Gérard De Nerval Oeuvre complete Petits châteaux de Bohème A un ami O primavera, gioventù dell' anno, Blla madre di fiori, D'erbe novelle e di novelli amori... Pastor fido. Mon ami, vous me demandez si je pourrais retrouver quelques-uns de mes anciens vers, et vous vous inquiétez même d'apprendre comment j'ai été poète, longtemps avant de devenir un humble prosateur. Je vous envoie les trois âges du poète - il n'y a plus en moi qu'un prosateur obstiné. J'ai fait les premiers vers enthousiasme de jeunesse, les seconds par amour, les derniers par désespoir. La Muse est entrée dans mon coeur comme une déesse aux paroles dotées; elle s'en est échappée comme une pythie en jetant des cris de douleur. Seulement, ses derniers accents se sont adoucis à mesure qu'elle s'éloignait. Elle s'est détournée un instant, et j'ai revu comme en un mirage les traits adorés d'autrefois! La vie d'un poète est elle de tous. Il est inutile d'en définir toutes les phases. Et maintenant: Rebâtissons, ami, ce château périssable Que le souffle du monde a jeté sur le sable, Replaçons le sopha sous les tableaux flamands... Premier château I. La rue du Doyenné C'était dans notre logement commun de la me du Doyenné que nous nous étions reconnus frères - Arcades ambo - dans un coin du vieux Louvre des Médicis, - bien près de l'endroit où exista l'ancien hôtel de Rambouillet. Le vieux salon du doyen, aux quatre portes à deux battants, au plafond historié de rocailles et de guivres, restauré par les soins de tant de peintres, nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles chansons des Cydalises. Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut d'une échelle, où il peignait sur un des trois dessus de glace un Neptune, - qui lui ressemblait! Puis les deux battants d'une porte s'ouvraient avec fracas: c'était Théophile. On s'empressait de lui offrir un fauteuil Louis XIII, et il lisait, à son tour, ses premiers vers, - pendant que Cydalise Ire, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon. Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège. Vous l'avez bien dit: Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons Qui s'effeuillaient si vite en ces vieilles maisons, Dont le front s'abritait sous une aile du Louvre? Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l'impasse, on adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne municipale. Quels temps heureux! On donnait des bals, des soupers, des fêtes costumées; - on jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy, étant encore débutante, ne dédaigna pas d'accepter un rôle: - c'était celui de Béatrice dans Jodelet. - Et que notre pauvre Edouard était comique dans les rôles d'Arlequin! Nous étions jeunes, toujours gais, souvent riches... Mais je viens de faire vibrer la corde sombre: notre palais est rasé. J'en ai foulé les débris l'automne passé. Les ruines mêmes de la chapelle, qui se découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme s'était écroulé un jour, au XVIIIe siècle, sur six malheureux chanoines réunis pour dire un office, n'ont pas été respectées. Le jour où l'on coupera les arbres du manège, j'irai relire sur la place la Forêt coupée de Ronsard: Ecoute, bûcheron, arreste un peu le bras: Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas; Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force, Des nymphes, qui vivaient dessous la dure écorce? Cela finit ainsi, vous le savez: La matière demeure et la forme se perd! Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour encore, assez riche pour enlever aux démolisseurs et racheter deux lots de boiseries du salon, peintes par nos amis. J'ai les deux dessus de porte de Nanteuil; le Watteau de Vattier, signé; les deux panneaux longs de Corot, représentant deux Paysages de Provence; le Moine rouge, de Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme nue, qui dort; les Bacchantes, de Chassériau, qui tiennent des tigres en laisse comme des chiens; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise, en costume régence, - en robe de taffetas feuille morte, - triste présage, - sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face du portrait en pied de Théophile, vêtu à l'espagnole. L'affreux propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée, mais sur la tête duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances, qui l'avaient conduit à nous donner congé a fait couvrir depuis toutes ces peintures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois. - Je bénis le sentiment d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile. De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n'ai pas retrouvé le Siège de Lérida, de Lorentz, où l'armée française monte à l'assaut, précédée par des violons; ni les deux petits Paysages de Rousseau, qu'on aura sans doute coupés d'avance; mais j'ai, de Lorentz, une maréchale poudrée, en uniforme Louis XV. - Quant au lit Renaissance, à la console Médicis, aux deux buffets, au Ribeira, aux tapisseries des Quatre Eléments, il y a longtemps que tout cela s'était dispersé. Où avez-vous perdu tant de belles choses? me dit un jour Balzac. - Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris. II. Portraits Reparlons de la Cydalise, ou plutôt, n'en disons qu'un mot: elle est embaumée et conservée à jamais dans le pur cristal d'un sonnet de Théophile, - du Théo, comme nous disions. Théophile a toujours passé pour solide; il n'a jamais cependant pris de ventre, et s'est conservé tel encore que nous le connaissions. Nos vêtements étriqués sont si absurdes, que l'Antinoüs, habillé d'un habit, semblerait énorme, comme la Vénus, habillée d'une robe moderne: l'un aurait l'air d'un fort de la halle endimanché, l'autre d'une marchande de poisson. L'armature colossale du corps de notre ami (on peut le dire, puisqu'il voyage en Grèce aujourd'hui) lui fait souvent du tort près des dames abonnées aux journaux de modes; une connaissance plus parfaite lui a maintenu la faveur du sexe le plus faible et le plus intelligent, il jouissait d'une grande réputation dans notre cercle, et ne se mourait pas toujours aux pieds chinois de la Cydalise. En remontant plus haut dans mes souvenirs, je retrouve un Théophile maigre... Vous ne l'avez pas connu. Je l'ai vu, un jour, étendu sut un lit, - long et vert, - la poitrine chargée de ventouses. Il s'en allait rejoindre, peu à peu, son pseudonyme, Théophile de Viau, dont vous avez décrit les amours panthéistes, - par le chemin ombragé de l'Allée de Sylvie. Ces deux poètes, séparés par deux siècles, se seraient serré la main, aux Champs Elysées de Virgile, beaucoup trop tôt. Voici ce qui s'est passé à ce sujet: Nous étions plusieurs amis, d'une société antérieure, qui menions gaiement une existence de mode alors, même pour les gens sérieux. Le Théophile mourant nous faisait peine, et nous avions des idées nouvelles d'hygiène, que nous communiquâmes aux parents. Les parents comprirent, chose rare; mais ils aimaient leur fils. On renvoya le médecin, et nous dîmes à Théo: - Lève-toi... et viens souper. La faiblesse de son estomac nous inquiéta d'abord. (Il s'était endormi et senti malade à la première représentation de Robert le Diable.) On rappela le médecin. Ce dernier se mit à réfléchir, et, le voyant plein de santé au réveil, dit aux parents: "Ses amis ont peut-être raison." Depuis ce temps-là, le Théophile refleurit. - On ne parla plus de ventouses, et on nous l'abandonna. La nature l'avait fait poète, nos soins le firent presque immortel. Ce qui réussissait le plus sur son tempérament, c'était une certaine préparation de cassis sans sucre, que ses soeurs lui servaient dans d'énormes amphores en grès de la fabrique de Beauvais; Ziégler a donné depuis des formes capricieuses à ce qui n'était alors que de simples cruches au ventre lourd. Lorsque nous nous communiquions nos inspirations poétiques, on faisait, par précaution, garnir la chambre de matelas, afin que le paroxysme, dû quelquefois au Bacchus du cassis, ne compromît pas nos têtes avec les angles des meubles. Théophile, sauvé, n'a plus bu que de l'eau rougie et un doigt de champagne dans les petits soupers. III. La reine de Saba Revenons-y. - Nous avions désespéré d'attendrir la femme du commissaire. - Son mari, moins farouche qu'elle, avait répondu, par une lettre fort polie; à l'invitation collective que nous leur avions adressée. Comme il était impossible de dormir dans ces vieilles maisons, à cause des suites chorégraphiques de nos soupers, - munis du silence complaisant des autorités voisines, - nous invitions tous les locataires distingués de l'impasse, et nous avions une collection d'attachés d'ambassades, en habits bleus à boutons d'or, de jeunes conseillers d'Etat, de référendaires en herbe, dont la nichée d'hommes déjà sérieux, mais encore aimables, se développait dans ce pâté de maisons, en vue des Tuileries et des ministères voisins. Ils n'étaient reçus qu'à condition d'amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des dominos et des loups. Les propriétaires et les concierges étaient seuls condamnés à un sommeil troublé - par les accords d'un orchestre de guinguette choisi à dessein, et par les bonds éperdus d'un galop monstre, qui, de la salle aux escaliers et des escaliers à l'impasse, allait aboutir nécessairement à une petite place entourée d'arbres, - où un cabaret s'était abrité sous les ruines imposantes de la chapelle du Doyenné. Au clair de lune, on admirait encore les restes de la vaste coupole italienne qui s'était écroulée, au XVIIIe siècle, sur les six malheureux chanoines, - accident duquel le cardinal Dubois fut un instant soupçonné. Mais vous me demanderez d'expliquer encore, en pâle prose, ces six vers de votre pièce intitulée Vingt ans: D'où vous vient, ô Gérard! cet air académique? Est-ce que les beaux yeux de l'Opéra-Comique S'allumeraient ailleurs? La reine du Sabbat, Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat, Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère? Et Gérard répondait: "Que la femme est amère!" Pourquoi du Sabbat..., mon cher ami? et pour jeter maintenant de l'absinthe dans cette coupe d'or, moulée sur un beau sein? Ne vous souvenez-vous plus des vers de ce Cantique des cantiques, où l'Ecclésiaste nouveau s'adresse à cette même reine du matin: La grenade qui s'ouvre au soleil d'Italie N'est pas si gaie encore, à mes yeux enchantés, Que ta lèvre entr'ouverte, ô ma belle folie! Où je bois à longs flots le vin des voluptés. La reine de Saba, c'était bien celle, en effet, qui me préoccupait alors, - et doublement. - Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit sculpté, acheté en Touraine, et qui n'était pas encore garni de sa brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François Ier me versaient leur flamme du haut des corniches, où se jouaient des amours imprudents. Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour où Salomon l'admira s'avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du matin. Elle venait me proposer l'éternelle énigme que le Sage ne put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'amour, tempéraient seuls la majesté de son visage - Qu'elle était belle! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin dont l'image tourmentait mes journées. Cette dernière réalisait vivante mon rêve idéal et divin. Elle avait, comme l'immortelle Balkis, le don communiqué par la huppe miraculeuse. Les oiseaux se taisaient en entendant ses chants, - et l'auraient suivie à travers les airs. La question était de la faire débuter à l'Opéra. Le triomphe de Meyerbeer devenait le garant d'un nouveau succès. J'osai en entreprendre le poème. J'aurais réuni ainsi dans un trait de flamme les deux moitiés de mon double amour. - C'est pourquoi, mon ami, vous m'avez vu si préoccupé dans une de ces nuits splendides où notre Louvre était en fête. - Un mot de Dumas m'avait averti que Meyerbeer nous attendait à sept heures du matin. IV. Une femme en pleurs Je ne songeais qu'à cela au milieu du bal. Une femme, que vous vous rappelez sans doute, pleurait à chaudes larmes dans un coin du salon, et ne voulait, pas plus que moi, se résoudre à danser. Cette belle éplorée ne pouvait parvenir à cacher ses peines. Tout à coup elle me prit le ras et me dit: - Ramenez-moi, je ne puis rester ici. Je sortis en lui donnant le bras. Il n'y avait pas de voiture sur la place. Je lui conseillai de se calmer et de sécher ses yeux, puis de rentrer ensuite dans le bal; elle consentit seulement à se promener sur la petite place. Je savais ouvrir une certaine porte en planches qui donnait sur le manège, et nous causâmes longtemps au clair de la lune, sous les tilleuls. Elle me raconta longuement tous ses désespoirs. Celui qui l'avait amenée s'était épris d'une autre; de là une querelle intime; puis elle avait menacé de s'en retourner seule ou accompagnée; il lui avait répondu qu'elle pouvait bien agir à son gré. De là les soupirs, de là les larmes. Le jour ne devait pas tarder à poindre. La grande sarabande commençait. Trois ou quatre peintres d'histoire, peu danseurs de leur nature, avaient fait ouvrir le petit cabaret et chantaient à gorge déployée: Il était un raboureur, ou bien: C'était un calonnier qui revenait de Flandre, souvenir des réunions joyeuses de la mère Saguet. - Notre asile fut bientôt troublé par quelques masques qui avaient trouvé ouverte la petite porte. On parlait d'aller déjeuner à Madrid, au Madrid du bois de Boulogne, - ce qui se faisait quelquefois. Bientôt, le signal fut donné, on nous entraîna, et nous partîmes à pied, escortés par trois gardes françaises, dont deux étaient simplement MM. d'Egmont et de Beauvoir; - le troisième, c'était Giraud, le peintre ordinaire des gardes françaises. Les sentinelles des Tuileries ne pouvaient comprendre cette apparition inattendue qui semblait le fantôme d'une scène d'il y a cent ans, où des gardes françaises auraient mené au violon une troupe de masques tapageurs. De plus, l'une des deux petites marchandes de tabac si jolies qui faisaient l'ornement de nos bals n'osa se laisser emmener à Madrid sans prévenir son mari, qui gardait la maison. Nous l'accompagnâmes à travers les rues. Elle frappa à sa porte. Le mari parut à une fenêtre de l'entresol. Elle lui cria: - Je vais déjeuner avec ces messieurs. Il répondit: - Va-t'en au diable! c'était bien la peine de me réveiller pour cela! La belle désolée faisait une résistance assez faible pour se laisser entraîner à Madrid, et, moi, je faisais mes adieux à Rogier en lui expliquant que je voulais aller travailler mon scénario. - Comment! tu ne nous suis pas? Cette dame n'a plus d'autre cavalier que toi... et elle t'avait choisi pour la reconduire. - Mais j'ai rendez-vous à sept heures chez Meyerbeer, entends-tu bien? Rogier fut pris d'un fou rire. Un de ses bras appartenait à la Cydalise; il offrit l'autre à la belle dame, qui me salua d'un petit air moqueur. J'avais servi du moins à faire succéder un sourire à ses larmes. J'avais quitté la proie pour l'ombre... comme toujours! V. Primavera En ce temps, je ronsardisais,- pour me servir d'un mot de Malherbe. Il s'agissait alors pour nous, jeunes gens, de rehausser la vieille versification française, affaiblie par les langueurs du XVIIIe siècle, troublée par les brutalités des novateurs trop ardents; mais il fallait aussi maintenir le droit antérieur de la littérature nationale dans ce qui se rapporte à l'invention et aux formes générales. - Mais, me direz-vous, il faut enfin montrer ces premiers vers, ces juvenilia. "Sonnez-moi ces sonnets", comme disait du Bellay. Eh bien! étant admise l'étude assidue de ces vieux poètes, croyez bien que je n'ai nullement cherché à en faire le pastiche, mais que leurs formes de style m'impressionnaient malgré moi, comme il est arrivé à beaucoup de poètes de notre temps. Les odelettes, ou petites