Le Roman De La Rose II (Entre 1268 et 1285) Par Jean De Meung (1250-1305) (Jean Chopinel) LE ROMAN DE LA ROSE TOME II PARTIE DE JEAN DE MEUNG. XXXIII Cy endroit trespassa Guillaume 4283 De Loris, et n'en fist plus pseaulme; Mais, après plus de quarante ans, Maître Jehan de Meung ce Rommans Parfist, ainsi comme je treuve[1]; Et ici commence son oeuvre. [Et si l'ai-ge perdu, espoir, A poi que ne m'en desespoir!] Désespoir, las! ge non ferai, Jà ne m'en desespererai; Car s'esperance m'iert faillans, Ge ne seroie pas vaillans. En li me dois réconforter, Qu'Amors por miex mes maus porter, Me dist qu'il me garantiroit, Et qu'avec moi par-tout iroit. Mès de tout ce qu'en ai-ge affaire, S'ele est cortoise et debonnaire? El n'est de nulle riens certaine, Ains met les amans en grant paine, Et se fait d'aus dame et mestresse, Mains en déçoit par sa promesse: [p. 3] XXXIII De Lorris Guillaume ici même 4295 Mourut sans finir son poème; Mais, après plus de quarante ans, Maître Jean de Meung ce Romans Parfit, ainsi comme je treuve[1], Et ici commence son oeuvre. [S'Il m'est réservé de le voir, Oui, j'en mourrai de désespoir!] De désespoir! Non, je le jure, Car ce serait me faire injure. Si l'espérance me manquait, Par trop lâche mon coeur serait. Il faut qu'elle me réconforte; Amour, pour que mieux je supporte Mes maux, dit qu'il me défendrait Et qu'avec moi partout irait. Mais, après tout, la belle affaire; Elle est courtoise et débonnaire, C'est vrai, mais certaine de rien, Les amants laisse en grand chagrin Et se fait d'eux dame et maîtresse Pour les leurrer par sa promesse; [p. 4] Qu'el promet tel chose sovent 4303 Dont el ne tenra jà convent. Si est peril, se Diex m'amant, Car en amer maint bon Amant Par li se tiennent et tendront, Qui jà nul jor n'i aviendront. L'en ne s'en scet à quoi tenir, Qu'el ne scet qu'est à avenir. Por ce est fox qui s'en aprime: Car, quant el fait bon silogime, Si doit l'en avoir grant paor Qu'el ne conclue du pior, Qu'aucune fois l'a l'en véu, S'en ont esté maint decéu. Et non porquant si vodroit-ele Que le meillor de la querele Éust cil qui la tient o soi. Si fui fox quant blasmer l'osoi. Et que me vaut or son voloir, S'ele ne me fait desdoloir? Trop poi, qu'el n'i puet conseil metre, Fors solement que de prometre. Promesse sans don ne vaut gaires, Avoir me lest tant de contraires, Que nus n'en puet savoir le nombre. Dangier, Paor, Honte m'encombre, Et Jalousie, et Male-Bouche Qui envenime et qui entouche Tous ceus dont il fait sa matire, Par langue les livre à martire. Cil ont en prison Bel-Acueil, Qu'en trestous mes pensers acueil, Et sai que s'avoir ne le puis En brief tens, jà vivre ne puis. [p. 5] Car elle nous promet souvent 4315 Choses qui restent à néant. Par Dieu, dangereuse Espérance! Combien par elle avec constance A bien aimer s'attacheront Qui jamais ne réussiront! D'avenir elle n'est maîtresse, Comment donc croire à sa promesse? Aussi, bien fol qui s'y fierait; Car si beaux biens elle promet, Bien souvent, hélas! on l'a vue Mainte âme aussi laisser déçue. Toujours on doit avoir grand' peur De son conseil faux et trompeur. Et pourtant que demande-t-elle? Qu'au coeur qui lui reste fidèle, Tout vienne au gré de son désir[2]. Fol que je suis de la honnir! Mais que me vaut son assistance S'elle ne calme ma souffrance? Hélas! rien. Car elle ne fait Que promettre et rien plus ne sait (Sans don promesse ne vaut guère), Et me laisse avoir de misère Plus que nul n'oserait songer. M'accablent Peur, Honte et Danger, Et Jalousie et Malebouche Qui tous ceux que sa langue touche Empoisonne de son venin Et met à martyre sans fin. Bel-Accueil en prison ils laissent A qui tous mes pensers s'adressent, Et si je ne puis en jouir, Il me faudra bientôt mourir. [p. 6] Ensor que tout me repartuë 4337 L'orde vielle, puant, mossuë, Qui de si près le doit garder, Qu'il n'ose nuli regarder. Dès or enforcera mi diex; Sans faille voirs est que li Diex D'Amors trois dons, soe merci Me donna, mès ge les pers ci: Doulx-Penser qui point ne m'aïde, Doulx-Parler qui me faut d'aïde, Le tiers avoit non Doulx-Regart: Perdu les ai, se Diex me gart. Sans faille biaus dons i ot; mès Il ne me vaudront riens jamès, Se Bel-Acueil n'ist de prison, Qu'il tiennent par grant mesprison. Por lui morrai, au mien avis, Qu'il n'en istra, ce croi, jà vis. Istra! non voir. Par quel proesce Istroit-il de tel forteresce? Par moi, voir, ne sera-ce mie, Ge n'ai, ce croi, de sens demie, Ains fis grant folie et grant rage Quant au Diex d'Amors fis hommage. Dame Oiseuse le me fist faire, Honnie soit et son affaire, Qui me fist où joli vergier Par ma proiere herbergier! Car, s'ele éust nul bien séu, El ne m'éust onques créu; L'en ne doit pas croire fol homme De la value d'une pomme. Blasmer le doit-l'en et reprendre, Ains qu'en li laist folie emprendre; [p. 7] Surtout c'est elle qui me tue 4349 La vieille puante et moussue, Qui de si près le doit garder Que nul il n'ose regarder. Dès lors augmenteront mes peines; Pourtant trois grâces souveraines Daigna m'accorder Dieu d'Amours Vaines, las! en ces sombres jours. C'est Doux-Penser qui point ne m'aide, Doux-Parler que point ne possède Et le troisième Doux-Regard. Si Dieu ne m'aide sans retard, Je les perdrai sans aucun doute, Car leur vertu s'usera toute Si Bel-Accueil reste en prison Qu'ils tiennent par grand' trahison. De ma mort il sera la cause, Car jamais vivant, je suppose, Il n'en sortira. Sortir, las! Par quelle prouesse mon bras L'arracher de la forteresse? Je n'ai plus force ni sagesse Depuis que ma folle fureur D'Amour me fit le serviteur. Dame Oyseuse me le fit faire Lorsque, cédant à ma prière (Dieu la honnisse!), du verger L'huis elle ouvrit pour m'héberger. On ne doit propos de fol homme Priser la valeur d'une pomme; Et si nul bien elle avait su, Jamais elle ne m'aurait cru Ni laissé folie entreprendre Sans me blâmer et me reprendre; [p. 8] Et je fui fox, et el me crut. 4371 Onques par li biens ne me crut; El m'acomplit tout mon voloir, Si m'en estuet plaindre et doloir. Bien le m'avoit Raison noté, Tenir m'en puis por assoté, Quant dès lors d'amer ne recrui, Et le conseil Raison ne crui. Droit ot Raison de moi blasmer, Quant onques m'entremis d'amer; Trop griés maus m'en convient sentir, Par foi, je m'en voil repentir. Repentir? las! ge que feroie? Traïtres, faus, honnis seroie. Maufez m'auroient envaï, J'auroie mon seignor traï. Bel-Acueil reseroit traïs! Doit-il estre par moi haïs, S'il, por moi faire cortoisie, Languist en la tor Jalousie? Cortoisie me fit-il voire Si grant, que nus nel' porroit croire, Quant il volt que ge trespassasse La haie et la Rose baisasse. Ne l'en doi pas mal gré savoir, Ne ge ne l'en saurai jà voir. Jà, se Diex plaist, du Diex d'Amors, Ne de li plaintes ne clamors, Ne d'Esperance, ne d'Oiseuse, Qui tant m'a esté gracieuse, Ne ferai mès; car tort auroie Se de lor bien-fait me plaignoie. Dont n'i a mès fors du soffrir, Et mon cors à martire offrir, [p. 9] Or, j'étais fol, elle me crut, 4383 Nul bien par elle ne m'échut; Je la trouvai trop complaisante, Et je pleure et je me lamente. Raison me l'avait bien-noté, Pourquoi sa voix n'ai-je écouté Quand elle me faisait défense D'aimer, ô fatale démence! Moult sage était de me blâmer Raison quand j'entrepris d'aimer, D'où me vint trop dure avanie; Je veux oublier ma folie. Oublier, las! Je ne saurais! Au démon je succomberais! Je serais lâche, faux et traître! Comment! je renierais mon maître Et Bel-Accueil serait trahi! De moi doit-il être haï, Si pour sa tendre courtoisie L'enserre en sa tour Jalousie? Nul ne croirait pareille horreur; Lui qui m'octroya la faveur De franchir la barrière close Afin d'aller baiser la Rose! Non! Je ne lui saurai jamais Nul mauvais gré de ses bienfaits; Jamais ne me plaindrai d'Oyseuse Qui pour moi fut si gracieuse, Ni d'Espérance, ni d'Amour, S'il plaît à Dieu, qui tour à tour M'ont secouru dans ma détresse; Jamais n'aurai telle faiblesse. Non! Mon devoir est de souffrir, De mon corps au martyre offrir, [p. 10] Et d'atendre en bonne espérance 4405 Tant qu'Amors m'envoie alejance. Atendre merci me convient, Car il me dist, bien m'en sovient: Ton servise prendrai en gré, Et te metrai en haut degré, Se mauvestié ne le te tost; Mès, espoir, ce n'iert mie tost, Grans biens ne vient pas en poi d'hore, Eins i convient metre demore. Ce sunt si dit tout mot à mot, Bien pert que tendrement m'amot. Or n'i a fors de bien servir, Se ge voil son gré deservir; Qu'en moi seroient li defaut, Où Diex d'Amors pas ne defaut Par foi, que Diex ne failli onques. Certes il defaut en moi donques, Si ne sai-ge pas dont ce vient, Ne jà ne saurai, se Dé vient. Or aut si cum aler porra, Or face Amor ce qu'il vorra, Ou d'eschaper, ou d'encorir, S'il vuet, si me face morir. N'en vendroie jamès à chief, Si sui-ge mors se ne l'achief, Ou s'autre por moi ne l'achieve; Mais s'Amors, qui si fort me grieve, Por moi le voloit achever, Nus maus ne me porroit grêver Qui m'avenist en son servise. Or aut du tout à sa devise, Mete-il conseil, s'il li viaut metre, Ge ne m'en sai plus entremetre; [p. 11] Et d'attendre en bonne espérance 4417 Qu'Amour enfin m'offre allégeance. C'est le parti qui me convient, Car autant comme il m'en souvient, Voici mot à mot sa promesse Qui pour moi montre sa tendresse: «Je prendrai ton service à gré Et te veux mettre en haut degré Si tes méfaits ne s'y opposent. Mais de bien longs délais s'imposent; La Fortune est lente à venir, Et moult fait attendre et souffrir.» Servons-le donc sans défaillance Pour mériter sa bienveillance. S'il est un coupable, c'est moi, Et non Dieu d'Amours, par ma foi, Car Dieu ne saurait faillir oncques; En moi seul est le péché doncques. D'où me vint-il? Je ne le sais, Et ne veux le savoir jamais. Qu'Amour me sauve ou sacrifie, S'il veut, qu'il m'arrache la vie; Or advienne ce qu'il pourra, Qu'Amour fasse ce qu'il voudra, Je reconnais mon impuissance. La mort finira ma souffrance Bientôt, à moins d'un prompt secours; Mais si le cruel Dieu d'Amours Voulait terminer mon supplice, Je ne craindrais à son service Nul mal, nulle calamité. Or qu'il fasse à sa volonté, Or qu'il dispose de ma vie, Je n'ai plus de lutter l'envie. [p. 12] Mès, comment que de moi aviengne, 4439 Je li pri que il li soviengne De Bel-Acueil après ma mort, Qui sans moi mal faire m'a mort. Et toutesfois, por li déduire, A vous, Amors, ains que ge muire, Dès que ne puis porter son fès, Sans repentir me fais confès, Si cum font li loial Amant, Et voil faire mon testament. Au départir mon cuer li lés, Jà ne seront autre mi lés. * * * * * XXXIV Cy est la très-belle Raison, Qui est preste en toute saison De donner bon conseil à ceulx Qui d'eulx saulver sont paresceux. Tant cum ainsinc me démentoie Des grans dolors que ge sentoie, Ne ne savoie où querre mire De ma tristece ne de m'ire, Lors vi droit à moi revenant Raison la bele, l'avenant, Qui de sa tor jus descendi Quant mes complaintes entendi: Car, selonc ce qu'ele porroit, Moult volentiers me secorroit. Raison. Biaus Amis, dist Raison la bele, Comment se porte ta querele? [p. 13] Mais, quoi qu'il me puisse advenir, 4451 Qu'il daigne au moins se souvenir De Bel-Accueil, si je succombe, Dont la bonté creusa ma tombe. Toutefois recevez, Amour, Avant que je meure, en ce jour, Puisque trop lourde est ma misère, Pour lui ma volonté dernière; Oyez du plus fidèle amant Les derniers voeux, le testament: Mon coeur, mon unique richesse, Au départir à lui je laisse. * * * * * XXXIV Ici la très-belle Raison Revient, qui en toute saison De ses sages conseils dirige Celui qui son salut néglige. Tandis qu'ainsi me lamentais Des grand' douleurs que je sentais, Et qu'en vain cherchais allégeance A ma tristesse et ma souffrance, Je vis droit à moi revenir, Lorsqu'elle m'entendit gémir, Raison, la belle, l'entendue, De sa tour en bas descendue, Car autant comme elle pouvait Moult volontiers me secourait. Raison. Ami, dit Raison la jolie, Comment se porte ta folie? [p. 14] Seras-tu jà d'amer lassés? 4467 N'as-tu mie éu mal assés? Que te semble des maus d'amer? Sunt-il trop dous ou trop amer? En sçai-tu le meillor eslire Qui te puist aidier et soffire? As-tu or bon seignor servi, Qui si t'a pris et asservi, Et te tormente sans sejor? Il te meschéi bien le jor Que tu hommage li féis, Fox fus quant à ce te méis; Mès sans faille tu ne savoies A quel seignor afaire avoies: Car se tu bien le congnéusses, Onques ses homs esté n'éusses; Ou se tu l'éusses esté, Jà nel' servisses ung esté, Non pas ung jor, non pas une hore, Ains croi que sans point de demore Son hommage li renoiasses, Ne jamès par Amor n'amasses. Congnois-le tu point? L'Amant. Oïl, Dame. Raison. Non fais. L'Amant. Si fais. Raison. De quoi, par t'ame? [p. 15] Ne seras-tu d'aimer lassé? 4479 N'as-tu de maux encore assé? Cet Amour est-il, que t'en semble, Amer ou doux, ou tout ensemble? De ses maux, dis-moi, le meilleur Suffira-t-il à ton bonheur? C'est là, je crois, un moult bon maître Qui t'asservit, t'a pris en traître Et te tourmente sans séjour. Comme tu fus heureux le jour Où tu te mis en son servage Et lui rendis ton fol hommage! Évidemment tu ne savais A quel seigneur affaire avais. Car si tu l'avais su, je pense, Tu n'aurais fait telle imprudence; Ou si son homme avais été, Servi ne l'aurais un été, Non pas un jour, non pas une heure; Mais, je crois, sans plus de demeure, Son hommage aurais renié Et par Amour n'aurais aimé. Le connais-tu ce jour? L'Amant. Oui, Dame. Raison. Nenni. L'Amant. Si. Raison. Comment, par ton âme? [p. 16] L'Amant. De tant qu'il me dist: Tu dois estre 4491 Moult liés, dont tu as si bon mestre, Et seignor de si haut renon. Raison. Congnois-le tu de plus? L'Amant. Ge non, Fors tant qu'il me bailla ses regles, Et s'en foï plus tost c'uns egles, Et je remès en la balance. Raison. Certes, c'est povre congnoissance; Mais or voil que tu le congnoisses, Qui tant en as éu d'angoisses, Que tout en est deffigurés. Nus las chetis mal-éurés Ne puet faire emprendre greignor: Bon fait congnoistre son seignor; Et se cestui bien congnoissoies, Légiérement issir porroies De la prison où tant empires. L'Amant. Dame, ne puis, il est mes Sires[3], Et ge ses liges homs entiers[4]; Moult i entendist volentiers Mon cuer, et plus en apréist, S'il fust qui leçon m'en préist. [p. 17] L'Amant. Il dit: «Tu dois être flatté 4503 Que t'ait pour son homme accepté, De tel renom seigneur et maître.» Raison. Ne s'est-il pas fait plus connaître? L'Amant. Non, fors qu'il m'a baillé ses lois Et, comme un aigle, par les bois S'enfuit, me laissant en balance. Raison. Certes, c'est pauvre connaissance. Je veux que tu connaisses mieux Qui t'a rendu si malheureux Que tu en es méconnaissable. Il n'est être si misérable Dont ne soit moindre le labeur. Bon fait connaître son seigneur, Et si tu connaissais ce maître, Sortir essaierais-tu peut-être De la prison où tu languis. L'Amant. C'est mon sire[3], dame, ne puis; Je me suis fait son homme lige[4] Pourtant du joug mon coeur s'afflige Et volontiers le secouerait, Un bon moyen s'il apprenait. [p. 18] Raison. Par mon chief, ge la te voil prendre, 4513 Puis que tes cuers i vuet entendre. Or te démonsterrai sans fable Chose qui n'est point démonstrable; Si sauras tantost sans science, Et congnoistras