LE ROMAN DE LA ROSE I Par GUILLAUME DE LORRIS (1200?-1238?) LE ROMAN DE LA ROSE TOME I PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS () I Ci est le Roman de la Rose, Où l'art d'Amour est toute enclose. Maintes gens disent que les songes Ne sont que fables et mensonges; Mais on peut tel songe songer, Qui ne soit certes mensonger Et par la suite vrai se treuve[1]. Moult évidente en est la preuve Dans la fameuse vision Advenue au roi Scipion, Dont Macrobe écrivit l'histoire[2]; Car aux songes il daignait croire. Bien plus, si quelqu'un pense ou dit Que soit sottise ou fol esprit De croire qu'ils se réalisent, Eh bien, que ceux-là fol me disent; Car je crois, moi, sincèrement Qu'un songe est l'avertissement Des biens et maux qui nous attendent; Et maints avoir songé prétendent La nuit choses confusément, Qu'on voit ensuite clairement. [p.4] Où vintiesme an de mon aage, 23 Où point qu'Amors prend le paage Des jones gens, couchiez estoie Une nuit, si cum je souloie, Et me dormoie moult forment, Si vi ung songe en mon dormant, Qui moult fut biax, et moult me plot. Mès onques riens où songe n'ot Qui avenu trestout ne soit, Si cum li songes recontoit. Or veil cel songe rimaier, Por vos cuers plus fere esgaier, Qu'Amors le me prie et commande; Et se nus ne nule demande Comment ge voil que cilz Rommanz Soit apelez, que ge commanz: Ce est li Rommanz de la Rose, Où l'art d'Amors est tote enclose. La matire en est bone et noeve[3]: Or doint Diez qu'en gré le reçoeve Cele por qui ge l'ai empris. C'est cele qui tant a de pris, Et tant est digne d'estre amée, Qu'el doit estre Rose clamée. Avis m'iere qu'il estoit mains, Il a jà bien cincq ans, au mains, En mai estoie, ce songoie, El tems amoreus plain de joie, El tens où tote riens s'esgaie, Que l'en ne voit boisson ne haie Qui en mai parer ne se voille, Et covrir de novele foille; [p.5] J'avais vingt ans; c'est à cet âge 23 Qu'Amour prend son droit de péage Sur les jeunes coeurs. Sur mon lit Étendu j'étais une nuit, Et dormais d'un sommeil paisible. Lors je vis un songe indicible, En mon sommeil, qui moult me plut; Mais nulle chose n'apparut Qui ne m'advint tout dans la suite, Comme en ce songe fut prédite. Or veux ce songe rimailler Pour vos coeurs plus faire égayer; Amour m'en prie et me commande; Et si nul ou nulle demande Sous quel nom je veux annoncer Ce Roman qui va commencer: Ci est le roman de Rose Où l'art d'Amour est toute enclose. La matière de ce Roman Est bonne et neuve assurément[3]; Mon Dieu! que d'un bon oeil le voie Et que le reçoive avec joie Celle pour qui je l'entrepris; C'est celle qui tant a de prix Et tant est digne d'être aimée, Qu'elle doit Rose être nommée. Il est bien de cela cinq ans; C'était en mai, amoureux temps Où tout sur la terre s'égaie; Car on ne voit buisson ni haie Qui ne se veuille en mai fleurir Et de jeune feuille couvrir. Les bois secs tant que l'hiver dure En mai recouvrent leur verdure; [p.6] Li bois recovrent lor verdure, 55 Qui sunt sec tant cum yver dure, La terre méismes s'orgoille Por la rousée qui la moille, Et oblie la poverté Où ele a tot l'yver esté. Lors devient la terre si gobe, Qu'el volt avoir novele robe; Si scet si cointe robe faire, Que de colors i a cent paire, D'erbes, de flors indes et perses, Et de maintes colors diverses. C'est la robe que je devise, Por quoi la terre miex se prise. Li oisel qui se sunt téu, Tant cum il ont le froit éu, Et le tens divers et frarin, Sunt en mai por le tens serin, Si lié qu'il monstrent en chantant Qu'en lor cuer a de joie tant, Qu'il lor estuet chanter par force. Li rossignos lores s'efforce De chanter et de faire noise; Lors s'esvertue, et lors s'envoise Li papegaus et la kalandre[4]: Lors estuet jones gens entendre A estre gais et amoreus Por le tens bel et doucereus. Moult a dur cuer qui en mai n'aime, Quant il ot chanter sus la raime As oisiaus les dous chans piteus. En iceli tens déliteus, Que tote riens d'amer s'effroie, Sonjai une nuit que j'estoie, [p.7] Lors oubliant la pauvreté 57 Où elle a tout l'hiver été, La terre s'éveille arrosée Par la bienfaisante rosée. La vaniteuse, il faut la voir, Elle veut robe neuve avoir; De mille nuances, pour plaire, Robe superbe sait se faire, Avec l'herbe verte, des fleurs Mariant les belles couleurs. C'est cette robe que la terre, A mon avis, toujours préfère. Les oiselets silencieux Par le temps sombre et pluvieux, Et tant que sévit la froidure Sont en mai, quant rit la nature, Si gais, qu'ils montrent en chantant Que leur coeur a d'ivresse tant Qu'il leur convient chanter par force, Le rossignol alors s'efforce De faire noise et de chanter, Lors de jouer, de caqueter Le perroquet et la calandre[4]; Lors des jouvenceaux le coeur tendre S'égaie et devient amoureux Pour le temps bel et doucereux. Quand il entend sous la ramée La tendre et gazouillante armée Qui n'aime, il a le coeur trop dur! En ce temps enivrant et pur Qui l'amour fait partout éclore, Une nuit, m'en souvient encore, Je songeai qu'il était matin; De mon lit je sautai soudain, [p.8] Ce m'iert avis en mon dormant, 89 Qu'il estoit matin durement; De mon lit tantost me levai, Chauçai moi et mes mains lavai. Lors trais une aguille d'argent D'ung aguiller mignot et gent, Si pris l'aguille à enfiler. Hors de vile oi talent d'aler, Por oïr des oisiaus les sons Qui chantoient par ces boissons En icele saison novele; Cousant mes manches à videle, M'en alai tot seus esbatant, Et les oiselés escoutant, Qui de chanter moult s'engoissoient Par ces vergiers qui florissoient, Jolis, gais et plains de léesce. Vers une riviere m'adresce Que j'oi près d'ilecques bruire, Car ne me soi aillors déduire Plus bel que sus cele riviere. D'ung tertre qui près d'iluec iere Descendoit l'iave grant et roide, Clere, bruiant, et aussi froide Comme puiz, ou comme fontaine, Et estoit poi mendre de Saine, Més qu'ele iere plus espanduë. Onques més n'avoie véuë Cele iave qui si bien coroit: Moult m'abelissoit et séoit A regarder le leu plaisant. De l'iave clere et reluisant Mon vis rafreschi et lavé. Si vi tot covert et pavé [p.9] Je me chaussai, puis d'une eau pure 91 Lavai mes mains et ma figure; Dans son étui mignon et gent Je pris une aiguille d'argent Que je garnis de fine laine, Puis je partis emmi la plaine Écouter les douces chansons Des oiselets dans les buissons Qui fêtaient la saison nouvelle. Cousant mes manches à vidèle, Seul j'allai prendre mes ébats, Témoin de leurs joyeux débats, De leur grâce et leur allégresse, Par ces vergers en grand' liesse. Tout près un grand ruisseau coulait Dont le murmure m'appelait; J'y courus. Jamais paysage Ne vis plus beau que ce rivage. D'un tertre vert et rocailleux Descend, en bonds tumultueux, L'onde aussi froide, claire et saine Comme puits ou comme fontaine. La Seine est un fleuve plus grand, Mais moins belle au large s'épand. Je n'avais oncques cette eau vue Qui si bien court et s'évertue. Dans un charme délicieux Plongé, je promenais mes yeux Partout ce riant paysage; De l'onde claire mon visage Je rafraîchis lors et lavai, Et je vis couvert et pavé Son lit de pierres et gravelle. La prairie était grande et belle [p.10] Le fons de l'iave de gravele; 123 La praérie grant et bele Très au pié de l'iave batoit, Clere et serie et bele estoit La matinée et atrempée: Lors m'en alai parmi la prée Contre val l'iave esbanoiant, Tot le rivage costoiant. II Ci raconte l'Amant et dit: Des sept ymaiges que il vit Pourtraites el mur du vergier, Dont il li plest à desclairier Les semblances et les façons, Dont vous porrez oïr les nons. L'ymaige premiere nommée, Si estoit Haïne apelée. Quant j'oi ung poi avant alé, Si vi ung vergié grant et lé, Tot clos d'ung haut mur bataillié, Portrait defors et entaillié A maintes riches escritures, Les ymages et les paintures Ai moult volentiers remiré: Si vous conteré et diré De ces ymages la semblance, Si cum moi vient à remembrance, HAINE. Ens où milieu je vi Haïne Qui de corrous et d'ataïne [p.11] Et jusqu'au pied de l'eau battait; 125 Or comme claire et douce était Et sereine la matinée, Parmi la plaine diaprée, Sans but, je suivis le courant, Tout le rivage côtoyant. II Ici, l'Amant en quelques pages Va raconter les sept images Qu'il vit sur les murs du verger. Il va sous nos yeux les ranger; Puis leurs façons et leurs postures, Leurs costumes et leurs figures Avant peindre, il les nommera, Par la Haine il commencera. Quand je fus à quelque distance, J'aperçus un verger immense Tout clos d'un haut mur crénelé, Par dehors peint et ciselé De maintes riches écritures. Les images et les peintures Je pus à mon aise admirer; Or, je vais peindre et vous narrer De ces images la semblance Telle qu'en ai la souvenance. HAINE. La Haine au milieu se dressait. Tout d'abord en elle on sentait [p.12] Sembloit bien estre moverresse, 151 Et correceuse et tencerresse, Et plaine de grant cuvertage Estoit par semblant cele ymage. Si n'estoit pas bien atornée, Ains sembloit estre forcenée; Rechignie avoit et froncié Le vis, et le nés secorcié. Par grant hideur fu soutilliée, Et si estoit entortillée Hideusement d'une toaille. FELONNIE[5]. Une autre ymage d'autel taille A senestre vi delez lui; Son non desus sa teste lui, Apellée estoit Felonnie. VILENNIE. Une ymage qui Vilonie Avoit non, revi devers destre, Qui estoit auques d'autel estre, Cum ces deus et d'autel féture; Bien sembloit male créature, Et despiteuse et orguilleuse, Et mesdisant et ramponeuse. Moult sot bien paindre et bien portraire Cil qui tiex ymages sot faire: Car bien sembloit chose vilaine, De dolor et de despit plaine; Et fame qui peut séust D'honorer ceus qu'ele déust[6]. [p.13] Grande source de jalousie, 151 De courroux et de frénésie. Elle me parut de poison Pleine et de noire trahison. Cette image mal atournée A les traits d'une forcenée, Un laid visage tout froncé, Le nez petit et retroussé, Puis, enfin, elle s'entortille D'une hideuse souquenille Qui plus hideuse encor la rend. FÉLONIE[5]. A gauche est sur le même rang, De même taille, une autre image; Tout au dessus de son visage Félonie est son nom gravé. VILENIE. Une autre image j'ai trouvé Sur la droite. C'est Vilenie Avec elles en harmonie: Même aspect hideux, repoussant; Du premier coup d'oeil on pressent Une créature orgueilleuse Et médisante et rancuneuse. Celui qui peignit ces tableaux Savamment maniait pinceaux, Car bien semblait chose vilaine De douleur et de dépit pleine, Et femme qui petit savait Honorer ceux qu'elle devait[6]. [p.14] COUVOITISE. Après fu painte Coveitise: 179 C'est cele qui les gens atise De prendre et de noient donner, Et les grans avoirs aüner, C'est cele qui fait à usure Prester mains por la grant ardure D'avoir conquerre et assembler. C'est cele qui semont d'embler Les larrons et les ribaudiaus; Si est grans péchiés et grans diaus Qu'en la fin en estuet mains pendre. C'est cele qui fait l'autrui prendre, Rober, tolir et bareter, Et bescochier et mesconter; C'est cele qui les trichéors Fait tous et les faus pledéors, Qui maintes fois par lor faveles Ont as valés et as puceles Lor droites herites toluës[7]. Recorbillies et croçuës Avoit les mains icele ymage; Ce fu drois: car toz jors esrage Coveitise de l'autrui prendre. Coveitise ne set entendre A riens qu'à l'autrui acrochier; Coveitise a l'autrui trop chier. AVARICE. Une autre ymage y ot assise Coste à coste de Coveitise, [p.15] CONVOITISE. Après est peinte Convoitise. 