Les Malheurs De L'Inconstance Ou Lettres De La Marquise De Circé Et Du Comte De Mirbelle. Par Claude-Joseph Dorat (1734-1780). PARTIE I BILLET TABLE DES MATIERES PARTIE I PARTIE I LETTRE I PARTIE I LETTRE II PARTIE I LETTRE III PARTIE I LETTRE IV PARTIE I LETTRE V PARTIE I LETTRE VI PARTIE I LETTRE VII PARTIE I LETTRE VIII PARTIE I LETTRE IX PARTIE I LETTRE X PARTIE I LETTRE XI PARTIE I LETTRE XII PARTIE I LETTRE XIII PARTIE I LETTRE XIV PARTIE I LETTRE XV PARTIE I LETTRE XVI PARTIE I LETTRE XVII PARTIE I LETTRE XVIII PARTIE I LETTRE XIX PARTIE I LETTRE XX PARTIE I LETTRE XXI PARTIE I LETTRE XXII PARTIE I LETTRE XXIII PARTIE I LETTRE XXIV PARTIE I LETTRE XXV PARTIE I LETTRE XXVI PARTIE I LETTRE XXVII PARTIE I LETTRE XXVIII PARTIE I LETTRE XXIX PARTIE I LETTRE XXX PARTIE I LETTRE XXXI PARTIE I LETTRE XXXII PARTIE I LETTRE XXXIII PARTIE I LETTRE XXXIV PARTIE I LETTRE XXXV PARTIE I LETTRE XXXVI PARTIE I LETTRE XXXVII PARTIE I LETTRE XXXVIII PARTIE I LETTRE XXXIX PARTIE I LETTRE XL PARTIE I LETTRE XLI PARTIE I LETTRE XLII PARTIE I LETTRE XLIII PARTIE II PARTIE II LETTRE I PARTIE II LETTRE II PARTIE II LETTRE III PARTIE II LETTRE IV PARTIE II LETTRE V PARTIE II LETTRE VI PARTIE II LETTRE VII PARTIE II LETTRE VIII PARTIE II LETTRE IX PARTIE II LETTRE X PARTIE II LETTRE XI PARTIE II LETTRE XII PARTIE II LETTRE XIII PARTIE II LETTRE XIV PARTIE II LETTRE XV PARTIE II LETTRE XVI PARTIE II LETTRE XVII PARTIE II LETTRE XVIII PARTIE II LETTRE XIX PARTIE II LETTRE XX PARTIE II LETTRE XXI PARTIE II LETTRE XXII PARTIE II LETTRE XXIII PARTIE II LETTRE XXIV PARTIE II LETTRE XXV PARTIE II LETTRE XXVI PARTIE II LETTRE XXVII PARTIE II LETTRE XXVIII PARTIE II LETTRE XXIX PARTIE II LETTRE XXX PARTIE II LETTRE XXXI PARTIE II LETTRE XXXII PARTIE II LETTRE XXXIII PARTIE II LETTRE XXXIV PARTIE II LETTRE XXXV PARTIE II LETTRE XXXVI PARTIE II LETTRE XXXVII PARTIE II LETTRE XXXVIII PARTIE II LETTRE XXXIX PARTIE II LETTRE XL PARTIE II LETTRE XLI PARTIE II LETTRE XLII PARTIE II LETTRE XLIII PARTIE II LETTRE XLIV PARTIE II LETTRE XLV PARTIE II LETTRE XLVI PARTIE II LETTRE XLVII PARTIE II LETTRE XLVIII PARTIE II LETTRE XLIX PARTIE II LETTRE L PARTIE II LETTRE LI PARTIE II LETTRE LII PARTIE II LETTRE LIII PARTIE I LETTRE I de Ladi Sidley, au comte de Mirbelle. de à une lieue de Paris. Vous me demandiez hier d'où venoit ma tristesse, et si j'avois à me plaindre de vous. Est-ce vous qui m'avez fait cette question? Est-ce à moi que vous deviez la faire? Vous le savez, je suis naturellement sérieuse. L'habitude du malheur, contractée dès ma plus tendre enfance, a donné à mes traits cette expression involontaire, qui ne signifie rien, et qu'il ne vous est pas permis de mal interpréter. Moi! De la tristesse quand je suis avec toi, quand je jouis de ta présence, et que je lis mon sort dans tes yeux! Ai-je un autre bien que celui-là, d'autres plaisirs, d'autres liens qui m'attachent à la vie? Je l'ai soufferte; c'est te dire à quel excès tu m'es cher. Ta passion est plus foible, si tu doutes de la mienne. Ai-je à me plaindre de toi, me dis-tu? Peux-tu le craindre? Dois-tu le penser? As-tu donc mérité que je m'en plaigne? écoute. Le ciel semble m'avoir fait naître pour les chagrins les plus sensibles; et s'il me donna le courage, ce fut pour l'exercer par l'infortune. J'ai perdu, après six mois de l'union la plus douce, un époux tendrement aimé. J'ai vu mon vertueux pere en bute aux persécutions de sa patrie; je l'ai vu mourir entre mes bras défaillans, tandis que ses bourreaux frémissoient autour de sa prison. Mes premieres larmes ont coulé dans un cachot, sur un vieillard qui méritoit un trône. Ma mere me restoit, une mere adorée, et qui mêloit ses pleurs aux miens; je l'ai perdue. Tu en as été le témoin; c'est elle qui nous a unis à son dernier soupir: je n'ai plus que toi au monde. C'est sur une tombe que le flambeau de l'hymen s'est allumé pour nous; hymen sacré, quoiqu'il n'ait point la sanction des loix, et que l'appareil des autels ne l'ait pas confirmé! Vas, je suis loin de rougir de ma foiblesse, et des droits que je t'ai donnés sur mon coeur. Je ne sais point me soumettre à ces petites bienséances qui n'enchaînent que les ames ordinaires; et dans tes bras même, où je m'enivre d'amour, j'oserois prendre l'être suprême à témoin de mon innocence, et lui offrir ton bonheur, comme le garant de ma vertu. Ne crains donc pas que je t'importune par des impatiences et des craintes qui nous humilieroient tous deux. Je suis à toi, je t'appartiens jusqu'à mon dernier souffle; je chéris mon sentiment, je m'y attache, et je desire que tu ne sois lié que par le tien. Tu dépends de ta famille; tu as des devoirs à remplir; remplis-les tous. Je veux que mon souvenir se mêle à tout, et ne soit obstacle à rien. Connois l'ame d'une angloise. La sécurité est dans mon coeur; elle est le fruit de l'estime. Si je pouvois te soupçonner un instant, cet instant seul empoisonneroit tout le cours de ma vie. Le calme dont je jouis n'est que le recueillement d'une sensibilité profonde; si l'orage y succédoit, il seroit affreux. O mon ami! Quel barbare peut travailler lui-même à détruire le charme de ses bienfaits? Tu as créé pour moi un nouvel univers. Tu m'as placée où tu as voulu; j'y demeure, et n'y regrette rien. Ce jardin, ces fleurs que je cultive, ces bosquets dont l'ombre nous cache à tous les yeux, voilà mes trésors; je foule les autres aux pieds; je dédaigne tout ce qui n'est pas toi. Ma solitude m'enchante; quand tu parois, j'y trouve tous les plaisirs; dans ton absence, ton image les remplace. Je me pénetre de ton idée; elle amene sur mes levres le sourire du bonheur; elle consacre tous les instans du jour, se mêle aux songes de la nuit, et fait le charme de mon réveil. Je me félicite de t'avoir connu, de t'aimer, de n'exister que pour toi, d'habiter aux portes de Paris, et de vivre insensible à son tumulte. Voudrois-tu changer en deuil éternel la félicité que je te dois? Voudrois-tu noyer de larmes, des yeux que tu remplis d'amour? Non, je n'ai point, je n'aurai jamais de reproches à te faire: j'ai l'orgueil de ne point craindre de rivales. Eh! Quelle femme me ressemble? Adieu: je t'attends, à ton retour de. Je relis Clarice pour la troisieme fois. La malheureuse!... mais pourquoi donc ton absence a-t-elle été plus longue cette fois-ci? Je ne puis te quitter. Adieu. LETTRE II. du duc , à la marquise de Syrcé. depuis quinze jours, madame la marquise, j'ai fait de profondes réflexions. Votre conduite avec moi, les rigueurs soutenues, dont vous avez payé la passion la plus décidée et une constance à toute épreuve, auroient pu laisser dans mon coeur quelque secret dépit, et faire succéder le ressentiment à la surprise. Rien de tout cela. Vous avez, dans le caractere, je ne sais quoi qui désarme le mien. Ma résolution est prise; elle est violente, mais stable. Je m'immole à votre caprice, à votre raison, si vous l'aimez mieux; et, puisque l'amour vous est antipathique, je consens à me réduire pour vous aux langueurs de l'amitié. C'est la premiere fois que j'accepte un partage si modeste avec une femme de votre âge et de votre tournure. Le sacrifice est pénible, je le sais; n'importe, je m'y soumets; et ce nouvel hommage doit vous paroître d'autant plus délicat, que je suis l'homme du monde qui sens le plus vivement l'amertume des privations. Me voilà donc votre ami! Le singulier titre! Vous me trouverez un peu gauche les premiers jours. Un rôle qu'on n'a jamais joué effarouche d'abord: mais on s'y accoutume avec le tems; et nous n'aurons pas exercé dix ou douze ans, que c'en sera fait pour la vie. Convenez donc que vous en êtes quitte à bon marché. Je ne suis pas si dangereux que bien des femmes voudroient le faire accroire. Elles n'ont qu'à vous interroger; vous les désabuserez, n'est-ce pas? Et vous aurez grand soin de m'enlever une réputation que je mérite si peu? Eh bien, avez-vous encore mauvaise opinion de moi? Me refuserez-vous inhumainement la confiance que je réclame? Je la paie assez cher pour en être jaloux. J'ai dans la tête, qu'un homme un peu intelligent, pour ressembler à quelque chose auprès d'une femme, doit avoir ses bonnes graces, son coeur ou son secret; et je ne crains point qu'on me taxe de présomption, quand je ne demande que le simple aveu du vôtre. Vous sentez à merveille que la malignité pourroit prêter des motifs à votre résistance. Les femmes (tout ceci n'est que philosophique et général) ne sont guere capables de cet héroïsme désintéressé, de ce courage triste qui repousse les soins, et se courrouce contre les intentions. Ces efforts gigantesques sont trop loin d'elles. Elles ne sont rien moins que dupes. Quand la raison nous trompe, l'instinct les dirige, et j'imagine qu'il leur faut des vertus d'un usage facile. Ainsi, toutes les fois qu'elles se défendent contre un homme qui sait attaquer, ne seroit-ce pas qu'elles sont occupées d'une foiblesse qui leur donne la force de vaincre, et leur prête les armes dont on fait honneur à leurs principes? N'est-ce pas toujours par l'attrait d'une jouissance, qu'elles se privent d'un triomphe? Au reste, ce sont mes doutes que je propose. Je crois excessivement à la vertu: mais il est des incrédules (on voit des monstres), et ceux-là, par exemple, ne verroient dans mon désastre que le sûr garant de la félicité d'un autre. Cependant, madame, si vous aviez fait un choix (car tout est possible), qui pourroit contraindre l'union vraiment céleste de nos ames, et l'innocence de leurs épanchemens? Qu'on dissimule avec un amant, cela se peut, cela se doit même; les femmes ont, sur cet article, une politique aussi ancienne que respectable: mais l'ami, j'aime à le croire, regne sur un coeur ouvert de toutes parts. Il est admis dans le secret des arriere-pensées; il se fait jour à travers la complication des motifs, la dignité des dehors, et les réserves de la coquetterie. Tel est l'emploi auquel je me borne. Il est juste de m'en laisser jouir; et plus vous êtes avare de faveurs, plus vous devez être prodigue de confidences. Comptez sur ma discrétion. Toute celle que j'aurois eue comme amant préféré, je vous l'offre à un autre titre, malgré la sécheresse du rôle, et la différence des honoraires. Qu'il seroit digne d'envie le mortel que vous distingueriez! Plus je parcours votre cercle, moins je vois sur qui je pourrois arrêter mes soupçons. Ce n'est sûrement point le grand colonel. Auriez-vous été touchée par hasard de sa taille chevaleresque, de sa prodigalité bête, de son dégingandage odieux, de son importance burlesque, et de sa profonde érudition sur l'époque des étiquettes? Pour le petit prince de , il a de la jeunesse, de la fraîcheur, et cette ineptie naïve qui, dans les hommes, dégénere quelquefois en sentiment. Il est doué d'ailleurs d'un bégaiement tout-à-fait gracieux; et quelquefois il n'en faut pas davantage pour déterminer. Un homme qui balbutie, a toujours l'air du désordre de l'amour; et le petit prince, quoiqu'il soit une heure à expédier une phrase, peut avoir une éloquence de situation qui ne laisseroit pas que d'être un dédommagement. Je ne vous parle point du comte de Mirbelle. J'ai même refusé dans le tems, de le présenter chez vous. Je ne me charge point de pareilles commissions. Je sais tout ce qu'on s'attire de plaintes et de reproches, quand on se mêle de ces jeunes gens-là; et si vous en êtes mécontente, je n'aurai pas du moins le remords de vous en avoir embarrassée. Ce n'est point qu'il n'ait des avantages, infiniment de graces, et même des qualités: mais, malgré tout cela, je doute qu'il réussisse à vous plaire. Il est trop couru, trop fêté; l'homme de toutes les femmes n'est pas l'être qu'il faut à votre coeur. Je vous connois mieux que vous ne pensez, et j'applaudis sincérement à de si louables dispositions. Adieu, madame la marquise. Je compte aller vous faire ma cour, et commencer avec vous les graves fonctions d'un ami. Si vous m'honorez d'un mot de réponse, cela me disposera au style de l'amitié, et m'ôtera l'embarras que doit avoir un malheureux qui n'est pas initié dans les mysteres de cet auguste sentiment. Je suis avec respect, etc. LETTRE III. de la marquise de Syrcé, au duc de. je vous avoue, monsieur le duc, que votre lettre m'a beaucoup amusée. Mais pourquoi donc n'est-elle pas de votre écriture? Sans votre coureur, j'étois tout-à-fait dépaysée; je n'aurois pu vous reconnoître qu'à la légéreté de votre persifflage, sur-tout à votre prudence. Oh! Oui, vous auriez craint, en m'écrivant vous-même, de laisser dans mes mains un titre qui déposât contre vous en faveur de ma conduite: mais, dieu merci, vous ne connoissez pas plus mon coeur que mon caractere. Mon honnêteté me suffit; je n'ai pas besoin d'armes étrangeres pour la défendre. Faites, dites tout ce qu'il vous plaira; je vous le pardonne d'avance, et n'ayez pas peur que je me justifie. Revenons au genre de votre style. Encore une fois, c'est sur ce ton là que je vous aime. Vous ne valez rien quand vous parlez d'amour. Vous y êtes gauche à force d'adresse; et je vous ai trouvé beaucoup trop savant pour moi. La vraie science d'un homme qui aime, c'est d'être pénétré de ce qu'il dit, de ne rien chercher, de ne rien feindre, de s'abandonner, et de peindre sans art le sentiment qui l'occupe. Le faste des mots ne supplée pas à la sécheresse du coeur; et tant que l'émotion ne nous gagne pas, nous sommes toujours armées contre le projet. Un soupir, une larme, un silence expressif doit être plus puissant sur nous que ce vain étalage de galanterie avec lequel on n'a séduit que des femmes qui ne valoient pas la peine de l'être. Toutes vos phrases amoureuses n'étoient que les réminiscences d'un esprit très-cultivé; et je suis ravie de vous voir rendu à votre naturel. Vous êtes sublime dans l'ironie. Il faut bien que cela soit, puisqu'étant l'objet de la vôtre, je n'en conviens pas moins de votre supériorité dans ce genre intéressant. Je ne vous reproche qu'une chose; c'est de n'avoir pas enveloppé, sous des expressions plus adroites encore, le dépit qui vous tourmente. Sérieusement, vous voilà donc furieux, parce que j'ai eu l'esprit de ne pas croire à un amour que vous ne sentiez pas? Je vous enleve le plaisir de me tromper; cela crie vengeance, et je ne conçois pas comment, après un pareil tour, vous avez la bonhommie de m'offrir votre amitié. Vous, mon ami! Vous, l'ami d'une femme qui a vingt ans, et dont on cite la figure! Réfléchissez donc, monsieur le duc, aux suites de cette humble résignation. D'ailleurs, je suis assez malheureuse pour n'avoir aucun secret à confier. Prenez-y garde: après avoir été un amant sans conséquence, vous courez le risque d'être un ami sans exercice; ce seroient trop de disgraces à la fois. Vous finiriez par me haïr à la mort; le moyen de s'en consoler? Je m'attends bien à votre incrédulité. On ne vous fera jamais convenir qu'une femme à mon âge, emportée dans le tourbillon où je vis, n'ait pas besoin de reposer son coeur dans le sein de la confiance intime et de l'indulgente amitié. Vous n'avez rencontré jusqu'ici que des femmes à secrets. Ces dames en ont beaucoup à dire, et plus encore à cacher: mais permettez-moi de vous représenter qu'il ne faudroit pas juger tout mon sexe d'après quelques idées générales. Vous êtes étranges, vous autres hommes à brillantes aventures (c'est ainsi que vous les appellez): parce qu'une demi-douzaine de folles, sans retenue, sans décence, tendres par instinct, libertines par habitude; parce que ces femmes-là, dis-je, vous prennent et vous quittent, et vous reprennent pour vous quitter encore; parce que la publicité de vos perfidies et de leurs désordres les enchaîne à l'opprobre qu'elles osent braver, vous ne manquez pas de nous comprendre toutes dans ces flétrissantes exceptions. Apprenez de moi, monsieur le duc, et retenez si vous pouvez, qu'il est encore des femmes estimables, dont les charmes méritent vos hommages; et les moeurs, vos respects. Les unes combattent leur penchant, et en