Premières Poésies 1829-1835 Par Alfred de Musset (1810-1857) TABLE DES MATIERES Au lecteur des deux volumes de vers de l’auteur Don Paez Les Marrons du feu Portia L’Andalouse Le Lever Madrid Madame la marquise À Madame X- Au Yung-Frau À Ulric G. Venise Stances Sonnet : Que j’aime le premier- Ballade à la lune Mardoche Suzon Les Voeux stériles Octave Les secrètes pensées de Rafael Chanson À Pépa À Juana À Julie À Laure À mon ami Edouard B. À mon ami Alfred T. À Madame N. Menessier À Madame M- Le Saule Au lecteur des deux pièces qui suivent La Coupe et les Lèvres À quoi rêvent les jeunes filles Namouna Au lecteur des deux volumes de vers de l'auteur Ce livre est toute ma jeunesse; Je l'ai fait sans presque y songer. Il y paraît, je le confesse, Et j'aurais pu le corriger. Mais quand l'homme change sans cesse, Au passé pourquoi rien changer? Va-t'en, pauvre oiseau passager; Que Dieu te mène à ton adresse! Qui que tu sois, qui me liras, Lis-en le plus que tu pourras, Et ne me condamne qu'en somme. Mes premiers vers sont d'un enfant, Les seconds d'un adolescent, Les derniers à peine d'un homme. Don Paez I had been happy, if the general camp, Pioneers and all, had tasted her sweet body So I had nothing known. Othello. I Je n'ai jamais aimé, pour ma part, ces bégueules Qui ne sauraient aller au Prado toutes seules, Qu'une duègne toujours de quartier en quartier Talonne, comme fait sa mule au muletier; Qui s'usent, à prier, les genoux et la lèvre, Se courbant sur le grès, plus pâles dans leur fièvre Qu'un homme qui, pieds nus, marche sur un serpent, Ou qu'un faux monnayeur, au moment qu'on le pend. Certes, ces femmes-là, pour mener cette vie, Portent un coeur châtré de toute noble envie; Elles n'ont pas de sang et pas d'entrailles. - Mais, Sur ma tête et mes os, frère, je vous promets Qu'elles valent encor quatre fois mieux que celles Dont le temps se dépense en intrigues nouvelles. Celles-là vont au bal, courent les rendez-vous, Savent dans un manchon cacher un billet doux, Serrer un ruban noir sur un beau flanc qui ploie, Jeter d'un balcon d'or une échelle de soie, Suivre l'imbroglio de ces amours mignons, Poussés en une nuit comme des champignons. Si charmantes, d'ailleurs! aimant en enragées Les moustaches, les chiens, la valse et les dragées. Mais, oh! la triste chose et l'étrange malheur, Lorsque dans leurs filets tombe un homme de coeur! Frère, mieux lui vaudrait, comme ce statuaire Qui pressait dans ses bras son amante de pierre, Réchauffer de baisers un marbre, mieux vaudrait Une louve affamée en quelque âpre forêt. Ce que je dis ici, je le prouve en exemple. J'entre donc en matière, et, sans discours plus ample, Ecoutez une histoire: Un mardi, cet été, Vers deux heures de nuit, si vous aviez été Place San-Bernardo, contre la jalousie D'une fenêtre en brique, à frange cramoisie, Et que, le cerveau mû de quelque esprit follet, Vous eussiez regardé par le trou du volet, Vous auriez vu, d'abord, une chambre tigrée, De candélabres d'or ardemment éclairée; Des marbres, des tapis montant jusqu'aux lambris; Çà et là, les flacons d'un souper en débris; Des vins, mille parfums; à terre, une mandore Qu'on venait de quitter, et frémissant encore, De même que le sein d'une femme frémit Après qu'elle a dansé. - Tout était endormi; La lune se levait; sa lueur souple et molle, Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole, Sur les pâles velours et le marbre changeant Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent. Si bien que, dans le coin le plus noir de la chambre, Sur un lit incrusté de bois de rose et d'ambre, En y regardant bien, frère, vous auriez pu, Dans l'ombre transparente, entrevoir un pied nu. - Certes, l'Espagne est grande, et les femmes d'Espagne Sont belles; mais il n'est château, ville ou campagne, Qui, contre ce pied-là, n'eût en vain essayé (Comme dans Cendrillon) de mesurer un pied. Il était si petit, qu'un enfant l'eût pu prendre Dans sa main. - N'allez pas, frère, vous en surprendre; La dame dont ici j'ai dessein de parler Etait de ces beautés qu'on ne peut égaler: Sourcils noirs, blanches mains, et pour la petitesse De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse. Cependant, les rideaux, autour d'elle tremblant, La laissaient voir pâmée aux bras de son galant; Oeil humide, bras morts, tout respirait en elle Les langueurs de l'amour, et la rendait plus belle. Sa tête avec ses seins roulait dans ses cheveux, Pendant que sur son corps mille traces de feux, Que sa joue empourprée, et ses lèvres arides, Qui se pressaient encor, comme en des baisers vides, Et son coeur gros d'amour, plus fatigué qu'éteint, Tout d'une folle nuit vous eût rendu certain. Près d'elle, son amant, d'un oeil plein de caresse, Cherchant l'oeil de faucon de sa jeune maîtresse, Se penchait sur sa bouche, ardent à l'apaiser, Et pour chaque sanglot lui rendait un baiser. Ainsi passait le temps. - Sur la place moins sombre Déjà le blanc matin faisant grisonner l'ombre, L'horloge d'un couvent s'ébranla lentement; Sur quoi le jouvenceau courut, en un moment, D'abord à son habit, ensuite à son épée; Puis, voyant sa beauté de pleurs toute trempée: "Allons, mon adorée, un baiser, et bonsoir! - Déjà partir, méchant! - Bah! je viendrai vous voir Demain, midi sonnant; adieu, mon amoureuse! - Don Paez; don Paez! Certe, elle est bien heureuse, La galante pour qui vous me laissez sitôt. - Mauvaise! vous savez qu'on m'attend au château. Ma galante, ce soir, mort-Dieu, c'est ma guérite. - Eh! pourquoi donc alors l'aller trouver si vite? Par quel serment d'enfer êtes-vous donc lié? - Il le faut. Laisse-moi baiser ton petit pied! - Mais regardez un peu, qu'un lit de bois de rose, Des fleurs, une maîtresse, une alcôve bien close, Tout cela ne vaut pas, pour un fin cavalier, Une vieille guérite au coin d'un vieux pilier! - La belle épaule blanche, ô ma petite fée! Voyons, un beau baiser. - Comme je suis coiffée! Vous êtes un vilain! - La paix! Adieu, mon coeur; Là, là, ne faites pas ce petit air boudeur. Demain, c'est jour de fête, un tour de promenade, Veux-tu? - Non, ma jument anglaise est trop malade. - Adieu donc; que le diable emporte ta jument! - Don Paez! mon amour, reste encore un moment. - Ma charmante, allez-vous me faire une querelle? Ah! je m'en vais si bien vous décoiffer, ma belle, Qu'à vous peigner, demain, vous passerez un jour! - Allez-vous-en, vilain! - Adieu, mon seul amour!" Il jeta son manteau sur sa moustache blonde, Et sortit; l'air était doux, et la nuit profonde; Il détourna la rue à grands pas, et le bruit De ses éperons d'or se perdit dans la nuit. Oh! dans cette maison de verdeur et de force, Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, Couvre tout de son ombre, horizon et chemin, Heureux, heureux celui qui frappe de la main Le col d'un étalon rétif, ou qui caresse Les seins étincelants d'une folle maîtresse! II Don Paez, l'arme au bras, est sur les arsenaux; Seul, en silence, il passe au revers des créneaux; On le voit comme un point; il fume son cigare En route, et d'heure en heure, au bruit de la fanfare, Il mêle sa réponse au qui-vive effrayant Que des lansquenets gris s'en vont partout criant. Près de lui, çà et là, ses compagnons de guerre, Les uns dans leurs manteaux s'endormant sur la terre, D'autres jouant aux dés. - Propos, récits d'amours, Et le vin (comme on pense), et les mauvais discours N'y manquent pas. - Pendant que l'un fait, après boire, Sur quelque brave fille une méchante histoire, L'autre chante à demi, sur la table accoudé. Celui-ci, de travers examinant son dé, A chaque coup douteux grince dans sa moustache. Celui-là, relevant le coin de son panache, Fait le beau parleur, jure; un autre, retroussant Sa barbe à moitié rouge, aiguisée en croissant, Se verse d'un poignet chancelant, et se grise A la santé du roi, comme un chantre d'église. Pourtant un maigre suif, allumé dans un coin, Chancelle sur la nappe à chaque coup de poing. Voici donc qu'au milieu des rixes, des injures, Des bravos, des éclats qu'allument les gageures, L'un d'eux: "Messieurs, dit-il, vous êtes gens du roi, Braves gens, cavaliers volontaires. - Bon. - Moi, Je vous déclare ici trois fois gredin et traître, Celui qui ne va pas proclamer, reconnaître, Que les plus belles mains qu'en ce chien de pays On puisse voir encor de Burgos à Cadix, Sont celles de dona Cazales de Séville, Laquelle est ma maîtresse, au dire de la ville!" Ces mots, à peine dits, causèrent un haro Qui du prochain couvent ébranla le carreau. Il n'en fut pas un seul qui de bonne fortune Ne se dît passé maître, et n'en vantât quelqu'une: Celle-ci pour ses pieds, celle-là pour ses yeux; L'autre c'était la taille, et l'autre les cheveux. Don Paez, cependant, debout et sans parole, Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle, Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir Sa maîtresse passer, blanche avec un oeil noir! "Messieurs, cria d'abord notre moustache rousse. La petite Inésille est la peau la plus douce Où j'aie encor frotté ma barbe jusqu'ici. - Monsieur, dit un voisin rabaissant son sourcil, Vous ne connaissez pas l'Arabelle; elle est brune Comme un jais. - Quant à moi, je n'en puis citer une, Dit quelqu'un, j'en ai trois. - Frères, cria de loin Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin, Vous m'avez éveillé; je rêvais à ma belle. - Vrai, mon petit ribaud! dirent-ils, quelle est-elle?" Lui, bâillant à moitié: "Par Dieu! c'est l'Orvado, Dit-il, la Juana, place San-Bernardo." Dieu fit que don Paez l'entendit; et la fièvre Le prenant aux cheveux, il se mordit la lèvre: "Tu viens là de lâcher quatre mots imprudents, Mon cavalier, dit-il, car tu mens par tes dents! La comtesse Juana d'Orvado n'a qu'un maître, Tu peux le regarder, si tu veux le connaître. - Vrai? reprit le dragon; lequel de nous ici Se trompe? Elle est à moi, cette comtesse aussi. - Toi? s'écria Paez; mousqueton d'écurie, Prendras-tu ton épée, ou s'il faut qu'on t'en prie? Elle est à toi, dis-tu? Don Etur! sais-tu bien Que j'ai suivi quatre ans son ombre comme un chien? Ce que j'ai fait ainsi, penses-tu que le fasse Ce peu de hardiesse empreinte sur ta face, Lorsque j'en saigne encor, et qu'à cette douleur J'ai pris ce que mon front a gardé de pâleur? - Non, mais je sais qu'en tout, bouquets et sérénades, Elle m'a bien coûté deux ou trois cents cruzades. - Frère, ta langue est jeune et facile à mentir. - Ma main est jeune aussi, frère, et rude à sentir. - Que je la sente donc, et garde que ta bouche Ne se rouvre une fois, sinon je te la bouche Avec ce poignard, traître, afin d'y renfoncer Les faussetés d'enfer qui voudraient y passer. - Oui-da! celui qui parle avec tant d'arrogance, A défaut de son droit, prouve sa confiance; Et quand avons-nous vu la belle? Justement Cette nuit? - Ce matin. - Ta lèvre sûrement N'a pas de ses baisers sitôt perdu la trace? - Je vais te les cracher, si tu veux, à la face. - Et ceci, dit Etur, ne t'est pas inconnu?" Comme, à cette parole, il montrait son sein nu, Don Paez, sur son coeur, vit une mèche noire Que gardait sous du verre un médaillon d'ivoire; Mais dès que son regard, plus terrible et plus prompt Qu'une flèche, eut atteint le redoutable don, Il recula soudain de douleur et de haine, Comme un taureau qu'un fer a piqué dans l'arène: "Jeune homme, cria-t-il, as-tu dans quelque lieu Une mère, une femme? ou crois-tu pas en Dieu? Jure-moi par ton Dieu, par ta mère et ta femme, Par tout ce que tu crains, par tout ce que ton âme Peut avoir de candeur, de franchise et de foi, Jure que ces cheveux sont à toi, rien qu'à toi! Que tu ne les as pas volés à ma maîtresse, Ni trouvés, - ni coupés par derrière à la messe! - J'en jure, dit l'enfant, ma pipe et mon poignard. - Bien! reprit don Paez, le traînant à l'écart, Viens ici, je te crois quelque vigueur à l'âme. En as-tu ce qu'il faut pour tuer une femme? Frère, dit don Etur, j'en ai trois fois assez Pour donner leur paiement à tous serments faussés. - Tu vois, prit don Paez, qu'il faut qu'un de nous meure. Jurons donc que celui qui sera dans une heure Debout, et qui verra le soleil de demain, Tuera la Juana d'Orvado de sa main. - Tope, dit le dragon, et qu'elle meure, comme Il est vrai qu'elle va causer la mort d'un homme." Et sans vouloir pousser son discours plus avant, Comme il disait ce mot, il mit la dague au vent. Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées, Deux louves, remuant les feuilles desséchées, S'arrêter face à face, et se montrer la dent; La rage les excite au combat; cependant Elles tournent en rond lentement, et s'attendent; Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent. Tels, et se renvoyant de plus sombres regards, Les deux rivaux, penchés sur le bord des remparts, S'observent; - par instants entre leur main rapide S'allume sous l'acier un éclair homicide. Tandis qu'à la lueur des flambeaux incertains, Tous viennent à voix basse agiter leurs destins, Eux, muets, haletants vers une mort hâtive, Pareils à des pêcheurs courbés sur une rive, Se poussent à l'attaque, et, prompts à riposter, Par l'injure et le fer tâchent de s'exciter. Etur est plus ardent, mais don Paez plus ferme. Ainsi que sous son aile un cormoran s'enferme, Tel il s'est enfermé sous sa dague; - le mur Le soutient; à le voir, on dirait à coup sûr Une pierre de plus dans les pierres gothiques Qu'agitent les falots en spectres fantastiques. Il attend. - Pour Etur, tantôt d'un pied hardi, Comme un jeune jaguar, en criant il bondit; Tantôt calme à loisir, il le touche et le raille, Comme pour l'exciter à quitter la muraille. Le manège fut long. Pour plus d'un coup perdu, Plus d'un bien adressé fut aussi bien rendu, Et déjà leurs cuissards, où dégouttaient des larmes, Laissaient voir clairement qu'ils saignaient sous leurs armes. Don Paez le premier, parmi tous ces débats, Voyant qu'à ce métier ils n'en finissaient pas: "A toi, dit-il, mon brave! et que Dieu te pardonne!" Le coup fut mal porté, mais la botte était bonne; Car c'était une botte à lui rompre du coup, S'il l'avait attrapé, la tête avec le cou. Etur l'évita donc, non sans peine, et l'épée Se brisa sur le sol, dans son effort trompée. Alors, chacun saisit au corps son ennemi, Comme après un voyage on embrasse un ami. - Heur et malheur! On vit ces deux hommes s'étreindre Si fort que l'un et l'autre ils faillirent s'éteindre, Et qu'à peine leur coeur eut pour un battement Ce qu'il fallait de place en cet embrassement. - Effroyable baiser! - où nul n'avait d'envie Que de vivre assez long pour prendre une autre vie; Où chacun, en mourant, regardait l'autre, et si, En le faisant râler, il râlait bien aussi; Où, pour trouver au coeur les routes les plus sûres Les mains avaient du fer, les bouches des morsures. - Effroyable baiser! - Le plus jeune en mourut. Il blémit tout à coup comme un mort, et l'on crut, Quand on voulut après le tirer à la porte, Qu'on ne pourrait jamais, tant l'étreinte était forte, Des bras de l'homicide ôter le trépassé. - C'est ainsi que mourut Etur de Guadassé. Amour, fléau du monde, exécrable folie, Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie, Quand par tant d'autres noeuds tu tiens à la douleur, Si jamais, par les yeux d'une femme sans coeur, Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'âme, Ainsi que d'une plaie on arrache une lame, Plutôt que comme un lâche on me voie en souffrir, Je t'en arracherai, quand j'en devrais mourir. III Connaîtriez-vous point, frère, dans une rue Déserte, une maison sans porte, à moitié nue, Près des barrières, triste; - on n'y voit jamais rien, Sinon un pauvre enfant fouettant un maigre chien; Des lucarnes sans vitre, et par le vent cognées, Qui pendent, comme font des toiles d'araignées; Des pignons délabrés, où glisse par moment Un lézard au soleil; - d'ailleurs, nul mouvement. Ainsi qu'on voit souvent; sur le bord des marnières, S'accroupir vers le soir de vieilles filandières, Qui, d'une