Oeuvre Poétique Complète Connue De Christine de Pisan (1363-1430) TABLE DES MATIERES CENT BALADES I. Pour acomplir leur bonne voulenté II. Digne d'estre de lorier couronné III. Voyez comment amours amans ordonne! IV. En traïson, non pas par vacellage V. Quant cil est mort qui me tenoit en vie VI. Et si ne puis ne garir ne morir VII. Qui ma vie tenoit joyeuse VIII. C'est bien raison que me doye doloir IX. Que mes griefs maulx soyent par toy delivré X. Puis que Fortune m'est contraire XI. Seulete suy sanz ami demourée XII. Que ses joyes ne sont fors que droit vent XIII. Car trop griefment est la mer perilleuse XIV. Qu'a tousjours mais je pleureray sa mort XV. Puis qu'ay perdu ma doulce nourriture XVI. C'est souvrain bien que prendre en pacience XVII. Cuer qui en tel tristour demeure XXIII. Car trop grief dueil est en mon cuer remais XIX. De faire ami, ne d'amer XX. Encor n'en suis pas a chief XXI. Qu'a peine le puis escondire XXII. De reffuser ami si gracieux XXIII. Certes c'est cil qui tous les autres passe XXIV. Car vous tout seul me tenez en leece XXV. Helas! que j'aray mautemps! XXVI. Les mesdisans qui tout veulent savoir. XXVII. J'en ay fait a maint reffus. XXVIII. Pour le desir que j'ay de vous veoir. XXIX. Par Dieu, c'est grant grace. XXX. Qu'a vraye amour puissent faire grevance. XXXI. Je vueil quanque vous voulez. XXXII. Se demeurez loing de moy longuement. XXXIII. Puis que partir vous convient. XXXIV. Pour la doulçour du jolis moys de May. XXXV. Tant ont a durer mes peines. XXXVI. Et qui pourroit telle amour oublier? XXXVII. Et si ne m'en puis partir. XXXVIII. Puis que le terme est passé. XXXIX. Il en pert a ma coulour. XL. Pour un seul bien plus de cinq cens doulours. XLI. Ne plus, ne mains ne que s'il estoit mort. XLII. Cil nonce aux gens mainte chose notable. XLIII. Ce me fait la maladie. XLIV. Je m'en sçay bien a quoy tenir. XLV. Et a la fois grant joye aporte. XLVI. Ne nouvelles ne m'en vient. XLVII. Puisqu'il m'a mis en nonchaloir. XLVIII. Je ne m'i vueil plus tenir. XLIX. Vous me ferez d'environ vous foïr. L. Je m'en raport a tous sages ditteurs. LI. Ce poise moy quant ce m'est avenu. LII. Et que jamais leur meschance ne fine. LIII. Qui plus se plaint n'est pas le plus malade. LIV. Ainsi sera grance en vous assouvie. LV. Car le voiage d'oultremer A fait en amours maint dommage. LVI. Car l'oeuvre loe le maistre. LVII. Jusques a tant que je le reverray. LVIII. Ha Dieux! Ha Dieux! quel vaillant chevalier! LIX. Sont ilz aise? certes je croy que non. LX. Mais vous parlez comme gent pleins d'envie. LXI. Mais il n'est nul si grant meschief Qu'on ne traye bien a bon chief. LXII. De moy laissier ainsi pour autre amer. LXIII. A il doncques tel guerredon? LXIV. Qui maintenir veult l'ordre a droite guise. LXV. Ne me vueilliez, doulce dame, escondire. LXVI. Et vous retien pour mon loial ami. LXVII. Hé Dieux me doint pouoir du desservir! LXVIII. Dame, pour Dieu, mercy vous cry LXIX. Sire, de si tost vous amer LXX. Que vigour et cuer me fault LXXI. Doulce dame, je me rens a vous pris LXXII. Ne sçay qu'on vous a raporté LXXIII. Las! que feray, doulce dame, sanz vous? LXXIV. Je vous laisse mon cuer en gage LXXV. Ne vous oubli je nullement LXXVI. De son ami, desirant qu'il reviegne LXXVII. Dame, qu'a vous servir j'entende LXXVIII. Qui tant de maulz et tant d'anuis nous fait! LXXIX. Si vous en cry mercy trés humblement LXXX. Voulez vous donc que je muire pour vous? LXXXI. Prenez en gré le don de vostre amant LXXXII. Le dieu d'amours m'en soit loial tesmoins LXXXIII. Ha desloial! comment as tu le cuer? LXXXIV. Se vous me faittes tel grief LXXXV. Mais, se Dieux plaist, j'en seray plus prochains LXXXVI. Se les fables dient voir LXXXVII. A Dieu vous di, gracieuse aux beaulz yeux LXXXVIII. Ce sera fort se je vif longuement! LXXXIX. Ou autrement l'amour est fausse et fainte XC. BALADE POUETIQUE. Il y morra briefment, au mien cuidier XCI. N'il n'est si bon qu'ilz n'y treuvent a dire XCII. Ainsi est il de vous certainement, En qui Dieux a toute proece assise XCIII. Il a assez science acquise XCIV. Mais fol ne croit jusqu'il prent XCV. Nostre bon Roy qui est en maladie XCVI. S'il n'a bonté, trestout ne vault pas maille XCVII. Se font pluseurs sages qui font a croire XCVIII. Qui des sages font grant derrision XCIX. Dieux nous y maint trestous a la parclose! C. En escrit y ay mis mon nom. VIRELAYS I. Je chante par couverture II. Amis, je ne sçay que dire III. Pour le grant bien qui en vous maint IV. Comme autre fois me suis plainte V. Belle ou il n'a que redire VI. Mon gracieux reconfort VII. La grant doulour que je porte VIII. Puis que vous estes parjure IX. Je suis de tout dueil assaillie X. Trés doulz ami, or t'en souviegne XI. En ce printemps gracieux XII. Se pris et los estoit a departir XIII. Dieux! que j'ay esté deceüe XIV. Trestout me vient a rebours XV. De meschief, d'anui, de peine XVI. On doit croire ce que la loi commande. BALADES D'ESTRANGE FAÇON Balade retrograde Acueil bel et agreable Balade a rimes reprises Renge mon cuer qui fors vous ne desire Balade a responses Voire aux loiaulz. Tu as dit voir Balade a vers a responses Aime le; si feras que sage. LAYS Lay de clxv vers leonimes Amours, plaisant nourriture Lay Si je ne finoye de dire. RONDEAUX I. Com turtre suis sanz per toute seulete II. Que me vault donc le complaindre? III. Je suis vesve, seulete et noir vestue IV. Puis qu'ainsi est qu'il me fault vivre en dueil V. Quelque chiere que je face VI. En esperant de mieulx avoir VII Je ne sçay comment je dure VIII. Puis que vous vous en alez IX. Bel a mes yeulx, et bon a mon avis X. Puis qu'Amours le te consent XI. De triste cuer chanter joyeusement XII. Pour ce que je suis longtains XIII. C'est grand bien que de ces amours XIV. M'amour, mon bien, ma dame, ma princesse XV. Quant je ne fois a nul tort XVI. Doulce dame, que j'ay long temps servie XVII. Je suis joyeux, et je le doy bien estre XVIII. Rians vairs yeulx, qui mon cuer avez pris XIX. Tout en pensant a la beauté, ma dame XX. Sage maintien, parement de beauté XXI. S'espoir n'estoit, qui me vient conforter XXII. De tous amans je suis le plus joyeux XXIII. Belle, ce que j'ay requis XXIV. Jamais ne vestiray que noir XXV. En plains, en plours me fault user mon temps XXVI. Visage doulz, plaisant, ou je me mire XXVII. A Dieu, ma dame, je m'en vois XXVIII. A Dieu, mon ami, vous command XXIX. Il me semble qu'il a cent ans XXX. Il a au jour d'ui un mois XXXI. Se loiaulté me puet valoir XXXII. Trés doulz regart, amoureux, attraiant XXXIII. Le plus bel qui soit en France XXXIV. J'en suis d'acort s'il vous plaist que je muire XXXV. De mieulx en mieulx vous vueil servir XXXVI. Helas! le trés mauvais songe XXXVII. Trés doulce dame, or suis je revenu XXXVIII. Puis qu'ainsi est que ne puis pourchacier XXXIX. Doulce dame, je vous requier XL. Se m'amour voulsisse ottroier XLI. De tel dueil m'avez rempli XLII. Or est mon cuer rentré en double peine XLIII. Hé lune! trop luis longuement XLIV. Amis, ne vous desconfortez LXV. Souffise vous bel accueil XLVI. Se souvent vais au moustier XLVII. Combien qu'adès ne vous voie XLVIII. Comme surpris XLIX. Vous en pourriez exillier L. Pour attraire LI. Amis, venez encore nuit LII. Il me tarde que lundi viengne LIII. Cest anelet que j'ay ou doy LIV. La cause de mon annuy LV. Dure chose est a soustenir LVI. Cil qui m'a mis en pensée novelle LVII. Vostre doulçour mon cuer attrait LVIII. Se d'ami je suis servie LIX. Chiere dame, plaise vous ottroier LX. Vous n'y pouez, la place est prise LXI. S'il vous souffist, il me doit bien souffire LXII. Source de plour, riviere de tristece LXIII. Bel et doulz et gracieux LXIV. Pour quoy m'avez vous ce fait? LXV. S'ainsi me dure LXVI. Amoureux oeil LXVII. Ma dame LXVIII. Je vois LXIX. Dieux. JEUX A VENDRE 1. Je vous vens la passerose 2. la fueille tremblant 3. la paternostre 4. le papegay 5. la fleur de mellier 6. l'esparvier apris 7. le vert muguet 8. Du dieu d'amours vous vens le dart 9. Du pré d'Amours vous vens l'usage 10. Je vous vens la fleur de lis 11. du rosier la fueille 12. la turterelle 13. le cerf voulant 14. le chappel de saulx 15. la harpe et la lire 16. les gans de laine 17. la fleur de parvanche 18. la rose amatie 19. le pont qui se haulce 20. le panier d'ozier 21. l'oisellet en cage 22. le vers chapellet 23. la clere fontaine 24. le chappel de soie 25. le cuer du lion 26. la couldre qui ploie 27. l'anelet d'or fin 28. D'un esparvier vous vens la longe 29. Je vous vens le coulomb ramage 30. le songe amoureux 31. l'aloe qui vole 32. l'espée de guerre 33. la fleur d'acolie 34. la branche d'olive 35. la fleur d'ortie 36. le chapel de bievre 37. la rose de may 38. la fleur de seür 39. la violete 40. le blanc corbel 41. l'aloue volant 42. le dyamant 43. le tourret de nez 44. la marjoleine 45. la fueille de houx 46. la blonde tresce 47. le souspir parfont 48. le blanc orillier 49. la voulant aronde 50. Du blanc pain vous vens la mie 51. Je vous vens la rose d'Artois 52. la colombelle 53. le blanc cueuvrechief 54. de soye le laz 55. l'anelet d'argent 56. la fleur de glay 57. la perle fine 58. Je ne vens ne donne les yeulz 59. Chascun vous vens, mais je vous vueil donner 60. Je vous vens la fleur de peschier 61. du rosier la branche 62. d'Amours la prison 63. la rose vermeille 64. plein panier de flours 65. la feuille de tremble 66. Le saphir vous vens d'Orient 67. Flours vous vens de toutes couleurs 68. Je vous vens le levrier courant 69. la fleur mipartie 70. l'escrinet tout plein. AUTRES BALADES I. Car qui est bon doit estre appellé riche Éloge de Charles d'Albret. II. Si com tous vaillans doivent estre A Charles d'Albret. III. Et Dieux vous doint leur bon droit soustenir IV. Et honneur en toutes querelles V. Avisons nous qu'il nous convient morir VI. Ne les princes ne les daignent entendre VII. Car de Juno n'ay je nul reconfort VIII. Il veult trestout quanque je vueil IX. Amours le veult et la saison le doit X. Amours le veult et la saison le doit XI. Assez louer, ma redoubtée dame XII. Si qu'a tousjours en soit memoire XIII. Vous semble il que ce fausseté soit? XIV. Juno me het et meseür me nuit XV. Se Dieu et vous ne la prenez en cure XVI. A Charles d'Albret, connétable de France Ce premier jour que l'an se renouvelle XVII. N'on n'en pourroit assez mesdire XVIII. A la reine Isabelle de Bavière Ce jour de l'an, ma redoubtée dame XIX. A Louis de France, duc d'Orléans Ce jour de l'an vous soiez estrené XX. A Marie de Berry, comtesse de Montpensier Ce plaisant jour premier de l'an nouvel XXI. Christine fait hommage à Charles d'Albret de son poème «Du Débat de deux Amans» Si le vueilliez recepvoir pour estreine XXII. Christine recommande son fils aîné au duc d'Orléans Si le vueilliez, noble duc, recevoir XXIII. Faittes voz faiz a voz ditz accorder XXIV. Le corps s'en va, mais le cuer vous demeure XXV. Chapiaulx jolis, violetes et roses, Fleur de printemps, muguet et fleur d'amours XXVI. Et certes le doulz m'aime bien XXVII. Et ce vous fait tout le monde plaire XXVIII. En ce jolis plaisant doulz moys de May XXIX. Au duc d'Orléans, sur le combat de sept Français contre sept Anglais (19 mai2) De hault honneur et de chevalerie XXX. Sur le combat des sept chevaliers français et des sept chevaliers anglais (19 mai2) Sera retrait de leur haulte vaillance XXXI. Même sujet On vous doit bien de lorier couronner XXXII. A pou que mon cuer ne font! XXXIII. Au sénéchal de Hainaut,2. D'entreprendre armes et peine XXXIV. Apercevoir Vueillez le voir XXXV. Vostre doulceur me meine dure guerre XXXVI. A la reine Isabelle de Bavière Soit, sanz cesser, toute joye mondaine RONDEL. Mon chier seigneur, soiez de ma partie XXXVII. On est souvent batu pour dire voir XXXVIII. Sur la Cour du duc Philippe de Bourgogne, . Selon seigneur voit on maignée duite XXXIX. Car je vous ay retenue a ma vie XL. Je mourray se m'estes dure XLI. Qu'en France soit si mençonge eslevée XLII. Sur la mort du duc de Bourgogne (27 avril ) Affaire eussions du bon duc de Bourgongne XLIII. Et ne croyez flajolz de decepveurs XLIV. Ne mon penser nulle heure ne s'en part XLV. Mon doulx amy, d'autre ne me vient joye XLVI. Je m'en mettré a mon aise XLVII. Et me vueillez ottroyer vostre amour XLVIII. Je le sçay bien, il fault que je m'en sente XLIX. Je dis que c'est pechié a qui le fait L. S'ainsi le faiz, tu seras preux et saige LI. Et ait ou mal fort et poissant couraige LII. Ce jour de May gracieux plain de joye LIII. Quant bien me doit venir, meseur l'en chace. ENCORE AULTRES BALADES I. Je t'ameray et tiendray chier II. Certes trop m'est dure la departie III. A Dieu te dis, amis, puis qu'il le fault IV. Et qui n'aroit regrait a tel plaisance Et a si trés doulce amour eslongner? V. Quant chascun s'en revient de l'ost VI. Car de ce vueil savoir le compte VII. Qui vous en a tant appris? VIII. Le plus bel des fleurs de liz IX. De bien en mieulx vous puist il avenir. COMPLAINTES AMOUREUSES I Doulce dame, vueillez oïr la plainte. II Vueillez oÿr en pitié ma complainte. L'ÉPISTRE AU DIEU D'AMOURS. LE DIT DE LA ROSE. LE DÉBAT DE DEUX AMANTS. LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS. LE LIVRE DU DIT DE POISSY. LE DIT DE LA PASTOURE. UNE ÉPISTRE A EUSTACHE MOREL. CENT BALLADES CI COMMENCENT CENT BALADES I Aucunes gens me prient que je face Aucuns beaulz diz, et que je leur envoye, Et de dittier dient que j'ay la grace; Mais, sauve soit leur paix, je ne sçaroye Faire beaulz diz ne bons; mès toutevoye, Puis que prié m'en ont de leur bonté, Peine y mettray, combien qu'ignorant soie, Pour acomplir leur bonne voulenté. Mais je n'ay pas sentement ne espace De faire diz de soulas ne de joye: Car ma douleur, qui toutes autres passe, Mon sentement joyeux du tout desvoye; Mais du grant dueil qui me tient morne et coye Puis bien parler assez et a plenté; Si en diray: voulentiers plus feroye Pour acomplir leur bonne voulenté. Et qui vouldra savoir pour quoy efface Dueil tout mon bien, de legier le diroye: Ce fist la mort qui fery sanz menace Cellui de qui trestout mon bien avoye; Laquelle mort m'a mis et met en voye De desespoir; ne puis je n'oz santé; De ce feray mes dis, puis qu'on m'en proie, Pour accomplir leur bonne voulenté. Princes, prenez en gré se je failloie; Car le ditter je n'ay mie henté, Mais maint m'en ont prié, et je l'ottroye, Pour accomplir leur bonne voulenté. II Ou temps jadis, en la cité de Romme, Orent Rommains maint noble et bel usage. Un en y ot: tel fu que quant un homme En fais d'armes s'en aloit en voyage, S'il faisoit la aucun beau vasselage, Après, quant ert a Romme retourné, Cellui estoit, pour pris de son bernage, Digne d'estre de lorier couronné. De cel' honneur on prisoit moult la somme; Car le plus preux l'avoit ou le plus sage. Pour ce pluseurs, qu'yci pas je ne nomme, S'efforçoient d'en avoir l'avantage; Bien y paru, car de hardi visage Domterent ceulz d'Auffrique en leur regné, Dont maint furent, au retour de Cartage, Digne d'estre de laurier couronné. Ce faisoit on jadis; mais une pomme Ne sont prisié en France, c'est domage, Adès les bons, mais tous ceulz on renomme Qui ont avoir ou trés grant heritage. Mais par bonté, trop plus que par lignage, Doit estre honneur et pris et loz donné A ceulx qui sont, pour leur noble corage, Digne d'estre de lorier couronné. Princes, par Dieu c'est grant dueil et grant rage