Mélanges Littéraires Par François-René Chateaubriand (1768-1848) TABLE DES MATIERES Préface De l'Angleterre et des Anglais Essai sur la littérature anglaise Young Shakespere ou Shakespeare Beattie Alexandre Mackenzie Sur la Législation primitive de M. le vicomte de Bonald Sur le Printemps d'un Proscrit, poème par M. J. Michaud Sur l'Histoire de la Vie de Jésus-Christ du père de Ligny, de la Compagnie de Jésus Sur une nouvelle édition des Oeuvres complètes de Rollin Sur les Essais de morale et de politique Sur les Mémoires de Louis XIV Des Lettres et des Gens de Lettres Sur le Voyage pittoresque et historique de l'Espagne, par M. Alexandre de Laborde Sur les Annales littéraires, ou de la littérature avant et après la restauration, ouvrage de M. Dussault Sur un ouvrage de M. le Cte de Boissy-d'Anglas, intitulé : Essai sur la vie, les écrits et les opinions de M. de Malesherbes Panorama de Jérusalem Sur le Voyage au Levant de M. le comte de Forbin De quelques ouvrages historiques et littéraires Sur quelques Romans Sur un Voyage de M. de Humboldt Sur l'Histoire des Ducs de Bourgogne de M. de Barante Sur l'Histoire des Croisades, par M. Michaud, de l'Académie Française Préface Lorsque je rentrai en France, en 1800, après une émigration pénible, mon ami M. de Fontanes rédigeait le Mercure de France ; il m'invita à écrire avec lui dans ce journal, pour le rétablissement des saines doctrines religieuses et monarchiques. J'acceptai cette invitation : je donnai quelques articles au Mercure, avant même d'avoir publié Atala , avant d'être connu, car mon Essai historique était resté enseveli en Angleterre. Ces combats n'étaient pas sans quelques périls : on ne pouvait alors arriver à la politique que par la littérature ; la police de Buonaparte entendait à demi-mot, le donjon de Vincennes, les déserts de la Guiane et la plaine de Grenelle, attendaient encore, si besoin était, les écrivains royalistes. Mon premier article sur le Voyage en Espagne de M. de Laborde faillit de me coûter cher : Buonaparte menaça de me faire sabrer sur les marches de son palais ; ce furent ses expressions. Il ordonna la suppression du Mercure et sa réunion à la Décade . Le Journal des Débats , qui avait osé répéter l'article, fut bientôt après ravi à ses propriétaires. Au retour du roi, je réclamai auprès du gouvernement la propriété du Mercure , que j'avais acheté de M. de Fontanes pour une somme de 20 000 fr. Je m'étais imaginé que la cause qui avait fait supprimer cet ouvrage ferait un peu valoir mon bon droit ; je me trompai. C'est ainsi qu'ayant eu à répéter une part de mes appointements de ministre, je n'ai pu l'obtenir, par la raison qu'ayant fait le voyage de Gand, je ne m'étais pas rendu à mon poste à Stockholm ; c'est ainsi qu'en sortant du ministère, non seulement on ne m'a pas alloué le traitement de retraite accoutumé, mais encore on m'a supprimé ma pension de ministre d'Etat. Je rappelle ceci, non pour me plaindre, mais afin qu'on ne fasse pas à l'avenir porter sur d'autres que moi ces misérables vengeances et ces ignobles économies, si peu d'accord avec la générosité naturelle de nos monarques et la dignité de la couronne. Un choix des articles du Mercure a été fait par moi : ces articles, réunis à quelques autres articles littéraires tirés du Conservateur et du Journal des Débats , forment la collection renfermée dans ce volume. Les lettres n'ont jamais été si honorables que lorsque, dans le silence du monde subjugué, elles proclamaient des vérités courageuses et faisaient entendre les accents de la liberté au milieu des cris de la victoire. Puisque le nom de M. de Fontanes est venu se placer naturellement sous ma plume, qu'il me soit permis de payer ici un nouveau tribut de regret et de douleur à la mémoire de l'excellent homme que la France littéraire pleurera longtemps. Si la Providence me laisse encore quelques jours sur la terre, j'écrirai la vie de mon illustre et généreux ami. Il annonça au monde ce que, selon lui, je devais devenir ; moi, je dirai ce qu'il a été : ses droits auprès de la postérité seront plus sûrs que les miens. De l'Angleterre et des Anglais Juin 1800. Si un instinct sublime n'attachait pas l'homme à sa patrie, la condition la plus naturelle sur la terre serait celle de voyageur. Une certaine inquiétude le pousse sans cesse hors de lui ; il veut tout voir, et puis il se plaint quand il a tout vu. J'ai parcouru quelques régions du globe ; mais j'avoue que j'ai mieux observé le désert que les hommes, parmi lesquels, après tout, on trouve souvent la solitude. J'ai peu séjourné chez les Allemands, les Portugais et les Espagnols, mais j'ai vécu assez longtemps avec les Anglais. Comme c'est aujourd'hui le seul peuple qui dispute l'empire aux Français, les moindres détails sur lui deviennent intéressants. Erasme est le plus ancien des voyageurs que je connaisse qui nous ait parlé des Anglais. Il n'a vu à Londres, sous Henri III, que des barbares et des huttes enfumées. Longtemps après, Voltaire, qui avait besoin d'un parfait philosophe, le plaça parmi les quakers, sur les bords de la Tamise. Les tavernes de la Grande-Bretagne devinrent le séjour des esprits forts, de la vraie liberté, etc., etc., quoiqu'il soit bien connu que le pays du monde où l'on parle le moins de religion, où on la respecte le plus, où l'on agite le moins de ces questions oiseuses qui troublent les empires, soit l'Angleterre. Il me semble qu'on doit chercher le secret des moeurs des Anglais dans l'origine de ce peuple. Mélange du sang français et du sang allemand, il forme la nuance entre ces deux nations. Leur politique, leur religion, leur militaire, leur littérature, leurs arts, leur caractère national, me paraissent placés dans ce milieu ; ils semblent réunir en partie à la simplicité, au calme, au bon sens, au mauvais goût germanique, l'éclat, la grandeur, l'audace et la vivacité de l'esprit français. Inférieurs à nous sous plusieurs rapports, ils nous sont supérieurs en quelques autres, particulièrement en tout ce qui tient au commerce et aux richesses. Ils nous surpassent encore en propreté ; et c'est une chose remarquable que ce peuple qui paraît si pesant a dans ses meubles, ses vêtements, ses manufactures une élégance qui nous manque. On dirait que l'Anglais met dans le travail des mains la délicatesse que nous mettons dans celui de l'esprit. Le principal défaut de la nation anglaise, c'est l'orgueil, et c'est le défaut de tous les hommes. Il domine à Paris comme à Londres, mais modifié par le caractère français et transformé en amour-propre. L'orgueil pur appartient à l'homme solitaire, qui ne déguise rien et qui n'est obligé à aucun sacrifice ; mais l'homme qui vit beaucoup avec ses semblables est forcé de dissimuler son orgueil et de le cacher sous les formes plus douces et plus variées de l'amour- propre. En général, les passions sont plus dures et plus soudaines chez l'Anglais, plus actives et plus ranimées chez le Français. L'orgueil du premier veut tout écraser de force en un instant ; l'amour-propre du second mine tout avec lenteur. En Angleterre on hait un homme pour un vice, pour une offense ; en France un pareil motif n'est pas nécessaire ; les avantages de la figure ou de la fortune, un succès, un bon mot, suffisent. Cette haine, qui se forme de mille détails honteux, n'est pas moins implacable que la haine qui naît d'une plus noble cause. Il n'y a point de si dangereuses passions que celles qui sont d'une basse origine, car elles sentent cette bassesse, et cela les rend furieuses. Elles cherchent à la couvrir sous des crimes, et à se donner par les effets une sorte d'épouvantable grandeur qui leur manque par le principe : c'est ce qu'a prouvé la révolution. L'éducation commence de bonne heure en Angleterre : les filles sont envoyées à l'école dès leur plus tendre jeunesse. Vous voyez quelquefois des groupes de ces petites Anglaises, toutes en grands mantelets blancs, un chapeau de paille noué sous le menton avec un ruban, une corbeille passée au bras et dans laquelle sont des fruits et un livre ; toutes tenant les yeux baissés, toutes rougissant lorsqu'on les regarde. Quand j'ai revu nos petites Françaises, coiffées à l'huile antique , relevant la queue de leur robe, regardant avec effronterie, fredonnant des airs d'amour et prenant des leçons de déclamation, j'ai regretté la gaucherie et la pudeur des petites Anglaises : un enfant sans innocence est une fleur sans parfum. Les garçons passent aussi leur première jeunesse à l'école, où ils apprennent le grec et le latin. Ceux qui se destinent à l'Eglise ou à la carrière politique vont de là aux universités de Cambridge ou d'Oxford. La première est particulièrement consacrée aux mathématiques, en mémoire de Newton ; mais, en général, les Anglais estiment peu cette étude, qu'ils croient très dangereuse aux bonnes moeurs, quand elle est portée trop loin. Ils pensent que les sciences dessèchent le coeur, désenchantent la vie, mènent les esprits faibles à l'athéisme, et de l'athéisme à tous les crimes. Les belles-lettres, au contraire, disent-ils, rendent nos jours merveilleux, attendrissent nos âmes, nous font pleins de foi envers la Divinité, et conduisent ainsi, par la religion, à la pratique de toutes les vertus [Vid. Gibbon, Lit., etc. (N.d.A.)] . L'agriculture, le commerce, le militaire, la religion, la politique, telles sont les carrières ouvertes à l'Anglais devenu homme. Est-on ce qu'on appelle un gentleman farmer ( un gentilhomme cultivateur ), on vend son blé, on fait des expériences sur l'agriculture ; on chasse le renard ou la perdrix en automne ; on mange l'oie grasse à Noël ; on chante le roast beef of old England ; on se plaint du présent, on vante le passé, qui ne valait pas mieux, et le tout en maudissant Pitt et la guerre, qui augmente le prix du vin de Porto ; on se couche ivre, pour recommencer le lendemain la même vie. L'état militaire, quoique si brillant sous la reine Anne, était tombé dans un discrédit dont la guerre actuelle l'a relevé. Les Anglais ont été longtemps sans songer à retourner leurs forces vers la marine. Ils ne voulaient se distinguer que comme puissance continentale ; c'était un reste de vieilles opinions qui tenaient le commerce à déshonneur. Les Anglais ont toujours eu, comme nous, une physionomie historique qui les distingue dans tous les siècles. Ainsi c'est la seule nation qui, avec la française, mérite proprement ce nom en Europe. Quand nous avions notre Charlemagne, ils avaient leur Alfred. Leurs archers balançaient la renommée de notre infanterie gauloise ; leur prince Noir le disputait à notre Du Guesclin, et leur Marlborough à nos Turenne. Leurs révolutions et les nôtres se suivent ; nous pouvons nous vanter de la même gloire et déplorer les mêmes crimes et les mêmes malheurs. Depuis que l'Angleterre est devenue puissance maritime, elle a déployé son génie particulier dans cette nouvelle carrière ; ses marins sont distingués de tous les marins du monde. La discipline de ses vaisseaux est singulière : le matelot anglais est absolument esclave. Mis à bord de force, obligé de servir malgré lui, cet homme, si indépendant tandis qu'il est laboureur, semble perdre tous ses droits à la liberté aussitôt qu'il devient matelot. Ses supérieurs appesantissent sur lui le joug le plus dur et le plus humiliant. Comment des hommes si orgueilleux et si maltraités se soumettent-ils à une pareille tyrannie ? C'est là le miracle d'un gouvernement libre ; c'est que le nom de la loi est tout-puissant dans ce pays, et quand elle a parlé, nul ne résiste. Je ne crois pas que nous puissions, ni même que nous devions jamais transporter la discipline anglaise sur nos vaisseaux. Le Français, spirituel, franc, généreux, veut approcher de son chef ; il le regarde comme son camarade encore plus que comme son capitaine. D'ailleurs, une servitude aussi absolue que celle du matelot anglais ne peut émaner que d'une autorité civile : or, il serait à craindre qu'elle ne fût méprisée de nos marins ; car malheureusement le Français obéit plutôt à l'homme qu'à la loi, et ses vertus sont plus des vertus privées que des vertus publiques. Nos officiers de mer étaient plus instruits que les officiers anglais. Ceux-ci ne savent que leurs manoeuvres ; ceux-là étaient des mathématiciens et des hommes savants dans tous les genres. En général, nous avons déployé dans notre marine notre véritable caractère : nous y paraissons comme guerriers et comme artistes. Aussitôt que nous aurons des vaisseaux, nous reprendrons notre droit d'aînesse dans l'Océan comme sur la terre. Nous pourrons faire aussi des observations astronomiques et des voyages autour du monde ; mais pour devenir jamais un peuple de marchands, je crois que nous pouvons y renoncer d'avance. Nous faisons tout par génie et par inspiration ; mais nous mettons peu de suite à nos projets. Un grand homme en finance, un homme hardi en entreprises commerciales, s'élèvera peut-être parmi nous ; mais son fils poursuivra-t-il la même carrière, et ne pensera-t-il pas à jouir de la fortune de son père, au lieu de songer à l'augmenter ? Avec un tel esprit, une nation ne devient point mercantile ; le commerce a toujours eu chez nous je ne sais quoi de poétique et de fabuleux, comme le reste de nos moeurs. Nos manufactures ont été créées par enchantement ; elles ont jeté un grand éclat, et puis elles se sont éteintes. Tant que Rome fut prudente, elle se contenta des Muses et de Jupiter, et laissa Neptune à Carthage. Ce Dieu n'avait, après tout, que le second empire ; et Jupiter lançait aussi la foudre sur l'Océan. Le clergé anglican est instruit, hospitalier et généreux ; il aime sa patrie et sert puissamment au maintien des lois. Malgré les différences d'opinion, il a reçu le clergé français avec une charité vraiment chrétienne. L'université d'Oxford a fait imprimer à ses frais et distribuer gratis aux pauvres curés un Nouveau-Testament latin, selon la version romaine, avec ces mots : A l'usage du clergé catholique, exilé pour la religion . Rien n'est plus délicat et plus touchant. C'est sans doute un beau spectacle pour la philosophie que de voir, à la fin du XVIIIe siècle, un clergé anglican donner l'hospitalité à des prêtres papistes , souffrir l'exercice public de leur culte, et même l'établissement de quelques communautés. Etranges vicissitudes des opinions et des affaires humaines ! le cri un pape ! un pape ! a fait la révolution sous Charles Ier, et Jacques II perdit sa couronne pour avoir protégé la religion catholique ! Ceux qui s'effrayent au seul mot de religion ne connaissent guère l'esprit humain ; ils voient toujours cette religion telle qu'elle était dans les âges de fanatisme et de barbarie, sans songer qu'elle prend, comme toute autre institution, le caractère des siècles où elle passe. Toutefois le clergé anglais n'est pas sans défaut. Il néglige trop ses devoirs, il aime trop le plaisir, il donne trop de bals, il se mêle trop aux fêtes du monde. Rien n'est plus choquant pour un étranger que de voir un jeune ministre promener lourdement une jolie femme entre les deux files d'une contredanse anglaise. Il faut qu'un prêtre soit un personnage tout divin ; il faut qu'autour de lui règnent la vertu et le mystère, qu'il vive retiré dans les ténèbres du temple, et que ses apparitions soient rares parmi les hommes ; qu'il ne se montre enfin au milieu du siècle que pour faire du bien aux malheureux. C'est à ce prix qu'on accorde aux prêtres le respect et la confiance : il perdra bientôt l'un et l'autre s'il est assis au festin à nos côtés, si on se familiarise avec lui, s'il a tous les vices du temps, et qu'on puisse un moment le soupçonner faible et fragile