main calleuse agitant leur coton, Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton; De même l'on dirait que, par l'âge lassée, Cette pauvre maison, honteuse et fracassée, S'est accroupie un soir au bord de ce chemin. C'est là que don Paez, le lendemain matin, Se rendait. - Il monta les marches inégales, Dont la mousse et le temps avaient rompu les dalles. - Dans une chambre basse, après qu'il fut entré, Il regarda d'abord d'un air mal assuré. Point de lit au dedans. - Une fumée étrange Seule dans ce taudis atteste qu'on y mange. Ici, deux grands bahuts, des tabourets boiteux, Cassant à tout propos quand on s'assoit sur eux; - Des pots; - mille haillons; - et sur la cheminée, Où chantent les grillons la nuit et la journée, Quatre méchants portraits pendus, représentant Des faces qui feraient fuir en enfer Satan. "Femme, dit don Paez, es-tu là?" Sur la porte Pendait un vieux tapis de laine rousse, en sorte Que le jour en tout point trouait le canevas; Pour l'écarter du mur, Paez leva le bras. "Entre", répond alors une voix éraillée. Sur un mauvais grabat, de lambeaux habillée, Un femme, pieds nus, découverte à moitié, Gisait. - C'était horreur de la voir, - et pitié. Peut-être qu'à vingt ans elle avait été belle; Mais un précoce automne avait passé sur elle; Et noire comme elle est, on dirait à son teint, Que sur son front hâlé ses cheveux ont déteint. A dire vrai, c'était une fille de joie. Vous l'eussiez vue un temps en basquine de soie, Et l'on se retournait quand, avec son grelot, La Belisa passait sur sa mule au galop. C'étaient des boléros, des fleurs, des mascarades. La misère aujourd'hui l'a prise. - Les alcades, Connaissant, le taudis pour triste et mal hanté, La laissent sous son toit mourir par charité. Là, depuis quelques ans, elle traîne une vie Que soutient à grand'peine une sale industrie: Elle passe à Madrid pour sorcière, et les gens Du peuple vont la voir à l'insu des sergents. Don Paez, cependant, hésitant à sa vue, Elle lui tend les bras, et sur sa gorge nue, Qui se levait encor pour un embrassement, Elle veut l'attirer. Don Paez Quatre mots seulement, Vieille. - Me connais-tu? Prends cette bourse, et songe Que je ne veux de toi ni conte ni mensonge. Belisa De l'or, beau cavalier? Je sais ce que tu veux; Quelque fille de France, avec de beaux cheveux Bien blonds! - J'en connais une. Don Paez Elle perdrait sa peine; Je n'ai plus maintenant d'amour que pour ma haine. Belisa Ta haine? Ah! je comprends. - C'est quelque trahison; Ta belle t'a fait faute, et tu veux du poison. Don Paez Du poison, j'en voulais d'abord. - Mais la blessure D'un poignard est, je crois, plus profonde et plus sûre. Belisa Mon fils, ta main est faible encor; - tu manqueras Ton coup, et mon poison ne le manquera pas. Regarde comme il est vermeil; il donne envie D'y goûter; - on dirait que c'est de l'eau-de-vie. Don Paez Non. - Je ne voudrais pas, vois-tu, la voir mourir Empoisonnée; - on a trop longtemps à souffrir. Il faudrait rester là deux heures, et peut-être L'achever. - Ton poison, c'est une arme de traître; C'est un chat qui mutile et qui tue à plaisir Un misérable rat dont il a le loisir. Et puis cet attirail, cette mort si cruelle, Ces sanglots, ces hoquets. - Non, non; elle est trop belle! Elle mourra d'un coup. Belisa Alors, que me veux-tu? Don Paez Ecoute. - A-t-on raison de croire à la vertu Des philtres? - Dis-moi vrai. Belisa Vois-tu sur cette planche Ce flacon de couleur brune, où trempe une branche? Approches-en ta lèvre, et tu sauras après Si les discours qu'on tient sur les philtres sont vrais. Don Paez Donne. - Je vais t'ouvrir ici toute mon âme: Après tout, vois-tu bien, je l'aime, cette femme. Un cep, depuis cinq ans planté dans un rocher, Tient encore assez ferme à qui veut l'arracher. C'est ainsi, Belisa, qu'au coeur de ma pensée Tient et résiste encor cette amour insensée. Quoi qu'il en soit, il faut que je frappe. - Et j'ai peur De trembler devant elle. Belisa As-tu si peu de coeur? Don Paez Elle mourra, sorcière, en m'embrassant. Belisa Ecoute. Es-tu bien sûr de toi? Sais-tu ce qu'il en coûte Pour boire ce breuvage? Don Paez En meurt-on? Belisa Tu seras Tout d'abord comme pris de vin. - Tu sentiras Tous tes esprits flottants, comme une langueur sourde Jusqu'au fond de tes os, et ta tête si lourde Que tu la croirais prête à choir à chaque pas. - Tes yeux se lasseront, - et tu t'endormiras: - Mais d'un sommeil de plomb, sans mouvement, sans rêve. C'est pendant ce moment que le charme s'achève. Dès qu'il aura cessé, mon fils, quand tu serais Plus cassé qu'un vieillard, ou que dans les forêts Sont ces vieux sapins morts qu'en marchant le pied brise, Et que par les fossés s'en va poussant la bise, Tu sentiras ton coeur bondir de volupté, Et les anges du ciel marcher à ton côté! Don Paez Et souffre-t-on beaucoup pour en mourir ensuite? Belisa Oui, mon fils. Don Paez Donne-moi ce flacon. - Meurt-on vite? Belisa Non. - Lentement. Don Paez Adieu, ma mère! Le flacon Vide, il le reposa sur le bord du balcon. - Puis tout à coup, stupide, il tomba sur la dalle, Comme un soldat blessé que renverse une balle. "Viens, dit la Belisa l'attirant, viens dormir Dans mes bras, et demain tu viendras y mourir." IV Comme elle est belle au soir, aux rayons de la lune, Peignant sur son col blanc sa chevelure brune! Sous la tresse d'ébène on dirait, à la voir, Une jeune guerrière avec un casque noir! Son voile déroulé plie et s'affaisse à terre. Comme elle est belle et noble! et comme, avec mystère, L'attente du plaisir et le moment venu Font sous son collier d'or frissonner son sein nu! Elle écoute. - Déjà, dressant mille fantômes, La nuit comme un serpent se roule autour des dômes; Madrid, de ses mulets écoutant les grelots, Sur son fleuve endormi promène ses falots. - On croirait que, féconde en rumeurs étouffées, La ville s'est changée en un palais de fées, Et que tous ces granits dentelant les clochers Sont aux cimes des toits des follets accrochés. La senora, pourtant, contre sa jalousie, Collant son front rêveur à sa vitre noircie, Tressaille chaque fois que l'écho d'un pilier Répète derrière elle un pas dans l'escalier. - Oh! comme à cet instant bondit un coeur de femme! Quand l'unique pensée où s'abîme son âme Fuit et grandit sans cesse, et devant son désir Recule comme une onde, impossible à saisir! Alors, le souvenir excitant l'espérance, L'attente d'être heureux devient une souffrance; Et l'oeil ne sonde plus qu'un gouffre éblouissant, Pareil à ceux qu'en songe Alighieri descend. Silence! - Voyez-vous, le long de cette rampe, Jusqu'au faîte en grimpant tournoyer une lampe? On s'arrête; - on l'éteint. - Un pas précipité Retentit sur la dalle, et vient de ce côté. - Ouvre la porte, Inès, et vois-tu pas, de grâce, Au bas de la poterne un manteau gris qui passe? Vois-tu sous le portail marcher un homme armé? C'est lui, c'est don Paez! - Salut, mon bien-aimé! Don Paez Salut - que le Seigneur vous tienne sous son aide! Juana Etes-vous donc si las, Paez, ou suis-je laide, Que vous ne venez pas m'embrasser aujourd'hui? Don Paez J'ai bu de l'eau-de-vie à dîner, je ne puis. Juana Qu'avez-vous, mon amour? pourquoi fermer la porte Au verrou? don Paez a-t-il peur que je sorte? Don Paez C'est plus aisé d'entrer que de sortir d'ici. Juana Vous êtes pâle, ô ciel! Pourquoi sourire ainsi? Don Paez Tout à l'heure, en venant, je songeais qu'une femme Qui trahit son amour, Juana, doit avoir l'âme Faite de ce métal faux dont sont fabriqués La mauvaise monnaie et les écus marqués. Juana Vous avez fait un rêve aujourd'hui, je suppose? Don Paez Un rêve singulier. - Donc, pour suivre la chose, Cette femme-là doit, disais-je, assurément, Quelquefois se méprendre et se tromper d'amant. Juana M'oubliez-vous, Paez, et l'endroit où nous sommes? Don Paez C'est un péché mortel, Juana, d'aimer deux hommes. Juana Hélas! rappelez-vous que vous parlez à moi. Don Paez Oui, je me le rappelle; oui, par la sainte foi, Comtesse! Juana Dieu! vrai Dieu! quelle folie étrange Vous a frappé l'esprit, mon bien-aimé! mon ange! C'est moi, c'est ta Juana. - Tu ne le connais pas, Ce nom qu'hier encor tu disais dans mes bras? Et nos serments, Paez, nos amours infinies! Nos nuits, nos belles nuits! nos belles insomnies! Et nos larmes, nos cris dans nos fureurs perdus! Ah! mille fois malheur, il ne s'en souvient plus! Et comme elle parlait ainsi, sa main ardente Du jeune homme au hasard saisit la main pendante. Vous l'eussiez vu soudain pâlir et reculer, Comme un enfant transi qui vient de se brûler. "Juana, murmura-t-il, tu l'as voulu!" Sa bouche N'en put dire plus long, car déjà sur la couche Ils se tordaient tous deux, et sous les baisers nus Se brisaient les sanglots du fond du coeur venus. Oh! comme, ensevelis dans leur amour profonde, Ils oubliaient le jour, et la vie, et le monde! C'est ainsi qu'un nocher, sur les flots écumeux, Prend l'oubli de la terre à regarder les cieux! Mais, silence! écoutez. - Sur leur sein qui se froisse, Pourquoi ce sombre éclair, avec ces cris d'angoisse? Tout se tait. - Qui les trouble, ou qui les a surpris? - Pourquoi donc cet éclair, et pourquoi donc ces cris? - Qui le saura jamais? - Sous une nue obscure La lune a dérobé sa clarté faible et pure. - Nul flambeau, nul témoin que la profonde nuit Qui ne raconte pas les secrets qu'on lui dit. Qui le saura? - Pour moi, j'estime qu'une tombe Est un asile sûr où l'espérance tombe, Où pour l'éternité l'on croise les deux bras, Et dont les endormis ne se réveillent pas. Les marrons du feu Prologue Mesdames et messieurs, c'est une comédie, Laquelle, en vérité, ne dure pas longtemps; Seulement que nul bruit, nulle dame étourdie Ne fasse aux beaux endroits tourner les assistants. La pièce, à parler franc, est digne de Molière; Qui le pourrait nier? Mon groom et ma portière, Qui l'ont lue en entier, en ont été contents. Le sujet vous plaira, seigneurs, si Dieu nous aide; Deux beaux fils sont rivaux d'amour. La signora Doit être jeune et belle, et si l'actrice est laide, Veuillez bien l'excuser. - Or, il arrivera Que les deux cavaliers, grands teneurs de rancune, Vont ferrailler d'abord. - N'en ayez peur aucune; Nous savons nous tuer, personne n'en mourra. Mais ce que cette affaire amènera de suites, C'est ce que vous saurez, si vous ne sifflez pas. N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas. Nous avons pour le mieux repeint les galeries. - Surtout considérez, illustres seigneuries, Comme l'auteur est jeune, et c'est son premier pas. Les marrons de feu Personnages L'Abbé Annibal Desiderio. Rafael Garuci. Palforio, hôtelier. Matelots. Valets. Musiciens. Porteurs, etc. La Camargo, danseuse. Laetitia, sa camériste. Rose. Cydalise. L'amour est la seule chose ici-bas qui ne veuille d'autre acheteur que lui-même. - C'est le trésor que je veux donner ou enfouir à jamais, tel que ce marchand qui, dédaignant tout l'or du Rialto, et se raillant des rois, jeta sa perle dans la mer, plutôt que de la vendre moins qu'elle ne valait. Schiller. Scène I Le bord de la mer. - Un orage. Un matelot Au secours! il se noie! au secours, monsieur l'hôte! Palforio Qu'est-ce? qu'est-ce? Le matelot Un bateau d'échoué sur la côte. Palforio Un bateau, juste ciel! Dieu l'ait en sa merci! C'est celui du seigneur Rafael Garuci. En dehors. Au secours! Le matelot Ils sont trois; on les voit se débattre. Palforio Trois! Jésus! Courons vite, on nous paîra pour quatre Si nous en tirons un. - Le seigneur Rafael! Nul n'est plus magnifique! et plus grand sous le ciel! (Exeunt.) (Rafael est apporté, une guitare cassée à la main.) Rafael Ouf! - A-t-on pas trouvé là-bas une ou deux femmes dans la mer? Deuxième matelot Oui, seigneur. Rafael Ce sont deux bonnes âmes. Si vous les retirez, vous me ferez plaisir. Ouf! (Il s'évanouit.) Deuxième matelot Sa main se raidit. - Il tremble. - Il va mourir. Entrons-le là dedans. (Ils le portent dans une maison.) Troisième matelot Jean, sais-tu qui demeure Là? Jean C'est la Camargo, par ma barbe! ou je meure. Troisième matelot La danseuse? Jean Oui, vraiment, la même qui jouait Dans le Palais d'Amour. Palforio, rentrant. Messeigneurs, s'il vous plaît, Le seigneur Rafael est-il hors, je vous prie? Troisième matelot Oui, monsieur. Palforio L'a-t-on mis dans mon hôtellerie, Ce glorieux seigneur? Troisième matelot Non; on l'a mis ici. Un valet, sortant de la maison. De la part du seigneur Rafael Garuci, Remerciements à tous, et voilà de quoi boire. Matelots Vive le Garuci! Palforio Que Dieu serve sa gloire! Cet excellent seigneur a-t-il rouvert les yeux, S'il vous plaît? Un valet Grand merci, mon brave homme, il va mieux. Holà! retirez-vous! Ma maîtresse vous prie De laisser en repos dormir Sa Seigneurie. Scène II Chez la Camargo. - Rafael, couché sur une chaise longue, La Camargo, assise. Camargo Rafael, avouez que vous ne m'aimez plus. Rafael Pourquoi? - d'où vient cela? - Vous me voyez perclus, Salé comme un hareng! - Suis-je, de grâce, un homme A vous faire ma cour? - Quand nous étions à Rome, L'an passé - Camargo Rafael, avouez, avouez Que vous ne m'aimez plus. Rafael Bon, comme vous avez L'esprit fait! - Pensez-vous, madame, que j'oublie Vos bontés? Camargo C'est le vrai défaut de l'Italie, Que ses soleils de juin font l'amour passager. - Quel était près de vous ce visage étranger Dans ce yacht? Rafael Dans ce yacht? Camargo Oui. Rafael C'était, je suppose, Laure. Camargo Non. Rafael C'était donc la Cydalise, - ou Rose. - Cela vous déplaît-il? Camargo Nullement. - La moitié D'un violent amour, c'est presque une amitié, N'est-ce pas? Rafael Je ne sais. D'où nous vient cette idée? Philosopherons-nous? Camargo Je ne suis pas fâchée De vous voir. - A propos, je voulais vous prier De me permettre... Rafael A vous? - Quoi? Camargo De me marier. Rafael De vous marier? Camargo Oui. Rafael Tout de bon? - Sur mon âme, Vous m'en voyez ravi. - Mariez-vous, madame! Camargo Vous n'en aurez nulle ombre, et nul déplaisir? Rafael Non. - Et du nouvel époux peut-on dire le nom? Foscoli, je suppose? Camargo Oui, Foscoli lui-même. Rafael Parbleu! j'en suis charmé; c'est un garçon que j'aime, Bonne lignée, et qui vous aime fort aussi. Camargo Et vous me pardonnez de vous quitter ainsi? Rafael De grand coeur! Ecoutez, votre amitié m'est chère; Mais parlons franc. Deux ans! c'est un peu long. Qu'y faire? C'est l'histoire du coeur. - Tout va si vite en lui! Tout y meurt comme un son, tout, excepté l'ennui! Moi qui vous dis ceci, que suis-je? une cervelle Sans fond. - La tête court, et les pieds après elle; Et quand viennent les pieds, la tête au plus souvent Est déjà lasse, et tourne où la pousse le vent! Tenez, soyons amis, et plus de jalousie. Mariez-vous. - Qui sait? s'il nous vient fantaisie De nous reprendre, eh bien! nous nous reprendrons, - hein? Camargo Très bien. Rafael Par saint Joseph! je vous donne la main Pour aller à l'église, et monter en carrosse! Vive l'hymen! - Ceci, c'est mon présent de noce, (Il l'embrasse.) Et j'y joindrai ceci, pour souvenir de moi. Camargo Quoi! votre éventail? Rafael Oui. N'est-il pas beau, ma foi? Il est large à peu près comme un quartier de lune, - Cousu d'or comme un paon - frais et joyeux comme une Aile de papillon, - incertain et changeant Comme une femme. - Il a des paillettes d'argent Comme Arlequin. - Gardez-le, il vous fera peut-être Penser à moi; c'est tout le portrait de son maître. Camargo Le portrait en effet. - O malédiction! Misère! - Oh! par le ciel, honte et dérision!... Homme stupide, as-tu pu te prendre à ce piège Que je t'avais tendu? - Dis! - Qui suis-je? Que fais-je? Va, tu parles avec un front mal essuyé De nos baisers d'hier. - Oh! c'est honte et pitié! Va, tu n'es qu'une brute, et tu n'a qu'une joie Insensée, en pensant que je lâche ma proie! Quand je devrais aller, nu-pieds, t'attendre au coin Des bornes, si caché que tu sois et si loin, J'irai. - Crains mon amour, Garuci, il est