TOUTE LA FLANDRE Par Émile Verhaeren (1855-1916) TABLE DES MATIERES Liminaire. I II Les tendresses premières. Ardeurs naïves. Les pas. Les fruits. Convalescence. Le comte de la mi-carême. Le grenier. L'horloger. Le jardin. Les pâques. Mon village. L'envolée. Le bain. Seize, dix-sept et dix-huit ans. L'étrangère. « Et maintenant... ». La guirlande des dunes. Un saule. Temps gris. Un village. L'hiver dans les dunes. Un toit là-bas. Les tours au bord de la mer. Un coin de quai. Le ramasseur d'épaves. Vents de tempête. Le péril. Un vieux. Les villages de la côte. Au cimetière. Printemps. Les pêcheurs à cheval. Amours. Les maisons des dunes. Femmes des dunes. Midi. Les gars de la mer. Les fenêtres et les bateaux. L'été dans les dunes. Ceux des fermes. Les bouges. Bruges au loin. La bénédiction de la mer. Un dimanche. La côte Flamande. Un bateau de Flandre. Les plages. Les héros. Les ancêtres. Saint Amand. Baudouin bras de fer. Entrée de Philippe le Bel à Bruges. Guillaume de Juliers. I. II. III. Les communiers. Jacques d'Artevelde. I. II. Le téméraire. I. II. III. IV. Les Van Eyck. Le banquet des gueux. Vésale. Rubens. I II III Deux siècles (XVIIe-VIIIe) La Lys. Aujourd'hui. L'Escaut. L'ancienne gloire. Pauvres vielles cités. Le port déchu. Au long du quai. Le chaland. La Grand'Place. Les boutiques. Les antiques hôtels. La vielle demoiselle. Fête d'hiver. Les grands mangeurs. Les Rois. Vieilles servantes Flamandes. Les jours de pluie. Le linge. Le dimanche. Vanniers. Le grand serment. Les pigeons. Les ruelles. Coin religieux. Les saluts de la paroisse. Cloches. Les soirs de grande fête. Les fumeurs. Jours d'été. La bière. Les pinsons. L'hospice. Le Gobelet d'Argent. La gare. La vente aux enchères. Funérailles. Celui qui bouscule. Liminaire I ...Ces souvenirs chauffent mon sang Et pénètrent mes moelles... Je me souviens du village près de l'Escaut, D'où l'on voyait les grands bateaux Passer, ainsi qu'un rêve empanaché de vent Et merveilleux de voiles, Le soir, en cortège, sous les étoiles. Je me souviens de la bonne saison ; Des parlottes, l'été, au seuil de la maison Et du jardin plein de lumière, Avec des fleurs, devant, et des étangs, derrière ; Je me souviens des plus hauts peupliers, De la volière et de la vigne en espalier Et des oiseaux, pareils à des flammes solaires. Je me souviens de l'usine voisine -Tonnerre et météores Roulant et ruisselant De haut en bas, entre ses murs sonores- Je me souviens des mille bruits brandis, Des émeutes de vapeur blanche Qu'on déchaînait, le Samedi, Pour le chômage du Dimanche. Je me souviens des pas sur le trottoir, En automne, le soir, Quand, les volets fermés, on écoutait la rue Mourir. La lampe à flamme crue Brûlait et l'on disait le chapelet Et des prières à n'en plus finir ! Je me souviens du vieux cheval De la vieille guimbarde aux couleurs fades, De ma petite amie et du rival Dont mes deux poings mataient la fièvre et les bravades. Je me souviens du passeur d'eau et du maçon, De la cloche dont j'ai gardé mémoire entière, Et dont j'entends encore le son ; Je me souviens du cimetière... Mes simples vieux parents, ma bonne tante ! -Oh ! les herbes de leur tombeau Que je voudrais mordre et manger !- C'était si doux la vie en abrégé ! C'était si jeune et beau La vie, avec sa joie et son attente ! J'appris alors quel pays fier était la Flandre ! Et quels hommes, jadis, avaient fixé son sort, En ces jours de bûchers et de flamme, où la cendre Que dispersait le vent était celle des morts. Je sus le nom des vieux martyrs farouches ; Et maintes fois, ivre, fervent, pleurant et fou, En cachette, le soir, j'ai embrassé leur bouche Orde et rouge, sur l'image à deux sous. J'aurais voulu souffrir l'excès de leur torture, Crier ma rage aussi et sangloter vers eux, Les clairs, les exaltés, les dompteurs d'aventure, Les arracheurs de foudre aux mains de Philippe Deux. Ou bien encor, c'étaient les communes splendides, Les révoltes, roulant sur le pavé de Gand, Chocs après chocs, leurs ouragans ; C'étaient les tisserands et les foulons sordides, Mordant les rois comme des chiens ardents, Et leur laissant aux mains la trace de leurs dents. C'étaient de grands remous de vie armée Qui s'apaisaient dans le soleil, Quand les beffrois sonnaient la joie et le réveil Sur les foules désopprimées. C'était tout le passé : sang et or, fièvre et feu ! C'était le galop blanc des hautaines victoires Criant, dans le tumulte et dans l'effroi, leurs voeux, De l'un à l'autre bout du monde et de l'histoire. II Depuis, l'ombre s'est faite sur la Flandre ! Mais mon rêve survit et ne veut point descendre Des tours, où tant d'orgueil, jadis, le fit monter. Je regarde de là nos pensives cités ; J'écoute se taire leur silence ; Je vois s'ouvrir, comme un faisceau de lances, L'abside en or des églises, le soir : Un bruit de cloches, un envol d'encensoir, Là-bas des anges... Et la ville s'endort en des louanges. Je vois aussi, du haut de ces énormes tours, Les champs, les clos, les bourgs, Les villages et les prairies, Autour des larges métairies. Les vieux pommiers vaillants, Au temps d'avril et des sèves nouvelles, Semblent une troupe d'oiseaux blancs Laissant traîner leurs ailes En des vergers pleins de soleil. Le vent est clair, l'air est vermeil, L'amour des gars et des femmes superbes Pousse, comme les fleurs, et se lève de l'herbe Robuste et fécondé. On écoute rire et baguenauder, Près des mares et dans les landes, Les naïves légendes ; Les vieilles coutumes mêlent encor Leur beau fil d'or Au solide tissu des moeurs et des paroles ; On croit toujours aux sorcières et aux idoles ; On est crédule et défiant, tout à la fois ; On est rugueux, profond et lourd, comme les bois Et sombre et violent, comme la mer brumeuse. Oh ! l'Océan, là-bas, et sa fête écumeuse À l'infini, sur les plages, l'hiver ! En ai-je aimé le vent et le désert ! En ai-je aimé la vie, en des barques tragiques, Qui s'en allaient fouiller les eaux mythologiques Où les grands dieux du Nord apparaissent encor ! En ai-je aimé les ports, les caps, les baies, Le môle en bois blanchi que l'ouragan balaie, Les vieux pêcheurs usés, têtus, tranquilles, Les pilotes tannés et forts, Les mousses clairs, les belles filles ! Oh ! l'ai-je aimé éperdument Ce peuple - aimé jusqu'en ses injustices, Jusqu'en ses crimes, jusqu'en ses vices ! L'ai-je rêvé fier et rugueux, comme un serment, Ne sentant rien, sinon que j'étais de sa race, Que sa tristesse était la mienne et que sa face Me regardait penser, me regardait vouloir, Sous la lampe, le soir, Quand je lisais sa gloire en mes livres de classe ! Aussi lui ai-je, avec ferveur, voué ces vers Qui le chantent, dans la grandeur ou l'infortune, Comme la Flandre abaisse ou lève au long des mers, Avec ses sables d'or, sa guirlande de dunes. Les tendresses premières Ardeurs naïves J'entends là-bas sa voix sa voix... Oh ! la petite amie espiègle et blonde Qui s'en alla, vers l'autre monde, Toute fragile, alors qu'elle ni moi Ne soupçonnions encor Ce qu'est la mort. Un jour on m'assura qu'en des pays d'étoiles Elle s'était perdue, avec des voiles Et des roses entre ses doigts petits ; Son image resta fixée en mon esprit Si belle, Que tout mon coeur partit vers elle. Je conservai longtemps son souvenir pieux Dans mon étroit livre de messe ; On y lisait la bonne promesse De se retrouver tous aux cieux Et c'est ainsi que je fis plus douce connaissance, Grâce à sa mort, avec la Vierge et le Bon Dieu ! Depuis - oh ! que de morts et de naissances Et que de gens défunts - ses parents et les miens - Et le curé de Marikerke et le gardien Du tir à l'arbalète où nous allions ensemble ! Oh ! ma petite amie, as-tu appris, Là-haut, qu'en la drève du nord, le tremble Fendu d'éclairs a refleuri ? Que les vieilles maisons du Bril sont abattues, Avec leurs ors et leurs statues, Qui se miraient et remuaient dans l'eau Et semblaient vivre dans l'Escaut ? As-tu-entendu dire Que, dans l'île de Saint-Amand, Un héron grand comme un aigle d'Empire À fait son nid, superbement ? As-tu senti mon ombre, sur ta tombe, L'été dernier, lorsque j'y suis passé ? Sais-tu que les colombes De l'hôpital ont traversé La plaine et se sont rencontrées Pour faire un nid nouveau, au bout de la contrée ? Je ne sais plus, hélas, que vaguement Comment étaient tes yeux charmants Et ton tranquille et fin sourire. Mais ce que j'aime à doucement te dire C'est combien je t'aimais, Non seulement pendant que je jouais Avec ton arc et ta toupie Mais vers le soir, quand seul j'étais tapi Entre mes draps et que je m'endormais. Je me souviens t'avoir alors Si doucement serrée et embrassée, Avec les bras et les lèvres de ma pensée Que j'en frissonne encor : La lampe était ton front et l'édredon ton corps Et le coussin ta joue Et cet amour premier se noue Aux guirlandes les plus belles de ma mémoire. Je me souviens aussi de cette histoire Où deux enfants, les doigts unis, mouraient D'un même coup de hache, un soir, dans la forêt ; Et je voulais mourir ainsi, et je voulais Dormir ainsi, avec toi seule, Loin du monde, sans qu'on le sût jamais. De ceux que nous avons connus, c'est ton aïeule Qui me parle le plus souvent, Avec son coeur et son esprit fervents, Des ans inoubliés qui furent notre enfance. À l'entendre, je revois tout : Le bourg de Saint-Amand, avec le fleuve au bout, Le Christ sanglant du carrefour, et les deux lances Des peupliers qui dominaient les jardins clairs. Tous les bruits familiers se réveillent dans l'air : Le han du forgeron sur son enclume lasse La voix des passeurs d'eau, le chant du jardinier Rangeant des melons d'or, au fond de son panier, Et le pas du sonneur, sur le trottoir d'en face. Quand je ferme les yeux, J'entends encor Le choc des fers et des essieux, Et les lourds camions, sur les routes profondes Les débardeurs s'en venaient de Termonde, Ville proche, qui nous semblait alors Le bout du monde. C'était l'été ; le soir vermillonnait La tour dont les cloches sonnaient ; Et les vanniers parlaient au seuil des portes, De morts anciens et de coutumes qui sont mortes. Oh ! les bons souvenirs et comme ils me refont Une tendresse et un bonheur mélancoliques ; Ô mon âme, voici tes plus douces reliques, Voici, dans ton repli le plus profond, La plus frêle des fleurs de rêve, La plus douce des fleurs d'amour, Qui se réveille au jour Et vers tes larmes se soulève ! Les pas L'hiver, quand on fermait, À grand bruit lourd, les lourds volets, Et que la lampe s'allumait Dans la cuisine basse, Des pas se mettaient à sonner, des pas, des pas, Au long du mur, sur le trottoir d'en face. Tous les enfants étaient rentrés, Rompant leurs jeux enchevêtrés ; Le village semblait un amas d'ombres Autour de son clocher, D'où les cloches déjà laissaient tomber, Une à une, les heures sombres Et les craintes sans nombre : Paquets de peur, au fond du coeur. Et malgré moi, je m'asseyais tout contre Les lourds volets et j'écoutais et redoutais Ces pas, toujours ces pas, Qui s'en allaient à la rencontre De je ne savais quoi d'obscur et de triste, là-bas. Je connaissais celui de la servante, Celui de l'échevin, celui du lanternier, Celui de l'âpre et grimaçante mendiante Qui remportait des blaireaux morts, en son panier ; Celui du colporteur, celui du messager, Et ceux de Pieter Hoste et de son père Dont la maison, près du calvaire, Portait un aigle d'or à son pignon léger. Je les connaissais tous : ceux que scandait la canne De l'horloger, ou bien les béquilles de Wanne La dévote, qui priait tant que c'était trop, Et ceux du vieux sonneur, humeur de brocs, Et tous, et tous - mais les autres, les autres ? Il en était qui s'en venaient - savait-on d'où ? - Monotones, comme un débit de patenôtres, Ou bien furtifs, comme les pas d'un fou, Ou bien pesants d'une marche si lasse Qu'ils semblaient traîner l'espace Et le temps infini aux clous de leurs souliers. Il en était de si tristes et de si mornes, Surtout vers la Toussaint, quand les vents cornent Le deuil illimité par le pays entier : Ils reviennent de France et de Hollande Ils se croisaient sur la route marchande, Ils s'étaient fuis ou rencontrés - depuis quel temps ? - Et se réenfonçaient dans l'ombre refondue, À cette heure des morts, où des bourdons battants, Aux quatre coins de l'étendue, Comme des pas, sonnaient aussi. Oh ! tous ceux là, avec leur fièvre et leurs soucis ! Oh ! tous ces pas en défilé par ma mémoire ! Qui donc en redira le deuil ambulatoire, Lorsque je les guettais l'hiver, en tapinois, Rapetissé dans mon angoisse et mon effroi, Derrière un volet clos, au fond de mon village ? Uni soir, qu'avaient passé des attelages, Avec des bruits de fers entrechoqués, On trouva mort, le long du quai, Un routier roux qui revenait de Flandre. On ne surprit jamais son assassin. Mais, certes, moi, oh ! J'avais dû l'entendre Frôler les murs, avec sa hache en main. Une autre fois, à l'heure où le blanc boulanger, Ses pains vendus, fermait boutique, Il avait vu la dame énigmatique Qu'on dit sorcière ici, et sainte un peu plus loin, En vêtement de paille et d'or tourner le coin Et vivement, entrer au cimetière ; Tandis que moi, j'avais ouï, en même temps, Son dur manteau flottant, Comme un râteau gratter la terre. Mon coeur avait battu si fort Que, pendant toute une semaine, Je ne rêvai que de la mort. Et puis, qu'allaient-ils faire au fond des plaines Ces autres pas qu'on entendait, vers la Noël, Venir en masse, à travers neige et gel, D'au delà de l'Escaut massif et léthargique ? Une lueur rouge et tragique Mordait le ciel. Ils se rendaient, au long des bois, Depuis quels temps, toujours au même endroit, Près des mares que l'on disait hantées ; On entendait des cris, pareils à des huées, Monter. Et seul, le lendemain, Le fossoyeur partait, la bêche en main, Cacher là-bas, sous les neiges étincelantes, Un tas de rameaux morts et de bêtes sanglantes. Mon âme en tremble encor et mon esprit Revoit toujours le fossoyeur qui passe, Et quand la fièvre ameute en moi, la nuit, Les troubles visions de ma cervelle lasse, Les pas que j'entendis étant enfant, Oreille au guet, genoux serrés et coeur battant, En mes heures de veille ou de souffrance blême, Terriblement, me traversant moi-même Et font courir leur rythme dans mon sang. Ils arrivent, des horizons de lune et d'ombre, Sournois, têtus, compacts, mystérieux, Le sol en est dément. Leur nombre ? - Feuilles des bois, grains de blés mûrs, grêles des cieux ! Ils sont pareils aux menaces qui passent Et leur déroulement, pendant la nuit, Est si lointain qu'ils semblent faire, De lieue en lieue, une ceinture à la terre Et, maille à maille, et, bruit à bruit, Serrer en eux tout l'infini. Oh ! qu'ils me sont restés imprimés dans la chair Les pas que j'entendais, par les soirs de Décembre Et les routes de l'hiver clair, Venir du bout du monde et traverser ma chambre ! Les fruits Du fond du vieux jardin, Quand les grands arbres monotones Tremblaient aux froids d'automne, Les fruits incarnadins - Couleur de sang et couleur d'ambre - Entraient, solennels et replets, Dans la grande chambre, Où l'on n'entrait jamais. À la muraille, Les vieux portraits, pareils à des médailles, Dont les bouches et dont les dents Aimaient jadis les gros repas ardents, Semblaient se réjouir à voir la violence Des fruits massifs et éclatants Briller, pour quelque temps, Dans le séjour de leur silence. Sur les planches de chaque armoire, Nèfles et noix, pommes et poires, Bombaient leur compacte santé, Tandis que leur odeur recluse et douce, Sans violence et sans secousse, Imprégnaient l'air de calme et de sapidité. Alors s'inaugurait pour moi la saison bonne, Tout le jardin était entré dans la maison, Avec son luxe ensanglanté d'automne. Le soir, quand on causait, près des tisons, C'était sans peur que j'écoutais autour des arbres Hurler le vent. Les fruits lisses comme des marbres Reposaient tous, bien à l'abri, Sur les plinthes des vieux dressoirs et des lambris. Aux repas clairs, ils décoraient la table : On découpait d'un geste ardent Leur chair glacée et délectable, Qui se fondait entre les dents Et embaumait l'haleine Et parfumait les doigts ; Et pour les honorer une dernière fois, En les mangeant, on prononçait leurs noms de Reines. Et la bonne saison durait longtemps Jusqu'en Décembre : Le jour, on verrouillait la porte à deux battants De la grand'chambre, Et je ne pus jamais Que renifler, par la serrure, L'odeur ample des fruits épais Et regarder de loin leurs chamarrures. Mais, quand, le soir, à l'heure du coucher, La plus vieille servante accourait me chercher Pour le bon somme, Sans nul réveil, jusqu'à demain ; Souvent, elle glissait entre mes mains, La pomme La plus rouge et la plus belle À grignoter, là-haut, près des chandelles. Convalescence Tel soir de l'autre mois Ma tante - oh ! les craintes que trahissait sa voix ! - M'avait, en son grand lit, blotti, Et, depuis lors, l'âme engourdie, Les jours, les nuits, j'avais senti, Sur mes yeux clos et sur mon front, passer Tous les moites et blancs baisers Des maladies. Et le docteur dont j'avais peur Etait venu et revenu, Avec son bâton noir et ses lunettes d'or, Dire des mots mystérieux Et les redire encor ; Et j'avais vu ses mains, son front, ses yeux Errer autour de ma torpeur. Et puis j'avais langui Des jours, des jours et des semaines ; On avait fait des voeux ardents et des neuvaines Et même le curé avait prié pour moi. Ç'avaient été des temps d'inoubliable émoi Jusques à l'heure où l'on sentit venir, Par les chemins des renaissants désirs, S'asseoir enfin, avec douceur et complaisance, Près de mon lit Tout à coup clair et embelli, La pâle, mais déjà rose convalescence. Oh ! les bons jours que je vécus alors ! Ma chambre était joyeuse et sa tiédeur légère, Et mon ami Jésus, avec son manteau d'or, M'y souriait, du haut de l'étagère. Les blancs après-midi d'été, À travers les rideaux, y tamisaient leur violence ; L'horloge s'y taisait, son pendule arrêté ; Un vol de mouches y bourdonnait dans le silence. Mon oreille écoutait les fers tumultueux Du forgeron chanter dans le village ; Les foins passer, pesants et montueux, Les fouets claquer autour des attelages ; Et, les Jeudis, venant de loin, de loin, Le cri du vieux marchand de sable, Son pas boiteux quand il tournait mon coin, Sa voix cassée et son refrain intarissable. Et les cloches à l'aube et les messes servies Par des enfants de choeur, devant l'ostensoir d'or, Si bien que j'entendais toute la vie Venir à moi, avant de la revivre encor, Et j'étais doux et patient toujours Ne boudant plus les médicaments fades ; Je me sentais content et, pendant de longs jours, Je fus vraiment heureux d'être encore malade. Le comte de la mi-carême Venant d'Espagne ou de Bohême Au trot de son lent cheval blanc, Passe, dans les villes du Brabant, Le comte de la Mi-Carême. Il va, là-haut, de toit en toit, L'oreille au trou des cheminées, Surprendre, avec sa haquenée, Ce qu'on entend et ce qu'on voit, Dans les maisons où les mioches, Autour des foyers d'or, l'hiver, S'instruisent, en des livres clairs, Comme des gens de la basoche. On l'aperçoit, les soirs de vent, Par la lucarne à tabatière, Longer les étroites gouttières. Il vient et va, pousse en avant, S'arrête, et puis revient encore ; Son cheval suit tous les chemins Qu'il lui suggère, avec la main, Et quand parfois, au loin, s'essorent Ses hauts galops silencieux, Sa sueur blanche et son écume S'entremêlent, comme des plumes, Aux nuages qui vont aux cieux. Où ne va-t-il - Dieu seul le guide, Sur l'échiquier géant des tours Et des pignons des carrefours, Par les grand'routes translucides. Ceux qui ne l'ont pas aperçu Quand, vers le soir, sonnent les cloches, C'est qu'ils eurent leurs yeux en poche. Mais les enfants, eux tous, l'ont vu - Prince de rêve et de fortune - Traversant l'air superbement, Avec sa bête en diamant Et son manteau de clair de lune. Son chef arbore un turban bleu Comme le front d'un vieux roi mage ; C'est un géant sur les images Qu'on vend, dans les quartiers pouilleux D'Hasselt, de Mol, d'Anvers, de Lierre ; De sa main gauche, il tient des fouets Et de sa droite, un lot de jouets En bois léger, en carton-pierre. Il en a plein trente paniers, Il en a plein vingt sacs de toile, Et l'on prétend qu'en chaque étoile Il en a plein trois cents greniers. Ils sont plus clairs que feux d'aurore, Joyeux, naïfs - dites combien ! Ce sont les bons anges gardiens Qui les taillent et les décorent, Peignant, avec leurs menus doigts, L'or des manteaux, l'azur des robes ; N'employant rien que couleurs probes, Colle tenace et raide empois. Et ciselant chaque clochette Pour arlequins et pour pierrots Et pour chevaux qui vont au trot, Immobiles sur des planchettes. Ainsi lesté, ainsi chargé, S'en va d'un pas, toujours le même, Par les chemins des soirs légers, Le comte de la Mi-Carême. Il va du Weert à Saint-Amand, De Saint-Amand vers Rupelmonde, Pour revenir vite en Brabant Et les jouets tombent comme grêle Dans les foyers ouverts. Pourtant Nulle oreille ne les entend Frôler les murs de leurs bruits frêles. Mais ils sont là, au matin dit, Comme tous ceux de l'autre année ; Les vieux recoins des cheminées, Superbement, en sont garnis. Dans le matin crépusculaire, Les yeux aigus, les doigts errants, On les recueille en adorant On ne sait quoi de tutélaire ; À moins que d'un regard furtif, Dans l'ombre, d'où elles émergent, On ne découvre un lot de verges Pour les enfants qui sont rétifs. Et c'est beau temps. Le printemps pâle Sur les maisons et les vergers Disperser au loin ses ors légers Et ses argents et ses opales ; Et les petits s'en vont, là-bas, Comme en cortège et en parade, Montrer gaiment aux camarades Les jouets nouveaux reçus par tas, Tandis que les malins échangent Tel faux pierrot, tel clown suspect, Sans tenir compte et sans respect Du partage qu'ont fait les anges. Le grenier Enfin, le dernier escalier - Marches raides, étroits paliers Et murs qui se lézardent - Montait jusqu'aux mansardes ; Puis d'un sursaut, Là-haut, Jusqu'au grenier. Une porte s'ouvrait ; Et tout à coup c'était Un enchevêtrement De madriers carrés et de solives rondes ; Et brusquement, C'était une autre vie, un autre monde Qui m'attendaient sous ces grands toits. Je regardais presque sans voir, là, devant moi, - Ruines ou décombres - Se bosseler de gros tas d'ombres Et pendre, au long des murs, Un cortège figé de grands voiles obscurs. Des rayons d'or et de poussière Filtraient d'entre les joints des pierres Et remuaient leur immobilité ; Tout semblait morne et sourd et envoûté Les vieux habits, les lits boiteux, les vieilles cages, Les horloges et les marteaux Et les bahuts et les dressoirs dont l'âge Avait rongé la plinthe et fendu les vantaux ; Seule, dans l'angle, au Nord, tel un vacarme, S'ouvrait, brutale et crue, Sur la lumière de la rue, Une lucarne. Oh ! ces vieux objets usés et seuls, en leurs recoins ! Oh ! ces tristes et relégués témoins Du temps qu'avaient rempli les miens de leur pensée ! Aux serrures grinçantes et cassées Je surprenais la trace de leurs doigts ; Aux vêtements raidis de séculaire empois, Je découvrais les plis qu'avaient laissés leurs gestes ; Mes mains en palpaient les contours, Mon souvenir s'y ravivait, magique et preste, Et, je ressuscitais les anciens jours Pleins de détresse, ou pleins de charme, Avec un coeur d'autant plus lourd Que mes deux yeux d'enfant avaient besoin de larmes. Je m'attardais aux reliques d'orgueil, Aux plumets d'or, aux insignes de guerre, Aux sabres clairs encor des frissons de naguère, Trop lourds, hélas, pour moi, Mais que je suspendais, avec émoi, Aux bras massifs des grands fauteuils. J'aimais les satins fiers, les étoffes meurtries Où de sanglantes broderies Chatoyaient Et mon souffle d'enfant, je l'employais À ranimer, sur des boutons de cuivre, Quelque profil terni de lion ou de guivre. Oh ! les défunts et lumineux trésors Et que d'heures, que d'heures Les plus chères et les meilleures M'y ont versé leur paix pour ne songer qu'aux morts. L'été, je m accoudais à la lucarne ouverte ; Les champs, les bois, les flots, les plaines vertes, Tout, de là-haut, me paraissait changé ; Les sentiers du jardin semblaient avoir bougé, Et les massifs, les boulingrins, les gloriettes Et les poteaux blanchis du tir à l'arbalète Étaient autres. Même le clocher Semblait avoir, tel un géant, marché Vers les courants d'Escaut, dont les vagues, pareilles À des armes, luisaient et se tassaient là-bas. Les moulins agitaient plus largement leurs bras. La meule et le blutoir et les ailes vermeilles Ronflaient et bourdonnaient comme un million d'abeilles. Les gueux, les éclopés, les mendiants, Qui s'en venaient prier de porte en porte, Me semblaient être d'autres gens ; Leurs pieds fourbus, leurs jambes tortes Boitaient d'un autre mouvement, Et même un jour, je ne pus reconnaître La carriole vert-pomme du médecin Qui ramenait du bourg voisin Trois béguines avec un prêtre. On m'avait dit : Au temps des foins, Par un jour clair d'après-midi, On distingue, par au delà des routes blondes, Parmi ses remparts rouges et verts, Termonde Et quelquefois Malines, et puis Anvers, très loin... Et je m'évertuais à découvrir, du coin De mon tranquille et solitaire observatoire, Avec mes yeux grands et fiévreux, la gloire De Notre-Dame et du vieux Saint-Rombaut. Mais rien ne m'apparut jamais, Les nuages passaient et s'exilaient là-haut, L'espace entier sonnait du cri des hirondelles, Et je pleurais et me désespérais De ne pouvoir, malgré l'effort De mes regards tendus vers elles, Les voir, elles, les tours droites et textuelles, Avec leurs blocs de siècles morts, Comme en mes vieilles images, régner dans l'or. Le soir venant, je m'arrachais à ma retraite ; Je ne m'avouais point que j'avais peur, Mais mon coeur le sentait - le faîte D'où tombaient l'ombre et la frayeur M'apparaissait soudain morne et funèbre ; Je me sentais frôlé par des mains de ténèbres ; Des bruits naissaient et m'entouraient - et je fuyais Sans oser regarder ce qui me poursuivait. L'horloger À la vitrine, où s'accrochaient Quelques bagues et maints hochets, On s'arrêtait pour voir, Le soir, En sa boutique, l'horloger Qui remuait, avec des doigts légers Et des pinces très minces, Mille ressorts à reflet d'or En des soucoupes ; Et tout à coup, comme un vieux fou, Face pâle, levait vers nous Son oeil géant, avec sa loupe. Mes compagnons fuyaient : ils avaient peur. La crainte également serrait mon coeur, Mais, néanmoins, je restais là planté, Quand même, à la vitrine. L'oeil noir de l'horloger Planait de tous côtés ; Ses manches en lustrine Faisaient des gestes, ci et là, Il sifflotait, avec des rythmes las, Un air connu qu'on fredonnait en Flandre. Un jour, j'entrai chez lui, décidément. Je voulais voir et je voulais l'entendre : Il était ma folie et déjà mon tourment. Je ne lui pus rien dire. Les ronds joufflus des gros cadrans Ornaient d'un lunaire sourire La chaux des grands murs blancs. Mille insectes épileptiques Semblaient grouiller dans la boutique ; Je surprenais, en des cloisons, Du haut en bas de la maison, Leur vie énorme et minuscule, Mais tels que des justiciers, Les textuels balanciers Rompaient ce bruit de molécules. Je m'assis dans un coin et l'horloger me dit : J'étais ainsi que toi, timide, Lorsque j'étais petit... Sais-tu l'histoire en or du gnome et des gnomides ? Il me la raconta, et nous fûmes amis. Des gnomides, sang de soleil, Pour un gnome, lymphe de lune, Brûlaient, jadis, d'amour belle, mais importune ; Le petit gnome avait - et c'était sa fortune - Un coeur précis, exact, clair et vermeil, Avec lequel il parcourait le monde, Réglant les horloges profondes Des églises et des beffrois Solitaires et droits D'Alost, de Gand, de Malines et de Termonde. Son coeur battant Tranquille et régulier comme le pouls du temps, Les tics-tacs brefs des horloges maîtresses Battaient sans cesse, Depuis cent ans, Avec justesse ; Quand il se fit qu'un beau matin Resta en panne Le balancier de Saint-Martin, Et que soudain se détraquèrent, Là-haut, Le carillon de Saint-Rombaut Et les aiguilles de Saint-Anne Et les marteaux monumentaux - Heurts, chocs et bonds - de Saint-Gommaire. Mornes, surpris et consternés, les échevins Interrogèrent tous gens en vain, On consultait le ciel, les vents et l'étendue, On s'enquérait ici, plus loin, là-bas, Et tout à coup, la peur régna, Car l'heure exacte était perdue. Oh ! le trouble dans les maisons ; Enfants joyeux et parents tristes ; Et les repas pris au hasard et les frissons Et les affres au coeur des buralistes ; Et le sonneur ne sonnant plus Ses ponctuels angélus, Et le docteur laissant mourir ses vieux malades, Et l'existence entière au flux et au reflux D'inoubliables bousculades ! Encor, si le soleil s'était montré ; Mais les brumes régnaient ; les prés De Rupelmonde et de Tamise Etaient couverts d'étoupes grises Et les mares fumaient, comme du lait. Nul ne savait l'heure Et chacun en parlait. L'instant où l'on vivait semblait à tous un leurre. Enfin, on fit venir de Gand Un textuel et loquace savant Qui répara les mécaniques, Mais, à peine fut-il parti, Que les cadrans firent la nique À son savoir mal averti, Et qu'à nouveau, les fantasques aiguilles S'emmêlèrent, comme un couple d'anguilles. Que faire ? On ne sut plus quel maître interroger. Heureusement que l'horloger Depuis vingt ans patiemment, sans violence, Les yeux fermés, l'oreille au guet, Etudiait Le nocturne silence. Or, il se fit qu'un soir, il lui parut faussé. Il criaillait, stridait, grinçait comme un ressort Tordu, alors que tout tapage avait cessé Et que la lune errait, par les champs morts. Et l'horloger soudain héla le gnome Qu'il hébergeait, toutes les nuits, Dans une antique horloge en buis. L'horloge était ouverte et le fantôme Sortit. Bien plus. Là-bas sur la pelouse humide Se trémoussait Une troupe en or de gnomides. Le silence souffrait, ployait et se cassait. Quant au gnome, vautré au centre D'un tourbillon de mains, de bras, de seins, de ventres, Son coeur, régulateur des jours, Battait et sursautait comme un tambour. Et l'horloger comprit. Mais il doubla sa joie À ne la dépenser que pour lui-même : D'abord, il fit de son secret sa proie ; Plus tard, il en ferait son stratagème. Le soir venu, il endormit Le beau lutin dans son horloge en buis, Avec un pavot frêle ; Puis doucement, au sein d'une flûte très douce, Il enchanta si fort, sur la pelouse, Les gnomides énigmatiques, Qu'il amena, sans cri et sans querelle, Leur ronde entière en sa boutique. Et vite il leur servit des grains d'anis Et des corinthes, Il ajoutait : « Soyez sans crainte, Je vous ferai des lits avec de clairs ressorts Et des maisons à paliers d'or, Comme à Paris. Écoutez-moi, restez ici, J'ai là, pour vous un petit homme Doux et léger, comme un fantôme, Un homme avec une âme aussi jolie Qu'après l'orage une embellie, Mais dont le coeur aura besoin, Pour vous aimer, de tous mes soins. » Et les gnomides acceptèrent L'offre que fit d'un ton autoritaire À leur simplesse, l'horloger ; Leurs yeux ravis voyaient bouger Mille reflets, mille lumières, Semant la vie au long des murs ; Et chacune déjà cherchait, au fond des boîtes Et des cases étroites Pour ses plaisirs futurs, Un abri sûr. Et quand elles furent toutes blotties En leurs niches de luxe et d'inertie Leur maître, l'horloger, S'en vint trouver les échevins et le vicaire, Leur promettant, En échange d'argent comptant, De les tirer, au bout d'un temps léger, D'affaire. Les échevins hésitèrent, quoique à regret : « Que l'horloger d'abord donnât les preuves De sa science neuve », Ils solderaient Après. Le soir même, tous les tics-tacs de la paroisse, Sans hâte aucune et sans angoisse, Marchaient, entre les fers de leurs compas, Au pas. Le vicaire doutait encor. Il entraîna trois échevins : Puisque mon art vous paraît vain, Demain, dès la première aurore, Le tumulte reparaîtra, fit l'horloger, Qui exaltait ou qui domptait Déjà très sûrement, quoique au jugé, Avec des philtres et des baumes, Le coeur Tour à tour calme ou ravageur Des gnomides et de son gnome. Le lendemain naquit un branle-bas Si fort et l'heure fit de tels faux-pas Que ceux de Hamme et de Termonde Crurent que tapageait le dernier jour du monde. L'horloger triomphait. Il apparut, le nez puissant et satisfait, Et de grosses sommes furent versées En ses poches largement évasées. Il parcourut depuis, Pendant les jours et les nuits, Les champs, les bourgs, les villes, Réglant partout les coeurs serviles Des horloges et les tics-tacs sous les manteaux Des lourds beffrois monumentaux. Et son pouvoir et sa fortune S'arrondissaient en or comme la lune, Qui tout là-haut, clignant de l'oeil, Lui souriait, madrée. Il fut la légende de sa contrée, Et tous lui prodiguaient le bon accueil, Jusques au jour où ceux de son village, Tout en lui dépêchant un attelage Pour l'amener chez lui, ainsi qu'un roi, L'acclamèrent, mais avec défiance, Sentant que désormais sa nocturne science Serait moins son orgueil que leur effroi. Du jour que l'horloger m'eut raconté l'histoire De son triomphe et de sa gloire, Je vins plus ardemment encor chez lui Et m'y fixais jusqu'à la nuit. Ô ce monde cabalistique ! J'en fus hanté : mes yeux distraits S'y attachaient, le pénétraient ; Je n'osais toucher rien, bien que j'en eusse envie. Un jour, pourtant, j'appuyai, brusquement, Sur un léger tictaquement, Et tout à coup la mort cassa ce mouvement Qui me représentait la vie Du gnome et des gnomides asservies. J'en fus si désolé que j'en pleurai. L'horloger souriait d'un air madré. Il ne me fit aucun reproche : Dorénavant, je regardai, les mains en poche. Mais jour à jour, de plus en plus, les mouvements Innombrables, indéfinis, tentaculaires Attirèrent mes yeux déments En leurs vertiges circulaires, Si bien que mon esprit, Avec autant d'ardeur, plus tard, s'éprit Des tumultes réglés, par les causes profondes Qui font, dans le mystère, évoluer les mondes. Le jardin Derrière la maison s'ouvrait l'ample jardin : Bouquets déjà fanés, fleurs non encore mûres, Et l'ombre, et le soleil, et le grand vent soudain Ployant sous ses longs bras l'unanime ramure. Et des oiseaux dans l'air, et des poissons dans l'eau Et le vol jaune et vert des insectes fragiles, Et le nid des pinsons, là-haut, dans les bouleaux, Et l'image de Pan, sur un socle d'argile. Et les jaunes soucis, et les glaïeuls vermeils, Et les lys seuls, et les multiples labiées, Pareils à des gouttes de lune ou de soleil, Dams les gazons et les bosquets éparpillées. Et les chemins s'y promenant souples et clairs Et côtoyant l'étang et ceignant la pelouse Et, tout à coup disparaissant, tels des éclairs, Sous le massif obscur que tapissent les mousses. Et les liserons bleus, et les liserons roux Envahissant la haie épaisse et festonnée Où de grands coqs, taillés dans l'if ou dans le houx, Perchaient touffus et verts, depuis cinquante années. Tel était-il pour tous les gens, Avec ses hêtres d'or et ses trembles d'argent Le vieux jardin dont on disait : « le nôtre ! » Mais pour mon coeur, mais pour mes yeux, Mais pour mon rêve audacieux, Il était autre. Un amateur d'Anvers m'ayant offert, dûment, Deux oiseaux fiers qui s'en venaient de Numidie Et trois paons fous dont les plumes, soudain brandies, Ouvraient dans l'ombre, avant le soir, un firmament. On les lâcha l'été, pendant tout un semestre, Libres et familiers, parmi les gazons roux, Si bien que le jardin se changea tout à coup, Pour mon esprit naïf, en Paradis terrestre. Les parterres, les tonnelles et les bosquets, Et les roses, et les soucis et les bouquets Sveltes et réguliers des dernières jacinthes, Tout m'apparut énorme, étrange et merveilleux : Mes oiseaux clairs et fous me semblaient être ceux Même dont on parlait, dans mon histoire sainte. Depuis ce temps, mon rêve à mon désir tressé, ' Illumina tout le jardin de féeries. J'y vis des animaux fantastiques passer, Comme on en voit sur le fond d'or des broderies. Je surprenais, dans la forme des massifs lourds, Soit la croupe d'un tigre ou l'allure d'un ours ; Le vent, parfois, semblait rugir dans la feuillée ; Un soir, une peur d'enfant, par l'ombre réveillée, Me fit m'enfuir, les yeux hagards, le coeur battant, Certain que j'avais vu, sous les rameaux flottants, Me regarder et longuement ramper à terre, Pour tout à coup bondir vers moi - une panthère ! Et ce rêve dura autant que les beaux jours, Dans un décor de soie et d'or et de velours, Avec les fleurs rouges pour confidentes. J'eusse voulu en prolonger la fièvre ardente, Infiniment, toujours ; Mais novembre, jardinier sombre, Fauchant, sur les gazons, les clartés et les ombres, Passa bientôt par les chemins, Et les feuilles dont ses géantes mains Dépouillaient les massifs, en chassaient tout mystère. Bientôt le gel saisit violemment la terre ; On enferma mes lumineux oiseaux En de closes et torpides volières. Et je ne les vis plus qu'à travers les réseaux De leurs cages, lugubrement hospitalières. Les pâques C'était un remuement de seaux et de balais, De haut en bas de la maison, vers Pâques ; On étalait Abondamment, par larges flaques, Les cirages moelleux et les onguents épais, Sur les meubles de chêne et d'acajou moirés ; Et l'on frottait si fort que les cristaux dorés Et les vases pansus et les tasses légères En frémissaient, pendant huit jours, aux étagères. Les murs retentissaient de chocs têtus, On entendait le bruit de grands tapis battus, Sur la pelouse ; On dérouillait les gonds, on secouait les housses, On entr'ouvrait la cave, on écurait l'évier ; Et les odeurs de naphte et de benzine Voguant du corridor jusqu'aux cuisines, Se colletaient dans l'escalier. Servantes, avec vos croupes monumentales, Vous encombriez les marches et les dalles ; Vos mains rouges partout réveillaient des lueurs ; Vous peiniez toutes, sans rien dire, Et la fête semblait reluire Des perles d'or de vos sueurs. Et dans sa chaire, où se brassaient la sapience Et les péchés et les remords, le vieux curé, Tout comme vous, les servantes à poings carrés, Se dépensait à nettoyer les consciences. Rude besogne et lavage à grande eau : Les trois enfants de choeur, la metteuse de chaises, Le clerc, le fossoyeur et le bedeau N'en menaient pas à l'aise, Pendant le temps que leur patron Tançait et confessait tout le village. Fermières et fermiers, filles et tâcherons, Serrés par tas, au fond des attelages, S'amenaient tous, à certains jours, torcher Leur âme et la râcler de ses péchés. Les plus têtus obéissaient quand même. Le prêtre, à sourde voix, dénonçait leurs blasphèmes, Leurs vols sournois et leur amour paillard, Puis eux s'en retournaient, libres de crasse, Le fouet claquant, le coeur gaillard, De leur facile état de grâce. La semaine pascale apparaissait ainsi Ne compter que des Samedis. Elle luisait comme une ample façade Dont les brosses, les éponges et les balais Chassaient et refoulaient, De haut en bas, les poussières maussades. Or, il se fit que le temps vint Où l'on m'apprit, ainsi qu'aux camarades, Après bien des sermons, après maintes bourrades, À faire, à notre tour, le nettoyage saint. Le catéchisme entier, demandes et réponses, Etait sabré en vingt leçons ; On m'instruisait, le soir, à la maison, À la mémoire se déchirant aux ronces ; On l'en sortait, patiemment, si bien, Qu'enfin, Aux premiers jours des jolis mois Je m'approchai, pour la première fois, De l'immobile et redoutable hostie. Oh ! comme alors mon âme était anéantie Dans la douceur et la ferveur ! Comme je me jugeais pauvre et indigne De m'en aller si près de Dieu ! Comme mon coeur était doux et pieux Et rayonnait, parmi les grappes de sa vigne ! Je me cachais pour sangloter d'amour ; J'aurais voulu prier toute ma vie, À l'aube, au soir, la nuit, le jour, Les mains jointes, les deux yeux ravis, Par la tragique image Du Christ saignant vers moi tout son pardon. La messe dite, on s'en alla - et les bourdons Se remirent à ébranler tout le village. Les baraques sur la place tintamarraient ; Un débardeur d'Escaut, hélant ses chiens, jurait Au seuil d'un bouge ; On vendait, en plein vent, des Jésus rouges, Des chocolats, du sucre et des chapelets clairs Une odeur de friture emplissait l'air ; Les auberges, portes ouvertes, Puaient la bière et la desserte ; Le carême fini, chacun se prélassait, Dans la bombance et dans l'engrais Des solides mangeailles ; Et les meilleurs curés avaient la joie au coeur De mener, par troupeaux, baller vers le Seigneur Les ventres ronds de leurs ouailles. Ce fut un grand repas qu'on fit en mon honneur. Oncles, tantes, cousins, parrain, marraine, Sanglés, fourbis, passementés, Prirent leur place à mes côtés. J'étais, comme une barque, au milieu des carènes Formidables, dans les bassins d'Anvers. Des vins pourpres comme des pivoines Coulaient : des flacons d'or et de sardoine Brillaient, avec des feux de lumière au travers ; On racontait les anciennes mêlées Des grands buveurs qui étonnaient la mort ; Le sang qui bondissait, dans leurs veines gonflées, Semblait du vin fumant encor. Leur souvenir passait comme en tempête Et les rires et les jurons et les cris fous Incendiaient si fortement les têtes Que j'en pris peur et m'en allai, je ne sais où, Dans un recoin de la maison profonde, Prier pour ceux qui outrageaient mon Dieu. Ô les bons souvenirs de mon enfance blonde Comme ils me réchauffent encor, avec leurs feux ! Rires ou deuils, joie ou crainte, qu'importe ! Toute la vie est là, sur le seuil de la porte, Avec sa foi naïve et sa timidité. Mon coeur a depuis lors subi d'autres ivresses ; Il s'est roulé et ballotté Au va et vient des allégresses Du monde et de la vie, à travers l'infini, Mais il retient toujours le simple son de cloche Qui chante ou pleure et qui ricoche, Dans les échos de mon pays. Mon village Une place minime et quelques rues, Avec un Christ au carrefour ; Et l'Escaut gris et puis la tour Qui se mire, parmi les eaux bourrues ; Et le quartier du Dam, misérable et lépreux, Jeté comme au hasard vers les prairies ; Et près du cimetière aux buis nombreux, La chapelle vouée à la Vierge Marie, Par un marin qui s'en revint, On ne sait quand, Des Bermudes ou de Ceylan ; Tel est - je m'en souviens après combien d'années - Le village de Saint-Amand, Où je suis né. C'est là que je vécus mon enfance angoissée, Parmi les gens de peine et de métier : Corroyeurs, forgerons, calfats et charpentiers, Avec le fleuve immense au bout de ma pensée. Les jours de franc soleil et de belle saison, Aux fenêtres de ma maison, Je regardais passer et luire La voile au vent des beaux navires. J'étais l'ami de l'horloger et du charron Et du vannier et du marchand de cordes. J'étais un vaurien doux ; toute la horde Des va-nu-pieds m'appelaient par mon nom ; Et les mois d'or et de fruits rouges J'allais, le soir venu, de bouge en bouge, Le soir venu, de bouge en bouge, Chercher l'un d'eux pour m'en aller, Avec son aide, à pas légers, Voler Dans les vergers. Jean Til, le vieux sonneur de messe, Pour me complaire un peu, m'amenait voir, L'été, avant que ne tombât le soir, Le gros bourdon qui sonnait les Kermesses. Je m'appuyais sur des planchers légers, Je m'accrochais aux pliantes échelles, Je faisais fuir de leurs nids clairs, les hirondelles ; J'avais grand'peur, mais j'adorais ce court danger D'être si haut Sans trop savoir comment descendre. Aux doigts collaient la poussière et la cendre, De vieux plâtras pendaient comme autant de lambeaux, J'eusse voulu monter, monter jusques au faîte, Où nichaient les hiboux, où pleuraient les chouettes, Pour voir, au bout des grand'routes et leurs sillages, Avec leurs croix et leurs coqs lourds, Les autres tours, Les tours, Là-bas, des plus lointains villages. J'avais l'orgueil de mon clocher Et les querelles étaient chaudes, Les jours de foire ou de marché, Quand ceux d'Opdorp ou de Baesrode Vantaient trop hardiment le leur. Le mien m'était un champion de pierre Carrant si largement sa force et sa valeur Dans la lumière, Que nul, sans m'insulter, ne le pouvait narguer. J'eusse voulu l'instituer Maître suprême et roi de ma contrée. Aussi de quelle angoisse et de quelle douleur, Mon âme en deuil fut atterrée, La nuit que je le vis tout ruisselant de feux S'affaisser mort, dans l'ancien cimetière, Le front fendu par le milieu, À coup d'éclairs et de tonnerres ! Il lui fallut trois ans pour ressurgir au jour ! Trois ans pour se dresser vainqueur de sa ruine ! Trois ans que je gardai, dans ma poitrine, La blessure portée à mon naïf amour ! L'envolée Ô ces heures, que ne peuvent-elles renaître ! - Eté vivant, aube lustrale et frais réveil - Tout le village, avec ses bruits et son soleil, Semblait, volets ouverts, entrer par la fenêtre. De gros rouliers s'interpellaient ct se hâtaient ; Les femmes du marché dressaient leurs éventaires ; La grille en fonte rouillée grinçait au presbytère Et la première messe, au clocher d'or, tintait. Et l'on partait, les pieds dans l'herbe et la rosée, Avec le seul désir d'aller, parmi les champs, Toujours plus loin, vers n'importe où, dût le couchant Déployer tout à coup ses ténèbres bronzées. Les murs, les clos, les toits rouges, même la tour Disparaissaient bientôt, perdus dans l'étendue. On arrachait des fleurs aux branchages pendues Et l'on marchait, criant et chantant tour à tour. On traversait les gués, on s'arrêtait aux mares, On dévastait le bois - et vers le ciel, là-haut, Le plus hardi grimpait dénicher des oiseaux Qui trouaient l'air serein de stridents tintamarres. On avait peur, et néanmoins on s'exaltait, Caressés par le vent et dorés par l'aurore, Les plus simples tremblaient d'aller plus loin encore, Mais les plus fous vers n'importe où les escortaient. On était clair ; on ignorait toute fatigue, Heureux de balancer son corps et ses deux bras, Au rythme libre et fort et sonnant de son pas, À travers la nature innombrable et prodigue. L'air était vif ; l'espace était vibrant et sain ; Sans la comprendre, on assaillait déjà la vie, Par la belle aventure ardemment poursuivie ; Et des rameaux d'espoir frissonnaient dans nos mains ! Le bain Mon corps, Il fut trempé dans le limon et l'eau ; Mon corps, Il fut tanné aux vents d'Escaut ! Bonnes heures chaudes et ardemment mûries, Quand on partait en troupe, au loin, par les prairies, Chercher la crique et l'abri sûr, Où les herbes hautes, comme un mur, Nous isolaient des yeux allumés sur les routes. Le bain était chauffé par l'ample été vermeil Et la clarté y filtrait toute, Si bien que l'eau semblait un morceau de soleil Tombé du ciel et enfoncé dans les verdures ; De la mousse bronzée et de pâles roseaux L'entouraient d'une large et vivante bordure, Tandis que fins et verts, et tels que des ciseaux, Mille insectes en sillonnaient, avec leurs pattes, La surface immobile et la lumière plate. Un plongeon clair ! Et tout à coup, comme un grand cri dans l'air, Le corps s'enfonçait droit dans la mare éclatante. Il s'y dardait comme un faisceau, Et des bulles rondes et miroitantes Brillaient, autour de lui, jusques au fond de l'eau. Il émergeait rapide et souple ; Un flot tumultueux ourlait d'écume et d'or Subitement les bords ; Et les autres nageurs, main dans la main, par couples, Au loin, là-bas, partaient rejoindre le plongeur. Et d'autres fois, c'était une mêlée De gestes fous, de sauts brusques, de cris rageurs, De jambes et de bras battant l'eau violée : On eût dit un assaut Vers un amas de fleurs et de joyaux Et de jets violents qu'emperlait la lumière. On était frais et fort de sa santé première ; On ignorait sa chair, Et les baisers du vent et les souffles de l'air Et la caresse unanime des choses Ne provoquaient qu'un grand rire étonné Sur les lèvres décloses. Tels nos jeux s'exaltaient, libres et spontanés. On ne songeait à rien, sinon au flux de joie Qui saisissait nos corps, comme des proies, Et les marquait, superbement, Pour la vie ample et violente. Au fond du soir, rouge comme un tourment, Une à une tombaient les heures nonchalantes, Et l'on séchait son corps doré Aux flancs feutrés Des digues et des prés, Jusques aux heures coutumières Où le soleil étend, Sous les noyers au feuillage chantant, Ses tabliers de longue et dormante lumière. Seize, dix-sept et dix-huit ans Seize, dix-sept et dix-huit ans ! Ô ce désir d'être, avant l'âge et le vrai temps Celui Dont chacun dit : Il boit à larges brocs et met à mal les filles ! Dites ! les fiers et superbes quadrilles Aux kermesses, pendant l'été, Quand on partait, gars violents et entêtés, Chercher querelle aux gars du voisinage. Le coeur battant, les reins cambrés, le torse en nage, On s'éreintait à balancer, balourdement, En des rythmes tournant vers l'étourdissement, Le corps virevoltant des fermières ardentes. Les bras serraient leur chair massive et abondante. Les maris maugréaient, les amants se fâchaient ; Les poings et les regards tour à tour se cherchaient ; Des mots volaient, blessant l'orgueil d'une ample entaille, Et la danse bientôt se changeait en bataille. Dites ! - comme c'était rage et joie et fête alors ! - On était souple et certains étaient forts. Ils formaient le rempart ; les autres, Tels des perdreaux, parmi des champs d'épeautre, Se faufilaient, hardis et haletants, Entre les blocs soudés des combattants Et, choisissant les yeux ensanglantés pour cibles, S'y acharnaient, avec des doigts terribles. On se montrait traître et cruel, sans le savoir. Les empoignades qui s'exaltaient, le soir, Se prolongeaient, la nuit, en combats rouges, Au fond des bouges. On revenait vaincus, vainqueurs, Avec la hargne ou la folie au coeur, Mais quand le sort avait trahi la chance, Chacun, sans se montrer, rentrait chez soi, Féroce et méditant comment, une autre fois, De l'échec essuyé, il tirerait vengeance. La bière et ses tonneaux étaient les larges puits, Où l'on trempait gaîment sa fièvre et son courage ; Où l'on noyait dûment sa honte et ses ennuis. Pintes brunes et pintes blondes, Comme les filles du pays, Lèvres belles et bouches rondes Autour des brocs superbement remplis, Saines, longues, rouges et pesantes guirlandes, De gros buveurs, sablant toujours, À gestes lents, à gestes lourds, Avec, entre leurs doigts, la pipe de Hollande, Combien vous me fûtes joie et orgueil, Le jour où je franchis le seuil Des cabarets fameux où s'exaltaient vos ventres. On m'amena du « Chasseur Vert » vers les « Trois Chantres », Mais ce ne fut vraiment qu'à l' « Archer d'Or », Où s'imposait à son comptoir de verre L'hôtesse - énorme et salace commère - Que je pus voir briller et pétiller la bière En son plus large et violent décor. Et jeune et largement vivante, L'ample servante Y circulait, avec de longs plateaux d'étain ; On la hélait de groupe en groupe. Elle passait, frôlant les gens avec sa croupe ; Et ses bras nus, ses bras ardents, Qu'on eût voulu marquer d'un coup de dents Et de chaudes morsures, Tendaient, jusqu'à la bouche des buveurs, Les brocs remplis d'ivresse et de saveurs Et surmontés de mousseuses tonsures. On se rendait à l' « Archer d'Or », Moins pour l'hôtesse, hélas, que pour l'ample servante. Les yeux vagues, les gestes tors, On y buvait, jusques à l'épouvante, Terriblement, en son honneur. Mais rien jamais ne lui fit peur. Elle riait à gorge déployée D'être superbement palpée et rudoyée Et de sentir les désirs chauds et violents Brûler, tels des feux, autour de sa chair belle. Les soirs de fièvre et d'ivresse rebelle, Elle apaisait les cris et les élans, Et le tumulte noir des trop jeunes colères. Les jours de foire ou de kermesse jubilaire, Quand ceux de Puers, d'Opdorp et de Calfort, En char-à-bancs, en carrioles, S'amenaient boire et gloutonner à l' « Archer d'Or », On eût voulu s'enfuir avec la fille folle Là-bas, très loin, vers n'importe où, Au grand galop rythmé et fou Des chevaux roux. Mais ce rêve jamais n'entra dans sa pensée. Faire sa besogne stricte, à chaque heure du jour, La maintenait vers les simples devoirs baissée. Bête de magnifique et fertile labour, Avec le seul orgueil d'être rude et vaillante, Elle peinait ; elle était fruste et bienveillante, Et l'on était plusieurs à habiter son coeur. Aussi, quand, au beau temps des kermesses sauvages, On s'en allait lutter, dans les prochains villages, Et qu'on rentrait, non plus vaincus, mais en vainqueurs, Elle était là, plantée au-devant de sa porte, Honteuse un peu de promettre pour le déduit, La nuit, À tant de gars qui s'étaient bien conduits, Le festin de sa chair, bonne, placide et forte. L'étrangère Ses yeux disaient : « Adore-moi, Comme on aime les eaux, le vent, les bois, Le jus des fruits et les rosées. Voici les sèves épuisées Des mois qui sont la kermesse des fleurs ; Allons-nous en ; rentrons ; aimons ailleurs : Les feuilles tombent Et par les champs s'épand l'humidité des tombes. Pourtant, bien que le sol soit mort, Mon corps, Ainsi qu'une fête d'été Vers ton désir s'incline encor. Ma lèvre, elle est vivante et purpurine, Mon cri sonne plus franc que les clarines, Et les pommes de la bonne santé Bombent l'espalier lourd de ma poitrine. Voici ma sève à moi, voici ma chair, Rugueuse un peu comme les feuilles, Mais sentant frais, comme du linge à l'air. Voici mes bras qui largement t'accueillent, Ma salive, mes dents, mes yeux, Autant que mes deux seins clairs et joyeux Et le vallon encor sans rides Et les crins fous de mon ventre torride. » Et longuement, Pendant des mois, au jour le jour, Nos corps se sont aimés, dans la ferme lointaine, Où rien, sinon les bruits monotones des plaines Venaient mourir, au soir tombant. Son corps me fut toujours docile. Les étables, et plus encor, les vieux greniers, Où l'on versait le grain, par sacs et par paniers, Nous invitaient et nous servaient d'asile. Elle épiait, derrière un blanc rideau, Mon pas qui s'en venait, au long de l'eau, Vers elle. Elle avait peur de mes paroles ; Elle évitait le bruit et la gêne des mots, Mais l'accueil était clair : des azerolles Et des sureaux ornaient les pots De cuivre et de grès blanc dont s'éclairait la chambre ; Quelques roses qu'elle y soignait jusqu'en décembre Et, qu'à travers le froid, le gel, la mort, Heureuse, elle vouait à son amour fidèle, Parlaient pour elle. Rapidement, je l'attirais alors, Je la serrais entre mes bras agiles, Je l'emportais là-haut, et l'échelle fragile Ployait - et, parmi l'orge, le seigle et le blé, Miettes d'argent et d'or sous les chaumes mêlées, Nos multiples désirs étincelaient ensemble. C'était du vrai pain que sa chair ! Quand j'y resonge, il semble Que c'est encor sa peau et ses yeux clairs Qui font claquer ma langue. Métal riche, si fruste était la gangue ! Nos coeurs s'éjouissaient de ne se cacher rien. Ce n'était pas le mal, c'était le bien, La vie et le bonheur que célébraient nos joies ; Elle n'était ni victime, ni proie, Mais ce repas juteux, luisant et solennel Qu'on sert en Flandre, à Pâques ou à Noël. Nos corps noués s'incendiaient l'un l'autre, Sous les angles et sous les croix Que dessinaient l'arête et les poutres du toit. D'un bloc, ils s'abattaient - et l'orge et les épeautres Les entourant, ils s'y creusaient un lit, Ils se pâmaient, dans la fraîcheur fondante Da seigle clair et des orges ardentes ; Ils se perdaient ; roulés, cernés, ensevelis, Dans le ruissellement des pépites dorées. Elle ! - sa chair s'en échappait transfigurée, Joyeuse et nue, et de nouveau s'y enfonçait ; Des brins de paille entre ses doigts luisaient ; Ses bras rouges sortaient de la mêlée ; Elle riait, lasse, défaite, échevelée ; Et, sous le flux du soir vermeil Qui survenait, par la lucarne étroite, Une dernière fois, son corps avide et moite, Brûlait et se fondait dans le soleil. Je m'enfuyais, sitôt la nuit venue. Les gars s'en revenaient des champs ; Les attelages rentraient, par les chemins penchants ; Les étables meuglaient, appelant la venue Des servantes qui remuaient leurs seaux de lait ; Les yeux soudains des chats étincelaient, Dans les greniers baignés d'amour encore ; L'heure de l'ombre, avec lourdeur, Tombait ; et jusqu'à la prochaine aurore, Elle apaisait l'élan et la splendeur des flores Toujours droites, de notre ardeur. « Et maintenant... » Les mains innombrables du vent Ont doucement joué dans ma feuillée ; La façade de mon doux bois mouvant Dorée au clair soleil levant, D'arbre en arbre, s'est effeuillée. Et les voici, ces souvenirs, Quelque peu lourds et monotones, Tombés en feuilles d'or, à la saison d'automne, Sur mes chemins qui vont à l'avenir. La guirlande des dunes Un saule Ce saule-là je l'aime, comme un homme. Est-il tordu, troué, souffrant et vieux ! Sont-ils crevés et bossués, les yeux Que font les noeuds dans son écorce ! Est-il frappé dans sa vigueur et dans sa force ! Est-il misère, est-il ruine, Avec tous les couteaux du vent dans sa poitrine, Et, néanmoins, planté au bord De son fossé d'eau verte et de fleurs d'or, À travers l'ombre et à travers la mort, Au fond du sol, mord-il la vie, encor ! Un soir de foudre et de fracas, Son tronc craqua, Soudainement, de haut en bas. Depuis, l'un de ses flancs Est sec, stérile et blanc ; Mais l'autre est demeuré gonflé de sève. Des fleurs, parmi ses crevasses, se lèvent, Les lichens nains le festonnent d'argent ; L'arbre est tenace et dur : son feuillage bougeant Luit au toucher furtif des brises tatillonnes. L'automne et ses mousses le vermillonnent ; Son front velu, comme un front de taureau, Bute, contre 1es chocs de la tempête ; Et dans les trous profonds de son vieux corps d'athlète, Se cache un nid de passereaux. Matin et soir, même la nuit, À toute heure je suis allé vers lui ; Il domine les champs qui l'environnent, Les sablons gris et les pâles marais ; Mon rêve, avec un tas de rameaux frais Et jaillissants, l'exalte et le couronne. Je l'ai vu maigre et nu, pendant l'hiver, Poteau de froid, planté sur des routes de neige ; Je l'ai vu clair et vif, au seuil du printemps vert, Quand la jeunesse immortelle l'assiège, Quand des bouquets d'oiseaux fusent vers le soleil ; Je l'ai vu lourd et harassé, dans la lumière, Les jours d'été, à l'heure où les grands blés vermeils, Autour des jardins secs et des closes chaumières, S'enflent, de loin en loin, comme des torses d'or ; J'ai admiré sa vie en lutte avec sa mort, Et je l'entends, ce soir de pluie et de ténèbres, Crisper ses pieds au sol et bander ses vertèbres Et défier l'orage, et résister encor. Si vous voulez savoir où son sort se décide, C'est tout au loin, là-bas, entre Furne et Coxyde, Dans un petit chemin de sable clair, Près des dunes, d'où l'on peut voir dans l'air, Les batailles perpétuées Des vents et des nuées Bondir de l'horizon et saccager la mer. Temps gris La Mer du Nord n'est elle-même Qu'aux jours rugueux d'hiver, Quand ses vagues, à l'infini sont blêmes Et ses sables, jusqu'au printemps, déserts. Toute sa patience avide et sourde Travaille alors à son énormité D'embruns compacts, de vagues lourdes Et de mornes clartés. Si, vers midi, les cieux noirs se dérident, L'instant vite s'enfuit, l'instant vermeil Où se traîne, sur les grèves torpides, L'or fatigué des vieux soleils. Et l'ombre, à coups de lumière éventrée, Se referme, sitôt que l'horizon hagard Soulève, avec les blocs de sa marée, Les flux montants de ses brouillards. Et la mer, boudeuse et vomissant l'écume, Recommence sa lutte et ses combats, Engloutissant, derrière un mur de brumes, Tant de voiles qu'on ne voit pas. Un village Des murs crépis, de pauvres toits, Un pont, un chemin de halage, Et le moulin qui fait sa croix De haut en bas, sur le village. Les appentis et les maisons S'échouent, ainsi que choses mortes : Le filet dort : et les poissons Sèchent, pendus au seuil des portes. Un chien sursaute en longs abois ; Des cris passent, lourds et funèbres ; Le menuisier coupe son bois, Presque à tâtons, dans les ténèbres. Tous les métiers à bruit discord Se sont lassés l'un après l'autre : Derrière un mur, marmonne encor Un dernier bruit de patenôtres. Une pauvresse aux longues mains, Du bout de son bâton tâtonne De seuil en seuil, par les chemins ; Le soir se fait et c'est l'automne. Et puis viendra l'hiver osseux, Le maigre hiver expiatoire, Où les gens sont plus malchanceux Que les âmes en purgatoire. L'hiver dans les dunes Voici le pays blanc des dunes Que les siècles ont ravagé : Pâles soleils et mornes lunes, Sommets fendus, sablons mangés, Montagnes mortes, une à une. Le ciel, la mer et leur ceinture d'ouragans ! Ô vous, les vents qui accourez du bout des mondes, Les vents, les vents hurleurs, les vents sifflants, Portant la grêle dans vos frondes ! Depuis longtemps sont morts l'été, l'automne ; Octobre est loin, avec sa brume monotone, Avec son deuil de pourpre et de silence ; Et maintenant, voici, Voici l'hiver, l'hiver sauvage et sans merci, Et les mois noirs qui recommencent. Les villages souffrent là-bas, Les toits ployés sous la tempête, Pauvres, tristes, serrés par tas, Comme des bêtes ; D'une mince lueur, le soir se fend ; La meute entière des nuées Hurle vers l'ombre - et seule une cloche remuée Sanglote encor, avec des cris d'enfant. Et sur la plage où se querellent Les vents, de loin en loin, à l'infini, Traînent, en bandes parallèles, Les défilés des sables gris ; Les oiseaux fuient, la grève est vide ; Le navire se fond dans l'étendue humide : Tous les grands deuils semblent marcher De lieue en lieue, avec la mer. Montagnes mortes une à une, Oh ! Comme au loin le vieil hiver du Nord, Quoique mortes, vous tue et vous lacère encor ! Et comme entre vos flancs et vos crêtes de sable Plongent, partout, ses dents insaisissables ! L'herbe rare et les oyats Sont arrachés, et l'on dirait des chevelures Larges et volantes, là-bas ; La bise est à la fois gel et brûlure ; On écoute passer d'énormes coups de faux Tombant, comme des vols, d'en haut, Et s'enfonçant dans les os de la terre ; Un ronflement constant de force solitaire Dont personne, sinon la mer, n'est le témoin, Toujours plus sourd et plus lourd épouvante les loins ; Des pans entiers de sable croulent ; Des caps et des sommets sont rasés par les houles ; Des tourbillons creusent des entonnoirs ; Le soir Resserre, en un faisceau, ces angoisses funèbres ; Des cassements se font entendre, on ne sait d'où, Si longs et si profonds qu'on croit que les ténèbres Luttent et s'entre-mordent, tout à coup. Et c'est le pays blanc des dunes Que les siècles ont ravagé ; Pâles soleils et mornes lunes Sommets fendus, sablons mangés Montagnes mortes, une à une. Un toit là-bas Oh ! la maison perdue, au fond du vieil hiver, Dans les dunes de Flandre et les vents de la mer. Une lampe de cuivre éclaire un coin de chambre ; Et c'est le soir, et c'est la nuit, et c'est novembre. Dès quatre heures, on a fermé les lourds volets ; Le mur est quadrillé par l'ombre des filets. Autour du foyer pauvre et sous le plafond, rôde L'odeur du goémon, de l'algue et de l'iode. Le père, après deux jours de lutte avec le flot, Est revenu du large, et repose, là-haut ; La mère allaite, et la flamme qui diminue N'éclaire plus la paix de sa poitrine nue. Et lent, et s'asseyant sur l'escabeau boitant, Le morne aïeul a pris sa pipe, et l'on n'entend Dans le logis, où chacun vit à l'étouffée, Que ce vieillard qui fume à pesantes bouffées. Mais au dehors, La meute innombrable des vents Aboie, autour des seuils et des auvents ; Ils viennent, d'au-delà des vagues effarées, Dieu sait pour quelle atroce et nocturne curée ; L'horizon est battu par leur course et leur vol, Ils saccagent la dune, ils dépècent le sol ; Leurs dents âpres et volontaires Ragent et s'acharnent si fort Qu'elles mordraient, jusqu'au fond de la terre, Les morts. Hélas, sous les cieux fous, la pauvre vie humaine Abritant, près des flots, son angoisse et sa peine ! La mère et les enfants, et dans son coin, l'aïeul, Bloc du passé, debout encor, mais vivant seul, Et récitant, à bras lassés, chaque antienne, Cahin-caha, des besognes quotidiennes. Hélas ! la pauvre vie, au fond du vieil hiver, Lorsque la dune crie, et hurle avec la mer, Et que la femme écoute, auprès du feu sans flamme, On ne sait quoi de triste et de pauvre en son âme, Et que ses bras fiévreux et affolés de peur Serrent l'enfant pour le blottir jusqu'en son coeur, Et qu'elle pleure, et qu'elle attend, et que la chambre Est comme un nid tordu dans le poing de novembre. Les tours au bord de la mer Veuves debout au long des mers, Les tours de Lisweghe et de Furnes Pleurent, aux vents des vieux hivers Et des automnes taciturnes. Elles règnent sur le pays, Depuis quels jours, depuis quels âges, Depuis quels temps évanouis Avec les brumes de leurs plages ? Jadis, on allumait des feux Sur leur sommet, dans le soir sombre ; Et le marin fixait ses yeux Vers ce flambeau tendu par l'ombre. Quand la guerre battait l'Escaut De son tumulte militaire, Les tours semblaient darder, là-haut, La rage en flamme de la terre. Quand on tuait de ferme en bouge, Pêle-mêle, vieux et petits, Les tours jetaient leurs gestes rouges En suppliques, vers l'infini. Depuis, La guerre, Au bruit roulant de ses tonnerres, Crispe, sous d'autres cieux, son poing ensanglanté ; Et d'autres blocs et d'autres phares, Armés de grands yeux d'or et de cristaux bizarres, Jettent, vers d'autres flots, de plus nettes clartés. Mais vous êtes, quand même Debout encor, au long des mers, Debout, dans l'ombre et dans l'hiver, Sans couronne, sans diadème, Sans feux épars sur vos fronts lourds ; Et vous demeurez là, seules au vent nocturne, Vous, les tours, les tours gigantesques, les tours De Nieuport, de Lisweghe et de Furnes. Sur les villes et les hameaux flamands, Au-dessus des maisons vieilles et basses, Vous carrez votre masse, Tragiquement ; Et ceux qui vont, au soir tombant, le long des grèves, À voir votre grandeur et votre deuil, Sentent toujours comme un afflux d'orgueil Battre leur rêve : Et leur coeur chante, et leur coeur pleure, et leur coeur bout D'être jaillis du même sol que vous. Flandre tenace au coeur ; Flandre des aïeux morts, Avec la terre aimée entre leurs dents ardentes ; Pays de fruste orgueil ou de rage mordante, Dès qu'on barre ta vie ou qu'on touche à ton sort ; Pays de labours verts autour de blancs villages ; Pays de poings boudeurs et de fronts redoutés ; Pays de patiente et sourde volonté ; Pays de fête rouge ou de pâle silence ; Clos de tranquillité ou champs de violence, Tu te dardes dans tes beffrois ou dans tes tours, Comme en un cri géant vers l'inconnu des jours ! Chaque brique, chaque moellon ou chaque pierre, Renferme un peu de ta douleur héréditaire Ou de ta joie éparse aux âges de grandeur ; Tours de longs deuils passés ou beffrois de splendeur, Vous êtes des témoins dont nul ne se délivre ; Votre ombre est là, sur mes pensées et sur mes livres ; Sur mes gestes nouant ma vie avec sa mort. Ô que mon coeur toujours reste avec vous d'accord ! Qu'il puise en vous l'orgueil et la fermeté haute, Tours debout près des flots, tours debout près des côtes, Et que tous ceux qui s'en viennent des pays clairs Que brûle le soleil, à l'autre bout des mers, Sachent, rien qu'en longeant nos grèves taciturnes, Rien qu'en posant le pied sur notre sol glacé, Quel vieux peuple rugueux vous leur symbolisez Vous, les tours de Nieuport, de Lisweghe et de Furnes ! Un coin de quai Quand le vent boude et que la dune pleure, Les vieux pêcheurs, durant des heures, S'inquiètent à regarder la mer. Un jus brun mouille leurs lippes ; Ils se taisent ; rien ne s'entend que, dans leurs pipes, Le bref grésillement de leur tabac. La tempête qu'annonce l'almanach Où donc est-elle ? Le flot s'apaise et l'hiver se muselle. Rien ne gronde du côté de la mer ; Les plus malins secouent la tête Et se croisent les bras, Mais, néanmoins, comme les autres, attendent Cette tempête Qui ne vient pas. Ils rebouchent, avec des mains très lentes, Leur petite pipe vidée ; Et poursuivent en même temps, Sans l'interrompre un seul instant, Toujours leur même idée. Une barque revient au port, Tranquille ainsi qu'aux jours tranquilles ; Un long filet traîne à sa quille, Tout écaillé de poissons morts. On débarque : aucune nouvelle, Dites, la tempête, quand viendra-t-elle ? La pipe aux dents, sans souffler mot, Le pied à nu sur le sabot, Les vieux pêcheurs toujours attendent. Ils adorent ce coin de quai Où s'installent, d'octobre en mai, Les énormes marchandes, Avec leur établi de bois Et leurs harengs, et leurs anchois, Et leur brasier aux flammes coites, Dans une boîte. Ils y crachent à l'unisson, Ils y regardent l'horizon, Ils y somnolent, ils y bâillent ; Et leur vieux dos houleux et lourd, En s'y frottant et s'y frottant toujours, Laisse de sa crasse à la muraille. Et qu'importe que l'almanach Prédise un grain qui ne vient pas, Les vieux pêcheurs trouvent prétexte En son faux texte, Pour s'attarder encor longtemps À regarder la mer et les gestes du vent. Le ramasseur d'épaves L'ombre qui sous la lune Tombait, longue et pâle, des dunes, Longeait la grève et dentelait la mer. De loin en loin, apparaissaient des phares Qui se mouvaient, jaunes et verts, Avec des gestes sur la mer. Le vieux chercheur d'épaves rares Fouille le sable, avec des yeux d'avare, Et va ; - son ombre Autour de son pas lent fait de l'ombre plus sombre. Ses pieds sont lourds et ses épaules lasses ; Flots d'ailes blanches qui se déplacent, Les mouettes fuient dans la nuit ; Il les regarde, et puis s'éloigne et puis s'entête À revenir, et puis s'en va et puis s'arrête : Sa petite pipe de bois Darde soudain d'entre ses doigts Un éclat rouge. Un garde-côte, du haut des dunes Qui dominent les bouges, Parfois l'interpelle de loin, Mais le chercheur d'épaves et de fortune Ne répond point. Il marche et marche, avec son vieux bâton de hêtre, Par les chemins qui font le tour de la mer ; Il marche et marche encor - et tout son être Est imbibé d'orage et de grands vents amers. Il va lassé, mais il va seul, Rude et têtu passant du soir, Il va toujours, toujours, toujours, avec l'espoir, Depuis combien d'années Gardé, que les vagues des destinées Quand même, un jour, en leur linceul D'écume et de fureur, étaleront, Devant les deux yeux fous qui incendient sa tête, L'or voyageur que les cent mains de la tempête, Jettent à l'inconnu qui marche aux horizons. Vents de tempête Comme des blocs de glaçons clairs, Les pigeons blancs illuminent les dunes ; Minuit frigide et morne lune ; Le vent est rude et râpe au loin la mer. Décembre et ses brumes s'approche. Aux front levés des tours et des dunes, là-bas ; Continuellement monte et descend le branle-bas De la tempête qui s'approche. Ô la ruée à l'infini des flots déments ! La mort voyage : on ne voit plus, comme des barres, Les feux tournants des phares Couper l'espace, brusquement. Un poing d'effroi tord les villages ; Les hauts clochers, dans les lointains, Envoient l'écho de leurs tocsins Bondir de plage en plage. Ô vous, l'immensité des eaux, Ayez pitié des vieux bateaux Et de leurs flancs meurtris, Et de leur bois pourri, Et de leurs mâts : roseaux ! Le péril On écoute rouler comme un tonnerre d'eau Là-bas, au loin, sur la mer grise ; Et les vagues, ainsi que des blocs d'eau Monumentaux, Sur le sable se brisent. Les yeux menus des petites lumières Veillent partout dans les chaumières Et regardent, depuis hier soir, La mer gronder sous l'envoûtement noir. Derrière un mur de brume, Ils sont partis, les pêcheurs roux ; Ils s'acharnent, mais Dieu sait où, Parmi des monts de tempête et d'écume. Avec leur âme, avec leur corps, Avec leurs yeux brûlés de sel, Avec leurs doigts mordus de gel, Ils travaillent contre la mort. Ils s'appellent et ne s'entendent pas. L'ouest, le nord, toute la mer fait rage. Le mât Crie et tremble de haut en bas, Comme une bête en un naufrage. Le bateau meurt et se disjoint, Et se creuse une fosse en la vague profonde ; Et les phares lointains apparaissent plus loin Que s'ils régnaient au bout du monde. Et néanmoins les petites lumières Veillent toujours dans les chaumières ; Et parsèment les enclos noirs, Comme les miettes du pain d'espoir. Et les femmes, sous leurs manteaux funèbres, Le poing crispé contre la bouche, Sont là toujours, muettes et farouches, À regarder vers les ténèbres. Un vieux À vous, les flots innombrables des mers Planes comme des dos ou droits comme des torses, À l'embellie, à la tempête et ses éclairs, Il a donné cinquante ans de sa force. Son corps est aujourd'hui branlant et vieux ; C'est avec peine Que ses doigts raides et goutteux Amènent, De sa poche à sa pipe, un peu de clair tabac. Au bout des dunes, il habite là-bas ; Et la pluie et le vent et la brume et la lune, À sa fenêtre aux carreaux gris, Viennent le voir À l'aube, au soir, En vieux amis. Ceux qui passent par les sablons incultes, Non loin de son chemin, Font un détour et le consultent Sur le temps qu'il fit hier ou qu'il fera demain ; Et les deux mots qu'il leur énonce, En brève et banale réponse, Sont rapportés et commentés De barque en barque, le long des plages D'où partent les pêcheurs vers les hasards sauvages. Ceux dont il parle et vit sont dès longtemps les morts ; Il exhume du fond de sa mémoire, De si vieilles histoires, Qu'il entoure leur sort Des étranges, mais vivaces guirlandes De la légende. Il perdure seul en un coin. - Ses fils et ses filles sont mariés au loin - Il perdure, comptant et recomptant son âge ; Et son corps va le dos ployé, De la cave au grenier, de l'armoire au foyer, Vaquant aux soins de son humble ménage. Ô le vieux chapelet des jours aux jours liés ! Et les portraits fanés, et les bouquets sous verres, Et le petit bateau sur la pauvre étagère, Et la bobèche rouge au col du chandelier, Et la chandelle, et la graisse qui en découle, Et la chatte sur l'escabeau, roulée en boule, Et le Christ et sa croix, et le rameau bénit ; Tandis que la maison entière est pénétrée De l'odeur des lapins qu'il élève, à l'entrée De son fournil. Le petit tablier de son jardin trop maigre Cache, en ses plis, quelques raves ou quelques choux : Il protège leur vie, avec des plans de houx, Contre les mille dents du sable et du vent aigre ; Et deux fois l'an - soit Novembre, soit Février - Il trie, avec grand soin, les nouvelles semences ; Et le jour qu'il confie à la terre sa chance, Est marqué d'un trait bleu sur son calendrier. Ainsi vit-il sous les cieux tristes, Au temps d'automne, au temps d'hiver, Sans que rien ne le trouble, ou que nul ne l'assiste, Insoucieux, dirait-on, même de la mer. Mais, dès que le printemps s'exalte au fond des nues, Un Dimanche, l'après-midi, Avec sa vieille pipe entre ses doigts raidis, Lentement, il s'en vient, par les sentes connues, Sur la grève s'asseoir. Ses pas semblent pesants et ses mains semblent lasses, Il ne fait aucun geste aux autres vieux qui passent, Et rien de ce qu'il voit ne paraît l'émouvoir, Mais ses deux yeux, ses yeux rouges comme la rouille, Restent obstinément fixés, jusques au soir, Sur l'horizon qu'ils fouillent. Et c'est comme à regret qu'il regagne son toit ; Le jour de plus en plus autour de lui décroît ; Les dunes les plus hautes Dressent seules, au long des côtes Leurs fronts baignés de feux vermeils. Alors, Avant de s'isoler pendant un an encor, Loin des grands flots vivants, Ses pas lents et distraits s'égarent, Mais son rêve le suit, de chemin en chemin, Puisque, sans le savoir, et tout à coup, sa main Fait le geste de maintenir la barre À contre-vent. Les villages de la côte Soleil, quand tu descends étendre Sur terre, après l'hiver Tes tabliers de lumière qui bouge, Tu ravives, en Flandre, Tout au long de la mer, Les plus beaux pignons blancs et les plus beaux toits rouges. Un ciel aux nuages mouvants Promène au-dessus d'eux son aventure ; Ils reposent dans la verdure Fraîche de pluie et sonore de vent ; Ils se tassent là-bas où vont les attelages, Où les sommets des hauts clochers Hissent leurs coqs empanachés Qui sont l'orgueil des vieux villages. Les toits rouges sont les ailes des logis blancs ; Ils recouvrent le travail lent Et les soucis des simples gens ; La paix lumineuse et fleurie Règne autour d'eux sur les prairies ; Des vols de pigeons clairs battent le ciel, Des ruches d'abeilles font leur miel Et les troupeaux vaguent parmi les herbes Le corps revêtu d'ombre et de clarté superbes. Dès le matin, Les toits rouges aux tuiles allumées Se couronnent de futile fumée ; Midi les éblouit de feux dans le lointain, Même le soir, lorsque les dunes Se rendorment l'autre après l'une, Avec leurs ombres, à leurs pieds, Ils rayonnent encor dans l'air pacifié, Jusqu'au moment où les flammes vermeilles Des vacillants et pauvres lumignons, Au long du mur, où sèchent les oignons, S'éveillent. Au cimetière Avec en main, de la lumière Que balançait son pas, Le fossoyeur du village, là-bas, Le soir gagnait le cimetière, Où longuement, de haut en bas, Pendait un Christ en croix. Vers les défunts saignait la croix, Vers les défunts saignait l'effroi, Vers les défunts saignaient les mains Du Christ immense et surhumain. Depuis quels temps, on ne sait pas, Le fossoyeur maussade et las, Avec, en main, sa petite lumière, Gagnait ainsi le cimetière. On le voyait poser contre la croix, Sa pauvre et maigre échelle en bois, Puis y monter, puis en descendre ; Et dans le soir blafard et faux Soudain, là-haut, S'allumait un flambeau. La flamme était placée, Près des côtes violacées, Par où le sang divin abondamment sortait ; Et chaque soir, le vent se lamentait Autour de cette flamme inépuisée Que l'homme à Dieu, obstinément, tendait. Vers les défunts saignait la croix, Vers les défunts saignait l'effroi, Vers les défunts saignaient les mains Du Christ immense et surhumain. Ceux qui, le corps rompu, s'en revenaient Des lointains effrénés de la mer, Ceux qui, filets au dos, s'acheminaient Vers la pêche nocturne et le hasard pervers Voyaient, aux heures crépusculaires, Jusques au seuil de leur chaumière, Grandir le Christ et sa lumière. Vers les défunts saignait la croix, Vers les défunts saignait l'effroi, Vers les défunts saignaient les mains Du Christ immense et surhumain. Ceux qui veillaient, à la lueur de leur chandelle, L'enfant que secouait une toux éternelle, Ceux qui pleuraient, avec de lourds sanglots, Le fils perdu là-bas, quelque part, sous les flots, Apercevaient, dans le champ clair de leur fenêtre, Soudain, le Christ et sa terreur leur apparaître. Vers les défunts saignait la croix Vers les défunts saignait l'effroi, Vers les défunts saignaient les mains Du Christ immense et surhumain. Et telle était la peur dont le village Tremblait, devant ce maigre Christ sauvage, Qu'aux jours de kermesse et de fête, On lui voilait, avec effroi, la tête, Pour qu'il ne vît jamais la joie ardente et rouge, Couples noués, bondir de bouge en bouge. Printemps Le soleil règne et les molles nuées Montent en troupeaux blancs Du côté du Levant ; Les herbes remuées Au vent Luisent, comme des ailes. L'air est si pur et la clarté si belle Et l'âpre hiver est si dûment parti Que les bêtes et que les hôtes Des maisons basses de la côte En ont fini D'avoir la peur de l'infini. Même, bien qu'ils grognent toujours, Les vieux les plus mornes espèrent. Ils sont passés, les mauvais jours Que rythme, à sons de cloche ou de tambour, Autour du monde, la misère. Ils sont passés, les temps, Quand il fallait vendre ses nippes Et qu'il manquait, le peu d'argent Dont ont besoin les pauvres gens Pour boire un coup et pour bourrer leur pipe. Mais aujourd'hui, la dune est claire et l'herbe y croît ; Les humbles fleurs poussent par kyrielles ; Le ciel est traversé de zig-zags d'hirondelles Et, dans les clos qui verdissent, les toits Rouges brillent, de la gouttière au faîte, Lavés et balayés qu'ils sont depuis cinq mois, Par les eaux de la pluie et le vent des tempêtes. Les fenêtres à carreaux verts Sourient au jour qui les colore. La poule couve et les oeufs vont éclore. Le chien bourru dort, à travers Le sentier chaud de lumière dorée, Les feuillages bougeants Des bouleaux nains à l'écorce nacrée Tremblent, comme un essaim de papillons d'argent. Et les mères font la lessive Sous un auvent, gaîment ; Et le linge placide et blanc Sèche, au soleil, sur l'herbe vive ; Et fillettes et gamins, par tas, Avec un pain trop grand pour leurs deux bras, Reviennent du village et de l'école ; Là-bas s'entend un bruit de carriole ; C'est le docteur qui rentre à l'Angélus sonné. Midi tiédit le sol de ses rais inlassables Et la petite soeur qui tient le dernier-né Sous sa garde, l'assied Pour la première fois, le cul nu dans le sable. Les pêcheurs à cheval Vagues d'argent et beau soir clair, Le flot sur les grèves se vide, Les cinq pêcheurs équestres de Coxyde Pêchent, nonchalamment, sur le bord de la mer. Dans les lueurs et dans les moires Des vagues pâles, passent, Allant, venant, Leurs silhouettes noires ; Les chevaux vieux, les chevaux las, Parfois, lèvent la tête et regardent là-bas L'espace. Les mailles traînent Lentes et pesantes ; dans le remous, Les bêtes vont, les rênes Tombantes sur leur cou Et monotones ; Le corps houleux, au rythme de leur dos, Leur cavalier, les yeux mi-clos, Siffle ou chantonne. Une heure passe, une heure ou deux : On est heureux ou malchanceux, Le poisson vient ou bien se cache ; On travaille par les temps chauds, par les temps froids, Toujours ; et, néanmoins, on retourne chez soi - Oh ! que de fois ! - Les paniers creux, sonnants et lâches, Ainsi peinent les pêcheurs vieux, Contents de rien, heureux de peu, Usant dans le malheur ou dans la chance, Dans la contrainte et dans l'effort, Les sabots creux de l'existence Qui se brisent un jour et réveillent la mort. Pourtant, tels soirs d'été, quand, aux levers de lune, Sur leurs chevaux pesants, ils remontent les dunes, Et apparaissent au loin, sur les crêtes, à contre-ciel, Chargés de filets et de toiles, On croirait voir de grands insectes irréels, Qui reviennent de l'infini, Après besogne faite et butin pris, Dans les étoiles. Amours En ces premiers beaux soirs de Mai, Ceux qui viennent, parmi les dunes claires, S'aimer, Ne songent guère Qu'à leur amour, pareil au lierre Le long des murs et des pignons, là-bas. Ils vont si lentement que leur corps semble las ; Mais les chardons, mais les mousses, mais les oyats, Mais tous les menus grains et de sable et de cendre, Mais la plus humble sente où se suivent leurs pas, À voir leur couple lourd passer Et s'enlacer Ne songent qu'à la terre immortelle de Flandre, Tandis qu'au loin, le haut-clocher, Avec son vieux cadran aux aiguilles hagardes, Par-dessus les maisons et leurs faîtes, regarde. Fille, et toi, gars d'un village près de la mer, Aimez-vous fermement, dans la paix vespérale : L'heure est propice, et seul le vent entend le râle Que l'ivresse d'aimer arrache à votre chair. Vous concentrez en vos deux coeurs la vie Qui s'est, depuis quels jours depuis quels temps, Obstinément, nourrie et assouvie Aux lisières du sol flamand ; La dune rude et sa large lumière, Les champs bordés de buissons roux, Les petits clos et les pauvres chaumières S'aiment en vous ; Ils vous ont faits ce que vous êtes ; Toi, gars rugueux, taciturne et brutal, Toi, fille saine, éclatante et replète, Comme un bouquet du clos natal ; Ils connaissent mieux que vous-mêmes Les mots jaillis de vos sens affolés : C'est eux jadis qui les ont révélés À ceux qui s'aiment, Depuis qu'on Flandre on a parlé. Vous vous aimez comme s'aimaient naguère Ceux d'autrefois qui sont au cimetière. Vous vous aimez, selon votre âge et votre sort, Comme vos aïeux bruns aimaient leurs femmes blondes, Et comme, un jour, s'adoreront encor Ceux qui seront sortis de vos amours fécondes, Quand vous serez les morts. Fille, et toi, gars des blancs villages, Près des dunes, au sable amer, À l'heure où le soleil vespéral mord les plages, Marchez à contre-vent, dans le soir, vers la mer. L'existence vous sera dure et violente, Pour toi, femme, tes fils ; pour toi, l'homme, tes flots. Mais vous avez une âme obstinée et vaillante Qui sait cacher ses pleurs et tuer ses sanglots. Vous peinerez, au long des mois et des années, Dans votre humble logis encombré de filets, Au bruit d'une marmaille ardente et mutinée, Et votre seul désir et votre seul souhait Seront que l'âpre et maigre et vorace détresse Ne morde point votre bonheur jusques au sang ; Ô ce voisin féroce et sournois - l'Océan ! Ô la pêche perdue, et la mort qui se dresse, Et la vague qui s'enfle, et le ciel qui se tord Sous les astres cruels des équinoxes d'or ! Vous subirez, le front buté contre la vie, Ses longs et lourds assauts de rage inassouvie, Vous serez des héros et ne le saurez pas : Mais la Flandre qui veut que demeure tenace Sa race, Surveille et vous admire et vous suit pas à pas ; Et c'est pourquoi votre clocher, là-bas, À cette heure où vous passez Jeunes, ardents et enlacés, Avec son vieux cadran aux aiguilles hagardes, Par-dessus les maisons du village, regarde. Les maisons des dunes Les petites maisons, dans les dunes flamandes, Tournent toutes le dos à la mer grande ; Avec leur toit de chaume et leur auvent de tuiles Et leurs rideaux propres et blancs Et leurs fenêtres aux joints branlants, Elles ont l'air de gens tranquilles. Leurs vieux meubles peints et repeints, En jaune, en bleu, en vert, en rouge, Sont l'armoire d'où sort le pain, Les bancs scellés au mur, La table et le lit dur Et puis l'horloge, où le temps bouge. Ainsi vivent-elles très pauvrement, Toutes coites, comme encavées Dans un grand pli de sol, contre le vent dément ! Mais des enfants nombreux sont leur couvée. L'homme peine sur la mer grande avec ses fils, La soeur aînée a soin de la marmaille Et la femme est nourrice, et le grand-père, assis Près de la porte, travaille Aux filets noirs, jusques au soir, Comme on faisait jadis. Ainsi vivent-elles, les petites maisons, Sous la crainte des horizons, Pauvres chaumes, minces guérites, Pour ceux qu'elles abritent ; Ainsi vivent-elles, humbles et blanches, Avec de maigres fleurs dans leur enclos, Avec leur porc en sa cage de planches, Avec leur âne âpre, têtu, falot, Qui broute au loin, dans la dune vermeille, Et redit non, et non, toujours, En secouant, au long du jour, Les deux oreilles. Femmes des dunes Les femmes blondes de la Flandre Je les regarde en ce moment, Le tablier claquant au vent, Sur leurs dunes couleur de cendre. Mains robustes et poignets lourds, Jambes fermes et fortes croupes, Cheveux pâles, couleur d'étoupe, Ventres féconds sous les labours. Des marins clairs venant du large, Dos équarris, levant des charges Formidables de poissons frais, Bonnets légers, jupons épais, Fronts étrécis, larges visages, Muscles nourris par les grands vents sauvages, Corps violents dont la santé ne bouge, Vous me hantez et m'exaltez Avec vos chairs âpres et rouges, Telle la toile Dont vos hommes font en chantant, Les soirs d'hiver et d'orage battant, Leurs voiles. Midi Et midi luit comme un glaive ; La mer lasse ne peigne plus Ses flots bouffants et chevelus Au long des grèves. Le silence est total et la torpeur Est si vide qu'elle fait peur. En vain s'étend le ciel sur le temps et l'espace, Aucun nuage, aucun oiseau ne passe. Le soleil chauffe à blanc, Et seul un peu de sable lent Sans qu'aucun vent le ride, Se détache, très doucement, Du flanc de la dune torride. Les gars de la mer Ceux qui sont beaux parmi les gars de Flandre Ont le visage rude et les cheveux ardents, La bouche forte et l'étau blanc des dents Construit pour mordre et pour largement prendre. Au mouvement de leurs longs pas, Le roulis de la mer se marque ; Ils sont balourds comme leurs barques Et tenaces comme leurs mâts. Leurs fronts ? L'idée avec lenteur y bouge Ils se taisent des heures et des jours Ils sont calmes et lents dans leurs amours, Autant qu'ils sont brutaux dans leurs ruts rouges, À la fois mornes et puissants. Se méfient-ils ? Sont-ils timides ? Mais qu'en leur âme ils se décident, Leur dévouement va jusqu'au sang. Race taciturne, race profonde, Race des Nords rugueux, race d'hiver, Avec des colères comme la mer Et des entêtements de roc, sous l'onde. Leurs bras n'ont peur de se charger Des vieux devoirs qu'on leur enseigne ; Ils croient à mesure qu'ils craignent Et que leur vie est le danger. Pourtant, les jours de Kermesse gourmande, Ils déchaînent si largement l'instinct Que leurs désirs rageurs semblent des chiens Qui déchirent ensemble un bloc de viande. Les fenêtres et les bateaux Le port de Blankenberghe et le bassin d'Ostende, Le soir, servent de nids de pierre aux bateaux ; Ils y replient leur aile, ainsi que des oiseaux, Se blottissent l'un près de l'autre et puis attendent. Et la nuit amicale, avec sa lune d'or Descend ; les cordages entrecroisés et sombres Tressent au-dessus d'eux un mouvant filet d'ombres, Qui semble emprisonner leur vol et leur essor. Les fenêtres des quais doucement les regardent ; Elles disent : Voici l'asile et le nid clair. À quoi bon s'en aller, sous la nue et l'éclair, Lutter avec les vents et les vagues hagardes ? Les flots âpres et tous roulent là-bas au loin, Voyez : voici le câble et l'ancre ; ils vous protègent ; Et la petite Vierge dans sa robe de neige, Jette les yeux sur vous, de sa niche du coin. Goûtez le reposant et lumineux silence ; Au-dessus de vos mâts, tous les astres du ciel Vous présagent le calme et doux bonheur réel, Sans surprises, sans angoisses, sans violences. On étendra vos grand'voiles en pavillons, Sur la joie et l'orgueil des francs buveurs de bière Et vous les entendrez entrechoquer leurs verres Quand la kermesse ameute et bat les carillons. Vos rames deviendront les hampes solennelles Où la fête pendra ses éclatants drapeaux ; Elles verront passer des gens monumentaux Avec de l'or sur leurs poitrines fraternelles. Et vous, vous dormirez sans crainte au long des quais, Longtemps, toujours, dans le berceau des eaux serviles Avec, autour de vous, les lumières des villes Et le cadran des tours sur vos sommeils braqué. Mais aucun des bateaux n'écouta les fenêtres. Et dès que l'aube eut coloré le jour léger, On les vit tous se réveiller pour le danger Et les voiles au vent, sur la mer apparaître. L'été dans les dunes C'est à mi-côte ; La fleur de Pentecôte, Après la fleur de Pâque y pousse Parmi les mousses. C'est à mi-côte, au flanc des dunes ; La hune Des bateaux blancs s'érige au loin, là-bas ; Le ciel est bleu et l'horizon lilas, Le village repose ; et, sur les ailes Du vieux moulin paralysé, On écoute jaser, À menu bec, les hirondelles. Dans les sables, où se creusent mes pas, Tout près de moi, je vois les sectes Tâtillonnes de mille insectes Aller, venir, tourner, Miner le sol et s'acharner. On s'aide ou l'on se bat : Un intervalle Entre deux plants de jacobées, Est un pays où l'on s'installe : Des pucerons, des scarabées S'y disputent et s'y piétinent ; Mince est la touffe d'églantines, Où brille, au bord d'une venelle, Le dos jaspé des coccinelles. Oh ! ce silence entier des dunes, à midi ! Au bord de leurs terriers, les petits lapins prestes, Sur les mousses du sol chauffé font leurs siestes, Le flot s'étire au loin, le vent semble engourdi Mille dents de soleil mordent le sol sans ride, Rien n'apparaît ; seul un nuage épais et blanc Se tasse en boule à l'horizon brûlant, Entre deux monts d'oyats et de sable torride. Soudain, farouche et haletant Un battement d'ailes s'entend Là-haut, Ce sont les clairs et mantelés vanneaux Qui s'exaltent, avec des cris, Au-dessus de leurs nids Dissimulés à peine, À fleur du sol, parmi la mousse et les troènes. Et voici d'autres cris et voici d'autres ailes Qui s'élèvent et retombent continuelles, Avec leur ombre ouverte ou refermée, Sur la grève aplanie et les vagues calmées. Et les courlis cendrés et les noirs cormorans, Et la mer d'or qui les reflète ; Et puis, au loin, le vol en fête Des pailles-en-queue et des mouettes Qui s'effeuille, ainsi qu'un bouquet blanc, Dans l'air étincelant. Et les vagues qui continuent autour du monde, Immensément et sans repos, Sous la clarté miroitante et profonde, Le rythme ailé de ces oiseaux. Ceux des fermes Rien ne trouble l'agencement Fixe et durci de leurs idées ; Leur vie est largement scandée Au pas du sort : Mariage, naissance, mort. Leur force à eux, c'est l'habitude, Debout, au long des temps, au long des jours, Et faite, avec le bon sens rude Et lourd Des séculaires multitudes. Dans une panne au fond des dunes Que le lissier compact tient à l'abri du vent, S'étend Leur terre ocreuse et brune : Un seigle nul, quelques maigres herbages, Une rose parfois, des fruits qui n'ont point d'âge Peuplent ce champ, comme à regret ; Mais si pauvre que soit leur clos ou leur guéret, Ils labourent et travaillent quand même ; Et les enfants qu'autour de leur amour ils sèment Travailleront comme eux, dès qu'ils en auront l'âge, À augmenter, chaque an, Péniblement, Le mince et vain et torpide héritage. Pourtant, voyant la mer, toujours là, devant eux. La mer où bondissaient les barques des aïeux Dans la tempête et la houle rebelles, Parfois l'un d'eux, l'aîné des gars, Sans dire un mot, marche vers elle Et part. O, sa fuite très loin vers les hasards ! Chacun en parle et les parents se taisent L'un dit : « Il est parti du côté de la mort ». D'autres le voient, sous de grands cieux de braise Mener sa vie au coeur des Amériques d'or, Où l'orge et le froment croissent plus dru que l'herbe, Où ne montent du sol que des moissons superbes, Où l'on fauche le blé, par larges pans vermeils Comme si l'on abattait des carrés de soleil. Tous le blâment et tous en rêvent Le soir, à la morte eau, le long des grèves. Dites, reviendra-t-il, celui qui s'en alla Louer ses bras, Au loin, on ne sait où, sous une étoile élue ? Un jour, on a reçu des lettres de là-bas. On les commente et chaque phase est lue Et puis relue. À la lampe, quand pétillent les feux. Et l'exemple séduit et tous sentent en eux Bondir soudain l'esprit des plus lointains aïeux. Et voici que déjà le frère en écoutant le frère, De l'autre bout des mers et de la terre, Crier vers lui, À quitté tout à coup, sans rien dire, la nuit, Pour s'en aller aussi chercher fortune, Le pauvre champ volé, an par an, jour par jour, - Hélas, avec quelle force et quel amour - Au sable avare et violent des dunes. Les bouges C'est un hameau sale et baroque Tout est branlant : muraille et seuil. Chaque carreau y semble un oeil Malade ou mort sous une loque. Dix ménages, un citerneau ; Un chien barbet, deux dindes bleues, Et trois gorets tordant leurs queues Minuscules, en bigorneau. Larmes et cris : c'est la marmaille Qui s'y dispute, obstinément ; Un vieux marin, pâle et dément Y fait des gestes de bataille. Des fillettes hâves s'en vont En maraude, par la contrée, Et rapportent, à la vesprée, Leurs vols cachés sous leur jupon. Pleurs, misères, jurons, bamboches ! Les mégères y font la loi Et l'ivrogne rentre chez soi Sous l'averse de leurs taloches. La vie y lutte avec la mort Sans qu'on sache ce qu'on en pense ; Une commune malfaisance Unit les coeurs contre le sort. Les nuits de kermesse dansante, Fille et gars, vautrés, par tas, Mêlent leurs chairs, en des combats De joie épaisse et hennissante. Et quand un mort barre un sentier, Avec, au flanc, le couteau rouge, C'est parmi eux, au fond d'un bouge, Qu'on vient chercher le meurtrier. Ainsi, dans sa crasse sanglante, Gît le hameau, sous le ciel bleu, Laissant puer, au nez de Dieu, Sa vie infecte et violente. Bruges au loin Bruges et ses clochers de pierre Et Saint-Sauveur et Notre-Dame Montent, tels des géants, dans l'air. Mais le plus haut, mais le plus clair, Celui dont le cadran de flamme, Comme un soleil luit sur les toits C'est le beffroi ; Il regarde jusqu'à la mer. Jour de juin - ciel tranquille. Toute la ville N'est que clartés et que rayons : Les lucarnes de ses pignons Comme des morceaux d'or scintillent De Heyst et de Wendune, On l'aperçoit, du haut des dunes, Régner sur l'horizon flamand : Ses tours, l'autre après l'une, Comme des blocs de diamant, Sortent de l'ardente poussière Que lui fait la trop forte et torride lumière. Elle apparaît ainsi, comme enflammée Dans l'atmosphère ardente, Ses toits pliés semblent des tentes D'une poudreuse et fulgurante armée ; Quand ses cloches et ses bourdons fidèles Sonnent et sonnent, Toute la campagne est vibrante d'elle ; Et les chemins et les sentiers des horizons, Au bruit tonnant des sons profonds, Et les routes des hameaux Et des plages et des villages, Et les eaux même des canaux Semblent marcher d'accord, À travers le pays qu'elle s'adjuge, Vers cette gloire en cendre et or : Bruges ! La bénédiction de la mer Les guirlandes du vent joli Tournent, gaîment, autour des mâts ; Au long du quai dorment, par tas, Les avirons clairs et polis. Et les cloches sonnent aux tours d'Ostende. Aux carrefours, aux fenêtres, sur les trottoirs. Ceux des dunes, des champs, des bourgs, des landes, Tous sont accourus voir Saintes et saints de la légende Passer, et le Bon Dieu et la Vierge sa Mère Gagner la digue et puis de là, bénir la mer. Ce sont d'abord les enfants de l'école Passant sous un envol de banderoles ; Et puis les chefs et les régents De l'hôpital et de l'hospice, Et les nonnes et les novices ; Et puis Saint-Pierre et puis Saint-Jean. Sur double rang, suivent les confréries, De Saint Joseph et de Marie, Et les tireurs à l'arc hissant l'oiseau Sur un roseau ; Et les bergers et les bergères Agitant, doucement, des houlettes Et s'avançant, comme un jardinier mouvant ; Et les pêcheurs tenant des barques minuscules, Entre leurs bras musclés comme les bras d'Hercule ; Et des hommes rugueux aux visages de bois ; Et des bambins coiffés d'un clair chapeau chinois ; Et puis les bedeaux lourds et leurs aides robustes, Qui, maintenant la hampe à la hauteur des bustes, Poussent, d'un large effort, tous ensemble, en avant, La fougue des drapeaux gonflés d'ombre et de vent. Au loin, tandis que le pas grave et raide De ses servantes la précède, S'avance alors, Sous un dais lourd, comme un trésor, Notre-Dame des Sept-Douleurs : Un voile noir lui descend de la tête, Sa longue robe est violette, Et les couteaux d'argent qui perforent son coeur Apparaissent, parmi ses vêtements funèbres, Comme un soleil martyrisé dans les ténèbres. Et défilent après elle, l'essaim Des carmes blancs et des roux capucins, Et les chantres clamant les hauts versets bibliques, Les yeux saillants, la bouche oblique. Puis tout se tait - et plus rien ne s'entend Sinon le tintement Furtif et net D'une sonnette : Un flot d'enfants de choeur passe vêtu de rouge : L'encens torride et bleu Fume vers le Bon Dieu. Et le voici le solennel doyen, Sous les franges du baldaquin, Erigeant droit, d'entre ses mains, L'ostensoir d'or qui bouge. Et la foule qui s'est jetée à deux genoux Se courbe et se relève, avec de grands remous, Et suit dévotement, jusqu'à la grève, Par les places et les marchés, Le long cortège empanaché De sa croyance et de son rêve. L'autel est là ; la mer en face. Entre eux, rien que le ciel et que l'espace. Et le prêtre s'avance et monte et s'éblouit, Et propage soudain, avec ses mains tremblantes, Devant la foule ardente et violente, Son geste en croix sur l'infini. Un dimanche La vie en mer, par le dimanche, est dénouée ; Sur les grèves, on voit se prolonger, Avec leur lourde quille et leurs haubans légers, La ligne à l'infini des barques échouées. Ricochent, Dès le matin, de loin en loin, les sons des cloches. Et les hommes en sarraux bleus Et les femmes en bonnets lisses, Silencieux, Vont aux offices. Lorsque de l'horizon tout à coup sombre, Des nuages sans nombre Montent, se massent Et passent, En galop d'ombres, Sur les églises. Et le sonneur et le bedeau Et ceux que la prière immobilise, À deux genoux sur les carreaux, Les regardent venir, brusques et amples, Et largement couvrir le temple, Et comme entrer par les fenêtres, Jusqu'à l'autel et jusqu'au prêtre. Oh ! les rages du vent, son vol, ses cris, ses bonds, Et ses sifflets aigus à travers les cloisons ; Entre leurs mailles Les ors éteints des vieux vitraux Tressaillent Et les bateaux en ex-voto Qu'on suspendit, avec un fil, Sous les voûtes étroites, Tournent, légers et puérils, De gauche à droite. Toute la menace des flots géants Est rappelée ainsi aux pauvres gens : Le vent ! Le vent ! Le champ des eaux qu'il creuse, Le craquement des mâts Et le péril soudain des flottilles, là-bas, Entre deux vagues monstrueuses. Heureusement, la vie en mer est dénouée : Les mains du Christ restent dûment clouées À sa croix d'or près des autels ; « Sur ces mains-là, les vents mortels N'ont point de prise », Disent les vieux pêcheurs et les aïeules grises ; Les cierges brûlent blancs et clairs, L'évangile chanté, le prêtre monte en chaire, Les tempêtes, là-haut précipitent leur marche, Mais le curé, Bonhomme et doux se compare à Noé Et son église, à l'Arche. La côte Flamande Pour les marins d'Anvers, la mer - Champ immense de lucre et de folie - Sous des cieux de splendeur étale et multiplie Les ors du monde, au long de ses chemins amers. Mais pour ceux-ci, ceux de Flandre, la mer N'est que leur blond pays qui se prolonge Sous un manteau tumultueux de flots hagards, Avec les duvets gris et les éponges De ses brouillards. C'est la plaine des mâts, des voiles et des hunes, Et des filets qui s'acharnent à la moisson Souterraine des beaux poissons Couleur de lune. À droite, à gauche, à l'infini, Au long de la côte râpée et nue Dorment en leur repos que les courants remuent, Les sables blancs, jaunes ou gris ; Le pêcheur les connaît, son oeil sagace Voit, dirait-on, à travers l'eau ; Il arrête toujours l'élan de son bateau, Juste à la place Où le butin s'amasse. Matins blafards, midis ardents, soirs purpurins, L'hiver, l'été, selon l'heure opportune, Il va du banc des Chiens marins Aux bancs d'Ostende et de Wendune. Les gazons verts, les fucus bleus S'y développent, en longs jardins visqueux, Qui s'affaissent ou se soulèvent, Au va-et-vient des poissons clairs Et coruscants, comme des glaives. Brusques clartés, intermittents éclairs. Parfois y apparaît, ainsi que la folie, L'oeil fixe et phosphoreux des cabillauds rôdeurs, Tandis qu'au fond calmé des profondeurs, Raie et turbot, limande et plie, Sur un sol plane et finement sablé, Se reposent, se combattent, se multiplient. Les vieux patrons et les marins hâlés Savent, d'après le vent et l'heure Quelle pêche sera meilleure Et quel filet, solide et long, Avec ses rêts pesants de plomb, Il faut descendre au flanc des barques lentes ; Patiemment, ils vont, traçant des sentes Sur l'arène des flots pâles, là-bas, Jusqu'à l'instant où tous les bras sont las, Et que la cale Déborde enfin, sous un amas, de poissons gras. Ils reviennent sans faire escale. Au loin, le soir tombant, On voit surgir leur flottille dorée, Avec les fleurs d'écume de la marée, Autour d'elle, superbement. Et l'on descend la voile, - et la barque, inlassable, Jusqu'à demain, s'échoue et s'endort sur le sable. Et les vieilles, et les mères, et les gamins heureux, Heureux, impatients, avides, Attendent là, avec des paniers vides, Les poissons d'or, de givre ou de carmin. On travaille dans l'eau, culotte retroussée, On boit, dûment, un coup d'alcool, Les ancres sûres mordent le sol, Une glissoire d'or sur la mer embrasée Court. Et chacun regagne, à larges pas, Avec sa charge au dos, lourdement balancée, Par les dunes et leurs sillages, Le blanc village Dont les chaumes fument, là-bas. Un bateau de Flandre Dans les dunes, là-bas, Pourrit le vieux bateau Qui s'en allait sur l'eau Avec sa voile et son grand mât Dressé, Qui s'en allait sur l'eau De la mer grande et de l'Escaut, Aux jours de brume épaisse ou de vent convulsé Et qui, dans les dunes, là-bas, Gît, maintenant, morne, piteux et las, Et trépassé. Ô vous, les flots massifs des funèbres automnes, Vous, les blocs d'ombre et d'écume en voyage, Du fond des mers vers les rivages, Dites, de quels coups lourds et monotones, De quels tonnants coups de marteau L'avez-vous assailli, le clair et triomphant bateau Qui s'en allait sur l'eau ? Et vous, l'Est, l'Ouest, le Sud, le Nord - toutes les rages Des cyclones tournants et des volants orages, Et vous, la pluie et le brouillard que le vent chasse. De l'un à l'autre bout des mers et de l'espace, Dites, dans quel tumultueux et vague étau L'avez-vous donc tordu, le rouge et frémissant bateau ; Qui s'en allait sur l'eau ? Son mousse et ses marins l'aimaient d'amour tenace ; Il était la maison ailée où leur audace Luttait, parmi les vents rageurs et les courants. Saints Pierre et Paul, ses deux patrons, étaient garants De sa fortune heureuse à travers l'aventure, Toute voile vibrait autour de sa mâture. Aux équinoxes d'or, quand son filet plongeait Vers les turbots nacrés ou les saignants rougets, Il labourait la mer violente ou tranquille, Avec sa proue ardente et sa pesante quille, Dans la candeur de l'aube et l'orgueil du couchant. À sa proue en partance, on entendait un chant, Il était un morceau de la Flandre sacrée Qui dérivait, dans le tangage et le roulis, Mais, qui se ressoudait, sous la main des marées, Après la journée faite et le butin conquis, Toujours, au long des flancs de sa dune dorée. Pourtant, un soir d'hiver Que la tempête, au loin, là-bas, Avait sonné jusqu'au bout de la mer, Son glas, Lui seul, parmi tous ceux qui s'en étaient allés, Voiles au vent, vers leur destin bariolé, Ne rentra pas. Son mousse et ses marins étaient depuis longtemps Des morts, Que par la vaste mer et par les flots battants, Sa carène vidée et corrodée Errait encore. Et le voici, hors de la vie et hors de l'eau, Loque de bois, morne lambeau, Pauvre débris pourri, rongé, menu, Mais revenu, Après combien de jours d'errance et d'affre blême, Vers sa dune, quand même. Les plages Plages vides, avec toujours les mêmes flots Poussant les mêmes cris et les mêmes sanglots De l'un à l'autre bout des rivages de Flandre ; Dunes d'oyats aigus, monts de sable et de cendre Pays hostile et dur, et féroce souvent, Pays de lutte et de fer, pays de vent, Pays d'épreuve et d'angoisse, pays de rage, Quand s'acharnent sur vous les tournoyants orages Et leurs vagues d'hiver dressant toujours plus haut Sous les brouillards, leurs funèbres monuments d'eau, Soyez remerciés d'être tels que vous êtes, Tels que la mort, tels que la vie et ses tempêtes ! C'est grâce à vous qu'ils sont fermes et durs, les gars, Qu'ils sont têtus dans le travail et dans la peine, Qu'ils font, sans le savoir, belle, la race humaine Qui marche à larges pas, vers le péril hagard Avec le seul désir de vaincre un destin morne. C'est vous qui faites l'homme ardent, calme, hautain Entre le danger d'hier et celui de demain, Quand le sombre équinoxe et ses ouragans cornent. C'est grâce à vous que les filles aiment dûment, Malgré la crainte au coeur d'être trop tôt des veuves, Ceux qui s'en vont, sans se plaindre, dans l'âpre épreuve Gagner le pain des jours, avec acharnement ; Et que toutes, à l'heure où les rudes tendresses Mêlent les chairs au fond des chaumières, là-bas, Servent le franc repas d'amour aux hommes las De la brume sournoise et des houles traîtresses. Pays des vents de l'Ouest et des bises du Nord, Souffles chargés de sel et pénétrés d'iode, Vous imprégnez les corps rugueux de santé chaude Et vous armez de père en fils les peuples forts, Pour qu'ils marquent de leur vouloir autoritaire, Le coin triste, mais doux que leur offrit la terre. Et qu'importe, qu'au long des flots, la ville, un jour, Ait bâti ses maisons, ses dômes et ses tours Et ses palais pareils à des rêves de pierre. Filles et gars de Flandre, oh ! seuls, vous resterez D'accord avec l'embrun et les grands vents Et la rauque marée et ses vagues guerrières ; Vous êtes ceux du sol qu'on ne refoule pas. La mer a mis en vous sa force et sa folie, Vos yeux sont beaux de sa clarté froide et pâlie Et son rythme puissant et lourd pèse en vos pas. Même certains de vous, les plus hardiment braves Charrient encor le sang des aïeux scandinaves Dans leurs gestes épars au loin, sur l'Océan. Ils conservent en eux l'ardeur de ces géants Qui partaient vers la mort sur leurs vaisseaux en flammes Sans focs, sans matelots, sans boussole, sans rames, Et se couchaient, à l'heure où le soir est vermeil, Ivres, dans un tombeau de flots et de soleil. Les héros Les ancêtres Mentons carrés et gros, cheveux pesants et roux Ils se dressent, là-bas, à l'horizon des âges, Dans un emmêlement de grands gestes sauvages, Parmi les îlots gris d'un sol poreux et mou. De l'eau au loin, partout. À peine un coin de terre, À peine un buisson mort, sur un tertre fangeux ; Et la pluie et le vent et le brouillard rugueux ; Et, vers le soir, le râle et l'aboi du tonnerre. Thor est maître du ciel. À coups jaunes d'éclairs, Il ébranle le coeur retentissant du monde ; Et, seuls, les becs claquants des échassiers répondent Au brusque assaut de ses fureurs à travers l'air. Eux, les hommes, puisant la force en leur cervelle, Peinent unis, vaillants, âpres et résignés, Forgeant des mots voisins du cri pour désigner, Dans un effort commun, leurs besognes nouvelles. Ils font ce que jamais nul être humain ne fit Depuis que le soleil brûle dans les cieux vastes : Les bords de l'Univers que l'Océan dévaste, Ils les volent à l'eau pour en faire un pays. De l'aube au soir, avant que les lourdes marées, Vague après vague, aient remonté l'amas des flots, Chacun, marquant sa place et choisissant son lot, Rêve d'assujettir la mer démesurée. Rusés et patients, comme les éléments, Recommençant l'effort, qui tous les jours échoue, Pour conquérir, grâce aux reflux, un peu de boue, Ils semblent s'acharner à un travail dément. Mais telle est leur ardeur raisonnée et prodigue Qu'avec des joncs couchés, qu'avec des troncs debout, Dans les vases, la pourriture et les cailloux, Ils parviennent quand même à maintenir leurs digues Leur souci du futur crie en leurs coeurs battants, Plus haut, que tous les flots hurlant sous les tonnerres. Les fils hériteront du front têtu des pères Dans cet oeuvre qui va de cent ans en cent ans. Et tels, sous les cieux lourds et les brouillards de cendre Avec leurs yeux, leurs dents, leurs reins, leurs pieds, leurs bras, Violemment, inventent-ils ce sol ingrat D'où surgira, un jour, aux temps d'orgueil, la Flandre. Saint Amand Et seul, n'ayant foi qu'en lui-même, Puisque son Dieu songeait en lui, Il s'en était venu, par le chemin fortuit, Vers les pays rugueux et les océans blêmes. Transversale forêt dont le soleil levant Avait peine à trouer la frondaison profonde, Nuages d'ombre et