Quant les biens fais ne sont guerredonné A ceulx qui sont, au dit de tout lengage, Digne d'estre de lorier couronné. III Quant Lehander passoit la mer salée, Non pas en nef, ne en batel a nage, Mais tout a nou, par nuit, en recellée, Entreprenoit le perilleux passage Pour la belle Hero au cler visage, Qui demouroit ou chastel d'Abidonne, De l'autre part, assez près du rivage; Voyez comment amours amans ordonne! Ce braz de mer, que l'en clamoit Hellée, Passoit souvent le ber de hault parage Pour sa dame veoir, et que cellée Fust celle amour ou son cuer fu en gage. Mais Fortune qui a fait maint oultrage, Et a mains bons assez de meschiefs donne, Fist en la mer trop tempesteux orage. Voiés comment amours amans ordonne! En celle mer, qui fu parfonde et lée, Fu Lehander peri, ce fu domage; Dont la belle fu si fort adoulée Qu'en mer sailli sanz querir avantage. Ainsi pery furent d'un seul courage. Mirez vous cy, sanz que je plus sermone, Tous amoureux pris d'amoureuse rage. Voyez comment amours amans ordonne! Mais je me doubt que perdu soit l'usage D'ainsi amer a trestoute personne; Mais grant amour fait un fol du plus sage. Voyez comment amours amans ordonne! IV Par envie, qui le monde desroye, Est trayson couvertement nourrie En mains faulz cuers, qui se mettent en voye De mettre a fin leur fausse lecherie, Et en leurs fais usent de tricherie, Dont ilz prenent sur maint grant avantage, En traïson, non pas par vacellage. En grant pouoir fu la cité de Troye, Un temps qui fu, sur toute seigneurie; Et la regnoit de ce monde, a grant joye, En haulte honneur, fleur de chevalerie; Qui par Grigois fu puis arse et perie, Et Troyens pris et menez en servage, En traïson, non pas par vacellage. Alixandre qui du monde ot la proye Si fu trahy; aussi grant desverie Reffist Mordret a Artus par tel voye, Dont maint dient qu'il est en faerie. Le preux Hector, ou ot bonté florie, Ne l'occist pas Achillès par oultrage, En traïson, non pas par vacellage. Princes, je dis, nel tenez moquerie, Que l'en se gard de tel forsennerie, Voire qui puet, car on fait maint domage En traïson, non pas par vacellage. V Hé! Dieux, quel dueil, quel rage, quel meschief, Quel desconfort, quel dolente aventure, Pour moy, helas, qui torment ay si grief, Qu'oncques plus grant ne souffri creature! L'eure maudi que ma vie tant dure, Car d'autre riens nulle je n'ay envie Fors de morir; de plus vivre n'ay cure, Quant cil est mort qui me tenoit en vie. O dure mort, or as tu trait a chief Touz mes bons jours, ce m'est chose molt dure, Quant m'as osté cil qui estoit le chief De tous mes biens et de ma nourriture, Dont si au bas m'as mis, je le te jure, Que j'ay desir que du corps soit ravie Ma doulante lasse ame trop obscure, Quant cil est mort qui me tenoit en vie. Et se mes las dolens jours fussent brief, Au moins cessast la dolour que j'endure; Mais non seront, ains toudis de rechief Vivray en dueil sanz fin et sanz mesure, En plains, en plours, en amere pointure. De touz assaulz dolens seray servie. D'ainsi mon temps user c'est bien droitture, Quant cil est mort qui me tenoit en vie. Princes, voiez la trés crueuse injure Que mort me fait, dont fault que je devie; Car choite suis en grant mesaventure, Quant cil est mort qui me tenoit en vie. VI Dueil engoisseux, rage desmesurée, Grief desespoir, plein de forsennement, Langour sanz fin, vie maleürée Pleine de plour, d'engoisse et de tourment, Cuer doloreux qui vit obscurement, Tenebreux corps sus le point de perir, Ay, sanz cesser, continuellement; Et si ne puis ne garir ne morir. Fierté, durté de joye separée, Triste penser, parfont gemissement, Engoisse grant en las cuer enserrée, Courroux amer porté couvertement, Morne maintien sanz resjoïssement, Espoir dolent qui tous biens fait tarir, Si sont en moy, sanz partir nullement; Et si ne puis ne garir ne morir. Soussi, anuy qui tous jours a durée, Aspre veillier, tressaillir en dorment, Labour en vain, a chiere alangourée En grief travail infortunéement, Et tout le mal, qu'on puet entierement Dire et penser sanz espoir de garir, Me tourmentent desmesuréement; Et si ne puis ne garir ne morir. Princes, priez a Dieu que bien briefment Me doint la mort, s'autrement secourir Ne veult le mal ou languis durement; Et si ne puis ne garir ne morir. VII Ha! Fortune trés doloureuse, Que tu m'as mis du hault au bas! Ta pointure trés venimeuse A mis mon cuer en mains debas. Ne me povoyes nuire en cas Ou tu me fusses plus crueuse, Que de moy oster le soulas, Qui ma vie tenoit joyeuse. Je fus jadis si eüreuse; Ce me sembloit qu'il n'estoit pas Ou monde plus beneüreuse; Alors ne craignoie tes las, Grever ne me pouoit plein pas Ta trés fausse envie haïneuse, Que de moy oster le soulas, Qui ma vie tenoit joyeuse. Horrible, inconstant, tenebreuse, Trop m'as fait jus flatir a cas Par ta grant malice envieuse Par qui me viennent maulx a tas. Que ne vengoyes tu, helas! Autrement t'yre mal piteuse, Que de moy oster le solas, Qui ma vie tenoit joyeuse? Trés doulz Princes, ne fu ce pas Cruaulté male et despiteuse, Que de moy oster le solas, Qui ma vie tenoit joyeuse? VIII Il a long temps que mon mal comença, N'oncques despuis ne fina d'empirer Mon las estat, qui puis ne s'avança, Que Fortune me voult si atirer Qu'il me convint de moy tout bien tirer; Et du grief mal qu'il me fault recevoir C'est bien raison que me doye doloir. Le dueil que j'ay si me tient de pieça, Mais tant est grant qu'il me fait desirer Morir briefment, car trop mal me cassa Quant ce m'avint qui me fait aïrer; Ne je ne puis de nul costé virer, Que je voye riens qui me puist valoir. C'est bien raison que me doye doloir. Ce fist meseur qui me desavança, Et Fortune qui voult tout dessirer Mon boneür; car depuis lors en ça Nul bien ne pos par devers moy tirer, Ne je ne scay penser ne remirer Comment je vif; et de tel mal avoir C'est bien raison que me doye doloir. IX O dure Mort, tu m'as desheritée, Et tout osté mon doulz mondain usage; Tant m'as grevée et si au bas boutée, Que mais prisier puis pou ton seignorage. Plus ne me pues en riens porter domage, Fors tant sanz plus de moy laissier trop vivre. Car je desir de trestout mon corage Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. Il a cinq ans que je t'ay regraittée Souventes fois, a trés pleureux visage, Depuis le jour que me fu joye ostée, Et que je cheus de franchise en servage. Quant tu m'ostas le bel et bon et sage, Laquelle mort a tel tourment me livre Que moult souvent souhait, pleine de rage, Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. Se trés adonc tu m'eusses emportée, Trop m'eusses fait certes grant avantage, Car depuis lors j'ay esté si hurtée De grans anuis, et tant reçu d'oultrage, Et tous les jours reçoy au feur l'emplage, Que riens ne vueil, ne n'ay desir de suivre, Fors seulement toy paier tel truage Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. Princes, oyés en pitié mon language, Et toy Mort, pri, escry moy en ton livre, Et fay que tost je voye tel message, Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. X Se Fortune a ma mort jurée, Et du tout tasche a moy destruire, Ou soye si maleürée, Qu'il faille qu'en dueil vive et muire, Que me vault donc pestrir ne cuire, Tirer, bracier, ne peine traire, Puis que Fortune m'est contraire? Pieça de joye m'a tirée, Ne puis ne fina de moy nuire, Encore est vers moy si yrée, Qu'adès me fait de mal en pire, Quanque bastis elle descire, Et quel proffit pourroye attraire, Puis que Fortune m'est contraire? Son influance desraée Cuidoye tous jours desconfire, Par bien faire a longue endurée, Cuidant veoir aucun temps luire Pour moy qui meseür fait fuire. Mais riens n'y vault, je n'y puis traire, Puis que Fortune m'est contraire. XI Seulete suy et seulete vueil estre, Seulete m'a mon doulz ami laissiée, Seulete suy, sanz compaignon ne maistre, Seulete suy, dolente et courrouciée, Seulete suy en languour mesaisiée, Seulete suy plus que nulle esgarée, Seulete suy sanz ami demourée. Seulete suy a huis ou a fenestre, Seulete suy en un anglet muciée, Seulete suy pour moy de plours repaistre, Seulete suy, dolente ou apaisiée, Seulete suy, riens n'est qui tant me siée, Seulete suy en ma chambre enserrée, Seulete suy sanz ami demourée. Seulete suy partout et en tout estre. Seulete suy, ou je voise ou je siée, Seulete suy plus qu'autre riens terrestre, Seulete suy de chascun delaissiée, Seulete suy durement abaissiée, Seulete suy souvent toute esplourée, Seulete suy sanz ami demourée. Princes, or est ma doulour commenciée: Seulete suy de tout dueil menaciée, Seulete suy plus tainte que morée, Seulete suy sanz ami demourée. XII Qui trop se fie es grans biens de Fortune, En verité, il en est deceü; Car inconstant elle est plus que la lune. Maint des plus grans s'en sont aperceü, De ceulz meismes qu'elle a hault acreü, Trebusche tost, et ce voit on souvent Que ses joyes ne sont fors que droit vent. Qui vit, il voit que c'est chose commune Que nul, tant soit perfait ne esleü, N'est espargné quant Fortune repugne Contre son bien, c'est son droit et deü De retoulir le bien qu'on a eü, Vent chierement, ce scet fol et sçavent Que ses joyes ne sont fors que droit vent. De sa guise qui n'est pas a touz une Bien puis parler; car je l'ay bien sceü, Las moy dolens! car la fausse et enfrune M'a a ce cop trop durement neü, Car tollu m'a ce dont Dieu pourveü M'avoit, helas! bien vois apercevent Que ses joyes ne sont fors que droit vent. XIII C'est fort chose qu'une nef se conduise, Es fortunes de mer, a tout par elle, Sanz maronnier ou patron qui la duise, Et le voile soit au vent qui ventelle; Se sauvement a bon port tourne celle, En verité c'est chose aventureuse; Car trop griefment est la mer perilleuse. Et non obstant que parfois soleil luise, Et que si droit s'en voit que ne chancelle, Si qu'il semble que nul vent ne lui nuise, Ne nul decours, ne la lune nouvelle, Si est elle pourtant en grant barelle De soubdain vent ou d'encontre encombreuse; Car trop griefment est la mer perilleuse. Si est pitié, quant fault que mort destruise Nul bon patron, ou meneur de nacelle; Et est bien droit que le cuer dueille et cuise. Qui a tresor, marchandise ou vaisselle, Ou seul vaissel qui par la mer brandelle: N'est pas asseur, mais en voie doubteuse; Car trop griefment est la mer perilleuse. XIV Seulete m'a laissié en grant martyre, En ce desert monde plein de tristece, Mon doulz ami, qui en joye sanz yre Tenoit mon cuer, et en toute leesce. Or est il mort, dont si grief dueil m'oppresse, Et tel tristour a mon las cuer s'amord Qu'a tousjours mais je pleureray sa mort. Qu'en puis je mais, se je pleure et souspire Mon ami mort, et quelle merveille est ce? Car quant mon cuer parfondement remire Comment souef j'ay vescu sans asprece Trés mon enfance et premiere jeunece Avecques lui, si grant doulour me mord Qu'a tousjours mais je pleureray sa mort. Com turtre sui sanz per qui ne desire Nulle verdour, ains vers le sec s'adrece, Ou com brebis que lop tache a occire, Qui s'esbaïst quant son pastour la laisse; Ainsi suis je laissiée, en grant destrece, De mon ami, dont j'ay si grant remord Qu'a tousjours mais je pleureray sa mort. XV Helas! helas! bien puis crier et braire, Quant j'ay perdu ma mere et ma nourrice, Qui doulcement me souloit faire taire. Or n'y a mais ame qui me nourrice, Ne qui ma faim de son doulz lait garisse. Jamais de moy nul ne prendra la cure, Puis qu'ay perdu ma doulce nourriture. Plaindre et plourer je doy bien mon affaire; Car je me sens povre, foiblet et nyce, Et non sachant pour aucun proffit faire; Car jeune suis de sens et de malice. Or convendra qu'en orphanté languisse, Et que j'aye mainte male aventure, Puis qu'ay perdu ma doulce nourriture. Le temps passé, a tous souloie plaire, Et m'offroit on honneurs, dons et service, Quant ma mere la doulce et debonnaire Me nourrissoit; or fault que tout tarrisse, Et qu'à meschief et a doleur perisse Plein de malons et de pouvre enfonture, Puis qu'ay perdu ma doulce nourriture. XVI Qui vivement veult bien considerer Ce monde cy ou il n'a joye entiere, Et les meschiefs qu'il fault y endurer, Et comment mort vient qui tout met en biere, Qui bien penser veult sus ceste matiere, Il trouvera, s'il a quelque grevance, Que sur toute reconfortant maniere, C'est souvrain bien que prendre en pascience. Puis qu'ainsi est qu'on n'y puet demorer, Pourquoy a l'en ceste vie si chiere? Et une autre convient assavourer, Qui aux pecheurs ne sera pas legiere. Si vault trop mieulx confession plainiere Faire en ce monde, et vraye penitence; Et qui ara la penance trop fiere, C'est souvrain bien que prendre en pascience. Chascun vray cuer se doit enamourer De la vraye celestiel lumiere, Et du seul Dieu que l'en doit aourer. C'est nostre fin et joye derreniere: Qui sages est, autre solas ne quiere, Tout autre bien si n'est fors que nuisance, Et se le monde empesche ou trouble arriere, C'est souvrain bien que prendre en pascience. XVII Se de douloureux sentement Sont tous mes dis, n'est pas merveille; Car ne peut avoir pensement Joyeux, cuer qui en dueil traveille. Car, se je dors ou se je veille, Si suis je en tristour a toute heure, Si est fort que joye recueille Cuer qui en tel tristour demeure. N'oublier ne puis nullement La trés grant douleur non pareille Qui mon cuer livre a tel tourment, Que souvent me met a l'oreille Grief desespoir, qui me conseille Que tost je m'occie et accueure; Si est fort que joye recueille Cuer qui en tel tristour demeure. Si ne pourroye doulcement Faire dis; car, vueille ou ne vueille, M'estuet complaindre trop griefment Le mal, dont fault que je me dueille; Dont souvent tremble comme fueille, Par la douleur qui me cueurt seure. Si est fort que joye recueille Cuer qui en tel tristour demeure. XVIII Aucunes gens ne me finent de dire Pour quoy je suis si malencolieuse, Et plus chanter ne me voyent ne rire, Mais plus simple qu'une religieuse, Qui estre sueil si gaye et si joyeuse. Mais a bon droit se je ne chante mais; Car trop grief dueil est en mon cuer remais. Et tant a fait Fortune, Dieu lui mire! Qu'elle a changié en vie doloreuse Mes jeux, mes ris, et ce m'a fait eslire Dueil pour soulas, et vie trop greveuse. Si ay raison d'estre morne et songeuse, Ne n'ay espoir que j'aye mieulx jamais; Car trop grief dueil est en mon cuer remais. Merveilles n'est se ma leesce empire; Car en moy n'a pensée gracieuse, N'autre plaisir qui a joye me tire. Pour ce me tient rude et maugracieuse Le desplaisir de ma vie anuieuse, Et se je suis triste, je n'en puis mais; Car trop grief dueil est en mon cuer remais. XIX Long temps a que je perdi Tout mon soulas et ma joye, Par la mort que je maudi Souvent; car mis m'a en voye De jamais nul bien avoir; Si m'en doy par droit blasmer; N'oncques puis je n'oz vouloir De faire ami, ne d'amer. Ne sçay qu'en deux ne fendi Mon cuer, du dueil que j'avoye Trop plus grant que je ne di, Ne que dire ne sçaroye, Encor mettre en nonchaloir Ne puis mon corroux amer; N'oncques puis je n'oz vouloir De faire ami, ne d'amer. Depuis lors je n'entendi A mener soulas ne joye; Si en est tout arudi Le sentement que j'avoye. Car je perdi tout l'espoir Ou me souloie affermer. N'oncques puis je n'oz vouloir De faire ami, ne d'amer. XX Comment feroye mes dis Beaulx, ne bons, ne gracieux, Quant des ans a près de dix Que mon cuer ne fu joyeux, N'il