L'adolescence clémentine De Clément Marot (1496-1544) Marot à son Livre Racler je veulx (approche toy mon Livre) Ung tas d'escriptz, qui par d'aultres sont faictz. Or va, c'est faict: cours legier, et delivre: Deschargé t'ay d'ung lourd, et pesant faiz. S'ilz font Escriptz (d'adventure) imparfaictz, Te veulx tu faire en leurs faultes reprendre? S'ilz le font bien, ou mieulx, que je ne fais, Pourquoy veulx tu sur leur gloire entreprendre? Sans eulx (mon Livre) en mes Vers pourras prendre Vie apres moy, pour jamais, ou long temps. Mes Oeuvres donc content me doivvent rendre: Peuples, et Roys s'en tiennent bien contentz. Marot envoye le Livre de son Adolescence à une Dame Tu as (pour te rendre amusée) Ma Jeunesse en Papier icy. Quant à ma jeunesse abusée, Une aultre, que toy l'a usée: Contente toy de ceste cy. Nicolaus Beraldus in Clementis Marotis adolescentiam. Hi sunt Clementis juveniles, aspice, lusus: Sed tamen his ipsis est juvenile nihil. Clement Marot A ung grand nombre de freres, qu'il a: tous enfans d'Apollo, salut. Je ne sçay (mes treschiers Freres) qui m'a plus incité à mettre ces miennes petites jeunesses en lumiere, ou voz continuelles prieres: ou le desplaisir, que j'ay eu d'en ouir crier, et publier par les Rues une grande partie toute incorrecte, mal imprimée, et plus au proffit du Libraire, qu'à l'honneur de l'Autheur. Certainement toutes les deux occasions y ont servi: mais plus celle de voz prieres. Puis doncques, que vous estes cause de l'evidence de l'Oeuvre, je suis d'advis, s'il en vient blasme, que la moytié en tumbe sur vous: et s'il en sort (d'adventure) honneur, ou louange, que vous, ne moy n'y aions rien, mais celluy, à qui seul est deu honneur, et gloire. Ne vous chaille (mes freres) si la courtoisie des Lecteurs ne nous excuse, le Tiltre du Livre nous excusera. Ce sont Oeuvres de jeunesse, ce sont coups d'essay: ce n'est (en effect) aultre chose, qu'un petit Jardin, que je vous ay cultivé de ce, que j'ay peu recouvrer d'Arbres, d'herbes et fleurs de mon Printemps: là où (toutesfoys) ne verrez ung seul brin de Soucie. Lisez hardiment, vous y trouverez quelcque delectation: et en certains endroictz quelcque peu de fruict. Peu dis je, pource qu'Arbres nouveaulx entez ne produisent pas fruictz de trop grande saveur. Et pource qu'il n'y a Jardin, où ne se puisse rencontrer quelcque herbe nuisante, je vous supplie (mes freres, et vous nobles Lecteurs) si aulcun maulvais Exemple (d'adventure) en lisant se presentoit devant voz yeux, que vous luy fermiez la porte de voz voulentez: et que le pis, que vous tirerez de ce Livre, soit passetemps. Esperant, de brief vous faire offre de mieulx: et pour Arres de ce mieulx, desjà je vous metz en veue, apres l'Adolescence, Ouvrages de meilleure trempe, et de plus polie estoffe: mais l'Adolescence ira devant. Et là commencerons par la premiere Eglogue des Bucoliques Virgilianes, translatée (certes) en grande jeunesse: comme pourrez en plusieurs sortes congnoistre: mesmement par les Couppes feminines: lesquelles je n'observois encor alors: dont Jan le Maire de Belges (en les m'apprenant) me reprint. Et A Dieu freres tresaymez: lequel ardamment je supplie vous donner, et continuer sa grâce. De Paris. ce douziesme d'Aoust. 1530. Le contenu de l'adolescence La premiere Eglogue de Virgile Le Temple de Cupido Le jugement de Minos Les tristes vers de Philippe Beroalde Une oraison devant le Crucifix Les Epistres Les Complainctes, et Epitaphes Les Ballades Les Rondeaux Les Chansons La première eglogue des bucoliques de Virgile C'est assavoir les Oeuvres, que Clement Marot composa en l'Aage de son Adolescence Melibée Toy Tityrus, gisant dessoubz l'Ormeau Large, et espez, d'ung petit Chalumeau Chantes Chansons rustiques en beaulx Chantz: Et nous laissons (maulgré nous) les doulx champs, Et noz Pays. Toy oysif en l'umbrage Faiz resonner les forestz, qui font rage De rechanter apres ta Chalemelle: La tienne Amye Amarillis la belle. Tityrus O Melibée, Amy chier, et parfaict, Ung Dieu fort grand ce bien icy m'a faict. Lequel aussi tousjours mon Dieu sera, Et bien souvent son riche autel aura Pour sacrifice ung Aigneau le plus tendre, Qu'en mon Trouppeau pourray choisir, et prendre: Car il permect mes Brebis venir paistre (Comme tu voys) en ce beau Lieu champaistre: Et que je chante en mode pastouralle Ce, que vouldroy de ma fluste ruralle. Melibée Je te prometz, que ta bonne fortune Dedans mon cueur ne met envie aulcune: Mais m'esbays, comme en toutes saisons Malheur nous suyt en noz Champs, et Maisons. Ne voys tu point, gentil Berger, helas, Je tout malade, et privé de soulas, D'ung lieu loingtain mene cy mes Chevrettes Accompagnées d'Aigneaulx, et Brebiettes. Et (qui pis est) à grand labeur je meine Celle, que voys tant meigre en ceste Plaine, Laquelle estoit la totalle esperance De mon Trouppeau. Or n'y ay je asseurance, Car maintenant (je te prometz) elle a Faict en passant, pres de ces Couldres là, Qui sont espez, deux gemeaulx Aigneletz, Qu'elle a laissez (moy contrainct) tous seuletz, Non dessus l'herbe, ou aulcune Verdure, Mais tous tremblans dessus la Pierre dure. Ha Tytirus (si j'eusse esté bien sage) Il me souvient, que souvent par presage Chesnes frappez de la fouldre des Cieulx Me predisoient ce mal pernicieux. Semblablement la sinistre Corneille Me disoit bien la fortune pareille. Mais je te pry, Tityre, compte moy Qui est ce Dieu, qui t'a mis hors d'esmoy? Tityrus Je sot cuidois, que ce, que l'on dit Romme, Fust une Ville ainsi petite, comme Celle de nous: là où maint Aignelet Nous retirons, et les Bestes de laict. Mais je faisois semblables à leurs Peres Les petitz Chiens, et Aigneaulx à leurs Meres, Accomparant (d'imprudence surpris) Chose petite à celle de grand pris: Car (pour certain) Romme noble, et civile, Lieve son chef par sus toute aultre ville, Ainsi que sont les grandz, et hautz Cipres Sur ces Buyssons, que tu voys icy pres. Melibée Et quel motif si expres t'a esté D'aller veoir Romme? Tityre Amour de Liberté: Laquelle tard toutesfois me vint veoir: Car ains que vint, barbe pouvois avoir. Si me veit elle en pitié bien expres, Et puis je l'euz assez long temps apres: C'est assavoir, si tost qu'eus accoinctée Amarillis, et laissé Galathée. Certainement je confesse ce poinct, Que quand j'estoys à Galathée joinct, Aulcun espoir de Liberté n'avoye, Et en soucy de Bestail ne vivoye: Voire et combien, que maintesfois je feisse De mes Trouppeaux à noz Dieux sacrifice, Et nonobstant que force gras fourmage Se feist tousjours à nostre ingrat Village, Pour tout cela, jamais jour de Sepmaine Ma Main chez nous ne s'en retournoit pleine. Melibée O Amarille: moult je m'esmerveillois Pourquoy les Dieux d'ung cueur triste appellois: Et m'estonnois, pour qui d'entre nous hommes Tu reservoys en l'Arbre tant de Pommes. Tityre lors n'y estoit (à vray dire) Mais toutesfois (ô bien heureux Tityre) Les Pins treshaultz, les Ruissaulx, qui coulloient, Et les Buissons adoncques t'appelloient. Tityre Qu'eusse je faict, sans de chez nous partir? Je n'eusse peu de Service sortir, N'ailleurs, que là, n'eusse trouvé des Dieux Si à propos, ne qui me duissent mieulx. Là (pour certain) en estat triumphant (O Melibée) je vey ce jeune Enfant: Au los de qui nostre Autel par coustume, Douze foys l'An en sacrifice fume. Certes c'est luy, qui premier respondit A ma requeste, et en ce poinct me dit: Allez Enfans, menez paistre voz Boeufz, Comme devant, je l'entends, et le veulx: Et faictes joindre aux Vaches voz Taureaux. Melibée Heureux Vieillard sur tous les Pastoureaux, Doncques tes Champs par ta bonne adventure Te demourront, et assez de Pasture, Quoy que le Roc d'herbe soit despoillé, Et que le Lac de Bourbe tout soillé, Du jonc Lymeulx couvre le bon herbage, Ce neantmoins le maulvais Pasturage Ne nourrira jamais tes Brebis pleines: Et les Trouppeaux de ces prochaines Plaines Desormais plus ne te les gasteront, Quand quelcque mal contagieux auront. Heureux Vieillard, desormais en ces Prées Entre Ruisseaux, et fontaines sacrées A ton plaisir tu te reffreschiras: Car d'un costé joignant de toy auras La grand Closture à la Saussaye espesse, Là où viendront manger la Fleur sans cesse Mousches à miel, qui de leur bruyt tout doulx Te inciteront à sommeil tous les coups. De l'autre part, sus ung hault Roc sera Le Rossignol, qui en l'Air chantera. Mais ce pendant, la Palombe enrouée, La Tourte aussi de chasteté louée Ne laisseront à gemir sans se taire Sus ung grand Orme: et tout pour te complaire Tityre Doncques plustost Cerfz legiers, et cornuz Vivront en l'Air: et les Poissons tous nudz Seront laissez de leurs fleuves taris: Plustost boyront les Parthes Araris Le fleuve grand: et Tigris Germanie: Plustost sera ma Persone bannie En ces deux lieux: et leurs fins, et Limites Circuiray à journées petites, Ains que celluy, que je t'ay racompté, Du souvenir de mon cueur soit osté. Melibée Helas et nous irons sans demeurée Vers le Pais d'Affricque l'alterée: La plus grand part en la froide Scytie Habiterons: ou irons en Parthie (Puis qu'en ce point fortune le decrete) Au fleuve Oaxe impetueux de Crete. Finablement viendront tous esgarez Vers les Angloys du Monde separez. Long temps apres, ou avant que je meure, Verray point mon Pais, et demeure? Ma pauvre Loge aussi faicte de Chaulme? Las s'il advient, qu'en mon petit Royaulme Revienne encor, je le regarderay, Et des Ruines fort je m'estonneray. Las faudra il, qu'un Gendarme impiteux Tienne ce Champ tant culte, et fructueux? Las faudra il, qu'ung Barbare estrangier Cueille les Bledz? O en quel grand dangier Discorde a mis Pasteurs, et Marchans: Las, et pour qui avons semé nos Champs? O Melibée, plante Arbres à la Ligne, Ente Poyriers, mectz en ordre la Vigne: Helas pour qui? Allez jadis heureuses, Allez Brebis, maintenant malheureuses. Apres cecy, en ce grand Creux tout vert, Là où souvent me couchoys à couvert, Ne vous verray jamais plus de loing paistre Vers la Montaigne espineuse et champaistre: Plus ne diray Chansons recreatives: Ny dessoubz moy pauvres Chevres chetives Plus ne paistrez le Treffle florissant, Ne l'aigre fueille au Saule verdissant. Tityrus Tu pourras bien (et te pry, que le vueilles) Prendre repos dessus des vertes fueilles Avecques moy ceste Nuict seullement. J'ay à souper assez passablement, Pommes, Pruneaux, tout plein de bon fructage, Chastaignes, Aulx, avec force Laictage. Puis des Citez les Cheminées fument, Desjà le feu pour le soupper allument: Il s'en va nuict, et des haultz Montz descendent Les Ombres grands, qui parmy l'Air s'espendent. Le Temple de Cupido A Messire, Nicolas de Neufville, Chevalier, Seigneur de Villeroy, Clem. Marot. S. En revoiant les escriptz de ma jeunesse, pour les remettre plus clerz, que devant, en lumiere, il m'est entré en memoire que estant encore page, et à toy, treshonoré Seingneur, je, composay par ton commandement la queste de ferme Amour. Laquelle je trouvay au meilleur endroit du temple de Cupido, en le visitant, comme l'age lors le requeroit. C'est bien raison, donques, que l'oeuvre soit à toy dediée, à toys qui la commandas, à toy mon premier maistre, et celluy seul (hors mis les princes) que jamais je servy. Soit donques consacré ce livre à ta prudence, noble Seigneur de Neufville, affin qu'en recompense de certains temps, que Marot a vescu avecques toy en ceste vie, tu vives ça bas après la mort avecques luy tant que ses oeuvres dureront. De Lyon ce quinziesme jour de May. 1538. Sur le Printemps, que la belle Flora Les champs couvers de diverse flour a, Et son amy Zephyrus les esvente, Quand doulcement en l'air souspire, et vente, Ce jeune enfant Cupido Dieu d'aymer Ses yeulx bandez commanda deffermer, Pour contempler de son Throsne celeste Tous les Amans, qu'il attaint, et moleste. Adonc il veit autour de ses Charroys D'un seul regard maintz victorieux Roys, Haultz Empereurs, Princesses magnifiques, Laides, et laids, visaiges Deifiques, Filles, et fils en la fleur de jeunesse, Et les plus forts subjectz à sa haultesse. Brief il congneut, que toute nation Ployoit soubz luy, comme au vent le Sion. Et qui plus est, les plus souverains Dieux Veit tresbucher soubz ses dartz furieux. Mais ainsi est, que ce cruel Enfant Me voyant lors en aage triumphant, Et m'esjouyr entre tous ses souldars, Sans poinct sentir la force de ses dars, Voyant aussi, qu'en mes Oeuvres, et dictz J'allois blasmant d'amours tous les edictz, Delibera d'un assault amoureux Rendre mon cueur (pour une) langoureux Pas n'y faillit. Car par trop ardente ire Hors de la trousse une sagette tire De bois mortel, empenné de vengeance, Portant ung fer forgé par desplaisance Au feu ardant de rigoreux reffus, Laquelle lors (pour me rendre confus) Il deschargea sur mon cueur rudement. Qui lors congneust mon extreme torment, Bien eust le cueur remply d'inimitié, Si ma douleur ne l'eust meu à pitié: Car d'aulcun bien je ne feuz secouru De celle là, pour qui j'estoys feru: Mais tout ainsi que le doulx vent Zephire Ne pourroit pas fendre marbre, ou pourphire, Semblablement mes souspirs, et mes criz, Mon doulx parler, et mes humbles escriptz N'eurent povoir d'amollir le sien cueur, Qui contre moy lors demeura vainqueur. Dont congnoissant ma cruelle Maistresse Estre trop forte, et fiere forteresse Pour Chevalier si foible que j'estoie, Voyant aussi que l'amour, où jectoie Le mien regard, portoit douleur mortelle, Deliberay si fort m'esloigner d'elle, Que sa beaulté je mettrois en oubli: Car qui d'amours ne veult prendre le pli, Et a desir de fuir le dangier De son ardeur, pour tel mal estrangier, Besoing luy est d'esloingner la personne, A qui son cueur enamouré se donne. Si feis deslors (pour plus estre certain De l'oublier) ung voiage loingtain: Car j'entreprins, soubz espoir de liesse, D'aller chercher une haulte Deesse Que Juppiter de ses divines places Jadis transmist en ces regions basses Pour gouverner les esperitz loyaulx, Et resider en dommaines Royaulx. C'est ferme Amour, la Dame pure, et munde, Qui long temps a ne fut veue en ce Monde. Sa grant bonté me fit aller grant erre Pour la chercher en haulte Mer, et Terre, Ainsi que faict ung Chevalier errant. Et tant allay celle Dame querant, Que peu de temps apres ma despartie, J'ay circuy du monde grand partie, Où je trouvay gens de divers regard, A qui je dy, Seigneurs, si Dieu vous gard En ceste terre avez vous point congnu Une pour qui je suis icy venu? La fleur des fleurs, la chaste columbelle, Fille de paix, du monde la plus belle, Qui ferme amour s'appelle. Helas, Seigneurs, Si la sçavez, soyez m'en enseigneurs. Lors l'ung se taist, qui me fantasia: L'autre me dit. Mille ans ou plus y a, Que d'amour ferme en ce lieu ne souvint. L'autre me dit, jamais icy ne vint. Dont tout soubdain me pris à despiter: Car je pensois que le hault Juppiter, L'eust de la terre en son Trosne ravie. Ce neantmoins, ma pensée assouvie De ce ne fut, tousjours me preparay De poursuivir. Et si deliberay Pour rencontrer celle Dame pudique, De m'en aller au Temple Cupidique En m'esbatant: car j'euz en esperance Que là dedans faisoit sa demeurance. Ainsi je pars: pour aller me prepare Par ung matin, lors qu'Aurora separe D'avec le jour la tenebreuse nuict, Qui aux devotz Pelerins tousjours nuit. Le droit chemin, assez bien je trouvoye: Car çà, et là, pour adresser la voye Du lieu devot, les passans Pelerins Alloient semant Roses, et Romarins, Faisans de fleurs mainte belle montjoye, Qui me donna aulcun espoir de joye. Et d'aultre part, rencontray sur les rangs Du grant chemin, maintz Pelerins errans En souspirant, disans leur adventure Touchant le fruict d'amoureuse pasture: Ce qui garda de tant me soucier, Car de leurs gré vindrent m'associer, Jusques à temps que d'entrer je fus prest Dedans ce Temple, où le Dieu d'amour est Fainct à plusieurs, et aux aultres loyal. Or est ainsi, que son Temple royal Suscita lors mes ennuyez espritz: Car environ de ce divin pourpris