Les Chroniques Tome II Par Guy de Maupassant (1850-1893) TABLE DES MATIERES GUSTAVE FLAUBERT DANS SA VIE INTIME LES CADEAUX MÉDAILLONS FÉMININS LA VERTE ÉRIN L'ART DE ROMPRE LES INCONNUES LES MOEURS DU JOUR MAISON D'ARTISTE AU MUSÉUM D'HISTOIRE NATURELLE AMOUREUX ET PRIMEURS ART ET ARTIFICES BOUVARD ET PÉCUCHET LE RESPECT PROPRIÉTAIRES ET LILAS BALANÇOIRES ENTHOUSIASME ET CABOTINAGE LE PRÉJUGÉ DU DÉSHONNEUR L'ÉCHELLE SOCIALE L'ESPRIT EN FRANCE LES POÈTES GRECS CONTEMPORAINS VIVE MUSTAPHA! ZUT! LETTRE D'AFRIQUE VA T'ASSEOIR! AUTOUR D'UN LIVRE LA POLITESSE CAMARADERIE?... UNE RÉPONSE LES FEMMES L'ART DE GOUVERNER ADIEU MYSTÈRES POLITICIENNES GALANTERIE SACRÉE UN DILEMME À FIGARO STYLIANA LE DUEL DEUXIÈME BARBE PENSÉES LIBRES LA PITIÉ CHOSES DU JOUR GUSTAVE FLAUBERT DANS SA VIE INTIME Aussitôt qu'un homme arrive à la célébrité, sa vie est fouillée, racontée, commentée par tous les journaux du monde; et il semble que le public prend un plaisir spécial à connaître l'heure de ses repas, la forme de son mobilier, ses goûts particuliers et ses habitudes de chaque jour. Les hommes célèbres se prêtent d'ailleurs volontiers à cette curiosité qui augmente leur gloire: ils ouvrent aux reporters la porte de leur maison et le fond de leur coeur à tout le monde. Gustave Flaubert, au contraire, a toujours caché sa vie avec une pudeur singulière; il ne se laisse même jamais portraiturer; et, en dehors de ses intimes, nul ne le peut approcher. C'est à ses seuls amis qu'il ouvrit son « coeur humain ». Mais sur ce coeur humain l'amour des lettres avait si longtemps coulé, un amour si fougueux, si débordant, que tous les autres sentiments pour lesquels l'humanité vit, pleure, espère et travaille, avaient été peu à peu noyés, engloutis dans celui-là. « Le style c'est l'homme », a dit Buffon. Flaubert c'était le style, et tellement, que la forme de sa phrase décidait souvent même la forme de sa pensée. Tout était cérébral chez lui; et il n'aimait rien, il n'avait pu rien aimer de ce qui ne lui semblait point littéraire. Derrière ses goûts, ses désirs, ses rêves, on ne retrouvait jamais qu'une chose: la littérature; il ne pensait qu'à cela, ne pouvait parler que de cela; et les gens qu'il rencontrait ne lui plaisaient assurément que s'il entrevoyait en eux des personnages de romans. Dans ses conversations, ses discussions, ses emballements, quand il levait les bras en déclamant de sa voix ardente, en sentait bien alors que sa manière de voir, de sentir, de juger, dépendait uniquement d'une sorte de criterium artistique par lequel il faisait passer toutes ses opinions. « Nous autres, disait-il, nous ne devons pas exister; nos oeuvres seules existent »; et il citait souvent La Bruyère, dont la vie et les habitudes nous sont presque inconnues, comme l'idéal de l'homme de lettres. Il voulait laisser des livres et non des souvenirs. Sa conception du style répond du reste à sa conception de l'écrivain. Il pensait que la personnalité de l'homme doit disparaître dans l'originalité du livre, et que l'originalité du livre ne doit point provenir de la singularité du style. Car il n'imaginait pas « des styles » comme une série de moules particuliers dont chacun est propre à chaque écrivain, et dans lequel on coule toutes ses pensées; mais il croyait au « style », c'est-à-dire à une manière unique d'exprimer une chose dans toute sa couleur et son intensité. Pour lui, la forme c'était l'oeuvre elle-même. De même que chez les êtres, le sang nourrit la chair et détermine même son contour, son apparence extérieure, suivant la race et la famille, ainsi pour lui, dans l'oeuvre le fond fatalement impose l'expression unique et juste, la mesure, le rythme, tout le fini de la forme. Il ne comprenait point que la forme pût exister sans le fond, ni le fond sans la forme. Le style devrait donc être, pour ainsi dire, impersonnel, et n'emprunter ses qualités qu'à la qualité de la pensée, à la puissance de la vision. Sa plus grande personnalité, à lui, a été justement d'être un homme de lettres, rien qu'un homme de lettres, en toutes ses idées, dans toutes ses actions, et par toutes les circonstances de sa vie, un homme de lettres. Le reportage parisien n'avait ainsi pas grand-chose à glaner dans ce champ où toute la moisson appartenait à l'artiste. Pourtant l'homme quelquefois apparaissait. Cherchons-le. Flaubert haïssait le tête-à-tête avec lui-même quand il n'avait point sous la main les moyens de travailler; et comme tout mouvement l'empêchait de penser à l'oeuvre commencée, il n'acceptait guère un dîner en ville, à moins qu'un ami lui promît de le reconduire à sa porte. Dans sa maison, dans son cabinet, à sa table, et même à la table des autres, il demeurait toujours l'artiste et le philosophe. Mais, en ces retours nocturnes vers le logis, il apparaissait souvent dans la vérité de sa nature primitive. Animé par le repas, heureux de la fraîcheur du soir, le chapeau renversé, appuyant sa main sur le bras de son compagnon, choisissant les rues désertes pour n'être point heurté par les passants, il parlait volontiers de lui, des événements intimes de sa vie, et il laissait entrevoir les côtés secrets de son être. Puis, comme la marche l'essoufflait un peu, on s'arrêtait sous une porte cochère et il racontait des anecdotes anciennes, se plongeait dans les souvenirs. Sa voix haute tonnait dans la solitude de Paris endormi. Souvent, aux éclats de cette parole, deux agents s'approchaient doucement comme deux ombres, et s'éloignaient sans bruit après avoir jeté un coup d'oeil furtif sur ce géant en gilet blanc qui criait si fort en frappant les pavés de sa canne. Alors, chez cet écrivain de génie, chez ce prodigieux romancier, on découvrait une naïveté d'enfant, presque de l'ingénuité parfois. Son observation, si aiguë et brutale dans le livre, semblait émoussée dans la pratique usuelle de la vie. On l'avait Imaginé sceptique, il était au contraire plein de croyances, non de croyances religieuses bien entendu, mais de cet abandonnement si humain à toutes les espérances, à tous les sentiments doux et réconfortants. Blessé souvent, comme en l'est du reste chaque fois dans le pêle-mêle féroce du monde, il s'était formé dans son âme un fonds permanent de tristesse; et, sa nature impressionnable luttant avec sa forte raison, il passait sans cesse d'une sorte de gaieté inconsciente à la mélancolie noire. Quand il écrivait à ses amis une phrase, presque toujours, indiquait la vive souffrance de cette désillusion sans fin. Au lieu de constater sans révolte avec indifférence « l'éternelle misère de tout », et d'accepter docilement toutes les inévitables calamités, toutes les tristesses successives, toutes les odieuses fatalités auxquelles nous sommes soumis, il en était meurtri chaque jour; et son admirable roman L'Éducation sentimentale, qui semble « le procès-verbal » de la misère humaine, est plein d'une amertume profonde et terrible. Mais c'est surtout dans la correspondance qu'il eut avec des femmes, ses amies d'enfance, qu'on retrouve ces notes constamment navrées, ces vibrations douloureuses. Il avait pour les femmes une amitié attendrie et paternelle, et les traitait un peu comme de grands enfants, inhabiles à comprendre les choses élevées, mais à qui l'on peut dire toutes les petites douleurs intimes qui traversent sans cesse notre vie. Loin d'elles, il les jugeait sévèrement, répétant cette phrase de Proudhon: « La femme est la désolation du Juste »; mais, près d'elles, il subissait leur charme consolant, aimait leurs délicatesses, leurs gentillesses, leur enveloppement tout plein d'illusions. Et, bien qu'il s'exaspérât souvent contre leur éternelle préoccupation de l'amour, cette espèce d'atmosphère de passion qu'il retrouvait autour d'elles le pénétrait malgré lui, l'amollissait. Voici des fragments de ses lettres où apparaissent et cette mélancolie, et cette sorte d'attendrissement sentimental où le jetait l'amitié d'une femme: « Comment? Je vous avais écrit une lettre navrante, pauvre chère amie? Vous méritez que je sois franc avec vous, n'est-ce pas? Je vous ai ouvert mon coeur et dit carrément sur moi ce que je crois être la vérité. Si j'avais su vous tant affliger, je me serais tu. » Et, plus loin: « On m'a dit que vous étiez malade, pauvre amie, et qu'une fluxion gâtait votre belle mine. Je la bécote nonobstant en ma qualité d'idéaliste. Votre état de permanente souffrance m'embête, « m'êluge », m'afflige. Le moral y est pour beaucoup, j'en suis sûr; vous êtes trop triste, trop seule. On ne vous aime pas assez. Mais rien n'est bien dans ce monde. Sale invention que la vie, décidément, nous sommes tous dans un désert, personne ne comprend personne. » Voici encore « Votre ami continue à n'être pas gai. Pourquoi? Tous les amis disparus, la bêtise publique, la cinquantaine, la solitude et quelques soucis. Voilà les causes sans doute. Je lis des choses très dures; je regarde la pluie tomber et je fais la conversation avec mon chien; puis, le lendemain, c'est la même chose, et le surlendemain encore. » Si vous voulez savoir des nouvelles de mon intérieur, vous apprendrez que mon larbin Émile est père d'un fils. Sa joie quand sa femme lui a fait ce cadeau, était curieuse à voir. Autrefois je ne l'aurais pas comprise. Maintenant c'est différent. J'étais né avec un tas de vertus et de vices auxquels je n'ai pas donné cours, et je le regrette. ..................... « Êtes-vous heureuse à Rome? Quel pays! Je l'ai presque oublié. Ah! si je pouvais y passer un an, comme ça me retremperait. N'oubliez pas de vous promener dans la campagne de Rome, le plus que vous pourrez, et d'aller jusqu'à Ostie. « Ne sentez-vous pas, ô Latine, que les mânes des Consuls ont envie de vous baiser quand vous errez le long de leurs murs? lis reconnaissent en vous une fille de leur race. Vous étiez faite pour porter la stole patricienne, marcher pieds nus dans des sandales à rubans de pourpre et avoir sur le front toutes les pierreries de la Bactriane... « Quand revenez-vous? Voilà ce que j'ai cherché dans votre épître; mais vous ne parlez pas de retour. Il aura lieu, sans doute, après Pâques? Bien qu'il m'ennuie de vous, profitez du bon temps, ne passez rien! Un voyage raté laisse des regrets infinis, et on voit mal ce que l'on voit vite. « Allons, adieu, portez-vous bien. Amusez-vous bien: ouvrez de toutes vos forces vos grands quinquets et pensez à votre vieux. G. F. « Qui vous aime, malgré la littérature. « Pauvres ouvriers que nous sommes! Pourquoi nous refuse-t-on ce qu'on accorde gratuitement au moindre bourgeois? Ils ont du coeur, eux! Mais nous autres, allons donc, jamais de la vie! Quant à moi, je vous répète une fois de plus que je suis une âme incomprise, la dernière des grisettes, le seul survivant de la vieille race des Troubadours! - Mais vous ne voulez pas me croire. » Et partout, en d'autres lettres, on rencontre des phrases comme celles-ci: « Quant à moi, que voulez-vous que je vous dise, ma chère amie? Je suis un homme de la décadence, ni chrétien, ni stoïque, et nullement fait pour les luttes de l'existence... « Que ne suis-je insouciant, égoïste, léger! Le fardeau de l'existence serait moins lourd. » Et sa « haine contre la Bêtise » reparaît à chaque ligne: il cite des passages qu'il vient de lire, s'indigne, s'exaspère, ou, plus rarement, s'en égaye: « On a joué trois fois la Damnation de Faust, qui n'a eu, du vivant de mon ami Berlioz, aucun succès, et maintenant le public, l'éternel, l'éternel imbécile nommé ou reconnaît, proclame, braille que c'est un homme de génie. » 1er janvier 1881 LES CADEAUX La semaine des cadeaux vient de finir, et les étagères des jolies femmes sont couvertes de bibelots. Le cadeau qu'on donne à une jolie femme est toujours la voix d'un désir; aussi rien n'est-il plus intéressant à visiter que les salons coquets dans la saison des étrennes. J'ai fait ce voyage autour des boudoirs que j'aime, et je me suis arrêté longtemps devant des physionomies d'objets qui me révélaient bien des mystères. Souvent même je devinais: « C'est M. X... qui vous a donné cela, madame? - Oui... Comment le savez-vous? - Ah! voilà, c'est mon secret. » Le peuple menu des choses gracieuses règne en cette saison de l'année, occupe toutes nos pensées, tient notre attention, agite nos coeurs. Un petit bijou mignon, rare et simple, est un éloquent plaidoyer, mais un plaidoyer des sens. Pourquoi? Direz-vous. Je ne sais trop. Mais le bijou me semble brutal. C'est de l'or, des diamants, des perles, de l'argent sous une forme palpable, appréciable du premier venu. On dit, au simple coup d'oeil: « Cela vaut tant. » Eh bien, le « cela vaut tant » me paraît indiquer aussi une affection qui vaut tant. Offrir un bijou, c'est presque ouvrir son porte-monnaie et mettre la somme en la main. Ne vous fâchez point, mesdames; je sais que, presque toutes, vous préférez les bijoux aujourd'hui. Cela vous sied si bien, n'est-ce pas? Faisons une exception pour les bijoux anciens; leur valeur, plus conventionnelle, leur prête quelque chose de plus discret et de plus enveloppé. Les fleurs, généralement, sont les messagères des sentiments platoniques; et les bonbons ne sont qu'un prétexte pour offrir la bonbonnière. Or, la bonbonnière achetée chez le bonbonnier indique la simple politesse, quelle que soit d'ailleurs la valeur de l'objet. Cela veut dire: « J'ai dîné souvent chez vous, je vous dois un cadeau sérieux; tout le monde sait que cette boîte à la mode, achetée chez le confiseur en vogue, coûte vingt-cinq louis; voilà. C'est un devoir que j'accomplis, nous sommes quittes. » La coupe de Chine, pleine de marrons; la porcelaine japonaise, pleine de billes de chocolat; la boîte en laque, pleine de fondants, expriment une intention plus raffinée. Elles disent: « j'ai voulu vous être agréable; j'ai cherché ce que je pourrais vous offrir; j'ai couru les magasins; je me suis, enfin, donné du mal. » Ce sont des présents un peu communs toutefois; et les seules porcelaines où les doigts mignons doivent puiser les douces sucreries sont celles qui portent les marques anciennes des deux L ou des deux épées: Sèvres ou Saxe, ces sanctuaires du goût exquis. Que peut-on donner de plus délicieux qu'un bibelot de Sèvres, du vieux sèvres, bien entendu, de cette inimitable pâte tendre, dont le secret est oublié? à moins d'offrir un vieux saxe, une de ces petites boîtes carrées ou rondes qui portent sur leur couvercle des paysages aux tons violets, si fins, si délicats, ces merveilles de couleur unie où des arbres déliés abritent les fluettes maisons, dont le toit lance une imperceptible fumée grise sur un ciel couleur de lait. Oui, le sèvres au fond bleu pâle, ce bleu qui ne change pas aux lampes, ce sèvres plein d'oiseaux variés comme des fleurs, au milieu de buissons de toutes nuances, le sèvres aux bergères couchées à côté des bergers, et caressant un mouton rose dans une campagne à la Watteau, n'a qu'un rival, c'est le saxe, plus austère, mais peut-être plus parfait encore. Savez-vous, mesdames, l'histoire de ces deux illustres manufactures qui peuvent défier les plus beaux et les plus anciens produits chinois? Permettez-moi de vous la raconter. Il ne faut point oublier d'abord que, pendant les siècles qui suivirent les invasions, le secret de la fabrication des faïences fut perdu. C'est en Espagne que recommença d'abord cette fabrication, rapportée par les Maures. Les Arabes en firent autant en Sicile et créèrent d'admirables vases d'un goût oriental, dont l'émail, entièrement bleu, est couvert d'ornements vermiculés à reflets d'or et de cuivre, d'un éclat surprenant. La pâte en est presque toujours plus blanche et plus serrée que celle des faïences