La légende d'un peuple Par Louis Fréchette (1839-1908) Table Des Matières A la France! Préface Prologue L'Amérique Première époque Notre Histoire Ante lucem La renaissance Saint-Malo Le Saint-Laurent La forêt Première messe Première moisson Première nuit Premières saisons Missionnaires et martyrs Le pionnier Cavelier de la Salle A la Baie d'Hudson Le frêne des Ursulines Daulac des Ormeaux Cadieux Deuxième époque A la nage! Apparition Le dernier drapeau blanc Les plaines d'Abraham Dernier coup de dé L'Atalante Fors l'honneur! Jean Sauriol Les excommuniés Le drapeau fantôme Vainqueur et vaincu Troisième époque Du Calvet Châteauguay Papineau Saint-Denis Chénier L'échafaud Hindelang Le vieux patriote Spes ultima La Capricieuse Vive la France! Le gibet de Riel Le dernier martyr L'Orangisme Le drapeau anglais Nos trois couleurs Sous la statue de Voltaire Épilogue France À la France! Mère, je ne suis pas de ceux qui ont eu le bonheur d'être bercés sur tes genoux. Ce sont de bien lointains échos qui m 'ont familiarisé avec ton nom et ta gloire. Ta belle langue, j 'ai appris à la balbutier loin de toi. J'ose cependant, aujourd'hui, apporter une nouvelle page héroïque à ton histoire déjà si belle et si chevaleresque. Cette page est écrite plus avec le coeur qu 'avec la plume. Je ne te demande pas, en retour, un embrassement maternel pour ton enfant, hélas! oublié. Mais permets-lui au moins de baiser, avec attendrissement et fierté, le bas de cette robe glorieuse qu'il aurait tant aimé voir flotter auprès de son berceau. L. F. Préface Le 5 août 1880, dans une séance publique, M. Camille Doucet, parlant au nom de l'Académie, proclamait, aux applaudissements de tous, le nom d'un poète canadien devenu, ce jour-là, lauréat de l'Académie française. Je me souviens encore de la curiosité éveillée dans l'auditoire tandis que le très éloquent secrétaire perpétuel racontait le passé du poète dont on couronnait les Poésies Canadiennes : - canadiennes, c'est-à-dire françaises. « Jeune encore, disait M. Camille Doucet, M. Louis Fréchette, tour à tour avocat et journaliste, eut en dernier lieu, pendant cinq ans, l'honneur de représenter le comté et la ville de Lévis au Parlement fédéral. Il n'appartient plus aujourd'hui qu'à la littérature, et, pendant que ses vers nous apprenaient à le connaître, un grand drame de sa composition obtenait un succès retentissant sur le théâtre français de Montréal. C'est en français, messieurs, qu'on parle et qu'on pense dans ce pays jadis français que nous aimons et qui nous aime. » Et les regards cherchaient dans l'assemblée le poète dont parlait le rapporteur : « Est-il là, M. Fréchette? Comment est-il? Pouvez-vous me le montrer? » M. Fréchette était là, en effet, mais caché, modestement dissimulé dans la foule et savourant délicieusement la joie de cette acclamation publique. Presque au lendemain de cette journée où la récompense de l'Académie l'avait signalé à l'attention des lettrés (nous connaissions ses vers avant ce succès officiel), M. Fréchette quittait Paris, malade, et comme redoutant de ne plus revoir les siens au foyer de famille. Il est resté sept ans sans revenir en France, et il nous arrive aujourd'hui, apportant, du pays qui l'a vu naître, un nouveau livre à la gloire de ses aïeux. La Légende d'un Peuple! Quel plus beau titre et quelle plus noble idée! Ce peuple canadien, dont le sang est le nôtre, le voici qui nous déroule, par la voix inspirée d'un de ses fils, les gloires, les sacrifices, les douleurs, les espérances de son histoire. O notre histoire, écrin de perles ignorées! dit admirablement M. Fréchette. Et cet écrin, dont voici des joyaux historiques, c'est aussi notre histoire à nous, Français; oui, c'est l'histoire de nos pères morts, la richesse morale de nos frères vivants. La Légende d'un Peuple, c'est la légende de cette terre qui porta pour nom la Nouvelle France et qui l'a gardé, ce nom, comme un titre de fierté. Et, de Colomb à Riel, M. Louis Fréchette recueille pierre à pierre le collier des souvenirs. Après avoir évoqué les solitudes des jours préhistoriques, il suit d'un coeur ardent, sur leur navire, les compagnons de Jacques Cartier, dans la marche de cet esquif dont on regarde avec piété les reliques à demi pourries dans une salle du musée de Saint-Malo; il assiste, avec son imagination de poète, à la première moisson de la terre vierge, à l'éclosion de Montréal, puis aux luttes longues, incessantes, acharnées, entre l'Anglais et les colons de France, à cette guerre tenace et superbe où nos soldats abandonnés disputent aux régiments de la Grande-Bretagne ce pays découvert par les matelots malouins et où la France avait planté son épée à côté de la croix. Quelle guerre! Et comme la France d'alors l'ignore! D'Argenson nous a tracé le tableau cruel de cette cour où la Pompadour pérore et picore, tandis que le roi dit - avec Voltaire, hélas! - qu'on n'a guère à se soucier de quelques arpents de neige. On meurt cependant, là-bas, sur cette neige rougie. On y tombe bravement, élégamment, à la française. Nos soldats y vont au rempart en sortant d'un bal, et si les officiers portent des manchettes, c'est pour mieux étancher le sang de leurs blessures. Tout dans cette lutte est épique. Les deux chefs d'armée expirent le même jour, sur le même champ de bataille, et, tandis que les Anglais s'empressent autour du général Wolfe mortellement frappé, Montcalm rentre à Québec, pâle et déjà mourant sur son cheval; et les femmes, en le voyant passer, livide, ensanglanté, disent en se signant : « Grand Dieu! le Marquis est mort!... » le marquis qu'on enterrera bientôt dans le trou creusé par une bombe anglaise. Chose plus inconnue : au siège de Québec, l'épée de La Pérouse a pu rencontrer celle du capitaine Cook. Ces deux artisans de civilisation se combattirent, et la destinée les rapprocha dans le péril comme elle devait les faire se ressembler dans la mort. On connaît la fin de l'aventure : le Canada perdu, le duc de Lévis arrachant une fois encore, dans les plaines d'Abraham, la victoire aux généraux anglais, puis tout un peuple livré à la conquête : Et notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers, Ferma son aile blanche et repassa les mers!... C'est cette légende, cette épopée que raconte en beaux vers, vibrants et sincères, le poète canadien Louis Fréchette. Je ne doute pas de l'accueil que réserve à ce livre le public français. Voilà certes un volume de poésie d'une valeur toute spéciale. C'est une page d'histoire qui est en même temps une oeuvre inspirée. Très érudit, connaissant notre langue comme un Français lettré du temps de Louis XIV, et nourri, en outre, des lyriques du XIXe siècle, M. Fréchette est un indépendant, c'est-à-dire qu'il osera volontiers, qu'il risquera tel hiatus ou telle rime voulue pour donner plus d'accent à un vers ou plus d'harmonie à une rime. Il tient à séduire l'oreille avant les yeux, et fera, par exemple, rimer d'où avec doux. Il écrira ce vers : On entendit partout ce cri : « À Notre-Dame! » quand il lui serait très facile de mettre ces cris; c'est que volontairement il cherche le mouvement, la vie, et ne s'astreint pas servilement à la règle, quand il croit que d'une émancipation quelconque doit résulter une beauté. Et en cela encore il est du libre pays qui fut une autre France. Qui fut! disons : qui est. Aux jours de la Saint-Jean, lorsqu'au soleil des fêtes nationales, dans son étui de soie, passe le vieux drapeau, le drapeau de Montcalm à la bataille de Carillon, le drapeau fleurdelisé troué de balles, le coeur des Canadiens bat au nom de la France. C'est la France encore que les Canadiens évoquent dans la vieille chanson saintongeoise, Claire Fontaine, qui est leur air national : Au bord d'une fontaine, Je me suis reposé!... Lorsqu'ils parlent de notre patrie à un étranger qui débarque, ils disent : « Vous venez de chez nous? » Le temps passé, le temps de la France, c'est pour eux le temps du temps de nos gens. Dans leurs cérémonies publiques on voit flotter par les airs cent drapeaux tricolores pour un étendard anglais, et quand, en 1870, sonna l'heure de la défaite, chaque malheur de la patrie était marqué, là-bas, par un plus grand nombre de volontaires qui demandaient à s'embarquer pour venir défendre la France, notre France et leur France! Car elle continue, la Légende du Peuple que nous chante M. Louis Fréchette. Elle a trouvé au Canada son poète inspiré, elle trouvera ici son historien. Toute une littérature française germe et grandit par delà les mers, et je suis des yeux plus d'un ami qui nous envoie, en bon français, des maîtres livres. La Légende d'un Peuple est un de ces livres-là. Ce noble volume n'est pas un banal recueil de vers qui se fane en une saison; ce livre est de ceux qui ajoutent une ligne, un chapitre à une histoire littéraire. M. Louis Fréchette ne me pardonnerait pas de le comparer à Victor Hugo; mais sa dédicace pourtant, à la mère patrie, m'a fait songer à l'envoi du poète exilé : Livre, qu 'un vent t'emporte En France où je suis né... C'est en France où sont nés ses ancêtres, et c'est à la France dont il enseigne le nom vénéré à son fils, que le poète canadien apporte son volume de vers. Tous ceux qui aiment les hauts sentiments, les accents fiers, les beaux vers et les grands souvenirs lui diront : Merci. Et il m'a semblé, en lisant cette Légende d'un Peuple, non pas respirer une gerbe de plantes exotiques, mais aspirer le parfum de fleurs des champs, de nos champs français, cultivées là-bas dans quelque arpent de neige, dans la terre canadienne, la terre fraternelle, où, si nous n'avions plus de patrie, nous retrouverions encore la patrie, comme les bras d'une aïeule en cheveux blancs rendent parfois à l'orphelin les caresses de la mère. Mais quoi! la France est là, vivante, renaissante, militante, et le battement de son coeur a son écho jusqu'au pays d'où revient M. Louis Fréchette, pour nous consoler et pour nous charmer. Jules Claretie (1840-1913) Prologue Dans l'Inde on avait pu admirer, quelques grands hommes; ici ce fut tout un peuple qui fut grand. Henri Martin L'Amérique I Quand, dans ses haltes indécises, Le genre humain, tout effaré, Ébranlait les vastes assises Du monde mal équilibré; Étouffant les vieilles doctrines, Quand le ferment des jours nouveaux Montait dans toutes les poitrines, Et germait dans tous les cerveaux; Quand l'homme, clignant la paupière Devant chaque rayon qui luit, De son crâne frappait la pierre Qui toujours retombait sur lui; Quand le siècle, dans son délire, Passant la main sur son front nu, Désespéré, tâchait de lire Le problème de l'inconnu; Quand, sentant sa décrépitude, Enfin, l'univers aux abois De l'éternelle servitude Songeait à secouer le poids; Sous ta baguette qui féconde, Colomb, puissant magicien, Tu fis surgir le nouveau monde Pour rajeunir le monde ancien. Oui, l'humanité vers l'abîme Marchait dans l'ombre en chancelant, Lorsque, de ton geste sublime, Tu l'arrêtas dans son élan. Tu lui montrais, comme Moïse, Au bout de ton doigt souverain, La moderne terre promise: Un univers vierge et serein! Hémisphère aux rives sauvages, Étalant, comme l'Hélicon, Libre des antiques servages, Sous l'oeil des cieux son flanc fécond. Oui, toute une moitié du globe Dénouant, spectacle inouï, Les plis flamboyants de sa robe Aux yeux du vieux monde ébloui! Quel moment! quelle phase immense! Ce pas, marqué par Jéhova, C'est tout un passé qui s'en va, Tout un avenir qui commence! II Amérique! - salut à toi, beau sol natal! Toi, la reine et l'orgueil du ciel occidental! Toi qui, comme Vénus, montas du sein de l'onde, Et du poids de ta conque équilibras le monde! Quand, le front couronné de tes arbres géants. Tu sortis, vierge encor, du sein des océans, Fraîche, et le sein baigné de lueurs éclatantes; Quand, secouant leurs flots de lianes flottantes, Tes grands bois ténébreux, tout pleins d'oiseaux chanteurs, Imprégnèrent les vents de leurs âcres senteurs; Quand ton mouvant réseau d'aurores boréales Révéla les splendeurs de tes nuits idéales; Quand tes fleuves sans fin, quand tes sommets neigeux, Tes tropiques brûlants, tes pôles orageux, Eurent montré de loin leurs grandeurs infinies, Niagaras grondants! blondes Californies! Amérique! au contact de ta jeune beauté, On sentit reverdir la vieille humanité! Car ce ne fut pas tant vers des rives nouvelles Que l'austère Colomb guida ses caravelles, Que vers un port sublime où tout le genre humain Avec fraternité pût se donner la main; Un port où l'homme osât, sans remords et sans crainte, Vivre libre, au soleil de la liberté sainte! C'est ce port idéal que Colomb a trouvé. Mais qui croira jamais que Colomb ait rêvé Les bienfaits infinis dont il dotait notre ère? Ah non! même en luttant contre le sort contraire, Raillé par l'ignorance, en butte au préjugé, Rebuté mille fois, jamais découragé, Ce Génois immortel ou ce Corse sublime Entrevoyait à peine une lueur infime - Quand à San Salvador il pliait les genoux - Du radieux soleil qu'il allumait pour nous. Le héros, qui rêvait d'enrichir un royaume, De l'immense avenir ne vit que le fantôme. Sans doute il savait bien qu'un éternel fleuron Dans les âges futurs brillerait à son front, Que des peuples entiers salueraient son génie; Mais Colomb, en cherchant la moderne Ausonie, Ne fut - le fier chrétien en fit souvent l'aveu - Qu'un instrument passif entre les mains de Dieu; Et, quand il ne croyait que suivre son étoile, La grande main dans l'ombre orientait la voile! III Oh! qu'ils sont loin, ces jours où le globe étonné Écoutait, recueilli, d'un monde nouveau-né L'hymne d'amour puissant et calme, Et voyait, au-dessus de l'abîme béant, L'Amérique à l'Europe, à travers l'océan, Des temps nouveaux tendre la palme! Que de grands buts atteints, d'horizons élargis, De chemins parcourus, depuis que tu surgis, Terre radieuse et féconde, Au bout des vastes mers comme un soleil levant, Et que ton aile immense, ouverte dans le vent, Doubla l'envergure du monde! Qu'il est beau de te voir, en ta virilité, Aux antiques abus offrir la liberté Pour contrepoids et pour remède, Et, vers chaque progrès les bras toujours ouverts, Tout entière au travail, remuer l'univers Avec ce levier d'Archimède! Amérique, en avant! prodigue le laurier Au courage, au génie, à tout mâle ouvrier De l'oeuvre civilisatrice. Point de gloire pour toi née au bruit du canon! Ce qu'il te faut un jour, c'est le noble surnom De grande régénératrice! Alors le monde entier t'appellera: - ma soeur. Et tu le sauveras! car déjà le penseur Voit en toi l'ardente fournaise Où bouillonne le flot qui doit tout assainir, L'auguste et saint creuset où du saint avenir S'élabore l'âpre genèse! Première époque Notre Histoire Ô notre Histoire! - écrin de perles ignorées! Je baise avec amour tes pages vénérées. Ô registre immortel, poème éblouissant Que la France écrivit du plus pur de son sang! Drame ininterrompu, bulletins pittoresques, De hauts faits surhumains récits chevaleresques, Annales de géants, archives où l'on voit, À chacun des feuillets qui tournent sous le doigt, Resplendir d'un éclat sévère ou sympathique Quelque nom de héros ou d'héroïne antique! Où l'on voit s'embrasser et se donner la main Les vaillants de la veille et ceux du lendemain; Où le glaive et la croix, la charrue et le livre, - Tout ce qui fonde joint à tout ce qui délivre, Brillent, vivant trophée où l'on croit voir s'unir Aux gloires d'autrefois celles de l'avenir. Les gloires d'autrefois, comme elles sont sereines Et pures devant vous, vertus contemporaines!... Salut d'abord à toi, Cartier, hardi marin Qui le premier foulas de ton pas souverain Les bords inexplorés de notre immense fleuve! Salut à toi, Champlain! à