sans congnoissance Ce qui ne puet estre séu, Ne démonstré, ne congnéu. Quant à ce que jà plus en sache Nus homs qui son cuer i atache, Ne que por ce jà mains s'en dueille, S'il n'est tex que foïr le vueille, Lors t'aurai le neu desnoé Que tous jors troveras noé. Or i met bien t'entencion, Vez-en ci la descripcion. Amors ce est paix haïneuse, Amors est haïne amoreuse; C'est loiautés la desloiaus, C'est la desloiauté loiaus; C'est paor toute asséurée, Esperance desesperée; C'est raison toute forcenable, C'est forcenerie resnable; C'est dous péril à soi noier, Grief fais legier à paumoier; C'est Caribdis la périlleuse[5], Désagréable et gracieuse; C'est langor toute santéive, C'est santé toute maladive; C'est fain saoule en habondance, C'est convoiteuse soffisance; [p. 19] Raison. Par mon chef, je veux te l'apprendre, 4525 Puisque ton coeur y veut entendre. Céans je te vais, sans manquer, Chose inexplicable expliquer; Alors tu sauras sans science, Et connaîtras sans connaissance Ce qui ne peut être conçu, Non plus démontré ni connu. Seule une chose est que je sache: Si quelqu'un son coeur y attache, Il n'a, pour ne plus en souffrir, Qu'un remède, c'est de le fuir. Mets-y ton attention toute Et la description écoute, Car le noeud t'aurai dénoué Que toujours trouverais noué. Amour, affection haineuse, Amour, c'est la haine amoureuse, C'est déloyale loyauté Et loyale déloyauté; C'est la peur toute rassurée, Espérance désespérée, Une furibonde raison, Un raisonnable furibond; C'est Carybde la périlleuse[5] Désagréable et gracieuse, Horrible et séduisant danger, Fardeau lourd à mouvoir léger; C'est la faim soûle d'abondance, C'est convoiteuse suffisance, Une salutaire langueur, Santé qui consume le coeur, [p. 20] C'est la soif qui tous jors est ivre, 4545 Yvresce qui de soif s'enyvre; C'est faus délit, c'est tristor lie, C'est léesce la corroucie; Dous maus, douçor malicieuse, Douce savor mal savoreuse; Entechiés de pardon péchiés, De péchiés pardon entechiés; C'est poine qui trop est joieuse, C'est felonnie la piteuse[6]; C'est le gieu qui n'est pas estable, Estat trop fers et trop muable; Force enferme, enfermeté fors, Qui tout esmuet par ses effors; C'est fol sens, c'est sage folie, Prospérité triste et jolie; C'est ris plains de plors et de lermes, Repos travaillans en tous termes; Ce est enfers li doucereus, C'est paradis li dolereux; C'est chartre qui prison soulage, Printems plains de fort yvernage; C'est taigne qui riens ne refuse, Les porpres et les buriaus[7] use; Car ausinc bien sunt amoretes Sous buriaus comme sous brunetes; Car nus n'est de si haut linage, Ne nus ne trueve-l'en si sage, Ne de force tant esprové, Ne si hardi n'a-l'en trové, Ne qui tant ait autres bontés Qui par Amors ne soit dontés. Tout li mondes vait ceste voie; C'est li Diex qui tous les desvoie, [p. 21] C'est la soif qui toujours est ivre, 4557 Ivresse qui de soif s'enivre, Tristesse gaie, amer bonheur; Amour, c'est liesse en fureur, Doux mal, douceur malicieuse, Douce saveur mal savoureuse; Un adorable et saint péché, De péché saint acte entaché; C'est une peine délectable, C'est férocité pitoyable[6], C'est le jeu toujours inconstant, État trop stable et trop mouvant, Pusillanimité virile; C'est une force trop débile Contre qui pourtant nul effort N'a triomphé, tant fût-il fort; C'est fol sens et sage folie, Prospérité triste et jolie; C'est un enfer moult doucereux, C'est un paradis douloureux, Oeil souriant qui toujours pleure, Repos travaillant à toute heure, Au prisonnier douce prison, Printemps glaciale saison, Avare qui rien ne refuse. Amour la pourpre et la bure use, Car aussi bien naissent amours Sous la bure et sous le velours[7]; Car nul homme ici-bas si sage, Si grand, de si puissant lignage, Ni de force tant éprouvé, Ni si hardi n'a-t-on trouvé, De telle valeur ni science, Qu'Amour ne tienne en sa puissance. [p. 22] Se ne sunt cil de male vie 4579 Que Genius escommenie, Por ce qu'il font tort à Nature[8]: Ne por ce, se ge n'ai d'aus cure, Ne voil-ge pas que les gens aiment De cele amor dont il se claiment En la fin las, chétis, dolant, Tant les va Amors afolant. Mès se tu viaus bien eschever Qu'Amors ne te puisse grever, Et veus garir de ceste rage, Ne pués boivre si bon bevrage Comme penser de li foïr, Tu n'en pués autrement joïr. Se tu le sius, il te sivra, Se tu le fuis, il te fuira. L'Amant. Quant j'oi Raison bien entenduë, Qui por noient s'est débatuë, Dame, fis-ge, de ce me vant, Ge n'en sai pas plus que devant A ce que m'en puisse retraire. En ma leçon a tant contraire, Que ge n'en sai noient aprendre, Si la sai ge bien par cuer rendre, C'onc mes cuers riens n'en oblia, Voire entendre quanqu'il i a, Por lire tout communément, Ne mès à moi tant solement; Mès puis qu'Amors m'avés descrite, Et tant blasmée et tant despite, [p. 23] Tous suivent le même chemin, 4591 Ce Dieu les tient tous sous sa main. J'excepte gens de male vie Que Génius excommunie Puisque tort à Nature ils font[8] J'ai pour eux un dégoût profond; Aussi je veux que tous méprisent Ce vil amour dont ils se disent Usés, malheureux, un beau jour, Tant les dégrade cet amour. Or si tu veux bien dans la suite D'Amour éviter la poursuite Et de cette rage guérir, N'hésite pas, songe à le fuir. A ton mal pour venir en aide Je ne connais d'autre remède; Si tu le suis, il te suivra, Si tu le fuis, il te fuira. L'Amant. Quand j'ouïs Raison l'entendue Qui s'est en vain bien débattue: Dame, lui dis-je, assurément Je ne sais pas plus que devant A mon mal comment me soustraire. En la leçon tout est contraire, Et rien certe elle ne m'apprit. Je sais par coeur ce qu'avez dit, Tant mon âme était empressée De bien saisir votre pensée, Pour y puiser complètement Votre sage commandement. Mais Amour que de tant de blâme, De mépris vous poursuivez, dame, [p. 24] Prier vous voil dou defenir, 4609 Si qu'il m'en puist miex sovenir, Car ne l'oï defenir onques. Raison. Volentiers: or i entens donques. Amors, se bien suis apensée, C'est maladie de pensée Entre deus personnes annexes Franches entr'eus, de divers sexes, Venans as gens par ardor née De vision désordenée, Por eus acoler et baisier, Et por eus charnelment aisier. Amors autre chose n'atant, Ains s'art et se délite en tant. De fruit avoir ne fait-il force, En déliter sans plus s'efforce; Si sunt aucun de tel maniere, Qui cest amor n'ont mie chiere, Toutevois fin amant se faignent, Mès par Amors amer ne daignent, Et se gabent ainsinc des Dames, Et lor prometent cors et ames, Et jurent mençonges et fables A ceus qu'il truevent décevables, Tant qu'il ont lor délit éu; Mais cil sunt li mains décéu: Car ades vient-il miex, biau mestre, Décevoir, que décéus estre[9]. De l'autre Amor dirai la cure Selonc la devine Escripture; Méismement en ceste guerre Où nus ne scet le moien querre; [p. 25] Veuillez au moins le définir 4623 Pour qu'il m'en puisse souvenir, Car ne l'ouïs définir oncques. Raison. Volontiers; or écoute doncques. Entre deux êtres s'attirant, Libres, de sexe différent, Amour, si je suis bien sensée, Est un grand mal de la pensée Qui leur vient d'une folle ardeur. Ils n'ont plus qu'un désir au coeur, Baiser, caresse mutuelle, Jouissance, en un mot, charnelle. Amour n'a point d'autre désir, Mais brûle et cherche le plaisir; Procréer n'est point son attente, Seule la volupté le tente. Pourtant j'en connais en retour Qui n'aiment pas de cet amour, Et pourtant fins amants se feignent, Mais par amour aimer ne daignent, Et vont des dames se moquant, Corps et âme leur promettant, Et jurent mensonges et fables Aux coeurs qu'ils trouvent décevables, Tant qu'enfin soient comblés leurs voeux. En amour ce sont les heureux; Oui, car toujours mieux vaut-il être Trompeur que trompé, mon beau maître[9]. L'autre amour dirai maintenant La sainte Écriture suivant. Malgré que nul en cette guerre Mon amour ne recherche guère, [p. 26] Mès ge sai bien, pas nel' devin, 4641 Continuer l'estre devin. A son pooir voloir déust Quiconques à fame géust, Et soi garder en son semblable, Por ce que tuit sunt corrumpable, Si que jà par succession Ne fausist généracion; Car puis que pere et mere faillent, Vuet Nature que les fils saillent[10] Por recontinuer ceste ovre, Si que par l'ung l'autre recovre. Por ce i mist Nature délit, Por ce vuet que l'en s'i délit, Que cil ovrier ne s'en foïssent, Et que ceste ovre ne haïssent; Car maint n'i trairoient jà trait, Se n'iert délit qui les atrait. Ainsinc Nature i soutiva: Sachiés que nul a droit n'i va, Ne n'a pas entencion droite, Qui sans plus délit y convoite; Car cil qui va délit querant, Sés-tu qu'il se fait? il se rent Comme sers et chétis et nices, Au prince de tretous les vices; Car c'est de tous maus la racine, Si cum Tulles le détermine Où livre qu'il fist de Viellesce, Qu'il loe et vant plus que Jonesce. Car Jonesce boute homme et fame En tous péris de cors et d'ame. Et trop est fort chose à passer Sans mort, ou sans membre casser, [p. 27] Je sais bien, sans le deviner, 4655 L'être divin continuer. Voilà le but que doit poursuivre Tout homme à qui femme se livre: Il faut que par succession S'opère génération; Chacun, car tout est corrompable, Doit se garder en son semblable; Car puisque meurent les parents, Nature veut que les enfants S'aiment et l'oeuvre continuent[10], L'un par l'autre se perpétuent. Aussi Nature y mit plaisir, Pour que séduits par le désir Les amants entre eux ne se fuissent Et l'oeuvre d'Amour ne haïssent, Car plus d'un la négligerait Si le plaisir ne l'attirait. Ainsi le décida Nature. Sachez qu'en amour la droiture Cherche plus noble intention Que charnelle séduction; N'y voir que telle jouissance, C'est se rendre sans répugnance, Comme un sot, comme un lâche, au roi De tretous les vices! Crois-moi, De tous nos maux c'est la racine, Comme Tulle le détermine; La vieillesse pour lui vaut mieux Que la jeunesse et tous ses feux; Car Jeunesse pousse homme et femme En tous périls de corps et d'âme. C'est chose trop dure à passer Sans mourir ou membre casser, [p. 28] Ou sans faire honte ou damage, 4675 Ou à soi, ou à son linage. Par Jonesce s'en va li hons En toutes dissolucions, Et siut les males compaignies, Et les désordenées vies, Et muë son propos sovent, Ou se rent en aucun covent[11], Qu'il ne scet garder la franchise[12] Que Nature avoit en li mise, Et cuide prendre où ciel la gruë, Quant il se met ilec en muë; Et remaint tant qu'il soit profès; Ou s'il resent trop grief li fès, Si s'en repent et puis s'en ist, Ou sa vie espoir i fenist, Qu'il ne s'en ose revenir Por Honte qui l'i fait tenir, Et contre son cuer i demore; Là vit à grant mesese et plore La franchise qu'il a perduë, Qui ne li puet estre renduë, Se n'est que Diex grace li face, Qui sa mesese li efface, Et le tiengne en obédience Par la vertu de pacience. Jonesce met homme ès folies, Ès boules et ès ribaudies, Ès luxures et ès outrages, Ès mutacions de corages, Et fait commencier tex mellées Qui puis sont envis desmellées: En tex péris les met Jonesce, Qui les cuers à Délit adresce. [p. 29] Sans faire honte ou grand dommage 4689 A soi-même, à tout son lignage. Par Jeunesse et ses passions, En toutes dissolutions, En méprisable compagnie L'homme s'égare et male vie, Et ses projets change souvent, Ou se rend en quelque couvent[11], Ne sachant garder la franchise[12] Que Nature avait en lui mise, Et se figure, une fois là, Que la grue au ciel il prendra, Et des voeux un beau jour se lie. Ou bien, si sous le faix il plie, Il s'en repent et veut sortir, Ou s'il n'ose s'en revenir, Si la honte l'y tient encore, Malgré son coeur qui le déplore, Il restera pour y mourir, Ou vivant pleurer et gémir Dessus sa franchise perdue Qui ne lui peut être rendue, En pitié si Dieu ne le prend Et pour apaiser son tourment, Ne le tient en obédience Par la vertu de patience. Jeunesse pousse jeunes gens Aux danses, aux déportements, A tous excès, à la luxure, Lâchetés de toute nature, Et tels combats livre en vos coeurs Qu'à grand'peine ils restent vainqueurs. Voilà les périls où Jeunesse Met ceux qu'à Plaisir elle adresse. [p. 30] Ainsinc Délit enlace et maine 4709 Les cors et la pensée humaine Par Jonesce sa chamberiere, Qui de mal faire est coustumiere, Et des gens à délit atraire; Jà ne querroit autre ovre faire. Mais Viellesce les en rechasce[13], Qui ce ne scet, si le resache, Ou le demant as anciens Que Jonesce ot en ses liens, Qu'il lor remembre encore assés Des grans péris qu'il ont passés, Et des folies qu'il ont faites, Dont les forces lor a sostraites, Avec les foles volentés Dont il seulent estre tentés. Viellesce qui les accompaigne, Qui moult lor est bonne compaigne, Et les ramaine à droite voie, Et jusqu'en la fin les convoie; Mès mal emploie son servise, Que nus ne l'aime ne ne prise, Au mains jusqu'à ce tant en soi Qu'il la vousist avoir o soi: Car nus ne vuet viex devenir, Ne jones sa vie fenir; Si s'esbahissent et merveillent, Quant en lor remembrance veillent, Et des folies lor sovient, Si cum sovenir lor convient, Comment il firent tel besongne Sans recevoir honte et vergongne; Ou, se honte et damage i orent, Comment encor eschaper porent [p. 31] Sa servante Jeunesse aidant, 4723 Jeunesse à l'esprit malfaisant, Ainsi Plaisir enlace et maine Le corps et la pensée humaine; Mal faire, au plaisir les pousser, Jeunesse n'a d'autre penser. Mais Vieillesse les en arrache, Qui l'ignore, il faut qu'il le sache, Ou le demande aux anciens, Que tint Jeunesse en ses liens, Si les sottises qu'ils ont faites Dont elle a leurs forces soustraites Avec les folles volontés Dont ils soulatent être tentés, Si les périls passés encore Leur esprit tels se remémore. C'est Vieillesse jusqu'à la fin Qui les ramène au droit chemin, Les conduit et les accompagne, Pour eux bonne et sage compagne; Mais personne ne veut la voir A ses côtés trop tôt s'asseoir: Loin de l'aimer, on la redoute, Aussi sa peine elle perd toute; Car nul ne veut vieux devenir Ni jeune voir ses jours finir. Les vieux se plaisent, s'émerveillent Quand leurs souvenirs se réveillent, A repasser souventes fois Leurs folles amours d'autrefois, Comme ils firent telle besogne Sans subir honte ni vergogne, Ou s'il leur arriva malheur, Comment ils eurent encor l'heur [p. 32] De tel peril sans pis avoir, 4743 Ou d'ame, ou de cors, ou d'avoir. Et scés-tu où Jonesce maint, Que tant prisent maintes et maint? Délit la tient en sa maison Tant comme ele est en sa saison, Et vuet que Jonesce le serve Por néant, fust néis sa serve; Et el si fait si volentiers, Qu'el le trace par tous sentiers, Et son corps à bandon li livre; El ne vodroit pas sans li vivre. Et Viellesce, scez où demore? Dire le te vueil sans demore: Car là te convient-il aler, Se mort ne te fait desvaler Où tens de jonesce en sa cave, Qui moult est ténébreuse et have. Travail et dolor là herbergent; Mès il la lient et enfergent, Et tant la batent et tormentent, Que mort prochaine li présentent, Et talent de soi repentir, Tant li font de fléaus sentir. Adonc li vient en remembrance En ceste tardive pesance, Quant el se voit foible et chenuë, Que malement l'a décéuë Jonesce qui tout a gité Son prétérit en vanité; Et qu'ele a sa vie perduë, Se du futur n'est secoruë, Qui la soustiegne en pénitence Des péchiez que fist en s'enfance, [p. 