hispano- mauresques. Puis l'expédition des Pisans contre Majorque fit connaître à l'Italie la céramique mauresque; et cette nation excella bientôt dans cette artistique industrie. La France fut l'élève de l'Italie, et nous voyons les fabriques s'établir du Midi vers le Nord: Moustiers, Marseille, Avignon, Nevers et Rouen - Rouen, qui porta l'art céramique français à sa pureté la plus extrême. La pâte rouennaise n'est point la plus fine qu'on puisse voir, le grain en est un peu gros, et la transparence reste parfois insuffisante, mais les belles faïences de ce pays sont sans égales au monde par l'émail, le coloris éclatant, et surtout par l'ornementation d'un goût absolu et d'un effet merveilleux. Ce fut Henri IV qui eut l'honneur d'établir les premières grandes manufactures de faïence à Paris, Nevers et en Saintonge, la patrie de Bernard Palissy. Les porcelaines chinoises et japonaises n'avaient, du reste, pénétré en Europe que dans le premier tiers du XVIe siècle. Sèvres est de création relativement récente. Louis XV acheta cette fabrique, et il la faisait exploiter sans se préoccuper curieusement des résultats, quand la Pompadour fut séduite par des échantillons qu'elle en vit et décida le roi à y faire de grandes dépenses. Elle prit dès lors l'établissement sous sa protection, le surveilla, le soutint, s'en occupa sans cesse; et, sous son inspiration, Sèvres devint le merveilleux atelier d'où sortit cette adorable pâte tendre d'une beauté si délicate et d'une finesse incomparable. Après les artistes qui avaient créé cette porcelainerie unique, on installa à Sèvres des hommes de science qui, changeant les procédés, demandant surtout aux vases des qualités chimiques, méprisant l'ancienne pâte onctueuse et tendre, riant de la vieille fabrication, inaugurèrent le règne de la pâte dure, des bleus violets désagréables à l'oeil, et amenèrent la vraie décadence de l'établissement. Il ne s'est point encore relevé et, malgré les éloges patriotiques que lui décernent périodiquement les commissions officielles, Sèvres n'est plus qu'une manufacture secondaire dont les produits sont bien inférieurs à ceux de l'industrie privée. Aucun roman d'aventures n'est plus extraordinaire, plus mouvementé et plus curieux que les origines de la grande manufacture de Meissen, en Saxe. En 1701, un alchimiste, Johann-Friedrich Boucher, né à Schlaiz, en Voigtland, le 14 février 1682, vint à Dresde, implorer la protection de Frédéric-Auguste Ier, électeur de Saxe et roi de Pologne, Il fuyait devant l'intérêt trop vif que lui témoignait un autre prince, le roi Frédéric-Guillaume. Cet alchimiste, en effet, placé d'abord en apprentissage chez le pharmacien Zorn, à Berlin, avait exécuté des travaux si curieux, fait des expériences si inattendues et si belles, que son souverain, craignant de le voir partir, le faisait épier et suivre partout. Gêné par cette surveillance royale, le jeune homme disparut et se rendit en Saxe. L'électeur lui donna pour collaborateur Ehrenfried-Walter de Tschirnaus, qui cherchait alors le secret de la porcelaine dure des Chinois, secret qui paraissait introuvable. En 1695, un inventeur nommé Morin avait découvert la pâte tendre; mais il fallait découvrir la pâte dure; et Tschirnaus s'égarait en des essais de vitrification incomplète, s'exaspérait de ses échecs, se décourageait aux tentatives avortées. Son compagnon Bottcher débuta par fabriquer des vases, des aiguières de grès rouge vernissé, rehaussé de fleurs, d'écus armoriés, d'ornements de toute espèce, de feuillages d'or, etc., non fixés par le feu. Ces échantillons furent présentés à son protecteur Frédéric-Auguste, qui fut envahi par une admiration si véhémente, qu'il ordonna à son tour de garder à vue son protégé. Un officier le suivait partout; il ne pouvait plus faire un seul pas sans être accompagné, guetté; et il demeurait prisonnier en une somptueuse demeure où personne même ne pouvait lui parler sans témoins. S'indigna-t-il moins de cette surveillance acharnée sur lui la seconde fois que la première, ou bien fut-il plus strictement observé? Le fait est qu'il ne disparut point, et que nous le voyons, en 1706, fuyant devant les Suédois qui envahissaient la Saxe et transportant ses instruments de travail dans la forteresse de Koenigstein. En 1707, il revint à Dresde et continua ses essais, mais rien ne le mettait sur la voie du secret si ardemment poursuivi; et ses longues recherches seraient demeurées inutiles sans un de ces merveilleux hasards où l'on croit toujours voir les intentions cachées du Destin. Un maître de forge, nommé Johann Schnorr, s'étant embourbé sur le territoire d'Aue, près de Schneeberg, en une espèce de fondrière pleine d'une bouillie grasse et blanche, ramassa un peu de cette terre collée aux jambes de son cheval, et l'emporta chez lui. Il remarqua qu'en séchant elle devenait une poussière fine et légère; et il eut l'idée de l'employer à poudrer les cheveux à la place de la farine de froment qu'on employait alors. Sa tentative ayant réussi, il se mit à vendre cette terre broyée, et le valet de Bottcher, nommé Slunker, en acheta pour son maître. Cet homme s'aperçut alors que la poudre nouvelle était plus lourde que l'ancienne, et, tout en la semant sur la tête de son seigneur, il lui signala cette particularité. Bottcher, poursuivi par l'idée fixe de l'introuvable pâte, examina cette poudre, la mania, la mouilla, l'analysa et eut l'inspiration de l'employer dans ses expériences. Or, c'était du kaolin! La découverte était complète. La manufacture royale de Saxe fut alors installée solennellement le 6 juin 1710, dans le vieux château d'Albertsburg à Meissen. Ses produits eurent d'abord pour marque les deux lettres A. R. (Augustus Rex), puis deux épées en croix dans un triangle; puis enfin deux épées croisées sans encadrement. Bottcher mourut en 1719. Qui ne les connaît et ne les adore, ces délicieux petits bonshommes, de Saxe, nation frêle et maniérée oui peuple nos cheminées ou sourit derrière les vitrines. Les frêles marquis, en culotte rose, en bas à trèfles, en habit bleu, dont l'épée relève un pan, s'inclinent devant les bergères à panier avec leur chevelure poudrée qui porte un parterre de fleurs. Une foule de personnages poupins font des grâces en leurs atours de porcelaine; toute leur race émaillée et nabote nous donne l'idée d'un coquet royaume où vivrait ce petit monde, un Lilliput d'étagère. Ils sont jolis, jolis, proprets, gais et luisants; et le charme de leurs couleurs séduit l'oeil, nous les fait aimer, et nous fait faire des folies pour eux comme pour une maîtresse adorée. Car elle coûte cher, cette humanité minuscule, charmante; et une petite danseuse en pâte de Saxe demande autant d'or pour entrer chez vous qu'une grande danseuse en chair vivante. Les créateurs de ces êtres mignons s'appelèrent Hoeroldt, le modeleur; Kaudler, le sculpteur, et Dietrich, le peintre. Je vous souhaite, mesdames, un grand nombre de leurs enfants. 7 janvier 1881 MÉDAILLONS FÉMININS Madame Pasca Mme Pasca a eu des débuts pleins de gloire. Héloïse Paranquet l'a posée du premier coup parmi les « étoiles ». Puis sont venues Les Idées de Mme Aubray, Séraphine, Fanny Lear, Fernande, Adrienne Lecouvreur, Le Demi-Monde qui l'ont fait sacrer grande artiste. Elle partit ensuite pour la Russie. Là-bas aussi elle domina, elle régna sur la société et, chose rare pour une femme de théâtre, les dames l'admiraient autant que les hommes, lui faisaient un triomphe d'amitié, un cortège de sympathies ardentes. Un fait curieux donnera la mesure de cette admiration passionnée. C'est un usage russe de faire bénir les maisons et les chambres. Or, un jour, une jeune fille appartenant à une grande famille fit venir un prêtre qui devait sanctifier son logis. Ce prêtre, un vieillard presque aveugle, suivit sa jolie cliente dans la chambre et le boudoir, pour prononcer la formule sacrée sur tous les objets familiers. Il commença à bénir tout et partout: les sièges, les meubles, le lit; puis découvrant vaguement sur le mur une grande image qu'il prit pour une gravure pieuse, il s'acharnait à la bénir quand la jeune fille s'élança: « Non, mon père, pas cela, pas cela, c'est le portrait de Mme Pasca. » Le vieillard continua, passa dans le boudoir, bénit le divan, les tables, les rideaux, et, voyant sur un petit meuble une photographie dans un cadre d'or, il recommençait à bénir, quand la jeune fille se précipita de nouveau: « Non, mon père, pas cela, c'est la photographie de Mme Pasca. » Or, Mme Pasca n'avait jamais vu cette jeune fille; elle apprit seulement par sa mère que son image avait été ainsi deux fois bénie. L'actrice nous est revenue et elle a été violemment applaudie dans tous les rôles qui lui furent confiés; mais par une fatalité étrange, aucune des pièces où elle joua n'eut un grand et vrai succès. La voici maintenant qui lutte et se bat pour cette belle oeuvre d'Émile Augier: Le Mariage d'Olympe. On ira la voir et l'admirer, mais la pièce ne semble pas devoir se relever absolument du jugement porté deux fois déjà par le publie. .Quand on donnera à Mme Pasca un vrai rôle à sa taille, elle apparaîtra définitivement au premier rang parmi les actrices de son temps. Car elle a la force et le savoir, la grâce et l'énergie raisonnée, toutes les qualités supérieures de l'artiste. Sa voix mordante porte toujours, et personne comme elle aujourd'hui ne sait exprimer la passion. Élève de del Sarte et de M. Régnier, elle a étudié le répertoire classique et elle ne peut manquer, quelque jour, d'apparaître sur la scène illustre du Français, où sa place est marquée depuis longtemps, et où le publie l'attend avec impatience. 8 janvier 1881 LA VERTE ÉRIN On ne parlait guère de l'Irlande, il y a cinquante ou soixante ans, sans l'appeler « la verte Érin ». Le langage poétique auquel nous devons « la perfide Albion » et la « grasse Normandie » n'avait point découvert d'autre épithète pour qualifier cette terre de misère éternelle, ce Pays loqueteux et sordide des gueux, ce foyer de révolte sans fin, de religion sanguinaire et d'indéracinable superstition. La verte Érin! Ces mots n'évoquent-ils pas un paysage à la Watteau? Mais quand on dit: « l'Irlande » quelles images de mort, de servitude, de luttes sanglantes passent sous nos yeux! D'après la classification élégante en usage dans le inonde pour désigner les différents peuples d'Europe, si la France est le pays de l'élégance, de la grâce et de l'esprit; l'Angleterre, la nation du spleen, du flegme et du rosbif; l'Espagne, le royaume des castagnettes; l'Italie, la patrie des arts, et la Suisse la contrée du ranz des vaches, assurément l'Irlande est la terre de pauvreté. La hideuse misère y a établi son empire; elle l'enserre comme une pieuvre, la tient, la mange, exerce sur ce sol, qui est sien, sa toute-puissante tyrannie, par le moyen de l'Anglais, son lieutenant. Je ne veux point faire ici l'histoire de la conquête et de la domination anglaise, ni raconter les premiers actes du drame séculaire et terrible dont une nouvelle scène est près de se jouer sous nos yeux. « Laissons la parole aux événements », selon la formule prudhommesque en usage dans le inonde parlementaire, et considérons simplement dans sa vie intime et quotidienne l'acteur principal de la pièce, le triste et famélique paysan d'Irlande. C'est pour lui que semble avoir été créé le mot « végéter »; car il végète, horriblement besogneux, se nourrissant à peine, affamé sans cesse, et jetant sur les villes des hordes de mendiants pareils aux loups efflanqués qui pénètrent, l'hiver, dans les villages. Le riche campagnard ne connaît guère d'autres mets que la pomme de terre. Or la pomme de terre est la providence de l'Irlande, comme la châtaigne est la providence de la Corse. On la vénère ainsi qu'un sauveur, et on la classe par races, par familles, qui jouissent d'une plus ou moins grande considération, selon leurs qualités reconnues. Traverser l'Irlande, c'est se promener au milieu des exquises gravures de Callot. Aucun pays du monde n'est plus riche en guenilles. Les femmes même n'ont presque jamais ces coquettes toilettes paysannes qu'on rencontre partout. Elles sont vêtues n'importe comment, avec n'importe quoi, et ignorent toute recherche d'élégance. Le signe caractéristique de leur habillement, signe qui persiste encore dans une grande partie du pays, est un immense manteau bleu à large capuchon, et sans lequel elles ne consentiraient jamais à sortir de leur maison, même pour aller à la porte voisine. Ce manteau a pour elles toute l'importance d'une robe de grande cérémonie; il est gracieux de forme, du reste, se porte bien, et rend job, en une seconde, le paquet de friperie immonde qu'on regardait avec dégoût une minute auparavant. Elles le gardent en toute saison, hiver comme été, par les froids et la chaleur. En été, on rejette le capuchon sur le dos; en hiver on le rabat sur la figure, et voilà tout. Ainsi jadis les chevaliers, par luxe, étaient couverts de fourrures, même Pendant les jours les plus ardents. Quand deux jeunes gens vont se marier, la composition de la dot est souvent d'un comique sinistre et fou. Un voyageur raconte cette anecdote: Il passait près d'un cottage et fut attiré par les cris furieux d'un jeune homme qui voulait défoncer la porte, hurlait, jurait parlait de tuer quelqu'un. On l'entraîna. Ce jeune homme devait, le jour même, épouser une jeune fille habitant ce cottage. Les dots se trouvaient égales et belles. Lui, possédait une hutte (à laquelle manquait le toit; mais on la pouvait réparer) et un cochon. Quant à elle, elle devait, en compensation de ces richesses, recevoir de son père une table, une chaise, une marmite et une couverture. Tout allait donc au gré des amants; mais voilà que, le matin même du mariage, le cochon du fiancé mourut. Le père, à cette nouvelle, s'écria: « Tu n'auras pas ma fille! » Le garçon s'indigna, s'emporta: ce fut en vain. Alors on lui proposa une transaction; c'était de prendre la femme, mais de laisser aux parents la table, la chaise et la marmite, jugées d'une valeur équivalente à celle de l'animal trépassé. Il refusa avec énergie, exigeant le tout. La jeune fille, au fond de sa hutte, sanglotait - quand un rival se présenta, un rival avec un cochon vivant, un rival qui, sachant la catastrophe, venait perfidement offrir son porc et sa main. On les reçut tous les deux à bras ouverts; la jeune fille se consola tout de suite; et l'amoureux éconduit noya sa tristesse dans le whisky. Le whisky est la grande consolation de ces misérables et, en même temps, une des plaies de l'Irlande. L'eau-de-vie de Bretagne et le whisky d'Irlande, sont sans doute, les causes principales des nombreuses apparitions, des familles d'êtres fantastiques qui hantent ces deux pays. Comme sur le vieux sol breton, toutes les superstitions croissent librement sur cette terre de servitude et de crainte. Le premier des esprits que nous y rencontrons est le Glamour, qui règne également en Écosse. C'est un rôdeur nocturne toujours à la recherche des voyageurs. Quand il en rencontre un, il change devant ses yeux la forme des objets, le séduit par des illusions charmantes et trompeuses, le promène de mirage en mirage, ouvre devant ses pas les portes d'or de palais merveilleux, puis le jette, éperdu, affolé par ces visions, au fond de quelque fondrière affreuse. N'est-ce pas là une simple image de la vie, de nos aspirations toujours trompées, de nos rêves toujours décevants et de la désillusion finale où nous tombons désespérés? Les fées sont nombreuses, bienveillantes et très pauvres, paraît-il: comme si personne ne pouvait être riche en ce pays de gueuserie. On rencontre, dit-on, beaucoup de