toi, de Maisonneuve! Illustres fondateurs des deux fières cités Qui mirent dans nos flots leurs rivales beautés!... Ce ne fut tout d'abord qu'un groupe, une poignée De Bretons brandissant le sabre et la cognée, Vieux loups de mer bronzés au vent de Saint-Malo. Bercés depuis l'enfance entre le ciel et l'eau, Hommes de fer, altiers de coeur et de stature, Ils ont, sous l'oeil de Dieu, fait voile à l'aventure, Cherchant, dans les secrets de l'océan brumeux, Non pas les bords dorés d'eldorados fameux, Mais un sol où planter, signes de délivrance, À côté de la croix le drapeau de la France. Sur leurs traces, bientôt, de robustes colons, Poitevins à l'oeil noir, Normands aux cheveux blonds, Austères travailleurs de la sainte corvée, Viennent offrir leurs bras à l'oeuvre inachevée... Le mot d'ordre est le même, et ces nouveaux venus Affrontent à leur tour les dangers inconnus Avec des dévoûments qui tiennent du prodige. Ils ne comptent jamais les obstacles; que dis-je? Ils semblent en chercher qu'ils ne rencontrent pas. En vain d'affreux périls naissent-ils sous leurs pas, Vainement autour d'eux chaque élément conspire: Ces enfants du sillon fonderont un empire! Et puis, domptant les flots des grands lacs orageux, Franchissant la savane et ses marais fangeux, Pénétrant jusqu'au fond des forêts centenaires, Voici nos découvreurs et nos missionnaires! Apôtres de la France et pionniers de Dieu, Après avoir aux bruits du monde dit adieu, Jusqu'aux confins perdus de l'Occident immense, Ils vont de l'avenir jeter l'âpre semence, Et porter, messagers des éternels décrets, Au bout de l'univers le flambeau du progrès! Appuyé sur son arc, en son flegme farouche, L'enfant de la forêt, l'amertume à la bouche, Un éclair fauve au fond de ses regards perçants, En voyant défiler ces étranges passants, - Embusqué dans les bois ou campé sur les grèves, - Songe aux esprits géants qu'il a vus dans ses rêves. Pour la première fois il tressaille, il a peur... Il va sortir pourtant de ce calme trompeur; Il bondira, poussant au loin son cri de guerre, Défendra pied à pied son sol vierge naguère, Et, féroce, sanglant, tomahawk à la main, Aux pas civilisés barrera le chemin! Bien plus: prêtes toujours à s'égorger entre elles, Et trouvant l'ancien monde étroit dans leurs querelles, Pour donner à leur haine un plus vaste champ clos, Les vieilles nations ont traversé les flots. Albion, de la Gaule éternelle rivale, Albion contre nous s'allie au cannibale, Et durant tout un siècle, ô mon noble pays! Veut ravir la victoire à tes destins trahis! N'importe! sur la vague, au fond des gorges sombres, Par les gués, sous les bois, jusque sur les décombres Des villages surpris, combattant corps à corps, Avec la solitude et le ciel pour décors, Mêlant, prêtre ou soldat qu'un même but attire, Les lauriers de la gloire aux palmes du martyre, Le bataillon est là, toujours ardent et fier; Et, jaloux aujourd'hui des prouesses d'hier, Il ne veut s'arrêter dans sa lutte immortelle Qu'au jour où le drapeau de la France nouvelle Flottera, libre et calme, étalant dans ses plis Le légitime orgueil des saints devoirs remplis! Mais le nombre devait triompher du courage. Un roi lâche, instrument d'un plus lâche entourage, Satyre au Parc aux cerfs, esclave au Trianon, Plongé dans les horreurs de débauches sans nom, Au gré des Pompadour jouant comme un atome Le sang de ses soldats et l'honneur du royaume, De nos héros mourants n'entendit pas la voix. Montcalm, hélas! vaincu pour la première fois, Tombe au champ du combat, drapé dans sa bannière. Lévis, dernier lutteur de la lutte dernière, Arrache encor, vengeant la France et sa fierté, Un suprême triomphe à la fatalité! Puis ce fut tout. Au front de nos tours chancelantes, L'étranger arbora ses couleurs insolentes; Et notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers, Ferma son aile blanche et repassa les mers! L'enfant avait donné tout son sang goutte à goutte: On lui fit du Calvaire alors prendre la route. Trompée en son amour, blessée en son orgueil, La pauvre nation sous ses voiles de deuil, Les yeux toujours tournés vers la France envolée, Berça de souvenirs son âme inconsolée. Il lui fallut vider la coupe des douleurs... Comme dans ses succès, noble dans ses malheurs, Elle pleura longtemps, victime résignée; Mais, un jour, on la vit se roidir indignée, Et défier soudain, du geste et de la voix, Les tyrans acharnés aux lambeaux de ses droits. La lutte, qu'on croyait à jamais conjurée, Renaissait plus terrible et plus désespérée: Il fallait renier la France ou bien mourir! Alors, las de porter le joug et de souffrir, Ces rudes paysans, les yeux brûlés de larmes, Ces opprimés sans chefs, sans ressources, sans armes, Osèrent, au grand jour, pour un combat mortel, Jeter à l'Angleterre un sublime cartel!... Ô Dieu! vous qui jugez et réglez toutes choses, Vous qui devez bénir toutes les saintes causes, Pourquoi permîtes-vous, sinistre dénoûment, Après cette victoire un tel écrasement? Après cette aube vive un lendemain si sombre? Après ce rêve, hélas! tout cet espoir qui sombre? Tant de sang répandu, tant d'innocents punis? Pourquoi tant d'échafauds? Pourquoi tant de bannis? Pourquoi?... Mais n'est-ce pas la destinée humaine? N'est-ce pas là toujours l'éternel phénomène Qui veut que tout s'enfante et vienne dans les pleurs? Le froment naît du sol qu'on déchire; les fleurs Les plus douces peut-être éclosent sur les tombes; L'Église a pris racine au fond des catacombes: Pas une oeuvre où le doigt divin s'est fait sentir Qui n'ait un peu germé dans le sang d'un martyr! Nos franchises, à nous, viennent du sang des nôtres. Oui, ces persécutés ont été des apôtres! Quoique vaincus, ces preux ont pour toujours planté Sur notre jeune sol ton arbre, ô Liberté! Ils furent les soldats de nos droits légitimes; Et, morts pour leur pays, ces hommes - les victimes De ces longs jours de deuil pour nous déjà lointains Ont gagné notre cause et scellé nos destins! Et maintenant, paisible en sa course intrépide, Voyez cingler là-bas la corvette rapide, Toujours le pavillon de France à son grand mât! Elle navigue enfin sous un plus doux climat; Une brise attiédie enfle toutes ses voiles; Sous sa proue, un flot clair jaillit, gerbe d'étoiles; Les reflets du printemps argentent ses huniers; Sur sa poupe, au soleil, paisibles timoniers, - Car la concorde enfin a complété son oeuvre, Consultant l'horizon, veillant à la manoeuvre, Se prêtent tour à tour un cordial appui, Les ennemis d'hier, les frères d'aujourd'hui! Deux vaisseaux de haut bord, à la vaste carène, Promenant sous les cieux leur majesté sereine, Avec son équipage échangent, solennels, De moments en moments des signaux fraternels. Du haut de la vigie, un mousse a crié: - Terre! Et, sous les étendards de France et d'Angleterre, - Fiers d'un double blason que rien ne peut ternir, Nos marins jettent l'ancre au port de l'avenir! Ante lucem Qui pourrait raconter ces âges sans annales? Que l'oeil déchiffrera ces pages virginales Où Dieu seul a posé son doigt mystérieux? Tout ce passé qui gît sinistre ou glorieux, Tout ce passé qui dort heureux ou misérable, Dans les bas-fonds perdus de l'ombre impénétrable, Quel est-il? À ce sphinx sans couleur et sans nom, Plus muet que tous ceux des sables de Memnon, Et qui, de notre histoire encombrant le portique, Entr'ouvre dans la nuit son oeil énigmatique, À tant de siècles morts, l'un par l'autre effacé, Qui donc arrachera le grand mot du passé? Hélas! n'y songeons point! En vain la main de l'homme Joue avec les débris de la Grèce et de Rome, Nul bras n'ébranlera le socle redouté Qui depuis si longtemps, rigide majesté, Plus lourd que les menhirs de l'époque celtique, Pèse, ô vieux Canada, sur le sépulcre antique Où, dans le morne oubli de l'engloutissement, Ton tragique secret dort éternellement! Ce secret, ô savants, ni vos travaux sans nombre, Ni vos soirs sans sommeil n'en découvriront l'ombre. Pas un jalon au bord de ce gouffre béant! Pas un phare au-dessus de ce noir océan! Point d'histoire!... une nuit sans lune et sans étoiles, Dont jamais oeil humain ne percera les voiles! Et cependant le globe au loin fermente et bout. Là-bas, au grand soleil, l'humanité debout, Un reflet d'or au fer de sa lance guerrière, Dans l'éclair et le bruit dévore sa carrière. Là tout germe, tout naît, tout s'anime et grandit; Du haut des panthéons dont le front resplendit, La trompette à la bouche, on voit les Renommées, Dans l'éblouissement des gloires enflammées, Pour l'immortalité jeter aux quatre vents Le nom des héros morts et des héros vivants. Pour que dans le passé l'avenir sache lire, Des poètes divins ont accordé leur lyre, Et mêlent, dans l'éclat de leurs chants souverains, Les clameurs d'autrefois aux bruits contemporains. Le Progrès, dans son antre où maint flambeau s'allume, Sous son marteau puissant fait résonner l'enclume Où se forge déjà la balance des droits, Où pèseront plus tard les peuples et les rois. La Science commence à voir au fond des choses. Les Arts, ces nobles fleurs au vent du ciel écloses, Entr'ouvrent leur corolle au fronton des palais. Que dis-je? La Nature elle-même, aux reflets Des nouvelles clartés que chaque âge lui verse, Sourit plus maternelle en sa grâce diverse; La mamelle épuisée à nourrir ses enfants, Dans des élans de joie et d'amour triomphants, Elle s'ouvre le flanc pour sa progéniture; Et, dans son noble orgueil, - sainte et grande Nature! Mêle son cri sublime à l'hymne solennel Qui monte tous les jours de l'homme à l'Éternel. Pourquoi cette antithèse et ce contraste immense? Celui par qui tout meurt et par qui tout commence, Par qui tout se révèle ou tout reste scellé, Celui qui fit les fleurs et l'azur constellé, Qui veut que tout renaisse et veut que tout s'effondre, Arbitre sans appel, pourrait seul nous répondre! Aux bords ensoleillés de ton beau Saint-Laurent, Ou sous l'ombre des bois au rythme murmurant Qui te prêtent leur sombre et riche draperie, Quand le désoeuvrement conduit ma rêverie, Ô cher pays dont j'aime à sonder le destin, Je remonte souvent vers ce passé lointain. Je parcours en esprit tes vastes solitudes; Je toise de tes monts les fières altitudes; Je me penche au-dessus de tes grands lacs sans fond; Je mesure les flots du rapide profond; Et, devant ce spectacle, impondérable atome, De ces jours sans soleil j'évoque le fantôme. Tout change à mes regards; le présent disparaît; Nos villes à leur tour font place à la forêt; Tout retombe en oubli, tout redevient sauvage; Nul pas civilisé ne foule le rivage Du grand fleuve qui roule, énorme et gracieux, Sa vague immaculée à la clarté des cieux! De ton tiède Midi jusqu'aux glaces du pôle, Tes hauts pics n'ont encor porté sur leur épaule, Ô Canada, connu du seul oiseau de l'air, Que l'ombre de la nue et le choc de l'éclair! Tout dort enveloppé d'un mystère farouche. Seul, parfois, quelque masque au regard sombre et louche, Effaré, menaçant comme un fauve aux abois, Apparaît tout à coup dans la nuit des grands bois!... Quels tableaux! - Et devant cette nature immense, Dans un rêve profond qui souvent recommence, Je crois entendre encor bourdonner dans les airs Les cent bruits que le vent mêle, au fond des déserts, Au tonnerre que roule au loin la cataracte... Puis je tombe à genoux: - sublime et dernier acte! Ou prologue plutôt du drame éblouissant Qui va donner un peuple à ce pays naissant, - Sur ces bords inconnus pour le reste du monde, Sur ces flots que jamais n'a pollués la sonde, Sur ces parages pleins d'une vague terreur, Sur cette terre vierge où plane en son horreur Le mystère sacré des ténèbres premières, J'ai vu surgir, foyers de toutes les lumières, Dans un rayonnement de splendeur infini, Le soleil de la France et son drapeau béni! La renaissance Un vent de renouveau sur la France soufflait. Son diadème d'or se nimbait au reflet Du radieux soleil qui fut la Renaissance. Le roi François premier, par sa magnificence, - N'ayant pu, dans sa soif ardente de jouir, Vaincre l'Europe, - au moins tâchait de l'éblouir. Chez lui le goût des arts à la grandeur s'allie. Il attire à prix d'or, du fond de l'Italie, Pour les combler d'honneurs, peintres napolitains, Architectes lombards et sculpteurs florentins. De Vinci, del Sarto, Rosso sont à l'ouvrage; Et l'on surprend souvent, le matin, sous l'ombrage Des grands massifs touffus où dort Fontainebleau, Le monarque, - j'ai vu quelque part ce tableau, - Beau comme Louis neuf à son lit de justice, Bras dessus bras dessous avec le Primatice! Un monde de splendeurs germe dans son cerveau; Il rêve tous les jours quelque projet nouveau Qu'il faut que le génie à l'instant réalise. Avec ces étrangers la France rivalise; Peintres, sculpteurs, lettrés, architectes hardis, Satiristes profonds, raisonneurs érudits Surgissent à la voix du prince galant homme. Delorme va cueillir des lauriers jusqu'à Rome; Celui-ci c'est Bontemps, celui-là Rabelais; Palissy fouille l'or, et Lescot des palais; Ici Jean Cousin lutte avec Jean de Bologne; Tandis qu'au fond d'un bois de la verte Sologne, Bâti par le Nepveu, sculpté par Jean Goujon, Forteresse royale au féerique donjon, Brillant comme un foyer de kaléidoscope, Rendez-vous des futurs potentats de l'Europe, Chambord, hymne de pierre et rêve de granit, Chef-d'oeuvre que le temps chaque jour rajeunit, Entr'ouvre, dans un jet d'une audace inconnue, Sa fleur de lis de marbre au milieu de la nue! Les Arts ont eu leur tour, la Science a le sien. Tous les jours on résout quelque problème ancien; Enfin, tout se réveille et se métamorphose... C'était le temps marqué pour une grande chose! De l'Occident lointain venaient d'étranges bruits Qui du roi chevalier souvent troublaient les nuits. On parlait à la cour de vastes découvertes De cieux toujours sereins, de plaines toujours vertes, Paradis merveilleux, édens sans fruits amers, Qu'un Génois avait fait surgir du fond des mers. On avait retrouvé la source de Jouvence. Et, de Strasbourg à Brest, de Champagne en Provence, Les raconteurs faisaient de saisissants tableaux De fleuves sans pareils roulant l'or dans leurs flots, De peuples primitifs plongés dans l'ignorance, Et qui tendaient les bras, disait-on, vers la France. Dans les enivrements d'un succès sans égal, L'Espagne et l'Angleterre, avec le Portugal, Par des redoublements de valeur surhumaine, Se taillant sur ces bords un immense domaine, Au vent du nouveau monde arboraient leurs drapeaux. - Allons, se dit François, plus de lâche repos! Ces princes-là croient-ils se partager la terre? Je voudrais bien trouver l'acte testamentaire Qui leur assure ainsi l'héritage d'Adam. S'il en est un, qu'on nous le montre! En attendant, Le peuple franc se doit à son rôle historique: À la France, elle aussi, sa part de l'Amérique! Saint-Malo Voici l'âpre océan. La houle vient lécher Les sables de la grève et le pied du rocher Où Saint-Malo, qu'un bloc de sombres tours crénelle, Semble veiller, debout comme une sentinelle. Sur les grands plateaux verts, l'air est tout embaumé Des aromes nouveaux que le souffle de mai Mêle à l'âcre senteur des pins et des mélèzes Qu'on voit dans le lointain penchés sur les falaises. Le soleil verse un flot de rayons printaniers Sur les toits de la ville et sur les blancs huniers Qui s'ouvrent dans le port, prêts à quitter la côte. C'est un jour solennel, jour de la Pentecôte. La cathédrale a mis ses habits les plus beaux; Sur les autels de marbre un essaim de flambeaux Lutte dans l'ombre avec les splendeurs irisées Des grands traits lumineux qui tombent des croisées. Agenouillé tout près des balustres bénits, Un groupe de marins que le hâle a brunis, Devant le Dieu qui fait le calme et la tempête, Dans le recueillement