Les Sacrifices De L'Amour Ou Lettres De La Vicomtesse De Senange Et Du Chevalier De Versenay. Par Claude-Joseph Dorat (1734-1780). TABLE DES MATIERES PARTIE I LETTRE I PARTIE I BILLET PARTIE I LETTRE II PARTIE I LETTRE III PARTIE I LETTRE IV PARTIE I LETTRE V PARTIE I LETTRE VI PARTIE I LETTRE VII PARTIE I LETTRE VIII PARTIE I LETTRE IX PARTIE I LETTRE X PARTIE I LETTRE XI PARTIE I LETTRE XII PARTIE I LETTRE XIII PARTIE I LETTRE XIV PARTIE I LETTRE XV PARTIE I LETTRE XVI PARTIE I LETTRE XVII PARTIE I LETTRE XVIII PARTIE I LETTRE XIX PARTIE I LETTRE XX PARTIE I LETTRE XXI PARTIE I LETTRE XXII PARTIE I BILLET PARTIE I LETTRE XXIII PARTIE I LETTRE XXIV PARTIE I LETTRE XXV PARTIE I LETTRE XXVI PARTIE I LETTRE XXVII PARTIE I BILLET PARTIE I LETTRE XXVIII PARTIE I LETTRE XXIX PARTIE I LETTRE XXX PARTIE I LETTRE XXXI PARTIE I LETTRE XXXII PARTIE I LETTRE XXXIII PARTIE I LETTRE XXXIV PARTIE I BILLET PARTIE I LETTRE XXXV PARTIE I LETTRE XXXVI PARTIE I LETTRE XXXVII PARTIE I LETTRE XXXVIII PARTIE I LETTRE XXXIX PARTIE I LETTRE XL PARTIE I LETTRE XLI PARTIE I LETTRE XLII PARTIE I LETTRE XLIII PARTIE I LETTRE XLIV PARTIE I LETTRE XLV PARTIE I LETTRE XLVI PARTIE I LETTRE XLVII PARTIE I BILLET PARTIE I LETTRE XLVIII PARTIE I LETTRE XLIX PARTIE I LETTRE L PARTIE I LETTRE LI PARTIE I LETTRE LII PARTIE I BILLET PARTIE I LETTRE LIII PARTIE I LETTRE LIV PARTIE I LETTRE LV PARTIE I LETTRE LVI PARTIE I LETTRE LVII PARTIE I LETTRE LVIII PARTIE I LETTRE LIX PARTIE I LETTRE LX PARTIE I LETTRE LXI PARTIE I LETTRE LXII PARTIE I LETTRE LXIII PARTIE I LETTRE LXIV PARTIE I LETTRE LXV PARTIE I LETTRE LXVI PARTIE I LETTRE LXVII PARTIE I BILLET PARTIE I LETTRE LXVIII PARTIE I LETTRE LXIX PARTIE I LETTRE LXX PARTIE I LETTRE LXXI PARTIE II LETTRE I PARTIE II LETTRE II PARTIE II LETTRE III PARTIE II LETTRE IV PARTIE II LETTRE V PARTIE II LETTRE VI PARTIE II LETTRE VII PARTIE II LETTRE VIII PARTIE II LETTRE IX PARTIE II LETTRE X PARTIE II LETTRE XI PARTIE II LETTRE XII PARTIE II LETTRE XIII PARTIE II BILLET PARTIE II LETTRE XIV PARTIE II BILLET PARTIE II LETTRE XV PARTIE II BILLET PARTIE II LETTRE XVI PARTIE II LETTRE XVII PARTIE II LETTRE XVIII PARTIE II LETTRE XIX PARTIE II LETTRE XX PARTIE II LETTRE XXI PARTIE II LETTRE XXII PARTIE II BILLET PARTIE II LETTRE XXIII PARTIE II LETTRE XXIV PARTIE II BILLET PARTIE II LETTRE XXV PARTIE II LETTRE XXVI PARTIE II BILLET PARTIE II LETTRE XXVII PARTIE II LETTRE XXVIII PARTIE II BILLET PARTIE II LETTRE XXIX PARTIE II LETTRE XXX PARTIE II LETTRE XXXI PARTIE II LETTRE XXXII PARTIE II LETTRE XXXIII PARTIE II LETTRE XXXIV PARTIE II LETTRE XXXV PARTIE II LETTRE XXXVI PARTIE II LETTRE XXXVII PARTIE II LETTRE XXXVIII PARTIE II LETTRE XXXIX PARTIE II LETTRE XL PARTIE II LETTRE XLI PARTIE II LETTRE XLII PARTIE II BILLET PARTIE II LETTRE XLIII PARTIE II LETTRE XLIV PARTIE II LETTRE XXXIX PARTIE II LETTRE XL PARTIE II LETTRE XLI PARTIE II LETTRE XLII PARTIE I LETTRE I le chevalier, au Baron De . que je vous porte envie, mon cher baron ! Quoique vous soyez encore dans l' âge où l' on ne renonce à rien, vous avez quitté Paris, pour vivre dans vos terres : vous préférez à son tumulte la douceur d' une retraite philosophique et tranquille. C' est là que votre ame s' éleve, qu' elle se fortifie contre les besoins factices qui désolent les sociétés. Car tout me prouve que l' homme social est puni par les goûts même dont il avoit espéré ses plaisirs. Vous voilà hors de la tourmente. Vous n' avez point de liens (j' en excepte ceux de l' amitié) qui mettent votre repos à la merci des autres. Une fortune considérable ne vous rend dépendant des hommes que par le bien que vous aimez à leur faire. Vos vassaux sont heureux. Vous animez le travail : l' industrie naît de l' encouragement que vous lui donnez. La fertilité des campagnes est le luxe de votre domaine ; et votre bonheur est, pour ainsi dire, réfléchi dans tous les êtres qui vous environnent. Quelle riante perspective ! Mais plus mes yeux m' y portent, plus les circonstances m' en écartent. Le calme n' a jamais été si loin de moi. Qu' allez-vous penser en lisant ma lettre ! Est-ce là le ton de mon âge ? Que voulez-vous ? Mon style prend la teinte de mon ame : cette ame, si ardente, est triste, mélancolique, et n' en est pas moins agitée. Il y a six ans que je suis entré dans le monde. L' ardeur de m' avancer, un goût vif pour le plaisir, l' effervescence de la jeunesse, une imagination brûlante, m' ont jusqu' ici répandu hors de moi. Dans l' âge où j' ai paru, tout plaît, tout enivre ; les souvenirs du passé sont doux, le présent transporte ; on voit l' avenir en beau ; la tête fermente, le coeur s' allume, on vit dans un monde enchanté. Heureux tems où l' on jouit pour jouir encore, où les lueurs d' une raison momentanée ne montrent que les agrémens de la vie, sans en éclairer les écueils ! Mon ami, je sors des jardins d' Armide, le désert étoit au bout. Ne croyez point, encore une fois, que cet état soit un état de langueur : c' est au contraire l' inquiétude vague d' une ame avertie d' un plaisir nouveau. Je n' ai point à me plaindre de la fortune. J' ai un régiment ; je plais à une des femmes de la cour dont on vante le plus l' esprit et la figure : son crédit augmente de jour en jour ; ma position fait des jaloux, et ne me rend point heureux. Vous l' avouerai-je ? C' est cette même femme dont le zele m' a été si utile, et qui d' ailleurs possede tous les charmes, toutes les séductions, c' est elle en partie qui est la cause de mon chagrin. Vous l' avez rencontrée quelquefois : il est impossible de réunir plus d' avantages extérieurs et de moyens d' être aimable. Elle a, pour plaire, des secrets qui ne sont qu' à elle. Elle est belle, et l' on seroit tenté de l' en dispenser. Elle a tant de grace, que sa beauté lui devient presqu' inutile. Mais, hélas ! Tout cela n' est que la magie du moment ; le caractere est celle de tous les jours. Le sien est léger, superficiel, altier. Sa tête la trompe sur les mouvemens de son coeur : Dieu sait ce qui résulte de ce faux calcul. Elle est jalouse avec hauteur, exigeante sans tendresse, capricieuse à un excès que je peindrois mal ; et le caprice est presque toujours chez les femmes en proportion de leur froideur. Il est en elles, je l' imagine au moins, une espece de révolte contre la nature ; elles se vengent de n' être pas sensibles, et nous punissent de ne pas réussir à leur créer un coeur. La Marquise D' Ercy joint à tous ces défauts une ambition démesurée, qui la subordonne en quelque sorte à toutes les variations du crédit. Son ame, osons le dire, est gâtée par l' intrigue, par ce besoin de briller, le poison des vertus douces, des plaisirs vrais et de toute félicité. Vous voyez que je ne l' aime plus, puisque je la juge. De là les idées sombres qui s' emparent de moi. Je lui ai les plus grandes obligations, et, avec celles de son âge, vous savez qu' on ne s' acquitte que par l' amour. De jour en jour le mien s' éteint ; mais il semble que ma reconnoissance augmente à mesure qu' il diminue. D' après ce que je vous confie, je suis trop honnête pour n' être pas très-malheureux. Je n' ai pas envisagé un seul instant que, si je blesse son amour-propre, je m' expose à sa vengeance ; je ne me souviens que de ses bontés passées ; elles laissent dans mon ame des traces profondes. Je pleure la perte d' une illusion qui me voiloit ce qui me détache. J' aurois voulu la garder jusqu' au dernier soupir, et pouvoir transformer toujours en vertus les défauts de ma bienfaitrice. Plaignez-moi, baron, plaignez-moi : le mal est sans remede. J' aide moi-même la fatalité qui m' entraîne vers cette ingratitude que je me reproche. J' aime un autre objet. J' ai le double tourment d' un amour qui expire, et d' une passion qui va naître. L' embarras de quitter une femme, la crainte de ne pas plaire à une autre, la satiété de tout ce qui n' est pas elle, le combat des principes contre les sentimens, voilà ce que j' éprouve, ce qui me désespere ; et cette situation est peut-être l' époque la plus intéressante de ma vie, par le degré d' importance que j' attache au nouveau penchant qui m' occupe. Vous connoissez celle qui en est l' objet. Que dis je ? Vous l' avez toujours estimée. Je me rappelle avec délice les éloges que vous m' en faisiez autrefois. Ils me sembloient outrés. Que je les trouve foibles aujourd' hui ! Après tout ce que je viens de dire, ai-je besoin de vous nommer la Vicomtesse De Senanges ? C' est elle, oui, c' est elle qui va me fixer pour jamais. Il y a deux mois environ, que je me trouvai chez la Princesse De . L' assemblée étoit nombreuse, en femmes sur-tout. Quelques-unes étoient jolies, toutes croyoient l' être, pas une ne me sembloit intéressante. On annonça Madame De Senanges. Comme j' en avois beaucoup entendu parler, et que je la rencontrois pour la premiere fois, je me félicitai en secret de l' occasion qui s' offroit de la connoître. à peine fut-elle entrée, les regards se tournerent vers elle, ceux des hommes pour l' admirer, ceux des dames dans une autre intention. Après l' examen le plus curieux et le plus sérieusement prolongé, ne pouvant se dissimuler des charmes qui frappoient tous les yeux, elles ne furent plus maîtresses de leur dépit, et le laisserent éclater dans leurs propos, dans leurs gestes, leurs questions, leurs réponses, ou l' affectation de leur silence. La princesse elle-même, qui n' est plus dans l' âge des prétentions, trouvoit que Madame De Senanges étoit vraiment trop jolie ce jour-là, et que l' on ne tombe pas ainsi dans un cercle de femmes pour les éclipser toutes, à l' heure qu' elles y pensent le moins. Je m' apperçus de la conjuration, et n' eus garde d' en être complice. La conversation languissoit. Elle ne se réveilloit que par ces tristes monosyllabes qui annoncent l' ennui. Madame De Senanges commençoit à se déconcerter. Ses beaux yeux erroient de toutes parts avec un embarras qu' elle ne se donnoit pas la peine de cacher ; elle sembloit implorer une indulgence dont elle a si peu besoin. Je vins à son secours, je mis l' entretien sur les événemens qui occupoient alors la société. Je n' oublierai jamais le regard qu' elle me jeta, comme pour me remercier de mon adresse. Son ame y étoit toute entiere ; et la modestie qui l' accompagnoit, n' enlevoit rien à son expression. Ce regard me perdit. Madame De Senanges fut charmante tout le tems de sa visite. Elle parla avec cette négligence que vous connoissez, et le son de sa voix pénétroit jusqu' à mon coeur. Il lui échappa une foule de traits spirituels que je fis valoir pour les autres, et que je recueillis pour moi. Elle se vengea de ces dames en les faisant oublier, et ramena par sa gaîté douce quelques-unes de celles qu' elle avoit aigries par sa figure. Après ce triomphe, auquel j' étois ravi d' avoir contribué, elle sortit, et je la suivis, par une de ces imprudences dont on ne se rend pas compte, et que j' ai regardée depuis comme l' indiscrétion d' un coeur qui ne m' appartenoit déjà plus. Depuis ce moment, l' image de Madame De Senanges m' étoit toujours présente. La chercher au bal, au spectacle, n' y regarder qu' elle, être sans cesse à son passage, c' étoit là mes seuls plaisirs. Plus de courses, de soupés ; plus de ces tournées fatigantes que l' on nomme visites, et que je suis tenté de nommer à présent un commerce d' ennuis entre des esprits froids et des coeurs désoeuvrés. Comme tout change aux yeux des amans ! L' amour fait un univers pour les ames qui sentent. C' est cet univers-là que j' habite. Au milieu de la foule, je suis seul. Six semaines s' étoient écoulées depuis notre premiere entrevue. Je ne pouvois plus souffrir de ne la voir que dans les lieux où tout le monde va. J' abhorre les regards publics ; il me semble qu' ils profanent ce que j' aime. Enfin j' appris que le vieux Duc mon parent, alloit souvent chez elle, et qu' il étoit depuis long-tems au nombre de ses plus intimes amis : je le priai de m' y présenter. Il me promit d' en parler, me tint parole, obtint ce que je desirois avec tant d' ardeur, et m' y mena quelques jours après. Voilà où j' en suis, mon cher baron ; je la vois deux ou trois fois par semaine. Que les autres jours sont tristes ! Je jouis de sa conversation, je m' enivre d' amour auprès d' elle. Je n' ai pas encore osé me découvrir. Rien ne perce dans mes discours : elle n' a pas l' air d' entendre mes regards ; mais je la vois, je suis heureux. Je vous ouvre mon coeur ; je vous expose sa situation, pénible d' un côté, inquiete de l' autre. Je me jette dans les bras de l' amitié. Vous le savez, mon ami, je ne vous ai jamais rien caché. Pour prix de ma confiance, parlez-moi de Madame De Senanges, et sur-tout ne me conseillez jamais de renoncer à mon sentiment. Une autre grace que je vous demande, c' est de lui écrire et de... je ne sais ce que je dis ; mais vous êtes indulgent, n' est-ce pas ? Et d' ailleurs les amans ne sont-ils pas des êtres privilégiés, à qui l' on doit tout pardonner ? Vous avez été lié, vous l' êtes encore avec Madame De Senanges, vous avez mille détails à me mander ; tous sont intéressans pour moi. Concevez-vous les bruits qu' on fait courir sur cette femme charmante ? Est-il vrai qu' elle soit coquette ? Est-il vrai... non, non. Je ne crois rien de ce dont on l' accuse. Les femmes supérieures sont enviées, calomniées : ne cherchez point à me désabuser. Je ne crois, baron, qu' à mon amitié pour vous, et à mon amour pour elle. PARTIE I BILLET du Chevalier De Versenai, à Madame De Senanges. je vous envoie, madame, les anecdotes de la cour de ; ce livre mérite votre attention. Les héros d' une cour galante et polie seront sans doute de votre goût. Vous trouverez dans cet ouvrage, des amans vrais et des femmes sensibles. Vous ne croyez pas aux uns, vous craignez de ressembler aux autres : puissiez-vous ne pas penser toujours de même ! PARTIE I LETTRE II du chevalier, à Madame De Senanges. ah ! Vous avez beau dire : vous avez beau condamner à l' amitié les hommes qui vous connoissent ; tous ne vous obéiront pas. Lorsqu' on réunit aux attraits qui enivrent, les qualités qui attachent, il faut s' attendre à un sentiment plus vif, sur-tout ne s' en pas défier : c' est votre terme favori, et il ne vous échappe pas une expression que mon coeur ne retienne. Que vos préjugés sont cruels ! Qu' ils sont peu fondés ! Sachez vous juger mieux ; ils seront bientôt évanouis. Eh quoi ! Madame, si quelqu' un vous aimoit comme vous méritez de l' être, quoi, jamais l' excès, ni la vérité de sa passion ne pourroit vous inspirer de la confiance ? Vous feriez à l' amant le plus tendre l' injure de ne lui croire que de l' adresse ; et il faudroit, avant d' arriver à votre ame, qu' il dissipât tous les ombrages de votre imagination ? N' importe... je m' expose à tout, même à votre colere : c' est sur moi que doivent tomber vos soupçons. Oui, mon sort aujourd' hui dépend de vous ; et quelqu' affreux qu' il puisse être, je suis trop heureux qu' il en dépende. Si cet aveu vous déplaît, il faut m' en punir. Parlez-moi avec la naïveté de votre caractere ; désespérez-moi sans pitié. Il me restera toujours une consolation, celle d' idolâtrer un objet charmant, de nourrir en silence un sentiment que rien ne peut changer, et d' avoir à vous sacrifier tout le bonheur de ma vie. Du moment que je vous ai vue, madame, j' ai senti le desir de vous connoître ; je ne vous ai pas plutôt connue, que toutes les autres femmes ont disparu pour moi. Si vous condamnez mon amour, vous ne pourrez attaquer les motifs qui l' ont fait naître. Je ne vous parlerai point de vos agrémens personnels... eh ! Qui en réunit plus que vous ? ... c' est votre ame qui m' a décidé, et je m' estimerois bien peu, si je savois résister à un charme de cette nature. Un autre, madame, vous demanderoit pardon d' un pareil aveu ; moi, je m' excuse de l' avoir différé. Tout attachement vrai a des droits, sinon au retour, du moins à l' indulgence