comme les autres hommes. Les Anglais déploient une grande pompe dans leurs fêtes religieuses ; ils commencent même à orner leurs temples de tableaux. Ils ont à la fin senti qu'une religion sans culte n'est qu'un songe d'un froid enthousiasme, et que l'imagination de l'homme est une faculté qu'il faut nourrir comme raison. L'émigration du clergé français a beaucoup servi à répandre ces idées. On peut remarquer que, par un retour naturel vers les institutions de leurs pères, les Anglais se plaisaient depuis longtemps à mettre en scène, sur leur théâtre et dans leurs livres, la religion romaine. Dans ces derniers temps, le catholicisme, apporté à Londres par les prêtres exilés de France, se montre aux Anglais précisément comme dans leurs romans, à travers le charme des ruines et la puissance des souvenirs. Tout le monde a voulu entendre l'oraison funèbre d'une fille de France, prononcée à Londres par un évêque émigré, dans une écurie. L'Eglise anglicane a surtout conservé pour les morts la plus grande partie des honneurs que leur rend l'Eglise romaine. Dans toutes les grandes villes d'Angleterre, il y a des hommes, appelés undertakers (entrepreneurs), qui se chargent des pompes funèbres. On lit souvent sur leurs boutiques : King's coffinmaker , Faiseur de cercueils du roi ; ou bien : Funerals performed here ; mot à mot, Ici on représente des funérailles . Il y a longtemps qu'on ne voit plus parmi nous que des représentations de la douleur, et il faut bien acheter des larmes quand personne n'en donne à nos cendres. Les derniers devoirs qu'on rend aux hommes seraient bien tristes s'ils étaient dépouillés des signes de la religion. La religion a pris naissance aux tombeaux, et les tombeaux ne peuvent se passer d'elle. Il est beau que le cri de l'espérance s'élève du fond d'un cercueil ; il est beau que le prêtre du Dieu vivant escorte la cendre de l'homme à son dernier asile ; c'est en quelque sorte l'immortalité qui marche à la tête de la mort. La vie politique d'un Anglais est bien connue en France. mais ce qu'on ignore assez généralement, ce sont les partis qui divisent le parlement aujourd'hui. Outre le parti de l'opposition et le parti du ministère, il y en a un troisième, qu'on peut appeler des anglicans , et à la tête duquel se trouve M. Wilberforce. C'est une centaine de membres qui tiennent fortement aux moeurs antiques, et surtout à la religion. Leurs femmes sont vêtues comme des quakeresses ; ils affectent eux-mêmes une rigoureuse simplicité, et donnent une grande partie de leur revenu aux pauvres : M. Pitt est de leur secte. Ce sont eux qui l'avaient porté et qui l'ont soutenu au ministère ; car en se jetant d'un côté ou de l'autre ils sont à peu près sûrs de déterminer la majorité. Dans la dernière affaire d'Irlande, ils ont été alarmés des promesses que M. Pitt avait faites aux catholiques : ils l'ont menacé de passer à l'opposition. Alors le ministre a donné habilement sa retraite, pour conserver ses amis, dont l'opinion est intérieurement la sienne, et pour se retirer du pas difficile où les circonstances l'avaient engagé. Si le bill passe en faveur des catholiques, il n'en aura pas l'odieux vis-à-vis des anglicans ; si, au contraire, il est rejeté, les catholiques irlandais ne pourront l'accuser de manquer à sa parole... On a demandé en France si M. Pitt avait perdu son crédit en perdant sa place ; un seul fait aurait dû répondre à cette question : M. Pitt est encore membre de la chambre des communes . Quand on le verra devenir pair et passer à la chambre haute, sa carrière sera finie. C'est à tort que l'on croit ici quelque influence à la pure opposition : elle est absolument tombée dans l'opinion publique ; elle n'a ni grands talents ni véritable patriotisme. M. Fox lui-même ne peut plus rien pour elle ; il a perdu presque toute son éloquence : l'âge et les excès de table la lui ont enlevée. On sait que c'est son amour-propre blessé, plus encore qu'aucune autre raison, qui l'a tenu si longtemps éloigné du parlement. Le bill qui exclut de la chambre des communes tout membre engagé dans les ordres sacrés a été aussi mal interprété à Paris. On ne savait pas que ce bill n'a d'autre but que d'éloigner M. Horn Tooke, homme d'esprit, violent ennemi du gouvernement, jadis dans les ordres, ensuite réfractaire, autrefois ami de la puissance jusqu'au point d'avoir été attaqué dans les lettres de Junius, ensuite devenu l'apôtre de la liberté comme tant d'autres. Le parlement a perdu dans M. Burke un de ses membres les plus distingués. Il détestait la révolution ; mais il faut lui rendre cette justice, qu'aucun Anglais n'a plus aimé les Français en particulier et plus applaudi à leur valeur et à leur génie. Quoiqu'il fût peu riche, il avait fondé une école pour les petits Français expatriés, et il y passait des journées entières à admirer l'esprit et la vivacité de ces enfants. Il racontait souvent à ce sujet une anecdote : Ayant mené le fils d'un lord à cette école, les pauvres orphelins lui proposèrent de jouer avec eux. Le lord ne voulut pas : " Je n'aime pas les Français, moi " répétait-il avec humeur. Un petit garçon, n'en pouvant tirer que cette réponse, lui dit : " Cela n'est pas possible ; vous avez un trop bon coeur pour nous haïr. Votre seigneurie ne prendrait-elle point sa crainte pour sa haine ? " Il faudrait maintenant parler de la littérature et des gens de lettres ; mais cela nous mènerait trop loin, et demande un article à part. Je me contenterai de rapporter quelques jugements littéraires qui m'ont fort étonné, parce qu'ils sont en contradiction directe avec nos opinions reçues. Richardson est peu lu ; on lui reproche d'insupportables longueurs et de la bassesse de style. Hume et Gibbon ont, dit-on, perdu le génie de la langue anglaise, en remplissant leurs écrits d'une foule de gallicismes ; on accuse le premier d'être lourd et immoral. Pope ne passe que pour un versificateur exact et élégant ; Johnson prétend que son Essai sur l'Homme n'est qu'un recueil de lieux communs mis en beaux vers. C'est à Dryden et à Milton qu'on donne exclusivement le titre de poètes. Le Spectateur est presque oublié. On entend rarement parler de Locke, qui est regardé comme un assez faible idéologue. Il n'y a que les savants de profession qui lisent Bacon. Shakespeare seul conserve son empire. On en sentira aisément la raison par le trait suivant : J'étais au théâtre de Covent-Garden, qui tire son nom, comme on sait, du jardin d'un ancien couvent où il est bâti. Un homme fort bien mis était assis auprès de moi ; il me demande " quelle est la salle où il se trouve. " Je le regarde avec étonnement, et je lui réponds : " Mais vous êtes à Covent-Garden. " - " Pretty garden, indeed ! Joli jardin en vérité ! " s'écria-t-il en éclatant de rire et me présentant une bouteille de rhum. C'était un matelot de la Cité, qui, passant par hasard dans la rue à l'heure du spectacle, et voyant la foule se presser à une porte, était entré là pour son argent, sans savoir de quoi il s'agissait. Comment les Anglais auraient-ils un théâtre supportable quand leurs parterres sont composés de juges arrivant du Bengale ou de la côte de Guinée, qui ne savent seulement pas où il sont ? Shakespeare doit régner éternellement chez un pareil peuple. On croit tout justifier en disant que les folies du tragique anglais sont dans la nature. Quand cela serait vrai, ce ne sont pas toujours les choses naturelles qui touchent. Il est naturel de craindre la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs qu'on versait pour elle. Le coeur humain veut plus qu'il ne peut ; il veut surtout admirer : il a en soi un élan vers je ne sais quelle beauté inconnue, pour laquelle il fut peut-être créé dans son origine. Il y a même quelque chose de plus grave. Un peuple qui a toujours été à peu près barbare dans les arts peut continuer à admirer des productions barbares, sans que cela tire à conséquence. mais je ne sais jusqu'à quel point une nation qui a des chefs-d'oeuvre en tous genres peut revenir à l'amour des monstres sans exposer ses moeurs. C'est en cela que le penchant pour Shakespeare est bien plus dangereux en France qu'en Angleterre. Chez les Anglais il n'y a qu'ignorance ; chez nous il y a dépravation. Dans un siècle de lumières, les bonnes moeurs d'un peuple très poli tiennent plus au bon goût qu'on ne pense. Le mauvais goût alors, qui a tant de moyens de se redresser, ne peut dépendre que d'une fausseté ou d'un biais naturel dans les idées : or, comme l'esprit agit incessamment sur le coeur, il est difficile que les voies du coeur soient droites quand celles de l'esprit sont tortueuses. Celui qui aime la laideur n'est pas fort loin d'aimer le vice ; quiconque est insensible à la beauté peut bien méconnaître la vertu. Le mauvais goût et le vice marchent presque toujours ensemble : le premier n'est que l'expression du second, comme la parole rend la pensée. Je terminerai cette notice par quelques mots sur le sol, le ciel et les monuments de l'Angleterre. Les campagnes de cette île sont presque sans oiseaux, les rivières petites ; cependant leurs bords ont quelque chose d'agréable par leur solitude. La verdure est très animée ; il y a peu ou point de bois, mais chaque propriété étant fermée d'un fossé planté, quand vous regardez du haut d'une éminence, vous croyez être au milieu d'une forêt. L'Angleterre ressemble assez, au premier coup d'oeil, à la Bretagne : des bruyères et des champs entourés d'arbres. Le ciel de ce pays est moins élevé que le nôtre, son azur est plus vif, mais moins transparent. Les accidents de lumière y sont beaux, à cause de la multitude des nuages. En été, quand le soleil se couche à Londres, par delà les bois de Kensington, on jouit quelquefois d'un spectacle très pittoresque. L'immense colonne de fumée de charbon qui flotte sur la Cité représente ces gros rochers, enluminés de pourpre, qu'on voit dans nos décorations du Tartare, tandis que les vieilles tours de Westminster, couronnées de nuages et rougies par les derniers feux du soleil, s'élèvent au-dessus de la ville, du palais et du parc de Saint-James, comme un grand monument de la mort, qui semble dominer tous les monuments des hommes. Saint-Paul est le plus bel édifice moderne, et Westminster le plus bel édifice gothique de l'Angleterre. Je parlerai peut-être un jour de ce dernier. Souvent, en revenant de mes courses autour de Londres, j'ai passé derrière White-Hall, dans l'endroit où Charles fut décapité. Ce n'est plus qu'une cour abandonnée, où l'herbe croît entre les pierres. Je m'y suis quelquefois arrêté pour entendre le vent gémir autour de la statue de Charles II, qui montre du doigt la place où périt son père. Je n'ai jamais vu dans ces lieux que des ouvriers qui taillaient des pierres en sifflant. Leur ayant demandé un jour ce que signifiait cette statue, les uns purent à peine me le dire, et les autres n'en savaient pas un mot. Rien ne m'a plus donné la juste mesure des événements de la vie humaine et du peu que nous sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit ? Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été renouvelée. A ces générations divisées par des haines politiques ont succédé des générations indifférentes au passé, mais qui remplissent le présent de nouvelles inimitiés, qu'oublieront encore les générations qui doivent suivre. Essai sur la littérature anglaise Young Mars 1801. Lorsqu'un écrivain a formé une école nouvelle, et qu'après un demi-siècle de critique on le trouve encore en possession d'une grande renommée, il importe aux lettres de rechercher la cause de ce succès, surtout quand il n'est dû ni à la grandeur du génie ni à la perfection du goût et de l'art. Quelques situations tragiques, quelques mots sortis des entrailles de l'homme, je ne sais quoi de vague et de fantastique dans les scènes, des bois, des bruyères, des vents, des spectres, des tempêtes, expliquent la célébrité de Shakespeare. Young, qui n'a rien de tout cela, doit peut-être une grande partie de sa réputation au beau tableau que présente l'ouverture de ses Nuits ou Complaintes . Un ministre du Tout-Puissant, un vieux père, qui a perdu sa fille unique, s'éveille au milieu des nuits pour gémir sur des tombeaux ; il associe à la mort, au temps et à l'éternité, la seule chose que l'homme ait de grand en soi- même, je veux dire la douleur. Ce tableau frappe d'abord, et l'impression en est durable. Mais avancez un peu dans ces Nuits , quand l'imagination, éveillée par le début du poète, a déjà créé tout un monde de pleurs et de rêveries, vous ne trouverez plus rien de ce que l'on vous a promis. Vous voyez un homme qui tourmente son esprit dans tous les sens pour enfanter des idées tendres et tristes, qui n'arrive qu'à une philosophie morose. Young, que le fantôme du monde poursuivait jusqu'au milieu des tombeaux, ne décèle dans toutes ses déclamations sur la mort qu'une ambition trompée ; il a pris son humeur pour de la mélancolie. Point de naturel dans sa sensibilité ; point d'idéal dans sa douleur. C'est toujours une main pesante qui se traîne sur la lyre. Young a surtout cherché à donner à ses méditations le caractère de la tristesse. Or, ce caractère se tire de trois sources : les scènes de la nature, le vague des souvenirs, et les pensées de la religion. Quant aux scènes de la nature, Young a voulu les faire servir à ses plaintes, mais je ne sais s'il a réussi. Il apostrophe la lune, il parle à la nuit et aux étoiles, et l'on ne se sent point ému. Je ne pourrais dire où gît cette tristesse, qu'un poète fait sortir des tableaux de la nature ; mais il est certain qu'il la retrouve à chaque pas. Il unit son âme au bruit des vents, qui lui rappelle des idées de solitude : une onde qui fuit, c'est la vie ; une feuille qui tombe, c'est l'homme. Cette tristesse est cachée pour le poète dans tous les déserts ; c'est l'Echo de la Fable, desséchée par la douleur, et habitante invisible de la montagne. La réflexion dans le chagrin doit toujours prendre la forme du sentiment et de l'image ; et dans Young, au contraire, le sentiment se change en réflexion et en raisonnement. Si j'ouvre la première complainte, je lis : From short (as usual) and disturb'd repose I wake : how happy they who wake no more ! Yet that were vain, if dreams infest the grave. I wake, emerging from a sea of dreams Tumultuous ; where my wreck'd desponding thought From wave to wave of fancy'd misery At random drove, her helm of reason lost. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . The day too short for my distress ; and night Ev'n in the zenith of her dark domain Is sunshine to the colour of my fate. " D'un repos court et troublé je m'éveille. O heureux ceux qui ne se réveillent plus ! encore cela même est-il vain, si les rêves habitent au tombeau ! Je sors d'une mer troublée de songes, où ma pensée triste et submergée, privée du gouvernail de la raison, flotte au gré des vagues d'une misère imaginaire... Le jour est trop court pour ma tristesse ; et la nuit, même au zénith de son noir domaine, est un soleil auprès de la couleur de mon sort. " Est-ce là le langage de la douleur ? Je sais que la traduction mot à mot ne rend ni la nuance de l'expression ni l'harmonie du style ; mais une traduction littérale n'est jamais ridicule quand le texte ne l'est pas. Qu'est-ce que c'est qu'une pensée sans gouvernail, flottant de vaque en vague sur une mer de malheur imaginaire ? Qu'est-ce qu'une nuit qui est un soleil auprès de la couleur d'un sort ? Le seul trait remarquable de ce morceau, c'est le sommeil du tombeau, peut-être aussi troublé par des songes . Mais cela rappelle trop le mot d'Hamlet : To sleep ! - to dream ! Dormir ! - rêver ! Ossian se lève aussi au milieu de la nuit pour pleurer ; mais Ossian pleure : Lead, son of Alpin, lead the aged to his woods. The winds begin to rise. The dark wave of the lake resounds. Bends there not a tree from Mora, with its branches bare ? It beats, son of Alpin, in the rustling blast. My harp hangs on a blasted branch. The sound of its strings is mournful. Does the wind touch thee, o harp ! or is it some passing ghost ? It is the hand of Malvina ! But bring me the harp, son of Alpin ; another song shall arise. My soul shall depart in the sound ; my fathers shall hear it in their airy hall. Their dim faces shall hang, with joy, from their cloud ; and their hands receive their son. " Conduis-moi, fils d'Alpin, conduis le vieillard à ses bois. Les vents se lèvent, les flots noircis du lac murmurent. Ne vois-tu pas sur le sommet de Mora un arbre qui s'incline avec toutes ses branches dépouillées ? Il s'incline, ô fils d'Alpin, sous le bruyant tourbillon. Ma harpe est suspendue à l'une de ses branches desséchées. Le son de ses cordes est triste. O harpe, le vent t'a-t-il touchée, ou bien est-ce un léger fantôme ? C'est la main de Malvina ! Donne-moi la harpe, fils d'Alpin. Il faut qu'un autre chant s'élève. Mon âme s'envolera au milieu des sons. Mes pères entendront ces soupirs dans leur salle aérienne. Du fond de leurs nuages ils pencheront avec joie leurs visages obscurs, et leurs bras recevront leurs fils. " Voilà des images tristes, voilà de la rêverie. Les Anglais conviennent que la prose d'Ossian est aussi poétique que les vers, et qu'elle en a toutes les inversions. Or, on voit que la traduction littérale est ici très supportable. Ce qui est beau, simple et naturel, l'est dans toutes les langues. On croit généralement que ces images mélancoliques, empruntées des vents, de la lune, des nuages, ont été inconnues des anciens ; il y en a pourtant quelques exemples dans Homère, et surtout un charmant dans Virgile. Enée aperçoit l'ombre de Didon dans l'épaisseur d'une forêt, comme on voit, ou comme on croit voir la lune nouvelle se lever au milieu des nuages : . . . . . . .Qualem primo qui surgere mense Aut videt aut vidisse putat per nubila lunam. Remarquez toutes les circonstances. C'est la lune qu' on voit ou qu' on croit voir se lever à travers les nuages ; l'ombre de Dindon est déjà réduite à bien peu de chose. Mais cette lune est dans sa première phase. Qu'est-ce donc que cet astre lui-même ? L'ombre de Didon ne semble-t-elle pas s'évanouir ? On retrouve ici Ossian dans Virgile ; mais c'est Ossian sous le ciel de Naples, sous un ciel où la lumière est plus pure et les vapeurs plus transparentes. Young a donc premièrement ignoré, ou plutôt mal exprimé cette tristesse qui se nourrit du spectacle de la nature, et qui, douce ou majestueuse, suit le cours naturel des sentiments. Combien Milton est supérieur au chantre des Nuits dans la noblesse de la douleur ! Rien n'est beau comme ces quatre vers qui terminent le Paradis perdu : The world was all before them, where to choose Their place of rest, and Providence their guide : They, hand in hand, with wand'ring steps and slow, Through Eden took their solitary way. " Le monde entier s'ouvrait devant eux. Ils pouvaient y choisir un lieu de repos. la Providence était leur seul guide : Eve et Adam, se tenant par la main, et marchant à pas lents et indécis, prirent à travers Eden leur chemin solitaire. " On voit toutes les solitudes du monde ouvertes devant notre premier père, toutes ces mers qui baignent des côtes inconnues, toutes ces forêts qui se balancent sur un globe habité, et l'homme laissé seul avec son péché au milieu des déserts de la création. Hervey, dans ses Méditations (quoique d'un génie moins élevé que l'auteur des Nuits), a quelquefois montré une sensibilité plus vraie. On connaît ces vers sur l'enfant qui goûte à la coupe de la vie : Mais sentant sa liqueur d'amertume suivie, Il détourna la tête, et, regardant les cieux, Pour jamais au soleil il referma les yeux. Le docteur Beattie, poète écossais, qui vit encore, a répandu dans son Minstrel la rêverie la plus aimable. C'est la peinture des premiers effets de la Muse sur un jeune barde de la montagne, qui ignore encore le génie dont il est tourmenté. Tantôt le poète futur va s'asseoir au bord des mers pendant une tempête ; tantôt il quitte les jeux du village pour aller entendre à l'écart et dans le lointain le son des musettes. Young était peut-être appelé par la nature à traiter de plus hauts sujets ; mais alors ce n'était pas le poète complet. Milton, qui a chanté les douleurs du premier homme, a aussi soupiré le Penseroso . Ceux de nos bons écrivains qui ont connu le charme de la rêverie ont prodigieusement surpassé le docteur anglais. Chaulieu a mêlé, comme Horace, les pensées de la mort aux illusions de la vie. Ces vers si connus valent pour la mélancolie toutes les exagérations du poète d'Albion : Grotte, d'où sort ce clair ruisseau, De mousse et de fleur tapissée, N'entretiens jamais ma pensée Que du murmure de ton eau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Fontenay, lieu délicieux, Où je vis d'abord la lumière, Bientôt au bout de ma carrière, Chez toi je joindrai mes aïeux, Muses qui dans ce lieu champêtre Avec soin me fîtes nourrir ; Beaux arbres qui m'avez vu naître, Bientôt vous me verrez mourir. Et l'inimitable La Fontaine, comme il sait rêver aussi ! Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie ! La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie, Je ne dormirai point sous de riches lambris : Mais voit-on que le somme en perde de son prix ? En est-il moins profond et moins plein de délices ? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices ! C'est un grand poète que celui-là qui a fait de pareils vers. La page la plus rêveuse d'Young ne peut être comparée à ce passage de J.-J. Rousseau : " Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens, et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent, sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux m'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de m'attacher, au point, qu'appelé par l'heure et le signal convenu, je ne pouvais m'arracher de là sans efforts. " Ce passage de Rousseau me rappelle qu'une nuit, étant couché dans une cabane, en Amérique, j'entendis un murmure extraordinaire qui venait d'un lac voisin. Prenant ce murmure pour l'avant-coureur d'un orage, je sortis de la hutte pour regarder le ciel. Jamais je n'ai vu de nuit plus belle et plus pure. Le lac s'étendait tranquille, et répétait la lumière de la lune, qui brillait sur les pointes des montagnes et sur les forêts du désert. Un canot indien traversait les flots en silence. Le bruit que j'avais entendu provenait du flux du lac, qui commençait à s'élever, et qui imitait une sorte de gémissement sous les rochers du rivage. J'étais sorti de la hutte avec l'idée d'une tempête : qu'on juge de l'impression que fit sur moi le calme et la sérénité de ce tableau ; ce fut comme un enchantement. Young a mal profité, ce me semble, des rêveries qu'inspirent de pareilles scènes, parce que son génie manquait éminemment de tendresse. Par la même raison, il a échoué dans cette seconde sorte de tristesse que j'ai appelée tristesse des souvenirs. Jamais le chantre des tombeaux n'a de ces retours attendrissants vers le premier âge de la vie, alors que tout est innocence et bonheur. Il ignore les souvenirs de la famille et du toit paternel ; il ne connaît point les regrets pour les plaisirs et les jeux de l'enfance ; il ne s'écrie point, comme le chantre des Saisons : Welcome, kindred glooms ! Congenial horrors, hail ! with frequent foot, Pleas'd have I, in my chearful morn of life, When nurs'd by careless solitude I liv'd, And sung of Nature with unceasing joy, Pleas'd have I wander'd thro'your rough domain ; Trod the pure virgin-snows, myself pure, etc. " Ombres propices des hivers, agréables horreurs, je vous salue. Combien de fois, au matin de ma vie, lorsque, rempli d'insouciance et nourri par la solitude, je chantais la nature dans une extase sans fin, combien de fois n'ai- je point erré avec ravissement dans les régions des tempêtes, foulant les neiges virginales, moi-même aussi pur qu'elles ! " Gray, dans son ode sur une vue lointaine du collège d'Eton, a répandu cette même douceur des souvenirs : Ah ! happy hills, ah ! pleasing shade, Ah ! fields belov'd in vain, Where once my careless childhood stray'd A stranger yet to pain ! I feel the gales that from you blow. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . My weary soul they seem to sooth, Ant redolent of joy and youth To breath a second spring. " O heureuse colline ! O doux ombrage ! O champs aimés en vain, champs où se joua ma tranquille enfance, encore étrangère aux douleurs ! Je sens les vents qui soufflent de vos bocages... Ils semblent ranimer mon âme fatiguée, et, parfumés de joie et de jeunesse, m'apporter un second printemps. " Quant aux souvenirs du malheur, ils sont nombreux dans le poète anglais. Mais pourquoi semblent-ils encore manquer de vérité comme tout le reste ? Pourquoi le lecteur ne peut-il s'intéresser aux larmes du chantre des Nuits ? Gilbert expirant à la fleur de son âge dans un hôpital, et se rappelant l'abandon où ses amis l'ont laissé, attendrit tous les coeurs : Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour, et je meurs ! Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs. Adieu, champs fortunés, adieu, douce verdure, Adieu, riant exil des bois ; Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature, Adieu, pour la dernière fois ! Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée Tant d'amis sourds à mes adieux ! Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée, Qu'un ami leur ferme les yeux ! Voyez, dans Virgile, les femmes troyennes assises au bord de la mer, et qui regardent en pleurant l'immensité des flots : Cunctaeque profundum Pontum adspectabant flentes. Quelle beauté d'harmonie ! comme elle peint les vastes solitudes de l'Océan ! Quel souvenir de la patrie perdue ! Que de douleurs dans ce seul regard jeté sur la face des mers, et que le flentes , qui en est l'effet, est triste ! M. de Parny a su faire entrer dans une autre espèce de sentiment le charme attendrissant des souvenirs. Sa complainte sur le tombeau d'Emma est pleine de cette douce mélancolie qui caractérise les écrits du seul poète élégiaque de la France : L'Amitié même, oui, l'Amitié volage A rappelé le folâtre enjouement, D'Emma mourante elle a chassé l'image, Son deuil trompeur n'a duré qu'un moment. Charmante Emma, jeune et constante amie, Ton souvenir ne vit plus dans ces lieux, De ce tombeau l'on détourne les yeux, Ton nom s'efface, et le monde t'oublie ! La Muse du chantre d'Eléonore nourrissait rêveries sur les mêmes rochers où Paul , la tête appuyée sur sa main, regardait fuir le vaisseau qui emportait Virginie . Héloïse, dans les cloîtres du Paraclet, ranimait toutes ses douleurs et tout son amour à la seule pensée d'Abeilard. Les souvenirs sont comme les échos des passions ; et les sons qu'ils répètent prennent par l'éloignement quelque chose de vague et de mélancolique, qui les rend plus séduisants que l'accent des passions mêmes. Il me reste à parler de la tristesse religieuse. En exceptant Gray et Hervey, je ne connais parmi les écrivains protestants que M. Necker qui ait répandu quelque tendresse sur les sentiments tirés de la religion. On sait que Pope était catholique, que Dryden le fut par intervalles, et l'on croit que Shakespeare appartenait aussi à l'Eglise romaine. Un père enterrant furtivement sa fille dans une terre étrangère, quel beau texte pour un ministre chrétien ! Et cependant, si vous ôtez la comparaison touchante du rossignol (comparaison prodigieusement embellie par le traducteur, comme on va le voir à l'instant), il reste à peine quelques traits touchants dans la nuit intitulée Narcisse . Young verse moins de larmes sur la tombe de sa fille unique que Bossuet sur le cercueil de madame Henriette. Sweet Harmonist ! and beautiful as sweet ! And young as beautiful ! and soft as young ! And gay as soft ! and innocent as gay ! And happy (if ought happy here) as good, For fortune fond had built her nest on high. Like birds quite exquisite of note and plume Transfix'd by fate (who loves a lofty mark) How from the summit of the grove she fell, And left it unharmonious ! All its charm Extinguish'd in the wonders of her song ! Her song still vibrates in my ravish'd ear Still melting there, and with voluptuous pain (O to forget her !) thrilling thro'my heart. " Fille de l'harmonie ! tu étais belle autant qu'aimable, jeune autant que belle, douce autant que jeune. Ta gaieté égalait ta douceur, et ton innocence ta gaieté. Pour ton bonheur (s'il est quelque bonheur ici-bas), il était égal à ta bonté, car la fortune avait bâti ton nid sur des lieux élevés. Comme des oiseaux éclatants par le chant et le plumage sont frappés par le sort (qui aime un but élevé), tu es tombée du haut du bocage, et tu l'as laissé sans harmonie ! Tous ses charmes ont disparu avec la merveille de tes concerts ! Ta voix résonne encore à mon oreille ravie (oh ! comment pourrais-je l'oublier !) ; elle attendrit encore mon âme, elle fait encore frémir mon coeur d'une douceur voluptueuse. " Ce morceau, sauf erreur, me semble tout à fait intolérable ; et c'est cependant un des plus beaux dans la traduction de M. Le Tourneur. Si j'avais suivi un rigoureux mot à mot, ce serait bien pis encore. Est-ce là le langage d'un père ? Une fille de l'harmonie (sweet harmonist, douce musicienne ), qui est belle autant qu'aimable, jeune autant que belle, douce autant que jeune, gaie autant que douce, innocente autant que gaie . Est-ce ainsi que la mère d'Euryale déplore la perte de son fils, ou que Priam gémit sur les restes d'Hector ? M. Le Tourneur a montré beaucoup de goût en transformant en un rossignol atteint par le plomb du chasseur ces oiseaux frappés par le sort, qui aime un but élevé . Il faut toujours proportionner le moyen à la chose, et ne pas prendre un levier pour soulever une paille. Le sort peut disposer d'un empire, changer un monde, élever ou précipiter un grand homme, mais il ne doit point frapper un oiseau. C'est le durus arator , c'est la flèche empennée , qui doit faire gémir les rossignols et les colombes. Ce n'est pas de ce ton que Bossuet parle de madame Henriette. " Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin elle fleurissait : avec quelles grâces, vous le savez ; le soir nous la vîmes séchée, et ces fortes expressions par lesquelles l'écriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines devaient être pour cette princesse si précises et si littérales. Hélas ! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissaient l'avenir... Telle était l'agréable histoire que nous faisions ; et avait achever ces nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer à une jeunesse qui semblait si vive ? Toutefois, c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment... La voilà, malgré ce grand coeur, cette princesse si admirée et si chérie, la voilà telle que la mort nous l'a faite ! encore ce reste, tel quel, va-t-il disparaître, etc. " Je désirerais pouvoir citer de l'auteur des Nuits quelques pages d'une beauté soutenue. On les trouve, ces pages, dans le traducteur, mais non dans l'original. Les Nuits de M. Le Tourneur, et l'imitation de M. Colardeau, sont des ouvrages tout à fait différents de l'ouvrage anglais. Ce dernier n'offre que des traits épars ; il fournit rarement de suite dix vers irréprochables. On retrouve quelquefois dans Young Sénèque et Lucain, mais jamais Job ni Pascal. Il n'est point l'homme de la douleur ; il ne plaît point aux coeurs véritablement malheureux. Dans plusieurs endroits, Young déclame contre la solitude : l'habitude de son coeur n'était donc pas la rêverie. Les saints nourrissent leurs méditations au désert, et le Parnasse des poètes est aussi une montagne solitaire. Bourdaloue suppliait le chef de son ordre de lui permettre de se retirer du monde. " Je sens que mon corps s'affaiblit et tend vers sa fin, écrivait-il. J'ai achevé ma course ; et plût à Dieu que je puisse ajouter, j'ai été fidèle !... Qu'il me soit permis d'employer uniquement pour Dieu et pour moi-même ce qui me reste de vie... Là, oubliant les choses du monde, je passerai devant Dieu toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon âme. " Si Bossuet, vivant au milieu des pompes de Versailles, a su pourtant répandre dans ses écrits une sainte et majestueuse tristesse, c'est qu'il avait trouvé dans la religion toute une solitude ; c'est que son corps était dans le monde, et son esprit dans le désert ; c'est qu'il avait mis son coeur à l'abri, sous les voiles secrets du tabernacle ; c'est, comme il l'a dit lui-même de Marie-Thérèse d'Autriche, " qu'on le voyait courir aux autels, pour y goûter avec David un humble repos, et s'enfoncer dans son oratoire, où, malgré le tumulte de la cour, il trouvait le Carmel d'Elie, le désert de Jean et la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus. " Le docteur Johnson, après avoir sévèrement critiqué Les Nuits d'Young, finit par les comparer à un jardin chinois. Pour moi, tout ce que j'ai voulu dire, c'est que si nous jugeons avec impartialité les ouvrages étrangers et les nôtres, nous trouverons toujours une immense supériorité du côté de la littérature française ; au moins égaux par la force de la pensée, nous l'emportons toujours par le goût. On ne doit jamais perdre de vue que si le génie enfante, c'est le goût qui conserve. Le goût est le bon sens du génie ; sans le goût, le génie n'est qu'une sublime folie. Mais c'est une chose étrange que ce toucher sûr, par qui une chose ne rend jamais que le son qu'elle doit rendre, soit encore plus rare que la faculté qui crée. L'esprit et le génie sont répandus en portions assez égales dans les siècles ; mais il n'y a dans ces siècles que de certaines nations, et chez une nation qu'un certain moment où le goût se montre dans toute sa pureté : avant ce moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà pourquoi les ouvrages parfaits sont si rares ; car il faut qu'ils soient produits dans ces heureux jours de l'union du goût et du génie. Or cette grande rencontre, comme celle de certains astres, semble n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles et ne durer qu'un moment. Shakespere ou Shakespeare Avril 1801. Après avoir parlé d'Young dans notre premier extrait, je viens à un homme qui a fait schisme en littérature, à un homme divinisé par le pays qui l'a vu naître, admiré dans tout le nord de l'Europe, et mis par quelques Français au-dessus de Corneille et de Racine. C'est Voltaire qui a fait connaître Shakespeare à la France. Le jugement qu'il porta d'abord du tragique anglais fut, comme la plupart de ses premiers jugements, plein de mesure, de goût et d'impartialité. Il écrivait à mylord Bolingbroke, vers 1730 : " Avec quel plaisir n'ai-je pas vu à Londres votre tragédie de Jules César, qui depuis cent cinquante années fait les délices de votre nation ! " Il dit ailleurs : " Shakespeare créa le théâtre anglais. Il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie : c'est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais. Il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses qu'on appelle tragédies, que ces pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. " Telles furent les premières opinions de Voltaire sur Shakespeare. Mais lorsqu'on eut voulu faire passer ce grand génie pour un modèle de perfection, lorsqu'on ne rougit point d'abaisser devant lui les chefs-d'oeuvre de la scène grecque et française, alors l'auteur de Mérope sentit le danger. Il vit qu'en relevant les beautés des barbares, il avait séduit des hommes qui, comme lui, ne sauraient pas séparer l'alliage de l'or. Il voulut revenir sur ses pas : il attaqua l'idole qu'il avait encensée ; mais il était déjà trop tard, et en vain il se repentit d'avoir ouvert la porte à la médiocrité, d'avoir aidé , comme il disait lui-même, à placer le monstre sur l'autel . Voltaire avait fait de l'Angleterre, alors assez peu comme une espèce de pays merveilleux, où il plaçait les héros, les opinions et les idées dont il pouvait avoir besoin. Sur la fin de sa vie il se reprochait ses fausses admirations, dont il ne s'était servi que pour appuyer ses systèmes. Il commençait à en découvrir les funestes conséquences ; malheureusement il pouvait se dire : et quorum pars magna fui . Un excellent critique, M. de La Harpe, en analysant La Tempête dans la traduction de Le Tourneur, présenta dans tout leur jour les grossières irrégularités de Shakespeare, et vengea la scène française. Deux auteurs modernes, Mme de Staël et M. de Rivarol, ont ainsi jugé le tragique anglais. Mais il me semble que, malgré tout ce qu'on a écrit sur ce sujet, on peut encore faire quelques remarques intéressantes. Quant aux critiques anglais, ils ont rarement dit la vérité sur leur poëte favori. Ben-Johnson, qui fut le disciple et ensuite le rival de Shakespeare, partagea d'abord les suffrages. On vantait le savoir du premier pour ravaler le génie du second, et on élevait au ciel le génie du second pour déprécier le savoir du premier. Ben-Johnson n'est plus connu aujourd'hui que par sa comédie du Fox et par celle de L'Alchimiste . Pope montra plus d'impartialité dans sa critique : Of all English poets , dit-il, Shakespeare must be confessed to be the fairest and foulest subject for criticism, and to afford the most numerous instances both of beauties and faults of all sorts. " Il faut avouer que de tous les poètes anglais Shakespeare présente à la critique le sujet le plus agréable et le plus dégoûtant, et qu'il fournit d'innombrables exemples de beautés et de défauts de toutes espèces. " Si Pope s'en était tenu à ce jugement, il faudrait louer sa modération. Mais bientôt, emporté par les préjugés de son pays, il place Shakespeare au-dessus de tous les génies antiques et modernes. Il va jusqu'à excuser la bassesse de quelques-uns des caractères du tragique anglais par cette ingénieuse comparaison : " Dans ces cas-là, dit-il, son génie est comme un héros de roman déguisé sous l'habit d'un berger : une certaine grandeur perce de temps en temps, et révèle une plus haute extraction et de plus puissantes destinées. " MM. Theobald et Hanmer viennent ensuite. Leur admiration est sans bornes. Ils attaquent Pope, qui s'était permis de corriger quelques trivialités du grand homme. Le célèbre docteur Warburton, prenant la défense de son ami, nous apprend que M. Theobald était un pauvre homme et M. Hanmer un pauvre critique ; qu'au premier il donna de l'argent et au second des notes. Le bon sens et l'esprit du docteur Johnson semblent l'abandonner à son tour quand il parle de Shakespeare. Il reproche à Rymer et à Voltaire d'avoir dit que le tragique anglais ne conserve pas assez la vraisemblance des moeurs . " Ce sont là, dit-il, les petites chicanes des petits esprits : un poète néglige la distinction accidentelle du pays et de la condition, comme un peintre, satisfait de la figure, s'occupe peu de la draperie. " Il est inutile de relever le mauvais ton et la fausseté de cette critique. La vraisemblance des moeurs, loin d'être la draperie, est le fond même du tableau. Tous ces critiques qui s'appuient sans cesse sur la nature, et qui regardent comme des préjugés de l'art la distinction accidentelle du pays et de la condition, sont comme ces politiques qui replongent les Etats dans la barbarie en voulant anéantir les distinctions sociales. Je ne citerai point les opinions de MM. Rowe, Steevens, Gildon, Dennis, Peck, Garrick, etc. Mme de Montagne les a tous surpassés en enthousiasme. Hume et le docteur Blair ont seuls gardé quelque mesure. Sherlock a osé dire (et c'est avoir du courage pour un Anglais), il a osé dire : Qu'il n'y a rien de médiocre dans Shakespeare, que tout ce qu'il a écrit est excellent ou détestable ; que jamais il ne suivit ni même ne conçut un plan, excepté peut-être celui des Merry wives of Windsor, mais qu'il fait souvent fort bien une scène . Cela approche beaucoup de la vérité. M. Mason, dans son Elfrida et son Caractacus , a essayé, mais sans succès, de donner la tragédie grecque à l'Angleterre. On ne joue presque plus le Caton d'Addison. On ne se délasse au théâtre anglais des monstruosités de Shakespeare que par les horreurs d'Otway. Si l'on se contente de parler vaguement de Shakespeare, sans poser les bases de la question et sans réduire toute la critique à quelques points principaux, on ne parviendra jamais à s'entendre, parce que, confondant le siècle, le génie et l'art, chacun peut louer et blâmer à volonté le père du théâtre anglais. Il nous semble donc que Shakespeare doit être considéré sous trois rapports : l o Par rapport à son siècle ; 2 o Par rapport à ses talents naturels ou à son génie ; 3 o Par rapport à l'art dramatique. Sous le premier point de vue, on ne peut jamais trop admirer Shakespeare. Peut- être supérieur à Lopez de Vega, son contemporain, on ne le peut comparer en aucune manière aux Garnier et aux Hardy, qui balbutiaient alors parmi nous les premiers accents de la Melpomène française. Il est vrai que le prélat Trissino, dans sa Sophonisbe , avait déjà fait renaître en Italie la tragédie régulière. On a recherché curieusement les traductions des auteurs anciens qui pouvaient exister du temps de Shakespeare. Je ne remarque, comme pièces dramatiques, dans le catalogue, qu'une Jocaste , tirée des Phéniciennes d'Euripide, L' Andria et L'Eunuque de Térence, Les Ménechmes de Plaute et les tragédies de Sénèque. Il est douteux que Shakespeare ait eu connaissance de ces traductions ; car il n'a pas emprunté le fond de ses pièces d'invention des originaux mêmes traduits en anglais, mais de quelques imitations anglaises de ces originaux. C'est ce qu'on voit par Roméo et Juliette , dont il n'a pris l'histoire ni dans Girolamo della Corte ni dans la nouvelle de Bandello , mais dans un petit poème anglais intitulé La Tragique histoire de Roméo et Juliette . Il en est ainsi du sujet d' Hamlet , qu'il n'a pu tirer immédiatement de Saxo Grammaticus , puisqu'il ne savait pas le latin [Voyez saxo Grammaticus, depuis la page 48 jusqu'à la page 59. " Amlethus, ne prudentius agendo patruo suspectus redderetur, stoliditatis simulationem amplexus, extremum mentis vitium finxit. " (Saxo Grammaticus, Hist. Dan.. in-fol., edit. Steph., 1544.) - N.d.A.] . En général, on sait que Shakespeare fut un homme sans éducation et sans lettres. Obligé de fuir de sa province pour avoir chassé sur les terres du seigneur, avant d'être acteur à Londres il gardait pour quelque argent les chevaux des gentlemen à la porte du spectacle. C'est une chose mémorable que Shakespeare et Molière aient été comédiens. Ces rares génies se sont vus forcés de monter sur des tréteaux pour gagner leur vie. L'un a retrouvé l'art dramatique, l'autre l'a porté à sa perfection : semblables à deux philosophes anciens, ils s'étaient partagé l'empire des ris et des larmes, et tous les deux se consolaient peut-être des injustices de la fortune, l'un en peignant les travers, et l'autre les douleurs des hommes. Sous le second rapport, c'est-à-dire sous le rapport des talents naturels ou du grand écrivain, Shakespeare n'est point moins prodigieux. Je ne sais si jamais homme a jeté des regards plus profonds sur la nature humaine. Soit qu'il traite des passions, soit qu'il parle de morale ou de politique, soit qu'il déplore ou qu'il prévoie les malheurs des Etats, il a mille sentiments à citer, mille pensées à recueillir, mille sentences à appliquer dans toutes les circonstances de la vie. C'est sous le rapport du génie qu'il faut considérer les belles scènes isolées dans Shakespeare, et non sous le rapport de l'art dramatique. Et c'est ici que se trouve la principale erreur des admirateurs du poète anglais ; car si l'on considère ces scènes relativement à l'art, il faudra savoir si elles sont nécessaires , si elles sont bien liées au sujet, bien motivées, si elles forment partie du tout et conservent les unités. Or le non erat hic locus se présente à toutes les pages de Shakespeare. Mais, à ne parler que du grand écrivain, combien elle est belle, cette troisième scène du quatrième acte de Macbeth ! Macduff. Qui s'avance ici ? Malcolm. C'est un Ecossais, et cependant je ne le connais pas. Macduff. Cousin, soyez le bienvenu ! Malcolm. Je le reconnais à présent. Grand Dieu ! renverse les obstacles qui nous rendent étrangers les uns aux autres ! Rosse. Puisse votre souhait s'accomplir ! Macduff. L'Ecosse est-elle toujours aussi malheureuse ? Rosse. Hélas ! déplorable patrie ! elle est presque effrayée de connaître ses propres maux. Ne l'appelons plus notre mère, mais notre tombe. On n'y voit plus sourire personne, hors l'enfant qui ignore ses malheurs. Les soupirs, les gémissements, les cris frappent les airs et ne sont point remarqués. Le plus violent chagrin semble un mal ordinaire ; quand la cloche de la mort sonne, on demande à peine pour qui. Macduff. O récit trop véritable ! Malcolm. Quel est le dernier malheur ? Rosse, à Macduff . . . . . . . .Votre château est surpris, votre femme et vos enfants sont inhumainement massacrés... Macduff. Mes enfants aussi ? Rosse. Femme, enfants, serviteurs, tout ce qu'on a trouvé ! Macduff. Et ma femme aussi ? Rosse. Je vous l'ai dit. Malcolm. Prenez courage, la vengeance offre un remède à vos maux. Courons, punissons le tyran ! Macduff. Il n'a point d'enfants ! Quelle vérité et quelle énergie dans la description des malheurs de l'Ecosse ! Ce sourire qui n'est plus que sur la bouche des enfants, ces cris qu'on n'ose pas remarquer, ces trépas si fréquents qu'on ne daigne plus demander pour qui sonne la cloche funèbre, ne croit-on pas voir la France sous Robespierre ? Xénophon a fait à peu près la même peinture d'Athènes sous le règne des trente tyrans : " Athènes, dit-il, n'était qu'un vaste tombeau, habité par la terreur et le silence ; le geste, le coup d'oeil, la pensée même devenaient funestes aux malheureux citoyens. On étudiait le front de la victime, et les scélérats y cherchaient la candeur et la vertu, comme un juge tâche d'y découvrir le crime caché du coupable [Xenoph., Hist. Graec., lib. II. (N.d.A.)] . " Le dialogue de Rosse et de Macduff rappelle celui de Flavian et de Curiace dans Corneille, lorsque Flavian vient annoncer à l'amant de Camille qu'il a été choisi pour combattre les Horaces : Curiace. Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix ? Flavian. Je viens pour vous l'apprendre. Curiace. Eh bien ! qui sont les trois ? Flavian. Vos deux frères et vous. Curiace. Qui ? Flavian. Vous et vos deux frères. Les interrogations de Macduff et de Curiace sont des beautés du même ordre. Mes enfants aussi ? - Femmes, enfants. - Et ma femme aussi ?