prie en courbant la tête. Un homme au front serein, au port ferme et vaillant, Calme comme un héros, fier comme un Castillan, L'allure mâle et l'oeil avide d'aventure, Domine chacun d'eux par sa haute stature. C'est Cartier, c'est le chef par la France indiqué; C'est l'apôtre nouveau par le destin marqué Pour aller, en dépit de l'océan qui gronde, Porter le verbe saint à l'autre bout du monde! Un éclair brille au front de ce prédestiné. Soudain, du sanctuaire un signal est donné, Et, sous les vastes nefs pendant que l'orgue roule Son accord grandiose et sonore, la foule Se lève, et, délirante, en un cri de stentor, Entonne en frémissant le Reni, Creator! De quels mots vous peindrais je, ô spectacle sublime? Jamais, aux jours sacrés, des parvis de Solime, Chant terrestre, qu'un choeur éternel acheva, Ne monta plus sincère aux pieds de Jéhovah! L'émotion saisit la foule tout entière, Quand, du haut de l'autel, l'homme de la prière, Ému, laissa tomber ces paroles d'adieu: - Vaillants chrétiens, allez sous la garde de Dieu! Ô mon pays, ce fut dans cette aube de gloire Que s'ouvrit le premier feuillet de ton histoire ! Trois jours après, du haut de ses mâchecoulis Par le fer et le feu mainte fois démolis, Saint-Malo regardait, fendant la vague molle, Trois voiliers qui doublaient la pointe de son môle, Et, dans les reflets d'or d'un beau soleil levant, Gagnaient la haute mer toutes voiles au vent. Le carillon mugit dans les tours ébranlées; Du haut des bastions en bruyantes volées Le canon fait gronder ses tonnantes rumeurs; Et, salués de loin par vingt mille clameurs, Au bruit de l'airain sourd et du bronze qui fume, Cartier et ses vaisseaux s'enfoncent dans la brume! Le Saint-Laurent Le voyage fut rude, et le péril fut grand. Pourtant, après avoir, plus de deux mois durant, Vogué presque à tâtons sur l'immensité fauve, La petite flottille arriva saine et sauve Auprès de bords perdus sous d'étranges climats... - Terre! cria la voix d'un mousse au haut des mâts. C'était le Canada mystérieux et sombre, Sol plein d'horreur tragique et de secrets sans nombre, Avec ses bois épais et ses rochers géants, Émergeant tout à coup du lit des océans! Quels êtres inconnus, quels terribles fantômes De ces forêts sans fin hantent les vastes dômes, Et peuplent de ces monts les repaires ombreux? Quel génie effrayant, quel monstre ténébreux Va, louche Adamastor, de ces eaux diaphanes, Surgir pour en fermer l'entrée à ces profanes? Aux torrides rayons d'un soleil aveuglant, Le cannibale est là peut-être, l'oeil sanglant, Comme un tigre, embusqué derrière cette roche, Qui guette, sombre et nu, l'imprudent qui s'approche. Point de guides! Partout l'inexorable accueil! Ici c'est un bas-fond, là-bas c'est un écueil; Tout semble menaçant, sinistre, formidable; La côte, noirs rochers, se dresse inabordable Les fiers navigateurs iront-ils jusqu'au bout? - En avant! dit Cartier qui, front grave et debout, Foule d'un pied nerveux le pont de la dunette, Et, pilote prudent, promène sa lunette De tribord à bâbord, sondant les horizons. Alors, défiant tout, naufrage et trahisons, Pavillons déployés, Grande et Petite Hermine, Avec l'Émerillon, qui dans leurs eaux chemine, Lebreton, qu'on distingue à son torse puissant, Jalobert, le hardi caboteur d'Ouessant Qu'on reconnaît de loin à sa taille hautaine, Tous, au commandement du vaillant capitaine, Entrent dans l'entonnoir du grand fleuve inconnu. Sombre aspect! De forêts un réseau continu Se déploie aussi loin que le regard s'élance. Nul bruit ne vient troubler le lugubre silence Qui, comme un dieu jaloux, pèse de tout son poids Sur cette immensité farouche des grands bois. À gauche, des plateaux perdus dans les nuées; À droite, des hauteurs qu'on dirait remuées Par quelque cataclysme antédiluvien; En face, l'eau du fleuve énorme qui s'en vient Rejaillir sur la proue en gerbes écumantes; Des îlots dénudés par l'aile des tourmentes; De grands caps désolés s'avançant dans les îlots; Des brisants sous-marins, effroi des matelots; Des gorges sans issue où le mystère habite; Partout l'austérité du désert sans limite, La solitude morne en sa sublimité! Pourtant, vers le couchant le cap orienté, La flottille s'avance; et sans cesse, à mesure Que les lointains brumeux que la distance azure Se dessinent plus clairs aux yeux des voyageurs, Rétrécissant aussi ses immenses largeurs, Le grand fleuve revêt un aspect moins sauvage; Son courant roule un flot plus calme; le rivage Si sévère là-bas devient moins tourmenté; Et, tout en conservant leur fière majesté, Ces vastes régions que le colosse arrose, Où dort la forêt vierge, et dont le regard ose Pour la première fois sonder les profondeurs, Se drapent par degrés d'éclatantes splendeurs. Le coup d'oeil constamment se transforme et varie. Enfin, la rive, ainsi qu'un décor de féerie, Sous le flot qui se cabre en un brusque détour, S'entr'ouvre, et tout à coup démasque le contour D'un bassin gigantesque où la Toute-Puissance Semble avoir mis le comble à sa magnificence. Un cirque colossal de sommets inclinés; Un vaste amphithéâtre aux gradins couronnés De pins majestueux et de grands bouquets d'ormes; Un promontoire à pic aux assises énormes; Au fond de l'horizon un bleuâtre rideau Sur lequel se détache une avalanche d'eau, Avec d'âpres clameurs croulant dans un abîme... Partout, au nord, au sud, la nature sublime Dans le cadre idéal d'un conte d'Orient! Cartier est là debout, glorieux, souriant, Tandis que ses Bretons, penchés sur les bordages, Groupés sur les tillacs, suspendus aux cordages, Par un long cri de joie, immense, spontané, Éveillent les échos du vieux Stadaconé! Puis, pendant qu'on évite au courant qui dévire, Chacun tombe à genoux sur le pont du navire; Et ces bois, ces vallons, ces longs coteaux dormants, Qui n'ont encor vibré qu'aux fauves hurlements Des fauves habitants de la forêt profonde, Au milieu des rumeurs de la chute qui gronde, Retentissent enfin - jour régénérateur! - Pour la première fois d'un hymne au Créateur. Le lendemain matin, au front de la montagne D'où Québec aujourd'hui domine la campagne, Une bannière blanche au pli fleurdelisé, Drapeau par la tempête et la mitraille usé, Flottait près d'une croix, symbole d'espérance... Le soleil souriait à la Nouvelle-France! Ce jour est déjà loin; mais gloire à toi, Cartier! Gloire à vous, ses vaillants compagnons, groupe altier De fiers Bretons taillés dans le bronze et le chêne! Vous fûtes les premiers de cette longue chaîne D'immortels découvreurs, de héros canadiens, Qui, de l'honneur français inflexibles gardiens, Sur ce vaste hémisphère où l'avenir se fonde, Ont reculé si loin les frontières du monde! La forêt Chênes au front pensif, grands pins mystérieux, Vieux troncs penchés au bord des torrents furieux, Dans votre rêverie éternelle et hautaine, Songez-vous quelquefois à l'époque lointaine Où le sauvage écho des déserts canadiens Ne connaissait encor que la voix des Indiens, Qui, groupés sous l'abri de vos branches compactes, Mêlaient leur chant de guerre au bruit des cataractes? Sous le ciel étoilé, quand les vents assidus Balancent dans la nuit vos longs bras éperdus, Songez-vous à ces temps glorieux où nos pères Domptaient la barbarie au fond de ses repaires? Quand, épris d'un seul but, le coeur plein d'un seul voeu, Ils passaient sous votre ombre en criant: - Dieu le veut! Défrichaient la forêt, créaient des métropoles, Et, le soir, réunis sous vos vastes coupoles, Toujours préoccupés de mille ardents travaux, Soufflaient dans leurs clairons l'esprit des jours nouveaux? Oui, sans doute; témoins vivaces d'un autre âge, Vous avez survécu tout seuls au grand naufrage Où les hommes se sont l'un sur l'autre engloutis; Et, sans souci du temps qui brise les petits, Votre ramure, aux coups des siècles échappée, À tous les vents du ciel chante notre épopée! Première messe Voici du Saguenay la gorge énorme et sombre! Notre steamer, au fond d'une anse pleine d'ombre, Dormait tout essoufflé comme un grand cachalot. Nous avions pris pour guide un jeune matelot Qui, nous avait-on dit, connaissait bien la côte. Nous gravîmes d'abord une berge assez haute; Puis un sentier, perdu sous les arceaux géants De vieux ormes penchés sur des ravins béants Au fond desquels grondaient d'invisibles cascades, De détour en détours et d'arcade en arcades, Nous conduisit au bord d'un plateau rétréci, Où le guide fit halte, et nous dit: - C'est ici! Nous étions parvenus sur un coin de falaise, Véritable balcon d'où l'on pouvait à l'aise Contempler dans sa fière et rude majesté Du morne Tadoussac l'horizon tourmenté. Du haut de ce plateau, dans cette nuit tombante, L'ombre était solennelle et la scène absorbante. Ici, le Saint-Laurent qu'on entend bourdonner Vaguement, et qui laisse à peine deviner Ses lointains vaporeux noyés dans les ténèbres. Là, le Saguenay noir, avec ses pics célèbres Qui, jetant des flots d'ombre opaque aux alentours, Semblent comme un amas de fabuleuses tours Pleines de je ne sais quel farouche mystère, Dressé là pour garder la ténébreuse artère. À nos pieds le bateau bondé de voyageurs, Dont les fanaux, hissant leurs sanglantes rougeurs, Ainsi que des reflets de brûlante oriflamme, Dans la pénombre, au loin, font brasiller la lame. Et puis, par-dessus tout, un beau ciel étoilé Faisant, cintre d'azur de points d'or constellé, Comme un dôme féerique à ce sombre estuaire... Derrière nous, dans l'ombre, un petit sanctuaire, Temple paroissial de cet obscur canton, Dressait son humble seuil au lieu même où, dit-on, Quelque cents ans passés, sur un autel rustique, Pendant que le refrain de quelque vieux cantique Étonnait les échos de ces monts inconnus, Devant Cartier et ses hardis marins, venus Pour arracher ces bords aux primitifs servages, Pour la première fois sur ces fauves rivages, Un vieux prêtre breton, humble médiateur, Offrit au Dieu vivant le sang du Rédempteur. La lune me surprit là, plongé dans mes rêves; Seul, et prêtant l'oreille à la chanson des grèves, Qui m'arrivait mêlée aux cent bruits indistincts De la forêt voisine et des grands monts lointains; Car, après un coup d'oeil, devant la nuit croissante, Mes compagnons avaient tous repris la descente, Sans jouir plus longtemps du nocturne concert; Et j'étais resté seul sur le plateau désert. Alors de souvenirs quelles vagues pressées Envahirent soudain mon âme et mes pensées! Ô sainte majesté des choses d'autrefois, Vous qui savez si bien, pour répondre à ma voix, Peupler de visions ma mémoire rebelle, Que vous fûtes pour moi, ce soir-là, grande et belle! Je vous revis, là, tous ensemble agenouillés, Rudes marins bretons, dans vos sarraux souillés Et raidis sous l'embrun des mers tempêtueuses, Au milieu de ce cirque aux croupes montueuses, Au fond de ce désert, loin du monde connu, Offrant à l'Éternel, tête basse et front nu, Sur le seuil redouté d'un monde ouvrant ses portes L'holocauste divin qui fait les âmes fortes Entre l'homme et le ciel sublime effusion! C'était l'enfantement, c'était l'éclosion, Sur ces rives par Dieu lui-même fécondées, D'un nouvel univers aux nouvelles idées: C'était l'éclair d'en haut perçant l'obscurité: C'était l'esprit chrétien, l'esprit de liberté, Ouvrant, sur cette terre entre toutes choisie, L'aile de la prière et de la poésie! Et quand, le coeur ému, rêvant et méditant, J'évoquais ce passé si loin de nous pourtant, Je croyais voir ce prêtre, en élevant l'hostie, Des haines d'autrefois proclamer l'amnistie. Je croyais voir aussi, du fond des bois épais, Labarum bienfaisant de concorde et de paix, Comme une grande main fraternelle se tendre... Et, dans l'ombre du soir, il me semblait entendre Une voix qui disait, venant je ne sais d'où: - Devant moi seul ici l'on pliera le genou! Première moisson Ce site, c'est Québec. Au nord montent splendides Les échelons lointains des vastes Laurentides. En bas, le fleuve immense et paisible, roulant Au soleil du matin son flot superbe et lent, Reflète, avec les pins des grands rochers moroses, Le clair azur du ciel et ses nuages roses. Nous sommes en septembre; et le blond fructidor, Qui sur la plaine verte a mis des teintes d'or, Au front des bois bercés par les frises flottantes Répand comme un fouillis de couleurs éclatantes; On dirait les joyaux d'un gigantesque écrin. Un repos solennel plein de calme serein Plane encor sur ces bords où la chaste nature, Aux seuls baisers du ciel dénouant sa ceinture, Drapée en sa sauvage et rustique beauté, Garde tous les trésors de sa virginité. Cependant un lambeau de brise nous apporte Comme un refrain joyeux qu'une voix mâle et forte, Mêlée à des éclats de babil argentin, Jette dans l'air sonore aux échos du lointain. Ce sont des moissonneurs avec des moissonneuses; Ils suivent du sentier les courbes sablonneuses, Et, le sac à l'épaule, ils cheminent gaîment. Ce sont des émigrés du doux pays normand, Des filles du Poitou, de beaux gars de Bretagne, Qui viennent de quitter leur lande ou leur campagne Pour fonder une France au milieu du désert. L'homme qui les conduit, c'est le robuste Hébert, Un vaillant! le premier de cette forte race Dont tout un continent garde aujourd'hui la trace, Qui, dans ce sol nouveau par son bras assaini, Mit le grain de froment, trésor du ciel béni, Héritage sans prix dont la France féconde Dans sa maternité dota le nouveau monde. Ils vont dans la vallée où les vents assoupis Font ondoyer à peine un flot mouvant d'épis Qu'ont mûris de l'été les tépides haleines. Bientôt le blé jauni tombe à faucilles pleines; La javelle, où bruit un essaim de grillons, S'entasse en rangs pressés au revers des sillons, Dont le creux disparaît sous l'épaisse jonchée; Chaque travailleur s'ouvre une large tranchée; Et, sous l'effort commun, le sol transfiguré Laisse choir tout un pan de son manteau doré. Le soir arrive enfin, mais les gerbes sont prêtes; On en charge à pleins bords les rustiques charrettes Dont l'essieu va ployant sous le noble fardeau; Puis, presque recueilli, le front ruisselant d'eau, Pendant que, stupéfait, l'enfant de la savane Regarde défiler l'étrange caravane, Et s'étonne à l'aspect de ces apprêts nouveaux, Hébert, qui suit ému le pas de ses chevaux, Rentre, offrant à Celui qui donne l'abondance La première moisson de la Nouvelle-France! Première nuit C'était le désert fauve en sa splendeur austère. Rien n'animait encor le vierge coin de terre Où Montréal devait plus tard dresser ses tours. En aval du courant, et suivant les détours Qui creusent çà et là les rives ombragées, Sous les feux du midi, trois pirogues chargées - Près de l'endroit nommé depuis Pied-du-Courant - Ensemble remontaient les eaux du Saint-Laurent. Qui côtoyait ainsi les courbes du grand fleuve? C'était le fondateur, c'était de Maisonneuve, Avec de Montmagny, le courageux soldat, Vimont, l'apôtre saint, fier d'un double mandat, Et, comme pour dorer cette ère qui commence, Deux femmes, deux grands coeurs: de la Peltrie et Mance; Deux âmes à l'affût de tous les dévoûments. Ils sont accompagnés de laboureurs normands, De matelots bretons, fiers enfants de la Gaule, Travailleurs qui devront, le mousquet à l'épaule, Le poing à la charrue ou la hache à la main, S'ouvrir au nouveau monde un si large chemin. Sur le calme des eaux une voix nous arrive; C'est un cantique saint qu'aux échos de la rive, Dans l'éclat radieux d'un soleil flamboyant, La petite flottille envoie en pagayant. - Halte! a crié quelqu'un. Et bientôt, sur la berge, Avec le dôme bleu du ciel nu pour auberge, Nos voyageurs rendus dressent leur campement. Puis ensemble, à genoux, dans le recueillement, Rappelant au Très-Haut sa divine promesse, Naïfs ou fiers chrétiens vont entendre la messe, Au pied d'un tabernacle