nains, frères des Korrigans bretons. On affirme qu'ils sont coiffés d'un bonnet rouge, sous lequel flambent leurs cheveux ardents. Le plus drôle assurément de tous les génies fantastiques de cette terre est le facétieux Pooka. C'est un petit cheval noir qui sort, quand vient la nuit, de son écurie souterraine. Il galope, il galope par monts et par vaux, cherchant un paysan attardé. L'homme, au loin, frémit au bruit des fers du cheval-démon; il s'arrête, tremblant des cheveux aux pieds, et le Pooka fond sur lui comme la foudre, passe une tête hérissée entre ses jambes, l'enlève et le jette, affolé, sur son dos, où la victime se trouve, soudée d'une façon indissoluble. Il repart alors, bondit, sur la crête des rochers, saute les précipices, traverse les fleuves, déchire les jambes du cavalier aux murs, aux ronces, aux troncs d'arbre; heurte son front aux branches des forêts. Rien ne l'arrête, ne ralentit son allure furieuse; puis, au chant du coq, il désarçonne d'une secousse le voyageur malgré lui, et le laisse meurtri, rompu, saignant, au milieu d'un bois désert. Quelquefois, il est vrai, il vient au secours de vieillards égarés et fatigués, et les mène au terme de leur course. Mais presque toujours, il s'acharne sur les ivrognes. Aussi Pooka me semble bien être un des synonymes de whisky. Contre les malices de ces esprits tracassiers, on invoque la protection des saints et principalement de sainte Latheerine. Elle était, de son vivant, simple et belle, et habitait auprès du village de Cullen. Sa misérable cabane, ouverte à tous les vents, ne la protégeant nullement contre le froid, elle allait souvent demander un peu de feu au forgeron, son voisin. Elle rapportait alors quelques charbons allumés dans une écuelle de terre qu'elle cachait sous sa jupe. Or, un jour, au moment où elle dissimulait ainsi sa provision de chaleur, le forgeron, homme passionné, remarqua que la sainte avait de jolies jambes. Il crut d'abord avoir commis un grand péché et se reprocha sa hardiesse; mais le lendemain, il ne put s'empêcher de regarder encore, et il en fit autant les jours suivants. Enfin, au bout de la semaine, n'y tenant plus, il communiqua sa découverte à la sainte. La pauvre innocente, aussitôt, se baissa pour voir si le forgeron disait vrai, renversa l'écuelle et mit le feu à sa robe. Furieuse et désolée, elle demanda alors au ciel de priver pour toujours Cullen de forgerons, afin qu'ils ne pussent désormais embraser ainsi les jupes des filles. Et jamais plus on ne vit une forge en ce village. Quant à moi, je trouve bien étrange cette histoire, et le feu sous la jupe me paraît simplement une image honnête pour cacher une aventure qui ne l'est guère. Comme si la mort était la plus grande joie réservée à ces déshérités de la vie, les Irlandais, depuis les temps les plus anciens, ont toujours eu la passion des funérailles. On y pousse encore souvent un cri plaintif et lamentable, pareil au hurlement du chien et appelé l'ullaloo. Jadis, quand mourait un seigneur, le chef des bardes, debout à la tête de la bière, célébrait en vers tristes les qualités du défunt. A la fin de chaque stance, le choeur, placé près des pieds, criait l'ullaloo que la foule, les amis, les parents, les serviteurs, les paysans, répétait en masse comme une meute des chiens hurleurs. L'ullaloo a, dans chaque province, un accent propre, si particulier que l'oreille la moins exercée la reconnaît à de grandes distances. Aujourd'hui même, quand un convoi passe dans la rue d'une ville ou sur une route de campagne, la foule le suit. Non seulement elle le suit, mais elle pleure avec les parents de vraies larmes, jusqu'au cimetière. Cette facilité à s'attendrir est générale dans ce pays; et l'auteur des Esquisses philosophiques affirme avoir vu une quantité de gens sangloter autour d'une vieille femme qui semblait désespérée. Ayant demandé la cause de cette douleur universelle, il apprit que la vieille avait perdu deux shillings. Or voilà qu'aujourd'hui l'Irlande s'agite de nouveau. Ce peuple que l'Anglais jadis a déclaré être le dernier des peuples, indigne de la liberté et incapable de l'obtenir, est las encore une fois de demeurer éternellement si misérable. Il s'est révolté souvent, et toujours sans succès, parce qu'il l'a fait sans ordre, sans adhésion et sans ensemble. Parfois un chef, comme Hugh O'Donnel le Rouge, assemblait autour de lui les seigneurs, ses voisins, et luttait jusqu'à sa mort, sans trêve ni repos; mais, après lui, tout redevenait calme, du moins en apparence. Nous avons vu dernièrement les fenians, brouillons et mal disciplinés encore. Aujourd'hui la face des choses a changé, et c'est une espèce de combat légal qui s'engage. La révolte est organisée à la moderne, méthodiquement, comme les grèves d'ouvriers. Des hommes considérables marchent avec le peuple. S'ils échouent cette fois encore, ils réussiront la prochaine fois. 23 janvier 1881 L'ART DE ROMPRE La très auguste Académie française vient de nommer les commissaires qui couronneront les oeuvres de génie, et autres, écloses en l'année 1880. Dans la liste des ouvrages proposés à l'examen, j'ai cherché en vain celui qui pourrait, à l'heure actuelle, rendre le plus de services à l'humanité. On trouve bien, dans cette énumération, le morceau le plus éloquent d'histoire de France (l'éloquence est-elle bien utile en histoire?) Puis un ouvrage français ayant un caractère d'élévation morale. - Passons. Et, au milieu de récompenses très sagement motivées, « un prix décerné à la meilleure traduction en vers d'un ouvrage grec, latin ou étranger », puis encore: « deux sommes, l'une de trois mille francs et l'autre de cinq mille, destinées à encourager la haute littérature ». Eh bien, cette haute littérature ne me dit rien qui vaille: et je crois bien qu'en général les particuliers très honorables qui se livrent à cet exercice académique sont fort incapables de faire de bonne littérature, ou simplement de la littérature. Je suis persuadé, en outre, qu'aux yeux de MM. les membres de l'immortelle assemblée, Balzac ou Flaubert n'ont jamais fait de haute littérature. Eh bien, je propose, moi, d'ajouter à la liste de longue de ces distributeurs de récompenses honnêtes quelques membres qui examineront au point de vue purement pratique, et couronneront, et doteront du magot de cinq mille sus-énoncé le meilleur traité sur « l'Art de rompre ». Un seul prix ne suffisait-il pas, en effet, pour favoriser des genres qui laissent aussi peu de traces que la haute littérature et les traductions en vers; et ne devons-nous pas, au contraire, poursuivre sans cesse une découverte plus utile à l'humanité que la destruction du phylloxéra, c'est-à-dire la suppression du vitriol? C'est le résultat qu'obtiendrait presque infailliblement celui qui nous offrirait une série de moyens simples, à la portée de tous, pour quitter décemment, convenablement, poliment, sans éclat, scène, ou violences, une femme qui vous adore et dont on a par-dessus la tête. Le vitriol devient un danger public. Hier, il est vrai, c'était un vulgaire gredin qui défigurait sa maîtresse; mais, la veille, une femme jalouse se vengeait d'une jeune fille, sa rivale; le jour précédent une autre femme brûlait les yeux de son amant infidèle; et demain la série sinistre recommencera sans doute. Aucun de nous ne peut se dire à l'abri, car aucun de nous n'est exempt de galanteries, et, comme aucun de nous, je le pense n'est partisan des chaînes éternelles, nos yeux, notre nez et notre devant de chemise peuvent au premier jour disparaître sous le redoutable liquide. Le vitriol est l'épée de Damoclès de l'infidélité. Cependant nous ne pouvons raisonnablement être fidèles jusqu'à la mort (je parle pour les célibataires) à une seule et même femme, quand tant d'autres sont charmantes. Les femmes souvent (celles qui en valent la peine) sont désespérément fidèles ou plutôt (pardon du mot) désespérément crampons. Et ce n'est jamais à leurs maris qu'elles sont fidèles; oh! ça non, mais à l'homme,à qui elles ne sont unies que par un lien bien faible, le caprice! Explique qui pourra cette anomalie. Quiconque a eu des histoires d'amour, quiconque a passé par la série fatale des périodes où se déroule une intrigue de coeur, est resté atterré au moment de dénouer ce noeud gordien qu'on appelle une liaison; et, ne pouvant arriver à séparer, à disjoindre habilement tous les fils, il a fait comme Alexandre, il a coupé. De là une série de catastrophes qui ont parfois pour terminaison finale: le vitriol! Faisons l'histoire banale et simple de toutes les tendresses mondaines. La psychologie en est toujours la même. Le coeur féminin diffère en tout du coeur de l'homme. Nous autres, vrais amateurs de beauté, c'est la femme que nous adorons; et quand nous choisissons passagèrement une femme, c'est un hommage rendu à leur race entière. Est-il un ivrogne, est-il un gourmet qui boive sempiternellement d'un seul cru? Il aime le vin et non pas un vin; le bordeaux, parce que c'est le bordeaux, et le bourgogne, parce que c'est le bourgogne. Nous, nous idolâtrons les brunes, parce qu'elles sont brunes, et les blondes parce qu'elles sont blondes; l'une, pour ses yeux aigus, qui vont au coeur, l'autre pour sa voix qui fait vibrer nos nerfs; celle-ci pour sa lèvre rouge, celle-là pour la cambrure de sa taille; et, comme nous ne pouvons cueillir toutes ces fleurs en même temps, la nature a mis en nous la toquade, le caprice fou qui nous les fait désirer à tour de rôle, augmentant ainsi la valeur de chacune à l'heure de l'affolement. Or, l'affolement chez l'homme ne dure guère; c'est la période d'attente. Le désir satisfait change l'amour en reconnaissance polie. Indignez-vous, idéalistes! Les uns font ce trajet d'une passion à l'autre en huit jours, d'autres en un mois, d'autres en six, d'autres en un an. Question de temps, de lenteur de coeur et d'habitudes prises. Mais la femme! Ah! la femme suit une route diamétralement opposée. Voilà le danger. Au moment où l'amoureux fait le siège, où tous ses désirs éveillés lui font croire qu'il aime de passion, il est éloquent, pressant, persuasif. Il promet tout ce qu'on veut, s'engage aux sacrifices les plus surhumains. La femme, elle, est inquiète, troublée, ravie qu'on s'occupe d'elle, mais pas amoureuse pour un sou. Elle se dit: « Ce pauvre garçon, il m'aime terriblement tout de même »; et elle s'attendrit sur cet amour par bonté de coeur et par vanité satisfaite. Cependant elle a des craintes, ne veut pas trop s'engager, et elle parle de caprice, de caprice sans durée trop longue. C'est si charmant, un caprice! Cela laisse au coeur un souvenir doux, nullement amer. C'est la page volante de la vie. Quant à lui, caprice ou autre chose, il s'en moque bien, pourvu que le résultat soit le même. Et le résultat qu'il poursuit est le même. Alors il triomphe. L'assiégeant emporte la place. Or, une fois maître, il s'aperçoit peu à peu que cette conquête, qu'il jugeait de loin incomparable, ne vaut en somme ni plus ni moins que les précédentes. Mais la vaincue commence à aimer son vainqueur, bien faiblement encore, il est vrai, comme un usurier peut aimer le beau viveur à qui il vient de prêter cinq cents louis. Elle a fait une avance de fonds et elle tient à rentrer dans ses frais - Comment? dira-t-on. - Mais elle a risqué sa réputation, sa tranquillité, l'ordre de sa vie. Et puis toute femme prend toujours au sérieux le fameux mot: « capital » de M. Dumas. Oh! elle en altère le sens, par exemple, estimant inépuisable ce capital que M. Dumas juge perdu si vite. Alors commence la chaîne. Lui de jour en jour, regarde de plus en plus les autres femmes: de jour en jour, il sent poindre en son coeur des soupçons de désirs nouveaux, des chatouillements de passions à naître. De jour en jour il comprend davantage que l'âme n'est jamais satisfaite, que la beauté a des manifestations sans nombre, que le charme de la vie est dans le changement et la variété. Mais, elle, de jour en jour s'attache davantage, comme une plante qui pousse en un sol nouveau. Ses baisers sont des racines qui s'enfoncent de plus en plus. Elle aime! Elle s'est donnée, toute, s'est enfermée, murée dans son amour. Son existence n'a plus d'autre horizon, sa pensée d'autre aspiration, toute sa personne d'autre besoin que d'être aimée! C'est la chaîne, la servitude involontaire, qui commence. C'est la litanie des paroles tendres, enfantines et ridicules: « Mon rat, mon chat, mon gros loup, mon adoré. » - La persécution de la tendresse. Elle avait parlé de caprice! Ah! bien, oui! Il veut rompre, il essaye timidement. Mais allez-vous-en rompre avec une femme qui vous adore, qui vous martyrise d'attentions, qui vous torture de prévenances, une femme dont l'unique souci est de vous plaire. Rompre! Plus souvent! La chaîne est solide; on ne la casse pas ainsi, on la traîne. L'affection de l'une augmentant toujours, et celle de l'autre diminuant sans cesse, ils en arrivent à faire comme deux musiciens jouant ensemble, dont l'un accélérerait peu à peu son mouvement, tandis que l'autre ralentirait le sien. Un proverbe a dit: « La femme est comme votre ombre; suivez-la, elle vous fuit; fuyez-la, elle vous suit. » Ce proverbe est d'une éternelle vérité. Avec son instinct d'amoureuse, elle devine que vous l'abandonnez, et elle s'acharne, se cramponne à vous. Tous les jours recommencent les questions harcelantes et intempestives, auxquelles il est impossible de répondre: - Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas? - Mais, oui. - Répète-le-moi, j'ai besoin de l'entendre! - Mais puisque je te le dis! - C'est bien vrai, ça, que vous m'aimez encore un peu, gros méchant? - Oui. - Promets-moi que tu ne me trompes pas? - Non. - Quoi, non? - Je ne te trompe pas. - Tu me le jures? Eh! parbleu, oui, il le jure. Que voulez-vous qu'il fasse? Et les femmes les plus intelligentes, à ce moment psychologique, répètent invariablement ces séries d'interpellations aussi inutiles que maladroites. Le noeud gordien est là, indénouable. Deux solutions se présentent, toujours les mêmes: Ou bien, de scène en scène, on arrive au combat final, au vrai combat; aux gifles odieuses, aux coups déshonorants pour l'homme; car celui qui lève la main sur une femme, pour n'importe quel motif, en quelque occasion que ce soit, n'est jamais qu'un pleutre, un goujat et une brute; Ou bien, il disparaît, lui, il s'éclipse, introuvable. Mais alors elle le cherche, acharnée, exaspérée, et quand elle le rencontre adorant une autre dans tout l'emportement d'une ardeur nouvelle, elle s'embusque au coin d'une rue, la fiole de vitriol à la main... Voilà pourquoi, au lieu de nous faire des traités de morale qui ne servent à personne, ou des traductions d'Horace en vers français, il serait infiniment plus pratique de nous offrir un manuel raisonné de l'art de rompre. S'il est vrai (et c'est mon avis) que la gourmandise et l'amour soient les deux passe- temps les plus délicieux que nous ait donnés la nature, je ne vois pas pourquoi un philosophe subtil ne nous offrirait point le traité que je réclame, de même qu'on nous a présenté des collections de menus savants et des recettes de tout genre pour la satisfaction de notre palais. J'en appelle à tous ceux qui font de l'amour la plus douce occupation de leur vie. La séparation n'est-elle pas le problème le plus redoutable proposé à leur intelligence et, toujours, le plus insoluble pour un galant homme? Jusqu'ici je n'entrevois qu'une solution que j'indique avec timidité, parce qu'elle n'est peut-être pas à la portée de tout le monde. Quand on en a assez d'une femme, eh bien... eh bien, on la garde. - « On la garde, direz-vous; mais la suivante...? » - On les garde toutes, monsieur. 