Poésies Diverses Contenant des sujets héroïques, des passions Amoureuses et d'autres matières burlesques et enjouées Par Guillaume Colletet (1598-1659) TABLE DES MATIERES PREFACE POEMES ODES AMOURS DE CLORIS AMOURS DIVERSES AMOURS DE CLAUDINE MESLANGES LE QUATORZAIN BURLESQUE BALLETS TOMBEAUX VERS PIEUX PREFACE preface de l' autheur, mise à l' entrée de ses premieres oeuvres poëtiques. quoy que je te presente un assez juste volume de mes vers, si est ce que je m' estois proposé de te le donner encore plus parfait, et plus ample. Mais comme en cela je n' ay manqué que de loisir, tu dois croire qu' avec un peu plus de temps et de commodité je repareray ce defaut. Tu me l' advouëras possible quelque jour, lors que je te presenteray une seconde partie de mes oeuvres. C' est là que j' espere de te faire voir dans plusieurs pieces nouvelles, et dans des matieres plus solides et plus serieuses, jusques où peut aller la force de mon genie. Ce n' est pas toutesfois qu' en publiant ce livre, je te veuille oster la liberté de juger de moy. Comme il y a icy assez dequoy exercer ta censure, peut-estre y rencontreras-tu quelque chose digne de ton approbation. Je mets en ce noble rang mon poëme epique du triomphe de la paix, ma nuit amoureuse, mes vers lyriques sur la defaite des anglois en l' isle de Ré, le banquet des poëtes, qui a esté imprimé tant de fois, et tant de fois aussi loüé des maistres de l' art, l' ignorance abbatuë, et toutes les autres pieces de plus longue haleine ; non seulement pource que ce sont les dernieres que j' ay composées, mais encore pource qu' elles sont plus capables des grands ornemens de la poësie. Je ne te dis pas cela pour te persuader que je sois un grand poëte. Comme je n' ay pas assez d' esprit pour l' estre, je n' ay pas aussi la vanité de me le dire. Je reconnois ma foiblesse par tout, et je n' aspire point à cette approbation generalle, qui est comme le phoenix en la nature, ou la pierre philosophale dont tous les hommes parlent tant, et que pas un n' a sceu trouver encore. Ceux à mon advis, qui en matiere de poësie avoient plus de droict d' y pretendre, quoy que diversement, tant à cause de la difference de leur style, que des diverses matieres qu' ils ont traittées, estoient Ronsard, et Malherbe ; et cependant nous voyons comme l' on croid qu' ils en soient esloignez. Il y en a tel qui ne croiroit pas estre bon poëte, s' il ne choquoit leurs escrits, ou ne censuroit leurs moeurs. Il y a de l' envie, et de l' ignorance par tout, jusques chez ceux qui sont les plus dignes de pitié, et qui ont le moins d' interest de paroistre sçavans. J' en ay veu qui ne pouvant qu' à peine discerner un sonnet d' avec une elegie, ne laissoient pas toutesfois de nous juger souverainement, et à cause de leurs grands biens et de leur authorité, d' imposer le silence aux autres, cependant que les vrays connoisseurs ne peuvent s' empescher d' en rire sous la cappe, et mesme de les percer de quelque trait d' epigramme satyrique. Quant à moy j' escris pour mon plaisir, et pour le contentement de ceux que j' ayme. Je mets en ce rang tous ceux qui cherissent les muses, qui font cas de leurs favoris, et qui sçavent les secrets de nostre art. Car pour ce qui est des autres, il m' importe peu du mespris, ou de l' estime qu' ils fassent de mes ouvrages. Et veritablement si j' eusse eu des secretaires à gage pour fournir autant de copies de mes vers que l' on en exigeoit de moy, je ne serois pas maintenant dans l' apprehension de troubler ton repos par un si mauvais divertissement. Mais l' advantage que tu peux avoir en cecy, c' est que tu n' as pas à faire à un importun. Si tu fais paroistre le moins du monde que tu sois degousté de ma lecture, ce dégoust me rebutera si bien que je ne me presenteray jamais devant toy qu' avec un desplaisir de t' avoir donné la peine de me lire, et d' en avoir aussi tant pris pour estre leu. Si contre mon esperance, tu me traittes favorablement, et si tu me fais paroistre que tu as trouvé dans mes escrits quelque chose qui te plaise ; sçache que je suis encore en âge, et en estat de mieux faire, et que mon esprit apperçoit encore des lumieres et des perfections au de là de tout ce que je me suis imaginé jusques icy. Si en quelques endroits de ce livre tu rencontres quelques vers qui ne te semblent pas si forts, ny si travaillez que le reste, sçache que ce ne sont que de petites pieces, qui se ressentent de la verdeur de l' âge où je les ay conceuës ; ou que ce sont des poësies que j' ay esté contraint d' accommoder à la portée de ceux pour qui j' ay escrit ; ou finalement que ce sont des mysteres connus à quelques-uns, et que je ne suis pas oblig 2 é de descouvrir aux autres. Aussi comme d' ordinaire il arrive que chacun n' aime les choses qu' autant qu' il les croid aimables, et ne s' en rapporte qu' à la capacité de son esprit, il se pourra faire que ce que tu estimeras le moins passera parmy eux pour quelque chose d' excellent, et de rare. Au pis aller ces petites pieces ne serviront qu' à relever les autres, et à les faire éclatter davantage. Ainsi les meilleurs peintres parmy leurs couleurs vives et delicates en employent de mornes et de sombres, et les appliquent avec des traits plus rudes et plus grossiers. Ils meslent la lumiere aux ombres, et font comme la nature, qui tire le jour du sein des tenebres. Toutes les fleurs de la terre ne sont pas des tulippes, ny des roses ; toutes les parties du ciel, ne sont pas le soleil, ny la lune ; il n' y a guere de beau temps sans nuage, de beau visage sans quelque tache, ny de perfection si accomplie qui n' ait son deffaut. Apres tout, si ces raisons ne sont point capables de te satisfaire, et que tu ne m' excuses pas, je m' excuseray bien moy-mesme. Tu serois bien cruel de persecuter celuy qui ne travaille que pour ton plaisir ; et j' aurois bien changé d' humeur, si je me voulois donner la peine de rendre contens ceux qui tesmoignent de ne le vouloir jamais estre. N' attens pas que j' aille emprunter icy la plume de plusieurs amis, pour me dresser des prefaces, ou des apologies, afin de prevenir tes atteintes, de publier mes louanges, et de me faire passer pour ce que je ne suis pas. Je le pourrois faire aussi facilement que pas un autre, n' estant pas hay de ceux qui en sont les justes distributeurs. Mais ce soin repugne à mon naturel, je suis ennemy du fard, j' aime la simplicité par tout ; et cela jusques au poinct que personne ne me sçauroit si peu loüer en ma presence, qu' il ne lise en mesme temps sur mon visage la honte que j' en ay. Ce que les autres escoutent avec plaisir, je ne le sçaurois entendre qu' avec peine ; et ce qu' ils reçoivent comme un devoir, je ne le reçois que comme une flatterie. Il faut bien faire de plus grands efforts d' esprit, pour meriter de la loüange. De ce grand nombre de poëtes qu' on void en France, je n' en connois que trois ou quatre, qui ayent droict de pretendre à la gloire des lauriers. Je les nommerois icy, n' estoit la crainte que j' ay d' attirer l' envie des autres dessus eux, et leur haine dessus moy. Je voy beaucoup de poësies loüées, mais j' en voy bien peu de loüables. Le peuple est un fort mauvais juge, et si tost que je luy vois approuver quelque chose, j' en appelle devant les sages, qui sont d' un contraire advis. S' il juge bien, c' est par hazard, et non point par raison, puis qu' en effet il est depourveu de ceste partie, qui est celle des bons esprits, et des honnestes gens. Je n' estime pas un homme plus habile, pour voir son nom en la bouche de tout le monde, jusques aux chantres de la samaritaine. Ce qu' ils appellent gloire, je l' appelle infamie. Et s' ils meritent quelque recompense, pour ne point profaner nos sacrez lauriers, il les faut couronner d' un bouchon de cabaret, puis que leurs ouvrages y ont esté conceus, qu' ils n' y ont eu pour livre qu' une bouteille, et pour estude qu' une table, ou qu' un lit. Ils affichent leurs actions par tous les carrefours, et l' air des places publiques ne retentit que du bruit de leurs desbauches. Certes il me semble qu' au lieu de faire trophée de ces deffauts, on les devroit cacher comme des parties du corps que la bien-seance oblige de couvrir. Le public y a de l' interest, les muses en sont scandalisées, et les honnestes gens en sont offensez. Et c' est peut estre d' où provient que ceux qui estoient autrefois les plus estimez, ne sont pas aujourd' huy les plus considerables. On mesure tous les autres à l' aulne de ceux-cy. Et vous n' avez pas si tost dit que c' est un poëte, qu' il semble que ce soit une cervelle demontée, et un esprit evaporé. Chose estrange de la corruption de nostre siecle, à comparaison de la pureté des siecles passez ! Dés qu' un homme avoit merité ce glorieux titre de poëte, on luy decernoit des triomphes publics ; et chascun le loüoit en particulier, comme celuy de qui l' esprit esclairé s' eslevoit au dessus du reste des hommes, et s' approchoit de bien prés de la divinité. On l' appelloit l' interprete des dieux, les delices du ciel, et l' ornement de la terre ; et les roys qui les combloient alors d' honneurs et de presens, ne travailloient pas moins à gaigner leur bien-veillance, qu' à estendre les bornes de leur empire. Aussi est-ce par ce moyen là que leurs vertus sont passées jusques à nostre temps, et que leurs noms sont encore en aussi grand respect parmy nous, qu' ils estoient durant leur vie. Monarques, princes, et grands du monde, c' est en vain que vous faites de belles actions, si vous estes privez de la plus douce recompense qui puisse flatter une ame genereuse. En vain vostre valeur et vostre courage produisent des effets incomparables, si vous n' avez des hommes capables d' en entretenir la posterité, et d' en conserver la memoire dans les fastes du temps. Apres avoir cueilly des lauriers dans le champ de mars, vous les verrez bien-tost seicher, si vous ne les transplantez dans le champ des muses. Il n' y a que les favoris de ces belles deesses, qui puissent dignement cultiver de si divines plantes, et ressusciter ce que la mort tasche d' ensevelir dans un eternel oubly. Favorisez donc leurs veilles, et secondez leurs entreprises. Peut-estre que ce siecle n' est pas si sterile en bons esprits, que vous n' en trouviez enfin quelques-uns qui sçauront bien dire, ce que vous sçavez bien faire. POEMES Desir des champs. Fraisches ombres des bois couronnez de verdure, Que zephire caresse avec un doux murmure, Campagne d' emeraude, et vous tapis de fleurs Que l' aurore embellit des perles de ses pleurs ; Grottes dont le cristal ne s' escoule qu' à peine De peur d' abandonner une si riche veine ; Beaux canaux de qui l' or s' y mire à tous momens, Conques, petits rochers semez de diamans, Sources qui promenez sur l' esmail de ces rives À longs replis d' argent vos ondes fugitives ; Oyseaux, de qui l' azur, et les chants gracieux Charment esgallement et l' oreille et les yeux, Jardins dont les beautez et les herbes naissantes Seront malgré l' hiver à jamais fleurissantes ; Ô silence, ô repos qui me semblez si doux, Delices de mes sens, quand seray-je avec vous ? Si cet heur m' advenoit, vos cavernes recluses Me verroient bien souvent entre les bras des muses ; Là ces divinitez qui sont tout mon soucy, Me feroient des faveurs que je n' ay pas icy ; Elles cherchent l' ombrage et les lieux solitaires, Le silence est amy de leurs sacrez mysteres, Ce n' est rien qu' en secret qu' elles nous font la cour, Elles craignent le monde, et la clarté du jour ; Et leur coeur est si pur, que ces chastes pucelles Auroient honte qu' on vid des hommes avec elles. Là tantost plein d' ardeur je chanterois des vers Qui ne pourroient perir qu' avecque l' univers, Maintenant je verrois dans la glace d' une onde De la terre et du ciel l' image vagabonde ; Tantost j' escouterois mille petits oyseaux Flatter de leurs chansons les nymphes des ruisseaux, Tantost j' irois oüir cette amante esplorée Qui nous fait pasmer d' aise aux despens de Terée ; Tantost je verrois Flore en ses plus beaux habits, Tantost le sein des eaux éclatant de rubis, Tantost j' escouterois les soupirs de Zephyre ; Bref, j' y possederois tout ce que je desire ; Et j' y rendrois enfin mon sort si glorieux, Qu' il n' est homme ny Dieu qui n' en fust envieux. Sainctes flames des coeurs, doux charme de memoire, Qui peignez devant moy l' image de la gloire, Qui d' une vive ardeur eschauffant mes esprits, Me rendez jour et nuict de ses charmes épris ; Si vous avez esté mon unique esperance, Si je n' ay point suivy les pas de l' ignorance, Si vos seules faveurs ont chatoüillé mes sens, Si j' ay tousjours aimé vos plaisirs innocens, Si mesprisant le soin des richesses du monde J' ay puisé mes thresors dans le sein de vostre onde, Si les peuples m' ont veu preferer mille fois L' ombre de vos lauriers aux couronnes des rois, Si je n' ay point hay le vain nom de poete, Muses, octroyez moy le don que je souhaite ; Retirez moy si bien de la ville et du bruit, Que je puisse fuir le monde qui me suit, Et pour me delivrer d' un si fascheux servage, Enlevez moy d' icy dans le sein d' un village. L' hiver. Desja l' hyver herissé de froidure De ces beaux lieux la grace défigure. L' or qui paroit les cheveux de Cerés N' eclatte plus dans le sein des guerets, Toute la terre auparavant si verte D' un voile blanc a la face couverte ; Le ciel n' a plus son visage riant, L' astre du jour pleure en son orient, Triste qu' il est que la nuit obscurcie Dans peu d' espace à sa traitte accourcie, Et que son feu jadis si precieux. Cede à celuy du forgeron des dieux. De leurs cachots tous les vents se départent, Deçà delà les aquilons s' écartent, Et d' un gosier dont le souffle est affreux Luttent sans cesse et se font guerre entr' eux. Si quelque pin sensible à cet outrage À leur effort oppose son feüillage, Pleins de fureur ces invisibles fleaux Battent son tronc, deschirent ses rameaux ; La terre en gronde, et les fleuves en tremblent, Lors les zephirs et les oyseaux s' assemblent, Et dans l' effroy qui les fait taire tous Cherchent un lieu plus tranquille et plus doux. À leur exemple, Alidor, je te prie, Quittons ces champs et leur noire furie, Jusques à tant qu' un air plus adoucy Nous y rameine, et le printemps aussi. Tandis beaux lieux qui fustes mes delices, Plaisans tesmoins de mes gays exercices ; Cheres forests dont les ombrages noirs Me fournissoient de si doux promenoirs, Petits ruisseaux qui ne vous pouviez taire Dans le plaisir de me voir solitaire ; Prez esclattans de diverses couleurs, Qui pour moy seul faisiez naistre des fleurs ; Voix qui du fonds de cette grotte obscure Redis encor mon heureuse advanture, Lors que Cloris dans ses chaudes ferveurs Me prodigua ses plus cheres faveurs ; Et vous ô dieux, vous nymphes bocageres, Chastes bergers, innocentes bergeres, Prestez l' oreille à mes tristes adieux, Je reverray quelque jour ces beaux lieux ; Je vous le jure, et pour preuve eternelle Que je fais voeu de vous estre fidelle, Quoy que Paris en devienne jaloux, Je laisse icy mon coeur avecque vous. L' adieu des champs. Ruisseaux qui sur ces fleurs eternellement vives Promenez le crystal de vos eaux fugitives, Vous antres tenebreux, solitaires deserts, Rochers qui vous perdez dans le vague des airs, Et vous sombres forests, de qui l' horreur sacrée Reconforte les dieux, et les nymphes recrée, Que ce bien me plairoit, et me sembleroit doux, Si je pouvois mourir, et vivre avecque vous ! Mais la rigueur du sort qui me nuit, qui m' outrage, Et qui croid triompher de me voir en servage, Pour me plonger encor dans les soins de la cour Me force de quitter vostre aimable sejour. Chaste soeur du soleil, deesse vagabonde, Qui partages la terre avec l' astre du monde, Deïté tutelaire et des bois et des champs, Si tu te pleus d' oüir la douceur de mes chants, Si tes nymphes fuyant l' embusche du satyre Ont marié leurs voix aux accords de ma lyre ; Si j' ay plus que pas un des hommes immortels De guirlandes de fleurs couronné tes