Les Martyrs. Par François-René Chateaubriand (1768-1848) PREFACE 1ERE 2E EDITION p5 J' ai avancé, dans un premier ouvrage, que la religion chrétienne me paroissoit plus favorable que le paganisme au développement des caractères, et au jeu des passions dans l' épopée ; j' ai dit encore que le merveilleux de cette religion pouvoit peut-être lutter contre le merveilleux emprunté de la mythologie ; ce sont ces opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un exemple. Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès littéraire, il m' a semblé qu' il falloit chercher un sujet qui renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes ; un p6 sujet où le langage de la genèse pût se faire entendre auprès de celui de l' odyssée ; où le Jupiter d' Homère vînt se placer à côté du Jéhova de Milton sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des moeurs. Cette idée conçue, j' ai trouvé facilement l' époque historique de l' alliance des deux religions. La scène s' ouvre au moment de la persécution excitée par Dioclétien, vers la fin du troisième siècle. Le christianisme n' étoit point encore la religion dominante de l' empire romain, mais ses autels s' élevoient auprès des autels des idoles. Les personnages sont pris dans les deux religions : je fais d' abord connoître ces personnages ; le récit montre ensuite l' état du christianisme dans le monde connu, à l' époque de l' action ; le reste de l' ouvrage développe cette action qui se rattache par la catastrophe au massacre général des chrétiens. Je me suis peut-être laissé éblouir par le sujet ; il m' a semblé fécond. On voit en effet, au premier coup d' oeil, qu' il met à ma disposition l' antiquité profane et sacrée. En outre, j' ai trouvé moyen, par le récit et par le cours des événements, d' amener la peinture des différentes provinces de l' empire romain ; j' ai conduit le lecteur chez les francs et les gaulois, au berceau de nos ancêtres. La Grèce, l' Italie, p7 la Judée, l' égypte, Sparte, Athènes, Rome, Naples, Jérusalem, Memphis, les vallons de l' Arcadie, les déserts de la Thébaïde, sont les autres points de vue ou les perspectives du tableau. Les personnages sont presque tous historiques. On sait quel monstre fut Galérius. J' ai fait Dioclétien un peu meilleur et un peu plus grand qu' il ne le paroît dans les auteurs de son temps. En cela j' ai prouvé mon impartialité. J' ai rejeté tout l' odieux de la persécution sur Galérius et sur Hiéroclès. Lactance dit en propres mots : deinde... in hieroclem ex vicario praesidem, qui auctor et consiliarius ad faciendam persecutionem fuit. " ... Hiéroclès qui fut l' instigateur et l' auteur de la persécution. " Tillemont, après avoir parlé du conseil où l' on mit en délibération la mort des chrétiens, ajoute : " Dioclétien consentit à remettre la chose au conseil,... etc. " p8 ce gouverneur d' Alexandrie fit souffrir des maux affreux à l' église, selon le témoignage de toute l' histoire. Hiéroclès étoit sophiste, et, en massacrant les chrétiens, il publia contre eux un ouvrage intitulé philaléthès , ou ami de la vérité . Eusèbe en a réfuté une partie dans un traité que nous avons encore ; c' est aussi pour y répondre que Lactance a composé ses institutions. Pearson a cru que l' hiéroclès, persécuteur des chrétiens, étoit le même que l' auteur du commentaire sur les vers dorés de Pythagore. Tillemont semble se ranger à l' avis du savant évêque de Chester ; et Jonsius, qui veut retrouver dans l' Hiéroclès de la bibliothèque de Photius, l' Hiéroclès réfuté par p9 Eusèbe, sert plutôt à confirmer qu' à détruire l' opinion de Pearson. Dacier qui, comme l' observe Boileau, veut toujours faire un sage de l' écrivain qu' il traduit, combat le sentiment du savant Pearson ; mais les raisons de Dacier sont foibles, et il est probable qu' Hiéroclès, persécuteur et auteur du philaléthès , est aussi l' auteur du commentaire. D' abord vicaire des préfets, Hiéroclès devint ensuite gouverneur de la Bithynie. Les Mènées, saint épiphane et les actes du martyre de saint Edèse, prouvent qu' Hiéroclès fut aussi gouverneur de l' égypte où il exerça de grandes cruautés. Fleury, qui suit ici Lactance, en parlant d' Hiéroclès, parle encore d' un autre sophiste qui écrivoit dans le même temps contre les chrétiens ; voici le portrait qu' il fait de ce sophiste inconnu : " dans le même temps que l' on abattoit l' église de Nicomédie, il y eut deux auteurs p10 qui publièrent des écrits contre la religion chrétienne... etc. " la lâcheté de ce sophiste qui attaquoit les chrétiens tandis qu' ils étoient sous le fer du bourreau, révolta les païens mêmes, et il ne p11 reçut pas des empereurs la récompense qu' il en attendoit. Ce caractère, tracé par Lactance, prouve que je n' ai donné à Hiéroclès que les moeurs de son temps. Hiéroclès étoit lui-même sophiste, écrivain, orateur et persécuteur : " l' autre auteur, dit Fleury, étoit du nombre des juges, et un de ceux qui avoient conseillé la persécution... etc. " je n' ai donc point calomnié Hiéroclès. Je respecte et honore la vraie philosophie. On pourra même observer que le mot de philosophe et de philosophie n' est pas une seule fois pris en mauvaise part dans mon ouvrage. Tout homme dont la conduite est noble, les sentiments élevés p12 et généreux, qui ne descend jamais à des bassesses, qui garde au fond du coeur une légitime indépendance, me semble respectable, quelles que soient d' ailleurs ses opinions. Mais les sophistes de tous les pays et de tous les temps sont dignes de mépris, parce qu' en abusant des meilleures choses, ils font prendre en horreur ce qu' il y a de plus sacré parmi les hommes. Je viens aux anachronismes. Les plus grands hommes que l' église ait produits, ont presque tous paru entre la fin du troisième siècle et le commencement du quatrième. Pour faire passer ces illustres personnages sous les yeux du lecteur, j' ai été obligé de presser un peu les temps ; mais ces personnages, la plupart placés ou même simplement nommés dans le récit, ne jouent point de rôles importants ; ils sont purement épisodiques, et ne tiennent presque point à l' action ; ils ne sont là que pour rappeler de beaux noms et réveiller de nobles souvenirs. Je crois que les lecteurs ne seront pas fâchés de rencontrer à Rome saint Jérôme et saint Augustin, de les voir, emportés par l' ardeur de la jeunesse, tomber dans ces fautes qu' ils ont pleurées si long-temps, et qu' ils ont peintes avec tant d' éloquence. Après tout, entre la mort de Dioclétien et la naissance de p13 saint Jérôme, il n' y a que vingt-huit ans. D' ailleurs, en faisant parler et agir saint Jérôme et saint Augustin, j' ai toujours peint fidèlement les moeurs historiques. Ces deux grands hommes parlent et agissent dans les martyrs comme ils ont parlé et comme ils ont agi, peu d' années après, dans les mêmes lieux et dans des circonstances semblables. Je ne sais si je dois rappeler ici l' anachronisme de Pharamond et de ses fils. On voit par Sidoine Apollinaire, par Grégoire de Tours, par l' épitome de l' histoire des francs, attribué à Frédégaire, par les antiquités de Montfaucon, qu' il y a eu plusieurs Pharamond, plusieurs Clodion, plusieurs Mérovée. Les rois francs dont j' ai parlé ne seront donc pas, si l' on veut, ceux que nous connoissons sous ces noms, mais d' autres rois, leurs ancêtres. J' ai placé la scène à Rome et non pas à Nicomédie, séjour habituel de Dioclétien. Un lecteur moderne ne se représente guère un empereur romain autre part qu' à Rome : il y a des choses que l' imagination ne peut séparer. Racine a observé, avec raison, dans la préface d' Andromaque, qu' on ne sauroit donner un fils étranger à la veuve d' Hector. Au reste, l' exemple de Virgile, de Fénélon et de Voltaire me servira d' excuse et d' autorité auprès p14 de ceux qui blâmeroient ces anachronismes. On m' avoit engagé à mettre des notes à mon ouvrage : peu de livres en effet en seroient plus susceptibles. J' ai trouvé dans les auteurs que j' ai consultés des choses généralement inconnues et dont j' ai fait mon profit. Le lecteur qui ignore les sources pourroit prendre ces choses extraordinaires pour des visions de l' auteur : c' est ce qui m' est déjà arrivé au sujet d' Atala. Voici quelques exemples de ces faits singuliers. En ouvrant le sixième livre des martyrs, on lit : " la France est une contrée sauvage et couverte de forêts, qui commence au delà du Rhin, etc. " je m' appuie ici de l' autorité de saint Jérôme dans la vie de saint Hilarion. J' ai de plus la carte de Peutinger, et je crois même qu' Ammien Marcellin donne le nom de France au pays des francs. Je fais mourir les deux Décius en combattant contre les francs : ce n' est pas l' opinion commune ; mais je suis la chronique d' Alexandrie. p15 Dans un autre endroit, je parle du port de Nîmes. J' adopte, alors pour un moment, l' opinion de ceux qui croient que la tour-Magne étoit un phare. Pour le cercueil d' Alexandre, on peut consulter Quinte-Curce, Strabon, Diodore de Sicile, etc. La couleur des yeux des francs, la peinture verte dont les lombards couvroient leurs joues, sont des faits puisés dans les lettres et dans les poésies de Sidoine. Pour la description des fêtes romaines, les prostitutions publiques, le luxe de l' amphithéâtre, les cinq cents lions, l' eau safranée, etc., on peut lire Cicéron, Suétone, Tacite, Florus ; les écrivains de l' histoire d' Auguste sont remplis de ces détails. Quant aux curiosités géographiques touchant les Gaules, la Grèce, la Syrie, l' égypte, elles sont tirées de Jules-César, de Diodore de Sicile, de Pline, de Strabon, de Pausanias, de l' anonyme de Ravenne, de Pomponius Méla, de la collection des panégyristes, de Libanius dans son discours à Constantin, et dans son livre intitulé Basilicus, de Sidoine Apollinaire, enfin de mes propres voyages. Pour les moeurs des francs, des gaulois et des autres barbares, j' ai lu avec attention, outre les auteurs déjà cités, la chronique d' Idace, p16 Priscus Panitès (fragments sur les ambassades), Julien (première oraison et le livre des Césars), Agathias et Procope sur les armes des francs, Grégoire de Tours et les chroniques, Salvien, Orose, le vénérable Bède, Isidore de Séville, Saxo Grammaticus, l' Edda, l' introduction à l' histoire de Charles-Quint, les remarques de Blair sur Ossian, Pelloutier, histoire des celtes, divers articles de Ducange, Joinville et Froissard. Les moeurs des chrétiens primitifs, la formule des actes des martyrs, les différentes cérémonies, la description des églises, sont tirées d' Eusèbe, de Socrate, de Sozomène, de Lactance, des apologistes, des actes des martyrs, de tous les pères, de Tillemont et de Fleury. Je prie donc le lecteur, quand il rencontrera quelque chose qui l' arrête, de vouloir bien supposer que cette chose n' est pas de mon invention, et que je n' ai eu d' autre vue que de rappeler un trait de moeurs curieux, un monument remarquable, un fait ignoré. Quelquefois aussi, en peignant un personnage de l' époque que j' ai choisie, j' ai fait entrer dans ma peinture un mot, une pensée, tirés des écrits de ce même personnage : non que ce mot et cette pensée fussent dignes d' être cités comme un modèle de beauté ou de goût, mais parce qu' ils p17 fixent les temps et les caractères. Tout cela auroit pu sans doute servir de matière à des notes. Mais avant de grossir les volumes, il faut d' abord savoir si mon livre sera lu, et si le public ne le trouvera pas déjà trop long. J' ai commencé les martyrs à Rome, dès l' année 1802, quelques mois après la publication du génie du christianisme. Depuis cette époque, je n' ai pas cessé d' y travailler. Les dépouillements que j' ai faits de divers auteurs sont si considérables, que pour les seuls livres des francs et des gaules, j' ai rassemblé les matériaux de deux gros volumes. J' ai consulté des amis de goûts différents et de différents principes en littérature. Enfin, non content de toutes ces études, de tous ces sacrifices, de tous ces scrupules, je me suis embarqué, et j' ai été voir les sites que je voulois peindre. Quand mon ouvrage n' auroit d' ailleurs aucun autre mérite, il auroit du moins l' intérêt d' un voyage fait aux lieux les plus fameux de l' histoire. J' ai commencé mes courses aux ruines de Sparte, et je ne les ai finies qu' aux débris de Carthage, en passant par Argos, Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis. Ainsi, en lisant les descriptions qui se trouvent dans les martyrs, le lecteur peut être assuré que ce sont des portraits ressemblants, et non des descriptions p18 vagues et ambitieuses. Quelques-unes de ces descriptions sont même tout-à-fait nouvelles : aucun voyageur moderne, du moins que je sache, n' a donné le tableau de la Messénie, d' une partie de l' Arcadie et de la vallée de la Laconie. Chandler, Wheler, Spon, le Roy, M De Choiseul, n' ont point visité Sparte ; M Fauvel et quelques anglois ont dernièrement pénétré jusqu' à cette ville célèbre, mais ils n' ont point encore publié le résultat de leurs travaux. La peinture de Jérusalem et de la mer Morte est également fidèle. L' église du saint-sépulcre, la voie douloureuse via dolorosa , sont telles que je les représente. Le fruit que mon héroïne cueille au bord de la mer Morte, et dont on a nié l' existence, se trouve partout à deux ou trois lieues au midi de Jéricho ; l' arbre qui le porte est une espèce de citronnier : j' ai moi-même apporté plusieurs de ces fruits en France. p19 Voilà ce que j' ai fait pour rendre les martyrs un peumoins indignes de l' attention publique. Heureux si le souffle poétique qui anime les ruines d' Athènes et de Jérusalem se fait sentir dans mon ouvrage ! Je n' ai point parlé de mes études et de mes voyages par une vaine ostentation, mais pour montrer la juste défiance que j' ai de mes talents, et les soins que je prends d' y suppléer par tous les moyens qui sont en ma disposition : on doit voir aussi dans ces travaux mon respect pour le public, et l' importance que j' attache à tout ce qui concerne de près ou de loin les intérêts de la religion. Il ne me reste plus qu' à parler du genre de cet ouvrage. Je ne prendrai aucun parti dans p20 une question si long-temps débattue ; je me contenterai de rapporter les autorités. On demande s' il peut y avoir des poëmes en prose ? Question qui au fond pourroit bien n' être qu' une dispute de mots. Aristote, dont les jugements sont des lois, dit positivement que l' épopée peut être écrite en prose ou en vers : (...) et ce qu' il y a de remarquable, c' est qu' il donne au vers homérique, ou vers simple, un nom qui le rapproche de la prose, (...) comme il dit de la prose poétique, (...) Denys D' Halicarnasse, dont l' autorité est également respectée, dit : " il est possible qu' un discours en prose ressemble à un beau poëme ou à de doux vers ; un poëme et des chants lyriques peuvent ressembler à une prose oratoire. " le même auteur cite des vers charmants de Simonide, sur Danaé, et il ajoute : p21 " ces vers paroissent tout-à-fait semblables à une belle prose. " Strabon confond de la même manière les vers et la prose. Le siècle de Louis Xiv, nourri de l' antiquité, paroît avoir adopté le même sentiment sur l' épopée en prose. Lorsque le Télémaque parut, on ne fit aucune difficulté de lui donner le nom de poëme. Il fut connu d' abord sous le titre des aventures de Télémaque, ou suite du ive livre de l' odyssée. Or, la suite d' un poëme ne peut être qu' un poëme. Boileau, qui d' ailleurs juge le Télémaque avec une rigueur que la postérité n' a point sanctionnée, le compare à l' odyssée et appelle Fénélon un poëte. " il y a, dit-il, de l' agrément dans ce livre, et une imitation de l' odyssée que j' approuve fort... etc. " p22 dix-huit mois après la mort de Fénélon, Louis De Sacy, donnant son approbation à une édition du Télémaque, appelle cet ouvrage un poëme épique quoiqu' en prose . Ramsay lui donne le même nom. L' abbé de Chanterac, cet intime ami de Fénélon, écrivant au cardinal Gabrieli, s' exprime de la sorte : " notre prélat avoit autrefois composé cet ouvrage (le Télémaque) en suivant le même plan qu' Homère dans son iliade et son odyssée, ou Virgile dans son énéide... etc. " enfin, écoutons Fénélon lui-même : " pour Télémaque, c' est une narration fabuleuse en forme de poëme héroïque, comme ceux d' Homère et de Virgile. " voilà qui est formel. p24 Faydit et Gueudeville furent les premiers critiques qui contestèrent au Télémaque le titr de poëme contre l' autorité d' Aristote et de leur siècle : c' est un fait assez singulier. Depuis cette époque, Voltaire et La Harpe ont déclaré qu' il n' y avoit point de poëme en prose : ils étoient fatigués et dégoûtés par les imitations que l' on avoit faites du Télémaque. Mais cela est-il bien juste ? Parce qu' on fait tous les jours de mauvais vers, faut-il condamner tous les vers ? Et n' y a-t-il pas des épopées en vers, d' un ennui mortel ? Si le Télémaque n' est pas un poëme, que sera-t-il ? Un roman ? Certainement le Télémaque diffère encore plus du roman que du poëme, dans le sens où nous entendons aujourd' hui ces deux mots. Voilà l' état de la question : je laisse la décision aux habiles. Je passerai, si l' on veut, condamnation sur le genre de mon ouvrage ; je répéterai volontiers ce que j' ai dit dans la préface d' Atala : vingt beaux vers d' Homère, de Virgile ou de Racine, seront toujours incomparablement au-dessus de la plus belle prose du monde. Après cela, je prie les poëtes de me pardonner d' avoir invoqué les filles de mémoire, pour m' aider à chanter les martyrs. Platon, cité par Plutarque dit qu' il emprunte le nombre à la poésie, comme un char pour s' envoler au ciel : j' aurois bien voulu monter aussi sur ce char, mais j' ai peur que la divinité qui m' inspire ne soit une de ces muses inconnues sur l' Hélicon, qui n' ont point d' ailes, et qui vont à pied, comme dit Horace : musa pedestris. PREFACE 3E EDITION p25 examen des martyrs. p26 1 examen des objections religieuses et morales faites contre les martyrs ; 2 examen des objections littéraires ; 3 changements faits aux premières éditions des martyrs, et remarques ajoutées à chaque livre de l' ouvrage. Objections religieuses et morales. Tout ce qu' on a dit contre les martyrs, on l' a dit également, et avec plus de force, contre le génie du christianisme : " système dangereux pour le goût ; religion compromise, moins défendue qu' outragée ; ouvrage déplorable ; ouvrage oublié ; ouvrage mort en naissant, etc., etc. " on peut jeter les yeux sur les critiques imprimées à la suite du génie du christianisme, et l' on y verra, exprimés de cent façons tous les jugements que je rappelle ici. Remarquons encore que les personnes qui semblent les plus effrayées des dangers auxquels les martyrs exposent la religion, sont du nombre de celles désignées dans la défense du génie du christianisme. " que les consciences timorées, disois-je, se rassurent ; ou plutôt qu' elles examinent bien, avant de s' alarmer, si les censeurs scrupuleux qui accusent l' auteur de porter la main à l' encensoir, qui montrent une si grande tendresse, de si vives inquiétudes pour la religion, ne seroient point des hommes connus par leur p27 mépris ou leur indifférence pour elle. Quelle dérision ! " ce soupçon tombe beaucoup mieux sur les adversaires des martyrs : car, en prenant contre moi la défense de la morale, de la pudeur et de la religion, ils ont laissé échapper de telles indécences et des plaisanteries si impies, que le fond de leurs sentiments s' est montré à découvert. Ils sont allés jusqu' à provoquer contre moi la censure ecclésiastique. Faydit, dans sa critique du Télémaque, emploie les mêmes insinuations. " autrefois, dit-il, on déposoit les évêques qui s' avisoient d' écrire des romans. " et à qui Faydit rappeloit-il noblement cet exemple ? à Louis Xiv, qui n' aimoit pas Fénélon, et qui croyoit voir dans le Télémaque la satire indirecte du gouvernement de la France. Quand la critique se sert de pareilles armes, il faut convenir qu' elle est bien forte. Quel est le but qu' on se propose en m' attaquant ainsi sous les rapports religieux ? Un but très-facile à voir. On suppose que mes prôneurs sont des chrétiens ; que toute ma force est là. Il faut donc me rendre suspect à ce qu' on appelle mon parti , faire naître des doutes sur ma sincérité, alarmer des gens simples qui sont assez modestes pour régler leur jugement sur le jugement d' un journal. Mais l' artifice étoit trop grossier pour réussir. En voulant trop prouver contre les martyrs, on n' a rien prouvé : personne n' a pu croire qu' un homme qui, depuis dix ans, emploie toutes les p28 foibles ressources de son esprit à la défense de la religion, fût tout à coup devenu l' ennemi adroit ou maladroit de cette même religion. Je n' avance rien au hasard, et je ne demande pas, comme mes ennemis, d' en être cru sur ma parole, quoique je ne l' aie jamais donnée en vain. Les chrétiens n' ont point trouvé que les martyrs exposassent la religion à des dangers, en voici la preuve : il y a en France une gazette appelée gazette ecclésiastique ou journal des curés. Si quelque journal a le droit d' appeler une cause chrétienne à son tribunal, c' est sans doute celui-là. Il a paru dans cette feuille sept articles sur les martyrs ; ces sept articles sont tous en faveur de l' ouvrage : on en prend la défense contre les journalistes qui l' ont attaqué, on en conseille la lecture ; on en fait l' apologie : et c' est vraisemblablement un prêtre qui tient ce langage, tandis que des censeurs, qui rient sans doute en eux-mêmes quand ils se font les champions de l' autel, crient de toutes parts au scandale. J' ai commencé par examiner la compétence de mes juges, passons à leurs objections. La première roule sur cette question tant débattue depuis l' apparition du génie du christianisme, savoir : si le merveilleux de notre religion peut être employé dans l' épopée, et s' il offre autant de ressources au poëte que le merveilleux du paganisme ? p29 Une chose singulière se présente au premier coup d' oeil. Ne diroit-on pas, à voir la surprise de quelques critiques, qu' avant moi on n' eût jamais entendu parler d' épopée chrétienne ? Ne semble-t-il pas que j' aie fait une découverte prodigieuse, inouïe ; que j' aie osé le premier mettre en action les anges, les saints, l' enfer et le ciel ? Et nous avons le Dante, le Tasse, le Camoëns, Milton, Voltaire, Klopstock, Gessner ! Boileau condamne le merveilleux chrétien. D' accord ; mais quelques vers de Boileau anéantiront-ils la Jérusalem, le paradis perdu, la Henriade ? Boileau ne peut-il pas être allé trop loin ? Boileau a-t-il jugé sans retour le Tasse, Fénélon, Quinault ? Il a paru une brochure imprimée à Lyon, où l' auteur, qui m' est inconnu, a bien voulu se déclarer en faveur des martyrs. On ne peut réunir à des autorités plus graves, une manière de raisonner plus saine. Je citerai souvent l' ouvrage de mon défenseur, en prenant seulement la liberté de retrancher un nom inutile ici, et d' adoucir l' expression d' une indignation vivement sentie. Cela me sera d' un grand soulagement : car rien n' est plus pénible que de parler de soi, et plus difficile que de garder toutes les convenances en plaidant sa propre cause. Que Boileau n' a pas été suivi aveuglément dans son opinion, comme on voudroit le faire entendre, c' est ce que le critique anonyme montre par des exemples frappants. p30 " je choisirai, dit-il, mes autorités parmi des hommes qu' on ne sauroit accuser d' avoir voulu égarer les jeunes littérateurs et corrompre le goût... etc. " p33 telles sont les autorités rapportées par mon défenseur. Donc, il est clair que Rollin, Voltaire, Batteux, Marmontel et La Harpe ont pensé qu' on pouvoit employer le merveilleux chrétien dans l' épopée. Il y a plus : Voltaire a fait un poëme avec ce merveilleux que l' on veut proscrire, et La Harpe a laissé plusieurs chants manuscrits d' une épopée chrétienne. Dans cette épopée, il y a un livre de l' enfer, un livre du ciel ; on voit agir les saints, les anges et les prophètes ; Dieu parle, Dieu prononce ses décrets ; enfin, c' est un poëme chrétien dans toute l' étendue du mot. Si ce poëme eût paru du vivant de La Harpe, on se seroit donc écrié que le Quintilien fraçois étoit le corrupteur du goût, et qu' il avoit profané la religion ? Disons la vérité : on n' a jamais voulu m' entendre ; on a toujours fait, de la chose la plus simple, la question la plus embrouillée. Voici les faits tels qu' ils sont : j' ai dit : 1 si l' on veut traiter un sujet épique tiré de l' histoire moderne, il faut nécessairement employer le merveilleux chrétien, puisque la religion chrétienne est aujourd' hui la religion des peuples civilisés de l' europe. p34 J' ai dit : 2 si nous ne voulons pas faire usage de ce merveilleux, il faut ou renoncer à l' épopée, ou placer toujours l' action de cette épopée dans l' antiquité. Et pourquoi donc abandonner absolument le droit si doux de chanter la patrie ? Que les critiques se contentent de répondre : " nous convenons qu' on ne peut avoir une épopée moderne, sans employer le merveilleux chrétien ; mais nous regrettons le merveilleux du paganisme, parce qu' il offre plus de ressources aux poëtes ; " j' entendrai ce langage. Je répondrai à mon tour : " en admettant votre sentiment, tout ce que j' avance se réduit à ceci : voilà deux lyres, l' une antique, l' autre moderne. Vous prétendez que la première a de plus beaux sons que la seconde, mais elle est brisée, cette lyre : il faut donc tirer de celle qui vous reste le meilleur parti possible. Or, je veux essayer de vous apprendre que cet instrument moderne, selon vous si borné, a des ressources que vous ne connoissez pas ; que vous pouvez y découvrir une harmonie nouvelle ; qu' il a des accents pathétiques et divins ; en un mot, qu' il peut, sous une main habile, remplacer la lyre antique, bien qu' il donne une suite d' accords d' une autre nature, et qu' il soit monté sur un mode différent. " je le demande : cela n' est-il pas éminemment p35 raisonnable ? Voilà pourtant tout ce que j' ai dit. Faut-il crier si haut ? Qu' y a-t-il dans ces principes de contraire aux saines traditions, au goût même de l' antiquité ? Ai-je le droit d' avancer qu' on peut trouver de grandes beautés dans le merveilleux chrétien, quand la Jérusalem délivrée, le paradis perdu et la Henriade existent ? L' évidence de cette doctrine est telle, que si le critique le plus opposé à mes idées entreprenoit de faire demain une épopée sur un sujet françois, il seroit obligé d' employer le merveilleux qu' il proscrit. Si, par humeur, on s' écrie : " eh bien, n' ayons pas d' épopée, puisqu' il faut se servir du merveilleux chrétien ; " alors je n' ai plus rien à répliquer, et je conviendrai même que c' est être conséquent dans son opinion. Mais que penseroit-on d' un homme qui, regrettant un palais tombé en ruines, refuseroit de se bâtir un nouvel édifice, parce qu' il seroit forcé d' employer un autre ordre d' architecture ? Un compatriote du Camoëns, du Tasse, de Milton, seroit bien surpris de me voir établir en forme une chose qui lui paroîtroit ne pas mériter la peine d' être prouvée. Nous avons quelquefois en France une horreur du bon sens très-singulière. On feint de me regarder comme un homme entêté d' un système, qui le suit partout, qui le voit partout : pas un mot de cela. Je ne veux rien changer, rien innover en littérature ; j' adore les anciens ; je les regarde comme nos maîtres ; j' adopte entièrement p36 les principes posés par Aristote, Horace et Boileau ; l' iliade me semble être le plus grand ouvrage de l' imagination des hommes, l' odyssée me paroît attachante par les moeurs, l' énéide inimitable par le style ; mais je dis que le paradis perdu est aussi une oeuvre sublime, que la Jérusalem est un poëme enchanteur, et la Henriade un modèle de narration et d' élégance. Marchant de loin sur les pas des grands maîtres de l' épopée chrétienne, j' essaie de montrer que notre religion a des grâces, des accents, des tableaux qu' on n' a peut-être point encore assez développés : voilà toutes mes prétentions, qu' on me juge. Quant aux lecteurs véritablement pieux qui pourroient trouver que j' attache trop d' importance à prouver l' excellence du christianisme jusque dans les jeux frivoles de la poésie, je leur mettrai sous les yeux une très-belle réflexion de mon défenseur anonyme : " si les écrivains, dit-il, qui proscrivent le merveilleux chrétien eussent sérieusement réfléchi sur l' influence et les résultats de cette doctrine littéraire, il me semble que jamais ils n' auroient eu le courage d' adopter un principe dont les conséquences sont si importantes et si graves... etc. " p38 cette dialectique est pressante, et je ne sais pas ce que l' on pourroit répliquer. Si l' on ne peut, contre les lumières de la raison, proscrire absolument le christianisme de l' épopée moderne, on l' attaque du moins dans ses détails. " le dieu des chrétiens, s' écrie-t-on, prévoyant l' avenir, et le forçant pour ainsi dire à être, parce qu' il l' a prévu ; ce Dieu prononçant sans appel, sans retour, détruit l' intérêt de l' épopée : le lecteur sait tout au premier mot ; il n' a plus rien à deviner. Le Jupiter d' Homère, au contraire, tantôt prenant parti pour les troyens, tantôt pour les grecs, est lui-même soumis au destin, etc. " je conviens que le dénouement est prévu dès l' exposition des martyrs ; mais c' est un reproche qu' il faut faire à toutes les épopées, ainsi qu' à plusieurs tragédies, entre autres aux chefs-d' oeuvre de la scène. Dès les premiers vers de l' odyssée on apprend qu' Ulysse, après avoir renversé les murs de Troie, erre au gré de la fortune chez tous les peuples et sur toutes les mers ; un peu plus loin, Jupiter annonce le retour du héros dans sa patrie ; Minerve, sous la figure de mentor, prédit ce retour à Télémaque. Au cinquième livre, Jupiter envoie Mercure déclarer au roi d' Ithaque qu' il doit quitter l' île de Calypso ; qu' il arrivera dans l' île de Schérie ; qu' il y sera reçu comme un dieu ; que les phéaciens le combleront de présents, le reconduiront dans sa patrie, où il jouira du bonheur de revoir son palais et les champs de ses aïeux. Dans l' iliade, l' accomplissement de l' action est encore bien plus marqué. Jupiter dit, en toutes p39 lettres, qu' Hector repoussera les grecs, tant que le fils de Pélée ne se montrera pas à la tête de l' armée, et que celui-ci ne prendra les armes que le jour où l' on combattra pour le corps de Patrocle, auprès des vaisseaux. Homère a craint que cela ne fût pas encore assez clair : car Jupiter, répétant ailleurs la même déclaration, ajoute que Patrocle tuera Sarpédon, que ce même Patrocle sera tué par Hector ; qu' Achille, à son tour, plongera sa lance dans le sein d' Hector ; et qu' alors les grecs renverseront les remparts d' Ilion. Voyez le huitième et le quinzième livre de l' iliade. Lamothe fait à ce sujet, contre l' iliade, la même objection que l' on fait contre les martyrs. Après le premier passage que j' ai cité, il prétend que tout intérêt est détruit dans l' iliade. Or, ce passage se trouve au huitième livre du poëme ; de sorte que les seize derniers livres seroient sans aucun agrément. Cependant, ces seize derniers livres renferment la séduction de Jupiter par le moyen de la ceinture de Vénus, la mort de Patrocle, les funérailles de ce guerrier, la description du bouclier d' Achille, le combat des dieux, la mort d' Hector, la douleur d' Andromaque, et l' entrevue de Priam et d' Achille. Dans l' énéide, même inconvénient. Les sept premiers vers, en commençant le poëme par arma, virumque cano , apprennent aux lecteurs qu' énée, long-temps poursuivi par la colère de Junon, abordera enfin en Italie, qu' il livrera de rudes combats p40 pour établir ses dieux dans le latium, et pour y fonder la cité d' où sortira le peuple latin, les rois d' Albe, et l' empire de la grande Rome. Jupiter apprend ensuite à Vénus l' histoire entière d' énée et de ses descendants. La première strophe de la Jérusalem nous annonce que Godefroi délivrera le sépulcre de Jésus-Christ ; qu' en vain l' enfer s' armera contre lui, etc. Milton déclare qu' il chante la désobéissance de l' homme, et le fruit défendu qui fit entrer la mort dans le monde, etc. Ainsi, que le dieu des chrétiens prononce des arrêts irrévocables, que le Jupiter des païens change de passions ou de projets, il n' en est pas moins vrai que, dans toute épopée, la catastrophe est prévue d' avance. Est-ce un reproche que l' on doive faire à l' art ? Je ne le crois pas. Il eût été facile aux poëtes de masquer leur but, et de laisser les lecteurs dans l' incertitude ; mais je ne pense point que l' intérêt du poëme épique tienne à de petites surprises de romans, à des péripéties vulgaires. L' épopée tire cet intérêt du pathétique, de la richesse des tableaux, et surtout de la beauté du langage. Disons quelque chose de plus : il n' est pas rigoureusement vrai que le dieu de l' écriture accomplisse toujours ses desseins ; saint Augustin reconnoît que Dieu change quelquefois ses conseils. La justice du tout-puissant, par rapport à l' homme, n' est souvent que comminatoire, la p41 miséricorde éternelle marche ers l' éternelle justice. Ce sont là les inconcevables mystères de la grâce, les profondeurs impénétrables de la charité divine : Dieu permet que les prières des hommes ébranlent ses immuables décrets. Abraham ose entrer en contestation avec le seigneur, sur la destruction des villes coupables : " seigneur, dit-il, perdrez-vous le juste avec l' impie ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans cette ville ; les ferez-vous aussi périr ? " " si je trouve dans Sodome cinquante justes, dit le seigneur, je pardonnerai à cause d' eux à toute la ville. " la puissance éternelle, pour ainsi dire vaincue par la voix suppliante du patriarche, se réduisit à demander dix justes : ils n' y étoient pas ! Ninive fut condamnée ; Ninive fut sauvée par la pénitence. Magnifique privilége des larmes de l' homme, que pourroit-on vous préférer dans cette odieuse idolâtrie, où les pleurs couloient vainement sur des autels d' airain, où des divinités inexorables contemploient avec joie les inutiles malheurs dont elles accabloient les mortels ? Ne renonçons point à nos droits sur les décrets de la providence : ces droits sont nos pleurs. Qui de nous est assuré de n' en jamais répandre ? Qui sait si ce tout-puissant, qu' on nous veut peindre inflexible, ne nous a pas pardonné nos excès criminels, par le mérite p42 du sang et des larmes de quelques-unes de nos victimes ? Vient ensuite l' objection contre les fonctions des anges. On s' est avancé jusqu' à dire que les anges présentés dans les martyrs ne sont point les anges honorés par les chrétiens ; qu' on peut ainsi se permettre d' en rire, etc. Il devroit me suffire de citer l' autorité des poëtes. Je ne sache point qu' on ait demandé compte au Tasse, à Milton, Klopstock, à Gessner, de la manière dont ils font voyager, parler les messagers du très-haut ; mais quand il s' agit de me juger, on dénature toutes les questions. écoutons donc encore mon défenseur ; c' est lui qui parle : " le nom d' ange veut dire envoyé, messager, ambassadeur . Si on eût réfléchi sur cette signification, on n' auroit pas été surpris que des ambassadeurs allassent en ambassade ... etc. " p46 mon défenseur ne me laisse presque plus rien à dire. Comment se fait-il que, dans le siècle où nous sommes, il y ait des critiques assez peu instruits des choses dont ils se mêlent de parler, pour s' exposer à recevoir de pareilles leçons ? Y a-t-il des chrétiens assez ignorants des vérités de la foi pour avoir été dupes des assertions de ces théologiens équivoques ? Couronnons les autorités produites ci-dessus, par une autorité qui seule les vaut toutes. Le fils de l' éternel va donner son sang pour racheter les hommes. " Jésus alla, selon sa coutume, à la montagne des oliviers... il se mit à genoux, et fit sa prière en disant : " mon père, éloignez de moi, s' il vous plaît, ce calice ! Néanmoins, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la vôtre. " " alors il lui apparut un ange du ciel qui le fortifia . " cet ange agissoit donc en contradiction avec la volonté directe et du fils et du père ? Et combien cet ange doit ici paroître à mes censeurs, petit, foible, déplacé ! Car ce n' est pas un homme qu' il p47 vient secourir, c' est le fils même de l' éternel ! Que lui sert, d' ailleurs, de s' interposer entre les personnes divines, puisqu' il ne peut arracher à la croix le sauveur du monde ? L' évangile vous répond : il le fortifioit ! Ce dernier mot nous fait voir qu' une critique irréfléchie, en se récriant contre le ministère des anges, a attaqué une des doctrines les plus belles, les plus consolantes, les plus poétiques du christianisme. On a dit : " le dieu des chrétiens sachant tout, ordonnant tout, il est ridicule de le voir employer des anges pour exécuter sa volonté, qui s' exécute d' elle-même. C' est bien pis quand ses anges agissent comme s' ils pouvoient changer ses décrets. Les anges qui viennent inspirer Eudore dans le sénat, ne jouent-ils pas un rôle absurde, puisque l' éternel veut laisser triompher l' enfer ? Etc. " la première réponse à cette objection se trouve dans l' admirable passage de Bossuet, rapporté plus haut : " il y a une différence infinie entre reconnoître, comme les païens, un dieu dont l' action ne puisse s' étendre à tout,... etc. " p48 oui, Dieu associe de la manière qui lui plaît ses anges à son action. Comment cela ? Le voici : Dieu a prononcé notre arrêt ; mais est-ce tout ? Tout est-il fini ? De quelle manière cet arrêt s' accomplira-t-il ? N' aurons-nous aucun délai ? Le coup partira-t-il avec la sentence ? Si Dieu est notre juge, n' est-il pas notre père ? Il appelle ses anges : " allez, leur dit-il, adoucissez mes décrets ; portez la consolation dans le coeur de ceux que je vais affliger pour leur bien ; secourez-les contre ma propre colère ; combattez l' enfer qui triomphera, parce que je le veux, mais qui ne fera pas tout le mal qu' il pourroit faire, si vous ne vous opposiez à sa rage ; recueillez les larmes que je vais faire couler ; présentez-les à mon tabernacle. Je commets à vos soins l' empire de ma miséricorde, et je me réserve celui de ma justice. " qui rejettera cette doctrine ? Qui n' y trouvera une foule de beautés touchantes ? Les anges sont des amis invisibles que Dieu nous a donnés pour nous protéger, pour nous consoler ici-bas. Un homme est condamné à perdre la tête sur l' échafaud ; il n' a plus qu' un instant à passer sur la terre. Ses amis l' abandonnent-ils parce que le juge a prononcé ? Ils pénètrent dans les cachots ; ils viennent s' associer aux douleurs d' un infortuné, et le soutenir dans ce moment d' épreuve : ces anges de la terre, comme les anges célestes, après lui avoir prodigué les derniers secours de l' amitié, lui promettent p49 de se rejoindre à lui dans des régions plus heureuses. Je passe à la grande accusation : " j' ai fait, disent les ennemis des martyrs, un mélange profane des divinités païennes et des puissances divines honorées par les chrétiens ; j' ai confondu le merveilleux des deux religions, etc. " mon défenseur me fournira d' abord une partie de la réponse : " à l' époque où M De Chateaubriand place l' action qui fait le sujet de son livre, les chrétiens étoient entourés de païens et vivoient au milieu d' eux... etc. " p52 ainsi parle mon défenseur. Véritablement, l' objection tirée de la prétendue confusion des cultes dans les martyrs, est si peu solide, qu' on s' étonne qu' elle ait jamais été faite ; c' est vouloir que le quatrième siècle de notre ère ne soit pas le quatrième siècle. J' ai parlé comme l' histoire, et jamais poëte n' observa plus strictement la vérité des moeurs. Ceux qui ne peuvent lire les originaux, peuvent du moins consulter Crevier : ils y verront à chaque page les chrétiens et les païens figurer ensemble. Ici se forme p53 un concile, là se réunit une assemblée des prêtres de Cybèle ; plus loin les chrétiens célèbrent la pâque, et les païens courent aux temples de Flore et de Vénus ; l' autel de la victoire est au Capitole, celui du dieu des armées dans les catacombes ; un édit de Dioclétien porte le sceau des divinités de l' empire, la lettre apostolique d' un évêque est souscrite du signe sacré de la croix. Ce mélange se retrouve jusque dans les actes des martyrs : le bourreau interroge au nom de Jupiter, et la victime répond au nom de Jésus-Christ. On a dit qu' il falloit ignorer les premiers éléments de l' histoire, ou bien être de la plus insigne mauvaise foi, pour m' accuser d' avoir confondu le profane et le sacré dans les martyrs : je ne vais pas si loin ; je crois à la science et à la candeur de certains critiques. à la vérité, ils ne se sont peut-être pas abaissés jusqu' à lire la vie des saints ; leur génie est au-dessus d' une pareille étude ; mais si mon heureuse étoile leur avait fait jeter un moment les yeux sur ces contes déplorables, ils auroient vu que je ne suis qu' un copiste fidèle. On a généralement remarqué le moment où Démodocus, se jetant aux pieds de Cymodocée, la conjure de renoncer à Jésus-Christ : eh bien, le fond de cette scène est emprunté de l' entrevue de sainte Perpétue et de son père ! Il y a donc confusion de religion, mélange impie dans cette épreuve du martyre de Perpétue ? Le père de cette femme sainte étoit païen : car Perpétue observe p54 qu' il étoit le seul de sa famille qui ne tirât aucun avantage de sa mort. Un peu de cette bonne foi dont mes censeurs parlent tant, un peu de justice leur suffiroit pour convenir que ce qui fait l' objet de leur critique devroit être celui de leurs éloges. L' abondance et, comme auroient dit les latins, la félicité de mon sujet, tient précisément au choix de ce sujet qui met à ma disposition, sans profanation et sans mélange, les beautés d' Homère et de la bible, la peinture d' un monde vieillissant dans l' idolâtrie et d' un monde rajeuni dans le sein du christianisme. Quiconque eût pris comme moi le fond d' une épopée dans l' histoire de Constantin, eût nécessairement montré comme moi la fable auprès de la vérité. Et ne voit-on pas, dans la Jérusalem, des mahométans et des chrétiens ? N' y a-t-il pas des mosquées où l' image de Marie est transportée, par l' ordre d' un magicien ? A-t-on jamais fait au Tasse le reproche bizarre d' avoir confondu Jésus-Christ et Mahomet ? Non-seulement le Tasse a eu raison de représenter les deux religions ensemble, mais peut-être a-t-il eu tort de ne pas tirer plus de parti du Coran et des traditions de l' islamisme. Cette objection, une fois résolue, fait disparoître une misérable chicane, suite naturelle de cette misérable objection : " vos personnages, dit-on, ne doivent pas s' entendre. " p55 quel homme de bon sens ne voit pas que des hommes vivant sous le même empire, quoique professant différentes religions, ont de nécessité une connoissance générale de leurs cultes respectifs ? Au quatrième siècle, Jésus-Christ n' étoit ignoré de personne, pas même de la plus vile populace, qui crioit sans cesse : " les chrétiens aux bêtes ! " souvent la moitié d' une famille étoit chrétienne, et l' autre païenne, comme nous l' avons déjà montré par' exemble de sainte Perpétue. Je demande si, lorsque des païens et des chrétiens conversoient ensemble et qu' ils venoient à nommer Jésus-Christ et Jupiter ; je demande s' ils s' interrompoient les uns les autres pour se dire : qu' est-ce que Jésus-Christ, qu' est-ce que Jupiter ? Quand les premiers apologistes portent la parole à des empereurs païens, à des juges païens, à tout un peuple idolâtre, ne s' énoncent-ils pas au nom de Jésus-Christ ? Il faut donc soutenir que Tertullien faisoit une chose absurde, lorsqu' il discouroit sur la résurrection, sur l' incarnation et sur plusieurs autres mystères, en s' adressant aux gentils ? L' apologie de