immense Comme la mer! - Ma fosse est ouverte, mais pense Que je viendrai d'abord par le dos t'y pousser. Qui peut lécher peut mordre, et qui peut embrasser Peut étouffer. - Le front des taureaux en furie, Dans un cirque, n'a pas la cinquième partie De la force que Dieu met aux mains des mourants. Oh! je te montrerai si c'est après deux ans, Deux ans de grincements de dents et d'insomnie, Qu'une femme pour vous s'est tachée et honnie, Qu'elle n'a plus au monde, et pour n'en mourir pas, Que vous, que votre col où pendre ses deux bras, Qu'elle porte un amour à fond, comme une lame Torse, qu'on ôte plus du coeur sans briser l'âme; Si c'est alors qu'on peut la laisser, comme un vieux Soulier qui n'est plus bon à rien. Rafael Ah! les beaux yeux! Quand vous vous échauffez ainsi, comme vous êtes Jolie! Camargo Oh! laissez-moi, monsieur, ou je me jette Le front contre ce mur! Rafael, l'attirant. Là là, modérez-vous. Ce mur vous ferait mal; ce fauteuil est plus doux. Ne pleurez donc pas tant. - Ce que j'ai dit, mon ange, Après votre demande, était-il donc étrange? Je croyais vous complaire, en vous parlant ainsi; Mais - je n'en pensais pas une parole. Camargo Oh! si! Si, vous parliez franc. Rafael Non. L'avez-vous bien pu croire? Vous me faisiez un conte, et j'ai fait une histoire. Calmez-vous. - Je vous aime autant qu'au premier jour, Ma belle! - mon bijou! - mon seul bien! - mon amour! Camargo Mon Dieu, pardonnez-lui s'il me trompe! Rafael Cruelle! Doutez-vous de ma flamme, en vous voyant si belle? (Il tourne la glace.) Dis, l'amour, qui t'a fait l'oeil si noir, ayant fait Le reste de ton corps d'une goutte de lait? Parbleu! quand ce corps-là de sa prison s'échappe, Gageons qu'il passerait par l'anneau d'or du pape! Camargo Allez voir s'il ne vient personne. Rafael, à part. Ah! quel ennui! Camargo, seule un moment, le regardant s'éloigner. Cela ne se peut pas. - Je suis trompée! Et lui Se rit de moi. Son pas, son regard, sa parole, Tout me le dit. Malheur! Oh! je suis une folle! Rafael, revenant. Tout se taît au dedans comme au dehors. - Ma foi, Vous avez un jardin superbe. Camargo Ecoutez-moi; J'attends de votre amour une marque certaine. Rafael On vous la donnera. Camargo Ce soir, je pars pour Vienne; M'y suivrez-vous? Rafael Ce soir! - Etait-ce pour cela Qu'il fallait regarder si l'on venait? Camargo Holà! Laetitia! Lafleur! Pascariel! Laetitia, entrant. Madame? Camargo Demandez des chevaux pour ce soir. (Exit Laetitia.) Rafael Sur mon âme, Vous avez des vapeurs, madame, assurément. Camargo Me suivrez-vous? Rafael Ce soir! à Vienne? - Non vraiment, Je ne puis. Camargo Adieu donc, Garuci. Je vous laisse. - Je pars seule. - Soyez plus heureux en maîtresse. Rafael En maîtresse? heureux? moi? - Ma parole d'honneur, Je n'en ai jamais eu. Camargo, hors d'elle. Qu'étais-je donc? Rafael Mon coeur, Ne recommencez pas à vous fâcher. Camargo Et celle De tantôt? Quels étaient ces gens? - Que faisait-elle, Cette femme? - J'ai vu! - Voudrais-tu t'en cacher? Quelque fille, à coup sûr. - J'irai lui cravacher La figure! Rafael Ah! tout beau, ma belle Bradamante. Tout à l'heure, voyez, vous étiez si charmante. Camargo Tout à l'heure j'étais insensée, - à présent Je suis sage! Rafael Eh! mon Dieu! l'on vous fâche en faisant Vos plaisirs! - J'étais là, près de vous. - Vous me dites D'aller là regarder si l'on vient. - Je vous quitte, Je reviens. - Vous partez pour Vienne! Par la croix De Jésus, qui saurait comment faire? Camargo Autrefois, Quand je te disais: "Va!" c'était à cette place! (Montrant son lit.) Tu t'y couchais - sans moi. - Tu m'appelais par grâce! Moi, je ne venais pas. - Toi, tu priais. - Alors J'approchais lentement, - et tes bras étaient forts Pour me faire tomber sur ton coeur! - Mes caprices Etaient suivis alors, - et tous étaient justices. Tu ne te plaignais pas; - c'était toi qui pleurais! Toi qui devenais pâle, et toi qui me nommais Ton inhumaine! - Alors, étais-je ta maîtresse? Rafael, se jetant sur le lit. Mon inhumaine, allons! Ma reine! ma déesse! Je vous attends, voyons! Les champs clos sont rompus! M'osez-vous tenir tête? Camargo, dans ses bras. Ah! tu ne m'aimes plus! Scène III Devant la maison de la Camargo. - L'Abbé Annibal Desiderio, descendant de sa chaise; musiciens, porteurs. L'Abbé Holà! dites, marauds, - est-ce pas là que loge La Camargo? Un porteur Seigneur, c'est là. - Proche l'horloge Saint-Vincent, tout devant; ces rideaux que voici, C'est sa chambre à coucher. L'Abbé Voilà pour toi, merci. Parbleu! cette soirée est propice, et je pense Que mes feux pourraient bien avoir leur récompense. La lune ne va pas tarder à se lever; La chose au premier coup peut ici s'achever. Têtebleu! c'est le moins qu'un homme de ma sorte Ne s'aille pas morfondre à garder une porte; Je ne suis pas des gens qu'on laisse s'enrouer. - Or, vous autres coquins, qu'allez-vous nous jouer? - Piano, signor basson; - amoroso! la dame Est une oreille fine! - Il faudrait à ma flamme Quelque mi bémol, - hein? Je m'en vais me cacher Sous ce contrevent-là; c'est sa chambre à coucher, N'est-ce pas? Un porteur Oui, Seigneur. L'Abbé Je ne puis trop vous dire D'aller bien lentement. - C'est un cruel martyre Que le mien! Têtebleu! je me suis ruiné Presque à moitié, le tout pour avoir trop donné A mes divinités de soupers et d'aubades. Musiciens Andantino, Seigneur! (Musique.) L'Abbé Tous ces airs-là sont fades. Chantez tout bonnement: "Belle Philis", ou bien: "Ma Clymène". Musiciens Allegro, Seigneur! (Musique.) L'Abbé Je ne vois rien A cette fenêtre. - Hum! (La musique continue.) Point. - C'est une barbare. - Rien ne bouge. - Allons, toi, donne-moi ta guitare. (Il prend une guitare.) Fi donc! pouah! (Il en prend une autre.) Hum! je vais chanter, moi. - Ces marauds Se sont donné, je crois, le mot pour chanter faux. (Il chante.) Pour tant de peine et tant d'émoi... Hum! mi, mi, la. Pour tant de peine et tant d'émoi... Mi, mi. - Bon. Pour tant de peine et tant d'émoi, Où vous m'avez jeté, Clymène, Ne me soyez point inhumaine, Et, s'il se peut, secourez-moi, Pour tant de peine! Quoi! rien ne remue! Va-t-elle me laisser faire le pied de grue? Têtebleu! nous verrons! (Il chante.) De tant de peine mon amour... Rafael, sortant de la maison et s'arrêtant sur le pas de la porte. Ah! ah! monsieur l'abbé Desiderio! - Parbleu! vous êtes mal tombé. L'Abbé Mal tombé, monsieur! - Mais, pas si mal. Je vous chasse, Peut-être? Rafael Point du tout; je vous laisse la place. Sur ma parole, elle est bonne à prendre, et, de plus, Toute chaude. L'Abbé Monsieur, monsieur, pour faire abus Des oreilles d'un homme, il ne faut pas une heure; - Il ne faut qu'un mot. Rafael Vrai? j'aurais cru, que je meure, Les vôtres sur ce point moins promptes, aux façons Dont les miennes d'abord avaient pris vos chansons. L'Abbé Tête et ventre! monsieur, faut-il qu'on vous les soupe? Rafael Là, tout beau, sire! Il faut d'abord, moi, que je soupe. Je ne me suis jamais battu sans y voir clair, Ni couché sans souper. L'Abbé Pour quelqu'un de bel air, Vous sentez le mauvais soupeur, mon gentilhomme. (Le touchant.) Ce vieux surtout mouillé! Qu'est-ce donc qu'on vous nomme? Rafael On me nomme seigneur Vide-bourse, casseur De pots; c'est, en anglais, Blockhead, maître tueur D'abbés. - Pour le seigneur Garuci, c'est son père Le plus communément qui couche avec ma mère. L'Abbé S'il y couche demain, il court, je lui prédis, Risque d'avoir pour femme une mère sans fils. Votre logis? Rafael Hôtel du Dauphin bleu. La porte A droite, au petit Parc. L'Abbé Vos armes? Rafael Peu m'importe; Fer ou plomb, balle ou pointe. L'Abbé Et votre heure? Rafael Midi. (L'abbé le salue et retourne à sa chaise.) Ce petit abbé-là m'a l'air bien dégourdi. Parbleu! c'est un bon diable; il faut que je l'invite A souper. - Hé, monsieur, n'allez donc pas si vite! L'Abbé Qu'est-ce, monsieur? Rafael Vos gens s'ensauvent, comme si La fièvre à leurs talons les emportait d'ici. Demeurez pour l'amour de Dieu, que je vous pose Un problème d'algèbre. Est-ce pas une chose Véritable, et que voit quiconque a l'esprit sain, Que la table est au lit ce qu'est la poire au vin? De plus, deux gens de bien, à s'aller mettre en face Sans s'être jamais vu, ont plus mauvaise grâce, Assurément, que, quand il pleut, une catin A descendre de fiacre en souliers de satin. Donc, si vous m'en croyez, nous souperons ensemble; Nous nous connaîtrons mieux pour demain. Que t'en semble, Abbé? L'Abbé Parbleu! marquis, je le veux, et j'y vais. (Il sort de sa chaise.) Rafael Voilà les musiciens qui sont déjà trouvés; Et pour la table, - holà, Palforio! l'auberge! (Frappant.) Cette porte est plus rude à forcer qu'une vierge. Palforio, manant tripier, sac à boyaux! Vous verrez qu'à cette heure ils dorment, les bourreaux! (Il jette une pierre dans la vitre.) Palforio, à la fenêtre. Quel est le bon plaisir de votre courtoisie? Rafael Fais-nous faire à souper. Certes, l'heure est choisie Pour nous laisser ainsi casser tous tes carreaux! Dépêche, sac à vin! - Pardieu! si j'étais gros Comme un muid, comme toi, je dirais qu'on me porte En guise d'écriteau sur le pas de ma porte; On saurait où me prendre au moins. Palforio Excusez-moi, Très excellent seigneur. Rafael Allons, démène-toi. Vite! va mettre en l'air ta marmitonnerie. Donne-nous ton meilleur vin et ta plus jolie Servante; embroche tout: tes oisons, tes poulets, Tes veaux, tes chiens, tes chats, ta femme et tes valets! - Toi, l'abbé, passe donc; en joie! et pour nous battre Après, nous taperons, vive Dieu! comme quatre. Scène IV La loge de la Camargo. On la chausse. Camargo Il ira. - Laissez-moi seul, et ne manquez pas Qu'on me vienne avertir quand ce sera mon pas. - C'est la règle, ô mon coeur! - Il est sûr qu'une femme Met dans une âme aimée une part de son âme. Sinon, d'où pourrait-elle et pourquoi concevoir La soif d'y revenir, et l'horreur d'en déchoir? Au contraire un coeur d'homme est comme une marée Fuyarde des endroits qui l'ont mieux attirée. Voyez qu'en tout lien, l'amour à l'un grandit Et par le temps empire, à l'autre refroidit. L'un, ainsi qu'un cheval qu'on pique à la poitrine, En insensé toujours contre la javeline Avance, et se la pousse au coeur jusqu'à mourir. L'autre, dès que ses flancs commencent à s'ouvrir, Qu'il sent le froid du fer, et l'aride morsure Aller chercher le coeur au fond de la blessure, Il prend la fuite en lâche, et se sauve d'aimer. Ah! que puissent mes yeux quelque part allumer Une plaie à la mienne en misère semblable, Et je serai plus dure et plus inexorable Qu'un pauvre pour son chien, après qu'un jour entier Il a dit: "Pour l'amour de Dieu!" sans un denier. - Suis-je pas belle encor? - Pour trois nuits mal dormies, Ma joue est-elle creuse? ou mes lèvres blêmies? Vrai Dieu! ne suis-je plus la Camargo? - Sait-on Sous mon rouge, d'ailleurs, si je suis pâle ou non? Va, je suis belle encor! C'est ton amour, perfide Garuci, que déjà le temps efface et ride, Non mon visage. - Un nain contrefait et boiteux, Voulant jouer Phoebus, lui ressemblerait mieux, Qu'aux façons d'une amour fidèle et bien gardée L'allure d'une amour défaillante et fardée. Ah! c'est de ce matin que ton coeur m'est connu, Car en le déguisant tu me l'as mis à nu. Certes, c'est un loisir magnifique et commode Que la paisible ardeur d'une intrigue à la mode! - Qu'est-ce alors? - C'est un flot qui nous berce rêvant! C'est l'ombre qui s'enfuit d'une fumée au vent! Mais que l'ombre devienne un spectre, et que les ondes S'enfoncent sous les pieds, vivantes et profondes, Le mal aimant recule, et le bon reste seul. Oh! que dans sa douleur ainsi qu'en un linceul Il se couche à cette heure et dorme! La pensée D'un homme est de plaisirs et d'oublis traversée; Une femme ne vit et ne meurt que d'amour; Elle songe une année à quoi lui pense un jour! Laetitia, entrant. Madame, on vous attend à la troisième scène. Camargo Est-ce la Monanteuil, ce soir, qui fait la reine? Laetitia Oui, madame, et monsieur de Monanteuil, Sylvain. Camargo Fais porter cette lettre à l'hôtel du Dauphin. Scène V. Une salle à manger très riche. - Garuci, à table avec l'Abbé Annibal; Musiciens. Rafael Oui, mon abbé, voilà comme, une après-dînée, Je vis, pris, et vainquis la Camargo, l'année Dix-sept cent soixante-un de la nativité De Notre-Seigneur. L'Abbé - Triste, oh! triste, en vérité! Rafael Triste, abbé? - Vous avez le vin triste? - Italie, Voyez-vous, à mon sens, c'est la rime à folie. Quant à mélancolie, elle sent trop les trous Aux bas, le quatrième étage, et les vieux sous. On dit qu'elle a des gens qui se noient pour elle. - Moi, je la noie. (Il boit.) L'Abbé Et quand vous eûtes cette belle Camargo, vous l'aimiez fort? Rafael Oh! très fort; - et puis A vous dire le vrai, je m'y suis très bien pris. Contre un doublon d'argent un coeur de fer s'émousse. Ce fut, le premier mois, l'amitié la plus douce Qui se puisse inventer. Je m'en allais la voir, Comme ça, tout au saut du lit, - ou bien le soir Après le spectacle. - Oh! c'était une folie, Dans ce temps-là! - Pauvre ange! - Elle était bien jolie. Si bien, qu'après un mois, je cessai d'y venir. Elle de remuer terre et ciel, - moi de fuir. - Pourtant je fus trouvé; - reproches, pleurs, injure, Le reste à l'avenant. - On me nomma parjure, C'est le moins. - Je rompis tout net. - Bon. - Cependant Nous nous allions fuyant et l'un l'autre oubliant. - Un beau soir, je ne sais comment se fit l'affaire, La lune se levait cette nuit-là si claire, Le vent était si doux, l'air de Rome est si pur: - C'était un petit bois qui côtoyait un mur, Un petit sentier vert, - je le pris, - et, Jean comme Devant, je m'en allai l'éveiller dans son somme. L'Abbé Et vous l'avez reprise? Rafael, cassant son verre. Aussi vrai que voilà Un verre de cassé. - Mon amour s'en alla Bientôt. - Que voulez-vous? moi, j'ai donné ma vie A ce dieu fainéant qu'on nomme fantaisie. C'est lui qui, triste ou fou, de face ou de profil, Comme un polichinel me traîne au bout d'un fil; Lui qui tient les cordons de ma bourse, et la guide De mon cheval; jaloux, badaud, constant, perfide, En chasse au point du jour dimanche, et vendredi Cloué sur l'oreiller jusque et passé midi. Ainsi je vais en tout, - plus vain que la fumée De ma pipe, - accrochant tous les pavés. - L'année Dernière, j'étais fou de chiens d'abord, et puis De femmes. - Maintenant, ma foi, je ne le suis De rien. - J'en ai bien vu, des petites princesses! La première surtout m'a mangé de caresses: Elle m'a tant baisé, pommadé, ballotté! C'est fini, voyez-vous, celle-là m'a gâté. Quant à la Camargo, vous la pouvez bien prendre Si le coeur vous en dit; mais je me veux voir pendre Plutôt que si ma main de sa nuque approchait. L'Abbé Triste! Rafael Encor triste, abbé? (Aux musiciens.) Hé! messieurs de l'archet, En ut! égayez donc un peu sa courtoisie. (Musique.) Ma foi! voilà deux airs très beaux. (Il parle en se promenant, pendant que l'orchestre joue piano.) La poésie, Voyez-vous, c'est bien. - Mais la musique, c'est mieux, Pardieu! voilà deux airs qui sont délicieux; La langue sans gosier n'est rien. - Voyez le Dante; Son Séraphin doré ne parle pas, - il chante! C'est la musique, moi, qui m'a fait croire en Dieu. - Hardi, ferme, poussez; crescendo! Mais, parbleu! L'abbé s'est endormi. - Le voilà sous la table. C'est vrai qu'il a le vin mélancolique en diable. O doux, ô doux sommeil! ô baume des esprits! Reste sur lui, sommeil! dormir quand on est gris, C'est, après le souper, le premier bien du monde. Palforio, entrant. Une lettre, seigneur. Rafael, après avoir lu. Que le ciel la confonde! Dites que je n'irai, certes, pas. - Attendez! Si - c'est cela - parbleu! - je - non - si fait, restez. Dites que l'on m'attende. (Exit Palforio.) Hé, l'abbé! Sur mon âme, Il ronfle en enragé. L'Abbé Pardonnez-moi, madame; Est-ce que je dormais? Rafael Hé! voulez-vous avoir La Camargo, l'ami? L'Abbé, se levant. Tête et ventre! ce soir? Rafael Ce