Y souspiroit le doulx vent Zephirus, Et y chantoit le gaillard Tityrus: Le grand Dieu Pan, de par ces pastoureaux Gardant Brebis, Boeufz, Vaches, et Thoreaux, Faisoit sonner chalumeaulx, cornemuses, Et flageoletz pour esveiller les Muses, Nymphes des boys, et Deesses haultaines Suyvans jardins, boys, fleuves, et fontaines: Les oyselletz par grant joye et deduyt De leurs gosiers respondent à tel bruyt. Tous arbres sont en ce lieu verdoians: Petitz ruisseaulx y furent undoians, Tousjours faisans au tour des prez herbus Ung doulx murmure: et quand le cler Phebus Avoit droit là ses beaulx rayons espars, Telle splendeur rendoit de toutes pars Ce lieu divin, qu'aux humains bien sembloit Que terre au ciel de beaulté ressembloit: Si que le cueur me dit par previdence Celluy manoir estre la residence De ferme Amour, que je queroye alors. Parquoy voyant de ce lieu le dehors Estre si beau, espoir m'admonnesta De poursuivir, et mon corps transporta (Pour rencontrer ce que mon cueur poursuit) Pres de ce lieu basty, comme s'ensuit. Description du Temple de Cupido Ce Temple estoit, ung clos flory Verger Passant en tout le Val delicieux, Auquel jadis Pâris jeune Berger Pria d'amours Pegasis aux beaux yeulx: Car bien sembloit que du plus hault des Cieulx Juppiter fust venu au mortel estre, Pour le construire, et le faire tel estre, Tant reluisoit en exquise beaulté. Brief on l'eust pris pour Paradis terrestre, S'Eve, et Adam dedans eussent esté. Pour ses armes Amour cuysant Porte de gueules à deux traictz: Dont l'ung ferré d'or tresluisant Cause les amoureux attraictz: L'aultre dangereux plus que [traictz,] [très] Porte ung fer de plomb mal couché, Par la pointe tout rebouché, Et rend l'amour des cueurs estaincte, De l'un fut Apollo touché: De l'aultre Daphné fut attaincte. Si tost que j'euz l'escusson limité, Levay les yeulx, et proprement je veiz Du grant Portail sur la sublimité Le corps tout nud, et le gratieux vis De Cupido: lequel pour son devis Au poing tenoit ung Arc riche tendu, Le pied marché, et le bras estendu, Prest de lascher une flesche aiguisée Sur le premier, fust fol, ou entendu, Droit sur le cueur, et sans prendre visée. La beaulté partant du dehors De celle Maison amoureuse, D'entrer dedans m'incita lors, Pour veoir chose plus sumptueuse: Si vins de pensée joyeuse Vers Bel Accueil le bien apris, Qui de sa main dextre m'a pris, Et par ung fort estroict sentier Me feist entrer au beau pourpris, Dont il estoit premier Portier. Le premier huys de toutes fleurs vermeilles Estoit construict, et de boutons yssans, Signifiant que joyes non pareilles Sont à jamais en ce lieu florissans. Celluy chemin tindrent plusieurs passans, Car Bel Accueil en gardoit la barriere: Mais faulx dangier gardoit sur le derriere Ung Portail faict d'espines, et chardons, Et deschassoit les Pelerins arriere, Quand ilz venoient pour gaigner les pardons. Bel Accueil ayant robe verte Portier du jardin pretieux Jour et nuict laisse porte ouverte Aux vrays Amans, et gratieux, Et d'ung vouloir solatieux Les retire soubz la baniere, En chassant sans grace planiere (Ainsi comme il est de raison) Tous ceulx, qui sont de la maniere Du faulx, et desloyal Jason. Le grant autel est une haulte roche, De tel vertu, que si aulcun Amant La veult fuir de plus pres s'en approche, Comme l'acier de la pierre d'Aymant. Le ciel ou poisle, est ung Cedre enbasmant Les cueurs humains, duquel la largeur grande Coeuvre l'autel. Et là (pour toute offrande) Corps, cueur, et biens à Venus fault livrer. Le corps la sert, le cueur grâce demande, Et les biens font, grâce au cueur delivrer. De Cupido le Dyadesme Est de roses ung chapelet Que Venus cueillit elle mesme, Dedans son jardin verdelet. Et sur le printemps nouvelet, Le transmist à son cher Enfant, Qui de bon cueur le va coiffant. Puis donna (pour ses roses belles) A sa mere ung Char triumphant, Conduict par douze columbelles. Devant L'autel deux Cipres singuliers Je vey florir soubz odeur embasmée, Et me dit on que c'estoient les pilliers Du grand autel de haulte Renommée. Lors mille oiseaulx d'une longue ramée Vindrent voller sur ces vertes courtines, Prestz de chanter chansonnettes divines. Si demanday, pourquoy là sont venus: Mais on me dist, Amy ce sont matines, Qu'ilz viennent dire en l'honneur de Venus. Devant L'image Cupido Brusloit le brandon de detresse, Dont fut enflammée Dido, Biblis, et Heleine de Grece: Jehan de Mehun plein de grant saigesse, L'appelle (en termes savoreux) Brandon de Venus rigoreux, Qui son ardeur jamais n'attrempe: Toutesfois au temple amoureux, (Pour lors) il servoit d'une Lampe. Sainctes, et Sainctz, qu'on y va reclamer, C'est beau parler, Bien celer, Bon rapport, Grâce, Mercy, Bien servir, Bien aymer, Qui les Amans font venir à bon port: D'aultres aussi, où (pour avoir support Touchant le faict d'amoureuses conquestes) Tous pelerins doibvent faire requestes, Offrandes, veuz, prieres, et clamours, Car sans ceulx là l'on ne prend point les bestes, Qu'on va chassant en la forest d'amours. Chandelles flambans, ou estainctes Que tous Amoureux Pelerins Portent devant telz Sainctz et Sainctes, Ce sont bouquetz de Romarins. Les chantres: Lynotz, et Serins, Et Rossignolz au gay couraige, Qui sur buyssons de ver bocaige, Ou branches en lieu de pulpitres, Chantent le joly chant ramaige Pour Versetz, Responds, et Epistres. Les vitres sont de cler fin Crystal, Où painctes sont les gestes auctentiques De ceulx, qui ont jadis de cueur loyal Bien observé d'amours les loix antiques. En apres sont les tressainctes Reliques, Carcans, anneaulx aux secretz tabernacles, Escuz, ducatz dedans les cloz obstacles, Grands chaînes d'or, dont maint beau corps est ceinct, Qui en amours font trop plus de miracles, Que Beau parler ce tresglorieulx Sainct. Les voultes furent à merveilles Ouvrées souverainement: Car Priapus les feist de treilles De fueilles de vigne, et serment. Là dependent tant seullement Bourgeons, et raisins à plaisance, Et pour en planter abondance, Bien souvent y entre Bacchus, A qui Amour donne puissance, De mettre guerre entre bas culz. Les cioches sont Tabourins, et Doulcines, Harpes, et Lucz, instrumens gratieux, Haulxboys, flageotz, Trompettes, et Buccines Rendant un son si tressolatieux, Qu'il n'est souldart, tant soit audacieux, Qui ne quittast Lances, et Braquemars, Et ne saillist hors du Temple de Mars, Pour estre Moyne au Temple d'amourettes, Quand il orroit sonner de toutes pars Le carrillon de Cloches tant doulcettes. Les Dames donnent aux Malades, Qui sont recommandez aux prosnes, Rys, baisers, regards, et oeillades, Car ce sont d'Amours les aulmosnes. Les Prescheurs, sont vieilles Mastrones, Qui aux jeunes donnent couraige D'emploier la fleur de leur aage A servir Amour le grand Roy, Tant que souvent par beau langaige Les convertissent à la loy. Les fons du temple estoit une fontaine, Ou decouroit ung Ruisseau argentin: Là se baignoit mainte dame haultaine Le corps tout nud, monstrant ung dur tetin. Lors on eust veu marcher sur le patin Pauvres Amans à la teste enfumée, L'ung apportoit à sa tresbien aymée Esponge, pigne, et chascun appareil: L'autre à sa dame estendoit la ramée, Pour la garder de l'ardeur du soleil. Le Cymetiere est, ung vert bois: Et les Murs, Haies, et Buissons. Arbres plantez, ce sont les Croix: Deprofundis, gayes Chansons. Les Amans surprins des frissons D'amours, et attrapez es laz, Devant quelque Huys tristes, et las, Pour la tumbe d'ung trespassé, Chantent souvent le grand helas, Pour requiescat in pace. Ovidius, maistre Alain Charretier, Petrarche, aussi le Rommant de la Rose, Sont les Messelz, Breviaire, et Psaultier, Qu'en ce sainct Temple on lit en Rime, et Prose. Et les Leçons, que chanter on y ose, Ce sont Rondeaulx, Ballades, Virelais, Motz à plaisir, Rimes, et Triolletz, Lesquelz Venus aprend à retenir A ung grand tas d'amoureux nouvelletz Pour mieulx sçavoir dames entretenir. Aultres manieres de chansons, Leans on chante à voix contrainctes Ayans casses, et meschans sons, Car ce sont cris, pleurs; et complainctes. Les petites chapelles sainctes, Sont chambrettes, et cabinetz, Ramées, boys, et jardinetz, Où l'on se perd quand le verd dure: Leurs buys sont faictz de buyssonnetz, Et le pavé tout de verdure. Le Benoistier fut faict en ung grand plain, D'ung Lac fort loing d'herbes plantes et fleurs, Pour eaue benoiste, estoit de larmes plein, Dont fut nommé le piteux lac de pleurs: Car les Amans dessoubz tristes couleurs Y sont en vain mainte larme espandans. Les fruictz D'amours là ne furent pendans: Tout y sechoit tout au long de l'année: Mais bien est vray, qu'il y avoit dedans Pour asperger une Rose fennée. Marguerites, Lis, et Oeilletz, Passeveloux, roses flairantes, Romarins, Boutons vermeilletz, Lavandes odoriferantes: Toutes autres fleurs apparentes Jettans odeur tresadoulcie, Qui jamais ung cueur ne soucie, C'estoit de ce Temple l'encens. Mais il eut de la Soulcie: Velà qui me trouble le sens. Et si aulcun (pour le monde laisser) Veult là dedans se rendre Moyne, ou Prebstre, Tout aultre estat luy convient delaisser: Puis là devant Genius L'archiprebstre, Et devant tous, en levant la main dextre, D'estre loyal fait grant veuz et serments Sur les autelz couvers de parements, Qui sont beaulx litz à la mode ordinaire: Là où se font d'Amours les sacrements De jour et nuict sans aulcun luminaire. De puis qu'un homme est là rendu, Soit saige ou sot, ou peu idoyne Sans estre ne raiz, ne tondu, Incontinent on le fait Moyne. Mais quoy, il n'a pas grand essoine A comprendre les sacrifices, Car d'amourettes les services Sont faictz en termes si tresclers, Que les Aprentis, et Novices En sçavent plus que les grans clercs. De Requiem les messes sont aubades, Sierges, Rameaulx, et Sieges, la verdure Où les amans font rondeaulx et ballades: L'ung y est gay, l'aultre mal y endure: L'une mauldict par angoisse tresdure Le jour auquel elle se maria: L'autre se plainct que jaloux Mary a: Et les sainctz motz, que l'on dict pour les âmes Comme Pater, ou Ave Maria, C'est le babil, et le caquet des Dames. Processions, ce sont morisques, Que font amoureux Champions, Les Hayes d'Alemaigne frisques, Passepiedz, Bransles, Tourdions. Là par grands consolations Ung avec une devisoit, Ou pour Evangiles lisoit L'art d'aymer, faict d'art poëtique: Et l'aultre sa dame baisoit En lieu d'une saincte Relique. En tous endroictz je visite, et contemple Presques estant de merveille esgaré, Car en mes ans ne pense point veoïr Temple Tant cler, tant net, ne tant bien preparé. De chascun cas fut à peu pres paré, Mais toutesfois y eut faulte d'ung poinct, Car sur l'autel de Paix n'y avoit poinct: Raison pour quoy? tousjours Venus la belle, Et Cupido de sa barbe, qui poinct, A tous humains faict la guerre mortelle. Joye y est, et dueil remply de ire, Pour ung repos, des travaux dix: Et brief, je ne sçauroys bien dire, Si c'est Enfer, ou Paradis. Mais par comparaison je dis, Que celluy Temple est une rose D'espines, et ronces enclose: Petitz plaisirs, longues clamours. Or taschons à trouver la chose, Que je cherche au temple d'Amours. Dedans la Nef du triumphant dommaine Songeant, resvant, longuement me pourmaine Voyant reffus, qui par dures alarmes Va incitant l'oeil des Amans à larmes Oyant par tout des cloches des doulx sons, Chanter versetz d'amoureuses leçons, Voyant chasser de Cupido les serfz, L'ung à Connilz, l'autre à Lievres, et Cerfz, Lascher Faulcons, Levriers courir au boys, Corner, souffler, en Trompes et haultboys: On crie, on prend: l'ung chasse, et l'autre happe, L'ung a jà pris, la beste luy eschappe, Il court apres, l'autre rien n'y pourchasse: On ne veit onc ung tel deduyt de chasse, Comme cestuy. Or tiens je tout pour veu, Fors celle là, dont veulx estre pourveu, Qui plongé m'a au gouffre de destresse. C'est de mon cueur la treschere maistresse, De peu de gens au Monde renommée, Qui ferme Amour est en Terre nommée. Long temps y a, que la cherche, et poursuis, Et (qui pis est) en la terre où je suis Je ne voy rien, qui me donne asseurance, Que son gent corps y fasse demourance: Et croy qu'en vain je la voys reclamant, Car là dedans je voy ung fol Amant, Qui va choisir une Dame assez pleine De grand beaulté. Mais tant y a, qu'à peine Eus contemplé son maintien gratieux, Que Cupido l'Enfant audacieux Tendit son arc, encochea sa sagette, Les yeulx bandez, dessus son cueur la gette Si rudement, voire de façon telle Qu'il y créa une plaie mortelle. Et lors Amour le juchea sur sa perche, Je ne dis pas celle que tant je cherche, Mais une Amour venerique, et ardante; Le bon renom des humains retardante, Et dont par tout le mal estimé fruict Plus que de l'aultre en cestuy monde bruyt. Un'aultre Amour fut de moy apperceue, Et croy que fut au temps jadis conceue Par Boreas courant, et variable: Car oncques chose on ne vit si muable, Ne tant legiere en courtz, et autres partz Le sien povoir par la terre est espars, Chascun la veult, l'entretient et souhaitte, A la suyvir tout homme se dehaitte. Que diray plus? Certes ung tel aymer C'est Dedalus, voletant sur la mer: Mais tant a bruyt, qu'elle va ternissant De Fermeté, le nom resplendissant. Par telle façon au milieu de ma voye. Assez, et trop ces deux amours trouvoye: Mais l'une fut lubrique et estrangiere Trop à mon vueil: et l'autre si legiere Qu'au grant besoing on la treuve ennemye. Lors bien pensay, que ma loyalle amye Ne cheminoit jamais par les sentiers Là où ces deux cheminoient voulentiers: Parquoy concludz, en aultre part tirer, Et de la nef soubdain me retirer Pour rencontrer la Dame tant illustre, Celle de qui jadis le trescler lustre Souloit chasser toute obscure souffrance Faisant regner Paix divine soubz France: Celle pour vray (sans le blasme d'aulcun) Qui de deux cueurs maintesfois ne faict qu'un: Celle par qui Christ, qui souffrit moleste, Laissa jadis le hault throsne celeste, Et habita ceste basse vallée, Pour retirer nature maculée De la prison infernale et obscure. A poursuyvir soubz espoir je prins cure Jusques au cueur du Temple me transporte: Mon oeil s'espart au travers de la porte Faicte de fleurs, et d'arbrisseaulx tous vers: Mais à grant peine euz je veu à travers, Que hors de moy cheurent plainctes, et pleurs, Comme en yver seiches fueilles et fleurs. Tristesse, et dueil de moy furent absens, Mon cueur garny de liesse je sens, Car en ce lieu ung grand Prince je veiz, Et une Dame excellente de vis: Lesquelz portant escuz de fleurs Royalles, Qu'on nomme Lys, et D'hermines ducales, Vivoient en paix dessoubz ceste ramée, Et au millieu ferme Amour d'eux aymée, D'habitz ornée à sy grant avantaige, Qu'oncques Dido la Royne de Cartage, Lors qu'Eneas receut dedans son port, N'eut tel richesse, honneur, maintien, et port: Combien que lors ferme Amour avec elle De vrays subgectz eust petite sequelle. Lors Bel Accueil m'a le buisson ouvert Du cueur du Temple, estant un pré tout verd: Si merciay Cupido par merites, Et saluay Venus, et ses Charites: Puis ferme Amour, après le mien salut, Tel me trouva, que de son gré voulut Me retirer dessoubz ses estandars, Dont je me tins de tous paouvres souldars Le plus heureux: puis luy comptay, comment Pour son Amour continuellement J'ay circuy mainte contrée estrange, Et que souvent je l'ay pensée estre Ange, Ou resider en la court Celestine, Dont elle print tressacrée origine. Puis l'adverty, comme en la Nef du Temple De Cupido (combien qu'elle soit ample) N'ay sceu trouver sa tresnoble facture, Mais qu'a la fin suis venu d'aventure Dedans le cueur, où est sa mansion: Parquoy concludz en mon invention, Que ferme Amour est au cueur esprouvée Dire le puis, car je l'y ay trouvée. Le jugement de Minos Sur la preference d'Alexandre le grand, Annibal de Cartaige, et Scipion le Romain, jà menez par Mercure aux lieux inferieurs devant icelluy Juge. Alexandre O Annibal, mon hault cueur magnanime Ne peult souffrir, que par gloire sublime Vueilles