Minucius Félix est un dialogue à la manière de Platon, dans lequel un philosophe, un païen et un chrétien s' entretiennent du culte des faux dieux et du culte du dieu véritable. à l' époque de l' action des martyrs, le rédempteur du monde étoit si parfaitement connu, que l' on avoit égorgé neuf fois ses serviteurs. Franchement, s' il y a une objection raisonnable à faire, c' est plutôt contre p56 l' ignorance où paroît être Cymodocée touchant l' existence des chrétiens. Les turcs et les grecs habitent aujourd' hui les mêmes villes. Quand un turc s' écrie : " Mahomet ! Allah ! " et qu' un pauvre grec lui répond : " christos ! " le maître et l' esclave sont-ils si fort étonnés ? Je dis plus : non-seulement des peuples soumis à la même autorité, sans servir les mêmes autels, se comprennent par une suite de l' habitude ; mais la nature apprend encore aux hommes à s' entendre à demi-mot, en matière de religion. Comme j' étois à Sparte, un chef de la loi me fit demander ce que j' étois venu faire en Grèce. L' interprète répondit, par mon ordre, que j' étois venu voir des ruines. Le turc se mit à rire aux éclats : il me prit pour un fou ou pour un stupide. J' ajoutai que je ne faisois que passer, et que j' allois en pèlerinage à Jérusalem ; et le turc de s' écrier en grec : " kalo ! Kalo ! bon ! Bon ! " il ne renouvela point ses questions, et parut complétement satisfait. Cet homme ne put concevoir que j' eusse quitté mon pays pour visiter des monuments peu éloignés de la France ; mais il comprit très-bien que j' abandonnasse mes foyers, que je traversasse la mer, que je m' exposasse aux poignards des arabes pour aller prier sur un tombeau, et demander à mon dieu le soulagement de mes peines ou la continuation de mon bonheur. Les peuples, ou tout-à-fait sauvages, ou demi-barbares, chez lesquels j' ai voyagé, ne m' ont jamais paru p57 attentifs qu' à deux choses, à mes armes et à ma religion. Si j' ôtois mes pistolets de ma ceinture, ils s' en emparoient, les examinoient, les manioient, les retournoient en tous sens ; si je me mettois en prière, ils faisoient silence, paroissoient eux-mêmes se recueillir, et me regardoient avec une sorte de curiosité respectueuse. La religion est la défense de l' âme, comme les armes sont la défense du corps ; et l' homme, lorsqu' il est encore près de la nature, a le sentiment vif et répété de ces deux besoins. Passons à un autre reproche. En affectant de louer mon talent, fort peu digne de louanges, on prétend tourner contre moi mes propres armes. On dit : " vous prouvez précisément le contraire de ce que vous voulez prouver ; vos tableaux empruntés de l' idolâtrie sont supérieurs à ceux que vous tirez de la vraie religion ; on est païen en vous lisant. " s' il en étoit ainsi, je répondrois : " accusez le peintre et non le sujet du tableau. " mais je soupçonne que les personnes qui m' attaquent de cette manière n' ont pas considéré la question sous son véritable point de vue. Il ne s' agit pas de comparer, dans les martyrs, scène à scène, et page à page : il s' agit de prononcer sur le résultat général. Il est évident que les deux cultes ont des beautés d' un genre très-différent : l' un est riant, l' autre sévère ; l' un est gracieux et léger, l' autre est grave et dramatique. p58 Les souvenirs de la mythologie, quelques phrases homériques, l' harmonie des noms, le prestige des lieux, peuvent, dans certains livres des martyrs, faire une impression agréable sur l' esprit du lecteur ; encore faudroit-il remarquer, pour être juste, que la peinture des moeurs de la famille chrétienne, le portrait de Marie dans le ciel, la cérémonie des fiançailles, la description du baptême de Cymodocée, ont paru, sous les rapports riants, n' avoir rien à craindre des tableaux opposés de l' idolâtrie. Mais, je le demande, en marchant vers la fin de l' ouvrage, l' avantage ne demeure-t-il pas tout entier au christianisme ? Qu' est-ce que Jupiter quand on est dans l' infortune ? Toutes les fois que l' homme souffre, il faut appeler Jésus-Christ. Est-ce le paganisme qui auroit pu m' offrir les scènes des prisons ? Ces vieux évêques abattus aux pieds d' un jeune homme désigné martyr, le banquet funèbre, la tentation, le mariage de Cymodocée et d' Eudore au milieu de l' amphithéâtre, appartiennent-ils à la religion de Mercure et de Vénus ? Démodocus pleure, souille ses cheveux de cendres, déchire ses vêtements, maudit les hommes et les dieux ; Eudore, qui perd aussi Cymodocée, une grande renommée, la fortune, la beauté, la jeunesse, l' espoir d' être un jour le premier homme de l' empire par la faveur d' un prince héritier des Césars, Eudore expire dans les tourments, pardonnant à ses ennemis, et bénissant la main qui le frappe ; il meurt avec le courage d' un héros, ou p59 plutôt d' un martyr. Quelle différence entre deux hommes ! Disons plutôt : quelle différence entre deux religions ! Ainsi le paganisme peut, si l' on veut, s' associer au plaisir, mais il est inutile à la douleur ; le christianisme, également ami d' une joie modeste, et favorable à la sérénité de l' âme, est surtout un baume pour les plaies du coeur : le premier est une religion d' enfants ; le second est une religion d' hommes. Ne méconnoissons pas les beautés de la dernière, parce qu' elle semble mieux convenir au deuil qu' aux fêtes : les larmes ont aussi leur éloquence, et les yeux pleurent plus souvent que la bouche ne sourit. Comparez donc ce que le christianisme a de consolant, de tendre, de sublime, de pathétique dans les peines, à ce que le paganisme a de brillant dans la prospérité : prononcez alors ; et voyez si, dans les martyrs, le nombre des images riantes, produites par les dieux du mensonge, l' emporte sur le nombre des tableaux graves offerts par le dieu de la vérité. Je ne le crois pas : il me semble même, pour m' appuyer d' un exemple, que les chants de Bacchus au xxiiie livre (imités cependant des plus grands poëtes), sont petits au milieu de cette espèce de haute poésie, qui naît de la raison, de la vertu et de la douleur chrétiennes. Un critique, qui m' a traité d' ailleurs avec une rare politesse, prétend que les françois ne s' accoutumeront jamais à l' emploi du merveilleux chrétien, p60 parce que notre école n' a pas pris cette direction dans le siècle de Louis Xiv. " si Racine (c' est le raisonnement du critique), comme le Tasse en Italie, comme Milton en Angleterre, avoit écrit une épopée chrétienne, nous aurions été dès notre enfance accoutumés à voir agir les saints et les anges dans la poésie : cela nous paroîtroit aussi naturel qu' aux anglois et aux italiens. " cet aperçu est très-délicat, très-ingénieux ; mais qu' un nouveau Racine paroisse, et j' ose assurer qu' il n' est pas trop tard pour avoir une épopée chrétienne : Polyeucte, Esther, Athalie et la henriade même, ne permettent pas d' en douter. Ceux qui sont encore sous le joug des plaisanteries de Voltaire préféreront sans doute, dans mon ouvrage, le merveilleux païen au merveilleux du christianisme ; mais je m' adresse aux gens raisonnables : le merveilleux proprement dit est-il inférieur dans les martyrs aux autres parties de l' ouvrage ? Je puis me tromper, et, dans ce cas, ce ne sera qu' amour-propre d' auteur sans conséquence. Il me semble que la description du purgatoire (aux erreurs près) a été reçue avec indulgence, comme un morceau pour lequel je n' ai eu aucun secours. Mes plus grands ennemis ont cité avec éloge plusieurs passages du livre de l' enfer ; le livre du ciel a essuyé des critiques ; mais certainement si j' ai jamais écrit quelques pages dignes d' être lues, il faut les chercher dans ce livre. Les p61 discours des puissances incréées n' ont pas paru répondre à la majesté divine. Milton avant moi avoit-il mieux réussi ? Je m' étois contenté de faire de ces discours un morceau d' art, d' y placer l' exposition de l' action, le motif du récit, l' élection des personnages vertueux, comme on voit dans l' enfer le choix des personnages criminels : c' étoit sous ces rapports qu' il falloit juger ces discours, c' étoit ainsi que l' avoient fait les hommes de goût que j' avois pris soin de consulter. Ils avoient examiné la machine du poëte, et ils n' avoient pas demandé une éloquence qu' on ne pourra jamais rendre digne de Dieu. Quoi qu' il en soit, j' ai retranché ces discours. Si j' avois, comme le Tasse, mis le mouvement, le temps, l' espace, aux pieds de l' éternel ; si j' avois, comme le Dante, imaginé un grand cône renversé, où les damnés et les démons sont retenus dans des cercles de douleur, on n' auroit point eu assez de risées pour mes folles imaginations, assez d' insultes pour mon défaut de goût et de convenance ; ce que l' on eût trouvé, dans les martyrs, trivial, extravagant, impie, on le trouve excellent dans l' enfer du poëte florentin, et peut-être dans le saint Louis du père Lemoine. Je touche à une accusation à laquelle je n' ai rien à répondre. Il est certain qu' en faisant la peinture du purgatoire, j' étois tombé dans de graves erreurs ; une entre autres sembloit rappeler un peu celle qui fit le succès du Bélisaire. J' avouerai à ma p62 honte que j' ai peu lu le Bélisaire ; je m' en souviens à peine, et très-certainement je ne l' ai pas imité. Le duelliste, le prêtre foible, les sages selon la terre, ne pouvoient entrer dans un lieu d' expiation chrétienne. Tout cela est effacé. J' ai porté un oeil sévère sur le reste de l' ouvrage ; et, ne me fiant plus à mes lumières, j' ai soumis mon nouveau travail à de pieux et savants ecclésiastiques : il ne reste pas désormais, dans les martyrs, le moindre mot dont la foi puisse s' alarmer. Je viens à l' épisode de Velléda. Il semble que, dans la querelle excitée au sujet des martyrs, tout dût avoir un côté dégoûtant et risible. Si les personnes qui se formalisent de l' épisode de Velléda étoient, non des prêtres austères, non de rigides solitaires de Port-Royal, mais des auteurs connus par des ouvrages d' une morale peu sévère, que faudroit-il penser de leur bonne foi ? Depuis l' apparition des Martyrs, on a rappelé plusieurs fois dans les journaux la brochure que Faydit publia jadis contre le Télémaque, et dont j' avois cité des fragments dans la défense du génie du christianisme ; je vais rassembler ici les jugements singuliers de Faydit sur l' épisode de Calypso, et sur le Télémaque en général. Les lecteurs y verront une conformité incroyable entre les reproches que l' on me fait et ceux que l' on fit à p63 l' archevêque de Cambrai ; ce qui prouve qu' une critique sans bonne foi est bien peu capable de mesure et de décence, puisque les beaux talents de Fénélon n' ont pu le sauver des outrages auxquels la foiblesse des miens m' a naturellement exposé. La télémacomanie est un volume in-12 de quatre cent soixante-dix-sept pages, imprimé en 1700 à éleuterople , chez Pierre philalethe . Mes censeurs, qui savent le grec, entendront d' abord la bonne plaisanterie renfermée dans ces deux noms. Je saute les épigraphes charmantes du livre, et je passe à l' avis au lecteur. Il commence ainsi : " le profond respect et la haute estime que j' ai toujours eus pour le grand homme que la voix publique fait auteur de l' histoire des aventures de Télémaque, m' avoient fait prendre une ferme résolution de supprimer et de jeter au feu les critiques que j' avois faites de ce livre. " télémacomanie, pag 1. Faydit déduit les raisons qui l' ont déterminé à publier son libelle, et il ajoute : " je l' ai intitulé télémacomanie, pour marquer l' injustice de la passion et de la fureur avec laquelle on court à la lecture du roman de Télémaque, comme à quelque chose de fort beau, au lieu que je prétends qu' il est plein de défauts et indigne de l' auteur. " pag 8. Après l' avis au lecteur, on passe à la critique. p64 Faydit démontre que la vogue d' un livre ne signifie rien pour le mérite réel de ce livre. Le procès aux éditions étant fait, Faydit, homme fort grave, fort scrupuleux, excellent chrétien, s' élève avec force contre les tableaux voluptueux du Télémaque. " je n' ai presque vu autre chose, dans les premiers tomes du Télémaque de M De Cambrai, que des peintures vives et naturelles de la beauté des nymphes et des naïades..., etc. " la colère de Faydit va plus loin : il déclare nettement que ce roman inspire les images du vice et du libertinage , page 7 ; et il ajoute " que p65 M De Cambrai a fait plus de tort à la religion par son Télémaque que par son livre des maximes des saints, et que le premier est plus pernicieux que le second. " pag 16. Voilà, si je ne me trompe, tout le raisonnement sur Velléda. Après avoir reproché à Fénélon les longs voyages de Télémaque, Faydit passe à la seconde partie de sa critique. C' est là qu' il étale son érudition, et qu' il montre très-pertinemment que Fénélon ne savoit ni l' histoire, ni la fable, ni la géographie. Anachronisme pour Pygmalion, anachronisme pour Sésostris, anachronisme pour Aceste, etc., etc. (pag 75 et suiv). Quant à Bocchoris, il y a non-seulement anachronisme, mais faute grossière contre l' histoire : car Fénélon nous le représente comme un insensé, et l' histoire en fait un sage. Pag 313. Faydit ne veut pas qu' on emprunte un nom dans l' histoire pour le donner à un personnage d' invention ; et il faut absolument que le Bocchoris du Télémaque soit le Bocchoris de Diodore de Sicile, comme la Velléda des martyrs est de toute nécessité la Velléda de Tacite. Ailleurs, Faydit trouve en trois mots trois insignes bévues , pag 272. " c' est le reproche qu' on a à faire à M De Cambrai, de n' avoir su ni la fable, ni l' histoire, et d' avoir fait presque autant de fausses histoires qu' il a parlé de choses... etc. " p66 c' est la cause de la religion, des bonnes moeurs et du bon goût, qui met à Faydit la plume à la main. On ne sait pourtant comment il arrive que certain article inspire au censeur une étrange gaieté : Faydit rencontre sur son chemin les flagellations des prêtres égyptiens, et tout à coup sa verve s' allume. Puis vient l' article de la circoncision : " il faut nécessairement que puisque Télémaque eut l' honneur de converser, et même de se familiariser avec un prêtre égyptien du temple d' Apollon, nommé Termosiris, qu' il se soit fait circoncire... etc. " enfin, dans une troisième partie, dont Faydit p67 ne donne cependant qu' une idée (et quelle idée ! ), il attaque le Télémaque sous les rapports littéraires. Suit la critique de la scène admirable où Mentor précipite Télémaque dans la mer. Ensuite viennent des plaisanteries sur le naufrage. Mentor et Télémaque sont à califourchon sur un mât, " comme font les enfants qui mettent un bâton entre leurs jambes, et le tournent comme ils veulent deçà et delà, et l' appellent leur petit dada. " pag 456. Mais comment Mentor et Télémaque ne glissoient-ils point sur ce mât ? " apparemment qu' ils avoient mis chacun un clou derrière eux, qui les empêchoit de couler. " pag 356. Plus loin, vous lisez que, " dans le roman de Télémaque, tout est hors de sa place et de travers. " page 464. " dans le roman de Télémaque, tout est guindé, singulier, extraordinaire ; l' historien est toujours monté sur des échasses ; les moindres bergères y parlent toujours phébus et poétiquement. " ibid. " les prouesses de don Quichotte et de Gusman d' Alfarache, ni p68 celles des Amadis et de Roland-Le-Furieux, n' ont rien de semblable. " pag 476. Enfin, sur quelques expressions employées par Fénélon pour peindre la beauté d' Antiope, Faydit s' écrie : " à quoi peuvent servir, après cela, toutes les belles instructions de morale et de vertu chrétienne et évangélique que M De Cambrai fait donner par Mentor à Télémaque ? ... etc. " pag 462. Ces derniers passages de la télémacomanie tombent si juste sur les martyrs, c' est là si parfaitement les reproches que l' on a faits au style, au sujet et à l' effet du livre (galimatias, phébus, caractères ridicules, péril pour les moeurs et la religion, profanation, scandale), que mes censeurs semblent avoir copié les pensées, les plaisanteries et les phrases même de Faydit. J' étois destiné à éprouver un genre de critique tout particulier. Il a fallu, pour m' attaquer, changer de poids et de mesures, et reprocher aux martyrs ce qu' on approuve partout ailleurs : car ce p69 n' est pas la manière, c' est le fond qu' on censure dans l' épisode de Velléda : et pourtant Velléda est-elle autre chose que Circé, Didon, Armide, Eucharis, Gabrielle ? Je n' ai fait que suivre les traces de mes devanciers, en ajoutant à ma peinture un correctif qu' aucun auteur n' a mis à la sienne. Renaud ne se repent point de ses erreurs, comme amant ; il rougit seulement de sa mollesse, comme guerrier. Il retrouve Armide, il la console, il s' en va de nouveau avec elle : et quel tableau que celui de Renaud couché sur le sein d' Armide, et puisant tous les feux de l' amour dans les regards de l' enchanteresse ! Si j' avais retracé de pareilles images, que n' eût-on point dit, que n' eût-on point fait ? Et remarquez toutefois que l' écrivain de ces scènes voluptueuses alloit être couronné de la main d' un pape au capitole, lorsqu' il mourut la veille de sa gloire. Eudore se repent, Eudore combat sa foiblesse ; après sa chute, il la déplore, il se soumet à une pénitence publique, il retourne à la religion ; et son repentir est si grand, si sincère, qu' il le conduit au martyre. Les saints eux-mêmes, et les plus grands, ont donné de pareils exemples de faute et d' expiation. Saint Augustin ne nous a-t-il pas peint ses désordres ? Son fils Adéodat ne fut-il pas le fruit d' un amour criminel ? Soit qu' on examine l' épisode de Velléda dans ses conséquences pour Eudore, soit qu' on le considère sous d' autres rapports, cet épisode n' a aucun danger ; l' excès même de la passion de la druidesse en amortit l' effet p70 pour le lecteur. L' espèce de folie dont Velléda est atteinte, le malheur de cette femme, l' indifférence d' Eudore, ses remords après sa chute, ne laissent que de la tristesse au fond de l' âme. Observons de plus que Velléda ne détruit point l' intérêt pour Cymodocée, comme Didon pour Lavinie. C' est peut-être la première fois que la passion a moins intéressé que le devoir, et l' amante moins que l' épouse : espèce de tour de force dans ce genre, qui rend l' épisode très-moral. Cette observation n' est pas de moi ; elle est d' un homme supérieur sur l' autorité duquel j' aime à m' appuyer. Il faut dire pourtant que j' ai remarqué dans le dixième livre des tours un peu trop vifs, des expressions qui pouvoient être adoucies sans rien perdre de leur chaleur. J' ai retranché les blasphèmes et les imprécations d' Eudore au moment de sa chute ; j' ai épaissi les voiles ; en un mot, tel que cet épisode reparoît aujourd' hui, il seroit impossible au chrétien le plus scrupuleux de s' en plaindre ; à plus forte raison à des critiques qui visiblement ne sont pas fort chrétiens. Si j' examine ensuite le caractère de l' autre héroïne des martyrs, je vois que Cymodocée a trouvé grâce aux yeux de la plupart des critiques ; mais on s' écrie : " Cymodocée ne meurt pas chrétienne ; elle meurt pour son époux. " je ne m' attendois pas à ce reproche. Si je croyois mériter quelque louange, c' étoit précisément par ce côté. Des hommes faits pour avoir p71 une opinion en littérature, en avoient jugé ainsi. Quoi ! On voudroit que Cymodocée, à peine âgée de seize ans, élevée toute sa vie dans le paganisme, ayant à peine reçu au milieu des persécutions quelques instructions chrétiennes ; on voudroit qu' elle fût tout à coup aussi ferme dans la foi qu' une sainte Félicité ou qu' une sainte Eulalie ! On a vu, dit-on, de pareils miracles. D' accord ; mais en poésie il faut suivre la règle : le vrai peut quelquefois n' être pas vraisemblable. Ce mélange de timidité et de fermeté, d' ignorance et de lumières ; ces hésitations d' une femme demi-païenne, demi-chrétienne, qui confond dans son amour et sa religion nouvelle et son nouvel époux, sont des traits qu' il m' étoit impossible d' omettre, si je voulois conserver la vraisemblance du caractère. Cymodocée subitement inspirée, renversant les idoles, demandant le martyre, bravant les bourreaux, maudissant la religion de son père, eût été le comble de l' absurdité en fait d' art et de moeurs. Outre que la violence ne plaît point dans les femmes, et qu' en général on aime peu les héroïnes, Cymodocée eût encore offert le grand inconvénient d' une ressemblance parfaite avec Eudore. Que fût-il resté à celui-ci, si la fille d' homère eût lutté avec lui de courage et de zèle ? Cymodocée meurt, c' est assez. Dieu accepte le sacrifice de cette colombe : son ingénuité et son innocence seront comptées pour ce qui manque à la perfection p72 de sa foi. Tous les saints ne vont pas au ciel par la même vertu : les uns brillent par la charité, les autres éclatent par la simplicité du coeur. Il ne faut pas croire aussi que tous les martyrs apportent au combat la même ardeur et la même force : on a vu, dans les forêts du Canada, de jeunes missionnaires pousser des cris dans l' excès des tourments que leur faisoient souffrir les sauvages, tandis qu' auprès d' eux un vieil apôtre expiroit sans faire entendre d' autres soupirs que ceux de l' amour divin. Faites de Cymodocée une chrétienne emportée et farouche, il faudra jeter le livre au feu. Cependant on doit toujours reconnoître ce qu' il peut y avoir de fondé en raison, même dans la critique la moins raisonnable. Pour éviter tout reproche, j' ai fait un changement considérable dans cette édition. Cymodocée n' est plus demandée directement par le ciel, comme victime expiatoire, mais indirectement , comme une victime dont le sacrifice doit augmenter le sacrifice d' Eudore, et rendre plus efficace l' holocauste du martyr. La foi de Cymodocée n' exige plus, dans ce plan, la même force ; et la religion et l' art sont satisfaits. Telles sont à peu près les objections morales et religieuses que l' on a faites aux martyrs. Veut-on savoir la vérité ? Si