LE ROMAN DE LA MOMIE 1857 Par Théophile Gautier Dédicace à M. ERNEST FEYDEAU Je vous dédie ce livre, qui vous revient de droit ; en m’ouvrant votre érudition et votre bibliothèque, vous m’avez fait croire que j’étais savant et que je connaissais assez l’antique Égypte pour la décrire ; sur vos pas je me suis promené dans les temples, dans les palais, dans les hypogées, dans la cité vivante et dans la cité morte ; vous avez soulevé devant moi le voile de la mystérieuse Isis et ressuscité une gigantesque civilisation disparue. L’histoire est de vous, le roman est de moi ; je n’ai eu qu’à réunir par mon style, comme par un ciment de mosaïque, les pierres précieuses que vous m’apportiez. Th. G. PROLOGUE « J’ai un pressentiment que nous trouverons dans la vallée de Biban-el-Molouk une tombe inviolée, disait à un jeune Anglais de haute mine un personnage beaucoup plus humble, en essuyant d’un gros mouchoir à carreaux bleus son front chauve où perlaient des gouttes de sueur, comme s’il eût été modelé en argile poreuse et rempli d’eau ainsi qu’une gargoulette de Thèbes. - Qu’Osiris vous entende, répondit au docteur allemand le jeune lord : c’est une invocation qu’on peut se permettre en face de l’ancienne Diospolis magna ; mais bien des fois déjà nous avons été déçus ; les chercheurs de trésors nous ont toujours devancés. - Une tombe que n’auront fouillée ni les rois pasteurs, ni les Mèdes de Cambyse, ni les Grecs, ni les Romains, ni les Arabes, et qui nous livre ses richesses intactes et son mystère vierge, continua le savant en sueur avec un enthousiasme qui faisait pétiller ses prunelles derrière les verres de ses lunettes bleues. - Et sur laquelle vous publierez une dissertation des plus érudites, qui vous placera dans la science à côté des Champollion, des Rosellini, des Wilkinson, des Lepsius et des Belzoni, dit le jeune lord. - Je vous la dédierai, milord, je vous la dédierai : car sans vous qui m’avez traité avec une munificence royale, je n’aurais pu corroborer mon système par la vue des monuments, et je serais mort dans ma petite ville d’Allemagne sans avoir contemplé les merveilles de cette terre antique », répondit le savant d’un ton ému. Cette conversation avait lieu non loin du Nil, à l’entrée de la vallée de Biban-el-Molouk, entre le Lord Evandale, monté sur un cheval arabe, et le docteur Rumphius, plus modestement juché sur un âne dont un fellah bâtonnait la maigre croupe ; la cange qui avait amené les deux voyageurs, et qui pendant leur séjour devait leur servir de logement, était amarrée de l’autre côté du Nil, devant le village de Louqsor, ses avirons parés, ses grandes voiles triangulaires roulées et liées aux vergues. Après avoir consacré quelques jours à la visite et à l’étude des stupéfiantes ruines de Thèbes, débris gigantesques d’un monde démesuré, ils avaient passé le fleuve sur un sandal (embarcation légère du pays), et se dirigeaient vers l’aride chaîne qui renferme dans son sein, au fond de mystérieux hypogées, les anciens habitants des palais de l’autre rive. Quelques hommes de l’équipage accompagnaient à distance Lord Evandale et le docteur Rumphius, tandis que les autres, étendus sur le pont à l’ombre de la cabine, fumaient paisiblement leur pipe tout en gardant l’embarcation. Lord Evandale était un de ces jeunes Anglais irréprochables de tout point, comme en livre à la civilisation la haute vie britannique : il portait partout avec lui la sécurité dédaigneuse que donnent une grande fortune héréditaire, un nom historique inscrit sur le livre du Peerage and Baronetage, cette seconde Bible de l’Angleterre, et une beauté dont on ne pouvait rien dire, sinon qu’elle était trop parfaite pour un homme. En effet, sa tête pure, mais froide, semblait une copie en cire de la tête du Méléagre ou de l’Antinoüs. Le rose de ses lèvres et de ses joues avait l’air d’être produit par du carmin et du fard, et ses cheveux d’un blond foncé frisaient naturellement, avec toute la correction qu’un coiffeur émérite ou un habile valet de chambre eussent pu leur imposer. Cependant le regard ferme de ses prunelles d’un bleu d’acier et le léger mouvement de sneer qui faisait proéminer sa lèvre inférieure corrigeaient ce que cet ensemble aurait eu de trop efféminé. Membre du club des Yachts, le jeune lord se permettait de temps à autre le caprice d’une excursion sur son léger bâtiment appelé Puck, construit en bois de teck, aménagé comme un boudoir et conduit par un équipage peu nombreux, mais composé de marins choisis. L’année précédente il avait visité l’Islande ; cette année il visitait l’Égypte, et son yacht l’attendait dans la rade d’Alexandrie ; il avait emmené avec lui un savant, un médecin, un naturaliste, un dessinateur et un photographe, pour que sa promenade ne fût pas inutile ; lui-même était fort instruit, et ses succès du monde n’avaient pas fait oublier ses triomphes à l’université de Cambridge. Il était habillé avec cette rectitude et cette propreté méticuleuse caractéristique des Anglais qui arpentent les sables du désert dans la même tenue qu’ils auraient en se promenant sur la jetée de Ramsgate ou sur les larges trottoirs du West-End. Un paletot, un gilet et un pantalon de coutil blanc, destiné à répercuter les rayons solaires, composaient son costume, que complétaient une étroite cravate bleue à pois blancs, et un chapeau de Panama d’une extrême finesse garni d’un voile de gaze. Rumphius, l’égyptologue, conservait, même sous ce brûlant climat, l’habit noir traditionnel du savant avec ses pans flasques, son collet recroquevillé, ses boutons éraillés, dont quelques-uns s’étaient échappés de leur capsule de soie. Son pantalon noir luisait par places et laissait voir la trame ; près du genou droit, l’observateur attentif eût remarqué sur le fond grisâtre de l’étoffe un travail régulier de hachures d’un ton plus vigoureux, qui témoignait chez le savant de l’habitude d’essuyer sa plume trop chargée d’encre sur cette partie de son vêtement. Sa cravate de mousseline roulée en corde flottait lâchement autour de son col, remarquable par la forte saillie de ce cartilage appelé par les bonnes femmes la pomme d’Adam. S’il était vêtu avec une négligence scientifique, en revanche Rumphius n’était pas beau : quelques cheveux roussâtres, mélangés de fils gris, se massaient derrière ses oreilles écartées et se rebellaient contre le collet beaucoup trop haut de son habit ; son crâne, entièrement dénudé, brillait comme un os et surplombait un nez d’une prodigieuse longueur, spongieux et bulbeux du bout, configuration qui, jointe aux disques bleuâtres formés par les lunettes à la place des yeux, lui donnait une vague apparence d’ibis, encore augmentée par l’enfoncement des épaules : aspect tout à fait convenable d’ailleurs et presque providentiel pour un déchiffreur d’inscriptions et de cartouches hiéroglyphiques. On eût dit un dieu ibiocéphale, comme on en voit sur les fresques funèbres, confiné dans un corps de savant par suite de quelque transmigration. Le lord et le docteur cheminaient vers les rochers à pic qui enserrent la funèbre vallée de Biban-el-Molouk, la nécropole royale de l’ancienne Thèbes, tenant la conversation dont nous avons rapporté quelques phrases, lorsque, sortant comme un troglodyte de la gueule noire d’un sépulcre vide, habitation ordinaire des fellahs, un nouveau personnage, vêtu d’une façon assez théâtrale, fit brusquement son entrée en scène, se posa devant les voyageurs et les salua de ce gracieux salut des Orientaux, à la fois humble, caressant et digne. C’était un Grec, entrepreneur de fouilles, marchand et fabricant d’antiquités, vendant du neuf au besoin à défaut de vieux. Rien en lui, d’ailleurs, ne sentait le vulgaire et famélique exploiteur d’étrangers. Il portait le tarbouch de feutre rouge, inondé par-derrière d’une longue houppe de soie floche bleue, et laissant voir, sous l’étroit liséré blanc d’une première calotte de toile piquée, des tempes rasées aux tons de barbe fraîchement faite. Son teint olivâtre, ses sourcils noirs, son nez crochu, ses yeux d’oiseau de proie, ses grosses moustaches, son menton presque séparé par une fossette qui avait l’air d’un coup de sabre lui eussent donné une authentique physionomie de brigand, si la rudesse de ses traits n’eût été tempérée par l’aménité de commande et le sourire servile du spéculateur fréquemment en rapport avec le public. Son costume était fort propre : il consistait en une veste cannelle soutachée en soie de même couleur, des cnémides ou guêtres d’étoffe pareille, un gilet blanc orné de boutons semblables à des fleurs de camomille, une large ceinture rouge et d’immenses grègues aux plis multipliés et bouffants. Ce Grec observait depuis longtemps la cange à l’ancre devant Louqsor. A la grandeur de la barque, au nombre des rameurs, à la magnificence de l’installation, et surtout au pavillon d’Angleterre placé à la poupe, il avait subodoré avec son instinct mercantile quelque riche voyageur dont on pouvait exploiter la curiosité scientifique, et qui ne se contenterait pas des statuettes en pâte émaillée bleue ou verte, des scarabées gravés, des estampages en papier de panneaux hiéroglyphiques, et autres menus ouvrages de l’art égyptien. Il suivait les allées et les venues des voyageurs à travers les ruines, et, sachant qu’ils ne manqueraient pas, après avoir satisfait leur curiosité, de passer le fleuve pour visiter les hypogées royaux, il les attendait sur son terrain, certain de leur tirer poil ou plume ; il regardait tout ce domaine funèbre comme sa propriété, et malmenait fort les petits chacals subalternes qui s’avisaient de gratter dans les tombeaux. Avec la finesse particulière aux Grecs, d’après l’aspect de Lord Evandale, il additionna rapidement les revenus probables de Sa Seigneurie, et résolut de ne pas le tromper, calculant qu’il retirerait plus d’argent de la vérité que du mensonge. Aussi renonça-t-il à l’idée de promener le noble Anglais dans des hypogées déjà cent fois parcourus, et dédaigna-t-il de lui faire entreprendre des fouilles à des endroits où il savait qu’on ne trouverait rien, pour en avoir extrait lui-même depuis longtemps et vendu fort cher ce qu’il y avait de curieux. Argyropoulos (c’était le nom du Grec), en explorant les recoins de la vallée moins souvent sondés que les autres, parce que jusque-là les recherches n’avaient été suivies d’aucune trouvaille, s’était dit qu’à une certaine place, derrière des rochers dont l’arrangement semblait dû au hasard, existait certainement l’entrée d’une syringe masquée avec un soin tout particulier, et que sa grande expérience en ce genre de perquisition lui avait fait reconnaître à mille indices imperceptibles pour des yeux moins clairvoyants que les siens, clairs et perçants comme ceux des gypaètes perchés sur l’entablement des temples. Depuis deux ans qu’il avait fait cette découverte, il s’était astreint à ne jamais porter ses pas ni ses regards de ce côté-là, de peur de donner l’éveil aux violateurs de tombeaux. « Votre Seigneurie a-t-elle l’intention de se livrer à quelques recherches ? » dit le Grec Argyropoulos dans une sorte de patois cosmopolite dont nous n’essaierons pas de reproduire la syntaxe bizarre et les consonances étranges, mais que s’imagineront sans peine ceux qui ont parcouru les Echelles du Levant et ont dû avoir recours aux services de ces drogmans polyglottes qui finissent par ne savoir aucune langue. Heureusement Lord Evandale et son docte compagnon connaissaient tous les idiomes auxquels Argyropoulos faisait des emprunts. « Je puis mettre à votre disposition une centaine de fellahs intrépides qui, sous l’impulsion du courbach et du bacchich, gratteraient avec leurs ongles la terre jusqu’au centre. Nous pourrons tenter, si cela convient à Votre Seigneurie, de déblayer un sphinx enfoui, de désobstruer un naos, d’ouvrir un hypogée... » Voyant que le lord restait impassible à cette alléchante énumération, et qu’un sourire sceptique errait sur les lèvres du savant, Argyropoulos comprit qu’il n’avait pas affaire à des dupes faciles, et il se confirma dans l’idée de vendre à l’Anglais la trouvaille sur laquelle il comptait pour parfaire sa petite fortune et doter sa fille. « Je devine que vous êtes des savants, et non de simples voyageurs, et que de vulgaires curiosités ne sauraient vous séduire, continua-t-il en parlant un anglais beaucoup moins mélangé de grec, d’arabe et d’italien. Je vous révélerai une tombe qui jusqu’ici a échappé aux investigations des chercheurs, et que nul ne connaît hors moi ; c’est un trésor que j’ai précieusement gardé pour quelqu’un qui en fût digne. - Et à qui vous le ferez payer fort cher, dit le lord en souriant. - Ma franchise m’empêche de contredire Votre Seigneurie : j’espère retirer un bon prix de ma découverte ; chacun vit, en ce monde, de sa petite industrie : je déterre des Pharaons, et je les vends aux étrangers. Le Pharaon se fait rare, au train dont on y va ; il n’y en a pas pour tout le monde. L’article est demandé, et l’on n’en fabrique plus depuis longtemps. - En effet, dit le savant, il y a quelques siècles que les colchytes, les paraschistes et les tarischeutes ont fermé boutique, et que les Memnonia, tranquilles quartiers des morts, ont été désertés par les vivants. » Le Grec, en entendant ces paroles, jeta sur l’Allemand un regard oblique ; mais, jugeant au délabrement de ses habits qu’il n’avait pas voix délibérative au chapitre, il continua à prendre le lord pour unique interlocuteur. « Pour un tombeau de l’antiquité la plus haute, milord, et que nulle main humaine n’a troublé depuis plus de trois mille ans que les prêtres ont roulé des rochers devant son ouverture, mille guinées, est-ce trop ? En vérité, c’est pour rien : car peut- être renferme-t-il des masses d’or, des colliers de diamants et de perles, des boucles d’oreilles d’escarboucle, des cachets en saphir, d’anciennes idoles de métal précieux, des monnaies dont on pourrait tirer un bon parti. - Rusé coquin, dit Rumphius, vous faites valoir votre marchandise ; mais vous savez mieux que personne qu’on ne trouve rien de tel dans les sépultures égyptiennes. » Argyropoulos, comprenant qu’il avait affaire à forte partie, cessa ses hâbleries, et, se tournant du côté d’Evandale, il lui dit : « Eh bien, milord, le marché vous convient-il ? - Va pour mille guinées, répondit le jeune lord, si la tombe n’a jamais été ouverte comme vous le prétendez ; et rien... si une seule pierre a été remuée par la pince des fouilleurs. - Et à condition, ajouta le prudent Rumphius, que nous emporterons tout ce qui se trouvera dans le tombeau. - J’accepte, dit Argyropoulos avec un air de complète assurance ; Votre Seigneurie peut apprêter d’avance ses bank- notes et son or. - Mon cher monsieur Rumphius, dit Lord Evandale à son acolyte, le voeu que vous formiez tout à l’heure me paraît près de se réaliser ; ce drôle semble sûr de son fait. - Dieu le veuille ! répondit le savant en faisant remonter et redescendre plusieurs fois le collet de son habit le long de son crâne par un mouvement dubitatif et pyrrhonien ; les Grecs sont de si effrontés menteurs ! Cretoe mendaces, affirme le dicton. - Celui-ci est sans doute un Grec de la terre ferme, dit Lord Evandale, et je pense que pour cette fois seulement il a dit la vérité. » Le directeur des fouilles précédait le lord et le savant de quelques pas, en personne bien élevée et qui sait les convenances ; il marchait d’un pas allègre et sûr, comme un homme qui se sent sur son terrain. On arriva bientôt à l’étroit défilé qui donne entrée dans la vallée de Biban-el-Molouk. On eût dit une coupure pratiquée de main d’homme à travers l’épaisse muraille de la montagne, plutôt qu’une ouverture naturelle, comme si le génie de la solitude avait voulu rendre inaccessible ce séjour