marcher par devant mes Charroys, Quant à honneur, et triumphans arroys: Car seulement aulcun ne doibt en riens Accompasser ses faictz d'armes aux miens: Ains (comme nulz) est decent de les taire Entre les Preux. Annibal Je soustiens le contraire, Et m'en rapporte à Minos l'ung des Dieux, Juge infernal, commis en ces bas Lieux A soustenir le glaive de Justice: Dont fault que droit avec raison juste ysse Pour ung chascun. Minos Or me dictes Seigneurs: Qui estes-vous, qui touchant haults honneurs Querez avoir l'un sur l'autre advantage? Alexandre Cy est le Duc Annibal de Cartaige, Et je le grand Empereur Alexandre, Qui feiz mon nom par tous Climatz espandre En subjugant chascune nation. Minos Certes voz-noms sont en perfection Dignes des loz, et des gloires supremes: Dont decorez sont voz clers Dyadesmes. Si m'esbahys, qui vous a meuz ensemble Avoir debat? Alexandre Minos (comme il me semble) Tu doibs sçavoir, et n'es pas ignorant, Qu'oncq ne souffris homme de moy plus grand, Ne qui à moy fust pareil, ou esgal: Mais tout ainsi comme l'aigle Royal Estend son vol plus pres des aërs Celestes, Que nul oyseau, par belliqueuses gestes J'ay surmonté tous humains aux harnoys: Parquoy ne veulx que ce Cartaginoys Ayt bruyt sur moy, ne costoie ma chaize. Minos Or convient donc, que l'ung de vous se taise, Affin que l'autre ayt loisir, et raison, Pour racompter devant moy sa raison. Annibal Certes Minos, ceulx je repute dignes D'estre eslevez jusques aux cours divines Par bon renom, qui de basse puissance Sont parvenuz à haultaine accroissance D'honneur, et biens, et qui nom glorieux Ont conquesté par faictz laborieux: Ainsi que moy, qui à peu de cohorte Me departy de Cartaige la forte, Et en Sicile, où marcher desiroie, Prins et ravy, pour ma premiere proie, Une Cité, Sarragosse nommée, Des fiers Rommains tresgrandement aymée, Que maulgré eulx, et leur force superbe Je pestellay aux piedz, ainsi que l'herbe, Par mes haultz faictz, et furieux combas. On sçait aussi, comme je mys au bas Et dissipay (dont gloire j'en merite) Des Gallicans le puissant exercite: Et par quel art, moiens, et façons caultes Taillay, les Montz, et les Alpes treshaultes Minay, et mis les Roches en rompture, Qui sont haultz murs massonez par Nature, Et le renfort de toutes les Itales: Auquel pays (quand mes armes Ducales Y flamboient) maint ruisseau tout ordy Du sang Rommain, que lors je y espandy: Ce sont tesmoingz, et certaines espreuves. Si est le Pau, Tibre, et maintz aultres fleuves, Desquelz souvent la trespure, et clere unde J'ay faict muer en couleur rubicunde. Pareillement les chasteaulx triumphants; Par sus lesquelz mes puissans Elephantz Je feis marcher jusques aux murs de Romme Et n'est decent, que je racompte, ou nomme Mes durs combatz, rencontres Martiennes, Et grans effortz, par moy faictz devant Cannes. Grand quantité de noblesse Rommaine Ruerent jus par puissance inhumaine Lors mes deux bras, quand en signe notoire De souverain triumphe meritoire, Troys muys d'aneaulx à Cartaige transmis De tresfin or, lesquelz furent desmis Des doigtz des mortz, sur les terres humides Tous estendus: car des Charongnes vuides De leurs espritz gisantes à l'envers Par mes conflictz furent les champs couvers De tel façon qu'on en feist en mains lieux Pontz à passer fleuves espatieux. Par maintesfois, et semblables conquestes Plus que Canons, ou fouldroians Tempestes Feis estonner du Monde la monarche, Tousjours content, quelque part où je marche, Le tiltre seul de vray honneur avoir, Sans vaine gloire en mon cueur concepvoir, Comme cestuy, qui pour occasion D'une incredible, et vaine vision La nuict dormant apparue à sa mere, Se disoit filz de Juppiter le pere De tous humains, aux astres honnoré, Et comme Dieu voulut estre adoré. Ainçoys Minos tousjours et ainsi comme Petit souldart me suis reputé homme Cartaginois, qui pour heur ou malheur Ne fuz attainct de lyesse ou douleur. Puis on congnoist, comme au pays d'Affricque Durant mes jours à la chose Publique Me suis voulu vray obeissant joindre: Et que ainsi soit, ainsi comme le moindre De tout mon ost, au simple mandement De mes consors, concludz soubdainement De m'en partir: et adressay ma voye Vers Italie, où grand desir avoye. Que diray plus? par ma grande prouesse Et par vertu de sens, et hardiesse, J'ay achevé maintz aultres durs effortz, Contre et envers les plus puissants et fortz. Mes estandars, et guidons Martiens Onc ne dressay vers les Armeniens Ou les Medoys, qui se rendent vaincus, Ains qu'emploier leurs lances, et escus: Mais, feis trembler de main victorieuse Les plus haultains, c'est Romme l'Orgueilleuse, Et ses souldars, que lors je combatis Par maintesfois, et non point des craintifz, Mais des plus fiers feis ung mortel deluge. Et d'aultre part, Minos (comme bon juge) Tu doibs prevoir les aises d'Alexandre: Car des que mort son pere voulut prendre, A luy par droit le Royaulme survint, Et feut receu, des que sur Terre vint, Entre les mains d'amiable fortune, Qui ne fut onc en ses faictz importune: Et s'il veult dire avoir vaincu les Roys Dare, et Pyrrhus par militans arroys, Aussi fut il vaincu en ces delices De immoderez, et desordonnez vices: Car si son Pere ayma bien en son cueur Du Dieu Bacchus la vineuse liqueur, Aussi feit il: et si bien s'en troubloit, Que non pas homme, ains beste ressembloit. N'occist il pas (estant yvre à sa table) Calisthenes Philosophe notable, Qui reprenoit par discretes parolles Les siennes meurs vitieuses, et folles? Certainement vice si detestable En moy (peult estre) eust esté excusable, Ou quelcun aultre, en meurs et disciplines Peu introduict: mais les sainctes doctrines Leues avoit d'Aristote son maistre, Qui pour l'instruire, et en vertuz accroistre Par grand desir nuict et jour travailloit, Et apres luy trop plus qu'aultre brilloit. Et si plus hault eslieve sa personne Dont en son Chef il a porté couronne, Pourtant ne doibt homme Duc despriser, Qui a voulu (entre vivans) user De sens exquis, et prouesse louable, Plus que du bien de fortune amiable. Minos Certes tes faictz de tresclere vertu Sont decorez. En apres, que dictz tu Roy Alexandre? Alexandre A homme plain d'oultraige N'est de besoing tenir aulcun langage: Et mesmement la riche renommée De mes haultz faictz aux astres sublimée Assez et trop te peuvent informer, Qur par sus moy ne se doibt renommer. Aussi tous ceulx de la vie mortelle Sont congnoissans, la raison estre telle: Mais neantmoins, pource qu'à maintenir Los et honneur je veulx la main tenir, Sachez Minos Juge Plain de prudence, Qu'en la verdeur de mon adolescence, Portant en chef ma couronne invincible, Au glaive agu prins vengeance terrible (Comme vray filz) de ceulx qui la main mirent Dessus mon Pere, et à mort le submirent: Et non content du Royaulme qu'avoye, Cherchant honneur, mys et gettay en voye Mes estandars, et à flotte petite De combatans, par moy fut desconfite Et mise au bas en mes premiers assaulx Thebes cité antique, et ses vassaulx: Puis subjugay par puissance Royalle Toutes cités d'Achaie, et Thessalle, Et descouppay à foison par les champs Illyriens de mes glaives tranchans, Dont je rendy toute Grece esbahie. Par mon pouvoir fut Asie envahie: Libie prins, la Phase surmontay: Brief, tous les lieux, où passay, et plantay Mes estandars (redoubtant ma puissance) Furent submis à mon obeissance. Le puissant roy Dare congneut à Tharse, Par quel vigueur fut ma puissance esparse Encontre luy, quand soubz luy chevaucherent Cent mil Persoys, et fierement marcherent Vers moy de front dessoubz ses estandars Bien trois cens mille pietons hardis souldars. Que diray plus? quand vint à l'eschauffer, Le vieil Charon, grant nautonnier d'Enfer, Bien eut à faire à gouverner sa peaultre Pour celluy jour passer de rive en aultre Tous les espritz qu'à bas je luy transmy Des corps humains qu'à l'espée je my. A celluy jour en la mortelle estorce Par n'espergnay ma corporelle force, Car aux enfers quatre vingt mil espritz J'envoiay lors: si hault cueur je pris Que me lançay par les flottes mortelles: De ce font foy mes plaies corporelles. Et jà ne fault laisser aneantir Mes grans combatz executez en Thyr: Et ne convient que le los en me rase, D'avoir passé le hault mont de Caucase. Ung chascun sçait que y fuz tant emploié, Que tout soubz moy fut rasé et ploié. En Inde feis aborder mon Charroy Triumphamment, où Pyrrhus le fier Roy (A son meschef) de mes bras esprouva La pesanteur, quand de moy se trouva Prins et vaincu. Qui plus est, je marchay En tantz de lieux, qu'à la fin detranchay Le dur Rochier, ou Hercules le fort Pour le passer en vain meist son effort. Brief, tout batty, et vainquy sans repos Jusques à tant, que la fiere Atropos Seulle cruelle ennemie aux humains Mon pouvoir large osta hors de mes mains. Et se ainsi est, que jadis en maint lieu Feusse tenu des mondains pour ung Dieu, Et du party des Dieux immortelz né, De tel erreur pardon leur soit donné: Car la haulteur de mes faictz, et la gloire, Qu'euz en mon temps, les mouvoit à ce croire. Encore plus: tant fuz fier belliqueur, Que j'entreprins, et euz vouloir en cueur De tout le Monde embrasser, et saisir, Si fiere mort m'eust presté le loisir. Or ça Minos: je te suppli, demande A Annibal (puis qu'il me vilipende De doulx plaisirs) si plus il est recors De ses delictz de Capue, où son corps Plus desbrisa aux amoureux alarmes, Qu'a soustenir gros bois, haches, et armes. Ne feut sa mort meschante, et furibunde, Quand par despit de vivre au mortel Monde Fut homicide, et boureau de soymesmes, En avallant les ordz venins extresmes? Et pour monstrer sa meschance infinie, Soit demandé au Roy de Bithinie, (Dict Prusias) vers lequel s'enfuit, S'il feut jamais digne de los et bruit. Ung chascun sçait, qu'il fut le plus pollu De tous plaisirs, et le plus dissolu: Et quand par fraulde, et ses trahisons fainctes, Il est venu de son nom aux attainctes. Plusieurs grands faictz il feit en maintes Terres: Mais qu'est ce au pris de mes bruictz et tonnerres? A tous mortelz le cas est evident, Que si jugé n'eusse tout Occident Estre petit, ainsi que Thessallye, J'eusse pour vray (en vainquant l'Italye) Tout conquesté sans occision nulle Jusques au lieu des Columnes d'Hercules. Mais (pour certain) je n'y daignay descendre: Car seullement ce hault nom Alexandre Les feit mes Serfz redoubtans mes merveilles. Parquoy, Minos, garde que tu ne vueilles Devant le mien, son honneur preferer. Scipion Entens ainçois, ce que veulx proferer, Juge Minos. Minos Comment es tu nommé? Scipion Scipion suis l'Affrican surnommé, Homme Rommain, de noble experience. Minos Or parles donc: je te donne audience. Scipion Certes mon cueur ne veult dire, ou penser Chose pourquoy je desire exaulcer La grand haulteur de mes faitz singuliers Par sus ces deux belliqueux Chevaliers: Car je n'eu onc de vaine gloire envie, Mais s'il te plaist, Minos, entens ma vie. Tu sçais assez, que des mes jeunes ans Faictz vitieux me furent desplaisans, Et que Vertu je voulus tant cherir, Que tout mon cueur se mist à l'acquerir, Jugeant en moy science peu valoir, Si d'ung hault vueil, et par ardant vouloir, D'acquerir bruyt, et renom vertueux, N'est emploiée en oeuvres fructueux. Brief, tant aimay Vertu, que des enfance Je fus nommé des Rommains l'esperance. Car quand plusieurs du Senat esbahyz De crainte, et paour, à rendre le pays Par maintesfois furent condescendans, Je de hault cueur, et assez jeune d'ans, Sailly en place, ayant le glaive au point, Leur remonstrant, que pas n'estoit besoing Que le cler nom, que par peine et vertu Avions acquis, fut par honte abbatu, Et que celluy mon ennemy seroit, Qui la sentence ainsi prononceroit. Lors estimans cela estre ung presage, Et que les Dieux pour le grand advantaige Du bien public, m'avoient donné hault cueur En aage bas, comme ung fort belliqueur Fuz esleu chef de l'armée Rommaine: Dont sur le champ de bataille inhumaine Je feis jetter mes bannieres au vent, Et Annibal pressay tant et souvent, Qu'avec bon cueur, et bien peu de conduicte Le feis tourner en trop honteuse fuyte, Tant qu'en la main de Romme l'excellente Serve rendy Cartaige l'opulente: Et toutesfois les Romains consistoires Apres mes grans, et louables Victoires, Aussi humain et courtois m'ont trouvé, Qu'avant que fusse aux armes esprouvé. Tous biens mondains prisay moins que petit, L'amour du Peuple estoit mon appetit, Et d'acquerir maintz vertueux Offices A jeune Prince honnestes, et propices. Et d'aultre part, de Cartaige amenay Maintz prisonniers, lors que j'en retournay Victorieux: desquelz en la presence Par moy fut prins le Poëte Therence. Dont aux Romains mon faict tant agréa, Qu'en plain Senat Censeur on me créa. Ce faict, Asie, et Libie couruz: D'Egypte, et Grece à force l'amour euz. Et qu'ainsi soit, soubz querelle tresjuste Par plusieurs fois ma puissance robuste Ont esprouvé. Puis je Consul voiant Le nom Rommain, jadis reflamboiant, Lors chanceller, soy ternir, et abatre, Pour l'eslever, fuz conquerir et batre Une Cité de force et biens nantie, Dicte Numance, es Espaignes bastie. Trop long seroit (Minos) l'entier deduire De mes haultz faictz, qu'on verra tousjours luyre. Et d'autre part; simple vergongne honneste D'en dire plus en rien ne m'admonneste: Parquoy à toy en laisse la choison, Qui sçais où sont les termes de raison. Si t'advertis, qu'onques malheur en riens Ne me troubla: ne pour comble de biens, Que me donnast la Deesse fatalle, Close ne fut ma main tresliberalle. Bien l'ont congnu, et assez le prouverent Apres ma mort ceulx qui rien ne trouverent En mes tresors dez biens mondains delivres, Fors seullement d'argent quatre vingtz livres. Des Dieux aussi la bonté immortelle M'a bien voulu douer de grâce telle, Que cruaulté, et injustice, au bas Je dejectay, et ne mis mes esbatz Aux vanitez, et doulx plaisirs menus De Cupido le mol filz de Venus, Dont les deduitz, et mondaines enquestes Nuisantes sont à louables conquestes. Tous lesquelz motz, je ne dy pour tascher A leur honneur confondre, ou submarcher: Ainçois le dy, pour tousjours en prouesse Du nom Rommain soustenir la haultesse: Dont tu en as plus ouy referer, Que n'en pourroit ma langue proferer. La sentence de Minos Certainement vos Martiaulx ouvraiges Sont achevez dee tresardans couraiges: Mais si ainsi est, que par Vertu doibve estre Honneur acquis, Raison donne à congnoistre, Que Scipion jadis fuyant delices, Et non saillant de Vertu hors des lices, D'honneur dessert le tiltre pretieux Devant vous deux, qui fustes vitieux. Parquoy jugeons Scipion preceder, Et Alexandre Annibal exceder. Et si de nous la Sentence importune Est à vous deux, demandez à Fortune, S'elle n'a pas tousjours favorisé A vostre part. Apres soit advisé Au trop ardant, et oultrageux desir, Qu'eustes jadis de prendre tout plaisir A (sans cesser) espandre sang humain, Et ruiner de fouldroyante main, Sains nul propos, la fabrique du Monde. Où Raison fault, Vertu plus n'y abonde. Les tristes vers de Philippe Beroalde, Sur le jour du Vendredy Sainct, Translatez de Latin en Francoys. Et se commencent en latin: Venit moesta dies, rediit lachrymabile tempus. Or est venu le jour en dueil tourné, Or est le temps plain de pleurs retourné, Or sont ce jour les funerailles sainctes De Jesuchrist celebrées, et tainctes D'aspre douleur: soient doncques rougissans Ores nos yeulx par larmes d'eulx yssans. Tous estomachz en grief vices tumbez, Par coups de poing soient meurdriz, et plombez. Quiconques ayme, exalte, et qui decore Le nom de Dieu, et son pouvoir adore, Coeuvre son cueur, et sensitif expres De gros sanglotz s'entresuivans de pres. Voicy le Jour lamentable sur Terre, Le jour qu'on doibt marquer de noire pierre. Pourtant plaisirs, amours, jeux, et banquetz, Riz, voluptez, broquars, et fins caquetz, Tenez vous loing, et vienne douleur rude, Soing pleurs, souspirs, avec sollicitude. C'est le Jour noir, auquel fault pour poincture De deuil monstrer, porter noire