j' avois originairement retranché p73 une douzaine de lignes de la préface, et si j' avois donné un autre titre à l' ouvrage, je ne sais pas sur quoi on se seroit disputé. On s' est jeté sur le passage où je parlois du merveilleux chrétien, et l' on s' est battu contre ce qu' on appelle mon système : il ne s' agissoit point d' un système ; il n' étoit question que de juger un livre, d' en considérer le style et le plan, d' en examiner les transitions ; de voir si j' avois heureusement rajeuni des comparaisons antiques, trouvé des comparaisons nouvelles ; de prononcer sur la vérité des tableaux ; de dire en quoi je différois de mes prédécesseurs, en quoi je leur ressemblois ; de montrer les écueils que j' avois évités, ceux où j' avois fait naufrage : on n' a point songé à tout cela. Qu' importe à la critique, la bonne foi et la justice, quand elle veut aveuglément condamner ? On saisit quelques phrases au hasard, on ferraille avec l' auteur, et l' examen se réduit à une amplification injurieuse, où l' on tâche de faire briller par-ci par-là un peu d' esprit. Il est certain aussi que le titre du livre, connu d' avance, avoit préparé l' esprit du public chrétien à un ouvrage d' un tout autre genre. On s' attendoit à trouver une espèce de martyrologe, une narration historique des persécutions de l' église, depuis Néron jusqu' à Robespierre. La surprise a été grande, lorsque frappées de cette idée, des personnes simples se sont trouvées, en ouvrant le livre, au milieu de la famille d' Homère. Des gens p74 un peu moins simples se sont vite aperçus de cette surprise, et ils en ont profité pour augmenter l' humeur qui s' empare involontairement de notre esprit, lorsque nous sommes trompés en quelque chose. Si j' avois intitulé mon livre, les aventures d' Eudore, on n' y auroit cherché que ce qui s' y trouve. Il est trop tard pour revenir à ce titre, et d' ailleurs le véritable titre de l' ouvrage est certainement celui qu' il porte. La surprise passera ; elle est déjà passée, et l' ouvrage ne tardera pas à être considéré sous son véritable jour. Si le génie du christianisme a été de quelque utilité à la religion, les martyrs, je l' espère, partageront avec lui cet inestimable honneur. L' homme est plus sensible aux exemples qu' aux préceptes. La peinture des souffrances de tant de martyrs (car, après tout, cette peinture n' est pas une fiction) ne sera point sans effet sur les lecteurs. Heureux, si j' ai prouvé que notre religion peut lutter sans crainte avec les plus grandes beautés d' Homère, et qu' elle donne, dans l' infortune, un courage au-dessus de la rage des persécuteurs, et de la cruauté des bourreaux ! Objections littéraires. Un homme de beaucoup d' esprit, de goût et de mesure, et qui de plus est poëte, et poëte d' un vrai talent, ce qui ne gâte rien à la présente discussion, n' a fait que trois objections contre p75 les martyrs, après lesquelles il semble tout approuver : 1 le héros n' est pas historique ; 2 le triomphe de la religion, ou le but de l' ouvrage, n' est pas assez annoncé ; 3 le récit n' est point assez lié à l' action. Il y a en littérature des principes immuables, et d' autres qui n' ont pas la même certitude. La règle des trois unités, par exemple, est de tout temps, de tout pays, parce qu' elle est fondée sur la nature, et qu' elle produit la plus grande perfection possible. Je crois qu' il n' en est pas ainsi de la règle du personnage historique, parce qu' il est prouvé qu' on peut intéresser aussi vivement pour un personnage d' invention que pour un personnage réel. Aussi voyons-nous qu' Aristote et Horace laissent à ce sujet plus de liberté à l' auteur. On convient que la plupart des préceptes d' Aristote pour la tragédie, s' appliquent également à l' épopée. Dacier, dont j' emprunterai la traduction, s' exprime ainsi en commentant le vingt-quatrième chapitre de la poétique. " Aristote a dit, dans le cinquième chapitre, que l' épopée a cela de commun avec la tragédie, qu' elle est une imitation des actions des plus grands personnages,... etc. " p76 ce point établi, nous trouvons qu' Aristote dit : " il arrive fort souvent que dans les tragédies, on se contente d' un ou de deux noms connus, et que tous les autres sont inventés... etc. " en examinant ce passage, où brille l' excellent jugement d' Aristote, le savant traducteur observe " qu' Horace étoit du même sentiment ; mais qu' il p77 s' est cru obligé d' avertir les romains que ces sujets, entièrement inventés, étoient plus difficiles à traiter que les autres, et de leur conseiller de s' attacher plutôt à des sujets connus : difficile est propriè communia dicere,... etc. Ainsi, d' après le premier législateur du parnasse, j' ai pu inventer mon sujet et mes personnages, et d' après le second, cela m' a jeté seulement dans une route plus difficile . Aristote cite Agathon qui réussit en inventant ses héros, et parmi nous on peut s' autoriser de l' exemple de Voltaire, dans Zaïre, Alzire et Tancrède, et même de celui de Racine, dans Bajazet. Appliquons cette règle à l' épopée, et attachons-nous à ces mots remarquables du stagyrite : " ce qui est connu l' est ordinairement de peu de personnes, et cependant il divertit tout le monde également. " en effet, tous ces grands personnages de l' épopée, que nous regardons aujourd' hui comme historiques, le sont-ils bien réellement ? Seroient-ils connus comme Alexandre et César, s' ils n' avoient été chantés par les poëtes ? Prenons le premier de tous, Achille : je doute fort que, sans Homère, son nom fût venu jusqu' à nous. Allons plus loin : connoissions-nous beaucoup Télémaque avant que Fénélon nous eut donné son épopée ? Cependant, p78 Télémaque, nommé deux fois dans l' iliade, est encore un des acteurs de l' odyssée. Si l' on veut juger cette question, que l' on considère combien peu de gens savent qu' il existe dans les poëmes d' Homère un personnage appelé Eumée. Ce personnage joue toutefois, dans l' odyssée, un rôle aussi important que celui de Télémaque ; et, quoique pasteur de troupeaux, Eumée est le descendant d' un roi. Si quelque poëte chantoit aujourd' hui le fidèle serviteur d' Ulysse, pourroit-on dire que ce poëte n' auroit pas créé son héros ? Et ce même Eumée, historique par l' autorité d' Homère, n' est-il point, dans l' origine, un personnage d' invention ? On rencontre dans l' histoire de l' enfance des peuples, une foule de noms que la mémoire laisse échapper. L' auteur qui s' en empare pour les placer sur la scène épique, et qui les fait passer de l' oubli à la gloire, en doit être regardé comme le véritable créateur. Si le pieux énée ne se trouvoit pas dans l' iliade, et surtout dans l' énéide, beaucoup de lecteurs se souviendroient-ils de l' avoir entrevu dans Tite-Live et dans Denys d' Halicarnasse ? On convient que des noms trop éclatants, trop historiquement connus, ne sont pas favorables à l' épopée. Que gagne-t-on alors à ne pas inventer ses héros ? Addison et Louis Racine ont fort bien démontré, au sujet du paradis perdu, que c' est l' action et non pas le héros qui fait l' épopée. Homère chante p79 la colère d' Achille ; il ne chante pas Achille : cela est si vrai, que si vous ôtez de l' iliade le nom d' Achille, et que vous donniez à la colère d' un autre grec l' influence que celle du fils de Pélée a sur les événements du siége de Troie, le poëme existe encore avec tout son intérêt et toutes ses beautés. Le héros est donc en soi-même peu de chose dans l' épopée, pourvu que l' action soit grande et intéressante. Et de quelle complaisance Aristote n' use-t-il pas alors envers les poëtes, puisqu' il leur permet d' inventer même leur action ! Je soumets ces doutes à l' excellent critique dont j' ose me permettre de combattre l' opinion. Je me suis appuyé, 1 de l' autorité d' Aristote, qui permet d' inventer les personnages et le sujet ; j' ai fait voir, 2 que les personnages épiques doivent être regardés presque tous comme des créations du poëte ; je vais ajouter lautorité d' un grand exemple : le Renaud du Tasse est un personnage d' invention. On trouve dans les historiens des croisades, six Godefridis, neuf Gaudefridi, quatorze Beaudouin, un Tancrède, vingt-deux Roger, sept Raimond, une foule de Robert, de Gautier, de Richard, et de Guillaume ; cinq Renaud écrits Rainaldi, un écrit Reinoldus, un autre Rainoldus, et trois écrits Reinauldi. Ces chevaliers et comtes du nom de Renaud, sont répandus dans les historiens des croisades : l' anonyme donné par Camden, Robert Moine, Baldric, Raimond d' Agiles, Fulcher, Gautier, Guibert p80 et Guillaume de Tyr. De tous les Renaud qui se montrent à diverses époques, dans les différentes croisades, aucun ne paroît avoir été de la maison d' est. Il faudroit surtout chercher le Renaud du Tasse au temps de l' entreprise de Pierre l' Hermite. Or, on ne rencontre dans l' anonyme de Camden, Robert Moine et Baldric, historiens de cette première croisade, qu' un seul Renaud : ce Renaud trahit les croisés, se fit mahométan, et ne semble pas avoir porté un grand nom. Besoldo, dans son histoire de regibus hierosolymorum , garde le même silence. Quand en fouillant les vieilles chroniques, et les titres des grandes maisons d' Italie, on découvriroit qu' un Renaud, de la maison d' est, accompagna Godefroi De Bouillon à Jérusalem, de bonne foi seroit-ce un personnage historique ? Dans ce cas, il y a tel gentilhomme breton ou périgourdin qui pourroit figurer dans l' épopée. Le nom du comte de Saint-Gilles est certainement beaucoup plus connu dans la première croisade, que la plupart des noms que j' ai cités, parce qu' il se lit à la fois dans Anne Comnène et dans les chroniqueurs latins ; et pourtant combien y a-t-il de lecteurs qui aient entendu parler du comte de Saint-Gilles ? Ainsi, ce fameux Renaud d' Est, est sorti tout entier du cerveau du poëte, puisque son nom n' est pas même dans les récits du temps. Quant à Soliman, son rival de gloire, on trouve un Soliman, fils d' un soudan de Nicée, qui battit le renégat p81 Renaud ; mais c' est tout, et le reste du caractère est formé d' après celui de Saladin. Et Argant, Clorinde, Herminie, sont-ils des noms historiques ? Et Armide, qu' en dirons-nous ? Ce n' est point un personnage épisodique ; car, si on le retranche du poëme, le poëme n' existe plus. Armide cause l' absence de Renaud, et l' absence de Renaud établit l' action de la Jérusalem, comme le repos d' Achille donne naissance à l' iliade. Ainsi, le premier héros du Tasse est d' invention ; la plupart des caractères inférieurs sont d' invention ; et Armide, sur qui roule la machine poétique, doit également sa naissance aux muses. Observons que le roi de Jérusalem, Aladin, est encore un enfant du poëte. Le p Maimbourg avoit remarqué avant moi les imaginations du Tasse. " le fameux bois enchanté, dit-il, Ismen, Clorinde, renaud , Armide, et cent autres pareilles choses de l' invention du Tasse, ne sont que d' agréables visions d' un poëte qui prend plaisir, pour en donner aux autres, à faire de nouvelles créatures qui ne furent jamais . Hist des crois, lib 3. Muratori et Gibbon conviennent aussi que le Tasse a inventé son héros. Si je passe de ces autorités à mon sujet, on va p82 voir que tout me faisoit une loi d' inventer mon principal personnage. Le caractère grave, froid et tranquille de Constantin, est précisément l' opposé du caractère épique. Qui pourroit se représenter le père temporel du concile de Nicée, livré à ces aventures de guerre et d' amour, qu' amène le développement d' une épopée ? La vie de ce prince est d' ailleurs trop connue : et malheureusement un crime pèse sur elle. Le poëme héroïque exige des passions, mais il rejette les crimes : noble dédain des muses, qui n' accordent leur plus beau chant qu' à la vertu. Je voulois en outre peindre les moeurs homériques, et les scènes tranquilles de l' odyssée, au milieu des scènes sanglantes d' une persécution. Comment, sans absurdité, conduire Constantin sous le toit de Démodocus ? Comment produire des rivalités, des jalousies ? Aurois-je jeté tout cela dans les épisodes ? Dans ce cas, l' unité d' action étoit détruite. J' avois pour but de retracer la persécution des fidèles sous Dioclétien. Où l' aurois-je placée, cette persécution ? Constantin, trop jeune alors, n' y joua aucun rôle. Si l' on dit que j' aurois pu mettre le massacre des chrétiens sur l' avant-scène, en le comprenant dans le récit, mon sujet n' auroit donc pas été la dernière persécution de l' église ? Et c' est pourtant le sujet que je me proposois de traiter. On pouvoit trouver autre chose dans la vie de Constantin. Sans doute, il y a mille plans, qui tous peuvent être meilleurs p83 que le mien ; mais enfin c' est sur le mien qu' il faut me juger. Combien de fois n' a-t-on pas refait l' énéide, et la henriade ! Il demeure à peu près certain que Constantin, pour des raisons tirées de son caractère et de la nature du sujet, ne pouvoit pas être mon héros. Qui donc aurois-je choisi à cette époque ? Un martyr connu ? C' est ici que les jeux de l' imagination sont impérieusement interdits ; c' est ici qu' on auroit crié avec raison au sacrilége. Un confesseur de la foi, devenu l' objet d' un culte sacré, a ses traditions immuables, dont on ne peut s' écarter sans impiété ; les actes de son martyre sont là : les éloquents témoins de Dieu s' élèveroient contre la muse qui oseroit changer un seul mot à l' histoire de la religion et du malheur. D' après ces considérations, je n' avois plus qu' une ressource : celle d' inventer mes principaux personnages ; il nous reste à voir si, dans ce cas, j' ai usé de tous les moyens de l' art. Afin d' ennoblir Eudore et de le rendre, pour ainsi dire, historique, je le fais descendre d' une famille de héros, et surtout du dernier des grecs, Philopoemen. Racine emploie le même artifice pour rehausser l' importance de Monime. Ainsi c' est dans Eudore que l' évangile va faire la conquête du sang de ces grands hommes dont Plutarque nous a transmis l' histoire. Inventée sur le même modèle, Cymodocée est la fille d' Homère ; et c' est en elle que le christianisme doit triompher des grâces, des p84 beaux-arts et des divinités de la Grèce. Le critique a déjà trouvé cette réponse assez ingénieuse. Il semble même, en ce cas, approuver mes personnages d' invention ; mais il auroit voulu que j' eusse insisté davantage sur mon idée, et qu' elle eût été mise d' une manière plus frappante sous les yeux du lecteur. Il a raison, et c' est ce que j' ai fait dans cette édition nouvelle. Si l' art trouve ces explications suffisantes, on doit remarquer que la religion, et c' est la chose importante, est pleinement satisfaite par l' invention de mon héros. Dieu choisit souvent dans les conditions les plus humbles l' homme dont les épreuves attirent la bénédiction du ciel sur les nations. " Dieu a choisi ce qu' il y a d' insensé, selon le monde, pour confondre les sages ; et ce qui est foible, selon le monde, pour confondre ce qu' il y a de fort. " et il a choisi ce qu' il y a de vil et de méprisable, selon le monde, et ce qui n' est rien, pour détruire ce qui est grand. " cette première vérité reconnue, on voit ensuite que la hiérarchie des vertus, et conséquemment l' efficacité plus ou moins grande des sacrifices, est admise par tous les pères, d' après l' histoire de Caïn et d' Abel. Je puis donc supposer, dans toutes les analogies p85 de la foi, qu' au temps de la persécution, un martyr dont les actes se sont perdus, s' offrit en holocauste volontaire ; et que cet holocauste, par un mérite intérieur connu de Dieu seul, parut plus agréable au très-haut, que toutes les autres victimes. Combien, en effet, de confesseurs obscurs moururent sous Dioclétien, pour la conversion du monde ! Outre les fameux athlètes qui brillent dans l' histoire, et qui révélèrent leurs cendres à l' église par des miracles : " que de saintes reliques, s' écrie Prudence, la terre dérobe à nos hommages ! ô Italie, qui dira les tombes sans honneurs dont tes champs sont couverts ! " Eudore sera donc le représentant des héros des deux religions ; les uns ignorés du monde, mais couronnés de gloire dans le ciel ; les autres, illustres sur la terre, mais privés de la gloire divine. J' aurai célébré dans sa personne ces pauvres que Galérius faisoit jeter dans la mer, ces milliers de chrétiens attachés à des gibets, brisés par des roues, déchirés par des ongles de fer : sublimes victimes, qui, ne prononçant à la mort que le nom de Jésus-Christ, ont laissé leurs propres noms inconnus aux hommes : stat nominis umbra ! Je passe à l' objection touchant le but de l' ouvrage. Dans aucune épopée le résultat de l' action n' est plus souvent indiqué que dans les martyrs. L' énéide est la fondation de l' empire romain. Virgile p86 en dit un mot au commencement de son poëme ; ensuite Jupiter explique à Vénus la suite des destins d' énée ; mais, après le premier livre, il est à peine question de ces destins. Si vous retrouvez les romains sur le bouclier d' énée et dans les champs-élysées, ce ne sont que de beaux épisodes ; ce n' est point une marche directe vers le but que le poëte a d' abord marqué. à chaque pas, au contraire, le triomphe de la religion est rappelé dans les martyrs : il est annoncé dans l' exposition ; il est prédit dans le ciel : je répète en vingt endroits que Constantin règnera sur les nations devenues chrétiennes ; que l' ambition de ce prince est l' espoir du monde ; j' avertis sans cesse que l' enfer sera confondu. Dans le dernier livre, Michel, en précipitant les démons dans l' abîme, déclare que leur empire est passé ; que le règne du christ est établi. Eudore, en allant au supplice, prophétise le règne de Constantin ; et Galérius, en se rendant à l' amphithéâtre, apprend que Constantin, proclamé César, marche à Rome, et s' est déclaré chrétien. Jamais rien fut-il plus clair, plus précis ? Toutefois j' ai cru devoir céder encore à la critique : après ces mots : les dieux s' en vont , j' ai ajouté quelques lignes qui justifient mieux le second titre de l' ouvrage : Galérius meurt ; Constantin arrive à Rome, il venge les martyrs ; il reçoit la dignité d' Auguste sur la tombe d' Eudore, et la religion chrétienne est proclamée religion du monde romain. p87 Cette nouvelle conclusion satisfera surtout ceux qui, daignant applaudir aux martyrs, ne leur reprochoient qu' une seule chose : c' étoit d' intéresser le lecteur aux scènes d' une action privée , plutôt qu' au développement d' une action publique . Mais en contentant sur ce point quelques esprits éclairés, je dois dire toutefois que l' action publique n' est point une règle de l' épopée : il seroit même aisé de prouver la vérité contraire. Toute action, fondement de l' épopée, du moins de l' épopée telle qu' elle existe dans l' iliade, l' odyssée, l' énéide et le Télémaque, tient à une action publique ; mais cette action en elle-même est une action privée. Ainsi la colère d' Achille n' est point la journée fatale d' Ilion ; et l' arrivée d' énée en Italie n' est point la fondation de Rome, qui n' eut lieu que long-temps après. Dans l' odyssée et dans le Télémaque, l' action est encore bien plus particulière, bien plus domestique : c' est un fils qui cherche son père ; c' est un mari qui retrouve sa femme dans une petite île obscure ; et tout cela sans qu' il en résulte aucun événement dans l' avenir. L' action d' Eudore est absolument de la même nature que celle d' Achille et d' énée ; elle tient à une action publique, mais elle est privée ; elle produit ensuite le règne de Constantin et le triomphe de la religion, comme la colère du fils de Pélée et l' exil du fils de Vénus amènent la chute de Troie et l' établissement de l' empire romain. Si la Pharsale et la Jérusalem ont pour sujet une action p88 historique achevée dans le cours de ces deux poëmes, l' autorité de Lucain et du Tasse ne peut balancer celle d' Homère et de Virgile. C' est encore une erreur de croire que le héros d' une épopée doit être nécessairement roi ou fils de roi. Renaud et Godefroi même ne sont que de simples chevaliers, ou de très-petits souverains, et leur naissance n' a pas plus d' éclat que celle du descendant de Phocion et de Philopoemen. Les personnes qui ont pris quelque plaisir à la lecture des martyrs peuvent être tranquilles : elles se sont amusées dans les règles . Jamais ouvrage ne fut plus conforme à la doctrine poétique, plus orthodoxe au Parnasse. Je dirai plus : la conclusion que j' ai ajoutée est, je crois, mieux appropriée au goût du temps où j' écris ; mais elle n' eût point été demandée dans le siècle de Louis Xiv. Elle n' est point nécessaire selon les lois du genre épique. Homère ne s' est pas donné la peine de faire un seul vers après les funérailles d' Hector, pour annoncer la chute de Troie ; et Virgile, après la mort de Turnus, n' a point songé à marier le pieux énée. Pourquoi cela ? Parce que c' est au lecteur à tirer une conclusion trop manifeste, et que le poëte n' est pas obligé de tout achever et de tout dire, comme l' historien et le romancier. Ma complaisance, à cet égard, a donc été extrême ; et je pouvois, sans scrupule, laisser les choses comme elles étoient. Venons au récit. p89 J' ose dire encore que dans aucune épopée le récit n' est rattaché aussi fortement à l' action qu' il l' est dans les martyrs. Le récit de l' odyssée n' a point de rapport à la catastrophe ; celui de l' énéide est court et admirable : mais revoit-on, dans la suite du poëme, les principaux acteurs qu' énée fait agir dans sa narration, et la scène en Italie se lie-t-elle à la scène de Troie ? L' épisode de Didon, qui n' est ni de l' action, ni du récit, tient-il au fond du sujet, comme l' histoire de Velléda tient au fond des martyrs ? Le récit du Télémaque est magnifique ; mais les personnages de ce récit, excepté Narbal qu' on revoit un moment, disparoissent sans retour. Dans le récit des martyrs, vous trouvez d' abord la peinture des caractères qu' il sera essentiel de connoître dans