Essai sur les révolutions de M. le Vte de Chateaubriand François-René Chateaubriand (1768-1848) AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR T 1 p1 édition des oeuvres complètes. J' ai promis de réimprimer l' essai sans y changer un seul mot : à cet égard j' ai poussé le scrupule si loin, que je n' ai voulu ni corriger les fautes de langue, ni faire disparoître les hellénismes, latinismes et anglicismes qui fourmillent dans l' essai . On a demandé cet ouvrage ; on l' aura avec tous ses défauts. Il y a une omission dans le chiffre romain du millésime de l' édition de Londres : je l' ai maintenue, me contentant de la faire remarquer. L' essai historique n' a jamais été publié par moi qu' une seule fois : il fut imprimé à Londres en 1796, par Baylis, et vendu chez De Boffe en 1797. Le titre et l' épigraphe étoient exactement ceux qu' il porte dans la présente édition. L' essai formoit un seul volume de 681 pages grand in-8, sans compter l' avis, la notice, la table des chapitres et l' errata ; mais, comme je le faisois observer dans l' ancien avis , p11 c' étoit réellement deux volumes réunis en un. J' ai été obligé de diviser en deux cette énorme production dans la présente édition, parce que, avec les notes critiques et la préface nouvelle, l' essai , en un seul volume, auroit dépassé huit cents pages. Dans l' intérêt de mon amour-propre, j' aurois mieux aimé donner l' essai en un seul tome, et subir à la fois ma sentence, que me faire attacher deux fois au char de triomphe de ceux qui n' ont jamais failli ; mais je ne saurois trop souffrir pour avoir écrit l' essai . On a réimprimé cet ouvrage en Allemagne et en Angleterre. La contrefaçon angloise n' est qu' un abrégé fait sans doute dans une intention bienveillante, puisqu' on a supprimé ce qu' il y a de plus blâmable dans l' essai : la contrefaçon allemande est calquée sur la contrefaçon angloise. Ces omissions ne tournent jamais au profit d' un auteur : on pourroit dire, en faisant allusion à un passage de Tacite, qu' à ces funérailles d' un mauvais livre, les morceaux retranchés paroissent d' autant plus, qu' on ne les y voit pas. L' essai complet n' existe donc que dans l' édition de Londres faite par moi, en 1797, et dans l' édition que je donne aujourd' hui d' après cette première édition. PREFACE T 1 p111 édition des oeuvres complètes. Voici l' ouvrage que, depuis longtemps, j' avois promis de réimprimer ; promesse que des âmes charitables avoient regardée comme un moyen de gagner du temps, et d' imposer silence à mes ennemis, bien résolu que j' étois intérieurement, disoit-on, de ne jamais tenir ma parole. Avant de porter un jugement sur l' essai , commençons par faire l' histoire de cet ouvrage. J' avois traversé l' Atlantique avec le dessein d' entreprendre un voyage dans l' intérieur du Canada, pour découvrir, s' il étoit possible, le passage au nord-ouest du continent p1V américain. Par le plus grand hasard, j' appris, au milieu de mes courses, la fuite de Louis Xvi, l' arrestation de ce monarque à Varennes, et la retraite au delà de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, de presque tout le corps des officiers françois d' infanterie et de cavalerie. Louis Xvi n' étoit plus qu' un prisonnier entre les mains d' une faction ; le drapeau de la monarchie avoit été transporté par les princes de l' autre côté de la frontière : je n' approuvois point l' émigration en principe, mais je crus qu' il étoit de mon honneur d' en partager l' imprudence, puisque cette imprudence avoit des dangers. Je pensai que, portant l' uniforme françois, je ne devois pas me promener dans les forêts du nouveau-monde, quand mes camarades alloient se battre. J' abandonnai donc, quoiqu' à regret, mes pV projets qui n' étoient pas eux-mêmes sans périls. Je revins en France ; j' émigrai avec mon frère, et je fis la campagne de 1792. Atteint, dans la retraite, de cette dyssenterie qu' on appeloit la maladie des prussiens, une affreuse petite vérole vint compliquer mes maux. On me crut mort ; on m' abandonna dans un fossé où, donnant encore quelques signes de vie, je fus secouru par la compassion des gens du prince de Ligne, qui me jetèrent dans un fourgon. Ils me mirent à terre sous les remparts de Namur, et je traversai la ville en me traînant sur les mains de porte en porte. Repris par d' autres fourgons, je retrouvai à Bruxelles mon frère qui rentroit en France, pour monter sur l' échafaud : on osoit à peine panser une blessure que j' avois à la cuisse, à cause de la contagion de ma double maladie. Je voulois cependant dans cet état me rendre à Jersey, afin de rejoindre les royalistes de la Bretagne. Au prix d' un peu d' argent que j' empruntai, je me fis porter à Ostende : j' y rencontrai plusieurs bretons mes compatriotes et mes compagnons d' armes, qui avoient formé le même projet que moi. Nous nolisâmes une petite barque pV1 pour Jersey, et l' on nous entassa dans la cale de cette barque. Le gros temps, le défaut d' air et d' espace, le mouvement de la mer achevèrent d' épuiser mes forces ; le vent et la marée nous obligèrent de relâcher à Guernesey. Comme j' étois près d' expirer, on me descendit à terre, et on m' assit contre un mur, le visage tourné vers le soleil, pour rendre le dernier soupir. La femme d' un marinier vint à passer ; elle eut pitié de moi ; elle appela son mari qui, aidé de deux ou trois autres matelots anglois, me transporta dans une maison de pêcheurs, où je fus mis dans un bon lit : c' est vraisemblablement à cet acte de charité que je dois la vie. Le lendemain on me rembarqua sur le sloop d' Ostende ; quand nous ancrâmes à Jersey, j' étois dans un complet délire. Je fus recueilli par mon oncle maternel, le comte de Bédée, et je demeurai plusieurs mois entre la vie et la mort. Au printemps de 1793, me croyant assez fort pour reprendre les armes, je passai en Angleterre, où j' espérois trouver une direction des princes ; mais ma santé, au lieu de se rétablir, continua de décliner : ma poitrine s' entreprit ; je respirois avec peine. pV11 D' habiles médecins consultés me déclarèrent que je traînerois ainsi quelques mois, peut-être même une ou deux années, mais que je devois renoncer à toute fatigue, et ne pas compter sur une longue carrière. Que faire de ce temps de grâce qu' on m' accordoit ? Hors d' état de tenir l' épée pour le roi, je pris la plume. C' est donc sous le coup d' un arrêt de mort, et pour ainsi dire entre la sentence et l' exécution, que j' ai écrit l' essai historique . Ce n' étoit pas tout de connoître la borne rapprochée de ma vie, j' avois de plus à supporter la détresse de l' émigration : je travaillois le jour à des traductions, mais ce travail ne suffisoit pas à mon existence, et l' on peut voir dans la première préface d' atala , à quel point j' ai souffert, même sous ce rapport. Ces sacrifices, au reste, portoient en eux leur récompense : j' accomplissois les devoirs de la fidélité envers mes princes ; d' autant plus heureux dans l' accomplissement de ces devoirs, que je ne me faisois aucune illusion, comme on le remarquera dans l' essai , sur les fautes du parti auquel je m' étois dévoué. Ces détails étoient nécessaires pour expliquer un passage de la notice placée à la tête de l' essai , et cet autre passage de l' essai pV111 même. " attaqué d' une maladie qui me laisse peu d' espoir, je vois les objets d' un oeil tranquille. L' air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n' en est plus qu' à quelques journées. " j' étois encore obligé de raconter ces faits personnels, pour qu' ils servissent d' excuse au ton de misanthropie répandu dans l' essai : l' amertume de certaines réflexions n' étonnera plus. Un écrivain qui croyoit toucher au terme de la vie, et qui, dans le dénûment de son exil, n' avoit pour table que la pierre de son tombeau, ne pouvoit guère promener des regards riants sur le monde. Il faut lui pardonner de s' être abandonné quelquefois aux préjugés du malheur, car le malheur a ses injustices, comme le bonheur a sa dureté et ses ingratitudes. En se plaçant donc dans la position où j' étois lorsque je composai l' essai , un lecteur impartial me passera bien des choses. Cet ouvrage, si peu répandu en France, ne fut pas cependant tout-à-fait ignoré en Angleterre et en Allemagne ; il fut même question de le traduire dans ces deux pays, ainsi qu' on l' apprend par la notice : ces traductions commencées n' ont point paru. Le libraire De Boffe, éditeur de l' essai , en Angleterre, p1X avoit aussi résolu d' en donner une édition en France : les circonstances du temps firent avorter ce projet. Quelques exemplaires de l' édition de Londres parvinrent à Paris. Je les avois adressés à M M De La Harpe, Ginguené et De Sales, que j' avois connus avant mon émigration. Voici ce que m' écrivoit à ce sujet un neveu du poëte Lemière. " Paris, ce 15 juillet 1797. D' après vos instructions, j' ai fait remettre, par M Say, directeur de la décade philosophique et littéraire , à M Ginguené, propriétaire lui-même de ce journal, la lettre et l' exemplaire qui lui étoient destinés... etc. " pX malgré ce grand succès dont on flattoit ma vanité d' auteur, il est certain que si l' essai fut un moment connu en France, il fut presque aussitôt oublié. La mort de ma mère fixa mes opinions religieuses. Je commençai à écrire, en expiation de l' essai , le génie du christianisme. rentré en France en 1800, je publiai ce dernier ouvrage et je plaçai dans la préface la confession suivante : " mes sentiments religieux n' ont pas toujours été ce qu' ils sont aujourd' hui. Tout en avouant la nécessité d' une religion, et en admirant le christianisme, j' en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les pX1 déclamations et les sophismes. Je pourrois en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentois ; mais j' aime mieux me condamner : je ne sais point excuser ce qui n' est point excusable. Je dirai seulement les moyens dont la providence s' est servie pour me rappeler à mes devoirs. " ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat où ses malheurs l' avoient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j' avois été élevé. Ma soeur me manda les derniers voeux de ma mère : quand la lettre me parvint au delà des mers, ma soeur elle-même n' existoit plus ; elle étoit morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servoit d' interprète à la mort, m' ont frappé : je suis devenu chrétien ; je n' ai point cédé, j' en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du coeur : j' ai pleuré et j' ai cru. " pX11 ce n' étoit point là une histoire inventée pour me mettre à l' abri du reproche de variations, quand l' essai parviendroit à la connoissance du public. J' ai conservé la lettre de ma soeur. Madame De Farcy, après avoir été connue à Paris par son talent pour la poésie, avoit renoncé aux muses ; devenue une véritable sainte, ses austérités l' ont conduite au tombeau : j' en puis parler ainsi, car le philanthrope abbé Carron a écrit et publié la vie de ma soeur. Voici ce qu' elle me mandoit dans la lettre que la préface du génie du christianisme a mentionnée. " St-Servan, 1 er juillet 1798. " mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères : je t' annonce à regret ce coup funeste (ici quelques détails de famille)... etc. " pX111 voilà la lettre qui me ramena à la foi par la piété filiale. Tout alla bien pendant quelques années : mon second ouvrage avoit réussi au delà de mes espérances. N' ayant jamais manqué de sincérité, n' ayant jamais parlé que d' après ma conscience, n' ayant jamais raconté de moi que des choses vraies, je me croyois en sûreté par les aveux mêmes de la préface du génie du christianisme ; et l' essai étoit également oublié de moi et du public. Mais Buonaparte, qui s' étoit brouillé avec la cour de Rome, ne favorisoit plus les idées religieuses : le génie du christianisme avoit fait trop de bruit, et commençoit à l' importuner. L' affaire de l' institut survint ; une querelle littéraire s' alluma, et l' on déterra l' essai. la police de ce temps-là fut charmée de la découverte ; et, comme elle n' étoit pas arrivée à la perfection de la police de ce temps-ci, comme elle se piquoit sottement pX1V d' une espèce d' impartialité, elle permit à des gens de lettres de me prêter leur secours. Toutefois, elle ne vouloit pas, comme je le dirai à l' instant, que ma défense se changeât en triomphe ; ce qui étoit bien naturel de sa part. Je ne nommerai point l' adversaire qui me jeta le gant le premier, parce qu' au moment de la restauration, lorsqu' on exhuma de nouveau l' essai , il me prévint loyalement des libelles qui alloient paroître, afin que j' avisasse au moyen de les faire supprimer. N' ayant rien à cacher, et ami sincère de la liberté de la presse, je ne fis aucune démarche : je trouvai très-bon qu' on écrivît contre moi tout ce qu' on croyoit devoir écrire. Un jeune homme, appelé Damaze De Raymond, qui fut tué en duel quelque temps après, se fit mon champion sous l' empire, et la censure laissa paroître son écrit ; mais le gouvernement fut moins facile, quand, pour toute réponse à des extraits de l' essai , je lui demandai la permission de réimprimer l' ouvrage entier . Voici ma lettre au général baron de Pommereul, conseiller d' état, directeur général de l' imprimerie et de la librairie. pXV " monsieur le baron, " on s' est permis de publier des morceaux d' un ouvrage dont je suis l' auteur. Je juge d' après cela que vous ne verrez aucun inconvénient à laisser paroître l' ouvrage tout entier. " je vous demande donc, monsieur le baron, l' autorisation nécessaire pour mettre sous presse chez Le Normant, mon ouvrage intitulé : essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la révolution françoise . Je n' y changerai pas un seul mot ; j' y ajouterai pour toute préface celle du génie du christianisme . " j' ai l' honneur d' être, etc. " Paris, ce 17 novembre 1812. " dès le lendemain, M De Pommereul me répondit la lettre suivante, écrite tout entière de sa main. En ce temps d' usurpation, on se piquoit de politesse, même avec un homme en disgrâce, même avec un émigré. M De Pommereul refuse la permission que je lui demande ; mais comparez le ton de sa lettre avec celui des lettres qui pXV1 sortent aujourd' hui des bureaux d' un directeur général, ou même d' un ministre. " Paris, ce 18 novembre 1812. " à Monsieur De Chateaubriand. " je mettrai mardi prochain, monsieur, votre demande sous les yeux du ministre de l' intérieur... etc. " signé baron de Pommereul. " pXV11 le 24 novembre, je reçus de M De Pommereul cette autre lettre : " Paris le 24 novembre 1812. " à Monsieur De Chateaubriand. " j' ai mis aujourd' hui, monsieur, sous les yeux du ministre de l' intérieur la lettre que vous m' avez fait l' honneur de m' écrire le 17 courant, et la réponse que je vous ai faite le 18... etc. " signé baron de Pommereul. " M De Pommereul reconnoît dans sa première lettre que mon ouvrage, fait en 1797, est bien peu convenable au temps présent (l' empire), et que s' il devoit paroître aujourd' hui (sous Buonaparte) pour la première fois, il doute que ce pût être avec l' assentiment de l' autorité . Quelle justification de l' essai ! Dans sa seconde lettre, m le directeur de la librairie m' ordonne de me soumettre à la censure si je veux réimprimer mon ouvrage. Il étoit clair que la censure m' auroit enlevé ce que je disois en éloge de Louis Xvi, des Bourbons, de la vieille monarchie, et toutes mes réclamations en faveur de la liberté ; il étoit clair que l' essai , ainsi dépouillé de ce qui servoit de contre-poids à ses erreurs, se seroit réduit à un extrait à peu près semblable à ceux dont je me plaignois. Force étoit donc à moi de renoncer à le réimprimer, puisqu' il auroit fallu le livrer aux mutilations de la censure. Après tout, le gouvernement impérial avoit grandement