179 C'est elle qui les gens attise De prendre et ne jamais donner, Et leurs biens faire foisonner. C'est elle encor qui à l'usure Prête la main pour sans mesure Constamment gagner, amasser. Qui ne cesse au vol de pousser Larrons, gens de mauvaise vie, Dont les crimes, la félonie A la potence les conduit: Celle qui fait dauber autrui Par dol et cauteleux langage, Par mauvais compte, escamotage. C'est elle qui, tous les tricheurs, Inspire et tous ces faux plaideurs Dont les manoeuvres criminelles Ont maints varlets, maintes pucelles, D'un héritage dépouillés[7]. Tout crochus et recoquillés Avait les doigts cette femelle, Et c'est chose bien naturelle, Car Convoitise, c'est connu, Aucun bonheur n'a jamais eu Fors quand les autres dévalise; Ne sait entendre Convoitise A rien qu'aux autres accrocher; Elle a d'autrui le bien trop cher. AVARICE. Je vis une autre image assise Côte à côte de Convoitise, [p.16] Avarice estoit apelée: 207 Lede estoit et sale et foulée Cele ymage, et megre et chetive, Et aussi vert cum une cive. Tant par estoit descolorée, Qu'el sembloit estre enlangorée; Chose sembloit morte de fain, Qui ne vesquist fors que de pain Petri à lessu fort et aigre; Et avec ce qu'ele iere maigre, Iert-ele povrement vestuë, Cote avoit viés et desrumpuë; Comme s'el fust as chiens remese; Povre iert moult la cote et esrese, Et plaine de viés palestiaus. Delez li pendoit ung mantiaus A une perche moult greslete, Et une cote de brunete[8]; Où mantiau n'ot pas penne vaire, Mès moult viés et de povre afaire, D'agniaus noirs velus et pesans. Bien avoit la robe vingt ans; Mès Avarice du vestir Se sot moult à tart aatir: Car sachiés que moult li pesast Se cele robe point usast; Car s'el fust usée et mauvese, Avarice éust grant mesese, De noeve robe et grant disete, Avant qu'ele éust autre fete. Avarice en sa main tenoit Une borse qu'el reponnoit, Et la nooit si durement, Que demorast moult longuement [p.17] C'était Avarice. Elle était 209 Affreuse et sale, et se voûtait. Cette image maigre et chétive Était verte comme une cive, Et ce visage sans couleur Semblait s'épuiser de langueur. D'un mort elle avait l'apparence Qui ne vécut que d'abstinence Et de pain fait d'aigre levain. Pour draper sa maigreur enfin Elle était pauvrement vêtue D'une vieille cote rompue, Sale, de pièces et morceaux; On eût dit épave en lambeaux De la dent des chiens délaissée. Une perche grêle est dressée Tout près d'elle, où pend un manteau Et cote de drap jadis beau[8]. Pas la moindre trace d'hermine Sur ce manteau de triste mine D'agneaux noirs, velus et pesants. Bien avait la robe vingt ans; Mais avarice n'est pressée D'avoir sa cote remplacée. Toujours elle est à deviser Comment ne pas sa robe user; Car si la robe était mauvaise, Avarice aurait grand mésaise, Robe neuve avant de s'offrir, Moult longtemps dût-elle en pâtir. Dans ses mains Avarice cache Une grand'bourse qu'elle attache Et noue avec acharnement, Afin de rester longuement [p.18] Ainçois qu'el en péust riens traire, 241 Mès el n'avoit de ce que faire. El n'aloit pas à ce béant Que de la borse ostat néant. ENVIE. Après refu portrete Envie, Qui ne rist oncques en sa vie, N'oncques de riens ne s'esjoï, S'ele ne vit, ou s'el n'oï[9] Aucun grant domage retrere. Nule riens ne li puet tant plere Cum mefet et mesaventure, Quant el voit grant desconfiture. Sor aucun prodomme chéoir[10], Ice li plest moult à véoir. Ele est trop lie en son corage Quant el voit aucun grant lignage Dechéoir et aler à honte; Et quant aucuns à honor monte Par son sens ou par sa proéce, C'est la chose qui plus la bléce. Car sachiés que moult la convient Estre irée quant biens avient. Envie est de tel cruauté, Qu'ele ne porte léauté A compaignon, ne à compaigne; N'ele n'a parent, tant li tiengne, A cui el ne soit anemie: Car certes el ne vorroit mie Que biens venist, neis à son pere. Mès bien sachiés qu'ele compere Sa malice trop ledement: Car ele est en si grant torment, [p.19] Devant qu'elle en pût rien extraire. 243 Mais, las! elle n'en a que faire, Car jamais n'aura le désir De cette bourse rien sortir. ENVIE. Après était pourtraite Envie Qui ne rit oncques en sa vie, Et qui de rien ne s'éjouit Que s'elle voit ou s'elle ouït[9] Raconter quelque grand dommage. Rien ne lui plaît ni la soulage Autant que lorsqu'elle peut voir Dessus aucun prudhomme choir[10] Ou méfait, ou mésaventure, Ou quelque grand'déconfiture. Mais si quelque noble maison Déchoit et souille son blason, C'est la félicité suprême. Aussi, ce que le moins elle aime, C'est qu'un homme arrive à l'honneur Par ses vertus et sa valeur. Sachez que grande est sa colère Lorsque advient quelque bien sur terre. Elle est de telle cruauté Qu'elle ne porte aménité A compagnon ni bonne amie; Car d'un chacun c'est l'ennemie, Fût-il son plus proche parent, Et son coeur serait moult dolent Si bien venait même à son père. Mais Dieu lui fait par grand'misère Payer cette méchanceté; Car son coeur est si tourmenté [p.20] Et a tel duel quant gens bien font, 273 Par ung petit qu'ele ne font. Ses felons cuers l'art et detrenche, Qui de li Diex et la gent venche. Envie ne fine nule hore D'aucun blasme as gens metre sore; Je cuit que s'ele cognoissoit Tot le plus prodome qui soit Ne deçà mer, ne delà mer, Si le vorroit-ele blasmer; Et s'il iere si bien apris Qu'el ne péust de tot son pris Rien abatre ne desprisier, Si vorroit-ele apetisier Sa proéce au mains, et s'onor Par parole faire menor. Lors vi qu'Envie en la painture Avoit trop lede esgardéure; Ele ne regardast noient Fors de travers en borgnoiant; Ele avoit ung mauvès usage, Qu'ele ne pooit ou visage Regarder riens de plain en plaing, Ains clooit ung oel par desdaing, Qu'ele fondoit d'ire et ardoit, Quant aucuns qu'ele regardoit, Estoit ou preus, ou biaus, ou gens, Ou amés, ou loés de gens. [p.21] Quand le bien voit, telle est sa rage, 275 Qu'elle en fondrait presque, je gage; Et la vertu ce coeur vilain Consume et déchire sans fin, Et l'horreur de cette souffrance Est de Dieu ci-bas la vengeance. Envie et son bec malfaisant Les gens ne lâche un seul instant, Et s'elle connaissait, je pense, Le plus honnête homme de France, Ou même par delà la mer, Le voudrait-elle encor blâmer. Mais si sa langue envenimée Une si ferme renommée Ne pouvait d'un coup renverser, Elle essaierait d'apetisser Au moins son los et sa prouesse Par sa fourbe et par son adresse. Je vis, étudiant ses traits, Qu'elle avait le regard mauvais; Sur rien ne s'arrêtait sa vue Que de biais, irrésolue, Et moult laide habitude avait, C'est que jamais elle n'osait En plein regarder nulle chose. De dédain sa prunelle close D'ire soudain s'illuminait Quand celui qu'elle examinait Était beau, de haute naissance, Ou pour son coeur et sa vaillance Aimé de tous et respecté. [p.22] TRISTESSE. Delez Envie auques près iere 301 Tristece painte en la maisiere; Mès bien paroit à sa color Qu'ele avoit au cuer grant dolor, Et sembloit avoir la jaunice. Si n'i féist riens Avarice Ne de paleur, ne de mégrece: Car li soucis et la destrece, Et la pesance et les ennuis Qu'el soffroit de jors et de nuis, L'avoient moult fete jaunir, Et megre et pale devenir. Oncques mès nus en tel martire Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire Cum il sembloit que ele éust: Je cuit que nus ne li séust Faire riens qui li péust plaire: N'el ne se vosist pas retraire, Ne réconforter à nul fuer Du duel qu'ele avoit à son cuer. Trop avoit son cuer correcié, Et son duel parfont commencié. Moult sembloit bien qu'el fust dolente, Qu'ele n'avoit mie esté lente D'esgratiner tote sa chiere; N'el n'avoit pas sa robe chiere, Ains l'ot en mains leus descirée Cum cele qui moult iert irée. Si cheveul tuit destrecié furent, Et espandu par son col jurent, Que les avoit trestous desrous De maltalent et de corrous. [p.23] TRISTESSE. Près d'Envie et tout à côté, 306 Sur le mur l'image se dresse De la langoureuse Tristesse. Il paraît bien à sa couleur Qu'au coeur elle a grande douleur, Elle semble avoir la jaunisse. Rien n'est auprès d'elle Avarice Pour son teint pâle et sa maigreur; Car les soucis et le malheur, Et les chagrins, et la détresse Dont le jour et la nuit sans cesse Elle souffre, l'ont fait jaunir Et maigre et pâle devenir. Oncques nul en un tel martyre Ne fut, ni n'eut aussi grande ire Comme à la voir il me parut, Et je pense que nul ne sut Faire chose qui pût lui plaire Ni calmer sa douleur amère, Tant son coeur était courroucé Et profond son deuil enfoncé. Aussi sur son propre visage Elle dut assouvir sa rage Ainsi que sur ses vêtements. De sillons nombreux et sanglants Sa face est toute lacérée, Et cette robe déchirée Est la preuve de ses dégoûts, De sa haine et de son courroux. S'épand sur son col, sa figure De tous côtés sa chevelure [p.24] Et sachiés bien veritelment 333 Qu'ele ploroit profondément: Nus, tant fust durs, ne la véist, A cui grant pitié n'en préist. Qu'el se desrompoit et batoit, Et ses poins ensemble hurtoit. Moult iert à duel fere ententive La dolereuse, la chetive; Il ne li tenoit d'envoisier, Ne d'acoler, ne de baisier: Car cil qui a le cuer dolent, Sachiés de voir, il n'a talent De dancier, ne de karoler[11], Ne nus ne se porroit moller Qui duel éust, à joie faire, Car duel et joie sont contraire. VIEILLESSE. Après fu Viellece portraite, Qui estoit bien ung pié retraite De tele cum el soloit estre; A paine se pooit-el pestre, Tant estoit vielle et radotée. Bien estoit sa biauté gastée, Et moult ert lede devenuë. Toute sa teste estoit chenuë, Et blanche cum s'el fust florie. Ce ne fut mie grant morie S'ele morust, ne grans pechiés, Car tous ses cors estoit sechiés De viellece et anoiantis: Moult estoit jà ses vis fletris, Qui jadis fut soef et plains; Mès or est tous de fronces plains. [p.25] Qu'elle a rompue en son tourment, 337 Ses pleurs coulent abondamment. L'âme la plus dure, à sa vue, De grand'pitié se fût émue, Car son sein tout elle battait Et ses poings ensemble heurtait. Toujours à deuil faire attentive, La douloureuse, la chétive Jamais ne cherche à s'amuser Ni sa bouche le doux baiser. Car celui dont l'âme dolente Languit, de rien ne se contente, Ne veut danser ni karoler[11]; Il ne sait que se désoler Sans nulle distraction prendre, Joie et deuil ne sauraient s'entendre. VIEILLESSE. Puis je vis Vieillesse en regard A peu près un pied à l'écart, Comme ont coutume les vieux d'être. A peine elle pouvait repaître Son estomac débilité; Rien ne restait de sa beauté, Moult était laide devenue; Toute sa tête était chenue Et blanche comme fleur de lis, Et si ce corps, à mon avis, Desséché, déjà tout inerte, Fût mort, mince eût été la perte. Son front jadis plein et rosé Tout de rides était creusé. Ses oreilles étaient moussues Et tretoutes ses dents perdues, [p.26] Les oreilles avoit mossues, 365 Et trestotes les dents perdues, Si qu'ele n'en avoit neis une. Tant par estoit de grant viellune, Qu'el n'alast mie la montance De quatre toises sans potance. Li tens qui s'en va nuit et jor, Sans repos prendre et sans sejor, Et qui de nous se part et emble Si celéement, qu'il nous semble Qu'il s'arreste adès en ung point, Et il ne s'i arreste point, Ains ne fine de trespasser, Que nus ne puet néis penser Quex tens ce est qui est présens; Sel' demandés as Clers lisans, Ainçois que l'en l'éust pensé, Seroit-il jà trois tens passé. Li tens qui ne puet sejourner, Ains vait tous jors sans retorner, Cum l'iaue qui s'avale toute, N'il n'en retorne arriere goute: Li tens vers qui noient ne dure, Ne fer ne chose tant soit dure, Car il gaste tout et menjue; Li tens qui tote chose mue, Qui tout fait croistre et tout norist, Et qui tout use et tout porrist; Li tens qui enviellist nos peres, Et viellist roys et emperieres, Et qui tous nous enviellira, Ou mort nous desavancera; Li tens qui toute a la baillie Des gens viellir, l'avoit viellie [p.27] Pas une seule ne restait. 369 De si grand'vieillesse elle était Qu'elle n'eût franchi la distance De quatre toises sans potence. Le temps qui s'en va nuit et jour Sans repos prendre et sans séjour, Et dont la course est si rapide, Qu'il semble à notre esprit stupide Demeurer toujours en un point, Mais qui ne s'y arrête point, Et qui si promptement expire Que nul homme ne saurait dire Tout au juste le temps présent; S'il le demande au clerc lisant, Avant d'avoir dit sa pensée Grand' part en est déjà passée: Le temps qui ne peut séjourner, Mais va toujours sans retourner Comme l'eau qui s'écoule toute Sans qu'il en retourne une goutte, Vers qui rien ne saurait durer, Si dur fût-il, même le fer, Qui ronge tout et décompose, Le temps qui change toute chose, Qui tout fait croître et tout nourrit Et qui tout use et tout pourrit, Le temps qui vieillit notre père, Les rois et les grands de la terre, Comme tous il nous vieillira, Ou la mort nous devancera: Le temps qui, lui, jamais n'oublie De tout vieillir, l'avait vieillie [p.28] Si durement, qu'au mien cuidier 399 El ne se pooit mès aidier, Ains retornoit jà en enfance, Car certes el n'avoit poissance, Ce cuit-je, ne force, ne sens Ne plus c'un enfès de deus ans. Neporquant au mien escient Ele avoit esté sage et gent, Quant ele iert en son droit aage, Mais ge cuit qu'el n'iere mès sage, Ains iert trestote rassotée. Si ot d'une chape forrée Moult bien, si cum je me recors, Abrié et vestu son corps: Bien fu vestue et chaudement, Car el éust froit autrement. Les vielles gens ont tost froidure; Bien savés que c'est lor nature. PAPELARDIE. Une ymage ot emprès escrite, Qui sembloit bien estre ypocrite; Papelardie ert apelée. C'est cele qui en recelée, Quant nus ne s'en puet prendre garde. De nul mal faire ne se tarde. El fait dehors le marmiteus, Si a le vis simple et piteus, Et semble sainte créature; Mais sous ciel n'a male aventure Qu'ele ne pense en son corage. Moult la ressembloit bien l'ymage Qui faite fu à sa semblance, Qu'el fu de simple contenance; [p.29] Si durement, il me semblait, 401 Que s'aider elle ne pouvait, Mais bien retournait en enfance; Car certe elle n'avait puissance, A mon avis, force ni sens, Non plus qu'un enfant de deux ans. Et cependant en son bel âge Damoiselle gentille et sage Elle fut à mon escient; Elle est bien changée à présent, Car elle est tretoute hébétée. D'une grande chape fourrée Elle avait, je la vois encor, Avec soin abrité son corps; Les vieilles gens ont tôt froidure, Bien savez que c'est leur nature; Or s'était-elle chaudement Vêtue, elle eût froid autrement. PAPELARDIE. Voici venir Papelardie Et sa mine de comédie. C'est elle qui en tapinois, Tant qu'elle peut et chaque fois, Quand nul ne s'en peut prendre garde, De nul mal faire ne se garde; Par dehors fait le marmiteux, A voir son air simple et piteux, On dirait sainte créature; Mais ci-bas n'est male aventure Que ne rumine son cerveau Bien la présentait ce tableau Qui fut fait à sa ressemblance; Simple elle était de contenance, [p.30] Et si fu chaucie et vestue 431 Tout ainsinc cum fame rendue. En sa main ung sautier tenoit, Et sachiés que moult se penoit De faire à Dieu prieres faintes, Et d'appeler et sains et saintes. El ne