taincture. Soient donc vestuz de couleur noire, et brune Princes, Prelatz, et toute gent commune: Viennent aussi avec robe de dueil, Jeunes et vieulx, en plorant larmes d'oeil, Et toute femme, où lyesse est aperte, De noir habit soit vestue, et couverte. Rivieres, Champs, Forestz, Montz, et Vallées, Ce jourd'huy soient tristes, et desolées. Bestes aussi privées, et saulvages, En douleur soient. Par fleuves, et rivages Soient gemissans Poissons couvers d'escaille, Et tous Oyseaulx painctz de diverse taille. Les Elemens, la Terre, et Mer profunde, L'aer, et le Feu, Lune, Soleil, et Monde, Le Ciel aussi de haulteur excellente, Et toute chose à present soit dolente: Car c'est le Jour dolent, et doloreux, Triste, terny, trop rude, et rigoureux. Maintenant donc fault usurper, et prendre Les larmes d'oeil, que Heracle sceut espendre: De Xenocrate, ou de Crassus doibt on Avoir la face, et le front de Caton: La barbe aussi longue, rude, et semblable. A celle là d'un Prisonnier coulpable. Porter ne vueille homme, ou femme, qui vive, Robe de pourpre, ou d'escarlate vive: Ne soit luysant la chaisne à grosse boucle Dessus le col, ny l'ardante Escarboucle: Ne vueille aulcun au tour de doigz cercler. Verte Emeraulde, ou Dyamant trescler: Sans peigner soit le poil au chef: tremblant, Et aux cheveulx soit la barbe semblant: Ne soit la femme en son cheminer grave, Et d'eaux de far son visaige ne lave: Ne soit sa gorge en blancheur decorée, Ne d'aulcun art sa bouche colorée: Ne soient les chefz des grans Dames coiffez D'ornemenz fins, de gemmes estoffez: Mais sans porter brasseletz, ne carcans Prennent habitz, signe de dueil marquans. Car c'est le Jour, auquel le Redempteur, De toute chose unique Createur, Apres tourmens, labeurs de corps, et veines, Mille souffletz, flagellemens, et peines, Illusions des Juifz inhumains, Pendit en croix, encloué piedz, et mains, Picquant couronne au digne chef portant, Et d'amertume ung breuvage goustant. O jour funebre, ô lamentable mort, O cruaulté, qui la pensée mord De ceste gent prophane, et incredule. O fiere tourbe, emplye de macule, Trop plus subjecte à rude felonnie, Que Ours de Libie, ou Tigres d'Ircanie, Ne que le salle, et cruel domicile, Ou s'exerçoit tyrannie en Sicile. Ainsi avez (Sacrileges) moillé Voz mains au sang, qui ne fut onc souillé: Et icelluy mis à mort par envye, Qui vous avoit donné lumiere et vie, Manoirs, et Champs de tous biens plantureux, Puissant empire, et siege bien heureux, Et qui jadis, en faisant consommer Pharaon Roy dedans la rouge Mer, En liberté remis soubz voz Monarches Tous voz parens anciens Patriarches. O crime, ô tache, ô monstre, ô cruel signe, Dont par tout doibt apparoir la racine. O faulce. Ligne extraicte de Judée As tu osé tant estre oultrecuidée De perdre cil, qui par siecles plusieurs T'a preservé par dons superieurs, Et t'a instruict en la doctrine exquise Des sainctes Loix du prophete Moyse, En apportant sur le hault des limites De Sinay les deux Tables escriptes, Pour et affin que obtinses Diadesmes, Ou digne palme aux regions suprêmes. Las quelz mercys tu rends pour ung tel don: O quel ingrat, et contraire guerdon. Et quel peché se pourroit il trouver Semblable au tien? Point ne te peulx laver! A tous humains certes est impossible, D'en perpetrer encor ung si horrible: Car beau parler, ny foy ferme, et antique, Religion, ne Vertu autentique. Des Peres sainctz n'ont sceu si hault attaindre, Que ta fureur ayes voulu refraindre. Des vrays disans Prophetes les oracles, Ne de Jesus les apparens miracles De faulx conseil ne t'ont sceu revoquer, Tant t'es voulu à durté provoquer. O gent sans cueur, gent de faulse nature, Gent aveuglée en ta perte future, En meurtrissant par peines, et foiblesses Ung si grand Roy, de ton cousteau te blesses: Et qu'ainsi soit, à present tu en souffres Cruelle gehaine en feu, flambes, et souffres: Si qu'à jamais ton tourment merité Voys, et verras: et ta Posterité, Si elle adhere à ta faulte importune, Se sentira de semblable fortune: Car il n'y a que luy, qui sceust purger Le trop cruel, et horrible danger De mort seconde: et sans luy n'auront grâce Voz filz vivans, n'aucune humaine race. Aucun juif pour tel faulte ancienne N'a siege, champ, ny maison, qui soit sienne: Et tout ainsi, que la forte tourmente En pleine Mer la nasselle-tourmente, Laquelle estant sans mast, sans voile, et maistre, De tous les ventz à dextre, et à senestre Est agitée: ainsi estes Juifz De tous costez deschassez, et fuiz, Vivans tousjours soubz tributaire reigle: Et tout ainsi que le Cigne hait L'aigle, Le Chien le Loup, Hannuier le Françoys, Ainsi chascun, quelque part que tu soys, Hayt, et herra ta fausse progenie Pour l'inhumaine, et dure tyrannie Que feis à cil, qui tant de biens t'offrit, Quand Paradis, et les Enfers t'ouvrit. O doulce Mort, par salut manifeste Tu nous repais de viande Celeste: Par toy fuions le regne Plutonique, Par toy gist bas le Serpent draconique: Car le Jour vient agreable sur terre, Le Jour qu'on doibt noter de blanche pierre, Le Jour heureux en trois jours surviendra, Que Jesuchrist des Enfers reviendra. Parquoy Pescheur, dont l'âme est delivrée, Qui ce jourd'huy portes noire livrée, Resjouys toy, prens plaisir pour douleur: Pour noir habit, rouge, et vive couleur: Pour pleurs, motez de liesse assignée: Car c'est le Jour d'heureuse destinée, Qui à Satan prepare affliction, Et aux mortelz seure salvation. Donc congnoissant le bien de mort amere, Doulx Jesuchrist, né d'une Vierge mere, S'il est ainsi, que ton pouvoir honore, S'il est ainsi, que de bon cueur t'adore, S'il est ainsi, que j'ensuive ta Loy, S'il est ainsi, que je vive en ta Foy, Et comme croy, qu'es aux Cieulx triumphant, Secours (helas) ung chascun tien enfant, Si qu'en vivant soit en santé la vie, Et en mourant aux Cieulx l'âme ravie. Oraison contemplative devant le crucifix Las je ne puis ne parler, ne crier, Doulx Jesuchrist: plaise toy deslier L'estroict lien de ma langue perie, Comme jadis feis au vieil Zacharie. La quantité de mes vieulx pechés bousche Mortellement ma pecheresse bouche. Puis l'ennemy des humains, en pechant, Est de ma voix les conduictz empeschant: Si que ne puis pousser dehors le crime, Qui en mon cueur pour ma faulte s'imprime. Quand le Loup veult (sans le sceu du Bergier) Ravir l'Aigneau, et fuir sans dangier, De peur du cry le gosier il luy couppe: Ainsi quand suis au remors de ma coulpe, Le faulx Sathan faict mon parler refraindre, Affin qu'a toy je ne me puisse plaindre, Affin, mon Dieu, qu'à mes maulx, et perilz N'invoque toy, ne tes sainctz Esperitz, Et que ma langue à mal dire apprestée, Laquelle m'as pour confesser prestée, Taise du tout mon mesfaict inhumain, Disant tousjours, attendz jusque à demain. Ainsi sans cesse, à mal va incitant Par nouveaux artz mon cueur peu resistant. O mon Saulveur, trop ma veue est troublée, Et de te veoir j'ay pitié redoublée, Rememorant celle benignité, Qui te feit prendre habit d'humanité: Voyant aussi de mon temps la grand perte, Ma conscience a sa puissance ouverte Pour stimuler, et poindre ma pensée, De ce que j'ay ta haultesse offensée, Et dont par trop en paresse te sers, Mal recordant, que t'amour ne dessers, Trop mal piteux, quand voy souffrir mon proche, Et à gemir plus dur que fer, ne roche. Donc ô seul Dieu, qui tous nos biens accroys, Descends (helas) de ceste haulte croix Jusques au bas de ce tien sacré Temple, A celle fin que mieulx je te contemple. Pas n'est si longue icelle voye, comme Quand descendis du Ciel pour te faire homme: Si te supply de me prester la grâce, Que tes genoulx d'affection j'embrasse, Et que je soys de baiser advoué Ce divin pied, qui sur l'aultre est cloué. En plus hault lieu te toucher ne m'incline, Car du plus bas je me sens trop indigne. Mais si par foy suis digne que me voyes, Et qu'à mon cas par ta bonté pourvoies, Sans me chasser comme non legitime, De si hault bien trop heureux je m'estime: Et s'ainsi est, que pour soy arroser De larmes d'oeil, on te puisse appaiser, Je vueil qu'en pleurs tout fundant on me treuve: Soit le mien chief desmaintenant ung fleuve: Soyent mes deux bras ruisseaux, où eau s'espande: Et ma poictrine, une Mer haulte, et grande: Mes jambes soient torrent, qui coure royde: Et mes deux yeulx, deux fontaines d'eau froide, Pour mieulx laver la coulpe de moymesmes. Et si de pleurs, et de sanglotz extrêmes, Cure tu n'as, desirant qu'on te serve A genoulx secz, dès ors je me reserve, Et suis tout prest, pour plus briefve responce, D'estre plus sec que la pierre de ponce. Et d'autre part, si humbles oraisons Tu aymes mieulx, las par vives raisons Fais que ma voix soit plus repercussive, Que celle là d'Echo, qui semble vive Respondre aux gens, et aux bestes farouches: Et que mon corps soit tout fendu en bouches, Pour mieulx à plain, et en plus de manieres Te rendre grâces à chanter mes prieres. Brief, moyen n'est, qui appaiser te face, Que je ne cherche, affin d'avoir ta grâce: Mais tant y a, que si le mien tourment Au gré de toy n'est assez vehement, Certes mon Dieu, tout ce qu'il te plaira, Je souffriray, comme cil qui sera Le tien subject, car rien ne vueil souffrir Que comme tien, qui viens à toy me offrir, Et à qui seul est mon âme subjecte. Mon prier donc ennuieulx ne rejecte, Puis que jadis une femme ennuyante Ne rejectas: qui tant fust suppliante, Et en ses dictz si fort t'importuna, Qu'à son desir ta bonté ramena Pour luy oster de ces pechez le nombre, Qui tant faisoient à sa vie d'encombre. L'estroicte loy, que tu as prononcée, Espovanter pourroyt bien ma pensée: Mais je prens cueur en ta doulceur immense, A qui ta loy donne lieu par clemence: Et quoy que j'aye envers toy tant meffaict, Que si aulcun m'en avoit autant faict, Je ne croy pas, que pardon luy en feisse, De toy pourtant je attends salut propice, Bien congnoissant, que ta benignité Trop plus grande est, que mon iniquité. Tu sçavoys bien, que pecher je debvoie: M'as tu donc faict, pour d'Enfer tenir voye? Non, mais affin qu'on congneust au remede, Que ta pieté toute rigueur excede. Veux tu souffrir, qu'en ma pensée ague, De droit, et loix encontre toy argue? Qui d'aulcun mal donne l'occasion, Luy mesmes faict mal, et abusion. Ce nonobstant, tu as créé les femmes, Et nous deffends d'Amours suivre les flammes, Si l'on ne prend marital Sacrement, Avec l'amour d'une tant seulement: Certes plus doulx tu es aux bestes toutes, Quand soubz telz loix ne les contrains, et boutes. Pourquoi as tu produict pour vieil, et jeune Tant de grans biens, puis que tu veulx qu'on jeusne? Et dequoy sert pain, et vin, et fruictage, Si tu ne veulx qu'on en use en tout aage? Veu que tu fais Terre fertile, et grasse, Certainement tel grâce n'est point grâce: Ne celluy don n'est don d'aulcune chose, Mais plustost dam (si ce mot dire j'ose): Et ressemblons parmy les biens du Monde A Tantalus, qui meurt de soif en l'onde. Et d'aultre part, si aulcun est venuste, Prudent, et beau, gorgias et robuste Plus que nul aultre, est ce pas bien raison, Qu'il en soit fier, puis qu'il a la choison? Tu nous a faict les nuictz longues, et grandes, Et toutesfois à veiller nous commandes. Tu ne veulx pas que negligence on hante, Et si as faict mainte chose attraiante Le cueur des gens à oysive paresse. Las qu'ay je dit? quelle fureur me presse? Perds je le sens? helas mon Dieu reffrain Par ta bonté de ma bouche le frain: Le desvoié vueilles remettre en voye, Et mon injure au loing de moy envoye: Car tant sont vains mes arguments obliques, Qu'il ne leur fault responses, ne repliques. Tu veulx, que aulcuns en pauvreté mandient, Mais c'est affin, qu'en s'excusant ne dient, Que la richesse à mal les a induictz, Et à plusieurs les grands tresors produictz, A celle fin que de dire n'aient garde, Que pauvreté de bien faire les garde. Tel est ton droict, voire et si croy que pour ce Tu feis Judas gouverneur de ta bourse: Et au regard du faulx Riche inhumain, Les biens livras en son ingrate main, A celle fin qu'il n'eust faulte de rien, Quand il vouldroit user de mal, ou bien. Mais (ô Jesus). Roy doulx, et amyable, Dieu tresclement, et juge pitoiable, Fais qu'en mes ans ta haultesse me donne, Pour te servir, saine pensée, et bonne, Ne faire rien, qu'à ton honneur, et gloire, Tes mandemens ouyr, garder, et croire, Avec souspirs, regretz, et repentence De t'avoir faict pour tant de foys offense. Puis quand la vie à Mort donnera lieu, Las tire moy, mon Redempteur, et Dieu, Là hault, où joye indicible sentit Celluy Larron, qui tard se repentit, Pour et affin qu'en laissant tout moleste Je soys remply de liesse Celeste: Et que t'amour, dedans mon cueur ancrée Qui m'a créé, pres de toy me recrée. Epistres I Epistre de Maguelonne à son Amy. Pierre de Prouvence, elle estant en son hospital Subscription de l'Epistre Messaiger de Venus prens ta haulte vollée, Cherche le seul Amant de ceste desolée: Et quelque part qu'il rie, ou gemisse à present, De ce piteux escript fais luy ung doulx present. La plus dolente, et malheureuse femme, Qui oncq entra en l'amoureuse flamme De Cupido, mect ceste. Epistre en voye, Et par icelle (amy) salut t'envoye, Bien congnoissant, que despite Fortune, Et non pas toy, à present me infortune; Car si tristesse avecques dur regret M'a faict jecter maint gros souspir aigret, Certes je sçay; que d'ennuy les alarmes. T'ont faict jecter maintesfois maintes larmes. O noble cueur, que je voulu choisir. Pour mon Amant, ce n'est pas le plaisir Qu'eusmes alors, qu'en la maison Royalle Du Roy mon Pere à t'amye loyalle Parlementas, d'elle tout vis à vis: Si te prometz, que bien m'estoit advis, Que tout le bien du Monde, et le deduit N'estoit que dueil, pres du gracieux fruict D'un des baisers, que de toy je receuz: Mais noz espritz par trop feurent deceuz, Quand tout soubdain la fatalle Deesse En deuil mua nostre grande lyesse, Qui dura moins que celle de Dido: Car tost apres que l'enfant Cupido M'eust faict laisser mon Pere puissant Roy, Vinsmes entrer seuletz en desarroy En ung grand boys, où tu me descendis, Et ton manteau dessus l'herbe estendis, En me disant, m'amye Maguelonne, Reposons nous sur l'herbe qui fleuronne, Et escoutons du Rossignol le chant. Ainsi fut faict. Adonc en arrachant Fleurs, et boutons de beaulté tresinsigne, Pour te monstrer de vray Amour le signe, Je les gettoys de toy à l'environ, Puis devisant m'assis sur ton giron: Mais en comptant ce qu'avions en pensée, Sommeil me print, car j'estois bien lassée. Finablement m'endormy pres de toy, Dont contemplant quelque beaulté en moy, Et te sentant en ta liberté franche, Tu descouvris ma poictrine assez blanche, Dont de mon sein les deux pommes pareilles Veis à ton gré, et tes levres vermeilles Baiserent lors les miennes à desir. Sans vilainie, en moy prins ton plaisir Plus que ravy, voiant ta doulce amye Entre tes bras doulcement endormye. Là tes beaulx yeux ne se pouvoient saouler: Et si disois (pour plus te consoler) Semblables motz en gemissante alaine. O beau Pâris, je ne croy pas que Helaine, Que tu ravis par Venus dedans Grece, Eust de beaulté autant que ma Maistresse: Si on le dit, certes ce sont abus. Disant ces motz, tu vis bien que Phebus Du hasle noir rendoit ma couleur taincte, Dont te levas, et couppas branche mainte, Que tout au tour de moy tu vins estendre Pour preserver ma face jeune, et tendre. Helas Amy, tu ne sçavoys que faire A me traicter, obeir, et complaire, Comme celluy duquel j'avoys le cueur. Mais ce pendant, ô gentil Belliqueur, Je dormois fort, et Fortune veilloit: Pour nostre mal las elle travailloit. Car quand je fuz de mon repos lassée, En te cuidant donner une embrassée, Pour mon las cueur grandement consoler, En lieu de toy, las je veins accoler De mes deux bras la flairante ramée, Qu'autour de moy avoys mise, et sernée, En te disant, mon gracieux Amy, Ay je point trop à vostre gré dormy? N'est il pas temps, que d'icy je me lieve? Ce proferant, ung peu je me soublieve, Je