soir même. - Ecoutez bien: - elle doit m'attendre Avant minuit. - Il est onze heures, - il faut prendre Mon habit. (L'abbé se déboutonne.) Me donner le vôtre. (L'abbé ôte son manteau.) Vous irez A la petite porte, et là vous tousserez Deux fois; toussez un peu. L'Abbé Hum! hum! Rafael C'est à merveille. Nous sommes à peu près de stature pareille. Changeons d'habit. (Ils changent.) Parbleu! cet habit de cafard Me donne l'encolure et l'air d'un Escobard. Le marquis Annibal! l'abbé Garuci! - Certe, Le tour est des meilleurs. Or donc, la porte ouverte, On vous introduira piano. - Mais n'allez pas Perdre la tête là. - Prenez-la dans vos bras, Et tout d'abord du poing renversez la chandelle. - L'alcôve est à main droite en entrant. - Pour la belle, Elle ne dira mot, ne réponds rien. - L'Abbé J'y vais. Marquis, c'est à la vie, à la mort. - Si jamais Ma maîtresse te plaît, à tel jour, à telle heure Que ce soit, écris-moi trois mots, et que je meure Si tu ne l'as le soir! (Il sort.) Rafael lui crie par la fenêtre. L'abbé, si vous voulez Qu'on vous prenne pour moi tout à fait, embrassez La servante en entrant. - Holà! marauds, qu'on dise A quelqu'un de m'aller chercher la Cydalise! Scène VI. Chez la Camargo. Camargo, entrant. Déchausse-moi. - J'étouffe. - A-t-on mis mon billet? Laetitia Oui, madame. Camargo Et qu'a-t-on répondu? Laetitia Qu'il viendrait. Camargo Etait-il seul? Laetitia Avec un abbé. Camargo Qui se nomme... Laetitia Je ne sais pas. - Un gros joufflu, court, petit homme. Camargo Laetitia? Laetitia Madame? Camargo Approchez un peu. - J'ai, Depuis le mois dernier, bien pâli, bien changé, N'est-ce pas? Je fais peur. - Je ne suis pas coiffée; Et vous me serrez tant, je suis tout étouffée. Laetitia Madame a le plus beau teint du monde ce soir. Camargo Vous croyez? - Relevez ce rideau. - Viens t'asseoir Près de moi. - Penses-tu, toi, que, pour une femme, C'est un malheur d'aimer, - dans le fond de ton âme? Laetitia Un malheur, quand on est riche! L'Abbé, dans la rue. Hum! Camargo N'entends-tu pas Qu'on a toussé? - Pourtant ce n'était point son pas. Laetitia Madame, c'est sa voix. - Je vais ouvrir la porte. Camargo Versez-moi ce flacon sur l'épaule. (La Camargo reste un moment seule, en silence. Laetitia rentre, accompagnée de l'abbé sous le manteau de Garuci, puis se retire aussitôt. Le coin du manteau accroche en passant la lampe et la renverse.) L'Abbé, se jetant à son cou. Oh! (La Camargo est assise; elle se lève et va à son alcôve. L'abbé la suit dans l'obscurité. Elle se retourne et lui tend la main; il la saisit.) Camargo Main-forte! Au secours! Ce n'est pas lui! (Tous deux restent immobiles un instant.) L'Abbé Madame, en pensant... Camargo Au guet! - Mais quel est donc cet homme? L'Abbé, lui mettant son mouchoir sur la bouche. Ah! tête et sang! Ma belle dame, un mot. - Je vous tiens, quoi qu'on fasse. Criez si vous voulez; mais il faut qu'on en passe Par mes volontés. Camargo, étouffant. Heuh! L'Abbé Ecoute! - Si tu veux Que nous passions une heure à nous prendre aux cheveux, A ton gré, je le veux aussi, mais je te jure Que tu n'y peux gagner beaucoup, - et sois bien sûre Que tu n'y perdras rien. - Madame, au nom du ciel, Vous allez vous blesser. - Si mon regret mortel De vous offenser, si... Camargo, arrachant la boucle de sa ceinture et l'en frappant au visage. Tu n'es qu'un misérable Assassin. - Au secours! L'Abbé Soyez donc raisonnable. Madame! calmez-vous. - Voulez-vous que vos gens Fassent jaser le peuple, ou venir les sergents? Nous sommes seuls, la nuit, - et vous êtes trompée Si vous pensez qu'on sort à minuit sans épée. Lorsque vous m'aurez fait éventrer un valet Ou deux, m'en croira-t-on moins heureux, s'il vous plaît? Et n'en prendra-t-on pas le soupçon légitime Qu'étant si criminel, j'ai commis tout le crime? Camargo Et qui donc es-tu, toi, qui me parles ainsi? L'Abbé Ma foi! je n'en sais rien. - J'étais le Garuci Tout à l'heure; à présent... Camargo, le menant à l'endroit de la fenêtre où donne la lune. Viens ici. - Sur ta vie Et le sang de tes os, réponds. - Que signifie Ce chiffre? L'Abbé Ah! pardonnez, madame, je suis fou D'amour de vous. - Je suis venu sans savoir où. Ah! ne me faites pas cette mortelle injure, Que de me croire un coeur fait à cette imposture. Je n'étais plus moi-même, et le ciel m'est témoin Que de vous mériter nul n'a pris plus de soin. Camargo Je te crois volontiers en effet la cervelle Troublée. - Et cette plaque enfin, d'où te vient-elle? L'Abbé De lui. Camargo Lui! - L'as-tu donc égorgé? L'Abbé Moi? Non point; Je l'ai laissé très vif, une bouteille au poing. Camargo Quel jeu jouons-nous donc? L'Abbé Eh! madame, lui-même Ne pouvait-il pas seul trouver ce stratagème? Et ne voyez-vous point que lui seul m'a donné Ce dont je devais voir mon amour couronné? Et quel autre que lui m'eût dit votre demeure? M'eût prêté ces habits? m'eût si bien marqué l'heure? Camargo Rafael! Rafael! le jour que de mon front Mes cheveux sur mes pieds un à un tomberont, Que ma joue et mes mains bleuiront comme celles D'un noyé, que mes yeux laisseront mes prunelles Tomber avec mes pleurs, alors tu penseras Que c'est assez souffert, et tu t'arrêteras! L'Abbé Mais... Camargo Et quel homme encor me met-il à sa place? De quelle fange est l'eau qu'il me jette à la face? Viens, toi. - Voyons, lequel est écrit dans tes yeux, Du stupide, ou du lâche, ou si c'est tous les deux? L'Abbé Madame! Camargo Je t'ai vu quelque part. L'Abbé Chez le comte Foscoli. Camargo C'est cela. - Si ce n'était de honte, Ce serait de pitié qu'à te voir ainsi fait Comme un bouffon manqué, le coeur me lèverait! Voyons, qu'avais-tu bu? dans cette violence, Pour combien est l'ivresse, et combien l'impudence? Va, je te crois sans peine, et lui seul sûrement Est le joueur ici qui t'a fait l'instrument. Mais, écoute. - Ceci vous sera profitable. - Va-t-en le retrouver, s'il est encore à table; Dis-lui bien ton succès, et que lorsqu'il voudra Prêter à ses amis des filles d'Opéra... L'Abbé D'Opéra! - Hé parbleu! vous seriez bien surprise Si vous saviez qu'il soupe avec la Cydalise. Camargo Quoi! Cydalise! L'Abbé Hé oui! Gageons que l'on entend D'ici les musiciens, s'il fait un peu de vent. (Tous deux prêtent l'oreille à la fenêtre. On entend une symphonie lente dans l'éloignement.) Camargo Ciel et terre! c'est vrai! L'Abbé C'est ainsi qu'il oublie Auprès d'elle, qui n'est ni jeune ni jolie, La perle de nos jours! Ah! madame, songez Que vos attraits surtout par là sont outragés; Songez au temps, à l'heure, à l'insulte, à ma flamme; Croyez que vos bontés... Camargo Cydalise! L'Abbé Eh! madame, Ne daignerez-vous pas baisser vos yeux sur moi? Si le plus absolu dévouement... Camargo Lève-toi. As-tu le poignet ferme? L'Abbé Hai... Camargo Voyons ton épée. L'Abbé Madame, en vérité, vous vous êtes coupée. Camargo Hé quoi! pâle avant l'heure, et déjà faiblissant? L'Abbé Non pas, mais têtebleu! voulez-vous donc du sang? Camargo Abbé, je veux du sang! J'en suis plus altérée Qu'une corneille au vent d'un cadavre attirée. Il est là-bas, dis-tu? cours-y donc, - coupe-lui La gorge, et tire-le par les pieds jusqu'ici. Tords-lui le coeur, abbé, de peur qu'il n'en réchappe. Coupe-le en quatre, et mets les morceaux dans la nappe; Tu me l'apporteras, et puisse m'écraser La foudre, si tu n'as par blessure un baiser! Tu tressailles, Romain? C'est une faute étrange Si tu te crois ici conduit par ton bon ange! Le sang te fait-il peur? Pour t'en faire un manteau De cardinal, il faut la pointe d'un couteau. Me jugeais-tu le coeur si large, que j'y porte Deux amours à la fois, et que pas un n'en sorte? C'est une faute encor; mon coeur n'est pas si grand, Et le dernier venu ronge l'autre en entrant. L'Abbé Mais, madame, vraiment, c'est... Est-ce que?... Sans doute C'est un assassinat. - Et la justice? Camargo Ecoute. Je t'en supplie à deux genoux. L'Abbé Mais je me bats Avec lui demain, moi. Cela ne se peut pas; Attendez à demain, madame. Camargo Et s'il te tue? - Demain! et si j'en meurs? - Si je suis devenue Folle? - Si le soleil, se prenant à pâlir, De ce sombre horizon ne pouvait pas sortir? On a vu quelquefois de telles nuits au monde. - Demain! le vais-je attendre à compter par seconde Les heures sur mes doigts, ou sur les battements De mon coeur, comme un juif qui calcule le temps D'un prêt? - Demain ensuite, irai-je pour te plaire Jouer à croix ou pile, et mettre ma colère Au bout d'un pistolet qui tremble avec ta main? Non pas. - Non! Aujourd'hui est à nous, mais demain Est à Dieu! L'Abbé Songez donc... Camargo Annibal, je t'adore! Embrasse-moi! (Il se jette à son cou.) L'Abbé Démons!!! Camargo Mon cher amour, j'implore Votre protection. - Voyez qu'il se fait tard. - Me refuserez-vous? - Tiens, tiens, prends ce poignard. Qui te verra passer? Il fait si noir! L'Abbé Qu'il meure, Et vous êtes à moi? Camargo Cette nuit. L'Abbé Dans une heure. Ah! je ne puis marcher. - Mes pieds tremblent. - Je sens, Je - je vois... Camargo Annibal, je suis prête, et j'attends. Scène VII. A l'auberge. - Rafael est assis avec Rose et Cydalise. Rafael, chantant. Trivelin ou Scaramouche, Remplis ton verre à moitié, Si tu le bois tout entier, Je dirai que tu te mouches Du pied. Je ne sais pas au fond de quelle pyramide De bouteilles de vin, au coeur de quel broc vide S'est caché le démon qui doit me griser, mais Je désespère encor de le trouver jamais. Cydalise A toi, mon prince! Rafael A toi! Buvons à mort, déesse! Ma foi, vive l'amour! Au diable ma maîtresse! La vie est à descendre un rude grand chemin; Gai donc, la voyageuse, au coup du pèlerin! Cydalise Chante, je vais danser. Rafael Bien dit. - Ah! la jolie Jambe! (Il se couche aux pieds de Rose et prélude.) Je suis Hamlet aux genoux d'Ophélie. Mais, reine, ma folie est plus douce, et mes yeux Sous vos longs sourcils noirs invoquent d'autres dieux. (Il chante.) Si, dans les antres de Gnide Au bras de Vénus porté, Le vieux Jupiter, que ride Sa vieille immortalité, Dans la céleste furie Me laissait finir sa vie, Qui jamais ne finira; Dieux immortels, que je meure! J'aimerais mieux un quart d'heure Chez la Blanche Lydia. Que j'aime ces beaux seins qui battent la campagne! Au menuet, danseuse! - et vous, du vin d'Espagne! (A Rose.) Et laissez vos regards avec le vin couler. Dieu merci, ma raison commence à s'en aller! Cydalise Tu me laisses danser toute seule? Rafael Ma reine, Cela n'est pas bien dit. (Il se lève.) Cette table nous gêne. (Il la renverse du pied.) Palforio, entrant. Seigneur, je ne puis dire autre chose, sinon Que de vous déranger je demande pardon; Mais vous faites un bruit bien fort, et qui fait mettre Autour de ma maison le monde à la fenêtre. Veuillez crier moins haut. Rafael Ah! parbleu! je crierai, Maître porte-bedaine, autant que je voudrai. Holà! hé! ohé! ho! Palforio Seigneur, je vous supplie D'observer qu'il est tard. Rafael Allons, paix, vieille truie. Je suis abbé, d'abord. - Si vous dites un mot, Je vous excommunie. - Arrière, toi, pied-bot! (Il danse en chantant.) Monsieur l'abbé, où courez-vous? Vous allez vous casser le cou. Palforio Seigneur, si vous chez, j'irai chercher la garde; J'en demande pardon à votre honneur. Rafael Prends garde, Que mon pied n'aille voir tes chausses. Palforio Aïe! à moi! Je suis mort. Rafael Ventrebleu! je suis ici chez toi; J'y suis pour mon plaisir, et n'en sortirai mie. Palforio Seigneur, excusez-moi; c'est mon hôtellerie, Et vous en sortirez. - A la garde! Rafael, lui jetant une bouteille à la tête. Tiens. Palforio Ah! (Il tombe.) Cydalise Vous l'avez tué! Rafael Non. Cydalise Si fait. Rafael Non. Rose Si fait. Rafael Bah! (Il le secoue.) Hé! Palforio, vieux porc! Il sait mieux que personne Où vont après leur mort les gredins. - Je m'étonne Que Satan ou Pluton, dès la première fois, Dans cette nuque chauve ait enfoncé les doigts. Ma foi, bonsoir; le drôle a soufflé sa chandelle. Adieu, ventre sans tête. - Il faut partir, ma belle. Les sergents nous feraient payer les pots. - Allons. C'est dur de nous quitter si tôt. - Allons, partons. Je le croyais plus ferme, et que les vieilles âmes Se rouillaient à l'étui comme les vieilles lames. Cydalise Paix! on vient. Voix Au guet! Rafael Hein! Je crois que les bourreaux Sont gens, Dieu me pardonne, à quérir les prévôts. Ne les attendons pas, mon ange. - Cette issue Secrète nous conduit, par la petite rue, A mon hôtel. Voix C'est là. Cydalise Mon Dieu! si l'on entrait! Rafael Allons, le mantelet, le loup et le bonnet; Par ici, par ici! bonsoir, mes Cydalises. Cydalise Bonsoir, mon prince. Un sergent, entrant. Arrête! En voilà deux de prises. Cydalise Mon prince, sauvez-vous. Le sergent Qu'on le retienne. Rafael Il pleut Un peu, mais c'est égal. - Ma foi, sauve qui peut! (Il saute par la fenêtre.) Un soldat Sergent, nous n'avons rien. - Votre homme est passé maître Dans le saut périlleux. - Il a pris la fenêtre. Le sergent Oh! oh! tenez-le bien. - Que vois-je? L'hôtelier Est mort. Courez tous vite, et sus le meurtrier! Scène VIII. Une rue au bord de la mer. - Rafael descend le long d'un treillis; Annibal passe dans le fond. Rafael Peste soit des barreaux! Hé, rendez-moi ma veste, Mon camarade! Où donc vous sauvez-vous si preste? Eh bien! et vos amours, - que font-ils? L'Abbé Le voilà! Rafael On me poursuit, mon cher. - Je vous dirai cela; Mais rendez-moi l'habit. L'Abbé On crie. - On vous appelle! Têtebleu! qu'est-ce donc? Rafael Bon! une bagatelle. Je crois que j'ai tué quelqu'un là-bas. L'Abbé Vraiment! Rafael Je vous dirai cela; mais l'habit seulement. L'Abbé L'habit? non de par Dieu! Je ne veux pas du vôtre. Les sergents me prendraient pour vous. Rafael Le bon apôtre! (Plusieurs gens traversent le théâtre.) Attendez. - Donnez-moi ce manteau. - Bon. - Je vais Dire à ces gredins-là deux petits mots. L'Abbé Jamais Je n'oserai tuer cet homme. (Il s'assoit sur une pierre.) Le sergent Holà! je cherche Le seigneur Rafael. Rafael A moins qu'il ne se perche Sur quelque cheminée en manière d'oiseau, Qu'il n'entre dans la terre, ou qu'il ne saute à l'eau; Vous l'aurez à coup sûr. Le connaissez-vous? Le sergent Certe, J'ai son signalement. - C'est une plume verte Avec des bas orange. Rafael En vérité! - Parbleu! Vous n'aurez point de peine, et vous jouez beau jeu. Combien vous donne-t-on? Le sergent Hai... Rafael Trouvez-vous qu'en somme Votre prévôt vous ait assez payé votre homme? Le bon sire est-il doux ou dur sur les écus? Le sergent Mais, il n'en mourrait pas pour donner un peu plus. Mais je n'y pense pas. - Le ventre à la besogne, Et non le dos. - Mieux vaut la hart que la vergogne, Et puis, l'homme pendu, nous avons le pourpoint. Rafael Sans compter les revers, s'il met l'épée au poing. Le sergent J'ai de bons pistolets. Rafael Voyons. - Et puis? Le sergent Ma canne De sergent. Rafael Bon. - Et puis? Le sergent Ce poignard de Toscane. Rafael Très excellent. - Et puis? Le sergent J'ai cette épée. Rafael. Et puis? Le sergent Et puis! je n'ai plus rien. Rafael, le rossant. Tiens, voilà pour tes cris, Et pour tes pistolets. Le sergent Aïe! aïe! Rafael Et pour ta canne, Et pour ton fin poignard en acier de Toscane. Le sergent Aïe! aïe! je suis mort! Rafael Le seigneur Garuci Est sans doute au logis. - On y va par ici. (Il le chasse.) C'est du don Juan, ceci. (Revenant.) Que dis-tu du bonhomme, Sauvons-nous maintenant. - Moi, je retourne à Rome. (L'abbé va à lui, et lui met son poignard dans la gorge.) Etes-vous fou, l'abbé? - L'abbé? (Il tombe.) Je n'y suis pas. Ah! malédiction! Mais tu me le paieras. (Il veut se relever.) Mon coup de grâce, abbé! Je suffoque! Ah! misère! Mon coup, mon dernier coup, mon cher abbé. La terre Se roule autour de moi! - miserere! - Le ciel Tourne. Ah, chien d'abbé, va! par le Père éternel!... Qu'attends-tu donc là, toi, fantôme, qui demeures Avec ces yeux ouverts? L'Abbé Moi? J'attends que tu meures. Rafael Damnation! Tu vas me laisser là crever Comme un