Satires (1646) Par Jacques Du Lorens (1580-1655). TABLE DES MATIERES SATIRE I SATIRE II SATIRE III SATIRE IV SATIRE V SATIRE VI SATIRE VII SATIRE VIII SATIRE IX SATIRE X SATIRE XI SATIRE XII SATIRE XIII SATIRE XIV SATIRE XV SATIRE XVI SATIRE XVII SATIRE XVIII SATIRE XIX SATIRE XX SATIRE XXI SATIRE XXII SATIRE XXIII SATIRE XXIV SATIRE XXV SATIRE XXVI SATIRE I Que je suis dégouté de la pluspart des hommes, Plus je les considere en ce temps où nous sommes! Mais sur tous je hay ceux dont le semblant est doux, Qui n'entendent jamais la messe qu'à genoux. S'ils parlent, c'est de Dieu, de sa bonté supréme, De se mortifier, renoncer à soy-mesme; Ils disent à tous cous qu'avecque son prochain Il faut traiter en frere et le coeur à la main, Que le monde n'est pas l'eternelle demeure, Et qu'il en faut partir, mais qu'on ne sçait pas l'heure. Après avoir tenu ce langage des cieux, Croirois-tu bien, monsieur, qu'ils sont fort vicieux, Et que celuy d'entr'eux qui fait plus d'abstinence, Dont la face est plus triste, a le moins d'innocence, Et, prest sans marchander à faire un mauvais tour, Pour ne tenir parole à chercher un détour, Il prent son avantage en concluant l'affaire, Encor que comme un prestre il dise son breviaire. S'il rit, c'est un hazart, et ne rit qu'à demy; C'est avec un baizer qu'il trahit son amy; Plus amateur de bien que Midas ny Tantale, Je le vous garanty harpie originale. Il se laisse quasi mourir de faim chez luy, Mais il parle des dents à la table d'autruy. Apres ses oraisons, est-il hors de l'eglise, À son proche voisin il trame une surprise, Et luy rend des devoirs sous couleur d'amitié, Mais, s'il a de l'argent, il en est de moitié; Il flate son esprit avec certain ramage Qui l'attire, le charme et doucement l'engage; Il cajole sa femme et la prie en bigot De faire le peché qui fait un homme sot; Encor qu'il soit tenu plus chaste qu'Ypolite, Il est aussi paillard ou plus qu'un chien d'ermite, Sur tout habile à prendre et le temps et le lieu Propres à demander la piece du milieu; Elle qui le croit saint, afin de luy complaire, Et croyant meriter, le laisse humblement faire. Et dehors et dedans il est tout contrefait, Il n'obmet rien afin qu'on le croye parfait; À l'abord d'une femme il est froit et recule, Encore qu'à l'aimer il soit la canicule; Au reste, à l'entretien il est si papelard Que vous ne diriez pas qu'il eut mangé le lard; À sa douce façon et modestie extréme, Il paroist innocent ou l'innocence mesme; Il porte un coeur de sang sous un devot maintien; S'il préte, c'est en juif sous l'habit de chrestien, Et son debteur le fuit de méme, s'il faut dire, Qu'un voleur un prevost, une nymphe un satyre; C'est le plus inhumain de tous les creanciers; Je le sçay pour avoir esté sur ses papiers. S'il plaide, pensez-vous, il plaide main garnie; Gardez vous bien de luy les jours qu'il communie; C'est lors que son prochain il tâche de tromper, Et dans un vieux dessein, s'il peut, l'enveloper; On le prent pour beat, à sa mine, à son geste, Mais son discours de miel le fait juger celeste; On fait tout ce qu'il veut, on ne penseroit pas Qu'il voulut decevoir apres ce saint repas; De la religion il dispute, il babille, Et vous fait un procés dessus un point d'eguille; Humble à l'exterieur et superbe au dedans, Il a tout seul du faste autant que six pedans, Et luy semble que Dieu ne voit pas ses fredaines Ou qu'il n'ait pas de soin des affaires humaines; Il se tient asseuré du royaume des cieux, Sous ombre qu'en priant il a fait les doux yeux; Il traite avecque Dieu de ruse et de finesse, Et pense l'atraper ayant plus d'une messe. À son petit collet de moy je le connois, Et m'est aussi suspect qu'aux troyens les danois; Il ne me prend jamais s'il ne me prend au giste, Que dis-je, il me craint plus qu'un diable l'eau beniste; Dieu mercy qu'à present il ne m'ose fâcher, Qu'il me fait compliment, sans pourtant m'aprocher; Il se doute, et fait bien, qu'un jour je ne le grate, Moy qui suis de deux grains moins rassis que Socrate; J'ay tant d'aversion pour ses mauvaises meurs Qu'un docte medecin, qui connoit mes humeurs, M'assure que mon mal ne vient que d'une envie De battre un hypocrite ou le priver de vie; " dussiez vous pas desja vous en estre acquité? Il n'est rien, ce dit-il, si cher que la santé. " Puis qu'il vit de la sorte et qu'il tient cette voye, Ce n'est pas la raison que le soleil le voye. Pense t'il que celuy qui gouverne les cieux, Et qui nous a formez, soit sourd ou n'ait point d'yeux? N'auroit-il jamais lû qu'il a des pieds de laine, C'est à dire qu'il va lentement à la peine? Ne sçait-il pas aussi que ses bras sont de fer? Que peut-il à la fin esperer que l'enfer, Cét homme dont le coeur differe du visage, Et chez qui les vertus ne sont point en usage, Mais certaines façons dont le monde est pipé? Si d'un coup de tonnerre on le voyoit frapé, Qui diroit sans rougir cét accident funeste Non de l'ire du ciel un signe manifeste? Il ne merite pas de mourir dans son lit, Ny d'avoir le moyen de pleurer son delit, Ce caffar importun avecque son teint bléme, Plus libertin au fond qu'un moine de Theléme. Toutefois dans le monde il est consideré, On luy fait plus d'honneur qu'il n'en eust esperé, Le plus farouche esprit pour luy se rend docile, Il ne rencontre point d'affaire difficile, Et passe pour devot, mais sa devotion Est, entre vous et moy, sujette à caution; Tout ce qui la deffend contre nostre caprice, C'est qu'en ce joly siecle elle est de grand service; L'univers est remply de ces hommes fardez; Souvent à leur profit leurs procés sont vuidez, Et font que leurs amis des leurs ont bonne issuë; Je ne l'ay dit qu'à toy, papier, bouche cousuë. Bref, que le bigotisme est un fort bon mestier, Et qui rend venerable un homme en son cartier. C'est un plaisir de voir Jeanne qui bigotise Aller au pas ailleurs, mais au trot à l'eglise, Grimacer en priant le visage estonné, Et ne point en sortir que midy n'ait sonné; Retournée au logis, où chacun la revere, Pour mieux dire, la craint, c'est une autre megere; Feignant, chiche qu'elle est, ses gens mourans de faim, De pleurer ses pechez, elle pleure son pain. Ce qui donne credit, ce n'est plus le merite, C'est ce qu'il ne faut pas avoir peur que j'imite; J'aimerois mieux mourir que d'avoir seulement Contraint, pour sembler bon, mon humeur un moment. Le monde ne vaut pas qu'on use de souplesse. A t'on faim de peter, que par respect on vesse. Le franc bigot fait tout pour gagner la faveur, C'est où son zele tend, où vise sa ferveur; Prés de la ligne droite on connoit moins la courbe Qu'au prix du vray devot il ne paroist qu'un fourbe; Qui ne le connoistroit si tost qu'il l'auroit veu Seroit de jugement tout à fait depourveu; Afin de m'expliquer, il auroit la berluë. Sans clignoter des yeux jamais ne vous saluë Et croit que, pour se mettre au rang des vrais devos, Il ne faut que parler contre les huguenos; Pourveu qu'en apparence on soit bon catholique, Qu'aux bonnes actions on peut faire la nique. Tel n'eut jamais l'esprit de ce vice infecté, Qui le feint pour un temps, voyant l'utilité, Voyant qu'il regne tant et qu'il est si commode. Pour la mesme raison qu'on s'habille à la mode, Qu'un esprit moutonnier par l'exemple s'instruit, Et, subissant son joug, en esclave le suit, Le bigot du bigot la requeste enterine, Ils sont de méme paste et de méme farine. C'est assez pour un coup le tenir sur les rans; Quand j'y pense, ma muse, il a trop d'aderans. Je veux bien, disant vray, qu'on croye que je rie, Ou que j'ay le cerveau troublé de reverie. Si l'un de ces caffars, se pretendant blessé, Encor qu'en luy je n'eusse aucunement pensé, Pour en avoir raison m'alloit faire une instance, Ce seroit me livrer une mauvaise chance. Je ne veux voir chez moi ny diables ny sergens, Sans dire que ceux-cy ne soient de bonnes gens; Et puis sçavons nous bien ce qui parfois nous pousse? Les plus fins repreneurs vendent feves en gousse. Il s'en faut la moitié qu'un chat craigne tant l'eau Que je crains seulement qu'on me nomme au bareau; Plustost que pour des vers on me voye en justice, Je fais voeu de bon coeur que ma veine tarisse. SATIRE II Tout de bon, tu vas donc épouser la donzelle! Je ne demande point si tu la trouves belle; Ce seroit, mon amy, te faire un sot discours, Puisqu'il n'est, ce dit-on, point de laides amours. Il vaudroit bien autant que tu t'allasses pendre, Voire, mais tu n'es plus en estat de m'entendre; Depuis qu'amour t'a mis dans son aveuglement, Tu fais sans marchander ce qu'il veut seulement; Je parlerois en vain contre le mariage, Et pour t'en degouter je l'appellerois cage, Collier spirituel, invisible lien Qui nous est figuré par ce noeu gordien, N'estoit que s'en est fait, et qu'il s'en faut donc taire; Je l'appellerois joug et prison volontaire, Je dirois qu'il est saint, je dirois qu'il est beau, Toutefois qu'on n'en sort que par l'huys du tombeau, Et, si je n'evitois en mes discours le vice, Qu'il n'a rien de si doux que le voeu qu'il finisse, Car j'y suis par destin, ou bien pour mon peché, N'en deplaise au lecteur, comme un autre attaché; Au lieu de me jetter un jour par la fenestre, Je souffry que l'on mist à mon col ce chevestre; C'est où je tiens encor, d'où je puis de mon mal, En qualité d'expert, dresser procés verbal. La femme que j'ay prise est une des meilleures, Mais toutefois elle a de si mauvaises heures Que, Socrate y fust-il, que Xantipe exerçoit, La pire, à ce qu'on dit, des deux qu'il nourrissoit, Il seroit bien contraint de luy quitter la place. On peut juger de là ce qu'il faut que je face. Elle est melancolique et hait tout passe-temps; Si parfois elle rit, c'est signe de beau-temps; Son humeur est fascheuse et contraire à la mienne; Mais neantmoins le mal que je luy veux m'avienne; J'ay tant souffert qu'un autre en auroit blasfemé; Il est vray qu'à souffrir je suis accoustumé, Et quand je souffrirois plus qu'une ame damnée. C'est donc pour m'éprouver que Dieu me l'a donnée. Tout ainsi qu'un précheur, s'il entend le metier, Sur trois mots de Saint Luc fait un sermon entier, Elle sur un ruban, sur un linge, une ecuelle, Un mouchoir égaré, bastit une querelle Qui commence au matin et n'acheve qu'au soir; Mais, si je n'ay payé ce qu'on nomme devoir, J'ay tué, j'ay volé, j'ay profané le temple, Dont je suis châtié pour te servir d'exemple, T'instruire à mes dépens de n'y manquer jamais; De cét article seul dépend toute la paix; Un mary pourroit estre en autre chose habile, Aussi prudent qu'Ulysse, aussi vaillant qu'Achille, Les merites à part, s'il est de frigidis, Son épouse voudroit qu'il fust en paradis. Or, plus elle est pudique et plus en est gourmande, Preste à le demander si l'on ne luy demande; La bigote en est là qu'à toute heure elle en veut, Tellement qu'avec elle on est Jean qui ne peut. L'une et l'autre est jalouse, et son mary fidelle Doit de jour et de nuict estre collé sur elle; Grande sujettion, dure captivité, Où mon destin, mon astre et mon sort m'ont jetté. Et toy, vieux cajolleur, t'y pourras tu reduire? Aussi-tost le soleil pourra cesser de luire. Quiconque est marié n'est pas moins prisonnier Que celuy qu'on écrouë et qu'on baille au geollier, Il n'importe pour quoy, soit pour crime ou pour dette; Une femme te garde, une femme te guette, Comme un tireur un liévre, et le chat la souris; Devant elle un mary n'ose faire un souris; Il n'ose soûpirer, eut-il la pluresie; Un atome, un soupçon, forme sa jalousie. Tout ce mystere là je sçay dessus le doy, À cause qu'à mon dam il se passe chez moy, Sans sujet toutefois; mais il faut que j'en rie Et que j'observe en tout la grande confrerie, Dont le premier statut, ou l'auspice de sot, Est se baisser la nuict pour luy bailler le pot. D'abor à ce devoir j'eu de la repugnance. Je croy que tu seras enfant d'obeïssance Et que tu ne feras point de rebellion; Te fist-on prattiquer la loy de talion En decorant ton chef du panache invisible, À ce mal, si c'est mal, tu seras insensible; Ne danceast-on chez toy que le branle du lou, L'ayant ailleurs dancé, tu diras; " chou pour chou. " Or estre icy cocu n'est plus une merveille, Où la femme d'autruy le fait à la pareille; Ce n'est plus aujourd'huy qu'un commun accident, Qui tomba l'autre jour dessus un president. D'autres dans ton jardin voudront cuoeuillir la rose; Cornard et marié, c'est une mesme chose, Et, disoit un pedant plein d'erudition, Ainsi que pere et fils une relation. Cette grande maxime est quasi generale; Quelques-uns en sont hors par grace speciale. Mais tu la garderas; c'est l'unique moyen D'avancer le dessein de ton concitoyen, Que ses yeux ont blessé, qui soûpire pour elle; C'est ce qui luy fera trouver cent fois plus belle. N'en use pas ainsi, car c'est faire le fol; Mets luy, si tu m'en crois, la bride sur le col; Aussi bien ne peut-on voir la pure innocence Que dans les justes bords d'une honeste licence. Si garder une femme et la lune des lous, C'est tout un, il vaut mieux estre sot que jalous, Et celle qui le veut le fait sans doute aucune; De recette à cela, le mary n'en a qu'une; C'est d'avoir à son doigt tousjours le vieux anneau Qu'un peintre mit au sien qui fit le diable beau. Il se faut marier, puisque c'est la coûtume, Pour esteindre ce feu qu'un bon visage allume. Amour entroit jadis par les yeux dans le coeur, Maintenant c'est du dot que vient son trait vainqueur; Le meilleur mariage un fort esprit barboüille, Voire c'est un hazard s'il ne tombe en quenoüille, S'il ne rend les devoirs en toute humilité; La poule avant le coq de tout temps a chanté. Le mary toutefois se peut dire le maistre, Pource que, s'il ne l'est, au moins il le doit estre; Ainsi faut-il parler. Ce fût à nôtre dam Qu'Eve dans le jardin fût maistresse d'Adam. Pour un jour que l'on a de calme au mariage, On en a six au moins de tempeste et d'orage; Ce ne sont que tourmens, ce ne sont que malheurs, De toutes les façons, de toutes les couleurs, D'où naist ce repentir que si cher on achette; C'est un gouffre connû, neantmoins on s'y jette; On n'en est pas sorty, que l'on y veut rentrer, Vint-on d'estre échaudé, deut-on pis rencontrer. Un mary n'est ny doux ny souple par adresse, Mais la mesme douceur et la mesme souplesse, Car sa femme par force à son gré le poitrit, Et n'a de ses pechez jamais le coeur contrit; Le faisant Acteon, elle fait la devote; C'est assez qu'elle est belle ou pour le moins bellote; Le pauvre homme la souffre, et, voyant ce qu'il voit, N'en apprend tous les jours que ce qu'il en sçavoit. Il faut bien que ce sexe ait des apas estranges, Puis qu'au commencement il fut aymé des anges, Tout nu, sans ornement; on ne voyoit encor Ny satin ny velours, perles ny toile d'or, Encor du blanc d'Espagne on n'avoit point l'usage; Il n'estoit point d'eau d'ange à laver le visage. Maintenant, à la cour, la beauté sans l'habit Et sans les affiquets n'est pas de promt debit; On veut parestre et plaire, on veut suivre la mode; Dieu mercy que le luxe est en son periode; Toutefois dans l'honneur il se faut maintenir. Mais, amy, tes moyens y pourront-ils fournir? Tu rangeras, dis-tu, son humeur à la tienne; Tout se fait par amour; helas! Qu'à moy ne tienne. Si tu la veus haïr, il la faut épouser; Quantité de maris en peuvent déposer, À qui, pour te montrer qu'ils sont aux repentailles, On n'oseroit parler seulement d'épousailles. Que l'amour soit un dieu tant qu'il te plaira fort, Le lict du mariage est le lict de sa mort; Il n'a que faire d'arc, de fléches ny de trousse, Où voulontairement une fille se trousse; Tout s'y fait, tout s'y passe avec trop de loisir; Cette grande licence en oste le plaisir; En vertu d'un contract, et qui n'est pas de verre, On baise, on bat sa femme, on laboure sa terre. Un quidam dist un jour à son amy parfait; " ce peintre a commencé de faire mon portraict; De plus je me marie. " et l'autre de le pleindre Et répondre en riant; " c'est t'achever de peindre. " Les filles de ce temps en sçavent dé-ja trop, Qui vont suivant