raison : l' essai n' étoit, ni sous le rapport des libertés publiques, ni sous celui de la monarchie légitime, un livre qu' on pût publier sous le despotisme et l' usurpation. La police se donnoit un air d' impartialité, en laissant dire quelque chose en ma faveur, et rioit secrètement de m' empêcher de faire la seule chose qui pût réellement me défendre. pX1X Enfin le roi fut rendu à ses peuples : je parus jouir d' abord de la faveur que l' on croit, mal à propos, devoir suivre des services qui souvent ne méritent pas la peine qu' on y pense ; mais enfin, en proclamant le retour de la légitimité, j' avois contribué à entraîner l' opinion publique, par conséquent j' avois choqué des passions et blessé des intérêts : je devois donc avoir des ennemis. Pour m' enlever l' influence qu' on craignoit de me voir prendre sur un gouvernement religieux, on crut expédient de réchauffer la vieille querelle de l' essai . On annonça avec bruit un Chateaubriantana , une brochure du sacerdoce , etc. C' étoient toujours des compilations de l' essai . Il y avoit dans ces nouvelles poursuites quelque chose qui n' étoit guère plus généreux que dans les premières ; j' étois en disgrâce sous le roi, comme je l' étois sous Buonaparte, au moment où ces courageux critiques se déchaînoient contre moi. Pourquoi m' ont-ils pXX laissé tranquille lorsque j' étois ministre ? C' étoit là une belle occasion de montrer leur indépendance. Je n' ai répondu à ces personnes bienveillantes que par cette note de la préface de mes mélanges de politique . " si je n' ai jamais varié dans mes principes politiques, je n' ai pas toujours embrassé le christianisme dans tous ses rapports, d' une manière aussi complète que je le fais aujourd' hui. Dans ma première jeunesse, à une époque où la génération étoit nourrie de la lecture de Voltaire et de J-J Rousseau, je me suis cru un petit philosophe, et j' ai fait un mauvais livre. Ce livre je l' ai condamné aussi durement que personne dans la préface du génie du christianisme . Il est bizarre qu' on ait voulu me faire un crime d' avoir été un esprit-fort à vingt ans et un chrétien à quarante. A-t-on jamais reproché à un homme de s' être corrigé ? L' écrivain vraiment coupable est celui qui ayant bien commencé finit mal, et non pas celui qui ayant mal commencé finit bien. Quoi qu' il en soit, si je pouvois anéantir l' essai historique , je le ferois, parce qu' il renferme, sous le rapport de la religion, des pages qui peuvent blesser quelques points de discipline ; pXX1 mais puisque je ne puis l' anéantir ; puisqu' on en extrait tous les jours un peu de poison, sans donner le contre-poison qui se trouve à grandes doses dans le même ouvrage ; puisqu' on l' a réimprimé par fragments, je suis bien aise d' annoncer à mes ennemis que je vais le faire réimprimer tout entier. Je n' y changerai pas un mot ; j' ajouterai seulement des notes en marge. " je prédis à ceux qui ont voulu transformer l' essai historique en quelque chose d' épouvantable, qu' ils seront très-fâchés de cette publication : elle sera tout entière en ma faveur (car je n' attache de véritable importance qu' à mon caractère) ; mon amour-propre seul en souffrira. Littérairement parlant, ce livre est détestable et parfaitement ridicule ; c' est un chaos où se rencontrent les jacobins et les spartiates, la marseilloise et les chants de Tyrtée, un voyage aux Açores et le périple d' Hannon, l' éloge de Jésus-Christ et la critique des moines, les vers dorés de Pythagore et les fables de M De Nivernois, Louis Xvi, Agis, Charles Ier, des promenades solitaires, des vues de la nature, du malheur, de la mélancolie, du suicide, de la politique, un petit commencement d' atala , pXX11 Robespierre, la convention, et des discussions sur Zénon, épicure et Aristote. Le tout en style sauvage et boursoufflé, plein de fautes de langue, d' idiotismes étrangers et de barbarismes. Mais on y trouvera aussi un jeune homme exalté plutôt qu' abattu par le malheur, et dont le coeur est tout à son roi, à l' honneur et à la patrie. " c' est cet engagement solennel de publier moi-même l' essai , que je viens remplir aujourd' hui. Telle est l' histoire complète de cet ouvrage, de son origine, de la position où j' étois en l' écrivant, et des tracasseries qu' il m' a suscitées. Il faut maintenant examiner l' ouvrage en lui-même et les critiques de mes aristarques. Qu' ai-je prétendu prouver dans l' essai ? Qu' il n' y a rien de nouveau sous le soleil , et qu' on retrouve dans les révolutions anciennes et modernes, les personnages et les principaux traits de la révolution françoise. On sent combien cette idée, poussée trop loin, a dû produire de rapprochements forcés, ridicules ou bizarres. Je commençai à écrire l' essai en 1794, et il parut en 1797. Souvent il falloit effacer la nuit le tableau que j' avois esquissé le jour : les événements couroient plus vite que ma plume ; il survenoit une révolution qui mettoit toutes mes comparaisons en défaut : j' écrivois sur un vaisseau pendant une tempête, et je prétendois peindre comme des objets fixes, les rives fugitives qui passoient et s' abîmoient le long du bord ! Jeune et malheureux, mes opinions n' étoient arrêtées sur rien ; je ne savois que penser en littérature, en philosophie, en morale, en religion. Je n' étois décidé qu' en matière politique : sur ce seul point je n' ai jamais varié. L' éducation chrétienne que j' avois reçue, avoit laissé des traces profondes dans mon coeur, mais ma tête étoit troublée par les livres que j' avois lus, les sociétés que j' avois fréquentées. Je ressemblois à presque tous les hommes de cette époque : j' étois né de mon siècle. Si l' on m' a trouvé une imagination vive dans un âge plus mûr, qu' on juge de ce qu' elle devoit être dans ma première jeunesse, pXX1V lorsque demi-sauvage, sans patrie, sans famille, sans fortune, sans amis, je ne connoissois la société que par les maux dont elle m' avoit frappé. Avant d' imprimer des extraits de l' essai , on colporta l' ouvrage entier mystérieusement, en répandant des bruits étranges. Pourquoi se donnoit-on tant de peine ? Loin d' enfouir l' essai , je l' exposois au grand jour et je le prêtois à quiconque le vouloit lire. On prétendoit que j' en rachetois partout les exemplaires au plus haut prix. Et où aurois-je trouvé les trésors que ces rachats m' auroient supposés ? J' avois voulu réimprimer l' essai sous Buonaparte, comme on vient de le voir : je n' en faisois donc pas un secret. Quoi qu' il en soit, les mains officieuses qui firent d' abord circuler l' essai historique , perdirent leur travail : on s' aperçut que l' ouvrage lu de suite produisoit un effet contraire à celui qu' on en espéroit. Il fallut en venir au parti moins loyal, mais plus sûr, de ne le donner que par lambeaux, c' est-à-dire d' en montrer le mal, et d' en cacher le bien. pXXV On résolut d' ouvrir l' attaque du côté religieux, d' opposer quelques pages de l' essai à quelques pages du génie du christianisme ; mais une chose déconcertoit ce plan : c' étoit la préface du dernier ouvrage. Que pouvoit-on opposer à un homme qui s' étoit condamné lui-même avec tant de franchise ? Arrêté par cette préface, il vint alors en pensée de détruire l' autorité de mes aveux au moyen d' une calomnie : on sema le bruit que ma mère étoit morte avant la publication de l' essai , et qu' ainsi la préface du génie du christianisme reposoit sur une fable. Ceux qui disoient ces choses étoient-ils mes amis, mes proches ? Avoient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets ? Pouvoient-ils, par leur témoignage, déterminer l' instant où j' avois répandu des pleurs ? S' ils étoient étrangers à toute ma vie ; s' ils avoient ignoré mon existence jusqu' au jour où le public la leur avoit révélée ; s' ils étoient en France, lorsque je languissois dans la terre de l' exil, comment osoient-ils fonder une lâche accusation sur un fait qu' ils ne pouvoient ni savoir, ni prouver ? Ah ! Loin de moi la pensée que des hommes qui prétendoient fixer l' époque de mes malheurs, avoient des raisons particulières de la connoître ! pXXV1 J' ai cité le texte même de la lettre de ma soeur que j' ai entre les mains. Cette lettre est du 1 er juillet 1798. Voici un autre document dont on ne niera pas l' authenticité. " extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, 1 er arrondissement du département d' Ile-Et-Vilaine, pour l' an 6 de la république... etc. " la date de la mort de Madame De Chateaubriand est du 12 prairial an 6 de la république, c' est-à-dire du 31 mai 1798. La publication de l' essai est des premiers mois de 1797 ; elle avoit dû même avoir lieu plus tôt, comme on le voit par le prospectus , qui l' annonçoit pour la fin de 1796. Quelle critique que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l' extrait mortuaire de sa mère ! Battu par les faits, repoussé par les dates, on n' eut plus que la ressource banale de tronquer des passages pour dénaturer un texte. C' étoit avec des brochures d' une quarantaine de pages que l' on prétendoit faire connoître un livre de près de 700 pages, grand in-8. Des fragments qui ne tenoient à rien de ce qui les précédoit ou de ce qui les suivoit dans le corps de l' ouvrage, pouvoient-ils donner une idée juste de cet ouvrage ? On transcrivoit quelques phrases hasardées sur le culte, mais on ne disoit pas que dans un chapitre adressé aux infortunés, on trouvoit cet éloge de l' évangile : " un livre vraiment utile au misérable, parce qu' on y trouve la pitié, la tolérance, la douce indulgence, l' espérance plus douce encore, qui composent le seul baume des blessures de l' âme, ce sont les évangiles. Leur divin auteur ne s' arrête point à prêcher vainement les infortunés : il fait plus, il bénit leurs larmes et boit avec eux le calice jusqu' à la lie. " pXX1X cela, ce me semble, n' étoit pourtant pas trop incrédule. Encore un passage de ce livre qui scandalisoit si fort ces chrétiens de circonstance lesquels ne croient peut-être pas en Dieu, et ces hypocrites qui font de la haine, de l' or et des places avec la charité, la pauvreté et l' humilité de la religion : " si la morale la plus pure et le coeur le plus tendre ; si une vie passée à combattre l' erreur et à soulager les maux des hommes, sont les attributs de la divinité, qui peut nier celle de Jésus-Christ ? Modèle de toutes les vertus, l' amitié le voit endormi dans le sein de Jean, ou léguant sa mère à ce disciple chéri ; la tolérance l' admire avec attendrissement dans le jugement de la femme adultère : partout la pitié le trouve bénissant les pleurs de l' infortuné ; dans son amour pour les enfants, son innocence et sa candeur se décèlent ; la force de son âme brille au milieu des tourments de la croix, et son dernier soupir dans les angoisses de la mort est un soupir de miséricorde. " essai histor, pag 578 de l' édition de Londres. Quoi ! C' est là ce que je disois quand je n' étois pas chrétien ? Cet essai doit être un livre bien étrange ! Il ne sera pas inutile de pXXX faire remarquer que j' ai transporté ce portrait de Jésus-Christ dans le génie du christianisme , ainsi que quelques autres chapitres de l' essai , et qu' ils n' y forment aucune disparate. Telle phrase amphigourique pouvoit faire croire que dans l' essai l' existence de Dieu est mise en doute ; on la saisissoit ; mais on taisoit le chapitre sur l' histoire du polythéisme , qui commence ainsi : " il est un Dieu : les herbes de la vallée et les cédres du Liban le bénissent, etc. L' homme seul a dit : il n' y a point de dieu. Il n' a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel, etc. " je rassemble ailleurs, dans l' essai , les objections que l' on a faites en tout temps, contre le christianisme ; on croit que je vais conclure comme les esprits-forts, et tout à coup on lit ce passage : " moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répéterai seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma foible raison, ce que je leur ai déjà dit. Vous renversez la religion de votre pXXX1 pays, vous plongez le peuple dans l' impiété, et vous ne proposez aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle philosophie ; ne ravissez point à l' infortuné sa dernière espérance : qu' importe qu' elle soit une illusion, si cette illusion le soulage d' une partie du fardeau de l' existence, si elle veille dans les longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes, si enfin, elle lui rend le dernier service de l' amitié en fermant elle-même sa paupière, lorsque seul et abandonné sur la couche du misérable, il s' évanouit dans la mort ? " essai, p 621 même édition. Retranchez ce paragraphe, et donnez le chapitre sans sa conclusion, je serai un véritable philosophe. Imprimez ces dernières lignes, et il faudra reconnoître ici l' auteur futur du génie du christianisme , l' esprit incertain qui n' attend qu' une leçon pour revenir à la vérité. En lisant attentivement l' essai , on sent partout que la nature religieuse est au fond, et que l' incrédulité n' est qu' à la surface. Au reste, cet ouvrage est un véritable chaos : chaque mot y contredit le mot qui le suit. On pourroit faire de l' essai deux analyses différentes : on prouveroit par l' une que je suis un sceptique décidé, un disciple de Zénon et d' épicure ; par l' autre, on me feroit connoître comme un chrétien bigot, un esprit superstitieux, un ennemi de la raison et des lumières. On trouve dans cette rêverie de jeune homme une profonde vénération pour Jésus-Christ et pour l' évangile, l' éloge des évêques, des curés, et des déclamations contre la cour de Rome et contre les moines ; on y rencontre des passages qui sembleroient favoriser toutes les extravagances de l' esprit humain, le suicide, le matérialisme, l' anarchie ; et, tout auprès de ces passages, on lit des chapitres entiers sur l' existence de Dieu, la beauté de l' ordre, l' excellence des principes monarchiques. C' est le combat d' Oromaze et d' Arimane : les larmes maternelles et l' autorité de la raison croissante, ont décidé la victoire en faveur du bon génie. La position de ceux qui m' attaquoient sous l' empire étoit extrêmement fausse : que me reprochoient-ils ? Des principes qui étoient les leurs ! Ils ne s' apercevoient pas qu' ils faisoient mon éloge, en essayant de me calomnier ; car s' il étoit vrai que l' essai renfermât les opinions dont on prétendoit me faire un crime, que prouvoient-elles ces opinions ? Que j' avois conservé dans toutes les positions de ma vie une indépendance honorable ; que moi-même, banni et persécuté, j' avois prêché la monarchie modérée à des gentilshommes bannis, et la tolérance à des prêtres persécutés ; que j' avois dit à tous la vérité ; que, partageant les souffrances sans partager entièrement les opinions de mes compagnons d' infortune, j' avois eu le courage assez rare, de leur déclarer que nous avions donné quelque prétexte à nos malheurs. Ces principes, en contradiction avec le parti même que j' avois embrassé, prouvoient que j' étois le martyr de l' honneur, plutôt que l' aveugle soldat d' une cause dont je connoissois le côté foible ; que je m' étois battu comme Falkland dans les camps de Charles Ier, bien que je n' eusse pas été aussi heureux que lui. Ces principes prouvoient encore que ces bannis que l' on représentoit comme de vils esclaves attachés à la tyrannie par amour de leurs priviléges , étoient pourtant des hommes, qui reconnoissoient ce qu' il peut y avoir de noble dans toutes les opinions ; qui ne rejetoient aucune idée généreuse ; qui ne condamnoient dans la liberté que l' anarchie ; qui confessoient loyalement leurs propres erreurs, en sachant supporter leurs infortunes ; qui, éclairés sur les abus de l' ancien gouvernement, n' en servoient pas moins leur souverain au péril de leur vie ; et qui participoient enfin aux lumières de leur siècle, sans manquer à