cherche, et cours, je reviens, et puis voys, Au tour de moy je ne veis que les boys, Dont maintefois t'appelay Pierre, Pierre, As tu le cueur endurcy plus que Pierre, De me laisser en cestuy boys absconse? Quand de nully n'eu aulcune responce, Et que ta voix point ne me reconforte, A terre cheuz, comme transie, ou morte: Et quand apres mes langoreux espritz De leur vigueur furent ung peu surpris, Semblables motz je dis de cueur, et bouche. Helas amy, de prouesse la souche, Où es allé? Es tu hors de ton sens, De me livrer la douleur que je sens En ce boys plein de bestes inhumaines? M'as tu osté des plaisances mondaines, Que je prenoys en la maison mon Pere, Pour me laisser en ce cruel repaire? Las qu'as tu faict, de t'en partir ainsi? Penses tu bien que puisse vivre icy? Que t'ay je faict, ô cueur lasche, et immunde? Se tu estoys le plus noble du Monde, Ce vilain tour si rudement te blesse, Qu'oster te peult le tiltre de noblesse. O cueur remply de fallace, et fainctise, O cueur plus dur, que n'est la roche bise, O cueur plus faulx, qu'oncques nasquit de Mere! Mais responds moy à ma complaincte amere. Me promis tu en ma chambre parée, Quand te promis suivre jour, et serée, De me laisser en ce boys en dormant? Certes tu es le plus cruel amant Qui oncques feut, d'ainsi m'avoir fraudée. Ne suis je pas la seconde Mëdée? Certes ouy: et à bonne raison Dire te puis estre l'aultre Jason. Disant ces motz, d'ung animé courage, Te voys querant, comme pleine de rage, Parmy les boys, sans doubter nulz travaulx: Et sur ce point rencontray noz chevaulx Encor liez, paissans l'herbe nouvelle, Dont ma douleur renforce, et renouvelle: Car bien congneu, que de ta voulenté D'avecques moy ne t'estoys absenté. Si commençay, comme de douleur taincte, Plus que devant faire telle complaincte. Or voy je bien (Amy) et bien appert, Que maulgré toy en cestuy boys desert Suis demourée. O fortune indecente, Ce n'est pas or, ne de l'heure presente, Que tu te prens à ceulx de haulte touche, Et aux loiaulx. Quel rancune te touche? Es tu d'envie entachée, et pollue, Dont nostre amour n'a esté dissolue? O cher amy, ô cueur doulx, et begnin, Que n'ay je prins d'Atropos le venin Avecques toy? vouloys tu que ma vie Fust encor plus cruellement ravie? Je te prometz qu'oncques à creature Il ne survint si piteuse adventure. Et à tort t'ay nommé, et sans raison Le desloyal, qui conquist la toison: Pardonne moy, certes je m'en repens. O fiers Lyons, et venimeux Serpens, Crapaulx enflez, et toutes aultres bestes Courez vers moy, et soyez toutes prestes De devorer ma jeune tendre chair, Que mon amy n'a pas voulu toucher Qu'avec honneur. Ainsi morne demeure Par trop crier, et plus noir que meure, Sentant mon cueur plus froid que glace, ou marbre: Et de ce pas montay dessus ung arbre A grand labeur. Lors la veue s'espart En la forest: mais en chascune part Je n'entendy que les voix treshydeuses, Et hurlemens des bestes dangereuses. De tous, costez regardois, pour sçavoir Si le tien corps pourroie apparcevoir, Mais je ne vy que celluy boys saulvage, La Mer profonde, et perilleux rivage, Qui durement feit mon mal empirer. Là demouray (non pas sans souspirer) Toute la nuict: ô Vierge treshaultaine, Raison y eut, car je suis trescertaine, Qu'oncques Thisbé, qui à la mort s'offrit Pour Piramus, tant de mal ne souffrit. En evitant que les Loups d'adventure De mon corps tien ne feissent leur pasture, Toute la nuict je passay sans dormir Sur ce grand arbre, où ne feis que gemir: Et au matin que la clere Aurora En ce bas Monde esclercy le jour a, Me descendy, triste, morne, et pallie, Et noz chevaulx en plourant je deslye En leur disant: ainsi comme je pense Que vostre Maistre au loing de ma presence S'en va errant par le Monde en esmoy, C'est bien raison, que (comme luy, et moy) Alliez seuletz par boys, plaine, et campaigne. Adonc rencontre une haulte montaigne: Et de ce lieu, les Pelerins errans Je pouvois veoir, qui tiroient sur les rengs Du grand chemin de Romme saincte, et digne. Lors devant moy 'vey une Pelerine, A qui donnay mon Royal vestement Pour le sien pouvre: et des lors promptement La tienne amour si m'incita grant erre A te chercher en haulte Mer, et Terre: Où maintesfois de ton nom m'enqueroie, Et Dieu tout bon souvent je requeroie, Que de par toy je feusse rencontrée. Tant cheminay, que vins en la contrée De Lombardie, en soucy tresamer: Et de ce lieu me jectay sur la Mer, Où le bon vent si bien la Nef avance, Qu'elle aborda au pays de Prouvence: Où mainte gent, en allant, me racompte De ton depart: et que ton pere Conte De ce pays durement s'en contriste: Ta noble Mere en a le cueur si triste, Qu'en desespoir luy conviendra mourir. Penses tu point doncques nous secourir? Veulx tu laisser ceste pauvre loyalle Née de sang, et semence Royalle En ceste simple, et miserable vie? Laquelle encor de ton Amour ravie, En attendant de toy aulcun rapport, Ung hospital a basty sur ung port Dict de sainct Pierre, en bonne souvenance De ton hault nom: et là prend sa plaisance A gouverner, à l'honneur du hault Dieu, Pauvres errans malades en ce lieu: Ou j'ay basty ces myens tristes escriptz En amertume, en pleurs, larmes, et crys, Comme peulx veoir, qu'ilz sont faictz, et tissus: Et si bien voys la main, dont sont yssus, Ingrat seras, si en cest hospital, Celle qui t'a donné son cueur total, Tu ne viens veoir: car Virginité pure Te gardera, sans aucune rompure: Et de mon corps seras seul joyssant. Mais s'ainsi n'est, mon aage florissant Consummeray sans joye singuliere En pauvreté, comme une hospitaliere. Doncques (Amy) viens moy veoir de ta grâce. Car tiens toy seur, qu'en ceste pauvre place Je me tiendray, attendant des nouvelles De toy, qui tant mes regretz renouvelles. Rondeau, Duquel les lettres Capitales portent le nom de l'autheur Comme Dido, qui moult se courrouça, Lors qu'Eneas seule la delaissa En son Païs: tout ainsi Maguelonne Mena son dueil: comme tressaincte; et bonne, En l'hospital toute sa fleur passa. Nulle fortune oncques ne la blessa: Toute constance en son cueur amassa, Mieulx esperant: et ne fut point felonne, Comme Dido. Aussi celluy, qui toute puissance a, Renvoya cil, qui au boys la laissa, Où elle estoit: mais quoy qu'on en blasonne, Tant eut de dueil, que le Monde s'estonne, Que d'un cousteau son cueur ne transpersa, Comme Dido. II L'epistre du Despourveu à ma Dame la Duchesse D'Alençon, et de Berry, Soeur unique du Roy Si j'ay emprins en ma simple jeunesse De vous escripre, ô treshaulte Princesse, Je vous supply, que par doulceur humaine Me pardonnez, car Bon vouloir, qui meine Le mien desir, me donna esperance Que vostre noble, et digne preference Regarderoit par ung sens tresillustre, Que petit feu ne peult getter grand lustre. Aultre raison qui me induit, et inspire De plus en plus le mien cas vous escripre, C'est qu'une nuict tenebreuse, et obscure Me fut advis, que le grand Dieu Mercure Chief d'Eloquence, en partant des haults Cieulx, S'en vint en Terre apparoistre à mes yeulx, Tenant en main sa verge, et Caducée De deux Serpens: par ordre entrelassée: Et quand il eut sa face celestine (Qui des humains la memoire illumine) Tournée à moy, contenance, ne geste, Ne peus tenir, voyant ce corps celeste, Qui d'une Amour entremeslée de ire Me commença semblables motz à dire. Mercure en forme de Rondeau Mille douleurs te feront souspirer, Si en mon art tu ne veulx inspirer Le tien esprit par cure diligente: Car bien peu sert la Poësie gente, Si bien, et loz on n'en veult attirer. Et se aultrement tu n'y veulx aspirer, Certes Amy, pour ton dueil empirer, Tu souffriras des fois plus de cinquante Mille douleurs. Donc si tu quiers au grand chemin tirer D'honneur, et bien vueilles toy retirer Vers d'Alençon la Duchesse excellente, Et de tes faictz (telz qui sont) luy presente, Car elle peult te garder d'endurer Mille douleurs. L'autheur Apres ces motz, ses aelles esbranla, Et vers les cours Celestes s'en alla L'eloquent Dieu: mais à peine fut il Monté au Ciel par son voller subtil, Que dedans moy (ainsi qu'il me sembla) Tout le plaisir du Monde s'assembla. Les bons propos, les raisons singulieres Je voys cherchant, et les belles matieres A celle fin de faire Oeuvre duisante Pour Dame, tant en vertus reluisante. Que diray plus? Certes les miens espritz Furent des lors comme de joye espris: Bien disposez d'une veine subtile, De vous escripre en ung souverain stile. Mais tout soubdain, Dame tresvertueuse, Vers moy s'en vint une Vieille hideuse, Maigre de corps, et de face blemie, Qui se disoit de Fortune ennemye: Le cueur avoit plus froid que glace, ou marbre, Le corps tremblant, comme la fueille en l'arbre, Les yeux baissez, comme de paour estrainte, Et s'appeloit par son propre nom Crainte: Laquelle lors d'ung vouloir inhumain Me feist saillir la plume hors la main, Que sur papier tost je voulois coucher, Pour au labeur mes espritz empescher: Et tous ces motz de me dire print cure Mal consonnans à ceulx du Dieu Mercure. Crainte parlant en forme de Rondeau Trop hardiment entreprens, et mesfaictz O toy tant jeune: oses tu bien tes faictz Si mal bastiz presenter devant celle, Qui de sçavoir toutes aultres precelle? Mal peult aller, qui charge trop grand fais. Tous tes labeurs ne sont que contrefaictz Aupres de ceulx des Orateurs parfaictz, Qui craignent bien de s'adresser à elle Trop hardiment. Si ton sens foible advisoit les forfaictz Aisez à faire en tes simples effetz, Tu diroys bien, que petite Nasselle Trop plus souvent, que la grande, chancelle, Et pour autant, regarde que tu faiz Trop hardiment. L'autheur Ces motz finiz, demeure mon semblant Triste, transi, tout terny, tout tremblant, Sombre, songeant, sans seure soustenance, Dur d'esperit, desnué d'esperance, Melancolic, morne, marry, musant, Pasle, perplex, paoureux, pensif, pesant, Foible, failly, foulé, fasché, forclus, Confuz, courcé. Croire Crainte concluz, Bien congnoissant que verité disoit De celle là, que tant elle prisoit: Dont je perdz cueur, et audace me laisse: Crainte me tient, Doubte me meine en laisse, Plus dur devient le mien esprit qu'enclume. Si ruay jus encre, papier, et plume, Voire, et de faict proposois de non tistre Jamais pour vous Rondeau, Lay, ou Epistre, Si n'eust esté, que sur ceste entreprise Vint arriver (à tout sa barbe grise) Ung bon Vieillard, portant chere joyeuse, Confortatif, de parolle amoureuse, Bien ressemblant homme de grand renom, Et s'appeloit Bon Espoir par son nom: Lequel voyant ceste femme tremblante Aultre que humaine (à la veoir) ressemblante Vouloir ainsi mon malheur pourchasser, Fort rudement s'efforce à la chasser; En me incitant d'avoir hardy courage De besongner, et faire à ce coup rage. Puis folle Crainte amye de Soucy Irrita fort, en s'escriant ainsi. Bon Espoir parlant en forme de Ballade Va t'en ailleurs, faulce Vieille dolente, Grande ennemie à fortune, et bon heur, Sans forvoyer par ta parolle lente Ce pauvre humain hors la voye d'honneur: Et toy Amy, croy moy, car guerdonneur Je te feray, si craintif ne te sens: Croy donc Mercure, emploie tes cinq sens, Cueur, esprit, et fantasie toute A composer nouveaulx motz, et recens, En deschassant crainte, soucy, et doubte. Car celle là, vers qui tu as entente De t'adresser, est pleine de liqueur D'humilité, ceste vertu patente, De qui jamais vice ne fut vainqueur. Et oultre plus, c'est la Dame de cueur Mieulx excusant les esperitz, et sens Des Escrivains, tant soient ilz innocens, Et qui plus tost leurs miseres desboute. Si te supply, à mon vueil condescens, En deschassant crainte, soucy, et doubte. Est il possible, en vertu excellente Qu'un corps tout seul puisse estre possesseur De trois beaulx dons, de Juno l'opulente, Pallas, Venus? ouy: car je suis seur Qu'elle a prudence, avoir, beaulté, doulceur, Et des Vertus encor plus de cinq cens. Parquoy amy, si tes dictz sont decens, Tu congnoistras (et de ce ne te doubte) A quel honneur viennent Adolescens En deschassant crainte, soucy, et doubte. Envoy Homme craintif, tenant rentes, et cens Des Muses, croy, si jamais tu descends [Au lac de paour,] qui hors d'espoir te boute, [Au val de paour] Mal t'en yra: pource à moy te consens En deschassant crainte, soucy, et doubte. Le despourveu En ce propos grandement travaillay Jusques à temps qu'en sursault m'esveillay Ung peu devant, qu'Aurora la fourriere Du cler Phebus commençast mettre arriere L'obscurité nocture sans sejour, Pour esclaircir la belle Aulbe du jour. Si me souvint tout à coup de mon songe, Dont la pluspart n'est fable, ne mensonge, A tout le moins, pas ne fut mensonger Le bon Espoir, qui vint à mon songer: Car verité feit en luy apparoistre Par les vertus, qu'en vous il disoit estre. Or ay je faict au vueil du dieu Mercure, Or ay je prins la hardiesse, et cure De vous escrire à mon petit pouvoir, Me confiant aux parolles d'Espoir Le bon Vieillard, vray confort des craintifz, A droit nommé repaisseur des chetifz, Car repeu m'a tousjours soubz bonne entente En la forest nommée longue Attente: Voire et encor de m'y tenir s'attend, Si vostre grâce envers moy ne s'estend. Parquoy convient qu'en esperant je vive, Et qu'en vivant tristesse me poursuive. Ainsi je suis poursuit, et poursuivant D'estre le moindre, et plus petit servant De vostre hostel (magnanime Princesse) Aiant espoir, que la vostre noblesse Me recevra, non pour aulcune chose Qui soit en moy pour vous servir enclose: Non pour prier, requeste, ou rhetorique, Mais pour l'amour de vostre Frere unique, Roy des Françoys, qui à l'heure presente Vers vous m'envoye, et à vous me presente De par Pothon, gentil homme honorable. En me prenant, Princesse venerable, Dire pourray, que la Nef opportune Aura tiré de la Mer d'infortune, Maulgré les ventz, jusque en l'isle d'honneur Le pelerin exempté de bon heur: Et si auray par ung ardant desir Cueur, et raison de prendre tout plaisir A esveiller mes esperitz indignes De vous servir, pour faire Oeuvres condignes, Telz qui plaira a vous, treshaulte Dame, Les commander: priant de cueur, et d'âme Dieu tout puissant, de tous humains le Pere, Vous maintenir en fortune prospere: Et dans cent ans prendre l'âme à mercy Partant du corps sans douleur, ny soucy. III L'epistre du Camp d'Atigny, à ma dicte Dame d'Alençon Subscription Lettre mal faicte, et mal escripte Volle de par cest Escripvant Vers la plus noble Marguerite, Qui soit point au Monde vivant. Epistre La main tremblant dessus la blanche carte Me voy souvent: la plume loing s'escarte, L'encre blanchist, et l'esprit prend cesse, Quand j'entreprens (tresillustre Princesse) Vous faire escriptz: et n'eusse prins l'audace, Mais Bon Vouloir, qui toute paour efface, M'a dict, crains tu à escrire soubdain Vers celle là, qui oncques en desdain Ne print tes faictz? ainsi à l'estourdy Me suis monstré (peult estre) trop hardy, Bien congnoissant neantmoins que la faulte Ne vient sinon d'entreprise trop haulte: Mais je m'attens, que soubz vostre recueil Sera congneu le zele de mon vueil. Or est ainsi, Princesse magnanime, Qu'en hault honneur, et triumphe sublime Est florissant en ce Camp, où nous sommes, Le Conquerant des cueurs des gentilz hommes: C'est Monseigneur par sa vertu loyalle Esleu en Chef de l'Armée Royalle: Où l'on a veu de guerre maintz esbatz, Adventuriers esmouvoir gros combatz Pour leur plaisir sur petites querelles, Glaives tirer, et briser allumelles, S'entrenavrant de façon fort estrange: Car le cueur ont si treshault, qu'en la fange Plustost mourront, qur fuyr à la lice: Mais Monseigneur, en y mettant police, A deffendu de ne tirer espée, Si on ne veult avoir la main couppée. Ainsi Pietons n'osent plus desgayner, Dont sont contrainctz au poil s'entretraîner, Car sans combatre ilz languissent en vie: Et croy (tout seur) qu'ilz ont trop plus d'envie D'aller mourir en guerre honnestement, Que demourer chez eulx oysivement. Ne penses pas, Dame, où tout bien abonde, Qu'on puisse veoir plus beaulx hommes au Monde: Car (à vray dire) il semble que Nature Leur ait donné corpulence, et facture Ainsi puissante, avec le cueur de mesmes, Pour conquerir sceptres, et diadesmes En mer, à pied, sur Coursiers, ou Genetz: Et ne desplaise à tous noz Lansquenetz, Qui ont le bruit de tenir aulcun ordre, Mais à ceulx cy n'a point tant à remordre. Et qui d'entreulx l'honnesteté demande, Voyse orendroit veoir de Mouy la bande D'adventuriers yssus de nobles gens. Nobles sont ilz, pompeux, et diligens, Car chascun jour au camp soubz leur enseigne Font exercice, et l'ung à l'autre enseigne A tenir ordre, et manier la picque, Ou le verdun, sans prendre noise, ou picque. De l'autre part, soubz ses fiers Estandars Meine Boucal mille puissans souldars, Qui ayment plus debatz, et grosses guerres, Qu'un laboureur bonne paix en ses terres. Et que ainsi soit, quand rudement se battent, Advis leur est proprement qu'ilz s'esbatent. D'autre costé, voyt on le plus souvent Lorges jecter ses enseignes au vent, Pour ses Pietons faire usiter aux armes, Lors que viendront les perilleux vacarmes: Grans hommes sont en ordre triumphans, Jeunes, hardis, roydes comme Elephans, Fort bien armez corps, testes, bras, et gorges: Aussi dit on, les Hallecretz de Lorges. Puis de Mouy, les nobles, et gentilz: Et de Boucal les hommes peu craintifz: Brief, Hercules, Montmoreau, et d'Asnieres Ne font pas moins triumpher leurs bannieres: Si que deça on ne sçaroit trouver Homme, qui n'ayt desir de s'esprouver, Pour acquerir par hault oeuvre bellique L'amour du Roy; le vostre frere unique, Et par ainsi, en bataille ou assault N'y aura cil, qui ne prenne cueur hault, Car la pluspart si hardiment yra, Que tout le reste au choc s'enhardira. De jour en jour une campagne verte Voit on icy de gens toute couverte, La picque au point, les tranchantes espées Ceintes à droit, chausseures decoupées, Plumes au vent, et haulx fiffres sonner Sus gros tabours, qui font l'aer resonner: Au son desquelz, d'une fiere façon, Marchent en ordre, et font le limaçon, Comme en batalle, affin de ne faillir, Quand leur fauldra deffendre, ou assaillir, Tousjours crians, les Ennemis sont nostres: Et en tel poinct sont les six mil Apostres Deliberez soubz l'espée Sainct Pol, Sans que aulcun d'eulx se monstre lasche, ou mol. Souventesfois par devant la maison De Monseigneur viennent à grant foison Donner l'aubade à coups de Hacquebutes, D'un aultre accord qu'Espinettes, ou Flustes. Apres oyt on sur icelle praerie Par grand terreur bruire l'Artillerie, Comme Canons doubles, et racoursiz, Chargez de pouldre, et gros bouletz massifz, Faisans tel bruit, qu'il semble que la Terre Contre le Ciel vueille faire la guerre. Voylà comment (Dame tresrenommée) Trimphamment est conduicte l'Armée, Trop mieulx aymant combatre à dure oultrance Que retourner (sans coup ferir) en France. De Monseigneur, qui escrire en vouldroit, Plus cler esprit que le mien y fauldroit: Puis je sens bien ma plume trop ruralle Pour exalter sa maison liberalle, Qui à chascun est ouverte, et patente. Son cueur tant bon gentils hommes contente, Son bon vouloir gens de guerre entretient, Sa grande vertu bonne justice tient, Et sa justice en guerre la paix faict, Tant que chascun va disant (en effect) Voicy celluy tant liberal, et large, Qui bien merite avoir Royalle charge, C'est celluy là qui tousjours en ses mains Tient, et tiendra l'amour de tous humains: Car puis le temps de Cesar dict Auguste, On n'a point veu Prince au monde plus juste. Tel est le bruyt, qui de luy court sans cesse. Entre le peuple, et ceulx de la noblesse, Qui chascun jour honneur faire luy viennent Dedans sa chambre, où maintz propos se tiennent, Non pas d'Oyseaulx, de Chiens, ne leur aboys: Tous leurs devis, ce sont Haches, Gros boys, Lances, Harnoys, Estandars, Gouffanons, Salpestre, Feu, Bombardes, et Canons: Et semble advis à les ouyr parler, Qu'oncques ne fut memoire de baller. Bien escriroys encores aultre chose, Mais mieulx me vault rendre ma lettre close En cest endroit: car les Muses entendent Mon rude stile, et du tout me deffendent De plus rien dire, affin qu'en cuydant plaire Trop long escript ne cause le contraire. Et pour autant (Princesse cordialle, Tige partant de la fleur Liliale) Je vous supply ceste Epistre en gré prendre, Me pardonnant de mon trop entreprendre, Et m'estimer (si peu que le dessers) Tousjours du rang de voz treshumbles serfz. Priant celuy, qui les âmes heurées Faict triumpher aux maisons Siderées, Que son vouloir, et souverain plaisir Soit mettre à fin vostre plus hault desir. IV Epistre en prose à la dicte Dame touchant l'armée du Roy en Haynault Icy veoit on (tresillustre Princesse) du Roy la triumphante Armée: qui un Mercredy (comme sçavez) s'attendant avoir la bataille, par parolles persuadentes à le bien servir esleva le cueur de ses gens à si voluntaire force, que alors ilz eussent non seulement combatu, mais fouldroyé le reste du Monde pour ce jour: auquel fut veue la haultesse de cueur de maintz Chevaliers, qui par ardant desir voulurent pousser en la flotte des Ennemis, lors qu'en diffamée fuyte tournerent, laissant grand nombre des leurs ruinez en la campaigne par impetueux oraige d'Artillerie: dont fut attaint le Bastart d'Aimery si au vif, que le lendemain fina ses jours à Vallenciennes. Après peult on veoir des anciens Capitaines la rusée conduicte: de leurs gens d'armes la discipline militaire observée: l'ardeur des Adventuriers, et l'ordre des Suysses, avec le Triumphe general de l'Armée Gallicane: dont la veue seulement a meurtry l'honneur de Haynault, comme le Basilicque premier voyant l'homme mortel. Aultre chose (ma souveraine Dame) ne voione nous, qui ne soit lamentable, comme pauvres femmes desolées errantes (leurs enfans au col) au travers du pays despouillé de verdure par le froit yvernal, qui jà les commence à poindre: puis s'en vont chauffer en leurs Villes, Villages, et Chasteaulx mis à feu, combustion, et ruine totale, par vengeance reciproque: voire vengeance si confuse, et universelle, que noz Ennemis propres font passer pitié devant noz yeux. Et en telle miserable façon, ceste impitoiable Serpente la Guerre a obscurcy l'air pur, et nect, par pouldre de terre seiche, par salpestre, et pouldre artificielle, et par fumée causée de boys mortel ardant en feu (sans eaue de grâce) inextinguible. Mais nostre espoir par deçà est, que les prieres d'entre vous nobles Princesses monteront si avant es chambres Celestes, que au moyen d'icelles, la tressacrée fille de Jesuchrist nommée Paix, descendra trop plus luisante que le Soleil, pour illuminer les regions Gallicques. Et lors sera vostre noble sang hors du dangier d'estre espandu sur les mortelles plaines. D'autre part, aux cueurs des jeunes Dames, et Damoyselles entrera certaine esperance du retour desiré de leurs Maritz: et vivront pauvres Laboureurs seurement en leurs habitacles, comme Prelatz en chambres bien nattées. Ainsi, bien heurée Princesse, esperons nous la non assez soubdaine venue de Paix: qui toutesfois peult finablement revenir en despit de Guerre cruelle. Comme tesmoigne Minfant en sa Comedie de fatalle destinée, disant: Paix engendre Prosperité: De Prosperité, vient Richesse: De Richesse, Orgueil, Volupté: D'orgueil, Contention sans cesse: Contention la Guerre addresse: La Guerre engendre Pauvreté: La Pauvreté, Humilité: D'Humilité revient la Paix. Ainsi retournent humains faictz. Voylà comment (au pis aller, dont Dieu nous gard) peult revenir ceste precieuse Dame souvent appellée par la nation françoise dedans les temples divins, chantans: Seigneur, donne nous paix. Laquelle vous vueille de brief envoyer icelluy Seigneur, et Redempteur Jesus: qui vous doint heureuse vie transitoire, et en fin eternelle. V Epistre à la Damoyselle negligente de venir veoir ses Amys Ne pense pas, tresgente Damoyselle, Ne pense pas, que l'amour, et vray zelle, Que te portons, jamais finisse, et meure Pour ta trop longue, et fascheuse demeure. Fascheuse est elle, au moins en noz endroictz: Mais ores quand quarante ans te tiendrois Loing de nos yeux, si auroit on (pour veoir) Records de toy, et dueil de ne te veoir: Car le long temps, ne l'absence loingtaine Vaincre ne peult l'amour vraye, et certaine. Si t'advisons, nostre Amye treschere, Que par deça ne se faict bonne chere, Que de t'avoir on ne face ung souhaict. Si l'ung s'en rit, si l'aultre est à son haict, Si l'ung s'esbat, si l'aultre se recrée, Si tost qu'on tient propos, qui nous agrée, Tant que le cueur de plaisir nous sautelle, Pleust or à Dieu (ce dit l'on) qu'une telle Fust or icy. L'autre dit, pleust à Dieu Qu'un Ange l'eust transportée en ce lieu: Mais pleust à Dieu (dit l'autre) que Astarot L'apportast saine, aussi tost qu'un garrot. Voila comment pour ta fort bonne grâce, Il n'y a cil, qui son souhaict ne face D'estre avec toy: et ne pouvons sçavoir Pourquoy ne viens tes Amys deça veoir: Le chemin n'est ny fascheux, ny crotté, En moins d'avoir dict un Obsecro te, En noz quartiers tu seroys arrivée: Pourquoy donc es de nous ainsi privée? Possible n'est, que bien t'excuser sceusses. Brief, nous vouldrions qu'aussi hault voller peusses, Que le hault mont d'Olympe, ou Parnasus: Ou qu'eusses or le Cheval Pegasus, Qui te portast vollant par les Provinces: Ou qu'à present à ton vouloir tu tinses Par le licol, par queue, ou par collet, Le bon Cheval du gentil Pacollet: Ou que ton pied fust aussi legier doncques, Que Bische, ou Cerf, que le Roy chassa oncques: Ou que de là jusque icy courrust eau, Qui devers nous te menast en Bateau. Lors n'auroys tu bonne excuse jamais, Mais sçauroit on si en oubly tu mectz Les tiens Amys. Car adonc ne tiendroit, Fors seulement au bon vouloir, et droit, Et à l'amour, qui aux gens donne soing De venir veoir les Amys au besoing: Quoy qu'envers toy n'avons paour qu'elle faille, Mais prions Dieu qu'excuse te defaille, Affin qu'amour, qui onc ne te laissa, A noz desirs t'améine par deça. VI L'epistre des Jartieres blanches De mes couleurs, ma nouvelle Alliée, Estre ne peult vostre jambe liée, Car couleurs n'ay, et n'en porteray mye, Jusques à tant, que j'auray une Amye, Qui me taindra le seul blanc, que je porte, En ses couleurs de quelcque belle sorte. Pleust or à Dieu, pour mes douleurs estaindre, Que vous eussiez vouloir de les me taindre: C'est qu'il vous pleust pour Amy me choisir D'aussi bon cueur, que j'en ay bon desir: Que dy je Amy? Mais pour humble servant, Quoy que ne soye ung tel bien desservant. Mais quoy? au fort, par loyaulment servir Je tascheroye à bien le desservir. Brief, pour le moins, tout le temps de ma vie D'une autre aymer ne me prendroit envie. Et par ainsi quand ferme je seroys, Pour prendre noir, le blanc je laisseroys: Car fermeté c'est le noir par droicture, Pource que perdre il ne peult sa taincture. Or porteray le blanc, ce temps pendant Bonne fortune en amours attendant. Si elle vient, elle sera receue Par loyaulté dedans mon cueur conceue: S'elle ne vient, de ma voulenté franche, Je porteray tousjours livrée blanche. C'est celle là, que j'ayme le plus fort Pour le present: vous advisant au fort, Si j'ayme bien les blanches ceinturettes, J'ayme encor mieulx Dames, qui sont brunettes. VII Petite Epistre au Roy En m'esbatant je faiz Rondeaux en rime, Et en rimant bien souvent je m'enrime: Brief, c'est pitié d'entre nous Rimailleurs, Car vous trouvez assez de rime ailleurs, Et quand vous plaist, mieulx que moy, rimassez, Des biens avez, et de la rime assez. Mais moy à tout ma rime, et ma rimaille Je ne soustiens (dont je suis marry) maille. Or ce me dist (ung jour) quelque Rimart, Viença Marot, trouves tu en rime art, Qui serve aux gens, toy qui a rimassé: Ouy vrayement (respondz je) Henri Macé. Car voys tu bien, la personne rimante, Qui au Jardin de son sens la rime ente, Si elle n'a des biens en rimoyant, Elle prendra plaisir en rime oyant: Et m'est advis, que si je ne rimoys, Mon pauvre corps ne seroit nourry moys, Ne demy jour. Car la moindre rimette C'est le plaisir, ou fault que mon rys mette. Si vous supply, qu'à ce jeune Rimeur Faciez avoir ung jour par sa rime heur. Affin qu'on die, en prose, ou en rimant, Ce Rimailleur, qui s'alloit enrimant, Tant rimassa, rima, et rimonna, Qu'il a congneu, quel bien par rime on a. VIII Epistre pour le capitaine Bourgeon. A monsieur de la Rocque Comme à celluy, en qui plustost j'espere; Et que je tiens pour Pere et plus que Pere, A vous me plaings par cest escript legier, Que je ne puis de Paris desloger, Et si en ay vouloir tel, comme il faut: Mais quoy? c'est tout: la reste me deffault, J'entens cela qui m'est le plus duisant. Mais que me vault d'aller tant devisant? Venons au point: vous sçavez sans reproche, Que suis boyteux, au moins comment je cloche: Mais je ne sçay, si vous sçavez, comment Je n'ay Cheval, ne Mulle, ne Jument. Par quoy Monsieur je le vous fais sçavoir, A celle fin que m'en faciez avoir: Ou il faudra (la chose est toute seure) Que voyse à pied, ou bien que je demeure. Car en finer je me m'attendz d'ailleurs. Raison pourquoy? Il n'est plus de bailleurs, Si non de ceulx lesquelz dormiroient bien. Si vous supply, le trescher Seigneur mien, Baillez assez, mais ne vueillez dormir. Quand Desespoir me veult faire gemir, Voicy comment bien fort de luy me mocque: O Desespoir, croy que soubz une rocque, Rocque bien ferme, et pleine d'asseurance, Pour mon secours est caché Esperance: Si elle en sort, te donnera carriere, Et pource donc reculle toy arriere. Lors Desespoir s'en va seignant du nez, Mais ce n'est rien, si vous ne l'eschinez: Car aultrement jamais ne cessera De tormenter le bourgeon, qui sera Tousjours bourgeon, sans Raisin devenir, Sil ne vous plaist de luy vous souvenir. IX Epistre faicte pour le Capitaine Raisin, audict Seigneur de la Rocque En mon vivant je ne te feiz sçavoir Chose de moy, dont tu deusses avoir Ennuy, ou dueil: mais pour l'heure presente, Trescher Seigneur, il fault que ton cueur sente Par amytié, et par ceste escripture Ung peu d'ennuy de ma male adventure. Et m'attens bien, qu'en maint lieu, où iras, A mes amys ceste Epistre lyras. Je ne veulx pas aussi que tu leur celles: Mais leur diras, Amys, j'ay des nouvelles D'un malheureux, que Venus la deesse A forbanny de soulas, et liesse. Tu diras vray, car maulx me sont venus Par le vouloir de impudique Venus, Laquelle feit tant par Mer que par Terre Sonner ung jour contre femmes la Guerre: Où trop tost s'est maint Chevalier trouvé Et maint grand homme à son dam esprouvé, Maint bon Courtault y fut mis hors d'alaine, Et maint mouton y laissa de sa laine. Brief, nul ne peult (soit par Feu, Sang, ou Mine) Gaigner proffit en guerre feminine: Car leur ardeur est aspre le possible: Et leur harnois hault et bas invincible. Quant est de moy, jeunesse pauvre, et sotte, Me feit aller en ceste dure flotte Fort mal garny de lances, et escus. Semblablement, le gentil Dieu Bacchus M'y amena accompaigné d'Andoilles, De gros Jambons, de Verres, et Gargoilles, Et de bon Vin versé en maint Flascon: Mais je y receu si grand coup de Faulcon, Qu'il me fallit soubdain faire la poulle, Et m'enfuir (de peur) hors de la foulle. Enfin navré je contemple, et remire, Où je pourrois trouver souverain Mire: Et prenant cueur aultre que de malade Vins circuir les limites d'Archade, La terre neufve, et la grant Tartarie, Tant qu'à la fin me trouvay en Surie. Où ung grand Turc me vint au corps saisir, Et sans avoir à luy faict desplaisir, Par plusieurs jours m'a si tresbien frotté Le Dos, les Rains, les Bras, et le Costé, Qu'il me convint gesir en une couche Criant les dentz, le Cueur, aussi la Bouche, Disant, helas, ô Bacchus puissant Dieu, M'as tu mené expres en ce chault lieu, Pour veoir à l'oeil moy le petit Raisin Perdre le goust de mon proche Cousin? Si une fois puis avoir allegeance, Certainement j'en prendray bien vengeance: Car je feray une armée legiere Tant seulement de lances de fougiere, Camp de Taverne, et pavoys de