fu gaie, ne jolive, Ains fu par semblant ententive Du tout à bonnes ovres faire; Et si avoit vestu la haire. Et sachiés que n'iere pas grasse, De jeuner sembloit estre lasse, S'avoit la color pale et morte. A li et as siens ert la porte Dévéée de Paradis; Car icel gent si font lor vis Amegrir, ce dit l'Evangile, Por avoir loz parmi la ville, Et por un poi de gloire vaine Qui lor toldra Dieu et son raine. POVRETÉ. Portraite fu au darrenier Povreté qui ung seul denier N'éust pas, s'el se déust pendre, Tant séust bien sa robe vendre; Qu'ele iere nuë comme vers: Se li tens fust ung poi divers, Je cuit qu'ele acorast de froit[12], Qu'el n'avoit ç'ung vié sac estroit Tout plain de mavès palestiaus; Ce iert sa robe et ses mantiaus. El n'avoit plus que afubler, Grand loisir avoit de trembler. [p.31] Portait chaussure et vêtement 433 Telle que nonne de couvent; En main tenait un livre d'heures, A grand' marques extérieures Feinte prière à Dieu criait Et saints et saintes appelait. Point de plaisir, jamais de joie; A bonnes oeuvres elle emploie Son temps et toute sa vertu Depuis que la haire a vêtu. Sachez qu'elle n'était pas grasse, De jeûner semblait être lasse Et d'un mort avait la couleur. A elle et aux siens le Seigneur Du paradis ferme la porte; Car leur visage de la sorte, Dit l'Evangile, font maigrir Ces gens pour se faire applaudir, Et pour un peu de gloriole Des saints ils perdent l'auréole. PAUVRETÉ. Pourtraite était tout en dernier Pauvreté qui même un denier N'aurait trouvé pour s'aller pendre, Sa robe eût-elle voulu vendre; Elle était nue ainsi qu'un ver: Aussi bien, eût sévi l'hiver, De froidure elle serait morte[12]. Un vieux bissac seul elle porte Tout rempli de mauvais lambeaux; C'était ses robes et manteaux. A l'écart, dans un coin, seulette, Comme un chien honteux, la pauvrette [p.32] Des autres fu un poi loignet; 463 Cum chien honteus en ung coignet Se cropoit et s'atapissoit, Car povre chose, où qu'ele soit, Est adès boutée et despite. L'eure soit ore la maudite, Que povres homs fu concéus! Qu'il ne sera jà bien péus, Ne bien vestus, ne bien chauciés, Néis amés, ne essauciés. Ces ymages bien avisé, Qui, si comme j'ai devisé, Furent à or et à asur De toutes pars paintes où mur[13]. Haut fu li mur et tous quarrés, Si en fu bien clos et barrés, En leu de haies, uns vergiers, Où onc n'avoit entré bergiers, Cis vergiers en trop bel leu sist: Qui dedens mener me vousist Ou par échiele ou par degré, Je l'en séusse moult bon gré; Car tel joie ne tel déduit Ne vit nus hons, si cum ge cuit, Cum il avoit en ce vergier: Car li leus d'oisiaus herbergier N'estoit ne dangereux ne chiches, Onc mès ne fu nus leus si riches D'arbres, ne d'oisillons chantans: Qu'il i avoit d'oisiaus trois tans Qu'en tout le ramanant de France. Moult estoit bele l'acordance De lor piteus chans à oïr: Tous li mons s'en dust esjoïr. [p.33] Toute petite se faisait 465 Et tristement s'accroupissait (Car pauvre chose est délaissée De tous et de partout chassée), Et n'ayant rien pour s'affubler Grand loisir avait de trembler. Maudite soit l'heure fatale Qui le pauvre conçut! Tout pâle Il erre de faim épuisé, Mal vêtu, honni, méprisé. J'ai bien contemplé ces visages. Comme je l'ai dit, ces images Resplendissaient d'or et d'azur De toutes parts peintes au mur[13]. La muraille haute et carrée, Mieux que haie et close et barrée, Entourait un vaste verger Où n'était onc entré berger. C'était un beau site sans doute; A qui m'en eût frayé la route Ou par échelle, ou par degré, Certes j'aurais su moult bon gré; Car tel déduit et telle joie Ne vit nul homme, que je croie, Comme il était en ce verger. Car ce lieu d'oiseaux héberger N'était ni dédaigneux ni chiche. Nul lieu ne fut d'arbres plus riche Ni d'oisillons au piteux chant; D'oiseaux était trois fois autant Qu'en tout le reste de la France. Moult belle en était l'accordance; Le plus sombre, rien que d'ouïr Ces chants, s'en devrait éjouir. [p.34] Je endroit moi m'en esjoï 497 Si durement, quant les oï, Que n'en préisse pas cent livres; Se li passages fust delivres, Que ge n'entrasse ens et véisse L'assemblée (que Diex garisse!) Des oisiaus qui léens estoient, Qui envoisiement chantoient Les dances d'amors et les notes Plesans, cortoises et mignotes. Quand j'oï les oisiaus chanter, Forment me pris à dementer Par quel art ne par quel engin Je porroie entrer où jardin; Mès ge ne poi onques trouver Leu par où g'i péusse entrer. Et sachiés que ge ne savoie S'il i avoit partuis ne voie, Ne leu par où l'en i entrast, Ne hons nès qui le me monstrast N'iert illec, que g'iere tot seus, Moult destroit et moult angoisseus; Tant qu'au darrenier me sovint C'oncques à nul jor ce n'avint Qu'en si biau vergier n'éust huis. Ou eschiele ou aucun partuis. Lors m'en alai grant aléure Açaignant la compasséure Et la cloison du mur quarré, Tant que ung guichet bien barré Trovai petitet et estroit; Par autre leu l'en n'i entroit. A l'uis commençai à ferir, Autre entrée n'i soi querir. [p.35] Pour moi, si grande était ma joie 499 Que si l'on m'eût ouvert la voie, J'aurais céans et de bon coeur Payé cent livres le bonheur De voir des oiseaux l'assemblée (Que Dieu garde!) sous la feuillée, Gazouillant en ce frais séjour A l'envi les danses d'amour Et les plaisantes chansonnettes Tant courtoises et mignonnettes. Quand j'ouïs les oiseaux chanter, Je me pris à me tourmenter Par quel engin, quelle manière Du jardin franchir la barrière; Mais je ne pus oncques trouver Lieu par où j'y pusse arriver. De plus, si m'était inconnue De ce verger aucune issue, Nul n'était là pour me montrer Non plus comment y pénétrer. J'étais dans cette solitude Rongé de noire inquiétude, Tant qu'enfin à l'esprit me vint Qu'à nul jour encore il n'advint Qu'un si beau verger n'eût de porte, Échelle, accès d'aucune sorte. Lors j'allai d'un pas assuré, Contournant du grand mur carré Avec soin toute l'étendue. Enfin, une porte perdue J'aperçus, guichet bas, étroit; Pour entrer c'est le seul endroit. Adonc sans plus tarder encore Je frappai sur le bois sonore. [p.36] III Comment dame Oyseuse feist tant 532 Qu'elle ouvrit la porte a l'amant. Assez i feri et boutai, Et par maintes fois escoutai Se j'orroie venir nulle arme. Le guichet, qui estoit de charme, M'ovrit une noble pucele Qui moult estoit et gente et bele. Cheveus ot blons cum uns bacins[14], La char plus tendre qu'uns pocins, Front reluisant, sorcis votis, Son entr'oil ne fu pas petis[15], Ains iert assez grans par mesure; Le nés ot bien fait à droiture, Les yex ot plus vairs c'uns faucons[16], Por faire envie à ces bricons. Douce alene ot et savorée, La face blanche et colorée, La bouche petite et grocete, S'ot où menton une fossete: Le col fu de bonne moison, Gros assez et lons par raison, Si n'i ot bube ne malen, N'avoit jusqu'en Jherusalen Fame qui plus biau col portast, Polis iert et soef au tast. La gorgete ot autresi blanche Cum est la noif desus la branche Quant il a freschement negié. Le cors ot bien fait et dougié, [p.37] III Comment dame Oyseuse fit tant 533 Qu'elle ouvrit la porte a l'amant. Maintes fois ma main assidue Heurta; puis, l'oreille tendue, J'écoutai si quelqu'un venait. Le guichet, qui de charme était, M'ouvrit une noble pucelle Qui moult était et gente et belle, Les cheveux blonds comme un bassin[14], La chair plus tendre qu'un poussin, Bouche petite et mignonnette, A son menton une fossette, Le front poli, soucil arqué, L'entrecil net et bien marqué[15], Petit ni grand, bonne mesure; Le nez droit, de gente structure, Les yeux plus vifs que le faucon[16] A faire envie à ce fripon; L'haleine douce et savourée, La face blonde et colorée, De savante proportion Le col gros et long par raison, Bouton ni tache, la peau fine; N'était jusqu'en la Palestine Femme au col plus beau, plus luisant, Ni plus au toucher séduisant. Elle avait la gorge aussi blanche Comme est la neige sur la branche Quand il a fraîchement neigé, Le corps bien fait et dégagé: [p.38] L'en ne séust en nule terre 561 Nul plus bel cors de fame querre. D'orfrois ot un chapel mignot[17]; Onques nule pucele n'ot Plus cointe ne plus desguisié, Ne l'aroie adroit devisié En trestous les jors de ma vie. Robe avoit moult bien entaillie; Ung chapel de roses tout frais Ot dessus le chapel d'orfrais: En sa main tint ung miroer, Si ot d'ung riche treçoer Son chief trecié moult richement, Bien et bel et estroitement: Ot ambdeus cousues ses manches, Et por garder que ses mains blanches Ne halaissent, ot uns blans gans. Cote ot d'ung riche vert de gans, Cousue à lignel tout entour. Il paroit bien à son atour Qu'ele iere poi embesoignie, Quant ele s'iere bien pignie, Et bien parée et atornée, Ele avoit faite sa jornée. Moult avoit bon tens et bon may, Qu'el n'avoit soussi ne esmay De nule riens, fors solement De soi atorner noblement. Quant ainsinc m'ot l'uis deffremé La pucele au cors acesmé, Je l'en merciai doucement, Et si li demandai comment Ele avoit non, et qui ele iere. El ne fu pas envers moi fiere, [p.39] On n'eût su trouver certes guère 563 Plus beau corps de femme sur terre. Un frais chapel doré portait[17]; Nulle part pucelle n'était Plus gracieuse et plus jolie; Ses charmes tretoute ma vie A dépeindre ne suffirait. Robe élégante la drapait. Sur son chapel, fraîches écloses, Courait un chapelet de roses, En sa main un miroir brillait, Un riche peigne maintenait, Surmontant sa riche coiffure, Les tresses de sa chevelure. Enfin d'un riche vert de Gans Était sa cote, et des gans blancs Gardaient du hâle ses mains blanches; A lacets étaient ses deux manches, Un cordon régnait tout autour. Bien semblait-elle à son atour N'être pas trop embesognée; Car était faite sa journée Quant ses cheveux avait peigné, Paré son corps et atourné. Bon temps et douce servitude! Sans souci, sans inquiétude, Rien ne l'occupait seulement Que s'atourner moult noblement. Quand ainsi m'eut ouvert la porte Du jardin la pucelle accorte, Je lui dis merci doucement, Et puis lui demandai comment Elle avait nom, qui était-elle. Ne fut pas fière la pucelle [p.40] Ne de respondre desdaigneuse: 595 Je me fais apeler Oiseuse, Dist-ele, à tous mes congnoissans; Si sui riche fame et poissans. S'ai d'une chose moult bon tens, Car à nule riens je ne pens Qu'à moi joer et solacier, Et mon chief pignier et trecier: Quant sui pignée et atornée, Adonc est fete ma jornée. Privée sui moult et acointe De Déduit le mignot, le cointe: C'est cil cui est cest biax jardins. Qui de la terre as Sarradins Fist çà ces arbres aporter, Qu'il fist par ce vergier planter. Quant li arbres furent créu, Le mur que vous avez véu, Fist lors Déduit tout entor faire, Et si fist au dehors portraire Les ymages qui i sunt paintes, Qui ne sunt mignotes ne cointes; Ains sunt dolereuses et tristes, Si cum vous orendroit véistes. Maintes fois por esbanoier Se vient en cest leu umbroier Déduit et les gens qui le sivent, Qui en joie et en solas vivent. Encores est léens sans doute Déduit orendroit qui escoute A chanter gais rossignolés, Mauvis et autres oiselés. Il s'esbat iluec et solace O ses gens, car plus bele place [p.41] Et répondit incontinent: 597 «De tous mes intimes vraiment Je me fais appeler Oyseuse, Je suis riche, puissante, heureuse; Car tout le jour j'ai moult bon temps Et veille à mes ajustements; Quand ma toilette est terminée, Tout le reste de la journée Tranquille passe à mon plaisir, A jouer, à me divertir. De Déduit suis la bonne amie, Charmante et douce compagnie, Le maître de ces beaux jardins. De la terre des Sarrazins Il fit jadis venir les plantes En ce verger si florissantes. Quand tous ces arbres furent grands, Ce mur, qu'avez dû voir céans, Alors Déduit fit autour faire, Et par dehors y fit pourtraire Ces peintures et ces tableaux Qui ne sont séduisants ni beaux, Mais pleins de tristesse et misère, Ainsi que l'avez vu naguère. Souvent vient s'éjouir en paix, Ici, cherchant l'ombre et le frais, Déduit et les gens qui le suivent, Qui de joie et de soulas vivent. Tenez, les gais rossignolets, Pinsons et autres oiselets, Ici près encore sans doute Déduit tranquillement écoute. Avec ses gens tretout le jour Il s'ébat, car plus beau séjour [p.42] Ne plus biau leu por soi joer 629 Ne porroit-il mie trover; Les plus beles gens, ce sachiés, Que vous jamès nul leu truissiés, Si sunt li compaignon Déduit Qu'il maine avec li et conduit. Quant Oiseuse m'ot ce conté, Et j'oi moult bien tout escouté, Je li dis lores? Dame Oyseuse, Jà de ce ne soyés douteuse, Puis que Déduit li biaus, li gens Est orendroit avec ses gens En cest vergier, ceste assemblée Ne m'iert pas, se je puis, emblée, Que ne la voie encore ennuit, Véoir la m'estuet, car je cuit Que bele est cele compaignie, Et cortoise et bien enseignie. Lors m'en entrai, ne dis puis mot, Par l'uis que Oiseuse overt m'ot, Ou vergier, et quant je fui ens Je fui liés et baus et joiens. Et sachiés que je cuidai estre Por voir en Paradis terrestre, Tant estoit li leu delitables, Qu'il sembloit estre esperitables: Car si cum il m'iert lors avis, Ne féist en nul Paradis Si bon estre, cum il faisoit Ou vergier qui tant me plaisoit. D'oisiaus chantans avoit assés Par tout le vergier amassés; En ung leu avoit rossigniaus, En l'autre gais et estorniaus; [p.43] Il ne saurait