n'a femme soubz les cieulx Qui plus ait eu de meschief? Encor n'en suis pas a chief. J'os des biens assez jadis; Mais en yver temps pluieux Si pesent, si enlaidis, N'est, ne si trés anuieux, Comme adès en trestous lieux M'est le temps; mais, par mon chief, Encor n'en suis pas a chief. Si ay bien droit se je dis Mes plains malencolieux; Car en tristour est tousdis Mon dolent cuer, ce scet Dieux, Ne jamais je n'aray mieulx, Se ma pesance n'achief; Encor n'en suis pas a chief. XXI Tant me prie trés doulcement Cellui qui moult bien le scet faire, Tant a plaisant contenement, Tant a beau corps et doulz viaire, Tant est courtois et debonaire, Tant de grans biens oy de lui dire Qu'a peine le puis escondire. Il me dit si courtoisement, En grant doubtance de meffaire, Comment il m'aime loyaument, Et de dire ne se peut taire, Que neant seroit du retraire; Et puis si doulcement souspire Qu'a peine le puis escondire. Si suis en moult grant pensement Que je feray de cest affaire; Car son plaisant gouvernement, Vueille ou non, Amours me fait plaire, Et si ne le vueil mie attraire; Mais mon cuer vers lui si fort tire Qu'a peine le puis escondire. XXII Tant avez fait par vostre grant doulceur, Trés doulz ami, que vous m'avez conquise. Plus n'y convient complainte ne clamour, Ja n'y ara par moy deffense mise. Amours le veult par sa doulce maistrise, Et moy aussi le vueil, car, se m'ait Dieux, Au fort c'estoit folour quant je m'avise De reffuser ami si gracieux. Et j'ay espoir qu'il a tant de valour En vous, que bien sera m'amour assise, Quant de beaulté, de grace et tout honnour Il y a tant que c'est drois qu'il souffise; Si est bien drois que sur tous vous eslise; Car vous estes digne d'avoir trop mieulx, Et j'ay eu tort, quant tant m'avez requise, De reffuser ami si gracieux. Si vous retien et vous donne m'amour, Mon fin cuer doulz, et vous pri que faintise Ne soit en vous, ne nul autre faulx tour; Car toute m'a entierement acquise Vo doulz maintien, vo maniere rassise, Et vos trés doulz amoureux et beaulz yeux. Si aroye grant tort en toute guise De reffuser ami si gracieux. Mon doulz ami, que j'aim sur tous et prise, J'oy tant de bien de vous dire en tous lieux Que par raison devroye estre reprise De reffuser ami si gracieux. XXIII Bien doy louer Amours de ses biens fais, Qui m'a donné ami si trés parfait, Qu'en trestous lieux chascun loue ses fais Et sa beaulté, sa grace et tout son fait, Qu'il n'a en lui ne blasme ne meffait; Dieu l'a parfait en valeur et en grace, N'on ne pourroit mieulx vouloir par souhait; Certes c'est cil qui tous les autres passe. Et avec ce qu'il est sur tous parfais, Et que son bien est en mains lieux retrait, Pour moy servir porte tous pesans fais, Et m'aime et craint plus que riens sanz retrait; Ne paour n'ay d'y trouver ja faulz trait. Car il est tel que trestous maulx efface De son bon cuer, ou il n'a nul forfait. Certes c'est cil qui tous les autres passe. Si a mon cuer du tout a lui attrais Qui est tout sien, c'est bien raison qu'il l'ait; Car tout acquis l'a par ses trés doulx trais; Et vrayement si en mon cuer portrait Est son gent corps, qu'il n'en sera fors trait Jamais nul jour, se ma vie ne passe; Car sanz mentir dire puis tout a fait: Certes c'est cil qui tous les autres passe. XXIV Ma doulce amour, ma plaisance cherie, Mon doulz ami, quanque je puis amer, Vostre doulceur m'a de tous maulz garie, Et vrayement je vous puis bien clamer Fontaine dont tout bien vient, Et qui en paix et joye me soustient, Et dont plaisirs me vienent a largece; Car vous tout seul me tenez en leece. Et la doulour qui en mon cuer norrie S'est longuement, qui tant m'a fait d'amer, Le bien de vous a de tous poins tarie; Or ne me puis complaindre ne blasmer De Fortune qui devient Bonne pour moy, se en ce point se tient. Mis m'en avez en la voye et adrece; Car vous tout seul me tenez en leece. Si lo Amours qui, par sa seigneurie, A tel plaisir m'a voulu reclamer; Car dire puis de vray sanz flaterie, Qu'il n'a meilleur de la ne de ça mer De vous, m'amour, ainsi le tient Mon cuer pour vray, qui tout a vous se tient, N'a aultre rien sa pensée ne drece; Car vous tout seul me tenez en leece. XXV Dites moy, mon doulz ami, S'il est voir ce que j'oy dire, Que dedens la Saint Remi Devez aler en l'Empire, En Alemaigne, bien loings, Demourer, si com j'entens, Quatre moys ou trois du moins? Helas! que j'aray mautemps! Ne me puet jour ne demi Sanz vous veoir riens souffire, Et quant vous serez de mi Loins, quel sera mon martire! De mourir me fust besoings Mieulx que le mal que j'atens; Rungier me fauldra mes froins. Helas! que j'aray mautemps! Mon cuer partira par mi, Au dire a Dieu j'en souspire Souvent et de dueil fremi. Car je fondray com la cire Des soussis et des grans soings Que pour vous aray par temps; Se je vous pers de tous poins, Helas! que j'aray mautemps! XXVI Mon doulz ami, n'aiez malencolie Se j'ay en moy si joyeuse maniere; Et se je fais en tous lieux chiere lie, Et de parler a maint suis coustumiere, Ne croiez pas pour ce, que plus legiere Soye envers vous, car c'est pour decepvoir Les mesdisans qui tout veulent savoir. Car se je suis gaye, cointe et jolie, C'est tout pour vous que j'aim d'amour entiere. Si ne prenez nul soing qui contralie Vostre bon cuer, car pour nulle priere Je n'ameray autre qui m'en requiere; Mais on doit moult doubter, a dire voir, Les mesdisans qui tout veulent savoir. Sachiez de voir qu'amours si fort me lie En vostre amour que n'ay chose tant chiere. Mais ce seroit a moy trop grant folie De ne faire, fors a vous, bonne chiere. Ce n'est pas drois, ne chose qui affiere Devant les gens, pour faire apercevoir Les mesdisans qui tout veulent savoir. XXVII Ne cuidiez pas que je soye Si fole, ne si legiere, Sire, qu'accorder je doye M'amour a toute priere; Trop seroye vilotiere, Ce que oncques mais ne fus; J'en ay fait a maint reffus. Ja pour ce ne vous anoye, Ne me faittes pire chiere, Car amer je ne saroye, Ne je n'en suis coustumiere, Pour homme qui m'en requiere; Aprendre n'en vueil les us; J'en ay fait a maint reffus. Ne faire je n'en vouldroie En fais, en dis, en maniere, Chose que faire ne doye Femme qui honneur a chiere. Trop mieulx vouldroie estre en biere. Pour ce, soyent beaulx ou drus, J'en ay fait a maint reffus. XXVIII Mon doulz ami, vueilliez moy pardonner, Se je ne puis, si tost com je vouldroye, Parler a vous, car ainçois ordener Me fault comment sera, ne par quel voye. Car mesdisans me vont gaitant Qui du meschief et du mal me font tant, Que je ne puis joye ne bien avoir, Pour le desir que j'ay de vous veoir. Si pry a Dieu qu'il leur vueille donner La mort briefment; car leur vie m'anoye, Pour ce qu'en dueil me font mes jours finer Sanz vous veoir, ou est toute ma joye: Car ilz se vont entremettant De moy gaitier nuit et jour, mais pourtant Ne vous oubli, ce pouez vous savoir, Pour le desir que j'ay de vous veoir. Mais ne sçaront ja eulx si fort pener, Que, maugré tous, bien briefment ne vous voie. Car tant feray, se g'y puis assener, Que vous verray, quoy qu'avenir m'en doye, Et vous feray savoir quant. Mon doulz ami, deportez vous atant. Car g'y mettray peine, sachiez de voir, Pour le desir que j'ay de vous veoir. XXIX Le gracieux souvenir, Qui de vous me vient, Me fait gaiement tenir. Et il appertient, Car tout adès me souvient Comment vostre bonté passe Tous autres, chascun le tient, Par Dieu, c'est grant grace. Joye doy bien maintenir, Quant si bien m'avient, Qu'amours mon cuer retenir, Dont plus lié devient, Vous a fait a qui avient Bien et bel en toute place Faire quanque honneur contient, Par Dieu, c'est grant grace. Ne mal ne me peut venir; Car mon cuer maintient Qu'a joye puis avenir, Par vous qui retient Pense, dit, fait et detient Tout bien, et tout mal efface La bonté qui vous soustient, Par Dieu, c'est grant grace. XXX Faulx mesdisans aront ilz le pouoir De moy faire mon ami eslongnier? Nanil, par Dieu! combien que leur savoir Mettent a moy grever sanz espargnier, Mais ja pourtant ne feront recreant Mon cuer d'amer; a cellui le creant Qui l'a du tout, car n'ont pas la poissance Qu'a vraye amour puissent faire grevance. Grever peut bien mon corps ou mon avoir Leur faulx agait, que ne puis engigner, Ou mon honneur, et si puis recepvoir Par eulx maint mal; si le doy ressoigner; Mais se mon fait devoyent en riant Partout compter en la ville criant, Si n'ay je pas ne doubte n'esperance Qu'a vraye amour puissent faire grevance. Par leurs lengues ou il n'a mot de voir (Je pri a Dieu que l'en leur puist roignier,) Me destournent mon ami a veoir; De ce les voy assez embesoignier, Et ja par eulx vont maintes gens creant Pis qu'il n'y a, et ainsi vont grevant Maint vray amant; mais n'ay point de doubtance Qu'a vraye amour puissent faire grevance. XXXI Mon ami, ne plourez plus; Car tant me faittes pitié Que mon cuer se rent conclus A vostre doulce amistié. Reprenez autre maniere; Pour Dieu, plus ne vous doulez, Et me faittes bonne chiere: Je vueil quanque vous voulez. Ne plus ne soiez reclus, Ne pensif, ne dehaitié; Mais de joye aprenez l'us. Car bien avez exploitié Vers Amours qui n'est pas fiere Encontre vous; or alez, J'acorde vostre priere: Je vueil quanque vous voulez. Trop mieulx m'atachent qu'a glus, Et d'amours font le traittié, De voz larmes les grans flus Qui m'occient a moitié, Ne plus je n'y met enchiere; Doulz ami, or m'acolez, Je suis vostre amie chiere; Je vueil quanque vous voulez. XXXII Helas! m'amour, vous convient il partir Et eslongnier de moy qui tant vous aim? Ce poise moy, s'ainsi est, car sentir Me convendra, de ce soyez certain, Trop de griefté jusqu'au retour. En dueil vivray, en peine et en tristour, Et me mourray de dueil certainement, Se demourez loing de moy longuement. Car vostre est tout mon cuer, sanz repentir, Ne n'a nul bien sanz vous, ne soir, ne main, Ne il n'est rien qui le feist alentir De vous amer, tant fust malade ou sain; Et, comme en une forte tour, Est enfermé en lui vo gent atour Qui m'ocira, n'en doubtez nullement, Se demourez loing de moy longuement. Or me ditez, doulz ami, sanz mentir, Quant revendrez. Pour le dieu souverain Ne demourez! car ce feroit martir Mon povre cuer, qui n'a autre reclaim; Et ne m'oubliez par nul tour, Loyal soyez, et loing et cy entour; Car tant vous aim qu'il m'yra durement Se demourez loing de moy longuement. XXXIII En plourant a grosses goutes, Trés triste et pleine de dueil, Ma vraye amour dessus toutes, Cil que j'aim, n'autre ne vueil, Vous di a Dieu a grant peine. Car trop grant doulour soustient Mon cuer, qui grief dueil demaine, Puis que partir vous convient. Or sont mes joyes desrouptes; Plus ne chant, si com je sueil; Des tristes suivray les routes, J'en ay ja passé le sueil, Puis que je seray longtaine De vous, et il apertient. Je demeure de dueil pleine, Puis que partir vous convient. Je mourray, n'en faites doubtes, Sans veoir vo doulz accueil. Ha! Fortune, tu me boutes En dur point, puis que my oeil, Fors par pensée prochaine, Ne verront cil qui retient Mon cuer: c'est chose certaine, Puis que partir vous convient. XXXIV Or est venu le trés gracieux moys De May le gay, ou tant a de doulçours, Que ces vergiers, ces buissons et ces bois, Sont tout chargiez de verdure et de flours, Et toute riens se resjoye. Parmi ces champs tout flourist et verdoye, Ne il n'est riens qui n'entroublie esmay, Pour la doulçour du jolis moys de May. Ces oisillons vont chantant par degois, Tout s'esjouïst partout de commun cours, Fors moy, helas! qui sueffre trop d'anois, Pour ce que loings je suis de mes amours; Ne je ne pourroye avoir joye, Et plus est gay le temps et plus m'anoye. Mais mieulx cognois adès s'oncques amay, Pour la doulçour du jolis moys de May. Dont regreter en plourant maintes fois Me fault cellui, dont je n'ay nul secours; Et les griefs maulx d'amours plus fort cognois, Les pointures, les assaulx et les tours, En ce doulz temps, que je n'avoye Oncques mais fait; car toute me desvoye Le grant desir qu'adès trop plus ferme ay, Pour la doulçour du jolis moys de May. XXXV Je suis loings de mes amours, Dont je pleure mainte lerme; Mais en espoir prens secours Que tost revendra le terme Qu'il m'a mis de retourner. Ja sont passées trois sepmaines, Six en devoit sejourner, Tant ont a durer mes peines. Tant le desire tousjours Qu'en suis malade et enferme. Or venez doncques le cours, Amis que j'aim d'amour ferme, Et vous ferez destourner Mes angoisses trés grevaines; Car jusques au retourner Tant ont a durer mes peines. Pour mener mon dueil en plours, Souvent a par moy m'enferme; Mais ce garist mes doulours Qu'a bon espoir je m'afferme Que Dieu vous vueille amener, Ou tost nouvelles certaines; Jusques la me fault pener, Tant ont a durer mes peines. XXXVI Se vraye amour est en un cuer fichée Sanz varier et sanz nulle faintise, Certes c'est fort que de legier dechée; Ainçois adès de plus en plus l'atise Ardent desir et l'amour qui s'est mise Dedens le cuer, qui si le fait lier Qu'il n'en pourroit partir en nulle guise, Et qui pourroit telle amour oublier? Pour moy le sçay, qui suis toute sechée Par trop amer; car, sans recreandise, Ay si m'amour fermement atachée A cil amer, ou je l'ay toute assise, Qu'en ce monde nul autre avoir ne prise, Ne je ne fais fors melencolier. Quant loings en suis, riens n'est qui me souffise, Et qui pourroit telle amour oublier? Si ne pourroit jamais estre arrachée Si faitte amour, car, pour droit que g'i vise, Je n'ay pouoir qu'en moy de riens dechée, Et si suis je d'autres assez requise; Mais riens n'y vault: un seul m'a tout acquise; Tant pourchaça, par soy humilier, Que je me mis du tout a sa franchise, Et qui pourroit telle amour oublier? XXXVII Pour vous, m'amour desirée, Ay joye si adirée, Sanz mentir, Qu'adès vouldroye sentir La mort, pour estre tirée Du mal qui m'a empirée, Et si ne m'en puis partir. Ne, pour tost estre curée La peine qu'ay endurée, Consentir Ne me puis ne assentir A autre amour procurée; J'en seroye perjurée, Et si ne m'en puis partir. C'est pour vostre demourée, Ma doulce amour savourée, Qui partir Fera mon cuer com martir, J'en suis taintte com morée, Et toute descoulourée, Et si ne m'en puis partir. XXXVIII Helas! doulz loyaulx amis, En grant desir attendoie Le terme que m'aviez mis De retourner, mais ma joye Tourne en dueil: tout est cassé Le bon espoir que j'avoye, Puis que le terme est passé. Vous m'aviez dit et promis, Et aussi je l'esperoie, Que deux moys ou trois demis, Demourriez en ceste voye, Dont je me doubt que lassé Vous soyez que plus vous voye, Puis que le terme est passé. Or est de tous poins desmis Le soulas qu'avoir soloie, En pensant que ja remis, Du retour fussiez en voye De venir; mais effacé Est mon bien; car trop m'anoie, Puis que le terme est passé. XXXIX Qui a mal, souvent se plaint; Car maladie le doit, Et pour ce sont mi complaint Doulereux, car chascun voit Comment tourmentée suis Pour amer, et ma doulour Nullement celer ne puis; Il en pert a ma coulour. On cognoist bien qui se faint; Car qui grant griefté reçoipt, Le visage en a destaint. Se le cuer est fort destroit, Et pour ce mes griefs anuis Amenrissent ma vigour, Car repos n'ay jour ne nuys; Il en pert a ma coulour. Mais cil, par qui j'ay mal maint, Ne scet, ne cognoist, ne voit Comment mon cuer est attaint; Helas! comment le sçaroit, Car je ne