Essai Historique, Politique Et Moral Sur Les Révolutions Anciennes Et Modernes, Avec Les Notes Inédites D'un Exemplaire Confidentiel Par François-René Chateaubriand (1768-1848) Préface générale (Edition de 1826) Si j'avais été le maître de la fortune, je n'aurais jamais publié le recueil de mes ouvrages. L'avenir (supposé que l'avenir entende parler de moi) eût fait ce qu'il aurait voulu. Plus d'un quart de siècle passé sur mes premiers écrits sans les avoir étouffés ne m'a pas fait présumer une immortalité que j'ambitionne peut-être moins qu'on ne le pense. C'est donc contre mon penchant naturel, et aux dépens de ce repos, dernier besoin de l'homme, que je donne aujourd'hui l'édition de mes Oeuvres. Peu importe au public les motifs de ma détermination, il suffit qu'il sache (ce qui est la vérité) que ces motifs sont honorables. J'ai entrepris les Mémoires de ma vie : cette vie a été fort agitée. J'ai traversé plusieurs fois les mers ; j'ai vécu dans la hutte des sauvages et dans le palais des rois, dans les camps et dans les cités. Voyageur aux champs de la Grèce, pèlerin à Jérusalem, je me suis assis sur toutes sortes de ruines. J'ai vu passer le royaume de Louis XVI et l'empire de Buonaparte ; j'ai partagé l'exil des Bourbons, et j'ai annoncé leur retour. Deux poids qui semblent attachés à ma fortune la font successivement monter et descendre dans une proportion égale : on me prend, on me laisse ; on me reprend dépouillé un jour, le lendemain on me jette un manteau, pour m'en dépouiller encore. Accoutumé à ces bourrasques, dans quelque port que j'arrive, je me regarde toujours comme un navigateur qui va bientôt remonter sur son vaisseau, et je ne fais à terre aucun établissement solide. Deux heures m'ont suffi pour quitter le ministère et pour remettre les clefs de l'hôtellerie à celui qui devait l'occuper. Qu'il faille en gémir ou s'en féliciter, mes écrits ont teint de leur couleur grand nombre des écrits de mon temps. Mon nom depuis vingt-cinq années se trouve mêlé aux mouvements de l'ordre social : il s'attache au règne de Buonaparte, au rétablissement des autels, à celui de la monarchie légitime, à la fondation de la monarchie constitutionnelle. Les uns repoussent ma personne, mais prêchent mes doctrines et s'emparent de ma politique en la dénaturant ; les autres s'arrangeraient de ma personne si je consentais à la séparer de mes principes. Les plus grandes affaires ont passé par mes mains. J'ai connu presque tous les rois, presque tous les hommes, ministres ou autres, qui ont joué un rôle de mon temps. Présenté à Louis XVI, j'ai vu Washington au début de ma carrière, et je suis retombé à la fin sur ce que je vois aujourd'hui. Plusieurs fois Buonaparte me menaça de sa colère et de sa puissance, et cependant il était entraîné par un secret penchant vers moi, comme je ressentais une involontaire admiration de ce qu'il y avait de grand en lui. J'aurais tout été dans son gouvernement si je l'avais voulu ; mais il m'a toujours manqué pour réussir une passion et un vice : l'ambition et l'hypocrisie. De pareilles vicissitudes, qui me travaillèrent presque au sortir d'une enfance malheureuse, répandront peut-être quelque intérêt dans mes Mémoires. Les ouvrages que je publie seront comme les preuves et les pièces justificatives de ces Mémoires. On y pourra lire d'avance ce que j'ai été, car ils embrassent ma vie entière. Les lecteurs qui aiment ce genre d'études rapprocheront les productions de ma jeunesse de celles de l'âge où je suis parvenu : il y a toujours quelque chose à gagner à ces analyses de l'esprit humain. Je crois ne me faire aucune illusion et me juger avec impartialité. Il m'a paru en relisant mes ouvrages, pour les corriger, que deux sentiments y dominaient : l'amour d'une religion charitable et un attachement sincère aux libertés publiques. Dans l'Essai historique même, au milieu d'innombrables erreurs, on distingue ces deux sentiments. Si cette remarque est juste, si j'ai lutté, partout et en tout temps, en faveur de l'indépendance des hommes et des principes religieux, qu'ai-je à craindre de la postérité ? Elle pourra m'oublier, mais elle ne maudira pas ma mémoire. Mes ouvrages, qui sont une histoire fidèle des trente prodigieuses années qui viennent de s'écouler, offrent encore auprès du passé des vues assez claires de l'avenir. J'ai beaucoup prédit, et il restera après moi des preuves irrécusables de ce que j'ai inutilement annoncé. Je n'ai point été aveugle sur les destinées futures de l'Europe ; je n'ai cessé de répéter à de vieux gouvernements, qui furent bons dans leur temps et qui eurent leur renommée, que force était pour eux de s'arrêter dans des monarchies constitutionnelles ou d'aller se perdre dans la république. Le despotisme militaire, qu'ils pourraient secrètement désirer, n'aurait pas même aujourd'hui une existence de quelque durée. L'Europe, pressée entre un nouveau monde tout républicain et un ancien empire tout militaire, lequel a tressailli subitement au milieu du repos des armes, cette Europe a plus que jamais besoin de comprendre sa position pour se sauver. Qu'aux fautes politiques intérieures on mêle les fautes politiques extérieures, et la décomposition s'achèvera plus vite : le coup de canon dont on refuse quelquefois d'appuyer une cause juste, tôt ou tard on est obligé de le tirer dans une cause déplorable. Vingt-cinq années se sont écoulées depuis le commencement du siècle. Les hommes de vingt-cinq ans qui vont prendre nos places n'ont point connu le siècle dernier, n'ont point recueilli ses traditions, n'ont point sucé ses doctrines avec le lait, n'ont point été nourris sous l'ordre politique qui l'a régi, en un mot ne sont pas sortis des entrailles de l'ancienne monarchie, et n'attachent au passé que l'intérêt que l'on prend à l'histoire d'un peuple qui n'est plus. Les premiers regards de ces générations cherchèrent en vain la légitimité sur le trône, emportée qu'elle était déjà depuis sept années par la révolution. Le géant qui remplissait le vide immense que cette légitimité avait laissé après elle, d'une main touchait le bonnet de la liberté, de l'autre la couronne : il allait bientôt les mettre à la fois sur sa tête, et seul il était capable de porter ce double fardeau. Ces enfants qui n'entendirent que le bruit des armes, qui ne virent que des palmes autour de leurs berceaux échappèrent par leur âge à l'oppression de l'empire : ils n'eurent que les jeux de la victoire, dont leurs pères portaient les chaînes. Race innocente et libre, ces enfants n'étaient pas nés quand la révolution commit ses forfaits ; ils n'étaient pas hommes quand la restauration multiplia ses fautes ; ils n'ont pris aucun engagement avec nos crimes ou avec nos erreurs. Combien il eût été facile de s'emparer de l'esprit d'une jeunesse sur laquelle des malheurs qu'elle n'a pas connus ont néanmoins répandu une ombre et quelque chose de grave ! La restauration s'est contentée de donner à cette jeunesse sérieuse des représentations théâtrales des anciens jours, des imitations du passé qui ne sont plus le passé. Qu'a-t-on fait pour la race sur qui reposent aujourd'hui les destinées de la France ? Rien. S'est-on même aperçu qu'elle existait ? Non ; dans une lutte misérable d'ambitions vulgaires, on a laissé le monde s'arranger sans guide. Les débris du dix-huitième siècle, qui flottent épars dans le dix-neuvième, sont au moment de s'abîmer ; encore quelques années, et la société religieuse, philosophique et politique appartiendra à des fils étrangers aux moeurs de leurs aïeux. Les semences des idées ont levé partout ; ce serait en vain qu'on les voudrait détruire : on pouvait cultiver la plante naissante, la dégager de son venin, lui faire porter un fruit salutaire ; il n'est donné à personne de l'arracher. Une déplorable illusion est de supposer nos temps épuisés, parce qu'il ne semble plus possible qu'ils produisent encore, après avoir enfanté tant de choses. La faiblesse, s'endort dans cette illusion ; la folie croit qu'elle peut surprendre le genre humain dans un moment de lassitude et le contraindre à rétrograder. Voyez pourtant ce qui arrive. Quand on a vu la révolution française, dites-vous, que peut-il survenir qui soit digne d'occuper les yeux ? La plus vieille monarchie du monde renversée, l'Europe tour à tour conquise et conquérante, des crimes inouïs, des malheurs affreux recouverts d'une gloire sans exemple : qu'y a-t-il après de pareils événements ? Ce qu'il y a ? Portez vos regards au delà des mers. L'Amérique entière sort républicaine de cette révolution que vous prétendiez finie, et remplace un étonnant spectacle par un spectacle plus étonnant encore. Et l'on croirait que le monde a pu changer ainsi, sans que rien ait changé dans les idées des hommes ! on croirait que les trente dernières années peuvent être regardées comme non avenues, que la société peut être rétablie telle qu'elle était autrefois ? Des souvenirs non partagés, de vains regrets, une génération expirante que le passé appelle, que le présent dévore ne parviendront point à faire renaître ce qui est sans vie. Il y a des opinions qui périssent comme il y a des races qui s'éteignent, et les unes et les autres restent tout au plus un objet de curiosité et de recherche dans les champs de la mort. Que loin d'être arrivée au but, la société marche à des destinées nouvelles ; c'est ce qui me paraît incontestable. Mais laissons cet avenir plus ou moins éloigné à ses jeunes héritiers : le mien est trop rapproché de moi pour étendre mes regards au delà de l'horizon de ma tombe. O France, mon cher pays et mon premier amour ! un de vos fils, au bout de sa carrière, rassemble sous vos yeux les titres qu'il peut avoir à votre bienveillance maternelle. S'il ne peut plus rien pour vous, vous pouvez tout pour lui, en déclarant que son attachement à votre religion, à votre roi, à vos libertés vous fut agréable. Illustre et belle patrie, je n'aurais désiré un peu de gloire que pour augmenter la tienne. Avertissement de l'auteur pour l'édition de 1826 J'ai promis de réimprimer l'Essai sans y changer un seul mot : à cet égard j'ai poussé le scrupule si loin, que je n'ai voulu ni corriger les fautes de langue ni faire disparaître les hellénismes, latinismes et anglicismes qui fourmillent dans l'Essai. On a demandé cet ouvrage ; on l'aura avec tous ses défauts. Il y a une omission dans le chiffre romain du millésime de l'édition de Londres : je l'ai maintenue, me contentant de la faire remarquer. L'Essai historique n'a jamais été publié par moi qu'une seule fois : il fut imprimé à Londres en 1796, par Baylis, et vendu chez de Boffe en 1797. Le titre et l'épigraphe étaient exactement ceux qu'il porte dans la présente édition. L'Essai formait un seul volume de 681 pages grand in-8 o , sans compter l'avis, la notice, la table des chapitres et l'errata ; mais, comme je le faisais observer dans l'ancien Avis, c'était réellement deux volumes réunis en un. J'ai été obligé de diviser en deux cette énorme production dans la présente édition, parce que, avec les notes critiques et la préface nouvelle, 1'Essai, en un seul volume, aurait dépassé 800 pages. Dans l'intérêt de mon amour-propre, j'aurais mieux aimé donner l'Essai en un seul tome, et subir à la fois ma sentence, que me faire attacher deux fois au char de triomphe de ceux qui n'ont jamais failli ; mais je ne saurais trop souffrir pour avoir écrit l'Essai. On a réimprimé cet ouvrage en Allemagne et en Angleterre. La contrefaçon anglaise n'est qu'un abrégé, fait sans doute dans une intention bienveillante, puisqu'on a supprimé ce qu'il y a de plus blâmable dans l'Essai ; la contrefaçon allemande est calquée sur la contrefaçon anglaise. Ces omissions ne tournent jamais au profit d'un auteur : on pourrait dire, en faisant allusion au passage de Tacite, qu'à ces funérailles d'un mauvais livre les morceaux retranchés paraissent d'autant plus qu'on ne les y voit pas. L'Essai complet n'existe donc que dans l'édition de Londres faite par moi en 1797, et dans l'édition que je donne aujourd'hui d'après cette première édition. Préface (Edition de 1826) Voici l'ouvrage que depuis longtemps j'avais promis de réimprimer ; promesse que des âmes charitables avaient regardée comme un moyen de gagner du temps et d'imposer silence à mes ennemis, bien résolu que j'étais intérieurement, disait- on, de ne jamais tenir ma parole. Avant de porter un jugement sur l'Essai, commençons par faire l'histoire de cet ouvrage. J'avais traversé l'Atlantique avec le dessein d'entreprendre un voyage dans l'intérieur du Canada, pour découvrir, s'il était possible, le passage au nord- ouest du continent américain [J'ai dit cela cent fois dans mes ouvrages, et notamment dans l'Essai (N.d.A.)] . Par le plus grand hasard j'appris, au milieu de mes courses, la fuite de Louis XVI, l'arrestation de ce monarque à Varennes, et la retraite au delà de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, de presque tout le corps des officiers français d'infanterie et de cavalerie. Louis XVI n'était plus qu'un prisonnier entre les mains d'une faction ; le drapeau de la monarchie avait été transporté par les princes de l'autre coté de la frontière : je n'approuvais point l'émigration en principe, mais je crus qu'il était de mon honneur d'en partager l'imprudence, puisque cette imprudence avait des dangers. Je pensai que portant l'uniforme français je ne devais pas me promener dans les forêts du Nouveau Monde quand mes camarades allaient se battre [Je servais dans le régiment de Navarre, infanterie, avec rang de capitaine de cavalerie : c'était un abus de ce temps ; j'avais obtenu les honneurs de la cour : or, comme on ne pouvait monter dans les carrosses du roi que l'on n'eût au moins le grade de capitaine, il avait fallu, par une fiction, qu'un sous- lieutenant d'infanterie devînt un capitaine de cavalerie. (N.d.A.)] . J'abandonnai donc, quoique à regret, mes projets, qui n'étaient pas eux-mêmes sans périls. Je revins en France ; j'émigrai avec mon frère, et je fis la campagne de 1792. Atteint, dans la retraite, de cette dyssenterie qu'on appelait la maladie de Prussiens, une affreuse petite vérole vint compliquer mes maux. On me cru mort ; on m'abandonna dans un fossé, où, donnant encore quelques signe de vie, je fus secouru par la compassion des gens du prince de Ligne, qui me jetèrent dans un fourgon. Ils me mirent à terre sous les remparts de Namur, et je traversai la ville en me traînant sur les mains de porte en porte. Repris par d'autres fourgons, je retrouvai à Bruxelles mon frère, qui rentrait en France pour monter sur l'échafaud. On osait à peine panser une blessure que j'avais à la cuisse, à cause de la contagion de ma double maladie. Je voulais cependant, dans cet état, me rendre à Jersey, afin de rejoindre les royalistes de la Bretagne. Au prix d'un peu d'argent que j'empruntai, je me fis porter à Ostende : j'y rencontrai plusieurs Bretons, mes compatriote et mes compagnons d'armes, qui avaient formé le même projet que moi. Nous nolisâmes une petite barque pour Jersey, et l'on nous entassa dans la cale de cette barque. Le gros temps, le défaut d'air et d'espace, le mouvement de la mer, achevèrent d'épuiser mes forces ; le vent et la marée nous obligèrent de relâcher à Guernesey. Comme j'étais près d'expirer, on me descendit à terre, et on m'assit contre un mur, le visage tourné vers le soleil, pour rendre le dernier soupir. La femme d'un marinier vint à passer ; elle eut pitié de moi : elle appela son mari, qui, aidé de deux ou trois autres matelots anglais, me transporta dans une maison de pêcheurs, où je fus mis dans un bon lit ; c'est vraisemblablement à cet acte de charité que je dois la vie. Le lendemain on me rembarqua sur le sloop d'Ostende. Quand nous ancrâmes à Jersey, j'étais dans un complet délire. Je fus recueilli par mon oncle maternel, le Comte de Bédée, et je demeurai plusieurs mois entre la vie et la mort. Au printemps de 1793, me croyant assez fort pour reprendre les armes, je passai en Angleterre, où j'espérais trouver une direction des princes ; mais ma santé, au lieu de se rétablir, continua de décliner : ma poitrine s'entreprit ; je respirais avec peine. D'habiles médecins consultés me déclarèrent que je traînerais ainsi quelques mois, peut-être même une ou deux années mais que je devais renoncer à toute fatigue et ne pas compter sur une longue carrière. Que faire de ce temps de grâce qu'on m'accordait ? Hors d'état de tenir l'épée pour le roi, je pris la plume. C'est donc sous le coup d'un arrêt de mort et, pour ainsi dire, entre la sentence et l'exécution, que j'ai écrit l'Essai historique. Ce n'était pas tout de connaître la borne rapprochée de ma vie, j'avais de plus à supporter la détresse de l'émigration. Je travaillais le jour à des traductions, mais ce travail ne suffisait pas à mon existence ; et l'on peut voir dans la première préface d'Atala à quel point j'ai souffert, même sous ce rapport. Ces sacrifices, au reste, portaient en eux leur récompense : j'accomplissais les devoirs de la fidélité envers mes princes, d'autant plus heureux dans l'accomplissement de ces devoirs, que je ne me faisais aucune illusion, comme on le remarquera dans l'Essai, sur les fautes du parti auquel je m'étais dévoué. Ces détails étaient nécessaires pour expliquer un passage de la Notice placée à la tête de 1'Essai et cet autre passage de l'Essai même : " Attaqué d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les objets d'un oeil tranquille. L'air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n'en est plus qu'à quelques journées. " J'étais encore obligé de raconter ces faits personnels pour qu'ils servissent d'excuse au ton de misanthropie répandu dans l'Essai : l'amertume de certaines réflexions n'étonnera plus. Un écrivain qui croyait toucher au terme de la vie, et qui, dans le dénuement de son exil, n'avait pour table que la pierre de son tombeau, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde. Il faut lui pardonner de s'être abandonné quelquefois aux préjugés du malheur, car ce malheur a ses injustices, comme le bonheur ses duretés et ses ingratitudes. En se plaçant donc dans la position où j'étais lorsque je composai l'Essai, un lecteur impartial me passera bien des choses. Cet ouvrage, si peu répandu en France, ne fut pas cependant tout à fait ignoré en Angleterre et en Allemagne ; il fut même question de le traduire dans ces deux pays, ainsi qu'on l'apprend par la Notice. Ces traductions commencées n'ont point paru. Le libraire de Boffe, éditeur de l'Essai, en Angleterre, avait aussi résolu d'en donner une édition en France : les circonstances du temps firent avorter ce projet. Quelques exemplaires de l'édition de Londres parvinrent à Paris. Je les avais adressés à MM. de La Harpe, Ginguené et de Sales, que j'avais connus avant mon émigration. Voici ce que m'écrivait à ce sujet un neveu du poète Lemierre : Paris, ce 15 juillet 1797. " (...) D'après vos instructions, j'ai fait remettre par M. Say, directeur de La Décade philosophique et littéraire, à M. Ginguené, propriétaire lui-même de ce journal, la lettre et l'exemplaire qui lui étaient destinés. (...) J'ai été moi- même chez M. de La Harpe : il m'a parfaitement reçu, a été vivement affecté à la lecture de votre lettre, et m'a promis de rendre compte de l'ouvrage avec tout l'intérêt et toute l'attention dont l'auteur lui-même paraissait digne ; mais sur la demande que je lui ai faite d'une lettre pour vous, il m'a répondu que, pour des raisons particulières, il ne pouvait écrire dans l'étranger. " M. de Sales a été enchanté de votre ouvrage ; il me charge de toutes ses civilités pour vous. Le Républicain Français [Journal du temps. (N.d.A.)] n'a pas été moins satisfait du livre, et il en a fait un éloge complet. Plusieurs gens de lettres ont dit que c'était un très bon supplément à l'Anacharsis ; enfin, à quelques critiques près, qui tombent sur quelques citations peut-être oiseuses, et sur un ou deux rapprochements qui ont paru forcés votre Essai a eu le plus grand succès. " Malgré ce grand succès dont on flattait ma vanité d'auteur, il est certain que si l'Essai fut un moment connu en France, il fut presque aussitôt oublié. La mort de ma mère fixa mes opinions religieuses. Je commençai à écrire, en expiation de l'Essai, le Génie du Christianisme. Rentré en France en 1800, je publiai ce dernier ouvrage, et je plaçai dans la préface la confession suivante : " Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais ; mais j'aime mieux me condamner : je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs. " Ma mère, après avoir été jetée, à soixante-douze ans, dans des cachots, où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda les derniers voeux de ma mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma soeur elle-même n'existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix, sorties du tombeau, cette mort, qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé ; je suis devenu chrétien : je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du coeur : j'ai pleuré et j'ai cru. " Ce n'était point là une histoire inventée pour me mettre à l'abri du reproche de variations quand l'Essai parviendrait à la connaissance du public. J'ai conservé la lettre de ma soeur. Madame de Farcy, après avoir été connue à Paris par son talent pour la poésie, avait renoncé aux muses ; devenue une véritable sainte, ses austérités l'ont conduite au tombeau. J'en puis parler ainsi, car le philanthrope abbé Carron a écrit et publié la vie de ma soeur. Voici ce qu'elle me mandait dans la lettre que la préface du Génie du Christianisme a mentionnée : " Saint-Servan, 1er juillet 1798. " Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères : je t'annonce à regret ce coup funeste (ici quelques détails de famille) (...) Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire ; et si le ciel, touché de nos voeux, permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre ; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour nous tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'être inquiètes de ton sort. " Voilà la lettre qui me ramena à la foi par la piété filiale. Tout alla bien pendant quelques années : mon second ouvrage avait réussi au delà de mes espérances. N'ayant jamais manqué de sincérité, n'ayant jamais parlé que d'après ma conscience, n'ayant jamais raconté de moi que des choses vraies, je me croyais en sûreté par les aveux mêmes de la préface du Génie du Christianisme ; et l'Essai était également oublié de moi et du public. Mais Buonaparte, qui s'était brouillé avec la cour de Rome, ne favorisait plus les idées religieuses : le Génie du Christianisme avait fait trop de bruit, et commençait à l'importuner. L'affaire de l'Institut survint ; une querelle littéraire s'alluma, et l'on déterra l'Essai. La police de ce temps-là fut charmée de la découverte ; et comme elle n'était pas arrivée à la perfection de la police de ce temps-ci, comme elle se piquait sottement d'une espèce d'impartialité, elle permit à des gens de lettres de me prêter leur secours. Toutefois, elle ne voulait pas, comme je le dirai à l'instant, que ma défense se changeât en triomphe ; ce qui était bien naturel de sa part. Je ne nommerai point l'adversaire qui me jeta le gant le premier, parce qu'au moment de la restauration, lorsqu'on exhuma de nouveau l'Essai, il me prévint loyalement des libelles qui allaient paraître, afin que j'avisasse au moyen de les faire supprimer. N'ayant rien à cacher, et ami sincère de la liberté de la presse, je ne fis aucune démarche ; je trouvai très bon qu'on écrivit contre moi tout ce qu'on croyait devoir écrire. Un jeune homme, appelé Damaze de Raymond, qui fut tué en duel quelque temps après, se fit mon champion sous l'empire, et la censure laissa paraître son écrit ; mais le gouvernement fut moins facile quand, pour toute réponse à des extraits de 1'Essai, je lui demandai la permission de réimprimer l'ouvrage entier. Voici ma lettre au général baron de Pommereul, conseiller d'Etat, directeur général de l'imprimerie et de la librairie : " Monsieur le baron, " On s'est permis de publier des morceaux d'un ouvrage dont je suis l'auteur. Je juge d'après cela que vous ne verrez aucun inconvénient à laisser paraître l'ouvrage tout entier. " Je vous demande donc, monsieur le baron, l'autorisation nécessaire pour mettre sous presse, chez Le Normant, mon ouvrage intitulé : Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution Française. Je n'y changerai pas un seul mot ; j'y ajouterai pour toute préface celle du Génie du Christianisme. " J'ai l'honneur d'être, etc. " Paris, ce 17 novembre 1812. " Dès le lendemain M. de Pommereul me répondit la lettre suivante, écrite tout entière de sa main. En ce temps d'usurpation, on se piquait de politesse, même avec un homme en disgrâce, même avec un émigré. M. de Pommereul refuse la permission que je lui demande ; mais comparez le ton de sa lettre avec celui des lettres qui sortent aujourd'hui des bureaux d'un directeur général, ou même d'un ministre : " Paris, ce 18 novembre 1812. " A Monsieur de Chateaubriand, " Je mettrai mardi prochain, monsieur, votre demande sous les yeux du ministre de l'intérieur ; mais votre ouvrage, fait en 1797, est bien peu convenable au temps présent, et s'il devait paraître aujourd'hui pour la première fois, je doute que ce pût être avec l'assentiment de l'autorité. On vous attaque sur cette production : nous ne ressemblons point aux journalistes qui admettent l'attaque et repoussent la défense et la vôtre ne trouvera pour paraître aucun obstacle à la direction de la librairie. " J'aurai soin, monsieur, de vous informer de la décision du ministre sur votre demande de réimpression. Agréez, je vous prie, monsieur, la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc. " Signé baron de Pommereul. " Le 24 novembre, je reçus de M. de Pommereul cette autre lettre : " Paris, ce 24 novembre 1812. " A Monsieur de Chateaubriand, " J'ai mis aujourd'hui, monsieur, sous les yeux du ministre de l'intérieur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 17 courant, et la réponse que je vous ai faite le 18. Son Excellence a décidé que l'ouvrage que vous demandez à réimprimer, puisqu'il n'a point été publié en France, doit être assujetti aux formalités prescrites par les décrets impériaux concernant la librairie. En conséquence, monsieur, vous devez, vous ou votre imprimeur, faire à la direction générale de l'imprimerie la déclaration de vouloir l'imprimer, et y déposer en même temps l'édition dont vous demandez la réimpression, afin qu'elle puisse passer à la censure. " Agréez, monsieur, etc. " Signé baron de Pommereul. " M. de Pommereul reconnaît, dans sa première lettre, que mon ouvrage, fait en 1797, est bien peu convenable au temps présent (l'empire), et que s'il devait paraître aujourd'hui (sous Buonaparte) pour la première fois il doute que ce pût être avec l'assentiment de l'autorité. Quelle justification de l'Essai ! Dans sa seconde lettre, M. le directeur de la librairie m'ordonne de me soumettre à la censure si je veux réimprimer mon ouvrage. Il était clair que la censure m'aurait enlevé ce que je disais en éloge de Louis XVI, des Bourbons, de la vieille monarchie, et toutes mes réclamations en faveur de la liberté ; il était clair que l'Essai ainsi dépouillé de ce qui servait de contrepoids à ses erreurs se serait réduit à un extrait à peu près semblable à ceux dont je me plaignais. Force était donc à moi de renoncer à le réimprimer, puisqu'il aurait fallu le livrer aux mutilations de la censure. Après tout, le gouvernement impérial avait grandement raison : l'Essai n'était, ni sous le rapport des libertés publiques, ni sous celui de la monarchie légitime, un livre qu'on pût publier sous le despotisme et l'usurpation. La police se donnait un air d'impartialité en laissant dire quelque chose en ma faveur, et riait secrètement de m'empêcher de faire la seule chose qui pût réellement me détendre. Enfin, le roi fut rendu à ses peuples : je parus jouir d'abord de la faveur que l'on croit, mal à propos, devoir suivre des services qui souvent ne méritent pas la peine qu'on y pense ; mais enfin en proclamant le retour de la légitimité j'avais contribué à entraîner l'opinion publique, par conséquent j'avais choqué des passions et blessé des intérêts : je devais donc avoir des ennemis. Pour m'enlever l'influence qu'on craignait de me voir prendre sur un gouvernement religieux, on crut expédient de réchauffer la vieille querelle de l'Essai. On annonça avec bruit un Chateaubriantana, une brochure du Sacerdoce, etc. C'étaient toujours des compilations de l'Essai [Je ne sais ni les titres ni le nombre de toutes ces brochures ; je n'en ai jamais lu que ce que j'en ai vu par hasard dans les journaux ; mais il y en avait encore : Esprit, Maximes et Principes de M. de Chateaubriand. Itinéraire de Pantin au Mont-Calvaire ; M. de la Maison-Terne ; Les Persécuteurs, etc., et deux ou trois journaux ministériels pour la presse périodique. (N.d.A.)] . Il y avait dans ces nouvelles poursuites quelque chose qui n'était guère plus généreux que dans les premières ; j'étais en disgrâce sous le roi, comme je l'étais sous Buonaparte, au moment où ces courageux critiques se déchaînaient contre moi. Pourquoi m'ont-ils laissé tranquille lorsque j'étais ministre ? C'était là une belle occasion de montrer leur indépendance. Je n'ai répondu à ces personnes bienveillantes que par cette note de la préface de mes Mélanges de Politique : " Si je n'ai jamais varié dans mes principes politiques, je n'ai pas toujours embrassé le christianisme dans tous ses rapports d'une manière aussi complète que je le fais aujourd'hui. Dans ma première jeunesse, à une époque où la génération était nourrie de la lecture de Voltaire et de J.-J. Rousseau, je me suis cru un petit philosophe, et j'ai fait un mauvais livre. Ce livre, je l'ai condamné aussi durement que personne dans la préface du Génie du Christianisme. Il est bizarre qu'on ait voulu me faire un crime d'avoir été un esprit fort à vingt ans et un chrétien à quarante. A-t-on jamais reproché à un homme de s'être corrigé ? L'écrivain vraiment coupable est celui qui ayant bien commencé finit mal, et non pas celui qui ayant mal commencé finit bien. Quoi qu'il en soit, si je pouvais anéantir l'Essai historique, je le ferais, parce qu'il renferme sous le rapport de la religion des pages qui peuvent blesser quelques points de discipline ; mais puisque je ne puis l'anéantir, puisqu'on en extrait tous les jours un peu de poison, sans donner le contre-poison, qui se trouve à grandes doses dans le même ouvrage ; puisqu'on l'a réimprimé par fragments, je suis bien aise d'annoncer à mes ennemis que je vais le faire réimprimer tout entier. Je n'y changerai pas un mot ; j'ajouterai seulement des notes en marge. " Je prédis à ceux qui ont voulu transformer l'Essai historique en quelque chose d'épouvantable qu'ils seront très fâchés de cette publication ; elle sera tout entière en ma faveur (car je n'attache de véritable importance qu'à mon caractère) ; mon amour-propre seul en souffrira. Littérairement parlant, ce livre est détestable et parfaitement ridicule ; c'est un chaos où se rencontrent les jacobins et les Spartiates, la Marseillaise et les Chants de Tyrtée, un voyage aux Açores et le périple d'Hannon, l'éloge de Jésus-Christ et la critique des moines, les Vers dorés de Pythagore et les fables de M. de Nivernois, Louis XVI, Agis, Charles Ier, des promenades solitaires, des vues de la nature, du malheur, de la mélancolie, du suicide, de la politique, un petit commencement d'Atala, Robespierre, la Convention, et des discussions sur Zénon, Epicure et Aristote ; le tout en style sauvage et boursouflé [Qu'il me soit permis d'être juste envers moi comme envers tout le monde : cette critique du style de l'Essai est outrée. C'est un jugement que j'avais prononcé ab irato sur l'ouvrage avant de l'avoir relu. On va voir bientôt que j'ai modifié ce jugement, et que je l'ai rendu, je crois, plus impartial. (N.d.A.)] , plein de fautes de langue, d'idiotismes étrangers et de barbarismes. Mais on y trouvera aussi un jeune homme exalté plutôt qu'abattu par le malheur, et dont le coeur est tout à son roi, à l'honneur et à la patrie. " C'est cet engagement solennel de publier moi-même l'Essai que je viens remplir aujourd'hui. Telle est l'histoire complète de cet ouvrage, de son origine, de la position où j'étais en l'écrivant, et des tracasseries qu'il m'a suscitées. Il faut maintenant examiner l'ouvrage en lui-même et les critiques de mes Aristarques. Qu'ai-je prétendu prouver dans l'Essai ? Qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et qu'on retrouve dans les révolutions anciennes et modernes les personnages et les principaux traits de la révolution française. On sent combien cette idée, poussée trop loin, a dû produire de rapprochements forcés, ridicules ou bizarres. Je commençai à écrire l'Essai en 1794, et il parut en 1797. Souvent il fallait effacer la nuit le tableau que j'avais esquissé le jour : les événements couraient plus vite que ma plume : il survenait une révolution qui mettait toutes mes comparaisons en défaut ; j'écrivais sur un vaisseau pendant une tempête, et je prétendais peindre comme des objets fixes les rives fugitives qui passaient et s'abîmaient le long du bord ! Jeune et malheureux, mes opinions n'étaient arrêtées sur rien ; je ne savais que penser en littérature, en philosophie, en morale, en religion. Je n'étais décidé qu'en matière politique : sur ce seul point je n'ai jamais varié. L'éducation chrétienne que j'avais reçue avait laissé des traces profondes dans mon coeur, mais ma tête était troublée par les livres que j'avais lus, les sociétés que j'avais fréquentées. Je ressemblais à presque tous les hommes de cette époque : j'étais né de mon siècle. Si l'on m'a trouvé une imagination vive dans un âge plus mûr, qu'on juge de ce qu'elle devait être dans ma première jeunesse, lorsque demi-sauvage, sans patrie, sans famille, sans fortune, sans amis, je ne connaissais la société que par les maux dont elle m'avait frappé. Avant d'imprimer des extraits de l'Essai, on colporta l'ouvrage entier mystérieusement, en répandant des bruits étranges. Pourquoi se donnait-on tant de peine ? Loin d'enfouir l'Essai, je l'exposais au grand jour, et je le prêtais à quiconque le voulait lire. On prétendait que j'en rachetais partout les exemplaires au plus haut prix [On vint un jour me proposer de racheter à une vente un exemplaire de l'Essai pour 300 francs. Je répondis que j'en avais deux exemplaires que je donnerais pour cent sous. (N.d.A.)] . Et où aurais-je trouvé les trésors que ces rachats m'auraient supposés ? J'avais voulu réimprimer l'Essai sous Buonaparte, comme on vient de le voir : je n'en faisais donc pas un secret. Quoi qu'il en soit, les mains officieuses qui firent d'abord circuler l'Essai historique perdirent leur travail : on s'aperçut que l'ouvrage lu de suite produisait un effet contraire à celui qu'on en espérait. Il fallut en venir au parti moins loyal, mais plus sûr, de ne le donner que par lambeaux, c'est-à-dire d'en montrer le mal et d'en cacher le bien. On résolut d'ouvrir l'attaque du côté religieux, d'opposer quelques pages de l'Essai à quelques pages du Génie du Christianisme ; mais une chose déconcertait ce plan : c'était la préface du dernier ouvrage. Que pouvait-on opposer à un homme qui s'était condamné lui-même avec tant de franchise ? Arrêté par cette préface, il vint alors en pensée de détruire l'autorité de mes aveux au moyen d'une calomnie : on sema le bruit que ma mère était morte avant la publication de l'Essai, et qu'ainsi la préface du Génie du Christianisme reposait sur une fable. Ceux qui disaient ces choses étaient-ils mes amis, mes proches ? Avaient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets ? Pouvaient-ils, par leur témoignage, déterminer l'instant où j'avais répandu des pleurs ? S'ils étaient à toute ma vie, s'ils avaient ignoré mon existence jusqu'au jour où le public la leur avait révélée, s'ils étaient en France lorsque je languissais dans la terre de l'exil, comment osaient-ils fonder une lâche accusation sur un fait qu'ils ne pouvaient ni savoir ni prouver ? Ah ! loin de moi la pensée que des hommes qui prétendaient fixer l'époque de mes malheurs avaient des raisons particulières de la connaître ! J'ai cité le texte même de la lettre de ma soeur, que j'ai entre les mains. Cette lettre est du 1er juillet 1798. Voici un autre document dont on ne niera pas l'authenticité : " Extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, 1er arrondissement du département d'Ille-et-Vilaine, pour l'an VI de la république, f o 35, r o , où est écrit ce qui suit : " Le douze prairial an VI de la république française, devant moi Jacques Bourdasse, officier municipal de la commune de Saint-Servan, élu officier public le 4 floréal dernier, sont comparus Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, journalier, majeurs d'âge, et demeurant séparément en cette commune ; lesquels m'ont déclaré que Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédée, née en la commune de Bourseuil, le 7 avril mil sept cent vingt-six, fille de feu Ange-Annibal de Bédée et de Benigne-Jeanne-Marie de Ravenel, veuve de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée au domicile de la citoyenne Gouyon, situé à La Ballue, en cette commune, ce jour, à une heure après midi : d'après cette déclaration, dont je me suis assuré de la vérité, j'ai rédigé le présent acte, que Jean Baslé a seul signé avec moi, Joseph Boulin ayant déclaré ne le savoir faire, de ce interpellé. " Fait en la maison commune, lesdits jour et an. Signé Jean Baslé et Bourdasse. " Certifié conforme au registre, par nous maire de Saint-Servan, ce 31 octobre 1812. Signé Tresvaux-Reselaye, adjoint. " Vu pour légalisation de la signature du sieur Tresvaux-Reselaye, adjoint, par nous juge du tribunal civil séant à Saint-Malo (le président empêché). A Saint- Malo, le trente-un octobre 1812. Signé Robiou [Je prie le lecteur de remarquer mon exactitude. J'avais dit dans la préface du Génie du Christianisme, en 1802, que ma mère, après avoir été jetée dans les cachots et vu périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. La voici qui meurt dans une campagne isolée, où deux ouvriers, dont l'un ne sait pas écrire, témoignent seuls de sa mort. (N.d.A.)] . " La date de la mort de madame de Chateaubriand est du 12 Prairial an VI de la république, c'est-à-dire 31 mai 1798. La publication de l'Essai est des premiers mois de 1797 ; elle avait dû même avoir lieu plus tôt, comme on le voit par le Prospectus, qui l'annonçait pour la fin de 1796. Quelle critique que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l'extrait mortuaire de sa mère ! Battu par les faits, repoussé par les dates, on n'eut plus que la ressource banale de tronquer des passages pour dénaturer un texte. C'était avec des brochures d'une quarantaine de pages que l'on prétendait faire connaître un livre de près de 700 pages, grand in-8 o . Des fragments qui ne tenaient à rien de ce qui les précédait ou de ce qui les suivait dans le corps de l'ouvrage pouvaient-ils donner une idée juste de cet ouvrage ? On transcrivait quelques phrases hasardées sur le culte, mais on ne disait pas que dans un chapitre adressé aux infortunés on trouvait cet éloge de l'Evangile : " Un livre vraiment utile au misérable, parce qu'on y trouve la pitié, la tolérance, la douce indulgence, l'espérance plus douce encore, qui composent le seul baume des blessures de l'âme, ce sont les Evangiles. Leur divin auteur ne s'arrête point à prêcher vainement les infortunés : il fait plus, il bénit leurs larmes et boit avec eux le calice jusqu'à la lie. " Cela, ce me semble, n'était pourtant pas trop incrédule. Encore un passage de ce livre qui scandalisait si fort ces chrétiens de circonstance, lesquels ne croient peut-être pas en Dieu, et ces hypocrites qui font de la haine, de l'or et des places avec la charité, la pauvreté et l'humilité de la religion : " Si la morale la plus pure et le coeur le plus tendre, si une vie passée à combattre l'erreur et à soulager les maux des hommes, sont les attributs de la divinité, qui peut nier celle de Jésus-Christ ? Modèle de toutes les vertus, l'amitié le voit endormi dans le sein de Jean, ou léguant sa mère à ce disciple chéri ; la tolérance l'admire avec attendrissement dans le jugement de la femme adultère ; partout la pitié le trouve bénissant les pleurs de l'infortuné ; dans son amour pour les enfants, son innocence et sa candeur se décèlent ; la force de son âme brille au milieu des tourments de la croix, et son dernier soupir dans les angoisses de la mort est un soupir de miséricorde. " Essai historique, p. 578 de l'édition de Londres. Quoi ! c'est là ce que je disais quand je n'étais pas chrétien ! Cet Essai doit être un livre bien étrange ! Il ne sera pas inutile de faire remarquer que j'ai transporté ce portrait de Jésus-Christ dans le Génie du Christianisme, ainsi que quelques autres chapitres de l'Essai, et qu'ils n'y forment aucune disparate. Telle phrase amphigourique pouvait faire croire que dans l'Essai l'existence de Dieu est mise en doute ; on la saisissait, mais on taisait le chapitre, sur l'Histoire du Polythéisme, qui commence ainsi : " Il est un Dieu : les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le bénissent, etc. L'homme seul a dit : Il n'y a point de Dieu. Il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes levé les yeux vers le ciel, etc. " Je rassemble ailleurs dans l'Essai les objections que l'on a faites en tous temps contre le christianisme [J'ai pourtant soin de dire en rassemblant ces objections qu'elles ont été, victorieusement réfutées par les meilleurs esprits, et qu'elles ne sont pas de moi. (N.d.A.)] ; on croit que je vais conclure comme les esprits forts, et tout à coup on lit ce passage : " Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répéterai seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma faible raison, ce que je leur ai déjà dit. Vous renversez la religion de votre pays, vous plongez le peuple dans l'impiété, et vous ne proposez aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle philosophie ; ne ravissez point à l'infortuné sa dernière espérance : qu'importe qu'elle soit une illusion si cette illusion le soulage d'une partie du fardeau de l'existence, si elle veille dans les longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes ; si enfin elle lui rend le dernier service de l'amitié en fermant elle-même sa paupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable, il s'évanouit dans la mort. " Essai, p. 621, même édition. Retranchez ce paragraphe, et donnez le chapitre sans sa conclusion, je serai un véritable philosophe. Imprimez ces dernières lignes, et il faudra reconnaître ici l'auteur futur du Génie du Christianisme, l'esprit incertain qui n'attend qu'une leçon pour revenir à la vérité. En lisant attentivement l'Essai, on sent partout que la nature religieuse est au fond et que l'incrédulité n'est qu'à la surface. Au reste, cet ouvrage est un véritable chaos : chaque mot y contredit le mot qui le suit. On pourrait faire de l'Essai deux analyses différentes : on prouverait par l'une que je suis un sceptique décidé, un disciple de Zénon et d'Epicure ; par l'autre, on me ferait connaître comme un chrétien bigot, un esprit superstitieux, un ennemi de la raison et des lumières. On trouve dans cette rêverie de jeune homme une profonde vénération pour Jésus-Christ et pour l'Evangile, l'éloge des évêques, des curés, et des déclamations contre la cour de Rome et contre les moines ; on y rencontre des passages qui sembleraient favoriser toutes les extravagances de l'esprit humain, le suicide, le matérialisme, l'anarchie ; et tout auprès de ces passages on lit des chapitres entiers sur l'existence de Dieu, la beauté de l'ordre, l'excellence des principes monarchiques. C'est le combat d'Oromaze et d'Arimane : les larmes maternelles et l'autorité de la raison croissante ont décidé la victoire en faveur du bon génie. La position de ceux qui m'attaquaient sous l'empire était extrêmement fausse. Que me reprochaient-ils ? Des principes qui étaient les leurs ! Ils ne s'apercevaient pas qu'ils faisaient mon éloge en essayant de me calomnier ; car s'il était vrai que l'Essai renfermât des opinions dont on prétendait me faire un crime, que prouvaient-elles, ces opinions ? Que j'avais conservé dans toutes les positions de ma vie une indépendance honorable ; que moi-même, banni et persécuté, j'avais prêché la monarchie modérée à des gentilshommes bannis et la tolérance à des prêtres persécutés ; que j'avais dit à tous la vérité ; que, partageant les souffrances sans partager entièrement les opinions de mes compagnons d'infortune, j'avais eu le courage, assez rare, de leur déclarer que nous avions donné quelque prétexte à nos malheurs. Ces principes, en contradiction avec le parti même que j'avais embrassé, prouvaient que j'étais le martyr de l'honneur, plutôt que l'aveugle soldat d'une cause dont je connaissais le côté faible ; que je m'étais battu comme Falkland dans les camps de Charles Ier, bien que je n'eusse pas été aussi heureux que lui. Ces principes prouvaient encore que ces bannis que l'on représentait comme de vils esclaves attachés à la tyrannie par amour de leurs privilèges étaient pourtant des hommes qui reconnaissaient ce qu'il peut y avoir de noble dans toutes les opinions, qui ne rejetaient aucune idée généreuse, qui ne condamnaient dans la liberté que l'anarchie, qui confessaient loyalement leurs propres erreurs, en sachant supporter leurs infortunes, qui éclairés sur les abus de l'ancien gouvernement n'en servaient pas moins leur souverain au péril de leur vie, et qui participaient enfin aux lumières de leur siècle, sans manquer à leurs devoirs de sujets. Ne pouvais-je pas encore dire à mes adversaires du temps de l'empire : Ou les principes philosophiques que vous me reprochez sont dans l'Essai, ou ils n'y sont pas. S'ils n'y sont pas, vous parlez contre la vérité ; s'ils y sont, ces principes sont les vôtres : j'étais le disciple de vos erreurs ; mes égarements sont de vous, mon retour à la vérité est de moi. On a supposé des motifs d'intérêt à mes opinions. J'aurais dans ce cas été bien malhabile ; car j'allais toujours enseignant des doctrines contraires à celles qui menaient à la faveur dans les lieux que j'habitais. Dans l'étranger, je n'avais de l'émigration pour la cause de la monarchie ; que l'exil et tous les genres de misères, m'obstinant à parler des fautes qui avaient contribué à la chute du trône et prônant les libertés publiques. Dans ma patrie, lorsque j'y revins, je trouvai les temples détruits, la religion persécutée, la puissance et les honneurs du côté de la philosophie ; aussitôt je me range du côté du faible, et j'arbore l'étendard religieux. Si je faisais tout cela dans des vues intéressées, ma méprise était grossière : quoi de plus insensé que de dire dans deux positions contraires précisément ce qui devait choquer les hommes dont je pouvais attendre la fortune ? J'avais annoncé dans ce que j'appelais, je ne sais pourquoi, la Notice, au lieu de la Préface de l'Essai, l'espèce de persécution que me susciterait cet ouvrage. " Que ce livre m'attire beaucoup d'ennemis, dis-je dans cette Notice, j'en suis convaincu. Si je l'avais cru dangereux, je l'eusse supprimé ; je le crois utile, je le publie. Renonçant à tous les partis, je ne me suis attaché qu'à celui de la vérité : l'ai-je trouvée ? Je n'ai pas l'orgueil de le prétendre. Tout ce que j'ai pu faire a été de marcher en tremblant, de me tenir sans cesse en garde contre moi-même, de ne jamais énoncer une opinion sans avoir auparavant descendu dans mon propre sein pour y découvrir le sentiment qui me l'avait dictée. J'ai tâché d'opposer philosophie à philosophie, raison à raison, principe à principe : ou plutôt je n'ai rien fait de tout cela, j'ai seulement exposé les doutes d'un honnête homme. " Cette prophétie d'un honnête homme date de trente ans. Enfin, d'autres censeurs de l'Essai voulaient bien me croire dégagé de tout intérêt matériel, mais ils m'accusaient de chercher le bruit. Si dans l'espoir d'immortaliser mon nom j'avais embrassé la cause du crime et défendu des pervers, je me reconnaîtrais épris d'une coupable renommée. Mais si au contraire j'ai combattu en faveur des sentiments généreux partout où j'ai cru les apercevoir ; si j'ai parlé avec enthousiasme de tout ce qui me paraît beau et touchant sur la terre, la religion, la vertu, l'honneur, la liberté, l'infortune, il faudra convenir que ma passion supposée pour la célébrité sort du moins d'un principe excusable : on pourra me plaindre ; il sera difficile de me condamner. D'ailleurs, ne suis-je pas Français ? Quand j'aimerais un peu la gloire, ne pourrais-je pas dire à mes compatriotes : " Qui de vous me jettera la première pierre ? " Ainsi donc sous les rapports religieux l'Essai paraîtra beaucoup moins condamnable qu'on ne l'a supposé, et sous les rapports politiques il sera tout en ma faveur. Loin de prêcher le républicanisme, comme d'officieux censeurs l'ont voulu faire entendre, l'Essai cherche à démontrer au contraire que dans l'état des moeurs du siècle la république est impossible. Malheureusement je n'ai plus la même conviction. J'ai toujours raisonné dans l'Essai d'après le système de la liberté républicaine des anciens, de la liberté fille des moeurs ; je n'avais pas assez réfléchi sur cette autre espèce de liberté, produite par les lumières et la civilisation perfectionnée : la découverte de la république représentative a changé toute la question. Chez les anciens, l'esprit humain était jeune, bien que les nations fussent déjà vieilles ; la société était dans l'enfance, bien que l'homme fût déjà courbé par le temps. C'est faute d'avoir fait cette distinction que l'on a voulu, mal à propos, juger les peuples modernes d'après les peuples anciens ; que l'on a confondu deux sociétés essentiellement différentes ; que l'on a raisonné dans un ordre de choses tout nouveau, d'après des vérités historiques qui n'étaient plus applicables. La monarchie représentative est mille fois préférable à la république représentative : elle en a tous les avantages sans en avoir les inconvénients ; mais si l'on était assez insensé pour croire qu'on peut renverser cette monarchie et retourner à la monarchie absolue, on tomberait dans la république représentative, quel que soit l'état actuel des moeurs. Ces moeurs sont d'ailleurs loin d'être aussi corrompues qu'elles l'étaient au commencement de la révolution ; les scandales domestiques sont aujourd'hui presque inconnus, la France est devenue plus sérieuse, et la jeunesse même a quelque chose d'austère. Les personnages historiques sont en général jugés impartialement dans l'Essai. Il y a pourtant quelques hommes que j'ai traités avec trop de rigueur. Je les prie de pardonner à ces opinions sans autorité, nées du malheur et de l'inexpérience. La jeunesse est tranchante et présomptueuse ; ses arrêts sont presque toujours sévères. En vieillissant, on apprend à excuser dans les autres les choses dont on s'est soi-même rendu coupable ; on ne transforme plus les faiblesses en crimes, et l'on aime moins à compter les fautes que les vertus. C'est surtout pour ces jugements irréfléchis que je regrette de n'avoir pu corriger l'Essai ; mais je me suis trouvé dans la dure nécessité de reproduire mes erreurs, et de me montrer au public avec toutes mes infirmités. Je sais parfaitement que cette préface et les notes critiques de l'Essai ne changeront point l'opinion de la génération présente. Ceux qui aiment l'Essai tel qu'il est seront peut-être contrariés par les notes ; ceux qui trouvent l'ouvrage mauvais ne seront point désarmés. Ces derniers regarderont mes aveux comme non avenus, et reproduiront leurs accusations avec une bonne foi digne de leur charité. Au fond, ces prétendus chrétiens ne disent pas ce qui leur déplaît. Ne croyez pas que ce soit le philosophisme de l'Essai qui les blesse : ce qu'ils ne peuvent me pardonner, c'est l'amour de la liberté qui respire dans cet ouvrage. Sous ce rapport les notes ne feront qu'aggraver mes torts. Loin d'être rentré dans le giron de l'absolutisme, je me suis endurci dans ma faute constitutionnelle. Qu'importe alors que je me sois amendé comme chrétien ? Soyez athée, mais prêchez l'arbitraire, la police, la censure, la sage indépendance de l'antichambre, les charmes de la domesticité, l'humiliation de la patrie, le goût du petit, l'admiration du médiocre, tous vos péchés vous seront remis. Aussi en écrivant les notes je n'ai point espéré réformer le sentiment de mes contemporains ; mais la postérité viendra, et si j'existe pour elle, elle prononcera avec impartialité sur le livre et sur le commentaire. J'ose espérer qu'elle jugera l'Essai comme ma tête grise l'a jugé ; car en avançant dans la vie on prend naturellement de l'équité de cet avenir dont on approche. Cependant des personnes prétendent qu'il ne serait pas impossible que l'Essai fût reçu du public avec une faveur à laquelle je ne devais pas m'attendre : j'avoue que les raisons présumées de cette faveur, si elle a lieu, m'attristent autant qu'elles m'effrayent. Il me paraît certain à moi-même que si je publiais le Génie du Christianisme aujourd'hui pour la première fois il n'obtiendrait pas le succès populaire qu'il obtint au commencement de ce siècle ; il est certain encore que si j'avais donné en 1801 l'Essai historique au lieu du Génie du Christianisme, il eût été reçu avec un murmure d'improbation générale. Comment se fait-il maintenant que ce même Essai soit plus près des idées du jour sous la légitimité qu'il ne l'eût été sous l'usurpation ? Et comment arrive-t-il que le Génie du Christianisme est moins dans l'esprit de ce moment qu'il ne l'était à l'époque où je l'ai fait paraître ? Quelles causes menaçantes ont pu produire dans l'opinion un effet si contraire à l'ordre naturel des temps et des événements ? Par quelle fatalité l'Essai serait-il devenu le livre du présent, et le Génie du Christianisme le livre du passé ? Les oppresseurs et les opprimés auraient-ils changé de place ? Quelles fautes ont été commises, quelle route de perdition a-t-on suivie pour arriver à un pareil résultat ? Se serait-on trompé sur les moyens de rendre à la religion son éclat et sa véritable puissance ? Aurait-on cru que cette religion, éclairée et généreuse, ne pouvait prospérer que par l'extinction des lumières et la destruction des libertés publiques ? Serait-on parvenu à inquiéter les hommes les plus paisibles, les esprits les plus calmes, les plus modérés, en nous menaçant d'un retour à des choses impossibles, en livrant le pouvoir à une petite coterie hypocrite qui amènerait une seconde fois, et pour toujours, la ruine du trône et de l'autel ? Qu'on y prenne garde : s'il y a encore une cause de destruction pour la monarchie, elle se trouve là où je l'indique. Ce n'est pas avec des doctrines de calomnie et d'intolérance que la religion trouvera des hommes capables de la défendre. De faibles mains, qui ne sentent pas même le poids du fardeau qu'elles ont à soulever, le laissent à terre sans pouvoir le déranger d'une seule ligne. Où sont les talents qui jadis venaient au secours des principes religieux et monarchiques quand ils étaient attaqués ? Repoussés, ils se retirent, et laissent le combat à l'intrigue et à l'incapacité. La France voulait l'union dans la religion, la monarchie légitime, les libertés publiques, et l'on s'est plu à la désunir, à l'alarmer sur les objets de ses voeux. Le discrédit total du pouvoir administratif, la lassitude de tout, le mépris ou l'indifférence de l'opinion sur les choses les plus graves, voilà ce qui reste aujourd'hui de tant d'espérances. Derrière nous, une jeunesse ardente attend ce que nous lui laisserons pour le modifier ou le briser selon sa force, car elle ne continuera pas nos destinées. Dans cette position, tout homme sage doit songer à lui ; il doit se séparer de ce qui nous perd, pour trouver un abri au moment de l'orage. C'est une triste chose que d'en être aux professions de foi, aux controverses religieuses, à ces querelles déplorables que l'on n'aurait jamais dû tirer de l'oubli ; mais, enfin, puisqu'on nous a menés là, il faut prendre son parti. Placé entre l'Essai et le Génie du Christianisme, pour éviter toute fausse interprétation, je dois dire à quelles limites je me suis arrêté, afin qu'on ne me cherche ni en dedans ni en dehors de ces limites. Cette confession publique aura du moins l'avantage de montrer ce qui me paraissait utile à faire pour le triomphe de la religion sous le règne du fils de Saint Louis. Je crois très sincèrement : j'irais demain pour ma foi d'un pas ferme à l'échafaud. Je ne démens pas une syllabe de ce que j'ai écrit dans le Génie du Christianisme ; jamais un mot n'échappera à ma bouche, une ligne à ma plume, qui soit en opposition avec les opinions religieuses que j'ai professées depuis vingt-cinq ans. Voilà ce que je suis. Voici ce que je ne suis pas. Je ne suis point chrétien par patente de trafiquant en religion : mon brevet n'est que mon extrait de baptême. J'appartiens à la communion générale, naturelle et publique de tous les hommes qui depuis la création se sont entendus d'un bout de la terre à l'autre pour prier Dieu. Je ne fais point métier et marchandise de mes opinions. Indépendant de tout, fors de Dieu, je suis chrétien sans ignorer mes faiblesses, sans me donner pour modèle, sans être persécuteur, inquisiteur, délateur, sans espionner mes frères, sans calomnier mes voisins. Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien, qui propose la religion comme un frein utile aux peuples. Je n'explique point l'Evangile au profit du despotisme, mais au profit du malheur. Si je n'étais pas chrétien, je ne me donnerais pas la peine de le paraître : toute contrainte me pèse, tout masque m'étouffe ; à la seconde phrase, mon caractère l'emporterait et je me trahirais. J'attache trop peu d'importance à la vie pour m'ennuyer à la parer d'un mensonge. Se conformer en tout à l'esprit d'élévation et de douceur de l'Evangile, marcher avec le temps, soutenir la liberté par l'autorité de la religion, prêcher l'obéissance à la charte comme la soumission au roi, faire entendre du haut de la chaire des paroles de compassion pour ceux qui souffrent, quels que soient leur pays et leur culte, réchauffer la foi par l'ardeur de la charité voilà, selon moi, ce qui pouvait rendre au clergé la puissance légitime qu'il doit obtenir : par le chemin opposé, sa ruine est certaine. La société ne peut se soutenir qu'en s'appuyant sur l'autel ; mais les ornements de l'autel doivent changer selon les siècles, et en raison des progrès de l'esprit humain. Si le sanctuaire de la divinité est beau à l'ombre, il est encore plus beau à la lumière : la croix est l'étendard de la civilisation. Je ne redeviendrai incrédule que quand on m'aura démontré que le christianisme est incompatible avec la liberté ; alors je cesserai de regarder comme véritable une religion opposée à la dignité de l'homme. Comment pourrais-je croire émané du ciel un culte qui étoufferait les sentiments nobles et généreux, qui rapetisserait les âmes, qui couperait les ailes du génie, qui maudirait les lumières au lieu d'en faire un moyen de plus pour s'élever à l'amour et à la contemplation des oeuvres de Dieu ? Quelle que fût ma douleur, il faudrait bien reconnaître malgré moi que je me repaissais de chimères : j'approcherais avec horreur de cette tombe où j'avais espéré trouver le repos, et non le néant. Mais tel n'est point le caractère de la vraie religion ; le christianisme porte pour moi deux preuves manifestes de sa céleste origine : par sa morale, il tend à nous délivrer des passions ; par sa politique, il a aboli l'esclavage. C'est donc une religion de liberté : c'est la mienne. En vain les hommes qui combattent la monarchie constitutionnelle nous disent qu'elle nous mènera au protestantisme, que le protestantisme, à son tour, nous conduira à la république, parce que le protestantisme, qui est l'indépendance en matière de religion, produit le républicanisme, qui est l'indépendance en matière de politique : cette assertion est repoussée par les faits. L'Allemagne est-elle républicaine parce qu'elle est en partie protestante ? Les gouvernements les plus absolus ne se rencontrent-ils pas en Allemagne, tandis que plusieurs cantons de la Suisse sont catholiques ? Venise et Gênes n'étaient- elles pas catholiques ? La population catholique des Etats-Unis n'augmente-t- elle pas d'une manière incroyable sans troubler l'ordre établi ? Toutes les nouvelles républiques espagnoles ne sont-elles pas catholiques, et le clergé de ces républiques, à quelques exceptions près, ne s'est-il pas montré plein de zèle dans la cause de l'indépendance ? Il n'est donc pas vrai que la religion protestante soit plus favorable à la cause de la liberté que la religion catholique. Croire que notre liberté ne sera assurée que quand nous serons protestants, espérer que la monarchie absolue reviendrait si l'on rendait au clergé catholique son ancien pouvoir politique, c'est une égale erreur. Les uns, à leur grand étonnement, pourraient voir la France protestante sous telle constitution despotique empruntée de telle principauté d'Allemagne, et les autres pourraient se réveiller républicains avec un clergé catholique, des moines mendiants et des ordres religieux de toutes les sortes. Laissons donc là les théories pour ce qu'elles valent : en histoire comme en physique, ne prononçons que d'après les faits. Ne calomnions ni les protestants ni les catholiques ; n'allons pas supposer que les premiers sont animés d'un esprit révolutionnaire, les seconds abrutis par un esprit de servitude. Renfermons-nous dans cet axiome : Il n'y a point de véritable religion sans liberté, ni de véritable liberté sans religion. La querelle n'est point, après tout, entre les protestants et les catholiques, comme les habiles d'un parti voudraient le faire supposer ; elle est entre le philosophisme et le fanatisme. Deux espèces d'hommes sont aujourd'hui le fléau de la société : d'une part, ce sont ces vieux écoliers de Diderot et de d'Alembert, qui se plaisent encore aux moqueries sur la Bible, aux déclamations de l'athéisme, aux insultes au clergé ; de l'autre, ce sont ces esprits bornés et violents, qui disent la religion en péril parce que nous avons une Charte, parce que les divers cultes chrétiens sont reconnus par l'Etat, et surtout parce que nous jouissons de la liberté de la presse. Les premiers nous ramèneraient les misérables moeurs du siècle de Louis XV ou les persécutions irréligieuses de la fin de ce siècle ; les seconds nous replongeraient dans la crasse et dans l'ignorance du bon vieux temps ; ceux-là extermineraient philosophiquement les prêtres ; ceux-ci brûleraient charitablement les philosophes. Ces impies et ces fanatiques acharnés à se détruire, s'ils étaient les maîtres, ne s'arrêteraient qu'au dernier bourreau et à la dernière victime, faute de pouvoir occuper à la fois le dernier échafaud et le dernier auto-da-fé. Je termine ici cette trop longue préface. Les Notes critiques dont j'ai accompagné le texte de l'Essai achèveront de montrer ce que je pense de cet ouvrage. Je me suis loué quelquefois ; on voudra bien me pardonner cette impartialité, dont je n'ai pas, d'ailleurs, abusé : la brutalité de ma censure expiera la modération de ma louange. J'ose dire que je me suis traité avec une rigueur qui défiera la sévérité de la plus rude critique. Ce ne sont point de ces concessions auxquelles un auteur se résigne pour mettre à l'abri son amour- propre, pour se donner un air de franchise et de bonhomie, pour se glorifier en se rabaissant : ce sont de ces aveux que la vanité ne fait jamais, et qui coûtent à la nature humaine. Si je ne parle point du style de l'Essai, c'est qu'il ne m'appartient pas de le juger : je dirai seulement qu'il est plus incorrect que celui de mes autres ouvrages, qu'il rend avec moins de précision ce qu'il veut exprimer, mais qu'il a la verve de la jeunesse, et qu'il renferme tous les germes de ce qu'on a bien voulu traiter avec quelque indulgence dans mes écrits d'un âge plus mûr. Il y a même un progrès sensible des premières pages de l'Essai aux dernières : les trois ans que je mis à élever cette tour de Babel m'avaient profité comme écrivain. Un dernier mot. Si les préfaces de cette édition complète de mes Oeuvres tiennent de la nature des mémoires, c'est que je n'ai pu les faire autrement. J'écris vers la fin de ma vie : le voyageur prêt à descendre de la montagne jette malgré lui un regard sur le pays qu'il a traversé et le chemin qu'il a parcouru. D'ailleurs mes ouvrages, comme je l'ai déjà fait observer, sont les matériaux et les pièces justificatives de mes Mémoires : leur histoire est liée à la mienne de manière qu'il est presque impossible de l'en séparer. Qu'aurais- je dit dans des préfaces ordinaires ? Que je donnais des éditions revues et corrigées ? On s'en apercevra bien. Aurais-je pris occasion de ces réimpressions particulières pour traiter quelque sujet général ? Mais de tels sujets entrent plus naturellement dans des espèces de mémoires qui peuvent parler de tout que dans un morceau d'apparat amené de loin, et fait exprès. C'est au lecteur à décider : si ces préfaces l'ennuient, elles sont mauvaises ; si elles l'intéressent, j'ai bien fait de laisser aller ma plume et mes idées. Prospectus (Ce Prospectus de l'Essai fut publié à Londres, en 1796. On voit qu'il annonçait le premier volume de l'Essai pour la fin de cette même année 1796. - N.d.A.) Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes considérées dans leurs rapports avec la révolution française de nos jours ou examen de ces questions : I. Quelles sont les révolutions arrivées dans les gouvernements des hommes ; quel était alors l'état de la société, et quelle a été l'influence de ces révolutions sur l'âge où elles éclatèrent et les siècles qui les suivirent ? II. Parmi ces révolutions en est-il quelques-unes qui par l'esprit, les moeurs et les lumières des temps puissent se comparer à la révolution actuelle de France ? III. Quelles sont les causes primitives de cette dernière révolution et celles qui en ont opéré le développement soudain ? IV. Quel est maintenant le gouvernement de la France : est-il fondé sur de vrais principes, et peut-il subsister ? V. S'il subsiste, quel en sera l'effet sur les nations et les autres gouvernements de l'Europe ? VI. S'il est détruit, quelles en seront les conséquences pour les peuples contemporains et pour la postérité ? Dédié à tous les partis. Experti invicem sumus ego ac fortuna. 3 vol. in-8 o . Prix : 24 shillings pour les non-souscripteurs. Le seul énoncé du titre de cet Essai suffit pour en faire apercevoir toute l'importance. C'est peut-être l'ouvrage le plus complet qui ait encore paru sur les affaires présentes si l'auteur, auquel il a coûté près de trois années d'études, a eu le bonheur de réussir dans la manière dont il l'a traité. Les derniers livres de cet ouvrage, ne renfermant que de la politique, sont écrits en dialogue, à la manière de Platon, afin de répandre un peu de vie sur l'aridité de la matière. Au reste, l'auteur, qui a visité différentes parties du globe, et qui, par son titre d'Essai, a pu s'écarter çà et là sur sa route, s'est quelquefois permis d'insérer des morceaux de ses Voyages, et de digressions un peu étrangères, afin de plaire aux différents goûts des lecteurs, et de les délasser par la variété du style et des sujets. On doit encore dire que cet ouvrage étant totalement indépendant de la question de la paix et de la guerre, des succès des Français ou des alliés, l'acheteur ne court pas le risque de donner son argent le matin pour un livre que la gazette peut rendre inutile le soir. Le premier volume de cet Essai paraîtra au plus tard au mois de décembre de cette année, et les deux autres suivront immédiatement. Ceux qui voudront souscrire sont priés d'envoyer leurs adresses à MM. Lowes, bookseller to Her Majesty, n o 22, Pall-Mall ; J. de Boffe, Gerrard-street ; Debrett, Piccadilly ; A. Dulau et compagnie, n o 107, Wardour-street, où l'ouvrage se trouvera. Prix de la souscription : une guinée en trois termes ; sept shillings à la livraison de chaque volume. The public is respectfully informed that although this work may appear dear, yet it is, in fact, offered at the usual terms, for it might easily have been divided into 4 volumes at 5 s. and 6 d. each, as the actual volumes will contain considerably more than 400 pages, and when it is considered what a great expense, as well as loss of time, it has cost to the author in quotations from Greek, Latin, English writers, etc., etc., the public will no doubt candidly acknowledge that the price is fixed at the lowest terms possible, especially when the conveniency and benefit of the subscription is reflected on. Notice Lorsque je quittai la France j'étais jeune : quatre ans de malheur m'ont vieilli. Depuis quatre ans, retiré à la campagne, sans un ami à consulter, sans personne qui pût m'entendre, le jour travaillant pour vivre, la nuit écrivant ce que le chagrin et la pensée me dictaient, je suis parvenu à crayonner cet Essai. Je n'en ignore pas les défauts ; si le moi y revient souvent, c'est que cet ouvrage a d'abord été entrepris pour moi, et pour moi seul. On y voit presque partout un malheureux qui cause avec lui-même ; dont l'esprit erre de sujet en sujet, de souvenir en souvenir ; qui n'a point l'intention de faire un livre, mais tient une espèce de journal régulier de ses excursions mentales, un registre de ses sentiments, de ses idées. Le moi se fait remarquer chez tous les auteurs qui, persécutés des hommes, ont passé leur vie loin d'eux. Les solitaires vivent de leur coeur, comme ces sortes d'animaux qui, faute d'aliments extérieurs, se nourrissent de leur propre substance. Hors quelques articles, que j'ai insérés selon les circonstances, j'ai laissé cet Essai, avec la brièveté des chapitres et la variété des notes, tel qu'il est originairement sorti de dessous ma plume, sans chercher à y mettre plus de régularité. Il m'a semblé que le désordre apparent qui y règne, en montrant tout l'intérieur d'un homme (chose qu'on voit si rarement), n'était peut-être pas sans une espèce de charme. Je ne sais cependant si on peut dire que cet ouvrage manque de méthode. Ce premier volume, ou plutôt ces deux premiers volumes contiennent les révolutions de la Grèce, et forment en eux-mêmes un tout absolument indépendant des parties qui suivront. L'empressement avec lequel on a bien voulu demander cet ouvrage me flatte moins qu'il ne m'effraye ; ce qu'on commence par exalter sans raison, on finit souvent par le déprécier sans justice. D'ailleurs ma santé, dérangée [Voyez la Préface. (N.d.A.)] par de longs voyages, beaucoup de soucis, de veilles et d'études, est si déplorable, que je crains de ne pouvoir remplir immédiatement la promesse que j'ai faite concernant les autres volumes de l'Essai historique. Que ce livre m'attire beaucoup d'ennemis, j'en suis convaincu. Si je l'avais cru dangereux, je l'eusse supprimé ; je le crois utile, je le publie. Renonçant à tous les partis, je ne me suis attaché qu'à celui de la vérité : l'ai-je trouvée ? Je n'ai pas l'orgueil de le prétendre. Tout ce que j'ai pu faire a été de marcher en tremblant, de me tenir sans cesse en garde contre moi-même, de ne jamais énoncer une opinion sans avoir auparavant descendu dans mon propre sein pour y découvrir le sentiment qui me l'avait dictée. J'ai tâché d'opposer philosophie à philosophie, raison à raison, principe à principe, ou plutôt je n'ai rien fait de tout cela, j'ai seulement exposé les doutes d'un honnête homme. N'ayant aucune cabale pour moi, aucune coterie qui me porte, aucun moyen d'argent ou d'intrigue pour faire circuler ou prôner mon livre, je dois m'attendre à rencontrer tous les obstacles des préjugés et des opinions. Je ne mendie d'éloges ni ne cours après des lecteurs. Si l'ouvrage vaut quelque chose, il sera connu assez tôt ; s'il est mauvais, il restera dans l'oubli avec tant d'autres. Une circonstance particulière m'oblige de toucher ici un article dont autrement il m'aurait peu convenu de parler. Quelques étrangers ayant, sur le prospectus, jugé trop favorablement de l'Essai historique, m'ont fait l'honneur de me le demander à traduire. L'homme de lettres allemand qui veut bien embellir mon ouvrage de son style ne m'a rien objecté particulièrement ; mais la dame anglaise qui traduit l'Essai historique m'a critiqué avec autant de grâce que de politesse. Elle me mandait, par exemple, qu'elle ne pourrait jamais se résoudre à traduire le passage qui se rapporte à M. de La Fayette. Je fus étonné : je m'aperçus alors combien il est difficile d'entendre parfaitement tous les tours d'une langue qui n'est pas la nôtre. Cette dame avait pris au sens littéral ces mots : La Fayette est un scélérat ! Aucun Français ne se méprendra à la vraie signification de cette phrase ; mais puisque cette dame a pu s'y tromper, il est possible que d'autres étrangers tombent dans la même erreur. J'invite donc ceux d'entre eux qui parcourront cet Essai à faire attention au passage indiqué ; ils verront sans doute aisément que l'expression est bien loin de dire en effet ce qu'elle semble dire à la lettre. J'ose me flatter d'avoir mis assez de mesure dans cet écrit pour qu'on ne m'accuse pas d'insulter grossièrement un homme qui n'est pas un grand génie sans doute, mais qu'on doit respecter par cela seul qu'il est malheureux [Il était à cette époque dans les prisons d'Ollmütz. (N.d.A. édition de 1826.)] . Première partie Révolutions anciennes Introduction Qui suis-je, et que viens-je annoncer de nouveau aux hommes ? On peut parler de choses passées ; mais quiconque n'est pas spectateur désintéressé des événements actuels doit se taire. Et où trouver un tel spectateur en Europe ? Tous les individus, depuis le paysan jusqu'au monarque, ont été enveloppés dans cette étonnante tragédie. " Non seulement, dira-t-on, vous n'êtes pas spectateur, mais vous êtes acteur, et acteur souffrant, Français malheureux, qui avez vu disparaître votre fortune et vos amis dans le gouffre de la révolution ; enfin vous êtes un émigré. " A ce mot, je vois les gens sages, et tous ceux dont les opinions sont modérées ou républicaines, jeter là le volume sans chercher à en savoir davantage. Lecteurs, un moment. Je ne vous demande que de parcourir quelques lignes de plus. Sans doute je ne serai pas intelligible pour tout le monde ; mais quiconque m'entendra poursuivra la lecture de cet Essai. Quant à ceux qui ne m'entendront pas, ils feront mieux de fermer le livre ; ce n'est pas pour eux que j'écris [Ce ton solennel, la morgue de ce début, dans un auteur dont le nom était inconnu et qui écrivait pour la première fois, ce ton et cette morgue seraient comiques s'ils n'étaient l'imitation d'un jeune homme nourri de la lecture de J.-J. Rousseau, et reproduisant les défauts de son modèle. Le moi que l'on retrouve partout dans l'Essai m'est d'autant plus odieux aujourd'hui que rien n'est plus antipathique à mon esprit ; que ma disposition habituelle sur mes ouvrages n'est pas de l'orgueil, mais de l'indifférence, que je pousse peut-être trop loin. Au reste, j'avais été averti par mon instinct que cette manière n'était pas la mienne : on trouve dans la Notice ou Préface de l'ancienne édition des excuses peut-être assez touchantes de l'emploi que j'avais fait du moi. (N.d.A. édition de 1826)] . Celui qui dit dans son coeur : " Je veux être utile à mes semblables " doit commencer par se juger soi-même : il faut qu'il étudie ses passions, les préjugés et les intérêts qui peuvent le diriger sans qu'il s'en aperçoive. Si malgré tout cela il se sent assez de force pour dire la vérité, qu'il la dise ; mais s'il se sent faible, qu'il se taise. Si celui qui écrit sur les affaires présentes ne peut être lu également au directoire et aux conseils des rois, il a fait un livre inutile ; s'il a du talent, il a fait pis, il a fait un livre pernicieux. Le mal, le grand mal, c'est que nous ne sommes point de notre siècle. Chaque âge est un fleuve qui nous entraîne selon le penchant des destinées quand nous nous y abandonnons. Mais il me semble que nous sommes tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l'ont traversé avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou sur l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre âge ; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans l'année 1797 [NOTE 01] . L'impartialité de ce langage doit me réconcilier avec ceux qui de la prévention contre l'auteur auraient pu passer au dégoût de l'ouvrage. Je dirai plus : si celui qui né avec une passion ardente pour les sciences y a consacré les veilles de la jeunesse ; si celui qui, dévoré de la soif de connaître, s'est arraché aux jouissances de la fortune pour aller au delà des mers contempler le plus grand spectacle qui puisse s'offrir à l'oeil du philosophe, méditer sur l'homme libre de la nature et sur l'homme libre de la société, placés l'un près de l'autre sur le même sol ; enfin si celui qui dans la pratique journalière de l'adversité a appris de bonne heure à évaluer les préjugés de la vie ; si un tel homme, dis- je, mérite quelque confiance, lecteurs, vous le trouvez en moi. La position où je me trouve est d'ailleurs favorable à la vérité. Attaqué d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les objets d'un oeil tranquille [Voyez la Préface. (N.d.A. édition de 1826)] . L'air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n'en est plus qu'à quelques journées. Sans désirs et sans crainte, je ne nourris plus les chimères du bonheur, et les hommes ne sauraient me faire plus de mal que j'en éprouve. " Le malheur [Chaumière indienne. (N.d.A. édition de 1826)] , " dit l'auteur des Etudes de la Nature, " le malheur ressemble à la montagne noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lahore : tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers ; mais quand vous êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête et le royaume de Cachemire à vos pieds [Je crains d'avoir altéré quelque chose dans cette belle comparaison. J'en préviendrai ici, une fois pour toutes : n'ayant rien sauvé de la révolution (excepté un petit nombre de notes), sans bibliothèque et sans ressources, je n'ai eu pour m'aider, dans l'obscurité de ma retraite, qu'une mémoire assez heureuse autrefois, mais aujourd'hui presque usée par le chagrin. On verra, à la conclusion de cet Essai, les difficultés innombrables qu'il m'a fallu surmonter. J'ai été souvent sur le point d'abandonner l'ouvrage, et de livrer le tout aux flammes (J'aurais bien fait de céder à la tentation. - N.d.A. édition de 1826). Cependant je puis assurer les lecteurs que les inexactitudes qui ont pu se glisser dans mes citations sont de peu de conséquence, et que partout où le sujet l'a absolument exigé j'ai suspendu mon travail jusqu'à ce que je me fusse procuré les livres originaux. En cela, j'ai trouvé de grands secours chez les gentilshommes anglais, qui m'ont ouvert leurs bibliothèques avec une générosité qui fait honneur à leur philosophie. J'ai été pareillement redevable au révérend B. S., homme d'autant d'esprit que d'humanité, et auquel j'aime à rendre ici l'hommage public de ma reconnaissance. (N.d.A. édition de 1797)] . Le lecteur pardonnera aisément cette digression, qui ne sert après tout ici que de préface, et sans laquelle, plein de cette malheureuse défiance qui nous met en garde contre les opinions de l'auteur, il lui eût été impossible de continuer avec intérêt la lecture de cet ouvrage. Mais si j'ai pris tant de soin de lui aplanir l'entrée de la carrière, il doit à son tour me faire quelque sacrifice. O vous tous qui me lisez, dépouillez un moment vos passions en parcourant cet écrit sur les plus grandes questions qui puissent dans ce moment de crise occuper les hommes ! Méditez attentivement le sujet avec moi. Si vous sentez quelquefois votre sang s'allumer, fermez le livre, attendez que votre coeur batte à son aise avant de recommencer votre lecture. En récompense, je ne me flatte pas de vous apporter du génie, mais un coeur aussi dégagé de préjugés qu'un coeur d'homme puisse l'être. Comme vous, si mon sang s'échauffe, je le laisserai se calmer avant de reprendre la plume : je causerai toujours simplement avec vous ; je raisonnerai toujours d'après des principes. Je puis me tromper sans doute, mais si je ne suis pas toujours juste, je serai toujours de bonne foi. Ne vous hâtez pas de mépriser l'ouvrage d'un inconnu qui n'écrit que pour être utile. Enfin, si par des souvenirs trop tendres je laissais dans le cours de cet écrit tomber une larme involontaire, songez qu'on doit passer quelque chose à un infortuné laissé sans amis sur la terre, et dites : Pardonnons-lui en faveur du courage qu'il a eu d'écouter la voix de la vérité, malgré les préjugés si excusables du malheur. Exposition. I. Quelles sont les révolutions arrivées autrefois dans les gouvernements des hommes ? Quel était alors l'état de la société, et quelle a été l'influence de ces révolutions sur l'âge où elles éclatèrent et les siècles qui les suivirent ? II Parmi ces révolutions en est-il quelques-unes qui par l'esprit, les moeurs et les lumières des temps puissent se comparer à la révolution actuelle de France ? III. Quelles sont les causes primitives de cette dernière révolution, et celles qui en ont opéré le développement soudain ? IV. Quel est maintenant le gouvernement de France ? Est-il fondé sur de vrais principes, et peut-il subsister ? V. S'il subsiste, quel en sera l'effet sur les nations et autres gouvernements de l'Europe ? VI. S'il est détruit, quelles en seront les conséquences pour les peuples contemporains et pour la postérité [Ces questions me semblent clairement posées. Si elles embrassent des sujets qui occupent rarement la jeunesse, elles se ressentent aussi du caractère de la jeunesse : elles vont trop loin ; elles veulent ramener tous les éléments de l'histoire à un centre de convergence impossible ; non seulement elles interrogent le passé, mais elles prétendent révéler l'avenir ; elles sont toutes de théorie, et n'ont aucune utilité pratique ; on y reconnaît à la fois l'audace et l'inexpérience d'un esprit que l'âge n'a point éclairé, et qui est prêt à faire abus de sa force. (N.d.A. édition de 1826)] ? Telles sont les questions que je me propose d'examiner. Quoiqu'on ait beaucoup écrit sur la révolution française, chaque faction se contentant de décrier sa rivale, le sujet est aussi neuf que s'il n'eût jamais été traité. Républicains, constitutionnels, monarchistes, girondistes, royalistes, émigrés, enfin politiques de toutes les sectes [Je serai souvent obligé, pour me faire entendre, d'employer les divers noms de partis de notre révolution. J'avertis que ces noms ne signifieront, sous ma plume que des appellations nécessaires à l'intelligence de mon sujet, et non une injure personnelle. Je ne suis l'écrivain d'aucune secte, et je conçois fort bien qu'il peut exister de très honnêtes gens avec des notions des choses différentes des miennes. Peut-être la vraie sagesse consiste-t-elle à être non pas sans principes, mais sans opinions déterminées. (N.d.A. édition de 1797) - (On peut avouer les sentiments modérés exprimés dans cette note, mais le scepticisme de la dernière phrase est risible. - N.d.A. édition de 1826)] , de ces questions bien ou mal entendues dépend votre bonheur ou votre malheur à venir. Il n'est point d'homme qui ne forme des projets de gloire, de fortune, de plaisir ou de repos ; et nul cependant dans ce moment de crise ne peut se dire : " je ferai telle chose demain " s'il n'a prévu quel sera ce demain. Il est passé, le temps des félicités individuelles : les petites ambitions, les étroits intérêts d'un homme s'anéantissent devant l'ambition générale des nations et l'intérêt du genre humain [Cette réflexion est aujourd'hui plus vraie que jamais. (N.d.A. édition de 1826)] . En vain vous espérez échapper aux calamités de votre siècle par des moeurs solitaires et l'obscurité de votre vie ; l'ami est maintenant arraché à l'ami, et la retraite du sage retentit de la chute des trônes. Nul ne peut se promettre un moment de paix : nous naviguons sur une côte inconnue, au milieu des ténèbres et de la tempête. Chacun a donc un intérêt personnel à considérer ces questions avec moi, parce que son existence y est attachée. C'est une carte qu'il faut étudier dans le péril pour reconnaître en pilote sage le point d'où l'on part, le lieu où l'on est et celui où l'on va, afin qu'en cas de naufrage on se sauve sur quelque île où la tempête ne puisse nous atteindre. Cette île-là est une conscience sans reproche. Vue de mon ouvrage. Le défaut de méthode se fait ordinairement sentir dans les ouvrages politiques, bien qu'il n'y ait point de sujet qui demandât plus d'ordre et de clarté. Je tâcherai de donner une idée distincte de cet Essai en disant un mot de ma manière : 1 o J'examinerai les causes éloignées et immédiates de chaque révolution ; 2 o Leurs parties historiques et politiques ; 3 o L'état des moeurs et des sciences de ce peuple en particulier, et du genre humain en général, au moment de cette révolution ; 4 o Les causes qui en étendirent ou en bornèrent l'influence ; 5 o Enfin, tenant toujours en vue l'objet principal du tableau, je ferai incessamment remarquer les rapports ou les différences entre la révolution alors décrite et la révolution française de nos jours. De sorte que celle-ci servira de foyer commun, où viendront converger tous les traits épars de la morale, de l'histoire et de la politique [Mêmes défauts que dans l'exposition : système de convergence qui ne pouvait produire que des rapprochements historiques quelquefois curieux, mais presque toujours forcés. (N.d.A. édition de 1826)] . Cette intéressante peinture occupera la majeure partie des quatre premiers livres, et servira de réponse à la première question. L'examen de la troisième et celui de la seconde (déjà à moitié résolue) rempliront la troisième partie du quatrième livre. Le cinquième livre, écrit en dialogue, sera consacré aux recherches sur la quatrième question. Quelques sujets détachés se trouveront dans la première partie du livre sixième, et la seconde du même livre contiendra les probabilités sur les deux dernières questions. Ainsi l'ouvrage entier sera composé de six livres, les uns de deux, les autres de trois parties, formant en totalité quinze parties, subdivisées en chapitres [Ces prétentions à la méthode et à la clarté sont très mal fondées : il n'y a rien de plus embrouillé que ces divisions et ces subdivisions. (N.d.A. édition de 1826)] . De cette esquisse générale passons maintenant aux divisions particulières, et fixons d'abord la valeur que je donne au mot révolution, puisque ce mot reviendra sans cesse dans le cours de cet ouvrage. Par le mot révolution je n'entendrai donc, dans la suite, qu'une conversion totale du gouvernement d'un peuple, soit du monarchique au républicain, ou du républicain au monarchique. Ainsi, tout Etat qui tombe par des armes étrangères, tout changement de dynastie, toute guerre civile qui n'a pas produit des altérations remarquables dans une société, tout mouvement partiel d'une nation momentanément insurgée, ne sont point pour moi des révolutions. En effet, si l'esprit des peuples ne change, qu'importe qu'ils se soient agités quelques instants dans leurs misères, et que leur nom ou celui de leur maître ait changé [Raisonnable. (N.d.A. édition de 1826)] ? Considérées sous ce point de vue, je ne reconnaîtrai que cinq révolutions dans toute l'antiquité, et sept dans l'Europe moderne. Les cinq révolutions anciennes seront l'établissement des républiques en Grèce ; leur sujétion sous Philippe et Alexandre, avec les conquêtes de ce héros ; la chute des rois à Rome ; la subversion du gouvernement populaire par les Césars ; enfin le renversement de leur empire par les barbares [L'irruption des barbares dans l'empire n'est pas proprement une révolution dans le sens que j'ai donné à ce mot. On en peut dire autant des guerres sous le roi Jean, et de la Ligue sous Henri IV, dont j'ai cependant fait des révolutions(On voit qu'à l'époque où j'écrivais l'Essai je songeais déjà à l'Histoire de France. - N.d.A. édition de 1826). Quant aux barbares, il est aisé d'apercevoir que, formant le point de contact où s'unit l'histoire des anciens et des modernes, il m'était indispensable d'en parler. Quant aux deux autres époques, les troubles de la France dans ces temps-là sont trop fameux, offrent des caractères trop grands et des analogies trop frappantes pour ne pas les avoir considérées comme de véritables révolutions. (N.d.A. édition de 1797)] . La république de Florence, celle de la Suisse, les troubles sous le roi Jean, la Ligue sous Henri IV, l'union des provinces belgiques, les malheurs de l'Angleterre durant le règne de Charles Ier, et l'érection des Etats-Unis de l'Amérique en nation libre, formeront le sujet des sept révolutions modernes. Au reste, je crayonnerai rapidement la partie de cet ouvrage consacrée à l'histoire ancienne, réservant les grands détails lorsque je parlerai des nations actuelles de l'Europe. Le génie des Grecs et des Romains diffère tellement du génie des peuples d'aujourd'hui, qu'on y trouve à peine quelques traits de ressemblance. J'aurais pu m'étendre sur les révolutions de Thèbes, d'Argos et de Mycènes ; les annales de la Suède et de la Pologne, celles des villes impériales, les insurrections de quelques cités d'Espagne et du royaume de Naples, me présentaient des matériaux suffisants pour multiplier les volumes. Mais, en portant un oeil attentif sur l'histoire, j'ai vu qu'une multitude de rapports qui m'avaient d'abord frappé se réduisaient, après un mûr examen, à quelques faits isolés totalement étrangers dans leurs causes et dans leurs effets à ceux de la révolution française. En m'arrêtant incessamment à chaque petite ville de la Grèce et de l'Allemagne, je serais tombé dans un cercle de répétitions aussi ennuyeuses que peu utiles. Je n'ai donc saisi que les grands traits, ceux qui offrent des leçons à suivre ou des exemples à imiter. Je n'ai pas prétendu écrire un roman dans lequel, pliant de force les événements à mon système [Voilà la critique la plus juste qu'on puisse faire de l'Essai : j'avais le sentiment de la faiblesse de mon plan, et je faisais des efforts pour le cacher aux yeux du public et aux miens. (N.d.A. édition de 1826)] , je n'eusse laissé après moi qu'un de ces monuments déplorables où nos neveux contempleront avec un serrement de coeur l'esprit qui anima leurs pères et béniront le ciel de ne les avoir pas fait naître dans ces jours de calamité. Je me suis proposé une fin plus noble en écrivant ces pages, je l'avouerai : l'espoir d'être utile aux hommes a exalté mon âme et conduit ma plume. Que si le plus grand sujet est celui dont on peut faire sortir le plus grand nombre de vérités naturelles ; que si, fixant en outre la somme des vérités historiques, ce sujet mène à la solution du problème de l'homme, fut-il jamais d'objet plus digne de la philosophie que le plan qu'on s'est tracé dans cet ouvrage [Et pourtant c'est un roman où les événements sont obligés, bon gré, mal gré, de se plier à un système. (N.d.A. édition de 1826)] ? Malheureusement l'exécution en est confiée à des mains trop inhabiles [Me voilà rendu à ma propre nature : Rousseau n'est plus pour rien dans cette manière d'écrire. (N.d.A. édition de 1826)] . J'ai fait, par mon titre d'Essai, l'aveu public de ma faiblesse. Ce sera assez de gloire pour moi d'avoir montré la route à de plus beaux génies. Chapitre I Première question. - Ancienneté des hommes " Quelles sont les révolutions arrivées autrefois dans le gouvernement des hommes, quel était alors l'état de la société, et quelle a été l'influence de ces révolutions sur l'âge où elles éclatèrent et les siècles qui les suivirent ? " Le seul énoncé de cette question suffit pour en démontrer l'importance. Le vaste sujet qu'elle embrasse remplira la majeure partie de cet ouvrage, et, servant de clef à nos derniers problèmes, en fera naître une foule de vérités inconnues. Le flambeau des révolutions passées à la main, nous entrerons hardiment dans la nuit des révolutions futures. Nous saisirons l'homme d'autrefois malgré ses déguisements, et nous forcerons le Protée à nous dévoiler l'homme à venir. Ici s'ouvre une perspective immense ; ici j'ose me flatter de conduire le lecteur par un sentier encore tout inculte de la philosophie, où je lui promets des découvertes et de nouvelles vues des hommes [Quelle assurance ! l'excuse ici est la jeunesse. De nouvelles vues des hommes ! mais il aurait fallu commencer par savoir ce que j'étais moi-même. (N.d.A. édition de 1826)] . Du tableau des troubles de l'antiquité passant à celui des nations modernes, je remonterai, par une série de malheurs, depuis les premiers âges du monde jusqu'à notre siècle. L'histoire des peuples est une échelle de misère dont les révolutions forment les différents degrés. Si l'on considère que depuis le jour mémorable où Christophe Colomb aborda sur les rives américaines pas une des hordes qui vaguent dans les forêts du Nouveau Monde n'a fait un pas vers la civilisation, que cependant ces peuples étaient déjà loin de l'état de nature [Une observation importante à faire sur la lenteur avec laquelle les Américains se civilisent, c'est que la nature leur a refusé les troupeaux, ces premiers législateurs des hommes. Il est même très remarquable qu'on a trouvé ces sauvages policés là précisément où il y avait une espèce d'animal domestique. (N.d.A. édition de 1797) - (Observation assez curieuse. - N.d.A. édition de 1826)] à l'époque où on les a trouvés, on ne pourra s'empêcher de convenir que la forme la plus grossière du gouvernement n'ait dû coûter à l'homme des siècles de barbarie. Qu'apercevons-nous donc au moment où l'histoire s'ouvre ? De grandes nations déjà sur leur déclin, des moeurs corrompues, un luxe effroyable, des sciences abstraites [Hérod., 1. I et II ; Diod., 1. I et II. (N.d.A. édition de 1797)] , telles que l'astronomie, l'écriture et la métaphysique des langues, arts dont l'achèvement semble demander la durée d'un monde ! Si on ajoute à cela les traditions des peuples : les Pasteurs de l'antique Egypte, paissant leurs gazelles dans les villes abandonnées et sur les monuments en ruine d'une nation inconnue, florissante dans ces déserts [NOTE 02] ; cette même Egypte comptant plus de cinq mille ans [Suivant le calcul modéré de Manéthon. Si on admettait le règne des dieux et des demi-dieux, il faudrait compter plus de vingt mille ans (Diod., liv. I, p. 41) - (N.d.A. édition de 1797)] , depuis la fin de l'âge bucolique et l'érection de la monarchie sous son premier roi, Ménès, jusqu'à Alexandre ; la Chine fondant son histoire sur un calcul d'éclipses qui remonte jusqu'au déluge [Duhalde, Hist. de la Chine, t. II, p. 2. - La première éclipse a été observée deux mille cent cinquante-cinq ans avant Jésus-Christ. (N.d.A. édition de 1797)] , au delà duquel ses annales se perdent dans des siècles innombrables ; l'Inde, enfin, offrant le phénomène d'une langue primitive, source de toutes celles de l'Orient, langue qui n'est plus entendue que des Bramins [Hist. of Ind. from the earlyest. Acc. Robertson, Appendix to his Disquis. - La langue sanscrite ou sacrée vient enfin d'être révélée au monde. Nous possédons déjà la traduction de plusieurs poèmes écrits dans cet idiome. La puissance et la philosophie des Anglais aux Indes ont fait à la république des lettres ce présent inestimable. (N.d.A. édition de 1797)] , et qui fut jadis parlée d'un grand peuple, dont le nom même a disparu de la terre, il est certain que le premier coup d'oeil qu'on jette sur l'histoire des hommes suffirait pour nous convaincre que notre courte chronologie en remplit à peine la dernière feuille, si les monuments de la nature ne démontraient cette vérité au-delà de toute contradiction [Buffon, Th. de la Terre. - J'avais recueilli moi-même un grand nombre d'observations botaniques et minéralogiques sur l'antiquité de la terre. J'ai compté sur des montagnes d'une hauteur médiocre, qui courent du sud- est au nord-ouest, par le 42ème degré de latitude septentrionale en Amérique, jusqu'à treize générations de chênes, évidemment successives sur le même sol. On m'a montré en Allemagne une pierre calcaire seconde, formée des débris d'une pierre calcaire première : ce qui nous jette dans une immensité de siècles. M. M., célèbre minéralogiste de Paris, m'avait assuré avoir trouvé auparavant cette même pierre dans les environs de Montmartre. A Gracioza, l'une des Açores, j'ai ramassé des laves si antiques, qu'elles étaient revêtues d'une croûte de mousse pétrifiée de plus d'un demi-pouce d'épaisseur. Enfin, à l'île Saint-Pierre, sur la côte désolée qui regarde l'île de Terre-Neuve, dont elle est séparée par une mer bruyante et dangereuse, toujours couverte d'épais brouillards, j'ai examiné un rocher formé de couches alternatives de lichen rouge qui avait acquis la dureté du granit. Le manuscrit de ces voyages, dont on trouvera quelques extraits dans l'ouvrage que je donne ici au public, a péri, avec le reste de ma fortune, dans la révolution. (N.d.A. édition de 1797) - (Oui, le manuscrit tout à fait primitif de ces voyages, mais non pas le manuscrit des Natchez, écrit à Londres, dans lequel une grande partie du manuscrit primitif a été conservée. - N.d.A. édition de 1826)] . La destruction et le renouvellement d'une partie du genre humain est une autre conjecture également fondée. Les corps marins transportés au sommet des montagnes, ou enfouis dans les entrailles de la terre ; les lits de pierre calcaire ; les couches parallèles et horizontales des sols [Buffon, Théor. de la Terre, Hist. des Hommes, t. I ; Carl., Lettres sur l'Am. (N.d.A. édition de 1797)] , se réunissent avec les traditions des Juifs [Genèse. (N.d.A. édition de 1797)] , des Indiens [Hist. of Ind. from the earlyest, etc. (N.d.A. édition de 1797)] , des Chinois [Duhalde, Hist. de la Chine, t. II. (N.d.A. édition de 1797)] , des Egyptiens [Lucian., de Dea Syria. - Lucien rapporte l'histoire de la colombe de Noé. (N.d.A. édition de 1797)] , des Celtes [Edda, Mythol. ; Keyzl, Ant. Sept., cap. II ; Sched., de Diis Germ. (N.d.A. édition de 1797)] , des Nègres [Koben's Acc. of the C. of Good Hope ; Sparrm, Voy. among the Hott.,VI, chap. V. - Ce dernier auteur raconte que les Hottentots ont une si grande horreur de la pluie, qu'il est impossible de leur faire convenir qu'elle soit quelquefois nécessaire. Le voyageur suédois attribue la cause de cette singularité à des opinions religieuses ; il est plus naturel de croire que cette antipathie tient à un sentiment confus des malheurs occasionnés par le déluge. Il est vrai que cette tradition a pu être portée en Afrique, soit par les mahométans qui y pénétrèrent dans le VIIIème siècle (voy. Geogr. Nubiens., trad. de l'arabe, et Léon, Description de l'Afr.), ou longtemps auparavant par les Carthaginois, dont quelques voyageurs modernes ont retrouvé des monuments jusque sur les bords du Sénégal et du Tigre. Cependant, si les Carthaginois ont suivi les opinions de leurs ancêtres les Phéniciens, ils ne croyaient pas au déluge. (N.d.A. édition de 1797)] , de l'Afrique et des sauvages [Laf., Moeurs des Sauv., art. relig. - Le docteur Robertson, dans son excellente Histoire de l'Amérique (t. II, liv. IV. p. 25, etc.), adopte le système des premières émigrations à ce continent par le nord-est de l'Asie et le nord-ouest de l'Europe. D'après les voyages de Cook, et ceux encore plus récents des autres navigateurs, il paraît maintenant prouvé que l'Amérique méridionale a pu recevoir ses habitants des îles de la mer du Sud, de même que ces dernières reçurent les leurs des côtes de l'Inde qui en sont les plus voisines. Cette chaîne d'îles enchantées semble être jetée comme un pont sur l'Océan, entre les deux mondes, pour inviter les hommes à parcourir leurs domaines. Les rapports de langage et de religion entre les anciens Péruviens, les insulaires des Sandwich, d'Otahiti, etc. et les Malais donnent quelque solidité à cette conjecture. Il est alors plus que probable que la tradition du déluge se répandit en Amérique avec les peuples de l'Inde, de la Tartarie et de la Norvège. (Voyez les tables comparées des langues à la fin des Voyages de Cook, et les extraits d'un dernier Voyage à la recherche de M. de La Pérouse. Journal de M. Peltier, n o 64-65.) - (N.d.A. édition de 1797)] même du Canada, pour prouver la submersion du globe [NOTE 03] . Posons donc pour base de l'histoire ces deux vérités : l'antiquité des hommes, et leur renouvellement après la destruction presque totale le la race humaine. Mais en ne commençant qu'à l'époque très incertaine du déluge, vous êtes loin d'avoir vaincu toutes les difficultés. Sanchoniathon ne vous apprend d'abord que la fondation des villes et des Etats. Cronus, fils du roi Ouranus, saisit son père auprès d'une fontaine, le fait cruellement mutiler, entreprend de longs voyages, dispense à son gré les empires, donnant à sa fille Athéna l'Attique, et au dieu Taautus l'Egypte [Sanch., apud. Eus. Proepar. Evang., lib. I, cap. X. (N.d.A. édition de 1797)] , Hérodote et Diodore vous introduisent ensuite dans le pays des merveilles. Ce sont des villes de vingt lieues de circuit, élevées comme par enchantement [Diod., lib. II, p. 95. (N.d.A. édition de 1797)] , des jardins suspendus dans les airs [Diod., lib. II, p. 98-99. (N.d.A. édition de 1797)] , des lacs entiers creusés de la main des hommes [Hérod., lib. I, c. CLXXXV. (N.d.A. édition de 1797)] . L'Orient se présente soudainement à nous dans toute sa corruption et dans toute sa gloire. Déjà trois puissantes monarchies se sont assises sur les ruines les unes des autres [Les Assyriens, les Mèdes et les Perses. (N.d.A. édition de 1797)] ; partout des conquêtes démesurées, désastreuses aux vaincus, inutiles ou funestes aux vainqueurs [Diodore, lib. II, p. 90, etc. ; Joseph., Ant., lib. X, etc. (N.d.A. édition de 1797)] . En Perse, une nation avilie [Plut., in Apophthegm. Senec., lib. III, cap. XII, De Benef. (N.d.A. édition de 1797)] et des satrapes exaltés [Plat., lib. III De Leg., p. 697 ; Xen., Cyrop., lib. IV ; Senec., lib. V, De Ira, cap. XX. (N.d.A. édition de 1797)] ; en Egypte, un peuple ignorant et superstitieux [Cic., lib. I De Nat. Deor. ; Herod., lib. I, LXV ; Diod., lib. I, p. 74, etc. ; Juven., Satir ; XV. (N.d.A. édition de 1797)] , des prêtres savants et despotiques [Doid., lib. I, p. 88 ; Plut., De Isid. et Osir. (N.d.A. édition de 1797)] . Dans ce monde, où le palais de Sardanapale s'élève auprès de la hutte de l'esclave, où le temple de la Divinité ne rassemble que des misérables sous ses dômes de porphyre ; dans ce chaos de luxe et d'indigence, de souffrances et de voluptés, de fanatisme et de lumières, d'oppression et de servitude, laissons dormir inconnus les crimes des tyrans et les malheurs des esclaves. Un rayon émané de l'Egypte, après avoir lutté quelque temps contre les ténèbres de la Grèce, couvrit enfin de splendeurs ces régions prédestinées. Les hordes errantes qu'Inachus, Cécrops, Cadmus, avaient d'abord réunies, dépouillèrent peu à peu leurs moeurs sauvages, et se formant, à différentes époques, en républiques, nous appellent maintenant à la première révolution [NOTE 04] . Chapitre II Les républiques grecques. Si le contrat social des publicistes est la convention primitive des gouvernements Les républiques de la Grèce, considérées comme les premiers gouvernements populaires parmi les hommes [Ceci n'est pas d'une exactitude rigoureuse. La république des Juifs commence à la sortie de ce peuple d'Egypte, l'an 1491 avant notre ère, et Tyr fut fondée l'an 1252 de la même chronologie. (Genes. ; Joseph., Antiq., lib. VIII, cap. II.) - (N.d.A. édition de 1797)] , offrent un objet bien intéressant à la philosophie. Si les causes de leur établissement nous avaient été transmises par l'histoire, nous eussions pu obtenir la solution de ce fameux problème en politique, savoir : quelle est la convention originelle de la société ? Jean-Jacques prononce et rapporte l'acte ainsi : " Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre, comme partie indivisible du tout [Contrat soc., liv. I, chap. VI. (N.d.A. édition de 1797)] . " Pour faire un tel raisonnement ne faut-il pas supposer une société déjà préexistante ? Sera-ce le sauvage, vagabond dans ses déserts, à qui le mien et le tien sont inconnus, qui passera tout à coup de la liberté naturelle à la liberté civile, sorte de liberté purement abstraite, et qui suppose de nécessité toutes les idées antérieures de propriétés, de justice conventionnelle, de force comparée du tout à la partie, etc. ? Il se trouve donc un état civil intermédiaire entre l'état de nature et celui dont parle Jean-Jacques. Le contrat qu'il suppose n'est donc pas l'original. Mais quel est, dira-t-on, ce contrat primitif ? C'est ici la grande difficulté. Que si on reçoit, pour un moment, celui de Rousseau comme authentique, du moins est-il certain que ce pacte fondamental remonte au delà des sociétés dont nous nous formions quelque idée, puisque pas une des hordes sauvages qu'on a rencontrées sur le globe n'existait sous un gouvernement populaire. Or, de ces deux choses l'une : Ou il faut admettre, avec Platon [Plat., lib. III, De Leg., p. 680. (N.d.A. édition de 1797)] , que le gouvernement monarchique, établi sur l'image d'une famille, est le seul qui soit naturel ; que conséquemment le contrat social ne peut être que d'une date subséquente ; Ou que, s'il est original, Les peuples, presque aussi fatigués de leur souveraineté, s'en sont déchargés sur un citoyen courageux ou sage. D'ici cette immense question : Comment du gouvernement primitif, en le supposant monarchique, les hommes sont- ils parvenus à concevoir le phénomène d'une liberté autre que celle de la nature ? Ou si l'on veut dire que la constitution primitive ait été républicaine : Par quels degrés l'esprit humain, après des siècles d'observation, après l'expérience des maux qui résultent de tout gouvernement [On a fait grand bruit de cette phrase, qui, si elle signifie quelque chose, veut dire seulement qu'il y a des vices dans toutes les institutions humaines. Ce n'est d'ailleurs qu'une boutade empruntée au doute de Montaigne ou à l'humeur de Rousseau. (N.d.A. édition de 1826)] , a-t-il retrouvé la constitution naturelle, depuis si longtemps mise en oubli [NOTE 05] ? J'invite les lecteurs à méditer ce grand sujet. Le traiter ici serait faire un ouvrage sur un ouvrage, et je n'écris que des essais. Dans les causes du renversement de la monarchie en Grèce, peu de choses conduisent à l'éclaircissement de ces vérités. Chapitre III L'âge de la monarchie en Grèce On ne peut jeter les yeux sur les premiers temps de la Grèce sans frémir. Si l'âge d'or coula dans l'Argolide, sous les pasteurs Inachus et Phoronée ; si Cécrops donna des lois pures à l'Attique ; si Cadmus introduisit les lettres dans la Béotie, ces jours de bonheur fuirent avec tant de rapidité, qu'ils ont passé pour un songe chez la postérité malheureuse. Les muses ont souvent fait retentir la scène des noms tragiques des Agamemnon, des Oedipe et des Thésée [Eschyle, Sophocle, Euripide. (N.d.A. édition de 1797)] . Qui de nous ne s'est attendri aux chefs-d'oeuvre des Crébillon [Crébillon est ici singulièrement associé à Racine : ce sont jugements de collège. (N.d.A. édition de 1826)] et des Racine ? A la peinture de ces fameux malheurs des rois, nous versions des larmes jadis, comme à des fables : témoins de la catastrophe de Louis XVI et de sa famille, nous pourrons maintenant y pleurer comme à des vérités [Dans cet Essai, où je devais être athée et républicain, on me trouve presque à chaque page religieux, monarchique et fidèle à mes princes légitimes. (N.d.A. édition de 1826)] . Des massacres [Plut., in Thes. (N.d.A. édition de 1797)] , des enlèvements [Hom. ; Iliad. (N.d.A. édition de 1797)] , des incendies [Hom., Iliad. lib. IX. (N.d.A. édition de 1797)] ; des peuples entiers forcés à l'émigration par leur misère [Herod., lib. I, cap. CXLV ; Strab., lib. XIII, p. 582 ; Pausan., lib. VII, cap. II, p. 524. (N.d.A. édition de 1797)] ; d'autres se levant en masse pour envahir leurs voisins [Pausan., lib. II, cap. XIII ; Thucyd., liv. I, p. 2. (N.d.A. édition de 1797)] ; des rois sans autorité [Plut., in Thes. ; Diod., lib. IV, p. 266. (N.d.A. édition de 1797)] , des grands factieux [Pausan., cap. II, p. 7. (N.d.A. édition de 1797)] , des nations barbares [Aelian., Var. Hist., lib. III, cap. XXXVIII. (N.d.A. édition de 1797)] : tel est le tableau que nous présente la Grèce monarchie. Tout à coup, sans qu'on en voie de raisons apparentes, des républiques se forment de toutes parts. D'où vient cette transition soudaine ? Est-ce l'opinion qui, comme un torrent, renverse subitement le trône ? Sont-ce des tyrans qui ont mérité leur sort à force de crimes ! Non. Ici on abolit la royauté par estime pour la royauté même, " nul homme, disent les Athéniens, n'étant digne de succéder à Codrus [Meurs., De Regib. Athen., lib. III, cap. XI. - Ils reconnurent pour roi Jupiter. (N.d.A. édition de 1797)] " ; là c'est un prince héritier de la couronne, qui établit. lui-même la constitution populaire [Plut., in Lyc. (N.d.A. édition de 1797)] . " Cette révolution singulière, différente dans ses principes de toutes celles que nous connaissons, a été l'écueil de la plupart des écrivains qui ont voulu en rechercher les causes [Je soulève certainement ici une question nouvelle ; mais je promets avec témérité une solution que je ne donnerai pas. (N.d.A. édition de 1826)] , Mably, effleurant rapidement le sujet, se jette aussitôt dans les constitutions républicaines [Observat, sur l'Hist. de la Grèce, p. 1-20. (N.d.A. édition de 1797)] , sans nous apprendre le secret qui fit trouver ces constitutions. Tâchons, malgré l'obscurité de l'histoire, de faire quelques découvertes dans ce champ nouveau de politique. Chapitre IV Causes de la subversion du gouvernement royal chez les grecs. Elles diffèrent totalement de celles de la révolution française La première raison qu'on entrevoit de la chute de la monarchie en Grèce se tire des révolutions qui désolèrent si longtemps ce beau pays. Depuis la prise de Troie jusqu'à l'extinction de la royauté à Athènes, et même longtemps après, un bouleversement général changea la face de la contrée. Dans ce chaos de choses nouvelles, l'ordre des successions au trône fut violé [Pausan., lib. II, cap. XIII et XVIII ; Vell, Paterc., lib. I, cap. II. (N.d.A. édition de 1797)] ; les rois perdirent peu à peu leur puissance, et les peuples l'idée d'un gouvernement légal. Toutes les humeurs du corps politique, allumées par la fièvre des révolutions, se trouvaient à ce plus haut point d'énergie d'où sortent les formes premières et les grandes pensées : le moindre choc dans l'Etat était alors plus que suffisant pour renverser de frêles monarchies qui pouvaient à peine porter ce nom. Nous trouvons dans l'esprit des riches une autre cause, non moins frappante, de la subversion du gouvernement royal en Grèce. Ceux-ci, profitant de la confusion générale pour usurper l'autorité, semaient les factions autour des trônes où ils aspiraient [Diod., lib. IV ; Pausan., lib. IX, cap. V. (N.d.A. édition de 1797)] . C'est un trait commun à toutes les révolutions dans le sens républicain, qu'elles ont rarement commencé par le peuple [Observation digne de l'histoire ; mais pour être logique, après m'être servi de l'adverbe rarement, il ne fallait pas dire ce sont toujours les nobles ; il fallait dire ce sont presque toujours les nobles. Je fais d'ailleurs le procès de l'aristocratie avec trop de rigueur. Pourquoi l'aristocratie est-elle disposée à mettre des obstacles au pouvoir d'un seul ? C'est que son principe naturel est la liberté, comme le principe naturel de la démocratie est l'égalité. Aussi voyons-nous que les rois qui aspirent au despotisme détestent l'aristocratie, et qu'ils recherchent la faveur populaire, laquelle ils sont sûrs d'obtenir en sacrifiant les riches et les nobles au principe de l'égalité. Si l'aristocratie a souvent attaqué la puissance souveraine, c'est encore plus souvent la démocratie qui a livré la liberté à cette puissance. Mais remarquez qu'aussitôt que le monarque est parvenu au despotisme par le peuple, il ne veut plus du peuple, et retourne à l'aristocratie qu'il a proscrite ; car si le peuple est bon pour faire usurper la tyrannie, il ne vaut rien pour la maintenir. (N.d.A. édition de 1826)] . Ce sont toujours les nobles qui, en proportion de leur force et de leurs richesses, ont attaqué les premiers la puissance souveraine, soit que le coeur humain s'ouvre plus aisément à l'envie dans les grands que dans les petits, ou qu'il soit plus corrompu dans la première classe que dans la dernière, ou que le partage du pouvoir ne serve qu'à en irriter la soif ; soit enfin que le sort se plaise à aveugler les victimes qu'il a une fois marquées. Qu'arrive-t-il lorsque l'ambition des grands est parvenue à renverser le trône ? Que le peuple, opprimé par ses nouveaux maîtres, se repent bientôt d'avoir assis une multitude de tyrans à la place d'un roi légitime. Sans égard au prétendu patriotisme dont ces hommes s'étaient couverts, il finit par chasser la faction honteuse, et l'Etat, selon sa position morale, se change en république ou retourne à la monarchie [Ceci est imprimé en 1797 : la prédiction s'est vérifiée pour la France. (N.d.A. édition de 1826)] . Une troisième source de la constitution populaire chez les Grecs mérite surtout d'être connue, parce qu'elle découle essentiellement de la politique, et qu'elle n'a pas encore, du moins que je sache, été découverte par les publicistes ; je veux dire l'accroissement du pouvoir des Amphictyons. Cette assemblée fédérative, instituée par le troisième roi d'Athènes [On ignore le temps précis de l'institution de cette assemblée, et l'on varie également sur le nom de son auteur, les uns, tels que Pausanias, le nommant Amphictyon, les autres, tels que Strabon, Acrisius. En suivant l'opinion commune, l'époque en remonterait vers le XVe siècle avant notre ère. (N.d.A. édition de 1797)] , étendit peu à peu son autorité sur toute la Grèce [Aeschin., e fals. Leg. (N.d.A. édition de 1797)] . Or, par le principe, il ne peut y avoir deux souverains dans un Etat. Une monarchie n'est plus là où il y a une convention souveraine en unité. Que si l'on dit que le conseil amphictyonique n'avait que le droit de proposition, et ressemblait, dans ses rapports, aux diètes d'Allemagne, c'est faute d'avoir remarqué que Ce n'étaient pas les envoyés des princes qui composaient l'assemblée, mais les députés des peuples [Aeschin., e fals. Leg, Strab., p. 413. (N.d.A. édition de 1797)] ; Qu'une telle convention était propre à faire naître aux nations qu'elle représentait l'idée des formes républicaines ; Enfin, que les Amphictyons, favorisés de l'opinion publique, devaient tôt ou tard, par cet ambitieux esprit de corps naturel à toute société particulière, s'arroger des droits hors de leur institution, et que conséquemment, les monarchies devaient cesser tôt ou tard [Dans les jugements que le corps amphictyonique prononçait contre tel ou tel peuple, il avait le droit d'armer toute la Grèce au soutien de son décret, et de séparer le peuple condamné de la communion du temple. Comment une faible monarchie aurait-elle pu résister à ce colosse de puissance populaire, secondé du fanatisme religieux ? (Diod., lib. XVI ; Plut., in Themist. - N.d.A. édition de 1797) - (J'attribue trop de pouvoir au conseil amphictyonique ; mais j'aurais dû remarquer qu'il renfermait dans sa constitution fédérale le premier germe de la république représentative - N.d.A. édition de 1826)] . Mais la grande et générale raison de l'établissement des républiques en Grèce est qu'en effet ces républiques ne furent jamais de vraies monarchies [Cette phrase est obscure. Qu'est-ce que des républiques qui ne furent jamais de vraies monarchies ? Le fond de la pensée est ceci : les monarchies primitives de Rome et de la Grèce ne furent point de véritables monarchies dans le sens absolu du mot : pour se transformer en républiques, ces monarchies n'eurent pas besoin de changer leurs institutions : il leur suffit d'abolir le pouvoir royal. (N.d.A. édition de 1826)] : je m'expliquerai par la suite sur cet important sujet [A la révolution de Brutus. (N.d.A. édition de 1797)] . Telles furent les causes éloignées et immédiates qui contribuèrent au développement de cette grande révolution. Mais, puisque l'histoire nous a laissé ignorer par quelle étonnante suite d'idées les hommes, vivant de tout temps sous des monarchies, trouvèrent les principes républicains, disons que quelques oppressions réelles, beaucoup d'imaginaires, la lassitude des choses anciennes et l'amour des nouvelles, des chances et des hasards, par qui tout arrive [Me voilà bien matérialiste : attendons quelques pages. (N.d.A. édition de 1826)] , enfin cette nécessité qu'on appelle la force des choses, produisirent les républiques, sans qu'on sût d'abord distinctement ce que c'était, et l'effet ayant dans la suite fait analyser la cause, les philosophes se hâtèrent d'écrire des principes. Au reste, il serait superflu de faire remarquer aux lecteurs que les sources d'où coula la révolution républicaine en Grèce n'ont rien, ou presque, rien de commun avec celles de la dernière révolution en France. Nous allons passer maintenant aux conséquences de la première. Je ne m'attacherai, comme tous les autres écrivains, qu'à l'histoire de Sparte et d'Athènes. Les annales des autres petites villes sont trop peu connues pour intéresser. Chapitre V Effet de la révolution républicaine sur la Grèce. Athènes depuis Codrus jusqu'à Solon, comparée au nouvel état de la France Cette révolution fut bien loin de donner le bonheur à la Grèce. La preuve que le principe n'était pas trouvé, c'est que toutes les petites républiques se virent immédiatement plongées dans l'anarchie après l'extinction de la royauté. Sparte seule, qui fut assez heureuse pour posséder dans le même homme le révolutionnaire [Expression hardie, mais peut-être juste. (N.d.A. édition de 1826)] et le législateur, jouit tout à coup du fruit de sa nouvelle constitution. Partout ailleurs les riches, sous le nom captieux de magistrats, s'emparèrent de l'autorité souveraine qu'ils avaient anéantie [Arist., De Rep., t. II, lib. II, cap. 12. (N.d.A. édition de 1797)] ; et les pauvres languirent dans les factions et la misère [Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] . Depuis le dévouement de Codrus à Athènes jusqu'au siècle de Solon, l'histoire est presque muette sur l'état de cette république. Nous savons seulement que l'archontat à vie, que les citoyens substituèrent d'abord à la royauté, fut dans la suite réduit à dix ans, et qu'ils finirent par le diviser entre neuf magistrats annuels [Meurs., De Archont.. lib. I, cap. I. etc. (N.d.A. édition de 1797)] . Ainsi les Athéniens s'habituèrent par degrés au gouvernement populaire. Ils passèrent lentement de la monarchie à la république. Le statut nouveau était toujours formé en partie du statut antique. Par ce moyen on évitait ces transitions brusques, si dangereuses dans les Etats, et les moeurs avaient le temps de sympathiser avec la politique. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent jamais très pures, et que le plan de la constitution offrit un mélange continuel de vérités et d'erreurs, comme ces tableaux où le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la clarté ; chaque nuance s'y succède doucement ; mais elle se compose sans cesse de l'ombre qui la précède et de la lumière qui la suit [Ces morceaux-là, et il y en a quelques-uns de semblables dans l'Essai, demandent peut-être grâce pour l'ouvrage et pour le jeune homme. (N.d.A. édition de 1826)] . Cependant cette mobilité de principes devait produire de grands maux. Les Athéniens, semblables aux Français sous tant de rapports, en changeant incessamment l'économie du gouvernement, comme ces derniers l'ont fait de nos jours, vivaient dans un état perpétuel de troubles [Hérod., lib. I, cap. LIX ; Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] ; car dans toute révolution il se trouve toujours de chauds partisans des institutions nouvelles, et des hommes attachés aux antiques lois de la patrie par les souvenirs d'une vie passée sous leurs auspices. Comme en France encore, l'antipathie des pauvres et des riches était à son combles [Hérod., lib. I, cap. LIX ; Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] . A Dieu ne plaise que je veuille fermer les oreilles à la voix du nécessiteux. Je sais m'attendrir sur le malheur des autres ; mais, dans ce siècle de philanthropie, nous avons trop déclamé contre la fortune. Les pauvres, dans les Etats, sont infiniment plus dangereux que les riches, et souvent ils valent moins qu'eux [Comment a-t-on pu confondre dans mes écrits l'amour d'une liberté raisonnable avec le sentiment révolutionnaire, quand je montre partout la haine des crimes et des principes démagogiques ? Si j'ai fait quelques reproches aux rois, j'en ai fait également aux nobles et aux plébéiens. Je me défie de ces Brutus à la besace, qui commencent par changer leur poignard en une médaille de la police, et qui finissent par attacher des plaques et des rubans à leurs haillons républicains. Dans Les Martyrs j'ai mis un pauvre aux enfers avec un riche : il faut faire justice à tout le monde. (N.d.A. édition de 1826)] . Le besoin d'une constitution déterminée se faisait sentir de plus en plus. Dracon, philosophe inexorable, fut choisi pour donner des lois à l'humanité. Cet homme méconnut le coeur de ses semblables ; il prit les passions pour des crimes, et, punissant également du dernier supplice et le faible et le vicieux [Hérod., lib. I, pag. 87. (N.d.A. édition de 1797)] , il sembla prononcer un arrêt de mort contre le genre humain. Ces lois de sang, telles que les décrets funèbres de Robespierre, favorisèrent les insurrections. Cylon, profitant des troubles de sa patrie, voulut s'emparer de la souveraineté. On l'assiège aussitôt dans la citadelle, d'où il parvient à s'échapper. Ses partisans, réfugiés dans le temple de Minerve, en sortent sous promesse de la vie, et on les sacrifie aussitôt sur l'autel des Euménides [Thucyd., lib. I, cap. CXXVI ; Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] . La France n'est pas la première république qui ait eu des lois sauvages et de barbares citoyens. Ce régime de terreur passe, mais il ne reste à la place que relâchement et faiblesse. Les Athéniens, comme les Français, abhorrèrent ces atrocités, et, comme eux aussi, ils se contentèrent de verser des pleurs stériles. Cependant le peuple, effrayé de son crime, s'imaginait voir les vengeances de Minerve suspendues sur sa tête. Les dieux, secondant les cris de l'humanité, remplissaient les consciences de troubles ; et tel qui n'eut été qu'un pitoyable anthropophage dans la France incrédule fut touché de repentir à Athènes : tant la religion est nécessaire aux hommes [Qu'est devenu mon matérialisme précédent ? (N.d.A. édition de 1826)] ! Pour apaiser ces tourments de l'âme, plus insupportables que ceux du corps, on eut recours à un sage nommé Epiménide [Plat., De Leg., lib. I, t. II. (N.d.A. édition de 1797)] . Si celui-ci ne ferma pas les plaies réelles de l'Etat, il fit plus encore en guérissant les maux imaginaires. Il bâtit des temples aux dieux, leur offrit des sacrifices [Strab., lib. X, pag. 479. (N.d.A. édition de 1797)] , et versa le baume de la religion dans le secret des coeurs. Il ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères ; il savait que la statue populaire, que le pénate obscur qui console le malheureux, est plus utile à l'humanité que le livre du philosophe qui ne saurait essuyer une larme [Voilà un singulier athée ! Trouve-t-on dans le Génie du Christianisme une page où l'accent religieux soit plus sincère et plus tendre ? (N.d.A. édition de 1826)] . Mais ces remèdes, en engourdissant un moment les maux de l'Etat, ne furent pas assez puissants pour les dissiper. Peu après le départ d'Epiménide les factions se rallumèrent. Enfin les partis fatigués résolurent de se jeter dans les bras d'un seul homme. Heureusement pour la république cet homme était Solon [Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] . Je n'entrerai point dans le détail des institutions de ce législateur célèbre, non plus que dans celui des lois de Lycurgue : de trop grands maîtres en ont parlé. Je dirai seulement ce qui tend au but de mon ouvrage. Pour ne pas couper le sujet, nous allons continuer l'histoire d'Athènes jusqu'au bannissement des Pisistratides : nous reviendrons ensuite à Lacédémone. Chapitre VI Quelques réflexions sur la législation de Solon. Comparaisons. Différences Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs, parce que l'homme de la société est lui-même un être complexe, et qu'à la multitude de ses passions il faut donner une multitude d'entraves. Sparte, Carthage, Rome et l'Angleterre, ont été, par cette raison, regardées comme des modèles en politique [C'est tout mon système politique clairement énoncé, franchement avoué, et tel que je le professe aujourd'hui. (N.d.A. édition de 1826)] . Quant à Athènes, nous remarquerons ici qu'elle a réellement possédé ce que la France prétend avoir de nos jours : la constitution la plus démocratique qui ait jamais existé chez aucun peuple. Au mot démocratie on se figure une nation assemblée en corps délibérant sur ses lois ? Non. Cela signifie maintenant deux conseils, un Directoire, et des citoyens à qui l'on permet de rester chez eux jusqu'à la première réquisition [Cette moquerie de la constitution du Directoire était assez bonne alors ; mais c'est pourtant le principe de la division des pouvoirs posé dans cette constitution qui a sauvé la France. (N.d.A. édition de 1826)] . Le législateur athénien et les réformateurs français se trouvaient à peu près placés entre les mêmes dangers au commencement de leurs ouvrages. Une foule de voix demandaient la répartition égale des fortunes. Pour éviter le naufrage de la chose publique, Solon fut forcé de commettre une injustice. Il remit les dettes, et refusa le partage des terres [Plut., In Solon., pag. 87. (N.d.A. édition de 1797)] . Les assemblées nationales de France ont pensé différemment : elles ont garanti la créance à l'usurier, et divisé les biens des riches. Cela seul suffit pour caractériser la différence des deux siècles [Tous les créanciers n'étaient pas des usuriers, mais la remarque ne m'en sembla pas moins importante. Jusqu'à présent la comparaison entre les anciennes révolutions et la révolution française peut se soutenir, et ne produit que ces rapprochements politiques plus ou moins vrais, plus ou moins ingénieux, auxquels Montesquieu lui-même s'est plu dans L'Esprit des Lois ; mais, en avançant, cette comparaison perpétuelle, surtout quand il s'agira des hommes et des ouvrages littéraires, deviendra le comble du ridicule. (N.d.A. édition de 1826)] . Dans les institutions morales nous trouvons les mêmes contrastes. Des femmes pures parurent indispensables à Athènes pour donner des citoyens vertueux à l'Etat [Plut., In Solon., pag. 90-91. (N.d.A. édition de 1797)] , et le divorce n'était permis qu'à des conditions rigoureuses [Pet., In Leg. Attic. (N.d.A. édition de 1797)] . La France républicaine a cru que la Messaline qui va offrant sa lubricité d'époux en époux n'en sera pas moins une excellente mère. " Qu'il soit chassé des tribunaux, de l'assemblée générale, du sacerdoce, disait la loi à Athènes, qu'il soit rigoureusement puni, celui qui, noté d'infamie par la dépravation de ses moeurs, ose remplir les fonctions saintes de législateur ou de juge [Aesch., In Tim. (N.d.A. édition de 1797)] ; que le magistrat qui se montre en état d'ivresse aux yeux du peuple soit à l'instant mis à mort [Laert., In solon. Apparemment que le parti de Drouet en s'insurgeant contre le Directoire se rappelle cette autre loi de Solon, par laquelle il était permis de tuer le magistrat qui conservait sa place après la destruction de la démocratie. (N.d.A. édition de 1797)] ! " Ces décrets-là, sans doute, n'étaient pas faits pour la France. Que fût devenue sous un pareil arrêt toute l'Assemblée constituante, dans la nuit du 4 août 1789 [Ce jugement est dur, mais il ne porte évidemment que sur l'état d'ivresse où l'on prétend que se trouvaient les membres de l'Assemblée constituante dans la nuit du 4 août 1789. J'examinerais aujourd'hui avec plus d'impartialité un fait historique avant d'en faire la base d'un raisonnement. (N.d.A. édition de 1826)] ? Ceci mène à une triste réflexion. Fanatiques admirateurs de l'antiquité, les Français [Il faut entendre ici non pas les Français en général, mais les Français de cette époque. (N.d.A. édition de 1826)] semblent en avoir emprunté les vices, et presque jamais les vertus. En naturalisant chez eux les dévastations et les assassinats de Rome et d'Athènes, sans en atteindre la grandeur, ils ont imité ces tyrans qui, pour embellir leur patrie, y faisaient transporter les ruines et les tombeaux de la Grèce. Au reste, nous entrons ici sur un sol consacré, où chaque pouce de terrain nous offrira un nouveau sujet d'étonnement. Peut-être même pourrais-je déjà beaucoup dire ; mais il n'est pas encore temps. Lecteurs, je le répète, veillez, je vous en supplie, plus que jamais sur vos préjugés. C'est au moment où un coin du rideau commence à se lever que l'on est le plus sensible, surtout si ce que nous apercevons n'est pas dans le sens de nos idées. On m'a souvent reproché de voir les objets différemment des autres [J'ai déjà fait une note sur ce ton suffisant, sur cette bouffissure de l'auteur de l'Essai. A peine aujourd'hui aurais-je assez d'autorité pour parler de moi avec tant d'importance. Pour dire avec quelque : convenance on m'a souvent reproché de voir, etc., il faudrait être depuis longtemps connu du public ; cela fait pitié quand c'est un écolier dont on ne sait pas même le nom qui, dans son premier barbouillage, affecte ces airs de docteur. (N.d.A. édition de 1826)] : cela peut être. Mais si on se hâte de me juger sans me laisser le temps de me développer à ma manière, si on se blesse de certaines choses avant de connaître la place que ces choses occupent dans l'harmonie générale des parties, j'ai fini pour ces gens-là. Je n'ai ni l'envie ni le talent de tout penser et de tout dire à la fois. Je reviens. Chapitre VII Origine des noms des factions : la Montagne et la Plaine Solon voulut couronner ses travaux par un sacrifice. Voyant que sa présence faisait naître des troubles à Athènes, il résolut de s'en bannir par un exil volontaire. Il s'arracha donc pour dix ans [Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] au séjour si doux de la patrie, après avoir fait promettre à ses concitoyens qu'ils vivraient en paix jusqu'à son retour. On s'aperçut bientôt qu'on n'ajourne point les passions des hommes. Depuis longtemps l'Etat nourrissait dans son sein trois factions qui ne cessaient de le déchirer. Quelquefois, réunies par intérêt ou tranquilles par lassitude, elles semblaient s'éteindre un moment ; mais bientôt elles éclataient avec une nouvelle furie. La première, appelée le parti de la Montagne, était composée, ainsi que le fameux parti du même nom en France, des citoyens les plus pauvres de la république, qui voulaient une pure démocratie [Hérod. lib. II, cap. LIX ; Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] . Par l'établissement d'un sénat [Hérod., lib, I, pag. 88. (N.d.A. édition de 1797)] et l'admission exclusive des riches aux charges de la magistrature [Arist., De Rep., lib.II cap. XII, pag. 336. (N.d.A. édition de 1797)] , Solon avait opposé une digue puissante à la fougue populaire ; et la Montagne, trompée dans ses espérances, n'attendait que l'occasion favorable de s'insurger contre les dernières institutions. C'étaient les jacobins d'Athènes. Le second parti, connu sous le nom de la Plaine, réunissait les riches possesseurs de terres qui, trouvant que le législateur avait trop étendu le pouvoir du petit peuple, demandaient la constitution oligarchique, plus favorable à leurs intérêts [Plut., in Solon. pag. 85. (N.d.A. édition de 1797)] . C'étaient les Aristocrates. Enfin, sous un troisième parti, distingué par l'appellation de la Côte, se rangeaient tous les négociants de l'Attique. Ceux-ci, également effrayés de la licence des pauvres et de la tyrannie des grands, inclinaient à un gouvernement mixte, propre à réprimer l'un et l'autre [Plut., in Solon. pag. 85. (N.d.A. édition de 1797)] : ils jouaient le rôle des Modérés. Athènes se trouvait ainsi à peu près dans la même position que la France républicaine : nul ne goûtait la nouvelle constitution ; tous en demandaient une autre, et chacun voulait celle-ci d'après ses vues particulières. On voit encore ici la source d'où les Français ont tiré les noms de partis qui les divisaient [Voici le commencement des rapprochements outrés. Comment a-t-il pu me tomber dans la tête que les trois partis athéniens, la montagne, la plaine et la côte, dont les noms ne désignaient que les opinions politiques de trois espèces de citoyens, comment, dis-je, a-t-il pu me tomber dans la tête que ces trois partis se retrouvaient dans trois sections de la Convention nationale ? Lorsqu'une fois on s'est laissé dominer par une idée, et qu'on veut tout plier à cette idée, on avance niaisement les imaginations les plus creuses comme des faits indubitables. (N.d.A. édition de 1826)] : comme si mes malheureux compatriotes n'avaient déjà pas trop de leurs haines nationales, sans aller remuer les cendres des factions étrangères parmi les ruines des Etats qu'elles ont dévorés ! Chapitre VIII Portraits des chefs Des mêmes causes les mêmes effets. Il devait s'élever alors des tyrans à Athènes, comme il s'en est élevé de nos jours à Paris. Mais autant le siècle de Solon surpasse le nôtre en morale, autant les factieux de l'Attique furent supérieurs en talents à ceux de la France. A la tête des montagnards on distinguait Pisistrate [Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] : brave [Hérod., lib. I, cap. LIX. In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] , éloquent [Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] , généreux [Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] , d'une figure aimable [Athen., lib. XII, cap. VIII. (N.d.A. édition de 1797)] et d'un esprit cultivé [Cicer., De Orat., lib.III, cap. XXXIV. (N.d.A. édition de 1797)] ; il n'avait de Robespierre que la dissimulation profonde [Plut, In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] , et de l'infâme d'Orléans [Pour tout commentaire à cette expression violente, je citerai ici en note un autre passage de l'Essai, qui se trouvera dans le chapitre XII de la seconde partie de cet Essai et qui tombe à la page 457 de l'édition de Londres : " Déjà un Bourbon, qui devait être le plus riche particulier de l'Europe, a été obligé pour vivre d'avoir recours en Suisse au moyen employé par Denys à Corinthe. Sans doute le duc d'Orléans aura enseigné à ses pupilles les dangers d'une ambition coupable, et surtout les périls d'une mauvaise éducation. Il se sera fait une loi de leur répéter que le premier devoir de l'homme n'est pas d'être roi, mais d'être probe. Si ce mot paraît sévère, j'en appelle à ce prince lui-même, qu'on dit d'ailleurs plein de courage et de vertus naturelles. Qu'il jette les regards autour de lui en Europe, qu'il contemple les milliers de victimes sacrifiées chaque jour à l'ambition de sa famille. J'aurais voulu éviter de nommer son père. " (N.d.A. édition de 1797)] que les richesses [Hérod., lib. I, cap. LIX. (N.d.A. édition de 1797)] et la naissance illustre [Hérod., lib. V, cap. LXV. (N.d.A. édition de 1797)] . Il prit la route que ce dernier conspirateur a tâché de suivre après lui. Il fit retentir le mot égalité [Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] aux oreilles du peuple ; et tandis que la liberté respirait sur ses lèvres, il cachait la tyrannie au fond de son coeur. Lycurgue avait la confiance de la Plaine [Plut., In Solon. (N.d.A. édition de 1797)] . Nous ne savons presque rien de lui. C'était apparemment un de ces intrigants obscurs que le tourbillon révolutionnaire jette quelquefois au plus haut point du système, sans qu'ils sachent eux-mêmes comment ils y sont parvenus. Les aristocrates d'Athènes ne furent pas plus heureux dans le choix et le génie de leurs chefs que les aristocrates de France. Il semble qu'il y ait des hommes qui renaissent à des siècles d'intervalle pour jouer chez différents peuples, et sous différents noms, les mêmes rôles dans les mêmes circonstances : Mégaclès et Tallien en offrent un exemple extraordinaire Tous deux redevables à un mariage opulent de la considération attachée à la fortune [Hérod., lib. VI, cap. CXXV-CXXXI. - Tous les papiers publiés sur les affaires de France. Mégaclès était riche, mais sa fortune fut considérablement augmentée par son mariage avec la fille de Clisthène, tyran de Sicyon. (N.d.A. édition de 1797)] , tous deux placés à la tête du parti modéré [Plut. In Solon ; Pap. publ., etc. (N.d.A. édition de 1797)] dans leurs nations respectives, ils se font tous deux remarquer par la versatilité de leurs principes et la ressemblance de leurs destinées. Flottant, ainsi que le révolutionnaire français, au gré d'une humeur capricieuse, l'Athénien fut d'abord subjugué par le génie de Pisistrate [Plut., In Solon., pag. 96. (N.d.A. édition de 1797)] , parvint ensuite à renverser le tyran [Hérod., lib. I, cap. LXIV. (N.d.A. édition de 1797)] , s'en repentit bientôt après ; rappela les Montagnards [Hérod., lib. I, cap. LXIV. (N.d.A. édition de 1797)] , se brouilla de nouveau avec eux ; fut chassé d'Athènes, reparut encore [Hérod., lib. I, cap. LXIV. (N.d.A. édition de 1797)] , et finit par s'éclipser tout à coup dans l'histoire ; sort commun des hommes sans caractère : ils luttent un moment contre l'oubli qui les submerge, et soudain s'engloutissent tout vivants dans leur nullité. Tel était l'état des factions à Athènes lorsque Solon, après dix ans d'absence, revint dans sa malheureuse patrie [Pisistrate et Robespierre, Mégaclès et Tailien ! Je demande pardon au lecteur de tout cela. J'ai plus souffert que lui en relisant ces pages. Il y a peut-être quelque chose dans ces portraits, mais à coup sûr ce n'est pas la ressemblance. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre IX Pisistrate Après avoir erré sur le globe, l'homme, par un instinct touchant, aime à revenir mourir aux lieux qui l'ont vu naître, et à s'asseoir un moment au bord de sa tombe, sous les mêmes arbres qui ombragèrent son berceau. La vue de ces objets, changés sans doute, qui lui rappellent à la fois les jours heureux de son innocence, les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la rapidité de la vie, ranime dans son coeur ce mélange de tendresse et de mélancolie, qu'on nomme l'amour de son pays. Quelle doit être sa tristesse profonde, s'il a quitté sa patrie florissante, et qu'il la retrouve déserte ou livrée aux convulsions politiques ! Ceux, qui vivent au milieu des factions, vieillissant pour ainsi dire avec elles, s'aperçoivent à peine de la différence du passé au présent ; mais le voyageur qui retourne aux champs paternels, bouleversés pendant son absence, est tout à coup frappé des changements qui l'environnent : ses yeux parcourent amèrement l'enclos désolé ; de même qu'en revoyant un ami malheureux après de longues années, on remarque avec douleur sur son visage les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les sensations du sage Athénien, lorsque après les premières joies du retour il vint à jeter les regards sur sa patrie [A des taches près, que je n'ai pas voulu effacer, parce que je ne veux pas changer un seul mot à l'Essai, ce morceau rappellera peut-être au lecteur des sentiments et même des phrases que j'ai répandus et transportés dans mes autres ouvrages. Il y a quelque chose d'inattendu dans la manière dont ce morceau est amené, comme un délassement à la politique. L'exilé reparaît malgré lui, et entraîne un moment le lecteur dans un autre ordre d'images et d'idées. (N.d.A. édition de 1826)] . Il ne vit autour de lui qu'un chaos d'anarchie et de misères. Ce n'étaient que troubles, divisions, opinions diverses. Les citoyens semblaient transformés en autant de conspirateurs. Pas deux têtes qui pensassent de même ; pas deux bras qui eussent agi de concert. Chaque homme était lui tout seul une faction ; et quoique tous s'harmoniassent de haine contre la dernière constitution, tous se divisaient d'amour sur le mode d'un régime nouveau [Plut., in Solon. (N.d.A. édition de 1826)] . Dans cette extrémité, Solon cherchait un honnête homme qui en sacrifiant ses intérêts pût rendre le calme à la république. Il s'imagina le trouver à la tête du parti populaire ; mais s'il se laissa tromper un moment par les dehors patriotiques de Pisistrate, il ne fut pas longtemps dans l'erreur. Il sentit que de deux motifs d'une action humaine, il faut s'efforcer de croire à la bonne et agir comme si on n'y croyait pas. Le sage, qui connaissait les coeurs, sut bientôt ce qu'il devait penser d'un homme riche et de haute naissance attaché à la cause du peuple. Malheureusement il le sut trop tard. Sur le point de dénoncer la conspiration, il n'attendait plus que de nouvelles lumières, lorsque Pisistrate se présente tout à coup sur la place publique, couvert de blessures qu'il s'était adroitement faites [Hérod., lib.I, cap. LIX et LXIV. (N.d.A. édition de 1797)] . Le peuple ému s'assemble en tumulte. Solon veut en vain faire entendre sa voix [Plut., in Solon. (N.d.A. édition de 1797)] . On insulte le vieillard, on frémit de rage, on décrète par acclamation une garde formidable à cette illustre victime de la démocratie, que les nobles avaient voulu faire assassiner [Justin., lib.II. cap. VIII. (N.d.A. édition de 1797)] . O homines ad servitutem paratos ! Nous avons vu un tyran de la Convention employer la même machine. Quiconque a une légère teinture de politique n'a pas besoin qu'on lui apprenne la conséquence de ce décret. Une démocratie n'existe plus là où il y a une force militaire en activité dans l'intérieur de l'Etat. Que penserons-nous donc des cohortes du Directoire ? Pisistrate s'empara peu après de la citadelle [Plut., in Solon. (N.d.A. édition de 1797)] , et, ayant désarmé les citoyens, comme la Convention les sections de Paris, il régna sur Athènes avec toutes les vertus, hors celles du républicain. Chapitre X Règne et mort de Pisistrate La victoire s'attachera au parti populaire toutes les fois qu'il sera dirigé par un homme de génie, parce que cette faction possède au-dessus des autres l'énergie brutale d'une multitude pour laquelle la vertu n'a point de charmes ni le crime de remords. Après tout, le succès ne lait pas le bonheur : Pisistrate en est un exemple. Chassé de l'Attique par Mégaclès réuni à Lycurgue, il y fut bientôt rappelé par ce même Mégaclès, qui, changeant une troisième fois de parti, se vit à son tour obligé de prendre la fuite. Deux fois les orages qui grondent autour des tyrans renversèrent Pisistrate de son trône, et deux fois le peuple l'y replaça de sa main [Hérod., lib. I. cap. LXIV ; Arist., lib. V, De Rep., cap. XII. (N.d.A. édition de 1797)] . La fin de sa carrière fut plus heureuse. Il termina tranquillement ses jours à Athènes, laissant à ses deux fils, Hipparque et Hippias, la couronne qu'il avait usurpée [Hérod., lib. I. cap. LXIV ; Arist., lib. V, De Rep., cap. XII. (N.d.A. édition de 1797)] . Au reste ces différentes factions avaient tour à tour, selon les chances de la fortune, rempli la terre de l'étranger d'Athéniens fugitifs. A la mort de Pisistrate, les modérés et les aristocrates se trouvaient émigrés dans plusieurs villes de la Grèce [Hérod., lib. V, cap. LXII-XCVI. (N.d.A. édition de 1797)] : là nous allons bientôt les voir remplir avec succès le même rôle que de nos jours les constitutionnels et les aristocrates de France ont joué si malheureusement en Europe. Chapitre XI Hipparque et Hippias. Assassinat du premier. Rapports Hippias et Hipparque montèrent sur le trône aux applaudissements de la multitude. Sages dans leur gouvernement [Thucyd., lib. VI, cap. LIV. (N.d.A. édition de 1797)] et faciles dans leurs moeurs [Athen., lib. XII, cap. VIII. (N.d.A. édition de 1797)] , ils avaient ces vertus obscures que l'envie pardonne et ces vices aimables qui échappent à la haine. Peut-être eussent-ils transmis le sceptre à leur postérité ; peut-être un seul anneau changé dans la chaîne des peuples aurait-il altéré la face du monde ancien et moderne, si la fatalité, qui règle les empires, n'avait décidé autrement de l'ordre des choses [Encore la fatalité, bientôt nous reverrons la religion : j'en étais au que sais-je ? (N.d.A. édition de 1826)] . Hipparque insulté par Harmodius, jeune Athénien plein de courage, voulut s'en venger par un affront public qu'il fit souffrir à la soeur de ce dernier [Thucyd., lib. VI, cap. LVI. (N.d.A. édition de 1797)] . Harmodius, la rage dans le coeur, résolut, avec Aristogiton, son ami, d'arracher le jour aux tyrans de sa patrie [Thucyd., lib. VI, cap. LVI ; Plat., in Hipparch., pag. 229. (N.d.A. édition de 1797)] . Il ne s'en ouvrit qu'à quelques personnes fidèles, comptant au moment de l'entreprise sur les principes des uns, les passions des autres, ou du moins sur ce plaisir secret qu'éprouvent les hommes à voir souffrir ceux qu'ils ont crus heureux. Par amour de l'humanité, il faut se donner de garde de remarquer que le vice et la vertu conduisent souvent aux mêmes résultats [Cela est affreux et n'a pu être arraché qu'à la misanthropie d'un jeune homme qui se croit près de mourir, et qui n'a éprouvé que des malheurs, sans avoir rien fait pour les mériter. De pareils traits sont bien autrement condamnables que les sottes impiétés de l'Essai, qui n'étaient après tout que le sot esprit de mon siècle. (N.d.A. édition de 1826)] . Le jour de l'exécution étant fixé à la fête des Panathénées, les assassins se rendirent au lieu désigné. Hipparque tomba sous leurs coups, mais son frère leur échappa. Heureux cependant s'il eût partagé la même destinée ! Aristogiton, présenté à la torture, accusa faussement les plus chers amis d'Hippias [Sen., De Ira, lib. II, cap. XXIII. (N.d.A. édition de 1797)] , qui les livra sur-le-champ aux bourreaux. L'amitié offrit ce sacrifice, aussi ingénieux que terrible, aux mânes d'Harmodius, massacré par les gardes du tyran. Depuis ce moment, Hippias, désabusé du pouvoir des bienfaits sur les hommes, ne voulut plus devoir sa sûreté qu'à sa barbarie [Thucyd., lib, VI, cap. LIX. (N.d.A. édition de 1797)] . Athènes se remplit de proscriptions : les tourments les plus cruels furent mis en usage ; et les femmes, comme de nos jours, s'y distinguèrent par leur constance héroïque [Thucyd., lib, VI, cap. LIX ; Plin., lib. II, cap. XXIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Les citoyens, poursuivis par la mort, se hâtèrent de quitter en foule une patrie dévouée ; mais, plus heureux que les émigrés français, ils emportèrent avec eux leurs richesses [Hérod., lib. V. (N.d.A. édition de 1797)] , et conséquemment leur vertu [Terrible ironie. (N.d.A. édition de 1826)] . C'est ainsi que nous avons vu en France les massacres se multiplier, et de nouvelles troupes de fugitifs joindre leurs infortunés compatriotes sur des terres étrangères, lorsque après le prétendu assassinat d'un des satellites de Robespierre, le monstre se crut obligé de redoubler de furie. Chapitre XII Guerre des émigrés. Fin de la révolution républicaine en Grèce Cependant les bannis sollicitaient au dehors les puissances voisines de les rétablir dans leurs propriétés. Ils firent parler l'intérêt de la religion [Hénod., lib. V. (N.d.A. édition de 1797)] et celui d'un peuple qu'ils représentaient opprimé par des tyrans. Les Lacédémoniens prirent enfin les armes en leur faveur [Hénod., lib. V. (N.d.A. édition de 1797)] . D'abord repoussés par les Athéniens, un hasard leur donna ensuite la victoire ; les enfants d'Hippias étant tombés entre leurs mains, celui-ci, père avant que d'être roi, consentit pour les racheter à abdiquer sa puissance et à quitter en cinq jours l'Attique. Cette chute-là tire des larmes : on est fâché de voir un tyran finir par un trait dont bien peu d'honnêtes gens seraient capables. On peut fixer à la retraite d'Hippias l'époque des beaux jours de la Grèce, et la fin de la révolution républicaine ; car, quoiqu'il s'élevât encore quelques factieux à Athènes [Hénod., lib. V. cap. LXVI. (N.d.A. édition de 1797)] , de même qu'après une longue tempête il se forme encore des écumes sur la mer, ils s'évanouirent bientôt dans le calme. N'oublions pas cependant que les Lacédémoniens, qui en s'armant pour les émigrés n'avaient eu d'autre vue que de s'emparer de l'Attique, voyant leurs espérances déçues, voulurent rétablir sur le trône celui qu'ils en avaient chassé [Hérod., lib. V, cap. LXVI. (N.d.A. édition de 1797)] : tant ces grands mots de justice générale et de philanthropie veulent dire peu de chose ! La soif de la liberté et celle de la tyrannie ont été mêlées ensemble dans le coeur de l'homme par la main de la nature : indépendance pour soi seul, esclavage pour tous les autres, est la devise du genre humain [Je ne voudrais pas avoir dit ici la vérité : j'espère que j'ai calomnié l'espèce humaine ; du moins je sais qu'en réclamant l'indépendance pour moi, je la souhaite également aux autres. (N.d.A. édition de 1826)] . La réinstallation du tyran d'Athènes, proposée par les Spartiates au conseil amphictyonique, en fut rejetée avec indignation. Le malheureux Hippias se retira alors à la cour du satrape Artapherne, où bientôt, en attirant les armes du grand roi contre sa patrie, il ne fit que consolider la république qu'il prétendait renverser. C'est un des premiers princes qui, descendu du rang des monarques à l'humble condition de particulier, traîna de contrée en contrée ses malheurs, à charge à la terre, ayant partout à dévorer l'insolence ou la pitié des hommes [Si l'on retranchait de cette histoire des Pisistratides quelques phrases relatives à la révolution Française et à ses agents, elle ne serait peut-être pas sans intérêt et sans vue ; elle est grave et triste. (N.d.A. édition de 1826)] . Ici finit, comme je l'ai remarqué plus haut, la révolution populaire en Grèce. Mais, avant de passer aux caractères généraux et à l'influence de cette révolution sur les autres nations, il est nécessaire de revenir à Sparte. Chapitre XIII Sparte. Les Jacobins Sparte se présente comme un phénomène au milieu du monde politique. Là nous trouvons la cause du gouvernement républicain non dans les choses, mais dans le plus grand génie qui ait existé. La force intellectuelle d'un seul homme enfanta ces nouvelles institutions d'où est sorti un autre univers. Il n'entre pas dans mon plan de répéter ici ce que mille publicistes ont écrit de Lacédémone. Voici seulement quelques réflexions qui se lient à mon sujet. Le bouleversement total que les Français, et surtout les jacobins, ont voulu opérer dans les moeurs de leur nation, en assassinant les propriétaires, transportant les fortunes, changeant les costumes, les usages et le dieu même, n'a été qu'une imitation de ce que Lycurgue fit dans sa patrie. Mais ce qui fut possible chez un petit peuple encore tout près de la nature, et qu'on peut comparer à une pauvre et nombreuse famille, l'était-il dans un antique royaume de vingt-cinq millions d'habitants ? Dira-t-on que le législateur grec transforma des hommes plongés dans le vice en des citoyens vertueux, et qu'on eût pu réussir également en France ? Certes, les deux cas sont loin d'être les mêmes. Les Lacédémoniens avaient l'immoralité d'une nation qui existe sans formes civiles ; immoralité qu'il faut plutôt appeler un désordre qu'une véritable corruption : une telle société, lorsqu'elle vient à se ranger sous une constitution, se métamorphose soudainement, parce qu'elle a toute la force primitive, toute la rudesse vigoureuse d'une matière qui n'a pas encore été mise sur le métier. Les Français avaient l'incurable corruption des lois ; ils étaient légalement immoraux, comme tous les anciens peuples soumis depuis longtemps à un gouvernement régulier. Alors la trame est usée, et lorsque vous venez à tendre la toile, elle se déchire de toutes parts. Il y a plus, les grands changements que Lycurgue opéra à Lacédémone furent plutôt dans les règlements moraux et civils que dans les choses politiques. Il institua les repas publics et les leschès [Plut., in Lyc. ; Pausanias, lib. III, cap. XIV, pag. 240. - Cette institution, unique dans l'antiquité (si l'on en excepte cette société d'Athènes à laquelle Philippe envoyait de l'or pour l'encourager dans son insouciance des affaires de la patrie), est l'origine de nos clubs modernes. Les réquisitions forcées d'esclaves, de chevaux, etc., sont aussi de Lycurgue. Il semble que cet homme extraordinaire n'ait rien ignoré de ce qui peut toucher les hommes, qu'il ait embrassé à la fois tous les genres d'institutions les plus capables d'agir sur le coeur humain, d'élever leur génie, de développer les facultés de leurs âmes, et de lâcher ou de tendre le ressort des passions. Plus on étudie les lois de Lycurgue, plus on est convaincu que depuis on n'a rien trouvé de nouveau en politique. Lycurgue et Newton ont été deux divinités dans l'espèce humaine. Par l'affreuse imitation des jacobins, on va voir comment la vertu peut se tourner en vice dans des vases impurs : tant il est vrai encore que chaque âge, chaque nation a ses institutions, qui lui sont propres, et que la constitution la plus sublime chez un peuple pourrait être exécrable chez un autre. Au reste, les leschès avaient toutes les qualités des clubs ; on s'y assemblait pour y parler de politique. (N.d.A. édition de 1797)] , bannit l'or et les sciences [Plut., in Lyc. ; Pausanias, lib. III, cap. XIV, pag. 240 ; Isocr., Panath., t. II. (N.d.A. édition de 1797)] , ordonna les réquisitions d'hommes et de propriétés [Xenoph, De Rep. Laced., pag. 681. (N.d.A. édition de 1797)] , fit le partage des terres, établit la communauté des enfants [Plut., in Lyc. (N.d.A. édition de 1797)] , et presque celle des femmes [Plut., in Lyc. (N.d.A. édition de 1797)] . Les jacobins, le suivant pas à pas dans ces réformes violentes, prétendirent à leur tour anéantir le commerce, extirper les lettres [Le lecteur doit se rappeler les projets de Marat et de Robespierre, qui se trouvent dans tous les papiers et les brochures du temps. Sans doute il sait ces faits aussi bien que moi, sans que je sois obligé de citer une foule de journaux et de feuilles publiques. Quant à ceux qui ne connaissent pas la révolution, tant pis ou tant mieux pour eux ; mais qu'ils ne me lisent pas. (N.d.A. édition de 1797)] , avoir des gymnases [Les écoles républicaines. (N.d.A. édition de 1797)] , des philities [Les repas publics de Sparte. (N.d.A. édition de 1797)] , des clubs ; ils voulurent forcer la vierge, ou la jeune épouse, à recevoir malgré elle un époux [Ceci est bien connu par les décrets proposés dans la Convention pour obliger les femmes des émigrés, ou les jeunes filles au-dessous d'un certain âge, d'épouser ce qu'on appelait des citoyens. Je raconterai à ce sujet ce que je tiens d'un témoin oculaire, dont je n'ai aucune raison de soupçonner la véracité. Dans le moment le plus violent de la persécution de Robespierre, lorsque les soeurs et les épouses des émigrés étaient jetées dans des cachots en attendant la mort, on leur envoyait des brigands, soldats dans l'armée intérieure, qui leur disaient : " Citoyennes, nous sommes fâchés de vous l'apprendre, votre sort est décidé : demain la guillotine ;... mais il y a un moyen de vous sauver : épousez-nous, etc. ; " et ils les accablaient des propos les plus grossiers. Si on considère que ces exécrables monstres étaient peut-être des hommes qui avaient assassiné les frères et les maris de ces infortunées, l'atrocité et l'immoralité d'insulter des femmes couchées sur la terre, sans pain, sans vêtements, et plongées dans toutes les douleurs de l'âme et du corps, on ne pourra s'empêcher de frémir à la pensée des crimes dont l'espèce humaine est capable. (N.d.A. édition de 1797)] ; ils mirent surtout en usage les réquisitions, et se préparaient à promulguer les lois agraires. Ici finit la ressemblance. Le sage Lacédémonien laissa à ses compatriotes leurs dieux, leurs rois et leurs assemblées du peuple [Plut., in Lyc. (N.d.A. édition de 1797)] , qu'ils possédaient de temps immémorial avec le reste de la Grèce. Il ne fit pas vibrer toutes les cordes du coeur humain en brisant à la fois imprudemment tous les préjugés ; il sut respecter ce qui était respectable ; il se donna de garde d'entreprendre son ouvrage au milieu des troubles, des guerres qui engendrent toutes les sortes d'immoralités. Il eut à surmonter de grandes difficultés sans doute, il fut même obligé d'employer une espèce de violence [Plut., in Lyc. (N.d.A. édition de 1797)] ; mais il n'égorgea point les citoyens pour les convaincre de l'efficacité des lois nouvelles ; il chérissait ceux-là même qui poussaient la haine de ses innovations jusqu'à le frapper [Plut., in Lyc. (N.d.A. édition de 1797)] . C'est peut-être ici un des plus curieux de même qu'un des plus grands sujets commémorés dans les annales des nations. Qu'y a-t- il en effet de plus intéressant que de retrouver dans ce passage le plan original de cet étonnant édifice sur lequel les jacobins ont calqué la fatale copie qu'ils viennent de nous en donner ? Il mérite bien la peine qu'on s'y arrête pour en méditer les leçons. J'opposerai dans les chapitres suivants le tableau des déformations des jacobins à celui de ces réformations de Lycurgue qui ont servi de modèle aux premières, et que j'ai brièvement exposées ci- dessus. Sans cette comparaison il serait impossible de se former une idée juste des rapports et des différences des deux systèmes, considérés dans le génie, les temps, les lieux et les circonstances : ce sera alors au lecteur à prononcer sur les causes qui consolidèrent la révolution à Sparte, et sur celles qui pourront l'établir ou la renverser en France. Celui qui lit l'histoire ressemble à un homme voyageant dans le désert à travers ces bois fabuleux de l'antiquité qui prédisaient l'avenir [Sparte et les jacobins ! Cependant ce premier chapitre peut à la rigueur se soutenir. Il est certain que les demi-lettrés, qui furent les premiers chefs des jacobins, affectèrent des imitations de Rome et de Sparte, témoin les noms d'homme et les diverses nomenclatures de choses qu'ils empruntèrent des Grecs et des Latins. Les chapitres qui suivent et qui, sortant des comparaisons générales, entrent dans les rapprochements particuliers, tombent dans ces ressemblances déraisonnables que j'ai tant de fois critiquées dans ces notes ; mais ils sont écrits avec une verve d'indignation, avec une jeunesse de haine contre le crime, qui doit faire pardonner ce qu'ils ont d'absurde dans le système de leur composition. Le style aussi me paraît s'élever dans ces chapitres, et il soutient la comparaison avec ce que j'ai fait de moins mal en politique et en histoire dans ces derniers temps de ma vie. Les personnes qui déterrèrent l'Essai pour me l'opposer ne l'avaient pas lu sans doute tout entier. Il est probable que ceux qui m'ont obligé de fournir contre moi au procès la pièce de conviction seront assez peu satisfaits de son contenu. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre XIV Suite Quoique les jacobins se soient indubitablement proposé Lycurgue pour modèle, ils sont cependant partis d'un principe totalement opposé. La grande base de leur doctrine était le fameux système de perfection [Ce système (plus ou moins reçu par le reste des révolutionnaires, mais qui appartient particulièrement aux jacobins), sur lequel toute notre révolution est suspendue, n'est presque point connu du public. Les initiés à ce grand mystère en dérobent religieusement la connaissance aux profanes. J'espère être le premier écrivain sur les affaires présentes qui aura démasqué l'idole. Je tiens le secret de la bouche même du célèbre Chamfort, qui le laissa échapper devant moi un matin que j'étais allé le voir. Ce système de perfection a obtenu un grand crédit en Angleterre, parmi les membres de la Société Correspondante. MM. T. et H. paraissent en avoir adopté les principes, de même que l'auteur du Général Justice, livre (quelle que soit d'ailleurs la différence entre mes opinions et celles de l'auteur) qui annonce des vues peu communes en politique. On trouvera tout ce qui a rapport à cet intéressant sujet dans la seconde partie du cinquième livre de cet Essai. (N.d.A. édition de 1797)] que je développerai dans la suite ; savoir, que les hommes parviendront un jour à une pureté inconnue de gouvernement et de moeurs [Le système de perfection n'est faux que pour ce qui regarde les moeurs : il est vrai pour tout ce qui est relatif à l'intelligence. (N.d.A. édition de 1826)] . Le premier pas à faire vers le système était l'établissement d'une république. Les jacobins, à qui on ne peut refuser l'affreuse louange d'avoir été conséquents dans leurs principes, avaient aperçu avec génie que le vice radical existait dans les moeurs, et que dans l'état actuel de la nation française l'inégalité des fortunes, les différences d'opinion, les sentiments religieux et mille autres obstacles, il était absurde de songer à une démocratie sans une révolution complète du côté de la morale [Les jacobins n'avaient point aperçu tout cela, et ils n'avaient point de génie : je leur prête des idées quand je ne devrais leur accorder que des crimes ; mais les crimes ont quelquefois d'immenses résultats. Je mets aussi à tort sur le compte d'une poignée d'hommes sanguinaires ce qu'il faut attribuer à la nation : la défense de la patrie. Je fais trop d'honneur à des scélérats en les associant à une gloire qui suffit à peine pour noyer dans son éclat leur abominable souvenir. (N.d.A. édition de 1826)] . Où trouver le talisman pour faire disparaître tant d'insurmontables difficultés ? A Sparte. Quelles moeurs substituera-t-on aux anciennes ? Celles que Lycurgue mit à la place des antiques désordres de sa patrie. Le plan était donc tracé depuis longtemps, et il ne restait plus aux jacobins qu'à le suivre. Mais comment l'exécuter ? Au moment de la promulgation de ses lois nouvelles la Laconie était dans une paix profonde. Il était aisé à Lycurgue, moitié de gré, moitié de force, de faire consentir les propriétaires d'un petit pays au partage des terres et à l'égalité des rangs ; il était aisé d'ordonner des armées en masse et des réquisitions forcées pour des guerres à venir, quand tout était tranquille autour de soi ; il était aisé de transformer une monarchie en un gouvernement populaire chez une nation qui possédait déjà les principes de ce dernier. Quelle différence de temps, de circonstances, entre l'époque de la réforme lacédémonienne et celle où les jacobins prétendaient l'introduire chez eux ! Attaquée par l'Europe entière, déchirée par des guerres civiles, agitée de mille factions, ses places frontières ou prises ou assiégées, sans soldats, sans finances, hors un papier discrédité qui tombait de jour en jour, le découragement dans tous les états, et la famine presque assurée : telle était la France, tel le tableau qu'elle présentait à l'instant même qu'on méditait de la livrer à une révolution générale. Il fallait remédier à cette complication de maux ; il fallait établir à la fois par un miracle la république de Lycurgue chez un vieux peuple nourri sous une monarchie, immense dans sa population et corrompu dans ses moeurs, et sauver un grand pays sans armées, amolli dans la paix et expirant dans les convulsions politiques, de l'invasion de cinq cent mille hommes des meilleures troupes de l'Europe. Ces forcenés seuls pouvaient en imaginer les moyens, et, ce qui est encore plus incroyable, parvenir en partie à les exécuter : moyens exécrables sans doute, mais, il faut l'avouer, d'une conception gigantesque. Ces esprits raréfiés au feu de l'enthousiasme républicain et, pour ainsi dire, réduits par leurs scrutins épuratoires [On sait que les jacobins expulsaient à certaines époques périodiques tous ceux de leurs membres soupçonnés de modérantisme ou d'humanité, et on appelait cela un scrutin épuratoire. (N.d.A. édition de 1797)] à la quintessence du crime, déployèrent à la fois une énergie dont il n'y a jamais eu d'exemple et des forfaits que tous ceux de l'histoire mis ensemble pourraient à peine égaler. Ils virent que pour obtenir le résultat qu'ils se proposaient les systèmes reçus de justice, les axiomes communs d'humanité, tout le cercle des principes adoptés par Lycurgue, ne pouvaient être utiles, et qu'il fallait parvenir au même but par un chemin différent. Attendre que la mort vint saisir les grands propriétaires, ou que ceux-ci consentissent à se dépouiller, que les années déracinassent le fanatisme et vinssent changer les costumes et les moeurs, que des recrues ordinaires fussent envoyées aux armées, attendre tout cela leur parut douteux et trop long ; et comme si l'établissement de la république et la défense de la France, pris séparément, eussent été trop peu pour leur génie, ils résolurent de tenter les deux à la fois. Les gardes nationales étant achetées, des agents placés à leurs postes dans tous les coins de la république, le mot communiqué aux sociétés affiliées, les monstres se bouchant les oreilles, ou s'arrachant, pour ainsi dire, les entrailles de peur d'être attendris, donnèrent l'affreux signal qui devait rappeler Sparte de ses ruines. Il retentit dans la France comme la trompette de l'ange exterminateur : les monuments des fils des hommes s'écroulèrent, et les tombes s'ouvrirent. Chapitre XV Suite Au même instant mille guillotines sanglantes s'élèvent à la fois dans toutes les cités et dans tous les villages de la France. Au bruit du canon et des tambours, le citoyen est réveillé en sursaut au milieu de la nuit, et reçoit l'ordre de partir pour l'armée. Frappé comme de la foudre, il ne sait s'il veille : il hésite, il regarde autour de lui, il aperçoit les têtes pâles et les troncs hideux des malheureux qui n'avaient peut-être refusé de marcher à la première sommation que pour dire un dernier adieu à leur famille ! Que fera-t-il ? Où sont les chefs auxquels il puisse se réunir pour éviter la réquisition [J'ai déjà dit que l'idée des réquisitions vient de Sparte. Tous les citoyens étaient obligés de servir depuis l'âge de vingt ans jusqu'à soixante. Dans le cas d'urgence, les rois et les éphores pouvaient mettre les chevaux, les esclaves, les chariots, etc., en réquisition. (Voyez Plutarque et Xénophon.) - (N.d.A. édition de 1797)] ? Chacun, pris séparément, se voit privé de toute défense. D'un côté, la mort assurée ; de l'autre, des troupes de volontaires qui, fuyant la famine, la persécution et l'intolérance de l'intérieur, vont chercher dans les armées, ivres de vin, de chansons [Les hymnes de Tyrtée à Sparte ; ceux de Lebrun et de Chénier en France. (N.d.A. édition de 1797)] et de jeunesse, du pain et la liberté. Ce citoyen, la guillotine sous les yeux, et ne trouvant qu'un seul asile, part le désespoir dans le coeur. Bientôt, rendu aux frontières, la nécessité de défendre sa vie, le courage, naturel aux Français, l'inconstance et l'enthousiasme dont son caractère est susceptible, la paye considérable [La paye est de trop : souvent les soldats républicains étaient sans paye et sans vêtements. Les fortunes militaires n'ont commencé que sous l'empire. (N.d.A. édition de 1826)] , la nourriture abondante, le tumulte, les dangers de la vie militaire, les femmes, le vin, et sa gaieté native, lui font oublier qu'il a été conduit là malgré lui ; il devient un héros. Ainsi la persécution d'un côté et les récompenses de l'autre créent par enchantement des armées. Car une fois les premiers exemples faits et les réquisitions obéies, les hommes, par une pente imitative naturelle à leur coeur, s'empressent, quelles que soient leurs opinions, de marcher sur les traces des autres. Voilà bien les rudiments d'une force militaire ; mais il fallait l'organiser. Un comité, dont on a dit que les talents ne pouvaient être surpassés que par les crimes, s'occupe à lier ces corps déjoints. Et ne croyez pas que les tactiques anciennes des César et des Turenne soient recherchées : non. Tout doit être nouveau dans ce monde d'une ordonnance nouvelle. Il ne s'agit plus de sauver la vie d'un homme et de ne livrer bataille que quand la perte peut être au moins réciproque ; l'art se réduit à un calcul de masse, de vitesse et de temps. Les armées se précipitent en nombre double ou triple pour les masses : les soldats et l'artillerie voyagent en poste de Nice à Lille, quant aux vitesses ; et les temps sont toujours uns et généraux dans les attaques. On perdra dix mille hommes pour prendre ce bourg ; on sera obligé de l'attaquer vingt fois [A Sparte, lorsqu'un premier combat avait été désavantageux, le général était obligé d'en livrer un autre. (Xénophon, Hist. de Grèce.) - (N.d.A. édition de 1797)] et vingt jours de suite ; mais on le prendra. Quand le sang des hommes est compté pour rien, il est aisé de faire des conquêtes. Les déserteurs et les espions ne sont pas sûrs ? C'est au milieu des airs que les ingénieurs vont étudier les parties faibles des armées et assurer la victoire en dépit du secret et du génie. Le télégraphe fait voler les ordres, la terre cède son salpêtre, et la France vomit ses innombrables légions. Chapitre XVI Suite Tandis que les armées se composent, les prisons se remplissent de tous les propriétaires de la France. Ici on les note par milliers [A Nantes. (Voy. le procès de Carrier.)] ; là on ouvre les portes des cachots pleins de victimes, et l'on y décharge du canon à mitraille [A Lyon. (N.d.A. édition de 1797)] . Le coutelas des guillotines tombe jour et nuit. Ces machines de destruction sont trop lentes au gré des bourreaux ; des artistes de mort en inventent qui peuvent trancher plusieurs têtes d'un seul coup [A Arras. (N.d.A. édition de 1797)] . Les places publiques inondées de sang deviennent impraticables ; il faut changer le lieu des exécutions : en vain d'immenses carrières ont été ouvertes pour recevoir les cadavres, elles sont comblées ; on demande à en creuser de nouvelles [Voy. les Messages à la Convention. (N.d.A. édition de 1797)] . Vieillards de quatre-vingts ans, jeunes filles de seize, pères et mères, soeurs et frères, enfants, maris, épouses, meurent couverts du sang les uns des autres. Ainsi les jacobins atteignent à la fois quatre fins principales, vers l'établissement de leur république : ils détruisent l'inégalité des rangs, nivellent les fortunes, relèvent les finances par la confiscation des biens des condamnés, et s'attachent l'armée en la berçant de l'espoir de posséder un jour ces propriétés. Cependant le peuple, qui n'est plus entretenu que de conspirations, d'invasion, de trahisons, effrayé de ses amis même et se croyant sur une mine toujours prête à sauter, tombe dans une terreur stupide. Les jacobins l'avaient prévu [Les jacobins n'avaient rien prévu ; ils tuaient pour tuer. La révolution était un combat entre le passé et l'avenir : le champ de carnage était partout ; on ne songeait qu'à triompher, sans s'inquiéter de ce que l'on ferait après la victoire. (N.d.A. édition de 1826)] . Alors on lui demande son pain, et il le donne, son vêtement, et il s'en dépouille, sa vie, et il la livre sans regret [Réquisitions de Sparte. (N.d.A. édition de 1797)] . Il voit au même moment se fermer tous ses temples, ses ministres sacrifiés et son ancien culte banni sous peine de mort [Pour y substituer le culte de la Grèce. (N.d.A. édition de 1797)] . On lui apprend qu'il n'y a point de vengeance céleste [L'athéisme de la Convention est bien connu. (N.d.A. édition de 1797)] , mais une guillotine ; tandis que par un jargon contradictoire et inexplicable, on lui dit d'adorer les vertus, pour lesquelles on institue des fêtes où de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de roses entretiennent sa curiosité imbécile, en chantant des hymnes en l'honneur des dieux [Imités de Lacédémone et de toute la Grèce. A Sparte, on plaçait la statue de la Mort à côté de celle du Sommeil ; ce qui a pu inspirer aux jacobins l'idée de l'inscription qu'ils voulaient graver sur les tombeaux : La mort est l'éternel sommeil (Pausan., lib. III, cap. XVIII) - (N.d.A. édition de 1797)] . Ce malheureux peuple, confondu, ne sait plus où il est, ni s'il existe. En vain il se cherche dans ses antiques usages, et il ne se retrouve plus. Il voit, dans un costume bizarre [Le bonnet des hommes et la presque nudité des femmes sont encore originairement de Sparte, quoique j'en donnerai d'autres exemples. (Meurs., Miscell. Lacon., lib. I, cap. XVII.) - (N.d.A. édition de 1797)] , une nation étrangère errer sur les places publiques. S'il demande ses jours de fête ou de devoirs accoutumés, d'autres appellations frappent son oreille. Le jour de repos a disparu. Il compte au moins que le retour fixe de l'année ramènera l'état naturel des choses et apportera quelque soulagement à ses maux : espérances déçues ! Comme s'il était condamné pour jamais à ce nouvel ordre de misère, des mois ignorés semblent lui dire que la révolution s'étend jusqu'au cours des astres ; et dans cette terre de prodiges, il craint de s'égarer au milieu des rues de la capitale, dont il ne reconnaît plus les noms [Les changements des noms des rues, des mois, etc., sont trop connus pour avoir besoin de notes. (N.d.A. édition de 1797)] . En même temps que tous ces changements dérangent la tête du peuple, les notions les plus étranges viennent bouleverser son coeur. La fidélité dans le secret, la constance dans l'amitié, l'amour de ses enfants, le respect pour la religion, toutes les choses que depuis son enfance il soulait tenir bonnes et vertueuses, ne sont, lui dit-on, que de vains noms dont les tyrans se servent pour enchaîner leurs esclaves. Un républicain ne doit avoir ni amour, ni fidélité, ni respect que pour la patrie [Ici évidemment toute la morale de Lycurgue pervertie est pliée à leur vue. (Voy. Plut., in Lyc.) - (N.d.A. édition de 1797)] . Résolus d'altérer la nation jusque dans sa source, les jacobins, sachant que l'éducation fait les hommes, obligent les citoyens à envoyer leurs enfants à des écoles militaires, où on va les abreuver de fiel et de haine contre tous les autres gouvernements. Là, préparés par les jeux de Lacédémone à la conquête du monde [Les gymnases. On sait que le caractère dominant de Sparte était la haine des autres peuples et l'esprit d'ambition. " Où fixerez-vous vos frontières ? " disait-on à Agésilas. " Au bout de nos piques, " répondait-il. Les Français diront : " A la pointe de nos baïonnettes. " (N.d.A. édition de 1797)] , on leur apprend à se dépouiller des plus doux sentiments de la nature pour des vertus de tigres, qui ne leur nourrissent que des coeurs d'airain. Tel était, ballotté entre les mains puissantes de cette faction, ce peuple infortuné, transporté tout à coup dans un autre univers, étonné des cris des victimes et des acclamations de la victoire retentissant de toutes les frontières, lorsque Dieu, laissant tomber un regard sur la France, fit rentrer ces montres dans le néant [NOTE 06] . Chapitre XVII Fin du sujet Tels furent les jacobins. On a beaucoup parlé d'eux, et peu de gens les ont connus. La plupart se jettent dans les déclamations, publient les crimes de cette société, sans vous apprendre le principe général qui en dirigeait les vues. Il consistait, ce principe, dans le système de perfection vers lequel le premier pas à faire était la restauration des lois de Lycurgue. Nous avons trop donné aux passions et aux circonstances. Un trait distinctif de notre révolution, c'est qu'il faut admettre la voie spéculative et les doctrines abstraites pour infiniment dans ses causes. Elle a été produite en partie par des gens de lettres, qui, plus habitants de Rome et d'Athènes que de leur pays, ont cherché à ramener dans l'Europe les moeurs antiques [NOTE 07] . Par cette légère esquisse, j'ai essayé de donner un fil aux écrivains qui viendront après moi. Que de choses me resteraient encore à dire ! mais le temps, ma santé, ma manière, tout me précipite vers la fin de cet ouvrage. Ainsi, dès notre premier début dans la carrière tout fourmille autour de nous de leçons et d'exemples. Déjà Athènes nous a montré nos factions dans le règne de Pisistrate et la catastrophe de ses fils ; Sparte vient de nous offrir dans ses lois des origines étonnantes. Plus nous avancerons dans ce vaste sujet, plus il deviendra intéressant. Nous avons vu l'établissement des gouvernements populaires chez les Grecs ; nous allons parler maintenant du génie comparé de ces peuples et des Français, de l'état des lumières, de l'influence de la révolution républicaine sur la Grèce, sur les nations étrangères, enfin de la position politique et morale des mêmes nations à cette époque. Chapitre XVIII Caractère des Athéniens et des Français Quels peuples furent jamais plus aimables dans le monde ancien et moderne que les nations brillantes de l'Attique et de la France ? L'étranger, charmé à Paris et à Athènes, ne rencontre que des coeurs compatissants et des bouches toujours prêtes à lui sourire. Les légers habitants de ces deux capitales du goût et des beaux-arts semblent formés pour couler leurs jours au sein des plaisirs. C'est là qu'assis à des banquets [Aeschin., in Ctes. ; Volt., Contes et Mél. (N.d.A. édition de 1797)] vous les entendrez se lancer de fines railleries [Plut., de Proecep. reip. ger. ; Caract. de La Bruy. (N.d.A. édition de 1797)] , rire avec grâce de leurs maîtres [Plut., in Pericl. ; Satir. Ménipp. ; Noëls de la Cour, etc. (N.d.A. édition de 1797)] ; parler à la fois de politique et d'amour, de l'existence de Dieu et du succès de la comédie nouvelle [Plut., Conviv. ; Xénoph., ib. ; Plut., Sept. Sapient. Conviv J.-J., Confes. et N. Hél. (N.d.A. édition de 1797)] , et répandre profusément les bons mots et le sel attique, au bruit des chansons d'Anacréon et de Voltaire, au milieu des vins, des femmes et des fleurs [Anacr., Od. ; Volt., Corresp. gén. (N.d.A. édition de 1797)] . Mais où court tout ce peuple furieux ? D'où viennent ces cris de rage dans les uns et de désespoir dans les autres ? Quelles sont ces victimes égorgées sur l'autel des Euménides [Thucyd. (N.d.A. édition de 1797)] ? Quel coeur ces monstres à la bouche teinte de sang ont-ils dévoré [NOTE 08] ?... Ce n'est rien : ce sont ces Epicuriens que vous avez vus danser à la fête [Theophr., Charact., cap. XV. (N.d.A. édition de 1797)] , et qui ce soir assisteront tranquillement aux farces de Thespis [Thespis est l'inventeur de la tragédie ; mais la grossièreté de ces premiers essais du drame peut être justement qualifiée de farce. (N.d.A. édition de 1797)] ou aux ballets de l'Opéra. A la fois orateurs, peintres, architectes, sculpteurs, amateurs de l'existence [On sait l'attachement des Grecs à la vie. Homère n'a point craint de la faire regretter à Achille même. Avant la révolution je ne connaissais point de peuple qui mourût plus gaiement sur le champ de bataille que les Français, ni de plus mauvaise grâce dans leur lit. La cause en était dans leur religion. (N.d.A. édition de 1797)] , pleins de douceur et d'humanité [Plut., in Pelop. ; id., in Demosth. ; Siècle de Louis XIV ; Duclos, Consid. sur les moeurs. (N.d.A. édition de 1797)] , du commerce le plus enchanteur dans la vie [Plut., de Proecep, Reip. ger ; Lavater, Physion. ; Smoll., Voyage en France. (N.d.A. édition de 1797)] , la nature a créé ces peuples pour sommeiller dans les délices de la société et de la paix. Tout à coup la trompette guerrière se fait entendre ; soudain toute cette nation de femmes lève la tête. Se précipitant du milieu de leurs jeux, échappés aux voluptés et aux bras des courtisanes [Herod., lib. VIII, cap, XXVIII ; Volt., Henr., et Zaïre. (N.d.A. édition de 1797)] , voyez ces jeunes gens, sans tentes, sans lits, sans nourriture, s'avancer en riant [Diod., lib. IX ; Volt., Henr. et Zaïre ; Mémoires du général Dumouriez. (N.d.A. édition de 1797)] contre ces innombrables armées de vieux soldats, et les chasser devant eux comme des troupeaux de brebis obéissantes [NOTE 09] . Les cours qui gouvernent sont pleines de gaieté et de pompe [Athen., lib. XII, cap. VIII ; Louis XIV, sa Cour et le Régent. (N.d.A. édition de 1797)] . Qu'importent leurs vices ? Qu'ils dissipent leurs jours au milieu des orages, ceux-là qui aspirent à de plus hautes destinées ; pour nous, chantons [Anacr, Od. ; Vie privée de Louis XV et du duc de Richelieu. (N.d.A. édition de 1797)] , rions aujourd'hui. Passagers inconnus, embarqués sur le fleuve du temps, glissons sans bruit dans la vie. La meilleure constitution n'est pas la plus libre, mais celle qui nous laisse de plus de loisirs [Athen., lib. IV ; Herod., lib. I, cap. LXII ; Recueils de Poésies, romans, etc. (N.d.A. édition de 1797)] ... O ciel ! pourquoi tous ces citoyens condamnés à la ciguë ou à la guillotine, ces trônes ensanglantés [Plat., in Hipparch. ; Herod., lib. V ; Conspiration de L.-P. d'Orléans et de Max. Robespierre. (N.d.A. édition de 1797)] , ces troupes de bannis, fuyant sur tous les chemins de la patrie [Herod., lib. V. (N.d.A. édition de 1797)] ? - Comment ! ne savez-vous pas que ce sont des tyrans qui voulaient retenir un peuple fier et indépendant dans la servitude ? Inquiets et volages dans le bonheur, constants et invincibles dans l'adversité, nés pour tous les arts, civilisés jusqu'à l'excès durant le calme de l'Etat, grossiers et sauvages dans leurs troubles politiques, flottant comme un vaisseau sans lest au gré de leurs passions impétueuses, à présent dans les cieux, le moment d'après dans l'abîme, enthousiastes et du bien et du mal, faisant le premier sans en exiger de reconnaissance, le second sans en sentir de remords, ne se rappelant ni leurs crimes ni leurs vertus, amants pusillanimes de la vie durant la paix, prodigues de leurs jours dans les batailles, vains, railleurs, ambitieux, novateurs, méprisant tout ce qui n'est pas eux, individuellement les plus aimables des hommes, en corps les plus détestables de tous, charmants dans leur propre pays, insupportables chez l'étranger [NOTE 10] , tour à tour plus doux, plus innocents que la brebis qu'on égorge, et plus féroces que le tigre qui déchire les entrailles de sa victime : tels furent les Athéniens d'autrefois, et tels sont les Français d'aujourd'hui. Au reste, loin de moi la pensée de chercher à diffamer le caractère Français. Chaque peuple a son vice national, et si mes compatriotes sont cruels, ils rachètent ce grand défaut par mille qualités estimables. Ils sont généreux, braves, pères indulgents, amis fidèles ; je leur donne d'autant plus volontiers ces éloges, qu'ils m'ont plus persécuté [J'ai transporté quelque chose de ce portrait des Français dans le Génie du Christianisme, en parlant de la manière d'écrire l'histoire. Il y a dans tous ces chapitres des incorrections que les hommes qui savent leur langue apercevront, et qu'il m'a semblé inutile de relever : je n'en finirais pas. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre XIX De l'état des lumières en Grèce au moment de la révolution républicaine. Siège de Lycurgue Lorsque je parlerai des lumières dans cet Essai, je ne m'attacherai principalement qu'à la partie morale et politique. Ce qui regarde les arts n'est pas, à proprement parler, de mon sujet : cependant j'en toucherai quelque chose, selon l'influence qu'ils auront eue sur les hommes dont j'écrirai alors l'histoire. En commençant nos recherches au siècle de Lycurgue et les finissant à celui de Solon, nous voyons d'abord paraître Homère et Hésiode. Je n'entretiendrai point le lecteur de ces deux fameux poètes. Qui n'a lu L'Iliade et L'Odyssée ? qui ne connaît Les Travaux et les Jours, La Théogonie, Le Bouclier d'Hercule ? Homère a donné Virgile à l'antique Italie, et le Tasse à la nouvelle, le Camoëns au Portugal, Ercilla à l'Espagne, Milton à l'Angleterre, Voltaire à la France, Klopstock à l'Allemagne : il n'a pas besoin de mes éloges. Pour nous le côté intéressant des poèmes de ce sublime génie est leur action sur la liberté de la Grèce. Lycurgue les apporta à Sparte [Plut., in Lyc. (N.d.A. édition de 1797)] , et voulut que ses compatriotes y puisassent cet enthousiasme guerrier qui met les peuples à l'abri de la servitude étrangère. Solon fit des lois expresses en faveur de ce même Homère [Laert., in Solon. (N.d.A. édition de 1797)] , qui comme historien ne s'offre pas sous des rapports moins précieux. Aux seuls Athéniens il donne le nom de peuple, aux Scythes l'appellation des plus justes des hommes [Il., lib. IV. (N.d.A. édition de 1797)] , et souvent caractérise ainsi par un seul trait la politique et la morale de l'antiquité. Les ouvrages d'Hésiode sont pleins des plus excellentes maximes. Le poète ne voyait pas les hommes sous des couleurs riantes. Il respire cette mélancolie antique qui semble être le partage des grands génies. On sait que Virgile a puisé dans Les Travaux et les Jours l'idée de ses Géorgiques [Georg., lib. II, v. 176. (N.d.A. édition de 1797)] . C'est de la belle description de l'Age d'Or [Hesiod., Oper. et Dies. (N.d.A. édition de 1797)] qu'il a tiré ce morceau ravissant : O fortunatos nimium, sua si bona norint, Agricolas ! L'influence d'Hésiode sur son siècle dut être considérable, dans un temps où l'art d'écrire en prose était à peine connu. Ses poésies tendaient à ramener les hommes à la nature : et la morale, revêtue du charme des vers, a toujours un effet certain. Thalès de Crète, poète et législateur, dont nous ne connaissons plus que le nom, fut le précurseur des lois à Lacédémone [Strabo, lib. X, p. 482. (N.d.A. édition de 1797)] . Il consentit par amitié pour Lycurgue à se rendre à Sparte et à préparer, par la douceur de ses chants et la pureté de ses dogmes, les esprits à la révolution. Ces grands hommes savaient qu'il ne faut pas précipiter tout à coup les peuples dans les extrêmes, si l'on veut que les réformes soient durables. Il n'est point de révolution là où elle n'est pas opérée dans le coeur : on peut détourner un moment par force le cours des idées ; mais si la source dont elles découlent n'est changée, elles reprendront bientôt leur pente ordinaire [Observation fort juste ; et par la même raison, lorsqu'une révolution est opérée dans le coeur, c'est-à-dire dans les idées, dans les moeurs des hommes, rien ne peut empêcher ce fleuve de répandre ses eaux telles qu'elles sont à leur source. (N.d.A. édition de 1826)] . Ainsi les philosophes de l'antiquité adoucissaient les traits de la sagesse en lui prêtant les grâces des muses. Parmi les modernes, les Anglais ont eu l'honneur d'avoir appliqué les premiers la poésie à des sujets utiles aux hommes. Quant à nous, nous avons été préparés aux bonnes moeurs par la Pucelle et d'autres ouvrages que je n'ose nommer [Cela est vrai : aussi ne jouirons-nous pas de cette liberté, fille des moeurs, qui appartient à l'enfance des peuples ; mais nous pouvons avoir cette liberté, fille des lumières, qui naît dans l'âge mur des nations. Quand j'écrivais l'Essai, je n'entendais encore bien que le système des républiques anciennes ; je n'avais pas fait assez d'attention à la découverte de la république représentative, qui, n'étant qu'une monarchie constitutionnelle sans roi, peut exister avec les arts, les richesses et la civilisation la plus avancée. La monarchie constitutionnelle avec un monarque est, selon moi, très préférable à cette monarchie sans monarque ; mais il faut savoir adopter franchement la première si l'on ne veut être entraîné dans la seconde. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre XX Siècles moyens Le siècle qui suivit immédiatement celui de Lycurgue fournit les noms de quelques législateurs : mais leurs écrits ne nous sont pas parvenus. Dans l'âge subséquent parut Tyrtée [Plut., in Agid. ; Horat., in Art. poet.- Pour offrir sous un seul point de vue au lecteur le tableau des lumières et de l'esprit des temps, j'ai renvoyé au siècle de Solon la citation des poètes nommés dans ce chapitre. (N.d.A. édition de 1797)] , dont les chants firent triompher l'injustice ; Archiloque, plein de crimes et de génie, qui donna le premier exemple d'un homme qui osa publier l'histoire intérieure de sa conscience à la face de l'univers [Quintil., lib. X, cap. I ; Aelian., Var. Hist., lib. X, cap. XIII. (N.d.A. édition de 1797)] ; Hipponax [Anthol., lib. III ; Horat., Epod., VI. (N.d.A. édition de 1797)] , exhalant le fiel et la haine. L'esprit des temps perce à chaque vers de ces poètes. La véhémence et l'enthousiasme dominent dans les passions qu'ils ont peintes. Ce fut le siècle de l'énergie, quoique ce ne fût pas celui de la plus grande liberté. La remarque n'est pas frivole : elle décèle cette fermentation qui devance et annonce le retour périodique des révolutions des peuples. Dracon florissait aussi à la même époque. Il avait composé un ouvrage que J.