trouver sur terre 631 Pour reposer et se distraire. Les amis que le beau Déduit Avec lui mène et qu'il conduit Sont la plus gente compagnie Que ne verrez de votre vie.» Quand Oyseuse m'eut ce conté, Que j'ai tout au long écouté, Je luis dis alors: «Dame Oyseuse, De ceci ne soyez douteuse, Si Déduit le beau, le joli, Avec ses gens repose ici Dans ce verger, cette assemblée Ne me sera certes volée. Dès aujourd'hui, si je le puis, Je la verrai, car, m'est avis Que belle est cette compagnie, Noble et pleine de courtoisie.» Lors j'entrai, sans plus dire un mot, Par l'huis qu'Oyseuse ouvrit tantôt, Dans cette terre enchanteresse. Grande alors fut mon allégresse; Je crus être, je vous le dis, Dans le terrestre Paradis. Par sa beauté sans plus, du reste, Ce séjour me semblait céleste, Car il n'est point de paradis Au ciel, comme il m'était avis, Où douceurs nous soient réservées Telles qu'ici les ai rêvées. Oiseaux chantants étaient assez Partout le jardin amassés; Ici chantaient les hirondelles, Chardonnerets et tourterelles, [p.44] Si r'avoit aillors grans escoles 663 De roietiaus et torteroles, De chardonnereaus, d'arondeles, D'aloes et de lardereles; Calendres i ot amassées En ung autre leu, qui lassées De chanter furent à envis: Melles y avoit et mauvis Qui baoient à sormonter Ces autres oisiaus par chanter. Il r'avoit aillors papegaus, Et mains oisiaus qui par ces gaus Et par ces bois où il habitent, En lor biau chanter se délitent. Trop parfesoient bel servise Cil oisel que je vous devise; Il chantoient ung chant itel Cum s'il fussent esperitel. De voir sachiés, quant les oï, Moult durement m'en esjoï: Que mès si douce mélodie Ne fu d'omme mortel oïe. Tant estoit cil chans dous et biaus, Qu'il ne sembloit pas chans d'oisiaus, Ains le péust l'en aesmer A chant de seraines de mer, Qui par lor vois qu'eles ont saines Et series, ont non seraines. A chanter furent ententis Li oisillon qui aprenti Ne furent pas ne non sachant; Et sachiés quant j'oï lor chant, Et je vi le leu verdaier Je me pris moult à esgaïer: [p.45] Et là grand assaut se livrait 665 Entre le geai, le roitelet, Et l'alouette et la mésange; Plus loin, la joyeuse phalange Des rossignols harmonieux S'égosillait à qui mieux mieux. Ailleurs merles et mauviettes, Étourneaux et bergeronnettes Des autres oisillons chanteurs S'efforçaient d'être les vainqueurs. Enfin, perruches éclatantes Et maints oiseaux aux voix savantes S'étaient dans ce verger riant Donné rendez-vous en chantant. Formaient, caquetant à leur guise, Ces oiseaux que je vous devise Un concert si délicieux Qu'on eût dit qu'il venait des cieux. Jamais si douce mélodie Ne fut d'homme mortel ouïe. Les chants étaient si doux, si beaux, Qu'ils ne semblaient pas chants d'oiseaux, Mais je crus ouïr les syrènes De la mer séduisantes reines; Série et saine était leur voix Dont on fit syrène autrefois. Des oisillons, sous la feuillée, La savante et gente assemblée Lors déploya tout son talent. Et sachez, quand j'ouïs leur chant, Emmi ce beau lieu qui verdoie, Je fus tout inondé de joie. [p.46] Que n'avoie encor esté onques 697 Si jolif cum je fui adonques; Por la grant delitableté Fui plains de grant jolieté. Et lores soi-je bien et vi Que Oiseuse m'ot bien servi, Qui m'avoit en tel déduit mis: Bien déusse estre ses amis, Quant ele m'avoit deffermé Le guichet du vergier ramé. Dès ore si cum je sauré, Vous conterai comment j'ovré. Primes de quoi Déduit servoit, Et quel compaignie il avoit Sans longue fable vous veil dire, Et du vergier tretout à tire La façon vous redirai puis. Tout ensemble dire ne puis, Mès tout vous conteré par ordre, Que l'en n'i sache que remordre. Grant servise et dous et plaisant Aloient cil oisel faisant; Lais d'amors et sonnés cortois Chantoit chascun en son patois, Li uns en haut, li autre en bas; De lor chant n'estoit mie gas. La douçor et la mélodie Me mist où cuer grant reverdie; Mès quant j'oi escouté ung poi Les oisiaus, tenir ne me poi Que dant Déduit véoir n'alasse, Car à savoir moult désirasse Son contenement et son estre. Lors m'en alai tout droit à destre, [p.47] Oncques n'avait goûté bonheur 697 Si pur qu'en cet instant mon coeur, Et dans une extase infinie Se plongeait mon âme ravie. Oyseuse, alors j'ai reconnu Quel service tu m'as rendu Par cette douce jouissance. Éternelle reconnaissance Je te dois de m'avoir ouvert Le guichet du beau verger vert! Dès lors, poursuivant mon histoire, Je vais chercher dans ma mémoire Ce que je fis; puis ce qu'était Déduit, quelle suite il avait, Sans longue fable vais vous dire, Et du beau verger tire à tire Vous dirai la façon depuis. Tout ensemble dire ne puis, Mais tout vous conterai par ordre Pour qu'on n'y sache que remordre. Parmi ce jardin ravissant Les oiselets allaient faisant Leurs jeux et prodiguaient sans cesse Leurs chants et leur vive allégresse. Lais d'amour et sonnets courtois, Chantait chacun en son patois. Et ces voix perçantes et graves Formaient des concerts si suaves, Si doux et si mélodieux, Que j'étais ravi, radieux. Quand j'eus tout à ma fantaisie Leurs chants ouïs, moult grande envie Me prit de connaître Déduit. J'oublie tout, tant fus séduit [p.48] Par une petitete sente 731 Plaine de fenoil et de mente; Mès auques près trové Déduit, Car maintenant en ung réduit M'en entré où Déduit estoit. Déduit ilueques s'esbatoit; S'avoit si bele gent o soi, Que quant je les vi, je ne soi Dont si très beles gens pooient Estre venu; car il sembloient Tout por voir anges empennés, Si beles gens ne vit homs nés. IV Ci parle l'Amant de Liesce: C'est une Dame qui la tresce Maine volontiers et rigole, Et ceste menoit la karole. Ceste gent dont je vous parole, S'estoient pris à la carole, Et une dame lor chantoit, Qui Léesce apelée estoit: Bien sot chanter et plesamment, Ne nule plus avenaument, Ne plus bel ses refrains ne fist, A chanter merveilles li sist; Qu'ele avoit la vois clere et saine, Et si n'estoit mie vilaine; Ains se savoit bien desbrisier, Ferir du pié et renvoisier. [p.49] De voir son maintien, son visage. 731 Lors donc, à droite je m'engage Dans un sentier tout parfumé, De menthe et de fenouil semé. Tout près de là, suivant mon guide, J'entrai dans un réduit splendide Où le beau Déduit se trouvait. En ce lieu Déduit s'ébattait; Si belle était sa compagnie, Que soudain ma vue éblouie Crut voir des anges empennés, Comme onc n'en virent hommes nés, Et ne savais d'où pouvaient être Venus gens si beaux, si beau maître. IV Ci parle l'Amant de Liesse; C'est une Dame qui la tresce Aime mener et rigoler; Ici menait gens karoler. Cette troupe que je devise A la karole s'était prise; Une gente dame chantait Que Liesse l'on appelait. A chanter elle était savante, Car d'une façon ravissante Elle modulait ses refrains Gracieux, entraînants, divins. Elle avoit la voix claire et saine, Et n'était pas non plus vilaine, Mais sa taille souple ondulait Et lestement son pied frappait. [p.50] Ele estoit adès coustumiere 759 De chanter en tous leus premiere: Car chanter estoit li mestiers Qu'ele faisoit plus volentiers. Lors véissiés carole aller, Et gens mignotement baler, Et faire mainte bele tresche, Et maint biau tor sor l'erbe fresche. Là véissiés fléutéors, Menesterez et jougléors; Si chantent li uns rotruenges, Li autres notes Loherenges, Por ce qu'en set en Loheregne Plus cointes notes qu'en nul regne. Assez i ot tableterresses Ilec entor, et tymberresses Qui moult savoient bien joer, Et ne finoient de ruer Le tymbre en haut, si recuilloient Sor ung doi, c'onques n'i failloient. Deus damoiseles moult mignotes, Qui estoient en pures cotes, Et trecies à une tresce, Faisoient Déduit par noblesce Enmi la karole baler; Mès de ce ne fait à parler. Comme el baloient cointement! L'une venoit tout belement Contre l'autre, et quant el estoient Près à près, si s'entregetoient Les bouches, qu'il vous fust avis Que s'entrebaisassent où vis: Bien se savoient desbrisier. Ne vous en sai que devisier, [p.51] Elle était toujours coutumière 761 De chanter partout la première, Car chanter pour elle c'était Ce que plus volontiers faisait. Vous eussiez vu gens en cadence Mener karole et fine danse, Et mainte tresce et maint beau tour Sur l'herbe fraîche d'alentour. On voyait des escamoteuses Auprès et des tambourineuses Qui ne cessaient de bien jouer, Puis en l'air leur tambour ruer Et, sans manquer, sur un doigt vite Tombant le recevoir ensuite. Vous eussiez encor maints flûteurs Ouïs, ménestrels et jongleurs; L'un dit des légendes anciennes, Une autre des chansons lorraines. Car on sait que de ce pays Nous viennent les plus beaux récits. Puis au milieu deux jeunes filles, En jupon court, toutes gentilles, Les cheveux en nattes massés, Emmi les danseurs enlacés, Au beau Déduit, par déférence, Faisaient les honneurs de la danse. Comme elles balaient gentîment! L'une venait tout bellement Contre l'autre, puis au passage Approchait son joli visage; A voir leur bouche se croiser, Elles semblaient s'entrebaiser Quand se cambrait leur taille souple. Comment vous peindre ce beau couple? [p.52] Mès à nul jor ne me quéisse 793 Remuer, tant que ge véisse Ceste gent ainsinc efforcier De caroler et de dancier. V Ci endroit devise l'Amant De la karole le semblant, Et comment il vit Cortoisie Qui l'apela par druerie, Et li monstra la contenance De cele gent, et de lor dance. La karole tout en estant Regardai iluec jusqu'à tant C'une dame bien enseignie Me tresvit: ce fu Cortoisie La vaillant et la debonnaire, Que Diex deffende de contraire. Cortoisie lors m'apela: Biaux amis, que faites-vous là? Fait Cortoisie, ça venez, Et avecques nous vous prenez A la karole, s'il vous plest. Sans demorance et sans arrest A la karole me sui pris, Si n'en fui pas trop entrepris, Et sachiés que moult m'agréa Quant Cortoisie m'en pria, Et me dist que je karolasse, Car de karoler, se j'osasse, Estoie envieus et sorpris. A regarder lores me pris [p.53] Jamais je n'eusse me mouvoir 795 Pensé, tant me plaisait de voir Ces gens en si belle accordance Mener la karole et la danse. V Ici devise notre Amant De la karole le semblant, Et comment il vit Courtoisie L'appeler par galanterie, Et lui raconter ce qu'était Tout ce monde et ce qu'il dansait. Toujours là debout, immobile, Je contemplais la troupe agile, Quand une charmante beauté, Coeur vaillant et plein de bonté (Que Dieu garde toute sa vie!) M'aperçut. C'était Courtoisie. Aussitôt elle m'appela: «Bel ami, que faites-vous là? Or ça, venez, fait Courtoisie; A karoler je vous convie, Avec nous venez, s'il vous plaît.» A la karole sans arrêt, Sans hésiter je fus me prendre Et sans chercher à m'en défendre, Car c'était mon plus vif désir; Et, sachez-le, plus grand plaisir N'eût su me faire Courtoisie. Je n'osais, mais brûlais d'envie De courir aussi karoler. Lors je me pris à contempler [p.54] Les cors, les façons et les chieres, 823 Les semblances et les manieres Des gens qui ilec karoloient: Si vous dirai quex il estoient. Déduit fu biaus et lons et drois, Jamès en terre ne venrois Où vous truissiés nul plus bel homme: La face avoit cum une pomme, Vermoille et blanche tout entour, Cointes fu et de bel atour. Les yex ot vairs, la bouche gente, Et le nez fait par grant entente; Cheveus ot blons, recercelés, Par espaules fu auques lés, Et gresles parmi la ceinture: Il resembloit une painture, Tant ere biaus et acesmés, Et de tous membres bien formés. Remuans fu, et preus, et vistes, Plus légier homme ne véistes; Si n'avoit barbe, ne grenon, Se petiz peus folages non, Car il ert jones damoisiaus. D'un samit portret à oysiaus, Qui ere tout à or batus, Fu ses cors richement vestus. Moult iert sa robe desguisée, Et fut moult riche et encisée, Et décopée par cointise; Chauciés refu par grant mestrise D'uns solers décopés à las; Par druerie et par solas [p.55] Les visages, les contenances, 825 Les costumes et les semblances De tous ces gens qui karolaient; Je vous dirai ce qu'ils étaient. Déduit était de sa nature Droit et beau, de haute stature, L'air noble et de grand appareil Et gracieux, le teint vermeil Autour et blanc comme une pomme; Jamais on ne vit plus bel homme: Mignonne bouche, de beaux yeux, Le nez fait au moule, cheveux Blonds tombant en boucles soyeuses Sur ses épaules musculeuses. Sa taille fine cependant Était bien prise. En regardant Ce beau corps, sa riche parure, On croyait voir une peinture. Nul homme avec lui n'eût lutté De vigueur ni d'agilité. C'était, tout brillant de jeunesse, Un damoiseau plein de noblesse; Ni moustache ni barbe encor, Mais le fin duvet couleur d'or De la première adolescence. Il était avec élégance Vêtu tout d'or et de satin Tissu d'oiseaux à grand dessin. Sa robe à la coupe savante Et d'ornements étincelante, Tombait en festons gracieux; Un brodequin délicieux Enlaçait sa jambe arrondie, Et par amour sa douce amie [p.56] Li ot s'amie fet chapel 855 De roses qui moult li sist bel. Savés-vous qui estoit s'amie? Léesce qui nel' haoit mie, L'envoisie, la bien chantans, Qui dès lors qu'el n'ot que sept ans De s'amor li donna l'otroi: Déduit la tint parmi le doi A la karole, et ele lui, Bien s'entr'amoient ambedui: Car il iert biaus, et ele bele, Bien resembloit rose novele De sa color. S'ot la char tendre, Qu'en la li péust toute fendre