leurs devoirs de sujets. Ne pouvois-je pas encore dire à mes adversaires du temps de l' empire : ou les principes philosophiques que vous me reprochez, sont dans l' essai , ou ils n' y sont pas. S' ils n' y sont pas, vous parlez contre la vérité ; s' ils y sont, ces principes sont les vôtres ; j' étois le disciple de vos erreurs : mes égarements sont de vous ; mon retour à la vérité est de moi. On a supposé des motifs d' intérêt à mes opinions. J' aurois dans ce cas été bien mal habile, car j' allois toujours enseignant des doctrines contraires à celles qui menoient à la faveur dans les lieux que j' habitois. Dans l' étranger, je n' avois, de l' émigration pour la cause de la monarchie, que l' exil et tous les genres de misère, m' obstinant à parler des fautes qui avoient contribué à la chute du trône, et prônant les libertés publiques. Dans ma patrie, lorsque j' y revins, je trouvai les temples détruits, la religion persécutée, la puissance et les honneurs du pXXXV côté de la philosophie ; aussitôt je me range du côté du foible, et j' arbore l' étendard religieux. Si je faisois tout cela dans des vues intéressées, ma méprise étoit grossière : quoi de plus insensé que de dire dans deux positions contraires, précisément ce qui devoit choquer les hommes dont je pouvois attendre la fortune ? J' avois annoncé dans ce que j' appelois, je ne sais pourquoi, la notice au lieu de la préface de l' essai , l' espèce de persécution que me susciteroit cet ouvrage. " que ce livre m' attire beaucoup d' ennemis , dis-je dans cette notice , j' en suis convaincu. Si je l' avois cru dangereux, je l' eusse supprimé ; je le crois utile, je le publie. Renonçant à tous les partis, je ne me suis attaché qu' à celui de la vérité : l' ai-je trouvée ? Je n' ai pas l' orgueil de le prétendre. Tout ce que j' ai pu faire a été de marcher en tremblant, de me tenir sans cesse en garde contre moi-même, de ne jamais énoncer une opinion, sans avoir auparavant descendu dans mon propre sein pour y découvrir le sentiment qui me l' avoit dictée. J' ai tâché d' opposer philosophie à philosophie, raison à raison, principe à principe : ou plutôt je n' ai rien fait de tout cela, j' ai seulement exposé les doutes d' un honnête homme. " cette prophétie d' un honnête homme date de trente ans. Enfin d' autres censeurs de l' essai vouloient bien me croire dégagé de tout intérêt matériel, mais ils m' accusoient de chercher le bruit. Si dans l' espoir d' immortaliser mon nom, j' avois embrassé la cause du crime et défendu des pervers, je me reconnoîtrois épris d' une coupable renommée. Mais si au contraire j' ai combattu en faveur des sentiments généreux partout où j' ai cru les apercevoir ; si j' ai parlé avec enthousiasme de tout ce qui me paroît beau et touchant sur la terre, la religion, la vertu, l' honneur, la liberté, l' infortune, il faudra convenir que ma passion supposée pour la célébrité, sort du moins d' un principe excusable : on pourra me plaindre, il sera difficile de me condamner. D' ailleurs, ne suis-je pas françois ? Quand j' aimerois un peu la gloire, ne pourrois-je pas dire à mes compatriotes : " qui de vous me jettera la première pierre. " ainsi donc sous les rapports religieux, l' essai paroîtra beaucoup moins condamnable qu' on ne l' a supposé, et sous les rapports politiques il sera tout en ma faveur. Loin de prêcher le républicanisme, comme d' officieux censeurs l' ont voulu faire entendre, l' essai cherche à démontrer au contraire que dans l' état des moeurs du siècle, la république est impossible. Malheureusement je n' ai plus la même conviction. J' ai toujours raisonné dans l' essai d' après le système de la liberté républicaine des anciens, de la liberté, fille des moeurs ; je n' avois pas assez réfléchi sur cette autre espèce de liberté, produite par les lumières et la civilisation perfectionnée : la découverte de la république représentative, a changé toute la question. Chez les anciens l' esprit humain étoit jeune, bien que les nations fussent déjà vieilles ; la société étoit dans l' enfance, bien que l' homme fût déjà courbé par le temps. C' est faute d' avoir fait cette distinction, que l' on a voulu, mal à propos, juger les peuples modernes d' après les peuples anciens, que l' on a confondu deux sociétés essentiellement différentes, que l' on a raisonné dans un ordre de choses tout nouveau, d' après des vérités historiques qui n' étoient plus applicables. La monarchie représentative est mille fois préférable à la république représentative ; elle en a tous les avantages sans en avoir les inconvénients ; mais si l' on étoit assez insensé pour croire qu' on peut renverser cette monarchie et retourner à la monarchie absolue, on tomberoit dans la république représentative, quel que soit l' état actuel des moeurs. Ces moeurs sont d' ailleurs loin d' être aussi corrompues qu' elles l' étoient au commencement de la révolution : les scandales domestiques sont aujourd' hui presque inconnus, la France est devenue plus sérieuse, et la jeunesse même a quelque chose d' austère. Les personnages historiques sont en général jugés impartialement dans l' essai . Il y a pourtant quelques hommes que j' ai traités avec trop de rigueur. Je les prie de pardonner à ces opinions sans autorité, nées du malheur et de l' inexpérience. La jeunesse est tranchante et présomptueuse ; ses arrêts sont presque toujours sévères. En vieillissant, on apprend à excuser dans les autres, les choses dont on s' est soi-même rendu coupable ; on ne transforme plus les foiblesses en crimes, et l' on aime moins à compter les fautes que les vertus. C' est surtout pour ces jugements irréfléchis que je regrette de n' avoir pu corriger l' essai ; mais je me suis trouvé dans la dure nécessité de reproduire mes erreurs, et de me montrer au public avec toutes mes infirmités. pXXX1 Je sais parfaitement que cette préface et les notes critiques de l' essai , ne changeront point l' opinion de la génération présente. Ceux qui aiment l' essai tel qu' il est, seront peut-être contrariés par les notes ; ceux qui trouvent l' ouvrage mauvais, ne seront point désarmés. Ces derniers regarderont mes aveux comme non avenus, et reproduiront leurs accusations avec une bonne foi digne de leur charité. Au fond, ces prétendus chrétiens ne disent pas ce qui leur déplaît. Ne croyez pas que ce soit le philosophisme de l' essai qui les blesse : ce qu' ils ne peuvent me pardonner, c' est l' amour de la liberté qui respire dans cet ouvrage. Sous ce rapport, les notes ne feront qu' aggraver mes torts. Loin d' être rentré dans le giron de l' absolutisme , je me suis endurci dans ma faute constitutionnelle. Qu' importe alors que je me sois amendé comme chrétien ? Soyez athée, mais prêchez l' arbitraire, la police, la censure, la sage indépendance de l' antichambre, les charmes de la domesticité, l' humiliation de la patrie, le goût du petit, l' admiration du médiocre : tous vos péchés vous seront remis. Aussi, en écrivant les notes , je n' ai point espéré reformer le sentiment de mes contemporains ; pXL mais la postérité viendra, et si j' existe pour elle, elle prononcera avec impartialité sur le livre et sur le commentaire. J' ose espérer qu' elle jugera l' essai comme ma tête grise l' a jugé ; car en avançant dans la vie, on prend naturellement de l' équité de cet avenir dont on approche. Cependant des personnes prétendent qu' il ne seroit pas impossible que l' essai fût reçu du public avec une faveur à laquelle je ne devrois pas m' attendre : j' avoue que les raisons présumées de cette faveur, si elle a lieu, m' attristent autant qu' elles m' effraient. Il me paroît certain à moi-même que si je publiois le génie du christianisme aujourd' hui pour la première fois, il n' obtiendroit pas le succès populaire qu' il obtint au commencement de ce siècle ; il est certain encore que si j' avois donné en 1801 l' essai historique au lieu du génie du christianisme , il eût été reçu avec un murmure d' improbation générale. Comment se fait-il maintenant que ce même essai soit plus près des idées du jour sous la légitimité, qu' il ne l' eût été sous l' usurpation ? Et comment arrive-t-il que le génie du christianisme est moins dans l' esprit de ce moment, qu' il ne l' étoit à l' époque où je l' ai fait paroître ? pXL1 Quelles causes menaçantes ont pu produire dans l' opinion un effet si contraire à l' ordre naturel des temps et des événements ? Par quelle fatalité l' essai seroit-il devenu le livre du présent, et le génie du christianisme le livre du passé ? Les oppresseurs et les opprimés auroient-ils changé de place ? Quelles fautes ont été commises, quelle route de perdition a-t-on suivie pour arriver à un pareil résultat ? Se seroit-on trompé sur les moyens de rendre à la religion son éclat et sa véritable puissance ? Auroit-on cru que cette religion éclairée et généreuse ne pouvoit prospérer que par l' extinction des lumières et la destruction des libertés publiques ? Seroit-on parvenu à inquiéter les hommes les plus paisibles, les esprits les plus calmes, les plus modérés, en nous menaçant d' un retour à des choses impossibles, en livrant le pouvoir à une petite coterie hypocrite qui amèneroit une seconde fois, et pour toujours, la ruine du trône et de l' autel ? Qu' on y prenne garde : s' il y a encore une cause de destruction pour la monarchie, elle se trouve là où je l' indique. Ce n' est pas avec des doctrines de calomnie et d' intolérance, que la religion trouvera des hommes capables pXL11 de la défendre. De foibles mains qui ne sentent pas même le poids du fardeau qu' elles ont à soulever, le laissent à terre sans pouvoir le déranger d' une seule ligne. Où sont les talents qui jadis venoient au secours des principes religieux et monarchiques quand ils étoient attaqués ? Repoussés, ils se retirent, et laissent le combat à l' intrigue et à l' incapacité. La France vouloit l' union dans la religion, la monarchie légitime, les libertés publiques, et l' on s' est plu à la désunir, à l' alarmer sur les objets de ses voeux. Le discrédit total du pouvoir administratif, la lassitude de tout, le mépris ou l' indifférence de l' opinion sur les choses les plus graves, voilà ce qui reste aujourd' hui de tant d' espérances. Derrière nous, une jeunesse ardente attend ce que nous lui laisserons pour le modifier ou le briser selon sa force, car elle ne continuera pas nos destinées. Dans cette position tout homme sage doit songer à lui ; il doit se séparer de ce qui nous perd, pour trouver un abri au moment de l' orage. C' est une triste chose que d' en être aux professions de foi, aux controverses religieuses, à ces querelles déplorables que l' on n' auroit jamais dû tirer de l' oubli ; mais enfin puisqu' on nous a menés là, il faut prendre son parti. Placé entre l' essai et le génie du christianisme , pour éviter toute fausse interprétation, je dois dire à quelles limites je suis arrêté, afin qu' on ne me cherche ni en dedans, ni en dehors de ces limites. Cette confession publique aura du moins l' avantage de montrer ce qui me paroissoit utile à faire pour le triomphe de la religion, sous le règne du fils de saint Louis. Je crois très-sincèrement : j' irois demain pour ma foi d' un pas ferme à l' échafaud. Je ne démens pas une syllabe de ce que j' ai écrit dans le génie du christianisme ; jamais un mot n' échappera à ma bouche, une ligne à ma plume qui soit en opposition avec les opinions religieuses que j' ai professées depuis vingt-cinq ans. Voilà ce que je suis. Voici ce que je ne suis pas. Je ne suis point chrétien par patentes de trafiquant en religion : mon brevet n' est que mon extrait de baptême. J' appartiens à la communion générale, naturelle et publique de tous les hommes qui depuis la création se sont entendus d' un bout de la terre à l' autre pour prier Dieu. pXL1V Je ne fais point métier et marchandise de mes opinions. Indépendant de tout, fors de Dieu, je suis chrétien sans ignorer mes foiblesses, sans me donner pour modèle, sans être persécuteur, inquisiteur, délateur, sans espionner mes frères, sans calomnier mes voisins. Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien, qui propose la religion comme un frein utile aux peuples. Je n' explique point l' évangile au profit du despotisme, mais au profit du malheur. Si je n' étois pas chrétien, je ne me donnerois pas la peine de le paroître : toute contrainte me pèse, tout masque m' étouffe ; à la seconde phrase, mon caractère l' emporteroit et je me trahirois. J' attache trop peu d' importance à la vie pour m' ennuyer à la parer d' un mensonge. Se conformer en tout à l' esprit d' élévation et de douceur de l' évangile, marcher avec le temps, soutenir la liberté par l' autorité de la religion, prêcher l' obéissance à la charte comme la soumission au roi, faire entendre du haut de la chaire des paroles de compassion pour ceux qui souffrent quels que soient leur pays et leur culte, réchauffer la foi par l' ardeur de la charité, voilà selon moi ce qui pXLV pouvoit rendre au clergé la puissance légitime qu' il doit obtenir : par le chemin opposé, sa ruine est certaine. La société ne peut se soutenir qu' en s' appuyant sur l' autel, mais les ornements de l' autel doivent changer selon les siècles, et en raison des progrès de l' esprit humain. Si le sanctuaire de la divinité est beau à l' ombre, il est encore plus beau à la lumière : la croix est l' étendard de la civilisation. Je ne redeviendrai incrédule que quand on m' aura démontré que le christianisme est incompatible avec la liberté ; alors je cesserai de regarder comme véritable une religion opposée à la dignité de l' homme. Comment pourrois-je le croire émané du ciel, un culte qui étoufferoit les sentiments nobles et généreux, qui rapetisseroit les âmes, qui couperoit les ailes du génie, qui maudiroit les lumières au lieu d' en faire un moyen de plus pour s' élever à l' amour et à la contemplation des oeuvres de Dieu ? Quelle que fût ma douleur, il faudroit bien reconnoître malgré moi que je me repaissois de chimères : j' approcherois avec horreur de cette tombe où j' avois espéré trouver le repos, et non le néant. Mais tel n' est point le caractère de la vraie religion ; le christianisme porte pour moi pXLV1 deux preuves manifestes de sa céleste origine : par sa morale il tend à nous délivrer des passions ; par sa politique il a aboli l' esclavage. C' est donc une religion de liberté : c' est la mienne. En vain les hommes qui combattent la monarchie constitutionnelle, nous disent qu' elle nous mènera au protestantisme, que le protestantisme à son tour nous conduira à la république, parce que le protestantisme, qui est l' indépendance en matière de religion, produit le républicanisme, qui est l' indépendance en matière de politique : cette assertion est repoussée par les faits. L' Allemagne est-elle républicaine, parce qu' elle est en partie protestante ? Les gouvernements les plus absolus ne se rencontrent-ils pas en Allemagne, tandis que plusieurs cantons de la Suisse sont catholiques ? Venise et Gênes n' étoient-elles pas catholiques ? La population catholique des états-Unis n' augmente-t-elle pas d' une manière incroyable sans troubler l' ordre établi ? Toutes les nouvelles républiques espagnoles ne sont-elles pas catholiques, et le clergé de ces républiques, à quelques exceptions près, ne s' est-il pas montré plein de zèle dans la cause de l' indépendance ? Il n' est donc pas vrai que la religion protestante soit plus favorable à la cause de la liberté que la religion catholique. Croire que notre liberté ne sera assurée que quand nous serons protestants, espérer que la monarchie absolue reviendroit si l' on rendoit au clergé catholique son ancien pouvoir politique, c' est une égale erreur. Les uns, à leur grand étonnement, pourroient voir la France protestante sous telle constitution despotique empruntée de telle