à la hâte élevé. - Vous êtes, dit le prêtre, un grain de sénevé Que Dieu jette aujourd'hui dans la glèbe féconde; La plante qui va naître étonnera le monde; Car, ne l'oubliez pas, nous sommes en ce lieu Les instruments choisis du grand oeuvre de Dieu! - Et pendant que l'hostie en sa chasse sacrée Illuminait l'autel de sa blancheur nacrée, Un long Pange lingua s'élevait dans les airs Vers le Dieu des cités et le Dieu des déserts. Auprès du drapeau blanc, la sainte Eucharistie Resta là tout le jour. La tête appesantie, - Quand le soleil sombra dans le couchant vermeil, - Nos pieux voyageurs, accablés de sommeil, Songeaient, prière faite, à chercher sous la tente, Dans une nuit de paix douce et réconfortante, Le repos bien gagné qui doit les prémunir Contre le lourd fardeau des tâches à venir; Quand, tout à coup, dans l'ombre éparse des ramées, Ils virent mille essaims de mouches enflammées, Qui, croisant à l'envi leur radieux essor, Comme un jaillissement de gouttelettes d'or, Ou plutôt comme un flot de flammèches vivantes, Rayaient l'obscurité de leurs lueurs mouvantes. Alors chacun se met en chasse; l'on poursuit Tous ces points lumineux voltigeant dans la nuit; Puis, liant à des fils les blondes lucioles, On en fait des réseaux, flottantes auréoles, Qu'on suspend sur l'autel en festons étoilés. Quelques instants plus tard, dans les bivouacs voilés Par les grands pins versant leurs ombres fraternelles, Après avoir partout placé des sentinelles, Près du fleuve roulant son flot silencieux, La troupe s'endormit sous le regard des cieux. Et pendant que ces forts, âpres à la corvée, Voyaient dans leur sommeil grandir l'oeuvre rêvée, Astre pieux trônant dans le calme du soir, Sur l'autel, dans un pli du drapeau, l'ostensoir, Au vol phosphorescent d'étincelles sans nombre, Ouvrait son nimbe d'or et flamboyait dans l'ombre. O genèse sublime! ô spectacle idéal! Ce fut cette nuit-là que naquit Montréal. Premières saisons Ce fut un temps bien rude et plein d'âpres angoisses, Que les commencements de ces belles paroisses Qu'on voit s'échelonner aujourd'hui sur nos bords. Quand, du haut du vaisseau qui s'ancre dans nos ports, Le voyageur charmé se pâme et s'extasie Au spectacle féerique et plein de poésie Qui de tous les côtés frappe ses yeux surpris, Il est loin, oui, bien loin de se douter du prix Que ces bourgs populeux, ces campagnes prospères Et leurs riches moissons coûtèrent à nos pères! Chez nous, chaque buisson pourrait dire au passant: Ces sillons ont moins bu de sueurs que de sang. Par quel enchaînement de luttes, de souffrance, Nos aïeux ont conquis ce sol vierge à la France, En y fondant son culte immortel désormais, La France même, hélas ! ne le saura jamais ! Quels jours ensanglantés! quelle époque tragique! Ah! ce fut une race à la trempe énergique Que les premiers colons de ce pays naissant. Ils vivaient sous le coup d'un qui-vive incessant: Toujours quelque surprise, embûche, assaut, batailles! Quelque ennemi farouche émergeant des broussailles! Habitants égorgés, villages aux abois, Prisonniers tout sanglants entraînés dans les bois!... Les femmes, les enfants veillaient à tour de rôle, Tandis que le mari, le fusil sur l'épaule, Au pas ferme et nerveux de son cheval normand, Semeur de l'avenir, enfonçait hardiment Dans ce sol primitif le soc de sa charrue. Et si, l'été suivant, l'herbe poussait plus drue Dans quelque coin du pré, l'on jugeait du regard Qu'un cadavre iroquois dormait là quelque part. Un jour, d'affreux brigands une bande hagarde, Auprès d'un petit fort que personne ne garde, Barbares altérés de pillage et de sang, S'élance tout à coup des buissons, en poussant Je ne sais quel horrible et strident cri de guerre. Les habitants du fort, qui ne soupçonnaient guère Le farouche Iroquois embusqué si près d'eux, Croyant pouvoir courir ce risque hasardeux, Pour travailler aux champs, avaient eu l'imprudence De laisser tout un jour leurs logis sans défense. Et voilà que le fruit de dix ans de sueurs Va tomber au pouvoir de ces lâches tueurs. Mais Jeanne Hachette est là! L'héroïne si chère À la France, chez nous c'est Jeanne de Verchère! Elle n'a pas quinze ans. Voyant de toutes parts L'ennemi la cerner, elle monte aux remparts. Chaque porte est bien close, et les armes rangées Dans chaque bastion sont là toutes chargées. Elle prend un mousquet, met en joue et fait feu... Un homme tombe, un autre encore, et peu à peu Les sanglants agresseurs, pris d'une rage folle, Sous le canon qui tonne et la balle qui vole, Interdits, et croyant voir leurs rangs décimés Par une garnison de soldats bien armés, Laissent morts et mourants, et battent en retraite! Hélas! en feuilletant ces pages, l'on s'arrête A des drames beaucoup plus froids et plus navrants. D'où viennent ces clameurs et ces cris déchirants? C'est un bourg tout entier surpris dans la nuit noire Par quinze cents bandits, et - lamentable histoire - Aux horreurs d'un massacre incroyable livré. Par la haine et le sang le regard enfiévré, De tous côtés la horde infernale se rue. On égorge partout, dans les lits, sur la rue; On poignarde, on fusille, on écartèle, on fend Le crâne du vieillard sur le corps de l'enfant; On déchire le ventre à des femmes enceintes; De leur mère, arrachés aux suprêmes étreintes, On jette en pleins brasiers les petits au berceau; Et puis, quand le village est réduit en monceau De débris calcinés et de cendres rougies, Pour assouvir leur soif d'effroyables orgies, Les démons tatoués s'en vont en tapinois Recommencer plus loin leurs monstrueux exploits. Ô France, ces héros qui creusaient si profonde, Au prix de tant d'efforts, ta trace au nouveau monde, Ne méritaient-ils pas un peu mieux, réponds-moi, Qu'un crachat de Voltaire et le mépris d'un roi! Missionnaires et martyrs Sceptiques ou croyants, oui, tous tant que nous sommes, Courbons ici nos fronts; ceux-là furent des hommes, Des soldats du progrès, des héros et des saints. Peut-être surent-ils, mieux encor que les autres, Du Dieu dont ils s'étaient faits les humbles apôtres, Comprendre ici les grands desseins. On n'avait guère vu spectacle plus étrange Que cette courageuse et modeste phalange Pleine d'ardeur mystique et de projets virils, Qui, nouveaux messagers de la parole sainte, Traversaient l'univers pour se jeter sans crainte Au-devant des plus grands périls. Sol natal, amitiés, rang, fortune, espérance, Famille, ils quittaient tout avec indifférence; Pas un seul qui faiblit au moment de partir; Et pourtant qu'allaient-ils chercher sur nos rivages, Sinon, après la vie errante des sauvages, La mort sanglante du martyr? Oh! lorsque je parcours nos annales naissantes, Et que, tournant du doigt ces pages saisissantes, J'essaye à suivre un peu par la pensée, au fond De la forêt immense encore inexplorée, Ces immortels semeurs de la moisson sacrée, J'en éprouve un trouble profond. Vieux prêtres au front chauve ou lévites imberbes, Pieds nus mais souriants, harassés mais superbes, Aux plus mortels dangers prodiguant leurs défis, Je crois les voir encor, dans leur ardeur sans borne, S'enfoncer à travers l'horreur du désert morne, Sans autre arme qu'un crucifix. Fleuves, monts et torrents, chaleurs, pluie ou tempête, Rien ne les décourage et rien ne les arrête; Narguant les jours sans pain, bravant les nuits sans feu, Poursuivis par les loups et guettés par les fièvres, L'Évangile à la main et le sourire aux lèvres, Ils vont sous le regard de Dieu. Où? qu'importe! leur zèle embrasse un hémisphère. Sous des cieux incléments si loin que vont-ils faire? Quel but rêvent-ils donc qui les fait tant oser? Où donc est le secret du feu qui les consume? C'est que leur mission en deux mots se résume: Convertir et civiliser! Devant ces deux grands mots point d'obstacle qui tienne! Oui, ces fiers envoyés de la France chrétienne N'ont qu'un voeu, qu'un désir et qu'une ambition: Conquérir, par l'effort de vertus surhumaines, Des âmes à l'Église, et de nouveaux domaines À la civilisation. Et l'un d'eux meurt de faim dans la forêt profonde; Un autre, sur le seuil d'un village qu'il fonde, D'un coup de tomahawk a le crâne entr'ouvert; Celui-ci s'engloutit sous la vague écumante; Celui-là disparaît, perdu dans la tourmente D'une terrible nuit d'hiver. Ici c'est Daniel expirant sous les balles; Là c'est Jogue et Goupil sur qui les cannibales De leur instinct féroce épuisent tout le fiel; Plus loin c'est Lallemant, Brébeuf, d'autres encore Qui, sous le fer cruel et le feu qui dévore, Meurent les yeux levés au ciel. Bien plus, ce même Jogue, indomptable nature, Après mainte agonie au poteau de torture, Réussit par miracle à tromper ses bourreaux; Mais perclus, mutilé, vers ces lieux où l'attire La soif du sacrifice ou l'amour du martyre, Il revient mourir en héros. Et puis, à chaque instant, nouvelles découvertes! Jour après jour, ce sont d'autres routes ouvertes A travers la savane ou les fourrés épais; Et l'homme primitif, que tant de zèle touche, Devenu par degrés moins sombre et moins farouche, Offre le calumet de paix. De nouveaux dévoûments ces preux toujours en quête, Cent ans marchent ainsi de conquête en conquête, Distribuant l'aurore à toute cette nuit.... Et l'Europe applaudit ces sublimes cohortes Qui d'un monde inconnu brisent ainsi les portes Devant le progrès qui les suit. Ô mon pays, au cours des siècles qui vont naître, Puissent tes fiers enfants ne jamais méconnaître Ces humbles ouvriers de tes futurs destins! Ils furent les premiers défricheurs de la lande: Qu'on réserve toujours la plus fraîche guirlande Pour ces vaillants des jours lointains! Et nous, qui recueillons - oui, croyants ou sceptiques - Les éternels bienfaits que ces âmes antiques Sur notre terre vierge ont semés en passant, N'oublions pas qu'un jour l'arbre aux rameaux sans nombre Qui protège aujourd'hui nos enfants de son ombre A germé dans leur noble sang! Le pionnier J'ai bien connu jadis le vieux Baptiste Auclair. C'était un grand vieillard jovial, ayant l'air Déluré d'un ancien capitaine en retraite. Autrefois au Nord-Ouest il avait fait la traite, Et sa fortune aussi, disait-on dans le temps; Mais cela n'était pas bien sûr, car à trente ans Il était retourné, sans le moindre étalage, Reprendre la charrue et sa place au village, Héritier de la terre et du toit paternels. C'est là que je l'ai vu, dans les jours solennels, Rieur, et se faisant craqueter les jointures, Nous raconter ce qu'il nommait ses aventures. Il avait élevé seize enfants: huit garçons - Là-dessus je ne sais plus combien de bessons - Et huit filles, tous seize installés en ménage. Il n'en portait pas moins gaillardement son âge. - J'ai, disait-il, bon pied, bon oeil, et sapristi! Sans me vanter, jamais je ne me suis senti Si jeune et si dispos que lorsque la cohorte De mes petits-enfants vient frapper à ma porte. Et j'en ai, Dieu merci, cent dix-sept, bien comptés! Beau chiffre, n'est-ce pas? Tenez, vous plaisantez, Vous autres, lorsque vous discutez politique, Nation, avenir; l'oeuvre patriotique, Jeunes gens, c'est la mienne! Un homme est éloquent, Et peut se proclamer bon patriote... quand? Quand il a cinquante ans labouré la prairie, Et donné comme moi cent bras à la patrie. Mettez cela dans vos papier, beaux orateurs! - Et parcourant des yeux son cercle d'auditeurs, Il éclatait de rire, attendant la réplique. Le vieillard conservait une étrange relique Au fond d'un vieux bahut à moitié ruiné; Il tenait ce trésor de son père, et l'aîné De ses enfants devait en avoir l'héritage... Il ne lui plaisait pas d'en dire davantage. Un beau soir cependant qu'on le sollicitait, Il exhiba l'objet devant nos yeux; c'était Un petit vêtement de gros chanvre, une espèce De chemise d'enfant, lourde, grossière, épaisse, Mal cousue, et portant sur son tissu taché Quelques traces d'un brun noirâtre et desséché. - C'est là du sang, messieurs, du sang de race fière! Dit le vieillard. Et puis, roulant sa tabatière Entre ses doigts noueux, il nous fit le récit De la simple et navrante histoire que voici: - C'était bien avant nous, au temps où les sauvages Faisaient dans le pays tant de sanglants ravages, Commença tristement le vieux Baptiste Auclair. Au penchant du coteau baigné par le flot clair Où le beau Nicolet, à deux pas du grand fleuve, Mire aujourd'hui gaîment sa cathédrale neuve, À l'ombre d'un bouquet de pins au faîte altier, Que les siècles n'ont pu terrasser tout entier, Trois hardis pionniers, en ces jours de tourmentes, Avec l'espoir prochain de saisons plus clémentes, Avaient planté leur tente à la grâce de Dieu. L'un d'eux se nommait Jacque. Il avait dit adieu Aux droits, à la corvée, à la taille, aux gabelles, Pour s'en venir chercher avec d'autres rebelles, Sous des cieux où le fisc n'eût pas encore lui, Un peu de liberté pour les siens et pour lui. Sa femme, une robuste enfant de Picardie, Trois fois avait doté leur famille agrandie D'un nouveau-né gaillard, alerte et bien portant. Et l'oeil des deux époux allait à chaque instant, Avec un long regard, hélas! souvent morose, Des aînés tout brunis au bébé frais et rose. Or ce dernier n'avait que six mois seulement Lorsque se déroula l'affreux événement Qui sur un lit d'horreur le jeta seul au monde. Pour les colons l'année avait été féconde. La pente des coteaux et le creux des valons Étalaient, souple et lourd, un manteau d'épis blonds, Qui, comme un lac doré que le soleil irise, Flottait luxuriant au souffle de la brise. L'heure de la moisson était venue; aussi Le coeur des défricheurs, oubliant tout souci, Montait reconnaissant vers Celui dont l'haleine Enrichit les sillons et fait jaunir la plaine. Un soir, notre ami Jacque, après mûr examen, Prépara sa faucille, et dit: - C'est pour demain! - Puis il pria longtemps, et dormit comme un juste. Hélas! si par hasard, ce soir-là même, juste À l'heure où les colons se livraient au sommeil, En amont du courant, prêt à donner l'éveil, Quelqu'un eût côtoyé la rive solitaire, Il eût sans doute vu, furtifs, rasant la terre Dans l'ombre de la berge, et pagayant sans bruit, Trois longs canots glisser lentement dans la nuit. C'étaient des Iroquois, ces maraudeurs sinistres Dont les premiers feuillets de nos anciens registres Racontent si nombreux les exploits meurtriers. Rendus non loin des lieux où nos expatriés Avaient fortifié leur petite bourgade, Dans un enfoncement propice à l'embuscade, Ils prirent pied, masqués par un épais rideau De branchages touffus inclinés à fleur d'eau; Puis sur le sable mou hâlèrent en silence Leurs pirogues au fond le plus obscur de l'anse, Et, sous le bois, guettant et rampant tour à tour, Tapis dans les fourrés, attendirent le jour. Celui-ci se leva radieux et superbe. C'est fête aux champs le jour de la première gerbe; Aussi nos moissonneurs, les paniers à la main, Dès l'aube, tout joyeux, se mirent en chemin. Les aînés, que la mère avec orgueil regarde, S'avançaient tapageurs en piquet d'avant-garde, Tandis que Jacque, ému, riait d'un air touchant Au petit que sa femme allaitait en marchant; Car, suivant la coutume, on était en famille. Bientôt, au bord d'un champ où l'épi d'or fourmille, On fit halte. Partout, des prés aux bois épais, Nul bruit inusité, nuls indices suspects, Rien qui troublât la paix des vastes solitudes. Du reste on n'avait nul sujet d'inquiétudes: Pas une bête fauve, et, quant aux Iroquois, Ils n'osaient plus tirer leurs flèches du carquois, Refoulés qu'ils étaient au fond de leurs repaires. On pouvait donc compter sur des jours plus prospères. Enfin, l'espoir au coeur, et ne redoutant rien, Jacque - après avoir fait le signe du chrétien - Près du marmot dormant au creux d'une javelle, Commença les travaux de la moisson nouvelle. Un ravissant tableau! Dans le