelles. Nous allons, si vous le voulez bien, modifier ce système. La science change ses principes tous les quinze ans; n'introduisons pas dans les esprits des méthodes variables, une instruction aussi peu stable. M. de Buffon fait rire aujourd'hui; dans cinquante ans, MM. Pasteur, Paul Bert, Berthelot et autres seront devenus ridicules par la vieillerie de leurs doctrines. Or, messieurs, remarquez, s'il vous plaît, que Aristophane, Rabelais, Boccace, Voltaire ne sont pas encore démodés. « Nous allons donc, s'il vous plaît, admettre en principe qu'on ne recevra désormais dans les bibliothèques que les pures productions de l'esprit, les romans. « Un excellent exemple analogue vient de nous être donné. Un théâtre d'un nouveau genre ayant ouvert ses portes, des billets de faveur permanents ont été offerts aux élèves des lycées, qui préfèrent, je ne crains pas de le dire, le séduisant ballet d'Excelsior aux ennuyeuses et enfantines expériences de physique de nos professeurs. Une jambe de femme, messieurs, vaut bien la formule x2 + px + q = 0. « Nous allons donc commencer nos travaux dans cette voie. La parole est à M. le Directeur de l'Enseignement supérieur sur les livres qu'il a bien voulu prendre la peine d'examiner. » M. le Directeur de l'Enseignement supérieur prend la parole: « Messieurs, à tout seigneur tout honneur. Il est indiscutable que le livre le plus important publié cet hiver est L'Évangéliste de M. Alphonse Daudet. J'ai donc apporté à l'étude de ce roman tout le soin dont je suis capable et je viens vous proposer son admission dans les bibliothèques de tout ordre. « Ce qui m'a le plus frappé dans cet ouvrage, c'est l'art merveilleux de conteur que déploie M. Daudet, l'habileté de l'agencement, et le charme extrême et si personnel de cet écrivain. « Je ne crains pas de placer L'Évangéliste en tête de son oeuvre, à côté du Nabab et de Fromont, livres que je mets au premier rang dans mon opinion, sans vouloir pour cela médire des autres. Les préférences sont bien permises. » M. LE MINISTRE: Je me suis laissé dire qu'il était question de religion dans L'Évangéliste. Le titre seul semblerait l'indiquer. M. le directeur s'est-il assuré si les idées exprimées par l'auteur ne sont en rien contraires à l'article 7? M. LE DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT: M. le ministre peut se rassurer; ce livre contient des critiques contre la religion protestante, critiques qui peuvent s'appliquer également à la religion catholique. M. LE MINISTRE: Très bien. M. LE RAPPORTEUR: Dès que le nouveau roman de M. Zola, Au Bonheur des Dames, dont le succès est si éclatant dans Gil Blas, aura paru, je m'empresserai de l'examiner et de vous dire mon opinion. Je viens, en attendant, vous proposer d'admettre un volume de nouvelles du même auteur, Le Capitaine Burle publié à l'automne, et contenant une suite de récits excellents, gais ou dramatiques, que je pourrais comparer à des échantillons du talent si varié du grand romancier. LE PRÉSIDENT: Accepté. J'ai aussi une idée au sujet de M. Zola. Je voudrais que Nana fût donné en prix dans les lycées, et L'Assommoir dans les écoles populaires. LE MINISTRE: Je n'y vois pas d'inconvénient. Mais ce publiciste a donné le jour aussi, paraît-il, à un roman intitulé: La Faute de l'abbé Mouret. Je ne l'ai pas lu, mais le titre me fait désirer que cet ouvrage soit compris parmi les livres en usage dans les études. La commission vote à l'unanimité « oui » sur cette proposition. LE PRÉSIDENT déboutonne sa tunique, puis sonne. Un huissier paraît et reçoit cet ordre: « Allez chercher vingt-cinq bocks au café, en face; il fait une chaleur de Hammam dans cette cambuse. Je ne dis pas Enfer pour ne pas blesser M. le ministre. » M. Jules Ferry s'incline avec courtoisie. LE PRÉSIDENT: La parole est à M. le Directeur de l'Enseignement secondaire. M. LE DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE: Messieurs, j'ai lu d'abord avec un certain étonnement un petit volume de M. Alexis (Paul) intitulé Le Collage. Les moeurs racontées dans ce volume me sont étrangères, je n'ose pas me prononcer... LE PRÉSIDENT: Donnez-moi ça, je le lirai. M. LE DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE: J'ai examiné ensuite divers ouvrages de M. Maizeroy, et, en particulier le dernier paru: Celles qu'on aime. Ces livres, écrits avec une grande souplesse de phrases, contiennent un certain nombre de mots que je ne connais pas et sur lesquels j'aurais besoin de me renseigner préalablement. Je crains, en outre, qu'ils n'aient un effet désastreux sur les imaginations de nos jeunes gens qui ne rêvent plus que petites femmes blondes et alcôves parfumées. Je propose cependant leur admission comme essai, et avec réserve. On pourra expérimenter sur un seul lycée pendant six mois... L'huissier rentre avec les bocks, et les distribue. Le président en réclame cinq pour lui, et en boit deux coup sur coup. Puis il prononce: « Continuez, monsieur l'orateur. » LE DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE: Voici un excellent volume de M. le baron de Vaux: Les Tireurs de pistolet. C'est une série de portraits remarquables des hommes de notre époque à qui le maniement des armes à feu est familier. Je propose son admission. LE MINISTRE: Impossible, l'auteur est baron, pas de titres. LE RAPPORTEUR: Voici encore une très intéressante histoire des campagnes d'Hannibal par un de nos bibliothécaires, M. Léon Cahun. LE PRÉSIDENT (à son sixième bock): Jamais, Hannibal, Rome et Carthage, je sors d'en prendre. Rejeté, rejeté, rejeté. LE RAPPORTEUR: Voici La Morale, par M. Yves Guyot... LE PRÉSIDENT: Pas de morale... LE MINISTRE: Mais c'est de la morale laïque, M. le président... LE PRÉSIDENT: Pas de morale, zut. Continuez. LE RAPPORTEUR prend un nouveau livre, rougit, pâlit, cache sa figure entre ses mains et prononce d'une voix tremblante: « Messieurs, voici un livre infâme dont je n'ose même pas prononcer le titre. Il s'appelle... il s'appelle... LE PRÉSIDENT: Accouche donc. LE RAPPORTEUR: Il s'appelle Charlot s'amuse! LE PRÉSIDENT (à son neuvième bock): Très chic. Un long silence. Les membres de la commission baissent les yeux et croisent leurs mains sur la table avec embarras. LE RAPPORTEUR reprend: Les périphrases et les métaphores me manquent pour représenter le sujet de ce livre inqualifiable, de ce livre... LE PRÉSIDENT: Dites Manuel. LE RAPPORTEUR: De ce Manuel du solitaire. LE PRÉSIDENT: Très chic. LE MINISTRE: Inutile d'insister, nous comprenons. Un pareil ouvrage offrirait des dangers dans les classes. LE PRÉSIDENT: Pas du tout. C'est très chic. Et puis je ferai remarquer à M. le ministre que le héros de ce roman, toujours intéressant bien que monotone, débute dans une école de Frères ignorantins. LE MINISTRE, radieux: Oh! alors, c'est différent. LE RAPPORTEUR: Messieurs, quand un écrivain a l'impudence de toucher à de pareilles choses... LE PRÉSIDENT: Très chic. Je propose de le nommer inspecteur général de l'Université. Il en examinera, des Chariots. Très chic. LE MINISTRE: Messieurs, il serait peut-être bon de lever la séance. Le sujet devient brûlant. LE PRÉSIDENT, tout à fait gris: Non, non. Les membres de la commission se lèvent et s'agitent. Ils parlent l'un après l'autre. LE PRÉSIDENT: Tas de Charlots... Moi je vais finir ma soirée aux Folies- Bergères. Le proviseur a reçu ce matin pour nous deux cents entrées permanentes. Il m'en a donné six. Venez-vous avec moi, monsieur le ministre? Le ministre s'incline sans répondre et regagne ses appartements. 27 février 1883 VIEUX POTS Le baron Davillier, qui vient de mourir, a été, pour ainsi dire, le Christophe Colomb des faïences hispano-mauresques; non qu'il en ait découvert l'existence, mais il en a, je crois, découvert et révélé la beauté. Après avoir fouillé l'Espagne et trouvé de précieux échantillons de cette fabrication jusque-là peu appréciée, il communiqua son enthousiasme au monde extasié des amateurs artistes. On appelle amateurs artistes des gens au sens délicat qui se. pâment devant des morceaux de terre cuite souvent fort laids, uniquement parce que leur laideur est rare, des gens qui savent apprécier d'un coup d'oeil la valeur extrême et conventionnelle d'un pot cassé et qui préféreront une antiquaille grotesque aux plus beaux objets modernes. Car l'antiquité sévit d'une façon odieuse et révoltante. Tout bourgeois ayant gagné dix mille francs de rentes dans l'industrie encombre sa salle à manger de ces affreuses assiettes normandes, peinturlurées ignoblement qu'on vend maintenant au prix de la vaisselle plate, et il montre avec orgueil aux invités des vases ébréchés et ridicules achetés fort cher et valant, en vérité, fort peu. On confond aujourd'hui complètement la rareté et la beauté, et il suffit qu'un bibelot soit difficile à trouver pour qu'il atteigne des prix de courtisane. Les gens qualifiés « connaisseurs » sont assurément ceux à qui les qualités de beauté des choses échappent le plus; ils ne s'attachent qu'à l'introuvabilité, et leur savoir consiste à déterminer immédiatement la provenance et l'époque. Ils s'indignent et vous traitent d'imbécile quand on proclame tranquillement hideux des objets qui valent cent mille francs. D'autres connaisseurs, des artistes ceux-là, et le baron Davillier était du nombre, s'attachent à découvrir la beauté secrète, la beauté particulière, incompréhensible pour les lourdauds, des menus objets exquis égarés dans la foule banale des bibelots qualifiés de curiosités. Ces vases hispano-mauresques dont la splendeur l'avait ravi pourraient être exposés devant le public qui passe par les rues sans que personne tournât la tête; car il faut un flair de race pour saisir le charme de ces poteries qu'on dirait vernies avec du soleil. Les faïences et les porcelaines ont une histoire comme les peuples. Elles ont même un Dieu que chanta Louis Bouilhet. Il est en Chine un petit Dieu bizarre, Dieu sans pagode et qu'on appelle Pu. J'ai pris son nom dans un livre assez rare, Qui le dit frais, souriant et trapu. Il a son peuple au long des poteries, Et règne en paix sur ces magots poupins, Qui vont cueillant des pivoines fleuries Aux buissons bleus des paysages peints. ...................... Petit Dieu Pu, Dieu de la porcelaine J'ai sur ma table, afin d'être joyeux