33] D'échapper sans pire infortune 4757 Pour leur âme, corps et fortune. Mais où Jeunesse gît, sais-tu, Dont chacun prise la vertu? Plaisir la tient en esclavage Et veut que Jeunesse en servage Pour rien le serve en sa maison Tant comme elle est en sa saison, A l'abandon qu'elle se livre Jusque sans lui ne pouvoir vivre, Ce qu'elle fait si volontiers Qu'elle le suit par tous sentiers. Maintenant je te vais sur l'heure Apprendre où Vieillesse demeure; Car là te faudra-t-il aller Si mort ne te fait dévaler, Au temps de jeunesse, en sa cave Qui moult est ténébreuse et have. Là Vieillesse cent maux divers Attendent, la chargent de fers, Et tant la battent, la tourmentent, Que mort prochaine lui présentent Et la poussent au repentir, Tant lui font de fléaux sentir. Alors lui vient en souvenance En sa tardive doléance, Lorsque son crâne est tout chenu, Que Jeunesse a son coeur déçu, Qu'en vains plaisirs et fol ouvrage Elle a gaspillé son bel âge Et perdu sa vie à toujours, Si d'avenir le prompt secours Ne rachète par pénitence Tous les péchés de son enfance, [p. 34] Et par bien faire en ceste poine, 4777 Au souverain bien la ramoine, Dont Jonesce la dessevroit, Qui des vanités l'abevroit; Et le present si poi li dure, Qu'il n'i a conte ne mesure: Mès comment que la besoigne aille, Qui d'Amor veut joïr sans faille, Fruit i doit querre et cil et cele, Quel qu'ele soit, dame ou pucele, Jà soit ce que du déliter Ne doient pas lor part quiter. Mès ge sai bien qu'il en sunt maintes Qui ne vuelent pas estre ençaintes, Et s'el le sunt, il lor en poise: Si n'en font-eles plet ne noise, Se n'est aucune fole et nice Où Honte n'a point de justice. Briefment tuit à délit s'accordent Cil qui à cele ovre s'amordent, Se ne sunt gens qui riens ne vaillent, Qui por deniers vilment se baillent, Qu'el ne sunt pas des lois liées Par lors ordes vies soilliées. Mès jà certes n'iert fame bonne, Qui por dons prendre s'abandonne: Nus homs ne se devroit jà prendre A fame qui sa char vuet vendre. Pense-il que fame ait son cors chier, Qui tout vif le soffre escorchier? Bien est chétis et défoulés Hons qui si vilment est boulés, Qui cuide que tel fame l'aime, Por ce que son ami le claime, [p. 35] Et ne la ramène en la fin 4791 A la vertu, bien souverain, Dont jadis la sevrait Jeunesse L'abreuvant de vaine liesse; Car alors elle voit et sent Combien précaire est le présent. L'amant donc, en toute occurrence, Doit chercher pure jouissance En amour; ne doit redouter Femme ni fille d'enfanter, Et le plaisir ne leur doit faire Quitter leur mission sur terre. Je sais bien que le plus souvent Femme ne veut faire d'enfant Et se désole d'être enceinte; Nulle n'en fait noise ni plainte Pourtant, à moins d'être sans coeur Et sans vergogne et sans pudeur. Bref, chacun en l'oeuvre charnelle Ne voit qu'ivresse mutuelle, Fors ces gens dignes de mépris Qui leur amour mettent à prix, Les lois violant de Nature, Et n'en font plus qu'une oeuvre impure. Car femme est vile assurément Qui se livre pour de l'argent; Nul homme ne se devrait prendre A femme qui veut sa chair vendre. Croit-il que femme ait son corps cher Qui tout vif le souffre écorcher? Est-il si naïf et si bête, Parce que femme lui fait fête Et l'a son tendre ami nommé, De croire qu'il en soit aimé? [p. 36] Et qu'el li rit et li fait feste. 4811 Certainement nule tel beste Ne doit estre amie clamée, Ne n'est pas digne d'estre amée. L'en ne doit riens priser moillier Qui homme bée à despoillier. Ge ne di pas que bien n'en port Et par solas et par déport, Ung joelet, se ses amis Le li a donné ou tramis; Mès qu'ele pas ne le demant, Qu'el le prendroit trop laidement: Et des siens ausinc li redoigne, Se faire le puet sans vergoigne; Ainsinc lor cuers ensemble joignent, Bien s'entrament, bien s'entredoignent. Ne cuidiés pas que ges dessemble Ge voil bien qu'il voisent ensemble, Et facent quanqu'il doivent faire, Comme cortois et debonnaire; Mès de la fole Amor se gardent, Dont li cuers esprennent et ardent, Et soit l'Amor sans convoitise Qui les faus cuers de prendre atise. Bone amor doit de fin cuer nestre, Dons n'en doivent pas estre mestre Ne que font corporel solas: Mais l'amor qui te tient où las, Charnex delis te represente, Si que tu n'as aillors t'entente: Por ce veus-tu la Rose avoir, Tu n'i songes nul autre avoir; Mès tu n'en es pas à deus doie, C'est ce qui la pel t'amegroie, [p. 37] O fou qu'un sourire ensorcelé! 4825 Crois-moi, ce n'est pas brute telle Qu'il faut pour amante chérir, Une plus digne il faut choisir. Laisse la femme méprisable Qui veut dépouiller son semblable. Cependant femme à la rigueur Peut, s'il lui plaît, sans déshonneur, Porter joyaux en sa parure, Présents d'amoureuse nature; Mais jamais ne doit demander, Car ce serait se marchander. Voire, sans qu'on le trouve étrange, Elle peut donner en échange; Constant et mutuel retour Les dons entretiennent l'amour. Les amants je ne désassemble; Je veux bien qu'ils aillent ensemble Et fassent leur devoir tous deux En courtois et francs amoureux, Mais se gardent de l'amour folle Qui vous consume et vous affole, Et de l'amour intéressé Par qui maint coeur faux est poussé. Bonne-Amour doit de fin coeur naître, L'argent n'en doit pas être maître Non plus la seule volupté. Or cette amour qui t'a dompté Plaisirs charnels te représente; Tu n'as plus ailleurs nulle entente. Aussi veux-tu la Rose avoir Et ne veux autre chose voir. Mais tu es loin du but encore, C'est ce qui ta peau décolore [p. 38] Et qui de toutes vertus t'oste. 4845 Moult recéus dolereus hoste, Quant Amors onques hostelas[14]; Mauvès hoste en ton hostel as, Por ce te lo que hors le boutes, Qu'il te tost les pensées toutes Qui te doivent à preu torner: Ne l'i laisse plus séjorner. Trop sunt à grant meschief livré Cuers qui d'Amors sunt enivré; En la fin encor le sauras Quant ton tens perdu i auras, Et dégastée ta jonesce En ceste dolente léesce. Se tu pués encore tant vivre Que d'Amors te voies délivre, Le tens qu'auras perdu plorras, Mès recovrer ne le porras, Encor se par tant en eschapes: Car en l'Amor où tu t'entrapes, Maint i perdent, bien dire l'os, Sens, tens, chastel, cors, ame et los. L'Amant. Ainsinc Raison me préeschoit; Mès Amors tout empéeschoit Que riens à ovre n'en méisse, Jà soit ce que bien entendisse Mot à mot toute la matire, Mès Amors si formant m'atire, Que par tretous mes pensers chace Cum cil qui par tout a sa chace, Et tous jors tient mon cuer sous s'êle. Hors de ma teste à une pele, [p. 39] Et te ravit toute vertu. 4859 Quel fatal hôte as-tu reçu, Quand Dieu d'Amours franchit ta porte[14]? Aussi, crois-moi quand je t'exhorte De ton logis à le chasser, Il te ravit tout bon penser, Et c'est grand' honte et grand dommage. Ne l'y laisse pas davantage; Trop sont à grand méchief livrés Coeurs qui d'Amour sont enivrés. En cette dolente liesse N'use pas toute ta jeunesse; Quand perdu tout ton temps auras Trop tard, hélas! tu le verras. Si tu peux encore assez vivre Pour que d'Amour Dieu te délivre, Le temps perdu tu pleureras, Mais recouvrer ne le pourras. Heureux encor si ne trépasses, Car en l'amour où tu t'enlaces Maint y perdit l'âme et le coeur, Ses biens, l'existence et l'honneur. L'Amant. Ainsi, longtemps Raison me prêche; Mais Amour est là qui m'empêche D'en tirer le moindre profit. Pourtant tout ce qu'elle me dit Attentif mot à mot j'écoute; Mais Amour si bien me déroute, Que tout il chasse mon penser, Puisqu'il a droit partout chasser, Et retient mon coeur sous son aile. Hors ma tête avec une pelle, [p. 40] Quant au sermon séant m'aguete, 4877 Par une des oreilles giete Quanque Raison en l'autre boute, Si qu'ele i pert sa poine toute, Et m'emple de corrous et d'ire: Lors li pris cum iriés à dire: Dame, bien me volés traïr, Dois-je donques les gens haïr? Donc harré-ge toutes personnes, Puis qu'amors ne sunt mie bonnes; jamès n'amerai d'amors fines Ains vivrai tous jors en haïnes: Lors si serai mortel pechierres, Voire par Diex pires que lierres. A ce ne puis-ge pas faillir, Par l'ung me convient-il saillir: Ou amerai, ou ge herrai, Mès espoir que ge comperrai Plus la haïne au derrenier, Tout ne vaille Amors ung denier. Bon conseil m'avés or donné, Qui tous jors m'avés sermonné Que ge doie d'Amors recroire; Or est fox qui ne vous vuet croire. Si m'avés-vous ramentéuë Une autre amor descongnéuë, Que ge ne vous oi pas blasmer, Dont gens se puéent entr'amer: Se la me vouliés defenir, Pour fol me porroie tenir Se volentiers ne l'escoutoie, Savoir au mains se ge porroie Les natures d'Amors aprendre, S'il vous i plaisoit à entendre. [p. 41] Quand le sermon suis écoutant, 4891 Par une oreille il va jetant Ce que Raison en l'autre boute, Tant qu'elle perd sa peine toute Et m'emplit d'ire et de courroux. Lors irrité: Me voulez-vous, Dame, lui dis-je, par malice Trahir? Faut-il que je haïsse Tout le monde, parce qu'Amour Me fut cruel jusqu'à ce jour, Jamais n'aime d'amour sereine Et ne vive que pour la haine? Je serais un mortel pécheur, Oui, par Dieu! pire qu'un voleur! Ainsi donc il faut que je sorte Ou par l'une ou par l'autre porte: Je dois haïr ou j'aimerai. Mais, sachez-le, je n'essaierai De la haine que la dernière, Malgré qu'Amour ne vaille guère. Un bon conseil m'avez donné Pourtant, car m'avez sermonné Que toujours d'Amour me méfie; Or fol en vous qui ne se fie. Mais ne m'avez-vous pas parlé D'une autre amour, il m'a semblé, Amour permise, pure et sainte Et qu'on peut partager sans crainte? Si vous voulez la définir. Pour fol il me faudra tenir, Si tout au long ne vous écoute. Ainsi je connaîtrai sans doute, S'il vous plaît mon esprit former, Toutes les manières d'aimer. [p. 42] Raison. Certes, biaus amis, fox es-tu, 4911 Quant tu ne prises ung festu Ce que por ton preu te sermon; S'en voil encor faire ung sermon; Car de tout mon pooir sui preste D'acomplir ta bonne requeste; Mais ne sai s'il te vaudra guieres. Amors sunt de plusors manieres, Sans cele qui si t'a mué, Et de ton droit sens remué: De male hore fus ses acointes, Por Diex, gar que plus ne l'acointes. Amitié est nommée l'une: C'est bonne volenté commune De gens entr'eus sans descordance, Selon la Diex benivoillance, Et soit entr'eus communité De tous lors biens en charité; Si que par nule entencion Ne puisse avoir excepcion. Ne soit l'ung d'aidier l'autre lent, Cum hons fers, saiges et celent, Et loiaus; car riens ne vaudroit Le sens où loiauté faudroit. Que l'ung quanqu'il ose penser Puisse à son ami récenser, Cum à soi seul séurement, Sans soupeçon d'encusement. Tiex mors avoir doivent et seulent Qui parfetement amer veulent; Ne puet estre homs si amiables, S'il n'est si fers et si estables, [p. 43] Raison. Certe, ami, comme un fol travaille 4925 Celui qui ne prise une paille Pour son bien ce que dit Raison. Écoute encor cette leçon, Car de tout mon pouvoir suis prête De faire droit à ta requête; Tâche d'en faire ton profit. Amours sont, comme je t'ai dit, Nombreuses en dehors de celle Qui si bien troubla ta cervelle Et fut cause de ton malheur. Pour Dieu, délivres-en ton coeur! Amitié je nommerai l'une: C'est bonne volonté commune De deux coeurs, douce aménité, Reflet de la dive bonté, Communauté constante et sûre Des biens, quelque soit leur nature, Sans que par nulle intention N'y puisse avoir exception. Chacun se doit prompte assistance, Discrétion et confiance Et loyauté. Rien ne vaudrait Amour, si loyauté manquait. Dans une douce confidence Un ami doit tout ce qu'il pense A son ami pouvoir conter, Et sans trahison redouter. Telle est de l'amour véritable La loi certaine et immuable. Le coeur d'un véritable ami Est si constant et raffermi [p.44] Que por fortune ne se mueve, 4943 Si qu'en ung point tous jors se trueve Ou riche, ou povre, ses amis Qui tout en li son cuer a mis: Et s'a povreté le voit tendre, Il ne doit mie tant atendre Que cil s'aide li requiere; Car bonté faite par priere Est trop malement chier venduë A cuers qui sunt de grant valuë. * * * * * XXXV Ci est le Souffreteux devant Son vray Ami, en requerant Qu'il luy vueille aider au besoing, Son avoir lui mettant au poing. Moult a vaillans homs grant vergoigne, Quant il requiert que l'en li doingne; Moult i pense, moult se soussie, Moult a mesaise ainçois qu'il prie, Tel honte a de dire son dit, Et si redoute l'escondit. Mès quant ung tel en a trové, Qu'il a tant ainçois esprové, Que bien est certain de s'amor, Faire li vuet joie et clamor De tous les cas que penser ose, Sans honte avoir de nule chose: Car comment en auroit-il honte, Se l'autre est tex cum ge te conte? Quant son segré dit li aura, Jamès li tiers ne le saura; [p.45] Qu'il n'est fortune qui l'émeuve, 4957 Et que toujours même le treuve, Ou riche ou pauvre, son ami Qui tretout en lui son coeur mit. A pauvreté s'il le voit tendre, Il ne doit pas une heure attendre Qu'il soit venu le supplier, Car bonté qui se fait prier Serait trop chèrement vendue Aux coeurs qui sont de grand' value. * * * * * XXXV Cy est le Souffreteux devant Son ami vrai, le requérant De soulager sa grand' misère, Partageant sa fortune entière. Bien dur est à l'homme vaillant De demander en suppliant. Moult il y pense et se soucie, Moult a mésaise avant qu'il prie, Tout honteux de dire son dit, Toujours tremblant d'être éconduit. Mais si l'amour qu'il a trouvée Lui fut de longtemps éprouvée, S'il est bien certain de ce coeur, Il lui fait part, peine et douleur, De tout ce que penser il ose, Sans honte avoir de nulle chose. Car de quoi serait-il honteux Si l'autre est tel que je le veux? Si son secret il lui confie, Son âme ne sera trahie, [p.46] Ne de reproiches n'a-il garde, 4973 Car saiges homs sa langue garde: Ce ne sauroit mie ung fox faire: Nus fox ne scet sa langue taire. Plus fera: il le secorra De tretout quanques il porra, Plus liés du faire, au dire voir, Que ses amis du recevoir. Et s'il ne li fait sa requeste, N'en a-il pas mains de moleste Que cil qui la li a requise, Tant est d'amors grant la mestrise; Et de son duel la moitié porte, Et de quanqu'il puet le conforte, Et de la joie a sa partie, Se l'amor est à droit partie. Par la loi de ceste amitié, Dit Tulles dans un sien ditié, Que bien devons faire requeste A nos amis, s'ele est honneste[15]; Et lor requeste refaison, S'ele contient droit et raison; Ne doit mie estre autrement fete, Fors en deus cas qu'il en excepte: S'en les voloit à mort livrer, Penser devons d'eus délivrer; Se l'en assaut lor renomée, Gardons que ne soit diffamée. En ces deus cas les lois deffendre, Sans droit et sans raison atendre: Tant cum amor puet escuser, Ce ne doit nus homs refuser. Ceste amors que ge ci t'espos, N'est pas contraire à mon propos; [p.47] Il ne craint nul reproche amer. 4987 Sa bouche un sage sait fermer, C'est ce que fol ne saurait faire, Car fol ne sait sa langue taire. Bien plus, son ami l'aidera Toujours autant qu'il le pourra, Plus heureux de service rendre Mille fois que l'autre de prendre. Et s'il ne peut le soulager, Autant le voit-on s'affliger Que celui même qui demande, Tant la vertu d'amour est grande! S'ils s'aiment d'une égale ardeur, Chacun a sa part de bonheur, Sa moitié de peine supporte Et l'un l'autre se réconforte. Telle est la loi de l'amitié. Ainsi Tulle l'a publié: A ses amis faire requête Chacun doit quand elle est honnête, Comme