le développement de l' action : vous y trouvez le tableau du christianisme dans toute la terre, au moment d' une persécution qui va frapper tous les chrétiens ; vous y trouvez l' excommunication d' Eudore, qui fait prendre à l' action le tour qu' elle doit prendre ; vous y trouvez la grande faute qui sert à ramener le héros dans le sein de l' église : faute qui, répandant sur le fils de Lasthénès l' éclat de la pénitence, attire sur lui le regard des chrétiens, et le fait choisir pour défenseur de l' église ; vous y trouvez le commencement de la rivalité d' Eudore et d' Hiéroclès, l' annonce des victoires de Galérius sur les parthes : p90 ces victoires achèvent de rendre ce prince maître absolu de l' esprit de Dioclétien, et préparent ainsi l' abdication qui amène la persécution ; enfin vous y trouvez, par la vision de saint Paul Hermite, la prédiction du martyre d' Eudore, et du triomphe complet de la religion. Pour comble de précautions, ce récit est motivé dans le ciel : Dieu déclare qu' il a conduit Eudore par la main, afin d' éprouver sa foi et de préparer sa victoire. Ajoutons que ce récit a de plus l' avantage de faire naître l' amour de Cymodocée, d' inspirer à cette jeune païenne les premières pensées du christianisme, et de concourir ainsi par un double moyen au but de l' action. Il ne vient donc pas là sans raison, pour satisfaire la curiosité d' un personnage, comme la plupart des récits épiques. Quant à sa longueur, il n' est pas plus long, proportion gardée, que le récit de l' odyssée et que celui du Télémaque. Je dis proportion gardée, parce que je crois que les martyrs ont un peu plus d' étendue que ces deux ouvrages. Il me semble, si je ne me trompe, que je suis assez fort sur ce point : une critique généreuse reconnoîtra sans peine que la raison est de mon côté. Restent quelques difficultés présentées par divers journaux. J' ai répondu à ces chicanes de détails dans les remarques ; quant aux caractères de mes personnages, je ne sais trop à quoi m' en tenir. Démodocus est traité, par un censeur, comme un vieillard imbécile et ennuyeux ; un autre p91 censeur, très-peu favorable aux martyrs, compare la douleur de Démodocus à celle de Priam, c' est-à-dire, au plus beau morceau qui nous soit resté de l' antiquité : comment ferai-je ? Le même critique, qui met Démodocus à côté de Priam, veut que les martyrs soient une espèce de parc anglois, de vastes campagnes, où l' on trouve des lieux déserts, des lieux parés, des montagnes, des précipices. Il faut bien que je me console : Pope a représenté les poëmes d' Homère sous l' image d' un grand jardin, et Addison se sert de la même comparaison pour le paradis perdu. Le même critique a dit encore que les martyrs étoient un voyage, et toujours un voyage. Mais l' odyssée est-elle autre chose qu' un voyage ? Ulysse touche à tous les rivages connus de son temps. On disoit dans l' antiquité : les erreurs d' Ulysse . L' énéide n' est qu' un voyage ; la lusiade du camoëns n' est qu' un voyage ; que de voyages dans la Jérusalem ! Le Télémaque est non-seulement un voyage, depuis la première ligne jusqu' à la dernière ; mais le but de l' ouvrage en lui-même, ou l' action proprement dite, est un voyage. Le critique s' écrie : " l' auteur est allé là, une description ; l' auteur est allé ici, son héros y passera. " j' ai une chose bien simple à répondre. Les martyrs étoient achevés en grande partie, principalement le récit d' Eudore, lorsque je suis parti pour l' orient : c' est un fait que beaucoup de témoins p92 pourroient affirmer. Ainsi ce n' est point Eudore qui voyage en égypte, en Syrie, en Grèce, parce que j' ai voyagé dans ces contrées célèbres, mais c' est moi qui suis allé voir les bords que mon héros a parcourus. Je ne sache pas qu' on ait jamais reproché à Homère d' avoir visité les lieux dont il nous a laissé d' admirables tableaux. Je n' ai point au reste l' intention de choquer le censeur en répondant à ses objections : je reconnois qu' en attaquant les martyrs il m' a traité avec décence, indulgence même, et avec ces égards qu' un honnête homme doit à un honnête homme. Sa critique est celle d' un écrivain de talent ; et, bien qu' elle m' ait semblé rigoureuse, elle m' a paru très-digne d' être méditée. Les imitations ont été un autre objet de controverse. Je ne puis mieux faire que de citer à ce sujet mon défenseur : " la plus ancienne épopée que nous ayons après celle d' Homère, dit-il, c' est l' énéide... etc. " p95 le choix des autorités citées par mon défenseur, est excellent, et me justifie assez sur un point qui ne méritoit guère la peine qu' on s' y arrêtât. Quelques lecteurs ont cru que j' avois transporté trop littéralement dans mon ouvrage des morceaux choisis de poésie antique ; c' est une erreur que les notes dissiperont : ces lecteurs ont été trompés par un ou deux vers placés dans les strophes ou dans les choeurs des hymnes à Diane, à Bacchus, à Vénus. Pour en donner un exemple, le pervigilium veneris , chanté dans l' île de Chypre, n' est point le pervigilium faussement attribué à Catulle ; je n' ai emprunté de lui que le cras amet et un demi-couplet. La première strophe est imitée en grande partie de Lucrèce, et la seconde entière est de moi. J' ai peu puisé chez les anciens pour les comparaisons ; p96 celles des martyrs m' appartiennent presque toutes. Les personnes dont le jugement fait ma loi, pensent que c' est peut-être, avec les transitions, la partie la plus soignée de l' ouvrage. On paroît surtout avoir remarqué la comparaison du lion dans la bataille des francs ; celle de la voile repliée autour du mât pendant la tempête, celle du chant du coq sur un vaisseau, celle de l' homme qui remonte les bords d' un torrent dans la montagne, et qui arrive à la région du silence et de la sérénité ; mais enfin j' ai dérobé quelques comparaisons à la bible, à Homère, à Virgile ; et la critique, qui prend tout cela pour imitation littérale, ne s' aperçoit pas que ces comparaisons sont totalement changées. La comparaison de l' égypte à une génisse, est de l' écriture. Ayant à peindre l' égypte après l' inondation, j' ai ajouté : " l' égypte, toute brillante d' une inondation nouvelle, ressembloit à une génisse féconde qui vient de se baigner dans les flots du Nil . " ai-je eu tort d' imiter ainsi, et ne pourrois-je pas revendiquer la comparaison entière ? On connoît la description du chêne dans les géorgiques : description qui, pour le dire en passant, est tirée d' une comparaison de l' iliade. Comme Homère, j' ai mis cette description en comparaison ; et voulant peindre la fortune décroissante d' Hiéroclès, j' ai dit " le pâtre qui contemple le roi des forêts du haut de la colline, le voit p97 élever au-dessus de ses rameaux verdoyants une couronne desséchée. " ce trait ne me rend-il pas propre le passage imité ? On a blâmé ma comparaison d' Homère à un serpent qui fascine par ses regards une colombe, et la fait tomber du haut des airs. La colombe est Cymodocée. Cette critique, si je ne m' abuse, est peu raisonnable. Le serpent, chez les poëtes, est un animal fort noble. Hector, dans l' iliade, est comparé à un serpent. Le serpent étoit mêlé à toutes les choses sacrées : un serpent sort du tombeau d' Anchise, en Sicile, et vient goûter aux gâteaux des sacrifices. Le serpent étoit l' emblème du génie : cela convient-il à Homère ? Le serpent était consacré à Apollon : Apollon n' a-t-il aucune analogie avec Homère ? Au temple de Delphes, l' oracle, dans les premiers âges, étoit rendu par un serpent : ce serpent ne peut-il être l' emblème du plus grand des poëtes, inspiré par le souffle du dieu des vers ? Le serpent étoit l' image de l' univers et de l' éternité : cela convient-il mal à un poëte dont les ouvrages dureront autant que le monde ? Enfin, dans l' écriture, le serpent, animé par le père des mensonges , séduit la belle compagne de l' homme : Homère, père des fables , qui charme l' esprit de Cymodocée, n' offre-t-il pas ainsi tous les rapports nécessaires à la comparaison qu' on attaque ? Si d' une part on a cru que j' imitois, quand je n' imitois pas, de l' autre on a mis sur mon compte p98 des choses qui appartenoient à l' antiquité. Eudore, au milieu de son épreuve, dit à Festus : " regardez bien mon visage, afin de me reconnoître au jugement de Dieu. " je ne sais pas ce que cela peut avoir de risible ; mais je sais que, quand on se mêle de critiquer, il ne faut pas pousser le défaut de mémoire jusqu' à méconnoître un passage de l' écriture : passage qui se retrouve mot à mot dans le martyre de sainte Perpétue. J' aurois ici un beau sujet de triomphe ; je ne triompherai point cependant, car le plus habile homme se trompe quelquefois, quoique la méprise soit un peu forte ; il n' y a qu' un certain ton qu' un habile homme ne prend jamais. Au reste, mes remarques épargneront à Homère, à Moïse, aux prophètes, mille petites tracasseries qu' on leur a faites sous mon nom : ils ont bien de quoi se défendre par eux-mêmes ; et vraiment je suis trop sujet à faillir, pour me charger encore des sottises de l' iliade et des erreurs de la bible. On saura donc, en consultant la note, s' il y a sûreté, et si l' on peut me traiter comme je le mérite. Toutefois, je m' accuserai d' un peu de malice : je n' ai pas tout cité dans les remarques ; et je ne serois pas surpris que tel malheureux fragment, que j' aurois négligé de dénoncer à la critique, n' attire aux anciens une nouvelle avanie. Dans ce p99 cas, je promets le silence : je recevrai avec humilité les réprimandes adressées à Platon, Sophocle, Euripide ; je serai même charmé qu' on apprenne à vivre à tous ces grecs imprudents fourvoyés dans les martyrs. Il me reste à dire quelques mots du style des martyrs : on l' a beaucoup moins attaqué que celui de mes premiers ouvrages. Autrefois, on me battoit avec mes propres armes : on citoit des phrases, des pages même du génie du christianisme, véritablement répréhensibles. Mais quant aux martyrs, il semble qu' on ait évité avec soin d' en mettre de longs morceaux sous les yeux des lecteurs. Il paroît qu' on s' est généralement accordé, amis et ennemis, à remarquer dans ma manière des progrès du côté du goût et de l' art. Si je m' en tiens au jugement des censeurs opposés aux martyrs, le second livre, presque tout le récit, le combat des francs surtout, une partie de l' enfer et du purgatoire, le livre des harangues, le caractère de Cymodocée et de Démodocus, sont les meilleures choses qui soient échappées à ma plume ; il n' y a pas assez d' expressions pour les louer. Comment donc croire qu' un livre qui, d' après ses plus violents détracteurs, renferme un personnage comparable à Priam, et un combat qui n' est point effacé par les plus beaux combats d' Homère ; comment croire que ce livre est oublié, mort, enseveli pour jamais ? On va tous les jours à la postérité avec moins de titres ; et grâce à p100 l' imprimerie, l' avenir ne pourra se sauver de nous. Selon les partisans des martyrs, c' est le second volume qui l' emporte : le livre d' Athènes, celui de Jérusalem, les quatre derniers livres, et particulièrement le dernier, sont ce qu' il y a de préférable dans l' ouvrage. Voilà certes des jugements bien divers, et d' après lesquels il me seroit difficile de me corriger. Les opinions semblent d' accord sur quelques parties du travail : par exemple, sur la prophétie de saint Paul, sur la tentation d' Eudore au repas funèbre, et sur les adieux à la muse. Ces adieux n' ont cependant d' autre mérite que d' exprimer un sentiment vrai, et de montrer en moi ce qu' on voit dans tous les hommes, la fuite du temps, le changement des idées, et l' approche rapide de ce moment où tout finit. Si ce n' est pas sans quelques regrets, c' est du moins sans remords que j' ai jeté un regard sur les premiers jours de ma vie ; et si j' en vois beaucoup d' inutiles, je n' en compte pas un dont je doive rougir. Je ne sais si je dois revenir sur la question de l' épopée en prose. Les littérateurs de toutes les opinions semblent l' avoir abandonnée, comme une inutile dispute de mots. Car il est certain que d' un côté (ainsi qu' on le prouve judicieusement) la prose n' est pas des vers, et que de l' autre, on ne peut anéantir l' autorité d' Aristote et l' exemple du Télémaque. Je renvoie le lecteur à la préface des premières éditions. Je rapporterai seulement la p101 réflexion d' un critique. " si la versification fait l' épopée, a-t-il dit, il en résulte que l' iliade, l' odyssée, l' énéide, la Jérusalem, sont des romans dans nos traductions en prose, et des poëmes en grec, en latin et en italien. " l' éloge le plus délicat qu' on ait peut-être fait du Télémaque, est celui que j' ai lu dans je ne sais quel journal. Le censeur, pour mettre tous les partis d' accord, suppose que les aventures du fils d' Ulysse sont un beau poëme traduit du grec par Fénélon. On s' est donné la peine de citer Anacréon, pour prouver que les compatriotes d' Homère pouvoient avoir une épopée en prose, mais que nous autres François, nous ne sommes pas si heureux. On a eu tort d' aller si loin. Les hellénistes se taisent, mais ils rient. Je ne relèverai point des erreurs trop affligeantes. En tout, je veux donner à mes censeurs l' exemple de la modération. S' ils n' ont pas craint de blesser mon amour-propre, je me fais un devoir d' épargner leur vanité. Ils attachent sans doute à leurs ouvrages beaucoup plus d' importance que je n' en attache aux miens : puisqu' ils ont mis leur bonheur dans leurs succès litteraires, à Dieu ne plaise que je prétende le troubler. Ces censeurs ont quelquefois écrit des choses agréables et spirituelles ; ce n' est qu' en parlant de moi qu' ils semblent perdre leur talent : je conçois qu' ils doivent me haïr. D' ailleurs, si j' ai sur eux l' avantage de quelques p102 lectures, je n' ai que ce que je dois avoir, puisque je me mêle de faire des livres. Tout ceci soit dit, sans ôter à qui que ce soit le droit de courir sus aux martyrs, comme épopée. Veut-on que ce soit un roman ? Je le veux bien. Un drame ? J' y consens. Un mélodrame ? De tout mon coeur. Une mosaïque ? J' y donne les mains. Je ne suis point poëte, je ne me proclame point poëte, pas même littérateur, comme on me fait l' honneur de me nommer ; je n' ai jamais dit que j' avois fait un poëme ; j' ai protesté et je proteste encore de mon respect pour les muses. Rien ne m' enchante comme les vers. Et n' ai-je pas passé une grande partie de ma jeunesse, à ranger deux à deux des milliers de rimes qui n' étoient guère plus mauvaises que celles de mes voisins ? Dans la suite, j' ai préféré un langage inférieur sans doute à la poésie, mais qui me permettoit d' exprimer avec moins d' entraves l' enthousiasme que m' inspirent les sentiments des grands coeurs, les caractères élevés, les actions magnanimes, et le mépris souverain que j' ai voué aux bassesses de l' âme, aux petites intrigues de l' envie, et à ces affectations effrontées de courage et de noblesse, que dément à chaque pas une conduite servile. p103 Changements faits à cette édition, et remarques ajoutées à la fin de chaque livre. Dans le troisième livre, les discours des puissances divines sont retranchés : comme ces discours contiennent l' exposition complète du sujet, et le motif du récit, j' ai été obligé d' en conserver la substance. M De La Harpe, dans son chant du ciel, avoit commis la même faute que moi, et faisoit parler Dieu, à l' exemple du Tasse et de Milton, d' après l' autorité de l' écriture. On lui fit remarquer que ces discours étoient trop longs, et qu' on ne sauroit jamais prêter à Dieu un langage digne de lui. Il changea son plan, et, par une heureuse idée, il mit ce qu' il vouloit dire dans la bouche du prophète Isaïe. Debout au milieu des saints et des anges, le fils d' Amos lit dans le livre de vie les destins de la terre. Je n' ai pu m' approprier cette belle fiction : j' ai eu recours à un autre moyen que l' on jugera. Dans ce même livre du ciel, Cymodocée n' est plus demandée comme une victime immédiate, mais elle est annoncée comme une victime secondaire, qui doit augmenter le mérite du sacrifice d' Eudore. Les passages de l' apocalypse, qui avoient servi de prétexte aux plaisanteries bonnes ou mauvaises d' un journal, ont disparu : tout ce qui pouvoit blesser la doctrine ou le dogme, dans le purgatoire, l' enfer et le ciel, a été scrupuleusement p104 effacé. Je ne m' en suis pas rapporté là-dessus à mes lumières, je me suis soumis à la censure de quelques savants ecclésiastiques. J' ai insisté davantage sur la naissance d' Eudore et de Cymodocée, et sur ce qu' ils sont, l' un et l' autre, les représentants des grands hommes et des beaux-arts de la Grèce. Dans le livre de l' esclavage d' Eudore chez les francs, j' ai rétabli un morceau que j' avois supprimé sur l' épreuve, et que plusieurs personnes regrettoient. Dans le livre de Velléda, on ne trouvera plus les imprécations d' Eudore ; les couleurs trop vives sont adoucies. J' ai abrégé la scène de l' entrevue de Cymodocée et d' Hiéroclès : elle sentoit trop le roman. J' ai annoncé plus fortement et plus clairement le triomphe de la religion. J' avois quelquefois parlé moi-même comme poëte (qu' on me passe le mot), le langage de la mythologie : j' ai fait disparoître ces légères inadvertances ; j' ai retranché plusieurs comparaisons, abrégé quelques détails de moeurs, et corrigé quelques fautes contre l' histoire et la géographie. Enfin, j' ai ajouté des remarques à chaque livre. Ces remarques contiennent les imitations d' Homère, de Virgile, etc., etc. Les autorités historiques se trouveront aussi dans ces notes. On y verra enfin d' assez longs morceaux de mon itinéraire de Paris à Jérusalem, en passant par la Grèce , etc. p105 Ces morceaux serviront de commentaires aux descriptions de la Grèce, de la Syrie et de l' égypte. Je n' ai passé en orient que pour visiter les lieux où j' ai placé la scène des martyrs : il est donc tout simple que le voyage justifie les tableaux du voyageur. J' ai écrit ces notes avec une grande répugnance, et seulement pour obéir au conseil de mes amis. Ils m' ont représenté que beaucoup de lecteurs, étrangers au langage de l' antiquité, avoient besoin d' une espèce d' explication pour lire les martyrs ; que c' étoit l' unique moyen de faire tomber une foule de critiques. J' ai cédé à ces raisons, mais j' aurois mieux aimé que l' avenir, s' il y a un avenir pour moi, se fût chargé du commentaire. J' ai développé mon plan dans ces remarques, et montré la suite de mes idées et de ma composition. Je l' ai fait avec sincérité, et comme j' en aurois agi pour l' ouvrage d' un autre. Ces remarques apprendront du moins quelque chose à quelques lecteurs, et elles seront un monument de ma bonne foi. Tout ceci prouve, j' espère, ce qui est déjà prouvé, mon obéissance à la critique. Elle est telle, que souvent mes amis n' osent me faire des objections, dans la crainte de me voir changer et bouleverser tout au moindre mot. Je n' ai point cet orgueil qui se complaît dans une erreur. Si quelque chose me rendoit indocile à la leçon, c' est la manière dont elle est donnée. Je ne reçois point un conseil sous la forme d' un outrage ; autant je pourrois p106 craindre la séduction de la bienveillance, de l' estime, des prévenances, des égards, autant je repousse le ton impérieux et les airs de maître. Il faut parler à présent de certains reproches qui me sont beaucoup plus sensibles que tous les autres, parce qu' ils semblent tomber sur mes amis. On a voulu faire entendre que des hommes distingués, dont le jugement est une autorité puissante, après s' être prononcés pour les martyrs, se sont ensuite prudemment retirés , lorsqu' ils ont vu déchirer l' ouvrage. Qu' on sache que les amis qui me restent, tout petit que soit leur nombre, ne sont pas de ceux qui se retirent au jour du combat ; ils ont un jugement formé, et ils n' attendent point l' approbation ou l' animadversion d' un bureau d' esprit pour savoir à quel rang ils doivent placer un ouvrage : ils regardent les martyrs comme le meilleur, ou, si l' on veut, comme le moins foible de mes très-foibles écrits. Est-ce un homme dont le beau talent, comme écrivain, surpasse encore la pureté du goût comme critique, que l' on a voulu désigner par cette étrange assertion ? Mon illustre ami a dit et redit cent fois, à quiconque a voulu l' entendre, ce qu' il pense de mes derniers travaux littéraires ; ses sentiments à cet égard sont bien loin d' être changés : le temps et les satires publiées contre mon livre n' ont fait que l' affermir dans l' opinion qu' il a des martyrs, et aucune opinion, sur tous les points p107 et sous tous les rapports, ne leur est plus complétement favorable. Si l' on trouve mauvais que je me vante ici des suffrages que j' ai obtenus ; si je sors des bornes d' une modestie que la foiblesse de mes talents me prescrit, et que je n' ai jamais franchies jusqu' à présent, qu' on s' en prenne à l' indigne manière dont on m' a traité. Il est aisé de comprendre pourquoi on avoit hasardé une accusation qui jetoit de la défaveur sur mon ouvrage, en même temps qu' elle flétrissoit le caractère de mes amis. On savoit que les dignités dont le premier d' entre eux est revêtu, lui interdisoient toute espèce de lutte dans les journaux : on n' a pas craint alors de l' appeler dans une arène où il ne pouvoit descendre. Si l' indignation que cause l' injustice l' avoit engagé malgré moi dans ce combat, eh bien ! On avoit encore tout à gagner : on eût fait du bruit en s' attachant à un nom célèbre. Enfin, s' il faut en croire les adversaires des martyrs, ce sont les coteries, les cabales, les partis, qui agissent en ma faveur. Depuis mon entrée dans la carrière des lettres, tous mes pas ont été marqués par des orages. J' ai été accablé d' injures, de pamphlets, de parodies, de critiques, de plaisanteries en prose et en vers ; mes phrases traînent dans toutes les saletés des boulevarts ; mon nom se rencontre dans toutes les