Lorsque décembre a neigé dans la plaine, Un pot de Chine aux dessins merveilleux. ...................... Foule à tes pieds et s'il te plaît écrase Mes plats d'argile et mes grès rabougris, Mais de tout choc garde aux flancs de mon vase La glu d'émail où le soleil s'est pris. La Chine est la patrie de la porcelaine. Sait-on à quelle époque elle en commença la fabrication? Les vases brillants de ce pays étrange qui semble avoir tout connu en des temps où notre pensée même ne remonte pas, pénétrèrent seulement en Europe dans le premier tiers du seizième siècle. Il ne faut pas oublier d'abord que, pendant les époques qui suivirent les invasions, le secret de la fabrication des faïences fut perdu. C'est en Espagne que recommença cette industrie rapportée par les Maures. Les Arabes en firent autant en Sicile, et créèrent d'admirables vases d'un goût oriental dont l'émail, entièrement bleu, est couvert d'ornements vermiculés, à reflets d'or et de cuivre, d'un éclat surprenant. La pâte en est presque toujours plus blanche et plus serrée que celle des faïences hispano-mauresques. Puis l'expédition des Pisans contre Majorque fit connaître à l'Italie la céramique mauresque; et cette nation excella bientôt dans cette artistique industrie. La France fut l'élève de l'Italie, et nous voyons les fabriques s'établir du Midi vers le Nord: Moustiers, Marseille, Avignon, Nevers et Rouen - Rouen qui porta l'art céramique français à sa pureté la plus extrême. La pâte rouennaise n'est point la plus fine qu'on puisse voir; le grain en est un peu gros, et la transparence reste parfois insuffisante. Mais les belles faïences de ce pays demeurent sans égales au monde par l'émail, le coloris éclatant, et surtout par l'ornementation d'un goût absolument parfait et d'un effet merveilleux. Il ne faut pas confondre les plats de vieux Rouen, des trois époques distinctes mais également belles où excella cette manufacture, avec les effroyables faïences de toute laideur que les Parisiens achètent chaque année à prix d'or dans la campagne et dans les villes normandes. C'est à Henri IV que revient l'honneur d'avoir organisé les premiers établissements faïenciers, à Paris, à Nevers, et en Saintonge, la patrie de Bernard Palissy. Sèvres mit la France au premier rang pour la production des porcelaines. Quoi de plus délicieux, en effet, qu'un bibelot de Sèvres, du vieux sèvres, bien entendu, de cette inimitable pâte tendre dont le secret est oublié? Quoi de plus charmant et de plus délicat que ce bleu pâle qui ne change pas aux lampes, ce bleu de mer, encadrant les fins paysages pleins d'oiseaux éclatants comme des fleurs, perchés sur des arbres coquets qui abritent des bergers courtisant des bergères. Art exquis, maniéré, faux et délicieux, fait pour tromper et séduire, art efféminé de l'époque adorable où peignaient Watteau et Boucher. Sèvres naquit dans les jupons d'une femme qui s'appelait la Pompadour. Louis XV avait acheté cette fabrique et il la faisait exploiter sans se préoccuper curieusement des résultats quand sa maîtresse, séduite par des échantillons qu'elle en vit, décida le roi à y faire de grandes dépenses. Elle prit dès lors l'établissement sous sa protection, le surveilla, le soutint, s'en occupa sans cesse; et sous son inspiration de jolie femme, reine des élégances, la manufacture devint le merveilleux atelier d'où sortit cette porcelaine d'Amour qui semble faite pour les boudoirs. Puisse M. Grévy prendre une maîtresse qui décide une nouvelle renaissance de cet établissement national. Les vases de Sèvres d'aujourd'hui, d'un bleu violet abominable, sont bons tout au plus à offrir au roi Malikoko, à la reine de Madagascar, au shah de Perse, aux princes nègres que veut séduire M. de Brazza. On les emploie, du reste, principalement en gratifications offertes aux fonctionnaires et employés du gouvernement, qui font un nez, comme on dit, quand on leur apporte un objet coté cinq cents francs, et qui ne ferait pas mal dans les boutiques à tourniquets des foires. Sèvres eut une rivale redoutable, une rivale souvent heureuse, dans la célèbre manufacture de Meissen en Saxe, mère des incomparables bonbonnières, carrées ou rondes, qui portent sur leur couvercle ces paysages aux tons violets si invraisemblablement fins, ces merveilles de couleur unie, où des arbres déliés avoisinent de fluettes maisons dont le toit lance une imperceptible fumée grise sur un ciel couleur de lait. 6 mars 1883 La fin de cette chronique, ici supprimée, reproduit l'avant-dernière et la dernière partie du texte Les cadeaux, publié, dans Le Gaulois, le 7 janvier 1881. LE HAUT ET LE BAS Donc, nous voici condamnés à l'émeute à perpétuité. Hier, c'était l'émeute, et demain ce sera l'émeute, et après-demain encore; car il n'y a aucune raison pour que cet état de choses finisse. Pourquoi les ouvriers se révoltent-ils? Parce qu'ils n'ont pas de travail! Et pourquoi n'ont-ils pas de travail? Parce que nous ne leur en donnons pas. Et nous ne leur en donnons pas parce qu'un bourgeois doté d'une fortune moyenne mange un revenu de huit jours en employant pendant huit heures seulement un de ces aimables farceurs qu'on appelle un travailleur. Voilà. Nous ne pouvons plus nourrir les ouvriers au prix que coûte leur pain; et les ouvriers, pas contents de notre système d'économie, menacent de se payer eux-mêmes sur le bourgeois. Ah! les ouvriers sont des gens difficiles à contenter! Il est un moyen bien simple de s'assurer de cette vérité. Quand un pauvre employé change de logement et a la prétention de faire clouer sur ses murs quelques petites baguettes de bois qu'il a payées lui-même 15 centimes le mètre, il fait venir le menuisier voisin. Il évite le tapissier par prudence et appelle un simple menuisier, un citoyen à tablier gris qui empoisonne d'abord l'appartement par toutes les odeurs variées et nauséabondes qu'il porte sur lui (vin, eau-de-vie, etc.) L'homme se met à l'oeuvre, coupe et cloue, pendant six heures, et, huit jours plus tard, apporte sa note, qui monte à quatre-vingts francs et débute ainsi: Coupes et pose de cadre, moulures sapin: 7 mont. ch. 2,15 15,05 Trav. 1 cours de 10,86 Autres d. en 0013 17,23 26 coupes d'onglets ch. 0,20 5,20 4 coupes à faux ch. 0,40 1,60 - 4994 - 041 - 20,48 F Lesdites moulures teintées, vaut 4314 - 030 - 12,94 F ______ 33,42 F Et cela dure ainsi pendant six pages. Le coup de scie vaut 0,24. L'entaille de développement (?), 0,25. Le coup dans le mur pour porter un cadre, 0,18. Le malheureux employé perd la tête, essaye de comprendre, n'y peut parvenir, et sait seulement qu'il doit 80 francs pour six heures de travail. Souvent il paye sans rien dire; mais parfois il va trouver un architecte qui réduit cette note à 45 francs en constatant que tous les tarifs ont été forcés. Et il ajoute « Si vous vous étiez entendus préalablement pour fixer un prix, cela vous aurait coûté vingt francs en tout. » Donc les tarifs de Paris permettent de demander 45 francs pour un travail qui en vaut 20 à 25. Et, toujours, les fournisseurs, les patrons forcent les chiffres de ces tarifs. Or, ne serait-il pas juste et sage de condamner comme coupable d'une tentative de vol tout maître ouvrier ayant employé cette ruse vis-à-vis du bourgeois qui ignore les prix? Car, dans ce cas, l'homme a essayé indubitablement de voler son client, les tarifs de la ville de Paris étant des tarifs officiels, imprimés, établis. Si le simple menuisier agit ainsi, que fera l'ébéniste, et le tapissier? Oh! le tapissier!!! Le maçon, le simple maçon, gagne de 0,60 centimes à 0,80 centimes par heure. En prenant une moyenne de 0,70 centimes, il se fait des journées de 6,80 francs. Eh mais!!!... Nos bons tailleurs gagnent soixante-cinq pour cent environ sur nos vêtements, sous prétexte que certains clients payent mal. Quant au chapelier, il achète en gros 5 à 6 francs le chapeau qu'il nous revend de 18 à 22 francs, les prix des fabricants étant les mêmes pour tous les chapeliers. Et tous nos fournisseurs, tous les ouvriers, tous ceux qu'on appelle des travailleurs, agissent de même. Le maçon, bientôt, établira ainsi ses notes: « Le 17 mars, posé 800 briques à 0,20, 16 francs. » Et nous présenterons à nos directeurs un mémoire ainsi rédigé: Le 17 mars. Article-tête: 17 500 lettres à 002 350 1200 points à 001 12 1800 virgules à 001 18 1500 points et virgules à 002 30 ___ 410 Des êtres calmes et pacifiques, par exemple, ce sont les misérables employés de l'État, douaniers, petits commis des préfectures ou de l'enregistrement, gardes forestiers et autres, gens sobres, sages, économes, rangés, pour qui tout écart de conduite serait fatal, qui forment en somme le personnel le plus honnête, le plus laborieux, le plus méritant et le plus digne de la France, qui ont femme et enfants, et qui gagnent de six à douze cents francs par an. Mais c'est vous qui devriez vous révolter, braves gens! Et, puisqu'on n'écoute pas vos plaintes timides, vous devriez prendre vos chefs par le cou et les étrangler un peu, pour qu'ils s'occupent enfin de vous. Debout, employés des ministères et des préfectures, saisissez vos plumes et vos couteaux à papier, et cernez dans leurs cabinets les préfets et les ministres. Cela vous serait si facile, à vous, de murer un ministre pendant quatre ou cinq jours. Mais vous êtes des bourgeois tranquilles et pacifiques, et vous crèverez de faim en silence, pendant que les citoyens braillards, qui gagnent en deux mois autant que vous en un an, pillent les boutiques des boulangers. Comme ce serait gai pourtant d'apprendre un soir que tous les ministères ont fait prisonniers les ministres, et qu'ils ne les rendront à la France qu'après une augmentation générale des appointements. Quant aux émeutiers de dimanche prochain, on devrait prendre vis-à-vis d'eux une mesure équitable et simple. Il faudrait les cerner et les fouiller tout bêtement. Tout homme demandant du pain avec plus de cent sous dans la poche serait nourri par l'État, à l'ombre d'une prison, pendant six mois; et les cent sous seraient distribués aux soldats pour les dédommager des corvées que leur imposent ces mauvais plaisants. Que veulent-ils, ces tapageurs? Ils veulent être ministres à leur tour, tout simplement. Il n'y aurait, d'ailleurs, aucun mal à cette révolution. Les nouveaux venus ne seraient