31 janvier 1881 LES INCONNUES C'est mardi que sera mise en vente la correspondance de Mérimée. On parle déjà de cet événement, et les admirateurs encore nombreux de cet écrivain au talent correct et froid attendent peut-être quelques révélations comme celles contenues dans ce volume si commenté, si discuté: les Lettres à une inconnue. Leur curiosité sera trompée sans doute: les lettres nouvelles que nous allons lire n'ont, nous affirme-t-on, aucun caractère de galanterie mystérieuse. Mérimée n'est pas le seul que les Inconnues aient poursuivi; chaque homme de lettres a les siennes, et ce serait un livre vraiment curieux si on racontait les intrigues, drames et désillusions qui ont résulté des petites lettres parfumées, à l'écriture déguisée, apportées un beau matin par le facteur à tous nos écrivains vivants et célèbres. J'en sais qui ont reçu des photographies, fort jolies, de Russie, de Suède et d'Italie. J'en sais deux qui se sont mariés à la suite d'une correspondance anonyme; j'en sais un qui est devenu amoureux fou d'une femme qu'il n'a jamais vue; j'en sais un autre qui fait tranquillement des collections d'Inconnues comme on fait des collections d'insectes. Celui-là a la vogue; les lettres abondent chez lui, car les Inconnues vont presque toujours au même, comme les papillons se posent sur une seule fleur de préférence. Il y a deux familles principales d'Inconnues, mais chacune de ces familles se divise elle-même en plusieurs branches. La famille la plus nombreuse et la plus intéressante est celle des « Inconnues de province ». L'autre: « Inconnues de Paris », est moins précieuse en général. Je passe à dessein les « Inconnues de l'étranger », qui ne sont le plus souvent que des toquées, des intrigantes, ou des Anglais mâles, amateurs d'autographes. L'Inconnue de province a deux types principaux. C'est d'abord la petite femme rêveuse, intelligente, une sorte d'Emma Bovary supérieure, qui, mariée à quelque bourgeois honnête et médiocre, veut lui rester fidèle, mais ébauche platoniquement, avec un homme supérieur, le roman secret de sa vie. Elle vide son coeur en ses lettres, s'exalte, s'attendrit, aime de l'âme ce correspondant illustre qui veut bien répondre à ses expansions, à ses appels, à ses élans vers un bonheur idéal. L'autre Inconnue de province est la demoiselle de compagnie des châteaux nobles, qui cherche le placement de ses exaltations littéraires, et une conquête, si C'est possible. Celle-là profitera de son prochain voyage pour aller sonner à la porte du grand homme. Elle porte, en attendant, ses lettres comme un trésor, et regarde avec mépris les pauvres êtres dont elle mange le pain. Les vieilles demoiselles sont aussi pour beaucoup dans le recrutement des Inconnues de province. Ce ne sont point les moins intéressantes, et un célèbre écrivain, mort dernièrement, est resté toute sa vie en correspondance avec une charmante fille à cheveux blancs, qu'il n'a point connue autrement que par la description qu'elle lui envoya d'elle-même. C'est dans ces lettres-là qu'on touche aux mystères profonds des existences lamentables, aux tortures de ces coeurs de femme séchés sans amour, à toutes les misères intimes des vies solitaires et désolées. L'homme qui reçoit ces lettres anonymes répond presque toujours, à moins qu'il ne palpe, dans la première envoyée, une stupidité trop évidente. Deux mobiles le poussent, ou plutôt deux curiosités, celle de l'homme galant et celle de l'homme de lettres. Les Inconnues de Paris ne sont, la plupart du temps, que des mondaines désoeuvrées, qui désirent trouver l'âme soeur et s'adressent, dans ce dessein, à un homme qu'elles estiment au-dessus de leur clientèle ordinaire. Elles ont tort: un artiste véritable n'aime jamais éperdument que son art. S'il les préfère, ce n'est point un grand artiste; et alors elles n'ont aucun avantage à quitter leurs habitués, toujours plus experts en galanterie. Car la galanterie est une profession, la profession des hommes du monde; ils y sont quelquefois incomparables. J'en sais de vraiment merveilleux. MM. les artistes de tout ordre doivent se méfier terriblement des Inconnues de soixante ans, qui cherchent avec persévérance le placement de leurs tendresses incomprises et acharnées. Et voici maintenant une histoire d'Inconnue absolument vraie. Elle? C'est aujourd'hui une vieille femme, fort aimée dans le monde, une adorable vieille femme dont les charmes sont comme ces parfums anciens restés au fond des flacons. On les respire avec bonheur, ces parfums, et en même temps avec une vague mélancolie. Et, plus que par la puissante odeur des essences nouvelles, on se sent pénétré par cette subtile quintessence des senteurs vives évaporées. De cette femme toute vieille se dégage comme un nuage d'élégances passées, de grâce ineffaçables. Elle a l'esprit exquis, alerte, et libre des grandes dames disparues. Elle parlait justement de ces lettres de Mérimée publiées par une Inconnue. - Moi aussi, dit-elle, j'ai été l'Inconnue d'un grand homme. Et elle me le nomma. L'aurai-je désigné suffisamment en disant que ses voisins indiquaient son logis aux étrangers qui le cherchaient par ces mots: « Vous verrez la maison où il y a toujours des jupes à la fenêtre. » Non? cela ne suffit pas? Eh bien, l'avant-dernière pièce de vers de son volume de poésies (car il était poète par moments),est adressée: « A une provinciale ». C'est cette provinciale elle-même qui m'a raconté leur histoire. Elle disait: - J'habitais une ville du centre de la France, quand un livre de lui me tomba dans les mains. Ce fut comme une réponse à mes pensées intimes, et je lui adressai une lettre longue pleine d'admiration et d'entraînement. « Il me répondit, j'écrivis de nouveau; et cette correspondance ne lui déplut point sans doute, car il la continua avec une exactitude scrupuleuse. « Nous devînmes amis, amis intimes. Je lui faisais toutes mes confidences; il me racontait les dessous ignorés de sa vie, ses ennuis; il s'épanchait enfin, se confiait tout entier à cette Inconnue lointaine qui avait conquis son estime et son affection. « Un jour, je partis pour Paris, radieuse. J'allais le voir, lui serrer les mains, entendre enfin sa voix, connaître son visage! « Je lui écrivis de me venir trouver. « Il refusa. « Je fus atterrée; j'écrivis de nouveau: il refusa encore. Il fallait, disait-il, garder toutes nos illusions, que la réalité détruit toujours. La connaissance de nos êtres diminuerait l'intimité de nos coeurs. Nous nous aimions si bien que nous ne pouvions que troubler ces délicates et tendres relations. « Enfin, il ne vint pas. « Je retournai dans ma province, un peu attristée, et je continuai à lui envoyer toutes mes pensées. Quant à lui, il semblait même devenu plus affectueux, plus expansif. « Je retournai à Paris, où je me fixai cette fois; et, un jour, je reçus une lettre où il me demandait d'une façon détournée, discrète, quelques détails sur... ma personne. Il avait peur que je ne fusse laide! « J'étais jolie, monsieur, je puis bien le dire maintenant, très jolie même; et je lui envoyais une description vraie de moi... jusqu'à la taille. « Le lendemain, mon domestique lançait son nom dans mon salon, son nom illustre et bien-aimé. « Dieu! qu'il était laid! « Tout petit, noir, l'air vieux, la figure grimaçante, il s'avançait intimidé au milieu du cercle d'hommes, d'hommes connus, qui m'entouraient. « Il dit à peine quelques paroles. Mais il revint le lendemain. Je n'étais pas seule encore. Oh! pour rien au monde je n'aurais voulu maintenant me trouver seule avec lui. Il était trop laid, vraiment, trop laid. Il y a des limites à tout. Mais lui ne me trouvait point si mal qu'il avait craint, car, chaque jour, il sonnait à ma porte. Je ne le recevais jamais, à moins que je ne fusse entourée d'amis; et je le voyais s'exaspérer et m'aimer chaque jour davantage, car il m'aimait éperdument. « J'essayais par mes lettres d'apaiser cette passion inutile. Non, je ne pouvais pas y répondre, c'était impossible, impossible! « Lui me suppliait de lui accorder un rendez-vous: enfin je cédai, et je lui fixai une heure où nous pourrions... nous expliquer. « Il entra, nerveux, irrité: « Madame, dit-il, il faut choisir. Vous vous jouez de moi, vous me martyrisez, vous me désespérez; il faut choisir entre le monde et moi. » « Je le regardai longuement - non, je ne pouvais pas. - Alors, lui prenant la main: « Mon pauvre ami, lui dis-je, eh bien... je choisis le monde. » « Il eut un sanglot et sortit. « Il avait raison, monsieur, il ne fallait pas nous voir et troubler ainsi notre si charmante intimité. » 13 février 1881 LES MOEURS DU JOUR Il y a des époques d'épidémies, des souffles de fièvres, des ouragans de folie qui passent sur le monde. Après la série des meurtres, vient la série des vols ou des avortements. Les empoisonneurs ont leur année; puis apparaissent les banquiers au pied léger ou les séducteurs de dragons. Nous traversons une période d'amour. Oh! d'amour! C'est beaucoup dire. Est- ce bien ce mot qu'on devrait employer pour exprimer le détraquement hystérique qui se manifeste dans la jeunesse de ce jour? Le mot « jeunesse » non plus n'est peut-être pas assez large? Toujours est- il que la crise a deux aspects. Considérons-la d'abord chez les marchandes de tendresse qui semblent en proie depuis quelque temps à des délires de passion sincère. C'est étrange, mais c'est ainsi. Voilà que le Sentiment paraît avoir pris quartier dans ce monde-là même, dont son confrère le Plaisir aurait dû le bannir à jamais. Oui, dans ce monde galant, qui vit de l'amour et par l'amour, qui en trafique à toute heure, qui en vend à tous les poids, à toutes les mesures et à toutes les doses, voilà qu'on a l'air de s'aimer pour de vrai. Ces demoiselles (celles qu'on n'épouse pas) sont envahies depuis quelque temps par des démangeaisons de mariage tout comme les petites bourgeoises que leurs mères élèvent dans cette seule intention. Sitôt qu'une d'elles a la surprise de se réveiller mère, gare au malheureux quelconque qui, parmi les ayants droit, refuse d'accepter les prérogatives de cette paternité d'aventure! Ce n'est pas tout; celle-ci mitraille ou acidule son amant infidèle. (Comme si la fidélité était un apanage exclusif de ces dames.) Celle-là préfère se percer le sein et tomber légèrement blessée aux pieds de son volage ami. La moindre frasque de leurs « protecteurs » leur met le revolver au poing, et elles ont maintenant la main aussi prompte et aussi légère que la conduite. Cherchons donc la cause de cette crise. Serait-ce vraiment de l'amour? - Non. - Alors quoi? N'ayant jamais eu de maîtresse qui se soit poignardée pour moi ou qui m'ait fait l'honneur de me laver la figure avec un caustique énergique, je n'aurai pas la naïveté de croire à la sincérité des filles. On ne saurait s'imaginer, en effet, combien on adore éperdument, tout de suite, une femme qui a failli se tuer pour vous, et quels sacrifices on ferait pour elle, et quelle générosité éveille en nos coeurs cette idée qu'on est aimé jusqu'à la mort. Elles le savent et elles en usent. Mais qui donc a pu les réduire à employer sans cesse ces moyens extrêmes, à jeter ainsi leur va-tout, à jouer le drame en permanence. Pardon mesdames, il est des termes d'argot qui montent tout d'un coup à la surface de la langue. On les chuchotait tout bas hier, aujourd'hui on les prononce tout haut, des journaux les impriment; ils ont droit de cité sur le boulevard. Nous n'osons point les répéter. Une anecdote pourtant: Un jeune homme du meilleur monde, fort coureur et grand chasseur, avait des succès si fréquents parmi les belles dames dont les amabilités sont tarifées tout comme les rafraîchissements d'un café que ses revenus n'auraient jamais suffi pour solder toutes les faveurs qu'il consommait. Il eut recours à un moyen aussi simple qu'ingénieux. Il tint un compte scrupuleusement exact des bonheurs impayés qu'il devait à ses charmantes amies, et, dès que la chasse fut ouverte, il se mit à leur envoyer des multitudes de lapins. Il marchait tout le jour par les bois et les côtes et, le soir, en se frottant les mains, il disait à ses amis: - Je viens encore de placer six lièvres. Les jeunes personnes furent d'abord satisfaites, comme quiconque reçoit des bourriches de gibier (ça vous pose auprès du concierge); mais bientôt, quand l'une d'elles rencontrait une camarade et lui demandait: - As-tu des nouvelles d'Arthur? L'autre aussitôt répondait: - Oui, il vient de m'envoyer un lièvre. Alors la désillusion commença. Et quand toutes eurent mangé pendant des mois du lièvre sauté, rôti, grillé, en gibelote, en pâté, en miroton, elles commencèrent à trouver exécrable cet animal. Le lièvre devint la terreur, l'épouvante, l'épée de Damoclès de cette nombreuse population volante qui déménage éternellement entre les rues Breda, Clauzel, des Martyrs, Notre-Dame-de-Lorette, Pigalle, etc., etc. On lui jura une haine à mort, et au moindre soupçon, au moindre geste, à la moindre crainte, on a recommencé le massacre des innocents qui payent toujours pour les coupables. Car il est bon d'observer que les donateurs de lièvres, étant d'un naturel malin, se laissent très rarement pincer. Donc, toute cette grande crise de passion dramatique, avec poignards et revolvers, ne me paraît guère autre chose que la conspiration du chantage, appuyée, du reste, par l'indulgence si complaisante des tribunaux. Malgré le succès de ces moyens, il me semble cependant que quelque homme autorisé, comme M. Dumas fils, par exemple, qui a passé sa vie à étudier les mystères des coeurs à double fond, devrait adresser aux femmes galantes quelques conseils sages et philosophiques. « Mes enfants, leur dirait-il, votre arme doit être la séduction et non pas le couteau-poignard. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Faites comme la fourmi, croyez-moi, amassez, amassez sans cesse, amassez toujours; c'est là le vrai, le seul moyen. Prenez garde de décourager les hommes. Vous les tenez, conservez-les, soyez prudentes, ne les éloignez point, ils pourraient retourner aux femmes du monde. Songez donc, mes petites chattes, combien la concurrence est grande. La moindre faute peut amener votre ruine; et puis, entre nous, vous n'êtes en somme qu'une valeur de convention. Vous êtes cotées cher, très cher, trop cher: gare la baisse! Le Turc aussi fut coté cher, et ma foi, en fait de filouterie, vous le valez. Vous êtes si nombreuses vraiment que nous avons bien du mal à vous nourrir. Nous consentons à faire des sacrifices, mais il faut vous montrer raisonnables; ne nous tirez pas dessus, que diable! Et puis, n'oubliez jamais cette sage parole d'un romancier de ma connaissance: « Quand je désire une créature à la mode qui vaut une fortune, j'attends, car je suis sûr qu'au bout de quelques années elle tombera à rien. Or, comme en réalité c'est mon désir seul qui a de la valeur, et non la fille, cela revient tout à fait au même. » Passons maintenant au côté des hommes. Ici, le cas est plus complexe et plus nombreux. On chuchote de si étranges histoires que l'esprit reste effaré. On parle de mineurs, d'enfants, de choses monstrueuses, et des procès se déroulent publiquement où la moitié d'une grande cité semble s'être partagé les faveurs d'une petite fille de douze ans. Quelle est donc là source du mal? C'est délicat à dire, mais enfin il le faut. Cette source du mal, eh bien, c'est vous, mesdames, les femmes du monde. A qui la faute si vos maris s'encanaillent et s'encrapulent? A qui la faute si les jeunes gens, ne trouvant plus de maîtresses spirituelles et charmantes, vont rôder en des lieux suspects? Ah! çà, voyons, que faites-vous? A quoi songez-vous? Quels sont votre rôle et votre mission? A quoi servez-vous si vous ne savez plus vous faire aimer assez pour retenir à vos genoux les mondains? Vous aussi, mesdames, vous auriez besoin de tutélaires conseils; mais quelle bouche assez autorisée, assez persuasive, assez puissante pourrait vous indiquer efficacement la voie nouvelle? M. Dumas n'a guère votre oreille, et je ne vois que M. Caro dont les savantes leçons exercent sur vos coeurs une influence assez décisive. Mais consentirait-il à consacrer un des cours que vous suivez si assidûment à traiter cette question, pourtant si large et si facile aux développements, « de l'amour dans le monde »? Voici, je crois, les points principaux où pourrait s'exercer son éloquence: Il se demanderait d'abord si, par hasard, la vertu sévirait parmi vous. Mais non, cette hypothèse doit être vite écartée; nous ne sommes pas encore menacés de ce fléau; et la vertu, comme dans l'Antiquité, continue à n'être qu'un mot. Ici on pourrait même tenter une définition moderne de la vertu: « l'art délicat d'éviter le scandale ». Alors que se passe-t-il? Êtes-vous moins belles? Non assurément. Les hommes se sont-ils modifiés? Pas davantage. Seulement le siècle marche; la civilisation progresse; les moeurs changent; les inventions nouvelles se multiplient, la science fait des prodiges et l'industrie, des merveilles (comme a dit Victor Hugo); et vous n'êtes pas dans le mouvement. Voilà tout. Tout change. L'amour comme le reste. On n'aimait pas au XVIIIe siècle comme au Moyen Age, on n'aimait pas en 1830 comme sous le Directoire. Il ne faut plus aimer aujourd'hui comme en 1830. Votre infériorité vient de là. Nous sommes dans un siècle pratique, qui n'abuse pas du sentiment. Et l'orateur, dans un grand mouvement d'éloquence, adresserait un appel ardent à toutes les femmes en état de plaire. Il prêcherait cette croisade de la séduction, et ferait de tels effets que toutes les assistantes sortiraient de là, pleines de zèle pour l'oeuvre nouvelle, et n'auraient plus qu'un désir au coeur: sauver un homme de la débauche immonde; le retenir sur les bords du gouffre béant. Les hommes, assurément, ne demanderaient pas mieux que d'être sauvés ainsi. Je le souhaite de tout mon coeur. Ainsi soit-il. 9 mars 1881 MAISON D'ARTISTE Aujourd'hui, l'éditeur Charpentier met en vente un livre nouveau de l'illustre écrivain Edmond de Goncourt. Ce livre est, dans l'oeuvre du maître, une chose unique qui ne peut être rapprochée d'aucune de ses autres productions. Ce n'est point un roman comme ceux qui l'ont rendu célèbre; ce n'est point une de ces exquises études historiques comme La Femme au dix-huitième siècle ou Les Maîtresses de Louis XV. Ce n'est point une oeuvre philosophique comme Idées et Sensations; c'est l'histoire de son mobilier. Ce livre s'appelle la Maison d'un Artiste au dix-neuvième siècle. Et nulle maison, en effet, n'est plus curieuse à visiter que la sienne. C'est un résumé de l'art français au XVIIIe siècle, et en même temps un tableau rapide des merveilles de l'Orient, un récit pour les yeux de ces étincelantes industries de la Chine et du Japon. Car Goncourt est né bibelotier. Il l'est plus que personne; c'est évidemment là son vice, ce vice aimé, ruineux, rongeur, que chacun porte en soi. Il l'est tellement, qu'il a bibeloté toute sa vie dans l'histoire, comme il bibelote dans les magasins. Les deux frères avaient cette passion. A peine un de leurs romans était-il fini, que tous deux repartaient vers ce XVIIIe siècle qu'ils ont tant aimé; ils le parcouraient en commissaires-priseurs, furetaient dans ses coins, laissant aux professeurs le soin des événements et des dates, mais reconstituant les moeurs par tous les menus détails de la vie, faisant de l'histoire en romanciers, avec des éventails, des cartes de dîner, des jarretières, des dentelles, des boucles de souliers et des tabatières, de l'histoire vraie et vivante. En même temps ils poursuivaient, à travers les ventes et les boutiques poudreuses, tous ces bibelots anciens, alors peu estimés, et les tableaux, les dessins, les gravures des maîtres, et les livres, les éditions rares, uniques, et tout ce que le hasard des visites aux brocanteurs et une infatigable patience faisaient tomber sous leurs mains. L'un d'eux est mort. L'autre a continué de chercher sans repos. Il possède aujourd'hui la collection la plus belle, la plus complète qui existe de l'art français au XVIIIe siècle. Il va lui-même ouvrir au public la porte de sa maison. Mais, avant le public, entrons-y. Le romancier, d'ailleurs, est chez lui, nous pourrons ainsi le voir, et même lui parler. C'est à Auteuil, sur le boulevard Montmorency, une charmante maison faisant face à la ligne de ceinture. Dès l'entrée on se sent chez un amateur de curiosités. Les murs du vestibule et de l'escalier en sont couverts. Le cabinet de travail du maître est au premier étage; lui, il écrit devant sa table; il se lève. Les cheveux sont longs, gris, d'un gris particulier entre le gris et le blanc, une nuance qui semble dire la fatigue des nuits passées et des longs efforts cérébraux. Ils encadrent un visage d'une rare finesse; une vraie tête d'aristocrate de la bonne époque et de la bonne marque, comme il pourrait dire lui-même en parlant de ses plus belles faïences. Il porte la moustache seulement; il est de haute taille, mince, d'une grande aisance un peu froide. Sa maison est bien le cadre qui lui convient. C'est lui qui a écrit: « Il y a de gros et lourds hommes d'État, des gens à souliers carrés, à manières rustaudes, tachés de petite vérole, grosse race, qu'on pourrait appeler les percherons de la politique. » Si cette race de percherons existe chez les hommes de lettres, il en est de tout point l'opposé. Dès qu'on est entré dans son cabinet, une lueur tire l'oeil au plafond: c'est une soierie japonaise d'une telle richesse de couleur, qu'on en demeure ébloui. Deux griffons d'un relief surprenant courent dans un champ de pivoines; Les bêtes fantastiques, contorsionnées, gambadent au milieu de fleurs merveilleuses, éclatantes comme des lumières. C'est une robe d'acteur, parait- il. Nos plus folles actrices n'en ont point d'aussi riches. Les murs partout sont tapissés de livres, de livres précieux, dont il va nous donner le catalogue détaillé. Dans les tiroirs des bibliothèques dorment d'inestimables albums du Japon qui valent des fortunes. Il est le premier peut- être qui ait compris la valeur artistique, la grâce et. le charme de cet art japonais dont s'inspirent aujourd'hui nos peintres. Dès 1852 il achetait à la Porte de Chine un de ses beaux albums pour la somme de 80 francs. Combien cela vaut-il aujourd'hui? Mais nous passons dans le sanctuaire, dans le salon des collections. Ici la Chine et le Japon dominent. Tout autour de l'appartement de grandes vitrines enferment des trésors. En fait de porcelaines, une assiette qui montre un oiseau perché sur une branche est ce que j'ai jamais vu de plus parfait. Voici les ivoires du Japon. Il en possède une collection magnifique. L'un représente un guerrier qui court sur l'eau; c'est d'un travail incomparable. Un autre nous fait voir la MORT qui regarde un serpent enroulé sous une feuille. La Mort est penchée, et dans son mouvement on sent une curiosité bienveillante, un intérêt tendre pour la bête empoisonneuse. Voici un singe qui mord un coquillage: la tête de l'animal est d'un irrésistible comique. Voici encore un rat d'un prodigieux naturel. Or, il paraît que, là-bas, dans les famille, les artisans font de père en fils le même objet; aussi, lorsque quatre générations d'hommes ont fabriqué des souris, il n'est pas étonnant qu'ils arrivent à les exécuter presque plus souris que nature. Dans cette autre vitrine s'alignent les sabres pour s'ouvrir le ventre! Les gardes de ces sabres sont de vrais bijoux; et, dans le fait, ils constituent, avec les pipes, les étuis et quelques autres menus objets, toute la bijouterie du Japon. L'une de ces gardes semble un résumé de l'étrange poésie de ces pays de rêverie et de couleur en même temps: on y voit d'un côté deux grillons, deux petits grillons avec des physionomies d'êtres pensants, qui s'en vont, côte à côte, en camarades, et en causant, en bavardant (on le sent à leur allure), échappés tout à l'heure d'une cage d'osier rompue: deux prisonniers qui s'enfuient. L'autre côté de la garde représente deux feuilles mortes, qui tournoient dans un ciel d'hiver, par un clair de lune, seules dans l'immensité. Il y a, dans ces paysages subtils, des nuances d'intentions à peine sensibles, toute une foule de songeries, comme une vapeur de rêve. A côté de la pièce où sont exposées ces merveilles s'en trouve une autre, un chef-d'oeuvre de couleur. Je n'en tenterai pas la description; mais je dirai sa singulière destination. C'est, pour l'écrivain, un « moyen d'inspiration », le cabinet d'excitation cérébrale. Quand il veut travailler, il s'enferme là-dedans, il se grise avec l'art visible de ce lieu; il le respire, s'en imprègne; puis, quand il se sent à point, suffisamment brûlant, il retourne s'asseoir à sa table. Il voudrait écrire là qu'il ne le pourrait pas, tant ses yeux seraient sans cesse distraits par le spectacle des murailles. Le rez-de-chaussée est le domaine du XVIIIe siècle. Cette collection est unique. On se rappelle d'ailleurs les admirables dessins qu'il avait prêtés à l'exposition d'Alsace-Lorraine. Voici Watteau, ce maître parmi lu plus grands, Boucher, Fragonard, Chardin. Une garniture de cheminée inestimable, de Clodion. La salle à manger est tendue d'adorables tapisseries pleines de belles dames à panier; une ivresse pour les yeux. Et que d'autres choses encore! On lit cette pensée dans ce superbe livre qui a titre Idées et Sensations: « Il y a des collections d'objets d'art qui ne mont ni une passion, ni un goût, ni une intelligence, rien la victoire brutale de la richesse. » La collection amassée par Edmond et Jules Goncourt est, au contraire, une victoire de la passion du goût et de l'intelligence. Quand les deux frères vinrent à Paris, ils avaient modeste fortune avec laquelle d'autres n'auraient su vivre, et avec laquelle ils surent acheter des objets inappréciés encore, et bientôt inestimables. Ils se reposaient d'écrire en fouillant les boutiques, feuilletant les amas de dessins inexplorés que certains marchands d'estampes gardaient en leurs greniers. Avec un flair infaillible, ils trouvaient les croquis des maîtres et les emportaient comme des trésors. Pour eux, aucune des satisfactions communes de la vie, pas de plaisirs, pas de passion. Le BIBELOT les tenait; et quand ils avaient acheté quelque morceau important, quand la fièvre de posséder les avait envahis pendant un mois ou deux, que la bourse était vide et l'argent à toucher éloigné, ils disparaissaient tous les deux, cachés, ensevelis dans quelque auberge de campagne où ils vivaient humblement, chichement, avec l'espoir des achats à venir. Cette passion a été leur force, leur refuge, consolation dans la vie qui leur fut amère si longtemps. L'un d'eux a succombé dans la lutte ardente contre le public, qui niait leur grand talent, ne comprenait pas, les raillait. Et voilà que l'autre, celui qui restait, s'est vu tout à coup admiré, acclamé, salué maître. Elles sont fréquentes, ces injustices, ces férocités inconscientes de la foule. Balzac a dit: « Ce public parisien, chez qui la raillerie remplace ordinairement la compréhension... » - Ce mot est d'une surprenante justesse. Quand la foule ne comprend pas, elle méprise; et comme elle ne comprend jamais ceux qui viennent trop tôt, les initiateurs ainsi que les Goncourt, il faut que ces hommes-là soient morts pour qu'on consente à les saluer. Edmond de Goncourt, pourtant, a vu son heure arriver. On a compris enfin cet art raffiné, subtil, tout en nerfs, saisissant les nuances des nuances, les délicatesses infinies, les souffrances des choses. Son frère et lui sont des fouilleurs: des fouilleurs du passé, et des fouilleurs de la vie, et des fouilleurs de la langue. Ils ont trouvé partout, dans le passé, dans la vie, dans la langue, des richesses qu'on ne connaissait pas. Son frère mort, Edmond de Goncourt a continué l'oeuvre. Il travaille sans cesse pour échapper à l'existence, comme il le dit, comme il l'a écrit: « L'horreur de l'homme pour la réalité lui a fait trouver ces trois échappatoires: l'ivresse, l'amour, le travail. » Après le livre qui paraît aujourd'hui, il se remettra au roman, au roman qui fait tout oublier, qui emporte l'écrivain dans la fiction, l'y roule, l'y berce, le séparant de la terre et le faisant vivre en un monde à lui, façonné par lui, illuminé d'art, le monde idéal des créateurs. 12 mars 1881 AU MUSÉUM D'HISTOIRE NATURELLE Dans notre mémoire, ce magasin d'antiquités des sensations et des idées, nous retrouvons parfois, tout à coup, un vieux souvenir oublié, qui nous fait revivre en une seconde toute une période lointaine de notre existence. En me levant l'autre jour, j'ai eu une de ces visions d'autrefois, un de ces revenez-y de la première jeunesse, qui m'a jeté au coeur un irrésistible besoin de revoir là-bas, là-bas, ce bon Jardin des Plantes que j'aimais tant quand j'avais dix ou douze ans. Et je partis, à pied. Après avoir longé les quais, j'entrai par la porte en face du pont. Mais je m'arrêtai surpris en apercevant, au milieu de cet antique domaine des bêtes exilées, un vrai palais presque achevé, une grande construction blanche, de noble allure, élégante et simple. J'allais interroger quelque gardien, quand je vis venir à ma rencontre un de mes meilleurs amis, M. Georges Pouchet, professeur d'anatomie comparée au Muséum d'histoire naturelle, héritier, par conséquent, de la chaire du grand Cuvier. C'était donc un des maîtres de la maison scientifique où j'entrais. Je pris son bras, et nous commençâmes ensemble un vrai voyage à travers ces curieuses galeries qui renferment les mystères de la vie. - D'abord, mon cher, quel est cet édifice tout neuf? J'appris par lui que j'avais devant les yeux le nouveau Muséum. Tous les anciens bâtiments tombent en ruine, sont devenus insuffisants. Et en a construit, pour les remplacer, cet élégant palais où les collections tiendront à l'aise et pourront être visitées du public sans qu'on ait à traverser vingt fois le jardin, comme aujourd'hui. Je ne m'arrêterai guère sur les parties de ma promenade que tout le monde peut faire. Il me sembla que j'accomplissais un pèlerinage en ces lieux où j'étais venu si souvent dans mon enfance; et les détails que me donnait mon savant compagnon étaient comme des révélations sur les dessous inconnus de l'Être. Je revis les bêtes féroces, nos frères les singes, de petits animaux aux noms barbares, mais d'une grâce attendrissante, et la plus belle collection d'antilopes qui soit en aucun jardin zoologique. Une famille surtout me retint longtemps arrêté: les trois animaux, le mâle et deux femelles, d'un blond presque blanc qui semble tourner au rose, frêles des jambes, musclés des cuisses, râblés de la croupe, avec des têtes de biches aux grands yeux noirs, surmontées d'une paire de cornes démesurées pareilles à de longs roseaux courbes, couraient par gambades bondissantes, d'une élégance inoubliable. Dans la rotonde aux éléphants, un jeune rhinocéros devint mon ami. Il passait entre deux poutres de bois sa longue tête de monstre mal fait, pareille à un cap terminé par un phare, tandis que ses yeux, trop bas, avaient l'air de dégringoler dans sa mâchoire. Je caressais cette figure difforme et bon enfant, quand un gardien vint causer avec nous et m'apprit que l'autre jour, pendant qu'il nettoyait