triomphent; les autres, moins courageuses et plus sensibles, savent honorer jusqu'à leur foiblesse, parviennent à faire de l'amour un sentiment sacré, et ne perdent jamais cette pudeur secrete de l'ame, cette honte délicate qui, même dans leurs écarts, semble toujours les rendre à la vertu. Ah mon dieu! Pardon. Ne voilà-t-il pas que je raisonne? Vous ne vous y attendiez sûrement point, et je vous proteste que je n'en avois pas le projet. Adieu, monsieur le duc. Vous êtes vraiment plus susceptible d'amitié qu'on ne pense; mais je ne veux qu'une preuve de la vôtre. Ménagez les personnes qui composent ma société. Entre nous, l'esprit satyrique ne fait jamais d'honneur. Quoiqu'étourdie en apparence, je n'en suis pas moins très-bonne amie; et je vous pardonnerai vos jolis sarcasmes, pourvu qu'ils ne tombent que sur moi. J'ai la vanité de me croire en fonds pour y répondre. Je n'en pouvois dire autant de votre amour. Ps. Bien des femmes à ma place ne vous auroient point écrit, je le sais: mais que voulez-vous? C'est une fantaisie, et je ne la crois pas dangereuse. Billet. du duc de , au Sieur Le Blanc. eh bien, Mons Le Blanc, que devient l'expédition dont je vous ai chargé? Vos grisons sont-ils en campagne? Viendrons-nous à bout de la charmante angloise? Tâchez de vous ménager des intelligences au dehors, au dedans. Apostez vos argus, payez des espions, débauchez les valets. Employez auprès des femmes-de-chambre, cette séduction que vous possédez si bien. Semez l'or à pleines mains, il ne vous manquera pas. Voilà les circonstances où il faut être prodigue; et vous savez que je suis reconnoissant des bontés qu'on a pour moi. Sur-tout ne me compromettez pas. Si l'intrigue échoue, je ne veux point avoir la honte du revers. Ne nommez ni Mirbelle, ni moi. Vous vieillissez, monsieur le coquin. Vous n'avez plus cette légéreté, cette effronterie active, qui ont signalé vos beaux ans. Vous vous reposez sur vos lauriers; et l'on m'a dit hier un mal horrible de vous. On prétend que vous avez des remords. De quoi diable vous avisez-vous? Terminez mon affaire; vous serez honnête après tant qu'il vous plaira. J'ai besoin de votre intrépidité; et je la paie assez cher, pour que vous remettiez à un autre tems vos retours à la vertu. J'attends de vos nouvelles. Servez-moi un peu mieux qu'auprès de la petite chanteuse. Sans vos odieuses lenteurs, je l'aurois eue quinze jours plus tôt. Du zele, monsieur, du zele. Cette aventure-ci peut vous faire un honneur infini. Adieu, Mons Le Blanc. Nous verrons si vous êtes encore sensible à la gloire, et capable d'émulation. LETTRE IV. du duc de , au comte de Mirbelle. mon petit cousin, je vous ai cherché hier inutilement dans plus de vingt maisons. Je suis retombé au spectacle; vous n'étiez nulle part. Je n'ai pas apperçu non plus la marquise, et cela me fait croire que vous pourriez bien être tous deux dans la crise des préliminaires. Tâchez de les abréger, s'il vous plaît, et de ne pas vous en tenir une éternité à la monotonie d'une même attitude: elle a beau être heureuse, il faut de la diversité. C'est la devise des femmes; ce doit être la nôtre. Voilà, monsieur, ce que je vous ai dit cent fois, et ce qu'il ne faudroit jamais perdre de vue. On doit brusquer les conquêtes tardives, et ne temporiser qu'avec celles qui sont trop brusques. Un peu d'emportement sied à votre âge. De la délicatesse dans le propos, de la promptitude dans l'action, tel est l'art d'intéresser quand on a vingt ans. J'ai réfléchi à votre angloise. Je le vois, cette passion-là n'est plus qu'un lien d'habitude. Il doit vous peser, et je vous conseillerois de prendre un parti sérieux. Une intrigue de cette nature peut nuire à votre avancement, contrarier vos fantaisies, vous croiser dans vingt aventures toutes plus saillantes les unes que les autres, et vous donner auprès des femmes un vernis de fidélité qui vous feroit prendre en aversion. Si vous ne voulez pas la quitter durement (et c'est ce qui s'appelle une bonne foiblesse), commencez du moins à éloigner vos visites. Préparez-la, puisque vous n'osez la surprendre, et défaites-vous de cette beauté britannique, ne fût-ce que par un zele national, et un mouvement de patriotisme. De quelle espece peuvent donc être vos engagemens avec elle? Je ne connois avec les femmes d'autre lien que le plaisir. On cesse d'être engagés, dès qu'on cesse de se plaire. Tâchez de vous pénétrer de ces principes. Je pars demain pour S Hubert. Si vous me faites réponse, donnez ordre à vos gens qu'on me l'apporte de bonne heure: tranquillisez-moi sur les inquiétudes que vous me causez. J'ai rompu avec mon lutin lyrique. Je l'ai cédé au prince de , qui a gagné ces jours-ci deux mille louis au vingt-un. Je me débarrasse, et leur rends service à tous deux. Laissez là votre angloise, et fiez-vous à mon amitié. LETTRE V. du Sieur Le Blanc, au duc de. monseigneur, je n'ose me présenter devant vous. J'ai déjà épuisé toutes les ressources de l'art, sans que vos affaires soient en meilleure posture. Le logis de l'angloise est une espece de fort inaccessible à toutes nos ruses de guerre. Les domestiques n'entendent pas le françois; les femmes-de-chambre sont sages; tout est vertueux dans cette maison-là; il n'y a pas de l'eau à boire. Pour comble de malheur, elle est gardée par un gros dogue anglois, qui a pris mes émissaires en déplaisance. Il a pensé ces jours-ci en dévisager un qui s'étoit déguisé en porte-balle. On croiroit que ce vilain animal a deviné vos intentions. J'ai pourtant déjà bien écorné les fonds que monseigneur m'a confiés. Tout cela se dissipe en menus frais, et je vois avec douleur que nous serons contraints de renoncer à cette grande entreprise. Je me flatte, monseigneur, que vous ne m'accuserez pas de négligence. Quant aux remords dont on vous a parlé, soyez tranquille; je suis trop philosophe pour m'y abandonner. Avec l'aide du ciel, j'espere finir comme j'ai commencé. Mon siecle m'a trop bien traité, pour que je sois ingrat envers lui; et si Dieu me prête vie, je blanchirai dans une profession qui enrichit celui qui l'exerce, et assure les plaisirs de tant d'honnêtes citoyens. Je suis dans ces sentimens, et avec le plus profond respect, monseigneur, etc. LETTRE VI. du duc de , au vicomte de. eh bien, mon cher vicomte, comment vous trouvez-vous du beau ciel de l'Italie? Au milieu des chefs-d'oeuvre dont ce sol précieux est semé, parmi ces monumens antiques qu'un homme aimable voit souvent mieux qu'un lourd voyageur de profession, regrettez-vous notre Paris, nos spectacles, nos soupés qui ne sont gais qu'à force de bouffons, notre corruption si perfectionnée, notre galanterie si commode, nos scandaleuses historiettes, l'étourderie de nos honnêtes femmes, et la pruderie de nos catins? Quoique fort jeune encore, je le suis moins que vous. J'ai de l'expérience, je vous aime; et avant les grandes confidences que j'ai à vous faire, je vais me hasarder à vous donner quelques conseils. Je suis entré dans le monde presqu'enfant; mais j'y apportois une organisation ardente, des sens actifs, une envie démesurée de plaire, et tous les moyens d'y parvenir. Grace à ces heureuses dispositions, j'ai tout vu, tout dévoré, tout approfondi (le mot n'est pas trop fort); et par la multiplicité même de mes sensations, j'ai acquis une foule de connoissances qui sont à moi, qui tiennent à moi, et ne ressemblent point à ces pesantes excursions que des pédans font sur l'esprit des autres. La finesse du tact s'émousse par l'étude oisive du cabinet. Ces prétendus savans sont toujours un peu plus bêtes le lendemain qu'ils ne l'étoient la veille. à mesure que la mémoire se charge, la pensée se ralentit, le feu du talent s'éteint. On se noircit la tête de dates, de faits, de graves balivernes; on attrape par hasard quelques vérités que mille erreurs étouffent; en se jetant sur le passé, on laisse échapper le présent; on analyse le gouvernement de Licurgue, les loix de Solon, le code antique de Confutzée, et l'on est inepte dans la politique de son tems; en un mot, on converse familiérement dans le sallon des Léontium, des Flora, des Aspasie, et l'on entre gauchement dans le boudoir d'une jolie femme du dix-huitieme siecle. Vivent les contemporains! C'est avec eux, c'est relativement à eux, qu'il faut s'instruire. Tout le reste n'est que chimere, incertitude et sottise. J'ai pesé sur ce préambule, afin de ne vous point trop surprendre par la morale qui va suivre. Frivole créature que vous êtes, je ne vous invite pas à vous abymer dans la méditation; elle n'est faite ni pour votre état, ni pour votre âge; mais je vous exhorte à voir beaucoup et à voir bien. Il ne vous en coûtera que quelques regards attentifs, et chacun de ces regards enrichira votre raison, sans enlever rien à la dissipation de votre caractere. Puisque vous voilà en Italie, faites-y légérement les moissons utiles que peut fournir cette terre brillante, qui fut la patrie des héros, devint le berceau des arts, et est encore le siege de la politique. Ne baisez point la mule du pape, je ne vous le pardonnerois pas: mais informez-vous des détails de sa puissance. Connoissez les moeurs du peuple, sur-tout celles de la bonne compagnie. Chaque pays a la sienne, et c'est là que les gens de notre ordre apprennent tout ce qu'ils doivent savoir. Moquez-vous des monsignors, et tâchez de séduire leurs femmes. Trompez-en le plus que vous pourrez. Il n'est pas question de les aimer, mais de les connoître. C'est une étude plus essentielle qu'on ne l'imagine. Toute la fleur de l'esprit d'une nation est en quelque sorte répandue sur ce sexe charmant, qui en est toujours la moitié la plus intéressante. Celles qui sont passionnées vous disent leur secret; celles qui ne le sont pas vous accoutument à le deviner. En un mot, quel que soit leur caractere, il y a toujours à profiter beaucoup dans leur commerce; et à tout prendre, les femmes sont les vrais précepteurs du genre humain. Tout consiste à ne leur pas demander plus qu'elles ne peuvent. Quelques sots qui les adorent en exigent de la constance. Un homme instruit, qui sait trop bien ce qu'elles sont pour s'y attacher à un certain point, les abandonne à leur pente naturelle, ne s'apperçoit de leurs caprices que pour en rire, et les enchaîne souvent par l'affectation même de ne point attenter à leur liberté. Ce sont des êtres que l'on gouverne en dédaignant l'empire. Ne jamais se concentrer dans une, est l'art d'être toujours bien avec toutes. Insupportables dans la monotonie d'une passion, elles sont divines pendant l'éclair d'une fantaisie. Les délices, le charme, la féerie de l'amour sont dans les tourmens de l'espérance, dans les premiers jours du bonheur, et les projets de la rupture. Voilà, je crois, les trois points fondamentaux sur lesquels s'appuient volontiers ces philosophes aimables qui entendent trop bien leurs intérêts, ceux des femmes même, pour les fatiguer d'un amour tenace, pour ne laisser à l'avidité des aspirans que les ruines d'une vieille intrigue, et des goûts affadis par l'habitude. Vous vous tromperiez fort, mon cher vicomte, si dans ce moment-ci vous vous avisiez de me croire léger. Cette frivolité apparente n'est en effet que l'expérience déguisée sous des formes qui en ôtent la rudesse et l'ennui. Il faut fuir le monde, ou s'en moquer. J'ai pris le second parti comme le plus amusant, et je me voue de bonne grace aux conjectures malignes qu'on pourra former sur mon caractere. Par exemple, je me trouve actuellement dans une position délicate, mais dont je veux tirer tous les avantages que l'esprit d'ordre et de conduite peut arracher à la bizarrerie des circonstances. Croiriez-vous bien qu'à l'instant où j'écris, j'échappe à peine au ridicule d'une passion sérieuse? J'en ai eu les symptomes les plus effrayans. Mon étoile étoit à bout, mon ascendant vaincu. J'étois la dupe du moindre manege, le martyr de la coquetterie la plus manifeste; je redevenois un homme ordinaire, et je ne dois ma guérison qu'à l'un de ces coups de maître, qui changent les disgraces du coeur en triomphes pour la vanité. Comme je ne vous crois pas excessivement occupé, et que la tête calculante de votre oncle éternel n'a pas encore amené la vôtre aux jouissances diplomatiques, vous aurez le tems de me lire. Envoyez-moi votre journal, et faites votre profit du mien. La femme qui m'a mis à deux doigts de ma perte, est la jolie Madame De Syrcé. Cette épithete de jolie, que l'on prodigue tant, et qu'on applique si mal, semble avoir été imaginée pour elle. On ne l'est pas davantage, et l'on n'a point l'art de l'être plus constamment. Sa séduction est prompte et durable; j'en ai fait la cruelle expérience. Je l'ai aimée trois mois avec un acharnement qui n'a pas d'exemple. Figurez-vous une bouche qui ne fait que de naître, et des yeux qui ne finissent point, presque bleus, quoiqu'elle soit brune, et armés de longues paupieres noires, servant comme de voiles aux rayons qui s'en échappent; un teint d'une blancheur éblouissante et qui lui appartient, des bras arrondis par les graces, un pied que la Chine envieroit, une taille au-dessus de tout, légere, élégante, pleine de mollesse, et majestueuse en cas de besoin. à ce physique victorieux, joignez un moral céleste, l'esprit de tout dire, de tout appercevoir, de tout orner; cette folie qui n'ôte rien à la décence, une coquetterie qui désespere et qui plaît, des bouffées d'humeur, de ravissantes petites bouderies, des lueurs de sentiment, quelques nuances de mélancolie, d'autant plus piquantes qu'on n'en devine pas la cause; une ame généreuse, bienfaisante et noble, une imagination ardente, vagabonde et magique, qui lui crée des plaisirs où les autres en cherchent, et la promene toujours dans un monde enchanté. Elle n'avoit que treize ans quand elle a épousé Syrcé. Au bout de deux années d'une constance assez équivoque, pendant lesquelles il s'est fait deux héritiers, il s'est livré à son goût pour ces beautés faciles qu'on paie, qu'on idolâtre et qu'on méprise; citoyennes, précieuses et utiles, qui vont de mains en mains, amusent la tête, n'entreprennent point sur les coeurs, et reçoivent dans leurs bras complaisans les jeunes gens oisifs, les époux transfuges, et les étrangers crédules qu'elles sont en conscience obligées de ruiner pour se faire un nom, et encourager leurs successeurs. Syrcé est libertin; cela est tout simple. Malheur aux imbécilles qui se passionnent pour le lien conjugal, s'assoupissent dans les langueurs de cette crapule domestique, et deviennent les tyrans des beautés malheureuses dont ils ne sont tout au plus que les dépositaires! Les mariages aujourd'hui ne doivent être et ne sont que des especes d'échanges, des reviremens de parties qui facilitent la circulation, et tournent au profit de la communauté. Syrcé s'est convaincu de ce principe, et sa conduite en est la conséquence. Mais s'il a le bon esprit de n'être point fidele à sa femme, ce qui seroit atroce dans un siecle de lumieres, il a de plus le mérite des meilleurs procédés avec elle. Il n'est ni jaloux, ni tyrannique; il vit avec la marquise comme un ami qui cherche à plaire. Il a même quelques-unes de ces prévenances que nos moeurs n'exigent point, mais qu'elles tolerent; et après ses chevaux, ses chiens et ses maîtresses, Madame De Syrcé est assurément ce qu'il affectionne le plus. D'ailleurs son grade militaire l'oblige à des voyages fréquens, qui le rendent un des plus adorables maris que le ciel ait fait naître pour la commodité des amans. Aussi emporte-t-il toutes les fois qu'il part, non pas des regrets (cela seroit trop touchant), mais une foule de bénédictions. C'est alors que se raniment les prétentions, les projets, les espérances de tous ceux qui disputent le coeur de la marquise. Cette cour déplaît un peu à sa bonne femme de mere, chez qui elle loge depuis qu'elle est mariée, qui est, dit-on, la plus vénérable personne du monde, et qu'aussi je respecte au-delà de toute expression, pour rendre à ma maniere hommage à la