partout leur meres au galop; Elles n'ont pas quinze ans qu'on les marie en France; Deslors sur leurs maris commence leur puissance, Ce que tu connoistras à tes dépens un jour, Puisque tu te resous de cuire à nôtre four Et sous la loy d'hymen de finir ta fusée, Servant aux uns de fable, aux autres de risée. Je voy dans mon esprit ta dolente façon, Et je t'oy regretter de n'etre plus garçon, Dire de sens rassis, et puis dire en collere; " il vaudroit mieux pour moy que je fusse en galere. " Je ne controlle point ta resolution, Mais plus-tost je prens part à ton affliction. Pourras tu supporter une femme qui préche, Qui de faire un marché te contraigne et t'empéche, Qui dissipe ton bien en te faisant cocu, N'eut-elle en t'épousant apporté que le cu? Si cela n'arrivoit, tant mieux; une satyre Doit, sans de rien jurer, prendre la chose au pire; Elle connoit de tout, voire en juge bien-tost; Son resort est plus grand que celuy d'un prevost; Tout est de son gibier, tout est de son calibre; Taisant l'individu, dans l'espece elle est libre; Encore qu'un méchant s'y puisse aisement voir, Que cela luy déplaise à cause qu'il est noir, Il dore la pillule avec cette pensée; Je ne suis qu'un morceau dans une fricassée; D'autres y sont touchez plus grands seigneurs que moy, Ce qui doit justement consoler mon émoy. Ceux qui souffrent là bas, pour soulager leur peine, S'il faut croire un poëte, y regardent Helene, Helene des beautés le parfait racourcy, Le doux tourment des coeurs lors qu'elle estoit icy, Et pour qui ce Pluton, pour un dieu trop severe, Dût avoir renvoyé Proserpine à sa mere. En disant qu'une femme est la maistresse au lict, Que c'est où ne rien faire est appellé delit, Que cette longue absence, et qui n'eut point de bornes, À Paris et par tout fist pousser plus de cornes Que n'en avoit l'autel du demon inconnu; Qu'un tel fut bien confus quand il fut revenu Du malheureux voyage, et qu'il vit sa Charlotte Regardant un bambin qu'une vieille emmaillotte, Je ne me promets pas de rompre ton dessein. Prends, pour t'y confirmer, que je ne sois pas sain. La peur que j'ay pour toy d'affection procede; Mais Dieu veuille pourtant que la chose succede, Que celle que tu prens avec toy vive bien, Qu'en jupes et collets ne s'en aille ton bien; Sur tout qu'elle n'ait point, afin qu'on la contemple, Comme une que je sçay, de rendez-vous au temple, Qui, faisant la devote en son maintien contraint, Regarde quelquefois un homme au lieu d'un saint; Elle montre sa chair, ou plus-tost elle estalle, Comme fait ce boucher la sienne sous la halle; Que vos coeurs et vos corps soient tellement unis Qu'elle soit ta Venus, et toy son Adonis; Bref, qu'en vostre maison n'entre point la discorde, Et ne soit pas besoin qu'un curé vous accorde; Quand l'un parlera haut, comme ne l'oyant pas, Que l'autre soit muet, du moins qu'il parle bas. Pource que ce beau sexe est foible de nature, Le nôtre, le souffrant, ne se fait point d'injure; C'est où le bon voisin témoigne sa bonté, Qui n'est que tous les jours par la sienne frotté, Pour des sujets notez, les plus maigres du monde. Or sa mauvaise humeur sur ce point elle fonde, Et sur cette raison, qui pourtant ne vaut rien; Voicy ce qu'elle dit; " je suis femme de bien. Méchant, si je voulois, estant si desirée, Ferois-je pas cela? Suis-je trop déchirée? " Sur tout il faut tenir des dames de Paris; Il ne se trouve là que fort peu de maris Qui ne soient, diront-ils, mais ce n'est rien du vôtre, Ou c'est un grand hasar, bien souvent l'un et l'autre, J'entens cocus, battus; et puis en toutes cours Accusez une femme, elle a les talons cours; Maistre tel la deffent qui chez luy dit la glose, Du médisant barreau souffre la méme chose; À force de prier en un temps opportun, Que ne peut obtenir un amant importun? Une femme se rend; l'astre de sa naissance A mélé sa foiblesse avec son ignorance. Eut elle à son mary preparé du poison, Pour s'en justiffier elle a quelque raison; Son desir est sa loy, son passion son juge; Si le cas est douteux, l'audace est son refuge, Et jamais avec elle il n'aura de repos, À cause qu'elle tient son honneur en depos, Et que, d'homme qu'il est, fust-il grand personnage, Le changer en oiseau dépend de son ménage; Cruelle à sa famille et facheuse aux voisins, Celuy qui la reprend n'est plus de ses cousins. Elle veut achever toutes ses entreprises, Et les voeux qu'elle en fait sont connus aux eglises; Que ceux qui l'aimeront soient de condition Et joignent la constance à la discretion; Que sa fille soit belle, et qu'estant mure et grande, En dépit de Turnus Enée la demande; Que son mary, jaloux de monsieur le baron, Paye bien-tost le droict au nautonnier Charon. Les saincts ont de la peine à s'empescher de rire L'oyans journellement ces fadeses redire. Ce fantasque grimoire est fait pour t'avertir; De peur d'estre ennuyeux, je veux donc en sortir. Rumine ce qu'écrit le prince des apostres, Ses conseils à peu prés sont conformes aux nôtres; Le libre Juvenal avant nous a tranché Que se mettre en ménage est faire un fou marché, Qu'il vaut mieux se jetter la teste la premiere, Comme par desespoir, du pont dans la riviere. Jamais homme ne fut si piqué sur le jeu À nous rendre odieux ce legitime noeu; Sa femme, à mon avis, en cas qu'il en eut une, Non contente de luy, voulut estre commune. Moque toy, si tu veux, d'un si docte moqueur Que tout homme sçavant le doit sçavoir par coeur; Quand à moy, je le sçay mieux, s'il estoit possible, Et sans comparaison, qu'Esdras n'a sceu la bible. Mais, si l'on s'apperçoit que nous nous écartons, Il vaut mieux revenir tout court à nos moutons. Sois marié demain, puisque tu le veux estre; S'il ne tient qu'à cela, j'iray querir le prestre. N'en demeure pas là; si j'en ay discouru, Il me faut pardonner quand j'ay l'esprit borru; Plustost dessus moy-méme il faut que je m'egaye, Se taise de l'écot celuy qui rien n'en paye; Des affaires d'autruy c'est tousjours te méler, Mais ce que j'en ay dit n'est pas pour en parler, Et si j'avois erré, comme je m'en retracte, En tant que besoin est ou seroit, j'en prens acte. SATIRE III Qu'on ne s'estonne point veu qu'au siecle où nous sommes, Tant il est malautru, se trouvent si peu d'hommes, Veu méme que les grands, les moyens, les petis, Au lieu de la raison suivent leurs appetis, Ayant aucunement égard à la matiere. Si, pour me contenter, j'ay pris cette maniere Et ce genre de vers commode à se venger D'un mal que par douceur on ne peut corriger, Commode à censurer les façons de cét homme Qu'on ne connoit que trop, encor qu'on ne le nomme; Toutefois il est noble et nay de si bon lieu Que quelquefois pour luy j'en rends graces à Dieu; Car, ostez luy cela qui l'enfle et le console, C'est le plus sot matin qui soit sous nôtre pole; Si l'on souffre de luy, c'est par discretion Et qu'on porte respect à son extraction; On luy fait des affrons, qu'il boit, tant il est beste; Le jour des innocens on celebre sa feste. Du sçavoir, il n'en a que pour dire en passant; " je suis ton serviteur " , ou; " qu'il est ravissant! Qu'il a de bons oiseaux, de bons chiens! " pour écrire Une lettre si bien qu'on ne la sçauroit lire; Pour faire un compliment en style si nouveau Qu'on juge que son corps n'a qu'une ame de veau; Pour se dire ecuyer ou seigneur d'un village, Cela ne conclud pas que l'on en soit plus sage, Ny plus judicieux, ni plus fidelle au roy; Pour avoir des ayeus que l'on sçait sur le doy, Descendit-on d'Artus, voire de Merlusine, Le sang ne donne pas le sens ny la doctrine; Des couleurs, des valets, abondance de biens, Un suisse, une littiere, une meute de chiens, Un magnifique hostel, n'empéchent point qu'un maistre, Epluché dans ses moeurs, ne soit un pauvre prestre. De l'homme que j'honore extremement civil Le pere est moins connu que la source du Nil; Cependant on le croit, on le craint, on l'adore, On luy rend plus d'honneur que je ne dis encore; Quand il seroit yssu de quelque mandian Qui demandoit aux huis son pain quotidian, N'importe, sa vertu, son merite et sa gloire, De son extraction efface la memoire; Ses belles actions et ses propos de miel Me font imaginer qu'il est tombé du ciel; Plus je le considere et plus je l'examine, Je ne sçaurois chercher ailleurs son origine. L'autre dont je parlois n'a rien qu'au lieu d'aimer, En bonne conscience, on ne doive blâmer; Dans son geste badin et dans son humeur vaine, On lit incontinent qu'il n'a pas l'ame saine, Et, quoy qu'il tache assez de faire l'entendu, Que c'est un courtisan chetif et morfondu, Qui prent quasi tousjours le contre-pié des choses Et n'a que fort peu lû dans les metamorphoses; Il se fait trop connoitre à ses mauvais discours, Qui, selon mon avis, ne furent jamais cours, Joint qu'à les bien gouster, ils n'ont raison ny suite, Et cela, de par Dieu, fait que l'on prend la fuite, Qu'on s'echape des mains de ce mauvais parleur Comme un marchand feroit de celles d'un voleur. Aussi bien que mon corps, mon ame, l'oyant, suë; Bref que je n'ay nul bien jusqu'à ce qu'il concluë; Tant moins il parle, et plus il est bon orateur, Et sa brieveté delecte l'auditeur; On se moque de luy quoy qu'il die ou qu'il face; Mais n'est-ce pas assez qu'il soit de bonne race? Sa race est son bouclier, ses parens son appuy, Quoy qu'il doive penser qu'ils n'ont rien fait pour lui. Il croit, tant il est fou, tant il se plait et s'aime, Que l'on n'estime pas un homme par luy-mesme, Que selon sa naissance il est grand ou petit, Et sur ce fondement sa vanité batit; Les faits de ses ayeux sottement il s'applique, Pensez que c'est ainsi que l'on entend l'etique, Et, parlant comme il parle à sa confession, Il s'en peut bien aller sans absolution; " j'ay beu froid, mangé chaud, trop aimé le bon giste. " Or tout cela s'efface avec de l'eau benite. Jamais ne s'accusa d'aucuns enormes cas, Ny méme de duel, aussi n'y va t'il pas; Il s'amuse plustost à digerer l'offence; En effet, il n'a pas mauvaise conscience; Il dit pour ses raisons qu'il est trop deffendu, Mais c'est, ma foy, qu'il a soin de l'individu. Bien souvent, sans sujet, encor qu'on ne l'en somme, Il offre de prouver qu'il est bien gentilhomme, Que son pere l'estoit; il cite des contracts, La bataille de Dreux et celle de Coutras; On a beau dire amen, tousjours il continuë Sur cette qualité qui le suit toute nuë; Il en discourt à table, il en parle au privé, Tant il est de raison et jugement privé; À son goust, la vertu n'est rien qu'une chimere, Quoy qu'en ait discouru Platon apres Homere; Il ne parle jamais qu'en mépris des verriers, Et fait si peu d'estat de tous les roturiers Qu'il semble, en le voyant les traiter de haut style, Qu'ils ne soient qu'à destrempe, et les nobles à huile; Il diroit volontiers que la divine main N'a pas tout d'un limon poitri le genre humain. Sans garder en ses meurs ny regle ny mesure, Il suit en animal les instincts de nature; Voire il est tellement en sottise confit Qu'on a beau le joüer, s'il en fait son profit. Qu'en dis-tu, mon amy? Tout ce que j'en puis dire, C'est que j'ay de la peine à m'empescher de rire Quand je voy ses façons ou que j'oy ses propos; Je le souffre d'autant que tout est plein de sots; Je trouve des ragous en son impertinence, Comme si je voyois dancer hors de cadence, Mal précher, mal plaider, un acteur hesitant; Je pardonne tousjours, à la charge d'autant. Ton esprit chatoüilleux, ton humeur délicate, Ne peuvent seulement souffrir que l'on te flate; Tu ne pardonnes rien. Tout beau! C'est me choquer; Je croy qu'il est permis au moins de se moquer D'un qui journellement, quasi de haute lute, Avec ses vanitez cruel me persecute. Me voit-il quelque part, et luy de s'avancer, Non pour autre dessein que pour me relancer. Seroit-ce la raison de laisser impunie Son humeur importune, ou plustost sa manie? Lut-il et relut-il cecy, c'est à sçavoir Si sa stupidité pourra s'appercevoir, Car il n'a tout au plus que la vegetative. Que ma muse mordante en ce lieu le decrive, Quoy qu'il en arrivât, je voudrois qu'il le sceut, Que dés le premier mot l'asne s'en apperceut; Je serois delivré du mal qui me talonne. Quand je m'en vangerois, que Dieu me le pardonne. J'aurois déja tué ce maistre des baudés, Mais le divin precepte a dit; non occides; Et puis d'en discourir dessus une sellette, J'ayme autant estre né sous une autre planette. Encor ne peut on pas souffrir si longuement; J'ay trop d'impatience et trop de sentiment; On voit d'autres fâcheux, c'est chose veritable, Mais, diable! Cetuy-cy n'eut jamais son semblable. En luy disant; " bon soir, je m'en vais aux marets, Je n'ay pas trop de temps " , il prend mes interests, Il répond qu'il y vient et d'amitié se pique; Moy de baisser l'oreille en asne fantastique; On diroit, à me voir, que je suis condamné, Tant je parois confus, tant je suis estonné; Et puis je luy souhaite, avisez si je l'aime, Cette mort que Cesar souhaitoit à soy-méme, Dans mon coeur, sans parler; mais que me sert cela? Me sent-il quelque part, aussi-tost l'y voilà. Si faut-il neantmoins à la fin me resoudre, Ne sçachant quelle piece à ce trou je doy coudre. Or c'est où de par Dieu je suis bien empéché; Mon confesseur me dit que c'est pour mon peché, Que sans doute en ses mains je fais mon purgatoire. Je pense que j'auray plustost fait de le croire, Et, sans plus lamenter ny me plaindre, patir, De sorte qu'en nos jours l'eglise ait un martyr; Car, aussi bien, tant plus je me plains et lamente, Moins mon mal diminuë, au contraire il augmente. M'a t'il entretenu de ses predecesseurs, Il demande comment se portent les neuf seurs, Brouille du temps, du sort et du siecle; il se monte, S'échauffe en son harnois, et hors de temps me conte Qu'il est bien veu du roy, qu'on l'adore à la cour, Qu'il se couche fort tard et se leve à grand jour, Que la beauté qu'il aime a plus d'appas que celle Qui mit jadis l'Asie et l'Europe en querelle. Que contre l'espagnol et contre l'allemand Son bras en a plus fait que n'en dit un romant, Qu'on luy fait un habit qui coute cent pistoles, Qu'il me voudroit servir, et d'autres fariboles Dont la relation iroit jusqu'à demain. De plus, pour m'arrêter il me tient une main; Et puis sur nouveaux frais au discours il m'engage Aussi-tost qu'il me void prest à trousser bagage; J'ay beau faire, je pers tousjours l'occasion, Et puis je dis aprés; " sotte discretion! Respect lasche à mon dam! " avec ces diables d'hommes Et ces bourreaux d'esprits, fussent-ils gentils-hommes, Il est fort bon d'avoir quatre grains d'esprit fort Et pour tout compliment les planter là d'abord. Avec trop de raison j'abhorre cette race. Se faut-il estonner d'en voir un dans Horace Et l'autre dans Renier comme il faut gouvernez, Peins de toutes couleurs, c'est à dire bernez. Evite qui voudra leur entretien funeste, Mais je croy qu'aux esprits il peut donner la peste. Claude fait des cocus, Jean pipe, Robert ment, Et si Pierre est debteur il paye d'un serment, Jacques est un ingrat, Guillaume est un perfide, Un autre sacrilege, un autre parricide. Où tend cette légende? Elle tend à prouver, En comparant ces maux, qu'il ne s'en peut trouver De plus grand que celuy de cette ame tortuë Dont le caquet par jour plus d'une fois me tuë; Caquet impertinent, inepte, sans raison, Et, ce qu'il faut noter, tousjours hors de saison. Pour luy d'orenavant je bouche les oreilles, Ou je gagne le haut si tu me le conseilles; Encor ne faut-il pas qu'il sçache en quel endroit, Car en continuant sans faute il y viendroit. Tousjours pour me surprendre il est en embuscade, Je ne le voy jamais que je n'en sois malade. SATIRE IV C'est l'usage de France, ou plustost la coustume, Que chacun à son gré s'escrime de sa plume; Dessous le regne heureux de vostre majesté, Nous faisons imprimer en toute liberté; J'entens qu'il est permis aux ames bien sensées De faire voir le jour à leurs saines pensées Et de s'entretenir des choses d'icy bas; Pour un mot de travers on ne les brouille pas. On doit écrire en vers encore plus qu'en