à la leur se montrer bon Si l'on y voit droit et raison[15]. Entre amis aucune requête Ne saurait être autrement faite, Hormis en deux cas cependant Qu'il en excepte absolument. Attaque-t-on leur renommée? Gardons qu'elle soit diffamée. Les voudrait-on à mort livrer? Nous les devons tôt délivrer. En ces cas il les faut défendre Sans droit ni sans raison attendre; Car nul ne s'y peut refuser, Amour ne saurait l'excuser. [p.48] Ceste voil-ge bien que tu sives, 5007 Et voil que l'autre amor eschives; Ceste à toute vertu s'amort, Mais l'autre met les gens à mort. D'une autre amor te vuel retraire Qui est à bonne amor contraire, Et forment refait à blasmer; C'est fainte volenté d'amer En cuer malades du meshaing De convoitise de gaaing. Ceste amor est en tel balance, Si-tost cum el pert l'esperance Du proufit qu'ele vuet ataindre, Faillir li convient et estaindre; Car ne puet bien estre amoreus Cuer qui n'aime les gens por eus; Ains se faint et les vet flatant Por le proufit qu'il en atent. C'est l'amor qui vient de fortune, Qui s'esclipse comme la lune Que la terre obnuble et enumbre, Quant la lune chiet en son umbre; S'a tant de sa clarté perduë, Cum du soleil pert la véuë; Et quant ele a l'umbre passée, Si revient toute enluminée Des rais que li soleil li monstre, Qui d'autre part reluist encontre. Ceste amor est d'autel nature, Car or est clere, or, est oscure; Si-tost cum povreté l'afuble De son hideus mantel onuble, [p.49] Cet amour qu'ici je t'expose 5021 A ma sentence rien n'oppose. Tel est l'amour que tu suivras Tandis que l'autre éviteras; Car l'un à la vertu nous guide, L'autre vers une mort rapide. Voici maintenant à son tour, Encontre ce parfait amour, Un amour honteux et blâmable. C'est la fausseté méprisable Des coeurs dont l'unique tourment Est d'amasser incessamment. Cet amour est de telle essence, Que sitôt qu'il perd l'espérance Du profit qui le caressait, Il s'évanouit tout à fait. Seul le véritable ami n'aime L'objet aimé que pour lui-même, Jamais ne feint, ne va flattant Pour le profit qu'il en attend. C'est l'amour vil de la fortune Qui s'éclipse comme la lune; Quand celle-ci l'ombre franchit De la terre, elle s'obscurcit, Car sa clarté toute est perdue Du soleil en perdant la vue; Et lorsque l'ombre elle a passé, Son front reparaît embrasé Des rais que le soleil lui montre, Qui d'autre part reluit encontre. Cet amour, comme elle, est changeant, Tantôt obscur, tantôt ardent. Sitôt que Pauvreté l'habille De sa hideuse souquenille, [p.50] Qu'el ne voit mès richesce luire, 5039 Oscurir la convient et fuire; Et quant richesces li reluisent, Toute clere la reconduisent; Qu'el faut quant les richesces faillent, Et saut sitost cum el resaillent. De l'Amor que ge ci te nomme Sunt amé tretuit li riche homme, Especiaument li aver Qui ne vuelent lor cuer laver De la grant ardure et du vice A la covoiteuse Avarice. S'est plus cornars c'uns cers ramés Riches homs qui cuide estre amés. N'est-ce mie grant cosnardie? Il est certain qu'il n'aime mie. Et comment cuide-il que l'en l'aime, S'il en ce por fol ne se claime? En ce cas n'est-il mie sages Ne qu'els est uns biaus cers ramages[16]: Por Diex cil doit estre amiables Qui desire amis véritables: Qu'il n'aime pas, prover le puis, Quant il a sa richesce; puis Que ses amis povres esgarde, Et devant eus la tient et garde, Et tous jors garder la propose, Tant que la bouche li soit close, Et que male mort l'acravant; Car il se lesseroit avant Le cors par membres departir, Qu'il la soffrit de soi partir; Si que point ne lor en départ. Donc n'a ci point Amors de part, [p.51] Dès que Richesse plus ne luit, 5055 Soudain il s'éclipse et s'enfuit; Mais dès que richesses reluisent Tout radieux le reconduisent; Avec elles il disparaît, Comme avec elles il renaît. De cet amour que je te nomme, Quand il est riche, est aimé l'homme, Et l'avare en particulier Qui ne veut se purifier De cet âpre et malheureux vice, De l'insatiable avarice. Cornard est plus qu'un cerf ramé L'avare qui se croit aimé. N'est-ce pas la sottise même? Lui qui certes personne n'aime, Comment peut-il se croire aimé, A moins d'être un fol consommé? Le cerf à la vaste ramure[16] Est plus sage de sa nature. Pour Dieu, doit les autres chérir Qui veut amis vrais acquérir: Or l'avare, j'en ai la preuve, N'aime pas. Non, puisque s'il treuve Ses amis pauvres, malheureux, Son or il garde devant eux, Toujours le garder se propose, Tant que la bouche lui soit close, Et l'ait fauché la male mort. Car mieux aimerait-il encor Se voir dépecer pièce à pièce Que de voir partir sa richesse, Si bien que rien il n'en départ. Amour n'y a la moindre part; [p.52] Car comment seroit amitié 5073 En cuer qui n'a point de pitié? Certains en rest quant il ce fait, Car chascun scet son propre fait. Certes moult doit estre blasmé Homs qui n'aime, ne n'est amé. Et puis qu'à Fortune venons, Et de s'amor sermon tenons, Dire t'en voil fiere merveille, N'onc, ce croi, n'oïs sa pareille. Ne sai se tu le porras croire, Toutevoies est chose voire; Et si la trueve-l'en escripte, Que miex vaut assés et profite Fortune perverse et contraire, Que la mole et la debonnaire; Et se ce te semble doutable, C'est bien par argument provable, Que la debonnaire et la mole Lor ment, et les boule et afole, Et les aleite comme mere Qui ne semble pas estre amere. Semblant lor fait d'estre loiaus, Quant lor départ de ses joiaus, Comme d'onors et de richesces, De dignetés et de hautesces, Et lor promet estableté En estat de muableté, Et tous les pest de gloire vaine En la benéurté mundaine. Quant sus sa roë les fait estre, Lors cuident estre si grant mestre, Et lor estat si fers véoir, Qu'ils n'en puissent jamès chéoir; [p.53] Car quel amour serait durable 5089 Dedans un coeur impitoyable? Notez qu'il sait bien ce qu'il fait, Tout le monde connaît son fait. Moult doit être blâmé qui n'aime Ni partant n'est aimé lui-même! Et puisqu'à Fortune venons Et de son amour discourons, Je t'en dirai fière merveille Dont jamais n'ouïs la pareille. Me croiras-tu? Je ne le sai; Pourtant rien ne dis que de vrai, Et j'ai vu cette chose écrite: Que la Fortune mieux profite Lorsque perverse vous poursuit Que lorsque douce vous sourit. Et si ce te semble doutable, C'est bien par arguments prouvable, Que fortune qui vous sourit Vous ment, vous grève et vous séduit, Et vous allaite comme mère Qui ne semble pas être amère, D'être loyale fait semblant, De ses faveurs vous va comblant, Comme d'honneurs et de richesses, De dignités et de hautesses, Et vous promet stabilité Où n'est rien que fragilité, Et tous vous paît de gloire vaine En la félicité mondaine. Pour votre état vous faire voir Si ferme qu'on n'en puisse choir, Dessus sa roue elle vous lance Éblouis de tant de puissance; [p.54] Et quant en tel point les a mis. 5107 Croire lor fait qu'il ont d'amis Tant qu'il ne les sevent nombrer, N'il ne s'en puéent descombrer, Qu'il n'aillent entor eus et viengnent, Et que por seignors ne les tiengnent, Et lor prometent lor servises Jusqu'au despendre lor chemises: Voire jusques au sanc espendre Por eus garentir et défendre, Prez d'obéir et d'eus ensivre A tous les jors qu'il ont à vivre: Et cil qui tiez paroles oient S'en glorefient, et les croient Ausinc cum ce fust Évangile; Et tout est flaterie et guile, Si cum cil après le sauroient, Se tous lor biens perdus avoient, Qu'il n'eussent où recovrer, Lors verroient amis ovrer: Car de cent amis aparens, Soient compaignons, ou parens, S'uns lor en pooit demorer, Diex en devroient aorer. Ceste fortune que j'ai dite, Quant avec les hommes habite, Ele troble lor congnoissance, Et les norrist en ignorance. Mès la contraire et la perverse, Quant de lor grant estat les verse, Et les tumbe autor de sa roë, Du sommet envers en la boë, Et leur assiet, comme marastre, Au cuer un dolereux emplastre [p.55] Et quand en tel point vous a mis, 5123 Elle vous donne tant d'amis Qu'on n'en pourrait savoir le nombre; S'attachant à vous comme une ombre, On ne peut s'en débarrasser: Tout autour de vous sans cesser Ils sont là qui vont et qui viennent, Pour leur maître et seigneur vous tiennent, De leurs promesses vous comblant Et jusqu'à leur chemise offrant. Ils voudraient tout leur sang répandre Pour vous protéger et défendre, Prêts à partager votre sort, A vous suivre jusqu'à la mort. Ceux à qui ces discours s'envoient, S'enorgueillissent et les croient Comme mots d'Évangile. Hélas! Ce sont caresses de Judas, Comme ils le sauraient par la suite Si leur richesse était détruite Sans aucun espoir de retour. On connaît ses amis ce jour! Car d'amis toute cette foule, Compagnons et parents, s'écoule, Et si peut un seul demeurer Combien Dieu doit-on adorer! Cette fortune que j'ai dite, Quand avec les hommes habite, Elle égare tout leur esprit Et d'ignorance les nourrit. Par contre la fortune adverse, Quand de leur grand état les verse Dedans la boue en un seul jour, Du fatal cercle en un seul tour, [p.56] Destrempé, non pas de vin aigre, 5141 Mais de povreté lasse et maigre: Ceste monstre qu'ele est veroie Et que nus fier ne se doie En la benéurté fortune, Qu'il n'i a séurté nesune. Ceste fait congnoistre et savoir, Dès qu'il ont perdu lor avoir, De quel amor cil les amoient Qui lor amis devant estoient: Car ceus que benéurte donne, Maléurté si les estonne, Qu'il deviennent tuit anemi, N'il n'en remaint ung, ne demi; Ains les fuient et les renoient Si tost comme povres les voient. N'encor pas à tant ne s'en tiennent, Mais par tous les leus où il viennent, Blasmant les vont et diffamant, Et fox maléureus clamant: Neiz cil à qui plus de bien firent, Quant en lor grant estat se virent, Vont tesmoignant à vois jolie Qu'il lor pert bien de lor folie, N'en truevent nus qui les secorent; Mais li vrai ami lor demorent, Qui les cuers ont de tex noblesces, Qu'il n'aiment pas por les richesces, Ne por nul preu qu'il en atendent; Cil les secorent et deffendent: Car Fortune en eus rien n'a mis: Tous jors aime qui est amis[17]. Qui sus amis treroit s'espée, N'auroit-il pas l'amor copée? [p.57] Et leur pose comme marâtre 5157 Au coeur un douloureux emplâtre, Non de vin aigre détrempé, Mais d'âpre et maigre pauvreté. Elle leur montre, alors sincère, Que nul ne doit sur cette terre Compter sur la prospérité En qui n'est de sécurité. Quand un riche voit disparaître, Ses biens, elle lui fait connaître De quel amour aimaient jadis Cette multitude d'amis; Car ceux que prospérité donne, L'adversité tant les étonne, Que chacun devient ennemi, Un seul ne reste, ni demi; Chacun s'enfuit et le renie Dès que le malheur l'humilie. Et s'ils s'en tenaient à cela? Mais en tous lieux, de ci, de là, Ils vont semant la calomnie Blâmant son insigne folie; Et de sa libéralité Ceux qui le plus ont profité Vont témoignant à voix jolie Que bien paraît lors sa folie, La main personne ne lui tend. Seuls les vrais amis cependant Restent, coeurs de telle noblesse, Qu'ils n'aiment pas pour la richesse, Ni pour profit en acquérir. Ceux-là viennent le secourir, Toujours leur coeur reste le même, Car un ami vrai toujours aime[17]. [p.58] Fors en deus cas que ge voil dire, 5175 L'en le pert par orguel, par ire, Par reproiche, par reveler Les segrés qui font à celer; Et par la plaie dolereuse De détraccion venimeuse. Amis en ces cas s'enfuiroit, Nul autre chose n'i nuiroit; Mès tiex amis moult bien se pruevent, S'il entre mil ung seul en truevent: Et por ce que nule richesce A valor d'ami ne s'adresce, N'el ne porroit si haut ataindre, Que valor d'ami ne fust graindre, Qu'adès vaut miex amis en voie, Que ne font deniers en corroie[18]; Et Fortune la meschéans, Quant sus les hommes est chéans, Si lor fait par son meschéoir Tretout si clerement véoir, Que lor fait lor amis trover, Et par experiment prover Qu'il valent miex que nul avoir Qu'il poïssent où monde avoir; Dont lor profite aversités Plus que ne fait prospérités; Que par ceste ont-il ignorance Et par aversité science. Et li povres qui par tel prueve Les fins amis des faus esprueve, [p.59] Contre un ami le fer tirer 5191 N'est-ce pas l'amour déchirer? Fors en deux cas que je vais dire: On le peut par l'orgueil détruire, Par la colère, ou révéler Les secrets qu'on devrait celer, Puis par blessure douloureuse De détraction venimeuse. En ces cas l'ami s'enfuirait, Nulle autre chose n'y nuirait. Mais l'ami vrai trop bien se prouve Si dans un mille un seul on trouve. Qu'il monte aussi haut qu'il voudra, Nul un ami vrai n'atteindra; Car il n'est ci-bas de richesse Qui d'ami vaille la tendresse. Il est un proverbe bien vieux Qui dit: Un ami sûr vaut mieux Sur le chemin pour compagnie Qu'une ceinture bien garnie[18]. Si la Fortune aux jours mauvais Vient le riche éprouver jamais, Par le malheur elle l'éclaire Et lui montre de façon claire Comment les vrais amis trouver, Et lui vient en ce jour prouver Combien auprès d'eux était vaine Toute la richesse mondaine. Donc lui profite adversité Plus que ne fait prospérité; L'une le laisse en ignorance, L'autre lui donne la science. Et lorsque pauvre il peut ainsi Trier le vrai du faux ami, [p.60] Et les congnoist et les devise, 5205 Quant il iert riches à devise, Que tuit à tous jors li offroient Cuers et cors et quanqu'il avoient, Que vosist-il acheter lores Qu'il en séust ce qu'il set ores? Mains éust esté décéus, S'il s'en fust lors apparcéus; Dont li fait greignor avantage, Puis que d'ung fol a fait ung sage La meschéance qu'il reçoit, Que richesce qui le déçoit. Si ne fait pas richesce riche Celi qui en tresor la fiche: Car sofisance solement Fait homme vivre richement: Car tex n'a pas vaillant deus miches, Qui est plus aése et plus riches Que tex à cent muis de froment. Si te puis bien dire comment, Qu'il en est, espoir, marchéans, Si est ses cuers si meschéans, Qu'il s'en est souciés assés, Ains que cis tas fust amassés; Ne ne cesse de soucier D'acroistre et de monteplier, Ne jamès assés n'en aura, Jà tant acquerre ne sçaura. Mès li autre qui ne se fie, Ne mès qu'il ait au jor la vie, Et li soffit ce qu'il gaaingne, Quant il se vit de sa gaaingne, Ne ne cuide que riens li faille, Tout n'ait-il vaillant une maille, [p.61] Alors il connaît la bassesse 5225 Des courtisans de sa richesse Qui tretous à l'envi s'offraient Corps et âme et ce qu'ils avaient. Qu'eût-il payé, que vous en pense, Cette cruelle expérience? Il eût été bien moins déçu S'il s'en fût alors aperçu; Donc lui fait plus grand avantage Puisque d'un fol a fait un sage, Ce coup, si terrible qu'il soit, Que Richesse qui le déçoit. Or Richesse n'enrichit guère En trésor celui qui l'enserre, Car suffisance seulement Fait l'homme vivre richement, Et tels n'ont pas vaillant deux miches Qui sont plus à l'aise et plus riches Que tels à cent muids de froment. Je vais te dépeindre comment, Par exemple, les marchands vivent. Combien d'ennuis, hélas! poursuivent Leur coeur avide, intéressé, Tant qu'ils n'ont cet or amassé: Les soucis incessants, la rage D'avoir, d'entasser davantage, Car jamais assez ils n'auront, Jamais assez n'entasseront. Mais celui qui n'a d'autre envie Qu'au jour le jour gagner sa vie, De ce qu'il gagne se suffit, Et qui de son travail seul vit Sans songer qu'il est dans la gêne, Est heureux, n'eût-il qu'une graine, [p.62] Mès bien voit qu'il gaaingnera 5239 Por