pas doux par exemple, ni libéraux, ni conciliants, ni tolérants; mais les émeutes deviendraient plus rares, les citoyens d'en bas étant toujours plus disposés à cogner que les citoyens du milieu. On ne s'apercevrait du changement que dans les salons officiels. - Et encore!... Car les salons officiels d'aujourd'hui laissent un peu à désirer; non pas que les femmes n'y soient charmantes, mais elles sont toutes, ou presque toutes du Midi, du Midi où l'on a l'assent; pécairé! et, si cela rend la causerie charmante pour des Provençaux, il n'en est pas de même pour les gens du Nord, qui ont l'air maintenant de barbares étrangers à la patrie. Les ambassadeurs voisins eux-mêmes s'étonnent, ne comprenant pas quelle modification profonde subit depuis quelques mois la langue de notre pays. Ils ont d'ailleurs signalé cette particularité à leurs gouvernements. Lorsqu'on entre maintenant dans une soirée ministérielle, on reste surpris comme lorsqu'on arrive à Marseille pour la première fois. Quelle étrange sensation, quand on pénètre dans Marseille! On était habitué, jusque-là, à rencontrer, de temps en temps, un Marseillais dont la voix chantante amusait comme une bonne farce. Quand on se trouvait, par le plus grand des hasards, entre deux Marseillais pur-sang, on riait aux larmes, comme lorsqu'on écoute un gai dialogue du Palais-Royal. Et voilà qu'on tombe dans un pays où tout le monde parle marseillais. On reste d'abord interdit, inquiet, persuadé qu'on est l'objet d'une scie générale, prêt à se fâcher quand un cocher vous dit: « Té, mon bon. » Puis, pécairé! on en prend son parti; et on se met à parler comme tout le monde, trou de l'air! pour ne pas se faire remarquer, zé vous crois! IL en est de même aujourd'hui dans les soirées officielles; et, quand on vous offre une glace, vous vous écriez naturellement: « Une glace? Dé quoi? De l'oranze, mon bon! Ze ne prends zamais que de la fraize. » On passe auprès de deux dames pavoisées comme Paris au 14 Juillet. On écoute: - Et té, comment la trouvez-vous, cette robe, ma cére? - Ze la trouve souperbe. - Mon mari me disait touzours: « Ma bonne, je ne te trouve pas à ton rang. Fais-toi une robe de femme de ministre. » - Et cette coiffure té, qu'en dité-vous? - Ze la trouve étonnante, ma cère! - Si ze vous disais qu'il a fallu plus d'une heure pour l'établir! Zé souis sûre que z'ai bien un cent d'épingles dedans. Mais on reconnaît une de ces dames, on s'incline jusqu'à terre en zézayant par politesse: - Eh! té! bonzour, madame; vous allez bien, au moins? Et le soir, la femme de chambre entend sa maîtresse dire tout bas à son mari - Mon céri, ze te prie de mettre dehors ce grand escogriffe d'huissier qui me dévizaze quand je passe, comme s'il ne me connaissait pas encore. Cela me zène tant toutes les fois que je baisse les yeux, mon bon! Et pourtant elles sont charmantes, aimables, spirituelles et bonnes, ces femmes; mais tout cela en marseillais. Marseille est, il est vrai, une des plus belles villes du monde; et il ne peut être qu'honorable d'avoir pour mère cette opulente et claire cité. Cependant... pour les ambassadeurs étrangers... il serait peut-être bon qu'on eût un peu moins d'assent dans le monde officiel. Alors pourquoi n'attacherait-on pas à chaque ministère une femme du monde sans accent, élégante, distinguée, aimable, qui serait chargée des réceptions? Les ministres changeraient: elle resterait, comme restent les directeurs, et comme restent les chefs de bureau, et comme restent les huissiers. Elle aurait le titre de « maîtresse des cérémonies », et serait logée dans l'hôtel du ministre, prête à venir recevoir chaque visite. Elle toucherait vingt mille francs4par an, n'ayant droit qu'à l'éclairage et au chauffage, et payant ses toilettes. Elle devrait être mariée, en ville. 16 mars 1883 BIBELOTS De toutes les passions, de toutes sans exception, la passion du bibelot est peut-être la plus terrible et la plus invincible. L'homme pris par le vieux meuble est un homme perdu. Le bibelot n'est pas seulement une passion, c'est une manie, une maladie incurable. Et il sévit, ce mal, sur toutes les classes de la société. Tout le monde aujourd'hui collectionne; tout le monde est ou se croit connaisseur; car la mode s'en est mêlée. Les actrices ont presque toutes la rage de bibeloter; tous les hôtels particuliers semblent des musées encombrés de saletés séculaires. Le Vieux gâte notre temps, car il suffît qu'une chose soit ancienne pour qu'on l'accroche aux murs avec prétention. Un homme du monde se croirait déshonoré s'il ne couchait dans un lit de chêne vermoulu, piqué des vers, incommode, rapiécé, dont tous les morceaux sont antiques, il est vrai, mais unis ensemble par le fabricant de Vieux, et peu faits pour ce rapprochement. Les chaises, les fauteuils, les armoires, tout est vieux, et laid; quoi qu'on prétende, tout cela est incommode et grotesque en notre temps de vie pratique et de lumière électrique. Un siège à la Dagobert ou un casque à la Don Quichotte, au-dessus d'un téléphone, me paraîtront toujours des choses risibles. Les femmes surtout sont des collectionneuses inénarrablement ridicules, car tout leur manque pour ce métier: la science profonde, la possibilité de voyager à pied, de logis en logis, par les pays peu connus, l'acharnement dans la passion. Il ne suffit pas d'ailleurs d'être un connaisseur, il faut posséder la vocation, une sorte d'intuition, de pénétration particulière, et, par-dessus tout, le sens artiste, ce flair délicat donné à si peu d'hommes. Les connaisseurs, aujourd'hui, sont nombreux. On court les boutiques, on fréquente la salle Drouot et on apprend en peu de temps à estimer, du premier coup d'oeil, à sa valeur, un objet quelconque. On fait, en un mot, fort bien le métier de commissaire-priseur. Quant à discerner, c'est autre chose. L'amateur d'antiquités aime tout: tout ce qui est vieux, tout ce qui est rare, tout ce qui est étrange, tout ce qui est laid. Il s'extasie devant les ébauches informes des ouvriers primitifs, il pousse des cris en face des hideuses poteries de nos ancêtres naïfs; il sait, certes, il sait au juste à quelle époque fut fabriquée cette grossière statuette de faïence, et il en connaît le prix exact; et il la préfère à quelque ravissante ébauche en terre d'un artiste moderne. Tout autre doit être celui qui possède ce sens de l'art, ce flair de race des vrais trouveurs. Il ne s'inquiétera guère des raretés; mais il s'efforcera, pour ainsi dire, d'écrémer le passé, de découvrir et de révéler les seules belles choses ignorées ou méconnues. Le baron Davillier, qui vient de mourir, possédait cette faculté du discernement en art d'une façon singulière. Et ce fut là son rare mérite, qui assurera à son nom une vraie immortalité parmi les collectionneurs de l'avenir. Mais je veux citer un autre exemple, pour bien montrer ce que doit être le véritable amateur d'art, quelles qualités particulières il lui faut, de quelle sorte de divination il doit être doué par la nature. Voici trente ans environ, deux jeunes gens, deux frères, deux de ces garçons travaillés par des besoins d'art encore indécis, par cette démangeaison du Beau que portent en eux ceux qui seront plus tard de grands hommes, visitaient, avec passion, toutes les vieilles boutiques de Paris. Attirés par un invincible attrait vers ce XVIIIe siècle qui est et qui restera le grand siècle de la France, le siècle de l'art par excellence, de la grâce et de la beauté, ils cherchaient dans les cartons des marchands d'estampes tout ce qui venait de cette époque charmante alors méprisée. Ils trouvaient des dessins de Watteau, de Boucher, de Fragonard, de Chardin. Quand l'un mettait la main sur une de ces merveilles méconnues, d'un geste il prévenait l'autre, et, pâle tous deux, ils contemplaient la trouvaille et l'emportaient, le coeur battant. Leurs amis riaient. On ne comprenait point encore l'inestimable valeur des artistes de cette époque; mais ils ne s'inquiétaient guère des moqueries, car ils sentaient qu'ils achetaient du Beau et ils en achetaient sans repos et sans marchander. Et il arrivait que parfois, leur fortune étant modeste, ils se trouvaient couverts de dettes. Alors, ne pouvant résister au désir de la trouvaille, ils disparaissaient, ils allaient s'enfermer dans quelque auberge de campagne, seuls tous deux, amassant de l'argent sou par sou, et du savoir heure par heure, car ils étudiaient sans relâche leur XVIIIe siècle bien-aimé, ils y pénétraient davantage chaque jour, le fouillaient, le parcouraient jusque dans les petits détails de la toilette et des coutumes. Bientôt ils le possédèrent comme personne, car ils le possédaient dans son art; et ils réunirent une des plus belles, collections qui soient de dessins des maîtres d'alors; une collection où l'on retrouve toutes les manifestations du talent gracieux de cette époque. Ces deux collectionneurs s'appelaient Edmond et Jules de Goncourt. Veut-on savoir comment ils l'avaient compris et pénétré, ce siècle qu'ils adoraient, alors qu'on le raillait à l'Académie et qu'on le méconnaissait dans le monde? Qu'on lise cet admirable livre, l'Art au XVIIIe siècle, que vient de publier l'éditeur Charpentier, et on trouvera de ces choses: « Les poètes manquent au siècle dernier. Je ne dis pas: les rimeurs, les versificateurs, les aligneurs de mots; je dis: les poètes. La poésie à prendre l'expression dans la vérité et la hauteur de son sens, la poésie qui est la création par l'image, une élévation ou un enchantement d'imagination, l'apport d'un idéal de rêverie ou de sourire à la pensée humaine, la poésie qui emporte et balance au-dessus de terre l'âme d'un temps et l'esprit d'un peuple, la France du XVIIIe siècle ne l'a pas connue; et ses deux seuls poètes ont été deux peintres, Watteau et Fragonard. » Écoutons-les maintenant nous expliquer Watteau: « Le grand poète du XVIIIe siècle est Watteau. Une création, toute une création de poème et de rêve, sortie de sa tête, emplit son oeuvre de l'élégance d'une vie surnaturelle. De la fantaisie de sa cervelle, de son caprice d'art, de son génie tout neuf, une féerie, mille féeries se sont envolées. Le peintre a tiré des visions enchantées de son imagination un monde idéal et au-dessus de son temps; il a bâti un de ces royaumes shakespeariens, une