de celle qu' on aime ; et il n' y a que de petites ames qui rougissent d' avouer ce qu' il est glorieux de sentir. Encore une fois, ne craignez point de m' affliger : je m' attends à tout... mais, de grace, ne m' affligez que le moins qu' il sera possible... je n' ai pas, je crois, besoin de signer pour être reconnu. PARTIE I LETTRE III de Madame De Senanges, au chevalier. vous me demandez, monsieur, de ne vous affliger que le moins possible ; et vous m' affligez, vous ! Quand je le croyois mon ami, quand cette idée faisoit mon bonheur, il n' est... n' importe : je vous rends justice ; vous êtes honnête, sans doute, et plus qu' un autre : mais l' amour ne m' en fait pas moins une peur affreuse. Eh ! Comment ne lui pas préférer l' amitié ? Son charme est pur, il ne doit rien à l' illusion, ne tient point au caprice ; l' estime en forme les liens, le tems les resserre, jamais aucun remords n' en trouble la douceur ; car enfin on ne nous permet pas d' aimer, à nous autres femmes. L' usage n' a point détruit le préjugé : malgré l' exemple, il subsiste dans nos coeurs. Sans doute à plaindre lorsque nous lui sacrifions notre penchant, sûrement méprisées alors qu' il nous entraîne, nous sommes condamnées à être coupables ou infortunées. Voilà le sort des femmes, et on les croit heureuses ! Elles qu' on attaque si souvent par air, qu' on soumet sans reconnoissance, qu' on calomnie si légérement ! Elles qui ont à craindre, en aimant, non seulement l' inconstance, l' indiscrétion d' un seul, mais encore le blâme de tous ! Croyez pourtant que je sais faire des différences, et que j' apprécie tout ce que vous valez. Ma défiance n' est pas désobligeante ; elle ne roule que sur un seul article : je serois bien fâchée de la perdre ; fût-elle injuste, elle est nécessaire. Réfléchissez-y ; votre âge, vos liaisons, les circonstances où je me trouve, tout devoit vous défendre un sentiment pour moi ; tout sembloit au moins devoir vous en interdire l' aveu. PARTIE I LETTRE IV du chevalier, à Madame De Senanges. eh bien, madame, je vais donc me faire une étude de dissiper au moins vos préventions ; et quand votre défiance aura disparu, vous conviendrez qu' elle n' étoit pas l' ennemi le plus cruel que j' eusse à combattre. Quoi qu' il en soit, je ne puis me repentir. L' aveu qui m' est échappé est une jouissance pour mon coeur ; il me donne au moins des droits à votre amitié, et tout sentiment qui part de votre ame ne peut être indifférent à la mienne. J' ai connu quelques femmes : presque toutes aimoient mieux inspirer des desirs que de l' amour. Vous seule avez rempli l' idée que je me suis faite de l' être avec qui je voudrois passer ma vie : vous seule avez tout ; et il semble que, dans vous, les graces aient pris plaisir à parer la vertu. Combien je veux vous aimer ! Combien, hélas ! Je voudrois vous plaire ! Je veux, au moins, que vous disiez un jour : pourquoi n' ai-je pu m' attacher à lui ? Peut-être il eût fait mon bonheur, et j' étois sûre de faire le sien. PARTIE I LETTRE V du chevalier à Madame De Senanges. si vos beaux yeux se sont ouverts trop tôt, refermez-les. La répétition du nouvel opéra-comique n' a point lieu. Les acteurs sont malades, les rôles ne sont point sus, l' auteur se plaint, moi, je me désespere, et vous, madame, vous allez vous rendormir. Votre voyage est-il toujours fixé à demain ? Vous partez, pour huit jours ! Que de siecles ! Votre société a pour moi un charme inexprimable, et je n' envisage qu' avec le plus vif regret le tems de votre absence. Si vous pouviez lire au fond de mon coeur, et savoir à quel point il vous est dévoué, vous me pardonneriez des sentimens aussi purs que l' ame céleste à qui j' en dois l' hommage : ils feront mon malheur, sans doute ; mais il est impossible que vous m' en fassiez des crimes. Que de choses, à propos d' une répétition d' opéra-comique ! ... je ne sais plus ce que je dis ; je ne sais trop ce que je deviendrai : mais ce que je sais à merveille, c' est que je ne cesserai jamais de vous aimer. PARTIE I LETTRE VI de Madame De Senanges, au chevalier. du château de . Je mene ici une vie bien sage. Je me couche de bonne heure ; je joue peu ; je m' enferme pour lire : nous avons beaucoup de monde ; nous avons, hélas ! Un certain monsieur, dont je vous ai parlé. Il est plus métaphysique que jamais ; il disserte à tort et à travers, tant que la journée dure. Je l' écoute quand je peux : je le comprends rarement. Je ne le contrarie point, sa poitrine est plus forte que la mienne ; il prend ma foiblesse pour de la docilité, il est assez content de moi. La position du lieu que j' habite est fort agréable, sur-tout celle d' un pavillon délicieux, que la riviere borde, et où nous allons prendre l' air, comme s' il ne faisoit pas froid. Malgré tout cela, je reviendrai à Paris avec plaisir. Les printems ne sont plus que des hivers prolongés. Mille graces des trois lettres que vous m' avez écrites. à propos, la Duchesse De , dont le château est voisin de la maison où je suis, est venue nous voir hier : elle nous a amené les personnes qui étoient chez elle. La Marquise D' Ercy, avec qui, dit-on, vous êtes extrêmement bien, en étoit. L' entretien est tombé sur vous ; vous devez être content, monsieur, très-content de l' intérêt avec lequel elle en a parlé. J' ai cru vous plaire, en ne vous le laissant pas ignorer. Il y a toute apparence que vous obtiendrez la place qu' elle sollicite pour vous à la cour. Je vous en fais mes complimens, ainsi que de votre constance : elle augmente la bonne opinion que j' avois de cette dame, et l' estime que j' ai pour vous. PARTIE I LETTRE VII du chevalier, à Madame De Senanges. si j' étois extrêmement bien avec la Marquise D' Ercy, comme vous avez l' air de le croire, madame, je n' aurois point risqué près de vous un aveu qui ne pouvoit échapper qu' à l' amour le plus tendre, et le plus résolu à tous les sacrifices. Je ne vous dissimulerai point le goût très-vif que j' ai eu pour elle : vous n' ignorez pas, non plus, les services qu' elle m' a rendus. Le goût est passé, il ne reste que la reconnoissance ; et votre coeur n' est point fait pour désapprouver ce qui honore le mien. Croyez, madame, que mon ame étoit libre, lorsque j' ai osé vous l' offrir. C' est maintenant qu' elle est enchaînée, et qu' elle l' est pour toujours. Qu' ils étoient foibles, les noeuds qui m' ont retenu jusqu' ici ! Que je les ai rompus avec joie ! Je finirai par haïr tout ce qui n' est point vous. Que ne suis-je assez heureux pour que vous m' imposiez des loix ! Avec quelle promptitude et quel transport vous seriez obéie ! Mais hélas ! Vous ne m' ordonnez rien ; et c' est froidement que vous soupçonnez un coeur, où vous sûtes allumer une passion dont j' aime jusqu' aux tourmens. Il est pur, ce coeur, puisqu' il est à vous ; il est digne de recevoir votre image, votre image adorée, qui éclipse tout, à laquelle rien ne peut se mêler, et qu' on profaneroit en la comparant. Je vous idolâtre. Jamais sympathie plus douce, ni plus forte, n' a emporté un être vers un autre. Au comble du malheur, vous me verrez chérir le lien qui m' aura déchiré, me complaire dans mes larmes, et vous offrir ce douloureux hommage, le seul peut-être que vous voudrez accepter... de grace, fermez l' oreille aux propos, aux conjectures du public ; elles seront fausses, toutes les fois qu' elles attaqueront mon honnêteté. Détestez avec moi les moeurs d' un monde persécuteur et cruel, où la vertu est toujours jugée désavantageusement, parce que c' est toujours la corruption qui la juge... vous êtes mon ame, ma vie, mon univers. Je pourrois être bien plus aimable ; mais il est impossible d' aimer mieux. Encore un coup, disposez de moi, servez-vous de votre empire ; ayez des volontés, des caprices même ; je mettrai mon bonheur à les satisfaire. Un billet de deux lignes, un regard, un mot de vous, m' éleve au comble de la félicité ; et si vous m' enlevez tout, jusqu' à l' espoir de vous fléchir, au moins ne m' ôterez-vous jamais cette mélancolie douce, qui naît d' un mal dont on adore la cause. PARTIE I LETTRE VIII du baron au chevalier. quand votre ame souffre, mon cher chevalier, vous avez raison de l' épancher dans la mienne. Quoique l' expérience m' ait aguerri contre de certaines foiblesses, je connois les larmes qu' elles coûtent, je plains les maux qui en résultent. Je hais ces philosophes chagrins, qui croient s' approcher de la perfection, à mesure qu' ils s' endurcissent ; je pense, moi, qu' ils s' en éloignent par cette cruelle apathie, cet égoïsme révoltant, qui brise les liens de la société et en détruit tous les rapports. J' ai tourné en tous sens dans le tourbillon où vous êtes : je connois le tourment d' être pressé entre une double intrigue ; d' obéir tantôt à son coeur, tantôt au procédé qui le contrarie ; d' avoir à filer une rupture, une intrigue à nouer, et deux amours-propres de femmes à mener de front. C' est à force d' avoir éprouvé le mal-aise qui naît de ces combats, la satiété des jouissances, la crise des infidélités, que j' ai appellé la raison à mon secours. Je me suis lassé d' être esclave ; j' ai voulu être homme ; je le suis, et je ne date, pour m' en arroger le titre, que du moment où j' en ai resaisi les privileges. Je me compare à un voyageur qui, après avoir erré long-tems dans le creux d' une vallée aride et brûlante, respireroit enfin l' air frais et libre des montagnes. Mon pauvre chevalier, vous êtes encore au fond de la vallée ; je vous domine, et c' est pour vous être utile. L' oeil de l' amitié vous suit dans ce dédale où le fil échappe à chaque instant. Si elle n' éclaire pas toujours, elle console au moins. Mes yeux sont ouverts ; j' ai arraché le bandeau qui les couvroit ; mais je le reprends pour essuyer les larmes de mon ami. Souvenez-vous de la conversation que j' eus avec vous, quand je vis naître votre liaison avec la Marquise D' Ercy : j' ai prévu ce qui vous arrive. Elle a un rang à la cour, des entours brillans, une figure qu' on cite, un crédit qu' elle a prouvé ; en un mot, comme vous dites vous autres, elle est sur le grand trottoir . Tout cela étoit fait pour déranger une jeune tête. à votre âge, on est plus vain que sensible. On se livre à ce qui flatte ; on est amusé, le premier mois ; languissant, le second ; ennuyé, le troisieme ; et l' on finit par briser avec scandale l' idole qu' on s' étoit faite par vanité. Le moyen que vous pussiez aimer long-tems une femme absorbée dans les calculs de l' intrigue, les incertitudes des projets, et qui remplit les vuides de l' ambition par le manege de la coquetterie ! La Marquise D' Ercy est ce qu' on appelle une femme d' affaires . C' est dans ce siecle sur-tout que s' est multipliée cette espece d' intrigantes, qui ont leur cabinet d' étude, ainsi que leur boudoir ; qui raisonnent, décident, se jettent à corps perdu dans la politique, et rêvent essentiellement , en faisant des noeuds, aux abus de l' administration. Où vous êtes-vous embarqué, mon cher chevalier ! Quelle maîtresse vous aviez choisie ! Je vous blâme de l' avoir prise, et non de la quitter. Vous vous exagérez votre ingratitude. à dieu ne plaise que je vous conseille un procédé même équivoque ! Mais, croyez-moi, la reconnoissance ne condamne pas aux angoisses d' une éternelle fidélité. L' amour est une maniere de s' acquitter qui s' use trop vîte. L' indépendance de ce sentiment le rend incompatible avec le joug des bienfaits. La Marquise D' Ercy vous a fait avoir un régiment, procuré une existence à la cour ; elle vous a prôné, présenté par-tout : vous lui êtes redevable de quelques démarches ; fort bien jusques-là : mais elle vous a pris, affiché, tourmenté ; vous avez apporté dans cette liaison, une figure charmante, de l' esprit, un nom, et de la jeunesse. Vous voilà quitte. Enfin, tout en admirant des scrupules qui ne peuvent naître que dans une ame délicate, je ne veux point que vous soyez victime d' un excès d' héroïsme. Votre ame est noble, honnête, sensible ; mais elle est neuve, ardente et foible ; on peut la corrompre, et la Marquise D' Ercy en est très-capable : je crains l' influence de son caractere sur le vôtre ; je crains que son élégance perverse ne vous gagne ; et, dût-elle être premier ministre et vous prendre pour adjoint, je dois vous arracher, s' il est possible, à ses dangereux artifices. Il n' y a point de principes dont une femme adroite ne vienne à bout. Qu' il est à craindre, l' être enchanteur et perfide qui abuse des momens sacrés de sa jouissance et du bonheur, pour inviter au vice qu' il rend aimable, et endort la vertu, aux accens même de la volupté ! Venons à Madame De Senanges : oui, sans doute, je la connois, c' est vous dire que je l' estime. Son amitié pour moi est un des souvenirs doux et purs qui me suivent dans ma solitude. Vous me demandez des détails ; je consens à vous en donner ; viendront après les conseils que je vous dois, autant pour elle que pour vous ; car vous m' intéressez l' un et l' autre au même degré. Ne vous impatientez pas, lisez ma lettre avec attention, et sur-tout faites-en votre profit. Madame De Senanges est fille du Marquis De , militaire distingué, qui, resté veuf de bonne heure, s' appliqua tout entier au soin de son éducation. Il l' aimoit avec tendresse ; mais il ne consulta pas assez son goût, dans l' établissement qu' il lui fit faire. Séduit par le rang du Vicomte De Senanges, il combattit fortement la répugnance de sa fille, témoigna le desir de la vaincre, et malheureusement y réussit. Il ne prévoyoit point les suites funestes d' une pareille union, les larmes qu' elle alloit coûter, les maux trop certains qui naîtroient de ces noeuds mal assortis ; il en fut la premiere victime. Il se reprocha bientôt l' infortune de sa fille, détesta l' abus de son autorité, et mourut de chagrin, deux ans après le mariage qu' il avoit souhaité si ardemment. Puisse-t-il servir d' exemple à ces peres cruels ou inconsidérés, qui armés de leurs droits, forcent l' inclination de leurs filles, les traînent aux autels comme des esclaves, et justifient d' avance tous les désordres où elles se plongent ! Ils en sont les premiers artisans. La fille du marquis n' avoit pas quatorze ans, quand elle épousa M De Senanges, qui en avoit déjà cinquante-cinq. Comme il passe la moitié de sa vie dans son gouvernement, vous n' avez peut-être pas eu l' occasion de le voir, et de le connoître. C' est un homme d' une taille extraordinaire. Sa figure est imposante et dure, son ton impérieux et brusque ; quand il prie, on diroit qu' il commande. Le peu d' attention qu' il a toujours mis dans le choix de ses maîtresses, a fortifié en lui le mépris raisonné qu' il a pour les femmes ; il croit que la vertu est étrangere à ce sexe, et qu' avec lui il faut être dupe ou tyran. Ce systême atroce, joint au penchant naturel, a développé dans son coeur la jalousie la plus injuste dans son principe, la plus affreuse dans ses effets. Je ne vous peindrai point toutes les scenes horribles qu' elle a occasionnées, et dont Madame De Senanges m' a fait le récit. Peignez-vous une jeune femme honnête et timide, au pouvoir d' un vieux despote, qui la méprise et ne l' envisage jamais qu' avec ces yeux dont on effraie les coupables qu' on cherche à pénétrer. Il ne lui échappoit pas un mot qui ne fût mal interprété, un regard qui ne fût suspect. Son silence étoit le recueillement d' une ame qui veut tromper. Parloit-elle ? C' étoit une séduction qu' elle essayoit, et dont elle vouloit s' armer contre lui. Le barbare ! Il tyrannisoit jusqu' à son sommeil ; il veilloit à côté d' elle, avec la pâle inquiétude du soupçon, pour tâcher de surprendre dans ses rêves quelques sentimens cachés, qui pussent servir à sa rage, de prétexte ou d' aliment. Telle fut sa vie de sept années : pendant cet intervalle, elle n' a pas cessé d' être un modele de douceur, de décence et de modération. On la privoit même de ses larmes ; tout