cadre assombri De l'immense forêt qui lui prête un abri, Une calme clairière où l'on voit, flot mouvant, Les blés d'or miroiter sous le soleil levant; A genoux sur la glèbe, et tête découverte, Les travailleurs penchés sur leur faucille alerte; Deux enfants poursuivant le vol d'un papillon; Et puis ce petit ange, au revers d'un sillon, Parmi les épis mûrs montrant sa bouche rose... C'était comme une idylle au fond d'un rêve éclose. Qu'advint-il? On ne l'a jamais su tout entier. Ce matin-là, quelqu'un, en suivant le sentier Qui conduisait du fort à la rive isolée, Entendit tout à coup, venant de la vallée Où Jacque était allé recueillir sa moisson, Quelque chose d'horrible à donner le frisson. C'étaient des cris stridents, aigus, épouvantables; Et puis des coups de feu, des plaintes lamentables, Appels désespérés et hurlements confus Frappant lugubrement l'écho des bois touffus. Les farouches rumeurs longtemps se prolongèrent; Longtemps dans le lointain des clameurs s'échangèrent; Et puis, sur la rivière où le bruit se confond, Succéda par degrés un silence profond... Le soir, lorsque les deux colons du voisinage Osèrent visiter la scène du carnage, Un spectacle hideux s'offrit à leurs regards: Trois cadavres sanglants, défigurés, hagards, Jacque et ses deux enfants, pauvre famille unie Dans une même atroce et fatale agonie, Mutilés, ventre ouvert, le crâne dépouillé, Gisaient là sur le sol par le meurtre souillé. Quant à la mère, hélas! elle était prisonnière, Sans doute condamnée à mourir la dernière À quelque affreux gibet par l'enfer inventé. On plia le genou sur le champ dévasté; Et, de ces coeurs naïfs glacés par l'épouvante, La prière des morts allait monter fervente, Lorsqu'au De profundis clamavi, - faible et doux, Un long vagissement venant on ne sait d'où Répondit aussitôt comme un cri d'âme en peine. Les colons étonnés retinrent leur haleine... C'était comme un sanglot d'enfant; et, stupéfait, Quelques instants plus tard, on trouvait en effet, Dans le creux d'un sillon, la face contractée, Perdu sous un amas de paille ensanglantée, Un enfant de six mois suffoquant à demi. Sans doute que la mère avait de l'ennemi Par cet ingénieux moyen trompé la rage, Et, dévoûment sublime, avait eu le courage De marcher à la mort d'un coeur déterminé, Sans trahir d'un regard le pauvre abandonné! - Or ce pauvre orphelin, ce pauvre petit être, Dit le vieux plus ému qu'il ne pouvait paraître, Voici le vêtement qu'il portait ce jour-là; Et, si je le conserve avec respect, cela Ne surprendra bien fort personne ici, j'espère, Car cet enfant... c'était mon arrière-grand-père! Cavelier de la Salle Son âme avait la soif des grandes aventures. Il tenait par la race à ces hautes natures Qui de l'humanité sont les porte-flambeaux, Mais dont, souvent aussi, la pierre des tombeaux Marque lugubrement l'âpre route des âges. Ceux-là, trompés d'abord par d'éclatants présages, Peuvent, lutteurs vaincus d'un combat surhumain, Voir la fatalité leur barrer le chemin Au moment de toucher à la palme suprême... Écrasés sous leur tâche, ils triomphent quand même: Leur oeuvre, dont le fruit ne peut s'anéantir, En sacrant le héros sait survivre au martyr! Il se nommait Robert Cavelier de La Salle. Déjà l'esprit hanté par l'ombre colossale De Cartier, jeune encore il fuit le sol normand Pour notre Canada, cher pays inclément Qu'alors les plus hardis n'abordaient qu'avec crainte. Il rêve d'embrasser le globe en son étreinte, De consacrer sa vie à d'immortels travaux, Et, ravissant aux mers des continents nouveaux, - Miracle de courage et de persévérance, - De donner à lui seul un empire à la France! À son ambition rien ne semble trop grand. En remontant les flots perdus du Saint-Laurent, Il veut réaliser ce projet chimérique: Arriver jusqu'en Chine à travers l'Amérique. C'est tout un monde étrange, insoumis, menaçant, Qu'il lui faut conquérir et dompter en passant. Où sont ses bataillons? Quelles sont ses ressources? Qui le dirigera dans ces lointaines courses? Pour franchir ces déserts, - solitudes sans fin Où l'attendent le froid, les fatigues, la faim, - Ces lacs tempétueux, ces pics inabordables, Ces repaires peuplés de hordes formidables, Ces abîmes sans fond, ces tragiques forêts Pleines de pièges sourds et de mornes secrets, Qui soutiendra l'espoir en son âme meurtrie? - Une seule pensée, un seul mot: la Patrie! L'impossible, à ce nom, pour lui n'existe point... Le mousquet à l'épaule ou la pagaie au poing, En route ! Et devant lui, de l'aube au crépuscule, Le vaste horizon s'ouvre et le désert recule. Perçant les fourrés noirs où le sombre Iroquois Sur son torse bronzé fait sonner son carquois, Il va. Des lacs géants, rivaux des mers géantes, Le menacent en vain de leurs vagues béantes; Au chant du Te Deum il lance le Griffon; Et, colosse vaincu, l'Ontario profond Voit le premier haut-bord se cabrer sur son onde. Il avance, il découvre, il colonise, il fonde. Au loin, derrière lui, dans le bruit des rameurs, Du Niagara grondant s'éteignent les clameurs; Il avance toujours. Monotonie immense, Où la plaine finit, la forêt recommence. C'est partout l'inconnu, partout l'illimité, Dans leur hideur farouche et leur sublimité. Enfin, de Jolliet la trace encor récente Le conduit sur la rive où, nappe incandescente, Dans son lit sablonneux, le grand Mississipi Déploie en serpentant son long cours assoupi. Alors - universelle erreur géographique - La Salle croit tenir son rêve: - Au Pacifique! Dit-il; ceci n'est pas un fleuve, c'est un pont Que Dieu jette entre nous, la Chine et le Japon. En avant donc! et si nous gagnons la bataille, Nous aurons découpé le monde à notre taille! - Et le hardi coureur d'aventures partit, Trouvant presque, à son gré, le monde trop petit. Ô doigt divin! bien loin des grands pays d'Asie Qu'il cherchait, - sous des cieux vibrants de poésie Que parfument l'orange et le magnolia, Doux paradis perdu que la France oublia, Dans un berceau de fleurs, de mousse, de lianes, C'est vous qu'il découvrit, vierges Louisianes! Et puis la mer! la mer! le beau golfe du Sud! Écroulement fécond d'un grand rêve déçu. Poètes, haut les coeurs!... Les Muses ont des rides; Changez vos luths! Le vrai jardin des Hespérides Vous tend ses rameaux verts par le temps rajeunis, Tout chargés de fruits d'or, de parfums et de nids. Apollon s'exilait; - ces féeriques asiles, Ces bois harmonieux et ces flottantes îles, Bouquets percés au flot du grand Meschacébé, C'est un temple plus neuf offert au dieu tombé. De poèmes en fleurs un essaim se révèle, Pleins de jeunes frissons et de fraîcheur nouvelle; Adieu le faux éclat des idylles d'antan! La légende moderne au corsage tentant, Ouvrant l'aile au milieu de blanches silhouettes, Prends son vol sur ces bords. Haut les coeurs, ô poètes! Et La Salle, charmé, contemple souriant Cet éden que viendra chanter Chateaubriand! Plus tard, sur des vaisseaux de France - triste épreuve - La Salle cherche en vain la bouche du grand fleuve. Battu par la tempête, envié d'un jaloux, - Les lions sont parfois tracassés par les loups, - Entouré de périls qu'il brave tête haute, Avec deux cents colons il se jette à la côte. Pour atteindre son but il veut tout affronter; Deux ans contre le sort on le voit s'arc-bouter, Et corps à corps lutter avec l'inexorable. Révoltes, guet-apens, misère inénarrable, L'Indien au dehors, les fièvres au dedans, La trahison dans l'ombre ouvrant ses yeux ardents, Tous les malheurs sur lui viennent fondre avec rage. Presque seul contre tous, il tient tête à l'orage; Jusqu'à ce que, pour vaincre, il n'ait plus qu'un recours: Franchir le continent pour chercher du secours. Il part. Des noirs bayous côtoyant les rivages, A travers les grands bois ou les pampas sauvages, La savane fangeuse ou le sable mouvant, Sur un sol ennemi, sous un ciel énervant, Il marche, il marche encor, sans un mot qui console, N'ayant que deux amis: son chien et sa boussole. Il revoit l'Arkansas, le lointain Missouri, L'Illinois méandreux et l'Ohio fleuri, Le blond Mississipi, tous ces sillons immenses Où son bras a jeté d'immortelles semences; Et c'est le coeur encore à son oeuvre acharné, Que le héros, malade, errant, abandonné, Tombe, le crâne ouvert par la balle d'un traître. Il expire; et la main pieuse d'un vieux prêtre Plante une branche en croix sur sa fosse... En quel lieu? Hélas! c'est le secret du désert et de Dieu. Dors en paix, ô La Salle, à côté de Marquette! Au moins tu n'auras pas vu ta noble conquête, Le radieux pays qui t'avait tant coûté, Pour quelques millions follement brocanté! Oui, dors en paix au fond de ta tombe perdue, Ô Cavelier! - Ta gloire, un soldat l'a vendue; Le Saint-Laurent, déjà dès longtemps déserté, Avait dû d'un roi vil payer la lâcheté; Abandonnée aussi l'héroïque Acadie; Le vieux drapeau français, qui dans ta main hardie Avait porté si loin son éclat triomphal, S'est incliné devant un orgueilleux rival; Son vol ne plane plus au ciel du nouveau monde... Mais son ombre, en passant, ne fut pas inféconde. Sur ce sol où couvaient toutes les libertés, Des germes pleins de force après lui sont restés. Ces germes ont produit une race fidèle, Qui, ravie à la France, a su garder loin d'elle, Ainsi qu'un legs pieux à jamais vénéré, Sa mémoire, sa langue et son culte sacré. C'est un arbre robuste aux racines vivaces, Qui, cramponné d'abord à toutes les crevasses, Balance désormais, au vent du ciel serein, Les mille et un rameaux de son tronc souverain. Sa force et sa fierté, ses fruits et son ombrage, C'est à vous qu'on les doit, ô Français d'un autre âge, Phalange de martyrs et de héros chrétiens, Des grands projets de Dieu si longtemps les soutiens, Et dont La Salle en lui résume la légende. Donc, gloire à toi, Rouen, noble cité normande! Dresse une fois de plus ton beau front triomphant, Et vois, pour rendre hommage à ton illustre enfant, Sous tes antiques murs, dans un transport lyrique, S'embrasser aujourd'hui la France et l'Amérique! À la Baie d'Hudson C'est l'hiver, l'âpre hiver, et la tempête embouche Des grands froids boréaux la trompette farouche. Dans la rafale, au loin, la neige à flots pressée Roule sur le désert ses tourbillons glacés, Tandis que la tourmente ébranle en ses colères Les vieux chênes rugueux et les pins séculaires. L'horrible giboulée aveugle; le froid mord; La nuit s'approche aussi - la sombre nuit du Nord - Apportant son surcroît de mornes épouvantes. Et pourtant, à travers les spirales mouvantes, Que l'ouragan soulève en bonds désordonnés, Luttant contre la grêle et les vents déchaînés, Des voyageurs, là-bas, affrontent la bourrasque. L'ombre les enveloppe et le brouillard les masque. Qui sont-ils? Où vont-ils? Sous ce ciel périlleux, Qui peut narguer ainsi les éléments fougueux? Ce sont de fiers enfants de la nouvelle France. Sans songer aux périls, sans compter la souffrance, Ils vont, traçant toujours leur immortel sillon, Au pôle, s'il le faut, planter leur pavillon! Au mépris des traités, la hautaine Angleterre, Contre la France armant sa haine héréditaire, Sur les côtes d'Hudson, - dangers toujours croissants, - Avait braqué vers nous ses canons menaçants. Il fallait étouffer les oursons au repaire; Et d'Iberville, un fort que rien ne désespère, Avec cent compagnons armés jusques aux dents, Malgré la saison rude et ses grands froids mordants, À travers des milliers d'obstacles fantastiques, Avait pris le chemin des régions arctiques... Pour reprendre à l'Anglais ces postes importants, Il fallait prévenir les secours du printemps. Et c'est ce groupe fier, avec son chef en tête, Qu'on voit marcher ainsi le front dans la tempête. Sans un sentier battu, sans guides, sans jalons, Ils franchirent les monts, les ravins, les vallons; Précipice ou torrent, forêt ou fondrière, Rien ne peut entraver leur course aventurière; Les canots sur l'épaule et la raquette aux pieds, Ces fiers coureurs des bois, ces chasseurs, ces troupiers Traînant munitions, bagage, armes et vivres, Courbés sous la courroie et tout couverts de givres, Semblaient, dans les brouillards de ce ciel nébuleux, Les fantômes errants d'un monde fabuleux. Les semaines, les mois s'écoulèrent; les débâcles À l'expédition offrent d'autres obstacles. Les rayons du soleil, de plus en plus troublants, Ont sur le sol neigeux des reflets aveuglants; Puis le verglas fangeux que le printemps fait fondre Change en marais glacé la route qui s'effondre... Cela n'est rien; plié sous les fardeaux trop lourds, Dans l'eau jusqu'à mi jambe, on avance toujours. Une rivière est là de banquises couverte: Vite, canots à flot, la rame aux poings, alerte! Quelquefois il leur faut descendre en pagayant Quelque effrayant rapide aux remous tournoyant; Nul ne recule; un jour, dans un torrent qui gronde, D'Iberville lui-même est englouti sous l'onde; Il s'échappe, mais deux des braves sont noyés... ........................ Plus tard, quand le héros rentra dans ses foyers, Il avait arraché trois forts à l'Angleterre, Conquis toute une zone, et sur mer et sur terre, Humilié vingt fois nos rivaux confondus... Ce sont ces hommes-là qu'un monarque a vendus! Le frêne des Ursulines Il semblait à nos yeux un pilier des vieux âges, Ce vieux tronc qui brava tant de vents en courroux. Il avait sur nos bords vu les Pâles-Visages Remplacer les grands guerriers roux. Aigrette énorme au front du vaste promontoire, Colosse chevelu dans le roc cramponné, Il avait vu passer bien des jours sans histoire Au sommet de Stadaconé. Son ombre avait couvert bien des bivouacs sauvages, Abrité bien longtemps des hordes aux flancs nus, Tandis que le grand fleuve à ses mornes rivages Jetait ses sanglots inconnus. Il savait des secrets que nul oeil ne devine; Quand, un jour, face à face, il vit - aspect troublant - Sur le même rocher surgir la croix divine À côté d'un long drapeau blanc. Et puis, de siècle en siècle et d'années en années, L'arbre antique vécut - flux et reflux du sort - La légende sublime où notre destinée A pris son incroyable essor. Il vit tous nos héros; il vit toutes nos gloires; Il vit nos fiers travaux et nos saints dévoûments; Il vit notre abandon, nos stériles victoires, Avec leurs sombres dénoûments; Et, sur ses derniers jours, dans ses décrépitudes, Comme une harpe où tremble un vieux lambeaux d'accord, On croyait voir, au vent des vieilles solitudes, Ses rameaux frissonner encor. Et lorsque le géant quatre fois centenaire Courba sa tête où tant de soleils avaient lui, Ce fut triste; on comprit que c'était toute une ère Qui disparaissait avec lui. O frêne! ô grand témoin des choses envolées! On a sacré, depuis, le sol où tu tombas; Et sur ta place vide, en bruyantes mêlées, Des enfants prennent leurs ébats. Oui, des enfants, des jeux, des rires, des fronts roses, À l'endroit même d'où, colosse aux flancs rugueux, Tu vis se dérouler, en tes ennuis moroses, La noble histoire des aïeux! Des cris de joie, après le vol des oriflammes, Le clairon, les obus et le tambour battant!... Si comme l'être humain les arbres ont des âmes, Ô grand mort n'es-tu pas content? Pour moi, quand, de l'antique enclos des ursulines, Pour la première fois, tout ému, j'entendis Monter ces voix d'enfants, fraîches et cristallines Comme un écho du paradis, Soudain, sous les arceaux dépouillés du vieux frêne, Longue chaîne héroïque évoquée à la fois, Il me sembla revoir passer l'ombre sereine Des saintes femmes d'autrefois! De nos martyrs chrétiens immortelles rivales, De dévoûments obscurs grands coeurs fanatisés, Que la France d'alors jetait sans intervalles Sur ces bords incivilisés! Dames de haut parages ou filles des chaumières, Qui laissaient tout, famille, amis, brillants partis, Pour venir apporter les divines lumières Aux