A une petitete ronce. Le front ot blanc, poli, sans fronce, Les sorcis bruns et enarchiés, Les yex gros et si envoisiés, Qu'ils rioient tousjors avant Que la bouchete par convant. Je ne vous sai du nés que dire, L'en nel' féist pas miex de cire. Ele ot la bouche petitete, Et por baisier son ami, preste; Le chief ot blons et reluisant. Que vous iroie-je disant? Bele fu et bien atornée; D'ung fil d'or ere galonnée, S'ot ung chapel d'orfrois tout nuef, Je qu'en oi véu vint et nuef, A nul jor mès véu n'avoie Chapel si bien ouvré de soie. D'un samit qui ert tous dorés Fu ses cors richement parés, [p.57] Lui avait tout de roses fait 859 De ses mains un beau chapelet. Savez-vous quelle était sa mie? Liesse qui ne le hait mie, La gente et joyeuse aux doux chants. A lui dès l'âge de sept ans D'amour elle donna le gage. Déduit la prend au doigt, l'engage A la karole, et chaque amant Moult s'enlace amoureusement. Il était beau, elle était belle, Et bien semblait rose nouvelle A voir son teint vermeil et clair: La moindre épine à cette chair Si tendre eût fait une blessure: Son front était blanc, sans plissure, Ses sourcils bruns et bien arqués, Ses yeux gros et si enjoués Qu'ils paraissaient toujours sourire Avant même la bouche rire, Qui toute mignonne s'ouvrait, Toujours aux baisers s'apprêtait. Du nez, je ne sais que vous dire; On n'en fait pas de mieux en cire. Son chef était blond et luisant. Que vous irai-je encor disant? Belle était et bien atournée, D'un fil d'or toute galonnée; Son chapel d'or était tout neuf, J'en ai vu plus de vingt et neuf, Mais jamais chapel, que je croie, Si bien ouvré de belle soie. Son corps était enfin paré De ce riche satin doré [p.58] De quoi son ami avoit robe, 889 Si en estoit assés plus gobe. VI Ci dit l'Amant des biax atours Dont iert vestus li Diez d'Amours. A li se tint de l'autre part Li Diex d'Amors, cil qui départ Amoretes à sa devise. C'est cil qui les amans justise, Et qui abat l'orguel des gens, Et si fait des seignors sergens, Et des dames refait bajesses, Quant il les trove trop engresses. Li Diex d'Amors de la façon, Ne resembloit mie garçon: De beaulté fist moult à prisier, Mès de sa robe devisier Criens durement qu'encombré soie. Il n'avoit pas robe de soie, Ains avoit robe de floretes, Fete par fines amoretes A losenges, à escuciaus, A oiselés, à lionciaus, Et à bestes et à liépars; Fu la robe de toutes pars Portraite, et ovrée de flors Par diverseté de colors. Flors i avoit de maintes guises Qui furent par grant sens assises: Nulle flor en esté ne nest Qui n'i soit, neis flor de genest, [59] Que Déduit son ami préfère, 893 Faveur dont moult elle était fière. VI Ci dit l'Amant les beaux atours Dont est vêtu le Dieu d'Amours. Tout près d'eux d'autre part s'avance Dieu d'Amours. C'est lui qui dispense Les amourettes aux amants, Et qui rabat l'orgueil des gens, Et quand les trouve trop méchantes Des dames fait d'humbles servantes Et des seigneurs simples sergents; C'est lui le maître des amants. Du Dieu d'Amours telle est la grâce Qu'on devine sa noble race; On est surpris de sa beauté, Et nul sa robe, en vérité, Ne saurait peindre, que je croie. Il n'avait pas robe de soie, Mais bien avait robe de fleurs, Oeuvre d'amour de mille coeurs. Ce n'était qu'écussons, lozanges, Léopards, animaux étranges, Oiseaux de diverses couleurs: Ce n'était que bouquets de fleurs De mille sortes variées Et artistement mariées. Nulle fleur en été ne naît Qui n'y fût; la fleur de genêt, La violette, la pervenche, Mainte fleur azur, jaune ou blanche, [p.60] Ne violete, ne parvanche, 919 Ne fleur inde, jaune ne blanche; Si ot par leus entremeslées Foilles de roses grans et lées. Il ot ou chief ung chapelet De roses; mès rossignolet Qui entor son chief voletoient, Les foilles jus en abatoient: Car il iert tout covers d'oisiaus. De papegaus, de rossignaus, De calandres et de mesanges; Il sembloit que ce fust uns anges Qui fust tantost venus du ciau. Amors avoit ung jovenciau Qu'il faisoit estre iluec delés; Douz-Regard estoit apelés. Icis bachelers regardoit Les caroles, et si gardoit Au Diex d'Amors deux ars turquois. Li uns des ars si fu d'un bois Dont li fruit iert mal savorés; Tous plains de nouz et bocerés Fu li ars dessous et dessore, Et si estoit plus noirs que more[18]. Li autres ars fu d'un plançon Longuet et de gente façon; Si fu bien fait et bien dolés, Et si fu moult bien pipelés. Dames i ot de tous sens pointes, Et valés envoisiés et cointes. Ices deux ars tint Dous-Regars Qui ne sembloit mie estre gars, Avec dix des floiches son mestre. Il en tint cinq en sa main destre; [p.61] A la belle rose y venait 923 Mêler son modeste reflet. La tête il avait festonnée De roses que l'aile étonnée Des rossignolets effeuillait Tout autour de son chapelet; Car il était couvert sans cesse De mille oiseaux de toute espèce, De rossignols, de perroquets, De mésanges, de roitelets; Il semblait que ce fût un ange Des cieux. Tout près d'Amour se range Un jouvenceau son compagnon; Doux-Regard, tel était son nom. Joyeux la karole il regarde Et dans chacune main il garde Au Dieu d'Amours un arc turcquois. Le premier des arcs est d'un bois Aux fruits amers sans aucun doute; Son aspect repoussant dégoûte; Il est plein de bosses, de noeuds, Et plus noir que More hideux[18]. L'autre, au contraire, est d'une branche Flexible, gracieuse et blanche, Toute couverte de dessins Des plus jolis et des plus fins. On n'y voyait que dames gentes, Varlets aux mines avenantes. Doux-Regard les tenait tous deux Et cinq flèches pour chacun d'eux. De sa main droite les plus belles A son maître il tendait; les ailes, Les coches, tout était bien fait; Tout couvert d'or le fût brillait [p.62] Mès moult orent ices cinq floiches 953 Les penons bien fais, et les coiches: Si furent toutes à or pointes, Fors et tranchans orent les pointes, Et aguës por bien percier, Et si n'i ot fer ne acier; Onc n'i ot riens qui d'or ne fust, Fors que les penons et le fust: Car el furent encarrelées De sajetes d'or barbelées. La meillore et la plus isnele De ces floiches, et la plus bele, Et cele où li meillor penon Furent entés, Biautés ot non[19]. Une d'eles qui le mains blece, Ot non, ce m'est avis, Simplece. Une autre en i ot apelée Franchise; cele iert empenée De valor et de cortoisie. La quarte avoit non Compaignie: En cele ot moult pesant sajete, Ele n'iert pas d'aler loing preste; Mès qui de près en vosist traire[20], Il en péust assez mal faire. La quinte avoit non Biau-Semblant, Ce fut toute la mains grévant, Ne porquant el fait moult grant plaie; Mès cis atent bonne menaie, Qui de cele floiche est plaiés, Ses maus en est mielx emplaiés: Car il puet tost santé atendre, S'en doit estre sa dolor mendre. Cinq floiches i ot d'autre guise, Qui furent lédes à devise: [p.63] Garni de pointe meurtrière 957 De fer non, ni d'acier vulgaire. Du reste, rien qui d'Or ne fût, Sauf les ailerons et le fût, Car les pointes étaient doublées De sagettes d'or barbelées. Des traits le plus prompt, le meilleur, Et le plus beau pour sa couleur, Et les plumes de son enture[19] Était Beauté. De sa nature Simplesse est moins à redouter. Le tiers Franchise, à n'en douter, De valeur et de courtoisie Fut empenné. Puis Compagnie Quatrième; à son dard pesant, On sentait que peu malfaisant De loin, grand mal il pouvait faire Si de près on le voulait traire[20]. Le cinquième était Beau-Semblant, Le moins dangereux, qui pourtant Fait grand' blessure; mais sa plaie Laisse espoir qui les maux défraie, Permet d'attendre la santé, Par quoi le coeur est conforté. L'autre main tenait au contraire Cinq traits d'une horrible matière. [p.64] Li fust estoient et li fer 987 Plus noirs que déables d'enfer. La première avoit non Orguex, L'autre qui ne valoit pas miex, Fu apelée Vilenie; Icele fu de felonie Toute tainte et envenimée La tierce fu Honte clamée, Et la quarte Desespérance: Novel-Penser fu sans doutance[21] Apelée la darreniere. Ces cinq floiches d'une maniere Furent, et moult bien resemblables; Moult par lor estoit convenables Li uns des arcs qui fu hideus, Et plains de neus, et eschardeus; Il devoit bien tiex floiches traire, Car el erent force et contraire As autres cinq floiches sans doute. Mès ne diré pas ore toute Lor forces, ne lor poestés. Bien vous sera la vérités Contée, et la sénéfiance Nel' metré mie en obliance; Ains vous dirai que tout ce monte, Ainçois que je fine mon conte. Or revendrai à ma parole: Des nobles gens de la karole M'estuet dire les contenances, Et les façons et les semblances. Li Diex d'Amors se fu bien pris A une dame de haut pris, Et delez lui iert ajoustés: Icele dame ot non Biautés. [p.65] Leur fût était comme leur fer 983 Aussi noir que diable d'enfer. C'était d'abord Orgueil. Vilenie Venait après, de félonie Tout empreint, tout envenimé. Ce trait vaut le premier nommé, Et le premier vaut le deuxième. Ensuite Honte le troisième, Le quatrième, Désespoir; Enfin, le dernier, à le voir, Nouveau-Penser me parût être[21]. A peine peut-on reconnaître Ces traits, tant ils sont ressemblants. C'était bien les dignes pendants De l'arc à figure hideuse, Informe et toute raboteuse, Qui me sembla fait tout exprès Pour lancer de si vilains traits, Car ils avaient force contraire Aux cinq que je viens de pourtraire. Céans vous ne pouvez savoir Toute leur force et leur pouvoir; Mais la vérité toute entière Ne mettrez en doutance guère Lorsque ce conte vous lirez; Avant la fin vous le saurez. Or revenons à ma parole. Des nobles gens de la karole Je vais vous dépeindre les jeux, Le maintien, les airs gracieux. Près de dame de grand' noblesse, Galant, le dieu d'Amours s'empresse. Elle était debout à côté De lui; c'était Dame Beauté [p.66] Ainsinc cum une des cinq fleches, 1021 En li ot maintes bonnes teches[22]: El ne fu oscure, ne brune, Ains fu clere comme la lune, Envers qui les autres estoiles Resemblent petites chandoiles. Tendre ot la char comme rousée, Simple fu cum une espousée, Et blanche comme flor de lis; Si ot le vis cler et alis, Et fu greslete et alignie, Ne fu fardée ne guignie: Car el n'avoit mie mestier De soi tifer ne d'afetier. Les cheveus ot blons et si lons Qu'il li batoient as talons; Nez ot bien fait, et yelx et bouche. Moult grant douçor au cuer me touche, Si m'aïst Diex, quant il me membre De la façon de chascun membre, Qu'il n'ot si bele fame où monde. Briément el fu jonete et blonde, Sade, plaisant, aperte et cointe, Grassete et gresle, gente et jointe. [p.67] Comme la flèche merveilleuse 1017 De vertus riche et généreuse, Obscure ni brune. Tel luit L'astre radieux de la nuit, Près de qui les autres étoiles Ne sont que petites chandoiles. Elle était blanche comme un lys, Le teint, le front clairs et polis, La chair tendre comme rosée Et simple comme une épousée: Taille grêle, ensemble charmant, Sans fard et sans déguisement, Car elle n'avait, je vous jure, Besoin d'atours ni de parure. Ses blonds cheveux étaient si longs Qu'ils venaient battre ses talons, Bien faits son nez, ses yeux, sa bouche. Moult grand' douceur au coeur me touche (M'assiste Dieu!) quand je revois Tous ses charmes comme autrefois! N'était si belle femme au monde! Bref, elle était jeunette et blonde, Au regard doux, sade et plaisant, Au corps rondelet, svelte et gent. [p.68] VII Ci parle l'Amant de Richesse, 1045 Qui moult estoit de grant noblesse; Mais de si grant boban estoit, Que nul povre home n'adaignoit, Ainz le boutoit tousjors arriere: Si l'en doit-l'en avoir mains chiere. Près de Biauté se tint Richece, Une dame de grant hautece, De grant pris et de grant affaire. Qui à li ne as siens meffaire Osast riens par fais, ou par dis, Il fust moult fiers et moult hardis; Qu'ele puet moult nuire et aidier. Ce n'est mie ne d'ui ne d'ier Que riches gens ont grant poissance De faire ou aïde, ou grévance. Tuit li greignor et li menor Portoient à Richece honor: Tuit baoient à li servir, Por l'amor de li deservir; Chascuns sa dame la clamoit, Car tous li mondes la cremoit; Tous li mons iert en son dangier. En sa cort ot maint losengier, Maint traïtor, maint envieus: Ce sunt cil qui sunt curieus De desprisier et de blasmer Tous ceus qui font miex à amer. Par devant por eus losengier, Loent les gens li losengier; [p.69] VII Ci parle l'Amant de Richesse 1041 Qui dame était de grand' noblesse Mais de si grand orgueil était Que nul pauvre homme n'accueillait, Mais le boutait toujours arrière; Aussi doit-on l'avoir moins chère. Trônait Richesse près Beauté. Dame c'était de grand' fierté, De grand prix et de grande affaire. Bien hardi qui osât méfaire A elle ou aux siens. Elle peut Aider, nuire quand elle veut. Au riche la toute-puissance! Les biens et les maux il dispense A son gré; ce n'est pas d'hier. Grands et petits, l'humble et le fier Font honneur à dame Richesse, Chacun à la servir s'empresse, Afin d'obtenir ses faveurs; Chacun veut porter ses couleurs, Chacun reconnaît sa puissance Par crainte et non par préférence. Sa cour n'est qu'envieux, flatteurs Et traîtres, et ces vils menteurs S'attaquent surtout avec rage Au plus aimable et au plus sage; Devant c'est l'adulation La plus vile; avec onction Tout le monde en parole ils louent; Mais leurs louanges les gens rouent [p.70] Tout le monde par parole oignent, 1075 Mès lor losenges les gens poignent[23] Par derriere dusques as os[24], Qu'il abaissent des bons les los, Et desloent les aloés, Et si loent les desloés. Maint prodommes ont encusés, Et de lor honnor reculés Li losengier par lor losenges; Car il font ceus des cors estranges Qui déussent estre privés: Mal puissent-il estre arivés Icil losengier plain d'envie! Car nus prodons n'aime lor vie. Richece ot une porpre robe, Ice ne tenés mie à lobe, Que je vous di bien et afiche Qu'il n'ot si bele, ne si riche Où monde, ne si envoisie. La porpre fu toute orfroisie. Si ot portraites à orfrois Estoires de dus et de rois[25]. Si estoit au col bien orlée D'une bende d'or néélée Moult richement, sachiés sans faille. Si i avoit tretout à taille De riches pierres grant plenté Qui moult rendoient grant clarté. Richece ot ung moult riche ceint[26] Par desus cele porpre ceint; La boucle d'une pierre fu Qui ot grant force et grant vertu: Car cis qui sor soi la portoit, Nes uns venins ne redotoit; [p.71] Par derrière jusques aux os[24]; 1071 Ils abaissent des bons les los, Souillent partout la prudhommie, Par contre exaltent l'infamie. Par eux le bon est accusé Et voit son honneur exposé A l'hypocrite calomnie; Tels on voit par leur perfidie Maints preux souvent des cours chassés. Qu'à leur tour soient de Dieu laissés Tous ces vils flatteurs pleins d'envie; Nul prud'homme n'aime leur vie. Robe pourpre Richesse avait, Et si nul pour faux le tenait, Je ne crains pas qu'il me confonde, Si belle robe n'est au monde, Si riche ni si gente encor; Car en ses lés la pourpre d'or Retraçait à notre mémoire De ducs et de rois mainte histoire[25]. Bien en était le col ourlé D'une bande d'or niellé, Moult richement, je ne vous raille, Puis y brillaient, de riche taille, Pierres fines en quantité Qui moult rendaient grande clarté. Richesse avait riche ceinture[26] Par dessus sa pourpre vêture; La boucle d'une pierre était Qui grand pouvoir et force avait; Car celui qui cette ceinture Porte, tous les venins conjure; [p.72] Nus nel' pooit envenimer, 1109 Moult faisoit la pierre à aimer. Elle vausist à ung prodomme Miex que trestous li ors de Romme. D'une pierre fu li mordens, Qui garissoit du mal des dens; Et si avoit ung tel éur, Que cis pooit estre asséur Tretous les jors de sa véue, Qui à géun l'avoit véue. Li clou furent d'or esmeré, Qui erent el tissu doré; Si estoient gros et pesant, En chascun ot bien ung besant. Richece ot sus ses treces sores Ung cercle d'or; onques encores Ne fu si biaus véus, ce cuit, Car il fu tout d'or fin recuit; Mès cis seroit bons devisierres Qui vous sauroit toutes les pierres, Qui i estoient, devisier, Car l'en ne porroit pas prisier L'avoir que les pierres valoient, Qui en l'or assises estoient. Rubis i ot, saphirs, jagonces, Esmeraudes plus de dix onces. Mais devant ot par grant mestrise, Une escharboucle où cercle assise, Et la pierre si clere estoit, Que maintenant qu'il anuitoit, L'en s'en véist bien au besoing Conduire d'une liue loing. Tel clarté de la pierre yssoit, Que Richece en resplendissoit [p.73] Nul ne le peut envenimer: 1103 C'est la pierre qui fait aimer; Elle vaudrait à un prudhomme Mieux que tretous les ors de Rome. D'une pierre étaient les mordants Qui guérissait du mal de dents, Et tel à jeun qui l'aurait vue, De conserver toujours la vue Serait sûr, j'en suis convaincu, Tant est puissante sa vertu. Les clous gros et pesants, je pense, Au moins comme un besant de France, Étaient de fin or épuré Et semaient le tissu doré. Pour maintenir sa blonde tresse Un cercle d'or avait Richesse; Oncques nul de plus beau ne vit, Car il était tout d'or recuit. Ce serait un conteur habile Celui dont la plume subtile Toutes les pierres dépeindrait; Car nul estimer ne saurait La valeur de ces pierreries Dans l'or habilement serties. Dix onces de grenat je vis, Saphyrs, émeraudes, rubis, Mais par dessus tout dominante, Une escarboude étincelante, Sur le cercle assise, jetait Au loin un si puissant reflet Qu'en cette nuit portait la vue Une lieue au moins d'étendue; Et lueur telle en jaillissait Que Richesse en resplendissait [p.74] Durement le vis et la face, 1143 Et entor li toute la place. Richece tint parmi la main Ung valet de grant biauté plain, Qui fu ses amis veritiez. C'est uns hons qui en biaus ostiez Maintenir moult se délitoit. Cis se chauçoit bien et vestoit, Si avoit les chevaus de pris; Cis cuidast bien estre repris Ou de murtre, ou de larrecin, S'en s'estable éust ung roucin. Por ce amoit-il moult l'acointance De Richece et la bien-voillance, Qu'il avoit tous jors en porpens De demener les grans despens, Et el les pooit bien soffrir, Et tous ses despens maintenir; El li donnoit autant deniers Cum s'el les puisast en greniers. Après refu Largece assise, Qui fu bien duite et bien aprise De faire honor, et de despendre: El fu du linage Alexandre; Si n'avoit-el joie de rien Cum quant el pooit dire, tien. Néis Avarice la chétive N'ert pas si à prendre ententive Cum Largece ere de donner; Et Diex li fesoit foisonner Ses biens si qu'ele ne savoit Tant donner, cum el plus avoit. Moult a Largece pris et los; Ele a les sages et les fos [p.75] Toute entière, son corps, sa face, 1137 Voire alentour toute la place. Richesse tenait par la main Un varlet de grand' beauté plein Et son ami sans aucun doute. Par dessus tout cet homme goûte Grands hôtels, splendides châteaux, Chaussures, vêtements royaux, Chevaux de prix, vaste écurie. Il eût craint d'être, je parie, Repris de meurtre ou de larcin, S'il eût en l'étable un roussin. Aussi cherchait-il l'accointance De Richesse et la bienviellance; Car il ne songeait en tous temps Qu'à démener les grands dépens, Et bien pouvait-il, sans doutance, Soutenir sa magnificence, Car elle lui versait deniers Comme puisant à pleins greniers. Ensuite assise, était Largesse, Dame généreuse et maîtresse Passée en prodigalité. Nul ne savait, en vérité, Mieux faire honneur et l'or épandre; Elle était du sang d'Alexandre, Et plaisir ne prenait de rien Comme de pouvoir dire: Tien. Non, Avarice là chétive N'est pas à garder attentive Comme Largesse est à donner, Et Dieu lui fait tant foisonner Ses biens que toujours l'abondance Surpasse sa magnificence. [p.76] Outréement à son bandon, 1177 Car ele savoit fere biau don; S'ainsinc fust qu'aucuns la haïst, Si cuit-ge que de ceus féist Ses amis par son biau servise; Et por ce ot-ele à devise L'amor des povres et des riches. Moult est fos haus homs qui est chiches! Haus homs ne puet avoir nul vice, Qui tant li griet cum avarice: Car hons avers ne puet conquerre Ne seignorie, ne grant terre; Car il n'a pas d'amis plenté, Dont il face sa volenté. Mès qui amis vodra avoir, Si n'ait mie chier son avoir, Ains par biaus dons amis acquiere: Car tout en autretel maniere Cum la pierre de l'aïment Trait à soi le fer soutilment, Ainsinc atrait les cuers des gens Li ors qu'en donne et li argens. Largece ot robe toute fresche D'une porpre sarrazinesche; S'ot le vis bel et bien formé; Mès el ot son col deffermé, Qu'el avoit iluec en présent A une dame fet présent, N'avoit gueres, de son fermal, Et ce ne li séoit pas mal, Que sa cheveçaille iert overte, Et sa gorge si descoverte, [p.77] Largesse aussi recherchent tous, 1171 Elle a les sages et les fous, Tous sans réserve à son service; Car toujours l'or de sa main glisse, Et si quelqu'un la haïssait, Bien vite un ami s'en ferait Par sa généreuse franchise; Aussi tient-elle en toute guise Du pauvre et du riche l'amour. Fol le Grand au coeur chiche et sourd! Un Grand ne peut avoir nul vice Qui l'abaisse autant qu'avarice: Avare ne peut obtenir Honneurs ni grands fiefs conquérir, Car d'amis certes il n'a guère Qui veuillent sa volonté faire. Tel qui veut des amis avoir, Qu'il n'ait pas trop cher son avoir, Mais par beaux dons qu'il les acquière. C'est ainsi de même manière Que l'on voit la pierre d'aimant Tirer le fer subtilement; Ainsi le coeur des gens attire L'argent qu'on donne tire à tire. Largesse avait frais vêtement De riche pourpre d'Orient, Les traits beaux et pleins d'élégance, Le col ouvert par négligence, Car elle avait tout justement A certaine dame en présent Son fermail octroyé naguère. J'aimais assez cette manière De laisser sa coiffe s'ouvrir Et sa gorge se découvrir; [p.78] Que parmi outre la chemise 1209 Li blanchoioit sa char alise. Largece la vaillant, la sage, Tint ung chevalier du linage Au bon roy Artus de Bretaigne[27]: Ce fut cil qui porta l'enseigne De Valor et le gonfanon. Encor est-il de tel renom, Que l'en conte de li les contes Et devant rois, et devant contes. Cil chevalier novelement Fu venus d'ung tornoiement, Où il ot faite por s'amie Mainte jouste et mainte envaïe, Et percié maint escu bouclé, Maint hiaume i avoit desserclé, Et maint chevalier abatu, Et pris par force et par vertu. Après tous ceus se tint Franchise, Qui ne fu ne brune ne bise, Ains ere blanche comme nois, Et si n'ot pas nés d'Orlenois[28], Ainçois l'avoit lonc et traitis, Iex vairs rians, sorcis votis: S'ot les chevous et blons, et lons, Et fu simple comme uns coulons. Le cuer ot dous et débonnaire: Ele n'osast dire ne faire A nuli riens qu'el ne déust; Et s'ele ung homme cognéust Qui fust destrois por s'amitié, Tantost éust de li pitié, [p.79] Car dessous sa chemise fine 1205 Blanchoyait sa belle poitrine. Tenait Largesse au coeur vaillant Un beau chevalier descendant Du bon roi Artus de Bretaigne,[27] Celui-là qui tenait l'enseigne De Valeur et le gonfanon. Encor est-il de tel renom Que l'on conte de lui les contes, Et devant rois et devant comtes. Ce chevalier nouvellement Était venu d'un tournoiement, Où fait avait pour sa maîtresse Mainte joûte et mainte prouesse Et percé maint écu bouclé, Et de sa lance décerclé Maint haume et puis mainte visière, Maint chevalier dans la poussière Avait de son bras abattu Et pris par force et par vertu. Ensuite se tenait Franchise Qui n'était ni brune ni bise, Au teint plus que la neige blanc, Et n'avait pas nez d'Orléan[28], Mais long et bien fait au contraire, Sourcils-arqués, prunelle claire, Longs cheveux blonds ceints d'un bandeau, Et l'air simple d'un colombeau: Le coeur si doux et débonnaire Que jamais il n'eût osé faire Aux autres que ce qu'il devait; Car si nul homme elle savait Qui fût pour l'amour d'elle en peine, Point ne lui serait inhumaine; [p.80] Qu'ele ot le cuer si pitéable, 1241 Et si dous et si amiable, Que se nus por li mal traisist, S'el ne li aidast, el crainsist Qu'el féist trop grant vilonnie. Vestue ot une sorquanie, Qui ne fu mie de borras: N'ot si bele jusqu'à Arras; Car el fu si coillie et jointe, Qu'il n'i ot une seule pointe Qui à son droit ne fust assise. Moult fu bien vestue Franchise; Car nule robe n'est si bele Que sorquanie à damoisele. Fame est plus cointe et plus mignote En sorquanie que en cote: La sorquanie qui fu blanche Senefioit que douce et franche Estoit cele qui la vestoit. Uns bachelers jones s'estoit Pris à Franchise lez à lez; Ne soi comment ert apelé, Mès biaus estoit, se il fust ores Fiex au seignor de Gundesores[29]. VIII Ci parle l'Aucteur de Courtoisie[30] Qui est courtoise et de tous prisie, Et par tout fet moult à loer: Chascun doit Courtoisie amer. Après se tenoit Cortoisie, Qui moult estoit de tous prisie, [p.81] Bien plus, son coeur compatissant 1239 Et si aimable, lui voyant L'âme trop durement atteinte, A son aide viendrait, de crainte De causer quelque grand malheur. D'un drap fin de grande valeur La vêtait capote plus belle Que jamais n'en porta pucelle D'ici Arras. Si fraîche était Et si bien faite, qu'on n'aurait Repris la plus petite pointe. Femme est plus gentille et mieux jointe Ainsi qu'en cote simplement. Charmant était ce vêtement, Car nulle robe n'est si belle Qu'une capote à damoiselle. Cette capote de drap blanc Indiquait qu'un coeur doux et franc Battait en sa belle poitrine. Un jouvenceau de bonne mine Près de Franchise se tenait; Je ne sais comme on le nommait, Mais il était beau, puis encore Fils du seigneur de Gundesore[29]. VIII L'Auteur parle de Courtoisie Moult courtoise et de tous bénie, Ne cherchant qu'à faire plaisir; Aussi chacun la doit chérir. Après se tenait Courtoisie Qui moult était de tous chérie. [p.82] Si n'ere orguilleuse ne fole. 1271 C'est cele qui à la karole La soe merci m'apela Ains que nule, quant je vins là, El ne fu ne nice, n'umbrage, Mès sages auques sans outrage, De biaus respons et de biaus dis, Onc nus ne fu par li laidis, Ne ne porta nului rancune. El fu clere comme la lune Est avers les autres estoiles[31] Qui ne resemblent que chandoiles. Faitisse estoit et avenant, Je ne sai fame plus plaisant. Ele ere en toutes cors bien digne D'estre emperieris, ou roïne. A li se tint uns chevaliers Acointables et biaus parliers, Qui sot bien faire honor as gens, Li chevaliers fu biaus et gens, Et as armes bien acesmés Et de s'amie bien amés. La bele Oiseuse vint après, Qui se tint de moi assés près. De cele vous ai dit sans faille Toute la façon et la taille; Jà plus ne vous en iert conté, Car c'est cele qui la bonté Me fist si grant qu'ele m'ovri Le guichet del vergier flori. [p.83] Son coeur ne connait pas l'orgueil. 