Premières Satires Par Jacques Du Lorens (1580-1655). TABLE DES MATIERES LIVRE I SATIRE I SATIRE II SATIRE III SATIRE IV SATIRE V SATIRE VI SATIRE VII SATIRE VIII SATIRE IX SATIRE X SATIRE XI LIVRE II SATIRE I SATIRE II SATIRE III SATIRE IV SATIRE V SATIRE VI SATIRE VII SATIRE VIII SATIRE IX SATIRE X SATIRE XI SATIRE XII SATIRE XIII SATIRE XIV LIVRE I SATIRE I Au roy Sire, puisque ma muse à censurer s'adonne, Et qu'en mon vercoquin je n'espargne personne, Fusse mon propre frere, ou mon oncle, ou ma soeur, Et, Dieu me le pardoint, mon pere confesseur, Puisque une plume libre est tousjours odieuse, Qu'une bonne satyre est chose imperieuse, Qu'un timide respect n'est pas son element, Qu'elle tient trop de soy, je ne sçai pas comment Je la pourray ployer d'une juste contrainte Au devoir qu'il faut rendre à la majesté saincte; Desireux que je suis de luy faire un discours Qui soit, comme l'argent, et de mise et de cours, Portant de bien regner les reigles generales, Et qui serve à tous roys de breviaire ou d'annales; Non que je m'imagine estre un platon nouveau, Pour des formes d'estats tirer de mon cerveau, Joint qu'enseigner mon roy c'est enseigner Minerve, Mais mon esprit se laisse emporter à ma verve. Il sera toutefois en ce lieu si discret Qu'il se gardera bien de sonder le secret, Mais il demeurera dans l'air de mon genie, Qui d'honorer les roys sans cesse le convie. En effect, mon dessein n'est que de vous servir Et de vous estimer, coustumier de sevir Sur les erreurs humains que chasse ma satyre. Dessus vos actions il n'y a que redire. Rien ne se peut trouver icy bas de parfait Que ce que vostre main depuis deux ans a fait; La preuve maintenant est trop claire et certaine Que des nobles bourbons la tige n'est humaine; Leurs peres sont les dieux : car, aux autres enfans, Le courage et valeur viennent avec les ans; La vostre, poursuivant sa royale advanture, Hautaine, a renversé tout ordre de nature. Prince envoyé du ciel, rejetton de Henry, Sous lequel si long tens nostre France a flory, Savourant les doux fruicts d'une paix si tranquille Que les champs estoient lors aussi seurs que la ville, Des pheaques oisifs l'estat est fabuleux, Ou n'est qu'un ombre vain du nostre plus heureux. Et ne faut s'estonner si, en vostre jeune age, Un serain si plaisant s'est troublé de nuage, Si le bruict court l'hyver qu'on leve des soudars, Et que nous reverrons la guerre au mois de mars; Cela s'est tousjours faict : la noblesse endebtée, Qui de ses creanciers en paix est molestée, Et qui voit tous les jours, ainsi qu'en garnison, Un nombre de sergens fourrager sa maison, Ne demande qu'où est ce, et seme des nouvelles Pour avoir des delais, respis et quinquennelles. Ces rebelles avec, qui, pour tout argument, Alleguent qu'on ne peut forcer l'entendement, Et que vous les voulez, deceus d'une promesse, Contre leur volonté faire aller à la messe, Ombrage qui leur a produict tant de malheurs, À vostre majesté causent tant de labeurs. Que plus j'y pense, et plus j'en ay mal à la teste, Les foiriers sont bien longs d'une mauvaise feste. Poussez de mesme esprit sont ces desesperez, Qui ont faict cession, bannis et deferez, Un tas de faineans, et toute la canaille, Voire vos bons sujets qui couchent sur la paille; Non que par penitence ils pleurent leurs delits, Mais pour la grande cruë on a vendu leurs lits. Il faut boire le jus d'une bonne racine, Pour empescher l'effect des songes de Bazine. Les plaintes que l'on fait sont les seuls fondemens, Le pretexte et couleur de tant de mouvemens; Et c'est le bien public que celebroient ces princes, Qui fit au tens passé tant de mal aux provinces. Ce peuple qui vous ayme, il le faut soulager, Il vous l'a faict paroistre au milieu du danger; Vous ne pouvez encor, pour vos justes despenses, Luy faire voir les fruicts de vos magnificences, Trop bien les luy promettre et puis ne manquer pas. Messieurs les deputez, en ces derniers estas, Vous en remercieront, à qui, pour tous saleres, Le pays delivra le chemin des galeres; Il se sont obligez, voire en leur privé non, Qu'on abaissera tost la taille et le taillon; Vos mauvais conseillers en parlent à leur aise, Ces harpies encor, dont la faim ne s'appaise De nostre sang plus pur, qu'ils succent comme let, Lors qu'ils vont conparant vostre peuple au mulet. Vous estes son pasteur, son gardien, son pere, Et luy est vostre enfant qui des faveurs espere; Vous l'en devez combler, et le temperament De droict et d'equité permettre au parlement, Qui vous est obligé de ce qu'en jours si calmes Il donne ses arests à l'ombre de vos palmes, Qui avec le respect reçoit vos bons edicts, Admire vos beaux faicts et revere vos dicts; Car jamais ne se vit, en si tendre jeunesse, Prince qui fut doüé de si grande prouesse, Plus pieux, plus humain, plus benin, plus courtois, Plus digne de tenir le sceptre des françois. Les rois furent creés pour rendre la justice; Il la rendra pour vous, il chassera le vice. Gardez luy ses honneurs en toute liberté; C'est l'unique splendeur de vostre majesté, C'est l'ancien fleuron de la double couronne Qui vostre chef sacré de fin or environne; C'est le plus grand senat de tout cet univers; Phoebus pour le louer n'a pas d'assez bons vers. Voyez y ces Verduns, ces Villiers, ces Bellievres, Devant qui les méchans sont paoureux comme lievres, Ces mesmes, Novions, Dozembrez, et le Gé, Qui au gré des sauveurs jamais n'ont rien jugé. Vous devez neantmoins le principal conduire, Et dans vostre conseil comme un astre reluire, Soir, matin, en tout tens; vous le faictes aussi, Et tesmoignez par là qu'avez de nous soucy. Vous le devez, grand roy, affin que chacun die Que de vostre costé ne vient la maladie; Si le corps de l'estat a de l'affliction, Que sans doute elle naist de sa corruption. Quant à la pieté, l'estoille de la France, Qui éclairoit d'en haut vostre heureuse naissance, Nous promet en vos jours un general sermon, Et qu'on ne fera plus le presche à Charanton, Et, ce qui nous seroit contentement extreme, Que tous les huguenots jeuneront le caresme. Le tout sans coup ferir, car la divine loy N'a jamais entendu que l'on force la foy, Et ce propos qui dit qu'elle entre par l'oreille Assez ouvertement la guerre deconseille; Que vous n'entreprendrez, sinon par ce devoir, Qui vous oblige un peu de vos confins ravoir, Ensuivant le conseil de vostre amy Guillaume, Plus tost que du soldat qui presche le royaume Au front de ce livret, et, comme un rossignol, Croit en se degoisant qu'il tue l'espagnol. Il trouve le pain bon, et ne laisse de vivre. Ô! Qu'il est malaisé de tuer dans un livre, Quand on est tant soit peu garny d'entendement, Que l'encre et le papier sont à commandement! Sa fantaisie fut de plusieurs approuvée. La guerre est douce à ceux qui ne l'ont esprouvée. Vous devés nonobstant, quand vous serés plus fort, En armes faire voir un genereux effort, Afin de tesmoigner à la gent estrangere Que le fils est souvent aussi bon que le pere. Comme son grand renom, qui par tout resonnoit, Par crainte ou par amour en devoir la tenoit, Le vostre, au sien égal, fera la mesme chose; Dieu de tous vos conseils heureusement dispose. Ainsi nous jouyrons du repos gracieux, Et vivrons icy bas comme l'on vit aux cieux, Sans debats ny procés, où les juges propices, Au cas qu'il y en eust, ne prendont plus d'épices, Vous couperés la teste à la venalité, Par laquelle en detail l'office est debité. Sire, vous osterez un autre abus enorme, La guerre de la paix, ces bons juges sous l'orme, Qui mangent vostre peuple avec tant de delais, Qui oyent ces coquins faire comme au palais; Ces vautours, lycaons, ces affamés briares, Il les faut envoyer aux estroites gyares. En dépit des volleurs, qu'en ce lieu mon papier N'est il du plus dur fer, et ma plume d'acier! Que ma satyre, ailleurs par trop respectueuse, Et qui bat trop à froid, n'est elle injurieuse! Mais il fait dangereux injurier le mal, Qui est si grand seigneur en ce siecle anomal, Qui marche à si gros train, qui s'en fait tant à croire, Qu'il brigue pour avoir bonne place en l'histoire. Le temple de Janus en ce temps n'ouvrira, Et la fureur dedans horrible fremira, De vos puissantes mains liée de cent chénes; Le miel au lieu de gland nous produiront les chénes. Toutes choses riront, et vostre regne encor En tous biens passera l'antique siecle d'or. Moy je feray des vers en forme de satyre, Et les accorderay non point sur une lyre, Ainsi que fit Ronsard, mais sur quelque instrument Qui, comme ils sont rustics, sonne rustiquement. Tout homme les pourra joüer sans tablature, Puisque je les ay faits sur la clef de nature, Sans me gratter la teste et mes ongles ronger, Puisqu'ils me sont venus quasi sans y songer. Voila comment devroient convenir toutes choses; Les vieux ayment le vin, et les nymphes les roses. Mais falloit il au roy cet oeuvre dedier? Non pas si j'estois sage aux depens du barbier, Qui, servant de son art un qui portoit ce titre, Fut payé d'un bon mot dont vous serez arbitre. Aprés l'avoir tué long tens de son caquet, En fin luy demanda ce joly perroquet, Se retournant vers luy d'une gentille garbe: " comment, à vostre advis, feray je vostre barbe, Sire? à tous vos desirs je suis fort complaisant. -s'il y avoit moyen, mon maistre, en te taisant. " Or nostre poësie est bien plus favorable Que les propos communs, car elle est delectable; Chassant, par la vertu de son nombreux accent, La tristesse malsaine et l'ennuy plus recent, Ennuy qui nos esprits et nos corps ronge et mine. Les roys ont bien besoin de cette medecine. SATIRE II Au roy. Race de tant de roys, l'Hercule de la France, De qui Mars aujourd'huy releve sa vaillance, Qui, en vostre jeune aage, avez tant exploité Que nous craignons desja que la posterité Ne die que Mathieu, par tout si veritable, Quand il parle de vous, luy raconte une fable; Monarque genereux, parangon des Caesars, Vous avez fait paroistre, au milieu des hazards, Que, si vous n'eussiez eu ce royaume en partage, S'il ne vous fust écheu comme propre heritage, Vous pouviez l'acquerir avec vostre valeur, Qui vous fait triompher en dépit du malheur. Mais Dieu comme il luy plaist toutes choses ordonne, C'est luy qui fait d'un homme un docteur de Sorbonne, Un evesque, un meunier, un curé; c'est son doi Qui fist cet univers, qui vous a fait un roi. C'est luy qui escrivit sur des tables de pierre Les saints commandemens, qui forma le tonnerre; C'est luy qui meut les cieux d'un mouvement égal, Qui fist élire pape un pauvre cardinal, Lequel auparavant pensoit aussi peu l'estre Qu'un françois, que l'enfant qui est encor à naistre. C'est luy qui vous protege et sauve de méchef, Qui a mis le bon sens en vostre sacré chef; Car vous suivez la foy de l'eglise romaine, Salutaire flambeau de la nature humaine. Vous portez à bon droict le nom de tres-chrestien, D'autant que nos ayeux ont dependu leur bien, Ont espandu leur sang, pour remettre nos papes En leur siege de Rome, avec leurs grandes chapes. Ce n'est pas vous loüer que loüer la vertu Dont chacun recognoist que vous estes vestu, Mon loys, qui venez d'un loys que l'eglise, Pour ses perfections, justement canonize; Enfant praedestiné pour regner icy bas, Pour moissonner la gloire au champ des durs combas, Pour vaincre, pour emplir tout le monde d'exemples, Pour charger de drappeaus les voutes de nos temples, Pour estre quelque jour la merveille des roys, Quand vous aurez borné la terre des françois Du bord où le soleil au matin se reveille Jusques à l'autre rive où le soir il sommeille. Je prens un ton trop haut, et crains que mon dessain Ne plaise pas à ceux qui ont l'esprit mal sain, Et de donner subject à quelque fantastique De dire que c'est mal travailler en musique; Que c'est mesler la fluste avecque les haubois, La terre avec le ciel, que de chanter les rois, Et parler de combats, de victoires, d'empires, Au front de ce livret que je nomme satyres. Il auroit bien raison, et moy je n'ay pas tort; Un homme de village est tousjours mal accort, Rustique, impertinent; il n'a point de methode, Il ne sçait ny danser ny baller à la mode. " oüy, voire, c'est mon " , ce sont ses plus beaus mots; On l'entend bien venir avecque ses sabots. Il choppe à chaque pas, il bronche, il s'entretaille, Si ce n'est quand il dit qu'il paye trop de taille; Car c'est où il luy tient. Il donne son advis, En conferant son tens avec ceux de Clovis, De Pepin, de Martel, selon que de l'histoire Il auroit peu transcrire en son vieux repertoire. Dessus ce lieu commun il est fort eloquent, Il tranche en philosophe un " et par consequent " , Un " qu'en dis tu, compere? Y a t'il apparence? " Et puis, pour epilogue : " adieu, la pauvre France; Tu t'en vas, tu te pers, tu te meurs, je le voi, Mais ton mal ne vient pas de la faute du roi; C'est un prince benin, courtois et magnifique, Qui gueriroit les maux de la chose publique, S'il n'estoit entouré de ces gourmans oyseaus, Qui sont affamez d'or, plus que les noirs corbeaus De la chair des pendus : ils volent ses finances; Leur subtilité fait la nique aux ordonnances. " Sire, je ne croi point que vostre majesté, Qui entre les vertus cherit l'humanité, Recognoisse le point où la France est reduite; Son mal est au dessus de la sage conduite. Elle n'a plus de nerfs, son corps est tout perclus; Qu'on luy taste le bras, le poux ne luy bat plus. Au reste, son malheur naist de la convoitise, C'est elle qui la pille et la met en chemise, Qui la bat, qui la tue, et se rit de ses cous; Il est tens ou jamais de se mettre à genous, D'implorer la faveur et le secours celeste, De pleurer, de jeusner, de coucher de son reste. En fait de penitence, il se faut amender, Se chastier soy mesme, et se reprimender; Il est tens que Roger aille voir logistille, Que les sacrez prelats eslisent domicile Auprés de leurs troupeaus, affin que ces grands loups, Qui ont l'exterieur et le semblant si dous, Ne les viennent ravir et n'en facent leur proye; Qu'ils marchent habillez de vertus, non de soye; Qu'ils vivent chastement, exempts d'ambition, Si ce n'est de gloser sur la perfection; Que ceux qui ont l'honneur d'estre nez gentils-hommes Reluisent en bonté dessus les autres hommes, Qu'ils soient humbles, prudens, qu'ils honorent leurs rois, Qu'ils n'endossent jamais que pour eux le harnois, Qu'autre respect mondain dedans leur ame n'entre, Leurs lignes icy bas ne tendent qu'à ce centre; Que les princes, qui sont aux beaus astres pareils, Cognoissent que leur jour blanchit de ces soleils; Qu'éloignez de la cour, ils perdent leur lumiere, Leur lustre, leur éclat, et deviennent vulgaire. Je n'oze conseiller messieurs les advocas, Qui vendent tous les jours leur langue à Barrabas, Qui tourmentent les loix, à qui l'indifference Et le hardy parler tient lieu de conscience. C'est en vain s'informer des braves medecins, Qui ont tousjours les yeux fichez dans des bassins, Pour sçavoir s'il nous tient au foye ou à la rate, À la vessie, au rein, au ventre, à l'omoplate; Qui commettent un meurtre avec impunité; On les doit honorer pour la necessité. Chaque condition et chaque aage a son vice; Le larcin aux tailleurs n'est pas une malice, L'insolence aux soldats est un petit peché, Un seigneur à midy est encore couché, Pierre est homme de paix et qui fait le scandale, Martin sçait comme il faut renoüer la caballe, On quitte le sermon pour ouir Tabarin, Dom Pedre ne s'endort qu'au son du tabourin, Helene fait l'amour et s'habille en devote, Son mary dit : " allez, elle n'est point trop sotte. Cocu, cornu, bien, soit, je ne m'en veux fascher, Je voi bien à l'argent qu'elle vend bien sa chair. " L'autre couve la sienne et pour rien la menasse, Il en est plus jaloux qu'un gueux de sa besasse. Un chacun a son goust, son advis et son sens; Tel clerc refuseroit l'archevesché de Sens, Pour estre dans Paris curé de S Eustache; De son opinion l'homme fait sa rondache, S'en couvre et s'en deffend contre celle d'autruy. Sire, voila comment nous vivons aujourd'huy, Chacun de nous veut croire et veut faire à sa teste, Et toutefois cela n'est ny beau ny honneste. Les princes font les roys; icy, aux environs, S'elevent tous les jours mille petis barons, Qui ne sçauroient monstrer ailleurs leurs baronies Et leurs fiefs de haubert que dans leurs fantasies. Les françois n'en sont plus que sur la vanité; Vous verrez un coquin regarder de costé; Le magistrat est plein de faste et d'avarice; Bien que j'aye l'honneur d'estre homme de justice, Je ne puis ny de moy ny d'eux dire du bien; Tout y est si broüillé qu'on n'y cognoist plus rien. Quant à ces gros bourgeois, ne troublez point leur aize, Permettez à leur chef de sortir d'une fraize, Ne leur deffendez pas l'usage du satin; Il les fait trop bon voir, le dimanche au matin, Partir de leurs maisons tous pleins de braverie, Et leurs femmes sur qui luit mainte pierrerie. C'est à vous de reigler toutes nos actions, À garder vos subjects de tant d'oppressions Qu'ils souffrent des plus grands que je n'ozerois dire. Vous avez dessus nous le souverain empire; Dieu vous l'a concedé, que nous devons ouir, Et à nous seulement la gloire d'obeyr. De ces jolys propos la belle humeur se jouë, Nous voulons comme porcs demeurer en la bouë; Les maux que nous avons, peste, guerre, procés, Debats, sterilitez, naissent de nos excés; Je ne sçai pas comment nous en pourrons respondre, Comme on dit : " aprés raire il n'y a plus que tondre. " Tout le monde est aveugle et court à son malheur; Sot à la grande paye il nourrit son erreur, Et se pense pourtant plus fin que maistre mouche; Le soleil tous les jours sur ses pechez se couche. Nos corps demy usez panchent vers le tombeau; Dieu, la loy, la nature, ont beau crier tout beau, Aux traicts de la vertu son ame est impassible, La raison à son goust commande l'impossible; Les discours des prescheurs, leur clameur, leurs conseils, À son mal obstiné sont des vains appareils; L'exemple de vos moeurs, qui fait rougir le crime, Le desir de vertu dans son ame n'imprime, Combien qu'il soit escrit dedans un petit vers Qu'à l'exemple du roy se forme l'univers, Et que c'est son patron, son moule et son modelle. Ma foy, Diogenés y perdroit sa chandelle, S'il revenoit chercher un homme en plein marché. La France, excepté vous, n'est qu'ordure et peché. Je meure mille fois si je vous flatte, sire; C'est pourquoy je vous fai present de ma satyre, Et de moy, qui suis né pour elever aux cieux La gloire et le renom de vos faicts precieux. Or, si je ne fais pas en vers si bien qu'Homere, Qui celebre Achillés, c'est la faute à ma mere, Qui, m'ayant enfanté, n'usa du lavement Qui fait dans un corps sec plus clair l'entendement, Et, pour sçavoir le bien et le mal de bonne heure, Ne m'a pas faict manger assez souvent du beure. C'est ce qui m'a reduit à ce genre de vers, Lequel faict regarder son pere de travers, Et, rampant dessus terre en sa phrase commune, Touche ce qui se fait sous le ciel de la lune; Mais entre les meschans il note et monstre au doi, Il damne ces mutins qui font la guerre au roi. SATIRE III À la royne mere du roy. Madame, chacun voit vostre belle maison, Et puis, selon qu'il est capable de raison, Il en fait jugement : car ainsi va le monde, Chacun s'en fait à croire et en son sens abonde; L'un en discourt en gros, l'autre en juge en detail; L'un en est pour la cour, l'autre pour le portail, Pour l'or et pour l'asur, l'autre le marbre trie; Les plus spirituels loüent la symmetrie, Le plan et le dessein, qui n'ont point leur pareil; Et moy je dy que c'est le palais du soleil, Qu'Ovide represente en sa metamorphose; Qu'on ne peut icy bas trouver plus belle chose. Tout y est si parfaict que les plus curieus Sont faschez, pour la voir, de n'avoir que deux yeus; L'esclat de ses planchers fait jour à chaque chambre; On la voit aussi claire, à la fin de novembre, Que les autres au point du solstice d'esté; Elle brille aux rayons de vostre majesté. Mais, pour mieux baptiser cet excellent ouvrage, C'est un echantillon de vostre grand courage; Il ne veut pas ceder aux tens des vieux romains, Qui en l'architecture ont passé tous humains. Il veut encor monstrer aux plus grands de la France Que bastir de la sorte est l'honeste dépence, D'autant qu'elle entretient ces braves artizans, Que l'on peut à bon droict appeller courtizans De Vitruve, d'Euclide et du bon Ptolomée, Et des laides beautez d'une antique entamée, Qui tachent par estude à redonner aux arts Ce lustre qu'ils avoient sous les premiers Caesars; Car il n'est pas humain qui hait l'architecture; Il faut estre de fer pour n'aymer la peinture Plus que l'or, que la soye et que les diamans, Dont Rubens, qui excelle entre tous les flamans, À garny vostre hostel, et, d'une main hardie, Figuré l'heureux cours de vostre heureuse vie; Argument, si l'on veut juger en equité, Qui n'a point son égal dedans l'antiquité. C'est dommage qu'il n'est en cuivre, et non en toiles; Les anges l'ont gravé sur le ciel des estoilles. Vous faites des leçons aux jeunes damoyseaus, Qui dependent leur bien et leur aage en oiseaus, En chiens et en chevaux, à trois dez, à la prime, Qui diroient volontiers que bastir est un crime Et qu'il y a desja tant de belles maisons, Qui sont aussi changeans que les quatre saisons; Les couleurs de l'iris sont leurs propres livrées, Toutes leurs actions au hazard sont livrées; De qui tout le sçavoir est un vain entregent; Qui n'apprirent jamais l'usage de l'argent, Mais bien, dedans Paris faisans les Doms Rodrigues, Au lieu de liberaux se monstrer des prodigues; Faineans, inutils, brutaux, fols de sejour, Petits fils de Caïn, tournoyans tout le jour, Et sans s'appercevoir que c'est courir les ruës; De qui tous les dessains sont fondez sur les nuës; Frisez, poudrez, musquez, faisans des quant à moy, Qui passent bien trois mois sans salüer le roy, Et qui, en un besoin, y passeroient leurs vies; Ils se contentent bien d'aller aux Tuilleries, Ou sur le port au foin sçavoir de sa santé, Car il faut reverer de loin la majesté. Vous baillez sur les dois à nos vieilles avares, Qui gardent le foyer, et donnent aux dieux lares Honneste pension, pour avoir tousjours l'oeil Qu'on ne vienne ravir leurs escus au soleil; Qui, au lieu de maisons, bastissent des montjoyes De fin or et d'argent, et qui n'ont autres joyes Que de n'en point jouir, mais sans cesse amasser, Et escu sur escu mesquines entasser. Voicy mon sentiment : le devoir des princesses, Et des princes avec, est de faire largesses, De cherir les sçavans et dependre en esprits, Pour leur donner l'ardeur de proposer des pris, Comme on faisoit jadis aux athletes de Pise. Car aujourd'huy, madame, un chacun les meprise; Estre un homme lettré, c'est un tiltre honteux, Plus sans comparaison que borgne et que boiteux, Qu'infame, que punais, qu'avoir mauvaise haleine; Car c'est, au goust commun, avoir l'ame malsaine. Mais, si par malencontre il se mesle de vers, On le met aussi tost au rang des ladres vers Et des pestiferez. ô vulgaire profane, Bien t'a pris que tu fus, tu es, et seras asne, Puisque en faisant gaigner la cause à Marsyas Alencontre Apollon, tu deviendrois Mydas. Pourtant, si tu sçais bien dire chouse pour chose, Si tu lis ces livrets, sçais tu que c'est de prose, Et de vers mesurez? Toy qui es ignorant, Ozes tu bien vuider un si grand differant? Encor si tu disois qu'entre douze poëtes, Il se trouve souvent un millier de choüetes! Mais avec les mauvais faire patir les bons, C'est enchéner les dieux avecque les demons, C'est au noir et au blanc donner mesme tainture, C'est faire violance aux loix de la nature. Tousjours y a debat entre le feu et l'eau; Sainct Germain porte envie à Fontainebeleau, Le turc a tousjours guerre avec le roy des perses; Ignorance et sçavoir sont pieces trop diverses Pour s'unir justement et ne plus disputer. Cestuicy doit pourtant la victoire emporter; De vostre aspect royal les douces influences Luy en font concevoir les justes esperances. Vous estes de vertu le pain quotidian, Vous faites ce qu'on lit du grand vespasian. Il receut bien l'advis d'un docte mechanique Qui, voulant épargner la despence publique, Monstra comme on pouvoit transporter quantité De colonnes de marbre avec facilité, Et sans y employer la peine de tant d'hommes, D'argent pour les payer assez notables sommes; Il le recompensa de son invention, Recognut son esprit et sa perfection, En ces mots : " je voy bien que tu est treshabile, Mais laisse moy nourrir les pauvres de la ville. " Il n'est rien de si vray que des grands bastimens Apportent au public, outre les ornemens, Plusieurs commoditez; ils nourrissent maint homme Du menu populas, qui jeusne quand il chomme. Homere surnomma les venerables roys Pasteurs de leurs subjects et gardiens des loys. Madame, si j'estois un plus grand personage, Un plus vaillant rimeur, j'en dirois d'avantage; Je n'ay veu qu'une fois ce magnifique hostel, En presentant ces vers, ou ces voeux, sur l'autel Que vous y bastissez à vostre auguste gloire, Dans le plus sacré lieu du temple de memoire. Si je ne m'en estois dignement aquitté, Vous prendrez pour l'effect la bonne volonté; Quelque autre me suivra dont la maniere haute, Pensant me corriger, r'abillera ma faute. SATIRE IV À monseigneur le Duc De Nevers. Il n'est rien si certain, grand prince, que le cuivre N'a pas tant de pouvoir à faire un homme vivre Qu'un morceau de papier d'un docte barboüillé Qui dans l'eau d'Helicon ses levres a mouillé. Moy qui ne l'ay pas fait, si j'avois, par nature, Qui fait l'homme poëte, ou par cas d'avanture, Aussi bien rencontré comme un plus brave autheur, Vous n'en devez pas moins estimer mon labeur. Le temps a devoré les oeuvres de Nestocle, Pythagore, Eupranor, Polyclet et Patrocle, De Lysippe, Alexis, Pyromac, Hegias, Callon, Lacon, Miron, Timocle, Gorgias. Ce gourmand a mangé tous les tableaux d'Apelle. Que luy sert, aux enfers, crier qu'il en apelle, Puis qu'il n'y a remede, et n'y en peut avoir, Par des lettres royaux, encontre son pouvoir; Puis qu'en son mouvement les roys mesmes il tuë; Qu'invisible il maigrit et ronge une statuë, La tronque et la mutile en diverses façons; Puisque c'est luy qui fait travailler les maçons, Et avecques sa faux de la besongne taille, Tantost en abbatant un grand pan de muraille, Tantost en ruinant les temples et autels, Les villes et chasteaux, les superbes hostels, Et n'est rien icy bas qu'au vray l'on puisse dire Purement affranchi des loix de son empire, Que les livres, et ce dont vous vous repaissez, Qui rend dedans nos coeurs vivans les trépassez, Ce nectar savoureux, cette douce ambrosie, L'honneur, unique objet de vostre fantaizie? C'est le poinct qui vous rend estimé parmy nous, Qui fait que vous avez quantité de jaloux, De sorte que l'on peut, en vous loüant en France, Où vostre vertu luit, tomber dans l'imprudence D'un qui pensoit avoir trouvé la pie au nic En faisant d'Herculés un grand panegyric. Dieu sçait s'il fut sifflé des auditeurs habiles, Et si ce ne fut pas à luy de faire giles. Ils l'eussent lapidé cependant sans raison; Rien n'a si mauvais goust qu'un los hors de saison. Tant s'en faut qu'avec art il puisse estre agreable Qu'à ceux qui ont bon nez il put come le diable. Mais, quand je ne craindrois de faire ce peché, Je ne me trouverois d'ailleurs moins empesché; Car d'un riche subject la trop grande abondance Pourroit à mon cerveau produire l'indigence, Telle qu'il me faudroit tout ordre renverser, Ne sçachant bonnement par quel bout commencer. Et, puisque vos vertus sont entre elles égales, Suivant un vieux brocard, c'est ferrer les cigales, Abuzer le tapis et perdre son loisir, Voire leur faire tort, de penser en choisir Quelcune en si grand nombre et des autres se taire; À toutes de Caesar faudroit un commentaire. Sur ces difficultez, ma resolution Est d'observer icy cette discretion, Que je feray cognoistre, en gardant le silence, Les voeux que dans mon coeur cache la reverence, Que je veux marier ces satyriques vers Aux doux accents qu'echo rend, par tout l'univers, De vostre renommée, aux cavalliers cogneuë, Et qui, legere, vole au dessus de la nuë; Vous publiant benin, vaillant, devotieux, Qui, semblant estre icy, vivez dedans les cieux; Qui suivez la vertu, qui fuyez la malice, Qui cherchez d'avancer la chrestienne milice, Par un ordre nouveau du s. Pere approuvé, Dont le zele sera par le tens éprouvé. J'oi degoizer monsieur qui a la bouche fraische, Qui, faineant qu'il est, des faicts de Dieu s'empesche, En cruble les raisons, en dit l'evenement; Il ne luy manque rien qu'un peu de jugement. Tandis qu'on parle mal il n'est que de bien faire; Ce n'est pas d'aujourd'huy qu'on oit un asne braire. Que d'asnes à Paris aussi bien qu'à Lion, Vestus, pour decevoir, de la peau du lion! Vous diriez, à les voir, qu'ils sont cela qu'ils semblent, Mais, au premier subject, comme la fueille ils tremblent; Ils se font reverer aux autres animaux, Et soubs ce faux manteau leur font tout plein de maux; Mais le renard, plus caut, leurs finesses descouvre, Et aux moins advisez la voye au salut ouvre. N'estoit le rang, la mine, ou le sang, ou l'habit, Les fadeses de cour n'auroient si prompt debit. Le harnois du cheval plusieurs vices recelle; De peur de s'y tromper, il le faut voir sans selle. Les nobles des villains qui pourroit separer, Si à leur bon plaisir ils vouloient se parer L'un et l'autre à qui mieux, et brider la moustache? Il ne faut qu'au dimanche entrer à S Eustache; Vous verrés les bourgeois, voire les artisans, Tant ils sont bien vestus, paroistre courtisans. Les ornemens des dieux en nos jours on profane; Aujourd'huy les coquins ont des manteaux de pane. Il faut icy crier : " à l'aide, mes amis! " Et que pourront porter ces mignons de commis, Pour monstrer par l'habit qu'ils ont plus de pistoles? On voit l'homme par là, mais non par les paroles. Quand vous sçauriés l'hebreu, le grec et le latin, Si vous n'estes parfois habillé de satin, Ma foy, l'on vous fera bien souvent maigre feste. Selon que sa peau vaut, on estime la beste. Par ainsi font les grands aux petits familiers, France, Messire Jean avec ses escoliers. Ô! Combien d'autres maux nous cause ce desordre! Si j'avois bonnes dens, je le voudrois bien mordre! Du luxe la disette, et cette faim d'avoir Qui met souvent les coeurs hors des gons du devoir, Qui fait que parmy nous y a mainte ame double; Et puis on dit qu'il n'est que pescher en eau trouble. À cause des habits, on ne peut faire chois, Entre les courtisans, des venerables rois, Sinon que la nature, artiste en ses ouvrages, Seme certains rayons sur leurs sacrez visages, Et sur le vostre aussi, qui éblouissent l'oeil Des mortels, aussi bien comme ceux du soleil; Astre qui communique aux aigles de l'empire Cette grande clairté que nous voyons reluire Autour de vostre corps, son plus bel ornement, Et, tout ainsi qu'au ciel, luy sert d'habillement. C'est cela, monseigneur, qui dit sans astrologues Que vous estes issu des grands paleologues. Ce port majestueux, ce grave doux maintien, Ces mouvemens reglez, ce royal entretien, Font bien voir aux bons yeux quelle est vostre naissance. Mais, muse, sçais tu bien que ce prince nous tance, Et que ses bonnes moeurs il desire cacher. Ne paranimphons plus, de peur de le fascher. SATIRE V Mariage. Sur ta difficulté j'ay trouvé la response; Prens la pour un advis ou pour une semonse, Il ne m'en chaut d'un zest; en disant verité, De ce que je te doi je me suis aquité; Mes pensées ne sont ny hautes ny subtiles, Mais bien en ce subject les fueilles des sybilles. L'homme seroit bien fin qui m'y prendroit sans vert. D'ailleurs à mes amis je parle à coeur ouvert, Et ne suis point de ceux qui leur flattent l'oreille, Qui, pour les decevoir, leur rit à la pareille. Tu te veux marier estant desja grison; Tu aurois plus tost fait de te mettre en prison, De passer le guichet, d'entrer en vive geole. Ta maistresse t'endort, te coëffe et te cageole; Ce n'est, quand à present, qu'amours et que ferveurs; Ses propos sont de miel, c'est la mesme faveur, Son haleine sent mieux que les fleurs de nos prées, Son geste est humble, honneste, et ses façons sucrées; Mais tout cela n'est rien qu'un art et un traffic; Car la femme est d'humeur semblable au basilic, Qui picque en chatoüillant; au dehors c'est un ange. Quand j'aurois le pinceau du brave Michel Ange, Ou la plume d'Homere et tout l'esprit des grecs, Je ne ferois sinon amasser des regrets, Si j'employois mon tens à la vouloir depeindre; Jamais à ce degré je ne pourrois atteindre. Je sens bien ce que c'est, moy qui suis au collier, Mais je suis à l'escrire un petit escholier; C'est où Messire Jean mangea son breviaire, C'est où l'art est quinaut auprés de la matiere, Qui le passe d'autant que le plus haut des cieux Ces corps qui à grand peine apparroissent aux yeux, Dont le monde fut fait au dire d'Epicure, Qui crioit que les dieux des hommes n'avoient cure, Et qu'ils vivoient oisifs en toute seureté; Les livres de Moyse il n'avoit fueilleté. Quiconque est desireux d'entrer au mariage Entreprend, mon amy, de faire un long voyage; D'heureux et franc qu'il est, il veut s'embarasser, Il cerche des procés à jamais ne cesser, Que le lict tire à soy comme la paille l'ambre; Il en feroit plus tost dessus le pot de chambre; Quant au jour, il se passe ainsi qu'il plaist à Dieu. Qui prend femme peut bien aux plaisirs dire adieu; Il se pert, il se tuë, il se met à la géne, Il attache à son col une bien longue chéne; Il renonce à soy mesme, il devient tout d'autruy. Demande à ton voisin, je m'en rapporte à luy. Qui prend femme se vend; il se donne, il s'engage, Il court à son malheur, il cerche son dommage; De sain et sauf qu'il est, il poursuit des douleurs, Il se met au carquan, il se livre aux voleurs, Il se brouille, il s'embrene, il gaste son mystere, Il se rend aux appas d'une belle misere. En lieu de se moucher, il s'arrache le nez; Pensant que ses beaux jours de la paix soient bornez, Il seme en sa maison une guerre civile; Il ne luy vient que croix, encor qu'il prenne pile; Il s'englue, il s'empestre, il s'enferre, il se point, Il chausse des souliers qui sont trop cours d'un point; Pensant s'accomoder et se mettre à son aize, Il chet, comme l'on dit, de la poisle en la braize; Il se met de bon gré entre mains de sergens; La femme et eux sont faits pour tourmenter les gens; Mais, pour n'en point mentir, tous deux sont necessaires, L'une à coudre et filer, l'autre pour les affaires. Croyant prendre une femme, on est bien souvent pris; C'est un des passetens de l'enfant de Cypris, Qui sçait bander les yeux d'une genereuse ame, Affin qu'elle consente au vouloir de sa flame. Il y a bien vingt ans que j'y fu bien pipé; Jamais pauvre vilain ne fut mieux attrapé. Tu cognois les façons de nostre mesnagere, Qui fait que je me couche et me leve en cholere, Qui ne veut voir chez moy, pour boire et pour manger, Ny Gautier ny Guerguille, en deussay je enrager; Qui controlle mes jeux, mes yeux, mes pourmenades, Qui faict autant de bruict que toutes les menades, Qui danse, chante, rit et pleure en un instant, Groumele qu'à l'aimer je suis trop inconstant; Qui souffre plus d'ennuy, par vaine jalousie, Que ce pauvre escuyer dont la terre est saisie Pour cent escus qu'il doit il y a bien dix ans, Et pour vivre d'ailleurs n'a moyens suffisans. Ma fortune ce jour avoit pris un clystere, Qu'elle jetta sur moy, je ne m'en sçaurois taire; Le silence d'ailleurs ne m'apporte aucun bien, Ny mon lasche babil ne me guerit de rien. J'ay beau luy remontrer que c'est d'obeïssance, Que par nostre coustume elle est en ma puissance, Qu'il ne luy suffit pas, ainsi qu'un bon miroir Dont la glace est unie, au dehors recevoir L'object de mes desirs; qu'il doit en son coeur estre Profondement gravé; bref, que je suis le mestre. Je n'use que ma langue en ce fascheux discours, Et je sens bien qu'il faut que le mal ait son cours. La femme a cet humeur : tant plus on luy resiste, Comme ces bons plaideurs tant plus elle persiste, Tant plus elle conteste, et jamais ne se rend; Elle fait par dépit tout ce qu'on luy deffend. Son desir est sa loy, sa passion son juge, En affaire douteux l'audace est son refuge. Elle est plus dangereuse au fort de son courroux, Plus aspre à se vanger, que n'est un lion roux. Elle veut achever toutes ses entreprises, Elle en va faire voeux dans toutes les eglises, Des voeux tant éloignez des reigles du devoir Que le ciel indigné ne les veut recevoir. L'un parle de poison, et l'autre d'amourettes; Qu'elles puissent durer, et qu'elles soient secrettes; Qu'elle aime sans aimer, avec discretion; Qu'elle aye tout pouvoir sur son affection Pour quitter ou reprendre une amour delaissée, Et que jamais de feindre elle ne soit lassée; Que ses yeux et son front soient au bien composez; Ses propos, ses desseins, tellement disposez Que tous les medecins et les apoticaires, Qu'Argus mesme ne peut voir clair à ses affaires; Qu'elle puisse rouler en toute liberté; Qu'en ne reffusant rien à sa lubricité, En prenant les plaisirs de la chair à son aize, Elle aye aussi bon bruict que la Dame D'Epheze; Que son vilain mary n'en devienne jalous; Que ses jambes plustost soient mangées des loups; L'autre de vanité, d'orgueil et de licence, De dances, de balets et de rejouissance. L'autre de la beauté, d'embonpoint, d'affiquets, De perles, de rubis, d'or, et de bons banquets, De paroistre en soleil, et que ce soit un crime De ne la pas loger en la plus haute estime; Qu'on ne parle que d'elle au milieu de la cour; Qu'elle soit reputée un miracle d'amour, L'honneur de son pays, la lumiere des belles; Que les plus continens luy offrent des chandelles. Car ce sexe sur tout est tres-ambitieux, Prodigue tout ensemble et avaritieux; Il se vend pour fournir au luxe et aux delices; Les plus grandes vertus, à son goust, sont ses vices. Il sçait bien quand il faut mortifier son taint, Ouir messes, jeusner, contrefaire le saint, D'autant qu'au lieu de force il est garny de ruze; Toutefois, s'il se trompe, aux contracts, on l'excuze, Dedans le parlement, et dans les autres cours, Et, s'il tombe à l'envers, il a les talons cours. C'est pourquoy les cocus dont la France est farcie, L'Espagne, l'Angleterre et toute l'Italie, Sçavent si bien garder le silence, de peur Que, s'ils ouvrent la bouche, ils perdent leur honneur. Mettez les sur les rangs, ils rechangent de note; Parlez leur de catin, ils ont ouy Charlotte. À tourner la truye au foin ils sont bien duis. Le diable, outre cela, n'est tousjours à un huis. Ils ont des compagnons, c'est ce qui les console, Ils n'en plaideront pas, je t'en donne parole. J'entens les advisez qui sçavent mieux que c'est, Et qui ne veulent pas l'estre par un arrest, Qui demeure tousjours, qu'un greffier enregistre, Qui dans une famille est un infame tiltre; Ce qui est fait est fait : or la dexterité Gist à faire vertu de la necessité. Claude fut bien contraint de souffrir Messaline, Qui remportoit souvent à la couche divine Les odeurs du bordel; Marc Aurelle a vescu Joignant aux grands surnoms le surnom de cocu. Ces dieux mortels ont pris leur mal en patience, Et toy, qui es un rien, tu en feras instance? Toubeau, mon ami doux, ne prens cecy pour toy, C'est pour Jean qui ne peut, et peut-estre pour moy; Non que jusques icy j'aye eu mal à la teste; Mais l'homme est au milieu de l'ange et de la beste, Subject à tous malheurs et à tous accidans, Non plus un laboureur qu'un grave presidant, Qu'un roy, qu'un empereur; ma femme comme un autre Peut aussi m'enfiler en la grand'patenostre. Je n'ay pas resolu, t'envoyant mon advis, Dressé, comme tu vois, en forme de devis, D'escrire tout au long l'histoire de nos dames; J'aurois peur d'amortir l'ardeur des vives flames Dont ton coeur est épris, et pecher contre amour, Si tu as arresté de cuire à nostre four, De vivre sous l'hymen, de porter sa livrée. Si déja dans le ciel la chance en est livrée, Si mesme ton bon ange au contract a signé, Cest assez attendu, cest assez tastonné, Et c'est hors de saison tirer le cul arriere. Quoy qu'en puisse advenir, il faut passer carriere. Au fond, le mariage est un grand sacrement. En l'eglise et en Christ, dés le commencement, Il fut institué, depeur que nostre race, Si l'homme vivoit seul, par le tens ne s'efface. La femme est sa compagne, il la doit bien cherir; Elle aussy à son tour est pour le secourir; Quoy que nous en disions, elle a de bonnes heures; Tel en médit ainsi que le renard des meures, Pour n'avoir sceu gaigner la parfaicte amitié De celle qu'il taschoit de faire sa moitié. Ma foy, nous y serions un peu trop à nostre aise, Si la femme n'estoit de nature mauvaise; Nous, à nous bien priser, ne valons guere mieux, Mais aux fautes d'autruy nous avons de grands yeux, Et puis nous en avons de taupe à voir les nostres. Nous, disoit Jeanne à Jean, sommes de bons apostres; Comme asnes au marché nous nous entregrattons, Nous approuvons nos moeurs, nos vices nous flattons, Nous avons le pouvoir, nous gouvernons les villes; À nostre jugement, nous sommes tres-habiles, En guerre, à la maison, au conseil, à la cour; Dieu, tant nous sommes bons, nous en doit de retour. Il est temps de finir, j'auroi peur que ma verve, Qui tousjours mesme ton fantasque ne conserve, Ne loüast à la fin ce qu'au commencement Ell'a mis au rabais, et que ce changement Fist dire qu'au hazard mes propos je debite, Que je les couche icy sans ordre et sans eslite, Que je sui bien plustost le cours de mon humeur, Comme un homme qui n'a l'esprit encore meur, Ni des raisons assez pour dorer son ouvrage. Vrayement je ne suis pas si affamé de nom Pour me mettre en maillot; si j'ai quelque renom Entre mes familiers, c'est où je ne me fie; J'ay trop appris que c'est par ma philosophie. C'est ce qu'on ne doit pas entre ses biens conter, Pour ce qu'à tous momens on le nous peut oster. Arrive qui pourra, j'auray l'ame contente, Pourveu qu'en escrivant quelque chose j'invente Qui soit au goust de tous, et qui serve au public. Jamais je n'eu le coeur aux biens ny au traffic. Tout mon contentement repose dans un livre Qui à si peu de frais monstre comme il faut vivre, Et quel chemin on doit tenir en ces bas lieux Pour parvenir un jour à la gloire des cieux. J'ay leu dedans Sainct Paul, affin que je retourne À mon premier propos, qu'une femme en détourne; Cependant qu'on luy plaist, qu'on suit sa volonté, Le service de Dieu n'est plus à rien conté. Nous oublions le ciel, où se font les tonnerres, Pour acquerir icy des rentes et des terres, Qui rapportent foin, vin, bois et blé en saison. Nous desirons sortir d'une belle maison, Avancer nos enfans, et les faire paroistre; À ce joly dessein nous nous servons du cloistre, Il y en faut jetter si le nombre est trop grand, Car il faut beluter, soit à bis ou à blanc; Il faut estre quelqu'un, sur tout que la bourgeoise, Soit elle de Paris ou d'auprés de Pontoise, Ponne dessus ses oeufs. Je m'en rapporte à toy, Marie toy demain s'il ne tient plus qu'à moy; Dieu mercy qu'à mes yeux toutes choses sont belles, Et que je suis du bois dont on faict les vielles. SATIRE VI À monseigneur le Comte De Choisy. Non, ce n'ont pas esté les livres d'Aristote, De son maistre Platon, ny du vieux Herodote, Encor moins de Virgile ou d'Ovide Nason, Peut estre n'a ce esté le sens ny la raison, Qui m'ont faict rimailler à la nouvelle mode, Delaissant pour un temps mon digeste et mon code. Quoy donc? Interrogez tant seulement vos yeux, Voyez ce qui se faict sous la voûte des cieux, Et, si vous demeurez au royaume de France, Considerez un peu de quelle violance Et avec quel credit y regnent les abus. Quand vous n'auriez jamais imaginé Phoebus, Quand vous n'auriez masché ny laurier ny lierre, Quand vous seriez pestris de la plus dure pierre, Non des quatre elemens comme nous sommes tous, Pourveu que vous fussiez capable de courrous, Vous feriez de bons vers. Moy, sur qui un poëte Vole comme feroit l'aigle sur l'alouete, Je ne dois mon ozer qu'au subject abondant; Si j'avoi le genie au vouloir respondant, Dieu sçait si je plaindrois mes veilles et ma peine, Si je ferois sonner le rivage de Seine. Hyle, hyle qui fut à son tour favorit, Qu'Hercide justement pour sa beauté cherit, Le ciel, par trop jaloux de ce qui nous honore, L'a ravi pour marquer le jour avec l'aurore. La fleur naist et si meurt en un jour du printens, Ce qui a de l'excés ne dure pas long-temps. Les mayennes, fronsacs, les beuverons, les termes, Pour estre trop vaillans, n'ont pas vescu longs termes. Il faut estre poltron pour vivre longuement, Il faut estre homme lourd et sans entendement, Il faut estre un niais, un asne à courte oreille, Pour vivre aage de cerf, de chesne ou de corneille; Il ne faut estre né que pour boire et manger; Mais, pour faire fortune, il faut estre estranger; C'est ce qui fait l'honneur, la grace, les merites, C'est ce qui fait nommer ceux-là des hypolites Et les bellerophons; n'en soyons ebays, Nous qui avons teté les femmes du pays; On cognoist nos parens, on cognoist nos villages, On ne reçoit icy que les nouveaux visages, Et doit on aussi peu s'emouvoir de ce goust Que de voir des chaleurs au milieu du mois d'aoust, Des guilées en mars, en fevrier des neges, Que de voir des faquins plantez dans les maneges. Il n'est que de juger les choses comme il faut. Heureux trois fois celuy qui cognoist son deffaut Et la valeur d'autruy, qui sçait tenir mesure, Qui se laisse conduire au vouloir de nature, Qui porte doucement les erreurs qui ont cours, Voyant que les humains ne vivent par discours, Que les malheurs sont faits seulement pour les sages, Qu'en dépit de Charon la sottise a des pages. Qui sçait de la raison borner tous ses desirs, Qui sçait à quoy l'on doit employer ses loysirs, Ne se trouble de rien, et croit que ceste vie, À bien philosopher, est une comedie; Que chaque homme icy bas y jouë son rolet, L'un de roi, d'empereur, et l'autre de valet; Qu'il n'importe pas quoy, pourveu qu'on s'en acquitte; Les tiltres relevez ne font pas le merite, Les vrays biens ne sont pas d'estre appelé marquis, Jouir de ses amours, manger les mets exquis Qui furent figurez par les dous fruicts des lottes; Il faut purger son ame, et la tirer des crottes, Il la faut dégager des terrestres objects, Pour sa condition trop vils et trop abjects. Puisque Dieu l'a souflée, elle est toute divine, Elle doit donc sentir l'air de cette origine, Et le musc et le myr de la bouche de Dieu; Elle ne doit agir que dans ce beau milieu, Tant cerché, tant chery de la philosophie, Qui fait durer les bons en dépit de l'envie. Il s'en faut retourner d'où nous sommes venus; Les riches laisseront leurs amples revenus, Leurs palais, leurs thresors, leur vanité, leur gloire, Et les pauvres aux cieux le nectar iront boire. Monsieur, obligez moy que je vous die encor Que tout ce qui esclate et qui luit n'est pas or; Ne boivez pas l'erreur du commun populaire, N'écoutez les flatteurs qui ne visent qu'à plaire; Ce discours n'est pas sain, qui dit que le bon heur Consiste à posseder richesses et honneur, Estre mignon des roys, avoir des advantages; Ceux là tant seulement sont heureux qui sont sages, Qui observent les loix, qui ayment verité, Qui envers le prochain brulent de charité, Et qui sans passion nomment prochains tous hommes, Soient gascons, angevins, ou du païs des pommes, Chynois, italiens, turcs, mores ou romains, Qui comme bons chrestiens sont courtois et humains, Qui pour rien ne voudroient faire tort à personne, Non pas mesme voler l'argent de la couronne, Comme ceux qu'aujourd'huy l'on nomme beaus esprits, Fussent-ils asseurez de n'y estre surpris; Qui sont bons conseillers, bons tuteurs, bons arbitres; Qui en ces mauvais temps reffuseroient des mytres; Dont l'esprit genereux est taint en pieté; Qui ne fondent l'honneur que sur l'humilité, Et, bien qu'ils soient yssus d'une tres-noble race, Ne méprisent pourtant les confreres d'Horace, Sçachans que bons chevaux naissent de tous haras, Que parmy les vilains y a de bons soldats, Dont par aprés se font de braves capitaines; Preferent à leur sang les opinions saines; Fermes en leurs propos, non ainsi que vous faints, Que certains jours de l'an on prendroit pour des saincts, Avec vostre façon tristement composée, Un langage qui tombe aussi doux que rozée, Qui vous insinuez dedans les volontez, Sous modeste semblant qui estes effrontez, Des couleurs de vertu qui habillez le vice, Qui marquez l'equinoxe au vray point du solstice, Qui parlez autrement que vous n'avez pensé, Qui pour tirer proffit vendez un trespassé, Qui aprouvez l'honneste et visez à l'utile. Je voudrois bien sur vous verser toute ma bile, Pour vous faire cognoistre ennemis du devoir; Sur ma foy, je voudrois que mon papier fut noir, Aussi bien que mon encre, affin de vous depeindre; Le noir est la couleur dont le vice il faut teindre; Couleur d'hypocrisie à qui la clarté nuit, Qui ne hait que le jour et n'ayme que la nuit, Qui frequente l'eglise, où elle oit tant de messes, Et, quand se vient au point, ne tient pas ses promesses; Qui se moque de Dieu, des anges et des saincts, Sinon en tant qu'ils font reussir ses desseins. Nous n'aurions jamais fait, muse, ployons nos voiles. Il seroit plus aisé de conter les estoiles, Les mouches amasser au son d'un clair bassin, Que de penser icy, comme un bon medecin, Tous les facheux effects de l'humaine bestise. Robin, qui à toute heure est debout à l'eglise, D'un des ordres sacrez de freres mandians, À la cour du palais, ou aux comedians, Qui est assez beau gars pour passer à la montre, Qui, comme le soleil, en tout lieu se rencontre, Meriteroit bien seul un poëme nouveau; Mais ce n'est pas mon fait de travailler en veau. SATIRE VII À monseigneur l'evesque de Chartres. S'il a esté permis à deux sortes de gens, Pour tousjours se monstrer à plaire diligens, En exerçant leur art tout subject entreprendre, Qui est ce qui pourra justement me reprendre Si, observant les loix de la discretion, Je peins icy l'estat de la religion, Deplorant ses abus, et de quelle licence Un chacun en nos jours se forme une creance, Dispute hardiment, et fait de l'entendu? Si Dieu n'y met la main, prelat, tout est perdu. C'est chose deplorable en ce pauvre royaume, Auquel il n'y a plus ny Gautier ny Guillaume Qui ne lise la bible et face jugement De ce qui est escrit au nouveau testament, Qui ne cite S Jean dans son apocalypse, Plus sçavant à son goust que ne fut jamais Lypse; Encores qu'il n'ait onc payé, comme l'on dit, Dans l'université chandelles ny landit, Il a du S Esprit si pleine la poictrine Qu'il n'a pas de besoin de l'humaine doctrine; Pour mieux interpreter les livres qu'il a leus, Il luy suffit qu'il soit du nombre des esleus Et des predestinez : voila où nous en sommes. L'humilité n'est plus dedans le coeur des hommes, Mais la presomption s'est logée en son lieu, Qui s'adore soy mesme aprés adore Dieu; Chaque particulier se croit estre un concile, Et puis, à la parfin, tous chemins vont à ville; Les uns sont les plus longs, les autres les plus cours. C'est de ceste saison de plus communs discours, Qui fut premierement introduit par Symmaque, Disputant contre Ambroise : un party, l'autre attaque. Où est cette unité qui fut au tens jadis? S Pierre n'a plus seul la clef de paradis; On y a fait bastir, comme à Thebes, cent portes De bronze jaunissant, affin qu'elles soient fortes; Elles ont pris leurs noms des divers noms de ceux Qui aux religions se sont rendus fameux. Dans celle de Calvin on voit, de plusieurs mondes, Les ames des mortels entrer à grosses ondes. Dans celle de Martyr et du docte Luter, Qui furent tous les deux si bons à disputer, On passe maintenant avec tant de malaize Que le reflux en va dedans celle de Baize, Leur plus proche voisin; et sont dessus plantez, En relief azuré, ces hommes tant vantez. Mais il est tout certain que dans celle de Rome On n'y voit presque plus entrer femme ny homme. Croyez en ces porteurs qui en sont revenus, Ausquels ne manque rien que ces beaux revenus Qui ont esté donnez à l'eglise romaine, Car que sert le caquet à qui n'a du domaine? Si un homme n'est riche et n'a fort bien de quoy, Jamais à ce qu'il dit on n'adjoutera foy. En la religion où se chante la messe, Si de sa verité n'est preuvé sa richesse, S'en est à tout le moins un tres-bel argument, Un appuy gracieux et utile ornement. S'ils demandoient partage, ils l'obtiendroient peut estre. Feroit il pas bon voir un ministre et un prestre Vivre d'un benefice avec fidelité, Garder l'edict qui veut qu'on vive en liberté? Si la religion va suivant la police, Si chacun la mesure à l'aune du caprice, Comme dit un quidam, pourquoy ne feroit-on Dedans un mesme lieu le presche et le sermon? Les braves de ce tens ayment l'indifference, Et croyent pouvoir tout en bonne conscience; Disent qu'il faut tout voir, ne s'offenser de rien, Que les religions visent toutes au bien, Que Dieu, comme un grand roy, nourrit les controverses, Pour se faire honorer en manieres diverses; Pourveu que l'on s'accorde au devoir principal De croire en Jesus Christ, qu'il n'y a plus de mal Pour estre en differend sur quelque point d'histoire, S'il est ou s'il n'est pas du feu de purgatoire, S'il faut prier les saincts d'interceder pour nous, D'autant que le seigneur en peut estre jalous. De nom tant seulement l'eglise est la coulonne De toute verité, mais aussi qu'en autonne, La femme estant malade et ne pouvant disner, On voit son bon mary qui la fait uriner, Et court au medecin conter sa maladie; On ne va plus vers elle au fait de l'heresie; On demande où elle est, et qui en est le chef. Il seroit de besoin que Jesus derechef Descendit icy bas pour esclaircir nos doutes, Et qu'on luy vit d'un mot guerir le mal des goutes; Encor luy faudroit il un bon certificat Pour dire que c'est luy. Le monde est delicat, Deffiant et malin, tellement incredule Qu'il ne préte plus rien sur la simple cedule; Il faut un bon notaire et de bons répondans, Ou qui n'en peut trouver, qu'il garnisse des nans. Puisque pour croire en Dieu chacun choisit sa forme, Et que l'on trouve bon qu'en ce point la loy dorme, Qu'on ne craint pas icy les inquisitions, Et qu'on dispute fort sur les traditions, Que le livre est ouvert où le salut se puise, Et qu'on voit que chacun l'interprete à sa guise, Estans par ce moyen de nostre sens conduits, Je vous laisse à penser où nous sommes reduits, S'il y a pas autant comme il y a de testes D'opinions, d'erreurs, excitans des tempestes, Et des brouillars obscurs qui ostent à nos yeux, Il y a trop long tens, le droict chemin des cieux. Nostre vie n'est plus qu'un desordre et un schisme, Chacun à son humeur compose un catechisme. Telle confusion ne se peut estimer. Les vers sont trop contrains pour la bien exprimer; La prose, qui feconde emplit aussi la marge, Et qui coule aisément, à ce subject si large S'accomoderoit mieux, pourveu que l'escrivain Parlast si à propos que ce ne fut en vain, Que de son bel ouvrage on vit que les étofes Fussent les ris et pleurs de ces deux philosofes. Toutefois, qui pourroit rire de son malheur Et faire le plaisant au fort de la douleur Qui semble menacer l'estat d'une ruine, Aux hommes clairs-voyans toute proche et voisine? " cela est, il n'est point, si est, non est, tu mens "; On en vient aux cousteaus aprés les argumens. Le peuple tout devot s'enrolle en ceste guerre, Et, d'un courage égal à celuy de Saint Pierre Quand il coupa l'oreille à ce pauvre Malcus, Jusques à ce qu'il ait ses ennemis vaincus, Que le party plus juste ait gaigné la bataille, Il frappe en s'escrimant et d'estoc et de taille, Pour tesmoigner son zele et sa sainte fureur, Et cherche de tuer le mary de sa soeur, Vrai Horace chrestien, et, si elle le pleure, Il faudra, comme luy, que du glaive elle meure. Mais c'est un grand plaisir quand on voit preparé Un ministre au combat alencontre un curé, Un evesque affulé, pour un mytre, d'un casque, Et changer son roquet à un harnois fantasque; Quand on voit affronter un brave surveillant Par un grand cordelier qui n'est pas moins vaillant, Et que l'on recognoist, à ses demarches seures, Imiter la valeur de Jan Des Antomeurs. Voila le champ jonché d'un grand nombre de morts, Les fleuves pleins de sang vont surpassans leurs bords, Et prennent sa couleur d'une façon pareille Qu'un verre à demy d'eau par le vin se vermeille; La terre nostre mere est le grand eschaufaut De ce triste spectacle, et jette un cri si haut Que tout l'air d'alentour, qui souspirant l'entonne, Pour le porter au ciel fait comme quand il tonne. Faut il panser les corps, et ce sont les esprits Qui sont de nostre mal cruellement espris, Du mal de l'heresie; et la grace divine, Non les efforts humains, en sont la medecine. Les meurtres et les cous sont bons à l'augmenter, Au lieu de la guerir ne font que l'irriter; Aussi les passions, qui bourrellent nos ames, De ces conditions nous allument les flames, Nos interets privez, plus tost que la raison, Et l'affamé desir de faire sa maison. Il faut, pour guerroier, avoir quelque pretexte; Car, comme les regens sçavent gloser un texte De mots si recherchez qu'il en est obscurcy, De la religion les princes sont ainsy; C'est l'utile bouchon de leur grande taverne; Suivant leur appetit le peuple se gouverne, Fol, sot et ignorant, qui ne voit pas assez, Et puis à la parfin paie les pots cassez. Mais il faut tolerer prés de soy l'heretique, Qui n'est que trop nombreux pour nous faire la nique, Et qui ne manquera, lors qu'il sera plus fort, D'essayer par la guerre à vanger un vieus tort; Ou plustost delaisser ceste querelle d'ames Au jugement de Dieu qu'aux canons et aux lames, À la plume, au papier, à l'ancre, au parchemin, Aux veilles et labeurs de Monsieur Bellarmin, Et du roy des anglois, si dous et pacifique, En ses braves escrits, que personne il ne pique. Si les religions, ainsi que les frimas, Procedent d'influence et suivent les climas, Comme on dit qu'un chanoine a mis en sa sagesse, Pourquoy ne vivons nous en extreme paresse, Les recevans ainsi que la pluye et le vant, Et sans se soucier quel bout va le devant? Si du pere deffunct, sans cercher davantage, Le bon fils prend la foy, comme il prend l'heritage, Si le pur don du ciel il la faut estimer, Qui n'est que personnel, nous faut il animer? Et avons nous pouvoir, pauvres fols que nous sommes, D'en faire part à force à tous les autres hommes? " croyez-le, je le veux " : n'est-ce pas bien chanté? La poussiniere luit au plus chaut de l'esté; Consultons l'almanac, et, si de haute lute Vous voulez emporter sur moy céte dispute, Je garderay tousjours en mon entendement Que vous ne le pouvez sans mon consentement. Trop libre est mon penser; mon imaginative Des volontez d'autruy ne peut estre captive. Tous les hommes jadis pour leurs commoditez, Par crainte ou par amour, ont fait des deitez; Les rats et les souris ont trouvé reverence Chez les aegyptiens, peres de la science; La plus part du levant est suppliant encor Aux beautez du soleil; Israel au veau d'or, Delaissant le vray Dieu, fit humbles sacrifices; Ingrat et oublieus de ses vieux benefices, Ils vont d'un brave soin leur salut recherchans Maintenant, et jamais ne furent si méchans. Accordez ces deux points : tout le monde estudie, En quittant son métier à la theologie. Un petit mercadant, un simple cordonnier, Ores ont à mépris la foy du charbonnier, Entendent leur salut, et, faisant leurs traffiques, En jasent aux chalans qui sont en leurs boutiques. Conferences par tout, soit de l'autorité De ceux qui ont pouvoir, ou par temerité. Sur la religion on cajole, on babille, Et nous nous arrestons sur le point d'une eguille, Pour faire bande à part et semer maint escrit, Et tout cela n'est rien qu'ambition d'esprit. Du grand livre sacré prenez la moindre page, Vous trouverez tousjours quelque joly passage Sur lequel pourra bien un sçavant libertin Fonder une heresie, en disant qu'au latin, Au grec et à l'hebreu il y a difference De parole ou de sens, jettans la deffiance Dans l'ame du commun, qui aux doctes s'attant, Et qui prend au besoin tout pour argent contant. De ces esprits malsains et fantasques cervelles Sont nez tant de surnoms et de sectes nouvelles. Ô! Qu'il est malaisé, quand il faut traffiquer Et avoir pension, d'ainsi sophistiquer! Le pauvre est inventif, et, d'une humeur maline, S'offre à tout ce qu'on veut pour bastir sa cuisine. Il aura composé, dans un mois au plus tart, Contre la cour de Rome un volume plein d'art, Contre les cardinaus et contre les dispences, Et le taux que l'on met aux sainctes indulgences; Et puis, pour mettre fin à son fameux escrit, Monstrera que le pape est le vray antechrist. Voila le mot pour rire, et qui est necessaire Pour estre promptement payé de son salaire. Moy qui pour les blasmer m'emploie à ce labeur, Le seray je du mien, prelat, par ta grandeur, En quelcun de mes fils que je te recommande, À qui tu peux un jour donner une prebande? Ne te moque de moy si je suis mandien; J'imite en ce faisant Homere, gardien, Prince et patron sacré de nostre poesie. D'ailleurs, ce que j'en fai n'est que par fantasie. Retournons aux propos que nous avons quitez, Retranchons les abus et partialitez; N'estoient les passions qui rompent l'assemblée Par emulation, l'eau n'est point si troublée. Mais, au lieu de chercher doucement le salut, Et à la verité regarder pour tout but, Tousjours devant les gens nous tirons à la gloire Et bruslons du desir d'emporter la victoire. Il faut injurier et crier en tous cas, Pour faire voir qu'ils sont fidelles advocas. Quand on veut faire accord, il faut que les parties, Puis qu'elles ont dessein de demeurer amies, Se rangent à raison au lieu de s'obstiner. Exemple : nos curez ont un droict de diner Et de collation aux festes bastonnieres; Si nous le remettons avecques ces lumieres Dont le sexe devot éborgne Jean du coin, Nous ne remettons rien, s'ils ne sont de besoin; Et, quand nous mangerons de la chair en caresme, Et du fourmage avec, il en sera de mesme; L'adversaire content s'obligeroit au lieu, Ainsi que nous faisons, d'adorer nostre Dieu, Voire iroit dés demain comme nous à la messe, Pourveu tant seulement que luy fissions promesse De reformer son nom et la rebaptiser; Si peu, pour paix avoir, il ne faut refuser. Enfin, pour nous tirer de toutes brouilleries, Nous luy remettrions encor nos confrairies. Pour en venir à bout, on doit de ces contras Chasser les descendans des occis à coutrats, Ministres appointez et moynes de tout ordre, Qui sont interessez et ne veulent demordre; Ces prieurs inutils, qui craignent justement, Si l'on s'accommodoit, un triste changement. Gentilshommes, sçavans, gens de jurisprudence, Les pourroient bien passer avec plus d'apparence; Ils sont hors de soubçon, et, en sages humains, Enclineroient tousjours du costé des romains, Hors les poincts de la foy permettans d'accortise Qu'on bannit les abus qui se font en l'eglise, Coulez depuis cent ans, les excés et deffaux Reduisans au milieu. Excusez si je faus; Une satyre put si elle n'est hagarde; Au mal desesperé le medecin n'hazarde; Un jardinier peut bien dire d'aussi bons mos, Quand il est en humeur, que le prophete Amos. Je suis homme de paix, d'humeur fort delicate, Et, comme un chat à l'eau craint de moüiller la pate, Je crains d'entrer en guerre, et de souïller mes mains Des meurtres et du sang de mes cousins germains. Cependant je prevoi que ce vent nous l'amene, Qui, siflant en courroux, noircit les bords de Séne. Ce ne sera pas moy qui la commencera, Ny qui le dur harnois premier endossera. Deslors comme à present au moins je m'en excuse; Imitant Archimede au sac de Syracuse, La mort me trouvera descrivant les malheurs Qui menacent l'estat pour nos mauvaises moeurs, Pour cette liberté mere des heresies, Qui san dessus dessous tourne les fantaisies. Ainsi qu'en mesme ruche et mouches et freslons, Sont parmy nous confus les mauvais et les bons, Confus d'une façon bizarrement estrange, Qui m'engendre une peur qu'à la fin ce bon ange, Qui nous garde si bien, en regardant cela, S'en estonne, s'en fasche, et puis nous quitte là. Moy, trop soul d'y penser, je finis ce grimoire, Et, en attendant mieux, je vay disant que voire. SATIRE VIII À Monsieur Le Marquis De La Vieuville. Marquis, dont les vertus, de longtens admirées, Vous briguent les faveurs des autres desirées, Recevez les tesmoings du grand contentement Que la France reçoit du rare jugement Que le juste loys a fait de vos merites. On ne veut plus aux porcs jetter les marguerites. Si ce siecle boiteux vouloit changer de train, S'il vouloit separer l'ivraye du bon grain, Si les enfans d'Atlas, aux espaules plus larges, Pouvoient à l'advenir se promettre les charges, Si vertu et sçavoir estoient à l'advenir Aussi bien que l'argent moyens de parvenir, Si la chance tournoit, si madame sottise L'on chassoit de la cour comme un peteus d'eglise, Si l'on ne mesuroit l'homme par le collet, Si ce n'estoit honneur de porter le poulet, Si faire de ces vers n'estoit pas une tache, Si le vice esloigné pleuroit comme une vache, Si les sçavans n'estoient au dessous de l'argent, S'il n'estoit pas requis, pour estre bon agent, Avoir de tous costez grandes intelligences; Si la justice estoit pesée avec balances, Si la mode n'estoit, pour se monstrer prudent Et parfaict courtisan, qu'il faut estre impudent Et pratiquer sur soy tous les charmes d'Alcine, Se metamorphoser sans prendre medecine; Si, comme par edict on deffend le clinquant, Toutes sortes d'estats n'estoient plus à l'encant; Si l'on n'encherissoit sur la coyonnerie, Si de goinfres bouffons, n'estoit grand confrairie, Si aux bons rochelois y avoit du fiat, Si tous d'un mesme ton chantoient exaudiat; Si, pour faire cherir la paix à la noblesse, On pouvoit contenter tous ceux que le bast blesse; Si le peuple françois estoit fort bien uni, Si le plus grand qui peche estoit le plus puni, Si la rebellion, par commune maxime Et par raison d'estat, estoit le plus grand crime, Pour lequel à mercy jamais homme on ne prit; Si c'estoit le peché contre le Saint Esprit; Si les mauvais sujects dont l'ame est saincte et double, Qui, à les bien priser, ne valent pas un double, Ne tachoient comme ils font de faire peur au roy, Affin qu'il soit contraint de racheter leur foy; S'il falloit estre expert pour estre capitaine, Si on les censuroit, ces chefs, à la douzaine, Ces avortons de Mars, qui, en nos mouvemens, Ne veulent point marcher s'ils n'ont des regimens, Qui, avec leurs soudars exposez au carnage, En jeunes medecins font leur apprentissage; Si la guerre n'estoit un moyen de voler Sans ailes et sans plume, on n'y voudroit aller; Si bien courir la poule et manger le bon homme, Brusler et violer, n'estoient faicts de preud'homme, Ô! Qu'ils seroient camus, la pluspart des françois, Quand se viendroit au poinct d'endosser le harnois! Ma foy, ils se tiendroient chez eux, cette canaille, Ou je veux qu'on me croye un sot en devinaille. Maintenant que l'esprit va les pieds contre mont, Que tout le monde jure au curé de Milmont, Qui à callifourchons est souvent sur les poles, Il est bien ahanné d'en conter des plus molles; Puis qu'il revient du ciel, il en doit estre cru. On mesprise un discours qui est de nostre cru, C'est au ciel qu'on apprend les meilleures nouvelles; On void sus son azur si les vignes sont belles, Si ceste fille un jour trouvera bon party; Un fin homme en vaut deux, quand il est adverty; Il est bon de sçavoir déguiser la matiere, Et dire que l'on a couché au cimetiere; Dans l'histoire romaine on lit, de Scipion, Qu'il fut au tans jadis un vaillant champion, Celuy qui merita par son brave courage, Et pour avoir mis bas la ville de Carthage, Le surnom d'affriquain, qu'avant de proposer Un faict de consequence, il souloit reposer Une nuict pour le moins dedans le capitole, Pour dire, sans parler, qu'il venoit de l'escole Du Sire Juppiter, et que son action Estoit au bien public une inspiration. On sçait comment Numa fit ses grandes merveilles. Le peuple de tout tans se prend par les oreilles. Pour terminer nos si, remede est si tardif; Mais pourtant, si bien tost cet estat maladif À toutes ses douleurs avec soin ne l'applique, Il faut desesperer de la chose publique, Ou chanter comme un grec, si nous n'eussions esté Perdus, que nous l'estions; mais la necessité, À qui mesmes les dieux rendent obeissance, A forcé le conseil de faire une ordonnance Qu'il vous falloit tirer des gardes d'ecossois, Pour estre gardien du thresor des françois, Vous cognoissant parfait en l'art d'oeconomie, Joint au brave courage et à la prudhomie; Cognoissant vostre humeur et vostre esprit brillant, Semblable à ce dragon qui, jour et nuict veillant, Gardoit sans clorre l'oeil les pommes hesperides, Luisantes d'or tout pur, contre les mains avides. De mesme les romains tirerent à la cour Cest autre qui prenoit plaisir à son labour, Pour estre dictateur, considerans que Rome, Au fort de son desastre, avoit besoin d'un homme. On court au medecin lors qu'on sent la douleur, On essaye tousjours de pisser son malheur; Aussi bien un estat comme moy, quand je joüe, Si un saint n'est propice, à quelque autre on se voüe. Puisque le siecle est d'or, qui d'or est abondant, On doit bien estimer un superintendant Qui, fidelle à son roy, ce noble metal serre, L'ornement de la paix, le secours de la guerre, Les nerfs, le sang, le tout : car n'y a que tenir Que sans or un estat ne se peut maintenir. En l'humeur où je suis, j'en dirois davantage, Si mes vers couloient d'or comme le fleuve Tage, Ou bien s'il vous plaisoit d'estre mon Moecenas, Marquis; mais quoy! Le monde a perdu son Donas. On nous croit bien payez quand nostre sausse on gouste; C'est faute de sçavoir le prix qu'elle nous couste. Vous oyez ces mignons, par forme de devis, Ainsi que chez Cormier, en dire leur advis; Un tel fait assez bien, cestuy là rien qui vaille; Mais Homere, à leur goust, n'est qu'un homme de paille, Et eux, si j'en suis creu, ce ne sont que des sots. Un homme né françois, qui n'entend des bons mots, Quand ils sont bien cousus, la grace et le mystere, Quelque prelat qu'il soit, c'est à luy de s'en taire. L'homme n'est ce qu'on voit, il consiste en raison, Dont le plus vif portraict est la belle oraison. Et a ce malotru la cervelle moysie, Qui ses traicts plus naïfs ne marque en poësie. C'est pourquoy je conclu, sans aller plus avant, Et puis, si bon luy semble, amis comme devant. Or, si quelcun vouloit demander pourquoy est ce Que des poëtes saincts j'exalte la proüesse, Et si j'oserois bien m'attribuer ce nom, Je luy satisferois, si je voulois, d'un non; Il faut d'un importun comme on peut se deffaire, Mais je ne suis tousjours enclin à satisfaire; J'ayme mieux le brouiller et tenir en suspens, J'aimerois mieux plaider et payer les despens. Autres viendront tous deux, pour sçavoir, de ma muse, Nouvelles des amours d'Alphée et d'Arethuse, D'où elle est, qui elle est; tireurs de vers du nez. Si cecy vous plaisoit, qu'ils seroient estonnez, Ces restes de niais, ces beaux faiseurs d'enquestes, Qui pensent hors Paris qu'il ne croist que des bestes, Qui le croyent resveurs, non compris Monfaucon, Parnasse au double chef, Aganippe, Helicon, Comme si Apollon, avec ses neuf compagnes, N'avoit pas habité les bois et les campagnes; Comme si par dépit il refusoit ses rais Et sa douce influence au joly Thymerais, Où Diane sa soeur en chassant se pourmene, Auquel vous possedez un assez beau domene, D'où vous estes issu du costé maternel! Il espere de vous un printens eternel De grace et de faveur, vous estes son zephire, De vous depend son bien, car vous n'avez qu'à dire. À moy pour contenter ceux là qui vont disans Que je suis tout semblable aux pauvres artisans Qui offrent leur labeur aux plus grands de la France Affin d'en retirer plus grande recompense, Faites les bons devins, en me donnant un jour, Pour mieux servir le roy, moyen de vivre en cour. SATIRE IX À Monsieur Bourbon. Nul autre comme vous, si vous vouliez, Bourbon, Pourroit noter les moeurs avecques du charbon; Car en ce beau latin vous egalleriez Perse, Qui de son style argu les consciences perse Des grands seigneurs romains, leur donnant des remors, Sous les noms empruntez d'autres qui estoient mors Cent ans auparavant. Du prudent satyrique, Ainsi que du soleil, la carriere est oblique. Aujourd'huy neantmoins chacun s'en veut mesler; Icare audacieux veut encore voler Sur l'aile de ces vers, assez mal emplumée; Un esprit de haut nez queste la renommée; Comme un asne au moulin, il s'employe à l'avoir, Sans mesurer sa force avecque son pouvoir. Il faut qu'un satyrique evite le scandale, Qu'il pratique discret la leçon que Dedale Donnoit à son enfant, et qu'il n'observa pas; Que son vol moderé n'aille ny haut ny bas. Pourveu qu'ils ayent leu les parties d'Astrée, Ils s'imagineront faire d'une ventrée Cinq cens vers plus polis, plus nets et plus divins Que ceux là que Lucain faisoit en ses jardins, Ou que vous ne feriez, quand vostre riche veine Jaillit heureusement sur les rives de Seine; Que ne feroit Malherbe en sa plus belle humeur. Le sçavoir en nostre ame engendre une tumeur, L'enfle comme un balon, charité l'edifie; Ils n'ont point fait leur cours en la philosophie, Ils n'ont point leu Virgile, encor moins Ciceron, Ils ont leu d'Achilles tué par le talon, Et des sages conseils que luy donnoit sa mere, Dans Oger Le Danois plus tost que dans Homere; Ils l'ont peut estre leu dedans quelque Amadis. Je suis bien estonné qui les fait si hardis, N'ayans jamais soustraict la main à la ferule, De s'ozer escrimer des armes de Marulle. Aussi leur advient il comme à ce chevalier À refformer sa mine et porter le colier, À Thaïs la converse à porter une cape, Au jeune arcadien à trainer une chape, À l'enroué corbeau chanter en rossignol; C'est précher en françois et sentir l'espagnol. Ils s'y prennent ainsi que chats à porter mouffles, À qui n'est cordonnier à juger des pantouffles, À qui n'est pas guerrier endosser le harnois, Aux vieillards frequenter les joustes et tournois; Et de leurs beaux escrits, qu'on y prenne un peu garde, Qui en retrancheroit ceste phraze mignarde, Ces petits mots de cour jolyment enfilez, Que le devot Nerveze a jadis compilez, Et depuis Renouard en sa metamorphose, Le reste, à mon advis, ne vaudroit pas grand chose. Mais, quand ces escrivains cinglent en haute mer, Et veulent tesmoigner qu'ils sçavent l'art d'aimer, Qu'ils ont leu tout Ronsard, et Ovide, et Petrarque, Dieu sçait à quels perils ils hazardent leur barque, Et en quelles erreurs s'impliquent leurs esprits, Quand, aprés un discours de Cephale et Procris, Ils font une equipée aux histoires romaines, Et brouillent hardiment les affaires humaines, Prenans la republique, où florirent les loys, Pour le tans de l'empire ou pour celuy des roys, Alleguans Suetone au lieu de Tite Live. Bref, en tous leurs escrits n'y a ny fond ny rive. L'ignorance est aveugle ou elle n'a qu'un oeil, Qui à chaque propos prend Paris pour Corbeil, Pensant gaigner Calais tire au pays des basques. Le monde est vileiné d'opinions fantasques. Il prendra plus tost goust à ces demy sçavans Qu'aux doctes qui ont veu la demeure des vans, Des pluyes, des frimas; dont la perseverance Est enfin parvenue au sommet de science, Qui gist à se montrer benin à l'entretien, À bien juger de tout, et à ne juger rien En matiere de foy qui nous est revelée, Sans demander comment captiver sa pensée; Parler et se vétir comme on fait à Paris, Voire, s'il est besoin, chanter : adieu Cloris. Qui vit jamais amant, à banqueter, à rire, Aprés dedans son coeur en faire une satyre? L'esprit du sage est double et ferme à deux ressorts; S'il estoit au dedans tel qu'il est au dehors, Et s'il ne separoit sa peau de sa chemise, Il heurteroit le monde et ne seroit de mise. C'est dommage que moy qui di la verité, Qui censure la vie avecque charité, Qui n'ay intention d'attaquer les personnes, Ne vai donner advis au gros seigneur d'Alonnes Que sa façon deplait, qu'on le tient sur les rangs, Qu'il est trop orgueilleux; qu'envers Dieu, les plus grands, Soient ils papes ou roys, ne sont que des pygmées; Qu'un bon veneur cognoit le cerf à ses fumées; Qu'un ecclesiastic, tant plus se voit haussé Aux honneurs de son ordre, est tant moins dispensé De se montrer courtois, humble, doux et honneste; Que dessous tout habit on peut faire la beste; Qu'il n'est rien estimable, estant en ces bas lieux, Que la seule vertu, qui fait les hommes dieux; Que ceux qui sont chargez de mytres et de crosses, Qui ont le sceptre en main, pour qui sont les colosses, Les statuës de bronze et les arcs triumphans, Qu'on a veu chevaucher les monstreux elephans, Caesar, Pyrrhe, Annibal, Scipion, Alexandre, Seront bien empéchez quand il leur faudra rendre Conte de tous les maux que leurs soldats ont faict; L'estat plus relevé n'est pas le plus parfaict; C'est un present du ciel que de naistre un pauvre homme, Vivant de son travail, plus tost qu'un gentil homme, Que riche, que puissant, en faveur à la cour, Si le proverbe est vray, que chacun a son tour. Il se faut conformer aux vaines apparences, Et faire à ces messieurs de grandes reverences; Il leur faut rire au nez, approuver leurs façons; Ne les sentez vous plus, en faire des chansons; Car qu'ils ne pensent pas assujettir nos ames, Ainsi qu'ils font nos corps, ces subjets d'epigrammes, Ces mignons, delicats, qui ont tout à souhait. L'esprit se moque d'eux, et plus fou qui l'en hait. Il réve, il considere, il remasche, il rumine, Il controlle l'habit, et la barbe et la mine, Les craintes, les desseins, la joye et les douleurs, Et en juge un peu mieux qu'aveugle des couleurs; Il aime à sindiquer la vanité des hommes, Il en est plus friand qu'un normand n'est de pommes. Tout est de son gibier, c'est un petit Phoebus, Dont la vive clairté découvre les abus, Et, parmy leur grand nombre, il s'en trouve d'insignes Dont l'excés criminel nous fait noircir ces lignes, Qui produiront leurs fruits en quelques debauchez Et les retireront de leurs sales pechez, Paillardize, larcins, jeux, meurtres, tavernage, Pour voüer aux vertus leur genereux courage; Imitans en ce point le jeune Polemon, Lequel, ayant ouy cette belle leçon Du grec Xenocratés, touchant la continence, Avant son dejeuner, n'eut pas la patience, Pour mieux la repeter, d'aller en sa maison; Mais, s'advouant vaincu par la droicte raison, Arracha de son col la couronne etoffée, Pour luy faire soudain de sa honte un trophée. D'autres mépriseront nos advertissemens; Bourbon, autant d'humains, autant de jugemens; Comme nous les voyons avoir divers visages; Les uns, s'il echeoit, voudroient bien estre sages, D'autres le croyent estre, et ne sont que des fous; C'est la lune icy bas vouloir garder des lous, Et changer en genets les asnes du Bazacle. Selon Hypocrates, c'est tenter un miracle Que de penser guerir contre leur volonté Ceux qui cherissent plus le mal que la santé. Pour moy, j'estale icy mes drogues, et vous jure Que qui n'en veut user ne me fait point d'injure. SATIRE X L'amour. J'avois bien resolu d'écrire quelque jour Un discours satyric touchant le fait d'amour, Champ fertil à la gloire; et certes je m'estonne Qu'il n'aye encore esté cultivé de personne. Peut estre que le ciel, et nostre bon destin, Nous avoit reservé ce precieux butin, D'autant que nous pouvons, de nos seules pensées, Par le doux souvenir en ce lieu ramassées, Et sans rien emprunter, dire tout ce qu'il faut. Celuy qui veut du drap sçait ce que l'aune en vaut; Ces autres qui ne font que regratter et suivre Ne doivent esperer aprés la mort de vivre. Pour moy, je veux puiser de l'eau dedans mon puis, Et premier faire essay de tout ce que je puis Que de m'approprier la science voisine Et les faisans d'autrui rotir en ma cuisine. Je croy que la douleur, qui mon visage teint, Demonstre assez le mal dont mon coeur est atteint, Et que mon corps changé peut fournir de matiere, Plus que suffisamment, à ma satyre entiere. J'ay dequoy la bastir à mes propres dépens; Mais j'ay peur d'offencer celle dont je dépens, Qui me peut chastier et rendre miserable, Car le moyen de plaire et d'estre veritable? Monsieur, à qui je fay, par honneur et devoir, Present de ces miens vers, vous pouvez bien sçavoir Tout ce que mon esprit conçoit sur ce passage; Vous avez de longtemps fait vostre apprentissage, Et le faites encor, en cet art decevant Où jamais l'homme n'est parfaictement sçavant. Tousjours il recommence, et la moindre fillette Peut monstrer au plus fin qu'il n'est qu'un vray caillette, Le mettre au desespoir et le rendre marry. Quant il se persuade estre plus favory, Le voila devalé du plus haut de la roue. Ce sexe est tout muable, et de nous il se joue Tout ainsi qu'il luy plaist, et nous le voulons bien. Bref, amour est un mal que nous appellons bien; C'est un plaisant erreur, tellement favorable Que, lors qu'un medecin se monstre secourable, Nous voulant delivrer par drogues ou discours, Nous nous mocquons de luy et de tout son secours. Le tenir bien secret est toute nostre estude, Ce qui nous fait chercher la triste solitude, Et les lieux qui ne sont des hommes frequentez, Des hommes curieux, et fuir les citez, Pour souspirer à l'aise, et raconter nos peines Aux arbres, aux rochers et aux claires fontaines, Comme s'ils n'estoient pas privez de sentiment. Mais, puis que nous avons perdu le jugement, Nous faut-il estonner de toutes ces folies? La tristesse nous plaist, et nos melancholies Nous aggreent si fort que nous les nourrissons De pensers affligeans, et que nous haïssons Les divertissemens et les contes pour rire. Cet humeur a gaigné le souverain empire, Dessus nos actions elle donne la loy, C'est nostre grand seigneur et nostre unique roy. Nous relevons tous d'elle, et, pour luy faire hommage, Nous estimons profit ce qui nous est dommage; Le berger amoureux neglige son troupeau, L'advocat, pour aymer, ne va plus au barreau, Le soldat sa valeur eschange en couardise, Et le jeune marchand en perd sa chalandise, Devient pauvre, endebté, ne hante plus la mer; Ce luy est bien assez d'exercer l'art d'aymer. Il est trop suffisant pour employer tout l'homme, Si ce n'est à Paris, à Venise ou à Rome, Où vous les rencontrez ces putains de relés, Mettant en mesme rang les maistres et valets, Vuides d'affection comme de conscience, Dont l'humeur est tousjours dedans l'indifference, Fors qu'elles sçavent bien caresser les derniers, Pour desir qu'elles ont d'attraper leurs deniers. C'est là qu'est leur amour, et, s'il s'en trouvoit une Qui se voulut resoudre à n'estre pas commune Et ne fausser sa foy pour un demi escu, Qui ne tendit plustost les deux mains que le cu, Qui usast de reffus, qui fit un peu la beste, Qui exerçast cet art d'une façon honeste, Qui haist ces deux beaux noms de garce et de bordeau, Il faudroit l'admirer, car c'est un rare oyseau. Ainsi, comme des fleurs, les amitiez nouvelles Au sexe feminin sont tousjours les plus belles; Et fusse vous, monsieur, qui donnez pension, Elle n'aura pour vous aucune passion. Ne croyez pas changer une loüable mode, Vous aurez vostre nuit et vostre heure commode; L'autre temps n'est à vous, elle en disposera De sorte et tout ainsi que bon luy semblera. La putain vend le temps, le taille et le mesure, Semblable au creancier quand il preste à usure; C'est son fond, son estoffe, et qui dure tousjours, Dont le long et le lai sont les nuits et les jours. Vous aurez beau crier contre son inconstance, C'est vous qui avez tort de prendre pour offence Les traits de son métier et de son naturel, Injuste et ignorant disciple du bordel. Si vous pensez aymer dans la petite ville, Ou bien à la campagne, o! Qu'il faut estre habile, Si le monde aussi-tost n'entre en grande rumeur, S'il ne marque vos pas et gloze vostre humeur! Il veut sçavoir pourquoy vous hantez une telle, Le pasteur à cent yeux y fait la sentinelle. Bref, vous serez bien tost matiere du caquet, L'entrée, le milieu, et la fin du banquet; Enfin, par un arest de tout le parentage, Prononcé par celuy qui craint le cocuage, Vous serez adverty du scandale et du bruit; Voila de vos travaux le plus asseuré fruit. La peine que souffroit le malheureux Tantale Dans le milieu des eaux est à la vostr'égale; Le regret vous fera tomber en desespoir, Car vous verrez tousjours, et si n'oseriez voir. Est-ce pas grand pitié, j'enrage quand j'y pense, Qu'amour soit fait larcin plustost que recompense? Que l'air et le soleil, la lune et la clair'eau, Et tout ce que le monde enferme de plus beau, À tout le genre humain se preste et communique, Mais que le seul amour ne soit chose publique, Qui de nostre pouvoir n'aye pas dependu, Que hors le mariage il nous soit deffendu Par la divine loy, qui semble en ce point dure, Et ne s'accorder pas avec nostre nature, Encline vers ce sexe enclin aussi vers nous, Et que ce peché soit si nuisible et si dous? Dieu n'a pourtant rien fait (tout beau, nostre caprice), Il n'a rien ordonné sans raison et justice; Mais nous sommes conceus dans la corruption, Qui cause à nostre esprit ceste rebellion, Et nous ne voulons pas invoquer ceste grace, Que nostre infirmité si puissamment efface; Nous ne voulons agir que par l'homme animal, Ennemy de son bien, curieux de son mal. Nous aymons mieux courir aprés des femmelettes, Et consommer nos coeurs de vaines amourettes, Réver, maigrir, pallir, et faire icy les fols, Qu'au devoir principal nous rendre plus devots. Nous oyons le sermon, nous allons à confesse, Nous sommes bien vaillans à deffendre la messe; Nous sommes en tout temps bien amplement garnis De crois, de chapelets, et de s. Grains benis; Nous croyons paradis, enfer et purgatoire; Mais, sans rien operer, il nous suffit de croire Et parler de vertu. Au reste, l'action Fait peu, ou rien du tout, à la perfection. Porter habit decent, composer son visage, Fait juger que l'on est quelque grand personnage. Si l'on boit, si l'on ayme, ou si l'on rit icy, Le ciel n'a pas loisir d'en avoir du soucy. Voila tout justement le point où nous en sommes. Ainsi croit, ainsi vist la plus grand part des hommes. Chacun d'eux est subject à quelque grand peché; L'un à son avarice a le coeur attaché, L'autre à l'ambition, et l'autre à son usure; Mais tous, ou peu s'en faut, s'adonnent à luxure. C'est le joly peché, c'est le crime d'amour, C'est la vertu du temps, c'est le jeu de la cour, Où monstrer que l'on souffre et qu'on ne l'ose dire, Que l'on souspire et meurt sous l'amoureux empire, Que l'on sçait comme il faut servir et bien aimer, Est un brave moyen de se faire estimer, D'acquerir de la gloire et de la renommée, Mais principalement lors que la femme aymée, Pour sa rare beauté ou son extraction, Est en quelque degré de reputation. Sous ce beau nom d'amour c'est ainsi qu'on déguise, Et fait on plein métier d'infame paillardise. Le meurtrier ou larron tient son crime caché, L'amoureux oze bien raconter son peché. Faire des gens cocus sont actes heroïques, Dignes d'estre couchez és nouvelles chroniques; Se rendre possesseur d'une jeune beauté, Rompre avec des souspirs un roc de chasteté, L'amolir, le plier avec humbles requestes, Egale d'un Caesar les fameuses conquestes. Quiconque ayme vrayement prefere les faveurs De la dame qu'il sert à toutes les grandeurs. Pourveu tant seulement qu'en sa perseverance Il ose concevoir un'once d'esperance, Le voila si content qu'en l'attente du bien Qu'il possede en esprit, il ne souhaite rien, S'imaginant en luy toutes les autres choses, Pour grandes qu'elles soient, heureusement encloses. C'est, à dire le vray, la fin de ses plaisirs, Le centre de ses voeux, le blanc de ses desirs; C'est sa religion; il n'a l'ame saisie Que de l'humble respect de ceste fantaisie, Qui l'a fait Dom Guichot, oubliant sa maison, Et a sillé les yeux de sa droite raison; De sorte qu'il resout, d'une humeur obstinée, De n'estimer plus rien au prix de Dolcinée. Il croit qu'en son amour soit le vray paradis, Et a pour fondement l'histoire d'Amadis, Dont le meilleur presage et les preuves certaines Sont les contentemens qu'il reçoit en ses peines. Qu'il est aveugle et sot, qu'il est fol, l'amoureux, De souffrir tant de mal et s'oser dire heureux, D'honorer son tourment, de cherir son martyre! Je n'ay peu me tenir d'en faire une satyre. SATIRE XI L'argent. À propos de vertu, t'avois je pas bien dit Qu'elle n'estoit de mise en ce siecle maudit, Que c'estoit un manteau dont l'hipocrite couvre, Aussi bien au palais comme à la cour du Louvre, Au plus sainct lieu du temple, au milieu du marché, Avec un teint blaffart, son crime et son peché? L'argent a pris sa place et gouverne le monde; Quiconque faict dessein, sur l'argent il se fonde; Le marchand n'oseroit ses navires armer, Et, content de son peu, ne monteroit sur mer; Mais il en veut avoir, et prefere à sa vie Son furieux desir et son avare envie. La vertu suit l'argent en ordre de raison. Il faut, comment que soit, faire bonne maison, Avoir du revenu pour tenir bonne table, Et s'acquerir enfin le nom de venerable. Si la table ne va, fussiez vous potestat, Fussiez vous duc et pair, on n'en fait point d'estat. Si vous doutez pourquoy ce mystere je touche, C'est que souvent le coeur se gaigne par la bouche. Sans argent on ne peut dresser un bon festin, Sans argent on ne peut s'habiller de satin, Faire le beau garçon et en tout lieu paroistre; L'apprentif, sans argent, ne peut se passer maistre. Sans argent on ne peut payer un bon escot, Un homme est ignorant, et, fusse Jean L'Escot, On ne croira jamais qu'il ait la prud'hommie. Il se peut asseurer qu'il n'aura belle amie, Qu'il n'aura femme riche; il faut avoir du bien. En fait de mariage, on demande combien Dés le commencement; s'il est sçavant ou beste; S'il est beau, s'il est bon, c'est la derniere enqueste. L'argent donne les moeurs, la grace et la façon; Tout le reste sans luy ne sert d'une chanson. L'argent, dans le trafic, toute chose accommode; C'est ce mont heroïc dont parloit Hesiode. Le plaideur, quoy qu'il soit actif et diligent, S'il n'a dequoy payer les recors et sergent, Procureur, advocat, de tant de longs services, Il est bien en hazard de rendre les épices. Qui pour lever soldats a la commission Doit de ce bon metal faire provision, Ou ne doit esperer qu'avoir perdu sa peine, Car il demeurera soldat et capitaine. L'argent fait le party; selon l'appointement, Il est bon ou mauvais, et non pas autrement. Le devoir est à prix, et la foy s'abandonne, Comme quelque putain, à cil qui plus luy donne. On ne vous donne rien, messieurs les financiers, De l'estat ruiné debteurs et creanciers; Vous ne prenez jamais, il n'est tel que de prendre. Si le cas y eschet, on est quitte pour rendre. Si les edicts sont durs, les juges sont humains, Qui pourront declarer innocentes vos mains, En rendant à Caesar son or et sa monnoye. Pourquoy, en la plumant, faisiez-vous crier l'oye? La paillardise regne aux esprits et aux corps; À l'empire d'argent se rangent les accors. Enfin l'argent peut tout : les batailles rangées, Et le canon qui bat les villes assiegées, Le plus souvent ne sont qu'instrumens inutils; Mais la pecune agit par moyens si subtils, Si doux et si certains, que les villes plus fortes Croient se faire honneur en luy ouvrant leurs portes, De la mesme façon qu'appaisant sa rigueur, À cete pluye d'or Danaé ouvrit son coeur. Or et argent sont un, selon nostre logique, De cet aveugle amour la bonne rethorique Et les vrays medecins : car ce sont les escus, Plustost que les discours, qui font les gens cocus. Un coquin fera plus moyennant trois pistoles Qu'un poëte du temps d'un milier de paroles, Voire de tout un livre, et fut il un Ronsard. Donner, en fait d'amour, c'est la finesse et l'art. On ne fait rien pour rien, toute chose s'eschange Pour les necessitez, car l'homme n'est pas ange; Il boit, mange et se vest; tandis qu'il est icy, Son corps est en sueur et son ame en soucy. Tant plus il est grizon, et tant plus il travaille, Foible, froid, et peureux que terre ne luy faille. Si vous manquez d'argent quand vous serez là bas, Charon le nautonnier ne vous passera pas; Il veut estre avant main payé de son salaire. On ne meurt plus gratis; on marchande au vicaire Le convoy, le service, et pour tant d'oraisons; Et tout cela se faict avec bonnes raisons; Car, cependant qu'on fait son devoir à l'eglise, Le soleil fait sa course, et l'appetit s'aiguise. Mais, afin que ce point je rime tout entier, Chacun doit, comme on dit, vivre de son métier. Les dieux vivoient du leur jadis au Capitole, Le senat ne prioit de la simple parole, Une somme d'argent il souloit presenter, Pour la rendre agreable au Sire Juppiter. Hier je lisois cela dans un vieux satyrique. Si vous ne le croyez, vous n'estes heretique. Pour moy, je le croy bien, puis qu'il est imprimé, Et fait voir que l'argent fut des romains aymé Autant qu'il est de nous, joint que, dans leurs comices, Il asseuroit les voix et donnoit les offices. En France tout de mesme, où, par droits annuels, Comme un bel heritage ils sont perpetuels. La femme ne craint plus du trespas la fortune, Les effects du serain, ny du clair de la lune. Qui voudroit de l'argent raconter le pouvoir Et toutes les vertus, il en faudroit avoir, Dit le pere aux escus, selon ma fantaisie, Aussi bien qu'Appollon dicte la poesie. LIVRE II SATIRE I À la royne. Poete devenu, je ne veux rien, sinon À ce commencement celer un peu mon nom, Affin de mieux sentir ce que l'on pourra dire, Soit en bien, soit en mal, du train de ma satyre. Je serai satisfait si l'on en dit du bien; Si l'on en dit du mal, je ne respondrai rien, Pource que je cognoi qu'en matiere de livres Les gousts sont differens, aussi bien comme aux vivres. L'un veut un style haut, et l'autre un style bas, Les oreilles du tans recherchent les appas. On ne pourroit fournir aux humaines delices, Quand on auroit Phoebus et les neuf soeurs propices. L'appetit se promene, et vouloir empescher D'en dire son advis, ce seroit trop pecher. Pour moy, je tens le dos à toute reprimande, Et, si j'ay fait le sot, j'en veux payer l'amende. Madame, c'est à vous, à qui tres-humblement S'offre ce mien discours, d'en faire jugement; Qui reglez vos desirs, et n'estes affamée De rien tant que d'honneur et bonne renommée; Qui les perles et l'or n'estimez un fétu, À qui l'argent est vil auprés de la vertu. Je vous donne ces vers, à cause de leur tiltre, Aprés que dans mon coeur j'en ay tenu chapitre; Car l'honneur aprés Dieu, de mesme que la foy, Puis qu'il faut parler clerc, sont deus à nostre roy; À vous par consequent, qui estes sa compagne, Née pour nostre bien dans les terres d'Espagne. Je serois trop ingrat à mes affections, Si je ne tesmoignois par quelques actions, Reine, des bons françois agreable delice, Mon zele raisonnable à vous faire service. Je n'ay, quant à present, rien de plus precieux. L'honneur est cet encens qu'on jette au nez des dieux; L'honneur est l'aliment des races genereuses, Le coeleste loyer des ames bien heureuses; Car les esleus là haut seront autant de roys, Voire eussent ils esté Lazares autrefois, Ou ce que l'on appelle au monde la canaille. C'est l'estrange revers de la grande medaille. L'honneur est ce demon qu'adoroient les Caesars, Pompées, Scipions, meprisans les hazars; C'est le bien qu'il s'achete au prix de nostre vie, C'est l'object déplaisant de la maline envie; C'est un subject qui est, et jamais ne se voit, La chymere pour qui Dom Guichote resvoit, Et les vieux chevaliers de cette table ronde, Pour qui ces paladins erroient par tout le monde; C'est ce que chacun croit, et peut estre qui n'est, Qui en comparaison passe tout interest De bource et de plaisir; un fantastic idole, Qui en leur pauvreté les pauvres gens console D'un doux imaginer : au milieu du malheur, Vous les oyez crier : " nous sommes gens d'honneur! " C'est la splendeur qui fait reluire les familles, C'est cette belle fleur que l'on recherche aux filles. Chose vile à vos yeux je n'aurois presenté; Mon plaisir est de plaire à vostre majesté; Et croy que peu donner à la reine de France, C'est le peché mortel en fait de bien seance. L'honneur est ce morceau plaisant et delicat Pour lequel un marchand fait son fils advocat, Et de là conseiller, s'il a de la monnoye; Il est par ce moyen de sa mere la joye, De toute la maison, jusque au chien et au chat; Et, s'il est secretaire, il ne paye rachat De tous fiefs qu'il acquiert, relevans du royaume. L'honneur des beaus esprits est le musc et le baume. Madame, c'est l'odeur qui suit vos actions, Quoy que l'erreur le fonde en nos opinions, Et que selon son sens un chacun l'establisse, Affin que son desir à l'aise s'accomplisse. Il veut bien en ce point tromper son jugement; Pourveu qu'on se contente, il n'importe comment. Sage est qui dextrement ses notions divise, Ou n'a dedans l'esprit que trois grains de sottise; És affaires d'estat il ne süe d'ahan, Il parle comme il faut des armes de Rohan; Papiste ou parpaillot, sans faire difference, Conclud qu'on doit aux rois la pure obeïssance. L'honneur est un vieux saint qu'on chome tous les jours, C'est l'idole regnant en l'empire d'amours, Qui embrouille à tous coups l'humaine fantasie De ce fascheus poison qu'on nomme jalousie, Qui luy fait concevoir des monstres inconus, Qui fait voir à Macé des hommes tous cornus, Qui luy ressemblent tant qu'il ne se peut resoudre Que fourrer à ce trou, ny quelle piece coudre; Le pauvre miserable! Il est bien empeché. Il croit qu'estre cocu c'est le plus grand peché, Soit il vray, soit il faux, et, sur cette creance, Il en bat sa poictrine et en faict penitence; Il croit, si quelcun rit, qu'il se mocque de luy, Que son heur et malheur depend du fait d'autruy. Si fait bien ce monsieur, qui les esprits assomme, Quand il dit si souvent qu'il est bien gentilhomme, Filant un long discours sur son extraction; Au surplus, fait la figue à la belle action. Les faits plus glorieus de son pere il s'applique; Voila comment l'honneur cet importun explique, L'interprete et le loge, ainsi qu'un bon fourrier. Il vaudroit beaucoup mieux n'estre que roturier Que de ces vanitez avoir l'ame bouffie. La chair ne sert de rien, mais l'esprit vivifie. L'homme estant icy bas, ce dit le vieux Alain, Par vice ou par vertu se fait noble ou vilain. Au monde et à la cour, c'est parler en novice, Où le vice est vertu et la vertu est vice. L'autre dit qu'honneur gist à paroistre sçavant, Et l'homme ambitieus à marcher le devant Et avoir en tous lieux la premiere seance; Mais l'avaricieux le met en abondance D'escus, possessions, et de gros revenus; L'amoureux dit qu'il est au plaisir de Venus, À se faire estimer par de grandes métresses, À domter la rigueur de ces rares Lucreces, D'autant que la vertu n'est sans difficulté; Madamoiselle croit qu'il consiste en beauté; Son ame s'esjouit, quand elle est bien parée, Quand pour elle les yeux vont à la picorée, Quand elle plait à tous, quand son mary a poeur Qu'un brave courtizan ne lui gaigne le coeur; Car c'est le droict du jeu que les plus curieuses, En donnant de l'amour, deviennent amoureuses. Le chevalier françois le pose en certain point Qui des moins insolens la conscience point; Si de la moindre injure ils ont quelque scrupule, Ny les édicts du roy, ny du pape la bule, Les pourront empescher d'en demander raison; Il se faut éclaircir d'un ouy ou d'un non. Ils envoyent là bas dans le Cocyte boire Leur ame, et à main gauche ils laissent purgatoire. Le bigot, c'est pitié, soustient, par ses raisons, Que tout l'honneur depend d'un nombre d'oraisons, Et que c'est bien assez d'adorer Dieu de bouche; Sa paresseuse main seulement son nez mouche. Il ne recognoit pas qu'il a l'esprit démis, Il s'imagine avoir tous les saints pour amis; S'il marie un enfant, cet homme de negoce, Il les feroit prier volontiers de la nopce; Il se mesle de tout, son regne est aujourd'huy, Au ciel est son traffic, et la terre est à luy. De ce mignon de Dieu la posture est estrange, Les façons, les propos; il a le brevet d'ange. Le voir parler de guerre au milieu d'un conseil, Ce sot est à mes yeux eclypse de soleil, Horreur à mon esprit, effroy dans mon courage; Il ne respire rien que sang et que carnage. Chacun court à l'honneur, mais par chemins divers; Les uns sont plus cachez, les autres plus ouvers. Diogene et Platon, si leur vie on contemple, Democrit, Heraclyt, nous serviront d'exemple. Tel voudroit estre en haut, qui porte l'oeil en bas. Le sage sçait frapper où il ne vise pas, Semblable au battelier qui, en suivant l'usage, Vers les lieux desirez ne tourne le visage; Il y parvient pourtant à force d'avirons, Ainsi qu'une escrevice allant à reculons. Ô! Combien y a t'il parmy nous d'escrevices, À qui l'on fait present d'estats de benefices, Sous ombre que l'on croit qu'ils n'en font point de cas, Et qu'ils auront trouvé ce qu'ils ne cerchoient pas; Ces tristes marmiteux, confreres de lippée, Qui les foibles esprits prennent à la pipée, Moutons par le dehors, et au dedans des loups, De richesses, d'honneurs, jamais ny las, ny souls! L'habit trompe les gens, et souvent un cilice, Aussi bien qu'un manteau, est fourré de malice. De vanité, d'orgueil, il n'est profession Qui oze se vanter d'estre sans passion. Les dieux disputoient bien les premiers rangs à table. Toute la cour de France aspire à connestable. Ver, Vic, Martin, Mangot, ainsi comme ruisseaus, Au chancelier leur source ont reporté les seaus. La mort à ces messieurs en a bien baillé d'une; Elle fait les grands coups au jeu de la fortune, Elle darde ses traicts au soir et au matin; C'est le grand instrument de monsieur le destin. Qui la sçauroit prevoir avec des ephemeres, En saison opportune il feroit ses affaires, Il pourroit eviter maintes calamitez; Ses dessains et projects se verroient limitez À la fin de sa vie; il n'espouseroit femme, Qu'il ne sceut le moment qu'elle rendroit son ame; Se mariroit sans cesse, et si feroit estat De ne prendre jamais la fille sans l'estat. Que d'estats, que d'honneurs, et combien d'epitafes, Autant ou environ qu'au droict de paragrafes, En quatorze ou quinze ans! Et, si nous croyons tous Ce qu'un espagnol dit, qu'il n'est rien de si dous, Meslé parmy l'amer de l'importun mesnage, Que l'espoir de gouster quelque jour du veufvage, Qui pourroit concevoir les grands contentemens Qu'heureux il recevroit de tous ces changemens? Un grand amy de Christ, S Jean le bon apostre, Enfile jolyment en une patinostre Le plaisir, la richesse, et cette vanité Dont l'esprit des humains est ainsi transporté; Ce sont les trois objects à qui sans plus le monde, Qui de soins, de malheurs et de malice abonde, Fait ses devotions, ingrat et oublieux De l'honneur, du respect qu'il doit au Dieu des dieux. Car honneur à Dieu seul, au seul Seigneur hommage, Au roy de France aprés, son plus parfaict image. Celuy que les petits, soit par force ou par art, Veulent s'attribuer, est un enfant bastart, Un faux germe, un fantosme et une vaine gloire. Un sot pourtant se plaint qu'on ne le vend en foire, Qu'il seroit bien content d'y mettre ses deniers, Et qu'il en rempliroit sa cave et ses greniers. Pour la vraye Junon il embrasse la nuë, Il s'impute à vertu quand quelcun le saluë. Il s'en flatte, il s'en aime, et croit estre quelcun. Selon son propre sens se gouverne un chacun. Luy allegassiez vous la genese et l'exode, Il ne refformera son train ny sa methode, Et c'est un grand hazard, à la fin du sermon, Si vous n'estes payé d'un : " c'est bien dit, c'est mon", D'un : " je le croirés bien " , d'injures, s'il arrive. À laver teste d'asne on y perd sa lescive; C'est au fond de la mer rechercher des moissons, C'est pescher dedans l'air les humides poissons, Et c'est avec les dens vouloir prendre la lune, C'est la rare vertu vouloir rendre commune. Marguerites jetter on ne doit aux pourceaux; Quand tout le genre humain mourroit à grands monceaux, Si le mal trop puissant se moque du remede, Le docte Hyprocratés veut que son art luy cede. Il faut en tous endroicts son honneur conserver. Ma muse, je le sens, ne faict plus que rêver; Ma veine se tarit, mes rimes se font dures; Et, quand le latin faut, on en vient aux injures. En parlant à la reyne il faut estre discret. Volontiers un resveur conteroit son secret, Et le secret d'autruy, les vertus et les vices. Ses sens ny ses esprits ne font plus leurs offices. Avant que mon humeur ait pris le mors aux dens, Qui pourroit n'espargner princes ny presidens, Voire, s'il s'adonnoit, drapper les gens d'eglise, Je finis ce discours, de peur d'une sottise; Car il ne faut jamais estre trop soucieux, Ny causer librement de ce que font les dieux. N'en déplaise aux frians de la haute censure, Qui chassent à l'honneur dans le champ de l'injure, Et couchent tous les grands en leur papier journal, Affin d'avoir seance au banc de Juvenal, Et enfin, s'ils ozoient, porter son nom et armes; Aussi bien, comme moy, ce sont de bons gendarmes Et de bons zelateurs de la perfection. Si j'avois seulement la benediction De vostre majesté, princesse liberale, Ou qu'on vescut de chant, comme fait la cigale, Ma foy, je chanterois à la belle saison; Mais j'ay, l'esprit brouillé du soing de ma maison, De payer une rente au terme qu'elle expire, Ce qui fait qu'à toute heure il n'a pas faim de rire. SATIRE II À monsieur frere du roy. Qui est cest importun qui, se donnant la voix, S'est ozé baptiser l'aristarque françois, Aux despens de Renier, à nostre prejudice, Qui dispute la gloire au mary d'Euridice, Hormis que ses beaux chants n'animent les rochers, Et que ses jolis vers ne sont pas beaucoup chers, Car ils ne coustent rien que six blancs le volume? Mais sur tout il en veut au tiltre specieux, Il croyoit qu'au dedans tout y fut precieux, Qu'il ne contient en soy chose qui fut commune, Que ce fust un present de la bonne fortune, Qu'il fist la mouë à Perse, Horace et Juvenal; Il craignoit de pecher en le rendant venal; Car ce qui est sacré sans nulle controverse N'est plus des biens humains et ne tombe en commerce. Voyant que ce livret n'est de nul marchandé, Que comme auparavant il est achalandé, Il deteste l'auteur, il hait le caractere, Plus que la vieille Anés ne craint le commissaire, Plus qu'un pauvre curé ne hait un faux dismeur. Cest exemple, monsieur, a refroidy l'humeur En laquelle j'estois de faire des satyres; La faveur et le bruict sont les plus doux zephires Qui à nos actions donnent le mouvement; Aprés tant de travaux c'est nostre payement. Mais, quand le tans ne veut non plus lire nos carmes Qu'un riche paysan voir chez soy les gendarmes, Un noble des sergeans; quand nos doctes escrits Ne sont pas des ragousts aux delicats esprits, Ô! Que nous sommes sots, et que la riche muse, Qui nous inspiroit lors, trouve qu'elle est camuse! Que sert de le celer? Ce que je fais icy N'est que pour tesmoigner que je suis en soucy De vos deportemens et de vos exercices; Si toutes les vertus ne sont pas vos delices, Si vostre ame royale abhorre le peché, Si, quand le soleil luit et quand il est couché, En tout tans, en tout lieu, si vostre coeur souspire, Gros de tenir un jour les resnes d'un empire, De paroistre un Achille entre tous les guerriers, Et de se voir le front couronné de lauriers. Pour apprendre l'honneur vous avez de grands maistres, Et d'assez bons regens, vos glorieux ancestres. Henry Le Grand tout seul, dont vous estes enfant, La perle de nos roys, ce prince triomphant, Peut de ses hauts exploits, dont l'histoire est remplie, Rendre vostre jeunesse en tout bien accomplie, Si, esloignant de vous toute presomption, La gangrene de l'ame et la corruption, Comme de beaux patrons vous les voulez ensuivre, Et les estudier, car c'est le meilleur livre. Nostre bon roy Louys est encor un miroir Sur la glace duquel surnage le devoir, L'honneur, la pieté, la justice et la gloire; Vous serez tout parfait si vous le voulez croire; L'idée des vertus, et la forme des loix. Sous son regne pourtant les bizarres françois, Ô dieu! Quelle pitié! Ne changent leurs coustumes, Et pour cette raison ils craignent tant nos plumes, Qui censurent le vice en toute liberté, Qui osent sans rougir dire la verité. Ils les craignent autant que des larrons les juges, Les paillards de revoir encores les deluges, Les petits escoliers de rendre leur leçon, Et moy mon creancier Philippe D'Arançon. Nos vers sont des sermons, et, ne vous en deplaise, Vous qui en sçavez plus que les livres de Blaize, Scolastics entestés d'un diable de latin, Qui dictes qu'en hebreu poëte est un lutin, C'est un brave sermon qu'une juste satyre, Qui les mord en riant et les pince sans rire, Ces jeunes debauchez, ces pilliers de bordeaux, Qui marchent en plein jour avecque des flambeaux, Qui apprennent trop tard les regles du ménage, Qui durant les accords mangent leur mariage; Ces bourgeoises qui font leur dieu de leurs habis, De qui les belles mains eclattent de rubis, Qui tentent nos devots; dont les appas estranges Font crier les plus saints qu'ils ne sont pas des anges; Fleaux de bons maris, ruines des maisons, À qui les fols desirs tiennent lieu de raisons; Bref, qui dedans Paris, arrosé de la Seine, Veulent tousjours sembler aussi belles qu'Heleine, Parées comme Armide allant voir Godefroy. Si pour deux ou trois mois je pourrois estre roy, Je ferois aussi tost une belle ordonnance, Qu'aucun ne s'habillast au royaume de France, Fut il un gros marchand ou un rogue artisan, Gentilhomme champestre ou mignon courtisan, Que suivant ses moyens, ou suivant ses offices. Je reglerois aussi tant de pauvres Apices, Qui apprestent à rire à leurs proches voisins, Et qui par vanité reçoivent les cousins, Les ducs de franc-repas, escumeurs de marmites, Qui, de peur d'estre veus, sont tousjours en visites; Rats dont toute la France est rongée aujourd'huy, Qui ne trouvent rien bon qu'en la maison d'autruy. Nos corps sont informez d'une ame genereuse; La pauvreté chez nous est toute ambitieuse; C'est assez d'attraper la bonne opinion, Nous caressons l'image avec Pygmalion, Et delaissons le vray à la philosophie. Pourveu que nous roulions, que nostre maison rie, Que nous soyons tousjours suivis de beaux laqués, Nos voeus sont accomplis, et bran pour les aquests, Pour les retraicts avec; c'est afaire aux avares, À ces riches vilains qui vivent en Lazares, Qui ont bon vin en cave et boivent du rapé, Qui aiment mieux mourir que prendre un recipé, À cause qu'il faudroit payer l'apotiquaire; Qui n'ont jamais appris que c'est de bonne chere, Qui pleurent en vivant les frais de leurs tombeaux, Qui usent des escus comme on fait des tableaux, D'une statue antique, ou des choses sacrées; Qui mangent rarement chez eux poires sucrées, Encores que le sucre oste la crudité; Parfumez de misere et de calamité. Mais c'est un grand malheur que ce vice mestrise, Qu'il meine à la baguette un tas de gens d'eglise, Qui enfin par degrez sont devenus Simons; Et, puisque, selon nous, satyres sont sermons, Je croy qu'ils descendront au plutonique centre, Et qu'ils ont, ces caphars, tous les diables au ventre, Qu'ils les ont aux roignons, puisqu'ils vont adjugeant Les graces de l'esprit à qui a plus d'argent. Que le ciel est fasché que ce haut estat cloche! La satyre en ce point use de sinecdoche. Ses coups plus violens, ses traicts impetueux, Ne voleront jamais contre les vertueux; Aussi n'espargnent ils ny drap ny escarlate; Son refrain est par tout : qui est galeux se gratte. Bien qu'en ce jeune corps loge un esprit chenu, Nous esperons pourtant, quand vous serez venu En âge un peu plus meur, que, comme un prince habile, Vous ne sommeillerez que sur l'escu d'Achille; Que vous ne dormirez non plus que le soleil, Qui, se couchant jamais, ne ferme son seul oeil. Il regarde soigneux icy bas toutes choses; C'est luy qui au printemps fait renaistre les roses, Et, au fascheux hiver, c'est son esloignement Qui redonne à la terre un triste habillement. Vous ne direz, monsieur, mot qui ne