petits d'entre les petits! Et je rêvai longtemps; car jamais, ô vieil arbre, À nul fronton superbe, au seuil de nul tombeau, Je n'ai rien vu, fouillé dans le bronze ou le marbre, De plus touchant et de plus beau, Que celle qui porta le nom de La Peltrie, Sainte veuve, enseignant, sous tes ombrages frais, Avec le nom de Dieu le grand mot de Patrie Aux petits enfants des forêts! Daulac des Ormeaux Quelle plume il faudrait pour rendre avec des mots Ton héroïque histoire, ô Daulac des Ormeaux! Montréal, qui, superbe entre nos métropoles, Dresse aujourd'hui son front couronné de coupoles, N'était qu'une bourgade, et n'avait pas vingt ans. Un soir, le bruit courut parmi ses habitants Si souvent harassés par les hordes sauvages, Que, voulant couronner leurs incessants ravages Par un affreux massacre inouï jusqu'alors, Les Iroquois devaient réunir leurs efforts Afin d'exterminer toute la colonie. Dans l'ombre du conseil, leur infernal génie Avait tout combiné pour un sanglant succès; Bref, il ne devait pas rester un seul Français Pour porter le récit du désastre à la France... Attaque à l'improviste, et carnage à outrance! Transportons-nous au bord de l'Ottawa fougueux. Dans les étranglements de ses rochers rugueux, En flots échevelés tordant ses lourdes vagues, Dont les échos perdus semblent d'étranges voix Qui s'appellent au loin dans la nuit des grands bois. Le jour tombe; au couchant, le soleil qui rougeoie Saigne sur l'horizon, comme ces feux de joie Qui le soir, en Bretagne, à la Saint-Jean d'été, S'éteignent en jetant leur mourante clarté Sur les coteaux lointains que leur pourpre ensanglante; Puis, bientôt, par degrés, la nuit sombre et troublante, La nuit des grands déserts, ténébreux conquérant, Envahit la forêt, les monts et le torrent. Quelqu'un veille pourtant sur ces bords solitaires. Holocaustes vivants et martyrs volontaires, Plutôt que de la voir saccager et piller, Seize colons s'étaient offerts sans sourciller Pour couvrir de leurs corps la patrie en détresse; Et bien armés, joignants la bravoure à l'adresse, Avant que l'ennemi pût les envelopper, Ils étaient venus là s'embusquer pour frapper. Dans cet affreux péril, la colonie en transe N'avait plus qu'une seule et suprême espérance: Gagner du temps. Et dans un vieux fort, où jadis Des Algonquins avaient combattu les bandits, Au dessous de la chute, au pied d'un long portage, Sur un point qui domine avec quelque avantage Un défilé par où, dans sa soif d'égorger, L'Iroquois ne pouvait manquer de s'engager, Daulac et les vaillants compagnons qu'il commande, Héros de sang breton ou de race normande, Avec quelques Hurons recrutés en chemin, Guettant l'envahisseur le mousquet à la main! Pas un ne reviendra; tous le savent; n'importe! Ils sont là du pays pour défendre la porte; Ils ont fait le serment d'en garder les abords: Il faudra pour entrer leur passer sur le corps! Et, tandis qu'autour d'eux l'ombre épaissit ses voiles, Leur prière du soir monte vers les étoiles. Tout à coup, du rapide au loin couvrant le bruit, Un hurlement sauvage éclate dans la nuit. Peuple entre tous habile au jeu des embuscades, Les Iroquois, rôdant en deça des cascades, Avaient vu le chemin que Daulac avait pris; Et c'était l'embusqué qui se trouvait surpris. Sept cents démons fondaient ensemble sur le poste Mais Daulac était brave et prompt à la riposte. Sans reculer d'un pas, solide comme un roc, La faible garnison tint ferme sous le choc. Ce fut en un instant une horrible mêlée. Les Peaux-Rouges, chargeant en bande échevelée, Avec des gestes fous et des cris furibonds, Se ruaient sur le fort, et par d'horribles bonds, Malgré les sabres nus et les arquebusades, Recommençaient sans fin l'assaut des palissades. Ils n'avaient presque plus l'aspect d'êtres humains. On leur fendait le crâne; on leur hachait les mains; On leur jetait aux yeux des cendres enflammées; Quand même! reformant leurs masses entamées, Sous la crosse qui tombe ou le brandon brûlant, Ces tigres enragés s'élançaient en hurlant. Et toujours, et partout, la balle et l'arme blanche Refoulaient dans le sang la terrible avalanche. Et cela, sous les bois, dans la nuit, au milieu Du désert frissonnant sous le regard de Dieu! C'était un cauchemar à donner l'épouvante. On se battit ainsi jusqu'à la nuit suivante; Puis l'on recommença. Cela dura dix jours. Les Iroquois vaincus se recrutaient toujours. Quant à la garnison, bien qu'à moitié réduite Par ces dix mortels jours de lutte, et par la fuite De tous ou presque tous ses Indiens alliés, Malgré l'effort de tant d'assauts multipliés, Devant ses ennemis qui redoublaient de rage, Elle ne sentait pas amollir son courage, Et, pour sauver les siens, décidée à périr, Voulait plus que jamais triompher ou mourir. Un soir que le combat triplait de violence, Daulac prend un baril plein de poudre, et le lance, Mèche allumée, en plein milieu des assaillants. Malheur! un accident l'arrête, et nos vaillants Voient retomber sur eux la machine infernale. Ce fut le dernier coup de la lutte finale. Aux lueurs que jeta la fauve explosion, Dans des flots de fumée, une âpre vision, Scène horrible, à la fois sublime et repoussante, Arrêta sur le seuil la horde envahissante. Sur un monceau de morts et dans le sang qui bout, Un seul des assiégés était resté debout, Et, tragique, hagard, devenu fou, farouche, Les yeux fixes d'horreur et l'écume à la bouche, Afin de les soustraire aux vainqueurs courroucés, Une hache à la main achevait les blessés! Puis, le crâne entr'ouvert, et criblé par vingt balles, Lui-même alla tomber aux pieds des cannibales. Le lendemain matin, les monstrueux bourreaux, Redoutant un pays peuplé de tels héros, Décimés et réduits à moins d'une centaine, Reprenaient le chemin de leur forêt lointaine. C adieux - C'est le Grand-Calumet, portage des Sept-Chutes! Cria José. Campons! - En deux ou trois minutes, Nous étions sur la rive, et près du flot ronflant, Notre canot halé reposait sur le flanc. Le soir tombait; au loin sur les collines chauves, Un beau soleil couchant versait des lueurs fauves; Pas un souffle de vent au fond des bois touffus; Du rapide prochain les grondements confus De cet endroit désert troublaient seuls le silence. Bientôt, dans un état de demi-somnolence, Après avoir, d'abord, mis le couvert auprès D'un bon feu de bois sec allumé tout exprès, Nous écoutions José, qui, sur notre demande, Nous contait du pays la tragique légende. - Demain matin, dit-il, - je traduis son récit, - Nous pourrons visiter, à quelques pas d'ici, Un humble monument dressé sur une tombe. C'est une croix de bois vermoulue, et qui tombe En ruine parmi des touffes de sureaux. Cette tombe, messieurs, c'est celle d'un héros! C'était à cette époque orageuse et lointaine, Où des Cinq-Nations la puissance hautaine De massacres sanglants désolait le pays. Où, dressé sur le seuil de nos bourgs envahis, Le fantôme sanglant de l'Iroquois féroce Tenait la colonie en une angoisse atroce. Un jour, tout un parti de francs coureurs des bois, Dans des canots aux flancs affaissés sous le poids De riches cargaisons, voyageurs intrépides, Descendait l'Ottawa de rapides en rapides. Un jeune homme au regard rêveur et studieux, Un brave, que ces fiers trappeurs nommaient Cadieux, Connaissant l'algonquin, leur servait d'interprète. C'était un coeur viril, une âme toujours prête À s'exposer à tout pour le salut d'autrui. Nul d'entre eux ne savait raconter mieux que lui, Ni rendre, avec des chants rythmés sur la pagaie, Le voyage plus court et la route plus gaie. Il était même un peu père de ses chansons; Et, poète illettré, sans aucunes leçons Que les strophes du vent qui berce la feuillée, Le jour sur l'aviron, le soir à la veillée, Dans la naïveté d'une âme sans détours, Aux échos du désert il chantait ses amours. Un soir du mois de mai, l'interprète et ses hommes Campaient précisément à l'endroit où nous sommes. Auprès d'un feu pareil, ils apaisaient leur faim D'un rustique souper qui tirait à sa fin, Et chacun s'apprêtait, pour réparer ses forces, À s'en aller dormir sous les huttes d'écorces, Lorsqu'un jeune sauvage, au parti dévoué, Arriva tout à coup, criant: - Nattaoué! En rôdant sous les bois à la faveur des ombres, Il avait entrevu les silhouettes sombres De nombreux guerriers roux rampant dans les fourrés; C'étaient des Iroquois, par la proie attirés, Qui venaient pour cerner les trappeurs. Chose grave, - Chacun de ces coureurs de bois était un brave, Un vaillant toujours prêt, dans un danger pressant, A vendre au plus haut prix sa vie avec son sang, - Mais ils avaient près d'eux des enfants et des femmes Qui ne pouvaient tomber aux mains de ces infâmes: Il fallait les sauver. Le parti découvert, Il ne leur restait plus qu'un seul chemin ouvert: Le rapide - la nuit - masse d'eau furibonde Heurtant sur les rochers sa course vagabonde, Et qui, cachant la mort dans ses traîtres détours, Épouvante les bois de ses hurlement sourds. C'est dans ce gouffre affreux que luit la délivrance!... Si ce n'est le salut, c'est au moins l'espérance. Mais l'abîme franchi, le problème renaît; Les cruels Iroquois, dont l'esprit se connaît En ruse de combats, d'espaces en espaces Se sont échelonnés et surveillent les passes. Il faut ici quelqu'un pour tromper l'ennemi. Il faut absolument qu'on choisisse parmi Tous ces désespérés un homme qui consente À couvrir de son corps la terrible descente: Qui se dévouera? - Moi, dit simplement Cadieux. Le temps presse. On se fait de rapides adieux. Les canots sont parés; on invoque la Vierge; Et, tandis que Cadieux, qui remonte la berge, Jette un coup de fusil aux cent échos du soir, On lance les canots dans le tourbillon noir. Tout disparaît soudain dans l'ombre et dans l'écume. Emportée au courant qui tournoie et qui fume, Dans le bouillonnement des lames en rumeurs, Chaque embarcation fuit avec ses rameurs. Le coup d'oeil en arrêt, le bras sûr, tenant tête Au choc tumultueux des flots échevelés, Ils guident sans pâlir les canots affolés, À travers les écueils qui sans cesse surgissent. Bondissant au sommet des vagues qui mugissent, Ou plongeant tout à coup dans les écroulements Des remous en fureur, ces dompteurs d'éléments Sur l'abîme fougueux passent comme des rêves; Pendant que derrière eux, sur la pente des grèves, Les grands pins chevelus, pleins de brume et de bruit, Comme des spectres noirs s'enfoncent dans la nuit. - Ah! messieurs, fit José, je ne crains pas les luttes De l'aviron; mais là, descendre les Sept-Chutes, Nom d'un chien! aussi vrai que je suis de Sorel, Je l'ai dit bien des fois, ça n'est pas naturel. Aussi raconte-t-on qu'une femme sauvage, Pendant que les canots s'éloignaient du rivage, Avait vu, dans le pli des grands brouillards douteux, Un long fantôme blanc qui fuyait devant eux. Quoi qu'il en soit, après ce hardi pilotage, Qui les avaient conduits jusqu'au pied du portage, Nos fugitifs étaient à l'abri du péril. Attirés en amont par les coups de fusil Que le vaillant Cadieux répétait à distance, Les Iroquois avaient manqué de surveillance; Et, désertant leur camp sur la rive embusqué, Dans le gouffre écumeux n'avaient rien remarqué. Les braves voyageurs étaient sauvés. Sans doute Que le pauvre Cadieux, égaré sous la voûte Des bois épais, longtemps dut errer au hasard, De ravins en ravins traqué comme un renard; Et sans doute qu'aussi, de dévoûment prodigue, Bien qu'épuisé de faim, de soif et de fatigue, Longtemps, à la façon de nos rudes chasseurs, Il avait harcelé ses lâches agresseurs, Qui de dépit enfin battirent en retraite; Toujours est-il qu'un jour l'héroïque interprète, Abandonné de tous, sans espoir désormais, S'arrêta. Que fit-il? On ne le sut jamais; On le devine. Après une longue semaine, Ses anciens compagnons que le devoir ramène Remontaient le portage, apportant des secours. Ils battirent les bois durant quatre ou cinq jours; Et, fatigués enfin de recherche impuissante, Ils allaient, l'âme en deuil, reprendre la descente, Lorsque, sous un abri d'épaisse frondaison, Une croix de bois brut qui sortait du gazon Attira leurs regards. C'était dans ce lieu même. Les chercheurs, à l'aspect de ce funèbre emblème, Accoutumés à tout, ne furent pas surpris; Dans leur mâle douleur ils avaient tout compris. Ils s'approchèrent. Là, dans une fosse ouverte, De quelques branches d'arbre à demi recouverte, Un cadavre gisait, à peine refroidi. C'était Cadieux; son front par la mort alourdi Gardait comme un reflet de l'oraison suprême. Dans sa main décharnée un rustique poème, Que, sans doute déjà couché dans son tombeau, Le doux martyr avait écrit sur un lambeau D'écorce, reposait sur sa poitrine éteinte. C'était son chant de mort et sa dernière plainte. Ici se termina le récit de José. Le lendemain matin, alerte, et reposé Par une nuit d'été fraîche et réconfortante, Pendant qu'on déjeunait et qu'on pliait la tente, J'allai, l'émotion dans l'âme et le front nu, Saluer le tombeau du héros inconnu. Cinq minutes après, nous dansions dans la vague; Et, sur son aviron penché, le regard vague, Notre guide, aux échos du matin radieux, À tue-tête chantait la Complainte à Cadieux. Deuxième époque À la nage! Phipps bombardait Québec. Du haut de son nid d'aigle, Frontenac tenait ferme et ripostait en règle. La veille, un envoyé de l'amiral anglais Avait, signaux en mains, pris pied sur les galets Où du Cap Diamant l'escarpement se dresse, Et, porteur d'un message insolent dont l'adresse Ne dissimulait point l'orgueilleuse teneur, S'était fait introduire auprès du gouverneur. Celui-ci, digne et grand comme un guerrier de Troie, Calme, avait répliqué: - Dites à qui vous envoie - Pas besoin, n'est-ce pas, d'en faire un parchemin - Que mes canons français lui répondront demain! - Et Phipps de ses vaisseaux, Québec de ses murailles, Échangeaient acharnés des trombes de mitrailles. C'était un imposant spectacle en son horreur. Le bronze inconscient, comme pris de fureur, Dans ce cirque bordé de forêts séculaires, Semblait de l'âme humaine emprunter les colères. Tandis que l'assiégeant, de ces boulets rougis, Démantelait les murs, éventrait les logis, Et menaçait enfin de tout réduire en poudre, La faible garnison, tonnant comme la foudre, Criblait les lourds vaisseaux jusqu'à leur flottaison. Enfermée au milieu de ce vaste horizon De grands rochers à pic, de gorges ténébreuses, De longs coteaux boisés, de montagnes ombreuses, Dont les cent mille échos portaient jusqu'au désert Les sauvages accords du farouche concert Qui du fleuve grondant montaient jusqu'à leur cime, Malgré son noir cachet la scène était sublime! Tout à coup des vaisseaux part un cri de démon. Du navire amiral la corne d'artimon, Qu'a coupée un boulet bien pointé de la rive, Avec son pavillon culbute à la dérive. Aussitôt, à ce cri de colère éperdu Du haut de nos remparts un autre a répondu, - Une acclamation de triomphe et de joie... Ce drapeau que le flot emporte, quelle proie! Un canot du navire anglais s'est détaché; Mais un autre boulet juste à temps décoché, Avant même qu'un quart de minute s'écoule, Va lui crever le flanc, le renverse, et le coule. - Allons! dit Frontenac, ce drapeau c'est la croix! Qui sera chevalier? - Moi! répond une voix. Et, dans mille bruits du vent et du carnage, Un jeune homme s'avance et se jette à la nage. - Bravo ! bravo ! bravo ! Maintenant tous les yeux, Tournés vers un seul but, concentrés, anxieux, Vont suivre désormais le tout petit sillage Qui trahit du héros l'audacieux voyage. Lui nage avec vigueur, tête haute, ou plongeant Sous le feu des Anglais, qui jurant et rageant, Pour sauver leur drapeau, de loin, sans intervalles, Tout autour du point noir font crépiter les balles. La vague est suffocante et le courant est