STELLO par ALFRED DE VIGNY. L'analyse est une sonde. Jetee profondement dans l'Ocean, elle epouvante et desespere le Faible; mais elle rassure et conduit le Fort qui la tient fermement en main. LE DOCTEUR-NOIR. CHAPITRE PREMIER CARACTERE DU MALADE Stello est ne le plus heureusement du monde et protege par l'etoile du ciel la plus favorable. Tout lui a reussi, dit-on, depuis son enfance. Les grands evenements du globe sont toujours arrives a leur terme de maniere a seconder et a denouer miraculeusement ses evenements particuliers, quelque embrouilles et confus qu'ils se trouvassent; aussi ne s'inquiete-t-il jamais lorsque le fil de ses aventures se mele, se tord et se noue sous les doigts de la Destinee: il est sur qu'elle prendra la peine de le disposer elle-meme dans l'ordre le plus parfait, qu'elle-meme y emploiera toute l'adresse de ses mains, a la lueur de l'etoile bienfaisante et infaillible. On dit que, dans les plus petites circonstances, cette etoile ne lui manqua jamais, et qu'elle ne dedaigne pas d'influer, pour lui, sur le caprice meme des saisons. Le soleil et les nuages lui viennent quand il le faut. Il y a des gens comme cela. Cependant il se trouve des jours dans l'annee ou il est saisi d'une sorte de souffrance chagrine que la moindre peine de l'ame peut faire eclater, et dont il sent les approches quelques jours d'avance. C'est alors qu'il redouble de vie et d'activite pour conjurer l'orage, comme font tous les etres vivants qui pressentent un danger. Tout le monde, alors, est bien vu de lui et bien accueilli; il n'en veut a qui que ce soit, de quoi que ce soit. Agir contre lui, le tyranniser, le persecuter, le calomnier, c'est lui rendre un vrai service; et, s'il apprend le mal qu'on lui a fait, il a encore sur la bouche un eternel sourire indulgent et misericordieux. C'est qu'il est heureux comme les aveugles le sont lorsqu'on leur parle; car si le sourd nous semble toujours sombre, c'est qu'on ne le voit que dans le moment de la privation de la parole des hommes; et si l'aveugle nous parait toujours heureux et souriant, c'est que nous ne le voyons que dans le moment ou la voix humaine le console.- C'est ainsi que Stello est heureux; c'est qu'aux approches de sa crise de tristesse et d'affliction, la vie exterieure, avec ses fatigues et ses chagrins, avec tous les coups qu'elle donne a l'ame et au corps, lui vaut mieux que la solitude, ou il craint que la moindre peine de coeur ne lui donne un de ses funestes acces. La solitude est empoisonnee pour lui, comme l'air de la Campagne de Rome. Il le sait; mais il s'y abandonne cependant, tout certain qu'il est d'y trouver une sorte de desespoir sans transports, qui est l'absence de l'esperance.- Puisse la femme inconnue qu'il aime ne pas le laisser seul dans ces moments d'angoisse! Stello etait, hier matin, aussi change en une heure qu'apres vingt jours de maladie, les yeux fixes, les levres pales et la tete abattue sur la poitrine par les coups d'une tristesse imperissable. Dans cet etat, qui precede des douleurs nerveuses auxquelles ne croient jamais les hommes robustes et rubiconds dont les rues sont pleines, il etait couche tout habille sur un canape, lorsque, par un grand bonheur, la porte de sa chambre s'ouvrit, et il vit entrer le Docteur-Noir. CHAPITRE II SYMPTOMES "Ah! Dieu soit loue! s'ecria Stello en levant les yeux, voici un vivant. Et, c'est vous, vous qui etes le medecin des ames, quand il y en a qui le sont tout au plus du corps, vous qui regardez au fond de tout, quand le reste des hommes ne voit que la forme et la surface! - Vous n'etes point un etre fantastique, cher Docteur; vous etes bien reel, un homme cree pour vivre d'ennui et mourir d'ennui un beau jour. Voila, pardieu, ce que j'aime de vous, c'est que vous etes aussi triste avec les autres que je le suis etant seul.- Si l'on vous appelle Noir, dans notre beau quartier de Paris, est-ce pour cela ou pour l'habit et le gilet noir que vous portez?- Je ne le sais pas, Docteur; mais je veux dire ce que je souffre afin que vous m'en parliez; car c'est toujours un grand plaisir pour un malade que de parler de soi et d'en faire parler les autres: la moitie de la guerison git la dedans. "Or, il faut le dire hautement, depuis ce matin j'ai le spleen, et un tel spleen, que tout ce que je vois, depuis qu'on m'a laisse seul, m'est en degout profond. J'ai le soleil en haine et la pluie en horreur. Le soleil est si pompeux, aux yeux fatigues d'un malade, qu'il semble un insolent parvenu; et la pluie! ah! de tous les fleaux qui tombent du ciel, c'est le pire a mon sens. Je crois que je vais aujourd'hui l'accuser de ce que j'eprouve. Quelle forme symbolique pourrais-je donner jamais a cette incroyable souffrance? Ah! j'y entrevois quelque possibilite, grace a un savant. Honneur soit rendu au bon docteur Gall (pauvre crane que j'ai connu!). Il a si bien numerote toutes les formes de la tete humaine, que l'on peut se reconnaitre sur cette carte comme sur celle des departements, et que nous ne recevrons pas un coup sur le crane sans savoir avec precision quelle faculte est menacee dans notre intelligence. "Eh bien, mon ami, sachez donc qu'a cette heure ou une affliction secrete a tourmente cruellement mon ame, je sens autour de mes cheveux tous les Diables de la migraine qui sont a l'ouvrage sur mon crane pour le fendre; ils y font l'oeuvre d'Annibal aux Alpes. Vous ne les pouvez voir vous: plut aux docteurs que je fusse de meme! Il y a un Farfadet, grand comme un moucheron, tout frele et tout noir, qui tient une scie d'une longueur demesuree et l'a enfoncee plus d'a moitie sur mon front; il suit une ligne oblique qui va de la protuberance de Idealite, n 19, jusqu'a celle de la Melodie, au- devant de l'oeil gauche, n 32; et la, dans l'angle du sourcil, pres de la bosse de l'Ordre, sont blottis cinq Diablotins, entasses l'un sur l'autre comme des petites sangsues, et suspendus a l'extremite de la scie pour qu'elle s'enfonce plus avant dans ma tete; deux d'entre eux sont charges de verser, dans la raie imperceptible qu'y fait leur lame dentelee, une huile bouillante qui flambe comme du punch et qui n'est pas merveilleusement douce a sentir. Je sens un autre petit Demon enrage qui me ferait crier, si ce n'etait la continuelle et insupportable habitude de politesse que vous me savez. Celui-ci a elu son domicile, en roi absolu, sur la bosse enorme de la Bienveillance, tout au sommet du crane; il s'est assis, sachant devoir travailler longtemps; il a une vrille entre ses petits bras, et la fait tourner avec une agilite si surprenante que vous me la verrez tout a l'heure sortir par le menton. Il y a deux Gnomes d'une petitesse imperceptible a tous les yeux, meme au microscope que vous pourriez supposer tenu par un ciron; et ces deux-la sont mes plus acharnes et mes plus rudes ennemis; ils ont etabli un coin de fer tout au beau milieu de la protuberance dite du Merveilleux: l'un tient le coin en attitude perpendiculaire, et s'emploie a l'enfoncer de l'epaule, de la tete et des bras; l'autre, arme d'un marteau gigantesque, frappe dessus, comme sur une enclume, a tour de bras, a grands efforts de reins, a grand ecartement des deux jambes, se renversant pour eclater de rire a chaque coup qu'il donne sur le coin impitoyable; chacun de ces coups fait dans ma cervelle le bruit de cinq cent quatre-vingt- quatorze canons en batterie tirant a la fois sur cent quatre-vingt- quatorze mille hommes qui les attaquent au pas de charge et au bruit des fusils, des tambours et des tam-tams. A chaque coup mes yeux se ferment, mes oreilles tremblent, et la plante de mes pieds fremit. - Helas! helas! mon Dieu, pourquoi avez-vous permis a ces petits monstres de s'attaquer a cette bosse du Merveilleux? C'etait la plus grosse sur toute ma tete, et celle qui me fit faire quelques poemes qui m'elevaient l'ame vers le ciel inconnu, comme aussi toutes mes plus cheres et secretes folies. S'ils la detruisent, que me restera- t-il en ce monde tenebreux? Cette protuberance toute divine me donna toujours d'ineffables consolations. Elle est comme un petit dome sous lequel va se blottir mon ame pour se contempler et se connaitre, s'il se peut, pour gemir et pour prier, pour s'eblouir interieurement avec des tableaux purs comme ceux de Raphael au nom d'ange, colores comme ceux de Rubens au nom rougissant (miraculeuse rencontre!). C'etait la que mon ame apaisee trouvait mille poetiques illusions dont je tracais de mon mieux le souvenir sur du papier, et voila que cet asile est encore attaque par ces infernales et invisibles puissances! Redoutables enfants du chagrin, que vous ai-je fait?- Laissez-moi, demons glaces et agiles, qui courez sur chacun de mes nerfs en le refroidissant et glissez sur cette corde comme d'habiles danseurs! Ah! mon ami, si vous pouviez voir sur ma tete ces impitoyables Farfadets, vous concevriez a peine qu'il me soit possible de supporter la vie. Tenez, les voila tous a present reunis, amonceles, accumules sur la bosse de l'Esperance. Qu'il y a longtemps qu'ils travaillent et labourent cette montagne, jetant au vent ce qu'ils en arrachent! Helas! mon ami, ils en ont fait une vallee si creuse, que vous y logeriez la main tout entiere." En prononcant ces dernieres paroles, Stello baissa la tete et la mit dans ses deux mains. Il se tut, et soupira profondement. Le Docteur demeura aussi froid que peut l'etre la statue du Czar, en hiver, a Saint-Petersbourg, et dit: "Vous avez les Diables-bleus, maladie qui s'appelle en anglais Blue-devils." CHAPITRE III CONSEQUENCES DES DIABLES-BLEUS Stello reprit d'une voix basse: "Il s'agit de me donner de graves conseils, o le plus froid des docteurs! Je vous consulte comme j'aurais consulte ma tete hier soir, quand je l'avais encore; mais, puisqu'elle n'est plus a ma disposition, il ne me reste rien qui me garantisse des mouvements violents de mon coeur; je le sens afflige, blesse, et tout pret, par desespoir, a se devouer pour une opinion politique et a me dicter des ecrits dans l'interet d'une sublime forme de gouvernement que je vous detaillerai... - Dieu du ciel et de la terre! s'ecria le Docteur-Noir en se levant tout a coup, voyez jusqu'a quel degre d'extravagance les Diables-bleus et le desespoir peuvent entrainer un Poete!" Puis il se rassit; il remit sa canne entre ses jambes avec une fort grande gravite, et s'en servit pour suivre les lignes du parquet, comme s'il eut geometriquement mesure ses carres et ses losanges. Il n'y pensait pas le moins du monde, mais il attendait que Stello prit la parole. Apres cinq minutes d'attente, il s'apercut que son malade etait tombe dans une distraction complete, et il l'en tira en lui disant ceci: "Je veux vous conter..." Stello sauta vivement sur son canape. "Votre voix m'a fait peur, dit-il; je me croyais seul. - Je veux vous conter, poursuivit le Docteur, trois petites anecdotes qui vous seront d'excellents remedes contre la tentation bizarre qui vous vient de devouer vos ecrits aux fantaisies d'un parti. - Helas! helas! soupira Stello, que gagnerons-nous a comprimer ce beau mouvement de mon coeur? - Il vous y enfoncera plus avant, dit le Docteur. - Il ne peut que m'en tirer, reprit Stello, car je crains fortement que le mepris ne m'etouffe un matin. - Meprisez, mais n'etouffez pas, reprit l'impassible Docteur; s'il est vrai que l'on guerisse par les semblables, comme les poisons par les poisons memes, je vous guerirai en rendant plus complet le mal qui vous tient. Ecoutez-moi. - Un moment! s'ecria Stello; faisons nos conditions sur la question que vous allez traiter et la forme que vous comptez prendre. "Je vous declare d'abord que je suis las d'entendre parler de la guerre eternelle que se font la Propriete et la Capacite; l'une, pareille au dieu Terme et les jambes dans sa gaine, ne pouvant bouger, regardant en pitie l'autre, qui porte des ailes a la tete et aux pieds, et voltige autour d'elle au bout d'un fil, souffletant sans cesse sa froide et orgueilleuse ennemie. Quel philosophe me dira jamais laquelle des deux est la plus insolente? Pour moi, je jurerais que la plus bete est la premiere, et la plus sotte la seconde. - Voyez donc comme notre monde social a bonne grace a se balancer si mollement entre deux peches mortels: l'Orgueil, pere de toutes les Democraties possibles! "Ne m'en parlez donc pas, s'il vous plait; et quant a la Forme, ah! Seigneur, faites que je ne la sente pas, s'il vous est possible, car je suis bien las des airs qu'elle se donne. Pour l'amour de Dieu, prenez donc une forme futile, et contez-moi (si vos contes sont votre remede universel), contez-moi quelque histoire bien douce, bien paisible, qui ne soit ni chaude ni froide: quelque chose de modeste, de tiede et d'affadissant, comme le Temple de Gnide, mon ami! quelque tableau couleur de rose et gris, avec des guirlandes de mauvais gout; des guirlandes surtout, oh! force guirlandes, je vous en supplie! et une grande quantite de nymphes, je vous en conjure! de nymphes aux bras arrondis, coupant les ailes a des Amours sortis d'une petite cage!- des cages! des cages! des arcs, des carquois, oh! de jolis petits carquois! Multipliez les lacs d'amour, les coeurs enflammes et les temples a colonnes de bois de senteur!- Oh! du musc, s'il se peut, n'epargnez pas le musc du bon temps! Oh! le bon temps! veuillez bien m'en donner, m'en verser dans le sablier pour un quart d'heure, pour dix minutes, pour cinq minutes, s'il ne se peut davantage! S'il fut jamais un bon temps, faites-m'en voir quelques grains, car je suis horriblement las, comme vous le savez, de tout ce que l'on me dit, et de tout ce que l'on m'ecrit, et de tout ce que l'on me fait, et de tout ce que je dis, et de ce que j'ecris et de ce que je fais, et surtout des enumerations rabelai- siennes, comme je viens d'en faire une a l'instant meme ou je parle. - Cela pourra s'arranger avec ce que j'ai a vous dire, repondit le Docteur en cherchant au plafond, comme s'il eut suivi le vol d'une mouche. - Helas! dit Stello, je sais trop que vous prenez lestement votre parti sur l'ennui que vous donnez aux autres." Et il se tourna le visage contre le mur. Nonobstant cette parole et cette attitude, le Docteur commenca avec une honnete confiance en lui-meme. CHAPITRE IV HISTOIRE D'UNE PUCE ENRAGEE C'etait a Trianon; mademoiselle de Coulanges etait couchee, apres diner, sur un sofa de tapisseries, la tete du cote de la cheminee et les pieds du cote de la fenetre; et le roi Louis XV etait couche sur un autre sofa, precisement en face d'elle, les pieds du cote de la cheminee, et tournant le dos a la fenetre; tous deux en grande toilette des pieds a la tete: lui en talons rouges et bas de soie, elle en souliers a talons et bas brodes en or; lui en habit de velours bleu de ciel, elle en paniers sous une robe damassee rose; lui poudre et frise, elle frisee et poudree; lui tenant un livre a la main en dormant, elle tenant un livre et baillant. (Ici Stello fut honteux d'etre couche sur son canape, et se tint assis.) Le soleil entrait de toutes parts dans la chambre, car il n'etait que trois heures de l'apres-midi, et ses larges rayons etaient bleus, parce qu'ils traversaient de grands rideaux de soie de cette couleur. Il y avait quatre fenetres tres hautes et quatre rayons tres longs; chacun de ces rayons formait comme une echelle de Jacob, dans laquelle tour- billonnaient des grains de poussiere doree, qui ressemblaient a des myriades d'esprits celestes montant et descendant avec une rapidite incalculable, sans que le moindre courant d'air se fit sentir dans l'appartement le mieux tapisse et le mieux rembourre qui fut jamais. La plus haute pointe de l'echelle de chaque rayon bleu etait appuyee sur les franges du rideau, et la large base tombait sur la cheminee. La cheminee etait remplie d'un grand feu, ce grand feu etait appuye sur de gros chenets de cuivre dore, representant Pygmalion et Ganymede; et Ganymede, Pygmalion, les gros chenets et le grand feu brillaient et etincelaient de flammes toutes rouges dans l'atmosphere celeste des beaux rayons bleus. Mademoiselle de Coulanges etait la plus jolie, la plus faible, la plus tendre et la moins connue des amies intimes du Roi. C'etait un corps delicieux que mademoiselle de Coulanges. Je ne vous assurerai pas qu'elle ait jamais eu une ame, parce que je n'ai rien vu qui puisse m'autoriser a l'affirmer; et c'etait justement pour cela que son maitre l'aimait.