prose; Autrement, le moyen de fournir belle rose? Il est loisible ailleurs seulement de réver; L'esprit gros de science est contraint d'y crever. Si quelqu'un accouchoit d'une piece bizarre, Il seroit en danger de voir du tintamarre Et d'estre tost apres mené de sa maison, Pour étre enquis sur elle, au fond d'une prison. Or, de ce que dessus voicy la consequence; Balzac à vous loüer fait voir son éloquence; Un autre, qui pour but n'a que la verité, Transmet vos faits guerriers à la posterité; Il semble neantmoins, tant ils sont admirables Et hors le sens commun, qu'il raconte des fables. L'univers aujourd'huy fourmille d'écrivains; On peut juger de là si les esprits sont vains. Qu'un homme ait du sçavoir, tant s'en faut qu'il le cache, Qu'il veut et qu'il entend qu'un autre aussi le sçache; Jamais ne s'étoit veu tant de rimeurs françois. L'astre qui les produit veut aussi que j'en sois, Astre dont l'influence et la force divine Fait d'un homme un poete, et d'un oison un cyne. Leur mine, qui n'est pas une mine d'argent, Fait trouver moins de grace à leur doux entregent, Car on a tousjours peur, comme c'est leur maniere, Que leur discours poly se termine en priere; Ils n'ont jamais dequoy, tousjours l'argent leur faut, Et seroient tous parfaits s'ils n'avoient ce deffaut; Du froid et de la faim contrains de se deffendre, Ils ne composent rien qu'à dessein de le vendre; Le theatre, ô pitié! Le theatre en nourrit Je ne sçay pas combien; c'est dequoy Phebus rit. Voilà que c'est d'aimer l'excellente doctrine. Si tost que son desir entre dans la poitrine, Celuy du bien en sort, et la muse, amusant Tant d'hommes en ses arts, les va tous abusant; Ils y trouvent un gout dont leur ame amoureuse Se paist, quoy qu'il ne soit qu'une viande creuse; Sont-ils en leur étude, ils n'en voudroient bouger; Ils y perdent souvent le boire et le manger. Mais le plus haut excez de la bizarrerie Est certainement lors qu'un rimeur se marie Et qu'il n'a pas dequoy nourrir son petit train, Reduit à presenter humblement le quatrain. Un d'entre eux, que je sçay n'avoir pas dequoy vivre, Demeure tout le jour collé dessus un livre, Encor qu'apres l'avoir bouquiné quatorze ans, Il ne s'en trouve pas plus riche de cent frans. S'il n'eut en financier lû que dans un regitre, Non en livres moulez, il ne fust pas belitre. À sa face égarée, à sa fantasque humeur, On le juge poëte, ou pour le moins rimeur; Car, de poëtes vrais, il n'en est, ma foy, guere Plus que de medecins qui demandent l'eguere. Il ayme plus ses vers qu'un singe ses petits, Encor qu'ils soient de ceux que font les aprentifs. Quel grand coup de guiblet sa cervelle estropie, Qu'il se croit rossignol, et pourtant n'est que pie? Que dis-je, aymer ses vers, il en est vrayment fou, Et l'on n'en a pas lû quatre qu'on en est sou. Or ce n'est pas plustost en France qu'en Espagne Qu'on voit la pauvreté de la vertu compagne. Mais que fait un poëte? Il arrange des mots Pour s'immortalizer en la bouche des sots, Et ne changeroit pas une loüange fausse, Tant il en est friant, aux epis de la Beauce. Encor le plus souvent ne luy vient-elle pas, Moutarde apres disner, qu'estant ombre là bas; Il n'est que trop ravy pourveu que Sommaville Achette ce qu'il fait pour le vendre à la ville. Apres que ces reveurs ont amplement revé Et selon leur portée un poëme achevé, Qu'à vôtre majesté leur Calliope adresse, Si vous le regardez, c'est toute leur richesse. Pourveu que le public, qui ne pardonne rien, Apres qu'il les a lûs, témoigne qu'ils font bien, Que l'on parle un peu d'eux, ils ont l'ame contente, Comme s'ils joüissoient de mil écus de rente. Ils jurent qu'ils sont sous, et n'ont pas déjeuné. Dieu sçait si ce peché leur sera pardonné; Ce laurier d'Apollon qui leurs testes enserre Les peut bien proteger des fléches du tonnerre, Non pas les garantir de ce mal si commun Qu'il semble que poëte et pauvre ce n'est qu'un. Il est tout vray que tel qui rime ou qui rimaille Se va souvent coucher sans denier ny sans maille; Mais, sous ombre qu'il croit avoir un peu d'aquis, Il vaut, à son calcul, pour le moins un marquis; Et puis à beaux pasquins lors qu'ils sont en collere; Voilà le vif crayon des avortons d'Homere. Au surplus, n'attendez du bon ny du méchant, Sur un méme sujet, tousjours qu'un méme chant. Ce que j'ay tant pensé, faut-il que je le die; Ne travailleront-ils qu'apres la comedie, Qu'ils traitent de haut style, et non pas de moyen, Representant Renaut au lieu d'un citoyen. Que ce soit une bonne ou mauvaise habitude, Ils ne quitteront pas le train de leur etude; Si leurs vers semblent doux, si ce qu'ils font se vent, Ces modernes auteurs sont au-dessus du vent. Si je les touche icy, ce n'est que par caprice, Je n'ay pas resolu de rimer un convice, Et, puisque mon genie est du leur approchant, Nous traitons entre nous de marchand à marchand. Posé qu'un bon chretien doit aymer son semblable, Si je ne les aymois, j'en serois moins aymable; Estant sujet comme eux au mal du bout des doits, J'en sçay bien en tout lieu parler comme je dois; Je chery leurs vertus, je ne voy point leurs vices, Dans le moindre livret je trouve des delices; Il seroit bien ingrat, et son maistre bien sot, S'il l'avoit mis au jour sans y mettre un bon mot; Tombe t'il sous mes yeux, aussi-tost je le gouste Et me dis qu'il vaut bien les deux sols qu'il me couste. M'en blâme qui voudra, je leur suis indulgent; En oeuvres de leurs mains j'employe mon argent. Mes vers sont si peu vers qu'ils n'ont point d'esperance Que d'eux et de la prose on face difference; Mais il vaut encor mieux qu'ils sentent le rebus Que de faire parler en satyre Phebus. Je n'ay, faute de fond, le jeu guere moins rude Que ce maistre de lut qui ne sçait qu'un prelude; Des livres, Dieu mercy, j'en ai provision, Mais je ne les voy plus que par occasion, Ou pour me divertir à quelque jour de feste; Je reprimende l'homme en langage de beste; J'ay beau laver mes sens de blanc et de clairet Et chercher Hypocrene où l'on mene Faret, Mon sujet, mon humeur, l'astre qui me gouverne, Ne me permettent point d'écrire à la moderne. Apres tout, il n'est rien de plus en seureté, Pour n'estre pas repris, qu'un poëte crotté, Et n'est non plus parlé de ses oeuvres badines, De son nom ny de luy, que de vieilles matines; C'est pourquoy, s'il n'estoit dépourveu de raison, Il voudroit que son livre eut gardé la maison. Sire, si mon travail avoit l'heur de vous plaire, Qu'il rendist seulement les frais à mon libraire, Qu'il ne me maudit plus, je serois satisfait; Si l'on m'avoit payé, j'aurois un peu mieux fait. Toutefois quelques-uns me payent de loüange; Il faut avec cela qu'un faiseur de vers mange, Qu'il paroisse entre ceux de sa profession. Quiconque parle ainsi demande pension, Non pas moy, qui préchant jamais ne fis la queste; J'aurois peur que l'on mist neant sur ma requeste. SATIRE V Vignon, c'est à toy seul que ma muse revele Ce qu'à beaucoup de gens ma discretion cele. Je suis, comme tu sçais, soit nature ou hasart, Grandement amoureux des oeuvres de ton art; Autant qu'homme qui soit j'honore la peinture, Lisant qu'un jeune grec aymoit une figure, Qu'un jour il demanda congé de l'épouser, Et qu'on la luy voyoit à toute heure baiser. Je veux que quelques-uns nomment cela sottise; Les gousts sont differens, c'est d'où mon feu s'attise; Un marbre l'enflamoit, et l'on me voit épris D'une toile que j'ay, dont tu sçais bien le prix, Qu'un de nos curieux apporta d'Italie. Estime qui voudra que c'est une folie. C'est de la vision que l'on vit dans les cieux; Je nourry bien souvent mon ame par mes yeux; Mon petit cabinet des beautez me découvre Que je ne verrois pas dans les chambres du Louvre; Car je n'ay de l'amour que mediocrement, Et point de passion, pour un beau bastiment; Des traicts de Titian mon ame est si ravie Que je suis bien trompé s'ils n'inspirent la vie; Le fantasque Bassan me donne des apas Qui me charment assez, mais ne me perdent pas; Je suis bien plus touché de Paul dit Veronese; Celuy que je possede est cause de mon aise; Quand pour le contempler je l'ay mis en son jour, Je ressens les plaisirs d'un innocent amour. Une fille s'y voit prés, du petit Moyse, Apres l'avoir péché retordant sa chemise; Mais la fille du roy, pleine d'affection Et du soin vers l'enfant, preside à l'action, En pompeux appareil, au milieu de ses filles, Belle ce qui se peut, elles bien fort gentilles. Le peintre, en ce tableau parfait extremement, A mélé le caprice avec le jugement; Les jours bien observez y temperent les ombres, Qui ne semblent à l'oeil ny trop durs ny trop sombres. Si j'en discours icy, c'est entre familiers; On parle bien latin devant les cordeliers. Tu m'excuseras donc si ma plume hagarde, Comme celle d'Icare en ce lieu se hazarde. Je connois mes deffauts; n'eut esté l'amitié, Je t'en eusse moins dit de plus de la moitié. Mais je me veux moquer de ces doctes barbares, Et bailler sur les doits à nos riches avares, Qui mettent leur argent au dessus du sçavoir; Font-ils cas d'un tableau, ce n'est que pour le voir; À qui jusqu'à present le nom de Michel Ange, Merveille de son temps, a semblé fort estrange. Ils ont l'entendement si sourd et si mal sain Qu'ils ne peuvent gouster les raisons d'un dessein; Ces mots de coloris, de lointain, d'ordonnance, Eloignez de leur sens, choquent leur ignorance. Estant donques privez des plaisirs infinis Que nous en recevons, ils sont assez punis; C'est un bon-heur pour eux d'avoir l'esprit malade, Qu'ils ne discernent rien et qu'ils ont le goust fade; De la perte qu'ils font ils n'ont nul sentiment, Et sont moins affligez faute de jugement. Mettre écu sur écu, c'est toute leur estude; Du desir d'en avoir naist leur inquietude. Tel d'eux ne baille rien et prend à toutes mains, En dépit de Saint Paul dans l'epistre aux romains, Qui d'un zele divin la charité conseille; Un autre a toute nuict la puce dans l'oreille Pour le jeu, pour la chasse, ou pour un fol amour; Jean est ambitieux; Jacques boit tout le jour, Bacchus est son mignon, et, tenant un grand verre, Il se mocque de ceux qui meurent à la guerre. Passe pour cettui-cy, sa face est son tableau Et le vin sa couleur, son verre est son pinceau. Ce sçavant à demi se charge de passages, Au diable le teston qu'il met en paysages; Cét avare marchand pour tout original Et pour toute copie a son papier journal; Il fera de son fils un maistre des requestes, Encor qu'en tous estats il se trouve des bestes. Ô qu'il ne voudroit pas donner un Jacobus D'un des meilleurs portraicts que jamais fit Porbus! Ces manieres de gens de mauvaise nature, Sans qu'ils sçachent pourquoy, haïssent la peinture, Ou, pour mieux raisonner, ne la connoissent pas. Ce n'est point le gibier de tous ces esprits bas, Dont le nombre est si grand que tout le monde en creve, Et sont plus drus icy que crocheteurs en greve. Leurs plus hauts mouvemens se font sur le pavé; Comment aimeroient-ils cét art si relevé? Qui leur auroit donné le goust des belles choses? Et quand Homere dit; " l'aurore aux doits de roses " , Comment comprendroient-ils que ce discours est peint, Que c'est pour delecter que telle il nous la feint. À leur exclusion nous goustons les delices; Si l'ignorance est crime, ils ont bien des complices. Excusons les, de grace, au lieu de les blâmer; Ce qu'on ne connoit pas, on ne sçauroit l'aimer. Je ne m'estonne plus s'ils me portent envie Et si pour des tableaux ils censurent ma vie, S'ils crient apres moy, comme on crie aux voleurs, Que je mets tous les jours mon argent en couleurs, Que mon contentement ne peut estre solide, Puisque ma passion me fait macher à vuide. Quand je leur avourois que cela fust ainsi, Hors de leur interest c'est prendre du soucy. Controllant mon humeur, au moins qu'on se souvienne Qu'une bizarre fleur fait soupirer Estienne, Qui, pour faire le riche ou bien le curieux, Acheta l'autre jour cent écus un cayeux; Ce que j'admirerois si j'ignorois qu'en France Un bouquet en amour a bien de la puissance. Tant d'hommes, tant d'humeurs et tant de jugemens; Tel ne conte que deux, l'autre quatre elemens. Hors le point du salut, chacun vive à sa mode; Qu'il se leve à midy, c'est chose fort commode; Je n'oblige personne à l'amour d'un tableau. Si je l'entens ainsi, qu'on me relie en veau. SATIRE VI Souvent je considere et souvent j'examine Pourquoy les plus méchans ont la meilleure mine. Il suffit maintenant d'avoir bonne façon; La mere aime la fille, et, luy faisant leçon, Luy dit; " ma fille, il faut, si tu veux estre belle, Prendre des lavemens pour aller à la selle, Boire du laict d'asnesse et manger des oeufs frais, Te lever quand messieurs reviennent du palais, Avoir tousjours grand soin d'estre des mieux parée, Sur tout lors que tes yeux vont à la picorée, De faire la doucette et sucrer un souris. " Mais cela n'appartient qu'aux dames de Paris. On laisse le vray bien pour suivre l'apparence; À la perfection Jean fait la reverence; Lors qu'il jure si bien qu'il est mon serviteur, Ma foy, je le croirois s'il n'estoit point menteur, Si je ne sçavois bien que son coeur et sa langue Ne sont pas quelquefois d'accord en sa harangue; Et de ces complimens qui ne sont que du fard, Qu'eau benite de cour, ils en ont fait un art, Pour s'en mieux escrimer, et qui ne s'en escrime Entre les courtisans n'est pas en bonne estime. Il leur faut un quart d'heure à donner le bon jour, Et puis, comme à la paulme, à beau jeu beau retour. Les discours un peu longs, en fait de courtoisie, Dessous des mots triez cachent l'hypocrisie. De ces fadeses là, qu'on prend pour la vertu, Et qu'il faut prattiquer, je suis tout rebatu; Tant de soumissions, tant d'offres de services, Me tenir tant debout, m'ont causé des varices; Je ne suis pas tousjours habillé de satin, Je gronde quand je fais le diable Saint Martin Et le sot par devoir; aussi la compagnie D'un seigneur pretendu m'est une tyrannie; Je n'ay pas trop d'adresse à faire un compliment, Jamais je ne m'en suis aquitté doctement; On voit quelle est mon ame aux traits de mon visage, Je ne suis point fâché qu'il soit sa vraye image. Les pourrois-je imiter, moy qui suis si naïf Qu'on me croit estre encor du siecle de Baïf, Qui ny peu ny beaucoup ne me puis contrefaire, Fusse pour me tirer d'une mauvaise affaire? Jugeast-on que j'en sceusse autant que Turnebus, J'en interjetterois appel comme d'abus. Si l'on me trouve sain, je me trouve malade; C'est un fou medecin qui me baille l'aubade. Que ferois-je pour moy de dire en animal Que je me porte bien, et je me porte mal? En decevant autruy se decevoir soy-mesme, C'est le style de ceux sur qui je prens mon théme. À propos de celuy qui veut estre tenu Autant homme d'honneur qu'il a de revenu, Il fait bibliotheque, il parle, et veut qu'on sçache Que ce n'est que du grec et du latin qu'il crache. Estimez-le sçavant, et dites, quand il dort, Qu'il lit dans Sainct Thomas, vous l'obligez bien fort. Pour monstrer qu'il est docte, il tient tousjours un livre, Et puis se fait loüer par des gens qu'il enyvre, Qu'il soule d'ordinaire et qu'il traite en prieur. Nous ne prenons plus soin que de l'exterieur. Il nous suffit d'avoir une façon fort douce, Une barbe qui soit d'autre couleur que rousse, Et qu'en habit décent nous puissions comparoir Apres nous estre veus un quart d'heure au miroir; Pour estre creus vaillans nous feignons des audaces, Steriles en effets et fécons en grimaces, Chiens d'Esope de plus et pareils aux tombeaux, Qui sont laids par dedans et par dehors sont beaux. Pourveu qu'un homme soit d'assez bonne rencontre, Il est fort asseuré de passer à la montre. Apres qu'on a tant dit; " ce n'est pas bien vécu " , On donne aux bonnes moeurs un coup de pié au cu. Soit bourgeois ou païsan, soit gentilhomme ou prestre, Ils veulent sembler bons, et se moquent de l'estre. Pour le souverain bien de sa condition Chacun s'est estably sa reputation; Juste ou non, fausse ou vraye, il faut bien qu'elle serve, Si par raison d'estat le vice la conserve. Perrine, qui