la maison de son pensionnaire, celui-ci, par farce peut- être, ou seulement par gentillesse, l'avait, d'un seul coup de son nez montagneux, lancé, comme une balle dans l'espace. Nous nous arrêtâmes devant les oiseaux, échassiers, philosophes rêveurs, flamants ou marabouts chauves comme des sénateurs, dont le crâne semble rongé par un mat et devant les pélicans goitreux qui nous rappelèrent une aventure arrivée au Havre l'an dernier. Cette ville possède un fort bel aquarium. Les grands bassins de verre pleins de homards énormes, de pieuvres, de crabes, etc., éclairés du dehors par le soleil, entourent une sorte de caverne obscure où pénètre le public. Un monstrueux pélican libre et apprivoisé habite aussi cette espèce de grotte et se promène, toute la journée, entre les jambes des visiteurs. Or, deux habitants de la campagne, l'homme et la femme, vieux paysans courts d'idée, étaient venus visiter Le Havre. Après avoir erré tout le jour par les rues, contourné les quais, parcouru les jetées, ils arrivèrent le soir à l'aquarium, entrèrent dans la grotte où l'on ne distinguait plus rien, et, trouvant un banc dans un coin, s'assirent dessus. Ils étaient brisés de fatigue, exténués; ils s'endormirent, et le gardien, en fermant les portes, ne les aperçut pas dans l'ombre. C'était au moment de la pleine lune. L'astre, en tout son éclat, jeta bientôt dans la grotte, à travers l'eau de mer verdâtre des bassins, une clarté fantastique. Toutes les étranges bêtes de l'océan s'agitaient sous cette lueur nocturne, se poursuivaient, dans un grossissement d'optique qui les rendait géantes. Les deux vieilles gens donnaient toujours, comme en leur lit, et rêvaient à leur maison sans doute, quand une sensation singulière, des frôlements, des caresses de plumes, puis des coups aigus, les réveillèrent en sursaut. Le pélican les avait découverts. Hideux, ouvrant le gouffre de sa gorge et battant des ailes, il les piquait de son bec immense pour leur demander quelque chose à manger. Ils se dressèrent dans une indicible épouvante. L'horreur de ce lieu qu'ils ne reconnaissaient pas, les monstres diaboliques qui nageaient de tous les côtés, la lueur infernale qui les éclairait, cette grotte horrible, habitée par cet être épouvantable, c'était l'enfer avec le diable! Ils étaient morts! C'était le diable! Alors, ils se mirent à fuir, se heurtant aux glaces, aux rochers, poursuivis par la bête et poussant des hurlements tellement aigus que les passants les entendirent. On réveilla le gardien, et les deux vieillards furent expulsés. Mais leur terreur avait été si vive qu'ils tombèrent malades et ne guériront peut-être jamais. Après avoir salué la Vénus hottentote et callipyge, brune rivale de la Vénus de Milo, parcouru la salle des monstres à deux têtes et l'avenue couverte où des baleines sont suspendues, nous sommes entrés dans le pavillon de la minéralogie. Ce que j'ai le plus admiré est un dessin d'Henri Regnault; mais ce qui m'a le plus saisi est un bloc de fer venu des contrées polaires. On a cru longtemps que ce métal, ramassé en Laponie, au milieu des glaces et dont on trouve d'assez grandes quantités, était tombé du ciel: on l'avait donc classé parmi les aérolithes, mais les savants, depuis, ont changé d'opinion, et on a reconnu que des éruptions volcaniques devaient l'avoir chassé du centre de la terre. Ce qu'il a d'étrange, c'est que ce fer enfermé depuis des siècles dans la glace, sue à la chaleur! - Oui, il sue, il fond; des gouttes d'eau rougeâtre sortent du métal qui se ronge, comme s'il maigrissait. Quand il gèle, cette transpiration singulière s'arrête; mais, quand le printemps revient, le travail mystérieux recommence et le suintement reparaît sur la surface du bloc! Sortant ensuite du Jardin des Plantes et traversant la rue Buffon, nous avons pénétré dans les coulisses de la science, dans le laboratoire d'anatomie comparée que dirige M. Georges Pouchet. C'est un bâtiment carré, très semblable à un de ces forts qui protègent les places. Il a même des fossés, presque des créneaux. Le cabinet du professeur est vaste, orné d'ossements de toute espèce, tapissé de carcasses, de débris d'êtres. Sur la table immense, des livres, des papiers, des microscopes, des instruments, de dissection, de vivisection, des mâchoires et une quantité de petits morceaux carrés de verre. En regardant ceux-ci de près, on s'aperçoit qu'ils sont formés de deux lames fort minces, appliquées l'une sur l'autre et enfermant une chou presque imperceptible, une tache jaunâtre, une ligne brune; et on lit sur le verso: « Fibres musculaires de la baleine! » - Sur une autre plaque, où paraît quelque chose de rougeâtre, c'est: « Mâchoire du lapin! » Puis, à côté de cela, dans un carton bleu qui semble séculaire, un chapeau à forme haute, un vieux, vieux chapeau d'autrefois, large de bords, large du fond; et, dedans: « A la Ville de Poitiers - Lapeyrière, successeur de M. Petitjean, chapelier ordinaire de LL. AA. SS. Mgrs le prince de Condé et le duc de Bourbon, à Paris - rue de la Vieille-Boucherie, n° 12, au bas du pont Saint-Michel. » Cette relique, car c'en est une, est le couvre-chef du grand Cuvier, retrouvé par son successeur Dans les salles voisines, une odeur singulière vous prend à la gorge, une odeur forte et désagréable, qui pique la narine et soulève le coeur: c'est le parfum des macérations. Partout on voit de grandes cuves soigneusement recouvertes, en forme de baignoire, avec des poids au-dessus, de crainte que la fermeture ne se disjoigne. Le professeur, joyeux, se frotte les mains à la façon des collectionneurs monomanes en ouvrant l'armoire aux bibelots introuvables: - Vous allez voir mes baleines, dit-il. On découvre une cuve, et une buée suffocante vous saute au visage; quand on s'approche de nouveau, on aperçoit vaguement quelque chose de brunâtre et d'allongé; c'est une baleine de trois mois; à côté, en voici une de six semaines; puis une autre encore, une série de foetus monstres. Puis on passe en revue la collection des organes d'une baleine adulte. Les voici en « nature » dans la cuve odorante; les voilà moulés sur plâtre. Je les trouve préférables sous cette forme. Les dépendances extérieures du laboratoire sont, pour un profane, plus curieuses que le laboratoire lui-même. Au milieu d'un terrain nu s'élève un petit bâtiment qui ressemble à la Morgue; et, lorsqu'on a pénétré dedans, on se croit plus que jamais dans ce sinistre pavillon des noyés. On y retrouve même les dalles froides sous l'eau qui coule toujours. Je m'approche d'un bassin et, à travers un liquide verdâtre, une tête me regarde, une tête affreuse, décomposée, pourrie. Car c'est en ce lieu que les animaux morts, dont on veut conserver le squelette, sont dépouillés de leur chair. Au milieu de la salle s'élève une sorte de grue avec un treuil comme dans les gares de chemin de fer. M. Pouchet m'apprend que cet instrument sert à soulever les éléphants trépassés. Nous sortons et je me trouve au bord d'une rivière, d'une petite rivière en putréfaction, noire, infecte, la vraie rivière qui doit couler en ce royaume des charognes. C'est la Bièvre, la triste Bièvre, ce ruisseau jadis charmant, avec son nom de poitrinaire, devenu égout putride, souillé par les industriels, condamné par les ingénieurs; la Bièvre honteuse de ses fanges, cachée sous terre aujourd'hui, n'osant plus se montrer au soleil. Mais voici que, par le vitrage crevé d'une espèce de serre, un amas d'ossements m'apparaît. Ils semblent pêle-mêle, jetés là comme après une farouche bataille, et des places noires indiquent des vestiges de sang. Ce sont les doubles, le grenier aux débarras de l'anatomie. Dans ce cimetière viennent puiser avec joie les savants de province qui complètent ainsi leurs collections. Au dessus est la galerie des carcasses à conserver, bondée jusqu'aux portes de tous les échantillons et de toutes les espèces, numérotés, classés, rangés dans un ordre admirable. On se croirait dans l'étrange et sinistre musée de quelque boucher collectionneur et fantaisiste. Plusieurs de ces restes valent des milliers de francs. Et nous entrons dans une cave qui ma donné l'impression du purgatoire des animaux. Dans la vague clarté de ce lieu, on aperçoit d'immenses oiseaux empaillés, des êtres monstrueux grimaçant dans l'esprit-de-vin des bocaux, des serpents enroulés, des bêtes de toutes les formes, et, au-dessus de leur tête, seul dans une salle faite à sa taille, trop énorme pour entrer dans les galeries ouvertes au public, comme s'il attendait aussi son jour de délivrance, un mastodonte effroyable, monstre antique d'une race disparue, dresse jusqu'à la voûte gigantesque son prodigieux squelette, tout blanchi par les siècles. Comme je montrais à M. Georges Pouchet un bocal où nageait un foetus, en lui demandant pourquoi l'alcool était devenu rouge et couvert d'une espèce de mousse, il me répondit: - Je n'en sais rien; il se produit dans tout cela une foule de réactions plus inconnues les unes que les autres. Et je pensai: - Il en sera toujours ainsi. Les savants chercheront sans fin l'inconnu. Et pourtant le grand pas est fait. On marche dans le certain, vers le certain; on sait que tout effet a une cause logique, et que, si cette cause nous échappe, c'est uniquement parce que notre esprit, notre pénétration, nos organes et nos instruments sont trop faibles. 23 mars 1881 AMOUREUX ET PRIMEURS Nous voici entrés depuis quelques jours dans le printemps officiel. Saison odieuse, gâtée par ce fléau qu'on nomme: les Amoureux, saison bénie, toute pleine de ce bienfait divin qu'on appelle - les Primeurs. Non point que je veuille dire du mal de l'amour. C'est l'amour printanier que je déteste, cette poussée de la sève du coeur, qui monte en même temps que la sève des arbres, ce besoin inconscient qui vous prend de roucouler comme les tourtereaux: fermentation du sang, rien de plus, piège grossier de la nature, où ne devraient tomber que les très jeunes gens. Le printemps est, dit-on, la saison de l'amour! Pour qui? Pour les animaux? La saison de l'amour? Comme si, pour les raffinés, l'amour pouvait avoir une saison! Laissons encore le printemps pour l'amour des gars de la campagne, des petits employés même, des pauvres. Mais les mondains, les gens qui ont un cerveau plutôt qu'un coeur, les artistes, aiment surtout en hiver, dans la chaleur parfumée des salons, dans les salles de théâtre étincelantes de lumière, et que semble éclairer aussi une flamme d'intelligence, là où l'amour éclôt à la façon des grandes fleurs de serre superbes et maladives. Le vrai Parisien civilisé, qui fait de la « séduction » un art subtil et un métier charmant, possède l'amour comme un instrument compliqué qu'il monte et démonte à volonté, dont tous les rouages lui sont connus. Toujours à l'affût, toujours en quête, friand de chair et de raffinements, il fréquente tous les mondes, va dans tous les salons, a pratiqué toutes les femmes, devine une âme à l'aspect du visage, au son de la voix, au geste. Il emploie immédiatement, sans se tromper jamais, celles de ses ruses qu'il devine irrésistibles. Il sait Paris sur le bout des doigts; possède la nomenclature des restaurants mystérieux, impénétrables, favorables aux rendez-vous; saisit les heures propices aux défaillances, trouve les mots triomphants qui décident la victoire comme une charge de cavalerie dans les batailles; et, sur cent fiacres alignés, il choisit sans hésiter le vrai, celui qui convient en tout, le reconnaissant à je ne sais quoi, au nez du cocher, à la silhouette du cheval, ou bien à l'air honnête de la voiture elle-même. Avec lui, une femme n'a jamais rien à craindre, pas de mésaventure, de rencontre inattendue, de déguisements à prendre. Il a tout prévu, tout préparé, c'est le virtuose de la bonne fortune. Et il sait rendre à l'amour son caractère charmant, indispensable: le mystère. Le mystère! Regardez-moi donc une paire d'amoureux printaniers, de ceux qui me gâtent la première saison de l'année, tout comme la musique en sourdine me gâte la plus belle pièce du monde; croyez-vous qu'ils se fichent pas mal du mystère, ceux-là? Ils sont dans un restaurant, à table à côté de moi. D'abord ils n'ont aucun respect pour la carte, ce qui me blesse. Le maître d'hôtel, plein d'un mépris manifeste, leur compose un menu d'aventure. Alors ils commencent à boire dans le même verre, à manger avec la même fourchette, à barboter dans la même assiette, tachant la nappe, renversant le vin, s'embrassant même avec des lèvres grasses, répugnants, odieux enfin. D'autres fois, je viens de m'installer dans un wagon pour y passer la nuit tranquille. Deux amoureux montent à leur tour. Ils baissent les stores, voilent la lumière, se blottissent dans un petit coin, et ne se gênent pas plus que si je n'étais pas là. Et puis ils parlent, bavardent, rient, s'embrassent sans cesse, finissent par avoir faim, redécouvrent le quinquet, atteignent un panier d'où s'échappe cette fade odeur de mangeaille que répandent les provisions de chemin de fer. Et quand ils sont repus, ils se remettent à batifoler. Ce sont des sauvages et des monstres: des gens qui prennent l'amour au premier soleil comme on attrape un rhume aux premiers froids. D'ailleurs je ne cacherai pas mes préférences. De toutes les passions, la seule vraiment respectable me paraît être la gourmandise. Aussi l'approche des primeurs m'emplit-elle d'une joie délicieuse. L'amour appartient à tout le monde. Chacun y passe et le subit plus ou moins; et les choses rares sont seules précieuses. Des garçons épiciers se noient par désespoir; des rois, souvent, ont épousé des bergères ou des danseuses, ce qui est commun. Des reines ont fait ducs des palefreniers, ce qui ne vaut pas mieux. Et puis, on a beau s'ingénier, l'amour n'est pas varié; il se présente toujours de la même façon: on en peut suivre aisément chaque période et chaque manifestation successive, depuis le début toujours pareil jusqu'au dénouement toujours le même. Les sensuels s'efforcent de le travailler, de le raffiner, de le compliquer, de le parfaire, ils ne trouvent rien de nouveau; et, dans la pratique, un collégien préparant son bachot en sait autant qu'un vieux sénateur goutteux ou qu'un académicien galant blanchi dans les aventures. Mais, de toutes les passions, la plus compliquée, la plus difficile à pratiquer supérieurement, la plus inaccessible au commun, la plus sensuelle au vrai sens du mot, la plus digne des artistes en raffinements, est assurément la gourmandise. De création purement humaine, inconnue aux premiers vivants, perfectionnée d'âge en âge, grandissant avec les civilisations, dédaignée des barbares et de la plèbe, incomprise des médiocres, méprisée des sots, ce qui est une gloire; peu appréciée des femmes, ce qui l'idéalise; variable à l'infini malgré les siècles et les travaux des grands cuisiniers, - la gourmandise réside dans l'exquise délicatesse du palais et dans la multiple subtilité du goût, que peut seule posséder et comprendre une âme de sensuel cent fois raffiné. Les véritables gourmands sont rares comme les hommes de génie. Il n'en existe à Paris qu'une dizaine. Mais tous les grands hommes ont pratiqué ce que Rabelais appelle énergiquement « l'art de la gueule ». L'histoire est pleine d'exemples admirables. Le plus illustre des personnages bibliques, Salomon, possédait douze intendants. Chacun d'eux, pendant un mois, dirigeait la table du prince, alors que les onze autres parcouraient le monde en quête de plats inconnus, de combinaisons nouvelles, d'accommodements inaccoutumés. Il entretenait ainsi parmi eux une émulation constante. La gourmandise a sur l'amour mille avantages. Mais le plus important, c'est