autels, Fayque dans peu de jours ces beaux lieux je revoye, Puis qu' ailleurs je n' ay point de repos ny de joye. Tandis, jusques à tant que mon sort adoucy Me soit plus favorable, et me rameine icy, J' auray tousjours empraint au fond de ma pensée Le portraict bien heureux de ma gloire passée ; Et rien ne me pourra jamais entretenir Que l' eternel objet de vostre souvenir. Adieu donc clairs ruisseaux, adieu sombres rivages, Qui me semblez plus doux plus vous estes sauvages, Adieu vastes deserts, adieu rocs sourcilleux, Adieu parc herissé de chesnes orgueilleux, Adieu sainctes forests de feuilles couronnées Où ma muse a passé de si douces journées, Adieu divinité qui preside en ce lieu, Je vous laisse mon ame en vous disant adieu ; Sçachez que pour aller où le sort me convie, Je perds en vous perdant le repos de ma vie. Ainsi, cher Alidor, mon esprit soupira Lors que de tes deserts le ciel me retira ; Et qu' abandonnant l' or d' un lieu plein d' innocence Je r' entray dans les fers du lieu de ma naissance. Si ma muse est encor l' objet de ton desir, Ces vers te doivent estre un sujet de plaisir ; Mais si tu m' aimes bien, tu ne les sçaurois lire Que mon mal ne te cause un semblable martyre. La nuit amoureuse. Petits globes d' argent, dont la flame connuë, Sort du fonds de la mer pour luire dans la nuë, Flambeaux estincelans, dont les aimables traits Naissent du sein de l' ombre, et l' étouffent apres ; Tenebreuses clartez ; yeux de la nuit obscure, Qui veillez quand tout dort au sein de la nature, Puis que vous estes seuls les fideles témoins De la douce faveur que j' esperois le moins, Et que vostre clarté ne donne plus d' ombrage À l' aimable sujet des plaisirs où je nage ; Astres soyez secrets, et ne publiez pas Que Philis me fait vivre apres tant de trépas. Le monde est bien trompé qui croid que je souspire, Que le feu que je sens soit un feu de martyre ; Qu' amour comme un tyran, et non pas comme un roy, Imprime dans mon coeur les marques de sa loy, Qu' en vain à mon secours sa grandeur je reclame, Qu' un eternel hyver recompense ma flame, Que je sois plus hay lors que j' aime le mieux, Que je sois le rebut de la terre et des cieux, Que mon excez d' amour soit un excez d' audace, Que la mer pour moy seul n' ait jamais de bonace, Et que de la beauté dont mon coeur est épris Je ne recueille enfin que honte et que mépris. Cependant à souhait je l' embrasse et la baise, Et ne me plains de rien, si ce n' est de trop d' aise ; Je beny l' heureux jour qui me rendit amant D' un esprit si parfait et d' un corps si charmant. Je luy voy de l' ardeur autant que j' ay de flame, Je regne dans son coeur comme elle dans mon ame, Et la terre et le ciel, ont selon mes desirs Moins de fleurs et de feux que je n' ay de plaisirs ; Je me voy sur le port affranchy du nauffrage ; Philis se rend à moy si je luy rends hommage ; Et pour comble de biens, je voy que sa douceur Me rend de sa beauté l' unique possesseur. Sur les lys de son sein mollement je repose, Je baise mille fois ses deux levres de rose, J' idolatre sa jouë, et frise ses cheveux, Je les épans en onde, et les reserre en noeuds, Je me pasme aux rayons de ses douces oeillades, Qui guerissent mon corps et mes esprits malades, Alors que flanc à flanc, bouche à bouche pressez, Nous nous récompensons de nos ennuis passez. Mille petits amours, nos folastres complices, Viennent participer à nos cheres delices ; Sur son front de crystal l' un aiguise ses dards, L' un se mesle en sa tresse, et l' autre en ses regards, L' un nous couvre de myrthe, et de fleurs immortelles, L' autre évente nos feux du doux vent de ses aisles. Beaux astres qui voyez tant de ravissemens, Si vous fustes jamais propices aux amans, Tandis que dans le ciel vos clartez font la ronde, Contentez-vous de voir ce que je cache au monde ; Vostre splendeur obscure est plus douce à mes yeux Que les feux éclatans du soleil radieux, Puis qu' il est vray qu' un jour sa lumiere indiscrette Découvrit Cytherée en sa flame secrette, Par tous les mouvemens que donne la pitié, Favorisez un peu nostre ardante amitié, De semblables plaisirs formerent vostre essence, Car ce fut des baisers que vous pristes naissance. Un soir comme j' errois solitaire en ces lieux, Voyant tant de flambeaux espandus dans les cieux, Ce petit Dieu qui range aux loix de son empire Tout ce qui meut au monde, et tout ce qui respire ; Ces astres, me dit-il, qui d' un branle divers Du sein du firmament éclairent l' univers, Doivent à mon pouvoir ce qui les fait paraistre, Et n' auroient point esté sans moy qui les fis naistre. Au temps qu' on n' avoit point encore en ses amours Déguisé son visage et fardé son discours, Que les dieux se plaisoient d' habiter sur la terre, Qu' ils n' avoient point encore élancé le tonnerre, Que le fraisle respect de quelque dignité N' estoit pas le tyran de nostre liberté ; Que le fer ny l' acier n' estoient point en usage, Que les plus hauts sapins n' en craignoient point la rage, Que la possession devançoit le desir, Que la nature estoit la reigle du plaisir, Que le temps ne rendoit aucune flame esteinte, Qu' elle éclattoit par tout et sans honte et sans crainte, Et qu' on n' interrompoit les discours des amans Qu' avecque des baisers et des embrassemens ; En ce temps bien-heureux, Jupiter jeune encore, Affranchy qu' il estoit du soin qui le devore De rendre sa grandeur redoutable aux humains, N' avoit pas pris encor l' Aegide entre ses mains ; Osse, ny Pelion, Briare, ny Typhée N' avoient pas de leur perte embelly son trophée ; Mais comme un jeune enfant sous son pere grison, Il admiroit du ciel la brillante maison, Et tout son entretien, et tout son exercice, Estoient les petits jeux qu' inventoit sa nourrice, Quand il vit par hazard éclatter en ces lieux Je ne sçay quel objet qui luy charma les yeux ; C' estoit une beauté qui servoit à Cybelle, Dés que son oeil la voit il la trouve si belle, Que pour elle son coeur commence à soupirer, Et n' a plus de desirs que pour la desirer ; Soit de jour, soit de nuit, qu' il veille, ou qu' il repose, Il voudroit posseder une si belle chose ; Il ne la connoist pas, mais son coeur en effet Juge par sa douleur du plaisir qu' elle fait. Dans ce ressentiment il aborde son pere, Dont le sceptre fatal tout l' univers tempere ; Lors d' un esprit esmeu, d' une timide voix ; Ô pere, lui dit-il, qu' est-ce donc que je vois, Qui lance dans mon sein tant de pointes de flame, Et passant par mes yeux vient agiter mon ame ? Mon fils, luy respond-il, tourne tes pas ailleurs, Cherche si tu m' en crois d' autres destins meilleurs ; Ce que tu viens de voir, c' est une ombre infidelle, Qui trompe tost ou tard ce qui s' approche d' elle ; Ombre ou non, ce dit-il, plein d' un petit couroux, Jamais pourtant mes yeux n' ont rien veu de si doux, Et mon humeur enfin ne seroit plus si sombre, Si mon corps s' unissoit avec cette belle ombre. Saturne à ce dessein ne pouvant consentir, À force de raisons l' en voulut divertir, Mais sa lente froideur ne pût jamais esteindre Ce violent brasier dont on le voyoit plaindre. Jupiter à son mal cherchant la guerison Prenoit tous ses conseils pour une trahison ; Plus on le destournoit d' aimer ce beau visage, Plus son coeur s' engageoit dans un si doux servage ; Quelque part qu' elle allast il marchoit sur ses pas, Il monstroit son amour comme elle ses appas ; Et fit tant à la fin par sa perseverence Que de cette belle ombre il eut la joüissance. Mais pour rendre eternels les effets de ses yeux, Et les faire admirer des hommes, et des dieux, Autant de doux baisers qu' il cueille dans sa couche Sur les naissantes fleurs d' une si belle bouche, Tout autant il marqua de petits feux luisans Dessus le front des cieux à ses voeux complaisans ; Afin qu' au mesme instant qu' ils commencent leur ronde, Ces belles dont les yeux ravissent tout le monde, Par mille privautez invitent leurs amans À gouster des plaisirs si doux et si charmans ; Aussi dés que vostre oeil ces lumieres contemple, Mortels, faites l' amour par zele, ou par exemple, Le temps vous favorise, et la terre et les cieux ; Puis on ne peut faillir en imitant les dieux. Ainsi me dit l' amour d' une parole affable ; Mais dans l' égarement d' une si belle fable, Je ne m' apperçoy pas que les rais du soleil Donnent desja la fuite aux ombres du sommeil. Je voy ces feux paslir, son éclat les surmonte, Et je me trouve seul qui rougis de leur honte ; Adieu petits flambeaux, je pren congé de vous Jusqu' à tant que cet astre ait pris congé de nous. Pour loyer des beaux vers dont ta muse animée A jusques dans le ciel poussé ma renommée, Que te puis-je donner, Frenicle mon soucy, Favory d' Apollon, et des graces aussi ? Si j' estois agité de l' ardeur qui t' allume, Si le miel comme à toy distilloit de ma plume, Ma plume en ta faveur traceroit des escrits Que chacun jugeroit dignes des grands esprits. Dans les doctes accens d' un fluide langage Mieux que dans un tableau je peindrois ton image, Qui pour toy feroit naistre autant d' adorateurs, Que la France produit de celebres autheurs. Mais puisque tant de bien mon astre me dénie, Que mon style est rampant, que j' ay peu de genie, Je quitte ce travail à qui le fera mieux ; Et voulant t' honorer comme l' on fait les dieux, D' un timide respect, du coeur, de la pensée, Je suy les mouvemens dont mon ame est pressée. Peut-estre un jour le ciel dans un plus grand loisir M' en donnant le pouvoir ainsi que le desir, Réveillera pour toy les fureurs de ma muse, Et me prodiguera le bien qu' il me refuse. Cependant si jamais les faveurs de l' amour Obligerent tes sens à luy faire la cour ; Si les beaux yeux d' Isis dont tu cheris l' empire Ont causé le bonheur que ton ame respire, Souffre le doux transport d' un amant bienheureux, Qui fut autant aimé qu' il estoit amoureux ; Et voyant les plaisirs où son ame se plonge, Dy que les maux d' amour ne sont qu' un doux mensonge ; Et quoy qu' il soit aveugle, et quoy qu' il soit enfant, Qu' il connoist qui l' adore, et le rend triomphant. Les bergers. Heureux troupeau de filles innocentes, Qui sur les bords de ces ondes glissantes D' un coeur content goustez tous les plaisirs Que le destin refuse à mes desirs, Les gais accens de vos dances pressées Tesmoignent bien quelles sont vos pensées. L' ambition ne vous agite pas ; Les vains honneurs sont pour vous sans appas, Et vous coulez une si douce vie, Que le ciel l' aime, et la terre l' envie. Ces eaux vous sont un favorable port, Où pas-un vent n' exerce son effort ; Ces blonds espics sont vos mines dorées, Les diamans dont vous estes parées, Et les parfums qui fardent vostre teint, Ce sont les fleurs donc ce rivage est peint. Le plus grand soin qui vous tienne en haleine, C' est la santé de vos bestes à laine, C' est que vos champs reçoivent leurs façons, Et que la gresle espargne vos moissons. Pourquoy le ciel, à qui je dois mon estre, Loin des citez ne m' a-t' il point fait naistre ? Je gousterois de semblables appas, Mes pieds suivroient les traces de vos pas ; Franc de soucis, libre d' inquietudes, Je me plairois dedans vos solitudes. Dés le matin que l' aube espand ses pleurs, Avecque vous je cueillerois des fleurs ; Quand le soleil à plomb nous envisage Avecque vous je chercherois l' ombrage, Où sur l' esmail de ces beaux tapis vers À vostre chant j' accorderois mes vers. Puis quand ce feu s' esteint au sein de l' onde, Pour ne point voir ce que l' on fait au monde, Je m' en irois surprendre dans ces eaux Quelque naïade au milieu des roseaux ; Ainsi la nuit je ferois ma conqueste, Et tous les jours me seroient jours de feste. Que vostre sort est different du mien ! J' abboye apres l' esperance d' un bien, Pour qui je suë, et pour qui je travaille ; L' ambition me gesne et me tenaille : Je n' eus jamais une heure de loisir Pour savourer une heure de plaisir ; Je me feins gay quand mon deüil est extresme, Et pour autruy je me quitte moy-mesme. Je suy la cour, je caresse les grands, Je fay le sot avec les ignorans, J' estime sage un coeur plein de folie, Je traitte mal celuy qui s' humilie, Je fay d' un vice une haute vertu, Je croy vaillant un qu' on aura battu, Je dis que tel est un maistre en bien dire, Qui sera begue, ou ne sçaura pas lire. Je fais passer pour gentil courtisan Tel qui n' a rien que l' air d' un païsan, Si j' apperçois que d' une ardeur commune Leur main s' employe à bastir ma fortune. Mais c' est me plaindre un peu mal à propos, Et sans raison choquer vostre repos ; Vous ne sçauriez concevoir ces supplices, Vous qui n' avez gousté que des delices ; Joüissez-en jusqu' en vos derniers jours, Et que mes maux n' en troublent point le cours. Adieu trouppeau de filles innocentes, Qui sur les bords de ces ondes glissantes D' un coeur content goustez mille plaisirs Que le destin refuse à mes desirs, Suivez les pas de vos dances pressées, Et me laissez dans mes tristes pensées. Cher Villeneufve, à qui les doctes soeurs Ont à l' envy prodigué leurs douceurs, Gentil esprit, ame la plus polie D' entre tous ceux dont l' amitié me lie ; Reçoy ces vers en eschange de ceux Où ton esprit monstre ce que tu peux, Où tu dépeins ma gloire et ma loüange Des mesmes traits dont tu peindrois un ange. C' estoit ainsi qu' au milieu des ennuis, Tristes enfans du malheur où je suis, J' arraisonnois dans le sein d' un bocage Un gay troupeau de filles de village, Lors que fuyant le trouble des citez Je frequentois les deserts escartez, Où la paix regne avecque le silence, Où tous les maux perdent leur violence, Où tout contente et l' esprit, et les yeux, Où les mortels vivent comme des dieux. Mais, cher amy, laisse là ces bergeres Fouler les fleurs de leurs dances legeres ; Et dans ces vers qui secondent ceux-cy, Voy des bergers les delices aussi. Jeunes bergers, dont la douce naissance Respire l' air d' un siecle d' innocence, Qui ne quittez que bien tard ces beaux lieux Pour vous asseoir dans le throsne des dieux ; Ha ! Que j' estime heureuse vostre vie ! Et que sa fin est bien digne d' envie ! Tout vostre corps au travail endurcy, Se rid du froid, et des chaleurs aussi ; Et la sueur qui parmy vostre ouvrage À petits flots baigne vostre visage, Est une eau d' ange, est un parfum de prix, Que vostre humeur préfere à l' ambre gris. Si vos palais ne sont qu' une cabane, Si vos habits ne brillent point de pane, Si vos festins ne sont point dissolus, Si vous n' oyez la musique des luts ; La peur n' est pas sur vostre front dépeinte, Vous reposez sans danger, et sans crainte, Vous n' estes point l' objet des médisans, Ny le poison n' accourcit point vos ans. L' escornifleur aux griffes de harpie, Par ses discours qui n' ont rien que d' impie, Ne vous rend pas l' esprit plus libertin, L' excés du soir ne vous nuit au matin, L' ambre meslé dans le sel et l' espice Ne vous est pas une alumette au vice ; Et le fredon de nos charmans accords N' amolit pas vos esprits, ny vos corps. Le sort douteux qui preside aux alarmes, Ne vous invite à respandre des larmes, Cazal vous touche autant que Montauban, Autant le ban comme l' arriere-ban ; Et vous n' oyez au lieu d' une trompette, Que le doux son qui part d' une musette. Ces hauts aspects du mouvement des cieux N' exercent point vos esprits, ny vos yeux ; Sans vous courber, ny pallir sur un livre, Vous apprenez de vous seuls à bien vivre. Vous laissez là ces disputes en l' air, Si le tonnerre est premier que l' esclair, Et si Diane esclatte en sa carriere De son feu propre, ou d' une autre lumiere ; Si le soleil est le pere des vents, S' il forme seul les nuages mouvans, Et si le cours de la sage nature, Suit une reigle, ou roule à l' avanture. Aprés qu' hymen vous a mis sous ses noeuds, Qui rendent l' homme heureux, ou mal-heureux, Lors vos ardeurs ne sont point mesprisées, Vos femmes sont de vous seuls embrazées ; Des traicts naïfs animent leurs discours, Qui sont le seau de vos chastes amours. Le trop grand soin de paroistre plus belles Ne corrompt point leurs graces naturelles ; Comme tousjours vos