retomboit et pesoit sur son coeur. N' importe. Elle se défendoit jusqu' au murmure ; elle croyoit, à force de bons procédés, adoucir le tigre auquel elle étoit unie. Vain espoir ! Il acquéroit un degré de fureur à chaque vertu nouvelle qu' il découvroit dans sa charmante compagne. Lasse enfin d' être maltraitée, avilie, épiée dans les heures même de son repos, elle se refugia dans la maison de M De Valois, son oncle, chez lequel elle loge encore aujourd' hui. C' est de là qu' elle implora et qu' elle obtint une séparation, à laquelle M De Senanges consentit, je ne sais par quels motifs. Elle lui proposa d' aller dans un couvent, ou de rester chez le respectable M De Valois. Il lui permit le dernier asyle, et lui assura une pension assez modique, qu' elle accepta avec transport : c' étoit le gage de sa liberté. Depuis cette époque, Senanges a presque toujours vécu dans son gouvernement ; mais il fait de tems en tems à Paris quelques voyages secrets, pour observer les démarches de sa femme, et s' enivrer, sans qu' elle le sache, du plaisir de la voir ; car ce forcené aime ! Il est puni de sa jalousie, par les fureurs de son amour ; on m' a même assuré qu' il brûle de se réconcilier avec elle. Quel étrange contraste dans le coeur de l' homme ! Telle est, mon ami, la position actuelle de la femme que vous aimez, et à laquelle, si j' ai quelques droits sur votre coeur, vous allez renoncer pour toujours ; oui, pour toujours. Vous êtes jeune ; un goût vif peut avoir à vos yeux tous les caracteres d' une passion, la tromper, vous tromper vous-même, vous perdre tous deux ; et puis n' allez pas vous mettre dans la tête, que vous ayez entrepris une conquête facile. Madame De Senanges est aguerrie contre l' amour, par tout ce qu' elle a souffert, et par ses propres réflexions. Elle fut trop long-tems assujettie, pour ne pas trouver le bonheur dans le charme de l' indépendance. Les horribles liens qu' elle a traînés pendant sept ans, ont laissé dans son ame une impression de crainte, qui l' avertit de n' en plus prendre de nouveaux. Elle respire, elle est libre, elle est heureuse. à ses yeux, les choses les plus indifférentes deviennent des plaisirs. Les spectacles qu' elle embellit, les fêtes qu' elle anime, les hommages qu' elle attire, tout lui plaît, tout l' enchante. Elle aime mieux être amusée qu' attendrie, distraite qu' intéressée. Durant sa longue servitude, son ame ne s' est point aigrie, elle s' est armée. Une coquetterie d' instinct plus que de projet, la sauve de sa sensibilité qui seroit extrême ; ou plutôt, cette coquetterie n' est qu' une sensibilité déguisée, qui n' osant se concentrer sur un seul, se répand sur différens objets, et devient flatteuse pour plusieurs, sans être dangereuse pour elle. Une femme tendre ne jouit que de son amour : celle qui n' aime point, rencontre un trophée à chaque pas ; elle est plus en valeur , parce qu' elle est moins préoccupée ; elle jouit de tout, et ne risque rien. Le coeur est bien défendu, tant qu' il reste sous la garde de l' amour-propre. Ne pensez pas, au reste, que l' ame de Madame De Senanges se borne à ces frivoles amusemens. Elle lui rend d' un côté, ce qu' elle lui enleve de l' autre. La bienfaisance, qui est sa passion favorite, lui fournit sans cesse des plaisirs aussi purs que la source dont ils émanent. L' ostentation ne se mêle jamais au desir qu' elle a d' être utile ; elle fait le bien, par la seule impulsion de sa nature, et préfere son approbation secrete à l' orgueil d' être louée par la multitude. Tel est, mon ami, l' être estimable dont vous croyez troubler le repos, et renverser les résolutions. Cessez de vous livrer à des idées aussi folles que présomptueuses ; vous échouerez, je vous en avertis. Vous êtes aimable, séduisant, amoureux peut-être ; vos agrémens, vos graces, votre amour, tout cela ne pourra vous servir auprès de Madame De Senanges. C' est une ame honnête, éprouvée par le malheur, et qui n' est heureuse que par l' oubli délicieux et profond des goûts qui vous étourdissent, ou, si vous l' aimez mieux, des sentimens qui vous occupent. Ainsi, je vous conseille de n' y plus songer, d' après la certitude où je suis, que vous ne réussirez pas ; et je vous le conseillerois davantage encore, si je pouvois croire à votre succès. Ne vous pressez point de crier au paradoxe. Quels reproches affreux, éternels et mérités ne vous feriez-vous pas, si, après l' avoir rendue sensible, vous cessiez un jour de l' être ! Qui, vous, vous chevalier, vous pourriez porter le trouble dans un coeur paisible, arracher au bonheur une femme respectable, qui fut malheureuse si long-tems, la séduire pour la perdre, l' exposer à toutes les horreurs d' un abandon qui seroit suivi de sa mort, et ne pourroit être expié que par la vôtre ! Mais ne perçons point dans un avenir si triste. Dans ce moment-ci, êtes-vous libre ? Croyez-vous que Madame D' Ercy vous laisse aller sans éclat, et que son orgueil compromis ne réclame point le coeur qui lui échappe ? Je suppose que Madame De Senanges vous écoute : dans quel labyrinthe vous jetez-vous ? Je connois votre facilité ; les cris de la marquise vous en imposeront ; vous serez rappellé par le souvenir de ses bienfaits prétendus, vous voudrez conserver celle que vous n' aimez pas, vous tromperez celle que vous aimez ; vous serez faux, malhonnête et malheureux. Je romprai tout-à-fait avec la marquise, m' allez-vous dire : vous le promettez, et ne le tiendrez pas ; vous vous récriez, je vous crois. Vous voilà le plus tendre, le plus fidele des amans. Madame De Senanges n' en sera pas moins la plus infortunée des femmes. L' oeil perçant et jaloux de son mari éclairera vos démarches, dévoilera vos secrets, saisira l' occasion d' une vengeance juridique ; et vous pleurerez en larmes de sang la perte de votre maîtresse, son déshonneur, et l' inutilité des conseils de votre ami. Armez-vous de fermeté. Plus vous aimez Madame De Senanges, plus vous devez la fuir : c' est un effort digne de vous, et dont vous vous applaudirez un jour. Je ne veux point que la femme qui m' est la plus chere, soit malheureuse par l' homme que j' aime le plus. Voyez-la moins, attendez que votre amour se change en amitié, et vous jouirez alors avec délices d' un sentiment d' autant plus flatteur, qu' il sera le prix d' un triomphe pénible, et le garant d' un coeur courageux. Je vous embrasse. PARTIE I LETTRE IX du chevalier, au baron. il n' est plus tems, baron, mon secret m' est échappé. J' aimois, je l' ai dit, et j' aime davantage. Ecartez la triste lumiere de l' expérience. Je me plais dans mon aveuglement, dans mon délire ; la raison n' y peut rien. Sûr d' être malheureux, sûr de l' être toujours, je n' en serois pas moins affermi dans mon sentiment. Que dis-je ! Il n' y a de vrais malheurs à craindre, que quand l' amour est foible. L' excès de la passion fait tout supporter ; la mienne ne connoît ni conseils, ni frein. Je ne sais si les pressentimens de mon coeur me trompent ; mais l' avenir ne m' effraie pas. Quoi que vous disiez, Madame De Senanges peut devenir sensible. Si jamais ! ... ah, dieu ! Avec cet espoir, il n' est rien que je ne surmonte. Cher baron, j' ai besoin d' une ame où je puisse déposer mes peines, mes plaisirs, mes craintes et mes espérances. J' ai choisi la vôtre, et j' ai bien choisi. Je vous dirai tout, ne me plaignez pas : j' aime trop, pour ne pas mériter l' envie. L' amour, au degré où je le ressens, est la perfection de l' humanité. Qu' elle est belle Madame De Senanges ! Quelle ame ! Je ne puis prononcer son nom, sans une émotion, un trouble, un frémissement universel. Ce nom répond à mon coeur. Ah ! Baron, votre calme ne vaut pas mon désordre ; je le préfere à tout ; et si l' on m' offroit une suite de longs jours paisibles et sereins, ou un seul de bonheur, c' est-à-dire, un seul où je serois aimé, je n' aurois plus qu' un jour à vivre. PARTIE I LETTRE X de la Marquise D' Ercy, au chevalier. du château de . Savez-vous bien, chevalier, que vous devenez un homme insoutenable ? D' honneur, je suis fort mécontente de vous. Voilà quinze jours que je suis ici, et que vous restez, vous, dans votre ennuyeux Paris, comme si rien ne vous rappelloit ailleurs. Mais je n' ai garde de vous en faire des reproches. Les querelles m' excedent, les bouderies sont misérables . Venez quand vous voudrez, et ne croyez pas que je fasse résonner les échos des tendres regrets de votre absence. Je ne suis pas bergere, comme vous savez ; et si je l' étois, j' aurois toute la coquetterie qu' on peut avoir au village. L' univers est ici. La duchesse y donne des fêtes continuelles ; toutes les femmes y sont arrangées , il n' y a que moi qu' on abandonne impitoyablement, et qui ai le courage d' en rire... nous avons la présidente, qui joue l' agnès, baisse les yeux, rougit tant qu' elle veut. Ce qu' il y a de singulier, c' est qu' avec cette pudeur et cette petite décontenance naïve, elle change d' amans tous les jours. Hier à soupé, on lui demanda une chanson, il fallut la prier pendant des siecles ; elle fit toutes ses mines, se cacha sous sa serviette, déploya ses graces enfantines, et finit par nous chanter, avec toute l' ingénuité convenable, les paroles les plus scandaleuses du monde. La Baronne De nous est arrivée, il y a quelques jours, escortée de son éternel époux, qui a l' air de rouler quand il marche, et qui, quand il a fait, tout en roulant, le tour du parterre, se récrie sur l' utilité de l' exercice, et le plaisir de vivre à la campagne. Oh ! La bonne histoire que j' ai à vous conter ! Le lendemain de leur arrivée, on chassa le sanglier. Poursuivi de toutes parts, et près d' être forcé par les chiens, il s' élança dans l' enceinte destinée aux calêches des dames, et vint heurter sans ménagement celle où se trouvoit la baronne. Elle jeta des cris exécrables , s' évanouit ou en fit semblant, et se permit toutes les simagrées d' une frayeur, dont personne ne fut la dupe. Mais ce n' est pas là le plus plaisant. Le soir, quand on fut rassemblé dans le sallon, tandis que les parties se disposoient, le gros baron s' avisa de s' approcher d' elle, comme elle avoit le dos tourné. Ne voilà-t-il pas que l' insupportable créature renouvelle la scene du matin, et s' imagine qu' elle voit encore le sanglier ? Nous avions beau lui dire que c' étoit son mari : elle s' obstinoit toujours à le prendre pour la grosse bête ; et je vous avouerai, moi, qu' au fond du coeur, je lui savois quelque gré de la méprise. Pour comble d' infortunes, il nous est tombé sur les bras une maniere de petit seigneur, qui pense être profond parce qu' il n' a jamais pu devenir léger : cet homme a la manie des vers ; il croit aux siens. L' infortuné fait de la prose sans le savoir ! Il vous débite d' un ton de législateur, les grands principes de la séduction, méprise les femmes, et tranche du philosophe. J' oubliois un descendant du pasteur Céladon, qui a son teint, sa fadeur, et s' efforce d' avoir son ame. Il brûle respectueusement pour des divinités subalternes, dont il est fier de baiser la main. Son culte est divertissant : il se croit le sacrificateur, lorsqu' il est la victime. Quand il parle, on sourit de pitié, et il se figure que c' est du plaisir de l' entendre : toujours content de lui, rarement des autres, il les persiffle, il s' en flatte du moins ; on s' apperçoit qu' il le voudroit, on le lui rend... il ne s' en doute pas ; plus simple, il auroit peut-être de l' esprit ; mais il ne seroit pas si amusant. Voilà, chevalier, le tableau vrai des originaux qui me réjouissent ici ; mais ce coup-d' oeil superficiel et rapide ne m' empêche pas de songer aux graves objets qui m' occupent. Je fais mes dépêches tous les matins, et je remue l' état du fond de mon cabinet de toilette. J' ai des intelligences dans tous les bureaux ; il n' y a point de ministre qui ne connoisse mon écriture, point de commis qui ne la respecte. Je propose des idées, on les contrarie ; je les discute, elles passent ; et en demandant toujours, j' obtiens quelquefois même ce que je n' ai pas demandé. Nous attendons M De . Vous connoissez l' influence qu' il a sur les affaires. Je dois avoir un travail avec lui, et vous n' y serez point oublié. Mais, vous êtes charmant ! Tandis que je me tourmente pour vous être utile, vous êtes, vous, d' une sécurité que j' admire ! Réveillez-vous, s' il vous plaît : d' honneur, vous avez une délicatesse ridicule, une probité cruellement gothique. Pour moi, je n' estime pas assez mon siecle, pour prendre tant de mesures avec lui. Jetez un moment les yeux sur le tableau de la société ; vous verrez que l' intérêt personnel est tout, et vos principes gigantesques, rien. On est intrigant, ambitieux, exclusif ; on n' a point de ces consciences timorées, qui vous arrêtent à moitié chemin, et vous empêchent d' aller au grand. De la philosophie, chevalier, de la philosophie ! Elle étend les idées hors des limites vulgaires, leve ces scrupules meurtriers qui retardent la marche, anéantissent les ressources, et vous mettent un homme à cent pieds sous terre. Devant elle, les préjugés disparoissent, ainsi que toutes ces petites vertus de convention auxquelles on ne croit plus. Vous ne savez donc pas que, dans ce siecle de lumieres, on a renouvellé la morale ? Soyez de votre tems : dans le naufrage public, saisissez votre débris, comme un autre ; regardez encore une fois, et vous rougirez d' être timide. Que de médiocres usurpent les places qui appartiennent au génie ! Que de nains sur des piédestaux ! Entrez dans la carriere, ne fût-ce que par indignation, et pour enlever à la sottise ce qui n' est dû qu' à l' esprit et aux talens. La fureur me gagne... je me tue à vous prêcher, et vous n' en profitez pas. Vous êtes désespérant ! Tâchez de quitter votre Paris, et de venir nous voir. J' ai trop d' amour-propre pour vous croire infidele, et trop de franchise pour vous répondre de ne pas l' être, si vous vous conduisez toujours avec cette nonchalance. Faites vos réflexions, et ne me laissez pas le tems de faire les miennes ; je suis terrible, quand je réfléchis. à propos, nous avons été derniérement faire une visite au château de . Il y avoit quelques femmes qui ne valent pas la peine d' être citées, si ce n' est pourtant la Vicomtesse De Senanges. Les hommes que nous avions menés, en raffoloient jusqu' au scandale ; ils prétendent qu' elle est de la plus jolie figure du monde ; je n' ai point vu cela. Ils soutiennent que, dans la conversation, il lui est échappé une foule de traits spirituels ; je n' en ai rien entendu. Il se peut, qu' à la rigueur, cette femme ait, dans sa personne, quelques détails assez passables ; mais je ne puis me faire à son ensemble ; il est gauche, à faire horreur ! Et je parie qu' elle croit avoir des graces : on devroit bien la désabuser. Chargez-vous de ce soin, chevalier, si vous la rencontrez jamais... la rencontrez-vous ? Non ; j' imagine qu' elle va fort peu, elle n' est point présentée , et je ne crois pas qu' elle prétende à l' être : c' est ce qu' on appelle une existence fort équivoque. Informez-vous-en, je vous prie ; et si vous trouvez quelqu' occasion de l' humilier, pour l' amour de moi, ne la laissez point échapper ; il faut faire justice. Adieu. PARTIE I LETTRE XI de Madame De Senanges, au chevalier. je suis fidele à ma parole ; la voilà, monsieur, cette heureuse Madame De Lambert, qui avoit de la raison sans effort, et qui en conseille à son sexe. Lisez-la, mais lisez-la bien ; et vous verrez si les femmes doivent aimer, et si les hommes méritent un sentiment, le grand nombre du moins. Je sais qu' il y a des exceptions ; le danger seroit de les appliquer ; et Madame De Lambert, par exemple, n' eût pas approuvé cela. Quelle ame elle avoit reçue de la nature ! Rien ne lui coûtoit sûrement. Je l' ai lue avant de me coucher, quoique je vous eusse promis de n' en rien faire. Je ne sais point mentir ; oui, je l' ai lue, et