jamais ne s'en est fait prier, Prise dessus le fait, osa bien s'écrier, Et s'en purgea des mieux en estant accusée. Je veux bien qu'elle soit moins chaste que rusée, Mais, comme dit l'auteur en l'art d'aimer parfait, Le nier fermement, c'est ne l'avoir point fait; Et celuy qui n'est pas moins poltron qu'une vache Fait croire au simple peuple, en tranchant du bravache, Qu'il est homme de coeur, aux perils resolu, Et qu'il en a plus fait qu'un autre n'en a lû. Pour se mettre en credit chacun a son adresse; L'hypocrite par jour entend plus d'une messe, Pour faire voir son zele et ferveur en la foy À d'autres qui seroient plus credules que moy; Sa parole est de sucre et si jamais ne jure, Mais il ne fait contract qui ne sente l'usure. Comparez ses façons à son discours fallot; " je n'aime pas le vin " , mais il en prend en lot; Ses moeurs et ses propos sont deux pieces diverses Et s'accordent ainsi que les turcs et les perses; S'il parle à son voisin, pensant estre au sermon, Se tait, ou ne répond que " voire " ou que " c'est-mon " . La pluspart des humains a la cervelle folle, Ce qui ne se connoit que trop à leur parole. Que l'on oit de discours lourdement enfilez, Et, loin d'estre polis, qui ne sont pas dolez! Tant qu'ils durent, pour moy je languis quand j'y songe, De l'ennuy qu'ils me font je baille ou je m'allonge. Si les grands parlent mal, il en faut bien passer; N'aguere, en oyant un, je pensay trépasser; Mais tout leur est permis, qu'ils parlent, qu'ils se taisent, Ladres ou verolez, jamais ils ne déplaisent; Le peuple les revere et les autres aussi; J'ay donc quelque raison de les choyer icy; Il fait mauvais contr'eux prendre à coeur les matieres, Témoin la Philippique, ils taillent des croupieres Au maistre, à ses chevaux qui n'ont point offencé; Trop injuste rigueur, mais cela s'est passé. Devant eux de tout temps les plus diserts begayent, Ou bien ne disent mot, car on sçait comme ils payent. Quoy! Je m'amuserois à les reprimender, Pour avec Eumolpus me faire lapider! J'ay l'esprit chatoüilleux, l'aureille delicate, Et quand je souffre trop il me tient à la rate. Mais où penseroit-on que va mon interest? Ce juge me pourroit perdre par un arrest, Parlant de son état et suivant son caprice, Si j'écrivois qu'il vend, non qu'il rend la justice, Ou bien que ce prelat est avaricieux. Il n'est pas deffendu d'estre judicieux Et de marcher tousjours dans la plus seure voye; J'ayme bien mieux conter de ma commere l'oye, Et dire hors propos, en rimant à romains, Qu'une femme en pissant ne gaste point ses mains, Qu'en esté le soleil à sept heures se couche, Vrayment, vrayment, aga, s'il me vient à la bouche. Celuy que l'on tenoit pour un second Renaut, Lors qu'il fallut donner, fut un jour bien penaut; Mais je n'empéche point qu'un autre ne le nomme, Plus desireux que moy de faire le preud'homme, Ou bien à qui le ciel a donné la vertu D'écrire hardiment, deut-il estre battu. Ainsi que les regens sçavent gloser un texte, Messieurs pour se vanger ont tousjours un pretexte D'honneur, ou de justice, ou de religion, Vieux manteau sous lequel agit la passion; L'action est mauvaise, indifferente ou bonne, C'est selon la couleur ou façon qu'on luy donne. Or la raison n'est plus qu'un instrument commun Et dont à sa maniere use icy bas chacun, Ou fait à ce qu'il dit une si bonne sausse Qu'on ne peut discerner la vraye de la fausse. Le vulgaire ne vit que par comparaison, Et son goust incertain change avec la saison; Il imite quelqu'autre et le suit à la piste; On ne l'offence point de l'appeller copiste; Il ne sçait ce qu'il ayme, encor moins ce qu'il hait; Le discours d'un caffar le promene à souhait; À le bien definir, c'est la mesme sottise; Tant plus on le connoit, tant plus on le méprise. On ne conte plus rien qui soit vray simplement, Ce que l'on pense tel n'est que déguisement; La justice à present est mesquine et badaude, Qui feroit informer pour une chiquenaude; Et s'agit-il d'un crime, un témoin parlera, En faisant ce qu'il faut ainsi qu'il te plaira; Ce n'est plus seulement au perche qu'il se treuve, Tellement qu'il n'est plus d'innocence à l'épreuve; Les bons par ce moyen sont reputez méchans, Et sans le meriter faits evesques de champs; Quiconque a de l'argent, moyennant une somme, Peut donc asseurement se deffaire d'un homme. Or, si cela n'est point en doute revoqué, Qu'avant le carnaval tout le monde est masqué, Que la foy n'est plus seure, et que la perfidie, En ce siecle vereux, est ce qu'on estudie; Que chacun son prochain traite non autrement Qu'un soldat indiscret son hoste au logement, Et qu'un noble croiroit, au royaume de France, N'estre que roturier s'il gardoit l'ordonnance; Que l'homme est un fantôme, et, pour conclusion, Que ce qui sort de luy n'est qu'une illusion, Conseille moy comment il faut que je me garde, De ses desseins malins en ce qui me regarde, Car je suis si sçavant qu'avec tout mon sçavoir Il n'est rien plus aisé que de me decevoir. D'autres ont des ressors, des recoins, des resources, Moy j'y vais franchement comme un coupeur de bourses; Dans ma simplicité remuant mon tonneau, Un plus fin à tous coups me met dans le paneau, Et n'est pas necessaire, afin de me connoistre, Que devant ma poitrine on fasse une fenestre. Bon pour ceux qui jamais le traicté n'ont conclu Que pour tromper quelqu'un et le prendre à leur glu; Leur haleine aspirant échauffe et soufflant gelle. Le satyre prudent qui vit cette cautelle Ne voulut point entrer en la societé, Craignant que le profit n'allat tout d'un costé; Cét avare marchand par doux propos l'alleche, Il estoit attrapé s'il n'eut senty la méche; " si je n'estois loyal, dit-il, j'eusse eu du bien; Mais je n'ay pas mélé l'autruy parmy le mien. " Sur tous il faut fuyr ces hommes à coeur double, Qui, pour les bien priser, ne vallent pas un double. Or, d'autres maintenant il s'en trouve si peu Que je suis bien d'avis que l'on cache son jeu, Qu'on se fie à la mer aussi-tost qu'au visage. Comme disoit Petrone, on fait par tout naufrage. Pert-on pas ses moyens lors que l'on est volé? Est-ce pas un écueil qu'un chose verolé? Ce n'est pas seulement sur l'eau qu'est la tempeste, Ailleurs qu'au jeu de l'homme on peut faire la beste. Et comment aujourd'huy ne seroit-on surpris Qu'on est presque toujours avec des noirs esprits? Où la puissance agit, la raison estouffée Ne sert qu'estant vaincuë à luy faire un trofée; La coustume et le droict vainement nous citons, Témoin le vieux procés des loups et des moutons. Laissons ces vanitez qui n'offencent personne; Les morde qui voudra, pour moy je leur pardonne. Si pour se faire rire on se peut chatoüiller Je ne m'étonne point de voir qu'un conseiller Qui n'est que de (...) face un peu trop le grave, Qu'un qui n'a pas dequoy soit à tous les jours brave, Qu'il change aussi souvent d'habits comme Neron, Qu'un méchant advocat se croye Ciceron. Je supporte aisement que cette putain sale Soit la sainte n'y touche et fasse la vestale, Que tous les quinze vingts pensent avoir bons yeux, Qu'un asne soit bizarre, un coquin glorieux; Et, croyant me fâcher, si quelque pedantaille Me disoit de ces vers que ce n'est rien qui vaille, Je ne m'en deffendrois qu'avec un itane, Au lieu d'en disputer avec ce domine. Pour ces sottises là, sans y mettre l'enchere Ny les canoniser, je n'ay point de collere. La pluspart d'entre nous n'a de l'entendement Qu'autant qu'il est requis pour faire un testament; Or à cét acte là souvent un tiers assiste, Propre à le suggerer, quelque fois casuiste. Les hommes de ce temps veulent estre employez, Et ne reffusent rien pourveu qu'ils soient payez, Car le payment fait tout, et la reconnoissance Rend les plus scrupuleux enfans d'obeïssance. Traitez avec des gueux, vous n'y gagnerez rien; Il ne faut point chercher de gresse en nid de chien, Les marmiteux en sont sur la mine et d'aumône, S'ils en font, c'est apres l'avoir fait dire au prône; En public, en plein jour, ils chassent à beau bruit, Et couvrent leurs péchez du voile de la nuit. Quand ils m'auroient trompé, que dis-je, fait injure, Pense-tu, j'en rirois; ils péchent par nature. Puisqu'à present le monde est basty de caquet, Qu'on y passe pourveu qu'on parle parroquet, Que, d'un ris d'hostelier et d'une humeur folastre, D'un habit fort modeste on sçache faire un plastre, Sous lequel ces esprits, s'il faut dire bossus, Pour tuer l'innocent se mettent à l'affus, Il est bon d'acquerir cette belle science, Et puis faire la nique aux cas de conscience, Dont il faut discourir pour estre crû devot. Qui peut faire cela pipe aisement un sot. Dans le gouffre d'erreur où les a mis le vice, Seront-ils point fâchez que je les advertisse? N'aimeront-ils pas mieux se perdre en ses apas Que de changer de note et vivre par compas? La race des humains en deux parts se divise, En trompeurs et trompez, amy, je t'en avise, Et on péche partout, si tromper est péché. On se peut excuser sur le cours du marché; Si l'un pert, l'autre gagne, et cette broüillerie Est plus vieille que nous et tourne en raillerie. À cause qu'on vend tout et qu'on ne donne rien, Chacun par tous moyens tâche d'avoir du bien; L'honneur est à l'encan, l'amour méme s'achette; Aussi dans les partis tout le monde se jette. Les chevaliers romains estoient tous maltotiers; Il faut en certains temps faire plusieurs métiers, Menager son argent, changer sa pane en frise, Ne mettre que le jour une belle chemise. L'épargne, dit quelqu'un, est un grand revenu; Non qu'au fort de l'hyver il falle aller tout nu, Ny s'abstenir de vin lors qu'on n'a point de fiévre, Comme fait malgré luy ce gentilhomme à liévre, Qui croit, en avallant son cidre, que ce soit De ce que Ganimede à son maistre versoit; Les jambons du pays luy semblent de Mayence. Je ne luy voudrois pas oster cette croyance; Il a fait sagement, pour éviter le coust, N'ayant guere dequoy, de se former un goust. Chacun suivant cela se doit faire une regle; Un oison ne sçauroit voler si haut qu'un aigle, De façon que Messer qui n'a que peu de biens Ne devroit pas ainsi jetter son lard aux chiens, Mais plustost le garder pour sa foible vieillesse, Car, s'il veut l'avoüer, déja le bas le blesse. SATIRE VII Ô le méchant métier, ô le sot exercice, D'employer son loisir à censurer le vice! On fait un ennemy d'un amy qu'on reprent; C'est ce qu'on y profite, aux fautes on apprent. Bestise de penser que le mal on empéche Ou qu'on le diminuë aussi-tost qu'on le préche, Et de s'imaginer, ayant esté battu, De vice qu'il estoit il devienne vertu; Au contraire, en cheval, il est d'humeur retive, Et dur à l'éperon d'une sage invective; Vainement on le drogue, il retient ses façons. Le monde d'apresent ne veut point de leçons; Il est si libertin qu'en se donnant carriere, Des venerables loix il fausse la barriere; Aussi ne faut-il point luy parler de sermon, Et, s'il voit un précheur, il croit voir un demon. Quand quelque vicieux se voit dans ma satyre, Il me tuë en son coeur, ou bien n'en fait que rire; Qu'un autre la recite, il baille, et puis s'endort Si quelque bout de vers davanture le mord. Je me fais mon procés discourant de la sorte; Je ne reprendrois pas, mais la fureur m'emporte, Ou plustost la raison, voyant ce que je voy. Cependant je sçay bien ce qu'on dira de moy, Et que ces vers piquans en diverses manieres, Pour leur punition, serviront aux beurrieres. Ce vieux pécheur les hait plus que la mort, aussi Est-il bien asseuré qu'on le peut voir icy, Comme l'on voit un saint en lisant sa legende; Je fais, sans rien nommer, en sorte qu'on m'entende; Il m'aura toutefois de l'obligation Pource que je l'ay peint à la perfection. Je travaille à cecy quand je n'ai rien à faire; Qu'on ne demande point où je prens mon salaire; J'en suis fort bien payé lors qu'au dépens d'un sot, En faisant son portraict, il m'échape un bon mot, Et me souvient, alors qu'il tombe sous ma plume, De ce peintre qui fist par hasard cette écume. Ce n'est point sans raison que je chery cét art, Qui me donne sujet, à propos du caffart, Qui traite quelque dieu d'une façon estrange, De dire qu'il se croit meilleur que son bon ange, Et que, pour obtenir le royaume des cieux, En priant son patron il luy fait les doux yeux; Du juge criminel, qu'il est habile à prendre, Qu'on le peut gouverner, et qu'il est homme à vendre; Qu'on tourne son esprit et dessus et dessous, Que moyennant un prix on est quitte et absous; De remarquer aussi des vallons d'Aganippe Que la femme d'un tel depuis peu s'emancipe; S'il n'a déja son fait, je n'en demande rien, Et si tant mieux pour luy si je n'en juge bien. Un quarteron de maux me sollicite encore; Un tabellion faussaire, un procureur remore, Un rapporteur tousjours enclin à se fâcher, Et son clerc qu'on ne peut sans la croix approcher; Un noble casanier qui se contente d'estre Yssu d'une maison plus vieille que bicestre; Un prestre dameret; un docteur ignorant, À cause du bonnet qui fait le reverant; Un citadin plus fier, quand il a mis sa fraise, Qu'un estron que Beauvais jette sur une these; Un valet impudent; un merveilleux garçon, Qui croit que c'est assez d'avoir bonne façon, D'ajuster un rabat avecque des manchetes, Et sçavoir certains mots qui charment les fillettes. " quant au reste, dit-il, quand au reste, il ira, Sinon comme il devroit, au moins comme il pourra. " Or ce n'est pas le tout, mon sujet est si large Qu'il me faut retrancher si je ne cotte en marge; Et d'ailleurs je suis las de m'oüir caqueter, Outre qu'il n'est rien tel que de se limiter; Mon ouvrage n'est pas cette toile infinie, Joint que, croyant peter, souvent on se conchie; Un mot pourroit donner de l'ombrage à celuy Qui pense, quand je dors, que je parle de luy. Non que jusques icy, pour croistre la blesseure, J'aye au delà des loix estendu la censure, Que je veuille chercher avec des yeux d'Argus Quelqu'un pour le percer de mes traits plus aigus, Qu'on se puisse aisement connoistre dans mes lignes, Pour designer Bachus que je parle de vignes, Et que je montre au doit ceux dont je tais le nom, Par un mauvais dessein de ternir leur renom. Ô que mon écritoire est bien plus innocente, Encore que je sois bien aise qu'on me sente, Que l'on sçache que j'ay, dessous le general, Touché l'individu dans ce discours moral! Parle d'amour celuy qui voit la demoiselle, Pour faire de bons vers qu'il ne pense qu'en elle; Je ne m'empéche point du goust que chacun a, Dont peut estre en naissant nature l'étrena. Si tu m'en crois, amy, tout l'honneur où j'aspire N'est que de faire voir en France la satyre, Mais telle que la vit le peuple aux carrefours Avant que l'on joüast la passion à Tours, Et qui baille, railleuse, en son rude langage, Aussi-tost sur le nez comme sur le visage; Sans mentir que par fois je m'y veux exercer, Et sans intention de plaire ou d'offencer, Quoy qu'inutilement, attendu que le vice Est plus sourd aux conseils qu'un compagnon d'Ulysse. Quand je parlerois d'or, quand je serois disert, Je n'edifirois pas, Saint Jean préche au desert. Au reste, je ne crains que mon fâcheux libraire, Qu'on oit, mais tu sçais bien qu'on oit un asne braire, Me dire tous les jours; " je ne vens presque rien, Vôtre livre n'est lû que par les gens de bien, Dont le nombre est petit, vos discours me ruïnent, Qui ne sont entendus que par ceux qui devinent. Plus ce genre de vers est libre et s'en permet, Et tant mieux il se vent; hardy qui rien n'y met. " Seroit-ce ton avis, s'il te plait de m'entendre, Pour le faire gagner que je me fisse prendre, Qu'un beau jour un huyssier, pour n'étre pas discret, Me menast sans scandale en vertu d'un décret? J'aymerois beaucoup mieux renoncer aux delices Que gouste un vercoquin à se moquer des vices. Que je diffame un grand qui s'en peut ressentir Et me faire acheter bien cher un repentir! Moy, que je me procure une puissante hayne! Il vaut bien mieux tenir mon couteau dans ma gaine; Je m'abstiendrois plustost de macher le laurier, Et pour fuyr ce malheur chirois sur le métier. Ces manieres