de ces patries amoureuses et lumineuses, un de ces paradis galants que les Polyphiles bâtissent sur le nuage du songe, pour la joie délicate des vivants poétiques. « Watteau a renouvelé la grâce... La grâce de Watteau est la grâce. Elle est le rien qui habille la femme d'un agrément, d'une coquetterie, d'un beau au-delà du beau physique. « Elle est cette chose subtile qui semble le sourire de la ligne, l'âme de la forme, la physionomie spirituelle de la matière. » Quand des êtres sont doués pour comprendre de cette façon un temps et des artistes méconnus autour d'eux, pour deviner ainsi à travers les admirations convenues, établies, de leurs contemporains, ils peuvent chercher dans les vieux magasins et même sur les étalages des places publiques: ils trouveront toujours car ils possèdent le génie qu'il faut. Lorsque les premiers objets du Japon sont parvenus à Paris, les deux frères ont encore compris d'un coup d'oeil la valeur d'art de ces choses. Dès 1852, Edmond de Goncourt achetait à la Porte de Chine un de ces merveilleux albums japonais qui valent aujourd'hui des sommes fabuleuses, et qu'on ne trouve plus d'ailleurs. Il le paya 80 francs. Ils ont su acquérir, alors que personne n'y songeait, ces ivoires surprenants qu'on ne possède aujourd'hui pour aucun prix. J'en citerai trois ou quatre. L'un représente un guerrier qui court sur l'eau. C'est d'un travail incomparable. Un autre nous fait voir la Mort qui regarde un serpent enroulé sous une feuille. La Mort est penchée et, dans son mouvement, on sent une curiosité bienveillante, un intérêt tendre pour la bête empoisonneuse. Voici un singe qui mord un coquillage; la tête de l'animal est d'un irrésistible comique. Voici encore un rat d'un prodigieux naturel. Or, il paraît que, là-bas, les artisans font, de père en fils, le même objet. Lorsque six générations ont fabriqué des souris, il n'est pas étonnant que les derniers venus les exécutent en perfection. Combien d'hommes auraient pu, comme les Goncourt, acheter ces merveilles aux jours de leur nouveauté! S'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils ne possédaient point ce flair qui devine, ce vrai flair du collectionneur. Les autres s'y connaissent en choses admirées, mais non pas en choses inconnues. Quant aux millionnaires qui achètent aujourd'hui toutes les horreurs que nous ont laissées les siècles passés, ils font partie de cette race que Gantier appelait des bourgeois. Je parierais qu'il existe, dans Paris seulement, dix fois plus de lits seigneuriaux du style Henri II qu'il n'en existait dans toute la France sous ce prince. Et n'oublions pas, en outre, qu'une bonne moitié de cette literie de barbares a été détruite à mesure que s'affinait l'art du sommier. On nous casse encore le dos et le reste avec les sièges des temps anciens, alors que nous pourrions nous étendre en ces délicieux fauteuils modernes dont les bois sont invisibles. Le bois n'est-il pas la carcasse du meuble dont le crin est la chair et dont l'étoffe est la peau? Le squelette n'est homme que vêtu de chair. Le meuble n'est fauteuil qu'une fois rembourré. Nous ne montrons pas nos os par les rues. Quant aux collections qu'on nous traîne admirer de temps en temps, ce ne sont en général, que des amas d'objets coûtant fort cher. Ce sont encore les Goncourt qui ont écrit: « Il y a des collections d'objets d'art qui ne montrent ni une passion, ni un goût, ni une intelligence, rien que la victoire brutale de la richesse. » 22 mars 1883 LES FEMMES DE LETTRES On a, dans le monde, dans le monde des lettres surtout, de certains sourires quand on parle des femmes de lettres. Ce sont des bas-bleus, dit-on. Soit. Mais les bas-bleus sont intéressants. Beaucoup d'hommes, des philosophes éminents, condamnent en bloc toutes ces femmes en vertu du principe général que voici: « La femme n'est pas faite pour les travaux intellectuels. » Ils en donnent la preuve, d'ailleurs, une preuve accablante. C'est que, depuis l'origine du monde, aucune femme n'a produit un chef-d'oeuvre, si court qu'il soit. Elle n'a pas, malgré des qualités accessoires remarquables, les qualités essentielles de l'esprit qui permettent d'imaginer, de raisonner, d'observer, de pondérer, de mélanger, d'établir les proportions dans les rapports absolus qui font d'une oeuvre un chef-d'oeuvre. Les femmes ont répondu: - Cela tient à un défaut d'éducation. Les femmes ne sont pas élevées comme il faut pour leur permettre de produire des oeuvres d'art. Mais les philosophes ont riposté: - Vous étudiez plus que nous la peinture et la musique; vous approfondissez la partie technique de ces deux arts autant qu'aucun homme. Or, citez-moi une seule de vous qui ait jamais été un grand peintre ou un grand musicien. Un illustre penseur anglais explique ainsi cette infériorité: - En comparant les facultés intellectuelles des deux sexes, on ne distingue pas assez la réceptivité de la faculté créatrice. Ces deux choses sont presque incommensurables; la réceptivité peut exister - cela se présente souvent - et être très développée là où il n'y a que peu ou même point de faculté créatrice. « Mais la plus grave des erreurs que l'on commet généralement en faisant ces comparaisons, c'est peut-être de négliger la limite du pouvoir mental normal. Chaque sexe est capable, sous l'influence de stimulants particuliers, de manifester des facultés ordinairement réservées à l'autre; mais nous ne devons pas considérer les déviations amenées par ces causes comme fournissant des points de comparaison convenables. Ainsi, pour prendre un cas extrême, une excitation spéciale peut faire donner du lait aux mamelles des hommes: on connaît plusieurs cas de gynécomastie, et on a vu, pendant des famines, de petits enfants privés de leurs mères être sauvés de cette façon. Nous ne mettrons pourtant cette faculté d'avoir du lait, qui doit, quand elle apparaît, s'exercer aux dépens de la force masculine, au nombre des attributs du mâle. De même, sous l'influence d'une discipline spéciale, l'intelligence féminine donnera des produits supérieurs à ceux que peut donner l'intelligence de la plupart des hommes. Mais nous ne devons pas compter cette capacité de production comme réellement féminine si elle est aux dépens des fonctions naturelles. La seule vigueur mentale normale féminine est celle qui peut coexister avec la production et l'allaitement du nombre voulu d'enfants bien portants. Une force d'intelligence qui amènerait la disparition d'une société si elle était générale parmi les femmes de cette société, doit être négligée dans l'estimation de la nature féminine, en tant que facteur social. » Donc, les vraies femmes de lettres sont des phénomènes - pardon, mesdames. Mais, par cela même qu'elles sont des phénomènes, elles doivent nous sembler plus précieuses, dans le bon sens du mot, plus intéressantes, plus curieuses à étudier, à connaître. Leur rareté fait leur prix. Et ce serait un livre curieux, celui qui nous dirait l'histoire de l'intelligence féminine, de l'intelligence créatrice des femmes, depuis Sapho jusqu'à Mlle Marie Colombier. Ce qu'on pourrait, en général, reprocher à tous ces écrivains en robe, c'est l'absence de cette chose subtile, indéfinissable, qu'on appelle l'art. Force mystérieuse que produisent certains esprits d'élite, souffle inconnu qui glisse dans les mots, harmonie insaisissable, âme de la phrase, que sais-je? On ne peut dire où réside, d'où vient, comment s'exhale ce parfum délicat des livres. Mais on sait qu'il est, on le sent, on le subit, on s'en grise. La femme, en général, quel que soit son génie, ne connaît point, ne produit point, et ne comprend guère cette chose vague et toute-puissante. Le Beau littéraire n'est point ce qu'elle cherche. La première des femmes- écrivains, George Sand, ne semble jamais avoir été effleurée par ce mal étrange, par cette torture des artistes que travaille l'amour, l'appétit, la rage du style. Et style n'est pas le mot qu'il faudrait employer. La langue ne fournit pas de terme pour exprimer cette idée de l'harmonie littéraire, de cette concordance des mots avec les choses, qui est l'art. La femme s'efforce souvent d'exprimer ses rêveries; sans avoir jamais été atteinte par la fièvre de l'adjectif, par la grande passion du verbe. Elle écrit naïvement, souvent très bien, sans recherche, avec aisance. On peut classer en deux camps les femmes-auteurs: 1° Celles qui ont un tempérament d'écrivain; 2° Celles qui ont de la grâce et de l'esprit. Je veux citer quelques-unes de celles dont on parle le plus. La plus connue est assurément Mme Juliette Lamber. Hantée par l'amour de la Grèce, elle conçoit un livre comme un sculpteur rêve une statue. Elle croit aux dieux, aux choses antiques, aux formes pures, aux grands sentiments, et elle produit des oeuvres en qui revit quelque chose de l'autrefois païen. Belle d'une beauté puissante et saine, sans coquetterie apprise, sans maniérisme aucun, elle est bien la femme de son âme et de ses croyances. Mais un nouveau roman de cet écrivain est sur le point de paraître, Païenne. C'est alors qu'il conviendra de parler longuement du livre et de l'auteur. Voici une autre femme de lettres qui ne ressemble guère à Mme Juliette Lamber. Celle-là, c'est une Parisienne moderne, et une raffinée, et une coquette, en littérature, naturellement. Elle signait jadis des chroniques charmantes du nom de Thilda, au journal La France, et d'autres, non moins charmantes, du nom de Jeanne, au Gil Blas. Aujourd'hui, elle est devenue Jeanne-Thilda, et publie un livre excellent, ayant pour titre: Pour se damner. C'est un recueil de fines nouvelles, joyeuses, bien nées, un peu poivrées parfois, mais jamais trop. Cela est alerte, bien français, bien spirituel et bien galant. On sent Paris dans ce livre, on y sent le boulevard et le salon. Le style élégant garde une sorte de grâce féminine; il sent bon comme un bouquet de corsage; et vraiment quelque chose de subtilement amoureux semble courir dans les pages. Pour se damner est bien le titre qu'il fallait. L'auteur, Jeanne-Thilda, est une grande femme à la chevelure ardente, à l'oeil hardi, à la taille élégante; elle aime le monde, on le sait; elle aime les hommages, on le devine; elle aime toutes les élégances et tous les raffinements de la vie, on le sent. Je