mangier quant mestiers sera; Et por recovrer chaucéure, Et convenable vestéure; Ou s'il avient qu'il soit malades, Et truist toutes viandes fades, Si se porpense-il toute voie, Por soi getier de male voie, Et por issir hors de dangier, Qu'il n'aura mestier de mangier; Ou que de petit de vitaille Se passera, comment qu'il aille, Ou iert à l'Ostel-Dieu portés, Là sera moult réconfortés, Ou espoir il ne pense point Qu'il jà puist venir en ce point; Ou s'il croit que ce li aviengne, Pense-il ains que li maus li tiengne, Que tout à tens espargnera Por soi chevir quant là sera; Ou se d'espargnier ne li chaut, Ains viengnent li froit et li chaut, Ou la fain qui morir le face, Pense-il, espoir, et s'i solace, Que quant plus tost definera, Plus tost en paradis ira; Qu'il croit que Diex le li présent, Quant il lerra l'essil présent. Pythagoras redit néis[19], Se tu son livre onques véis Que l'en apelle Vers dorés, Por les diz du livre honorés: Quant tu du cors départiras, Tous frans où saint ciel t'en iras, [p.63] S'il est certain qu'il gagnera 5259 Pour manger quand besoin aura, Et pour se procurer chaussure Et vêtement contre froidure. Si malade il est alité De nourriture dégoûté, Il réfléchit que le plus sage, Pour franchir ce mauvais passage Et pour sortir de tout danger, Mon Dieu, c'est de ne point manger, Ou prendre peu de nourriture, Suivant de son mal la nature. S'il est à l'Hôtel-Dieu porté, Là sera moult reconforté. Bien souvent, pas même il n'y pense Et n'a pas tant de prévoyance, Ou s'il y songe, il se dira Qu'il a bien le temps d'ici là D'épargner dessus son salaire Pour au besoin sortir d'affaire, Ou si d'épargner ne lui chaut, Vienne le froid, vienne le chaud, Si la faim doit finir sa vie, Il voit la mort d'un oeil d'envie; Car plus tôt il trépassera, Plus tôt au paradis ira. Dieu l'attend là-haut, il l'espère, Son exil fini sur la terre. C'est ce que Pythagore dit[19]. Dans le livre qu'il écrivit, Et que Vers Dorés on appelle Pour sa parole sage et belle: Lorsque ton corps tu quitteras, Tout droit au saint ciel t'en iras, [p.64] Et lesseras humanité, 5273 Vivans en pure Déité. Moult est chétis et fox naïs Qui croit que ci soit son païs N'est pas notre païs en terre; Ce puet l'en bien des clers enquerre Qui Boëce de Confort lisent, Et les sentences qui là gisent, Dont grans biens as gens laiz feroit Qui bien le lor translateroit[20]. Ou s'il est tex qu'il sache vivre De ce que sa rente li livre, Ne ne desire autre chété, Ains cuide estre sans povreté; Car, si come dit nostre mestre, Nus n'est chetis, s'il nel cuide estre, Soit rois, chevaliers, ou ribaus. Maint ribaus ont les cuers si baus, Portans sas de charbon en grieve, Que la poine riens ne lor grieve: Qu'il en pacience travaillent, Et balent, et tripent et saillent, Et vont à saint Marcel as tripes[21], Ne ne prisent tresor deus pipes[22]; Ains despendent en la taverne Tout lor gaaing et lor espergne, Puis revont porter les fardiaus Par léesce, non pas par diaus, Et loiaument lor pain gaaignent, Quant embler ne tolir nel' daignent; Puis revont au tonnel, et boivent, Et vivent si cum vivre doivent. [p.65] Laissant la terrestre matière 5293 Vivre de céleste lumière. Est archi-fol, à mon avis, Qui croit ici-bas son pays; N'est pas notre pays sur terre. Qu'auprès d'un savant on s'enquière Qui lut les Consolations Du grand Boëce et les leçons Qu'il sème en cette oeuvre profonde. Grand service rendrait au monde Le savant qui la traduirait, Grands biens le peuple y puiserait[20]. Heureux celui qui se contente De ce que lui fournit sa rente Et n'a d'autre cupidité Qu'être à l'abri de pauvreté. Car, ainsi que dit notre maître, Nul n'est chétif s'il ne croit l'être, Qu'il soit roi, chevalier ou gueux. Maints gueux ont le coeur si joyeux, Portant sac de charbon en Grève, Que sa peine aucun d'eux ne grève. Ils travaillent patiemment, Toujours sautant, toujours balant, Ne prisent un trésor deux pipes[22]; Ils vont à Saint-Marcel aux tripes[21], A la taverne dépensant Leur salaire et tout leur argent, Et puis retournent à l'ouvrage Non par deuil, mais avec courage, Loyalement gagnent leur pain Sans voler celui du prochain, Au tonneau reviennent et boivent Et vivent comme vivre doivent. [p.66] Tuit cil sunt riche en habondance, 5305 S'il cuident avoir soffisance, Plus, ce set Diex li droituriers, Que s'il estoient usuriers: Car usurier, bien le t'afiche, Ne porroient pas estre riche, Ains sunt tuit povre et soffreteus, Tant sunt aver et convoiteus. Et si rest voirs, cui qu'il desplése, Nus marchéant ne vit aése: Car son cuer a mis en tel guerre, Qu'il art tous jors de plus acquerre; Ne jà n'aura assés acquis, Si crient perdre l'avoir acquis, Et queurt après le remenant Dont jà ne se verra tenant, Car de riens désirier n'a tel Comme d'acquerre autrui chatel. Emprise a merveilleuse paine, Il bée à boivre toute Saine[23], Dont jà tant boivre ne porra, Que tous jors plus en demorra. C'est la destrece, c'est l'ardure, C'est l'angoisse qui tous jors dure; C'est la dolor, c'est la bataille Qui li destrenche la coraille, Et le destraint en tel défaut, Cum plus acquiert, et plus li faut. Advocas et phisicien[24] Sunt tuit lié de cest lien; Cil por deniers science vendent, Tretuit à ceste hart se pendent: Tant ont le gaaing dous et sade, Que cil vodroit por ung malade [p.67] Ils sont plus riches, Dieu le sait, 5327 Que l'usurier sombre, inquiet; Car seul est riche en abondance Qui croit avoir sa suffisance. L'usurier n'a jamais été Riche, c'est une vérité, Mais pauvre, de piteuse mine, Tant il rêve gain et rapine. Il est un fait vrai, rigoureux, Qu'il n'est point de marchand heureux. La soif d'acquérir sans mesure Son coeur incessamment torture; Puis qu'assez jamais il n'aura, S'il craint de perdre ce qu'il a, Et tout le reste encore envie Qu'il n'aura jamais en sa vie; Car au coeur il n'a qu'un désir: Les biens des autres acquérir. Etrange et merveilleuse peine! Il veut boire toute la Seine[23]; Mais qu'il boive autant qu'il voudra Toujours plus il en restera. C'est la détresse, la torture, C'est l'angoisse qui toujours dure, C'est la bataille, la douleur Qui toujours déchire son coeur; La peur de manquer le dévore; Plus il a, plus il veut encore. L'avocat et le médecin[24] Sont liés du même lien; Tous ceux qui la science vendent A ce même gibet se pendent. Le gain leur est si séduisant, Que l'un voudrait, pour un mourant [p.68] Qu'il a, qu'il en éust quarente, 5339 Et cil por une cause trente; Voire deus cens, voire deus mile, Tant les art convoitise et guile. Si sunt devins qui vont par terre, Quant il préeschent por aquerre Honors, ou graces, ou richeces, Il ont les cuers en tex destreces, Cil ne vivent pas loiaument, Mès sor tous espéciaument Cil qui por vaine gloire tracent[25]: La mort de lor ames porchacent. Decéus est tex décevierres[26], Car sachiés que tex préeschierres, Combien qu'il as autres profit, A soi ne fait-il nul profit: Car bonne prédicacion Vient bien de male entencion Qui n'a riens à celi valu, Tant face-ele as autres salu; Car cil i prennent bon exemple, Et cis de vaine gloire s'emple. Mès or laissons tex preschéors, Et parlons des entasséors. Certes Diex n'aiment, ne ne doutent, Quant tex deniers en trésor boutent, Et plus qu'il n'est mestier les gardent: Quant les povres dehors regardent De froit trembler, de fain périr, Diex le lor saura bien merir. Trois grans meschéances aviennent A ceus qui tiex vies maintiennent: Par grant travail quierent richeces, Paor les tient en grans destreces, [p.69] Qui l'appelle, en avoir quarante, 5361 Et l'autre pour un procès trente, Voire cent, voire mille encor, Tant les brûle la soif de l'or. Prédicateurs qui par la terre Vont prêchant pour profits se faire, Gagner grâces, richesse, honneurs, Sont en proie aux mêmes fureurs. Ceux-là mènent mauvaise vie, Ceux surtout, ne l'oubliez mie, Qu'une vaine gloire séduit[25]. Ils se trompent eux-mêmes, oui, Et cherchent la mort de leur âme; Car tels prêcheurs, je le proclame, N'en sauraient tirer nul profit Quant serait bon ce qu'ils ont dit; Car prédication louable Venant d'intention coupable, Quand même elle profiterait Aux autres, rien ne leur vaudrait. Ceux-ci bonnement viennent croire, Ceux-là s'enflent de vaine gloire. Mais laissons là tous ces prêcheurs Et revenons aux entasseurs. Dieu ne craignent ni ne révèrent Tous ceux qui leurs deniers enserrent; Il saura ces monstres punir Qui les pauvres de faim périr, De froid trembler, l'oeil sec regardent Et d'or plus qu'ils n'ont besoin gardent. Ces insatiables gourmands Subissent trois affreux tourments: Par grand' peine ils cherchent richesse, La peur les tient en grand' détresse [p.70] Tandis cum du garder ne cessent: 5373 En la fin à dolor les lessent. En tel torment muerent et vivent Cil qui les grans richeces sivent; Ne ce n'est fors par le defaut D'amors, qui par le monde faut; Car cil qui richeces amassent, S'en les amast, et il amassent, Et bonne amor par tout regnast, Que mauvestié ne la fregnast, Mès plus donnast qui plus éust, A ceus que soufreteus séust, Ou prestast, non pas à usure, Mès par charité nete et pure, Por quoi cil à bien entendissent, Et d'Oiseuse se deffendissent, Où monde nul povre n'éust, Ne nul avoir n'en i déust. Mès tant est li mondes endables, Qu'il ont faites amors vendables. Nus n'aime fors por son preu faire, Por dons ou por servise traire; Néis fames se vuelent vendre: Mal chief puist tele vente prendre! Ainsinc Barat a tout honni, Par qui li biens jadis onni Furent as gens aproprié; Tant sunt d'avarice lié, Qu'il ont lor naturel franchise A vil servitude soumise; Qu'il sunt tuit serf à lor deniers Qu'il tiennent clos en lor greniers: Tiennent! certes ains sunt tenu, Quant à tel meschief sunt venu; [p.71] Pour garder tant de biens volés, 5395 Enfin ils meurent désolés. En tels tourments meurent et vivent Ceux qui grand' richesses poursuivent, Et ce parce qu'on n'aime pas, Car l'amour est mort ici-bas. Si ceux qui richesses entassent Étaient aimés et qu'ils aimassent, Si bon amour partout régnait, Si le vice ne l'opprimait, Si plus donnait qui plus possède A ceux qui réclament son aide, Si chacun le bien entendait Et d'Oyseuse se défendait, Si tous, sans pratiquer l'usure, Se prêtaient par charité pure, Nul pauvre au monde on ne verrait, Car voir nul pauvre on ne devrait. Mais tant nous corrompt convoitise Qu'amour est une marchandise; On n'aime que pour son profit, Services, dons sont à crédit, Jusqu'à la femme on voit se vendre, Mauvaise fin puisse les prendre! Ainsi c'est la cupidité Qui sur la terre a tout gâté. Le sol, sa richesse féconde, Les biens étaient à tout le monde. Aucuns les ont accaparés. Tant sont d'avarice égarés, Qu'ils ont leur native franchise A servage honteux soumise, Et sont esclaves des deniers Qu'ils tiennent clos en leurs greniers. [p.72] De lor avoir ont fait lor mestre 5407 Li chétis boterel terrestre. L'avoir n'est preus fors por despendre: Ce ne sevent-il pas entendre, Ains vuelent tuit à ce respondre Qu'avoir n'est preus fors por repondre. N'est pas voirs, mès bien le reponent, Jà nel' despendent ne ne donnent; Quanque soit iert-il despendus, S'en les avoit tretous pendus: Car en la fin quant mort seront, A cui que soit le lesseront, Qui liement le despendra, Ne jà nul preu ne lor rendra; N'il ne sunt pas séurs encores S'il le garderont jusqu'à lores. Car tex i porroit metre main, Qui tout emporteroit demain. As richeces font grant ledure, Quant il lor tolent lor nature. Lor nature est que doivent corre Por la gent aidier et secorre, Sans estre si fort enserrées; A ce les a Diex aprestées: Or les ont en prison repostes. Mès les richeces de tex hostes, Qui miex, selonc lor destinées, Déussent estre trainées, S'en vengent honorablement; Car après eus honteusement Les traïnent, sachent et hercent, De trois glaives le cuer lor percent. [p.73] Qu'ils tiennent! Non, mais au contraire 5429 En sont tenus à grand' misère, Hélas! esclaves malheureux De leurs biens, les crapauds hideux! L'argent n'est bon que pour répandre; C'est ce qu'ils ne savent comprendre, Mais toujours cherchent à prouver Qu'il n'est bon que pour conserver. En cette erreur ils l'emprisonnent, Ne le dépensent ni le donnent; Tant de biens seraient répandus, Si tous on les avait pendus. Car enfin il faut bien qu'ils quittent Cet or et que d'autres héritent, Qui gaîment le dépenseront Et nul profit ne leur rendront. Encor n'ont-ils pas l'assurance De tant conserver leur finance; Car tel y peut mettre la main Qui tout emporterait demain. Aux richesses font grande injure Qui leur ravissent leur nature; Car leur nature est de courir Pour gens aider et secourir Sans jamais être emprisonnées, Pour ce Dieu nous les a données. Or ils les cachent au-dedans; Mais richesses de tels tyrans, Qui mieux selon leurs destinées Veulent être disséminées, Savent se venger noblement; Car après eux honteusement S'acharnent, les brisent, les hersent Et de trois glaives leur coeur percent: [p.74] Li premier est travail d'aquerre[27]; 5439 Li second qui le cuer lor serre, C'est paor qu'en nes tole ou emble, Quant il les ont mises ensemble, Dont il s'esmaient sans cessier; Li tiers est dolor du lessier, Si cum ge t'ai dit ci-devant, Malement se vont decevant. Ainsinc Pecune se revanche, Comme dame roïne et franche, Des sers qui la tiennent enclose. En pez se tient et se repose, Et fait les meschéans veillier, Et soucier et traveillier. Sous piés si cort les tient et donte, Qu'elle a l'onor, et cil la honte, Et le torment et le damaige, Qu'il languissent en son servaige. Preu n'est-ce pas faire en tel garde, Au mains à celi qui la garde; Mès sans faille ele demorra A cui que soit quant cis morra Qui ne l'osoit mie assaillir, Ne faire corre ne saillir. Mais li vaillant homme l'assaillent, Et la chevauchent et porsaillent, Et tant as esperons la batent, Qu'il s'en aésent et esbatent Por le cuer qu'il ont large et ample. A Dedalus prennent exemple, Qui fist eles à Ycarus, Quant par art, non mie par us, Tindrent par mer voie commune: Tout autel font cil à Pecune, [p.75] D'abord c'est travail d'acquérir[27], 5463 Le second qui les vient férir, C'est la crainte qu'on ne leur prenne Cet or acquis à si grand' peine, Dont ils sont navrés sans cesser; Puis la douleur de le laisser. Ainsi, comme ai dit tout à l'heure, L'avare malement se leurre. Pécune ainsi sait se venger En reine, et sans les ménager, Des serfs qui la tiennent enclose. Elle en paix se tient et repose Et fait tous ces méchants veiller, Se soucier, se travailler, Sous son pied les étreint et dompte; Elle a l'honneur et eux la honte, La peine et les chagrins cuisants, Sous son servage languissants. Nul profit elle ne veut faire A qui si durement l'enserre; Tant qu'un jour il la laissera N'importe à qui lorsqu'il mourra, Lui qui n'osait assaut lui faire Ni la laisser courir sur terre. Mais eux l'attaquent, les vaillants, La poussent, lui pressent les flancs Et tant des éperons la battent Qu'ils en jouissent et s'ébattent, Car ils ont le coeur large et grand. Sur Dédale exemple prenant, Qui fit par une adresse rare Des ailes à son fils Icare Pour ensemble passer la mer, De même à Pécune au coeur fier [p.76] Il li font eles por voler, 5473 Qu'ains se lerroient afoler Qu'il n'en éussent los et pris: Ne vuelent mie estre repris De la grant ardor et du vice A la convoiteuse Avarice; Ains en font les grans cortoisies, Dont lor proesces sunt prisies Et célébrées par le monde, Et lor vertu en sorhabonde, Que Diex a por moult agréable Por lor cuer large et charitable: Car tant cum Avarice put A Diex qui de ses biens reput Le monde, quant il l'ot forgié (Ce ne t'a nus apris fors gié), Tant li est Largesce plesant, La cortoise, la bienfesant. Diex het avers les vilains nastres, Et les dampne comme idolastres: Les chetis sers maléurés, Paoreus, et desmesurés, Qui cuident, et por voir le dient, Qu'il as richeces ne se lient, Fors que por estre en séurté, Et por vivre en benéurté. Hé! douces richeces mortex, Dites donc, estes-vous or tex Que vous faciés benéurées Gens qui si vous ont emmurées? Car quant plus vous assembleront, Et plus de paor trembleront. Et comment est en bon éur Hons qui n'est en estat séur? [p.77] Ils font ailes, pour qu'elle vole, 5497 Et se tueraient, sur ma parole, S'ils n'avaient d'elle los et prix. Ils ne veulent être repris De cet âpre et malheureux vice De l'insatiable Avarice; Mais grand' largesses font les grands Pour leurs hauts faits rendre éclatants Et célébrés de par le monde, Et leur valeur en surabonde. Car moult est à Dieu gracieux Coeur charitable et généreux; Autant put l'Avarice immonde A Dieu, qui de ses biens le monde Combla, quand il l'eut façonné, Comme je te l'ai sermonné, Autant est Largesse plaisante, La courtoise et la bienfaisante. Dieu hait les avares, ces chiens, Et les damne comme païens, Esclaves chétifs, misérables Et lâches et insatiables, Qui pensent et s'en vont criant Que s'ils s'attachent à l'argent, Ce n'est que précaution sage Pour vivre heureux tretout leur âge. Douces richesses, dites donc, Vraiment, avez-vous coeur si bon Que justement bonheur foisonne A qui si bien vous emprisonne? Non. Plus ils vous amasseront Et plus de peur ils trembleront, Car du bonheur n'est point l'asile Le coeur qui n'est jamais tranquille; [p.78] Benéurté donc li saudroit, 5507 Puis que séurté li faudroit. Mès aucuns qui ce m'orroit dire, Por mon dit dampner ou despire, Des Rois me porroit oposer, Qui por lor noblece aloser, Si cum li menus pueple cuide, Fierement metent lor estuide A faire entor eus armer gens, Cinq cens, ou cinq mile sergens, Et dit-l'en tout communément Qu'il lor vient de grant hardement: Mès Diex set bien tout le contraire, C'est paor qui le lor fait faire, Qui tous jors les tormente et grieve. Miex porroit uns ribaus de grieve, Séur et seul par tout aler, Et devant les larrons baler, Sans douter eus et lor affaire, Que li Rois o sa robe vaire, Portant néis o soi grant masse Du trésor que si grant amasse D'or et de précieuses pierres: Sa part en prendroit chascuns lierres; Quanqu'il porteroit li todroient, Et tuer espoir le voudraient. Si seroit-il, ce croi, tué, Ains que d'ilec fust remué: Car li larrons se douteraient, Se vif eschaper le lessoient, Qu'il nes féist où que soit prendre, Et par sa force mener pendre: Par sa force! mès par ses hommes, Car sa force ne vaut deux pommes [p.79] Quant sûreté s'évanouit, 5531 Le bonheur aussitôt s'enfuit. Mais aucuns entendant mon dire, Pour le condamner et détruire, Les Rois me pourraient lors citer Qui pour leur noblesse exalter, Comme le dit la multitude, Fièrement mettent leur étude A faire autour d'eux armer gens, Cinq cents ou cinq mille sergens, Et tout le menu peuple pense Que ce leur vient de grand' vaillance. Mais Dieu le contraire sait bien; C'est la peur seule qui les tient Et ne leur laisse nulle trève. Car mieux pourrait un gueux de Grève Tranquille et seul partout aller Et devant les larrons baler Sans crainte de mésaventure, Que Rois à la riche vêture, Quand ceux-ci porteraient tout l'or Et les joyaux qu'en leur trésor Pour eux tous les jours on entasse. Chaque larron ferait main basse Sur ce butin, dépouillerait Le monarque et puis le tuerait; Il le tuerait, certes, et vite Sans le laisser prendre la fuite; Car le larron redouterait Que si le roi vif échappait Il ne le fît n'importe où prendre, Et par sa force mener pendre. Sa force! Non; mais par ses gens, Car sa force ne vaut deux glands [p.80] Contre la force d'ung ribaut 5541 Qui s'en iroit à cuer si baut: Par ses hommes! par foi ge ment, Ou ge ne dis pas proprement. Vraiement siens ne sunt-il mie, Tout ait-il sor eus seignorie; Seignorie, non, mès servise, Qu'il les doit tenir en franchise: Ains est lor; car quant il vodront, Lor aïdes au roi todront[28], Et li rois tous seus demorra Si tost cum li pueple vorra: Car lor bontés ne lor proesces, Lor cors, lor forces, lor sagesces Ne sunt pas sien, ne riens n'i a, Nature bien les li nia: Ne Fortune ne puet pas faire, Tant soit as hommes debonnaire, Que nules des choses lor soient, Comment que conquises les aient, Dont Nature les fait estranges. L'Amant. Ha! Dame, por le roi des anges, Aprenés-moi donc toutevoies Quex choses puéent estre moies; Et se du mien puis riens avoir: Ce vorroie-ge bien savoir. Raison. Oïl, ce respondi Raison; Mès n'entens pas champ ne maison, [p.81] Envers celle d'un gueux de Grève, 5565 Dont nul souci le coeur ne grève. Ses gens! Non, ce serait mentir Ou mon penser mal définir; Car vraiment siens ne sont-ils mie, Quoiqu'il ait sur eux seigneurie. Que dis-je? Il est leur serviteur, De leurs franchises défenseur, Il est leur; car ils ont puissance De lui refuser assistance[28], Et le roi tout seul restera Sitôt que le peuple voudra; Car leur valeur et leur prouesse, Leur corps, leur force et leur sagesse Ne sont pas siens, rien il n'en a, Nature à lui ne les donna, Et Fortune ne saurait faire, Tant soit aux hommes débonnaire, Qu'on possédât un seul fétu, L'eût-on par la force obtenu, Si nous le refusa Nature. L'Amant. Ha! dame, je vous en conjure, Par le roi du ciel, dites-moi Ce que l'on peut avoir à soi. Pouvez-vous faire que j'apprenne Chose qui soit toute la mienne? Raison. Oui, certes, répondit Raison. Je n'entends ni champs, ni maison, [p.82] Ne robes, ne tex garnemens, 5569 Ne nus terriens tenemens, Ne mueble de quelque maniere. Trop as meillor chose et plus chiere, Tous les biens que dedens toi sens, Et que si bien es congnoissans, Qui te demorent sans cessier, Si que ne te puéent lessier Por faire à autre autel servise; Cil bien sunt tien à droite guise: As autres biens qui sunt forain, N'as-tu vaillant uns viés lorain. Ne tu, ne nul homme qui vive, N'i avés vaillant une cive: Car sachiés que toutes vos choses Sunt en vous-méismes encloses; Tuit autre bien sunt de fortune, Qui les esparpille et aüne, Et tolt et donne à son voloir Dont les fox fait rire et doloir; Mès riens que Fortune feroit Nus sages hons ne priseroit, Ne nel' feroit lié ne dolent Le tor de sa roë volent: Car tuit si fait sunt trop doutable, Por ce qu'il ne sunt pas estable: Por ce n'est preus l'amor de li, N'onc à prodomme n'abeli N'il n'est drois qu'el li abelisse Quant por si poi chiet en esclipse; Et por ce voil que tu le saches, Que por riens ton cuer n'i ataches, Si n'en es-tu pas entechiés; Mès ce seroit trop grans meschiés, [p.83] Robes ni parures mondaines, 5593 Ni possessions terriennes, Ni meubles d'aucune valeur, Mais quelque chose de meilleur. C'est cette richesse suprême Que tout homme sent en lui-même, Qui vous demeure sans cesser Et qui ne saurait vous laisser Afin d'en enrichir un autre, Car elle est absolument vôtre. Tout autre bien extérieur D'un vieux sanglon n'a la valeur; Ni toi, ni nul homme qui vive, Vaillant ne possède une cive, Car tout ce qui vous appartient Sache-le, dans vous-même tient. Toute autre chose est à Fortune Qui les éparpille une à une Et les rassemble à son vouloir, Dont les gens fait rire et douloir. Mais tous ces biens, qu'elle divise Et reprend, le sage méprise, Et sa roue elle a beau virer, Ne le fait rire ni pleurer; Car tous ses dons sont redoutables, Parce que tous ils sont instables, Et son amour ignoble et bas N'a pour le sage aucun appas; Or c'est, à mon avis, justice, Puisque si vite elle s'éclipse. Aussi, prends en gré mon conseil, Détache-toi d'amour pareil Et fuis son infâme souillure. Ce serait vileté trop dure [p.84] Se ça avant t'en entechoies, 5603 Et se tant vers les gens pechoies Que por lor ami te clamasses, Et lor avoir sans plus amasses, Ou le preu qui d'aus te vendroit. Nus prodoms à bien nel' tendroit. Ceste amor que ge t'ai ci dite, Fui-la comme vile et despite, Et d'amer par amors recroi, Et soies sages et me croi. Mès d'autre chose te voi nice, Quant m'as mis sus itel malice Que ge haïne te commant; Or di quant, en quel lieu, comment. L'Amant. Vous ne finastes hui de dire Que ge doi mon seignor despire, Por ne sai quel amor sauvage. Qui cercheroit jusqu'en Cartage, Et d'orient en occident, Et bien vesquit tant que li dent Li fussent chéoit par viellesce, Et corust tous jors sans paresce Tant cum porroit grant aléure, Les pans laciés à la ceinture, Faisant sa visitacion Par midi, par septentrion, Tant qu'il éust tretout véu, N'auroit-il mie aconséu. Ceste amor que ci dit m'avés Bien en fu li mondes lavés Dès lors que li Diex s'enfoïrent, Quant li géant les assaillirent; [p.85] Si désormais tu t'en souillais, 5627 Et tant envers autrui péchais Que leur ami te proclamasses Et leur avoir seul recherchasses, Ou le gain qui d'eux te viendrait; Tout sage te mépriserait. Cette amour que je t'ai ci-dite, Fuis-la comme vile et maudite. Cesse donc d'aimer par Amour, Sois sage et crois-moi sans séjour. Mais tu ignores bien des choses Encor, puisqu'accuser tu m'oses A la haine de te pousser. Comment as-tu pu le penser? L'Amant. Vous n'avez cessé de me dire Que je dois mon seigneur maudire Pour ne sais quel sauvage amour. Jusqu'à Carthage nuit et jour Qui chercherait bien sans paresse, Et jusqu'à ce que de vieillesse Lui tombât sa dernière dent, Et d'Orient en Occident Courrait toujours à grande allure, Les pans lacés à la ceinture, Faisant sa visitation Au sud comme au septentrion, Tant qu'il eût vu toute la terre; Encor ne trouverait-il guère Cet amour que m'avez rêvé. Bien en fut le monde lavé Alors que tous les dieux s'enfuirent, Quand les géants les assaillirent [p.86] Et Drois, et Chastéé, et Fois 5635 S'enfoïrent à cele fois. Cele Amor fu si esperduë, Qu'el s'en foï, si est perduë; Justice qui plus pesans iere, Si s'en foï la derreniere: Si lessierent tretuit les terres, Qu'ils ne porent soffrir les guerres; As ciex firent lor habitacles, N'onc puis, se ne fu par miracles, N'oserent çà jus devaler: Barat les en fit tous aler, Qui tient en terre l'eritage Par sa force et par son outrage. Néis Tulles, qui mist grant cure En cerchier secrés d'escripture, Ne pot tant son engin débatre, C'onc plus de trois pere ou de quatre De tous les siecles trespassés, Puis que cis mons fu compassés, De si fines amors trovast. Si croi que mains en esprovast De ceus qui à son tens vivoient, Qui si amis de bouche estoient: N'encor n'ai-ge nul leu léu Que l'en en ait nul tel véu. Et sui-ge plus sages que Tulles? Bien seroie fox et entulles, Se tex amors voloie querre, Puis qu'il n'en a mès nule en terre. Tele amor donques où querroie, Quant ça jus ne la troveroie? Puis-ge voler avec les grues, Voire saillir outre les nues, [p.87] Et que Chasteté, Droit et Fois 5659 S'enfuirent toutes à la fois; Cette Amour s'enfuit éperdue Et pour la terre fut perdue. Justice qui plus lourde était La dernière aussi s'envolait. Tous abandonnèrent la terre, Ne pouvant plus souffrir la guerre Et prirent domicile aux cieux. Depuis, sauf quelques jours heureux, Nul n'osa plus ci-bas descendre. La Fraude fut leurs places prendre Qui les avait d'ici chassés Et sous son joug nous a forcés. Tulle même qui mit grand' cure, A chercher secrets d'écriture, Ne put, malgré tout son savoir, Dans tous les siècles passés voir, Depuis que Dieu créa le monde, D'Amour si fine et si profonde Plus de quatre exemples ou trois. Il en eût moins trouvé, je crois, Parmi les hommes de son âge Si grands amis par le langage; Encore n'ai-je pas bien lu Qu'un seul nul ait de ses yeux vu. Eh! suis-je plus sage que Tulle? Serais-je assez sot et crédule De vouloir chercher ici-bas Un amour qui n'existe pas? Puis-je voler avec les grues Ou passer par delà les nues, Comme le cygne qu'élevait Socrate? Où donc habiterait [p.88] Cum fist li cine Socratès? 5669 N'en quier plus parler, jà m'en tès. Ne sui pas de si fol espoir; Li Diex cuideroient espoir Que j'assaillisse paradis, Cum firent les géans jadis: S'en porroie estre foldriez, Ne sai se vous le voldriez, Si n'en doi-ge pas estre en doute. Raison. Biaus amis, dist-ele, or escoute: Jà voler ne t'en covendra, Mès voloir, et chascun vodra; Par quoi sans plus croies mes euvres, Jà ne covient qu'autrement euvres, S'a ceste amor ne pués ataindre, Car ausinc bien puet-il remaindre Par ton defaut cum par l'autrui, Je t'enseignerai bien autre hui: Autre, non pas, mès ce méismes Dont chascun puet estre à méismes, Mès qu'il prengne l'entendement D'amors ung poi plus largement; Qu'il aint en généralité, Et laist espécialité; Ni face jà communion De grant participacion. Tu pués amer generaument Tous ceus du monde loiaument; Aime les tous autant cum un, Au mains de l'amor du commun; Fai tant que tex envers tous soies Cum tous envers toi les vodroies; [p.89] Cet amour inconnu sur terre? 5693 Assez dit, car je veux m'en taire. Je ne suis pas si fol vraiment, Car les dieux croiraient sûrement Que je veux tenter l'escalade Des géants, et leur escapade, Quand ils furent tous foudroyés. Pour moi vous ne le voudriez, Ceci ne me fait aucun doute. Raison. Bel ami, me dit-elle, écoute. Voler point ne te conviendra, Mais vouloir et chacun voudra. Aussi, crois-moi sans plus attendre, Et fais ce que tu vas entendre, Si trop sublime est cet amour; Au fait peut-il faillir un jour Par toi ou par autrui peut-être. Autre amour te ferai connaître; Autre, non; le même plutôt, Mais plus accessible et moins haut; Mais pour cet amour bien comprendre, Il faut plus largement l'étendre. Or aime en généralité, Laisse la spécialité Et de ton coeur jamais ne donne Grand' part à la même personne. Tu peux aimer d'amour loyal Toute personne en général, Toutes aimer autant comme une, Tout au moins d'amitié commune. Sois envers toutes, c'est la loi, Comme les voudrais envers toi; [p.90] Ne fai vers autre, ne porchace 5701 Fors ce que tu veus qu'en te face; Et s'ainsinc voloies amer, L'en te devroit quite clamer, Et ceste ies-tu tenus ensivre, Sans ceste ne doit nus hons vivre. Et porce que ceste amor lessent Cil qui de mal faire s'engressent, Sunt en terre establi li juge Por estre deffense et refuge A cel cui li monde forfet, Por faire amender le meffet, Por ceus pugnir et chastoier Qui por ceste amor renoier, Murdrissent les gens et afolent, Ou ravissent, emblent et tolent, Ou nuisent par detraccion, Ou par faulce accusacion, Ou par quiexque malaventures, Soient apertes, ou oscures, Si convient que l'en les justise. L'Amant. Ha! Dame, por Diex de justise Dont jadis fu si grant renons, Tandis cum parole en tenons, Et d'enseigner moi vous penés, S'il vous plaist, un mot m'aprenés. Raison. Di quel. L'Amant. Volentiers. Ge demant Que me faciés un jugement [p.91] Ne fais aux autres ni pourchasse 5725 Fors ce que tu veux qu'on te fasse, Et si tel tu voulais aimer, L'on te devrait quitte clamer. Voici l'amour qu'il te faut suivre, Hors lui nul homme ne doit vivre. Et c'est parce que le méchant Toujours va cet amour fuyant, Qu'en terre on établit le juge, Pour être et défense et refuge Du faible à qui l'on a forfait, Pour faire amender le méfait, Pour blâmer, punir ceux qui volent Leurs semblables et les violent, Les frappent pour les dépouiller, Qui pour cet amour renier, Par toutes sortes d'impostures, Soit apparentes, soit obscures, Font le mal par détraction Ou par fausse accusation. Telles gens il faut qu'on punisse. L'Amant. Ha! Par Dieu, dame, de Justice, Dont jadis fut si grand renom, Puisqu'aussi bien en parle-t-on Et que vous cherchez à m'instruire, Ne pourriez-vous un mot me dire? Raison. Dis, quel mot? L'Amant. Dame, simplement Daignez me faire un jugement [p.92] D'Amors et de Justise ensemble: 5729 Lequiex vaut miex si cum vous semble? Raison. De quel Amor dis-tu? L'Amant. De ceste Où vous volés que ge me mete: Car cele qui s'est en moi mise Ne bé-ge pas à metre en juise. Raison. Certes, fox, bien en fais à croire, Mès se tu quiers sentence voire, La bonne amor miex vaut. L'Amant. Provés. Raison. Voulentiers voir. Quant vous trovés Deux choses qui sont convenables, Nécessaires et profitables, Cele qui plus est nécessoire, Vaut miex. L'Amant. Dame, c'est chose voire. Raison. Or te pren bien ci donques garde, La nature d'andeus esgarde; [p.93] D'Amour et de Justice ensemble. 