esprits sont constans, Leur teint de rose est égal en tout temps. D' un coeur sans fard, et libre d' artifice, À vostre exemple elles quittent le vice, Elles n' ont point de mauvaises humeurs, Simples d' esprit, comme chastes de moeurs. Estes-vous vieux, vostre foible vieillesse, Leur plaist autant qu' a fait vostre jeunesse. Elles ont part à tous vos longs travaux ; Comme vos biens elles sentent vos maux. Tout leur soucy, c' est de pourvoir leurs filles. Et de regler l' estat de vos familles. Quel plaisir c' est, quand la froide saison Couvre les champs d' une blanche toison, Et que les flots bridez jusqu' à leur source Ne traisnent plus les replis de leur course ! Auprés du feu vous sondez le progrés De vos enfans qui se suivent de prés ; Là chacun d' eux, en guise de couronne, Avec respect vostre chaire environne ; Vous leur monstrez, non pas à discourir, Mais à bien vivre, afin de bien mourir. Et puis passant des choses serieuses Dans le recit des matieres joyeuses, Vous leurs contez comme vos jeunes ans Estoient gaillards, sans estre mal-faisans ; Combien de fois en luttant dans la plaine Vous avez mis vos rivaux hors d' halaine, Pour plaire aux yeux de ce morceau friant, (monstrant au doigt vostre femme en riant ? ) Combien de fois vous avez recouvree Une brebis qui s' estoit esgarée. Bref, par quel art les tygres, et les loups Ont succombé sous l' effort de vos coups, Toutes les fois qu' une aveugle furie Les a conduits dans vostre bergerie. Ainsi, bergers, vous bornez vos desirs À savourer de semblables plaisirs. Mais aussi tost qu' il plaist aux destinées, Dont le fuseau devide vos années, D' en arrester et la trame, et le cours, D' un coeur content vous finissez vos jours, Et vous allez dans le ciel empyrée Gouster des biens d' eternelle durée. Le fleau des procez. Sainctes filles du ciel, muses, trouppe sacrée, Que l' ombre des lauriers et des myrthes recrée, Qui fuyez les citez pour vous entretenir Des mysteres d' un art qui ne doit point finir ; Si Melinte animé d' un genereux courage Sacrifia son coeur aux pieds de vostre image, Si vous luy fistes part de vos doctes leçons, S' il se rendit celebre entre vos nourissons, Et si le remplissant du vent de vostre haleine Vous fistes naistre un Dieu sous une forme humaine ; Pourquoy l' exposez-vous au mal-heureux succés Qui devance et qui suit les troubles d' un procés ? Pourquoy ce monstre éclos dans les flancs de l' envie Traverse-t' il tousjours le repos de sa vie ? Pourquoy loin de l' horreur de vos antres secrets Ne profere-t' il plus que de tristes regrets, Au lieu des gays accens dont la grace immortelle Fit par tout éclatter le beau nom d' Isabelle ? Si vous n' adoucissez l' aigreur de son ennuy, Muses, en le perdant vous perdrez plus que luy ; Vos bois seront deserts, vos antres, vos rivages, Ne seront plus hantez que des bestes sauvages. Tous ces rares esprits qui vous y font la cour N' en rechercheront plus l' agreable sejour. Et comme un bon amy sans l' autre ne peut vivre, Leurs yeux comme leurs coeurs vous fuiront pour le suivre. Car je suis asseuré qu' il leur sera plus doux De pleurer avec luy, que de rire avec vous. Muses, que deviendra l' honneur de vostre empire ? Où sera la douceur que vostre ame respire, Lors que pour contenter vos desirs innocens Vous mariez vos luts à leurs doctes accens ? Un silence eternel remplira vos campagnes, Vos lauriers languiront sur vos hautes montagnes, L' invisible démon qui les tient tousjours vers, N' en couronnera plus ceux qui font de beaux vers ; Vos ruisseaux traisneront plus lentement leur course ; Et ne sortiront plus qu' à regret de leur source. Ô qu' on vivoit heureux dans l' heureux siecle d' or ! Non pource que la gloire estoit le seul thresor, Non pource que Zephir de ses aisles fleuries Se joüoit en tout temps dans le sein des prairies, Non pource que le laict couloit parmy les eaux, Non pource que les loups caressoient les agneaux, Non pource que les fleurs estoient tousjours écloses, Non pource qu' en tous lieux on voyoit toutes choses, Mais pource que tout homme estoit exempt d' ennuy, Et ne se plaisoit pas à tourmenter autruy ; Nos biens estoient alors eternellement nostres, Et contre nos desirs ne passoient point à d' autres. Que ce temps est changé ! Tout ce qu' en nostre main Nous tenons aujourd' huy, nous eschappe demain ; Un chicaneur avare, ainsi qu' une harpie, D' un oeil tousjours au guet nous suit et nous espie, Infecte nostre bien, et n' a point de repos Qu' il ne nous ait enfin devorez jusqu' aux os. Déesses si Themis d' un traict de sa balance Ne réprime l' excés d' une telle insolence, Il nous faudra bien tost tout perdre et tout quitter, Et fuyant ces beaux lieux, d' autres lieux habiter ; Ainsi des peuples nez aux travaux de la guerre, Furent jadis contraints d' abandonner leur terre À de vils moucherons pesle-mesle assemblez, Qui troubloient leur repos, et ravageoient leurs bleds. Muses, ne souffrez pas que de telles atteintes Nous reduisent au poinct de recourir aux plaintes, Et mettez à couvert de la main des voleurs Ceux qui suivent vos pas et portent vos couleurs. Melinte est de ce rang, veillez à sa defence, Ne permettez jamais que personne l' offence, Que l' on pille son bien qu' il vouë à vos autels, Et qu' on esteigne en luy vos brasiers immortels. Ou si c' est une loy d' eternelle durée, Que la felicité n' est jamais asseurée ; Que ce que l' homme appelle un vray contentement, Naisse, et trouve sa fin dans le cours d' un moment ; Que tout soit infecté d' une sale avarice, Et que la vertu cede à l' empire du vice ; Belles nymphes, pourtant ne vous escartez pas, Accompagnez Melinte, illuminez ses pas, Fortifiez son coeur contre ce qui l' outrage, Et rendez son ennuy moindre que son courage. Mais pour le provoquer à vous aimer tousjours, Disposez la justice à luy donner secours ; D' une clarté d' esprit Jupiter l' a pourveuë, Affin de reparer les ombres de sa veuë Vous toucherez son coeur de vos mots gracieux ; Elle a de la raison bien qu' elle n' ait point d' yeux ; Et qui peut mieux fleschir les deïtez supresmes Que les muses qui sont des divinitez mesmes ? Ainsi vous forcerez Melinte à se vanter, Qu' il n' est point d' accident qu' on ne puisse dompter, Pourveu que le support de la grandeur divine Conspire avecque nous sa perte et sa ruine ; Que ceux que vous aimez sont des autres cheris, Qu' il n' est rien de si fort comme vos favoris ; Et qu' en depit de ceux qui les veulent combattre, On les peut esbranler, mais non pas les abbattre. Miseres du temps 1633. Ny la paix, ny l' amour ne sont plus sur la terre ; Si l' on y void des dieux ce sont ceux de la guerre, Qui pour espouvanter la race des mortels, Deschargent leur fureur sur leurs propres autels. Vous diriez que du ciel l' influence fatale Dans tous les corps humains loge une ame brutale, Qu' au lieu de se cherir, et de se soulager, Ils ne naissent icy qu' afin de s' outrager. Icy la rage mesme exerce son empire, On estouffe la voix de celuy qui souspire. L' aveugle ambition veut dominer par tout, Quelque force qu' on ait, la sienne en vient à bout ; Son poison se respand de province, en province ; On void plusieurs tyrans dessous un juste prince ; Petits démons remplis de caprices de vent, Qui nous foulent tant plus qu' ils se vont eslevant, Et qui voudroient tousjours que la clarté du monde Pour couvrir leurs pechez fut couverte de l' onde. Ô siecle déplorable ! ô sort triste et douteux ! Nous tiendras-tu tousjours dans ces liens honteux ? Toutes ces passions, invisibles sereines, Qui nous pipent les sens de mille choses vaines, Feront-elles donc voir quel charme nous surprit ? Serons nous ignorans pour avoir trop d' esprit ? La vertu parmy nous n' est qu' ombre et que fumée, Le vice est le courier de nostre renommée ; Nous mesurons un homme à la reigle du bien, Ou nous faisons du mal, ou nous ne faisons rien. L' amy pour son amy n' a plus qu' un coeur de glace, Il l' estouffe en son sein aussi-tost qu' il l' embrasse, Il ne l' ayma jamais qu' afin de le haïr, Et s' il le flatte encor c' est pour le mieux trahir ; Mais dans quel vain discours est-ce que je m' égare ? Voudrois-je réformer un siecle si barbare ? Alors qu' on vit à Rome, on doit vivre en romain, Et se monstrer cruel à qui n' est pas humain ; Repousser d' un affront le mépris et l' injure, Se monstrer infidelle à quiconque est parjure, Découvrir ses defauts s' il découvre un secret, Se monstrer imprudent comme il est indiscret, Estre peu veritable à qui dit un mensonge, Payer ses visions de la feinte d' un songe, Avoir autant d' orgueil qu' il a de vanité, Et le traitter en fin comme il aura traitté. Plustost que cela soit, ô dieu ! Que tout s' abysme ! La mort me paroist moins horrible que ce crime. Pour moy, que l' on me traitte ainsi que l' on voudra, Le ciel, l' appuy des bons, ma defense prendra, Au moins dedans mes maux j' auray cette allegeance, Que je seray vangé sans user de vengeance. Le mespris des champs. Veux-tu rendre, Damon ton absence eternelle, Et mespriser Paris qui t' aime et qui t' appelle ? Les champs deviendront-ils ton unique soucy, Enfin n' est-il pas temps de retourner icy ? Quand le celeste chien, des traicts de son haleine Faisoit mourir les fleurs que fait naistre la plaine ; Qu' il despoüilloit nos corps de force et de vigueur, Que l' esprit le plus fort ne vivoit qu' en langueur ; J' approuvois que le tien libre d' inquietude, Se relaschast un peu des peines de l' estude ; C' est un soulagement que nous desirons tous, Puis qu' apres le travail le repos est bien doux. Mais tandis qu' Aquilon fait la guerre à Zephyre, Qu' il outrage Pomone, et trouble son empire ; Que tout arbre ennuyé de languir sous son poids, Ne montre au lieu de fruits, que des souches de bois, Que la terre a perdu sa belle robe verte, Que de feüillages secs la campagne est couverte, Et que l' on n' entend plus un million d' oiseaux Accorder leurs chansons au murmure des eaux ; Damon, cherche un sejour plus doux et plus tranquille, Et ne préfere plus la campagne à la ville ; La ville seule est propre à ce noble dessein Que l' exemple d' Arcas t' inspira dans le sein ; Ces deserts qui comme eux te rendent tout champestre, N' ont rien qui contribuë à ce que tu veux estre. Et quand mesme l' hyver de ses affreux climas N' auroit point ramené la neige et les frimas, Et que la terre auroit pour contenter ta veuë Toutes les raretez dont elle estoit pourveuë ; Sans me rien déguiser, cher Damon, respon moy, Qu' auroit-elle apres tout qui fust digne de toy ? Là tu ne pourois voir que quelque humeur bouruë, Que des boeufs accouplez au joug d' une charuë, Que les flancs escorchez des steriles sillons, Que des porcs, et des boucs, des vers, des papillons, Que des limas soüillez d' une bave gluante, Que de mornes estangs pleins de bourbe puante ; Que de noires forests, dont le triste sejour N' est jamais éclairé de la flâme du jour ; Que de simples oiseaux, pipez d' une voix feinte, Que des cerfs fugitifs, l' image de la crainte, Que des sangliers affreux, que des rets décevants, Que des rochers battus de la foudre et des vents, Que de sanglantes fleurs, que de la pouriture, Qu' un dégast general de toute la nature. Là tu n' entendrois rien qu' un sifflement d' oiseaux, Qu' un bruit entre-meslé de chiens et de corbeaux, Que le rustique son d' une fluste inégale, Que l' accent enroüé d' une vaine cigale, Que le cry des grillons, que le chant des hiboux, Qu' un meuglement de boeufs, qu' un hurlement de loups, Que le bourdonnement d' une ruche sauvage, Et que les sots discours d' un homme de village. Damon, ne pense point que la reyne des arts, Dont nous suivons tous deux les nobles estandars, Ait jamais pris plaisir à des choses si viles ; Elle n' a rien aimé que la pompe des villes ; Elle a laissé les bois pour loger les serpens, Pour le trouppeau lascif des faunes et des pans, Et pour l' infame Dieu, dont la nature prompte Ne rend que les deserts complices de sa honte. Je sçay que tu diras que le plus beau des dieux Quitta jadis le ciel pour habiter ces lieux, Lors que pour obeïr aux volontez d' Admette Il se voulut charger du faix d' une houlette. Que le grand Juppiter, ce roy des immortels, À qui l' antiquité dédia tant d' autels, Suivant les mouvemens des desirs de son ame, Abandonna son throsne estincelant de flâme ; Et que bruslant d' amour, ou boüillant de couroux, Il dérida son front, et vint rire avec nous. Il est vray, cher Damon, la chose est avenuë, Et cette verité ne m' est que trop connuë ? Mais de grace, dy moy, quand ce roy des flambeaux, Comme un simple pasteur conduisoit les troupeaux, Quel estoit son maintien ? Quel estoit son langage ? Tout le corps luy trembloit de son peu de courage, La crainte qu' il avoit de recevoir affront, D' une morne couleur luy pallissoit le front ; Son teint estoit haslé, sa beauté sans seconde N' avoit plus cet éclat qui le fait luire au monde. La fange herissoit l' or de ses blonds cheveux, Son front ne brilloit plus d' un million de feux ; Et sa stupidité se monstra telle en somme, Que de Dieu qu' il estoit, on le crût moins qu' un homme. Aussi combien de fois sa soeur, dont la clarté De ses rayons d' argent perce l' obscurité, Le voyant occupé dans ce lasche exercice, Rougist-elle pour luy, maudit-elle son vice ? Et la honte qu' elle eut de son aveuglement Causa dans la nature un tel déreglement, Que les hommes plaignant cette perte commune, Accusoient le soleil d' avoir tué la lune. Je te l' avouë aussi, que le plus grand des dieux Abandonna le ciel pour habiter ces lieux, Lors que dessous la peau d' un bouc, et d' un satyre, Il voulut appaiser son amoureux martyre, Et que d' un coeur brutal les nymphes il força De contenter l' ardeur du feu qui le pressa. Mais, ô l' estrange effet de sa fureur extréme ! Qu' il se monstroit alors dissemblable à luy-méme ! Au lieu d' estre servy comme une deïté Qui porte dans ses mains un sceptre redouté, Qui d' un doigt eternel traça les loix du monde, Et tira du chaos, le ciel, la terre, et l' onde ; L' infame passion dont il estoit épris Le rendit un sujet de haine et de mépris. Si le sejour des champs est froid et sans amorce, S' il ravit au soleil sa lumiere et sa force, Si les bois couronnez d' une fraisle verdeur Priverent Jupiter de gloire et de splendeur, Qu' attens-tu de ces lieux ? Croy, si tu les habites, Qu' ils terniront aussi ta gloire et tes mérites. Ne te propose pas ces antiques romains, Qui faisoient vanité de soumettre leurs mains Au soin lasche et poltron de cultiver des herbes, De couronner un coutre, et d' amasser des gerbes ; Cet employ ne convient qu' à ce peuple grossier Dont le corps est de fer, et dont l' ame est d' acier ; Puis ce temps-là n' est plus, les siecles où nous sommes N' ont rien qui se raporte à ceux des premiers hommes ; Ceux là parmy l' horreur de leurs actes sanglans Assouvissoient leur faim de pommes, et de glans, Et les fades surjons des ondes fugitives Faisoient mourir leur soif dans des sources d'eaux vives. Mais pour nous que le ciel traitte plus dignement, Nous sustentons nos corps de ce noble aliment Dont Cerés obligea la nature mortelle, Et qui pour nostre bien tous les ans renouvelle ; Nous savourons le jus d' un sep delicieux, Le paradis du goust, aussi bien que des yeux ; Qui réveille nos sens, et qui les purifie, Qui dissipe nos soins, et qui nous fortifie ; De sorte qu' évitant les traces de leurs pas, Nous cherchons nostre honneur où le leur n' estoit pas ; Et devons-nous souffrir que leur vieille rudesse Triomphe injustement de nostre politesse ? Ah ! Que ce grand esprit que le mince conceut, Et qu' apres son trespas Parthenope receut, Sçavoit bien mesnager les plaisirs de la vie, S' acquerir de l' honneur, et surmonter l' envie ! Quoy qu' il ne s' entretint que de ces deïtez Qui vivent dans l' horreur des antres escartez, Que les bois, les bergers, la nymphe, et le satyre, Exerçassent tousjours sa musette, ou sa lyre ; Cette grande cité, ce chef de l' univers, Ne