vertu: mais elles ont leurs appartemens séparés, et l'on apperçoit rarement cette longue figure édifiante, qui me donne des vapeurs pour quinze jours, quand j'ai le malheur de la rencontrer. Vous voyez d'ici que Madame De Syrcé est aussi indépendante qu'une jolie femme puisse l'être, et je vous assure qu'elle en profite. Elle court de fêtes en fêtes, de plaisirs en plaisirs. On la voit aux spectacles, aux bals, dans les cercles, aux soupés. Elle se multiplie, est par-tout à la fois, et par-tout adorée par les hommes, enviée par les femmes, attirant les uns, se moquant des autres, et jouissant de la jalousie de son sexe, bien plus que de l'amour du nôtre. D'après ces qualités sympathiques à moi, pouvois-je m'attendre qu'elle fût l'écueil où devoit échouer l'orgueil de mes premiers succès? Voilà pourtant ce qui m'arrive. J'ai dressé toutes mes batteries; j'ai fait pour cette attaque les dispositions les plus savantes; rien ne m'a réussi. On m'accordoit quelques attentions particulieres; et le moyen qu'on fît autrement! Mais avec les femmes, je n'aime point à m'en tenir aux surfaces, et je me dépêche de les approfondir, afin d'en être plus vîte débarrassé. Madame De Syrcé ne m'a pas laissé le tems d'en venir là. Les fats subalternes se vantent des conquêtes qu'ils n'ont jamais eues. Les hommes supérieurs trouvent une sorte de dédommagement dans l'aveu même de leurs revers; ils se rejettent sur leurs anciens trophées; la gloire du passé leur garantit l'avenir et les console du présent. Je ne suis donc pas très-mécontent de moi, et je pardonnerois volontiers à la marquise, sans la nécessité de faire un exemple. Il seroit dangereux, vicomte, d'accoutumer les femmes à de pareilles défenses, et à ne pas distinguer des agresseurs d'un certain genre. Autre raison de sévir. Quelques personnes prétendent que sous des dehors évaporés elle cache des principes solides, une sagesse de réserve, et une vertu sournoise qui la possede à l'heure qu'on y pense le moins. Il est essentiel pour elle-même de ne pas l'exposer plus long-tems aux soupçons d'un pareil travers. Qu'elle ait résisté par caprice, très-bien; mais que la vertu en soit, je ne le souffrirai point, et c'est par un excès d'estime pour elle que je travaille à la convaincre d'une foiblesse. Je n'ai pu la déterminer en ma faveur, je veux la séduire par procuration. Ne l'ayant point eue, il est de toute décence que je la fasse avoir. Par-là je me tranquillise, je sauve ses moeurs de l'affront d'être suspectées, et rends à mon siecle une femme qui doit en être à la fois le modele et l'ornement. Le projet est beau, je me charge de l'exécution; le succès n'est pas équivoque. Notre jolie révoltée ne se doute pas de l'embuscade, et elle sera trop heureuse d'y tomber. Je lui ai détaché depuis deux mois le comte de Mirbelle. Il a de la jeunesse, une taille parfaite, une de ces physionomies douces, sensibles, romanesques, qui trompent les femmes, leur persuadent ce qu'on leur dit, même ce qu'on ne leur dit pas, allument leur imagination, les disposent enfin à tout entendre, à tout croire et à tout accorder. à ces avantages il réunit une foule de talens. Il excelle dans tous les exercices qui occupent son âge. Pour son caractere, il est sublime, divin, puisqu'il quadre à mes vues. Facile, un peu foible, confiant sur-tout, et souple à la main qui le gouverne, le comte est justement ce qu'il me faut. Sa naissance est illustre, nous sommes même un peu parens; mais depuis quelques années sa famille étoit privée des graces de la cour: j'ai profité de la faveur où je suis, pour le présenter, et le mener chez les femmes qui donnent le ton. Il prend très-bien; ces dames lui trouvent de la gaîté dans l'esprit, de l'expression dans les yeux; elles se flattent d'en faire quelque chose. Il vient d'avoir une affaire d'honneur, dont il s'est tiré avec la plus grande distinction. Mirbelle en un mot m'écoute, me croit, est reconnoissant de ce qu'on fait pour lui; il doit aller très-loin. Vous conviendrez que c'est punir bien doucement la marquise, que de lui susciter un pareil adorateur, adorateur comme nous l'entendons. Elle a, quoi qu'on en dise, mis plus d'une aventure à fin, mais décemment, à petit bruit. Ce n'est point là mon compte. Il est important que celle-ci l'affiche. Le succès n'est rien; c'est la publicité que je veux, c'est l'éclat qui me venge. J'ai introduit mon vengeur dans toutes les maisons où elle soupe. La vieille présidente de , qui est toujours aussi vicieuse qui si elle avoit toujours le droit de l'être, l'a présenté chez elle à ma priere; et ce qu'il y a de charmant, c'est que la petite de Syrcé est déjà sur la défensive. Elle affecte de l'humeur; elle n'a pas l'air de prendre garde à lui, le boude sans motif, ou rit aux éclats avec le premier imbécille qui lui tombe sous la main, croyant masquer ainsi sa tendre préoccupation. Elle ne voit point qu'avec ces manieres-là elle va directement à mon but. J'avois besoin de ses froideurs apparentes, pour aiguillonner Mirbelle anéanti depuis dix-huit mois dans les langueurs d'un autre sentiment. La marquise, qui ne parle point à son coeur, irrite son amour-propre; et les illusions de ce dernier me serviront mieux peut-être que les mouvemens naïfs d'un véritable amour. Eh bien, à travers tant de fils compliqués, commencez-vous à entrevoir la pureté de mes intentions? La chere marquise raffolera d'un homme à peu près indifférent, et elle sera punie du ridicule de m'avoir combattu, par l'obligation de me regretter. Ce n'est pas tout. En embarquant Mirbelle avec la femme qu'il n'aime pas, je me facilite les moyens de lui enlever celle qu'il aime, et vraiment elle vaut les frais de l'entreprise. C'est un roman personnifié que cette femme-là. Elle est jeune, svelte, blonde, veuve et angloise. Je l'ai quelquefois apperçue à la sortie du spectacle, où elle ne va qu'en loge grillée. D'autres fois j'ai rodé le matin autour de sa maison située à une lieue de Paris, et je me suis enivré du plaisir de la voir. Elle ressemble pour la taille, à ces jeunes grecques que le pinceau de Vien nous représente. Sa physionomie est sérieuse, mais noble; son regard est imposant, mais on entrevoit qu'il peut devenir tendre. Il regne dans tous ses traits une certaine fierté qui imprime le respect, et une mélancolie qui invite à l'amour. Elle a dans sa personne quelques détails qui dépaysent; mais son ensemble est voluptueux, et il seroit possible d'avoir avec elle un commerce très-attachant. Ce qui me paroît encore très-piquant chez elle, c'est une sorte d'énergie qui contraste merveilleusement, dit-on, avec les graces touchantes et la mollesse de son extérieur. En bonne foi, je ne suis pas trop surpris que l'honnête Mirbelle ait quelque peine à la tromper. J'ai cru que je ne parviendrois jamais à le tirer de là, pour lui faire prendre un certain vol. On a beau lui représenter qu'aimer une angloise à une lieue de Paris, c'est s'expatrier cruellement; il me répond par des soupirs, et c'est une réponse d'enfant, qui ne laisse pas que d'embarrasser mon éloquence. Il prétend que tout lui convient dans cette maîtresse, figure, esprit, caractere; qu'elle se livre à lui avec un abandon dont il seroit horrible d'abuser; qu'elle n'a plus au monde de consolateur que lui. Que sais-je enfin? Il ne finit plus, quand il s'agit de justifier la constance de son attachement. Tout le fixe, dit-il, jusqu'au mystere répandu sur cette intrigue. Son angloise, demeurant hors de Paris, n'est point en bute aux regards de sa famille. Elle lui laisse d'ailleurs la plus grande liberté; fruit de la confiance qu'elle a dans son amour. Il va, vient, sans qu'elle s'en plaigne, et voilà sur-tout ce qui m'a tenté. J'abhorre les femmes inquietes et plaintives. Ces tourterelles-là sont excédentes. Quelqu'amoureux qu'on soit, on est bien-aise de n'être pas si curieusement recherché sur l'article des perfidies. Enfin, vicomte, vous voyez d'ici quel est le genre d'intrigue que j'ai à conduire. Vengeance d'une part, séduction de l'autre. Pardonnez la longueur de ma lettre, en faveur de la gravité de son objet. Une légere indisposition m'a forcé depuis deux jours de rester chez moi, et je ne puis mieux occuper cette inaction qu'en causant avec vous. Mandez-moi ce que vous faites, et rendez-moi confidence pour confidence. Vos aventures ne peuvent avoir la même consistance que les miennes; elles suivent les inégalités de votre marche. N'importe: un vrai françois fait des conquêtes en courant. Moi qui suis à poste fixe, je trompe avec plus de méthode, et mes mémoires doivent se ressentir nécessairement du séjour où je les écris. Répondez-moi, aimez-moi. Des détails de grace sur vos beautés romaines. On les dit voluptueuses; les nôtres ne le sont guere; mais elles sont fausses, coquettes et crédules: tout est compensé. Bonjour. LETTRE VII. du comte de Mirbelle, au duc de. vous vous trompez fort, monsieur le duc. Non seulement je n'en suis pas aux préliminaires , comme vous avez l'air de le croire; mais je vous avoue franchement que je suis découragé, et par les difficultés que je trouve auprès de la marquise, et par les obstacles secrets que mon coeur m'oppose. Je ne suis point encore aguerri contre les dégoûts d'une intrigue malheureuse, ou les repentirs inséparables d'une perfidie. Je ne me suis que trop apperçu de tous les agrémens de Madame De Syrcé. C'est une enchanteresse. Elle ne dit pas un mot qui ne soit un trait à retenir; elle n'a pas un mouvement qui ne soit une grace, et ne jette pas un regard qui ne donne à rêver. Les heures, si longues par-tout ailleurs, volent auprès d'elle. On ne les compte plus, on les regrette. Mais plus elle me paroît intéressante, moins je la trouve faite pour être sacrifiée à la fantaisie du moment. Dans une effussion de coeur, dont je sens tout le prix, vous m'avez avoué que sa conquête vous étoit échappée. Je vous en fais juge, irois-je attaquer une femme qui s'est défendue contre vous? Et si elle a déconcerté votre expérience, puis-je m'attendre, moi qui débute, à un succès plus heureux? Non; il vaut mieux faire une retraite honorable que de constater ma disgrace. Encore une fois, plus la marquise est dangereuse, plus elle m'avertit de n'être pas inconsidéré. Elle n'a pas même avec moi cette coquetterie vague qu'elle se permet avec beaucoup d'autres. Elle me boude souvent, me brusque quelquefois, et me contrarie toujours. C'est moi qu'elle destine apparemment à être victime de son caprice. Je conviens avec vous que pendant quelques jours la tête a pensé m'en tourner. L'amour-propre, le dépit, la honte d'être maltraité, tout cela peut-être m'auroit tenu lieu d'amour, et m'auroit exposé à bien des peines, si la voix du sentiment, celle de l'honnêteté, si la probité même ne m'eût tout-à-fait r'engagé dans les liens que j'aime, et ramené vers un objet qui doit me devenir d'autant plus cher que j'ai été sur le point de le trahir. Madame De Syrcé est charmante. Son souvenir plaira toujours à mon imagination. Il ne sera pas même indifférent à mon coeur. Mais quelle femme que Ladi Sidley! Quoiqu'elle n'ait rien perdu de ses attraits, je l'avouerai pourtant, je n'éprouve plus auprès d'elle ce tumulte des sens, cette fievre dévorante, cette ardeur inconcevable et presque douloureuse par son excès, qui accompagne les premiers transports de l'amour. Ce qu'elle m'inspire est moins vif et plus recueilli. C'est un attendrissement intérieur, une émotion douce, un je ne sais quoi qui me fait un besoin des larmes toutes les fois que je me trouve ingrat, ou moins résolu à lui rester fidele. L'amour peut s'affoiblir dans une ame honnête; mais qu'il s'y éteint difficilement! Il est trop pénible de briser l'idole qu'on s'est faite, de changer en froideurs humiliantes les adorations d'un coeur bien épris, et de dépouiller soi-même de tous les charmes qu'on lui prêtoit, l'être qu'on avoit choisi pour le rendre heureux. On lui enleve tout, en le privant d'un seul des hommages auxquels on l'avoit accoutumé. Je vous ouvre mon ame, et ne crois pas pouvoir mieux placer ma confiance. La légéreté de votre ton ne prouve point sans doute celle de votre caractere. Les services que vous m'avez rendus, ainsi qu'à ma famille, les marques d'amitié que j'ai reçues de vous, tout m'assure de votre discrétion. Vous avez trop d'usage du monde et du coeur humain, pour ne pas saisir d'un coup-d'oeil les inconvéniens de ma situation. Mon extrême jeunesse, la facilité de mon caractere, une tête vive, un coeur honnête, les illusions de l'amour-propre, l'ascendant des principes, l'amour vrai des procédés, tout cela m'agite, se combat en moi, et finira par me rendre malheureux... non; j'écouterai la voix du sentiment. C'est lui, lui seul que je veux suivre. Je me fixe à cette idée: elle m'est douce, elle ne laisse point de remords. Je préfere des peines même cruelles, à ces plaisirs tristes qui empoisonnent le coeur, et n'ont rien de durable que les regrets qu'ils traînent après eux. Vous me demandez quelles raisons si fortes m'attachent ladi. Eh bien, apprenez donc tous mes secrets. Vous m'arrachez un aveu que je n'ai jamais fait qu'à vous. Je consens à le déposer dans votre sein, persuadé qu'il n'en sortira pas. Ladi est d'une famille distinguée en Angleterre, et connue sur-tout par un caractere d'inflexibilité et de hauteur républicaine. Milord Sidley en fut la victime. Dans un de ces momens orageux, si fréquens chez les anglois, il fut opprimé par la cour, sans être protégé par la nation. On le mena à la tour, où il mourut en héros dans les bras de sa fille et de son épouse, qu'il avoit suppliées de ne point s'avilir jusqu'à demander sa grace à ses persécuteurs. Après avoir recueilli les derniers soupirs de son pere, ladi, pour honorer sa mémoire, jura une haine immortelle à la patrie injuste qui l'avoit abandonné. Cette ame faite pour l'amour, sut haïr avec cette énergie courageuse que les grands coeurs impriment à toutes leurs affections. Sa mere partagea ce sentiment, et toutes deux résolurent de quitter l'Angleterre. Elles ramasserent les débris d'une fortune que de longs désastres avoient endommagée. Quoique médiocre, elle suffisoit pour les mettre à l'abri des secours intéressés des soi-disant bienfaiteurs, especes d'assassins qui dégradent en obligeant, et versent à la fois l'opprobre et l'or. Contentes de ce qui leur restoit, rejetant toutes les ressources étrangeres à elles, ladi et sa mere sortirent de Londres, et vinrent s'établir près de Poitiers. Mon régiment n'en étoit pas loin. Dans les momens que me laissoient mes exercices militaires, j'allois souvent chez le vieux commandeur de S Brisson, qui rassembloit chez lui la bonne compagnie. C'est là que je rencontrai Sidley pour la premiere fois; elle étoit veuve, et n'avoit pas vingt ans. Jusques-là je n'avois éprouvé que l'ivresse du desir; je la vis, et je connus l'amour. De quels touchans caracteres la nature se plaît à marquer les premieres impressions d'une ame sensible! Tous les objets me parurent changés autour de moi. Le jour avoit plus d'éclat, la nuit plus de volupté. Aussi jamais femme ne fut mieux faite pour réaliser les chimeres d'une imagination ardente, et justifier tous les délires du coeur. Figurez-vous ce que les graces ont d'attraits, et la beauté d'imposant. Une modestie noble, une décence naturelle, cette fierté intéressante dont peu de femmes ont le secret, un esprit sage et pénétrant, susceptible à la fois et des finesses du goût, et de la sévérité des réflexions, voilà Sidley. Tels sont les charmes qui m'enlevent à moi. Mes regards s'échappoient furtivement vers elle; et lorsque par hasard je rencontrois les siens, mon front se couvroit d'une rougeur involontaire. Elle s'apperçut bientôt du souverain empire qu'elle exerçoit sur moi, et sentit elle-même quelques étincelles du feu qu'elle avoit allumé. Elle ne me regardoit plus: mais ses yeux, quoique baissés, me laissoient encore deviner leur expression. Il se répandit sur tous ses traits une mélancolie