odes de Ronsard, m'avaient servi de modèle. C'était encore une forme classique, imitée par lui d'Anacréon, de Bion, et, jusqu'à un certain point, d'Horace. La forme concentrée de l'odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle du sonnet, où Ronsard s'est inspiré si heureusement de Pétrarque, de même que, dans ses élégies, il a suivi les traces d'Ovide; toutefois, Ronsard a été généralement plutôt grec que latin: c'est là ce qui distingue son école de celle de Malherbe. Vous verrez, mon ami, si ces poésies déjà vieilles ont encore conservé quelque parfum. - J'en ai écrit de tous les rythmes, imitant plus ou moins, comme l'on fait quand on commence. L'ode sur les papillons est encore une coupe à la Ronsard, et cela peut se chanter sur l'air du cantique de Joseph. Remarquez une chose, c'est que les odelettes se chantaient et devenaient même populaires, témoin cette phrase du Roman comique: "Nous entendîmes la servante, qui, d'une bouche imprégnée d'ail, chantait l'ode du vieux Ronsard: Allons de nos voix Et de nos luths d'ivoire Ravir les esprits!" Ce n'était, du reste, que renouvelé des odes antiques, lesquelles se chantaient aussi. J'avais écrit les premières sans songer à cela, de sorte quelles ne sont nullement lyriques. La dernière: "Où sont nos amoureuses?" est venue, malgré moi, sous forme de chant; j'en avais trouvé en même temps les vers et la mélodie, que j'ai été obligé de faire noter, et qui a été trouvée très concordante aux paroles. Odelettes Avril Déjà les beaux jours, la poussière, Un ciel d'azur et de lumière, Les murs enflammés, les longs soirs; Et rien de vert: à peine encore Un reflet rougeâtre décore Les grands arbres aux rameaux noirs! Ce beau temps me pèse et m'ennuie. Ce n'est qu'après des jours de pluie Que doit surgir, en un tableau, Le printemps verdissant et rose, Comme une nymphe fraîche éclose, Qui, souriante, sort de l'eau. Fantaisie Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber Un air très-vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets Or chaque fois que je viens à l'entendre, De deux cents ans mon âme rajeunit... C'est sous Louis treize; et je crois voir s'étendre Un coteau vert, que le couchant jaunit, Puis un château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs, Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs; Puis une dame, à sa haute fenêtre, Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens, Que, dans une autre existence peut-être, J'ai déjà vue... et dont je me souviens! La Grand'mère Voici trois ans qu'est morte ma grand'mère, - La bonne femme! - et, quand on l'enterra, Parents, amis, tout le monde pleura D'une douleur bien vraie et bien amère. Moi seul j'errais dans la maison, surpris Plus que chagrin; et, comme j'étais proche De son cercueil, - quelqu'un me fit reproche De voir cela sans larmes et sans cris. Douleur bruyante est bien vite passée: Depuis trois ans, d'autres émotions, Des biens, des maux, - des révolutions, - Ont dans les coeurs sa mémoire effacée. Moi seul j'y songe, et la pleure souvent; Depuis trois ans, par le temps prenant force Ainsi qu'un nom gravé dans une écorce, Son souvenir se creuse plus avant! La Cousine L'hiver a ses plaisirs; et souvent, le dimanche, Quand un peu de soleil jaunit la terre blanche, Avec une cousine on sort se promener... - Et ne vous faites pas attendre pour dîner, Dit la mère. Et quand on a bien, aux Tuileries, Vu sous les arbres noirs les toilettes fleuries, La jeune fille a froid... et vous fait observer Que le brouillard du soir commence à se lever. Et l'on revient, parlant du beau jour qu'on regrette, Qui s'est passé si vite... et de flamme discrète: Et l'on sent en rentrant, avec grand appétit, Du bas de l'escalier, - le dindon qui rôtit. Pensée de Byron Par mon amour et ma constance, J'avais cru fléchir ta rigueur, Et le souffle de l'espérance Avait pénétré dans mon coeur; Mais le temps, qu'en vain je prolonge, M'a découvert la vérité, L'espérance a fui comme un songe, Et mon amour seul m'est resté! Il est resté comme un abîme Entre ma vie et le bonheur, Comme un mal dont je suis victime, Comme un poids jeté sur mon coeur! Dans le chagrin qui me dévore, Je vois mes beaux jours s'envoler; Si mon oeil étincelle encore, C'est qu'une larme en va couler! Gaieté Petit piqueton de Mareuil, Plus clairet qu'un vin d'Argenteuil, Que ta saveur est souveraine! Les Romains ne t'ont pas compris Lorsqu'habitant l'ancien Paris Ils te préféraient le Surène. Ta liqueur rose, ô joli vin! Semble faite du sang divin De quelque nymphe bocagère; Tu perles au bord désiré D'un verre à côtes, coloré Par les teintes de la fougère. Tu me guéris pendant l'été De la soif qu'un vin plus vanté M'avait laissé depuis la veille; Ton goût suret, mais doux aussi, Happant mon palais épaissi, Me rafraîchit quand je m'éveille. Eh quoi! si gai dès le matin, Je foule d'un pied incertain Le sentier où verdit ton pampre!... - Et je n'ai pas de Richelet Pour finir ce docte couplet... Et trouver une rime en ampre. Politique (1831) Dans Sainte-Pélagie, Sous ce règne élargie, Où, rêveur et pensif , Je vis captif, Pas une herbe ne pousse Et pas un brin de mousse Le long des murs grillés Et frais taillés! Oiseau qui fends l'espace... Et toi, brise, qui passe Sur l'étroit horizon De la prison, Dans votre vol superbe, Apportez-moi quelque herbe, Quelque gramen, mouvant Sa tête au vent! Qu'à mes pieds tourbillonne Une feuille d'automne Peinte de cent couleurs Comme les fleurs! Pour que mon âme triste Sache encor qu'il existe Une nature, un Dieu Dehors ce lieu, Faites-moi cette joie Qu'un instant je revoie Quelque chose de vert Avant l'hiver! Les Papillons I Le papillon, fleur sans tige, Qui voltige, Que l'on cueille en un réseau; Dans la nature infinie, Harmonie Entre la plante et l'oiseau! Quand revient l'été superbe, Je m'en vais au bois tout seul: Je m'étends dans la grande herbe, Perdu dans ce vert linceul. Sur ma tête renversée, Là, chacun d'eux à son tour, Passe comme une pensée De poésie ou d'amour! Voici le papillon Faune, Noir et jaune; Voici le Mars azuré, Agitant des étincelles Sur ses ailes D'un velours riche et moiré. Voici le Vulcain rapide, Qui vole comme un oiseau: Son aile noire et splendide Porte un grand ruban ponceau. Dieux! le Soufré, dans l'espace, Comme un éclair a relui... Mais le joyeux Nacré passe, Et je ne vois plus que lui! II Comme un éventail de soie, Il déploie Son manteau semé d'argent; Et sa robe bigarrée Est dorée D'un or verdâtre et changeant. Voici le Machaon-Zèbre, De fauve et de noir rayé; Le Deuil, en habit funèbre, Et le Miroir bleu strié; Voici l'Argus, feuille-morte, Le Morio, le Grand-Bleu, Et le Paon-de-Jour qui porte Sur chaque aile un oeil de feu! Mais le soir brunit nos plaines; Les Phalènes Prennent leur essor bruyant, Et les Sphinx aux couleurs sombres, Dans les ombres Voltigent en tournoyant. C'est le Grand-Paon à l'oeil rose Dessiné sur un fond gris, Qui ne vole qu'à nuit close, Comme les chauves-souris; Le Bombice du troène, Rayé de jaune et de vert, Et le Papillon du chêne Qui ne meurt pas en hiver! III Malheur, papillons que j'aime, Doux emblème, A vous pour votre beauté!... Un doigt, de votre corsage, Au passage, Froisse, hélas! le velouté!... Une toute jeune fille Au coeur tendre, au doux souris, Perçant vos coeurs d'une aiguille, Vous contemple, l'oeil surpris Et vos pattes sont coupées Par l'ongle blanc qui les mord, Et vos antennes crispées Dans les douleurs de la mort!... Le Point noir Quiconque a regardé le soleil fixement Croit voir devant ses yeux voler obstinément Autour de lui, dans l'air, une tache livide. Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux, Sur la gloire un instant j'osai fixer les yeux: Un point noir est resté dans mon regard avide Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil, Partout, sur quelque endroit que s'arrête mon oeil, Je la vois se poser aussi, la tache noire! Quoi, toujours? Entre moi sans cesse et le bonheur! Oh! c'est que l'aigle seul - malheur à nous, malheur! - Contemple impunément le Soleil et la Gloire. Ni bonjour ni bonsoir Sur un air grec Le matin n'est plus! le soir pas encore! Pourtant de nos yeux l'éclair a pâli. Mais le soir vermeil ressemble à l'aurore, Et la nuit plus tard amène l'oubli! Les Cydalises Où sont nos amoureuses? Elles sont au tombeau: Elles sont plus heureuses, Dans un séjour plus beau! Elles sont près des anges, Dans le fond du ciel bleu, Et chantent les louanges De la mère de Dieu! O blanche fiancée! O jeune vierge en fleur! Amante délaissée, Que flétrit la douleur! L'éternité profonde Souriait dans vos yeux... Flambeaux éteints du monde Rallumez-vous aux cieux! Second château Celui-là fut château d'Espagne, construit avec des châssis, des fermes et des praticables... Vous en dirai-je la radieuse histoire, poétique et lyrique à la fois? Revenons d'abord au rendez-vous donné par Dumas, et qui m'en avait fait manquer un autre. J'avais écrit, avec tout le feu de la jeunesse, un scénario fort compliqué, qui parut faire plaisir à Meyerbeer. J'emportai avec effusion l'espérance qu'il me donnait; seulement, un autre opéra, Les Frères corses, lui était déjà destiné par Dumas, et le mien n'avait qu'un avenir assez lointain. J'en avais écrit un acte lorsque j'apprends, tout d'un coup, que le traité fait entre le grand poète et le grand compositeur se trouve rompu, je ne sais pourquoi. - Dumas partait pour son voyage de la Méditerranée, Meyerbeer avait déjà repris la route de l'Allemagne. La pauvre Reine de Saba, abandonnée de tous, est devenue depuis un simple conte oriental qui fait partie des Nuits du Rhamazan. C'est ainsi que la poésie tomba dans la prose et mon château théâtral dans le troisième dessous. - Toutefois, les idées scéniques et lyriques s'étaient éveillées en moi, j'écrivis en prose un acte d'opéra-comique, me réservant d'y intercaler, plus tard, des morceaux. Je viens d'en retrouver le manuscrit primitif, qui n'a jamais tenté les musiciens auxquels je l'ai soumis. Ce n'est donc qu'un simple proverbe, et je n'en parle ici qu'à titre d'épisode de ces petits mémoires littéraires. [Ici, le texte du proverbe intitulé: Corilla, joint en 1854 aux Filles du Feu, où nous le publions.] Troisième château Château de cartes, château de Bohême, château en Espagne, - telles sont les premières stations à parcourir pour tout poète. Comme ce fameux roi dont Charles Nodier a raconté l'histoire, nous en possédons au moins sept de ceux-là pendant le cours de notre vie errante, - et peu d'entre nous arrivent à ce fameux château de briques et de pierre, rêvé dans la jeunesse, - d'où quelque belle aux longs cheveux nous sourit amoureusement à la seule fenêtre ouverte, tandis que les vitrages treillissés reflètent les splendeurs du soir. En attendant, je crois bien ne j'ai passé une fois par le château du diable. Ma Cydalise à moi, perdue, à jamais perdue!... Une longue histoire, qui s'est dénouée dans un pays du Nord, - et qui ressemble à tant d'autres! Je ne veux ici que donner le motif des vers suivants, conçus dans la fièvre et dans l'insomnie. Cela commence par le désespoir et cela finit par la résignation. Puis, revient un souffle épuré de la première jeunesse, et quelques fleurs poétiques s'entr'ouvrent encore, dans la forme de l'odelette aimée, - sur le rythme sautillant d'un orchestre d'opéra. [Ici: deux groupes de poésies: I. Mysticisme. Le Christ aux Oliviers, Daphné, Vers Dorés, (repris dans les Chimères en 1854 et que nous publions à cette place avec les autres sonnets du même groupe). II. Lyrisme. et, dans le texte de L'Artiste, 1852, des Vers d'Opéra, qu'on trouvera dans notre section: En marge des Petits Châteaux.] Lyrisme Espagne Mon doux pays des Espagnes, Qui voudrait fuir ton beau ciel, Tes cités et tes montagnes, Et ton printemps éternel? Ton air pur qui nous enivre, Tes jours moins beaux que tes nuits, Tes champs, où Dieu voudrait vivre S'il quittait son paradis? Autrefois, ta souveraine, L'Arabie, en te fuyant, Laissa sur ton front de reine Sa couronne d'Orient! Un écho redit encore A ton rivage enchanté L'antique refrain du Maure: Gloire, amour et Liberté! Choeur d'amour Ici l'on passe Des jours enchantés! L'ennui s'efface Aux coeurs attristés Comme la trace Des flots agités. Heure frivole Et qu'il faut saisir, Passion folle Qui n'est qu'un désir, Et qui s'envole Après le plaisir! Chanson gothique Belle épousée, J'aime tes pleurs! C'est la rosée Qui sied aux fleurs. Les belles choses N'ont qu'un printemps, Semons de roses Les pas du Temps! Soit brune ou blonde, Faut-il choisir? Le Dieu du monde, C'est le Plaisir. La Sérénade (imitée d'Uhland) - Oh! quel doux chant m'éveille? - Près de ton lit je veille, Ma fille! et n'entends rien... Rendors-toi, c'est chimère! - J'entends dehors, ma mère, Un choeur aérien!... - Ta fièvre va renaître. - Ces chants de la fenêtre Semblent s'être approchés. Dors, pauvre enfant malade, Qui rêves sérénade... Les galants sont couchés! - Les hommes! que m'importe? Un nuage m'emporte... Adieu le monde, adieu! Mère, ces sons étranges C'est le concert des anges Qui m'appellent à Dieu! (Musique du prince Poniatowski.) En marge des petits châteaux de Bohême Autres odelettes Nobles et valets Ces nobles d'autrefois dont parlent les romans, Ces preux à fronts de boeuf, à figures dantesques, Dont les corps charpentés d'ossements gigantesques Semblaient avoir au sol racine et fondements; S'ils revenaient au monde, et qu'il leur prît l'idée De voir les héritiers de leurs noms immortels, Race de Laridons, encombrant les hôtels Des ministres, - rampante, avide et dégradée; Etres grêles, à buses, plastrons et faux mollets: - Certes ils comprendraient alors, ces nobles hommes, Que, depuis les vieux temps, au sang des gentilshommes Leurs filles ont mêlé bien du sang de valets! Le réveil en voiture Voici ce que je vis: - Les arbres sur ma route Fuyaient mêlés, ainsi qu'une armée en déroute; Et sous moi, comme ému par les vents soulevés, Le sol roulait des flots de glèbe et de pavés. Des clochers conduisaient parmi les plaines vertes Leurs hameaux aux maisons de plâtre, recouvertes En tuiles, qui trottaient ainsi que des troupeaux De moutons blancs, marqués en rouge sur le dos. Et les monts enivrés chancelaient: la rivière Comme un serpent boa, sur la vallée entière Etendu, s'élançait pour les entortiller... - J'étais en poste, moi, venant de m'éveiller! Le Relais En voyage, on s'arrête, on descend de voiture; Puis entre deux maisons on passe à l'aventure, Des chevaux, de la route et des fouets étourdi, L'oeil fatigué de voir et le corps engourdi. Et voici tout à coup, silencieuse et verte, Une vallée humide et de lilas couverte, Un ruisseau qui murmure entre les peupliers, - Et la route et le bruit sont bien vite oubliés! On se couche dans l'herbe et l'on s'écoute vivre, De l'odeur du foin vert à loisir on s'enivre, Et sans penser à rien on regarde les cieux... Hélas! une voix crie: "En voiture, messieurs!" Une allée du Luxembourg Elle a passé, la jeune fille Vive et preste comme un oiseau A la main une fleur qui brille, A la bouche un refrain nouveau. C'est peut-être la seule au monde Dont le coeur au mien répondrait, Qui venant dans ma nuit profonde D'un seul regard l'éclaircirait! Mais non, - ma jeunesse est finie... Adieu, doux rayon qui m'as lui, - Parfum, jeune fille, harmonie... Le bonheur passait, - il a fui! Notre-Dame de Paris Notre-Dame est bien vieille; on la verra peut-être Enterrer cependant Paris qu'elle a vu naître. Mais, dans quelque mille ans, le temps fera broncher Comme un loup fait un boeuf, cette carcasse lourde, Tordra ses nerfs de fer, et puis d'une dent sourde Rongera tristement ses vieux os de rocher. Bien des hommes de tous les pays de la terre Viendront pour contempler cette ruine austère, Rêveurs, et relisant le livre de Victor... - Alors ils croiront voir la