Jambons, Et Boeuf sallé, qu'on trouve en mangeant bons, Tant que du choc rendray tes flascons vuides, Si tu n'y metz grand ordre, et bonnes guydes. Ainsi j'eslieve envers Bacchus mon cueur, Pource qu'il m'a privé de sa liqueur, Me faisant boyre en chambre bien serrée Fade Tisane, avecques eau ferrée, Dont souvent fais ma grand soif estancher. Voylà comment (ô Monseigneur tant cher) Soubz l'estendard de fortune indignée Ma vie feut jadis predestinée. En fin d'escript, bien dire te le vueil, Pour adoulcir l'aigreur de mon grand dueil, (Car dueil caché en desplaisant courage, Cause trop plus de douleur, et de rage, Que quand il est par parolles hors mis, On declairé par lettre à ses Amys) Tu es des miens le meilleur esprouvé: Adieu celluy, que tel j'ay bien trouvé. X Marot à Monseigneur Bouchart Docteur en Theologie Donne response à mon present affaire, Docte docteur. Qui t'a induict à faire Emprisonner depuis six jours en ça Ung tien amy, qui onc ne t'offensa? Et vouloir mettre en luy crainte, et terreur D'aigre justice, en disant que l'erreur Tiens de Luther? Point ne suis Lutheriste, Ne Zvinglien, et moins Anabatiste: [Sinon de] Dieu par son filz Jesuchrist. [Je suis] Je suis celluy, qui ay faict mainst escript, Dont ung seul vers on n'en sçauroit extraire, Qui à la Loy divine soit contraire. Je suis celuy, qui prends plaisir, et peine A louer Christ, et sa Mere tant pleine De grâce infuse: et pour bien l'esprouver, On le pourra par mes escriptz trouver. Brief, celluy suis, qui croit, honnore, et prise La saincte, vraie, et catholique Eglise. Aultre doctrine en moy en veulx bouter: Ma Loy est bonne. Et si ne fault doubter, Qu'à mon pouvoir ne la prise, et exaulce, Veu qu'ung Payen prise la sienne faulse. Que quiers tu donc, ô Docteur catholique? Que quiers tu donc? As tu aulcune picque Encontre moy? ou si tu prends saveur A me trister dessoubz aultruy faveur? Je croy que non: mais quelcque faulx entendre T'a faict sur moy telle rigueur estendre. Doncques refrains de ton couraige l'ire. Que pleust à Dieu, qu'ores tu peusses lire Dedans ce corps de franchise interdit, Le cueur verrois aultre qu'on ne t'a dit. A tant me tais, cher Seigneur nostre Maistre, Te suppliant, à ce coup amy m'estre. Et si pour moy à raison tu n'es mis, Fais quelcque chose au moins pour mes amys, En me rendant par une horsboutée La liberté, laquelle m'as ostée. XI Epistre à son amy Lyon Je ne t'escry de l'amour vaine, et folle, Tu voys assez, s'elle sert, ou affolle: Je ne t'escry ne d'Armes, ne de Guerre, Tu voys, qui peult bien, ou mal y acquerre: Je ne t'escry de Fortune puissante, Tu voys assez, s'elle est ferme, ou glissante: Je ne t'escry d'abus trop abusant, Tu en sçais prou, et si n'en vas usant: Je ne t'escry de Dieu, ne sa puissance, C'est a luy seul t'en donner congnoissance: Je ne t'escry des Dames de Paris, Tu en sçais plus que leurs propres Maris: Je ne t'escry, qui est rude, ou affable, Mais je te veulx dire une belle fable: C'est assavoir du Lyon, et du Rat. Cestuy Lyon plus fort qu'un vieulx Verrat, Veit une fois, que le Rat ne sçavoit Sortir d'ung lieu, pour autant qu'il avoit Mangé le lard, et la chair toute crue: Mais ce Lyon (qui jamais ne fut Grue) Trouva moyen, et maniere, et matiere D'ongles, et dentz, de rompre la ratiere: Dont maistre rat eschappe vistement: Puis mist à terre ung genoul gentement, Et en ostant son bonnet de la teste, A mercié mille fois la grant Beste: Jurant le dieu des Souriz, et des Ratz, Qu'il luy rendroit. Maintenant tu verras Le bon du compte. Il advint d'adventure, Que le Lyon pour chercher sa pasture, Saillit dehors sa caverne, et son siege: Dont (par malheur) se trouva pris au piege, Et fut lié contre un ferme posteau. Adonc le Rat, sans serpe, ne cousteau, Y arriva joyeulx, et esbaudy, Et du Lyon (pour vray) ne s'est gaudy: Mais despita Chatz, Chates, et Chatons, Et prisa fort Ratz, Rates, et Ratons, Dont il avoit trouvé temps favorable Pour secourir le Lyon secourable: Auquel a dit: tays toy Lyon lié, Par moy seras maintenant deslié: Tu le vaulx bien, car le cueur joly as. Bien y parut, quand tu me deslias. Secouru m'as fort Lyonneusement, Ors secouru seras Rateusement. Lors le Lyon ses deux grands yeux vestit, Et vers le Rat les tourna ung petit, En luy disant, ô pauvre vermyniere, Tu n'as sur toy instrument, ne maniere, Tu n'as cousteau, serpe, ne serpillon, Qui sceut coupper corde, ne cordillon, Pour me getter de ceste estroicte voye; Va te cacher, que le Chat ne te voye. Sire Lyon (dit le filz de Souris) De ton propos (certes) je me soubris: J'ay des cousteaulx assez, ne te soucie, De bel os blanc plus tranchant qu'une Cye: Leur gaine c'est ma gencive, et ma bouche: Bien coupperont la corde, qui te touche De si trespres: car j'y mettray bon ordre. Lors Sire Rat va commencer à mordre Cr gros lien: vray est qu'il y songea Assez long temps: mais il le vous rongea Souvent et tant, qu'à la parfin tout rompt: Et le Lyon de s'en aller fut prompt, Disant en soy: nul plaisir (en effect) Ne se perdt point, quelcque part où soit faict. Voylà le compte en termes rimassez: Il est bien long: mais il est vieil assez, Tesmoing Esope, et plus d'ung million. Or viens me veoir, pour faire le Lyon: Et je mettray peine, sens, et estude. D'estre le Rat, exempt d'ingratitude: J'entends, si Dieu te donne autant d'affaire, Qu'au grand Lyon: ce qu'il ne vueille faire Complainctes Complaincte du Baron de Malleville, Parisien, qui avec l'Autheur servit Jadis de Secretaire Maguerite de France, Soeur unique du Roy, et fut tué des Turcs à Baruth. A la Terre O terre basse, où l'Homme se conduict, Responds (helas) à ma demande triste: Où est le corps, que tu avois produict, Dont le depart me tourmente, et contriste? L'avois tu faict, tant bon, tant beau, tant miste, Pour de son sang taindre les dars pointus Des Turcz, maulditz? Las ilz n'en ont point euz De plus aymant vray honneur, que icelluy: Qui mieulx ayma là mourir en vertus, Qu'en deshonneur suivre plusieurs batus. Tel vit encor, qui est plus mort que luy. A la Mer O cruaulté de impetueuses vagues, Mer variable, où toute crainte abonde, Cause mouvant, dont trop cruelles dagues L'ont faict perir de mort tant furibunde. Si hault desir de congnoistre le Monde T'avoit transmis si gentil personnaige, Las falloit il, qu'en la fleur de son aage Par devers toy si rudement le prinses, Sans plus revoir la court des nobles Princes, Où tant il est a present regretté? O Mer amere aux mordantes espinces: Certainement ce qu'arrestes, et pinces, Au gré de tous est trop bien arresté. A Nature Helas nature, où est la bonne grâce, Dont tu le feis luyre par ses effectz? Formé l'avois beau de corps, et de face, Doulx en parler, et confiant en ses faictz: D'honnesteté estoit l'ung des parfaitcz, Car en fuiant les picquans espinettes D'oisiveté, Flustes, et Espinettes Bruyre faisoit en tresdoulce accordance: Du Luz sonnoit motetz, et chansonnettes: Dancer sçavoit avec et sans sonnettes, Las or est il à sa derniere dance. A la Mort Las or est il à sa derniere dance, Où toy la Mort luy as faict sans soulas Faire faulx pas, et mortelle cadance Soubz dur Rebec sonnant le grant helas. Quant est du corps, vray est que meurdry l'as, Mais de son bruit, où jamais n'eut frivole, Maulgré ton dard, par tout le Monde il volle, Tousjours croissant, comme Lys qui fleuronne. Touchant son Ame, immortelle couronne Luy a donné celluy pour qui mourut: Mais quelcque bien encor que Dieu luy donne, Je suis contrainct par Amour, qui l'ordonne, Le regretter, et mauldire Baruth. A Fortune Fortune helas muable, et desreiglée, Qui du palud de Malheur viens, et sors, Bien as monstré que tu es avveuglée, D'avoir getté sur luy tes rudes sortz: Car si tes yeux de inimité consors Eusses ouvers, pour bien appercevoir Les grands vertus, qu'on luy a veu avoir, Pitié t'eust meue à le retenir seur: Mais tu ne veulx de toymesme rien veoir, Pour aux humains faire mieulx assavoir, Que plus te plaist cruaulté, que doulceur. Marot conclud La Terre dit, qu'à bon droit peut reprendre Ce qu'elle a fait, quoy qu'on ait desservy. La Mer respond, que sain le sceut bien rendre En Terre ferme, où soubdain fut ravy. Nature dit, que Mort a l'audivy Par dessus elle, et qu'en rien ne peult mais. La Mort respond, que les plus grans jamais N'espargnera. Et Fortune l'infâme Dit, qu'elle est née à faire tort, et blasme. Laissons la donc en sa coustume vile: Et supplions le filz de nostre Dame, Qu'en fin es Cieulx il nous face veoir l'âme Du feu Baron, dict Jehan de Malleville. Amen. Complaincte d'une Niepce, sur la Mort de sa Tante O que je sens mon cueur plein de regret, Quand souvenir ma pensée resveille D'ung dueil caché au plu profond secret Du mien esprit, qui pour se plaindre, veille. Seigneurs lisans, n'en soyez en merveille, Ains voz douleurs à la mienne unissez: Ou pour le moins ne vous esbahissez, Si ma douleur est plus qu'aultre profonde: Mais tout ensemble estonnez vous assez, Comment je n'ay en mon cueur amassez Tous les regretz, qui furent onc au Monde. Tous les regretz, qui furent onc au Monde, Venez saisir la dolente Niepce, Qui a perdu par fiere Mort immunde, Tante, et attente, et entente, et lyesse, Perdu (helas) gist son corps. Et qui est ce? Jane Bonté, des meilleures de France, De qui la vie esloignoit de souffrance Mon triste cueur, et le logeoit aussi Au parc de Joye, et au clos d'Esperance: Mais, las, la Mort bastit ma demourance Au boys de Dueil, à l'ombre de Soucy. Au boys de Dueil, à l'ombre de Soucy, N'estoie au temps de sa vie prospere. Mon soulas gist soubz ceste terre icy, Et de le veoir plus au Monde n'espere. O Mort mordant, ô impropre impropere, Pourquoy, helas, ton dard ne fleschissoit, Quand son vouloir au mien elle unissoit Par vraye amour naturelle, et entiere: Mon cueur ailleurs ne pense, ne pensoit, Ne pensera. Doncques (quoy qu'il en soit) Si je me plaings, ce n'est pas sans matiere. Si je me plaings, ce n'est pas sans matiere, Veu que trop fut horrible cest orage De convertir en terrestre fumiere Ce corps, qui seul a navré maint courage. Helas, c'estoit celle tant bonne, et sage, A qui jadis le Prince des haultz Cieulx Voulut livrer le don tant precieux D'honnesteté, en cueur confiant, et fort, Mais dard mortel de ce fut envieux: Dont plus ne vient plaisir devant mes yeux, Tant ay d'ennuy, et tant de desconfort. Tant ay d'ennuy, et tant de desconfort, Que plus n'en puis: donc en boys, ou montaigne, Nymphes laissez l'eau, qui de terre sort: Maintenant fault, qu'en larmes on se baigne. Pourquoy cela? pour de vostre Compaigne Pleurer la mort. Mort l'est venu saisir: Pleure Rouen, pleure de desplaisir, En douleur soit tant plaisante demeure: Et qui aura de soy triste desir, Vienne avec moy, qui n'ay aultre plaisir, Fors seulement l'attente que je meure. Fors seulement l'attente que je meure, Rien ne me peult alleger ma douleur: Car soubz cinq pointz incessamment demeure, Qui m'ont contraincte aymer noire couleur: Dueil tout premier me plonge en son malheur: Ennuy sur moy employe son effort: Soucy me tient sans espoir de confort: Regret apres m'oste lyesse pleine: Peine me suit, et tousjours me remord, Par ainsi j'ay pour une seulle mort, Dueil, et ennuy, soucy, regret, et peine. Epitaphes I De Jane Bonté Cy est le corps de Jane Bonté bouté: L'esprit au Ciel est par bonté monté. II De Longueil, homme docte O Viateur, cy dessoubz gist Longueil: A quoi tient il, que ne meines long dueil, Quand tu entends sa vie consommée? N'as tu encor entendu Renommée Par les Climatz, qui son renom insigne Va publiant à voix, trompe, et buccine? Si as pour vray: mais si grande est la gloire, Qu'en as ouy, que tu ne le peulx croire. Va lire donc (pour en estre asseuré) Ses beaulx escriptz de stille mesuré: Lors seulement ne croiras son hault pris, Mais aprendras, tant sois tu bien apris. Si te sera son bruit tout véritable, Et la grandeur de ses faictz profitable. III De feu honneste personne, le petit Argentier Paulmier d'Orleans Cy gist le corps d'ung petit Argentier, Qui eut le cueur si bon, large, et entier, Qu'en son vivant n'assembla bien aulcun, Fors seulement l'amytié de chascun: Laquelle gist avec luy (comme pense) Et a laissé pour toute recompense A ses Amys le regret de sa mort. Doncque, Passant, si pitié te remord, Ou si ton cueur quelcque dueil en reçoit, Souhaitte luy (à tout le moins) qu'il soit Autant aymé de Dieu, tout pur, et munde, Comme il estoit du miserable Monde. IV De Maistre André le Voust, Medecin du Duc d'Alençon Celluy qui prolongeoit la vie des humains, A la sienne perdue, au dommaige de maintz. Helas c'estoit le bon feu maistre André le Voust, Jadis Alençonnoys, ores pasture, et goust De terrestre vermine: et ores revestu de Cercueil, et de Tumbe, et jadis de Vertu. Or est mort Medecin du bon Duc d'Alençon: A Nature ainsi fault tous paier la rençon. V De Noble Damoyselle Parisienne, Katherine Budé Mort a ravy Katherine Budé. Cy gist le corps: helas, qui l'eust cuydé? Elle estoit jeune, en bon point, belle, et blanche. Tout cela chet, comme fleurs de la branche. N'y pensons plus. Voyre, mais du renom, Qu'elle merite, en diray je rien? non. Car du Mary les larmes pour le moins De sa bonté sont souffisans tesmoings. VI De coquillart: et de ses armes à trois coquilles d'or La morre est jeu pire que aux Quilles, Ne que aux Eschetz, ne qu'au Quillart. A ce meschant jeu Coquillart Perdit sa vie, et ses Coquilles. VII De frere Jehan Levesque, Cordelier natif d'Orleans Cy gist, repose, et dors leans Le feu Evesque d'Orleans: J'entends l'Evesque en son surnom, Et frere Jehan en propre nom. Qui mourut l'an cinq cens, et vingt, De la verolle qui luy vint. Or affin que Sainctes, et Anges, Ne prennent ces boutons estranges, Prions Dieu, qu'au frere frappart Il donne quelcque Chambre à part. VIII De Jehan le Veau Cy gist le jeune Jehan le Veau, Qui en sa grandeur, et puissance Fust devenu Boeuf, ou Taureau, Mais la mort le print des enfance. Il mourut Veau par desplaisance: Qui fut dommaige à plus de neuf, Car on dit (veu sa corporance) Que ce eust esté ung maistre Boeuf. IX De Guion le Roy, qui s'attendoit d'estre Pape, avant que de mourir Cy gist Guion, Pape jadis, et Roy: Roy de surnom, Pape par fantasie: Non marié, de peur (comme je croy) D'estre cocu, ou d'avoir jalousie. Il prefera son vin, et malvoysie, Et chair sallée à sa propre santé. Or est il mort la face cramoysie: Dieu te pardoint, pauvre Pater sante. X De Jouan, le fol de ma Dame Je fuz Jouan, sans avoir femme, Et fol jusque à la haulte Game. Tous Folz, et tous Jouans aussi Venez pour moy prier icy. L'ung apres l'autre, et non ensemble: Car le lieu seroit (ce me semble) Ung petit bien estroict pour tous: Et puis s'on ne parloit tout doulx, Tant de gens me romproient mon somme. Au surplus: quand quelcque saige homme viendra mon Epitaphe lire, J'ordonne (s'il se prend à rire) Qu'il soit des Folz maistre passé. Fault il rire d'ung trespassé? XI De frere André Cordelier Cy gist, qui assez mal preschoit, Par ces femmes tant regretté, Frere André qui les chevauchoit Comme ung grand Asne desbaté. XII De feu Maistre Pierre de Villiers *Cy gist feu Pierre de Villiers, Jadis fin entre deux milliers, Et Secretaire de renom De Françoys premier de ce nom. Si saigement vivre souloit, Que jamais estre ne vouloit (Combien qu'il fust viel charié) Prestre, ne mort, ne marié, De peur qu'il ne chantast l'office, De peur qu'il n'entrast en service, Et de peur d'estre ensepvely. Et de faict, je tiens tant de ly, Ou au moins par tout le bruit a, Que des troys, les deux evita: Car jamais on ne le veit estre Au Monde Marié, ne prebstre: Mais de mort, ma foy je croy bien Qu'il l'est, de puis ne sçay combien. Les deux il sceut bien eschapper, Mais le tiers le sceut bien happer Mil cinq cens ung et vingt quatre: Non pas happer, mais si bien batre, Qu'il dort encor cy dessoubz. De ses pechez soit il absoulz. XIII De Jehan Serre, excellent