principauté d' Allemagne, et les autres pourroient se réveiller républicains avec un clergé catholique, des moines mendiants, et des ordres religieux de toutes les sortes. Laissons donc là les théories pour ce qu' elles valent : en histoire comme en physique, ne prononçons que d' après les faits. Ne calomnions ni les protestants ni les catholiques, n' allons pas supposer que les premiers sont animés d' un esprit révolutionnaire, les seconds abrutis par un esprit de servitude. Renfermons-nous dans cet axiome : il n' y a point de véritable religion sans liberté, ni de véritable liberté sans religion. La querelle n' est point, après tout, entre les protestants et les catholiques, comme les habiles d' un parti voudroient le faire supposer ; elle est entre le philosophisme et le fanatisme. Deux espèces d' hommes sont aujourd' hui le fléau de la société : d' une part, ce sont ces vieux écoliers de Diderot et de d' Alembert qui se plaisent encore aux moqueries sur la bible, aux déclamations de l' athéisme, aux insultes au clergé ; de l' autre, ce sont ces esprits bornés et violents qui disent la religion en péril, parce que nous avons une charte, parce que les divers cultes chrétiens sont reconnus par l' état, et surtout parce que nous jouissons de la liberté de la presse. Les premiers nous ramèneroient les misérables moeurs du siècle de Louis Xv, ou les persécutions irréligieuses de la fin de ce siècle ; les seconds nous replongeroient dans la crasse, et dans l' ignorance du bon vieux temps ; ceux-là extermineroient philosophiquement les prêtres ; ceux-ci brûleroient charitablement les philosophes. Ces impies et ces fanatiques acharnés à se détruire, s' ils étoient les maîtres, ne s' arrêteroient qu' au dernier bourreau et à la dernière victime, faute de pouvoir occuper à la fois le dernier échafaud, et le dernier auto-da-fé. Je termine ici cette trop longue préface. Les notes critiques dont j' ai accompagné le texte de l' essai , achèveront de montrer ce pXL1X que je pense de cet ouvrage. Je me suis loué quelquefois ; on voudra bien me pardonner cette impartialité dont je n' ai pas d' ailleurs abusé : la brutalité de ma censure expiera la modération de ma louange. J' ose dire que je me suis traité avec une rigueur qui défiera la sévérité de la plus rude critique. Ce ne sont point de ces concessions auxquelles un auteur se résigne pour mettre à l' abri son amour-propre, pour se donner un air de franchise et de bonhomie, pour se glorifier en se rabaissant ; ce sont de ces aveux que la vanité ne fait jamais, et qui coûtent à la nature humaine. Si je ne parle point du style de l' essai , c' est qu' il ne m' appartient pas de le juger : je dirai seulement qu' il est plus incorrect que celui de mes autres ouvrages, qu' il rend avec moins de précision ce qu' il veut exprimer, mais qu' il a la verve de la jeunesse et qu' il renferme tous les germes de ce qu' on a bien voulu traiter avec quelque indulgence dans mes écrits d' un âge plus mûr. Il y a même un progrès sensible des premières pages de l' essai aux dernières : les trois ans que je mis à élever cette tour de babel, m' avoient profité comme écrivain. Un dernier mot. Si les préfaces de cette pL édition complète de mes oeuvres, tiennent de la nature des mémoires, c' est que je n' ai pu les faire autrement. J' écris vers la fin de ma vie : le voyageur prêt à descendre de la montagne, jette malgré lui un regard sur le pays qu' il a traversé et le chemin qu' il a parcouru. D' ailleurs mes ouvrages, comme je l' ai déjà fait observer, sont les matériaux et les pièces justificatives de mes mémoires : leur histoire est liée à la mienne de manière qu' il est presque impossible de l' en séparer. Qu' aurois-je dit dans des préfaces ordinaires ? Que je donnois des éditions revues et corrigées ? On s' en apercevra bien. Aurois-je pris occasion de ces réimpressions particulières, pour traiter quelque sujet général ? Mais de tels sujets entrent plus naturellement dans des espèces de mémoires qui peuvent parler de tout, que dans un morceau d' apparat amené de loin, et fait exprès. C' est au lecteur à décider : si ces préfaces l' ennuient, elles sont mauvaises ; si elles l' intéressent, j' ai bien fait de laisser aller ma plume et mes idées. NOTICE T 1 p5 Lorsque je quittai la France j' étois jeune : quatre ans de malheur m' ont vieilli. Depuis quatre ans, retiré à la campagne, sans un ami à consulter, sans personne qui pût m' entendre, le jour travaillant pour vivre, la nuit écrivant ce que le chagrin et la pensée me dictoient, je suis parvenu à crayonner cet essai . Je n' en ignore pas les défauts : si le moi y revient souvent, c' est que cet ouvrage a d' abord été entrepris pour moi , et pour moi seul. On y voit presque partout un malheureux qui cause avec lui-même ; dont l' esprit erre de sujets en sujets, de souvenirs en souvenirs ; qui n' a point l' intention de faire un livre, mais tient une espèce de journal régulier de ses excursions mentales, un registre de ses sentiments, de ses idées. Le moi se fait remarquer chez tous les auteurs qui, persécutés des hommes, ont passé leur vie loin d' eux. Les solitaires vivent de leur coeur, comme ces sortes d' animaux qui, faute d' aliments p6 extérieurs, se nourrissent de leur propre substance. Hors quelques articles, que j' ai insérés selon les circonstances, j' ai laissé cet essai , avec la brièveté des chapitres et la variété des notes, tel qu' il est originairement sorti de dessous ma plume, sans chercher à y mettre plus de régularité. Il m' a semblé que le désordre apparent qui y règne, en montrant tout l' intérieur d' un homme (chose qu' on voit si rarement), n' étoit peut-être pas sans une espèce de charme. Je ne sais cependant si on peut dire que cet ouvrage manque de méthode. Ce premier volume, ou plutôt ces deux premiers volumes contiennent les révolutions de la Grèce, et forment en eux-mêmes un tout, absolument indépendant des parties qui suivront. L' empressement avec lequel on a bien voulu demander cet ouvrage, me flatte moins qu' il ne m' effraie : ce qu' on commence par exalter sans raison, on finit souvent par le déprécier sans justice. D' ailleurs ma santé, dérangée par de longs voyages, beaucoup de soucis, de veilles, et d' études, est si déplorable, que je crains de ne pouvoir remplir immédiatement la promesse que j' ai faite, concernant les autres volumes de l' essai historique . Que ce livre m' attire beaucoup d' ennemis, j' en suis convaincu. Si je l' avois cru dangereux, je p7 l' eusse supprimé ; je le crois utile, je le publie. Renonçant à tous les partis, je ne me suis attaché qu' à celui de la vérité : l' ai-je trouvée ? Je n' ai pas l' orgueil de le prétendre. Tout ce que j' ai pu faire a été de marcher en tremblant, de me tenir sans cesse en garde contre moi-même, de ne jamais énoncer une opinion, sans avoir auparavant descendu dans mon propre sein, pour y découvrir le sentiment qui me l' avoit dictée. J' ai tâché d' opposer philosophie à philosophie, raison à raison, principe à principe : ou plutôt je n' ai rien fait de tout cela, j' ai seulement exposé les doutes d' un honnête homme. N' ayant aucune cabale pour moi, aucune coterie qui me porte, aucun moyen d' argent ou d' intrigues pour faire circuler ou prôner mon livre, je dois m' attendre à rencontrer tous les obstacles des préjugés et des opinions. Je ne mendie d' éloges, ni ne cours après des lecteurs. Si l' ouvrage vaut quelque chose, il sera connu assez tôt : s' il est mauvais, il restera dans l' oubli avec tant d' autres. Une circonstance particulière m' oblige de toucher ici un article dont autrement il m' auroit peu convenu de parler. Quelques étrangers ayant, sur le prospectus, jugé trop favorablement de l' essai historique , m' ont fait l' honneur de me le demander à traduire. L' homme de lettres allemand qui veut bien embellir mon ouvrage de son style, ne m' a rien objecté particulièrement ; mais la dame angloise qui traduit l' essai historique , m' a critiqué p8 avec autant de grâce que de politesse. Elle me mandoit, par exemple, qu' elle ne pourroit jamais se résoudre à traduire le passage qui se rapporte à M De La Fayette . Je fus étonné : je m' aperçus alors combien il est difficile d' entendre parfaitement tous les tours d' une langue qui n' est pas la nôtre. Cette dame avoit pris au sens littéral ces mots, La Fayette est un scélérat ! aucun françois ne se méprendra à la vraie signification de cette phrase ; mais, puisque cette dame a pu s' y tromper, il est possible que d' autres étrangers tombent dans la même erreur. J' invite donc ceux d' entre eux qui parcourront cet essai , à faire attention au passage indiqué ; ils verront sans doute aisément, que l' expression est bien loin de dire en effet ce qu' elle semble dire à la lettre. J' ose me flatter d' avoir mis assez de mesure dans cet écrit, pour qu' on ne m' accuse pas d' insulter grossièrement un homme qui n' est pas un grand génie sans doute, mais qu' on doit respecter, par cela seul qu' il est malheureux. INTRODUCTION 1ERE P T 1 p9 Qui suis-je ? Et que viens-je annoncer de nouveau aux hommes ? On peut parler des choses passées ; mais quiconque n' est pas spectateur désintéressé des événements actuels doit se taire. Et où trouver un tel spectateur p10 en Europe ? Tous les individus, depuis le paysan jusqu' au monarque, ont été enveloppés dans cette étonnante tragédie. " non-seulement, dira-t-on, vous n' êtes pas spectateur ; mais vous êtes acteur, et acteur souffrant, françois malheureux, qui avez vu disparoître votre fortune et vos amis dans le gouffre de la révolution ; enfin vous êtes un émigré. " à ce mot, je vois les gens sages, et tous ceux dont les opinions sont modérées ou républicaines, jeter là le volume sans chercher à en savoir davantage. Lecteurs, un moment. Je ne vous demande que de parcourir quelques lignes de plus. Sans doute je ne serai pas intelligible pour tout le monde ; mais quiconque m' entendra poursuivra la lecture de cet essai . Quant à ceux qui ne m' entendront pas, ils feront mieux de fermer le livre ; ce n' est pas pour eux que j' écris. Celui qui dit dans son coeur, " je veux être utile à mes semblables " doit commencer par se juger soi-même : il faut qu' il étudie ses passions, les p11 préjugés et les intérêts qui peuvent le diriger sans qu' il s' en aperçoive. Si malgré tout cela il se sent assez de force pour dire la vérité, qu' il la dise ; mais, s' il se sent foible, qu' il se taise. Si celui qui écrit sur les affaires présentes ne peut être lu également au directoire et aux conseils des rois, il a fait un livre inutile ; s' il a du talent, il a fait pis, il a fait un livre pernicieux. Le mal, le grand mal, c' est que nous ne sommes point de notre siècle. Chaque âge est un fleuve, qui nous entraîne selon le penchant des destinées quand nous nous y abandonnons. Mais il me semble que nous sommes tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l' ont traversé avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s' embarquer. Les deux partis crient et s' insultent, selon qu' ils sont sur l' une ou sur l' autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous dans des perfections imaginaires, en nous p12 faisant devancer notre âge ; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de s' éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans l' année 1796. L' impartialité de ce langage doit me réconcilier avec ceux qui, de la prévention contre l' auteur, auroient pu passer au dégoût de l' ouvrage. Je dirai plus : si celui qui, né avec une passion ardente pour les sciences, y a consacré les veilles de la jeunesse ; si celui qui, dévoré de la soif de p13 connoître, s' est arraché aux jouissances de la fortune pour aller au delà des mers contempler le plus grand spectacle qui puisse s' offrir à l' oeil du philosophe, méditer sur l' homme libre de la nature et sur l' homme libre de la société, placés l' un près de l' autre sur le même sol ; enfin, si celui qui, dans la pratique journalière de l' adversité, a appris de bonne heure à évaluer les préjugés de la vie ; si un tel homme, dis-je, mérite p14 quelque confiance, lecteurs, vous le trouvez en moi. La position où je me trouve est d' ailleurs favorable à la vérité. Attaqué d' une maladie qui me laisse peu d' espoir, je vois les objets d' un oeil tranquille. L' air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n' en est plus qu' à quelques journées. Sans désirs et sans crainte, je ne nourris plus les chimères du bonheur, et les hommes ne sauroient me faire plus de mal que je n' en éprouve. " le malheur, " dit l' auteur des études de la nature , " le malheur ressemble à la montagne noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lahor : tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers ; mais, quand vous êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête, et le royaume de Cachemire à vos pieds. " le lecteur pardonnera aisément cette digression p15 qui ne sert après tout ici que de préface, et sans laquelle, plein de cette malheureuse défiance qui nous met en garde contre les opinions de l' auteur, il lui eût été impossible de continuer avec intérêt la lecture de cet ouvrage. Mais si j' ai pris tant de soin de lui aplanir l' entrée de la carrière, il doit à son tour me faire quelque sacrifice. ô vous tous qui me lisez, dépouillez un moment vos passions en parcourant cet écrit sur les plus grandes questions qui puissent, dans ce moment de crise, occuper les hommes. Méditez attentivement le sujet avec moi. Si vous sentez quelquefois votre sang s' allumer, fermez le livre, attendez que votre coeur batte à son aise avant de recommencer votre lecture. En récompense, je ne me flatte pas de vous apporter du génie, p16 mais un coeur aussi dégagé de préjugés qu' un coeur d' homme puisse l' être. Comme vous, si mon sang s' échauffe, je le laisserai se calmer avant de reprendre la plume : je causerai toujours simplement avec vous ; je raisonnerai toujours d' après des principes. Je puis me tromper sans doute ; mais si je ne suis pas toujours juste, je serai toujours de bonne foi. Ne vous hâtez pas de mépriser l' ouvrage d' un inconnu qui n' écrit que pour être utile. Enfin, si par des souvenirs trop tendres je laissois dans le cours de cet écrit tomber une larme involontaire, songez qu' on doit passer quelque chose à un infortuné laissé sans amis sur la terre, et dites : pardonnons-lui en faveur du courage qu' il a eu d' écouter la voix de la vérité, malgré les préjugés si excusables du malheur. Exposition. I quelles sont les révolutions arrivées autrefois dans les gouvernements des hommes ? Quel étoit alors l' état de la société, et quelle a été l' influence de ces révolutions sur l' âge où elles éclatèrent et les siècles qui les suivirent ? Ii parmi ces révolutions, en est-il quelques-unes qui, par l' esprit, les moeurs et les lumières p17 des temps, puissent se comparer à la révolution actuelle de France ? Iii quelles sont les causes primitives de cette dernière révolution, et celles qui en ont opéré le développement soudain ? Iv quel est maintenant le gouvernement de France ? Est-il fondé sur de vrais principes, et peut-il subsister ? V s' il subsiste, quel en sera l' effet sur les nations et autres gouvernements de l' Europe ? Vi s' il est détruit, quelles en seront les conséquences pour les peuples contemporains et pour la postérité ? Telles sont les questions que je me propose d' examiner. Quoiqu' on ait beaucoup écrit sur la révolution françoise, chaque faction se contentant de décrier sa rivale, le sujet est aussi neuf que s' il n' eût jamais été traité. p18 Républicains, constitutionnels, monarchistes, girondistes, royalistes, émigrés, enfin politiques de toutes les sectes, de ces questions bien ou mal entendues dépend votre bonheur ou votre malheur à venir. Il n' est point d' homme qui ne forme des projets de gloire, de fortune, de plaisir ou de repos ; et nul cependant, dans ce moment de crise, ne peut se dire, " je ferai telle chose demain, " s' il n' a prévu quel sera ce demain. Il est passé le temps des félicités individuelles : les petites ambitions, les étroits intérêts d' un homme, s' anéantissent devant l' ambition générale des nations et l' intérêt du genre humain. En vain vous espérez échapper aux calamités de votre siècle par des moeurs solitaires et l' obscurité de votre vie ; l' ami est p19 maintenant arraché à l' ami, et la retraite du sage retentit de la chute des trônes. Nul ne peut se promettre un moment de paix : nous naviguons sur une côte inconnue, au milieu des ténèbres et de la tempête. Chacun a donc un intérêt personnel à considérer ces questions avec moi, parce que son existence y est attachée. C' est une carte qu' il faut étudier dans le péril pour reconnoître en pilote sage le point d' où l' on part, le lieu où l' on est et celui où l' on va, afin qu' en cas de naufrage on se sauve sur quelque île où la tempête ne puisse nous atteindre. Cette île-là est une conscience sans reproche. Vue de mon ouvrage. Le défaut de méthode se fait ordinairement sentir dans les ouvrages politiques, bien qu' il n' y ait point de sujet qui demandât plus d' ordre et de clarté. Je tâcherai de donner une idée distincte de cet essai , en disant un mot de ma manière. 