satires. Qu' ai-je opposé à cela ? Une seule défense où, en répondant d' une voix ferme, je n' ai point p108 rendu l' insulte pour l' insulte. Me rencontre-t-on dans ces salons et sur ces théâtres où se forge la renommée ? Suis-je de quelque assemblée littéraire ? Vais-je lisant mes ouvrages à quiconque veut les écouter ? Je vis seul ; je n' ai point d' école, point de jeunes gens qui viennent recueillir les paroles du maître. Si j' en crois pourtant la faveur publique, il ne tiendroit qu' à moi de m' entourer de nombreux disciples. Avant la révolution, étant encore dans ma plus grande jeunesse, un heureux hasard me jeta dans la société de M De La Harpe, et j' eus le bonheur de recevoir les leçons de cet excellent maître. Il a daigné me rappeler dans son testament, et je déplore tous les jours la perte d' un homme si utile aux lettres. Quel défenseur n' ai-je pas perdu ! Tout le monde sait l' amitié qui me lie au digne successeur de l' aristarque françois ; amitié qui compte déjà bien des années, puisqu' elle remonte à l' époque où j' ai connu M De La Harpe. D' autres littérateurs distingués, que je fréquentois à cette même époque, ont suivi des routes différentes de la mienne : ils se sont déclarés mes ennemis, sans que je les aie provoqués ; ils m' ont attaqué dans leurs écrits avec violence. Je ne me suis pas plaint de leur infidélité au souvenir d' une ancienne liaison ; j' ai lu les critiques qu' ils ont faites de mes premiers ouvrages, j' y ai remarqué du goût, de l' esprit, du talent, du savoir. S' ils p109 m' ont paru quelquefois aller trop loin, j' ai pensé, ou que mon amour-propre me trompoit, ou qu' ils étoient emportés malgré eux au delà des bornes, par cette chaleur d' opinion dont on a tant de peine à se défendre. Je me plais même à reconnoître que les rudes leçons d' une amitié changée m' ont été utiles ; et que si les martyrs ont moins de taches que mes précédents écrits, je le dois à ces jugements, peut-être un peu rigoureux. Je ne pense nullement comme ces hommes de lettres en matière de religion ; mais cela ne me rend point leur ennemi, et je ne le dis point par une hypocrisie superbe. Ce ton n' est guère, il me semble, celui d' un chef de parti , d' un homme de coterie . Aujourd' hui que l' on a passé envers moi toutes les bornes ; aujourd' hui que l' on a tenu, en parlant des martyrs, un langage que l' on ne m' avoit jamais adressé dans la plus grande chaleur de la controverse sur Atala, qu' ai-je opposé à cette attaque ? Pendant huit mois, un profond silence ; maintenant cet examen, où je n' ai pas même employé les réponses personnelles que je trouvois dans la brochure d' un défenseur inconnu. Ne pourrois-je point, à mon tour, avec plus de p110 justice, accuser mes adversaires de cabale et d' esprit de parti ? Je demanderois si des gens pleins de bonne foi et de droiture ne se sont point assemblés pour délibérer sur le sort qu' on feroit aux martyrs ? Je demanderois si, dans l' incroyable chaleur de la haine, on n' est point allé jusqu' à proposer d' insulter ma personne autant que mon ouvrage ? Ceux qui connoissent à fond l' odieuse intrigue montée contre les martyrs, verront bien que je ne dis pas tout. Et quel moment a-t-on choisi pour m' attaquer ! Moment où la moindre noblesse de caractère eût suffi pour interdire toute critique injurieuse ! Mais on n' a respecté ni ma douleur, ni mes regrets. J' entends d' ici mes adversaires me répondre : " vos études, vos voyages, vos sacrifices, vos douleurs, vos regrets ne font rien à l' affaire ; le public n' entre point dans toutes ces raisons. Les martyrs sont-ils une bonne ou une méchante épopée ? Voilà la question. Il n' y a point d' auteur censuré qui ne crie à l' injustice, à la persécution ; qui n' en appelle à la postérité ; qui ne se compare à Racine outragé, quoiqu' il n' ait rien de commun avec Racine. Les droits de la critique sont de dire nettement et clairement son avis ; de juger impitoyablement un livre, sans considérations aucunes, sans ménagements, sans égards aux réclamations de l' auteur. " non, ce ne sont point là des droits de la critique ; p111 et puisqu' elle ignore ses véritables droits, je vais tâcher de les lui faire connoître. Un homme prend tout à coup le titre d' auteur, il se présente au public sans nom, sans talent, sans bonnes études ; tout annonce en lui une incapacité absolue pour l' art du poëte, de l' orateur, de l' historien : c' est alors que la critique a le droit incontestable de repousser cet homme, sans égards, sans ménagements, sans considérations aucunes. Elle peut employer contre lui toutes sortes d' armes, hors celles qu' interdit l' honneur. Raisonnements, plaisanteries, vérités dures et tranchantes, tout est bon, parce qu' elle fait alors une oeuvre charitable : elle arrête un malheureux au commencement d' une carrière où l' attendent les humiliations et le ridicule s' il est riche, le mépris et la misère si la fortune lui a refusé ses dons. Les lettres, sans le talent propre à les rendre utiles ou agréables, ne servent qu' à corrompre le coeur, qu' à nous gonfler de haine et d' envie, qu' à nous arracher aux devoirs de la société, et à nourrir en nous un amour-propre féroce aux dépens de tous les sentiments généreux. Mais quand la critique croit avoir le droit d' user de la même rigueur dans toute occasion et avec toute espèce d' hommes, dès qu' un ouvrage lui déplaît, elle est dans une grossière erreur. Il résulteroit de là que Boileau pourroit être traité comme Chapelain, si le Lutrin ou l' art poétique encouroit la disgrâce d' un censeur, et que le premier p112 barbouilleur de jugements littéraires pourroit manquer impunément au génie de Corneille. Il y a donc nécessairement une règle qu' il n' est permis à personne de violer. Or, cette règle, la voici : ce qui décide du ton et des égards que l' on doit employer dans l' examen d' un ouvrage, c' est le plus ou moins de renommée, le plus ou moins d' estime qui s' attache au nom de l' écrivain, et, jusqu' à un certain degré, le plus ou moins de temps, de veilles, d' études, de travaux, que cet écrivain a consacrés aux lettres. Qu' un auteur ait donc obtenu un succès incontestable, puisque c' est un fait ; que ce succès se soutienne après dix ans révolus ; que des éditions sans cesse renouvelées, des traductions dans toutes les langues aient fait, à tort ou à raison, connoître le nom de cet auteur dans toute l' Europe ; que cet auteur jouisse d' ailleurs de la réputation d' un honnête homme, la critique qui ne lui oppose qu' une parodie burlesque passe les bornes de son pouvoir ; elle doit se souvenir que ce n' est plus un écolier qu' elle corrige ; mais qu' elle est appelée à juger un homme vieilli dans l' art, et dont elle ne peut relever les erreurs qu' avec défiance, mesure et politesse ; elle sera d' autant plus tenue à ces égards, que l' auteur aura mieux connu le prix de l' estime publique et que, respectant cette estime, il n' aura point broché son nouvel ouvrage, mais aura fait tous les sacrifices pour rendre cet ouvrage digne du succès p113 qu' ont obtenu ses premiers écrits. Ajoutons que, dans ce cas, l' auteur a le droit de demander que son juge ait au moins cette compétence qui tient à la gravité des études et du caractère, et d' exiger que le peintre en grotesques ne soit pas admis à prononcer sur les tableaux du peintre d' histoire. Si cette opinion sur les devoirs des juges littéraires n' étoit que la mienne, elle ne mériteroit pas sans doute la peine qu' on s' y arrêtât ; mais c' est aussi celle du maître de tous les critiques, d' un homme qui se connoissoit en bons et en mauvais ouvrages, et qui se fit un jeu toute sa vie de tourmenter les Cassagne et les Cotin. " traiter de haut en bas, dit Boileau, un auteur approuvé du public, c' est traiter de haut en bas le public même. " tels sont les devoirs que la raison, l' équité, la modération, l' honneur, prescrivent à la critique. Ont-ils été remplis envers moi ces devoirs, et dois-je être placé ou dans la classe de l' homme nouveau qui cède imprudemment à la dangereuse tentation d' écrire, ou dans celle de l' homme connu qui a fait des lettres l' occupation principale de sa vie ? Ce n' est pas à moi de répondre à cette question. Disons plutôt, afin de quitter ce triste sujet, et pour faire voir que ce n' est point ma vanité blessée qui se lamente ; disons que, si j' ai le droit d' être choqué de certaines leçons, cela ne me rend point p114 injuste. Je sais que je suis amplement dédommagé d' une persécution passagère, par le suffrage des hommes supérieurs, par les critiques décentes de la plupart des journaux, par le jugement favorable de cette société polie que recherchoient surtout Boileau, Racine et Voltaire, enfin, par les applaudissements de la grande majorité du public. Je n' ai jamais espéré d' ailleurs que les martyrs obtinssent, dans le premier moment, un succès aussi populaire que celui du génie du christianisme. Les temps sont changés : l' ouvrage n' est pas du même genre ; il convient à beaucoup moins de lecteurs. Jamais un livre de cette nature ne fut reçu d' abord avec enthousiasme, le Télémaque excepté ; et l' on sait que sa prompte renommée tint à des causes indépendantes de son mérite réel. S' il paroissoit aujourd' hui, il est hors de doute que le vulgaire des lecteurs et des critiques le trouveroit froid, traînant, ennuyeux, et même écrit avec une négligence impardonnable ; et cependant, quel chef-d' oeuvre de goût, de style et de simplicité ! Malgré l' opposition de mes ennemis, malgré les préjugés de toute espèce que l' on a voulu faire naître contre les martyrs, j' ai encore réussi beaucoup au delà de mon attente : il s' est plus écoulé d' exemplaires de mon dernier ouvrage, en quelques mois, qu' il ne s' est vendu d' exemplaires du génie du christianisme en plusieurs années. Sans parler des juges qui se sont déclarés pour moi, ceux qui ont condamné p115 les martyrs m' ont donné, pour ces mêmes martyrs, des éloges que je n' ai jamais obtenus pour mes autres écrits : éloges tels qu' ils sembloient devoir exclure ensuite le ton qu' on a pris avec moi. Mon amour-propre, comme auteur, a donc de quoi se consoler ; mais je ne puis m' empêcher de gémir sur le misérable esprit qui règne dans notre littérature. Quelle idée doivent prendre de nous les étrangers, en lisant ces critiques moitié furibondes, moitié bouffonnes, d' où la décence, l' urbanité, la bonne foi sont bannies ; ces jugements où l' on n' aperçoit que la haine, l' envie, l' esprit de parti, et mille petites passions honteuses ? En Italie, en Angleterre, ce n' est pas ainsi qu' on accueille un ouvrage : on l' examine avec soin, même avec rigueur, mais toujours avec gravité. S' il renferme quelque talent, on s' en fait un titre d' honneur pour la patrie. En France, on diroit qu' un succès littéraire est une calamité pour tous ceux qui se mêlent d' écrire. Je l' avouerai : quand je vois traîner dans la fange les lambeaux de mes ouvrages, je regrette quelquefois cette carrière où personne n' avoit le droit de prononcer mon nom publiquement sans mon aveu, et où je disposois seul d' une noble obscurité. Enfin on a parlé, à mon sujet, de philosophe et de philosophie, et cela d' un ton qui n' a fait tort qu' à celui qui l' a pris. Expliquons-nous : s' il faut, pour être philosophe, applaudir aux p116 progrès des lumières, honorer les sciences, aimer les lettres et les arts, désirer le bonheur des hommes, idolâtrer la patrie, je suis philosophe. Si, pour mériter ce titre, il faut mépriser la sagesse et la gloire de nos ancêtres ; blasphémer une religion qui a civilisé, éclairé et consolé la terre ; substituer à l' éternelle parole et aux commandements immuables de Dieu, le vain langage et la raison changeante de l' homme ; s' il faut vanter l' indépendance avec un coeur d' esclave ; n' avoir pour soi que les crimes et jamais les vertus d' une opinion, je n' ai point été, je ne suis point, et je ne serai jamais philosophe. C' est ici mon dernier combat : il est temps de mettre un terme à ces vaines agitations. J' ai passé l' âge des chimères, et je sais à quoi m' en tenir sur la plupart des choses de la vie. Quelle que soit désormais la justice ou l' injustice de la critique, je lui abandonne mes ouvrages : on pourra les ensevelir, les exhumer, les ensevelir de nouveau, je ne réclamerai plus. Je suis las de recevoir des insultes pour remercîments des plus pénibles travaux. Dans aucun temps, dans aucun pays, un homme qui auroit consacré huit années de sa vie à un long ouvrage ; qui, pour le rendre moins imparfait, eût entrepris des voyages lointains, dissipé le fruit de ses premières études, quitté sa famille, exposé sa vie ; dans aucun temps, dis-je, dans aucun pays, cet homme n' eût été p117 jugé avec une légèreté si déplorable. Je n' ai jamais senti le besoin de la fortune qu' aujourd' hui. Avec quelle satisfaction je laisserois le champ de bataille à ceux qui s' y distinguent par tant de hauts faits, pour l' honneur des muses et l' encouragement des talents ! Non que je renonçasse aux lettres, seule consolation de la vie ; mais personne ne seroit plus appelé, de mon vivant, à me citer à son tribunal pour un ouvrage nouveau. LIVRE PREMIER p121 Je veux raconter les combats des chrétiens, et la victoire que les fidèles remportèrent sur les esprits de l' abîme, par les efforts glorieux de deux époux martyrs. p122 Muse céleste, vous qui inspirâtes le poëte de Sorrente et l' aveugle d' Albion, vous qui placez votre trône solitaire sur le Thabor, vous qui vous plaisez aux pensées sévères, aux méditations graves et sublimes, j' implore à présent votre secours. Enseignez-moi sur la harpe de David les chants que je dois faire entendre ; donnez surtout à mes yeux quelques-unes de ces larmes que Jérémie versoit sur les malheurs de Sion : je vais dire les douleurs de l' église persécutée ! Et toi, vierge du Pinde, fille ingénieuse de la Grèce, descends à ton tour du sommet de l' Hélicon : je ne rejetterai point les guirlandes de fleurs dont tu couvres les tombeaux, ô riante divinité de la fable, toi qui n' as pu faire de la mort et du malheur même une chose sérieuse ! Viens, muse des mensonges, viens lutter avec la muse des vérités. Jadis on lui fit souffrir en ton nom des maux cruels : orne aujourd' hui son triomphe par ta défaite, et confesse qu' elle étoit plus digne que toi de régner sur la lyre. Neuf fois l' église de Jésus-Christ avoit vu les esprits de l' abîme conjurés contre elle ; neuf fois ce vaisseau, qui ne doit point périr, étoit échappé au naufrage. La terre reposoit en paix. Dioclétien tenoit dans ses mains habiles le sceptre du monde. Sous la protection de ce p123 grand prince, les chrétiens jouissoient d' une tranquillité qu' ils n' avoient point connue jusqu' alors. Les autels du vrai Dieu commençoient à disputer l' encens aux autels des idoles ; le troupeau des fidèles augmentoit chaque jour ; les honneurs, les richesses et la gloire n' étoient plus le seul partage des adorateurs de Jupiter : l' enfer, menacé de perdre son empire, voulut interrompre le cours des victoires célestes. L' éternel, qui voyoit les vertus des chrétiens s' affoiblir dans la prospérité, permit aux démons de susciter une persécution nouvelle ; mais, par cette dernière et terrible épreuve, la croix devoit être enfin placée sur le trône de l' univers, et les temples des faux dieux alloient rentrer dans la poudre. Comment l' antique ennemi du genre humain fit-il servir à ses projets les passions des hommes, et surtout l' ambition et l' amour ? Muse, daignez m' en instruire. Mais auparavant, faites-moi connoître la vierge innocente, et le pénitent illustre, qui brillèrent dans ce jour de triomphe et de deuil : l' une fut choisie du ciel chez les idolâtres, l' autre, parmi le peuple fidèle, pour être les victimes expiatoires des chrétiens et des gentils. Démodocus étoit le dernier descendant d' une de ces familles homérides qui habitoient autrefois p124 l' île de Chio, et qui prétendoient tirer leur origine d' Homère. Ses parents l' avoient uni, dans sa jeunesse, à la fille de Cléobule de Crète, épicharis, la plus belle des vierges qui dansoient sur les gazons fleuris, au pied du mont Talée chéri de Mercure. Il avoit suivi son épouse à Gortynes, ville bâtie par le fils de Rhadamante, au bord du Léthé, non loin du platane qui couvrit les amours d' Europe et de Jupiter. Après que la lune eut éclairé neuf fois les antres des dactyles, épicharis alla visiter ses troupeaux sur le mont Ida. Saisie tout à coup des douleurs maternelles, elle mit au jour Cymodocée, dans le bois sacré où les trois vieillards de Platon s' étoient assis pour discourir sur les lois : les augures déclarèrent que la fille de Démodocus deviendroit célèbre par sa sagesse. Bientôt après, épicharis perdit la douce lumière des cieux. Alors Démodocus ne vit plus les eaux du Léthé qu' avec douleur ; toute sa consolation étoit de prendre sur ses genoux le fruit unique de son hymen, et de regarder, avec un sourire mêlé de larmes, cet astre charmant qui lui rappeloit la beauté d' épicharis. Or, dans ce temps-là, les habitants de la Messénie faisoient élever un temple à Homère ; ils proposèrent à Démodocus d' en être le grand-prêtre. p125 Démodocus accepta leur offre avec joie, content d' abandonner un séjour que la colère céleste lui avoit rendu insupportable. Il fit un sacrifice aux mânes de son épouse, aux fleuves nés de Jupiter, aux nymphes hospitalières de l' Ida, aux divinités protectrices de Gortynes, et il partit avec sa fille, emportant ses pénates et une petite statue d' Homère. Poussé par un vent favorable, son vaisseau découvre bientôt le promontoire du Ténare, et, suivant les côtes d' Oetylos, de Thalames et de Leuctres, il vient jeter l' ancre à l' ombre du bois de Choerius. Les messéniens, peuple instruit par le malheur, reçurent Démodocus comme le descendant d' un dieu. Ils le conduisirent en triomphe au sanctuaire consacré à son divin aïeul. On y voyoit le poëte représenté sous la figure d' un grand fleuve où d' autres fleuves venoient remplir leurs urnes. Le temple dominoit la ville d' épaminondas ; il étoit bâti dans un vieux bois d' oliviers, sur le mont Ithome, qui s' élève isolé, comme un vase d' azur, au milieu des champs de la Messénie. L' oracle avoit ordonné de creuser les fondements de l' édifice, au même lieu qu' Aristomène avoit choisi pour enterrer l' urne d' airain à laquelle le sort de sa patrie étoit attaché. La vue s' étendoit au loin p126 sur des campagnes plantées de hauts cyprès, entrecoupées de collines, et arrosées par les flots de l' Amphise, du Pamisus et du Balyra, où l' aveugle Thamyris laissa tomber sa lyre. Le laurier rose et l' arbuste aimé de Junon bordoient de toutes parts le lit des torrents et le cours des sources et des fontaines : souvent, au défaut de l' onde épuisée, ces buissons parfumés dessinoient dans les vallons comme des ruisseaux de fleurs, et remplaçoient la fraîcheur des eaux par celle de l' ombre. Des cités, des monuments des arts, des ruines, se montroient dispersés çà et là sur le tableau champêtre : Andanies témoin des pleurs de Mérope, Tricca qui vit naître Esculape, Gérénie qui conserve le tombeau de Machaon, Phéres, où le prudent Ulysse reçut d' Iphitus l' arc fatal aux amants de Pénélope, et Stényclare retentissant des chants de Tyrtée. Ce beau pays, jadis soumis au sceptre de l' antique Nélée, présentoit ainsi, du haut de l' Ithome et du péristyle du temple d' Homère, une corbeille de verdure, de plus de huit cents stades de tour. Entre le couchant et le midi, la mer de Messénie formoit une brillante barrière ; à l' orient et au septentrion, la chaîne du Taygète, les sommets du lycée, et les montagnes de l' élide, arrêtoient les regards. Cet horizon, unique sur la terre, rappeloit le triple p127 souvenir de la vie guerrière, des moeurs pastorales, et des fêtes d' un peuple qui comptoit les malheurs de son histoire par les époques de ses plaisirs. Quinze ans s' étoient écoulés depuis la dédicace du temple. Démodocus vivoit paisiblement retiré à l' autel d' Homère. Sa fille Cymodocée croissoit sous ses yeux, comme un jeune olivier qu' un jardinier élève avec soin au bord d' une fontaine, et qui est l' amour de la terre et du ciel. Rien n' auroit troublé la joie de Démodocus, s' il avoit pu trouver pour sa fille un époux qui l' eût traitée avec toute sorte d' égards, après l' avoir emmenée dans une maison pleine de richesses ; mais aucun gendre n' osoit se présenter, parce que Cymodocée avoit eu le malheur d' inspirer de l' amour à Hiéroclès, proconsul d' Achaïe, et favori de Galérius. Hiéroclès avoit demandé Cymodocée pour épouse ; la jeune messénienne avoit supplié son père de ne la point livrer à ce romain impie, dont le seul regard la faisoit frémir. Démodocus avoit aisément cédé aux prières de sa fille : il ne pouvoit confier le sort de Cymodocée à un barbare soupçonné de plusieurs crimes, et qui, par des traitements inhumains, avoit précipité une première épouse au tombeau. Ce refus, en blessant l' orgueil du proconsul, p128 n' avoit fait qu' irriter sa passion : il avoit résolu d' employer, pour saisir sa proie, tous les moyens que donne la puissance unie à la perversité. Démodocus, afin de dérober sa fille à l' amour d' Hiéroclès, l' avoit consacrée aux muses. Il l' instruisoit de tous les usages des sacrifices : il lui montroit à choisir la génisse sans tache, à couper le poil sur le front des taureaux, à le jeter dans le feu, à répandre l' orge sacrée ; il lui apprenoit surtout à toucher la lyre, charme des infortunés mortels. Souvent assis avec cette fille chérie sur un rocher élevé, au bord de la mer, ils chantoient quelques morceaux choisis de l' iliade et de l' odyssée : la tendresse d' Andromaque, la sagesse de Pénélope, la modestie de Nausicaa ; ils disoient les maux qui sont le partage des enfants de la terre : Agamemnon sacrifié par son épouse, Ulysse demandant l' aumône à la porte de son