de gens ne regardent qu'au lucre; Dessus nôtre moutarde il faut mettre du sucre; L'autre n'en eut pas eu s'il eut fait sicut nos Depuis miserere jusques à vitulos; Si ce n'est la raison, que ce soit le supplice, Qui porte le rimeur à brider son caprice, À ne pas trop s'étendre à la correction, Pour n'estre pas sujet à la punition, Ou plustost au payment en certaine monnoye Qui se fait du baston dessus la petite oye. J'ay sceu flater Martin en faisant son crayon, Bien qu'entre vous et moy ce ne soit qu'un couyon. La verité déplait estant librement dite, Il la faut deguiser afin qu'elle profite. SATIRE VIII Monsieur, si tu m'en crois, je n'ay plus faim de rire; Le plaisir me déplait, je ne veux plus que lire Quelque chose qui soit utile à mon salut, Que veut dire cela que le monde me put. Je hay ses vanitez, ses pompes et sa joye; Vétu de simple drap, je n'ayme plus la soye; Il m'est indifferent que, dans le bruit commun, Je sois à l'avenir ou ne sois pas quelqu'un, Que l'on me montre au doit et que l'on me saluë, Ou bien que l'on me siffle en passant par la ruë; Et, sans deduire icy le tout par le menu, Si cela se pouvoit, je serois inconnu. Chaque homme est maintenant aussi subtil qu'Esope, Et c'est cela qui fait que je suis misantrope, Que souvent à dessein je garde la maison. Les bonnes qualitez ne sont plus de saison; La pluspart des mortels sont traitres ou fantasques; Les visages sont faux, les esprits ont des masques; On paye d'un " peut estre " ou d'un " c'est à sçavoir "; C'est toute la raison que l'on en peut avoir; Le merite est befflé, la science moquée; Jamais la charité ne fut moins prattiquée; Le profit est le blanc où vise un concordat; Nous voyons des docteurs vendre du mytridat; C'est avec les presens que nous faisons embûche; On donne afin de prendre, ainsi tout bois vaut buche; Excepté l'interest, rien n'est consideré, Soit à faire un bailly, soit à mettre un curé; C'est l'argent qui fait tout; malgré le vieux exemple, Nous voyons les marchands traffiquer dans le temple; On préche vainement ce grand custodinos, Qui répond; " nos majeurs faisoient sicut et nos. " D'un asne, d'un bouffon, d'un maquereau peut estre, Eut on bien deviné que l'on eut fait un prestre? Tout homme est idolatre et se forge des dieux; Il adore des sacs, ou des rangs, ou des yeux; Chacun a son désir qui luy donne la fiévre, Et croit, s'il l'accomplit, que c'est où gist le liévre; L'insolence est en regne, et je ne sçay quel art, En parlant sottement, de rire en Saint Medard; Les sujets des discours ne sont que des vetilles; Paris depuis six ans regorge de soudrilles; Bellone est en campagne, on jure, un fanfaron Peut dire librement poüilles à Ciceron; Pource que la loy dort tant que dure la guerre, La robe et le bonnet donnent du nez en terre; Nous ne faisons plus rien qu'à la charge d'autant. Que l'homme est variable, et qu'il est inconstant, Ennemy de son sort! Si l'advocat s'advise, Il sera laboureur ou fera marchandise; Chacun approuve un autre et sa condition Autant que pour la sienne il a d'aversion; C'est que nôtre nature est tousjours inquiete Et ne peut demeurer long-temps en méme assiete, Tout ce qu'un homme fait, tout ce qu'un homme dit, Selon qu'il a dequoy rencontre du credit. Je ne sçaurois souffrir les façons d'un sot asne, Qui fait le reverent et le grave en sotane; Qu'un financier poupin s'oze moquer de moy, Sous ombre que je lis lors qu'il vole le roy; Qu'un noble soit si fier qu'il n'hazarde la gloire; Que les honnestes gens ne parlent que de boire; Qu'une femme, notez, face un mary cocu, Moins par infirmité que pour plaire à son...; Qu'une fille s'exerce à l'amour dés l'école, Dont la mere à douze ans souffre qu'on la cajolle. Ce beau sexe n'a plus de pudeur sur le front; Si vous ne l'en priez, vous luy faites affront, Et s'il fait la chosette, il veut bien qu'on le sçache; On se moque à present de celle qui s'en cache; Venus avecque Mars une autre en cas pareil, Couchée entre deux dras, ne craint plus le soleil. On méprise à bon droict la physionomie; Celuy que l'on croyoit la mesme preud'hommie Enfin vers l'interest s'est lâchement fléchy, Pour monstrer qu'il n'estoit qu'un sepulcre blanchy; Plus de foy nulle part, plus d'amis qu'à la table; L'homme n'est quasi plus animal raisonnable; Tant s'en faut qu'il se porte à la bonne action Et qu'il mette une regle à son affection. Que Diogene s'aille avecque sa lanterne, Dieu sçait comme aujourd'huy le monde se gouverne. Pourrois-je dire icy, rimant à carnaval, Et sans luy faire tort, qu'il est un peu brutal, Qu'il est pire qu'antan, et puis, rimant à pommes, Ou parlant caporal, qu'il ne se voit plus d'hommes, D'hommes originaux, rabotez ou fourbis; Ils ne sont maintenant curieux que d'habis, Et les femmes aussi fort aises qu'on les voye Porter nonchallamment à tous les jours la soye, Et, si le bon époux n'est riche qu'à demy, Pour payer le marchand il se trouve un amy. Le siecle des gallans est fecond en astuces; Les chiens y sont pourtant encor sujets aux puces; La raison, en effect, n'est plus rien, entre nous, À bien philosopher qu'un baston à deux bouts; On la tourne, on la vire, on l'adapte à la chose; Nuit-elle toute entiere, on n'en prend qu'une dose. Que pense faire Jean de voler son voisin, Pierre de le tromper? L'homme à l'homme est cousin. C'est ce qu'un bon payen disoit en ses offices. Et d'ailleurs chacun sçait quels sont les fruits des vices. Nul méchant n'est heureux, si l'on croit Juvenal, Pour abuser les gens dit-il son diurnal. Dire que, de cinq cens qui donnent leur parole, Deux ne la tiennent pas, ce n'est point hyperbole. Et, comme s'il n'estoit ny Dieu ny jugement, Il ne s'en voit pas un qui garde son serment; Si c'est un serviteur, qui ne ferre la mule; À cause qu'un pauvre homme est icy ridicule, Qu'on y vit à grands frais, qu'il faudroit des écus, Autant qu'on trouveroit à Paris de cocus, À qui ne porteroit que des manteaux de pane, Tousjours un bon habit dessous une sotane. Or c'est ce qui se fait, et qu'on devroit punir, Car, à moins de tout faire, on n'y sçauroit fournir. C'est pourquoy ce marchand vend à fausse mesure; Au nombre des pechez on ne met plus l'usure; Aux maistres de tout temps le larcin est permis, Et s'appelle vertu, fait par un beau commis; Le bien sert de beaucoup, ce qu'à propos on donne D'une mauvaise cause en peut faire une bonne; Comme le blé, le drap, la faveur est à prix; C'est à l'odeur du gain que courent les esprits, Chacun pour en avoir s'empresse, et, quand j'y pense, Vivant en honneste homme, on fait de la dépence; Quelque chose qu'on die, on ne sçauroit de peu Bien traicter ses amis et leur faire beau feu. On n'avoit jamais veu porter tant de calotes Pour feindre la sagesse; or, à propos de botes, Les bouchers, en trottant au marché de Poissi, Pour faire les messieurs en portent de roussi; Les vivres sont deux fois plus chers que de coustume, Un hetoudeau se vend quatorze sous en plume. Ce n'est pas seulement à Paris, c'est ailleurs Que les plus opulens sont au prix des meilleurs. Sur cette opinion generale et publique, Tel n'a guere dequoy qui fait le magnifique; Un homme veut tousjours rouler avec honneur; C'est ce qui, de par Dieu, le rend hardi preneur Et luy fait mépriser la bonne renommée, Afin que sa cuisine en ait plus de fumée; Ou quand en Euclion il couve son thresor, Qu'il ayme trop l'argent et fait son dieu de l'or, Et, loin de s'en servir quand l'occasion s'offre, Au contraire il le tient prisonnier dans un coffre, Ou bien il le regarde à cause qu'il est beau, Et n'en joüit qu'ainsi qu'on joüit d'un tableau. Dieu mercy, quand j'en ay, que souvent il remuë, Qu'il sert à mes besoins et qu'il n'est pas en muë; Je n'û jamais l'esprit ny le coeur à cela, Et je serois marri que mon foible fust là. Je ne fay cas du bien qu'entant qu'il est commode, Notamment à celuy qui veut vivre à la mode; Je ne suis pas tant propre à faire un mauvais coup, À me tuer le corps pour en avoir beaucoup; Tant s'en faut que j'amasse et que je thesaurise Que jamais je ne fis métier ny marchandise; Et puis je versifie, exercice fatal Pour envoyer en poste un homme à l'hospital. Si de mon ascendant le regard ne m'y porte, J'essaierai pourtant de n'en voir que la porte; On ne me verra plus aux plaisirs attaché; Je croiray que devoir est le plus grand peché, Et que manger son bien est la plus sotte affaire Qu'un homme de bon sens icy bas puisse faire. SATIRE IX Est-il vray ce qu'on dit, que, pour étre tranquille, Dans quinze jours au plus tu vas quitter la ville, Pour demeurer aux champs dans ta belle maison? Si tu le fais, monsieur, ce n'est point sans raison. Tu n'es pas éloigné d'un assez bon village. En vivant doucement avec le voisinage, Tu feras connoissance au barbier, au curé, Gens de fort bonne humeur, cettuy-cy reveré, Non qu'il sçache la bible ou qu'il pipe en l'histoire, Mais pource qu'il est bon et tousjours prest à boire. Tu vois l'eau de chez toy, la campagne et les bois, Où tu peux courre un cerf et le mettre aux abois, Et puis comme devant te ranger à l'estude, Car il faut faire tout pour fuir l'inquietude. C'est aux champs qu'il fait beau, c'est où manque ce bruit Qui fait que dans Paris on ne dort point la nuit; Les hommes étans là vivent d'un autre style, On n'y craint nullement la chûte d'une tuile, N'y d'étre par hasar, marchant sur le pavé, Entre deux crocheteurs dans la presse crevé, Battu venant du bal ou de la comedie, Volé par des filous, surpris d'une incendie. Les paysans, sans mentir, y sont grandement sots, Mais on les oit venir avecques leurs sabos; Ils menagent leur fait, ou plustost sont avares; En recompence aussi les fâcheux y sont rares; " Dieu vous doint le bon jour; comment vous portez-vous? Si vous n'avez disné, disnez avecque nous "; Ce sont les complimens que l'on fait au village. Au reste, la viande est pareille au langage; Tout y va simplement; les gens de qualité, En allant aux privez, quittent la gravité; C'est où l'on vit sans art et sans ceremonie, Où l'on se trouve seul faute de compagnie. Pour y passer le temps, on peut bien, selon moy, Y chanter au lutrin, car c'est tousjours employ; On s'y peut divertir aux petits exercices. Leur demeure, au surplus, est moins sujette aux vices; Cependant qu'Isabelle au village a vécu, L'on tient que son mary n'a point esté cocu; Elle n'eut pas si tost pris l'air de la villote Qu'elle fist le peché qui se fait sous la cotte. Bacchus n'est point aux champs, la ville est son sejour, C'est où les bons buveurs font de la nuit le jour, Tantost dans leurs maisons, tantost dans la taverne, Que les predicateurs nomment un autre averne, Mot significatif des choses qui s'y font; Mais ils ne disent pas que les prétres y vont, Et qu'ils y boivent sec pour celebrer l'orgie, Au lieu de s'amuser à la theologie. Aller à la taverne est acte scandaleux Pour tous, disoit Minot, mais notamment pour eux, Et, venant au peché qui se fait dans la fente, Apres qu'un homme est sou, l'on sçait ce qui le tente; C'est où, bien que ce soit de piques rencontré, Socrate se vantoit n'étre jamais entré. Ce ne fut pas cela qui le fist juger sage, Mais ce poison qu'il but avec tant de courage Qu'on ne l'oüit jamais ny pleindre ny crier, Et qu'il voulut mourir plustost que de prier. Quoy que ce soit un lieu qui n'est pas trop honneste, On y trouve tousjours de la viande preste; Il fait parler françois un poëte gascon, Et, si vous l'en croyez, c'est le vieux Helicon. Afin qu'un cytadin icy ne me demente, Comme si je croyois la campagne innocente, Je ne connois que trop de brutaux villageois, Selon mon jugement, pires que des bourgeois; Leur façon me déplait; je les hay, s'il faut dire; Mais sans offencer Dieu je ne puis voir un sire. On se passe bien là d'avoir tant de suivans, Encore mieux d'y voir tous ces demy-sçavans Dont l'importun babil, autant de temps qu'il dure, Tient effectivement une ame à la torture. Sur tous autres humains on doit craindre ceux-là; S'il faut quitter Paris, ce n'est que pour cela. Tel y seroit encor, n'étoit que tant de crottes L'obligeoient au mois d'aoust à demander ses bottes, Et, faute de cheval, à piquer le pavé, Pource qu'il n'étoit pas un peu si relevé Que ce jeune frisé monté comme un Saint George, Tout rayé de clinquans, et qui d'aise regorge. L'autre ne l'ayme pas, voyant que sa maison Le ruïne en loyers, et n'est qu'une prison. Jean en est si ravy que, lors qu'on luy conseille D'habiter autre-part, il fait la sourde oreille, On répond en ces mots avec un doux souris; " tout ce qu'il vous plaira, mais il n'est qu'un Paris; Vos conseils seroient bons à qui les pourroit suivre. Vivant en autre lieu, je ne croirois pas vivre. Tous les peuples y sont, l'anglois et l'allemant, Avec le poitevin, le picar, le normant, Que l'on peut discerner, aussi bien qu'au visage, À leurs divers habits, à leur divers langage; Quiconque est à Paris croye qu'il est par tout Et qu'il voit l'univers de l'un à l'autre bout; Avec peu l'on y vit, ou l'on manque d'adresse; Aux champs l'on prend cinq sols, et là dix, d'une messe. Venons à sa grandeur; si le Caire et Quinsay Sont de beaucoup plus grands, j'en doute ou je ne sçay, Car, si j'ay voyagé, ce n'est que dans la carte, Et je n'allé jamais de Paris à Monmarte. Paris est si charmant et si delicieux Qu'il n'en faudroit partir que pour aller aux cieux; Le temps n'y dure point, Dieu sçait comme il s'y passe; On s'y plaist, et fust on de la derniere classe; Les vieux l'ont appellé paradis des putains, Tant on y voit d'enfans de peres incertains, Et tel ne les a faits qui toutefois les berse; C'est entre mariez un estrange commerce. " lorsque je suis ailleurs, c'est avec un regret, Que je ne puis tenir un demy-jour secret; Tout ce qu'on y remarque a pour moy tant de charmes Que pour luy resister ma raison n'a point d'armes; Ce que vous y blâmez, c'est dequoy je fais cas; Cette foule m'y plaist, j'en ayme le tracas; Je reçoy de ce bruit que font tant de carrosses Plus de contentement que si j'étois aux noces; Les perils de la nuit vous m'alleguez en vain; Mon manteau, Dieu mercy, ne craint pas le serain, Je passe hardiment prés la samaritaine Lors que les assassins courent les tirelaine; Le Louvre est à mon goust non encore achevé; J'admire le palais, de blanc et noir pavé, Figure, si l'on croit à ma philosophie, Du sort des jugemens; ergo fou qui s'y fie; Je me fierois plustost au perfide élement. " La foire Saint Germain le touche extremément, Le Pont-Neuf et le Mail le mettent en extase; Pour aller vite au cours Jean monte sur Pegase, Il hante Luxembourg, et fait son promenoir Du parc et des jardins de ce royal manoir, Et, pour en recevoir du plaisir davantage, Il croit estre, estant là, dessus son heritage. Encore qu'il n'ait pas de moyens plus que moy, Il est en son esprit aussi riche qu'un roy; Qu'une femme en passant luy fasse bonne mine, Il s'est déja frotté contre son étamine; Ses divertissemens il sçait bien menager, Un homme ne peut pas tousjours d'un pain manger, L'esprit comme le corps change de nourriture, On ne lit pas tousjours dans la sainte ecriture; Il ayme les tableaux, et se contente bien De les voir à loisir sans demander combien; Dans le repos d'esprit il se maintient en joye Et laisse volontiers le travail à Bridoye; Qu'il plaide ou qu'il consulte aupres de l'angelier, Et qu'il tire en cheval tout le jour au collier, Luy cherche son plaisir, et la melancolie Est ce qu'à son avis on doit nommer folie. Puis il dit qu'à Paris on ne voit en deux mois, Voire en trois, qui ne veut, un homme qu'une fois, Qu'une petite ville est un vray purgatoire; C'est parler evangile, ou pour le moins histoire; J'y suis malgré mes dents et non sans rechigner; Comme instruict par mes sens, j'en puis donc témoigner. Or, si quelque gallant s'y testonne et s'y frise, S'il hante en quelque lieu, chacun s'en scandalise. Paris est son aimant, Paris est son amour, Et dit qu'étre à Paris, que c'est estre à la cour; Qu'estant à la campagne, on