1269 C'est elle qui me fit accueil Avant tout autre à la karole Et vint m'adresser la parole. Son air ouvert et souriant, Son abord simple et engageant, Son esprit vif, ses réparties Toujours fines et bien senties Dénotaient toute sa bonté. Comme la lune sa beauté Brillait, près de qui les étoiles[31] Ne sont que petites chandoiles. Je ne sais rien d'aussi plaisant Que cet être aimable et charmant; Dans les cours on verrait à peine Plus digne impératrice ou reine. Près d'elle un noble chevalier Aimable et galant cavalier, De bonne et docte compagnie, Semblait bien aimé de sa mie; Car il était beau, fier et gent Dessous ses armes et vaillant. Après venait la belle Oyseuse Que je choisis pour ma danseuse. Je vous ai tout au long conté Tous ses atours et sa beauté; Je n'ai plus rien à vous en dire. Souvenez-vous qu'à mon martyre C'est sa bonne âme qui mit fin A la porte du beau jardin. [p.84] IX Ici parole de Jonesce 1301 Qui tant est sote et jengleresce. Après se tint mien esciant, Jonesce au vis cler et luisant, Qui n'avoit encores passés Si cum je cuit, douze ans d'assés. Nicete fu, si ne pensoit Nul mal, ne nul engin qui soit; Mès moult iert envoisie et gaie, Car jone chose ne s'esmaie Fors de joer, bien le savés. Ses amis iert de li privés En tel guise, qu'il la besoit Toutes les fois que li plesoit, Voians tous ceus de la karole: Car qui d'aus deus tenist parole, Il n'en fussent jà vergondeus, Ains les véissiés entre aus deus Baisier comme deus columbiaus. Le valés fu jones et biaus, Si estoit bien d'autel aage Cum s'amie, et d'autel corage. Ainsi karoloient ilecques Ceste gens, et autres avecques, Qui estoient de lor mesnies, Franches gens et bien enseignies, Et gens de bel afetement Estoient tuit communément. [p.85] IX Enfin Jeunesse la dernière 1299 Si naïve et sotte et légère. Ensuite, comme il m'en souvient, La mignonne Jeunesse vient. Ses douze premières années A peine étaient-elles sonnées; Ce n'était encor qu'un enfant Au visage clair et luisant. La pauvrette dans sa simplesse Ne pensait à mal ni finesse, Mais à rire, à se divertir, A jouer; c'est le seul plaisir, Comme vous savez, de l'enfance. Comme elle sans expérience Son petit ami la baisait Toutes les fois qu'il lui plaisait, Devant tous ceux de la karole. Car aussi bien, quelque parole Que l'on dît d'eux, sans s'émouvoir, Vous eussiez pu toujours les voir Se baiser comme tourterelles. C'était bien les mêmes cervelles Et la même naïveté, Et même âge, et même beauté. Ainsi cette gente assemblée Dansait la karole, mêlée A une foule de danseurs Comme eux beaux et brillants seigneurs Et dames de grandes manières Aussi belles que les premières. [p.86] X Comment le Dieu d'Amors suivant, 1329 Va au Jardin en espiant L'Amant, tant qu'il soit bien à point Que de ses cinq flesches soit point. Quant j'oi véues les semblances De ceus qui menoient les dances, J'oi lors talent que le vergier Alasse véoir et cerchier, Et remirer ces biaus moriers, Ces pins, ces codres, ces loriers. Les kàroles jà remanoient, Car tuit li plusors s'en aloient O lor amies umbroier Sous ces arbres por dosnoier. Diex, cum menoient bonne vie! Fox est qui n'a de tel envie; Qui autel vie avoir porroit, De mieudre bien se sofferroit, Qu'il n'est nul greignor paradis Qu'avoir amie à son devis. D'ilecques me parti atant, Si m'en alai seus esbatant Par le vergier de çà en là, Et li Diex d'Amors apela Tretout maintenant Dous-Regart: N'a or plus cure qu'il li gart Son arc: donques sans plus atendre L'arc li a commandé à tendre, Et cis gaires n'i atendi, Tout maintenant l'arc li tendi, [p.87] X Ici vous allez voir comment 1329 Va le Dieu d'Amours épiant L'Amant, tant que l'instant saisisse Et de ses flèches le férisse. Quand les danseurs j'eus admiré Et leurs semblances à mon gré, Je pus de ce verger splendide Visiter les beautés sans guide, Et rêver sous ces beaux mûriers, Ces pins, coudriers et lauriers. Du reste, désertant la danse, Chacun de chercher le silence Et l'ombre fraîche deux à deux Dans les sentiers délicieux. Dieu! qu'ils menaient joyeuse vie! Fol de leur sort qui n'eût envie! Qui telle vie avoir pourrait D'autre bien moult se passerait; Car posséder femme qu'on aime Mieux vaut que le paradis même. Lors donc, la karole quittant, Je partis tout seul m'ébattant Au hasard sur l'herbe nouvelle. Soudain le Dieu d'Amours appelle Tous bas Doux-Regard son ami, Car il n'a plus besoin de lui, Mais de son arc; sans plus attendre Il lui commande de le tendre. Doux-Regard céans obéit, Tend l'arc, en même temps choisit [p.88] Si li bailla et cinq sajetes 1359 Fors et poissans, d'aler loing prestes. Li Diex d'Amors tantost de loing Me prist à suivir, l'arc où poing. Or me gart Diex de mortel plaie[32]! Se il fait tant que à moi traie, Il me grevera moult forment. Je qui de ce ne soi noient, Vois par le vergier à délivre, Et cil pensa bien de moi sivre; Mès en nul leu ne m'arresté, Devant que j'oi par tout esté. Li vergiers par compasséure Si fu de droite quarréure, S'ot de lonc autant cum de large; Nus arbres qui soit qui fruit charge, Se n'est aucuns arbres hideus, Dont il n'i ait ou ung, ou deus Où vergier, ou plus, s'il avient. Pomiers i ot, bien m'en sovient, Qui chargoient pomes grenades, C'est uns fruis moult bons à malades; De noiers i ot grant foison, Qui chargoient en la saison Itel fruit cum sunt nois mugades, Qui ne sunt ameres, ne fades; Alemandiers y ot planté, Et si ot où vergier planté Maint figuier, et maint biau datier; Si trovast qu'en éust mestier, Où vergier mainte bone espice, Cloz de girofle et requelice, Graine de paradis novele, Citoal, anis, et canele[33], [p.89] Cinq des flèches et lui présente 1359 La plus rapide et plus puissante. Le Dieu d'Amours tantôt de loin Me prend à suivre l'arc au poing. Mon Dieu! de blessure mortelle[32] Garde-moi; sa flèche cruelle Me frapperait trop durement! Moi, sans rien voir, innocemment, Tandis qu'il me suit et me vise, Cà et là je vais à ma guise Sans m'arrêter et sans m'asseoir; Je veux partout aller, tout voir. Ce verger couvrait une espace Carré dont chaque immense face Formait des angles réguliers. Il n'était point d'arbres fruitiers, Fors les malfaisantes espèces, Dont il n'y eût une ou deux pièces Au verger, ou plus, s'il advient. C'était pommiers, il m'en souvient. Qui tous portaient pommes grenades, Fruit excellent pour les malades, Et puis noyers à grand' foison Qui fruits portaient en la saison Semblables à des noix muscades Qui ne sont amères ni fades, Entremêlés de beaux dattiers Et de figuiers et d'amandiers; Voire encor mainte bonne épice, Clou de girofle et doux réglisse Pourrait-on, cherchant avec soin, Trouver, s'il en était besoin, Graine de paradis nouvelle, Citoal, anis ou cannelle[33] [p.90] Et mainte espice délitable, 1393 Que bon mengier fait après table.[34] Où vergier ot arbres domesches, Qui chargoient et coins et pesches, Chataignes, nois, pommes et poires, Nefles, prunes blanches et noires, Cerises fresches merveilletes, Cormes, alies et noisetes; De haus loriers et de haus pins Refu tous puéplés li jardins, Et d'oliviers et de ciprés, Dont il n'a gaires ici prés: Ormes y ot branchus et gros, Et avec ce charmes et fos, Codres droites, trembles et chesnes, Erables haus, sapins et fresnes. Que vous iroie-je notant? De divers arbres i ot tant, Que moult en seroie encombrés, Ains que les éusse nombrés; Sachiés por voir, li arbres furent Si loing à loing cum estre durent. Li ung fu loing de l'autre assis Plus de cinq toises, ou de sis: Mès li rain furent lonc et haut, Et por le leu garder de chaut, Furent si espés par deseure, Que li solaus en nesune eure Ne pooit à terre descendre, Ne faire mal à l'erbe tendre. Où vergier ot daims et chevrions, Et moult grant plenté d'escoirions, Qui par ces arbres gravissoient; Connins i avoit qui issoient [p.91] Et mainte épice complément 1393 Choisi du repas d'un gourmand[34]. Puis en ce verger magnifique Croît aussi le fruit domestique, Pêches et coins et cerisiers, Cormes, alises, noisetiers, Chataignes, noix, pommes et poires, Nèfles, prunes blanches et noires. De tous côtés dans ce jardin Surgit le laurier, le haut pin, Des gros ormes l'épais branchage, Hêtres, charmes au clair feuillage, Et l'olivier et le cyprès Comme on n'en voit guère ici-près, Coudriers droits, trembles et chênes, Érables hauts, sapins et frênes. Que vous irai-je encor notant? D'arbres divers y avait tant, Qu'avant d'en avoir dit le nombre, J'ai peur que ce détail encombre. Sachez aussi qu'avec grand art On avait, et non par hasard, Entre eux ménagé la distance De cinq à six toises, je pense. Mais de leurs verts rameaux l'ampleur, Bravant du soleil la chaleur, L'empêchait au sol de descendre Dessécher l'herbe fine et tendre, Sans que jamais pût son ardeur Percer leur dôme protecteur. Partout daims et chevreuils timides Bondissaient, écureuils rapides Escaladaient le tronc des pins, Et tout le jour mille lapins [p.92] Toute jor hors de lor tesnieres, 1427 Et en plus de trente manieres Aloient entr'eus tornoiant Sor l'erbe fresche verdoiant. Il ot par leus cleres fontaines, Sans barbelotes et sans raines, Cui li arbres fesoient umbre; Mès n'en sai pas dire le numbre. Par petis tuiaus que Déduis Y ot fet fere, et par conduis S'en aloit l'iaue aval, fesant Une noise douce et plesant. Entor les ruissiaus et les rives Des fontaines cleres et vives, Poignoit l'erbe freschete et drue; Ausinc y poïst-l'en sa drue Couchier comme sor une coite, Car la terre estoit douce et moite Por la fontaine, et i venoit Tant d'erbe cum il convenoit. Mès moult embelissoit l'afaire Li leus qui ere de tel aire[35], Qu'il i avoit tous jours plenté De flors et yver et esté. Violete y avoit trop bele, Et parvenche fresche et novele; Flors y ot blanches et vermeilles, De jaunes en i ot merveilles. Trop par estoit la terre cointe, Qu'ele ere piolée et pointe De flors de diverses colors, Dont moult sunt bonnes les odors. Ne vous tenrai jà longue fable Du leu plesant et délitable; [p.93] Saillissaient hors de leur tanières, 1427 Et de plus de trente manières Se poursuivaient en tournoyant Parmi le gazon verdoyant. De tous côtés claires fontaines, Sans crapauds ni bêtes vilaines, Coulaient sous le feuillage ombreux. Ces ruisseaux étaient si nombreux Que Déduit fit faire une foule De petits tuyaux où s'écoule Par maints canaux l'onde faisant Un murmure doux et plaisant. Entour ces ruisseaux et les rives Des fontaines claires et vives Frais et dru poussait le gazon. Aussi coucher y pourrait-on Sa mie ainsi que sur la coite, Car la terre était douce et moite Par la fontaine, et il venait Tant d'herbe comme il convenait. Mais moult embellissait l'affaire Surtout le beau site dont l'aire[35] Donnait le jour à quantité De fleurs et l'hiver et l'été. Violette y avait trop belle Et pervenche fraîche et nouvelle, Et fleurs vermeilles et fleurs d'or Et d'azur à merveille encor; La terre était toute émaillée, Toute peinte et bariolée De fleurs de diverses couleurs Dont moult sont bonnes les odeurs. Je ne vous tiendrai longue fable De ce lieu plaisant, délectable; [p.94] Orendroit m'en convenra taire, 1461 Que ge ne porroie retraire Du vergier toute la biauté, Ne la grant délitableté. Tant fui à destre et à senestre, Que j'oi tout l'afere et tout l'estre Du vergier cerchié et véu, Et li Diex d'Amors m'a séu Endementiers en agaitant, Cum li venieres qui atant Que la beste en bel leu se mete Por lessier aler la sajete. En ung trop biau leu arrivé, Au darrenier où je trouvé Une fontaine sous ung pin; Mais puis Karles le fils Pepin, Ne fu ausinc biau pin véus, Et si estoit si haut créus, Qu'où vergier n'ot nul si bel arbre. Dedens une pierre de marbre Ot Nature par grant mestrise Sous le pin la fontaine assise: Si ot dedens la pierre escrites Où bort amont letres petites Qui disoient: ici desus Se mori li biaus Narcisus. [p.95] Car du verger la grand' beauté, 1461 Les charmes, la fertilité Ne se pourrait recenser guère; Dès à présent je veux m'en taire. Pour tout voir et tout admirer, Je voulus partout pénétrer, De ci, de là, de gauche à droite. Le Dieu d'Amours qui me convoite Pas à pas me suit cependant, Comme le chasseur qui attend Que la bête en beau lieu se mette Pour laisser aller la sagette. En un lieu charmant j'arrivai A la fin, et là je trouvai Une fontaine pittoresque A l'ombre d'un pin gigantesque. Depuis Karles, fils de Pepin, Jamais on ne vit si beau pin; Au verger n'était si bel arbre. Là, dans un blanc bassin de marbre Par Nature avec art creusé, Le flot clair était déversé. Sur la pierre, je vis écrites, Au bord amont, lettres petites Qui disaient: Ici, sur ce bord, Jadis le beau Narcisse est mort. [p.96] XI Ci dit l'Aucteur de Narcisus, 1487 Qui fu sorpris et décéus Pour son ombre qu'il aama Dedens l'eve où il se mira En ycele bele fontaine. Cele amour li fu trop grevaine, Qu'il en morut à la parfin A la fontaine sous le pin. Narcisus fu uns damoisiaus Que Amors tint en ses roisiaus, Et tant le sot Amors destraindre, Et tant le fist plorer et plaindre, Que li estuet à rendre l'âme: Car Equo, une haute dame, L'avoit amé plus que riens née. El fu par lui si mal menée Qu'ele li dist qu'il li donroit S'amor, ou ele se morroit. Mès cis fu por sa grant biauté Plains de desdaing et de fierté, Si ne la li volt otroier, Ne por chuer, ne por proier. Quant ele