- A quoi bon, je vous prie, une ame a Trianon? - Pour s'entendre parler de remords, de principes d'education, de religion, de sacrifices, de regrets de famille, de craintes sur l'avenir, de haine du monde, de mepris de soi-meme, etc., etc., etc.? Litanies des saintes du beau Parc-aux-Cerfs, que l'heureux prince savait d'avance, et auxquelles il aurait repondu par le verset suivant, tout couramment. Jamais on ne lui avait dit autre chose en commencant, et il en avait assez, sachant que la fin etait toujours la meme. Voyez quel fatigant dialogue: "Ah! Sire, croyez-vous que Dieu me pardonne jamais?- Eh! ma belle, cela n'est pas douteux: il est si bon!- Et moi, comment pourrais-je me pardonner?- Nous verrons a arranger cela, mon enfant, vous etes si bonne!- Quel resultat de l'education que je recus a Saint-Cyr! Toutes vos compagnes ont fait de beaux mariages, ma chere amie.- Ah! ma pauvre mere en mourra!- Elle veut etre Marquise, elle sera Duchesse avec le tabouret.- Ah! Sire, que vous etes genereux! Mais le ciel!- Il n'a jamais fait si beau que ce matin depuis le 1er juin." Voila qui eut ete insupportable. Mais avec mademoiselle de Coulanges, rien de semblable: douceur parfaite... c'etait la plus naive et la plus innocente des pecheresses; elle avait un calme sans pareil, un imperturbable sang-froid dans son bonheur, qui lui semblait tout simplement le plus grand qui fut au monde. Elle ne pensait pas une fois dans la journee ni a la veille ni au lendemain, ne s'informait jamais des maitresses qui l'avaient precedee, n'avait pas l'ombre de jalousie ni de melancolie, prenait le Roi quand il venait, et, le reste du temps, se faisait poudrer, friser et epingler, en racine droite, en frimas et en repentirs; se regardait, se pommadait, se faisait la grimace dans la glace, se tirait la langue, se souriait, se pincait les levres, piquait les doigts de sa femme de chambre, la brulait avec le fer a papillotes, lui mettait du rouge sur le nez et des mouches sur l'oeil; courait dans sa chambre, tournait sur elle-meme jusqu'a ce que sa pirouette eut fait gonfler sa robe comme un ballon, et s'asseyait au milieu en riant a se rouler par terre. Quelquefois (les jours d'etude), elle s'exercait a danser le menuet avec une robe a paniers et a longue queue, sans tourner le dos au fauteuil du Roi, mais c'etait la la plus grave de ses meditations et le calcul le plus profond de sa vie; et, par impatience, elle dechirait de ses mains la longue robe moiree qu'elle avait eu tant de peine a faire circuler dans l'appartement. Pour se consoler de ce travail, elle se faisait peindre au pastel, en robe de soie bleue ou rose, avec des pompons a tous les noeuds du corset, des ailes au dos, un carquois sur l'epaule et un papillon noye dans la poudre de ses cheveux: on nommait cela: Psyche ou Diane chasseresse, et c'etait fort de mode. En ses moments de repos ou de langueur, mademoiselle de Coulanges avait des yeux d'une douceur incomparable! ils etaient tous les deux aussi beaux l'un que l'autre, quoi qu'en ait dit M. l'abbe de Voisenon dans des Memoires inedits venus a ma connaissance: M. l'abbe n'a pas eu honte de soutenir que l'oeil droit etait un peu plus haut que l'oeil gauche, et il a fait la-dessus deux madrigaux fort malicieux, vertement releves, il est vrai, par M. le premier president. Mais il est temps, dans ce siecle de justice et de bonne foi, de montrer la verite dans toute sa purete, et de reparer le mal qu'une basse envie avait fait. Oui, mademoiselle de Coulanges avait deux yeux et deux yeux parfaitement egaux en douceur; ils etaient fendus en amande, et bordes de paupieres blondes tres longues; ces paupieres formaient une petite ombre sur ses joues; ses joues etaient roses sans rouge; ses levres etaient rouges sans corail; son cou etait blanc et bleu, sans bleu et sans blanc; sa taille, faite en guepe, etait a tenir dans la main d'une fille de douze ans, et son corps d'acier n'etait presque pas serre, puisqu'il y avait place pour la tige d'un gros bouquet qui s'y tenait tout droit. Ah! mon Dieu! que ses mains etaient blanches et potelees! Ah! ciel! que ses bras etaient arrondis jusqu'aux coudes! ces petits coudes etaient entoures de dentelles pendantes, et son epaule fort serree par une petite manche collante. Ah! que tout cela etait donc joli! Et, cependant, le Roi dormait. Les deux jolis yeux etaient ouverts tous deux, puis se fermaient longtemps sur le livre (c'etait les Mariages samnites de Marmontel, livre traduit dans toutes les langues, comme l'assure l'auteur). Les deux beaux yeux se fermaient donc fort longtemps de suite, et puis se rouvraient languissamment en se portant sur la douce lumiere bleue de la chambre; les paupieres etaient legerement gonflees et plus legerement teintes de rose, soit sommeil, soit fatigue d'avoir lu au moins trois pages de suite; car, de larmes, on sait que mademoiselle de Coulanges n'en versa qu'une dans sa vie, ce fut quand sa chatte Zulme recut un coup de pied de de brutal M. Dorat de Cubieres, vrai dragon s'il en fut, qui ne mettait jamais de mouches sur ses joues, tant il etait soldatesque, et frappait tous les meubles avec son epee d'acier, au lieu de porter une excuse a lame de baleine. CHAPITRE V INTERRUPTION "Helas! s'ecria douloureusement Stello, d'ou vient le langage que vous prenez, cher Docteur? Vous partez quelquefois du dernier mot de chaque phrase pour grimper a un autre, comme un invalide monte un escalier avec deux jambes de bois. - D'abord, cela vient de la fadeur du siecle de Louis XV, qui alanguit mes paroles malgre moi; ensuite, c'est que j'ai la manie de faire du style pour me mettre bien dans l'esprit de quelques-uns de vos amis. - Ah! ne vous y fiez pas, dit Stello en soupirant; car il y en a un, qui n'est pas precisement le plus sot de tous, qui a dit un soir: "Je ne suis pas toujours de mon opinion." Parlez donc simplement, o le plus triste des docteurs! et il pourra se faire que je m'ennuie un peu moins." Et le Docteur reprit en ces termes: CHAPITRE VI CONTINUATION DE L'HISTOIRE QUE FIT LE DOCTEUR-NOIR Tout a coup la bouche de mademoiselle de Coulanges s'entr'ouvrit, et il sortit de sa poitrine adorable un cri percant et flute qui reveilla Louis XV le Bien-Aime. "O ma Deite! qu'avez-vous?" s'ecria-t-il en etendant vers elle ses deux mains et ses deux manchettes de dentelle. Les deux jolis pieds de la plus parfaite des maitresses tomberent du sofa, et coururent au bout de la chambre avec une vitesse bien surprenante lorsqu'on considere par quels talons ils etaient empeches. Le monarque se leva avec dignite et mit la main sur la garde damasquinee de son epee; il la tira a demi dans le premier mouvement, et chercha l'ennemi autour de lui. La jolie tete de mademoiselle de Coulanges se trouva renversee sur le jabot du prince, ses cheveux blonds s'y repandirent avec un nuage leger de poudre odoriferante. "J'ai cru voir..., dit sa douce voix. - Ah! je sais, je sais, ma belle..., dit le Roi, les larmes aux yeux, tout en souriant avec tendresse et jouant avec les boucles de la tete languissante et parfumee; je sais ce que vous voulez dire. Vous etes une petite folle. - Non, vraiment, dit-elle; votre medecin sait bien qu'il y en a qui enragent. - On le fera venir, dit le Roi; mais quand cela serait, voyons... l'enfant! ajouta-t-il en lui tapant sur la joue, comme a une petite fille; quand cela serait, leur croyez-vous la bouche assez grande pour vous mordre? - Oui, oui, je le crois, et j'en souffre a la mort", dirent les levres roses de mademoiselle de Coulanges. Et ses beaux yeux se mirent en devoir de se lever au ciel et de laisser echapper deux larmes. Il en tomba une de chaque cote: celle de droite coula rapidement du coin de l'oeil d'ou elle avait jailli, comme Venus sortant de la mer d'azur; cette jolie larme descendit jusqu'au menton, et s'y arreta d'elle-meme, comme pour se faire voir, au coin d'une petite fossette, ou elle demeura comme une perle enchassee dans un coquillage rose. La seduisante larme de gauche eut une marche tout opposee; elle se montra fort timidement, toute petite et un peu allongee; puis elle grossit a vue d'oeil et resta prise dans les cils blonds les plus doux, les plus longs et les plus soyeux qui se soient jamais vus. Le Roi bien-aime les devora toutes les deux. Cependant le sein de mademoiselle de Coulanges se gonflait de soupirs et paraissait devoir se briser sous les efforts de sa voix, qui dit encore ceci: "J'en ai pris une... j'en ai pris une avant-hier, et certainement elle etait enragee; il fait si chaud cette annee! - Calmez-vous! calmez-vous! ma reine; je chasserai tous mes gens et tous mes ministres, plutot que de souffrir que vous trouviez encore un de ces monstres dans des appartements royaux." Les joues bienheureuses de mademoiselle de Coulanges palirent tout a coup, son beau front se contracta horriblement, ses doigts poteles prirent quelque chose de brun, gros comme la tete d'une epingle, et sa bouche vermeille, qui etait bleue en ce moment, s'ecria: - Voyez si ce n'est pas une puce! - O felicite parfaite! s'ecria le prince d'un ton tant soit peu moqueur, c'est un grain de tabac! Fassent les dieux qu'il ne soit pas enrage!" Et les bras blancs de mademoiselle de Coulanges se jeterent au cou du Roi. Le Roi, fatigue de cette scene violente, se recoucha sur le sofa. Elle s'etendit sur le sien comme une chatte familiere, et dit: "Ah! Sire, je t'en prie, fais appeler le Docteur, le premier medecin de Votre Majeste." Et l'on me fit appeler. CHAPITRE VII UN CREDO "Ou etiez-vous?" dit Stello, tournant la tete peniblement. Et il la laissa retomber avec pesanteur un instant apres. "Pres du lit d'un Poete mourant, repondit le Docteur-Noir avec une impassibilite effrayante. Mais, avant de continuer, je dois vous adresser une seule question. Etes-vous Poete? Examinez-vous bien, et dites-moi si vous vous sentez interieurement Poete." Stello poussa un profond soupir, et repondit, apres un moment de recueillement, sur le ton monotone d'une priere du soir, demeurant le front appuye sur un oreiller, comme s'il eut voulu y ensevelir sa tete entiere: "Je crois en moi, parce que je sens au fond de mon coeur une puissance secrete, invisible et indefinissable, toute pareille a un pressentiment de l'avenir et a une revelation des causes mysterieuse du temps present. Je crois en moi, parce qu'il n'est dans la nature aucune beaute, aucune grandeur, aucune harmonie, qui me cause un frisson prophetique, qui ne porte l'emotion profonde dans mes entrailles, et ne gonfle mes paupieres par des larmes toutes divines et inexplicables. Je crois fermement en une vocation ineffable qui m'est donnee, et j'y crois a cause de la pitie sans bornes que m'inspirent les hommes, mes compagnons en misere, et aussi a cause du desir que je me sens de leur tendre la main et de les elever sans cesse par des paroles de commiseration et d'amour. Comme une lampe toujours allumee ne jette qu'une flamme tres incertaine et vacillante lorsque l'huile qui l'anime cesse de se repandre dans des veines avec abondance, et puis lance jusqu'au faite du temple des eclairs, des splendeurs et des rayons lorsqu'elle est penetree de la substance qui la nourrit, de meme je sens s'eteindre les eclairs de l'inspiration et les clartes de la pensee lorsque la force indefinissable qui soutient ma vie, l'Amour, cesse de me remplir de sa chaleureuse puissance; et lorsqu'il circule en moi, toute mon ame en est illuminee; je crois comprendre tout a la fois l'Eternite, l'Espace, la Creation, les creatures et la Destinee; c'est alors que l'Illusion, phenix au plumage dore, vient se poser sur mes levres et chante. "Mais je crois que, lorsque le don de fortifier les faibles commencera de tarir dans le Poete, alors aussi tarira sa vie; car, s'il n'est bon a tous, il n'est plus bon au monde. "Je crois au combat eternel de notre vie interieure, qui feconde et appelle, et j'invoque la pensee d'en haut, la plus propre a concentrer et rallumer les forces poetiques de ma vie: le Devouement et la Pitie. - Tout cela ne prouve qu'un bon instinct, dit le Docteur-Noir; cependant il n'est pas impossible que vous soyez Poete, et je continuerai." Et il continua. CHAPITRE VIII DEMI-FOLIE Oui, j'etais pres d'un jeune homme fort singulier. L'archeveque de Paris, M. de Beaumont, m'avait fait prier de venir a son palais, parce que cet inconnu etait venu chez lui, tout seul, en chemise et en redingote, lui demander gravement les sacrements. J'allai vite a l'archeveche, ou je trouvai, en effet, un homme d'environ vingt-deux ans, d'une figure grave et douce, assis, dans ce costume plus que leger, sur un grand fauteuil de velours, ou le bon vieil archeveque l'avait fait placer. Monseigneur de Paris etait en grand habit ecclesiastique, en bas violets, parce que ce jour-la meme il devait officier pour la Saint-Louis; mais il avait eu la bonte de laisser toutes ses affaires jusqu'au moment du service, pour ne pas quitter ce bizarre visiteur, qui l'interessait vivement. Lorsque j'entrai dans la chambre a coucher de M. l'archeveque, il etait assis pres de ce pauvre jeune homme, et il lui tenait la main dans ses deux mains ridees et tremblotantes. Il le regardait avec une espece de crainte, et il s'attristait de voir que le malade (car il l'etait) refusait de rien prendre d'un bon petit dejeuner que deux domestiques avaient servi devant lui. Du plus loin que M. de Beaumont m'apercut, il me dit d'une voix emue: "Eh! venez donc! eh! arrivez donc, bon Docteur! Voila un pauvre enfant qui vient de se jeter dans mes bras, Venite ad me! Il vient comme un oiseau echappe de sa cage, que le froid a pris sur les toits, et qui se jette dans la premiere fenetre venue. Le pauvre petit! J'ai commande pour lui des vetements. Il a de bons principes, du moins, car il est venu me demander les sacrements; mais il faut que j'entende sa confession auparavant. Vous n'ignorez pas cela, Docteur, et il ne veut pas parler. Il me met dans un bien grand embarras. Oh! dame oui! il m'embarrasse beaucoup. Je ne connais pas l'etat de son ame. Sa pauvre tete est bien affaiblie. Tout a l'heure il a beaucoup pleure, le cher enfant! J'ai encore les mains toutes mouillees de ses larmes. Tenez, voyez!" En effet, les mains du bon vieillard etaient encore humides comme un parchemin jaune sur lequel l'eau ne peut pas secher. Un vieux domestique, qui avait l'air d'un religieux, apporta une robe de seminariste, qu'il passa au malade en le faisant soulever par les gens de l'archeveque, et on nous laissa seuls. Le nouveau venu n'avait nullement resiste a cette toilette. Ses yeux, sans etre fermes, etaient voiles et comme recouverts a demi par ses sourcils blonds; ses paupieres tres rouges, la fixite de ses prunelles, me parurent de tres mauvais symptomes. Je lui tatai le pouls, et je ne pus m'empecher de secouer la tete assez tristement. A ce signe-la, M. de Beaumont me dit: "Donnez-moi un verre d'eau: j'ai quatre-vingts ans, moi; cela me fait mal. - Ce ne sera rien, monseigneur, lui dis-je: seulement, il y a dans ce pouls quelque chose qui n'est ni la sante ni la fievre de la maladie... C'est la folie", ajoutai-je tout bas. Je dis au malade: "Comment vous nommez-vous?" Rien... ses yeux demeurerent fixes et mornes... "Ne le tourmentez pas, Docteur, dit M. de Beaumont, il m'a deja dit trois fois qu'il appelait Nicolas-Joseph-Laurent. - Mais ce ne sont que des noms de bapteme, dis-je. - N'importe! n'importe! dit le bon archeveque avec un peu d'impatience, cela suffit a la religion: ce sont les noms de l'ame que les noms de bapteme. C'est par ces noms-la que les saints nous connaissent. Cet enfant est bien bon chretien." Je l'ai souvent remarque, entre la pensee et l'oeil il y a un rapport direct et si immediat, que l'un agit sur l'autre avec une egale puissance. S'il est vrai qu'une idee arrete le regard, le regard, en se detournant, detourne aussi l'idee. J'en ai fait l'epreuve aupres des fous. Je passai les mains sur les yeux fixes de ce jeune homme, et je les lui fermai. Aussitot la raison lui vint, et il prit la parole. "Ah! monseigneur, dit-il, donnez-moi les sacrements. Ah! bien vite, monseigneur, avant que mes yeux se soient rouverts a la lumiere; car les sacrements seuls peuvent me delivrer de mon ennemi, et l'ennemi qui me possede, c'est une idee que j'ai, et cette idee me reviendra tout a l'heure. - Mon systeme est bon", dis-je en souriant. Il continua: "Ah! monseigneur, Dieu est certainement dans l'hostie... Je ne croyais pas qu'une idee put devenir dans la tete comme un fer rouge... Dieu est certainement dans l'hostie; et si vous me la donnez, monseigneur, l'hostie chassera l'idee, et Dieu chassera les philosophes... - Vous voyez qu'il pense tres bien, me dit tout bas le bon archeveque. Laissons-le dire, pour voir." Le pauvre garcon continua: "Si quelque chose peut chasser le raisonnement, c'est la foi, la foi du charbonnier; si quelque chose peut donner la foi, c'est l'hostie. Oh! donnez-moi l'hostie, si l'hostie a donne la foi a Pascal. Je serai gueri si vous me la donnez, monseigneur, tandis que j'ai les yeux fermes; hatez-vous: donnez-moi l'hostie. - Savez-vous votre Confiteor?" dit l'archeveque. Il n'entendit pas et poursuivit: "Oh! qui m'expliquera la SOUMISSION DE LA RAISON? ajouta-t-il avec une voix de tonnerre lorsqu'il prononca les derniers mots... Saint Augustin a dit: "La Raison ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle le doit." Et moi, Nicolas-Joseph- Laurent, ne a Fontenoy-le-Chateau, de parents pauvres... j'ajoute que, si elle se soumet a son propre jugement, c'est a elle-meme qu'elle se soumet, et que, si elle ne se soumet qu'a elle-meme, elle ne se soumet donc pas et continue d'etre reine... Cercle vicieux. Sophisme de saint! Raison d'ecole a rendre le diable fou!... Ah! d'Alembert! Joli pedant, que tu me tourmentes!" Il ajouta ceci en se grattant l'epaule. Je crois que cela vint de ce que j'avais laisse un de ses yeux libre. Je le refermai de la main gauche. "Helas! dit-il, monseigneur, faites que je m'ecrie comme Pascal: Joye!! Certitude, joye, certitude, sentiment, vue; Joye, joye, joye et pleurs de joye! Dieu de Jesus-Christ... oubli de tous, hormis de Dieu. "Il avait vu le Dieu de Jesus-Christ ce jour-la, depuis dix heures et demie du soir jusqu'a minuit et demi, le lundi 25 novembre 1654; et, en consequence, il etait tranquille et sur de son affaire. Il etait bien heureux, celui-la...- Aie! aie! aie! voici La Harpe qui me tire les pieds...- Que me veux-tu? On a jete La Harpe dans le trou du souffleur avec les Barmecides.- Tu es mort." En ce moment j'otai ma main, et il ouvrit les yeux. "Un rat! cria-t-il... Un lapin!... Je jure sur l'Evangile que c'est un lapin... C'est Voltaire! C'est Vol-a-terre!... Oh! le joli jeu de mots! n'est-ce pas? Hein! mon cher seigneur... il est gentil, mon jeu de mots?... Il n'y a pas une librairie qui veuille me le payer un sou... Je n'ai pas dine hier ni la veille... mais je m'en moque, parce que je n'ai jamais faim... Mon pere est a sa charrue, et je ne voudrais pas lui prendre la main, parce qu'elle est enflee et dure comme du bois. D'ailleurs, il ne sait pas parler francais, ce gros paysan en blouse! Cela fait rougir quand il passe quelqu'un. Ou voulez-vous que j'aille lui faire boire du vin? Entrerai-je au cabaret, moi, s'il vous plait? et que dira M. de Buffon, avec ses manchettes et son jabot?... Un chat... c'est un chat que vous avez sous votre soulier, l'abbe..." M. de Beaumont n'avait pu s'empecher, malgre son extreme bonte, de sourire quelquefois, les larmes aux yeux. Ici il recula en faisant rouler son fauteuil en arriere, et fut un peu effraye. Je pris la tete du jeune homme, je la secouai doucement dans mes mains, comme on roule le sac du jeu de loto, et je laissai mes doigts sur ses paupieres baissees. Les numeros sortants furent tous changes. Il soupira profondement, et dit d'un ton aussi calme qu'il s'etait montre emporte jusque-la: "Trois fois malheur a l'insense qui veut dire ce qu'il pense avant d'avoir assure le pain de toute sa vie!... Hypocrisie, tu es la raison meme! tu fais que l'on ne blesse personne, et le pauvre a besoin de tout le monde... Dissimulation sainte, tu es la supreme loi sociale de celui qui est ne sans heritage... Tout homme qui possede un champ ou un sac est son maitre, son seigneur et son protecteur. Pourquoi le sentiment du bien et du juste s'est-il etabli dans mon coeur? Mon coeur s'est gonfle dans mesure; des torrents de haine en ont coule, et se sont fait jour comme une lave. Les mechants ont eu peur; ils ont crie, ils se sont tous leves contre moi. Comment voulez- vous que je resiste a tous, moi seul, moi qui ne suis rien, moi qui n'ai rien au monde qu'une pauvre plume, et qui manque d'encre quelquefois?" Le bon archeveque n'y tint plus. Il y avait un quart d'heure qu'il tremblait et etendait les bras vers celui qu'il nommait deja son enfant; il se leva pesamment de son fauteuil et vint pour l'embrasser. Moi, qui tenais mes doigts sur ses yeux avec une constance inebranlable, je fus pourtant force de les oter, parce que je sentais quelque chose qui les repoussait, comme si les paupieres se fussent gonflees. A l'instant ou je cessai de les presser, des pleurs abondants se firent jour entre mes doigts et inonderent ses joues pales. Des sanglots faisaient bondir son coeur, les veines du cou etaient grosses et bleues, et il sortait de sa poitrine de petites plaintes comme celles d'un enfant dans les bras de sa mere. "Peste! monseigneur, laissez-le, dis-je a M. de Beaumont: cela va mal. Le voila qui rougit bien vite, et puis il est tout blanc, et le pouls s'en va... Il est evanoui... Bien! le voila sans connaissance ... Bonsoir..." Le bon prelat se desolait et me genait beaucoup en voulant toujours m'aider. J'employai tous mes petits moyens pour faire revenir le malade; et cela commencait a reussir, lorsqu'on vint pour me dire qu'une chaise de poste de Versailles m'attendait de la part du Roi. J'ecrivis ce qui restait a faire, et je sortis. "Parbleu! dis-je, je parlerai de ce jeune homme-la. - Vous nous rendrez bien heureux, mon cher Docteur, car notre caisse d'aumones est toute vide. Partez vite, dit M. de Beaumont, je garde ici mon pauvre enfant trouve." Et je vis qu'il lui donnait sa benediction en tremblotant et en pleurant. Je me jetai dans la chaise de poste. CHAPITRE IX SUITE DE L'HISTOIRE DE LA PUCE ENRAGEE Lorsque je partis pour Versailles, la nuit etait close. J'allais ce qu'on appelle le train du Roi, c'est-a-dire le postillon au galop et le cheval de brancard au grand trot. En deux heures je fus a Trianon. Les avenues etaient eclairees, et une foule de voitures s'y croisaient. Je crus que je trouverais toute la Cour dans les petits appartements; mais c'etaient des gens qui etaient alles s'y casser le nez et s'en revenaient a Paris. Il n'y avait foule qu'en plein air, et je ne trouvai dans la chambre du Roi que mademoiselle de Coulanges. "Eh! le voila donc enfin!" dit-elle en me donnant la main a baiser. Le Roi, qui etait le meilleur homme du monde, se promenait dans la chambre en prenant le cafe dans une petite tasse de porcelaine bleue. Il se mit a rire de bon coeur en me voyant. "Jesus-Dieu! Docteur, me dit-il, nous n'avons plus besoin de vous. L'alarme a ete chaude, mais le danger est passe. Madame, que voici, en a ete quitte pour la peur.- Vous savez notre petite manie, ajouta-t-il en s'appuyant sur mon epaule et me parlant a l'oreille tout haut, nous avons peur de la rage, nous la voyons partout! Ah! parbleu! il ferait bon voir un chien dans la maison! Je ne sais s'il me sera permis de chasser dorenavant. - Enfin, dis-je en m'approchant du feu qu'il y avait malgre l'ete (bonne coutume a la campagne, soit dit entre parentheses), enfin, dis-je, a quoi puis-je etre bon au Roi? - Madame pretend, dit-il en se balancant d'un talon rouge sur l'autre, qu'il y a des animaux, ma foi, pas plus gros que ca, et il donnait une chiquenaude a un grain de tabac attache aux dentelles de ses manchettes, qu'il y a des animaux qui... Allons, madame, dites-le vous-meme." Mademoiselle de Coulanges s'etait blottie comme une chatte sur son sofa, et cachait son front sous l'un de ces petits rabats de soie que l'on posait alors sur le dossier des meubles pour les preserver de la poudre des cheveux. Elle regardait a la derobee comme un enfant qui a vole une dragee et qui est bien aise qu'on le sache. Elle etait jolie comme tous les Amours de Boucher et toutes les tetes de Greuze? "Ah! Sire, dit-elle tout doucement, vous parlez si bien!... - Mais, madame, en verite, je ne puis pas dire vos idees en medecine... - Ah! Sire, vous parlez si bien de tout! - Mais, Docteur, aidez-la donc a se confesser! vous voyez bien qu'elle ne s'en tirera jamais." A dire vrai, j'etais assez embarrasse moi-meme, car je ne savais pas ce qu'il voulait dire, et je ne l'ai appris que depuis, en 90. "Eh bien, mais comment donc! dis-je en m'approchant de la petite bien-aimee; eh bien, mais qu'est-ce que c'est donc que ca, madame? eh bien, donc, qu'est-ce qui nous est arrive, mademoiselle?... Nous avons de petites peurs! de petites fantaisies, madame? Fantaisies de femme!- He! he! de jeune femme, Sire!... Nous connaissons ca!...- Eh bien, donc, qu'est-ce que c'est donc, ca?... Comment donc ca se nomme- t-il, ces animaux?... Allons, madame!... Eh bien, donc, est-ce que nous voulons nous trouver mal?..." Enfin, tout ce qu'on dit d'agreable et d'aimable aux jeunes femmes. Tout d'un coup mademoiselle de Coulanges regarda le Roi et moi, et je regardai le Roi et elle, le Roi regarda sa maitresse et moi, et nous partimes ensemble du plus long eclat de rire que j'aie entendu de mes jours. Mais c'est qu'elle etouffait veritablement, et me montrait du doigt; et pour le Roi, il en renversa le cafe sur sa veste d'or. Quand il eut bien ri: "Ca, me dit-il en me prenant par le bras et me faisant asseoir de force sur son sofa, parlons un peu raison, et laissons cette petite folle se moquer de nous tout a son aise. Nous sommes aussi enfants qu'elle. Dites-moi, Docteur, comment on vit a Paris depuis huit jours." Comme il etait en bonne humeur, je lui dis: "Mais je dirai plutot au Roi comment on y meurt. Assez mal a son aise, en verite, pour peu qu'on soit Poete. - Poete! dit le Roi, et je remarquai qu'il renversait la tete en arriere en froncant le sourcil et croisait les jambes avec humeur. - Poete! dit mademoiselle de Coulanges; et je remarquai que sa levre inferieure faisait la cerise fendue, comme les levres de tous les portraits feminins du temps de Louis XIV. - Bien! me dis-je, j'en etais sur. Il ne faut que ce nom dans le monde pour etre ridicule ou odieux. - Mais que diable veut-il donc dire a present? reprit le Roi, est-ce que La Harpe est mort? est-ce qu'il est malade?... - Ce n'est pas lui, Sire; au contraire, dis-je, c'est un autre petit Poete, tout petit, qui est fort mal, et je ne sais trop si je le sauverai, parce que, toutes les fois qu'il est gueri, un acces d'indignation le fait retomber dans un mauvais etat." Je me tus, et ni l'un ni l'autre ne me dit: "Qu'a-t-il?" Je repris avec le sang-froid que vous savez: "L'indignation produit des debordements affreux dans le sang et la bile, qui vous inondent un honnete homme interieurement, de maniere a faire fremir." Profond silence. Ni l'un ni l'autre ne fremit. "Et si le Roi, poursuivis-je, s'interesse avec tant de bonte au moindres ecrivains, que serait-ce s'il connaissait celui que je viens de quitter?" Long silence.- Et personne ne me dit: "Comment se nomme-t-il?" Ce fut assez malheureux, car je savais son nom de lugubre memoire, son triste nom, synonyme d'amertume satirique et de desespoir... Ne me le demandez pas encore... Ecoutez. Je poursuivis d'un air insouciant, pour eviter le ton solliciteur: "Si ce n'etait pas abuser des bontes de Roi, en verite je me hasarderais jusqu'a lui demander quelque secours... quelque leger secours pour... - Accable! accable! nous sommes accable, monsieur, me dit Louis XV, de demandes de ce genre pour des faquins qui emploient a nous attaquer l'aumone que nous leur faisons." Puis, se rapprochant de moi: "Ah ca, me dit-il, je suis vraiment surpris qu'avec votre usage du monde vous ne sachiez pas encore que, lorsqu'on se tait, c'est qu'on ne veut pas repondre... Vous m'avez force dans mes derniers retranchements; eh bien, je veux bien vous parler de vos Poetes, et vous dire que je ne vois pas la necessite de me ruiner a soutenir ces petites bonnes gens-la, qui font le lendemain les jolis coeurs a nos depens. Sitot qu'ils ont quelques sous, ils se mettent a l'ouvrage pour nous regenter, et font leur possible pour se faire fourrer a la Bastille. Cela donne des airs de Richelieu, n'est-ce pas!... C'est la ce qu'aiment les beaux esprits, que je trouve bien sots. Tudieu! je suis las de servir de plastron a ces petites gens. Ils feront bien assez de mal sans que je les y aide... Je ne suis plus bien jeune, et je me suis tire d'affaire; je ne sais trop si mon successeur s'en tirera; au surplus, cela le regarde... Savez-vous, Docteur, qu'avec mon air insouciant je suis tout au moins un homme de sens, et je vois bien ou l'on nous mene?" Ici le Roi se leva et marcha assez vite dans la chambre, secouant son jabot. Vous pensez que je n'etais guere a mon aise, et que je me levai aussi. "C'est peut-etre mon cher frere le roi de Prusse qui s'en est bien trouve de son bon accueil a vos Poetes? Il a cru me jouer un tour en accueillant Voltaire comme il l'a fait: il m'a fait grand plaisir en m'en debarrassant, et il y a gagne des impertinences qui l'ont force de faire batonner ce petit monsieur-la.- Vraiment, parce qu'ils habillent des a peu pres philosophiques et des a peu pres politiques en figures de rhetorique, ils croient pouvoir, en sortant des bancs, monter en chaire et nous precher!" Il s'arreta ici et continua plus gaiement: "Il n'y a rien de pis qu'un sermon, Docteur, et je m'en laisse faire le moins possible ailleurs qu'a ma chapelle. Que voulez-vous que je fasse pour votre protege? voyons: que je le pensionne? Qu'arrivera- t-il? Demain il m'appellera Mars, a cause de Fontenoy, et nommera Minerve cette bonne petite mam'selle de Coulanges, qui n'y a aucune pretention." (Je crus qu'elle se facherait. Elle ne sourcilla pas. Elle jouait avec son eventail.) "Dans deux jours il voudra faire l'homme d'Etat, et raisonnera sur le gouvernement anglais pour avoir un grand emploi; il ne l'aura pas, et on fera bien. Dans quatre jours il tournera en ridicule mon pere, mon grand-pere et tous mes aieux jusqu'a saint Louis inclusivement. Il appellera Socrate le roi de Prusse, avec tous ses pages, et me nommera Sardanapale, a cause de ces dames qui viennent me voir a Trianon. On lui enverra une lettre de cachet; il sera ravi: le voila martyr de sa philosophie. - Ah! Sire, m'ecriai-je, celui-la l'est des philosophes... - C'est la meme chose, interrompit le Roi; Jean-Jacques n'en fut pas plus mon ami pour etre leur ennemi. Se faire un nom a tout prix, voila leur affaire. Tous ces gens-la sont petris de la meme pate; chacun, pour se faire gros, veut ronger avec ses petites dents un morceau du gateau de la monarchie, et, comme je le leur abandonne, ils en ont bon marche. Ce sont nos ennemis naturels que vos beaux- esprits; il n'y a de bon parmi eux que les musiciens et les danseurs; ceux-la n'offensent personne sur leurs theatres, et ne chantent ni ne dansent la politique. Aussi je les aime; mais qu'on ne me parle pas des autres." Comme je voulais insister et que j'entr'ouvrais la bouche pour repondre, il me prit doucement le bras, moitie riant et moitie serieusement, et se mit a marcher avec moi, en se dandinant a sa maniere, du cote de la porte de l'appartement. Il fallut bien suivre. "Vous aimez donc bien les vers, Docteur?- Je vais vous les dire aussi bien que ceux qui les font, tenez: Il semble a trois gredins, dans leur petit cerveau, Que, pour etre imprimes et relies en veau, Les voila dans l'Etat d'importantes personnes; Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes; Qu'au moindre petit bruit de leurs productions Ils doivent voir chez eux voler les pensions; Que sur eux l'univers a la vue attachee; Que partout de leur nom la gloire est epanchee, Et qu'en science ils sont des prodiges fameux, Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux, Pour avoir eu, trente ans, des yeux et des oreilles, Pour avoir employe neuf ou dix mille veille A se bien barbouiller de grec et de latin, Et se charger l'esprit d'un tenebreux butin De tous les vieux fatras qui trainent dans les livres, Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres, Riches, pour tout merite, en babil importun, Inhabiles a tout, vides de sens commun, Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence A decrier partout l'esprit et la science. "Vous voyez qu'apres tout la cour n'est pas si bete, ajouta-t-il quand nous fumes arrives au bout de la chambre: vous voyez qu'ils sont plus sots que nous, vos chers Poetes, car il nous donnent des verges pour les fouetter." La-dessus le Roi m'ouvrit; je passai en saluant. Il quitta mon bras, il rentra et s'enferma... J'entendis un grand eclat de rire de mademoiselle de Coulanges. Je n'ai jamais bien su si cela pouvait s'appeler etre mis a la porte CHAPITRE X AMELIORATION Stello cessa d'appuyer sa tete sur le coussin de son canape. Il se leva et etendit les bras vers le ciel, rougit subitement, et s'ecria avec indignation: "Eh! qui vous donnait le droit d'aller ainsi mendier pour lui? Vous en avait-il prie? N'avait-il pas souffert en silence jusqu'au moment ou la Folie secoua ses grelots dans sa pauvre tete? S'il avait soutenu pendant toute sa jeunesse l'apre dignite de son caractere; s'il avait pendant une vingtaine d'annees singe l'aisance et la fortune par orgueil et pour ne rien demander, vous lui auriez fait perdre en une heure toute la fierte de sa vie. C'est une mauvaise action, Docteur, et je ne voudrais pas l'avoir fait pour tous les jours qui me restent encore a subir. Je la mets au rang des plus mauvaises (et il y en a un grand nombre) que n'atteignent pas les lois, comme celle de tromper les dernieres volontes d'un mourant illustre, et de vendre ou de bruler ses Memoires, quand son dernier regard les a caresses comme une partie de lui-meme qui allait rester sur la terre apres lui, quand son dernier souffle les a benis et consacres.- Vous avez trahi ce jeune homme lorsque vous avez quete pour lui l'aumone d'un roi insouciant.- Pauvre enfant! lorsqu'il avait des lueurs de raison, lorsque ses yeux etaient fermes (selon votre experience), il pouvait, se sentant mourir, se feliciter de la pudeur de sa pauvrete, s'enorgueillir de ce qu'il ne laissait a aucun homme le droit de dire: Il s'est abaisse; et pendant ce temps-la vous alliez prostituer ainsi la dignite de son ame! Voila, en verite, une mauvaise action." Le Docteur-Noir sourit avec une parfaite tranquillite. "Asseyez-vous, dit-il; je vous trouve deja mieux, vous sortez un peu de la contemplation de votre maladie. Lache habitude de bien des hommes, habitude qui double la puissance du mal.- Eh! pourquoi ne voulez-vous pas que j'aie ete attaque une fois moi-meme d'une maladie bien repandue, la manie de proteger? Mais revenons a ma sortie de Trianon. "J'en fus tellement deconcerte, que je ne remis plus les pieds chez l'archeveque et m'efforcai de ne plus penser au malade que j'avais trouve dans son palais.- Je parvins en quelques minutes a chasser cette idee par la grande habitude que j'ai de dompter ma sensibilite. - Mince victoire! dit Stello en grondant. - Je me croyais debarrasse de ce fou depuis longtemps, lorsqu'un beau soir on me fit appeler pour monter dans un grenier, ou me conduisit une vieille portiere sourde... - Que voulez-vous que je lui fasse? dis-je en entrant; c'est un homme mort." Elle ne me repondit pas; elle me laissa avec le meme homme, que je reconnus difficilement. CHAPITRE XI UN GRABAT Il etait a demi couche, le pauvre malade, sur un lit de sangle place au milieu d'une chambre vide. Cette chambre etait aussi toute noire, et il n'y avait pour l'eclairer qu'une chandelle placee dans un encrier, en guise de flambeau, et elevee sur une grande cheminee de pierre. Il etait assis dans son lit de mort, sur son matelas mince et enfonce, les jambes chargees d'une couverture de laine en lambeaux, la tete nue, les cheveux en desordre, le corps droit, la poitrine decouverte et creusee par les convulsions douloureuses de l'agonie. Moi, je vins m'asseoir sur le lit de sangle, parce qu'il n'y avait pas de chaise; j'appuyai mes pieds sur une petite malle de cuir noir, sur laquelle je posai un verre et deux petites fioles d'une potion, inutile pour le sauver, mais bonne a le faire moins souffrir. Sa figure etait tres noble et tres belle; il me regardait fixement, et il avait au-dessus des joues, entre le nez et les yeux, cette contraction nerveuse que nulle convulsion ne peut imiter, que nulle maladie ne donne, qui dit au medecin: Va-t'en! et qui est comme l'etendard que la Mort plante sur sa conquete. Il serrait dans l'une de ses mains sa plume, sa derniere, sa pauvre plume, bien tachee d'encre, bien pelee, et toute herissee; dans l'autre main, une croute bien dure de son dernier morceau de pain. Ses deux jambes se choquaient et tremblaient de maniere a faire craquer le lit mal assure. J'ecoutai avec attention le souffle embarrasse de la respiration du malade, et j'entendis le rale avec un enrouement caverneux; je reconnus la mort a ce bruit, comme un marin experimente reconnait la tempete au petit sifflement du vent qui la precede. "Tu viendras donc toujours la meme avec tous? dis-je a la Mort, assez bas pour que mes levres ne fissent, aux oreilles du mourant, qu'un bourdonnement incertain. Je te reconnais partout a ta voix creuse que tu pretes au jeune et au vieux. Ah! comme je te connais, toi et tes terreurs qui n'en sont plus pour moi; je sens la poussiere que tes ailes secouent dans l'air; en approchant, j'en respire l'odeur fade, et j'en vois voler la cendre pale, imperceptible aux yeux des autres hommes. - Te voila bien, l'Inevitable, c'est bien toi!- Tu viens sauver cet homme de la douleur; prends-le dans tes bras comme un enfant, et emporte-le. Sauve-le, je te le donne; sauve-le de la devorante douleur qui nous accompagne sans cesse sur la terre, jusqu'a ce que nous reposions en toi, bienfaisante amie!" C'etait elle, je ne me trompais pas; car le malade cessa de souffrir, et jouit tout a coup de ce divin moment de repos qui precede l'eter- nelle immobilite du corps; ses yeux s'agrandirent et s'etonnerent, sa bouche se desserra et sourit; il y passa sa langue deux fois, comme pour gouter encore, dans quelque coupe invisible, une derniere goutte du baume de la vie, et dit de cette voix rauque des mourants qui vient des entrailles et semble venir des pieds: Au banquet de la vie infortune convive... - C'etait Gilbert! s'ecria Stello en frappant des mains. - Ce n'etait plus Gilbert, poursuivit le Docteur Noir en souriant d'un seul cote de la bouche; car il ne put en dire davantage: son menton tomba sur sa poitrine, et ses deux mains broyerent a la fois la croute de pain et la plume du Poete. Le bras droit me resta longtemps dans les mains, et j'y cherchais le pouls inutilement; je pris la plume et la posai sur sa bouche: un leger souffle l'agita encore, comme si l'ame l'eut baisee en passant, ensuite rien ne bougea dans le duvet de la plume, qui ne fut pas terni par la moindre vapeur. Alors je fermai les yeux du mort et je pris mon chapeau... CHAPITRE XII UNE DISTRACTION Voila une horrible fin, dit Stello, relevant son front de l'oreiller qui le soutenait, et regardant le Docteur avec des yeux troubles... Ou donc etaient ses parents? - Ils labouraient leur champ, et j'en fus charme. Pres du lit des mourants, les parents m'ont toujours importune. - Et pourquoi cela? dit Stello... - Quand une maladie devient un peu longue, les parents jouent le plus mediocre role qui se puisse voir. Pendant les huit premiers jours, sentant la mort qui vient, ils pleurent et se tordent les bras; les huit jours suivants, ils s'habituent a la mort de l'homme, calculent ses suites et speculent sur elle; les huit jours qui suivent, ils se disent a l'oreille: Les veilles nous tuent; on prolonge ses souffrances; il serait plus heureux pour tout le monde que cela finit. Et s'il reste encore quelques jours apres, on me regarde de travers. Ma foi, j'aime mieux les gardes-malades; elles tatent bien, a la derobee, les draps du lit, mais elles ne parlent pas. - O noir Docteur! soupira Stello,- d'une verite toujours inexorable!... - D'ailleurs, Gilbert avait maudit avec justice son pere et sa mere, d'abord pour lui avoir donne naissance, ensuite pour lui avoir appris a lire. - Helas! oui, dit Stello, il a ecrit ceci: Malheur a ceux dont je suis ne ................ ............................................... Pere aveugle et barbare! impitoyable mere! Pauvres, vous fallait-il mettre au jour un enfant Qui n'heritat de vous qu'une affreuse indigence! Encor si vous m'eussiez laisse mon ignorance! J'aurais vecu paisible en cultivant mon champ; Mais vous avez nourri les feux de mon genie. - Voila des vers raisonnables, dit le Docteur. - Mauvaises rimes, dit l'autre par habitude. - Je veux dire qu'il avait raison de se plaindre de lire, parce que du jour ou il sut lire il fut Poete, et des lors il appartint a la race toujours maudite par les puissances de la terre... Quant a moi, comme j'avais l'honneur de vous le dire, je pris mon chapeau et j'allais sortir lorsque je trouvai a la porte les proprietaires du grabat, qui gemissaient sur la perte d'une clef... je savais ou elle etait. - Ah! quel mal vous me faites, impitoyable! N'achevez pas, dit Stello, je sais cette histoire. - Comme il vous plaira, dit le Docteur avec modestie; je ne tiens pas aux descriptions chirurgicales, et ce n'est pas en elles que je puiserai les germes de votre guerison. Je vous dirai donc simplement que je rentrai chez ce pauvre petit Gilbert; je l'ouvris; je pris la clef dans l'oesophage et je la rendis aux proprietaires. CHAPITRE XIII UNE IDEE POUR UNE AUTRE Lorsque le desesperant Docteur eut acheve son histoire, Stello demeura longtemps muet et abattu. Il savait, comme tout le monde, la fin douloureuse de Gilbert; mais, comme tout le monde, il se trouva penetre de cette sorte d'effroi que nous donne la presence d'un temoin qui raconte. Il voyait et touchait la main qui avait touche et les yeux qui avaient vu. Et, plus le froid conteur etait inaccessible aux emotions de son recit, plus Stello en etait penetre jusqu'a la moelle des os. Il eprouvait deja l'influence de ce rude medecin des ames, qui, par ses raisonnements precis et ses insinuations preparatrices, l'avait toujours conduit a des conclusions inevitables. Les idees de Stello bouillonnaient dans sa tete et s'agitaient en tous sens, mais elles ne pouvaient reussir a sortir du cercle redoutable ou le Docteur-Noir les avait enfermees comme un magicien. Il s'indignait a l'histoire d'un pareil talent et d'un pareil dedain; mais il hesitait a laisser deborder son indignation, se sentant comprime d'avance par les arguments de fer de son ami. Les larmes gonflaient ses paupieres, et il les retenait en froncant les sourcils. Une fraternelle pitie remplissait son coeur. En consequence, il fit ce que trop souvent l'on fait dans le monde, il n'en parla pas et il exprima une idee toute differente: - Qui vous dit que j'aie pense a une monarchie absolue et hereditaire, et que ce soit pour elle que j'aie medite quelque sacrifice? D'ailleurs, pourquoi prendre cet exemple d'un homme oublie? Combien, dans le meme temps, n'eussiez-vous pas trouve d'ecrivains qui furent encourages, combles de faveurs, caresse et choyes! - A la condition de vendre leur pensee, reprit le Docteur; et je n'ai voulu vous parler de Gilbert que parce que cela ma ete une occasion pour vous devoiler la pensee intime monarchique touchant messieurs les Poetes, et nous convenons bien d'entendre par Poetes tous les hommes de la Muse ou des Arts, comme vous le voudrez. J'ai pris cette pensee secrete sur le fait, comme je viens de vous le raconter, et je vous la transmets fidelement. J'y ajouterai, si vous voulez bien, l'histoire de Kitty Bell, en cas que votre devouement politique soit reserve a cette triple machine assez connue sous le nom de monarchie representative. Je fus temoin de cette anecdote en 1770, c'est-a-dire dix ans precisement avant la fin de Gilbert. - Helas! dit Stello, etes-vous ne sans entrailles? N'etes-vous pas saisi d'une affliction interminable, en considerant que chaque annee dix mille hommes en France, appeles par l'education, quittent la table de leur pere pour venir demander, a une table superieure, un pain qu'on leur refuse? - Eh! a qui parlez-vous? je n'ai cesse de chercher toute ma vie un ouvrier assez habile pour faire une table ou il y eut place pour tout le monde! Mais, en cherchant, j'ai vu quelles miettes tombent de la table Monarchique: vous les avez goutees tout a l'heure. J'ai vu aussi celles de la table Constitutionnelle, et je vous en veux parler. Ne croyez pas qu'en ce que j'ai dessein de vous conter il se trouve la plus legere apparence d'un drame, ni la moindre complication de per- sonnages nouant leurs interets, tout le long d'une petite ficelle entortillee que denoue proprement le dernier chapitre ou le cinquieme acte: vous ne cessez d'en faire de cette sorte sans moi. Je vous dirai la simple histoire de ma naive Anglaise Kitty Bell. La voici telle qu'elle s'est passee sous mes yeux. Il tourna un instant dans ses doigts une grosse tabatiere ou etaient entrelaces en losange les cheveux de je ne sais qui, et commenca ainsi: CHAPITRE XIV HISTOIRE DE KITTY BELL Kitty Bell etait une jeune femme comme il y en a tant en Angleterre, meme dans le peuple. Elle avait le visage tendre, pale et allonge, la taille elevee et mince, avec de grands pieds et quelque chose d'un peu maladroit et de decontenance que je trouvais plein de charme. A son aspect elegant et noble, a son nez aquilin, a ses grands yeux bleus, vous l'eussiez prise pour une des belles maitresses de Louis XIV, dont vous aimez tant les portraits sur email, plutot que pour ce qu'elle etait, c'est-a-dire une marchande de gateaux. Sa petite boutique etait situee pres du Parlement, et quelquefois, en sortant, les membres des deux Chambres descendaient de cheval a sa porte, et venaient manger des buns et des mince-pies en continuant la discussion sur le bill. C'etait devenu une sorte d'habitude par laquelle la boutique s'agrandissait chaque annee, et prosperait sous la garde des deux petits enfants de Kitty. Ils avaient huit ans et dix ans, le visage frais et rose, les cheveux blonds, les epaules toutes nues, et un grand tablier blanc devant eux et sur le dos, tombant comme une chasuble. Le mari de Kitty, master Bell, etait un des meilleurs selliers de Londres, et si zele pour son etat, pour la confection et le perfectionnement de ses brides et de ses etriers, qu'il ne mettait presque jamais le pied a la boutique de sa jolie femme dans la journee. Elle etait serieuse et sage; il le savait, il y comptait, et je crus, en verite, qu'il n'etait pas trompe. En voyant Kitty, vous eussiez dit la statue de la Paix. L'ordre et le repos respiraient en elle, et tous ses gestes en etaient la preuve irrecusable. Elle s'appuyait a son comptoir, et penchait sa tete dans une attitude douce, en regardant ses beaux enfants. Elle croisait les bras, attendait les passants avec la plus angelique patience, et les recevait ensuite en se levant avec respect, repondait juste et seulement le mot qu'il fallait, faisait signe a ses garcons, ployait modestement la monnaie dans du papier pour la rendre, et c'etait la toute sa journee, a peu de chose pres. J'avais toujours ete frappe de la beaute et de la longueur de ses cheveux blonds, d'autant plus qu'en 1770 les femmes anglaises ne mettaient plus sur leur tete qu'un leger nuage de poudre, et qu'en 1770 j'etais assez dispose a admirer les beaux cheveux attaches en large chignon derriere le cou, et detaches, en longs repentirs, devant le cou. J'avais d'ailleurs une foule de comparaisons agreables au service de cette belle et chaste personne. Je parlais assez ridiculement l'anglais, comme nous faisons d'habitude, et je m'installais devant le comptoir, mangeant ses petits gateaux et la comparant. Je la comparais a Pamela, ensuite a Clarisse, un instant apres a l'Ophelia, quelques heures plus tard a Miranda. Elle me faisai verser du soda-water, et me souriait avec un air de douceur et de prevenance, comme s'attendant toujours a quelque saillie extremement gaie de la part du Francais; elle riait meme quand j'avais ris. Cela durait une heure ou deux, apres quoi elle me disait qu'elle me demandait bien pardon, mais ne comprenait pas l'allemand. N'importe, j'y revenais, sa figure me reposait a voir. Je lui parlais toujours avec la meme confiance, et elle m'ecoutait avec la meme resignation. D'ailleurs, ses enfants m'aimaient pour ma canne a la Tronchin, qu'ils sculptaient a coups de couteau; un beau jonc pourtant! Il m'arriva quelquefois de rester dans un coin de sa boutique a lire le journal, entierement oublie d'elle et des acheteurs, causeurs, disputeurs, mangeurs et buveurs qui s'y trouvaient; c'etait alors que j'exercais mon metier cheri d'observateur. Voici une des choses que j'observai: Tous les jours, a l'heure ou le brouillard etait assez epais pour cacher cette espece de lanterne sourde que les Anglais prennent pour le soleil, et qui n'est que la caricature du notre comme le notre est la parodie du soleil d'Egypte, cette heure, qui est souvent deux heures apres midi; enfin, des que venait l'entre-chien-et-loup, entre le jour et les flambeaux, il y avait une ombre qui passait sur le trottoir devant les vitres de la boutique; Kitty Bell se levait sur- le-champ de son comptoir, l'aine de ses enfants ouvrait la porte, elle lui donnait quelque chose qu'il courait porter dehors; l'ombre disparaissait, et la mere rentrait chez elle. "Ah! Kitty! Kitty! dis-je en moi-meme, cette ombre est celle d'un jeune homme, d'un adolescent imberbe! Qu'avez-vous fait, Kitty Bell? Que faites-vous, Kitty Bell? Kitty Bell, que ferez-vous? Cette ombre est elancee et leste dans sa demarche. Elle est enveloppee d'un manteau noir qui ne peut reussir a la rendre grossiere dans sa forme. Cette ombre porte un chapeau triangulaire dont un des cotes est rabattu sur les yeux; mais on voit deux flammes sous ce large bord, deux flammes comme Promethee les dut puiser au soleil." Je sortis en soupirant, la premiere fois que je vis ce petit manege, parce que cela me gatait l'idee de ma paisible et vertueuse Kitty; et puis vous savez que jamais un homme ne voit ou ne croit voir le bonheur d'un autre homme aupres d'une femme sans le trouver haissable, n'eut-il nulle pretention pour lui-meme... La seconde fois, je sortis en souriant; je m'applaudissais de ma finesse pour avoir devine cela, tandis que les gros Lords et les longues Ladies sortaient sans avoir rien decouvert. La trosieme fois je m'y interessai, et je me sentis un tel desir de recevoir la confidence de ce joli petit secret, que je crois que je serais devenu complice de tous les crimes de la famille d'Agamemnon, si Kitty Bell m'eut dit: "Oui, monsieur, c'est cela meme." Mais non, Kitty Belle ne me disait rien. Toujours paisible, toujours placide comme au sortir du preche, elle ne daignait pas meme me regarder avec embarras, comme pour me dire: Je suis sure que vous etes un homme trop bien eleve et trop delicat pour en rien dire; je voudrais bien que vous n'eussiez rien vu; il est bien mal a vous de rester si tard chaque jour. Elle ne me regardait pas non plus d'un air de mauvaise humeur et d'autorite, comme pour me dire: Lisez toujours, ceci ne vous regarde pas. Une Francaise impatiente n'y eut pas manque, comme bien vous savez; mais elle avait trop d'orgueil, ou de confiance en elle-meme, ou de mepris pour moi; elle se remettait a son comptoir avec un sourire aussi pur, aussi calme et aussi religieux que si rien ne se fut passe. Je fis de vains efforts pour attirer son attention. J'avais beau me pincer les levres, aiguiser mes regards malins, tousser avec importance et gravite, comme un abbe qui reflechit sur la confession d'une fille de dix-huit ans, ou un juge qui vient d'interroger un faux monnayeur; j'avais beau ricaner dans mes dents en marchant vite et me frottant les mains, comme un fin matois qui se rappelle ses petites fredaines, et se rejouit de voir certains petits tours ou il est expert; j'avais beau m'arreter tout a coup devant elle, lever les yeux au ciel, et laisser tomber mes bras avec abattement, comme un homme qui voit une jeune femme se noyer de gaiete de coeur et se precipiter dans l'eau du haut du pont; j'avais beau jeter mon journal tout a coup et le chiffonner comme un mouchoir de poche, ainsi que pourrait faire un philanthrope desespere, renoncant a conduire les hommes au bonheur par la vertu; j'avais beau passer devant elle d'un air de grandeur, marchant sur les talons et baissant les yeux dignement, comme un monarque offense de la conduite trop leste qu'ont tenue en sa presence un page et une fille d'honneur; j'avais beau courir a la porte vitree, un instant apres la disparition de l'ombre, et m'arreter la, comme un voyageur parisien au bord d'un torrent, arrangeant ses cheveux rares, de maniere qu'ils aient l'air derange par les zephyrs, et parlant du vague des passions, tandis qu'il ne pense qu'au positif des interets; j'avais beau prendre mon parti tout a coup, et marcher vers elle comme un poltron qui fait le brave et se lance sur son adversaire, jusqu'a ce qu'etant a portee, il s'arrete, manquant a la fois de pensee, de parole et d'action.- Toutes mes grimaces de reflexion, de penetration, de confusion, de contrition, de componction, de renonciation, d'abnegation, de consomption, de resolution, de domination et d'explication; toute ma pantomime enfin vint echouer devant ce doux visage de marbre, dont l'inalterable sourire et le regard candide et bienfaisant ne me permirent pas de dire une seule parole intelligible. J'y serais encore (car j'avais resolu de n'en pas avoir le dementi, et je fus toujours perseverant en diable); oui, monsieur, j'y serais encore, j'en jure par ce que vous voudrez (j'en jure sur votre Pantheon, deux fois decanonise par les canons, et d'ou sainte Genevieve est allee coucher deux fois dans la rue; o galant Attila, qu'en dis-tu?); je jure que j'y serais encore, s'il ne fut arrive une aventure qui m'eclaira sur l'ombre amoureuse, comme elle vous eclairera vous-meme, je le desire, sur l'ombre politique que vous poursuivez depuis une heure. CHAPITRE XV UNE LETTRE ANGLAISE Jamais la venerable ville de Londres n'avait etale avec tant de grace les charmes de ses vapeurs naturelles et artificielles, et n'avait repandu avec autant de generosite les nuages grisatres et jaunatres de son brouillard meles aux nuages noiratres de son charbon de terre; jamais le soleil n'avait ete aussi mat ni aussi plat que le jour ou je me trouvai plus tot que de coutume a la petite boutique de Kitty. Les deux beaux enfants etaient debout devant la porte de cuivre de la maison. Ils ne jouaient pas, mais se promenaient gravement, les mains derriere le dos, imitant leur pere avec un air serieux, charmant a voir, place comme il etait sur des joues fraiches, sentant encore le lait, bien roses et bien pures, et sortant du berceau. En entrant je m'amusai un instant a les regarder faire, et puis je portai la vue sur leur mere. Ma foi, je reculai. C'etait la meme figure, les memes traits reguliers et calmes; mais ce n'etait plus Kitty Bell, c'etait sa statue tres ressemblante. Oui, jamais statue de marbre ne fut aussi decoloree; j'atteste qu'il n'y avait pas sous la peau blanche de sa figure une seule goutte de sang; ses levres etaient presque aussi pales que le reste, et le feu de la vie ne brulait que le bord de ses grands yeux. Deux lampes l'eclairaient et disputaient le droit de colorer la chambre a la lueur brumeuse et mourante du jour. Ces lampes, placees a droite et a gauche de sa tete penchee, lui donnaient quelque chose de funeraire dont je fus frappe. Je m'assis en silence devant le comptoir: elle sourit. Quelle que soit l'opinion que vous aient donnee sur mon compte l'inflexibilite de mes raisonnements et la dure analyse de mes observations, je vous assure que je suis tres bon; seulement je ne le dis pas. En 1770 je le laissai voir; cela m'a fait tort, et je m'en suis corrige. Je m'approchai donc du comptoir, et je lui pris la main en ami. Elle serra la mienne d'une facon tres cordiale, et je sentis un papier doux et froisse qui roulait entre nos deux mains: c'etait une lettre qu'elle me montra tout a coup en etendant le bras d'un air desespere, comme si elle m'eut montre un de ses enfants mort a ses pieds. Elle me demanda en anglais si je saurais la lire. "J'entends l'anglais avec les yeux", lui dis-je en prenant sa lettre du bout du doigt, n'osant pas la tirer a moi et y porter la vue sans sa permission. Elle comprit mon hesitation et m'en remercia par un sourire plein d'une inexprimable bonte et d'une tristesse mortelle, qui voulait dire: "Lisez, mon ami, je vous le permets, et cela m'importe peu." Les medecins jouent a present, dans la societe, le role des pretres dans le moyen age. Ils recoivent les confidences des menages troubles, des parentes bouleversees par les fautes et les passions de famille: l'Abbe a cede la ruelle au Docteur, comme si cette societe, en devenant materialiste, avait juge que la cure de l'ame devait dependre desormais de celle du corps. Comme j'avais gueri les gencives et les ongles des deux enfants, j'avais un droit incontestable a connaitre les peines secretes de leur mere. Cette certitude me donna confiance, et je lus la lettre que voici. Je l'ai prise sur moi comme un des meilleurs remedes que je pusse apporter a vos dispositions douloureuses. Ecoutez. Le Docteur tira lentement de son portefeuille une lettre excessivement jaune, dont les angles et les plis s'ouvraient comme ceux d'une vieille carte geographique, et lut ce qui suit avec l'air d'un homme determine a ne pas faire grace au malade d'une seule parole: MY DEAR MADAM, I will only confide to you... "O ciel! s'ecria Stello, vous avez un accent francais d'une pesanteur insupportable. Traduisez cette lettre, Docteur, dans la langue de nos peres, et tachez que je ne sente pas trop les angoisses, les begaiements et les anicroches des traducteurs, qui fait que l'on croit marcher avec eux dans la terre labouree, a la poursuite d'un lievre, emportant sur ses guetres dix livres de boue. - Je ferai de mon mieux pour que l'emotion ne se perde pas en route, dit le Docteur-Noir, plus noir que jamais, et si vous sentez l'emotion en trop grand peril, vous crierez, ou vous sonnerez, ou vous frapperez du pied pour m'avertir." Il poursuivit ainsi: "MA CHERE MADAME, "A vous seule je me confierai, a vous, madame, a vous, Kitty, a vous, beaute paisible et silencieuse qui seule avez fait descendre sur moi le regard ineffable de la pitie. J'ai resolu d'abandonner pour toujours votre maison, et j'ai un moyen sur de m'acquitter envers vous. Mais je veux deposer en vous le secret de mes miseres, de ma tristesse, de mon silence et de mon absence obstinee. Je suis un hote trop sombre pour vous, il est temps que cela finisse. Ecoutez bien ceci. "J'ai dix-huit ans aujourd'hui. Si l'ame ne se developpe, comme je le crois, et ne peut etendre ses ailes qu'apres que nos yeux ont vu pendant quatorze ans la lumiere du soleil; si, comme je l'ai eprouve, la memoire ne commence qu'apres quatorze annees a ouvrir ses tables et a en suivre les registres toujours incomplets, je puis dire que mon ame n'a que quatre ans depuis qu'elle se connait, depuis qu'elle agit au dehors, depuis qu'elle a pris son vol. Des le jour ou elle a commence de fendre l'air du front et de l'aile, elle ne s'est pas posee a terre une fois; si elle s'y abat, ce sera pour y mourir, je le sais. Jamais le sommeil des nuits n'a ete une interruption au mouvement de ma pensee; seulement je la sentais flotter et s'egarer dans le tatonnement aveugle du reve, mais toujours les ailes deployees, toujours le cou tendu, toujours l'oeil ouvert dans les tenebres, toujours elancee vers le but ou l'entrainait un mysterieux desir. Aujourd'hui la fatigue accable mon ame, et elle est semblable a celle dont il est dit dans le Livre saint: Les ames blessees pousseront leurs cris vers le ciel. "Pourquoi ai-je ete cree tel que je suis? J'ai fait ce que j'ai du faire, et les hommes m'ont repousse comme un ennemi. Si dans la foule il n'y a pas de place pour moi, je m'en irai. "Voici maintenant ce que j'ai a vous dire: "On trouvera dans ma chambre, au chevet de mon lit, des papiers et des parchemins confusement entasses. Ils ont l'air vieux, et ils sont jeunes: la poussiere qui les couvre est factice; c'est moi qui suis le Poete de ces poemes; le moine Rowley, c'est moi. J'ai souffle sur sa cendre; j'ai reconstruit son squelette; je l'ai revetu de chair; je l'ai ranime; je lui ai passe sa robe de pretre; il a joint les mains et il a chante. "Il a chante comme Ossian. Il a chante la Bataille d'Hastings, la tragedie d'Ella, la ballade de Charite, avec laquelle vous endormiez vos enfants; celle de Sir William Canynge qui vous a tant plu; la tragedie de Goddvyn, le Tournoi et les vieilles Eglogues du temps de Henri II. "Ce qu'il m'a fallu de travaux durant quatre ans pour arriver a parler ce langage du quinzieme siecle, dont le moine Rowley est suppose se servir pour traduire le moine Turgot et ses poemes composes au dixieme siecle, eut rempli les quatre-vingts annees de ce moine imaginaire. J'ai fait de ma chambre la cellule d'un cloitre; j'ai beni et sanctifie ma vie et ma pensee; j'ai raccourci ma vue, et j'ai eteint devant mes yeux les lumieres de notre age; j'ai fait mon coeur plus simple, et l'ai baigne dans le benitier de la foi catholique; je me suis appris le parler enfantin du vieux temps; j'ai ecrit, comme le roi Harold au duc Guillaume, en demi-saxon et demi- franc, et ensuite j'ai place ma Muse religieuse dans sa chasse comme une sainte. "Parmi ceux qui l'ont vue, quelques-uns ont prie devant elle et passe outre; beaucoup d'autres ont ri; un grand nombre m'a injurie; tous m'ont foule aux pieds. J'esperais que l'illusion de ce nom suppose ne serait qu'une voile pour moi; je sens qu'elle m'est un linceul. "O ma belle amie, sage et douce hospitaliere qui m'avez recueill! croirez-vous que je n'ai pu reussir a renverser la fantome de Rowley que j'avais cree de mes mains? Cette statue de pierre est tombee sur moi et m'a tue; savez-vous comment? "O douce et simple Kitty Bell! savez-vous qu'il existe une race d'hommes au coeur sec et a l'oeil microscopique, armee de pinces et de griffes? Cette fourmilere se presse, se roule, se rue sur le moindre de tous les livres, le ronge, le perce, le lacere, le traverse plus vite et plus profondement que le ver ennemi des bibliotheques. Nulle emotion n'entraine cette imperissable famille, nulle inspiration ne l'enleve, nulle clarte ne la rejouit, ni l'echauffe; cette race indestructible et destructive, dont le sang est froid comme celui de la vipere et du crapaud, voit clairement les trois taches du soleil, et n'a jamais remarque ses rayons; elle va droit a tous les defauts; elle pullule sans fin dans les blessures memes qu'elle a faites, dans le sang et les larmes qu'elle a fait couler; toujours mordante et jamais mordue, elle est a l'abri des coups par sa tenuite, son abaissement, ses detours subtils et ses sinuosites perfides; ce qu'elle attaque se sent blesse au coeur comme par les insectes verts et innombrables que la peste d'Asie fait pleuvoir sur son chemin; ce qu'elle a blesse se desseche, se dissout interieurement, et, sitot que l'air le frappe, tombe au premier souffle ou au moindre toucher. "Epouvantes de voir comment quelques esprits eleves se passaient de main en main les parchemins que j'avais passe les nuits a inventer, comment le moine Rowley paraissait aussi grand qu'Homere a lord Chatham, a lord North, a sir William Draper, au juge Blackstone, a quelques autres hommes celebres, ils se sont hates de croire a la realite de mon Poete imaginaire; j'ai pense d'abord qu'il me serait facile de me faire reconnaitre. J'ai fait des antiquites en un matin plus antiques encore que les premieres. On les a reniees sans me rendre hommage des autres. D'ailleurs, tout a la fois a ete dedaigne; mort et vivant, le Poete a ete repousse par les tetes solides dont un signe ou un mot decide des destinees de la Grande-Bretagne: le reste n'a pas ose lire. Cela reviendra quand je ne serai plus; ce moment-la ne peut tarder beaucoup: j'ai fini ma tache: Othello's occupation's gone. Ils ont dit qu'il y avait en moi la patience et l'imagination; ils ont cru que de ces deux flambeaux on pouvait souffler l'un et conserver l'autre. - Ynne heav'n godd's mercie synge! dis-je avec Rowley. Que Dieu leur remette leurs peches! ils allaient tout eteindre a la fois! J'essayai de leur obeir, parce que je n'avais plus de pain et qu'il en fallait envoyer a Bristol pour ma mere qui est tres vieille, et qui va mourir apres moi. J'ai tente leurs travaux exacts, et je n'ai pu les accomplir; j'etais semblable a un homme qui passe du grand jour a une caverne obscure: chaque pas que je faisais etait trop tard, et je tombais. Ils en ont conclu que je ne savais pas marcher. Ils m'ont declare incapable de choses utiles; j'ai dit: Vous avez raison, et je me suis retire. "Aujourd'hui que me voici hors de chez moi (je devrais dire de chez vous) plus tot que de coutume, j'avais projete d'attendre M. Beckford, que l'on dit bienfaisant, et qui m'a fait annoncer sa visite; mais je n'ai pas le courage de voir en face un protecteur. Si ce courage me revient, je rentrerai chez moi. Tout le matin j'ai rode sur le bord de la Tamise. Nous voici en novembre, au temps des grands brouillards; celui d'aujourd'hui s'etend devant les fenetres comme un drap blanc. J'ai passe dix fois devant votre porte, je vous ai regardee sans etre apercu de vous, et j'ai demeure le front appuye sur les vitres comme un mendiant. J'ai senti le froid tomber sur moi et couler sur mes membres; j'ai espere que la mort me prendrait ainsi, comme elle a pris d'autres pauvres sous mes yeux; mais mon corps faible est doue pourtant d'une insurmontable vitalite. Je vous ai bien consideree pour la derniere fois, et sans vouloir vous parler, de crainte de voir une larme dans vos beaux yeux; j'ai cette faiblesse encore de penser que je reculerais devant ma resolution si je vous voyais pleurer. "Je vous laisse tous mes livres, tous mes parchemins et tous mes papiers, et je vous demande en echange le pain de ma mere: vous n'aurez pas longtemps a le lui envoyer. "Voici la premiere page qu'il me soit arrive d'ecrire avec tranquillite. On ne sait pas assez quelle paix interieure est donnee a celui qui a resolu de se reposer pour toujours. On dirait que l'eternite se fait sentir d'avance, et qu'elle est pareille a ces belles contrees de l'Orient dont on respire l'air embaume longtemps avant d'en avoir touche le sol. "THOMAS CHATTERTON." CHAPITRE XVI OU LE DRAME EST INTERROMPU PAR L'ERUDITION D'UNE MANIERE DEPLORABLE AUX YEUX DE QUELQUES DIGNES LECTEURS Lorsque j'eus acheve de lire cette grande lettre, qui me fatigua beaucoup la vue et l'entendement, a cause de la finesse de l'ecriture et de la quantite d'e muets et d'y que Chatterton y avait entasses par habitude d'ecrire le vieil anglais, je la rendis a la serieuse Kitty. Elle etait restee appuyee sur son comptoir; son cou long et flexible laissait aller sur l'epaule sa tete reveuse et ses deux coudes, appuyes sur le marbre blanc, s'y reflechissaient, ainsi que tout son buste charmant. Elle ressemblait a une petite gravure de Sophie Western, la patiente maitresse de Tom Jones, gravure que j'ai vue autrefois a Douvres, chez... - Ah! vous allez encore la comparer, interrompit Stello; qu'ai-je besoin que vous me fassiez un portrait en miniature de tous vos personnages? Une esquisse suffit, croyez-moi, a ceux qui ont un peu d'imagination; un seul trait, Docteur, quand il est juste, me vaut mieux que tant de details, et, si je vous laisse faire, vous me direz de quelle manufacture etait la soie qui servit a nouer la rosette de ses souliers: pernicieuse habitude de narration, qui gagne d'une maniere effrayante. - La! la! s'ecria le Docteur-Noir avec autant d'indignation qu'il put forcer son visage impassible a en indiquer; sitot que je veux devenir sensible, vous m'arretez tout court; ma foi, vogue la galere; vive Democrite! Habituellement j'aime mieux qu'on ne rie ni ne pleure, et qu'on voie froidement la vie comme un jeu d'echecs; mais, s'il faut choisir d'Heraclite ou de Democrite pour parler aux hommes d'eux-memes, j'aime mieux le dernier, comme plus dedaigneux. C'est vraiment par trop estimer la vie que la pleurer: les larmoyeurs et les haisseurs la prennent trop a coeur. C'est ce que vous faites, dont bien me fache. L'espece humaine, qui est incapable de rien faire de bien ou de mal, devrait moins vous agiter par son spectacle monotone. Permettez donc que je poursuive a ma maniere. - Vous me poursuivez, en effet, soupira Stello d'un ton de victime. L'autre poursuivit fort a son aise: - Kitty Bell reprit la lettre, tourna languissamment sa tete vers la rue, la secoua deux fois et me dit: "He is gone!" - Assez! assez! La pauvre petite! s'ecria Stello. Oh! assez! N'ajoutez rien a cela. Je la vois tout entiere dans ce seul mot: Il est parti! Ah! silencieuse Anglaise, c'est bien tout ce que vous avez du dire! Oui, je vous entends; vous lui aviez donne un asile, vous ne lui faisiez jamais sentir qu'il etait chez vous; vous lisiez respectueuse- ment ses vers, et vous ne vous permettiez jamais un compliment auda- cieux; vous ne lui laissiez voir qu'ils etaient beaux a vos yeux que par votre soin de les apprendre a vos enfants avec leur priere du soir. Peut-etre hasardiez-vous un timide trait de crayon en marge des adieux de Birtha a son ami, une croix, presque imperceptible et facile a effacer, au-dessus du vers qui renferme la tombe du roi Harold; et, si une de vos larmes a enleve une lettre du precieux manuscrit, vous avez cru sincerement y avoir fait une tache, et vous avez cherche a la faire disparaitre. Et il est parti! Pauvre Kitty! L'ingrat, he is gone! - Bien! tres bien! dit le Docteur, il n'y a qu'a vous lacher la bride; vous m'epargnez bien des paroles vaines, et vous devinez tres juste. Mais qu'avais-je besoin de vous donner d'aussi inutiles details sur Chatterton! Vous connaissez aussi bien que moi ses ouvrages. - C'est assez ma coutume, reprit Stello nonchalamment, de me laisser instruire avec resignation sur les choses que je sais le mieux, afin de voir si on les sait de la meme maniere que moi; car il y a diverses manieres de savoir les choses. - Vous avez raison, dit le Docteur; et, si vous faisiez plus de cas de cette idee, au lieu de la laisser s'evaporer, comme au dehors d'un flacon debouche, vous diriez que c'est un spectacle curieux que de voir et mesurer le peu de chaque connaissance que contient chaque cerveau: l'un renferme d'une Science le pied seulement, et n'en a jamais apercu le corps; l'autre cerveau contient d'elle une main tronquee; un troisieme la garde, l'adore, la tourne, la retourne en lui-meme, la montre et la demontre quelquefois dans l'etat precisement du fameux torse, sans la tete, les bras et les jambes; de sorte que, tout admirable qu'elle est, sa pauvre Science n'a ni but, ni action, ni progres; les plus nombreux sont ceux qui n'en conservent que la peau, la surface de la peau, la plus mince pellicule imaginable, et passent pour avoir le tout en eux bien complet. Ce sont la les plus fiers. Mais, quant a ceux qui, de chaque chose dont ils parlaient, possederaient le tout, interieur et exterieur, corps et ame, ensemble et detail, ayant tout cela egalement present a la pensee pour en faire usage sur-le-champ, comme un ouvrier de tous ses outils, lorsque vous les rencontrerez, vous me ferez plaisir de me donner leur carte de visite, afin que je passe chez eux leur rendre mes devoirs tres humbles. Depuis que je voyage, etudiant les sommites intellectuelles de tous les pays, je n'ai pas trouve l'espece que je viens de vous decrire. Moi-meme, monsieur, je vous avoue que je suis fort eloigne de savoir si completement ce que je dis, mais je le sais toujours plus completement que ceux a qui je parle ne me comprennent et meme ne m'ecoutent. Et remarquez, s'il vous plait, que la pauvre humanite a cela d'excellent, que la mediocrite des masses exige fort peu des mediocrites d'un ordre superieur, par lesquelles elle se laisse complaisamment et fort plaisamment instruire. Ainsi, monsieur, nous raisonnions sur Chatterton; j'allais vous faire, avec une grande assurance, une dissertation scientifique sur le vieil anglais, sur son melange de saxon et de normand, sur ses e muets, ses y, et la richesse de ses rimes en aie et en ynge. J'allais pousser des gemissements pleins de gravite, d'importance et de methode, sur la perte irreparable des vieux mots si naifs et si expressifs de emburled au lieu de armed, de deslavatie pour unfaithfulness, de acrool pour faintly; et des mots harmonieux de myndbruck pour firmness of mind, mysterk pour mystic, ystorven pour dead. Certainement, traduisant si facilement l'anglais de 1449 en anglais de 1832, il n'y a pas une chaire de bois de sapin tachee d'encre d'ou je ne me fusse montre tres imposant a vos yeux. Dans ce fauteuil meme, malgre sa proprete, j'aurais pu encore vous jeter dans un de ces agreables etonnements qui font que l'on se dit: C'est un puits de science, lorsque je me suis apercu fort a propos que vous connaissiez votre Chatterton, ce qui n'arrive pas souvent a Londres (ville ou l'on voit pourtant beaucoup d'Anglais, me disait un voyageur tres considere a Paris); me voici donc retombe dans l'etat facheux d'un homme force de causer au lieu de precher, et par-ci par-la d'ecouter! Ecouter! o la triste et inusitee condition pour un Docteur! Stello sourit pour la premiere fois depuis bien longtemps. - Je ne suis pas fatigant a ecouter, dit-il lentement; je suis trop vite fatigue de parler... - Facheuse disposition, interrompit l'autre, en la bonne ville de Paris, ou celui-la est declare eloquent qui, le dos a la cheminee ou les mains sur la tribune, devide pour une heure et demie des syllabes sonores, a la condition toutefois qu'elles ne signifient rien qui n'ait ete lu et entendu quelque part. - Oui, continua Stello les yeux attaches au plafond comme un homme qui se souvient, et dont le souvenir devient plus clair et plus pur de moment en moment; oui, je me sens emu a la memoire de ces oeuvres naives et puissantes que crea le genie primitif et meconnu de Chatterton mort a dix-huit ans! Cela ne devrait faire qu'un nom, comme Charlemagne, tout cela est beau, etrange, unique et grand. O triste, o douloureux, o profond et noir Docteur! si vous pouvez vous emouvoir, ne sera-ce pas en vous rappelant le debut simple et antique de la Bataille d'Hastings? Avoir ainsi depouille l'homme moderne! S'etre fait par sa propre puissance moine du dixieme siecle! un moine bien pieux et bien sauvage, vieux Saxon revolte contre son joug normand, qui ne connait que deux puissances au monde, le Christ et la mer. A elles il adresse son poeme, et s'ecrie: "O Christ, quelle douleur pour moi que de dire combien de nobles comtes et de valeureux "chevaliers sont bravement tombes en combattant pour le roi Harold dans la plaine" d'Hastings." "O mer! mer feconde et bienfaisante! comment, avec ton intelligence puissante, n'as-tu "pas souleve le flux de tes eaux contre les chevaliers du duc Wylliam ?" - Oh! que ce duc Guillaume leur a fait d'impression! interrompit le Docteur. Saint-Valery est un joli petit port de mer, sale et embourbe; j'y ai vu de jolis bocages verdoyants, dignes des bergers du Lignon; j'ai vu de petites maisons blanches, mais pas une pierre ou il soit ecrit: Guillaume est parti d'ici pour Hastings. - "De ce duc Wylliam, continua Stello en declamant pompeusement, dont les laches fleches "ont tue tant de comtes et arrose les champs d'une large pluie de sang." - C'est un peu bien homerique, grommela le Docteur. The souls of many chiefs untimely slain. - Que le jeune Harold est donc beau dans sa force et sa rudesse! continuait l'enthousiasme de Stello. Kynge Harolde hie in ayre majestic raisd, etc. Guillaume le voit et s'avance en chantant l'air de Roland... - Tres exact! tres historique! murmurait sourdement la Science du Docteur; car Malmesbury dit positivement que Guillaume commenca l'engagement par le chant de Roland: Tunc cantilena Rolandi inchoata, ut martium viri exemplum pugnatores accenderet. Et Warton, dans ses Dissertations, dit que les Huns chargeaient en criant: Hiu! hiu! C'etait l'usage barbare. Et maistre Robert de Wace donc, que l'on a nomme Gace, Gape, Eustache et Wistache, ne dit-il pas de Taillefer le Normand: Taillifer, qui moult bien chantout, Sorr un cheval qui tost allout, Devant le duc allout chantant De Karlemagne et de Rollant, Et de Olivier et des vassals Qui morurent en Rouncevals. - Et les deux races se mesurent, disait Stello avec ardeur, en meme temps que le Docteur recitait avec lenteur et satisfaction ses citations; la fleche normande heurte la cotte de mailles saxonne. C'est le sire de Chatillon qui attaque le carl Aldhelme; le sire de Torcy tue Hengist. La France inonde la vieille ile saxonne; la face de l'ile est renouvelee, sa langue changee; et il ne reste que dans quelques vieux couvents quelques vieux moines, comme Turgot et depuis Rowley, pour gemir et prier aupres des statues de pierre des saints rois saxons, qui portent chacune une petite eglise dans leur main. - Et quelle erudition! s'ecria le Docteur. Il a fallu joindre les lectures francaises aux traditions saxonnes. Que d'historiens depuis Hue de Longueville jusqu'au sire de Saint-Valery! Le vidame de Patay, le seigneur de Picquigny, Guillaume des Moulins, que Stow appelle Moulinous, et le pretendu Rowley du Mouline; et le bon sire de Sanceaulx, et le vaillant senechal de Torcy, et le sire de Tancarville, et tous nos vieux faiseurs de chroniques et d'histoires mal rimees, balladees et versiculees! C'est le monde d'Ivanhoe. - Ah! soupirait Stello, qu'il est rare qu'une si simple et si magnifique creation que celle de la Bataille d'Hastings vienne du meme poete anglais que ces chants elegiaques qui la suivent; quel poete anglais ecrivit rien de semblable a cette ballade de Charite si naivement intitulee: An excelente balade of Charitie? comme l'honnete Francisco de Leefdael imprimait la famosa comedia de Lope de Vega Carpio; rien de naif comme le dialogue de l'abbe de Saint-Godwyn et de son pauvre; que le debut est simple et beau! que j'ai toujours aime cette tempete qui saisit la mer dans son calme! quelles couleurs nettes et justes! quel large tableau, tel que depuis l'Angleterre n'en a pas eu de meilleurs en ses poetiques galeries. Voyez: "C'etait le mois de la Vierge. Le soleil etait rayonnant au milieu du jour, l'air calme et mort, le ciel tout bleu. Et voila qu'il se leva sur la mer un amas de nuages d'une couleur noire, qui s'avancerent dans un ordre effrayant et de roulerent au-dessus des bois en cachant le front eclatant du soleil. La noire tempete s'enflait et s'etendait a tire-d'aile..." Et n'aimez-vous pas (qui ne l'aimerait?) a remplir vos oreilles de cette sauvage harmonie des vieux vers? The sun was glemeing in the middle of daie, Deadde still the aire, and eke the welken blue, When from the sea arist in drear arraie A hepe of cloudes of sable sullen hue, The which full fast unto the woodlande drewe, Hiltring attenes the sunnis fetyve face, And the blacke tempeste swolne and gatherd up apace. Le Docteur n'ecoutait pas. - Je soupconne fort, dit-il, cet abbe de Saint Godwyn de n'etre autre chose que sir Ralphe de Bellomont, grand partisan de Lancastre, et il est visible que Rowley est yorkiste. - O damne commentateur! vous m'eveillez! s'ecria Stello sorti des delices de son reve poetique. - C'etait bien mon intention, dit le Docteur-Noir, afin qu'il me fut permis de passer du livre a l'homme, et de quitter la nomenclature de ses ouvrages pour celle de ses evenements, qui furent tres peu compliques, mais qui valent la peine que j'en acheve le recit. - Recitez donc, dit Stello avec humeur. Et il se ferma les yeux avec les deux mains, comme ayant pris la ferme resolution de penser a autre chose, resolution qu'il ne put mettre a execution, comme on le pourra voir si l'on se condamne a lire le chapitre suivant. CHAPITRE XVII SUITE DE L'HISTOIRE DE KITTY BELL Un Bienfaiteur Je disais donc, reprit le plus glace des docteurs, que Kitty m'avait regarde languissamment. Ce regard douloureux peignait si bien la situation de son ame, que je dus me contenter de sa celeste expression pour explication generale et complete de tout ce que je voulais savoir de cette situation mysterieuse que j'avais tant cherche a deviner. La demonstration en fut plus claire encore un moment apres; car, tandis que je travaillais les nerfs de mon visage pour leur donner, se tirant en long et en large, cet air de commiseration sentimentale que chacun aime a trouver dans son semblable... - Il se croit le semblable de la belle Kitty! murmura Stello. - ...Tandis que j'apitoyais mon visage, on entendit rouler avec fracas un carrosse lourd et dore qui s'arreta devant la boutique toute vitree ou Kitty etait eternellement renfermee, comme un fruit rare dans une serre chaude. Les laquais portaient des torches devant les chevaux et derriere la voiture; necessaires precautions, car il etait deux heures apres midi a l'horloge de Saint-Paul. - The Lord-Mayor! Lord-Mayor! s'ecria tout a coup Kitty en frappant ses mains l'une contre l'autre avec une joie qui fit devenir ses joues enflammees et ses yeux brillants de mille douces lumieres; et, par un instinct maternel et inexplicable, elle courut embrasser ses enfants, elle qui avait une joie d'amante!- Les femmes ont des mouvements inspires on ne sait d'ou. C'etait, en effet, le carrosse du Lord-Maire, le tres honorable M. Beckford, roi de Londres, elu parmi les soixante-douze corporations des marchands et artisans de la ville, qui ont a leur tete les douze corps des orfevres, poissonniers, tanneurs, etc., dont il est le chef supreme. Vous savez que jadis le Lord-maire etait si puissant, qu'il alarmait les rois et se mettait a la tete de toutes les revolutions, comme Froissart le dit en parlant des Londriens ou vilains de Londres. M. Beckford n'etait nullement revolutionnaire en 1770; il ne faisait nullement trembler le Roi; mais c'etait un digne gentleman, exercant sa juridiction avec gravite et politesse, ayant son palais et des grands diners, ou quelquefois le Roi etait invite, et ou le Lord-maire buvait prodigieusement sans perdre un instant son admirable sang-froid. Tous les soirs, apres diner, il se levait de table le premier, vers huit heures, allait lui-meme ouvrir la grande porte de la salle a manger aux femmes qu'il avait recues, ensuite se rasseyait avec tous les hommes, et demeurait a boire jusqu'a minuit. Tous les vins du globe circulaient autour de la table, et passaient de main en main, emplissant pour une seconde des verres de toutes les dimensions, que M. Beckford vidait le premier avec une egale indifference. Il parlait des affaires publiques avec le vieux lord Chatham, le duc de Grafton, le comte de Mansfield, aussi a son aise apres la trentieme bouteille qu'avant la premiere, et son esprit, strict, droit, bref, sec et lourd, ne subissait aucune alteration dans la soiree. Il se defendait avec bon sens et moderation des satiriques accusations de Junius, ce redoutable inconnu qui eut le courage ou la faiblesse de laisser eternellement anonyme un des livres les plus mordants de la langue anglaise, comme fut laisse le second Evangile, l'Imitation de Jesus-Christ. - Et que m'importent a moi les trois ou quatre syllabes d'un nom? soupira Stello. Le Laocoon et la Venus de Milo sont anonymes, et leurs statuaires ont cru leurs noms immortels en cognant leurs blocs avec un petit marteau. Le nom d'Homere, ce nom de demi-dieu, vient d'etre raye du monde par un monsieur grec! Gloire, reve d'une ombre! a dit Pindare, s'il a existe, car on n'est sur de personne a present. - Je suis sur de M. Beckford, reprit le Docteur; car j'ai vu, dis-je, sa grosse et rouge personne en ce jour-la, que je n'oublierai jamais. Le brave homme etait d'une haute taille, avait le nez gros et rouge, tombant sur un menton rouge et gros. Il a existe, celui-la! personne n'a existe plus fort que lui. Il avait un ventre paresseux, dedaigneux et gourmand, longuement emmaillote dans une veste de brocart d'or; des joues orgueilleuses, satisfaites, opulentes, paternelles, pendant largement sur la cravate; des jambes solides, monumentales et gout- teuses, qui le portaient noblement d'un pas prudent, mais ferme et honorable; une queue poudree, enfermee dans une grande bourse qui couvrait ses rondes et larges epaules, dignes de porter, comme un monde, la charge de Lord-Mayor. Tout cet homme descendit de voiture lentement et peniblement. Tandis qu'il descendait, Kitty Bell me dit, en huit mots anglais, que M. Chatterton n'avait ete si desespere que parce que cet homme, son dernier espoir, n'etait pas venu, malgre sa promesse. - Tout cela en huit mots! dit Stello; la belle langue que la langue turque! - Elle ajouta en quatre mots (et pas un de plus), continua le Docteur, qu'elle ne doutait pas que M. Chatterton ne revint avec le Lord-Maire. En effet, tandis que deux laquais tenaient de chaque cote du marchepied une grosse torche resineuse, qui ajoutait au charme du brouillard ceux d'une vapeur noire et d'une detestable odeur, et que M. Beckford faisait son entree dans la boutique, l'ombre de tous les jours, l'ombre pale, aux yeux bruns, se glissa le long des vitres et entra a sa suite. Je vis et contemplai avidement Chatterton. Oui, dix-huit ans; tout au plus dix-huit! Des cheveux bruns tombant sans poudre sur les oreilles, le profil d'un jeune Lacedemonien, un front haut et large, des yeux noirs, tres grands, fixes, creux et percants, un menton releve sous des levres epaisses, auxquelles le sourire ne semblait pas avoir ete possible. Il s'avanca d'un pas regulier, le chapeau sous le bras, et attacha ses yeux de flamme sur la figure de Kitty; elle cacha sa belle tete dans ses deux mains. Le costume de Chatterton etait entierement noir de la tete aux pieds; son habit, serre et boutonne jusqu'a la cravate, lui donnait tout ensemble l'air militaire et ecclesiastique. Il me sembla parfaitement fait et d'une taille elancee. Les deux petits enfants coururent se pendre a ses mains et a ses jambes comme accoutumes a sa bonte. Il s'avanca, en jouant avec leurs cheveux, sans les regarder. Il salua gravement M. Beckford, qui lui tendit la main et la lui secoua vigoureusement, de maniere a arracher le bras avec l'omoplate. Ils se toiserent tous deux avec surprise. Kitty Bell dit a Chatterton, du fond de son comptoir et d'une voix toute timide, qu'elle n'esperait plus le voir. Il ne repondit pas, soit qu'il n'eut pas entendu, soit qu'il ne voulut pas entendre. Quelques personnes, femmes et hommes, etaient entrees dans la boutique, mangeaient et causaient indifferemment. Elles se rapprocherent ensuite et firent cercle, lorsque M. Beckford prit la parole avec l'accent rude des gros hommes rouges et le ton fulminant d'un protecteur. Les voix se turent par degres et, comme vous dites entre Poetes, les elements semblerent attentifs, et meme le feu jeta partout des lueurs eclatantes qui sortaient des lampes allumees par Kitty Bell, heureuse jusqu'aux larmes de voir pour la premiere fois un homme puissant tendre la main a Chatterton. On n'entendait plus que le bruit que faisaient les dents de quelques petites Anglaises fourrees, qui sortaient timidement leurs mains de leurs manchons, pour prendre sur le comptoir des macarons, des cracknells et des plum-buns qu'elles croquaient. M. Beckford dit donc a peu pres ceci: "Je ne suis pas Lord-Maire pour rien, mon enfant; je sais bien ce que c'est que les pauvres jeunes gens, mon garcon. Vous etes venu m'apporter vos vers hier, et je vous les rapporte aujourd'hui, mon fils: les voila. J'espere que je suis prompt, hein? Et je viens moi- meme voir comment vous etes loge et vous faire une petite proposition qui ne vous deplaira pas. "Commencez par me reprendre tout cela." Ici l'honorable M. Beckford prit des mains d'un laquais plusieurs manuscrits de Chatterton, et les lui remit en s'asseyant lourdement et s'etalant avec ampleur. Chatterton prit ses parchemins et ses papiers avec gravite, et les mis sous son bras, regardant le gros Lord-Maire avec ses yeux de feu. "Il n'y a personne, continua le genereux M. Beckford, a qui il ne soit arrive, comme a vous, de derailler dans sa jeunesse. Eh! eh! - cela plait aux jolies femmes.- Eh! eh! c'est de votre age, mon beau garcon.- Les young ladies aiment cela.- N'est-il pas vrai, la belle?..." Et il allongea le bras pour toucher le menton de Kitty Bell par- dessus le comptoir. Kitty se rejeta jusqu'au fond de son fauteuil, et regarda Chatterton avec epouvante, comme si elle se fut attendue a une explosion de colere de sa part; car vous savez ce que l'on a ecrit du caractere de ce jeune homme: He was violent and impetuous to a strange degree. "J'ai fait comme vous dans mon printemps, dit fierement le gros M. Beckford, et jamais Littleton, Swift et Wilkes n'ont ecrit pour les belles dames des vers plus galants et plus badins que les miens. Mais j'avais la raison assez avancee, meme a votre age, pour ne donner aux Muses que le temps perdu; et mon ete n'etait pas encore venu, que j'etais deja tout aux affaires: mon automne les a vues murir dans mes mains, et mon hiver en recueille aujourd'hui les fruits savoureux." Ici l'elegant M. Beckford ne put s'empecher de regarder autour de lui, pour lire, dans les yeux des personnes qui l'entouraient, la satisfaction excitee par la facilite de son elocution et la fraicheur de ses images. Les affaires murissant dans l'automne de sa vie parurent faire, sur deux ministres, un Quaker noir et un Lord rouge, qui se trouvaient la, une impression aussi profonde que celle que produisent a notre tribune de l'an 1932 les discours des bons petits vieux generaux del signor Buonaparte, lorsqu'ils nous demandent, en phrases de college et d'humanites, nos enfants et nos petits-enfants pour en faire de grands corps d'armee, et pour nous montrer comment, parce qu'on s'est occupe, durant dix-sept ans, du debit des vins et de la tenue des livres, on saurait bien encore perdre sa petite bataille comme on faisait en l'absence du grand maitre. L'honnete M. Beckford, ayant ainsi seduit les assistants par sa bonhomie melee de dignite et de bonne facon, poursuivit sur un ton plus grave: "J'ai parle de vous, mon ami, et je veux vous tirer d'ou vous etes. On ne s'est jamais adresse en vain au Lord-Maire depuis un an; je sais que vous n'avez rien pu faire au monde que vos maudits vers, qui sont d'un anglais inintelligible, et qui, en supposant qu'on les comprit, ne sont pas tres beaux. Je suis franc, moi, et je vous parle en pere, voyez-vous;- et quand meme ils seraient tres beaux,- a quoi bon? je vous le demande, a quoi bon?" Chatterton ne bougeait non plus qu'une statue. Le silence des sept ou huit assistants etait profond et discret: mais il y avait dans leurs regards une approbation marquee de la conclusion du Lord-Maire, et ils se disaient du sourire: A quoi bon? Le bienfaisant visiteur continua: "Un bon Anglais qui veut etre utile a son pays doit prendre une carriere qui le mette dans une ligne honnete et profitable. Voyons, enfant, repondez-moi.- Quelle idee vous faites-vous de vos devoirs?" Et il se renversa de facon doctorale. J'entendis la voix creuse et douce de Chatterton, qui fit cette singuliere reponse en saccadant ses paroles et s'arretant a chaque phrase: "L'Angleterre est un vaisseau: notre ile en a la forme; la proue tournee au nord, elle est comme a l'ancre au milieu des mers, surveillant le continent. Sans cesse elle tire de ses flancs d'autres vaisseaux faits a son image et qui vont la representer sur toutes les cotes du monde. Mais c'est a bord du grand navire qu'est notre ouvrage a tous. Le Roi, les Lords, les Communes, sont au pavillon, au gouvernail et a la boussole; nous autres, nous devons tous avoir la main aux cordages, monter aux mats, tendre les voiles et charger les canons; nous sommes tous de l'equipage, et nul n'est inutile dans la manoeuvre de notre glorieux navire." Cela fit sensation. On s'approcha sans trop comprendre et sans savoir si l'on devait se moquer ou applaudir, situation accoutumee du vulgaire. "Well, very well! cria le gros Beckford, c'est bien, mon enfant! c'est noblement representer notre bienheureuse patrie! Rule Britannia! chanta-t-il en fredonnant l'air national. Mais, mon garcon, je vous prends par vos paroles. Que diable peut faire le Poete dans la manoeuvre?" Chatterton resta dans sa premiere immobilite: c'etait celle d'un homme absorbe par un travail interieur qui ne cesse jamais et qui lui fait voir des ombres sur ses pas. Il leva seulement les yeux au plafond, et dit: "Le Poete cherche aux etoiles quelle route nous montre le doigt du Seigneur." Je me levai, et courus, malgre moi, lui serrer la main. Je me sentais du penchant pour cette jeune tete montee, exaltee, et en extase comme est toujours la votre. Le Beckford eut de l'humeur. "Imagination! dit-il..." - Imagination! Celeste verite! pouviez-vous repondre, dit Stello. - Je sais mon Polyeucte comme vous, reprit le Docteur, mais je n'y songeais guere en ce moment. "Imagination! dit M. Beckford, toujours l'imagination au lieu du bon sens et du jugement! Pour etre Poete a la facon lyrique et somnambule dont vous l'etes, il faudrait vivre sous le ciel de Grece, marcher avec des sandales, une chlamyde et les jambes nues, et faire danser les pierres avec le psalterion. Mais avec des bottes crottees, un chapeau a trois cornes, un habit et une veste, il ne faut guere esperer se faire suivre, dans les rues, par le moindre caillou, et exercer le plus petit pontificat ou la plus legere direction morale sur ses concitoyens. "La Poesie est a nos yeux une etude de style assez interessante a observer, et faite quelquefois par des gens d'esprit; mais qui la prend au serieux? quelque sot. Outre cela, j'ai retenu ceci de Ben Jonson, et je vous le donne comme certain, savoir: que la plus belle Muse du monde ne peut suffire a nourrir son homme, et qu'il faut avoir ces demoiselles-la pour maitresses, mais jamais pour femmes. Vous avez essaye de tout ce que pouvait donner la votre; quittez-la mon garcon; croyez-moi, mon petit ami. D'un autre cote, nous vous avons essaye dans des emplois de finance et d'administration, ou vous ne valez rien. Lisez ceci; acceptez l'offre que je vous fais, et vous vous en trouverez bien, avec de bons compagnons autour de vous. Lisez ceci, et reflechissez murement; cela en vaut la peine." Ici, remettant un petit billet a ce sauvage enfant, le Lord-Maire se leva majestueusement. "C'est, dit-il en se retirant au milieu des saluts et des hommages, c'est qu'il s'agit de cent livres sterling par an." Kitty Bell se leva, et salua comme si elle eut ete prete a lui baiser la main a genoux. Toute l'assistance suivit jusqu'a la porte le digne magistrat, qui souriait et se retournait, pret a sortir avec l'air benin d'un eveque qui va confirmer des petites filles. Il s'attendait a se voir suivi de Chatterton, mais il n'eut que le temps d'apercevoir le mouvement violent de son protege.- Chatterton avait jete les yeux sur le billet; tout a coup il prit ses manuscrits, les lanca sur le feu de charbon de terre qui brulait dans la cheminee, a la hauteur des genoux, comme une grande fournaise, et disparut de la chambre. M. Beckford sourit avec satisfaction et, saluant de la portiere de sa voiture: "Je vois avec plaisir, cria-t-il, que je l'ai corrige, il renonce a sa Poesie." Et ses chevaux partirent. "C'est a la vie, me dis-je, qu'il renonce."- Je me sentis serrer la main avec une force surnaturelle. C'etait Kitty Bell qui, les yeux baisses, et n'ayant l'air, aux yeux de tous, que de passer pres de moi, m'entrainait vers une petite porte vitree, au fond de la boutique, porte que Chatterton avait ouverte pour sortir. On parlait bruyamment de la bienfaisance du Lord-Maire; on allait, on venait. On ne la vit pas. Je la suivis. CHAPITRE XVIII UN ESCALIER Saint Socrate, priez pour nous! disait Erasme le savant. J'ai fait souventes fois cette priere en ma vie, continua le Docteur, mais jamais si ardemment, vous m'en pouvez croire, qu'au moment ou je me trouvai seul avec cette jeune femme, dont j'entendais a peine le langage, qui ne comprenait pas le mien, et dont la situation n'etait pas claire a mes yeux plus que la parole a mes oreilles. Elle ferma vite la petite porte par laquelle nous etions arrives au bas d'un long escalier, et la elle s'arreta tout court, comme si les jambes lui eussent manque au moment de monter. Elle se retint un instant a la rampe; ensuite elle se laissa aller assise sur les marches, et, quittant ma main, qui la voulait retenir, me fit signe de passer seul. "Vite! vite! allez!" me dit-elle en francais, a ma grande surprise; je vis que la crainte de parler mal avait, jusqu'alors, arrete cette timide personne. Elle etait glacee d'effroi; les veines de son front etaient gonflees, ses yeux etaient ouverts demesurement; elle frissonnait et essayait en vain de se lever; ses genoux se choquaient. C'etait une autre femme que sa frayeur me decouvrait. Elle tendait sa belle tete en haut pour ecouter ce qui arrivait, et paraissait sentir une horreur secrete qui l'attachait a la place ou elle etait tombee. J'en fremis moi-meme, et la quittai brusquement pour monter. Je ne savais vraiment ou j'allais, mais j'allais comme une balle qu'on a lancee violemment. "Helas! me disais-je en gravissant au hasard l'etroit escalier, helas! quel sera l'Esprit revelateur qui daignera jamais descendre du ciel pour apprendre aux sages a quels signes ils peuvent deviner les vrais sentiments d'une femme quelconque pour l'homme qui la domine secretement? Au premier abord, on sent bien quelle est la puissance qui pese sur son ame, mais qui devinera jamais jusqu'a quel degre cette femme est possedee? Qui osera interpreter hardiment ses actions et qui pourra, des le premier coup d'oeil, savoir le secours qu'il convient d'apporter a ses douleurs? Chere Kitty! me disais-je (car en ce moment je me sentais pour elle l'amour qu'avait pour Phedre sa nourrice, son excellente nourrice, dont le sein fremissait des passions devorantes de la fille qu'elle avait allaitee), chere Kitty! pensais-je, que ne m'avez-vous dit: Il est mon amant? J'aurais pu nouer avec lui une utile et conciliante amitie; j'aurais pu par- venir a sonder les plaies inconnues de son coeur; j'aurais... Mais ne sais-je pas que les sophismes et les arguments sont inutiles ou le regard d'une femme aimee n'a pas reussi? Mais comment l'aime-t-elle? Est-elle plus a lui qu'il n'est a elle? N'est-ce pas le contraire? Ou en suis-je? Et meme je pourrais dire: Ou suis-je?" En effet, j'etais au dernier etage de l'escalier, assez negligemment eclaire, et je ne savais de quel cote tourner, lorsqu'une porte d'appartement s'ouvrit brusquement. Mon regard plongea dans une petite chambre dont le parquet etait entierement couvert de papiers dechires en mille pieces. J'avoue que la quantite en etait telle, les morceaux en etaient si petits, cela supposait la destruction d'un si enorme travail, que j'y attachai longtemps les yeux avant de les reposer sur Chatterton, qui m'ouvrait la porte. Lorsque je le regardai, je le pris vite dans mes bras par le milieu du corps; et il etait temps, car il allait tomber et se balancait comme un mat coupe par le pied.- Il etait devant sa porte; je l'appuyai contre cette porte, et je le retins ainsi debout, comme on soutien- drait une momie dans sa boite.- Vous eussiez ete epouvante de cette figure.- La douce expression du sommeil etait paisiblement etendue sur ses traits; mais c'etait l'expression d'un sommeil de mille ans, d'un sommeil impose par l'exces du mal. Les yeux etaient encore entr' ouverts, mais flottants au point de ne pouvoir saisir aucun objet pour s'y arreter: la bouche etait beante, et la respiration forte, egale et lente, soulevant la poitrine, comme dans un cauchemar. Il secoua la tete, et sourit un moment comme pour me faire entendre qu'il etait inutile de m'occuper de lui.- Comme je le soutenais toujours tres ferme par les epaules, il poussa du pied une petite fiole qui roula jusqu'au bas de l'escalier, sans doute jusqu'aux dernieres marches ou Kitty s'etait assise, car j'entendis jeter un cri et monter en tremblant- Il la devina.- Il me fit signe de l'eloigner, et s'endormit debout sur mon epaule, comme un homme pris de vin. Je me penchai, sans le quitter, au bord de l'escalier. J'etais saisi d'un effroi qui me faisait dresser les cheveux sur la tete. J'avais l'air d'un assassin. J'apercus la jeune femme qui se trainait pour monter les degres, en s'accrochant a la rampe, comme n'ayant garde de force que dans les mains pour se hisser jusqu'a nous. Heureusement elle avait encore deux etages a gravir avant de le rencontrer. Je fis un mouvement pour porter dans la chambre mon terrible fardeau. Chatterton s'eveilla encore a demi,- il fallait que ce jeune homme eut une force prodigieuse, car il avait bu soixante grains d'opium.- Il s'eveilla encore a demi, et employa, le croiriez-vous?- employa le dernier souffle de sa voix a me dire ceci: "Monsieur... you... medecin... achetez-moi mon corps, et payez ma dette." Je lui serrai les deux mains pour consentir.- Alors il n'eut plus qu'un mouvement. Ce fut le dernier. Malgre moi, il s'elanca vers l'escalier, s'y jeta sur les deux genoux, tendit les bras vers Kitty, poussa un long cri, et tomba mort, le front en avant. Je lui soulevai la tete. "Il n'y a rien a faire, me dis-je.- A l'autre." J'eus le temps d'arreter la pauvre Kitty; mais elle avait vu. Je lui pris le bras, et la forcai de s'asseoir sur les marches de l'escalier. Elle obeit, et resta accroupie comme une folle, avec les yeux ouverts. Elle tremblait de tout son corps. Je ne sais, monsieur, si vous avez le secret de faire des phrases dans ces cas-la; pour moi, qui passe ma vie a contempler ces scenes de deuil, j'y suis muet. Pendant qu'elle voyait devant elle fixement et sans pleurer, je retournais dans mes mains la fiole qu'elle avait apportee dans la sienne; elle alors, la regardant de travers, semblait dire comme Juliette: "L'ingrat! avoir tout bu! ne pas me laisser une goutte amie!" Nous restions ainsi l'un a cote de l'autre, assis et petrifies: l'un consterne, l'autre frappee a mort: aucun n'osant souffler le mot, et ne le pouvant. Tout d'un coup une voix sonore, rude et pleine, cria d'en bas: "Come, mistress Bell!" A cet appel, Kitty se leva comme mue par un ressort; c'etait la voix de son mari. Le tonnerre eut ete moins fort d'eclat et ne lui eut pas cause, meme en tombant, une plus violente et plus electrique commo- tion. Tout le sang se porta aux joues; elle baissa les yeux, et resta un instant debout pour se remettre. "Come, mistress Bell!" repeta la terrible voix. Un second coup la mit en marche, comme l'autre l'avait mise sur ses pieds. Elle descendit avec lenteur, droite, docile, avec l'air insensible, sourd et aveugle d'une ombre qui revient. Je la soutins jusqu'en bas; elle rentra dans sa boutique, se placa les yeux baisses a son comptoir, tira une petite Bible de sa poche, l'ouvrit, commenca une page, et resta sans connaissance, evanouie dans son fauteuil. Son mari se mit a gronder, des femmes a l'entourer, les enfants a crier, les chiens a aboyer. - Et vous? s'ecria Stello en se levant avec chagrin. - Moi? je donnai a M. Bell trois guinees, qu'il recut avec plaisir et sang-froid et les comptant bien. "C'est, lui dis-je, le loyer de la chambre de M. Chatterton, qui est mort. - Oh! dit-il avec l'air satisfait. - Le corps est a moi, dis-je; je le ferai prendre. - Oh! me dit-il avec un air de consentement." Il etait bien a moi, car cet etonnant Chatterton avait eu le sang- froid de laisser sur la table un billet qui portait a peu pres ceci: "Je vends mon corps au docteur (le nom en blanc), a la condition de payer a M. Bell six mois de loyer de ma chambre, montant a la somme de trois guinees. Je desire qu'il ne reproche pas a ses enfants les gateaux qu'ils m'apportaient chaque jour, et qui, depuis un mois, ont seuls soutenu ma vie." Ici le Docteur se laissa couler dans la bergere sur laquelle il etait place, et s'y enfonca jusqu'a ce qu'il se trouvat assis sur le dos et meme sur les epaules. - La!- dit-il avec un air de satisfaction et de soulagement, comme ayant fini son histoire. - Mais Kitty Bell? Kitty, que devint-elle? dit Stello, en cherchant a lire dans les yeux froids du Docteur-Noir. - Ma foi, dit celui-ci, si ce n'est la douleur, le calomel des medecins anglais dut lui faire bien du mal... car, n'ayant pas ete appele, je vins, quelques jours apres, visiter les gateaux de sa boutique. Il y avait la ses deux beaux enfants qui jouaient, chantaient, en habit noir. Je m'en allai en frappant la porte de maniere a la briser. - Et le corps du Poete? - Rien n'y toucha que le linceul et la biere. Rassurez-vous. - Et ses poemes? - Il fallut dix-huit mois de patience pour reunir, coller et traduire les morceaux des manuscrits qu'il avait dechires dans sa fureur. Quant a ceux que le charbon de terre avait brules, c'etait la fin de la Bataille d'Hastings, dont on n'a que deux chants. - Vous m'avez ecrase la poitrine avec cette histoire, dit Stello en retombant assis. Tous deux resterent en face l'un de l'autre pendant trois heures quarante-quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis. Apres quoi Stello s'ecria, comme en continuant: - Mais que lui offrait donc M. Beckford dans son petit billet? - Ah! a propos, dit le Docteur-Noir, comme en s'eveillant en sursaut... C'etait une place de premier valet de chambre chez lui. CHAPITRE XIX TRISTESSE ET PITIE Pendant les longs recits et les plus longs silences du Docteur-Noir, la nuit etait venue. Une haute lampe eclairait une partie de la chambre de Stello; car cette chambre etait si grande, que la lueur n'en pouvait atteindre les angles ni le haut plafond. Des rideaux epais et longs, un antique ameublement, des armes jetees sur des livres, une enorme table couverte d'un tapis qui en cachait les pieds, et sur cette table deux tasses de the: tout cela etait sombre, et brillait par intervalles de la flamme rouge d'un large feu, ou bien se laissait deviner a demi, et par reflets, sous la lueur jaunatre de la lampe. Les rayons de cette lampe tombaient d'aplomb sur la figure impassible du Docteur-Noir et sur le large front de Stello, qui reluisait comme un crane d'ivoire poli. Le Docteur attachait sur ce front un oeil fixe, dont la paupiere ne s'abaissait jamais. Il semblait y suivre en silence le passage de ses idees et la lutte qu'elles avaient a livrer aux idees de l'homme dont il avait entrepris la guerison, comme un general contemplerait, d'une hauteur, l'attaque de son corps d'armee montant a la breche, et le combat interieur qui lui resterait a gagner contre la garnison, au milieu de la forteresse a demi conquise. Stello se leva brusquement et se mit a marcher a grands pas d'un bout a l'autre de la chambre. Il avait passe sa main droite sous ses habits, comme pour contenir ou dechirer son coeur. On n'entendait que le bruit de ses talons qui frappaient sourdement sur le tapis, et le sifflement monotone d'une bouilloire d'argent placee sur la table, source inepuisable d'eau chaude et de delices pour les deux causeurs nocturnes. Stello laissait echapper, en marchant vite, des exclama- tions douloureuses, des hesitations penibles, des jurements etouffes, des imprecations violentes, autant que ces signes se pouvaient mani- fester dans un homme a qui l'usage du grand monde avait donne la retenue comme une seconde nature. Il s'arreta tout d'un coup et toucha de ses deux mains les mains du Docteur. "Vous l'avez donc vu aussi? s'ecria-t-il.- Vous avez vu et tenu dans vos bras le malheureux jeune homme qui s'etait dit: Desespere et meurs, comme souvent vous me l'avez entendu crier la nuit! Mais j'aurais honte d'avoir pu gemir, j'aurais honte d'avoir souffert, s'il n'etait vrai que les tortures que l'on se donne par les passions egalent celles que l'on recoit par le malheur.- Oui, cela c'est du passer ainsi; oui, je vois chaque jour des hommes semblables a ce Beckford, qui est miraculeusement incarne d'age en age sous la peau blafarde des PLAIDEURS D'AFFAIRES PUBLIQUES. "O ceremonieux complimenteurs! lents paraphraseurs de banalites sentencieuses! fabricateurs legers de cette chaine lourde et crois- sante pompeusement appelee Code, dont vous forgez les quarante mille anneaux qui s'entrelacent au hasard, sans suite, le plus souvent inegaux, comme les grains du chapelet, et ne remontant jamais a l'im- muable anneau d'or d'un religieux principe!- O membres rachitiques des corps politiques, impolitiques plutot! fibres detendues des Assemblees, dont la pensee flasque, vacillante, multiple, egaree, corrompue, effaree, sautillante, colerique, engourdie, evaporee, emerillonnee, et toujours, et sempiternellement commune et vulgaire; dont la pensee, dis-je, ne vaut pas, pour l'unite et l'accord des raisonnements, la simple et serieuse pensee d'un Fellah jugeant sa famille, au desert, selon son coeur. N'est-ce pas assez pour vous d'etre glorieusement employes a charger de tout votre poids le bat, le double bat du maitre, que le pauvre ane appelle son ennemi en bon francais? Faut-il encore que vous ayez herite du dedain monarchique, moins sa grace hereditaire et plus votre grossierete elective? "Oui, noir et trop veridique Docteur! oui, ils sont ainsi.- Ce qu'il faut au Poete, dit l'un, c'est trois cents francs et un grenier!- La misere est leur Muse, dit un autre.- Bravo!- Courage!- Ce rossignol a une belle voix! crevez-lui les yeux, il chantera mieux encore! l'experience en a ete faite. Ils ont raison. Vive Dieu! "Triple divinite du ciel! que t'ont-ils donc fait, ces Poetes que tu creas les premiers des hommes pour que les derniers des hommes les renient et les repoussent ainsi?" Stello parlait a peu pres de la sorte en marchant. Le Docteur tournait la pomme de sa canne sous son menton et souriait. "Ou se sont envoles vos Diables-bleus?" dit-il. Le malade s'arreta; il ferma les yeux et sourit aussi, mais ne repondit pas, comme s'il n'eut pas voulu donner au Docteur le plaisir d'avouer sa maladie vaincue.