qui en relevoit la beauté. Ce n'étoit point ce sérieux austere qui effarouche le sentiment, et qui décele la sécheresse de l'ame; c'étoit cette douce tristesse qui ne va jamais sans quelques dispositions à l'amour, et qu'il nourrit après l'avoir produite. Au bout de six mois de langueur, de contrainte, d'efforts, de combats et de tourmens, n'osant avouer ma passion à ladi elle-même, je me jetai devant elle aux pieds de sa mere. Je lui parlai avec cette éloquence de l'ame qui vaut les discours les plus étudiés. Je ne dis pas un mot qui ne fût profondément senti. D'abord elle voulut s'armer de courroux; mes yeux se remplirent de larmes, je lui montrai ladi, et elle n'eut plus la force de me trouver coupable. Me croyant à demi pardonné, je me livrai à l'égarement, aux transports, à cette joie effrenée qu'autorisoient mon âge, mes espérances, la vivacité de mes feux, et la présence de Sidley. Témoin de cette agitation qu'elle partageoit en secret, et que sa modestie augmentoit encore, elle ne put retenir quelques pleurs; j'étois trop attentif à tous ses mouvemens pour les laisser échapper, je m'élançai vers elle. Dans l'excès de mon trouble, je la serrai dans mes bras; et comme inspiré par l'amour, par la force du moment, Sidley, m'écrirai-je, adorable Sidley, si votre ame est libre, et qu'elle ne dédaigne pas l'hommage de la mienne, je jure ici par l'honneur, votre mere et le ciel, de contracter avec vous des engagemens que rien ne pourra rompre. Je n'ai pas encore atteint l'âge heureux où l'on est maître de soi; mais un sentiment légitime et vrai ne connoît ni les degrés de l'âge, ni les entraves de la loi, ni les caprices de l'autorité. Ma famille peut suspendre mon bonheur, non me le ravir. Je vous garderai cette foi dont en vain elle voudroit disposer pour une autre. C'est dans votre coeur, dans ce coeur qui palpite sous ma main tremblante, que j'en dépose le serment. Si je le viole, que l'infortune s'attache à mes jours, ou qu'une mort soudaine les termine!... cet élan d'une ame pénétrée, la flamme qui étinceloit dans mes yeux, la vérité de mon émotion, la candeur de mes discours, et plus que tout cela, les dispositions favorables de Sidley tournerent à mon avantage l'indiscrétion d'un sentiment qui n'avoit pu se commander. Elle soupira, rougit, serra ma main dans la sienne, et accepta mon serment. Sa mere y consentit; et j'eus, pour consacrer mon amour, un soupir de la beauté, et l'aveu même de la nature. Deux mois s'écoulerent. Chacune de mes heures durant ce rapide intervalle étoit marquée par un plaisir. Satisfait de celui d'aimer, à peine osois-je en souhaiter un autre; ou du moins mes desirs étoient si bien voilés par le sentiment, que je les confondois avec lui, et que je n'en remarquois plus la différence. Pour qu'une femme honnête puisse se croire adorée, il faut, je crois, qu'elle puisse se dissimuler qu'on la desire. J'assujettissois mes sens à ces sacrifices d'une ame délicate; j'apprenois de Sidley à jouir même de mes privations. Je n'avois eu jusques-là qu'un bonheur sans mêlange. Mais quel sort humain est à l'abri des peines? Voici l'époque où les miennes commencent. Ma famille me rappella; il fallut apprendre cette nouvelle à ladi; il fallut m'en séparer. Avant de partir j'obtins d'elle à force de larmes, de prieres et d'instances réitérées, qu'elle viendroit bientôt s'établir à Paris. Sa mere y consentit enfin, et me chargea de lui chercher un logement, à condition qu'il seroit à quelque distance de la ville. Mon premier soin à mon retour ici fut d'exécuter les ordres que j'avois reçus. Je fis arranger cette maison que Sidley occupe aujourd'hui. Sa mere m'avoit forcé de prendre des lettres de change pour subvenir à tous les frais de l'ameublement. J'eus soin d'orner l'asyle qu'elle devoit embellir, de tout ce que je savois lui être agréable. Le jardin sur-tout fut l'objet particulier de mes attentions. Je l'enrichis des fleurs les plus rares. Pouvoient-elles être trop précieuses? Sa main devoit les cultiver ou les cueillir. Quand je fus à peu près content, je leur écrivis que tout étoit prêt pour les recevoir. Elles arriverent, et Sidley me parut entrer avec une joie bien vraie dans le temple champêtre dont son amant avoit été l'architecte. Jugez de mon enchantement! Sans être en bute aux regards, ni aux propos, je voyois tous les jours ma belle maîtresse. Le nuage répandu sur mon amour sembloit lui donner un nouveau prix. Je jouissois à la fois et de l'attrait du mystere et des charmes de la liberté. Je croyois, hélas! Que ma félicité ne pouvoit plus finir. L'événement le plus cruel me détrompa. La mere de ladi, depuis la mort de son époux, n'avoit pas eu un jour serein, et l'espece de langueur dont elle étoit consumée nous fit bientôt craindre pour sa vie. Son terme approchoit. Une fievre lente s'attacha au corps affoibli de cette infortunée; elle fut en moins d'un mois aux portes du tombeau. C'est alors que je vis l'ame entiere de Sidley. Tout ce que la piété filiale offre de consolant, tout ce que la tendresse a d'héroïque, fut prodigué dans ces instans douloureux. Après avoir épuisé les soins, elle s'affligeoit de n'en pouvoir rendre davantage. Elle veilloit chaque nuit auprès de sa malheureuse mere qui se ranimoit en vain pour l'inviter à prendre du repos. Quelquefois elle imprimoit sa bouche sur les yeux éteints de cette femme expirante, et ne s'en détachoit qu'avec des torrens de larmes. Quel tableau! D'un côté, un fantôme à peine animé; de l'autre, les graces et la jeunesse luttant contre la mort même, et tâchant de lui enlever sa proie! Avec quels transports je partageois le zele infatigable de ma chere Sidley! De quelles inquiétudes j'étois déchiré! Parmi ces objets lugubres, enseveli dans le deuil, frappé sans cesse de l'image du trépas, combien je regrettois peu les plaisirs de la dissipation! Je ne souffrois que quand j'étois absent; et j'avois besoin, pour me croire heureux, d'être de moitié dans l'infortune de mon amante. Voici l'instant fatal et redouté; toute espérance est évanouie. La mere courageuse de ladi rassemblant ses forces, et retenant son dernier soupir, nous fait approcher tous deux. Nous tombons à genoux auprès de son lit. Ma Sidley, dit-elle à sa fille, dont le visage étoit collé sur sa main, ma chere Sidley, le sort nous sépare; mais si ton amant est vertueux, il peut réparer ma perte. Il n'oubliera point ses sermens, il n'oubliera point la voix mourante d'une mere qui les lui rappelle. Le ciel en fut le témoin; son honnêteté m'en est le garant. Il t'aimera, il t'aimera toujours; tu seras heureuse, tu le seras par lui, et sans moi. ô mes enfans, venez que je vous unisse! Que ce lit de mort soit pour vous l'autel de l'hymen! Mon cher Mirbelle... jurez-moi... je meurs. à ces mots ses yeux se ferment; sa fille jette un cri, elle veut se précipiter sur elle, et retombe dans mes bras: elle y resta près d'un quart-d'heure sans connoissance; et moi-même j'étois trop troublé pour la secourir. Muet, immobile, les yeux noyés de pleurs, je soutenois ce fardeau précieux près du lit funebre, dont je n'avois point la force de m'arracher. Enfin, reprenant par degrés l'usage de ses sens, ô mon ami! Me dit Sidley avec un profond sanglot, vous me restez seul dans l'univers. Ces mots sacrés sont toujours au fond de mon coeur; il est impossible qu'ils s'en effacent. Dès que les distractions m'emportent plus loin que je ne veux, je revois Sidley dans ce moment cruel, j'entends les dernieres paroles de sa mere, elles retentissent à mon oreille, effraient mon imagination, et jettent dans mon ame un attendrissement dont rien ne peut triompher. Voilà, monsieur le duc, sous quels auspices s'est affermie ma liaison avec ladi. Quel homme peut oublier une pareille scene, et sacrifier à des séductions passageres un amour appuyé sur des motifs si respectables? Celui qui le voudroit seroit un monstre... et combien je plaindrois le malheureux qui s'y verroit entraîné! La force d'un attachement dépend, sans doute, des circonstances qui l'ont vu naître. Autant que je puis m'en fier à ma foible expérience, la sensibilité se nourrit plus encore dans l'agitation des peines, que dans le calme du bonheur. Les plaisirs ne laissent dans l'ame qu'une foible trace, les sensations déchirantes s'y approfondissent. On aime à se rappeller les chagrins dont le coeur s'est applaudi, et l'on songe avec une sorte de charme aux larmes ameres qu'ils ont coûté. Pardon, monsieur le duc, pardon mille fois! Quoique vos réflexions vous aient armé contre ce que vous appellez les foiblesses du sentiment, il est impossible que vous ne soyez pas touché du récit que je viens de vous faire. Je ne me repens pas de ma confiance. D'ailleurs j'avois besoin, j'en conviens, de revenir sur tous les événemens qui peuvent me ramener à ladi. Le monde que vous m'avez fait connoître et que je fuyois, le manege des femmes coquettes, l'orgueil de les rendre sensibles, la variété des amusemens, tout cela n'avoit point changé mon coeur, mais commençoit à inquiéter ma tête. L'envie de plaire à mille êtres à la fois me rendoit moins attentif au bonheur d'un seul, et insensiblement me désaccoutumoit d'aimer. Autrefois le jardin de Sidley étoit pour moi l'univers. Sous le berceau où je lui parlois de mon amour, où je recevois des gages du sien, je n'eusse point souhaité l'empire du monde. Depuis quelque tems je n'éprouvois plus cet oubli de tout, et cette préoccupation charmante qui tient lieu de tout. Auprès de Sidley, je me surprenois rêvant à ce qui n'étoit pas elle. Dans mon coeur entr'ouvert à mille idées que je craignois de m'expliquer à moi-même, il se glissoit d'autres images que la sienne, et je ne les repoussois pas. J'étois toujours tendre et fidele; mais je n'étois plus heureux. Tel fut l'état de mon coeur, dès que j'eus connu Madame De Syrcé. Ce qu'elle m'inspira n'étoit point de l'amour, sans doute; mais c'étoit, après l'amour, l'impression la plus vive que l'on puisse éprouver. J'osai la comparer à Sidley; j'osai entrevoir les avantages qu'elle pouvoit avoir sur elle. Pendant quelques jours elle m'a séduit au point de me familiariser avec le crime... ou le malheur d'être inconstant. Que dis-je! Moi, j'abandonnerois ladi! J'affligerois le coeur qui ne s'ouvre qu'à moi, qui n'a que moi pour confident et pour appui! Je trahirois mes sermens, ces sermens que la probité fit à l'innocence! Non, non, toutes les jouissances de la vanité ne compensent pas le tourment de désespérer ce qu'on aimoit... ce qu'on aime encore. Affermissez-moi dans ma résolution, au lieu de m'en distraire. Le roi, dit-on, revient demain à Choisy. Je tâcherai de vous y voir. Je vous ai tout dit, mon coeur s'est épanché. Ma lettre est longue; mais elle contient mon sort; à ce titre, j'espere que vous aurez la patience de la lire. Adieu, monsieur le duc! Madame De Syrcé... n'est que jolie. Mon angloise est belle et sensible. L'une jusqu'ici n'a parlé qu'à mon amour-propre, l'autre a tous ses droits dans mon ame. Je rougirois de balancer. Ne me persifflez point trop, je vous prie, et pardonnez-moi d'être fidele. LETTRE VIII. de la marquise De Syrcé, à Madame De Lacé. votre mari est cruel avec sa jalousie. Apparemment qu'il vous fait celer même pour les femmes. Vous avez dû me trouver bien des fois écrite à votre porte. Mon amie, je voulois causer. Hélas! Presque toujours ce besoin qu'on nous reproche prend sa source dans notre ame. Que la mienne est fatiguée des riens qu'il faut dire! Je ne m'en dédommage qu'avec vous, et l'on ne vous trouve point! Mais je suis sûre, bien sûre que vous partagez mes regrets. élevées dans le même couvent, nées à peu près avec les mêmes goûts, liées par toutes les circonstances qui invitent les coeurs honnêtes à se rapprocher, nous nous sommes promis, vous le savez, de n'avoir jamais rien de caché l'une pour l'autre, et d'adoucir ainsi nos peines. Les sermens du premier âge sont ordinairement frivoles; le nôtre ne l'a pas été. Tout ce qui désunit les femmes n'a point eu de prise sur nous deux, et le lien de l'enfance s'est fortifié par la raison. Je vous ai pardonné d'être jolie; vous n'avez pas souhaité que je fusse plus laide; enfin, nous avons fait de part et d'autre nos preuves de générosité. Mon amie, avec les apparences de la légéreté, nous valons mieux que les pédantes qui nous jugent. L'évaporation de l'esprit est souvent la sauve-garde du coeur, et l'effroi d'un sentiment ne jette que dans des écarts de simple étourderie qui valent mieux que des foiblesses. Malheureuse! J'élude malgré moi l'objet de ma lettre; j'éloigne ce que j'ai à vous dire. Je tremble... ah, que l'on me juge mal! Que je suis peu connue! J'étois encore enfant quand j'ai épousé M De Syrcé. Pendant les premieres années de notre union, vous en fûtes témoin, je l'adorois en dépit de nos moeurs, des folies de mon âge, et de la vanité des conquêtes. Ma sensibilité étoit alors recueillie sur un seul objet. Je fus mere deux fois dans l'espace de deux ans; ces nouveaux liens ne firent que resserrer l'autre; et mon ivresse auroit duré, si M De Syrcé n'avoit cherché bientôt à la détruire. Ah, sans doute, il m'auroit moins ôté en m'arrachant la vie. Tant que je le pus, je m'abusai sur ses torts, et m'attribuai le crime de son changement. L'éclat et le scandale de ses désordres dissiperent mon erreur. Je sus qu'il me sacrifioit à ces viles créatures qui se jouent de la santé, de l'honneur, et de la fortune de leurs amans. Ce fut le tems alors des reproches timides, des larmes secretes, de tous les tourmens que l'hymen apprête aux épouses abandonnées. Sous les yeux d'une mere respectable, et qui joint aux principes les plus séveres l'ame la plus tendre, je cultivois les fruits d'un amour si mal récompensé; je veillois moi-même à l'éducation de mes enfans, et j'espérois par cette maniere de vivre, ramener M De Syrcé. Espoir inutile! Plus on le trompoit ailleurs, plus il eût trouvé ignoble d'être heureux chez lui. La tranquillité d'un bonheur domestique l'auroit rendu trop étranger à son siecle. D'ailleurs je n'avois point à me plaindre de ses procédés. Jamais un nuage sur son front, jamais de défiance dans son coeur! Toujours serein, toujours tranquille, pourvu que je ne m'avisasse point de contrarier sa conduite, il me laissoit absolument maîtresse de la mienne. Je n'abusois point de cette liberté; mais insensiblement l'ennui me gagna, l'humeur me prit, mon ame ardente et vive s'échauffa par la contrainte, et s'indigna d'aimer sans retour. Fatiguée de souffrir, effrayée de l'abandon, ne trouvant autour d'elle qu'un vuide affreux, elle chercha au-dehors toutes ces illusions qui ne dédommagent point de la perte des vrais plaisirs. Je volai vers un monde que j'avois fui; ne pouvant prétendre à la félicité, j'avois besoin d'ivresse; j'avois besoin (il faut bien tenir à quelque chose) des adorations de ces mêmes hommes que je me promettois de ne jamais aimer. Je lus des romans pour amuser mon coeur, j'écoutai les hommages pour étourdir ma tête, et j'appellai la coquetterie à mon secours, pour tromper ma sensibilité. Je voulois être fidele à mes devoirs; mais je voulois en même tems profiter de tous les droits de mon âge, de ma figure et de mon caractere. Avec de pareilles dispositions, j'eus bientôt une cour brillante et nombreuse. Lorsqu'on ne les effarouche pas trop, les hommes arrivent en foule, et on les garde tant qu'on ne leur accorde rien. Ce fut là tout mon art; les femmes toujours bien intentionnées m'en soupçonnerent un autre. Il est vrai que j'eus quelques apparences contre moi. Plus je me fiois à ma sagesse, moins je m'observois sur les indiscrétions: ce sont elles qui nous perdent. Le désordre décent s'attire le respect, et l'on se croit toute accusation permise contre celles qui tiennent plus à la vertu qu'aux bienséances. J'avois vingt adorateurs; on me donna vingt amans. Personne n'excita plus que moi cette sorte de déchaînement qui flatte les unes, afflige les autres, en aigrit quelques-unes, et