païen, gredin, et ne pas m'achever! Je ne te ferai rien; viens m'achever. - Un verre D'eau pour l'amour de Dieu! - Tu diras à ma mère Que je donne mes biens à mon bouffon Pippo. (Il meurt.) L'Abbé Va, ta mort est ma vie, insensé! - Ton tombeau Est le lit nuptial où va ma fiancée S'étendre sous le dais de cette nuit glacée! Maintenant le hibou tourne autour des falots. L'esturgeon monstrueux soulève de son dos Le manteau bleu des mers, et regarde en silence Passer l'astre des nuits sur leur miroir immense. La sorcière, accroupie et murmurant tout bas Des paroles de sang, lave pour les sabbats La jeune fille nue; Hécate aux trois visages Froisse sa robe blanche aux joncs des marécages; Ecoutez. - L'heure sonne! et par elle est compté Chaque pas que le temps fait vers l'éternité. Va dormir dans la mer, cendre; et que ta mémoire S'enfonce avec ta vie au coeur de cette eau noire; (Il jette le cadavre dans la mer.) Vous, nuages, crevez! essuyez ce chemin! Que le pied, sans glisser, puisse y passer demain. Scène IX. Chez la Camargo. - La Camargo est à son clavecin, en silence; on entend frapper à petits coups. Camargo Entrez. (L'abbé entre. Il lui présente son poignard.) (La Camargo le considère quelque temps, puis se lève.) A-t-il souffert beaucoup? L'Abbé Bon! c'est l'affaire D'un moment. Camargo Qu'a-t-il dit? L'Abbé Il a dit que la terre Tournait. Camargo Quoi! rien de plus? L'Abbé Ah! qu'il donnait son bien A son bouffon Pippo. Camargo Quoi! rien de plus? L'Abbé Non, rien. Camargo Il porte au petit doigt un diamant. De grâce, Allez me le chercher. L'Abbé Je ne le puis. Camargo La place Où vous l'avez laissé n'est pas si loin. L'Abbé Non, mais Je ne le puis. Camargo Abbé, tout ce que je promets; Je le tiens. L'Abbé Pas ce soir. Camargo Pourquoi? L'Abbé Mais... Camargo Misérable! Tu ne l'as pas tué. L'Abbé Moi! que le ciel m'accable Si je ne l'ai pas fait, madame, en vérité! Camargo En ce cas, pourquoi non? L'Abbé Ma foi! je l'ai jeté Dans la mer. Camargo Quoi! ce soir, dans la mer? L'Abbé Oui, madame. Camargo Alors, c'est un malheur pour vous; car, sur mon âme, Je voulais cet anneau. L'Abbé Si vous me l'aviez dit, Au moins... Camargo Et sur quoi donc t'en croirai-je, maudit? Sur quel honneur vas-tu me jurer? Sur laquelle De tes deux mains de sang? Où la marque en est-elle? La chose n'est pas sûre, et tu te peux vanter. - Il fallait lui couper la main, et l'apporter. L'Abbé Madame, il faisait nuit... La mer était prochaine. Je l'ai jeté dedans. Camargo Je n'en suis pas certaine. L'Abbé. Mais, madame, ce fer est chaud, et saigne encor. Camargo Ni le sang ni le feu ne sont rares. L'Abbé Son corps N'est pas si loin, madame, il se peut qu'on se charge... Camargo La nuit est trop épaisse, et l'Océan trop large. L'Abbé Mais je suis pâle, moi! tenez. Camargo Mon cher abbé, L'étais-je pas ce soir, quand j'ai joué Thisbé Dans l'opéra? L'Abbé Madame, au nom du ciel! Camargo Peut-être Qu'en y regardant bien, vous l'aurez. - Ma fenêtre Donne sur la mer. (Elle sort.) L'Abbé Mais... - Elle est partie, ô Dieu! J'ai tué mon ami, j'ai mérité le feu, J'ai taché mon pourpoint, et l'on me congédie. C'est la moralité de cette comédie. Portia I Qu'est le hasard? - C'est le marbre qui reçoit la vie des mains du statuaire. La Providence donne le hasard. Schiller. Les premières clartés du jour avaient rougi L'Orient, quand le comte Onorio Luigi Rentra du bal masqué. - Fatigue ou nonchalance, La comtesse à son bras s'appuyait en silence, Et d'une main distraite écartait ses cheveux Qui tombaient en désordre, et voilaient ses beaux yeux. Elle s'alla jeter, en entrant dans la chambre, Sur le bord de son lit. - On était en décembre, Et déjà l'air glacé des longs soirs de janvier Soulevait par instant la cendre du foyer. Luigi n'approcha pas toutefois de la flamme Qui l'éclairait de loin. - Il regardait sa femme; Une idée incertaine et terrible semblait Flotter dans son esprit, que le sommeil troublait. Le comte commençait à vieillir. - Son visage Paraissait cependant se ressentir de l'âge Moins que des passions qui l'avaient agité. C'était un Florentin; jeune, il avait été Ce qu'on appelle à Rome un coureur d'aventure. Débauché par ennui, mais triste par nature, Voyant venir le temps, il s'était marié; Si bien qu'ayant tout vu, n'ayant rien oublié, - Pourquoi ne pas le dire? il était jaloux. - L'homme Qui vit sans jalousie, en ce bas monde, est comme Celui qui dort sans lampe; il peut sentir le bras Qui vient pour le frapper, mais il ne le voit pas. Pour le palais Luigi, la porte en était libre. Le comte eût mis en quatre et jeté dans le Tibre Quiconque aurait osé toucher sa femme au pied; Car nul pouvoir humain, quand il avait prié, Ne l'eût fait d'un instant différer ses vengeances. Il avait acheté du ciel ses indulgences; On le disait du moins. - Qui dans Rome eût pensé Qu'un tel homme pût être impunément blessé? Mariée à quinze ans, noble, riche, adorée, De tous les biens du monde à loisir entourée, N'ayant dès le berceau connu qu'une amitié, Sa femme ne l'avait jamais remercié; Mais quel soupçon pouvait l'atteindre? Et qu'était-elle, Sinon la plus loyale et la moins infidèle Des épouses? Luigi s'était levé. Longtemps Il parut réfléchir en marchant à pas lents. Enfin, s'arrêtant court: "Portia, vous êtes lasse, Dit-il, car vous dormez tout debout. - Moi, de grâce? Prit-elle en rougissant; oui, j'ai beaucoup dansé. Je me sens défaillir malgré moi. - Je ne sais, Reprit Onorio, quel était ce jeune homme En manteau noir; il est depuis deux jours à Rome. Vous a-t-il adressé la parole? - De qui Parlez-vous, mon ami? dit Portia. - De celui Qui se tenait debout à souper, ce me semble, Derrière vous; j'ai cru vous voir parler ensemble. Vous a-t-on dit quel est son nom? - Je n'en sais rien Plus que vous, dit Portia. - Je l'ai trouvé très bien, Dit Luigi, n'est-ce pas? Et gageons qu'à cette heure, Il n'est pas comme vous défaillant, que je meure; Joyeux plutôt. - Joyeux? sans doute; et d'où vous vient, S'il vous plaît, ce dessein d'en parler qui vous tient? - Et, prit Onorio, d'où ce dessein contraire, Lorsque j'en viens parler, de vous en vouloir taire? Le propos en est-il étrange? Assurément Plus d'un méchant parleur le tient en ce moment. Rien n'est plus curieux ni plus gai, sur mon âme, Qu'un manteau noir au bal. - Mon ami, dit la dame, Le soleil va venir tout à l'heure, pourquoi Demeurez-vous ainsi? Venez auprès de moi. - J'y viens, et c'est le temps, vrai Dieu, que l'on achève De quitter son habit quand le soleil se lève! Dormez si vous voulez, mais tenez pour certain Que je n'ai pas sommeil quand il est si matin. - Quoi, me laisser ainsi toute seule? J'espère Que non, - n'ayant rien fait, seigneur, pour vous déplaire. - Madame", dit Luigi s'avançant quatre pas, - Et comme hors du lit pendait un de ses bras, De même que l'on voit d'une coupe approchée Se saisir ardemment une lèvre séchée, Ainsi vous l'auriez vu sur ce bras endormi Mettre un baiser brûlant, - puis, tremblant à demi: "Tu ne le connais pas, ô jeune Vénitienne! Ce poison florentin qui consume une veine, La dévore, et ne veut qu'un mot pour arracher D'un coeur d'homme dix ans de joie, et dessécher Comme un marais impur ce premier bien de l'âme, Qui fait l'amour d'un homme, et l'honneur d'une femme! Mal sans fin, sans remède, affreux, que j'ai sucé Dans le lait de ma mère, et qui rend insensé. - Quel mal? dit Portia. - C'est quand on dit d'un homme Qu'il est jaloux. Ceux-là, c'est ainsi qu'on les nomme. - Maria! dit l'enfant, est-ce de moi, mon Dieu! Que vous seriez jaloux? - Moi, madame! à quel lieu? Jaloux? vous l'ai-je dit! sur la foi de mon âme, Aucunement! jaloux pourquoi donc? Non, madame, Je ne suis pas jaloux; allez, dormez en paix." Comme il s'éloignait d'elle à ce discours, après Qu'il se fut au balcon accoudé d'un air sombre (Et le croissant déjà pâlissait avec l'ombre), En regardant sa femme, il vit qu'elle fermait Ses bras sur sa poitrine, et qu'elle s'endormait. Qui ne sait que la nuit a des puissances telles, Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles, Et que tout vent du soir qui les peut effleurer Leur enlève un parfum plus doux à respirer? Ce fut pourquoi, nul bruit ne frappant son ouïe, Luigi, qui l'admirait si fraîche épanouie, Si tranquille, si pure, oeil mourant, front penché, Ainsi qu'un jeune faon dans les hauts blés couché, Sentit ceci, - qu'au front d'une femme endormie, Il n'est âme si rude et si bien affermie Qui ne trouve de quoi voir son plus dur chagrin Se fondre comme au feu d'une flamme l'airain. Car, à qui s'en fier, mon Dieu! si la nature Nous fait voir à sa face une telle imposture, Qu'il faille séparer la créature en deux, Et défendre son coeur de l'amour de ses yeux! Cependant que, debout dans son antique salle, Le Toscan sous sa lampe inclinait son front pâle, Au pied de son balcon il crut entendre, au long Du mur, une voix d'homme, avec un violon. - Sur quoi, s'étant sans bruit avancé sous la barre, Il vit distinctement deux porteurs de guitare, - L'un inconnu, - pour l'autre, il n'en pouvait douter, C'était son manteau noir, - il le voulut guetter. Pourtant rien ne trahit ce qu'en sentit son âme, Sinon qu'il mit la main lentement à sa lame, Comme pour éprouver, la tirant à demi, Qu'ayant là deux rivaux, il avait un ami. - Tout se taisait. Il prit le temps de reconnaître Les traits du cavalier; puis, fermant sa fenêtre Sans bruit, et sans que rien sur ses traits eût changé, Il vit si dans le lit sa femme avait bougé. - Elle était immobile, et la nuit défaillante La découvrait au jour plus belle et plus riante. Donc notre Florentin, ayant dit ses avés Du soir, se mit au lit. - Frère, si vous avez Par le monde jamais vu quelqu'un de Florence, Et de son sang en lui pris quelque expérience, Vous savez que la haine en ce pays n'est pas Un géant comme ici fier et levant le bras; C'est une empoisonneuse en silence accroupie Au revers d'un fossé, qui de loin vous épie, Boiteuse, retenant son souffle avec sa voix, Et, crainte de faillir, s'y prenant à deux fois. II L'église était déserte, et les flambeaux funèbres Croisaient en chancelant leurs feux dans les ténèbres, Quand le jeune étranger s'arrêta sur le seuil. Sa main n'écarta pas son long manteau de deuil Pour puiser l'eau bénite au bord de l'urne sainte. Il entra sans respect dans la divine enceinte, Mais aussi sans mépris. - Quelques religieux Priaient bas, et le choeur était silencieux. Les orgues se taisaient, les lampes immobiles Semblaient dormir en paix sous les voûtes tranquilles; Un écho prolongé répétait chaque pas. Solitudes de Dieu! qui ne vous connaît pas? Dômes mystérieux, solennité sacrée, Quelle âme, en vous voyant, est jamais demeurée Sans doute ou sans terreur? - Toutefois devant vous L'inconnu ne baissa le front ni les genoux. Il restait en silence et comme dans l'attente. - L'heure sonne. - Ce fut une femme tremblante De vieillesse sans doute, ou de froid (car la nuit Etait froide), qui vint à lui. "Le temps s'enfuit, Dit-il, entendez-vous le coq chanter? La rue Paraît déserte encor, mais l'ombre diminue; Marchez donc devant moi." La vieille répliqua: "Voici la clef; allez jusqu'à ce mur, c'est là Qu'on vous attend; allez vite, et faites en sorte Qu'on vous voie. - Merci", dit l'étranger. - La porte Retomba lentement derrière lui. "Le ciel Les garde!" dit la vieille en marchant à l'autel. Où donc, noble jeune homme, à cette heure où les ombres Sous les pieds du passant tendent leurs voiles sombres, Où donc vas-tu si vite? et pourquoi ton coursier Fait-il jaillir le feu de l'étrier d'acier? Ta dague bat tes flancs, et ta tempe ruisselle: Jeune homme, où donc vas-tu? qui te pousse ou t'appelle? Pourquoi comme un fuyard sur l'arçon te courber? Frère, la terre est grise, et l'on y peut tomber. Pourtant ton serviteur fidèle, hors d'haleine, Voit de loin ton panache, et peut le suivre à peine. Que Dieu soit avec toi, frère, si c'est l'amour Qui t'a dans l'ombre ainsi fait devancer le jour! L'amour sait tout franchir, et bienheureux qui laisse La sueur de son front aux pieds de sa maîtresse! Nulle crainte en ton coeur, nul souci du danger, Va! - Car ce qui t'attend là-bas, jeune étranger, Que ce soit une main à la tienne tendue, Que ce soit un poignard au tournant d'une rue, Qu'importe? - Va toujours, frère, Dieu seul est grand! Mais, près de ce palais, pourquoi ton oeil errant Cherche-t-il donc à voir et comme à reconnaître Ce kiosque, à la nuit close entr'ouvrant sa fenêtre? Tes voeux sont-ils si haut et si loin avancés? Jeune homme, songes-y; ce réduit, tu le sais, Se tient plus invisible à l'oeil, que la pensée Dans le coeur de son maître, inconnue et glacée. Pourtant au pied du mur, sous les arbres caché, Comme un chasseur, l'oreille au guet, tu t'es penché. D'où partent ces accents? et quelle voix s'élève Entre ces barreaux, douce et faible comme un rêve? "Dalti, mon cher trésor, mon amour, est-ce toi? - Portia! flambeau du ciel! Portia, ta main; c'est moi." Rien de plus. - Et déjà sur l'échelle de soie Une main l'attirait, palpitante de joie; Déjà deux bras ardents, de baisers enchaîné, L'avaient comme une proie à l'alcôve traîné. O vieillards décrépits! têtes chauves et nues! Coeurs brisés, dont le temps ferme les avenues! Centenaires voûtés, spectres à chef branlant, Qui, pâles au soleil, cheminez d'un pied lent! C'est vous qu'ici j'invoque, et prends en témoignage. Vous n'avez pas toujours été sans vie, et l'âge N'a pas toujours plié de ses mains de géant Votre front à la terre, et votre âme au néant! Vous avez eu des yeux, des bras et des entrailles! Dites-nous donc, avant que de vos funérailles L'heure vous vienne prendre, ô vieillards, dites-nous Comme un coeur à vingt ans bondit au rendez-vous! "Amour, disait l'enfant, après que, demi-nue, Elle s'était, mourante, à ses pieds étendue, Vois-tu comme tout dort? Que ce silence est doux! Dieu n'a dans l'univers laissé vivre que nous." Puis elle l'admirait avec un doux sourire, Comme elles font toujours. Quelle femme n'admire Ce qu'elle aime, et quel front peut-elle préférer A celui que ses yeux ne peuvent rencontrer Sans se voiler de pleurs! "Voyons, lui disait-elle, T'es-tu fait beau pour moi, qui me suis faite belle? Pour qui ce collier d'or? pour qui ces fins bijoux? Ce beau panache noir? Etait-ce un peu pour nous?" Et puis elle ajouta: "Mon amour! que personne Ne vous ait vu venir surtout, car j'en frissonne." Mais le jeune Dalti ne lui répondait pas; Aux rayons de la lune, il avait de ses bras Entouré doucement sa pâle bien-aimée; Elle laissait tomber sa tête parfumée Sur son épaule, et lui regardait, incliné, Son beau front, d'espérance et de paix couronné! "Portia, murmura-t-il, cette glace dans l'ombre Jette un reflet trop pur à cette alcôve sombre; Ces fleurs ont trop d'éclat, tes yeux trop de langueurs; Que ne m'accablais-tu, Portia, de tes rigueurs! Peut-être, Dieu m'aidant, j'eusse trouvé des armes. Mais quand tu m'as noyé de baisers et de larmes, Dis, qui peut m'en défendre, ou qui m'en guérira? Tu m'as fait trop heureux; ton amour me tuera!" Et comme sur le bord de la longue ottomane, Elle attachée à lui comme un lierre au platane, Il s'était renversé tremblant à ce discours, Elle le vit pâlir: "mes seules amours, Dit-il, en toute chose il est une barrière Où, pour grand qu'on se sente, on se jette en arrière; De quelque fol amour qu'on ait empli son coeur, Le désir est parfois moins grand que le bonheur; Le ciel, ô ma beauté, ressemble à l'âme humaine: Il s'y trouve une sphère où l'aigle perd haleine, Où le vertige prend, où l'air devient le feu, Et l'homme doit mourir où commence le Dieu." La lune se voilait; la nuit était profonde, Et nul témoin des cieux ne veillait sur le monde. La lampe tout à coup s'éteignit. "Reste là, Dit Portia, je m'en vais l'allumer." Elle alla Se baisser au foyer. - La cendre à demi morte Couvrait à peine encore une étincelle, en