de la mort. Sur les parois à pic de la roche tranchée, l’oeil discernait vaguement d’informes restes de sculptures rongés par le temps et qu’on eût pu prendre pour des aspérités de la pierre, singeant les personnages frustes d’un bas-relief à demi effacé. Au-delà du passage, la vallée, s’élargissant un peu, présentait le spectacle de la plus morne désolation. De chaque côté s’élevaient en pentes escarpées des masses énormes de roches calcaires, rugueuses, lépreuses, effritées, fendillées, pulvérulentes, en pleine décomposition sous l’implacable soleil. Ces roches ressemblaient à des ossements de mort calcinés au bûcher, bâillaient l’ennui de l’éternité par leurs lézardes profondes, et imploraient par leurs mille gerçures la goutte d’eau qui ne tombe jamais. Leurs parois montaient presque verticalement à une grande hauteur et déchiraient leurs crêtes irrégulières d’un blanc grisâtre sur un fond de ciel indigo presque noir, comme les créneaux ébréchés d’une gigantesque forteresse en ruine. Les rayons du soleil chauffaient à blanc l’un des côtés de la vallée funèbre, dont l’autre était baigné de cette teinte crue et bleue des pays torrides, qui paraît invraisemblable dans les pays du Nord lorsque les peintres la reproduisent, et qui se découpe aussi nettement que les ombres portées d’un plan d’architecture. La vallée se prolongeait, tantôt faisant des coudes, tantôt s’étranglant en défilés, selon que les blocs et les mamelons de la chaîne bifurquée faisaient saillie ou retraite. Par une particularité de ces climats où l’atmosphère, entièrement privée d’humidité, reste d’une transparence parfaite, la perspective aérienne n’existait pas pour ce théâtre de désolation ; tous les détails nets, précis, arides se dessinaient, même aux derniers plans, avec une impitoyable sécheresse, et leur éloignement ne se devinait qu’à la petitesse de leur dimension, comme si la nature cruelle n’eût voulu cacher aucune misère, aucune tristesse de cette terre décharnée, plus morte encore que les morts qu’elle renfermait. Sur la paroi éclairée ruisselait en cascade de feu une lumière aveuglante comme celle qui émane des métaux en fusion. Chaque plan de roche, métamorphosé en miroir ardent, la renvoyait plus brûlante encore. Ces réverbérations croisées, jointes aux rayons cuisants qui tombaient du ciel et que le sol répercutait, développaient une chaleur égale à celle d’un four, et le pauvre docteur allemand ne pouvait suffire à éponger l’eau de sa figure avec son mouchoir à carreaux bleus, trempé comme s’il eût été plongé dans l’eau. L’on n’eût pas trouvé dans toute la vallée une pincée de terre végétale ; aussi pas un brin d’herbe, pas une ronce, pas une liane, pas même une plaque de mousse ne venait interrompre le ton uniformément blanchâtre de ce paysage torréfié. Les fentes et les anfractuosités de ces roches n’avaient pas assez de fraîcheur pour que la moindre plante pariétaire pût y suspendre sa mince racine chevelue. On eût dit les tas des cendres restés sur glace d’une chaîne de montagnes brûlée au temps des catastrophes cosmiques dans un grand incendie planétaire : pour compléter l’exactitude de la comparaison, de larges zébrures noires, pareilles à des cicatrices de cautérisation, rayaient le flanc crayeux des escarpements. Un silence absolu régnait sur cette dévastation ; aucun frémissement de vie ne le troublait, ni palpitation d’aile, ni bourdonnement d’insecte, ni fuite de lézard ou de reptile ; la cigale même, cette amie des solitudes embrasées, n’y faisait pas résonner sa grêle cymbale. Une poussière micacée, brillante, pareille à du grés broyé, formait le sol, et de loin en loin s’arrondissaient des monticules provenant des éclats de pierre arrachés aux profondeurs de la chaîne excavée par le pic opiniâtre des générations disparues et le ciseau des ouvriers troglodytes préparant dans l’ombre la demeure éternelle des morts. Les entrailles émiettées de la montagne avaient produit d’autres montagnes, amoncellement friable de petits fragments de roc, qu’on eût pu prendre pour une chaîne naturelle. Dans les flancs du rocher s’ouvraient ça et là des bouches noires entourées de blocs de pierre en désordre, des trous carrés flanqués de piliers historiés d’hiéroglyphes, et dont les linteaux portaient des cartouches mystérieux où se distinguaient dans un grand disque jaune le scarabée sacré, le soleil à tête de bélier, et les déesses Isis et Nephtys agenouillées ou debout. C’étaient les tombeaux des anciens rois de Thèbes ; mais Argyropoulos ne s’y arrêta pas, et conduisit ses voyageurs par une espèce de rampe qui ne semblait d’abord qu’une écorchure au flanc de la montagne, et qu’interrompaient plusieurs fois des masses éboulées, à une sorte d’étroit plateau, de corniche en saillie sur la paroi verticale, où les rochers, en apparence groupés au hasard, avaient pourtant, en y regardant bien, une espèce de symétrie. Lorsque le lord, rompu à toutes les prouesses de la gymnastique, et le savant, beaucoup moins agile, furent parvenus à se hisser auprès de lui, Argyropoulos désigna de sa badine une énorme pierre, et dit d’un air de satisfaction triomphale : « C’est là ! » Argyropoulos frappa dans ses mains à la manière orientale, et aussitôt des fissures du roc, des replis de la vallée accoururent en toute hâte des fellahs hâves et déguenillés, dont les bras couleur de bronze agitaient des leviers, des pics, des marteaux, des échelles et tous les instruments nécessaires ; ils escaladèrent la pente escarpée comme une légion de noires fourmis. Ceux qui ne pouvaient trouver place sur l’étroit plateau occupé déjà par l’entrepreneur de fouilles, Lord Evandale et le docteur Rumphius se retenaient des ongles et s’arc-boutaient des pieds aux rugosités de la roche. Le Grec fit signe à trois des plus robustes, qui glissèrent leurs leviers sous la plus grosse masse de rocher. Leurs muscles saillaient comme des cordes sur leurs bras maigres, et ils pesaient de tout leur poids au bout de leur barre de fer. Enfin la masse s’ébranla, vacilla quelques instants comme un homme ivre, et, poussée par les efforts réunis d’Argyropoulos, de Lord Evandale, de Rumphius et de quelques Arabes qui étaient parvenus à se jucher sur le plateau, roula en rebondissant le long de la pente. Deux autres blocs de moindre dimension furent successivement écartés, et alors on put juger combien les prévisions du Grec étaient justes. L’entrée d’un tombeau, qui avait évidemment échappé aux investigations des chercheurs de trésors, apparut dans toute son intégrité. C’était une sorte de portique creusé carrément dans le roc vif : sur les parois latérales, deux piliers couplés présentaient leurs chapiteaux formés de têtes de vache, dont les cornes se contournaient en croissant isiaque. Au-dessus de la porte basse, aux jambages flanqués de longs panneaux d’hiéroglyphes, se développait un large cadre emblématique : au centre d’un disque de couleur jaune, se voyait à côté d’un scarabée, signe des renaissances successives, le dieu à tête de bélier, symbole du soleil couchant. En dehors du disque, Isis et Nephtys, personnifications du commencement et de la fin, se tenaient agenouillées, une jambe repliée sous la cuisse, l’autre relevée à la hauteur du coude selon la posture égyptienne, les bras étendus en avant avec une expression d’étonnement mystérieux, et le corps, serré d’un pagne étroit que sanglait une ceinture dont les bouts retombaient. Derrière un mur de pierrailles et de briques crues qui céda promptement au pic des travailleurs, on découvrit la dalle de pierre qui formait la porte du monument souterrain. Sur le cachet d’argile qui la scellait, le docteur allemand, familier avec les hiéroglyphes, n’eut pas de peine à lire la devise du colchyte surveillant des demeures funèbres qui avait à jamais fermé ce tombeau, dont lui seul eût pu retrouver l’emplacement mystérieux sur la carte des sépultures conservée au collège des prêtres. « Je commence à croire, dit au jeune lord le savant transporté de joie, que nous tenons véritablement la pie au nid, et je retire l’opinion défavorable que j’avais émise sur le compte de ce brave Grec. - Peut-être nous réjouissons-nous trop tôt, répondit Lord Evandale, et allons-nous éprouver le même désappointement que Belzoni, lorsqu’il crut être entré avant personne dans le tombeau de Menephtha Seti, et trouva, après avoir parcouru un dédale de couloirs, de puits et de chambres, le sarcophage vide sous son couvercle brisé : car les chercheurs de trésors avaient abouti à la tombe royale par un de leurs sondages pratiqués sur un autre point de la montagne. - Oh ! non, fit le savant ; la chaîne est ici trop épaisse et l’hypogée trop éloigné des autres pour que ces taupes de malheur aient pu, en grattant le roc, prolonger leurs mines JUSQU’ICI. » Pendant cette conversation, les ouvriers, excités par Argyropoulos, attaquaient la grande dalle de pierre qui masquait l’orifice de la syringe. En déchaussant la dalle pour passer dessous leurs leviers, car le lord avait recommandé de ne rien briser, ils mirent à nu parmi le sable une multitude de petites figurines hautes de quelques pouces, en terre émaillée bleue ou verte, d’un travail parfait, mignonnes statuettes funéraires déposées là en offrande par les parents et les amis, comme nous déposons des couronnes de fleurs au seuil de nos chapelles funèbres ; seulement nos fleurs se fanent vite, et après plus de trois mille ans les témoignages de ces antiques douleurs se retrouvent intacts, car l’Égypte ne peut rien faire que d’éternel. Lorsque la porte de pierre s’écarta, livrant, pour la première fois depuis trente-cinq siècles, passage aux rayons du jour, une bouffée d’air brûlant s’échappa de l’ouverture sombre, comme de la gueule d’une fournaise. Les poumons embrasés de la montagne parurent pousser un soupir de satisfaction par cette bouche si longtemps fermée. La lumière, se hasardant à l’entrée du couloir funèbre, fit briller du plus vif éclat les enluminures des hiéroglyphes entaillés le long des murailles par lignes perpendiculaires et reposant sur une plinthe bleue. Une figure de couleur rougeâtre, à tête d’épervier et coiffée du pschent, soutenait un disque renfermant le globe ailé et semblait veiller au seuil du tombeau, comme un portier de l’éternité. Quelques fellahs allumèrent des torches et précédèrent les deux voyageurs accompagnés d’Argyropoulos : les flammes résineuses grésillaient avec peine parmi cet air épais, étouffant, concentré pendant tant de milliers d’années sous le calcaire incandescent de la montagne, dans les couloirs, les labyrinthes et les caecums de l’hypogée. Rumphius haletait et ruisselait comme un fleuve ; l’impassible Evandale lui même rougissait et sentait ses tempes se mouiller. Quant au Grec, le vent de feu du désert l’avait desséché depuis longtemps, et il ne transpirait non plus qu’une momie. Le couloir s’enfonçait directement vers le noyau de la chaîne, suivant un filon de calcaire d’une égalité et d’une pureté parfaites. Au fond du couloir, une porte de pierre, scellée comme l’autre d’un sceau d’argile, et surmontée du globe aux ailes éployées, témoignait que la sépulture n’avait pas été violée, et indiquait l’existence d’un nouveau corridor plongeant plus avant dans le ventre de la montagne. La chaleur devenait si intense que le jeune lord se défit de son paletot blanc, et le docteur de son habit noir, que suivirent bientôt leur gilet et leur chemise ; Argyropoulos, voyant leur souffle s’embarrasser, dit quelques mots à l’oreille d’un fellah, qui courut à l’entrée du souterrain et rapporta deux grosses éponges imbibées d’eau fraîche, que les deux voyageurs, d’après le conseil du Grec, se mirent sur la bouche pour respirer un air plus frais à travers les pores humides, comme cela se pratique aux bains russes quand la vapeur est poussée à outrance. On attaqua la porte, qui céda bientôt. Un escalier taillé dans le roc vif se présenta avec sa descente rapide. Sur un fond vert terminé par une ligne bleue se déroulaient, de chaque côté du couloir, des processions de figurines emblématiques aux couleurs aussi fraîches, aussi vives que si le pinceau de l’artiste les eût appliquées la veille ; elles apparaissaient un moment à la lueur des torches, puis s’évanouissaient dans l’ombre comme les fantômes d’un rêve. Au-dessous de ces bandelettes de fresques, des lignes d’hiéroglyphes, disposées en hauteur comme l’écriture chinoise et séparées par des raies creusées, offraient à la sagacité le mystère sacré de leur énigme. Le long des parois que ne couvraient pas les signes hiératiques, un chacal couché sur le ventre, les pattes allongées, les oreilles dressées, et une figure agenouillée, coiffée de la mitre, la main étendue sur un cercle, paraissaient faire sentinelle à côté d’une porte dont le linteau était orné de deux cartouches accolés, ayant pour tenants deux femmes vêtues de pagnes étroits, et déployant comme une aile leur bras empenné. « Ah ça ! dit le docteur, reprenant haleine au bas de l’escalier, voyant que l’excavation plongeait toujours plus avant, nous allons donc descendre jusqu’au centre de la terre ? La chaleur augmente tellement que nous ne devons pas être bien loin du séjour des damnés. - Sans doute, reprit Lord Evandale, on a suivi la veine du calcaire qui s’enfonce d’après la loi des ondulations géologiques. » Un autre passage d’une assez grande déclivité succéda aux degrés. Les murailles en étaient également couvertes de peintures où l’on distinguait vaguement une suite de scènes allégoriques, expliquées sans doute par les hiéroglyphes inscrits au-dessous en manière de légende. Cette frise régnait tout le long du passage, et plus bas l’on voyait des figurines en adoration devant le scarabée sacré et le serpent symbolique colorié d’azur. En débouchant du corridor, le fellah qui portait la torche se rejeta en arrière par un brusque mouvement. Le chemin s’interrompait subitement, et la bouche d’un puits bâillait carrée et noire à la surface du sol. « Il y a un puits, maître, dit le fellah en interpellant Argyropoulos ; que faut-il faire ? » Le Grec se fit donner une torche, la secoua pour mieux l’enflammer, et la jeta dans la gueule sombre du puits, se penchant avec précaution sur l’orifice. La torche descendit en tournoyant et en sifflant : bientôt un coup sourd se fit entendre, suivi d’un pétillement d’étincelles et d’un flot de fumée ; puis la flamme reprit claire et vive, et l’ouverture du puits brilla dans l’ombre comme l’oeil sanglant d’un cyclope. « On n’est pas plus ingénieux, dit le jeune lord ; ces labyrinthes entrecoupés d’oubliettes auraient dû calmer le zèle des voleurs et des savants. - Il n’en est rien cependant, répondit le docteur ; les uns cherchent l’or, les autres la vérité, les deux choses les plus précieuses du monde. - Apportez la corde à noeuds, cria Argyropoulos à ses Arabes ; nous allons explorer et sonder les parois du puits, car l’excavation doit se prolonger bien au-delà. » Huit ou dix hommes, pour faire contrepoids, s’attelèrent à une extrémité de la corde, dont on laissa l’autre bout plonger dans le puits. Avec l’agilité d’un singe ou d’un gymnaste de profession, Argyropoulos se suspendit au cordeau flottant et se laissa couler à une quinzaine de pieds environ, se tenant des mains aux noeuds et battant les parois du puits des talons. Le roc ausculté rendit partout un son mat et plein ; alors Argyropoulos se laissa couler au fond du puits, frappant le sol du pommeau de son kandjar, mais la roche compacte ne résonnait pas. Evandale et Rumphius, enfiévrés par une curiosité anxieuse, se penchaient sur le bord du puits, au risque de s’y précipiter la tête la première, et suivaient avec un intérêt passionné les recherches du Grec. « Tenez ferme là-haut », cria enfin le Grec, lassé