que toutes devroient éviter. Je respirois l'encens; je marchois sur les fleurs, tout prenoit à mes yeux un air de fête, et cet enchantement naissoit de mon indépendance. Que ne l'ai-je conservée! Que ne puis-je la reprendre! Hélas! Hélas! Combien elle est loin de moi! Voilà ce qui oppresse mon coeur, ce que je veux vous avouer, ce que je crains de vous dire, ce que peut-être vous saviez déjà. ô mon amie, je pleure dans votre sein; et mes larmes sont un aveu. J'aime!... oui, j'aime, mais j'aurai la force de le cacher. D'où vient que je frémis? Je ne sais quel présage intérieur m'annonce que ce sentiment aura pour moi des suites funestes! Il troublera mes jours; il les abrégera sans doute. N'importe; je m'y livre d'autant plus qu'il m'alarme davantage. Je n'ai pas besoin de vous nommer l'objet de mon idolatrie. Il me semble que tout le monde doit le deviner; que lui seul dans la foule de nos jeunes gens peut attirer les regards, et, s'il est possible, justifier une foiblesse. Une foiblesse! Ah, dieu! Ne le craignez pas. Félicitez-moi plutôt de mon courage; il est égal à mon amour. Du moment que j'ai vu le comte De Mirbelle (son nom m'échappe, il est toujours sur mes levres), de ce moment j'ai senti ce désordre involontaire, avant-coureur des grandes passions. Il s'est accru de jour en jour, il est à son comble; mais j'ai su le renfermer. Plus mon ame est agitée, et plus je lui montre de froideur. Je cours plus que jamais; je porte avec effort dans le tourbillon d'un monde indifférent la blessure d'un coeur enflammé; je n'y cherche que le comte De Mirbelle, et j'ai l'air de ne l'y pas appercevoir. à peine reçois-je ses visites. J'aime mieux le rencontrer, et même le fuir, que de l'attendre. En un mot, il me croit injuste pour lui, lorsque lui seul m'occupe. Telle est ma situation, il ne la saura jamais. Vous êtes la seule dans l'univers à qui j'osasse la confier. Jugez de ce que je souffre, et de ce que je vais souffrir! Aimer et se taire! Aimer, et ne savoir pas même si l'on obtiendra du retour! Craindre cent rivales, et n'avoir le droit de se plaindre d'aucune; aimer pour son tourment, et s'y complaire; dévorer ses larmes, ses inquiétudes, ses jalousies, et mourir lentement d'un feu dont on ne veut pas guérir! Telle est pourtant la résolution de cette femme si légere, si frivole, qu'on a jugée si cruellement, et que la nature, sous des dehors superficiels, a rendue susceptible des plus profondes impressions. Dans l'état de contrainte où je suis, je n'entrevois qu'une lueur de consolation. Le comte jusqu'ici n'a rendu à aucune femme des soins suivis. Il les voit toutes sans préférence décidée. Je ne puis vous exprimer à quel point cette idée adoucit mes maux. Soulagement passager! Il faudra bien qu'il aime... et ce seroit une autre que moi! Une autre jouiroit du bonheur dont je me prive! Une autre recevroit dans ses bras l'être adoré que le devoir écarte à jamais des miens!... ma tendre amie, unique confidente de mes peines, je sacrifierai tout, pourvu que je sois innocente à mes yeux, que ma gloire soit entiere, et qu'il se mêle de l'héroïsme au seul attachement qui m'ait jamais préoccupée. Je vous instruirai du succès de mes efforts; je ne parlerai qu'à vous de ma tendresse, de mes combats. Le comte De Mirbelle les ignorera toujours. J'affecterai d'être encore plus dissipée, de peur qu'il ne soupçonne combien je suis sensible; et si je l'éloigne, je m'applaudirai en le pleurant, d'un triomphe... dont il faudra mourir. Vous allez vous récrier sur l'extravagance de mon projet. Que voulez-vous? Les extrêmes en tout, voilà mon élément. Ah! Laissez-moi rêver; laissez-moi me repaître de chimeres. Ma prétendue folie cache peut-être un fonds de raison, qui n'attend que des circonstances pour se développer. Je ne puis vous rendre compte de tout ce qui se passe en moi. Si je lutte contre mon penchant avec tant de vivacité, c'est parce que l'instant où je lui céderois seroit pour moi l'époque de tous les malheurs... peut-être des plus grands écarts. Il n'est rien que je n'immolasse à l'amant auquel je me serois donnée. Quel sentiment que l'amour! Sous quels traits il se peint à mon imagination! C'est là que son pouvoir est absolu, qu'il jouit de lui-même, et s'épure par la délicatesse; c'est là qu'il est vraiment un dieu. Insensée! Que fais-je? Que dis-je? Ah! Je ne me repens de rien; je suis sûre d'augmenter votre estime, par la peinture vraie de ce que j'éprouve. La passion, au degré où je la ressens, ne dégrade point, elle éleve. L'énergie des femmes est toute dans l'amour. Ne me conseillez rien... je vous dirai tout; je n'ai que vous qui puissiez lire dans mon ame. Mon délire, tout violent qu'il est, n'affoiblira jamais l'éternelle amitié que je vous dois; et si mes pressentimens se réalisent, elle partagera mes derniers soupirs, entre vous et le mortel que j'aime. LETTRE IX. du duc, au comte De Mirbelle. en vérité, mon pauvre comte, vous êtes d'un pathétique auquel on ne s'attend pas. Votre lettre est une tragédie toute entiere. Quoique je ne sois pas fait aux romans lugubres, le vôtre m'a profondément touché; et si par hasard vous aviez encore quelques histoires dans ce genre dramatique, je vous prierois de m'en faire grace, et d'épargner mon extrême sensibilité. Vous avez raison; mon extérieur trompe. Quoique je plaisante assez volontiers de tout, je n'ai pas trouvé le mot pour rire dans le détail que vous m'avez fait de votre intrigue avec l'angloise. J'en ai encore l'ame toute obscurcie. Je ne savois pas, monsieur, que la vieille mere ladi vous eût donné en mourant la bénédiction nuptiale. Assurément la chose n'est pas gaie; mais elle est édifiante, et cela vaut bien mieux. C'en est donc fait; vous voilà réduit à votre merveille de Londres. Je vous vois avec un pareil amour percer bien avant dans les siecles. Je veux croire qu'on n'a point trompé votre inexpérience, et qu'on ne s'est point arrangé exprès une pompeuse infortune pour amorcer votre compatissante jeunesse. Je suis bon homme; j'ai la foi d'un enfant. Le vieillard, la tour, les persécuteurs, les bourreaux, je laisse tout passer. Je n'examinerai pas non plus si cette passion peut nuire à votre avancement, et vous couvrir d'un ridicule ineffaçable. Qu'est-ce que le ridicule, quand on s'en dédommage par les plaisirs du coeur? Que vous font les biens de la fortune, pourvu que vous possédiez à une lieue de Paris une belle étrangere qui n'a ni parens, ni amis, et s'oublie avec vous dans un nouvel éden que vos mains ont planté? Cette vie est vraiment attendrissante; c'est l'âge d'or ressuscité. étois-je assez fou de vouloir détourner votre attention sur la petite marquise? En conscience, elle n'est point de force pour lutter contre Sidley. Une femme frivole, dont tout le monde parle, qu'on cite par-tout, bien venue à la cour, fêtée à la ville, courue de nos jeunes gens les plus à la mode, brillante enfin de tout l'éclat de la jeunesse, de la réputation des entours! Quelle horreur! Le moyen de se charger d'une pareille maîtresse! Aussi ne vous pressé-je plus de lui rendre vos hommages. Il faut vous enterrer avec votre angloise, ne voir qu'elle, ne priser qu'elle, filer la pastorale, et mépriser bien fort tout ce qu'on en pourra dire. Votre famille criera un peu; mais qu'importe? On se sauve dans son jardin, on s'y barricade avec son ange, et l'on se moque de l'univers. Il vaudroit mieux que les parens se mêlassent de contrarier nos goûts, et d'enlever à l'innocence d'une vie champêtre, de jeunes coeurs qui semblent nés pour elle! Je suis sûr, par exemple, que le chevalier De Gérac vous entretient de toute sa force dans ces louables dispositions. C'est bien le petit pédant le plus austere que j'aie encore rencontré; et je ne sais quel mauvais vent nous apporte ici ces minces gentillâtres qui, du fond de leurs châteaux gothiques, viennent nous affliger par des vertus plus gothiques encore. C'est une véritable irruption que la nuée de ces gens-là. Je les compare à ces coups d'air qui nous arrivent du nord pour attrister notre horizon. Vous me trouverez sans doute bien osé de vous dire mon sentiment sur le Monsieur De Gérac; mais, ne vous contestant rien sur vos amours, j'ai cru qu'il m'étoit permis de critiquer un peu vos liaisons d'amitié: celles-là n'ont point d'excuses. Il a des vertus, me direz-vous? Des vertus! Dites des préjugés bourgeois, qui tiennent à la rouille de la province, et au défaut d'éducation. Ces vertus-là ne datent de rien, ne prouvent rien, ne menent à rien. Avec cela on recule, au lieu d'avancer. Elles font des pédagogues de garnison, et à la longue de vieux capitaines mutilés, qui, après s'être fait casser bras et jambes sans que la cour s'en doute, s'en vont dans leur chaumiere natale guerroyer, s'ils le peuvent, contre un pauvre diable de curé qui les maudit de leur vivant, et les enterre avec délice. En voilà trop sur cet article. Au reste, monsieur le comte, vous êtes bien le maître de votre conduite. Le zele ne doit point être une tyrannie. Le mien se plie aux circonstances. J'avois cru entrevoir en vous les plus heureuses dispositions pour aller au grand, marquer dans votre siecle, et faire adroitement servir la frivolité au succès des plus hautes prétentions. J'imaginois sur-tout que vous auriez la sorte d'esprit qui subjugue les femmes, les pique, les désole, les ramene tour à tour, les assujettit au plan général qu'on s'est tracé, tourne au profit de l'ambition la mobilité des intrigues, et fixe le sort par la variété des plaisirs. Le commandeur de vous a mieux jugé que moi. L'autre jour, dans l'oeil de boeuf , il me soutint que vous ne prendriez jamais un certain essor. Je lui dis que je vous avois presqu'arrangé avec Madame De Syrcé: il voulut parier contre le succès. J'acceptai la gageure; elle est perdue pour moi, et je ne regrette que mon opinion. Madame De Syrcé, dites-vous, m'est échappée; donc vous ne devez pas l'entreprendre. Excellente logique! Si vous étiez d'humeur d'entendre, je vous répondrois que le moment est d'autant plus favorable pour vous qu'il ne l'a pas été pour moi. Les femmes, monsieur le comte, n'ont point des forces de reste; et quand elles viennent d'être fatiguées par une résistance douloureuse, c'est une raison de plus, je crois, pour qu'elles ne tiennent pas à une seconde attaque. D'ailleurs, que prouve un caprice? Ne diroit-on pas qu'avec elles les rigueurs de la veille signifient quelque chose pour le lendemain? Si j'avois eu deux jours de plus à perdre, vous n'auriez pas à me faire une pareille objection. Croyez-vous de bonne foi à la sagesse de la marquise? J'ai fait une faute, je l'avoue. J'ai trop affiché mes intentions; ma célébrité lui a fait peur, et c'est le public qu'elle a craint. ôtez le scandale, il n'y aura plus de cruelles, et les femmes seront tout aussi complaisantes qu'on voudra. Elles ne sont jamais sages par sentiment. Encore une fois, les inconvéniens qui m'ont nui n'existoient plus pour vous; et vous auriez fait taire la médisance, ou plutôt la calomnie qui vous limite aux intrigues subalternes. Il ne faut plus penser à tout cela. La mere de ladi, du creux de sa tombe, vous crie d'être fidele; et les mânes de mylord s'éleveroient contre vous, si vous cessiez de l'être. Adieu, mon cher comte. Je serai toujours fort aise de vous voir, malgré vos lamentables amours, et la vénération que je serai forcé d'avoir pour vous. LETTRE X. du comte De Mirbelle, au duc. que vous êtes cruel! Que vous entrez mal dans tous les embarras de ma situation! Le persifflage n'est bon qu'avec ceux qui sont assez tranquilles pour y répondre: il aigrit les coeurs blessés. Permettez-moi de vous le dire, le ton que vous prenez n'est celui, ni de la supériorité, ni de la raison. L'une cherche des moyens, l'autre en fournit: vous ne faites ni l'un ni l'autre, et je n'eus jamais plus besoin de ressources ou de consolations. Je vous en veux, je ne puis le taire. Vous m'avez conduit dans le piege, et vous m'y laissez; et c'est du bord même de l'abyme que vous raillez le malheureux que vous y avez précipité! Sans vous, je n'aurois point connu Madame De Syrcé. Doucement enchaîné par mes premiers noeuds, je n'en aurois point desiré d'autres. C'est vous qui m'avez peint cette conquête sous des traits dont la plupart ont séduit ma vanité, et dont quelques-uns peut-être sont arrivés jusqu'à mon coeur. Vous n'êtes pas à vous en appercevoir. Toute ma lettre décele les combats d'un homme honnête qui lutte contre lui-même, prend ses repentirs pour des résolutions, se dissimule sa foiblesse, pese exprès sur les motifs qui la rendroient coupable, et s'applaudit du moins d'en méditer le sacrifice. Oui, oui, si je me suis reposé avec complaisance sur les détails qui font paroître Ladi Sidley plus intéressante encore, c'étoit pour vous appeller à son secours, ouvrir votre ame à son infortune, lui acquérir un défenseur; et vous, au lieu de m'interpréter comme je le voulois, vous cherchez à me remplir de défiances injurieuses, vous outragez la candeur même! Ah! Le mensonge n'approcha jamais de l'ame de Sidley. Tout ce que je vous ai dit m'a été confirmé par les personnages les plus respectables. Mais c'est elle seule que je veux croire: son coeur est le sanctuaire de la vérité. ô caprice inexcusable de l'homme! On rend justice à l'objet, on sent la force du lien, et l'on auroit le triste courage de le briser! Quel est donc ce vuide éternel du coeur? Quelle est cette inquiétude que rien ne peut fixer? Attrait du changement, tu promets le bonheur! Hélas, que d'amertume te suit! Que de regrets t'empoisonnent! Je les préviendrai... je m'accoutumerai à voir la marquise d'un oeil indifférent, à ne plus sentir ses dédains, à rire de ses absences simulées, à vaincre en un mot une fantaisie qu'on pourroit changer en passion par l'adresse des obstacles, le jeu des caprices, et le savant emploi de la coquetterie. Avec la sagacité que je vous connois, comment ne voyez-vous pas qu'on n'a nulle idée sur moi, et qu'on se moqueroit de mon amour, supposé que j'eusse la folie d'en prendre? Sur quatre visites on me reçoit une; et pendant une froide conversation qui expire à chaque instant, on a des yeux distraits qui semblent m'éviter. S'il entre un autre homme tandis que je suis là, vîte la gaîté renaît, les regards s'animent, il semble qu'on soit soulagé d'un fardeau; et j'afflige au point que tous ceux qui surviennent ont l'air d'être autant de consolateurs. Voilà pourtant où j'en suis, et je m'en félicite. J'en sens mieux le charme de ladi, de cette ame ouverte et franche, que le manege n'a jamais déshonorée. Peut-être aussi que je suis injuste; peut-être n'entre-t-il point d'art dans la conduite de la marquise. Je ne lui inspire rien, et elle ne sait point feindre; je la crois étudiée, elle n'est que naturelle... voilà tout le secret de sa contrainte avec moi, de la réserve de ses discours, et des especes de querelles que souvent elle me fait sans que je les aie méritées. Heureusement je n'ai pour elle qu'un goût très-équivoque, et qu'il me sera facile d'éteindre. Le petit dépit qu'elle me cause m'épargnera des peines cruelles; et dans ce moment-ci, sa cruauté est un bienfait! Que devenois-je, si ma tête s'étoit allumée, et qu'un penchant invincible... je ne puis m'arrêter à cette idée. Que seroit devenue Sidley, à qui j'ai fait quitter son premier asyle, que j'ai entraînée ici, qui n'y connoît que moi, n'y veut connoître que moi, et qui s'accuseroit d'un crime, si elle osoit former un soupçon? Sa situation n'auroit pu être qu'affreuse; la mienne l'eût été davantage. C'en est fait: malgré l'amertume de vos ironies, la malignité de vos représentations, et toute la souplesse de votre éloquence, je m'applaudis de mon entier retour vers l'objet dont il est impossible que je me détache, sans la plus noire ingratitude. Vous ne vous êtes point trompé. Le chevalier De Gérac m'affermit dans mes sentimens. Censeur inflexible de tout ce qui n'est pas honnête, il s'enflamme pour tout ce qui l'est; et le titre seul de mon ami auroit dû le mettre à l'abri, monsieur le duc, du portrait cruel que vous m'en faites. Je ne m'amuserai point à défendre sa naissance. Sans être illustre, elle est ancienne: elle a fourni de tout tems à l'état, de braves gentilshommes qui ont versé leur sang pour lui. Tant pis pour la cour, si de tels services sont restés sans récompense: mais ce qu'il m'importe de défendre, c'est son ame, son caractere, et mon choix: il m'honore, et le justifie. Si Gérac dédaigne les honneurs, c'est par amour pour la gloire; et s'il n'est pas né pour être un courtisan, il a sûrement les qualités qui forment le citoyen. Pour peu que vous le connoissiez mieux un jour, vous rougirez de l'avoir jugé si mal, et d'avoir employé des expressions de mépris en parlant d'un homme qui mérite vos égards, les miens, et que son noble désintéressement met au-dessus des protecteurs. Pardonnez la chaleur de mes expressions au mouvement d'un coeur que vous avez affligé, en cherchant à dégrader ce qu'il aime. Malheur au lâche qui ne sent pas l'outrage qu'on fait à son ami! LETTRE XI. du chevalier De Gérac, au comte De Mirbelle. j'ai été désespéré, mon cher colonel, de ne m'être pas trouvé chez moi quand vous y avez passé. J'étois occupé de visites fort ennuyeuses. à mon retour on m'a remis votre lettre; je l'ai lue avec le plus vif intérêt. Vous voilà donc ce que vous devez être! Vous voilà rendu à vous-même, aux principes qui sont en vous, et dont un mouvement étranger peut seul vous distraire. J'étois bien affligé de vous voir hésiter entre deux sentimens, dont l'un étoit si peu fait pour balancer l'autre. Je ne connois ni Madame De Syrcé, ni votre charmante angloise; mais, vous le savez, j'ai toujours plaidé en faveur de celle qui vous a donné son coeur, et qui a des droits sur le vôtre. Je sais qu'ici les hommes ne se font point un scrupule de séduire les femmes sans les aimer, de leur prodiguer les hommages tant qu'elles résistent, les affronts dès qu'elles succombent, et de les enivrer pour les avilir. Cette cruauté est trop étrangere à votre ame pour que je vous en soupçonne jamais. Ce sexe que nous opprimons mérite nos égards à proportion même de sa foiblesse. Voyez, mon cher comte, quel est le pouvoir de la contagion. Sans penser comme les autres, vous étiez près d'agir comme eux. Les malheureux! Ils prétendent à la félicité, et commencent par en empoisonner la source. Qu'ils essaient d'estimer les femmes: ils verront si elles ne deviendront pas estimables. Ont-ils le droit de mépriser les moeurs qu'ils inspirent, et de punir ce qu'ils conseillent? Quand nos maîtresses nous trompent et se dégradent, l'opprobre en est à nous. Elles devinent, et leur inconstance n'est que le pressentiment de notre perfidie. J'ai toujours détesté nos soi-disans hommes à bonnes fortunes. L'aspect d'un seul me rappelle malgré moi l'image de vingt infortunées. Sous l'aménité des dehors, ces êtres-là cachent une ame féroce. Ils ressemblent aux conquérans: comme eux, ils se repaissent de pleurs, et verseroient le sang comme eux, s'ils n'étoient pour l'ordinaire plus lâches encore que vains. Leur ame est glacée, leur esprit aride; et sans le mouvement de leurs petites intrigues, ils ne seroient plus que des automates accablés de honte, de ridicule et d'ennui. Peut-être, mon cher comte, le tableau est-il un peu chargé; mais il est bon d'exagérer quelquefois, pour arriver au but qu'on se propose. Quand l'écueil est marqué, on ne va pas se briser contre. Vous allez me trouver bien moralisant pour mon âge; et cette circonstance auprès de tout autre, ôteroit peut-être un peu de crédit à mes conseils: mais vous avez trop d'esprit pour que cet inconvénient soit à craindre avec vous. Un mentor de vingt-cinq ans, quand il est bien né, peut être aussi utile qu'un pédagogue de soixante. La raison qui ne se soutient que sur des ruines, effarouche; et le sentiment de ce qui est bien, vaut quelquefois mieux que les lenteurs de l'expérience. D'ailleurs, quand la vieillesse instruit, on lui suppose toujours le chagrin des privations. Elle défend ce qu'elle ne peut plus faire, et dès-lors sa rigueur paroît intéressée: mais que l'instruction acquiert de force, quand elle part d'un esprit susceptible de toutes les illusions, et d'un coeur en proie à tous les sentimens! Alors plus de subterfuges pour l'éluder; il faut en croire son ami, ou s'accuser soi-même. Je n'ai jamais conçu, mon cher comte, pourquoi l'on refusoit à notre âge le droit des avis et des leçons même, s'il le faut. Dans l'effervescence de la jeunesse, si l'on n'est point honnête par raisonnement, on l'est par instinct; les traces de l'innocence sont plus fraîches; on n'a point encore avancé dans la vie, on ne s'est point endurci par sa propre infortune; l'ame n'est point ouverte aux calculs qui la sechent; moins limitée à soi, elle a plus besoin de se répandre; elle aime davantage, parce qu'elle croit au retour, et les fruits empoisonnés que les ans amenent ne mêlent aucune amertume à la pureté des impressions. Les années forment des sages: la jeunesse est la saison des vertus; vous en êtes la preuve. Pardonnez-moi cette digression. Elle est arrivée sous ma plume, et je ne rejette jamais rien de ce qui m'est inspiré par le sentiment. Oui, mon cher comte, à tout âge nous portons en nous-mêmes une regle invariable: c'est d'après elle que vous revenez à vos premiers liens, et que je vous affermis dans ce projet. En agissant autrement, nous serions injustes tous deux. La femme qui doit vous être la plus chere, est celle qui vous a le plus sacrifié, dont le coeur est rpouvé par le tems, et qui, n'ayant rien perdu de ses charmes, ne doit rien perdre de son bonheur. Quand le desir a sa source dans l'ame, il est éternel; et l'espece de calme où Ladi Sidley vous a laissé quelque tems, étoit votre tort beaucoup plus que le sien. Combien elle me paroît intéressante! Pour juger à quel point elle vous aime, rappellez-vous la confiance qu'elle vous montroit dans le tems que vous étiez à la veille de la trahir. C'est de vous-même que je l'ai su: elle se refugioit avec sécurité dans des bras qui étoient prêts à s'ouvrir pour une autre. Vous lui teniez lieu de l'univers; nulle alarme, nul soupçon: elle croit qu'auprès de vous rien n'est à craindre pour elle. ô mon cher comte, récompensez l'amour par l'amour, l'estime par l'estime. Ne soyons jamais inhumains avec un sexe foible, avide de bonheur, et si bien fait pour le sentir. Arracher une femme à l'enchantement d'une passion tranquille, c'est plonger le poignard dans le sein d'un enfant qu'amuse un songe agréable. Je ne nuis point à Madame De Syrcé en défendant sa rivale. La premiere n'agit que sur votre imagination: elle n'a aucuns droits à votre reconnoissance. Vous l'avez rencontrée, vous avez même été chez elle; elle vous a paru jolie, votre tête s'est allumée, son amour-propre en a joui, son coeur s'en est moqué: voilà ce qu'elle vouloit; elle n'a plus rien à vous demander, et elle doit être fort contente de vous. Le seul article que je n'ai pas aimé dans votre lettre, c'est celui où vous m'en parlez. Vous ne tarissez point sur son éloge. Dans la crainte que je ne la visse pas telle que vous la voyez, vous m'avez fait son portrait vingt fois. Je ne me conduis guere par l'opinion publique; mais, vous le savez, elle n'est pas très-favorable à la marquise. Elle est, dit-on, étourdie, dissipée, se montrant par-tout, ivre de conquêtes, vouée aux imprudences. Je n'en sais rien; il est possible qu'on la calomnie. Aussi ne sont-ce point tous ces défauts que je vous opposerois si vous étiez libre, et résolu à lui rendre des soins. J'aurois alors des raisons au moins aussi fortes pour contrarier votre amour. Mon cher comte, si la marquise n'y prend garde, son regne ne sera pas long; sa figure passera, ses torts (supposé qu'elle en ait) n'auront plus de voile, et son esprit lui restera pour la punir. Ces sortes de femmes sont des éclairs. Leur éclat est trop vif pour être durable; et quand il cesse, la trace même en disparoît... je ne finis pas, je vous imite; il faut que Madame De Syrcé ait un charme pour faire parler d'elle. Je vous remercie de vos offres obligeantes. Songez à votre bonheur; ce sera ne point négliger le mien. Vous me connoissez, je sers depuis quatre ans sous vos ordres; et pendant ce tems, je ne crois pas que vous ayez découvert en moi la moindre avidité pour les récompenses. Je me partage entre les soins de mon métier, et ceux que je dois à mon pere, vieillard respectable, qui vit dans ses terres, chargé de blessures, au-dessus des honneurs, ignoré de la cour, et adoré de ses vassaux. Je me suis nourri de ses principes. Tant que les actions ne parleront pas pour moi, je ne veux pas que les distinctions déposent contre. Je préfere la patience laborieuse de l'homme courageux à l'oisive activité du courtisan: l'un a de la honte à couvrir, il lui faut des titres; l'autre ne veut que de la gloire, et il attend les occasions. Adieu, monsieur le comte: encore une fois, songez à vous; parlez un peu moins de Madame De Syrcé, soyez fidele à votre angloise, et faites si bien que je ne sois jamais obligé de la défendre. LETTRE XII. du vicomte de , au duc. cela vous plaît à dire, mon cher duc: mais quand on s'ennuie, on n'a la force de rien. Avec ses indulgences et ses cérémonies éternelles, Rome est bien le plus maussade séjour que je connoisse. Mon oncle, qui est très-chaud politique, est encore amateur plus zélé des rites religieux; de sorte que je suis obligé, trois ou quatre fois par semaine, d'être dévot à mon corps défendant. Je suis philosophe moi; je généralise mes idées, et j'envisage les choses sous un certain rapport dont mon oncle ne s'est jamais douté. Quant aux monumens, vous m'avouerez que c'est une vue bien froide pour un homme de mon âge, qui n'est pas fou de toiles peintes, et qui n'aime pas plus les femmes de marbre, qu'un c... n'aimeroit des pages de bronze. Que m'importent les allégories de Paul Véronese, la transfiguration de Luc, et la chûte des anges de Raphaël? Je crois que je confonds... n'importe, il faut toujours citer. Je voudrois bien, vous qui parlez, vous voir réduit à admirer la noce Allobrandine, et les statues de Bernin, ou de Bandinelli. Je saute à pieds joints sur les ruines et les tombeaux. Je ne vous entretiendrai pas non plus des spectacles mesquins de cette auguste ville. J'aime mieux nos petits intermedes, nos ballets élégans, et notre opéra, tel qu'il est, que les longues représentations qu'on nous donne ici. Je vais un peu vous surprendre; mais, je vous le dis confidemment, ce que j'y trouve de mieux, ce sont les filles de joie et les arlequins. Voilà, mon cher duc, le fruit de mes observations. Ne croyez pas cependant que j'aie manqué d'aventures, même dans la bonne compagnie. Les italiennes sont accommodantes; elles me goûtent infiniment, et me trouvent sur-tout très-sensé. On dit que leurs maris sont dangereux, sur-tout pour les indiscrets. J'ai échappé jusqu'à présent à leur vigilance. Je n'ai rien eu à démêler avec eux, et n'ai traité qu'avec leurs femmes. Elles sont fausses, comme de raison; mais elles ont la peau douce, l'humeur caressante, et je leur ai trouvé beaucoup de candeur dans le physique. à propos, il faut que je vous conte ce qui m'est arrivé avec la femme chez qui nous logeons, et qui, comme vous en jugerez vous-même, a une façon charmante d'exercer l'hospitalité. Cette dame, dont l'époux est l'ami de mon oncle, est d'une famille distinguée dans Naples: aussi se conduit-elle avec toute la distinction imaginable. Elle a dans l'extérieur une nonchalance que je n'ai encore vue qu'à elle: elle laisse tomber toutes ses paroles, et n'en prononce pas une. Sa gorge, qui est ravissante, n'est jamais contenue que par quelques rubans noués avec négligence, et toujours prêts à se détacher en cas de besoin. Son oeil est mourant, et n'a qu'une expression de langueur qui invite à tout, sans promettre grand'chose. Le moindre voile semble lui peser; et tout le jour anéantie sur les carreaux d'un sopha, elle s'y abandonne aux plus séduisantes attitudes. Cette maniere d'être commença par allumer en moi de violens desirs; mais il sembloit qu'elle n'eût ni la force de s'en appercevoir, ni la volonté de les satisfaire. Je désespérois de cette conquête, et ne voyois dans les yeux de l'idole aucun indice de succès: une circonstance hâta mon bonheur. Le mari, jaloux comme les italiens l'étoient autrefois, aime sa femme avec fureur; mais il aime encore plus les tableaux que sa femme. On vendoit à côté de lui le cabinet d'un curieux, et il avoit acheté plusieurs morceaux du plus grand prix, qu'il vouloit transporter lui-même. à peine, ce qui lui arrive rarement, fut-il sorti pour le premier transport, que j'entendis des mules de femme sur l'escalier qui conduit à mon appartement. On montoit avec une légéreté incroyable. Dans ce moment je ne songeois à rien moins qu'à ma belle indolente; quelle fut ma surprise quand je la vis entrer chez moi, dans le déshabillé le plus commode, le sein découvert, les cheveux flottans jusqu'à la ceinture, et que, se jetant sur une espece de canapé, elle me dit, avec une ingénuité tout-à-fait touchante, eccomi; il mio marito è fuori di casa! Vous jugez, mon cher duc, que je mis autant de célérité dans l'action, qu'elle avoit mis de naïveté dans le propos. Jamais je n'avois rencontré une femme plus déliée, plus ardente, plus vive dans le tête-à-tête. Nous entendîmes quelque bruit, et j'eus bien de la peine à m'arracher de ses bras. Ce qui me charma, ce fut la promptitude avec laquelle elle reprit son air de langueur et de calme; l'italien le plus intelligent en eût été la dupe. Vivent les femmes pour ces changemens de décoration! Elles ont des visages qui se montent ou se démontent à volonté, et c'est pour cela sur-tout que je les respecte. Je me rendois compte de mon bonheur; je me recueillois dans mon ivresse, et ne pouvois concevoir ce phénomene. Notre paisible amateur qui étoit revenu arrangeoit ses tableaux, cherchoit leurs vrais jours, et les disposoit à plaisir sous les yeux de ma napolitaine, qui, dans ce moment, ressembloit à une vierge du Guide, par son air d'innocence. Il part pour un second voyage; vîte elle se remet en course, m'arrive une seconde fois, et l'invitant eccomi n'est point oublié. Je n'eus garde de me plaindre de la récidive, et me conduisis de maniere à en être quitte, au moins pour la journée. Point du tout, le mari fit un troisieme voyage, et l'on me fit une troisieme visite. Je commençai à sortir de mon enchantement. Je souhaitois de la modération dans mon aimable maîtresse, et je la priai de me faire grace des eccomi , dût son mari s'absenter encore. Elle eut de la peine de comprendre le sens de mon discours, et tomba dans une rêverie qui ne m'inquiéta pas autrement. J'étois sûr de n'avoir manqué à aucun des procédés convenables: enfin, elle me quitta pour aller faire cent caresses à son mari, qui se félicita vingt fois devant moi d'avoir une femme aussi fidelle. Eh bien, mon cher duc, que dites-vous de cette bonne fortune? Depuis la chaleur des premieres apparitions, les eccomi ont été rares, parce que les absences du mari sont peu fréquentes; mais de tems en tems ils recommencent, et je me résigne. à présent je suis fait aux allures de la femme; ce n'est plus que la confiance du mari qui m'amuse. Je trouve plus de plaisir à tromper l'un, qu'à jouir de tous les charmes de l'autre. Vous voyez que je n'ai point oublié vos principes, et que j'étends, autant qu'il est en moi, la gloire du nom françois. Je suis édifié de tout ce que vous me dites. La vengeance que vous exercez contre Madame De Syrcé est d'un genre neuf et saillant. C'est un trait qui manque au caractere de lovelace, dont on ne dit point assez de bien, et qui m'a toujours vivement intéressé. Quant à l'angloise, je sens comme vous qu'il est essentiel de l'avoir, à quelque prix que ce soit. Si l'on n'y mettoit