prédis un grand succès à votre livre. J'ouvris un jour, par hasard, un roman intitulé L'Idiot. C'était une oeuvre singulière, naïve et puissante. L'auteur, doué remarquablement, mais inhabile, révélait un vrai tempérament d'écrivain, instinctif, sans raisonnement ni science. On sentait qu'il devait écrire d'abondance, laissant couler les phrases et les choses, simplement, sans apprêt, sans artifice. Et cette simple manière donnait parfois des effets singulièrement beaux. Cet homme voyait juste par nature; il avait l'oeil d'un observateur, et cependant il gâtait souvent des pages excellentes et justes par l'inexpérience de son imagination, par des inventions inutiles, par une abondance regrettable. Son pseudonyme me surprit. Paria-Korigan! Pourquoi cet étrange accouplement de mots baroques? Une femme seule pouvait avoir combiné ce nom plus bizarre qu'heureux. L'Idiot est une femme, en effet. Et cette femme possède des qualités bien rares dans son sexe. Elle est douée, elle est née avec un cerveau de romancier remarquable. Elle fera, certes, des livres, de vrais livres qui contiendront de la vraie vie, et de vrais paysages, et des sensations vraies. Si j'avais un conseil timide à lui donner, ce serait de se méfier de son imagination et de son enthousiasme; car ses qualités maîtresses sont justement les qualités contraires: l'observation, la vision juste, l'intuition nette des choses. Elle a un tempérament d'homme auquel se mêle une exaltation de femme. De toutes les femmes de lettres de France, Mme Henry Gréville est celle dont les livres atteignent le plus d'éditions. Celle-là est surtout un conteur, un conteur gracieux et attendri. On la lit avec un plaisir doux et continu; et, quand on connait un de ses livres, on prendra toujours volontiers les autres. Mmes Georges de Peyrebrune, Gyp, Mary Summer, de Grandfort, ont écrit aussi des oeuvres pleines de qualités charmantes. Mme de Montifaud, cette victime de l'intolérance des mâles, chassée de partout, emprisonnée, honnie pour des livres qui n'auraient pas fait sourciller signés d'un homme, a donné, certes, des preuves de talent. Mais avez-vous lu ce récit exquis, depuis longtemps célèbre d'ailleurs, qui s'appelle Le Péché de Madeleine? L'auteur?... On nomme tout bas Mme Caro. Qui que vous soyez, madame, pourquoi ne faites-vous plus rien? 24 avril 1883 M. VICTOR CHERBULIEZ On ne parle guère du dernier livre de M. Victor Cherbuliez: La Ferme du Choquard. Cet ouvrage vaut bien pourtant, à certains égards, qu'on le lise et qu'on l'analyse. M. Cherbuliez est entré à l'Académie à l'ancienneté. Il méritait cet honneur. Il a su créer une langue dans la langue. Il emploie, il est vrai, des mots français selon les formes grammaticales, et cependant son style semble d'autre part que de France. L'étonnement qu'on ressent d'abord en ouvrant cet auteur s'apaise bientôt, on comprend qu'il se sert d'un français d'outre-monts, du français de son pays, car il est Suisse. Il nous révèle le suisse, langue molle, douceâtre, sans odeur ni saveur. Les livres de cet écrivain pondéré pourront être plus tard d'une inestimable valeur pour les philologues. A ce titre, La Ferme du Choquard peut être placée au premier rang, comme modèle de douce platitude littéraire. C'est un roman du genre champêtre. Il faut, dans ces oeuvres d'une apparente simplicité, une science profonde du style, un art infini des nuances, une habileté hors ligne pour émouvoir avec des personnages inférieurs, avec des faits d'une apparente banalité. Les qualités de M. Cherbuliez sont tout autres. Un homme d'une extrême originalité peut seul, par le fait même de sa nature, donner de la couleur et de l'intérêt aux choses médiocres de la vie. Un homme d'un tempérament moyen, qui plaît plutôt par des effets, rendra insipides, en les faisant passer par son cerveau, les sujets déjà ternes par eux-mêmes. Prenons La Ferme du Choquard. On devine, dès les premières lignes, le roman jusqu'au bout. La ferme du Choquard est une sorte de ferme modèle en Brie. Les propriétaires sont plus fiers que des grands d'Espagne. On voit d'abord la mère, vieille femme opiniâtre, le fils qui a voyagé et qui rêve de l'Océan, grand garçon noble, instruit, généreux, etc., puis une petite fille excellente, orpheline adoptée, bonne et dévouée, qui aime son maître naturellement. Un vieux médecin joue le rôle classique du bon docteur, confident général. Non loin de la ferme existe, bien entendu, une auberge mal famée tenue par les Guépie, gens peu recommandables, paresseux, voleurs, sales, tout à fait vilains. Ai-je besoin de dire qu'ils ont une fille merveilleusement belle, belle comme Vénus, mais perfide, rusée, habile, ange par la séduction, et démon par le coeur. Est-il nécessaire encore de raconter qu'elle entreprend, grâce à des malices de pensionnaire, la conquête du beau fermier du Choquard, et qu'elle l'accomplit à son gré. On devine les scènes entre la mère et le fils, le désespoir de l'orpheline adoptée, l'émoi dans le pays. Le manage a lieu. Le roman ne serait pas complet sans un jeune marquis blasé, fatigué par la vie orageuse. Il est justement l'ami du fermier. Il sera le traître nécessaire, l'amant de la fermière. Pour se faire libre elle tente d'empoisonner son mari que sauve l'orpheline dévouée. Et la belle fermière se noie, sans savoir même son crime découvert. Elle se noie on ne sait comment, poursuivie par un chien qui lui fait peur. Cette mort est la seule chose du roman qu'on ne puisse prévoir d'avance, la seule aussi qu'on ne puisse expliquer ensuite. Le fermier épouse l'orpheline. Résumée en quelques lignes, l'action semble peut-être moins insignifiante que développée en cinq cents pages. Pourtant on a fait des livres charmants sur des sujets si ténus, si vagues! D'où vient l'invincible somnolence qui vous prend en lisant ce gros roman? Elle vient de la pâleur du style, de l'uniforme banalité de la phrase, du français-suisse, enfin. Qu'est-ce donc au juste que le suisse employé avec tant de supériorité par M. Cherbuliez? Une langue correcte pourtant, mais d'autant plus correcte qu'elle est faite de toutes les locutions connues et adoptées, de toutes les idées reçues ayant cours, de toutes les périphrases en usage pour mal dire les choses. Les éditeurs Marpon et Flammarion viennent de mettre en vente un très intéressant Dictionnaire de la Langue verte, par M. Alfred Delvau; les éditeurs Hachette devraient répondre à cette audace par un dictionnaire des idées reçues et des phrases toutes faites, prises dans les ouvres complètes de M. Victor Cherbuliez, de l'Académie française. A toute page, on en peut cueillir dans La Ferme du Choquard. Je prends au hasard: « Se mettre martel en tête. « Se résigner à son bonheur. « Donner un libre cours à sa colère. » Choisissons des exemples plus complets: « En arrivant dans la cour, elle entendit un concert d'aboiements furieux. Deux chiens étrangers étaient aux prises avec ceux de la ferme qui les recevaient de la belle manière. » Il parle d'un pensionnat « dont la directrice était Mlle Bardèche, excellente et digne personne. » Je continue: « Il ne faut pas trop en vouloir à un petit serpent de fille si elle tire la langue à un vieux docteur qui ne consent pas à être sa dupe. » Quelquefois pourtant l'image est hardie. M. Cherbuliez met en scène un pauvre valet d'écurie, un Suisse, un compatriote, et il le compare à un cheval. « A peine écorchait-il quelques mots de français, dont il se servait bravement pour expliquer son affaire, comme Charmant se servait de sa queue trop courte pour s'émoucher. » M. Cherbuliez n'est pas étranger à la science moderne. Il nous donne, en passant, l'explication des phénomènes cérébraux. « Ses projets d'abord un peu vagues ne tardèrent pas à se préciser. La matière chimique en effervescence se précipita. » Quelquefois il fait, involontairement, des vers qui portent bien la même marque. Ces deux alexandrins sont alignés en prose dans le texte: Il allait et venait à travers les guérets Et sa jument semblait fière de le porter. Il émet aussi avec autorité des vérités indiscutables. Exemple: « Il est fort désagréable de s'enfoncer une épine si profondément dans la main, qu'on craint, en l'extirpant, d'attaquer le périoste. Il ne l'est pas moins, quand on voyage en chemin de fer, et qu'on met imprudemment la tête à la portière, de recevoir dans l'oeil un petit fragment de charbon. Il en résulte quelquefois une inflammation douloureuse. » Aucun homme sensé ne pourra nier ni contester des observations de ce genre. J'aime moins la phrase suivante qui laisse un doute dans l'esprit: « Et il lui entra dans le coeur une telle abondance de joie qu'il craignait de n'y pouvoir suffire. » Que pouvait-il craindre? Qu'arrive-t-il quand on ne suffit pas à la joie qui entre en vous? J'avoue, à mon tour, ne le pouvoir deviner. Ce sont là des critiques qui sembleront peut-être mesquines. Mais le nombre en fait l'importance; on pourrait, à la rigueur, les répéter presque à chaque ligne. M. Victor Cherbuliez a fait, jadis, de meilleurs livres. Deux romans surtout ont attiré l'attention du public: Le Comte Kostia et L'Aventure de Ladislas Bolski. Ce sont là de bons romans d'aventures, de ces romans faits pour charmer l'âme tendre des femmes. Ce ne sont point d'héroïques et invraisemblables épopées comme celles que racontait si brillamment Alexandre Dumas père, ni de ces livres d'observation qui remuent profondément le coeur, mais des récits doucement émouvants où tout est disposé pour plaire, même les crimes qu'on y commet. Les scènes violentes attendrissent tant elles sont présentées avec ménagement, le sang versé fait plaisir; on fond en larmes aux dénouements. On trouve cependant dans Le Comte Kostia une sensation bien particulière dont on ne s'explique point la cause tout d'abord. Ce roman, honnête et chaste, étonne parfois ainsi qu'un livre défendu; parfois on croit lire entre les lignes et on retrouve comme un souffle de ces émotions malsaines que vous jettent dans l'âme les écrivains géniaux et pervers. C'est que l'auteur, sans y prendre garde, dans 1 honnêteté de sa conscience, a dépeint l'amour naissant d'un homme pour une femme vêtue en homme et qu'il croit être un homme, De là un trouble étrange, une confusion pénible, puissante comme art, gênante aussi. En suivant le développement de cette passion légitime on côtoie, semble-t- il, le lac gomorrhéen des passions honteuses. Je sais que toutes les intentions définitives sont honnêtes; cela n'empêche que l'amitié particulière de cet homme pour un enfant, bien qu'elle ne puisse blesser la morale tant les moyens sont ménagés, peut du moins éveiller dans l'âme du lecteur des suppositions alarmantes. J'ai d'ailleurs cette conviction, sans doute fausse, que les livres les plus dangereux pour les âmes et les plus immoraux en somme, sont les livres dits les plus moraux, les plus poétiques, les plus exaltants et les plus décevants, les livres où triomphe éternellement l'amour. P.