sorte Qu'elle resta longtemps. - Mais lorsque la clarté Eut enfin autour d'eux chassé l'obscurité: "Ciel et terre, Dalti! Nous sommes trois, dit-elle. - Trois", répéta près d'eux une voix à laquelle Répondirent au loin les voûtes du château. Immobile, caché sous les plis d'un manteau, Comme au seuil d'une porte une antique statue, Onorio, debout, avait frappé leur vue. - D'où venait-il ainsi? Les avait-il guettés En silence longtemps, et longtemps écoutés? De qui savait-il l'heure, et quelle patience L'avait fait une nuit épier la vengeance? Cependant son visage était calme et serein, Son fidèle poignard n'était pas dans sa main, Son regard ne marquait ni colère ni haine; Mais ses cheveux, plus noirs, la veille, que l'ébène, Chose étrange à penser, étaient devenus blancs. Les amants regardaient, sous les rayons tremblants De la lampe déjà par l'aurore obscurcie, Ce vieillard d'une nuit, cette tête blanchie, Avec ses longs cheveux plus pâles que son front. "Portia, dit-il, d'un ton de voix lent et profond; Quand ton père, en mourant, joignit nos mains, la mienne Resta pourtant ouverte; en retirer la tienne Etait aisé. Pourquoi l'as-tu donc fait si tard?" Mais le jeune Dalti s'était levé. "Vieillard, Ne perdons pas de temps. Vous voulez cette femme? En garde! Qu'un de nous la rende avec son âme. - Je le veux", dit le comte; et deux lames déjà Brillaient en se heurtant. - Vainement la Portia Se traînait à leurs pieds, tremblante, échevelée. Qui peut sous le soleil tromper sa destinée? Quand des jours et des nuits qu'on nous compte ici-bas Le terme est arrivé, la terre sous nos pas S'entr'ouvrirait plutôt: que sert qu'on s'en défende? Lorsque la fosse attend, il faut qu'on y descende. Le comte ne poussa qu'un soupir, et tomba. Dalti n'hésita pas. "Viens, dit-il à Portia, Sortons." Mais elle était sans parole, et mourante. Il prit donc d'une main le cadavre, l'amante De l'autre, et s'éloigna. La nuit ne permit pas De voir de quel côté se dirigeaient ses pas. III Une heure est à Venise, - heure des sérénades, Lorsqu'autour de Saint-Marc sous les sombres arcades, Les pieds dans la rosée, et son masque à la main, Une nuit de printemps joue avec le matin, Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques, La majesté des saints debout sous les portiques. La ville est assoupie, et les flots prisonniers S'endorment sur le bord de ses blancs escaliers. C'est alors que de loin, au détour d'une allée, Se détache en silence une barque isolée, Sans voile, pour tout guide ayant son matelot, Avec son pavillon flottant sous son falot. Telle, au sein de la nuit, et par l'onde bercée, Glissait, par le Zéphyr lentement balancée, La légère chaloupe où le jeune Dalti Agitait en ramant le flot appesanti. Longtemps, au double écho de la vague plaintive, On le vit s'éloigner, en voguant, de la rive; Mais lorsque la cité, qui semblait s'abaisser Et lentement au loin dans les flots s'enfoncer, Eut, en se dérobant, laissé l'horizon vide, Semblable à l'alcyon qui, dans son cours rapide, S'arrête tout à coup, la chaloupe écarta Ses rames sur l'azur des mers, et s'arrêta. "Portia, dit l'étranger, un vent plus doux commence A se faire sentir. - Chante-moi ta romance." Peut-être que le seuil du vieux palais Luigi Du pur sang de son maître était encor rougi; Que tous les serviteurs sur les draps funéraires N'avaient pas achevé leurs dernières prières; Peut-être qu'alentour des sinistres apprêts Les moines, s'agitant comme de noirs cyprès, Et mêlant leurs soupirs aux cantiques des vierges, N'avaient pas sur la tombe encore éteint les cierges; Peut-être de la veille avait-on retrouvé Le cadavre perdu, le front sous un pavé; Son chien pleurait sans doute et le cherchait encore. Mais quand Dalti parla, Portia prit sa mandore, Mêlant sa douce voix, que l'écho répétait, Au murmure moqueur du flot qui l'emportait. - Quel homme fut jamais si grand, qu'il se pût croire Certain, ayant vécu, d'avoir une mémoire Où son souvenir, jeune et bravant le trépas, Pût revivre une vie, et ne s'éteindre pas? Les larmes d'ici-bas ne sont qu'une rosée Dont un matin au plus la terre est arrosée, Que la brise secoue, et que boit le soleil; Puis l'oubli vient au coeur, comme aux yeux le sommeil. Dalti, le front baissé, tantôt sur son amante Promenait ses regards, tantôt sur l'eau dormante. Ainsi muet, penchant sa tête sur sa main, Il sembla quelque temps demeurer incertain. "Portia, dit-il enfin, ce que vous pouviez faire, Vous l'avez fait; c'est bien. Parlez-moi sans mystère: Vous en repentez-vous? - Moi, dit-elle, de quoi? - D'avoir, dit l'étranger, abandonné pour moi Vos biens, votre maison et votre renommée (Il fixa de ses yeux perçants sa bien-aimée. Et puis il ajouta d'un ton dur), - votre époux." Elle lui répondit: "J'ai fait cela pour vous; Je ne m'en repens pas. - O nature, nature! Murmura l'étranger, vois cette créature: Sous les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir, Cette fleur avait mis dix-huit ans à s'ouvrir. A-t-elle pu tomber et se faner si vite, Pour avoir une nuit touché ma main maudite? C'est bien, poursuivit-il, c'est bien, elle est à moi. Viens, dit-il à Portia, viens et relève-toi. T'est-il jamais venu dans l'esprit de connaître Qui j'étais? qui je suis? - Eh! qui pouvez-vous être, Mon ami, si ce n'est un riche et beau seigneur? Nul ne vous parle ici, qui ne vous rende honneur. - As-tu, dit le jeune homme, autour des promenades, Rencontré quelquefois, le soir, sous les arcades, De ces filles de joie errant en carnaval, Qui traînent dans la boue une robe de bal? Elles n'ont pas toujours au bout de la journée Du pain pour leur souper. Telle est leur destinée; Car souvent de besoin ces spectres consumés Prodiguent aux passants des baisers affamés. Elles vivent ainsi. C'est un sort misérable, N'est-il pas vrai? Le mien cependant est semblable. - Semblable à celui-là! dit l'enfant. Je vois bien, Dalti, que vous voulez rire, et qu'il n'en est rien. - Silence! dit Dalti, la vérité tardive Doit se montrer à vous ici, quoi qu'il arrive. Je suis fils d'un pêcheur. - Maria; Maria! Prenez pitié de nous, si c'est vrai, dit Portia. - C'est vrai, dit l'étranger. Ecoutez mon histoire. Mon père était pêcheur; mais je n'ai pas mémoire Du jour où pour partir le destin l'appela, Me laissant pour tout bien la barque où nous voilà. J'avais quinze ans, je crois; je n'aimais que mon père, Ma venue en ce monde ayant tué ma mère, Mon véritable nom est Daniel Zoppieri. Pendant les premiers temps mon travail m'a nourri, Je suivais le métier qu'avait pris ma famille; L'astre mystérieux qui sur nos têtes brille Voyait seul quelquefois tomber mes pleurs amers Au sein des flots sans borne et des profondes mers; Mais c'était tout. D'ailleurs, je vivais seul, tranquille, Couchant où je pouvais, rarement à la ville. Mon père cependant, qui, pour un batelier, Etait fier, m'avait fait d'abord étudier; Je savais le toscan, et j'allais à l'église; Ainsi dès ce temps-là je connaissais Venise. Un soir, un grand seigneur; Michel Gianinetto, Pour donner un concert me loua mon bateau. Sa maîtresse (c'était, je crois, la Muranèse) Y vint seule avec lui; la mer était mauvaise; Au bout d'une heure au plus un orage éclata. Elle, comme un enfant qu'elle était, se jeta Dans mes bras, effrayée, et me serra contre elle. Vous savez son histoire, et comme elle était belle; Je n'avais jusqu'alors rien rêvé de pareil, Et de cette nuit-là je perdis le sommeil." L'étranger, à ces mots, parut reprendre haleine; Puis, Portia l'écoutant et respirant à peine, Il poursuivit: "Venise! ô perfide cité, A qui le ciel donna la fatale beauté, Je respirai cet air dont l'âme est amollie, Et dont ton souffle impur empesta l'Italie! Pauvre et pieds nus, la nuit, j'errais sous tes palais. Je regardais tes grands, qu'un peuple de valets Entoure, et rend pareils à des paralytiques, Tes nobles arrogants, et tous tes magnifiques Dont l'ombre est saluée, et dont aucun ne dort Que sous un toit de marbre et sur un pavé d'or. Je n'étais cependant qu'un pêcheur; mais, aux fêtes, Quand j'allais au théâtre écouter les poètes, Je revenais le coeur plein de haine, et navré. Je lisais, je cherchais; c'est ainsi, par degré, Que je chassai, Portia, comme une ombre légère, L'amour de l'Océan, ma richesse première. Je vous vis, - je vendis ma barque et mes filets. Je ne sais pas pourquoi, ni ce que je voulais, Pourtant je les vendis. C'était ce que sur terre J'avais pour tout trésor, ou pour toute misère. Je me mis à courir, emportant en chemin Tout mon bien qui tenait dans le creux de ma main. Las de marcher bientôt, je m'assis, triste et morne, Au fond d'un carrefour, sur le coin d'une borne. J'avais vu par hasard, auprès d'un mauvais lieu De la place Saint-Marc, une maison de jeu. J'y courus. Je vidai ma main sur une table, Puis, muet, attendant l'arrêt inévitable, Je demeurai debout. Ayant gagné d'abord, Je résolus de suivre et de tenter le sort. Mais pourquoi vous parler de cette nuit terrible? Toute une nuit, Portia, le démon invincible Me cloua sur la place, et je vis devant moi Pièce à pièce tomber la fortune d'un roi. Ainsi je demeurai, songeant au fond de l'âme, Chaque fois qu'en criant tournait la roue infâme, Que la mer était proche, et qu'à me recevoir Serait toujours tout prêt ce lit profond et noir. Le banquier cependant, voyant son coffre vide, Me dit que c'était tout. Chacun d'un oeil avide Suivait mes mouvements; je tendis mon manteau. On me jeta dedans la valeur d'un château, Et la corruption de trente courtisanes. Je sortis. - Je restai trois jours sous les platanes Où je vous avais vue, ayant pour tout espoir, Quand vous y passeriez, d'attendre et de vous voir. Tout le reste est connu de vous. - Bonté divine! Dit l'enfant, est-ce là tout ce qui vous chagrine? Quoi? de n'être pas noble? Est-ce que vous croyez Que je vous aimerais plus quand vous le seriez? - Silence! dit Dalti, vous n'êtes que la femme Du pêcheur Zoppieri; non, sur ma foi, madame, Rien de plus. - Et quoi rien, mon amour? - Rien de plus, Vous dis-je; ils sont partis comme ils étaient venus, Ces biens. Ce fut hier la dernière journée Où j'ai (pour vous du moins) tenté la destinée. J'ai perdu; voyez donc ce que vous décidez. - Vous avez tout perdu? - Tout, sur trois coups de dés; Tout, jusqu'à mon palais, cette barque exceptée Que j'ai depuis longtemps en secret rachetée: Maudissez-moi, Portia; mais je ne ferai pas, Sur mon âme, un effort pour retenir vos pas. Pourquoi je vous ai prise, et sans remords menée Au point de partager ainsi ma destinée, Ne le demandez pas. Je l'ai fait; c'est assez. Vous pouvez me quitter et partir; choisissez." Portia, dès le berceau, d'amour environnée, Avait vécu comtesse ainsi qu'elle était née. Jeune, passant sa vie au milieu des plaisirs, Elle avait de bonne heure épuisé les désirs, Ignorant le besoin, et jamais, sur la terre, Sinon pour l'adoucir, n'ayant vu de misère. Son père, déjà vieux, riche et noble seigneur, Quoique avare, l'aimait et n'avait de bonheur Qu'à la voir admirer, et quand on disait d'elle Qu'étant la plus heureuse, elle était la plus belle. Car tout lui souriait, et même son époux, Onorio, n'avait plié les deux genoux Que devant elle et Dieu. Cependant, en silence, Comme Dalti parlait, sur l'Océan immense Longtemps elle sembla porter ses yeux errants. L'horizon était vide, et les flots transparents Ne reflétaient au loin sur leur abîme sombre, Que l'astre au pâle front qui s'y mirait dans l'ombre. Dalti la regardait, mais sans dire un seul mot. - Avait-elle hésité? - Je ne sais; - mais bientôt, Comme une tendre fleur que le vent déracine, Faible, et qui lentement sur sa tige s'incline, Telle elle détourna la tête, et lentement S'inclina tout en pleurs jusqu'à son jeune amant. "Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse, Qu'un pêcheur; que demain, qu'après, et que sans cesse Je serai ce pêcheur. Songez bien que tous deux Avant qu'il soit longtemps nous allons être vieux; Que je mourrai peut-être avant vous. - Dieu rassemble Les amants, dit Portia; nous partirons ensemble. Ton ange en t'emportant me prendra dans ses bras." Mais le pêcheur se tut, car il ne croyait pas. Chansons à mettre en musique et fragments L'andalouse Allons, bel oiseau bleu, chantez la romance à madame. La Folle Journée. Avez-vous vu, dans Barcelone, Une Andalouse au sein bruni? Pâle comme un beau soir d'automne! C'est ma maîtresse, ma lionne! La marquesa d'Amaëgui! J'ai fait bien des chansons pour elle; Je me suis battu bien souvent. Bien souvent j'ai fait sentinelle, Pour voir le coin de sa prunelle, Quand son rideau tremblait au vent. Elle est à moi, moi seul au monde. Ses grands sourcils noirs sont à moi, Son corps souple et sa jambe ronde, Sa chevelure qui l'inonde, Plus longue qu'un manteau de roi! C'est à moi son beau col qui penche Quand elle dort dans son boudoir, Et sa basquina sur sa hanche, Son bras dans sa mitaine blanche, Son pied dans son brodequin noir! Vrai Dieu! Lorsque son oeil pétille Sous la frange de ses réseaux, Rien que pour toucher sa mantille, De par tous les saints de Castille, On se ferait rompre les os. Qu'elle est superbe en son désordre, Quand elle tombe, les seins nus, Qu'on la voit, béante, se tordre Dans un baiser de rage, et mordre En criant des mots inconnus! Et qu'elle est folle dans sa joie Lorsqu'elle chante le matin, Lorsqu'en tirant son bas de soie, Elle fait, sur son flanc qui ploie, Craquer son corset de satin! Allons, mon page, en embuscades! Allons! la belle nuit d'été! Je veux ce soir des sérénades A faire damner les alcades De Tolose au Guadalété! Le lever Assez dormir, ma belle! Ta cavale isabelle Hennit sous tes balcons. Vois tes piqueurs alertes, Et sur leurs manches vertes Les pieds noirs des faucons. Vois écuyers et pages, En galants équipages, Sans rochet ni pourpoint, Têtes chaperonnées, Traîner les haquenées, Leur arbalète au poing. Vois bondir dans les herbes Les lévriers superbes, Les chiens trapus crier. En chasse, et chasse heureuse! Allons, mon amoureuse, Le pied dans l'étrier! Et d'abord, sous la moire, Avec ce bras d'ivoire Enfermons ce beau sein, Dont la forme divine, Pour que l'oeil la devine, Reste aux plis du coussin. Oh! sur ton front qui penche, J'aime à voir ta main blanche Peigner tes cheveux noirs; Beaux cheveux qu'on rassemble Les matins, et qu'ensemble Nous défaisons les soirs! Allons, mon intrépide, Ta cavale rapide Frappe du pied le sol, Et ton bouffon balance, Comme un soldat sa lance, Son joyeux parasol! Mets ton écharpe blonde Sur ton épaule ronde, Sur ton corsage d'or, Et je vais, ma charmante, T'emporter dans ta mante, Comme un enfant qui dort! Madrid Madrid, princesse des Espagnes, Il court par tes mille campagnes Bien des yeux bleus, bien des yeux noirs. La blanche ville aux sérénades, Il passe par tes promenades Bien des petits pieds tous les soirs. Madrid, quand tes taureaux bondissent, Bien des mains blanches applaudissent, Bien des écharpes sont en jeux. Par tes belles nuits étoilées, Bien des senoras long voilées Descendent tes escaliers bleus. Madrid, Madrid, moi, je me raille De tes dames à fine taille Qui chaussent l'escarpin étroit; Car j'en sais une par le monde Que jamais ni brune ni blonde N'ont valu le bout de son doigt! J'en sais une, et certes la duègne Qui la surveille et qui la peigne N'ouvre sa fenêtre qu'à moi; Certes, qui veut qu'on le redresse, N'a qu'à l'approcher à la messe, Fût-ce l'archevêque ou le roi. Car c'est ma princesse andalouse! Mon amoureuse! ma jalouse! Ma belle veuve au long réseau! C'est un vrai démon! c'est un ange! Elle est jaune, comme une orange, Elle est vive comme un oiseau! Oh! quand sur ma bouche idolâtre Elle se pâme, la folâtre, Il faut voir, dans nos grands combats, Ce corps si souple et si fragile, Ainsi qu'une couleuvre agile, Fuir et glisser entre mes bras! Or si d'aventure on s'enquête Qui m'a valu telle conquête, C'est