1 j' examinerai les causes éloignées et immédiates de chaque révolution ; 2 leurs parties historiques et politiques ; 3 l' état des moeurs et des sciences de ce peuple en particulier, et du genre humain en général, au moment de cette révolution ; p20 4 les causes qui en étendirent ou en bornèrent l' influence ; 5 enfin, tenant toujours en vue l' objet principal du tableau, je ferai incessamment remarquer les rapports ou les différences entre la révolution alors décrite et la révolution françoise de nos jours. De sorte que celle-ci servira de foyer commun, où viendront converger tous les traits épars de la morale, de l' histoire et de la politique. Cette intéressante peinture occupera la majeure partie des quatre premiers livres, et servira de réponse à la première question. L' examen de la troisième et celui de la seconde (déjà à moitié résolue) rempliront la troisième partie du quatrième livre. Le cinquième livre, écrit en dialogue, sera consacré aux recherches sur la quatrième question. Quelques sujets détachés se trouveront dans la première partie du livre sixième ; et la seconde du même livre contiendra les probabilités sur les deux dernières questions. p21 Ainsi l' ouvrage entier sera composé de six livres, les uns de deux, les autres de trois parties : formant en totalité quinze parties, subdivisées en chapitres. De cette esquisse générale, passons maintenant aux divisions particulières, et fixons d' abord la valeur que je donne au mot révolution , puisque ce mot reviendra sans cesse dans le cours de cet ouvrage. Par le mot révolution je n' entendrai donc, dans la suite, qu' une conversion totale du gouvernement d' un peuple, soit du monarchique au républicain, ou du républicain au monarchique. Ainsi, tout l' état qui tombe par des armes étrangères, tout changement de dynastie, toute guerre civile qui n' a pas produit des altérations remarquables dans une société, tout mouvement partiel d' une nation momentanément insurgée, ne sont point pour moi des révolutions. En effet, si l' esprit des peuples ne change, qu' importe qu' ils se soient agités quelques instants dans leurs misères et que leur nom, ou celui de leur maître, ait changé ? p22 Considérées sous ce point de vue, je ne reconnoîtrai que cinq révolutions dans toute l' antiquité, et sept dans l' Europe moderne. Les cinq révolutions anciennes seront : l' établissement des républiques en Grèce ; leur sujétion sous Philippe et Alexandre, avec les conquêtes de ce héros ; la chute des rois à Rome ; la subversion du gouvernement populaire par les césars ; enfin le renversement de leur empire par les barbares. La république de Florence, celle de la Suisse, les troubles sous le roi Jean, la ligue sous Henri Iv, l' union des provinces Belgiques, les malheurs de l' Angleterre durant le règne de Charles ier, et l' érection des états-Unis de l' Amérique en nation libre, formeront le sujet des sept révolutions modernes. Au reste, je crayonnerai rapidement la partie p23 de cet ouvrage consacrée à l' histoire ancienne, réservant les grands détails lorsque je parlerai des nations actuelles de l' Europe. Le génie des grecs et des romains diffère tellement du génie des peuples d' aujourd' hui, qu' on y trouve à peine quelques traits de ressemblance. J' aurois pu m' étendre sur les révolutions de Thèbes, d' Argos et de Mycènes ; les annales de la Suède et de la Pologne, celles des villes impériales, les insurrections de quelques cités d' Espagne et du royaume de Naples, me présentoient les matériaux suffisants pour multiplier les volumes. Mais, en portant un oeil attentif sur l' histoire, j' ai vu qu' une multitude de rapports qui m' avoient d' abord frappé, se réduisoient, après un mûr examen, à quelques faits isolés, totalement étrangers dans leurs causes et dans leurs effets à ceux de la révolution françoise. En m' arrêtant incessamment à chaque petite ville de la Grèce et de l' Allemagne, je serois tombé dans un cercle de répétitions, aussi ennuyeuses que peu utiles. Je n' ai donc saisi que les grands traits, ceux qui offrent des leçons à suivre, ou des exemples à imiter. Je n' ai pas prétendu écrire un roman, dans lequel, pliant de force les événements à mon système, je n' eusse laissé après moi qu' un de p24 ces monuments déplorables, où nos neveux contempleront avec un serrement de coeur l' esprit qui anima leurs pères, et béniront le ciel de ne les avoir pas fait naître dans ces jours de calamité. Je me suis proposé une fin plus noble, en écrivant ces pages, je l' avouerai ; l' espoir d' être utile aux hommes a exalté mon âme et conduit ma plume. Que si le plus grand sujet est celui dont on peut faire sortir le plus grand nombre de vérités naturelles ; que si, fixant en outre la somme des vérités historiques, ce sujet mène à la solution du problème de l' homme, fut-il jamais d' objet plus digne de la philosophie que le plan qu' on s' est tracé dans cet ouvrage ? Malheureusement l' exécution en est confiée à des mains trop inhabiles. J' ai fait, par mon titre d' essai , l' aveu public de ma foiblesse. Ce sera assez de gloire pour moi d' avoir montré la route à de plus beaux génies. CHAPITRE PREMIER 1ERE P T 1 p25 Première question. Ancienneté des hommes. Quelles sont les révolutions arrivées autrefois dans le gouvernement des hommes ; quel étoit alors l' état de la société ; et quelle a été l' influence de ces révolutions sur l' âge où elles éclatèrent et les siècles qui les suivirent ? Le seul énoncé de cette question suffit pour en démontrer l' importance. Le vaste sujet qu' elle embrasse remplira la majeure partie de cet ouvrage ; et, servant de clef à nos derniers problèmes, en fera naître une foule de vérités inconnues. Le flambeau des révolutions passées à la main, nous entrerons hardiment dans la nuit des révolutions futures. Nous saisirons l' homme d' autrefois malgré ses déguisements, et nous forcerons p26 le protée à nous dévoiler l' homme à venir. Ici s' ouvre une perspective immense ; ici j' ose me flatter de conduire le lecteur par un sentier encore tout inculte de la philosophie, où je lui promets des découvertes et de nouvelles vues des hommes. Du tableau des troubles de l' antiquité passant à celui des nations modernes, je remonterai par une série de malheurs, depuis les premiers âges du monde jusqu' à notre siècle. L' histoire des peuples est une échelle de misère dont les révolutions forment les différents degrés. Si l' on considère que depuis le jour mémorable où Christophe Colomb aborda sur les rives américaines, pas une des hordes qui vaguent dans les forêts du nouveau-monde n' a fait un pas vers la civilisation, que cependant ces peuples étoient déjà loin de l' état de nature à l' époque où on les a trouvés, on ne pourra s' empêcher de convenir que la forme la plus p27 grossière de gouvernement n' ait dû coûter à l' homme des siècles de barbarie. Qu' apercevons-nous donc au moment où l' histoire s' ouvre ? De grandes nations déjà sur leur déclin, des moeurs corrompues, un luxe effroyable, des sciences abstraites, telles que l' astronomie, l' écriture et la métaphysique des langues, arts dont l' achèvement semble demander la durée d' un monde ! Si on ajoute à cela les traditions des peuples : les pasteurs de l' antique égypte, paissant leurs gazelles dans les villes abandonnées et sur les monuments en ruines d' une nation inconnue, jadis florissante dans ces déserts ; p28 cette même égypte comptant plus de cinq mille ans, depuis la fin de l' âge bucolique et l' érection de la monarchie sous son premier roi Ménès jusqu' à Alexandre ; la Chine fondant son histoire sur un calcul d' éclipses qui remonte jusqu' au déluge, au delà duquel ses annales se perdent dans des siècles innombrables ; l' Inde enfin, offrant le phénomène d' une langue primitive, source de toutes celles de l' Orient, langue qui n' est plus entendue que des bramins, et qui fut p30 jadis parlée d' un grand peuple, dont le nom même a disparu de la terre ; il est certain que le premier coup d' oeil qu' on jette sur l' histoire des hommes, suffiroit pour nous convaincre que notre courte chronologie en remplit à peine la dernière feuille, si les monuments de la nature ne démontroient cette vérité au delà de toute contradiction. La destruction et le renouvellement d' une partie du genre humain, est une autre conjecture également fondée. Les corps marins transportés au sommet des montagnes, ou enfouis dans les entrailles de la terre ; les lits de pierres calcaires ; les couches parallèles et horizontales des sols, se réunissent avec les traditions des juifs, des indiens, des chinois, des égyptiens, des celtes, des nègres de l' Afrique et des sauvages p34 même du Canada, pour prouver la submersion du globe. Posons donc pour base de l' histoire ces deux vérités : l' antiquité des hommes, et leur renouvellement après la destruction presque totale de la race humaine. Mais en ne commençant l' histoire qu' à l' époque très-incertaine du déluge, vous êtes loin d' avoir vaincu toutes les difficultés. Sanchoniathon ne vous apprend d' abord que la fondation des villes et des états. Cronus, fils du roi Ouranus, saisit son père auprès d' une fontaine, le fait cruellement mutiler, entreprend de longs voyages, dispense à son gré les empires, donnant à sa fille Athéna, l' Attique, et au dieu Taautus, l' égypte. Hérodote et Diodore vous introduisent ensuite dans le pays des merveilles. Ce sont des villes de vingt lieues de circuit, élevées comme par enchantement, des jardins suspendus dans les airs, des lacs entiers creusés de la main des hommes. L' Orient se présente soudainement à nous, dans toute sa corruption et dans toute sa gloire. Déjà trois puissantes monarchies se sont assises sur les ruines les unes des autres ; partout des conquêtes démesurées, désastreuses aux vaincus, inutiles ou funestes aux vainqueurs. En Perse une nation avilie et des p35 satrapes exaltés ; en égypte un peuple ignorant et superstitieux, des prêtres savants et despotiques. Dans ce monde, où le palais du Sardanapale s' élève auprès de la hutte de l' esclave, où le temple de la divinité ne rassemble que des misérables sous ses dômes de porphyre ; dans ce chaos de luxe et d' indigence, de souffrances et de voluptés, de fanatisme et de lumières, d' oppression et de servitude, laissons dormir inconnus les crimes des tyrans et les malheurs des esclaves. Un rayon émané de l' égypte, après avoir lutté quelque temps contre les ténèbres de la Grèce, couvrit enfin de splendeur ces régions prédestinées. Les hordes errantes qu' Inachus, Cécrops, Cadmus avoient d' abord réunies, dépouillèrent peu à peu leurs moeurs sauvages, et se formant, à différentes époques, en républiques, nous appellent maintenant à la première révolution . CHAPITRE 2 1ERE P T 1 p37 Les républiques de la Grèce, considérées comme les premiers gouvernements populaires parmi les hommes, offrent un objet bien intéressant à la philosophie. Si les causes de leur établissement nous avoient été transmises par l' histoire, nous eussions pu obtenir la solution de ce fameux problème en politique ; savoir : quelle est la convention originale de la société ? Jean-Jacques prononce et rapporte l' acte ainsi : p38 " chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre, comme partie indivisible du tout. " pour faire un tel raisonnement ne faut-il pas supposer une société déjà préexistante ? Sera-ce le sauvage, vagabond dans ses déserts, à qui le mien et le tien sont inconnus, qui passera tout à coup de la liberté naturelle à la liberté civile, sorte de liberté purement abstraite, et qui suppose de nécessité, toutes les idées antérieures de propriété, de justice conventionnelle, de force comparée du tout à la partie, etc. Il se trouve donc un état civil intermédiaire, entre l' état de nature et celui dont parle Jean-Jacques. Le contrat qu' il suppose n' est donc pas l' original. Mais quel est, dira-t-on, ce contrat primitif ? C' est ici la grande difficulté. Que si on reçoit, pour un moment, celui de Rousseau comme authentique, du moins est-il certain que ce pacte fondamental remonte au delà des sociétés dont nous nous formions quelque idée, puisque pas une des hordes sauvages, qu' on a rencontrées sur le globe, n' existoit p39 sous un gouvernement populaire. Or, de ces deux choses l' une : ou il faut admettre avec Platon, que le gouvernement monarchique, établi sur l' image d' une famille, est le seul qui soit naturel ; que conséquemment le contrat social ne peut être que d' une date subséquente ; ou que, s' il est original : les peuples presque aussitôt fatigués de leur souveraineté, s' en sont déchargés sur un citoyen courageux ou sage. D' ici cette immense question : comment du gouvernement primitif, en le supposant monarchique, les hommes sont-ils parvenus à concevoir le phénomène d' une liberté autre que celle de la nature ? Ou si l' on veut dire que la constitution primitive ait été républicaine : par quels degrés l' esprit humain, après des siècles d' observation, après l' expérience des maux qui résultent de tout gouvernement, p41 a-t-il retrouvé la constitution naturelle, depuis si long-tems mise en oubli ? J' invite les lecteurs à méditer ce grand sujet. Le traiter ici, seroit faire un ouvrage sur un ouvrage, et je n' écris que des essais. Dans les causes du renversement de la monarchie en Grèce, peu de choses conduisent à l' éclaircissement de ces vérités. CHAPITRE 3 1ERE P T 1 p42 On ne peut jeter les yeux sur les premiers temps de la Grèce sans frémir. Si l' âge d' or coula dans l' Argolide, sous les pasteurs Inachus et Phoronée ; si Cécrops donna des lois pures à l' Attique ; si Cadmus introduisit les lettres dans la Béotie ; ces jours de bonheur fuirent avec tant de rapidité, qu' ils ont passé pour un songe chez la postérité malheureuse. Les muses ont souvent fait retentir la scène des noms tragiques des Agamemnon, des Oedipe et des Thésée. Qui de nous ne s' est attendri aux chefs-d' oeuvre des Crébillon et des Racine ? p43 à la peinture de ces fameux malheurs de rois, nous versions des larmes jadis, comme à des fables : témoins de la catastrophe de Louis Xvi et de sa famille, nous pourrons maintenant y pleurer comme à des vérités. Des massacres, des enlèvements, des incendies ; des peuples entiers forcés à l' émigration par leur misère ; d' autres se levant en masse pour envahir leurs voisins ; des rois sans autorité, des grands factieux, des nations barbares : tel est le tableau que