-J. Rousseau nous a donné dans son sublime Emile [Je parlerai plus loin de Rousseau et de son sublime Emile. (N.d.A. édition de 1826)] . C'était un traité de l'éducation [Aeschin., in Timarc., p. 261. (N.d.A. édition de 1797)] , où, prenant l'homme à sa naissance, il le conduisait à travers les misères de la vie jusqu'à son tombeau. Le destin des deux révolutions grecque et française fut d'être précédées à peu près par les mêmes écrits. Epiménide chercha, comme Fénelon, à ramener les hommes au bonheur par l'amour et le respect des dieux [Strabo, lib. X ; Laert., in Epim. (N.d.A. édition de 1797)] . Si je ne craignais de mêler les petites choses aux grandes, je dirais encore qu'il a payé son tribut à notre révolution, en fournissant à M. Flins [Le nom de Flins est ici inattendu ; mais c'est un tribut qu'un jeune auteur payait à une première liaison littéraire. J'avais beaucoup connu M. Flins, homme de moeurs douces, d'un esprit distingué, d'un talent agréable, et ami particulier de M. de Fontanes. (N.d.A. édition de 1826)] le sujet de son ingénieuse comédie [Réveil d'Epiménide. (N.d.A. édition de 1797)] . Malheureusement nous n'avons ici que des différences. Quelle comparaison pourrions-nous découvrir entre les livres d'un âge moral et ceux. des temps du régent et de Louis XV ? C'est en vain que nous nous abusons ; si, malgré Condorcet et la troupe des philosophes modernes, nous jugeons du présent par le passé ; si un siècle renferme toujours l'histoire de celui qui le suit, je sais ce qui nous attend [Ce qui attendait la république était le despotisme militaire, et je le prévoyais. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre XXI Siècle de Solon C'est ici l'époque d'une des plus grandes révolutions de l'esprit humain, de même qu'elle le fut d'un des plus grands changements en politique. Toutes les semences des sciences, fermentées depuis longtemps dans la Grèce, y éclatèrent à la fois. Les lumières ne parvinrent pas, comme de nos jours, au zénith de leur gloire ; mais elles atteignirent cette hauteur médiocre d'où elles éclairent les hommes sans les éblouir. Ils y voient alors assez pour tenir le chemin de la liberté, et non pas trop pour s'égarer dans les routes inconnues des systèmes. Ils ont cette juste quantité de connaissances qui nous montrent les principes, sans avoir cet excès de savoir qui nous porte à douter de leur vérité. La tragédie prit naissance sous Thespis [Hor., in Art. poet. (N.d.A. édition de 1797)] , la comédie sous Susarion [Arist., De Poet., cap. IV. (N.d.A. édition de 1797)] , la fable sous Esope [Phaed., lib. I. (N.d.A. édition de 1797)] , l'histoire sous Cadmus [Suid., in Cadm. (N.d.A. édition de 1797)] , l'astronomie sous Thalès [Herod., lib. I, cap. LXXIV. (N.d.A. édition de 1797)] , la grammaire sous Simonide [Cicer., de Orat., lib. II, cap. LXXXVI. (N.d.A. édition de 1797)] . L'architecture fut perfectionnée par Memnon, Antimachide ; la sculpture par une multitude de statuaires : mais surtout la philosophie et la politique prirent un essor inconnu. Une foule de publicistes et de législateurs parurent tout à coup dans la Grèce, et donnèrent le signal d'une révolution générale. Ainsi les Locke, les Montesquieu, les J.-J. Rousseau, en se levant en Europe, appelèrent les peuples modernes à la liberté. Jetons d'abord un coup d'oeil sur les beaux-arts [Je daterai désormais, jusqu'à la fin de cette révolution, du bannissement d'Hippias, olympiade 67. (N.d.A. édition de 1797)] . Chapitre XXII Poésie à Athènes. Anacréon, Voltaire. Simonide, Fontanes, Sapho, Parny. Alcée, Esope. Nivernois, Solon, les deux Rousseau Pisistrate, en usurpant l'autorité souveraine, avait senti que pour la conserver chez un peuple volage il fallait l'amuser par des fêtes : on retient plus facilement les hommes avec des fleurs qu'avec des chaînes. Il remplit sa patrie des monuments du génie et des arts [Meurs., in Pisistr., cap. IX. (N.d.A. édition de 1797)] . Ses fils, imitant son exemple, firent de leur cour le rendez-vous des beaux esprits de la Grèce [Plat., in Hipparch. (N.d.A. édition de 1797)] . La capitale de l'Attique retentissait, comme celle de la France, du bruit des vers et des orgies. Ecoutons le chantre octogénaire de Téos, et le vieillard de Ferney, au milieu des cercles brillants de Paris et d'Athènes : " Que m'importent les vains discours de la rhétorique ? Qu'ai-je besoin de tant de paroles inutiles ? Apprenez-moi plutôt à boire du jus vermeil de Bacchus, à folâtrer avec l'amoureuse Vénus aux cheveux d'or. Garçon, couronne ma tête blanchie par les ans. Verse du vin pour assoupir mon âme. Bientôt me déposeras dans la tombe, et les morts n'ont plus de désirs [Anacr., Od., XXXVI. (N.d.A. édition de 1797)] . " Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours : Au crépuscule de mes jours, Rejoignez, s'il se peut, l'aurore. Des beaux lieux où le dieu du vin Avec l'Amour tient son empire, Le temps qui me prend par la main M'avertit que je me retire. De son inflexible rigueur Tirons du moins quelque avantage : Qui n'a pas l'esprit de son âge De son âge a tout le malheur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ainsi je déplorais la perte Des plaisirs de mes premiers ans ; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lorsque, du ciel daignant descendre, L'amitié vient à mon secours. Elle était peut-être aussi tendre, Mais moins belle que les amours. Touché de sa grâce nouvelle, Et de sa lumière éclairé, Je la suivis : mais je pleurai De ne pouvoir plus suivre qu'elle [Volt., Mélanges de poésie ; Stances sur la vieillesse. (N.d.A. édition de 1797)] . Si ces deux petits chefs-d'oeuvre du goût et des grâces prouvent que la bonne compagnie est partout une et la même, et qu'on s'exprimait à la cour d'Hipparque comme à celle de Louis XV et de Louis XVI, ils montrent aussi qu'un peuple qui pense avec tant de délicatesse s'éloigne à grands pas de la simplicité primitive et par conséquent approche des temps de révolutions [C'est voir beaucoup de grandes choses dans deux petits poèmes, que j'ai d'ailleurs raison d'appeler deux chefs-d'oeuvre. (N.d.A. édition de 1826)] . Auprès d'Anacréon on voyait briller Simonide, dont le coeur épanchait sans cesse la plus douce philosophie : il excellait à chanter les dieux. Mais lorsqu'il venait à toucher sur sa lyre les notes plaintives de l'élégie, la tristesse et la volupté de ses accents [Quintil., lib. X, cap. I, p. 631. (N.d.A. édition de 1797)] jetaient l'âme en un trouble inexprimable. Sa morale était vraie, quoiqu'elle tendît un peu à éteindre l'enthousiasme du grand. Il disait que la vertu habite des rochers escarpés, où l'homme ne saurait atteindre sans être entraîné dans l'abîme [Plat., in Protag. (N.d.A. édition de 1797)] ; qu'il n'y a point de perfection [Plat., in Protag. (N.d.A. édition de 1797)] , qu'il faut plaindre et non censurer nos faiblesses ; que nous ne vivons qu'un moment, mourons pour toujours, et que ce moment appartient aux plaisirs [Stob., Serm. XCVI.- J'ai entre les mains quelques poésies de Simonide qui ne valent pas la peine d'être connues, ou n'ont aucun rapport avec mon sujet. J'apprends à l'instant qu'une traduction française de ce poète vient d'arriver en Angleterre. J'ignore ce qu'elle contient, et si le traducteur a trouvé de nouveaux fragments. (N.d.A. édition de 1797)] . Si quelque chose peut nous donner une idée de ce mélange ineffable de religion et de mélancolie répandu dans les vers du poète de Céos, ce sont les fragments qu'on va lire. M. de Fontanes peut être appelé avec justice le Simonide français. Tout mon regret est de ne pouvoir insérer le morceau dans son entier. Malheureusement le plan de cet Essai ne le permet pas. Le poème est intitulé Jour des Morts, et retrace une fête de l'église romaine qui se célèbre le second jour de novembre de chaque année. Déjà du haut des cieux le cruel Sagittaire Avait tendu son arc et ravageait la terre ; Les coteaux et les champs, et les prés défleuris, N'offraient de toutes parts que de vastes débris ; Novembre avait compté sa première journée. Seul alors, et témoin du déclin de l'année, Heureux de mon repos, je vivais dans les champs. Eh ! quel poète épris de leurs tableaux touchants, Quel sensible mortel des scènes de l'automne N'a chéri quelquefois la beauté monotone ? Oh ! comme avec plaisir la rêveuse douleur Le soir foule à pas lents ces vallons sans couleur, Cherche les bois jaunis, et se plaît au murmure Du vent qui fait tomber la dernière verdure ! Ce bruit sourd a pour moi je ne sais quel attrait. Tout à coup si j'entends s'agiter la forêt, D'un ami qui n'est plus la voix longtemps chérie Me semble murmurer dans la feuille flétrie. Aussi c'est dans ces temps où tout marche au cercueil, Que la religion prend un habit de deuil ; Elle en est plus auguste, et sa grandeur divine Croît encore à l'aspect de ce monde en ruine. Ici se trouve la peinture du prêtre, pasteur vénérable, qui console le vieillard mourant et soulage le pauvre affligé. L'homme juste se rend ensuite au temple. Après un discours analogue à la cérémonie, Il dit, et prépara l'auguste sacrifice. Tantôt ses bras tendus montraient le ciel propice ; Tantôt il adorait humblement incliné. O moment solennel ! Ce peuple prosterné, Ce temple dont la mousse a couvert les portiques, Ses vieux murs, son jour sombre et ses vitraux gothiques, Cette lampe d'airain qui, dans l'antiquité, Symbole du soleil et de l'éternité, Luit devant le Très-Haut, jour et nuit suspendue, La majesté d'un Dieu parmi nous descendue, Les pleurs, les voeux, l'encens, qui montent vers l'autel, Et de jeunes beautés qui, sous l'oeil maternel, Adoucissent encor, par leur voix innocente, De la religion la pompe attendrissante ; Cet orgue qui se tait, ce silence pieux, L'invisible union de la terre et des cieux, Tout enflamme, agrandit, émeut l'homme sensible ; Il croit avoir franchi ce monde inaccessible Où sur des harpes d'or l'immortel Séraphin, Aux pieds de Jéhovah, chante l'hymne sans fin. C'est alors que sans peine un Dieu se fait entendre : Il se cache au savant, se révèle au coeur tendre ; Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir [Journal de Peltier, n o XXI, vol. III, p. 273. (N.d.A. édition de 1797)] . La foule, précédée de la croix, et mêlant ses chants sacrés au murmure lointain des tempêtes, marche vers l'asile des morts. Là la veuve pleure un époux, la jeune fille un amant, la mère un fils à la mamelle. Trois fois l'assemblée fait le tour des tombes ; trois fois l'eau lustrale est jetée. Alors le peuple saint se sépare, les brouillards de l'automne s'entrouvrent, et le soleil reparaît dans les cieux [C'est un grand bonheur pour moi de retrouver jusque dans mon premier ouvrage la mémoire et le nom d'un homme qui devait me devenir cher. (N.d.A. édition de 1797)] . Simonide eut une destinée à peu près semblable à celle des poètes français de nos jours. Il vit les deux régimes à Athènes : la monarchie sous les Pisistratides, et la république après leur expulsion. Témoin des victoires des Grecs sur les Perses, il les célébra dans des hymnes triomphales. Comblé des faveurs d'Hipparque, il l'avait chanté, et il loua sans mesure les assassins de ce prince [Aelian., Var. Hist., lib. VIII, cap. II. (N.d.A. édition de 1797)] . Les monarques tombés doivent s'attendre à plus d'ingratitude que les autres hommes, parce qu'ils ont conféré plus de bienfaits [Je déplorais, avec un bien bon ami, homme de toutes sortes de mérites, cette malheureuse flexibilité d'opinion qui a quelquefois obscurci les plus grandes qualités. Il me fit cette réflexion, qui prouve autant sa sensibilité que l'excellence de sa raison : " Ceux qui s'occupent de littérature, me dit-il, sont jugés trop rigoureusement du reste de la société. Nés avec une âme plus tendre, ils doivent être plus vivement affectés. De là le rapide changement de leurs idées, de leurs amours, de leurs haines, si surtout l'objet nouveau a quelque apparence de grandeur. D'ailleurs, la plupart sont pauvres, et la première loi est de vivre. " Encore une fois, j'ai professé mon respect pour les gens de lettres. Si j'avais eu l'intention de faire quelque application particulière (ce qui est bien loin de ma pensée), je n'eusse pas choisi l'article de M. de Fontanes, qui, dans les courts instants où j'ai eu le bonheur de le connaître, m'a paru avoir un caractère aussi pur que ses talents. (N.d.A. édition de 1797)] . Cependant Anacréon et Simonide n'étaient pas les seuls poètes qui eussent acquis l'immortalité. Toute la Grèce répétait alors les vers de cette Sapho, si célèbre par ses vices et son génie. Il était encore donné à notre siècle de nous rappeler l'immoralité des goûts de la dixième muse. Je veux croire que ces moeurs ne se rencontraient pas parmi nous dans les rangs élevés, où la calomnie qui s'attache au malheur s'est plu à les peindre. Sapho eut encore une influence plus directe sur son siècle, en inspirant aux Lesbiennes l'amour des lettres [Suid., in Sappho. (N.d.A. édition de 1797)] . C'est ce qui fait naître les soupçons que l'ode suivante n'est pas propre à dissiper. A son amie. Heureux qui près de toi pour toi seule soupire, Qui jouit du plaisir de t'entendre parler, Qui te voit quelquefois doucement lui sourire ! Les dieux dans son bonheur peuvent-ils l'égaler ? Je sens de veine en veine une subtile flamme Courir par tout mon corps sitôt que je te vois ; Et, dans les doux transports où s'égare mon âme, Je ne saurais trouver de langue ni de voix. Un nuage confus se répand sur ma vue, Je n'entends plus, je tombe en de douces langueurs ; Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue, Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs [Despr., traduct. de Longin. (N.d.A. édition de 1797)] . Opposons à ce fragment de la muse de Mitylène un passage du seul poète élégiaque que la France ait encore produit [Je ne parle ni du chevalier de Bertin, ni de M. Lebrun, les élégies de ce dernier poète n'étant pas encore publiées lorsque je quittai la France (Lebrun est mort, et ses Elégies ont été publiées par M. Ginguené. - N.d.A. édition de 1826). Je ne sais si elles l'ont été depuis. (N.d.A. édition de 1797)] . Les moeurs des peuples se peignent souvent aussi bien dans des sonnets d'amour que dans des livres de philosophie. Délire. Il est passé, ce moment des plaisirs Dont la vitesse a trompé mes désirs ; Il est passé ! Ma jeune et tendre amie, Ta jouissance a doublé mon bonheur. Ouvre tes yeux noyés dans la langueur, Et qu'un baiser te rappelle à la vie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Eléonore, amante fortunée, Reste à jamais dans mes bras enchaînée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pardonne tout, et ne refuse rien, Eléonore, Amour est mon complice. Mon corps frissonne en s'approchant du tien. Plus près encor, je sens avec délice Ton sein brûlant palpiter sous le mien. Ah ! laisse-moi, dans mes transports avides, Boire l'amour sur tes lèvres humides. Oui, ton haleine a coulé dans mon coeur, Des voluptés elle y porte la flamme ; Objet charmant de ma tendre fureur, Dans ce baiser reçois toute mon âme [Oeuvres du chevalier de Parny, t. I, Poésies érot., liv. III, p. 86. (N.d.A. édition de 1797)] . Je laisse décider au lecteur qui, du Tibulle de la France ou de l'amante de Phaon, a peint la passion avec plus d'ivresse. Les deux poètes semblent avoir fait couler dans leurs vers la flamme de ces soleils sous lesquels ils prirent naissance [M. de Parny est né à l'île Bourbon. (N.d.A. édition de 1797)] . Il eut été curieux de voir comment Alcée, chassé de Mitylène par une révolution, chantait les malheurs de l'exil et de la tyrannie [Horat., lib. II, Od. XIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Malheureusement il ne nous reste rien de ce poète. Le fabuliste Esope florissait aussi dans cet âge célèbre. Passant un jour à Athènes et trouvant les citoyens impatients sous le joug de Pisistrate, il leur dit : Les grenouilles, s'ennuyant de leur liberté, demandèrent un roi à Jupiter. Celui-ci se moqua de leur folle prière. Elles redoublèrent d'importunité, et le maître de l'Olympe se vit contraint de céder à leurs clameurs. Il leur jeta donc une poutre qui fit trembler tout le marais dans sa chute. Les grenouilles, muettes de terreur, gardèrent d'abord un profond silence ; ensuite elles osèrent saluer le nouveau prince et s'approcher de lui toutes tremblantes. Bientôt elles passèrent de la crainte à la plus indécente familiarité. Elles sautèrent sur le monarque, insultant à son peu d'esprit et à sa vertu tranquille. Nouvelles demandes à Jupiter. Cette fois-ci il leur envoya une cigogne, qui, se promenant dans ses domaines, se mit à croquer tous ceux de ses sujets qui se présentèrent. Alors ce furent les plaintes les plus lamentables. Le souverain des dieux refusa de les entendre :.... il voulut que les grenouilles gémissent sous un tyran, puisqu'elles n'avaient pu souffrir un bon roi [Esop., Fab. XIX. (N.d.A. édition de 1797)] . Oh ! comme toute la vérité de cette fable tombe sur le coeur d'un Français ! comme c'est là notre histoire ! Outre son immortel fabuliste, la France en compte un autre, qui a vu de près les malheurs de la révolution. M. de Nivernois n'a ni la simplicité d'Esope ni la naïveté de La Fontaine ; mais son style est plein de raison et d'élégance ; on y retrouve le vieillard et l'homme de bonne compagnie. Le papillon et l'amour. Fable. Le papillon se plaignait à l'Amour : Voyez, lui disait-il un jour, Voyez quel caprice est le vôtre ! Si jamais le destin a fait Deux êtres vraiment l'un pour l'autre, C'est vous et moi : le rapport est complet Entre nous deux ; même allure est la nôtre, Convenez-en de bonne foi. Qui devrait donc, si ce n'est moi, Guider de votre char la course vagabonde ? Mais vous prenez pour cet emploi Le seul oiseau constant qui soit au monde. Laissez le pigeon roucouler Avec l'Hymen, et daignez m'atteler A votre char ; et qu'au gré du caprice On nous voie ensemble voler ; Car ainsi le veut la justice. Ami, répond l'Amour, tu raisonnes fort bien ; Je t'aime, et, je le sais, notre humeur se ressemble Mais gardons-nous de nous montrer ensemble Alors nous ne ferions plus rien. Le vrai bonheur n'est que dans la constance ; Et mes pigeons l'annoncent aux mortels : Je les séduis par l'apparence ; Si je ne les trompais, je n'aurais plus d'autels [Journal de Peltier, n o LXXIII. (N.d.A. édition de 1797) - (Ces vers ont une sorte d'élégance, mais ils ne valaient pas la peine d'être rappelés. Et à propos de quoi toutes ces citations de poètes élégiaques, ce cours de littérature anacréontique ? A propos de la révolution française. - N.d.A. édition de 1826)] . Il est temps de donner au lecteur une relique précieuse de littérature. Comme législateur, Solon [J'aurais dû avertir plus tôt que l'ordre des dates n'a pas été strictement suivi dans ce chapitre. La succession naturelle des poètes était : Alcée, Sapho, Esope, Solon, Amacréon, Simonide. Des convenances de style m'ont obligé à faire ce léger changement, qui, au reste, doit être indifférent au lecteur. (N.d.A. édition de 1797)] est connu du monde entier ; comme poète, il ne l'est que d'un petit nombre de gens de lettres. Il nous reste plusieurs fragments de ses élégies. Je vais les traduire ou les extraire, selon leur mérite ou leur médiocrité. Illustres filles de Mnémosyne et de Jupiter Olympien ! Muses habitantes du mont Piérus ! écoutez ma prière. Faites que les dieux immortels m'envoient le bonheur ; que je possède l'estime de l'honnête homme. Pour mes amis toujours aimable et enjoué, que pour mes ennemis mon caractère soit triste et sévère : qu'aux uns je paraisse respectable, aux autres terrible. Un peu d'or satisferait mes désirs ; mais je ne voudrais pas qu'il fût le prix de l'injustice : tôt ou tard elle est punie. Les richesses que les dieux dispensent sont durables ; celles que les hommes amassent... les suivent, pour ainsi dire, à regret, et se perdent bientôt dans les malheurs... Le triomphe du crime s'évanouit : Dieu est la fin de tout. Semblable au vent qui trouble, jusque dans les profondeurs de l'abîme, les vastes ondes de la mer ; au vent qui, après avoir ravagé les campagnes, s'élève tout à coup dans les cieux, séjour des immortels, et y fait renaître une sérénité inattendue, le soleil, dans sa mâle beauté, sourit amoureusement à la terre virginale, et les nuages brisés se dissipent : telle est la vengeance de Jupiter... Toi qui caches le crime dans ton coeur, ne crois pas demeurer toujours inconnu. Immédiat ou suspendu, le châtiment marche à ta suite. Si la justice céleste ne peut t'atteindre, un jour viendra que tes enfants innocents porteront la peine des forfaits de leur père coupable. Hélas ! tous tant que nous sommes, vertueux ou méchants, notre propre opinion nous semble toujours la meilleure, jusqu'à ce qu'elle nous soit fatale. Alors nous nous plaignons des dieux, parce que nous avions nourri de folles espérances ! (...) Le poète continue à peindre l'imbécillité humaine : le malade incurable croit guérir, le pauvre attend des richesses ; les uns s'exposent sur les flots, d'autres déchirent le sein de la terre, etc. La destinée dispense et les biens et les maux ; nous ne pouvons nous soustraire à ce qu'elle nous réserve. Il y a du danger dans les meilleures actions. Souvent les projets du sage échouent, et ceux de l'insensé réussissent. (...) Le passage suivant est extrêmement intéressant, en ce qu'il peint l'état moral d'Athènes au moment de sa révolution. La ville de Minerve ne périra jamais par l'ordre des destinées ; mais elle sera renversée par ses propres citoyens. Peuple et chefs insensés, qui ne pouvez ni rassasier vos désirs ni jouir en paix de vos richesses, méritez vos malheurs à force de crimes !... Sans respect pour le droit sacré des propriétés, ou pour les trésors publics, chacun s'empresse de spolier le bien de l'Etat, insouciant des saintes lois de la justice. Celle-ci, cependant, dans le silence, compte les événements passés, observe le présent, et arrive à l'heure marquée pour la punition du crime. Voilà la première cause des maux de l'Etat : c'est là ce qui le fait tomber dans l'esclavage ; ce qui allume le feu de la sédition et réveille la guerre qui dévore la jeunesse. Hélas ! la chère patrie est soudain accablée d'ennemis ; des batailles, sources de pleurs, se livrent et sont perdues ; le peuple indigent est vendu dans la terre de l'étranger, et indignement chargé de fers. (...) Solon finit par exhorter ses concitoyens à changer de moeurs, et recommande surtout la justice : " Cette mère des bonnes actions, qui tempère, les choses violentes, prévient l'exaltation, corrige les lois, réprime l'enthousiasme, et retient le torrent de la sédition dans des bornes [Poet. Minor Graec., p. 427. (N.d.A. édition de 1797)] . " Ces élégies politiques (qu'on me passe l'expression) sont accompagnées de quelques autres pièces de poésie d'une teinte différente. Le morceau sur l'homme, rapproché des stances de Jean-Baptiste Rousseau, offrira une comparaison piquante : Jupiter donne les dents à l'homme dans les sept premières années de sa vie. Avant qu'il ait parcouru sept autres années il annonce sa virilité. Durant la période suivante ses membres se développent et un duvet changeant ombrage son menton. La quatrième époque le voit dans toute sa vigueur et fait éclater son courage. La cinquième l'engage à solenniser la pompe nuptiale et à se créer une postérité. Dans la sixième son génie se plie à tout, et ne se refuse qu'aux ouvrages grossiers du manoeuvre. Dans la septième il acquiert le plus haut degré de sagesse et d'éloquence. La huitième y ajoute la pratique des hommes. A la neuvième commence son déclin. Que si quelqu'un parcourt les sept derniers ans de sa carrière, qu'il reçoive la mort sans l'accuser de l'avoir surpris [Poet. Minor Graec., p. 431. (N.d.A. édition de 1797)] . Ode sur l'homme. Que l'homme est bien pendant sa vie Un parfait miroir de douleurs ! Dès qu'il respire, il pleure, il crie, Et semble prévoir ses malheurs. Dans l'enfance, toujours des pleurs : Un pédant, porteur de tristesse, Des livres de toutes couleurs, Des châtiments de toute espèce. L'ardente et fougueuse jeunesse Le met encore en pire état Des créanciers, une maîtresse, Le tourmentent comme un forçat. Dans l'âge mûr, autre combat : L'ambition le sollicite ; Richesses, honneurs, faux éclat, Soin de famille, tout l'agite. Vieux, on le méprise, on l'évite ; Mauvaise humeur, infirmité, Toux, gravelle, goutte et pituite, Assiègent sa caducité. Pour comble de calamité, Un directeur s'en rend le maître. Il meurt enfin peu regretté. C'était bien la peine de naître [J.-B. Rousseau, t. I, Od., liv. I. - Si je cite quelquefois des morceaux qui semblent trop connus, on doit se rappeler qu'il s'agit moins de poésies nouvelles que de saisir ce qui peut mener à la comparaison des temps et jeter du jour sur la révolution ; que, par ailleurs, j'écris dans un pays étranger. (N.d.A. édition de 1797)] ! Solon et Jean-Baptiste n'ont pas dû représenter le même homme : ils se servaient de différents modèles. L'un travaillait sur le beau antique, l'autre d'après les formes gothiques de son siècle. Leurs pinceaux se sont remplis de leurs souvenirs. Il me reste une chose pénible à dire. Le sévère auteur des lois contre les mauvaises moeurs, le restaurateur de la vertu dans sa patrie, Solon enfin, avait pollué la sainteté du législateur par la licence de sa muse. Le temps a dévoré ces écrits, mais la mémoire s'en est conservée avec soin. Quelques lignes, qui bien qu'innocentes décèlent le goût des plaisirs, ont été avidement recueillies. " Pour toi, commande longtemps dans ces lieux. (...) Mais que Vénus, au sein parfumé de violettes, me fasse monter sur un vaisseau léger et me renvoie de cette île célèbre. Qu'en faveur du culte que je lui ai rendu elle m'accorde un prompt retour dans ma patrie. (...) " Les présents de Vénus et de Bacchus me sont chers, de même que ceux des muses qui inspirent d'aimables folies [Poet Minor. Groec., p. 431-33. (N.d.A. édition de 1797) - (Ces fragments des poésies de Solon, bien qu'ils soient assurément très étrangers à la matière, ont un certain intérêt. Cette imbécile opinion moderne, née de l'envie pour consoler la médiocrité, que les talents littéraires sont séparés des talents politiques, se trouve encore repoussée par l'exemple de Solon. Le poète n'a rien ôté au grand législateur, pas plus qu'il n'a été à Xénophon la science politique, à Cicéron l'éloquence, à César la vertu guerrière. Qui fut plus homme de lettres que le cardinal de Richelieu ? L'auteur de l'Esprit des Lois est aussi l'auteur du Temple de Gnide ; le grand Frédéric employait plus de temps à faire des vers qu'à gagner des batailles, et le principal ministre d'Angleterre, aujourd'hui M. Canning, est un poète. (N.d.A. édition de 1826)] . " C'est ainsi que l'auteur du Contrat social et de l'Emile a pu écrire : " Oh ! mourons, ma douce amie ! mourons, la bien-aimée de mon coeur ! Que faire désormais d'une jeunesse insipide dont nous avons épuisé toutes les délices ? (...) Non, ce ne sont point ces transports que je regrette le plus. (...) Rends-moi cette étroite union des âmes que tu m'avais annoncée, et que tu m'as si bien fait goûter ; rends-moi cet abattement si doux, rempli par les effusions de nos coeurs ; rends-moi ce sommeil enchanteur trouvé sur ton sein ; rends-moi ce réveil plus délicieux encore, et ces soupirs entrecoupés, et ces douces larmes, et ces baisers qu'une voluptueuse langueur nous faisait lentement savourer, et ces gémissements si tendres durant lesquels tu pressais sur ton coeur ce coeur fait pour s'unir à lui [Nouv. Hél., t. II, première partie, p. 117. (N.d.A. édition de 1797)] ! (...) Bon jeune homme qui lis ceci, et dont les yeux brillent de larmes à cet exemple de la fragilité humaine, cultive cette précieuse sensibilité, la marque la plus certaine du génie. Pour toi, homme parfait, que je vois dédaigneusement sourire, descends dans ton intérieur, applaudis-toi seul, si tu peux, de ta supériorité : je ne veux de toi ni pour ami ni pour lecteur [Ne croirait-on pas lire une de ces apostrophes grotesques que Diderot introduisait dans l'Histoire des deux Indes, sous le nom de l'abbé Raynal ? " O rivage d'Adjinga ! tu n'es rien ! mais tu as donné naissance à Elisa, etc. " (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre XXIII Poésie à Sparte. Premier chant de Tyrtée; Le Brun. Second chant de Tyrtée; hymne des Marseillais. Choeur spartiate; strophes des enfants. Chanson en l'honneur d'Harmodius; épitaphe de Marat Tandis que Pisistrate et ses fils cherchaient par les beaux-arts à corrompre les Athéniens pour les asservir, les mêmes talents servaient à maintenir les moeurs à Lacédémone. C'est ainsi que le vice et la vertu savent faire un différent usage des présents du ciel. Les vers de Tyrtée, qui commandaient autrefois la victoire, étaient encore redits par les Spartiates. Ils méritent toute la réputation dont ils jouissent. Rien de plus beau, de plus noble, que les fragments qui nous en restent. Je m'empresse de les donner au lecteur. Premier chant guerrier. (...) " Celui-là est peu propre à la guerre qui ne peut d'un oeil serein voir le sang couler et ne brûle d'approcher l'ennemi. La vertu guerrière reçoit la couronne la plus éclatante ; c'est celle qui illustre un héros. Vraiment utile à son pays est le jeune homme qui s'avance fièrement au premier rang, y reste sans s'étonner, bannit toute idée d'une fuite honteuse, se précipite au-devant du danger, et, prêt à mourir, fait face à l'ennemi le plus proche de lui : vraiment excellent, vraiment utile est ce jeune homme. Les phalanges redoutables s'évanouissent devant lui : il détermine par sa valeur le torrent de la victoire. Mais si, le bouclier percé de mille traits, si, la poitrine couverte de mille blessures, il tombe sur le champ de bataille, quel honneur pour sa patrie, ses concitoyens, son père ! Jeunes et vieux, tous le pleurent. Il emporte avec lui l'amour d'un peuple entier. Sa tombe, ses enfants, sa postérité même la plus reculée attirent le respect des hommes. Non, il ne meurt point, le héros sacrifié à la patrie : il est immortel [Poet. Minor. Graec., p. 434. (N.d.A. édition de 1797)] !..... " Ce morceau est sublime. Il n'y a là ni fausse chaleur, ni torture de mots, ni toute cette enflure moderne dont Voltaire commençait déjà à se plaindre [Voltaire, Lettres à l'abbé d'Olivet sur sa Prosodie. (N.d.A. édition de 1797)] , et que les La Harpe, et après lui plusieurs littérateurs distingués [MM. Flins et Fontanes, dans Le Modérateur ; M. Ginguené, dans Le Moniteur, et maintenant les rédacteurs de plusieurs feuilles périodiques qui paraissent rédigées avec élégance et pureté. (N.d.A. édition de 1797)] , cherchèrent en vain à contenir. Les Français ont aussi célébré leurs combats. Voici comment M. Le Brun a chanté les victoires de la république : Chant du banquet républicain, pour la fête de la Victoire. O jour d'éternelle mémoire, Embellis-toi de nos lauriers ! Siècles ! vous aurez peine à croire Les prodiges de nos guerriers, L'ennemi disparu fait ou boit l'onde noire. Sous des lauriers que Bacchus a d'attraits ! Enivrons, mes amis, la coupe de la gloire D'un nectar pétillant et frais Buvons, buvons à la Victoire, Fidèle amante des Français. Buvons, buvons à la Victoire. Liberté, préside à nos fêtes ; Jouis de nos brillants exploits. Les Alpes ont courbé leurs têtes, Et n'ont pu défendre les rois : L'Eridan conte aux mers nos rapides conquêtes. Sous des lauriers que Bacchus a d'attraits ! etc. L'Adda, sur ses gouffres avides, Offre un pont de foudres armé : Mars s'étonne ! mais nos Alcides Dévorent l'obstacle enflammé. La Victoire a pâli pour ces coeurs intrépides. Sous des lauriers que Bacchus a d'attraits ! etc. Tout cède au bras d'un peuple libre, Les rochers, les torrents, le sort ; De ces coups dont gémit le Tibre, Le Sud épouvante le Nord ; Des balances de Pitt nous rompons l'équilibre. Sous des lauriers que Bacchus a d'attraits ! etc. Sa gaîté, fille du courage, Par un sourire belliqueux Déconcerte la sombre rage De l'Anglais morne et ténébreux ; Le Français chante encore en volant au carnage. Sous des lauriers que Bacchus a d'attraits ! etc. Rival de la flamme et d'Eole, Le Français triomphe en courant : Pareil à la foudre qui vole, Il renverse l'aigle expirant ; Le despote sacré tombe du Capitole. Sous des lauriers que Bacchus a d'attraits ! etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sous la main de nos Praxitèles, Respirez, marbres de Paros ! Muses, vos lyres immortelles Nous doivent l'hymne des héros. Il faut de nouveaux chants pour des palmes nouvelles. Sous des lauriers que Bacchus a d'attraits ! etc [Pelt., Journ., n o LX, p. 484. (N.d.A. édition de 1797) - (Ce chant est véritablement un lieu commun. Sa médiocrité est d'autant plus frappante, qu'il est placé entre deux admirables chants de Tyrtée. - N.d.A. édition de 1826)] . Dans le second chant de Tyrtée qu'on va lire, ce poète a déployé toutes les ressources de son génie. A la fois pathétique et élevé, son vers gémit avec la patrie ou brûle de tous les feux de la guerre. Pour exciter le jeune héros à la défense de son pays, il appelle toutes les passions, touche toutes les cordes du coeur. Ce fut sans doute un pareil chant qui ramena une troisième fois à la charge les Lacédémoniens vaincus, et leur fit conquérir la victoire, en dépit de la destinée. Second chant guerrier. " Qu'il est beau de tomber au premier rang en combattant pour la patrie ! Il n'est point de calamité pareille à celle du citoyen force d'abandonner son pays. Loin des doux lieux qui l'ont vu naître, avec une mère chérie, un père accablé sous le poids des ans, une jeune épouse et de petits enfants entre ses bras, il erre en mendiant un pain amer dans la terre de l'étranger. Objet du mépris des hommes, une odieuse pauvreté le ronge. Son nom s'avilit ; ses formes, jadis si belles, s'altèrent ; une anxiété intolérable, un mal intérieur s'attache à sa poitrine. Bientôt il perd toute pudeur, et son front ne sait plus rougir. Ah ! mourons s'il le faut pour notre terre natale, pour notre famille, pour la liberté ! Héros de Sparte, combattons étroitement serrés. Qu'aucun de vous ne se livre à la crainte ou à la fuite. Prodigues de vos jours, dans une fureur généreuse précipitez-vous sur l'ennemi. Gardez-vous d'abandonner ces vieillards, ces vétérans, dont l'âge a raidi les genoux. Quelle honte si le père périssait plus avant que le fils dans la mêlée, de le voir, avec sa tête chenue, sa barbe blanche, se débattant dans la poussière et, lorsque l'ennemi le dépouille, couvrir encore de ses faibles mains sa nudité sanglante ! Ce vieillard est en tout semblable aux jeunes guerriers ; il brille des fleurs de l'adolescence. Vivant, il est adoré des femmes et des hommes ; mort, on lui décerne une couronne. O Spartiates ! marchons donc à l'ennemi. Marchons le pas assuré, chaque héros ferme à son poste et se mordant les lèvres [Poet. Minor. Graec., p. 441. (N.d.A. édition de 1797)] . " L'hymne des Marseillais [Je crois que l'auteur de cet hymne s'appelle M. de Lisle. Ce n'est pas le traducteur des Géorgiques. (N.d.A. édition de 1797) - (On voit par cette note combien les choses les plus connues en France étaient ignorées en Angleterre pendant les guerres de la révolution. Ce n'est pas la poésie, c'est la musique qui fera vivre l'hymne révolutionnaire. Pour couronner tant de parallèles extravagants, il ne restait plus qu'à comparer le chant en l'honneur des libérateurs de la Grèce à l'épitaphe de Marat. (N.d.A. édition de 1826)] n'est pas vide de tout mérite. Le lyrique a eu le grand talent d'y mettre de l'enthousiasme sans paraître ampoulé. D'ailleurs cette ode républicaine vivra, parce qu'elle fait époque dans notre révolution. Enfin, elle mena tant de fois les Français à la victoire, qu'on ne saurait mieux la placer qu'auprès des chants du poète qui fit triompher Lacédémone. Nous en tirerons cette leçon affligeante : que dans tous les âges les hommes ont été des machines qu'on fait égorger avec des mots : Hymne des Marseillais. Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé. Contre nous de la tyrannie L'étendard sanglant est levé. Entendez-vous dans les campagnes Mugir ces féroces soldats ? Ils viennent jusque dans nos bras Egorger nos fils, nos compagnes. Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons. Marchez, qu'un sang impur abreuve nos sillons ! Choeur. Marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons ! Que veut cette horde d'esclaves, De traîtres, de rois conjurés ? Pour qui ces ignobles entraves, Ces fers dès longtemps préparés ? Français, pour nous : ah ! quel outrage ! Quels transports il doit exciter ! C'est nous qu'on ose méditer De rendre à l'antique esclavage ! Aux armes, citoyens ! etc. Quoi ! des cohortes étrangères Feraient la loi dans nos foyers ! Quoi ! ces phalanges mercenaires Terrasseraient nos fiers guerriers ! Grand Dieu ! par des mains enchaînées Nos fronts sous le joug se ploieraient ! De vils despotes deviendraient Les maîtres de nos destinées ! Aux armes, citoyens ! etc. Tremblez, tyrans, et vous, perfides, L'opprobre de tous les partis ! Tremblez ! vos projets parricides Vont enfin recevoir leur prix. Tout est soldat pour vous combattre, S'ils tombent, nos jeunes héros, La terre en produit de nouveaux, Contre vous tout prêts à se battre. Aux armes, citoyens ! etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs. Liberté ! Liberté chérie ! Combats avec tes défenseurs ! Sous nos drapeaux que la victoire Accoure à tes mâles accents ; Que tes ennemis expirants Voînt ton triomphe et notre gloire. Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons. Marchez, qu'un sang impur abreuve nos sillons ! Choeur. Marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons ! Aux fêtes de Lacédémone, les citoyens chantaient en choeur : Les vieillards. Nous avons été jadis Jeunes, vaillants et hardis. Les hommes faits. Nous le sommes maintenant, A l'épreuve à tout venant. Les enfants. Et nous un jour le serons, Qui bien vous surpasserons [Plut., in Lyc, traduct. d'Amyot. (N.d.A. édition de 1797)] . C'est de là que les Français ont pu emprunter l'idée de la strophe des enfants, ajoutée à l'hymne des Marseillais : Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés ne seront plus. Nous y trouverons leur poussière Et la trace de leurs vertus. Bien moins jaloux de leur survivre Que de partager leur cercueil Nous aurons le sublime orgueil De les venger ou de les suivre [Dr Moore's Journ.- A la fête de l'Etre-Suprême on ajouta encore plusieurs autres strophes pour les vieillards, les femmes, etc. On peut voir Le Moniteur du 20 prairial (8 juin) 1793. (N.d.A. édition de 1797)] . Si les Français paraissent l'emporter ici, à Sparte on voit les citoyens, à Paris le poète. Nous finirons cet article par les vers qu'on chantait en l'honneur des assassins d'Hipparque, en Grèce, et par l'épitaphe que les Français ont écrite à la louange de Marat. La misère et la méchanceté des hommes se plaisent à répéter les noms qui rappellent les malheurs des princes : la première y trouve une espèce de consolation ; la seconde se repaît des calamités étrangères : il n'y a qu'un petit nombre d'êtres obscurs qui pleurent et se taisent. Chanson en l'honneur d'Harmodius et d'Aristogiton. Je porterai mon épée couverte de feuilles de myrte, comme firent Harmodius et Aristogiton, quand ils tuèrent le tyran et qu'ils établirent dans Athènes l'égalité des lois. Cher Harmodius, vous n'êtes point encore mort : on dit que vous êtes dans les îles des bienheureux, où sont Achille aux pieds légers, et Diomède, ce vaillant fils de Tydée. Je porterai mon épée couverte de feuilles de myrte, comme firent Harmodius et Aristogiton, quand ils tuèrent le tyran Hipparque dans le temps des Panathénées. Que votre gloire soit immortelle, cher Harmodius, cher Aristogiton, parce que vous avez tué le tyran et établi dans Athènes l'égalité des lois [Voyage d'Anacharsis, t. I, p. 362, note IV. (N.d.A. édition de 1797)] . Epitaphe de Marat. Marat, l'ami du peuple et de l'égalité, Echappant aux fureurs de l'aristocratie, Du fond d'un souterrain, par son mâle génie, Foudroya l'ennemi de notre liberté. Une main parricide osa trancher la vie De ce républicain toujours persécuté. Pour prix de sa vertu constante, La nation reconnaissante Transmit sa renommée à la postérité [Moniteur du 18 novembre 1793. (N.d.A. édition de 1797)] . Je demande pardon au lecteur de lui rappeler l'idée d'un pareil monstre par des vers aussi misérables ; mais il faut connaître l'esprit des temps. Chapitre XXIV Philosophie et politique des Sages ; les Encyclopédistes. Opinion sur le meilleur gouvernement : Thalès, Solon, Périandre, etc. ; J.-J. Rousseau, Montesquieu. Morale : Solon, Thalès ; La Rochefoucauld, Chamfort. Parallèle de J.-J. Rousseau et d'Héraclite. Lettre à Darius ; lettre au roi de Prusse (Les Encyclopédistes : Les Sages de la Grèce et les Encyclopédistes ! Ah ! bon Dieu ! - N.d.A. édition de 1826) Tandis que les beaux-arts commençaient à briller de toutes parts dans la Grèce, la politique et la morale marchaient de concert avec eux. Il s'était formé une espèce de compagnie connue sous le nom des Sages, de même que de nos jours, en France, nous avons vu l'association des Encyclopédistes. Mais les Sages de l'antiquité méritaient cette appellation : ils s'occupaient sérieusement du bonheur des peuples, pion de vains systèmes : bien différents des sophistes qui les suivirent, et qui ressemblèrent si parfaitement à nos philosophes. A la tête des Sages paraissait Thalès, de Milet, astronome et fondateur de la secte ionique [Diog. Laert., in Thal. (N.d.A. édition de 1797)] . Il enseignait que l'eau est le principe matériel de l'univers, sur lequel Dieu a agi [Cicer., lib. I, De Nat. Deor., n o XXV. (N.d.A. édition de 1797)] . Ce fut lui qui jeta en Grèce les premières semences de cet esprit métaphysique, si inutile aux hommes, qui fit tant de mal à son pays dans la suite, et qui a depuis perdu notre siècle. Chilon, Bias, Cléobule sont à peine connus. Pittacus et Périandre, malgré leurs vertus, consentirent à devenir les tyrans de leur patrie : le premier régna à Mitylène, le second à Corinthe. Peut-être pensaient-ils, comme Cicéron, que la souveraineté préexiste non dans le peuple, mais dans les grands génies. Voici les opinions de ces philosophes sur le meilleur des gouvernements : Selon Solon, c'est celui où la masse collective des citoyens prend part à l'injure offerte à l'individu ; Selon Bias, celui où la loi est le tyran ; Selon Thalès, celui où règne l'égalité des fortunes ; Selon Pittacus, celui où l'honnête homme gouverne, et jamais le méchant ; Selon Cléobule, celui où la crainte du reproche est plus forte que la loi ; Selon Chilon, celui où la loi parle au lieu de l'orateur ; Selon Périandre, celui où le pouvoir est entre les mains du petit nombre [Plat., in Conv. sept. Sap. (N.d.A. édition de 1797)] . Montesquieu laisse cette grande question indécise. Il assigne les divers principes des gouvernements, et se contente de faire entendre qu'il donne la préférence à la monarchie limitée. " Comment prononcerais-je, dit-il quelque part, sur l'excellence des institutions, moi qui crois que l'excès de la raison est nuisible, et que les hommes s'accommodent mieux des parties moyennes que des extrémités [Esprit des Lois. (N.d.A. édition de 1797)] ? " " Quand on demande, dit J.-J. Rousseau, quel est le meilleur gouvernement, on fait une question insoluble, comme indéterminée ; ou, si l'on veut, elle a autant de bonnes solutions qu'il y a de combinaisons possibles dans les positions absolues ou relatives des peuples [Contrat soc., liv. III, chap. IX. (N.d.A. édition de 1797)] . " Posons la morale des Sages : " Qu'en tout la raison soit votre guide. Contemplez le beau. Dans ce que vous entreprenez, considérez la fin [Plut., in Solon. ; Laert., lib. I, § XLVI ; Demosth., De fals. Leg. (N.d.A. édition de 1797)] . Il y a trois choses difficiles : garder un secret, souffrir un injure, employer son loisir. Visite ton ami dans l'infortune plutôt que dans la prospérité. N'insulte jamais le malheureux. L'or est connu par la pierre de touche ; et la pierre de touche de l'homme est l'or. Connais-toi [Laert., lib. II, § LXVIII-LXXV ; Herod., lib. I, pag. 44. (N.d.A. édition de 1797)] . Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Sachez saisir l'occasion [Plut., Conviv. Sap. ; Strabo, lib. XIII, pag. 599. (N.d.A. édition de 1797)] . Le plus grand des malheurs est de ne pouvoir supporter patiemment l'infortune. Rapporte aux dieux tout le bien que tu fais. N'oublie pas le misérable [Laert., lib. I, § LXXXII ; Val. Max., lib. III, cap. III. (N.d.A. édition de 1797)] . Lorsque tu quittes ta maison, considère ce que tu as à faire ; quand tu y rentres, ce que tu as fait [Laert., lib. I, § LXXXII. (N.d.A. édition de 1797)] . Le plaisir est de courte durée ; la vertu est immortelle. Cachez vos chagrins [Laert., lib. I, § LXXXIX ; Plut., Conviv. ; Herod., lib. I, pag. 3. (N.d.A. édition de 1797)] . " Montrons notre philosophie : " Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes que de leur faire du bien [La Rochefoucauld, Max. (N.d.A. édition de 1797)] . Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie, ils les font valoir ce qu'ils veulent ; et l'on est forcé de les recevoir selon leur cours et non pas selon leur véritable prix [La Rochefoucauld, Max. CLXV. (N.d.A. édition de 1797)] . On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler [La Rochefoucauld, Max. CXL. (N.d.A. édition de 1797)] . Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre [Chamfort, Maximes, etc., pag. 37. (N.d.A. édition de 1797)] . Les gens faibles sont les troupes légères des méchants ; ils font plus de mal que l'armée même, ils infestent, ils ravagent [Chamfort, Maximes, etc., pag. 37. (N.d.A. édition de 1797)] . Il faut convenir que pour être homme en vivant dans le monde il y a des côtés de son âme qu'il faut entièrement paralyser [Chamfort, Maximes, etc., pag. 56. (N.d.A. édition de 1797)] . C'est une belle allégorie dans la Bible que cet arbre de la science du bien et du mal qui produit la mort. Cet emblème ne veut-il pas dire que lorsqu'on a pénétré le fond des choses la perte des illusions amène la mort de l'âme, c'est-à-dire un désintéressement complet sur tout ce qui touche les autres hommes [NOTE 11] ? " Solon, prévoyant le danger des spectacles pour les moeurs, disait à Thespis : " Si nous souffrons vos mensonges, nous les retrouverons bientôt dans les plus saints engagements. " Jean-Jacques écrivait à d'Alembert : (...) " Je crois qu'on peut conclure de ces considérations que l'effet moral des théâtres et des spectacles ne saurait jamais être bon ni salutaire en lui-même, puisqu'à ne compter que leurs avantages, on n'y trouve aucune sorte d'utilité réelle sans inconvénients qui ne la surpassent. Or, par une suite de son inutilité même, le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les moeurs, peut beaucoup pour les altérer. En favorisant tous nos penchants, il donne un nouvel ascendant à ceux qui nous dominent. Les continuelles émotions qu'on y ressent nous énervent, nous affaiblissent, nous rendent plus incapables de résister à nos passions ; et le stérile intérêt qu'on prend à la vertu ne sert qu'à contenter notre amour-propre sans nous contraindre à la pratiquer [Oeuvr. compl. de Rousseau, Lettre à d'Alemb., t. XII. (N.d.A. édition de 1797)] . " Après ces premiers sages nous trouvons Héraclite d'Ephèse, qui semble avoir été la forme originale sur laquelle la nature moula, parmi nous, le grand Rousseau. De même que l'illustre citoyen de Genève, le philosophe grec fut élevé sans maître [Heracl. ap. Diog. Laert., lib. IX. (N.d.A. édition de 1797)] , et dut tout à la vigueur de son génie. Comme lui, il connut la méchanceté de nos institutions, et pleura sur ses semblables [Heracl. ap. Diog. Laert., lib. IX. (N.d.A. édition de 1797)] ; comme lui, il crut les lumières inutiles au bonheur de la société [Heracl. ap. Diog. Laert., lib. IX. (N.d.A. édition de 1797)] ; comme lui encore, invité à donner des lois à un peuple, il jugea que ses contemporains étaient trop corrompus [Heracl. ap. Diog. Laert., lib. IX. (N.d.A. édition de 1797)] pour en admettre de bonnes ; comme lui enfin, accusé d'orgueil et de misanthropie, il fut obligé de se cacher dans les déserts [Heracl. ap. Diog. Laert., lib. IX. (N.d.A. édition de 1797)] , pour éviter la haine des hommes. Il sera utile de rapprocher les lettres que ces génies extraordinaires écrivaient aux princes de leur temps. Darius, fils d'Hystaspe, avait invité Héraclite à sa cour. Le philosophe lui répondit : Héraclite, au roi Darius, fils d'Hystaspe, salut. Les hommes foulent aux pieds la vérité et la justice. Un désir insatiable de richesse et de gloire les poursuit sans cesse. Pour moi, qui fuis l'ambition, l'envie, la vaine émulation attachée à la grandeur, je n'irai point à la cour de Suze, sachant me contenter de peu, et dépensant ce peu selon mon coeur [Heracl. ap. Diog. Laert., lib. IX. (N.d.A. édition de 1797)] . Au roi de Prusse. A Motiers-Travers, ce 30 octobre 1762. Sire, - Vous êtes mon protecteur, mon bienfaiteur, et je porte un coeur fait pour la reconnaissance ; je veux m'acquitter avec vous si je puis. Vous voulez me donner du pain : n'y a-t-il aucun de vos sujets qui en manque ? Otez de devant mes yeux cette épée qui m'éblouit et me blesse ; elle n'a que trop bien fait son service, et le sceptre est abandonné. La carrière des rois de votre étoffe est grande, et vous êtes encore loin du terme. Cependant le temps presse, et il ne vous reste pas un moment à perdre pour y arriver. Sondez bien votre coeur, ô Frédéric ! Pourrez-vous vous résoudre à mourir sans avoir été le plus grand des hommes ? Puissé-je voir Frédéric, le juste et redouté, couvrir enfin ses Etats d'un peuple heureux dont il soit le père ! et J.-J. Rousseau, l'ennemi des rois, ira mourir au pied de son trône. Que Votre Majesté daigne agréer mon profond respect [Oeuvr. compl. de Rousseau, t. XXVII, pag. 206. (N.d.A. édition de 1797)] . La noble franchise de ces deux lettres est digne des philosophes qui les ont écrites. Mais l'humeur perce dans celle d'Héraclite ; celle de Jean-Jacques, au contraire, est pleine de mesure [Non, la lettre de Rousseau n'est point pleine de mesure : elle cache autant d'orgueil que celle d'Héraclite. Dire à un roi : " Faites du bien aux hommes, et à ce prix vous me verrez, " c'est s'estimer un peu trop. Frédéric, en donnant de la gloire à ses peuples, pouvait trouver en lui- même une récompense pour le moins aussi belle que celle que lui offrait le citoyen de Genève. Que le talent ait la conscience de sa dignité, de son mérite, rien de plus juste ; mais il s'expose à se faire méconnaître quand il se croit le droit de morigéner les peuples, ou de traiter avec familiarité les rois. (N.d.A. édition de 1826)] . On se sent attendrir par la conformité des destinées de ces deux grands hommes, tous deux nés à peu près dans les mêmes circonstances, et à la veille d'une révolution, et tous deux persécutés pour leurs opinions. Tel est l'esprit qui nous gouverne : nous ne pouvons souffrir ce qui s'écarte de nos vues étroites, de nos petites habitudes. De la mesure de nos idées nous faisons la borne de celles des autres. Tout ce qui va au delà nous blesse. " Ceci est bien, ceci est mal, " sont les mots qui sortent sans cesse de notre bouche. De quel droit osons-nous prononcer ainsi ? avons-nous compris le motif secret de telle ou telle action ? Misérables que nous sommes, savons-nous ce qui est bien, ce qui est mal ? Tendres et sublimes génies d'Héraclite et de Jean-Jacques ! que sert- il que la postérité vous ait payé un tribut de stériles honneurs ?... Lorsque, sur cette terre ingrate, vous pleuriez les malheurs de vos semblables, vous n'aviez pas un ami [NOTE 12] . Cherchons le résultat de ce tableau comparé des lumières. Voyons d'abord quelle différence se fait remarquer entre les définitions du meilleur gouvernement. Les Sages de la Grèce aperçurent les hommes sous les rapports moraux ; nos philosophes, d'après les relations politiques. Les premiers voulaient que le gouvernement découlât des moeurs ; les seconds, que les moeurs fluassent du gouvernement. Les légistes athéniens subséquents au temps des Lycurgue et des Solon s'énoncèrent dans le sens des modernes : la raison s'en trouve dans le siècle. Platon, Aristote, Montesquieu, Jean-Jacques vécurent dans un âge corrompu : il fallait alors refaire les hommes par les lois ; sous Thalès, il fallait refaire les lois par les hommes. J'ai peur de n'être pas entendu. Je m'explique : les moeurs, prises absolument, sont l'obéissance ou la désobéissance à ce sens intérieur qui nous montre l'honnête et le déshonnête, pour faire celui-là et éviter celui-ci. La politique est cet art prodigieux par lequel on parvient à faire vivre en corps les moeurs antipathiques de plusieurs individus. Il faudrait savoir à présent ce que ce sens intérieur commande ou défend rigoureusement. Qui sait jusqu'à quel point la société l'a altéré ? Qui sait si des préjugés, si inhérents à notre constitution que nous les prenons souvent pour la nature même, ne nous montrent pas des vices et des vertus là où il n'en existe pas ? Quel nom, par exemple, donnerons-nous à la pudeur, la lâcheté, le courage, le vol, si cette voix de la conscience n'était elle-même [Qu'est-ce que j'ai voulu dire ? En vérité, je n'en sais rien ; je me croyais sans doute profond en faisant entendre, d'après les bouffonneries de Voltaire, que les peuples n'ayant pas les mêmes idées de la pudeur, du vol, etc., on ne savait pas trop dans ce bas monde ce qui était vice et vertu ; ensuite je renfermais ce grand secret dans mon sein, tout fier de m'élever jusqu'à la philosophie holbachique. Il est bien juste que je me donne une part des sifflets qui ont fait justice de cette philosophie. Pourtant, chose assez étrange, moi- même, dans ce chapitre, j'attaque les philosophes du XVIIIe siècle, et je ne vois pas qu'en les attaquant je suis tout empoisonné de leurs maximes. (N.d.A. édition de 1826)] ... ? Mais gardons-nous de creuser plus avant dans cet épouvantable abîme. J'en ai dit assez pour montrer en quoi les publicistes des temps d'innocence de la Grèce et les publicistes de nos jours diffèrent ; il est inutile d'en dire trop. En morale nous trouvons les mêmes dissonances. Les Sages considérèrent l'homme sous les relations qu'il a avec lui-même ; ils voulurent qu'il tirât son bonheur du fond de son âme. Nos philosophes l'ont vu sous les connexions civiles, et ont prétendu lui faire prélever ses plaisirs, comme une taxe, sur le reste de la communauté. De là ces résultats de leurs sortes de maximes : " Respectez les dieux, connaissez-vous ; achetez au minimum de la société, et vendez-lui au plus haut prix. " Voici, en quelques mots, la somme totale des deux philosophies : celle des beaux jours de la Grèce s'appuyait tout entière sur l'existence du grand Etre, la nôtre sur l'athéisme. Celle-là considérait les moeurs, celle-ci la politique. La première disait aux peuples : " Soyez vertueux, vous serez libres. " La seconde leur crie : " Soyez libres, vous serez vertueux. " La Grèce, avec de tels principes, parvint à la république et au bonheur : qu'obtiendrons-nous avec une philosophie opposée ? Deux angles de différents degrés ne peuvent donner deux arcs de la même mesure [On voit partout dans l'Essai que ma raison, ma conscience et mes penchants démentaient mon philosophisme, et que je retombe avec autant de joie que d'amour dans les vérités religieuses. On voit aussi que l'esprit de liberté ne m'abandonne pas davantage que l'esprit monarchique. La singulière comparaison tirée de la géométrie, que l'on trouve ici, me rappelle que, destiné d'abord à la marine (comme je le fus ensuite à l'église, et enfin au service de terre), mes premières études furent consacrées aux mathématiques, où j'avais fait des progrès rapides. J'étais servi dans ces études, comme dans celle des langues, par une de ces mémoires dont on partage souvent les avantages avec les hommes les plus communs. (N.d.A. édition de 1826)] . Nous examinerons l'état des lumières chez les nations contemporaines lorsque nous parlerons de l'influence de la révolution républicaine de la Grèce sur les autres peuples. Nous allons considérer maintenant cette influence sur la Grèce elle-même. Chapitre XXV Influence de la révolution républicaine sur les Grecs. Les biens Les Grecs et les Français, dans une tranquillité profonde, vivaient soumis à des rois qu'une longue suite d'années leur avait appris à respecter. Soudain un vertige de liberté les saisit. Ces monarques, hier encore l'objet de leur amour, ils les précipitent à coups de poignard de leur trône. La fièvre se communique. On dénonce guerre éternelle contre les tyrans. Quel que soit le peuple qui veuille se défaire de ses maîtres, il peut compter sur les régicides. La propagande se répand de proche en proche. Bientôt il ne reste pas un seul prince dans la Grèce [Excepté chez les Macédoniens, que le reste des Grecs regardait comme barbares. Alexandre (non le Grand) fut obligé de prouver qu'il était originaire d'Argos, pour être admis aux jeux olympiques. (N.d.A. édition de 1797)] , et les Français de notre âge jurent de briser tous les sceptres [Voilà encore un de ces passages qui prouvent combien ceux qui prétendaient m'opposer cet ouvrage avaient raison de ne pas vouloir qu'on l'imprimât tout entier. (N.d.A. édition de 1826)] . L'Asie prend les armes en faveur d'un tyran banni [Herod., lib. V, cap. XCVI. (N.d.A. édition de 1797)] : l'Europe entière se lève pour replacer un roi légitime sur le trône : des provinces de la Grèce [Herod., lib. VI, cap. CXII. (N.d.A. édition de 1797)] , de la France [Turreau, Guerre de la Vendée. (N.d.A. édition de 1797)] , se joignent aux armes étrangères ; et l'Asie, et l'Europe, et les provinces soulevées viennent se briser contre une masse d'enthousiastes, qu'elles semblaient devoir écraser. A l'hymne de Castor [Plut. in Lyc. (N.d.A. édition de 1797)] , à celui des Marseillais, les républicains s'avancent à la mort. Des prodiges s'achèvent au cri de vive la liberté ! et la Grèce et la France comptent Marathon, Salamine, Platée, Fleurus, Weissembourg, Lodi [On verra tout ceci en détail dans la guerre Médique. (N.d.A. édition de 1797)] . Alors ce fut le siècle des merveilles. Egalement ingrats et capricieux, les Athéniens jettent dans les fers, bannissent ou empoisonnent leurs généraux [Herod., lib. VI, cap. CXXXVI ; Plut., in Themist. (N.d.A. édition de 1797)] : les Français forcent les leurs à l'émigration ou les massacrent [Dumouriez, Custine. (N.d.A. édition de 1797)] . Et ne croyez pas que les succès s'en affaiblissent : le premier homme, pris au hasard, se trouve un génie. Les talents sortent de la terre. Les Thémistocle succèdent aux Miltiade, les Aristide aux Thémistocle, les Cimon aux Aristide [Plusieurs auteurs donnent le nombre aux noms propres ; je préfère de les laisser indéclinables. (N.d.A. édition de 1797)] : les Dumouriez remplacent les Luckner, les Custine les Dumouriez, les Jourdan les Custine, les Pichegru les Jourdan, etc. Ainsi, l'effet immédiat de la révolution sur les Grecs et sur les Français fut : haine implacable à la royauté, valeur indomptable dans les combats, constance à toute épreuve dans l'adversité. Mais ceux-là, encore pleins de morale, n'ayant passé de la monarchie à la république que par de longues années d'épreuves, durent recevoir de leur révolution des avantages que ceux-ci ne peuvent espérer de la leur [Ce ton est trop affirmatif ; j'étais trop près des événements pour les bien juger : toutes les plaies de la révolution étaient saignantes ; on n'apercevait pas encore dans un amas de ruines ce qui était détruit pour toujours, et ce qui pouvait se réédifier. Je ne faisais pas assez d'attention à la révolution complète qui s'était opérée dans les esprits ; et, ne voyant toujours que l'espèce de liberté républicaine des anciens, je trouvais dans les moeurs de mon temps un obstacle insurmontable à cette liberté. Trente années d'observation et d'expérience m'ont fait découvrir et énoncer cette autre vérité, qui, j'ose le dire, deviendra fondamentale en politique, savoir : qu'il y a une liberté fille des lumières. C'est aux rois à décider s'ils veulent que cette liberté soit monarchique ou républicaine ; cela dépend de la sagesse ou de l'imprudence de leurs conseils. (N.d.A. édition de 1826)] . Les âmes des premiers s'ouvrirent délicieusement aux attraits de la vertu. Là l'esprit de liberté épura l'âge qui lui donna naissance et éleva les générations suivantes à des hauteurs que les autres peuples n'ont pu atteindre. Là on combattait pour une couronne de laurier [Plut., in Cim., pag. 483. (N.d.A. édition de 1797)] ; là on mourait pour obéir aux saintes lois de la patrie [NOTE 13] ; là l'illustre candidat rejeté se réjouissait que son pays eût trois cents citoyens meilleurs que lui [Plut., in Lyc. (N.d.A. édition de 1797)] ; là le grand homme injustement condamné écrivait son nom sur la coquille [Plut., in Aristid. (N.d.A. édition de 1797)] , ou buvait la ciguë [Plat., in Phoed. (N.d.A. édition de 1797)] ; là, enfin, la vertu était adorée ; mais malheureusement les mystères de son culte furent dérobés avec soin au reste des hommes. Chapitre XXVI Suite. - Les maux Si telle fut l'influence de la révolution républicaine sur la Grèce considérée du côté du bonheur, sous le rapport de l'adversité elle n'est pas moins remarquable. L'ambition, qui forme le caractère des gouvernements populaires, s'empara bientôt des républiques, comme il en arrive à présent à la France. Les Athéniens, non contents d'avoir délivré leur patrie, se laissèrent bientôt emporter à la fureur des conquêtes. Les armées des Grecs se multiplièrent sur tous les rivages. Nul pays ne fut en sûreté contre leurs soldats. On les vit courir comme un feu dévorant dans les îles de la mer Egée [Plut., in Them., p. 122 ; Id., in Cim. (N.d.A. édition de 1797)] , en Egypte [Thucyd., lib. I, cap. CX. (N.d.A. édition de 1797)] , en Asie [Diod. Sic., lib. II, p. 47. (N.d.A. édition de 1797)] . Les peuples, d'abord éblouis de leurs succès gigantesques, revinrent peu à peu de leur étonnement lorsqu'ils virent que de si grands exploits ne tendaient pas tant à l'indépendance qu'aux conquêtes [Plut., in Cim., p. 489. (N.d.A. édition de 1797)] , et que les Grecs en devenant libres prétendaient enchaîner le reste du monde [Plut., in Cim., p. 489. (N.d.A. édition de 1797)] . Par degrés il se fit contre eux une masse collective de haine [Thucyd., lib. I, cap. CI. (N.d.A. édition de 1797)] , comme ces balles de neige qui, d'abord échappées à la main d'un enfant, parviennent en se roulant sur elles-mêmes à une grosseur monstrueuse. D'un autre côté, les Athéniens, enrichis de la dépouille des autres nations [Thucyd., lib. I, cap. CI. (N.d.A. édition de 1797)] , commencèrent à perdre le principe du gouvernement populaire : la vertu [Plat., De leg., lib. IV, p. 706. (N.d.A. édition de 1797)] . Bientôt les places