resonnoit pourtant que le bruit de ses vers ; Les superbes palais de la rive latine Estoient l' heureux sejour de sa muse divine. C' est là qu' il aimoit mieux enfler ses chalumeaux, Que sous l' ombrage noir des steriles ormeaux ; La faveur de son prince animoit son audace, Il préferoit sa table aux sources de Parnasse, Et laissant Apollon dans ses antres secrets, Auguste estoit le dieu qu' il voyoit de plus prés ; C' estoit là qu' il traçoit les loix du labourage, Mais tout autre que luy les mettoit en usage. Damon, suy son exemple, advance ton retour, Préfere à tes deserts l' éclat de nostre cour ; Tu verras dans Paris le ministre d' un prince, Dont le coeur est plus grand que ta vaste province ; Il aime les esprits qui ressemblent au tien, Il leur fait de l' honneur, il leur donne du bien ; Et quoy que ta vertu soit grande et peu commune ; Il le rendra pourtant moindre que ta fortune. Vien donc, mon cher Damon, vien promptement icy, Cerilas t' en conjure, et ton Philandre aussi ; Philandre dont l' esprit heureusement assemble : L' adresse, le courage, et la doctrine ensemble. Regarde quel honneur il s' acquiert parmy nous, Et comme son merite est agreable à tous, Suy ce grand ornement des heros de ta race ; Et t' échauffant le coeur d' une nouvelle audace, Dy que le bruit du louvre, et l' entretien des rois, Vallent bien le silence, et l' echo de tes bois. Le malheur des poetes. Caprice. Ennuyé du travail d' une penible estude, Je conduisis mes pas dans une solitude, Où d' un vague ruisseau le crystal se respand Dans le sein d' une plaine à longs plis de serpent, Où Flore se promeine, où Zephire s' égaye Dans le feüillage épais d' une blonde saussaye, Où l' onde tousjours claire, et les prez tousjours vers Font de l' émail des fleurs des passemens divers, Où nature a rendu la campagne pourveuë De toutes les beautez qui contentent la veuë. Là les larmes aux yeux, et le coeur plein d' ennuy, De voir que sur Parnasse on a si peu d' appuy ; Quoy, disois-je, faut-il qu' un si noble exercice Qu' un acte de vertu porte le nom d' un vice ? Que ce qui fut jadis les delices des dieux, Déplaise à nostre siecle, et luy soit odieux ? Hé quoy ! Muses, faut-il dés qu' on vous fait hommage Qu' on perde en mesme temps la qualité de sage ? Vos autels sont à bas, vos temples démolis, Et vos premiers honneurs sont presque ensevelis. Les poëtes ont beau s' élever dans les nuës, Réveler icy bas des choses inconnuës, Esclairer les mortels d' un feu venu des cieux, Et leur communiquer le langage des dieux, Marquer les vicieux d' un trait de couleur noire, Honorer la vertu, faire esclatter sa gloire, Affranchir du tombeau ceux que la parque prit, S' ils meritent de vivre encore en nostre esprit, Haïr la vanité d' une injuste loüange, Et mener une vie aussi pure qu' un ange ; Leur destin n' en est pas plus doux ni plus heureux, Ils font pour tout le monde, et ne font rien pour eux. Tousjours la pauvreté leur denonce la guerre, Elle les persecute et par mer et par terre, Elle marque leur sort d' un funeste compas ; Et pour un peu de bruit que les autres n' ont pas, Elle ne les repaist que de vaine fumée, Et leur muse en effet est tousjours affamée. Ainsi je me plaignois de ce siecle pervers, Honteux d' avoir sans fruit composé tant de vers ; D' avoir plus estimé les bords d' une fontaine, Que les riches palais des rives de la Seine ; D' avoir moins frequenté des hommes, que des dieux, Quand l' ombre de Malherbe apparut à mes yeux. Son pied foible et tremblant guidoit ses pas timides, Son visage estoit pasle, et tout couppé de rides, Son front se herissoit de sourcis renfrongnez, Ses yeux estoient hagards, ses cheveux mal peignez, Sa langue beguayoit, et cette vaine idole Troubla ma solitude avec cette parole. C' est en vain, Colletet, dit-il, que tu te plains, Tu dois estre asseuré des choses que tu crains. Ceux qui suivent les pas de ces neuf belles fées, Dont la flâme rendit tes veines eschauffées, Perdent leur propre bien, au lieu d' en acquerir, Ils meurent tous les jours, de crainte de mourir ; Et sans en rechercher un autre tesmoignage, Contemple seulement la suite de mon âge. Tu sçais combien ma muse eut de bruit autresfois, De quelles fleurs j' ornay les couronnes des rois, Et de quelle douceur je charmay les oreilles Qui se pleurent d' oüir mes chansons nompareilles ; Enfin de tant d' honneur je n' ay rien remporté Qu' un regret eternel d' avoir si bien chanté. Je suis mort accablé du poids de cent affaires, Privé le plus souvent des choses necessaires ; La fortune fatale à me tourner le dos, Ne travailloit à rien qu' à troubler mon repos. Il sembloit que le ciel ne prolongeast ma vie, Qu' afin de m' exposer davantage à l' envie, Et me faire sentir jusques au monument, Que l' âge le plus long n' est qu' un plus long tourment. Pendant les longs replis des fuittes retournées Qui devidoient le cours de mes vieilles années, Je ne goustay jamais qu' absinthe ny que fiel, J' esprouvois tous les jours quelque injure du ciel ; Les plus grands m' abusoient de leurs vaines promesses, Les petits me dressoient des embusches traistresses, Ils cherchoient dans ma mort de notables profits ; Et la rage du sort esclatta sur mon fils, Lors que de deux tyrans la surprise infidelle Arresta de ses jours la course naturelle. Sous ce fascheux destin je nasquis en ces lieux ; Tant il est arresté dans le conseil des dieux, Que tousjours le malheur suivra la poësie ; Qu' elle aura pour tout bien une lyre moisie, Et qu' on verra par tout l' ignorant triompher ; Pitoyables effets de ce siecle de fer ! Si tu veux, Colletet, apprendre d' où procede La cause de ce mal qui n' a point de remede ; Escoute ce discours qui contient verité, Et le resigne apres à la posterité, Afin que le recit d' une telle advanture Passe de temps en temps à la race future. C' estoit, en la saison que regnent les zephirs, Que le ciel a le front couronné de saphirs, Qu' amour de qui l' ardeur anime toutes choses, Fait naistre sous nos pas les oeillets et les roses, Que les arbres couverts de fueillages mouvans Semblent prester l' oreille au langage des vents, Que les ruisseaux trainant leurs carrieres humides Flattent d' un doux babil les belles nereïdes ; Lors que dedans le sein d' un desert escarté Je vis devant mes yeux luire l' eternité. Un laurier s' enlaçoit, pour marque de conqueste, Parmy les rayons d' or qui brilloient sur sa teste ; La fraischeur de son teint n' avoit rien de pareil, La clarté de ses yeux faisoit honte au soleil ; Sa bouche respandoit un parfum desirable, Qui flattoit sa jeunesse éclattante et durable ; Elle forçoit le temps d' obeïr à sa loy, Comme un peuple obeït à celle de son roy Sa voix seule regloit le cours de la nature ; Une boule d' acier pendoit à sa ceinture, Où de rares secrets parurent à mes yeux, Futur estonnement des hommes curieux. Là je leus tous les noms des poëtes du monde ; Et dans les durs replis de cette boule ronde, Je vis ces mots gravez en langages divers ; Procez de la fortune, et du prince des vers. Plus bas estoit escrit ; depuis que la fortune, Qui change de visage aussi bien que la lune, Qui caresse les fous, et les sages destruit, Qui préfere au soleil les ombres de la nuit, Eut couronné Battus de ces branches disertes Qui font fleurir les noms parmi leurs feüilles vertes ; Apollon tesmoigna le desplaisir qu' il eut, Il en quitta Parnasse, il en rompit son lut ; Et sa trouppe affligée, en ces dures alarmes, Fit des eaux d' Hypocrene, un deluge de larmes. Vénus se souvenant que cet astre du jour Avoit terny sa gloire esclairant son amour ; Lors qu' appaisant l' ardeur de sa flâme attisée, Il la rendit au ciel un sujet de risée, Observe tous les pas de ce dieu couroucé, Et feignant d' oublier ce qui s' estoit passé, Luy remet dans l' esprit la fille de Penée ; Souffriras-tu, grand dieu, qu' elle soit prophanée ? Qu' un ignorant, dit-elle, ombrage ses cheveux De ce qui fut jadis le sujet de tes voeux ? Perfide, sçachant bien que tousjours dans le monde La justice le perd où la richesse abonde ; À ces mots Apollon se met à souspirer, Et boüillant de fureur ; puis-je donc endurer Qu' on abuse, dit-il, des graces de mon ange ? Dieux ! Vous avez beau faire, il faut que je me vange. Quoy que vous machiniez, je feray bien-tost voir Que la fortune est foible, au prix de mon pouvoir. Non cet esprit brutal, cette pesante masse Que mes traits ont chassé des rives de Parnasse, Ne se vantera pas que mes fueillages vers, Qui ne furent jamais que le prix des beaux vers, Servent de recompense à des rimes si basses, Que le ciel desavouë, aussi bien que les graces. Mon coeur est genereux, et faut-il que mon front, Qui brille de splendeur, rougisse d' un affront ? Il cite apres ce mot la fortune elle mesme Devant le tribunal du monarque supresme ; Estimant que sa cause auroit un bon succés, Mais enfin la fortune eut le gain du procés. Ce differend s' esmût quand la fille d' Acrise Contraignit Jupiter d' engager sa franchise, La nymphe estoit recluse au plus creux d' une tour ; Où l' air n' entroit qu' à peine, aussi bien que le jour. Quoy que dist Jupiter, il avoit beau se plaindre, Il aspiroit plus haut qu' il ne pouvoit atteindre ; Les mortels ennuyez de fleschir sous sa loy, Le croyoient un tyran, plustost qu' un juste roy. Sa prodigalité, sa débauche passée, Et-ce que peut produire une amour insensée, Avoient tout consommé le reste de son bien ; Luy qui posseda tout, ne possedoit plus rien. Helas ! Combien de fois pour assouvir sa rage, Avoit-il mis son sceptre, et sa couronne en gage ? Combien pour Danaé voulu vendre les cieux, N' aimant plus d' autre ciel que celuy de ses yeux ! Combien succomba-t' il sous de grosses usures ! Aussi prit-il si mal son temps et ses mesures, Que s' estant descrié, Saturne l' interdit, Et ne sceut plus trouver un denier de credit. Jupiter indigné de ce cruel outrage, Change aussi-tost d' habit, de poil, et de langage, Puis s' estant resolu de tromper les plus fins, Et détrousser les dieux dessus les grands chemins, Il vient, et va par tout, et jamais ne sejourne ; À peine est-il party d' un lieu qu' il y retourne ; Il a des pieds de laine, et ne fait point de bruit ; Il ne dort que le jour, ne veille que la nuit ; Il se glisse aux endroits des nuages plus sombres, Et ses larcins n' ont plus pour témoins que les ombres, Et comme il sceut fort mal ses thresors dépenser, Par de pires moyens il en veut amasser. Mais voyant à la fin qu' avecque ses finesses Il n' acquerroit jamais de notables richesses, Et que sans beaucoup d' or son esprit ne pourroit Captiver la beauté que son ame adoroit ; Qu' il languiroit si bien, que sa peine cruelle Deviendroit comme luy de nature immortelle ; Il aborde Mercure, et le tirant à part, Implore en souspirant le secours de son art. Ô le plus advisé de tout ce que nous sommes, Cher ministre des dieux, cher confident des hommes, Tu connois mon amour, et ma necessité, Mon fils, retire-moy de cette extremité, Fends les vagues détours de la voûte azurée, Va te saisir là-bas d' une toison dorée. Toy qui fais tous les jours des miracles nouveaux, Enchante ces serpens, enchante ces taureaux, Dont l' oeil armé de flâme, et dont l' horrible creste M' empeschent de ravir cette riche conqueste. Si tu le fais, amour fléchira sous ma loy, Et la necessité s' écartera de moy. À peine a-t' il parlé, que Mercure s' envole, Ainsi qu' un trait de feu, dans les pleines d' Aeole, Si bien qu' en un moment il s' approche des lieux Qui gardent le thresor du monarque des dieux. Là comme il s' apprestoit de réduire en pratique Les effets merveilleux de sa verge magique, Cybele l' apperçoit, elle dont les regards D' icy jusques au ciel veillent de toutes parts ; Elle apprend son dessein, le conte à la fortune, Qu' elle aimoit d' une ardeur qui n' étoit pas commune. Enfin, dit cette aveugle, en dépit d' Apollon, Et malgré le troupeau de son double vallon, Je rendray de Battus la gloire incomparable ; Il ne m' importe pas qu' elle soit si durable, Pourveu qu' outre l' honneur, il gouste le plaisir De voir tout succeder au gré de son desir ; Et qu' ayant peu d' esprit, il ait assez de ruse Pour dérober le prix aux enfans de la muse. À ce mot elle rid, et tourne sans compas Ce globe vagabond qui roule sous ses pas ; Puis s' eslevant en l' air sur ses aisles dorées, Elle prend son essor aux voûtes empirées. À son heureux abord tout fléchit dans les cieux, Tout révere l' éclat de son front radieux, Elle escarte le soin, dissipe la tristesse, Et chacun sent en soy des pointes d' allegresse. Jupiter qui la void, d' un regard adoucy Sent dérider son front, et charmer son soucy ; Et dans ce doux transport dont son coeur fut la proye, Il oüit ce discours qui fit naistre sa joye. Puissante deïté, dont le sacré pouvoir Tient la terre et le ciel dans l' ordre du devoir ; Je ne sçaurois souffrir que ton ame souspire, Sans adoucir l' aigreur de ton cuisant martire. Voila dequoy, dit-elle, ô monarque vainqueur ! Contenter ces desirs qui te rongent le coeur ; Reçoy ces larmes d' or, dont la force est fatale, Plus que le trait qui part de la main de Cephale ; Elles ont plus d' effet qu' une simple toison ; Elles peuvent ouvrir une obscure prison ; Et pour te dire tout, c' est par cette richesse Que tu dois triompher du coeur de ta maistresse. Jupiter ébloüy de l' éclat de cet or, Rend grace à la fortune, et reçoit ce thresor ; Puis jure par le styx, serment irrevocable, Que sa divinité luy seroit favorable, Qu' il aimeroit sa gloire, et seroit son appuy, Que qui l' attaqueroit, s' attaqueroit à luy ; Et dans cette fureur dont son ame boüillonne, Il jugea le procés du beau fils de Latonne, Qui ressentit bien-tost sur ses doubles sommets Que le serment des dieux ne se fausse jamais. La fortune depuis la vertu décredite ; Quiconque a le plus d' or, a le plus de mérite ; Elle pare de myrthe, elle orne de lauriers, Les coeurs les moins amans les fronts les moins guerriers ; Mais sur tout elle nuit aux plus doctes poëtes ; Et s' opposant tousjours à ces ames parfaites, De qui les noms fameux remplissent l' univers, Elle rend leur malheur plus connu que leurs vers. Ainsi l' homme qui suit les ondes du Parnasse, Vogue sur une mer qui n' a point de bonace, Qui n' a que des escueils, des bancs, et des rochers, Pour engloutir enfin les plus hardis nochers ; Et plus on a d' esprit, d' adresse, et de courage, Plustost est-t' on sur elle accablé de l' orage. Toy qui crois que ma muse est la fille des dieux, Et que tous ses thresors sont descendus des cieux ; Conrart, dont la vertu digne d' avoir un temple Sert aux parfaits amis de miroir, et d' exemple ; Si mes productions ont pouvoir sur le temps, Puis que tu m' as aimé dés mes plus jeunes ans, Et que j' ay reconnu ton amitié fidelle, J' en veux rendre en ces vers la memoire eternelle. Le retour de Cloris. Bergerie. Le ciel n' est plus contraire à mes justes souhaits, Il exauce à la fin tous les voeux que j' ay faits ; Cloris est revenuë, et la voyant si belle, Je voy tous mes plaisirs revenus avec elle. Autant que la rosée est agreable aux fleurs, Et qu' un zephyre est doux dans les aspres chaleurs, Autant, mon cher soucy, ton regard me contente, Et je suis bien payé d' une si longue attente. Loin de toy je trainois mes beaux jours en langueur, Mon ame estoit sans force, et mon corps sans vigueur ; Une heure me sembloit une longue journée, Et le jour le plus court me duroit une année. Le plus beau lieu m' estoit un sejour sans appas, Et la plus douce vie un funeste trespas. Aussi soit que la nuit dans un nuage sombre Ensevelist les corps, et ne laissast que l' ombre ; Soit que l' astre du jour dans l' éclat de ses rais Fist un bocage d' or de ces vertes forests, La lune et le soleil me rencontroient sans cesse, Les yeux chargez de pleurs, le coeur plein de tristesse Mais je n' estois pas seul qui me plaignois ainsi, Echo ne resonnoit que mes plaintes aussi. Ce liquide crystal où se mirent ces plaines, D' un bruit entrecoupé murmuroit de mes