-S. J'ai voulu relire, pour l'acquit de ma conscience, le discours de réception de M. Cherbuliez à l'Académie française. On y rencontre des audaces. Celle-ci mérite d'être citée: « Je me trompe, il (M. Dufaure) n'avait point de procédés; il avait, ce qui vaut mille fois mieux, une méthode. Depuis l'astre naissant, qui semble chercher à tâtons son chemin dans l'espace, jusqu'à la plante soulevant la pierre de son tombeau pour apparaître au jour qu'elle semble fuir... » N'est-on point ému en songeant aux dangers que courent les jeunes astres sans méthode exposés à de pareilles hauteurs? On lit chaque jour tant de récits d'enfants tombés par les fenêtres! Les fenêtres, au moins, on les peut fermer avec des grilles... Mais l'espace?... 1er mai 1883 SÈVRES J'ai dit dernièrement dans ce journal ce que je pensais des horribles vases fabriqués aujourd'hui par Sèvres et offerts cérémonieusement en cadeau à toutes les personnes à qui l'État veut faire une politesse. Une coupe, d'une forme élégante et d'une décoration charmante, sortie récemment de cette manufacture et vue par hasard dans une collection, m'a donné le désir de visiter cet établissement national. De grands progrès y ont été réalisés. Nous sommes, d'ailleurs, en pleine épidémie d'expositions. Les Parisiens vont, comme un flot, du Salon de peinture des Champs-Élysées à l'Exposition japonaise de la rue de Sèze, et des galeries du quai Voltaire où l'on voit les portraits du siècle aux tapisseries de Cluny. Mais il fait beau, les arbres verdissent; le bois est charmant à traverser. Pourquoi, après avoir longé les lacs, n'irait-on point, par un clair après-midi, jusqu'à Sèvres, où l'on peut voir encore des choses aussi curieuses que belles, et bien ignorées. Qui donc a visité Sèvres? Qui donc connaît les dedans de ce grand bâtiment muet, endormi, semble-t-il, au bord de la Seine. Entrons dans cette vaste maison. L'histoire de Sèvres est bien simple. Je l'ai racontée ici-même. Une femme, une adorable femme, presque une reine, créa Sèvres, d'un baiser peut-être, dans un caprice de coquette. Louis XV avait acheté cette manufacture et il ne s'en occupait guère quand Mme de Pompadour vit quelques produits sortis de ses ateliers et fut séduite. Elle aimait les arts, dessinait un peu, savait faire naître des modes charmantes. Elle fut, en France, la mère du Joli. Elle prit Sèvres sous son patronage, s'en occupa, se passionna, y appela des artistes, mit dans les pâtes, dans les adorables pâtes tendres, quelque chose de sa beauté, de son sourire et de son charme. Regardez-les ces sèvres Louis XV, gracieux, maniérés et délicieux. C'est bien là de la porcelaine de jolie femme, porcelaine née d'un caprice, faite pour les doigts légers et parfumés. Et voilà d'où vint sans doute ensuite la rapide décadence de Sèvres. On a voulu continuer la tradition d'élégance précieuse donnée par la Pompadour; mais l'inspiratrice étant morte, les artistes en cherchant à retrouver la grâce qui venait de cette femme charmante et si personnelle sont tombés dans le mauvais goût. Et puis des questions pratiques, la nécessité d'obtenir une pâte plus résistante que la pâte tendre et présentant cependant à peu près les mêmes qualités, ont fait remplacer les vrais artistes par les chimistes, pour qui la composition de la matière présentait infiniment plus d'importance que l'élégance de l'ornementation. La pâte tendre est inimitable comme beauté, comme transparence; et, cuite à de basses températures, elle peut recevoir les nuances les plus variées. La pâte dure, cuite à 1800 degrés, n'acceptait jusqu'ici qu'un nombre limité de tons, les couleurs se vitrifiant à la chaleur excessive qu'exige cette porcelaine. Aujourd'hui, la question semble résolue par l'habile administrateur de la manufacture, M. Lauth. Il a trouvé une pâte intermédiaire, unissant les qualités des deux autres, la solidité et la beauté. Mais visitons par le commencement le grand établissement national. On entre d'abord dans le musée. Il présente des échantillons de toutes les porcelaines ou faïences connues; mais tous ces modèles ne sont pas aussi beaux qu'on le pourrait désirer. Voici les principales pièces: Tout au fond de la galerie, on aperçoit une grande faïence émaillée du Xe siècle, une Vierge blanche, de l'école de Luca della Robbia; puis une remarquable gaine en terre cuite du château d'Oiron (1545-1555). Viennent ensuite de belles poteries vernissées de Beauvais (1674), un magnifique Urbino du XVIe siècle, un Gubbio signé, un Nevers imité de Palissy et signé Agostino Corado, en 1602, et d'autres fort belles pièces de Nevers. Le Rouen est représenté par un assez grand nombre de faïences assez jolies et par un beau morceau de la fabrique de Henry: un tuyau de cheminée émaillé, au pied duquel jouent deux gros enfants en terre cuite (vers 1780). La plus belle pièce de Rouen est une table à ouvrage du XVIIIe siècle. On rencontre encore un remarquable Moustiers (1729), signé Landès Hyacinthus Raverus; un retable d'autel de la fabrique de Lille, signé Jacobus Feburier (1716), une assiette polychrome de même provenance, au nom de maître Baligne. Les poteries dures de la Chine offrent une singulière analogie avec les faïences qu'on produit partout en France en ce moment. Parmi les Parisiens qui passent l'hiver à Cannes, il n'en est guère qui n'aient visité l'intéressante fabrique de M. Clément Massier, au golfe Juan. Beaucoup de modèles et des tons communs dans ses ateliers ont été jadis obtenus, là-bas, dans cette Chine mystérieuse qui a tout fait, quelques milliers d'ans avant nous. Mais nous voici dans la partie du musée où sont exposées les pièces de Sèvres. On voit peu d'échantillons de la belle époque. Les particuliers possèdent presque tout; M. de Rothschild à lui seul détient à peu près la moitié des plus remarquables morceaux connus. C'est de 1830 à 1840 qu'éclate dans la porcelaine de Sèvres le plus odieux mauvais goût; et pourtant c'est peut-être dans cette même période qu'on remarque la plus surprenante habileté. Les praticiens ont toujours été remarquables dans cette fabrique, les artistes y ont souvent fait défaut. La raison en est facile à comprendre. Les hommes enfermés là-dedans sont des fonctionnaires pourvus d'une place qu'on ne peut leur enlever, rentés, inattaquables, des bureaucrates. Ils ne sont point stimulés par l'émulation du commerce, par la possibilité de gros gains qui fouette l'activité. Ils avancent soit à l'ancienneté, soit au mérite, d'une façon régulière et lente. Quand un dessinateur est médiocre, l'administrateur doit l'employer quand même. Il ne le peut mettre dehors. Ces hommes n'auront point l'ardeur des commerçants inquiets ni l'indépendance audacieuse des artistes libres. Mais aussi, liés aux mêmes besognes pendant des temps indéfinis, ils finiront par acquérir, presque malgré eux, une remarquable habileté de main. Nullement fouettés par la préoccupation de bénéfices rapides, ils passent des années à terminer le même vase, menant à la perfection leur délicat ouvrage, conçu souvent sans cette inspiration de l'artiste que la concurrence harcèle, que l'émulation exalte, mais exécuté avec une patience infatigable d'homme tranquille sur ses fins de mois et dont les heures ne sont point comptées. Quelques-uns de ces fonctionnaires-artistes sont doués d'une très grande valeur. On peut, au premier rang, citer M. Gobert, qu'ont rendu célèbre des travaux très personnels, d'une exquise originalité et d'une perfection absolue. On voit, en particulier, des émaux sur cuivre terminés par lui en 1871 et admirablement beaux. Je ne raconterai point toutes les opérations que subit une pièce avant d'être parfaite. Certains grands morceaux demandent jusqu'à trois ou quatre ans de travail. Leur valeur alors représente trente ou quarante mille francs. Quelle industrie particulière pourrait donner de pareils soins à sa fabrication et courir de pareils risques? Quand une pièce est prête à cuire, quand elle sort des moules et des mains des ouvriers qui ont rendu ses formes irréprochables, on lui fait subir une première cuisson à la chaleur perdue, dans la partie supérieure des fours. Elle ne subira pas alors une température supérieure à douze cents degrés. Elle sort de là « dégourdie », poreuse, prête à recevoir l'émail. On la trempe dans un bain de feldspath, pierre blanche et luisante, broyée et délayée. Après cette première cuisson, la pièce a diminué de grandeur d'une façon surprenante. Elle est ensuite livrée aux artistes qui la décorent, qui lui font subir une suite d'opérations difficiles, depuis les simples ornementations de couleur unie jusqu'aux applications de pâte sur pâte si difficiles. Elle est alors cuite définitivement dans la partie basse du four, à une température de dix-huit cents degrés environ. Le four met huit jours à refroidir. Pendant cette grande affaire de la cuisson, tout le monde est sur pied, anxieux. Le FEU est le maître, le puissant maître dont on ne parle qu'avec terreur et respect. Il fait ce qu'il veut, détruit en une minute un travail de deux ans, fond les couleurs à sa guise, déjoue les combinaisons des artistes et des chimistes, dégrade les tons, retravaille l'oeuvre des hommes comme un Esprit malin et malfaisant. On le craint; on dit: « Voilà une pièce qui sera réussie, si le feu le permet », comme on disait aux temps pieux: « Si Dieu le veut ». Devant le four qui rougit, le ventre plein de sa nourriture délicate empaquetée en des récipients de terre qui garantissent les objets, tout le monde attend avec inquiétude. L'administrateur passe la nuit, l'ingénieur, le directeur des