- Je vous l'ai dit . - Eh bien ! qui sont les trois ? Vos deux frères et vous. - Qui ? - Vous et vos deux frères. Mais le mot de Shakespeare : Il n'a point d'enfants ! reste sans parallèle. Le même homme qui a tracé ce tableau a écrit la scène charmante des adieux de Roméo et de Juliette . Roméo, condamné à l'exil, est surpris par le jour naissant chez Juliette, à laquelle il est marié secrètement. Wilt thou be gone ? It is not yet near day : It was the nightingale, and not the lark That pierced the fearful hollow of thine ear, etc. Juliette. Veux-tu déjà partir ? Le jour ne paraît point encore. C'était le rossignol, et non l'alouette, dont la voix a frappé ton oreille alarmée : il chante toute la nuit sur cet oranger lointain. Crois-moi, mon jeune époux, c'était le rossignol. Roméo. C'était l'alouette qui annonce l'aurore, ce n'était pas le rossignol. Regarde, ô mon amour ! regarde les traits de lumière qui pénètrent les nuages dans l'orient. Les flambeaux de la nuit s'éteignent, et le jour se lève sur le sommet vaporeux des montagnes. Il faut ou partir et vivre, ou rester et mourir. Juliette. La lumière que tu vois là-bas n'est pas celle du jour. C'est quelque météore qui te servira de flambeau et t'éclairera sur la route de Mantoue. Reste encore : il n'est pas encore nécessaire que tu me quittes. Roméo. Eh bien ! que je sois arrêté, que je sois conduit à la mort, si tu le désires, je suis satisfait. Je dirai : " Cette blancheur lointaine n'est pas celle du matin ; ce n'est que le pâle reflet de la lune ; ce n'est pas l'alouette, dont les chants retentissent si haut au-dessus de nos têtes, dans la voûte du ciel. " Ah ! je crains moins de rester que de partir. Viens, ô mort ! viens, je te reçois avec joie ! J'obéis à Juliette... Mais que regardes-tu, ma bien-aimée ? Parlons, parlons encore ensemble, il n'est pas encore jour ! Juliette. Il est jour ! il est jour ! Fuis, pars, éloigne-toi ! C'est l'alouette qui chante ; je reconnais sa voix aiguë. Ah ! dérobe-toi à la mort : la lumière croît de plus en plus. Qu'il est touchant ce contraste des charmes du matin et des derniers plaisirs de deux jeunes époux avec la catastrophe horrible qui va suivre ! C'est encore plus naïf que les Grecs et moins pastoral que l' Aminte et le Pastor fido . Je ne connais qu'une scène d'un drame indien, en langue sanskrit , qui ait quelque rapport avec les adieux de Roméo et Juliette ; encore n'est-ce que par la fraîcheur des images, et point du tout par l'intérêt de la situation. Sacontala , prête à quitter le séjour paternel, se sent arrêtée par son voile. Sacontala. Qui saisit ainsi les plis de mon voile ? Un vieillard. C'est le chevreau que tu as tant de fois nourri des graines de synwaka . Il ne veut quitter les pas de sa bienfaitrice. Sacontala. Pourquoi pleures-tu, tendre chevreau ? Je suis forcée d'abandonner notre commune demeure. Lorsque tu perdis ta mère, peu de temps après ta naissance, je te pris sous ma garde. Retourne à ta crèche, pauvre jeune chevreau ; il faut à présent nous séparer ! La scène des adieux de Roméo et Juliette n'est point indiquée dans Bandello, et elle appartient tout entière à Shakespeare Les cinquante deux commentateurs de Shakespeare, au lieu de nous apprendre beaucoup de choses inutiles, auraient dû s'attacher à découvrir les beautés qui appartiennent à cet homme extraordinaire, et celles qu'il n'a fait qu'emprunter. Bandello raconte en peu de mots la séparation des deux amants : A la fine, cominciando l'aurora a voler uscire, si baciarono, estrettamente s'abbracciarono gli amanti, e, pieni di lagrime e di sospiri, si dissero addio [Novelle del Bandello. Sec. parte, p. 52. Luc., édit. in-4 o , 1554. (N.d.A.)] . " Enfin, l'aurore commençant à paraître, les deux amants se baisèrent, s'embrassèrent étroitement, et, pleins de larmes et de soupirs, ils se dirent adieu. " On peut remarquer en général que Shakespeare fait un grand usage des contrastes. Il aime à placer la gaieté auprès de la tristesse, à mêler les divertissements et les cris de joie à des pompes funèbres et à des cris de douleur. Que des musiciens appelés aux noces de Juliette arrivent précisément pour accompagner son cercueil ; qu'indifférents au deuil de la maison, ils se livrent à d'indécentes plaisanteries et s'entretiennent des choses les plus étrangères à la catastrophe ; qui ne reconnaît là toute la vie ? qui ne sent toute l'amertume de ce tableau ? qui n'a pas été témoin de pareilles scènes ? Ces effets ne furent point inconnus des Grecs, et l'on retrouve dans Euripide plusieurs traces de ces naïvetés que Shakespeare mêle au plus haut ton tragique. Phèdre vient d'expirer ; le choeur ne sait s'il doit entrer dans l'appartement de la princesse : Premier demi-choeur. Filai, ti drwmen; h docei peran domoux, Lusai t anassan ez epipastwn brocwn; Second demi-choeur. Ti d ou pareisi propoloi neaniai; To polla prattein ouc en asfalei biou. Premier demi-choeur. Compagnes, que ferons-nous ? Devons-nous entrer dans le palais pour aider à dégager la reine de ses liens étroits ? Second demi-choeur. Ce soin appartient à ses esclaves. Pourquoi ne sont-ils pas présents ? Quand on se mêle de beaucoup d'affaires, il n'y a pas de sûreté dans la vie [Brumoy traduit ainsi, en tronquant un couplet et paraphrasant l'autre : Une femme du choeur. Qu'en pensez-vous, mes compagnes ? est-il à propos que nous entrions ? Une autre femme. Où sont donc ses officiers ? C'est à eux de lui prêter du secours. On est souvent dupe de son trop d'empressement dans les affaires d'autrui. (N.d.A.)] . Dans Alceste , La Mort et Apollon se font des plaisanteries. La Mort veut saisir Alceste tandis qu'elle est jeune, parce qu'elle ne se soucie pas d'une vieille proie, et, comme traduit le père Brumoy, d'une proie ridée. Il ne faut pas rejeter entièrement ces contrastes, qui touchent de près au terrible, mais qu'une seule nuance ou trop forte ou trop faible dans l'expression rend à l'instant ou bas ou ridicules. Shakespeare, comme tous les poètes tragiques, a trouvé quelquefois le véritable comique, tandis que les poètes comiques n'ont jamais pu s'élever à la bonne tragédie ; ce qui prouve qu'il y a peut-être quelque chose de plus vaste dans le génie de Melpomène que dans celui de Thalie. Quiconque peint savamment le côté douloureux de l'homme peut aussi représenter le côté ridicule, parce que celui qui saisit le plus peut à la rigueur saisir le moins . Mais l'esprit qui s'attache particulièrement aux détails plaisants laisse échapper les rapports sévères, parce que la faculté de distinguer les objets infiniment petits suppose presque toujours l'impossibilité d'embrasser les objets infiniment grands : d'où il faudrait conclure que le sérieux est le véritable génie de l'homme. Homo natus de muliere, brevi vivens tempore, multis repletur miseriis . Un seul poète comique marche l'égal des Sophocle et des Corneille : c'est Molière. Mais il est remarquable que le comique du Tartufe et du Misanthrope , par son extrême profondeur, et, si j'osais le dire, par sa tristesse, se rapproche beaucoup de la gravité tragique. Les Anglais ont en grande estime le caractère comique de Falstaff dans les Merry Wives of Windsor . En effet, ce caractère est bien dessiné, quoiqu'il soit souvent d'un comique peu naturel, bas et outré. Il y a deux manières de faire rire des défauts des hommes ; l'une est de présenter d'abord les ridicules, et d'offrir ensuite les qualités : c'est la manière de l'Anglais, c'est le comique de Sterne et de Fielding , qui finit quelquefois par faire verser des larmes ; l'autre consiste à donner d'abord quelques louanges et à ajouter successivement tant de ridicules, qu'on oublie les meilleures qualités, et qu'on perd enfin toute estime pour les plus nobles talents et les plus hautes vertus : c'est la manière du Français, c'est le comique de Voltaire, c'est le nihil mirari qui flétrit tout parmi nous. Mais les partisans du génie tragique et comique du poète anglais me semblent beaucoup se tromper lorsqu'ils vantent le naturel de son style . Shakespeare est naturel dans les sentiments et dans la pensée, jamais dans l'expression, excepté dans les belles scènes où son génie s'élève à sa plus grande hauteur ; encore, dans ces scènes mêmes, son langage est-il souvent affecté. Il a tous les défauts des écrivains italiens de son siècle ; il manque éminemment de simplicité. Ses descriptions sont enflées, contournées ; on y sent souvent l'homme de mauvaise éducation qui, ne connaissant ni les genres, ni les tons, ni les sujets, ni la valeur exacte des mots, va plaçant au hasard des expressions poétiques au milieu des choses les plus triviales. Comment, par exemple, ne pas gémir de voir une nation éclairée, et qui compte parmi ses critiques les Pope et les Addison, de la voir s'extasier sur le portrait de l' apothicaire dans Roméo et Juliette ? C'est le burlesque le plus hideux et le plus dégoûtant. Il est vrai qu'un éclair y brille comme dans toutes les ombres de Shakespeare. Roméo fait une réflexion sur ce malheureux qui tient si fortement à la vie, bien qu'il soit accablé de toutes les misères. C'est le sentiment qu'Homère met avec tant de naïveté dans la bouche d'Achille aux enfers : " J'aimerais mieux être sur la terre l'esclave d'un laboureur indigent, où la vie serait peu abondante, que de régner en souverain dans l'empire des mânes. " Il reste à considérer Shakespeare sous le rapport de l'art dramatique. Après avoir fait la part de l'éloge, on me permettra de faire la part de la critique. Tout ce qu'on a dit à la louange de Shakespeare, comme auteur dramatique, se trouve dans ce passage du docteur Johnson : Shakespeare has no heroes , etc. " Shakespeare n'a point de héros. Sa scène est seulement occupée par des hommes qui agissent et parlent comme le spectateur eût agi et parlé lui-même dans la même occasion. Les drames de Shakespeare ne sont point (dans le sens d'une critique rigoureuse) des comédies ou des tragédies, mais des compositions particulières, qui peignent l'état réel de ce monde sublunaire. Elles offrent sous des formes innombrables le bien et le mal, la joie et la douleur, combinés dans une variété sans fin ; elles représentent le train du monde, où la perte de l'un est le gain de l'autre ; où le voluptueux s'abandonne à la débauche, au moment même où l'affligé ensevelit son ami ; où la méchanceté de celui-ci est quelquefois déjouée par la légèreté de celui-là, et où mille biens et mille maux arrivent ou sont prévenus sans dessein. " Voilà le grand paradoxe littéraire des partisans de Shakespeare. Tout ce raisonnement tend à prouver qu'il n'y a point de règles dramatiques , ou que l' art n'est pas un art . Lorsque Voltaire s'est reproché d'avoir ouvert la porte à la médiocrité en louant trop Shakespeare, il a voulu dire sans doute qu'en bannissant toute règle, et retournant à la pure nature, rien n'était plus aisé que d'égaler les chefs-d'oeuvre du théâtre anglais. Si pour atteindre à la hauteur de l'art tragique il suffit d'entasser des scènes disparates, sans suite et sans liaison, de mêler le bas et le noble, le burlesque et le pathétique, de placer le porteur d'eau auprès du monarque, et la marchande d'herbes auprès de la reine, qui ne peut raisonnablement se flatter d'être le rival de Sophocle et de Racine ? Quiconque se trouve placé dans la société de manière à voir beaucoup d'hommes et beaucoup de choses, s'il veut seulement se donner la peine de retracer tous les accidents d'une de ses journées, ses conversations avec l'artisan ou le ministre, avec le soldat ou le prince ; s'il veut rappeler les objets qui ont passé sous ses yeux, le bal ou le convoi funèbre, le festin du riche et la misère du pauvre, celui-là, dis-je, aura fait un drame à la manière du poète anglais. Les scènes de génie pourront y manquer ; mais si l'on n'y trouve pas Shakespeare écrivain, on y trouvera Shakespeare dramatiste . Il faut donc se persuader d'abord qu'écrire est un art ; que cet art a nécessairement des genres, et que chaque genre a des règles. Et qu'on ne dise pas que les règles et les genres sont arbitraires : ils sont nés de la nature même ; l'art a seulement séparé ce que la nature a confondu ; il a choisi les plus beaux traits, sans s'écarter de la ressemblance du grand modèle. La perfection ne détruit point la vérité ; et l'on peut dire que Racine, dans toute l'excellence de son art, est plus naturel que Shakespeare, comme l' Apollon , dans toute sa divinité, a plus les formes humaines qu'une statue grossière de l'Egypte. Mais si Shakespeare a, dit-on, péché contre toutes les règles, mêlé tous les genres, blessé toutes les vraisemblances, il a du moins mis plus de mouvement sur la scène et porté plus loin la terreur que les tragiques français. Je n'examinerai point jusqu'à quel degré cette assertion est véritable ; si la liberté que l'on se donne de tout dire et de tout représenter ne mène pas naturellement à ce fracas de scène, à cette multitude de personnages qui en imposent ; je n'examinerai pas si dans les pièces de Shakespeare tout marche rapidement à la catastrophe ; si l'intrigue se noue et se dénoue avec art en prolongeant et précipitant sans cesse l'intérêt pour le spectateur : je dirai seulement que s'il est vrai que nos tragiques manquent de mouvement (ce que je suis fort loin d'accorder), il est bon qu'ils en mettent davantage dans leurs sujets. Mais cela ne prouve pas qu'on doive introduire sur notre théâtre les monstruosités de cet homme que Voltaire appelait un sauvage ivre . Une beauté dans Shakespeare n'excuse pas ses innombrables défauts : un monument gothique peut plaire par son obscurité et par la difformité même de ses proportions, mais personne ne songe à bâtir un palais sur son modèle. On prétend surtout que Shakespeare est un grand maître dans l'art de faire verser des larmes. Je ne sais s'il est vrai que le premier des arts soit celui de faire pleurer , dans le sens où l'on entend ce mot aujourd'hui. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie ; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur. Si Sophocle me présente Oedipe tout sanglant , mon coeur est prêt à se briser ; mais mon oreille est frappée d'une douce mélodie, mes yeux sont enchantés par un spectacle souverainement beau ; j'éprouve à la fois du plaisir et de la peine ; j'ai devant moi une affreuse vérité, et cependant je sens que ce n'est qu'une ingénieuse imitation d'une action qui n'est plus, qui peut-être n'a jamais été : alors mes larmes coulent avec délices ; je pleure, mais c'est au son de la lyre d'Orphée ; je pleure, mais c'est aux accents des Muses ; ces filles célestes pleurent aussi, mais elles ne défigurent point leurs traits divins par des grimaces. Les anciens donnaient aux Furies même un beau visage, apparemment parce qu'il y a une beauté morale dans les remords. Et puisque nous sommes sur ce sujet important, on me permettra de dire un mot de la querelle qui divise aujourd'hui le monde littéraire. Une partie de nos gens de lettres n'admire plus que les ouvrages étrangers, tandis que l'autre tient fortement à notre ancienne école. Selon les premiers, les écrivains du siècle de Louis le Grand n'ont eu ni assez de mouvement dans le style, ni surtout assez de pensées ; selon les seconds, tout ce prétendu mouvement, tous les efforts du jour vers les pensées nouvelles, ne sont que décadence et corruption : ceux-là rejettent toutes règles ; ceux-ci les rappellent toutes. On pourrait dire aux premiers qu'on se perd sans retour aussitôt que l'on abandonne les grands modèles, qui peuvent seuls nous retenir dans les bornes délicates du goût ; qu'on se trompe lorsqu'on prend pour de véritables mouvements une manière qui procède sans fin par exclamations et par interrogations. Le second siècle de la littérature latine eut les mêmes prétentions que notre siècle. Il est certain que Tacite, Sénèque et Lucain ont plus d'agitation dans le style et plus de variété dans les couleurs que Tite- Live, Cicéron et Virgile. Ils affectent cette concision d'idées et ces effets brillants d'expression que nous recherchons à présent ; ils chargent leurs descriptions, se plaisent à faire des tableaux, à prononcer des sentences : car c'est toujours dans les temps de corruption qu'on parle le plus de morale. Cependant les siècles sont venus ; et, sans s'embarrasser des penseurs de l'âge de Trajan, ils ont donné la palme à l'âge de l'imagination et des arts à l'âge d'Auguste. Si les exemples instruisaient, je pourrais ajouter qu'une autre cause de la chute des lettres latines fut la confusion des dialectes dans l'empire romain. Lorsqu'on vit des Gaulois dans le sénat, lorsque Rome, devenue la capitale du monde, entendit ses murs retentir de tous les jargons, depuis le Goth jusqu'au Parthe, on put juger que c'en était fait du goût d'Horace et de la langue de Cicéron. La ressemblance est frappante : pour peu que l'on continue en France à étudier les idiomes étrangers et à nous inonder de traductions, notre langue perdra bientôt cette fleur native et ces gallicismes qui faisaient son génie et sa grâce. Une des sources de l'erreur où sont tombés les gens de lettres qui cherchent des routes inconnues vient de l'incertitude qu'ils ont cru remarquer dans les principes du goût. On est grand homme dans un journal, et misérable écrivain dans un autre ; ici un génie brillant, là un pur déclamateur. Les nations entières varient : tous les étrangers refusent du génie à Racine et de l'harmonie à nos vers ; nous, nous jugeons des auteurs anglais différemment que les Anglais eux mêmes ; on serait étonné de savoir quels sont les grands hommes de France en Allemagne, et quels sont les auteurs français qu'on méprise dans ce pays. Mais tout cela ne saurait jeter l'esprit dans l'incertitude et faire abandonner les principes, sous prétexte qu'on ne sait pas ce que c'est que le goût. Il y a une base sûre où l'on peut se reposer : c'est la littérature ancienne : elle est là pour modèle invariable. C'est donc autour de ceux qui nous rappellent à ces grands exemples qu'il faut nous hâter de nous rallier, si nous voulons échapper à la barbarie. Quand les partisans de l'ancienne école iraient un peu trop loin dans leur haine des littératures étrangères, on devrait encore leur en savoir gré : c'est ainsi que Boileau s'éleva contre le Tasse, par la raison, comme il le dit lui-même, que son siècle avait trop de penchant à tomber dans les défauts de cet auteur. Cependant, en accordant quelque chose à un adversaire, ne le ramènerait-on pas plus aisément aux bons modèles ? Est-ce qu'on ne pourrait pas convenir que les arts d'imagination ont peut-être un peu trop dominé dans le siècle de Louis XIV ? que ce qu'on appelle aujourd'hui peindre la nature était alors une chose presque inconnue ? Pourquoi n'admettrait-on pas que le style du jour connaît réellement plus de formes ; que la liberté que l'on a de traiter tous les sujets a mis en circulation un plus grand nombre de vérités ; que les sciences ont donné plus de fermeté aux esprits et de précision aux idées ? Je sais qu'il y a des dangers à convenir de tout cela, et que si l'on cède sur un point, on ne saura bientôt plus où s'arrêter ; mais enfin ne serait-il pas possible qu'un homme marchant avec précaution entre les deux lignes, et se tenant toutefois beaucoup plus près de l'antique que du moderne, parvînt à marier les deux écoles et à en faire sortir le génie d'un nouveau siècle ? Quoi qu'il en soit, tout effort pour obtenir cette grande révolution sera inutile si nous demeurons irréligieux. L'imagination et le sentiment tiennent essentiellement à la religion : or, une littérature d'où les enchantements et la tendresse sont bannis ne peut jamais être que sèche, froide et médiocre. Beattie Juin 1801. Le génie écossais a soutenu avec honneur dans ce dernier siècle une littérature que les Pope, les Addison, les Steele, les Rowe, avaient élevée à un haut degré de gloire. L'Angleterre ne compte point d'historiens supérieurs à Hume et à Roberston, ni de poètes plus riches et plus aimables que Tomson et Beattie. Celui-ci, qui n'est jamais descendu de son désert, simple ministre et professeur de philosophie dans une petite ville du nord de l'Ecosse, a fait entendre des chansons d'un caractère tout nouveau, et touché une lyre qui rappelle un peu la harpe du barde. Son principal, et pour ainsi dire son seul ouvrage, est un petit poème intitulé Le Minstrel, ou les progrès du génie . Beattie a voulu peindre les effets de la muse sur un jeune berger de la montagne, et retracer des inspirations qu'il avait sans doute éprouvées lui même. L'idée primitive du Minstrel est charmante, et la plupart des détails en sont très agréables. Le poème est écrit en stances rimées comme les vieilles ballades écossaisses, ce qui ajoute encore à sa singularité. On y trouve à la vérité, comme dans tous les auteurs étrangers, des longueurs et des traits de mauvais goût. Le docteur Beattie aime à s'étendre sur des lieux communs de morale qu'il n'a pas toujours l'art de rajeunir. En général, les hommes d'une imagination brillante et tendre ont peu de profondeur dans la pensée ou de force dans le raisonnement. Il faut des passions brûlantes ou un grand génie pour enfanter de grandes idées. Il y a un certain calme du coeur et une certaine douceur d'esprit qui semblent exclure le sublime. Un ouvrage intitulé le Minstrel n'est pas susceptible d'analyse. Pour le faire connaître, il faut le traduire. Je donnerai donc ici le premier chant de cette aimable production, en en retranchant toutefois ce que la délicatesse française ne pourrait supporter. Je préfère m'attacher à montrer les beautés plutôt qu'à compter curieusement les défauts d'un livre. J'aime mieux agrandir l'homme devant l'homme que de le rapetisser à ses yeux. D'ailleurs, on s'instruit mieux par l'admiration que par le dégoût : l'une révèle la présence du génie, l'autre se borne à vous découvrir des taches que tous les regards peuvent apercevoir ; c'est dans la belle ordonnance des cieux que l'on sent la Divinité, et non pas dans quelques irrégularités de la nature. Le Minstrel, ou Les progrès du génie. Ah ! qui peut dire combien il est difficile de gravir le sommet où brille au loin le temple de la Gloire ? qui peut dire combien de génies sublimes ont senti l'influence d'un astre funeste ? Repoussés par les outrages de l'orgueil et par les dédains de l'envie, arrêtés par l'insurmontable barrière de l'indigence, ils ont langui quelque temps dans les obscurs sentiers de la vie, puis ils ont disparu dans la tombe, inconnus et sans être pleurés. Et cependant les langueurs d'une vie sans gloire ne sont pas également accablantes pour tous ! Celui qui ne prêta jamais l'oreille à la voix de la louange ne se plaindra point du silence de l'oubli. Il en est qui, sourds aux cris de l'ambition, frémiraient d'entendre la trompette de la Renommée. Heureux de n'avoir en partage que la santé, l'aisance et la paix, il ne portait pas plus haut ses désirs, celui dont la simple histoire est retracée dans des vers sans art. Si je voulais invoquer une Muse savante, mes doctes accords diraient ici quelle fut la destinée du barde , dans les jours du vieux temps ; je le peindrais portant un coeur content sous de simples habits : on verrait ses cheveux flottants et sa barbe blanchie ; sa harpe modeste, seule compagne de son chemin, répondant aux soupirs des brises, serait suspendue à ses épaules voûtées ; le vieillard, en marchant, chanterait à demi-voix quelque refrain joyeux. Mais un pauvre minstrel inspire aujourd'hui mes vers. Ne vous étonnez point, mortels superbes, si je lui consacre mes accents. Les Muses méprisent le sourire insultant de la fortune et ne fléchissent point le genou devant l'idole des grandeurs.(...) (...) Si les montagnes du Potose brillent de l'éclat du diamant et de l'or, si les montagnes de l'Ecosse s'élèvent froides et stériles, dans le sein des premières germent la cupidité et la corruption ; paisibles sont les vallées des secondes et purs les cieux qui les éclairent. Dans les siècles gothiques (comme les vieilles ballades le racontent) vivait autrefois un berger. Ses ancêtres avaient peut-être habité une terre aimée des Muses, les grottes de la Sicile ou les vallées de l'Arcadie ; mais, lui, il était né dans les contrées du Nord, chez une nation fameuse par ses chansons et par la beauté de ses vierges ; nation fière quoique modeste, innocente quoique libre, patiente dans le travail, ferme dans les périls, inébranlable dans sa foi, invincible sous les armes. Ce berger paissait son petit troupeau sur les montagnes d'Ecosse ; jamais il ne mania la faux ou ne guida la charrue. Un coeur honnête était tout son trésor. Il buvait l'eau du rocher ; ses brebis fournissaient le lait à ses repas et lui prêtaient leurs molles toisons pour le défendre des injures de l'hiver ; il suivait leurs pas errants partout où elles voulaient s'égarer. Du travail naît la santé ; de la santé la paix, source de toute joie. Il n'enviait point les rois, il ne pensait point à eux ; il n'était point troublé par ces désirs que trompe la fortune, qu'éteint la jouissance. Un père vertueux, une mère pudique, suffisaient au besoin de son coeur : il n'aimait qu'eux, et il les aimait depuis son enfance. Il était toute la postérité de ce couple innocent. Aucun oracle ne l'avait annoncé au monde, aucun prodige n'éclata sur son berceau. Vous devinez toutes les circonstances de la naissance d'Edwin : les transports du père et les soins maternels ; les prières offertes par la matrone, pour le bonheur, l'esprit et la vertu de l'enfant, et tout un long jour d'été passé dans le repos et la joie ! Edwin n'était pas un enfant vulgaire. Son oeil semblait souvent chargé d'une grave pensée ; il dédaignait les hochets de son âge, hors un petit chalumeau grossièrement façonné ; il était sensible, quoique sauvage, et gardait le silence quand il était content ; il se montrait tour à tour plein de joie ou de tristesse, sans qu'on en devinât la cause. Les voisins tressaillaient et soupiraient à sa vue, et cependant le bénissaient. Aux uns il semblait d'une intelligence merveilleuse ; aux autres il paraissait insensé. Mais pourquoi dirais-je les jeux de son enfance ? Il ne se mêlait point à la foule bruyante de ses jeunes compagnons ; il aimait à s'enfoncer dans la forêt ou à s'égarer sur le sommet solitaire de la montagne. Souvent les détours d'un ruisseau sauvage conduisaient ses pas à des bocages ignorés. Tantôt il descend au fond des précipices, du sommet desquels se penchent de vieux pins ; tantôt il gravit des cimes escarpées, où le torrent brille de rocher en rocher ; où les eaux, les forêts, les vents forment un concert immense que l'écho grossit et porte jusqu'aux cieux. Quand l'aube commence à blanchir les airs, Edwin, assis au sommet de la colline, contemple au loin les nuages de pourpre, l'océan d'azur, les montagnes grisâtres, le lac qui brille faiblement parmi les bruyères vaporeuses et la longue vallée étendue vers l'occident où le jour lutte encore avec les ombres. Quelquefois, pendant les brouillards de l'automne, vous le verriez escalader le sommet des monts. O plaisir effrayant ! debout sur la pointe d'un roc, comme un matelot sauvé du naufrage sur une côte déserte, il aime à voir les vapeurs se rouler en vagues énormes, s'allonger sur les horizons ; là se creuser en golfe, ici s'arrondir autour des montagnes. Du fond du gouffre, au-dessous de lui, la voix de la bergère et le bêlement des troupeaux remontent jusqu'à son oreille à travers la brume épaissie. Cet étrange enfant aimait d'un amour égal les scènes agréables et les scènes terribles. Il trouvait autant de délices dans les ombres et les tempêtes que dans le rayon du midi, lorsqu'il brille sur l'Océan calmé. Ce penchant à la tristesse l'intéressait aux malheurs des hommes. Si quelquefois un soupir s'échappait de son coeur, si une larme de pitié coulait le long de ses joues, il ne cherchait point à retenir un soupir tendre, une larme si douce. " Bois sauvages, qu'est devenue votre verdure ? (C'est ainsi que la Muse interprète ses jeunes pensées.) Vallons, où sont allés vos fleurs et vos parfums, naguère si délicieux aux heures brûlantes du jour ? Pourquoi les oiseaux qui apportaient l'harmonie à vos bocages ont-ils abandonné leurs demeures ? Le vent siffle tristement dans les herbes jaunies, et chasse devant lui les feuilles séchées.(...) " Tout passe ainsi sur la terre ! Ainsi fleurit et se fane l'homme majestueux. (...) (...)Portés sur l'aile rapide et silencieuse du temps, la vieillesse et l'hiver ont bientôt flétri les fleurs de nos jeunes années. " Eh bien, déplorez vos destinées, vous dont les grossières espérances rampent dans cet obscur séjour ! Mais l'âme sublime qui porte ses regards au delà du tombeau sourit aux misères humaines et s'étonne de vos larmes. Le printemps ne viendra-t-il plus ranimer ces scènes décolorées ! le soleil a-t-il trouvé une couche éternelle dans la vague de l'occident ! Non ; bientôt l'orient s'enflammera de nouveaux feux ; bientôt le printemps rendra la verdure et l'harmonie aux bocages. " Et je resterais abandonné dans la poussière, quand une Providence bienfaisante fera revivre les fleurs ! Quoi ! la voix de la nature, à l'homme seul injuste, le condamnerait à périr, lorsqu'elle lui commande d'espérer ! Loin de moi ces pensées ! Il viendra, l'immortel printemps des cieux ! la mâle beauté de l'homme fleurira de nouveau. " C'était de son père religieux qu'Edwin avait appris ces vérités sublimes. Mais voilà le romanesque enfant qui sort de l'asile où il s'était mis à couvert des tièdes ondées du midi. Elle est passée, la pluie de l'orage ; maintenant l'air est frais et parfumé. Dans l'orient obscur, déployant un arc immense, l'iris brille au soleil couchant. Jeune insensé, qui crois pouvoir saisir le glorieux météore ! combien vaine est la course que ton ardeur a commencée ! La brillante apparition s'éloigne à mesure que tu la poursuis. Ah ! puisses-tu savoir qu'il en est ainsi dans la jeunesse, lorsque nous poursuivons les chimères de la vie ! Que cet emblème d'une espérance trompée serve un jour à modérer tes passions et à le consoler quand tes voeux seront déçus. Mais pourquoi une triste prévoyance alarmerait-elle ton coeur ? Périsse cette vaine sagesse qui étouffe les jeunes désirs ! Poursuis, aimable enfant, poursuis ton radieux fantôme ; livre-toi aux illusions et à l'espérance ; trop tôt, hélas ! l'espérance et les illusions s'évanouiront elles-mêmes. Quand la cloche du soir, balancée dans les airs, chargeait de ses gémissements la brise solitaire, le jeune Edwin, marchant avec lenteur, et prêtant une oreille attentive, se plongeait dans le fond des vallées ; tout autour de lui il croyait voir errer des convois funèbres, de pâles ombres, des fantômes traînant des chaînes ou de longs voiles : mais bientôt ces bruits de la mort se perdaient dans le cri lugubre du hibou, ou dans les murmures du vent des nuits, qui ébranlait par intervalles les vieux dômes d'une église. Si la lune rougeâtre se penchait à son couchant sur la mer mélancolique et sombre, Edwin allait chercher les bords de ces sources inconnues où s'assemblaient sur des bruyères les magiciennes des temps passés. Là souvent le sommeil venait le surprendre, et lui apportait ses visions. D'abord une brise sauvage commençait à siffler à son oreille, puis des lampes allumées tout à coup par une flamme magique illuminaient la voûte de la nuit. Soudain, dans son rêve, s'élève devant lui un château dont le portique est chargé de blasons. La trompette sonne, le pont-levis s'abaisse ; bientôt sortent du manoir gothique des guerriers aux casques verts, tenant à la main des boucliers d'or et des lances de diamant. Leur regard est affable, leur démarche hardie ; au milieu d'eux, de vénérables troubadours, vêtus de longues robes, animent d'un souffle harmonieux le chalumeau guerrier. Au bruit des chansons et des timbales, une troupe de belles dames s'avancent du fond d'un bocage de myrtes. Les guerriers déposent la lance et le bouclier, et les danses commencent au son d'une musique vive et joyeuse. On se mêle, on se quitte ; on fuit, on revient ; on confond les détours du dédale mobile ; les forêts resplendissent au loin de l'éclat des flambeaux, de l'or et des pierreries. Le songe a fui... Edwin, réveillé avec l'aurore, ouvre ses yeux enchantés sur les scènes du matin ; chaque zéphyr lui apporte mille sons délicieux ; on entend le bêlement du troupeau, le tintement de la cloche de la brebis, le bourdonnement de l'abeille ; la cornemuse fait retentir les rochers et se mêle au bruit sourd de l'Océan lointain qui bat ses rivages. Le chien de la cabane aboie en voyant passer le pèlerin matinal ; la laitière, couronnée de son vase, chante en descendant la colline ; le laboureur traverse les guérets en sifflant ; le lourd chariot crie en gravissant le sentier de la montagne ; le lièvre, étonné, sort des épis vacillants ; la perdrix s'élève sur son aile bruyante ; le ramier gémit dans son arbre solitaire, et l'alouette gazouille au haut des airs. O nature ! que tes beautés sont ravissantes ! tu donnes à tes amants des plaisirs toujours nouveaux. Que n'ai-je la voix et l'ardeur du séraphin pour chanter ta gloire avec un amour religieux !