publiques ne retentirent plus que des cris des démagogues et des factieux [Aristot., De Rep., lib. V, cap. III. (N.d.A. édition de 1797)] . Les dissensions les plus funestes éclatèrent. Ces petites républiques, d'abord unies par le malheur, se divisèrent dans la prospérité : chacune voulut dominer la Grèce. Des guerres cruelles, entretenues par l'or de la Perse, plus puissant que ses armes, s'allumèrent de toutes parts [Il est impossible de multiplier les citations à l'infini. J'engage le lecteur à lire quelque histoire générale de la Grèce. Il y verra à l'époque dont je parle dans ce chapitre une ressemblance avec la France qui l'étonnera. Des villes prises et pillées sans pitié ; des peuples forcés à des contributions ; la neutralité des puissances violée ; d'autres obligées par les Athéniens à se joindre à eux contre des Etats avec lesquels elles n'avaient aucun sujet de guerre ; enfin, l'insolence et l'injustice portées à leur comble, les Athéniens traitant avec le dernier mépris les ambassadeurs des nations, et disant ouvertement qu'ils ne connaissaient d'autre droit que la force. (Voy. Thucyd., lib. V, etc., etc.) - (N.d.A. édition de 1797)] . Pour mettre le comble aux désordres, l'esprit humain, libre de toute loi par l'influence de la révolution, enfanta à la fois tous les chefs-d'oeuvre des arts et tous les systèmes destructeurs de la morale et de la société. Une foule de beaux esprits arrachèrent Dieu de son trône et se mirent à prouver l'athéisme [Cic., De Nat. Deor. ; Laert., in Vit. Philosoph. (N.d.A. édition de 1797)] . Des multitudes de légistes publièrent de nouveaux plans de république ; tout était inondé d'écrits sur les vrais principes de la liberté [Plat., De Rep. ; Arist., De Rep., etc. (N.d.A. édition de 1797)] : Philippe et Alexandre parurent. Chapitre XXVII Etat politique et moral des nations contemporaines au moment de la révolution républicaine en Grèce. Cette révolution considérée dans ses rapports avec les autres peuples. Causes qui en ralentirent ou en accélérèrent l'influence Il est difficile de tracer un tableau des nations connues au moment de la révolution républicaine en Grèce, l'histoire à cette époque n'étant pleine que d'obscurités et de fables. J'essayerai cependant d'en donner une idée générale au lecteur. D'abord, nous considérerons ces peuples séparément ; ensuite, nous les verrons agir en masse, à l'article de la Perse, au temps de la guerre Médique. Prenant notre point de départ en Egypte, de là tournant au midi, et décrivant un cercle par l'ouest et le nord, nous reviendrons à la Perse, finir en Orient où nous aurons commencé. Placés à Athènes comme au centre, nous suivrons les rayons de la révolution qui en partent, ou qui vont aboutir aux nations placées sur les différents degrés de cette vaste circonférence. Chapitre XXVIII L'Egypte Au moment du renversement de la tyrannie à Athènes, l'Egypte n'était plus qu'une province de la Perse. Ainsi elle fut exposée, comme le reste de l'Etat dont elle formait un des membres, à toute l'influence de la révolution grecque. Elle se trouvera donc comprise en général dans ce que je dirai de l'empire de Cyrus. Nous examinerons seulement ici quelques circonstances qui lui sont particulières. De temps immémorial les Egyptiens avaient été soumis à un gouvernement théocratique [Diod., lib. I, p. 63. (N.d.A. édition de 1797)] . Ainsi que les nations de l'Inde, dont ils tiraient vraisemblablement leur origine [Cela n'est pas clair. (N.d.A. édition de 1826)] , ils étaient divisés en trois classes inférieures, de laboureurs, de pasteurs et d'artisans [Diod., lib. I, p. 67. (N.d.A. édition de 1797)] . Chaque homme était obligé de suivre, dans l'ordre où le sort l'avait jeté, la profession de ses pères, sans pouvoir changer d'études selon son génie ou les temps. Que dis-je ! ce n'eût pas été assez. Dans ce pays d'esclavage, l'esprit humain devait gémir sous des chaînes encore plus pesantes : l'artiste ne pouvait suivre qu'une ligne de ses études, et le médecin qu'une branche de son art [Herod., lib. II, cap. LXXXIV. (N.d.A. édition de 1797)] . Mais en redoublant les liens de l'ignorance autour du peuple ses chefs avaient aussi multiplié ceux de la morale. Ils savaient qu'il est inutile de donner des entraves au génie pour éviter les révolutions, si on ne gourmande en même temps les vices qui conduisent au même but par un autre chemin. Le respect des rois et de la religion [Herod., lib. II, cap. XXXVII. (N.d.A. édition de 1797)] , l'amour de la justice [Diod., lib. I, p. 70. - On connaît la coutume des Egyptiens du jugement après la mort, qui s'étendait jusque sur les rois. Un autre usage non moins extraordinaire était celui par lequel le débiteur engageait le corps de son père à son créancier. Ces lois sublimes sont trop fortes pour nos petites nations modernes : elles nous étonnent, elles nous confondent ; nous les admirons, mais nous ne les entendons plus, parce qu'il nous manque la vertu qui en faisait le secret. (N.d.A. édition de 1797)] , la vertu de la reconnaissance [Herod., lib. II. (N.d.A. édition de 1797)] , formaient le code de la société chez les Egyptiens ; et s'ils étaient les plus superstitieux des hommes, ils en étaient aussi les plus innocents. L'Egypte de tous les temps avait fait un commerce considérable avec les Indes. Ses vaisseaux allaient, par les mers de l'Arabie et de la Perse, chercher les épices, l'ivoire et les soies de ces régions lointaines. Ils s'avançaient jusqu'à la Taprobane, la Ceylan des modernes. Sur cette côte les Chinois et les nations situées au delà du cap Comaria [Comorin. (N.d.A. édition de 1797)] apportaient leurs marchandises, à l'époque du retour périodique des flottes égyptiennes, et recevaient en échange l'or de l'Occident [Robertson's Disquisition, etc., concern. Ancient India, sect. I. (N.d.A. édition de 1797)] . Mais tandis que le peuple était livré, par système, aux plus affreuses ténèbres, les lumières se trouvaient réunies dans la classe des prêtres. Ils reconnaissaient les deux principes de l'univers [Il n'y a point deux principes dans l'univers, ou il faudrait admettre l'éternité de la matière, ce qui détruirait toute véritable idée de Dieu. (N.d.A. édition de 1826)] : la matière [Jablonsk., Panth. Aegypt., lib. I, cap. I. (N.d.A. édition de 1797)] et l'esprit [Plut., Isis, Osiris. (N.d.A. édition de 1797)] . Ils appelaient la première Athor, et le second Cneph [Jablonsk., Panth, Aegypt., lib. I, cap. I ; Euseb., lib. III, cap. XI. (N.d.A. édition de 1797)] . Celui-ci, par l'énergie de sa volonté, avait séparé les éléments confondus, produit tous les corps, tous les effets, en agissant sur la masse inerte [Plut., Isis, Osiris. (N.d.A. édition de 1797)] . Le mouvement, la chaleur, la vie répandue sur la nature leur fit imaginer une infinité de moyens où ils voyaient une multitude d'actions. Ils crurent que des émanations du grand Etre flottaient dans les espaces et animaient les diverses parties de l'univers [Jablonsk., lib. II, cap. I, II. (N.d.A. édition de 1797)] . Ils tenaient l'âme immortelle ; et Hérodote prétend que ce furent eux qui enseignèrent les premiers ce dogme fondamental de toute moralité [Lib. II, cap. CXXIII. (N.d.A. édition de 1797) - (Me voilà bien éloigné du matérialisme. (N.d.A. édition de 1826)] . Ils adressaient cette prière au ciel dans leurs pompes funèbres : " Soleil, et vous, puissances qui dispensez la vie aux hommes, recevez-moi, et accordez-moi une demeure parmi les dieux immortels [Porphyr., De Abstinent., lib. IV. (N.d.A. édition de 1797)] . " D'autres sectes des prêtres enseignaient la doctrine de la transmigration des âmes [Herod., lib. II, cap. CXXIII. (N.d.A. édition de 1797)] . La physique, considérée dans tous les rapports de l'astronomie, la géométrie, la médecine, la chimie, etc., étaient cultivées par les prêtres égyptiens [Herod., lib. II, cap. CXXIII ; Diod., lib. I ; Strabo, lib. XVII ; Jablonsk., Panth. Aegypt. (N.d.A. édition de 1797)] avec un succès inconnu aux autres peuples, et surtout aux Grecs au moment de leur révolution. La science sublime des gouvernements leur était aussi révélée. Pythagore, Thalès, Lycurgue, Solon, sortis de leur école, prouvent également cette vérité. Les Egyptiens comptèrent des auteurs célèbres : les deux Hermès, le premier, inventeur [Aelian., Hist., lib. XIV, cap. XXXIV. (N.d.A. édition de 1797)] , le second, restaurateur des arts [Herod., lib. II, cap. LXXXII. (N.d.A. édition de 1797)] ; Sérapis, qui enseigna à guérir les maux de ses semblables [Plin., lib. II, cap. XIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Leurs livres ont péri dans les révolutions des empires, mais leurs noms sont conservés parmi ceux des bienfaiteurs des hommes. Si l'on en croit les alchimistes, la transmutation des métaux fut connue des savants d'Egypte [L'Egypte dévoilée. (N.d.A. édition de 1797)] . Au reste, c'est dans ce pays, dont tout amant des lettres ne doit prononcer le nom qu'avec respect, que nous trouvons les premières bibliothèques. Comme si la nature eût destiné cette contrée à devenir la source des lumières, elle y avait fait croître exprès le papyrus [Plin., lib. XIII, cap. XI. (N.d.A. édition de 1797)] pour y fixer les découvertes fugitives du génie. Malheureusement les signes dans lesquels les prêtres enveloppaient leurs études ont privé l'univers d'une foule de connaissances précieuses. J'ai un doute à proposer aux savants. Les Egyptiens étaient vraisemblablement Indiens d'origine : la langue philosophique du premier peuple n'était-elle point la même que la langue hanscrite des derniers [On devrait écrire sanscrit, qui est la vraie prononciation. (N.d.A. édition de 1797)] ? Celle-ci est maintenant entendue, ne serait-il point possible d'expliquer l'autre par son moyen [J'adoptais trop absolument l'opinion des savants, qui font les Egyptiens originaires de l'Inde. Les progrès étonnants que M. Champollion a faits dans l'explication des hiéroglyphes n'ont point jusqu'à présent établi qu'il existât de rapport entre le sanscrit et la langue savante des Egyptiens. (N.d.A. édition de 1826)] ? En rangeant sous sa puissance les diverses nations disséminées sur les bords du Nil, Cambyse favorisa la propagation des arts. Jusque alors les Egyptiens, jaloux des étrangers [Diod., lib. I, p. 78 ; Strabo, Geogr., lib. XVII, p. 1142. (N.d.A. édition de 1797)] , ne les admettaient qu'avec la plus grande répugnance à leurs mystères [Jamblich., in Vit. Pyth. (N.d.A. édition de 1797)] . Lorsqu'ils furent devenus sujets de la Perse, l'entrée de leur pays s'ouvrit alors aux amants de la philosophie. C'est de ce coin du monde que l'aurore des sciences commença à poindre sur notre horizon ; et l'on vit bientôt les lumières s'avancer de l'Egypte vers l'Occident, comme l'astre radieux qui nous vient des mêmes rivages. Chapitre XXIX Obstacles qui s'opposèrent à l'effet de la révolution grecque sur l'Egypte. Ressemblance de ce dernier pays avec l'Italie moderne En considérant attentivement ce tableau, on aperçoit deux grandes causes qui durent amortir l'action de la révolution grecque sur l'Egypte. La première se tire de la subdivision régulière des classes de la société. Cette institution donne un tel empire à l'habitude chez les peuples où elle règne, que leurs moeurs semblent éternelles comme leurs Etats. En vain de telles nations sont subjuguées ; elles changent de maître, sans changer de caractère [Comme à la Chine et aux Indes. (N.d.A. édition de 1797)] . Elles ne sont pas, il est vrai, totalement à l'abri des mouvements internes : le génie des hommes, tout affaissé qu'il soit du poids des chaînes, les secoue par intervalles avec violence, comme ces Titans de la fable qui, bien qu'ensevelis dans les abîmes de l'Etna, se retournent encore quelquefois sous la masse énorme, et ébranlent les fondements de la terre. Auprès de ce premier obstacle s'en élevait un second, d'autant plus insurmontable à l'esprit de liberté, qu'il tient à un ressort puissant de notre âme : la superstition. Les prêtres avaient trop d'intérêt à dérober la vérité au peuple [Outre la grande influence qu'ils avaient dans le gouvernement, leurs terres étaient exemptes d'impôts. (N.d.A. édition de 1797)] , pour ne pas opposer toutes les ressources de leur art à l'influence d'une révolution qui eût démasqué leur artifice. L'homme n'a qu'un mal réel : la crainte de la mort. Délivrez-le de cette crainte, et vous le rendez libre. Aussi toutes les religions d'esclaves sont-elles calculées pour augmenter cette frayeur. La caste sacerdotale égyptienne avait eu soin de s'entourer de mystères redoutables et de jeter la terreur dans les esprits crédules de la multitude par les images les plus monstrueuses [Jablonsk., Panth. Aegypt. (N.d.A. édition de 1797)] . C'est ainsi encore qu'ils appuyaient le trône de toute la force de leur magie, afin de gouverner et le prince, dont ils commandaient le respect au peuple, et le peuple, qu'ils faisaient obéir au prince. Si l'Egypte eût été une puissance indépendante au moment de la révolution grecque, elle aurait peut-être échappé à son influence ; mais elle ne formait plus qu'une province de la Perse, et elle se trouva enveloppée dans les malheurs de l'empire auquel le sort l'avait asservie. L'antique royaume de Sésostris offrait alors des rapports frappants avec l'Italie moderne : gouverné en apparence par des monarques, en réalité par un pontife maître de l'opinion, il se composait de magnificence et de faiblesse [L'Egypte fut presque toujours conquise par ceux qui voulurent l'attaquer. (N.d.A. édition de 1797)] ; on y voyait de même de superbes ruines [Dans sa plus haute prospérité, elle était couverte des monuments en ruine d'un peuple ancien qui florissait avant l'invasion des Pasteurs. (N.d.A. édition de 1797)] et un peuple esclave, les sciences parmi quelques-uns, l'ignorance chez tous. C'est sur les bords du Nil que les philosophes de l'antiquité allaient puiser les lumières ; c'est sous le beau ciel de Florence que l'Europe barbare a rallumé le flambeau des lettres [Les Lycurgue, les Pythagore. - Sous les Médicis. (N.d.A. édition de 1797)] ; dans les deux pays elles s'étaient conservées sous le voile mystérieux d'une langue savante, inconnue au vulgaire [La langue hiéroglyphique. - Le latin. (N.d.A. édition de 1797)] . Ce fut encore le lot de ces contrées d'être, dans leur âge respectif, les seuls canaux d'où les richesses des Indes coulassent pour le reste des peuples [Tyr avait quelques ports sur le golfe Arabique, mais elle les perdit bientôt. - Commerce de Florence, de Venise, de Livourne avec l'Egypte, avant la découverte du passage par le cap de Bonne- Espérance. (N.d.A. édition de 1797)] . Avec tant de conformité de moeurs, de circonstances, l'Egypte et l'Italie durent éprouver à peu près le même sort, l'une au temps des troubles de la Grèce, l'autre dans la révolution présente. Entraînées, malgré elles, dans une guerre désastreuse, par l'impulsion coercitive d'une autre puissance, la première, province du grand empire des Perses, la seconde, soumise en partie à celui d'Allemagne, il leur fallut livrer des batailles pour la cause d'une nation étrangère et s'épuiser dans des querelles qui n'étaient pas les leurs [Dans la guerre Médique, que nous verrons incessamment. (N.d.A. édition de 1797)] . Bientôt les ennemis victorieux tournèrent leurs armes et leurs intrigues, encore plus dangereuses, contre elles [Thucyd., lib. I, cap. CII. (N.d.A. édition de 1797)] . Ils soulevèrent l'ambition de quelques particuliers [Inarus, qui insurgea l'Egypte contre Artaxerxès, roi des Perses. Les Français n'ont envahi l'Italie qu'en semant la corruption autour d'eux et en fomentant des insurrections à Gênes, à Rome, à Turin, etc. (N.d.A. édition de 1797)] ; et l'on vit la terre sacrée des talents ravagée par des barbares. Les Perses cependant parvinrent à arracher l'Egypte [Les Grecs y furent presque anéantis, étant obligés de se rendre à discrétion. Trop loin de leur pays, ils ne pouvaient en recevoir les secours nécessaires : la même position attirera, tôt ou tard, les mêmes désastres aux Français en Italie, si la paix ne prévient l'effusion du sang. (N.d.A. édition de 1797)] des mains des Athéniens et de leurs alliés, mais ce ne fut qu'après six ans de calamités. Elle finit par passer sous le joug de ces mêmes Grecs, au temps des conquêtes d'Alexandre, conquêtes qu'on peut regarder elles-mêmes comme l'action éloignée de la révolution républicaine de Sparte et d'Athènes. Chapitre XXX Carthage Nous trouvons sur la côte d'Afrique les célèbres Carthaginois, qui, de tous les peuples de l'antiquité, présentent les plus grands rapports avec les nations modernes. Aristote a fait un magnifique éloge de leurs institutions politiques [Arist., De Rep., lib. II, cap XI. (N.d.A. édition de 1797)] . Le corps du gouvernement était composé : de deux suffètes, ou consuls annuels ; d'un sénat ; d'un tribunal des cent, qui servait de contrepoids aux deux premières branches de la constitution ; d'un conseil des cinq, dont les pouvoirs s'étendaient à une espèce de censure générale sur toute la législature ; enfin, de l'assemblée du peuple, sans laquelle il n'y a point de république [Arist., De Rep., lib. II, cap XI ; Polyb., lib. IV, p. 493 ; Just., lib. XIX, cap. II ; Corn. Nep., in Annib., cap. VII. (N.d.A. édition de 1797) - (Le jeune auteur se plaît évidemment au détail de ces combinaisons politiques, qui rentrent dans son système favori. Il est vrai qu'il n'y avait point de république sans assemblée du peuple, avant que la république représentative eût été trouvée. (N.d.A. édition de 1826)] . Carthage adopta en morale les principes de Lacédémone. Elle bannit les sciences et défendit même qu'on enseignât le grec aux enfants [Just., lib. II, cap. V. (N.d.A. édition de 1797)] . Elle se mit ainsi à l'abri des sophismes et de la faconde de l'Attique. Il serait inutile de rechercher l'état des lumières chez un pareil peuple. Je parlerai incessamment de la partie des arts, dans laquelle il avait fait des progrès considérables. Atroces dans leur religion, les Carthaginois jetaient, en l'honneur de leurs dieux, des enfants dans des fours embrasés [Plut., De Superst., p. 171. (N.d.A. édition de 1797)] , soit qu'ils crussent que la candeur de la victime était plus agréable à la divinité, soit qu'ils pensassent faire un acte d'humanité en délivrant ces êtres innocents de la vie avant qu'ils en connussent l'amertume. Leurs principes militaires différaient aussi de ceux du reste de leur siècle. Ces marchands africains, renfermés dans leurs comptoirs, laissaient à des mercenaires, de même que des peuples modernes, le soin de défendre la patrie [Corn. Nep., in Annib. (N.d.A. édition de 1797)] . Ils achetaient le sang des hommes au prix de l'or acquis à la sueur du front de leurs esclaves, et tournaient ainsi au profit de leur bonheur la fureur et l'imbécillité de la race humaine. Mais les habitants des terres puniques se distinguaient surtout par leur génie commerçant. Déjà ils avaient jeté des colonies en Espagne, en Sardaigne, en Sicile, le long des côtes du continent de l'Afrique, dont ils osèrent mesurer la vaste circonférence ; déjà ils s'étaient aventurés jusqu'au fond des mers dangereuses des Gaules et des îles Cassitérides [Strabo, lib. V ; Diod., ibid. ; Just., lib. XLIV, cap. V ; Polyb., lib. II ; Han., Peripl. ; Herod., lib. III, cap. CXXV.- Probablement les îles Britanniques. (N.d.A. édition de 1797)] . Malgré l'état imparfait de la navigation, l'avarice, plus puissante que les inventions humaines, leur avait servi de boussole sur les déserts de l'Océan [Je ne renie point ces derniers chapitres ; à quelques anglicismes près, je les écrirais aujourd'hui tels qu'ils sont. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre XXXI Parallèle de Carthage et de l'Angleterre. Leurs constitutions J'ai souvent considéré avec étonnement les similitudes de moeurs et de génie qui se trouvent entre les anciens souverains des mers et les maîtres de l'Océan d'aujourd'hui. Ils se ressemblent et par leurs constitutions politiques, et par leur esprit à la fois commerçant et guerrier [Là finit la ressemblance. On ne peut comparer l'humanité et les lumières des Anglais avec l'ignorance et la cruauté des Carthaginois. (N.d.A. édition de 1797)] . Examinons le premier de ces deux rapports. Que leurs gouvernements étaient les mêmes, c'est ce qui se prouve évidemment par les principes. La chose publique se composait à Carthage, ainsi qu'en Angleterre, d'un roi [Les Grecs ont quelquefois appelé du nom de roi ce que nous connaissons sous celui de suffète : ceux-ci, comme nous l'avons vu, étaient au nombre de deux et changeaient tous les ans. Carthage eût-elle été gouvernée par un seul, conservant sa place à vie, sa constitution n'en aurait pas moins été républicaine, parce que tout découle du principe de l'assemblée ou de la non- assemblée générale du peuple. Je m'étonne que les publicistes n'aient pas établi solidement ce grand axiome, qui simplifie la politique et donne l'explication d'une multitude de problèmes, sans cela insolubles. (Voy. les auteurs Arist., Polyb., Just., Corn. Nep. sur la forme du gouvernement.) - (N.d.A. édition de 1797)] et de deux chambres : la première appelée le sénat, et représentant les communes ; la seconde connue sous le nom du conseil des cent. Cette puissance, en s'ajoutant ou se retranchant, selon les temps, aux deux autres membres de la législature, devenait, de même que les pairs de la Grande-Bretagne, le poids régulateur de la balance de l'Etat. Mais comment arrivait-il que la constitution punique fût républicaine, et la constitution anglaise monarchique ? Par une de ces opérations merveilleuses de politique que je vais tâcher d'expliquer. Supposons une proportion politique, dont les moyens soient P, S, R. Si vous intervertissez l'ordre de ces lettres, vous aurez des rapports différents, mais les termes resteront les mêmes. Le gouvernement de Carthage était composé de trois parties : le peuple, le sénat et les rois, P S, R. Elle était une république, parce que le peuple en corps était législateur et formait le premier terme de la proportion. Pour rendre cette constitution monarchique, sans en altérer les principes, c'est-à-dire sans la rendre despotique, qu'aurait-il fallu faire ? Changer notre proportion, P, S, R, en cette autre, R, S, P, c'est- à-dire transposant les moyens extrêmes, P et R, le pouvoir législatif se trouvant alors dévolu aux rois et au sénat, en même temps que le peuple en retient encore une troisième partie. Mais si le peuple, n'étant plus qu'un tiers du législateur, continue d'exercer en corps ses fonctions, la proportion est illusoire, car là où la nation s'assemble en masse là existe une république. Le peuple dans ce cas ne peut donc qu'être représenté [Cet important sujet sur la représentation du peuple sera traité à fond dans la seconde partie de cet ouvrage. J'y montrerai en quoi J.-J. Rousseau s'est mépris, et en quoi il a approché de la vérité sur cette matière, la base de la politique. Je ne demande que du temps. Il m'est impossible de tout mettre hors de sa place, de mêler tout. (N.d.A. édition de 1797)] . De là la constitution anglaise. Et l'un et l'autre gouvernement seront excellents : le premier à Carthage, chez un petit peuple simple et pauvre [L'Etat était opulent ; mais le citoyen, quoique riche d'argent, était pauvre de costumes et de goûts. (N.d.A. édition de 1797)] ; le second en Angleterre, chez une grande nation, cultivée et riche. A présent, si dans notre proportion politique, après avoir changé les deux termes extrêmes, toujours en conservant les trois moyens primitifs P, S, R, nous voulions trouver la pire des combinaisons, que ferions-nous ? Ce serait de n'admettre ni de roi ni de peuple, mais d'avoir je ne sais quoi qui en tiendrait lieu ; et c'est précisément ce que nous avons vu faire en France. En laissant dehors les deux termes P et R, la Convention a rejeté les deux principes sans lesquels il n'y a point de gouvernement. Les Français ne sont points sujets, puisqu'ils n'ont point de roi ; ni républicains, parce que le peuple est représenté. Qu'est-ce donc que leur constitution ? Je n'en sais rien : un chaos qui a toutes les formes sans en avoir aucune, une masse indigeste où les principes sont tous confondus. Ou plutôt c'est le terme moyen de notre proportion S, multiplié par les deux extrêmes P et R ; c'est le sénat enflé de tout le pouvoir du roi et du peuple. Que sortira-t-il de ce corps gros de puissance et de passions ? Une foule de sales tyrans qui, nés et nourris dans ses entrailles, en sortiront tout à coup pour dévorer le peuple et le monstre politique qui les aura enfantés [N'est-il pas assez singulier de trouver cette algèbre politique dans la tête d'un auteur qui avait déjà ébauché dans ses manuscrits les premiers tableaux de René et d'Atala ? Puisque l'on aime le positif dans ce siècle, j'espère que ce chapitre en renferme assez, et que cette précision mathématique, transportée dans la science des gouvernements, plaira aux esprits les plus sérieux. Ma politique, comme on le voit, n'est pas une politique de circonstance ; elle date de loin, elle est l'étude et le penchant de toute ma vie, et l'on pourrait croire que ce chapitre est extrait de la Monarchie selon la Charte ou du Conservateur. (N.d.A. édition de 1826)] . Quant aux autres colonnes de la législation punique, simples appendices à l'édifice, elles ne servaient qu'à en obstruer la beauté, sans ajouter à la solidité de l'architecture. Au reste, les gouvernements de Carthage et d'Angleterre, qui ont joui des mêmes applaudissements, ont aussi partagé les mêmes censures. Les peuples contemporains leur reprochèrent la vénalité et la corruption dans les places de sénateurs [Polyb., lib. VI, pag. 494. (N.d.A. édition de 1797)] . Polybe [Polyb., lib. VI, pag. 494. - Pour pouvoir être élu membre du sénat, il fallait à Carthage, comme en Angleterre, posséder un certain revenu. Aristote blâme cette loi, en quoi il a certainement très tort. Si la France avait été protégée par un pareil statut, elle n'aurait pas souffert la moitié des maux qu'elle a éprouvés. On dit : Un J.-J. Rousseau n'aurait pu être député ? C'est un malheur, mais infiniment moindre que l'admission des non-propriétaires dans un corps législatif. Heureusement les Français reviennent à ce principe. (N.d.A. édition de 1797)] remarque que ce peuple africain, si jaloux de ses droits, ne regardait pas un pareil usage comme un crime. Peut-être avait-il senti que de toutes les aristocraties, celle des richesses, lorsqu'elle n'est pas portée à un trop grand excès, est la moins dangereuse en elle-même, le propriétaire ayant un intérêt personnel au maintien des lois, tandis que l'homme sans propriétés tend sans cesse, par sa nature, à bouleverser et à détruire [J'aime à me voir défendre ainsi les principes conservateurs de la société ; je me suis assez franchement critiqué pour avoir le droit de remarquer le bien quand je le rencontre dans cet ouvrage. Je dirai donc que je n'aperçois pas dans l'Essai une seule erreur politique une peu grave, un seul principe qui dévie de ceux que je professe aujourd'hui ; partout c'est la liberté, l'égalité devant la loi, la propriété, la monarchie, le roi légitime, que je réclame, tandis que les erreurs religieuses et morales sont malheureusement trop nombreuses. Mais dans ces erreurs mêmes il n'y a rien qui ne soit racheté par quelque sentiment de charité, de bienveillance, d'humanité. J'en appelle au lecteur de bonne foi : qu'il dise si je porte de l'Essai, sous ce rapport, un jugement trop favorable. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre XXXII Les deux partis dans le sénat de Carthage. Hannon. Barca Mêmes institutions, mêmes choses, mêmes hommes, comme de moules pareils il ne peut sortir que des formes égales. Le sénat de Carthage, tel que le parlement d'Angleterre, se trouvait divisé en deux partis, sans cesse opposés d'opinions et de principes [Liv., lib. XXI. (N.d.A. édition de 1797)] . Dirigées par les plus grands génies et par les premières familles de l'Etat, ces factions éclataient en temps de guerres et de calamités nationales [Comme au temps de la guerre d'Agathocle et de celle des Mercenaires. (N.d.A. édition de 1797)] . Il en résultait pour la nation cet avantage, que les rivaux se surveillant afin de se surprendre, avaient un intérêt personnel à aimer la vertu, en tant qu'elle leur était personnellement utile, et à haïr le vice dans les autres. L'histoire de ces dissensions politiques, au moment de la révolution républicaine en Grèce, ne nous étant pas parvenue, nous la considérerons dans un âge postérieur à ce siècle, en en concluant, par induction, l'état passé de la métropole africaine. C'est à l'époque de la seconde guerre Punique que nous trouvons la flamme de la discorde brûlant de toutes parts dans le sénat de Carthage. Hannon, distingué par sa modération, son amour du bien public et de la justice, brillait à la tête du parti qui, avant la déclaration de la guerre, opinait aux mesures pacifiques [Liv., lib. XXI. (N.d.A. édition de 1797)] . Il représentait les avantages d'une paix durable sur les hasards d'une entreprise dont les succès incertains coûteraient des sommes immenses et finiraient peut-être par la ruine de la patrie [Liv., lib. XXI. (N.d.A. édition de 1797)] . Amilcar, surnommé Barca, père d'Annibal, d'une famille chère au peuple, soutenu de beaucoup de crédit et d'un grand génie, entraînait après lui la majorité du sénat. Après sa mort, la faction Barcine continua de se prononcer en faveur des armes. Sans doute, elle faisait valoir l'injustice des Romains, qui, sans respecter la foi des traités, s'étaient emparés de la Sardaigne [Liv., lib. XXI ; Polyb., lib. III, pag. 162. (N.d.A. édition de 1797)] . Ainsi la Hollande a amené de nos jours la rupture entre la France et l'Angleterre. Durant le cours des hostilités, la minorité ne cessa de combattre les résolutions adoptées : tantôt elle s'efforçait de diminuer les victoires d'Annibal, tantôt d'exagérer ses revers. Elle jetait mille entraves dans la marche du gouvernement ; et sans le génie du général carthaginois, son armée, faute de secours, périssait totalement en Italie [Liv., lib. XXIII, n o 11, 14, 23. - Lorsqu'au récit de la bataille de Cannes un membre de la faction Barcine demandait à Hannon s'il était encore mécontent de la guerre, celui-ci répondit " qu'il était toujours dans les mêmes sentiments, et que (supposé que ces victoires fussent vraies) il ne s'en réjouissait qu'autant qu'elles mèneraient à une paix avantageuse ". Ne croit-on pas entendre parler un membre de l'opposition ? N'est-il pas étonnant qu'on doutât à Carthage, comme en Angleterre, des succès mêmes des armées ? Ou plutôt cela n'est pas étonnant. (N.d.A. édition de 1797)] . Vers la fin de la guerre, les partis changèrent d'opinions. Annibal, bien que de la majorité, après la bataille de Zama, parla avec chaleur en faveur de la paix [Polyb., lib. XV. (N.d.A. édition de 1797)] . Un seul sénateur eut le courage de s'y opposer ; Gisgon représenta que ses concitoyens devaient plutôt périr généreusement les armes à la main que se soumettre à des conditions honteuses [Polyb., lib. XV ; Liv., XXX. (N.d.A. édition de 1797)] . L'homme illustre répliqua qu'on devait remercier les dieux qu'en des circonstances si alarmantes les Romains se montrassent encore disposés à des négociations [Polyb., lib. XV ; Liv., XXX. (N.d.A. édition de 1797)] . Son avis prévalut. L'on dépêcha en Italie des ambassadeurs du parti d'Hannon, qui, amusant leurs vainqueurs du récit de leurs querelles domestiques, se vantaient que, si l'on eût suivi d'abord leurs conseils, ils n'auraient pas été obligés de venir mendier la paix à Rome [Liv., XXX. (N.d.A. édition de 1797) - (Quoiqu'il y ait toujours quelque chose de forcé dans ce parallèle de l'Angleterre et de Carthage, il me semble moins étrange que les autres, et les faits historiques sont curieux. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre XXXIII Suite. - Minorité et majorité dans le parlement d'Angleterre Les troubles qui commencèrent à agiter l'Angleterre vers la fin du règne de Jacques Ier donnèrent naissance aux deux divisions qui sont depuis cette époque restées distinctes dans le parlement de la Grande-Bretagne. L'opposition, d'abord connue sous le nom du parti de la campagne [Hume's Hist. of Engl., vol. VII. (N.d.A. édition de 1797)] (country party), traîna peu après le malheureux Charles Ier à l'échafaud. Sous le règne de son successeur, la minorité prit la célèbre appellation de whig [Hume's Hist. of Engl., vol. VIII, cap. LXVIII, pag. 126. (N.d.A. édition de 1797)] , et sous un homme dévoré de l'esprit de faction, lord Shaftesbury, fut sur le point de replonger l'Etat dans les malheurs d'une révolution nouvelle [Hume's Hist. of Engl., vol. VIII, cap. LXIX, pag. 166. (N.d.A. édition de 1797)] . Jacques II, par son imprudence, fit triompher le parti des whigs, et Guillaume III s'empara d'une des plus belles couronnes de l'Europe [Hume's Hist. of Engl., vol. VIII, cap. LXXI, pag. 294. (N.d.A. édition de 1797)] . La reine Anne, longtemps gouvernée par les whigs, retourna ensuite aux tories. Le rappel du duc de Marlborough sauva la France d'une ruine presque inévitable [Smoll., Contin. to Hume's Hist. of Engl. ; Volt., Siècle de Louis XIV. (N.d.A. édition de 1797)] . Georges Ier, électeur de Hanovre, soutenu de toute la puissance des premiers, qui le portaient au trône, se livra à leurs conseils [Volt., Siècle de Louis XIV, Smoll., Contin., etc. (N.d.A. édition de 1797)] . Ce fut sous le règne de Gorges II que la minorité commença à se faire connaître sous le nom de parti de l'opposition, qu'elle retient encore de nos jours. Elle obtint alors plusieurs victoires célèbres. Elle renversa Sir Robert Walpole, ministre qui, par son système pacifique, s'était rendu cher au commerce [Smoll, Hist. of the House of Brunswick-Luneb. (N.d.A. édition de 1797) - (Il fallait ajouter : " et odieux à la nation par son système de corruption. " (N.d.A. édition de 1826)] . Bientôt elle parvint à mettre à la tête du cabinet le grand lord Chatham, qui éleva la gloire de sa patrie à son comble, dans la guerre de 1754, si malheureuse à la France [Smoll., Cont., etc. Hist. of the House of Bruns.-Lun. (N.d.A. édition de 1797)] . Lord Bute ayant succédé à lord Chatham, peu après l'avènement de Sa Majesté régnante au trône d'Angleterre, l'opposition perdit son crédit. Elle tâcha de le recouvrer dans l'affaire de M. Wilkes, membre du parlement, décrété pour avoir écrit un pamphlet contre l'administration [Guth., Geogr. Gram., pag. 342. (N.d.A. édition de 1797)] . Mais le fatal impôt du timbre, qui rappelle à la fois la révolution américaine et celle de la France, lui donna bientôt une nouvelle vigueur [Guth., Geogr. Gram., pag. 543 ; Ramsay's Hist. of the Am. Revol. (N.d.A. édition de 1797)] . Telle est la chaîne des destinées : personne ne se doutait alors qu'un bill de finance, passé dans le parlement d'Angleterre en 1765, élèverait un nouvel empire sur la terre, en 1782, et ferait disparaître du monde un des plus antiques royaumes de l'Europe, en 1789 [NOTE 14] . L'opposition crut avoir remporté un avantage signalé sur le ministre lorsqu'elle eut obtenu le rappel de ce trop fameux impôt ; et il n'est pas moins certain que ce fut ce rappel même, encore plus que le bill, qui a causé la révolution des colonies [Les lords qui protestèrent contre ce rappel peuvent se vanter d'en avoir prédit les conséquences : " Because, the appearence of weakness and timidity in the government.... has a manifest tendency to draw on further insults, and, by lessening the respect of all His Majesty's subjects to the dignity of his crown... throw the whole Britisch empire into a miserable state of confusion, etc. " (Copies of the two protests against the bill to repeal the Am. Sept. Act. 8, pag. 10. Printed at Paris, 1766.) - (N.d.A. édition de 1797)] . Trois ministres se succédèrent rapidement, après cette première irruption du volcan américain. Les rênes du gouvernement s'arrêtèrent enfin entre les mains de lord North, qui, de même que ses prédécesseurs, avait adopté le système des taxes d'outre-mer [Rams., Hist. of the Am. Rev. (N.d.A. édition de 1797)] . L'insurrection des Bostoniens, lors de l'envoi du thé de la compagnie des Indes, ne fut pas plus tôt connue en Angleterre, que l'opposition redoubla de zèle et d'activité. Lord Chatham reparut dans la chambre des pairs, et parla avec chaleur contre les mesures du cabinet. Sa motion étant rejetée par une majorité de cinquante-huit voix, les moyens coercitifs restèrent adoptés dans toute leur étendue. Bientôt après le sang coula en Amérique. J'ai vu les champs de Lexington ; je me suis arrêté en silence, comme le voyageur aux Thermopyles, à contempler la tombe de ces guerriers des deux Mondes qui moururent les premiers, pour obéir aux lois de la patrie. En foulant cette terre philosophique, qui me disait, dans sa muette éloquence, comment les empires se perdent et s'élèvent, j'ai confessé mon néant devant les voies de la Providence, et baissé mon front dans la poussière. Grand exemple des malheurs qui suivent tôt ou tard une action immorale en elle- même, quels que soient d'ailleurs les brillants prétextes dont nous cherchions à nous fasciner les yeux et la politique fallacieuse qui nous éblouit ! La France, séduite par le jargon philosophique, par l'intérêt qu'elle crut en retirer, par l'étroite passion d'humilier son ancienne rivale, sans provocation de l'Angleterre, viola, au nom du genre humain, le droit sacré des nations. Elle fournit d'abord des armes aux Américains contre leur souverain légitime, et bientôt se déclara ouvertement en leur faveur. Je sais qu'en subtile logique on peut argumenter de l'intérêt général des hommes dans la cause de la liberté ; mais je sais que toutes les fois qu'on appliquera la loi du tout à la partie il n'y a point de vice qu'on ne parvienne à justifier. La révolution américaine est la cause immédiate de la révolution française. La France déserte, noyée de sang, couverte de ruines, son roi conduit à l'échafaud, ses ministres proscrits ou assassinés prouvent que la justice éternelle, sans laquelle tout périrait en dépit des sophismes de nos passions, a des vengeances formidables. C'est une tâche pénible et douloureuse pour un Français, dans l'Etat actuel de l'Europe, que la lecture de cette période de l'histoire américaine. Souvent ai- je été obligé de fermer le volume, oppressé par les comparaisons les plus déchirantes, par un profond et muet étonnement, à la vue de l'enchaînement des choses humaines. Chaque syllabe de Ramsay retentit amèrement dans votre coeur, lorsqu'on voit l'honnête citoyen vanter, contre sa propre conviction, la duplicité de la conduite de la France envers l'Angleterre. Mais lorsque avec un coeur brûlant de reconnaissance il vient à verser les bénédictions sur la tête de l'excellent Louis XVI ; lorsqu'il arrive à cet endroit où M. de La Fayette, recevant la première nouvelle du traité d'alliance, se jette avec des larmes de joie dans les bras de Washington ; qu'au même instant, la nouvelle volant dans l'armée au milieu des transports, le cri de : " Longue vie au roi de France ! " s'échappe involontairement à la fois de mille bouches et de mille coeurs, le livre tombe des mains, le coup de poignard pénètre jusqu'au fond des entrailles. Américains ! La Fayette, votre idole, n'est qu'un scélérat ! Ces gentilhommes français, jadis le sujet de vos éloges, qui ont versé leur sang dans vos batailles, ne sont que des misérables couverts de votre mépris, et à qui peut- être vous refuserez un asile ! et le père auguste de votre liberté... un de vous ne l'a-t-il pas jugé [Un étranger, non ! un Américain, séant juge dans le procès de mort de Louis XVII. O hommes ! O Providence ! (N.d.A. édition de 1797)] ? N'avez-vous pas juré amour et alliance à ses assassins sur sa tombe [Je ne sais que dire des pages qui commencent à cette phrase, j'ai vu les champs de Lexington, et finissent à celle-ci : n'avez vous pas juré amour et alliance à ses assassins sur sa tombe ? Mais, quelles que soient maintenant les hautes destinées de l'Amérique, je ne changerais pas un mot à ces pages, si je pouvais retrouver, pour les écrire, la chaleur d'âme qui n'appartient qu'à la jeunesse. Ainsi dans aucun temps mes systèmes politiques n'ont étouffé le cri de ma conscience : les succès, la gloire, l'admiration même, lorsque je l'éprouve, ne m'empêchent point de sentir ce qu'il y a d'injuste ou d'ingrat dans la conduite des hommes. A l'époque où M. La Fayette était émigré, les Américains, partisans de notre révolution, blâmaient sa conduite : ils ont depuis récompensé magnifiquement ses services. (N.d.A. édition de 1826)] ! Durant tout le reste de la guerre, l'opposition ne cessa de harceler les ministres, et devint de plus en plus puissante, en proportion des calamités nationales. C'était alors que M. Burke lançait, comme la foudre, son éloquence sur la tête des ministres. Ce grand orateur, qui possède un des plus beaux talents dont l'homme ait été jamais dignifié, se surpassa lui-même dans ces circonstances. Il remonta jusqu'à la source des troubles des colonies, en traça fièrement les progrès, et, avec ce génie inspiré qui lui a fait tant de fois prévoir l'avenir, plaida la cause de la liberté américaine dans le langage sublime et pathétique de Démosthène. Enfin, le 27 mars 1782, l'opposition remporta une victoire complète : le cabinet fut changé, et le marquis de Rockingham placé à la tête du gouvernement. La paix étant rétablie entre les puissances belligérantes, l'opposition se joignit au parti du ministre disgracié. M. Fox et lord North formèrent ce qu'on appela la coalition des chefs, qui entraînait après elle la majorité du parlement. Lord Shelburne, successeur du marquis de Rockingham, mort le 1er juillet 1782, fut obligé de se retirer, et M. Fox, lord North et le duc de Portland se saisirent du timon de l'Etat. M Fox n'occupa que quelques instants le ministère. Son fameux bill de la Compagnie des Indes ayant été rejeté dans la chambre des pairs, il remit peu après [Dans la nuit du 19 décembre 1783. (N.d.A. édition de 1797)] les sceaux de son emploi, et M. Pitt remplaça le duc de Portland comme premier lord de la trésorerie. Les principales opérations du gouvernement depuis l'ascension de M. Pitt aux affaires ont été : 1 o le bill de ce ministre concernant la Compagnie des Indes, du 5 juillet 1784 ; 2 o celui du 18 avril 1785, en faveur d'une réforme parlementaire, rejeté par une majorité de soixante-quatorze voix ; 3 o le plan de liquidation de la dette nationale, par l'établissement d'un fonds d'amortissement, 1786 [Un million annuel. (N.d.A. édition de 1797) - (Je n'ai pas attendu à être membre de la chambre des pairs pour m'occuper de l'économie politique : on voit que je savais ce que c'était que la liquidation d'une dette et un fonds d'amortissement quelque trentaine d'années avant que ceux qui parlent aujourd'hui de finances sussent peut-être faire correctement les quatre premières règles de l'arithmétique. (N.d.A. édition de 1826)] ; 4 o l'acte de la traite des Nègres et de l'amélioration du sort de ces esclaves, 21 mai 1788. La nation était au faîte de la prospérité, et M. Pitt, qui n'avait pas encore atteint sa trentième année, avait montré ce que peut un seul homme pour la prospérité d'un Etat. La maladie du roi, qui suivit peu de temps après, arracha la faveur du public à l'opposition, et couvrit le ministre de gloire. Sa Majesté, rendue aux voeux de tout un peuple, qui lui témoigna par des marques de joie (d'autant plus touchantes qu'elles coulaient naturellement du coeur) à quel point elle était adorée, reprit bientôt les rênes de son empire, et elle continue à faire le bonheur de ceux qu'une fortune amie a rangés au nombre des sujets britanniques. A la fin de cette courte histoire de l'opposition, nous placerons les portraits des deux hommes célèbres, depuis si longtemps l'objet des regards de l'Europe, et qui ont eu une si grande influence sur la révolution française. Chapitre XXXIV M. Fox. M. Pitt Tels que nous avons vus paraître à la tête de la minorité et de la majorité, dans le sénat de Carthage, les plus beaux talents et les premiers hommes de leur siècle, tels, différents de moeurs, d'opinions et d'éloquence, brillent dans le parlement d'Angleterre les deux grands orateurs dont nous essayons d'ébaucher une faible peinture. M. Fox, plein de sensibilité et de génie, écoute son coeur lorsqu'il discourt, et se fait entendre ainsi aux coeurs sympathiques. Savant dans les lois de son pays, modéré dans ses sentiments politiques, connaissant la fragilité humaine, et réclamant pour les autres la même indulgence dont il peut avoir besoin pour lui, on le trouve rarement dans les extrêmes, ou, s'il s'y laisse entraîner quelquefois, ce n'est que par cette chaleur des temps, dont il est presque impossible de se défendre. Mais quand il vient à élever une voix touchante en faveur de l'infortuné, il règne, il triomphe. Toujours du parti de celui qui souffre, son éloquence est une richesse gratuite, qu'il prête sans intérêt au misérable ; alors il remue les entrailles, alors il pénètre les âmes ; alors une altération sensible dans les accents de l'orateur décèle tout l'homme ; alors l'étranger dans la tribune résiste en vain, il se détourne et pleure. Haine d'un parti, idole de l'autre, ceux-là reprochent à M. Fox des erreurs, ceux-ci exaltent ses vertus ; il ne nous appartient pas de prononcer. Lorsque le fracas des opinions et les fatigues d'une vie publique auront cessé pour cet homme célèbre, le moment de la justice sera venu ; mais, quel que soit le jugement de la postérité, les malheureux des temps à venir, qui forment la majorité dans tous les siècles, diront : " Il aima nos frères d'autrefois, il parla pour eux. " Lorsque M. Pitt prend la parole dans la chambre des communes, on se rappelle la comparaison qu'Homère fait de l'éloquence d'Ulysse à des flocons de neige, descendant silencieusement du ciel. Emue, échauffée à la voix du représentant opposé, l'assemblée, pleine d'agitation, flotte dans l'incertitude et le doute : le chancelier de l'échiquier se lève, et sa logique, qui tombe avec grâce et abondance, vient éteindre une chaleur inutile, toujours dangereuse aux législateurs ; chacun, étonné, sent ses passions se refroidir ; le prestige du sentiment se dissipe ; il ne reste que la vérité. Placé à la tête d'une grande nation, M. Pitt doit avoir pour ennemis et les hommes dont son rang élevé attire l'envie, et ceux dont il combat les opinions. Le texte des déclamations contre le ministre britannique est la guerre funeste dans laquelle l'Europe se trouve maintenant enveloppée. Les principes en ont été souvent discutés ; quant à la manière dont elle a été conduite, l'injustice des reproches qu'on a faits là-dessus au chancelier de l'échiquier doit frapper les esprits les plus prévenus. Veut-on prendre pour exemple des hostilités présentes les combats réguliers d'autrefois ? Où sont ces petits esprits qui calculent pertinemment ce qu'on aurait dû faire par ce qu'on a fait jadis, qui ne voient dans la lutte actuelle que des batailles perdues ou gagnées, et non le génie de la France dans les convulsions d'une crise amenée par la force des choses, déchirant, comme l'Hercule d'Oeta, ceux qui osent l'approcher, lançant leurs membres ensanglantés sur les plaines cadavéreuses de l'Italie et de la Flandre, et s'apprêtant à tourner sur lui-même des mains forcenées ? On pourrait soupçonner qu'il existe des époques inconnues, mais régulières, auxquelles la face du monde se renouvelle. Nous avons le malheur d'être nés au moment d'une de ces grandes révolutions : quel qu'en soit le résultat, heureux ou malheureux pour les hommes à naître, la génération présente est perdue : ainsi le furent celles du Ve et du VIe siècle, lorsque tous les peuples de l'Europe, comme des fleuves, sortirent soudainement de leur cours. Qui serait assez absurde pour exiger que M. Pitt pût vaincre, par des mesures ordinaires, la fatalité des événements ? Il y a des circonstances où les talents sont entièrement inutiles : qu'on me donne le plus grand ministre, un Ximenès, un Richelieu, un J. de Witt, un Chatham, un Kaunitz, et vous le verrez se rapetisser et, pour ainsi dire, disparaître sous la pondération des choses et des temps actuels. Il ne s'agit plus des cabales obscures ou coupables de quelques cabinets intrigants, d'un champ disputé dans les déserts de l'Amérique : ce sont maintenant les masses irrésistibles des nations qui se heurtent et se choquent au gré du sort. Guerres au dehors, factions au dedans, mésintelligence de toutes parts ; des ennemis dont les opinions ne font pas moins de ravages que leurs armes, des peuples corrompus, des cours vicieuses, des finances épuisées, des gouvernements chancelants ; pour moi, je l'avouerai, ce n'est pas sans étonnement que je vois M. Pitt portant seul, comme Atlas, la voûte d'un monde en ruine [NOTE 15] . Chapitre XXXV Suite du parallèle entre Carthage et l'Angleterre. La guerre et le commerce. Annibal, Marlborough, Hannon, Cook ; traduction du voyage du premier, extrait de celui du second Il ne nous reste plus qu'à considérer Carthage et l'Angleterre dans leur esprit guerrier et commerçant. J'ai déjà touché quelque chose de cet intéressant sujet. Ajoutons que, par un jeu singulier de la fortune, la rivale de Rome et celle de la France ne comptèrent chacune qu'un grand général : la première, Annibal ; la seconde, Marlborough [Il y eut sans doute quelques grands généraux à Carthage et en Angleterre, mais aucun aussi célèbre qu'Annibal et Marlborough. (N.d.A. édition de 1797)] . Un parallèle suivi entre ces hommes illustres nous écarterait trop de notre sujet ; il suffira de remarquer que, tous les deux employés contre l'antique ennemi de leur patrie, ils le réduisirent également à la dernière extrémité [A présent, le siècle impartial convient qu'on ne doit pas juger Marlborough avec autant d'enthousiasme que nos pères ; il aurait fallu le voir aux prises avec les Condé et les Turenne pour bien juger de ses talents. Il n'eut jamais en tête que de mauvais généraux, et il agit presque toujours en conjonction avec le prince Eugène. La seule fois qu'il combattit contre un grand capitaine, je crois, à Malplaquet, il perdit vingt-deux mille hommes ; encore Villars n'avait-il que des recrues qui n'avaient jamais vu le feu et manquaient de tout, même de pain. A la prise de Lille, Vendôme était subordonné au duc de Bourgogne. Annibal combattit les Fabius, les Scipion, etc. (N.d.A. édition de 1797)] , et furent sur le point d'entrer en triomphe dans la capitale de son empire ; qu'on leur reprocha le même défaut, l'avarice ; enfin, que, tous deux rappelés dans leur pays, ils n'y trouvèrent que l'ingratitude. Quant au commerce, en ayant déjà décrit l'étendue, je me contenterai de citer un fait peu connu. Carthage est la seule puissance maritime de l'antiquité qui, de même que l'Angleterre, ait imaginé les lois prohibitives pour ses colonies. Celles-ci étaient obligées d'acheter aux marchés de la mère patrie les divers objets dont elles se faisaient besoin, et ne pouvaient à la culture de telle ou telle denrée [Arist., De Mirab. auscult., t. I, p. 1159. (N.d.A. édition de 1797)] . On juge par ce trait jusqu'à quel degré la vraie nature du commerce et les calculs du fisc étaient entendus de ce peuple africain ; peut-être aussi y trouverait-on la cause des troubles qui ne cessaient d'agiter les colonies puniques. Que si encore deux gouvernements se livrent aux mêmes entreprises suggérées par des motifs semblables, on doit en conclure que ces gouvernements sont animés d'une portion considérable du même génie : or, nous voyons que ceux de Carthage et d'Angleterre furent souvent mus d'après de semblables principes vers des objets de prospérité nationale. Nous allons rapporter les deux voyages entrepris pour l'agrandissement du commerce dans l'ancien Monde et dans le Monde moderne : le premier, fait par ordre du sénat de Carthage, à une époque qui n'est pas exactement connue [Il est reconnu que ce voyage n'est pas de l'Hannon auquel on l'attribue, et qui devait vivre vers le temps de l'expédition d'Agathocle en Afrique. Les uns font l'auteur de ce journal contemporain d'Annibal ; d'autres le rejettent à un siècle qui approcherait de la révolution de la Grèce dont nous parlons : peu importe au lecteur. (N.d.A. édition de 1797)] ; le second, exécuté de nos jours par la munificence du roi de la Grande-Bretagne. Hannon, qui commandait l'expédition carthaginoise, devait, en entrant dans l'Océan par le détroit de Gades ou de Gadir [Cadix. (N.d.A. édition de 1797)] , découvrir les terres inconnues en faisant le tour de l'Afrique, et jetant çà et là des colonies sur ses rivages. Sans l'usage de la boussole, avec une imparfaite connaissance du ciel et de frêles barques souvent conduites à la rame, lorsqu'on se représente qu'il aurait fallu affronter les tempêtes du cap de Bonne- Espérance, si longtemps la borne redoutable des navigateurs modernes, on ne peut que s'étonner du génie hardi qui poussait les Carthaginois à ces entreprises périlleuses. Le dessein échoua en partie : de retour dans sa patrie, Hannon publia une relation de son voyage, et son journal, étant traduit en grec par la suite, nous a, par ce moyen, été conservé. La brièveté et l'intérêt de l'unique monument de littérature punique qui soit échappé aux ravages du temps [Il nous reste une scène en punique dans Plaute, et des fragments d'un ouvrage sur l'agriculture, traduits en latin, où l'on apprend le secret d'engraisser des rats. (N.d.A. édition de 1797)] m'engagent à le donner ici dans son entier ; nous placerons, selon notre méthode, un des morceaux les plus piquants du voyage de Cook auprès de celui de l'amiral carthaginois : on sait que le premier de ces deux navigateurs fut employé à la découverte d'un passage de la mer du Sud dans l'Atlantique, par les mers septentrionales de l'Amérique et de l'Asie [Je demande bien pardon de ce chapitre à la mémoire d'Annibal ; les citations servent du moins ici à couvrir le vice du sujet. Je ne sais trop pourquoi le Périple d'Hannon et les voyages de Cook se trouvent compromis dans la révolution française, mais enfin ils sont amusants ; il faut les prendre pour ce qu'ils sont, et oublier l'Essai historique. (N.d.A. édition de 1826)] . Voyage par mer et par terre, au delà des Colonnes d'Hercule, fait par Hannon, roi des Carthaginois, qui, à son retour, voua dans le temple de Saturne la relation suivante : Le peuple de Carthage m'ayant ordonné de faire un voyage au delà des Colonnes d'Hercule, pour y fonder des villes liby-phéniciennes, je mis en mer avec une flotte de soixante vaisseaux à cinquante rames, ayant à bord une grande quantité de vivres, d'habits, et environ trente mille personnes, tant hommes que femmes. Deux jours après que nous eûmes fait voile, nous passâmes le détroit de Gades, et jetâmes le lendemain sur la côte d'Afrique, dans un lieu où s'étend une plaine considérable, une colonie que nous appelâmes Thymiaterium. De là, cinglant à l'ouest, nous fîmes le cap Soloent sur la côte de Libye, promontoire couvert d'arbres, où nous élevâmes un temple à Neptune. Dirigeant notre course à l'orient, après un demi-jour de navigation, nous atteignîmes, à peu de distance de la mer, la hauteur d'un lac [Il se trouve ici une difficulté dans le grec. On croirait d'abord qu'Hannon a remonté une rivière, ensuite on le trouve formant des villes maritimes. J'ai suivi le sens qui m'a paru le plus probable. (N.d.A. édition de 1797)] plein de grands roseaux, où nous vîmes des éléphants et plusieurs autres animaux sauvages paissant çà et là. A un jour de navigation de ce lac nous fondâmes plusieurs villes maritimes : Cytte, Acra, Mélisse, etc. Durant notre relâche nous avançâmes jusqu'au grand fleuve Lixa, qui sort de la Libye, non loin des Nomades ; nous y trouvâmes les Lixiens, qui s'occupent de l'éducation des troupeaux. Je demeurai quelque temps parmi eux et conclus un traité d'alliance. Au-dessus de ces peuples habitent les Ethiopiens, nation inhospitalière, dont le pays est rempli de bêtes féroces et entrecoupé de hautes montagnes, où l'on dit que le Lixa prend sa source. Les Lixiens nous racontaient que ces montagnes sont fréquentées par les Troglodytes, hommes d'une forme étrange, et plus légers que les chevaux à la course. Je fis ensuite avec des interprètes deux journées au midi dans le désert. A mon retour j'ordonnai qu'on levât l'ancre [Cette phrase n'est pas du texte, mais elle y est impliquée. (N.d.A. édition de 1797)] , et nous courûmes pendant vingt-quatre heures à l'est. Au fond d'une baie nous trouvâmes une petite île de cinq stades de tour, à laquelle nous donnâmes le nom de Cernes, et y laissâmes quelques habitants. J'examinai mon journal, et je trouvai que Cernes devait être située sur la côte opposée à Carthage, la distance de cette île aux Colonnes d'Hercule étant la même que celle de ces mêmes colonnes à Carthage. Nous reprîmes notre navigation, et après avoir traversé une rivière appelée Chrèles, nous entrâmes dans un lac où se formaient trois îles plus considérables que Cernes. Nous mîmes un jour à parvenir de ces îles jusqu'au fond du lac. De hautes montagnes en bordaient l'enceinte ; nous y rencontrâmes des hommes couverts de peaux et habitants des bois, qui nous assaillirent à coups de pierres. Longeant les rives de ce lac, nous touchâmes à un autre fleuve large, couvert de crocodiles et de chevaux marins. De là nous revirâmes et gagnâmes l'île de Cernes. De Cernes, portant le cap au sud, nous rangeâmes pendant douze jours une côte habitée par des Ethiopiens qui paraissaient extrêmement effrayés, et se servaient d'un langage inconnu même à nos interprètes. Le douzième jour nous découvrîmes de hautes montagnes chargées de forêts, dont les arbres de différentes espèces sont parfumés. Après avoir doublé ces montagnes en deux jours de navigation, nous entrâmes dans une mer immense Dans les parages avoisinant au continent s'élevait une espèce de champ d'où nous voyions, durant la nuit, sortir, par intervalles, des flammes, les unes plus petites, les autres plus grandes. Les équipages ayant fait de l'eau, nous serrâmes le rivage pendant quatre jours, et le cinquième nous louvoyâmes dans un grand golfe que nos interprètes appelaient Hesperum Ceras (la Corne du soir). Nous nous trouvâmes par le gisement d'une île d'une latitude considérable. Un lac salin, dans lequel se formait un îlot, occupait l'intérieur de cette grande île. Nous mouillâmes par le travers de la terre et nous n'aperçûmes qu'une forêt. Mais pendant la nuit nous voyions des feux, et nous entendions le son des fifres, le bruit des timbales et les clameurs d'un peuple innombrable. Saisis de frayeur, et recevant de nos devins l'ordre d'abandonner cette île, nous appareillâmes sur-le-champ, et côtoyâmes la terre de feu de Thymiaterium, dont les torrents enflammés se déchargent dans la mer. Le sol était si brûlant qu'on ne pouvait y arrêter le pied. Nous tournâmes promptement le cap au large, et dans quatre jours nous fûmes portés de nuit à la hauteur d'un pays couvert de flammes, du milieu desquelles s'élevait un cône de feu qui semblait se perdre dans les nues. Au jour nous reconnûmes que c'était une haute montagne nommée Theon Ochema. Ayant doublé les régions ignées, nous ouvrîmes, trois jours après, le golfe Notu Ceras (la Corne de l'Orient) au fond duquel gisait [On croit que cette île, le terme de la navigation d'Hannon, est Sainte-Anne. (N.d.A. édition de 1797)] une île, avec un lac, un îlot, semblable à celle que nous avions déjà découverte. Ayant touché à cette île, nous la trouvâmes habitée par des sauvages. Le nombre des femmes dominait infiniment celui des hommes. Celles-ci étaient toutes velues, et nos interprètes les appelaient Gorilles. Nous les poursuivîmes, mais sans pouvoir les atteindre. Ils fuyaient par des précipices avec une étonnante agilité, en nous jetant des pierres. Nous réussîmes cependant à prendre trois femmes. Nous fûmes obligés de les tuer pour éviter d'en être déchirés ; nous en avons conservé les peaux. - Ici nous tournâmes nos voiles vers Carthage, les vivres commençant à nous manquer [Geogr. Vet. Script. Graec. Minor., vol. I, p. 1-6. (N.d.A. édition de 1797)] . Cook n'est plus. Ce grand navigateur a péri aux îles Sandwich, qu'il venait de découvrir. Ses vaisseaux, maintenant commandés par les capitaines Clerke et Gore, prêts à appareiller, attendent en rade un vent favorable, tandis que le lieutenant de La Résolution fait, à la vue de la terre, la description suivante : Les habitants des îles Sandwich sont certainement de la même race que ceux de la Nouvelle-Zélande, des îles de la Société et des Amis, de l'île de Pâques et des Marquises, race qui occupe, sans aucun mélange, toutes les terres qu'on connaît entre le quarante-septième degré de latitude nord et le vingtième degré de latitude sud, et le cent quatre-vingt-quatrième degré et le deux cent soixantième degré de longitude orientale. Ce fait, quelque extraordinaire qu'il paraisse, est assez prouvé par l'analogie frappante qu'on remarque dans les moeurs, les usages des diverses peuplades, et la ressemblance générale de leurs traits, et il est démontré d'une manière incontestable par l'identité absolue des idiomes. (...) La taille des naturels des îles Sandwich est, en général, au-dessous de la moyenne, et ils sont bien faits ; leur démarche est gracieuse ; ils courent avec agilité, et ils peuvent supporter de grandes fatigues. Les hommes cependant sont un peu inférieurs du côté de la force et de l'activité aux habitants des îles des Amis, et les femmes ont les membres moins délicats que celles d'O-Tahiti. Leur teint est un peu plus brun que celui des O-Tahitiens ; leur figure n'est pas si belle. Un grand nombre d'individus des deux sexes ont cependant la physionomie agréable et ouverte : les femmes surtout ont de beaux yeux, de belles dents, et une douceur et une sensibilité dans le regard qui préviennent beaucoup en leur faveur. Leur chevelure est d'un noir brunâtre ; elle n'est pas universellement lisse comme celle des sauvages de l'Amérique, ni universellement bouclée comme celle des nègres de l'Afrique : elle varie à cet égard ainsi que celle des Européens. (...) On a parlé souvent dans ce Journal de l'hospitalité et de l'amitié avec lesquelles nous fûmes reçus des insulaires : ils nous accueillirent presque toujours de la manière la plus aimable. Lorsque nous descendions à terre ils se disputaient le bonheur de nous offrir les premiers présents, de nous apprêter des vivres et de nous donner d'autres marques de respect. Les vieillards ne manquaient jamais de verser des larmes de joie ; ils paraissaient très satisfaits quand ils obtenaient la permission de nous toucher, et ils ne cessaient de faire entre eux et nous des comparaisons qui annonçaient bien de l'humilité et de la modestie. Les jeunes femmes ne furent pas moins caressantes, et elles s'attachèrent à nous sans aucune réserve, jusqu'au moment où elles s'aperçurent qu'elles avaient lieu de se repentir de notre intimité. (...) Les habitants des îles Sandwich diffèrent de ceux des îles des Amis en ce qu'ils laissent presque tous croître leur barbe ; nous en remarquâmes un très petit nombre, il est vrai, notamment le roi, qui l'avaient coupée, et d'autres qui ne la portaient que sur la lèvre supérieure. Ils arrangent leur chevelure d'une manière aussi variée que les autres insulaires de la mer du Sud ; mais ils suivent d'ailleurs une mode qui, autant que nous avons pu en juger, leur est particulière. Ils se rasent chaque côté de la tête jusqu'aux oreilles, en laissant une ligne de la largeur de la moitié de la main, qui se prolonge du haut du front jusqu'au cou : lorsque les cheveux sont épais et bouclés, cette ligne ressemble à la crête de nos anciens casques. Quelques-uns se parent d'une quantité considérable de cheveux faux qui flottent sur leurs épaules en longues boucles, tels qu'on en voit aux habitants de l'île de Horn, dont on trouve la figure dans la collection de M. Dalrymple : d'autres en font une seule touffe arrondie qu'ils nouent au sommet de la tête, et qui est à peu près de la largeur de la tête elle-même : plusieurs en font cinq à six touffes séparées. Il les barbouillent avec une argile grise mêlée de coquilles réduites en poudre, qu'ils conservent en boules, et qu'ils mâchent jusqu'à ce qu'elle devienne une pâte molle quand ils veulent s'en servir. Cette composition entretient le lustre de leur chevelure, et le rend quelquefois d'un jaune pâle. (...) Une seule pièce d'une étoffe épaisse, d'environ dix à douze pouces de largeur, qu'ils passent entre les cuisses, qu'ils nouent autour des reins, et qu'ils appellent maro, forme en général l'habit des hommes. C'est le vêtement ordinaire des insulaires de tous les rangs. La grandeur de leurs nattes, dont quelques- unes sont très belles, varie ; elles ont communément cinq pieds de long et quatre de large. Il les jettent sur leurs épaules et ils les ramènent en avant, mais ils s'en servent peu, à moins qu'ils ne se trouvent en état de guerre : comme elles sont épaisses et lourdes et capables d'amortir le coup d'une pierre et d'une arme émoussée, elles semblent surtout propres à l'usage que je viens d'indiquer. En général ils ont les pieds nus, excepté lorsqu'ils doivent marcher sur des pierres brûlées ; ils portent alors une espèce de sandales de fibres de noix de cocos tressées. (...) Le vêtement commun des femmes ressemble beaucoup à celui des hommes. Elles enveloppent leurs reins d'une pièce d'étoffe qui tombe jusqu'au milieu des cuisses, et quelquefois, durant la fraîcheur des soirées, elles se montrèrent avec de belles étoffes qui flottaient sur leurs épaules, selon l'usage des O- Tahitiennes. Le pau est un autre habit qu'on voit souvent aux jeunes filles ; c'est une pièce d'étoffe la plus légère et la plus fine, qui fait plusieurs tours sur les reins, et qui tombe jusqu'à la jambe, de manière qu'elle ressemble exactement à un jupon court. Leurs cheveux sont coupés par derrière et ébouriffés le devant de la tête comme ceux des O-Tahitiens et des habitants de la Nouvelle-Zélande ; elles diffèrent à cet égard des femmes des îles des Amis, qui laissent croître leur chevelure dans toute sa longueur. Nous vîmes à la baie de Karakakooa une femme dont les cheveux se trouvaient arrangés d'une manière singulière : ils étaient relevés par derrière et ramenés sur le front, et ensuite repliés sur eux-mêmes, de façon qu'ils formaient une espèce de petit bonnet. (...) Il y a lieu de croire qu'ils passent leur temps d'une manière très simple et peu variée. Ils se lèvent avec le soleil, et après avoir joui de la fraîcheur du matin, ils vont se reposer quelques heures. La construction des pirogues et des nattes occupe les Erees ; les femmes fabriquent les étoffes, les Towtows sont chargés surtout du soin des plantations et de la pêche. Divers amusements remplissent leurs heures de loisir. Les jeunes garçons et les femmes aiment passionnément la danse, et les jours d'appareil ils ont des combats de lutte et de pugilat bien inférieurs à ceux des îles des Amis, comme on l'a observé plus haut. (...) Il est évident que les naturels de ces îles sont divisés en trois classes. Les Erees, ou les chefs de chaque district, forment la première : l'un d'eux est supérieur aux autres, et on l'appelle à Owhyhee, Eree-Taboo et Free-Moee : le premier de ces noms annonce son autorité absolue et le second indique que tout le monde est obligé de se prosterner devant lui, ou, selon la signification de ce terme, de se coucher pour dormir en sa présence. La seconde classe est composée de ceux qui paraissent avoir des propriétés sans aucun pouvoir. Les Towtows, ou les domestiques, qui n'ont ni rang ni propriété, forment la troisième. (...) Il paraît incontestable que le gouvernement (monarchique) est héréditaire. (...) Le pouvoir des Erees sur les classes inférieures nous a paru très absolu. Des faits que j'ai déjà racontés nous montrèrent cette vérité presque tous les jours de notre relâche. Le peuple, d'un autre côté, a pour eux la soumission la plus entière, et cet état d'esclavage contribue d'une manière sensible à dégrader l'esprit et le corps des sujets. Il faut remarquer néanmoins que les chefs ne se rendirent jamais devant nous coupables de cruauté, d'injustice ou même d'insolence à l'égard de leurs vassaux, mais qu'ils exercent leur autorité les uns sur les autres de la manière la plus arrogante et la plus oppressive. J'en citerai deux exemples : Un chef subalterne avait accueilli avec beaucoup de politesse le Master de notre vaisseau, qui était allé examiner la baie de Karakakooa, la veille de l'arrivée de La Résolution ; voulant lui témoigner de la reconnaissance, je le conduisis à bord quelque temps après, et je le présentai au capitaine Cook, qui l'invita à dîner avec nous. Pareea entra tandis que nous étions à table ; sa physionomie annonça combien il était indigné de le voir dans une position si honorable ; il le prit à l'instant même par les cheveux, et il allait le traîner hors de la chambre ; notre commandant interposa son autorité, et après beaucoup d'altercations, tout ce que nous pûmes obtenir, sans en venir à une véritable querelle avec Pareea, fut que notre convive demeurerait dans la chambre, qu'il s'y assiérait par terre, et que Pareea le remplacerait à table. Pareea ne tarda pas à être traité aussi durement : lorsque Terreeobo arriva pour la première fois à bord de La Résolution, Maiha-Maiha, qui l'accompagnait, trouvant Pareea sur le tillac, le chassa de la façon la plus ignominieuse : nous étions sûrs néanmoins que Pareea était un personnage d'importance. (...) La religion des îles Sandwich ressemble beaucoup à celle des îles de la Société et des îles des Amis. Les Moraïs, les Wattas, les idoles, les sacrifices et les hymnes sacrés, sont les mêmes dans les trois groupes, et il paraît clair que les trois tribus ont tiré leurs notions religieuses de la même source. Les cérémonies des îles Sandwich sont, il est vrai, plus longues et plus multipliées ; et quoiqu'il se trouve dans chacune des terres de la mer du Sud une certaine classe d'hommes chargée des rites religieux, nous n'avions jamais rencontré de sociétés réunies de prêtres, lorsque nous découvrîmes les cloîtres de Kakooa dans la baie de Karakakooa. Le chef de cet ordre s'appelait Orano, dénomination qui nous parut signifier quelque chose de très sacré, et qui entraînait pour la personne d'Omeeah des hommages qui allaient presque jusqu'à l'adoration. Il est vraisemblable que certaines familles jouissent seules du privilège d'entrer dans le sacerdoce, ou du moins de celui d'en exercer les principales fonctions. Omeeah était fils de Kaoo et oncle de Kaireekea ; ce dernier présidait, en l'absence de son grand-père, à toutes les cérémonies religieuses du Moraï. Nous remarquâmes aussi qu'on ne laissait jamais paraître le fils unique d'Omeeah, enfant d'environ cinq ans, sans l'environner d'une suite nombreuse, et sans lui prodiguer des soins tels que nous n'en avions jamais vu de pareils. Il nous sembla qu'on mettait un prix extrême à la conservation de ses jours, et qu'il devait succéder à la dignité de son père [Troisième Voyage de Cook, t. IV, cap. VII-VIII, p. 61-112. (N.d.A. édition de 1797)] . J'aurais en vain multiplié les mots pour faire sentir la disparité des siècles, aussi bien qu'on l'aperçoit par le rapprochement de ces deux voyages. Rien ne montre mieux l'esprit, les lumières de l'âge, le caractère des anciens, et surtout celui des Carthaginois, que le journal du suffète Hannon. L'ignorance de la nature et de la géographie, la superstition, la crédulité, s'y décèlent à chaque ligne. On ne saurait encore s'empêcher de remarquer la barbarie des marins puniques. Bien que les femmes velues dont ils parlent ne fussent vraisemblablement qu'une espèce de singes, il suffisait que l'amiral africain les crût de nature humaine pour rendre son action atroce. Quelle différence entre ce mélange grossier de cruautés et de fables et le bon Cook cherchant des terres inconnues, non pour tromper les hommes, mais pour les éclairer, portant à de pauvres sauvages les besoins de la vie, jurant tranquillité et bonheur sur leurs rives charmantes à ces enfants de la nature, semant parmi les glaces australes les fruits d'un plus doux climat, soigneux du misérable que la tempête peut jeter sur ces bords désolés, et imitant ainsi, par ordre de son souverain, la Providence, qui prévoit et soulage les maux des hommes [Si la philosophie a jamais rien présenté de grand, c'est sans doute lorsqu'elle nous montre les Anglais semant de graines nutritives les îles inhabitées de la mer du Sud. On se plaît à se figurer ces colonies de végétaux européens avec leur port, leur costume étranger, leurs moeurs policées, contrastant au milieu des plantes natives et sauvages des terres australes. On aime à se les peindre émigrant le long des côtes, grimpant les collines, ou se répandant à travers les bois, selon les habitudes et les amours qu'elles ont apportées de leur sol natal : comme des familles exilées qui choisissent de préférence, dans le désert, les sites qui leur rappellent la patrie. Qu'un malheureux Français, Anglais, Espagnol, se sauve seul sur un rivage peuplé de ces herbes concitoyennes de son village ; que, prêt à mourir de faim, il trouve soudain tout au fond d'un désert, à quatre mille lieues de l'Europe, le légume familier de son potager, le compagnon de son enfance, qui semble se réjouir de son arrivée, ce pauvre marin ne croira-t-il pas qu'un dieu est descendu du ciel ? (N.d.A. édition de 1797)] ; enfin, cet illustre navigateur resserré de toutes parts par les rivages de ce globe, qui n'offre plus de mers à ses vaisseaux, et connaissant désormais la mesure de notre planète, comme le Dieu qui l'a arrondie entre ses mains. Cependant, il faut l'avouer, ce que nous gagnons du côté des sciences, nous le perdons en sentiment. L'âme des anciens aimait à se plonger dans le vague infini ; la nôtre est circonscrite par nos connaissances. Quel est l'homme sensible qui ne s'est trouvé souvent à l'étroit dans une petite circonférence de quelques millions de lieues ? Lorsque dans l'intérieur du Canada je gravissais une montagne, mes regards se portaient toujours à l'ouest, sur les déserts infréquentés qui s'étendent dans cette longitude. A l'orient, mon imagination rencontrait aussitôt l'Atlantique, des pays parcourus, et je perdais mes plaisirs. Mais à l'aspect opposé il m'en prenait presque aussi mal. J'arrivais incessamment à la mer du Sud, de là en Asie, de là en Europe, de là... J'eusse voulu pouvoir dire, comme les Grecs : " Et là-bas ! là-bas ! la terre inconnue, la terre immense [Je serais moins naïf aujourd'hui, et peut-être aurais-je tort. Quelque chose de la note sur les végétaux européens semés dans les îles étrangères se retrouve dans les Mélanges littéraires, article Mackenzie. (N.d.A. édition de 1826)] ! " Tout se balance dans la nature : s'il fallait choisir entre les lumières de Cook et l'ignorance d'Hannon, j'aurais, je crois, la faiblesse de me décider pour la dernière. Chapitre XXXVI Influence de la révolution grecque sur Carthage Carthage au moment de la fondation des républiques en Grèce se trouvait, par rapport à celle-ci, dans la même position que l'Angleterre vis-à-vis de la France actuelle. Possédant à peu près la même constitution, les mêmes richesses, le même esprit guerrier et commerçant que la Grande-Bretagne ; séparée comme elle du pays en révolution par des mers ; aussi libre, ou plus libre, que ce pays même, elle était garantie de l'influence militaire de Sparte et d'Athènes par la supériorité de ses vaisseaux, et du danger de leurs opinions politiques par l'excellence de son propre gouvernement. Les peuples maritimes ont cet avantage inestimable, d'être moins exposés que les nations agricoles à l'action des mouvements étrangers. Outre la barrière naturelle qui les protège contre une force invasive, s'ils sont insulaires, ou placés sur un continent éloigné, la superfluité de leur population trouve sans cesse un écoulement au dehors, sans demeurer en un état croupissant de stagnation dans l'intérieur. Le reste des citoyens, occupé du commerce de la patrie, a peu le temps de s'embarrasser de rêveries politiques. Là où les bras travaillent, l'esprit est en repos. Carthage encore lors de la chute des Pisistratides, élevée à l'empire des mers et à la traite du monde entier sur les débris du commerce de Tyr [L'explication de ceci se trouve à l'article Tyr. (N.d.A. édition de 1797)] , comme l'Angleterre de nos jours sur les ruines de celui de la Hollande, approchait du faîte de la prospérité. Par une autre ressemblance de fortune non moins singulière, elle crut devoir prendre une part active contre la révolution républicaine d'Athènes, en faveur de la monarchie. Xerxès, qui, en prétendant rétablir Hippias sur le trône, méditait la conquête de l'Attique et du Péloponnèse, engagea les Carthaginois à attaquer en même temps les colonies grecques en Sicile [Diod., lib. XI, p. 1. (N.d.A. édition de 1797)] . Amilcar, à la tète de plus de trois cent mille hommes et d'une flotte nombreuse, aborde à Panorme, et met le siège devant Himère [Diod., lib. XI, p. 16 et 22. (N.d.A. édition de 1797)] . Gélon accourt de Syracuse avec cinquante mille citoyens au secours de la place, tombe sur le général africain, détruit son armée, et le force de se jeter lui-même dans un bûcher allumé pour un sacrifice [Herod., lib. VII, p. 168. (N.d.A. édition de 1797)] . C'est ainsi qu'une fortune ennemie voulut nommer ensemble Himère et Dunkerque. L'enthousiasme dans la victoire, le découragement dans la défaite, est un trait de caractère que les souverains des mers d'autrefois [Plut., De Ger. Rep., p. 799. (N.d.A. édition de 1797)] ont possédé avec les maîtres de l'Océan de nos jours [Ramsay's Revol. of Amer. ; D'Orléans, Rév. d'Angl. Hume's Hist. of Engl., etc., etc. (N.d.A. édition de 1797)] : que de fois durant le cours des hostilités présentes, sans la mâle fermeté des ministres, l'Angleterre ne se serait-elle pas jetée aux pieds de sa rivale ! La nouvelle de la destruction de l'armée n'arriva pas plus tôt en Afrique, que le peuple tomba dans le désespoir. Il voulut la paix à quelque prix que ce fût. On députa humblement vers Gélon, qui mérita sa victoire par la modération dont il en usa envers ses ennemis : il exigea seulement qu'ils payassent les frais de la campagne, qui ne s'élevaient pas au-dessus de deux mille talents [Herod., lib. VII ; Diod, lib. XI. - 10 800 000 liv. de notre monnaie, en les supposant talents attiques, et 12 600 000 liv., en les comptant sur la valeur du talent d'orient, ce qui est plus probable. Si nous avions le déchet exact des talents carthaginois, que l'on fit refondre à Rome à la fin de la seconde guerre Punique, nous saurions au juste la vérité. (Voy. Liv., lib. XXXII, n o 2.) - (N.d.A. édition de 1797)] . Ainsi se termina pour les Carthaginois cette guerre si funeste à tous les alliés, qui eut encore cela de remarquable, qu'elle cessa peu à peu, telle que la guerre actuelle a déjà fini en partie, par les paix forcées et partielles des différents [On verra ceci au tableau général de la guerre Médique. (N.d.A. édition de 1797)] coalisés. Depuis le traité entre l'Afrique et la Grèce, les deux pays vécurent longtemps en intelligence, et l'influence de la révolution républicaine du dernier, se trouvant arrêtée par les causes que j'ai ci-dessus assignées, se borna quant à Carthage au malheur passager que je viens de décrire [NOTE 16] . Chapitre XXXVII L'Ibérie Sur le bord opposé du détroit de Gades, qui séparait les possessions africaines de Carthage de ses colonies européennes, on trouvait l'Ibérie, pays sauvage et à peine connu des anciens, à l'époque dont nous retraçons l'histoire. Il était habité par plusieurs peuples, Celtes d'origine, dont les uns se distinguaient par leur courage et leur mépris de la mort [Strabo, lib. III, p. 158 ; Liv., lib. XXVIII ; Marian., Sil. Ital., lib I. (N.d.A. édition de 1797)] ; les autres, pleins d'innocence, passaient pour les plus justes des hommes [La Bétique, dont Fénelon fait une peinture si touchante. Le tableau n'est pas entièrement d'imagination ; il est fondé sur la vérité de l'histoire. Je ne sais où j'ai lu que Mariana a omis quelque chose sur l'origine des nations ibériennes, dans sa traduction en langue vulgaire de son Histoire latine originale. Malheureusement je ne possède que l'édition espagnole de cet excellent ouvrage. (N.d.A. édition de 1797)] . Malheureusement leurs fleuves roulaient un métal qui les décela à l'avarice. Les Tyriens, pour l'obtenir, trompèrent d'abord leur simplicité [Diod., lib. V, p. 312. (N.d.A. édition de 1797)] . Les Carthaginois bientôt les asservirent, et les forçant à ouvrir les mines, les y plongèrent tout vivants [Diod., lib. IV, cap. CCCXII ; Polyb., lib. III. (N.d.A. édition de 1797)] . Si ce livre traversait les mers, s'il parvenait jusqu'à l'Indien enseveli sous les montagnes du Potose, il apprendrait que ses cruels maîtres ont autrefois, comme lui, péri esclaves sous leur terre natale, qu'ils y ont fouillé ce même or pour une nation étrangère apportée chez eux par les flots. Cet Indien adorerait en secret la Providence et reprendrait son hoyau moins pesant. Au reste, il est probable que les troubles de la Grèce réagirent sur les malheureux habitants de l'Ibérie. Carthage pour payer les frais de la guerre contre la Sicile multiplia sans doute les sueurs de ses esclaves [L'Ibérie fournit aussi des soldats, ainsi que les Gaules et l'Italie, à Carthage, pour l'expédition contre Syracuse. (N.d.A. édition de 1797)] . A chaque écu dépensé par le vice en Europe, les larmes de sang coulent dans les abîmes de la terre en Amérique. C'est ainsi que tout se lie, et qu'une révolution, comme le coup électrique, se fait sentir au même instant à toute la chaîne des peuples. Chapitre XXXVIII Les Celtes Par delà les Pyrénées habitait un peuple nombreux, connu sous le nom de Celte, dont la puissance s'étendait sur la Bretagne, les Gaules et la Germanie. Uni de moeurs et de langage, il ne lui manquait que de se gouverner en unité, pour enchaîner le reste du monde. Le tableau des nations barbares offre je ne sais quoi de romantique qui nous attire. Nous aimons qu'on nous retrace des usages différents des nôtres, surtout si les siècles y ont imprimé cette grandeur qui règne dans les choses antiques, comme ces colonnes qui paraissent plus belles lorsque la mousse des temps s'y est attachée. Plein d'une horreur religieuse, avec le Gaulois à la chevelure bouclée, aux larges bracca, à la tunique courte et serrée par la ceinture de cuir, on se plaît à assister dans un bois de vieux chênes, autour d'une grande pierre, aux mystères redoutables de Teutatès. La jeune fille, à l'air sauvage et aux yeux bleus, est auprès : ses pieds sont nus, une longue robe la dessine ; le manteau de canevas se suspend à ses épaules ; sa tête s'enveloppe du kerchef, dont les extrémités, ramenées autour de son sein et passant sous ses bras, flottent au loin derrière elle. Le Druide, sur le Cromleach, se tient au milieu, en blanc sagum, un couteau d'or à la main, portant au cou une chaîne et aux bras des bracelets de même métal : il brûle avec des mots magiques quelques feuilles du gui sacré, cueilli le sixième jour du mois, tandis que les eubages préparent dans la claie d'osier la victime humaine, et que les bardes, touchant faiblement leurs harpes, chantent à demi-voix dans l'éloignement Odin, Thor, Tuisco et Hela [Vid. Caes., De Bell. Gall. ; Tacit., De Mor. Germ. ; Lucan. ; Strabo ; Henry's, Hist. of Engl. ; View of the dress of the People of Engl. ; Puffend., De Druid. ; Pelloutier, Lettres sur les Celtes ; Ossian's Poem. ; les deux Edda. (Voyez le livre des Gaules ; et Velléda, dans Les Martyrs ; mais à quoi bon tout cela dans l'Essai ? - N.d.A. édition de 1826)] . Le grand corps des Celtes se divisait en une multitude de petits Etats, gouvernés par des iarles, ou chefs militaires. La partie politique et civile était abandonnée aux druides [Caes., de Bell. Gall., lib. VI. cap. XIII ; Tacit., de Mor. Germ., cap. VII. (N.d.A. édition de 1797)] . Cet ordre célèbre semble avoir existé de toute antiquité, et quelques auteurs même en ont fait la source d'où découlèrent les sectes sacerdotales de l'Orient [Laert., lib. I. (N.d.A. édition de 1797)] . Il se partageait en trois branches : les druides, dépositaires de la sagesse et de l'autorité ; les bardes, rémunérateurs des actions des héros ; les eubages, veillant à l'ordre des sacrifices [Diod. Sic., lib. v, p. 308 ; Strabo, lib. IV. (N.d.A. édition de 1797)] . Ces prêtres enseignaient l'immortalité de l'âme [Caes., De Bell. Gall., cap. XIV ; Val. Max., lib. II, cap VI. (N.d.A. édition de 1797)] , la récompense des vertus, le châtiment des vices [Les deux Edda ; Saemundus, Snorro, trad. lat. (N.d.A. édition de 1797)] , et un terme de la nature fixé pour un général bonheur [Saemundus, Snorro, trad. lat. ; Strabo, lib. IV, p. 302. (N.d.A. édition de 1797)] . Plusieurs nations ont cru dans ce dernier dogme, qui tire sa source de nos misères. L'espérance peut nous faire oublier nos maux, mais comme une liqueur enivrante qui nous tue. Ce n'est pas ici le lieu de nous étendre sur les moeurs, les lumières, les coutumes des nations barbares, elles fourniront ailleurs un chapitre intéressant. A présent notre description formerait un anachronisme, ce que nous savons d'elles étant postérieur au règne de Xersès. Nous devons seulement montrer que les révolutions de la Grèce étendirent leur influence jusque sur ces peuples sauvages. Une colonie phocéenne, pleine de l'amour de la liberté, qu'elle ne pouvait conserver sur les rivages de l'Asie, chercha l'indépendance sous un ciel plus propice, et fonda dans les Gaules [L'an de Rome 165. (N.d.A. édition de 1797)] l'antique Marseille. Bientôt les lumières et le langage de ces étrangers se répandirent parmi les druides [Strabo, lib. IV, p. 181. - L'auteur cité prétend que les Gaulois furent instruits dans les lettres par les Marseillais. Du temps de Jules César les premiers se servaient des caractères grecs dans leurs écrits. (De Bell. Gall., lib. VI, cap. XIII.) - (N.d.A. édition de 1797)] . Il serait impossible de suivre dans l'obscurité de l'histoire les conséquences de ces innovations, mais elles durent être considérables ; nous savons que souvent la moindre altération dans le costume d'un peuple suffit seule pour le dénaturer. Sans recourir aux conjectures, l'établissement des Phocéens dans les Gaules devint une des causes secondaires de l'esclavage de ces derniers. Fidèles alliés des Romains, les Marseillais ouvraient une porte aux armées des Césars et une retraite assurée en cas de revers [Liv., lib. XXI. (N.d.A. édition de 1797)] . Leur connaissance du pays, leur courage, leurs lumières, tout tournait au désavantage des peuples Galliques [Comme au passage d'Annibal dans les Gaules. (Voyez Tite-Live, à l'endroit cité.) L'attachement de la république de Marseille pour les Romains, les différents services qu'elle leur rendit, tout cela est trop connu pour exiger plus de détails. (Voy. Liv., Caes., Polyb., etc.) - (N.d.A. édition de 1797)] . C'est ainsi que les hommes sont ordonnés les uns aux autres. Les fils de leurs destinées viennent aboutir dans la main de Dieu ; l'un ne saurait être tiré sans que tous les autres soient mus. Je finirai cet article par une remarque. Les Marseillais, différents d'origine des autres peuples de la France, ont aussi un caractère à eux. Ils semblent avoir conservé le génie factieux de leurs fondateurs, leur courage bouillant et éphémère, leur enthousiasme de liberté. On nie maintenant le pouvoir du sang, parce que les principes du jour s'y opposent ; mais il est certain que les races d'hommes se perpétuent comme les races d'animaux [Cela est vrai ; mais aussi ces races s'appauvrissent, s'usent et dégénèrent comme les races d'animaux. (N.d.A. édition de 1826)] . C'est pourquoi les anciens législateurs voulaient qu'on n'élevât que les enfants forts et robustes, comme on prend soin de ne nourrir que des coursiers belliqueux. Chapitre XXXIX L'Italie L'Italie à l'époque de la révolution républicaine en Grèce était, ainsi que de nos jours, divisée en plusieurs petits Etats à peu près semblables de moeurs et de langage. Nous les considérerons à la fois, pour éviter les détails inutiles. La constitution monarchique régnait généralement chez tous ces peuples [Liv., lib. I. n o 15 ; Vellei., Paterc., lib. I. cap. IX ; lib. V, n o 1 ; Macch., Istor. Fior., lib. II ; Denina, Istor. del. Ital. (N.d.A. édition de 1797)] . Leur religion ressemblait à celle des Grecs ; ils y ajoutèrent l'art des augures [Ovid., Metam. ; lib. XV, v. 558. (N.d.A. édition de 1797)] . Leurs costumes n'étaient pas sans luxe, leurs usages sans corruption [Au siècle le plus vertueux de Rome, le fils du grand Cincinnatus fut accusé de fréquenter le quartier des courtisanes. On connaît le luxe du dernier Tarquin. (Voy. Tite- Live.) - (N.d.A. édition de 1797)] ; l'un et l'autre y avaient été introduits par les cités de la Grande-Grèce. Déjà ces nations comptaient quelques philosophes : Tagès, le plus ancien d'entre eux, fut un imposteur, ou un insensé, qui inventa la science des présages [Ovid., loc. cit. (N.d.A. édition de 1797)] . Un autre auteur, inconnu, écrivit sur le système de la nature. Il disait que le monde visible mit soixante siècles à éclore avant d'être habité, qu'il en durerait encore soixante avant de se dissoudre, fixant à douze mille ans la période complète de son existence [Suid., verb. Tyrrhen., p. 519. - A la longueur des périodes près, ce système rappelle celui de Buffon. (Voy. Théor. de la Terre.) - (N.d.A. édition de 1797)] . En politique, Romulus et Numa avaient brillé ; Plutarque a comparé celui-là à Thésée, et celui-ci à Lycurgue [In Vit. Romul., Thes., etc. (N.d.A. édition de 1797)] . Le premier parallèle est aussi heureux que le second semble intolérable. Qu'avaient de commun les lois théocratiques du roi de Rome avec les institutions sublimes du législateur de Sparte [La preuve du vice de ces lois, c'est qu'elles furent renversées cent années après, et que le sénat dans la suite fit brûler les livres de Numa retrouvés dans son tombeau. (N.d.A. édition de 1797) - (J'ai considérablement rabattu de mon admiration pour les lois de Lycurgue tout ce qui blesse les lois naturelles a quelque chose de faux. Quant à Numa, mon philosophisme ne me permettait pas alors de le traiter mieux. - N.d.A. édition de 1826)] ? Plusieurs philosophes se sont enthousiasmés de Numa sur la seule idée qu'il étudia sous Pythagore. La chronologie a prouvé un intervalle de plus d'un siècle entre l'existence de ces deux sages. Que devient le mérite du premier ? Il y a beaucoup d'hommes qu'on cesserait d'estimer si on pouvait ainsi relever toutes les erreurs de compte. Chapitre XL Influence de la révolution grecque sur Rome A l'époque de l'établissement des républiques en Grèce, une grande révolution s'était pareillement opérée en Italie. L'année qui vit bannir le tyran de l'Attique vit aussi tomber celui du Latium [Plin., lib. XXXIV, cap. IV. (N.d.A. édition de 1797)] . Que si l'on considère les conséquences de ces deux événements, cette année passera pour la plus fameuse de l'histoire. La réaction du renversement de la monarchie à Athènes fut vivement sentie à Rome. Brutus avait été envoyé par Tarquin vers l'oracle de Delphes à l'époque de la chute d'Hippias [Tite-Live, qui rapporte ce voyage, n'en marque pas la durée ; mais il dit que Brutus trouva à son retour les Romains se préparant à aller assiéger Ardée. Or, Tarquin fut chassé de Rome dans les premiers mois de cette entreprise. Hippias ayant quitté l'Attique l'année même de la mort de Lucrèce, il résulte que Brutus avait fait le voyage de Delphes entre l'assassinat d'Hipparque et la retraite d'Hippias, c'est-à-dire entre la soixante-sixième et la soixante-septième olympiade. (N.d.A. édition de 1797) - (Je n'ai vu cette observation nulle part : elle valait la peine d'être faite ; ses développements seraient féconds. - N.d.A. édition de 1826)] . Je ne puis croire que le coeur du patriote ne battit pas avec plus d'énergie lorsqu'en sortant de son pays esclave il mit le pied sur cette terre d'indépendance. Le spectacle d'un peuple en fermentation et prêt à briser ses fers dut porter la flamme dans le sang du magnanime étranger. Peut-être au récit de la mort d'Harmodius, racontée par quelque prêtre du temple, le front rougissant de Brutus dévoila-t-il toute la gloire future de Rome. Il retourna au bord du Tibre, non vainement inspiré de cet esprit qui agite une faible Pythie, mais plein de ce dieu qui donne la liberté aux empires et ne se révèle qu'aux grands hommes [Ces sentiments prouvent que ce n'est pas l'esprit d'opposition qui les fait manifester aujourd'hui. (N.d.A. édition de 1826)] . Rome dans la suite eut encore recours à la Grèce, et les Athéniens devinrent les législateurs du premier peuple de la terre [Liv., lib. III, cap. XXXI. (N.d.A. édition de 1797)] . Ceci tient à l'influence éloignée de la révolution dont je parlerai ailleurs. Mais la politique verbeuse de l'Attique, qui entrait en Italie par le canal de la Grande-Grèce, trouva une barrière insurmontable dans l'heureuse ignorance des peuples de l'intérieur. Le citoyen, accoutumé aux exercices du champ de Mars, à l'obéissance des lois et à la crainte des dieux [Plut., in F. Cam., in Num., lib. I. (N.d.A. édition de 1797)] , n'allait point dans des écoles de démagogie apprendre à vociférer sur les droits de l'homme et à bouleverser son pays. Les magistrats veillaient ce que ces lumières inutiles ne corrompissent pas la jeunesse. Rome enfin opposa à la Grèce république à république, liberté à liberté, et se défendit des vertus étrangères avec ses propres vertus [Je distinguais partout, comme je fais encore aujourd'hui, l'esprit démagogique de l'esprit de liberté, les fausses lumières de la lumière véritable. (N.d.A. édition de 1826)] . Que si l'on s'étonne de ceci, je n'ai pas dit vertu, mais vertus, choses totalement différentes, et que nous confondons sans cesse. La première est immuable, de tous les temps, de toutes les choses, les secondes sont locales, conventionnelles, vices ici, vertus ailleurs. Distinction peu juste, répliquera- t-on, puisque alors vous faites de la vertu un sentiment inné, et que cependant les enfants semblent n'en avoir aucune. Et pourquoi demander du coeur ses fonctions les plus sublimes, lorsque le merveilleux ouvrage est entre les mains de l'ouvrier ? Qu'on ne dise pas qu'il soit futile de s'attacher à montrer le peu d'influence que l'établissement des gouvernements populaires parmi les Grecs dut avoir à Rome, objectant que celle-ci étant républicaine, des républiques ne pouvaient agir sur elle. La France n'a-t-elle pas détruit Genève et la Hollande, ébranlé Gênes, Venise et la Suisse ? N'a-t-elle pas été sur le point de bouleverser l'Amérique même ? Sans vous, grand homme [Washington. La révolution française sans la fermeté de Washington aurait détruit le pacte fédéral. (N.d.A. édition de 1826)] , qui avez daigné me recevoir, et dont j'ai visité la demeure avec le respect qu'on porte dans un temple, que serait devenu tout votre beau pays ? Chapitre XLI La Grande-Grèce Sur les côtes de l'Italie, les Athéniens, les Achéens, les Lacédémoniens, à différentes époques, avaient fondé plusieurs colonies, et c'est ce qu'on appelait la Grande-Grèce. Entre ces cités, Sybaris, Crotone, Tarente, devinrent bientôt célèbres par leurs dissensions politiques, leurs mauvaises moeurs et leurs lumières. De même que les peuples dont elles tiraient leur origine, elles chérissaient la liberté, qu'elles ne savaient retenir. Tour à tour républiques, ou soumises à des tyrans, elles passaient, par un cercle de révolutions continuelles, de la licence la plus effrénée au plus honteux esclavage [Strabo, lib. VI ; Diod., lib. XII ; Val. Max., lib. VIII, cap. VII. (N.d.A. édition de 1797)] . Vers le temps de la révolution des Pisistratides à Athènes, Pythagore de Samos, après de longs voyages, s'était enfin fixé à Crotone. Ce philosophe, un des plus beaux génies de l'antiquité, et le fondateur de la secte qui porte son nom, avait puisé ses lumières parmi les prêtres de l'Egypte, de la Perse et des Indes [Jamblic., in Vit. Pith. (N.d.A. édition de 1797)] . Ses notions de la Divinité étaient sublimes : il regardait Dieu comme une unité, d'où le sujet qu'il employa pour création s'était écoulé [Laert., in Pythag., lib. VIII. (N.d.A. édition de 1797)] . De son action sur ce sujet sortit ensuite l'univers [Stob., Ecl. Phys., lib. I, cap. XXV. (N.d.A. édition de 1797)] . De ceci il résultait que tout émanant de Dieu, tout en formait nécessairement partie ; et cette doctrine tombait ainsi dans les absurdités du spinosisme [Legat. pro Christ. (N.d.A. édition de 1797)] ; avec cette différence que Pythagore admettait le principe comme esprit, Spinosa comme matière [J'avais un grand penchant à l'étude de cette métaphysique religieuse : on peut s'en convaincre par les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu placées dans les notes du Génie du Christianisme. (N.d.A. édition de 1826)] . Le dogme de la transmigration des âmes, que le sage Samien emprunta des Brachmanes et des gymnosophistes de l'Orient [Cependant il n'est pas certain que Pythagore ait parcouru la Perse et les Indes. Cette opinion n'ayant été soutenue que par des écrivains d'un siècle très postérieur à celui du philosophe samien, Jamblicus est rempli de fables. (N.d.A. édition de 1797)] , est trop connu pour m'y arrêter. Quelque absurde qu'il nous paroisse cependant, puisqu'il est impossible de concevoir comment la mémoire, qui n'est qu'une image déposée par les sens, peut appartenir à l'esprit dégagé des premiers, on ne saurait pas plus nier ce système que mille autres. Outre que la métempsychose réelle des corps le favorise, il donne en même temps la solution des difficultés concernant une autre vie [Il faut sous-entendre pour les Pythagoriciens, car il est clair que je n'adopte pas ce système. (N.d.A. édition de 1826)] , l'univers n'étant plus qu'un grand tout éternel, où rien ne s'anéantit, ni ne se crée. Ainsi la doctrine de Pythagore formait un cercle ramenant de nécessité au même point ; car des principes de la transmigration on se retrouvait à l'idée primitive que ce philosophe avait du ton on, ou ce qui est. Si Pythagore s'était contenté de sonder l'abîme de la tombe, il aurait peu mérité la reconnaissance des hommes ; mais il s'occupa d'autres études plus utiles à la société. Son système de la nature était celui des Harmonies [Jambl., Vit. Pyth., cap, XIV, Laert, in Pyth, lib. VIII. - Selon le dernier auteur cité, Pythagore disait que la vertu, la santé, Dieu même, et tout l'univers, n'étaient que des harmonies. (N.d.A. édition de 1797)] développé de nos jours par Bernardin de Saint-Pierre, qui a revêtu du style le plus enchanteur la morale la plus pure [Le génie mathématique de M. de Saint-Pierre offre encore d'autres ressemblances avec celui de Pythagore. La théorie des marées, par la fonte des glaces polaires, est une opinion, sinon une vérité prouvée, qui mérite la plus grande attention des savants et de tout amant de la philosophie de la nature. (N.d.A. édition de 1797) - (Cette opinion ne mérite pas l'attention des savants ; si toutes les lois astronomiques et physiques ne détruisaient pas cette opinion, les derniers voyages du capitaine Parry dans les mers polaires suffiraient pour renverser la théorie des marées par la fonte des glaces. On peut se consoler de s'être trompé quelquefois quand on a fait Paul et Virginie. - N.d.A. édition de 1826)] . Le sage Samien, de même que l'ami de Jean-Jacques, représentait l'univers comme un grand corps parfait dans sa symétrie, mû d'après des lois musicales et éternelles [Jambl., Vit. Pyth. ; Etudes de la Nature. (N.d.A. édition de 1797)] . Des nombres harmoniques, dont le plus parfait était le quatre, selon Pythagore [Hierocl., in Aur. Carm. ; Aur. carm. ; ap. Poet. minor. Groec. (N.d.A. édition de 1797)] , et le cinq, d'après Saint-Pierre [Etudes de la Nature, t. I-II. (N.d.A. édition de 1797)] , formaient dans les choses une arithmétique mystérieuse, d'où découlaient les secrets et les grâces de la nature [Etudes de la Nature, t. I-II. (N.d.A. édition de 1797)] . L'éther était plein de la mélodie des sphères roulantes [Jambl., Vit. Pyth., cap. XIV. (N.d.A. édition de 1797)] , et des dieux bienfaisants daignaient quelquefois se communiquer aux mortels dans leurs songes [Laert., Vit. Pyth., lib. VIII ; Paul et Virginie. - Ce que Pythagore disait de l'homme, qu'il est un microcosme ou un abrégé de l'univers, est sublime. (N.d.A. édition de 1797)] . Le sage de la Grande-Grèce voulut joindre à la gloire du physicien la gloire, plus dangereuse, du législateur. Ainsi que celle de Bernardin, sa politique était douce et religieuse. Il ne recommandait pas tant la forme du gouvernement que la simplicité du coeur [Laert., Vit. Pyth., lib. VIII. (N.d.A. édition de 1797)] , sûr qu'une bonne constitution découle toujours des moeurs pures. Avec une barbe vénérable descendant à sa ceinture, une couronne d'or dans ses cheveux blancs, une longue robe de lin d'Egypte, le vieillard Pythagore, délivrant au son des instruments [Laert., Vit. Pyth., lib. VIII ; Jambl., cap. XXI, n o 100 ; Aelian., lib. XII, cap. XXXII ; Porphyr. (N.d.A. édition de 1797)] la plus aimable des morales aux peuples assemblés, offre un tout autre tableau que celui des législateurs de notre âge. Les succès du sage furent d'abord prodigieux. Une révolution générale s'opéra dans Crotone ; mais bientôt, fatigués de leurs réformes, les citoyens dont il censurait la vie l'accusèrent de conspirer contre l'Etat, ou plutôt contre leurs vices [Porphyr., n o 20 ; Jambl., cap. XXXI, n o 214. (N.d.A. édition de 1797)] . Ils brûlèrent vivants ses disciples dans leur collège, et le forcèrent lui-même à s'enfuir dans les bois, où il fit une fin malheureuse [La mort de Pythagore est diversement racontée. Diogène Laerce seul rapporte quatre opinions différentes. (N.d.A. édition de 1797)] . Les savants doutent que Pythagore ait laissé quelques ouvrages. Je vais donner au lecteur les Vers dorés qu'on lui attribue [Quelques-uns les croient d'Empédocle. Tandis que je préparais ceci pour la presse, M. Peltier m'a fait le plaisir de me communiquer un livre qui m'aurait épargné bien du travail si j'en avais connu plus tôt l'existence. Ce sont les Soirées littéraires, qui s'étendent depuis le mois d'octobre 1795 jusqu'au mois de juin ou juillet 1796. Les traductions élégantes qu'on y trouve eussent servi d'ornement à ces Essais, en même temps qu'elles m'eussent sauvé la fatigue de traduire moi-même. Ceci n'est qu'un des plus petits inconvénients où l'on tombe à écrire loin des capitales et dans un pays étranger. Si dans les morceaux que mon sujet m'a forcé de choisir j'ai quelquefois donné à mes versions un sens autre que celui adopté par les auteurs des Soirées littéraires, sans doute la faute est de mon côté. D'ailleurs, on sent que je n'ai pas dû travailler sur le même plan ni sur une échelle aussi développée. (N.d.A. édition de 1797)] , ou du moins qui renferment sa doctrine. Ils sont au nombre de soixante-douze. Voici les plus remarquables : Honore les dieux immortels tels qu'ils sont établis ou ordonnés par la loi. Respecte le serment avec toute sorte de religion. Il faut mourir, c'est le décret de ta destinée. La puissance habite auprès de la nécessité. Les gens de bien n'ont pas la plus grande part des souffrances. Les hommes raisonnent bien, les hommes raisonnent mal ; n'admire les uns ni ne méprise les autres. Ne te laisse jamais éblouir. Fais au présent ce qui ne t'affligera pas au passé. Commence le jour par la prière, tu connaîtras alors la constitution de Dieu et des hommes, la chaîne des êtres, ce qui les contient, ce qui les lie ; tu connaîtras, selon la justice, que l'univers est le même dans tous les lieux ; tu n'espéreras point alors ce qui n'est point, car tu sauras ce qui est, tu sauras que nos maux sont volontaires ; que nous ignorons que le bonheur soit près de nous ; qu'un bien petit nombre sait se délivrer de ses peines ; que nous roulons au gré du sort comme des cylindres mus par la discorde [Poet. Minor. Groec. (N.d.A. édition de 1797)] . Si l'on médite attentivement les Vers dorés, l'on trouvera qu'ils renferment tous les principes des vérités morales, souvent enveloppés d'un voile de mystère qui leur prête un nouvel attrait. On trouve dans Bernardin de Saint-Pierre une multitude de pensées vraies, de réflexions attendrissantes, toujours revêtues du langage du coeur. La mort est un bien pour tous les hommes ; elle est la nuit de ce jour inquiet qu'on appelle la vie. Le meilleur des livres, qui ne prêche que l'égalité, l'amitié, l'humanité et la concorde, l'Evangile, a servi pendant des siècles de prétexte aux fureurs des Européens... Après cela, qui se flattera d'être utile aux hommes par un livre ? Qui voudrait vivre s'il connaissait l'avenir ? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes ! La solitude est si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu'il me paraît impossible d'y goûter un plaisir durable de quelque sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l'on ne se fait une solitude intérieure, d'où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d'autrui n'entre jamais. Dans cette île, située sur la route des Indes... quel Européen voudrait vivre heureux, mais pauvre et ignoré ? Les hommes ne veulent connaître que l'histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne. Il n'y a jamais qu'un côté agréable à connaître dans la vie humaine : semblable au globe sur lequel nous tournons, notre révolution rapide n'est que d'un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière que l'autre ne soit livrée aux ténèbres. La vie de l'homme, avec tous ses projets, s'élève comme une petite tour, dont la mort est le couronnement. Il y a des maux si terribles et si peu mérités, que l'espérance même du sage en est ébranlée. La patience est le courage de la vertu. C'est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts, comme si des rochers étaient des remparts contre l'infortune, et comme si le calme de la nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l'âme [Paul et Virginie. (N.d.A. édition de 1797)] . Chapitre XLII Suite. - Zaleucus. Charondas Pythagore fut suivi de deux autres législateurs, Zaleucus et Charondas, qui brillèrent dans la Grande-Grèce, au moment de la gloire de la mère patrie [Il y a ici un schisme entre les chronologistes. Plusieurs rejettent Charondas à deux siècles avant l'époque où je le place, et je crois même avec raison. Cependant les difficultés étant très grandes, et des historiens célèbres ayant adopté l'ère que j'assigne, je me suis cru autorisé à la suivre. (N.d.A. édition de 1797)] . Charondas s'appliqua moins à la politique qu'à la réforme de la morale : car telles moeurs, tel gouvernement. Voici ses principes : " Frappez le calomniateur de verges. Livrez le méchant à son propre coeur dans une profonde solitude : que quiconque se lie d'amitié avec lui soit puni. Que le novateur proposant un changement dans les lois antiques se présente la corde au cou, afin d'être étranglé si son statut est rejeté [Strabo, lib. XIV ; Charond. ap. Stob., Serm. 42. (N.d.A. édition de 1797)] . " Zaleucus fondait sa législation sur le principe du théisme : " Dieu, excellent, demande des âmes pures, charitables et aimant les hommes [Stob., Serm. 42. (N.d.A. édition de 1797)] . " Les lois somptuaires de ce philosophe montrent son peu de connaissance de l'humanité. Il crut bannir le luxe et dévoiler la corruption en laissant aux gens de mauvaises moeurs l'usage exclusif des riches parures [Diod., lib. XII. (N.d.A. édition de 1797)] . Il ne vit pas qu'il n'en coûtait au citoyen diffamé qu'un masque de plus, l'hypocrisie, pour paraître honnête homme. Ce n'était pas la peine de lui laisser ses vices et d'en faire de plus un comédien. Chapitre XLIII Influence de la révolution d'Athènes sur la Grande-Grèce L'influence de la révolution de la Grèce sur ses colonies d'Italie fut considérable et dans un sens excellent. Crotone et Sybaris au moment du renversement de la monarchie à Athènes étaient, de même que les colonies actuelles de la France, plongées dans les horreurs des guerres civiles [Strab., lib. XIV ; Diod., lib. XII. (N.d.A. édition de 1797)] , et ravagées par des brigands [C'est ce qui se prouve par la mort de Charondas. On sait qu'il se perça de son épée, pour être entré en armes, contre ses propres lois, dans l'assemblée du peuple, en revenant de poursuivre des brigands. (N.d.A. édition de 1797)] . C'est une chose remarquable que les rameaux d'un Etat surpassent bientôt le tronc paternel en luxe et en beauté vicieuse. Des hommes laissés sur une côte déserte se croient tout à coup délivrés du frein des lois, et, loin de l'oeil du magistrat, s'abandonnent aux désordres de la société, sans avoir les vertus de la nature. La fertilité d'un sol nouveau les élève bientôt à la prospérité : et de ces deux causes combinées résulte ce mélange de richesses et de mauvaises moeurs qu'on trouve dans les colonies. Quoi qu'il en soit, la révolution républicaine de France a précipité la destruction des îles de l'Amérique, tandis que l'établissement du gouvernement populaire à Athènes retarda au contraire celle des villes grecques d'Italie. Athènes, plaignant le sort de ces malheureuses cités, fit partir une nouvelle association de ses citoyens qui rétablit le calme et bâtit une ville [Turium. (N.d.A. édition de 1797)] à laquelle Charondas donna des lois [Strabo, lib. XIV. (N.d.A. édition de 1797)] . Mais ces réformes ne furent que passagères. La corruption avait jeté des racines trop profondes pour être désormais extirpée et la maladie du corps politique ne pouvait finir que par sa mort. Chapitre XLIV La Sicile A l'extrémité de la Grande-Grèce se trouve l'île de Sicile [Elle porta tour à tour le nom de Trinacrie, Sicanie et Sicile, et avant tout celui de pays des Lestrigons. (Voy. Hom. et Virg.) - (N.d.A. édition de 1797)] , où l'on comptait déjà plusieurs villes célèbres. Nous ne nous arrêterons qu'à Syracuse, qui occupe une place si considérable dans l'histoire des hommes. Archias, Corinthien, avait jeté les fondements de cette colonie, vers la quatrième année de la dix-septième olympiade [Dionys. Halicarn., Antiq. Rom., lib. II, p. 128. (N.d.A. édition de 1797)] . Depuis cette époque jusqu'aux beaux jours de la liberté en Grèce on ignore presque sa destinée. Si l'obscurité fait le bonheur, Syracuse fut heureuse. Il lui en coûta cher pour ces instants de calme : on ne jouit point impunément de la félicité ; ce n'est qu'une avance que la nature vous a faite sur la petite somme des joies humaines. On n'est heureux que par exception et par injustice ; si vous avez eu beaucoup de prospérités, d'autres ont dû beaucoup souffrir, parce que la quantité des biens étant mesurée, il a fallu prendre sur eux pour vous donner ; mais tôt ou tard vous serez tenu à rembourser à gros intérêts : quiconque a été très fortuné doit s'attendre à de très grands revers. De ceci les Syracusains sont un exemple. Depuis le moment de l'invasion de Xerxès en Grèce jamais peuple n'offrit un plus étonnant spectacle ; une révolution étrange et continuelle commença son cours, et ne finit qu'à la prise de la métropole par les Romains. Ce fut une chose commune que de voir les rois tombés du faite des grandeurs au plus bas degré de fortune : monarques aujourd'hui, pédagogues demain. N'anticipons pas ce grand sujet. La forme du gouvernement en Sicile avait été républicaine jusque vers le temps de la chute des Pisistratides à Athènes. Les moeurs, la politique, la religion, étaient celles de la mère patrie. Un historien, nommé Antiochus, plusieurs sophistes, quelques poètes [Stésichore, Parménide, etc. (N.d.A. édition de 1797)] , avaient déjà paru. Bientôt cette île célèbre devint le rendez-vous des beaux esprits de la Grèce. Ils y accoururent de toutes parts, alléchés par l'or des tyrans, qui s'amusaient de leur bavardage politique et de leurs dissensions littéraires [Pindare appelait, à la cour d'Hiéron, ses rivaux, Simonide et Bacchylide, des corbeaux croassants, et ceux-ci le rendaient en aussi bonne plaisanterie au lyrique. D'une autre part, le poète Simonide débitait gravement des maximes politiques au tyran cacochyme et de mauvaise humeur, qui sans doute se rappelait que le flatteur d'Hipparque avait aussi élevé les assassins de ce même prince aux nues. Pindare, de son côté, harassait les muses pour célébrer les chevaux d'Hiéron, etc. Quand donc est-ce que les gens de lettres sauront se tenir dans la dignité qui convient à leur caractère ? Quand ne chanteront-ils que la vertu ? Quand cesseront-ils d'encenser les tyrans, de quelque nom que ceux-ci se revêtissent ? (Vid. Aelian., lib IV, cap. XVI ; Cic., lib. I, De Nat. Deor., 60 ; Pind., Nem. 3, etc.) - (N.d.A. édition de 1797)] . Chapitre XLV Suite Que la réaction du renversement de la monarchie en Grèce fut grande, prompte et durable sur la Sicile, c'est ce que nous avons déjà entrevu ailleurs [A l'article Carthage. (N.d.A. édition de 1797)] . Syracuse, par le contrecoup de la chute d'Hippias, se vit attaquée des Carthaginois. Elle obtint la victoire en même temps qu'elle se forgea des chaînes. Les Syracusains, par reconnaissance, élevèrent Gélon, leur général, à la royauté [Plut., in Timol. (N.d.A. édition de 1797)] . Ainsi, au gré de ces chances, mères des vertus et des vices, de la réputation et de l'obscurité, du bonheur et de l'infortune, la même révolution qui donna la liberté à la Grèce produisit l'esclavage en Sicile [Je ne fais plus de notes sur ces rapprochements, parce que j'en ai assez prouvé ailleurs la futilité. J'en dis autant de mes aberrations philosophiques. Je reviens dans le paragraphe ci-dessus, aux chances de l'aveugle fortune ; quelques lignes après je rentrerai dans les convictions intellectuelles. Rien ne montre mieux ma bonne foi : je n'étais fixé sur rien en morale et en religion. Plongé dans les ténèbres, je cherchais la lumière, que mon esprit et mon instinct me reproduisaient par intervalles. (N.d.A. édition de 1826)] . Un sujet plus aimable nous appelle. Il est doux de ramener ses yeux, fatigués du spectacle des vices, sur les scènes tranquilles de l'innocence. En traversant la mer Adriatique, nous allons chercher au bord de l'Ister [Le Danube. (N.d.A. édition de 1797)] les vertus que nous n'avons pas su trouver sur les rivages de l'Italie. On peut s'arrêter quelques instants avec une sorte d'intérêt dans une société corrompue, mais le coeur ne s'épanouit qu'au milieu des hommes justes. Chapitre XLVI Les trois âges de la Scythie et de la Suisse. Premier âge : la Scythie heureuse et sauvage (Je vais présenter au lecteur l'âge sauvage, pastoral-agricole, philosophique et corrompu, et lui donner ainsi, sans sortir du sujet, l'index de toutes les sociétés et le tableau raccourci, mais complet, de l'histoire de l'homme. - N.d.A. édition de 1797) Les heureux Scythes, que les Grecs appelaient barbares, habitaient ces régions septentrionales qui s'étendent à l'est de l'Europe et à l'ouest de l'Asie. Un roi, ou plutôt un père, guidait la peuplade errante. Ses enfants le suivaient plutôt par amour que par devoir. N'ayant que leur simplicité pour justice, pour lois que leurs bonnes moeurs, ils trouvaient en lui un arbitre pendant la paix, et un chef durant la guerre [Just., lib. XI, cap. II ; Herod., lib. IV ; Strabo, lib. VII ; Arrian., lib. IV. (N.d.A. édition de 1797)] . Et qu'auraient gagné les monarques voisins à attaquer une nation qui méprisait l'or et la vie [Just., lib. XI, cap. II ; Herod., lib. IV ; Strabo, lib. VII ; Arrian., lib. IV. (N.d.A. édition de 1797)] ? Darius fut assez insensé pour le faire. Il reçut de ses ennemis le symbole énergique, présage de sa ruine [Herod., lib. IV, cap. CXXXII. - Une souris, une grenouille et cinq flèches. (N.d.A. édition de 1797)] . II les envoya défier au combat par une vaine forfanterie : - " Viens attaquer les tombeaux de nos pères, " lui répondirent ces hommes pauvres et vertueux [Herod., lib. IV, cap. CXXVI-CXXVII. (N.d.A. édition de 1797)] . C'eût été une digne proie pour un tyran. Libre comme l'oiseau de ses déserts, le Scythe, reposé à l'ombrage de la vallée, voyait se jouer autour de lui sa jeune famille et ses nombreux troupeaux. Le miel des rochers, le lait de ses chèvres, suffisaient aux nécessités de sa vie [Just., lib. II, cap. II. (N.d.A. édition de 1797)] , l'amitié au besoin de son coeur [Lucian., in Toxari, p. 51. (N.d.A. édition de 1797)] . Lorsque les collines prochaines avaient donné toutes leurs herbes à ses brebis, monté sur son chariot couvert de peaux, avec son épouse et ses enfants, il émigrait à travers les bois [Horat., lib. III, Od. XXIV. (N.d.A. édition de 1797)] au rivage de quelque fleuve ignoré, où la fraîcheur des gazons et la beauté des solitudes l'invitaient à se fixer de nouveau. Quelle félicité devait goûter ce peuple aimé du ciel ! A l'homme primitif sont réservées mille délices. Le dôme des forêts, le vallon écarté qui remplit l'âme de silence et de méditation, la mer se brisant au soir sur des grèves lointaines, les derniers rayons du soleil couchant sur la cime des rochers, tout est pour lui spectacle et jouissance. Ainsi je l'ai vu, sous les érables de l'Erié [Un des grands lacs du Canada. (N.d.A. édition de 1797)] , ce favori de la nature [Je supplée ici par la peinture du sauvage mental (Qu'est-ce que cela veut dire ? - N.d.A. édition de 1826) de l'Amérique ce qui manque dans Justin, Hérodote, Strabon, Horace, etc., à l'histoire des Scythes. Les peuples naturels, à quelques différences près, se ressemblent ; qui en a vu un a vu tous les autres. (N.d.A. édition de 1797)] , qui sent beaucoup et pense peu, qui n'a d'autre raison que ses besoins, et qui arrive au résultat de la philosophie, comme l'enfant, entre les jeux et le sommeil. Assis insouciant, les jambes croisées à la porte de sa hutte, il laisse s'écouler ses jours sans les compter. L'arrivée des oiseaux passagers de l'automne, qui s'abattent à l'entrée de la nuit sur le lac, ne lui annonce point la fuite des années, et la chute des feuilles de la forêt ne l'avertit que du retour des frimas. Heureux jusqu'au fond de l'âme, on ne découvre point sur le front de l'Indien, comme sur le nôtre, une expression inquiète et agitée. Il porte seulement avec lui cette légère affection de mélancolie qui s'engendre de l'excès du bonheur, et qui n'est peut-être que le pressentiment de son incertitude. Quelquefois, par cet instinct de tristesse particulier à son coeur, vous le surprendrez plongé dans la rêverie, les yeux attachés sur le courant d'une onde, sur une touffe de gazon agitée par le vent, ou sur les nuages qui volent fugitifs par-dessus sa tête, et qu'on a comparés quelque part aux illusions de la vie : au sortir de ces absences de lui-même, je l'ai souvent observé jetant un regard attendri et reconnaissant vers le ciel, comme s'il eût cherché ce je ne sais quoi inconnu qui prend pitié du pauvre sauvage. Bons Scythes, que n'existâtes-vous de nos jours ! J'aurais été chercher parmi vous un abri contre la tempête. Loin des querelles insensées des hommes, ma vie se fut écoulée dans le calme de vos déserts ; et mes cendres, peut-être honorées de vos larmes, eussent trouvé sous vos ombrages solitaires le paisible tombeau que leur refusera la terre de la patrie [Ce chapitre est presque tout entier dans René, dans Atala et dans quelques paragraphes du Génie du Christianisme. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre XLVII Suite du premier âge : la Suisse pauvre et vertueuse Le voyageur qui pour la première fois entre sur le territoire des Suisses gravit péniblement quelque montée creuse et obscure. Tout à coup, au détour d'un bois, s'ouvre devant lui un vaste bassin illuminé par le soleil. Les cônes blancs des Alpes, couverts de neige, percent à l'horizon l'azur du ciel. Les fleuves et les torrents descendent de la cime des monts glacés, des plantes saxatiles pendent échevelées du front des grands blocs de granit, des chamois sautent une cataracte, de vieux hêtres sur la corniche d'une roche se groupent dans les airs, des capillaires lèchent les flancs d'un marbre éboulé, des forêts de pins s'élancent du fond des abîmes, et la cabane du Suisse agricole et guerrier se montre entre des aulnes dans la vallée. Lorsque les moeurs d'un peuple s'allient avec le paysage qu'il vivifie, alors nos jouissances redoublent. L'ancien laboureur de l'Helvétie auprès de ses plantes alpines, d'autant plus robustes qu'elles sont plus battues des vents, végéta vigoureusement sur ses montagnes, toujours plus libre en proportion des efforts des tyrans pour courber sa tête. Adorer Dieu, défendre la patrie, cultiver son champ, chérir et l'épouse et les enfants que le ciel lui a donnés, telle était la profession religieuse et morale du Suisse [De Republ. Helvetior., lib. I. p. 50-58, etc. (N.d.A. édition de 1797)] . Ignorant le prix de l'or [Après avoir fait le récit de la bataille où Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, fut tué par les Suisses, Philippe de Comines ajoute : " Les dépouilles de son host enrichirent fort ces pauvres gens de Suisses, qui de prime face ne connurent les biens qu'ils eurent en leur main, et par espécial les plus ignorants. Un des plus beaux et riches pavillons du monde fut départi en plusieurs pièces. Il y en eut qui vendirent une grande quantité de plats et d'écuelles d'argent pour deux grands blancs la pièce, cuidant que ce fust estaing. Son gros diamant (qui estoit un des plus gros de la chrestienté), où pendait une grosse perle, fut levé par un Suisse ; et puis remis dans son estuy ; puis rejeté sous un chariot ; puis le revint querir et l'offrir à un prestre pour un florin. Cestui-là l'envoya à leurs seigneurs, qui lui donnèrent trois francs, etc... " (N.d.A. édition de 1797)] , de même que le Scythe, il ne connaissait que celui de l'indépendance. S'il paraissait quelquefois au milieu des cours, c'était dans le costume simple et naïf du villageois, et avec toute la franchise de l'homme sans maître [NOTE 17] . " Et j'en ay veu, dit Philippe de Comines, de ce village (Suitz) un estant ambassadeur, avec autres, en bien humble habillement, et néantmoins disait son avis comme les autres. " Les Scythes dans le monde ancien, les Suisses dans le monde moderne, attirèrent les yeux de leurs contemporains par la célébrité de leur innocence. Cependant la diverse aptitude de leur vie dut introduire quelques différences dans leurs vertus. Les premiers, pasteurs, chérissaient la liberté pour elle ; les seconds, cultivateurs, l'aimaient pour leurs propriétés. Ceux-là touchaient à la pureté primitive ; ceux-ci étaient plus avancés d'un pas vers les vices civils. Les uns possédaient le contentement du sauvage ; les autres y substituaient peu à peu des joies conventionnelles. Peut-être cette félicité qui se trouve sur les confins où la nature finit et où la félicité commence serait-elle la meilleure si elle était durable. Au delà des barrières sociales les peuples restent longtemps à la même distance de nos institutions ; mais ils n'ont pas plus tôt franchi la ligne de marque, qu'ils sont entraînés vers la corruption sans pouvoir se retenir. C'est ainsi que, malgré soi, on s'arrête à contempler le tableau d'un peuple satisfait. Il semble qu'en s'occupant du bien-être des autres on s'en approprie quelque petite partie. Nous vivons bien moins en nous que hors de nous. Nous nous attachons à tout ce qui nous environne. C'est à quoi il faut attribuer la passion que des misérables ont montrée pour des meubles, des arbres, des animaux. L'homme avide de bonheur, et souvent infortuné, lutte sans cesse contre les maux qui le submergent. Comme le matelot qui se noie, il tâche de saisir son voisin heureux, pour se sauver avec lui. Si cette ressource lui manque, il s'accroche au souvenir même de ses plaisirs passés, et s'en sert comme d'un débris avec lequel il surnage sur une mer de chagrins. Chapitre XLVIII Second âge : la Scythie et la Suisse philosophiques J'eusse voulu m'arrêter ici ; j'eusse désiré laisser au lecteur l'illusion entière. Mais en retraçant la félicité des hommes à peine a-t-on le temps de sourire que les yeux sont déjà pleins de larmes. Il n'est point d'asile contre le danger des opinions. Elles traversent les mers, pénètrent dans les déserts, et remuent les nations d'un bout de la terre à l'autre. Celles de la Grèce républicaine parvinrent dans les forêts de la Scythie ; elles en chassèrent le bonheur. L'innocence d'un peuple ressemble à la sensitive, on ne peut la toucher sans la flétrir. Le malheur des Scythes fut de donner naissance à des philosophes qui ignorèrent cette vérité. Zamolxis, à une époque inconnue, introduisit parmi eux un système de théologie dont les principales teneurs étaient l'existence d'un Etre suprême, l'immortalité de l'âme, et la doctrine de la prédestination pour les héros moissonnés sur le champ de bataille [Julian., in Caesaribus ; Suid., Zamolx. - Quelques-uns croient que Zamolxis était Thrace d'origine. Il n'est pas vrai qu'il fût disciple de Pythagore. (N.d.A. édition de 1797)] . Ce père de la sagesse des Scythes fut suivi d'Abaris, député de sa nation à Athènes. Il pratiqua la médecine, et prétendait voyager dans les airs sur une flèche qu'Apollon lui avait donnée [Jambl., in Vit. Pyth., pag. 116-148 ; Bayle, à la lettre A : Abaris. (N.d.A. édition de 1797)] . Il devint célèbre dans les premiers siècles de l'Eglise pour avoir été opposé à Jésus-Christ par les Platonistes. Toxaris succéda en réputation à Abaris. Il abandonna sa femme et ses enfants pour aller étudier à Athènes, où il mourut, honoré pour sa probité et ses vertus [Lucian., in Toxar. (N.d.A. édition de 1797)] . Mais le corrupteur de la simplicité antique des Scythes fut le célèbre Anacharsis. Il s'imagina que ses compatriotes étaient barbares, parce qu'ils vivaient selon la nature. Sa philosophie était de cette espèce qui ne voit rien au delà du cercle de nos conventions. Enthousiaste de la Grèce, il déserta sa patrie, et vint s'instruire auprès de Solon [Plut., in Solon. (N.d.A. édition de 1797)] dans l'art de donner des lois à ceux qui n'en avaient pas besoin. Il ne tarda pas à s'acquérir le nom de sage, qui convient si peu aux hommes, et se fit connaître par ses maximes. Il disait que la vigne porte trois espèces de fruits : le premier, le plaisir ; le second, l'ivresse ; le troisième, le remords. A un Athénien d'une réputation flétrie qui lui reprochait son extraction barbare, il répondit : " Mon pays fait ma honte ; vous faites la honte de votre pays [Laert., in Anach. (N.d.A. édition de 1797)] . " L'orgueil et la bassesse de ce mot sont également intolérables, celui qui peut être assez lâche pour renier sa patrie est indigne d'être écouté d'un honnête homme. Ce philosophe disait encore que les lois sont semblables aux toiles d'araignée, qui ne prennent que les petites mouches et sont rompues par les grosses. Au reste, il écrivit en vers de l'art de la guerre, et dressa un code des institutions scythiques. Les épîtres qui portent son nom sont controuvées. Ainsi la philosophie fut le premier degré de la corruption des Scythes. Lorsque les Suisses étaient vertueux ils ignoraient les lettres et les arts. Lorsqu'ils commencèrent à perdre leurs moeurs, les Haller, les Tissot, les Gessner, les Lavater, parurent [J'ai connu deux Suisses très originaux. L'un ne faisait que de sortir de ses montagnes, et me racontait que dans son enfance il était commun qu'une jeune fille et un jeune homme destinés l'un à l'autre couchassent ensemble avant le mariage dans le même lit, sans que la chasteté des moeurs en reçût la moindre atteinte ; mais que dans les derniers temps on avait été obligé, pour plusieurs raisons, de réformer cet usage. L'autre Suisse était un excellent horloger, depuis longtemps à Paris, et qui s'était rempli la tête de tous les sophismes d'Helvétius sur la vertu et le vice. Le mode d'éducation que cet homme avait embrassé pour sa fille prouve à quel point on peut se laisser égarer par l'esprit de système. Il avait suivi Lycurgue. Je voudrais bien en rapporter quelques traits, mais cela ne serait possible qu'en les mettant en latin, et alors trop de lecteurs les perdraient. Il prétendait, par sa méthode, avoir donné des sens de marbre à son enfant, et que la vue d'un homme ne lui inspirait pas le moindre désir. Je ne sais à quel point ceci était vrai ; et je ne sais encore jusqu'à quel point un pareil avantage, en le supposant obtenu, eût été recommandable. J'ai vu sa fille ; elle était jeune et jolie. (N.d.A. édition de 1797)] . Chapitre XLIX Suite. - Troisième âge : la Scythie et la Suisse corrompues. Influence de la révolution grecque sur la première, de la révolution française sur la seconde Ainsi la Scythie vit naître dans son sein des hommes qui, se croyant meilleurs que le reste de leurs semblables, se mirent à moraliser aux dépens du bonheur de leurs compatriotes. La révolution républicaine de la Grèce, en déterminant le penchant de ces génies inquiets, agit puissamment, par leur ressort, sur la destinée des nations nomades. Enflés du vain savoir puisé dans les écoles d'Athènes, les Abaris, les Anacharsis, rapportèrent dans leur pays une foule d'opinions et d'institutions étrangères, avec lesquelles ils corrompirent les coutumes nationales. Il n'est point de petit changement, même en bien, chez un peuple : pour dénaturer tels sauvages, il suffit d'introduire chez eux la roue du potier [Laert. ; Suidas, Anach. ; Strabo, lib. VII. (N.d.A. édition de 1797)] . Anacharsis paya ses innovations de sa vie [Il fut tué par son frère, d'un coup de flèche, à la chasse. (N.d.A. édition de 1797)] ; mais le levain qu'il avait jeté continua de fermenter après lui. Les Scythes, dégoûtés de leur innocence, burent le poison de la vie civile [Strabo, lib. VII, pag. 331. (N.d.A. édition de 1797)] . Longtemps celle-ci paraît amère à l'homme libre des bois ; mais l'habitude ne la lui a pas plus tôt rendue supportable, qu'elle se tourne pour lui en une passion enivrante ; le venin coule jusqu'à ses os ; un univers étrange, peuplé de fantômes, s'offre à sa tête troublée : simplicité, justice, vérité, bonheur, tout disparaît [Strabo, lib. VII, pag. 331. (N.d.A. édition de 1797)] . Le torrent des maux de la société ne se précipita pas chez les Scythes par une seule issue. Ces nations guerrières et pastorales trafiquaient de leur sang avec les puissances voisines [On trouve souvent dans les anciens historiens les Scythes servant à la solde des Perses. (Vid. Herod. et Xenoph.) Louis XI fut le premier souverain à stipendier les cantons. (Voy. Mémoires de Phil. de Com.) - (N.d.A. édition de 1797)] , trop lâches ou trop faibles pour défendre elles- mêmes leur territoire. Athènes entretenait une garde scythe [Suidas, Toxar. (N.d.A. édition de 1797)] , de même que les rois de France se sont longtemps entourés de braves paysans de la Suisse [Les Suisses ont été égorgés deux fois, et à peu près dans les mêmes circonstances, en défendant les rois de France contre ce peuple qui, disait-on, chérissait tant ses maîtres : la première à la journée des Barricades, du temps de la Ligue ; la seconde de notre propre temps. Davila (Istor. del Guer. civil di Franc., t. III, pag. 282) rapporte ainsi le premier meurtre des Suisses : " Poichè fu sbarrata e fortificata la citta- passando per ogni parte parola, con altissime e ferocissime voci, che si taglia a pezzi la soldatesca straniera, furono assaliti gli Svizzeri, nel cimiterio degl' Innocenti, ove serrati, e quasi per cosi dire imprigionati, non poterono far difesa di sorte alcuna, ma essendo nel primo impeto restati trentasei morti, gli altri si arresero senza contesa. Furono dal popolo con jattanza e con violenza grandissima svaligiati. Furono espugnate, nel medesimo tempo, tutte le altre guardie del Castelleto, etc. " On s'imagine voir la journée du 10 août. (N.d.A. édition de 1797)] . Ce fut le sort des anciens habitants du Danube et de ceux de l'Helvétie de se distinguer au temps de l'innocence par les mêmes qualités, la fidélité et la simplesse [Justin., lib. XI, cap. XI ; Philip. de Com., ib., De Rep. Helv., lib. I. (N.d.A. édition de 1797)] , et par les mêmes vices au jour de la corruption, l'amour du vin et la soif de l'or [Strabo, De Rep. Helv. ; Athen, lib. XI, cap. VII, pag. 427 ; Dict. de la Suisse. - On connaît les proverbes populaires d'Athènes et de Paris : Boire comme un Scythe, boire comme un Suisse. (N.d.A. édition de 1797)] . Ces deux peuples combattirent à la solde des monarques pour des querelles autres que celles de la patrie. Neutres dans les grandes révolutions des Etats qui les environnaient, ils s'enrichirent des malheurs d'autrui, et fondèrent une banque sur les calamités humaines. Soumis en tout à la même fatalité, ils durent la perte de leurs moeurs aux peuples, ancien et moderne, qui ont eu le plus de ressemblance, les Athéniens et les Français. A la fois objet de l'estime et des railleries de ces nations satiriques [On jouait les Scythes sur le théâtre d'Athènes, comme on joue les Suisses sur ceux de Paris, pour leur prononciation étrangère du grec, du français. Le grec n'étant plus une langue vivante, le sel des plaisanteries d'Aristophane est perdu pour nous. Je doute que ce misérable genre de comique fût d'un meilleur goût que la scène du Suisse dans Pourceaugnac. (N.d.A. édition de 1797)] , le montagnard des Alpes et le pasteur de l'Ister apprirent à rougir de leur simplicité dans Paris et dans Athènes. Bientôt il ne resta plus rien de leur antique vertu, brisée sur l'écueil des révolutions. La tradition seule s'en élève encore dans l'histoire, comme on aperçoit les mâts d'un vaisseau qui a fait naufrage [Ces trois chapitres sur les trois âges de la Scythie et de la Suisse sont la surabondance d'un esprit qui se plaît au tableau de la nature : ils ne sont pas plus dans le sujet de l'Essai que les trois quarts de l'ouvrage. J'étais alors, comme Rousseau, grand partisan de l'état sauvage, et j'en voulais à l'état social. Je me suis raccommodé avec les hommes, et je pense aujourd'hui, avec un autre philosophe du XVIIIe siècle, que le superflu est une chose assez nécessaire. Il y a encore dans ces chapitres des pensées, des images, des expressions même, que j'ai transportées depuis dans mes autres ouvrages. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre L La Thrace. Fragments d'Orphée L'Ister divisait la Scythie de ces régions qui descendent en amphithéâtre jusqu'aux rivages du Bosphore. Ce pays, connu sous le nom général de Thrace, et conquis dernièrement par Darius, fils d'Hystaspe [Herod., lib. IV, cap. CXLIV. (N.d.A. édition de 1797)] , se partageait en plusieurs petits royaumes, les uns barbares, les autres civilisés. Plusieurs colonies grecques y avaient transporté les arts [Herod. lib VI. (N.d.A. édition de 1797)] , et Miltiade l'avait longtemps honoré de sa présence [Herod. lib VI., cap. XL ; Lact., lib. VIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Nous savons peu de chose de ses premiers habitants, sinon qu'ils étaient cruels et guerriers [Lact., lib. VI ; Julian., in Coesaribus. (N.d.A. édition de 1797)] . Un de leurs usages mérite cependant d'être rapporté : à la naissance d'un enfant, les parents s'assemblaient et versaient abondamment des larmes [Julian., in Coesaribus, lib. V. (N.d.A. édition de 1797)] . Cet usage est aussi philosophique qu'il est touchant. Au reste, c'est à la Thrace que la Grèce doit le plus ancien et peut-être le meilleur de ses poètes [Diod. Sic., lib. IV, cap. XXV ; Pline, Hist. nat., lib. XXV, cap. II. (N.d.A. édition de 1797)] . Ce que la fable ingénieuse a raconté de la douceur des chants d'Orphée [Hor., Carm., lib. I, Od. XII ; Virg., Georg., lib. IV. (N.d.A. édition de 1797)] est connu de tous les lecteurs. Sans doute la magie des prodiges attribués à sa muse consistait en une vraie peinture de la nature. Ce poète vivait dans un siècle à demi sauvage [Diod., lib. IV, cap. XXV. (N.d.A. édition de 1797)] , au milieu des premiers défrichements des terres. Les regards étaient sans cesse frappés du grand spectacle des déserts, où quelques arbres abattus, un bout de sillon mal formé à la lisière d'un bois, annonçaient les premiers efforts de l'industrie humaine. Ce mélange de l'antique nature et de l'agriculture naissante, d'un champ de blé nouveau au milieu d'une vieille forêt, d'une cabane couverte de chaume auprès de la hutte native d'écorce de bouleau [C'est en partie la peinture de la mission du père Aubry. (N.d.A. édition de 1826)] , devait offrir à Orphée des images consonantes à la tendresse de son génie ; et lorsqu'un amour malheureux eut prêté à sa voix les accents de la mélancolie [NOTE 18] , alors les chênes s'attendrirent, et l'enfer même parut touché. De plusieurs ouvrages qu'on attribue à ce poète, il n'y a que les fragments que je vais donner qui soient vraiment de lui [Il n'est pas même certain qu'ils en soient, mais cela est très probable. Cicéron a nié qu'il eût jamais existé un Orphée. (N.d.A. édition de 1797)] . Les Argonautes n'en sont pas. Tout ce qui appartient à l'univers : l'arche hardie de l'immense voûte des cieux, la vaste étendue des flots indomptés, l'incommensurable Océan, le profond Tartare, les fleuves et les fontaines, les Immortels même, dieux et déesses, sont engendrés dans Jupiter. Jupiter tonnant est le commencement, le milieu et la fin ; Jupiter Immortel est mâle et femelle ; Jupiter est la terre immense et le ciel étoilé ; Jupiter est la dimension de tout corps, l'énergie du feu et la source de la mer ; Jupiter est roi, et l'ancêtre général de ce qui est. Il est un et tout, car tout est contenu dans l'être immense de Jupiter [De Poes. Orphic. ; Apul., De Mundo. - On peut voir quelques autres fragments dans les Poetoe minores Groeci, pag. 459. (N.d.A. édition de 1797)] . Il serait difficile d'exprimer avec plus de grandeur un sujet plus sublime. Comme province de l'empire des Perses, la Thrace eut sa part des malheurs que l'influence de la révolution grecque causa au genre humain. Les troupes marchèrent à travers ses campagnes [Herod., lib. VII., cap. LIX. (N.d.A. édition de 1797)] : et l'on peut juger des ravages que dut y commettre une armée de trois millions d'hommes indisciplinés. Mais ces calamités ne furent que passagères ; et les Thraces, abrités de leurs forêts et de leurs moeurs sauvages, échappèrent à l'action prolongée de la chute de la monarchie à Athènes [Un roi de Thrace se rendit célèbre pour avoir pris le parti des Grecs et fait crever les yeux à ses fils, qui avaient suivi Xerxès. (N.d.A. édition de 1797)] . Chapitre LI La Macédoine. La Prusse Près de la Thrace se trouvait le petit royaume de Macédoine, dont la destinée a porté des ressemblances singulières avec la Prusse. D'abord, aussi obscur que la patrie des chevaliers teutoniques, il n'était connu des Grecs que par la protection qu'ils voulaient bien lui accorder. Peu à peu, agrandi par des conquêtes, sa considération augmenta dans la proportion de celle de l'électorat de Brandebourg. Enfin, sous Philippe, il devint maître de la Grèce, et sous Alexandre, de l'univers. On ne saurait conjecturer jusqu'à quel degré de puissance la Prusse, en suivant son système actuel, peut atteindre [Le soldat héritier de la révolution a brisé bien des destinées. (N.d.A. édition de 1826)] . Le même génie semble avoir animé les souverains de ces deux Etats. La guerre, et surtout la politique, furent le trait qui les caractérisa. L'histoire nous peint les rois de Macédoine changeant de parti selon les temps et les circonstances [Herod., lib. V, cap. XVII-XXI ; Id., lib. VIII, cap. CXL ; Plut., in Aristid., pag. 327. Amyntas, qui eut la bassesse de livrer ses femmes aux députés de Darius, permit à son fils Alexandre de faire égorger ces mêmes députés ; et ce même Alexandre eut l'adresse de se conserver, malgré cet outrage, dans les bonnes grâces de Xerxès, successeur de Darius. (Herod., lib. V, cap. XVII-XXI.) - (N.d.A. édition de 1797)] ; endormant leurs voisins par des traités et envahissant leur pays le moment d'après [Diod., lib. XVI ; Justin., lib. VII ; Pollaen., Stratag. lib IV, cap. XVII. (N.d.A. édition de 1797)] . Je parlerai ailleurs du monarque régnant lors de l'expédition de Xerxès. A l'époque dont nous retraçons l'histoire, les moeurs, la religion, les usages des Macédoniens, ressemblaient à ceux du reste des Grecs. Seulement, plus reculés que ces derniers vers la barbarie, et par conséquent moins près de la corruption, ils n'avaient produit aucun philosophe dont le nom mérite d'être rapporté. Que la chute d'Hippias à Athènes eut des conséquences sérieuses pour la Macédoine, c'est ce dont on ne saurait douter. Le politique Alexandre, profitant des calamités des temps, sut se ménager adroitement entre les Perses et les Grecs ; et tandis qu'ils se déchiraient mutuellement, il recevait l'or de Xerxès [Je ne cite point, parce que je citerai ailleurs. (N.d.A. édition de 1797)] , et protestait amitié à ses ennemis. Maintenant ainsi son pays tranquille, il l'enrichissait de la dépouille de tous les partis, et durant que ceux-ci s'épuisaient dans une guerre funeste, il jeta les fondements de la grandeur future d'Alexandre. Destinée incompréhensible ! Xerxès fuit à Salamine devant le génie de la liberté ; et son or, resté dans un petit coin de la Grèce, va anéantir cette même liberté, et renverser l'empire de Cyrus ! Chapitre LII Iles de la Grèce. L'Ionie Entre les côtes de l'Europe et de l'Asie se trouvent une multitude d'îles qui, au temps dont nous parlons, avaient reçu leurs habitants des différents peuples de la Grèce. Je n'entreprendrai point de les décrire, puisqu'elles forment elles-mêmes partie de l'empire des Grecs, et sont conséquemment comprises dans ce que je dis de la révolution générale de ces derniers. Cependant il est nécessaire de faire quelques remarques sur les différences morales et politiques qui pouvaient se trouver entre ces insulaires et leurs compatriotes, sur les deux continents d'Europe et d'Asie, au moment de l'invasion des Perses. La Crète était la plus considérable, comme la plus renommée de toutes ces îles. On sait que Lycurgue y avait calqué ses institutions sur celles de Minos ; mais les lois de ce monarque, par diverses causes de décadence, étaient tombées en désuétude [Arist., De Rep., lib. II, cap. X. (N.d.A. édition de 1797)] . Une démocratie turbulente avait pris la place du gouvernement royal mixte [Arist., De Rep., lib. II, cap. X. (N.d.A. édition de 1797)] , et les Crétois passaient au temps de l'expédition de Xerxès pour le peuple le plus faux et le plus injuste de la Grèce. Ils refusèrent de secourir les Athéniens contre les Mèdes [Herod., lib. VII, cap. CLXIX. (N.d.A. édition de 1797)] . Les autres îles, tour à tour soumises à de petits tyrans ou plongées dans la démocratie, flottaient dans un état perpétuel de troubles. Rhodes se distinguait par son commerce [Strabo, lib. XIV, pag. 654 ; Diod., lib. V, pag. 329. (N.d.A. édition de 1797)] , Lesbos par sa corruption [Athen., lib. X. - Le savant abbé Barthélemy a appliqué la comparaison ingénieuse (d'Aristote) de la règle de plomb aux moeurs lesbiennes. Quelque erreur s'étant glissée dans l'impression, je prends la liberté de rétablir la citation avec tout le respect qu'on doit à la profonde érudition et au grand mérite. La citation, dans Anacharsis, est ainsi : Arist., De Mor., lib. V, cap. XIV ; lisez lib. V, cap. X. Le cinquième livre des Moeurs n'a que onze chapitres. Voici le passage original : " Rei enim non definitæ infinita quoque regula est, ut et structurae Lesbiæ regula plombea. Nam ad lapidis figuram torquetur et inflectetur, neque regula eadem manet, sic et populi scitum ad res accommodatur. " (Voyage d'Anach., vol. II, pag. 52, cit. u.) - (N.d.A. édition de 1797)] , Samos par ses richesses [Plat., in Pericl. (N.d.A. édition de 1797)] . Quelques-unes joignirent les Perses [Cypre, Paros, Andros, etc. (N.d.A. édition de 1797)] ; d'autres furent subjuguées [Eubée. (N.d.A. édition de 1797)] ; un petit nombre adhéra au parti de la liberté [Salamine, Egine. Celle-ci s'était d'abord déclarée pour les Perses sous le règne de Darius ; elle retourna ensuite à la cause de la patrie. (N.d.A. édition de 1797)] . Enfin, on peut regarder les insulaires de la Grèce comme tenant le milieu entre la vertu de Sparte et d'Athènes et les vices des villes ioniennes, formant la demi-teinte par où l'on passait des bonnes moeurs des Lacédémoniens à la corruption des Grecs asiatiques. Quant à ces derniers, nous verrons bientôt comment ils devinrent les causes de la guerre Médique. En ne les considérant ici que du côté moral, la vertu n'était plus parmi les peuples de l'Ionie : voluptueux, riches, énervés par les délices du climat [Plut., De Leg., lib. III, t. II, pag. 680 ; Herod., lib. VI. (N.d.A. édition de 1797)] , on les eût pris pour ces esclaves que Xerxès traînait à sa suite, si leur langage n'avait décelé leur origine. Chapitre LIII Tyr. La Hollande Ainsi après avoir fait le tour de l'Europe nous rentrons enfin en Asie. Avant de décrire les grandes scènes que la Perse va nous offrir, il ne nous reste plus qu'à dire un mot d'une puissance maritime qui, bien que soumise à l'empire de Cyrus, a joué un rôle trop fameux dans l'antiquité pour ne pas mériter un article séparé dans cet ouvrage. En quittant les villes de l'Ionie et s'avançant le long des côtes de l'Asie Mineure vers le nord, on trouve Tyr, cité célèbre dans tout l'Orient par son commerce et ses richesses. Hypsuranius, dans les siècles les plus reculés, avait jeté les fondements de cette capitale de la Phoenicie [Sanchoniat., apud Euseb., Proepar. Evangel. - Si je ne suis pas ici l'opinion commune, qui fait de Tyr une colonie de Sidon, c'est qu'il me paraît qu'on doit plutôt en croire un historien phénicien que des auteurs étrangers. (Voy. Just., lib. XVIII, cap. III.) - (N.d.A. édition de 1797)] . Elle se trouva déterminée vers le commerce par la même position qui y entraîne ordinairement les peuples, l'âpreté de son sol. Rarement les pays très favorisés de la nature ont eu le génie mercantile [Il faut en excepter Carthage chez les anciens, et Florence chez les modernes. (N.d.A. édition de 1797)] . Bientôt ce village formé, comme les premières cités de la Hollande, de méchantes huttes de pêcheurs couvertes de roseaux [Sanchoniat., apud Euseb., Proepar. Evangel. (N.d.A. édition de 1797)] , devint une métropole superbe. Ses vaisseaux allaient lui chercher le produit crû des terres plus fécondes, et ses industrieux habitants le convertissaient, par leurs manufactures, aux voluptés ou aux nécessités de la vie. Le Batavia des Phéniciens était la Bétique, d'où l'or coulait dans leurs Etats [Diod., lib. V, pag. 312. (N.d.A. édition de 1797)] . Ils recevaient de l'Egypte le lin, le blé, et les richesses de l'Inde et de l'Arabie [Les Tyriens faisaient eux-mêmes le commerce de l'Inde, s'étant emparés de plusieurs ports dans le golfe Arabique. De là les marchandises étaient portées par terre à Rhinocolure, sur la Méditerranée, et frétées de nouveau pour Tyr. (Robsertson's Disquis. on the Anc. Ind., sect. I, p. 9.) - (N.d.A. édition de 1797)] ; les côtes occidentales de l'Europe leur fournissaient l'étain, le fer et le plomb [Herod., lib. III, cap. CXXIV. (N.d.A. édition de 1797)] . Ils achetaient aux marchés d'Athènes l'huile, le bois de construction et les balles de livres [Plut., in Solon. ; Xenoph., Exped. Cyr., lib VII, pag. 412. (N.d.A. édition de 1797)] ; à ceux de Corinthe, les vases, les ouvrages en bronze [Cicer., Tuscul., lib. IV, cap. XIV. (N.d.A. édition de 1797)] . Les îles de la mer Egée leur donnaient les vins et les fruits [Athen., lib. I, cap. XXI, LII ; id., lib. III. (N.d.A. édition de 1797)] ; la Sicile, le fromage [Aristoph., in Vesp. (N.d.A. édition de 1797)] ; la Phrygie, les tapis [Aristoph., in Av. (N.d.A. édition de 1797)] ; le Pont-Euxin, les esclaves, le miel, la cire, les cuirs [Polyb., lib. IV, pag. 306 ; Demosth., in Leptin., pag. 545. (N.d.A. édition de 1797)] ; la Thrace et la Macédoine, les bois et les poissons secs [Thucyd., lib, IV, cap. CVIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Ces marchands avides reportaient ensuite ces denrées chez les différents peuples ; et Tyr, ainsi qu'Amsterdam, était devenu l'entrepôt général des nations. La constitution de Phénicie paraît avoir été monarchique [Nous trouvons des princes de Tyr et de Sidon dans l'histoire. Les Ecritures sont notre guide à ce sujet. Mais les anciens entendaient les mots princes et rois si différemment des peuples modernes, qu'il ne faut pas se hâter d'en conclure la forme d'un gouvernement. (N.d.A. édition de 1797)] ; mais il est probable que l'oligarchie dominait dans le gouvernement. La richesse des Tyriens, que les Ecritures comparent aux princes de la terre [Isaïe, XXIII, 8. (N.d.A. édition de 1797)] , donne lieu à cette conjecture. Dans les contrées où les hommes s'occupent exclusivement du commerce, les belles-lettres sont ordinairement négligées ; l'esprit mercantile rétrécit l'âme ; le commis qui sait tenir un livre de compte ouvre rarement celui du philosophe. Cependant la Phénicie fournit quelques noms célèbres. On y trouve Moschus et Sanchoniathon. Le premier est l'auteur du système des atomes, qui, d'abord reçu par Pythagore, fut ensuite adopté et étendu par Epicure [Stoboei, Ecl. Phys., lib. I, cap. XIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Le second écrivit l'histoire de Phénicie, dont j'ai déjà cité plusieurs fragments, et de laquelle je vais extraire encore quelques nouveaux passages : Et alors Hypsuranius habita à Tyr, et il inventa la manière de bâtir des huttes de roseaux. Et une grande inimitié s'éleva entre lui et son frère Usoüs, qui le premier avait couvert sa nudité de la peau des bêtes sauvages. Et une violente tempête de vent et de pluie ayant frotté les branches les unes contre les autres, elles s'enflammèrent. Et la forêt fut consumée à Tyr. Et Usoüs prenant un arbre, après en avoir rompu les branches, fut le premier assez hardi pour s'aventurer sur les flots. (...) Ils engendrèrent Agrus (un champ) et Agrotes (laboureur). La statue de celui-ci était particulièrement honorée ; un ou plusieurs couples de boeufs promenaient son temple par toute la Phénicie. Et il est nommé dans les livres le plus grand des dieux [Sanchoniat., apud Euseb., Proepar. Evangel., lib. I, cap. X. (N.d.A. édition de 1797)] . Indépendamment des origines curieuses de la navigation et de l'agriculture que l'on trouve dans ce passage, la simplicité antique du récit, si bien en harmonie avec les moeurs qu'il rappelle, a quelque chose d'aimable. La Hollande se glorifie d'avoir produit Erasme, Grotius et une foule de savants, connus par leurs recherches laborieuses. Chapitre LIV Suite La Phénicie avait éprouvé de grandes révolutions. De même que la Hollande, elle eut à soutenir des guerres mémorables, et les différents sièges de sa capitale reportent à la mémoire ceux de Harlem [Tyr et Harlem ! Le lecteur ne remarquerait peut-être pas que je daigne à peine citer les livres saints en parlant de Tyr, mais que je fais un grand cas de Sanchoniathon. Quel esprit fort ! Il y a pourtant des recherches dans ces divers chapitres, et c'est ce qui en rend la lecture supportable. (N.d.A. édition de 1826)] et d'Anvers [Bentivogl..., Istor. del. Guer. di Fiand. - Bentivoglio a raconté au long, avec toute son afféterie ordinaire, les travaux de ces deux sièges. Le premier fut levé miraculeusement, les Hollandais ayant envahi le camp des Espagnols en bateaux, à la marée de l'équinoxe d'automne. Le second passa pour le chef- d'oeuvre du grand Farnèse ; il ressembla en quelque sorte à celui de Tyr par Alexandre. Anvers fut prise par la jetée d'une ligne. (N.d.A. édition de 1797)] au temps de Philippe II. Vers le milieu du sixième siècle avant notre ère, Tyr, après une résistance de treize années, fut prise et détruite de fond en comble par un roi d'Assyrie [Joseph., Antiq., lib. XVIII, cap. XI. (N.d.A. édition de 1797)] . Les habitants échappés à la ruine de leur patrie bâtirent une nouvelle Tyr sur une île, non loin du continent où la première avait fleuri. Cette cité passa tour à tour sous le joug des Mèdes et des Perses [Elle suivit les révolutions des royaumes d'Orient auxquels elle était désormais sujette. (N.d.A. édition de 1797)] , et resta débile et obscure jusqu'au temps de Darius, qui la rétablit dans ses anciens privilèges. Ce fut durant cette époque de calamité que Carthage s'était élevé sur ses débris. A l'époque de la guerre Médique la Phénicie fut contrainte par ses maîtres à entrer dans la ligue générale contre la Grèce. Sans opinion à elle, elle prêta ses vaisseaux au grand roi [Ce furent les Phéniciens et les Egyptiens qui construisirent le pont de bateaux sur lequel Xerxès passa son armée. (Vid. Hérodot.) - (N.d.A. édition de 1797)] , comme elle les aurait joints aux républiques si celles-ci eussent été d'abord les plus fortes. Vaincue à la bataille de Salamine [Les galères phéniciennes formaient l'aile gauche de l'escadre persane à la bataille de Salamine. Elles avaient en tête les Athéniens, et étaient commandées par un frère de Xerxès. Elles combattirent avec beaucoup de valeur. (Vid. Hérod., lib. VIII, cap. LXXXIX.) - (N.d.A. édition de 1797)] , le commerce ferma bientôt cette plaie, et l'influence immédiate de la révolution grecque se borna pour les Tyriens à ce malheur passager, quoiqu'elle s'étendît sur eux par la suite et que Tyr tombât comme le reste de l'Orient devant Alexandre. Les froids négociants continuèrent à importer et exporter de pays en pays le superflu des nations, sans s'embarrasser des vains systèmes qui tourmentaient ces peuples. Tout leur génie était dans leurs balles d'étoffes, et on les voyait, comme les Bataves, colporter les livres des beaux esprits du temps sans en avoir jamais ouvert un seul. Peut-être aussi l'habitant de Tyr trafiquait-il de ses principes politiques ; car dans les temps de révolutions les opinions sont les seules marchandises dont on trouve la défaite [Si je n'avais fait cette remarque il y a une trentaine d'années, ne la prendrait-on pas pour une allusion aux choses du jour ! (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre LV La Perse Nous montons enfin sur le grand théâtre. Après avoir considéré en détail les Etats par rapport à l'établissement des républiques en Grèce, et réciproquement cet établissement par rapport à ces divers Etats, nous allons maintenant contempler tous ces peuples se mouvant en masse sous l'influence générale de cette même révolution et ne faisant plus qu'un seul corps. Nous allons les voir se lever ensemble pour renverser des principes et un gouvernement qu'ils ne feront que consolider ; et les efforts de ces alliés viendront, mal dirigés, tièdes et partiels, se perdre contre une communauté peu nombreuse, mais unie ; peu riche, mais libre. Je passe sous silence les Ethiopiens, les Juifs, les Chaldéens, les Indiens, quoiqu'à l'époque de la révolution grecque ils eussent déjà fait des progrès considérables dans les sciences. La somme de leur philosophie et de leurs lumières se réduisait généralement à la foi dans un Etre suprême, à la connaissance des astres et des secrets de la nature. Ils étaient, comme le reste du monde oriental, gouvernés par des rois et des sectes de prêtres qui, de même que leurs frères d'Egypte, se conduisaient d'après le système de mystère, afin de dompter les peuples, par l'ignorance, au joug de la tyrannie civile et religieuse. En Ethiopie, les membres de cette caste sacrée portaient le nom de gymnosophistes [Diod., lib. XI. (N.d.A. édition de 1797)] ; en Judée, celui de lévites [La Bible. (N.d.A. édition de 1797)] ; dans la Chaldée, celui de prêtres [Diod., lib. XI. (N.d.A. édition de 1797)] ; en Arabie, celui de zabiens [Hyde, Rel. Pers., cap. III. - Aussi gymnosophistes. (N.d.A. édition de 1797)] ; aux Indes, celui de brachmanes [Strabo, lib. XV, p. 822. (N.d.A. édition de 1797)] . Chaque pays comptait aussi ses grands hommes : les Ethiopiens reconnaissaient Atlas [Virg., Aen., lib. IV, v. 480 ; lib. I. v. 745. (N.d.A. édition de 1797)] ; les Arabes, Lokman [Lokm., Fab., Epern. Edit. (N.d.A. édition de 1797)] ; les Juifs, Moïse [Genèse. (N.d.A. édition de 1797)] ; les Chaldéens, Zoroastre [Justin, lib. I, cap. II. (N.d.A. édition de 1797)] ; l'Inde, Buddas [Ce que nous savons de Buddas est très incertain. Les partisans de l'ancienne religion, au moment de l'établissement du christianisme, opposaient Buddas à Jésus-Christ, disant que le premier avait aussi été tiré du sein d'une vierge. (Vid. Saint Jérôme, contra Jovin.) - (N.d.A. édition de 1797) - (Me voilà mêlant très philosophiquement les Juifs aux autres peuples, les lévites aux brachmanes, Moïse à Buddas ! - N.d.A. édition de 1826)] . Les uns avaient écrit de la nature, les autres de l'histoire, plusieurs de la morale [Vid. loc. cit. (N.d.A. édition de 1797)] . De tous ces ouvrages, les fables de Lokman et l'histoire de Moïse sont les seuls qui nous soient parvenus. Les livres qu'on attribue à Zoroastre [Zoroastre l'ancien, ou le Chaldéen. Je parlerai de ceux du second Zoroastre. (N.d.A. édition de 1797)] ne sont pas originaux. La plupart de ces différentes contrées étant ou soumises à la cour de Suze ou ignorées des Grecs, il serait inutile de nous y arrêter : revenons aux vastes Etats de Cyrus. L'empire des Perses et des Mèdes au moment de la chute d'Hippias s'étendait depuis le fleuve Indus, à l'est, jusqu'à la Méditerranée, à l'occident, et depuis les frontières de l'Ethiopie et de Carthage, au midi, jusqu'à celles des Scythes, au nord, comprenant un espace de 40 degrés en latitude et de plus de seize en longitude [Huit cents lieues en latitude, et trois cents en longitude, estimant les degrés de longitude à environ dix-huit lieues les uns dans les autres sous ces parallèles. (N.d.A. édition de 1797)] . Formé par degrés des débris de plusieurs Etats, peu d'années s'étaient écoulées depuis que cet énorme colosse pesait sur la terre. L'empire des Assyriens, qui en composait d'abord la plus grande partie, fut conquis par les Mèdes vers le sixième siècle avant notre ère [Herod., lib. I, cap. XCV. (N.d.A. édition de 1797)] . Le célèbre Cyrus, ayant réuni sur sa tête les couronnes de Perse et de Médie, renversa le trône de Lydie, qui florissait sous Crésus dans l'Asie Mineure, vers le règne de Pisistrate à Athènes [Xenoph., Cyrop., lib. I, p. 2 ; lib. VII, p. 180, etc. (N.d.A. édition de 1797)] . Cambyse, successeur de Cyrus, ajouta l'Egypte à ses possessions [Herod., lib. III, cap. VII. (N.d.A. édition de 1797)] ; et Darius, fils d'Hystaspe, sous lequel commence la guerre mémorable des Perses et des Grecs, réunit à ses immenses domaines quelques régions de la Thrace et des Indes [Herod., lib. IV, cap. XLIV-CXXVII. (N.d.A. édition de 1797)] . Chapitre LVI Tableau de la Perse au moment de l'abolition de la monarchie en Grèce. Gouvernement. Finances. Armées. Religion Principem dat Deus [Le principe du droit divin pour les princes et celui de la souveraineté du peuple pour les nations ne doivent jamais être controversés par des esprits sages. Il faut jouir du pouvoir et de la liberté sans en rechercher la source ; c'est de leur mélange que se compose la société, et leur origine est à la fois mystérieuse et sacrée. (N.d.A. édition de 1826)] , maxime qui conduisit Charles Ier à l'échafaud, formait tout le droit politique de la Perse [Plut., in Themist., p. 125. (N.d.A. édition de 1797)] . De là nous pouvons concevoir le gouvernement. Cependant l'autorité du grand roi n'était pas aussi absolue que celle des sultans de Constantinople de nos jours ; il la partageait avec un conseil qui composait une partie du souverain [Herod., lib. III, cap. LXXXVIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Au civil, les lois étaient pures, et la justice scrupuleusement administrée par des juges tirés de la classe des vieillards [Xenoph, Cyrop. (N.d.A. édition de 1797)] . Dans les cas graves, la cause était portée devant le roi [Herod., lib. I, cap. CXXXVII ; lib. VII, cap. DCXCIV. (N.d.A. édition de 1797)] . Au criminel, la procédure se faisait publiquement. On confrontait l'accusateur à l'accusé, et celui-ci obtenait tous les moyens de défense qu'il pouvait croire favorables à son innocence ou à l'excuse de son crime [Diod., lib. XV. (N.d.A. édition de 1797)] . Cette admirable coutume, que nous retrouvons en Angleterre, était remplacée en France par l'exécrable loi des interrogations secrètes [Toujours la haine de l'arbitraire et de l'oppression. Qui me l'inspirait alors, moi pauvre émigré, moi fidèle serviteur du roi, sorti de la France avec lui pour la cause de la légitimité et de l'ancienne monarchie ? Avais-je attendu la violence ou la corruption des systèmes administratifs sous la restauration pour m'élever contre l'injustice ? En un mot, mon opposition à tout ce qui comprime les sentiments généreux est-elle née de mon ambition politique, ou la portai-je en moi dès les premiers jours de ma jeunesse, sans qu'elle se soit démentie un seul moment ? (N.d.A. édition de 1826)] . Au moment de l'abolition de la monarchie en Grèce, la société avait peut-être fait plus de progrès en Perse vers la civilisation qu'en aucune autre partie du globe. Un cours régulier d'administration mouvait en harmonie tous les ressorts de l'empire. Les provinces se gouvernaient par des satrapes ou commandants délégués de la couronne [Xenoph., Cyrop., lib. VIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Les armées et les finances étaient réduites en système [Herod., lib. III, cap. LXXXIX-XCI-XCV ; lib. I, cap. CXCII ; Strabo, lib. II-XV ; Xenoph., Cyrop., lib. IX ; Diod., lib. II. p. 24. - Le revenu en argent se montait à peu près à 90 millions de notre monnaie, en le reconnaissant en talents euboïques. Les provinces fournissaient la maison du roi et les armées en nature. Quant aux armées, elles étaient composées, comme les nôtres, de troupes régulières, en garnison dans les provinces, et de milices, obligées de marcher au premier ordre. (N.d.A. édition de 1797)] ; et, ce qui n'existait alors chez aucun peuple, des postes, établies par Cyrus sur le principe de celles des nations modernes, liaient les membres épars de ce vaste corps [Xenoph., Cyrop., lib. VIII ; Herod., lib. VIII, cap. XCVIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Cet institut, après la découverte de l'imprimerie, tient le second rang parmi les inventions qui ont changé pour ainsi dire la race humaine, et il n'entre pas pour peu dans les causes de l'influence rapide que la révolution grecque eut sur la Perse. Il ne faudrait que l'usage des courriers employés aux relations communes de la vie pour renverser tous les trônes d'Orient aujourd'hui [Cela est hasardé, mais il y a quelque vérité dans la remarque. (N.d.A. édition de 1826)] . Chez les Mèdes, ils étaient réservés aux affaires d'Etat. Les Perses différaient en religion du reste de la terre alors connue. Ils adoraient l'astre dont la flamme productive semble l'âme de l'univers [Xenoph., Cyrop., lib. I, cap. CXXXI ; Strabo, lib. XV. (N.d.A. édition de 1797)] . Ils n'avaient ni les solennités de la Grèce, ni des monuments élevés à leurs dieux [Herod., lib. III, cap. LXXXIX-XCI-XCV ; lib. I, cap. CXCII - Ceci n'est vrai que de la religion primitive des Perses. Par la suite ils eurent des temples. (N.d.A. édition de 1797)] . Le désert était leur temple, une montagne [Herod., lib. I, cap. CXXXI. (N.d.A. édition de 1797)] leur autel, et la pompe de leurs sacrifices, le soleil levant suspendu aux portes de l'Etat, et jetant un premier regard sur les forêts, les cataractes et les vallées [Herod., lib. I, cap. CXXXI. - Il est probable que le nom de Mithra, sous lequel les Perses adoraient le soleil, était dans l'origine celui de quelque héros. On le trouve représenté, sur d'anciens monuments, monté sur un taureau, armé d'une épée, la tiare en tête. Quelques-uns de ces attributs conviennent à l'Apollon des Grecs. (Mettez les fleuves au lieu des cataractes, et le tableau sera plus vrai. - N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre LVII Tableau de l'Allemagne au moment de la révolution française A l'époque de la chute de la royauté en France, l'Allemagne, de même que la Perse d'autrefois, présentait un corps composé de diverses parties réunies sous un chef commun. Bien que Léopold n'eût pas de droit le même pouvoir sur les Cercles que Darius sur les Satrapies, il l'avait néanmoins de fait. Le même abus prévalait à l'égard de la dignité suprême ; l'Empire Germanique, quoique électif, pouvant être regardé comme héréditaire [Je suis tellement choqué de ces comparaisons, que toujours promettant de n'en plus parler, je ne puis m'en taire. Quel insigne parallèle veux-je établir entre l'Allemagne et la Perse antique, entre les Perses et les Allemands, entre Léopold et Darius ? Pour m'infliger la seule peine que ces parallèles méritent, il suffit de rapprocher les noms. (N.d.A. édition de 1826)] . Le système militaire de Joseph II jouissait parmi nous de la même réputation que celui de Cyrus chez les anciens. Ces deux princes firent consister leurs principales forces en cavalerie [Xenoph., Cyrop. (N.d.A. édition de 1797)] , mais le second mettait la sûreté de ses Etats dans les places fortifiées [Xenoph., Cyrop. (N.d.A. édition de 1797)] ; le premier crut devoir les détruire. Les anabaptistes, les hernutes, les protestants, les catholiques se partageaient les opinions religieuses du moderne Empire d'Occident, de même que les adorateurs de Mithra [Les Perses. (N.d.A. édition de 1797)] , de Jéhovah [Les Juifs. (N.d.A. édition de 1797)] , de Jupiter [Les Ioniens. (N.d.A. édition de 1797)] , de Brahma [Les peuples de l'Indus. (N.d.A. édition de 1797)] , d'Apis [Les Egyptiens. (N.d.A. édition de 1797)] , occupaient l'antique puissance orientale. Le régime féodal écrasait le laboureur germanique, à peu près de la même manière que l'esclavage persan abattait le sujet du grand roi. Cependant une différence considérable se fait sentir entre ces hommes malheureux. Elle consiste dans les moeurs. Celles du premier sont justes et pures, par la grande raison de son indigence. Il ne faut pas en conclure que l'Allemagne manque de lumières. J'ai trouvé plus d'instruction, de bon sens chez les paysans de cette contrée [En entrant, il y a quelques années, dans un mauvais cabaret, sur la route de Mayence à Francfort, j'aperçus un vieux paysan en guêtres, un bonnet sur la tête et un chapeau par-dessus son bonnet, tenant un bâton sous son bras, et déliant le cordon d'une bourse de cuir, pleine d'or, dont il payait son écot. Je lui marquai mon étonnement qu'il osât voyager avec une somme assez considérable par des chemins remplis de Tyroliens et de Pandours. " C'est l'argent de mes bestiaux et de mes meubles, dit-il ; et je vais en Souabe avec ma femme et mes enfants. J'ai vu la guerre : au moins les pauvres laboureurs étaient épargnés ; mais ceci n'est pas une guerre, c'est un brigandage : amis, ennemis, tous nous pillent. " Le paysan apercevant l'ancien uniforme de l'infanterie française sous ma redingote, ajouta : " Monsieur, excusez. " - " Vous vous trompez, mon ami, repris-je ; j'étais du métier, mais je n'en suis plus ; je ne suis rien qu'un malheureux réfugié comme vous. " - " Tant pis ! " fut sa seule réponse. Alors retroussant sous son chapeau quelques cheveux blancs qui passaient sous son bonnet, prenant d'une main son bâton, et de l'autre un verre à moitié vide de vin du Rhin, il me dit : " Mon officier, Dieu vous bénisse ! " Il partit après. Je ne sais pourquoi le tant pis et le Dieu vous bénisse de ce bon homme me sont restés dans la mémoire. (N.d.A. édition de 1797)] que chez toute autre nation européenne, sans en excepter l'Angleterre, où le peuple est plein de préjugés. Une des principales causes qui sert à maintenir la morale parmi les Allemands vient de la vertu de leur clergé. J'en parlerai ailleurs [Je vais donc louer un clergé dans cet ouvrage philosophique ! J'avais un terrible besoin d'impartialité. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre LVIII Suite. - Les arts en Perse et en Allemagne. Poésie. Kreeshna. Klopstock. Fragment du poème Mahabarat, tiré du sanscrit. Fragments du Messie. Sacontala. Evandre Les jardins suspendus de Babylone, les vastes palais des rois, décorés de peintures et de statues, attestent le règne des beaux-arts dans l'empire de Cyrus. Ses immenses Etats, formés de mille peuples divers, devaient fournir une mine inépuisable de poésie, différente dans ses coloris, selon les moeurs et la nature dont elle réfléchissait les teintes. Efféminée dans l'Ionie, superbe dans la pourpre du Mède, simple et agreste sur les montagnes de la Perse, voluptueuse dans les Indes, elle chantait, avec l'Arabe, le patriarche, au milieu de ses troupeaux, et de sa famille, assis sous le palmier du désert [Job. (N.d.A. édition de 1797) - (L'Essai historique, comme Les Natchez, est la mine d'où j'ai tiré la plupart des matériaux employés dans mes autres écrits ; mais au moins les lecteurs ne verront Les Natchez que dégagés de leur alliage. - N.d.A. édition de 1826)] . Je vais faire connaître aux lecteurs quelques morceaux précieux de littérature orientale. Je les tire du sanscrit [NOTE 19] , dont j'ai eu déjà occasion de parler plusieurs fois. J'y suis d'ailleurs autorisé, puisque l'empire persan s'étendait sur une partie considérable des Indes. Le premier fragment est extrait du Mahabarat, poème épique, d'environ quatre cent mille vers, composé par le brachmane Kreeshna Dioypayen Veïas, trois mille ans avant notre ère. De ce poème, l'épisode appelé Baghvat-Geeta était le seul morceau publié par le traducteur anglais, M. Wilkins, en 1785. Le sujet de cet ancien monument du génie indien est une guerre civile entre deux branches de la maison royale de Bhaurat. Les deux armées, rangées en bataille, se disposent à en venir aux mains, lorsque le dieu Kreeshna, qui accompagne Arjoon, l'un des deux rois, comme Minerve Télémaque, invite son élève à faire avancer son char entre les combattants. Arjoon regarde : il n'aperçoit de part et d'autre que des pères, des fils, des frères, des amis prêts à s'égorger ; saisi de pitié et de douleur, il s'écrie : O Kreeshna ! en voyant ainsi mes amis impatients du signal de la bataille, mes membres m'abandonnent, mon teint pâlit, le poil de ma chair se hérisse, tout mon corps tremble d'horreur ; Gandew même, mon arc, échappe à ma main, et ma peau, collée à mes os, se dessèche. Lorsque j'aurai donné la mort à ces chers parents, demanderai-je encore le bonheur ? Je n'ambitionne point la victoire, ô Kreeshna ! Qu'ai-je besoin de plaisir ou de puissance ? Qu'importent les empires, les joies, la vie même, lorsque ceux-là ne seront plus, ceux-là qui donnaient seuls quelque prix à ces empires, à ces joies, à cette vie ? Pères, ancêtres, fils, petits-fils, oncles, neveux, cousins, parents et amis, vous voudriez ma mort, et cependant je ne souhaite pas la vôtre ; non ! pas même pour l'empire des trois régions de l'univers, encore bien moins pour cette petite terre [Baghvat-Geeta, p. 31. (N.d.A. édition de 1797)] . La simplicité et le pathétique de ce fragment sont d'une beauté vraie ; on s'étonne surtout de n'y point trouver cette imagination déréglée, ce luxe de coloris, caractère dominant de la poésie orientale. Tout y est dans le ton d'Homère ; mais, après cette apostrophe d'Arjoon, Kreeshna, pour lui prouver qu'il doit combattre, s'étend sur les devoirs d'un prince, s'engage avec son élève dans une longue controverse théologique et morale. Ici le mauvais goût et le prêtre se décèlent. Nous choisirons pour pendant à l'épique indien l'épique de la Germanie. La muse allemande, nourrie de la méditation des Ecritures, a souvent toute la majesté, toute la simple magnificence hébraïque ; et l'on retrouve dans les froides régions de l'Empire l'enthousiasme et la chaleur du génie des poètes d'Israël. Klopstock, dans son poème immortel, a peint la conjuration de l'enfer contre le Messie. Le sacrifice est prêt à s'accomplir ; les prêtres triomphent, et le Fils de l'homme est condamné. Suivi de sa mère, de ses disciples, des gardes romaines et de toute la Judée, il s'avance, chargé de sa croix, au lieu du supplice : il arrive sur Golgotha. Alors Eloa, envoyé par l'Eternel, distribue les anges de la terre autour de la montagne. Les uns s'assemblent sur des nuages, les autres planent dans les airs. Gabriel va chercher les âmes des patriarches, et les place sur la montagne des Oliviers, pour être témoins du grand sacrifice ; Uriel en même temps amène toutes celles des races à naître. Le globe immense qu'elles habitaient reçoit l'ordre de voler vers le soleil et d'intercepter sa lumière. Satan, et tout l'enfer caché dans la mer Morte sous les ruines de Gomorrhe, contemple la Rédemption. Les innombrables esprits célestes qui peuplent les étoiles et les soleils, ceux qui environnent Jéhovah, ont l'oeil attaché sur le Sauveur ; et le Saint des saints retiré dans sa profondeur incompréhensible compte les heures du grand mystère ; alors Les bourreaux s'approchent de Jésus. Dans ce moment tous les mondes, avec un bruit qui retentissait au loin, parvinrent au point de leur course, d'où ils devaient annoncer la réconciliation. Ils s'arrêtent ; insensiblement le mouvement des pôles se ralentit, et cessa tout à coup. Un vaste silence régnait dans toute l'étendue de la création. La marche de tous les globes suspendue annonçait dans les cieux les heures du sacrifice.... Les anges, interdits, étaient attentifs à ce qui allait se passer. Jéhovah jeta un coup d'oeil sur la terre, la vit prête à s'abîmer et la retint. Jéhovah, le dieu Jéhovah, avait ses regards fixés sur Jésus-Christ... et les bourreaux le crucifièrent !.... A ce spectacle terrible, les anges et les patriarches restaient dans un morne silence. Le calme effrayant qui régnait dans toute la nature était l'image de la mort. On aurait dit qu'elle venait d'en détruire tous les habitants, et que rien d'animé n'existait plus dans aucun monde..... Bientôt l'obscurité couvrit la terre, où régnait un profond silence, et ce silence morne augmentait avec les ténèbres et l'inquiétude. Les oiseaux, devenus muets, s'envolèrent au fond des forêts ; les animaux cherchèrent un asile dans les cavernes et les fentes des rochers ; la nature entière était ensevelie dans un calme sinistre. Les hommes, respirant avec peine un air qui n'avait plus de ressort, levaient les yeux vers le ciel, où ils cherchaient en vain la lumière. L'obscurité augmentait de plus en plus ; elle devint universelle et effrayante, lorsque l'astre [L'astre occupé par les âmes à naître dont j'ai parlé. (N.d.A. édition de 1797)] eut entièrement occupé le disque du soleil ; toutes les plaines de la terre furent enveloppées dans les horreurs d'une nuit épouvantable... Les couleurs de la vie reparurent sur le front du Messie, mais elles s'éteignirent rapidement et ne revinrent plus. Ses joues livides se flétrirent davantage, et sa tête, succombant sous le poids du jugement du monde, se pencha sur sa poitrine. Il fit des efforts pour la relever vers le ciel, mais elle tomba de nouveau. Les nuages suspendus s'étendirent autour de Golgotha, d'une manière lente et pleine d'horreur, comme les voûtes funèbres des tombeaux sur les cadavres que la pourriture dévore. Un nuage plus noir que les autres s'arrêta au haut de la Croix. Le silence, le calme affreux de la mort semblait distiller de son sein. Les immortels en frissonnèrent. Un bruit inattendu, et qui n'avait été précédé d'aucun autre bruit, sortit tout à coup des entrailles de la terre : les ossements des morts en tremblèrent, et le temple en fut ébranlé jusqu'au faite. Cependant le silence était rétabli sur la terre, et les hommes vivants, les morts, et ceux qui devaient naître, avaient les regards fixés sur le Rédempteur. En proie à toutes les douleurs, Eve regardait son fils, qui succombait insensiblement sous une mort lente et pénible. Ses yeux ne s'arrachaient de ce triste spectacle que pour se porter sur une mortelle qui se tenait chancelante au pied de la Croix, la tête penchée, le visage pâle, et dans un silence semblable au silence de la mort. Ses yeux ne pouvaient verser de larmes : elle était sans mouvement... " Ah ! dit en elle-même la mère du genre humain, c'est la mère du plus grand des hommes ; l'excès de sa douleur ne l'annonce que trop. Oui, c'est l'auguste Marie ; elle éprouve dans ce moment ce que je sentis moi- même lorsque je vis Abel auprès de l'autel, nageant dans les flots de son sang. Oui, c'est la mère du Sauveur expirant. " Elle fut tirée de ces pensées par l'arrivée de deux anges de la mort, qui venaient du côté de l'Orient. Ils planaient dans les airs d'un vol mesuré et majestueux, et gardaient un profond silence. Leurs vêtements étaient plus sombres que la nuit, leurs yeux plus étincelants que la flamme ; leur air annonçait la destruction. Ils s'avançaient lentement vers la colline de la Croix, où le Juge suprême les avait envoyés ; les âmes des patriarches, épouvantées, tombèrent sur la poussière de la terre, et sentirent l'impression de la mort et les horreurs du tombeau, autant que peuvent les sentir des substances indestructibles. Les deux génies redoutables, parvenus à la Croix, contemplent le Mourant, prennent leur vol, l'un à droite et l'autre à gauche ; et, d'un air morne et présageant la mort, ils volent sept fois autour de la Croix. Deux ailes couvraient leurs pieds, deux ailes tremblantes couvraient leur face, et deux autres les soutenaient dans les airs, dont l'agitation produisait un mugissement semblable aux accents lamentables de la mort. C'est ce bruit qui tonne aux oreilles d'un ami de l'humanité, lorsque des milliers de morts et de mourants nagent dans leur sang sur le champ de bataille, et qu'il fait en détournant les yeux. Les terreurs de Dieu étaient répandues sur les ailes des deux anges, et retentissaient vers la terre ; ils volaient pour la septième fois, lorsque le Sauveur, accablé, releva sa tête appesantie, et vit ces ministres de la mort. Il tourna ses yeux obscurcis vers le ciel, et s'écria d'une voix qu'il tira du fond de ses entrailles, et qui ne put se faire entendre. : " Cessez d'effrayer le Fils de l'homme ; je vous reconnais au bruit de vos ailes.... il m'annonce la mort... Cesse, Juge des mondes... cesse... " En disant ces mots, son sang sortit à gros bouillons... Alors les anges de la mort tournèrent leur vol bruyant vers le ciel, et laissèrent les spectateurs dans une surprise muette, et des réflexions plus inquiétantes et plus confuses sur ce qui se passait à leurs yeux... et l'Eternel laissait toujours sur le mystère un voile impénétrable [Messie, chant VIII. (N.d.A. édition de 1797)] ... Les enfers, les cieux, les hommes, les générations écoulées et les générations à naître, les globes arrêtés dans leurs révolutions, le cours de l'univers suspendu, la nature couverte d'un voile, un Dieu expirant, quel tableau ! Sa sublimité fera excuser la longueur de la citation. Le second fragment qui me reste à donner du sanscrit est d'un genre totalement opposé au premier. On a découvert parmi les Indiens une foule de pièces de théâtre écrites dans la langue sacrée, régulières dans leur marche et intéressantes dans leurs sujets. S'il était possible de douter de la haute civilisation des anciennes Indes, cette particularité seule suffirait pour la prouver, en même temps qu'elle dépouille les Grecs de l'honneur d'avoir été les inventeurs du genre dramatique. La scène indienne non seulement admet le masque et le cothurne, mais elle emprunte encore la houlette. Elle se plaît à représenter les moeurs champêtres, et ne craint point de s'abaisser en peignant les tableaux de la nature. Sacontala, princesse d'une naissance illustre, avait été élevée par un ermite dans un bocage sacré, où les premières années de sa vie s'étaient écoulées au milieu des soins rustiques et de l'innocence pastorale. Prête à quitter sa retraite chérie pour se rendre à la cour d'un grand monarque auquel elle était promise, les compagnes de sa jeunesse déplorent ainsi leur perte et font des voeux pour le bonheur de Sacontala : Ecoutez, ô vous, arbres de cette forêt sacrée ! écoutez, et pleurez le départ de Sacontala pour le palais de l'époux ! Sacontala ! celle qui ne buvait point l'onde pure avant d'avoir arrosé vos tiges ; celle qui, par tendresse pour vous, ne détacha jamais une seule feuille de votre aimable verdure, quoique ses beaux cheveux en demandassent une guirlande ; celle qui mettait le plus grand de tous ses plaisirs dans cette saison qui entremêle de fleurs vos rameaux flexibles. Choeur des nymphes des bois. Puissent toutes les prospérités accompagner ses pas ! puissent des brises légères disperser, pour ses délices, la poussière odorante des riches fleurs ! Puissent les lacs d'une eau claire, et verdoyante sous les feuilles du lotos, la rafraîchir dans sa marche ! Puissent des branches ombreuses la défendre des rayons brûlants du soleil ! Sacontala sortant du bois et demandant à Cana, l'ermite, la permission de dire adieu à la liane Madhavi, dont les fleurs rouges enflamment le bocage, après avoir baisé la plus radieuse de toutes les fleurs, et l'avoir priée de lui rendre ses embrassements avec ses bras amoureux, s'écrie : Ah ! qui tire ainsi les plis de ma robe ? Cana. C'est ton fils adoptif, le petit chevreau dont tu as si souvent humecté la bouche avec l'huile balsamique de l'ingoudi, lorsque les pointes du cusa l'avaient déchirée. Lui, que tu as tant de fois nourri dans ta main des graines du synmaka. Il ne veut pas quitter les pas de sa bienfaitrice. Sacontala. Pourquoi pleures-tu, tendre chevreau ? Je suis forcée d'abandonner notre commune demeure. Lorsque tu perdis ta mère, peu de temps après ta naissance, je te pris sous ma garde. Mon père Cana veillera sur toi lorsque je ne serai plus ici. Retourne, pauvre chevreau, retourne, il faut nous séparer. (Elle pleure.) Cana. Les larmes, mon enfant, conviennent peu à ta situation. Nous nous reverrons ; rappelle tes forces. Si la grosse larme se montre sous tes belles paupières, que ton courage la retienne lorsqu'elle cherche à s'échapper. Dans notre passage sur cette terre, où la route tantôt plonge dans la vallée, tantôt gravit la montagne, et où le vrai sentier est difficile à distinguer, tes pas doivent être nécessairement inégaux ; mais suis la vertu, elle te montrera le droit chemin [Sacont., acte IV, p. 47, etc. (N.d.A. édition de 1797)] . Si ce dialogue n'est pas dans nos moeurs, du moins il respire le calme et la fraîcheur de l'idylle. La dernière leçon de Cana, dans le style de l'apologue oriental, quoique venant inapropos, est pleine d'une aimable philosophie. Le Théocrite des Alpes va nous fournir pour l'Allemagne le parallèle de ce morceau. Pyrrhus, prince de Krissa, et Arates, ami de Pyrrhus, ont envoyé, par ordre des dieux, le premier, son fils Evandre, le second, sa fille Alcimne, afin d'être élevés secrètement chez des bergers. L'amour touche le coeur d'Evandre et d'Alcimne, ils s'aiment sans connaître leur rang illustre. Les princes arrivent, révèlent le secret, les amants s'unissent. L'Evandre de Gessner n'est pas son meilleur ouvrage, mais il est curieux à cause de sa ressemblance avec Sacontala. Il y a quelque chose qui ouvre un vaste champ de pensées philosophiques à trouver l'esprit humain reproduisant les mêmes sujets, à cinq mille ans d'intervalle, d'un bout du globe à l'autre. Lorsque l'auteur de Sacontala florissait sous le beau ciel de l'Inde, qu'était la barbare Helvétie ? Alcimne a appris sa naissance, elle est entourée de suivantes qui lui parlent des moeurs de la cour. Elle regrette, comme la princesse indienne, ses bois, ses moutons, sa houlette, et surtout ses amours. La deuxième suivante. Permettez-moi de vous dire qu'il faut que vous renonciez aux moeurs de la campagne, pour suivre celles de la cour. Une grande dame doit savoir tenir son rang. Nous avons ordre de ne point vous quitter et de vous donner des leçons. Alcimne. J'aime mieux nos moeurs ; elles sont simples, naturelles, et s'apprennent toutes seules. Parmi nous on ne voit personne en donner des leçons ; on s'en moquerait comme de quelqu'un qui voudrait apprendre à un oiseau un autre chant que le sien. Mais dites-moi quelque chose de la manière dont on vit à la ville. Je crains fort de ne pas la trouver de mon goût. La deuxième suivante. Le matin, quand vous vous éveillez, ce qui n'est qu'à midi, car les dames du grand monde ne s'éveillent pas à l'heure des artisans... Alcimne. A midi ! Je n'entendrais donc plus, le matin, le chant des oiseaux ; je ne verrais donc plus le lever du soleil ? Cela ne m'accommoderait pas. La première suivante. Votre beauté ne manquera pas de vous faire beaucoup d'amants. Il faudra vous étudier plaire à tous, et ne donner à chacun que peu d'espérance. Alcimne. Tous nos seigneurs m'ennuieront en me parlant d'amour, parce que je n'aimerai jamais que celui que j'aime déjà. La deuxième suivante. Quoi ! vous aimez déjà ? Alcimne. Oui, sans doute ; je ne rougis pas d'en convenir. J'aime un berger de tout mon coeur, et lui, il m'aime de tout le sien. Il est beau comme le soleil levant, charmant comme le printemps ; le rossignol ne chante peut-être pas si bien que lui... Oui, mon bien-aimé, tu seras le seul que j'aimerai toujours. Ces arbres verts mourront, le soleil cessera d'éclairer ces belles prairies avant que ton Alcimne te soit infidèle. Oui, mon bien-aimé, je fais le serment... La deuxième suivante. Ne le faites pas ; votre père ne vous laissera point avilir jusque là votre illustre naissance. Alcimne, avec colère. Que voulez-vous dire, mon illustre naissance ! Eh quoi ! peut-il y en avoir qui ne soit noble et honorable ? Oh ! je n'entends rien à toutes vos leçons. Il faut y mettre moins d'esprit et plus de naturel. Non, je ne les comprendrai jamais. Mon père est raisonnable, j'en suis sûre. Il ne voudra pas que j'abandonne ce que j'aime le mieux au monde, et que j'aime ce que je hais le plus. Je ne vous quitterai qu'à regret, charmantes retraites, ombrages frais, occupations innocentes : je vous préférerai toujours au fracas de la ville ; mais il faut que je vous quitte pour suivre un père que je chéris. Il ne sera pas venu me chercher ici pour me rendre malheureuse : oui, je serais malheureuse, plus que je ne puis dire, s'il voulait me séparer de celui que j'aime plus que moi-même. Oh ! ne me donnez pas ces inquiétudes, mes amies ! N'est-il pas vrai que j'aurais tort de les avoir [Evandre, acte III, scène V. (N.d.A. édition de 1797) - (La littérature allemande a réellement quelque ressemblance avec la littérature orientale ; mais il est évident qu'à l'époque où j'analysais Klopstock, je connaissais peu la première, car comment n'aurais-je pas cité Wieland, Goethe, etc. ? J'ignorais les différentes révolutions que les auteurs et la langue germanique avaient rapidement éprouvées, j'en étais encore à Klopstock et à Gessner. Je ne puis aujourd'hui trouver sublime ce que je regardais comme tel dans la composition du Messie. Toutes les fois que l'on sort de la peinture des passions, et que l'on se jette dans les inventions gigantesques, rien n'est plus facile que de remuer l'univers : il n'est pas besoin d'avoir du génie. Qu'on arrête les globes dans l'espace, qu'on fasse arriver des comètes, qu'on place dans des mondes divers les morts et les vivants, le passé et l'avenir, tout cela n'est qu'une stérile grandeur sans sublimité, une débauche d'imagination qui pourrait être le rêve d'un enfant, un conte de fées. Le morceau de Klopstock que j'ai cité n'offre pas un trait à retenir : l'auteur passe souvent auprès d'une beauté sans l'apercevoir. Quand les deux anges de la mort s'approchent du Christ, qui ne s'attend, par exemple, à quelque chose d'extraordinaire ? Tout se réduit à des lieux communs sur la mort, et le poète est si embarrassé de ses anges, qu'il se hâte de les renvoyer on ne sait où. - N.d.A. édition de 1826)] ? Chapitre LIX Philosophie. Les deux Zoroastre. Politique Le nom du célèbre Zoroastre [Ce premier Zoroastre est le Zoroastre chaldéen, dont j'ai déjà parlé. Aristote le place six mille ans avant la prise de Troie. (N.d.A. édition de 1797)] rappelle le fondateur de la philosophie persane et celui de l'ordre des mages. De même que sa morale, ses dogmes étaient sublimes. Il enseignait l'existence des deux principes, l'un bon, l'autre méchant, qui se disputaient l'empire de la nature [Hyde raconte quelque chose de curieux au sujet du méchant pouvoir. Les Persans en écrivaient le nom en lettres inverties, il s'appelait Arimanius, et le bon, Orosmade. (N.d.A. édition de 1797)] ; la durée du premier embrassait tous les temps écoulés et à venir. L'existence du second devait passer avec le monde. Cet ancien sage fut suivi, vers le temps de Darius, fils d'Hystaspe, d'un autre philosophe du même nom, qui altéra quelque chose à la doctrine de son prédécesseur. Tel que le premier Zoroastre, il admettait les deux natures ; mais il les dérivait d'un être primitif, dont les regards immenses ne tombaient jamais sur la race imperceptible des hommes [Laert., lib. §§ 6-9 (N.d.A. édition de 1797)] . Il disait que ces pouvoirs subordonnés régneraient tour à tour sur la terre, chacun durant une période de six mille années ; que le méchant génie serait à la fin subjugué par le bon, et qu'alors les habitants d'ici-bas, dépouillés de leur enveloppe grossière, sans besoins et dans un parfait état de bonheur, erreraient parmi des bois enchantés comme des ombres légères [Plut., Isis et Osiris, t. II, p. 155. (N.d.A. édition de 1797)] . Les écrits du premier Zoroastre ont péri dans la révolution des empires ; quelques-uns de ceux du second ont été sauvés. Le plus considérable d'entre eux est le Zend [Les mages ont formé un Epitomé de ce livre, sous le nom de Sadder, qu'ils lisent au peuple les jours de fête. (N.d.A. édition de 1797)] , qui existe encore parmi les anciens. Persans dispersés sur les frontières des Indes. Ce livre sacré se divise en deux parties : l'une traite des cérémonies religieuses, l'autre renferme des préceptes moraux. Nous possédons en outre les fragments d'un autre ouvrage du même philosophe, sous le titre des Oracles de Zoroastre [Patricius en publia trois cent vingt- trois vers à la suite de sa Nova Philosophia de Universis, imprimée à Ferrare en 1591. Je n'ai pu me procurer cet ouvrage assez tôt pour l'impression de cet article. Si je puis le découvrir, je donnerai la traduction de ces vers à la fin du volume. (N.d.A. édition de 1797)] . La théorie des gouvernements semble aussi avoir été familière aux sages de la Perse. Quelques auteurs représentent Zoroastre l'ancien sous les traits d'un législateur ; et Hérodote introduit ailleurs les seigneurs persans, après l'assassinat du mage, délibérant sur le mode de gouvernement à adopter pour l'empire. Othanès propose la démocratie. " Le tyran, dit-il, ta men gar, ubrei cecorhmenox, erdei polla cai atasqala ta de jqony, tantôt gonflé de haine, tantôt d'orgueil, commet des actions horribles. " Mégabyse opine à l'oligarchie, et représente les fureurs du peuple. Darius parle en faveur de la royauté, et l'emporte [Herod., lib. III, cap. LXXX. (N.d.A. édition de 1797)] . Les mages et les autres prêtres soumis aux Perses excellaient dans les études de la nature. On peut juger de leurs connaissances en astronomie par une série d'observations de dix-neuf cent trois années, que Callisthène, philosophe grec attaché à la suite d'Alexandre, trouva à Babylone [Simpl., lib. II, de Coelo. (N.d.A. édition de 1797)] . N'oublions pas la science mystérieuse appelée du nom de la secte qui la pratiqua [Diod. Sic., lib. XI, p. 83 ; Naudaei Apol. pro Virg. Mag. Magiae Suspect., cap. VIII. (N.d.A. édition de 1797)] . La magie prouve deux choses : l'ignorance des peuples de l'Orient et les malheurs des hommes d'autrefois. On ne cherche à sonder l'avenir que lorsqu'on souffre au présent. Il est impossible de supposer que tant de lumières pesassent dans un des bassins de la balance sans un contrepoids égal de corruption [En lisant avec attention l'Essai, on découvre sous le rapport politique que mon dessein est de prouver, sans admettre et sans rejeter le gouvernement républicain en théorie, que la république ne pourrait s'établir en France, parce que les moeurs n'y sont plus assez innocentes. Je faisais même de cette observation un principe général ; en donnant pour contrepoids la corruption aux lumières, je ne supposais pas la république possible chez un vieux peuple civilisé. Ce système, né chez moi de l'étude des républiques anciennes, comme je l'ai déjà dit, était faux et même dangereux, en tant qu'appliqué à la société moderne : car il suivrait de là qu'aucune liberté ne pourrait exister chez une nation policée, et que la civilisation nous condamnerait à un éternel esclavage. Heureusement il n'en est pas ainsi : les lumières, quand elles sont descendues, comme aujourd'hui, dans toutes les classes sociales, composent une sorte de raison publique qui rend impossible l'établissement du despotisme, et qui produit pour la liberté le même effet que l'innocence des moeurs. Seulement, dans cet âge avancé du monde la liberté est plus aimable sous la forme monarchique que sous la forme républicaine, parce que le pouvoir exécutif placé dans une famille souveraine exclut les ambitions individuelles, toujours plus vives dans l'absence des moeurs. (N.d.A. édition de 1826)] . Aussi trouvons-nous qu'un affreux despotisme s'étendait sur l'empire de Cyrus ; que les satrapes, devenus autant de petits tyrans dans leurs provinces, écrasaient les peuples prosternés à leurs pieds, et qu'un virus de luxe et de misère dévorait et les grands et les petits [Plut., in Apophthegm., p. 213 ; Plat., lib. III, De Leg., p. 697 ; Cyrop., lib. VIII, p. 239. (N.d.A. édition de 1797)] . Il résulte de ce tableau moral et politique de l'Orient considéré au moment de l'établissement des républiques en Grèce qu'il était arrivé à ce point de maturité où les révolutions sont inévitables, ou du moins à ce degré de connaissances et de vices qui rend une nation plus susceptible d'être ébranlée par la commotion des troubles politiques des Etats qui l'environnent. Favorisée par ces causes internes, l'influence de la révolution républicaine de la Grèce sur la Perse fut directe, prompte et terrible, parce qu'elle se trouva déterminée vers les armes, en conséquence des événements que je vais décrire. Remarquons encore que le principal effet de la révolution française sur l'Allemagne s'est aussi dirigé par la voie militaire. Mais cet empire, étant dans une autre position morale que celui de Cyrus, ne peut avoir ni n'a à craindre les mêmes maux [Ces prédictions sont très peu certaines : le passage des Français en Allemagne, la réunion pendant plusieurs années de diverses provinces de cet empire à l'empire français, et surtout les principes de la révolution ont laissé dans les populations germaniques un ébranlement considérable. La révolution française n'est pas d'ailleurs un fait isolé : le monde civilisé a marché, et continue de marcher vers un nouvel ordre de choses. La France, qui va toujours plus vite que les autres nations, les a devancées : par le mouvement de ses opinions et de ses armes, elle a sans doute pressé le pas de la foule autour d'elle, mais elle a trouvé partout les chemins préparés. La France n'a pas fait ce qui est, elle a seulement hâté la maturité d'un fruit qui tombera au jour marqué. (N.d.A. édition de 1826)] . Voulez-vous prédire l'avenir, considérez le passé : c'est une donnée sûre qui ne trompera jamais, si vous partez du principe, les moeurs. Avant d'entrer dans le détail de la guerre Médique et de la guerre présente, il faut dire un mot de la situation politique de la Perse et de l'Allemagne vues quelques moments avant ces grandes calamités. Chapitre LX Situation politique de la Perse à l'instant de la guerre Médique ; de l'Allemagne à l'instant de la guerre républicaine. Darius, Joseph, Léopold (Guerre républicaine : Je me servirai désormais de cette expression pour faire entendre la guerre présente, afin d'éviter les périphrases. - N.d.A. édition de 1797) Ce fut sous le règne de Darius fils d'Hystaspe qu'éclata la fameuse guerre Médique [Les Grecs ne comptaient la guerre Médique que depuis l'invasion de Xerxès jusqu'à la défaite de Mardonius à Platée ; moi je comprendrai sous ce nom toute la période entre la bataille de Marathon sous Darius et la paix générale sous Artaxerxès. J'avertis que parlant désormais de la Perse et de l'Allemagne ensemble, pour sauver les longueurs et les tours traînants j'indiquerai seulement le changement d'un empire à l'autre par ce signe -. (N.d.A. édition de 1797)] , dont nous allons retracer l'histoire. Ce monarque semble avoir réuni dans sa personne les différentes qualités des empereurs d'Allemagne Joseph et Léopold. Réformateur et guerrier [Herod., lib. V, cap. LXXXIX ; lib. IV, cap. I ; Plat., De Leg., lib. III. (N.d.A. édition de 1797)] comme le premier, législateur [Plat., De Leg., lib. III ; Diod., lib. I, p. 85. (N.d.A. édition de 1797)] comme le second, il eut à combattre à peu près la même fortune que celle des deux princes germaniques. Le roi des Perses, en parvenant à la couronne, opéra une grande révolution religieuse. Les mages, jusque alors maîtres de l'opinion, et qui s'étaient même emparés du pouvoir suprême [Herod., lib. III, cap. LXXX. (N.d.A. édition de 1797)] , reçurent de la main de Darius un coup mortel [Herod., lib. III, cap. LXXX. (N.d.A. édition de 1797)] . Non content de les avoir précipités d'un trône usurpé, il les attaqua à la source de leur puissance, et, substituant superstition à superstition, le culte des étoiles [On croit que ce fut le second Zoroastre qui rétablit l'ancien culte du soleil. Or ce Zoroastre vivait sous Darius même. Ainsi les innovations de celui-ci n'auraient servi qu'à troubler ses Etats sans avoir obtenu le but qu'il s'était proposé. (Hyde, Rel. Pers., p. 311 ; Bay. Let. Z. Zor. ; Prideaux, p. 210 ; Suid., in Zor.) - (N.d.A. édition de 1797)] à l'ancienne adoration du soleil, il les supplanta adroitement dans le coeur du peuple. Ce fait, qui si l'on considère la circonstance des troubles de la Grèce devient extrêmement remarquable, et qui par lui-même est un très grand événement [De tous les rapprochements présentés dans l'Essai, voilà le plus curieux et le fait historique le moins observé. (N.d.A. édition de 1826)] , a à peine été recueilli des écrivains. Cependant les conséquences durent en être vivement senties. Si la science des hommes demeure en tout temps la même, et qu'il soit permis de raisonner de l'effet des passions, d'après la connaissance de ces passions, on peut hardiment conjecturer que l'insurrection de la Babylonie [Herod., lib. III, cap. CLX-CLXI. (N.d.A. édition de 1797)] , peut-être même celle de l'Ionie, par des causes maintenant impossibles à découvrir, provinrent de ces innovations [Il est impossible qu'un ordre religieux de la plus haute antiquité, et qui gouvernait le peuple à son gré, se laissât massacrer, proscrire, sans mettre en usage toutes les ressources de sa puissance. Et puisque Lucien nous apprend que de son temps les mages existaient dans tout leur éclat en Perse, il faut en conclure qu'ils obtinrent la victoire sur Darius. D'ailleurs, Pline et Arien parlent des mages tout puissants sous Xerxès, et de ce prince lui-même comme d'un grand sectaire du second Zoroastre. (N.d.A. édition de 1797)] . Qui sait jusqu'à quel degré elles n'influèrent point sur le sort des armes dans la guerre Médique, et par conséquent sur la destinée des Perses ? Ces réformes sacerdotales de Darius et de Joseph dans leurs Etats, presque au moment de l'abolition de la monarchie en Grèce et en France, présentent un des rapports les plus intéressants de l'histoire. Ce dernier prince n'eut pas plus tôt touché aux hochets sacrés, que les prêtres, alarmant les villes des Pays-Bas, leur persuadèrent qu'on en voulait à leur liberté, lorsqu'il ne s'agissait que de quelques couvents de moines inutiles. La révolte du Brabant a eu les suites les plus funestes. Le peuple, dompté seulement par la force des armes, froid dans la cause de ses maîtres, qu'il regardait comme ses tyrans, loin d'épouser la querelle des alliés, a présenté aux Français une proie facile. Observons encore la réaction de la justice générale : le clergé flamand soulève les Brabançons contre leurs souverains légitimes, pour sauver quelques parties de ses immenses richesses ; les républicains arrivent et s'emparent de tout [Il y a quelque chose d'assez bien jugé dans ces remarques, c'est dommage qu'elles soient gâtées par la manifestation d'un esprit antireligieux. Qu'il y ait eu des moines inutiles, tout le monde en convient : on peut être encore un bon catholique en convenant avec Fleury, et tant d'autres saints prêtres, que des abus s'étaient glissés dans le clergé ; mais je ne veux point avoir recours à cette défense, et j'aime mieux dire ce qui est vrai : c'est que dans le paragraphe qui fait le sujet de cette note l'écrivain était imbu des doctrines de son siècle. (N.d.A. édition de 1826)] . Une guerre malheureuse venait de désoler la Perse, - de ruiner l'Allemagne. Darius, dans son expédition de Scythie, avait perdu une armée florissante [Strab., lib. VII, p. 305 ; Herod., lib. IV, cap. MCCCXLI. (N.d.A. édition de 1797)] . - Les Etats de Joseph s'étaient épuisés pour seconder son entreprise contre la Porte. Mais ici se trouve une différence locale essentielle. Les troupes persanes en se rendant par la Thrace aux bords de l'Ister se rapprochèrent de la Grèce. - L'armée autrichienne en se jetant sur la Turquie s'éloignait au contraire des frontières de France. Cette chance de position a décidé en partie du succès de la guerre présente ; car ou les empereurs se fussent déclarés plus tôt contre la république, et l'eussent trouvée moins préparée ; ou les Français eux-mêmes n'auraient su pénétrer dans le Brabant. Autres données, autres effets. Joseph étant mort à Vienne, son frère Léopold, grand-duc de Toscane, lui succéda. Celui-ci, accoutumé, dans une position moins élevée, à un horizon peu étendu, ne put saisir l'immensité de la perspective lorsqu'il eut atteint à de hautes régions. La nature l'avait doué de cette vue microscopique qui distingue les parties de l'infiniment petit et ne saurait embrasser les dimensions plus nobles du grand. Il porta cependant avec Darius quelques traits de ressemblance : l'amour de la justice et la connaissance des lois. Mais le prince persan considéra ses sujets du regard du monarque qui dirige des hommes [Plut., Apopht., t. II, p. 173. (N.d.A. édition de 1797)] , et le prince germanique de l'oeil du maître qui surveille un troupeau. L'un possédait la chaleur et la libéralité du chef qui donne [Herod., lib. III, cap. CXXXII, etc. ; lib. VI, cap. CXX. (N.d.A. édition de 1797)] , l'autre la froideur et l'économie du dépositaire qui compte [Je juge ici d'après le livre des Institutions toscanes de Léopold, imprimé en italien, et que j'ai eu quelque temps entre les mains ; en outre, sur ce que j'ai appris en Allemagne touchant cet empereur, et dans plusieurs conversations avec des Florentins ; enfin, par l'histoire générale de l'Europe à cette époque. La justice cependant m'oblige de dire que j'ai trouvé des Allemands grands admirateurs des vertus de Léopold. (N.d.A. édition de 1797)] . Tels étaient les monarques et l'état des deux empires lorsque la révolution républicaine de la Grèce et celle de la France firent éclater la guerre Médique dans l'ancien monde, - la guerre présente dans le monde moderne. Nous allons essayer d'en développer les causes [NOTE 20] . Chapitre LXI Influence de la révolution républicaine de la Grèce sur la Perse, et de la révolution républicaine de la France sur l'Allemagne. Causes immédiates de la guerre médique. De la guerre républicaine. L'Ionie. Le Brabant (L'Ionie : Je comprends sous le nom général de l'Ionie l'Ionie proprement dite, l'Eolide et la Doride. - N.d.A. édition de 1797) Les différentes colonies que les Grecs avaient fondées sur les côtes de l'Asie Mineure étaient tombées peu à peu sous la puissance des rois de Lydie [Herod., l, I, cap. VI. (N.d.A. édition de 1797)] . Celle-ci ayant été à son tour renversée par Cyrus, les villes d'Ionie passèrent alors sous le joug de la Perse [Herod., l, I, cap. CXLI ; Thucyd., lib. I, cap. XVI. (N.d.A. édition de 1797)] . Elles ne connurent cependant que le nom de l'esclavage. Leurs maîtres leur laissèrent leur ancien gouvernement populaire, et n'exigeaient d'elles qu'un léger tribut [Herod., lib. VI, cap. XLII-XLIII. (N.d.A. édition de 1797)] ; mais les habitants de ces cités, incapables de modération, ne connaissaient pas de plus grand tourment que le repos. Amollis dans le luxe et les voluptés, ils n'avaient conservé de la pureté de leurs moeurs primitives qu'une inquiétude toujours prête à les plonger dans les malheurs des révolutions, sans qu'ils fussent jamais assez vertueux pour en recueillir les fruits [Athen., lib. XII, p. 526 ; Herod., lib. IX, cap. CIV ; Thucyd., lib. VI, cap. LXVII-LXXVII ; Xenoph., Instit. Cyr., p. 158 ; Diod., lib. XIV ; Pausan., lib. III. (N.d.A. édition de 1797)] . Les colonies grecques-asiatiques formaient un corps de républiques qui se gouvernaient par leurs propres lois sous la protection de la cour de Suze [Herod., lib. I, cap. CXLIII ; Strabo., lib. VIII, cap. CCCLXXXIV. (N.d.A. édition de 1797)] , de même que les Etats fédératifs des Pays-Bas sous la puissance des empereurs d'Allemagne. Plusieurs fois les premières avaient cherché à se soustraire à la domination de la Perse [Herod., lib. I, cap. VI. (N.d.A. édition de 1797)] sans avoir pu y parvenir. Dans la dix-neuvième année du règne de Darius, les peuples de l'Ionie se soulevèrent à la fois [Herod., lib. V, cap. XCVIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Le motif général de l'insurrection était ces plaintes vagues de tyrannie, le grand texte des factieux, et qui ne veut dire autre chose sinon qu'on a besoin d'expressions figurées pour éviter d'employer au sens propre, haine, envie, vengeance, et tous ces mots qui composent le vrai dictionnaire des révolutions. - Le Brabant, autrefois partie du duché de Bourgogne, étant passé, après plusieurs successions, à la maison d'Autriche, demeura en possession de ses privilèges politiques, formant une espèce de république soumise à un grand empire. Le caractère des Flamands, considéré au civil, présentait encore des analogies frappantes avec celui des Grecs-Asiatiques. Indomptables dans leur humeur, les habitants des Pays-Bas tendaient sans cesse à s'insurger, sans autre raison qu'une impossibilité d'être paisibles. La république du brasseur Artavelle [Froissart, chap. XXXIV ; Dan., t. III, p. 418, etc. (N.d.A. édition de 1797)] , le bannissement de plusieurs de leurs comtes [Froissart, chap. XXXIV ; Hume's Hist. of Engl., t. II, p. 395. (N.d.A. édition de 1797)] , les révoltes sous Charles le Téméraire [Philip. de Comin. (N.d.A. édition de 1797)] , les grands troubles sous Philippe II [Bentiv., Guer. di Fiand., lib. I, p. 10, etc. ; lib. II ; Camden, in Elizab. (N.d.A. édition de 1797)] , ne prouvent que trop cette vérité. Les innovations de Joseph étaient plus que suffisantes pour soulever un peuple impatient et superstitieux. Dans un instant les Pays-Bas furent en armes ; et l'empereur germanique s'aperçut trop tard qu'il avait méconnu le génie des hommes [Test. Pol. de Joseph. (N.d.A. édition de 1797) - (Je n'ai aucune remarque à faire sur ce chapitre : c'est toujours la suite de ces comparaisons dont j'ai montré si souvent l'impertinence dans les notes précédentes. Comparer les voluptueux habitants de la molle Ionie, sous leur ciel enchanté, au milieu des arts, dans la patrie d'Homère et d'Aspasie, les comparer, dis-je, aux Brabançons, c'est une singulière débauche d'imagination, une merveilleuse faculté de voir tout ce qu'on veut. - N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre LXII Déclaration de la guerre Médique, l'an 1er de la LXIXe olympiade (505 ans av. J.-C.). Déclaration de la guerre présente, 1792. Premières hostilités Durant que ceci se passait en Ionie et dans le Brabant [L'Ionie et le Brabant ! je parle de tout cela couramment. (N.d.A. édition de 1826)] , de grandes scènes s'étaient ouvertes en Grèce et en France. Soulevées au nom de la liberté, ces deux contrées avaient chassé leurs princes et changé la forme de leur gouvernement. Dans le moment le plus chaud de cet enthousiasme, les Athéniens voient tout à coup arriver les ambassadeurs de l'Ionie révoltée, qui les supplient de secourir leurs concitoyens dans la cause commune de l'indépendance [Herod., lib. V, cap. LV. (N.d.A. édition de 1797)] . - Les députés du Brabant en insurrection font à Paris la même prière à l'Assemblée nationale. L'impétuosité attique et française aurait bien désiré se précipiter dans la mesure proposée, mais l'heure n'était pas venue. On ne comptait encore que des préparations peu avancées : un reste de crainte retenait ; d'ailleurs il était impossible, sans renoncer à toute pudeur, de rompre la paix avec la Perse, - avec l'Allemagne, dont on n'avait aucun sujet de plainte. On renvoya donc les députés avec des paroles obligeantes, se contentant de fomenter sous main des troubles, auxquels on ne pouvait encore prendre de part ouverte [On est forcé de concevoir ainsi la chose d'après le récit d'Hérodote, qui se contredit avec les faits qu'il rapporte lui-même. Il représente Aristagore à Athènes, vers le commencement de la seconde année de la révolte de l'Ionie, et il ajoute qu'il obtint le but de sa négociation ; et cependant les Athéniens ne joignirent leur flotte aux Grecs-Asiatiques que l'année suivante. D'ailleurs, Plutarque, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, et Platon, dans le troisième livre des Lois, confirment ce que j'avance ici. (Herod., lib. V, cap. LV-XCVI-XCVII-XCIX-CIII ; Plut., in Themist. ; Id., De Glor. Athen. ; Plat., De Leg., lib. III.) (N.d.A. édition de 1797) - (Ceci est grave : je mets mes conjectures à la place de l'histoire, j'accuse et je n'apporte aucune preuve à l'appui de mon accusation. Le gouvernement français essaya sans doute de propager les principes révolutionnaires, de soulever les peuples contre les rois ; mais ce fut plus tard, sous le règne de la terreur, au milieu du désordre révolutionnaire ; et dans ce passage il n'est encore question que de l'époque de l'Assemblée constituante. Je calomnie donc, sans m'en apercevoir, par une confusion de temps et par un anachronisme né de la préoccupation de mon système. - N.d.A. édition de 1826)] . Le prétexte ne tarda pas à se présenter. Hippias, dernier roi d'Athènes, s'était retiré à la cour d'Artapherne [Herod., lib. V, cap. XCVI. (N.d.A. édition de 1797)] , frère de Darius, et satrape de Lydie. - Les princes frères de Louis XVI avaient cherché un refuge à la cour de Coblentz. - Aussitôt les Athéniens disent que Darius favorise le tyran ; que celui-ci intrigue pour susciter des ennemis à sa patrie [Herod., lib. VI, cap. CII. (N.d.A. édition de 1797)] . On députe vers Artapherne ; on lui signifie qu'il ait à cesser de protéger la cause d'Hippias [Herod., lib. V, cap. XCVI. (N.d.A. édition de 1797)] . - Les Français exigent de Léopold qu'il défende les rassemblements d'émigrés dans ses Etats et abandonne les princes fugitifs. - Artapherne répond ouvertement que si les Athéniens désirent se concilier la faveur du grand roi, il faut qu'ils rétablissent le fils de Pisistrate sur le trône [Herod., lib. V, cap. XCVI. (N.d.A. édition de 1797)] . - L'empereur germanique semble obéir aux ordres de l'Assemblée nationale, en même temps qu'il tient secrètement une conduite opposée [Ce que je dis des Athéniens est appuyé d'une autorité historique ; mais je n'offre au soutien de ce que je dis de l'Allemagne que mon propre récit : ce n'est pas assez. Remarquons en passant qu'on ne doit pas dire en bon français, l'empereur germanique, c'est là du style de réfugié. (N.d.A. édition de 1826)] . D'un autre côté, Darius se plaignait de ce que les Grecs entretenaient la révolte des villes d'Ionie, et s'arrogeaient le droit de se mêler du gouvernement intérieur de ses provinces [Herod., lib. IV. cap. CV. (N.d.A. édition de 1797)] , à peu près de même que les princes allemands réclamaient contre les décrets de l'Assemblée nationale, qui s'étendaient sur leur territoire. Il était impossible qu'au milieu de ces reproches mutuels les esprits conservassent longtemps la modération dont ils affectaient encore de se parer. Les partis, protestant toujours le désir de la paix, se préparaient secrètement à la guerre [Herod., lib. V, cap. LV. (N.d.A. édition de 1797)] . On s'aigrissait de plus en plus. Hippias, à la cour de Suze, représentait les Grecs comme des factieux ennemis de l'ordre et des rois [Herod., lib. V, cap. XCI. (N.d.A. édition de 1797)] . - Les émigrés invoquaient l'Europe contre des régicides qui avaient juré haine éternelle à tous les trônes. - Les Grecs et les Français disaient qu'on devait se lever contre les tyrans qui menaçaient la liberté des peuples [Herod., lib. V, cap. CII. (N.d.A. édition de 1797)] . Les uns crient au républicanisme [Herod., lib. V, cap. XCVI. (N.d.A. édition de 1797)] , les autres à l'esclavage [Herod., lib. V, cap. XCVI. (N.d.A. édition de 1797)] ; on s'insulte, on vole aux armes. Les Athéniens et les patriotes de France, gagnant de vitesse le flegme oriental et allemand, se hâtent d'attaquer la Perse [Je commence la guerre Médique au moment où les Athéniens prirent une part active dans la révolte des Ioniens. Il n'y eut alors aucune déclaration formelle de guerre ; elle n'eut lieu que lors de l'invasion de Xerxès. (N.d.A. édition de 1797)] , - la Germanie. L'an Ier de la 69e olympiade, et l'année 1792 de notre ère, virent les premières hostilités de ces guerres trop mémorables. Les Athéniens se précipitèrent sur l'Asie Mineure, où ils brûlèrent Sardes [Herod., lib. V, cap. CII. (N.d.A. édition de 1797)] ; - les Français sur le Brabant, où ils se signalèrent de même par des incendies. Les uns et les autres, bientôt forces à une fuite honteuse [Herod., lib. V, cap. CIII. (N.d.A. édition de 1797)] , se retirèrent, laissant après eux des flammes que des torrents de sang pouvaient seuls éteindre [Il faut bien me laisser faire des tableaux, puisque mon système le veut ainsi ; mais je dois remarquer, pour la vérité historique, que je torture ici quelques passages d'Hérodote, et que je ne suis pas même exact dans le récit des premières hostilités des Français en 1792. (N.d.A. édition de 1826)] . Chapitre LXIII Premières campagnes. An III de la LXXIIe Olympiade. 1792. - Portrait de Miltiade. Portrait de Dumouriez. - Bataille de Marathon. Bataille de Jemmapes. - Accusation de Miltiade ; de Dumouriez (An III de la LXXIIe Olympiade : Quatre cent quatre-vingt-dix ans avant J.- C. - N.d.A. édition de 1797) Les Perses, ainsi que les Autrichiens, se déterminèrent à tirer de leurs ennemis une vengeance éclatante. Les premiers firent partir Datis à la tête de cent dix mille hommes, ayant sous lui le prince athénien Hippias [Herod., lib. VI, cap. XCIV-CII ; Plat., De Leg., lib. III ; Corn. Nep., in Milt., cap. V. (N.d.A. édition de 1797)] . - Les seconds s'avancèrent sous le roi de Prusse conduisant les frères de Louis XVI. L'armée asiatique, après s'être emparée de quelques îles voisines de l'Attique, descendit victorieusement à Marathon [Herod., lib. VI, cap. CI ; C. Nep., in Milt. (N.d.A. édition de 1797)] . - Les troupes coalisées contre la France, s'étant saisies de plusieurs places frontières, se déployèrent dans les plaines de Champagne. La plus extrême confusion se répandit alors en Grèce [Plat., De Leg., lib. III. (N.d.A. édition de 1797)] , - en France. Les uns, partisans de la royauté, se réjouissaient en secret de l'approche des légions étrangères [Herod., lib. VI, cap. CCCCXLII-CI. (N.d.A. édition de 1797)] ; d'autres, dont les opinions varient avec les événements, commençaient de s'excuser de leur patriotisme passé [Herod., lib. VI, cap. XLIII. (N.d.A. édition de 1797)] ; enfin, les amants de la liberté, exaltés par le danger des circonstances, sentaient leur courage s'augmenter en proportion des malheurs de la patrie [Herod., lib. VI, cap. XLIII. (N.d.A. édition de 1797)] et je ne sais quoi de sublime qui tourmentait leurs âmes [Si l'on me demandait ce que j'ai voulu dire par cette phrase, je ne saurais trop que répondre ; mais telle qu'elle est, cette phrase, elle ne me déplaît pas, et je crois, sinon la comprendre, du moins la sentir. (N.d.A. édition de 1826)] . Au nom de Miltiade, on frissonne d'un saint respect, non que l'éclat de ses victoires nous éblouisse, mais parce qu'il arracha son pays à la servitude [C'est un émigré qui écrit cela. (N.d.A. édition de 1826)] . Les qualités guerrières de cet homme fameux furent l'activité et le jugement [Herod., lib. VI, cap. CXVI-CXX ; C. Nep., in Milt., Plut., in Arist. (N.d.A. édition de 1797)] . Connaissant le caractère de ses compatriotes, il ne balança pas à les précipiter sur les Perses, à Marathon [Herod., lib. VI, cap. CIX ; Plut., ib,., p. 321 ; Corn. Nep., in Milt., cap. V. (N.d.A. édition de 1797)] , certain que la réflexion était dangereuse à ces bouillants courages. Les traits du général athénien brillaient de ses vertus, dirai-je de ses vices ? Un front large, un nez un peu aquilin, une bouche ferme et compressée, une vigueur de génie répandue sur tout son visage, montraient le redoutable ennemi des tyrans, mais peut-être l'homme un peu enclin lui-même à la tyrannie [Voyez les différentes têtes de Miltiade en gemme. J'ai dessiné celle dont je me sers d'après une excellente collection d'estampes antiques, gravées à Rome, en 1666, sur les originaux, et que le Rév. B. S. a bien voulu me communiquer. (N.d.A. édition de 1797) - (Portrait à la manière d'une mauvaise école. Je me montre plus rigoureux ici que les Athéniens, car à la seule inspection des traits d'un grand homme, plus ou moins bien reproduits par la gravure, je déclare Miltiade un peu enclin à la tyrannie. Cela prouve que j'aurais fait pendre les tyrans sur la mine. - N.d.A. édition de 1826)] . Le poignard d'un Brutus peut être aisément forgé dans le sceptre de fer d'un César ; et les âmes énergiques, comme les volcans, jettent de grandes lumières et de grandes ténèbres. De petites formes, de petits traits, un air remuant et pertinent, cachent cependant dans M. Dumouriez des talents peu ordinaires. On lui a fait un crime de la versatilité [Cette facilité de confronter les hommes d'un jour avec les hommes des siècles, de comparer des personnages vivants, dont le nom est à peine connu, à des personnages qui reposent depuis des milliers d'années dans la tombe, et dont le temps a sanctionné la gloire ; cette facilité est un prodigieux exemple de la folie de l'esprit de système. Qu'il y a déjà loin du jugement que l'on prononçait sur Dumouriez en 1794 à celui que l'on porte de ce général aujourd'hui. (N.d.A. édition de 1826)] de ses principes ; supposé que ce reproche fût vrai, aurait-il été plus coupable que le reste de son siècle ? Nous autres Romains de cet âge de vertu, tous tant que nous sommes, nous tenons en réserve nos costumes politiques pour le moment de la pièce ; et moyennant un demi-écu, qu'on donne à la porte, chacun peut se procurer le plaisir de nous faire jouer avec la toge ou la livrée, tour à tour, un Cassius ou un valet [La satire historique n'est pas l'histoire ; la satire historique juge la société générale par les exceptions ; on sacrifie une vérité à une phrase brillante. Il arrive cependant que des hommes remplis d'indulgence et de philanthropie ont quelquefois du penchant à la satire ; mais alors elle n'est chez eux qu'une arme défensive, tandis que cette arme est offensive entre les mains des véritables satiriques. Si je ne m'étais fait une loi de ne rien changer au texte de l'Essai, j'aurais effacé dans ces passages les incorrections d'un écrivain jeune et peu exercé. Par exemple, il fallait écrire ici : " Pour un peu d'argent qu'on donne à la porte, chacun peut se procurer le plaisir de nous faire jouer en toge ou en livrée le rôle d'un Cassius ou celui d'un valet. " (N.d.A. édition de 1826)] . Rassurés par la noble confiance de Miltiade, les Athéniens volèrent au combat. - Les Français conduits par Dumouriez cherchèrent l'armée combinée. Les Perses et les Prussiens, par la plus incroyable des inactions, semblaient paralysés dans leurs camps [Il y avait dix généraux dans l'armée athénienne qui devaient commander chacun à leur tour, mais ils cédèrent cet honneur à Miltiade. Celui-ci cependant attendit que le jour où il commandait de droit fût arrivé pour donner la bataille. D'ici il résulte que la petite poignée de Grecs, se montant à dix mille Athéniens et mille Platéens, restèrent plusieurs jours en présence des cent dix mille Perses sans que ceux-ci songeassent à les attaquer. Quant au roi de Prusse, il se donna le plaisir pieux de réinstaller l'évêque de Verdon dans son siège épiscopal, et d'entendre les chanoines chanter la messe, à la grande satisfaction de tous les assistants. (N.d.A. édition de 1797)] . Bientôt les derniers furent contraints de se replier, en abandonnant leurs conquêtes, et les républicains marchèrent aussitôt en Flandre. Marathon et Jemmapes [Ces deux batailles, si semblables dans leurs effets pour la Grèce et pour la France, diffèrent totalement quant aux circonstances. Dix mille Athéniens défirent cent dix mille Perses, et cinquante mille Français eurent bien de la peine à forcer dix mille Autrichiens. La retraite de Cleyrfayt, après la bataille, a passé pour un chef-d'oeuvre d'art militaire. Les Perses perdirent six mille quatre cents hommes, les Grecs cent quatre-vingt-douze. J'ai vu deux prisonniers patriotes qui s'étaient trouvés à Jemmapes, et qui m'ont assuré que les Français y laissèrent de douze à quinze mille tués. - La bataille de Marathon se donna le 29 septembre, 490 ans avant J.-C ; - celle de Jemmapes, le 8 novembre 1792. (N.d.A. édition de 1797)] ont appris au monde que l'homme qui défend ses foyers et l'enthousiaste qui se bat au nom de la liberté sont des ennemis formidables. Un calme de peu de durée succéda à ces premières tempêtes. Les Athéniens et les Français le remplirent de leur ingratitude. Miltiade et Dumouriez, ayant éprouvé quelques revers [Herod., lib. VI, cap. CXXXII ; C. Nep., in Milt., cap. VII. (N.d.A. édition de 1797)] , furent accusés de royalisme [C. Nep., in Milt., cap. VIII. (N.d.A. édition de 1797)] et de s'être laissé corrompre par l'or de la Perse [Herod., lib. VI, cap. CXXXVI. (N.d.A. édition de 1797)] et de l'Autriche. Le premier expira dans les fers des blessures qu'il avait reçues à la défense de la patrie [Herod., lib. VI, cap. CXXXVI ; C. Nep., in Milt., cap. VIII. (N.d.A. édition de 1797)] , le second n'échappa à la mort que par la fuite [Mémoires du général Dumouriez. (N.d.A. édition de 1797)] . Chapitre LXIV Xerxès, François. Ligue générale contre la Grèce, contre la France. Révolte des provinces Cependant l'empire d'Orient et celui d'Allemagne avaient changé de maîtres. Darius et Léopold [Léopold ne vit pas la première campagne, puisqu'il mourut à Vienne, le jour même que la guerre fut déclarée à Paris. Mais comme cette déclaration se fit en son nom, j'ai négligé de parler plus tôt de cet événement, qui ne change rien à la vérité des faits et pouvait nuire à l'ensemble du tableau. (N.d.A. édition de 1797)] n'étaient plus. A ces monarques, savants dans la connaissance des hommes et dans l'art de gouverner, succédèrent leurs fils, Xerxès et François [Le lecteur doit être accoutumé à ces rapprochements. Ne semble-t-il pas que je connaisse Xerxès aussi bien que le respectable empereur d'Autriche, qui vit encore ? Je fais le dénombrement des deux armées des Perses et des Allemands, à peu près comme le noble chevalier de la Manche nommait les généraux des deux grandes armées de moutons : " Ce chevalier, disait-il, qui porte trois couronnes en champ d'azur est le redoutable Micolembo, grand-duc de Quirocie, etc. " (N.d.A. édition de 1826)] . Ces jeunes princes, placés au timon de deux grands Etats dans des circonstances orageuses, égaux en fortune, se montrèrent différents en génie. Le roi des Perses, élevé dans la mollesse, était aussi pusillanime [Plat., De Leg., lib. III, p. 698. (N.d.A. édition de 1797)] que l'empereur germanique, nourri dans les camps de Joseph, est courageux [François a donné les plus grandes marques de bravoure dans la guerre des Turcs, particulièrement un jour que, s'étant emporté fort loin à la poursuite des ennemis, il revint seul au camp, où on était dans les plus vives alarmes sur son compte. Je tiens ce fait du colonel des hussards de la garde du roi de Prusse. (N.d.A. édition de 1797)] . Ils semblent seulement avoir partagé en commun l'obstination de caractère [Plat., De Leg., lib. III, p. 698. (N.d.A. édition de 1797)] . Ils eurent aussi le malheur d'être trompés par leurs ennemis, qui s'introduisirent jusque dans leurs conseils [Thémistocle fit plusieurs fois donner des avis à Xerxès en particulier, l'un avant, l'autre après la bataille de Salamine. - On dit que le cabinet de l'empereur est composé de gens entièrement vendus à la France. (N.d.A. édition de 1797)] . Résolu de poursuivre vigoureusement la guerre, que son père lui avait laissée avec la couronne [Entre la première invasion de la Grèce par les Perses sous Darius, et la seconde, sous Xerxès, il se trouve un intervalle de dix ans, presque tout employé en préparatifs de guerre. (N.d.A. édition de 1797)] , Xersès assemble son conseil ; il y montre la nécessité de rétablir dans tout son lustre l'honneur de la Perse, terni aux champs de Marathon. " J'irai, dit-il, je traverserai les mers, je raserai la ville coupable, et j'emmènerai les citoyens captifs dans les fers [Herod., lib VII, p. 382. (N.d.A. édition de 1797)] . " Les alliés ont aussi tenu à peu près le même langage. Après un tel discours, on ne songea plus qu'aux immenses préparatifs de l'expédition projetée. Des courriers chargés des ordres de la cour de Suze se rendent dans les provinces pour hâter la marche des troupes [Herod., lib VII, cap. XX. (N.d.A. édition de 1797)] . En même temps une ligue générale de tous les Etats de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe se forme contre le petit pays de la Grèce. Les Carthaginois, prenant à leur solde des Gaulois, des Italiens, des Ibériens, se déclarent et signent un traité d'alliance offensive avec le grand roi [Diod., lib. II, p. 1-2, etc. (N.d.A. édition de 1797)] . La Phénicie et l'Egypte équipent leurs vaisseaux pour la coalition [Herod., lib. VII, cap. LXXXIX-XCIX. (N.d.A. édition de 1797)] . La Macédoine y joint ses forces [Herod., lib. VII, cap. CLXXXV. (N.d.A. édition de 1797)] . De ses Etats proprement dits, la Médie et la Perse, Xerxès tire des troupes aguerries [Herod., lib. VII, cap. LX-LXXXVII. (N.d.A. édition de 1797)] . La Babylonie, l'Arabie, la Lydie, la Thrace et les diverses satrapies fournissent leur contingent à la ligue [Herod., lib. VII, cap. LX-LXXXVII. (N.d.A. édition de 1797)] , et une armée de trois millions de combattants s'assemble dans la plaine de Doriscus [Herod., lib. VII ; Isocrat., Panath., p. 305 ; Just., lib. II, cap. X ; Plut., in Themist. (N.d.A. édition de 1797)] . Au bruit de ces préparatifs formidables, des provinces de la Grèce, soit par lâcheté, soit par opinion, se rangent du parti des étrangers [Herod., lib. VII, cap. XXXII ; Diod., lib. II. (N.d.A. édition de 1797)] . Et l'on vit bientôt la Béotie, l'Argolide, la Thessalie et plusieurs îles de la mer Egée [Herod., lib. VII, cap. CLXXXV ; lib. VIII, cap. V ; lib. IX, cap. XII. (N.d.A. édition de 1797)] joindre leurs efforts à ceux des tyrans. François, de son côté, faisait des préparatifs immenses. Ses Etats de Hongrie, de Bohême, de Lombardie, etc., lui donnent d'excellents soldats ; la Prusse le soutient de tout son pouvoir ; les Cercles de l'empire mettent sur pied leurs légions ; l'Angleterre, la Hollande, l'Espagne, la Sicile, la Sardaigne, la Russie, se combinent dans la ligue générale, et de nombreuses armées s'avancent sur toutes les frontières de la France. Aussitôt la Vendée, le Lyonnais, le Languedoc, s'insurgent ; et la république naissante, attaquée au dedans et au dehors, se voit menacée d'une ruine prochaine. Un très petit nombre de peuples restèrent tranquilles spectateurs de ces grandes scènes. Dans le monde ancien on ne compta que ceux de la Crète [Herod., lib. VII, cap. CLXXI. (N.d.A. édition de 1797)] , de l'Italie [Encore l'Italie avait- elle des troupes à la solde de Carthage. (N.d.A. édition de 1797)] , de la Scythie. - Le Danemark, la Suède, la Suisse, et quelques autres petites républiques, demeurèrent neutres dans le monde moderne. Ni les Grecs ni les Français n'eurent d'alliés au commencement de la guerre. Leurs armes leur en firent par la suite [Plut., in. Cim. ; Thucyd., lib. I, p. 66 ; Diod., lib. II, p. 47. (N.d.A. édition de 1797)] . Afin que le lecteur puisse parcourir d'un coup d'oeil ce tableau intéressant, je vais joindre ici une carte, où l'on a rangé les alliés de la guerre Médique et de la guerre républicaine sur deux colonnes, les peuples qui se correspondent opposés les uns aux autres, les provinces soulevées, les dates des batailles, des paix partielles, etc., etc [Que de soins, que de recherches perdus ! Les faits n'en sont pas moins curieux. (N.d.A. édition de 1826)] . Tableau des peuples coalisés contre la Grèce dans la guerre Médique. Puissances continentales. La Perse. Etats proprement dits du roi des Perses. La Perse. La Médie. La Babylonie. Satrapies de la Perse. La Lydie. L'Arménie. La Pamphylie, etc. Alliés. Divers peuples arabes. Divers rois de Thrace. La Macédoine. Puissances maritimes. Carthage. Tyr. L'Egypte. L'Ionie. Provinces révoltées. La Béotie. L'Argolide. Plusieurs îles de la mer Egée. Grecs émigrés. Hippias, prince d'Athènes, etc. Nations neutres. Les Scythes. Les peuples d'Italie. Les Thessaliens. Les Crétois, Et quelques autres. Les Grecs n'eurent aucun allié dans le commencement de la guerre. Batailles, paix diverses, conquêtes, paix générale. Av. J.- C. Années. Les Grecs ravagent la Lydie, et sont repoussés 504 Bataille de Marathon, 29 sept 490 Coalition générale 485 et suivantes. Invasion des Perses 480 Combat des Thermopyles, août 480 Bataille de Salamine, 20 octobre 480 Carthage fait la paix, même année - Bataille de Platée et de Mycale, 19 septembre 479 La Béotie saccagée par les Grecs, même année - Les Macédoniens et diverses îles de la mer Egée concluent la paix avec les Grecs 479 et suivantes. Conquêtes, déprédations, tyrannie des Grecs, même année La Lycie, la Carie forcées par eux à se déclarer contre les Perses 470 La Thrace subjuguée 469 et suivantes. Invasion de l'Egypte par les Grecs. 462 Ils y périssent 462 et suivantes. Paix générale 449 Autant qu'on peut en juger par les différents relevés des batailles, il périt environ dix millions d'hommes par les armes dans la guerre des Perses et des Grecs. Tableau des peuples coalisés contre la France dans la guerre républicaine. Puissances continentales. L'Allemagne. Etats proprement dits de l'empereur. La Hongrie. La Bohême. L'Autriche. Le Brabant. La Lombardie, etc. Cercles de l'empire. La Bavière. La Saxe. Les électorats de Trèves, de Hanovre, etc. Alliés. La Russie. Les princes d'Italie. L'Espagne. La Prusse. Puissances maritimes. L'Angleterre. La Hollande. Provinces révoltées. La Vendée. Le Morbihan. Le Lyonnais. La Provence. Et quelques autres départements. Emigrés français. Les Bourbons, etc. Nations neutres. Les Suisses. Le Danemark. La Suède. Les villes anséatiques. Les Etats-Unis d'Amérique. Les Français n'eurent aucun allié dans le commencement de la guerre. Batailles, paix diverses, conquêtes. De notre ère. Années. Les Français tentent l'invasion du Brabant, et sont repoussés, 29 avril 1792 1792 Bataille de Jemmapes,7 nov - Coalition générale, fév. et mars 1793 Invasion des Autrichiens, avril - Bataille de Maubeuge, 17 octobre - La Vendée ravagée par les Français, octobre - Bataille de Fleurus, 29 juin 1794 Conquêtes, déprédations, tyrannie des Français, 7 octobre - Le roi de Prusse fait la paix, 5 avril 1795 Le roi d'Espagne et celui de Sardaigne contraints de traiter, 28 juin et suiv - Le premier, environ un an après la pacification, forcé de se déclarer contre les alliés. Invasion de l'Italie par les Français 1796 Invasion de l'Allemagne, juin - Les Français y sont détruits, septembre - Ouverture de paix générale, décembre - Environ un million d'hommes ont péri par les armes aux frontières, dans la Vendée et ailleurs. Je fais ce calcul, qui peut paraître modéré, sur l'addition des tués dans les différentes batailles, et d'après les Mémoires sur la Vendée, par le général Turreau. Chapitre LXV Campagne de la IVe année de la LXXIVe olympiade (480 av. J.-C.). - Campagne de 1793. Consternation à Athènes et à Paris. Bataille de Salamine. Bataille de Maubeuge (Campagne de la IVe année de la LXXIVe Olympiade : Les jeux olympiques se célébrant dans l'été, il en résultait qu'une campagne occupait chez les Grecs la fin d'une année civile et le commencement de l'autre ; par exemple, les trois derniers mois de la quatrième année de la soixante-quatorzième olympiade et les trois premiers de la soixante-quinzième, ainsi de suite. Je n'en marque qu'une, pour abréger. - N.d.A. édition de 1797) Tout étant disposé pour l'invasion préméditée, Xerxès lève son camp et s'avance vers l'Attique, suivi de ses innombrables cohortes [Il avait passé l'Hellespont au commencement du printemps de l'an 480 avant J.- C. Il séjourna un peu plus d'un mois à Doriscus. Ainsi il put recommencer sa marche vers la fin de mai. (N.d.A. édition de 1797)] . - Cobourg, généralissime des forces combinées, marche de même sur la France. Dans les armées florissantes de la Perse et de l'Autriche on voyait briller également une foule de princes [Je poursuis toujours mon dénombrement avec un sang-froid imperturbable ; je découvrirai bientôt l'invincible Timonel, de Carcassonne, etc. (N.d.A. édition de 1826)] . Les Alexandre, les Artémise, les rois de Cilicie, de Tyr, de Sidon [Herod., lib. VIII, cap. LXVIII. (N.d.A. édition de 1797)] ; - les York, les Orange, les Saxe. Bien différentes étaient les troupes opposées. Des citoyens obscurs, dont les noms même avaient été jusque alors ignorés, commandaient d'autres citoyens pauvres et leurs égaux [Bien : hors de mon système je retrouve la raison. (N.d.A. édition de 1826)] . Je ne ferai point le portrait de Thémistocle et d'Aristide, qui sauvèrent alors la Grèce. Si j'avais eu des hommes à leur opposer dans mon siècle, je n'eusse pas écrit cet Essai. Tout céda à la première impulsion des forces combinées. Les Thermopyles, Thèbes, Platée, Thespies tombèrent devant les Perses [Herod., lib. VII, cap. CCCXXV ; lib. VIII, cap. I. (N.d.A. édition de 1797)] ; - Valenciennes, Condé, le Quesnoi, devant les Autrichiens. Pour les premiers, il ne restait plus qu'à marcher sur l'Attique ; - pour les seconds, qu'à se jeter dans l'intérieur de la France. Le trouble, la consternation, le désespoir qui régnaient alors à Athènes et à Paris ne sauraient se peindre. Les frontières forcées, les étrangers prêts à pénétrer dans le coeur de l'Etat, des soulèvements dans plusieurs provinces, tout paraissait inévitablement perdu. Pour comble de maux, une division fatale d'opinions parmi les patriotes achevait d'éteindre jusqu'au moindre rayon d'espérance. La mort d'Hippias à Marathon [Herod., lib. VI, cap. CXIV. (N.d.A. édition de 1797)] , - la prise de Valenciennes, au nom de l'empereur, ne laissaient plus aux royalistes de la Grèce et de la France les moyens de douter des intentions des puissances coalisées. Tous les citoyens tombaient donc d'accord de la défense, mais personne ne s'entendait sur le mode. Les Lacédémoniens opinaient à se renfermer dans le Péloponnèse [Herod., lib. VIII, cap. XL ; Isocrat., p. 166. (N.d.A. édition de 1797)] ; un parti des Athéniens voulait qu'on défendit la cité [Herod., lib. VII, cap. CXLIII ; Plut., in Cim. (N.d.A. édition de 1797)] , un autre qu'on mît toutes ses forces dans la marine [Herod., lib. VII ; Plut., in Themist. (N.d.A. édition de 1797)] . L'ambition des particuliers venait à la traverse. Des hommes sans talents prétendaient à des places auxquelles les plus grands génies suffisaient à peine [Plut., in Themist. (N.d.A. édition de 1797) - (C'est ce qui arrive dans tous les temps, jusqu'au moment où le génie qui doit tout dominer paroisse. - N.d.A. édition de 1826)] ; Thémistocle écarta ses rivaux, détermina les citoyens à se porter sur leurs galères [Plut., in Themist. (N.d.A. édition de 1797)] , et la patrie fut sauvée. - En France les avis étaient encore plus partagés. Chaque tête enfantait un projet et s'efforçait de le faire adopter aux autres. Ceux-ci ne voyaient de salut que dans les places fortifiées, ceux-là parlaient de se retirer dans l'intérieur. Un plus grand nombre voulait que la république se précipitât en masse sur les alliés. Ce dernier plan parut le meilleur, et son adoption ramena la victoire. Cependant les diversités de sentiments, non moins fatales à leur cause, frappaient les armées conquérantes d'imbécillité et de faiblesse. Xerxès, épouvanté du combat des Thermopyles, flottait incertain de la conduite qu'il devait tenir [Herod., lib. VII, cap. CCX. (N.d.A. édition de 1797)] . Il apprenait qu'une partie de la Grèce était assise tranquillement aux jeux olympiques [Comme les Français aux fêtes de leur capitale, tandis que le prince de Cobourg prenait Valenciennes. Ceci ne détruit point ce que j'ai dit plus haut, et est fondé sur la vérité de l'histoire. C'était le caractère des Grecs (comme c'est celui des Français) : plongés le matin dans le plus grand trouble, à six heures du soir à la foire, et désespérés de nouveau en en sortant. (N.d.A. édition de 1797)] , tandis qu'il ravageait leur contrée, et il ne savait qu'en croire [Herod., lib. VIII, cap. XXVI. (N.d.A. édition de 1797)] . Dans son conseil, le roi de Sidon se déclarait en faveur d'une attaque immédiate sur les galères athéniennes [Herod., lib. VIII, cap. LXVIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Artémise, au contraire, représentait qu'en tirant la guerre en longueur, les ennemis étaient infailliblement perdus [Herod., lib. VIII, cap. LXVIII. (N.d.A. édition de 1797)] . - Parmi les Autrichiens et leurs alliés, plusieurs maintenaient qu'il fallait s'emparer des villes frontières ; le duc d'York se rangeait de l'avis de marcher sur la capitale. Le sentiment de la reine d'Halicarnasse [Herod., lib. VIII, cap. CXVIII. (N.d.A. édition de 1797)] , - celui du prince anglais, furent rejetés et les opinions contraires adoptées. Ainsi, par cette destinée qui dispose des empires, des diverses mesures en délibération les Grecs et les Français choisirent celles qui pouvaient seules les sauver ; les Perses et les Autrichiens celles qui devaient nécessairement les perdre [Malgré le duc d'York et la reine d'Halicarnasse, la réflexion n'est pas indigne de l'histoire. (N.d.A. édition de 1826)] . Aussitôt Xerxès se prépare à la célèbre action de Salamine. - Cobourg divise ses forces, bloque Maubeuge et envoie les Anglais attaquer Dunkerque. Il se passait alors sur la flotte réunie des Grecs de ces grandes choses qui peignent les siècles, et qu'on ne retrouve qu'à des intervalles considérables dans l'histoire. La division s'était mise entre les généraux. Les Spartiates, toujours obstinés dans leurs projets, voulaient abandonner le détroit de Salamine et se retirer sur les côtes du Péloponnèse [Herod., lib VIII, cap. LVI. (N.d.A. édition de 1797)] . A cette mesure qui eût perdu la patrie, Thémistocle s'opposait de tous ses efforts. Le général s'emportant lève la canne sur l'Athénien : " Frappe, mais écoute, " lui crie le grand homme [Plut., in Themist. (N.d.A. édition de 1797)] , et sa magnanimité ramène Eurybiade à son opinion. C'était la veille de la bataille de Salamine [NOTE 21] . La nuit était obscure. Les coeurs sur la petite flotte des Grecs, agités par tout ce qu'il y a de cher aux hommes, la liberté, l'amour, l'amitié, la patrie, palpitaient sous un poids d'inquiétudes, de désirs, de craintes, d'espérances. Aucun oeil ne se ferma dans cette nuit critique, et chacun veillait en silence les feux des galères ennemies. Tout à coup on entend le sillage d'un vaisseau qui se glisse dans le calme des ténèbres. Il aborde à Salamine ; un homme se présente à Thémistocle : " Savez-vous, lui dit-il, que vous êtes enveloppés, et que les Perses font le tour de l'île pour vous fermer le passage ? - Je le sais, répond le général athénien ; cela s'exécute par mon avis [Plut., in Themist., in Aristid. - Les Grecs étant prêts à se retirer, Thémistocle en fit donner avis à Xerxès, qui s'empressa de bloquer les passages par où la flotte ennemie eût pu s'échapper. Ainsi les Grecs se virent obligés de combattre dans ce lieu favorable, ce qui leur procura la victoire. Aristide, en passant à Salamine, s'aperçut du mouvement que faisaient les galères persanes pour envelopper celles d'Eurybiade ; et, ignorant le stratagème de Thémistocle, il donna avis du danger à celui-ci. (N.d.A. édition de 1797)] . " Aristide admira Thémistocle ; celui-ci avait reconnu le plus juste des Grecs. - La veille de l'attaque du camp des Autrichiens par Jourdan, devant Maubeuge, fut un jour de crainte et d'anxiété. Jusque là les alliés, victorieux, n'avaient trouvé aucun obstacle, et les troupes françaises, découragées, ne rendaient presque plus de combat ; cependant le salut de la France tenait à celui de la forteresse assiégée. Cette place tombée entraînait la prise de plusieurs autres ; et les alliés, réunissant les forces qu'ils avaient eu l'imprudence de diviser, pénétraient sans opposition dans l'intérieur du pays. Il fallait donc saisir le moment, et faire un dernier effort pour arracher la patrie des mains des étrangers, ou s'ensevelir sous ses ruines. Jourdan, le général français chargé de cette importante expédition, est un froid militaire, dont les talents, moins brillants que solides, n'ont été couronnés de succès que dans cette action importante et à Fleurus. Ayant tout disposé pour l'attaque, le soldat passa la nuit sous les armes, attendant, avec plus de crainte que d'espérance, le résultat de cette grande journée. Du côté des alliés, tout était joie et certitude. - Xerxès, assis sur un trône élevé pour contempler sa gloire, fait placer des soldats dans des îles adjacentes, afin qu'aucun Grec sauvé de la ruine de ses vaisseaux ne puisse échapper à sa vengeance. - On comptait tellement sur la victoire parmi les nations coalisées contre la France, qu'à chaque instant on annonçait la prise de Dunkerque et de Maubeuge. - Entre la côte orientale de l'île de Salamine [C'est ici que le défaut de cartes se fait particulièrement sentir. (N.d.A. édition de 1797)] et le rivage occidental de l'Attique se forme un détroit en spirale, d'environ 40 stades [Environ deux lieues. (N.d.A. édition de 1797)] de long, et 8 [Un peu plus d'un tiers de lieue. (N.d.A. édition de 1797)] de large. L'extrémité du détroit se trouve presque fermée par le promontoire Trophée de l'île, qui se jette à travers les flots dans la forme d'une lance. La première ligne des galères grecques s'étendait depuis cette pointe au port Phoron, qui lui correspond sur la côte du continent opposé. La seconde ligne, parallèle à la première, se plaçait immédiatement derrière, et ainsi successivement des autres, en remontant dans l'intérieur du détroit. La première ligne des galères persanes, faisant face à celle des Grecs, se formait en demi-lune, depuis la même pointe Trophée jusqu'au port Phoron ; et les autres se rangeaient derrière, en dehors du détroit. Non seulement par cette disposition les Perses perdaient l'avantage du nombre [Herod., lib. VIII, cap. LXI. (N.d.A. édition de 1797)] , mais encore leur ordre de bataille se trouvait coupé [Diod., lib. II, p. 15. (N.d.A. édition de 1797)] par la petite île Psyttalie, qui gît un peu au-dessous et en avant de l'embouchure du canal. A l'aile gauche de l'armée navale des Perses étaient placés les Phéniciens, ayant en tête les Athéniens [Herod., lib. II, cap. LXXXIII. (N.d.A. édition de 1797)] ; à l'aile droite les Ioniens, qui devaient combattre les Lacédémoniens, les Mégariens, les Eginètes [Herod., lib. II, cap. XV. (N.d.A. édition de 1797)] . Ariabignès [Il ne paraît pas, d'après Hérodote et Diodore, que la flotte persane eût un amiral en chef. Mais Ariabignès, frère de Xerxès, semble avoir eu le commandement principal. (N.d.A. édition de 1797)] avait le commandement général des galères médiques ; Eurybiade [Plut., in Themist. (N.d.A. édition de 1797)] , celui des vaisseaux des Grecs. - Les Autrichiens, après avoir pris Valenciennes, s'avancèrent sur Maubeuge, dont ils formèrent aussitôt le blocus. Le prince de Cobourg, avec une armée d'observation, couvrait les troupes qui se préparaient à assiéger la forteresse. - Xerxès ayant donné le signal de la bataille, les Athéniens attaquèrent avec impétuosité les Phéniciens qui leur étaient opposés. Le combat fut opiniâtre, et soutenu longtemps avec une égale valeur. Mais enfin l'amiral persan, Ariabignès, s'étant élancé sur une galère ennemie, y demeura percé de coups [Herod., lib. VII, cap. LXXX. (N.d.A. édition de 1797)] . Alors la confusion, augmentée par la multitude des vaisseaux que la position locale rendait inutile, devint générale chez les Mèdes [Diod., lib. II. (N.d.A. édition de 1797)] . Tout fuit devant les Grecs victorieux ; et la flotte innombrable du grand roi, qui un moment auparavant obscurcissait la mer, disparut devant le génie d'un peuple libre. - A Maubeuge, les Français recouvrèrent ce brillant courage qu'ils avaient perdu depuis Jemmapes. Ils se précipitèrent sur les lignes ennemies avec cette volubilité [Lisez vivacité, à moins que je n'aie voulu dire que l'attaque des Français est rapide comme la parole. (N.d.A. édition de 1826)] qui distingue leur première charge de celles de tous les autres peuples. Fossés, canons, baïonnettes, montagnes, fleuves, marais, rien ne les arrête. Ils se trouvent en mille lieux à la fois. Ils se multiplient comme les soldats de la terre. Ils grimpent, ils sautent, ils courent. Vous les avez vus dans la plaine, et ils sont au haut du retranchement emporté [J'ai transporté quelque chose de cette peinture dans le combat des Francs dans Les Martyrs. (N.d.A. édition de 1826)] . Les Autrichiens soutinrent le choc avec leur valeur accoutumée. Ces braves soldats, qu'aucun revers ne peut désespérer, qui seraient battus vingt ans de suite, et qui se battraient la vingtième année comme la première, repoussèrent partout leurs nombreux assaillants. Mais le prince de Cobourg, jugeant une plus longue résistance inutile, abandonna sa position, et Maubeuge fut délivré. Bientôt une colonne, commandée par Houchard, obligea les Anglais à lever le siège de Dunkerque ; et les espérances de conquêtes s'évanouirent pour cette année. C'est ainsi que la flotte persane, composée de diverses nations, - l'armée autrichienne, formée de même de différents peuples ; ces coalisés, les uns traîtres [Herod., lib. VIII, cap. LXXXIV. (N.d.A. édition de 1797)] , les autres pusillanimes [Herod., lib. VIII, cap. LXVIII. (N.d.A. édition de 1797)] , ceux- ci craignant des succès qui refléteraient trop de gloire sur tel ou tel général [Herod., lib. IX, cap. LXVI-LXVII-LXVIII. (N.d.A. édition de 1797)] , telle ou telle nation ; toute cette masse indigeste d'alliés fut brisée à Salamine et à Maubeuge. - Le grand roi repassa, dans une petite barque, en fugitif, cette même mer à laquelle il avait donné des chaînes [Herod., lib. VIII, cap. CXV. (N.d.A. édition de 1797)] ; - Cobourg mit ses troupes en quartier d'hiver, et tous les partis, en attendant les événements futurs d'une nouvelle campagne, eurent le temps de méditer sur l'inconstance de la fortune et de déplorer leur folie. Chapitre LXVI Préparation à une nouvelle campagne. Portraits des chefs. Mardonius, - Cobourg ; Pausanias, - Pichegru. Alexandre, roi de Macédoine Il s'en fallait beaucoup que le danger fût passé pour la Grèce et pour la France. Xerxès, en laissant après lui une armée de trois cent mille hommes choisis, avait plus fait pour sa cause qu'en y traînant trois millions d'esclaves. - L'échec que les alliés avaient reçu devant les places assiégées n'était qu'un léger revers, qui pouvait même tourner à leur profit, en leur enseignant une leçon utile. Ainsi on n'attendait que le retour de la nouvelle année pour recommencer de toutes parts les hostilités : avant d'entrer dans le détail de cette campagne, nous dirons un mot des chefs qui s'y distinguèrent. Mardonius, qui commandait les troupes persanes demeurées en Grèce, était un satrape d'un rang élevé et allié au sang de ses maîtres [Herod., lib. XVI, cap. XLIII. (N.d.A. édition de 1797)] . Son ambition [Herod., lib. XVI., cap. V. (N.d.A. édition de 1797)] , trop immense pour son génie, en faisait un de ces êtres disproportionnés qui paraissent grands parce qu'ils sont difformes. Vain, impatient, orgueilleux [Herod., lib. IX, cap. VI. (N.d.A. édition de 1797)] , il ne possédait que le courage brutal du grenadier qui donne la mort sans pitié et la reçoit sans crainte [Herod., lib. IX., cap. LXXI. (N.d.A. édition de 1797) - (En parlant de Mardonius, il fallait dire du soldat, et non du grenadier. Au reste cette disproportion entre la capacité et l'ambition est une chose extrêmement commune, et une des plaies de la société ; mais elle ne produit pas toujours une sorte de grandeur comme dans Mardonius : l'ambition est souvent placée dans des hommes si inférieurs sous tous les rapports, qu'ils n'ont pas même la force d'en porter le poids, et qu'ils en sont écrasés. - N.d.A. édition de 1826)] . - Placé à la tête des troupes alliées de l'Autriche, le prince de Cobourg, d'une naissance encore plus illustre que Mardonius, le surpassait de même en qualités personnelles. A la fois brave et prudent, il réunissait les talents et les vertus militaires, l'art du général et la loyauté du soldat [C'est fort bien de faire des portraits, mais encore faut-il qu'ils ressemblent. Les talents du prince de Cobourg étaient au-dessous de ses autres qualités. (N.d.A. édition de 1826)] . Pausanias, de la famille royale de Lacédémone, généralissime des armées combinées des Grecs, était un homme plein de jactance et de paroles magnifiques ; toujours prêt à faire valoir ses grands services et à trahir son pays [Corn. Nep, in Pausan. ; Thucyd., lib. I. (N.d.A. édition de 1797)] . Il sauva la patrie aux champs de Platée, et la vendit quelques mois après au tyran de Suze [Thucyd., lib. I, cap. CXXXIV. - Etant condamné à mort à Sparte, il se retira dans un temple. On en mura les portes et le roi lacédémonien y périt. (N.d.A. édition de 1797)] . - Pichegru, dont le nom plébéien, l'humble fortune et la modestie contrastent avec l'éclat de sa renommée, conduisait les Français aux combats. Cet homme extraordinaire, enfanté par la révolution, sut s'élever de l'obscurité d'une classe inférieure à la place la plus brillante de son pays, et redescendre avec non moins de grandeur à l'ombre de sa condition première [Ce portrait est tracé par un émigré en 1795 et 1796, avant que Pichegru eût embrassé la cause de la monarchie légitime, et plusieurs années avant la mort tragique de ce grand et infortuné général. L'impartialité du royaliste était ici une espèce de pressentiment. (N.d.A. édition de 1826)] . Enfin, dans l'armée des Perses on remarquait un homme appelé Alexandre, roi de Macédoine, qui, traître aux deux partis qu'il savait ménager, trafiquait de son honneur et de sa conscience avec le plus riche ou le plus fort. Avant le combat des Thermopyles, il donna avis aux Grecs du danger de leur position à la vallée de Tempé [Herod., lib. VII, cap. CLXXII. (N.d.A. édition de 1797)] , et marcha avec Xerxès à Salamine. Après la défaite du monarque de l'Orient, il se dit l'ami des Athéniens, et les invita par humanité à se soumettre au tyran de l'Asie [Herod., lib. VIII, cap. CXL. (N.d.A. édition de 1797)] .