fort: N'importe! sans faiblir, et redoublant d'effort, L'homme rit du péril et s'avance quand même. À de certains moments, anxiété suprême, On n'aperçoit plus rien. Est-ce fini?... Mais non! Le nageur reparaît aux éclairs du canon, Et s'avance toujours haletant et farouche Vers le drapeau flottant. Il l'atteint, il le touche... - Hourra! ... Trois jours plus tard, quand, après maint échec Plus ou moins désastreux, du bassin de Québec Phipps dut battre en retraite avec sa flotte anglaise, Le drapeau prisonnier flottait sur la falaise. Apparition - Oui, messieurs, j'ai vu ça, vu comme je vous vois, Fit l'homme avec un tremblement sincère dans la voix. C'était par un matin brumeux du mois d'octobre; J'étais bien éveillé, dans mon bon sens, et sobre... Ah! pour ça, parlez-en au capitaine Augé, Qui me vit revenir pâle et le sang figé, Quasiment comme un mort sorti du cimetière. J'étais allé parer ma chaloupe côtière, Sur la pointe, là-bas, en amont des brisants, Pour un voyage au Bic. D'après les médisants, Dieu voulut me punir, car c'était un dimanche, Pas plus de vent que sur la main; mais en revanche Un brouillard, mes enfants, à couper au couteau. J'avais à peine mis le pied sur le plateau, Boum!... un coup de canon. Allons, me dis je, qu'est-ce? Et puis des roulements lointains de grosse caisse, De brefs commandements en anglais, des jurons, Des sifflements aigus, des appels de clairons, Des bruits de porte-voix et d'armes qu'on décharge... Le diable! Et tout cela venant tout droit du large, Indistinct, indécis, mystérieux, confus, Un vrai rêve! et sortant du grand brouillard diffus, Comme un charivari parti de l'autre monde. Alors, messieurs, - tenez, que le ciel me confonde Et me punisse aussi longtemps que je vivrai, Avec tous mes enfants, si je ne dis pas vrai, - Par un trou du brouillard qu'on ne soupçonnait guère, J'aperçus tout à coup huit gros vaisseaux de guerre, De voilure inconnue et d'ancien gabarit, Qui, poussés par un vent dont l'effet m'ahurit, Pavillons à la corne et tout couverts de toile, Vers les rochers du bord couraient à pleine voile. Cette apparition dura bien peu d'instants; Mais, dans les déchirés des brumes, j'eus le temps D'entrevoir à peu près comme de vagues formes D'anciens soldats couverts d'étranges uniformes, Qui, par masses, groupés sur les gaillards d'avant, Jetaient mille clameurs sinistres dans le vent. Naufrage inévitable, horrible... - Sainte Vierge! M'écriai-je; et ma foi, j'allais promettre un cierge; Mais je n'eus pas le temps de marmotter mon voeu: Cric! crac!... dans un fracas du tonnerre de Dieu, Je vis là, devant moi, tous ensemble, et tout proches, Les huit grands voiliers noirs s'abîmer sur les rochers... - Et puis? - Et puis plus rien; tout comme auparavant, Moins le brouillard chassé par le soleil levant. Messieurs, par mon patron, le grand saint Chrysostome, J'avais vu les vaisseaux de l'amiral fantôme! Ne soyez pas surpris si mes pas sont tremblants; C'est depuis ce jour-là que mes cheveux sont blancs! - Celui qui nous parlait était un vieux pilote, Qui jurait ses grands dieux, son âme et saprelotte, Que jamais il n'avait, même en vidant son broc, Fait à la vérité le plus petit accroc. Quoi qu'il en fût, chacun, même le plus sceptique De ceux qu'intéressait ce récit fantastique, En écoutant cela conté de bonne foi, Se sentant frissonner sans trop savoir pourquoi. Tout s'y prêtait un peu, de reste; la chaloupe Qui nous portait avait, sous son tribord, le groupe Des Sept-Iles; et là, tout près, devant nos yeux, Moutonnaient les fatals brisants de l'Ile-aux-Oeufs, Témoins d'un des plus grands naufrages de l'histoire. Par tout ce que la guerre a de plus vexatoire, L'Angleterre, depuis plus de cent ans déjà, Harassait le pays. Un jour elle jugea Qu'il était enfin temps d'en finir. Bonne aubaine, Les colons haletaient et respiraient à peine. Un grand coup, hardiment et brusquement porté, Lui conquérait un sol trop longtemps convoité, Ruinant pour jamais la France au nouveau monde. Sa force l'enhardit, la saison la seconde: Vite, une grosse flotte, une armée!... Et bientôt Québec désespérée, aux abois, ou plutôt Comme fatalement écrasée à l'avance, Apprend avec effroi que l'ennemi s'avance, Et, vainqueur sans merci, sillonne en conquérant, De ses nombreux vaisseaux le golfe Saint-Laurent. Devant cet horizon de tempête qui gronde, On peut se figurer l'anxiété profonde Qui, gagnant les plus forts, bientôt régna partout Dans le pays surpris, cerné, manquant de tout. Québec, le boulevard, était à l'agonie; Et Québec prise, adieu toute la colonie! Enfin, la garnison était au désespoir, Quand de la citadelle on entendit, un soir, Dans le bruit du tambour et du tocsin qui clame, Monter de tous côtés ce cri: - À Notre-Dame! C'était la ville entière, hommes, femmes, enfants, Qui, fidèles pieux ou chrétiens peu fervents, Procession d'instinct que la foule improvise, En masse suppliante envahissait l'église... Et, pendant que, dans l'ombre, au pied de l'Éternel, Résumant sa prière en un voeu solennel, Québec s'agenouillait dans son modeste temple, Catastrophe inouïe, horrible, sans exemple, Sur ces rocs où, dit-on, son fantôme revient, La flotte de Walker se perdait corps et bien! On dit que l'amiral, par force ou perfidie, En route, à la nuit close, en un port d'Acadie, Avait pris à son bord un loup de mer errant Qui connaissait à fond les eaux du Saint-Laurent, Et, pistolet au poing, l'avait, fatal pilote, Imprudemment forcé de diriger la flotte. L'obscur héros, trompant nos agresseurs haïs, S'était suicidé pour sauver son pays! Le dernier drapeau blanc Combien ai-je de fois, le front mélancolique, Baisé pieusement ta touchante relique, Ô Montcalm! ce drapeau témoin de tant d'efforts, Ce drapeau glorieux que chanta Crémazie, Drapeau qui n'a jamais connu d'apostasie, Et que la France, un jour, oublia sur nos bords! Devant ces plis sacrés troués par les tempêtes Qui tant de fois jadis ont tonné sur nos têtes, Combien de fois, Montcalm, en rêvant du passé, N'ai-je pas évoqué ta sereine figure, Grande et majestueuse ainsi que l'envergure De l'aigle qu'un éclat de foudre a terrassé! Je revoyais alors cette époque tragique, Où, malgré ton courage et la force énergique D'un peuple dont on sait l'héroïsme viril, Se déroula la sombre et cruelle épopée Qui devait d'un seul coup, en brisant ton épée, Te donner le martyre et nous coûter l'exil. Je sentais frissonner cette page émouvante Où l'on vit, l'arme au bras, calme, sans épouvante, Par de vils brocanteurs vendu comme un troupeau, Raillé des courtisans, trahi par des infâmes, Un peuple tout entier, vieillards, enfants et femmes, Lutter à qui mourra pour l'honneur du drapeau! Qu'ils furent longs, ces jours de deuil et de souffrance!... Nous t'avons pardonné ton abandon, ô France! Mais s'il nous vient encor parfois quelques rancoeurs, C'est que, vois-tu, toujours, blessure héréditaire, Tant que le sang gaulois battra dans notre artère, Ces vieux souvenirs-là saigneront dans nos coeurs! C'est que, toujours, vois-tu, quand on songe à ces choses, A ces jours où, martyrs de tant de saintes causes, Nos pères, secouant ce sublime haillon, Si dénués de tout qu'on a peine à le croire, Pour sauver leur patrie et défendre ta gloire, Allaient, un contre cinq, illustrer Carillon; Quand on songe à ces temps de fièvres haletantes, Où, toujours rebutés dans leurs vaines attentes, Nos généraux, devant cet insolent dédain, Étaient forcés, après vingt victoires stériles, De marcher à l'assaut et de prendre des villes Pour donner de la poudre à nos soldats sans pain; Oui, France, quand on rêve à tout ce sombre drame, On ne peut s'empêcher d'en suivre un peu la trame, Et de voir, à Versailles, un Bien-Aimé, dit-on, Tandis que nos héros au loin criaient famine, Sous les yeux d'une cour que le vice effémine, Couvrir de diamants des Phrynés de haut ton! O drapeau! vieille épave échappée au naufrage! Toi qui vis cette gloire et qui vis cet outrage, Symbole d'héroïsme et témoin accablant, Dans tes plis qui flottaient en ces grands jours d'alarmes, Au sang de nos aïeux nous mêleront nos larmes... Mais reste pour jamais le dernier drapeau blanc! Les plaines d'Abraham L'assiégeant se rangeait sur l'immense plateau... Or Montcalm l'avait dit: - L'on me verra, plutôt Que de céder au nombre, Jusqu'au dernier moment défendre sans pâlir Mes derniers bastions, et puis m'ensevelir Sous leur dernier décombre! Depuis des mois déjà, l'implacable ennemi Avait, sans respirer, sur la ville, vomi Des torrents de mitrailles; Et, pillant la campagne et les forts envahis, Des hordes de soudards étreignaient le pays Comme dans des tenailles. Québec, que bombardaient quarante gros vaisseaux, N'offrait plus aux regards que débris et monceaux De ruines croulantes; Et, des tours aux clochers, le feu torrentiel Nuit et jour détachait, sinistre, sur le ciel Ses spirales sanglantes. Montcalm, désespéré, mais sans faillir pourtant, Du haut de ses remparts, voyait à chaque instant, Depuis la Canardière Jusqu'à perte de vue, et main basse sur tout, Des bandes se ruer en promenant partout La torche incendiaire. Un jour, Wolfe, qu'enrage échec après échec, Débarqué nuitamment, pour surprendre Québec, Joyeux, se met en route; Près de Montmorency, son rival qui l'attend Fond sur lui, l'enveloppe, et met tambour battant Son armée en déroute. Mais la lutte touchait à son terme; un Vergor, Bazaine de jadis, avait pour un peu d'or Entre-bâillé nos portes; Et Wolfe, risquant tout sur la carte à jouer, Dans la plaine où le drame allait se dénouer Déployait ses cohortes. On n'avait plus de pain, et la ville râlait. Point d'autre alternative à choisir: il fallait Accepter la bataille. Les deux guerriers, lassés par tant de vains efforts, Allaient enfin pouvoir s'étreindre corps à corps, Et mesurer leur taille. Montcalm a sous les murs rangé ses bataillons. Et bientôt, remplissant de ses noirs tourbillons L'atmosphère ébranlée Sous un ciel par des flots de fumée obscurci, Dans les acharnements d'un combat sans merci, Rugit l'âpre mêlée. Le spectacle était fauve, et grand comme l'enjeu. Ce panache effrayant de tonnerre et de feu Couronnant cette cime, Faisait presque l'effet d'un volcan déchaîné... Jamais plus fier tableau n'avait illuminé Un cadre plus sublime! Et les deux généraux, oubliant le danger, Sous le plomb foudroyant se prenaient à songer Que ce canon qui gronde, Au terrible hasard d'un succès incertain, Jouait, sur ce fatal échiquier du destin, Le sort du nouveau monde! Hélas! des nations l'arbitre avait parlé; Le Canada français, au firmament voilé, Voyait pâlir son astre; Et, dans leurs étendards les deux rivaux drapés, Vainqueur comme vaincu, tombaient enveloppés Dans le même désastre. Montcalm, le fier héros que, dans son drapeau blanc, Les Romains d'autrefois eussent voulu, sanglant, Porter au Capitole, Voyant ses vétérans sous le nombre plier, En mourant avait su, comme un preux chevalier, Racheter sa parole! Dernier coup de dé - Une voile! une voile!... À ce long cri de joie Que chaque écho sonore à l'autre écho renvoie, Un double cri parti de deux points divergents, Défi des assiégés, hourra des assiégeants, Clameurs à tous les coeurs par l'espoir arrachées, Répondit coup sur coup des murs et des tranchées. - Sauvés! s'écriait-on ensemble; et les bravos Éclataient à la fois dans les deux camps rivaux. C'était au lendemain des fameuses journées Qui devaient à jamais fixer nos destinées. Montcalm - qui triomphait naguère à Carillon - Se taillant un linceul dans son fier pavillon, Trahi par la victoire avait donné sa vie, Disant comme autrefois le vaincu de Pavie: - Tout est perdu, hélas! hors l'honneur du drapeau! Sur son corps les vainqueurs passant comme un troupeau Avaient, semant partout le carnage et la flamme, Arboré sur nos murs leur sanglante oriflamme. Québec, comme deux ans plus tôt Chandernagor, Affamé par Bigot et vendu par Vergor, Sans poudre, sans canons, sans vivres, sans ressources, De l'héroïsme ayant tari toutes les sources, Avait brisé son glaive ainsi qu'un ancien preux. Sur ses remparts croulants, sur ses créneaux poudreux, Pour relever les plis de la bannière blanche, Lévis, cet immortel soldat de la revanche, Avait, ressuscitant l'espoir au fond des coeurs, Dans un suprême effort écrasé les vainqueurs! Et l'Anglais dans les murs, le Français sous la tente, Assiégés, assiégeants, s'épuisaient dans l'attente Des secours si longtemps implorés d'outre-mer. Tous les matins, Lévis, de son regard amer, Les yeux rougis, sondait les lointains du grand fleuve. Murray, de son côté, braquait vers Terre-Neuve Sa lunette de nuit qui tremblait dans sa main... Et l'on se demandait: - Qu'adviendra-t-il demain? Chez les deux combattants l'angoisse prédomine; Désormais l'ennemi commun, c'est la famine! Le courage de l'homme a dit son dernier mot; Le destin maintenant a la parole; il faut Que l'aube à l'un ou l'autre apporte l'espérance. L'aube, est-ce l'Angleterre, ou sera-ce la France?... Jamais deux joueurs, l'un devant l'autre accoudé, N'avaient encor pâli sur un tel coup de dé... Terrible incertitude, anxiété profonde, La voile à l'horizon, c'est la moitié du monde! Une voile! une voile! a-t-on crié là-bas; Et, minés par la faim, brisés par les combats, Déguenillés, transis, vaincus de la souffrance, Nos soldats ont poussé ce cri sublime: - France! Doute affreux! Incliné sous ses huniers géants, Un navire doublait la pointe d'Orléans. De quel côté, mon Dieu, va pencher la balance? Maintenant les deux camps haletaient en silence. Qu'on juge s'ils étaient poignants, accélérés, Les battements de coeur de ces désespérés! La pâleur de la mort glaçait tous les visages; Les minutes étaient longues comme des âges! Enfin, le lourd trois-mâts, toutes voiles dehors, Et démasquant soudain ses deux rangs de sabords, Vaisseau fatal sur qui l'ombre du destin plane, Sous les canons du fort pare à se mettre en panne. Nul étendard ne flotte à son mât d'artimon. Est-il contre ou pour nous? est-il ange ou démon? On ne respirait plus. Lévis, la mort dans l'âme, Attendait calme et froid le dénoûment du drame. Tout à coup, du vaisseau qui présente son flanc, Un éclair a jailli dans un nuage blanc: C'est un coup de canon. L'âpre voix de la poudre, Répercutée au loin comme un éclat de foudre, Va se perdre, sinistre, au fond des bois épais. Et les guerriers saxons du haut des parapets, Et les soldats français penchés sur les falaises, Virent monter au vent... les trois couleurs anglaises! Le sort avait parlé, notre astre s'éclipsait... L'exil cruel, sans fin, d'un peuple commençait. Un roi sans coeur, jouet d'une femme lubrique, Pour défendre la France et sauver l'Amérique, N'avait pas même su - le lâche libertin! - Dépêcher vers nos bords le traînard du destin! L'Atalante Quand je lis ton histoire héroïque, Ô Vengeur! Mon coeur français tressaille, et je deviens songeur. Ce fut un fier tableau dans un immense cadre: Un seul vaisseau luttant contre toute une escadre, Troué par les boulets, vaincu, désemparé, Qui, parmi les horreurs d'un combat effaré, Et pendant que le feu ronge son oriflamme, Au sein d'un tourbillon de fumée et de flamme, S'abîme en pleine mer avec ses matelots Comme un soleil sanglant qui plonge dans les flots, Cela semble un feuillet de la légende antique. Le drame est saisissant! Pour scène l'Atlantique; Pour décor l'horizon des mornes océans; Pour acteurs ces trois-ponts avec leurs mâts géants, Lançant à plein sabords la mitraille et la bombe; Et, penché sur le gouffre où descend l'hécatombe, Toujours fier d'assister à ces chocs surhumains, Pour spectateurs, un monde au loin battant des mains! Ton sort fut plus modeste, ô ma pauvre Atalante! Ce n'est pas une mer que ta chute ensanglante; Nulle armée en tes flancs étroits ne s'engloutit; Un théâtre moins vaste, un cadre plus petit Donnèrent un éclat moindre à ta fin stoïque; Mais qui dira lequel est le plus héroïque - Quels que soient les échos qu'ils aient fait retentir - Du grand homme mourant ou de l'obscur martyr? On touchait à la fin de la lutte sans trêve. Er pave fulgurante échouée à la grève, L'Atalante, enfermée en un cercle de feu, Luttait depuis l'aurore à la grâce de Dieu. Trois gros vaisseaux anglais la foudroyaient; et seule, Contre cent vingt canons chargés jusqu'à la gueule Et vomissant sur elle une averse de fer, L'Atalante échouée affrontait cet enfer. Vauquelain, un héros qu'eût envié la Grèce, Défendant jusqu'au bout sa corvette en détresse, Au seul mât que n'eût point rasé le tourbillon, Dans la tempête avait cloué son pavillon. Et, sombre, il regardait beaupré, chaînes, cordages, Grands huniers en lambeaux, lourds éclats de bordages, Vergues et galhaubans, guindeaux, câbles, crampons, Sous les chocs meurtries qui labouraient les ponts, Avec des cliquetis horribles de ferrailles, Pêle-mêle sauter dans des vols de mitrailles. Sur le vaisseau mourant rien qui ne soit atteint. De ses seize canons le dernier s'est éteint, En jetant je ne sais quel hoquet d'agonie. - Commandant, dit quelqu'un, la bataille est finie; La sainte-barbe est vide, et je suis seul debout! - Et l'artilleur blessé s'affaissa tout à coup, Laissant Vauquelain seul sur l'épave croulante Qui, le matin encor, se nommait l'Atalante. L'incendie attaquait le vaisseau par l'avant. Alors, du grand désastre unique survivant, Au pied du tronçon noir où la bannière blanche Claquait encore au vent de la sombre avalanche, Le vaincu du destin se coucha pour pleurer. Quelques instants plus tard, quand, pour s'en emparer, L'amiral ennemi, du pont de sa chaloupe, De l'Atalante en feu se hissa sur la poupe: - Capitaine, dit-il, compliments superflus! Que font donc vos marins que vous ne tirez plus? - Point de poudre, monsieur! S'il m'en restait une once, Mes pistolets seraient chargés... de la réponse! - Alors pourquoi ne pas amener pavillon? À ces mots Vauquelain bondit sous l'aiguillon: - Amener pavillon! cria-t-il; par la foudre, Amiral, vous avez du plomb et de la poudre, Vous, n'est-ce pas? Eh bien, tuez-moi sans merci; Car, avant d'amener le drapeau que voici, Je subirai cent fois la mort la plus vulgaire!... Le prisonnier eut tous les honneurs de la guerre. Non seulement il fut remis en liberté, Mais même on ordonna qu'un vaisseau fût frété, Qui devait, noble hommage à sa haute vaillance, Le conduire, à son choix, dans un des ports de France. Hélas! le fier héros, ô France, tu le sais, Devait tomber plus tard sous un poignard français. Fors l'honneur! C'est par un soir humide et triste de l'automne. Dans les plis du brouillard la plainte monotone Du Saint-Laurent se mêle aux murmures confus Des chênes et des pins dont les dômes touffus Couronnent les hauteurs de l'île Sainte-Hélène. Au loin tout est lugubre; on sent comme une haleine De mort flotter partout dans l'air froid de la nuit. Au zénith nuageux pas un astre ne luit. Tout devrait reposer; pourtant, sur l'île sombre, A certaines lueurs qui se meuvent dans l'ombre, On croirait entrevoir, vaguement dessinés, - Groupes mystérieux partout disséminés, Et se serrant la main avec des airs funèbres, - Comme des spectres noirs rôder dans les ténèbres. Tout à coup, sur le fond estompé des massifs, Et teignant d'or le fût des vieux ormes pensifs, Dans les pétillements attisés par la brise Et les craquements sourds du bois sec qui se brise, Éclatent les rougeurs d'un immense brasier. Prenant pour piédestal l'affût d'un obusier, Un homme au même instant domine la clairière. À son aspect, un bruit de fanfare guerrière Retentit; du tambour les lointains roulements Se confondent avec les brefs commandements Qui, prompts et saccadés, se croisent dans l'espace. Place! c'est la rumeur d'un bataillon qui passe. Un autre bataillon le suit, et tour à tour On voit les régiments former leurs rangs autour Du rougeoyant foyer dont les lueurs troublantes Éclairent vaguement ces masses ambulantes, A chaque baïonnette allumant un éclair. Alors, couvrant le bruit, un timbre mâle et clair, Où vibre je ne sais quel tremblement farouche, Résonne, et, répétés tout bas de bouche en bouche, Au milieu des rumeurs qui flottent dans le vent, Laisse tomber ces mots: - Les drapeaux en avant! Arrêtons-nous devant cette page d'histoire! Nos conquérants étaient maîtres du territoire. Cerné dans Montréal, le marquis de Vaudreuil, Après plus de sept ans de luttes et de deuil, Après plus de sept ans de gloire et de souffrance, Ne voyant arriver aucun secours de France, Dans sa détresse amère avait capitulé. L'orgueilleux ennemi même avait stipulé, - La rougeur à ma joue, hélas! en monte encore, - Que le lendemain même, au lever de l'aurore, Nos défenseurs, parqués comme de vils troupeaux, Au général anglais remettraient leurs drapeaux. Leurs drapeaux!... Ces drapeaux dont le pli fier et libre Durant un siècle avait soutenu l'équilibre Contre le monde entier, sur tout un continent! Ces drapeaux dont le vol encor tout frissonnant Du choc prodigieux des grands tournois épiques, Cent ans avait jeté, des pôles aux tropiques, Son ombre glorieuse au front des bataillons! Ces drapeaux dont chacun des sublimes haillons, Noir de poudre, rougi de sang, couvert de gloire, Cachait dans ses lambeaux quelque nom de victoire! Ces étendards poudreux qui naguère, là-bas, Sous les murs de Québec, avaient de cent combats Couronné le dernier d'un triomphe suprême! Ces insignes sacrés, il fallait, le soir même, Leur faire pour toujours d'humiliants adieux! Indigné, révolté par ce pacte odieux, Lévis, ce dernier preux de la grande épopée, Le regard menaçant, la main sur son épée, S'était levé soudain, et son long argument, Contre l'insulte avait protesté fièrement. Vingt mille Anglais sont là qui campent dans la plaine! Lui n'a plus qu'un débris d'armée à Sainte-Hélène: N'importe! les soldats français ont su jadis Plus d'une fois combattre et vaincre un contre dix! La France indifférente au sort nous abandonne: N'importe encore! on meurt quand le devoir l'ordonne! Il veut sans compromis résister jusqu'au bout. Il se retirera dans l'île, et là, debout À son poste, en héros luttera sans relâche. - Dans mes rangs, disait-il, il n'est pas un seul lâche! Ne prêtez pas la main à ce honteux marché; Je puis, huit jours au moins, dans mon camp retranché, Avec mes bataillons tenir tête à l'orage; Et si la France encor, trompant notre courage, Refuse d'ici là le secours imploré, Dans un combat fatal, sanglant, désespéré, Tragique dénoûment d'une antique querelle, Nous saurons lui montrer comment on meurt pour elle! - Vaudreuil signa pourtant. Refuser d'obéir, C'était plus que braver la mort, c'était trahir. - Trahir! avait pensé le guerrier sans reproche... Et c'est lui qui, dans l'ombre, avant que l'aube approche, À ses soldats émus dans la nuit se mouvant, Avait jeté ce cri: - Les drapeaux en avant! Allait-il les livrer? Allait-il, à la face De tous ces vétérans - honte que rien n'efface - Souiller son écusson d'un opprobre éternel? On attendait navré le moment solennel. Lévis s'avance alors. Dans son oeil énergique, Où le feu du brasier met un reflet tragique, Malgré son calme on sent trembler un pleur brûlant. Vers les drapeaux en deuil l'homme marche à pas lent, Et, tandis que la main de l'Histoire burine, Lui, les deux bras croisés sur sa vaste poitrine, Contemplant ces lambeaux où tant de gloire a lui, Longtemps et fixement regarde devant lui. Dans le fond de son coeur il évoque sans doute Tous les morts généreux oubliés sur la route, Où, tout illuminés de reflets éclatants, Ces guidons glorieux marchaient depuis cent ans. Enfin, comme s'il eût entendu leur réponse, Pendant que son genou dans le gazon s'enfonce, Refoulant ses sanglots, dévorant son affront, Sur les fleurs de lis d'or il incline son front, Et, dans l'émotion d'une étreinte dernière, De longs baisers d'adieu couvre chaque bannière... - Et maintenant, dit-il, mes enfants, brûlez-les, Avant que d'autres mains les livrent aux Anglais! Alors, spectacle étrange et sublime, la foule, Ondulant tout à coup comme une vaste houle, S'agenouille en silence; et, solennellement, Dans le bûcher sacré qui sur le firmament, Avec des sifflements rauques comme des râles, Détache en tourbillons ses sanglantes spirales, Parmi les flamboiements d'étincelles, parmi Un flot de cendre en feu par la braise vomi, Sous les yeux du héros grave comme un apôtre, Chaque drapeau français tomba l'un après l'autre! Quelques crépitements de plus, et ce fut tout. Alors, de Montréal, de Longueuil, de partout, Les postes ennemis crurent, dans la rafale, Entendre une clameur immense et triomphale; C'étaient les fiers vaincus, qui, tout espoir détruit, Criaient: Vive la France! aux échos de la nuit. Ô Lévis! ô soldats de cette sombre guerre! Si vous avez pu voir les hontes de naguère, Que n'êtes-vous soudain sortis de vos tombeaux, Et, vengeurs, secouant les augustes lambeaux De vos drapeaux en feu, dans votre sainte haine, Venus en cravacher la face de Bazaine! Jean Sauriol Au détour de la plaine où grandit Montréal, Dans un site charmant, poétique, idéal, Que longe le chemin de la Côte-des-Neiges, Où du matin au soir serpentent les cortèges Qui vont au rendez-vous de ceux qui ne sont plus, Dans la déclivité d'un immense talus, À l'ombre des bouleaux et des bosquets d'érables, Se dressent les pans noirs, décrépits, misérables, D'une ancienne masure effondrée et sans toit. C'est là qu'un jour le morne archange, dont le doigt Inflige la défaite ou fixe la victoire, S'arrêta pour dicter une page à l'Histoire! À l'époque sanglante où nos pères trahis Défendaient corps à corps leurs foyers envahis, Et, groupes de héros débordés par le nombre, Touchaient au dénoûment fatal du drame sombre, Dans ce logis, alors presque un petit manoir, Dont les tons vigoureux tranchaient sur le fond noir De la forêt encor vierge de la cognée, Vivaient un vieux traiteur à mine renfrognée, Nommé Luc Sauriol, sa femme et son fils Jean. Celui-ci, gars robuste à l'oeil intelligent, Avait pour son pays déjà monté la garde. Des soldats de Montcalm il portait la cocarde; C'était un fier tireur, et l'Anglais n'avait point Plus terrible ennemi la carabine au poing. Les cohortes d'Amherst avaient conquis la plaine; Et nos derniers vengeurs, campés dans Sainte-Hélène, Attendaient l'arme au bras le signal de mourir, Lorsqu'un jour Sauriol vit son fils accourir, Et, grave, s'arrêter sur le seuil de la porte. - Bonjour, père, dit-il; c'est moi! Je vous apporte Un message pressant au nom du gouverneur. Ce soir, à la nuit brune, il vous fera l'honneur De s'arrêter ici pour affaire importante. On dit, ajouta-t-il d'une voix hésitante, Qu'il s'agit - le soldat tâtait ses pistolets - D'une entrevue avec un général anglais... Le soir même, en effet, - c'était le huit septembre, - Le marquis de Vaudreuil, assis dans une chambre Du manoir isolé dont les derniers lambris Jonchent en ce moment le sol de leurs débris, Le désespoir au coeur et l'âme à la torture, Capitulait, livrant avec sa signature, Entre les mains d'Amherst surpris de son succès, Le dernier boulevard du Canada français. On lui refusait même - affront d'âme vulgaire - Pour nos soldats vainqueurs les honneurs de la guerre! Le vieux Luc Sauriol, stupéfait, confondu, En se rongeant les poings avait tout entendu. Lorsque tomba la plume, il se leva, farouche, Pris son fils à l'écart, et l'index sur la bouche, Le regarda longtemps un éclair dans les yeux. - J'ai compris, lui dit Jean, serrant la main du vieux. Puis, prenant son fusil de chasse d'un air sombre, Il entr'ouvrit la porte et disparut dans l'ombre. Le père ni le fils n'avaient capitulé. Tout près, un chemin creux serpentait, accolé Au pied d'un mamelon où des quartiers de roche Avaient été rangés pour défendre l'approche Des postes avancés par cette route-là. Les officiers anglais devaient passer par là, Au milieu de la nuit, pour rejoindre leurs lignes. Pour la première fois infidèle aux consignes, Jean Sauriol y court, prend la chaîne d'un puits, En barre fortement l'étroit passage, et puis Monte sur les hauteurs se mettre en embuscade. Quelques instants après, la noire cavalcade, Avec un long éclat de rire goguenard, S'engouffrait au grand trot au fond du traquenard. Ce fut terrible. Au choc, la troupe toute entière - Chevaux et cavaliers - roula dans la poussière, Pêle-mêle, criant, hurlant, se débattant; Pendant que Sauriol lançait au même instant, Par vingtaine, du haut de la crête saillante, De lourds éclats de roc sur la masse grouillante. Un double éclair aussi perce l'obscurité; C'est encor Sauriol qui, dans l'ombre posté, Tire sur les Anglais et les crible à outrance. Enfin, poussant trois fois le cri: Vive la France! Le soldat, déserteur et héros à la fois, D'un pas ferme gagna l'épaisseur des grands bois. Ce fut pendant trois mois une chasse enragée. Lorsque dans le sommeil la ville était plongée, Un éclair tout à coup s'allumait quelque part, Et mainte sentinelle, aux créneaux d'un rempart, Victime sans merci d'une infernale adresse, Tombait le front percé d'une balle traîtresse. Parfois, si Montréal respirait, - vis-à-vis, Dans l'île où maintenant les soldats de Lévis Voyaient flotter au vent l'étendard britannique, - Le poste anglais, saisi d'une terreur panique, Entendait résonner l'invisible mousquet, Et trouvait l'un des siens râlant sur le parquet. Si quelque cavalier, hardi batteur d'estrades, Osaient sortir le soir tombé, ses camarades Voyaient revenir seul le cheval effaré. Presque toutes les nuits, le guet exaspéré Trébuchait tout à coup sur une masse informe, Où l'on reconnaissait le fatal uniforme... Amherst, la rage au coeur, fit battre tous les bois: Sur vingt soldats, un jour, il n'en revint que trois! Enfin l'on n'osa plus se hasarder qu'en plaine... Un vaincu tenait seul une armée en haleine. Mais l'âpre hiver allait venir; les massifs nus N'offraient plus désormais, sous leurs dômes chenus, Au pauvre guérillas de retraite bien sûre; Et puis l'homme souffrait au bras d'une blessure Qu'une balle avait faite un soir en ricochant. Au flanc du Mont-Royal, du côté du couchant, Dans le creux d'un ravin où chantait une source, Il avait découvert la tanière d'une ourse - Dont un épais fourré dissimulait l'abord, Jean Sauriol avait tué l'ourse d'abord, - Pour lui cela n'était rien de bien difficile, - Et puis il avait pris la place au domicile. Son père venait là lui porter à manger. Que voulez-vous, à tout on ne peut pas songer; Lui ne s'était muni que d'un baril de poudre Avec du plomb, - assez, disait-il, pour découdre Dans les règles de l'art un régiment d'Anglais. Ces derniers avaient eu beau tendre leurs filets, Sauriol leur glissait dans les doigts comme une ombre; Et, lorsque les chasseurs qui le traquaient en nombre S'applaudissaient déjà du succès obtenu, Il s'enfonçait sous terre, et... ni vu ni connu! Cela ne pouvait pas toujours durer. La neige, Le cernant dans son antre ainsi que dans un piège, De tout secours humain l'isola tout à coup. Le malheureux ne s'en désola pas beaucoup: Il avait fait depuis longtemps son sacrifice. Pourtant, si le regard à travers l'orifice De la grotte, dans l'ombre, eût par hasard plongé, Il eût plus d'une fois vu le pauvre assiégé Transi, mourant de faim, pleurer dans les ténèbres... Hélas! ce n'était pas pour lui ces pleurs funèbres; On va le voir. Un jour - ses pas l'avaient trahi - Sauriol vit soudain son refuge envahi: On le tenait. Chez