de l’inutilité de sa perquisition, et il empoigna la corde à deux mains pour remonter. L’ombre d’Argyropoulos, éclairé en dessous par la torche qui continuait à brûler au fond du puits, se projetait au plafond et y dessinait comme la silhouette d’un oiseau difforme. La figure basanée du Grec exprimait un vif désappointement, et il se mordait la lèvre sous sa moustache. « Pas l’apparence du moindre passage ! s’écria-t-il, et pourtant l’excavation ne saurait s’arrêter là. - A moins pourtant, dit Rumphius, que l’Égyptien qui s’était commandé ce tombeau ne soit mort dans quelque morne lointain, en voyage ou en guerre, et qu’on n’ait abandonné les travaux, ce qui n’est pas sans exemple. - Espérons qu’à force de chercher nous rencontrerons quelque issue sécrète, continua Lord Evandale : sinon, nous essaierons de pousser une galerie transversale à travers la montagne. - Ces damnés Égyptiens étaient si rusés pour cacher l’entrée de leurs terriers funèbres ! ils ne savaient que s’imaginer afin de désorienter le pauvre monde, et on dirait qu’ils riaient par avance de la mine décontenancée des fouilleurs », marmottait Argyropoulos. S’avançant sur le bord du gouffre, le Grec sonda de son regard perçant comme celui d’un oiseau nocturne les murs de la petite chambre qui formait la partie supérieure du puits. Il ne vit rien que les personnages ordinaires de la psychostasie, le juge Osiris assis sur son trône, dans la pose consacrée, tenant le pedum d’une main et le fouet de l’autre, et les déesses de la Justice et de la Vérité amenant l’esprit du défunt devant le tribunal de l’Amenti. Tout à coup il parut illuminé d’une idée subite et fit volte- face : sa vieille expérience d’entrepreneur de fouilles lui rappela un cas à peu près semblable, et d’ailleurs le désir de gagner les mille guinées du lord surexcitait ses facultés ; il prit un pic des mains d’un fellah et se mit, en rétrogradant, à heurter rudement à droite et à gauche les surfaces du rocher, au risque de marteler quelques hiéroglyphes et de casser le bec ou l’élytre d’un épervier ou d’un scarabée sacré. Le mur interrogé finit par répondre aux questions du marteau et sonna creux. Une exclamation de triomphe s’échappa de la poitrine du Grec et son oeil étincela. Le savant et le lord battirent des mains. « Piochez là », dit à ses hommes Argyropoulos qui avait repris son sang-froid. On eut bientôt pratiqué une brèche suffisante pour laisser passer un homme. Une galerie, qui contournait dans l’intérieur de la montagne l’obstacle du puits opposé aux profanateurs, conduisait à une salle carrée dont le plafond bleu posait sur quatre piliers massifs enluminés de ces figures à peau rouge et à pagne blanc, qui présentent si souvent dans les fresques égyptiennes leur buste de face et leur tête de profil. Cette salle débouchait dans une autre un peu plus haute de plafond et soutenue seulement par deux piliers. Des scènes variées, la bari mystique, le taureau Apis emportant la momie vers les régions de l’Occident, le jugement de l’âme et le pesage des actions du mort dans la balance suprême, les offrandes faites aux divinités funéraires ornaient les piliers et la salle. Toutes ces figurations étaient tracées en bas-relief méplat dans un trait fermement creusé, mais le pinceau du peintre n’avait pas achevé et complété l’oeuvre du ciseau. Au soin et à la délicatesse du travail, on pouvait juger de l’importance du personnage dont on avait cherché à dérober le tombeau à la connaissance des hommes. Après quelques minutes données à l’examen de ces incises, dessinées avec toute la pureté du beau style égyptien à son époque classique, on s’aperçut que la salle n’avait pas d’issue et qu’on avait abouti à une sorte de caecum. L’air se raréfiait ; les torches brûlaient avec peine dans une atmosphère dont elles augmentaient encore la chaleur, et leurs fumées se remployaient en nuages ; le Grec se donnait à tous les diables, comme si le cadeau n’était pas fait et accepté depuis longtemps : mais cela ne remédiait à rien. On sonda de nouveau les murs sans aucun résultat ; la montagne, pleine, épaisse, compacte, ne rendait partout qu’un son mat : aucune apparence de porte, de couloir ou d’ouverture quelconque ! Le lord était visiblement découragé, et le savant laissait pendre flasquement ses bras maigres le long de son corps. Argyropoulos, qui craignait pour ses vingt-cinq mille francs, manifestait le désespoir le plus farouche. Cependant il fallait rétrograder, car la chaleur devenait véritablement étouffante. La troupe repassa dans la première salle, et là, le Grec, qui ne pouvait se résigner à voir s’en aller en fumée son rêve d’or, examina avec la plus minutieuse attention le fût des piliers pour s’assurer s’ils ne cachaient pas quelque artifice, s’ils ne masquaient pas quelque trappe qu’on découvrirait en les déplaçant : car, dans son désespoir, il mêlait la réalité de l’architecture égyptienne aux chimériques bâtisses des contes arabes. Les piliers, pris dans la masse même de la montagne, au milieu de la salle évidée, ne faisaient qu’un avec elle, et il aurait fallu employer la mine pour les ébranler. Tout espoir était perdu ! « Cependant, dit Rumphius on ne s’est pas amusé à creuser ce dédale pour rien. Il doit y avoir quelque part un passage pareil à celui qui contourne le puits. Sans doute le défunt a peur d’être dérangé par les importuns, et il se fait celer ; mais avec de l’insistance on entre partout. Peut-être une dalle habilement dissimulée, et dont la poudre répandue sur le sol empêche de voir le joint, recouvre-t-elle une descente qui mène, directement ou indirectement, à la salle funèbre. - Vous avez raison, cher docteur, fit Evandale ; ces damnés Égyptiens joignent les pierres comme les charnières d’une trappe anglaise : cherchons encore. » L’idée du savant avait paru judicieuse au Grec, qui se promena et fit se promener ses fellahs en frappant du talon dans tous les coins et recoins de la salle. Enfin, non loin du troisième pilier, une sourde résonance attira l’oreille exercée du Grec, qui se précipita à genoux pour examiner la place, balayant avec la guenille de burnous qu’un de ses Arabes lui avait jetée l’impalpable poussière tamisée par trente-cinq siècles dans l’ombre et le silence ; une ligne noire, mince et nette comme le trait tracé à la règle sur un plan d’architecte, se dessina, et, suivie minutieusement, découpa sur le sol une dalle de forme oblongue. « Je vous le disais bien, moi, s’écria le savant enthousiasmé, que le souterrain ne pouvait se terminer ainsi ! - Je me fais vraiment conscience, dit Lord Evandale avec son bizarre flegme britannique, de troubler dans son dernier sommeil ce pauvre corps inconnu qui comptait si bien reposer en paix jusqu’à la consommation des siècles. L’hôte de cette demeure se passerait bien de notre visite. - D’autant plus que la tierce personne manque pour la régularité de la présentation, répondit le docteur ; mais rassurez-vous, milord : j’ai assez vécu du temps des Pharaons pour vous introduire auprès du personnage illustre, habitant de ce palais souterrain. » Des pinces furent glissées dans l’étroite fissure, et après quelques pesées la dalle s’ébranla et se souleva. Un escalier aux marches hautes et roides s’enfonçant dans l’ombre s’offrit aux pieds impatients des voyageurs, qui s’y engouffrèrent pêle-mêle. Une galerie en pente, coloriée sur ses deux faces de figures et d’hiéroglyphes, succéda aux marches ; quelques degrés se présentèrent encore au bout de la galerie, menant à un corridor de peu d’étendue, espèce de vestibule d’une salle de même style que la première, mais plus grande et soutenue par six piliers pris dans la masse de la montagne. L’ornementation en était plus riche, et les motifs ordinaires des peintures funèbres s’y multipliaient sur un fond de couleur jaune. A droite et à gauche s’ouvraient dans le roc deux petites cryptes ou chambres remplies de figurines funéraires en terre émaillée, en bronze et en bois de sycomore. « Nous voici dans l’antichambre de la salle où doit se trouver le sarcophage ! s’écria Rumphius, laissant voir au- dessous de ses lunettes, qu’il avait relevées sur son front, ses yeux gris clair étincelants de joie. - Jusqu’à présent, dit Evandale, le Grec a tenu sa promesse : nous sommes bien les premiers vivants qui aient pénétré ici depuis que dans cette tombe le mort, quel qu’il soit, a été abandonné à l’éternité et à l’inconnu. - Oh ! ce doit être un puissant personnage, répondit le docteur, un roi, un fils de roi tout au moins ; je vous le dirai plus tard, lorsque j’aurai déchiffré son cartouche ; mais pénétrons d’abord dans cette salle, la plus belle, la plus importante, et que les Égyptiens désignaient sous le nom de Salle dorée. » Lord Evandale marchait le premier, précédant de quelques pas le savant moins agile, ou qui peut-être voulait laisser par déférence la virginité de la découverte au jeune lord. Au moment de franchir le seuil, le lord se pencha comme si quelque chose d’inattendu avait frappé son regard. Bien qu’habitué à ne pas manifester ses émotions, car rien n’est plus contraire aux règles du haut dandysme que de se reconnaître, par la surprise ou l’admiration, inférieur à quelque chose, le jeune seigneur ne put retenir un oh ! prolongé, et modulé de la façon la plus britannique. Voici ce qui avait extirpé une exclamation au plus parfait gentleman des trois royaumes unis. Sur la fine poudre grise qui sablait le sol se dessinait très nettement, avec l’empreinte de l’orteil, des quatre doigts et du calcanéum, la forme d’un pied humain ; le pied du dernier prêtre ou du dernier ami qui s’était retiré, quinze cents ans avant Jésus-Christ, après avoir rendu au mort les honneurs suprêmes. La poussière, aussi éternelle en Égypte que le granit, avait moulé ce pas et le gardait depuis plus de trente siècles, comme les boues diluviennes durcies conservent la trace des pieds d’animaux qui la pétrirent. « Voyez, dit Evandale à Rumphius, cette empreinte humaine dont la pointe se dirige vers la sortie de l’hypogée. Dans quelle syringe de la chaîne libyque repose pétrifié de bitume le corps qui l’a produite ? - Qui sait ? répondit le savant : en tout cas, cette trace légère, qu’un souffle eût balayée, a duré plus longtemps que des civilisations, que des empires, que les religions mêmes et que les monuments que l’on croyait éternels : la poussière d’Alexandre lute peut-être la bonde d’un tonneau de bière, selon la réflexion d’Hamlet, et le pas de cet Égyptien inconnu subsiste au seuil d’un tombeau ! » Poussés par la curiosité qui ne leur permettait pas de longues réflexions, le lord et le docteur pénétrèrent dans la salle, prenant garde toutefois d’effacer la miraculeuse empreinte. En y entrant, l’impassible Evandale éprouva une impression singulière. Il lui sembla, d’après l’expression de Shakespeare, que « la roue du temps était sortie de son ornière » : la notion de la vie moderne s’effaça chez lui. Il oublia et la Grande-Bretagne, et son nom inscrit sur le livre d’or de la noblesse, et ses châteaux du LincoInshire, et ses hôtels du West-End, et Hyde-Park, et Piccadilly, et les drawing-rooms de la reine, et le club des Yachts, et tout ce qui constituait son existence anglaise. Une main invisible avait retourné le sablier de l’éternité, et les siècles, tombés grain à grain comme des heures dans la solitude et la nuit, recommençaient leur chute. L’histoire était comme non avenue : Moïse vivait, Pharaon régnait, et lui, Lord Evandale, se sentait embarrassé de ne pas avoir la coiffe à barbes cannelées, le gorgerin d’émaux, et le pagne étroit bridant sur les hanches, seul costume convenable pour se présenter à une momie royale. Une sorte d’horreur religieuse l’envahissait, quoique le lieu n’eût rien de sinistre, en violant ce palais de la Mort défendu avec tant de soin contre les profanateurs. La tentative lui paraissait impie et sacrilège, et il se dit : « Si le Pharaon allait se relever sur sa couche et me frapper de son sceptre ! » Un instant il eut l’idée de laisser retomber le linceul, soulevé à demi, sur le cadavre de cette antique civilisation morte ; mais le docteur, dominé par son enthousiasme scientifique, ne faisait pas ces réflexions, et il s’écriait d’une voix éclatante : « Milord, milord, le sarcophage est intact ! » Cette phrase rappela Lord Evandale au sentiment de la réalité. Par une électrique projection de pensée, il franchit les trois mille cinq cents ans que sa rêverie avait remontés, et il répondit : « En vérité, cher docteur, intact ? - Bonheur inouï ! chance merveilleuse ! trouvaille inappréciable ! » continua le docteur dans l’expansion de sa joie d’érudit. Argyropoulos, voyant l’enthousiasme du docteur, eut un remords, le seul qu’il pût éprouver du reste, le remords de n’avoir demandé que vingt-cinq mille francs. « J’ai été naïf, se dit-il à lui-même ; cela ne m’arrivera plus ; ce milord m’a volé. » Et il se promit bien de se corriger à l’avenir. Pour faire jouir les étrangers de la beauté du coup d’oeil, les fellahs avaient allumé toutes leurs torches. Le spectacle était en effet étrange et magnifique ! Les galeries et les salles qui conduisent à la salle du sarcophage ont des plafonds plats et ne dépassent pas une hauteur de huit ou dix pieds ; mais le sanctuaire où aboutissent ces dédales a de tout autres proportions. Lord Evandale et Rumphius restèrent stupéfiés d’admiration, quoiqu’ils fussent déjà familiarisés avec les splendeurs funèbres de l’art égyptien. Illuminée ainsi, la salle dorée flamboya, et, pour la première fois peut-être, les couleurs de ses peintures éclatèrent dans tout leur jour. Des rouges, des bleus, des verts, des blancs, d’un éclat neuf, d’une fraîcheur virginale, d’une pureté inouïe, se détachaient de l’espace de vernis d’or qui servait de fond aux figures et aux hiéroglyphes, et saisissaient les yeux avant qu’on eût pu discerner les sujets que composait leur assemblage. Au premier abord, on eût dit une immense tapisserie de l’étoffe la plus riche ; la voûte, haute de trente pieds, présentait une sorte de velarium d’azur, bordé de longues palmettes jaunes. Sur les parois des murs, le globe symbolique ouvrait son envergure démesurée, et les cartouches royaux inscrivaient leur contour. Plus loin, Isis et Nephtys secouaient leurs bras frangés de plumes comme des ailerons. Les uraeus gonflaient leurs gorges bleues, les scarabées essayaient de déployer leurs élytres, les dieux à têtes d’animaux dressaient leurs oreilles de chacal, aiguisaient leur bec d’épervier, ridaient leur museau de cynocéphale, rentraient dans leurs épaules leur cou de vautour ou de serpent comme s’ils eussent été doués de vie. Des bans mystiques passaient sur leurs traîneaux, tirées par des figures aux poses compassées, au geste anguleux, ou flottaient sur des eaux ondulées symétriquement, conduites par des rameurs demi-nus. Des pleureuses, agenouillées et la main placée en signe de deuil sur leur chevelure bleue, se retournaient vers les catafalques, tandis que des prêtres à tête rase, une peau de léopard sur l’épaule, brûlaient les parfums sous le nez des morts divinisés, au bout d’une spatule terminée par une main soutenant une petite coupe. D’autres personnages offraient aux génies funéraires des lotus en fleur ou en bouton, des plantes bulbeuses, des volatiles, des quartiers d’antilope et des buires de liqueurs. Des Justices acéphales amenaient des âmes devant des Osiris aux bras pris dans un contour inflexible, comme dans une camisole de force, qu’assistaient les quarante-deux juges de l’Amenti accroupis sur deux files et portant sur leurs têtes empruntées à tous les règnes de la zoologie une plume d’autruche en équilibre. Toutes ces figurations, cernées d’un trait creusé dans le calcaire et bariolées des couleurs les plus vives, avaient cette vie immobile, ce mouvement figé, cette intensité mystérieuse de l’art égyptien, contrarié par la règle sacerdotale, et qui ressemble à un homme bâillonné tâchant de faire comprendre son secret. Au milieu de la salle se dressait massif et grandiose le sarcophage creusé dans un énorme bloc de basalte noir que fermait un couvercle de même matière, taillé en dos d’âne. Les quatre faces du monolithe funèbre étaient couvertes de personnages et d’hiéroglyphes aussi précieusement gravés que l’intaille d’une bague en pierre fine, quoique les Égyptiens ne connussent pas le fer et que le basalte ait un grain réfractaire à émousser les aciers les plus durs. L’imagination se perd à rêver le procédé par lequel ce peuple merveilleux écrivait sur le porphyre et le granit, comme avec une pointe sur des tablettes de cire. Aux angles du sarcophage étaient posés quatre vases d’albâtre oriental du galbe le plus élégant et le plus pur, dont les couvercles sculptés représentaient la tête d’homme d’Amset, la tête de cynocéphale d’Hapi, la tête de chacal de Soumaoutf, la tête d’épervier de Kebsbnif : c’étaient les vases contenant les viscères de la momie enfermée dans le sarcophage. A la tête du tombeau, une effigie d’osiris, la barbe nattée, semblait veiller sur le sommeil du mort. Deux statues de femme coloriées se dressaient à droite et à gauche de la tombe, soutenant d’une main sur leur tête une boîte carrée, et de l’autre, appuyé à leur flanc, un vase à libations. L’une était vêtue d’un simple jupon blanc collant sur les hanches et suspendu par des bretelles croisées ; l’autre, plus richement habillée, s’emboîtait dans une espèce de fourreau étroit papelonné d’écailles successivement rouges et vertes. A côté de la première, l’on voyait trois jarres primitivement remplies d’eau du Nil, qui en s’évaporant n’avait laissé que son limon, et un plat contenant une pâte alimentaire desséchée. A côté de la seconde, deux petits navires, pareils à ces modèles de vaisseaux qu’on fabrique dans les ports de mer, rappelaient avec exactitude, celui-ci, les moindres détails des barques destinées à transporter les corps de Diospolis aux Memnonia ; celui-là, la nef symbolique qui fait passer l’âme aux régions de l’Occident. Rien n’était oublié, ni les mâts, ni le gouvernail, composé d’un long aviron, ni le pilote, ni les rameurs, ni la momie entourée de pleureuses et couchée sous le naos, sur un lit à pattes de lion, ni les figures allégoriques des divinités funèbres accomplissant leurs fonctions sacrées. Barques et personnages étaient peints de couleurs vives, et sur les deux joues de la proue relevée en bec comme la poupe, s’ouvrait le grand oeil osirien allongé d’antimoine ; un bucrane et des ossements de boeuf semés ça et là témoignaient qu’une victime avait été immolée pour assumer les mauvaises chances qui eussent pu troubler le repos du mort. Des coffrets peints et chamarrés d’hiéroglyphes étaient placés sur le tombeau ; des tables de roseau soutenaient encore les offrandes funèbres ; rien n’avait été touché dans ce palais de la Mort, depuis le jour où la momie, avec son cartonnage et ses deux cercueils, s’était allongée sur sa couche de basalte. Le ver du sépulcre, qui sait si bien se frayer passage à travers les bières les mieux fermées, avait lui-même rebroussé chemin, repoussé par les âcres parfums du bitume et des aromates. « Faut-il ouvrir le sarcophage ? dit Argyropoulos après avoir laissé à Lord Evandale et à Rumphius le temps d’admirer les splendeurs de la salle dorée. - Certainement, répondit le jeune lord ; mais prenez garde d’écorner les bords du couvercle en introduisant vos leviers dans la jointure, car je veux enlever ce tombeau et en faire présent au British Muséum. » Toute la troupe réunit ses efforts pour déplacer le monolithe ; des coins de bois furent enfoncés avec précaution, et, au bout de quelques minutes de travail, l’énorme pierre se déplaça et glissa sur les tasseaux préparés pour la recevoir. Le sarcophage ouvert laissa voir le premier cercueil hermétiquement fermé. C’était un coffre orné de peintures et de dorures, représentant une espèce de naos, avec des dessins symétriques, des losanges, des quadrilles, des palmettes et des lignes d’hiéroglyphes. On fit sauter le couvercle, et Rumphius, qui se penchait sur le sarcophage, poussa un cri de surprise lorsqu’il découvrit le contenu du cercueil : « Une femme ! une femme ! » s’écria-t-il, ayant reconnu le sexe de la momie à l’absence de barbe osirienne et à la forme du cartonnage. Le Grec aussi parut étonné ; sa vieille expérience de fouineur le mettait à même de comprendre tout ce qu’une pareille trouvaille avait d’insolite. La vallée de Biban-el-Molouk est le Saint-Denis de l’ancienne Thèbes, et ne contient que des tombes de rois. La nécropole des reines est située plus loin, dans une autre gorge de la montagne. Les tombeaux des reines sont fort simples, et composés ordinairement de deux ou trois couloirs et d’une ou deux chambres. Les femmes, en Orient, ont toujours été regardées comme inférieures à l’homme, même dans la mort. La plupart de ces tombes, violées à des époques très anciennes, ont servi de réceptacle à des momies difformes grossièrement embaumées, où se voient encore des traces de lèpre et d’éléphantiasis. Par quelle singularité, par quel miracle, par quelle substitution ce cercueil féminin occupait-il ce sarcophage royal, au milieu de ce palais cryptique, digne du plus illustre et du plus puissant des Pharaons ! « Ceci dérange, dit le docteur à Lord Evandale, toutes mes notions et toutes mes théories, et renverse les systèmes les mieux assis sur les rites funèbres égyptiens, si exactement suivis pourtant pendant des milliers d’années ! Nous touchons sans doute à quelque point obscur, à quelque mystère perdu de l’histoire. Une femme est montée sur le trône des Pharaons et a gouverné l’Égypte. Elle s’appelait Tahoser, s’il faut en croire des cartouches gravés sur des martelages d’inscriptions plus anciennes ; elle a usurpé la tombe comme le trône, ou peut-être quelque ambitieuse, dont l’histoire n’a pas gardé souvenir, a renouvelé sa tentative. - Personne mieux que vous n’est en état de résoudre ce problème difficile, fit Lord Evandale ; nous allons emporter cette caisse pleine de secrets dans notre cange, où vous dépouillerez à votre aise ce document historique, et devinerez sans doute l’énigme que proposent ces éperviers, ces scarabées, ces figures à genoux, ces lignes en dents de scie, ces uraeus ailés, ces mains en spatule que vous lisez aussi couramment que le grand Champollion. » Les fellahs, dirigés par Argyropoulos, enlevèrent l’énorme coffre sur leurs épaules, et la momie, refaisant en sens inverse la promenade funèbre qu’elle avait accomplie du temps de Moïse, dans une bari peinte et dorée, précédée d’un long cortège, embarquée sur le sandal qui avait amené les voyageurs, arriva bientôt à la cange amarrée sur le Nil, et fut placée dans la cabine assez semblable, tant les formes changent peu en Égypte, au naos de la barque funéraire. Argyropoulos, ayant rangé autour de la caisse tous les objets trouvés près d’elle, se tint debout respectueusement à la porte de la cabine, et parut attendre. Lord Evandale comprit et lui fit compter les vingt-cinq mille francs par son valet de chambre. Le cercueil ouvert posait sur des tasseaux, au milieu de la cabine, brillant d’un éclat aussi vif que si les couleurs de ses ornements eussent été appliquées d’hier, et encadrait la momie, moulée dans son cartonnage, d’un fini et d’une richesse d’exécution remarquables. Jamais l’antique Égypte n’avait emmailloté avec plus de soin un de ses enfants pour le sommeil éternel. Quoique aucune forme ne fût indiquée dans cet Hermès funèbre, terminé en gaine, d’où se détachaient seules les épaules et la tête, on devinait vaguement un corps jeune et gracieux sous cette enveloppe épaissie. Le masque doré, avec ses longs yeux cernés de noir et avivés d’émail, son nez aux ailes délicatement coupées, ses pommettes arrondies, ses lèvres épanouies et souriant de cet indescriptible sourire du sphinx, son menton, d’une courbe un peu courte, mais d’une finesse extrême de contour, offraient le plus pur type de l’idéal égyptien, et accusaient, par mille petits détails caractéristiques, que l’art n’invente pas, la physionomie individuelle d’un portrait. Une multitude de fines nattes, tressées en cordelettes et séparées par des bandeaux, retombaient, de chaque côté du masque, en masses opulentes. Une tige de lotus, partant de la nuque, s’arrondissait au-dessus de la tête et venait ouvrir son calice d’azur sur l’or mat du front, et complétait, avec le cône funéraire, cette coiffure aussi riche qu’élégante. Un large gorgerin, composé de fins émaux cloisonnés de traits d’or, cerclait la base du col et descendait en plusieurs rangs, laissant voir, comme deux coupes d’or, le contour ferme et pur de deux seins vierges. Sur la poitrine, l’oiseau sacré à la tête de bélier, portant entre ses cornes vertes le cercle rouge du soleil occidental et soutenu par deux serpents coiffés du pschent qui gonflaient leurs poches, dessinait sa configuration monstrueuse pleine de sens symboliques. Plus bas, dans les espaces laissés libres par les zones transversales et rayées de vives couleurs représentant les bandelettes, l’épervier de Phré couronné du globe, l’envergure éployée, le corps imbriqué de plumes symétriques, et la queue épanouie en éventail, tenait entre chacune de ses serres le Tau mystérieux, emblème d’immortalité. Des dieux funéraires, à face verte, à museau de singe et de chacal, présentaient, d’un geste hiératiquement roide, le fouet, le pedum, le sceptre ; l’oeil osirien dilatait sa prunelle rouge cernée d’antimoine ; les vipères célestes épaississaient leur gorge autour des disques sacrés ; des figures symboliques allongeaient leurs bras empennés de plumes semblables à des lames de jalousie, et les deux déesses du commencement et de la fin, la chevelure poudrée de poudre bleue, le buste nu jusqu’au dessous du sein, le reste du corps bridé dans un étroit jupon, s’agenouillaient, à la mode égyptienne, sur des coussins verts et rouges, ornés de gros glands. Une bandelette longitudinale d’hiéroglyphes, panant de la ceinture et se prolongeant jusqu’aux pieds, contenait sans doute quelques formules du rituel funèbre, ou plutôt les nom et qualités de la défunte, problème que Rumphius se promit de résoudre plus tard. Toutes les peintures, par le style du dessin, la hardiesse du trait, l’éclat de la couleur, dénotaient de la façon la plus évidente, pour un oeil exercé, la plus belle période de l’art égyptien. Lorsque le lord et le savant eurent assez contemplé cette première enveloppe, ils tirèrent le cartonnage de sa boîte et le dressèrent contre une paroi de la cabine. C’était un spectacle étrange que ce maillot funèbre à masque doré, se tenant debout comme un spectre matériel, et reprenant une fausse attitude de vie, après avoir gardé si longtemps la pose horizontale de la mort sur un lit de basalte, au coeur d’une montagne éventrée par une curiosité impie. L’âme de la défunte, qui comptait sur l’éternel repos, et qui avait pris tant de soins pour préserver sa dépouille de toute violation, dut s’en émouvoir, au-delà des mondes, dans le cercle de ses voyages et de ses métamorphoses. Rumphius, armé d’un ciseau et d’un marteau pour séparer en deux le cartonnage de la momie, avait l’air d’un de ces génies funèbres coiffés d’un masque bestial, qu’on voit dans les peintures des hypogées s’empresser autour des morts pour accomplir quelque rite effrayant et mystérieux ; Lord Evandale, attentif et calme, ressemblait avec son pur profil au divin Osiris attendant l’âme pour la juger, et, si l’on veut pousser la comparaison plus loin, son stick rappelait le sceptre que tient le dieu. L’opération terminée, ce qui prit assez de temps, car le docteur ne voulait pas écailler les dorures, la boîte reposée à terre se sépara en deux comme un moule qu’on ouvre, et la momie apparut dans tout l’éclat de sa toilette funèbre, parée coquettement, comme si elle eût voulu séduire les génies de l’empire souterrain. A l’ouverture du cartonnage, une vague et délicieuse odeur d’aromates, de liqueur de cèdre, de poudre de santal, de myrrhe et de cinnamore, se répandit par la cabine de la cange : car le corps n’avait pas été englué et durci dans ce bitume noir qui pétrifie les cadavres vulgaires, et tout l’art des embaumeurs, anciens habitants des Memnonia, semblait s’être épuisé à conserver cette dépouille précieuse. Un lacis d’étroites bandelettes en fine toile de lin, sous lequel s’ébauchaient vaguement les traits de la figure, enveloppait la tête ; les baumes dont ils étaient imprégnés avaient coloré ces tissus d’une belle teinte fauve. A partir de la poitrine, un filet de minces tuyaux de verre bleu, semblables à ces cannetilles de jais qui servent à broder les basquines espagnoles, croisait ses mailles réunies à leurs points d’intersection par de petits grains dorés, et, s’allongeant jusqu’aux jambes, formait à la morte un suaire de perles digne d’une reine ; les statuettes des quatre dieux de l’Amenti, en or repoussé, brillaient rangées symétriquement au bord supérieur du filet, terminé en bas par une frange d’ornements du goût le plus pur. Entre les figures des dieux funèbres s’allongeait une plaque d’or au-dessus de laquelle un scarabée de lapis-lazuli étendait ses longues ailes dorées. Sous la tête de la momie était placé un riche miroir de métal poli, comme si l’on eût voulu fournir à l’âme de la morte le moyen de contempler le spectre de sa beauté pendant la longue nuit du sépulcre. A côté du miroir, un coffret en terre émaillée, d’un travail précieux, renfermait un collier composé d’anneaux d’ivoire, alternant avec des perles d’or, de lapis-lazuli et de cornaline. Au long du corps, on avait mis l’étroite cuvette carrée en bois de santal, où de son vivant la morte accomplissait ses ablutions parfumées. Trois vases en albâtre rubané, fixés au fond du cercueil, ainsi que la momie, par une couche de natrum, contenaient les deux premiers des baumes d’une couleur encore appréciable, et le troisième de la poudre d’antimoine et une petite spatule pour colorer le bord des paupières et en prolonger l’angle externe, suivant l’antique usage égyptien, pratiqué de nos jours par les femmes orientales. « Quelle touchante coutume, dit le docteur Rumphius, enthousiasmé à la vue de ces trésors, d’ensevelir avec une jeune femme tout son coquet arsenal de toilette ! car c’est une jeune femme, à coup sûr, qu’enveloppent ces bandes de toile jaunies par le temps et les essences : à côté des Égyptiens, nous sommes vraiment des barbares ; emportés par une vie brutale, nous n’avons plus le sens délicat de la mort. Que de tendresse, que de regrets, que d’amour révèlent ces soins minutieux, ces précautions infinies, ces soins inutiles que personne ne devait jamais voir, ces caresses à une dépouille insensible, cette lutte pour arracher à la destruction une forme adorée, et la rendre intacte à l’âme au jour de la réunion suprême ! - Peut-être, répondit Lord Evandale tout pensif, notre civilisation, que nous croyons culminante, n’est-elle qu’une décadence profonde, n’ayant plus même le souvenir historique des gigantesques sociétés disparues. Nous sommes stupidement fiers de quelques ingénieux mécanismes récemment inventés, et nous ne pensons pas aux colossales splendeurs, aux énormités irréalisables pour tout autre peuple de l’antique terre des Pharaons. Nous avons la vapeur ; mais la vapeur est moins forte que la pensée qui élevait les pyramides, creusait les hypogées, taillait les montagnes en sphinx, en obélisques, couvrait des salles d’un seul bloc que tous