le vis depuis Demi an, mais son sejour De la mort m'ovrira l'uis; Il en pert a ma coulour. XL Amours, amours, certes tu fis pechié De moy lier en tes perilleux las, Ou mon cuer est si durement fichié, Que moult souvent me convient dire helas! Et voirement dit l'en voir Que tu ne scés nullui si chier avoir, Qu'il n'ait, souvent avient, de ses amours Pour un seul bien plus de cinq cens doulours. Au commencier m'as le cuer aluchié, Par moy donner assés de tes soulas; Mais quant tu l'as fermement atachié, Adonc de ses plaisirs despouillié l'as; Car, sans lui faire assavoir, Trestout le bien qu'il souloit recevoir Lui as osté, et lui rens tous les jours Pour un seul bien plus de cinq cens doulours. Et se cellui, par qui en dur point chié, Ne vient briefment, mal oncques m'affulas De tes dangiers par qui du tout dechié De joye avoir, et s'il est d'amer las Trop me convendra douloir; Car plus que riens le desir a veoir, Et, s'il ne vient, j'aray pour mes labours Pour un seul bien plus de cinq cens doulours. XLI Helas! au moins se aucune nouvelle Peusse ouïr, par quoy sçeusse comment Le fait cellui qui mes maulx renovele, Et qui tenu l'a ja si longuement De moy loingtain, ce feist aucunement Moy resjouïr, mais nul n'en fait raport, Ne plus, ne mains ne que s'il estoit mort. Ne sçay s'en nef, en barge, ou en nacelle, Passa la mer ou s'il va autrement; S'en Aragon, en Espaigne, en Castelle, Ou autre part soit alé, ou briefment Ne puist venir, ou si prochainement; Car je ne sçay ou il est, n'a quel port, Ne plus, ne mains ne que s'il estoit mort. Ou peut estre qu'il aime autre plus belle Que je ne suis, si ne lui chaut granment De revenir; mais il n'est damoiselle Ne nulle autre, ce sçay certainement, Qui jamais jour l'aime plus loiaument; Mais que me vault? quant je n'en ay confort, Ne plus, ne mains ne que s'il estoit mort. XLII Ovide dit qu'il est un messagier, Qui en dormant les nouvelles aporte, Les gens endort, et puis les fait songier De joye ou dueil, songes de mainte sorte. Morpheüs cil messager on appelle; Au dieu qui dort est filz, ce dit la fable, Qui en pluseurs formes se renouvelle, Cil nonce aux gens mainte chose notable, Et cellui dieu de someil alegier, Soye mercy, veult le mal que je porte. Car nouvelles m'envoye sanz dongier De mon ami, autre ne me conforte. Mais quant chose me dit qui ne m'est belle, Mon cuer tremble plus que feuille d'arable; Car en nul cas de riens le voir ne celle, Cil nonce aux gens mainte chose notable. Et ma doulour fait moult assouagier Le dieu qui dort, certes je fusse morte Se il ne fust; mais plorer de legier Me fait souvent, car trop me desconforte Quant il me dit qu'une autre damoiselle Tient mon ami, et qu'il soit veritable J'ay grant paour; car, de toute querelle, Cil nonce aux gens mainte chose notable. XLIII Hé Dieux! que le temps m'anuie, Un jour m'est une sepmaine; Plus qu'en yver longue pluie, M'est ceste saison grevaine. Helas! car j'ay la quartaine, Qui me rent toute estourdie Souvent et de tristour pleine: Ce me fait la maladie. J'ay goust plus amer que suye, Et coulour pasle et mausaine; Pour la toux fault que m'appuye Souvent, et me fault l'alaine. Et quant l'excès me demaine, Adonc ne suis tant hardie Que je boive que tysaine: Ce me fait la maladie. Je n'ay garde que m'enfuye; Car, quant je vois, c'est a peine Non pas l'erre d'une luie, Mais par une chambre plaine Encor convient qu'on me maine, Et souvent fault que je die: «Soustenez moy, je suis vaine.» Ce me fait la maladie. Medecins, de mal suis plaine, Garissez moy, je mendie De santté qui m'est longtaine; Ce me fait la maladie. XLIV Amours, il est fol qui te croit, Ne qui a toy servir s'amuse; Car qui mieulx te sert plus reçoit De grans anuis, et sa vie use A grant meschief qui s'i esluse; Grant faissel lui fault soutenir, Je m'en sçay bien a quoy tenir. Ton bel accueil chascun deçoit, Chascun attrait, nul ne reffuse, Assez promet et moult accroit; Mais au payer trestous cabuse, Et pis y a, car on accuse Qui ta vie veult maintenir, Je m'en sçay bien a quoy tenir. A la perfin chascun le voit, Ton fait n'est fors que droitte ruse, Et s'au commencier on savoit Comment la fin en est confuse, Tel s'en retrairoit qui y muse; Mais on ne s'i scet contenir, Je m'en sçay bien a quoy tenir. XLV Le messagier de Renommée, Qui Pegasus est appellé, Par qui grant parole est semée, Car ce qu'il scet n'est pas cellé, Cil vole plus tost qu'une aronde, Et telles nouvelles raporte, Souvent qu'il semble que tout fonde; Et a la fois grant joye aporte. Les nouvelles de mainte armée, Ou s'un païs s'est rebellé, Ou s'aucune chose est blasmée, A tantost dit et revellé; Mais souvent ment, car il abonde En grant parole droitte et torte; Par lui sont dolent maint au monde; Et a la fois grant joye aporte. Cellui m'a la guerre nommée, Ou mon ami s'en est alé, Et m'a dit qu'une aultre enamée A, dont j'ay le cuer adoulé, N'est ne premiere, ne seconde Fois, qu'il ainsi me desconforte; Dont plourer me fait a grant onde; Et a la fois grant joye aporte. Ainsi, en pensée parfonde Songe m'euvre de deuil la porte, Si qu'il m'est vis qu'en plours ja fonde; Et a la fois grant joye apporte. XLVI Mesprendroye vers amours De faire nouvel ami, Quant j'ay, sens avoir secours, Attendu an et demi Cellui que je tant amoye? Bien voy qu'il ne lui souvient De moy, quant ne vient, n'envoye, Ne nouvelles ne m'en vient. Pour lui ay eu mains maulx jours, Et se tel mal eust pour mi, Plus tost venist que le cours; Car oncques puis ne dormi Bien, qu'il parti, ne n'oz joye; Ne sçay quel cause le tient, Mais n'en oz ne vent ne voye, Ne nouvelles ne m'en vient. Se ne vueil plus en telz plours Vivre, j'ay assez gemi; Estre y pourroye tousjours, Qu'il n'en donroit un fremi. Ce n'est pas drois que je doie Lui amer, quant ne lui tient; Ne ne chault que je le voie, Ne nouvelles ne m'en vient. XLVII Jamais a moi plus ne s'attende, Cellui a qui plus ne m'attens, Puis que vers moy ne vient ne mende. Attendu l'ay deux ans par temps, Plus ne m'en quier donner mau temps; Folie m'en feroit douloir, Puis qu'il m'a mis en nonchaloir, Au vray corps Dieu le recomende, Qui le gard de mauvais contens, Et de tout peril le deffende, Combien que plus je ne l'attens, Et a m'en retraire je tens; Et de ce fais je mon devoir, Puis qu'il m'a mis en nonchaloir. Mespris a vers moy, mais l'amende N'affiert pas de deniers contens, Mais du devoir qu'Amours comende A ceulz qui sont entremettans D'amours servir; mais mal contens S'en tient mon cuer, a dire voir, Puis qu'il m'a mis en nonchaloir. XLVIII Je ne te vueil plus servir, Amours, a Dieu te comand. Tu me veulz trop asservir, Et paier mauvaisement; Pour loier me rends tourment. C'est fort chose a soustenir: Je ne m'i vueil plus tenir. Pour ta grace desservir Je t'ay servi loiaument, Mais je ne puis assovir Mon service, car griefment, Me tourmentes, dont briefment Aime mieulx m'en revenir: Je ne m'i vueil plus tenir. Qui a toy se veult plevir, Et donner entierement, Puis descendre, puis gravir, Selon ton commandement, Lui convient peniblement; Si m'en doit bien souvenir: Je ne m'i vueil plus tenir. XLIX N'en parlez plus, je ne vueil point amer; Sire, pour Dieu vueilliez vous en retraire, Ne me devez ne haïr ne blasmer, Se je ne vueil a nul en tel cas plaire; Helas! pour Dieu, vueilliez vous ent retraire. Car plus ne vueil telle complainte oïr; Vous me ferez d'environ vous foïr. Par telz semblans me feriez diffamer; A vous seroit grant pechié de ce faire. Ja vont pluseurs partout dire et semer, Que cy entour vous n'avez riens que faire, Et si n'est nul qui autant y repaire; Mais se vous voy de tel plait esjouïr, Vous me ferez d'environ vous fouïr. Il n'est chanteur, ne sereine de mer, Qui cuers de gens scevent si bien soubtraire, Ne beau parler, prier, ne reclamer, Qui me feïst a telle amour attraire, Si vous suppli que vous en vueilliez taire; Car s'autrement ne puis de ce joïr, Vous me ferez d'environ vous foïr. L Aucunes gens porroient mesjugier Pour ce sur moy que je fais ditz d'amours; Et diroient que l'amoureux dongier, Je sçay trop bien compter et tous les tours, Et que ja si vivement N'en parlasse, sanz l'essay proprement, Mais, sauve soit la grace des diseurs, Je m'en raport a tous sages ditteurs. Car qui se veult de faire ditz chargier Biaulz et plaisans, soient ou longs ou cours, Le sentement qui est le plus legier, Et qui mieulx plaist a tous de commun cours, C'est d'amours, ne autrement Ne seront fait ne bien ne doulcement, Ou, se ce n'est, d'aucunes belles meurs, Je m'en raport a tous sages ditteurs. Qui pensé l'a, s'en vueille deschargier, Qu'en verité ailleurs sont mes labours. Pour m'excuser ne le dis ne purgier; Car amé ont assez de moy meillours, Mais d'amours je n'ay tourment Joye ne dueil; mais pour esbatement En parlent maint qui ont ailleurs leurs cuers, Je m'en raport a tous sages ditteurs. LI Ce n'est pas drois que vous face priere De moy amer; car mie n'apartient Que nul amant dame d'amours requiere, Car de l'amant ce communement vient. Mais vraiement c'est grant duel s'il avient Qu'on ait un tel pour ami retenu, Qui loiaulté ne verité ne tient; Ce poise moy quant ce m'est avenu. Et non obstant qu'a moy pas il n'afiere D'en plus parler, puis qu'a vous n'en souvient, Si ne me puis je encor tenir si fiere Que ne die le dueil qui me survient. Car le mien cuer pour mal content se tient De vous trouver de vraye amour si nu, Dont je voy bien retraire m'en convient; Ce poise moy quant ce m'est avenu. Trop me deçut Amours par vostre chiere, Qui demonstroit, mon cuer bien le retient, Que m'amissiez de vraye amour entiere. Et vrayement je croy que qui maintient Tel trayson, pou de preu en retient; Mais je voy bien qu'il vous est souvenu Moult pou de moy, mais puis que vous n'en tient, Ce poise moy quant ce m'est avenu. LII De tous les dieux dont Ovide parole En ses dittiez qui amerent jadis Tant, par amours qui tous les cuers afole, Qu'ilz en vindrent ça jus de paradis, Soient trestouz les faulz amans maudiz. Je pri Pluto, Cerberus, Proserpine, Que grant meschief ne leur soit pas tardis, Et que jamais leur meschance ne fine. Cupido pri le dieux d'amours qui vole, Et Jupiter, Apollo, Palladis, La grant Venus qui d'amours tient escole, Que de leurs cours banis et entredis Soient adès, et tous bien contredis, Et qu'en leurs cuers mettent d'amours l'espine, Et qu'ilz soient en tous lieux escondis, Et que jamais leur meschance ne fine. Et le dieu Mars qui pas ne porte escole, Cil qui aïde en battaille aux hardis, Vueille sur eulx descochier tel bricole, Dont ilz gissent vaincus, maz, estourdis; L'honneur d'armes soit en eulx reffroidis, Et pri Juno la deesse benigne Que povreté et mal leur doint tousdis, Et que jamais leur meschance ne fine. Et s'oultremer s'en vont en ce tendis, Le dieu de mer si trouble la marine Qu'ilz y soient tous peris et laidis, Et que jamais leur meschance ne fine. LIII Sage seroit qui se saroit garder Des faulx amans qui adès ont usage De dire assez pour les femmes frauder; Trop se plaignent de l'amoureuse rage Qui plus les tient que l'oisellet la cage, Et vont faignant qu'ilz en ont couleur fade; Mais quant a moy tiens de certain corage, Qui plus se plaint n'est pas le plus malade. Qui les orroit jurer et bien bourder, Faire semblant d'estre plus serf qu'un page, Aler, venir, muser et regarder, Et en parlant recouper leur langage Pour decepvoir, a pou n'est il si sage Eulx guermenter a la plaisant et sade! Mais on peut bien jugier a leur visaige, Qui plus se plaint n'est pas le plus malade. De telz amans Dieux les vueille amender. Il en est moult, je croy, dont c'est dommage, Qui partout vont aux dames demander Grace et mercy, ou envoyent message, Qui ne le font fors pour querre avantage En certains lieux; pour ce dit ma balade, Qu'en ce cas cy, tant soit de hault parage, Qui plus se plaint n'est pas le plus malade. LIV Vrays amoureux, jeunes, jolis et gais, Qui desirez a monter en hault pris, Ayez les cuers nobles, doulz et en paix, Blasme et mesdit soit de vous en despris, D'acquerre honneur soiez chaulx et espris, Courtois, loiaulx, sages et gracieux, Et beaulx parliers, larges, n'aiés envie, Portez honneur aux vaillans et aux vieulx; Ainsi sera grace en vous assouvie. Ne vous chault ja s'estes ou beaulz ou lais, Granz ou petiz, ja n'en serez repris, Mais que renom tesmoigne voz bons fais, Et que soiez en toute honneur apris. Du fait d'autrui ne parlez en mespris, Vostre maintien soit bel, et en tous lieux Soit plaisamment dame de vous servie, Esbatez vous a honnourables jeux; Ainsi sera grace en vous assouvie. Suivez les bons, ne vous vantez jamais, Ne a mentir souvent n'aiés apris, Et voulentiers d'armes portez le fais; Qui ce mestier faire a entrepris Nul ne blasmez, comment qu'il vous soit pris, Dieu et les sains et les saintes des cieulx Amez, servez trestoute vostre vie, Et en tous cas vous en sera de mieulx, Ainsi sera grace en vous assouvie. Gentiz amans, or soiez doncques tieulx, Et deshonneur sera de vous ravie. Les fais des bons aiez devant les yeulx, Ainsi sera grace en vous assouvie. LV Qui bien aime n'oublie pas Son bon ami pour estre loings Car en voyage avient maint cas, Dont li sejourners est besoings; Mais aucuns on sieult moult amer Qu'on oublie par long passage. Car le voiage d'oultremer A fait en amours maint dommage. Pluseurs en Chipre ou a Damas, Ou demeurent trois ans ou moins, S'en vont, ou au corps saint Thomas En Ynde, ou ilz ont mains besoings; Mais Amours qui les fait armer Leur rend souvent pou d'avantage, Car le voiage d'oultremer A fait en amours maint dommage. Par telz sejours souvent sont las Les cuers d'amer, et par telz poinz Sont oubliez ceulz qui maint pas Font par le monde en divers coings; Aussi n'oseroie affermer Qu'amis ne changent leur corage, Car le voiage d'oultremer A fait en amours maint dommage. LVI Mon bel ami, je voy trop bien De vray, quel que le semblant soit, Que vostre cuer ne m'aime en rien. Bien borgnes est qui ne le voit; Vous le dites quoy qu'il en soit, Mais c'est tout pour moy faire pestre, Car l'oeuvre loe le maistre. Il appert a vostre maintien Comment vo cuer d'amer recroit; Car tout un moys, si com je tien, De moy veoir ne vous chauldroit. Que m'amissiez qui le croiroit? Certes, ce ne pourroit estre, Car l'oeuvre loe le maistre. Dont trop pour fole je me tien, Et aussi chascun m'i tendroit, De vous amer; car nesun bien De ce venir ne me pourroit, Puis qu'en riens ne vous en seroit, Et j'aperçoy trop bien vostre estre; Car l'oeuvre loe le maistre. LVII Se j'ay le cuer dolent je n'en puis mais, Car mon ami s'en vait en Angleterre, Ne je ne sçay quant le reverray mais Le bel et bon qui mon cuer tient en serre; Car entre luy et moy ara grant barre; Mais jamais jour joye ne bien n'aray, Jusques a tant que je le reverray. Et quant je pense a ses gracieux fais Doulz et plaisans, trop fort le cuer me serre; Et comment pour morir, certes, jamais Ne me courçast, et ou pourroye querre Nul plus plaisant? or vueil je Dieu requerre Qui le convoit; mais dolente seray, Jusques a tant que je le reverray. Or est mon cuer chargié de pesant fais, Dont plains et plours me feront dure guerre; Et en lui seul seront tous mes regrais; Car je l'aim plus que riens qui soit sus terre. Si convendra que le renvoye querre, Ou a douleur et meschief languiray, Jusques