soit sentence, Sous le juste loys vous purgerez la France, Les colombes feront leurs nids aux morions, Vous couperez la teste aux triples gerions, Vous reglerez ses jeux, ses habits et ses dances, Mais vous les choysirez ces messieurs des finances; Ils sont honnestes gens, pourtant s'ils ayment l'or; Si font bien nos docteurs Tabarin et Mondor, Qui l'attirent à soy d'une façon jolie, Qui ont sceu transporter en France l'Italie. Vous serez le support de tous les beaux esprits, Des modestes sçavans qui sont dans le mépris, Et n'ozeroient parler à cause qu'on les siffle, Qui disent à refaire encor qu'ils ont morniffle, Regardez de travers aux lieux où ils sont nez, Et qui sont à la cour tellement profanez Que pour fuir l'injure ils cachent leur science, Et font profession de l'utile ignorance; Car qui veut s'advancer, estre dans le coulant, Disposer du bon heur, il faut estre ignorant. Il faut estre ignorant pour avoir des pistoles; C'est pourquoy si souvent je maudi les escholes, Les livres, les regens, encre, plume, cornet; Je vous appelle ingrats, ma robe et mon bonnet, Et prendrois, quand je suis au plus chaud de ma verve, Volontiers à partie et Themis et Minerve, Pour m'avoir empestré dans leurs arts ocieux. Comme un acteur tragic, je chatirois mes yeux, Qui se sont affoiblis aux lueurs des chandelles, Durant les froides nuicts fait maintes sentinelles, Au lieu que je devois apprendre l'entregent, À coller ma moustache, à conter de l'argent, À jurer comme un homme, à mentir en vieux Pline, Plier et pallier, pour toute discipline; Car pour ces beaux garçons furent faicts les destins, Et pour eux le soleil se leve les matins, La nuict en leur faveur esclaire icy la lune, Ils dorment aux costez de la bonne fortune, Les gracieux zephirs netoyent leurs habis, La cour crie apres eux : orate pro nobis. Et qui pourra curer les estables d'Augie? Bien que la France soit par un juste regie, Qui donne bon exemple, on ressent toutefois Que la noire malice est au dessus des loix, Que la pauvre justice est noyée en ses formes, Que Paris est remply de Lazares de Tormes, De pippeurs, de mattois; que depuis certain tans On le voit fourmiller de braves charlatans, Joueurs de gobbelets, de chartes, de merelles; Mais c'est le vieux sejour des doctes maquerelles Et des belles putains; il y a des cocus Plus que ce financier n'a derobé d'escus Au roy depuis deux ans, et si ne les rapporte Si je le veux, monsieur, que le diable l'emporte; Car c'est le sang du peuple opprimé des impos, À qui l'on ne tond plus la laine sur le dos; Ainsi qu'un doux agneau on le tuë, on l'ecorche. Vous qui dans le conseil luisez comme une torche, Prince grave, benin, courtois et plein de foy, Qui recognoissez bien que l'on trompe le roy, Et que sa majesté ne cause ce desordre, Le plus tost que pourrez il y faut donner ordre; Car ceux que vous sçavez ne diront pas : " toubeau, Le peuple n'en peut plus "; ils ont part au gasteau. Ne souffrez plus qu'au vice on donne les loüanges. Les hommes volontiers denicheroient les anges. Les nobles aujourd'huy tranchent des petits rois Et des petits tyrans entre les villagois; Ils font comparaison au saint de leur paroisse; Un sergeant n'oseroit, qu'il ne leur apparoisse De tout le tu autem, sans leur permission, Donner devant le juge une assignation; Croyent estre pestris d'une meilleure bouë, Et qu'on les ait tournez dessus une autre rouë; Leurs liberalitez sont des coups de baston. La France auroit besoin d'un troisiéme Caton, Qui s'oposast aux moeurs, ou d'un prudent Ulysse, Qui avecque douceur faisoit la guerre au vice. Vous serez tous les deux, nous nous le promettons, Race du grand Henry, en vous nous remettons Ce qui nous peut rester de la bonne esperance. Joignez donc vos desirs à vostre suffisance, Rendez l'honneur aux bons et perdez les meschans, Rappellez les vertus aux villes et aux champs, Faites que vostre nom vive dans nos histoires, Et relise ces vers, qui sont de bons memoires. SATIRE III À Monsieur Le Mareschal De Bassompierre. Ô! Qu'il est malaisé de s'empescher d'escrire, Quand la teste demange, une bonne satyre! Je l'ay bien apperceu depuis neuf ou dix jours; Mais, voyant que l'on peche à la ville et fauxbourgs, Qu'à bien faire le sot un chacun se dispense, Que c'est à qui sera premier de sa licence, Que mesme au plat pais on en fait plein métier, Et moy d'avoir recours à l'encre et au papier; Ce sont les instrumens dont l'art de poesie Se sert à décharger l'humaine fantaisie; De brouiller les esprits et purger les cerveaus, Tout voir et tout ouir, c'est à faire à des veaus. Et c'est se mettre au rang des cocus volontaires, De ne dire qu'amen lors qu'on traite d'affaires. Croire que ce malheur soit aux maris fatal, C'est estre fort yssu du vray sens logical. En public, en privé, lorsqu'un meschant propose, Fusse un plus grand seigneur, quelque mauvaise chose, Il luy faut resister, ou ce n'est bien vescu; Mais, selon nostre sens, c'est acte de cocu; Car que sert un mastin si aux loups il n'aboye? Si ce n'est pour payer, à quoy sert la monnoye? Le discours de raison est de l'homme de bien, À parler bon françois, la monnoye et le bien, Il les doit employer selon leur vray usage, Et quitter comme nous les fautes au passage. En exerçant sa charge ou en communs devis, Certes il est tenu d'en dire son advis; Dieu pour cette raison nous donna la parole. Mon pere pour cela m'envoyoit à l'escole D'un curé qui n'estoit au roolle des pedans, Et c'est luy qui m'a fait sçavant jusques aux dans. À luy je suis debteur, et à ce mien bon pere, De ce que j'escri bien quand je suis en cholere. Voicy dequoy, monsieur, qui n'est pas bien grand cas; Toutefois sans m'oüir ne me condamnez pas. Si vous me condamniez, la cour, à vostre exemple, Qui comme son miroir sans cesse vous contemple, Me pourroit condamner; on ne juge aujourd'huy, On ne gouste, on ne voit, que par les yeux d'autruy; Chacun, à soy suspect, son propre sens reproche, Et, sans l'examiner, croit que sa raison cloche. La plus part des esprits, en allant à tatons, Se tiennent par la queüe ainsi que hannetons. Maintenant tout le monde a l'ame moutonniere, C'est un bien quand un sage y porte la banniere. Il est vray que si grand est le nombre des fous Qu'aucun dessus ce point ne se taste le pous, Et faut en ce commerce avoir l'ame bien forte Pour tourner sa jaquette à la grande cohorte. Ce qu'approuvent beaucoup n'est jamais debatu, La coustume est qu'on suit le chemin plus battu. De tous arts liberaux nostre siecle heretique N'a quasi plus besoin que de l'arithmetique; À conter par ses doigts il est tout empéché; Suivre le plus de vois, c'est le cours du marché. Mais c'est une pitié quand on ne se mesure, Quand celuy qui ne doit s'habiller que de bure, Pour dire que c'est luy, s'habille de satin; Quand un gallefretier incaque son destin; Quand la femme d'un tel veut manier sans voiles, Et aller en carosse en dépit des estoiles, Qui n'ont fait son mary qu'autant riche qu'il faut. Ce sexe ambitieux ne cognoit son deffaut, Il ne luy chaut de rien pourveu qu'il se contente, Au milieu d'un doux calme il ne craint la tourmente, Les troubles ny les frais d'un sergeant indiscret, Quand il fera passer tous ses biens par decret, En vertu d'instrumens et lettres authentiques, Pour habits empruntez és meilleures boutiques, Pour payer la dépense à l'hoste de Paris. Baste, si vous n'estiez cocus, les bons maris. Tout ordre est renversé, chacun a sa methode, Le livre de nos gens s'intitule la mode, Qui ne sera jamais de vieille impression, D'autant qu'il renouvelle avec la passion, Fidelle correcteur, excellent caractere, Dont le styl anomal censure Despautere. Les nobles aujourd'huy croissent en tous foyers, Le royaume de France est tout plein d'escuyers, Il en est voirement si plein qu'il en regorge, Chacun en a chez soy les soufflets et la forge. Nobles et roturiers, en dépit d'Amadis, Y sont desja confus ainsi qu'en paradis. C'est à qui sera beau, c'est à qui sera brave; Ce pauvre courtisan a disné d'une rave, Mais son ventre discret aide à couvrir le jeu, Est fait au badinage et ne se plaint du peu. Il est bien plus subject au vouloir de son mestre Que ne fut Lazarille aux humeurs du bon prestre; Car cetui cy tachoit souvent à le tromper, L'autre de bonne foy se couche sans soupper. Sans mesurer son bien, sans pezer son merite, Messire a pris un page, et n'a plus de marmite; À present les faquins partagent les honneurs Et les autoritez avec les grands seigneurs. Je ne suis pas bien vieux, et si j'ay souvenance Qu'un homme n'eut ozé faire le sot en France, Parler le barragouin, faire le quand à moy, Qu'il n'eut ozé jurer plus haut que par sa foy, S'il n'eut eu pour le moins, en heritage ou rente, Par an six cent escus, ou cinq, que je n'en mente. Chacun a les couillons aussi gros qu'un mortier; Tel semble estre monsieur qui n'est que son portier; La pluspart des docteurs tiennent que l'homme à l'homme Est aussi ressemblant que la pomme à la pomme, Que le chien est au chien, le cheval au cheval; Et delà, de pardieu, procede tout le mal, Tout l'inconvenient : car c'est cette creance Qui des coeurs insolens bannit la reverence, Abolit le respect; aussi, dit un quidam, Si nous sommes tretous enfans d'Eve et d'Adam, D'Adam le premier homme et de son epouse Eve, Peut on pas soutenir que la noblesse réve, Puisque d'un mesme cep pendent mesmes raisins? Que diable sert cela? Nous sommes tous cousins. Il ne sçauroit gouster la raison des polices, Et ce testu ne veut jurer qu'en ses caprices. La sainte modestie on n'estime un bouton, La cour fait ribouilles au gnothi seauton. Temoin celuy qui court à l'hospital grand erre, Et ne chausse soulier qu'au point de Bassompierre, Sans penser que les dieux n'ont point de corrivaus, Qu'une selle ne peut servir à tous chevaus. Chaque chose a son prix, sa force et sa portée; La grenouille pourtant fut en vain exhortée De ne plus contester avec le boeuf pesant. Luy, deut il en crever, fera le suffisant; Au frein de la raison il a la bouche forte, D'autant qu'il ne veut pas que sa pie soit morte. N'eut il en son buffet ny escus ny ducas, Il s'estime toujours plus riche que Midas. Tout le cours de sa vie est une mascarade, Sain tout ce qui se peut quand il n'est point malade; Il a son petit bien en ce train consommé, Ce mince courtizan du tans mal informé, Qui ne sçait ny mentir ny changer de visage, Qui croit, estant en cour, qu'il est dans son village, Qui ne sçait comme il faut faire un remerciment, Qui n'a jamais ouy parler de compliment, Qui croit que c'est assez que tout le monde sçache Qu'il est nai gentil homme avec un poil de vache, Un grand nez demy rouge, un pourpoint de chamois; Le vray echantillon du pais d'Angoumois. Laissons là ce malfait qui estime bestize La gentille vertu qui se nomme accortize, Cette bonté de moeurs, ceste facilité, Qui se peut exercer avec sincerité, Compagne du respect qui les amitiez lie, Qui fait, selon mon sens, boire le vin sans lie, C'est à dire hanter sans crainte du mépris, Qui se coule aisément dans les communs esprits, Que l'on peut baptiser esprits à la douzaine, Qui s'ombragent de tout pour n'estre tains en greine, Ou pour n'estre pestris de fin or ou d'argent, Mais d'un metal qui fait ignorer l'entregent, Et abhorrer sur tout la noble courtoisie, Qui est aux gens d'honneur plus douce qu'ambrosie, Mieux sentant à l'esprit que musc et qu'ambre gris, Qui ne consiste pas à succrer un souris, À crier : " serviteur, serviteur " , par la rue, Au mois de febvrier demeurer teste nue, Jusqu'à tant que le froid glace l'entendement, Et puis au departir dire sommairement: " monsieur, je suis tout vostre, à vendre et à dependre. " Mais gare quand se vient et au fait et au prendre! Si la bourse, la bouche, et le coeur, et la main, Les offres d'aujourd'huy n'executent demain, Tant de bonadies et de cajollerie Ne sont que trahisons, abus et tromperie, Que des fausses couleurs, et, pour le faire court, Que cela qu'on appelle eau beniste de court. Il n'est tel qu'en tout lieu prattiquer la franchise. Vous qui vous cognoissez en cette marchandise, Monsieur, et qui peut estre en avez debité, Comme un vieux consultant, dites la verité. Phoebus, qui en ces vers rit en poule laitée, Ainsi que vous voyez, en dit sa ratelée; Il se mesle de tout, c'est Jean de tous métiers; Il dispute des vens avec les mariniers; La satyre n'est rien qu'une grande sallade Par laquelle il guerit tout le monde malade De vanité, d'orgueil, d'amour, d'ambition, D'avarice, d'envie, ou d'autre passion; En sorte qu'il la sçait composer, au lieu d'herbes, Bon medecin qu'il est, de pronoms et de verbes, Et de tout ce qui sert à faire une oraison; Drogue tres-excellente à penser la raison, Mais beaucoup plus encor quand elle est prise en carmes, Des faciles esprits les plus asseurez charmes, Qui endorment les sens d'un sommeil gracieux, Pendant que l'intellect revole dans les cieux, Et dépouille en chemin les notions passées, Pour se garnir là haut de plus saines pensées; Son idée il contemple, et sur elle, en effect, Il cognoist aussi tost ce qu'il a d'imparfaict; Il retranche, il adjouste, il r'habille, il reforme; Ceux qui voyent son corps s'imaginent qu'il dorme. Voila donc le proffit que rapportent nos vers À ceux qui n'ont l'esprit emmanché de travers, Et qui n'estrivent pas la noble poesie Quelque vil excrement de nostre fantaisie; Qu'en matiere de vers, pour en cracher beaucoup, Il n'y a seulement qu'à toussir un bon coup; Qui ne se mocquent pas des rimeurs et des rimes; Chez qui poesie et fou ne sont pas sinonimes. L'ignorance a ses droicts, elle en peut donc user; Si elle juge mal, on la doit excuser. Aprés qu'un homme a fait ce dont il est capable, Fusse de turc à More, s'il n'est de rien coupable. Ainsi que les palais, les gousts sont differans; Des actions d'autruy nous ne sommes garans. Bien qu'au plus haut degré loge vostre merite, Achille toutefois trouvera son Thersite. Quoy que vous egalliez en courage les rois, Quoy que vostre vertu vous dispense des lois, Qu'elle vous aye aquis le nom de magnifique, L'envie, qui jamais ne ferme sa boutique, Et qui regne aussi bien entre les courtizans Comme entre les potiers et menus artizans, Essayera tousjours d'obscurcir vostre gloire; Mais c'est, comme l'on dit, marchandise de foire. És affaires du monde à cause des méchans. Aucunefois les bons n'en sont pas bons marchans. La terre bien souvent fait eclypser la lune, La raison à son tour fait place à la fortune. Moy qui à la satyre accorde mon rebec, Et qui pour m'advancer employe vert et sec, Quel fruict ay je tiré de ma philosophie, Sinon d'avoir perdu ma peine et ma bougie, Qu'on me voit avant l'aage avoir le poil grizon, Que je me suis donné le logis pour prizon, Affin de m'exercer en cet art qui m'occupe, Me captive, m'abuse, enfin m'a pris pour dupe, Aprés m'avoir quinze ans d'esperance repu, M'a haussé plusieurs fois, mais la corde a rompu? Tousjours quelque envieux mes poursuites arreste, Et, comme un bon chrestien, se fait plus tost de feste, Qu'il n'en soit à mon dam. J'ay beau m'estomaquer Pour sçavoir le pourquoy, j'ay beau l'en attaquer; Aprés m'avoir juré, desguisant la matiere, Que c'est un faux rapport, j'en ronge ma litiere, J'en demeure logé chez Guillot Le Songeus. Ce seroit un plaisir de garder les enjeus, De tenir le bon bout au jeu de nostre vie, Où s'escriment ces trois, vertu, fortune, envie. Doncques, aprés avoir coté mon interest, J'aime bien mieux laisser le moutier où il est Que de plaider en vain contre les destinées, Contre les volontez au mal trop obstinées, Contre ce qui s'est fait du tans de Salomon, Qui dans l'ecclesiaste en bastit un sermon, Où, pour blasmer nos pas, nos sueurs et nos peines, Il conclud qu'icy bas toutes choses sont veines; Mais, en un autre endroit, il me plaist quand il dit Que tant plus l'homme sçait, tant plus il est dépit, Qu'il n'a que son labeur pour toute recompense. Il faut laisser courir les chiens pa