l' allure de mon cheval, Un compliment sur sa mantille, Puis des bonbons à la vanille Par un beau soir de carnaval. Madame La Marquise Vous connaissez que j'ai pour mie Une Andalouse à l'oeil lutin, Et sur mon coeur, tout endormie, Je la berce jusqu'au matin. Voyez-la, quand son bras m'enlace, Comme le col d'un cygne blanc, S'enivrer, oublieuse et lasse, De quelque rêve nonchalant. Gais chérubins! veillez sur elle. Planez, oiseaux, sur notre nid; Dorez du reflet de votre aile Son doux sommeil, que Dieu bénit! Car toute chose nous convie D'oublier tout, fors notre amour: Nos plaisirs, d'oublier la vie; Nos rideaux, d'oublier le jour. Pose ton souffle sur ma bouche, Que ton âme y vienne passer! Oh! restons ainsi dans ma couche, Jusqu'à l'heure de trépasser! Restons! L'étoile vagabonde Dont les sages ont peur de loin Peut-être, en emportant le monde, Nous laissera dans notre coin. Oh! viens! dans mon âme froissée Qui saigne encor d'un mal bien grand, Viens verser ta blanche pensée, Comme un ruisseau dans un torrent! Car sais-tu, seulement pour vivre, Combien il m'a fallu pleurer? De cet ennui qui désenivre Combien en mon coeur dévorer? Donne-moi, ma belle maîtresse, Un beau baiser, car je te veux. Raconter ma longue détresse, En caressant tes beaux cheveux. Or voyez qui je suis, ma mie, Car je vous pardonne pourtant De vous être hier endormie Sur mes lèvres, en m'écoutant. Pour ce, madame la marquise, Dès qu'à la ville il fera noir, De par le roi sera requise De venir en notre manoir; Et sur mon coeur, tout endormie, La bercerai jusqu'au matin, Car on connaît que j'ai pour mie Une Andalouse à l'oeil lutin. Quand je t'aimais... Quand je t'aimais, pour toi j'aurais donné ma vie, Mais c'est toi, de t'aimer, toi qui m'ôtas l'envie. A tes pièges d'un jour on ne me prendra plus; Tes ris sont maintenant et tes pleurs superflus. Ainsi, lorsqu'à l'enfant la vieille salle obscure Fait peur, il va tout nu décrocher quelque armure; Il s'enferme, il revient tout palpitant d'effroi Dans sa chambre bien chaude et dans son lit bien froid. Et puis, lorsqu'au matin le jour vient à paraître, Il trouve son fantôme aux plis de sa fenêtre, Voit son arme inutile, il rit et, triomphant, S'écrie: "Oh! que j'ai peur! oh! que je suis enfant!" Au Yung-Frau Yung-Frau, le voyageur qui pourrait sur ta tête S'arrêter, et poser le pied sur sa conquête, Sentirait en son coeur un noble battement, Quand son âme, au penchant de ta neige éternelle, Pareille au jeune aiglon qui passe et lui tend l'aile, Glisserait et fuirait sous le clair firmament. Yung-Frau, je sais un coeur qui, comme toi, se cache Revêtu, comme toi, d'une robe sans tache, Il est plus près de Dieu que tu ne l'es du ciel. Ne t'étonne donc point, ô montagne sublime, Si la première fois que j'en ai vu la cime, J'ai cru le lieu trop haut pour être d'un mortel. A Ulric G. Ulric, nul oeil des mers n'a mesuré l'abîme, Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime, Comme un soldat vaincu brise ses javelots. Ainsi, nul oeil, Ulric, n'a pénétré les ondes De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé. Tu portes dans ta tête et dans ton coeur deux mondes, Quand le soir, près de moi, tu vas triste et courbé. Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme, Comme un enfant craintif se penche sur les eaux; Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme, Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux. Juillet 1829. Venise Dans Venise la rouge, Pas un bateau qui bouge; Pas un pêcheur dans l'eau, Pas un falot. Seul, assis à la grève, Le grand lion soulève, Sur l'horizon serein, Son pied d'airain. Autour de lui, par groupes, Navires et chaloupes, Pareils à des hérons Couchés en ronds, Dorment sur l'eau qui fume, Et croisent dans la brume, En légers tourbillons, Leurs pavillons. La lune qui s'efface Couvre son front qui passe D'un nuage étoilé Demi-voilé. Ainsi, la dame abbesse De Sainte-Croix rabaisse Sa cape aux larges plis Sur son surplis. Et les palais antiques, Et les graves portiques, Et les blancs escaliers. Des chevaliers, Et les ponts, et les rues, Et les mornes statues, Et le golfe mouvant Qui tremble au vent, Tout se tait, fors les gardes Aux longues hallebardes, Qui veillent aux créneaux Des arsenaux. - Ah! maintenant plus d'une Attend, au clair de lune, Quelque jeune muguet, L'oreille au guet. Pour le bal qu'on prépare, Plus d'une qui se pare, Met devant son miroir Le masque noir. Sur sa couche embaumée, La Vanina pâmée Presse encor son amant, En s'endormant; Et Narcisa, la folle, Au fond de sa gondole, S'oublie en un festin Jusqu'au matin. Et qui, dans l'Italie, N'a son grain de folie? Qui ne garde aux amours Ses plus beaux jours? Laissons la vieille horloge, Au palais du vieux doge, Lui compter de ses nuits Les longs ennuis. Comptons plutôt, ma belle, Sur ta bouche rebelle Tant de baisers donnés... Ou pardonnés. Comptons plutôt tes charmes, Comptons les douces larmes, Qu'à nos yeux a coûté La volupté! Stances Que j'aime à voir, dans la vallée Désolée, Se lever comme un mausolée Les quatre ailes d'un noir moutier! Que j'aime à voir, pres de l'austère Monastère, Au seuil du baron feudataire, La croix blanche et le bénitier! Vous, des antiques Pyrénées Les aînées, Vieilles églises décharnées, Maigres et tristes monuments, Vous que le temps n'a pu dissoudre, Ni la foudre, De quelques grands monts mis en poudre N'êtes-vous pas les ossements? J'aime vos tours à tête grise, Où se brise L'éclair qui passe avec la brise, J'aime vos profonds escaliers Qui, tournoyant dans les entrailles Des murailles, A l'hymne éclatant des ouailles Font répondre tous les piliers! Oh! lorsque l'ouragan qui gagne La campagne, Prend par les cheveux la montagne, Que le temps d'automne jaunit, Que j'aime, dans le bois qui crie Et se plie, Les vieux clochers de l'abbaye, Comme deux arbres de granit! Que j'aime à voir, dans les vesprées Empourprées, Jaillir en veines diaprées Les rosaces d'or des couvents! Oh! que j'aime, aux voûtes gothiques Des portiques, Les vieux saints de pierre athlétiques Priant tout bas pour les vivants! Sonnet Que j'aime le premier frisson d'hiver! le chaume, Sous le pied du chasseur, refusant de ployer! Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume, Au fond du vieux château s'éveille le foyer; C'est le temps de la ville. - Oh! lorsque l'an dernier, J'y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme, Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume (J'entends encore au vent les postillons crier), Que j'aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine Sous ses mille falots assise en souveraine! J'allais revoir l'hiver. - Et toi, ma vie, et toi! Oh! dans tes longs regards j'allais tremper mon âme; Je saluais tes murs. - Car, qui m'eût dit, madame, Que votre coeur sitôt avait changé pour moi? Ballade à la lune C'était, dans la nuit brune, Sur le clocher jauni, La lune, Comme un point sur un i. Lune, quel esprit sombre Promène au bout d'un fil, Dans l'ombre, Ta face et ton profil? Es-tu l'oeil du ciel borgne? Quel chérubin cafard Nous lorgne Sous ton masque blafard? N'es-tu rien qu'une boule? Qu'un grand faucheux bien gras Qui roule Sans pattes et sans bras? Es-tu, je t'en soupçonne, Le vieux cadran de fer Qui sonne L'heure aux damnés d'enfer? Sur ton front qui voyage, Ce soir ont-ils compté Quel âge A leur éternité? Est-ce un ver qui te ronge Quand ton disque noirci S'allonge En croissant rétréci? Qui t'avait éborgnée L'autre nuit? T'étais-tu Cognée A quelque arbre pointu? Car tu vins, pâle et morne, Coller sur mes carreaux Ta corne, A travers les barreaux. Va, lune moribonde, Le beau corps de Phoebé La blonde Dans la mer est tombé. Tu n'en es que la face, Et déjà, tout ridé, S'efface Ton front dépossédé. Rends-nous la chasseresse, Blanche, au sein virginal, Qui presse Quelque cerf matinal! Oh! sous le vert platane Sous les frais coudriers, Diane, Et ses grands lévriers! Le chevreau noir qui doute, Pendu sur un rocher, L'écoute, L'écoute s'approcher. Et, suivant leur curées, Par les vaux, par les blés, Les prées, Ses chiens s'en sont allés. Oh! le soir, dans la brise, Phoebé, soeur d'Apollo, Surprise A l'ombre, un pied dans l'eau! Phoebé qui, la nuit close, Aux lèvres d'un berger Se pose, Comme un oiseau léger. Lune, en notre mémoire, De tes belles amours L'histoire T'embellira toujours. Et toujours rajeunie, Tu seras du passant Bénie, Pleine lune ou croissant. T'aimera le vieux pâtre, Seul, tandis qu'à ton front D'albâtre Ses dogues aboieront. T'aimera le pilote Dans son grand bâtiment, Qui flotte, Sous le clair firmament! Et la fillette preste Qui passe le buisson, Pied leste, En chantant sa chanson. Comme un ours à la chaîne, Toujours sous tes yeux bleus Se traîne L'Océan monstrueux. Et qu'il vente ou qu'il neige, Moi-même, chaque soir, Que fais-je, Venant ici m'asseoir? Je viens voir à la brune, Sur le clocher jauni, La lune Comme un point sur un i. Peut-être quand déchante Quelque pauvre mari, Méchante, De loin tu lui souris. Dans sa douleur amère, Quand au gendre béni La mère Livre la clef du nid, Le pied dans sa pantoufle, Voilà l'époux tout prêt Qui souffle Le bougeoir indiscret. Au pudique hyménée La vierge qui se croit Menée, Grelotte en son lit froid, Mais monsieur tout en flamme Commence à rudoyer Madame, Qui commence à crier. "Ouf! dit-il, je travaille, Ma bonne, et ne fais rien Qui vaille; Tu ne te tiens pas bien." Et vite il se dépêche. Mais quel démon caché L'empêche De commettre un péché? "Ah! dit-il, prenons garde. Quel témoin curieux Regarde Avec ces deux grands yeux?" Et c'est, dans la nuit brune, Sur son clocher jauni, La lune Comme un point sur un i. Mardoche Voudriez-vous dire, comme de fait on peut logicalement inférer, que par ci- devant le monde eust été fat, maintenant seroit devenu sage? Pantagruel, liv. V. I J'ai connu, l'an dernier, un jeune homme nommé Mardoche, qui vivait nuit et jour enfermé. O prodige! il n'avait jamais lu de sa vie Le Journal de Paris, ni n'en avait envie. Il n'avait vu ni Kean, ni Bonaparte, ni Monsieur de Metternich; - quand il avait fini De souper, se couchait, précisément à l'heure. Où (quand par le brouillard la chatte rôde et pleure) Monsieur Hugo va voir mourir Phoebus le blond. Vous dire ses parents, cela serait trop long. II Bornez-vous à savoir qu'il avait la pucelle D'Orléans pour aïeule en ligne maternelle. D'ailleurs son campagnon, compère et confident, Etait un chien anglais, bon pour l'oeil et la dent. Cet homme, ainsi reclus, vivait en joie. - A peine Le spleen le prenait-il quatre fois par semaine. Pour ses moments perdus, il les donnait parfois A l'art mystérieux de charmer par la voix: Les muses visitaient sa demeure cachée, Et quoiqu'il fît rimer idée avec fâchée, III On le lisait. C'était du reste un esprit fort; Il eût fait volontiers d'une tête de mort Un falot, et mangé sa soupe dans le crâne De sa grand'mère. - Au fond, il estimait qu'un âne, Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier. Peut-être que, n'ayant pour se désennuyer Qu'un livre (c'est le coeur humain que je veux dire), Il avait su trop tôt et trop avant y lire; C'est un grand mal d'avoir un esprit trop hâtif. - Il ne dansait jamais au bal par ce motif. IV Je puis certifier pourtant qu'il avait l'âme Aussi tendre en tout point qu'un autre, et que sa femme (En ne le faisant pas c-) n'eût pas été Plus fort ni plus souvent battue, en vérité, Que celle de monsieur de C***. En politique, Son sentiment était très aristocratique, Et je dois avouer qu'à consulter son goût, Il aimait mieux la Porte et le sultan Mahmoud, Que la chrétienne Smyrne, et ce bon peuple hellène Dont les flots ont rougi la mer hellespontienne, V Et taché de leur sang tes marbres, ô Paros! - Mais la chose ne fait rien à notre héros. Bien des heures, des jours, bien des longues semaines Passèrent, sans que rien dans les choses humaines Le tentât d'y rentrer. - Tout à coup, un beau jour... Fut-ce l'ambition, ou bien fut-ce l'amour? (Peut-être tous les deux, car ces folles ivresses Viennent à tous propos déranger nos paresses); Quoi qu'il en soit, lecteur, voici ce qu'il advint A mon ami Mardoche, en l'an mil huit cent vingt. VI Je ne vous dirai pas quelle fut la douairière Qui lui laissa son bien en s'en allant en terre, Sur quoi de cénobite il devint élégant, Et n'allait plus qu'en fiacre au boulevard de Gand. Que dorme en paix ta cendre, ô quatre fois bénie Douairière, pour le jour où cette sainte envie, Comme un rayon d'en haut te vint prendre en toussant, De demander un prêtre, et de cracher le sang! Ta tempe fut huilée, et sous la lame neuve Tu te laissas clouer, comme dit Sainte-Beuve. VII Tes meubles furent mis, douairière, au Châtelet; Chacun vendu le tiers de l'argent qu'il valait. De ta robe de noce on fit un parapluie; Ton boudoir, ô Vénus, devint une écurie. Quatre grands lévriers chassèrent du tapis Ton chat qui, de tout temps, sur ton coussin tapi, S'était frotté le soir l'oreille à ta pantoufle, Et qui, maigre aujourd'hui, la queue au vent, s'essouffle, A courir sur les toits des repas incertains. - Admirable matière à mettre en vers latins! VIII Je ne vous dirai pas non plus à quelle dame Mardoche, ayant d'abord laissé prendre son âme, Dut ces douces leçons, premier enseignement Que l'amie, à regret, donne à son jeune amant. Je ne vous dirai pas comment, à quelle fête Il la vit, qui des deux voulut le tête-à-tête, Qui des deux, du plus loin, hasarda le premier L'oeillade italienne, et qui, de l'écolier Ou du maître, trembla le plus. - Hélas! qu'en sais-je Que vous ne sachiez mieux, et que vous apprendrais-je? IX Il se peut qu'on oublie un rendez-vous donné, Une chance, - un remords, - et l'heure où l'on est né, Et l'argent qu'on emprunte. - Il se peut qu'on oublie Sa femme, ses amis, son chien, et sa patrie. - Il se peut qu'un vieillard perde jusqu'à son nom. Mais jamais l'insensé, jamais le moribond, Celui qui perd l'esprit, ni celui qui rend l'âme, N'ont oublié la voix de la première femme Qui leur a dit tout bas ces quatre mots si doux Et si mystérieux: "My dear child, I love you." X Ce fut aux premiers jours d'automne, au mois d'octobre, Que Mardoche revint au monde. - Il était sobre. D'habitude, et mangeait vite. - Son cuisinier Ne le gênait pas plus que son palefrenier. Il ne prit ni cocher, ni groom, ni gouvernante, Mais (honni soit qui mal y pense!) une servante. De ses façons d'ailleurs rien ne parut changé. Peut-être dira-t-on qu'il était mal logé; C'est à quoi je réponds qu'il avait pour voisine Deux yeux napolitains qui s'appelaient Rosine. XI J'adore les yeux noirs avec des cheveux blonds. Tels les avait Rosine, - et de ces regards, longs A s'y noyer. - C'étaient deux étoiles d'ébène Sur des cieux de cristal: - tantôt mourants, à peine Entr'ouverts au soleil, comme les voiles blancs Des abbesses de cour; - tantôt étincelants, Calmes, livrant sans crainte une âme sans mélange, Doux, et parlant aux yeux le langage d'un ange. - Que Mardoche y prît goût, ce n'est aucunement, Judicieux lecteur, raison d'étonnement. XII M'en croira qui voudra, mais depuis qu'en décembre La volonté du ciel est qu'on garde la chambre, A coup sûr, paresseux et fou comme je suis, A rêver sans dormir j'ai passé bien des nuits. Le soir, au coin du feu, renversé sur ma chaise, Mon menton dans ma main et mon pied dans ma braise, Pendant que l'aquilon frappait à mes carreaux, J'ai fait bien des romans, - bâti bien des châteaux; - J'ai, comme Prométhée, animé d'une flamme Bien des êtres divins portant des traits de femme; XIII Blonds cheveux, sourcils bruns, front vermeil ou pâli: Dante aimait Béatrix, - Byron la Guiccioli. Moi (si j'eusse été maître en cette fantaisie), Je me suis dit souvent que je l'aurais choisie A Naples, un peu brûlée à ces soleils de plomb Qui font dormir le pâtre à l'ombre du sillon; Une lèvre à la turque, et, sous un col de cygne, Un sein vierge et