qu'il importe d'être deux pour s'abandonner à celui-ci; tandis qu'on pratique celle-là tout seul, bien que l'abbé Morellet ait dit: « Pour manger une dinde truffée, il faut être deux: la dinde et soi. » Un autre gourmet, Montmaur, soupant avec des amis, se trouvait tellement incommodé par leurs plaisanteries bruyantes, qu'il les fit taire brusquement en s'écriant: « Eh! messieurs, un peu de silence, on ne sait pas ce qu on mange. » C'est qu'en effet, pour bien apprécier la saveur des choses, il faut dîner avec des compagnons tranquilles, réfléchis, ne parlant guère que des plats servis (ce qui centuple la sensation), et connaisseurs experts, subtils. Tous les hommes de lettres sont gourmands. Le grand Gautier, dans les entretiens que nous a racontés son gendre, Émile Bergerat, exhale sa haine contre le pain et le potage, et disserte sur le goût, en maître écrivain et en maître mangeur. Il s'écrie: « Oui, j'ai rêvé d'expliquer cela, le goût, et de décrire les sensations diverses que produit le passage d'un mets sur les papilles de la langue. Je crois qu'il n'y a que moi au monde capable d'exécuter un pareil tour de force... Le pain est une invention occidentale bête et dangereuse; il a été imaginé par les bourgeois avares et leur a valu des révolutions!... Supprimez le pain, la moutarde s'évanouit, et l'homme reste seul devant la nature: sa langue nette et épurée s'épanouit et se dilate comme une fleur vermeille au contact soporifique des nourritures vivifiantes; il jouit de leur diversité, de la tendreté de leurs chairs et de leurs parfums; le moelleux, le fondant le croquant, le glacé se révèlent à lui dans leurs mystères gastronomiques, et il rentre enfin, après quatre mille ans d'épices corrosives, dans la pleine possession de celui-là même de ses sens pour lequel Dieu s'est le plus torturé sa cervelle de créateur... Je réhabilite la gourmandise, et je lui rends sa place parmi les vertus reconnaissantes. Je prends l'un après l'autre chacun de nos mets usuels, et j'en explique clairement la saveur particulière; j'en décris l'entrée triomphale dans le palais, son séjour aux enchantements prolongés et son règne éphémère, je pose les règles de ce poème de gueule qu'on nomme un menu... » Parmi les physionomies parisiennes, l'une des plus curieuses est assurément celle du maître d'hôtel d'un grand café. Il est généralement imposant et sévère. Observons-le. Trois « sociétés » entrent en même temps. Il court à la première, des Parisiens, des clients. Oh! les Parisiens, il les reconnaît d'un coup d'oeil. Il sait ce qu'il leur faut et, d'un ton confidentiel, il leur donne des conseils éclairés. A ceux-ci il ne servira pas de hors-d'oeuvre, de ces petites choses inutiles qui émoussent le palais, emplissent l'estomac, arrêtent l'appétit; mais à ceux-là, une famille de Brésiliens, il apporte un assortiment complet de crevettes, de radis, d'olives, d'anchois, etc., puis il leur improvise un menu fantaisiste, disparate, étrange, bon pour saisir l'imagination de ces sauvages qui payent double et s'en vont enthousiasmés. Il s'approche ensuite du troisième groupe des provinciaux visitant Paris, et leur remet la liste des plats comme un prestidigitateur leur tendrait un jeu de cartes. Un embarras considérable s'empare de la famille ahurie. Il y a tant de choses sur ce papier! On se consulte, on épelle des mots inconnus; on perd la tête. C'est ici qu'apparaît, toute l'habileté du maître d'hôtel. Il tend la perche à ces noyés, et, en une seconde, il leur compose et leur impose un menu spirituel comme une caricature de Gavarni, et dont ils parleront encore avec admiration dix ans après. La gourmandise a encore l'inestimable avantage de développer entre compagnons de table des sentiments d'indéracinable affection, infiniment plus indissolubles que les sentiments qui naissent entre compagnons de... lune de miel. Personne n'oublie plus vite qu'un amoureux; et les tombes des cimetières, couvertes de « regrets éternels », sont aussi menteuses que les coeurs. Quel amant aurait trouvé l'hommage délicat, attendrissant, sublime, d'un pauvre diable de pochard qui venait de perdre un ivrogne, son camarade? Il alla à l'église, et pria; puis il suivit le convoi au cimetière, attendit qu'on descendît la bière, s'approcha et tirant de dessous son vêtement un litre, un litre plein de vin, il le déboucha et le versa jusqu'à la dernière goutte sur le cadavre de son ami en sanglotant et balbutiant: « Tiens, tiens, mon pauvre vieux! » 30 mars 1881 ART ET ARTIFICES Les hommes simples, confiants et crédules, qui croient à l'efficacité des bonnes réformes, se frottent les mains avec joie. L'art dramatique est sauvé! Songez donc! c'est qu'il était malade, et gravement. Les directeurs de théâtre, affolés, s'obstinant, affirme-t-on, à ne pas jouer les « jeunes », en étaient réduits à commander des pièces à leurs concierges, à leurs bottiers, à n'importe qui, plutôt qu'aux auteurs dramatiques. Les critiques levaient les bras en gémissant; le public ne payait plus! C'était la ruine, l'effondrement. L'incendie devenait la seule ressource des boutiques à tirades, en prose ou en vers. Tout le monde se posait cette question: - Où trouver des auteurs dramatiques? Comment en produire? Par quelle culture, quel engrais, sous quelle cloche les élève-t-on? C'est alors qu'une commission (ces commissions officielles sont des jupes de mère Gigogne), une commission, dis-je, eut l'idée de demander aux trois seuls directeurs de Paris qui gagnent de l'argent quel usage ils pouvaient bien faire des capitaux importants que leur confiait généreusement l'État pour favoriser la production des jeunes. Les trois dignitaires, un peu interloqués, ont commencé par fermer leur caisse à triple tour; puis chacun songea à la toilette qu'il devait faire pour paraître devant la commission. Chacun donc fit venir son costumier et lui tint à peu près ce langage: - Il me faut un costume de pauvre, de pauvre très pauvre, quelque chose d'attendrissant et de lame 9 dans le genre de ce que devait être l'habillement par souscription du directeur du Printemps. Vous voyez ça d'ici, n'est-ce pas? Les costumiers s'inclinèrent respectueusement, et revinrent dix minutes plus tard avec des paquets de loques dont ils drapèrent pittoresquement les trois directeurs ravis. Après quoi, chacun se mit en route. Quelques belles dames leur offrirent l'aumône; un d'eux, même, faillit être arrêté comme mendiant; enfin ils arrivèrent devant la commission. Elle était majestueuse et digne, d'aspect sévère, présidée par un haut personnage, compétent comme il sied à quiconque occupe un poste élevé. Les membres de la commission, gras ou maigres, suivant leur nature, mais compétents aussi, compétents comme doivent l'être en toutes choses les bureaucrates (ou encore comme la fille d'un concierge est compétente en musique, après avoir chatouillé pendant deux ans les petits morceaux d'ivoire qu'on nomme clavier d'un piano), regardèrent entrer les trois accusés avec des mines rébarbatives. On ne les fit pas asseoir. Oh! ils n'étaient pas fiers, allez! Le président se leva: - Prévenu n° 1, que faites-vous de l'argent que l'État vous confie? Où sont vos jeunes? Montrez vos jeunes! Les avez-vous apportés, hein? C'est qu'il me faut des jeunes, à moi; où sont-ils? L'accusé dit: - Je n'en ai pas. Les jeunes sont bêtes comme des oies, et les vieux encore davantage. L'art! l'art dramatique se meurt! L'art dramatique est mort! Et puis vous m'avez flanqué un sale théâtre dans un quartier de grippe-sous; autant diriger une scène lyrique dans la plaine de Pantin. Les auteurs qu'on croit bons eux-mêmes n'attirent personne ici. Les pièces à succès ne font pas vingt centimes! Tenez. Voici mes livres: la dernière pièce, le grand triomphe de la maison, a rapporté 3,25 francs à chacun des auteurs. Et vous venez encore m'embêter avec votre subvention? Quant aux jeunes! ah! c'est du propre! parlons- en! On les joue deux fois tout au plus... Un membre l'interrompit - C'est que vous ne savez pas les trouver. Le directeur répliqua: - Montrez-m'en, vous! Le membre chercha dans sa mémoire: - Mais il me semble avoir entendu parler d'un certain Dumas fils dont j'ai connu le père vers 1825; et qu on dit n'être pas sans mérite... Mais le président toussa, et, se tournant vers l'accusé n° 2: - Vous, monsieur, vous êtes à la tête d'une superbe bâtisse sur le front de laquelle nous avons fait écrire: Académie nationale de musique. Qu faites-vous là-dedans? L'accusé, très troublé, larmoyant, balbutia: - Mais, mon président, je fais... je fais... de la musique... Le président roula des yeux et répliqua: - De la mauvaise, monsieur, de la mauvaise; tout le monde s'en plaint. L'accusé bégaya - On fait ce qu'on peut, mon président. Le haut personnage reprit: - Vous n'engagez jamais les grands artistes! vous n'avez que des rogatons! Vous ne jouez jamais de jeunes, non jamais, monsieur. Expliquez-vous? Cette fois, le prévenu pleurait tout à fait. - Mon président, dit-il, j' peux pas, l' bâtiment me ruine. C't Académie, voyez-vous, c'est ma perte. L'entretien mange tout, subvention et bénéfices, tout. Je paie un frotteur vingt mille francs. Alors, qu'est-ce que je fais, mon président? Je prends des artistes à tout faire, comme les bonnes dans les ménages pauvres. Je choisis des ténors qui ont été valets de pied, des barytons qui ont débuté palefreniers, des chanteuses qui ont commencé femmes de chambre; des fils et des filles de concierge autant que possible à cause de l'escalier; ils l'entretiennent. Et, comme ça, je peux les employer toute la journée; dans le jour, ils nettoient; et le soir, ils vocalisent. Vous voyez, c'est pas bête. " Les étoiles, c'est ruineux; et, au fond, ça ne sert à rien, vous savez. J'en ai deux ou trois parce qu'il en faut; je les montre. C'est comme les gros bocaux des pharmaciens. Ils jettent sur le trottoir une grande lumière, rouge ou verte, mais c'est de la réclame, pas autre chose. Savez-vous ce qu'il me faut, à moi? C'est des jambes. Oui, mon président, des jambes de danseuses. Voilà de l'art. J'avais des danseuses très savantes, très fortes, des académiciennes de la danse; je les ai flanquées dehors, et j'ai pris des jambes. Ça saute, ça se trémousse, ça vous allume toute la salle; et ça me fait des recettes, oh! mais des recettes... Quand je dis des recettes, c'est par comparaison; car je ne gagne rien, non, rien de rien; je ne crois même pas que je puisse continuer comme ça. Mais, voyez-vous, mon président, croyez-moi pour l'abonnement, il faut de la danse, et de la danse avec des jambes; du chant, le moins possible. » La commission tout entière faisait une tête indignée. Les regards tournoyaient, des hum! menaçants sortaient des gorges, quand le président attaqua le prévenu numéro trois. - Vous, monsieur, vous avez un théâtre classé parmi les monuments historiques, la maison de Molière! Qu'en faites-vous? Que jouez-vous? Quel est votre idéal? En avez-vous un seulement? L'accusé, très humble, avec un air de sainte Nitouche, l'oeil baissé, la face narquoise, les mains croisées, commença: - Monsieur le président, messieurs les membres de la commission, nous tous, vous les premiers, nous nous sommes trompés jusqu'ici sur le rôle que doit jouer le Théâtre-Français! C'est le Louvre de l'art dramatique: l'Odéon en est le Luxembourg. - J'en cherche en vain le palais de l'Industrie, le vulgaire Salon. - Vous me dites: " Jouez des jeunes. " - Mais songez-vous à ce que serait sur nos planches un insuccès! Quel désastre! quelle honte!... Pouvons-nous engager la maison de Molière dans une pareille aventure? Nous sommes le Louvre, vous dis-je, le Panthéon des auteurs. Us meilleurs parmi les bons échouent quelquefois. Voyez ce qui m'est arrivé avec la Princesse de Bagdad. On a sifflé, messieurs! « Eh bien, si cette pièce eût été d'un jeune, de M. Vast-Ricouard, par exemple (bien qu'il soit deux), on nous aurait jeté des trognons de pomme, tout comme sur la scène de mon honorable confrère, M. Ballande. Comprenez donc, messieurs: nous ne savons jamais, nous autres, si une pièce est bonne ou mauvaise. Comment le saurions-nous? Quand le publie a jugé, par exemple, nous le savons. - Alors, que faire? Créer un Salon, une exposition permanente de jeunes, un troisième Théâtre-Français, exécuter l'idée de M. Ballande, enfin. Là, ils se produiront, ces jeunes; le public jugera; je choisirai ensuite les meilleurs; l'Odéon prendra les médiocres, et tout sera parfait. « Je vous demanderai seulement la permission d'augmenter un peu mes places, afin que l'élévation de mes prix force le public à aller quelquefois à ce nouveau théâtre, et que ma concurrence ne soit pas pour lui désastreuse. » Toute la commission dit: - Bravo! Le président appuya: - Oh! très fortement raisonné. Alors on délibéra, et à l'unanimité cette proposition fut adoptée. Alors un vieux monsieur se leva et prit la parole. - La mesure d'augmentation des places qu'on vient de nous soumettre, dit-il, me paraît tellement sage, que je proposerai de l'étendre. Les trois théâtres subventionnés appartiennent à l'État. Ce sont, en somme, des académies destinées à l'instruction de tous. Or, on paye les places, et on les paye très cher; et on y gagne de l'argent. Pourquoi donc cet excellent mode de procéder ne serait-il pas étendu à toutes les institutions analogues: aux cours du collège de France, par exemple, aux musées et aux bibliothèques publiques? Voici, entre autres, un professeur, M. Caro, dont les leçons font courir toutes les personnes du sexe; eh bien, si on mettait à dix francs chaque place de son cours, on y réaliserait un bénéfice considérable. Ceux qui ont moins de succès, les professeurs de dialectes orientaux, seraient cotés un peu plus bas, pour ne pas les décourager. Quant aux musées et aux bibliothèques, ils formeraient une ressource excellente. Du moment qu'on paye la nourriture du corps, pourquoi ne payerait-on pas celle de l'esprit? Un grand mouvement d'assentiment se fit dans le sein de la commission; et ce projet fut renvoyé à une sous-commission pour être étudié minutieusement. Que conclure? Que le patronage de l'État est et sera toujours funeste à l'art! Qu'il n'enfantera jamais que des trafics, agiotages commerciaux et le reste. Voyez les peintres. Ils sont peut-être vingt qui ont un vrai talent. Mais l'État a établi un concours; il les classe, les catalogue, leur donne des prix et des accessits; et immédiatement une noble émulation a saisi tous les collégiens du pinceau. Un peuple d'élèves peintres est né, d'où ne sort pas un vrai maître; mais ils peignent, brossent, colorient à mort pour obtenir quelque médaille décernée cérémonieusement par les chefs de bureau de la peinture. Est-ce que les concours académiques ont jamais fait éclore un vrai poète? Est-ce qu'un vrai poète s'abaisserait jamais à rimailler platement sur le sujet officiel élaboré par une dizaine de vieilles caboches qui portent des palmes au lieu de cheveux? Pas de protection, pas de patronage, pas de subvention! De quel droit un monsieur, nommé ministre ou autre chose, pour des raisons politiques, vient-il juger, décider, déraisonner souverainement sur des sujets qui lui sont étrangers que la modernité à la Revue des Deux Mondes? D'abord il n'y a pas de jeunes restés dans l'oeuf. Il n'y en a jamais eu. Quand un jeune ne perce pas, test qu'il n'est pas mûr. Il en est de lui comme des clous. Si l'Etat veut lui donner de la lancette, il le fait immédiatement avorter, mais il fait sortir à côté une multitude d'autres jeunes, des faux jeunes, qui n'aboutissent jamais non plus. Il n'y a pas de chefs-d'oeuvre ignorés. Et la preuve c'est que les hommes de théâtre parvenus n'ont jamais tiré de leurs cartons une oeuvre de jeunesse merveilleuse et refusée partout. Il n'y a pas de génies incompris Il n'y a que des imbéciles prétentieux. Et qu'on nous laisse tranquilles avec Malfilâtre, Gilbert, Hégésippe Moreau et les autres. Car, s'ils furent très malheureux, ils étaient aussi très médiocres. L'Etat ne protège pas les jeunes: il ne protège que les mendiants. Et soyons cependant bien persuadés que M. Perrin, M. La Rounat, ou n'importe quel directeur saisirait demain à deux bras et presserait sur son coeur le vrai jeune qui lui apporterait une oeuvre, et cela non pas à cause de sa subvention, mais en raison de son intérêt. 