travaux, le chimiste, les peintres tremblants pour leur oeuvre, tous sont là qui regardent le monstre de briques cerclé de fer devenir ardent. Une troisième cuisson a lieu, pour les ors et certaines ornementations réappliquées. Ce qui distingue la nouvelle fabrication de M. Lauth, c'est la grande variété des modèles et des décorations. Sèvres renaît. Quelques vases encore se ressentent de la pauvreté de style des époques précédentes; mais d'autres, les plus nombreux, révèlent une matière nouvelle, une originalité rare, des efforts constants. Loin de chercher à reproduire sur la porcelaine des sujets et des tableaux comme les peintres en font sur les toiles, le nouvel administrateur s'attache surtout à l'effet décoratif. Et c'est là, en effet, ce qu'on doit uniquement rechercher dans la fabrication des porcelaines ou des faïences artistiques. Une des plus grosses difficultés est d'obtenir un grand nombre de nuances qui résistent à la haute température où l'on cuit les porcelaines dures. Sèvres, sur ce point, est plus riche actuellement que n'importe quelle fabrique du monde. Et cependant, les produits de cette manufacture sont relativement méprisés. D'où vient cela? De l'abus des cadeaux faits par l'État. Chaque jour, le président de la République et les ministres réclament des pièces de Sèvres pour les offrir à des particuliers, à des sociétés de science ou de gymnastique, à des ambassadeurs, à des préfets, à des organisateurs d'oeuvres de bienfaisance, à des chefs de bureau, à des attachés de cabinet, à des maires, à des comités quelconques. Il faut donc produire une quantité inconcevable de morceaux à bon marché, d'une valeur insignifiante, coûtant de vingt à trente francs l'un dans l'autre. Et cette production d'horribles vases gros bleu doit absorber encore plus d'un tiers du budget de la manufacture. Ces produits communs sont répandus à travers l'Europe et à travers la France, et causent à notre porcelainerie nationale un tort inappréciable. Ne vaudrait-il pas mieux offrir aux sociétés, aux maires et aux ambassadeurs, de simples boîtes de cigares, et ne produire à Sèvres que des pièces exceptionnelles, dignes de soutenir la vieille réputation de grâce qu'acquit jadis l'élégante fabrique française, fille de la marquise de Pompadour? 8 mai 1883 L'AMOUR DES POÈTES La ville de Rouen, après de longues résistances, a inauguré l'été dernier le petit monument élevé au poète Louis Bouilhet par les amis fidèles du mort. La cérémonie, mal préparée, mal organisée, fut piteuse. Les gens de lettres parisiens, invités la veille, ou non prévenus, n'y purent venir. Le commerce local figurait seul à cette solennité. Aujourd'hui, la ville de Cany élève à son tour un monument au poète né dans ses murs, à son poète. Le maire, les adjoints, tout le conseil municipal ont voulu donner l'exemple. Ils ont donné, également, et sans compter, leur temps et leurs écus. Donc dimanche prochain, 27 mai, un nouveau buste de Louis Bouilhet s'élèvera sur la place de sa ville natale. Et la charmante petite cité normande illuminera, chantera, banquettera et dansera en l'honneur de son fils disparu, mais immortel. C'est un petit journal de Rouen, le Rabelais, qui a pris l'initiative de cette fête. En province, c'est souvent dans les petits journaux qu'on trouve ainsi l'amour désintéressé des arts et l'audace qu'il faut pour entreprendre des oeuvres pieuses de cette nature, qui ne rapporteront point d'argent. Comme beaucoup de poètes, Louis Bouilhet fut malheureux. Sa vie ne fut guère qu'une suite d'espoirs irréalisés. Il demeura pauvre, comme l'étaient presque tous les hommes de lettres de sa génération. Il souffrit de la misère, il souffrit de l'indifférence du public pour ses oeuvres qu'il sentait supérieures; et il mourut brusquement alors qu'il semblait plein de force et de vie, miné par les attentes sans fin, les chagrins secrets et le manque d'argent. Car il faut de l'argent à un artiste comme il faut de la liberté à l'oiseau. On ne connut pourtant jamais les tortures de son âme, car il était de cette race forte de souriants chez qui tout semble gai, même la douleur. Son esprit mordant savait rire de tout, de ses misères aussi. Il en riait amèrement, douloureusement, mais il en riait. Les larmoyants l'irritaient, l'exaspéraient. Il avait, au fond de l'esprit, une philosophie paisible, découragée, ironique et plaisante qui s'accommodait de tout, résignée d'avance à tout, et se vengeait des événements par un mépris railleur. Son âme avait deux faces, ou, peut-être, portait deux masques. Et tous deux, parfois, se montraient en même temps, l'un était jovial, l'autre majestueux. Son talent fut familier, gai, héroïque et pompeux. Il adorait les farces, les bonnes farces gauloises. Un jour, dans une diligence pleine de bourgeois du pays, il dit gravement à un de ses amis fort connu, décore', homme politique influent, après une causerie grave d'une heure que tout le monde écoutait: « C'était à l'époque de ta sortie de la maison centrale de Poissy, après ton affaire de Bruxelles ». Dans ses oeuvres, le fond désespéré de sa nature se montre quelquefois. Il jette tout à coup un cri de désespoir affreux qu'on sent venu des entrailles. Il lève la robe dont il se pare et montre la plaie saignante. Toute ma lampe a brûlé goutte à goutte, Mon feu s'éteint avec un dernier bruit, Sans un ami, sans un chien qui m'écoute, Je pleure seul dans la profonde nuit. ..................... Oh! la nuit froide! Oh! la nuit douloureuse, Ma main bondit sur mon sein palpitant. Qui frappe ainsi dans ma poitrine creuse, Quels sont ces coups sinistres qu'on entend? Qu'es-tu? Qu'es-tu? parle, ô monstre indomptable Qui te débats en mes flancs enfermé. Une voix dit, une voix lamentable: « Je suis ton coeur et je n'ai pas aimé! » La soif de l'amour semble avoir toujours été la maladie incurable des poètes, ces grands enfants, impuissants décrocheurs d'étoiles. L'exaltation naturelle d'une âme poétique, exaspérée par l'excitation artistique qu'il faut pour produire, pousse ces êtres d'élite, mais sans équilibre, à concevoir une sorte d'amour idéal, ennuagé, éperdument tendre, extatique, jamais rassasié, sensuel sans être charnel, tellement délicat qu'un rien le fait s'évanouir, irréalisable et surhumain. Et les poètes sont peut-être les seuls hommes qui n'aient jamais aimé une femme, une vraie femme, en chair et en os, avec ses qualités de femme, ses défauts de femme, son esprit de femme, restreint et charmant, ses nerfs de femme et sa troublante femellerie. Toute femme devant qui s'exalte leur rêve est le symbole d'un être mystérieux, mais féerique: l'être qu'ils chantent, ces chanteurs d'illusions. Elle est, cette vivante adorée par eux, quelque chose comme la statue peinte, image d'un Dieu devant qui s'agenouille le peuple. Où est ce Dieu? Quel est ce Dieu? Dans quelle partie du Ciel habite l'inconnue qu'ils ont tous idolâtrée, ces fous, depuis le premier rêveur jusqu'au dernier. Sitôt qu'ils touchent une main qui répond à leur pression, leur âme s'envole dans l'invisible songe loin de la charnelle réalité. Et la femme, éperdue, frémit jusqu'au coeur, d'être aimée ainsi par un poète! Elle, simple, l'aime comme elles aiment toutes, humainement, avec sa poésie un peu niaise, son exaltation bourgeoise, avec un mélange confus d'idéal et de sensuel, de câlinerie et d'imagination, de baisers et de mots sonores. Mais c'est lui qu'elle aime, lui seul, rien que lui, tel qu'il est en chair et en âme. Tandis que lui! Si vous saviez? C'est vous qu'il possède! mais comme vous êtes autre dans son esprit, dans son amour. Comme il vous transforme, vous complète, vous défigure avec son art de poète. Ce ne sont pas vos lèvres qu'il baise ainsi, ce sont les lèvres rêvées! Ce n'est pas au fond de vos yeux bleus ou noirs que se perd ainsi son regard exalté. C'est dans quelque chose d'inconnu et d'insaisissable! Votre oeil n'est que la vitre par laquelle il regarde le Paradis de l'Amour idéal. Il vous étreint, il râle, il semble fou, il délire devant votre corps ferme et blanc; et il crie ces mots brûlants qui enflamment le sang dans les veines. Et cependant vous n'êtes pour lui qu'une forme quelconque qui lui permet de croire avoir un instant saisi son illusion chérie. En voulez-vous des preuves? Quel poète a jamais aimé? Cherchons. Est-ce Virgile? Pour quel sexe alors étaient ses préférences? On l'ignore! Les Grecs méprisaient aussi l'amour des femmes qui ne répondaient point à leur idéal de beauté plastique! Qui donc aima? Le sombre Dante, le modèle des amants? Béatrix avait douze ans quand il la vit et l'adora! Il lui fallait une femme pour chanter! Cette enfant suffit à son âme frémissante. Il l'aima dans la solitude et la fièvre du délire poétique, comme on aime l'inspiratrice. Il la connut à peine. Il n'avait pas besoin d'elle. Elle ne fut que la forme désirée, de loin, par son rêve! Qui donc aima? Pétrarque! Laure ne lui appartint jamais. Il faut un marbre aux sculpteurs pour modeler une statue; elle fut le marbre. Elle était bonne femme et bonne mère, entourée d'enfants, bourgeoise et placide. Que lui importait à lui? Qui donc aima, parmi les poètes? Goethe? Il lui fallait cinq maîtresses sans qu'il en préférât aucune, afin de posséder en même temps toute la gamme des tendresses humaines, toutes les sortes d'inspirations nécessaires à son talent. Il garnissait toujours le fond de son coeur d'une passion purement idéale pour une grande dame inaccessible, quelque chose d'élevé, de pur, occupant son cerveau d'artiste. Il avait en même temps une liaison avec quelque femme du monde, intelligente et belle. Amour de l'âme et des sens, délicat et distingué, mélange de tendresse, de poésie et d'étreintes. Il entretenait une fille, chair docile à sa fantaisie; instrument servile de plaisir et de repos; table toujours mise, bras toujours ouverts. Mais il ne méprisait pas la bonne, la servante d'auberge aux bras bleus, aux mains rouges, aux cheveux gras, au linge dur et suspect. Car il faut aussi satisfaire les instincts grossiers. Et il courait le soir, dans les ruelles, après les marchandes de spasmes. Qui donc aima parmi les poètes? Lamartine? Qu'est-ce qu'Elvire, sinon le nuage devenu femme? sinon cette forme flottante aux contours de corps humain qu'est toujours la femme