d'or armés de vent Qui accouriez du bout du monde. Cris de bêtes et tumultes de voix Et batailles, au fond des bois, Et vous, bandits, qui restiez aux écoutes Aux coins masqués et ténébreux des routes, Vous n'interrompiez pas L'élan calme et chrétien de son grand pas. À mesure que se dressait l'obstacle Devant ses yeux fervents et clairs, Le saint voyait les rais de ses futurs miracles Luire au travers. Avec des mots de paix et de prière Il bénissait l'horreur des lieux qu'il traversait, Et la tempête énorme et les haines guerrières Et l'unanime aboi des rages carnassières Cessaient. Là-bas, sous les hauts cieux de sa terre lointaine, Dans le roux Languedoc ou la pourpre Aquitaine, Le merveilleux soleil, comme une grappe d'or, Semblait mûrir sa vie aux treilles de l'espace. Les pays fiers et doux y nourrissaient les races. Les îles de la mer y rappelaient encor Les anciens paradis d'où s'envolaient les anges. Tel matin de moisson ou tel soir de vendange, La lumière y versait un tel enivrement Au crépuscule et à l'aurore, Qu'on la buvait, superbement, Par tous les pores, Comme le sang même du firmament. En Flandre, oh ! que la vie était voilée et sombre, Et faite avec du froid et faite avec de l'ombre : Sur des morceaux de sol, que divisaient les eaux, Quelques maisons de bois, quelques murs de roseaux, Peuplaient, sous le ciel bas, l'ample étendue humide. Semeurs prudents, colons timides Mais tenaces jusqu'à l'entêtement, Jetaient, dans les sillons, le chanvre, ou le froment Et recueillaient et travaillaient la laine Des troupeaux blancs Parqués sous un chaume branlant, Ici, là-bas, plus loin, jusques au bout des plaines. L'homme y servait, depuis mille ans, les Dieux De la foudre sinistre et des cieux orageux. Armé de confiance et de sainte folie, Partout, au bord de la fontaine, au coin du pré, Même devant l'emblème effarant et sacré De Thor, dont il niait la puissance avilie, Le saint priait, songeait et discourait. Il s'affirmait mystérieux et téméraire. Il unissait en lui tant de forces contraires Et son silence était si merveilleux d'ardeur, Que ceux dont il domptait et enlevait la peur Soudain abandonnaient leurs autels et leurs prêtres Rien qu'à le voir Le soir, Comme un prodige blanc, sur leur lande apparaître. Un jour, là-bas, où la Lys et l'Escaut Joignent les gestes clairs et souples de leurs eaux, Il établit la paix d'un double monastère. Les murs, au bord des flots, penchant leur face austère S'y reflétaient en y mirant la croix. Deux simples tours montaient parmi les bois, Et les feuilles des arbres proches Mêlaient leur bruissement confus Aux tintements de l'Angelus, Quand l'aube, aux doigts d'argent, frôlait là-haut les cloches. Tous ceux dont l'âme était, avec le Christ, d'accord Avaient aidé le Saint à bâtir sa pensée En ce coin d'eau nombreuse et de terre boisée D'où Gand ferait un jour jaillir son beffroi d'or. Pêcheurs, fermiers, colons s'étaient mis à l'ouvrage, Quittant les uns leur barque et les autres leur clos, Et des femmes avaient monté, la pierre au dos, Des échelles menant vers les plus hauts étages, Si bien, qu'à voir le cloître immense et crénelé, Chacun y désignait en passant par les routes, Soit au creux du portail, soit à la clef des voûtes, La brique ou le moellon qu'il y avait scellé. Et maintenant les grands moines vêtus de laine Pouvaient passer les mers et traverser les plaines Qui d'Irlande, de France ou des pays saxons, La Flandre leur offrait à tous une maison, Ruche pour les esprits, grange pour les javelles Et cellier pour les fruits des croyances nouvelles ; Colombier clair, d'où l'extase s'élancerait Vers l'infini, à coups d'aile vibrante et forte, Tandis que le travail des bras dessécherait Le sol pourri de boue et de racines mortes. Et l'apôtre aquitain que Clotaire, le roi, Fit évêque pour qu'il fût grand, même sur terre, Voyait ainsi son rêve à l'entour de la croix Fleurir, comme un rinceau de roses tributaires, Et parfumer l'espace et parer l'avenir. La mort, dès lors, sans le troubler pouvait venir Poser sur son vieux front ses mains de gel et d'ombre Et sur le bloc de son tombeau marquer le nombre Et la trace des pas silencieux du temps, Son coeur se confiait à l'avenir flottant, Et quand le ciel montrait, au déclin des journées, Ses étoiles, jusqu'au zénith échelonnées, Le saint prétendait voir en leurs groupes de feu Comment, selon sa volonté parfaite, Dieu Disposerait, plus tard, aux jardins de la terre, La floraison en bouquets d'or des monastères. Baudouin bras de fer La mer s'est retirée enfin, comme à regret. Un pays rude émerge avec ses terres basses Et s'enfle et vit - tandis qu'aux horizons se tasse La multitudinaire et compacte forêt. Avec ses murs couleur de cendre, Avec ses murs et leurs arceaux S'implante au bord des eaux, Dans les roseaux, Le premier burg construit en Flandre. Un comte, homme d'astuce, y règne avec effroi. En France, il a volé une fille de roi, Pour que son corps lui fût otage autant que fête. Il est le droit sanglant qui prend Dieu pour appui ; Il fait sien tout vaisseau que poussent jusqu'à lui Les bras démesurés des soudaines tempêtes. Son donjon lourd, vers la mer vaste orienté, Dresse debout son âpreté, Sous le soleil ou dans la brume ; De loin il apparaît comme une énorme enclume Où se forge la volonté Du maître ardent et entêté Qui tient, en ses mains pleines, Les droits faits de rigueurs, les devoirs faits de haines. Baudouin règne et mord férocement. Mais s'il pressure et s'il obère, Sitôt que souffle, en son pays, la guerre, Il est celui, qui tout à coup défend, Avec la fièvre au coeur, avec la rage aux dents, Tout au long de ses terres, Les gens. Plus drus que les flocons de neige De leur lointaine et rude et givreuse Norvège, Armés de fer et casqués d'or, Les Normands roux, aux muscles forts, Sont descendus, sur les côtes, en Flandre. La vie entre leurs mains devient ruine et cendre ; Ils incendient les bourgs, les clos et les moissons ; La flamme est leur drapeau flottant aux horizons. Rien ne leur est défense, arrêt, barrière, obstacle ; S'ils le pouvaient, ils tueraient Dieu : Un jour, l'un d'eux planta son rouge épieu Dans le coeur d'or d'un tabernacle. Etalons fous des prés blancs et verts de la mer, Leurs bondissants vaisseaux courent sur les flots clairs ; De l'un à l'autre bout des tragiques espaces, Le vent et l'ouragan leur insufflent l'audace ; Ils chantent sous la foudre et ne redoutent rien. Le monde franc, depuis Clovis étant chrétien, Eux seuls dressent encor, dans la brume atlantique, Le fulgurant Wahaal des grands dieux magnétiques, Maîtres du pôle ardent et du subtil éclair. Ils ont le culte ancien implanté dans leur chair, Et quand, à coups d'épée, ils saccagent les vignes D'un combat rouge, ils croient qu'Odin même désigne Quelles grappes de vie il faut tordre et broyer. Leur haine et leur fureur, on les voit flamboyer Partout. Ils vont et vont ; tuent et disparaissent ; Ils mènent l'aventure et la fortune en laisse ; Ils s'attaquent aux rois autant qu'à leurs vassaux. La cité prise et morte, ils regagnent les eaux, Entassant pêle-mêle, au hasard, sur les rives, De lourds coffrets d'argent et des femmes captives. Printemps, été, automne, hiver, Le comte au bras de fer Les harcelait, avec astuce et rage, Connaissant tous les bords de son pays mauvais, Il les poussait et les captait en des marais. Ruse, tu étais soeur de son courage. Il t'employait pour les abattre et pour régner. Autant que le comte au long col, Régnier, Il attisait en lui le feu des convoitises. Il se fût allié, fût-ce aux Normands, Si son père, le roi, si sa mère, l'Église, Avaient contrarié son appétit flamand Qui s'exaltait à prendre, Chaque an, un coin nouveau pour sa terre : la Flandre. Et qu'importe qu'il fût larron, tueur, bandit, Si le premier, avec ses deux mains acharnées, Il a serré le noeud des destinées, Autour du coeur de son pays. Il fut sa pensée âpre, en ces heures d'épreuve, Où le monde sentit l'Europe ardente et neuve Remplacer Rome usée et soudain tressaillir, Tête au soleil, vers l'avenir. La Flandre, il la voulait belle comme un royaume. Il en aimait la mer, les bois, les clos, les chaumes, Les nuages, le ciel, la brume et les grands vents ; Et son donjon armé qui lui semblait vivant Surgissait à ses yeux vers la lutte éternelle, Tant pour sa gloire à lui que pour sa garde à elle. Entrée de Philippe le Bel à Bruges Cavalcadantes, Au rythme clair d'un carillon de pas, Dans le tumulte et le fracas Des violents buccins et des trompes ardentes, Les pans d'orfroi de leurs manteaux Couvrant le trot massif de leurs chevaux, Celles qui sont reine et duchesse, en France, Le buste droit, le front debout, Vers le beffroi qui boude et la foule qui bout S'avancent. Entre aujourd'hui dans Bruges - Lances au clair, pennons au vent - Le roi Philippe, arbitre et juge Des querelles entre Flamands. Gardant par devers lui son oriflamme, Il veut qu'un cortège de femmes Belles d'orgueil Passe avant lui-même le seuil De la cité, de fleurs et d'ors bariolée. La fête, ainsi qu'un long jardin, est étalée : Des draps épais et des velours Tombent des toits, à grands pas lourds, Des feux brûlent : brasiers et torches ; De l'encens fume, au coin des porches ; Sur des velums rouges et clairs. Des pivoines, comme des chairs, Étincellent opulemment brodées. Les carrefours sont pleins et les places bondées. Le peuple accourt comme la mer. À Gand, c'étaient des cris, Ici, C'est le silence ; Bruges contient son âme et tait sa violence. Le roi Comprend et se défend contre l'effroi. En souriant il dit : « Ma foi, le beau cortège ! Manteaux d'argent, hennins de neige, Et puis, là-bas, le vieux clocher béant Auprès duquel, au long des étroites ruelles, Porches, pignons, auvents Ont l'air d'un tas d'écuelles, Autour d'un broc géant. » Et puis, il songe « Il faut user de force souple ; Partout les intérêts, ainsi que des chevaux Rouges et violents, dans le printemps, s'accouplent, Pour aussitôt ruer et se mordre à nouveau. Chaque pouvoir n'est qu'un parti qui fait la guerre Moi seul ferai de l'ordre, avec ce désarroi. » Et regardant chacun, avec crainte, se taire, Devant les magistrats, hautains, rogues et froids, Il suppute quelle aide il en pourrait attendre Dans sa lutte de roi contre les gens de Flandre. Après avoir songé ainsi, comme il s'en vint Joindre ses courtisans et ses hommes de guerre Et la reine qui l'attendait, les échevins, Très empressés et très courbés, le saluèrent. Leurs blancs chevaux caracolaient autour du sien, Ils lui offraient de lourds joyaux de style ancien, Et des tissus de pourpre, où de belles colères De chiens et d'ours étaient peintes, parmi les fleurs ; Des pucelles tenaient en mains des branches vertes ; Des roses s'échappaient de corbeilles ouvertes ; Le roi remerciait gaîment, et les lueurs Du frais soleil de Mai jouaient dans sa couronne. « Je suis, - dit-il - quelqu'un qui juge et qui pardonne, Il faut avoir créance en le pouvoir des rois. » Puis il cavalcada vers le beffroi Qui se haussait jusqu'aux nuées, Plein de cloches qui menaçaient. Au pied du monument rugueux se convulsait Un large et lourd reflux de foules remuées. Les auberges, fourneaux ouverts, dardaient leurs feux Et de brusques odeurs puissantes et bourrues Serraient violemment la gorge, au coin des rues. Le ciel était là-haut triomphalement bleu. Tous les seigneurs s'étaient massés sur la grand'place : Ils admiraient les deux estrades d'or Qui s'y carraient dans un décor De guirlandes et de rosaces : Sous les porches profondément voûtés Les plus belles femmes de la cité Apparaissaient en souveraines ; Et reine et roi disaient ne pas comprendre Qu'il se montrât autant de reines Que de dames en Flandre. Bientôt, le moment vint Des agapes et des festins : En des verres profonds s'irradiaient les vins, Des échansons passaient, jeunes, rieurs, alertes, En pourpoint jaune, en toquets bleus, en manches vertes ; Des cuisiniers tendaient du bout de leurs bras forts Les rouges venaisons saignant sur des plats d'or ; Les convives liaient d'amicales paroles ; La méfiance quittait les yeux ; les banderoles, Laissaient, avec leurs devises, jouer le vent ; Le roi conversait peu, mais souriait souvent ; Les échevins croyaient qu'ils n'avaient plus qu'à prendre Pour l'étouffer, sous leur genou, la Flandre. Quand tout à coup, vers le déclin du jour, L'ample bourdon de révolte et de guerre Sauta, d'un tel élan, dans sa cage de pierre, Qu'il ébranla, de haut en bas, La tour. Il bondissait vers les campagnes ; Ses chocs Semblaient casser les blocs D'une montagne ; Ses hans fendaient lourds et profonds Les horizons ; Sa voix d'orage et de tempête Rompait la fête ; Il angoissait de ses clameurs Les coeurs, Si bien que son battant Semblait le poing géant Où se crispait l'amas des rages Et des haines sauvages. On alluma soudain de grands flambeaux. On fit signe, d'en bas, de cesser le vacarme, Mais le sonneur ne comprit rien, étant trop haut. L'ardent repas finit ; d'aucuns cherchaient leurs armes, Et s'exaltaient entre eux et s'apprêtaient à voir Quelque embûche surgir des ténèbres du soir. Le roi contint leur fièvre et se leva tranquille. Mais les étoiles d'or illuminaient la ville Que, vainement encore, il cherchait le sommeil, Tandis qu'obstinément et longuement pareils, Toujours les sons profonds ébranlaient l'étendue Et tenaient leurs terreurs, sur sa tête, pendues. Guillaume de Juliers I Avec ses nécromants et ses filles de joie Et ses prêtres et ses soldats et ses devins, Plus clair que Scipion, plus fier qu'Hector de Troie, Guillaume de Juliers, archidiacre, s'en vint Pour la défendre et l'affermir, chercher refuge, Un soir que toutes les cloches sonnaient Et s'acharnaient Dans Bruges. Il était jeune, ardent et franc de volonté. Il dominait la foule et la cité, Sans le vouloir, par ce don d'être, Partout où il passait, le maître. Son existence était sa volupté. Il mêlait tout : luxure et foi, rage et sagesse ; La mort même n'était pour lui qu'une allégresse Et qu'une fête en un jardin de sang. II Forêts d'armes et de drapeaux, éblouissant D'or et d'acier une aurore de braise, Là-bas, sur les hauteurs qui dominent Courtrai, Orgueil au clair, haine en arrêt, S'amoncellent les vengeances françaises. « Il me faut le pouvoir en Flandre », a dit le roi, Et ses troupes que commande Robert d'Artois, Belles comme la mer éclatante et cabrée, Sont là, pour effrayer et pour broyer, Férocement, Le dur, compact, mais entêté Flamand, Sous leur marée. Oh ! les heures que vécurent alors, Sous la terre, les morts, À voir leurs fils les invoquer et soudain prendre Un peu du sol sacré où se mêlait leur cendre Et le manger, pour se nourrir le coeur ! Guillaume était présent. Il regardait ces hommes Frustes surgir plus haut que les héros de Rome Et plus il ne douta qu'il ne serait vainqueur. Il avait ordonné qu'on mît d'énormes claies Sur les mares, sur les fossés et sur les plaies Du sol mordu par la rivière et ses remous ; La terre semblait ferme et n'était qu'un grand trou. Les tisserands de Bruges étaient massés derrière. L'âpre charrue avait fourni l'arme de guerre. Nul ne bougeait. Ils attendaient qu'on vînt à eux, Blocs de courage et de ferveur silencieux. Légers et clairs et bouillonnants, comme l'écume Qui blanchissait aux mors de leurs chevaux, Heaumes d'argent, houppes de plumes, Téméraires, comme autrefois à Roncevaux, Ceux de France se ruèrent en pleine lutte. Et ce ne fut en un instant que heurts, chocs, chutes, Cris et rages. Et puis la mort dans un marais. « Ils étaient larges et drus, comme au vent, les javelles », Dit Guillaume, tandis que des charges nouvelles Tombaient et s'écrasaient sur des cadavres frais Et que d'autres suivaient et puis d'autres encore Et puis d'autres,