nous présente la Grèce monarchie. Tout à coup sans qu' on en voie de raisons apparentes, des républiques se forment de toutes parts. D' où vient cette transition soudaine ? Est-ce l' opinion qui, comme un torrent, renverse subitement le trône ? Sont-ce des tyrans qui ont mérité leur sort à force de crimes ? Non. Ici on abolit la royauté par p44 estime pour cette royauté même ; " nul homme, disent les athéniens, n' étant digne de succéder à Codrus " : là c' est un prince héritier de la couronne, qui établit lui-même la constitution populaire. Cette révolution singulière, différente dans ses principes de toutes celles que nous connoissons, a été l' écueil de la plupart des écrivains qui ont voulu en rechercher les causes. Mably, effleurant rapidement le sujet, se jette aussitôt dans les constitutions républicaines, sans nous apprendre le secret qui fit trouver ces constitutions. Tâchons, malgré l' obscurité de l' histoire, de faire quelques découvertes dans ce champ nouveau de politique. CHAPITRE 4 1ERE P T 1 p45 La première raison qu' on entrevoit de la chute de la monarchie en Grèce, se tire des révolutions qui désolèrent si long-temps ce beau pays. Depuis la prise de Troie, jusqu' à l' extinction de la royauté à Athènes, et même long-temps après, un bouleversement général changea la face de la contrée. Dans ce chaos de choses nouvelles, l' ordre des successions au trône fut violé ; les rois perdirent peu à peu leur puissance, et les peuples l' idée d' un gouvernement légal. Toutes les humeurs du corps politique, allumées par la fièvre p46 des révolutions, se trouvoient à ce plus haut point d' énergie, d' où sortent les formes premières et les grandes pensées : le moindre choc dans l' état, étoit alors plus que suffisant pour renverser de frêles monarchies, qui pouvoient à peine porter ce nom. Nous trouvons dans l' esprit des riches une autre cause non moins frappante de la subversion du gouvernement royal en Grèce. Ceux-ci profitant de la confusion générale pour usurper l' autorité, semoient les factions autour des trônes où ils aspiroient. C' est un trait commun à toutes les révolutions dans le sens républicain, qu' elles ont rarement commencé par le peuple. Ce sont toujours les nobles qui, en proportion de leur force et de leurs richesses, ont attaqué les premiers la puissance souveraine : soit que le coeur humain s' ouvre plus aisément à l' envie p47 dans les grands que dans les petits, ou qu' il soit plus corrompu dans la première classe que dans la dernière, ou que le partage du pouvoir ne serve qu' à en irriter la soif ; soit enfin que le sort se plaise à aveugler les victimes qu' il a une fois marquées. Qu' arrive-t-il lorsque l' ambition des grands est parvenue à renverser le trône ? Que le peuple, opprimé par ses nouveaux maîtres, se repent bientôt d' avoir assis une multitude de tyrans à la place d' un roi légitime. Sans égard au prétendu patriotisme dont ces hommes s' étoient couverts, il finit par chasser la faction honteuse ; et l' état, selon sa position morale, se change en république ou retourne à la monarchie. Une troisième source de la constitution populaire chez les grecs, mérite surtout d' être p48 connue, parce qu' elle découle essentiellement de la politique, et qu' elle n' a pas encore, du moins que je sache, été découverte par les publicistes ; je veux dire, l' accroissement du pouvoir des amphictyons. Cette assemblée fédérative, instituée par le troisième roi d' Athènes, étendit peu à peu son autorité sur toute la Grèce. Or, par le principe, il ne peut y avoir deux souverains dans un état. Une monarchie n' est plus, là où il y a une convention souveraine en unité. Que si l' on dit que le conseil amphictyonique n' avoit que le droit de proposition, et ressembloit, dans ses rapports, aux diètes d' Allemagne, c' est faute d' avoir remarqué que, ce n' étoient pas les envoyés des princes qui composoient l' assemblée, mais les députés des peuples ; qu' une telle convention étoit propre à faire naître aux nations qu' elle représentoit, l' idée des formes républicaines ; enfin, que les amphictyons, favorisés de l' opinion publique, devoient, tôt ou tard, par p49 cet ambitieux esprit de corps, naturel à toute société particulière, s' arroger des droits hors de leur institution ; et que conséquemment les monarchies devoient aussi cesser tôt ou tard. Mais la grande et générale raison de l' établissement des républiques en Grèce, est qu' en effet, ces républiques ne furent jamais de vraies monarchies ; je m' expliquerai par la suite sur cet important sujet. Telles furent les causes éloignées et immédiates qui contribuèrent au développement de p50 cette grande révolution. Mais puisque l' histoire nous a laissé ignorer par quelle étonnante suite d' idées, les hommes, vivant de tous temps sous des monarchies, trouvèrent les principes républicains ; disons que quelques oppressions réelles, beaucoup d' imaginaires, la lassitude des choses anciennes et l' amour des nouvelles, des chances et des hasards, par qui tout arrive ; enfin cette nécessité qu' on appelle la force des choses, produisirent les républiques, sans qu' on sût d' abord distinctement ce que c' étoit : et, l' effet ayant dans la suite fait analyser la cause, les philosophes se hâtèrent d' écrire des principes. Au reste, il seroit superflu de faire remarquer aux lecteurs, que les sources d' où coula la révolution républicaine en Grèce, n' ont rien, ou presque rien de commun, avec celles de la dernière révolution en France. Nous allons passer maintenant aux conséquences de la première. Je ne m' attacherai, comme tous les autres écrivains, qu' à l' histoire de Sparte et d' Athènes. Les annales des autres petites villes sont trop peu connues pour intéresser. CHAPITRE 5 1ERE P T 1 p51 Effet de la révolution républicaine sur la Grèce. Athènes depuis Codrus jusqu' à Solon, comparée au nouvel état de la France. Cette révolution fut bien loin de donner le bonheur à la Grèce. La preuve que le principe n' étoit pas trouvé, c' est que toutes les petites républiques se virent immédiatement plongées dans l' anarchie, après l' extinction de la royauté. Sparte seule, qui fut assez heureuse pour posséder dans le même homme le révolutionnaire et le législateur, jouit tout à coup du fruit de sa nouvelle constitution. Partout ailleurs, les riches, sous le nom captieux de magistrats, s' emparèrent de l' autorité souveraine qu' ils avoient anéantie ; et les pauvres languirent dans les factions et la misère. p52 Depuis le dévouement de Codrus à Athènes jusqu' au siècle de Solon, l' histoire est presque muette sur l' état de cette république. Nous savons seulement que l' archontat à vie, que les citoyens substituèrent d' abord à la royauté, fut dans la suite réduit à dix ans, et qu' ils finirent par le diviser entre neuf magistrats annuels. Ainsi les athéniens s' habituèrent par degrés au gouvernement populaire. Ils passèrent lentement de la monarchie à la république. Le statut nouveau étoit toujours formé en partie du statut antique. Par ce moyen on évitoit ces transitions brusques, si dangereuses dans les états, et les moeurs avoient le temps de sympathiser avec la politique. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent jamais très-pures, et que le plan de la constitution offrit un mélange continuel de vérités et d' erreurs, comme ces tableaux, où le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la clarté ; chaque nuance s' y succède doucement ; mais elle se compose sans cesse de l' ombre qui la précède, et de la lumière qui la suit. Cependant cette mobilité de principes devoit p53 produire de grands maux. Les athéniens, semblables aux françois sous tant de rapports, en changeant incessamment l' économie du gouvernement, comme ces derniers l' ont fait de nos jours, vivoient dans un état perpétuel de troubles : car dans toute révolution il se trouve toujours de chauds partisans des institutions nouvelles, et des hommes attachés aux antiques lois de la patrie, par les souvenirs d' une vie passée sous leurs auspices. Comme en France encore, l' antipathie des pauvres et des riches étoit à son comble. à dieu ne plaise que je veuille fermer les oreilles à la voix du nécessiteux. Je sais m' attendrir sur le malheur des autres : mais, dans ce siècle de philanthropie, nous avons trop déclamé contre la fortune. Les pauvres, dans les états, sont infiniment plus dangereux que les riches, et souvent ils valent moins qu' eux. p54 Le besoin d' une constitution déterminée se faisoit sentir de plus en plus. Dracon, philosophe inexorable, fut choisi pour donner des lois à l' humanité. Cet homme méconnut le coeur de ses semblables ; il prit les passions pour des crimes, et, punissant également du dernier supplice et le foible et le vicieux, il sembla prononcer un arrêt de mort contre le genre humain. Ces lois de sang, telles que les décrets funèbres de Robespierre, favorisèrent les insurrections. Cylon, profitant des troubles de sa patrie, voulut s' emparer de la souveraineté. On l' assiége aussitôt dans la citadelle, d' où il parvient à s' échapper. Ses partisans, réfugiés dans le temple de Minerve, en sortent sous promesse de la vie, et on les sacrifie aussitôt sur l' autel des euménides. La France n' est pas la première république qui ait eu des lois sauvages et de barbares citoyens. Ce régime de terreur passe, mais il ne reste à la place que relâchement et foiblesse. Les athéniens, p55 comme les françois, abhorrèrent ces atrocités, et, comme eux aussi, ils se contentèrent de verser des pleurs stériles. Cependant le peuple, effrayé de son crime, s' imaginoit voir les vengeances de Minerve suspendues sur sa tête. Les dieux, secondant le cri de l' humanité, remplissoient les consciences de troubles ; et tel qui n' eût été qu' un impitoyable anthropophage dans la France incrédule, fut touché de repentir à Athènes. Tant la religion est nécessaire aux hommes ! Pour apaiser ces tourments de l' âme, plus insupportables que ceux du corps, on eut recours à un sage, nommé épiménide. Si celui-ci ne ferma pas les plaies réelles de l' état, il fit plus encore, en guérissant les maux imaginaires. Il bâtit des temples aux dieux, leur offrit des sacrifices, et versa le baume de la religion dans le secret des coeurs. Il ne traitoit point de superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères ; il savoit que la statue populaire, que le pénate obscur qui console le malheureux, est plus utile à l' humanité que le livre p56 du philosophe, qui ne sauroit essuyer une larme. Mais ces remèdes, en engourdissant un moment les maux de l' état, ne furent pas assez puissants pour les dissiper. Peu après le départ d' épiménide, les factions se rallumèrent. Enfin les partis fatigués résolurent de se jeter dans les bras d' un seul homme. Heureusement pour la république, cet homme étoit Solon. Je n' entrerai point dans le détail des institutions de ce législateur célèbre, non plus que dans celui des lois de Lycurgue : de trop grands maîtres en ont parlé. Je dirai seulement ce qui tend au but de mon ouvrage. Pour ne pas couper le sujet, nous allons continuer l' histoire d' Athènes jusqu' au bannissement des pisistratides : nous reviendrons ensuite à Lacédémone. CHAPITRE 6 1ERE P T 1 p57 Quelques réflexions sur la législation de Solon. Comparaisons. Différences. Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs, parce que l' homme de la société est lui-même un être complexe, et qu' à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude d' entraves. Sparte, Carthage, Rome et l' Angleterre, ont été, par cette raison, regardées comme des modèles en politique. Quant à Athènes, nous remarquerons ici qu' elle a réellement possédé ce que la France prétend avoir de nos jours : la constitution la plus démocratique qui ait jamais existé chez p58 aucun peuple. Au mot démocratie on se figure une nation assemblée en corps, délibérant sur ses lois ? Non. Cela signifie maintenant deux conseils, un directoire, et des citoyens à qui l' on permet de rester chez eux, jusqu' à la première réquisition. Le législateur athénien et les réformateurs françois se trouvoient à peu près placés entre les mêmes dangers, au commencement de leurs ouvrages. Une foule de voix demandoient la répartition égale des fortunes. Pour éviter le naufrage de la chose publique, Solon fut forcé de commettre une injustice. Il remit les dettes, et refusa le partage des terres. Les assemblées nationales de France ont pensé différemment : elles ont garanti la créance à l' usurier, et divisé les biens des riches. Cela seul suffit pour caractériser la différence des deux siècles. p59 Dans les institutions morales nous trouvons les mêmes contrastes. Des femmes pures parurent indispensables à Athènes pour donner des citoyens vertueux à l' état, et le divorce n' étoit permis qu' à des conditions rigoureuses. La France républicaine a cru que la Messaline qui va offrant sa lubricité d' époux en époux, n' en sera pas moins une excellente mère. " qu' il soit chassé des tribunaux, de l' assemblée générale, du sacerdoce, disoit la loi à Athènes, qu' il soit rigoureusement puni, celui qui, noté d' infamie par la dépravation de ses moeurs, ose remplir les fonctions saintes de législateur ou de juge ; que le magistrat qui se montre en état d' ivresse aux yeux du peuple soit à l' instant mis à mort ! " ces décrets-là, sans doute, n' étoient pas faits pour la France. Que fût devenue, sous un pareil p60 arrêt, toute l' assemblée constituante dans la nuit du 4 août 1789 ? Ceci mène à une triste réflexion. Fanatiques admirateurs de l' antiquité, les françois semblent en avoir emprunté les vices, et presque jamais les vertus. En naturalisant chez eux les dévastations et les assassinats de Rome et d' Athènes, sans en atteindre la grandeur, ils ont imité ces tyrans qui, pour embellir leur patrie, y faisoient transporter les ruines et les tombeaux de la Grèce. Au reste nous entrons ici sur un sol consacré, où chaque pouce de terrain nous offrira un nouveau sujet d' étonnement. Peut-être même pourrois-je déjà beaucoup dire ; mais il n' est pas encore temps. Lecteurs, je le répète, veillez, je vous en supplie, plus que jamais sur vos préjugés. C' est au moment où un coin du rideau commence à se lever, que l' on est le plus sensible : surtout si ce que nous apercevons n' est pas p61 dans le sens de nos idées. On m' a souvent reproché de voir les objets différemment des autres : cela peut être. Mais si on se hâte de me juger, sans me laisser le temps de me développer à ma manière, si on se blesse de certaines choses, avant de connoître la place que ces choses occupent dans l' harmonie générale des parties, j' ai fini pour ces gens-là. Je n' ai ni l' envie, ni le talent, de tout penser et de tout dire à la fois. Je reviens. CHAPITRE 7 1ERE P T 1 p62 Origine des noms des factions : la montagne et la plaine. Solon voulut couronner ses travaux par un sacrifice. Voyant que sa présence faisoit naître des troubles à Athènes, il résolut de s' en bannir par un exil volontaire. Il s' arracha donc pour dix ans au séjour si doux de la patrie, après avoir fait promettre à ses concitoyens, qu' ils vivroient en paix jusqu' à son retour. On s' aperçut bientôt qu' on n' ajourne point les passions des hommes. Depuis long-temps l' état nourrissoit dans son sein trois factions qui ne cessoient de le déchirer. Quelquefois réunies par intérêt, ou tranquilles par lassitude, elles sembloient s' éteindre un p63 moment ; mais bientôt elles éclatoient avec une nouvelle furie. La première, appelée le parti de la montagne, étoit composée, ainsi que le fameux parti du même nom en France, des citoyens les plus pauvres de la république, qui vouloient une pure démocratie. Par l' établissement d' un sénat, et l' admission exclusive des riches aux charges de la magistrature, Solon avoit opposé une digue