4 avril 1881 BOUVARD ET PÉCUCHET Le dernier roman de Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, vient de paraître chez l'éditeur Alphonse Lemerre. De toutes les oeuvres du magnifique écrivain, celle-ci est assurément la plus profonde, la plus fouillée, la plus large; mais, pour ces raisons mêmes, elle sera peut-être la moins comprise. Voici quels sont l'idée et le développement de ce livre étrange et encyclopédique, qui pourrait porter comme sous-titre: « Du défaut de méthode dans l'étude des connaissances humaines ». Deux copistes employés à Paris se rencontrent par hasard et se lient d'une étroite amitié. L'un d'eux fait un héritage, l'autre apporte ses économies; ils achètent une ferme en Normandie, rêve de toute leur existence, et quittent la capitale. Alors, ils commencent une série d'études et d'expériences embrassant toutes les connaissances de l'humanité; et, là, se développe la donnée philosophique de l'ouvrage. Ils se livrent d'abord au jardinage, puis à l'agriculture, à la chimie, à la médecine, à l'astronomie, à l'archéologie, à l'histoire, à la littérature, à la politique, à l'hygiène, au magnétisme, à la sorcellerie; ils arrivent à la philosophie, se perdent dans les abstractions, tombent dans la religion, s'en dégoûtent, tentent l'éducation de deux orphelins, échouent encore et, désabusés, désespérés, se remettent à copier comme autrefois. Le livre est donc une revue de toutes les sciences, telles qu'elles apparaissent à deux esprits assez lucides, médiocres et simples. C'est en même temps un formidable amoncellement de savoir, et surtout, une prodigieuse critique de tous les systèmes scientifiques opposés les uns aux autres, se détruisant les uns les autres par les éternelles contradictions des auteurs, les contradictions des faits, les contradictions des lois reconnues, indiscutées. C'est l'histoire de la faiblesse de l'intelligence humaine, une promenade dans le labyrinthe infini de l'érudition avec un fil dans la main; ce fil est la grande ironie d'un merveilleux penseur qui constate sans cesse, en tout, l'éternelle et universelle bêtise. Des croyances établies pendant des siècles sont exposées, développées et désarticulées en dix lignes par l'opposition d'autres croyances aussi nettement et vivement démontrées et démolies. De page en page, de ligne en ligne, une connaissance se lève, et aussitôt une autre se dresse à son tour, abat la première et tombe elle-même frappée par sa voisine. Ce que Flaubert avait fait pour les religions et les philosophies antiques dans La Tentation de saint Antoine, il l'a de nouveau accompli pour tous les savoirs modernes. C'est la tour de Babel de la science, où toutes les doctrines diverses, contraires, absolues pourtant. parlant chacune sa langue, démontrent l'impuissance de l'effort, la vanité de l'affirmation et toujours l'« éternelle misère de tout ». La vérité d'aujourd'hui devient erreur demain, tout est incertain, variable et contient en des proportions inconnues des quantités de vrai comme de faux. A moins qu'il n'y ait ni vrai ni faux. La morale du livre me semble contenue dans cette phrase de Bouvard: « La science est faite suivant les données fournies par un coin de l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore, qui est beaucoup plus grand et qu'on ne peut découvrir. » Il ne faut donc pas qu'il existe de malentendu entre l'auteur et le public, et que le lecteur en quête d'aventures vienne dire: « Ça, un roman? Mais il n'y a pas d'intrigue. » C'est un roman, oui, mais un roman philosophique, et le plus prodigieux qu'on ait jamais écrit. Les critiques assurément vont proclamer des choses surprenantes et, au nom de l'art pour tous, attaquer cet art à l'usage des seules intelligences. Il est même probable qu'on contestera le droit de l'auteur de donner cette forme imagée du roman à des discussions de pure philosophie. Tant pis pour ceux qui penseront ainsi; c'est alors qu'ils ne comprendront pas. Ce livre touche à tout ce qu'il a de plus grand, de plus curieux, de plus subtil et de plus intéressant dans l'homme: c'est l'histoire de l'idée sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, avec toutes ses transformations, dans sa faiblesse et dans sa puissance. Ici, il est curieux de remarquer la tendance constante de Gustave Flaubert vers un idéal de plus en plus abstrait et élevé. Par idéal je n'entends point ce rococo romantique qui séduit les imaginations bourgeoises. Car l'idéal, pour la plupart des hommes, n'est autre chose que l'invraisemblable. Pour les autres, c'est tout simplement le domaine de l'idée. Gustave Flaubert, quoi qu'en aient dit les inconscients, a toujours été le plus acharné des idéalistes; mais, comme il avait aussi l'amour ardent de la vérité, sans laquelle l'art n'existe pas, tous ceux qui confondent, comme je viens de l'indiquer, idéal avec invraisemblable ont fait de lui un matérialiste forcené. Voilà comme on comprend, chez nous. Dans ce qu'on appelle ordinairement un roman, des personnages se meuvent, s'aiment, se combattent, se détruisent, meurent, agissent sans cesse. Dans ce livre, les personnages ne sont guère que les porte-voix des idées qui deviennent vivantes en eux et, comme des êtres, se meuvent, se joignent, se combattent et se détruisent. Et un comique tout particulier, un comique intense, se dégage de cette procession de croyances dans le cerveau de ces deux pauvres bonshommes qui personnifient l'humanité. Ils sont toujours de bonne foi, toujours ardents, et invariablement l'expérience contredit la théorie la mieux établie; le raisonnement le plus subtil est démoli par le fait le plus simple. Ce surprenant édifice de science, bâti pour démontrer l'impuissance humaine, devait avoir un couronnement, une conclusion, une justification éclatante. Après ce réquisitoire formidable, l'auteur avait entassé une foudroyante provision de preuves, le dossier des sottises cueillies chez les grands hommes. Quand Bouvard et Pécuchet, dégoûtés de tout, se remettaient à copier, ils ouvraient naturellement les livres qu'ils avaient lus, et reprenant l'ordre naturel de leurs études, transcrivaient minutieusement des passages choisis par eux dans les ouvrages où ils avaient puisé. Alors commençait une effrayante série d'inepties, d'ignorances, de contradictions flagrantes et monstrueuses, d'erreurs énormes, d'affirmations honteuses, d'inconcevables défaillances des plus hauts esprits, des plus vastes intelligences. Quiconque a écrit sur un sujet quelconque a dit parfois une sottise. Flaubert l'avait infailliblement trouvée et recueillie; et, la rapprochant d'une autre, puis d'une autre, puis d'une autre, il en avait formé un faisceau formidable qui déconcerte toute croyance et toute affirmation. Ce dossier de la bêtise forme aujourd'hui une montagne de notes. Peut-être, l'an prochain, pourra-t-il être livré au public. On peut dire que la moitié de la vie de Gustave Flaubert s'est passée à méditer Bouvard et Pécuchet, et qu'il a consacré ses dix dernières années à exécuter ce tour de force. Liseur insatiable, chercheur infatigable, il amoncelait sans repos les documents. Enfin, un jour, il se mit à l'oeuvre, épouvanté toutefois devant l'énormité de la besogne. « Il faut être fou, disait- il souvent, pour entreprendre un pareil livre. » Il fallait surtout une patience surhumaine et une indéracinable bonne volonté. Là-bas, à Croisset, dans son grand cabinet à cinq fenêtres, il geignait jour et nuit sur son oeuvre. Sans aucune trêve, sans délassements, sans plaisirs et sans distractions, l'esprit formidablement tendu, il avançait avec une lenteur désespérante, découvrant chaque jour de nouvelles lectures à faire, de nouvelles recherches à entreprendre. Et la phrase aussi le tourmentait, la phrase si concise, si précise, colorée en même temps, qui devait renfermer en deux lignes un volume, en un paragraphe toutes les pensées d'un savant. Il prenait ensemble un lot d'idées de même nature et comme un chimiste préparant un élixir, il les fondait, les mêlait, rejetait les accessoires, simplifiait les principales, et de son formidable creuset sortaient des formules absolues contenant en cinquante mots un système entier de philosophie. Une fois il lui fallut s'arrêter, épuisé, presque découragé, et comme repos il écrivit son délicieux volume intitulé: Trois Contes. Puis il se remit à la besogne. Mais l'oeuvre entreprise était de celles qu'on n'achève point. Un livre pareil mange un homme, car nos forces sont limitées et notre effort ne peut être infini. Flaubert écrivit deux ou trois fois à ses amis: « J'ai peur que la terminaison de l'homme n'arrive avant celle du livre ce serait une belle fin de chapitre. » Ainsi qu'il l'avait écrit, il est tombé, un matin, foudroyé par le travail, comme un Titan trop audacieux qui aurait voulu monter trop haut. Et, puisque je suis dans les comparaisons mythologiques, voici l'image qu'éveille en mon esprit l'histoire de Bouvard et Pécuchet. J'y revois l'antique fable de Sisyphe: ce sont deux Sisyphes modernes et bourgeois qui tentent sans cesse l'escalade de cette montagne de la science, en poussant devant eux cette pierre de la compréhension qui sans cesse roule et retombe. Mais eux, à la fin, haletants, découragés, s'arrêtent, et, tournant le dos à la montagne, se font un siège de leur rocher. 6 avril 1881 LE RESPECT Parmi les maladies constitutionnelles de l'esprit français, le respect est une des plus funestes et des plus invétérées. Aussi quand j'entends des vieilles gens, ces vieilles gens à souvenirs bégayés, à traditions et à idées courtes, répéter en hochant le front: « Le respect s'en va; le respect s'en va! » - je ne puis m'empêcher de penser: « Eh bien, qu'il s'en aille! » Le respect est l'hommage dont nous devrions être le plus avares; c'est au contraire celui que nous prodiguons le plus. Nous respectons à tort et à travers, sans mesure, sans raison, confondant le respect avec la platitude. Aussi, dût-on me traiter de « sapeur de bases » - je veux une fois dire ce que je pense sur toutes les choses que nous respectons, et commencer par une anecdote que la mort du prince Pierre Bonaparte vient de me remettre en mémoire. Il est bien entendu, n'est-ce pas? que tout magistrat doit, jusqu'à la condamnation, respecter le prévenu et le considérer comme innocent. Quelques scandales véritables, dont nous n'avons point perdu le souvenir, nous ont prouvé que les présidents des tribunaux ne comprennent guère cette façon de pratiquer le respect. D'autres agissent tout différemment; et, quand le prévenu est riche, haut placé, puissant, ils le respectent de telle sorte que leur rôle semble se borner à dire: « Prévenu, vous avez raison », comme dans la chanson de Pandore. Le prince Pierre Bonaparte venait de tirer sur Victor Noir ce fameux coup de pistolet dont la balle alla jusqu'au trône. L'opposition, qui saisissait toutes les occasions de manifester (comme c'était, du reste, son droit et son devoir d'opposition), avait organisé une immense procession républicaine vers la tombe de celui dont on faisait un martyr pour les besoins de la cause. Cette mise en scène de l'enterrement avait produit par tout le pays un effet colossal; on en parlait de tous les côtés, et le prince accusé d'assassinat éprouva, comme les autres, le besoin de dire son mot. Il était devant ses juges qui l'interrogeaient; alors, dans un mouvement oratoire, il lâcha cette parole monumentale qui n'eut pas, à beaucoup près, l'immense succès qu'elle méritait: « L'affluence de cette foule désoeuvrée autour du tombeau de cet homme révèle une curiosité malsaine que je blâme!!! » - C'est déjà pas mal - mais ce n'est pas tout. Aussitôt le président enthousiasmé s'écrie: « Le sentiment que vous venez d'exprimer vous honore!!! » Cette fois, il faut tirer l'échelle. Il y a là-dedans de telles profondeurs d'obséquieux respect, d'ineffable désir d'avancement, d'inconsciente considération, que tout commentaire devient mesquin, affaiblit l'effet. « Le sentiment que vous venez d'exprimer vous honore! » Rien n'est beau comme ça. - Cette phrase depuis lors me poursuit, m'obsède, hante mes sommeils; et, comme le barbier du roi Midas, j'éprouvais le besoin de la crier quelque part, avec l'espoir que les roseaux, les roseaux pensants, se la répéteraient l'un à l'autre. « Le sentiment que vous venez d'exprimer vous honore!!! » Nous allons maintenant, si vous le voulez bien, dresser, par ordre alphabétique, une petite liste des choses qu'il est de bon goût de respecter, sous peine d'être considéré comme un goujat, ou comme un gredin, ou simplement comme un cuistre. A tout seigneur tout honneur: l'Académie. - Eh bien! oui, je la respecte, je respecte les gens qui ont encore le courage de s'y présenter. Les plaisanteries sur ce sujet sont usées. L'autorité. - Mais l'autorité n'est instituée que pour faire respecter la loi. Or, comment voulez-vous que je respecte le bâillon qu'on me met sur la bouche? Je crains la loi et je lui obéis sans cesse; mais, la respecter, c'est autre chose. Si j'avais le malheur d'ouvrir, seulement une fois, mais entièrement, le robinet de mes pensées, de dire mon sentiment sur tout et mon mépris libre pour toutes les hypocrisies respectées, pour toutes les bassesses, les friponneries, les saletés, les infamies acceptées, glorifiées, saluées, je serais bien certain de passer trois mois, sinon plus, entre les murs de Sainte- Pélagie. Aussi je me tais. Les cheveux blancs. - C'est un vieux dicton français qu'on doit respect aux cheveux blancs. Est-ce uniquement parce qu'ils sont blancs? Et les vieillards blanchis dans les bagnes, ou simplement dans les établissements de la rue Duphot, méritent-ils notre respect? Respecter un homme uniquement parce qu'il est vieux me paraît un comble assez drôle. Et ceux qui n'ont pas de cheveux du tout, que leur doit-on? La force armée. - Les conquérants. - Les grands généraux. - La puissance exterminatrice. - Autant respecter la petite vérole et le choléra. Les morts. - Le respect des morts est, dit-on, une des délicatesses de Paris. En d'autres pays, au contraire, on traite les morts avec le sans-gêne le plus absolu. Je comprends qu'une infâme crapule gagne en considération à partir du moment où elle crève. Mais le contraire me paraît vrai pour un honnête homme. Et je ne vois pas pourquoi on le respecte davantage dès qu'il n'est plus qu'un corps inanimé où la pourriture a commencé. Les opinions. - « Toute opinion sincère est respectable », prononce M. Prudhomme. L'opinion sincère de -M. le duc de Broglie est-elle respectable pour M. le marquis de Rochefort; et l'opinion sincère de M. le marquis de Rochefort est- elle respectable pour M. le duc de Broglie? De même les opportunistes respectent-ils l'opinion des communeux; les communeux, celle des opportunistes; les orléanistes, celle des bonapartistes, etc.. etc.? La religion de Mgr Freppel est-elle respectable pour M. Littré? Les opinions philosophiques de M. Littré sont-elles respectées par les ultra-religieux? Axiome: Ch