peines. Ces pins ne s' élevoient jusques au firmament, Que pour luy reprocher l' excés de mon tourment ; Ce rossignol touché d' un si cruel outrage, En un cry de corbeau changeoit son doux ramage ; Damon ne trouvoit plus dans ces deserts fleuris Dequoy parer le sein de sa chere Doris ; Mes brebis languissoient, et toutes desolées, Estonnoient de leurs cris ces monts et ces vallées ; Lors comme elles sensible aux traits de la pitié, Leur douleur augmentoit la mienne de moitié. Mais maintenant, Cloris, qu' un astre favorable Me rend autant heureux que j' estois miserable, Que je suis esclairé des flâmes de tes yeux, Je voy rire la terre aussi bien que les cieux ; Echo ne gronde plus dans ces roches desertes, Ces eaux roulent sans bruit dans ces campagnes vertes ; Zephyre donne une ame aux feüilles de ces bois, Et pour dire ta gloire en fait autant de vois ; Philomele a quitté sa plainte continuë, Et de ses gays accens chante ta bien venuë. Ces fruits qui jaunissoient dans ce commun malheur, Deviennent rouges d' aise, et n' ont plus de pâleur ; Ces jardins ont repris leur aimable peinture, Et c' est pour toy que l' art y farde la nature ; Ces fleurs prennent plaisir à naistre sous tes pas, Et leur suc est confit avecque tant d' appas, Que mes brebis n' ont plus d' autre soin que de paistre, Et d' égaler leur joye à celle de leur maistre. Mais où m' emporte l' air de tant de vains discours ? Inviolable objet de mes cheres amours, Au lieu de te flatter, je crains de te déplaire, Quand le coeur est content, la bouche se doit taire ; Laissons cajoller ceux qui sçavent l' art d' aimer, Et goustons des plaisirs qu' on ne peut exprimer. Approche-toy, Cloris, souffre que je te baise, Jette une goutte d' eau dans l' ardeur de ma braise ; Si tu m' as fait mourir dans un éloignement, Fay-moy ressusciter dans un embrassement ; Quitte cette pudeur dont l' excés te surmonte, Laisse faire à l' amour, il efface la honte, Il sçait calmer ce trouble, et ces émotions, Il confond ce qui nuit aux belles passions, Et nous faisant gouster ses délices supresmes, Il nous rend comme luy des divinitez mesmes. Parmy tant de douceurs coulons nostre printemps, Nous serons bienheureux quand nous serons contens ; Commençons de bonne heure à suivre Cytherée, Nos plaisirs en seront de plus longue durée. Pour moy, je te promets de ne point t' éloigner, Cloris, je me veux perdre, afin de te gagner. Soit qu' il te plaise aller sur ces croupes chenuës, Je te suivray par tout jusqu' au dessus des nuës ; Soit que ton pied te guide au fond de ces deserts, Je t' accompagneray jusques dans les enfers ; Lieux qui cesseroient d' estre un sejour miserable, S' ils estoient éclairez de ta flâme adorable. Soit qu' il te plaise encore autre part habiter, Je quitteray ces lieux pour ne te point quitter ; Je joindray mes trouppeaux à ta trouppe cherie, Par tout où tu seras, sera ma bergerie. Mais afin qu' entre nous nostre sort soit égal, Fay-moy part de ton bien, fay moy part de ton mal ; Fay quand la mort viendra nostre amitié dissoudre, Qu' un méme trait nous tuë, et nous reduise en poudre ; Et comme amour brusla nos coeurs d' un seul flambeau, Qu' un mesme lit nous serve à tous deux de tombeau. Naudé, qui dans ces vers que ma muse t' envoye, Verras des mouvemens de tristesse et de joye, Croy qu' un dieu nous traça certe loy de sa main, Que tel rid aujourd' huy, qui pleurera demain ; Et que tout au rebours, tel aujourd' huy souspire, Qui peut-estre demain se pasmera de rire. Mais quoiqu' amour m' envoye, espere tost ou tard, Ô mon fidelle amy, que je t' en feray part ; Et dans ce juste soin qui m' agite et me presse, Tu croiras que je t' aime autant que ma maistresse. Au lecteur serieux. Elegie I. Toy qui dans ces erreurs de ma folle jeunesse Verras souvent ces mots d' amour, et de maitresse, Tesmoigne que ton coeur, sensible à la pitié, Me porte peu d' envie, et beaucoup d' amitié ; Exempte mes escrits de ce funeste orage Que ta censure espand sur un nouvel ouvrage, Puis que j' affecte moins dans ces vers langoureux Le titre de sçavant, que le nom d' amoureux. Si tu te sens piqué, dans ce qu' on te propose, Du genereux desir d' apprendre quelque chose, Qui soit recommandable, ou pour sa nouveauté, Ou pour le sainct respect de son antiquité ; Consulte au lieu de moy ces illustres poëtes, Ces truchemens du ciel, ces divins interpretes, Dont les nobles tresors se peuvent desirer, Mais qu' avecque raison l' on ne peut esperer. Il me suffit pour moy, si je sçay bien dépeindre, L' agreable tourment qui m' oblige à me plaindre ; Un amant qui se voit en proye à la douleur, Ne sçauroit s' empescher de pleurer son malheur. Un jour lors que le temps, qui change toutes choses, Et qui fait succeder les espines aux roses, Meslera mon poil brun d' un meslange de blanc, Et que je n' auray plus aux veines tant de sang, Tant de feu dans le coeur, tant de desirs dans l' ame, Ny tant de passion pour les yeux d' une dame ; Alors pour contenter les esprits curieux, Je n' escriray plus rien qui ne soit serieux ; Je diray les secrets de la sage nature, Et du vaste univers la noble architecture ; J' escriray d' où provient le tonnerre et l' esclair, Et tout ce qui s' engendre aux regions de l' air ; Je prouveray des cieux le concert harmonique, La course du soleil en sa carriere oblique ; Je diray de ce tout les premiers fondemens, Les quatre simples corps, qui sont nos elemens ; Et puis jettant apres un regard sur moy-mesme, J' accuseray l' erreur de ma folie extréme ; Je me riray du monde, et de sa vanité, Qui cherche dans la mort une immortalité ; Et franc des passions que la gloire nous livre, Mon exemple apprendra tout le monde à bien vivre. Mais puis qu' amour me tient sous le joug de sa loy, Qu' il se sert de Cloris pour triompher de moy, Je ne veux employer mes peines et mes veilles, Qu' à chanter ses beautez qui n' ont point de pareilles, Qu' à dire le pouvoir des flesches de ce dieu, Qui le font redouter en tout temps, en tout lieu, Et qu' à pleurer mon mal, mais d' une telle sorte, Que tout pleure avec moy le mal que je supporte. Ô vous, à qui ce dieu remply de cruauté, Voulut ravir le coeur avec la liberté, Qui mettez vostre gloire à servir une belle Avecque plus d' amour, quand elle est plus cruelle, Suivez tousjours les loix que l' âge vous prescrit, Et ne feignez jamais d' assouvir vostre esprit De ce qui peut flatter une ame genereuse ; Aimez, si vostre humeur se plaist d' estre amoureuse ; Tous les contentemens se suivent tour à tour, La jeunesse n' a rien de si doux que l' amour, Comme les vieilles gens n' ont rien qui les contente Au prix de la liqueur d' une divine plante. La nature se plaist dans la diversité, Le printemps suit l' hyver, l' autonne suit l' esté ; Tel estoit languissant, et foible en son enfance, Qui soustient son païs, et luy sert de defense ; Tel aura vaillamment aujourd' huy combatu, Que l' on verra demain sous un autre abbatu ; Tel enfin sera propre à conduire une armée, Et repousser l' effort d' une ville opprimée, Qui sentant affoiblir son pouvoir nompareil, Ne sera plus le bras, mais le chef du conseil. Enfin, quoy qu' on en die, et quoy qu' il en arrive, Il faut gouster les biens dont l' ignorant se prive, De crainte qu' estant vieux, impotens, et perclus, On veüille vivre alors qu' on ne le pourra plus. L' amour de Neree. Elegie II. Monarque souverain de toutes choses nées, Qui selon ton vouloir regles nos destinées, Lumiere des esprits, delices des humains, Qui tiens leurs libertez captives dans tes mains ; Saincte divinité, dont j' adore l' empire ; Amour, puissant démon de joye, et de martyre, Faut-il que ton couroux s' allume contre moy ? Que l' on me voye encore esclave de ta loy ? Et que de tes ardeurs ma jeunesse eschauffée, Te serve encore un coup de gloire et de trophée ? J' estois comme un soldat, qui parmy les hazars A passé sa jeunesse à la suite de Mars, Signalé son courage au milieu des alarmes, Et cent fois mis sa vie à la mercy des armes ; Lors que son poil blanchit sur l' arriere-saison, Content il se retire au sein de sa maison, Où goustant le repos dont son ame est ravie, Il entretient chacun des beaux faits de sa vie. Ainsi vivant sans peine, et libre des liens, Dont le cruel amour emprisonne les siens, Je goustois le repos que la liberté donne ; Et ne portant envie aux plaisirs de personne, Dans mes contentemens, je me flattois si bien, Qu' il n' est point de bonheur qui n' enviast le mien. Je racontois à tous l' excessive rudesse Dont me persecutoit ma premiere maistresse ; Je disois ses rigueurs, et publiois aussi L' heureux jour que je vis son courage adoucy. Mais alors si mon coeur se pasmoit d' allegresse, Autant est-il percé de pointes de tristesse. Ô Nerée, ô beauté qui fais ce changement, C' est par toy que j' acquiers la qualité d' amant ; Tu remets dans mon sein une nouvelle flâme, Des larmes dans mes yeux, des desirs dans mon ame, Des plaintes dans ma bouche, et des soins dans mon coeur. Au poinct que ton bel oeil se rendit mon vainqueur, Une chaude sueur m' arrosa le visage, La voix me défaillit, je perdis le courage ; Et pour n' en point mentir il s' en fallut bien peu, Que l' on ne s' apperceut des ardeurs de mon feu. Vienne ce qui pourra, soit que tu favorises L' excés de mon amour, ou que tu me mesprises ; Semblable à ces rochers que les flots vont battant, Je supporteray tout d' un courage constant. Au moins j' auray la gloire en mon malheur extréme Qu' il n' est rien de charmant au prix de ce que j' aime ; Et comme je n' ay point d' égal en loyauté, Que ma dame n' a point de pareille en beauté. Aussi la veux-je aimer, mais d' une telle sorte, Que l' on n' ait veu jamais une amitié si forte ; Et monstrer dans ces vers tesmoins de mon soucy, Qu' il n' est rien sous le ciel de plus aimable aussi. Elegie III. Ouy, je suis amoureux contre ma volonté, Quiconque te l' a dit, a dit la verité ; J' ay long-temps combattu devant que de me rendre, Mais enfin contre amour je n' ay sceu me defendre. Cet aimable tyran, dont les puissans efforts Rangent dessous sa loy les esprits les plus forts, M' a rendu le captif des graces d' une belle, Je commence à languir, et souspirer pour elle ; Et si son coeur se plaist en mon affection, Je la veux esgaller à sa perfection. Je sçay comme un amant doit servir une dame, Quand elle a de l' ardeur autant qu' il a de flâme ; J' entens tous les secrets qu' on practique à la cour Pour acquerir le nom de routier en amour ; Et comme plus que moy de graces tu possedes, Amy, c' est en ce poinct qu' il faut que tu me cedes. Crois-tu que je pourrois conserver comme toy Tant de zele et de feu, tant d' amour et de foy, Pour une ame de glace, inconstante, et cruelle ? Que je pourrois enfin cherir ton Isabelle ? Non, non, bien qu' elle soit un phoenix en beauté, Elle fait gloire aussi de l' estre en cruauté ; Et comme dans ses yeux luit une vive flâme, Une morne froideur habite dans son ame. Ainsi void-on par fois au retour du printemps, Alors que du soleil les rayons esclattans Ornent de mille fleurs le sein d' une prairie, Un serpent se cacher dessous l' herbe fleurie. N' apprehende donc point que je sois ton rival ; Isabelle n' est point la cause de mon mal, S' il faut que de ce mot, cher Melinthe, j' appelle La douce passion que j' ay pour une belle. C' est pour un autre objet qu' amour est mon vainqueur, C' est une autre beauté qui me touche le coeur. Mais certes sa douceur la rend autant aimable, Que les traits de ses yeux la rendent estimable. Pour elle je veux vivre, et pour elle mourir, Pourveu que son humeur la porte à me guerir, Et qu' en voyant ma flâme elle me favorise, Autant qu' une beauté te fuit et te méprise. Les beautez de Claudine. 1652. Elegie IV. Dans ce vivant tableau de vos perfections Contemplez le portrait de mes affections ; Et voyant, ma Claudine, à quel poinct je vous aime, Agréez les transports de mon amour extresme. Qui ne seroit ravy de l' or de ces cheveux Qui sont de mon soleil les rayons lumineux, Qui de ma liberté sont les chaisnes visibles Qui portent mes amours sur leurs ondes paisibles, Et qui sont en effet dans leurs crespes unis Uniques en beauté, comme en nombre infinis ? Qui n' aimeroit ce front, où d' une belle audace L' honneur, la majesté, se disputent la place ? Où regnent l' un et l' autre, où d' un decret fatal Ils possedent ensemble un throsne de crystal ; Où d' un trait aussi doux que la glace en est pure, Amour grave les loix que prescrit la nature, Lors que pour conserver quelque brasier secret Elle dit qu' en bruslant, il faut estre discret. Qui ne seroit charmé de ces nobles planettes Dont les traits sont si vifs, et les flâmes si nettes, De ces deux beaux soleils du ciel de la beauté Qui respandent la joye avecque la clarté, De ces anges muets dont j' entends le langage, De ces visibles dieux à qui je rends hommage, Et qui par leurs esclairs me forcent d' advoüer Qu' on ne les peut assez ny craindre, ny loüer ? Qui ne seroit épris de ces levres jumelles Qui versent le parfum de deux roses nouvelles, Et qui pour confirmer leurs fidelles amours Se cajollent sans cesse, et se baisent tousjours ? Qui ne prononcent rien que de sacrez oracles Dont la nature accroist le nombre des miracles, Et qui par des discours qu' un bel art fait fleurir Ressuscitent les coeurs, que les yeux font mourir ? Mais dieux ! Qui n' aimeroit d' une ardeur idolastre Cette plaine de lait, ces collines d' albastre, Cette neige qui brusle et qui fond les amans, Ces globes animez d' eternels mouvemens, Qui s' approchent de nous aussi-tost qu' ils soûpirent, Qui de peur d' estre pris aussi-tost se retirent ; Qui se monstrant aux yeux, et se cachant aux mains. Font naistre cent desirs, et mourir cent desseins ? Subtile trame d' or, vive table d' yvoire, Thresors estincelans de lumiere et de gloire ; Throsne, où la grace mesme establit son sejour, Verger qui produisez les doux fruits de l' amour, En un mot, beaux cheveux, beau front, et belle bouche, Beaux yeux, et vous beau sein, si jamais je vous touche, Si je puis quelque jour, pour contenter mes voeux, Voir autour de mes bras un cercle de vos noeuds, Lire sur ce crystal ma fortune supresme, Et ces mots enflâmez, Cerilas je vous aime, Obtenir pour mes vers un propice regard, Consulter dans ces bois vostre oracle à l' escart, Et baiser à souhait vos pommes savoureuses, Les delices du goust des ames amoureuses ; Ô que j' enviray peu cette riche toison Dont amour fit le prix des travaux de Jason ! J' effaceray l' honneur du beau berger de Troye Qu' Helene fit nager dans un fleuve de joye ; Et laissant Atalante exalter son thresor, J' iray dans un beau sein cueillir des pommes d' or. Ainsi dit Cerilas, et son puissant langage Sceut si bien de Claudine amollir le courage, Que l' amour à la fin, pour ces deux nobles coeurs, Eut moins dans ses vergers d' espines que de fleurs. Pour Claudine. Elegie V. Quiconque soit celuy dont l' esprit miserable Pense que d' un amant le sort soit déplorable, Pour chastier son crime et de nuit et de jour, Je souhaite qu' il soit sans flâme, et sans amour ; Qu' insensible aux plaisirs que le ciel nous octroye, Il ne gouste jamais ny delices ny joye, Qu' il ne soit plus qu' un spectre, ou qu' une ombre Et tout vivant qu' il est, qu' il soit au rang des morts. Pour moy dés le moment que d' une ame soumise Je vis le bel objet qui vola ma franchise, Et que mon coeur touché de ses traits précieux Suivit aveuglement un dieu qui n' a point d' yeux ; Dans les purs mouvemens d' une ardeur sans seconde, Amour, je creus alors que je naissois au monde, Puis qu' alors seulement j' en goustay la douceur, Et que pour moy ce jour fut un jour de bonheur, Qui promit à mes sens une joye asseurée, Et des felicitez d' eternelle durée. Aussi depuis cela je n' ay que du mespris Pour tout ce qui ravit les vulgaires esprits, Je cesse d' admirer ce que le peuple admire, Je hais ce qu' il cherit, je fuy ce qu' il desire ; Et content de mon sort, je proteste à ce jour Que