ne trouve qu'un arbre; Que tous les habitans sont figures de marbre; S'ils parlent, en effet, que ce n'est point parler; Que l'entretien d'un sot ne le peut consoler; Que l'on s'y fait tout beste, et tout sot, et tout sale, Certains jours plus chagrin qu'un rat dans une male, Prest, regorgeant d'ennuis, à se desesperer; Que chacun n'est pas propre à faire labourer Et n'avoir pour objet qu'un porc ou qu'une vache; Qu'il n'est tel que d'ouyr vépres à Saint Eustache; Qu'il ne sçauroit tousjours estre dans sa maison À voir pondre une poule et nager un oison; Que c'est porter son toict ainsi qu'une tortuë, Qu'il faut tuer le temps de peur qu'il ne nous tuë; La conversation, au reste, luy plait fort; Faute de converser, qu'aux champs un homme est mort; Vient-il un nobilis, il luy donne la fiévre À force de parler cheval, ou chien, ou liévre; Que Paris icy bas est un sejour parfait; Que l'on vivoit jadis autrement qu'on ne fait; Que, lors qu'un dictateur on prit de la charuë, Il faut s'imaginer que le monde estoit gruë; Qu'aujourd'huy les seigneurs se tiennent prés du roy; Ceux qui ne le font pas, c'est qu'ils n'ont pas dequoy. Paris est, à son goust, une piece excellente; C'est où les bons coureurs atteignent Atalante, Où l'on fait sa fortune, où qui doit de l'argent Apprend à discerner un homme d'un sergent; Ce que l'on y méprise, aussi-tost il le louë, Et pense, quand à moy, qu'il en ayme la bouë. Luy qui par l'univers a si fort voyagé Asseure que l'on peut l'en nommer l'abregé; Beau sejour a chi ha danari assai, Mais en manquant c'est où l'on jouë à l'ébay; L'hoste las de préter ne fait plus de caresse, Pour ouïr murmurer il faut ouïr l'hotesse, Qui sçait que de Paris tel part qui, de par Dieu, En valet de Marot, oublie à dire à Dieu. Voila ses sentimens, c'est ainsi qu'il raisonne; La demeure des champs n'en sera pas moins bonne; Chacun a son discours, son goust, son jugement, Qu'il suit, et, le suivant, croit faire sagement. De moy, lors que je fais des chasteaux en Espagne, Je demeure à la ville et puis à la campagne, Changeant d'air en malade, et sans que je dise où; Pour ne bouger d'un lieu je ne suis pas un clou; Il me déplaist enfin de ne voir qu'un visage, Et, pour n'en rien celer, je maudi le village; Apres que je n'ay plus personne à qui parler, Je dis à mon valet que je m'en veux aller; Estant sou de rever, las de la solitude, Je me veux refourrer dans cette multitude De tant d'hommes bien-faits et de femmes aussi Qu'en me les figurant je me hay d'étre icy. Me gouvernant ainsi, je morguerois l'envie, J'ay trouvé cette poéle à fricasser ma vie; L'astre qui fait le jour change ainsi de maisons, Sagement inconstant, pour faire les saisons; Le monde tout entier est le pays des hommes, Il s'y faut promener tandis que nous y sommes. SATIRE X Plus je repense aux maux que souffre un pauvre juge, Plus je croy que pour luy dure encor le deluge; Je m'en rapporte à vous, messieurs des parlemens, Nos juges souverains, vous sçavez si je mens. Penseriez-vous avoir un assez grand genie Pour estre entierement exempts de calomnie? Tout plaideur affolé de son propre interest, S'il pert, entre ses dens appelle de l'arrest, Et, jettant contre vous mille pointus yambes, Regaigne son pays la queüe entre les jambes; Puis, tout desesperé de ce qu'il a perdu, Dit que son procureur, qu'il nomme, l'a vendu; Il l'appelle méchant, il l'appelle perfide, Et va legerement; pourquoy? Sa bourse est vuide. Il est troublé dequoy son malheureux procés Ainsi qu'il esperoit n'a pas eu bon succés; Son esprit estonné ne sçait à qui s'en prendre; Si l'on n'en mouroit point, il voudroit bien se pendre. Je vous laisse à penser, si l'on parle de vous, Que l'on craint justement, ce qu'on fera de nous, Juges inferieurs royaux ou subalternes, Y compris les elus anciens et modernes. Pour messieurs nos sergens, les nobles, ce dit-on, S'ils travaillent contre eux, les payent du baston; Ils n'osent assiner un sujet pour sa debte, Que le seigneur du lieu, requis, ne leur permette; À mamiselle méme ils rendent ce devoir; Si vous ne le sçavez, je vous le fais sçavoir. Quand nous avons jugé le procés d'un messire, À qui, comme appellant, il faudra de la cire, Quand nous n'aurions jugé que celuy d'un plumet, Dieu sçait s'il nous menace et s'il nous en promet, S'il publie en tous lieux que nous sommes barbares, Que l'on ne vit jamais les bons juges si rares, Et que nous épiçons aujourd'huy par excés; Il donne de bon coeur au diable le procés; " si je plaide jamais, que le ciel me chastie! " Il prendroit volontiers son bon ange à partie, Qui n'a pas détourné, par un avis prudent, De sa triste maison ce fâcheux accident. Il s'estoit figuré qu'on juge sur la mine, Et que c'est en procés tout ce qu'on examine, Qu'on mesure le droict à la condition, Que tout cela ne va que par affection, Que le mot d'ecuyer éblouït un arbitre, Que madame raison n'a plus voix en chapitre, Et qu'un petit present fait changer un dicton; Il reserve au bailly trente coups de baston, S'il le peut rencontrer un jour à la campagne; Il dit que la justice est meilleure en Espagne, Bien qu'il n'en soit instruit et ne l'ait éprouvé; Mais c'est pour en parler en homme relevé. Un juge est un larron s'il prend une pistole, Eut-il quitté les sacs pour feuilleter Bartole, Mathieu des affligez, Alexandre et Jason, Afin d'y proceder avec plus de raison; Au detriment d'un autre il veut qu'on le conserve, Que la belle Themis à poinct nommé le serve. Moyse, qui tira des eaux de ce rocher, Jugeat-il son procés, n'en pourroit arracher Que des civilitez, des offres de services; C'est dequoy volontiers il paye les épices. Toutefois, dés le temps du bon Charles Martel, Qui servoit à l'eglise, il vivoit de l'autel. Au fait que nous traitons les raisons sont égales; Les juges, au surplus, ne sont pas des cygales, Et leur état requiert de beaux habillemens, Leur corps non fantistic a besoin d'alimens; Les salaires sont deus à celuy qui travaille, S'il ne vit de son suc comme un huitre à l'écaille. A t'il fait au greffier le moindre compliment, Il pense que cela luy tient lieu de payment; Quand il faut debourser, il se met en furie; Son plus grand revenu, c'est sa bizarrerie; Il médit des recors, il maudit les sergens, Et dit qu'à l'offencer ils sont trop diligens, Qu'ils sont entrez chez luy, qu'ils ont saisi sa terre, Mais que dans peu de temps nous reverrons la guerre, Et qu'il ruinera le fermier du bailly, Qu'il ait, en le jugeant, ou qu'il n'ait point failly, Du furieux Ajax imitant le caprice, Qui battoit des moutons au lieu de battre Ulysse. Ce pseudonobilis n'est que trop coûtumier D'en avoir la raison aux dépens du fermier; Voicy comme il en use; avec façons bravaches, A t'il mangé sa poule, il court apres ses vaches; Ce sont ses hauts explois, ses actes genereux, Qui le font de la guerre estre si desireux; Il craint les coups, Dieu sçait, et sa modeste espée Du sang des limaçons est seulement trempée; Il n'est ny bon soldat, ny bon homme de paix; Qu'est-il donc? Propre à faire un pillier de palais, Semblable à ceux qu'on fit des dames de carie, Qu'il ne s'offence pas de cette allegorie; S'il plaide à l'avenir et paye, c'est tant mieux; Nous luy donnerons tous ce qu'il nous doit de vieux. Plaider et non payer, c'est chose trop cruelle; Un maçon en tel cas jetteroit sa truelle; À propos d'un abbé, que j'aime pourtant bien, Qui m'employe souvent et me paye de rien, Je passe donc pour dupe en ce que sa monnoye Est celle qui paya les murailles de Troye. Maintenant en justice on ne met plus gratis, J'en connois qui l'ont fait et s'en sont repentis; Si jamais on m'y prend, si jamais on m'excroque, Je le di de bon coeur, j'approuve qu'on s'en moque, Et que l'on crie au sot; je me feray payer; Ma foy, je le feray, fust-ce d'un escuyer. Puis que le meilleur juge est traitté de la sorte, Vrayment il a besoin d'avoir la teste forte Et de se gouverner d'une estrange façon; Sçavant à mes dépens, j'en puis faire leçon. Je confesse pourtant qu'en ce temps où le vice Fait la figue au bonnet, je ne suis qu'un novice, Que peut-estre voudrois-je estre à recommencer, Ne sçachant plus tantost dessus quel pié dancer; C'est un fascheux métier; si je ne m'en retire, Il ne tient pas en moy, je le vous puis bien dire; J'en fusse dé-ja hors, sans un qui me pria; Or tout cela conclud que j'en suis à quia. Tous les jours cas nouveaux, nouvelles insolences; Astrée revint elle aveque ses balances, Son celeste maintien, sa régle et son compas, Le mal est si puissant qu'il ne la craindroit pas; Effronté jusqu'au point qu'aujourd'huy qu'on luy cede, Il roteroit au nez du venerable bede. Un homme qui perdit n'aguere son procez, Accusé devant moy de quantité d'excés, En barbe d'appellant me fit bien des menaces; Mais tout cela n'est rien qui ne voit ses grimaces; Il est temps ou jamais de gouster le repos, Mon esprit harassé me demande campos; Pourquoy n'useroit il de ce beau privilege Qui remplit d'allegresse un grimaut au college? Le sommeil est si doux apres qu'on a veillé! On se veut reposer quand on a travaillé. Encor n'est-il pas dit que j'achéve ma vie Dans les divers malheurs que luy trame l'envie, Que je supporteray les façons d'un hagar, Et qu'à ses sots discours je n'auray point d'egar, Alors qu'il me viendra, sauf vostre reverence, Demander les raisons d'une vieille sentence, Et dont il me souvient moins que d'un vieux peché. Aveque des brutaux on est bien empesché; Outre cela notez que je suis fort colere. N'ay-je point assez fait le grave et le severe? Je l'ay fait jusqu'icy, puis que Dieu l'a voulu, Et m'en suis aquitté pource qu'il l'a fallu. Il vaut mieux resigner que quelque autre le face; Moyennant de quibus je luy quitte la place, S'il veut, je luy vendray mes livres quand et quand; Si non, j'ay resolu de les mettre à l'encant; Il n'est plus question de m'amuser à lire, Je me veux enquerir quelle part le blé tire, Pour ce qu'il m'en faut plus c'est honnestement lu; Bouchez donc les ruisseaux, mes prez ont assez bu. Et puisque la science est icy méprisée, Qu'un homme de latin sert aux sots de risée, J'en ay trop pour m'instruire au devoir de chrestien Et donner du ragout au commun entretien, Pour dire qu'une laide est d'assez belle taille, Que les rats dans Homere ont gagné la bataille, Que le jour me fait mal, qu'on tire le rideau, Que nous aurions du vin s'il tomboit un peu d'eau, Et dans l'occasion pour en prendre en Silene; Si je m'en veux aller, pour feindre une migraine; Je suis assez sçavant pour dire, quand je mens; " monsieur, honnorez moy de vos commandemens; Je vous suis tout aquis, je meure, Dieu me damne "; Avecque des devots pour loüer Sainte Janne; Pour éviter l'abord d'un mauvais discoureur, Et, si j'y suis contraint, le voir par procureur; Pour m'accoster de ceux que la bonne fortune A juchez au dessus des cornes de la lune; Pour me faire estimer de ceux de ma maison, Et ne plus m'endebter, de peur de la prison; Quand un grand soustiendroit que la neige fût noire, Au lieu d'en disputer, pour luy dire que voire. SATIRE XI À tes intentions je ne sçaurois répondre, Sur la fin de mes jours il me faudroit refondre, Ou me faire boüillir aveque ce vieux grec. Prens qu'on nous ai passé la plume par le bec, Que ce soit une fable ou bien une avanture, Car je n'ajouste foy qu'à la sainte escriture. Tu dis souvent, monsieur, que je vis en paysan, Et que mon élement est d'estre courtisan, Que j'ay l'esprit adroit et l'humeur assez bonne, Que j'en sçay presque autant qu'un docteur de Sorbonne, Que je ravirois ceux qui m'auroient prattiqué, Ne disant pas un mot qui ne fust remarqué; Que j'aquerrois du bien par moyens legitimes, Non pas comme celuy qui doit le sien aux crimes; Que je serois bien-tost dedans l'esprit du roy; Si je ne suis heureux, qu'il ne tient donc qu'en moy; Et puis, mettant du vent dedans ma cornemuse, Que nature m'a fait des graces dont j'abuse. Te dois-je croire ou non, j'en fais difficulté, Apres que là dessus je me suis consulté; Laisse moy dans ces lieux où nul ne me commande, Où je croy, vivant bien, que ma fortune est grande; L'éclat de la grandeur jamais ne m'ébloüit, À l'égal du repos rien ne me réjoüit; Si j'ay quelque sçavoir, au lieu de le produire, Il suffit qu'en lanterne il serve à me conduire. Pour estre courtisan il faut dissimuler, Faire le chien couchant, ou ne s'en point méler; Je n'ay point ces vertus; comme sous une halle, Mon esprit simplement sa marchandise estalle; Je hay tout artifice et tout déguisement, Je ne sçay ny loüer ny blâmer faussement, Bref qu'en tous mes propos je suis si veritable, Qu'un grand ne me veut voir qu'une fois à sa table; Et d'ailleurs je ne suis ny flateur ny devin, Un peu trop librement je demande du vin; Je joürois à la cour un mauvais personnage, Veu, comme chacun sçait, que je n'ay qu'un visage, Qui n'est fait que pour moy; si je veux obliger Quelqu'un de mes amis en le pensant changer, Il me reussit mal, toute ma contenance N'est que d'un homme triste et qui fait penitence; La contrainte paroist qui pique un grand seigneur, À qui par un souris je voulois faire honneur; Je tiens si fort de moy que vrayment j'aurois honte De faire le doucet en riant d'un sot conte; Au lieu de luy ceder au discours, croirois-tu Que j'ergote et dispute en maistre és arts testu! Ou je deviens muet, ou je ne me puis taire; Avec plus grands que moy je suis trop volontaire; Ils ne peuvent sur moy prendre aucun ascendant, Aussi je ne les voy qu'en mon corps deffendant. Que je me veux de mal d'avoir tant de caprice! Je n'en suis pour cela pas moins à leur service. Vivant à moy, chez moy, l'heure de mon repas Est celle de ma faim, que je ne sçay donc pas. Un suivant avisé se doit garder de faire Toute chose qui peut à son maistre déplaire; N'eut-il mangé du jour, fust-il midy sonné, Il n'oseroit disner qu'apres qu'il a disné. C'est qu'il faut que chacun, en ce monde si drole, Notamment à la cour, sçache joüer son rolle; Il faut courir, trotter, aller le pas souvent, Qu'il fasse chaud ou froid, ou neige, ou pluye, ou vent, Tantost sur un cheval, tantost sur une mule, Qui comme un des neuf cieux en avanceant recule. Quand je pense flater, je ne fais que le sot, Et je perdrois plustost un amy qu'un bon mot. Mais que dis-je, un amy, c'est un oyseau bien rare. Je ne sçay ny mentir ny faire le bizarre, Je hanterois la cour si je me trouvois beau, Ou plustost si j'estois excellent maquereau; Dans ce brave métier, chacun connoist en France Comme aupres d'un bon maistre un bon valet s'avance. Allant mon grand chemin, j'ay perdu le soucy De vivre au gré d'un autre, et ne suis bon qu'icy. Pour reussir en cour il faut estre un peu fourbe, Et dedans un corps droict porter une ame courbe; Si l'on fait le devot et le pieux, au moins Que ce soit en public et presens bons témoins. J'ay du bien, grace à Dieu, ce qu'il m'en faut pour vivre; Je mange fort peu seul, jamais je ne m'enyvre; Si je n'ay des estats, estant homme privé, Je m'en couche plustost, j'en suis plus tard levé, Et, pour le faire court, j'en vis plus à mon aise; Je me fâche déja quand ma femme me baise, Je suis blanc comme un cygne et proche du trépas, Moy que j'aille à la cour, et que je n'y vais pas. J'ayme bien mieux couver ma petite fortune Que de monter sur mer en dépit de Neptune, Ou de me transplanter en l'arriere saison; Si je fais ce coup là, que l'on m'appelle oison; Ce conseil estoit bon au temps de ma jeunesse, Mais, en l'âge où je suis, si j'y vais, qu'on m'y fesse; Vendre ma liberté pour un méchant disner, Et de plus n'oser fuir, me voulut on berner, Cela n'est bon qu'à ceux qui font plus pour la pance Qu'un chien de basteleur quand son maistre le tance; Que j'allasse où l'on n'a que faire de chapeau, Où l'on n'ose le mettre, et tombat-il de l'eau, Où, si je ne suivois ce monsieur par la ville, Si je ne le croyois comme on croit l'evangile, Si je ne l'estimois contre mon sentiment, Chacun m'estimeroit digne de chastiment; Que j'allasse au pays où, sans en faire enqueste, Et par raison d'estat, on adore une beste; N'importe s'il ne fait du plaisir à celuy Qui le suit et le sert, il ne tiendra qu'en luy; Ce n'est que l'interest qui gouverne la chose, Et pour luy qu'en ce monde on se metamorphose. Comme un vaisseau sur mer, selon qu'il a le vent, Fuit quelquefois le nort pour singler au levant, Pource qu'il periroit s'il n'avoit qu'une route, L'homme que tu connois fait de mesme sans doute; Il a sur son esprit tant de commandement Qu'à tout ce qu'il luy plait il le ploye aisement; Selon le temps qui fait, ou l'astre qui domine, Il change d'entretien, et de geste, et de mine; L'eglise a divers chants en diverses saisons, Et tout cela fondé sur de bonnes raisons; Luy sans comparaison ne fait rien qu'il n'en die Le pourquoy, le comment, et qu'il ne l'estudie; C'est le cameleon qui prend toute couleur, Qui soûpire en sa joye, et chante en sa douleur; Enfin il s'est acquis un pouvoir sur luy-mesme Tellement absolu qu'il n'en est point de mesme; À ce que veut un autre il est si tost porté Qu'il semble n'avoir point de propre volonté. Or on dit à la cour que c'est une merveille; Quand le veau marin dort, que c'est luy qui l'eveille, Qu'apres il l'entretient d'un discours si charmant Qu'une heure, voire deux, ne luy sont qu'un moment; Il luy sied encor mieux à conter des frivoles Qu'à l'histoire à parler du jour de Cerisoles; Tout ce qui se peut dire il est facetieux, Goinfre autant qu'il le faut, et bouffon gracieux; On le prendroit plustost sans vert que sans nouvelle; La gazette en sçait bien, mais il en sçait plus qu'elle; Le plus grand de ses soins est de complaire aux grands, Et tient toûjours chez eux quelqu'un dessus les rangs; En devant il exalte et monsieur et madame, En derriere il s'en moque ou plustost les diffame; Lors qu'il est aupres d'eux il croit estre enhonneur, Et les quitte aussi peu qu'arcas l'ourse mineur; Il les suit à la selle, et, moy qui suis severe Et moins officieux, de loin je les revere; On croit à ses discours, qui sont remplis d'apas; Moy, quand je jurerois, on ne me croiroit pas; Le malheur de tout temps me suit en toutes choses, Je blesserois un homme en lui jettant des roses, Il me voudroit du mal quand je le servirois, Voila le grand-mercy qu'à la fin j'en aurois; Sans que ce lieu commun je veuille icy deduire, Croirois-tu que le four tombe quand je veux cuire? J'ay tâché plusieurs fois de monter, et n'ay pû, L'echelle est renversée ou la corde a rompu; Encor n'est-ce pas peu qu'en ce point d'importance, Je sçache prattiquer lypse dans sa constance; Cela fait que je suis bien moins entreprenant, Et que je n'ose rire à caréme prenant; Tousjours l'oisiveté m'a semblé fort plaisante, Je trouve seulement une bague pesante, Je ne m'habille plus de peur de travailler, Comme aux petits enfants il me faut tout bailler; Et ce qui m'a rendu tardif à la besongne, C'est que je voy qu'un sot sur mes vers taille et rongne, Juge d'eux, les condamne, et fort sommairement, Si celuy peut juger qui n'a nul jugement; Toutefois je l'excuse, il a droict d'en médire, Pource que sans s'y voir il ne les sçauroit lire. À d'autres tout succede, ils n'ont point de rivaux, Un lutin fait leur lict et pense leurs chevaux. Je voudrois bien hanter, mais toutefois je n'ose; Le monde à mes desseins comme un tribun s'oppose, Et s'est tousjours montré si contraire à mon bien Que ce n'est plus à moy de luy demander rien; C'est ce que je pratique, et croy que je suis sage, Voyant que mon esprit n'est pas à son usage; Chacun vivroit à soy s'il suivoit mon avis, Et puis le medecin a dit vita brevis. Si contre mon humeur je pense me contraindre, En asne trop sanglé l'on m'oit aussi-tost geindre; Les talens sont divers, le mien est de n'avoir Point d'inclination à me faire tant voir; Ayant bien ruminé ces mots; " cache ta vie " , M'en blâme qui voudra, j'en ai perdu l'envie. Il est vray qu'estant juge on a beau se cacher, Quelque fâcheux plaideur nous vient tousjours chercher; Si faut-il bien qu'en moine à l'advenir je vive, Et qui me voudra voir me voye en perspective. Je n'ay que trop hanté, parfois je m'en repens, Mais j'ay fait en cela le sot à mes dépens; Car je n'ay pas trouvé mon compte en compagnie, Où souvent un badin a choqué mon genie, Et je m'en suis allé de là, dans mon jardin, Dire en me promenant; " maugre-bieu du badin! " J'estois vrayment plus propre à vivre dans un cloistre Que parmy le tracas obligé d'y paroistre; Dieu mercy que je suis exempt d'ambition, Aussi ne vais-je plus à la procession. Tant plus je m'examine et tant plus je me sonde, Ce n'est guere mon fait d'estre dans le grand monde; M'envoyer à la cour, c'est, à bien discourir, Me rendre ridicule ou me faire mourir, Au hazard un beau jour d'estre graté des pages. Quelques hommes sont nez pour peupler les villages, Et la cour est pour eux un pays estranger; Les oiseaux vainement tascheroient de nager, Les poissons de voler, ce n'est pas leur coustume, Encor, comme l'on sçait, qu'on vole bien sans plume. Tu n'es pas à sçavoir qu'au commencement Dieu Mit avecque raison chaque chose en son lieu, Mon humeur dans le mien outre cela me fiche, Que j'emplis tout ainsi qu'une image sa niche; J'y suis fort respecté de Jaquet mon voisin, Le seigneur du village est un peu mon cousin, Le curé me caresse, aussi fait le vicaire, Je fais ce que je veux de monsieur le notaire, Nous beuvons tous ensemble en tirelarigot, Et que j'aille à la cour, je ne suis pas si sot; Bon pour ceux dont l'esprit à peu ne se limite, Croyons que pour ce faire ils ont trop de merite; Au lieu d'y conserver ma reputation, Je n'acheverois pas l'an de probation, Et j'aurois bon marché de telle marchandise Si l'on ne m'en chassoit comme un peteux d'eglise. SATIRE XII J'ay ce jourd'huy receu de mauvaises nouvelles, En dépit du porteur j'estoy gaillard sans elles; Que pour peu d'interest tu plaides vivement, Et que vous en serez bien tost au parlement. Tu plaides, pour certain, non, c'est de quelque offence, De quelque gros peché, que tu fais penitence; Sans doute qu'un homme a l'esprit hors son fourreau S'il ne croit qu'un procés est un divin fleau, Compris asseurement sous celuy de la guerre; Et qu'il soit question d'un crime ou d'une terre, C'est tousjours neantmoins contre le condamné Un foudre qu'un arrest fatallement donné. Plaider, c'est un tourment qui ne se peut décrire, Et qui se connoit mieux à l'épreuve qu'à lire; Un soldat est courtois au prix d'un procureur, Arguant son client en sa grande fureur, Et luy contant des frais dont il dresse un memoire Non moins ample qu'obscur, ou plustost un grimoire; Ô qu'il s'en faut beaucoup, qu'il s'en faut, selon moy, Que ses articles soient des articles de foy! Soit qu'on plaide à l'edit, soit qu'on plaide aux enquestes, Il faut comme Cerbere avoir au moins trois testes; Advocat en son temps plus fameux au barreau Que Macette au bordel, le plus fort de cerveau Qui jamais ait paru chez Madame Chicane, Sans sçavoir que c'étoit que de faire la cane, Tousjours prest à plaider, et ab hoc et ab hac, Eut-il veu seulement l'etiquette du sac, Au reste, aussi lettré que routier en prattique, Confit extremément en l'art de rhetorique. Toy qui n'és que partie, il n'est pas de besoin Que tu sois tant remply de sçavoir que de soin; Mais, en t'imaginant d'étre une ame damnée, Si tu pensois dormir la grasse matinée, En dame de Paris, et puis ne plus trouver, Pour luy conter ton fait, monsieur à son lever, Le mener au palais en toute modestie, Aux mois ou les plus fins ont au nez la roupie, Tu n'y gagnerois pas, mesme estant rebuté, Encore que tu sois homme de qualité; Ne fay semblant de rien, ces messieurs sont austeres, Et souvent tout expres ils feignent des coleres, Ils demeurent couvers afin de maintenir Le rang de souverains et de nous contenir En devoir de sujets demandans la justice; L'original plaideur doit estre sans caprice, Patient, liberal, hardy solliciteur, Et, s'il se peut, amy du clerc du rapporteur. Bon droict a besoin d'aide, en ce temps l'innocence A pour la proteger recours à l'éloquence, Aux lettres de faveur; ce n'est plus la saison Qu'un juge n'ait égart qu'à la seule raison; Il faut des plaidoyers venir à l'écriture, À de vilains narrez que le papier endure, Aux motifs, aux factons, aux advertissemens; Produire apres cela de vieux enseignemens Que cent ans ont jaunis, finallement conclure, Tant que le sac soit plein et l'appostume mure. C'est horreur de penser à ces briborions Qui divisent l'esprit en tant d'opinions Et sont si mal écrits qu'on ne les sçauroit lire; À peu quand je les voy que je ne les déchire. Je laisse à part les gens qui me semblent humains, Honnestes et civils, et bien ils ont des mains; Qui diantre n'en a point, qui donne sa denrée, Mais où n'entre t'on point par la porte dorée? Je ne sçache metier, art, ny profession, Pour saincte qu'elle soit, parlant sans passion, Qui de ce qu'elle fait, en bonne conscience, Ne prenne librement deniers ou recompence; Chacun de son travail veut estre reconnû, Eut-il d'ailleurs pour vivre assez de revenu; Tel ne demande rien, par honneur ou par honte, Qui sçait prendre son temps, qui sçait trouver son compte; Et quiconque aujourd'huy d'une loche fait don Ne le fait qu'à dessein d'attraper un gardon. Il n'est que de payer tout ce que l'on marchande, Une obligation ne peut estre que grande. Il n'en faut point mentir, le monde aime l'argent; Si l'advocat en veut, aussi fait le sergent; De monsieur le greffier les griffes sont exactes, Il n'est pas qu'il ne t'ait delivré plusieurs actes. Quand le juge en prendroit, qui tient le gouvernail, Ce qu'il achette en gros il le vend en détail; Pourveu qu'il se modere, on ne l'en peut reprendre; Ceux qui prennent de luy l'authorisent de prendre. Pensez qu'en achettant il s'estoit endetté, Et que ce qu'il en fait, c'est par necessité; S'il prend trop et qu'il ait la conscience large, Il ne peut autrement s'aquiter de sa charge; Tu sçais desja que c'est de role et parisis, Termes certainement sur le volet choisis; On les appelle droits pour en fonder la prise, Aussi pour son argent on a la marchandise. Bref, qu'il faut depencer quand on a des procés, En sacs, en poudre, en encre, en listes, en placés, Outre que par délais la justice est tardive, En sorte qu'on n'y voit souvent ny fond ny rive. Si les juges estoient si fort expeditifs, On donneroit au diable et plumes et ganifs, Les postulans chiroient dedans leurs écritoires, Qui comme Fabius courent aux dilatoires, Prennent pour tout chemin celuy des écoliers, Et vont à reculons, ainsi que les cordiers. Il faut que chacun vive, aussi par sa cautelle Cepola sçait bien rendre une cause immortelle; Le procés est un hydre, il n'en faut pas douter, Fay ce que tu pourras afin de l'éviter; D'un il en renait deux, voire trois, voire quatre, Qu'il faut le plus souvent tout à la fois combattre; Donne sans t'en lasser, car il est de besoin D'avoir, si tu m'en crois, tousjours l'argent au poin; N'espere de rien tant que de ce qui se couche. Homere en quelque lieu ce grand mystere touche, Lorsqu'il nomme Themis deesse aux pieds d'argent. Il ne suffit donc pas d'estre fort diligent, De courir, de trotter, pour gagner la victoire Et pour lever bien tost un bel executoire. Mais souvent les dépens passent le principal, Et qui ne peut ne peut, vertu-bieu, c'est le mal. Aussi, qui veut plaider, s'il a de la cervelle, Doit contre ses papiers peser son escarcelle; L'un sans l'autre n'est rien, puis qu'il convient payer Tantost un interdit, tantost un plaidoyer, Des faits, des contredits plus gros que Despautere; Et puis il ne faut pas oublier l'inventaire; Il n'est rien, en effet, de si cher que des mots; C'est de quoy de tout temps on abuse les sots. Bon si les advocats gardoient la loy cyncie, Mais quand ils prennent trop on les en remercie; En voicy la raison; ils savent du latin, Ils se couchent fort tard et se levent matin. Leurs femmes en ce point semblent interessées, Qui voudroient à loisir estre d'eux caressées; Ils estiment si fort cet art de bien parler, Qu'ils pensent que nul prix ne le peut égaler, Et trouvent dans leur code, ou bien dans leur digeste, Qu'apres qu'ils sont payez on leur en doit de reste. La vigilance nuit à celuy qui s'endort, Et qui n'a point d'avis, eut-il raison, a tort. Tout ce qu'il te plaira, mais l'argent y commande; À cause de cela ta faute en est plus grande; Les plus sages humains achettent le repos; Quand méme on leur tondroit la laine sur le dos, Ils ne se plaindroient pas, sçachant bien qu'en ce monde Roule comme sur mer une onde sur une onde, Un malheur sur un autre, et qu'il en faut passer Quinze parmy quatorze, au lieu de plaidasser. Assez gagne qui perd et les procés evite, Qui des plus grands seigneurs renversent la marmite, Empéchent de dormir, de plus broüillent l'armet; Bref, c'est un labyrinte où le diable nous met. Plusieurs, comme l'on sçait, et soit dit sans scandale, Se sont imprudemment jettez en ce dedale Plus broüillé que ce vieux, et Thesée y fust-il, Jamais ne s'en pourroit tirer avec son fil. On les peut bien nommer une ruine, un gouffre. Je veux que cela soit, mais faut-il que je souffre Qu'on ravisse mon bien sans contestation? Je n'y suis pas tenu, sauf ta correction, Si quelqu'un vient apres me demander le reste, Voyant que je suis bon et que je ne conteste. On conseille aisément un malade estant sain; Les moines plaident bien, chacun deffend son pain; Eux deffendent encor le clos de l'abbaye, Qui n'ayant plus de vin seroit bien ébahie. C'est ma foy que, tandis que l'homme est icy bas, Il a guerre ou procés, querelles ou débas. Plaider est un enfer, c'est ce que je confesse; Je ne plaiderois pas, n'estoit que l'on m'en presse. Me vois tu pas changé de celuy que j'estois? Toute nuit en dormant je ne réve qu'explois, On ne trouve chez moy que pieces, que liasses; Déja d'un grand plaideur j'ay toutes les grimaces, J'en ay l'humeur, le teint, je suis palle et deffait; Dés que je voy quelqu'un, je luy conte mon fait; S'il me veut obliger il me préte l'oreille Et m'entend jusqu'au bout, apres il me conseille, Me cite des arrests donnez en pareil cas; Je n'auray tantost plus que faire d'advocats. Pourquoy? Je dresse bien moy-méme une requeste, J'ay, comme mon pater, mon procés dans ma teste; J'use des mots de l'art, je mets en marge hîc, J'espere avec le temps que j'entendré le chic, Que je me sçauray bien garder d'une surprise Qu'un maistre chicaneur feroit méme à l'eglise. En procés plus qu'en guerre on tâche de tromper, C'est où sans dire gare il n'est que de fraper; On prendroit aussi-tost Hercule sans massuë Que moy sans un gros sac dedans une cohuë. Pousse, plaide, aussi bien je voy que tu t'y plais; Mais croy que l'on est sage en revenant des plaids; Encor que l'on gagnast, ce n'est que la coustume, Quelque fin que l'on soit, d'y laisser de sa plume; J'en connois plus de trois qui s'y sont ruinez, Dont toutefois les gens ont esté condamnez. Un plaideur, quand j'y pense, à cause de la mise, Est un homme qu'on met, quand il gelle, en chemise, Qu'on tire, qu'on dechire, et sa figure, amy, Ou son pourtraict au vif, c'est Sainct Bartelemy. Je t'en parle en ayant la souvenance amere, Dieu veuille que ce soit le ventre de ma mere. SATIRE XIII Non, je ne doy ces vers ny ces mots que j'attise Qu'aux vices de ce temps ou bien à la sottise; Je n'en suis obligé qu'à l'indignation Que j'ay, voyant chacun suivre sa passion; C'est elle qui m'a fait quitter le paragraphe Pour, à Dieu n'en deplaise, estre satyrographe. Nostre estomach chargé nous demande à vomir; Si je ne rime un peu, je ne sçaurois dormir; Tout ce qui me déplait, aussi-tost je le note, Ne fut-il question que d'un asne qui trote. Je ne suis point de ceux qui croyent en Phebus, Sa flûte n'est qu'un conte et son feu qu'un abus; Ma verve me suffit et mon humeur fantasque, Lors qu'à reprimander je veux lever le masque. Je ne puis supporter les