Joueur de Farces Cy dessoubz gist, et loge en serre Ce tresgentil fallot Jehan Serre, Qui tout plaisir alloit suivant, Et grand joueur en son vivant, Non pas joueur de Detz, ne Quilles, Mais de belles Farces gentilles. Au quel Jeu jamais ne perdit, Mais y gaigna bruit, et credit, Amour, et populaire estime, Plus que d'escuz, comme j'estime. Il fut en son jeu si à dextre, Qu'à le veoir on le pensoit estre Ivrongne, quand il se y prenoit: Ou Badin, s'il l'entreprenoit: Et n'eust sceu faire en sa puissance Le Sage, car à sa naissance Nature ne luy feit la trongne Que d'ung Badin, ou d'ung Ivrongne. Toustefois je croy fermement, Qu'il ne feist oncq si vivement Le Badin, qui rit, ou se mort, Comme il faict maintenant le mort. Sa science n'estoit point vile, Mais bonne: car en ceste Ville Des tristes tristeur destournoit, Et l'homme aise en aise tenoit. Or brief, quand il entroit en salle Avec une chemise sale, Le Front, la Joue, et la Narine Toute couverte de Farine, Et coiffé d'un Beguin d'enfant, Et d'un hault bonnet triumphant, Garny de plumes de Chappons, Avec tout cela, je responds, Qu'en voyant sa grâce nyaise On n'estoit pas moins gay, ny aise, Qu'on est aux champs Elysiens. O vous humains Parisiens, De le pleurer pour recompense Impossible est: car quand on pense A ce, qu'il souloit faire, et dire, On ne se peult tenir de rire. Que dis je? on ne le pleure point? Si faict on, et voicy le point: On en rit si fort en maintz lieux, Que les larmes viennent aux yeux. Ainsi en riant on le pleure, Et en plourant on rit à l'heure. Or pleurez, riez vostre saoul, Tout cela ne luy sert d'un soul: Vous feriez beaucoup mieulx (en somme) De prier Dieu pour le pauvre homme. Ballades I Des enfants sans soucy Qui sont ceulx là, qui ont si grant envie Dedans leur cueur, et triste marrisson, Dont, ce pendant que nous somme en vie, De maistre Ennuy n'escoutons la leçon? Ilz ont grand tort, veu qu'en bonne façon Nous consommons nostre florissant aage. Saulter, dancer, chanter à l'advantage, Faulx Envieulx, est ce chose qui blesse? Nenny (pour vray) mais toute gentillesse, Et gay vouloir, qui nous tient en ses las. Ne blasmez point doncques nostre jeunesse, Car noble cueur ne cherche que soulas. Nous sommes druz, chagrin ne nous suit mye: De froit soucy ne sentons le frisson: Mais de quoy sert une teste endormie? Autant qu'un Boeuf dormant pres du Buysson. Languars picquans plus fort qu'un herisson, Et plus reclus qu'un viel Corbeau en cage; Jamais d'aultruy ne tiennent bon langage, Tousjours s'en vont songeans quelcque finesse: Mais entre nous, nous vivons sans tristesse, Sans mal penser, plus aises que Prelatz. D'en dire mal c'est doncques grand simplesse, Car noble cueur ne cherche que soulas. Bon cueur, bon corps, bonne phisionomie, Boire matin, fuyr noise, et tanson: Dessus le soir, pour l'amour de s'amye Devant son huys la petite chanson: Trancher du Brave, et du mauvais Garson, Aller de nuict, sans faire aulcun oultrage: Se retirer, voilà le tripotage: Le lendemain recommancer la presse. Conclusion, nous demandons liesse: De la tenir jamais ne fusmes las, Et maintenons, que cela est noblesse: Car noble cueur ne cherche que soulas. Prince d'Amours, à qui debvons hommage, Certainement c'est ung fort grand dommage, Que nous n'avons en ce monde largesse Des grands tresors de Juno la Deesse Pour Venus suyvre, et que Dame Pallas Nous vint apres resjouyr en vieillesse, Car noble cueur ne cherche que soulas. II Le cry du jeu de l'Empire d'Orleans Laissez à part voz vineulses Tavernes, Museaulx ardans, de rouge enluminez. Renjeunissez, saillez de voz Cavernes, Vieulx accropiz, par aage exanimez: Voicy les jours qui sont determinez A blasonner, à desgorger et dire: Voicy le temps, que Suppotz de l'Empire Doibvent par droit leurs coutusmes tenir: Si voulez donc passer le temps, et rire, N'y envoyez, mais pensez de venir. Harnoys, Chevaulx, Fiffres, Tabours, et Trompes, Riches habitz, et grands bragues avoir, Ce ne sont pas de l'Empire les pompes: Leurs motz, leur jeu, c'est cela qui fault veoir: Qui vouldra donc des nouvelles sçavoir, Qui ne sçaura des folies cent mille, Qui ne sçaura mainte abusion vile, Sans trop picquer, l'en ferons souvenir: Pourtant Seigneurs de ceste noble Ville, N'y envoyez, mais pensez de venir. N'ayez pas peur Dames gentes, mignonnes, Qu'en noz papiers on vous vueille coucher, Chascun sçait bien qu'estes belles, et bonnes, On ne sçauroit à vos honneurs toucher: Qui est morveulx, si se voyse moucher. Venez, venez, Sotz, Sages, Folz, et Folles, Vous Musequins, qui tenez les escolles De caqueter, faire, et entretenir, Pour bien juger, que c'est de noz parolles, N'y envoyez, mais pensez de venir. Prince le temps, et le terme s'approche, Qu'Empiriens par dessus la Bazoche Triumpheront, pour honneur maintenir: Toutes et tous, si trop fort on ne cloche, N'y envoyez, mais pensez de venir. III D'ung qu'on appeloit frere Lubin Pour courir en poste à la Ville Vingt fois, cent fois, ne sçay combien, Pour faire quelcque chose vile, Frere Lubin le fera bien. Mais d'avoir honneste entretien, Ou mener vie salutaire, C'est à faire à ung bon Chrestien. Frere Lubin ne le peult faire. Pour mettre (comme ung homme habile) Le bien d'aultruy avec le sien, Et vous laissez sans croix, ne pile, Frere Lubin le fera bien. On a beau dire, je le tien, Et le presser de satisfaire, Jamais ne vous en rendra rien. Frere Lubin ne le peult faire. Pour desbaucher par ung doulx stile Quelcque fille de bon maintien, Point ne fault de Vieille subtile, Frere Lubin le fera bien. Il presche en Theologien, Mais pour boire de belle eau claire, Faictez la boire à vostre Chien, Frere Lubin ne le peult faire. Envoy Pour faire plus tost mal, que bien, Frere Lubin le fera bien: Et si c'est quelcque bon affaire, Frere Lubin ne le peult faire. IV De soy mesme, du temps qu'il apprenoit à escrire au Palais à Paris Musiciens à la voix argentine, Doresnavant comme ung homme esperdu Je chanteray plus haut qu'une bucine: Helas si j'ay mon joly temps perdu. Puis que je n'ay ce que j'ay pretendu, C'est ma chanson, pour moy elle est bien deue: Or je voys voir, si la guerre est perdue, Ou s'elle picque, ainsi qu'ung herisson. A dieu vous dy mon Maistre Jehan Grisson: A dieu Palais, et la Porte Barbette, Où j'ay chanté mainte belle chanson Pour le plaisir d'une jeune fillette. Celle qui c'est, en jeunesse est bien fine, Ou j'ay esté assez mal entendu. Mais si pour elle encores je chemine, Parmy les piedz je puisse estre pendu: C'est trop chanté, sifflé, et attendu Devant sa porte, en passant par la rue. Et mieulx vauldroit tirer à la Charrue, Qu'avoir telle peine: ou servir ung masson. Brief, si jamais j'en tremble de frisson, Je suis content qu'on m'appelle Caillette. C'est trop souffert de peine, et marrisson Pour le plaisir d'une jeune fillette. Je quitte tout, je donne, je resigne Le don d'aymer, qui est si cher vendu. Je ne dy pas que je me determine De vaincre Amour, cela m'est deffendu: Car nul ne peult contre son Arc tendu. Mais de souffrir chose si mal congneue, Par mon serment je ne suis plus si Grue. On m'a appris tout par cueur ma leçon: Je crains le Guet, c'est un maulvais Garson: Et puis de nuict trouver une charrette: Vous vous cassez le nez comme ung glaçon Pour le plaisir d'une jeune fillette. Prince d'amour regnant dessoubz la nue, Livre la moy en ung lit toute nue, Pour me paier de mes maulx la façon, Ou la m'envoye à l'ombre d'ung buisson, Car s'elle estoit avecques moy seullete, Tu ne veis onc mieulx planter le cresson, Pour le plaisir d'une jeune fillette. V A ma Dame la Duchesse d'Alençon: laquelle il supplie d'estre couché en son estat Princesse au cueur noble, et rassis, La fortune que j'ay suivie Par force m'a souvent assis Au froit giron de triste vie: De m'y seoir encor me convie, Mais je respondz (comme fasché) D'estre assis je n'ay plus d'envie: Il n'est que d'estre bien couché. Je ne suis point des excessifz Importuns, car j'ay la pepie: Dont suis au vent comme ung Chassis, Et debout ainsi qu'une Espie: Mais s'une fois en la Copie De vostre estat je suis marché, Je criray plus hault qu'une Pie, Il n'est que d'estre bien couché. L'ung soustient contre cinq ou six, Qu'estre accouldé, c'est musardie. L'autre, qu'il n'est que d'estre assis Pour bien tenir chere hardie. L'autre dit que c'est melodie D'ung homme debout bien fiché: Mais quelcque chose que l'on die, Il n'est que d'estre bien couché. Princesse de Vertu remplie, Dire puis (comme j'ay touché) Si promesse m'est accomplie, Il n'est que d'estre bien couché. VI D'ung Amant ferme en son amour, quelcque rigueur que sa Dame luy fasse Pres de toy, m'a faict arrester Amour, qui tousjours me remord: Mais d'en partir fault m'apprester Sans y poursuyvre ma mort. Bel Acueil, qui m'a rys, me mord, Et tourne ma joye en destresse, Pour avoir quys en trop hault port Premiere, et derniere maistresse. Ha mon cueur, que veoy regretter, Tu cherches trop heureux confort. Foible suis pour te conquester Ung Chasteau de si grand effort: Si vivras tu loyal, et fort, Et combien que rigueur t'oppresse, Je veulx que la tiennes (au fort) Premiere, et derniere maistresse. Premiere, car d'aultre accointer Ne me vint oncques en record. Et derniere, car la quitter Jamais je ne seray d'accord. Premiere me serre, et entord: Derniere peult m'oster de presse. Brief, elle m'est (soit droit, ou tort) Premiere, et derniere maistresse. Envoy A Dieu donc cueur de noble apport, Taché d'ingratitude expresse. A Dieu du Servant sans support Premiere, et derniere maistresse. VII De la naissance de Monseigneur le Daulphin Quand Neptunus puissant Dieu de la Mer Cessa d'armer Carraques, et Gallées, Les Gallicans bien le deurent aymer, Et reclamer ses grands undes sallées, Car il voulut en ces basses vallées, Rendre la Mer de la Gaule haultaine Calme, et paisible, ainsi qu'une fontaine: Et pour oster Mathelotz de souffrance, Faire nager en ceste eaue claire et saine Le beau Daulphin tant desiré en France. Nymphes des boys, pour son nom sublimer, Et estimer, sur la Mer sont allées: Si furent lors, comme on peult presumer, Sans escumer les vagues ravallées: Car les fortz Ventz eurent gorges hallées, Et ne souffloient, si non à doulce alaine: Dont Mariniers vogoient en la Mer plaine Sans craindre en rien des oraiges l'oultrance, Bien prevoyans la Paix, que leur ameine Le Beau Daulphin tant desiré en France. Monstres marins veit on lors assommer, Et consommer tempestes devallées, Si que les Nefz sans crainte d'abismer Nageoient en Mer à voilles avallées. Les grans poissons faisoient saulx, et hullées: Et les petis d'une voix fort sereine Doulcettement avecques la Sereine Chantoient au jour de sa noble naissance, Bien soit venu en la Mer souveraine Le beau Daulphin tant désiré en France. Envoy Prince Marin fuiant oeuvre villaine, Je te supply garde que la Balaine Au Celerin plus ne fasse nuisance, Affin qu'on ayme en ceste Mer mondaine Le beau Daulphin tant desiré en France. VIII Du triumphe d'Ardres, et Guignes faict par les Roys de France, et d'Angleterre Au camp des Roys les plus beaulx de ce Monde Sont arrivez trois riches Estendars: Amour tient l'ung de couleur blanche et munde, Triumphe l'autre avecques ses Souldars, Vivement painct de couleur Celestine: Beaulté apres en sa main noble et digne Porte le tiers tainct de vermeille sorte. Ainsi chascun richement se comporte, Et en tel ordre, et pompe primeraine, Sont venuz veoir la Royalle cohorte Amour, Triumphe, et Beaulté souveraine. En ces beaulx lieux plus tost que vol d'Aronde Vient celle Amour des Celestines pars, Et en apporte une vive, et claire unde, Dont elle estainct les fureurs du Dieu Mars: Avecques France, Angleterre enlumine, Disant il fault qu'en ce Camp je domine: Puis à son vueil faict bon guet à la porte, Pour empescher, que Discorde n'apporte La Pomme d'or, dont vint guerre inhumaine: Aussi affin que seulement en sorte Amour, Triumphe, et Beaulté souveraine. Pas ne convient, que ma plume se fonde A rediger du Triumphe les ars, Car de si grands en haultesse profonde N'en feirent onc les belliqueurs Cesars. Que diray plus? richesse tant insigne A tous humains bien demonstre et designe Des deux partiz la puissance tresforte. Brief, il n'est cueur qui ne se reconforte En ce pays, plus qu'en Mer la Seraine, De veoir regner (apres rancune morte) Amour, Triumphe, et Beaulté souveraine. Envoy De la beaulté des hommes me deporte: Et quant à celle aux Dames, je rapporte Qu'en ce monceau laide seroit Helaine. Parquoy concludz, que ceste Terre porte Amour, Triumphe, et Beaulté souveraine. XI De l'arrivée de Monsieur d'Alençon en Haynault Devers Haynault, sur les fins de Champaigne, Est arrivé le bon Duc d'Alençon Avec honneur, qui tousjours l'accompaigne Comme le sien propre, et vray escusson. Là peult on veoir sur la grand plaine unie De bons souldards son Enseigne munie, Pretz d'emploier leur bras fulminatoire A repousser dedans leur territoire Lourdz Haynuiers, gent rustique, et brutale, Voulant marcher sans raison peremptoire Sur les Climatz de France Occidentale. Prenez hault cueur doncques France, et Bretaigne. Car si en Camp tenez fiere façon Fondre verrez devant vous Alemaigne Comme au Soleil blanche neige, et glaçon: Fiffres, Tabours sonnez en armonie: Adventuriers, que la picque on manye Pour les choquer, et mettre en accessoire, Car desjà sont au Royal possessoire: Mais (comme croy) destinée fatale Peult ruiner leur oultrageuse gloire Sur les Climatz de France Occidentale. Doncques Pietons marchants sur la campaigne Fouldroiez tout, sans rien prendre à rançon: Preux Chevaliers, puis que honneur on y gaigne, Voz ennemyz poussez hors de l'arson. Faictes rougir du sang de Germanie Les clers ruisseaux, dont la terre est garnie. Si seront mis voz haultz noms en histoire. Frappez donc tant de main gladiatoire, Qu'apres leur mort, et deffaicte totale Vous rapportez la Palme de victoire Sur les Climatz de France Occidentale. Envoy Princes rempliz de hault loz meritoire Faisons les tous, si vous me voulez croire, Aller humer leur Cervoise, et Godale, Car de noz Vins ont grand desir de boire Sur les Climatz de France Occidentale. X De Paix, et de Victoire Quel hault souhait, quel bien heuré desir Feray je, las, pour mon dueil qui empire? Souhaiteray je avoir Dame à plaisir? Desiraray je ung Regne, ou ung Empire? Nenny (pour vray) car celluy qui n'aspire Qu'à son seul bien, trop se peult desvoyer: Pour chascun donc à soulas convoyer, Souhaiter veulx chose plus meritoire: C'est que Dieu vueille en brief nous envoyer Heureuse Paix, ou triumphant Victoire. Famine vient Labeur aux champs saisir: Le bras au Chief soubdaine mort souspire: Soubz Terre voy Gentilz hommes gesir, Dont mainte Dame en regretant souspire: Clameurs en faict ma Bouche, qui respire: Mon triste Cueur l'Oeil en faict larmoyer: Mon floible Sens ne peult plus rimoyer, Fors en dolente, et pitoyable histoire: Mais Bon Espoir me promect pour loyer Heureuse Paix, ou triumphant Victoire. Ma plume alors aura cause, et loysir Pour du loyer quelcque beau Lay escrire: Bon Temps adonc viendra France choisir, Labeur alors changera pleurs en rire. O que ces motz sont faciles à dire! Ne sçay si Dieu les vouldra employer: Cueurs endurciz (las) il vous fault ployer. Amende toy ô Regne transitoire, Car tes pechez pourroient bien fourvoyer Heureuse Paix, ou triumphant Victoire. Envoy Prince Françoys, fais Discorde noyer: Prince Espaignol cesse de guerroyer: Prince aux Angloys, garde ton territoire, Prince du Ciel, vueille à France octroyer: Heureuse Paix, ou triumphant Victoire. XI Du Jour de Noël Or est Noel venu son petit trac Sus donc aux champs, Bergieres de respec: Prenons chascun Panetiere, et Bissac, Fluste, Flageol, Cornemuse, et rebec: Ores n'est pas temps de clorre le bec, Chantons, saultons, et dansons ric à ric: Puis allons veoir L'enfant au pauvre nic, Tant exalté d'Helye, aussi d'Enoc, Et adoré