(...) (...)Salut, savants maîtres de la lyre ! poètes, enfants de la nature, amis de l'homme et de la vérité ! Salut, vous dont les vers, pleins d'une douceur sublime, charmèrent mon enfance et instruisirent ma jeunesse !(...) (...)Hélas ! caché dans des retraites ignorées, le pauvre Edwin n'a jamais connu votre art. Quand les pluies de l'hiver et les neiges entassées ont fermé la porte de la cabane, seulement alors il entend quelques troubadours voyageurs chanter les faits de la chevalerie... Ou redire cette ballade touchante des deux enfants abandonnés dans le bois. En versant des pleurs sur l'attendrissante histoire, Edwin admire les prodiges de la Muse. Quand la tempête a cessé de rugir, il parcourt l'uniforme désert des neiges ; il contemple les nuages qui se balancent comme de gros vaisseaux sur les vagues de l'océan, et cinglent vers l'horizon bleuâtre. Parmi ces décorations changeantes et toujours nouvelles, Edwin découvre des fleuves, des gouffres, des géants, des rochers entassés sur des rochers, et des tours penchées sur des tours. Alors descendant au rivage, l'enthousiaste solitaire marche le long des grèves, en écoutant avec un plaisir mêlé de terreur le mugissement des vagues roulantes. C'est encore ainsi que pendant l'été, lorsque les nuages de l'orage allongent leur colonne ténébreuse sur le sommet des collines, Edwin se hâte de quitter la demeure de l'homme ; c'est encore ainsi qu'il s'enfonce dans la noire solitude, pour jouir des premiers feux de l'éclair et des premiers bruits du tonnerre, sous la voûte retentissante des cieux. Quand la jeunesse du village danse au son du chalumeau, Edwin, assis à l'écart, se plaît à rêver au bruit de la musique. Oh ! comme alors tous les jeux bruyants semblent vains et tumultueux à son âme ! Céleste mélancolie, que sont près de toi les profanes plaisirs du vulgaire ! Est-il un coeur que la musique ne peut toucher ? Ah ! que ce coeur doit être insensible et farouche ! Est-il un coeur qui ne sentit jamais ces transports mystérieux, enfants de la solitude et de la rêverie ? Qu'il ne s'adresse point aux Muses ; les Muses repoussent ses voeux... Tel ne fut point Edwin. Le chant fut son premier amour, souvent la harpe de la montagne soupira sous sa main aventureuse, et la flûte plaintive gémit suspendue à son souffle. Sa Muse, encore enfant, ignorait l'art du poète, fruit du travail et du temps. Edwin atteignit pourtant cette perfection si rare, ainsi que mes vers le diront quelque jour. On voit par ce dernier vers que Beattie se proposait de continuer son poème. En effet, on trouve un second chant, écrit quelque temps après ; mais il est bien inférieur au premier Edwin, en errant dans le désert, entend un jour une voix grave qui s'élève du fond d'une vallée : c'est celle d'un vieux solitaire, qui, après avoir connu les illusions du monde, s'est enseveli dans cette retraite, pour y recueillir son âme et chanter les merveilles du Créateur. Cet ermite instruit le jeune minstrel et lui révèle le secret de son propre génie. On voit combien cette idée était heureuse, mais l'exécution n'a pas répondu au premier dessein de l'auteur : le solitaire parle trop longtemps, et dit des choses trop communes sur les grandeurs et les misères de la vie. Toutefois on trouve encore dans ce second chant quelques passages qui rappellent le charme et le talent du premier. Les dernières strophes en sont consacrées au souvenir d'un ami que le poète venait de perdre. Il paraît que Beattie était destiné à verser souvent des pleurs. La mort de son fils unique l'a profondément affecté, et l'a enlevé totalement aux Muses. Il vit sur les rochers de Morven : mais ces rochers n'inspirent plus ses chants : comme Ossian qui a perdu son Oscar, il a suspendu sa harpe aux branches d'un chêne. On dit que son fils annonçait un grand talent pour la poésie ; peut-être était-il ce jeune minstrel qu'un père sensible avait peint, et dont il ne voit plus les pas sur le sommet de la montagne. Alexandre Mackenzie Juillet 1801. Il faut peut-être chercher dans l'inconstance et les dégoûts du coeur humain le motif de l'intérêt général qu'inspire la lecture des Voyages. Fatigués de la société où nous vivons et des chagrins qui nous environnent, nous aimons à nous égarer en pensée dans des pays lointains et chez des peuples inconnus. Si les hommes que l'on nous peint sont plus heureux que nous, leur bonheur nous délasse ; s'ils sont plus infortunés, leurs maux nous consolent. Mais l'intérêt attaché au récit des voyages diminue chaque jour, à mesure que le nombre des voyageurs augmente ; l'esprit philosophique a fait cesser les merveilles du désert : Les bois désenchantés ont perdu leurs miracles [Fontanes. (N.d.A.)] . Quand les premiers Français qui descendirent sur les rivages du Canada parlent de lacs semblables à des mers, de cataractes qui tombent du ciel, de forêts dont on ne peut sonder la profondeur, l'esprit est bien plus fortement ému que lorsqu'un marchand anglais, ou un savant moderne, vous apprend qu'il a pénétré jusqu'à l'océan Pacifique, et que la chute du Niagara n'a que cent quarante- quatre pieds de hauteur. Ce que nous gagnons en connaissances, nous le perdons en sentiment. Les vérités géométriques ont tué certaines vérités de l'imagination, bien plus importantes à la morale qu'on ne pense. Quels étaient les premiers voyageurs dans la belle antiquité ? C'étaient les législateurs, les poètes et les héros ; c'étaient Jacob, Lycurgue, Pythagore, Homère, Hercule, Alexandre : dies peregrinationis [ Genèse . (N.d.A.)] ! Alors tout était prodige, sans cesser d'être réalité, et les espérances de ces grandes âmes aimaient à dire : " Là-bas la terre inconnue ! la terre immense ! " Terra ignota ! terra immensa ! Nous avons naturellement la haine des bornes ; je dirais presque que le globe est trop petit pour l'homme, depuis qu'il en a fait le tour. Si la nuit est plus favorable que le jour à l'inspiration et aux vastes pensées, c'est qu'en cachant toutes les limites, elle prend l'air de l'immensité. Les voyageurs français et les voyageurs anglais semblent, comme les guerriers de ces deux nations, s'être partagé l'empire de la terre et de l'onde. Les derniers n'ont rien à opposer aux Tavernier, aux Chardin, aux Parennin, aux Charlevoix ; ils n'ont point de monument tel que les Lettres édifiantes ; mais les premiers, à leur tour, n'ont point d'Anson, de Byron, de Cook, de Vancouver. Les voyageurs français ont plus fait pour la connaissance des moeurs et des coutumes des peuples : noon egnw, mores cognovit ; les voyageurs anglais ont été plus utiles aux progrès de la géographie universelle : en ponty paqen, in mari passus est [ Odyss. (N.d.A.)] . Ils partagent avec les Espagnols et les Portugais la gloire d'avoir ajouté de nouvelles mers et de nouveaux continents au globe et d'avoir fixé les limites de la terre. Les prodiges de la navigation sont peut-être ce qui donne une plus haute idée du génie de l'homme. On frissonne et on admire lorsqu'on voit Colomb s'enfonçant dans les solitudes d'un océan inconnu, Vasco de Gama doublant le cap des Tempêtes, Magellan sortant d'une vaste mer pour entrer dans une mer plus vaste encore, Cook volant d'un pôle à l'autre, et, resserré de toutes parts par les rivages du globe, ne trouvant plus de mers pour ses vaisseaux ! Quel beau spectacle n'offre point cet illustre navigateur, cherchant de nouvelles terres, non pour en opprimer les habitants, mais pour les secourir et les éclairer, portant à de pauvres sauvages les nécessités de la vie, jurant concorde et amitié, sur leurs rives charmantes, à ces simples enfants de la nature, semant parmi les glaces australes les fruits d'un plus doux climat, en imitant ainsi la Providence, qui prévoit les naufrages et les besoins des hommes ! La mort n'ayant pas permis au capitaine Cook d'achever ses importantes découvertes, le capitaine Vancouver fut chargé, par le gouvernement anglais, de visiter toute la côte américaine, depuis la Californie jusqu'à la rivière de Cook, et de lever les doutes qui pouvaient rester encore sur un passage au nord- ouest du Nouveau-Monde. Tandis que cet habile marin remplissait sa mission avec autant d'intelligence que de courage, un autre voyageur anglais, parti du haut Canada, s'avançait à travers les déserts et les forêts jusqu'à la mer boréale et l'océan Pacifique. M. Mackenzie, dont je vais faire connaître les travaux, ne prétend ni à la gloire du savant ni à celle de l'écrivain. Simple trafiquant de pelleteries parmi les Indiens, il ne donne modestement son voyage que pour le journal de sa route. Le 15, le vent soufflait de l'ouest : nous fîmes quatre milles au sud, deux milles au sud-ouest , etc. Le fleuve était rapide : nous eûmes un portage, nous vîmes des huttes abandonnées : le pays était fertile ou aride ; nous traversâmes des plaines ou des montagnes ; il tomba de la neige ; mes gens étaient fatigués ; ils voulurent me quitter ; je fis une observation astronomique , etc., etc. : Tel est à peu près le style de M. Mackenzie. Quelquefois cependant il interrompt son journal pour décrire une scène de la nature ou les moeurs des sauvages ; mais il n'a pas toujours l'art de faire valoir ces petites circonstances si intéressantes dans les récits de nos missionnaires. On connaît à peine les compagnons de ses fatigues ; point de transports en découvrant la mer, but si désiré de l'entreprise ; point de scènes attendrissantes lors du retour. En un mot, le lecteur n'est point embarqué dans le canot d'écorce avec un voyageur, et ne partage point avec lui ses craintes, ses espérances et ses périls. Un plus grand défaut encore se fait sentir dans l'ouvrage : il est malheureux qu'un simple journal de voyage manque de méthode et de clarté. M. Mackenzie expose confusément son sujet. Il n'apprend point au lecteur quel est ce fort Chipiouyan d'où il part ; où en étaient les découvertes lorsqu'il a commencé les siennes : si l'endroit où il s'arrête à l'entrée de la mer Glaciale était une baie ou simplement une expansion du fleuve, comme on est tenté de le soupçonner ; comment le voyageur est certain que cette grande rivière de l'ouest, qu'il appelle Tacoutché-Tessé , est la rivière de Colombia , puisqu'il ne l'a pas descendue jusqu'à son embouchure ; comment il se fait que la partie du cours de ce fleuve qu'il n'a pas visitée soit cependant marquée sur sa carte, etc., etc. Malgré ces nombreux défauts, le mérite du journal de M. Mackenzie est fort grand ; mais il a besoin de commentaires, soit pour donner une idée des déserts que le voyageur traverse et colorer un peu la maigreur et la sécheresse de son récit, soit pour éclaircir quelques points de géographie. Je vais essayer de remplir cette tâche auprès du lecteur. L'Espagne, l'Angleterre et la France doivent leurs possessions américaines à trois Italiens, Colomb, Cabot et Verazani . Le génie de l'Italie, enseveli sous des ruines, comme les géants sous les monts qu'ils avaient entassés, semble se réveiller quelquefois pour étonner le monde. Ce fut vers l'an 1523 que François Ier donna ordre à Jean Verazani d'aller découvrir de nouvelles terres. Ce navigateur reconnut plus de six cents lieues de côtes le long de l'Amérique septentrionale ; mais il ne fonda point de colonie. Jacques Cartier, son successeur, visita tout le pays appelé Kannata par les sauvages, c'est-à-dire amas de cabanes [Les Espagnols avaient certainement découvert le Canada avant Jacques Cartier et Verazani, et quelques auteurs prétendent que le mot Canada vient des deux mots espagnols Aca, Nada . (N.d.A.)] . Il remonta le grand fleuve qui reçut de lui le nom de Saint-Laurent , et s'avança jusqu'à l'île de Montréal, qu'on nommait alors Hochélaga . M. de Roberval obtint, en 1540, la vice-royauté du Canada. Il y transporta plusieurs familles avec son frère, que François Ier avait surnommé le gendarme d'Annibal, à cause de sa bravoure ; mais ayant fait naufrage en 1540, " avec eux tombèrent, dit Charlevoix, toutes les espérances qu'on avait conçues de faire un établissement en Amérique, personne n'osant se flatter d'être plus habile ou plus heureux que ces deux braves hommes. " Les troubles qui peu de temps après éclatèrent en France, et qui durèrent cinquante années, empêchèrent le gouvernement de porter ses regards au dehors. Le génie d'Henri IV ayant étouffé les discordes civiles, on reprit avec ardeur le projet d'un établissement au Canada. Le marquis de La Hoche s'embarqua en 1598, pour tenter de nouveau la fortune ; mais son expédition eut une fin désastreuse. M. Chauvin succéda à ses projets et à ses malheurs ; enfin, le commandeur de Chatte, s'étant chargé, vers l'an 1603, de la même entreprise, en donna la direction à Samuel de Champelain, dont le nom rappelle le fondateur de Québec et le père des colonies françaises dans l'Amérique septentrionale. Depuis ce moment les jésuites furent chargés du soin de continuer les découvertes dans l'intérieur des forêts canadiennes. Alors commencèrent ces fameuses missions qui étendirent l'empire français des bords de l'Atlantique et des glaces de la baie d'Hudson aux rivages du golfe Mexicain. Le père Biart et le père Enemond-Masse parcoururent toute l'Acadie ; le père Joseph s'avança jusqu'au lac Nipissing, dans le nord du Canada ; les pères de Brébeuf et Daniel visitèrent les magnifiques déserts des Hurons, entre le lac de ce nom, le lac Michighan et le lac Erié ; le père de Lamberville fit connaître le lac Ontario et les cinq cantons iroquois. Attirés par l'espoir du martyre et par le récit des souffrances qu'enduraient leurs compagnons, d'autres ouvriers évangéliques arrivèrent de toutes parts et se répandirent dans toutes les solitudes. " On les envoyait, dit l'historien de la Nouvelle-France, et ils allaient avec joie... ; ils accomplissaient la promesse du Sauveur du monde, de faire annoncer son Evangile par toute la terre. " La découverte de l' Ohio et du Meschacebé à l'occident, du lac Supérieur et du lac des Bois au nord-ouest, du fleuve Bourbon et de la côte intérieure de la baie de James au nord, fut le résultat de ces courses