a tant que je le reverray. LVIII Dant chevalier, vous amez moult beaulz ditz; Mais je vous pri que mieulx amiez beaulz faiz. Au commencier estes un pou tardis, Mais encor vault trop mieulx tart que jamais, Vous ne servez fors d'un droit entremais: Parmi ces cours voz baladez baillier; C'est le beau fait que vous ferez jamais. Ha Dieux! Ha Dieux! quel vaillant chevalier! Vous estes bon chevalier et hardis, Mais vous amez un petit trop la paix, Si avez droit, car aux acouardiz Est trop pesant des armes le grief fais. Tel chevalier soit honnis et deffais Qui pour honneur ressongne a travailler! Mais le repos vous siet bien desormais. Ha Dieux! Ha Dieux! quel vaillant chevalier! Et pis y a, par Dieu de paradis, C'est villain fait se vous en pouez mais; Car malparlier, jengleur, plein de mesdis, Estes tenus et pis, mais je m'en tais, Dont a la Court partout et au Palais Vont maint disant qu'on le puist exillier; De quoy sert il? De faire virelais. Ha Dieux! Ha Dieux! quel vaillant chevalier! Le mesdire d'autrui laissiez en paix, Dant chevalier, car pire en un millier Il n'a de vous, si dient clers et lais: Ha Dieux! Ha Dieux! quel vaillant chevalier! LIX Par ces moustiers voy venir et aler Maint amoureux gracieux et faitis, Qui n'osent pas a leurs dames parler Pour mesdisans qui trop sont ententis D'eulx agaitier, dont les amans gentilz S'en vont souvent qu'ilz n'en ont se mal non. Et quant ilz sont de l'eglise partis, Sont ilz aise? certes je croy que non. Et se bien ont, je croy qu'au paraler Moult chierement il leur soit departis Car, qui se veult selon amours riuler, Il n'a mie pour soy tous bons partis. Amours les tient subgiez et moult craintis Que de leur fait il soit aucun renom. Ytelle gent, soient grans ou petiz, Sont ilz aise? certes je croy que non. Mais des mauvais on ne se doit mesler; Car bien n'en ont, ne mal, mais alentis Ilz sont d'amer et ne scevent celer; Malicieux, decepvans et faintis Sont, et mauvais et en leurs fais soubtilz; Mais ne leur chault s'ilz sont amez ou non. Se bien leur vient a si pou d'apetis, Sont ilz aise? certes je croy que non. LX Du mal d'amours soiez vous tourmentez, Vous qui parlez sus les vrais amoureux! De les blasmer je dis que vous mentez, D'eulx diffamer, ne mesdire sur eulx, Car bonne gent sont et beneüreux D'avoir empris si gracieuse vie; Mais vous parlez comme gent pleins d'envie. Car il n'est nul si villain, n'en doubtez, S'il a gousté des doulz biens savoreux Qu'Amours depart a ceulx qu'il a domtez, Que tout gentil, poissant et vigoreux Il n'en deviegne et de biens plantureux. Tache de mal est d'eulx du tout ravie; Mais vous parlez comme gent pleins d'envie. De mieulx valoir qu'ilz ne font vous vantez, Faulx mesdisans, villains, maleüreux, Qui en tous lieux estes si deboutez, Que chascun fait de vous le dongereux; Faillis, lasches estes et paoureux, Et en eulx est toute grace assouvie; Mais vous parlez comme gent pleins d'envie. LXI Io fut une damoiselle Que Jupiter ama moult fort. Juno en ouÿ la nouvelle; Se ne lui fu jeu ne deport: Du ciel descent en une nue Pour son mary surprendre ou fait; Sur eulx est tout a coup venue Si les y eust surpris de fait; Mais il n'est nul si grant meschief Qu'on ne traye bien a bon chief. Car Jupiter d'une cautelle Se couvri; car il fist un sort Par quoy il tresmüa la belle En une vache, mais au fort S'en est Juno si près tenue, Qui souspeçon a du meffait, Qu'elle a la vache retenue Malgré que Jupiter en ait. Mais il n'est nul si grant meschief Qu'on ne traye bien a bon chief. La vache en garde bailla celle A Argus, qui jamais ne dort; Cent yeulz avoit et la pucelle Toudis gaitoit, mais il fu mort Par Mercures qui l'en desnue, Car au vachier tant tint de plait Qu'il l'endort, puis l'a detenue; Et ce fu a Juno moult lait. Mais il n'est nul si grant meschief Qu'on ne traye bien a bon chief. Pour ce je di qu'une cenelle Ne vault la garde tant soit fort, Ne a vallet ne a basselle; Puis qu'ilz sont tous deux d'un acort, L'amour d'eulz sera maintenue Et verront, qui que dueil en ait, L'un l'autre, et en est avenue Mainte chose par tel agait; Mais il n'est nul si grant meschief Qu'on ne traye bien a bon chief. LXII Ha! mon ami, que j'ay long temps amé! Comment as tu le cuer si desloiaulx, Que moy qui t'ay si doulcement clamé Ami long temps, tu me fais tant de maulz? Parjur, mauvais, plein de mençonge et faulz, On te devroit par dessus tous clamer, De moy laissier ainsi pour autre amer. Je t'avoye dessus tous affermé Pour mon ami sur tous especiaulx, Et tous jours t'ay chery et reclamé De tout mon cuer qui t'a esté loyaulz; Mais plus mauvais n'a n'en France n'en Caulx, Ne autre part, le cuer as trop amer De moy laissier ainsi pour aultre amer. Est donc ton cuer si pris et enflammé De celle qui tant me fait de travaulx, Que de s'amour soies si affamé Que de moy fais contre elle petit taux? Tu t'avances de ce faire a bas saulx, Ce m'est avis, et te doit on blasmer De moy laissier ainsi pour aultre amer. LXIII Amours! Amours! ce m'as tu fait, Qui m'as mis en si dur parti. Se ne te feis je oncques meffait, Et si ay tant de maulx parti Largement m'en as departi; Et qui te fait de son cuer don, A il doncques tel guerredon? Ton soulas est bien contrefait, Il s'est de moy tost departi, Contre le bien mal me reffait; En grant doulour s'est converti, Tu m'occis sanz dire «gar t'y!» Va il ainsi qui te sert don, A il doncques tel guerredon? Et pour quoy, ne pour quel tort fait, M'as tu un tel ami sorti, Qui ma vie et mes jours deffait? Car par lui suis en tel parti Que tout mon sens est amorti. Qui tu esprens de ton brandon, A il doncques tel guerredon? LXIV Sages et bons, gracieux et courtois, Doivent estre par droit tous chevaliers; Larges et frans, doulz, paisibles et cois, Pour acquerir honneur grans voiagiers, En fais d'armes entreprenans et fiers, Droit soustenir et deffendre l'Eglise, D'armes porter doit estre leur mestiers, Qui maintenir veult l'ordre a droite guise. Hanter les cours des princes et des roys, Les fais des bons recorder voulentiers; Estre doivent d'orphelins et de lois Et des femmes deffendre coustumiers, Acompagnier les nobles estrangiers, Preux et hardiz et sanz recreandise, Et voir disans, fermes, vrais et entiers, Qui maintenir veult l'ordre a droite guise. Et noblece dont il est si grant voix Les doit tenir loiaulx et droituriers; Pour le renom qu'il est des bons françois Leur doit estre tous pesans fais legiers, Ne orgueilleux, vanteurs ne losengiers Ne soient pas, car chascun trop desprise Si fais mahains, bourdeurs ne noveliers, Qui maintenir veult l'ordre a droite guise. Telz chevaliers doit on avoir moult chiers; Dieu et les sains et le monde les prise. Or suive donc toudis si fais sentiers, Qui maintenir veult l'ordre a droite guise. LXV Dame sanz per, ou tous biens sont assis, A qui m'amour j'ay trestoute donnée, Corps gracieux de doulz maintien rassis, Belle beaulté doulcement atournée, Que j'aim et craim plus qu'autre chose née, Apercevez que je n'ose Parler a vous, ne conter mon martire; Mais s'il m'esteut le dire a la parclose Ne me vueilliez, doulce dame, escondire. Car il a ja des ans bien près de six Que j'ay en vous m'amour toute assenée, N'oncques n'osay vous requerir mercis Pour la paour que ne soiez tanée De m'escouter, mais ne puis plus journée La douleur qui est enclose Dedens mon cuer endurer sanz le dire; Mais se voyez que pour vous ne repose, Ne me vueilliez, doulce dame, escondire. Gentil cuer doulz, or soient adoulcis Par vous mes maulz, et ma douleur sanée. Car de plorer et plaindre je m'occis, Ne je ne puis sanz mort passer l'année, Se ma douleur n'est brief par vous finée. Belle, plus fresche que rose, Vo doulce amour demand que tant desire; Et quant ne vueil ne requier autre chose, Ne me vueilliez, doulce dame, escondire. LXVI Mon chevalier, mon gracieux servant, Je sçay de vray que de bon cuer m'amez, Et de long temps je vois apercevant L'amoureux mal dont tant vous vous blamez. Or ne faites plus mate chiere, Ne vous doulez plus ne jour ne demi, Car je vous vueil amer d'amour entiere, Et vous retien pour mon loial ami. Et la douleur qui tant vous va grevant Pour moye amour, dont pour mort vous clamez, Je gariray et vous verray souvent. Ja ne sera mon corps si enfermez Que je ne treuve bien maniere De vous veoir; or soiez tout a mi, Car estre vueil aussi vo dame chiere, Et vous retien pour mon loial ami. Si gardez bien, ne m'alez decevant, Car les loyaulz amans sont clersemez; Ce croy je bien, mais n'alez ensuivant Les faulz mauvais qui tant sont diffamez. Pour ce, se je ne vous suis fiere, Et ay pitié dont tant avez gemi; Par quoy ottroy m'amour a vo priere, Et vous retien pour mon loial ami. LXVII Chiere dame, certes je ne pourroie Vous mercier assez souffisamment Du noble don que vo doulz cuer envoie A moy, qui suis vostre serf ligement, De me donner l'amour entierement De vous que j'aim et desir a servir; Hé Dieux me doint pouoir du desservir! Or avez vous remply de toute joye Mon povre cuer, et osté le tourment Que par long temps pour vous souffert avoye; Or m'avez vous mercy trop grandement. Pensé avez de mon avancement De moy vouloir de tous biens assouvir; Hé Dieux me doint pouoir du desservir! Or seray gay trop plus que ne souloie, Et bien est drois que vive liement; Car tant me plaist que vostre amour soit moye Que, se le monde estoit mien quittement, Mieulz vouldroie le perdre entierement Que vostre amour, ou me vueil asservir; Hé Dieux me doint pouoir du desservir! LXVIII Dame, oncques mais je ne vous vi Que maintenant; mais, sanz mentir, Mon cuer avez du tout ravi A tousjours mais, sanz departir. Si me fauldra mains maulz sentir, Se m'escondissiez; ce vous pry. Dame, pour Dieu, mercy vous cry. Grandement m'arez assouvi, S'il vous plaist a moy consentir Vostre amour, et je vous plevi Que tout vostre, sanz alentir, Suis et seray, n'en quier partir. A jointes mains je vous depry; Dame, pour Dieu, mercy vous cry. Durement m'ara asservi, Vostre beaulté qui amatir Fera mes ris, et assouvi Sera mon bien; se assentir Voulez ma mort, comme martir Me mourray; si oyez mon cry: Dame, pour Dieu, mercy vous cry. LXIX Il vous est bien pris en sursault Le mal d'amours qui si vous blece; Ne voulez pas avoir deffault Pour avoir de prier paresce. Je ne suis pas d'amer maistresse, Et nyce on me devroit clamer, Sire, de si tost vous amer. Car il m'est vis que dame fault Contre honneur et contre noblece, De tost donner ce que tant vault, Qu'il n'est nulle plus grant richece Aux desirans, ne tel leesce. On vous lairoit pou affamer, Sire, de si tost vous amer. Et desservir avant vous fault Les biens d'amours a grant destrece, Et souffrir le froit et le chault, Que vous en aiez tel largece; Bien me tendriez a musarresse, Vous meismes me devriez blasmer, Sire, de si tost vous amer. LXX Voulez vous donc que je muire, Trés belle, pour vous amer? Helas! ou pourray je fuire, Se vo doulz cuer m'est amer? Je ne me pourroye armer Contre amours qui si m'assault Que vigueur et cuer me fault. Pour Dieu ne me vueilliez nuire, Trés doulce estoille de mer Par qui je me vueil conduire; Vous seule vueil reclamer, Vueillez moy ami clamer, Ou je vous diray tout hault Que vigour et cuer me fault. A vo vouloir me vueil duire, Et de tous poins confermer; Autre ne me puet deduire. Si m'i fault du tout fermer, Sanz nul jour me deffermer De vous, dont j'ay tel deffault Que vigour et cuer me fault. LXXI Vostre beaulté, vo gracieux accueil, A si mon cuer de vous enamoré, Dame plaisant, et vo doulz riant oeil, Que, se je n'ay vostre amour, je morré Prochainement, et fremir Fait tout mon cuer quant vo beaulté remir; Tant suis forment de vostre amour espris, Doulce dame, je me rens a vous pris. Voiez comment pour vous de plours me mueil, Par quoy vivre longuement ne porré Pour l'amoureux mal dont si fort me dueil, Que ja m'a près que mort et acouré. Dame que je vueil cremir, Aiez pitié de moy qui escremir Ne puis vers vous, et com d'amer surpris, Doulce dame, je me rens a vous pris. Et trés plaisant cuer, gentil, sanz orgueil, Doulz corsellet de moy trés aouré, Je ne desir autre chose, ne vueil Qu'un doulz baisier de vous assavoré; Plus ne devroye gemir Se du trés doulz viaire ou je me mir Avoye ce; mais se j'ay riens mespris, Doulce dame, je me rens a vous pris. LXXII Ma dame, je ne sçay que dire De vous et de vostre maniere; Vous me voulez du tout destruire De moy faire si mate chiere; Debouter me voulez arriere De vous, dont suis desconforté; Ne sçay qu'on vous a raporté. Riens ne fais qui vous puist souffire, Ne chose que je vous requiere Ne faites, dont j'ay trop grant yre. Ne souliez estre coustumiere D'envers moy estre si trés fiere, Sanz que me soye mal porté; Ne sçay qu'on vous a raporté. Fondre me feriez com la cire, Et mon corps moult tost metre en biere, De moy de tous biens escondire, Ou je ne sçay, ma dame chiere, S'un autre en mes biens met enchiere Qui vo cuer ait mal enorté; Ne sçay qu'on vous a raporté. Si ne vueilliez qu'a la mort tire Sanz cause, pour un autre eslire Qui mon bien en ait enporté; Ne sçay qu'on vous a raporté. LXXIII Helas! ma dame, il me fault eslogner De vo beaulté, dont le cuer trop me deult. Si m'assauldront tous maulz sanz espargnier, Car plus vous aim que Tristan belle Ysseult, Belle, ou sont tuit mi ressort. Or deffauldront mi gracieux deport; Car vous estes mon reconfort sur tous, Las! que feray, doulce dame, sanz vous? Et tous les jours faudra en plours bagner Mon pouvre cuer, qui trop de mal recueult; Car autre bien ne convoite a gaigner Fors vous, belle, ce demande et ce veult. Si suis en grant desconfort; Car je ne puis vivre sanz vous au fort, N'estre de mort par nulle autre rescous, Las! que feray, doulce dame, sanz vous? Le departir je doy bien ressongner, Par quoy perdray ce qu'esjoïr me seult: C'est vo doulçour quant lui plaist a daigner Moy conforter, et doulcement m'acueult; Or n'en aray reconfort, Dont grief doulour trop durement me mort; Or suis je bien de tous biens au dessoubz, Las! que feray, doulce dame, sanz vous? LXXIV Doulce dame, a Dieu vous command, Aler m'en fault, dont il me poise, Cent fois a vous me recommand, Et vous suppli, doulce et courtoise, Ne m'oubliez ou que je voise; Et pour retour de ce voiage, Je vous laisse mon cuer en gage. Amis, vostre departement Petitement mon cuer renvoise, Et se m'oubliez nullement, Il ne sera nul qui racoise Mon dolent plour. A basse noise Vous di a Dieu, et pour partage, Je vous laisse mon cuer en gage. Belle, sachiez certainement Que, pour dame ne pour bourgoise, Ne vous oublieray vraiement; D'autre amour ne donne une boise, Tost revendray comment qu'il voise, Et de vous renvoier message, Je vous laisse mon cuer en gage. LXXV Ne me vueilliez pas oublier Pour tant si je vous suis lontains, Belle, je vous vueil supplier Qu'il vous souviengne que je n'aims Fors vous, et pour tant, se je mains Hors du païs si longuement, Ne vous oubli je nullement. Ce me feroit com fol lier, Et com dervez, et piez et mains, S'a aultre veoie alier Vostre doulz cuer, mieulz vouldroie ains Morir que part y eussent mains; Mais pour peine, ne pour tourment, Ne vous oubli je nullement. Si me fault melancolier Loings de vous, en plours et en plains; Ne le courroux entroublier Ne puis, dont li miens cuers est pleins; Et si ne sçavez mes reclaims; Mais sachiez qu'un tout seul moment Ne vous oubli je nullement. LXXVI Je pri a Dieu qu'il lui doint bonne nuit A la trés belle, ou sont tous mes reclaims, Et qu'il ne soit chose qui lui anuit, Fors seulement que d'elle si loings mains. Car de tel mal moult bien me plaist qu'atains Soit son doulz cuer, si qu'adès lui souviegne De son ami, desirant qu'il reviegne. C'est la plus belle et la meilleur, je cuid, Qui soit ou monde, et si suis tous certains Que loiaulté du tout gouverne et duit Son noble cuer, qui n'est fier ne haultains, Ne de villain penser taché ne tains; Si requier Dieu que nouvelles lui viegne De son ami, desirant qu'il reviegne. Ha! que fusse je ores ou doulx reduit, Ou elle maint, la porté ou ampains! A lui seroit et a moy grant deduit, Si seroient un pou noz maulx estains; Dieux! que sceust elle au moins comment je l'aims? Si le sçara, mais qu'en l'amour se tiegne De son ami, desirant qu'il reviegne. LXXVII Je ne suis pas vostre pareil, Car vous estes la non pareille Du monde, belle sanz orgueil, A qui servir je m'appareille; Mais sachiez qu'Amours me traveille Pour vostre amour et me commande, Dame, qu'a vous servir j'entende. Si oiez le plaint de mon dueil En pitié, de vo doulce oreille; Et prenez garde que je vueil Estre tout vostre, et ja ne vueille Vostre doulz cuer que tant me dueille, Ains lui plaise affin que j'amende, Dame, qu'a vous servir j'entende. Regardez moy de vo doulz oeil, Dame, car je tremble comme fueille. Present vous, ne passer le sueil N'ose que vo courrouz n'acueille, Vostre grant valour ne s'orgueille Contre moy, ains tel bien me rende, Dame, qu'a vous servir j'entende. LXXVIII Que ferons nous de ce mary jaloux? Je pry a Dieu qu'on le puist escorchier. Tant se prent il de près garde de nous Que ne pouons l'un de l'autre approchier. A male hart on le puist atachier, L'ort, vil, villain, de goute contrefait, Qui tant de maulz et tant d'anuis nous fait! Estranglé puist estre son corps des loups, Qu'aussi ne sert il, mais que d'empeschier! A quoy est bon ce vieillart plein de toux, Fors a tencier, rechigner et crachier? Dyable le puist amer ne tenir chier, Je le hé trop, l'arné, vieil et deffait, Qui tant de maulz et tant d'anuis nous fait! Hé! qu'il dessert bien qu'on le face coux Le baboïn qui ne fait que cerchier Par sa maison! hé quel avoir! secoux Un pou sa pel pour faire aler couchier, Ou les degrez lui faire, sanz marchier, Tost avaler au villain plein d'agait, Qui tant de maulz et tant d'anuis nous fait! LXXIX Helas! ma dame, amours le m'a fait dire Ce que j'ay dit com rude et mal apris; Si ay parlé com dolent et plein d'yre. Mais ne vueilliez, pour Dieu, tourner a pris Ce que j'ay dit, doulce dame de pris; Car je sçay bien qu'ay parlé rudement, Si vous en cry mercy trés humblement. Car a raison toudis pas ne se tire Le cuer qui est de jalousie espris, Car il n'est dueil, ne maladie pire; Et on m'a dit, l'autryer le vous rescrips, Que vous avez a autre amer empris; Et ce me fist parler plus follement, Si vous en cry mercy trés humblement. Mais je vous pry qu'il vous vueille souffire Moy a ami, combien que plus grant pris Ont mains meilleurs et je soye le pire, Puet bien estre, mais n'aiez en despris Mon loial cuer de vostre amour surpris, Je vous nommay fausse, certes je ment, Si vous en cry mercy trés humblement. LXXX Ne pourray je donc jamais avenir A vostre amour, ma dame debonnaire, Pour bien amer et loyaulté tenir, Ne pour prier ou pour service faire? N'ay je pouoir de vo doulz cuer attraire, Belle plaisant, mon gracieux cuer doulz, Voulez vous donc que je muire pour vous? Helas! pour Dieu, vueilliez moy retenir Pour vostre ami! car il m'est neccessaire Se vivre vueil, ne puis plus soustenir Vostre escondit qui m'oste mon salaire; Et plus vous serfs et plus m'estes contraire, Dame d'onneur, me haïez vous sur tous, Voulez vous donc que je muire pour vous? Au moins s'un pou vous daignast souvenir Du dueil amer qu'il me fault pour vous traire; Pour quoy vous pleust, quant me voiez venir, Vous dire ce dont je ne me puis taire, Que me feissiez de vostre doulz viaire Un doulz semblant, mais, quant ne suis rescoux, Voulez vous donc que je muire pour vous? Quant tout mon fait et tout mon maintenir N'est autre part et ne veez le contraire, Ne vous deust il quelque foiz souvenir Du mal que j'ay pour vous que ne puis taire? N'a il pitié quelconque en vostre affaire? Me lairez vous finer en tel courroux?] LXXXI Ce jour de l'an que l'en doit estrener, Trés chiere dame, entierement vous donne Mon cuer, mon corps, quanque je puis finer; A vo vouloir de tous poins abandonne Moy, et mes biens vous ottroy, belle et bonne; Si vous envoy ce petit dyamant, Prenez en gré le don de vostre amant. Je vous doy bien tout quanque j'ay donner; Car ou monde n'a nulle autre personne Qui les me peüst tant guerredonner, Com vous, belle, qui la fin et la bonne Estes, qui tous mes biens drece et ordonne; Si vueil estre tout vostre en vous amant, Prenez en gré le don de vostre amant. Or vueilliez donc vo doulz cuer assener A moy aussi; ne soiez si felonne Que me faciez jusqu'a la mort pener. Ostez le mal qui en mon cuer s'entonne. Si porteray des amans la couronne; Mon cuer vous donne et le vostre demand, Prenez en gré le don de vostre amant. LXXXII Doulce dame, vueilliez moy pardonner Se demouré ay un pou longuement; Car je n'ay peü plus tost retourner, Dont me desplaist; car trop d'empeschement M'est survenu, mais croiez fermement Que vostre suis, ou soie près ou loings, Le dieu d'amours m'en soit loial tesmoins. J'ay bien cuidé la ma vie finer, Tant eus de mal pour le departement De vous, trés belle, et, sanz joye mener, J'ay la esté trés le commencement Jusqu'a la fin; car resjouïssement Je n'ay sanz vous, fors mal et tous besoings, Le dieu d'amours m'en soit loial tesmoins. Or suis venu, vueillez moy ordener Vostre vouloir, car vo commandement Vueil obeir, et je me doy pener De vous servir; ne feray autrement Tant quan vivray, sachiez certainement. Car la sont tous mes pensers et mes soins, Le dieu d'amours m'en soit loial tesmoins. LXXXIII Trés faulz parjur, renoyé plein de vice, Plus que Judas rempli de traïson, De tout mon cuer t'ay amé comme nyce, N'oncques vers toy ne pensay mesprison, Et pour autre me laisses sanz raison. Ne deusses pas ce moy faire a nul fueur; Car tu me metz en trop dure friçon. Ha desloial! comment as tu le cuer? Dieux, que feist on de telle gent justice? On en pent maint a trop moins d'achoison, Se m'en vengier peüsse, je garisse Des maulx que j'ay pour toy a grant foison. Que fusses tu destroit en ma prison? Ton grant orgueil m'atasse, et la grandeur Dont tu me fais vivre a tel cuisançon. Ha desloial! comment as tu le cuer? De mes bienfais me rens tel benefice, Ne plus ne moins com fist le faulz Jason A Medée, qui lui fist tel service Qu'il en conquist la dorée toyson, Pour lui laissa sa terre et sa maison, Dont lui rendi après petit d'onneur; Encor me fais pis sanz comparoison. Ha desloial! comment as tu le cuer? LXXXIV Se vous me donnez congié Par conseil de mesdisans, Dame que servie j'é Par l'espace de dix ans, Au lit me mettrez gisans: N'oncques ne m'amastes brief, Se vous me faites tel grief. N'ay desservi qu'estrangié Soye, mon devoir faisans, Et se je suis deslogié Pour aultre moins souffisans, Qui a vous soit plus plaisans, Sur lui vendra le meschief, Se vous me faittes tel grief. Vo cuer est vers moy changié; Car tousdis par moz cuisans Je suis de vous laidengié, Com je fusse un païsans; Mais je croy que mes nuisans Leur part aront du relief, Se vous me faittes tel grief. LXXXV L'espoir que j'ay de reveoir ma dame Prochainement, me fait joyeux chanter A haulte voix ou vert bois soubz la rame, Ou par deduit j'ay apris a hanter Pour un petit les maulx que j'ay domter, Pour ce qu'adès suis d'elle si longtains; Mais, se Dieux plaist, j'en seray plus prochains. Et je doy bien avoir desir par m'ame D'elle veoir, car je m'ose vanter Qu'il n'est ne roy, ne duc, ne prince, n'ame Qui ne voulsist a elle honneur porter, Pour les grans biens qu'on en ot raconter; Si me desplait dont d'elle si loins mains; Mais, se Dieux plaist, j'en seray plus prochains. Et sa beaulté, qui le mien cuer enflamme, Me fait souvent gemir et guermenter Pour le desir, qui m'estraint et affame, D'elle veoir, pour moy reconforter; Je chanteray pour mon cuer deporter. Adès suis loings d'elle ou sont mes reclains; Mais, se Dieu plaist, j'en seray plus prochains. LXXXVI Jadis par amours amoient Et les dieux et les deesses, Ce dit Ovide, et avoient Pour amours maintes destresses; Foy, loiaulté et promesses Tenoient sanz decepvoir, Se les fables dient voir. Et du ciel jus descendoient, Non obstant leurs grans hauteces, Et a estre amez queroient Les haulz dieux pleins de nobleces; Pour amours leurs grans richeces Mettoient en nonchaloir, Se les fables dient voir. Lors si trés contrains estoïent, Nymphes et enchanterresses, Et les dieux qui lors regnoient, Satirielz et maistresses, D'amours, qu'a trop grans largeces Mettoient corps et avoir, Se les fables dient voir. Pour ce, princes et princepces Doivent amer et savoir D'amours toutes les adresces, Se les fables dient voir. LXXXVII Puis qu'ainsi est que je ne vous puis plaire, Ma belle amour, ma dame souveraine, Pour nul travail que mete a vous complaire, Je n'y fais riens fors que perdre ma peine; Ainçois me lairiez mourir, Que daignissiez le mal que j'ay garir. Si ne vueil plus vous faire l'anuieux, A Dieu vous di, gracieuse aux beaulz yeux. Ce poise moy, quant je ne puis attraire Vostre doulz cuer, car je vous acertaine Que se pleü vous eüst mon affaire, Oncques plus fort Paris n'ama Heleine Que feisse vous; mais pourrir Y pourroie attendant que merir Me deüssiez; et pour ce, pour le mieulx, A Dieu vous di, gracieuse aux beaulz yeulx. Et non pourtant ne m'en vueil si retraire, Que s'il est riens, de ce soiez certaine, Que je puisse pour vous dire ne faire A vostre gré, dame de doulçour pleine, Je le feray, mais perir Me laisseriez ainçois que secourir Me voulsissiez; pour ce, ains que soie vieulx, A Dieu vous di, gracieuse aux beaulz yeulx. LXXXVIII Qu'en puis je mais, se je porte le noir, Quant il convient qu'a tous mes plaisirs faille, Puis qu'eslongner me fault le doulz manoir Ou l'en ne veult plus que je viegne n'aille, Dont mon cuer est entrez en grant bataille, Qui de dueil est plus noirci qu'errement; Mais quant fauldra que tout bien me deffaille, Ce sera fort se je vif longuement! Ha! ma dame, je me doy bien doloir, Quant il convient que hors du païs saille Ou vous estes, m'amour et mon vouloir; Ne pouoir n'ay que d'aultre riens me chaille; Tout autre amour je ne prise une maille; De vous venoit tout mon avancement. Mais puis qu'Amours si pesant fais me baille, Ce sera fort se je vif longuement! En grant languour vivray et main et soir. Que maudit soit qui telz morseaux me taille Par quoy vous pers, dont mieulz vouldroie avoir La mort briefment que vous perdre sanz faille; Car ou monde n'a dame qui vous vaille, Ne de beaulté, ne de gouvernement. De vous me part, las! je ne sçay ou j'aille, Ce sera fort se je vif longuement! LXXXIX Maintes gens sont qui veulent par maistrise Les biens d'amours avoir et acquerir; C'est grant folour; car n'est drois qu'en tel guise On doie amours contraindre et surquerir. Car humblement on doit ce requerir Qui est donné franchement sanz contrainte, Ou autrement l'amour est fausse et fainte. Et s'il avient qu'aucuns aient acquise Icelle amour par grant soing de querir, A eulx vuelent qu'elle soit si soubzmise, Comme se droit leur faisoit conquerir; Pour ce souvent font la doulçour perir Qui doit estre par doulce grace attainte, Ou autrement l'amour est fausse et fainte. Si n'y doit nul user de seigneurise, N'en fait, n'en dit, mais mieulz voloir morir, Que maistrisier le doulz don que franchise Fait ottroier et rigueur fait perir; Bien servir doit, pour guerredon merir, Le vray amant obeïr en grant crainte, Ou autrement l'amour est fausse et fainte. XC BALADE POUETIQUE Se de Juno, la deesse poissant, N'est Adonnis bien briefment secouru, Le fier dieu Mars l'ira trop angoissant. Es fors lians Vulcans est encoru; Venus l'ama jadis, bien y paru, Mais ne lui peut adès en riens aidier; Il y morra briefment, au mien cuidier. Et durement lui est Pallas nuisant, Mais Mercures est pour lui acouru, Qui fait son fait trouble apparoir luisant, Devant le dieu Jupiter comparu Est Adonnis, contre lui apparu C'est Cerberus qui trop scet de plaidier; Il y morra briefment, au mien cuidier. Trestous les dieux lui sont mal advisant, Fors Mercures par qui Argus moru, Mais s'a Juno aloit abellissant Il ne seroit de nul a mort feru; Mès s'Appollo le fiert a trop grand ru, Sauldra le sang, tout lui fera vuidier; Il y morra briefment, au mien cuidier. XCI Aucunes gens mettent entente et cure A espier ce que les autres font, Et d'autruy fait moult parlent, et n'ont cure De riens celer, et les bons contrefont; Mais envie, qui si les frit et fond, Les fait parler et de chascun mesdire, N'il n'est si bon qu'ilz n'y treuvent a dire. C'est grant meschief que la vie tant dure A telle gent, et que Dieu ne confont Si fais gloutons, par lesquelz grant injure Reçoivent maint qui desservi ne l'ont, Simples et bons semblent de premier bont, Mains en y a qui sont de Judas pire, N'il n'est si bon qu'ilz n'y treuvent a dire. Leur faulz parler et leur male murmure Empeschent gent, meismes l'air en corront, Et qui plus ment volentiers plus en jure, C'est le droit cours que gent mesdisant vont; Merveilles est que la terre ne font Dessoubz tel gent, car d'eux le monde empire, N'il n'est si bon qu'ilz n'y treuvent a dire. XCII Avec les preux bien devez estre mis, Bon chevalier vaillant, plein de proece, Qui par valeur d'armes avez soubsmis Maint grant païs et mainte forteresse. Du preux Hector vous ensuivez l'adrece, Et de Cesar qui fu sage et vaillant, Alixandre qui s'ala travaillant Tant qu'il conquist le monde entierement, Et a Judas Machabée ensement, Au bon David, Josüé, par tel guise, Ainsi est il de vous certainement, En qui Dieux a toute proece assise. Charles le grant a qui Dieu fu amis, Le bon Artus ou tant ot de noblece, A Godefroy qui fut grans anemis Aux mescreans, trop leur fist de destrece, Vostre bonté d'eulx ensuivir s'adrece. Par emploier trestout vostre vaillant A conquerir a l'espée taillant Pris et honneur, si semblez droittement Le droit soleil qui luit ou firmament, Que chascun veult desirer, aime et prise, Ainsi est il de vous certainement, En qui Dieux a toute proece assise. Et tant vous a Dieu donné et promis De ses hauls biens et a si grant largece, Que se vivoit adès Semiramis, Qui jadis fu roÿne et grant maistresse, L'amour de vous tendroit a grant richece. Car bien qui soit n'est en vous deffaillant; N'en nesun cas nul ne vous voit faillant, Par tout le monde en tient on parlement. Les bons Rommains jadis si vaillamment Se porterent qu'ilz ont louange acquise, Ainsi est il de vous certainement, En qui Dieux a toute proece assise. XCIII Les roys, les princes et les sages, Et les preux du temps ancïen, Ilz avoient tout plein d'usages, Dont l'en ne fait maintenant rien; Ilz amoient sur toute rien Honneur trop plus que convoitise. Mais adès qui garde le sien, Il a assez science acquise. Proece, honneur, grans