nos engins ne sauraient remuer, ciselait des chapelles monolithes et savait défendre contre le néant la fragile dépouille humaine, tant elle avait le sens de l’éternité ! - Oh ! les Égyptiens, dit Rumphius en souriant, étaient de prodigieux architectes, d’étonnants artistes, de profonds savants ; les prêtres de Memphis et de Thèbes auraient rendu des points même à nos érudits d’Allemagne, et pour la symbolique, ils étaient de la force de plusieurs Creuzer ; mais nous finirons par déchiffrer leurs grimoires et leur arracher leur secret. Le grand Champollion a donné leur alphabet ; nous autres, nous lirons couramment leurs livres de granit. En attendant, déshabillons cette jeune beauté, plus de trois fois millénaire, avec toute la délicatesse possible. - Pauvre lady ! murmura le jeune lord ; des yeux profanes vont parcourir ces charmes mystérieux que l’amour même n’a peut-être pas connus. Oh ! oui, sous un vain prétexte de science, nous sommes aussi sauvages que les Perses de Cambyse ; et, si je ne craignais de pousser au désespoir cet honnête docteur, je te renfermerais, sans avoir soulevé ton dernier voile, dans la triple boîte de tes cercueils ! » Rumphius souleva hors du cartonnage la momie, qui ne pesait pas plus que le corps d’un enfant, et il commença à la démailloter avec l’adresse et la légèreté d’une mère voulant mettre à l’air les membres de son nourrisson ; il défit d’abord l’enveloppe de toile cousue, imprégnée de vin de palmier, et les larges bandes qui, d’espace en espace, cerclaient le corps ; puis il atteignit l’extrémité d’une bandelette mince enroulant ses spirales infinies autour des membres de la jeune Égyptienne ; il pelotonnait sur elle-même la bandelette, comme eût pu le faire un des plus habiles tarischeutes de la ville funèbre, la suivant dans tous ses méandres et ses circonvolutions. A mesure que son travail avançait, la momie, dégagée de ses épaisseurs, comme la statue qu’un praticien dégrossit dans un bloc de marbre, apparaissait plus svelte et plus pure. Cette bandelette déroulée, une autre se présenta, plus étroite et destinée à serrer les formes de plus près. Elle était d’une toile si fine, d’une trame si égale qu’elle eût pu soutenir la comparaison avec la batiste et la mousseline de nos jours. Elle suivait exactement les contours, emprisonnant les doigts des mains et des pieds moulant comme un masque les traits de la figure déjà presque visible à travers son mince tissu. Les baumes dans lesquels on l’avait baignée l’avaient comme empesée, et, en se détachant sous la traction des doigts du docteur, elle faisait un petit bruit sec comme celui du papier qu’on froisse ou qu’on déchire. Un seul tour restait encore à enlever, et, quelque familiarisé qu’il fût avec des opérations pareilles, le docteur Rumphius suspendit un moment sa besogne, soit par une espèce de respect pour les pudeurs de la mort, soit par ce sentiment qui empêche l’homme de décacheter la lettre, d’ouvrir la porte, de soulever le voile qui cache le secret qu’il brûle d’apprendre ; il mit ce temps d’arrêt sur le compte de la fatigue, et en effet la sueur lui ruisselait du front sans qu’il songeât à l’essuyer de son fameux mouchoir à carreaux bleus : mais la fatigue n’y était pour rien. Cependant la morte transparaissait sous la trame fine comme sous une gaze, et à travers les réseaux brillaient vaguement quelques dorures. Le dernier obstacle enlevé, la jeune femme se dessina dans la chaste nudité de ses belles formes, gardant, malgré tant de siècles écoulés, toute la rondeur de ses contours, toute la grâce souple de ses lignes pures. Sa pose, peu fréquente chez les momies, était celle de la Vénus de Médicis, comme si les embaumeurs eussent voulu ôter à ce corps charmant la triste attitude de la mort, et adoucir pour lui l’inflexible rigidité du cadavre. L’une de ses mains voilait à demi sa gorge virginale, l’autre cachait des beautés mystérieuses, comme si la pudeur de la morte n’eût pas été rassurée suffisamment par les ombres protectrices du sépulcre. Un cri d’admiration jaillit en même temps des lèvres de Rumphius et d’Evandale à la vue de cette merveille. Jamais statue grecque ou romaine n’offrit un galbe plus élégant ; les caractères particuliers de l’idéal égyptien donnaient même à ce beau corps si miraculeusement conservé une sveltesse et une légèreté que n’ont pas les marbres antiques. L’exiguïté des mains fuselées, la distinction des pieds étroits, aux doigts terminés par des ongles brillants comme l’agate, la finesse de la taille, la coupe du sein, petit et retroussé comme la pointe d’un tatbebs sous la feuille d’or qui l’enveloppait, le contour peu sorti de la hanche, la rondeur de la cuisse, la jambe un peu longue aux malléoles délicatement modelées rappelaient la grâce élancée des musiciennes et des danseuses représentées sur les fresques figurant des repas funèbres, dans les hypogées de Thèbes. C’était cette forme d’une gracilité encore enfantine et possédant déjà toutes les perfections de la femme que l’art égyptien exprime avec une suavité si tendre, soit qu’il peigne les murs des syringes d’un pinceau rapide, soit qu’il fouille patiemment le basalte rebelle. Ordinairement, les momies pénétrées de bitume et de natrum ressemblent à de noirs simulacres taillés dans l’ébène ; la dissolution ne peut les attaquer, mais les apparences de la vie leur manquent. Les cadavres ne sont pas retournés à la poussière d’où ils étaient sortis ; mais ils se sont pétrifiés sous une forme hideuse qu’on ne saurait regarder sans dégoût ou sans effroi. Ici le corps, préparé soigneusement par des procédés plus sûrs, plus longs et plus coûteux, avait conservé l’élasticité de la chair, le grain de l’épiderme et presque la coloration naturelle ; la peau, d’un brun clair, avait la nuance blonde d’un bronze florentin neuf ; et ce ton ambré et chaud qu’on admire dans les peintures de Giorgione ou du Titien, enfumées de vernis, ne devait pas différer beaucoup du teint de la jeune Égyptienne en son vivant. La tête semblait endormie plutôt que morte ; les paupières, encore frangées de leurs longs cils, faisaient briller entre leurs lignes d’antimoine des yeux d’émail lustrés des humides lueurs de la vie ; on eût dit qu’elles allaient secouer comme un rêve léger leur sommeil de trente siècles. Le nez, mince et fin, conservait ses pures arêtes ; aucune dépression ne déformait les joues, arrondies comme le flanc d’un vase ; la bouche, colorée d’une faible rougeur, avait gardé ses plis imperceptibles, et sur les lèvres voluptueusement modelées, voltigeait un mélancolique et mystérieux sourire plein de douceur, de tristesse et de charme : ce sourire tendre et résigné qui plisse d’une si délicieuse moue les bouches des têtes adorables surmontant les vases canopes au Musée du Louvre. Autour du front uni et bas, comme l’exigent les lois de la beauté antique, se massaient des cheveux d’un noir de jais, divisés et nattés en une multitude de fines cordelettes qui retombaient sur chaque épaule. Vingt épingles d’or, piquées parmi ces tresses comme des fleurs dans une coiffure de bal, étoilaient de points brillants cette épaisse et sombre chevelure qu’on eût pu croire factice tant elle était abondante. Deux grandes boucles d’oreilles, arrondies en disques comme de petits boucliers, faisaient frissonner leur lumière jaune à côté de ses joues brunes. Un collier magnifique, composé de trois rangs de divinités et d’amulettes en or et en pierres fines, entourait le col de la coquette momie, et plus bas, sur sa poitrine, descendaient deux autres colliers, dont les perles et les rosettes en or, lapis-lazuli et cornaline formaient des alternances symétriques du goût le plus exquis. Une ceinture à peu près du même dessin enserrait sa taille svelte d’un cercle d’or et de pierres de couleur. Un bracelet à double rang en perles d’or et de cornaline entourait son poignet gauche, et à l’index de la main, du même côté, scintillait un tout petit scarabée en émaux cloisonnés d’or, formant chaton de bague, et maintenu par un fil d’or précieusement natté. Quelle sensation étrange ! se trouver en face d’un être humain qui vivait aux époques où l’Histoire bégayait à peine, recueillant les contes de la tradition, en face d’une beauté contemporaine de Moïse et conservant encore les formes exquises de la jeunesse ; toucher cette petite main douce et imprégnée de parfums qu’avait peut-être baisée un Pharaon ; effleurer ces cheveux plus durables que des empires, plus solides que des monuments de granit. A l’aspect de la belle morte, le jeune lord éprouva ce désir rétrospectif qu’inspire souvent la vue d’un marbre ou d’un tableau représentant une femme du temps passé, célèbre par ses charmes ; il lui sembla qu’il aurait aimé, s’il eût vécu trois mille cinq cents ans plus tôt, cette beauté que le néant n’avait pas voulu détruire, et sa pensée sympathique arriva peut-être à l’âme inquiète qui errait autour de sa dépouille profanée. Beaucoup moins poétique que le jeune lord, le docte Rumphius procédait à l’inventaire des bijoux, sans toutefois les détacher, car Evandale avait désiré qu’on n’enlevât pas à la momie cette frêle et dernière consolation ; ôter ses bijoux à une femme même morte, c’est la tuer une seconde fois ! Quand tout à coup un rouleau de papyrus caché entre le flanc et le bras de la momie frappa les yeux du docteur. « Ah ! dit-il, c’est sans doute l’exemplaire du rituel funéraire qu’on plaçait dans le dernier cercueil, écrit avec plus ou moins de soin selon la richesse et l’importance du personnage. » Et il se mit à dérouler la bande fragile avec des précautions infinies. Dès que les premières lignes apparurent, Rumphius sembla surpris ; il ne reconnaissait pas les figures et les signes ordinaires du rituel : il chercha vainement, à la place consacrée, les vignettes représentant les funérailles et le convoi funèbre qui servent de frontispice à ce papyrus ; il ne trouva pas non plus la litanie des cent noms d’osiris, ni le passeport de l’âme, ni la supplique aux dieux de l’Amenti. Des dessins d’une nature particulière annonçaient des scènes toutes différentes, se rattachant à la vie humaine, et non au voyage de l’ombre dans l’extra-monde. Des chapitres ou des alinéas semblaient indiqués par des caractères tracés en rouge, pour trancher sur le reste du texte écrit en noir, et fixer l’attention du lecteur aux endroits intéressants. Une inscription placée en tête paraissait contenir le titre de l’ouvrage et le nom du grammate qui l’avait écrit ou copié ; du moins, c’est ce que crut démêler à première vue la sagace intuition du docteur. « Décidément, milord, nous avons volé le sieur Argyropoulos, dit Rumphius à Evandale, en lui faisant remarquer toutes les différences du papyrus et des rituels ordinaires. C’est la première fois que l’on trouve un manuscrit égyptien contenant autre chose que des formules hiératiques ! Oh ! je le déchiffrerai, dussé-je y perdre les yeux ! dût ma barbe non coupée faire trois fois le tour de mon bureau ! Oui, je t’arracherai ton secret, mystérieuse Égypte ; oui, je saurai ton histoire, belle morte, car ce papyrus serré sur ton coeur par ton bras charmant doit la contenir ! et je me couvrirai de gloire, et j’égalerai Champollion, et je ferai mourir Lepsius de jalousie ! >> Le docteur et le lord retournèrent en Europe ; la momie, recouverte de toutes ses bandelettes et replacée dans ses trois cercueils, habite, dans le parc de Lord Evandale, au Lincolnshire, le sarcophage de basalte qu’il a fait venir à grands frais de Biban-el-Molouk et n’a pas donné au British Muséum. Quelquefois le lord s’accoude sur le sarcophage, paraît rêver profondément et soupire... Après trois ans d’études acharnées, Rumphius est parvenu à déchiffrer le papyrus mystérieux, sauf quelques endroits altérés ou présentant des signes inconnus, et c’est sa traduction latine, tournée par nous en français, que vous allez lire sous ce nom : Le Roman de la momie. FIN DU PROLOGUE I Oph (c’est le nom égyptien de la ville que l’antiquité appelait Thèbes aux cent portes ou Diospolis Magna) semblait endormie sous l’action dévorante d’un soleil de plomb. Il était midi ; une lumière blanche tombait du ciel pâle sur la terre pâmée de chaleur ; le sol brillanté de réverbérations luisait comme du métal fourbi, et l’ombre ne traçait plus au pied des édifices qu’un mince filet bleuâtre, pareil à la ligne d’encre dont un architecte dessine son plan sur le papyrus ; les maisons, aux murs légèrement inclinés en talus, flamboyaient comme des briques au four ; les portes étaient closes, et aux fenêtres, fermées de stores en roseaux clissés, nulle tête n’apparaissait. Au bout des rues désertes, et au-dessus des terrasses, se découpaient, dans l’air d’une incandescente pureté, la pointe des obélisques, le sommet des pylônes, l’entablement des palais et des temples, dont les chapiteaux, à face humaine ou à fleurs de lotus, émergeaient à demi, rompant les lignes horizontales des toits, et s’élevant comme des écueils parmi l’amas des édifices privés. De loin en loin, par-dessus le mur d’un jardin, quelque palmier dardait son fût écaillé, terminé par un éventail de feuilles dont pas une ne bougeait, car nul souffle n’agitait l’atmosphère ; des acacias, des mimosas et des figuiers de Pharaon déversaient une cascade de feuillage, tachant d’une étroite ombre bleue la lumière étincelante du terrain ; ces touches vertes animaient et rafraîchissaient l’aridité solennelle du tableau, qui, sans elles, eût présenté l’aspect d’une ville morte. Quelques rares esclaves de la race Nahasi, au teint noir, au masque simiesque, à l’allure bestiale, bravant seuls l’ardeur du jour, portaient chez leurs maîtres l’eau puisée au Nil dans des jarres suspendues à un bâton posé sur l’épaule ; quoiqu’ils n’eussent pour vêtement qu’un caleçon rayé bridant sur les hanches, leurs torses brillants et polis comme du basalte ruisselaient de sueur, et ils hâtaient le pas pour ne pas brûler la plante épaisse de leurs pieds aux dalles chaudes comme le pavé d’une étuve. Les matelots dormaient dans le naos de leurs canges amarrées au quai de briques du fleuve, sûrs que personne ne les éveillerait pour passer sur l’autre rive, au quartier des Memnonia. Au plus haut du ciel tournoyaient des gypaètes dont le silence général permettait d’entendre le piaulement aigu, qui, à un autre moment du jour, se fût perdu dans la rumeur de la cité. Sur les corniches des monuments, deux ou trois ibis, une patte repliée sous le ventre, le bec enfoui dans le jabot, semblaient méditer profondément, et dessinaient leur silhouette grêle sur le bleu calciné et blanchissant qui leur servait de fond. Cependant tout ne dormait pas dans Thèbes ; des murs d’un grand palais, dont l’entablement orné de palmettes traçait sa longue ligne droite sur le ciel enflammé, sortait comme un vague murmure de musique ; ces bouffées d’harmonie se répandaient de temps à autre à travers le tremblement diaphane de l’atmosphère, où l’oeil eût pu suivre presque leurs ondulations sonores. Étouffée par l’épaisseur des murailles, comme par une sourdine, la musique avait une douceur étrange : c’était un chant d’une volupté triste, d’une langueur exténuée, exprimant la fatigue du corps et le découragement de la passion ; on y pouvait deviner aussi l’ennui lumineux de l’éternel azur, l’indéfinissable accablement des pays chauds. En longeant cette muraille, l’esclave, oubliant le fouet du maître, suspendait sa marche et s’arrêtait pour aspirer, l’oreille tendue, ce chant imprégné de toutes les nostalgies secrètes de l’âme, et qui le faisait songer à la patrie perdue, aux amours brisées et aux insurmontables obstacles du sort. D’où venait-il, ce chant, ce soupir exhalé à petit bruit dans le silence de la ville ? Quelle âme inquiète veillait, lorsque tout dormait autour d’elle ? La façade du palais, tournée vers une place assez vaste, avait cette rectitude de lignes et cette assiette monumentale, type de l’architecture égyptienne civile et religieuse. Cette habitation ne pouvait être que celle d’une famille princière ou sacerdotale ; on le devinait au choix des matériaux, au soin de la bâtisse, à la richesse des ornements. Au centre de la façade s’élevait un grand pavillon flanqué de deux ailes, et surmonté d’un toit formant un triangle écimé. Une large moulure à la gorge profondément évidée, et d’un profil saillant, terminait la muraille, où l’on ne remarquait d’autre ouverture qu’une porte, non pas placée symétriquement au milieu, mais dans le coin du pavillon, sans doute pour laisser leur liberté de développement aux marches de l’escalier intérieur. Une corniche, du même style que l’entablement, couronnait cette porte unique. Le pavillon saillait en avant d’une muraille à laquelle s’appliquaient, comme des balcons, deux étages de galeries, espèces de portiques ouverts, faits de colonnes d’une fantaisie architecturale singulière ; les bases de ces colonnes représentaient d’énormes boutons de lotus, dont la capsule, se déchirant en lobes dentelés, laissait jaillir, comme un pistil gigantesque, la hampe renflée du bas, amenuisée du haut, étranglée sous le chapiteau par un collier de moulures, et se terminant en fleur épanouie. Entre les larges baies des entre-colonnements, on apercevait de petites fenêtres à deux vantaux garnis de verres de couleur. Au-dessus régnait un toit en terrasse dallé d’énormes pierres. Dans ces galeries extérieures, de grands vases d’argile, frottés en dedans d’amandes amères, bouchés de tampons de feuillage et posés sur des trépieds de bois, rafraîchissaient l’eau du Nil aux courants d’air. Des guéridons supportaient des pyramides de fruits, des gerbes de fleurs et des coupes à boire de différentes formes : car les Égyptiens aiment à manger en plein air, et prennent, pour ainsi dire, leurs repas sur la voie publique. De chaque côté de cet avant-corps s’étendaient des bâtiments n’ayant qu’un rez-de-chaussée, et formés d’un rang de colonnes engagées à mi-hauteur dans une muraille divisée en panneaux de manière à former autour de la maison un promenoir abrité contre le soleil et les regards. Toute cette architecture, égayée de peintures ornementales (car les chapiteaux, les fûts, les corniches, les panneaux étaient coloriés), produisait un effet heureux et splendide. En franchissant la porte, on entrait dans une vaste cour entourée d’un portique quadrilatéral, soutenu par des piliers ayant pour chapiteaux quatre têtes de femmes aux oreilles de vache, aux longs yeux bridés, au nez légèrement camard, au sourire largement épanoui, coiffées d’un épais bourrelet rayé, qui supportaient un dé de grès dur. Sous ce portique s’ouvraient les portes des appartements, où ne pénétrait qu’une lumière adoucie par l’ombre de la galerie. Au milieu de la cour scintillait sous le soleil une pièce d’eau bordée d’une marge en granit de Syène, et sur laquelle s’étalaient les larges feuilles taillées en coeur des lotus, dont les fleurs roses ou bleues se fermaient à demi, comme pâmées de chaleur, malgré l’eau où elles baignaient. Dans les plates-bandes encadrant le bassin étaient plantées des fleurs disposées en éventail sur de petits monticules de terre, et, par les étroits chemins tracés entre les touffes, se promenaient avec précaution deux cigognes familières, faisant de temps à autre claquer leur long bec et palpiter leurs ailes comme si elles voulaient s’envoler. Aux angles de la cour, quatre grands perséas tordaient leurs troncs et découpaient leurs masses de feuillage d’un vert métallique. Au fond, une espèce de pylône interrompait le portique, et sa large baie encadrant l’air bleu laissait apercevoir au bout d’un long berceau de treilles un kiosque d’été d’une construction aussi riche qu’élégante. Dans les compartiments tracés à droite et à gauche de la tonnelle par des arbres nains taillés en cône, verdoyaient des grenadiers, des sycomores, des tamarisques, des périplocas, des mimosas, des acacias, dont les fleurs brillaient comme des étincelles coloriées sur le fond intense du feuillage dépassant la muraille. La musique faible et douce dont nous avons parlé sortait d’une des chambres ouvrant leur porte sous le portique intérieur. Quoique le soleil donnât en plein dans la cour dont le sol brillait inondé d’une lumière crue, une ombre bleue et fraîche, transparente dans son intensité, baignait l’appartement où l’oeil, aveuglé par les ardentes réverbérations, cherchait d’abord les formes et finissait par les démêler lorsqu’il s’était habitué à ce demi-jour. Une teinte lilas tendre colorait les parois de la chambre, autour de laquelle régnait une corniche enluminée de tons éclatants et fleurie de palmettes d’or. Des divisions architecturales heureusement combinées traçaient sur ces espaces plans des panneaux qui encadraient des dessins, des ornements, des gerbes de fleurs, des figures d’oiseaux, des damiers de couleurs contrastées, et des scènes de la vie intime. Au fond, près de la muraille, se dessinait un lit de forme bizarre, représentant un boeuf coiffé de plumes d’autruche, un disque entre les cornes, aplatissant son dos pour recevoir le dormeur ou la dormeuse sur son mince matelas rouge, arc- boutant contre le sol, en manière de pieds, ses jambes noires terminées par des sabots verts, et retroussant sa queue divisée en deux flocons. Ce quadrupède-lit, cet animal-meuble eût paru étrange en tout autre pays que l’Égypte, où les lions et les chacals se laissent également arranger en lits par le caprice de l’ouvrier. Devant cette couche était placé un escabeau à quatre marches pour y monter ; à la tête, un chevet d’albâtre oriental, destiné à soutenir le col sans déranger la coiffure, se creusait en demi-lune. Au milieu, une table de bois précieux travaillé avec un soin charmant posait son disque sur un socle évidé. Différents objets l’encombraient : un pot de fleurs de lotus, un miroir de bronze poli à pied d’ivoire, une buire d’agate rubanée pleine de poudre d’antimoine, une spatule à parfums en bois de sycomore, formée par une jeune fille nue jusqu’aux reins, allongée dans une position de nage et semblant vouloir soutenir sa cassolette au-dessus de l’eau. Près de la table, sur un fauteuil en bois doré réchampi de rouge, aux pieds bleus, aux bras figurés par des lions, recouvert d’un épais coussin à fond pourpre étoilé d’or et quadrillé de noir, dont le bout débordait en volute par-dessus le dossier, était assise une jeune femme ou plutôt une jeune fille d’une merveilleuse beauté, dans une gracieuse attitude de nonchalance et de mélancolie. Ses traits, d’une délicatesse idéale, offraient le plus pur type égyptien, et souvent les sculpteurs avaient dû penser à elle en taillant les images d’Isis et d’Hâthor, au risque d’enfreindre les rigoureuses lois hiératiques ; des reflets d’or et de rose coloraient sa pâleur ardente où se dessinaient ses longs yeux noirs, agrandis par une ligne d’antimoine et alanguis d’une indicible tristesse. Ce grand oeil sombre, aux sourcils marqués et aux paupières teintes, prenait une expression étrange dans ce visage mignon, presque enfantin. La bouche mi-ouverte, colorée comme une fleur de grenade, laissait briller entre ses lèvres, un peu épaisses, un éclair humide de nacre bleuâtre, et gardait ce sourire involontaire et presque douloureux qui donne un charme si sympathique aux figures égyptiennes ; le nez, légèrement déprimé à la racine, à l’endroit où les sourcils se confondaient dans une ombre veloutée, se relevait avec des lignes si pures, des arêtes si fines, et découpait ses narines d’un trait si net que toute femme ou toute déesse s’en serait contentée, malgré son profil imperceptiblement africain ; le menton s’arrondissait par une courbe d’une élégance extrême, et brillait poli comme l’ivoire ; les joues, un peu plus développées que chez les beautés des autres peuples, prêtaient à la physionomie une expression de douceur et de grâce d’un charme extrême. Cette belle fille avait pour coiffure une sorte de casque formé par une pintade dont les ailes à demi déployées s’abattaient sur ses tempes, et dont la jolie tête effilée s’avançait jusqu’au milieu de son front, tandis que la queue, constellée de points blancs, se déployait sur sa nuque. Une habile combinaison d’émail imitait à s’y tromper le plumage ocellé de l’oiseau ; des pennes d’autruche, implantées dans le casque comme une aigrette, complétaient cette coiffure réservée aux jeunes vierges, de même que le vautour, symbole de la maternité, n’appartient qu’aux femmes. Les cheveux de la jeune fille d’un noir brillant, tressés en fines nattes, se massaient de chaque côté de ses joues rondes et lisses, dont ils accusaient le contour, et s’allongeaient jusqu’aux épaules ; dans leur ombre luisaient, comme des soleils dans un nuage, de grands disques d’or en façon de boucles d’oreilles ; de cette coiffure partaient deux longues bandes d’étoffe aux bouts frangés qui retombaient avec grâce derrière le dos. Un large pectoral composé de plusieurs rangs d’émaux, de perles d’or, de grains de cornaline, de poissons et de lézards en or estampé couvrait la poitrine de la base du col à la naissance de la gorge, qui transparaissait rose et blanche à travers la trame aérienne de la calasiris. La robe, quadrillée de larges carreaux, se nouait sous le sein au moyen d’une ceinture à bouts flottants, et se terminait par une large bordure à raies transversales garnie de franges. De triples bracelets en grains de lapis-lazuli, striés de distance en distance d’une rangée de perles d’or, cerclaient ses poignets minces, délicats comme ceux d’un enfant ; et ses beaux pieds étroits, aux doigts souples et longs, chaussés de tatbebs en cuir blanc gaufré de dessins d’or, reposaient sur un tabouret de cèdre incrusté d’émaux verts et rouges. Près de Tahoser, c’est le nom de la jeune Égyptienne, se tenait agenouillée, une jambe repliée sous la cuisse et l’autre formant un angle obtus, dans cette attitude que les peintres aiment à reproduire aux murs des hypogées, une joueuse de harpe posée sur une espèce de socle bas, destiné sans doute à augmenter la résonance de l’instrument. Un morceau d’étoffe rayé de bandes de couleur, et dont les bouts rejetés en arrière flottaient en barbes cannelées, contenait ses cheveux et encadrait sa figure souriante et mystérieuse comme un masque de sphinx. Une étroite robe, ou, pour mieux dire, un fourreau de gaze transparente, moulait exactement les contours juvéniles de son corps élégant et frêle ; cette robe, coupée au-dessous du sein, laissait les épaules, la poitrine et les bras libres dans leur chaste nudité. Un support, fiché dans le socle sur lequel était placée la musicienne, et traversé d’une cheville en forme de clef, servait de point d’appui à la harpe, dont, sans cela, le poids eût pesé tout entier sur l’épaule de la jeune femme. Cette harpe, terminée par une sorte de table d’harmonie, arrondie en conque et coloriée de peintures ornementales, portait, à son extrémité supérieure, une tête sculptée d’Hâthor surmontée d’une plume d’autruche ; les cordes, au nombre de neuf, se tendaient diagonalement et frémissaient sous les doigts longs et menus de la harpiste, qui souvent, pour atteindre les notes graves, se penchait, avec un mouvement gracieux comme si elle eût voulu nager sur les ondes sonores de la musique, et accompagner l’harmonie qui s’éloignait. Derrière elle, une autre musicienne debout, qu’on aurait pu croire nue sans le léger brouillard blanc qui atténuait la couleur bronzée de son corps, jouait d’une espèce de mandore au manche démesurément long, dont les trois cordes étaient coquettement ornées, à leur extrémité, de houppes de couleur. Un de ses bras, mince et rond cependant, s’allongeait jusqu’au haut du manche avec une pose sculpturale, tandis que l’autre soutenait l’instrument et agaçait les cordes. Une troisième jeune femme, que son énorme chevelure faisait paraître encore plus fluette, marquait la mesure sur un tympanon formé d’un cadre de bois légèrement infléchi en dedans et tendu de peau d’onagre. La joueuse de harpe chantait une mélopée plaintive, accompagnée à l’unisson, d’une douceur inexprimable et d’une tristesse profonde. Les paroles exprimaient de vagues aspirations, des regrets voilés, un hymne d’amour à l’inconnu, et des plaintes timides sur la rigueur des dieux et la cruauté du sort. Tahoser, le coude appuyé sur un des lions de son fauteuil, la main à la joue et le doigt retroussé contre la tempe, écoutait avec une distraction plus apparente que réelle le chant de la musicienne ; parfois un soupir gonflait sa poitrine et soulevait les émaux de son gorgerin ; parfois une lueur humide, causée par une larme qui germait, lustrait le globe de son oeil entre les lignes d’antimoine, et ses petites dents mordaient sa lèvre inférieure comme si elle se fût rebellée contre son émotion. « Satou, fit-elle en frappant l’une contre l’autre ses mains délicates pour imposer silence à la musicienne, qui étouffa aussitôt avec sa paume les vibrations de la harpe, ton chant m’énerve, m’alanguit, et me ferait tourner la tête comme un parfum trop fort. Les cordes de ta harpe semblent tordues avec les fibres de mon coeur et me résonnent douloureusement dans la poitrine ; tu me rends presque honteuse, car c’est mon âme qui pleure à travers la musique ; et qui peut t’en avoir dit les secrets ? - Maîtresse, répondit la harpiste, le poète et le musicien savent tout ; les dieux leur révèlent les choses cachées ; ils expriment dans leurs rythmes ce que la pensée conçoit à peine et ce que la langue balbutie confusément. Mais si mon chant t’attriste, je puis, en changeant de mode, faire naître des idées plus riantes dans ton esprit. » Et Satou attaqua les cordes de sa harpe avec une énergie joyeuse et sur un rythme vif que le tympanon accentuait de coups pressés ; après ce prélude, elle entonna un chant célébrant les charmes du vin, l’enivrement des parfums et le délire de la danse. Quelques-unes des femmes qui, assises sur ces pliants à cols de cygnes bleus dont le bec jaune mord les bâtons du siège, ou agenouillées sur des coussins écarlates gonflés de barbe de chardon, gardaient, sous l’influence de la musique de Satou, des poses d’une langueur désespérée, frissonnèrent, ouvrirent les narines, aspirèrent le rythme magique, se dressèrent sur leurs pieds, et, mues d’une impulsion irrésistible, se mirent à danser. Une coiffure en forme de casque échancré à l’oreille enveloppait leur chevelure, dont quelques spirales s’échappaient et flagellaient leurs joues brunes, où l’ardeur de la danse mit bientôt des couleurs roses. De larges cercles d’or battaient leur col, et à travers leur longue chemise de gaze, brodée de perles par en haut, on voyait leurs corps couleur de bronze jaune doré s’agiter avec une souplesse de couleuvre ; elles se tordaient, se cambraient, remuaient leurs hanches cerclées d’une étroite ceinture, se renversaient, prenaient des attitudes penchées, inclinaient la tête à droite et à gauche comme si elles eussent trouvé une volupté secrète à frôler de leur menton poli leur épaule froide et nue, se rengorgeaient comme des colombes, s’agenouillaient et se relevaient, serraient les mains contre leur poitrine ou déployaient moelleusement leurs bras qui semblaient battre des ailes comme ceux d’Isis et de Nephtys, traînaient leurs jambes, ployaient leurs jarrets, déplaçaient leurs pieds agiles par de petits mouvements saccadés, et suivaient toutes les ondulations de la musique. Les suivantes, debout contre la muraille pour laisser le champ libre aux évolutions des danseuses, marquaient le rythme en faisant craquer leurs doigts ou en frappant l’une contre l’autre la paume de leurs mains. Celles-ci, entièrement nues, n’avaient pour ornement qu’un bracelet en pâte émaillée ; celles-là, vêtues d’un pagne étroit retenu par des bretelles, portaient pour coiffure quelques brins de fleurs tordus. C’était étrange et gracieux. Les boutons et les fleurs, doucement agités, répandaient leurs parfums à travers la salle, et ces jeunes femmes couronnées eussent pu offrir aux poètes d’heureux sujets de comparaison. Mais Satou s’était exagéré la puissance de son art. Le rythme joyeux semblait avoir accru la mélancolie de Tahoser. Une larme roulait sur sa belle joue, comme une goutte d’eau du Nil sur un pétale de nymphaea, et, cachant sa tête contre la poitrine de la suivante favorite qui se tenait accoudée au fauteuil de sa maîtresse, elle murmura dans un sanglot, avec un gémissement de colombe étouffée : « Oh ! ma pauvre Nofré, je suis bien triste et bien malheureuse ! » II Nofré fit un signe, pressentant une confidence ; la harpiste, les deux musiciennes, les danseuses et les suivantes se retirèrent silencieusement à la file, comme les figures peintes sur les fresques. Lorsque la dernière eut disparu, la suivante favorite dit à sa maîtresse d’un ton câlin et compatissant, comme une jeune mère qui berce les petits chagrins de son nourrisson : « Qu’as-tu, chère maîtresse, pour être triste et malheureuse ? N’es-tu pas jeune, belle à faire envie aux plus belles, libre, et ton père, le grand prêtre Pétamounoph, dont la momie ignorée repose dans un riche tombeau, ne t’a-t-il pas laissé de grands biens dont tu disposes à ton gré ? Ton palais est très beau, tes jardins sont très vastes et arrosés d’eaux transparentes. Tes coffres de pâte émaillée et de bois de sycomore contiennent des colliers, des pectoraux, des gorgerins, des anneaux pour les jambes, des bagues aux chatons finement travaillés ; tes robes, tes calasiris, tes coiffures dépassent le nombre des jours de l’année ; Hôpi-Mou, le père des eaux, recouvre régulièrement de sa vase féconde tes domaines, dont un gypaète volant à tire-d’aile ferait à peine le tour d’un soleil à l’autre ; et ton coeur, au lieu de s’ouvrir joyeusement à la vie comme un bouton de lotus au mois d’Hâthor ou de Choïack, se referme et se contracte douloureusement. » Tahoser répondit à Nofré : « Oui, certes, les dieux des zones supérieures m’ont favorablement traitée ; mais qu’importent toutes les choses qu’on possède, si l’on n’a pas la seule qu’on souhaite ? Un désir non satisfait rend le riche aussi pauvre dans son palais doré et peint de couleurs vives, au milieu de ses amas de blé, d’aromates et de matières précieuses, que le plus misérable ouvrier des Memnonia qui recueille avec de la sciure de bois le sang des cadavres, ou que le nègre demi-nu manoeuvrant sur le Nil sa frêle barque de papyrus, à l’ardeur du soleil de midi. » Nofré sourit et dit d’un air d’imperceptible raillerie : « Est-il possible, à maîtresse, qu’un de tes caprices ne soit par réalisé sur-le-champ ? Si tu rêves d’un bijou, tu livres à l’artisan un lingot d’or pur, des cornalines du lapis-lazuli, des agates, des hématites, et il exécute le dessin souhaité ; il en est de même pour les robes, les chars, les parfums, les fleurs et les instruments de musique. Tes esclaves, de Philae à Héliopolis, cherchent pour toi ce qu’il y a de plus beau, de plus rare ; si l’Égypte ne renferme pas ce que tu souhaites, les caravanes te l’apportent du bout du monde ! » La belle Tahoser secoua sa jolie tête et parut impatientée du peu d’intelligence de sa confidente. « Pardon, maîtresse, dit Nofré se ravisant et comprenant qu’elle avait fait fausse route, je ne songeais pas que depuis quatre mois bientôt le Pharaon est parti pour l’expédition de l’Éthiopie supérieure, et que le bel oëris (officier), qui ne passait pas sous la terrasse sans lever la tête et ralentir le pas, accompagne Sa Majesté. Qu’il avait bonne grâce en son costume militaire ! qu’il était beau, jeune et vaillant ! » Comme si elle eût voulu parler, Tahoser ouvrit à demi ses lèvres roses ; mais un léger nuage de pourpre se répandit sur ses joues, elle pencha la tête, et la phrase prête à s’envoler ne déploya pas ses ailes sonores. La suivante crut qu’elle avait touché juste et continua : « En ce cas, maîtresse, ton chagrin va cesser, ce matin un coureur haletant est arrivé, annonçant la rentrée triomphale du roi avant le coucher du soleil. N’entends-tu pas déjà mille rumeurs bourdonner confusément dans la cité qui sort de sa torpeur méridienne ? Écoute ! les roues des chars résonnent sur les dalles des rues ; et déjà le peuple se porte en masses compactes vers la rive du fleuve pour le traverser et se rendre au champ de manoeuvre. Secoue ta langueur, et toi aussi viens voir ce spectacle admirable. Quand on est triste, il faut se mêler à la foule. La solitude nourrit les pensées sombres. Du haut de son char de guerre, Ahmosis te décochera un gracieux sourire, et tu rentreras plus gaie à ton palais. - Ahmosis m’aime, répondit Tahoser, mais je ne l’aime pas. - Propos de jeune vierge », répliqua Nofré, à qui le beau chef militaire plaisait fort et qui croyait jouée la nonchalance dédaigneuse de Tahoser. En effet, Ahmosis était charmant : son profil ressemblait aux images des dieux taillées par les plus habiles sculpteurs ; ses traits fiers, réguliers égalaient en beauté ceux d’une femme ; son nez légèrement aquilin, ses yeux d’un noir brillant, agrandis d’antimoine, ses joues aux contours polis, d’un grain aussi doux que celui de l’albâtre oriental, ses lèvres bien modelées, l’élégance de sa haute taille, son buste aux épaules larges, aux hanches étroites, ses bras vigoureux, où cependant nul muscle ne faisait saillir son relief grossier, avaient tout ce qu’il faut pour séduire les plus difficiles ; mais Tahoser ne l’aimait pas, quoi qu’en pensât Nofré. Une autre idée qu’elle n’exprima pas, car elle ne croyait pas Nofré capable de la comprendre, détermina la jeune fille : elle secoua sa nonchalance, quitta son fauteuil avec une vivacité qu’on n’aurait pas attendue d’elle, à l’attitude brisée qu’elle avait gardée pendant les choeurs et les danses. Nofré, agenouillée à ses pieds, lui chaussa des espèces de patins au bec recourbé, jeta de la poudre odorante sur ses cheveux, tira d’une boîte quelques bracelets en forme de serpent, quelques bagues ayant pour chaton le scarabée sacré ; lui mit aux joues un peu de fard vert, que le contact de la peau fit immédiatement rosir ; polit ses ongles avec un cosmétique, rajusta les plis un peu froissés de sa calasiris, en suivante zélée, qui veut faire paraître sa maîtresse dans tous ses avantages ; puis elle appela deux ou trois serviteurs, et leur dit de faire préparer la barque et passer de l’autre côté du fleuve le chariot et son attelage. Le palais, ou, si ce titre semble trop pompeux, la maison de Tahoser s’élevait tout près du Nil, dont elle n’était séparée que par des jardins. La fille de Pétamounoph, la main posée sur l’épaule de Nofré, précédée de ses serviteurs, suivit jusqu’à la porte d’eau la tonnelle, dont les pampres, tamisant le soleil, bigarraient d’ombre et de clair sa charmante figure. Elle arriva bientôt sur un large quai de briques, où fourmillait une foule immense, attendant le départ ou le retour des embarcations. Oph, la colossale cité, ne renfermait plus dans son sein que les malades, les infirmes, les vieillards incapables de se mouvoir, et les esclaves chargés de garder les maisons : par les rues, par les places, par les dromos, par les allées de sphinx, par les pylônes, par les quais coulait un fleuve d’êtres humains se dirigeant vers le Nil. La variété la plus étrange bariolait cette multitude, les Égyptiens formaient la masse et se reconnaissaient à leur profil pur, à leur taille svelte et haute, à leur robe de fin lin, ou à leur calasiris soigneusement plissée ; quelques-uns, la tête enveloppée dans une étoffe à raies bleues ou vertes, les reins serrés d’un étroit caleçon, montraient jusqu’à la ceinture leur torse nu couleur d’argile cuite. Sur ce fond indigène tranchaient des échantillons divers de races exotiques : les nègres du haut Nil, noirs comme des dieux de basalte, les bras cerclés de larges anneaux d’ivoire et faisant balancer à leurs oreilles de sauvages ornements ; les Éthiopiens bronzés, à la mine farouche, inquiets malgré eux dans cette civilisation, comme des bêtes sauvages au plein jour ; les Asiatiques au teint jaune clair, aux yeux d’azur, à la barbe frisée en spirales, coiffés d’une tiare maintenue par un bandeau, drapés d’une robe à franges chamarrée de broderies ; les Pélasges vêtus de peaux de bêtes rattachées à l’épaule, laissant voir leurs bras et leurs jambes bizarrement tatouées, et portant des plumes d’oiseaux sur leur tête, d’où pendaient deux nattes de cheveux que terminait une mèche aiguisée en accroche-coeur. A travers cette foule s’avançaient gravement des prêtres à la tête rasée, une peau de panthère tournée autour du corps, de façon que le mufle de l’animal simulât une boucle de ceinture, des souliers de byblos aux pieds, à la main une haute canne d’acacia, gravée de caractères hiéroglyphiques ; des soldats, leur poignard à clous d’argent au côté, leur bouclier sur le dos, leur hache de bronze au poing ; des personnages recommandables, à la poitrine décorée de gorgerins honorifiques, que saluaient très bas les esclaves en mettant leurs mains près de terre. Se glissant le long des murs d’un air humble et triste, de pauvres femmes demi-nues cheminaient, courbées sous le poids de leurs enfants suspendus à leur cou dans des lambeaux d’étoffe ou des couffes de sparterie, tandis que de belles filles, accompagnées de trois ou quatre suivantes, passaient fièrement sous leurs longues robes transparentes nouées au-dessous du sein d’écharpes à bouts flottants, avec un scintillement d’émaux, de perles et d’or, et une fragrance de fleurs et d’aromates. Parmi les piétons filaient les litières portées par des Éthiopiens au pas rapide et rythmique ; des chars légers attelés de chevaux fringants aux têtes empanachées, des chariots à boeufs d’une allure pesante et contenant une famille. A peine si la foule insouciante d’être écrasée s’ouvrait pour leur faire place, et souvent les conducteurs étaient obligés de frapper de leur fouet les retardataires ou les obstinés qui ne s’écartaient pas. Un mouvement extraordinaire avait lieu sur le fleuve, couvert, malgré sa largeur, à ne pas en apercevoir l’eau, dans toute la longueur de la ville, de barques de toute espèce ; depuis la cange à la proue et à la poupe élevées, au naos chamarré de couleurs et de dorures, jusqu’au mince esquif de papyrus, tout était employé. On n’avait pas même dédaigné les bateaux à passer le bétail et à transporter les fruits, les radeaux de joncs soutenus par des outres qu’on charge ordinairement de vases d’argile. Ce n’était pas une mince besogne de transvaser d’un bord du fleuve à l’autre une population de plus d’un million d’âmes, et il fallait pour l’opérer toute l’adresse active des matelots de Thèbes. L’eau du Nil, battue, fouettée, divisée par les rames, les avirons, les gouvernails, écumait comme une mer, et formait mille remous qui rompaient la force du courant. La structure des barques était aussi variée que pittoresque : les unes se terminaient à chaque extrémité par une grande fleur de lotus recourbée en dedans et serrée à sa tige d’une cravate de banderoles ; les autres se bifurquaient à la poupe et s’aiguisaient en pointe ; celles-ci s’arrondissaient en croissant et se relevaient aux deux bouts ; celles-là portaient des espèces de châteaux ou plates-formes où se tenaient debout les pilotes ; quelques-unes consistaient en trois bandes d’écorce reliées avec des cordes et manoeuvrées par une pagaie. Les bateaux destinés au transport des animaux et des chars étaient accolés bord à bord, et supportaient un plancher sur lequel se remployait un pont volant permettant d’embarquer et de débarquer sans peine : le nombre en était grand. Les chevaux surpris hennissaient et frappaient le bois de leur corne sonore, les boeufs tournaient avec inquiétude du côté de la rive leurs mufles lustrés d’où pendaient des filaments de bave, et se calmaient sous les caresses des conducteurs. Les contremaîtres marquaient le rythme aux rameurs en heurtant l’une contre l’autre la paume de leurs mains ; les pilotes, juchés sur la poupe ou se promenant sur le toit des naos, criaient leurs ordres, indiquant les manoeuvres nécessaires pour se diriger à travers le dédale mouvant des embarcations. Parfois, malgré les précautions, les bateaux se choquaient, et les mariniers échangeaient des injures ou se frappaient de leurs rames. Ces milliers de nefs, peintes la plupart en blanc et relevées d’ornements verts, bleus et rouges, chargées d’hommes et de femmes vêtus de costumes multicolores, faisaient disparaître entièrement le Nil sur une surface de plusieurs lieues, et présentaient, sous la vive couleur du soleil d’Égypte, un spectacle d’un éclat éblouissant dans sa mobilité ; l’eau agitée en tous sens fourmillait, scintillait, miroitait comme du vif- argent, et ressemblait à un soleil brisé en millions de pièces. Tahoser entra dans sa cange, décorée avec une richesse extrême, dont le centre était occupé par une cabine ou naos à l’entablement surmonté d’une rangée d’uraeus, aux angles équarris en piliers, aux parois bariolées de dessins symétriques. Un habitacle à toit aigu chargeait la poupe, contrebalancée à l’autre extrémité par une sorte d’autel enjolivé de peintures. Le gouvernail se composait de deux immenses rames terminées en têtes d’Hâthor, nouées au col de longs bouts d’étoffe et jouant sur des pieux échancrés, Au mât dressé palpitait, car le vent d’est venait de se lever, une voile oblongue fixée à deux vergues, dont la riche étoffe était brodée et peinte de losanges, de chevrons, de quadrilles, d’oiseaux, d’animaux chimériques aux couleurs éclatantes ; à la vergue inférieure pendait une frange de grosses houppes. L’amarre dénouée et la voile tournée au vent, la cange s’éloigna de la rive, divisant de sa proue les agrégations de barques dont les rames s’enchevêtraient et s’agitaient comme des pattes de scarabées retournés sur le dos ; elle filait insouciamment au milieu d’un concert d’injures et de cris ; sa force supérieure lui permettait de dédaigner des chocs qui eussent coulé bas des embarcations plus frêles. D’ailleurs les matelots de Tahoser étaient si habiles que la cange qu’ils dirigeaient semblait douée d’intelligence, tant elle obéissait avec promptitude au gouvernail et se détournait à propos des obstacles sérieux. Elle eut bientôt laissé derrière elle les bateaux appesantis, dont le naos plein de passagers à l’intérieur était encore chargé sur le toit de trois ou quatre rangées d’hommes, de femmes et d’enfants accroupis dans l’attitude si chère au peuple égyptien. A voir ces personnages agenouillés ainsi, on les eût pris pour les juges assesseurs d’osiris, si leur physionomie, au lieu d’exprimer le recueillement propre à des conseillers funèbres, n’eût respiré la gaieté la plus franche. En effet, le Pharaon revenait vainqueur et ramenait un immense butin. Thèbes était dans la joie, et sa population tout entière allait au- devant du favori d’Ammon-Ra, seigneur des diadèmes, modérateur de la région pure, Aroëris tout-puissant, roi-soleil et conculcateur des peuples ! La cange de Tahoser atteignit bientôt la rive opposée. La barque qui portait le char aborda presque en même temps : les boeufs passèrent sur le pont volant et furent placés sous le joug en quelques minutes par les serviteurs alertes débarqués avec eux. Ces boeufs blancs, tachetés de noir, étaient