puissante à la fougue populaire ; et la montagne, trompée dans ses espérances, n' attendoit que l' occasion favorable de s' insurger contre les dernières institutions. C' étoient les jacobins d' Athènes. Le second parti, connu sous le nom de la plaine, réunissoit les riches possesseurs de terres qui, trouvant que le législateur avoit trop étendu le pouvoir du petit peuple, demandoient la constitution oligarchique, plus favorable à leurs intérêts. C' étoient les aristocrates. Enfin, sous un troisième parti, distingué par l' appellation de la côte, se rangeoient tous les négociants de l' attique. Ceux-ci, également p64 effrayés de la licence des pauvres et de la tyrannie des grands, inclinoient à un gouvernement mixte, propre à réprimer l' une et l' autre : ils jouoient le rôle des modérés. Athènes se trouvoit ainsi, à peu près, dans la même position que la France républicaine : nul ne goûtoit la nouvelle constitution ; tous en demandoient une autre ; et chacun vouloit celle-ci d' après ses vues particulières. On voit encore ici la source d' où les françois ont tiré les noms de partis qui les divisent. Comme si mes malheureux compatriotes n' avoient déjà pas trop de leurs haines nationales, sans aller remuer les cendres des factions étrangères parmi les ruines des états qu' elles ont dévorés ! CHAPITRE 8 1ERE P T 1 p65 Portraits des chefs. Des mêmes causes, les mêmes effets. Il devoit s' élever alors des tyrans à Athènes, comme il s' en est élevé de nos jours à Paris. Mais autant le siècle de Solon surpasse le nôtre en morale, autant les factieux de l' Attique furent supérieurs en talents à ceux de la France. à la tête des montagnards on distinguoit Pisistrate : brave, éloquent, généreux, d' une figure aimable et d' un esprit cultivé, il n' avoit de Robespierre que la dissimulation profonde, et de l' infâme d' Orléans que les richesses p66 et la naissance illustre. Il prit la route que ce dernier conspirateur a tâché de suivre après lui. Il fit retentir le mot égalité aux oreilles du peuple ; et tandis que la liberté respiroit sur ses lèvres, il cachoit la tyrannie au fond de son coeur. Lycurgue avoit la confiance de la plaine. Nous ne savons presque rien de lui. C' étoit apparemment un de ces intrigants obscurs, que le tourbillon révolutionnaire jette quelquefois au plus haut point du système, sans qu' ils sachent eux-mêmes p67 comment ils y sont parvenus. Les aristocrates d' Athènes ne furent pas plus heureux dans le choix et le génie de leurs chefs, que les aristocrates de France. Il semble qu' il y ait des hommes, qui renaissent à des siècles d' intervalles pour jouer, chez différents peuples et sous différents noms, les mêmes rôles, dans les mêmes circonstances : Mégaclès et Tallien en offrent un exemple extraordinaire. Tous deux redevables à un mariage opulent de la considération attachée à la fortune ; tous deux placés à la tête du parti modéré, dans leurs nations respectives, ils se font tous deux remarquer par la versatilité de leurs principes et la ressemblance de leurs destinées. Flottant, ainsi que le révolutionnaire françois, au gré d' une humeur capricieuse, l' athénien fut d' abord subjugué par le génie de Pisistrate, parvint ensuite à renverser le tyran, s' en repentit bientôt après ; rappela les montagnards, se brouilla de nouveau avec eux ; fut chassé d' Athènes, reparut encore, et finit par s' éclipser tout p68 à coup dans l' histoire. Sort commun des hommes sans caractère : ils luttent un moment contre l' oubli qui les submerge, et soudain s' engloutissent tout vivants dans leur nullité. Tel étoit l' état des factions à Athènes, lorsque Solon, après dix ans d' absence, revint dans sa malheureuse patrie. CHAPITRE 9 1ERE P T 1 p69 Pisistrate. Après avoir erré sur le globe, l' homme, par un instinct touchant, aime à revenir mourir aux lieux qui l' ont vu naître, et à s' asseoir un moment au bord de sa tombe, sous les mêmes arbres qui ombragèrent son berceau. La vue de ces objets, changés sans doute, qui lui rappellent, à la fois, les jours heureux de son innocence, les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la rapidité de la vie, raniment dans son coeur ce mélange de tendresse et de mélancolie, qu' on nomme l' amour de son pays. Quelle doit être sa tristesse profonde, s' il a quitté sa patrie florissante, et qu' il la retrouve déserte, ou livrée aux convulsions politiques ! p70 Ceux qui vivent au milieu des factions, vieillissant pour ainsi dire avec elles, s' aperçoivent à peine de la différence du passé au présent ; mais le voyageur qui retourne aux champs paternels bouleversés pendant son absence, est tout à coup frappé des changements qui l' environnent : ses yeux parcourent amèrement l' enclos désolé, de même qu' en revoyant un ami malheureux après de longues années, on remarque avec douleur sur son visage les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les sensations du sage athénien, lorsqu' après les premières joies du retour, il vint à jeter les regards sur sa patrie. Il ne vit autour de lui qu' un chaos d' anarchie et de misères. Ce n' étoient que troubles, divisions, opinions diverses. Les citoyens sembloient transformés en autant de conspirateurs. Pas deux têtes qui pensassent de même ; pas p71 deux bras qui eussent agi de concert. Chaque homme étoit lui tout seul une faction : et quoique tous s' harmoniassent de haine contre la dernière constitution, tous se divisoient d' amour sur le mode d' un régime nouveau. Dans cette extrémité, Solon cherchoit un honnête homme qui, en sacrifiant ses intérêts, pût rendre le calme à la république. Il s' imagina le trouver à la tête du parti populaire ; mais s' il se laissa tromper un moment par les dehors patriotiques de Pisistrate, il ne fut pas long-temps dans l' erreur. Il sentit que, de deux motifs d' une action humaine, il faut s' efforcer de croire à la bonne et agir comme si on n' y croyoit pas. Le sage, qui connoissoit les coeurs, sut bientôt ce qu' il devoit penser d' un homme riche et de haute naissance, attaché à la cause du peuple. Malheureusement il le sut trop tard. Sur le point de dénoncer la conspiration, il n' attendoit plus que de nouvelles lumières, lorsque Pisistrate se présente tout à coup sur la place publique, couvert de blessures qu' il s' étoit adroitement faites. Le peuple ému s' assemble en tumulte. Solon veut en vain faire entendre sa voix. On insulte le vieillard, on frémit de p72 rage, on décrète par acclamation une garde formidable à cette illustre victime de la démocratie, que les nobles avoient voulu faire assassiner. ô homines ad servitutem paratos ! nous avons vu un tyran de la convention employer la même machine. Quiconque a une légère teinture de politique, n' a pas besoin qu' on lui apprenne la conséquence de ce décret. Une démocratie n' existe plus là où il y a une force militaire en activité dans l' intérieur de l' état. Que penserons-nous donc des cohortes du directoire ? Pisistrate s' empara peu après de la citadelle, et, ayant désarmé les citoyens, comme la convention les sections de Paris, il régna sur Athènes avec toutes les vertus, hors celles du républicain. CHAPITRE 10 1ERE P T 1 p73 Règne et mort de Pisistrate. La victoire s' attachera au parti populaire, toutes les fois qu' il sera dirigé par un homme de génie : parce que cette faction possède au-dessus des autres, l' énergie brutale d' une multitude pour laquelle la vertu n' a point de charmes, ni le crime de remords. Après tout, le succès ne fait pas le bonheur : Pisistrate en est un exemple. Chassé de l' Attique par Mégaclès réuni à Lycurgue, il y fut bientôt rappelé par ce même Mégaclès qui, changeant une troisième fois de parti, se vit à son tour obligé de prendre la fuite. Deux fois les orages qui grondent autour des tyrans, renversèrent Pisistrate de son trône, et deux fois le peuple l' y replaça de sa main. La fin de sa carrière fut p74 plus heureuse, il termina tranquillement ses jours à Athènes, laissant à ses deux fils, Hipparque et Hippias, la couronne qu' il avoit usurpée. Au reste ces différentes factions avoient tour à tour, selon les chances de la fortune, rempli la terre de l' étranger d' athéniens fugitifs. à la mort de Pisistrate, les modérés et les aristocrates se trouvoient émigrés dans plusieurs villes de la Grèce : là, nous allons bientôt les voir remplir avec succès le même rôle que, de nos jours, les constitutionnels et les aristocrates de France, ont joué si malheureusement en Europe. CHAPITRE 11 1ERE P T 1 p75 Hipparque et Hippias. Assassinat du premier. Rapports. Hippias et Hipparque montèrent sur le trône aux applaudissements de la multitude. Sages dans leur gouvernement et faciles dans leurs moeurs, ils avoient ces vertus obscures que l' envie pardonne, et ces vices aimables qui échappent à la haine. Peut-être eussent-ils transmis le sceptre à leur postérité ; peut-être un seul anneau changé dans la chaîne des peuples, auroit-il altéré la face du monde ancien et moderne, si la fatalité qui règle les empires, n' avoit décidé autrement de l' ordre des choses. p76 Hipparque insulté par Harmodius, jeune athénien plein de courage, voulut s' en venger par un affront public, qu' il fit souffrir à la soeur de ce dernier. Harmodius, la rage dans le coeur, résolut, avec Aristogiton, son ami, d' arracher le jour aux tyrans de sa patrie. Il ne s' en ouvrit qu' à quelques personnes fidèles, comptant, au moment de l' entreprise, sur les principes des uns, les passions des autres, ou du moins sur ce plaisir secret qu' éprouvent les hommes à voir souffrir ceux qu' ils ont crus heureux. Par amour de l' humanité, il faut se donner de garde de remarquer que le vice et la vertu conduisent souvent aux mêmes résultats. Le jour de l' exécution étant fixé à la fête des panathénées, les assassins se rendirent au lieu désigné. Hipparque tomba sous leurs coups, mais son frère leur échappa. Heureux cependant s' il eût partagé la même destinée ! Aristogiton, présenté à la torture, accusa faussement p77 les plus chers amis d' Hippias, qui les livra sur-le-champ aux bourreaux. L' amitié offrit ce sacrifice, aussi ingénieux que terrible, aux mânes d' Harmodius massacré par les gardes du tyran. Depuis ce moment, Hippias désabusé du pouvoir des bienfaits sur les hommes, ne voulut plus devoir sa sûreté qu' à sa barbarie. Athènes se remplit de proscriptions : les tourments les plus cruels furent mis en usage ; et les femmes, comme de nos jours, s' y distinguèrent par leur constance héroïque. Les citoyens, poursuivis par la mort, se hâtèrent de quitter en foule une patrie dévouée ; mais, plus heureux que les émigrés françois, ils emportèrent avec eux leurs richesses et conséquemment leur vertu. C' est ainsi que nous avons vu en France les massacres se multiplier, et de nouvelles troupes de fugitifs joindre leurs infortunés compatriotes sur des terres étrangères, lorsqu' après le prétendu assassinat d' un des satellites de Robespierre, le monstre se crut obligé de redoubler de furie. CHAPITRE 12 1ERE P T 1 p78 Guerre des émigrés. Fin de la révolution républicaine en Grèce. Cependant les bannis sollicitoient au dehors les puissances voisines de les rétablir dans leurs propriétés. Ils firent parler l' intérêt de la religion et celui d' un peuple qu' ils représentoient opprimé par des tyrans. Les lacédémoniens prirent enfin les armes en leur faveur. D' abord repoussés par les athéniens, un hasard leur donna ensuite la victoire ; les enfants d' Hippias étant tombés entre leurs mains, celui-ci, père avant que d' être roi, consentit pour les racheter à abdiquer sa puissance et à quitter en cinq jours l' Attique. Cette chute-là tire des larmes : on est p79 fâché de voir un tyran finir par un trait dont bien peu d' honnêtes gens seroient capables. On peut fixer à la retraite d' Hippias l' époque des beaux jours de la Grèce, et la fin de la révolution républicaine : car, quoiqu' il s' élevât encore quelques factieux à Athènes, de même qu' après une longue tempête il se forme encore des écumes sur la mer, ils s' évanouirent bientôt dans le calme. N' oublions pas cependant que les lacédémoniens, qui en s' armant pour les émigrés n' avoient eu d' autre vue que de s' emparer de l' Attique, voyant leurs espérances déçues, voulurent rétablir sur le trône celui qu' ils en avoient chassé : tant ces grands mots de justice générale et de philanthropie veulent dire peu de chose ! La soif de la liberté et celle de la tyrannie ont été mêlées ensemble dans le coeur de l' homme par la main de la nature : indépendance pour soi seul, esclavage pour tous les autres, est la devise du genre humain. La réinstallation du tyran d' Athènes, proposée par les spartiates au conseil amphictyonique, en fut rejetée avec indignation. Le malheureux p80 Hippias se retira alors à la cour du satrape Artapherne, où bientôt, en attirant les armes du grand roi contre sa patrie, il ne fit que consolider la république qu' il prétendoit renverser. C' est un des premiers princes qui, descendu du rang des monarques à l' humble condition de particulier, traîna de contrée en contrée ses malheurs, à charge à la terre, ayant partout à dévorer l' insolence ou la pitié des hommes. Ici finit, comme je l' ai remarqué plus haut, la révolution populaire en Grèce. Mais, avant de passer aux caractères généraux et à l' influence de cette révolution sur les autres nations, il est nécessaire de revenir à Sparte. CHAPITRE 13 1ERE P T 1 p81 Sparte. -les jacobins. Sparte se présente comme un phénomène au milieu du monde politique. Là nous trouvons la cause du gouvernement républicain, non dans les choses, mais dans le plus grand génie qui ait existé. La force intellectuelle d' un seul homme enfanta ces nouvelles institutions, d' où est sorti un autre univers. Il n' entre pas dans mon plan de répéter ici ce que mille publicistes ont écrit de Lacédémone. Voici seulement quelques réflexions qui se lient à mon sujet. Le bouleversement total que les françois, et surtout les jacobins, ont voulu opérer dans les moeurs de leur nation, en assassinant les propriétaires, transportant les fortunes, changeant les p82 costumes, les usages et le dieu même, n' a été qu' une imitation de ce que Lycurgue fit dans sa patrie. Mais ce qui fut possible chez un petit peuple encore tout près de la nature, et qu' on peut comparer à une pauvre et nombreuse famille, l' étoit-il dans un antique royaume de vingt-cinq millions d' habitants ? Dira-t-on que le législateur grec transforma des hommes plongés dans le vice en des citoyens vertueux, et qu' on eût pu réussir également en France ? Certes, les deux cas sont loin d' être les mêmes. Les lacédémoniens avoient l' immoralité d' une nation qui existe sans formes civiles ; immoralité qu' il faut plutôt appeler un désordre qu' une véritable corruption : une telle société, lorsqu' elle vient à se ranger sous une constitution, se métamorphose soudainement, parce qu' elle a toute la force primitive, toute la rudesse vigoureuse d' une matière qui n' a pas encore été mise sur le métier. Les françois avoient l' incurable corruption des lois ; ils étoient légalement immoraux, comme tous les anciens peuples soumis depuis long-temps à un gouvernement régulier. Alors la trame est usée, et lorsque vous venez à tendre la toile, elle se déchire de toutes parts. Il y a plus, les grands changements que Lycurgue opéra à Lacédémone, furent plutôt dans les règlements moraux et civils, que dans les p84 choses politiques. Il institua les repas publics et les leschès, bannit l' or et les sciences, ordonna les requisitions d' hommes et de propriétés, fit le partage des terres, établit la communauté des enfants, et presque celle des femmes. Les jacobins, le suivant pas à pas dans ces réformes violentes, prétendirent à leur tour anéantir le commerce, extirper les lettres, avoir des gymnases, des philities, des clubs ; ils