je n' ay rien de cher, si ce n' est mon amour. Qu' à de sordides soins l' avare sacrifie Les jours et les momens les plus beaux de sa vie, Qu' il force cent destroits, qu' il risque cent dangers, Pour combler sa maison des thresors estrangers, Que pour de vains honneurs l' ambitieux travaille, Qu' il rougisse de sang le champ d' une bataille, Qu' il soumette le Tage à son bras souverain. Que son nom soit l' effroy de l' Escaut, et du Rhein ; Qu' éloignant sans regret le berceau de la Seine Il cherche le tombeau de l' antique seraine, Qu' au lieu de recouvrer son honneur et son bien, Sur ce tombeau fameux il rencontre le sien ; Qu' ennemy du travail qui nos forces consume, Le paresseux languisse et meure sur la plume ; Que le gourmand qui suit son appetit grossier Agisse pour son ventre avec ses dents d' acier, Et qu' amy du bon vin, et de la bonne chere, Il perde la raison à force de la faire. Belles perfections, vous m' estes des defauts ! J' ay des pensers plus doux, j' ay des desirs plus hauts ; Transporté de l' amour d' une jeune maistresse, J' ay pour riche thresor l' or de sa blonde tresse, Je dispute contre elle à qui sçait mieux aimer, Et dans ce beau combat je me fais renommer. Oüy Claudine est sensible à l' amour qui me touche, Je recueille à souhait cent baisers sur sa bouche, Et preferant sa bouche à la table des dieux, J' y gouste d' un nectar inconnu dans les cieux. Delicieux plaisirs que le ciel me destine, Legitimes faveurs de ma chere Claudine, Puissiez-vous à jamais me contenter si bien, Qu' apres vous je ne cherche, et je n' estime rien. Disgraces 1632. Elegie VI. Au milieu des ennuis, des soûpirs, et des plaintes, Dont le soin d' un mesnage augmente les atteintes, J' ay receu, mon Tarcis, ce que tu m' as escrit, Où beaucoup d' amitié monstre beaucoup d' esprit ; J' ay veu que te plaignant des coups de la fortune, Qui flatte pour trahir aussi bien que Neptune, Tu me dépeins tes maux, et pour charmer leurs cours Tu cherches dans mes vers un utile secours. Je n' ay pas le pouvoir de soulager ta peine, Tarcis esteins ta soif dans une autre fontaine. Nostre brave Melinte, et ce gentil amant Qui mit le nom d' Isis dedans le firmament, Ces deux parfaits tesmoins des langueurs de ta vie Peuvent à mon defaut contenter ton envie ; Le ciel leur est propice, et son plus grand plaisir Est de disposer tout au gré de leur desir. La muse qui me fuit les cherche, et les embrasse, Ils ont autant de feu que je suis plein de glace ; Si leur soin contribuë à divertir le tien, Tu beniras ton mal d' avoir causé ce bien. Pour moy de qui la vie à tous maux exposée Ne trouve sur la terre aucune route aisée, Qui vois rompre le soir ma trame du matin, Qui n' ay point d' ennemy moindre que le destin ; Qui vois celle qu' Hymen à mes voeux a donnée Succomber sous l' effort d' une fievre obstinée, Toute pasle et défaite au fort de ses douleurs Verser sur mon visage un deluge de pleurs, Languir dans les ardeurs d' une flâme excessive, Et choir entre mes bras bien plus morte que vive ; Qui vois d' une autre part ce gage d' amitié, Cet unique depost de ma chere moitié, Ce fils qui doit un jour consoler ma vieillesse, De ses cris innocens redoubler ma tristesse. Avecque tout cela, crois-tu, mon cher Tarcis, Que j' aye assez d' esprit pour charmer tes soucis, Moy qui suis accablé d' une douleur extresme, Et qui ne sçais pas l' art de me guerir moy-mesme ? Les inclinations. Quand nous abandonnons cette sombre closture Où nous retient neuf mois le soin de la nature, Et que développez de ce profond sommeil Nous venons saluer la clarté du soleil ; Le destin qui regit à son gré toutes choses, Et de qui les secrets nous sont des lettres closes, Nous force d' obeïr à ses puissantes loix, Dont il n' exempte pas les princes, ny les roys. C' est lors qu' il nous remplit de certaines semences, Qui font germer en nous le desir des sciences, Dont l' inégalité fait naistre en l' univers Autant d' arts differens, qu' il a d' esprits divers. L' un suivant du destin l' ordonnance fatale, Orne un parquet des fleurs que l' eloquence estale ; Il surprend, il estonne, il crie à haute voix, Il cite doctement la coustume, et les loix ; Et defendant le droict d' une veufve opprimée. Il joint avec du bien un peu de renommée. L' autre plus curieux, au mespris des dangers, Ne respire que l' air des païs estrangers, malgré l' ire des flots, et l' horrible tempeste Qui semble à tous momens luy pendre sur la teste, Il poursuit son dessein, superbe de son sort, Et va voir sans pâlir l' image de la mort. L' autre qu' un sang boüillant violemment anime, Dans l' horreur des combats se monstre magnanime ; Le flambeau de Bellone est ce qui le conduit, Il n' aime que le sang, il n' aime que le bruit ; La pitié ne l' esmeut, les souspirs, et les larmes Qui percent les rochers, ne percent point ses armes. Un autre detestant cette aveugle fureur, Suit le plaisir des champs, et devient laboureur ; Il cultive sa terre, et fait voir dans la plaine Moins d' herbes et de fleurs, que de bestes à laine ; Cerés riche d' espics regne dans ses greniers, Et Bacchus a son throsne au fond de ses celiers ; Il travaille en repos, comme quand il sommeille Il ne craint qu' en sursaut la trompette l' esveille. Mais pour nous que le ciel traitte plus doucement, Nous aimons d' Apollon le sainct ravissement ; Son onde au lieu de lait est une nourriture Qui nous doit faire vivre à la race future. Nous tenons le milieu des hommes et des dieux, Nostre corps est sur terre, et nostre esprit aux cieux. Libres d' ambition, ennemis de feintise, Exempts de l' avarice, et de la convoitise, Vices les plus communs du siecle où nous vivons, Contens de nostre sort, muses, nous vous suivons ; Et sans nous arrester aux discours du vulgaire, Qui ne blasme jamais que ce qu' il ne peut faire, D' un esprit esclairé de vos rayons divers, Tout nostre âge s' écoule à composer des vers, Tantost au fonds d' un bois, ny trop clair ni trop sombre, Où le jour est meslé du soleil et de l' ombre ; Et tantost dans le sein des antres escartez, Agreable sejour de cent divinitez. Là nous voyons dancer les nymphes et les fées Aux tetons découverts, aux testes décoiffées ; Les faunes que l' amour y traitte avec rigueur Nous font pasmer de joye au fort de leur langueur ; Echo s' y desespere, et l' amoureux Zephire S' y pasme de plaisir, comme elle de martyre. Ainsi tout contribuë à nos contentemens, Ainsi tout nous ravit dans ces deserts charmans, Où tu luis, cher Damon, comme luit une estoile, Lors qu' une obscure nuit couvre tout de son voile. Les aimables accords de ton luth merveilleux Font courber devant toy les chesnes orgueilleux ; Et comme cet esprit si fameux dans la Thrace, Tu contraints les rochers de te suivre à la trace. Ce n' est pas sans sujet, puis que fils d' Apollon Tu regnes avec luy sur le sacré vallon. C' est là que nous voyons les filles de memoire, Qui n' estiment leur art qu' à cause de ta gloire, T' inspirer à l' envy de si doctes chansons, Que la posterité s' en fera des leçons. Tantost on te void feindre une amoureuse flâme, Dont le déguisement n' apporte point de blâme ; Et tantost eslevant les accens de ta voix Tu chantes le triomphe et la gloire des roys ; Ce que tu fais si bien, que tout le monde advouë Qu' il ne faut rien loüer, ou qu' il faut qu' on te louë. Tu sçais de tous les cieux les mysteres secrets ; Mais tu sçais si bien l' art de les chanter apres, Que quand tu les produis dans tes doctes poëmes, On croid oüir chanter les muses elles-mesmes. Ô bien-heureux esprit, qui dans tes jeunes ans Surpasses en sçavoir les antiques sçavans, Et qui par des escrits pleins de traits et de flâmes Donnes du sentiment aux corps qui n' ont point d' ames ; Desja la Seine enflant la course de ses eaux, Accorde ta loüange au bruit de ses roseaux ; Et lors que ses tritons y chantent quelque chose, Ils y chantent les vers que ta muse compose. Poursuis donc hardiment, travaille desormais À t' aquerir un nom qui ne meure jamais. Mais encor qu' Apollon tes temples environne Des replis glorieux d' une verte couronne, Ne sois pas tellement ébloüy du bonheur, Que tu n' aimes ces vers qui chantent ton honneur. À M Hartman, prince de Liechtenstein, et Nichelsbourg. Sur ses voyages. Elegie. Que cet ardent desir de connoistre le monde, De repaistre tes yeux de la terre et de l' onde, De voir la cour des rois, et le toit des bergers, De prattiquer les moeurs des peuples estrangers, D' embrasser leurs vertus, de detester leurs vices, Traversent ton repos, et troublent tes delices ! Et voyant sous tes pieds leur empire abbatu, Qu' à bon droict tu les fuis pour suivre la vertu ! Ainsi ce grand heros, ce puissant fleau de Troye, Encor qu' il pût nager dans un fleuve de joye, Que Bacchus, et le jeu, l' amour, et les plaisirs, Pussent chez Lycomede assouvir ses desirs ; Eschauffé d' un beau sang, piqué d' un grand courage, Il tenta le peril qui suit un long voyage, Et fit connoistre enfin qu' il n' est point de bonheur, Qu' on doive preferer au thresor de l' honneur. Grand prince, c' est ainsi qu' on espand sa memoire ; Une langueur oisive est indigne de gloire, Et l' on n' a jamais veu qu' un prince efféminé Ait eu de verds lauriers le front environné ; L' invisible démon de ces plantes divines Les fait naistre et fleurir au milieu des espines. Poursuis donc hardiment de si rares effets, Rends le reste du monde estonné de tes faits ; Cheris plus que tes yeux l' honneur et la loüange, Marie à ta beauté le merite d' un ange ; Et puis que tu nasquis de parens genereux, S' ils sont dignes de roy, monstre-toy digne d' eux. Tandis, soit que le ciel qui benit ton courage, Te guide quelque jour sur les rives du Tage ; Soit que dessus nos bords, de palais embellis, Tu frequentes la cour du monarque des lys ; Soit que passant le Pau, ces montagnes chenuës Qui vont chercher l' hyver jusques au sein des nuës, Fleschissent devant toy leurs superbes ramparts, Et dissipent leur neige au feu de tes regards ; Soit que dessus les bords de cette eau vagabonde Qui lave sept costaux, sept miracles du monde, Tu t' abaisses aux pieds de ce chef des romains, Qui comme un dieu s' éleve au dessus des humains ; Enfin soit que Vienne, et son fleuve qui bagne D' un cours large et profond les terres d' Allemagne, Te reçoive en son sein, te caresse à son tour Dans le soin qu' ils auront de benir ton retour ; Prince, je te promets en presence des muses, Que tu seras l' objet de leurs graces infuses ; Je te loüray sans cesse, et diray justement Que le titre de prince est ton moindre ornement. Le banquet des poëtes. Esprits, de qui la muse est ardante et feconde, Qui sur l' aisle des vers faittes le tour du monde ; Qui pour sacrer vos noms à l' immortalité, Fuyez comme un escuëil la molle oysiveté ; Dans cette passion de vouloir tousjours vivre, Estes vous resolus de mourir sur un livre ? Bacchus veut des honneurs, aussi bien qu' Apollon ; Une table vaut mieux que le double vallon ; Le doux concert des luts, le doux son des guiterres N' esgallerent jamais la musique des verres ; Leur vive melodie, et leur gay cliquetis, Sçavent l' art d' attirer tous les dieux chez Thétis, D' appaiser Jupiter alors qu' il se courouce, Et de mettre Saturne en humeur de carrousse. Amis, soyons touchez d' un semblable desir, Ne mesurons le temps qu' aux regles du plaisir, Et ne nous perdant point dans ces vagues pensées Des choses à venir, ny des choses passées, Où le plus habile homme est le moins suffisant, Arrestons nos esprits aux choses du present. Joüissons du bonheur que le ciel nous octroye, Sacrifions au dieu qui préside à la joye, Et sans nous tourmenter du soin des potentats, Ny du déreglement qu' on voit dans leurs estats, Ny des divers advis du conseil des notables, Débitons aujourd' huy cent contes delectables, Et tous expedions à l' ombre des celiers Plus de verres de vin qu' ils ne font de cahiers. Les sages anciens, dont les académies Ont souvent réveillé nos ames endormies, Soustiennent qu' icy bas quatre sainctes fureurs Agitent nos esprits de leurs douces erreurs ; Les muses, Apollon, l' enfant que Cypre adore, Et le dieu qui dompta les peuples de l' aurore. Que ce puissant démon de la rouge liqueur De son divin nectar agite nostre coeur ! Que l' effet merveilleux des pampres et des treilles Soit l' unique entretien de nos charmantes veilles ! Et devant que la soif nous oste le repos, Courons alaigrement l' esteindre dans ces pots ; Ainsi le peuple émû de nostre voisinage Esteignit d' un grand feu l' insolence et la rage, Quand le palais en proye, et les loix à l' encan, Nous firent voir Thémis dans le sein de Vulcan. Si ces vieux chevaliers qui couroient par le monde S' acquirent tant d' honneur pour une table ronde ; Nous qui suivons Bacchus, et réverons ses loix, Faisons le verre en main de si vaillans exploits, Que la prose, et les vers, d' eternelle durée, Parlent des chevaliers de la table quarrée. Mais c' est trop discourir sur le poinct d' un assaut ; Amis, avancez-vous pendant que tout est chaud ; Regardez de ce plat la vapeur embaumée ; Voyez comme il espand une douce fumée, Que l' air de nostre haleine éleve dans les cieux, Comme un nouvel encens que nous offrons aux dieux. Pour moy qui suis contraire à cette tyrannie Qui seconde les loix de la ceremonie, Puis que je suis le roy des enfans sans soucy, Je me sieds le premier, asseyez-vous aussi ; Ou vous allumerez le feu de ma colere, Qui ne s' appaisera que dans la bonne chere. Que ces mets delicats sont bien assaisonnez ! Que ce vin est friand ! Qu' il va peindre de nez ! Qu' il va causer d' ardeur dans le fonds de nostre ame ! Et que l' amour est froid à l' égal de sa flâme ! Inspiré de Bacchus qui preside en ce lieu, Je vuide cette couppe en l' honneur de ce dieu. Mais quoy ! Ma soif s' irrite au lieu d' estre appaisée ; Rendons encor trois fois cette couppe espuisée. Amis, c' est assez beu pour la necessité, Ne beuvons desormais que pour la volupté. Sus, que chacun de nous ses temples environne Des replis verdoyans d' une belle couronne ; D' amour, et de Bacchus, eternels favoris, Joignons les myrthes verds aux lierres fleuris ; Et si malgré l' hyver qui ravit toutes choses, On peut trouver encor des oeillets, et des roses, Semons en cette place, ornons en ce repas, Non pource que l' odeur en est pleine d' appas, Mais pource que ces fleurs ont un lustre semblable À la vive couleur de ce vin delectable, Qui pour flater nos yeux de son éclat vermeil, Nous monstre dans un verre un liquide soleil. Profanes, loin d' icy ; que pas-un homme n' entre Qui soit du rang de ceux qui trahissent leur ventre, Qui fraudent leur genie, et d' un coeur inhumain Remettent tous les jours à vivre au lendemain. Malheureux en effet l' avare qui possede Des biens et des thresors, et jamais ne s' en aide. Tandis qu' on a le temps, et qu' on se porte bien, On doit avec raison se servir de son bien, Et suivant les plaisirs où l' âge nous convie, Gouster autant qu' on peut les douceurs de la vie. Quand nous serons privez de la clarté du jour, Nous ne gousterons plus les charmes de l' amour ; Nous n' aurons plus besoin de celiers, ny de granges, Pour enfermer nos bleds, et serrer nos vendanges ; Mais tristes et pensifs, accablez de douleurs, Nous n' avallerons plus que les eaux de nos pleurs. Chers amis, laissons-là cette philosophie ; Que chacun à l' envy l' un l' autre se deffie À qui rendra plustost ces grands vases taris ; Six fois je m' en vay boire au beau nom de Cloris ; Cloris le seul desir de ma chaste pensée, Et l' unique sujet dont mon ame est blessée. Lydas, verse tout pur, puis que la pureté A tant de sympathie avec cette beauté. Et puis ne sçais-tu pas que l' element de l' onde Est le signe certain d' une humeur vagabonde ? Si je bois jamais d' eau, qu' on m' estime un oyson ; Que personne en beuvant ne me fasse raison ; Que mes vers, comme l' eau, deviennent froids et fades, Qu' ils ne soient ny connus, ny payez qu' en gambades, Que jamais de beauté ne me