des poètes! Musset? Las de chercher, sans la trouver, celle qu'appelaient son coeur et ses vers, il la poursuivit dans les logis publics, à travers les fumées de l'ivresse. Et il mourut, celui-là, de son rêve irréalisé! Aucun n'aima! Quelques-uns eurent pendant quelques heures l'illusion de l'amour, et c'est tout. D'autres, désespérés de leurs efforts sans fin, s'écrient, comme Sully Prudhomme Les caresses ne sont que d'inquiets transports, Infructueux essai du pauvre amour qui tente L'impossible union des âmes par les corps. Car l'amour, le simple amour qui attache deux êtres l'un à l'autre est trop bourgeois, trop raisonnable, trop humainement commun, et trop bête en somme pour ces êtres privilégiés que sont les poètes. Il leur en faut plus. Ils ne sauraient se contenter du PEU qu'est l'amour. Quand ils sont des buveurs d'illusions, ils croient aimer, comme Dante, et il leur suffit alors d'une image. Quand ils sont des chercheurs insatiables, comme Musset; quand ils poursuivent jusqu'au bout leur rêve impossible, ils meurent désespérés sur le ventre d'une fille publique. Quand ils sont clairvoyants et raisonnables, désabusés et désolés, ils s'écrient, comme Bouilhet: Qu'es-tu? qu'es-tu? Parle, ô monstre indomptable Qui te débats, en mes flancs enfermé! Une voix dit, une voix lamentable: « Je suis ton coeur, et je n'ai pas aimé! » 22 mai 1883 LES MASQUES En lisant un roman nouveau, l'autre jour, je me posais cette question difficile à résoudre: « Jusqu'où va le droit du romancier de sauter par-dessus le fameux mur de la vie privée et de cueillir dans l'existence du voisin les détails souvent scabreux dont il a besoin pour ses romans. » La loi, toujours si facile à tourner, défend la médisance et la punit. Mais du moment qu'on ne nomme personne, du moment qu'on désigne M. Bataille sous le transparent synonyme de M. Combat, la loi devient aveugle et laisse faire. L'homme désigné, s'il se reconnaît ou juge utile de se reconnaître, n'a que la ressource d'envoyer des témoins à l'écrivain. L'affaire se termine par une piqûre au bras, et le livre reste, devenu plus clair, plus dangereux, plus salissant pour les personnes racontées dedans. D'un autre côté, les romanciers ne travaillant aujourd'hui que d'après nature, prenant tous leurs sujets, toutes leurs combinaisons, tous leurs menus détails dans la vie, ne peuvent que s'inspirer des faits dont ils sont témoins. Si le hasard les met en présence de quelque histoire fort ridicule, de quelque situation dramatique, ou même de quelqu'une de ces infamies que la loi ne peut atteindre, que l'opinion publique complaisante laisse passer, que tolère la morale hypocrite du monde, n'ont-ils pas le droit, presque le devoir, de s'en emparer, et n'est-ce pas tant pis pour ceux dont sont dévoilés ainsi les défauts grotesques, les vices ou les turpitudes. En général les romanciers défendent, non sans raison leur droit de se servir de tout spectacle humain qui leur passe sous les yeux. Mais les gens du monde, menacés de voir ainsi déchirer les apparences dont ils se couvrent si facilement, crient à l'infamie et se révoltent même dès qu'ils retrouvent dans un livre; sans désignation de personnes, une des choses un peu honteuses qu'on fait tous les jours mais qu'on n'avoue pas. Si on racontait, si on osait raconter tout ce qu'on sait, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on découvre à chaque moment dans la vie de tous ceux qui nous entourent, de tous ceux qu'on dit, qu'on croit honnêtes, de tous ceux qui sont respectés, honorés et cités, si on osait raconter aussi tout ce qu'on fait soi-même, les vilaines duplicités d'âme qu'on ne s'avoue seulement pas, les secrets qu'on a vis-à-vis de sa propre honnêteté, si on analysait sincèrement nos pactisations, nos raisonnements hypocrites, nos douteuses résolutions, toute notre cuisine de conscience, ce serait un tel scandale que l'écrivain serait mis à l'index jusqu'à sa mort, peut-être même emprisonné pour outrage à la morale. La hardiesse et la conscience littéraires ne vont pas jusque-là. On se borne généralement à s'emparer d'un fait connu, chuchoté sinon crié par la voix publique; on l'arrange, on le pare, on l'accommode à sa façon et on le sert dans un livre à sensation. L'homme de lettres a-t-il ou n'a-t-il pas le droit, le droit moral, de faire cela? Tout bien considéré, il n'y a là qu'une question de nuances et de délicatesse. La vie humaine, toute la vie qui nous passe sous les yeux nous appartient comme romanciers, mais non comme moralistes, comme policiers. Je m'explique. J'entends par là qu'en aucun cas nous n'avons le droit de paraître désigner quelqu'un, même si nous prenons dans son existence un fait qui intéresse notre art. Toute personne doit être respectée de telle sorte qu'on ne puisse jamais dire: « Tiens, il a dépeint M. Un tel », même si on reconnaît un épisode de l'histoire de cet individu, si on dit: « Ce qu'il a raconté là est arrivé à M. Un tel. » La vie nous appartient en effaçant les noms, en changeant les visages, si bien qu'on ne les puisse désigner. Voici, par exemple, le livre dont je parlais au début, la Dernière Croisade, de M. René Maizeroy. C'est l'histoire non voilée de la catastrophe financière de l'an dernier. Le fait est public, patent; il fut retentissant, il appartient au romancier comme tous les faits dont s'émeut l'opinion. Cependant si Maizeroy avait esquissé, même à peine, quelque profil des personnages qui furent mêlés, de prés ou de loin à cette affaire, il excédait son droit. Il a eu soin, au contraire, de créer une série d'êtres de fantaisie, si différents des véritables que personne ne pourrait en reconnaître un seul, et il a fait s'accomplir entre eux l'histoire complète du krach presque absolument comme elle s'est passée en réalité. Le romancier n'est pas un moraliste; il n'a pas mission pour corriger ou modifier les moeurs. Son rôle se borne à observer et à décrire, suivant son tempérament, selon les limites de son talent. Viser quelqu'un, c'est faire un acte déshonnête, comme artiste d'abord, comme homme ensuite. Mais prendre dans chaque existence les anecdotes et les observations qui nous intéressent, et s'en servir dans le roman en ne laissant point deviner les acteurs véritables, en démarquant, pour ainsi dire, le fait arrivé, c'est faire acte d'artiste consciencieux; et personne ne peut se blesser de ce procédé. Le public qui s'indigne si facilement en certains cas, se montre en certains autres d'une curiosité aussi bête que malsaine. Tantôt on lui dit: « c'est l'histoire de Mme A... ». Et il se révolte. Tantôt on lui dit: « c'est l'histoire de Mme B... » et il achète. Il adore le scandale quand il ne soupçonne pas qu'il puisse être atteint à son tour, mais il s'indigne quand il croit pouvoir être également touché un jour ou l'autre. Toutes les fois que paraît un nouveau livre de Concourt, de Zola ou de Daudet, on s'évertue à lever les masques avec la conviction que l'oeuvre est pleine d'intentions mesquines et perfides. Que n'a-t-on pas dit sur La Faustin, cette haute et superbe étude de la Comédienne moderne. Pour les uns c'était Rachel, pour les autres c'était Sarah Bernhardt que le romancier avait visée. Personne ne s'apercevait qu'il s'agissait tout simplement de la Faustin qui n'est ni Sarah Bernhardt ni Rachel, qui ne ressemble ni à l'une ni à l'autre, tout en participant des deux, et qui est un résumé de celle-ci, de celle-là, et de bien d'autres, un personnage formé de toutes. Quand a paru, cet hiver, ce roman si large et si puissant qui s'appelle Au bonheur des Dames, cette étude si admirablement complète du développement d'un de ces immenses magasins modernes qui mangent, en quelques années, tout le commerce d'un quartier, le lecteur n'avait qu'une préoccupation, savoir quel était celui des directeurs des grands bazars parisiens que Zola avait voulu représenter. On ne se pouvait figurer qu'il n'eût pas pris celui-ci plutôt que celui-là, qu'il n'eût pas eu l'intention d'en désigner un spécialement. Certaines gens ont même prétendu, en hochant finement la tête, que ce roman n'était, en somme, qu'une réclame déguisée servant de prélude à l'ouverture du Printemps. Les livres de Daudet constituent des casse-tête pour les trois quarts des lecteurs qui passent des soirs à discuter et à chercher les noms véritables, comme on passe des soirs en certaines familles à deviner les énigmes et les mots carrés des journaux. N'a-t-on pas cru, n'a-t-on pas dit et répété que l'intéressante étude de femme de Gustave Toudouze, La Baronne, n'était que l'histoire d'une autre Baronne dont la laideur, du reste, rend énigmatique la fortune. Si vous allez le même soir dans deux salons, vous entendez dire ici: « J'aime bien les romans dont les personnages sont des gens connus. » Mais, à côté, d'autres mondains s'écrient: « Les romanciers n'ont pas le droit de regarder dans la vie privée. » Et voilà pourquoi c'est là une simple question d'art et de tact. L'artiste a le droit de tout voir, de tout noter, de se servir de tout. Mais les masques qu'il met sur ses personnages, il faut qu'on ne les puisse lever. 5 juin 1883 DE PARIS À ROUEN Notes de deux navigateurs trouvées dans une bouteille, au fil de l'eau. ... D'autres vont en Amérique voir les chutes du Niagara et des élections à coups de revolver; d'autres vont au Tonkin se faire casser la tête; d'autres vont au Japon apprendre l'art délicat de manier l'éventail d'autres vont aux Indes contempler les bayadères; d'autres à Constantinople rôder autour des harems; d'autres en Afrique voir galoper des hommes drapés de blanc dans les sables interminables; d'autres à Tahiti se faire baptiser Bibi- Tutu par des demi-sauvagesses de mauvaises moeurs que poétisèrent des navigateurs naïfs; d'autres vont ici, d'autres vont là, mais toujours très loin, car un voyage n'est un voyage que lorsque les heures de chemin de fer, additionnées avec les heures de paquebot, donnent un total de dix-huit mois de fatigue. Il faut traverser des contrées stériles où la soif vous dévore, des contrées tellement feuillues qu'on coupe les lianes à coups de hache, des contrées tellement glacées qu'on ouvre les banquises à coups de bateau à vapeur. Il faut dormir à côté des tigres, entendre siffler les serpents, recevoir des balles de fu