la main, les fauxbourgs de Paris se peupleroient de femmes vertueuses, et la contagion gagneroit bientôt le centre de la ville. Qu'est-ce donc que le comte De Mirbelle? Il faut bien qu'il ait quelques dispositions à la scélératesse aimable, puisque vous le choisissez pour vengeur; et si j'étois à sa place, il me semble que je punirois cruellement Madame De Syrcé. D'après le portrait que vous m'en faites, elle mérite les traitemens les plus rigoureux. Que je vous envie! Vous êtes au courant des vrais plaisirs; pour moi je suis tristement exilé dans la terre sainte, et au milieu d'une autre Palestine, où je n'ai pas même la ressource de tuer des sarrazins. Vous ne vous attendiez pas à ce trait d'érudition. C'est mon oncle qui m'en avise; il me parle toujours du voyage d'outremer , du roi Artus, et des beaux massacres qui se faisoient alors pour le bonheur du monde. Le bon homme est toujours le même. Le matin il se brouille dans ses calculs diplomatiques; il dîne le plus long-tems qu'il peut; après son dîner, suivi d'un léger assoupissement, il joue gravement aux échecs; il perd toujours, et toujours il soutient que ce n'est pas faute de combinaisons. Le jeu fini, et la digestion faite, il songe à son salut, et va visiter les églises. Malheur à moi, s'il me rencontre lorsqu'il est dans ces erventes dispositions! L'autre jour il vouloit que j'assistasse à son sommeil de l'après-dînée. Il prétend qu'il lui échappe alors des choses très-utiles au gouvernement, dont il me conseilloit de faire des notes qu'on pourroit intituler: rêves politiques d'un gentilhomme françois. Ce livre seroit d'un grand usage, dit-il, pour tous les rêveurs qui culbutent l'administration. Mais voilà que, sans m'en douter, je radote presqu'aussi bien que mon oncle; et vous avez autre chose à faire que de lire mes folies. Adieu, monsieur le duc... je brûle de me ranger sous vos drapeaux. LETTRE XIII. du duc, au comte De Mirbelle. en mille ans je n'aurois pas deviné, mon cher comte, le degré d'intérêt que vous prenez au chevalier De Gérac. Il falloit, pour m'ouvrir les yeux, toute la chaleur de votre apologie. Je vous demande sincérement pardon de la sortie indiscrete que je me suis permise contre lui, et j'espere que vous me ferez grace de la réparation. Vous avez raison, cet homme là peut devenir un excellent citoyen: mais, comme vous dites vous-même, je ne crois pas qu'il vise à un certain point au titre de courtisan. Au reste, nous sommes dans le siecle des prodiges. Laissons là votre pilade , et parlons d'autre chose. Vous verrez par ma lettre, que je ne suis pas si entêté de mon opinion que je vous l'ai paru. Autant je vous invitois à poursuivre la conquête de Madame De Syrcé, autant je vous presse aujourd'hui de n'en rien faire. L'oeil le plus exercé se trompe. Les finesses de l'expérience, ni les ressources de l'usage ne peuvent parer à la bizarrerie des événemens. J'avois cru entrevoir que la marquise n'étoit pas éloignée de prendre un goût léger pour vous, et voilà tout ce qu'il nous falloit, on ne lui en demandoit pas davantage; ce goût là l'eût menée aussi loin que nous aurions voulu; mais vous auriez tort de vous en flatter; et puis définissez les femmes: voici le fait. Dans une maison qu'il est inutile de vous nommer, la conversation tomba sur les jeunes gens qu'on cite. On vous nomma. Quelques femmes (et ce sont des connoisseuses) soutinrent que vous aviez tout ce qu'il faut pour plaire. Madame De Syrcé les contraria cruellement. à chaque éloge qu'on vous donnoit, elle s'armoit de la négative. Elle critiqua votre figure, votre caractere, jusqu'à votre contenance. Une d'entre elles insinua modestement, qu'elle vous croyoit de l'adresse et de la séduction. Alors votre impitoyable antagoniste partit d'un éclat de rire, qui déconcerta tout l'aréopage. Il n'a pas tenu à elle qu'il ne vous soit rien resté; en un mot, elle commença, dit-on, par le dédain, et finit par l'amertume. C'est une antipathie marquée. Les voilà, ce sont souvent les hommes les plus aimables qu'elles prennent en exécration. J'ai cru devoir vous avertir d'une scene où vous êtes intéressé, et même compromis. Ce qui vous reste à faire, c'est de ne plus voir Madame De Syrcé, de l'oublier, et de la punir par un silence noble, de l'indécence de ses emportemens. Il est vrai qu'elle est jolie, autant qu'il soit possible de l'être; mais cela ne suffit pas, il faut être honnête, et ne point accuser un homme de gaucherie , quand on n'en a pas la certitude. Adieu, monsieur le comte. LETTRE XIV. du comte De Mirbelle, au chevalier De Gérac. j'ai passé chez vous ce matin, mon cher chevalier. Où étiez-vous donc? Mon dieu, que vous êtes matinal! J'avois besoin de vous trouver; vous m'auriez vu dans une belle colere! Je vous défie de deviner ce qui m'arrive. Madame De Syrcé... vous savez ce que j'en pense, ce que je vous en ai dit; vous savez avec quelle chaleur j'en parle toujours, en jurant toujours de l'oublier: eh bien, Madame De Syrcé... elle est ma plus mortelle ennemie; elle déclame contre moi avec un acharnement qui n'a pas d'exemple. C'est peu d'avoir été quelque tems le jouet de sa coquetterie; je suis l'objet de sa dérision. Cette femme me hait; la raison? Je l'ignore. Qu'ai-je fait que vanter ses charmes, et me livrer pour elle à des distractions dont vous avez été le censeur et le témoin? Elle me hait, quand peut-être... ce n'est point ici une conjecture vague, c'est un fait. Dans un cercle assez nombreux, elle a pris parti contre moi, a démenti le bien qu'on en disoit, et s'est livrée à toute la fougue de son aversion. Je n'y voulois pas croire: mais ce récit, qui m'eût paru au moins exagéré, acquiert de l'évidence, quand je me rappelle son air glacé, la gêne de nos entretiens, et l'espece de contrainte qu'elle n'a qu'avec moi... je suis bien tenté d'avoir raison d'un tel caprice, et d'armer contre elle tout ce que le manege d'un homme adroit peut opposer à l'orgueil d'une femme coquette... non, il faut savoir se commander, et jouir de sa modération. La conduite de la marquise, je l'avoue, m'a courroucé d'abord; la réflexion me calme. Me voilà bien tranquille, bien guéri; j'avois besoin qu'elle m'arrachât elle-même le bandeau... que sais-je! Sans ce petit événement, il eût été possible qu'il restât dans mon ame je ne sais quel intérêt qui eût altéré mon bonheur. Il est détruit cet intérêt; j'entendrai sans trouble prononcer son nom. Sidley régnera dans un coeur tout à elle; une autre image ne s'y mêlera plus à la sienne, et je ne m'éveillerai plus avec le remords d'hésiter entre deux impressions, et de ravir ma premiere pensée au seul objet qui la mérite... ainsi donc Madame De Syrcé triomphera; sa haine aura un libre cours, j'en serai la victime, et je me tairai, et je lui sacrifierai jusqu'à ma vengeance! Chevalier, seroit-ce un si grand crime de lui prouver que je n'ai point autant de mal-adresse qu'elle se l'imagine, de l'amener par degrés à la nécessité d'un désaveu, et d'acquérir le droit d'être indiscret, pour donner ensuite plus d'éclat à ma discrétion? Seroit-ce être infidele à Sidley que de punir sa rivale, et de lui prouver qu'on peut être heureux avec elle, sans cesser d'être amoureux d'une autre? Cette combinaison me plaît; je la crois innocente. Qu'en dites-vous? Laissez vos principes; jugez ma position. J'ai la tête perdue, mille idées l'agitent, je ne sais à laquelle me fixer; tout ce que je vois distinctement, c'est que je n'aime plus Madame De Syrcé. Je serois bien surpris qu'on me prouvât le contraire. Que dis-je! Je ne l'ai jamais aimée; je me trompois moi-même, toutes mes illusions s'évanouissent. Adieu! Je me contredis, je déraisonne. Venez me voir, ou écrivez-moi. Je ne conçois point la conduite de Madame De Syrcé, elle est vraiment étrange!... hélas! Quelle sera la mienne? LETTRE XV. du chevalier De Gérac, au comte De Mirbelle. y songez-vous? Quoi, les propos d'une femme frivole, ou du moins que l'on croit telle, vous tournent la tête, excitent votre ressentiment, et piquent votre sensibilité! D'abord, est-il bien sûr qu'elle les ait tenus? Ne les a-t-on point altérés en les rapportant? Et puis, vous croyez-vous à l'abri, mon cher comte, de ces petites mortifications? Les femmes ont leur franc-parler , elles disent ce qu'elles veulent, c'est à nous d'apprécier ce qu'elles disent. Il ne tiendroit qu'à moi, d'après votre lettre, de croire que vous adorez la marquise; mais j'aime bien mieux ne rien attribuer à l'émotion d'un coeur malade, et mettre tout sur le compte d'un amour-propre effarouché. Vous avez eu une fantaisie, elle n'a point réussi; à notre âge ces petits dégoûts sont sensibles; la passion s'éveille aux mouvemens du dépit, et ce dépit est un second trophée pour la femme qui n'a point voulu de notre amour. Prenez-y garde, on s'est pris souvent dans le piege qu'on tendoit pour un autre. Vous me demandez si ce seroit un crime de vous contrefaire pour usurper des droits, et vous rendre le maître des conditions? Oui, mon cher comte, oui, c'en seroit un, pour vous sur-tout, pour un homme délicat, qui rougiroit d'obtenir par fraude le prix qui n'est dû qu'au sentiment. Interrogez-vous de bonne foi, vous verrez ce que votre coeur vous répondra. Je retrouve le duc dans ce projet, je ne vous y reconnois point. Croyez-moi, toutes les fois que l'on veut feindre ce qu'on ne ressent pas, on ne se venge point, on se punit. Eh! Quand on est heureux comme vous l'êtes, pourquoi se livrer à ces petites intrigues qui fatiguent l'ame, la flétrissent, et lui ôtent cette délicatesse, ce charme intérieur, sans lequel nos jouissances ne sont plus des plaisirs? Possédez tranquillement ce que l'amour vous prodigue; ne vous passionnez point pour ce qu'il vous refuse. Ne faites point d'éclat. Voyez la marquise, à de longs intervalles; ne lui marquez ni regrets, ni courroux, et conduisez-vous si bien, qu'elle rougisse en vous comparant à ceux qu'elle aura préférés. Voilà le seul triomphe qui soit digne de vous. Je ne crains point de vous ennuyer, parce que je connois le fond de votre caractere. Ami du bien, si votre facilité vous en écarte, l'attrait vous y reporte à la moindre image qu'on vous en présente, et voilà mon rôle, à moi; qu'il m'est doux de m'en acquitter! LETTRE XVI. du comte De Mirbelle, au chevalier De Gérac. je ne conçois pas Madame De Syrcé. Cette femme est désespérante; elle excite en moi des especes de fureurs... et je ferois bien, je crois, d'en perdre absolument le souvenir. Oh! Oui, ce seroit le plus sûr; mais il faut que je vous en parle pour la derniere fois... il faut que vous sachiez l'incroyable réception qu'elle me fit hier. D'après vos conseils, j'avois étouffé tous mes ressentimens. Mon front étoit calme, mon coeur l'étoit davantage. Dans ces paisibles dispositions j'allai la chercher, bien résolu à ne point lui laisser soupçonner que j'eusse à me plaindre d'elle. On me dit qu'elle étoit à sa toilette, et qu'on ne la voyoit point, mais qu'elle alloit passer chez sa mere qui recevoit du monde. Je monte, je trouve Madame De Sancerre seule, et travaillant à la tapisserie. Cette dame a le ton de la vieille cour, une politesse aisée, une familiarité noble, et beaucoup d'esprit; mais elle possede un visage qui, malgré mon respect pour elle, me parut un peu triste. Elle me fit beaucoup de questions, me trouva intéressant, et se mit en conséquence à me prêcher. Tout ce qu'elle me disoit étoit bien pensé, bien senti; malgré tout cela, jamais sermon ne fut plus impatiemment écouté. J'attendois une jolie femme, et elle n'arrivoit pas... enfin, au bout d'une heure éternelle, Madame De Syrcé descend, accompagnée de toutes les graces, et mise avec la plus grande élégance. Elle me fait des excuses pleines de trouble, ou plutôt d'embarras, m'adresse quelques mots avec inquiétude, se leve un instant après, me dit qu'il est horrible de m'avoir fait attendre, qu'il est affreux de me quitter, me salue froidement, et s'échappe. Dites, à ma place seriez-vous tranquille? Je ne l'avois jamais vue si belle; son image ne m'a point quitté depuis ce moment. Je voulois l'oublier, j'en avois pris la résolution... le moyen que je le puisse? Il vaut mieux que je me venge; il vaut mieux tâcher de lui plaire à quelque prix que ce soit... me laisser deux heures avec sa mere, et ne m'en pas dédommager, du moins par quelques instans d'entretien! Elle alloit à l'opéra, disoit-elle. à l'opéra! Le beau prétexte! J'y courus; et, pour comble de malheur, je ne l'apperçus point. Je ne sais dans quelle loge elle étoit mystérieusement placée; mais je fatiguai en vain mes regards à la chercher. Vous voyez que tout cela est décisif. Croiriez-vous bien que ma présence la fait rougir? C'est de colere apparemment. Elle m'abhorre; et pourquoi? Encore un coup, je n'en sais rien; je le saurai. Vous allez me trouver bien extravagant. Je le suis, oui, je le suis; heureusement cette folie n'est point dangereuse. Je suis piqué, j'en conviens. Mais... il est clair que je ne suis point amoureux; je serois au désespoir de l'être, et c'est dans la peur de le devenir que je tiens à mon projet, et que je veux être scélérat à mon tour. Les consciences timorées ne réussissent point auprès des femmes. Voyez le duc, il les trompe, elles en raffolent. à propos, qu'est-ce donc que vous lui avez fait? Est-ce que vous n'êtes pas bien avec lui? Non qu'il m'ait tenu aucuns propos; mais son air quand on parle de vous, ne m'a point contenté. Si vous pouvez venir me voir demain dans la matinée, je resterai pour vous attendre, ou bien écrivez-moi. Sur-tout plus de conseils; le tems en est passé. Je suivrai ma fantaisie. Cet écart me préservera d'un plus grand; j'ai besoin d'être coupable à demi, pour ne pas le devenir tout-à-fait... l'étrange femme que Madame De Syrcé! LETTRE XVII. du chevalier De Gérac, au comte De Mirbelle. plus de conseils, dites-vous. Eh! Mon cher comte, vous n'en eûtes jamais plus de besoin. Avec quelle facilité votre tête s'allume! Car, ne vous y trompez pas, c'est elle seule qui agit, et c'est sur votre coeur qu'en tombera la peine. Vous voulez donc séduire, tromper, corrompre d'avance vos plaisirs, en leur donnant la fausseté pour principe? Quand on se fait un jeu de l'infortune de deux êtres à la fois, on risque d'être soi-même très-malheureux, et l'on mérite de l'être. On ne se croit que léger, on devient barbare; les circonstances entraînent, la sensibilité s'altere, et la jouissance d'un instant fait le supplice de toute la vie. Quelle jouissance encore! Voyez couler des larmes éternelles: voyez Sidley, Sidley si fidelle et si tendre, seule dans la nature, sans parens, sans appuis, faisant retentir sa retraite de sanglots auxquels personne ne répondra, pleurant le jour où elle vous a connu, celui où elle a scellé de sa foiblesse sa confiance à vos sermens, se rappellant toutes ses pertes, n'ayant que d'horribles souvenirs, et pas une consolation. Fixez un instant vos yeux sur cette image, et vous frémirez, et vous remercîrez l'ami qui vous la présente. Ne rejetez point cette lumiere, toute affreuse qu'elle est; qu'elle pénetre dans votre ame, et la réchauffe en l'éclairant. Je n'ose, je ne puis, je ne veux pas croire que vous aimiez Madame De Syrcé; l'amour-propre seul vous fait desirer sa conquête: et c'est à ce motif passager que vous immolez tout! Où donc est la gloire de subjuguer une coquette, et de filer avec complaisance une trahison dont il faut rougir quand elle est consommée? Si Madame De Syrcé n'est que ce que nous la croyons, elle ne vaut pas le remords d'une perfidie: si son extérieur nous trompe, et cache une ame sensible, ce qui pourroit très-bien arriver, jugez de votre embarras, de vos repentirs, de vos tourmens! L'ame humaine ne peut avoir deux impressions égales: laquelle sacrifierez-vous? Toutes deux vous seront cheres: l'une des deux l'emportera, et l'autre sera toujours assez forte pour déchirer un coeur où elle ne régnera plus. Alors plus de véritable ivresse: quand l'ame a cessé d'être