fasse faveur, Que l' on me montre au doigt comme un pauvre beuveur ; Enfin qu' aux cabarets, pour ma honte derniere, On escrive mon nom sous le nom de chaudiere. Certes, je hais ces mots qui finissent en eau ; Si j' eusse esté Ronsard, j' eusse berné Belleau ; Aussi bien n' eut-il pas une assez rouge trongne Pour expliquer les vers de ce gentil Yurongne, Ce grand Anacréon, ce poëte divin, Qui vesquit dans l' amour, et mourut dans le vin. Mais à propos de vin, Lydas reverse à boire, Aussi bien ce piot rafraichit la memoire ; Il fait rire et dancer les plus sages vieillars, Il leur met en l' esprit mille contes gaillards, Et quoy que l' on ait dit de la fureur des muses, Il dispense le don des sciences infuses ; Si bien que par miracle, il arrive souvent Que l' ignorant qui boit devient homme sçavant. Nostre Arcandre le sçait, qui pour aimer la vigne Passe desja par tout pour un poëte insigne, Arcandre dont l' esprit ne fait rien de divin, S' il n' a mis dans son corps quatre pintes de vin. Ah ! Que j' estime heureux l' amoureux d' Isabelle, Non pource qu' il adore une fille si belle, Non pource que les traits qui partent de ses yeux S' épandent aussi loin que le flambeau des cieux ; Non pource que les noeuds de sa perruque blonde Sont les douces prisons des coeurs de tout le monde, Non pource qu' à Paris elle a tant de renom, Mais pource que je vois huit lettres dans son nom ; Et que l' affection que cet amant luy porte, À tant de mouvemens, est si vive et si forte, Qu' il ne peut faire moins que de trinquer huit fois Au nom de la beauté qui le tient sous ses loix. Moy qui suis serf d' amour, mais qui bois en franchise, Je veux changer le nom de Cloris, en Clorise, Ou bien prendre Clorinde, ou d' autres mots choisis ; Fais-en, mon cher Aminte, autant de ton Isis, Cela luy tiendra lieu d' une nouvelle offrande, Ce nom est trop petit, et ta soif est trop grande. Mais pendant ce discours, ne m' apperçoy-je pas Que la force du vin débilite mes pas ? Un hocquet importun choque mon humeur gaye, Ma parole se couppe, et ma langue begaye ; Je rougis d' avoir beu, je paslis quand je boy, Et la teste me tourne, et tout tourne avec moy ; Mon esprit se confond, mon jugement se trouble, Je ne voy point d' objet qui ne me semble double ; J' entens dedans le nuë un tonnerre esclatant, Je regarde le ciel, et n' y vois rien pourtant. Tout tremble sous mes pieds, une sombre poussiere Comme un nuage espais offusque ma lumiere, Et l' ardente fureur m' agite tellement, Qu' avecque la raison je perds le sentiment. Evoé je fremis, Evoé je frissonne, Un vent impetueux ébranle ma couronne ; Et je me trouve enfin tellement combatu, Que je tombe par terre, et n' ay plus de vertu. Puissante deïté, mon vainqueur, et mon maistre, Si tu m' as tant de fois avoüé pour ton prestre, Si tu m' as tousjours veu plus qu' aucun des mortels Espandre au lieu d' encens, du vin sur tes autels, Race de Jupiter, digne enfant de Semele, Appaise la fureur qui m' accable sous elle, Dissipe les vapeurs de ce bon vin nouveau Qui gronde dans mon ventre, et bout dans mon cerveau. Rends plus fermes mes pas, modere ta furie, Donne moy du repos, ô pere je t' en prie, Par ton thyrse couvert de pampres tousjours vers, Par les heureux succés de tes travaux divers, Par le sep vigoureux qui te conquit les Indes, Par l' aimable rumeur des chansons et des brindes, Par le front herissé de tes fiers leopars, Par tes cheveux dorez, par tes brillans regards, Par le mystique van de tes sacrez mysteres, Par les cris redoublez des festes triétaires, Par ton esprit de feu qui fait boire et parler, Par tout ce que la Gréce eut soin de t' immoler, Par les pieds chancelans du vieux pere Silene ; Bref par ce doux nectar d' Arbois, et de Surene. Ainsi dit Cerilas d' un geste furieux, Roüant à chaque mot la prunelle des yeux. Bacchus qui l' entendit, d' un bruit espouventable Fit trembler à l' instant les treteaux et la table ; Tous les vases remplis branslerent en ce lieu, Et pas-un ne versa de la liqueur du dieu ; Tesmoignage certain qu' il ne mit en arriere De son humble sujet la devote priere. Aussi pour le flatter d' un sommeil gracieux, Ce dieu qui l' éveilla, luy vint fermer les yeux. Poeme epique. Sur la paix faite avec les anglois, et sur la reduction des rebelles du Languedoc, apres la prise de La Rochelle, l' an 1629. Au roy. Apres tant de travaux, et tant de bruits de guerre, Tant de sang espandu sur l' onde et sur la terre, Tant de flots de Neptune, et de sables mouvans, Qui pour nous abismer luttoient contre les vents ; Graces à la bonté de nostre destinée, Le calme est revenu, la paix est retournée. Nous n' avons plus d' horreur, nous n' avons plus d' effroy, Nous ne soupirons plus l' absence d' un grand roy ; Les fureurs de l' enfer toutes eschevelées, Ne bouleversent plus nos villes desolées ; Les boulets animez d' une ardante vapeur, Ne portent plus la mort dans le sein de la peur ; Le fer tombe des mains des plus hardis gendarmes, L' airain ne sonne plus de funestes alarmes, L' air n' est plus obscurcy de flottans estendars, Et le repos enfin regne de toutes parts. Louis, dont les regards dissipent la tristesse, Change nos tristes pleurs en larmes d' allegresse ; Les anges gardiens des murs de nos citez Restablissent le cours de nos prosperitez ; Le bruit des canons cesse, ou si l' on les employe, C' est pour faire éclatter de nouveaux feux de joye. On ne void plus personne endosser le harnois, Que pour entrer en lice au milieu des tournois ; On n' oit plus de clairons retentir dans la nuë, Sinon ceux dont mon prince annonce sa venuë ; L'air est libre, et rien plus ne l'offusque aujourd' huy, Qu' un nuage de fleurs qu' on espanche sur luy. Grand roy, puis qu'apres Dieu cette gloire t'est deuë, Que la France joüit de la paix attenduë, Souffre que dans l' ardeur dont je suis agité, J' en laisse quelque marque à la posterité. L' allegresse m' emporte, et mon ame eschauffée Ne sçauroit se resoudre à taire ce trophée. Une autre fois esmeu du prix de tes lauriers, Je chanteray l' honneur de tes actes guerriers, Lors que ton grand courage, et ta bonne fortune, Forcerent La Rochelle en dépit de Neptune, Et mirent sous le joug ce superbe element Qui recevoit la loy des astres seulement. Tandis si j' apperçois ton oreille attentive, Le front environné d' une branche d' olive, J' iray dans ton palais, dont les voutes d' azur Ne peuvent rien souffrir que de riche, et de pur, Desployer les thresors de la muse immortelle, Et te chanter la paix d' une grace nouvelle. Desja depuis long-temps, Mars enflé de couroux, Avoit quitté la Thrace, et regnoit parmy nous ; La discorde enragée, aux tresses de vipere, Avoit envenimé le fils contre le pere, Les freres s' outrageoient d' un courage endurcy ; La justice, et la paix, n' habitoient plus icy. Le peuple revolté contre son juste prince Faisoit un boulevart de chacune province. Cet hydre à mille chefs, ce monstre à mille voix, Ne s' accordoit en rien qu' à se rire des loix. Les coeurs ne respiroient dans l' horreur du carnage, Qu' une mesme fureur sous un mesme visage ; L' honneur estoit hay, le vice caressé, Et dés qu' on offençoit, on estoit offencé. L' Europe toute triste, et toute languissante, Laissoit esvanoüir sa pompe florissante ; Ses yeux estoient noyez d' un ocean de pleurs, Son ame n' estoit plus qu' un enfer de douleurs, Elle fouloit aux pieds son sceptre, et sa couronne ; Et comme une fureur que la rage aiguillonne, Avec son propre fer elle s' ouvroit le flanc, Et ne se baignoit plus que dans son propre sang ; Lors que de Jupiter les filles eternelles, Qui servent de refuge aux ames criminelles, Qui repoussent l' effort des foudres rougissans, Qui respandent par tout et le baume, et l' encens, Qui descouvrent aux dieux les secrets de nos ames, Et volent dans le ciel sur des aisles de flâmes, Aborderent ainsi le monarque des dieux, Les souspirs en la bouche, et les larmes aux yeux. Souverain directeur de toute la nature, Que ton ordre conduit, et non pas l' avanture, Incomparable autheur de tant d' effets divers, Recompense des bons, et l' effroy des pervers ; Pere, c' est bien en vain que ta grandeur immense Affecte entre tes noms celuy de la clemence, Si ta rigueur contraire à ce titre si doux Traverse les humains des traits de ton couroux. Dequoy t' auroit servy d' avoir creé le monde ? D' avoir rendu par tout la terre si feconde, D' avoir produit des fleurs, des fruits, et des rameaux, D' avoir fondu l' argent de tant de claires eaux, D' avoir coulé du feu dans tout ce qui respire, D' avoir rafraischy l' air des souffles du zephyre, D' avoir pourveu le ciel d' un éclat nompareil, D' avoir logé la lune au dessous du soleil ; Enfin sur le patron de ta divine image D' avoir composé l' homme, et formé son visage, Si toutes ces beautez ne flattoient plus ses sens, Et si Mars luy volloit ses plaisirs innocens ? Si tu balances tout au poids de ta justice, Si tu veux égaler le chastiment au vice, Si tu confonds tous ceux qui violent ta loy, Qui pourra desormais paroistre devant toy ? L' Europe seulement ne sera point destruite, Le funeste malheur où ta main l' a reduite Dans un mesme cercuëil le reste abysmera ; Alors, pere, dy-nous qui te reclamera ? Tu n' auras plus d' autels, de feux, ny de victimes, La vertu sera morte aussi bien que les crimes, Perdant toute la terre avec tous les humains, Les bons ne seront plus couronnez de tes mains ; Et si tu n' entends plus tant d' estranges blasphémes, Tu n' oyras plus aussi tes loüanges suprémes Seigneur, sauve ton peuple, et qu' un trait de pitié Estouffe dans ton sein ta juste inimitié. S' ils ont franchy les loix que tu leur as prescrites, Tu les as bien punis selon leurs démerites. Maintenant qu' ils n' ont plus que les cieux pour objets, Traitte-les comme un roy qui cherit ses sujets ; Escarte les horreurs de ces fieres tempestes, Qui depuis si long-temps pendent dessus leurs testes ; Et dissipant la nuit de ces troubles espais, Fay luire dessus eux le beau jour de la paix. C' est ainsi que parloient les prieres zelées Pour le commun repos des ames desolées ; Leur pere en fut touché d' un sentiment humain, Sa foudre s' esteignit, et tomba de sa main. Lors de ces yeux divins qui penetrent les choses Que dans son vaste sein nature tient encloses, Il jette sur la terre un regard adoucy, Et void en un moment tout ce qu' on fait icy. Il void ceux d' Albion, dont l' injuste entreprise Vouloit joindre la Seine avecque la Tamise, Blasmer ouvertement ce superbe dessein Qu' un démon de faveur leur coula dans le sein. Il le void estendu sur la rive deserte, Plus craint devant sa mort, que plaint apres sa perte. Il void loüer par tout la puissance du bras Qui mit ce grand colosse et son orgueil à bas. Il void le beau soleil de la terre Albionne, Digne heritier du roy dont il tient sa couronne, Tantost se vouloir mettre à la mercy des flots, Et tantost souhaiter le calme du repos. Il void d' une autre part nos trouppes infidelles Loger le desespoir dedans leurs citadelles, Sur la rebellion fonder tout leur appuy, Mesconnoistre leur roy, se liguer contre luy, Traverser ses desseins, et d' une ardeur mutine R' allumer le flambeau d' une guerre intestine, Attirer dessus eux les funestes dangers Qui menaçoient desja les peuples estrangers, Divertir nos canons, dont la flâme foudroye Tous ces monts orgueilleux qui bornent la Savoye, Se creuser des tombeaux, nous causer des regrets, Et joindre aux verds lauriers de lugubres cyprés. Il void un Richelieu, le phoenix de cet âge, Produire des effets dignes de son courage, Plein de zele, et d' amour, restablir en tout lieu Le service du prince, et la gloire de Dieu Il connoist son esprit dans les choses passées ; Et sondant jusqu' au fonds ses secrettes pensées, Il void qu' apres les soins d' un monarque indompté, Nostre salut dépend de sa prosperité ; Qu' il n' a dans ses desseins d' autre but que la gloire D' enrichir de son nom les tableaux de l' histoire, De rendre sa vertu plus forte que les ans, De servir de lumiere à tous les courtisans ; Et des jours bienheureux d' une paix assurée Former un siecle d' or d' eternelle durée, Apres ce noble objet il void d' autre costé Dans le pompeux enclos d' une riche cité, La merveille de l' Arne, et l' ornement du Tage, Aux pieds des immortels embrasser leur image ; Espandre mille voeux, mille cris innocens, Qui volent dans le ciel sur des globes d' encens. Il void ces deux soleils couronnez de loüanges, Qui possedent le zele et la beauté des anges, Monstrer que rien ne manque à leur devotion, Puis que rien ne deffaut à la perfection. Dés qu' un nouveau courier aborde ces deux reines, Il void que nostre sang se glace dans nos veines, Qu' un frisson nous assaut, que nous tremblons d' horreur ; Louis est le sujet d' où part nostre terreur. Las ! Nous craignons pour luy que la chance des armes N' arrose encor les lys des ruisseaux de nos larmes ; Nous sçavons bien qu' il est d' un courage boüillant, Qu' il n' aime rien au prix du bruit d' estre vaillant, Que son ame est d' honneur, et de gloire animée, Qu' il est comme le chef la main de son armée, Que pour nostre salut il prodigue le sien, Qu' il ne craint point le mal, s' il nous cause du bien ; Et quoy qu' il ait un coeur qui soit incomparable, Il n' a pas toutesfois un corps invulnerable. Ce dieu void d' autre part ce prince resolu Où le ciel l' a fait roy de s' y rendre absolu ; Il ne menace plus que de fer et de corde Ceux qui n' ont point recours à sa misericorde ; Comme un torrent coulé de la cime d' un mont, Pour fondre sur Privas il quitte le Piémont. Il estonne Pluton de ses creuses tranchées, De carnage et de sang les plaines sont jonchées ; Ses boulets enflâmez volent de toutes parts, Mettent la ville en feu, destruisent ses ramparts ; D' un et d' autre costé les trompettes s' entonnent, Toute chose en fremit, les astres s' en estonnent. Louis seul est sans peur, le courage luy bout, Il pense tout pouvoir parce qu' il ose tout ; Ses palmes sont de sang et de meurtre couvertes, C' est au fort des perils qu' il les trouve plus vertes ; Il porte plus de morts qu' il ne porte de coups, Et rend de sa valeur les dieux mesmes jaloux. À la fin tout luy cede, et ses armes royales Abbatent dessous luy ces trouppes desloyales ; Il calme tous les vents qu' ils firent émouvoir, Et rangeant ces mutins au terme du devoir, Il joint à tant d' amour sa vengeance assouvie, Que la terre l' admire, et que le ciel l' envie. Ce grand fils de Saturne ayant consideré Du siege le plus haut de l' Olympe azuré, Les secrets que chacun celoit en son courage, Fit appeller la paix, et luy tint ce langage. Ô le plus doux espoir de la terre et des cieux, Unique reconfort des hommes et des dieux, Ma fille, dont l' objet flatte ce que je crée, Qui ne vois rien d' égal à ta pompe sacrée, Sçache que les mortels, guidez d' un zele ardant, Ont desarmé mon bras du tonnerre grondant, Leurs prieres ont eu de plus puissantes armes, Je n' ay pû rejetter leurs souspirs, et leurs larmes. Quoy que leurs crimes soient crimes à condamner, Il ne m' en souvient plus que pour leur pardonner. Je change en amitié ma colere, et ma haine, Je veux que les plaisirs succedent à la peine ; Et comme leur orgueil provoquoit mon courroux, Leur zele m' a rendu plus traittable et plus doux. Ma fille, pren ton vol, et fonds sur cette terre Qui fournit de theatre aux fureurs de la guerre ; Chasse dans les enfers ces monstres irritez, Qui changeant en deserts les lieux plus habitez, De cent bouches de fer vomissent une foudre, Qui force les ramparts, et reduit tout en poudre. Remets dans le fourreau tous ces glaives tranchans, Qui pavent de corps morts les villes, et les champs, Joins les coeurs divisez d' une estroitte alliance, Estouffe dans leur sein leur sombre deffiance, Fay rendre à chacun d' eux ce qu' il doit à son roy ; Qu' ils goustent le repos que l' on trouve chez soy, Qu' ils aiment la vertu, qu' ils craignent la justice, Et ne se bandent plus sinon contre