doré comme la jeune vigne; Telle que par instants Giorgione en devina, Ou que dans cette histoire était la Rosina. XIV Il en est de l'amour comme des litanies De la Vierge. - Jamais on ne les a finies; Mais une fois qu'on les commence, on ne peut plus S'arrêter. - C'est un mal propre aux fruits défendus. C'est pourquoi chaque soir la nuit était bien proche Et le soleil bien loin, quand mon ami Mardoche Quittait la jalousie écartée à demi, D'où l'indiscret lorgnon plongeait sur l'ennemi. - Même, quand il faisait clair de lune, l'aurore A son poste souvent le retrouvait encore. XV Philosophes du jour, je vous arrête ici. O sages demi-dieux, expliquez-moi ceci. On ne volerait pas, à coup sûr, une obole A son voisin; pourtant, quand on peut, on lui vole... Sa femme! - Car il faut, ô lecteur bien appris, Vous dire que Rosine, entre tous les maris, Avait reçu du ciel, par les mains d'un notaire, Le meilleur qu'à Dijon avait trouvé son père. On pense, avec raison, que sa mère, en partant, N'avait rien oublié sur le point important. XVI Rien n'est plus amusant qu'un premier jour de noce; Au débotté, d'ailleurs, on avait pris carrosse. - Le reste à l'avenant. - Sans compter les chapeaux D'Herbeau, rien n'y manquait. - C'est un méchant propos De dire qu'à six ans une poupée amuse Autant qu'à dix-neuf ans un mari. - Mais tout s'use. Une lune de miel n'a pas trente quartiers Comme un baron saxon. - Et gare les derniers! L'amour (hélas! l'étrange et la fausse nature!) Vit d'inanition, et meurt de nourriture. XVII Et puis, que faire? - Un jour, c'est bien long. - Et demain? Et toujours? - L'ennui gagne. - A quoi rêver au bain? - Hélas! l'Oisiveté s'endort, laissant sa porte Ouverte. - Entre l'Amour. - Pour que la Raison sorte Il ne faut pas longtemps. La vie en un moment Se remplit; - on se trouve avoir pris un amant. - L'un attaque en hussard la déesse qu'il aime, L'autre fait l'écolier; chacun a son système. Hier un de mes amis, se trouvant à souper Auprès d'une duchesse, eut soin de se tromper XVIII De verre. "Mais, vraiment, dit la dame en colère, Etes-vous fou, monsieur? vous buvez dans mon verre." O l'homme peu galant, qui ne répondit rien, Si ce n'est. "Faites-en, madame, autant du mien." Assurément, lecteur, le tour était perfide, Car, l'ayant pris tout plein, il le replaça vide. La dame avait du blanc, et pourtant en rougit. Qu'y faire? On chuchota. Dieu sut ce qu'on en dit. Mon Dieu! qui peut savoir lequel on récompense Le mieux, ou du respect - ou de certaine offense XIX Je n'ai dessein, lecteur, de faire aucunement Ici ce qu'à Paris on appelle un roman. Peu s'en faut qu'un auteur, qui pas à pas chemine, Ne vous fasse coucher avec son héroïne. Ce n'est pas ma manière, et, si vous permettez, Ce sera quinze jours que nous aurons sautés. - Un dimanche (observez qu'un dimanche la rue Vivienne est tout à fait vide, et que la cohue Est aux Panoramas, ou bien au boulevard), Un dimanche matin, une heure, une heure un quart, XX Mardoche, habit marron, en landau de louage, Par devant Tortoni passait en grand tapage. - Gare! criait le groom. - Quoi! Mardoche en landau? - Oui. - La grisette à pied, trottant comme un perdreau, Jeta plus d'une fois sans doute à la portière Du jeune gentleman l'oeillade meurtrière. Mais il n'y prit pas garde; un important projet A ses réflexions semblait donner sujet. Son regard était raide, et jamais diplomate Ne parut plus guindé, ni plus haut sur cravate. XXI Où donc s'en allait-il! - Il allait à Meudon. - Quoi! Si matin, si loin, si vite? Et pourquoi donc? - Le voici. D'où sait-on, s'il vous plaît, qu'on approche D'un village, sinon qu'on en entend la cloche? Or, la cloche suppose un clocher, - le clocher Un curé. - Le curé, quand c'est jour de prêcher, A besoin d'un bedeau. - Le bedeau, d'ordinaire, Est en même temps cuistre à l'école primaire. Or le cuistre du lieu, lecteur, était l'ancien Allié des parents de Mardoche, et le sien. XXII Ayant donc débarqué, notre héros fit mettre Sa voiture en un lieu sûr, qu'il pût reconnaître, Puis s'éloigna, sans trop regarder son chemin, D'un pas plus mesuré qu'un sénateur romain. Longtemps et lentement, comme un bayeur aux grues, Il marcha, coudoyant le monde par les rues. Il savait dès longtemps que le bon magister, Les dimanches matins sortait pour prendre l'air; C'est pourquoi, sans l'aller demander à sa porte, Il détourna d'abord le coin du bois, en sorte. XXIII Qu'au bout de trente pas il était devant lui: "And how do you do, mon bon père, aujourd'hui?" Le vieillard, à vrai dire, un peu surpris, et comme Distrait d'un rêve, ôta de ses lèvres la pomme De sa canne. "Mon fils, tout va bien, Dieu merci, Dit-il, et quel sujet vous fait venir ici? - Sujet, reprit Mardoche, excessivement sage, Très moral, un sujet très logique. Je gage Ma barbe et mon bonnet, qu'on pourrait vous donner Dix-sept éternités pour nous le deviner." XXIV La matinée était belle; les alouettes Commençaient à chanter; quelques lourdes charrettes Soulevaient çà et là la poussière. C'était Un de ces beaux matins un peu froids, comme il fait En octobre. Le ciel secouait de sa robe Les brouillards vaporeux sur le terrestre globe. "Asseyez-vous, mon fils, dit le prêtre; voilà L'un des plus beaux instants du jour. - Pour ce vent-là, Je le crois usurier, bon père, dit Mardoche, Car il vous met la main malgré vous à la poche. XXV - L'un des plus beaux instants, mon fils, où les humains Puissent à l'Eternel tendre leurs faibles mains; L'âme s'y sent ouverte, et la prière aisée. - Oui; mais nous avons là les pieds dans la rosée, Bon père; autant vaudrait prier en plus bas lieu. - Les monts, dit le vieillard, sont plus proches de Dieu, Ce sont ses vrais autels, et si le saint prophète Moïse le put voir, ce fut au plus haute faite. - Hélas! reprit Mardoche, un homme sur le haut Du plus pointu des monts, serait-ce le Jung-Frau; XXVI Me fait le même effet justement qu'une mouche Au bout d'un pain de sucre. Ah! bon père, la bouche Des hommes, à coup sûr, les met haut, mais leurs pieds Les mettent bas. - Mon fils, dit le docteur, voyez Que vos cheveux sont d'or et les miens sont de neige. Attendez que le temps vienne. - Et qu'en apprendrai-je? Prit l'autre, souriant de son méchant souris; Science des humains n'est-elle pas mépris? Il s'assit à ce mot. "Laissons cela, mon père, Dit-il, je suis venu pour vous parler d'affaire. XXVII Comme vous le disiez tout à l'heure, je suis Jeune, par conséquent amoureux. Je ne puis Voir ma maîtresse; elle a son mari. La fenêtre Est haute, à parler franc, et... - Je vous ai vu naître, Mon ami, dit le prêtre, et je vous ai tenu Sur les fonts baptismaux. Quand vous êtes venu Au monde, votre père (et que Dieu lui pardonne, Car il est mort) vous prit des bras de votre bonne, Et me dit: Je le mets sous la protection Du ciel; qu'il soit sauvé de la corruption! XXVIII - Le malheur, dit Mardoche, est que les demoiselles Sont toutes, par nature ou par mode, cruelles; Car je vous entends bien, et je sais que c'est mal. Mais que voudriez-vous, monsieur, qu'on fît au bal? - Oui! vous avez raison, dit le bedeau, le monde Est un lieu de misère et de pitié profonde. - Donc, dit Mardoche, avec votre consentement, Je reprends mon récit et mon raisonnement. Or je ne puis pas voir ma maîtresse; hier même J'ai failli m'y casser le cou. - Bonté suprême! XXIX Dit le bedeau, c'est Dieu qui vous aurait frappé. Quel est le malheureux que vous avez trompé? - Malheureux? dit Mardoche; il n'en sait rien, mon père. - Il n'en sait rien, mon fils! Nul secret sur la terre N'est secret bien longtemps. - Bon, dit Mardoche, mais Je ne bavarde guère, et je n'écris jamais. - Et quand cela serait, mon fils, je le demande, Une injure cachée en est-elle moins grande? En aurez-vous donc moins desséché, désuni Un lien que la main d'un prêtre avait béni? XXX En aurez-vous moins fait le plus coupable outrage A la société, dans sa loi la plus sage? Ce secret, qu'à jamais la terre ignorera, Pensez-vous que le ciel, qui le sait, l'oubliera? Songez à ce que c'est qu'un monde, et que le nôtre A quatre pas de long, et, pour l'horizon, l'autre. - Quittons ce sujet-ci, dit Mardoche, je voi Que vous avez le crâne autrement fait que moi. Je vous racontais donc comme quoi ma maîtresse Etait gardée à vue: on la promène en laisse. XXXI - Et l'on a, dit le prêtre, éminemment raison. Ah! qu'elle pense donc à garder sa maison, A vouer au Seigneur un coeur exempt de feinte, A donner à ses fils un lait pur et la crainte Du ciel. - Mon révérend, dit l'autre, les oiseaux Qui sont les plus charmants, sont ceux qui chantent faux. Ne vous paraît-il pas simple et tout ordinaire Qu'un rossignol soit laid, honteux, lorsqu'au contraire Le paon, ce mal-appris, porte un manteau doré, Comme un diacre à Noël à côté du curé? XXXII Ne vous étonnez donc aucunement, bon père, Que le plus bel oiseau que nous ayons sur terre, La femme, chante faux, et sur ce, laissez-moi Vous finir mon récit, je vous dirai pourquoi. Hier donc, je revenais, ayant failli me rompre Les... - Et, dit le vieillard, qui donc l'a pu corrompre Ainsi, fils d'un tel père, et jeune comme il est! N'est-ce pas monstrueux? - J'ai, dit Mardoche, fait Mes classes de bonne heure, et puis, dans les familles, Voyez-vous, j'ai toujours trouvé quatre ou cinq filles XXXIII Contre un ou deux garçons, ce qui m'a fait penser Qu'on pouvait en aimer la moitié, sans blesser Dieu. - Dieu! mon cher enfant! voyons, soyez sincère. Y croyez-vous? - Monsieur, dit Mardoche, Voltaire Y croyait. - Comment donc l'offensez-vous ainsi? - Or, dit le jouvenceau, je reprends mon récit. J'adore cette femme, et ne connais de joie Qu'à la voir; vous sentez qu'il faut que je la voie. Et j'ai compté sur vous dans cette occasion. - Sur moi! dit le bedeau, perdez-vous la raison? XXXIV - La raison, révérend, hélas! je l'ai perdue; Et si, par un miracle, elle m'était rendue, Vous me la verriez fuir, ou plutôt renvoyer Comme un pigeon fidèle au toit du colombier. Ah! secourez-moi donc; votre bonne assistance Peut seule me sauver dans cette circonstance. - Et de quelle façon, mon ami? - Vous sentez, Dit Mardoche, que j'ai cherché de tous côtés, Pour la voir, une chambre, un lit, un trou, n'importe; Y venir n'était rien, mais il faut bien qu'on sorte. XXXV Et le rustre la guette. - Eh bien! dit le bedeau, Puis-je l'en empêcher? - Vous avez un très beau Lit à rideaux bleu-ciel, monsieur; un presbytère N'est pas suspect... - Jamais! dit le vieillard. - Bon père, Dit l'autre, je n'ai pas si peu de temps vécu Qu'au premier jour d'ennui je croie une vertu De partir (en parlant ainsi, l'ami Mardoche Tirait tout bas un long pistolet de sa poche). - Porter la main sur vous, mon fils! dit le chrétien. En êtes-vous donc là? ne croyez-vous à rien? XXXVI - Révérend, répondit Mardoche, je m'ennuie. Shakspeare, dans Hamlet, dit qu'on tient à la vie Parce qu'on ne sait pas ce qu'on doit voir après; Ses vers me semblent beaux, mais ils seraient plus vrais, S'ils disaient qu'on y tient parce qu'une cervelle A peur d'un pistolet qui s'applique sur elle, Pour la faire craquer et sauter d'un seul bond, Comme un bouchon de vin de Champagne, au plafond. Je ne suis pas douillet! - Un suicide! on se damne, Mon fils! - Nous n'avons pas, dit Mardoche, le crâne XXXVII Fait de même. - Attendez du moins jusqu'à demain, Mon fils, et retirez ceci de votre main. Songez-y donc: chez moi! dans ma chambre! une femme! Mon enfant, un suicide! Ah! songez à votre âme. - Henri huit, révérend, dit Mardoche, fut veuf De sept reines, tua deux cardinaux, dix-neuf Evêques, treize abbés, cinq cents prieurs, soixante- Un chanoines, quatorze archidiacres, cinquante Docteurs, douze marquis, trois cent dix chevaliers, Vingt-neuf barons chrétiens, et six-vingt roturiers. XXXVIII Moi, je n'en tuerai qu'un, révérend; mais, de grâce, Parlez, et dites-nous ce qu'il vous plaît qu'on fasse. - Qu'on fasse! dit le prêtre; et l'enfer, mon cher fils! L'enfer! - Monsieur, reprit Mardoche, je ne puis Répondre là-dessus, n'ayant eu pour nourrice Qu'une chèvre." Le bout de l'arme tentatrice Brillait en plein soleil. "Eh bien! je le veux bien, S'écria le vieillard, mais vous n'en direz rien. Sur votre foi, mon fils! songez à ce qu'on pense... - Touchez là, dit Mardoche, et Dieu vous récompense!" XXXIX Telle fut, de tout point, la conversation Qu'avec son oncle Evrard Mardoche eut à Meudon (Car Evrard du bedeau fut le nom véritable). De l'oncle ou du neveu qui fut le plus coupable? Le neveu fut impie, et l'oncle fut trop bon. L'un plaidait pour le ciel, l'autre pour le démon. Le parallèle prête à faire une élégie: Oncle, tu fus trop bon; neveu, tu fus impie. Mais n'importe; il suffit de savoir pour l'instant, Quel qu'en soit le motif, que Mardoche est content. XL De plus, j'ai déjà dit, que c'était jour de fête. Une fête, à Meudon, tourne plus d'une tête; Et qui pouvait savoir, tandis que, soucieux, Notre héros à terre avait fixé ses yeux, Ce qu'il cherchait encor? - Le fait est qu'en silence Au digne magister il fit sa révérence, Puis s'éloigna pensif, sans trop regarder où, La tête basse, et, comme on dit, à pas de loup. - Toujours un amoureux s'en va tête baissée, Cheminant de son pied moins que de sa pensée. XLI Heureux un amoureux! - Il ne s'enquête pas Si c'est pluie ou gravier dont s'attarde son pas. On en rit; c'est hasard s'il n'a heurté personne. Mais sa folie au front lui met une couronne, A l'épaule une pourpre, et devant son chemin La flûte et les flambeaux, comme un jeune Romain! Tel était celui-ci, qu'à sa mine inquiète On eût pris pour un fou, sinon pour un poète. Car vous verriez plutôt une moisson sans pré, Sans serrure une porte, et sans nièce un curé, XLII Que sans manie un homme ayant l'amour dans l'âme. Comme il marchait pourtant, un visage de femme Qui passa tout à coup sous un grand voile noir, Le jeta dans un trouble horrible à concevoir. Qu'avait-il? Qu'était donc cette beauté voilée? Peut-être sa Rosine! - Au détour de l'allée, Avait-il reconnu, sous les plis du schall blanc, Sa démarche à l'anglaise, et son pas nonchalant? Elle n'était pas seule; un homme à face pâle L'accompagnait, d'un air d'aisance conjugale. XLIII Quoi qu'il en soit, lecteur, notre héros suivit Cette beauté voilée, aussitôt qu'il la vit. Longtemps, et lentement, au bord de la terrasse, Il marcha comme un chien basser sur une trace, Toujours silencieux, car il délibérait S'il devait passer outre ou bien s'il attendrait. L'ennemi tout à coup, à sa grande surprise, Fit volte-face. Il vit que l'instant de la crise Approchait; tenant donc le pied ferme, aussitôt Il rajusta d'un coup son col et son jabot. XLIV Muses! - Depuis le jour où John Bull, en silence, Vit jadis par Brummel, en dépit de la France, Les gilets blancs proscrits, et jusques aux talons (Exemple monstrueux!) traîner les pantalons; Jusqu'à ces heureux temps où nos compatriotes Enfin jusqu'à mi-jambe ont relevé leurs bottes, Et, ramenant au vrai tout un siècle enhardi, Dégagé du maillot le mollet du dandy! Si jamais, retroussant sa royale moustache, Gentilhomme au plein vent fit siffler sa cravache; XLV D'un air tendre et rêveur, si jamais merveilleux, Pour montrer une bague, écarta ses cheveux; Oh! surtout, si jamais manchon aristocrate Fit mollement plier la douillette écarlate; Ou si jamais, pareil à l'étoile du soir, Put sous un voile épais scintiller un oeil noir; O Muses d'Hélicon! - O chastes Piérides! Vous qui du double roc buvez les eaux rapides, Dites, ne fut-ce pas lorsque, la canne en l'air, Mardoche en sautillant passa comme un éclair? XLVI Ce ne fut qu'un coup d'oeil, et, bien que passé maître, Notre époux, à coup sûr, n'y put rien reconnaître. Un vieux Turc accroupi, qui près de là fumait, N'aurait pas eu le temps de dire: Mahomet. La dame, je crois même, avait tourné la tête; Et, sans s'inquiéter autrement de la fête, Ni des gens de l'endroit, ni de son bon parent