5753 Lequel vaut mieux, que vous en semble? Raison. Mais quel Amour dis-tu? L'Amant. Celui Que me conseillez aujourd'hui; Car l'amour qui remplit mon âme Onc ne saurais-je souffrir, dame, Que le missiez en jugement. Raison. Pauvre fol, tu voudrais vraiment En faire accroire à tout le monde. Puisque tu veux que je réponde: Le bon Amour vaut mieux. L'Amant. Prouvez. Raison. Bien volontiers. Quand vous trouvez Deux choses qui sont convenables, Nécessaires et profitables, La plus nécessaire vaut mieux. L'Amant. C'est, dame, fort judicieux. Raison. Or donc, à ceci prends bien garde, La nature des deux regarde. [p.94] Ces deux choses où qu'els habitent, 5745 Sunt nécessaires et profitent. L'Amant. Voirs est. Raison. Dont di-ge d'eus itant, Que miex vaut la plus profitant. L'Amant. Dame, bien m'i puis accorder. Raison. Nel' te voil donc plus recorder; Mès plus tient grant nécessité Amors qui vient de charité, Que Justice ne fait d'assez. L'Amant. Prouvez, dame, ains qu'outre-passez. Raison. Volentiers. Bien te di sans feindre, Que plus est nécessaire et greindre Li bien qui par soi puet soffire; Par quoi fait trop miex à eslire, Que cil qui a mestier d'aïe: Ce ne contrediras-tu mie. L'Amant. Porquoi nel' faites-vous entendre, Savoir s'il i a que reprendre? [p.95] Elles sont bonnes toutes deux 5771 Et profitables en tous lieux. L'Amant. C'est vrai. Raison. Mais, c'est incontestable, Meilleure est la plus profitable. L'Amant. Dame, soit, je le reconnais. Raison. Je n'y reviens plus désormais. Amour a Charité pour mère, Il est beaucoup plus nécessaire, Que Justice et plus fait besoin. L'Amant. Prouvez avant d'aller plus loin. Raison. Volontiers, je soutiens mon dire. Le bien qui par soi peut suffire Est plus nécessaire et plus grand; On fait mieux en le choisissant Que celui qui a besoin d'aide, Ce point encore me concède. L'Amant. Un exemple ouïr en voudrais, Pour voir si vous l'accorderais. [p.96] Ung exemple oïr en vorroie, Savoir s'accorder m'i porroie. Raison. Par foi quant d'exemple me charges, Et de pruéves, ce sont grans charges; Toutevois exemple en auras, Puisque par ce miex le sauras. S'uns hons puet bien une nef traire Sans avoir d'autre aïe afaire, Que jà par toi bien ne trairoies, Trait-il miex que tu ne feroies? L'Amant. Oïl, dame, au mains au chaable. Raison. Or pren ci donques ton semblable: Et si soies bien entendans, Se Justice dormoit gisans, Si seroit Amors soffisant, Que tu vas ci moult despisant, A mener bele vie et bonne, Sans justicier nule personne; Mès sans Amors Justice, non, Por ce Amors a meillor renon. L'Amant. Provés-moi ceste. Raison. Volentiers: Or te taiz donc endementiers. [p.97] Veuillez vous faire mieux comprendre. 5789 Qui sait s'il n'est rien à reprendre? Raison. Or soit, exemples en auras, Puisque mieux ainsi le sauras. Mais ces preuves dont tu me charges, Sais-tu que ce sont grandes charges? L'homme qui pourrait un vaisseau, Sans aide, seul tirer sur l'eau, Chose que tu ne saurais faire, Est-il plus fort que toi? L'Amant. Oui, chère, A tirer le câble, s'entend. Raison. Eh bien, ce même exemple prend Et tâche à saisir ma pensée. Si Justice était trépassée, Seul Amour serait suffisant, L'Amour que tu vas dédaignant, A mener belle vie et bonne Sans condamner nulle personne; Mais sans Amour Justice non. Donc Amour a meilleur renom. L'Amant. Prouvez-le. Raison. C'est chose facile; Mais laisse-moi parler tranquille. [p.98] Justice qui jadis regnoit, 5785 Où tens que Saturne vivoit, Cui Jupiter copa les coilles Ausinc cum se fussent andoilles, (Moult ot cil dur filz et amer) Puis les geta dedens la mer, Dont Venus la déesse issi, Car li Livres le dit ainsi: S'ele iert en terre revenuë, Et fust autresinc bien tenuë Au jor-d'ui cum elle estoit lores, Si seroit-il mestier encores As gens entr'eus qu'il s'entr'amassent, Combien que Justice gardassent: Car puis qu'Amors s'en vodroit fuire, Justice en feroit trop destruire; Mais se les gens bien s'entr'amoient, Jamès ne s'entreforferoient, Et puis que forfait s'en iroit, Justice de quoi serviroit? L'Amant. Dame, ge ne sai pas de quoi. Raison. Bien t'en croi: car pésible et coi Tretuit cil du monde vivroient, Jamès roi ne prince n'auroient; Ne seroit baillif, ne prevost, Tant seroit li pueple dévost. Jamès juge n'orroit clamor: Dont di-ge que miex vaut Amor Simplement que ne fait Justice, Tant aille-ele contre malice, [p.99] Justice qui jadis régnait 5811 Au temps que Saturne vivait, Dont Jupiter coupa les couilles, Ainsi que de simples andouilles, (Un fils bien dur, ce Jupiter!) Et les jeta dedans la mer, D'où naquit Vénus la déesse, C'est l'histoire qui le professe: Si donc Justice revenait Et si chacun la respectait Comme en cet âge mémorable, Encore, c'est indiscutable, Les hommes devraient-ils s'aimer Tout en la faisant estimer; Car Amour mort, il faut le dire, Justice en ferait trop détruire. Mais si les gens bien s'entr'aimaient, Oncques ne s'entreforferaient, Et quand serait parti le vice, A quoi donc servirait Justice? L'Amant. Dame, je ne sais pas à quoi. Raison. Je te crois; car paisible et coi Tout le monde vivrait sur terre; De rois, de princes n'auriez guère, Non plus ni bailli ni prévôt, Tant le peuple serait dévot; Jamais juge n'aurait de cause. Donc Amour est meilleure chose Que Justice tout simplement, Combien qu'elle aille réprimant [p.100] Qui fu mere des seignories 5815 Dont les franchises sunt péries. Car se ne fust mal et péchiés Dont li mondes est entechiés, L'en n'éust onques roi véu, Ne juge en terre congnéu. Si se pruevent-il malement, Qu'il déussent premierement Trestout avant eus justicier, Puisqu'en se doit en eus fier; Et loial estre et diligent, Non pas lasche, ne négligent, Ne convoiteus, faus, ne faintis Por faire droiture as plaintis: Mès or vendent les jugemens, Et bestornent les erremens, Et taillent et cuellent et saient, Et les povres gens trestout paient. Tuit s'efforcent de l'autrui prendre: Tex juge fait le larron pendre, Qui miex déust estre pendus, Se jugement li fust rendus Des rapines et des tors fais Qu'il a par son pooir forfais. * * * * * XXXVI Comment Virginius plaida Devant Apius, qui jugea Que sa fille à tout bien taillée, Fust tost à Claudius baillée. Ne fist bien Apius à pendre, Qui fist à son serjant emprendre [p.101] Le Mal, père des seigneuries, 5841 Dont les franchises sont péries. Car sans le Mal ni le Péché, Dont tout le monde est entaché, On n'eût jamais vu roi sur terre Ni de justice régulière. Car les juges premièrement Se conduisent si malement Qu'ils se devraient juger soi-même, S'ils veulent que chacun les aime, Être loyaux et diligents, Non pas lâches ni négligents, Ni faux, ni rongés d'avarice Et faire aux malheureux justice. Mais ils vendent les jugements, Ils renversent les errements, Ils cueillent, rognent et taillent, Et pauvres gens leur argent baillent. Ils ne songent qu'à rapiner, Et tel on entend condamner Un larron, qu'on dût plutôt pendre, Si jugement on voulait rendre Des rapines et des torts faits Qu'il a par son pouvoir forfaits. * * * * * XXXVI Comment Virginius plaida Devant Appius qui jugea Que sa fille si bien taillée Fût tôt à Claudius bailiée. La corde Appius valait-il, Quand il poussait son agent vil [p.102] Par faus tesmoings, fauce querele 5845 Contre Virgine la pucele[29], Qui fu fille Virginius, Si cum dist Titus Livius Qui bien set le cas raconter, Por ce qu'il ne pooit donter La pucele qui n'avoit cure Ne de li, ne de sa luxure. Li ribaus dist en audience: Sire juges, donnés sentence Por moi, car la pucele est moie; Por ma serve la proveroie Contre tous ceus qui sunt en vie: Car où qu'ele ait esté norrie, De mon ostel me fu emblée Dès-lors, par poi, qu'ele fu née, Et baillie à Virginius. Si vous requier, sire Apius, Que vous me délivrés ma serve, Car il est drois qu'ele me serve, Non pas celi qui l'a norrie: Et se Virginius le nie, Tout ce sui-ge prest de prover, Car bons tesmoings en puis trover. Ainsinc parloit li faus traïstre Qui du faus juge estoit menistre; Et cum li plais ainsinc alast, Ains que Virginius parlast, Qui tout estoit prest de respondre Por ses aversaires confondre, Juga par hastive sentence Apius que, sans atendence, Fust la pucele au serf renduë. Et quant la chose a entenduë [p.103] Par faux témoins, par félonie, 5871 Contre la belle Virginie[29], La fille de Virginius, Si j'en crois Titus-Livius Qui cet événement rappelle, Ne pouvant dompter la pucelle Qui cet infâme méprisait Et sa luxure repoussait? Claudius dit à l'audience: Juge, donnez pour moi sentence, Car je puis prouver comme quoi Cette jeune esclave est à moi Contre tous ceux qui sont en vie; Car où qu'elle ait été nourrie, Je déclare, sire Appius, Qu'elle fut à Virginius, Quand on me l'eut prise, donnée, En mon hôtel à peine née. Cette esclave que l'on me doit Faites-moi rendre, c'est mon droit, Par cet homme qui l'a nourrie; Et si Virginius le nie, Je suis prêt à vous le prouver, Car bons témoins en puis trouver. Ainsi déposait ce faux traître Au juge son infâme maître. Heureux qu'ainsi tout se passât, Sans que Virginius parlât Qui s'apprêtait à lui répondre Pour son adversaire confondre, Lors Appius hâtivement Jugea qu'immédiatement Fût la pucelle au serf rendue. Aussitôt la chose entendue, [p.104] Li bons prodons devant nommés, 5879 Bons chevaliers, bien renommés, C'est assavoir Virginius, Qui bien voit que vers Apius Ne puet pas sa fille deffendre, Ains li convient par force rendre, Et son cors livrer à hontage, Si change honte por damage Par merveilleus apensement, Se Titus-Livius ne ment. * * * * * XXXVII Comment après le jugement Virginius hastivement A sa fille le chief couppa, Dont de la mort point n'échappa; Et mieulx ainsi le voulut faire, Que la livrer à pute affaire; Puis le chief presenta au juge Qui en escheut en grant déluge. Car il par amors, sans haïne, A sa belle fille Virgine Tantost a la teste copée, Et puis au juge présentée Devant tous en plain consistoire; Et li juges, selonc l'estoire, Le commanda tantost à prendre Por li mener ocir ou pendre. Mès ne l'occit ne ne pendi, Car li pueples le deffendi Qui fu tous de pitié méus, Si tost cum li fais fu séus; [p.105] Ce vaillant ci-devant nommé, 5905 Bon chevalier, bien renommé, C'est le père de Virginie, Voyant que sa fille chérie Contre Appius ne peut sauver, Mais que par force il doit livrer Ce corps si cher à la luxure, Le deuil préfère à la souillure Dans un sublime égarement, Si Titus-Livius ne ment. * * * * * XXXVII Comment après le jugement Virginius hâtivement A sa fille coupe la tête, Aimant bien mieux la perdre honnête Que la livrer au déshonneur De son hideux persécuteur, Puis cette tête apporte au juge Qui succombe en un grand déluge. Car sans haine, mais par amour, A sa fille ravit le jour Virginius, et cette tête Sanglante aux pieds du juge jette, En plein forum, aux yeux de tous. L'histoire dit que de courroux Le juge ordonna de le prendre Pour le mener occire ou pendre. Il ne fut occis ni pendu, Mais par la foule défendu, Qui de pitié se lève émue Sitôt que la chose est connue, [p.106] Puis fu por ceste mesprison 5909 Apius mis en la prison, Et là s'occist hastivement Ains le jor de son jugement; Et Claudius li chalengieres Jugiés fu à mort comme lieres, Se ne l'en éust respitié Virginius par sa pitié, Qui tant volt li pueple proier, Qu'en essil le fist envoier, Et tuit cil condampnés morurent Qui tesmoingz de la cause furent. Briefment juges font trop d'outrages, Lucan redit, qui moult fu sages[30], C'onques vertu et grant pooir Ne pot nus ensemble véoir; Mès sachent que s'il ne s'amendent, Et ce qu'il ont mal pris ne rendent, Li poissans juges pardurables En enfer avec les diables Lor en metra où col les las. Ge n'en met hors rois ne prélas, Ne juge de quelconque guise, Soit séculier, ou soit d'église; N'ont pas les honors por ce faire, Sans loier doivent à chief traire Les quereles que l'en lor porte, Et as plaintis ovrir la porte, Et oïr en propres personnes Les quereles faulses ou bonnes. N'ont pas les honors por noiant, Ne s'en voisent jà gorgoiant, Qu'il sunt tui serf au menu pueple, Qui le païs acroist et pueple, [p.107] Et pour sa noire trahison 5935 Conduit Appius en prison, Où sans attendre sa sentence Il mit fin à son existence; Et Claudius cet imposteur Eût péri comme un vil voleur, Si Virginius n'eût sa vie Sauvé de la foule en furie. Tant le peuple il vint supplier Qu'en exil le fit envoyer; Mais tous par supplice moururent Ceux qui témoins au procès furent. Bref les juges sont trop pervers. Le grand Lucain dit en ses vers[30] Que Vertu jamais et Puissance N'ont ensemble fait alliance. Mais s'ils n'amendent leurs péchés, S'ils gardent ces biens arrachés Par le vol, le juge suprême En enfer par Satan lui-même Leur fera meure au col ses lacs. Je n'excepte rois ni prélats, Ni juges de quelconque guise, Soit séculier ou soit d'Église. Nous ne les comblons pas d'honneurs Pour exploiter comme voleurs Les querelles qu'on leur apporte, Ou fermer aux plaignants leur porte; Mais pour en personne juger Procès sincère ou mensonger. Ils sont les serfs du menu peuple Qui le pays accroît et peuple, Et n'a pas voulu les charger D'honneurs pour voir se rengorger [p.108] Et li font seremens et jurent 5943 De faire droit tant comme il durent. Par eus doivent cil en pez vivre, Et cil les maufaitors porsivre, Et de lor mains les larrons pendre, S'il n'estoit qui vosist emprendre Por lor personnes tel office, Puisqu'il doivent faire justice. Là doivent metre lor ententes, Por ce lor baille-l'en les rentes. Ainsinc au pueple le promistrent Cil qui premiers les honors pristrent. Or t'ai, se bien l'as entendu, Ce que tu m'as requis, rendu, Et les raisons as-tu véuës Qui me semblent à ce méuës. L'Amant. Dame, certes bien me paiés, Et ge m'en tiens bien apaiés, Comme cil qui vous en merci; Mès or vous oï nomer ci, Si cum moi semble, une parole Si esbaléurée et fole, Que qui vodroit, ce croi, muser A vous emprendre à acuser, L'en n'i porroit trover deffenses. Raison. Bien voi, fet-ele, à quoi tu penses; Une autre fois quant tu vorras, Excusacion en orras, S'il te plaist à rementevoir. [p.109] Ces sots qui par serments lui jurent 5969 D'écouter ceux qui les adjurent. Chacun par eux doit vivre en paix; Ils doivent punir les forfaits Et de leurs mains les larrons pendre, Si nul ne voulait l'entreprendre Et pour les remplacer s'offrir, Car Justice doit d'eux venir. Voilà ce qu'au peuple promirent Ceux qui premiers les honneurs prirent, Tel est leur devoir, s'il vous plaît, Pour ce des rentes on leur fait. Or te fis, si voulus l'entendre, Ce que tu demandais, comprendre, Et les raisons t'ai rassemblé Qui les meilleures m'ont semblé. L'Amant. Certes oui, dame; en conscience, Comptez sur ma reconnaissance, Et je vous dis cent fois merci. Pourtant vous m'avez dit ici, Comme il me semble, une parole Si inconséquente et si folle, Que si je voulais m'arrêter A vous confondre et réfuter, Vous n'y sauriez trouver défenses. Raison. Je sais, dit-elle, à quoi tu penses. Une autre fois, quand tu voudras, Mon excuse tu entendras S'il te convient que j'y revienne. [p.110] L'Amant. Dont le ramentevrai-ge voir, 5972 Dis-ge cum remembrans et vistes, Par tel mot cum vous le déistes, Si m'a mes mestres deffendu (Car ge l'ai moult bien entendu), Que jà mot n'isse de ma boiche Qui de ribaudie s'aproiche; Mès dès que je n'en suis faisierres, J'en puis bien estre recitierres: Si nommerai le mot tout outre: Bien fait qui sa folie moustre A celi qu'il voit foloier. De tant vous puis or chastoier; Si aparcevrés vostre outrage, Qui vous faigniés estre si sage. Raison. Ce voil-ge bien, dist-ele, entendre; Mès de ce me restuet deffendre, Que tu de haïne m'oposes; Merveille est comment dire l'oses. Sés-tu pas qu'il ne s'ensieut mie, Se leissier veil une folie, Que faire dole autel ou graindre, Ne por ce se ge veil estaindre La fole amor à quoi tu bées, Commans-ge por ce que tu hées[31]? Ne te sovient-il pas d'Oraces Qui tant ot de sens et de graces? Oraces dist, qui n'est pas nices, Quant li fol eschivent les vices[32], [p.111] L'Amant. Céans donc je vous y ramène. 5998 Or m'a mon maître défendu (Car je l'ai moult bien entendu) Qu'oncques ne sorte de ma bouche Mot qui chose honteuse touche, Comme vous fîtes à l'instant; Il m'en souvient parfaitement. Mais dès que je n'en suis pas cause, Bien puis-je répéter sans glose Et dire franchement le mot. Il est plaisant de voir un sot Narguer d'un autre la sottise. Droit est qu'autant à vous j'en dise Qui si sage vous déclarez, Vos excès lors apercevrez. Raison. Je crois, me dit-elle, comprendre; Mais je saurai bien me défendre A la haine de te pousser. Comment oses-tu le penser? De peur d'une sottise faire, Crois-moi, ce n'est pas nécessaire D'en faire une autre ou pis encor. Si j'ai dit d'éteindre d'abord Cette folle amour qui t'entraîne, Est-ce te commander la haine[31]? Horace a dit, qui n'est pas sot: Le fol qui veut fuir un défaut Retombe dans l'excès contraire Et pire encore est son affaire[32]. [p.112] Il se tornent à lor contraire; 6001 Si n'en vaut pas miex lor affaire. Amors ne voil-ge pas deffendre Que l'en n'i doie bien entendre, Fors que cele qui les gens blece; Por ce se ge deffens ivrece, Ne voil-ge pas deffendre à boivre: Ce ne vaudroit ung grain de poivre. Se fole largesce devée, L'en me tendroit bien por desvée, Se ge commandoie avarice: Car l'une et l'autre est trop grant vice; Ge ne fais pas tes argumens. L'Amant. Si faites voir. Raison. Par foi, tu mens. Jà ne te quier de ce flater, Tu n'as pas bien, por moi mater, Cerchiés les livres anciens, Tu n'es pas bons logiciens. Ge ne lis pas d'amors ainsi, Onques de ma bouche n'issi Que nule riens haïr doie-en, L'en i puet bien trover moien; C'est l'amor que j'aim tant et prise, Que ge t'ai por amer aprise. Autre amor naturel i a Que Nature ès bestes créa, Par quoi de lor faons chevissent, Et les aleitent et norrissent. [p.113] Cet esprit sage et délié 6027 Est-il à ce point oublié? Avant tout, cherche à bien comprendre: L'amour que je te veux défendre, C'est celui qui blesse les gens, Et si l'ivresse je défends, Je ne défends certes de boire, Ce serait par trop dérisoire. Folle largesse est un défaut, Mais il serait encor plus sot A moi de louer l'avarice, Car l'une et l'autre est trop grand vice; Je ne fais pas tels arguments. L'Amant. Si fait, dame. Raison. Ma foi, tu mens. Crois-tu que tu me déconcertes? Ce n'est pas pour te flatter, certes, Mais tu connais peu les anciens; C'était meilleurs logiciens. Tel amour je ne veux élire, Jamais ma bouche n'osa dire Que l'on haït aucunement; Mais on peut aimer autrement De l'amour que tant j'aime et prise Et que je t'ai naguère apprise. Autre amour naturel y a Que Nature aux bêtes donna, Par quoi leur faons bas elles mettent, Les nourrissent et les allaitent. [p.114] De l'amor dont ge tiens ci conte 6029 Se tu vués que ge te raconte Quex est le defenissemens, C'est naturex enclinemens De voloir garder son semblable Par entencion convenable, Soit par voie d'engendréure, Ou par cure de norreture. A ceste amor sunt près et prestes Ausinc li home cum les bestes. Ceste amor, combien que profite, N'a los, ne blasme, ne merite; Ne font à blasmer, n'a loer, Nature les i fait voer. Force lor fait, c'est chose voire, N'el n'a sor nul vice victoire; Mès sans faille, s'il nel' faisoient, Blasme recevoir en devroient. Ausinc cum quant uns hons menguë, Quel loenge l'en est déuë? Mès s'il forjuroit le mengier, L'en le devroit bien ledengier. Mès bien sai que tu n'entens pas A ceste amor, por ce m'en pas: Moult as empris plus fole emprise De l'amor que tu as emprise; Si la te venist miex lessier, Se de ton preu vués apressier. Neporquant si ne voil-ge mie Que tu demores sans amie; Met, s'il te plaist, à moi t'entente. Sui-ge pas bele dame et gente, Digne de servir un prodomme, Et fust emperere de Romme? [p.115] De cet amour tout bestial, 6055 Quel est le but pour l'animal? Inspiré par je ne sais quelle Passion toute naturelle, Il n'a point d'autre intention Que, par la reproduction, Par les soins et par la tendresse, De perpétuer son espèce. A cet amour sont tous enclins Les animaux et les humains, Et cet amour, quoiqu'il profite, Blâme ou louange ne mérite Et n'est bon ni mauvais, ma foi; De Nature à eux cette loi S'impose, et puis il est notoire Que sur nul vice il n'a victoire; Mais bien plus, s'ils ne le faisaient, Blâme recevoir en devraient. Par exemple l'homme qui mange Mérite-t-il une louange? Mais si manger il refusait, A bon droit on le blâmerait. Ce n'est pas l'amour que pourchasse Ton coeur, j'espère; donc je passe. Plus folle entreprise as conçu Par cet amour qui t'a déçu; Aussi laisse-le, je t'engage; Pour ton honneur c'est le plus sage. N'en conclus pas que ton devoir Soit de ne point d'amie avoir. De moi veux-tu pour ton amante? Suis-je pas belle dame et gente, Digne du plus noble seigneur, Fût-il de Rome l'empereur? [p.116] Si veil t'amie devenir; 6063 Et se te vués à moi tenir, Sés-tu que m'amor te vaudra Tant, que jamès ne te faudra Nule chose qui te conviengne Por meschéance qui t'aviengne? Ains te verras si grant seignor, C'onc n'oïs parler de greignor. Ge ferai quanque tu vorras, Jà si haut voloir ne porras, Mès que sans plus faces mes euvres; Jà ne convient qu'autrement euvres. Si auras en cest avantage Amie de si haut parage, Qu'il n'est nule qui s'i compere. Fille sui Diex le sovrain pere Qui tele me fist et forma: Regarde ci quele forme a, Et te mire en mon cler visage; Onques pucele de parage N'ot d'amer tel bandon cum gié, Car j'ai de mon pere congié De faire ami et d'estre amée; Jà n'en serai, ce dit, blasmée, Ne de blasme n'auras-tu garde, Ains t'aura mes peres en garde, Et norrira nous deus ensemble. Dis-ge bien? respon, que t'en semble? Li Diex qui te fait foloier Sieust-il ses gens si bien poier? Lor apareille-il si bon gages As fox dont il prent les hommages? Por Diex, gar que ne me refuses. Trop sunt dolentes et confuses [p.117] Eh bien, je veux être ta mie; 6089 Si tu veux me donner ta vie, Mon amour te profitera Tant, qu'onques ne te manquera Nulle chose qui te convienne, Pour infortune qui t'advienne. Tu te verras plus grand seigneur Que le plus puissant empereur, Et si haut que ton coeur aspire, Je ferai tout ce qu'il désire; Mais il faudra ma volonté Toujours faire avec loyauté. Alors tu auras en partage Amante de si haut parage, Qu'il n'en est point à comparer. Je suis, tu ne dois l'ignorer, La fille du Souverain Père, De Dieu, qui se plut à me faire Et belle et bonne comme lui. Regarde-le, mon tendre ami, Et te mire en mon clair visage; Oncques fille de haut parage N'eut d'aimer tel pouvoir que j'ai, Car de mon père j'ai congé D'ami choisir et d'être aimée Et jamais n'en serai blâmée; Nul non plus ne te blâmera, Mais en sa garde nous tiendra Mon père tous les deux ensemble. Dis-je bien? Réponds, que t'en semble? Le Dieu qui te fait tant crier, Sait-il si bien ses gens payer, Et donne-t-il de si bons gages A ceux dont il reçoit hommages? [p.118] Puceles qui sunt refusées, 6097 Quant de prier ne sunt usées, Si cum tu méismes le prueves Par Equo, sans querre autres prueves. L'Amant. Or me dites donques ainçois, Non en latin, mais en françois, De quoi volés que je vous serve. Raison. Sueffre que ge soie ta serve, Et tu li miens loiaus amis: Li Diex lairas qui ci t'a mis, Et ne priseras une prune Toute la roë de Fortune. A Socrates seras semblables[33], Qui tant fu fers et tant estables, Qu'il n'ert liés en prospérités, Ne tristes en aversités. Tout metoit en une balance, Bonne aventure et meschéance, Et les faisoit égal peser, Sans esjoïr et sans peser: Car de chose, quelqu'ele soit, N'ert joianz, ne ne l'en pesoit. Ce fu cis, bien le dit Solin[34], Qui par les respons Apolin Fu jugié du mont li plus sages. Ce fu cis à qui li visages, De tout quanque li avenoit, Tous jors en ung point se tenoit: [p.119] Pour Dieu, ne me refuse pas, 6123 Car trop dolentes sont, hélas! Pucelles qui sont repoussées, Quant elles se sont abaissées A prier; tu connais le sort D'Écho; souviens-toi de sa mort. L'Amant. Pourquoi tout ce latin, ma chère? En bon français soyez plus claire. Dites, que voulez-vous de moi? Raison. Que je sois ta servante, et toi Mon loyal ami. La Fortune, Crois-moi, ne vaut pas une prune. N'hésite pas un seul instant, Laisse ce Dieu si malfaisant, Au bon Socrate sois semblable[33], Qui fut si constant et si stable, Ni gai dans la prospérité Ni triste dans l'adversité. Il mettait tout dans la balance, Bonne aventure et male chance, Les faisait égales peser Sans se plaindre et sans s'abuser. Quoi qu'il arrivât, nulle chose Ne le rendait gai ni morose. Ce fut lui, comme dit Solin[34], Qui fut d'Apollon Pithyen Jugé du monde le plus sage; Car c'était lui dont le visage Dans l'heur et dans l'adversité Conservait sa sérénité. [p.120] N'onc cil mué ne le troverent 6125 Qui par ceguë le tuerent, Por ce que plusors diex nioit, Et en ung sol Diex se fioit, Et préeschoit qu'il se gardassent Que par plusors diex ne jurassent, Eraclitus[35], Diogenés Refurent de tiex cuers, que nés Por povreté, ne por destrece Ne furent onques en tristece: Tuit fers en ung propos sotindrent Tous les meschiés qui lor avinrent. Ainsinc feras tant seulement, Ne me sers jamès autrement. Gar que Fortune ne t'abate, Comment qu'el te tormente et bate: N'est pas bons luitieres, ne fors, Quant Fortune fait ses efforts, Et le vuet desconfire ou batre, Qui ne se puet à li combattre. L'en ne s'i doit pas lessier prendre, Mès viguereusement deffendre. Si set-ele si poi de luite, Que chascuns qui contre li luite, Soit en palès, soit en femier, La puet abatre au tour premier. N'est pas hardis qui riens la doute, Car qui sauroit sa force toute, Et bien la congnoistroit sans doute, Nus qui de gré jus ne se boute, Ne puet à son jambet chéoir. Si rest moult grant honte à véoir D'omme qui bien se puet deffendre, Quant il se lesse mener pendre. [p.121] Et point changé ne le trouvèrent 6153 Ceux qui par poison le tuèrent, Plusieurs dieux parce qu'il niait Et dans un seul Dieu se fiait, Et leur prêchait qu'ils se gardassent Que par plusieurs dieux ne jurassent. Tel Héraclite avait le coeur[35], Et Diogène le penseur, Qui pour pauvreté ni détresse Oncques ne furent en tristesse. Tous deux soutinrent sans faillir Les coups qui les venaient férir. Que la Fortune ne t'abatte Combien qu'elle t'assaille et batte; Mais comme eux fais exactement, Ne me sers jamais autrement. Il est sans courage et sans force, Lorsque la Fortune s'efforce De le battre et jeter à bas, Celui qui ne se défend pas; On ne doit pas s'y laisser prendre, Mais avec vigueur se défendre. Du reste, elle est pauvre lutteur; Celui qui brave sa fureur, Soit en palais, soit en chaumière, Au premier tour peut la défaire. L'homme est lâche qui d'elle a peur, Car s'il connaissait sa vigueur, Au lieu de tomber sans défense, Son croc en jambe d'assurance Bien saurait-il braver sans choir. C'est en effet grand' honte à voir L'homme qui se pourrait défendre, Quand il se laisse mener pendre. [p.122] Tort auroit qui l'en vorroit plaindre, 6159 Qu'il n'est nule peresce graindre. Garde donc que jà riens ne prises Ne ses honors, ne ses servises. * * * * * XXXVIII Comment Raison monstre à l'Amant Fortune la Roë tournant, Et lui dit que tout son pouvoir, S'il veult, ne le fera douloir. Lesse-li sa roë torner, Qu'el torne adès sans séjorner, Et siet où milieu comme avugle: Les uns de richeces avugle, Et d'onors et de dignités; As autres donne povretés, Et quant li plaist tout en reporte; S'est moult fox qui s'en desconforte, Et qui de riens s'en esjoïst, Puis que deffendre s'en poïst: Car il le puet certainement Mès qu'il le vueille seulement. D'autre part, si est chose expresse, Vous faites Fortune déesse, Et jusques où ciel la levés, Ce que pas faire ne devés; Qu'il n'est mie drois ne raison Qu'ele ait en paradis maison; Et n'est pas si bien éureuse, Ains a maison trop périlleuse. Une roche est en mer séans, Moult parfont où milieu léans, [p.123] Il n'est à plaindre, en vérité, 6187 Je ne sais pire lâcheté. Crois-moi, méprise ses caprices Et ses honneurs et ses services. * * * * * XXXVIII Comment Raison montre à l'Amant Fortune et son disque tournant, Et lui dit qu'est bien peu de chose Son pouvoir à qui braver l'ose. Laisse-la son disque tourner, Qu'elle tourne sans séjourner Debout dessus comme un aveugle. Les uns de richesse elle aveugle, D'honneur et de prospérité, Aux autres donne pauvreté Et quand il lui plaît tout remporte. Bien fol est qui s'en déconforte, Et qui de rien s'en éjouit, Puisqu'il peut braver son dépit; Car il le peut sans aucun doute, Il n'a qu'à le vouloir. Écoute: Vous agissez en insensés, Quand jusqu'au ciel vous exhaussez Cette Fortune et par simplesse Vous en faites une déesse; Car il n'est ni droit ni raison Qu'elle ait en Paradis maison. Elle n'est pas si bienheureuse, Mais a maison trop périlleuse. En pleine mer énorme et droit Sur un gouffre sans fond, on voit [p.124] Qui sus la mer en haut se lance, 6189 Contre qui la mer gr