moeurs du champignon, Qui n'est pas noble et met la main sur le rognon. Avec les grands seigneurs il tient son rang et cause, Souvent, quod notandum, sans raison et sans cause. Je ne puis deviner ce que l'on trouve en luy, Sinon que l'on fait cas des sots pour le jourd'huy. On ne distingue plus le poly du barbare, C'est infailliblement que le merite est rare; À grand peine entre mil en trouveroit-on un Qui fut tant seulement garny du sens commun. Estes-vous avec eux, vous estes en gallere; On ne les change pas pour se mettre en colere; Le remede pour moy c'est de les voir bien peu. Me viennent-ils trouver jusqu'au coin de mon feu, Pour de petites gens je n'en suis pas en peine, Car apres quatre mots je feins une migrene, Et je les plante là s'ils ne me disent adieu; Sont-ils hors de chez moy, j'en rends graces à Dieu. Encor si nous n'étions affligez que des bestes, Que la peur des méchans ne fust point sur nos testes, Mais quoy, la violence est maistresse des loix, Et nous faisons la nique aux meurs des vieux gaulois. Puisque les accusez se moquent de leurs juges, Dieu ne devoit-il pas faire plusieurs deluges? Les sergens resolus, à leur confusion, S'en retournent souvent avec contusion; Qu'ils soient ce qu'ils pourront, je les plains quand je pense Que c'est au roy qu'en veut cette injuste licence; Il cour un certain bruit qu'on la veut reprimer. En prose mieux qu'en vers je pourrois l'exprimer; Toutefois, parmy nous elle est si fort hagarde Que les petits enfans en vont à la moutarde. Le plus foible, à present, ne montre sa vertu Qu'à ne point murmurer ayant esté battu; Eut-il craché trois dents pour montrer sa constance, Ou craignant d'avoir pis, il n'en fait point d'instance; Que si c'estoit un grand qui ne l'eut qu'edenté, Il en remerciroit humblement sa bonté. Or, la religion ne sert plus que d'un leurre, Nos gens font la pluspart à Dieu barbe de feurre, La malice du temps adjoute aux sept pechez, À quoy les confesseurs se trouvent empéchez; Pource qu'à nouveau mal nouvelle penitence, Le nombre est infiny des cas de conscience. Ne pouvant expliquer en détail nos humeurs, Avecque l'orateur je crie; ô temps! ô meurs! Mon esprit genereux dans le travail se fâche, Et, censurant en gros, a peur de sembler lâche. C'est au particulier que ce genre de vers, L'estrillant à plaisir, fait voir s'il a des nerfs, En dépit du censeur et de son écritoire, Si parfois en Lucile il ne rompt la machoire. On ne sçait tantost plus à qui se confier; Celuy que je tenois pour mon intime hyer, À qui méme j'avois rendu quelque service, M'a payé ce jourd'huy d'un fort mauvais office; L'homme que l'on croyoit estre tout plein d'honneur S'est fait riche aux dépens de son pauvre mineur, Et va dans peu de temps faire ouyr un tel compte, Qu'on s'estonne comment il n'en rougit de honte; Non pas moy qui jamais ne m'estonne de rien, Et qui croit comme il faut le monde gens de bien. Nous ne connoissons plus le coeur à la parole, Qui ne sert quasi plus qu'à bailler de la colle. Quiconque a de l'argent peut avoir des témoins, Et qui déposeront selon ou plus ou moins; Pierre dira qu'il vit, encor qu'il fust à Rome, Milon et cetera, c'est le tout que la somme; Pourtant il fait le bon et s'est aquis bon bruit; Sa bâtarde vertu ne porte que ce fruict, Et pource qu'il luy fait avoir le vent en poupe, Il en est plus friand que les moines de soupe; Aussi jamais ne fit une bonne action Qu'à dessein d'attraper la reputation; À qui le gouste bien, c'est le plus vain des hommes, Mais ce n'est pas un vice en ce temps où nous sommes. Tel à son jugement parle plus doux que miel, L'autre se va disant cousin de l'arc-en-ciel, Ce nain se croit Atlas relevé de galoche, Ce noir pense estre blanc, l'autre aller droit qui cloche, Jacques est au pays en bon predicament Pour avoir sceu dicter à Jean son testament En faveur de sa femme et de son adultere; Ce fameux usurier bâtit un monastere; Pour exercer son vice avecque seureté, Il s'est mis à l'abri de cette charité; De ce que l'on croyoit, maintenant on en doute. Que son cas iroit bien si Dieu ne voyoit goute! Cét homme est déplaisant, que je n'ose nommer, Et qui fait ce qu'il peut pour se gentilhommer. Ceux à qui l'on ne peut disputer la noblesse Ne laissent pas d'avoir je ne sçay quoy qui blesse; Mais ils sont les plus forts, et de plus tous cousins; Malheureux le bourgeois qui les a pour voisins. Ce n'est point sans raison qu'on dit à fou fortune, Puis qu'un berger, jadis, fut aimé de la lune; Cette deesse aveugle avance des butors, Les choses d'icy bas ont d'estranges ressorts; Au contraire il se voit que l'esprit nuit à l'homme, Et s'il a trop d'éclat, qu'il est cause qu'il chomme, Qu'il est tousjours suspect et qu'on le croit broüillon, Et, loin de l'employer, qu'on le met au billon. Le bas ou le moyen est propre aux monarchies, Il n'est que d'éviter aux fausses propheties. Ces riches la pluspart ne sont que des jeans-cus, Qui mettent les sçavans au dessous des écus. Les bons sont obligez, pour détourner l'envie, De complaire aux méchans et de cacher leur vie, Et ceux-cy, pour montrer qu'ils vivent saintement, Ont dans leurs cabinets un nouveau testament. Tousjours de quelque trait ce faux devot s'avise, Il change chaque jour de posture à l'eglise; Le souffre qui voudra, j'en suis importuné, Et je jurerois bien qu'il est déja damné. Autant qu'il a de trous, autant j'ay de chevilles; Qu'à d'autres hardiment il vende ses coquilles. Je ne connois que toy qu'on ne puisse blasmer, Monsieur, que par respect je voudrois bien nommer; Mais ce seroit laisser le train de la satyre, Dont la regle permet seulement de medire. Il est bien mal-aisé de loüer comme il faut, Monstrant une vertu, de cacher un deffaut; C'est où nos beaux faiseurs de harangues funebres Font voir que leurs esprits agissent en tenebres, Et sont cause, en prenant mal à propos l'essort, Que tel qui les entend se rit d'eux et du mort. Donc, si l'on m'en croyoit, il ne s'en feroit guere; Il est vray que l'on peut déguiser la matiere, C'est à faire aux tailleurs de suivre le droit fil, À ce compte on doit peindre un borgne de porfil. On peut bien appeller grand buveur un yvrongne, Il n'est pas deffendu de polir sa besongne. SATIRE XIV Que tu t'acquiers d'amis en vivant de la sorte! J'en connois de jaloux du respect qu'on te porte; Jusqu'aux petits enfans, chacun dit bien de toy, Chacun te fait honneur, mais sçais tu bien pourquoy? Puis qu'il faut au besoin qu'un amy se declare, Monsieur, de mes conseils je ne suis point avare, Je te donne ceux-cy que tu dois ecouter, Et, s'ils te sont fâcheux, que tu peux rejetter. Vois-tu ce complaisant, il se contraint soy-méme; S'il vouloit l'avoüer, ce n'est pas toy qu'il aime, Ny cét autre qui sçait tellement deviner Qu'il se trouve tousjours à l'heure du disner. Le papier souffre tout, aussi luy veux-je dire Que la soupe chez toy sans doute les attire; La soupe de tout temps a de puissans appas; Sans elle ces gens là ne te hanteroient pas, Et n'étoit apres tout que tu tiens bonne table, Jamais ne te verroient, c'est chose veritable. C'est elle à qui tu dois ces honneurs, et croy moy, Mais bien plustost fais en un article de foy. Ne t'imagine pas que ce soit ton merite Ny ta vertu qu'on cherche, on court à ta marmite; Elle te donne plus de reputation, De credit et d'amis que ton extraction, Que ta civilité, que ta modeste épée. Qui ne sçait le pouvoir de Madame Lipée? La cuisine soutient, voire fait la grandeur, Nous n'en voyons que trop épris de son odeur; Et tant plus à propos cette corde je touche, Que le coeur de plusieurs se gagne par leur bouche, Qui, de nôtre viande estant encore sous, Prendront nos interests et se battront pour nous; Elle ne sera pas à demy digerée, Que leur affection parestra moderée; Faillons à les traicter seulement une fois, Autant qu'ils estoient chauds ils nous sembleront froids. Il ne faut pas douter que l'art parasitique Ne soit encor en regne et n'ait sa rhetorique, Et son style, et ses mots, pour cajoller celuy Qui veut bien qu'on n'ait pas la goute aux dents chez luy, Et qui hait que trop tost on cure la machoire; Apres graces Dieu but, on y demande à boire. Le monde est maintenant remply d'écornifleurs, Et sont communs icy comme au prin-temps les fleurs. Si je parle de toy, celuy qui te revere S'écrie en me disant; " ô qu'il fait bonne chere! Non, je ne pense point que, dessous le soleil, Pour soûler comme il faut je trouve son pareil; Il se rue en cuisine avec un grand courage, Et, qui vaut mieux que tout, fait tousjours bon visage. " Rien ne manque à son fait, je le croy fermement, Mais l'homme doit par tout montrer son jugement, Ou pour moins discourir faire le raisonnable, Car il faut ramener les bestes à l'estable. Si tu ne veux loger aux petites maisons, Tu ne feras que bien d'entendre mes raisons, Voire de les gouster; c'est l'extréme demence De ne pas mesurer son bien à sa despence. Ainsi fit Acteon, qui, mangé par ses chiens, Instruit ce haubereau, qui n'a que peu de biens, De se passer de meute, et penser que le sage Sans parestre vilain son petit fait menage. Antoine ton voisin, et de plus ton amy, Te dit assez souvent; " regarde le fourmy; De ce foible animal l'action sans parole À qui dépense trop est une bonne école. " Quand tu n'auras plus rien ces dineurs s'en riront; Ils te suivent par tout, et lors ils te fuiront; Le bruit est tout commun que le rost diminuë; La cause outre cela n'en est que trop connuë; On a fait des arrests dessus ton revenu, Qui depuis quatre mois n'est quasi plus venu; Il n'est plus de préteurs, si ce n'est sous bon gage; Tu ne peux sans decret vendre ton heritage; Faute d'argent content, le proviseur fâché S'en retourne parfois sans poisson du marché; Les attendans sont là qui n'ont pas faim de rire; Voyant que l'heure passe et qu'on ne met rien cuire, Ils s'enrevont pleurans et pestans contre toy. Voir pleurer un gourmand, c'est un plaisir de roy, Qui, quoy qu'un autre en juge et quoy qu'un autre en die, En excés de douceur passe la comedie. Et pour vuider ce point, si toy-mesme t'es cher, Tu feras prudemment d'un peu te retrancher. De grace, brisons là, ton discours m'importune, Les hommes ne sont pas maistres de leur fortune, Ils se laissent mener à monsieur le destin, À me reprimander tu perdras ton latin, Et quand je dependrois mon bien en bonne chere, À traitter mes amis, je ressemble à mon pere; Si c'est vice, il me vient de sa succession; L'homme est tousjours sujet à quelque passion; L'un se picque du jeu, l'autre est fou de la chasse, L'autre d'une beauté; que veux tu qu'on y fasse? De prodigue voulant me faire liberal, Dedans tes actions en es-tu plus moral? Et quoy! Penserois-tu que chez toy rien ne cloche? Crois-tu que le bon sens soit tout dans ta caboche? Tais toy, je te connois, en peu je dis beaucoup, Ou je te fermeray la bouche tout d'un coup. Est-ce assez de guetter les fautes au passage? Pour parler sagement crois-tu que l'on soit sage? C'est dequoy je te paye, et sur quoy je conclus; Enfin, bran du précheur, ou ne me préche plus; Ne sois plus mon censeur, à d'autres tes preceptes, Que je sçay mépriser autant qu'ils sont ineptes; Des affaires d'autruy se rendant curieux, Outre qu'on fait le sot, on se rend odieux; Donner apres cela des loix à sa cuisine, Celuy qui buvoit pot le reduire à chopine, Luy tailler ses morceaux, regler son appetit, Et sans considerer si son ventre en patit, Si ce regime là convient à sa naissance, À sa condition, c'est un trait d'ignorance; Les grands ne vivent pas comme font les petits; Nos doctes cuisiniers cherchent nos appetits, Nous aimons les ragous, nôtre bouche friande Se plaint à moins d'avoir tel jour telle viande. Fay ce que bon te semble, épargne ou pers ton bien, Qu'on me baille le foit si je t'en dis plus rien; Augmente l'ordinaire et mets tout par écuelles, Ou reveille ton goust par des sausses nouvelles; Tu ne sers que dix plats, sers en vingt desormais, Appelle moy pedan si j'en parle jamais; Et si j'eusse pensé te faire un deservice, Alors que je croyois te rendre un bon office, Au lieu de t'en parler je m'en fusse abstenu, Je voudrois bien avoir esté plus retenu. Ton esprit justement a trouvé cecy rude, Dans l'humeur liberalle ayant pris habitude, Ou, quoy qu'il panche un peu vers l'excés vicieux, C'est d'avoir trop de peur d'estre avaricieux, Contraire à ton voisin, d'ailleurs assez passable, Mais qui met rarement chez luy cousteau sur table; Que si quelqu'un l'invite, il promet aysément, Et ce n'est pas le tout, il y va promptement; On l'oit crier tout haut; " veux-tu que l'on m'attende, Pendar, fils de putain? " c'est ce que j'apprehende. Si l'on se plaint qu'il tient un peu sa gravité, Pour le moins n'est-ce pas lors qu'il est invité. De moy, comme tu sçais, si parfois l'on me traite, Selon mes facultés je rends ce qu'on me préte; Ne pouvant en dépence égaler un seigneur, M'y gouvernant ainsi je l'égale de coeur, Et, n'estoit le respect, je ferois davantage; Mais je veux bien qu'il ait sur moy de l'avantage. Ainsi les plus discrets vivent en ces bas lieux, On ne boit du nectar qu'à la table des dieux; Suivant le bien qu'on a j'entens que l'on paroisse; Pourtant ce mal aisé fait le coq de paroisse, Tel a parfois cinq sols qui n'a pas un teston, Il faut garder en tout le gnati seafton; Donc qui n'a qu'un teston dedans sa tirelire, S'il marchande un brochet, appreste au monde à rire; Puis chacun ne fait pas de banquets plein métier, Et n'a pas les (...) aussi gros qu'un mortier. Ecoutant ma raison ou bien ma Calliope, Je n'imiteray pas la grenoüille d'Esope; Pour durer plus long-temps je pense au lendemain, Et, craignant de tomber, j'ay tousjours bride en main. Basty comme je suis, pourveu que j'aye un livre, De mes petits moyens je tâcheré de vivre; Et puis à mon salut j'ay dessein de réver; Si je me suis perdu, je me veux retrouver; Les conversations aussi bien me deplaisent, Nous ne sommes trahis que par ceux qui nous baisent, En France un honneste homme à toute heure est bravé, Un sot avecque luy tient le haut du pavé; Je voudrois de bon coeur estre comme Dedale, Car aussi-bien le monde a chié dans ma male. SATIRE XV Charles de ce qu'il voit, fut-il de consequence, Bien ou mal à propos veut dire sa loquence; Mais ce n'est pas le tout, il en fait jugement, Et pense estre luy seul la cour de parlement; Quoy qu'outre qu'il est asne il ait la teste folle, Il croit estre en sçavoir Pic De La Mirandole, Et dans son ignorance il se montre si vain Qu'il ne cederoit pas aux docteurs de Louvain; Il ne doute de rien, de bond ou de volée, De ce qu'on luy propose il dit sa ratelée; Monsieur, il me déplait, je souffre quand je l'oy, Je l'approuve si peu que s'il pisse je boy; Nature, qui jamais de bien faire n'est soule, Alors qu'elle le fist avoit perdu son moule; Je veux, s'il n'est plus fou que le fou des échés, Que mes vers ne soient bons qu'à faire des sachés. Encor que les mortels soient d'une méme paste, Il semble qu'aucuns d'eux furent faits à la haste; Les autres ne sont pas seulement achevez, Non plus que des tableaux ou des enfans trouvez; Cependant ce sont eux à qui, dans son caprice, Le destin est si doux et le sort si propice, Qui regorgent de biens, qui crevent de santé, Et roulent puissamment dans la prosperité, Que le peuple revere et que le ciel avouë, Qui regardent les bons d'un carrosse en la bouë. Moy qu'on appelle bon comme en me reprochant Que c'est faute d'avoir l'esprit d'estre méchant, Je suis cogne-fétu, jamais je n'eu la chance, Plus je travaille et moins ma besongne s'avance. Estre perclus d'esprit et de corps contrefait, C'est le moyen d'avoir toute chose à souhait, Le moyen de tenir la fortune en sa manche, Enfin d'étre nommé fils de la poule blanche. Or celuy que j'entens, encore l'autre jour, Pensant m'étre fâcheux, me disoit de la cour Que c'étoit le portrait de cette vieille estable Qu'on ne curoit jamais, si l'on croit une fable; La retraicte du luxe et de l'impieté, Le