s'oï escondire, Si en ot tel duel et tel ire, Et le tint en si grant despit, Que morte en fu sans lonc respit; Mès ainçois qu'ele se morist, Ele pria Diex et requist Que Narcisus au cuer ferasche, Qu'ele ot trouvé d'amors si flasche, [p.97] XI L'Auteur ici Narcisse conte 1487 Qui grand' surprise et grand mécompte Eut par son ombre qu'il aima Dedans l'onde où il se mira, En la séduisante fontaine. Cette amour lui fut si malsaine Qu'il en rendit l'âme à la fin, A la fontaine, sous le pin. Narcisse qu'Amour sut étreindre, Et tant fit pleurer et se plaindre Quand il le tint en son réseau, Était un jeune damoiseau. Tant il souffrit qu'en rendit l'âme: Car Echo, une haute dame, Plus que rien au monde l'aimait, Et lui si fort la malmenait, Qu'elle dit: «je serai sa mie Ou je m'arracherai la vie.» Mais il fut pour sa grand' beauté Plein de dédain et de fierté, Repoussa toujours sa tendresse Et sa prière, et sa caresse. Devant ce méprisant accueil Elle en ressentit un tel deuil, Tel désespoir, telle colère, Qu'elle en expira de misère. Mais au moment qu'elle expira, Dieu vengeur elle supplia Que ce Narcisse impitoyable, Que cet amant si méprisable [p.98] Fust asproiés encore ung jor, 1517 Et eschaufés d'autel amor Dont il ne péust joie atendre; Si porroit savoir et entendre Quel duel ont li loial amant Que l'en refuse si vilment. Cele proiere fu resnable, Et por ce la fist Diex estable, Que Narcisus, par aventure, A la fontaine clere et pure Se vint sous le pin umbroier, Ung jour qu'il venoit d'archoier, Et avoit soffert grant travail De corre et amont et aval, Tant qu'il ot soif por l'aspreté Du chault, et por la lasseté Qui li ot tolue l'alaine. Et quant il vint à la fontaine Que li pins de ses rains covroit, Il se pensa que il bevroit: Sus la fontaine, tout adens Se mist lors por boivre dedans. XII Comment Narcisus se mira A la fontaine, et souspira Par amour, tant qu'il fist partir S'âme du corps, sans départir. Si vit en l'iaue clere et nete Son vis, son nés et sa bouchete, Et cis maintenant s'esbahi; Car ses umbres l'ot si trahi, [p.99] Torturé fut encore un jour 1517 Et consumé du même amour, C'est-à-dire sans espérance, Pour qu'il eût enfin conscience Du deuil qu'a le loyal amant Qu'on rejette si vilement. A sa prière raisonnable, Dieu sut se montrer favorable Et voulut que Narcisse un jour S'en vint justement, de retour De la chasse, vers cette source, Fatigué d'une longue course, Chercher l'ombre sous le grand pin. Par monts, par vaux, dès le matin, Il courait le bois et la plaine; Exténué, tout hors d'haleine, Altéré par l'âpre chaleur, Il vit sous l'arbre protecteur La source vive et transparente. Pour étancher sa soif ardente Et tremper ses lèvres dans l'eau, Il se pencha sur le ruisseau. XII Comment Narcisse, qui se mire A la fontaine, tant soupire Par amour, qu'il se fait partir L'âme du corps sans départir. Quant il vit dans l'eau claire et nette Son front, son nez, et sa bouchete, Il resta soudain ébahi, Car son ombre l'avait trahi [p.100] Que cuida véoir la figure 1547 D'ung enfant bel à desmesure. Lors se sot bien Amors vengier Du grant orguel et du dangier Que Narcisus li ot mené. Lors li fu bien guerredoné, Qu'il musa tant à la fontaine, Qu'il ama son umbre demaine, Si en fu mors à la parclose. Ce est la somme de la chose: Car quant il vit qu'il ne porroit Acomplir ce qu'il desirroit, Et qu'il i fu si pris par sort, Qu'il n'en pooit avoir confort En nule guise, n'en nul sens, Il perdi d'ire tout le sens, Et fu mors en poi de termine. Ainsinc si ot de la meschine Qu'il avoit d'amors escondite, Son guerredon et sa merite. Dames, cest exemple aprenés, Qui vers vos amis mesprenés; Car se vous les lessiés morir, Diex le vous sara bien merir. Quant li escris m'ot fait savoir Que ce estoit tretout por voir La fontaine au biau Narcisus, Je m'en trais lors ung poi en sus, Que dedens n'osai regarder, Ains commençai à coarder, Quant de Narcisus me sovint, Cui malement en mesavint; Mès ge me pensai qu'asséur, Sans paor de mavés éur, [p.101] En lui faisant voir la figure 1547 D'une enfant belle sans mesure. Pour punir Narcisse et le deuil Qu'il avait fait et son orgueil, Amour alors tint sa vengeance Et lui donna sa récompense. Au bord de l'eau Narcisse heureux Resta de son ombre amoureux, Et de sa mort ce fut la cause. Voici le détail de la chose: Car lorsqu'il vit qu'il ne pourrait Accomplir ce qu'il désirait, Lorsqu'il comprit à sa souffrance Qu'il n'aurait jamais jouissance En nul sens, en nulle façon, Il perdit d'ire la raison Et de mourir ne larda guère. Ainsi s'exauça la prière De cette amante dont un jour Il avait méprisé l'amour. Vous, envers vos amis cruelles, Dames, retenez ces modèles; Car si vous les laissiez mourir, Dieu saurait bien vous en punir. Quand je connus par cet indice Que la fontaine de Narcisse C'était, mon premier mouvement Fut de m'enfuir en ce moment Sans regarder l'onde trompeuse; Car alors l'aventure affreuse De Narcisse m'épouvantait Qui mort si malement était. Pourtant il me vint la pensée Que ma crainte était insensée, [p.102] A la fontaine aler pooie, 1581 Por folie m'en esmaioie. De la fontaine m'apressai, Quant ge fui près, si m'abessai Por véoir l'iaue qui coroit, Et la gravele qui paroit[36] Au fons plus clere qu'argens fins, De la fontaine c'est la fins. En tout le monde n'ot si bele, L'iaue est tousdis fresche et novele, Qui nuit et jor sourt à grans ondes Par deux doiz creuses et parfondes. Tout entour point l'erbe menue, Qui vient por l'iaue espesse et drue, Et en iver ne puet morir Ne que l'iaue ne puet tarir. Où fons de la fontaine aval, Avoit deux pierres de cristal Qu'à grande entente remirai, Et une chose vous dirai, Qu'à merveilles, ce cuit, tenrés Tout maintenant que vous l'orrés. Quant li solaus qui tout aguete, Ses rais en la fontaine giete, Et la clartés aval descent, Lors perent colors plus de cent Où cristal, qui por le soleil Devient ynde, jaune et vermeil: Si ot le cristal merveilleus Itel force que tous li leus, Arbres et flors et quanqu'aorne Li vergiers, i pert tout aorne, Et por faire la chose entendre, Un essample vous veil aprendre. [p.103] Que j'étais fou de m'effrayer 1581 Et pouvais bien en essayer. Alors donc, reprenant courage, Je me baissai sur le rivage, Afin de voir l'eau qui courait Et la gravele qui parait Le fond, plus qu'argent claire et fine; La fontaine là se termine. Au monde il n'est rien de si beau! Le flot toujours frais et nouveau Sourd nuit et jour à grandes ondes Par deux rigoles moult profondes. Jamais la source ne tarit; Le froid en hiver n'y sévit, Et tout autour l'herbe menue Par l'eau s'étale épaisse et drue. Au fond de la fontaine aval Brillent deux pierres de cristal Que longtemps étonné j'admire; Or une chose vais vous dire Que pour merveilleuse tiendrez Sans nul doute quand l'ouïrez. Lorsque le soleil, qui tout guette, Ses rais en la fontaine jette, Et qu'aval la clarté descend, On voit de couleurs plus de cent Nuancer le cristal limpide, Vermeil, azur, jaune splendide. Telle du cristal merveilleux Est la vertu, que tous les lieux, Arbres et fleurs qui embellissent Ce beau verger, s'y réfléchissent. Pour la chose mieux expliquer, Un exemple vais appliquer. [p.104] Ainsinc cum li miréors montre 1615 Les choses qui li sunt encontre, Et y voit-l'en sans coverture Et lor color, et lor figure; Tretout ausinc vous dis por voir, Que li cristal, sans décevoir, Tout l'estre du vergier accusent A ceus qui dedens l'iaue musent: Car tous jours quelque part qu'il soient, L'une moitié du vergier voient; Et s'il se tornent maintenant, Pueent véoir le remenant. Si n'i a si petite chose, Tant reposte, ne tant enclose, Dont démonstrance n'i soit faite, Cum s'ele iert es cristaus portraite. C'est li miréoirs périlleus, Où Narcisus li orguilleus Mira sa face et ses yex vers, Dont il jut puis mors tout envers. Qui en cel miréor se mire, Ne puet avoir garant de mire, Que tel chose à ses yex ne voie, Qui d'amer l'a tost mis en voie. Maint vaillant homme a mis à glaive Cis miréors, car li plus saive, Li plus preus, li miex afetié I sunt tost pris et aguetié. Ci sourt as gens novele rage, Ici se changent li corage; Ci n'a mestier, sens, ne mesure, Ci est d'amer volenté pure; Ci ne se set conseiller nus, Car Cupido li fils Venus, [p.105] De même qu'un miroir nous montre 1615 Tous les objets mis à l'encontre, Et reproduit exactement Forme, couleur, ajustement, Telle au cristal chaque facette Dans ses moindres détails reflète Tout le verger délicieux; Car sitôt que tombent les yeux Dessus, de quelque point qu'ils soient, Une moitié du verger voient, Et s'ils se tournent maintenant Ils aperçoivent le restant. Or n'est-il si petite chose, Si cachée et si bien enclose, Que ne nous montrent ces cristaux Comme pourtraites dans les eaux. C'est en cette onde périlleuse Que mira sa face orgueilleuse Le fier Narcisse et ses yeux vairs Dont il chut mort tout à l'envers. Malheur à celui qui se mire En ce miroir, car le délire D'amour s'empare de son coeur Et n'est remède à sa douleur. Que de vaillants ont eu la vie Par ce miroir fatal ravie! Le plus rusé, le plus prudent, Le plus sage est pris et se rend. Saisi d'une incroyable rage, L'esprit s'égare malgré l'âge; Rien n'y fait, ni sens, ni pudeur, Car c'est l'amour et sa fureur; Tous à lutter perdent leur peine, Car tout autour de la fontaine, [p.106] Sema ici d'Amors la graine 1649 Qui toute a çainte la fontaine; Et fist ses las environ tendre, Et ses engins i mist por prendre Damoiseles et Damoisiaus, Qu'Amors ne velt autres oisiaus. Por la graine qui fu semée, Fu cele fontaine clamée La Fontaine d'Amors par droit, Dont plusors ont en maint endroit Parlé, en romans et en livre; Mais jamès n'orrez miex descrivre La verité de la matere, Cum ge la vous vodré retrere. Adès me plot à demorer A la fontaine, et remirer Les deus cristaus qui me monstroient Mil choses qui ilec estoient. Mès de fort hore m'i miré: Las! tant en ai puis souspiré! Cis miréors m'a décéu; Se j'éusse avant cognéu Quex sa force ert et sa vertu, Ne m'i fusse jà embatu: Car meintenant où las chaï Qui meint homme ont pris et traï. Où miroer entre mil choses, Choisi rosiers chargiés de roses, Qui estoient en ung détor D'une haie clos tout entor: Adont m'en prist si grant envie, Que ne laissasse por Pavie, Ne por Paris, que ge n'alasse Là où ge vi la greignor masse. [p.107] Le fils de Vénus, Cupidon, 1649 Sema d'Amour graine à foison, Et fit ses lacs environ tendre Et ses engins y mit pour prendre Damoiselles et damoiseaux; Amour ne chasse autres oiseaux. Pour la graine qui fut semée, Cette fontaine fut nommée Fontaine d'Amour à bon droit, Que plusieurs ont en maint endroit Décrite en roman comme en conte; Mais jamais n'ouïrez, je compte, Comme en ce livre peinte elle est La verité sur ce sujet. Lors, sans pouvoir quitter la rive, Ma vue admirait attentive Sur les cristaux et tour à tour Toutes les beautés d'alentour. Trop longtemps je goûtai ces charmes; Combien m'ont-ils coûtés de larmes Depuis, hélas! car m'a déçu Ce miroir, et si j'avais su Quel était son pouvoir funeste, Je l'aurais fui comme la peste; Et maintenant je suis tombé Où tant d'autres ont succombé! Au miroir, entre mille choses, J'élus rosiers chargés de roses Qui se trouvaient en un détour D'une haie enclos tout autour. Ils me faisaient si grande envie Qu'on m'eût en vain offert Pavie Ou Paris, pour ne pas aller Le plus gros buisson contempler. [p.108] Quant cele rage m'ot si pris, 1683 Dont maint ont esté entrepris, Vers les rosiers tantost me très; Et sachiés que quant g'en fui près, L'oudor des roses savorées M'entra ens jusques es corées, Que por noient fusse embasmés: Se assailli ou mesamés Ne cremisse estre, g'en cuillisse, Au mains une que ge tenisse En ma main, por l'odor sentir; Mès paor oi du repentir: Car il en péust de legier Peser au seignor du vergier. Des roses i ot grans monciaus, Si beles ne vit homs sous ciaus; Boutons i ot petis et clos, Et tiex qui sunt ung poi plus gros. Si en i ot d'autre moison Qui se traient à lor soison, Et s'aprestoient d'espanir, Et cil ne font pas à haïr. Les roses overtes et lées Sunt en ung jor toutes alées; Mès li bouton durent tuit frois A tout le mains deux jors ou trois. Icil bouton forment me plurent, Oncques plus bel nul leu ne crurent. Qui en porroit ung acroichier, Il le devroit avoir moult chier; S'ung chapel en péusse avoir, Je n'en préisse nul avoir. Entre ces boutons en eslui Ung si très-bel, qu'envers celui [p.109] Quand m'eut ainsi pris cette rage 1683 Dont maint a subi le ravage, Vers les rosiers me dirigeai. Sachez que quand j'en approchai, L'odeur suave des broussailles Me pénétra jusqu'aux entrailles, Et j'en étais comme embaumé. N'était la peur d'être blâmé Ou saisi, j'aurais, mais je n'ose, Cueilli de ma main une rose, Pour au moins son odeur sentir; Mais j'avais peur du repentir, Car de ce beau verger le maître S'en fut moult courroucé peut-être. Je vis de roses grands monceaux, Mille boutons petits et gros Et maintes fleurs encore closes. Ci-bas il n'est si belles roses! D'autres étaient à grand' foison Qui touchaient presque à leur saison, Mais pas encore épanouies; Celles-là sont les moins haïes. Car les roses au large sein N'ont guère à vivre qu