voulurent forcer la vierge, ou la jeune épouse, à recevoir malgré elle un époux ; ils mirent surtout en usage les réquisitions, et se préparoient à promulguer les lois agraires. Ici finit la ressemblance. Le sage lacédémonien laissa à ses compatriotes leurs dieux, leurs p85 rois et leurs assemblées du peuple, qu' ils possédoient, de temps immémorial, avec le reste de la Grèce. Il ne fit pas vibrer toutes les cordes du coeur humain, en brisant à la fois imprudemment tous les préjugés ; il sut respecter ce qui étoit respectable ; il se donna de garde d' entreprendre son ouvrage au milieu des troubles des guerres, qui engendrent toutes les sortes d' immoralités. Il eut à surmonter de grandes difficultés, sans doute : il fut même obligé d' employer une espèce de violence ; mais il n' égorgea point les citoyens pour les convaincre de l' efficacité des lois nouvelles ; il chérissoit ceux-là même qui poussoient la haine de ses innovations jusqu' à le frapper. C' est peut-être ici un des plus curieux, de même qu' un des plus grands sujets commémorés dans les annales des nations. Qu' y a-t-il en effet de plus intéressant, que de retrouver dans ce passage le plan original de cet étonnant édifice, sur lequel les jacobins ont calqué la fatale copie qu' ils viennent de nous en donner : il mérite bien la peine qu' on s' y arrête, pour en méditer les leçons. J' opposerai dans les chapitres suivants, le tableau des réformations des jacobins, à celui de ces réformations de Lycurgue p86 qui ont servi de modèle aux premières, et que j' ai brièvement exposées ci-dessus. Sans cette comparaison, il seroit impossible de se former une idée juste des rapports et des différences des deux systèmes, considérés dans le génie, les temps, les lieux et les circonstances : ce sera alors au lecteur à prononcer sur les causes qui consolidèrent la révolution à Sparte, et sur celles qui pourront l' établir ou la renverser en France. Celui qui lit l' histoire ressemble à un homme voyageant dans le désert, à travers ces bois fabuleux de l' antiquité qui prédisoient l' avenir. CHAPITRE 14 1ERE P T 1 p88 Suite. Quoique les jacobins se soient indubitablement proposé Lycurgue pour modèle, ils sont cependant partis d' un principe totalement opposé. La grande base de leur doctrine étoit le fameux système de perfection, que je développerai dans la suite ; p89 savoir que les hommes parviendront un jour à une pureté inconnue de gouvernement et de moeurs. Le premier pas à faire vers le système, étoit l' établissement d' une république. Les jacobins, à qui on ne peut refuser l' affreuse louange d' avoir été conséquents dans leurs principes, avoient aperçu avec génie que le vice radical existoit dans les moeurs, et que dans l' état actuel de la nation françoise, l' inégalité des fortunes, les différences d' opinion, les sentiments religieux, et mille autres obstacles, il étoit absurde de songer à une démocratie sans une révolution complète du côté de la morale. Où trouver le talisman pour faire disparoître tant d' insurmontables difficultés ? à Sparte. Quelles moeurs substituera-t-on aux anciennes ? Celles que Lycurgue mit à la place des antiques désordres de sa patrie. p90 Le plan étoit donc tracé depuis long-temps, et il ne restoit plus aux jacobins qu' à le suivre. Mais comment l' exécuter ? Au moment de la promulgation de ses lois nouvelles, la Laconie étoit dans une paix profonde. Il étoit aisé à Lycurgue, moitié de gré, moitié de force, de faire consentir les propriétaires d' un petit pays au partage des terres et à l' égalité des rangs ; il étoit aisé d' ordonner des armées en masse et des réquisitions forcées pour des guerres à venir, quand tout étoit tranquille autour de soi ; il étoit aisé de transformer une monarchie en un gouvernement populaire, chez une nation qui possédoit déjà les principes de ce dernier. Quelle différence de temps, de circonstances, entre l' époque de la réforme lacédémonienne, et celle où les jacobins prétendoient l' introduire chez eux ! Attaquée par l' Europe entière, déchirée par des guerres civiles, agitée de mille factions, ses places frontières ou prises ou assiégées, sans soldats, sans finances hors un papier discrédité qui tomboit de jour en jour, le découragement dans tous les états, et la famine presque assurée ; telle étoit la France, tel le tableau qu' elle présentoit, à l' instant même qu' on méditoit de la livrer à une révolution générale. Il falloit remédier à cette complication de maux ; il falloit établir à la fois par un miracle la république de p91 Lycurgue, chez un vieux peuple nourri sous une monarchie, immense dans sa population, et corrompu dans ses moeurs ; et sauver un grand pays sans armées, amolli dans la paix et expirant dans les convulsions politiques, de l' invasion de cinq cent mille hommes des meilleures troupes de l' Europe. Ces forcenés seuls pouvoient en imaginer les moyens, et, ce qui est encore plus incroyable, parvenir, en partie, à les exécuter. Moyens exécrables, sans doute, mais, il faut l' avouer, d' une conception gigantesque. Ces esprits raréfiés au feu de l' enthousiasme républicain, et pour ainsi dire réduits, par leurs scrutins épuratoires, à la quintessence du crime, déployèrent à la fois une énergie dont il n' y a jamais eu d' exemple, et des forfaits que tous ceux de l' histoire mis ensemble pourroient à peine égaler. Ils virent que, pour obtenir le résultat qu' ils se proposoient, les systèmes reçus de justice, les axiomes communs d' humanité, tout le cercle des principes adoptés par Lycurgue ne pouvoient être utiles, et qu' il falloit parvenir au même but par un chemin différent. Attendre que la mort p92 vînt saisir les grands propriétaires, ou que ceux-ci consentissent à se dépouiller, que les années déracinassent le fanatisme et vinssent changer les costumes et les moeurs, que des recrues ordinaires fussent envoyées aux armées, attendre tout cela, leur parut douteux et trop long ; et comme si l' établissement de la république et la défense de la France, pris séparément, eussent été trop peu pour leur génie, ils résolurent de tenter les deux à la fois. Les gardes nationales étant achetées, des agents placés à leurs postes dans tous les coins de la république, le mot communiqué aux sociétés affiliées, les monstres se bouchant les oreilles, ou s' arrachant pour ainsi dire les entrailles de peur d' être attendris, donnèrent l' affreux signal, qui devoit rappeler Sparte de ses ruines. Il retentit dans la France comme la trompette de l' ange exterminateur : les monuments des fils des hommes s' écroulèrent et les tombes s' ouvrirent. CHAPITRE 15 1ERE P T 1 p93 Suite. Au même instant, mille guillotines sanglantes s' élèvent à fois dans toutes les cités et dans tous les villages de la France. Au bruit du canon et des tambours, le citoyen est réveillé en sursaut au milieu de la nuit et reçoit l' ordre de partir pour l' armée. Frappé comme de la foudre, il ne sait s' il veille ; il hésite, il regarde autour de lui, il aperçoit les têtes pâles et les troncs hideux des malheureux qui n' avoient peut-être refusé de marcher à la première sommation, que pour dire un dernier adieu à leur famille ! Que fera-t-il ? Où sont les chefs auxquels il puisse se réunir pour éviter la réquisition ? p94 Privé de toute défense. D' un côté la mort assurée ; de l' autre des troupes de volontaires, qui, fuyant la famine, la persécution et l' intolérance de l' intérieur, vont chercher dans les armées, ivres de vin, de chansons et de jeunesse, du pain et la liberté. Ce citoyen, la guillotine sous les yeux, et ne trouvant qu' un seul asile, part le désespoir dans le coeur. Bientôt rendu aux frontières, la nécessité de défendre sa vie, le courage naturel au françois, l' inconstance et l' enthousiasme dont son caractère est susceptible, la paie considérable, la nourriture abondante, le tumulte, les dangers de la vie militaire, les femmes, le vin, et sa gaieté native, lui font oublier qu' il a été conduit là malgré lui ; il devient un héros. Ainsi la persécution d' un côté et les récompenses de l' autre, créent par enchantement des armées. Car une fois les premiers exemples faits et les réquisitions obéies, les hommes, par une pente imitative naturelle à leur coeur, s' empressent, p95 quelles que soient leurs opinions, de marcher sur les traces des autres. Voilà bien les rudiments d' une force militaire ; mais il falloit l' organiser. Un comité, dont on a dit que les talents ne pouvoient être surpassés que par les crimes, s' occupe à lier ces corps déjoints. Et ne croyez pas que les tactiques anciennes des César et des Turenne soient recherchées : non. Tout doit être nouveau dans ce monde d' une ordonnance nouvelle. Il ne s' agit plus de sauver la vie d' un homme et de ne livrer bataille que quand la perte peut être au moins réciproque ; l' art se réduit à un calcul de masse, de vitesse et de temps. Les armées se précipitent en nombre double ou triple, pour les masses ; les soldats et l' artillerie voyagent en poste de Nice à Lille, quant aux vitesses ; et les temps sont toujours uns et généraux dans les attaques. On perdra dix mille hommes pour prendre ce bourg ; on sera obligé de l' attaquer vingt fois et vingt jours de suite ; mais on le prendra. Quand le sang des hommes est compté pour rien, il est aisé de faire des conquêtes. Les déserteurs et les espions ne p96 sont pas sûrs ? C' est au milieu des airs que les ingénieurs vont étudier les parties foibles des armées, et assurer la victoire en dépit du secret et du génie. Le télégraphe fait voler les ordres, la terre cède son salpêtre, et la France vomit ses innombrables légions. CHAPITRE 16 1ERE P T 1 p97 Suite. Tandis que les armées se composent, les prisons se remplissent de tous les propriétaires de la France. Ici, on les noie par milliers ; là, on ouvre les portes des cachots pleins de victimes, et l' on y décharge du canon à mitraille. Le coutelas des guillotines tombe jour et nuit. Ces machines de destruction sont trop lentes au gré des bourreaux ; des artistes de mort en inventent qui peuvent trancher plusieurs têtes d' un seul coup. Les places publiques inondées de sang deviennent impraticables ; il faut changer le lieu des exécutions : en vain d' immenses carrières ont été ouvertes p98 pour recevoir les cadavres, elles sont comblées ; on demande à en creuser de nouvelles. Vieillards de quatre-vingts ans, jeunes filles de seize, pères et mères, soeurs et frères, enfants, maris, épouses meurent couverts du sang les uns des autres. Ainsi les jacobins atteignent à la fois quatre fins principales, vers l' établissement de leur république : ils détruisent l' inégalité des rangs, nivellent les fortunes, relèvent les finances par la confiscation des biens des condamnés, et s' attachent l' armée en la berçant de l' espoir de posséder un jour ces propriétés. Cependant le peuple, qui n' est plus entretenu que de conspirations, d' invasion, de trahisons, effrayé de ses amis mêmes et se croyant sur une mine toujours prête à sauter, tombe dans une terreur stupide. Les jacobins l' avoient prévu. Alors on lui demande son pain et il le donne, son vêtement et il s' en dépouille, sa vie et il la livre sans regret. Il voit au même moment p99 se fermer tous ses temples, ses ministres sacrifiés et son ancien culte banni sous peine de mort. On lui apprend qu' il n' y a point de vengeance céleste, mais une guillotine ; tandis que par un jargon contradictoire et inexplicable, on lui dit d' adorer les vertus, pour lesquelles on institue des fêtes, où de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de roses entretiennent sa curiosité imbécille, en chantant des hymnes en l' honneur des dieux. Ce malheureux peuple confondu, ne sait plus où il est, ni s' il existe. En vain il se cherche dans ses antiques usages, et il ne se retrouve plus. Il voit, dans un costume bizarre, une nation étrangère errer sur ses places publiques. S' il demande ses jours de fêtes ou de devoirs accoutumés, d' autres appellations frappent son oreille. Le jour de repos a disparu. Il compte au moins que le retour fixe de l' année ramènera l' état naturel des choses, et apportera quelques soulagements à ses maux : espérances p100 déçues ! Comme s' il étoit condamné pour jamais à ce nouvel ordre de misère, des mois ignorés semblent lui dire que la révolution s' étend jusqu' au cours des astres ; et dans cette terre de prodiges, il craint de s' égarer au milieu des rues de la capitale, dont il ne reconnoît plus les noms. En même temps que tous ces changements dérangent la tête du peuple, les notions les plus étranges viennent bouleverser son coeur. La fidélité dans le secret, la constance dans l' amitié, l' amour de ses enfants, le respect pour la religion, toutes les choses que depuis son enfance il souloit tenir bonnes et vertueuses, ne sont, lui dit-on, que de vains noms, dont les tyrans se servent pour enchaîner leurs esclaves. Un républicain ne doit avoir ni amour, ni fidélité, ni respect que pour la patrie. Résolus d' altérer la nation jusque dans sa source, les jacobins, sachant que l' éducation fait les hommes, obligent les citoyens à envoyer leurs enfants à des écoles militaires, où on va les abreuver de fiel et de haine contre tous les autres gouvernements. Là, préparés par les jeux de Lacédémone à la conquête du monde, on leur apprend à p101 se dépouiller des plus doux sentiments de la nature pour des vertus de tigres, qui ne leur nourrissent que des coeurs d' airain. Tel étoit, ballotté entre les mains puissantes de cette faction, ce peuple infortuné, transporté tout à coup dans un autre univers, étonné des cris des victimes et des acclamations de la victoire retentissant de toutes les frontières, lorsque Dieu, laissant tomber un regard sur la France, fit rentrer ces monstres dans le néant. CHAPITRE 17 1ERE P T 1 p103 Fin du sujet. Tels furent les jacobins. On a beaucoup parlé d' eux et peu de gens les ont connus. La plupart se jettent dans les déclamations, publient les crimes de cette société, sans vous apprendre le principe général qui en dirigeoit les vues. Il consistoit ce principe dans le système de perfection, vers lequel le premier pas à faire étoit la restauration des lois de Lycurgue. Nous avons trop donné aux passions et aux circonstances. Un trait distinctif de notre révolution, c' est qu' il faut admettre la voie spéculative et les doctrines abstraites pour infiniment dans ses causes. Elle a été produite en partie par des gens de lettres qui, plus habitants de Rome et d' Athènes que de leur pays, ont cherché à p104 ramener dans l' Europe les moeurs antiques. Par cette légère esquisse, j' ai essayé de donner un fil aux écrivains qui viendront après moi. Que de choses me resteroient encore à dire ! Mais le temps, ma santé, ma manière, tout me précipite vers la fin de cet ouvrage. Ainsi, dès notre premier début dans la carrière, tout fourmille autour de nous de leçons et d' exemples. Déjà Athènes nous a montré nos factions dans le règne de Pisistrate et la catastrophe de ses fils ; Sparte vient de nous offrir dans ses lois des origines étonnantes. Plus nous p105 avancerons dans ce vaste sujet, plus il deviendra intéressant. Nous avons vu l' établissement des gouvernements populaires chez les grecs ; nous allons parler maintenant du génie comparé de ces peuples et des françois, de l' état des lumières, de l' influence de la révolution républicaine sur la Grèce, sur les nations étrangères, enfin de la position politique et morale des mêmes nations à cette époque. CHAPITRE 18 1ERE P T 1 p106 Caractère des athéniens et des françois. Quels peuples furent jamais plus aimables dans le monde ancien et moderne, que les nations brillantes de l' Attique et de la France ? L' étranger, charmé à Paris et à Athènes, ne rencontre que des coeurs compatissants et des bouches toujours prêtes à lui sourire. Les légers ha