coiffés d’une sorte de tiare recouvrant en partie le joug attaché au timon et maintenu par deux larges courroies de cuir, dont l’une entourait leur col, et dont l’autre, reliée à la première, leur passait sous le ventre. Leurs garrots élevés, leurs larges fanons, leurs jarrets secs et nerveux, leurs sabots mignons et brillants comme de l’agate, leur queue au flocon soigneusement peigné montraient qu’ils étaient de race pure, et que les pénibles travaux des champs ne les avaient jamais déformés. Ils avaient cette placidité majestueuse d’Apis, le taureau sacré, lorsqu’il reçoit les hommages et les offrandes. Le char, d’une légèreté extrême, pouvait contenir deux ou trois personnes debout ; sa caisse, demi-circulaire, couverte d’ornements et de dorures distribués en lignes d’une courbe gracieuse, était soutenue par une sorte d’étançon diagonal dépassant un peu le rebord supérieur, et auquel le voyageur s’accrochait de la main lorsque la route était raboteuse ou l’allure de l’attelage rapide ; sur l’essieu, placé à l’arrière de la caisse pour adoucir les cahots, pivotaient deux roues à six rayons que maintenaient des clavettes rivées. Au bout d’une hampe plantée dans le fond du char s’épanouissait un parasol figurant des feuilles de palmier. Nofré, penchée sur le rebord du char, tenait les rênes des boeufs bridés comme des chevaux, et conduisait le char suivant la coutume égyptienne, tandis que Tahoser, immobile à côté d’elle, appuyait sa main, constellée de bagues depuis le petit doigt jusqu’au pouce, à la moulure dorée de la conque. Ces deux belles filles, l’une étincelante d’émaux et de pierres précieuses, l’autre à peine voilée d’une transparente tunique de gaze, formaient un groupe charmant sur ce char aux brillantes couleurs. Huit ou dix serviteurs, vêtus d’une cotte à raies obliques dont les plis se massaient par-devant, accompagnaient l’équipage, se réglant sur l’allure des boeufs. De ce côté du fleuve l’affluence n’était pas moins grande ; les habitants du quartier des Memnonia et des villages circonvoisins arrivaient de leur côté, et à chaque instant les barques, déposant leur charge sur le quai de briques, apportaient de nouveaux curieux qui épaississaient la foule. D’innombrables chars, se dirigeant vers le champ de manoeuvre, faisaient rayonner leurs roues comme des soleils parmi la poussière dorée qu’ils soulevaient. Thèbes, à ce moment, devait être déserte comme si un conquérant eût emmené son peuple en captivité. Le cadre était d’ailleurs digne du tableau. Au milieu de verdoyantes cultures, d’où jaillissaient des aigrettes de palmiers-doums, se dessinaient, vivement coloriés, des habitations de plaisance, des palais, des pavillons d’été entourés de sycomores et de mimosas. Des bassins miroitaient au soleil, des vignes enlaçaient leurs festons à des treillages voûtés ; au fond, se découpait la gigantesque silhouette du palais de Rhamsès-Meïamoun, avec ses pylônes démesurés, ses murailles énormes, ses mâts dorés et peints, dont les banderoles flottaient au vent ; plus au nord, les deux colosses qui trônent avec une pose d’éternelle impassibilité, montagne de granit à forme humaine, devant l’entrée de l’Aménophium, s’ébauchaient dans une demi-teinte bleuâtre, masquant à demi le Rhamesséium plus lointain et le tombeau en retrait du grand prêtre, mais laissant entrevoir par un de ses angles le palais de Ménephta. Plus près de la chaîne libyque, le quartier des Memnonia, habité par les colchytes, les paraschistes et les tarischeutes, faisait monter dans l’air bleu les rousses fumées de ses chaudières de natron : car le travail de la mort ne s’arrête jamais, et la vie a beau se répandre tumultueuse, les bandelettes se préparent, les cartonnages se moulent, les cercueils se couvrent d’hiéroglyphes, et quelque cadavre froid, allongé sur le lit funèbre à pieds de lion ou de chacal, attend qu’on lui fasse sa toilette d’éternité. A l’horizon, mais rapprochées par la transparence de l’air, les montagnes libyques découpaient sur le ciel pur leurs dentelures calcaires, et leurs masses arides évidées par les hypogées et les syringes. Lorsqu’on se tournait vers l’autre rive, la vue n’était pas moins merveilleuse ; les rayons du soleil coloraient en rose, sur le fond vaporeux de la chaîne arabique, la masse gigantesque du palais du Nord, que l’éloignement pouvait à peine diminuer, et qui dressait ses montagnes de granit, sa forêt de colonnes géantes, au-dessus des habitations à toit plat. Devant le palais s’étendait une vaste esplanade descendant au fleuve par deux escaliers placés à ses angles ; au milieu, un dromos de criosphinx, perpendiculaire au Nil, conduisait à un pylône démesuré, précédé de deux statues colossales, et d’une paire d’obélisques dont les pyramidions dépassant sa corniche découpaient leur pointe couleur de chair sur l’azur uni du ciel. En recul au-dessus de la muraille d’enceinte se présentait par sa face latérale le temple d’Ammon ; et plus à droite s’élevaient le temple de Khons et le temple d’oph ; un gigantesque pylône vu de profil et tourné vers le midi, deux obélisques de soixante coudées de haut marquaient le commencement de cette prodigieuse allée de deux mille sphinx à corps de lion et à tête de bélier, se prolongeant du palais du Nord au palais du Sud ; sur les piédestaux l’on voyait s’évaser les croupes énormes de la première rangée de ces monstres tournant le dos au Nil. Plus loin s’ébauchaient vaguement dans une lumière rosée des corniches où le globe mystique déployait ses vastes ailes, des têtes de colosses à figure placide, des angles d’édifices immenses, des aiguilles de granit, des superpositions de terrasses, des bouquets de palmiers, s’épanouissant comme des touffes d’herbe entre ces prodigieux entassements ; et le palais du Sud développait ses hautes parois coloriées, ses mâts pavoisés, ses portes en talus, ses obélisques et ses troupeaux de sphinx. Au-delà tant que la vue pouvait s’étendre, Oph se déployait avec ses palais, ses collèges de prêtres, ses maisons, et de faibles lignes bleues indiquaient aux derniers plans la crête de ses murailles et le sommet de ses portes. Tahoser regardait vaguement cette perspective familière pour elle, et ses yeux distraits n’exprimaient aucune admiration ; mais, en passant devant une maison presque enfouie dans une touffe de luxuriante végétation, elle sortit de son apathie, sembla chercher du regard sur la terrasse et à la galerie extérieure une figure connue. Un beau jeune homme, nonchalamment appuyé à une des colonnettes du pavillon, paraissait regarder la foule ; mais ses prunelles sombres, devant lesquelles semblait danser un rêve, ne s’arrêtèrent pas sur le char qui portait Tahoser et Nofré. Cependant la petite main de la fille de Pétamounoph s’accrochait nerveusement au rebord du char. Ses joues avaient pâli sous la légère couche de fard dont Nofré les avaient peintes et, comme si elle défaillait, à plusieurs reprises elle aspira l’odeur de son bouquet de lotus. III Malgré sa perspicacité habituelle, Nofré n’avait pas remarqué l’effet produit sur sa maîtresse par le dédaigneux inconnu : elle n’avait vu ni sa pâleur suivie d’une rougeur foncée, ni la lueur plus vive de son regard, ni entendu le bruissement des émaux et des perles de ses colliers, que soulevait le mouvement de sa gorge palpitante ; il est vrai que son attention tout entière était occupée à diriger son attelage, chose assez difficile parmi les masses de plus en plus compactes de curieux accourus pour assister à la rentrée triomphale du Pharaon. Enfin le char arriva au champ de manoeuvre, immense enceinte aplanie avec soin pour le déploiement des pompes militaires : des terrassements, qui avaient dû employer pendant des années les bras de trente nations emmenées en esclavage, formaient un cadre en relief au gigantesque parallélogramme ; des murs de briques crues formant talus revêtaient ces terrassements, leurs crêtes étaient garnies, sur plusieurs rangées de profondeur, par des centaines de mille d’Égyptiens dont les costumes blancs ou bigarrés de couleurs vives papillotaient au soleil dans ce fourmillement perpétuel qui caractérise la multitude, même lorsqu’elle semble immobile ; en arrière de ce cordon de spectateurs, les chars, les chariots, les litières, gardés par les cochers, les conducteurs et les esclaves, avaient l’aspect d’un campement de peuple en migration, tant le nombre en était considérable : car Thébes, la merveille du monde antique, comptait plus d’habitants que certains royaumes. Le sable uni et fin de la vaste arène bordée d’un million de têtes, scintillait de points micacés, sous la lumière tombant d’un ciel bleu comme l’émail des statuettes d’osiris. Sur le côté sud du champ de manoeuvre, le revêtement s’interrompait et laissait déboucher dans la place une route se prolongeant vers l’Ethiopie supérieure, le long de la chaîne libyque. A l’angle opposé, le talus coupé permettait au chemin de se continuer jusqu’au palais de Rhamsès-Meïamoun, en passant à travers les épaisses murailles de briques. La fille de Pétamounoph et Nofré, à qui les serviteurs avaient fait faire place, se tenaient à cet angle, sur le sommet du talus, de façon à voir défiler tout le cortège sous leurs pieds. Une prodigieuse rumeur, sourde, profonde et puissante comme celle d’une mer qui approche, se fit entendre dans le lointain et couvrit les mille susurrements de la foule : ainsi le rugissement d’un lion fait taire les miaulements d’une troupe de chacals. Bientôt le bruit particulier des instruments se détacha de ce tonnerre terrestre produit par le roulement des chars de guerre et le pas rythmé des combattants à pied ; une sorte de brume roussâtre, comme celle que soulève le vent du désert, envahit le ciel de ce côté, et pourtant la brise était tombée ; il n’y avait pas un souffle d’air, et les branches les plus délicates des palmiers restaient immobiles comme si elles eussent été sculptées dans le granit des chapiteaux ; pas un cheveu ne frissonnait sur la tempe moite des femmes, et les barbes cannelées de leurs coiffures s’allongeaient flasquement derrière leur dos. Ce brouillard poudreux était produit par l’armée en marche, et planait au-dessus d’elle comme un nuage fauve. Le tumulte augmentait ; les tourbillons de poussière s’ouvrirent, et les premières files de musiciens débouchèrent dans l’immense arène, à la grande satisfaction de la multitude, qui malgré son respect pour la majesté pharaonique, commençait à se lasser d’attendre sous un soleil qui eût fait fondre tout autre crâne que des crânes égyptiens. L’avant-garde des musiciens s’arrêta quelques instants ; des collèges de prêtres, des députations des principaux habitants de Thèbes traversèrent le champ de manoeuvre pour aller au- devant du Pharaon, et se rangèrent en haie dans les poses du respect le plus profond, de manière à laisser le passage libre au cortège. La musique, qui, à elle seule, eût pu former une petite armée, se composait de tambours, de tambourins, de trompettes et de sistres. Le premier peloton passa, sonnant une retentissante fanfare de triomphe dans ses courts clairons de cuivre brillants comme de l’or. Chacun de ces musiciens portait un second clairon sous le bras, comme si l’instrument avait dû se fatiguer plutôt que l’homme. Le costume de ces trompettes consistait en une sorte de courte tunique serrée par une ceinture dont les larges bouts retombaient par-devant ; une bandelette où s’implantaient deux plumes d’autruche divergentes serrait leur épaisse chevelure. Ces plumes ainsi posées rappelaient les antennes des scarabées et donnaient à ceux qui en étaient coiffés une bizarre apparence d’insectes. Les tambours, vêtus d’une simple cotte plissée et nus jusqu’à la ceinture, frappaient avec des baguettes en bois de sycomore la peau d’onagre de leurs caisses au ventre bombé, suspendues à un baudrier de cuir, d’après le rythme que leur indiquait en tapant dans ses mains un maître tambour qui se retournait souvent vers eux. Après les tambours venaient les joueurs de sistre, qui secouaient leur instrument par un geste brusque et saccadé, et faisaient sonner, à intervalles mesurés, les anneaux de métal sur les quatre tringles de bronze. Les tambourins portaient transversalement devant eux leur caisse oblongue, rattachée par une écharpe passée derrière leur col, et frappaient à pleins poings la peau tendue aux deux bouts. Chaque corps de musique ne comptait pas moins de deux cents hommes ; mais l’ouragan de bruit que produisaient clairons, tambours, sistres, tambourins, et qui eût fait saigner les oreilles dans l’intérieur d’un palais, n’avait rien de trop éclatant ni de trop formidable sous la vaste coupole du ciel, au milieu de cet immense espace, parmi ce peuple bourdonnant, en tête de cette armée à lasser les nornenclateurs, qui s’avançait avec le grondement des grandes eaux. Était-ce trop d’ailleurs de huit cents musiciens pour précéder un Pharaon bien-aimé d’Ammon-Ra, représenté par des colosses de basalte et de granit de soixante coudées de haut, ayant son nom écrit dans des cartouches sur des monuments impérissables, et son histoire sculptée et peinte sur les murs des salles hypostyles, sur les parois des pylônes, en interminables bas-reliefs, en fresques sans fin ? était-ce trop, en vérité, pour un roi soulevant par leur chevelure cent peuples conquis, et du haut de son trône morigénant les nations avec son fouet, pour un Soleil vivant brûlant les yeux éblouis, pour un dieu, à l’éternité près ? Après la musique arrivaient les captifs barbares, à tournures étranges, à masque bestial, à peau noire, à chevelure crépue, ressemblant autant au singe qu’à l’homme, et vêtus du costume de leur pays : une jupe au-dessus des hanches et retenue par une bretelle unique, brodée d’ornements de couleurs diverses. Une cruauté ingénieuse et fantasque avait présidé à l’enchaînement de ces prisonniers. Les uns étaient liés derrière le dos par les coudes ; les autres, par les mains élevées au- dessus de la tête, dans la position la plus gênante ; ceux-ci avaient les poignets pris dans des cangues de bois ; ceux-là, le col étranglé dans un carcan ou dans une corde qui enchaînait toute une file, faisant un noeud à chaque victime. Il semblait qu’on eût pris plaisir à contrarier autant que possible les attitudes humaines, en garrottant ces malheureux qui s’avançaient devant leur vainqueur d’un pas gauche et contraint, roulant de gros yeux et se livrant à des contorsions arrachées par la douleur. Des gardiens marchant à côté d’eux réglaient leur allure à coups de bâton. Des femmes basanées, aux longues tresses pendantes, portant leurs enfants dans un lambeau d’étoffe noué à leur front, venaient derrière, honteuses, courbées, laissant voir leur nudité grêle et difforme, vil troupeau dévoué aux usages les plus infimes. D’autres, jeunes et belles, la peau d’une nuance moins foncée, les bras ornés de larges cercles d’ivoire, les oreilles allongées par de grands disques de métal, s’enveloppaient de longues tuniques à manches larges, entourées au col d’un ourlet de broderies et tombant à plis fins et pressés jusque sur leurs chevilles, où bruissaient des anneaux ; pauvres filles arrachées à leur patrie, à leurs parents, à leurs amours peut-être ; elles souriaient cependant à travers leurs larmes, car le pouvoir de la beauté est sans bornes, l’étrangeté fait naître le caprice, et peut- être la faveur royale attendait-elle une de ces captives barbares dans les profondeurs secrètes du gynécée. Des soldats les accompagnaient et les préservaient du contact de la foule. Les porte-étendards venaient ensuite, élevant les hampes dorées de leurs enseignes représentant des bans mystiques, des éperviers sacrés, des têtes d’Hâthor surmontées de plumes d’autruche, des ibex ailés,