pure, les jouissances cessent de l'être, l'amertume se répand sur les plaisirs les plus doux, le regret du passé jette un voile sur le présent; et dans les bras même de l'objet que l'on préfere, on retrouve encore la trace du sentiment qu'on a perdu. Mon cher comte, ces malheurs sont éloignés, vous êtes maître de les prévenir. Que mon amitié ne vous pese point: elle peut vous être utile, mais elle est bien loin d'être sévere; elle n'en a pas le droit; et dans l'instant où elle s'éleve contre des écarts qui peuvent vous nuire, elle est prête à pleurer sur vos foiblesses. Ma raison est toute dans mon ame, elle ne doit point effrayer la vôtre. Craignez, craignez ceux qui vous parlent un autre langage que le mien; ceux qui abusent d'une dignité extérieure, d'une sorte d'usage, et d'un malheureux jargon, pour fasciner des yeux déjà éblouis, tourner en ridicule des conventions respectables, et détruire insensiblement dans les coeurs les plus honnêtes l'instinct précieux de la nature. Je vous plains, si vous vous trompez au modele de ce portrait; il faut connoître ses ennemis. Vous me demandez ce que j'ai fait au duc?... je l'ai pénétré. à travers les vaines décorations et la triste élégance du courtisan, mon regard a fixé l'homme. ô mon cher comte, malheur à ceux qu'on punit en les devinant! Le duc est de ce nombre. Dès que je l'apperçois, tous les traits de mon visage prennent d'eux-mêmes l'expression du dédain; c'est une arme secrete et sûre, qui le désole et me venge. Son persifflage ne m'en impose point; il n'est pour moi que le masque de la nullité. La premiere fois que je le rencontrai, il m'accabla de ces politesses superbes qui semblent vous marquer au coin de la subordination: mais je devins si froid, que je regagnai sur lui l'avantage qu'il croyoit prendre, et que je le fis redescendre au niveau qu'il cherchoit à détruire. Plus j'aime à rendre aux autres, moins je veux qu'on exige de moi, et il me paroît exigeant. Il est si peu accoutumé à l'estime, qu'il est avide d'hommages; moi je n'ai garde d'en être prodigue. Imitez mon exemple; défiez-vous d'un homme qui se dégrade à jamais pour obtenir l'existence du moment, qui traîne un grand nom dans l'obscurité des petites intrigues, qui se croit un personnage, parce qu'il est cité dans les aventures de femmes, qu'il pique leur goût bien moins que leur curiosité, qu'il influe sur les brouilleries, qu'on le consulte pour les noirceurs, qu'on le prend sans l'aimer, qu'on le quitte sans conséquence, et qu'il donne le ton des modes, quand il doit l'exemple des vertus. Quels services a-t-il rendus à l'état? Qu'a-t-il fait pour son pays? Est-il pere, époux, citoyen? Connoît-il l'amitié? Tous ces noeuds lui sont étrangers. Il promene dans la société son ennui inquiet, qu'il prend pour de la dissipation; il se fuit parce qu'il se craint... pardonnez si j'appuie le pinceau; c'est l'amitié qui le dirige. Je vois avec douleur que cet homme peut vous égarer et vous perdre. Souvenez-vous de la lettre que vous m'écrivîtes il y a un mois; vous vous y abandonniez à votre mouvement naturel. Que votre style est changé!... il est impossible que votre coeur le soit; c'est à lui que je m'adresse. Il est une autre gloire que celle de séduire quelques êtres foibles. Vous avez une maîtresse estimable; conservez-la. Vous convenez qu'à toutes les qualités elle unit tous les charmes, et vous n'êtes pas heureux! Eh bien, s'il manque quelque chose à votre sensibilité, réveillez-la par de belles actions; fortifiez l'amour par cet héroïsme dont il doit être et la source et le prix. Ne limitez point vos succès au petit cercle de la capitale; soyez l'homme de la nation. Laissez-lui présager ce que vous devez être; distinguez-vous de cette foule d'infortunés, dont la jeunesse caduque offre des ruines précoces, et trompe l'espoir de la patrie. Mon cher colonel, unissons-nous pour le bien. La flamme de l'enthousiasme s'éteint; on n'aime presque plus la gloire. Jurons-nous de ne rien faire que pour elle, de résister au torrent, et de consoler les gens honnêtes par le spectacle et le succès de notre émulation. De quels prodiges ne sont point capables deux amis vertueux, échauffés par un grand objet? Leurs forces doublent par l'union; si l'un des deux a une foiblesse, le courage de l'autre en triomphe, ou son ame l'ensevelit. Adieu. Je vous écris de la campagne, où l'on m'a renvoyé votre lettre; j'y suis encore pour deux jours: j'irai vous chercher en arrivant. LETTRE XVIII. du duc, au comte De Mirbelle. j'étois hier si pressé de partir quand vous êtes venu chez moi, que je n'ai pu raisonner comme je le voulois, sur tous les articles de votre confidence; mais j'y ai réfléchi, et le zele a plus de force, quand il est aidé par la méditation. Enfin, monsieur, vous voilà donc piqué! Vous avez encore du vif dans l'ame, et je vous en félicite. Je n'examine point si vous aimez la marquise, ou non; cette clause n'est point essentielle pour ce que nous voulons faire; il s'agit de l'avoir, d'en tirer un parti agréable, et de la rendre ensuite au flot qui vous l'aura portée. N'est-ce pas là ce dont nous sommes convenus? Commencez donc par prendre de Madame De Syrcé l'idée qu'il faut qu'on en ait. N'allez pas vous mettre à l'estimer, elle s'en appercevroit, et peut-être (il n'y a rien dont les femmes ne s'avisent) peut-être, dis-je, voudroit-elle justifier ce sentiment. L'orgueil alors croisera l'étourderie; elle vous tiendra en haleine des années entieres, ne finira rien, et toujours temporisant, ne se rendra qu'avec les simagrées désolantes d'une pudeur... que vous aurez à vous reprocher. Regle générale; eût-on d'une femme une certaine opinion, ce qui est rare, il faudroit la cacher avec soin. Voit-elle qu'on n'a de ses forces qu'une idée fort légere? On la met à son aise, on la tranquillise sur les suites; on ne l'oblige point à faire une belle défense, quand l'instant décisif approche, et qu'elle-même est en train de terminer. Voici son calcul: en cédant je ne perdrai rien, et je gagnerai du tems; plutôt heureuse, je serai plutôt infidelle. Il ne faut pas non plus multiplier les égards. C'est bien mal connoître ces dames que d'imaginer qu'on les attache par les langueurs d'une soumission monotone, et les fadeurs du madrigal. Tout cela les ennuie. La contrariété les éveille, les étonne, les met en valeur en les désespérant. Elles savent gré à l'homme qui anime leurs regards du feu de l'impatience, aiguillonne leur esprit par la dispute, et se rend odieux exprès, pour qu'on se souvienne de lui: mais j'anticipe; allons par ordre. Commençons d'abord par vous tirer du découragement; une noble confiance est le gage des succès. J'ai bien cru comme vous, que la marquise ne vous goûtoit pas à un certain point: après un mûr examen, je m'en suis voulu de cette maniere de voir. Ce qui nous paroissoit indifférence, antipathie même, n'est autre chose qu'un goût qui se masque, une passion qui dort, un amour tout prêt d'éclater. Je l'ai rencontrée plusieurs fois depuis que vous vous plaignez d'elle. Elle a l'air préoccupé; je l'ai surprise dans des momens de rêverie qui ne lui sont pas naturels; et à son âge, à quoi rêve-t-on? Ses yeux, qui n'étoient que vifs, sont devenus plus tendres; elle regarde presque fixement. Vous êtes à coup sûr l'auteur de la métamorphose. En effet, pourquoi vous fuiroit-elle? Pourquoi cette contrainte, cet embarras, quand elle est avec vous? Elle n'en parle si mal, que parce qu'elle en pense trop bien. Je me souviens d'une objection que vous m'avez faite, et qui a réellement quelque chose de spécieux. Si elle est si légere, si facile, si exercée dans l'intrigue, me disiez-vous, pourquoi se conduit-elle avec moi avec tant de réserve, de prudence, et de sévérité? Ah! C'est qu'elle vous aime davantage; elle veut y mettre plus d'adresse. Vous êtes fort jeune, très-fêté; vous pouvez lui être enlevé d'un moment à l'autre; il faut vous lier par la coquetterie. Vous croyez peut-être qu'elle en est à sa premiere aventure? Par exemple je rirois bien de cette ingénuité. Enfant que vous êtes! Dormez tranquille, et que sa vertu ne vous désespere pas. Elle ne vous fera languir, ni dans l'attente de la jouissance, ni dans l'insipidité du bonheur. Encore une fois, si je ne l'ai point eue, ce n'est que partie remise. C'est une gaîté convenue entre nous. Dix autres déposent en sa faveur contre vos craintes ridicules. Laissez-la faire: vous n'aurez pas plutôt conclu, qu'elle-même aspirera au plaisir de rompre. La marquise veut jouir, elle vous prendra à condition de ne vous pas garder. Il faudra seulement que cela marque dans le monde, qu'on en parle, qu'on s'en occupe; et quand la chose aura fait son effet, vous irez, elle de son côté, vous du vôtre; vous l'inscrirez sur votre liste, vos successeurs vous demanderont des instructions, vous direz tout ce que vous savez, et vous aurez satisfait aux bienséances. Vous pourrez alors retourner à votre angloise, puisque c'est un parti pris, et que vous ne voulez absolument pas vous en défaire. Je vous ai un peu sermonné à son sujet; mais je commence à être sérieusement attendri de tout ce que vous m'en avez conté; et il faut que je sois ému jusqu'au fond de l'ame, pour approuver une constance si extraordinaire. Vous retournerez donc à elle, puisque la fatalité le veut; et votre coeur, éveillé par un petit remords d'inconstance, en sentira tout le piquant de la fidélité. L'embarras, je le sens bien, est de la tromper adroitement, de vous épargner le fracas des reproches, l'inconvénient des larmes, ces désespoirs touchans qui ne laissent pas que de distraire, de retarder, et d'être en tout fort incommodes. J'ai trouvé un moyen, il est violent pour moi; mais je m'immole, rien ne doit coûter à l'amitié. Vous n'avez, mon cher comte, qu'à me présenter à Sidley, je réponds du reste. Je remettrai mes affaires, pour être entiérement à la vôtre. L'envie de vous obliger, de vous servir, me suggérera tous les jours des ressources nouvelles pour détourner les soupçons de votre maîtresse, amuser sa tête, rassurer son coeur, et la contenir pendant l'exécution. C'en est fait, je vais me livrer au calme de la vie champêtre; je me fais berger, pour être utile à mon ami. Réfléchissez, et vous verrez combien il est essentiel dans ce moment-ci qu'il y ait quelqu'un auprès de Sidley, qui ait l'intelligence du coeur des femmes, et le long usage de leur en faire accroire. Ce sera tantôt une commission particuliere dont vous aurez été chargé par la cour, tantôt un voyage dont elle vous aura nommé, aujourd'hui une chasse, demain un soupé dans les cabinets. D'ailleurs, si j'ai quelques graces dans l'esprit, je les emploierai toutes à distraire le sien; et le lendemain de votre rupture avec la marquise, je remets dans vos bras sa belle rivale, qui n'aura rien perdu de sa sécurité. Vous, allez en avant, voyez Madame De Syrcé; ne la flattez point trop, fâchez-la quelquefois. La brusquerie de la veille fera mieux ressortir l'hommage et l'attention du lendemain. Soyez gai, étourdi; ayez toujours l'air d'échapper, faites des visites courtes, ne dites pas un mot qui n'ait une intention. Paroissez bien libre, vous l'enchaînerez plus vîte. Ce seroit une bonne chose encore de connoître une femme jolie qu'elle n'aimât guere, et de lui rendre des soins assidus. Ces secrets sont à tout le monde; mais ils réussissent quelquefois. Il faut réserver ceux qui sont moins communs pour les grandes occasions. Pourquoi livrer une bataille, quand il ne faut qu'une escarmouche? Adieu, comte. De la méthode et du sang-froid, s'il vous plaît. LETTRE XIX. du comte De Mirbelle, au chevalier De Gérac. j'étois hier chez moi, mon cher chevalier, p100 quand vous y êtes venu. J'ai craint de vous voir, je vous ai fui... ah, mon coeur est donc coupable! Je me suis dit, au sujet de Sidley, mille fois plus que vous ne m'en dites, et mon désespoir est de tenir encore à elle, quoique je sois entraîné vers une autre. Mon goût pour Madame De Syrcé passera sans doute; mais, faut-il vous l'avouer! Il me tyrannise: le sommeil ne me sauve point des impressions qu'elle me cause; mes songes sont brûlans de son idée. Sidley fait couler mes larmes; la marquise allume mes desirs. Malheureux de trahir l'une, je me verrois avec transport dans les bras de l'autre. Même en allant chez ladi, c'est Syrcé que je cherche; et cette fantaisie est d'autant plus impérieuse, qu'elle est combattue et gênée par un autre sentiment. Que voulez-vous? Sidley est bien tendre; mais sa rivale... je ne trouve point d'expressions pour la peindre... d'ailleurs, on la dit inconstante, et, le croiriez-vous? Cette accusation me décide. La marquise, en comblant mes voeux, n'exigeroit point de sacrifice; elle-même hélas! Sauroit me rendre à mes premiers liens... c'en est fait, elle seule peut me sauver d'elle. Il faudroit me plaindre, si elle étoit susceptible d'un véritable attachement: mais, avec les traits de l'amour, elle en a la légéreté; cette réflexion me tranquillise; et si je change un moment, c'est dans le dessein d'être constant pour toujours. Mon ami, il n'est plus tems de me vaincre... j'ai eu l'imprudence de lui écrire hier ce que je n'avois plus la force de lui cacher; je n'en ai reçu aucune réponse; je meurs d'inquiétude... n'importe: plus elle me traite mal, plus elle augmente l'obstination de ma poursuite; l'amour-propre va quelquefois aussi loin que l'amour... je ne sais ce que je veux; mais je sais que mon agitation est affreuse; je suis tourmenté par deux sentimens, j'ignore lequel domine... ne pouvoit-elle pas me répondre un mot, un seul mot? Sa réponse m'auroit peut-être désolé... son silence me tue. Adieu, chevalier! Nous sommes tous deux dans l'âge des passions... ménagez la mienne, que dis-je! Je n'ai de véritable attachement que pour Sidley. Quel charme a donc la marquise pour m'en distraire? Je ne m'explique rien; je suis mécontent de tout... je suis bien malheureux. ô Sidley!... que vous avez une dangereuse rivale! LETTRE XX. du duc, au comte De Mirbelle. voilà vraiment une jolie conduite! On ne peut vous perdre un instant de vue, que vous ne vous égariez. êtes-vous fou avec votre déclaration? Il y a de quoi vous perdre, ou vous reculer pour des siecles. Il faut tout hasarder avec les femmes; mais on ne leur déclare rien, si ce n'est une rupture, ou une infidélité: alors la déclaration devient piquante; et placée à propos, elle peut réjouir un moment. Félicitez-vous bien. La marquise triomphe, je vous en réponds; eh! C'est tout ce qu'elle demandoit. Elle vous a dans son porte-feuille, vous n'irez pas plus loin; vous voilà au rang des morts. Sachez donc une bonne fois qu'il faut tout obtenir d'une femme, avant qu'elle se soit doutée qu'on a de l'amour. On lui rend quelques soins, on choisit les heures où la foule s'éloigne, on met dans ses yeux l'expression d'un desir décidé; elle s'en apperçoit, elle rêve, et on la tire de sa rêverie par un de ces coups d'éclat qui ne donnent pas même le tems de figurer la défensive. Je ne dis pas qu'il faille tout-à-fait débuter par-là; cette pétulance auroit quelque chose d'ignoble. Il est des délais de bienséance qu'on doit accorder à la vertu des femmes d'une certaine espece, ou plutôt aux imitations de la vertu; car elles sont excellentes comédiennes, et très-jalouses du cérémonial des premiers jours: mais personne ne se conduit comme vous. On ne vous a point fait de réponse? Eh! Quelle réponse vouliez-vous qu'on vous fît? Vous cessez d'être intéressant, vous n'inquiétez plus l'amour-propre, et le coeur n'a rien à vous dire. Voilà ce que c'est que de marcher sans son guide, et d'agir sans consulter! Je n'imagine qu'un moyen de réparer le mal, si toutefois il est réparable. Gardez-vous d'écrire; renfermez de grace tous vos beaux sentimens. L'ambassadeur de donne un bal samedi prochain: Madame De Syrcé n'y manquera pas (elle n'en manque pas un). Madame De Thémines est priée, sans doute elle y viendra: il faut qu'elle vous soit utile. Quand on n'a pas