le vice. Ainsi dit Jupiter, dont tout le firmament Tressaillit d' allegresse, et de ravissement, Comme alors qu' il parloit le démon du silence Fit ressentir par tout sa douce violence ; Le zephire arresta son haleine et sa voix, Les oyseaux par respect se teurent dans les bois, Thétis retint plus court le reflus de son onde Que quand un alcyon met ses petits au monde. Tandis ce doux objet de la terre et des cieux, Obeïssant aux loix du monarque des dieux, Prend congé de son pere, et son aisle azurée L' emporte en un moment loin du ciel empirée. Par tout où la deesse estalle sa beauté, Le jour perce la nuë, et dore sa clarté ; Le baume, le jasmin, le thin, la marjolaine, Parfument l' air d' autour d' une soüefve haleine. Zephyre couronné de roses et de lys, S' envole dans le sein de sa chere Philis ; Le tygre ne sent plus l' esguillon de sa rage, Le serpent adoucy ne fait plus de ravage ; Les bois ne couvrent plus aucune trahison, Les champs ne portent plus d' aspic, ny de poison. Tout est semé d' appas, tout est remply de charmes, Les plaisirs ne sont plus entremeslez de larmes, Le coeur le plus cruel incline à la pitié, Tout souspire d' amour, tout cherche sa moitié ; La palme genereuse au palmier se marie, L' herbe flatte les fleurs au sein de la prairie, Le feüillage ondoyant des petits arbrisseaux Charme d' un doux babil les nymphes des ruisseaux ; L' orme de ses bras verds embrasse le lierre ; Bref, la paix, et l' amour, regnent dessus la terre. Ainsi quand Apollon visite sa Delos, Neptune en sa faveur calme l' air et les flots ; Les fleurs naissent aux prez, les plantes rajeunissent, L' eau ne bruit que son nom, les oyseaux le benissent ; Tout rid à sa venuë, et les rayons du jour Ne quittent qu' à regret cet aimable sejour. Apres tous les destours d' une longue carriere, La paix fait dedans Londre éclater sa lumiere, Et se monstrant aux yeux, elle touche les coeurs D' un violent desir d' appaiser leurs rancueurs, De reconcilier les trouppes mutinées, Et de couler enfin de paisibles journées. Tout ce peuple du nort, mettant les armes bas, Sent refroidir l' ardeur qui le meine aux combats, Et n' est pas-un d' entr' eux qui n' ait dans la pensée Je ne sçay quelle horreur de sa faute passée. Charles, ce puissant roy, sent son ame saisir D' un secret mouvement d' amour, et de plaisir. Il estouffe en son coeur sa colere, et sa haine, Et ne demande plus qu' à posseder sa reine ; Sa grace, et ses appas, ses charmes innocens, Sont les plus doux objets qui luy flattent les sens. Il revere les lys, dont la beauté l' oblige D' en caresser la fleur, et d' en aimer la tige ; Et croid que c' est un poinct contraire à la douceur, D' estre ennemy du frere, et de cherir la soeur. Plein d' un si beau desir, il commet vers ce prince L' un des sages milords qui reglent sa province, Qui couvert d' oliviers, l' oeil gay, libre d' ennuy, Vient demander la paix qu' il remporte chez luy. Voila les premiers fruits dont la nymphe immortelle Voulut favoriser ce peuple amoureux d' elle. Comme elle en est contente, il en est satisfait, Il en prise la cause, il en gouste l' effet, il en rend grace au ciel, et par tout dans ses ruës, les marques de sa joye éclattent dans les nuës, le ciel brille d' éclairs, et la terre de feux, ce ne sont plus que ris, ce ne sont plus que jeux ; la Tamise en soufrit, et des bords de son onde ses cygnes font sçavoir sa gloire à tout le monde. Apres avoir ainsi par le vague des airs traversé des rochers, des fleuves, et des mers, qui sembloient s' amolir, et repousser l' orage, dés que la paix sur eux ébranloit son plumage ; cette fille du ciel, cette divinité, de qui seule dépend nostre felicité, pleine de cette ardeur qui bout dedans ses veines, vient fondre comme un vent dans le sein des seveines. Là son regard fleschit ces esprits obstinez qu' un faux zele rendoit contre elle mutinez. Ils detestent leur crime, et mettant bas les armes, le coeur plein de sanglots, les yeux noyez de larmes, se viennent prosterner aux pieds de ce grand roy, qui nous fournit d' exemple aussi bien que de loy ; implorent sa mercy, le connoissent pour maistre, et se tesmoignent tels qu' ils devoient tousjours estre. Ainsi quand l' ocean bouleverse ses flots, qu' il surmonte la force, et l' art des matelots, que l' amant sourcilleux de la belle Orithie, quittant l' affreux climat de la froide Scythie les esleve tantost jusqu' au throsne des airs, et tantost les abisme au gouffre des enfers ; si Neptune paroist sur la face des ondes dans son char attelé des phocques vagabondes, Aeole incontinent appaise sa fureur, cet element n' a plus un visage d' horreur, son onde s' applanit, ses mortels précipices n' ont plus pour les vaisseaux que des routes propices, son orage se calme, et les mignards zephyrs flattent les nautonniers du vent de leurs souspirs. De mesme la déesse, en quelque part qu' elle aille, et le ciel s' esclaircit, et la terre s' esmaille, le vaincu reconnoist la loy de son vainqueur, elle estouffe sa haine, et luy gagne le coeur, et de son doux lien finalement assemble ceux qui depuis longtemps ne pouvoient vivre ensemble. Aussi ce grand monarque à leurs cris fléchissant, et de son fier couroux l' aigreur adoucissant, pardonne leur erreur, et reçoit leur hommage, merveilleuse bonté digne de son courage ! Ils sentent sa douceur ainsi que ses bienfaits, et respirant comme eux le doux air de la paix, il esteint le flambeau de la guerre intestine, Et creve sous ses pieds la discorde mutine. Mais pour montrer combien cette paix luy plaisoit, Et de nouveaux desirs dans son ame attisoit ; Il quitte les sommets des montagnes steriles, Pour la conduire au sein de la reine des villes. Le peuple qui la void de l' esprit, ou des yeux, Pense voir sur la terre un bel ange des cieux, Sa peur s' évanoüit, son martyre s' appaise, Et son estonnement est tesmoin de son aise. Toy qui vois sous tes pieds les globes flamboyans, Qui n' ornes point ton front des lauriers verdoyans Dont les fraisles replis nos testes environnent, Mais des feux eternels dont les dieux se couronnent ; Muse, si jusqu' icy la splendeur de tes rais A paru dans cet hymne avecque tant d' attraits, Donne-moy le pouvoir, donne-moy le courage, De peindre desormais une parfaite image De tout ce que le ciel fit jamais de plus beau ; Que je charme les yeux d' un spectacle nouveau, Que traçant de la paix le triomphe supresme, J' eternise ma gloire, et triomphe moy-mesme ; Et qu' apres le flambeau qui dore l' univers, Rien ne se puisse voir plus connu que mes vers. Mais vous qui dans l' horreur des traverses passées, Et parmy les excés des fureurs insensées, Sentistes tous les maux qui se vindrent offrir, Et souffristes aussi tout ce qu' on peut souffrir ; Cessez de murmurer contre le cours des astres, Vous estes parvenus au bout de vos desastres ; Que la crainte et le deüil ne vous agitent plus, Cet ocean pour vous n' aura point de reflus. Levez les mains au ciel, dont le soin vous octroye De nager à souhait dans un fleuve de joye ; Et salüant la paix, dont l' aimable bonté Vient vous rendre le bien qu' on vous avoit osté, Contemplez son triomphe, et sa gloire, en son lustre, Puis qu' on ne vid jamais de pompe plus illustre. Peuple, voyez sa suite, et ses divers appas, Allez semer des fleurs au devant de ses pas, Et rendant vos esprits, et vos visages calmes, Ombragez vos cheveux des myrthes, et de palmes, Couronnez de festons le front de vos autels, Faites luire par tout ces flambeaux immortels, Dont la vive splendeur efface la lumiere Que le soleil espand au fort de sa carriere. Recevez la déesse, ô peuple, la voicy, Est-elle belle au ciel, comme elle est belle icy ? Voyez ses yeux brillans dont la splendeur surmonte Ceux que respecte Cypre, et qu' adore Amarhonte ; Sont visage est un lys dont la vive blancheur Emprunte d' un oeillet le teint, et la fraischeur ; Son abord est courtois, et son front peu severe Luit d' une majesté qu' on aime, et qu' on revere ; Le ris est sur sa levre, et dans ses blonds cheveux L' amour et le zephire inventent mille jeux. Le rameau verdoyant qui chasse la tempeste, Se mesle aux clairs rayons qui luy ceignent la teste, Et celuy dont Minerve obligea les humains, Pour contenter nos yeux, fleurit entre ses mains. Son dos est ombragé de plumes azurées, Qui dessus les cerceaux de leurs aisles dorées, Luy firent traverser la carriere des cieux, Pour la rendre adorable à quiconque a des yeux. En ce superbe estat, éclattante de gloire, La déesse paroist sur un siege d' yvoire, Dans un char de triomphe artistement taillé, D' opales, de rubis, de saphirs esmaillé, Bordé tout à l' entour d' ondoyantes crespines, Qui joignent à l' azur, l' or et les perles fines. Sur les plis de ce char en bosse relevez, Respirent mille objets que Dedale a gravez. On y void d' une part les filles de Celée, Prince dont la bonté ne peut estre égalée, Lasses d' avoir chassé dans le sein des forests, Dissiper les ennuis de la triste Cerés, L' enlever de sa grotte, et pleines d' allegresse La rendre venerable aux peuples de la Gréce. Pres d' elle Triptoleme, ainsi qu' un beau soleil, S' esclost heureusement des ombres du sommeil ; La ville d' Eleusine, au poinct de sa naissance, Ne peut cacher l' excés de sa resjoüissance ; Elle benit le ciel, qui dans le temps préfis Vient rajeunir un pere, en luy donnant un fils ; À mesure qu' il croist, tout le monde l' admire, Il a plus de beautez qu' un autre n' en desire, Et devient si remply de merite en effet, Qu' on doute si les dieux, ou les hommes, l' ont fait. Cerés meurt de desir que chacun le cherisse, Elle est également sa reine, et sa nourisse ; Elle l' aime si fort, que pour l' amour de luy Elle n' a plus au coeur l' objet de son ennuy. Aussi dans les transports de son amour extresme Elle luy fait un bien qu' elle s' oste à soy-mesme, Elle luy donne un char attelé de serpens ; Vous diriez à les voir deçà delà rampans, Que l' esmail se détache, et quitte sa matiere, Pour traverser les airs d' une viste carriere. Plus bas cette déesse atteinte du soucy De se rendre celebre, et Triptoleme aussi, Luy communique l' art qui peut rendre fertile Le champ le plus desert, et le plus innutile ; Luy monstre comme il faut les taureaux atteler Pour cultiver la terre, et la renouveler, Luy sillonner le flanc d' une atteinte profonde, Espandre dans son sein une graine feconde, Abbatre les moissons, les gerbes enlacer, Les espics eschappez l' un sur l' autre entasser, Les mettre sous le fleau comme sous la torture, Et puis les convertir en nostre nouriture. On void d' une autre part sur ce char triomphant La reyne de Cythere embrasser son enfant, Et sur un lit de fleurs nouvellement écloses, Ombrager ses cheveux d' un nuage de roses. Pres de là des bergers conduisans leurs troupeaux Dedans le sein des prez, et sur le bord des eaux, Semblent prester l' oreille aux chansons inégales Que la nature inspire aux gentilles cigales. Icy l' on void des socs, là des coutres tranchans, Icy l' on void des bois qui couronnent des champs ; Là de petits ruisseaux, dont les sources fecondes Traisnent sur des fleurs d' or le crystal de leurs ondes. Icy mille bergers, apres un doux repas, Font trembler en dançant la terre sous leurs pas, Cependant qu' un trouppeau de pucelles cheries Augmente leurs beautez de celles des prairies. Là d' un autre costé s' enfle une mer d' argent, Dont les paisibles flots ne vont rien submergeant ; Tout est calme sur elle, et pas-un ne souspire, Si peut-estre ce n' est quelque amoureux zephire, Qui roulant sur les eaux qu' il frise à petits plis, Se resjoüit de voir ses desirs accomplis. Icy de grands vaisseaux tous blanchissans de voiles, Voguent sur la faveur du jour, et des estoiles ; Aquilon s' en escarte, ou s' il fait quelque effort, C' est pour les faire ancrer plus vistement au port. Là de moites tritons à l' eschine escaillée, Des nymphes aux yeux vers, à la tresse esmaillée, Tous le cornet en bouche, animent des chansons Qui font dancer les flots au branle des poissons ; Et le tout est orné d' une telle sculpture, Que tous les traits de l' art y passent la nature. Au plus haut de ce char, sous un dais azuré, Paroist ce puissant roy dans la France adoré ; Son habit est de pourpre, et d' une hermine franche Qui passe en pureté la neige la plus blanche. Mille fleurs de lys d' or estincellant dessus Attirent les regards sur leurs replis bossus ; Mais le brillant éclat de tant de broderies Cede à son diadéme orné de pierreries. Un sceptre redouté s' esleve dans sa main, Il a le coeur d' un dieu sous un visage humain, Et monstre toutesfois dans une mine austere Qu' il faut que tost ou tard, on luy soit tributaire. Tel d' un docte pinceau ce peintre ingenieux Peignit un Jupiter dans le throsne des cieux, Lors que son bras armé des pointes du tonnerre Menace justement les crimes de la terre. Sur un siege plus bas, en superbe appareil, Esclate Richelieu sous un chappeau vermeil. Il n' est point de dangers que ce fameux pilote N' ait tousjours escartez bien loin de nostre flotte. Il connoist sans faillir la carte des estats, Et donnant de l' envie à tous les potentats, Il borne ses desirs à leur faire connaistre Qu' il aime la grandeur, puis qu' il aime son maistre. Puisses-tu grand heros le servir tellement, Que ton heureux aspect soit tout son element ; Qu' à jamais sa faveur, secondant tes pensées, Serve de recompense à tes peines passées. Puisses-tu voir encor tout le monde avec toy Ne reverer qu' un dieu, ne connoistre qu' un roy, Regler ses actions sur celles de ta vie ; Puisses-tu faire enfin confesser à l' envie, Que parmy les grandeurs dont tu fus revestu, Ta fortune est encor moindre que ta vertu. Mais, ô mon doux espoir, quel excés de lumiere Me fait sortir ainsi de ma route premiere, Qui change malgré moy le sujet entrepris ? Muse, mon cher soucy, rassemblons nos esprits. Moderons la chaleur du feu qui nous possede, Le jugement deffaut où trop d' amour excede. Reprenons le dessein que nous avons laissé, Mettons les derniers traits au portrait commencé ; Et dans ce vif tableau d' un superbe trophée, Esgalons nostre plume à la lyre d' Orphée. Six coursiers animez d' un âge vigoureux, Traisnent esgalement ce beau char apres eux ; En benissant le ciel de leur voix hennissante, Marquent cet heureux jour d' escume blanchissante ; Leur crin flotte à long plis mollement agitez, Sur leurs yeux éclattans, sur leurs cous marquetez ; Et conduisant leurs pas d' une démarche fiere Eslevent autour d' eux de noirs flots de poussiere. Un jeune enfant pourveu d' un lustre sans pareil, Plus gay que le printemps, plus beau que le soleil, D' une adresse incroyable heureusement les guide, Et selon son vouloir serre ou lasche leur bride, De qui les boucles d' or, et l' émail precieux D' une flâme subtile ébloüissent les yeux. Un peu devant ce char en pompe solemnelle Marche d' un pas égal, une trouppe eternelle De nymphes, et de dieux, qu' embrazé de couroux Mars avoit mis en fuite, et chassé loin de nous. Là se void le desir de chaque creature, Le lien precieux de toute la nature, La concorde qui tient dans l' une de ses mains Le faisseau qui marquoit la grandeur des romains, Et dans l' autre un palmier, dont les branches nouvelles Cachent sous leur feüillage un pair de tourterelles. Là chemine la foy, dont les simples humeurs Monstrent à descouvert ses innocentes moeurs ; Là rid la volupté, là saute l' alegresse, Et là l' hymen s' allie au jeu qui le caresse. À quelques pas de là, ces trois divines soeurs, Dont l' haleine respire un printemps de douceurs, Toutes d' âge pareil, bras à bras enlacées, D' un visage semblable, et de mesmes pensées, Marchent superbement, et ravissent nos yeux De ces mesmes beautez qui ravissent les dieux. Quelque part qu' elles soient, amour les environne ; Non pas l' aveugle Dieu qui n' espargne personne, Qui perce, et brusle tout de ses feux, de ses traits, Qui seduit la raison avec de faux attraits, Et qui loin de l' éclat de la voûte empirée Nasquit h