apostoliques. Les missionnaires eurent, même connaissance de ces montagnes Rocheuses [Ils les appellent les montagnes des Pierres brillantes. (N.d.A.)] , que M. Mackenzie a franchies pour se rendre à l'océan Pacifique, et du grand fleuve qui devait couler à l'ouest ; c'est le fleuve Colombia. Il suffit de jeter les yeux sur les anciennes cartes des jésuites pour se convaincre que je n'avance ici que la vérité. Toutes les grandes découvertes étaient donc faites ou indiquées dans l'intérieur de l'Amérique septentrionale lorsque les Anglais sont devenus les maîtres du Canada. En imposant de nouveaux noms aux lacs, aux montagnes, aux fleuves et aux rivières, ou en corrompant les anciens noms français, ils n'ont fait que jeter du désordre dans la géographie. Il n'est pas même bien prouvé que les latitudes et les longitudes qu'ils ont données à certains lieux soient plus exactes que les latitudes et les longitudes fixées par nos savants missionnaires [M. Arrowsmith est à présent le géographe le plus célèbre en Angleterre : si l'on prend sa grande carte des Etats-Unis, et qu'on la compare aux dernières cartes d'Imley, on y trouvera une prodigieuse différence, surtout dans la partie qui s'étend entre les lacs du Canada et l'Ohio ; les cartes des missionnaires, au contraire, se rapprochent beaucoup des cartes d'Imley. (N.d.A.)] . Pour se faire une idée nette du point de départ et des voyages de M. Mackenzie, voici donc peut-être ce qu'il est essentiel d'observer. Les missionnaires français et les coureurs canadiens avaient poussé les découvertes jusqu'au lac Ouinipic ou Ouinipigon [Les cartes françaises le placent au 50e degré de latitude nord, et les cartes anglaises au 53e. (N.d.A.)] , à l'ouest, et jusqu'au lac des Assiniboïls ou Cristinaux , au nord. Le premier semble être le lac de l' Esclave de M. Mackenzie. La société anglo-canadienne, qui fait le commerce des pelleteries, a établi une factorerie au Chipiouyan [50 o 40'latitude nord, et 10 o 30'longitude ouest, mér. de Greenwich. (N.d.A.)] , sur un lac appelé le lac des Montagnes , et qui communique au lac de l'Esclave par une rivière. Du lac de l'Esclave sort un fleuve qui coule au nord, et que M. Mackenzie a nommé de son nom. Le fleuve Mackenzie se jette dans la mer du pôle par les 69 o 14' de latitude septentrionale et les 135 o de longitude ouest, méridien de Greenwich. La découverte de ce fleuve et sa navigation jusqu'à l'océan boréal sont l'objet du premier voyage de M. Mackenzie. Parti du fort Chipiouyan le 3 de juin 1789, il est de retour à ce fort le 12 de septembre de la même année. Le 10 d'octobre 1792, il part une seconde fois du fort Chipiouyan pour faire un nouveau voyage. Dirigeant sa course à l'Ouest, il traverse le lac des Montagnes et remonte une rivière appelée Oungigah , ou la rivière de la Paix. Cette rivière prend sa source dans les montagnes Rocheuses. Un grand fleuve, descendant du revers de ces montagnes, coule à l'ouest, et va se perdre dans l'océan Pacifique. Ce fleuve s'appelle Tacoutché-Tessé , ou la rivière de Colombia. La connaissance du passage de la rivière de la Paix dans celle de Colombia, la facilité de la navigation de cette dernière, du moins jusqu'à l'endroit où M. Mackenzie abandonna son canot pour se rendre par terre à l'océan Pacifique : telles sont les découvertes qui résultent de la seconde expédition du voyageur. Après une absence de onze mois, il revint au lieu de son départ. Il faut observer que la rivière de la Paix, sortant des montagnes Rocheuses pour se jeter dans un bras du lac des Montagnes, que le lac des Montagnes communiquant au lac de l'Esclave par une rivière qui porte ce dernier nom ; que le lac de l'Esclave, à son tour, versant ses eaux dans l'océan boréal par le fleuve Mackenzie, il en résulte que la rivière de la Paix, la rivière de l'Esclave et le fleuve Mackenzie, ne sont réellement qu'un seul fleuve qui sort des montagnes Rocheuses à l'ouest, et se précipite au nord dans la mer du pôle. Partons maintenant avec le voyageur, et descendons avec lui le fleuve Mackenzie jusqu'à cette mer hyperborée. " Le mercredi 3 juin 1789, à neuf heures du matin, je partis du fort Chipiouyan, situé sur la côte méridionale du lac des Montagnes. J'étais embarqué dans un canot d'écorce de bouleau, et j'avais pour conducteurs un Allemand et quatre Canadiens, dont deux étaient accompagnés de leurs femmes. " Un Indien, qui portait le titre de chef anglais, me suivait dans un petit canot, avec ses deux femmes ; et deux autres jeunes Indiens, ses compagnons, étaient dans un autre petit canot. Les sauvages s'étaient engagés à me servir d'interprètes et de chasseurs. Le premier avait autrefois accompagné le chef qui conduisit M. Hearne à la rivière des Mines de cuivre. " M. Mackenzie traverse le lac des Montagnes, entre dans la rivière de l'Esclave, qui le conduit au lac du même nom, côtoie le rivage septentrional de ce lac, et découvre enfin le fleuve Mackenzie. " Le cours du fleuve prend une direction à l'ouest, et dans un espace de vingt- quatre milles son lit se rétrécit graduellement, et finit par n'avoir qu'un demi-mille de large. " Depuis le lac jusque là, les terres du côté du nord sont basses et couvertes d'arbres ; le côté du sud est plus élevé, mais il y a aussi beaucoup de bois... Nous y vîmes beaucoup d'arbres renversés et noircis par le feu, au milieu desquels s'élevaient de jeunes peupliers qui avaient poussé depuis l'incendie. Une chose très digne de remarque, c'est que lorsque le feu dévore une forêt de sapins et de bouleaux, il y croît des peupliers, quoique auparavant il n'y eût dans le même endroit aucun arbre de cette espèce. " Les naturalistes pourront contester l'exactitude de cette observation à M. Mackenzie, car en Europe tout ce qui dérange nos systèmes est traité d'ignorance ou de rêve de l'imagination ; mais ce que les savants ne peuvent nier, et ce que tout l'art ne saurait peindre, c'est la beauté du cours des eaux dans les solitudes du Nouveau Monde. Qu'on se représente un fleuve immense, coulant au travers des plus épaisses forêts ; qu'on se figure tous les accidents des arbres qui accompagnent ces rives : des chênes-saules, tombés de vieillesse, baignent dans les flots leur tête chenue ; des planes d'occident se mirent dans l'onde avec les écureuils noirs et les hermines blanches qui grimpent sur leurs troncs ou se jouent dans leurs lianes ; des sycomores du Canada se réunissent en groupe ; des peupliers de la Virginie croissent solitaires ou s'allongent en mobile avenue. Tantôt une rivière, accourant du fond du désert, vient former avec le fleuve, au carrefour d'une pompeuse futaie, un confluent magnifique ; tantôt une cataracte bruyante tapisse le flanc des monts de ses voiles d'azur. Les rivages fuient, serpentent, s'élargissent, se resserrent ; ici ce sont des rochers qui surplombent, là de jeunes ombrages dont la cime est nivelée, comme la plaine qui les nourrit. De toutes parts règnent des murmures indéfinissables : il y a des grenouilles qui mugissent comme des taureaux [Bull-frog. (N.d.A.)] , il y en a d'autres qui vivent dans le tronc des vieux saules [Tree-frog. (N.d.A.)] , et dont le cri répété ressemble tour à tour au tintement de la sonnette d'une brebis et à l'aboiement d'un chien [Elles font leurs petits dans les souches d'arbres à moitié pourris... ; elles ne coassent pas comme celles d'Europe, mais pendant la nuit elles aboient comme des chiens. " (Le père du Tertre, Hist. nat. des Antilles , t. III.) - N.d.A.] ; le voyageur, agréablement trompé dans ces lieux sauvages, croit approcher de la chaumière d'un laboureur et entendre les murmures et la marche d'un troupeau. Enfin, de vastes harmonies, élevées tout à coup par les vents, remplissent la profondeur des bois, comme le choeur universel des hamadryades ; mais bientôt ces concerts s'affaiblissent, et meurent graduellement dans la cime de tous les cèdres et de tous les roseaux ; de sorte que vous ne sauriez dire le moment même où les bruits se perdent dans le silence, s'ils durent encore ou s'ils ne sont plus que dans votre imagination. M. Mackenzie, continuant à descendre le fleuve, rencontre bientôt des sauvages de la tribu des Indiens-Esclaves. Ceux-ci lui apprennent qu'il trouvera plus bas, sur le cours des eaux, d'autres Indiens appelés Indiens-Lièvres, et enfin plus bas encore, en approchant de la mer, la nation des Esquimaux. " Pendant le peu de temps que nous restâmes avec cette petite peuplade, les naturels cherchèrent à nous amuser en dansant au son de leur voix... Ils sautaient et prenaient diverses postures... Les femmes laissaient pendre leurs bras, comme si elles n'avaient pas eu la force de les remuer. " Les chants et les danses des sauvages ont toujours quelque chose de mélancolique ou de voluptueux. " Les uns jouent de la flûte, dit le père du Tertre, les autres chantent et forment une espèce de musique qui a bien de la douceur à leur goût. " Selon Lucrèce, on cherchait à rendre avec la voix le gazouillement des oiseaux, longtemps avant que de doux vers, accompagnés de la lyre, charmassent l'oreille des hommes. Atque avium liquidas voces imitarier ore Ante fuit multo quam laevia carmina cantu Concelebrare homines possent auresque juvare. Quelquefois vous voyez une pauvre Indienne, dont le corps est tout courbé par l'excès du travail et de la fatigue, et un chasseur qui ne respire que la gaieté. S'ils viennent à danser ensemble, vous êtes frappé d'un contraste étonnant : la première se redresse et se balance avec une mollesse inattendue ; le second fait entendre les sons les plus tristes. La jeune femme semble vouloir imiter les ondulations gracieuses des bouleaux de son désert, et le jeune homme les murmures plaintifs qui s'échappent de leurs cimes. Lorsque les danses sont exécutées au bord d'un fleuve, dans la profondeur des bois, que des échos inconnus répètent pour la première fois les soupirs d'une voix humaine, que l'ours des déserts regarde du haut de son rocher ces jeux de l'homme sauvage, on ne peut s'empêcher de trouver quelque chose de grand dans la rudesse même du tableau, de s'attendrir sur la destinée de cet enfant de la nature, qui naît inconnu du monde, danse un moment dans des vallées où il ne repassera jamais, et bientôt cache sa tombe sous la mousse de ces déserts, qui n'a pas même gardé l'empreinte de ses pas : Fuissem quasi non essem [Job. (N.d.A.)] ! En passant sous des montagnes stériles, le voyageur aborde au rivage, et gravit des roches escarpées avec un de ses chasseurs indiens. " Mais, dit-il, nous n'étions pas à moitié chemin du sommet, que nous fûmes assaillis par une si grande quantité de maringouins, que nous ne pûmes pas aller plus loin. Je remarquai que la chaîne des monts se terminait en cet endroit. " Quatre chaînes de montagnes forment les quatre grandes divisions de l'Amérique septentrionale. La première, partant du Mexique, et n'étant que le prolongement de la chaîne des Andes, qui traverse l'isthme de Panama, s'étend du midi au nord, le long de la grande mer du Sud, en s'abaissant toujours jusqu'à la rivière de Cook. M. Mackenzie l'a franchie, sous le nom de montagnes Rocheuses , entre la source de la rivière de la Paix et de la rivière Colombia, en se rendant à l'océan Pacifique. La seconde chaîne commence aux Apalaches, sur le bord oriental du Meschacebé, se prolonge, au nord-est, sous les divers noms d' Alleghanys , de montagnes Bleues , de montagnes des Lauriers , derrière les Florides, la Virginie, la Nouvelle- Angleterre, et va, par l'intérieur de l'Acadie, aboutir au golfe Saint-Laurent. Elle divise les eaux qui tombent dans l'Atlantique de celles qui grossissent le Meschacebé, l'Ohio et les lacs du Canada inférieur. Il est à croire que cette chaîne bordait autrefois l'Atlantique et lui servait de barrière, comme la première chaîne borde encore l'océan Indien. Vraisemblablement l'ancien continent de l'Amérique ne commençait que derrière ces montagnes. Du moins les trois différents niveaux de terrains, marqués si régulièrement depuis les plaines de la Pensylvanie jusqu'aux savanes des Florides, semblent indiquer que ce sol fut à différentes époques couvert et puis abandonné par les eaux. Vis-à-vis le rivage du golfe Saint-Laurent (où, comme je l'ai dit, cette seconde chaîne vient se terminer) s'élève sur la côte du Labrador une troisième chaîne, presque aussi longue que les deux premières. Elle court d'abord au sud-ouest jusqu'à l'Outaouas, en formant la double source des fleuves qui se précipitent dans la baie d'Hudson et de ceux qui portent le tribut de leurs ondes au golfe Saint-Laurent. De là, tournant au nord-ouest et longeant la côte septentrionale du lac Supérieur, elle arrive au lac Sainte-Anne, où elle forme une fourche sud- ouest et nord-ouest. Son bras méridional passe au sud du grand lac Ouinipic, entre les marais qui fournissent la rivière d'Albanie à la baie de James et les fontaines d'où sort le Meschacebé pour se rendre au golfe Mexicain. Son bras septentrional rasant le lac du Cygne, la factorerie d'Onasburgk, et traversant la rivière de Severn, atteint le fleuve du port Nelson, en passant au nord du lac Ouinipic, et vient se nouer enfin à la quatrième chaîne des montagnes. Celle-ci, moins étendue que toutes les autres, prend naissance vers les bords de la rivière Susfçatchiouayne, se déploie au nord-est, entre la rivière de l'Elan et la rivière Churchill, s'allonge au nord jusque vers le 57e degré de latitude, se partage en deux branches, dont l'une, continuant à remonter au septentrion, atteint les côtes de la mer Glaciale, tandis que l'autre, courant à l'ouest, rencontre le fleuve Mackenzie. Les neiges éternelles dont ces montagnes sont couronnées nourrissent d'un côté les rivières qui descendent dans le nord de la baie d'Hudson, et de l'autre celles qui s'engloutissent dans l'océan boréal. Ce fut une des cimes de cette dernière chaîne que M. Mackenzie voulut gravir avec son chasseur. Ceux qui n'ont vu que les Alpes et les Pyrénées ne peuvent se former une idée de l'aspect de ces solitudes hyperboréennes, de ces régions désolées, où l'on voit, comme après le déluge, " de rares animaux errer sur des montagnes inconnues . " Rara per ignotos errant animalia montes. Des nuages, ou plutôt des brouillards humides, fument sans cesse autour des sommets de ces monts déserts. Quelques rochers, battus par des pluies éternelles, percent de leurs flancs noircis ces vapeurs blanchâtres, et ressemblent par leurs formes et leur immobilité à des fantômes qui se regardent dans un affreux silence. Entre les gorges de ces montagnes, on aperçoit de profondes vallées de granit, revêtues de mousse, où coule quelque torrent. Des pins rachitiques, de l'espèce appelée spruce par les Anglais, et de petits étangs d'eau saumâtre, loin de varier la monotonie du tableau, en augmentent l'uniformité et la tristesse. Ces lieux ne retentissent que du cri extraordinaire de l'oiseau des terres boréales. De beaux cygnes qui nagent sur ces eaux sauvages, des bouquets de framboisiers qui croissent à l'abri d'un roc, sont là comme pour consoler le voyageur et l'empêcher d'oublier cette Providence qui sait répandre des grâces et des parfums jusque sur ces affreuses contrées. Mais la scène ne se montre dans toute son horreur qu'au bord même de l'Océan. D'un côté s'étendent de vastes champs de glaces contre lesquels se brise une mer décolorée où jamais n'apparut une voile. de l'autre s'élève une terre bordée de mornes stériles. Le long des grèves on ne voit qu'une triste succession de baies dévastées et de promontoires orageux. Le soir le voyageur se réfugie dans quelque trou de rocher, dont il chasse l'aigle marin, qui s'envole ave