palais ; ils s' attendrissoient sur le sort de celui qui meurt loin de sa patrie, sans avoir revu la fumée de ses foyers paternels ; et vous aussi, jeunes hommes, ils vous plaignoient, vous qui gardiez les troupeaux des rois vos pères, et qu' une occupation si innocente ne put sauver des terribles mains d' Achille ! Nourrie des plus beaux souvenirs de l' antiquité dans la docte familiarité des muses, p129 Cymodocée développoit chaque jour de nouveaux charmes. Démodocus, consommé dans la sagesse, cherchoit à tempérer cette éducation toute divine, en inspirant à sa fille le goût d' une aimable simplicité. Il aimoit à la voir quitter son luth, pour aller remplir une urne à la fontaine, ou laver les voiles du temple au courant d' un fleuve. Pendant les jours de l' hiver, lorsque, adossée contre une colonne, elle tournoit ses fuseaux à la lueur d' une flamme éclatante, il lui disoit : " Cymodocée, j' ai cherché dès ton enfance à t' enrichir de vertus et de tous les dons des muses, car il faut traiter notre âme, à son arrivée dans notre corps, comme un céleste étranger que l' on reçoit avec des parfums et des couronnes. Mais, ô fille d' épicharis, craignons l' exagéation qui détruit le bon sens : prions Minerve de nous accorder la raison, qui produira dans notre naturel cette modération, soeur de la vérité, sans laquelle tout est mensonge. " ainsi de belles images et de sages propos charmoient et instruisoient Cymodocée. Quelque chose des muses auxquelles elle étoit consacrée, avit passé sur son visage, dans sa voix et dans son coeur. Quand elle baissoit ses longues paupières dont l' ombre se dessinoit sur p130 la blancheur de ses joues, on eût cru voir la sérieuse Melpomène ; mais, quand elle levoit les yeux, vous l' eussiez prise pour la riante Thalie. Ses cheveux noirs ressembloient à la fleur d' hyacinthe, et sa taille au palmier de Délos. Un jour elle étoit allée au loin cueillir le dictame avec son père. Pour découvrir cette plante précieuse, ils avoient suivi une biche blessée par un archer d' Oechalie ; on les aperçut sur le sommet des montagnes : le bruit se répandit aussitôt que Nestor et la plus jeune de ses filles, la belle Polycaste, étoient apparus à des chasseurs, dans les bois de l' Ira. La fête de Diane-Limnatide approchoit, et l' on se préparoit à conduire la pompe accoutumée sur les confins de la Messénie et de la Laconie. Cette pompe, cause funeste des guerres antiques de Lacédémone et de Messène, n' attiroit plus que de paisibles spectateurs. Cymodocée fut choisie des vieillards, pour conduire le choeur des jeunes filles qui devoient présenter les offrandes à la chaste soeur d' Apollon. Dans la naïveté de sa joie, elle s' applaudissoit de ces honneurs, parce qu' ils rejaillissoient sur son père : pourvu qu' il entendît les louanges qu' on donnoit à sa fille, qu' il touchât les couronnes qu' elle avoit gagnées, il ne demandoit pas d' autre gloire, ni d' autre bonheur. p131 Démodocus, retenu par un sacrifice qu' un étranger étoit venu offrir à Homère, ne put accompagner sa fille à Limné. Elle se rendit seule à la fête avec sa nourrice Euryméduse, fille d' Alcimédon de Naxos : le vieillard étoit sans inquiétude, parce que le proconsul d' Achaïe se trouvoit alors à Rome auprès de César-Galérius. Le temple de Diane s' élevoit à la vue du golfe de Messénie, sur une croupe du Taygète, au milieu d' un bois de pins, aux branches desquels les chasseurs avoient suspendu la dépouille des bêtes sauvages. Les murs de l' édifice avoient reçu du temps cette couleur de feuilles séchées, que le voyageur observe encore aujourd' hui dans les ruines de Rome et d' Athènes. La statue de Diane, placée sur un autel au milieu du temple, étoit le chef-d' oeuvre d' un sculpteur célèbre. Il avoit représenté la fille de Latone, debout, un pied en avant, saisissant de la main droite une flèche dans son carquois suspendu à ses épaules, tandis que la biche Cérynnide, aux cornes d' or et aux pieds d' airain, se réfugioit sous l' arc que la déesse tenoit dans sa main gauche abaissée. Au moment où la lune, au milieu de sa course, laissa tomber ses rayons sur le temple, Cymodocée, à la tête de ses compagnes, égales en nombre aux nymphes océanies, entonna p132 l' hymne à la vierge blanche. Une troupe de chasseurs répondoit à la voix des jeunes filles : " formez, formez la danse légère ! Doublez, ramenez le choeur, le choeur sacré ! " Diane, souveraine des forêts, recevez les voeux que vous offrent des vierges choisies, des enfants chastes, instruits par les vers de la sibylle. Vous naquîtes sous un palmier, dans la flottante Délos. Pour charmer les douleurs de Latone, des cygnes firent sept fois en chantant le tour de l' île harmonieuse : ce fut en mémoire de leurs chants, que votre divin frère inventa les sept cordes de la lyre. " formez, formez la danse légère ! Doublez, ramenez le choeur, le choeur sacré ! " vous aimez les rives des fleuves, l' ombrage des bois, les forêts du Cragus verdoyant, du frais Algide et du sombre érymanthe. Diane qui portez l' arc redoutable, lune dont la tête est ornée du croissant, Hécate armée du serpent et du glaive, faites que la jeunesse ait des moeurs pures, la vieillesse du repos, et la race de Nestor, des fils, des richesses et de la gloire ! " formez, formez la danse légère ! Doublez, ramenez le choeur, le choeur sacré ! " p133 en achevant cet hymne, les jeunes filles ôtèrent leurs couronnes de laurier, et les suspendirent à l' autel de Diane, avec les arcs des chasseurs. Un cerf blanc fut immolé à la reine du silence. La foule se sépara, et Cymodocée, suivie de sa nourrice, prit un sentier qui la devoit conduire chez son père. C' étoit une de ces nuits dont les ombres transparentes semblent craindre de cacher le beau ciel de la grèce : ce n' étoit point des ténèbres, c' étoit seulement l' absence du jour. L' air étoit doux comme le lait et le miel, et l' on sentoit à le respirer un charme inexprimable. Les sommets du Taygète, les promontoires opposés de Colonides et d' Acritas, la mer de Messénie, brilloient de la plus tendre lumière ; une flotte ionienne baissoit ses voiles pour entrer au port de Coronée, comme une troupe de colombes passagères ploie ses ailes pour se reposer sur un rivage hospitalier ; Alcyon gémissoit doucement sur son nid, et le vent de la nuit apportoit à Cymodocée les parfums du dictame et la voix lointaine de Neptune ; assis dans la vallée, le berger contemploit la lune au milieu du brillant cortége des étoiles, et il se réjouissoit dans son coeur. La jeune prêtresse des muses marchoit en silence le long des montagnes. Ses yeux erroient p134 avec ravissement sur ces retraites enchantées, où les anciens avoient placé le berceau de Lycurgue et celui de Jupiter, pour enseigner que la religion et les lois doivent marcher ensemble et n' ont qu' une même origine. Remplie d' une frayeur religieuse, chaque mouvement, chaque bruit devenoit pour elle un prodige : le vague murmure des mers étoit le sourd rugissement des lions de Cybèle descendue dans le bois d' Oechalie ; et les rares gémissements du ramier étoient les sons du cor de Diane chassant sur les hauteurs de Thuria. Elle avance, et d' aimables souvenirs, en remplaçant ses craintes, viennent occuper sa mémoire : elle se rappelle les antiques traditions de l' île fameuse où elle reçut la lumière, le labyrinthe dont la danse des jeunes crétoises imitoit encore les détours, l' ingénieux Dédale, l' imprudent Icare, Idoménée et son fils, et surtout les deux soeurs infortunées, Phèdre et Ariadne. Tout à coup elle s' aperçoit qu' elle a perdu le sentier de la montagne, et qu' elle n' est plus suivie de sa nourrice : elle pousse un cri qui se perd dans les airs ; elle implore les dieux des forêts, les napées, les dryades ; ils ne répondent point à sa voix, et elle croit que ces divinités absentes sont rassemblées dans les vallons p135 du Ménale, où les arcadiens leur offrent des sacrifices solennels. Cymodocée entendit de loin le bruit des eaux : aussitôt elle court se mettre sous la protection de la naïade jusqu' au retour de l' aurore. Une source d' eau vive, environnée de hauts peupliers, tomboit à grands flots d' une roche élevée ; au-dessus de cette roche, on voyoit un autel dédié aux nymphes, où les voyageurs offroient des voeux et des sacrifices. Cymodocée alloit embrasser l' autel, et supplier la divinité de ce lieu de calmer les inquiétudes de son père, lorsqu' elle aperçut un jeune homme qui dormoit appuyé contre un rocher. Sa tête, inclinée sur sa poitrine et penchée sur son épaule gauche, étoit un peu soutenue par le bois d' une lance ; sa main, jetée négligemment sur cette lance, tenoit à peine la laisse d' un chien qui sembloit prêter l' oreille à quelque bruit ; la lumière de l' astre de la nuit, passant entre les branches de deux cyprès, éclairoit le visage du chasseur : tel, un successeur d' Apelles a représenté le sommeil d' Endymion. La fille de Démodocus crut en effet que ce jeune homme étoit l' amant de la reine des forêts : une plainte du éphir lui parut être un soupir de la déesse, et elle prit un rayon fugitif de la lune dans le bocage pour le bord de la tunique blanche de p136 Diane qui se retiroit. épouvantée, craignant d' avoir troublé les mystères, Cymodocée tombe à genoux, et s' écrie : " redoutable soeur d' Apollon, épargnez une vierge imprudente ; ne la percez pas de vos flèches ! Mon père n' a qu' une fille, et jamais ma mère, déjà tombée sous vos coups, ne fut orgueilleuse de ma naissance ! " à ces cris, le chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de voir cette jeune fille à genoux, il se lève précipitamment. " comment ! Dit Cymodocée confuse et toujours à genoux, est-ce que tu n' es pas le chasseur Endymion ? " " et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous n' êtes pas un ange ? " " un ange ! " reprit la fille de Démodocus. Alors l' étranger, plein de trouble : " femme, levez-vous, on ne doit se prosterner que devant Dieu. " après un moment de silence, la prêtresse des muses dit au chasseur : " si tu n' es pas un dieu caché sous la forme d' un mortel, tu es sans doute un étranger que les satyres ont égaré comme moi dans les bois. p137 Dans quel port est entré ton vaisseau ? Viens-tu de Tyr si célèbre par la richesse de ses marchands ? Viens-tu de la charmante Corinthe où tes hôtes t' auront fait de riches présents ? Es-tu de ceux qui trafiquent sur les mers jusqu' aux colonnes d' Hercule ? Suis-tu le cruel Mars dans les combats ; ou plutôt n' es-tu pas le fils d' un de ces mortels jadis décorés du sceptre, qui régnoient sur un pays fertile en troupeaux, et chéri des dieux ? " l' étranger répondit : " il n' y a qu' un dieu, maître de l' univers ; et je ne suis qu' un homme plein de trouble et de foiblesse. Je m' appelle Eudore ; je suis fils de Lasthénès. Je revenois de Thalames, je retournois chez mon père ; la nuit m' a surpris : je me suis endormi au bord de cette fontaine. Mais vous, comment êtes-vous seule ici ? Que le ciel vous conserve la pudeur, la plus belle des craintes après celle de Dieu ! " le langage de cet homme confondoit Cymodocée. Elle sentoit devant lui un mélange d' amour et de respect, de confiance et de frayeur. La gravité de sa parole et la grâce de sa personne formoient à ses yeux un contraste extraordinaire. Elle entrevoyoit comme une nouvelle espèce d' hommes, plus noble et plus p138 sérieuse que celle qu' elle avoit connue jusqu' alors. Croyant augmenter l' intérêt qu' Eudore paroissoit prendre à son malheur, elle lui dit : " je suis fille d' Homère aux chants immortels. " l' étranger se contenta de répliquer : " je connois un plus beau livre que le sien. " déconcertée par la brièveté de cette réponse, Cymodocée dit en elle-même : " ce jeune homme est de Sparte. " puis elle raconta son histoire. Le fils de Lasthénès dit : " je vais vous reconduire chez votre père. " et il se mit à marcher devant elle. La fille de Démodocus le suivoit ; on entendoit le frémissement de son haleine, car elle trembloit. Pour se rassurer un peu, elle essaya de parler : elle hasarda quelques mots sur les charmes de la nuit sacrée, épouse de l' érèbe, et mère des Hespérides et de l' amour. Mais son guide l' interrompant : " je ne vois que des astres qui racontent la gloire du très-haut. " ces paroles jetèrent de nouveau la confusion dans le coeur de la prêtresse des muses. Elle ne p139 savoit plus que penser de cet inconnu, qu' elle avoit pris d' abord pour un immortel. étoit-ce un impie qui erroit la nuit sur la terre, haï des hommes et poursuivi par les dieux ? étoit-ce un pirate descendu de quelque vaisseau pour ravir les enfants à leurs pères ? Cymodocée commençoit à sentir une vive frayeur, qu' elle n' osoit toutefois laisser paroître. Son étonnement n' eut plus de borne, lorsqu' elle vit son guide s' incliner devant un esclave délaissé qu' ils trouvèrent au bord d' un chemin, l' appeler son frère et lui donner son manteau pour couvrir sa nudité. " étranger, dit la fille de Démodocus, tu as cru sans doute que cet esclave étoit quelque dieu caché sous la figure d' un mendiant pour éprouver le coeur des mortels ? " " non, répondit Eudore, j' ai cru que c' étoit un homme. " cependant un vent frais se leva du côté de l' orient. L' aurore ne tarda pas à paroître. Bientôt sortant des montagnes de la Laconie, sans nuage et dans une simplicité magnifique, le soleil agile et rayonnant monta dans les cieux. à l' instant même, s' élançant d' un bois voisin, Euryméduse, les bras ouverts, se précipite vers Cymodocée : p140 " ô ma fille, s' écrie-t-elle quelle douleur tu m' as causée ! J' ai rempli l' air de mes sanglots. J' ai cru que Pan t' avoit enlevée. Ce dieu dangereux est toujours errant dans les forêts ; et, quand il a dansé avec le vieux Silène, rien ne peut égaler son audace. Comment aurois-je pu reparoître sans toi devant mon cher maître ! Hélas ! J' étois encore dans ma première jeunesse, lorsque me jouant sur le rivage de Naxos, ma patrie, je fus tout à coup enlevée par une troupe de ces hommes qui parcourent l' empire de Téthys à main armée, et qui font un riche butin ! Ils me vendirent à un port de Crète, éloigné de Gortynes de tout l' espace qu' un homme, en marchant avec vitesse, peut parcourir entre la troisième veille et le milieu du jour. Ton père étoit venu à Lébène pour échanger des blés de Théodosie contre des tapis de milet. Il m' acheta des mains des pirates : le prix fut deux taureaux qui n' avoient point encore tracé les sillons de Cérès. Dans la suite, ayant reconnu ma fidélité, il me plaça aux portes de sa chambre nuptiale. Lorsque les cruelles ilithyes eurent fermé les yeux d' épicharis, Démodocus te remit entre mes bras, afin que je te servisse de mère. Que de peines ne m' as-tu point causées dans ton enfance ! Je passois les nuits auprès de ton berceau, je te balançois sur mes p141 genoux ; tu ne voulois prendre de nourriture que de ma main, et quand je te quittois un instant, tu poussois des cris. " en prononçant ces mots, Euryméduse serroit Cymodocée dans ses bras ; et ses larmes mouilloient la terre. Cymodocée, attendrie par les caresses de sa nourrice, l' embrassoit aussi en pleurant ; et elle disoit : " ma mère, c' est Eudore, le fils de Lasthénès. " le jeune homme, appuyé sur sa lance, regardoit cette scène avec un sourire ; le sérieux naturel de son visage avoit fait place à un doux attendrissement. Mais tout à coup rappelant sa gravité : " fille de Démodocus, dit-il, voilà votre nourrice ; l' habitation de votre père n' est pas éloignée. Que Dieu ait pitié de votre âme ! " sans attendre la réponse de Cymodocée, il part comme un aigle. La prêtresse des muses, instruite dans l' art des Augures, ne douta plus que le chasseur ne fût un des immortels : elle détourna la tête, dans la crainte de voir le dieu et de mourir. Ensuite, elle se hâta de gravir le mont Ithome, et passant les fontaines d' Arsinoé et de Clepsydra, elle frappe au temple d' Homère. Le vieux pontife avoit erré toute la p142 nuit dans les bois ; il avoit envoyé des esclaves à Leuctres, à Phères, à Limné. L' absence du proconsul d' Achaïe ne suffisoit plus pour rassurer la tendresse paternelle : Démodocus craignoit à présent les violences d' Hiéroclès, bien que cet impie fût à Rome, et il n' entrevoyoit que des maux pour sa chère Cymodocée. Lorsqu' elle arriva avec sa nourrice, ce père malheureux étoit assis à terre, près du foyer ; la tête couverte d' un pan de sa robe, il arrosoit les cendres de ses pleurs. à l' apparition subite de sa fille il est près de mourir de joie. Cymodocée se jette dans ses bras ; et, pendant quelques moments, on n' entendit que des sanglots entrecoupés : tels sont les cris dont retentit le nid des oiseaux, lorsque la mère apporte la nourriture à ses petits. Enfin, suspendant ses larmes : " ô mon enfant, dit Démodocus, quel dieu t' a rendue à ton père ? Comment t' avois-je laissé aller seule au temple ? J' ai craint nos ennemis ; j' ai craint les satellites d' Hiéroclès, qui méprise les dieux et se rit des larmes des pères. Mais j' aurois traversé la mer ; je serois allé me jeter aux pieds de César ; je lui aurois dit : " rends-moi ma Cymodocée, ou ôte-moi la vie. " on auroit vu ton père, racontant sa douleur au soleil, et te cherchant par toute la terre, comme Cérès, lorsqu' elle redemandoit sa fille que Pluton p143 lui avoit ravie. La destinée d' un vieillard qui meurt sans enfants, est digne de pitié. On s' éloigne de son corps, objet de la dérision de la jeunesse : " ce vieillard, dit-on, étoit un impie, les dieux ont retranché sa race ; il n' a pas laissé de fils pour l' ensevelir. " alors Cymodocée, flattant son vieux père de ses belles mains, et caressant sa barbe argentée : " mon père, chantre divin des immortels, nous nous sommes égarées dans les bois ; un jeune homme, ou plutôt un dieu, nous a ramenées ici. " à ces mots, Démodocus se levant, et écartant sa fille de son sein : " quoi, s' écria-t-il, un étranger t' a rendue à ton père, et tu ne l' as pas présenté à nos foyers, toi prêtresse des muses et fille d' Homère ! Que fût devenu ton divin aïeul, si l' on n' eût pas mieux exercé envers lui les devoirs de l' hospitalité ? Que dira-t-on dans toute la Grèce ? Démodocus, l' homéride, a fermé sa porte à un suppliant ! Ah, je ne sentirois pas un chagrin plus mortel quand on cesseroit de m' appeler le père de Cymodocée ! " Euryméduse voyant le courroux de Démodocus, et voulant excuser Cymodocée : " Démodocus, dit-elle, mon cher maître, p144 garde-toi de condamner ta fille. Je te parlerai dans toute la sincérité de mon coeur. Si nous n' avons pas invité l' étranger à suivre nos pas, c' est qu' il étoit jeune et beau comme un immortel, et nous avons craint les soupçons qui s' élèvent trop souvent dans le coeur des enfants de la terre. " " Euryméduse, répartit Démodocus, quelles paroles sont échappées à tes lèvres ! Jusqu' à présent tu n' avois pas paru manquer de sagesse ; mais je vois qu' un dieu a troublé ta raison. Sache que je n' ouvre point mon coeur aux défiances injustes, et je ne hais rien tant que l' homme qui soupçonne toujours le coeur de l' homme. " Cymodocée conçut alors le dessein d' apaiser Démodocus. " pontife sacré, lui dit-elle, calme, je t' en supplie, les transports de ta colère : la colère, comme la faim, est mère des mauvais conseils. Nous pouvons encore réparer ma faute. Le jeune homme m' a dit son nom. Tu connoîtras peut-être son antique race : il se nomme Eudore, il est fils de Lasthénès. " la douce persuasion porta ces paroles adroites au fond du coeur de Démodocus : il embrassa tendrement Cymodocée. p145 " ma fille, lui dit-il, ce n' est pas en vain que j' ai pris soin d' instruire ta jeunesse : il n' y a point de vierge de ton âge que tu ne surpasses par la solidité de ton esprit ; et les grâces seules sont plus habiles que toi à broder des voiles. Mais qui pourroit égaler les grâces, surtout la plus jeune, la divine Pasithée ! Il est vrai, ma fille, je connois la race antique d' Eudore, fils de Lasthénès. Je ne le cède à personne dans la science de la généalogie des dieux et des hommes ; jadis même je n' aurois été vaincu que par Orphée, Linus, Homère, ou le vieillard d' Ascrée : car les hommes d' autrefois étoient très-supérieurs à ceux d' aujourd' hui. Lasthénès est un des principaux habitants de l' Arcadie. Il est issu du sang des dieux et des héros, puisqu' il descend du fleuve Alphée, et qu' il compte parmi ses aïeux le grand Philopoemen et Polybe aimé de Calliope, fille de Saturne et d' Astrée. Il a lui-même triomphé dans les jeux sanglants du dieu de la guerre ; il est chéri de nos princes ; on l' a vu revêtu des plus grandes charges de l' état et de l' armée. Demain, aussitôt que Dicé, Irène et Eunomie, aimables heures, auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un char, et nous irons offrir des présents à Eudore, dont la renommée publie la sagesse et la valeur. " en achevant ces mots, Démodocus, suivi de p146 sa fille et d' Euryméduse, entra dans les bâtiments du temple, où brilloient l' ambre, l' airain et l' écaille de tortue. Un esclave, tenant une aiguière d' or et un bassin d' argent, verse une eau pure sur les mains du prêtre d' Homère. Démodocus prend une coupe, la purifie par la flamme, y mêle l' eau et le vin, et répand à terre la libation sacrée, afin d' apaiser les dieux Lares. Cymodocée se retire dans son appartement ; et, après avoir joui des délices du bain, elle se couche sur des tapis de Lydie, recouverts du fin lin de l' égypte ; mais elle ne put goûter les dons du sommeil, et ce fut en vain qu' elle pria la nuit de lui verser la douceur de ses ombres. L' aube avoit à peine blanchi l' orient, qu' on entendit retentir la voix de Démodocus : il appeloit ses intelligents esclaves. Aussitôt évémon, fils de Boëtoüs, ouvre le lieu qui renfermoit l' appareil des chars. Il emboîte l' essieu dans des roues bruyantes, à huit rayons fortifiés par des bandes d' airain ; il suspend un char orné d' ivoire sur des courroies flexibles ; il joint le timon au char, et attache à son extrémité le joug éclatant. Hestionée d' épire, habile à élever les coursiers, amène deux fortes mules d' une blancheur éblouissante ; il les conduit bondissantes sous le joug, et achève de les couvrir de leur p147 harnois étincelant d' or. Euryméduse, pleine de jours et d' expérience, apporte le pain et le vin, la force de l' homme ; elle place aussi sur le char le présent destiné au fils de Lasthénès. C' étoit une coupe de bronze à double fond, merveilleux ouvrage où Vulcain avoit gravé l' histoire d' Hercule délivrant Alceste, pour prix de l' hospitalité qu' il avoit reçue de son époux. Ajax avoit donné cette coupe à Tychius d' Hylé, armurier célèbre, en échange du bouclier recouvert de sept peaux de taureau, que le fils de Télamon portoit au siége de Troie. Un descendant de Tychius recueillit chez lui le chantre d' Ilion, et lui fit présent de la superbe coupe. Homère, étant allé dans l' île de Samos, fut admis aux foyers de Créophyle, et il lui laissa en mourant sa coupe et ses poëmes. Dans la suite, le roi Lycurgue de Sparte, cherchant partout la sagesse, visita les fils de Créophyle : ceux-ci lui offrirent, avec la coupe d' Homère, les vers qu' Apollon avoit dictés à ce poëte immortel. à la mort de Lycurgue, le monde hérita des chants d' Homère, mais la coupe fut rendue aux homérides : elle parvint ainsi à Démodocus, dernier descendant de cette race sacrée, qui la destine aujourd' hui au fils de Lasthénès. Cependant Cymodocée, dans un chaste asile, laisse couler à ses pieds son vêtement de nuit, p148 mystérieux ouvrage de la pudeur. Elle revêt une robe semblable à la fleur du lis, que les grâces décentes attachent elles-mêmes autour de son sein. Elle croise sur ses pieds nus des bandelettes légères, et rassemble sur sa tête, avec une aiguille d' or, les tresses parfumées de ses cheveux. Sa nourrice lui apporte le voile blanc des muses qui brilloit comme le soleil, et qui étoit placé sous tous les autres dans une cassette odorante. Cymodocée couvre sa tête de ce tissu virginal, et sort pour aller trouver son père. Dans ce moment même, le vieillard s' avançoit vêtu d' une longue robe, que rattachoit une ceinture ornée de franges de pourpre, de la valeur d' une hécatombe. Il portoit sur sa tête une couronne de papyrus, et tenoit à la main le rameau sacré d' Apollon. Il monte sur le char, et Cymodocée s' assied à ses côtés. évémon saisit les rênes, et presse du fouet retentissant le flanc des mules sans tache. Les mules s' élancent, et les roues rapides marquent à peine sur la poussière la trace qu' un léger vaisseau laisse en fuyant sur les mers. " ô ma fille, dit le pieux Démodocus tandis que le char vole, nous préserve le ciel de manquer de reconnoissance ! Les portes des enfers sont moins odieuses à Jupiter que les ingrats : ils vivent peu, et sont toujours livrés à une furie ; p149 mais une divinité favorable se tient toujours auprès de ceux qui ne perdent point la mémoire des bienfaits : les dieux voulurent naître parmi les égyptiens, parce qu' ils sont les plus reconnoissants des hommes. " LIVRE SECOND p151 tant que le soleil monta dans les cieux, les mules emportèrent le char d' une course ardente. à l' heure où le magistrat fatigué quitte avec joie son tribunal pour aller prendre son repas, le prêtre d' Homère p152 arriva sur les confins de l' Arcadie, et vint se reposer à Phigalée, célèbre par le dévouement des oresthasiens. Le noble Ancée, descendant d' Agapénor qui commandoit les arcadiens au siége de Troie, donna l' hospitalité à Démodocus. Les fils d' Ancée détachent du joug les mules fumantes, lavent leurs flancs poudreux dans une eau pure, et mettent devant elles une herbe tendre, coupée sur le bord de la Néda. Cymodocée est conduite au bain par de jeunes phrygiennes qui ont perdu la douce liberté ; l' hôte de Démodocus le revêt d' une fine tunique et d' un manteau précieux ; le prince de la jeunesse, l' aîné des fils d' Ancée, couronné d' une branche de peuplier blanc, immole à Hercule un sanglier nourri dans les bois d' érymanthe ; les parties de la victime destinées à l' offrande sont recouvertes de graisse, et consumées avec des libations sur des charbons embrasés. Un long fer à cinq rangs présente à la flamme bruyante le reste des viandes sacrées ; le dos succulent de la victime, et les morceaux les plus délicats sont servis aux voyageurs ; Démodocus reçoit une part trois fois plus grande que celle des autres convives. Un vin odorant, gardé pendant dix années, coule en flots de pourpre dans une coupe d' or ; et les dons de Cérès, que Triptolème fit connoître au pieux Arcas, p153 remplacent le gland dont se nourrissoient jadis les pélasges, premiers habitants de l' Arcadie. Cependant Démodocus ne peut goûter avec joie les honneurs de l' hospitalité : il brûle d' arriver chez Lasthénès. Déjà la nuit couvroit les chemins de son ombre : on sépare la langue de la victime, on fait les dernières libations à la mère des songes ; ensuite on conduit le prêtre d' Homère et la prêtresse des muses sous un portique sonore, où des esclaves avoient préparé de molles toisons. Démodocus attend avec impatience le retour de la lumière. " ma fille, disoit-il à Cymodocée qu' une puissance inconnue privoit aussi du sommeil, malheur à ceux que la pitié ou une vive reconnoissance n' arracha jamais au pouvoir de Morphée. Il n' est pas permis d' entrer dans les temples des dieux avec du fer : on n' entrera point dans l' élysée avec un coeur d' airain. " aussitôt que l' aurore eut éclairé de ses premiers rayons l' autel de Jupiter qui couronne le mont Lycée, Démodocus fit attacher les mules à son char. En vain le généreux Ancée veut retenir son hôte : le prêtre d' Homère part avec sa fille. Le char roule à grand bruit hors des portiques ; il prend sa course vers le temple d' Eurynome caché dans un bois de cyprès ; il franchit p154 le mont élaïus ; il dépasse la grotte où Pan retrouva Cérès qui refusoit ses bienfaits aux laboureurs, et qui pourtant se laissa fléchir par les parques, une seule fois favorables aux mortels. Les voyageurs traversent l' Alphée au-dessous du confluent du Gorthynius, et descendent jusqu' aux eaux limpides du Ladon. Là se présente une tombe antique, que les nymphes des montagnes avoient environnée d' ormeaux : c' étoit celle de cet arcadien pauvre et vertueux, d' Aglaüs de Psophis, que l' oracle de Delphes déclara plus heureux que le roi de Lydie. Deux chemins partoient de cette tombe : l' un serpentoit le long de l' Alphée, l' autre s' élevoit dans la montagne. Tandis qu' évémon délibéroit en lui-même s' il suivroit l' une ou l' autre route, il aperçut un homme déjà sur l' âge, assis auprès du tombeau d' Aglaüs. La robe dont cet homme étoit vêtu, ne différoit de celle des philosophes grecs, que parce qu' elle étoit d' une étoffe blanche assez commune : il avoit l' air d' attendre les voyageurs dans ce lieu, mais il ne paroissoit ni curieux, ni empressé. Lorsqu' il vit le char s' arrêter, il se leva, et s' adressant à Démodocus : " voyageur, dit-il, demandez-vous votre chemin, ou venez-vous visiter Lasthénès ? Si p155 vous voulez vous reposer chez lui, il en éprouvera beaucoup de joie. " " étranger, répondit Démodocus, Mercure ne vint pas plus heureusement à la rencontre de Priam, lorsque le père d' Hector se rendoit au camp des grecs. Ta robe annonce un sage, et tes propos sont courts, mais pleins de sens. Je te dirai la vérité : nous cherchons le riche Lasthénès, que ses grands biens font passer pour un homme très-heureux. Il habite sans doute ce palais que j' aperçois au bord du Ladon, et qu' on prendroit pour le temple du dieu de Cyllène ? " " ce palais, répondit l' inconnu, appartient à Hiéroclès, proconsul d' Achaïe. Vous êtes arrivés à l' enclos de l' hôte que vous cherchez ; et le toit de chaume que vous entrevoyez sur la croupe de la montagne, est la demeure de Lasthénès. " en achevant ces mots, l' étranger ouvrit une barrière, prit les mules par le frein, et fit entrer le char dans l' enclos. " seigneur, dit-il alors à Démodocus, on fait aujourd' hui la moisson : si votre serviteur veut conduire vos mules à l' habitation prochaine, je vous montrerai le champ où vous trouverez la famille de Lasthénès. " Démodocus et Cymodocée descendirent du p156 char, et marchèrent avec l' étranger. Ils suivirent quelque temps un sentier tracé au milieu des vignes, sur un terrain penchant où croissoient çà et là quelques hêtres d' une grosseur démesurée. Ils aperçurent bientôt un champ hérissé de faisceaux de gerbes, et couvert d' hommes et de femmes qui s' empressoient, les uns à charger des chariots, les autres à couper et à lier des épis. En arrivant au milieu des moissonneurs, l' inconnu s' écria : " le seigneur soit avec vous ! " et les moissonneurs répondirent : " Dieu vous donne sa bénédiction ! " et ils chantoient, en travaillant, un cantique sur un air grave. Des glaneuses les suivoient en cueillant les nombreux épis qu' ils laissoient exprès derrière eux : leur maître l' avoit ordonné ainsi, afin que ces pauvres femmes pussent ramasser un peu de blé sans honte. Cymodocée reconnut de loin le jeune homme de la forêt ; il étoit assis avec sa mère et ses soeurs sur des gerbes, à l' ombre d' un andrachné. La famille se leva et s' avança vers les étrangers. " Séphora, dit le guide de Démodocus, ma chère épouse, remercions la providence qui nous envoie des voyageurs. " " comment, s' écria le père de Cymodocée, c' étoit là le riche Lasthénès, et je ne l' ai pas p157 reconnu ! Ah ! Combien les dieux se jouent du discernement des hommes ! Je t' ai pris pour l' esclave chargé par son maître d' exercer les devoirs de l' hospitalité. " Lasthénès s' inclina. Eudore, les yeux baissés, et donnant la main à la plus jeune de ses soeurs, se tenoit respectueusement derrière sa mère. " mon hôte, dit Démodocus, et vous, sage épouse de Lasthénès semblable à la mère de Télémaque, votre fils vous a sans doute appris ce qu' il a fait pour ma fille, que les faunes avoient égarée dans les bois. Montrez-moi le noble Eudore : que je l' embrasse comme mon fils ! " " voilà Eudore derrière sa mère, répondit Lasthénès. J' ignore ce qu' il a fait pour vous : il ne nous en a pas parlé. " Démodocus demeura confondu. " quoi ! Pensoit-il en lui-même, ce simple pasteur est le guerrier qui triompha de Carrausius, le tribun de la légion britannique, l' ami du prince Constantin ! " revenu enfin de son premier étonnement, le prêtre d' Homère s' écria : " j' aurois dû reconnoître Eudore à sa taille de héros, moins haute cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n' ont plus la force p158 de leurs pères. ô toi qui pourrois être le plus jeune de mes fils, que les dieux t' accordent ce que tu désires ! Je t' apporte une coupe d' un prix inestimable : mon esclave l' ôtera de mon char, et tu la recevras de mes mains. Jeune et vaillant guerrier, Méléagre étoit moins beau que toi lorsqu' il charma les yeux d' Atalante ! Heureux ton père, heureuse ta mère, mais plus heureuse encore celle qui doit partager ta couche ! Si la vierge qu' on a retrouvée n' étoit pas consacrée aux chastes muses... " les deux jeunes gens se sentirent troublés par les paroles de Démodocus. Eudore se hâta de répondre : " j' accepterai le présent que vous m' offrez, s' il n' a pas servi à vos sacrifices. " le jour n' étant pas encore à sa fin, la famille invita les deux étrangers à se reposer avec elle au bord d' une source. Les soeurs d' Eudore, assises aux pieds de leurs parents, tressoient des couronnes de fleurs rouges et bleues pour une fête prochaine. On voyoit un peu plus loin les urnes et les coupes des moissonneurs ; et, à l' ombre de quelques gerbes plantées debout, un enfant étoit endormi dans un berceau. " mon hôte, dit Démodocus à Lasthénès, tu me sembles mener ici la vie du divin Nestor. Je ne me souviens pas d' avoir vu la peinture p159 d' une scène pareille, si ce n' est sur le bouclier d' Achille : Vulcain y avoit gravé un roi au milieu des moissonneurs ; ce pasteur des peuples, plein de joie, tenoit en silence son sceptre levé au-dessus des sillons. Il ne manque ici que le sacrifice du taureau sous le chêne de Jupiter. Quelle abondante moisson ! Que d' esclaves laborieux et fidèles ! " " ces moissonneurs ne sont plus mes esclaves, répliqua Lasthénès. Ma religion me défend d' en avoir : je leur ai donné la liberté. " " Lasthénès, dit alors Démodocus, je commence à comprendre que la renommée, cette voix de Jupiter, m' avoit appris la vérité : tu auras sans doute embrassé cette secte nouvelle qui adore un dieu inconnu à nos ancêtres. " Lasthénès répondit : " je suis chrétien. " le descendant d' Homère demeura quelque temps interdit ; puis, reprenant la parole : " mon hôte, dit-il, pardonne à ma franchise : j' ai toujours obéi à la vérité, fille de Saturne, et mère de la vertu. Les dieux sont justes : comment pourrois-je concilier la prospérité qui t' environne, et les impiétés dont on accuse les chrétiens ? " Lasthénès répondit : " voyageur, les chrétiens ne sont point des p160 impies, et vos dieux ne sont ni justes, ni injustes : ils ne sont rien. Si mes champs et mes troupeaux prospèrent entre les mains de ma famille, c' est qu' elle est simple de coeur, et soumise à la volonté de celui qui est le seul et véritable Dieu. Le ciel m' a donné la sage épouse que vous me voyez, je ne lui ai demandé qu' une constante amitié, l' humilité et la chasteté d' une femme. Dieu a béni mes intentions ; il m' a donné des enfants soumis, qui sont la couronne des vieillards. Ils aiment leurs parents, et ils sont heureux, parce qu' ils sont attachés au toit de leur père. Mon épouse et moi, nous avons vieilli ensemble ; et, quoique mes jours n' aient pas toujours été bons, elle a dormi trente ans à mes côtés sans révéler les soucis de ma couche, et les tribulations cachées de mon coeur. Que Dieu lui rende sept fois la paix qu' elle m' a donnée ? Elle ne sera jamais aussi heureuse que je le désire. " ainsi le coeur de ce chrétien des anciens jours s' épanouissoit en parlant de son épouse. Cymodocée l' écoutoit avec amour : la beauté de ces moeurs pénétroit l' âme de cette jeune infidèle ; et Démodocus lui-même avoit besoin de se rappeler Homère et tous ses dieux, pour n' être pas entraîné par la force de la vérité. p161 Après quelques moments, le père de Cymodocée dit à Lasthénès : " tu me sembles tout-à-fait des temps antiques, et cependant je n' ai point vu tes paroles dans Homère ! Ton silence a la dignité du silence des sages. Tu t' élèves à des sentiments pleins de majesté, non sur les ailes d' or d' Euripide, mais sur les ailes célestes de Platon. Au milieu d' une douce abondance, tu jouis des grâces de l' amitié ; rien n' est forcé autour de toi : tout est contentement, persuasion, amour. Puisses-tu conserver long-temps ton bonheur et tes richesses ! " " je n' ai jamais cru, répondit Lasthénès, que ces richesses fussent à moi : je les recueille pour mes frères les chrétiens, pour les gentils, pour les voyageurs, pour tous les infortunés ; Dieu m' en a donné la direction ; Dieu me l' ôtera peut-être : que son saint nom soit béni ! " comme Lasthénès achevoit de prononcer ces paroles, le soleil descendit sur les sommets du Pholoë, vers l' horizon éclatant d' Olympie ; l' astre agrandi parut un moment immobile, suspendu au-dessus de la montagne, comme un large bouclier d' or. Les bois de l' Alphée et du Ladon, les neiges lointaines du Telphusse et du Lycée se couvrirent de roses ; les vents tombèrent, et les vallées de l' Arcadie demeurèrent dans un p162 repos universel. Les moissonneurs quittèrent alors leur ouvrage ; la famille, accompagnée des étrangers, reprit le chemin de la maison. Les maîtres et les serviteurs marchoient pêle-mêle, portant les divers instruments du labourage ; ils étoient suivis de mulets au pied sûr, chargés de bois coupés sur les hauteurs, et de boeufs traînant lentement les équipages champêtres renversés, ou les chariots tremblants sous le poids des gerbes. En arrivant à la maison, on entendit le son d' une cloche. " nous allons faire la prière du soir, dit Lasthénès à Démodocus : nous permettrez-vous de vous quitter un moment, ou préférez-vous nous suivre ? " " me préservent les dieux de mépriser les prières, s' écria Démodocus, ces filles boiteuses de Jupiter, qui peuvent seules apaiser la colère d' Até ! " on s' assemble aussitôt dans une cour entourée de granges et des étables des troupeaux. Quelques ruches d' abeilles y répandoient une agréable odeur mêlée au parfum du lait des génisses qui revenoient des pâturages. Au milieu de cette cour, on voyoit un puits dont les deux poteaux, couverts de lierre, étoient surmontés de deux aloès qui croissoient dans des corbeilles. p163 Un noyer, planté par l' aïeule de Lasthénès, couvroit le puits de son ombre. Lasthénès, la tête nue, et le visage tourné vers l' orient, se plaça debout sous l' arbre domestique. Les bergers et les moissonneurs se mirent à genoux sur du chaume nouveau, autour de leur maître. Le père de famille prononça à haute voix cette prière, qui fut répétée par ses enfants et par ses serviteurs : " seigneur, daignez visiter cette demeure pendant la nuit, et en écarter les vains songes. Nous allons quitter les vêtements du jour, couvrez-nous de la robe d' innocence et d' immortalité que nous avons perdue par la désobéissance de nos premiers pères. Lorsque nous serons endormis dans le sépulcre, ô seigneur, faites que nos âmes reposent avec vous dans le ciel ! " quand cela fut fait, on entra dans la maison où se préparoit le repas de l' hospitalité. Un homme et une femme parurent, portant deux grands vases d' airain pleins d' une eau échauffée par la flamme. Le serviteur lava les pieds de Démodocus ; la servante, ceux de la fille de Démodocus ; et, après les avoir oints d' une huile de parfums d' un grand prix, elle les essuya avec un lin blanc. La fille aînée de Lasthénès, du p164 même âge que Cymodocée, descendit dans un souterrain frais et voûté. On conservoit dans ce lieu toutes sortes de choses pour la vie de l' homme. Sur des planches de chêne attachées aux parois du mur, on voyoit des outres remplies d' une huile aussi douce que celle de l' Attique ; des mesures de pierre en forme d' autel, ornées de têtes de lion, et qui contenoient la fine fleur du froment ; des vases de miel de Crète, moins blanc, mais plus parfumé que celui d' Hybla ; et des amphores pleines d' un vin de Chio devenu comme un baume par le long travail des ans. La fille de Lasthénès remplit une urne de cette liqueur bienfaisante, propre à réjouir le coeur de l' homme dans l' aimable familiarité d' un repas. Cependant les serviteurs ne savoient s' ils devoient apprêter le festin sous la vigne, ou sous le figuier comme dans un jour de réjouissance. Ils vont consulter leur maître : Lasthénès leur ordonne de dresser dans la salle des agapes une table d' un buis éclatant. Ils la lavent avec une éponge, et la couvrent de corbeilles d' osier, pleines d' un pain sans levain, cuit sous la cendre. Ils apportent ensuite dans des plats d' une simple argile, des racines, quelques volatiles et des poissons du lac Stymphale, nourriture destinée à la famille ; mais on servit pour p165 les étrangers un chevreau qui avoit à peine goûté l' arbousier du mont Aliphère, et le cytise du vallon de Mélénée. Au moment où les convives alloient s' approcher de la mense hospitalière, une servante vint dire à Lasthénès qu' un vieillard, monté sur un âne, et tout semblable à l' époux de Marie, s' avançoit par l' avenue des cèdres. On vit bientôt entrer un homme d' un visage vénérable, portant, sous un manteau blanc, un habit de pasteur. Il n' étoit pas naturellement chauve ; mais sa tête avoit été jadis dépouillée par la flamme, et son front montroit encore les cicatrices du martyre qu' il avoit éprouvé sous Valérien. Une barbe blanche lui descendoit jusqu' à la ceinture. Il s' appuyoit sur un bâton, en forme de houlette, que lui avoit envoyé l' évêque de Jérusalem : simple présent que se faisoient les premiers pères de l' église, comme l' emblème de leur fonction pastorale, et du pèlerinage de l' homme ici-bas. C' étoit Cyrille, évêque de Lacédémone : laissé pour mort par les bourreaux dans une persécution contre les chrétiens, il avoit été élevé malgré lui au sacerdoce. Il se cacha long-temps pour se dérober à la dignité épiscopale ; mais son humilité lui fut inutile : Dieu révéla aux fidèles la retraite de son serviteur. Lasthénès et p166 sa famille le reçurent avec les marques du plus profond respect. Ils se prosternèrent devant lui, baisèrent ses pieds sacrés, chantèrent hosanna, et le saluèrent du nom de très-saint, de très-cher à Dieu. " par Apollon, s' écria Démodocus agitant sa branche de laurier entourée de bandelettes, voilà le plus auguste vieillard qui se soit jamais offert à mes yeux ! ô toi, qui es chargé de jours, quel est ce sceptre que tu portes ? Es-tu un roi, ou un prêtre consacré aux autels des dieux ? Apprends-moi le nom de la divinité que tu sers, afin que je lui immole des victimes. " Cyrille regarda quelque temps avec surprise Démodocus ; puis, laissant échapper un aimable sourire : " seigneur, répondit-il, ce sceptre est la houlette qui me sert à conduire mon troupeau : car je ne suis point un roi, mais un pasteur. Le dieu qui reçoit mon sacrifice, est né parmi des bergers dans une crèche. Si vous voulez, je vous apprendrai à le connoître : pour toute victime, il ne vous demandera que l' offrande de votre coeur. " Cyrille se tournant alors vers Lasthénès : " vous savez le sujet qui m' amène. La pénitence publique de notre Eudore remplit nos p167 frères d' admiration ; chacun en veut pénétrer la cause. Il m' a promis de me raconter son histoire, et, dans les deux journées que je viens passer avec vous, j' espère qu' il voudra bien me satisfaire. " les serviteurs approchèrent alors les siéges de la table. Le prêtre d' