Les Natchez Par Chateaubriand Par François-René Chateaubriand (1768-1848) Préface Lorsqu'en 1800 je quittai l'Angleterre pour rentrer en France sous un nom supposé, je n'osai me charger d'un trop gros bagage : je laissai la plupart de mes manuscrits à Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des Natchez dont je n'apportais à Paris que René, Atala et quelques descriptions de l'Amérique. Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications avec la Grande- Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère à mes papiers dans le premier moment de la Restauration. et d'ailleurs comment les retrouver ? Ils étaient restés enfermés dans une malle, chez une Anglaise qui m'avait loué un petit appartement à Londres. J'avais oublié le nom de cette femme ; le nom de la rue et le numéro de la maison où j'avais demeuré étaient également sortis de ma mémoire. Sur quelques renseignements vagues et même contradictoires, que je fis passer à Londres, MM. de Thuisy eurent la bonté de commencer des recherches ; ils les poursuivirent avec un zèle, une persévérance dont il y a très peu d'exemples : je me plais ici à leur en témoigner publiquement ma reconnaissance. Ils découvrirent d'abord avec une peine infinie la maison que j'avais habitée dans la partie ouest de Londres. Mais mon hôtesse était morte depuis plusieurs années, et l'on ne savait ce que ses enfants étaient devenus. D'indication en indication, de renseignement en renseignement, MM. de Thuisy, après bien des courses infructueuses, retrouvèrent enfin, dans un village à plusieurs milles de Londres, la famille de mon hôtesse. Avait-elle gardé la malle d'un émigré, une malle remplie de vieux papiers à peu près indéchiffrables ? N'avait-elle point jeté au feu cet inutile ramas de manuscrits français ? D'un autre côté, si mon nom sorti de son obscurité avait attiré dans les journaux de Londres l'attention des enfants de mon ancienne hôtesse, n'auraient- ils point voulu profiter de ces papiers, qui dès lors acquéraient une certaine valeur ? Rien de tout cela n'était arrivé : les manuscrits avaient été conservés ; la malle n'avait pas même été ouverte. Une religieuse fidélité, dans une famille malheureuse, avait été gardée à un enfant du malheur. J'avais confié avec simplicité le produit des travaux d'une partie de ma vie à la probité d'un dépositaire étranger, et mon trésor m'était rendu avec la même simplicité. Je ne connais rien qui m'ait plus touché dans ma vie que la bonne foi et la loyauté de cette pauvre famille anglaise. Voici comme je parlais des Natchez dans la Préface de la première édition d' Atala : " J'étais encore très jeune lorsque je conçus l'idée de faire l' épopée de l'homme de la nature , ou de peindre les moeurs des sauvages, en les liant à quelque événement connu. Après la découverte de l'Amérique, je ne vis pas de sujet plus intéressant, surtout pour des Français, que le massacre de la colonie des Natchez à la Louisiane, en 1727. Toutes les tribus indiennes conspirant, après deux siècles d'oppression, pour rendre la liberté au Nouveau-Monde me parurent offrir un sujet presque aussi heureux que la conquête du Mexique. Je jetai quelques fragments de cet ouvrage sur le papier, mais je m'aperçus bientôt que je manquais des vraies couleurs, et que si je voulais faire une image semblable, il fallait, à l'exemple d'Homère, visiter les peuples que je voulais peindre. En 1789, je fis part à M. de Malesherbes du dessein que j'avais de passer en Amérique. Mais, désirant en même temps donner un but utile à mon voyage, je formai le dessein de découvrir par terre le passage tant cherché, et sur lequel Cook même avait laissé des doutes. Je partis ; je vis les solitudes américaines, et je revins avec des plans pour un second voyage, qui devait durer neuf ans. Je me proposais de traverser tout le continent de l'Amérique septentrionale, de remonter ensuite le long des côtes, au nord de la Californie, et de revenir par la baie d'Hudson, en tournant sous le pôle [M. Mackenzie a depuis exécuté une partie de ce plan. (Le capitaine Francklin est entré dernièrement dans la mer polaire, vue par Hearne, et continue dans ce moment ses recherches.) - N.d.A.] . M. de Malesherbes se chargea de présenter mes plans au gouvernement, et ce fut alors qu'il entendit les premiers fragments du petit ouvrage que je donne aujourd'hui au public. La révolution mit fin à tous mes projets. Couvert du sang de mon frère unique, de ma belle-soeur, de celui de l'illustre vieillard leur père, ayant vu ma mère et une autre soeur, pleine de talents, mourir des suites du traitement qu'elles avaient éprouvé dans les cachots, j'ai erré sur les terres étrangères... De tous mes manuscrits sur l'Amérique, je n'ai sauvé que quelques fragments, en particulier Atala , qui n'était elle-même qu'un épisode des Natchez . Atala a été écrite dans le désert et sous les huttes des sauvages. Je ne sais si le public goûtera cette histoire, qui sort de toutes les routes connues et qui présente une nature et des moeurs tout à fait étrangères à l'Europe [Préface de la première édition d' Atala . (N.d.A.)] . " Dans le Génie du Christianisme , tome II des anciennes éditions, au chapitre du Vague des passions , on lisait ces mots : " Nous serait-il permis de donner aux lecteurs un épisode extrait, comme Atala, de nos anciens Natchez ? C'est la vie de ce jeune René à qui Chactas a raconté son histoire, etc. " Enfin, dans la Préface générale de cette édition de mes Oeuvres, j'ai déjà donné quelques renseignements sur les Natchez . Un manuscrit dont j'ai pu tirer Atala, René et plusieurs descriptions placées dans le Génie du Christianisme , n'est pas tout à fait stérile. Il se compose, comme je l'ai dit ailleurs, de deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages in-folio. Ce premier manuscrit est écrit de suite, sans section ; tous les sujets y sont confondus, voyages, histoire naturelle, partie dramatique, etc. ; mais auprès de ce manuscrit d'un seul jet il en existe un autre, partagé en livres, qui malheureusement n'est pas complet, et où j'avais commencé à établir l'ordre. Dans ce second travail non achevé, j'avais non seulement procédé à la division de la matière, mais j'avais encore changé le genre de la composition, en la faisant passer du roman à l'épopée. La révision, et même la simple lecture de cet immense manuscrit a été un travail pénible : il a fallu mettre à part ce qui est voyage, à part ce qui est histoire naturelle, à part ce qui est drame ; il a fallu beaucoup rejeter et brûler encore davantage de ces compositions surabondantes. Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses études, ses lectures, doit produire le chaos ; mais aussi dans ce chaos il y a une certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge, et qui diminue en avançant dans la vie. Il m'est arrivé ce qui n'est peut-être jamais arrivé à un auteur : c'est de relire après trente années un manuscrit que j'avais totalement oublié. Je l'ai jugé comme j'aurais pu juger l'ouvrage d'un étranger : le vieil écrivain formé à son art, l'homme éclairé par la critique, l'homme d'un esprit calme et d'un sang rassis, a corrigé les essais d'un auteur inexpérimenté, abandonné aux caprices de son imagination. J'avais pourtant un danger à craindre. En repassant le pinceau sur le tableau, je pouvais éteindre les couleurs ; une main plus sûre, mais moins rapide, courait risque de faire disparaître les traits moins corrects, mais aussi les touches plus vives de la jeunesse : il fallait conserver à la composition son indépendance et pour ainsi dire sa fougue ; il fallait laisser l'écume au frein du jeune coursier. S'il y a dans les Natchez des choses que je ne hasarderais qu'en tremblant aujourd'hui, il y a aussi des choses que je n'écrirais plus, notamment la lettre de René dans le second volume. Partout, dans cet immense tableau, des difficultés considérables se sont présentées au peintre : il n'était tout à fait aisé, par exemple, de mêler à des combats, à des dénombrements de troupes à la manière des anciens, de mêler, dis- je, des descriptions de batailles, de revues, de manoeuvres, d'uniformes et d'armes modernes. Dans ces sujets mixtes, on marche constamment entre deux écueils, l'affectation ou la trivialité. Quant à l'impression générale qui résulte de la lecture des Natchez , c'est, si je ne me trompe, celle qu'on éprouve à la lecture de René et d' Atala : il est naturel que le tout ait de l'affinité avec la partie. On peut lire dans Charlevoix ( Histoire de la Nouvelle-France , t. IV, p. 24) le fait historique qui sert de base à la composition des Natchez . C'est de l'action particulière racontée par l'historien que j'ai fait, en l'agrandissant, le sujet de mon ouvrage. Le lecteur verra ce que la fiction a ajouté à la vérité. J'ai déjà dit qu'il existait deux manuscrits des Natchez : l'un divisé en livres, et qui ne va guère qu'à la moitié de l'ouvrage ; l'autre qui contient le tout sans division, et avec tout le désordre de la matière. De là une singularité littéraire dans l'ouvrage tel que je le donne au public : le premier volume s'élève à la dignité de l'épopée, comme dans les Martyrs ; le second volume descend à la narration ordinaire, comme dans Atala et dans René . Pour arriver à l'unité du style, il eût fallu effacer du premier volume la couleur épique ou l'étendre sur le second : or, dans l'un ou l'autre cas, je n'aurais plus reproduit avec fidélité le travail de ma jeunesse. Ainsi donc, dans le premier volume des Natchez on trouvera le merveilleux, et le merveilleux de toutes les espèces : le merveilleux chrétien , le merveilleux mythologique, le merveilleux indien ; on rencontrera des muses, des anges, des démons, des génies, des combats, des personnages allégoriques : la Renommée, le Temps, la Nuit, la Mort, l'Amitié. Ce volume offre des invocations, des sacrifices, des prodiges, des comparaisons multipliées, les unes courtes, les autres longues, à la façon d'Homère, et formant de petits tableaux. Dans le second volume, le merveilleux disparaît, mais l'intrigue se complique, et les personnages se multiplient : quelques uns d'entre eux sont pris jusque dans les rangs inférieurs de la société. Enfin, le roman remplace le poème, sans néanmoins descendre au-dessous du style de René et d' Atala, et en remontant quelquefois, par la nature du sujet, par celle des caractères et par la description des lieux, au ton de l'épopée. Le premier volume contient la suite de l'histoire de Chactas et son voyage à Paris. L'intention de ce récit est de mettre en opposition les moeurs des peuples chasseurs, pécheurs et pasteurs, avec les moeurs du peuple le plus policé de la terre. C'est à la fois la critique et l'éloge du siècle de Louis XIV et un plaidoyer entre la civilisation et l'état de nature : on verra quel juge décide la question. Pour faire passer sous les yeux de Chactas les hommes illustres du grand siècle, j'ai quelquefois été obligé de serrer les temps, de grouper ensemble des hommes qui n'ont pas vécu tout à fait ensemble, mais qui se sont succédés dans la suite d'un long règne. Personne ne me reprochera sans doute ces légers anachronismes que je devais pourtant faire remarquer ici. Je dis la même chose des événements que j'ai transportés et renfermés dans une période obligée, et qui s'étendent, historiquement, en deçà et au delà de cette période. On ne me montrera, j'espère, pas plus de rigueur pour la critique des lois. La procédure criminelle cessa d'être publique en France sous François ler, et les accusés n'avaient pas de défenseurs. Ainsi quand Chactas assiste à la plaidoirie d'un jugement criminel, il y a anachronisme pour les lois : si j'avais besoin sur ce point d'une justification je la trouverais dans Racine même ; Dandin dit à Isabelle : Avez-vous jamais vu donner la question ? Isabelle. Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie. Dandin. Venez : je vous en veux faire passer l'envie. Isabelle. Ah ! monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux ! Dandin. Bon ! cela fait toujours passer une heure ou deux. Racine suppose qu'on voyait de son temps donner la question, et cela n'était pas : les juges, le greffier, le bourreau et ses garçons, assistaient seuls à la torture. J'espère, enfin, qu'aucun véritable savant de nos jours ne s'offensera du récit d'une séance à l'Académie et d'une innocente critique de la science sous Louis XIV, critique qui trouve d'ailleurs son contrepoids au souper chez Ninon . Ils ne s'en offenseront pas davantage que les gens de robe ne se blesseront de ma relation d'une audience au palais. Nos avocats, nobles défenseurs des libertés publiques, ne parlent plus comme le Petit-Jean des Plaideurs , et dans notre siècle, où la science a fait de si grands pas et créé tant de prodiges, la pédanterie est un ridicule complètement ignoré de nos illustres savants. On trouve aussi dans le premier volume des Natchez un livre d'un ciel chrétien différent du ciel des Martyrs : en le lisant j'ai cru éprouver un sentiment de l'infini qui m'a déterminé à conserver ce livre. Les idées de Platon y sont confondues avec les idées chrétiennes, et ce mélange ne m'a paru présenter rien de profane ou de bizarre. Si on s'occupait encore de style, les jeunes écrivains pourraient apprendre, en comparant le premier volume des Natchez au second, par quels artifices on peut changer une composition littéraire et la faire passer d'un genre à un autre. Mais nous sommes dans le siècle des faits, et ces études de mots paraîtraient sans doute oiseuses. Reste à savoir si le style n'est pas cependant un peu nécessaire pour faire vivre les faits : Voltaire n'a pas mal servi la renommée de Newton. L'histoire, qui punit et qui récompense, perdrait sa puissance si elle ne savait peindre. Sans Tite-Live, qui se souviendrait du vieux Brutus ? sans Tacite, qui penserait à Tibère ? César a plaidé lui-même la cause de son immortalité dans ses Commentaires, et il l'a gagnée. Achille n'existe que par Homère. Otez de ce monde l'art décrire, il est probable que vous en ôterez la gloire. Cette gloire est peut-être une assez belle inutilité pour qu'il soit bon de la conserver, du moins encore quelque temps. La description de l'Amérique sauvage appellerait naturellement le tableau de l'Amérique policée ; mais ce tableau me paraîtrait mal placé dans la préface d'un ouvrage d'imagination. C'est dans le volume où se trouveront les souvenirs de mes voyages en Amérique, qu'après avoir peint les déserts je dirai ce qu'est devenu le Nouveau-Monde et ce qu'il peut attendre de l'avenir. L'histoire ainsi fera suite à l'histoire, et les divers sujets ne seront pas confondus. Livre premier A l'ombre des forêts américaines, je veux chanter des airs de la solitude tels que n'en ont point encore entendu des oreilles mortelles ; je veux raconter vos malheurs, ô Natchez ! ô nation de la Louisiane ! dont il ne reste plus que les souvenirs. Les infortunes d'un obscur habitant des bois auraient-elles moins de droits à nos pleurs que celles des autres hommes ? et les mausolées des rois dans nos temples sont-ils plus touchants que le tombeau d'un Indien sous le chêne de sa patrie ? Et toi, flambeau des méditations, astre des nuits, sois pour moi l'astre du Pinde ! marche devant mes pas, à travers les régions inconnues du Nouveau-Monde, pour me découvrir à la lumière les secrets ravissants de ces déserts ! René, accompagné de ses guides, avait remonté le cours du Meschacebé ; sa barque flottait au pied des trois collines dont le rideau dérobe aux regards le beau pays des enfants du Soleil. Il s'élance sur la rive, gravit la côte escarpée, et atteint le sommet le plus élevé des trois coteaux. Le grand village des Natchez se montrait à quelque distance dans une plaine parsemée de bocages de sassafras : çà et là erraient des Indiennes, aussi légères que les biches avec lesquelles elles bondissaient ; leur bras gauche était chargé d'une corbeille suspendue à une longue écorce de bouleau ; elles cueillaient les fraises, dont l'incarnat teignait leurs doigts et les gazons d'alentour. René descend de la colline et s'avance vers le village. Les femmes s'arrêtaient à quelque distance pour voir passer les étrangers, et puis s'enfuyaient vers les bois : ainsi des colombes regardent le chasseur du haut d'une roche élevée, et s'envolent à son approche. Les voyageurs arrivent aux premières cabanes du grand village, ils se présentent à la porte d'une de ces cabanes. Là une famille était assise sur des nattes de jonc ; les hommes fumaient le calumet, les femmes filaient des nerfs de chevreuil. Des melons d'eau, des plakmines sèches et des pommes de mai étaient posés sur des feuilles de vigne-vierge au milieu du cercle ; un noeud de bambou servait pour boire l'eau d'érable. Les voyageurs s'arrêtèrent sur le seuil, et dirent : " Nous sommes venus. " Et le chef de la famille répondit : " Vous êtes venus, c'est bien. " Après quoi chaque voyageur s'assit sur une natte, et partagea le festin sans parler. Quand cela fut fait, un des interprètes éleva la voix, et dit : " Où est le Soleil [Le Soleil, le grand-chef, ou l'empereur des Natchez. (N.d.A.)] ? " Le chef répondit : " Absent. " Et le silence recommença. Une jeune fille parut à l'entrée de la cabane. Sa taille haute, fine et délice, tenait à la fois de l'élégance du palmier et de la faiblesse du roseau. Quelque chose de souffrant et de rêveur se mêlait à ses grâces presque divines. Les Indiens, pour peindre la tristesse et la beauté de Céluta, disaient qu'elle avait le regard de la Nuit et le sourire de l'Aurore. Ce n'était point encore une femme malheureuse, mais une femme destinée à le devenir. On aurait été tenté de presser cette admirable créature dans ses bras, si l'on n'eût craint de sentir palpiter un coeur dévoué d'avance aux chagrins de la vie. Céluta entre en rougissant dans la cabane, passe devant les étrangers, se penche à l'oreille de la matrone du lieu, lui dit quelques mots à voix basse, et se retire. Sa robe blanche d'écorce de mûrier ondoyait légèrement derrière elle, et ses deux talons de rose en relevaient le bord à chaque pas. L'air demeura embaumé, sur les traces de l'Indienne, du parfum des fleurs de magnolia qui couronnaient sa tête : telle parut Héro aux fêtes d'abydos ; telle Vénus se fit connaître, dans les bois de Carthage, à sa démarche et à l'odeur d'ambroisie qu'exhalait sa chevelure. Cependant les guides achèvent leur repas, se lèvent, et disent : " Nous nous en allons. " Et le chef indien répond : " Allez où le veulent les génies. " Et ils sortent avec René sans qu'on leur demande quels soins le ciel leur a commis. Ils passent au milieu du grand village, dont les cabanes carrées supportaient un toit arrondi en dôme. Ces toits de chaume de maïs entrelacé de feuilles s'appuyaient sur des murs recouverts en dedans et en dehors de nattes fort minces. A l'extrémité du village les voyageurs arrivèrent sur une place irrégulière que formaient la cabane du grand-chef des Natchez et celle de sa plus proche parente, la femme-chef [Le fils de cette femme héritait de la royauté. (N.d.A.)] . Le concours d'Indiens de tous les âges animait ces lieux. La nuit était survenue, mais des flambeaux de cèdre allumés de toutes parts jetaient une vive clarté sur la mobilité du tableau. Des vieillards fumaient leur calumet, en s'entretenant des choses du passé ; des mères allaitaient leurs enfants ou les suspendaient dans leurs berceaux aux branches des tamarins ; plus loin de jeunes garçons, les bras attachés ensemble, s'essayaient à qui supporterait plus longtemps l'ardeur d'un charbon enflammé ; les guerriers jouaient à la balle avec des raquettes garnies de peaux de serpents ; d'autres guerriers avaient de vives contentions aux jeux des pailles et des osselets ; un plus grand nombre exécutait la danse de la guerre ou celle du buffle, tandis que des musiciens frappaient avec une seule baguette une sorte de tambour, soufflaient dans une conque sauvage ou tiraient des sons d'un os de chevreuil percé à quatre trous, comme le fifre aimé du soldat. C'était l'heure où les fleurs de l'hibiscus commencent à s'entrouvrir dans les savanes, et où les tortues du fleuve viennent déposer leurs oeufs dans les sables. Les étrangers avaient déjà passé sur la place des jeux tout le temps qu'un enfant indien met à parcourir une cabane, quand, pour essayer sa marche, sa mère lui présente la mamelle et se retire en souriant devant lui. On vit alors paraître un vieillard. Le ciel avait voulu l'éprouver : ses yeux ne voyaient plus la lumière du jour. Il cheminait tout courbé, s'appuyant d'un côté sur le bras d'une jeune femme, de l'autre sur un bâton de chêne. Le patriarche du désert se promenait au milieu de la foule charmée ; les sachems mêmes paraissaient saisis de respect, et faisaient, en le suivant, un cortège de siècles au vénérable homme qui jetait tant d'éclat et attirait tant d'amour sur le vieil âge. René et ses guides l'ayant salué à la manière de l'Europe, le sauvage, averti, s'inclina à son tour devant eux, et, prenant la parole dans leur langue maternelle, il leur dit : " Etrangers, j'ignorais votre présence parmi nous. Je suis fâché que mes yeux ne puissent voir ; j'aimais autrefois à contempler mes hôtes et à lire sur leur front s'ils étaient aimés du ciel. " Il se tourna ensuite vers la foule qu'il entendait autour de lui : " Natchez, comment avez- vous laissé ces Français si longtemps seuls ? Etes-vous assurés que vous ne serez jamais voyageurs loin de votre terre natale ? Sachez que toutes les fois qu'il arrive parmi vous un étranger, vous devez, un pied nu dans le fleuve et une main étendue sur les eaux, faire un sacrifice au Meschacebé, car l'étranger est aimé du Grand-Esprit. " Près du lieu où parlait ainsi le vieillard se voyait un catalpa au tronc noueux, aux rameaux étendus et chargés de fleurs : le vieil arbre ordonne à sa fille de l'y conduire. Il s'assied au pied de l'arbre avec René et les guides. Des enfants montés sur les branches du catalpa éclairaient avec des flambeaux la scène au-dessous d'eux. Frappés de la lueur rougeâtre des torches, le vieil arbre et le vieil homme se prêtaient mutuellement une beauté religieuse ; l'un et l'autre portaient les marques des rigueurs du ciel, et pourtant ils fleurissaient encore après avoir été frappés de la foudre. Le frère d'Amélie ne se lassait point d'admirer le sachem. Chactas (c'était son nom) ressemblait aux héros représentés par ces bustes antiques qui expriment le repos dans le génie et qui semblent naturellement aveugles. La paix des passions éteintes se mêlait sur le front de Chactas à cette sérénité remarquable chez les hommes qui ont perdu la vue, soit qu'en étant privés de la lumière terrestre nous commercions plus intimement avec celle des cieux, soit que l'ombre où vivent les aveugles ait un calme qui s'étende sur l'âme, de même que la nuit est plus silencieuse que le jour. Le sachem, prenant le calumet de paix chargé de feuilles odorantes du laurier de montagne, poussa la première vapeur vers le ciel, la seconde vers la terre et la troisième autour de l'horizon. Ensuite il le présente aux étrangers. Alors le frère d'Amélie dit : " Vieillard ! puisse le ciel te bénir dans tes enfants ! Es-tu le pasteur de ce peuple qui t'environne ? Permets-moi de me ranger parmi ton troupeau. " " Etranger, repartit le sage des bois, je ne suis qu'un simple sachem, fils d'Outalissi. On me nomme Chactas, parce qu'on prétend que ma voix a quelque douceur ; ce qui peut provenir de la crainte que j'ai du Grand-Esprit. Si nous te recevons comme un fils, nous ne devons point en retirer de louanges. Depuis longtemps nous sommes amis d'Ononthio [Le gouverneur français. (N.d.A.)] , dont le soleil [Le roi de France. (N.d.A.)] habite de l'autre côté du lac sans rivage [La mer. (N.d.A.)] . Les vieillards de ton pays ont discouru avec les vieillards du mien et mené dans leur temps la danse des forts, car nos aïeux étaient une race puissante. Que sommes-nous auprès de nos aïeux ? Moi-même qui te parle, j'ai habité jadis parmi tes pères : je n'étais pas courbé vers la terre comme aujourd'hui, et mon nom retentissait dans les forêts. J'ai contracté une grande dette envers la France. Si l'on me trouve quelque sagesse, c'est à un Français que je la dois, ce sont ses leçons qui ont germé dans mon coeur : les paroles de l'homme, selon les voies du Grand-Esprit, sont des graines fines que les brises de la fécondité dispersent dans mille climats, où elles se développent en pur maïs ou en fruits délicieux. Mes os, ô mon fils, reposeraient mollement dans la cabane de la mort, si je pouvais, avant de descendre à la contrée des âmes, prouver ma reconnaissance par quelque service rendu aux compatriotes de mon ancien hôte du pays des blancs. " En achevant de prononcer ces mots, le Nestor des Natchez se couvrit la tête de son manteau, et parut se perdre dans quelque grand souvenir. La beauté de ce vieillard, l'éloge d'un homme policé prononcé au milieu d'un désert par un sauvage, le titre de fils donné à un étranger, cette coutume naïve des peuples de la nature de traiter de parents tous les hommes, touchaient profondément René. Chactas, après quelques moments de silence, reprit ainsi la parole : " Etranger du pays de l'Aurore, si je t'ai bien compris, il me semble que tu es venu pour habiter les forêts où le soleil se couche. Tu fais là une entreprise périlleuse ; il n'est pas aussi aisé que tu le penses d'errer par les sentiers du chevreuil. Il faut que les Manitous du malheur t'aient donné des songes bien funestes, pour t'avoir conduit à une pareille résolution. Raconte-nous ton histoire, jeune étranger : je juge par la fraîcheur de ta voix, et en touchant tes bras je vois par leur souplesse que tu dois être dans l'âge des passions. Tu trouveras ici des coeurs qui pourront compatir à tes souffrances. Plusieurs des sachems qui nous écoutent connaissent la langue et les moeurs de ton pays ; tu dois apercevoir aussi, dans la foule, des blancs, tes compatriotes du fort Rosalie, qui seront charmés d'entendre parler de leur pays. " Le frère d'Amélie répondit d'une voix troublée : " Indien, ma vie est sans aventures, et le coeur de René ne se raconte, point. " Ces paroles brusques furent suivies d'un profond silence : les regards du frère d'Amélie étincelaient d'un feu sombre ; les pensées s'amoncelaient et s'entrouvraient sur son front comme des nuages ; ses cheveux avaient une légère agitation sur ses tempes. Mille sentiments confus régnaient dans la multitude : les uns prenaient l'étranger pour un insensé, les autres pour un génie revêtu de la forme humaine. Chactas étendant la main dans l'ombre, prit celle de René. " Etranger, lui dit- il, pardonne à ma prière indiscrète : les vieillards sont curieux ; ils aiment à écouter des histoires pour avoir le plaisir de faire des leçons. " Sortant de l'amertume de ses pensées, et ramené au sentiment de sa nouvelle existence, René supplia Chactas de le faire admettre au nombre des guerriers natchez, et de l'adopter lui-même pour son fils. " Tu trouveras une natte dans ma cabane, répondit le sachem, et mes vieux ans s'en réjouiront. Mais le Soleil est absent ; tu ne peux être adopté qu'après son retour. Mon hôte, réfléchis bien au parti que tu veux prendre. Trouveras-tu dans nos savanes le repos que tu viens y chercher ? Es-tu certain de ne jamais nourrir dans ton coeur les regrets de la patrie ? Tout se réduit souvent pour le voyageur à échanger dans la terre étrangère des illusions contre des souvenirs. L'homme entretient dans son sein un désir de bonheur qui ne se détruit ni ne se réalise ; il y a dans nos bois une plante dont la fleur se forme et ne s'épanouit jamais : c'est l'espérance. " Ainsi parlait le sachem : mêlant la force à la douceur, il ressemblait à ces vieux chênes où les abeilles ont caché leur miel. Chactas se lève à l'aide du bras de sa fille. Le frère d'Amélie suit le sachem, que la foule empressée reconduit à sa cabane. Les guides retournèrent au fort Rosalie. Cependant René était entré sous le toit de son hôte, qu'ombrageaient quatre superbes tulipiers. On fait chauffer une eau pure dans un vase de pierre noire, pour laver les pieds du frère d'Amélie. Chactas sacrifie aux Manitous protecteurs des étrangers ; il brûle en leur honneur des feuilles de saule : le saule est agréable aux génies des voyageurs, parce qu'il croît au bord des fleuves, emblèmes d'une vie errante. Après ceci Chactas présenta à René la calebasse de l'hospitalité, où six générations avaient bu l'eau d'érable. Elle était couronnée d'hyacinthes bleues, qui répandaient une bonne odeur. Deux Indiens, célèbres par leur esprit ingénieux, avaient crayonné sur ses flancs dorés l'histoire d'un voyageur égaré dans les bois. René, après avoir mouillé ses lèvres dans la coupe fragile, la rendit aux mains tremblantes du patron de la solitude. Le calumet de paix, dont le fourneau était fait d'une pierre rouge, fut de nouveau présenté au frère d'Amélie. On lui servit en même temps deux jeunes ramiers qui, nourris de baies de genévrier par leur mère, étaient un mets digne de la table d'un roi. Le repas achevé, une jeune fille aux bras nus parut devant l'étranger, et, dansant la chanson de l'hospitalité, elle disait : " Salut, hôte du Grand-Esprit ! salut, ô le plus sacré des hommes ! Nous avons du maïs et une couche pour toi : salut, hôte du Grand-Esprit ! salut, ô le plus sacré des hommes ! " La jeune fille prit l'étranger par la main, le conduisit à la peau d'ours qui devait lui servir de lit, et puis elle se retira auprès de ses parents. René s'étendit sur la couche du chasseur, et dormit son premier sommeil chez les Natchez. Tandis que la nation du Soleil s'occupe encore de jeux et de fêtes, une fatale destinée précipite de toutes parts les événements. Abandonnant les champs fertilisés par les sueurs de leurs aïeux de jeunes hommes, plantes étrangères arrachées au doux sol de la France, viennent en foule peupler de leur fructueux exil le fort qui gourmande le Meschacebé et qui fait redire à ses bords le nom charmant de Rosalie. Perrier, qui gouverne à la Nouvelle-Orléans les vastes champs de la Louisiane, Perrier ordonne à Chépar, vaillant capitaine des Français aux Natchez, de faire le dénombrement de ses soldats, afin de porter ensuite, si telle était la nécessité, le soc ou la bêche jusque dans les tombeaux des Indiens. Chépar commande aussitôt à ses bataillons de se déployer à la première aurore sur les bords du fleuve. A peine les rayons du matin avaient jailli du sein des mers Atlantiques, que le bruit des tambours et les fanfares des trompettes font tressaillir le guerrier dans sa tente assoupi. Le désert s'épouvante et secoue sa chevelure de forêts ; la terreur pénètre au fond de ses demeures, qui depuis la naissance du monde ne répétaient que les soupirs des vents, le bramement des cerfs et le chant des oiseaux. A ce signal, le démon des combats, le sanguinaire Areskoui [Génie ou dieu de la guerre chez les sauvages. (N.d.A.)] et les autres esprits des ombres poussent un cri de joie. L'ange du Dieu des armées répond à leurs menaces en frappant sa lance d'or sur son bouclier de diamant : telles sont les rumeurs de l'Océan lorsque les fleuves américains, enflant leurs urnes, fondent tous ensemble sur leur vieux père : l'Océan, fracassant ses vagues entre les rochers, étincelle ; il se soulève indigné, se précipite sur ses fils, et les frappant de son trident, les repousse dans leur lit fangeux. Le soldat français entend ces bruits ; il se réveille, comme le cheval de bataille qui dresse l'oreille au frémissement de l'airain, ouvre ses narines fumantes, remplit l'air de ses grêles hennissements, mord les barreaux de sa crèche qu'il couvre d'écume et décèle dans toutes ses allures l'impatience, le courage, la grâce et la légèreté. Un mouvement général se manifeste dans le camp et dans le fort. Les fantassins courent aux faisceaux d'armes ; les cavaliers voltigent déjà sur leurs coursiers ; on entend le bruit des chaînes et les roulements de la pesante artillerie. Partout brille l'acier, partout flottent les drapeaux de la France : drapeaux immortels couverts de cicatrices, comme des guerriers vieillis dans les combats. Bientôt l'armée se déroule le long du Meschacebé. Le choeur des instruments de Bellone anime de ses airs triomphants tous ces braves, tandis que l'on voit s'agiter en cadence le bonnet du grenadier, qui, reposé sur ses armes, bat la mesure avec une gaieté qui inspire la terreur. Fille de Mnémosyne à la longue mémoire ! âme poétique des trépieds de Delphes et des colombes de Dodone, déesse qui chantez autour du sarcophage d'Homère sur quelque grève inconnue de la mer Egée, vous qui, non loin de l'antique Parthénope, faites naître le laurier du tombeau de Virgile, Muse ! daignez quitter un moment tous ces morts harmonieux et leurs vivantes poussières ; abandonnez les rivages de l'Ausonie, les ondes du Sperchius et les champs où fut Troie ; venez m'animer de votre divin souffle : que je puisse nommer les capitaines et les bataillons de ce peuple indompté dont les exploits fatigueraient même, ô Calliope ! votre poitrine immortelle ! Au centre de l'armée paraissait ce bataillon vêtu d'azur, qui lance les foudres de Bellone : c'est lui qui, dans presque tous les combats, détermine la fortune à suivre la France ; instruit dans les sciences les plus sublimes, il fait servir le génie à couronner la victoire. Nulle nation ne peut se vanter d'une pareille troupe. Folard la commande, l'impassible Folard, qui peut dans les plus grands dangers mesurer la courbe du boulet ou de la bombe, indiquer la colline dont il faut se saisir, tracer et résoudre sur l'arène sanglante, au milieu des feux et de la mort, les figures et les problèmes de Pythagore. L'infanterie, blanche et légère comme la neige, se forme rapidement devant les lentes machines qui vomissent le fer et la flamme. Marseille, dont les galères remontent l'antique Egyptus ; Lorient, qui fait voguer ses vaisseaux jusque dans les mers de la Taprobane ; la Touraine, si délicieuse par ses fruits ; la Flandre aux plaines ensanglantées ; Lyon la romaine ; Strasbourg la germanique ; Toulouse, si célèbre par ses troubadours ; Reims, où les rois vont chercher leur couronne ; Paris, où ils viennent la porter : toutes les provinces, tous les fleuves des Gaules, ont donné ces fameux soldats à l'Amérique. Leurs armes ne sont plus l'épée ou l'angon ; ils ne se parent plus du large bracha et des colliers d'or ; ils portent un tube enflammé, surmonté du glaive de Bayonne ; leur vêtement est celui du lis, symbole de l'honneur virginal de la France. Divisée en cinquante compagnies, cinquante capitaines choisis commandent cette infanterie formidable. Là se montrent et l'infatigable Toustain, qui naquit aux plaines de la Beauce, où les moissons roulent en nappes d'or, et le prompt Armagnac, qui fut plongé en naissant dans ce fleuve dont les ondes inspirent le courage et les saillies, et le patient Tourville, nourri dans les vallées herbues où dansent des paysannes à la haute coiffure et au corset de soie. Mais qui pourrait nommer tant d'illustres guerriers : Beaumanoir, sorti des rochers de l'Armorique ; Causans, que sa tendre mère mit au jour au bord de la fontaine de Laure ; d'Aumale qui goûta le vin d'Aï avant le lait de sa nourrice ; Saint- Aulaire de Nîmes, élevé sous un portique romain, et Gautier de Paris, dont la jeunesse enchantée coula parmi les roses de Fontenay, les chênes de Senar, les jardins de Chantilly, de Versailles et d'Ermenonville ? Parmi ces vaillants capitaines on distingue surtout le jeune d'Artaguette à la beauté de son visage, à l'air d'humanité et de douceur qui tempère l'intrépidité de son regard. Il suit le drapeau de l'honneur, et brûle de verser son sang pour la France ; mais il déteste les injustices, et plus d'une fois dans les conseils de la guerre il a défendu les malheureux Indiens contre la cupidité de leurs oppresseurs. A la gauche de l'infanterie s'étendent les lestes escadrons de ces espèces de centaures au vêtement vert, le casque est surmonté d'un dragon. On voit sur leurs têtes se mouvoir leurs aigrettes de crin, qu'agitent les mouvements du coursier retenu avec peine dans le rang de ses compagnons. Ces cavaliers enfoncent leurs jambes dans un cuir noirci, dépouille du buffle sauvage ; un long sabre rebondit sur leur cuisse, lorsque, balayant la terre avec les flancs de leur coursier, ils fondent, le pistolet à la main, sur l'ennemi. Selon les hasards de Bellone, on les voit quitter leurs chevaux à la crinière dorée, combattre à pied sur la montagne, s'élancer de nouveau sur leurs coursiers, descendre et remonter encore. Ces guerriers ont presque tous vu le jour non loin de ce fleuve où le soleil mûrit un vin léger propre à éteindre la soif du soldat dans l'ardeur de la bataille ; ils obéissent à la voix du brillant Villars. A l'aile opposée du corps de l'armée parait, immobile, la pesante cavalerie, dont le vêtement, d'un sombre azur, est ranimé par un pli brillant emprunté du voile de l'Aurore. Les glands, d'un or filé et tordu, sautent en étincelant sur les épaules des guerriers, au trot mesuré de leurs chevaux. Ces guerriers couvrent leurs fronts du chapeau gaulois, dont le triangle bizarre est orné d'une rose blanche qu'attacha souvent la main d'une vierge timide, et que surmonte de sa cime légère un gracieux faisceau de plumes. C'était vous, intrépide Nemours, qui meniez ces fameux chevaux aux combats. Mais pourrais-je oublier cette phalange qui, placée derrière toute l'armée, devait la défendre des surprises de l'ennemi ? Sacré bataillon de laboureurs, vous étiez descendus des rochers de l'Helvétie, vêtus de la pourpre de Mars ; la pique dont vos aïeux percèrent les tyrans est encore dans vos mains rustiques ; au milieu du désordre des camps et de la corruption du nouvel âge vous gardez vos vertus premières. Le souvenir de vos demeures champêtres vous poursuit ; ce n'est qu'à regret que vous vous trouvez exilés sur de lointains rivages, et l'on craint de vous faire entendre ces airs de la patrie qui vous rappellent vos pères, vos mères, vos frères, vos soeurs, et le mugissement des troupeaux sur vos montagnes. D'Erlach tient sous sa discipline ces enfants de Guillaume Tell ; il descend d'un de ces Suisses qui teignirent de leur sang auprès de Henri III, les lis abandonnés. Heureux si, sur les degrés du Louvre, les fils de ces étrangers ne renouvellent point leur sacrifice ! Enfin le Canadien Henry dirige à l'avant-garde cette troupe de Français demi- sauvages, enfants sans soucis des forêts du Nouveau-Monde. Ces chasseurs, assemblés pêle-mêle à la tête de l'armée, portent pour tout vêtement une tunique de lin qu'une ceinture rapproche de leurs flancs : une corne de chevreuil, renfermant le plomb et le salpêtre, s'attache par un cordon, en forme de baudrier, sur leur poitrine ; une courte carabine rayée se suspend comme un carquois à leurs épaules : rarement ils manquent leur but, et poursuivent les hommes dans les bois comme les daims et les cerfs. Rivaux des peuples du désert, ils en ont pris les goûts, les moeurs et la liberté ; ils savent découvrir les traces d'un ennemi, lui tendre des embûches ou le forcer dans sa retraite. En vain les pandoures qui les accompagnent sur leurs petits chevaux de race tartare, en vain ces cavaliers du Danube, aux longs pantalons, aux vestes fourrées flottant en arrière, an bonnet oriental, aux moustaches retroussées, veulent devancer les coureurs canadiens : moins rapide est l'hirondelle effleurant les ondes, moins léger le duvet du roseau qu'emporte un tourbillon. Les troupes ainsi rassemblées bordaient les rives du fleuve, lorsque, monté sur une cavale blanche, élevée vagabonde dans les savanes mexicaines, voici venir Chépar au milieu d'un cortège de guerriers. Né sous la tente des Luxembourg et des Catinat, le vieux capitaine ne voyait la société que dans les armes ; le monde pour lui était un camp. Inutilement il avait traversé les mers, sa vue restait circonscrite au cercle qu'elle avait jadis embrassé, et l'Amérique sauvage ne reproduisait à ses yeux que l'Europe civilisée : ainsi le ver laborieux, qui ourdit la plus belle trame, ne connaît cependant que sa voûte d'or, et ne peut étendre ses regards sur la nature. Le chef s'avance et s'arrête bientôt à quelques pas du front des guerriers : les roulements des tambours se font entendre, les capitaines courent à leur poste, les soldats s'affermissent dans leurs rangs. Au second signal, la ligne se fixe et devient immobile, semblable alors au mur d'une cité au-dessus duquel flottent les drapeaux de Mars. Les tambours se taisent ; une voix s'élève, et va se répétant le long des bataillons, de chef en chef, comme d'écho en écho. Mille tubes enlevés de la terre frappent l'épaule du fantassin ; les cavaliers tirent leurs sabres, dont l'acier, réfléchissant les rayons du soleil, mêle ses éclairs aux triples ondes de feu des baïonnettes : ainsi durant une nuit d'hiver brille une solitude où des tribus canadiennes célèbrent la fête de leurs génies ; réunies sur la surface solide d'un fleuve, elles dansent à la lueur des pins allumés de toutes parts ; les cataractes enchaînées, les montagnes de neige, les forêts de cristal, se revêtent de splendeurs, tandis que les sauvages croient voir les esprits du nord voguer dans leurs canots aériens, avec des pagayes de flamme, sur l'aurore mouvante de Borée. Cependant les rangs de l'armée s'entrouvrent, et présentent au commandant des allées régulières : il les parcourt avec lenteur, examinant les guerriers soumis à ses ordres, comme un jardinier se promène entre les files des jeunes arbres dont sa main affermit les racines et dirige les rameaux. Aussitôt que la revue est finie, Chépar veut que les capitaines exercent les troupes aux jeux de Mars. L'ordre est donné ; le coup de baguette retentit. Soudain vous eussiez vu le soldat tendre et porter en avant le pied gauche, avec l'assurance et la fermeté d'un Hercule. L'armée entière s'ébranle, ses pas égaux mesurent la marche que frappent les tambours. Les jambes noircies des soldats ouvrent et ferment une longue avenue, en se croisant comme les ciseaux d'une jeune fille qui découpe d'ingénieux ouvrages. Par intervalles, les caisses d'airain que recouvre la peau de l'onagre se taisent au signe du géant qui les guide ; alors mille instruments, fils d'Eole, animent les forêts, tandis que les cymbales du nègre se choquent dans l'air et tournent comme deux soleils. Rien de plus merveilleux et de plus terrible à la fois que de voir ces légions marcher au son de la musique, comme si elles ouvraient les danses de quelque fête : nul ne peut les regarder sans se sentir possédé de la fureur des combats, sans brûler de partager leur gloire et leurs périls. Les fantassins s'appuient et tournent sur leurs ailes de cavalerie comme sur deux pôles ; tantôt ils s'arrêtent, ébranlent la solitude par de pesantes décharges ou par un feu successif qui remonte et redescend le long de la ligne comme les orbes d'un serpent ; tantôt ils baissent tous à la fois la pointe de la baïonnette, si fatale dans des mains françaises : coucher leurs armes à terre, les reprendre, les lancer à leur épaule, les présenter en salut, les charger ou se reposer sur elles, ce n'est pas la durée d'un moment pour ces enfants de la Victoire. A cet exercice des armes succèdent de savantes manoeuvres. Tour à tour l'armée s'allonge et se resserre, tour à tour s'avance et se retire : ici elle se creuse comme la corbeille de Flore ; là elle s'enfle comme les contours d'une urne de Corinthe : le Méandre se replie moins de fois sur lui-même, la danse d'Ariadne gravée sur le bouclier d'Achille avait moins d'erreurs que les labyrinthes tracés sur la plaine par ces disciples de Mars. Leurs capitaines font prendre aux bataillons toutes les figures d'Uranie : ainsi des enfants étendent des soies légères sur leurs doigts légers ; sans confondre ou briser le dédale fragile, ils le déploient en étoile, le dessinent en croix, le ferment en cercle et l'entrouvrent doucement sous la forme d'un berceau. Les Indiens assemblés admiraient ces jeux, qui leur cachaient des tempêtes. Livre deuxième Satan, planant dans les airs, au-dessus de l'Amérique, jetait un regard désespéré sur cette partie de la terre où le Sauveur le poursuit, comme le soleil qui, s'avançant des portes de l'Orient, chasse devant lui les ténèbres : le Chili, le Pérou, le Mexique, la Californie, reconnaissent déjà les lois de l'Evangile ; d'autres colonies chrétiennes couvrent les rivages de l'Atlantique, et des missionnaires ont enseigné le vrai Dieu aux sauvages des déserts. Satan, rempli de projets de vengeance, va aux enfers rassembler le conseil des démons. Il déroule devant ses compagnons de douleurs le tableau de ce qu'il a fait pour perdre la race humaine, pour partager le monde crée avec le Créateur, pour opposer le mal au bien sur la terre et, au delà de la terre, l'enfer au ciel. Il propose aux légions maudites un dernier combat ; il veut armer toutes les nations idolâtres du nouveau continent, il veut unir toutes ces nations dans un vaste complot, afin d'exterminer les chrétiens. C'est au milieu des Natchez qu'il aperçoit les passions propres à seconder son entreprise. " Dieux de l'Amérique, s'écrie-t-il, anges tombés avec moi, vous qui vous faites adorer sous la forme d'un serpent, vous que l'on invoque comme les génies des castors et des ours, vous qui, sous le nom de Manitous, remplissez les songes, inspirez les craintes ou entretenez les espérances des peuples barbares ; vous qui murmurez dans les vents, qui mugissez dans les cataractes, qui présidez au silence ou à la terreur des forêts, allez défendre vos autels. Répandez les illusions et les ténèbres ; soufflez de toutes parts la discorde, la jalousie, l'amour, la haine, la vengeance. Mêlez-vous aux conseils et aux jeux des Natchez ; que tout devienne prodige chez des hommes où tout est fêtes et combats. Je vous donnerai mes ordres : soyez attentifs à les exécuter. " Il dit, et le Tartare pousse un rugissement de joie, qui fut entendu dans les forêts du Nouveau-Monde. Areskoui, démon de la guerre, Athaensic, qui excite à la vengeance, le génie des fatales amours, mille autres puissances infernales se lèvent à la fois pour seconder les desseins du prince des ténèbres. Celui-ci va chercher sur la terre le démon de la renommée, qui n'avait point assisté au conseil infernal. Le soleil ne faisait que de paraître à l'horizon lorsque le frère d'Amélie ouvrit les yeux dans la demeure d'un sauvage. L'écorce qui servait de porte à la hutte avait été roulée et relevée sur le toit. Enveloppé dans son manteau, René se trouvait couché sur sa natte, de manière que sa tête était placée à l'ouverture de la cabane. Les premiers objets qui s'offrirent à sa vue, en sortant d'un profond sommeil, furent la vaste coupole d'un ciel bleu où volaient quelques oiseaux et la cime des tulipiers qui frémissaient au souffle des brises du matin. Des écureuils se jouaient dans les branches de ces beaux arbres, et des perruches sifflaient sous leurs feuilles satinées. Le visage tourné vers le dôme azuré, le jeune étranger enfonçait ses regards dans ce dôme qui lui paraissait d'une immense profondeur et transparent comme le verre. Un sentiment confus de bonheur, trop inconnu à René, reposait au fond de son âme, en même temps que le frère d'Amélie croyait sentir son sang rafraîchi descendre de son coeur dans ses veines et par un long détour remonter à sa source : telle l'antiquité nous peint des ruisseaux de lait s'égarant au sein de la terre, lorsque les hommes avaient leur innocence et que le soleil de l'âge d'or se levait aux chants d'un peuple de pasteurs. Un mouvement dans la cabane tira le voyageur de sa rêverie : il aperçut alors le patriarche des sauvages assis sur une natte de roseau. Auprès du foyer, Saséga, laborieuse matrone, faisait infuser des dentelles de Loghetto avec des écorces de pin rouge, qui donnent une pourpre éclatante. Dans un lieu retiré, la nièce de Chactas empennait des flèches avec des plumes de faucon. Céluta, son amie, qui l'était venue visiter, semblait l'aider dans son travail ; mais sa main, arrêtée sur l'ouvrage, annonçait que d'autres sentiments occupaient son coeur. Le frère d'Amélie s'était endormi l'homme de la société, il se réveillait l'homme de la nature. Le ciel était sur sa tête, comme le dais de sa couche ; des courtines de feuillages et de fleurs semblaient pendre de ce dais superbe ; des vents soufflaient la fraîcheur et la santé ; des hommes libres, des femmes pures entouraient la couche du jeune homme. Il se serait volontiers touché pour s'assurer de son existence, pour se convaincre qu'autour de lui tout n'était pas illusion. Tel fut le réveil du guerrier aimé d'Armide, lorsque l'enchanteresse, trouvant son ennemi plongé dans le sommeil, l'emporta sur une nue et le déposa dans les bocages des îles Fortunées. René se lève, sort, se plonge dans l'onde voisine, respire l'odeur des sassafras et des liquidambars, salue la lumière de l'orient, les flots du Meschacebé, les savanes et les forêts, et rentre dans la cabane. Cependant les femmes souriaient des manières de l'étranger ; c'était de ce sourire de femmes qui ne blesse point. Céluta fut chargée d'apprêter le repas de l'hôte de Chactas : elle prit de la farine de maïs, qu'elle pétrit avec de l'eau de fontaine ; elle en forma un gâteau qu'elle présenta à la flamme en le soutenant avec une pierre. Elle fit ensuite bouillir de l'eau dans un vase en forme de corbeille ; elle versa cette eau sur la poudre de la racine de smilax : ce mélange exposé à l'air se changea en une gelée rose d'un goût délicieux. Alors Céluta retira le pain du foyer et l'offrit au frère d'Amélie ; elle lui servit en même temps, avec la gelée nouvelle, un rayon de miel et de l'eau d'érable. Ayant fini ces choses avec un grand zèle, elle se tint debout fort agitée devant l'étranger. Celui-ci, enseigné par Chactas, se leva, imposa les deux mains en signe de deuil sur la tête de l'Indienne, car elle avait perdu son père et sa mère et elle n'avait plus pour soutien que son frère Outougamiz. La famille poussa les trois cris de douleur appelés cris de veuve : Céluta retourna à son ouvrage ; René commença son repas du matin. Alors Céluta, chargée d'amuser le guerrier blanc, se mit à chanter. Elle disait : " Voici le plaqueminier ; sous ce plaqueminier il y a un gazon ; sous ce gazon repose une femme. Moi qui pleure sous le plaqueminier, je m'appelle Céluta ; je suis fille de la femme qui repose sous le gazon ; elle était ma mère. Ma mère me dit en mourant : Travaille ; sois fidèle à ton époux quand tu l'auras trouvé ; s'il est heureux, sois humble et timide ; n'approche de lui que lorsqu'il te dira : Viens, mes lèvres veulent parler aux tiennes. S'il est infortuné, sois prodigue de tes caresses ; que ton âme environne la sienne, que ta chair soit insensible aux vents et aux douleurs. Moi, qui m'appelle Céluta, je pleure maintenant sous le plaqueminier ; je suis la fille de la femme qui repose sous le gazon. " L'indienne, en chantant ces paroles, tremblait, et des larmes coulaient comme des perles le long de ses joues : elle ne savait pourquoi, à la vue du frère d'Amélie, elle se souvenait des derniers conseils de sa mère. René sentait lui- même ses yeux humides. La famille partageait l'émotion de Céluta, et toute la cabane pleurait de regret, d'amour et de vertu. Tel fut le repas du matin. A peine cette scène était terminée qu'un guerrier parut : il apportait une hache en présent à l'étranger, pour qu'il se bâtit une cabane. Il conduisait en même temps une vierge plus belle et plus jeune que Chryséis, afin que le nouveau fils de Chactas commença un lit dans le désert. Céluta baissa la tête dans son sein ; Chactas, averti de ce qui se passait, devina le reste. Alors, d'une voix courroucée : " Veut-on faire un affront à Chactas ? Le guerrier adopté par moi ne doit pas être traité comme un étranger. " Consterné à cette réprimande du vieillard, l'envoyé frappa des mains, et s'écria : " René adopté par Chactas ne doit pas être regardé comme un étranger. " Cependant Chactas conseilla au frère d'Amélie de faire un présent à Mila, dans la crainte d'offenser une famille puissante qui comptait plus de trente tombeaux. René obéit : il ouvrit une cassette de bois de papaya : il en tira un collier de porcelaine, ce collier était monté sur un fil de la racine du tremble, appelé l'arbre du refus, parce que la liane se dessèche autour de son tronc. René taisait ces choses par le conseil de Chactas ; il donna le collier à Mila, à peine âgée de quatorze ans, en disant : " Heureux votre père et votre mère ! plus heureux celui qui sera votre époux ! Mila jeta le collier à terre. La paix descendit sur la cabane le reste de la journée ; Céluta retourna chez son frère Outougamiz, Mila chez ses parents, et Chactas alla converser avec les sachems. Le soir on se rassembla sous les tulipiers : la famille prit un repas sur l'herbe, semée de verveine empourprée et de ruelles d'or. Le chant monotone du will-poor-will, le bourdonnement du colibri, le cri des dindes sauvages, les soupirs de la nonpareille, le sifflement de l'oiseau moqueur, le sourd mugissement des crocodiles dans les glaïeuls, formaient l'inexprimable symphonie de ce banquet. Echappés du royaume des ombres, et descendant sans bruit à la clarté des étoiles, les songes venaient se reposer sur le toit des sauvages. C'était l'heure où le cyclope européen rallume la fournaise, dont la flamme se dilate ou se concentre aux mouvements des larges soufflets. Tout à coup un cri retentit : réveillées en sursaut dans la cabane, les femmes se dressent sur leur couche ; Chactas prête l'oreille ; une Indienne soulève l'écorce de la porte, et ces mots se pressent sur ses lèvres : " Les méchants Manitous sont déchaînés : sortez ! sortez ! " La famille se précipite sous les tulipiers. La nuit régnait : des nuages brisés ressemblaient, dans leur désordre sur le firmament, aux ébauches d'un peintre dont le pinceau se serait essayé au hasard sur une toile azurée. Des langues de feu livides et mouvantes léchaient la voûte du ciel. Soudain ces feux s'éteignent ; on entend quelque chose de terrible passer dans l'obscurité, et du fond des forêts s'élève une voix qui n'a rien de l'homme. Dans ce moment un guerrier se présente à la porte de la cabane ; il adresse à Chactas ces paroles précipitées : " Le conseil de la nation s'assemble ; les blancs se préparent à lever la hache contre nous ; il leur est arrivé de nouveaux soldats. D'une autre part, le trouble est dans la nation : la femme- chef, mère du jeune Soleil, est en proie aux mauvais génies ; Ondouré paraît possédé d'une passion funeste. Le grand-prêtre parle d'oracles et de songes ; on murmure sourdement contre le Français que vous voulez faire adopter. Vous êtes témoin des prodiges de la nuit : hâtez-vous de vous rendre au conseil. " En achevant ces mots, le messager poursuit sa route et va réveiller Adario. Chactas rentre dans sa cabane : il suspend à son épaule gauche son manteau de peau de martre ; il demande son bâton d'hicory [Espèce de noyer. (N.d.A.)] surmonté d'une tête de vautour. Miscoue avait coupé ce bâton dans sa vieillesse ; il l'avait laissé en héritage à son fils Outalissi, et celui-ci à son fils Chactas, qui, appuyé sur ce sceptre héréditaire, donnait des leçons de sagesse aux jeunes chasseurs réunis au carrefour des forêts. Un Indien complètement armé vient chercher Chactas, et le conduit au conseil. Tous les sachems avaient déjà pris leur place : les guerriers étaient rangés derrière eux ; les matrones, ayant à leur tête la femme-chef, mère de l'héritier de la couronne, occupaient les sièges qui leur étaient réservés, et au-dessous d'elles s'asseyaient les prêtres. Adario, chef de la tribu de la Tortue, se lève : inaccessible à la crainte, insensible à l'espérance, ce sachem se distingue par un ardent amour de la patrie : implacable ennemi des Européens qui avaient massacré son père, mais les abhorrant encore plus comme tyrans de son pays, il parlait incessamment contre eux dans les conseils. Quoiqu'il révérât Chactas et qu'il se plût à confesser la supériorité du sachem aveugle, il était cependant presque toujours d'un avis opposé à celui de son vieil ami. Les bras pendants et immobiles, les regards attachés à la terre, il prononça ce discours : " Sachems, matrones, guerriers des quatre tribus, écoulez : Déjà l'aloès avait fleuri deux fois depuis que Ferdinand de Soto, l'Espagnol, était tombé sous la massue de nos ancêtres ; déjà nous étions allés combattre les tyrans loin de nos bords, lorsque le Meschacebé raconta à nos vieillards qu'une nation étrangère descendait de ses sources. Ce peuple n'était point de la race superbe des guerriers de feu [Les Espagnols. (N.d.A.)] . Sa gaieté, sa bravoure, son amour des forêts et de nos usages le faisaient chérir. Nos cabanes eurent pitié de sa misère, et donnèrent à Lasalle [Il descendit le premier le Mississippi. (N.d.A.)] tout ce qu'elles pouvaient lui offrir. Bientôt la nation légère aborde de toutes parts sur nos rives : d'Iberville, le dompteur des flots, fixe ses guerriers au centre même de notre pays. Je m'opposai à cet établissement ; mais vous attachâtes le grand canot de l'étranger aux buissons, ensuite aux arbres, puis aux rochers, enfin à la grande montagne, et, vous asseyant sur la chaîne qui liait le canot des blancs à nos fleuves, vous ne voulûtes plus faire qu'un peuple avec le peuple de l'Aurore. Vous savez, ô sachems ! quelle fut la récompense de votre hospitalité ! Vous prîtes les armes, mais, trop prompts à les quitter, vous rallumâtes le calumet de paix. Hommes imprudents ! la fumée de la servitude et celle de l'indépendance pouvaient-elles sortir du même calumet ? Il faut une tête plus forte que celle de l'esclave pour n'être point troublée par le parfum de la liberté. A peine avez vous enterré la hache [Faire la paix. (N.d.A.)] , à peine, vous reposant sur la foi des colliers [Lettres, contrats, traites, etc. (N.d.A.)] , commencez-vous à éclaircir la chaîne d'union, que, par la plus noire des perfidies, le chef actuel des Français veut vous attaquer sur vos nattes. La biche n'a pas changé plus de fois de parure que je n'ai de doigts à cette main mutilée en défendant mon père, depuis que les derniers attentats des blancs ont souillé nos savanes. Et nous hésitons encore ! Peut-être, enfants du Soleil, peut-être comptez-vous changer de désert, abandonner à vos oppresseurs la terre de la patrie ! Mais où voulez-vous porter vos pas ? Au couchant, au levant, vers l'étoile immobile [Le nord. (N.d.A.)] , vers ces régions où le génie du jour s'assied sur la natte de feu [Le midi. (N.d.A.)] , partout sont les ennemis de votre race. Ils ne sont plus, ces temps où vous pouviez disposer de toutes les solitudes, où tous les fleuves coulaient pour vous seuls. Vos tyrans ont demandé de nouveaux satellites ; ils méditent une nouvelle invasion de nos foyers. Mais notre jeunesse est florissante et nombreuse ; n'attendons pas qu'on vienne nous surprendre et nous égorger comme des femmes. Mon sang se rallume dans mes veines, ma hache brûle à ma ceinture. Natchez ! soyez dignes de vos pères, et le vieil Adario vous conduit dès aujourd'hui aux batailles sanglantes. Puissent les fleuves rouler à la grande eau les cadavres des ennemis de ma patrie ! Puissiez-vous, ô terre trop généreuse des chairs rouges ! étouffer dans votre sein le froment empoisonné qu'y jeta la main de la servitude ! Puissent ces moissons impies, épandues sur la poussière de nos aïeux, ne porter sur leur tige que les semences de la tombe ! " Ainsi parle Adario. Les guerriers, les matrones, les vieillards mêmes, troublés par sa mâle éloquence, s'agitent comme le blé dans le boisseau bruyant qui le verse à la meule rapide. Ondouré se lève au milieu de l'assemblée. Le grand-chef des Natchez, bien qu'il fût encore d'une force étonnante, touchait aux dernières limites de la vieillesse. Sa plus proche parente, la violente Akansie, était mère du jeune fils qui devait hériter du rang suprême : ainsi l'avait réglé la loi de l'Etat. Akansie nourrissait au fond de son coeur une passion criminelle pour Ondouré, un des principaux guerriers de la nation ; mais Ondouré, au lieu de répondre à l'amour d'Akansie, brûlait pour Céluta, dont le coeur commençait à incliner vers l'étranger, hôte du vénérable Chactas. Dévoré d'ambition et d'amour, ayant contracté tous les vices des blancs, qu'il détestait, mais dont il avait l'adresse de se faire passer pour l'ami, Ondouré avait pris la résolution de se taire dans le conseil, afin de se ménager, comme à son ordinaire, entre les deux partis ; mais son amour pour Céluta et sa jalousie naissante contre René l'entraînèrent à prononcer ces paroles : " Pères de la patrie, qu'attendons-nous ? Le grand Adario ne nous a-t-il pas tracé la route ? Je ne vois ici que le sage Chactas qui puisse s'opposer à la levée de la hache [La guerre. (N.d.A.)] . Mais enfin le vénérable fils d'Outalissi montre un trop grand penchant pour les étrangers. Fallait-il qu'il introduisit encore parmi nous cet hôte dont l'arrivée a été marquée par des signes funestes ? Chactas, cette lumière des peuples, sentira bientôt que sa générosité l'emporte au delà des bornes de la prudence : il sera le premier à renier ce fils adoptif, à le sacrifier, s'il le faut, à la patrie. " Comme autrefois une Bacchante que l'esprit du dieu avait saisie courait échevelée sur les montagnes qu'elle faisait retentir de ses hurlements, la jalouse mère du jeune Soleil se sent transportée de fureur à ces paroles d'Ondouré : elle y découvre la passion de ce guerrier pour une rivale. Ses joues pâlissent, ses regards lancent des éclairs sur l'homme dont elle est méprisée : tous ses membres sont agités comme dans une fièvre ardente. Elle veut parler, et les mots manquent à ses pensées. Que va-t-elle dire ? que va-t-elle proposer au conseil ? La guerre ou la paix ? Exigera-t-elle la mort ou le bannissement de l'étranger qui augmente l'amour d'Ondouré pour la fille de Tabamica ? Demandera- t-elle, au contraire, l'adoption du nouveau fils de Chactas, afin de désoler, par la présence de René, l'ingrat qui la dédaigne, afin de lui faire éprouver une partie des tourments qu'elle endure ? Ces paroles tombent de ses lèvres décolorées et tremblantes : " Vieillards insensés ! n'avez-vous point songé au danger de la présence des Européens parmi nous ? Avez-vous des secrets pour rendre le sein des femmes aussi froid que le vôtre ? Lorsque la vierge trompée sera comme le poisson que le filet a jeté palpitant sur le sable aride ; lorsque l'épouse aura trahi l'époux de sa couche ; lorsque la mère, oubliant son fils, suivra éperdue dans les forêts le guerrier qui l'entraîne, vous reconnaîtrez, mais trop tard, votre imprudence. Réveillez-vous de l'assoupissement de vos années ! Oui, il faut du sang aujourd'hui ! La guerre ! il faut du sang ! les Manitous l'ordonnent ! un feu dévorant coule dans tous les coeurs. Ne consultez point les entrailles de l'ours sacré : les voeux, les prières, les autels, sont inutiles à nos maux ! " Elle dit : sa couronne de plumes et de fleurs tombe de sa tête. Comme un pavot frappé des rayons du soleil se penche vers la terre et laisse échapper de sa tige les gouttes amères du sommeil, ainsi la femme jalouse, dévorée par les feux de l'amour, baisse son front, dont la mort semble épancher des sueurs glacées. La confusion règne dans l'assemblée ; une épaisse fumée, répandue par les esprits du mal, remplit la salle de ténèbres ; on entend les cris des matrones, les mouvements des guerriers la voix des vieillards. Ainsi, dans un atelier, des ouvriers préparent les laines d'Albion ou de l'Ibérie : ceux-ci battent les toisons poudreuses, ceux-là les transforment en de merveilleux tissus ; plusieurs les plongent dans la pourpre de Tyr ou dans l'azur de l'Indostan : mais si quelque main mal assurée vient à répandre sur la flamme la liqueur des cuves brûlantes, une vapeur s'élève avec un sifflement dans les salles, et des clameurs sortent de cette soudaine nuit. Toutes les espérances se tournaient vers Chactas ; lui seul pouvait rétablir le calme : il annonce par un signe qu'il va se faire entendre. L'assemblée devient immobile et muette, et l'orateur, qui n'a pas encore parlé, semble déjà faire porter aux passions les chaînes de sa paisible éloquence. Il se lève : sa tête couronnée de cheveux argentés, un peu balancée par la vieillesse et par d'attendrissants souvenirs, ressemble à l'étoile du soir, qui paraît trembler avant de se plonger dans les flots de l'Océan. Adressant son discours à son ami Adario, Chactas s'exprime de la sorte : " Mon frère l'Aigle, vos paroles ont l'abondance des grandes eaux, et les cyprès de la savane sont enracinés moins fortement que vous sur les tombeaux de nos pères. Je sais aussi les injustices des blancs ; mon coeur s'en est affligé. Mais sommes-nous certains que nous n'avons rien à nous reprocher nous-mêmes ? Avons-nous fait tout ce que nous avons pu pour demeurer libres ? Est-ce avec des mains pures que nous prétendons lever la hache d'Areskoui ? Mes enfants, car mon âge et mon amour pour vous me permettent de vous donner ce nom, je déplore la perte de l'innocente simplicité qui faisait la beauté de nos cabanes. Qu'auraient dit nos pères s'ils avaient découvert dans une matrone les signes qui viennent de troubler le conseil ? Femme, portez ailleurs l'égarement de vos esprits ; ne venez point au milieu des sachems, avec le souffle de vos passions, tirer des plaintes du feuillage flétri des vieux chênes. Et toi, jeune chef, qui as osé prendre la parole avant les vieillards, crois-tu donc tromper Chactas ? Tremble que je ne dévoile ton âme, aussi creuse que le rocher où se renferme l'ours du Labrador ! Préparons-nous aux jeux d'Areskoui, exerçons notre jeunesse, faisons des alliances avec de puissants voisins, mais auparavant prenons les sentiers de la paix : renouons la chaîne d'alliance avec Chépar ; qu'il parle dans la vérité de son coeur, qu'il dise dans quel dessein il rassemble ses guerriers. Mettons les Manitous équitables de notre côté, et si nous sommes enfin forcés à lever la hache, nous combattrons avec l'assurance de la victoire ou d'une mort sainte, la plus belle et la plus certaine des délivrances. J'ai dit. " Chactas jette un collier bleu, symbole de paix, au milieu de l'assemblée, et se rassied. Tous les guerriers étaient émus : " Quelle expérience ! disaient les uns ; quelle douceur et quelle autorité ! disaient les autres. Jamais on ne retrouvera un tel sachem. Il sait la langue de toutes les forêts ; il connaît tous les tombeaux qui servent de limites aux peuples, tous les fleuves qui séparent les nations. Nos pères ont été plus heureux que nous : ils ont passé leur vie avec sa sagesse : nous, nous ne le verrons que mourir. " Ainsi parlaient les guerriers. L'avis de Chactas fut adopté : quatre députés portant le calumet de paix furent envoyés au fort Rosalie. Mais Areskoui, fidèle aux ordres de Satan, riant d'un rire farouche, suivait à quelque distance les messagers de paix avec la Trahison, la Peur, la Fuite, les Douleurs et la Mort. Cependant le prince des enfers était arrivé aux extrémités du monde, sous le pôle dont l'intrépide Cook mesura la circonférence à travers les vents et les tempêtes. Là, au milieu des terres australes qu'une barrière de glaces dérobe à la curiosité des hommes, s'élève une montagne qui surpasse en hauteur les sommets les plus élevés des Andes dans le Nouveau-Monde, ou du Tibet dans l'antique Asie. Sur cette montagne est bâti un palais, ouvrage des puissances infernales. Ce palais a mille portiques d'airain ; les moindres bruits viennent frapper les dômes de cet édifice, dont le silence n'a jamais franchi le seuil. Au centre du monument est une voûte tournée en spirale, comme une conque, et faite de sorte que tous les sons qui pénètrent dans le palais y aboutissent : mais, par un effet du génie de l'architecte des mensonges, la plupart de ces sons se trouvent faussement reproduits ; souvent une légère rumeur s'enfle et gronde en entrant par la voie préparée aux éclats du tonnerre, tandis que les roulements de la foudre expirent, en passant par les routes sinueuses destinées aux faibles bruits. C'est là que, l'oreille placée à l'ouverture de cet immense écho, est assis sur un trône retentissant un démon, la Renommée. Cette puissance, fille de Satan et de l'orgueil, naquit autrefois pour annoncer le mal : avant le jour où Lucifer leva l'étendard contre le Tout-Puissant, la Renommée était inconnue. Si un monde venait à s'animer ou à s'éteindre ; si l'Eternel avait tiré un univers du néant ou replongé un de ses ouvrages dans le chaos ; s'il avait jeté des soleils dans l'espace, créé un nouvel ordre de Séraphins, essayé la bonté d'une lumière, toutes ces choses étaient aussitôt connues dans le ciel par un sentiment intime d'admiration et d'amour, par le chant mystérieux de la céleste Jérusalem. Mais après la rébellion des mauvais anges, la Renommée usurpa la place de cette intuition divine. Bientôt précipitée aux enfers, ce fut elle qui publia dans l'abîme la naissance de notre globe et qui porta l'ennemi de Dieu à tenter la chute de l'homme. Elle vint sur la terre avec la Mort, et dès ce moment elle établit sa demeure sur la montagne, où elle entend et répète confusément ce qui se passe sur la terre, aux enfers et dans les cieux. Satan, arrivé au palais, pénètre jusqu'au lieu où veillait la Renommée. " Ma fille, lui dit-il, est-ce ainsi que tu me sers ? peux-tu ignorer les projets que je médite ? Toi seule n'as point paru dans l'assemblée des puissances infernales. Cependant, fille ingrate, pour qui travaillé-je en ce moment, si ce n'est pour toi ? Quel est l'ange que j'ai aimé plus tendrement que je ne t'aime ? Lorsque l'orgueil, mon premier amour, te donna naissance, je te pris sur mes genoux, je te prodiguai les caresses d'un père. Hâte-toi donc de me prouver que tu n'as pas rompu les liens qui nous unissent. Viens, suis-moi ; le temps presse ; il faut que tu parles, il faut que tu répètes ce que je t'apprendrai ; ton silence peut mettre en danger mon empire. " Le démon de la renommée, souriant au prince des ténèbres, lui répond d'une voix éclatante : " O mon père ! je n'ai pas rompu les liens qui nous unissent. J'ai entendu les bruits répandus par toi chez les Natchez ; j'ai vu avec transport les grandes choses que tu prépares ; mais il me venait dans ce moment d'autres bruits de la terre : j'étais occupée à redire au monde la gloire d'un monarque de l'Europe [Louis XIV. (N.d.A.)] . Ces Français m'accablent de leurs merveilles ; il me faudrait des siècles pour les entendre et les raconter. Cependant je suis prête à te suivre, et j'abandonne tout pour servir tes desseins. " En achevant ces mots, la Renommée descend de son trône : de toutes les voûtes, de tous les dômes, de tous les souterrains du palais ébranlé, s'échappent des sons confus et discordants : tels sont les rugissements d'un troupeau de lions, lorsque, la gueule enflammée, la langue pendante, ils élèvent la voix durant une sécheresse dans l'aridité des sables africains. Satan et la Renommée sortent du sonore édifice, s'abattent comme deux aigles au pied de la montagne, où la Nuit leur amène un char. Ils y montent. La Renommée saisit les rênes qui flottaient embarrassées dans les ailes des deux coursiers : démon fantastique, dans les ténèbres elle ressemble à un géant ; à la lumière elle n'est plus qu'un pygmée. L'Etonnement la précède, l'Envie la suit de près et l'Admiration l'accompagne de loin. Le couple pervers franchit ces mers inexplorées qui s'étendent entre la coupole de glace et ces terres que n'avaient point encore nommées les Cook et les La Pérouse. La Renommée, dirigeant ses coursiers sur la croix du sud, tourne le dos à ces constellations australes qu'un oeil humain ne vit jamais ; puis, par le conseil de Satan, de peur d'être aperçue de l'ange qui garde l'Asie, au lieu de remonter l'océan Pacifique, elle descend vers l'orient, pour voler sur la plaine humide qui sépare l'Afrique du nouveau continent. Elle ne voit point Tahiti avec ses palmiers, ses chants, ses choeurs, ses danses, et ses peuples qui recommençaient la Grèce. Plus rapide que la pensée, le char double le cap où un océan, si longtemps ignoré, livre d'éternels combats aux mers de l'Ancien Monde. Satan et la Renommée laissent loin derrière eux les flammes qui s'élèvent des terres Magellaniques ; phare lugubre, qu'aucune main n'allume, et qui brûle sans gardien, au bord d'une mer sans navigateur. Ils vous saluèrent, ruines fumantes de Rio-Janeiro, monument de ta valeur, ô mon fameux compatriote ! Satan frappe de sa lance les coursiers haletants, et bientôt il a passé ce promontoire qui reçut jadis une colonie des Carthaginois. L'Amazone découvre son immense embouchure, ces flots que La Condamine, conduit par la céleste Uranie, visita dans sa docte course, et que Humboldt devait illustrer. A l'instant même, le char traverse la ligne que le soleil brûle de ses feux, entre dans l'autre hémisphère, et laisse sur la gauche la triste Cayenne, que l'avenir a marquée pour l'exil et la douleur. Les deux puissances infernales, en perdant de vue cette terre qui les fait sourire, volent au-dessus des îles Caraïbes, et se trouvent engagées dans l'archipel du golfe mexicain. La montueuse Martinique, qui n'était point encore soumise à la valeur française, la Dominique conquise par les Anglais, disparaissaient sous les roues du char. Saint-Domingue, qui depuis s'enivra de richesses, de sang et de liberté, Saint- Domingue, dont les destinées devaient être si extraordinaires, se montrait alors en partie sauvage, tel que les intrépides flibustiers l'avaient laissé en héritage à la France. Et toi, île de San-Salvador, à jamais célèbre entre toutes les îles, tu fus découverte par l'oeil de la Renommée, bien qu'une ingrate obscurité ait succédé à ta gloire. Elevant la tête entre tes soeurs des Bahamas, ce fut toi qui souris la première à Colomb ; ce fut toi qui vis descendre de ses vaisseaux l'immortel Génois, comme le fils aîné de l'Océan ; ce fut sur tes rivages que se visitèrent les peuples de l'Occident et de l'Aurore, qu'ils se saluèrent mutuellement du nom d'hommes ! Tes rochers retentissaient du bruit d'une musique guerrière annonçant cette grande alliance, tandis que Colomb tombait à genoux et baisait cette terre, autre moitié de l'héritage des fils d'Adam. A peine la Renommée a-t-elle quitté San-Salvador, qu'elle aborde à l'isthme des Florides : elle arrête le char, s'élance avec l'archange sur les grèves dont la mer se retire. Satan promène un moment ses regards sur les forêts, comme s'il apercevait déjà dans ces solitudes des peuples destinés à changer la face du monde. La Renommée jette un nuage sur son char, étend ses ailes, donne une main à son compagnon : tous deux, renfermés dans un globe de feu, s'élèvent une hauteur démesurée, et retombent au bord du Meschacebé. Là Satan quitte sa trompeuse fille pour voler à d'autres desseins, tandis qu'elle se hâte d'exécuter les ordres de son père. Elle prend la démarche et la contenance d'un vieillard, afin de donner un plus grand air de vérité à ses paroles. Sa tête se dépouille, son corps se courbe sur un arc détendu qu'elle tient à la main en guise de bâton ; ses traits ressemblent parfaitement à ceux du sachem Ondaga, un des plus sages hommes des Natchez. Ainsi transformé, le démon indiscret va frappant de cabane en cabane, racontant le doux penchant de Céluta pour René et ajoutant toujours quelque circonstance qui éveille la curiosité, la haine, l'envie ou l'amour. La jalouse mère du jeune Soleil, Akansie, pousse un cri de joie à ces bruits semés par la Renommée, car elle espérait qu'ainsi rejeté de Céluta, Ondouré reviendrait peut- être à l'amante qu'il avait dédaignée, mais le faux vieillard ajoute aussitôt qu'Ondouré est tombé dans le plus violent désespoir, et qu'il menace les jours de l'étranger. Ces dernières paroles glacent le coeur d'Akansie. La femme infortunée s'écrie : " Sors de ma cabane, ô le plus imprudent des vieillards ! Va continuer ailleurs tes récits insensés. Puissent les sachems faire de toi un exemple mémorable et t'arracher cette langue qui distille le poison ! " En prononçant ces mots, Akansie, nouvelle Médée, se sent prête à déchirer ses enfants et à plonger un poignard dans le coeur de sa rivale. La Renommée quitte la femme-chef et va chercher Ondouré. Elle le trouva derrière sa cabane, travaillant dans la forêt à la construction d'un canot d'écorce de bouleau, fragile nacelle destinée à flotter sur le sein des lacs, comme le cygne, dont elle imitait la blancheur et la forme. La Renommée s'avance vers le guerrier, et examine d'abord en silence son ouvrage. Contempteur de la vieillesse et des lois, Ondouré dit au faux Ondaga, en le regardant d'un air moqueur : " Tu ferais mieux, sachem, d'aller causer avec les autres hommes dont l'âge a affaibli la raison et rendu les pensées semblables à celles des matrones. Tu sais que j'aime peu les cheveux blancs et les longs propos. Eloigne-toi donc, de peur qu'en bâtissant ce canot je ne te fasse sentir, sans le vouloir, la pesanteur de mon bras. Je t'étendrais à terre comme un if qui n'a plus que l'écorce et que le vent traverse dans sa course. " " Mon fils, semblable au terrible Areskoui [Génie de la guerre. (N.d.A.)] , répondit le rusé vieillard, je ne m'étonne pas des propos odieux que tu viens de tenir à un père de la patrie : la colère doit être dans ton coeur et la vengeance agiter les panaches de ta chevelure. Lorsque la perfide Endaé, plus belle que l'étoile qui ne marche pas [L'étoile polaire. (N.d.A.)] , rejeta autrefois mes présents pour recevoir ceux de Mengade, mon coeur brûla de la fureur qui possède aujourd'hui le tien. Je méconnus mon père lui-même, et, dans l'égarement de ma raison, je levai mon tomahawk [Massue. (N.d.A.)] sur celle qui m'avait porté dans son sein et qui m'avait donné un nom parmi les hommes. Mais Athaensic [Génie de la vengeance. (N.d.A.)] plongea bientôt ma flèche dans le coeur de mon rival, et Endaé fut le prix de ma victoire. Malgré le poids des neiges [Années. (N.d.A.)] , ma mémoire a conservé fidèlement le souvenir de cette aventure, comme les colliers [Traites, contrats, lettres, etc. (N.d.A.)] gardent les actions des aïeux. Je pardonne à l'imprudence de tes paroles. " A peine la Renommée achevait ce perfide discours, que le fer dont Ondouré était armé échappe à sa main. Les yeux du sauvage se fixent, une écume sanglante paraît et disparaît sur ses lèvres ; il pâlit, et ses bras raidis s'agitent à ses côtés. Soudain recouvrant ses sens, il bondit comme un torrent du haut d'un roc, et disparaît. Alors le démon de la renommée, reprenant sa forme, s'élève triomphant dans les airs : trois fois il remplit de son souffle une trompette dont les sons aigus déchirent les oreilles. En même temps Satan envoie à Ondouré l'Injure et la Vengeance : la première le devance, en répandant des calomnies qui, comme une huile empoisonnée, souillent ce qu'elles ont touché ; la seconde le suit, enveloppée dans un manteau de sang. Le prince des ténèbres veut qu'une division éclatante sépare à jamais René et Ondouré et devienne le premier anneau d'une longue chaîne de malheurs. Cependant Ondouré ne sent pas encore pour Céluta tous les feux d'amour qui le brûleront dans la suite et qui l'exciteront à tous les crimes, mais son orgueil et son ambition sont à la fois blessés ; il ne respire que vengeance. Il va exhalant son dépit en paroles insultantes. " Quel est donc ce fils d'étranger qui prétend m'enlever la femme de mon choix ? Lui donne-t-on, comme à moi, la première place dans les festins et la portion la plus honorable de la victime ? Où sont les chevelures des ennemis qu'il a enlevées ? Vile chair blanche, qui n'as ni père ni mère, qu'aucune cabane ne réclame ! Lâche guerrier, à qui je ferai porter le jupon d'écorce de la vieille femme et que je formerai à filer le nerf de chevreuil. " Ainsi parlait ce chef, environné d'une légion d'esprits qui remplissaient son âme de mille pensées funestes. Lorsque l'automne a mûri les vergers, on voit des hommes agrestes, montés sur l'arbre cher à la Neustrie, abattre avec de longues perches la pomme vermeille, tandis que les jeunes filles et les jeunes laboureurs ramassent pêle-mêle dans une corbeille les fruits dont le jus doit troubler la raison : ainsi les anges du mal jettent ensemble leurs dons enivrants dans le sein d'Ondouré. Jalousie insensée ! l'amour ne pouvait entrer dans le coeur du frère d'Amélie : Céluta aimait seule. Ces passions, de tous côtés non partagées ne promettaient que des malheurs sans ressource et sans terme. Livre troisième Le départ de Chactas pour le conseil avait laissé René à la solitude. Il sortait et rentrait dans la cabane, suivait un sentier dans le désert ou regardait le fleuve couler. Un bois de cyprès avait attiré sa vue. Perdu quelque temps dans l'épaisseur des ombres, il se trouva tout à coup auprès de l'habitation de Céluta. Devant la hutte s'élevaient quelques gordonias qui étalaient l'or et l'azur dans leurs feuilles vieillies, la verdure dans leurs jeunes rameaux et la blancheur dans leurs fleurs de neige. Des copalmes se mêlaient à ces arbustes, et des azaléas formaient un buisson de corail à leurs racines. Conduit par le chemin derrière ce bocage, le frère d'Amélie jeta les yeux dans la cabane, où il aperçut Céluta : ainsi, après son naufrage, le fils de Laerte regardait, à travers les branches de la forêt, Nausicaa, semblable à la tige du palmier de Délos. La fille des Natchez était assise sur une natte ; elle traçait, en fil de pourpre, sur une peau d'orignal, les guerres des Natchez contre les Siminoles. On voyait Chactas au moment d'être brûlé dans le cadre de feu, et délivré par Atala. Profondément occupée, Céluta se penchait sur son ouvrage : ses cheveux, semblables à la fleur d'hyacinthe, se partageaient sur son cou et tombaient des deux côtés de son sein comme un voile. Lorsqu'elle venait à tirer en arrière un long fil, en déployant lentement son bras nu, les Grâces étaient moins charmantes. Non loin de Céluta, Outougamiz était assis sur des herbes parfumées, sculptant une pagaye. On retrouvait le frère dans la soeur, avec cette différence qu'il y avait dans les traits du premier plus de naïveté, dans les traits de la seconde plus d'innocence. Egale candeur, égale simplicité, sortait de leurs coeurs par leurs bouches : tels, sur un même tronc, dans une vallée du Nouveau-Monde, croissent deux érables de sexe différent ; et cependant le chasseur qui les voit du haut de la colline les reconnaît pour frère et soeur à leur air de famille et au langage que leur fait parler la brise du désert. Le frère d'Amélie était le chasseur qui contemplait le couple solitaire, et, bien qu'il ne comprit pas ses paroles, il les écoutait pourtant, car les deux orphelins échangeaient alors de doux propos. Génie des forêts à la voix naïve, génie accoutumé à ces entretiens ignorés de l'Europe, qui font à la fois pleurer et sourire, refuseriez-vous de murmurer ceux-ci à mon oreille ? " Je ne veux plus voir dormir les jeunes hommes, disait la fille des Natchez. Mon frère, quand tu dors sur ta natte, ton sommeil est un baume rafraîchissant pour moi : est-ce que les hommes blancs n'ont pas le même repos ? " Outougamiz répondit : " Ma soeur, demandez cela aux vieillards. " Céluta repartit : " Il m'a semblé voir le Manitou de la beauté qui ouvrait et fermait tour à tour les lèvres du guerrier blanc, pendant son sommeil, chez Chactas. " " Un esprit, dit Outougamiz, m'est apparu dans mes songes. Je n'ai pu voir son visage, car sa tête était voilée. Cet esprit m'a dit : Le grand jeune homme blanc porte la moitié de ton coeur. " Ainsi parlaient les deux innocentes créatures ; leur tendresse fraternelle enchantait et attristait à la fois le frère d'Amélie. Il fit un mouvement, et Céluta, levant la tête, découvrit l'étranger à travers la feuillée. La pudeur monta au front de la fille des Natchez, et ses joues se colorèrent : ainsi un lis blanc, dont on a trempé le pied dans la sève purpurine d'une plante américaine, se peint en une seule nuit de la couleur brillante, et étonne au matin l'empire de Flore par sa prodigieuse beauté. A demi caché dans les guirlandes du buisson, René contemplait Céluta, qui lui souriait du même air que la divine Io souriait au maître des dieux lorsqu'on ne voyait que la tête de l'immortel dans la nue. Enfin la fille de Tabamica ouvrit ses lèvres comme celles de la persuasion, et d'une voix dont les inflexions ressemblaient aux accents de la linotte bleue : " Mon frère, voilà le fils de Chactas. " Outougamiz, le plus léger des chasseurs, se lève, court à l'étranger, le prend par la main, et le conduit dans sa cabane de bois d'ilicium, dont les meubles reflétaient l'éclat des essences qui les avaient embaumés. Il le fait asseoir sur la dépouille d'un ours longtemps la terreur du pays des Esquimaux ; lui-même il s'assied à ses côtés en lui disant : " Enfant de l'aurore, les étrangers et les pauvres viennent du Grand-Esprit. " Céluta, dans la couche de laquelle aucun guerrier n'avait dormi, essaya de continuer son ouvrage, mais ses yeux ne voyaient plus que des erreurs sans issue dans les méandres de ses broderies. Il est une coutume parmi ces peuples de la nature, coutume que l'on trouvait autrefois chez les Hellènes : tout guerrier se choisit un ami. Le noeud, une fois formé, est indissoluble ; il résiste au malheur et à la prospérité. Chaque homme devient double et vit de deux âmes ; si l'un des deux amis s'éteint, l'autre ne tarde pas à disparaître. Ainsi ces mêmes forêts américaines nourrissent des serpents à deux têtes, dont l'union se fait par le milieu, c'est-à-dire par le coeur : si quelque voyageur écrase l'un des deux chefs de la mystérieuse créature, la partie morte reste attachée à la partie vivante, et bientôt le symbole de l'amitié périt. Trop jeune encore lorsqu'il perdit son père, le frère de Céluta n'avait point fait le choix d'un ami. Il résolut d'unir sa destinée à celle du fils adoptif de Chactas : il saisit donc la main de l'étranger, et lui dit : " Je veux être ton ami. " René ne comprit point ce mot, mais il répéta dans la langue de son hôte le mot ami. Plein de joie, Outougamiz se lève, prend une flèche, un collier de porcelaine [Sorte de coquillage. (N.d.A.)] et fait signe à René et à Céluta de le suivre. Non loin de la cabane habitée on voyait une autre cabane déserte, dans laquelle Outougamiz était né ; un ruisseau en baignait le toit tombé et les débris épars. Le jeune Indien y pénètre avec son hôte ; Céluta, comme une femme appelée en témoignage devant un juge, demeure debout à quelque distance du lieu marqué par son frère. Outougamiz, parvenu au milieu des ruines, prend une contenance solennelle ; il donne à tenir à René un bout de la flèche dont l'autre bout repose dans sa main. Elevant la voix et attestant le ciel et la terre : " Fils de l'étranger, dit-il, je me confie à toi sur mon berceau, et je mourrai sur ta tombe. Nous n'aurons plus qu'une natte pour le jour, qu'une peau d'ours pour la nuit. Dans les batailles, je serai à tes côtés. Si je te survis, je donnerai à manger à ton esprit, et après plusieurs soleils passés en festins ou en combats tu me prépareras à ton tour une fête dans le pays des âmes. Les amis de mon pays sont des castors qui bâtissent en commun. Souvent ils frappent leurs tomahawks [Massues. (N.d.A.)] ensemble, et quand ils se trouvent ennuyés de la vie, ils se soulagent avec leur poignard. " Reçois ce collier : vingt graines rouges marquent le nombre de mes neiges [Années. (N.d.A.)] ; les dix-sept graines blanches qui les suivent indiquent les neiges de Céluta, témoin de notre engagement ; neuf graines violettes disent que c'est dans la neuvième lune, ou la lune des chasseurs, que nous nous sommes juré amitié ; trois graines noires succèdent aux graines violettes : elles désignent le nombre des nuits que cette lune a déjà brillé. J'ai dit. " Outougamiz cessa de parler, et des larmes tombèrent de ses paupières. Comme les premiers rayons du soleil descendent sur une terre fraîchement labourée et humectée de la rosée de la nuit, ainsi l'amitié du jeune Natchez pénétra dans l'âme attendrie de René. A la vivacité du frère de Céluta, au mot d'ami souvent répété, au choix extraordinaire du lieu, René comprit qu'il s'agissait de quelque chose de grand et d'auguste ; il s'écria à son tour : " Quel que soit ce que tu me proposes, homme sauvage, je te jure de l'accomplir ; j'accepte les présents que tu me fais. " Et le frère d'Amélie presse sur son sein le frère de Céluta. Jamais coeur plus calme, jamais coeur plus troublé ne s'étaient approchés l'un de l'autre. Après ce pacte, les deux amis échangèrent les Manitous de l'amitié. Outougamiz donna à René le bois d'un élan, qui, tombant chaque année, chaque année se relève avec une branche de plus, comme l'amitié qui doit s'accroître en vieillissant. René fit présent à Outougamiz d'une chaîne d'or. Le sauvage la saisit d'une main empressée, parla tout bas à la chaîne, car il l'animait de ses sentiments, et la suspendit sur sa poitrine, jurant qu'il ne la quitterait qu'avec la vie ; serment trop fidèlement gardé ! Comme un arbre consacré dans une forêt à quelque divinité, et dont les rameaux sont chargés de saintes reliques, mais qui va bientôt tomber sous la cognée du bûcheron, ainsi parut Outougamiz portant à son cou l'offrande de l'amitié. Les deux amis plongèrent leurs pieds nus dans le ruisseau de la cabane, pour marquer que désormais ils étaient deux pèlerins devant finir l'un avec l'autre leur voyage. Dans la fontaine qui donnait naissance au ruisseau, Outougamiz puisa une eau pure où Célula mouilla ses lèvres, afin de se payer de son témoignage et de participer à l'amitié qui venait de naître dans l'âme des deux nouveaux frères. René, Outougamiz et Céluta errèrent ensuite dans la forêt : Outougamiz s'appuyait sur le bras de René ; Célula les suivait. Outougamiz tournait souvent la tête pour la regarder, et autant de fois il rencontrait les yeux de l'Indienne, où l'on voyait sourire des larmes. Comme trois vertus habitant la même âme, ainsi passaient dans ce lieu ces trois modèles d'amitié, d'amour et de noblesse. Bientôt le frère et la soeur chantèrent la chanson de l'amitié ; ils disaient : " Nous attaquerons avec le même fer l'ours sur le tronc des pins ; nous écarterons avec le même rameau l'insecte des savanes ; nos paroles secrètes seront entendues dans la cime des arbres. " Si vous êtes dans un désert, c'est mon ami qui en fait le charme ; si vous dansez dans l'assemblée des peuples, c'est encore mon ami qui cause vos plaisirs. Mon ami et moi nous avons tressé nos coeurs comme des lianes : ces lianes fleuriront et se dessécheront ensemble. " Tels étaient les chants du couple fraternel. Le soleil dans ce moment vint toucher de ses derniers rayons les gazons de la forêt : les roseaux, les buissons, les chênes s'animèrent ; chaque fontaine soupirait ce que l'amitié a de plus doux, chaque arbre en parlait le langage, chaque oiseau en chantait les délices. Mais René était le génie du malheur égaré dans ces retraites enchantées. Rentrés dans la cabane, on servit le festin de l'amitié : c'étaient des fruits entourés de fleurs. Les deux amis s'apprenaient à prononcer dans leur langue les noms de père, de mère, de soeur, d'épouse. Outougamiz voulut que sa soeur s'occupât d'un vêtement indien pour l'homme blanc. Céluta déroule aussitôt un ruban de lin ; elle invite René à se lever, et appuie une main tremblante sur l'épaule du fils de Chactas, en laissant pendre le ruban jusqu'à terre. Mais lorsque, passant le ruban sous les bras de René, elle approcha son sein si près de celui du jeune homme qu'il en ressentit la chaleur sur sa poitrine ; lorsque, levant sur le frère d'Amélie des yeux qui brillaient timidement à travers ses longues paupières ; lorsque, s'efforçant de prononcer quelques mots, les mots vinrent expirer sur ses lèvres, elle trouva l'épreuve trop forte, et n'acheva point l'ouvrage de l'amitié. Douce journée ! votre souvenir ne s'effaça de la cabane des Natchez que quand les coeurs que vous aviez attendris cessèrent de battre. Pour apprécier vos délices, il faut avoir élevé comme moi sa pensée vers le ciel du fond des solitudes du Nouveau-Monde. Cependant les quatre guerriers portant le calumet de paix étaient arrivés au fort Rosalie. Chépar a rassemblé le conseil où se trouvent avec les principaux habitants de la colonie les capitaines de l'armée. Un riche trafiquant se lève, prend la parole, et, après avoir traité les Indiens de sujets rebelles, il veut que les députés des Natchez soient repoussés et que l'on s'empare des terres les plus fertiles. Le père Souël se lève à son tour. Une grande doctrine, une vaste érudition, un esprit capable des plus hautes sciences, distinguaient ce missionnaire : charitable comme Jésus-Christ, humble comme ce divin maître, il ne cherchait à convertir les âmes au Seigneur que par des actes de bienfaisance et par l'exemple d'une bonne vie ; pacifique envers les autres, il aspirait ardemment au martyre. Il ne devait point rester au fort Rosalie, son ancienne résidence : la palme des confesseurs qu'il demandait au Roi de gloire lui devait être accordée à la mission des Yazous. C'était pour la dernière fois qu'il plaidait la cause de ses néophytes natchez. Toujours vêtu d'un habit de voyage, le père Souël avait l'air d'un pèlerin qui ne fait qu'un séjour passager sur la terre, et qui va bientôt retourner vers sa patrie céleste : lorsqu'il ouvrit la bouche, un silence profond régna dans le conseil. Le saint orateur remonta, dans son discours, jusqu'à la découverte de l'Amérique ; il traça le tableau des crimes commis par les Européens au Nouveau-Monde. De là, passant à l'histoire de la Louisiane, il fit un magnifique éloge de Chactas, qu'il peignit comme un homme d'une vertu des anciens sages du paganisme. Il nomma avec estime Adario, et invita le conseil à se défier d'Ondouré. Exhortant les Français à la modération et à la justice, il conclut ainsi : " J'espère que notre commandant et cette assemblée voudront bien pardonner à un religieux d'avoir osé expliquer sa pensée. A Dieu ne plaise qu'il ait parlé dans un esprit d'orgueil ! Ayons, pour l'amour de Jésus-Christ, notre doux Seigneur, quelque pitié des pauvres idolâtres ; tâchons, en nous montrant vrais chrétiens, de les appeler à la lumière de l'Evangile. Plus ils sont misérables et dépourvus des biens de la vie, plus nous devons plaindre leurs faiblesses. Missionnaire du Dieu de paix dans ces déserts, puissé-je vivre et mourir en semant la parole de l'Agneau ! Puisse mon sang servir au maintien de la concorde ! Mais à tous n'est pas réservée une si grande bénédiction ; à moi n'appartient pas d'aspirer à la gloire des Bréboeuf et des Jogues, morts pour la foi en Amérique. " Le père Souël s'inclina devant le commandant, et reprit sa place. O véritable religion ! que tes délices sont puissantes sur les coeurs ! que ta raison est adorable ! que ta philosophie est haute et profonde ! Dans celle des hommes, il manque toujours quelque chose ; dans la tienne tout est surabondant. Le conseil, touché des paroles du missionnaire, croyait sentir les inspirations de la miséricorde de Dieu. Le démon de l'or, envoyé par Satan, craignit l'effet du discours du père Souël, en voyant les âmes s'attendrir à la voix du juste. Cet esprit infernal, à la tête chauve, aux lèvres minces et serrées, au corps diaphane, au coeur sans pitié, à l'esprit toujours plein de nombres, au regard avide et inquiet, aux manières défiantes et cachées, cet esprit souffle sa concupiscence sur le conseil. Aussitôt les sentiments généreux s'éteignent. Robert, Salency, Artagnan, veulent répliquer au religieux : Febriano obtient la parole. Né parmi les Francs sur les côtes de la Barbarie, cet aventurier, chrétien dans son enfance, ensuite parjure à l'Evangile, fut, dans l'ordre des Seyahs, disciple zélé du Coran. Jeté en Europe par un coup de la fortune, entré dans la carrière des armes, trop noble pour lui, il est redevenu extérieurement chrétien, mais il continue à détester les serviteurs du vrai Dieu et à observer en secret les abominables lois du faux prophète. Chépar l'a rencontré dans les camps, et le traître, moitié moine, moitié soldat, a pris sur le loyal militaire l'ascendant que la bassesse exerce sur les caractères impérieux et la finesse sur les esprits bornés. Febriano dispose presque toujours de la volonté de Chépar, qui croit suivre ses propres résolutions, lorsqu'il ne fait qu'obéir aux inspirations de Febriano. Ce vagabond était, du reste, un de ces scélérats vulgaires qui ne peuvent briller au rang des grands infâmes, et qui meurent oubliés dans la portion obscure du crime. Jouet d'Ondouré, dont il recevait les présents, il en avait les vices sans en avoir le génie. Rencontré par le frère d'Amélie à la Nouvelle-Orléans, traité par lui avec hauteur dans une contention passagère, Febriano nourrissait déjà contre René un sentiment de haine et de jalousie. Le renégat élève ainsi la voix contre le pasteur de l'Evangile : " Les moines se devraient tenir dans leur couvent ou avec les femmes, et laisser à l'épée le soin de l'épée. Le brave commandant saura bien ce qu'il doit faire, et sa sagesse n'a pas besoin de nos conseils. Les Natchez sont des rebelles, qui refusent de céder leurs terres aux sujets du roi. Qu'on me charge de l'expédition, je réponds d'amener ici enchaînés et cet insolent Adario, et ce vieux Chactas, qui reçoit dans ce moment même un homme dont on ignore la famille et les desseins, un homme qui pourrait n'être que l'envoyé de quelque puissance ennemie. " De bruyants éclats de rire et de longs applaudissements couvrirent ce discours : les habitants de la colonie portaient aux nues l'éloquence de Febriano. Le père Souël, sans changer de contenance, soutint le mépris des hommes comme il aurait reçu leurs caresses. Mais, indigné de l'affront fait au missionnaire, d'Artaguette rompt le silence qu'il avait gardé jusqu'alors. A jamais cher à la France, à jamais cher à l'Amérique, qui le vit tomber avec tant de gloire, ce jeune capitaine offrait en lui la loyauté des anciens jours et l'aménité des moeurs du nouvel âge. Placé entre son inclination et son devoir, il était malheureux aux Natchez, car avec une âme bien née il n'avait cependant point ce caractère vigoureusement épris du beau, qui nous précipite dans le parti où nous croyons l'apercevoir. D'Artaguette aurait été l'ennemi des extrêmes, s'il avait pu être l'ennemi de quelque chose : il ne blâmait et ne louait rien absolument ; il cherchait à amener tous les hommes à une tolérance mutuelle de leurs faiblesses ; il croyait que les sentiments de nos coeurs et les convenances de notre état se devaient céder tour à tour. C'est ainsi qu'en aimant les sauvages il se trouva toute sa vie engagé contre eux : tel un fleuve plein d'abondance et de limpidité, dont le cours n'est pas assez rapide, tourne à chaque pas dans la plaine ; repoussé par les moindres obstacles, il est sans cesse obligé de remonter contre le penchant de son onde. " Ornement de notre ancienne patrie dans cette France nouvelle, dit d'Artaguette s'adressant au père Souël, vous n'avez pas besoin d'un défenseur tel que moi. Je supplie le commandant de prendre le temps nécessaire pour peser les ordres qu'il a reçus du gouverneur général ; je le supplie d'accepter le calumet de paix des sauvages. Le vénérable missionnaire, rempli de sagesse et d'expérience, ne peut avoir fait des objections tout à fait indignes d'être examinées. Il ne m'appartient point de juger les deux premiers sachems des Natchez, encore moins ce jeune voyageur qui ne devait guère s'attendre à trouver son nom mêlé à nos débats : il me semble téméraire de hasarder légèrement une opinion sur l'honneur d'un homme, surtout quand cet homme est Français. " La noble simplicité avec laquelle d'Artaguette prononça ce peu de paroles charma le conseil sans le convaincre. On attendait avec inquiétude la décision du commandant. Incapable de la moindre bassesse, plein de probité et d'honneur, Chépar commettait cependant une foule d'injustices qui ne sortaient point de la droiture de son coeur, mais de la faiblesse de sa tête. Il blâma Febriano d'avoir violé l'ordre et la discipline en parlant avant son supérieur le capitaine d'Artaguette, mais il reprocha à celui-ci sa tiédeur et sa modération : " Ce n'était pas ainsi, s'écria-t-il, qu'on servait à Malplaquet et à Denain, lorsque j'enlevai un drapeau à l'ennemi et que je reçus un coup de feu dans la poitrine. Les Villars auraient été bien étonnés de tous ces beaux discours de la jeunesse actuelle ; les Marlborough, qu'avaient élevés les Turenne, auraient eu bon marché d'une armée d'orateurs, et n'auraient pas acheté si cher leurs victoires. " Chépar s'emporta contre les chefs sauvages, soutint qu'Ondouré était le seul Indien attaché aux Français, quel que fût d'ailleurs le dernier discours prononcé par cet Indien, discours que Chépar prenait pour une ruse d'Ondouré. Le commandant menaça de sa surveillance et de sa colère ces Européens sans aveu qui venaient, disait-il, s'établir au Nouveau-Monde. Mais enfin les ordres du gouverneur de la Louisiane n'étaient pas assez précis pour établir immédiatement la colonie sur les terres des Natchez : Chépar donc consentit à recevoir le calumet de paix et à prolonger les trêves. C'était ainsi que la fatalité attachée aux pas de René le poursuivait au-delà des mers : à peine avait-il dormi deux fois sous le toit d'un sauvage, que les passions et les préjugés commençaient à se soulever contre lui chez les Français et chez les Indiens. Les esprits des ténèbres profitèrent du malheur du frère d'Amélie pour étendre ce malheur sur tout ce qui environnait la victime : poussant Ondouré à la tentative d'un premier forfait, ils grossirent le germe des divisions. Lorsqu'un sanglier, la terreur des forêts, a découvert une laie avec son amant sauvage, excité par l'amour, le monstre hérisse ses soies, creuse la terre avec la double corne de son pied, et, blessant de ses défenses le tronc des hêtres, se cache pour fondre sur son rival : ainsi Ondouré, transporté de jalousie par le récit de la Renommée, cherche et trouve le lieu écarté qui doit lui livrer l'Européen dont les maléfices ont déjà troublé le coeur de Céluta. Entre la cabane de Chactas et celle d'Outougamiz s'élevait un bocage de smilax, qui répandait une ombre noire sur la terre, les chênes verts dont il était surmonté en augmentaient les ténèbres. Le frère d'Amélie, revenant de prêter le serment de l'amitié, s'était assis auprès d'une source qui coulait parmi ce bois : ainsi que l'Arabe accablé par la chaleur du jour s'arrête au puits du chameau, René s'était reposé sur la mousse qui bordait la fontaine. Soudain un cri perce les airs : c'était ce cri de guerre des sauvages, dont il est impossible de peindre l'horreur, cri que la victime n'entend presque jamais, car elle est frappée de la hache au moment même ; tel le boulet suit la lumière ; tel le cri du fils de Pélée retentit aux rives du Simoïs lorsque le héros, la tête surmontée d'une flamme, s'avança pour sauver le corps de Patrocle ; les bataillons se renversèrent, les chevaux effrayés prirent la fuite, et douze des premiers Troyens tombèrent dans l'éternelle nuit. C'en était fait des jours du frère d'Amélie si les esprits attachés à ses pas ne l'avaient eux-mêmes sauvé du coup fatal, afin que sa vie prolongée devînt encore plus malheureuse, plus propre à servir les desseins de l'enfer. Docile aux ordres de Satan, la Nuit, toujours cachée dans ces lieux, détourna elle-même la hache qui, sifflant à l'oreille de René, alla s'enfoncer dans le tronc d'un arbre. A cette attaque imprévue, René se lève. Furieux d'avoir manqué le but, Ondouré se précipite, le poignard à la main, sur le frère d'Amélie et le blesse au- dessous du sein. Le sang s'élance en jet de pourpre, comme la liqueur de Bacchus jaillit sous le fer dont une troupe de joyeux vignerons a percé un vaste tonneau. René saisit la main meurtrière, et veut en arracher le poignard ; Ondouré résiste, jette son bras gauche autour du frère d'Amélie, essaye de l'ébranler et de le précipiter à terre. Les deux guerriers se poussent et se repoussent, se dégagent et se reprennent, font mille efforts, l'un pour dominer son adversaire, l'autre pour conserver son avantage. Leurs mains s'entrelacent sur le poignard que celui-ci veut garder, que celui-là veut saisir. Tantôt ils se penchent en arrière et tâchent par de mutuelles secousses de s'arracher l'arme fatale, tantôt ils cherchent à s'en rendre maîtres en la faisant tourner comme le rayon de la roue d'un char, afin de se contraindre à lâcher prise par la douleur. Leurs mains tordues s'ouvrent et changent adroitement de place sur la longueur du poignard ; leur genou droit plie, leur jambe gauche s'étend en arrière, leur corps se penche sur un côté, leurs têtes se touchent et mêlent leurs chevelures en désordre. Tout à coup se redressant, les adversaires s'approchent poitrine contre poitrine, front contre front : leurs bras tendus s'élèvent au-dessus de leurs têtes et leurs muscles se dessinent comme ceux d'Hercule et d'Antée. Dans cette lutte leur haleine devient courte et bruyante ; ils se couvrent de poussière, de sang et de sueur : de leurs corps meurtris s'élève une fumée, comme cette vapeur d'été que le soir fait sortir d'un champ brûlé par le soleil. Sur les rivages du Nil ou dans les fleuves des Florides, deux crocodiles se disputent au printemps une femelle brillante : les rivaux s'élancent des bords opposés du fleuve et se joignent au milieu. De leurs bras ils se saisissent ; ils ouvrent des gueules effroyables ; leurs dents se heurtent avec un craquement horrible ; leurs écailles se choquent comme les armures de deux guerriers : le sang coule de leurs mâchoires écumantes et jaillit en gerbes de leurs naseaux brûlants ; ils poussent de sourds mugissements, semblables au bruit lointain du tonnerre. Le fleuve, qu'ils frappent de leur queue, mugit autour de leurs flancs comme autour d'un vaisseau battu par la tempête. Tantôt ils s'abîment dans des gouffres sans fond et continuent leur lutte au voisinage des enfers ; un impur limon s'élève sur les eaux ; tantôt ils remontent à la surface des vagues, se chargent avec une furie redoublée, s'enfoncent de nouveau dans les ondes, reparaissent, plongent, reviennent, replongent, et semblent vouloir éterniser leur épouvantable combat : tels se pressent les deux guerriers, tels ils s'étouffent dans leurs bras serrés par les noeuds de la colère. Le lierre s'unit moins étroitement à l'ormeau, le serpent au serpent, la jeune soeur au cou d'une soeur chérie, l'enfant altéré à la mamelle de sa mère. La rage des deux guerriers monte à son comble. Le frère d'Amélie combat en silence son rival, qui lui résiste en poussant des cris. René, plus agile, a la bravoure du Français ; Ondouré, plus robuste, a la férocité du sauvage. L'Eternel n'avait point encore pesé dans ses balances d'or la destinée de ces guerriers ; la victoire demeurait incertaine. Mais enfin le frère d'Amélie rassemble toutes ses forces, porte une main à la gorge du Natchez, soulève ses pieds avec les siens, lui fait perdre à la fois l'air et la terre, le pousse d'une poitrine vigoureuse, l'abat comme un pin et tombe avec lui. En vain Ondouré se débat : René le tient sous ses genoux et le menace de la mort avec le poignard arraché à une main déloyale. Déjà généreux par la victoire, le frère d'Amélie sent sa colère expirer : un pêcher couvert de ses fleurs, au milieu des plaines de l'Arménie, cache un moment sa beauté dans un tourbillon de vent, mais il reparaît avec toutes ses grâces lorsque le tourbillon est passé, et le front de l'arbre charmant sourit immobile dans la sérénité des airs : ainsi René reprend sa douceur et son calme. Il se relève, et, tendant la main au sauvage : " Malheureux, lui dit-il, que t'ai-je fait ? " René s'éloigne et laisse Ondouré livré non à ses remords, mais au désespoir d'avoir été vaincu et désarmé. Livre quatrième L'ange protecteur de l'Amérique, qui montait vers le soleil, avait découvert le voyage de Satan et du démon de la renommée : à cette vue, poussant un soupir, il précipite le mouvement de ses ailes. Déjà il a laissé derrière lui les planètes les plus éloignées de l'oeil du monde ; il traverse ces deux globes que les hommes, plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie, profanèrent par les noms de Mercure et de Vénus. Il entre ensuite dans ces régions où se forment les couleurs du soleil couchant et de l'aurore ; il nage dans des mers d'or et de pourpre, et sans en être ébloui, les regards fixés sur l'astre du jour, il surgit à son orbite immense. Uriel l'aperçoit ; après l'avoir salué du salut majestueux des anges, il lui dit : " Esprit diligent, que le Créateur a placé à la garde d'une des plus belles parties de la terre, je connais le sujet qui vous amène : tandis que vous remontiez jusqu'à moi, l'ange de la croix du sud descendait sur ce soleil, pour m'apprendre qu'il avait vu Satan et sa compagne s'élancer du pôle du midi. J'aurais déjà communiqué cette nouvelle aux archanges des soleils les plus reculés, si je n'avais aperçu deux illustres voyageuses qui viennent comme vous de la terre, et qui bientôt arriveront à nous ; elles continueront ensuite leur route vers les tabernacles éternels. Reposez-vous donc en les attendant ici ; il n'y a point d'ange qui ne soit effrayé de la course à travers l'infini : les deux saintes pourront se charger de votre message ; elles témoigneront de votre vigilance, et vous redescendrez au poste où vous rappelle l'audace du prince des ténèbres. " L'ange de l'Amérique répondit : " Uriel, ce n'est pas sans raison que l'on vous loue dans les parvis célestes : vos paroles sont véritablement pleines de sagesse, et les yeux dont vous êtes couvert ne vous laissent rien ignorer ; vous daignerez donc rendre compte de mon zèle ; vous savez que les flèches du Très- Haut sont terribles et qu'elles dévorent les coupables. Puisque les deux patronnes des Français s'élèvent aux sanctuaires sublimes, dans le même dessein qui m'a conduit à l'astre dont vous dirigez le cours, je vais retourner à la terre. J'aurai peut-être à livrer des combats, car Satan semble avoir pris une force nouvelle. " Uriel repartit : " Ne craignez point cet archange ; le crime est toujours faible et Dieu vous enverra sa victoire. Votre empressement est digne d'éloges, mais vous pouvez vous arrêter un moment pour délasser vos ailes. " En parlant ainsi, l'ange du soleil présenta à celui de l'Amérique une coupe de diamant, pleine d'une liqueur inconnue ; ils y mouillèrent leurs lèvres, et les dernières gouttes du nectar tombées en rosée sur la terre y firent naître une moisson de fleurs. L'ange de l'Amérique, regardant les champs du soleil, dit à Uriel : " Brûlant chérubin, si toutefois ma curiosité n'est point déplacée, et qu'il soit permis à un ange de mon rang de connaître de tels secrets, ce qu'on dit de l'astre auquel vous présidez est-il vrai, ou n'est-ce qu'un bruit né de l'ignorance humaine ? " Uriel, avec un sourire paisible : " Esprit rempli de prudence, votre curiosité n'a rien d'indiscret, puisque vous n'avez pour but que de glorifier l'oeuvre du Père, cet oeuvre que le Fils conserve et que le Saint-Esprit vivifie. Je puis aisément vous satisfaire. Non, cet astre qui sert de marchepied à l'Eternel ne fut point formé comme se le figurent les hommes. Lorsque la création sortit du néant à la parole éternelle, et que le ciel eut célébré le soir et le matin du premier jour, la clarté émanée du Saint des saints faisait seule la lumière du monde. Mais cette lumière, toute tempérée qu'elle pouvait être, trop forte encore pour l'univers, menaçait de le consumer. Emmanuel pria Jéhovah de reployer ses rayons et de n'en laisser échapper qu'un seul. Le Fils prit ce rayon dans sa main, le rompit, et du brisement s'échappa une goutte de feu que le Fils nomma Soleil. Alors brilla dans les cieux ce luminaire qui lie les planètes autour de lui par les fils invisibles qu'il tire sans interruption de son sein inépuisable. Je reçus l'ordre de m'asseoir à son foyer, moins pour veiller à la marche des sphères que pour empêcher leur destruction : car, lorsque Jéhovah, rentre dans la profondeur de son immensité, appelle à lui ses deux autres principes, lorsqu'il enfante avec eux ces pensées qui donnent la vie à des millions d'âmes et de mondes, dans ces moments, de conception du Père, il sort de tels feux du tabernacle, que tout ce qui est créé serait dévoré. Placé au centre du soleil, je me hâte d'étendre mes ailes et de les interposer entre la création et l'effusion brûlante, afin de prévenir l'embrasement des globes. L'ombre de mes ailes forme dans l'astre du jour ces taches que les hommes découvrent et que, dans leur science vaine, ils ont diversement expliquées. " Ainsi s'entretenaient les deux anges, et cependant Catherine des Bois et Geneviève touchaient au disque du soleil. Peuple guerrier et plein de génie, Français ! c'est sans doute un esprit puissant, un conquérant fameux qui protège du haut du ciel votre double empire ? Non ! c'est une bergère en Europe, une fille sauvage en Amérique ! Geneviève du hameau de Nanterre, et vous, Catherine des bois canadiens, étendez à jamais votre houlette et votre crosse de hêtre sur ma patrie ; conservez-lui cette naïveté, ces grâces naturelles qu'elle tient sans doute de ses patronnes ! Née d'une mère chrétienne et d'un père idolâtre, sous le toit d'écorce d'une famille indienne, Catherine, élevée dans la religion de sa mère, annonça dès son enfance que l'époux céleste l'avait réservée pour ses chastes embrassements. A peine avait-elle accompli quatre lustres, qu'elle fut appelée dans ces domaines incorruptibles où les anges célèbrent incessamment les noces de ces femmes qui ont divorcé avec la terre pour s'unir au ciel. Les vertus de Catherine resplendirent après sa mort ; Dieu couvrit son tombeau de miracles riches et éclatants, en proportion de la pauvreté et de l'obscurité de la sainte ici-bas. Elle fut publiquement honorée comme la patronne du Canada ; on lui rendit un culte au bord d'une fontaine, sous le nom de la Bonne Catherine des Bois . Cette vierge ne cesse de veiller au salut de la Nouvelle-France et de s'intéresser aux habitants du désert. Elle revenait alors du séjour des hommes avec Geneviève. Les patronnes des fils de saint Louis s'étaient alarmées des malheurs dont Satan menaçait l'empire français en Amérique : un même mouvement de charité les emportait aux célestes habitacles pour implorer la miséricorde de Marie. Tristes autant que des substances spirituelles peuvent ressentir notre douleur, elles versaient ces larmes intérieures dont Dieu a fait présent à ses élus ; elles éprouvaient cette sorte de pitié que l'ange ressent pour l'homme, et qui, loin de troubler la pacifique Jérusalem, ne fait qu'ajouter aux félicités qu'on y goûte. Geneviève porte encore dans sa main sa houlette garnie de guirlandes de lierre ; mais cette houlette est plus brillante que le sceptre d'un monarque de l'Orient. Les roses qui couronnent le front de la fille des Gaules ne sont plus les roses fugitives dont la bergère se parait aux champs de Lutèce, ce sont ces roses qui ne se fanent jamais, et qui croissent dans les campagnes merveilleuses, sur les pas de l'Agneau sans tache. Geneviève ! une nue blanche forme ton vêtement ; des cheveux d'un or fluide accompagnent divinement ta tête : à travers ton immortalité on reconnaît les grâces pleines d'amour, les charmes indicibles d'une vierge française ! Plus simple encore que la patronne de la France policée est peut-être la patronne de la France sauvage. Catherine brille de cet éclat qui apparut en elle lorsqu'elle eut cessé d'exister. Les fidèles accourus à sa couche de mort lui virent prendre une couleur vermeille, une beauté inconnue qui inspirait le goût de la vertu et le désir d'être saint. Catherine retient, avec la transparence de son corps glorieux, la tunique indienne et la crosse du labour ; fille de la solitude, elle aime celui qui se retira au désert avant de s'immoler au salut des hommes. Ainsi voyagent ensemble les deux saintes : l'une, qui sauva Paris d'Attila : Geneviève, qui précéda le premier des rois très chrétiens, qui dans une longue suite de siècles opposa l'obscurité et la vertu de ses cendres à toutes les pompes et à toutes les calamités de la monarchie de Clovis ; l'autre, qui ne devança sur la terre que de peu d'années le dernier des rois très chrétiens [Ceci est dit par emphase de la mort de Louis XVI. J'écrivais un an après la mort du roi-martyr. (N.d.A.)] : Catherine, qui ne sait que l'histoire de quelques apôtres de la Nouvelle-France, semblables à ceux que vit la pastourelle de Nanterre lorsque l'Evangile pénétra dans les vieilles Gaules. Les épouses du Seigneur se chargèrent du message de l'ange de l'Amérique, qui se précipita aussitôt sur la terre, tandis qu'elles continuèrent leur route vers le firmament. Dans un champ du soleil, dans des prairies dont le sol semble être de calcédoine, d'onyx et de saphir, sont rangés les chars subtils de l'âme, chars qui se meuvent d'eux-mêmes, et qui sont faits de la même manière que les étoiles [Platon. (N.d.A.)] . Les deux saintes se placent l'une auprès de l'autre sur un de ces chars. Elles quittent l'astre de la lumière, s'élèvent par un mouvement plus rapide que la pensée, et voient bientôt le soleil suspendu au-dessous d'elles dans les espaces, comme une étoile imperceptible. Elles suivent la route tracée en losange de lumière par les esprits des justes qui, dégagés des chaînes du corps, s'envolent au séjour des joies éternelles. Sur cette route passaient et repassaient des âmes délivrées, ainsi qu'une multitude d'anges. Ces anges descendaient vers les mondes pour exécuter les ordres du Très-Haut, ou remontaient à lui, chargés des prières et des voeux des mortels. Bientôt les saintes arrivent à cette terre qui s'étend au-dessous de la région des étoiles, et d'où l'on découvre le soleil, la lune et les planètes tels qu'ils sont en réalité, sans le milieu grossier de l'air qui les déguise aux yeux des hommes [Platon. (N.d.A.)] . Douze bandes de différente couleur composent cette terre épurée, dont la notre est le sédiment matériel : l'une de ces bandes est d'un pourpre étincelant, l'autre d'un vif azur, une troisième d'un blanc de neige. Ces couleurs surpassent en éclat celles de notre peinture, qui n'en sont que les ombres. Catherine et Geneviève traversent cette zone sans s'arrêter, et bientôt elles entendent cette harmonie des sphères que l'oreille ne saurait saisir et qui ne parvient qu'au sens intérieur de l'âme. Elles entrent dans la région des étoiles, qu'elles voient comme autant de soleils, avec leurs systèmes de planètes tributaires. Grandeur de Dieu ! qui pourra te comprendre ? Déjà les saintes s'approchent de ces premiers mondes placés à des distances que la balle poussée par le salpêtre mettrait des millions d'années à franchir ; et cependant les deux vierges ne sont que sur les plus lointaines limites du royaume de Jéhovah, et des soleils après des soleils émergent de l'immensité, et des créations inconnues succèdent à des créations plus inconnues encore ! Un homme qui pour comprendre l'infini, se plaçant en imagination au milieu des espaces, chercherait à se représenter l'étendue suivie de l'étendue, des régions qui ne commencent et ne finissent en aucun lieu, cet homme, saisi de vertiges, détournerait sa pensée d'une entreprise si vaine : tels seraient mes inutiles efforts si j'essayais de tracer la route que parcouraient Geneviève et Catherine. Tantôt elles s'ouvrent une voie au travers des sables d'étoiles ; tantôt elles coupent les cercles ignorés où les comètes promènent leurs pas vagabonds. Les deux saintes croient avoir fait des progrès, et elles ne touchent encore qu'à l'essieu commun de tous les univers créés [Platon. (N.d.A.)] . Cet axe d'or vivant et immortel voit tourner tous les mondes autour de lui dans des révolutions cadencées. A distance égale, le long de cet axe, sont assis trois esprits sévères : le premier est l'ange du passé ; le second, l'ange du présent ; le troisième, l'ange de l'avenir. Ce sont ces trois puissances qui laissent tomber le temps sur la terre, car le temps n'entre point dans le ciel et n'en descend point. Trois anges inférieurs, semblables aux fabuleuses sirènes pour la beauté de la voix, se tiennent aux pieds de ces trois premiers anges, et chantent de toutes leurs forces. Le son que rend l'essieu d'or du monde en tournant sur lui-même accompagne leurs hymnes. Ce concert forme cette triple voix du temps qui raconte le passé, le présent et l'avenir, et que des sages ont quelquefois entendue sur la terre, en approchant l'oreille d'un tombeau durant le silence des nuits. Le char subtil de l'âme vole encore : les épouses de Jésus-Christ abordent à ces globes où se pressent les âmes des hommes que l'Eternel créa par sa seconde idée, après avoir pensé les anges [Doctrine de quelques Pères de l'Eglise. (N.d.A.)] . Dieu forma à la fois tous les exemplaires des âmes humaines, et les distribua dans diverses demeures, où ils attendent le moment qui les doit unir à des corps terrestres La création fut une et entière. Dieu n'admet point de succession pour produire. Les chastes pèlerines furent émues au spectacle de ces âmes égales en innocence qui devaient devenir inégales par le péché les unes restant immaculées, les autres portant la marque des clous avec lesquels les passions les attacheraient un jour au sang et à la chair [Plusieurs Pères de l'Eglise ont soutenu ces doctrines, qui ne sont pas ici règle de foi, mais matière de poésie. (N.d.A.)] . Par delà ces globes où sommeillent les âmes qui n'ont point encore subi la vie mortelle se creuse la vallée où elles doivent revenir pour être jugées, après leur passage sur la terre. Les saintes aperçoivent dans la formidable Josaphat le cheval pâle monté par la Mort, les sauterelles au visage d'homme, aux dents de lion, aux ailes bruyantes comme un chariot de bataille. Là paraissent les sept anges avec les sept coupes pleines de la colère de Dieu ; là se tient la femme assise sur la bête de couleur écarlate, au front de laquelle est écrit mystère . Le puits de l'abîme fume à l'une des extrémités de la vallée, et l'ange du jugement approchant peu à peu la trompette de ses lèvres, semble prêt à la remplir du souffle qui doit dire aux morts : " Levez-vous ! " En sortant de la mystique vallée, Geneviève et Catherine entrèrent enfin dans ces régions où commencent les joies du ciel. Ces joies ne sont pas, comme les nôtres, sujette à fatiguer et à rassasier le coeur ; elles nourrissent, au contraire, dans celui qui les goûte une soif insatiable de les goûter encore. A mesure que les patronnes de la France approchent du séjour de la Divinité, la clarté et la félicité redoublent. Aussitôt qu'elles découvrent les murs de la Jérusalem céleste, elles descendent du char et se prosternent comme des pèlerines aux champs de la Judée, lorsque, dans la splendeur du Midi, Sion se montre tout à coup à leur foi ardente. Geneviève et Catherine se relèvent, et glissant dans un air qui n'est point un air, mais qu'il faut appeler de ce nom pour se faire comprendre, elles entrent par la porte de l'Orient. Au même instant le bienheureux Las Casas et les martyrs canadiens, Bréboeuf et Jogues, se pressent sur les pas de Catherine. Toujours brûlés de charité pour les Indiens, ils ne cessent de veiller à leur salut. Par un effet de la gloire de Dieu, plus ces confesseurs ont souffert de leurs ingrats néophytes, plus ils les chérissent. Las Casas, adressant la parole à la patronne de la France nouvelle : " Servante du Seigneur, quelque péril menacerait-il nos frères des terres américaines ? La tristesse de votre visage et celle qui respire sur le front de Geneviève me feraient craindre un malheur. Nous avons été occupés à chanter la création d'un monde, et je n'ai pu descendre aux régions sublunaires. " " Protecteur des cabanes, répondit Catherine, votre bonté ne s'est point en vain alarmée. Satan a déchaîné l'enfer sur l'Amérique : les Français et leurs frères sauvages sont menacés. L'ange gardien du Nouveau-Monde s'est vu forcé de monter vers Uriel pour l'instruire des attentats des esprits pervers. Je viens, chargée de son message avec la vierge de la Seine, supplier Marie d'intercéder auprès du Rédempteur. Prélat, et vous, confesseurs de la foi, joignez-vous à nous : implorons la miséricorde divine. " Tandis que la fille des torrents parlait de la sorte, les saints, les anges, les archanges, les séraphins et les chérubins, rassemblés autour d'elle, ressentaient une religieuse douleur. Las Casas et les missionnaires canadiens, tout resplendissants de leurs plaies, se réunissent aux deux illustres femmes. Voici venir le saint roi Louis, la palme à la main, qui se met à la tête des enfants de la France et dirige les suppliants vers les tabernacles de Marie. Ils s'avancent au milieu des choeurs célestes, à travers les champs qu'habitent à jamais les hommes qui ont pratiqué la vertu. Les eaux, les arbres, les fleurs de ces champs inconnus, n'ont rien qui ressemble aux nôtres, hors les noms : c'est le charme de la verdure, de la solitude, de la fraîcheur de nos bois, et pourtant ce n'est pas cela ; c'est quelque chose qui n'a qu'une existence insaisissable. Une musique qu'on entend partout, et qui n'est nulle part, ne cesse jamais dans ces lieux : tantôt ce sont des murmures comme ceux d'une harpe éolienne que la faible haleine du zéphyr effleure pendant une nuit de printemps ; tantôt l'oreille d'un mortel croirait ouïr les plaintes d'une harmonica divine, ces vibrations qui n'ont rien de terrestre, et qui nagent dans la moyenne région de l'air. Des voix, des modulations brillantes sortent tout à coup du fond des forêts célestes, puis, dispersés par le souffle des esprits, ces accents semblent avoir expiré. Mais bientôt une mélodie confuse se relève dans le lointain, et l'on distingue ou les sons veloutés d'un cor sonné par un ange, ou l'hymne d'un séraphin qui chante les grandeurs de Dieu au bord du fleuve de vie. Un jour grossier, comme ici-bas, n'éclaire point ces régions ; mais une molle clarté, tombant sans bruit sur les terres mystiques s'y fond pour ainsi dire comme une neige, s'insinue dans tous les objets, les fait briller de la lumière la plus suave, leur donne à la vue une douceur parfaite. L'éther, si subtil, serait encore trop matériel pour ces lieux : l'air qu'on y respire est l'amour divin lui-même ; cet air est comme une sorte de mélodie visib