vieille basilique, Toute ainsi qu'elle était puissante et magnifique, Se lever devant eux comme l'ombre d'un mort! Dans les bois Au printemps, l'oiseau naît et chante; N'avez-vous pas oui sa voix?... Elle est pure, simple et touchante, La voix de l'oiseau - dans les bois! L'été, l'oiseau cherche l'oiselle; Il aime, et n'aime qu'une fois. Qu'il est doux, paisible et fidèle, Le nid de l'oiseau - dans les bois! Puis quand vient l'automne brumeuse, Il se tait avant les temps froids. Hélas! qu'elle doit être heureuse La mort de l'oiseau - dans les bois! Vers d'opéra Chant des femmes en Illyrie Pays enchanté, C'est la beauté Qui doit te soumettre à ses chaînes. Là-haut sur ces monts Nous triomphons: L'infidèle est maître des plaines. Chez nous, Son amour jaloux Trouverait des inhumaines... Mais, pour nous conquérir, Que fut-il nous offrir? Un regard, un mot tendre, un soupir!... O soleil riant De l'Orient! Tu fais supporter l'esclavage; Et tes feux vainqueurs Domptent les coeurs, Mais l'amour peut bien davantage. Ses accents Sont tout-puissants Pour enflammer le courage... A qui sait tout oser Qui pourrait refuser Une fleur, un sourire, un baiser? Chant monténégrin C'est l'empereur Napoléon, Un nouveau César, nous dit-on, Qui rassembla ses capitaines: "Allez là-bas jusqu'à ces montagnes hautaines; N'hésitez pas! "Là sont des hommes indomptables, Au coeur de fer, Des rochers noirs et redoutables Comme les abords de l'enfer." Ils ont amené des canons Et des houzards et des dragons. "- Vous marchez tous, ô capitaines! Vers le trépas; Contemplez ces roches hautaines, N'avancez pas! "Car la montagne a des abîmes Pour vos canons; Les rocs détachés de leurs cimes Iront broyer vos escadrons. Monténégro, Dieu te protégé, Et tu seras libre à jamais, Comme la neige De tes sommets!" Choeur souterrain Au fond des ténèbres, Dans ces lieux funèbres, Combattons le sort: Et pour la vengeance, Tous d'intelligence, Préparons la mort. Marchons dans l'ombre; Un voile sombre Couvre les airs: Quand tout sommeille, Celui qui veille Brise ses fers! Le Roi de Thulé Il était un roi de Thulé A qui son amante fidèle Légua, comme souvenir d'elle, Une coupe d'or ciselé. C'était un trésor plein de charmes Où son amour se conservait: A chaque fois qu'il y buvait Ses yeux se remplissaient de larmes. Voyant ses derniers jours venir, Il divisa son héritage Mais il excepta du partage La coupe, son cher souvenir. Il fit à la table royale Asseoir les barons dans sa tour; Debout et rangée alentour, Brillait sa noblesse loyale. Sous le balcon grondait la mer. Le vieux roi se lève en silence, Il boit, - frissonne, et sa main lance La coupe d'or au flot amer! Il la vit tourner dans l'eau noire, La vague en s'ouvrant fit un pli, Le roi pencha son front pâli... Jamais on ne le vit plus boire. Poésies diverses Mélodie (imitée de Thomas Moore) Quand le plaisir brille en tes yeux Pleins de douceur et d'espérance, Quand le charme de l'existence Embellit tes traits gracieux, - Bien souvent alors je soupire En songeant que l'amer chagrin, Aujourd'hui loin de toi peut t'atteindre demain, Et de ta bouche aimable effacer le sourire; Car le Temps, tu le sais, entraîne sur ses pas Les illusions dissipées, Et les yeux refroidis, et les amis ingrats, Et les espérances trompées! Mais crois-moi mon amour! tous ces charmes naissants Que je contemple avec ivresse S'ils s'évanouissaient sous mes bras caressants, Tu conserverais ma tendresse! Si tes attraits étaient flétris, Si tu perdais ton doux sourire, La grâce de tes traits chéris Et tout ce qu'en toi l'on admire, Va, mon coeur n'est pas incertain: De sa sincérité tu pourrais tout attendre. Et mon amour, vainqueur du Temps et du Destin, S'enlacerait à toi, plus ardent et plus tendre! Oui, si tous tes attraits te quittaient aujourd'hui, J'en gémirais pour toi; mais en ce coeur fidèle Je trouverais peut-être une douceur nouvelle, Et, lorsque loin de toi les amants auraient fui, Chassant la jalousie en tourments si féconde, Une plus vive ardeur me viendrait animer! "Elle est donc à moi seul, dirais-je, puisqu'au monde Il ne reste que moi qui puisse encor l'aimer!" Mais qu'osé-je prévoir? tandis que la jeunesse T'entoure d'un éclat, hélas! bien passager, Tu ne peux te fier à toute la tendresse D'un coeur en qui le temps ne pourra rien changer. Tu le connaîtras mieux: s'accroissant d'âge en âge, L'amour constant ressemble à la fleur du soleil, Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage Dont elle a, le matin, salué son réveil! Stances élégiaques Ce ruisseau, dont l'onde tremblante Réfléchit la clarté des cieux, Paraît dans sa course brillante Etinceler de mille feux; Tandis qu'au fond du lit paisible, Où, par une pente insensible, Lentement s'écoulent ses flots, Il entraîne une fange impure Qui d'amertume et de souillure Partout empoisonne ses eaux. De même un passager délire, Un éclair rapide et joyeux Entr'ouvre ma bouche au sourire, Et la gaîté brille en mes yeux; Cependant mon âme est de glace, Et rien n'effacera la trace Des malheurs qui m'ont terrassé. En vain passera ma jeunesse, Toujours l'importune tristesse Gonflera, mon coeur oppressé. Car il est un nuage sombre, Un souvenir mouillé de pleurs, Qui m'accable et répand son ombre Sur mes plaisirs et mes douleurs. Dans ma profonde indifférence, De la joie ou de la souffrance L'aiguillon ne peut m'émouvoir; Les biens que le vulgaire envie Peut-être embelliront ma vie, Mais rien ne me rendra l'espoir. Du tronc à demi détachée Par le souffle des noirs autans, Lorsque la branche desséchée Revoit les beaux jours du printemps, Si parfois un rayon mobile, Errant sur sa tête stérile, Vient brillanter ses rameaux nus, Elle sourit à la lumière; Mais la verdure printanière Sur son front ne renaîtra plus. Mélodie irlandaise (imitée de Thomas Moore) Le soleil du matin commençait sa carrière, Je vis près du rivage une barque légère Se bercer mollement sur les flots argentés. Je revins quand la nuit descendait sur la rive: La nacelle était là, mais l'onde fugitive Ne baignait plus ses flancs dans le sable arrêtés. Et voilà notre sort! au matin de la vie Par des rêves d'espoir notre âme poursuivie Se balance un moment sur les flots du bonheur; Mais, sitôt que le soir étend son voile sombre, L'onde qui nous portait se retire, et dans l'ombre Bientôt nous restons seuls en proie à la douleur. Au déclin de nos jours on dit que notre tête Doit trouver le repos sous un ciel sans tempête; Mais qu'importe à mes voeux le calme de la nuit! Rendez-moi le matin, la fraîcheur et les charmes; Car je préfère encor ses brouillards et ses larmes Aux plus douces lueurs du soleil qui s'enfuit. Oh! qui n'a désiré voir tout à coup renaître Cet instant dont le charme éveilla dans son être Et des sens inconnus et de nouveaux transports! Où son âme, semblable à l'écorce embaumée, Qui disperse en brûlant sa vapeur parfumée, Dans les feux de l'amour exhala ses trésors! Laisse-moi Non, laisse-moi, je t'en supplie; En vain, si jeune et si jolie, Tu voudrais ranimer mon cœur: Ne vois-tu pas, à ma tristesse, Que mon front pâle et sans jeunesse Ne doit plus sourire au bonheur? Quand l'hiver aux froides haleines Des fleurs qui brillent dans nos plaines Glace le sein épanoui, Qui peut rendre à la feuille morte Ses parfums que la brise emporte Et son éclat évanoui? Oh! si je t'avais rencontrée Alors que mon âme enivrée Palpitait de vie et d'amours, Avec quel transport, quel délire J'aurais accueilli ton sourire Dont le charme eût nourri mes jours! Mais à présent, ô jeune fille! Ton regard, c'est l'astre qui brille Aux yeux troublés des matelots, Dont la barque en proie au naufrage, A l'instant où cesse l'orage, Se brise et s'enfuit sous les flots. Non, laisse-moi, je t'en supplie; En vain, si jeune et si jolie, Tu voudrais ranimer mon cœur: Sur ce front pâle et sans jeunesse Ne vois-tu pas que la tristesse A banni l'espoir du bonheur? Romance Air: Le noble éclat du diadème Ah! sous une feinte allégresse Ne nous cache pas ta douleur! Tu plais autant par ta tristesse Que par ton sourire enchanteur A travers, la vapeur légère L'Aurore ainsi charme les yeux; Et, belle en sa pâle lumière, La nuit, Phoebé charme les cieux. Qui te voit, muette et pensive, Seule rêver le long du jour, Te prend pour la vierge naïve Qui soupire un premier amour Oubliant l'auguste couronne Qui ceint tes superbes cheveux, A ses transports il s'abandonne, Et sent d'amour les premiers feux! A Victor Hugo (qui m'avait donné son livre du Rhin) De votre amitié, maître, emportant cette preuve Je tiens donc sous mon bras Le Rhin. - J'ai l'air d'un fleuve Et je me sens grandir par la comparaison. Mais le Fleuve sait-il lui pauvre Dieu sauvage Ce qui lui donne un nom, une source, un rivage, Et s'il coule pour tous quelle en est la raison? Assis au mamelon de l'immense nature, Peut-être ignore-t-il comme la créature D'où lui vient ce bienfait qu'il doit aux Immortels: Moi je sais que de vous, douce et sainte habitude, Me vient l'Enthousiasme et l'Amour et l'Étude, Et que mon peu de feu salaud à vos autels. De Ramsgate à Anvers A cette côte anglaise J'ai donc fait mes adieux, Et sa blanche falaise S'efface au bord des cieux! Que la mer me sourie! Plaise aux dieux que je sois Bientôt dans ta patrie, O grand maître anversois! Rubens! à toi je songe, Seul peut-être et pensif Sur cette mer où plonge Notre fumeux esquif. Histoire et poésie, Tout me vient à travers Ma mémoire saisie Des merveilles d'Anvers. Cette mer qui sommeille Est belle comme aux jours Où, riante et vermeille, Tu la peuplais d'Amours. Ainsi ton seul génie, Froid aux réalités, De la mer d'Ionie Lui prêtait les clartés, Lorsque la nef dorée Amenait autrefois Cette reine adorée Qui s'unit aux Valois, Fleur de la renaissance, Honneur de ses palais, - Qu'attendait hors de France Le coupe-tête anglais! Mais alors sa fortune Bravait tous les complots, Et la cour de Neptune La suivait sur les flots. Tes grasses Néréides Et tes Tritons pansus S'accoudaient tout humides Sur les dauphins bossus. L'Océan qui moutonne Roulait dans ses flots verts La gigantesque tonne Du Silène d'Anvers, Pour ta Flandre honorée, Son nourrisson divin A sa boisson ambrée Donna l'ardeur du vin! - Des cieux tu fis descendre Vers ce peuple enivré, Comme aux fêtes de Flandre, L'Olympe en char doré. Joie, amour et délire, Hélas! trop expiés! Les rois sur le navire Et les dieux à leurs pieds! - Adieu, splendeur finie D'un siècle solennel! Mais toi seul, ô génie! Tu restes éternel. A M. Alexandre Dumas, à Francfort En partant de Baden, j'avais d'abord songé Que par monsieur Eloi, que par monsieur Elgé, Je pourrais, attendant des fortunes meilleures, Aller prendre ma place au bateau de six heures; Ce qui m'avait conduit, plein d'un espoir si beau, De l'hôtel du Soleil à l'hôtel du Corbeau; Mais, à Strasbourg, le sort ne me fut, point prospère; Éloi fils avait trop compté sur Éloi père... Et je repars, pleurant mon destin non pareil, De l'hôtel du Corbeau pour l'hôtel du Soleil! Une femme est l'Amour Une femme est l'amour, la gloire et l'espérance; Aux enfants quelle guide, à l'homme consolé, Elle élève le coeur et calme la souffrance, Comme un esprit des cieux sur la terre exilé. Courbé par le travail ou par la destinée, L'homme à sa voix s'élève et son front s'éclaircit; Toujours impatient dans sa course bornée, Un sourire le dompte et son coeur s'adoucit. Dans ce siècle de fer la gloire est incertaine Bien longtemps à l'attendre il faut se résigner. Mais qui n'aimerait pas, dans sa grâce sereine, La beauté qui la donne ou qui la fait gagner? A Madame Henri Heine Vous avez des yeux noirs et vous êtes si belle Que le poète en vous voit luire l'étincelle Dont s'anime la force et que nous envions: Le génie à son tour embrase toute chose, Il vous rend sa lumière, et vous êtes la rose Qui s'embellit sous ses rayons. Les Illuminés ou Les Précurseurs du socialisme La bibliothèque de mon oncle Il n'est pas donné à tout le monde d'écrire l'Eloge de la Folie; mais sans être Erasme, - ou Saint-Evremond, on peut prendre plaisir à tirer du fouillis des siècles quelque figure singulière qu'on s'efforcera de rhabiller ingénieusement, - à restaurer de vieilles toiles, dont la composition bizarre et la peinture éraillée font sourire l'amateur vulgaire. Dans ce temps-ci, où les portraits littéraires ont quelque succès, j'ai voulu peindre certains excentriques de la philosophie. Loin de moi la pensée d'attaquer ceux de leurs successeurs qui souffrent aujourd'hui d'avoir tenté trop follement ou trop tôt la réalisation de leurs rêves. - Ces analyses, ces biographies furent écrites à diverses époques, bien qu'elles dussent se rattacher à la même série. J'ai été élevé en province, chez un vieil oncle qui possédait une bibliothèque formée en partie à l'époque de l'ancienne révolution. Il avait relégué depuis dans son grenier une foule d'ouvrages, - publiés la plupart sans noms d'auteur sous la Monarchie; ou qui, à l'époque révolutionnaire, n'ont pas été déposés dans les bibliothèques publiques. - Une certaine tendance au mysticisme, à un moment où la religion officielle n'existait plus, avait sans doute guidé mon parent dans le choix de ces sortes d'écrits: il paraissait avoir depuis changé d'idées, et se contentait, pour sa conscience, d'un déisme mitigé. Ayant fureté dans sa maison jusqu'à découvrir la masse énorme de livres entassés et oubliés au grenier, - la plupart attaqués par les rats, pourris ou mouillés par les eaux pluviales passant dans les intervalles des tuiles, - j'ai tout jeune absorbé beaucoup de cette nourriture indigeste ou malsaine pour l'âme; et plus tard même, mon jugement a eu à se défendre contre ces impressions primitives. Peut-être valait-il mieux n'y plus penser: mais il est bon, je crois, de se délivrer de ce qui charge et qui embarrasse l'esprit. Et puis, n'y a-t-il pas quelque chose de raisonnable à tirer même des folies! ne fût-ce que pour se préserver de croire nouveau ce qui est très ancien. Ces réflexions m'ont conduit à développer surtout le côté amusant et peut-être instructif que pouvait présenter la vie et le caractère de mes excentriques, - Analyser les bigarrures de l'âme humaine, c'est de la physiologie morale, - cela vaut bien un travail de naturaliste, de paléographe, ou d'archéologue; je ne regretterais, puisque je l'ai entrepris, que de le laisser incomplet. L'histoire du XVIIIe siècle pouvait sans doute se passer de cette annotation; mais elle y peut gagner quelque détail imprévu que l'historien scrupuleux ne doit pas négliger. Cette époque a déteint sur nous plus qu'on ne le devait prévoir. Est-ce un bien, est-ce un mal, - qui le sait? Mon pauvre oncle disait souvent: "Il faut toujours tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler." Que devrait-on faire avant d'écrire? Le roi de Bicêtre (XVIe siècle) Raoul Spifame I. L'image Nous allons vous raconter la folie d'un personnage fort singulier, qui vécut vers le milieu du XVIe siècle. Raoul Spifame, seigneur Des Granges, était un suzerain sans seigneurie, comme il y en avait tant déjà dans cette époque de guerres et de ruines qui frappaient toutes les hautes maisons de France. Son père ne lui laissa que peu de fortune, ainsi qu'à ses frères Paul et Jean, tous deux célèbres, depuis, à différents titres; de sorte que Raoul, envoyé très jeune à Paris, étudia les lois et se fit avocat. Lorsque le roi Henri deuxième succéda à son glorieux père François, ce prince vint en personne, après les vacances judiciaires qui suivirent son avènement, assister à la rentrée des chambres du parlement. Raoul Spifame tenait une modeste place aux derniers rangs de l'assemblée, mêlé à la tourbe des légistes inférieurs, et portant pour toute décoration sa brassière de docteur en droit. Le roi était assis plus haut que le premier président, dans sa robe d'azur semée de France, et chacun admirait la noblesse et l'agrément de sa figure, malgré la pâleur maladive qui distinguait tous les princes de cette race. Le discours latin du vénérable chancelier fut très long ce jour-là. Les yeux distraits du prince, las de compter les fronts penchés de l'assemblée et les solives sculptées du plafond, s'arrêtèrent enfin longtemps sur un seul assistant placé tout à l'extrémité de la salle, et dont un rayon de soleil illuminait en plein la figure originale; si bien que peu à peu tous les regards se dirigèrent aussi vers le point qui semblait exciter l'attention du prince. C'était Raoul Spifame qu'on examinait ainsi. Il semblait au roi Henri II qu'un portrait fût placé en face de lui, qui reproduisait toute sa personne, en transformant seulement en noir ses vêtements splendides. Chacun fit de même cette remarque, que le jeune avocat ressemblait prodigieusement au roi, et, d'après la superstition qui fait croire que quelque temps avant de mourir, on voit apparaître sa propre image sous un costume de deuil, le prince parut soucieux tout le reste de la séance. En sortant, il fit prendre des informations sur Raoul Spifame, et ne se rassura qu'en apprenant le nom, la position et l'origine avérés de son fantôme. Toutefois, il ne manifesta aucun désir de le connaître, et la guerre d'Italie, qui reprit peu de temps après, lui ôta de l'esprit cette singulière impression. Quant à Raoul, depuis ce jour, il ne fut plus appelé par ses compagnons du barreau que Sire et Votre Majesté. Cette plaisanterie se prolongea tellement sous toutes sortes de formes, comme il arrive souvent parmi ces jeunes gens d'étude, qui saisissent toute occasion de se distraire et de s'égayer, que l'on a vu depuis dans cette obsession une des causes premières du dérangement d'esprit qui porta Raoul Spifame à diverses actions bizarres. Ainsi un jour il se permit d'adresser une remontrance au premier président touchant un jugement, selon lui, mal rendu en matière d'héritage. Cela fut cause qu'il fut suspendu de ses fonctions pendant un temps et condamné à une amende. D'autres fois il osa, dans ses plaidoyers, attaquer les lois du royaume, ou les opinions judiciaires les plus respectées, et souvent même il sortait entièrement du sujet de ses plaidoiries pour exprimer des remarques très hardies sur le gouvernement, sans respecter toujours l'autorité royale. Cela fut poussé si loin, que les magistrats supérieurs crurent user d'indulgence en ne faisant que lui défendre entièrement l'exercice de sa profession. Mais Raoul Spifame se rendait dès lors tous les jours dans la salle des Pas-Perdus, où il arrêtait les passants pour leur soumettre ses idées de réforme et ses plaintes contre les juges. Enfin, ses frères et sa fille elle-même furent contraints à demander son interdiction civile, et ce fut à ce titre seulement qu'il reparut devant un tribunal. Cela produisit une grave révolution dans toute sa personne, car sa folie n'était jusque-là qu'une espèce de bon sens et de logique; il n'y avait eu d'aberration que dans ses imprudences. Mais s'il ne fut cité devant le tribunal qu'un visionnaire nommé Raoul Spifame, le Spifame qui sortit de l'audience était un véritable fou, un des plus élastiques cerveaux que réclamassent les cabanons de l'hôpital. En sa qualité d'avocat, Raoul s'était permis de haranguer les juges, et il avait amassé certains exemples de Sophocle et autres anciens accusés par leurs enfants, tous arguments d'une furieuse trempe; mais le hasard en disposa autrement. Comme il traversait le vestibule de la chambre des procédures, il entendit cent voix murmurer: "C'est le roi! voici le roi! place au roi!" Ce sobriquet, dont il eût dû apprécier l'esprit railleur, produisit sur son intelligence ébranlée l'effet d'une secousse qui détend un ressort fragile: la raison s'envola bien loin en chantonnant, et le vrai fou, bien et dûment écorné du cerveau, comme on avait dit de Triboulet, fit son entrée dans la salle, la barette en tête, le poing sur la hanche, et s'alla placer sur son siège avec une dignité toute royale. Il appela les conseillers: nos amés et féaux, et honora le procureur Noël Brûlot d'un Dieu-gard rempli d'aménité. Quant à lui-même, Spifame, il se chercha dans l'assemblée, regretta de ne point se voir, s'informa de sa santé, et toujours se mentionna à la troisième personne, se qualifiant: "Notre amé Raoul Spifame, dont tous doivent bien parler." Alors ce fut un haro général entremêlé de railleries, où les plaisants placés derrière lui s'appliquaient à le confirmer dans ses folies, malgré l'effort des magistrats pour rétablir l'ordre et la dignité de l'audience. Une bonne sentence, facilement motivée, finit par recommander le pauvre homme à la sollicitude et adresse des médecins; puis on l'emmena, bien gardé, à la maison des fous, tandis qu'il distribuait encore sur son passage force salutations à son bon peuple de Paris. Ce jugement fit bruit à la cour. Le roi, qui n'avait point oublié son Sosie, se fit raconter les discours de Raoul, et comme on lui apprit que ce sire improvisé avait bien imité la majesté royale: "Tant mieux! dit le roi; qu'il ne déshonore pas pareille ressemblance, celui qui a l'honneur d'être à notre image." Et il ordonna qu'on traitât bien le pauvre fou, ne montrant toutefois aucune envie de le revoir. II. Le reflet II Le reflet Durant plus d'un mois, la fièvre dompta chez Raoul la raison rebelle encore, et qui secouait parfois rudement ses illusions dorées. S'il demeurait assis dans sa chaise, le jour, à se rendre compte de sa triste identité, s'il parvenait à se reconnaître, à se comprendre, à se saisir, la nuit son existence réelle lui était enlevée par des songes extraordinaires, et il en subissait une tout autre, entièrement absurde et hyperbolique; pareil à ce paysan bourguignon qui, pendant son sommeil, fut transporté dans le palais de son duc, et s'y réveilla entouré de soins et d'honneurs, comme s'il fût le prince lui-même. Toutes les nuits, Spifame était le véritable roi Henri II; il siégeait au Louvre, il chevauchait devant les armées, tenait de grands conseils, ou présidait à des banquets splendides. Alors, quelquefois, il se rappelait un avocat du palais, seigneur des Granges, pour lequel il ressentait une vive affection. L'aurore ne revenait pas sans que cet avocat n'eût obtenu quelque éclatant témoignage d'amitié et d'estime: tantôt le mortier du président, tantôt le sceau de l'Etat ou quelque cordon de ses ordres. Spifame avait la conviction que ses rêves étaient sa vie et que sa prison n'était qu'un rêve; car on sait qu'il répétait souvent le soir: "Nous avons bien mal dormi cette nuit; oh! les fâcheux songes!" On a toujours pensé depuis, en recueillant les détails de cette existence singulière, que l'infortuné était victime d'une de ces fascinations magnétiques dont la science se rend mieux compte aujourd'hui. Tout semblable d'apparence au roi, reflet de cet autre lui-même et confondu par cette similitude dont chacun fut émerveillé, Spifame, en plongeant son regard dans celui du prince, y puisa tout à coup la conscience d'une seconde personnalité; c'est pourquoi, après s'être assimilé par le regard, il s'identifia au roi dans la pensée, et se figura désormais être celui qui, le seizième jour de juin 1549, était entré dans la ville de Paris, par la porte Saint-Denis, parée de très belles et riches tapisseries, avec un tel bruit et tonnerre d'artillerie que toutes maisons en tremblaient. Il ne fut pas fâché non plus d'avoir privé de leur office les sieurs Liget, François de Saint-André et Antoine Ménard, présidents au parlement de Paris. C'était une petite dette d'amitié que Henri payait à Spifame. Nous avons relevé avec intérêt tous les singuliers périodes de cette folie, qui ne peuvent être indifférents pour cette science des phénomènes de l'âme, si creusée par les philosophes, et qui ne peut encore, hélas! réunir que des effets et des résultats, en raisonnant à vide sur les causes que Dieu nous cache! Voici une bizarre scène qui fut rapportée par un des gardiens au médecin principal de la maison. Cet homme, à qui le prisonnier faisait des largesses toutes royales, avec le peu d'argent qu'on lui attribuait sur ses biens séquestrés, se plaisait à orner de son mieux la cellule de Raoul Spifame, et y plaça un jour un antique miroir d'acier poli, les autres étant défendus dans la maison, par la crainte qu'on avait que les fous ne se blessassent en les brisant. Spifame n'y fit d'abord que peu d'attention; mais quand le soir fut venu, il se promenait mélancoliquement dans sa chambre, lorsque au milieu de sa marche l'aspect de sa figure reproduite le fit s'arrêter tout à coup. Forcé, dans cet instant de veille, de croire à son individualité réelle, trop confirmée par les triples murs de sa prison, il crut voir tout à coup le roi venir à lui, d'abord d'une galerie éloignée, et lui parler par un guichet comme compatissant à son sort, sur quoi il se hâta de s'incliner profondément. Lorsqu'il se releva, en jetant les yeux sur le prétendu prince, il vit distinctement l'image se relever aussi, signe certain que le roi l'avait salué, ce dont il conçut une grande joie et honneur infini. Alors il s'élança dans d'immenses récriminations contre les traîtres qui l'avaient mis dans cette situation, l'ayant noirci sans doute près de Sa Majesté. Il pleura même, le pauvre gentilhomme, en protestant de son innocence, et demandant à confondre ses ennemis; ce dont le prince parut singulièrement touché; car une larme brillait en suivant les contours de son nez royal. A cet aspect un éclair de joie illumina les traits de Spifame; le roi souriait déjà d'un air affable; il tendit la main; Spifame avança la sienne, le miroir, rudement frappé, se détacha de la muraille, et roula à terre avec un bruit terrible qui fit accourir les gardiens. La nuit suivante, ordre fut donné par le pauvre fou, dans son rêve, d'élargir aussitôt Spifame, injustement détenu, et faussement accusé d'avoir voulu, comme favori, empiéter sur les droits et attributions du roi, son maître et son ami: création d'un haut office de directeur du sceau royal en faveur dudit Spifame, chargé désormais de conduire à bien les choses périclitantes du royaume. Plusieurs jours de fièvre succédèrent à la profonde secousse que tous ces graves événements avaient produite sur un tel cerveau. Le délire fut si grave que le médecin s'en inquiéta et fit transporter le fou dans un local plus vaste, où l'on pensa que la compagnie d'autres prisonniers pourrait de temps en temps le détourner de ses méditations habituelles. III. Le poète de cour Rien ne saurait prouver mieux que l'histoire de Spifame combien est vraie la peinture de ce caractère, si fameux en Espagne, d'un homme fou par un seul endroit du cerveau, et fort sensé quant au reste de sa logique; on voit bien qu'il avait conscience de lui-même, contrairement aux insensés vulgaires qui s'oublient et demeurent constamment certains d'être les personnages de leur invention. Spifame, devant un miroir ou dans le sommeil, se retrouvait et se jugeait à part, changeant de rôle et d'individualité tour à tour, être double et distinct pourtant, comme il arrive souvent qu'on se sent exister en rêve. Du reste, comme nous disions tout à l'heure, l'aventure du miroir avait été suivie d'une crise très forte, après laquelle le malade avait gardé une humeur mélancolique et rêveuse qui fit songer à lui donner une société. On amena dans sa chambre un petit homme demi-chauve, à l'oeil vert, qui se croyait, lui, le roi des poètes, et dont la folie était surtout de déchirer tout papier ou parchemin non écrit de sa main, parce qu'il croyait y voir les productions rivales des mauvais poètes du temps qui lui avaient volé les bonnes grâces du roi Henri et de la cour. On trouva plaisant d'accoupler ces deux folies originales et de voir le résultat d'une pareille entrevue. Ce personnage s'appelait Claude Vignet, et prenait le titre de poète royal. C'était, du reste, un homme fort doux, dont les vers étaient assez bien tournés et méritaient peut-être la place qu'il leur assignait dans sa pensée. En entrant dans la chambre de Spifame, Claude Vignet fut terrassé: les cheveux hérissés, la prunelle fixe, il n'avait fait un pas en avant que pour tomber à genoux. "Sa Majesté!... s'écria-t-il. - Relevez-vous, mon ami, dit Spifame en se drapant dans son pourpoint, dont il n'avait passé qu'une manche; qui êtes-vous? - Méconnaîtriez-vous le plus humble de vos sujets et le plus grand de vos poètes, ô grand roi?... Je suis Claudius Vignetus, l'un de la pléiade, l'auteur illustre du sonnet qui s'adresse aux vagues crespelées...Sire, vengez-moi d'un traître, du bourreau de mon honneur! de Mellin de Saint-Gelais! - Hé quoi! de mon poète favori, du gardien de ma bibliothèque? - Il m'a volé, sire! il m'a volé mon sonnet! il a surpris vos bontés... - Est-ce vraiment un plagiaire?... Alors, je veux donner sa place à mon brave Spifame, à présent en voyage pour les intérêts du royaume. - Donnez-la plutôt à moi! sire! et je porterai votre renom de l'orient au ponant, sur toute la surface terrienne. O sire! que ton los mes rimes éternisent!... - Vous aurez mille écus de pension, et mon vieux pourpoint, car le vôtre est bien décousu. - Sire, je vois bien qu'on vous avait jusqu'ici caché mes sonnets et mes épîtres, tous à vous adressés. Ainsi arrive-t-il dans les cours... Ce séjour odieux des fourbes nuageuses. - Messire Claudius Vignetus, vous ne me quitterez plus; vous serez mon ministre, et vous mettrez en vers mes arrêts et mes ordonnances. C'est le moyen d'en éterniser la mémoire. Et maintenant, voici l'heure où notre amée Diane vient à nous. Vous comprenez qu'il convient de nous laisser seuls. Et Spifame, après avoir congédié le poète, s'endormit dans sa chaise longue, comme il avait coutume de le faire une heure après le repas. Au bout de peu de jours les deux fous étaient devenus inséparables, chacun comprenant et caressant la pensée de l'autre, et sans jamais se contrarier dans leurs mutuelles attributions. Pour l'un, ce poète était la louange qui se multiplie sous toutes les formes à l'entour des rois et les confirme dans leur opinion de supériorité; pour l'autre, cette ressemblance incroyable était la certitude: de la présence du roi lui-même. Il n'y avait plus de prison, mais un palais; plus de haillons, mais des parures étincelantes; l'ordinaire des repas se transformait en banquets splendides, où, parmi les concerts de violes et de buccines, montait l'encens harmonieux des vers. Spifame, après ses rêveries, était communicatif, et Vignet se montrait surtout enthousiaste après le dîner. Le monarque raconta un jour au poète tout ce qu'il avait eu à endurer de la part des écoliers, ces turbulents aboyeurs, et lui développa ses plans de guerre contre l'Espagne; mais sa plus vive sollicitude se portait, comme on le verra ci-après, sur l'organisation et l'embellissement de la ville principale du royaume, dont les toits innombrables se déroulaient au loin sous les fenêtres des prisonniers. Vignet avait des moments lucides, pendant lesquels il distinguait fort clairement le bruit des barreaux de fer entre-choqués, des cadenas et des verrous. Cela le conduisit à penser qu'on enfermait Sa Majesté de temps en temps, et il communiqua cette observation judicieuse à Spifame, qui répondit mystérieusement que ses ministres jouaient gros jeu, qu'il devinait tous leurs complots, et qu'au retour du chancelier Spifame les choses changeraient d'allure; qu'avec l'aide de Raoul Spifame et de Claude Vignet, ses seuls amis, le roi de France sortirait d'esclavage et renouvellerait l'âge d'or chanté par les poètes. Sur quoi, Claudius Vignetus fit un quatrain qu'il offrit au roi comme une avance de bénédiction et de gloire: Par toy vient la chaleur aux verdissantes prées, Vient la vie aux troupeaux, à l'oiseau ramageux, Tu es donc le soleil, pour les coteaux neigeux Transmuer en moissons et collines pamprées! La délivrance se faisant attendre beaucoup, Spifame crut devoir avertir son peuple de la captivité où le tenaient des conseillers perfides; il composa une proclamation, mandant à ses sujets loyaux qu'ils eussent à s'émouvoir en sa faveur; et lança en même temps plusieurs édits et ordonnances fort sévères: ici le mot lança est fort exact, car c'était par sa fenêtre, entre les barreaux, qu'il jetait ses chartes, roulées et lestées de petites pierres. Malheureusement, les unes tombaient sur un toit à porcs, d'autres se perdaient dans l'herbe drue d'un préau désert situé au-dessous de sa fenêtre; une ou deux seulement, après mille jeux en l'air, s'allèrent percher comme des oiseaux dans le feuillage d'un tilleul situé au delà des murs. Personne ne les remarqua d'ailleurs. Voyant le peu d'effet de tant de manifestations publiques, Claude Vignet imagina qu'elles n'inspiraient pas de confiance, étant simplement manuscrites, et s'occupa de fonder une imprimerie royale qui servirait tour à tour à la reproduction des édits du roi et à celle de ses propres poésies. Vu le peu de moyens dont il pouvait disposer, son invention dut remonter aux éléments premiers de l'art typographique. Il parvint à tailler, avec une patience infinie, vingt-cinq lettres de bois, dont il se servit, pour marquer, lettre à lettre, les ordonnances rendues fort courtes à dessein: l'huile et la fumée de sa lampe lui fournissant l'encre nécessaire. Dès lors les bulletins officiels se multiplièrent sous une forme beaucoup plus satisfaisante. Plusieurs de ces pièces, conservées et réimprimées plusieurs fois depuis, sont fort curieuses, notamment celle qui déclare que le roi Henri deuxième, en son conseil, ouïes les clameurs pitoyables des bonnes gens de son royaume contre les perfidies et injustices de Paul et Jean Spifame, tous deux frères du fidèle sujet de ce nom, les condamnait à être tenaillés, écorchés et boullus. Quant à la fille ingrate de Raoul Spifame, elle devait être fouettée en plein pilori, et enfermée ensuite aux filles repenties. L'une des ordonnances les plus mémorables qui aient été conservés de cette période, est celle où Spifame, gardant rancune du premier arrêt des juges qui lui avait défendu l'entrée de la salle des Pas-Perdus, pour y avoir péroré de façon imprudente et exorbitante, ordonne, de par le roi, à tous huissiers, gardes ou suppôts judiciaires, de laisser librement pénétrer dans ladite salle son ami et féal Raoul Spifame; défendant à tous avocats, plaideurs, passants et autres canailles, de gêner en rien les mouvements de son éloquence ou les agréments non pareils de sa conversation familière touchant toutes les matières politiques et autres sur lesquelles il lui plairait de dire son avis. Ses autres édits, arrêts et ordonnances, conservés jusqu'à nous, comme rendus au nom d'Henri II, traitent de la justice, des finances, de la guerre, et surtout de la police intérieure de Paris. Vignet imprima, en outre, pour son compte, plusieurs épigrammes contre ses rivaux en poésie, dont il s'était fait donner déjà les places, bénéfices et pensions. Il faut dire que ne voyant guère qu'eux seuls au monde, les deux compagnons s'occupaient sans relâche, l'un à demander des faveurs, l'autre à les prodiguer. IV. L'évasion Après nombre d'édits et d'appels à la fidélité de la bonne ville de Paris, les deux prisonniers s'étonnèrent enfin de ne voir poindre aucune émotion populaire, et de se réveiller toujours dans la même situation. Spifame attribua ce peu de succès à la surveillance des ministres, et Vignet à la haine constante de Mellin et de du Bellay. L'imprimerie fut fermée quelques jours; on rêva à des résolutions plus sérieuses, on médita des coups d'Etat. Ces deux hommes qui n'eussent jamais songé à se rendre libres pour être libres, ourdirent enfin un plan d'évasion tendant à dessiller les yeux des Parisiens et à les provoquer au mépris de la Sophonisbe de Saint-Gelais et de la Franciade de Ronsard. Ils se mirent à desceller les barreaux par le bas, lentement, mais faisant disparaître à mesure toutes les traces de leur travail, et cela fut d'autant plus aisé qu'on les connaissait tranquilles, patients et heureux de leur destinée. Les préparatifs terminés, l'imprimerie fut rouverte, les libelles de quatre lignes, les proclamations incendiaires, les poésies privilégiées firent partie du bagage, et, vers minuit, Spifame ayant adressé une courte mais vigoureuse allocution à son confident, ce dernier attacha les draps du prince à un barreau resté intact, y glissa le premier, et releva bientôt Spifame qui, aux deux tiers de la descente, s'était laissé tomber dans l'herbe épaisse, non sans quelques contusions. Vignet ne tarda pas dans l'ombre à trouver le vieux mur qui donnait sur la campagne; plus agile que Spifame, il parvint à en gagner la crête, et tendit de là sa jambe à son gracieux souverain, qui s'en aida beaucoup, appuyant le pied au reste des pierres descellées du mur. Un instant après le Rubicon était franchi. Il pouvait être trois heures du matin quand nos deux héros en liberté gagnèrent un fourré de bois, qui pouvait les dérober longtemps aux recherches; mais ils ne songeaient pas à prendre des précautions très minutieuses, pensant bien qu'il leur suffirait d'être hors de captivité pour être reconnus, l'un de ses sujets, l'autre de ses admirateurs. Toutefois, il fallut bien attendre que les portes de Paris fussent ouvertes, ce qui n'arriva pas avant cinq heures du matin. Déjà la route était encombrée de paysan qui apportaient leurs provisions aux marchés. Raoul trouva prudent de ne pas se dévoiler avant d'être parvenu au coeur de sa bonne ville; il jeta un pan de son manteau sur sa moustache, et recommanda à Claude Vignet de voiler encore les rayons de sa face apollonienne sous l'aile rabattue de son feutre gris. Après avoir passé la porte Saint-Victor, et côtoyé la rivière de Bièvre, en traversant les cultures verdoyantes qui s'étalaient longtemps encore à droite et à gauche, avant d'arriver aux abords de l'île de la Cité, Spifame confia à son favori qu'il n'eût pas entrepris certes une expédition aussi pénible, et ne se fût pas soumis par prudence à un si honteux incognito, s'il ne s'agissait pour lui d'un intérêt beaucoup plus grave que celui de sa liberté et de sa puissance. Le malheureux était jaloux! jaloux de qui? de la duchesse de Valentinois, de Diane de Poitiers, sa belle maîtresse qu'il n'avait pas vue depuis plusieurs jours, et qui peut-être courait mille aventures loin de son chevalier royal. "Patience, dit Claude Vignet, j'aiguise en ma pensée des épigrammes martialesques qui puniront cette conduite légère. Mais votre père François le disait bien: Souvent femme varie!..." En discourant ainsi, ils avaient pénétré déjà dans les rues populeuses de la rive droite, et se trouvèrent bientôt sur une assez grande place, située au voisinage de l'église des SS. Innocents, et déjà couverte de monde, car c'était un jour de marché. En remarquant l'agitation qui se produisait sur la place, Spifame ne put cacher sa satisfaction. "Ami, dit-il au poète, tout occupé de ses chaussures qui le quittaient en route, vois comme ces bourgeois et ces chevaliers s'émeuvent déjà, comme ces visages sont enflammés d'ire, comme il vole dans la région moyenne du ciel des germes de mécontentement et de sédition! Tiens, vois celui-ci avec sa pertuisane... Oh! les malheureux, qui vont émouvoir des guerres civiles! Cependant pourrai-je commander à mes arquebusiers de ménager tous ces hommes innocents aujourd'hui parce qu'ils secondent mes projets, et coupables demain parce qu'ils méconnaîtront peut-être mon autorité? - Mobile vulgus", dit Vignet. V. Le marché En jetant les yeux vers le milieu de la place, Spifame éprouva un sentiment de surprise et de colère dont Vignet lui demanda la cause. "Ne voyez-vous pas, dit le prince irrité, ne voyez-vous pas cette lanterne de pilori qu'on a laissée au mépris de mes ordonnances. Le pilori est supprimé, monsieur, et voilà de quoi faire casser le prévôt et tous les échevins, si nous n'avions nous-même borné sur eux notre autorité royale. Mais c'est à notre peuple de Paris qu'il appartient d'en faire justice. - Sire, observa le poète, le populaire ne sera-t-il pas bien plus courroucé d'apprendre que les vers gravés sur cette fontaine, et qui sont du poète du Bellay, renferment dans un seul distique deux fautes de quantité! humida sceptra, pour l'hexamètre ,ce que défend la prosodie à l'encontre d'Horatius, et une fausse césure au pentamètre. - Holà! cria Spifame sans se trop préoccuper de cette dernière observation, holà! bonnes gens de Paris, rassemblez-vous, et nous écoutez paisiblement. - Ecoutez bien le roi qui veut vous parler en personne", ajouta Claude Vignet, criant de toute la force de ses poumons. Tous deux étaient montés déjà sur une pierre haute, qui supportait une croix de fer: Spifame debout, Clade Vignet assis à ses pieds. A l'entour la presse était grande, et les plus rapprochés s'imaginèrent d'abord qu'il s'agissait de vendre des onguents ou de crier des complaintes et des noëls. Mais tout à coup Raoul Spifame ôta son feutre, dérangea sa cape, qui laissa voir un étincelant collier d'ordres tout de verroteries et de cliquant qu'on lui laissait porter dans sa prison pour flatter sa manie incurable, et sous un rayon de soleil qui baignait son front à la hauteur où il s'était placé, il devenait impossible de méconnaître la vraie image du roi Henri deuxième, qu'on voyait de temps en temps parcourir la ville à cheval. "Oui! criait Claude Vignet à la foule étonnée: c'est bien le roi Henri que vous avez au milieu de vous, ainsi que l'illustre poète Claudius Vignetus, son ministre et son favori, dont vous savez par coeur les oeuvres poétiques... - Bonnes gens de Paris! interrompait Spifame, écoutez la plus noire des perfidies. Nos ministres sont des traîtres, nos magistrats sont des félons!... Votre roi bien-aimé a été tenu dans une dure captivité, comme les premiers rois de sa race, comme le roi Charles sixième, son illustre aïeul..." A ces paroles, il y eut dans la foule un long murmure de surprise, qui se communiqua fort loin: on répétait partout: "Le roi! le roi!..." On commentait l'étrange révélation qu'il venait de faire; mais l'incertitude était grande encore, lorsque Claude Vignet tira de sa poche le rouleau des édits, arrêts et ordonnances, et les distribua dans la foule, en y mêlant ses propres poésies. "Voyez, disait le roi, ce sont les édits que nous avons rendus pour le bien de notre peuple, et qui n'ont été publiés ni exécutés... - Ce sont, disait Vignet, les divines poésies traîtreusement pillées, soustraites et gâtées par Pierre de Ronsard et Mellin de Saint-Gelais. - On tyrannise, sous notre nom, le bourgeois et le populaire... - On imprime la Sophonisbe et la Franciade avec un privilège du roi, qu'il n'a pas signé! - Ecoutez cette ordonnance qui supprime la gabelle, et cette autre qui anéantit la taille... - Oyez ce sonnet en syllabes scandées à l'imitation des latins..." Mais déjà l'on n'entendait plus les paroles de Spifame et de Vignet; les papiers répandus dans la foule et lus de groupe en groupe, excitaient une merveilleuse sympathie: c'étaient des acclamations sans fin. On finit par élever le prince et son poète sur une sorte de pavois composé à la hâte, et l'on parla de les transporter à l'Hôtel de Ville, en attendant que l'on se trouvât en force suffisante pour attaquer le Louvre, que les traîtres tenaient en leur possession. Cette émotion populaire aurait pu être poussée fort loin, si la même journée n'eût pas été justement celle où la nouvelle épouse du dauphin François, Marie d'Ecosse, faisait son entrée solennelle par la porte Saint-Denis. C'est pourquoi, pendant qu'on promenait Raoul Spifame dans le marché, le vrai roi Henri deuxième passait à cheval le long des fossés de l'hôtel de Bourgogne. Au grand bruit qui se faisait non loin de là, plusieurs officiers se détachèrent et revinrent aussitôt rapporter qu'on proclamait un roi sur le carreau des halles. "Allons à sa rencontre, dit Henri II, et, foi de gentilhomme (il jurait comme son père), si celui-ci nous vaut, nous lui offrirons le combat." Mais, à voir les hallebardiers du cortège déboucher par les petites rues qui donnaient sur la place, la foule s'arrêta, et beaucoup fuirent tout d'abord par quelques rues détournées. C'était, en effet, un spectacle fort imposant. La maison du roi se rangea en belle ordonnance sur la place; les lansquenets, les arquebusiers et les Suisses garnissaient les rues voisines. M. de Bassompierre était près du roi, et sur la poitrine de Henri II brillaient les diamants de tous les ordres souverains de l'Europe. Le peuple consterné n'était plus retenu que par sa propre masse qui encombrait toutes les issues: plusieurs criaient au miracle, car il y avait bien là devant eux deux rois de France; pâles l'un comme l'autre, fiers tous les deux, vêtus à peu près de même; seulement, le bon roi brillait moins. Au premier mouvement des cavaliers vers la foule, la fuite fut générale, tandis que Spifame et Vignet faisaient seuls bonne contenance sur le bizarre échafaudage où ils se trouvaient placés; les soldats et les sergents se saisirent d'eux facilement. L'impression que produisit sur le pauvre fou l'aspect de Henri lui-même, lorsqu'il fut amené devant lui, fut si forte qu'il retomba aussitôt dans une de ses fièvres les plus furieuses, pendant laquelle il confondait comme autrefois ses deux existences de Henri et de Spifame, et ne pouvait s'y reconnaître, quoi qu'il fît. Le roi, qui fut informé bientôt de toute l'aventure, prit pitié de ce malheureux seigneur, et le fit transporter d'abord au Louvre, ou les premiers soins lui furent donnés, et où il excita longtemps la curiosité des deux cours, et, il faut le dire, leur servit parfois d'amusement. Le roi, ayant remarqué d'ailleurs combien la folie de Spifame était douce et toujours respectueuse envers lui, ne voulut pas qu'il fût renvoyé dans cette maison de fous où l'image parfaite du roi se trouvait parfois exposée à de mauvais traitements ou aux railleries des visiteurs et des valets. Il commanda que Spifame fût gardé dans un de ses châteaux de plaisance, par des serviteurs commis à cet effet, qui avaient ordre de le traiter comme un véritable prince et de l'appeler Sire et Majesté. Claude Vignet lui fut donné pour compagnie, comme par le passé, et ses poésies, ainsi que les ordonnances nouvelles que Spifame composait encore dans sa retraite, étaient imprimées et conservées par les ordres du roi. Le recueil des arrêts et ordonnances rendus par ce fou célèbre fut entièrement imprimé sous le règne suivant avec ce titre: Dicoearchioe Henrici regis progymnasmata. Il en existe un exemplaire à la bibliothèque royale sous les numéros VII, 6,412. On peut voir aussi les Mémoires de la Société des inscriptions et belles-lettres, tome XXIII. Il est remarquable que les réformes indiquées par Raoul Spifame ont été la plupart exécutées depuis. Histoire de l'abbé de Bucquoy (XVIIe siècle) I. Un cabaret en Bourgogne Le grand siècle n'était plus: - il s'en était allé où vont les vieilles lunes et les vieux soleils. Louis XIV avait usé l'ère brillante des victoires. On lui reprenait ce qu'il avait gagné en Flandre, en Franche-Comté, aux bords du Rhin, en Italie. Le prince Eugène triomphait en Allemagne, Marlborough dans le Nord... Le peuple français, ne pouvant mieux faire, se vengeait par une chanson. La France s'était épuisée à servir les ambitions familiales et le système obstiné du vieux roi. Notre nation a toujours adopté facilement les souverains belliqueux, et dans la race des Bourbons, Henri IV et Louis XIV ont répondu à cet esprit, quoique le dernier ait eu à se plaindre de "sa grandeur qui l'attachait au rivage". Au besoin ces souverains se sauvaient par leurs vices. Leurs amours faisaient l'entretien des châteaux et des chaumières, et réalisaient de loin cet idéal galant et chevaleresque qui a toujours été le rêve généreux des Français. Toutefois, il existait des provinces moins sujettes à l'admiration, et qui protestèrent toujours sous diverses formes, soit sous le voile des idées religieuses, soit sous la forme évidente des jacqueries, des ligues et des frondes. La révocation de l'édit de Nantes avait été le grand coup frappé contre les dernières résistances. Villars venait de triompher du soulèvement des Cévennes, et ceux des Camisards qui avaient échappé aux massacres s'en allaient par bandes rejoindre en Allemagne le million d'exilés qui avaient été contraints de porter à l'étranger les débris de leur fortune et les diverses industries où excellaient beaucoup des protestants. On avait brûlé le Palatinat, leur principal refuge: "Ce sont là jeux de princes." Le soleil du grand siècle pouvait encore se mirer à l'aise dans les bassins de Versailles; mais il pâlissait sensiblement. Madame de Maintenon elle-même ne luttait plus contre le temps: elle s'appliquait seulement à infuser la dévotion dans l'âme d'un roi sceptique, qui lui répondait par des chiffres apportés chaque jour par Chamallard: "Trois milliards de dettes!... que peut faire à cela la Providence?" Louis XIV n'était pas un homme ordinaire; on peut croire même qu'il aimait la France et voulait sa grandeur. Sa personnalité, doublée de l'esprit de famille, l'a perdu à l'époque où l'âge affaiblissait ses forces, et où son entourage arrivait à dominer sa volonté. Quelque temps après la perte de la bataille d'Hochstedt, qui nous enlevait cent lieues de pays dans les Flandres, Archambault de Bucquoy passait à Morchandgy, petit village de la Bourgogne, situé à deux lieues de Sens. D'où venait-il?... On ne le sait pas trop... Où allait-il? Nous le verrons plus tard... Une roue de sa voiture s'étant cassée, le charron du village demandait une heure pour en poser une nouvelle. Le comte dit à son domestique: - Je ne vois que ce cabaret d'ouvert... Tu viendras m'avertir quand le charron aura fini. - Monsieur le comte ferait mieux de rester dans la voiture, qu'on a étayée. - Allons donc!... J'entre au cabaret, je suis sûr que je n'y trouverai que de bonnes gens... Archambault de Bucquoy entra dans la cuisine et demanda de la soupe... Il voulait premièrement goûter le bouillon. L'hôtesse se prêta à cette exigence. Mais Archambault l'ayant trouvé trop salé, dit: - On voit bien que le sel est à bon marché ici. - Pas trop, dit l'hôtesse. - Je suppose que les faux-saulniers en ont amené ici l'abondance. - Je ne connais pas ces gens-là... Du moins, ils n'oseraient venir ici... Les troupes de Sa Majesté viennent de les défaire, et toutes leurs bandes ont été taillées en pièces, à l'exception d'une trentaine de charretiers, qui ont été menés, chargés de fers, dans les prisons. - Ah! dit Archambault de Bucquoy, voilà des pauvres diables bien attrapés... S'ils avaient eu un homme comme moi à leur tête, leurs affaires seraient en meilleure posture! Il se rendit de la cuisine dans le cabaret, où l'on vidait les bouteilles d'un certain petit cru qui ne se serait pas conservé ailleurs ni plus tard. Archambault de Bucquoy prit place à une table, où l'on ne tarda pas à lui apporter sa soupe, et il continua à la trouver trop salée. On sait la haine des Bourguignons contre ce terme, qui se renouvelle depuis le XVe siècle, où la plus grosse injure était de les appeler: Bourguignons salés. L'inconnu dut s'expliquer. - Je veux dire, répondit-il, que l'on ne ménage pas le sel dans les mets que l'on sert ici... Ce qui prouve que le sel n'est pas rare dans la province... - Vous avez raison, dit un homme d'une force colossale, qui se leva du milieu des buveurs, et qui lui frappa sur l'épaule; mais il faut des braves... pour que l'on ait ici le sel à bon marché! - Comment vous appelez-vous? L'homme ne répondit pas; mais un voisin dit à Archambault de Bucquoy: - C'est le capitaine... - Ma foi, répondit-il, je me trouve ici dans la société d'honnêtes gens... Je puis parler!... Vous êtes évidemment ici des hommes qui faites la contrebande du sel... Vous faites bien. - On a du mal, dit le capitaine. - Eh mes enfants! Dieu récompense ceux qui agissent pour le bien de tous. - C'est un huguenot, se dirent à voix basse quelques-uns des assistants... - Tout est fini! reprit Archambault; le vieux roi s'éteint, sa vieille maîtresse n'a plus de souffle... Il a épuisé la France, dans son génie et dans sa force; si bien que les dernières batailles les plus émouvantes ont eu lieu entre Fénelon et Bossuet! Le premier soutenait "que l'amour de Dieu et du prochain peut être pur et désintéressé". L'autre, "que la charité, en tant que charité, doit toujours être fondée sur l'espérance de la béatitude éternelle". Grave question, Messieurs! Un immense éclat de rire, parti de tous les points du cabaret, accueillit cette observation. Archambault baissa la tête et mangea sa soupe sans dire un mot de plus. Le capitaine lui frappa sur l'épaule: - Qu'est-ce que vous pensez des extases de Mme Guyon? - Fénelon l'a jugée sainte, et Bossuet, qui l'avait attaquée d'abord, n'est pas éloigné de la croire au moins inspirée. - Mon cavalier, dit le capitaine, je vous soupçonne de vous occuper quelque peu de théologie. - J'y ai renoncé... Je suis devenu un simple quiétiste, depuis surtout que j'ai lu dans un livre intitulé le Mépris du Monde: "Il est plus profitable pour l'homme de se cultiver lui-même en vue de Dieu que de cultiver la terre, qui ne nous est de rien." - Mais, dit le capitaine, cette maxime est assez suivie dans ces temps-ci... Qui est-ce qui cultive?... On se bat, on chasse, on fait un peu de faux-saulnage...; on introduit des marchandises d'Allemagne et d'Angleterre, on vend des livres prohibés. Ceux qui ont de l'argent spéculent sur les bons des fermes; mais la culture, c'est un travail de fainéants! Archambault comprenait l'ironie de ce discours: "Messieurs, dit-il, je suis entré ici par hasard; mais je ne sais pourquoi je me sens l'un des vôtres... Je suis un de ces fils de grandes familles militaires qui ont lutté contre les rois, et qui sont toujours soupçonnés de rébellion. Je n'appartiens pas aux protestants, mais je suis pour ceux qui protestent contre la monarchie absolue et contre les abus qu'elle entraîne... Ma famille avait fait de moi un prêtre; j'ai jeté le froc aux orties et je me suis rendu libre. Combien êtes-vous? - Six mille, dit le capitaine. - J'ai servi déjà quelque temps... J'ai cherché même à lever un régiment depuis que j'ai abandonné la vie religieuse... Mais les dépenses qu'avait faites feu mon oncle m'ont gêné dans certaines ressources que j'attendais de ma famille... M. de Louvois nous a causé de grands chagrins! - Cher seigneur, dit le capitaine, vous me paraissez être un brave... Tout peut se réparer encore: Votre demeure à Paris? - Je compte descendre chez ma tante, la comtesse douairière de Bucquoy. Un des assistants se leva, et dit à des gens qui se trouvaient à la même table: "C'est celui que nous cherchons." Cet homme était connu pour un recors; il sortit et alla quérir un exempt de la maréchaussée. Au moment où Archambault de Bucquoy, averti par son domestique, regagnait sa voiture, l'exempt, accompagné de six gendarmes, voulut l'arrêter. Les gens du cabaret sortirent et cherchèrent à s'y opposer. Il voulut se servir de ses pistolets, mais la maréchaussée avait reçu des renforts. On fit remonter le voyageur dans sa voiture entre deux exempts; les gendarmes suivaient. On arriva bientôt à Sens. Le prévôt interrogea d'abord tout le monde avec impartialité, puis il dit au voyageur: - Vous êtes l'abbé de la Bourlie? - Non, monsieur. - Vous venez des Cévennes? - Non, monsieur. - Vous êtes un perturbateur du repos public? - Non, monsieur. - Je sais que, dans le cabaret, vous avez prétendu vous appeler de Bucquoy; mais, si vous êtes l'abbé de la Bourlie, se disant marquis de Guiscard...., vous pouvez l'avouer, le traitement sera le même: il s'est mêlé aux affaires des Cévennes; vous vous êtes compromis avec les faux-saulniers... Qui que vous soyez, je suis obligé de vous faire conduire dans les prisons de Sens. Archambault de Bucquoy se trouva là avec une trentaine de faux-saulniers dont le présidial de Sens faisait le procès; le prévôt de Melun, envoyé pour cette affaire, regarda son arrestation comme imprudente et légère. Toutefois, plusieurs charges pesaient déjà sur lui. Il avait été d'abord militaire pendant cinq ans, puis il était devenu ce qu'on appelait petit-maître... et ensuite, "sans s'inquiéter de la religion chrétienne", s'était mis de celle "que certains prétendent être celle des honnêtes gens", ce qu'on appelait alors déiste. Une aventure dont on ne connaît pas bien les détails, mais qui semble se rapporter à l'amour, jeta le comte de Bucquoy dans une sorte de dévotion trop exagérée pour avoir paru solide. Il se rendit à la Trappe, et chercha à observer cette loi du silence, si difficile à observer... Un jour, il se lassa de cette discipline, reprit son habit d'officier, et sortit de la Trappe sans dire adieu. En route, il eut une querelle et fit une blessure à un homme qui l'avait insulté. Ce hasard malheureux le fit rentrer dans la religion. Il se crut obligé de se dépouiller de ses habits en faveur d'un pauvre, et ce fut alors qu'épris des doctrines de saint Paul, il fonda à Rouen une communauté ou séminaire, qu'il dirigea sous le nom de le Mort. Ce nom symbolisait pour lui l'oubli des douleurs de la vie et le désir du repos éternel. Cependant, il parfait dans sa classe avec une grande facilité, ce qui provenait peut-être d'une longue abstinence de paroles, éprouvée à la Trappe: de sorte que les Jésuites voulurent l'attirer parmi eux; mais il craignit alors que cela ne le mît "trop en rapport avec le monde". II. Le for l'évêque Tels sont les antécédents qui, à Sens, auraient fait déjà quelque tort à l'abbé comte de Bucquoy, si le hasard ne l'eût fait confondre avec l'abbé de la Bourlie, fortement compromis dans les révoltes des Cévennes. Ce qui aggravait surtout la position de l'abbé de Bucquoy, c'est que dans sa voiture on avait trouvé "des livres qui ne traitaient que de révolutions, un masque et quantité de petits bonnets", et de plus encore des tablettes toutes chiffrées. Interrogé sur ces objets, il se justifia, et son affaire prenait un assez bon train, lorsque ennuyé du séjour de la prison, il eut l'idée de s'évader en mettant dans son parti les trente faux-saulniers qui se trouvaient avec lui dans la prison de Sens, ainsi que certains particuliers arrêtés pour divers motifs assez légers, et que l'on voulait forcer à s'engager dans le régiment du comte de Tonnerre. C'était alors une sorte de presse qui s'exerçait sur les grands chemins pour fournir des soldats aux guerres de Louis XIV. Ces projets d'évasion ne réussirent pas, et l'abbé de Bucquoy fut convaincu d'avoir engagé la fille du concierge à en faciliter les moyens. A deux heures après minuit on entra dans sa chambre, on lui mit fort civilement les fers aux mains et aux pieds, puis on le fourra dans une chaise, escortée d'une douzaine d'archers. A Montereau, il invita les archers à dîner avec lui, et, bien qu'ils fissent une grande surveillance, il parvint à se débarrasser de certains papiers compromettants. Ces archers ne firent pas grande attention à ce détail; mais en badinant, le soir, au souper, ils lui dirent qu'ils le défiaient bien de s'échapper. On le mit au lit, en l'enchaînant par un pied à l'une des colonnes. Les archers se couchèrent dans la chambre d'entrée. L'abbé de Bucquoy, lorsqu'il les jugea suffisamment endormis, parvint à soulever le ciel du lit et fit passer sa chaîne par le haut de la colonne, où on l'avait attaché. Puis il cherchait à gagner la fenêtre, lorsqu'un des gardes, dont il avait heurté les souliers, s'éveilla en sursaut et cria à l'aide. On le lia plus étroitement, il fut amené à Paris par le coche de Sens, à l'hôtel de la Clef d'Argent, rue de la Mortellerie. N'ayant pas de rancune, il donna encore à goûter aux archers. Parfaitement surveillé, à cet endroit, il fut conduit par deux hoquetons, au For l'Evêque, qui était situé sur le quai du Louvre. Au For l'Evêque, l'abbé de Bucquoy resta huit jours sans être interrogé. Il avait la liberté de se promener dans le préau, et réfléchissait au moyen qu'on pourrait prendre pour s'évader. Il avait remarqué en entrant que la façade du For l'Evêque présentait une série de fenêtres grillées étagées jusqu'aux combles, et que les grilles formaient naturellement des échelles, sauf les solutions de continuité dues aux intervalles des étages. Après son interrogatoire, dans lequel il prouva qu'il était non pas l'abbé de la Bourlie; mais l'abbé de Bucquoy: et qu'ayant mis quelque imprudence dans ses conversations, "il était néanmoins en état de se faire appuyer par des gens considérables", on le surveilla moins et on lui permit de se promener dans les corridors de la prison. Comme il avait encore quelques louis, le geôlier lui permettait le soir d'aller respirer l'air dans les combles, ce qu'il disait indispensable à sa santé. Dans la journée, il s'amusait à tresser des cordes avec la toile de ses draps et de ses serviettes, et il parvint enfin, sous prétexte de rêverie, à se faire oublier le soir dans le plus haut corridor de la prison La porte d'un grenier à forcer, la mansarde à ouvrir, ce n'était rien. Lorsqu'il jeta les yeux sur le quai, il fut effrayé, aux clartés de la lune, de cette quantité de branches garnies de pointes, de chevaux de frise et autres ingrédiens qui, dit-il, "formaient un spectacle des plus affreux... car on croyait voir une forêt toute hérissée de fer". Cependant, au milieu de la nuit, lorsqu'il n'entendit plus le bruit de la ville ni le passage des patrouilles, l'abbé de Bucquoy, s'aidant des cordes qu'il avait tordues, parvint, en dépit des pointes hérissées sur les grilles, à gagner le quai, qui correspondait à un vaste emplacement qu'on appelait alors la Vallée de Misère. III. Autres évasions Nous n'avons pas donné plus haut tous les détails de l'évasion de l'abbé de Bucquoy du For l'Evêque, de peur d'interrompre le principal récit. Quand il eut imaginé de s'échapper par une lucarne des combles, il trouva une difficulté dans la porte cadenassée qui fermait le cabinet où il fallait entrer d'abord. Les outils lui manquaient; il eut alors l'idée de brûler la porte. Le concierge lui avait permis de faire sa cuisine dans sa chambre et lui avait vendu des oeufs...., du charbon et un briquet. C'est avec ces moyens qu'il put mettre le feu à la porte du cabinet, ne voulant y faire qu'une ouverture par laquelle il pût passer. Les flammes allant trop haut et risquant d'incendier le toit, il trouva à propos un pot à eau pour les éteindre, mais il faillit être asphyxié par la fumée et brûla une partie de ses vêtements. Il était bon d'expliquer ceci pour faire comprendre ce qui lui arriva après qu'il eut pris pied sur le quai du Louvre. Sa descente à travers les grilles hérissées de fer et les chevaux de frise avait ajouté maints accrocs aux brûlures de ses vêtements. De sorte que plusieurs marchands qui, au point du jour, ouvraient leurs boutiques, s'aperçurent bien de son désordre. Mais personne ne souffla mot; seulement, quelques polissons le suivirent en faisant des huées. Une grosse pluie qui survint les dispersa. L'abbé, grâce à cette diversion qui retenait en outre les sentinelles dans leur guérite, prit par la rue des Bourdonnais, gagna le quartier Saint-Eustache et arriva enfin près de la halle, où il trouva un cabaret ouvert. L'état de ses vêtements, auquel il n'avait pas encore fait grande attention, lui attira des railleries; il ne répondit rien, paya l'hôte et chercha un asile sûr. Il n'eût pas fait bon pour lui de se rendre chez sa tante, la comtesse douairière de Bucquoy; mais il se souvint de la demeure d'une parente d'un de ses domestiques qui logeait à l'Enfant-Jésus, près des Madelonnettes. L'abbé arriva de bonne heure chez cette femme et lui dit qu'il venait de province et que, passant par la forêt de Bondy, des voleurs l'avaient mis dans cet état. Elle le garda toute la journée et lui fit à manger. Vers le soir, il s'aperçut d'un certain air de soupçon qui lui fit penser à chercher un asile plus sûr... Il s'était rencontré déjà avec quelques-uns de ces beaux esprits du Marais qui fréquentaient l'hôtel de Ninon de Lenclos, alors âgée de près de quatre-vingts ans, et qui faisait encore des passions, en dépit des lettres de Mme de Sévigné. Les hôtels du Marais étaient le dernier asile de l'opposition bourgeoise et parlementaire. Quelques personnes de la noblesse, derniers débris de la Fronde, se faisaient voir parfois dans ces vieilles maisons, dont les hôtels déserts regrettaient encore les jours où les conseillers de la grande chambre et des Tournelles traversaient la foule en robe rouge, salués et applaudis comme des sénateurs romains du parti populaire. Il y avait un petit établissement dans l'île Saint-Louis, qu'on appelait le café Laurent. Là se réunissaient les modernes épicuriens qui, sous le voile du scepticisme et de la gaîté, cachaient les débris d'une opposition sourde et patiente, comme Harmodius et Aristogiton cachaient leurs épées sous des roses. Et ce n'était pas peu de chose alors que ces pointes philosophiques aiguisées par les disciples de Descartes et de Gassendi. Ce parti était fortement surveillé; mais grâce à la protection de quelques grands seigneurs, tels que d'Orléans, Conti et Vendôme; grâce aussi à ces formes spirituelles et galantes, qui séduisent même la police ou qui l'abusent aisément, les néo-frondeurs etaient généralement laissés en paix, seulement la cour pensait les flétrir en les appelant: la cabale. Fontenelle, Jean-Baptiste Rousseau, Lafare, Chaulieu s'étaient montrés par moments au café Laurent. Molière y avait paru antérieurement; Boileau était trop vieux. Les anciens habitués parlaient là de Molière, de Chapelle et de ces soupers d'Auteuil, qui avaient été le centre des premières réunions. La plupart des habitués du café étaient encore les commensaux de cette belle Ninon, qui habitait rue des Tournelles et qui mourut à quatre-vingt-six ans, laissant une pension de deux mille livres au jeune Arouet, lequel lui avait été présenté par l'abbé de Châteauneuf, son dernier amoureux. L'abbé de Bucquoy avait depuis longtemps quelques amis parmi les gens de la cabale. Il attendit leur sortie; et, feignant d'être un pauvre, il s'adressa à l'un d'eux, le prit à part et lui dépeignit sa position... L'autre l'emmena chez lui, l'habilla et le cacha dans un asile sûr, d'où l'abbé put avertir sa tante et recevoir l'aide nécessaire. Du fond de sa retraite, il adressa plusieurs suppliques au Parlement, afin que son affaire y fût renvoyée. Sa tante elle-même remit des placets au roi. Mais aucune décision ne fut prise, bien que l'abbé de Bucquoy offrît de se remettre dans les prisons de la Conciergerie; s'il pouvait être assuré que son affaire serait traitée juridiquement. L'abbé de Bucquoy, voyant toutes ses sollicitations restées sans effet, dut se résoudre à sortir de France. Il prit la route de Champagne, déguisé en marchand forain. Malheureusement il arriva à la Fère au moment où un parti des alliés qui avait enlevé M. le Premier, s'était vu coupé du côté de Ham et forcé de se dissoudre. L'abbé fut considéré comme un des fugitifs, et bien qu'il protestât de sa qualité de marchand, on le déposa à la prison de la Fère en attendant qu'on eût reçu des renseignements de Paris... Ce coup d'oeil ingénieux, qui lui avait fait trouver les moyens de s'échapper du For l'Evêque, lui avait fait découvrir un certain tas de pierres qui pouvait servir à arriver sur la rampe du mur. Avant d'entrer dans la cellule, il pria le concierge de lui aller chercher à boire, et, en son absence, se mit à grimper jusqu'à un bastion d'où il se précipita dans un fossé plein d'eau qui entourait la prison. Il le traversait à la nage, lorsque la femme du concierge qui l'avait aperçu par une fenêtre, mit l'alarme dans la prison, ce qui fit qu'on le ressaisit au bord et qu'on le ramena épuisé et tout couvert de boue. On prit soin cette fois de le mettre au cachot. On avait eu de la peine à faire revenir le pauvre abbé de Bucquoy d'un long évanouissement, suite de son plongeon dans l'eau, et les paroles qu'il prononça sur la Providence qui l'avait abandonné dans son dessein, donnèrent à penser que c'était un ministre calviniste échappé des Cévennes: on l'envoya donc à Soissons, dont la prison était plus sûre que celle de la Fère. Soissons est une ville très intéressante pour qui la voit en liberté. La prison était alors située entre l'évêché et l'église Saint-Jean; elle s'adossait, du côté du nord, aux fortifications de la ville. L'abbé de Bucquoy fut mis dans une tour avec un Anglais fait prisonnier dans l'expédition de Ham. Le porte-clef qui faisait leur cuisine, permettait à l'abbé, qui toujours feignait d'être malade, comme il avait fait au For l'Eveque, de prendre l'air le soir au sommet de la tour où il était enfermé. Cet homme avait un accent bourguignon, que l'abbé reconnut pour l'avoir entendu près de Sens. Un soir, ce porte-clé lui dit: "Monsieur l'abbé, il fera beau ce soir sur le donjon à voir les étoiles." L'abbé le regarda, mais ne vit qu'une figure indifférente. Sur le donjon , il faisait du brouillard. L'abbé redescendit et trouva ouverte la porte du mur de ronde. Une sentinelle le parcourait à pas égaux. Il se retirait, lorsque le soldat, passant près de lui, dit à voix basse: "L'abbé... il fait bien beau ce soir... Promenez-vous ici un peu: qui est-ce qui vous apercevrait dans le brouillard?" L'abbé de Bucquoy ne vit là que la complaisance d'un brave militaire qui suspend la consigne en faveur d'un pauvre prisonnier. Au bout de la terrasse, il sentit une corde, et sa main en la soulevant trouva un crochet et des noeuds. La sentinelle avait le dos tourné, l'abbé, qui savait tous les exercices, descendit en s'aidant de la sellette à la manière des peintres en bâtiment. Il se trouva dans le fossé, qui était à sec et plein d'herbes. Le mur du dehors était trop haut pour qu'il pût songer à remonter. Seulement, en cherchant quelque point dégradé qui permît l'ascension, il se trouva près d'une ouverture d'égout dont les gravois semés çà et là, et les pierres fraîchement taillées indiquaient qu'on était en train de le réparer. Un inconnu leva la tête tout à coup par l'ouverture du puisard, et dit à voix basse: - Est-ce que c'est vous, l'abbé? - Pourquoi? - C'est qu'il fait beau ce soir ici; mais il fait meilleur là-dessous. L'abbé comprit ce qu'on voulait lui dire et se mit à descendre par une échelle dans ce réduit assez fétide. L'homme le conduisit silencieusement jusqu'à un escalier en limaçon, et lui dit: montez maintenant jusqu'à ce que vous trouviez une résistance... frappez, et l'on vous ouvrira. L'abbé monta bien trois cents marches, puis sa tête heurta comme une trappe qui paraissait lourde, et qui ne céda pas même à la pression de ses épaules. Un instant après il sentit qu'on la levait, et qu'on lui adressait ces mots: - Est-ce vous, l'abbé? L'abbé dit: Ma foi, oui, c'est moi; mais vous?... L'inconnu répondit par un chut, et l'abbé se trouva sur un plancher solide, mais dans la plus profonde nuit. IV. Le capitaine Roland En tâtant à droite et à gauche, l'abbé de Bucquoy sentit des tables qui se prolongeaient, et ne comprit pas davantage dans quel lieu il se trouvait. Mais l'homme qui lui avait parlé fit briller bientôt une lanterne sourde qui éclaira toute la salle. L'argenterie étincelait dans les montres, et mille bijoux d'or et de pierres précieuses ruisselaient sur les tables..., qui décidément était des comptoirs... Il n'y avait plus à s'y tromper. On se trouvait dans une boutique d'orfèvre. L'abbé réfléchit un instant, puis il se dit en voyant la mine de l'homme qui tenait la lanterne sourde: "Il est évident que c'est un voleur; quelle que soit son intention à mon égard, ma conscience m'oblige à réveiller le marchand que l'on va dévaliser." En effet, un second individu était sorti de dessous l'autre comptoir et faisait rafle des effets les plus précieux. L'abbé cria: "Au secours! à l'aide! au voleur!" En vain lui mit-on la main sur la bouche en le menaçant. Au bruit qu'il fit, un homme effaré, en chemise, arriva du fond, une chandelle à la main. - On vous vole, Monsieur, s'écria l'abbé! - Au voleur! à la garde! cria à son tour le marchand. - Vous tairez-vous? dit l'homme à la lanterne sourde en montrant un pistolet. Le marchand ne dit plus rien; mais l'abbé se mit à frapper violemment à la porte extérieure en continuant ses cris. Un pas cadencé se faisait entendre au dehors. C'était évidemment une patrouille; les deux voleurs se cachèrent de nouveau sous les comptoirs. Un bruit de crosses de fusil se fit entendre sur le pas de la porte. "Ouvrez, au nom du roi, dit une voix rude." Le marchand alla chercher ses clefs et ouvrit la porte. La patrouille entra. - Qu'est-ce qui se passe ici? dit le sergent. - On me vole, s'écria le joaillier; ils sont cachés sous les comptoirs... - Monsieur le sergent, dit l'abbé de Bucquoy, des gens que je ne connais pas et dont je ne puis comprendre les intentions m'ont, par un accord secret, fait échapper de la prison de Soissons. Je me suis aperçu que ces gens étaient des malfaiteurs, et, étant moi-même un honnête homme, je ne puis consentir à me faire leur complice... Je sais que la Bastille m'attend; arrêtez-moi... et reconduisez-moi en prison. Le sergent, qui était un homme d'une forte stature, se tourna du côté de ses soldats et dit: "Commencez par vous saisir du joaillier, et appliquez-lui la poire d'angoisse afin qu'il se taise. Ensuite, faites-en autant pour l'abbé...., car il m'étourdit." La poire d'angoisse était une sorte de bâillon dont le centre était composé d'une poche de cuir remplie de son, qu'on pouvait mâcher à loisir sans pouvoir rendre au dehors aucune articulation sensible. L'abbé de Bucquoy, réduit au silence par le bâillon et la poire d'angoisse, ne comprenait pas que l'orfèvre volé eût reçu le même traitement. Sa surprise augmenta en voyant que les soldats de la patrouille aidaient les deux voleurs à dévaliser la boutique. Quelques termes d'argot échangés entre eux le mirent enfin au courant. La patrouille était une fausse patrouille. Le sergent, de taille herculéenne, fut reconnu par l'abbé pour ce même chef de faux-saulniers avec lequel il avait causé déjà à Morchandgy, près Sens, et qu'on appelait là le capitaine. Les paquets étaient faits lorsqu'une grande rumeur, mêlée de coups de fusil, se fit entendre au dehors. - "Chargeons tout, dit le capitaine." On enleva lestement les ballots, et l'abbé lui-même, qui était fortement lié, se trouva sur le dos d'un des voleurs. Ils sortirent tous par la porte de la boutique qui donnait sur la rue de l'Intendance. La lueur d'un grand incendie se faisait voir du côté de la porte de Compiègne... Au point opposé l'on se battait. La petite troupe força la porte du jardin de l'évêché, et s'y rencontra, à travers les arbres, avec un grand nombre d'autres gens chargés de ballots, qui entrèrent dans la ville pendant que les autres, en échangeant çà et là des signes de reconnaissance, descendaient le rempart à l'aide d'échelles et gravissaient ensuite la contrescarpe dégradée sur ce point. Il fallait ensuite passer l'Aisne pour atteindre les hauteurs de Cuffy et la limite des forêts. On a supposé depuis que les gens qui avaient tenté de faire échapper l'abbé de Bucquoy de la prison de Soissons, étaient un parti de ces mêmes faux-saulniers, qu'il avait rencontrés en Bourgogne, et à qui il avait offert de se mettre à leur tête... Un seigneur riche, aventureux et puissant comme lui par ses relations en France et au dehors, était bien ce qu'il leur fallait. Quant au capitaine Roland, ancien chef de partisans des Cévennes, il s'était échappé par les pays de l'Est après la capitulation de Cavalier. Pendant que ce chef, qui avait obtenu son pardon au prix du sang de ses frères, paradait à Versailles comme un chef de tribus vaincues, Roland, aidé par les bandes de faux-saulniers, - mélangées comme on sait de protestants, de déserteurs et de paysans réduits à la misère, - tentait de gagner le Nord pour s'y réfugier au besoin. En attendant, ses gens faisaient du faux-saulnage, aidés en secret par la population et les soldats mal payés des troupes royales. - On mettait le feu à une maison, toute la ville se portait là. Pendant ce temps, les faux-saulniers, nombreux et bien armés, faisaient entrer des sacs de sel par quelque rempart mal surveillé. Puis au besoin ils se battaient en fuyant et se rejetaient dans les bois. Voici encore ce que nous avons appris par d'autres récits du temps. A l'époque où les protestants quittaient la France sans avoir le temps de mettre ordre à leurs affaires, des bijoux d'un grand prix avaient été déposés chez ce marchand, qui faisait un peu d'usure, et il avait prêté sur ces nantissements quelques sommes très inférieures à leur valeur. Depuis, des personnes envoyées par les réfugiés étaient venues réclamer leurs bijoux en payant ce qui était dû. L'orfèvre avait trouvé fort simple de s'acquitter en dénonçant les réclamants à la justice. De là le motif de l'expédition à laquelle concourait le capitaine Roland. Les faux-saulniers, qui avaient tenté de faire évader le comte abbé de Bucquoy, trouvèrent le chemin barré au delà de l'Aisne. On en prit un grand nombre, qui furent pendus ou rompus vifs, selon leur rang. L'histoire ne parle plus du capitaine Roland, - et l'abbé de Bucquoy, plus fortement soupçonné que jamais, prit le chemin de la Bastille. Lorsqu'on le descendit de sa chaise, il eut le temps de jeter un coup d'oeil à droite et à gauche, "soit sur le pont-levis, soit sur la contrescarpe... mais on ne le laissa pas rêver longtemps à cela", car il fut bien vite conduit à la tour dite de la Bretignière. V. L'enfer des vivants Il y avait huit tours à la Bastille, dont chacune avait son nom et se composait de six étages éclairés chacun d'une seule fenêtre. Une grille au dehors, une grille au dedans laissaient voir seulement, de la salle, une chambre carrée, formée par l'épaisseur du mur, et du fond de laquelle on pouvait puiser l'air respirable. L'abbé avait été placé dans la tour de la Bretignière. Les autres s'appelaient tour de la Bretaudière, de la Comté, du Puits, du Trésor, du Coin, de la Liberté. La huitième s'appelait la tour de la Chapelle. On n'en sortait généralement que pour mourir, à moins qu'on n'y descendît obscurément dans ces oubliettes fameuses dont les traces furent retrouvées à l'époque de la démolition. L'abbé de Bucquoy resta pendant quelques jours dans les salles basses de la tour de la Bretignière, ce qui prouvait que son affaire paraissait grave, car autrement les prisonniers étaient mieux traités d'abord. Son premier interrogatoire, auquel présida d'Argenson, détruisit la pensée qu'il fût absolument le complice des faux-saulniers de Soissons. De plus, il s'appuya des hautes relations qu'avait sa famille; de sorte que le gouverneur Bernaville lui fit une visite et l'invita à déjeuner, ce qui était d'usage, à l'arrivée, pour les prisonniers d'un certain rang. On mit l'abbé de Bucquoy dans une chambre plus élevée et plus aérée où se trouvaient d'autres prisonniers. C'était à la tour du Coin: lieu privilégié placé sous la surveillance d'un porte-clefs nommé Ru, qui passait pour un homme plein de douceur et d'attentions pour les prisonniers. En entrant dans la salle commune, l'abbé fut frappé d'étonnement, en regardant les murs peints à fresque, d'y trouver une image du Christ singulièrement défigurée. On avait dessiné des cornes rouges sur sa tête, et sur sa poitrine était une large inscription qui portait ce mot: Mystère. Une inscription charbonnée se lisait au-dessous: "La grande Babylone, mère des impudicités et des abominations de la terre." Il est évident que cette inscription avait été formulée par un protestant précédemment captif dans ce lieu. Mais personne depuis ne l'avait effacée. Sur la cheminée on distinguait une peinture ovale, représentant la figure de Louis XIV. Une autre main de prisonnier avait inscrit autour de sa tête: "Crachoir", et l'on distinguait à peine les traits du souverain effacés par mille outrages. L'abbé de Bucquoy dit au porte-clefs: "Ru, pourquoi permet-on ici de pareilles dégradations sur des images respectées?" Le porte-clefs se prit à rire et répondit: "Que s'il fallait châtier les crimes des prisonniers, il faudrait rompre et brûler tout le jour, et qu'il valait mieux que des gens d'esprit vissent à quel point l'exagération d'idées ne pouvait porter des fanatiques." Les habitants de cette tour jouissaient d'une liberté relative; ils pouvaient, à certaines heures, se promener dans le jardin du gouverneur, situé dans un des bastions de la forteresse et planté de tilleuls, avec des jeux de boules et des tables où ceux qui avaient de l'argent pouvaient jouer aux cartes et consommer des rafraîchissements. Le gouverneur Bernaville cédait à un cuisinier, moyennant un droit, les bénéfices de cette exploitation. L'abbé de Bucquoy, qu'on était assuré cette fois de retenir et qui avait fait agir des amis puissants, se trouvait faire partie de ce cercle favorisé. On lui avait fait passer de l'or, ce qui n'est jamais mal reçu dans une prison, et il était parvenu, en perdant quelques louis aux cartes, à se faire un ami de Corbé, le neveu du précédent gouverneur (M. de Saint-Mars), qui conservait encore une haute position sous Bernaville. Il n'est pas indifférent, peut-être, de dépeindre ce dernier d'après la description physique qu'en a donnée un des prisonniers de la Bastille, plus tard réfugié en Hollande. "Il a deux yeux verts enfoncés sous deux sourcils épais, et qui semblent de là lancer le regard du basilic. Son front est ridé comme une écorce d'arbre sur laquelle quelque muphti a gravé l'Alcoran... C'est sur son teint que l'envie cueille ses soucis les plus jaunes. La maigreur semble avoir travaillé sur son visage à faire le portrait de la lésine. Ses joues plissées comme des bourses à jetons ressemblent aux giffles d'un singe... son poil est d'un roux alezan brûlé. Quand il était chevalier de la mandille (laquais), il portait ses cheveux plats frisés comme des chandelles. Il a renoncé à cette coquetterie. Quoiqu'il parle rarement, il doit bien s'écouter parler, car il a la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Pourtant, elle ne s'ouvre que pour prononcer des arrêts monosyllabiques, exécutés ponctuellement par les satellites qu'il a su se créer..." Bernaville avait réellement fait partie de la maison du maréchal Bellefonds, et porté la mandille, c'est-à-dire la livrée; mais, à la mort du maréchal, il avait su se mettre dans les bonnes grâces de sa veuve, dont les enfants étaient encore jeunes, et c'est par sa haute protection qu'il avait obtenu la direction des chasses de Vincennes, ce qui impliquait une foule de profits, et l'intendance des pavillons et rendez-vous de chasse, où les gens de la cour faisaient de grosses dépenses. Ceci explique le terme de mépris dont on se servait envers lui en l'appelant gargottier... C'était, disait-on encore, - dans les libres conversations des prisonniers, - un laquais qui, à force de monter derrière les carrosses, s'était avisé de se planter dedans... Mais nous ne pouvons nous prononcer encore avant d'avoir apprécié les actes dudit Bernaville, et il serait injuste de s'en tenir aux récits exagérés des prisonniers. Quant au nommé Corbé, son assesseur, voici encore son portrait, tracé d'une main qui sent un peu l'école de Cyrano: "Il avait un petit habit gris de ras de Nîmes si pelé, qu'il faisait peur aux voleurs en leur montrant la corde; une méchante culotte bleue, tout usée, rapiécée par les genoux; un chapeau déteint, ombragé d'un vieux plumet noir tout plumé, et une perruque qui rougissait d'être si antique. Sa mine basse, encore au-dessous de son équipage, l'aurait plutôt fait prendre pour un poussecu que pour un officier." L'abbé de Bucquoy, jouant au piquet avec Renneville, l'un des prisonniers, sous un berceau en treillage, lui dit: "Mais on est très bien ici, et, avec la perspective d'en sortir prochainement, qui voudrait tenter de s'en échapper?" - La chose serait impossible, dit Renneville... Mais, quant à juger du traitement que l'on reçoit dans ce château, attendez encore. - Ne vous y trouvez-vous pas bien? - Très bien pour le moment... J'en suis revenu à la lune de miel, où vous êtes encore... - Comment vous a-t-on mis ici? - Bien simplement; comme beaucoup d'autres... Je ne sais pourquoi. - Mais vous avez bien fait quelque chose pour entrer à la Bastille? - Un madrigal. - Dites-le-moi... Je vous en donnerai franchement mon avis. - C'est que ce madrigal est suivi d'un autre, parodié sur les mêmes rimes, et qui m'a été attribué à tort... - C'est plus grave. En ce moment-là, Corbé passa d'un air souriant, en disant: "Ah! vous parlez encore de votre madrigal, M. de Renneville... Mais ce n'est rien: il est charmant. - Il est cause qu'on me retient ici, dit Renneville. - Et vous plaignez-vous du traitement? - Le moyen? quand on a affaire à d'honnêtes gens! Corbé satisfait, alla vers une autre table avec son implacable sourire... on lui offrait des rafraîchissements qu'il ne voulait jamais accepter. De temps en temps il lançait des regards aux fenêtres de la prison, où l'on pouvait entrevoir les formes vagues des prisonnières, et il paraissait trouver que rien n'était plus charmant que l'intérieur de cette prison d'Etat. - Et comment, dit l'abbé de Bucquoy à Renneville, en faisant les cartes, était construit ce madrigal? - Dans les règles du genre. Je l'avais adressé à M. le marquis de Torcy afin qu'il le fît voir au roi. Il faisait allusion à la puissance réunie de l'Espagne et de la France combattant les alliés... et se rapportait en même temps aux principes du jeu de piquet. Ici Renneville récita son madrigal, qui se terminait par ces mots, adressés aux alliés du Nord: "Combattant l'Espagne et la France, Vous trouverez capot... Quinte et Quatorze en main!" Cela voulait dire Philippe V (quinte) et Louis XIV. - C'est bien innocent!... dit l'abbé de Bucquoy. - Mais non, répondit Renneville; cette chute en octave et en alexandrin a été admirée de tout le monde. Mais des malveillants ont parodié ces vers en faveur des ennemis, et voici leur version: Nous ferons un repic... et l'Espagne et la France Se trouveront capot... Quinte et Quatorze en main. Or, monsieur le comte, comment est-il possible que j'aie écrit moi-même la contre-partie de mon madrigal... et encore, en ne conservant pas la mesure de l'avant-dernier vers? - Cela me paraît invraisemblable, dit l'abbé, je m'en assure, étant moi-même un poète aussi. - Eh bien, M. de Torcy m'a envoyé à la Bastille sur un si petit soupçon... Cependant, j'étais appuyé par M. de Chamillard, auquel j'ai dédié des livres, et qui n'a cessé de me faire des offres de service. - Quoi! dit l'abbé, pensif, un madrigal peut conduire un homme à la Bastille? - Un madrigal?... Mais un distique seulement peut en ouvrir les portes. Nous avons ici un jeune homme... dont les cheveux commencent à blanchir, il est vrai... qui pour un distique latin, s'est vu retenir longtemps aux îles Sainte-Marguerite: ensuite lorsque M. de Saint-Mars, qui avait gardé Fouquet et Lauzun, fut nommé gouverneur ici, il l'amena avec lui pour le faire changer d'air. Ce jeune homme, ou, si vous voulez, cet homme, avait été un des meilleurs élèves des jésuites. - Et ils ne l'ont pas soutenu? - Voici ce qui est arrivé. Les jésuites avaient inscrit sur leur maison de Paris un distique latin, en l'honneur du Christ. Voulant plus tard s'assurer l'appui de la cour contre les attaques de certains robins ou cabalistes assez puissants, ils se résolurent à donner une grande représentation de tragédie avec choeurs, dans le genre de celles qu'autrefois on donnait à Saint-Cyr. Le roi et Mme de Maintenon accueillirent avec bienveillance leur invitation. Tout, dans cette fête, était conçu de manière à leur rappeler leur jeunesse. Faute de jeunes filles, que ne pouvait fournir la maison, on avait fait habiller en femmes les plus jeunes élèves, et les choeurs et ballets étaient exécutés par les sujets de l'Opéra. Le succès fut tel, que le roi, ébloui, charmé, permit aux révérends pères d'inscrire son nom sur la porte de leur maison. Elle portait cette inscription: Collegium Claro montanum societatis Jesu; on remplaça ces mots par ceux-ci: Collegum Ludovici magni. - Le jeune homme dont nous parlons inscrivit sur le mur un distique dans lequel il fit remarquer que le nom de Jésus avait été remplacé par celui de Louis le Grand... C'est ce crime qu'il expie encore ici. - Mais, dit l'abbé de Bucquoy, il nous est impossible de nous plaindre beaucoup des rigueurs de cette prison d'Etat. J'ai souffert un peu dans le cachot... mais maintenant, sous cette tonnelle, appréciant la chaleur d'un vin de Bourgogne assez généreux, je me sens disposé à prendre patience. - Je prends patience depuis quatre ans, dit Renneville; et, si je vous racontais ce qui m'est arrivé... - Je veux savoir ce qu'on a pu faire contre un homme coupable d'un madrigal. - Je ne me plaindrais de rien si je n'avais laissé mon épouse en Hollande... Mais passons. Arrêté à Versailles, je fus conduit en chaise à Paris. En passant devant la Samaritaine, je tirai ma montre et je constatai par la comparaison qu'il était huit heures du matin. L'exempt me dit: votre montre va bien. Cet homme ne manquait pas d'une certaine instruction: "Il est fâcheux, me dit-il, que je me sois vu forcé de vous arrêter, et cela est entièrement contre mon inclination... Mais il fallait remplir les derniers devoirs de la place que j'occupais avant de devenir ce que je suis dès à présent, c'est-à-dire écuyer de la duchesse de Lude. Je m'appelle De Bourbon... Mon emploi d'exempt cesse à dater d'aujourd'hui, et désormais réclamez-vous de moi en cas de besoin..." Cet exempt me parut un honnête homme, et passant au bas du pont Neuf, je lui offris à boire, ainsi qu'aux trois hoquetons qui nous accompagnaient et qui portaient sur leur cotte d'armes la représentation d'une masse hérissée de pointes avec cette devise: monstrorum terror. Je ne pus m'empêcher de dire, pendant que je buvais avec eux: "Vous êtes la terreur... et je suis le monstre!" Ils se prirent à rire et nous arrivâmes tous à la Bastille, en belle humeur. Le gouverneur me reçut dans une chambre tendue de damas jaune avec une crépine d'argent assez propre... Il me donna la main et m'invita à déjeuner... Sa main était froide, ce qui me donna un mauvais augure... Corbé, son neveu, arriva en papillonnant, et me parla de ses prouesses en Hollande... et des succès qu'il avait eus plus tard dans les courses de taureaux à Madrid, où les dames, admirant sa bravoure, lui jetaient des oeufs remplis d'eau de senteur. Le déjeuner fini, le gouverneur me dit: "Usez de moi comme vous voudrez", et il ajouta parlant à son neveu: "Il faut conduire notre nouvel hôte au pavillon des princes." - Vous étiez en grande estime près du gouverneur... dit en soupirant l'abbé de Bucquoy. - Le pavillon des princes, vous pouvez le voir d'ici... c'est au rez-de-chaussée. Les fenêtres sont garnies de contre-vents verts. Seulement, il y a cinq portes à traverser pour arriver à la chambre. Je l'ai trouvée triste, quoiqu'il y eût une paillasse sur le lit, un matelas, et autour de l'alcôve une pente en brocatelle assez fraîche; plus encore, trois fauteuils recouverts en bougran. - Je ne suis pas si bien logé! dit l'abbé de Bucquoy. - Aussi je ne me plaignais que de manquer de serviettes et de draps, lorsque je vis arriver le porte-clés Ru avec du linge, des couvertures, des vases, des chandeliers et tout ce qu'il fallait pour que je pusse m'établir honnêtement dans ce pavillon. Le soir était venu. On m'envoya encore deux garçons de la cantine guidés par Corbé, qui m'apportaient le dîner. Il se composait: d'une soupe aux pois verts garnie de laitues et bien mitonnée, avec un quartier de volaille au-dessus, une tranche de boeuf, un godiveau et une langue de mouton... Pour le dessert, un biscuit et des pommes de reinette... Vin de Bourgogne. - Mais je me contenterais de cet ordinaire, dit l'abbé. - Corbé me salua et me dit: "Payez-vous votre nourriture, ou en serez-vous redevable au roi?" Je répondis que je paierais. N'ayant pas grand-faim après le déjeuner que m'avait offert le gouverneur, j'avais prié Corbé de s'asseoir et de m'aider à tirer parti du plat; mais il me répondit qu'il n'avait pas faim, et ne voulut même pas accepter un verre de Bourgogne. - C'est son usage! dit l'abbé de Bucquoy. Une cloche avertit les prisonniers qu'il fallait rentrer dans leurs chambres. - Savez-vous, dit Renneville en rentrant à l'abbé de Bucquoy, que ce Corbé est un homme à femmes. - Comment, ce monstre! - Un séducteur... un peu pressant seulement envers les dames prisonnières... Nous avons eu hier une scène fort désagréable dans notre escalier. On entendait un bruit énorme dans les cachots qui sont à la base de la tour. Ce bruit finit par s'apaiser... Nous vîmes remonter le porte-clés Ru avec ses culottes teintes de sang. Il nous dit: je viens de sauver cette pauvre Irlandaise, à laquelle M. Corbé voulait plaire... Il l'avait envoyée au cachot, sur le refus quelle avait fait de recevoir ses visites; et, comme elle refusa, là encore, de le recevoir, on résolut de la placer à un étage inférieur. Elle résista, lorsqu'on voulut l'y conduire, et les gens qui l'emportèrent la traînèrent si maladroitement que sa tête rebondissait sur les marches des escaliers... J'ai été taché de son sang. On l'avait prise dans son lit à demi nue... et Corbé, qui dirigeait cette expédition, ne lui fit pas grâce d'une seule de ces tortures. - Est-elle morte? dit l'abbé de Bucquoy. - Elle s'est étranglée cette nuit. VI. La tour du Coin La société était assez choisie au troisième étage de la tour du Coin. C'était là qu'on plaçait les favoris du gouverneur. Il y avait, outre Renneville et l'abbé, un gentilhomme allemand nommé le baron de Peken, arrêté pour avoir dit "que le roi ne voyait qu'au travers des lunettes de Mme Maintenon"; puis un nommé de Falourdet, compromis dans une affaire relative à des titres faux de noblesse; ensuite un ancien soldat nommé Jacob le Berthon, accusé d'avoir chanté des chansons grivoises où le nom de la maîtresse du roi n'était pas respecté. Renneville le plaignait beaucoup d'être détenu pour un si petit sujet et disait que la Maintenon aurait dû suivre l'exemple de la reine Catherine de Médicis, qui, ouvrant un jour sa fenêtre du Louvre, vit au bord de la Seine des soldats qui faisaient rôtir une oie, et en charmaient l'attente en répétant une chanson dirigée contre elle-même. Elle se borna à leur crier: "Pourquoi dites-vous du mal de cette pauvre reine Catherine, qui ne vous en fait aucun? C'est pourtant grâce à son argent que vous rôtissez cette oie!" Le roi de Navarre, qui était en ce moment près d'elle, voulait descendre pour châtier ces bélîtres, et elle lui dit: "Restez ici; cela se passe trop au-dessous de nous." Il y avait encore là un abbé italien nommé Papasaredo. Quand on apporta le souper, Corbé, selon