vacelages Ot l'empereur Ottovien, Sage fu, prudent et moult larges, Pour ce de ses fais lui prist bien; Mais qui tient en destroit lien Son avoir, adès cil on prise, Quel que soit le nyce maintien, Il a assez science acquise. Et pour ce font de grans oultrages Les convoiteux de mal merrien Aux pouvres gens, et mains domages; Mais jamais ne diroient «tien», Mais trop bien «ce cy sera mien»; Qui de traire a soy scet la guise, Par flaterie ou par moyen, Il a assez science acquise. XCIV Qui que die le contraire, On doit loiaulté tenir En tout quanque l'en veult faire, Qui veult a grant preu venir; Et qui barat maintenir Veult, a la fin mal lui prent, Mais fol ne croit jusqu'il prent. Loiaulté est neccessaire A qui tent a avenir A honneur et grant salaire; N'il ne doit apartenir Que cil doye bien fenir, Qui a barater se prent, Mais fol ne croit jusqu'il prent. Et trop mieulx se vauldroit taire, Que de dire et soustenir Que de loiaulté retraire Se convient, qui devenir Veult riche, et fraude tenir; Qui le fait au laz se prent, Mais fol ne croit jusqu'il prent. XCV Nous devons bien, sur tout aultre dommage, Plaindre cellui du royaume de France, Qui fut et est le regne et heritage Des crestiens de plus haulte poissance; Mais Dieux le fiert adès de poignant lance, Par quoy de joye et de soulaz mendie; Pour noz pechiez si porte la penance Nostre bon Roy qui est en maladie. C'est grant pitié; car prince de son aage Ou monde n'yert de pareille vaillance, Et de tous lieux princes de hault parage Desiroient s'amour et s'aliance. De tous amez estoit trés son enfance; Encor n'est pas, Dieux mercis, reffroidie Ycelle amour, combien qu'ait grant grevance Nostre bon Roy qui est en maladie. Si prions Dieu, de trés humble corage, Que au bon Roy soit escu et deffence Contre tous maulz, et de son grief malage Lui doint santé; car j'ay ferme creance Que, s'il avoit de son mal allegance, Encor seroit, quoy qu'adès on en die, Prince vaillant et de bonne ordenance Nostre bon Roy qui est en maladie. XCVI Bien nobles est qui en soy a bonté, Il n'est tresor qui a tel valeur monte, Et en hault pris bien doit estre monté Cil qui est bon; et aussi toute honte Doit bien le mauvais avoir; Pour tant, s'il a grant poissance ou avoir, Ou que si bel soit que riens ne lui faille, S'il n'a bonté, trestout ne vault pas maille. Et quant les fais des bons sont raconté, On s'esjouït partout ou l'en les conte; Et que des bons mauvais soient donté A chascun plaist, et par nombre on les conte Les bons pour ramentevoir. Chascun vouldroit, plus qu'il ne fait, valoir; Car il n'est nul, tant sa richece vaille, S'il n'a bonté, trestout ne vault pas maille. Plus nobles est et plus est ahonté, Soit prince ou roy, duc, chevalier ou conte, Se en valeur les autres surmonté N'a et en bien. Gentillece que monte Se mieulx ne se fait valoir Qu'autres ne font? Il est bon assavoir Qu'il n'est nulz homs, de quelque lieu qu'il saille, S'il n'a bonté, trestout ne vault pas maille. XCVII De commun cours chascun a trop plus chiers De Fortune les biens, que de Nature; Mais c'est a tort, car ilz sont si legiers Qu'on n'en devroit a nul fuer avoir cure. Boëce en fait mension En son livre de Consolacion, Qui repreuve de Fortune la gloire; Si font pluseurs sages qui font a croire. Et non obstant que ces dons soient chiers, Et que chascun a les avoir met cure, Si veons nous qu'honneurs et grans deniers Tost deffaillent, et a maint petit dure La grant exaltacion De Fortune, qui a condicion De tost changier, ce nous dit mainte hystoire; Si font pluseurs sages qui font a croire. Mais si certains de Nature et entiers Sont les grans biens, que nulle creature N'en est rempli, qui lui soit ja mestiers D'avoir paour de Fortune la dure. C'est sens et discrecion Entendement, consideracion, Aristote moult apreuve memoire; Si font pluseurs sages qui font a croire. XCVIII Tous hommes ont le desir de savoir Et a bon droit il n'est si grant richece; Mais puis que tous veulent science avoir, Comment veult nul desprisier tel hautece, Car ilz sont maint qui n'en ont pas largece. Ne de leur fait n'est nulle mension, Qui des sages font grant derrision. Et pour ce dit le philosophe voir, Que le plus grand anemi de sagece C'est l'ignorant; mais maint pour nul avoir Ne pourroient hebergier tel hostesse, Dieux la donne par esleue promesse; Mais pluseurs sont sanz nulle occasion, Qui des sages font grant derrision. Si doit on bien mettre force et devoir A acquerir si trés noble richece; Car qui bien l'a, trop est grant son pouoir. Trés eureux sont ceulz dont elle est princece De gouverner tous leurs fais com maistrece. Entre eulz et ceulz sont en division Qui des sages font grand derrision. XCIX Si comme il est raison que chascun croie En un seul Dieu, sanz faire aucune doubte, Qui aux esleus son paradis ottroie Et les pervers laidement en deboute, Est il a tous neccessaire De parvenir au souverain repaire A la parfin, ou toute riens repose. Dieux nous y maint trestous a la parclose! Et non obstant qu'en peschié se desvoye Tout cuer humain, et que le monde boute En maint meffais, si doit on toutevoie Soy retourner vers Dieu; car une goute De larme fait a Dieu plaire Le repentant, tant est trés debonnaire; Si est rescript en la divine prose. Dieux nous y maint trestous a la parclose! Si devons, tous et toutes, querir voie De parvenir avec la noble route Des benois sains, ou vit et regne a joye Le trés hault Dieu, en qui est bonté toute, Qui nous donra tel salaire, Se nous voulons repentir et bien faire, Ou joye et paix et grant gloire est enclose. Dieux nous y maint trestous a la parclose! C Cent balades ay cy escriptes, Trestoutes de mon sentement. Si en sont mes promesses quites A qui m'en pria chierement. Nommée m'i suis proprement; Qui le vouldra savoir ou non, En la centiesme entierement En escrit y ay mis mon nom. Si pry ceulz qui les auront littes, Et qui les liront ensement, Et partout ou ilz seront dittes, Qu'on le tiengne a esbatement, Sanz y gloser mauvaisement; Car je n'y pense se bien non, Et au dernier ver proprement En escrit y ay mis mon nom. Ne les ay faittes pour merites Avoir, ne aucun paiement; Mais en mes pensées eslittes Les ay, et bien petitement Souffiroit mon entendement Les faire dignes de renom, Non pour tant desrenierement En escrit y ay mis mon nom. EXPLICIT CENT BALADES VIRELAYS CI COMMENCENT VIRELAYS I Je chante par couverture, Mais mieulx plourassent mi oeil, Ne nul ne scet le traveil Que mon pouvre cuer endure. Pour ce muce ma doulour Qu'en nul je ne voy pitié, Plus a l'en cause de plour Mains treuve l'en d'amistié. Pour ce plainte ne murmure Ne fais de mon piteux dueil; Ainçois ris quant plourer vueil, Et sanz rime et sanz mesure Je chante par couverture. Petit porte de valour De soy monstrer dehaitié, Ne le tiennent qu'a folour Ceulz qui ont le cuer haitié. Si n'ay de demonstrer cure L'entencion de mon vueil, Ains, tout ainsi com je sueil, Pour celler ma peine obscure, Je chante par couverture. II Amis, je ne sçay que dire De vous, car vostre maniere Monstre que d'amour legiere M'amez, dont j'ay trop grant yre. Je ne sçay se vous rusez, Mais a vous ne puis parler, Et toudis vous excusez Qu'il vous fault ailleurs aler. Bien voy que vo cuer ne tire Qu'en sus de moy traire arriere; Et pour vostre morne chiere, Qui tousdis vers moy empire, Amis, je ne sçay que dire. De maint estes encusez, Si ne le pouez celer, Qu'en un lieu souvent mussez, Ou l'en vous fait engeler Pour attendre, et je souspire Quant l'en me dit que j'enquiere De vous, combien qu'il n'affiere. Mais pour ce que oy tant mesdire, Amis, je ne sçay que dire. III Pour le grant bien qui en vous maint, Bel et bon, ou mon cuer remaint, Je vueil vivre joyeusement, Car vous me donnez sentement De trés grans plaisirs avoir maint. Car quant j'oy dire que l'en tient Que vostre gent corps se contient, Si haultement, en toute honnour, Que grace et loz vous apartient Sur tous autres, bien le retient Mon cuer qui ne pourroit grigneur Joye avoir, et quant il attaint A vostre amour qui l'a attaint, C'est moult grant resjouïssement Et pour ce vit trés liement Mon cuer qui d'amer ne se faint Pour le grant bien qui en vous maint. Et quant je pense et me souvient Du trés grant plaisir qui me vient De vous, amis, de tous la flour, J'ay tel joye, souvent avient, Que ne sçay que mon cuer devient, Tant suis prise de grant doulçour. En ce penser giette un doulz plaint Mon cuer, qui a vous se complaint, Quant vous estes trop longuement Sanz moy veoir; car seulement L'amour de vous le mien cuer vaint, Pour le grant bien qui en vous maint. IV Comme autre fois me suis plainte Et complaintte, De toy, desloial Fortune, Qui commune Es a tous, en guise mainte, Et moult faintte. Si n'es pas encore lasse De moy nuire, Ainçois ta fausse fallace Me fait cuire Le cuer, dont j'ay couleur tainte; Car attainte Suis de douleur et rancune, Non pas une Seule mais de mille ençainte Et estrainte, Comme autre fois me suis plainte. Mais il n'est riens qui ne passe; Pour ce cuire Me convient en celle masse Pour moy duire En tes tours qui m'ont destraintte Et contraintte, Si que n'ay joye nesune O enfrune! Desloial! tu m'as enpaintte En grant craintte, Comme autre fois me suis plainte. V Belle ou il n'a que redire, De qui l'en ne peut mesdire, Sanz mentir, Or vous vueilliez consentir A estre de mes maulz mire; Car Amours m'a fait eslire Vous que j'aim sanz alentir. Regardez ma voulenté, Et comment entalenté Suis par desir D'obeir a vo bonté; Car vous avez surmonté A vo plaisir Mon cuer qui ne puet desdire Vo vueil, mais trop grief martire Fault sentir, A moy qui n'en vueil partir Pour riens, car je ne desire Fors vous, sanz y contredire, Que j'aim sanz ja repentir, Belle ou il n'a que redire. A vous qui m'avez dompté Je me suis tant guermenté A long loisir, Si doy bien estre renté Des biens, dont avez plenté; Doncques choisir Vueillés moy si que souffire Vous daigne sanz escondire, Car partir Ferez mon cuer com martir, Si que le mal qui m'empire Ostez, car trop me martire; Et vous vueilliez convertir, Belle ou il n'a que redire. VI Mon gracieux reconfort, Mon ressort, Mon ami loial et vray, De ma joye le droit port, Et le port Que toudis, tant com vivray, Poursuivray. En vous, dont je me navray, Mon vivre ay Mis, et jusques a la mort Jamais autre ami n'avray; Ce devray Faire, et j'en ay doulz enort. Car par vo gracieux port, Que je port En mon cuer, je recevray Joye, plaisir et confort, Ne de fort Amer ne vous decevray; Si avray Mon gracieux reconfort. Ne oncques ne dessevray Ne seuvray Mon cuer de loial acort, Et toudis, si com savray, M'esmouvray A vivre en ce doulz recort. Car tant me vient doulz raport, Sanz nul tort, De vous, que j'apercevray Que vivre sanz desconfort Doy au fort; Et pour ce joye ensuivray, Et suivray Mon gracieux reconfort. VII La grant doulour que je porte Est si aspre et si trés forte Qu'il n'est riens qui conforter Me peüst ne aporter Joye, ains vouldroie estre morte, Puis que je pers mes amours, Mon ami, mon esperance Qui s'en va, dedens briefs jours, Hors du royaume de France. Demourer, lasse! il emporte Mon cuer qui se desconforte; Bien se doit desconforter, Car jamais joye enorter Ne me peut, dont se deporte La grant doulour que je porte. Si n'aray jamais secours Du mal qui met a oultrance Mon las cuer, qui noye en plours Pour la dure departance De cil qui euvre la porte De ma mort et qui m'enorte Desespoir, qui raporter Me vient dueil et enporter Ma joye, et dueil me raporte La grant doulour que je porte. VIII Puis que vous estes parjure Vers moy, dont c'est grand laidure A vous qui m'aviez promis Moy estre loyaulz amis; Vostre loiaulté pou dure. Je vous avoye donnée M'amour toute entierement, Cuidant l'avoir assennée En vous bien et haultement. Car vous aviez mis grant cure A l'avoir, mais je vous jure Et promez, puis qu'entremis S'est vo cuer d'estre remis, Que de vostre amour n'ay cure Puis que vous estes parjure, Tost est ceste amour finée Dont me desplaist grandement, Car ja ne fusse tanée De vous amer loyaument. Mais n'est pas drois que j'endure Vostre grant fausseté pure; Ce poise moy quant g'y mis Mon cuer, s'il en est desmis Point ne vous feray d'injure, Puis que vous estes parjure. IX Je suis de tout dueil assaillie Et plus qu'oncques mais maubaillie, Quant cellui se veult marier Que j'amoye sanz varier, Si suis de joye en dueil saillie. Helas! il m'avoit promis Que ja ne se marieroit, Quant tout mon cuer en lui mis, Et qu'a tousjours tout mien seroit; Mal eschange m'en a baillie, Car hors s'est mis de ma baillie; Une autre veult apparier, Et encontre moy guerrier; Puis que s'amour or m'est faillie Je suis de tout dueil assaillie. Cellui devient mes anemis Qui jadis vers moy se tiroit Comme mes vrais loiaulx amis, En moy regardant souspiroit. Or est celle amour tressaillie En autre, et vers moy deffaillie; Car ne lui puis, pour tarier, Sa voulenté contrarier, Dont d'en morir j'en suis taillie, Je suis de tout dueil assaillie. X Trés doulz ami, or t'en souviegne Que au jour d'ui je te retien Pour mon ami, et aussi mien Vueil je que tout ton cuer deviegne; Car c'est la guise, et bien l'entens, Entre les amans ordennée, Que le premier jour du printemps On retiengne ami pour l'année. A celle fin que l'amour tiegne Un chappellet vert fait trés bien; On doit donner chascun le sien, Tant que l'autre année reviegne Trés doulx ami, or t'en souviegne. Si t'ay choisi et bien attens; Car m'amour te sera donnée; Grant peine as souffert, mais par temps Te sera bien guerredonnée. Afin que la guise maintiengne Le jour Saint Valentin, or tien Mon chappellet, mais ça le tien, Je t'ameray, quoy qu'il aviegne, Trés doulx ami, or t'en souviegne. XI En ce printemps gracieux D'estre gai suis envieux, Tout a l'onnour De ma dame, qui vigour De ses doulz yeulz Me donne, dont par lesquielx Vifs en baudour. Toute riens fait son atour De mener joye a son tour, Bois et préz tieulx Sont, qu'ilz semblent de verdour Estre vestus et de flour Et qui mieulx mieulx. Oysiaulx chantent en maint lieux; Pour le temps delicieux Et plein d'odour Se mettent hors de tristour Joennes et vieux; Tous meinent et ris et jeux Ou temps paschour, En ce printemps gracieux. Et moy n'ay je bien coulour D'estre gay, quant la meilleur, Ainsi m'aist Dieux, Qui soit, je sers sanz erreur, N'a autre je n'ay favour, Car soubz les cieulx N'a dame ou biens soient tieulx; Si doy estre curieux Pour sa valour D'elle servir sanz sejour, Car anieux Ne pourrait estre homs mortieulx De tel doulçour En ce printemps gracieux. XII Se pris et los estoit a departir Et a donner, selon mon jugement; J'en sçay aucuns qui bien petitement Y devraient a mon avis partir. Et non obstant qu'ilz cuident bien avoir Assez beauté, gentillece et proece, Et que chascun cuide un prince valoir, A leurs beaulx fais appert leur grant noblece. Mais puis qu'on voit, qui qu'il soit, consentir A villains fais et parler laidement, Pas nobles n'est; ains deust on rudement D'entre les bons si faitte gent sortir, Se pris et los estoit a departir. Ne en leurs dis il n'a nul mot de voir, Grans vanteurs sont, n'il n'est si grant maistrece Qu'ilz n'osent bien dire que leur vouloir En ont tout fait, hé Dieux! quel gentillece! Comme il siet mal a noble homme a mentir Et mesdire de femme! et vrayement Telle gent sont drois villains purement, Et devrait on leur renom amortir, Se pris et los estoit a departir. XIII Dieux! que j'ay esté deceüe De cellui, dont je bien cuidoie Qu'entierement s'amour fust moye! A tart me suis aperceüe. Or sçay je toute l'encloüre Et comment il se gouvernoit; Une autre amoit, j'en suis seüre, Et si beau semblant me monstroit, Que j'ay ferme creance eüe, Qu'il ne desirast autre joye Fors moy; mais temps est que je voie La traïson qu'il m'a teüe; Dieux! que j'ay esté deceüe! Mais d'une chose l'asseüre, Puis que je voy qu'il me deçoit, Que jamais sa regardeüre, Ne le semblant qu'il me monstroit, Ne les bourdes dont m'a peüe, Ne feront tant que je le croie; Car oncques mais, se Dieux me voie, Ne fu tel traïson veüe. Dieux! que j'ay esté deceüe! XIV Trestout me vient a rebours, Mal a point et au contraire, En tous cas, en mon affaire: Je pers en vain mes labours. Ce n'est pas de maintenant Qu'ainsi je suis demenée, Car dix ans en un tenant J'ay esté infortunée. Mal me prent de commun cours De tout quanque je vueil faire, Et ce que me devroit plaire Me deffuit, et à tous tours Trestout me vient a rebours. Pour riens me vais soustenant Puis que Fortune encharnée Est sus moi, qui demenant Par mainte trés dure année Me va, et Dieux est si sours Qu'il ne daigne vers moy traire Son oreille debonnaire; Pour ce, plus tost que le cours, Trestout me vient a rebours. XV De meschief, d'anui, de peine, Je fais dis communement, Car selon mon sentement Sont, et de chose certaine; Mais quant d'autrui voulenté Faire dis me vueil chargier, De cuer mal entalenté Les me fault si loings cerchier, Et de pensée foraine; Pour ce y metz je longuement: C'est un droit controuvement; Car a toute heure suis pleine De meschief, d'anui, de peine. Et se le cuer dolent é Il ne m'est mie legier Joyeux ditz faire a plenté, Mais pour un pou alegier La doulour qui m'est prochaine Je les fais communement Joyeux, trestout ensement, Comme se je fusse saine De meschief, d'anui, de peine. XVI On doit croire ce que la loy commande; Il est trop folz qui encontre s'opose; Et s'elle fait a croire, je suppose Que maint devront envers Dieu grant amende. Il est bien voir que naturelement Nous sommes tous enclins et entechiez A tost pechier; mais plus orriblement Cheent aucuns en trop plus grant pechiez Qu'autres ne font, et se l'en me demande Quelz gens ce sont, verité dire n'ose Pour leur grandeur, mais Dieux scet toute chose, Et s'il est voir qu'en enfer on descende, On doit croire ce que la loy commande. Merveilles n'est s'on voit communement Au monde moult avenir de meschiefs; Car trop de maulx sont fait couvertement De maint meismes qui sont docteurs et chiefs, De doctriner le monde qu'il s'amende. Mais Dieux scet bien quelle pensée enclose Est en leurs cuers, combien qu'on les alose Pour leur estas; mais, a quoy que l'en tende, On doit croire ce que la loy commande. BALADES D'ESTRANGE FAÇON BALADE RETROGRADE QUI SE DIT A DROIT ET A REBOURS Doulçour, bonté, gentillece, Noblece, beaulté, grant honnour, Valeur, maintien et sagece, Humblece en doulz plaisant atour, Conforteresse en savour, Dueil angoisseux secourable, Acueil bel et agreable. Flour plaisant, de grant haultece Princece, ma prisiée amour, Tour forte noble fortresse, Largece en honneste sejour, Deesse, estoille, cler jour, Oeil, mirouer aimable, Acueil bel et agreable. Coulour fine, vraie adrece, Tresce blonde, et bonne oudour, Ardour, souesve simplece, Parece sanz nulle foulour, Lucrece de simple cremour, Brueil de soulas delictable, Acueil bel et agreable. Maistresse loyal, ma tenrour, Leesse plaisant, ma doulour, Vueil dire a vous trés louable Acueil bel et agreable. BALADE A RIMES REPRISES Flour de beaulté en valour souverain, Raim de bonté, plante de toute grace, Grace d'avoir sur tous le pris a plain, Plain de savoir et qui tous maulz efface, Face plaisant, corps digne de louenge, Ange en semblant ou il n'a que redire, D'yre vuidié, a vous des preux ou renge, Renge mon cuer qui fors vous ne desire. Et j'ay espoir qu'il soit en vostre main Main jour et nuit en gracieux espace, Passe le temps, car ja a bien haultain Atain par vous, et amours qui m'enlasce Lasce mon cuer qui du vostre est eschange, Change vous fais de lui qui vous remire, Mire plaisant, a vous qui joye arrange, Renge mon cuer qui fors vous ne desire. Si me contraint a l'amour dont vous aim L'aim de voz yeulz ou grant doulçour s'amasse, Masse d'onneur ou j'ay tout mon reclaim, Claim des vaillans dont nul temps ne me lasse. Lasse! comment or a prime m'i prenge? Pren je en amer riens qui mon bien dessire, Sire, en vo main qui des bons ne desrenge Renge mon cuer qui fors vous ne desire. Amis loyaulx, cil qui maint meschief venge, Venge mon cuer du vostre en lieu eslire, Lire a doulz son, afin que je le prenge, Renge mon cuer qui fors vous ne desire. BALADE A RESPONSES Mon doulz ami. Ma chiere dame. S'acoute a moy. Trés volentiers, M'aimes tu bien? Ouïl, par m'ame. Si fais je toy. C'est doulz mestiers. De quoy? D'amer. Voire, sanz tiers. Deux cuers en un. Sanz decepvoir Voire aux loiaulz. Tu as dit voir. Dame sanz per. Amis sanz blasme. Quant vous verray? T'est il mestiers? Oïl; tost soit. Je crain diffame. Qui le saroit? Les nouveliers. Occions les! Ilz sont trop fiers. Nuisent ilz doncques? Ouïl voir. Voire aux loiaulz. Tu as dit voir. Las! que feray? Sueffre la flamme. De qui? D'amours. Voire, et dongiers Elle m'art tout. Et moy entame. Que ferons nous? Soyons entiers. Sanz reconfort. Nannil, mestiers A aux amans. Quoy? Bon espoir. Voire aux loiaulz. Tu as dit voir. Dame ottroiez. Ami, requiers Que vous voie. Quier les sentiers. Peine y mettray. C'est le devoir. Voire aux loiaulx. Tu as dit voir. BALADE A VERS A RESPONCES Amours, escoute ma complainte? Or dis: qu'as tu? de quoy te plains? De toy par qui je suis destraintte. Tort as quant de ce te complains? Non ay voir, car ma joye estains. Joye en aras s'en toy ne tient? Trop crain le grant mal qui en vient. Pense au bien, non pas au dommage? Vueille ou non, d'un seul me souvient. Aime le; si feras que sage. Veulz tu que j'aime? est ce contrainte? C'est drois quant ton cuer est attains. Sera ce cil qui m'a estraintte? Ouïl, car de tout bien est pleins. Je n'ay donc pas tort si je l'aims? Non, car chascun a bon le tient. Mais se mon honneur ne soustient? Si fera voir, c'est son usage. Or m'en di ce qu'il apartient? Aime le; si feras que sage. Raison me met en trop grant crainte? Ne la croys, joye toult a mains. Tu m'as vers elle en guerre enpainte? Desconfis la, joing moy les mains. Honneur dit qu'en vauldroie mains? Il ment, chascun bon en devient. Fait et donc amer me convient? Ce te sera grant avantage. Que feray donc se cil revient? Aime le; si feras que sage. Princes gentilz, Amours me tient? Il apertient bien a ton aage. Un bel ami mon cuer retient? Aime le; si feras que sage. Variantes: Elle ment et qui le maintient? Helas! merveilleux cas m'avient. De quoy? D'amer; est ce folage? Ouïl, quant d'amy me souvient. Amours, ou yray? ou me tient? Ne fuy plus, mais fay moy hommage. Que feray je se cil revient? LAYS LAY DE CLXV VERS LEONIMES Amours, plaisant nourriture, Trés sade et doulce pasture, Pleine de bonne aventure, Et vie trés beneureuse, Du vray loial cuer l'ointture, Qui entour lui fais ceinture De joye, c'est ta droitture, Doulce esperance amoureuse. Et qui toute creature Esjoïs de ta nature Peine fais par aventure; Mais elle est si doulcereuse Qu'on te suit tout a esture, N'il n'est ponce ne rasture Qui effaçast ta pointure Tant est au cuer savoureuse. Tant plait ta vie a maintenir A qui loial se veult tenir En ton agreable dongier, Pour le bien qu'on puet retenir De toy servir, quant retenir Daignes l'amant sanz estrangier. De toy si li fais soustenir Sa peine en gré, et s'astenir Se veult de jamais ne changier, Du bien lui fais grant point tenir Qui a lui doit apartenir, Mais qu'il s'y tiegne sanz bougier. Et s'il est aucun qui soustiegne Que de toi viengne Plus mal que bien, vers moi viegne Et retiegne; Prouver lui vueil que nullement N'en vient mal, mais qu'on s'y contiengne Et maintiegne; Si bien que par droit apartiegne Que chascun tiengne Que servi soiés loiaument. Mais qui fault, mal lui en conviengne Quoy qu'il aviengne Ne, qui que loiaulté te tiengne, Croy qu'il soustiegne Joye et doulceur plus que tourment, Mais drois est qu'a l'amant soviegne Que gay se tiegne, N'en lui fausseté ne retiengne, Sanz plus detiengne Une amour vraye seulement. Tant y a compris De bien en ton pris, Qu'on ne pourroit extimer Le bien que la pris En ton doulz pourpris A, par loyaument amer; Ne par droit repris Cuer de toy espris Ne doit estre, ne blasmer On ne puet le pris De toy, car apris Il a vie sanz amer. Tu pues mander Et comander, Sanz amender, De mal garder, Dueil retarder, Un cuer bourder, D'amour bauder, A toy soulder, Poindre et larder, Et posseder Sanz nul frauder, Faire tarder De demander Pour foy garder De mal monder. Peine esmonder, Joye abonder, Tout marchander, Et dueil seder, Bas affonder, Et reffonder, Bel regarder, Voir recorder, Sanz point bourder, Pais accorder, Non descorder, Droit recorder Pour amender, En sens fonder Et perfonder. Et s'aucuns n'ont de ta vie Nulle envie, Ains la veulent mesprisier, Gentillece est d'eulx ravie; Car plevie L'ont les bons pour eulx aisier, Et plaisier Fais les cuers, ou poursuivie Est joye sanz delaissier. Par toy est dame servie, Assouvie Sanz amenuisier Son honneur n'estre asservie Mais suivie De baudour, qui rabassier Et froissier Fait doulour qui gent desvie; Joye est qui la puet puisier. Mais on fait maint mauvais raport, Disant qu'au port De toy a doulereux aport, Et dont pluseurs se duellent, Et que moult pou y a deport Quoy qu'on s'i port Gaiement, et qu'en gré le port Cellui ou ceulx qui te veulent. Et que mieulx vault qu'on se deport De ton aport, Que tel faissel on s'en emport, Et qu'a ton molin meulent Paille sanz grain ceulz qui ton port Suivent, deport N'ont de toy ne qui les raport A bien, ains perir suellent. Si est trop mau dit, Car pour voir je tien Que, sanz contredit, Quant l'en devient tien On se desrudist, Qui ton doulz maintien Poursuit, n'escondit, Si com je maintien, N'yert ja ne desdit. L'amant, qui du tien Enrichis, mesdit Het; pour ce soustien Que qui te laidist Son meffait retien Et fais un edit Ou pour fol le tien; De toy soit maudit Et son preu detien. Soit party, Ressorty, Perverty, De ton doulz soulas Hors sorty, Converti En party Dur party Qui mesdit de tes laz! Dire halas! Vain et las! Comme las, Lui fais sanz dire «gar t'y», S'ainsi l'as Se follas Ne meslas N'affolas Onc nul, cil soit amorty. Si debat son chief En vain, qui destruire Cuide par nul chief Ton fait, ne toy nuire, Que l'en voit sur tous reluire Et qui est tant fort Que ou monde n'a tel effort. Et c'est grant meschief De tel gent, qui duire Cuident de rechief Le monde, et recuire En nouvel sain, et reduire Gent sanz le confort De toy, mais tu vains au fort. Amour sanz chalange, Honneur et louange T'apartient, et ment ge? Quant fus par l'archange En ce monde estrange Envoyé en change De la male arrange Qui nous mist en fange, Et par toy en range Ou ciel sommes d'ange, Ce fu noble eschange Et un doulz meslange, Dont se te revenge Nul ne m'en laidenge, Car ne me desrenge De loial losenge. Mon cuer s'i essange Quant bien il te venge Et du tout estrange Haïneuse grange. Dont blasmée Ne clamée. Diffamée Ne nommée, Mau renommée Ne fusmée Ne dois estre, mais amée Et prisée plus qu'autre rien. Car armée Enarmée, Affermée, Confermée T'es et formée Bien fermée Pour nous, c'est chose informée, Ne le nyer n'y vauldroit rien. Exprimée Ne primée, Point frimée N'extimée De hors limée Trop semmée Ne pues estre n'enflammée En ce monde terrien. Ains est dommage Qu'en ton hommage Et fol et sage Par droit usage N'est, car l'oultrage Qui fait la rage Ou monde ombrage Par male et fausse convoitise. Seroit en cage Et hors usage; Ne tel langage, Comme on l'engage Par le hautage D'orgueil qui nage En maint rivage, N'iert ou monde, et ce qui l'atise C'est le buvrage Qu'envie charge Qui n'assowage, Ains deheberge De son heberge Toy qui sanz barge, Comme en mer large, Vas flotant par telle faintise. Mais ou passage, Ou le peage Devons de gage, En l'eritage Du monde ombrage Y a ymage De fausse targe, D'amour fainte et fausse cointise. Si conclus qu'en ta closture, Vraye non pas couverture, On ne doit avoir roupture A vie trés doulcereuse, Et qui en fait sa pousture Jusqu'il soit en sepulture Il puet bien la pourtraiture Porter de paix laüreuse. Car avec lui par jointure L'a a trés forte cousture Cousue par aventure Si que peine doulereuse N'ara en la deffritture Infernal qui, par droitture, Punist humaine faitture En l'orde valée ombreuse. LAY (EXPLICIT LAYS EN VERS LEONNINE) Se je ne finoye de dire Et d'escripre, Je ne pourroie souffire, Amis, pour louer assez, En cent ans voire passez, Vostre bonté, n'a descripre Vo beaulté ou l'en se mire, N'a redire N'y a, si sont amassez En vous tous biens entassez Ou grace et honneur se tire. N'il n'est royaume n'empire Ou eslire On peüst tel, n'oÿ lire N'ay des vaillans trespassez Tant de bien, vous effassez Leur grant vaillance, beau sire; Car le monde se remire Et desire Vous qui tous vices cassez Ne du bien n'estes lassez Nul temps, n'on n'en puet mesdire. Et quant vous estes si parfait Que chascun loe vostre fait Et dit que vous n'avez pareil Ne qu'oncques nul n'y vid meffait, Mais cil qui les despris reffait, Plein de sens et de bon conseil Enluminant com le soleil Qui toutes tenebres deffait, Et ou prouece a son recueil, La porte de joye et le sueil Et cil qui les nobles reffait. Ne vous doy je de cuer parfait Amer et m'esjoïr de fait D'avoir ami si a mon vueil, Bon, noble et preux, qui het tort fait, Ne qui n'a riens de contrefait, Bel, jeune et doulz, plaisant a l'ueil, Franc, courtois et de doulz accueil, Si bon que ou monde n'a si fait Humain, trés humble, sanz orgueil; Si puis dire, nul n'en ait dueil, Cil qui tout bien met a effait. Et, se m'amour vous doy nommer N'ami clamer Et reclamer, Sachiez que j'en fais mon devoir Si bien qu'on ne m'en doit blasmer; Car affermer Et confermer Amours a fait par estouvoir Mon cuer en vous, si que mouvoir Pour nul avoir Cellui vouloir Je ne pourroie. Ains a la mer Osteroie trestout l'amer; Doulçour avoir, Et remouvoir Li feroie et s'iaue toloir Entierement, et reprimer Son flo que l'en voit escumer, Toute semer Et enflammer S'arene, et que fable fust voir, Le monde de nouvel former, Fondre, entamer Et refformer Pierres dures, et feu plouvoir, Les estoilles toutes ardoir, Que main fust soir, Sans desmouvoir Tout l'umain siecle consommer, Paistre le monde, et affermer Et apparoir Que blanc fust noir Feroie, ainçois que desmouvoir Me peüsse de vous amer. Car vous estes la joye Qui me resjoye Et avoye A tout bien, Ne sanz vous ne pourroie Et ne vouldroie Ne saroie Valoir rien, Et pour ce a vous emploie Toute et ottroye L'amour moye; Car sçay bien Que vous estes la voie Qui me ravoie, Ne m'esjoye Aultre rien, Et c'est ce qui m'apoye Ou que je soye, Mais que voie Vo maintien. Si n'en cuide estre deceüe, Car je me suis apperceüe Que vous m'amez de cuer entier; Car par long temps m'avez sceüe Et quant j'ay bien l'amour sceüe, Qui n'est pas depuis avantier Encomme