peut-être que je ferois bien de la garder. PARTIE I LETTRE XII de Madame De Senanges, au chevalier. je rentre dans le moment, monsieur, plus fatiguée qu' amusée de tout ce que j' ai fait aujourd' hui. Je me suis levée presque de bonne heure ; j' ai dîné au couvent, soupé à la campagne ; puis un triste wist ! Et un partenaire qui étoit méchant, mais bien méchant ! Je joue mal, moi ; je suis distraite, et ce monsieur n' entend pas cela, il dit qu' il faut songer à son jeu ; il faisoit un bruit, un vacarme ! Il comptoit toutes mes fautes ; oh ! Il avoit de l' ouvrage. Cet homme est sévere, je vous en réponds. J' ai pourtant respecté son âge, autant que si j' étois née à Lacédémone ; car il est vieux comme le tems, et triste comme celui d' aujourd' hui. Enfin, me voilà, et je reçois votre billet ; c' est parler de choses plus agréables. Je suis bien au-dessous de vos louanges, et cependant il est des instans où je trouve qu' elles m' égalent à tout, non par l' opinion que j' ai de moi, mais uniquement par celle que j' ai de mon panégyriste. Ces instans d' amour-propre sont courts ; la réflexion me ramene au vrai. Vous êtes honnête, indulgent, peut-être prévenu ; et votre suffrage, tout précieux qu' il m' est, ne m' empêche pas de sentir ce qui me manque. Oui, je me rends justice, et j' y ai du mérite. Il est difficile de se défendre des éloges, quand c' est vous qui les donnez. PARTIE I LETTRE XIII du chevalier, à Madame De Senanges. je reçois votre second billet, qui m' annonce que je ne pourrai pas vous voir aujourd' hui. Il ne me reste donc que le plaisir de causer avec vous, et j' y consacre ma soirée. Je la tiens enfin cette Madame Lambert si vantée, cette pédante éternelle, qui érige l' indifférence en dogme, qui ne sentant rien, voudroit anéantir le sentiment dans les autres ; qui crie contre l' amour, parce qu' elle ne l' inspiroit pas, et nous prêche la raison , parce qu' apparemment on n' en vouloit point à la sienne ! Vous ne l' aurez de long-tems, votre régente d' insensibilité. J' en brûlerai tous les jours un feuillet, en l' honneur du dieu qu' elle a si mal traité, et que vous abjurez pour elle. à quel propos cette femme-là s' est-elle avisée d' écrire ? Que je lui en veux ! Je ne suis plus étonné de la sévérité de votre morale, de la cruauté de vos principes : c' est de ceux de Madame Lambert, que votre coeur est armé ; et toutes les nuits, hélas ! Vous mettiez vos armes sous votre chevet, pour effaroucher, sans doute, jusqu' aux rêves qui pouvoient vous retracer les délices d' un tendre attachement. Mais que dis-je ! Je serois trop heureux, si vous ne deviez vos forces qu' à une lecture, dont, à la longue, on pourroit détruire l' impression. Votre ame n' a besoin que d' elle-même, quand elle s' aguerrit contre moi. Les moralistes ont beau dire : la nature n' a donné aux femmes que ce qu' il faut de courage pour résister quelque tems ; elles n' en ont jamais assez pour se vaincre tout-à-fait, lorsqu' elles chérissent le penchant qu' elles ont à combattre. Si vous étiez sensible, je vous rendrois votre volume, et je ne le craindrois pas. J' en suis trop sûr, votre raison n' est que de l' indifférence... je ne prononce pas ce mot, sans découvrir toute l' étendue de mon infortune. Je vous le répete, madame ; vous êtes l' objet unique et sacré des affections de mon ame. Je ne puis respirer, penser, agir que par vous ; il ne vous échappe pas un regard qui n' aille à mon coeur, pas une parole qui ne s' y grave, pas une volonté qui ne devienne la plus douce des loix pour mon amour. Oui, sans doute, oui, je tiendrai ma promesse ; je serai tout ce que vous voulez que je sois, c' est-à-dire, bien malheureux. Ma passion a trop de délicatesse, pour que les transports qu' elle fait naître ne conservent pas le même caractere. Les privations de mon coeur sont des jouissances pour le vôtre ; je me les impose toutes ; et je serai payé des efforts cruels de l' obéissance, par le plaisir d' avoir obéi. Rien n' est égal à l' agitation que j' éprouve ; et je vous avouerai qu' il se mêle à mes alarmes le plaisir le plus vif que j' aie jamais senti, celui de me savoir susceptible de cette même passion, qui me réduira peut-être au désespoir. Ne rebutez point l' expression d' un attachement aussi vrai. Avant que vos beaux yeux soient fermés par le sommeil, reposez-les avec quelqu' intérêt sur ma lettre, quelque longue qu' elle puisse vous paroître. Interrogez votre ame, laissez-y pénétrer la voix du plus tendre amour ; qu' il veille dans votre coeur, tandis que vous dormirez ; qu' il en chasse, s' il est possible, la crainte, la défiance, tous les monstres, enfin, qui le gardent, l' assiegent, et m' empêchent d' en approcher. Demain, madame, que devenez-vous ? Et que deviendrai-je ? Je ne puis finir ma lettre... que de tems écoulé sans vous voir ! La tête me tourne. Ayez pitié de moi, et pardonnez le désordre de mes sentimens, en faveur de leur vivacité. PARTIE I LETTRE XIV du chevalier, à Madame De Senanges. quelle lettre, et quel charmant procédé ! Vous saviez que votre absence m' alloit faire passer un jour bien triste, vous avez trouvé le moyen de l' embellir, du moins de me le rendre supportable. Voilà de ces miracles qui n' appartiennent qu' aux ames délicates. Plus je lis dans la vôtre, plus j' y trouve de perfections qui échappent malgré vous au voile de la modestie, et donnent bien de l' orgueil à celui qui sait les découvrir. Votre coeur s' est ouvert à moi ; vous m' avez marqué de la confiance... tout mon amour est payé. Je pense comme M De Valois : une femme ne peut être heureuse sans l' estime des autres, sans la paix du coeur et la pratique de ses devoirs. Mais un attachement honnête n' exclut ni le repos, ni la considération, ni l' amour des bienséances ; il suppose même tout cela, puisqu' il ne va jamais sans la vertu. Telle est ma morale, et sûrement la vôtre. Votre raison vous la déguise, mais ne la détruit pas. Oui, croyez-le, madame, l' instinct confus d' une ame sensible est plus puissant sur la conduite, que toutes les réflexions. On applaudit à cette importune raison, qu' on ne suit pas. On blâme ce que le coeur veut, et on l' exécute. Voilà ce qui arrive à tout le monde, et ce qui ne vous arrivera point, hélas ! J' en suis bien sûr. N' importe ; aujourd' hui je ne me plains de rien : vous avez su me rendre heureux, en dépit de votre absence... ah ! Ne me parlez plus de raison : un seul de vos regards détruit tous les conseils que vous donnez. PARTIE I LETTRE XV de Madame De Senanges, au chevalier. vous m' avez promis, monsieur, que vous songeriez à faire les démarches nécessaires pour la place de... me tiendrez-vous parole ? Votre négligence sur vos intérêts m' afflige. Vous ne vous montrez point assez à la cour ; et l' on ne réussit dans ce pays-là, que par la constance et l' importunité. Les protecteurs s' y endorment bien vîte, quand on n' a pas le soin de les réveiller ; et souvent les amis de la veille n' y sont plus ceux du lendemain. Vous avez des concurrens dangereux, non par la solidité de leurs prétentions, mais par la chaleur de leurs démarches ; la médiocrité est toujours active, le mérite toujours paresseux. Irons-nous voir la piece nouvelle ? La jouera-t-on demain ? Aurez-vous la bonté de vous en informer ? Bon. Une chose importante, une misere ensuite, voilà les femmes ! Comme les contraires se succedent dans leur tête ! Quelquefois des philosophes ; d' autres fois des enfans. Tour-à-tour solides, inconséquentes, légeres et réfléchies ! De la justesse par instinct, de la franchise par caractere, de la dissimulation par principes ; frivoles, parce qu' elles sont mal élevées ; ignorantes, parce qu' on ne leur apprend rien ; foibles en apparence, et plus courageuses que vous dans les grandes occasions ; très-portées à s' instruire, quoiqu' on ne leur tienne compte que de leurs graces ; tantôt sacrifiant le plaisir à l' étude ; et puis, passant d' une lecture grave, à l' arrangement d' un pompon ! N' est-ce pas ainsi qu' elles sont faites ? à qui la faute ? Mais si, malgré tous nos défauts, les hommes sont à nos pieds ; s' ils sont rachetés, ces défauts, par de grandes vertus ; si la science est douteuse, et le sentiment sûr, nous n' avons rien à vous envier, ni rien à regretter. Enfin, dites-en ce qu' il vous plaira : plus de régularité dans les détails ne formeroit peut-être pas des ensembles aussi piquans, ne fût-ce que par les contrastes. Quelle lettre ! Comme elle vous ennuiera ! Je n' aime point à moraliser, et je ne sais pourquoi je m' en avise. Vous m' avez trouvée aujourd' hui bien sérieuse... hélas ! Oui, je l' étois... adieu, monsieur. PARTIE I LETTRE XVI du chevalier, à Madame De Senanges. oserois-je vous demander, madame, pourquoi vous dites tant de mal des femmes ? Il est singulier que j' aie à les défendre contre vous. Je leur trouve, moi, une philosophie charmante, une prudence à toute épreuve, du calme dans le coeur... tant de courage pour combattre ce qu' elles inspirent ! Ah, que notre raison est folle ! Et que leur folie est sensée ! Elles jouent avec les passions qui nous tourmentent, nous font croire tout ce qu' elles veulent, ne veulent rien croire de nous, et nous désesperent en attendant qu' elles nous oublient. Nous avons juré tous deux de faire des portraits, mais il falloit bien que je défendisse les femmes. Vous prouvez qu' il en est de parfaites. Allons, madame, je ferai quelques démarches, puisque vous l' exigez ; je serois coupable, en ne vous obéissant pas. Dieu ! Qu' il me sera doux de me dire : je n' agis que par ses ordres ! Si je desire les honneurs, c' est pour les mettre à ses pieds ; elle épure mon amour-propre, en le subordonnant à mon amour ! Oui, tout ce qui n' est pas vous me devient étranger. Qu' est-ce, hélas ! Que la gloire, quand le coeur est vuide, isolé par l' orgueil, et qu' on ne jouit point de cette gloire, dans le sein d' un objet aimé ? L' ambition n' est que le dédommagement des êtres froids. N' ayant ni vertus qui les invitent à se recueillir, ni sentimens qui les y forcent, il leur faut des erreurs qui les jettent au dehors, et les enlevent à eux. Je suis bien reconnoissant de l' intérêt que vous daignez prendre à moi ; puisque l' amitié fait penser et écrire avec tant de délicatesse, il faut encore la remercier, ne point se plaindre, et adorer l' ame généreuse qui renferme tous les sentimens, hors celui qui en est la perfection. PARTIE I LETTRE XVII de Madame De Senanges, au chevalier. vous défendez si bien les femmes, que je ne puis me refuser à vous en marquer ma reconnoissance. que notre raison est folle, dites-vous ! et que leur folie est sensée ! le magnifique éloge ! Il peint à merveille la modestie de votre sexe ; j' observerai cependant, si vous le voulez bien, que ces hommes si vantés brillent plus par le raisonnement que par la raison. Ils analysent ce que nous pratiquons ; ils ont imaginé des loix assez injustes, et nous les jugeons, même en nous y soumettant ; ils sont nos esclaves ou nos tyrans, et nous leurs amies ; ils ont trouvé plus commode d' être des despotes que des modeles, et de commander à nous qu' à leurs passions. Enfin ces êtres foibles (je parle comme eux) qu' ils déchirent, qu' ils trompent, qu' ils dédaignent, qu' ils adorent, l' emportent sur leurs maîtres, par cet attrait supérieur au pouvoir. Oui, tout usurpé qu' est le leur, nous ne daignons pas briser nos chaînes ; nous avons et le courage, et peut-être l' orgueil de les porter. Qu' ils s' en fassent un triomphe ; régner sur nous-mêmes, voilà le nôtre. Régner sur soi ! Ah, que cela est bien dit, et qu' on seroit heureuse d' y régner toujours ! Que je plains les personnes, dont les combats ne font souvent qu' accroître ce qu' elles voudroient détruire ! Ah, plaignez-les avec moi, monsieur ! L' objet qui plaît, quelque vrai, quelqu' honnête qu' il soit, n' en est pas moins susceptible de changer. Plus son amour est vif, et plus on doit craindre qu' il ne s' affoiblisse, si c' est un des malheurs de l' humanité de se lasser du bien qu' on a le plus fortement desiré, s' il n' a plus les mêmes charmes aux yeux de celui qui le possede ; si... eh, mon dieu, que de si ! Je ne voulois que mettre les femmes au dessus des hommes ; où cette fantaisie m' a-t-elle conduite ! PARTIE I LETTRE XVIII du chevalier, à Madame De Senanges. eh ! De quoi les hommes sont-ils coupables ? Je ne les défendrai pas tous. Mais, s' il en est un, un seul, qui, en commençant d' aimer, se soit juré d' aimer toujours, qui souffre avec une sorte de volupté, plûtôt que de déplaire à ce qu' il aime, ne m' avouerez-vous point que celui-là mérite une exception ? Eh bien, madame, il existe ; et vous n' êtes pas, sans doute, à vous en appercevoir. Mais, hélas ! Vous voyez tout, et n' êtes sensible à rien... j' entends de ce qui tient à l' amour. régner sur vous-même, voilà le triomphe qui vous flatte ! Pourquoi donc cette guerre affligeante du préjugé contre le bonheur ? L' amour le plus vif, dites-vous, peut s' affoiblir. Ah ! Ce n' est pas quand on vous aime. Il seroit impossible avec vous d' échapper à la séduction, et que la constance ne devînt pas la source des plus grands plaisirs. Pour moi, madame, je m' abandonne à vous ; vous ferez le sort de ma vie. Je ne raisonne point, je sens vivement ; je vous aime avec excès ; je ne vous vois jamais sans vous aimer davantage ; et je préfere les tourmens que vous me donnez, au bonheur que je tiendrois d' une autre. PARTIE I LETTRE XIX de Madame De Senanges, au chevalier. vous voulez aller en Angleterre ; vous voulez me quitter ! Combien mon amitié est plus tendre que votre amour ! Combien je le hais cet amour ! Il rend injuste et même cruel ; n' est-ce pas l' être, que de vouloir priver ses amis de soi ? Ah, si vous ne m' aviez pas souhaité aujourd' hui l' état le plus obscur, que j' aurois mauvaise opinion de vous ! Mais vous l' avez si délicatement motivé ce souhait, il peint si bien votre ame, que la mienne est partagée entre la reconnoissance la plus vraie, et une colere tout aussi juste contre cette fantaisie angloise qui vous a pris hier, dites-vous. Hier ! Eh, pourquoi ? Parce que je vois des gens sur lesquels il me semble que le public ne sauroit avoir d' idées. Je ne vous en expliquerai pas la raison ; je ne m' en rends pas compte, je m' étourdis sur beaucoup de choses. Ah ! Je ne cours pas encore assez. Vous parliez tantôt d' obscurité : oui, souvent elle est un bien. Sommes-nous donc si fortunées ? On observe nos moindres démarches ; et si nous voulions ne vivre que pour un seul objet, le pourrions-nous ? De tristes visites, d' ennuyeux et grands soupers, des parties de plaisir, où l' on n' en a point, qui ne satisfont point l' ame, qui y laissent un vuide affreux ; voilà le bonheur des femmes, voilà ce dont on les croit tout enivrées. Heureuses quand cette vie dissipée suffit à leur coeur, quand elles la menent par goût, et non par systême, non pour se préserver d' un attachement dont elles craignent l' excès, les peines, les remords ou la publicité ! N' ai-je pas le malheur d' aller à ? Je n' ai pas osé refuser ; j' ai craint, j' ai réfléchi, j' ai dit oui ; et vous croirez que cet arrangement m' enchante. Eh bien, tant mieux, croyez-le... bon soir, monsieur... PARTIE I LETTRE XX du chevalier, à Madame De Senanges. Ah, madame, que je suis heureux ! ... voici la premiere faveur que je reçois de vous ; mais elle est bien douce, bien sentie. Quoi, je vous inspire quelqu' intérêt ? Quoi, mon éloignement seroit douloureux à votre amitié ! ... je ne songe plus au voyage de Londres. Moi, vous quitter et mettre les mers entre nous ! Moi qui ne peux souffrir d' être séparé de vous pendant un jour seulement, qui voudrois vivre à vos pieds, qui mourrois cent fois dans votre absence ! Je cherchois une femme qui pût me fixer, je l' ai trouvée ; je ne desire plus rien. Le seul reproche que j' aie à vous faire, c' est d' attirer trop les yeux. Oui, oui, je le répete, je voudrois que vous fussiez moins brillante, j' aurois moins d' alarmes, parce que votre ame, cette ame si belle, vous appartiendroit davantage ; je n' aurois pas à vous disputer à tous les voeux, à tous les hommages, aux distractions de toute espece. L' éclat des charmes nuit quelquefois à la solidité des sentimens. L' amour-propre amuse, dédommage de la perte des vrais plaisirs, de ceux dont la source est dans le coeur, de ceux qui sont faits pour vous. Mais quel triste dédommagement ! Que parlez-vous de craintes, de remords ? Que craint-on, quand on est belle et adorée ? ... quels remords peuvent naître d' un penchant délicat, honnête et vrai ? Votre ame s' effarouche trop aisément. Si vous aimiez jamais, vous seriez heureuse, vous le seriez toujours. Pour moi, je suis au comble de mes voeux ; votre lettre m' a enivré de joie, et le ravissement où elle m' a laissé, nuit à l' expression de ma reconnoissance. PARTIE I LETTRE XXI de Madame De Senanges, au chevalier. je ne suis plus surprise, monsieur, que vous m' ayez quittée tantôt si brusquement, ni que vous vous soyez refusé au desir que j' avois de passer avec vous le reste de la soirée. Non, rien à présent ne sauroit m' étonner. Des engagemens plus anciens, plus chers, les seuls peut-être qui vous intéressent, vous appelloient ailleurs ; et moi, qui en ignorois la force, je voulois... je croyois... je ne veux, je ne crois plus rien. J' ai appris bien des choses, dans la maison où j' ai soupé : on a parlé de votre constance ; et ce seroit une vertu, si, le coeur rempli d' un objet, vous n' aviez pas cherché à troubler la tranquillité d' un autre. Quand je disois du mal des hommes, si vous saviez quelle distance je mettois entr' eux et vous ! ô ciel, je me trompois ! Je ne l' aurois jamais imaginé. Que m' importe après tout ? ... ah, que je suis heureuse de ne connoître que l' amitié ! PARTIE I LETTRE XXII du baron, à Madame De Senanges. si je vous écris rarement, ma belle amie, c' est par discrétion, bien plus que par négligence. Qu' auroit à vous mander un solitaire qui cultive ses champs, et ne sait plus trop comment va ce monde-ci ? Mais tout rustique que je vous parois, croyez que je songe à vous, et toujours avec attendrissement. On peut perdre de vue les personnes qui ne sont que jolies ; on n' oublie jamais celles qui sont aimables : vous êtes l' un et l' autre ; je me le rappelle à merveille, et le solitaire se laisse de tems en tems gagner par les souvenirs de l' homme du monde. Je mêle votre idée à l' image d' une matinée bien fraîche, d' un jour serein, en un mot, à tous les objets rians que me présentent les scenes variées de la campagne. Vous êtes toujours pour quelque chose dans la foule des beautés qui me sont offertes par la nature. Les éloges d' un habitant de la campagne sont simples comme elle. Eh bien, ils n' en sont peut-être que plus piquans pour vous. L' odeur qui s' exhale des prairies, vaut mieux que ces parfums composés et vaporeux, qui enivrent les sens, les accablent, et finissent par les émousser. Le bon M De Valois me donne de tems en tems de vos nouvelles. Je sais par lui que vous êtes toujours libre, toujours raisonnable, c' est-à-dire toujours heureuse. Ah ! Conservez long-tems, n' abandonnez jamais ce systême d' indépendance, que vous devez à vos malheurs, autant qu' à vos réflexions. Ne vous laissez point séduire aux hommages, ils masquent des perfidies. Jouissez de votre beauté, respirez l' encens ; mais prenez garde qu' il ne vous entête. Avec la sensibilité que je vous connois, vous seriez perdue, si vous cessiez d' être indifférente. Je ne suis point un pédant qui pérore en faveur des préjugés ; je suis l' ami le plus tendre, et c' est votre cause que je plaide. Croyez-moi, j' observe dans le silence des passions et des petits intérêts qu' elles multiplient ; j' observe bien. Votre position, la trempe de votre ame, celle même de votre esprit, tout vous défend de vous lier. Vos chaînes seroient légeres d' abord, leur poids se feroit sentir avec le tems. Au reste, qu' est-il besoin de vous armer contre l' amour ? Les hommes tels qu' ils sont aujourd' hui, font votre sûreté bien plus que mes conseils, et peut-être que vos principes. Quels hommes ! Quelle race dégénérée ! Comme ils sont vains, inconsidéres, orgueilleux sans élévation, cruels sans énergie ! Ils ne tiennent pas même au caractere de la nation, par cette effervescence de courage, qu' autrefois il falloit réprimer, et qu' en vain voudroit-on aiguillonner aujourd' hui. Ils ne font plus, dans le feu de la jeunesse, de ces fautes brillantes qui promettent des vertus pour l' âge mûr. Leur ame s' endort dans le vice, se réveille dans le découragement, et se corrompt tout-à-fait par l' exemple. Le moyen de rencontrer, dans ce tourbillon méprisable, un être qui soit digne du titre d' amant, qui sache estimer ce qu' il aime, et s' enflammer pour ce qu' il estime ! Mais si, par hasard, il s' en trouvoit un qui eût sauvé son ame de la contagion, qui attachât les regards par le mêlange des agrémens et des qualités... ah ! Défiez-vous, sur-tout, de celui-là : c' est le sentiment que je crains pour vous ; l' homme qui peut en inspirer le plus, est celui dont vous devez vous garder davantage. Dans l' amant le plus honnête, la chaleur de la passion, sa vérité même n' en garantit point la durée. La différence que je fais de lui aux autres, c' est qu' il pleure son illusion, c' est qu' il regrette ce qu' il abandonne, c' est qu' il aime encore, même en le quittant, l' objet qui ne l' enivre plus. Eh ! Qu' est-ce qu' un procédé, pour une ame vertueuse, dont la vie est l' amour, et qui est liée par ses sacrifices ? Que font les larmes d' un ingrat qui n' essuie pas celles qu' il fait couler ? Que signifie une commisération stérile pour une femme qu' on rend malheureuse, après l' avoir accoutumée à une sorte d' idolatrie, au délire du sentiment, et à l' orgueil de n' avoir point de rivales ! Ce tableau n' est que trop fidele, et je suis sûr de l' impression qu' il fera sur vous. C' est dans les coeurs tels que le vôtre, que l' amour s' approfondit, et fait ses affreux ravages ; il glisse sur les ames corrompues. Les femmes aiment, à proportion de leur honnêteté. Combien ce que je dis est menaçant pour vous ! Croyez-moi, nous ne valons pas les risques d' un attachement. D' ailleurs, la nature n' est nulle part si contrariante, que dans ce qui regarde l' union des deux sexes ; les hommes aiment mieux, avant ; les femmes, après : comment voulez-vous que tout cela s' accorde ? Amusez-vous ; faites les délices de la société, et dominez sans jamais vous laisser dominer vous-même. Adieu, ma belle amie : vous avez éprouvé des malheurs nécessaires et forcés, n' en ayez point qui soient de votre choix : ce sont les seuls pour lesquels il n' y ait pas de consolation. PARTIE I BILLET du chevalier, à Madame De Senanges. j' ai passé chez vous hier, dans l' espoir de vous faire ma cour : on m' a dit que vous étiez sortie : il m' a semblé pourtant que la voiture du Marquis étoit à votre porte. C' est sans doute une méprise de vos gens. Que je leur en veux ! Ils m' ont privé du plaisir de vous voir ; j' espere que je serai plus heureux aujourd' hui. autre billet du chevalier. voilà huit jours de suite que je me présente à votre porte, sans pouvoir vous rencontrer, tandis que le marquis... pardonnez à mon trouble... ô ciel ! Quel avenir j' envisage ! ... pourriez-vous ? ... mais non... cependant vous me fuyez, vous ne répondez pas même à mes lettres... quelle froideur ! Quel dédain ! L' ai-je mérité ? ... autre billet du chevalier. j' oublie un moment toute mon infortune, pour ne m' occuper que de vos intérêts. Apprenez, madame, les bruits qui courent et qui m' indignent. On dit que le marquis... je mourrai avant de le croire ; mais le public, cet inexorable public ! ... imposez-lui silence, ménagez votre gloire, et, s' il le faut, ajoutez à mon malheur. Le marquis ! ... il auroit su vous plaire ! Lui ! Vous ignorez peut-être... ah ! Connoissez-le tout entier ; voici une lettre qu' il a écrite, il y a quelques mois, et dont lui-même a donné des copies ; ainsi je ne le trahis point. Vous y verrez l' opinion qu' il a des femmes, vous verrez son systême de scélératesse avec elles, vous verrez enfin s' il devoit même vous approcher. copie de la lettre du Marquis , au chevalier de . es-tu fou, chevalier, avec tes sermons, que tu qualifies de conseils, et ton intolérance sur tout ce qui regarde la galanterie ? Tu veux que l' on soupire toujours, qu' on ne trompe jamais, qu' on soit de bonne foi, et avec qui ? Avec les femmes ! Pauvre chevalier ! De la bonne foi avec des êtres dont l' essence est le manege, et qui estiment l' amour, bien plus par les ruses qu' il suggere, que par les jouissances qu' il donne ! Tu vas te rejeter sur les exceptions ; j' y croirai, si tu l' exiges ; mais, que veux-tu ? Je n' en ai jamais rencontré. Quant au plaisir de changer, tu ne l' as point assez approfondi, mon cher, pour le discuter avec moi. Le plus volage est, sans contredit, le plus philosophe ; et cette philosophie, par exemple, est merveilleusement adoptée par ce sexe charmant, dont tu es le tendre apologiste. Une sauvage, abandonnée à l' impulsion de la nature, change pour satisfaire aux lubies de son tempérament ; une femme policée, pour tâcher de s' en faire un. L' une obéit à ce qu' elle a, l' autre cherche ce qu' elle n' a pas : toutes deux vont au même but, ont les mêmes principes, et emploient les mêmes moyens, comme les plus sûrs dans tous les cas. Il n' y a point de caractere à qui l' inconstance ne réussisse. La coquette change par systême ; elle a l' air de multiplier ses charmes, en multipliant ses adorateurs. La prude, par équité : elle s' impose extérieurement tant de privations, qu' il est juste que son intérieur n' en souffre pas ; rien au monde n' est plus exigeant que l' intérieur d' une prude. Les étourdies y trouvent leur compte ; ce sont toujours quelques bluettes de bonheur qu' elles attrapent en courant. Les femmes voluptueuses, et je pourrois te citer ce qu' il y a de mieux dans ce genre, m' ont juré dans des quarts-d' heures d' épanchement, que le physique y gagnoit, et que la volupté n' y perdoit pas. Tu vois que je m' appuie d' autorités respectables ; et d' ailleurs, j' ai sur cela une pratique soutenue, qui complete l' évidence de mes raisonnemens. Voilà donc les femmes décidées volages. Pourquoi diable veux-tu que nous ne le soyons pas ? Ce sentiment romanesque, dont tu me parles, quand il est porté à un certain excès, est, en quelque sorte, le néant de l' ame ; il éteint son feu que tu prétends qu' il concentre ; il l' endort, lui ôte le mouvement, la vie ; et je ne connois que l' infidélité, qui puisse rétablir la circulation. Encore est-il des coeurs désespérés, sur lesquels elle ne peut rien. Eh, que devient l' honnêteté, vas-tu me dire ? Tout ce qu' elle peut, chevalier : tu verras qu' il est très-honnête de mourir d' ennui, de tenir à un lien qui pese, de se piquer d' un héroïsme bourgeois, et de s' abrutir par délicatesse. Connois-tu rien de plus lourd à porter, qu' une chaîne où le procédé vous retient, quand le plaisir vous appelle dans une autre ? La vie est un éclair, il faut que nos goûts lui ressemblent, qu' ils soient brillans et rapides comme elle. Tu as peut-être rencontré quelquefois dans la société, de ces couples soi-disant amoureux et arrangés depuis des siecles, qui, en secret excédés l' un de l' autre, se gardent par ostentation, et pour donner un vernis de moeurs à leur commerce ? Ne conviendras-tu point que ces prétendus traits d' un amour exemplaire, sont révoltans pour un homme un peu profond, et qui a réfléchi sur la portée du coeur humain ? Je voudrois qu' il y eût peine de bannissement pour tous ceux qui s' aimeroient plus de vingt jours de suite. Je me défie des femmes trop tendres, et dissertant à perte de vue sur les charmes d' une union durable, sur l' assortiment des ames, et ces lieux communs de la vieille galanterie. Ces raisonneuses-là sont quelquefois plus perfides que d' autres. Vivent les folles ! Les théologiennes, en fait de sentiment, sont au coeur, ce qu' est au palais d' un buveur, de l' eau bien clarifiée : on est, avec elles, désaltéré si tristement ! On languit dans leurs bras, et l' on a soif d' autre chose. Toi qui, je l' espere, nous soutiendras bientôt qu' il est monstrueux d' être infidele, sais-tu qu' il faut l' être, pour l' intérêt même des femmes qu' on aime ? Ayez une maîtresse que rien n' inquiete, que rien n' alarme : sûre de vos hommages, convaincue de votre sentiment, elle en accepte les preuves avec tranquillité, c' est-à-dire sans reconnoissance. Une femme tranquille ne tarde pas à être froide. Sa sécurité devient présomption, elle se fie à ses charmes, regarde l' amour comme une dette, croit l' amant trop heureux quand il s' acquitte. Vous lui êtes cher, si vous voulez ; mais vous cessez d' être piquant : elle-même ne fait plus de frais, elle est aimable quand elle peut, pense toujours l' être assez, se repose de tout sur votre ivresse, et finit par perdre la sienne. Donnez-lui une rivale ; tout se réveille et se ranime : sa haine pour celle qui lui ravit votre coeur, met en action l' amour qu' elle a pour vous ; vous redevenez intéressant, les insomnies commencent, viennent ensuite les billets du matin. On s' emporte, on se désespere, on pleure, et l' on s' embellit en pleurant. Pour mettre ces dames tout-à-fait dans leur jour, il est d' obligation de les tourmenter ; leur esprit y gagne, leur ame aussi. Les femmes quittées sont surprises elles-mêmes des ressorts de leur imagination ; elles font plus cent fois pour ramener un infidele, qu' elles n' avoient fait pour le séduire ; et je ne les trouve vraiment aimables, que quand elles sont très-malheureuses. Qu' en arrive-t-il ? Les consolateurs surviennent, on les écoute, on se familiarise avec leurs propositions : on y cede, et ce sont des effets qui rentrent : le commerce va, les désoeuvrés y trouvent leur compte, tout le monde est content. D' ailleurs, une femme qu' on force à faire un nouveau choix, doit conserver une reconnoissance éternelle à l' amant qui lui procure le charme inexprimable de la vengeance. Ma morale est bonne, je t' en réponds ; je change par indulgence pour moi, et par égard pour les autres. Il ne m' est jamais arrivé de me reposer plus d' un instant sur une même impression. Quand, par hasard, je vais au spectacle, j' y apporte toujours trois ou quatre intentions qui m' occupent, m' exercent et me tiennent en haleine ; j' y brave celle que j' ai eue, je lorgne celle que je veux avoir, et j' inquiete celle que j' ai. Voilà les entr' actes remplis. Ce mouvement éternel fixe les yeux sur moi ; les unes me prônent, les autres me déchirent, toutes me citent ; et dans le vrai, celles qui ne m' ont pas eu, ne connoissent pas encore toutes leurs ressources. Une de mes folies, à moi, c' est de faire faire aux femmes des choses extraordinaires ; il n' y en a pas, qu' en les prenant dans un certain sens, on n' amene au dernier période de l' extravagance ; et quand il s' agit de se distinguer par quelque bonne singularité, les plus réservées deviennent intrépides. J' ai, depuis quinze jours (cela commence à être mûr), une petite femme qui n' a que le souffle. C' est l' individu le plus frêle que je connoisse ; il semble qu' on va la briser quand on la touche. Son caractere a l' air d' être aussi foible que son physique est délié, délicat et fragile ; elle a peur de tout, ne va point au spectacle, de peur des reculades ; craint le colisée (où il ne va personne), à cause de la foule. Eh bien, cette femme si craintive, si peu aguerrie, a eu le courage de me prendre ; elle a celui de me garder, et elle aura celui de me planter là, si je ne la gagne de vîtesse. Mais ce n' est rien encore : je vais te conter, à son sujet, une anecdote curieuse qui pourra servir à l' histoire raisonnée et philosophique des femmes de ce siecle. L' idole en question s' avise d' aimer éperdument la musique. Je lui fis naître, un soir, la fantaisie de s' enivrer des délices de l' amour, au son des instrumens les plus voluptueux, placés à une certaine distance, pour toutes sortes de raisons. La voilà folle de cette idée, toutes les nuits elle ne rêve qu' à l' exécution du projet. Nous prenons jour, et nous choisissons exprès, afin d' avoir des difficultés à vaincre, celui qui en offroit davantage. Elle étoit priée à un grand souper, chez la jeune Duchesse De ; son mari devoit en être. Comment se tirer de là ? Je le répete, dans les jours d' action, rien n' est tel que les femmes timides ; elles font des prodiges de valeur. On mit d' abord la duchesse dans la confidence. Il s' agissoit de tromper un mari ; tout devient facile alors. On sert, on annonce, on se met à table. Ne voilà-t-il pas que mon héroïne joue les convulsions, l' évanouissement ? Tous les convives se levent et cherchent à la secourir. L' intelligente duchesse s' en empare, la conduit dans son appartement, la fait sortir par une issue secrétement pratiquée pour son usage, et lui confie la clef d' une porte, par laquelle on pouvoit s' évader en cas de besoin. Après cette expédition, elle revient, rassure tout le monde, certifie que la malade est couchée, et s' adressant au mari : soyez tranquille, dit-elle, je vous renverrai demain votre femme dans le meilleur état. Tu vois d' ici la jolie pélerine, ensevelie sous son coqueluchon, emprisonnée dans de petites mules bien étroites, exposée à toutes les gaîtés nocturnes des aimables libertins qui voyagent à cette heure dans Paris, trembler, frémir, chanceler à chaque pas, et de transes en transes, s' acheminer vers ma demeure. Je l' attendois à l' entrée de la rue où je loge ; j' apperçois la voyageuse, et la recueille enfin plus morte que vive. Elle me suit sous de longues galeries fort obscures (car on avoit discrétement éteint les lumieres), et je la conduis avec des précautions tout-à-fait magiques, jusqu' à l' intérieur de mon appartement. La volupté elle-même avoit pris soin de le décorer. Le jeu des lumieres, multiplié par le reflet des glaces, le choix des peintures les plus analogues au moment, tout sembloit y inviter au plaisir. Elle ne vit rien de tout cela. à peine fut-elle entrée, qu' elle se laissa tomber sur la plus molle, la plus sensuelle et la plus employée des ottomanes, où, pendant plus d' une heure, elle resta sans mouvement. Ce n' étoit pas là mon compte. Mes clarinets commencerent à jouer ; ils la tirerent de sa léthargie. Elle reconnut et comprit à merveille ce signal des grands événemens de la soirée. J' avois recommandé que les premiers airs fussent bien sourds, bien lents, et interrompus par intervalle, afin de ne pas ébranler trop tôt des organes affoiblis par la fatigue. Ses sens se remirent, par degrés, à l' unisson , et heureusement pour moi, reprirent leur activité. Après ce prélude, le souper sort de dessous le parquet, sur une table couverte de fleurs, et éclairée par des girandoles. Tu t' imagines bien que jamais souper ne fut plus délicat, ni plus irritant. Tant qu' il dura, la musique fut vive, gaie, pétulante, quelquefois même un peu bachique ; elle se radoucit peu à peu, et nous indiqua le moment d' entrer dans le boudoir. J' aime bien mieux te peindre le triomphe, que de t' en décrire le lieu. Mon orchestre, alors, part comme un éclair. Une musique animée, rapide, expressive, figure la chaleur, la vivacité, et l' intéressante répétition des premieres caresses. Ce calme passionné qui leur succede, cette langueur, ce recueillement de l' ame, où l' oeil détaille ce que la bouche a dévoré, ces momens où l' on jouit mieux, parce qu' on est moins pressé de jouir, sont imités par cette harmonie douce, languissante, entrecoupée, qui ressemble à des soupirs. Enfin, de transports en transports, d' extases en extases, je parvins à lasser mes musiciens. Ma belle et nonchalante maîtresse leur demandoit encore quelques airs, et m' auroit volontiers chargé de l' accompagnement ; mais l' aurore qui commençoit à paroître, vint l' arracher à son ivresse. Je la reconduisis chez son amie, et pendant le chemin, elle m' avoua naïvement que jamais concert ne l' avoit tant amusée. Le lendemain, on la renvoya à son benêt d' époux. Ce qu' il y a de réjouissant, c' est qu' elle contraignit cet imbécille-là d' écrire à la duchesse, pour la remercier du service qu' elle lui avoit rendu, et des soins tout particuliers qu' elle avoit eus de sa femme. Tu t' imagines bien que ce coup d' éclat finit l' intrigue. Il est impossible qu' après cette soirée Madame De fasse quelque chose de saillant. J' en ai tiré, je crois, tout le parti possible, et je la rends de grand coeur à la société. Avoue, chevalier, qu' en mille ans, ton raffinement de sensibilité ne te donneroit pas des plaisirs aussi vifs, aussi piquans, et sur-tout aussi neufs. Adieu. J' ai été bien aise de t' initier une fois, dans des mysteres inconnus aux amans vulgaires. Cette lettre est une espece de code que je compte publier un jour, pour l' encouragement des dames et l' instruction des hommes. Il faut bien éclairer son siecle, et mériter le beau titre de citoyen. PARTIE I LETTRE XXIII de la Marquise D' Ercy, au chevalier. oh, l' excellente découverte ! Ne craignez rien, chevalier : je serai discrete ; je respecterai le motif de votre séjour à Paris, et le secret de vos amours. Vous voilà donc infidele ? Je n' en voulois rien croire, plus par bonne opinion de moi, que par confiance en vous. Mais ce qu' il y a de tout-à-fait amusant, c' est que ce soit Madame De Senanges que vous me donniez pour rivale ! Vous avez dû bien rire de ma derniere lettre. Je m' adresse à l' amant de cette femme, pour lui confier tout le mal que j' en pense ; c' est son chevalier, que je charge de punir son petit orgueil. Dans quel piege vous m' avez conduite ! Avouez que le tour est leste . Je ne vous croyois point de cette force-là. Je suis votre dupe ; c' est un triomphe, je vous en avertis ; les dupes comme moi sont rares. J' avois pensé que, de nous deux, c' étoit moi qui aurois l' esprit de tromper la premiere ; vous m' avez prévenue, et cela me donne un grand respect pour vous. Vous vous attendiez peut-être que j' allois éclater en reproches ? Non pas, s' il vous plaît ; je ne suis pas persécutante, de mon naturel ; je prends les choses plus gaîment. D' ailleurs, des objets trop graves m' occupent, pour que j' aie le tems de jouer un désespoir en regle ; je n' ai pas deux minutes à donner à ce qu' on appelle un dépit amoureux. Ce sang-froid, sans doute, est piquant pour vous ; mais il est commode pour moi ; et au terme où nous en sommes, il est juste que nous nous mettions tous deux fort à notre aise. Vous vous imaginez bien que, dans l' abandon cruel où vous me laissez, je ne tarderai point à trouver des consolateurs. Comme je suis encore infiniment jeune, que je ne tombe pas tout-à-fait des nues, et que, sans être belle comme Madame De Senanges, je suis, dit-on, d' une figure assez passable, je ne m' alarme point sur mon sort, et je suis consolée de votre crime ; (car les femmes prétendent, je ne sais trop pourquoi, que l' infidélité en est un) j' en suis consolée, dis-je, par la facilité de la vengeance. Cependant, comme un reste d' intérêt me parle encore pour vous, je dois vous avertir charitablement, de ce qu' un odieux public débite sur le compte de votre nouvelle conquête. On ne lui dispute point sa jeunesse ; elle en a toute la gaucherie, et l' on auroit tort de la chicaner sur cet article ; mais on lui reproche de n' être rien moins que naïve, et d' avoir la rage de faire l' enfant. On prétend que rien, si ce n' est son ame, n' est plus artificiel que son teint. Au reste, ce sont des mysteres de toilette, dans lesquels il ne nous sied pas de pénétrer. On me soutenoit, l' autre jour, et j' en étois furieuse, que sa douceur n' est que de l' hypocrisie ; que son caractere tient le milieu entre la prude et la coquette (toujours en y ajoutant la nuance de la fausseté) ; que très-incessamment son coeur deviendra banal ; et qu' enfin tout son esprit est composé de réminiscences. Pardon, chevalier ! Mais, comme l' amour est aveugle, et que tous ceux qu' il blesse ne voient guere mieux que lui, j' ai cru devoir vous fournir quelques lumieres sur l' objet de votre idolatrie ; je suis sûre que vous m' en saurez bon gré. Levez un coin du bandeau, vous verrez peut-être ce que la passion vous cache. à propos, on prétend que Madame De Senanges veut vous assujettir aux chimeres d' un amour purement spéculatif. Vous voilà déclaré sylphe ; je vous en félicite. Mais gare les gnomes, chevalier ! Ils profitent de certains momens ; et Madame De Senanges, que l' on calomnie toujours, a, dit-on, plusieurs de ces momens-là dans la journée. Je vous ennuie, et je ne conçois pas moi-même pourquoi je vous ai écrit une si longue lettre. Ce n' étoit pas mon intention ; je ne voulois que vous éclairer sur le compte de Madame De Senanges, et vous tranquilliser sur le mien. Adieu, chevalier. PARTIE I LETTRE XXIV du chevalier, à Madame D' Ercy. votre sang-froid ne me pique point, madame ; mais il me consoleroit, si quelque chose pouvoit consoler un homme honnête, d' avoir à rompre le premier, des noeuds auxquels il a dû quelques intervalles de bonheur. L' ironie soutenue de votre lettre, me prouve combien votre ame est maîtresse d' elle-même, et le peu d' importance qu' elle attachoit à mon sentiment : je vois, par la maniere dont vous y renoncez, le principe secret de mon inconstance. Votre froideur a commencé mon crime, les circonstances l' achevent, votre ton le justifie. Je ne serai point faux en cherchant à pallier mes torts. Je suis reconnoissant, je le serai toujours, de la vivacité que, souvent malgré moi, vous avez mise à me servir ; je ne prononce votre nom qu' avec attendrissement. D' où vient donc suis-je infidele ? Est-ce votre faute, est-ce la mienne ? Ah ! Je le sens, votre caractere ne pouvoit sympathiser long-tems avec le mien. Les détails de votre ambition, ceux de votre coquetterie, vous laissent les graces nécessaires pour conquérir, mais nuisent chez vous, aux moyens de conserver. Vous aimez en courant ; l' amour n' est pour vous qu' une distraction, une sorte de relâche à l' intrigue ; et quand il n' est pas l' affaire la plus importante de la vie, il en est la plus frivole. Je ne m' expliquerai point sur l' espece d' attachement que j' ai pour Madame De Senanges ; mais je la connois, je l' estime, je la respecte ; et c' est assez pour repousser l' injustice qui l' attaque. Je serois à la fois inhumain et lâche, si je la laissois immoler aux propos d' un public méchant et mal instruit. Vous ne faites sans doute que le répéter ; car je ne puis croire que vous ayez rien inventé des horreurs dont votre lettre est remplie. L' amour-propre blessé peut rendre injuste ; il ne rend point atroce et barbare. Encore une fois, je vous plains d' une erreur, je ne vous accuse point d' une infamie. Madame De Senanges est enviée, vous êtes crédule, intéressée à l' être ; par-là, tout s' explique. Vous avez pris le poignard de la main de ses ennemis, et vous n' êtes que l' instrument aveugle dont on se sert contre l' innocence. Voulez-vous voir Madame De Senanges telle qu' elle est ? Imaginez le contraire du portrait que vous m' en faites. Je laisse à la nature, à qui elle doit tous ses charmes, le soin de venger son teint des outrages de la jalousie ; c' est son ame qu' il importe de faire connoître et respecter. La sienne est trop belle pour être fausse. Qu' auroit-elle à cacher ? Croit-on lui enlever ses qualités, en lui supposant des vices qui sont si loin d' elle ? Croit-on la juger, quand on la calomnie ? Combien vous rougirez, madame, d' avoir cru si légérement des bruits qu' il étoit si aisé de détruire ! Avec quel plaisir (c' en est un digne de vous) vous justifierez Madame De Senanges aux yeux même de ses accusateurs ! Eclairée par son expérience, combien vous tremblerez pour vous-même, puisque les moeurs, l' honnêteté, l' élévation des sentimens ne mettent pas celles qui honorent le plus votre sexe, à l' abri des plus noires imputations ! Au reste, madame, si on vous attaquoit jamais (car je crois tout possible, après ce qui arrive à Madame De Senanges), jugez, par la chaleur avec laquelle je viens à son secours, du zele que je mettrois à vous défendre. PARTIE I LETTRE XXV du Chevalier De Versenai, à Madame De Senanges. qu' ai-je donc fait, madame ? Car vous êtes trop honnête pour me traiter avec tant de rigueur, si je n' étois pas infiniment coupable ; et j' aime mieux me supposer tous les torts, que d' oser vous en imaginer un. Encore une fois, qu' ai-je donc fait ? Voilà trois semaines que votre porte m' est fermée, que vous ne répondez point à mes lettres, et que vous recevez, presque tous les jours, un homme sur le compte duquel vous devez être éclairée. J' ai beau chercher dans ma conduite les motifs de la vôtre ; je ne les y trouve point. à dieu ne plaise que je regarde votre sévérité comme le jeu d' une coquetterie barbare, qui n' amene l' amour à l' excès de l' ivresse, que pour déchirer ensuite le coeur sensible qu' elle a blessé ! Je mériterois ce qui m' arrive, si j' avois nourri un seul instant cette idée outrageante pour vous. Non ; vous me punissez de quelque faute involontaire, et je n' ai pas même le droit de me plaindre. Ils ont peu duré, ces beaux jours où vous me donnâtes des preuves de confiance et d' amitié. Par combien de tourmens vous m' avez fait expier ce plaisir, hélas, si rapide ! C' est depuis cette époque de félicité, que tout a changé dans votre coeur et pour le mien. Quelle en est la cause ? Je m' interroge, je ne me reproche rien, et je pleure un crime que je ne connois pas. Je suis bien malheureux ! Ne me faites pas du moins l' injure d' en douter. Quelques autres circonstances se sont mêlées à ma disgrace ; je n' ai apperçu, je n' ai senti que les peines qui me venoient de vous. Mon ame est inaccessible à toute autre impression : je n' en ai qu' une, elle est affreuse ; mais elle tient à vous, je m' y attache, j' aime à l' approfondir, à m' y concentrer. J' enfonce avec délice le trait qui me tue, et je trouve un charme funeste à entretenir la douleur dont vous êtes l' objet. Hélas, qu' est devenu cet intérêt si doux, que répandoit sur toutes mes actions l' espoir de ne vous pas déplaire ? Que de nuages brillans et perfides me cachoient un avenir que je ne croyois pas si prochain ! Rien, alors, rien ne m' étoit indifférent. Vous chercher, vous attendre, vous appercevoir, obtenir un regard de vous, c' étoit mon bonheur ; les rêves de la nuit, les événemens du jour, tout vous retraçoit à mon imagination, tout occupoit mon coeur... dans quelle solitude vous m' avez laissé ! Maintenant tout me fuit, jusqu' à l' espérance, ce bien qui trompe et console. Je ne tiendrois plus à la vie, sans le plaisir de répandre des larmes, et de sentir, par l' excès de ma peine, à quel excès vous auriez pu me rendre heureux. Qu' on ne me parle plus de fortune, de gloire, de ces vains honneurs dont je ne briguois la possession tumultueuse, que pour me parer de quelques avantages aux yeux de celle qui les a tous. Tourment de l' ambition, fievre des coeurs arides, les amans heureux te dédaignent ; les infortunés t' abhorrent. Ah, madame ! Vous m' avez rendu affreux ce qui distrait les autres hommes. Au nom des pleurs dont je mouille ce papier, instruisez-moi du moins des motifs qui vous font agir. M' a-t-on calomnié auprès de vous ? Ne me cachez rien ; je puis me justifier de tout ; je ne crains que l' obscurité de mes accusateurs, et le mystere que vous m' en faites. Que vous a-t-on dit ? Parlez... je meurs, si vous ne me répondez pas. Accablez-moi tout-à-fait ; j' en suis réduit à envier un malheur qui ne puisse plus croître. L' incertitude où je suis, est plus affreuse que le désespoir. PARTIE I LETTRE XXVI du Marquis De , au Chevalier De Versenai. je ne sais quel attrait, chevalier, me ramene toujours à toi, quand j' ai quelque bonheur à confier ; car, sans me vanter, je n' ai pas besoin de confident pour mes peines. Tu te rappelles peut-être une certaine lettre que je t' écrivis, il y a quelques mois ; elle fit un bruit, un scandale ! ... on se l' arrachoit. J' en ai moi-même distribué des copies, afin de satisfaire à l' avidité des amateurs. Eh bien, il en est tombée une entre les mains de Madame De Senanges. J' aurois cru, d' après l' inflexibilité de ses principes, et la dignité de ses moeurs gauloises, qu' elle pouvoit en être effarouchée. Point : depuis cette lecture, elle a redoublé d' intérêt pour moi, et me traite mieux que jamais. Elle me prêche un peu ; mais avec tant d' aménité, un organe si doux, qu' elle détruit elle-même tout l' effet de ses sermons. Je crois, dieu me pardonne, qu' elle auroit quelqu' envie de me convertir. C' est un secret que je dépose dans ton sein, et tu suivras avec moi, mon cher chevalier, toutes les gradations de mon bonheur. J' ai eu jusqu' ici de ces femmes accommodantes, expéditives et faciles, qui donnent plus de vogue que de consistance. Ma réputation est plus brillante que solide ; il est tems de la conduire à sa maturité, et d' en imposer à ces dames, qui, je ne sais pourquoi, se sont avisées de me croire superficiel. Madame De Senanges a justement ce qu' il me faut pour cette opération. Plus je la vois, plus je la trouve estimable. Avec une apparence de légéreté, elle a des goûts solides, de la supériorité dans l' esprit, de l' héroïsme dans l' ame, une noblesse vraie, répandue sur toute sa personne : c' est une femme qui mérite qu' on la distingue ; et en lui sacrifiant un mois plein, il est possible de se faire avec elle un très-grand nom. Comme tu l' as cultivée (très-inutilement il est vrai, mais assez pour la bien connoître), je te demanderai quelques instructions préliminaires. Quand je tombe dans l' embuscade des honnêtes femmes, je t' avouerai que je me trouve dans un pays perdu. Chevalier, tu me serviras de fanal, tu m' aideras de tes conseils ; je te crois miraculeux pour la consultation. à propos, l' on ne te voit plus chez la belle vicomtesse. Te boude-t-on ? Serois-tu absolument éconduit ? J' en serois désolé. Je voudrois te voir là, pour applaudir à mes progrès, et encourager mon inexpérience. Je me dispose à jouer un rôle brillant ; mais il me faut un théatre et des spectateurs. Quel guerrier aimeroit la gloire, sans l' aiguillon des témoins ? Il en est de même des amans. Bonjour. PARTIE I LETTRE XXVII de Madame De Senanges, au Chevalier De Versenai. j' apprends, monsieur, que vous êtes brouillé avec Madame D' Ercy, et je dois vous porter à la revoir. Elle a du crédit, sans doute des qualités. Vous lui avez rendu des soins, elle a pu vous être utile ; elle pourroit vous l' être encore : pourquoi rompre avec elle ? ... si elle alloit vous desservir ! Mais non, je suis injuste. L' intérêt que je prends à ce qui vous regarde, me rend tout ce que je n' ai jamais été. Vous ne l' aimez donc plus, Madame D' Ercy ? ... qu' elle est à plaindre ! ... si pourtant elle vous aime encore ! Ah ! Ménagez son amour-propre, sur-tout sa sensibilité ; il est dangereux de blesser l' un, il est plus affreux d' affliger l' autre. Vous êtes honnête, votre coeur vous guidera mieux que personne. Enfin, monsieur, retournez chez elle... s' il le faut. Non que je vous conseille de feindre ce que vous ne sentez plus ; changer est un malheur ; tromper, une bassesse : mais que vos égards la consolent de ce qu' elle a perdu, vous acquittent de ce qu' elle a fait, et vous conservent une amie. Si j' étois moins la vôtre, je n' entrerois pas dans tous ces détails. Vous me les rendez intéressans. Je me suis bien consultée, et je me livre à mon amitié pour vous, parce qu' elle est pure, méritée ; parce que je n' en redoute plus rien. Je vous l' avoue, j' ai craint votre amour, je me suis craint moi-même ; je vous ai fui, j' ai eu avec vous l' apparence des torts ; j' ai voulu l' avoir, pour vous détacher de moi. Ma porte vous a été fermée, j' ai reçu le marquis avec une affectation dont vous ignoriez le motif ; et j' ai moins appréhendé l' opinion qu' une telle conduite vous donneroit de mes principes, que je ne me suis reproché d' avoir écouté l' aveu de vos sentimens. Je devois vous imposer silence. Comment ne l' ai-je pas fait ? Comment ai-je eu l' imprudence de recevoir vos lettres et d' y répondre ? C' est un tort, un tort réel... enfin, monsieur, je puis vous revoir... je le puis sans danger ; vous sentez à quelles conditions ; et si je vous suis chere, vous n' hésiterez point à vous y soumettre. Mon coeur n' est point fait pour l' amour. Eprouvée par des chagrins vifs, armée de l' expérience des autres, soutenue par de bons conseils, heureuse, sur-tout, du calme dont je jouis, je me suis interdit pour toujours une passion, dont les commencemens peuvent être doux, mais dont les suites m' effraient. La perte de l' honneur, celle du repos, et peut-être un jour l' abandon de l' objet auquel on a tout sacrifié ; voilà le sort des infortunées, qui paient d' un siecle de peines, quelques instans de bonheur. Et quel bonheur encore, que celui qu' on se reproche, qu' on dérobe aux yeux de tous, qu' on voudroit pouvoir se cacher à soi-même ! ... je méprise trop, pour en parler, les êtres qui n' ont plus de remords. Je me connois : si je devenois sensible, ma vie seroit affreuse. Je ne m' appartiendrois plus, je dépendrois d' un geste, d' un mouvement, d' un regard : tout porteroit sur mon coeur. Alarmée sans soupçons, déchirée sans preuves, si je ne me défiois pas de mon amant, je me défierois de mes charmes ; je ne m' en trouverois jamais assez pour lui plaire uniquement ; nous serions tourmentés tous deux... eh ! Quel seroit alors, quel seroit mon appui ? Il n' en est point pour celles qui tremblent de descendre dans leur intérieur... encore une fois, je tiens à mes résolutions ; j' y tiens plus que jamais, puisque je consens à vous recevoir. Vous, monsieur, renoncez au vain espoir de porter le trouble dans une ame contente d' elle-même, assez douce pour vous pardonner d' avoir eu le projet de lui enlever son repos, mais affermie dans ses principes, et toute entiere à l' amitié. p. S. reverrez-vous Madame D' Ercy ? On prétend qu' elle ne m' aime pas... n' importe... ce que je vous ai dit, je vous le répete ; et si vous suivez mes conseils, je ne pourrai que vous en applaudir. Si vous imaginiez cependant que votre présence lui causât de la peine ou de l' embarras ! ... enfin, vous savez mieux que moi ce qui sera le plus convenable dans votre position ; et je pourrois, avec les meilleures intentions du monde, me tromper sur le genre de procédés qu' elle doit attendre de vous. Je vous renvoie la lettre du marquis : je l' ai parcourue ; elle ne m' a inspiré que de la pitié. Croyez que personne au monde n' apprécie mieux que moi ces êtres frivoles, orgueilleux et cruels, la honte de leur sexe, le mépris du nôtre, et désavoués par tous deux. Ils ne sentent rien, ils sont punis. PARTIE I BILLET du chevalier, à Madame De Senanges. vous consentez à me revoir, et vous m' offrez votre amitié... je n' examine rien, je me soumets à tout, je supporterai tout. Je suis trop affecté pour vous répondre. Je sors, et vais tomber à vos pieds. PARTIE I LETTRE XXVIII de Madame De Senanges, au baron. votre souvenir, vos conseils, tout ce qui m' assure votre amitié, m' est précieux ; j' aurois dû vous en remercier plus tôt. Mais, baron, la vie que je mene est si dissipée ! Des devoirs, des bienséances, quelquefois des affaires, tout m' enleve à moi-même, et j' en suis bien loin, quand je ne suis pas à mes amis. Que j' envie la paix de votre solitude ! Que vous êtes heureux ! Votre ame est calme, c' est le plus grand des biens ; c' est le fruit de la vertu. Vous en deviez jouir, vous en jouirez toujours, et votre bonheur consoleroit presque de votre absence. Donnez-moi de vos nouvelles, donnez-m' en souvent : j' ai besoin d' en recevoir. Je cours beaucoup, et je ne m' amuse pas. Il est si peu d' êtres vrais, tant d' apparences trompeuses ! La bonne foi est si rare ! Je le crains du moins. Si je le croyois, j' irois habiter un désert. J' en conviens avec vous, tout sentiment trop vif est pénible. Il faut se commander, se vaincre, s' estimer toujours, et dédaigner les hommages, souvent faux, toujours intéressés de la plupart des amans. Les écouter est un tort ; les croire, seroit un malheur. Mon indépendance m' est chere, ma gloire me l' est plus ; je les conserverai toutes deux. Moi, j' aimerois ! Moi, si malheureuse autrefois, j' entrerois dans une nouvelle carriere de peines ! D' où viennent vos alarmes ? Si vous saviez quelle opinion j' ai des hommes, combien les voeux qu' ils nous adressent me paroissent plus offensans que flatteurs ! Si vous le saviez, vous seriez rassuré. Je n' en ai rencontré qu' un seul, qui se soit préservé du danger de l' exemple. Il n' a point les défauts de ses semblables, il est votre ami : mais je suis juste pour lui, sans qu' il soit dangereux pour moi. Mes réflexions m' ont armée contre tous. Je ne connois, je ne veux connoître que l' amitié. Le chevalier, si j' ose le dire, a puisé dans votre ame, il vous apprécie, et c' est pour cela que je le distingue. Nous avons souvent parlé de vous ensemble ; peu de personnes sont dignes d' en parler comme lui. Mon oncle doit vous écrire. Ne le croyez pas, s' il vous mande que je suis triste. Ses bontés, sa tendresse pour moi, lui font de ses craintes, des réalités. Cet oncle adorable est un pere, et quel pere ! Qu' il vive plus long-tems que moi ! C' est le voeu de mon coeur. On dit que le chevalier a aimé Madame D' Ercy. Peut-être il l' aime encore : cela me paroît tout simple, elle est belle ; elle doit l' enchaîner. Votre lettre m' a alarmée. Je me suis examinée ; je suis contente de cet examen, et pénétrée du motif de vos inquiétudes ; mais soyez tranquille, j' ai votre amitié, que me faut-il de plus ? PARTIE I LETTRE XXIX du baron, au chevalier. j' ai reçu, chevalier, une lettre de Madame De Senanges, et j' exige de vous que vous vous taisiez sur la confidence que je vous en fais. Elle a l' air d' être bien aise de vous connoître ; mais il seroit nécessaire que nous causassions ensemble sur l' esprit général de sa lettre. Je ne vous en dirai rien par écrit ; je sens pour vous l' importance d' un entretien détaillé. Si vous le desirez, cet entretien, vous vous arracherez pour quelques mois au tumulte, au vertige de Paris et de votre imagination, pour venir respirer dans ma solitude. Ma proposition vous révoltera d' abord. Je sais avec quel empire on est retenu par les liens d' une passion naissante, et le perfide espoir d' un bonheur trop souvent plus qu' incertain ; mais je connois encore mieux pour vous les dangers du séjour, que je ne conçois les horreurs de la séparation. L' habitude prolongée devient aussi impérieuse que l' amour même. On se familiarise avec l' idée vague d' un plaisir qui n' arrive point, avec des peines dont le sentiment s' émousse, et dégénere en une langueur pire que les tourmens de l' activité. On use ainsi son courage en plaintes stériles, sa force en inquiétudes fatigantes. Le ressort de l' ame se détend, on s' accoutume à être foible ; insensiblement on devient lâche ; on perd l' estime de soi, et c' est alors que tout est perdu. L' être infortuné qui se méprise, n' a d' asyle que le tombeau. Je peins sans ménagement, parce qu' avec les hommes de votre âge, l' amitié vraie mesure la force de ses conseils à celle des passions qu' elle doit diriger ou détruire. Voici la belle saison : c' est un moment de chaleur et d' énergie pour toute la nature. N' y auroit-il que les ames qui ne participassent point à ce renouvellement général ? Croyez-moi, chevalier ; venez reposer vos sens dans ma retraite. Venez-y rafraîchir, si j' ose m' exprimer ainsi, une ame desséchée par la crainte, enflammée par l' espérance, brûlée par toutes les ardeurs de l' âge, et d' une imagination éblouie. Vous trouverez ici un beau ciel, un site pittoresque, des côteaux paisibles, une forêt majestueuse, le spectacle des travaux et des vertus champêtres, le mouvement d' une vie occupée, le tableau de l' innocence et la gaîté qui l' accompagne ; vous y trouverez des moeurs, du calme, un air salubre, des livres et un ami. Vous ne connoissez pas encore le plaisir de se lever avec le jour, d' aller, un montaigne à la main, se promener sur les bords d' un étang solitaire, de fortifier les leçons du philosophe par le recueillement de l' homme sensible, par cette admiration religieuse qu' inspire l' aspect des campagnes, et de n' être interrompu dans ses utiles rêveries que par la rencontre d' un mortel vrai qui vous serre dans ses bras, partage vos plaisirs, et ne craint point d' entrer dans le secret de vos peines. C' est dans mes prairies que croît le baume salutaire à vos blessures ; c' est en s' enfonçant dans l' obscurité des bois, en y ouvrant son coeur à la voix d' un honnête homme, qu' on affermit le sien, qu' on apprend à se créer des plaisirs nobles, qui dédommagent des efforts qu' ils ont coûté, et sur-tout à respecter les principes de la femme vertueuse qu' on aime, et qu' on cherchoit à dégrader. Mon ami, le bonheur n' est que la récompense de la force mise en action. Croyez-vous y atteindre, tant que vous respirerez l' air envenimé de la capitale ? Le désordre y est autorisé par l' exemple, la foiblesse y est en quelque sorte indispensable. On suit la pente, l' abyme est au bout. Les bons naturels luttent quelque tems ; mais à la fin, le torrent les emporte, et ceux qu' il entraîne sont d' autant plus à plaindre, qu' il se joint au remord d' un vice qui leur est étranger, des retours impuissans vers l' honnêteté qu' ils ont perdue. Corrompre, et être corrompu, disoit Tacite, voilà ce qu' on appelle le train du siecle. Il semble qu' en écrivant cette sentence foudroyante, le peintre des Nérons et des Tiberes ait deviné la plaie incurable de nos moeurs, et l' état actuel de notre société. Tous les liens y sont rompus, tous les principes renversés. à force de généraliser la vertu, on parvient à l' anéantir. Sous prétexte d' être philosophe, on n' est ni pere, ni époux, ni citoyen. L' adultere n' est plus qu' un vieux mot de mauvais ton. Ce qu' il désigne est reçu, accrédité, affiché même, en cas de besoin. La probité pleure, la vertu se cache, la scélératesse leve le front, et il n' y a plus de frein à attendre pour la corruption, quand une fois la pudeur du vice a disparu. à propos, voyez-vous encore le Marquis ? Défiez-vous des hommes qui lui ressemblent, ils m' ont toujours fait horreur. Quand je les avois sous les yeux, je les appellois les chenilles du dix-huitieme siecle. Redoutez de pareilles liaisons ; n' hésitez pas à les rompre. Point de mollesse, point de ces misérables bienséances de société, qui mettent une politique coupable à la place de cette sévérité courageuse, la sauve-garde des moeurs, et de la dignité du citoyen. Pardon, chevalier : cet élan d' indignation vient de mon amitié pour vous. Encore une fois, arrachez-vous pour quelque tems à tous les dangers qui vous environnent. J' ai des raisons pour vous en presser. Mon coeur vous desire, l' ombre de mes forêts s' épaissit pour vous recevoir ; la consolation vous y attend. Venez renaître à la nature, à vous-même, et retrouver le bonheur dans les embrassemens de votre ami. PARTIE I LETTRE XXX du chevalier, au baron. ô respectable ami ! J' ai baigné des larmes de la reconnoissance chaque ligne de votre lettre, de cette lettre, où la vertu respire, où vous me donnez les conseils les plus sages, les plus attendrissans, que ma raison adopte, hélas ! Et que mon coeur rejette. Ce coeur est enchaîné ; il s' attache à son lien. Je pleure de ne pouvoir aller vers vous ; je pleure, et je reste... ma félicité, ma vie est aux lieux que Madame De Senanges habite. Elle vous a écrit. Peut-être avez-vous entrevu que je serois malheureux... n' importe ; je ne puis la quitter. Sa porte m' a été fermée ; ce n' est que depuis quelques jours qu' elle consent à me recevoir, et je m' éloignerois ! Et je ne profiterois pas des instans de mon bonheur ! ... qu' est-ce donc qu' elle vous a mandé ? Que vous êtes cruel ! ... suis-je haï ? Dites... non, gardez-vous de me l' apprendre ; j' en mourrois : laissez-moi mes chimeres, mon espérance ; elle est mon seul plaisir, ne m' en privez point. Puisque vous l' exigez, je vous garderai le secret sur la confidence que vous me faites. Eh ! Pourquoi ne voulez-vous pas ? ... pardonnez à mon trouble, à mon inquiétude ; mes idées se croisent, se combattent, se brouillent : tout est confus dans mon esprit, à mes yeux ! Ils ne voient bien que Madame De Senanges. Si vous saviez quelles cruelles conditions elle m' impose ! J' y souscrirai, je la toucherai par ma soumission, si je ne puis la désarmer par l' excès de mon amour. Moi, ne pas respecter ses principes ! Moi ! Fiez-vous-en à cette femme adorable pour épurer le feu qu' elle inspire, pour élever jusqu' à elle le coeur qu' elle embrase, pour n' y rien laisser que de noble, de délicat d' héroïque même. Oui, qu' il s' ouvre un champ d' honneur ; je suis un héros pour la mériter. Je me croyois honnête avant de la connoître, et je rougis aujourd' hui de ce que j' étois alors. Il semble qu' elle m' ait fait une ame exprès pour l' aimer. ô pouvoir sacré du penchant qui m' occupe ! ô sentiment d' un coeur exalté ! Enthousiasme de l' amour ! Tu rends capable des efforts les plus pénibles, et des plus grands sacrifices ! Ne craignez rien, baron ; l' époque honorable de ma vie, est l' instant où j' ai connu Madame De Senanges. Je me sens digne de lui plaire ; et par ma présomption même, vous pouvez juger de mon retour à la vertu. Oui, oui ; je romprai avec le marquis ; je ne l' ai cru qu' étourdi ; il est vicieux, j' y renonce. Adieu, baron. Excusez le désordre de ma lettre. ô vous le modele des amis, ne m' oubliez pas ; ne m' abandonnez jamais : je suis hors d' état d' écouter les conseils ; mais je crains bien d' avoir besoin de consolations. PARTIE I LETTRE XXXI du chevalier, à Madame De Senanges. ah ! Pardon, pardon, madame, si je vous écris, malgré votre défense. C' est un mouvement involontaire ; c' est le besoin de mon coeur : il m' est impossible d' y résister. Je viens de relire votre derniere lettre. Cette lettre qui m' a enivré dans l' instant où je l' ai reçue, m' afflige aujourd' hui ; j' en ai recueilli toutes les expressions, ma mémoire les a fidélement retenues ; elle ne contient pas un seul mot qui ne me désespere. Soyez mon ami, dites-vous ; moi, votre ami ! Moi, madame ! Avez-vous bien songé à cet arrêt, quand votre main l' a tracé ? Mais non, l' ordre vous est échappé, sans le moindre retour de votre part sur les peines de l' exécution. Je ne vous ai point assez dit à quel excès je vous aime. Vous êtes l' être enchanteur que mes desirs ont cherché long-tems, sans pouvoir le trouver. Mon coeur a été distrait, souvent fatigué, le voilà rempli. Je connois, comme vous, les avantages de l' amitié ; ses chaînes sont douces, ses jours tranquilles ; mais que l' amour a de charmans orages ! L' amitié ! ... non, je ne puis, je ne pourrai jamais m' en contenter ; elle est si froide, si paisible ! Dans certains momens, la vôtre même ne me satisfait point. Je renonce au traité, je maudis la raison, j' abjure ma promesse ; ensuite je me rappelle vos ordres, et j' expie par mes remords la révolte de mes sentimens. Mais comment vous entendre parler, vous voir sourire, sans éprouver ce trouble involontaire, ces impressions délicieuses, dont il est impossible de triompher ? Comment se fait-il que, de jour en jour, je découvre en vous de nouveaux moyens de plaire et de séduire ? J' ai détaillé tous vos traits ; chacun d' eux renferme un charme qui lui est propre, que je crois connoître, dont j' emporte l' image en votre absence. Vous revois-je ? Mes yeux sont frappés d' une foule d' attraits qu' ils n' avoient pas encore apperçus. C' est dans votre esprit, c' est sur-tout dans votre ame, qu' il faut chercher le secret de votre physionomie... dieu ! Qu' il seroit doux de l' y trouver ! Cessez, madame, de me condamner à un sentiment réfléchi, modéré ; ce rayon de la divinité, cette flamme immortelle qui me brûle et m' anime, n' est autre chose que l' amour ; et vous pouvez me l' interdire ! Et vous osez le combattre ! Vous redoutez l' abandon de l' objet auquel vous auriez tout sacrifié ! Ah ! Cessez de craindre ; vos charmes vous répondent du présent, vos vertus de l' avenir. Si j' étois jamais aimé, si je pouvois en obtenir la douce certitude, ce bonheur ne feroit que resserrer mes liens ; il ajouteroit l' ivresse de la reconnoissance à l' égarement de l' amour. L' ingratitude la plus coupable est celle d' un amant qui s' arme de sa félicité même contre l' objet auquel il la doit, et devient plus cruel, à mesure qu' on le rend plus heureux. Les moindres faveurs d' une femme qu' on aime, sont des bienfaits inestimables ; et les ames délicates s' enchaînent par les mêmes causes qui détachent celles qui ne le sont pas. Mais quel tableau vais-je vous faire ? Peut-être va-t-il exciter votre courroux ? Encore une fois, pardon ; j' ai tort de me plaindre, je m' en repens, je m' en accuse. Puisque vous m' avez permis de vous revoir, je suis heureux ! Souffrez seulement que je vous écrive, et ne me privez point de vos lettres. C' est dans le développement de votre ame honnête, que je puise le courage nécessaire à la mienne ; vos lettres seules me donneront la force de vous obéir. Je me défends toutes les prétentions de l' amour : ah, laissez-m' en les soins ! p. S. non, madame ; malgré votre conseil, je ne reverrai point Madame D' Ercy, j' y suis résolu. Ce n' est pas un sacrifice que je vous fais, vous ne voudriez pas l' accepter ; c' est un devoir que je m' impose. Si vous saviez quelle lettre elle m' a écrite ! ... mais c' est trop long-tems parler d' elle ; je ne veux m' occuper que de vous... de grace, répondez-moi, deux lignes, deux mots, un seul ! ... je tremble de n' être pas écouté. PARTIE I LETTRE XXXII de Madame De Senanges, au chevalier. oui, monsieur, c' est un parti pris. Je ne veux plus entendre parler de l' amour (même du vôtre), je ne le voudrai jamais. Je serois bien fâchée de m' apprivoiser avec lui ; je le crains tous les jours davantage ; et cette crainte, je cherche à l' augmenter. Aidez-moi dans mon projet : cet effort est digne de vous, et je vous promets, en récompense, tous les sentimens de l' amitié. Un moment : ne criez pas à l' injustice. Je ne suis que raisonnable, et je vais vous en donner la preuve. Vous aimez mes lettres, vous le dites au moins : elles vous sont nécessaires ; vous y puiserez le courage que j' exige de vous... oh ! Tant mieux ; je continuerai de vous écrire ; mais, songez-y, c' est à condition que vous serez bien courageux. Plus de lettres, pour peu que votre foiblesse recommence ; voilà qui est dit. Il ne faut pas vous enlever tout en un jour ; et puis, il n' y a point de mal à causer avec son ami. Je vous prêcherai souvent, je vous ennuierai quelquefois, je n' y vois d' inconvénient que pour vous. Encore un coup, je vous accorde cet article. N' est-ce pas que je suis bien bonne ? Trop peut-être ; comment se corriger ? Y travailler est pénible, le succès incertain ; de là le découragement, état fâcheux, le plus fâcheux de tous. Je vous tiens parole ; voilà déjà un petit trait de morale ; il n' est guere amené, celui-là. Combien de choses inexplicables ! On n' est pas femme pour rien. PARTIE I LETTRE XXXIII du chevalier, à Madame De Senanges. vous ne recevez plus le marquis ! J' étois bien sûre, madame, que vous ne le souffririez pas long-tems dans votre société. Ils ne sont pas dignes d' y être admis, ces êtres dont la fatuité s' exagere les succès, qui se vantent de tout, ne méritent rien, et finissent par se faire accroire ce qu' ils ont tant d' envie de persuader aux autres. Je suis loin de penser que des conseils timides, et quelques réflexions de ma part, vous aient déterminée au parti que vous venez de prendre. Vous n' avez besoin que de vous-même pour vous décider, et l' on n' a pas plus d' influence sur vos actions que sur vos sentimens. Quoi qu' il en soit, et vous me permettrez d' en convenir, je jouis de la disgrace du marquis. Il me désespéroit, lui, son babil, ses déclarations et ses bonnes fortunes ! ... il avoit la rage de vous baiser la main : enfin il en va perdre l' habitude. Quelle étoit donc cette femme qui est restée avant-hier si long-tems chez vous ? Elle avoit de l' humeur, elle déclamoit contre l' amour ; et vous, madame, vous l' écoutiez ! J' abhorre les prudes, et celle-là de préférence. Elle disserte sans cesse, elle analyse tout ; moi je n' analyse rien ; je serois bien fâché d' analyser le sentiment. Cette femme est de marbre. Ses calculs sont froids, ils doivent être faux. La derniere fois que nous causâmes ensemble, vous m' avez ordonné d' être moins triste, et je fais ce que je peux pour vous obéir ; mais puis-je me commander ? ... ah, madame ! Je ne me reconnois plus ; chaque instant de ma vie est troublé ; le bonheur de vous voir l' est par la crainte qu' il ne s' évanouisse, et je redoute, en arrivant chez vous, l' instant cruel où il faudra vous quitter. Quel déchirement j' éprouve, quand nous nous séparons ! Avec quel trouble je vous revois ! ... avec quelle émotion je pense à vous ! Ma passion m' égare, elle me rend injuste ; vous n' arrêtez les yeux sur personne, que le regard le plus rapide ne me laisse une inquiétude affreuse. Vous valez mieux que tout, vous me tenez lieu de tout, vous m' avez fait tout oublier ! ... hélas ! Je m' en apperçois ; je m' étois promis, pour vous plaire, de ne vous entretenir que de choses indifférentes... je n' ai pu vous parler que de mon amour. PARTIE I LETTRE XXXIV du Marquis , au chevalier. je n' entends plus rien ni aux hommes, ni aux femmes. Tu es singlier, au moins, avec les bonnes qualités de ton coeur, et les bizarreries de ta conduite. Je me trouve dans un moment de crise. Poursuivi par une meute aboyante de créanciers, j' ai, pour appaiser le grand feu de ces messieurs, besoin de trois cents louis ; tu me les envoies de la meilleure grace du monde ; je te sais gré de l' à-propos, je vais te chercher, et ne te trouve point ; tu m' éludes dans les lieux publics, et il semble que tu affectes d' échapper à ma reconnoissance. T' explique qui voudra. J' ai pourtant d' excellentes choses à te dire. Ma vie est un tissu d' événemens qui se font valoir les uns par les autres, et j' ai peine moi-même à en suivre le fil, tant il se mêle de jour en jour. Premiérement, je suis chassé de chez Madame De Senanges. Cette femme est indéfinissable. Elle te congédie, et me reçoit ; elle te rappelle, et m' expulse. Il y a là-dedans un jeu croisé, une coquetterie étourdissante, qui me piqueroit, sans le prodigieux usage que j' ai de ces galantes révolutions. S' acharner à une femme, c' est le moyen d' en perdre vingt. Ta Madame De Senanges étoit pourtant ce qu' il me falloit pour le moment. Je cherchois une maîtresse à principes ; j' en avois besoin pour achever ma célébrité ; elle ne veut se prêter à rien, ma gloire ne la touche pas ; que veux-tu que j' y fasse ? J' en suis tout consolé ; et tu conviendras que j' ai de quoi l' être. On m' a mené chez Madame D' Ercy, où j' ai déjà fait des progrès incroyables. Voilà ce qui s' appelle une femme ! Affaires, intrigues amoureuses, ruptures, perfidies, elle concilie tout, fait tout aller. Elle culbuteroit un royaume en cas de besoin. Je l' aime avec une tendresse peu commune ; et tout ce que je crains en la prenant, c' est qu' il ne soit difficile de la quitter. Elle a je ne sais quoi qui retient, et je passe fort bien une heure avec elle, sans trop souhaiter d' être ailleurs. Je ne conçois pas que tu l' aies abandonnée avec autant de courage et de sang-froid. C' est un coup de maître que je t' envie, et je me sens toute la chaleur de l' émulation. Elle a vraiment du crédit. Elle promet à tout le monde, ne tient parole à personne, raisonne politique, dieu sait ! Un de ces matins, elle m' avoit donné rendez-vous chez elle de très-bonne-heure. J' arrive, on me dit qu' il n' est pas jour : je parle à ses femmes ; on m' introduit, et, préliminairement, on me fait passer dans la salle d' audience . Je ne pus m' empêcher de rire en la traversant. Elle étoit pleine de gens de toute espece. L' un tenoit un placet, l' autre un mémoire ; on me montra le curé de la paroisse, et à côté du prélat, un histrion de province, qui sollicite un ordre de début dans les rôles de Crispin. à travers cette foule béante qui attendoit, avec une impatience respectueuse, le réveil de la marquise, je pénetre jusqu' au sanctuaire où elle repose. Je ne connois point de chambre à coucher plus voluptueuse, d' alcove plus séduisante ; les glaces y sont placées avec toute l' intelligence d' une femme qui aime à savoir ce qu' elle fait. Tandis que j' admirois le temple, on en réveille la déesse. Son premier mot est pour gronder. Elle souleve ses longues paupieres, ouvre les yeux, les referme, les ouvre encore, m' apperçoit, veut me quereller, éclate de rire, et s' appaise. Sa coëffure de nuit étoit un peu dérangée et n' en étoit que mieux ; son teint me parut animé de ce vif incarnat que développent le calme et la fraîcheur du sommeil ; les rubans de son corset flottoient négligemment, et laissoient mes regards errer sur toutes les graces d' un désordre médité. Je t' avouerai que, sans ces femmes... mais il fallut être décent en dépit de moi, et que sais-je ? Peut-être en dépit d' elle. Après quelques entreprises peu suivies de ma part, et quelques minauderies de la sienne, on fit entrer le singe et les deux secretaires. Chacun se mit à son poste. Le singe sauta sur le lit, y fit cent gambades, cent impertinences, et pensa me dévisager, parce qu' il est jaloux. Les secretaires se placerent aux deux côtés du lit : elle leur dictoit tour-à-tour, à l' un, le vaudeville courant et quelques vers libertins faits par un abbé ; à l' autre, des instructions et des notes pour le prochain voyage de la cour ; moi, j' y ajoutois de tems en tems quelques apostilles. Les secretaires rioient sous cappe, le singe grinçoit des dents, les femmes de la marquise bâilloient, et tout contribuoit à la perfection du tableau. Enfin Madame D' Ercy se leve. Par des mouvemens étudiés, elle me laisse voir une foule de charmes qu' elle me supplie de ne pas regarder ; et voilà mon joli ministre à sa toilette, en peignoir élégamment rattaché avec des noeuds couleur de rose. On fait entrer alors les pauvres aspirans de l' anti-chambre. Elle dit un mot, jette un coup-d' oeil, caresse le crispin, ne prend pas garde au curé, reçoit étourdiment ce qu' on lui présente, m' ordonne de tirer tous les cordons de ses sonnettes, demande ses chevaux, renvoie son monde, s' habille, me congédie, et part pour V où, s' il faut l' en croire, on ne finit rien sans elle. Cette description, chevalier, ne te donne-t-elle pas des remords effroyables ? Madame D' Ercy est unique. Elle m' a déjà procuré des renseignemens merveilleux, et conseillé je ne sais combien de petites noirceurs, qui réellement sont d' un très-grand prix, par le mouvement qu' elles vont donner à la société... elle possede, au suprême degré, l' érudition des cercles, manie avec une dextérité rare le stilet du ridicule, et nous sommes de force pour bouleverser Paris à nous deux, quand la fantaisie nous en prendra. Ce qui me déplaît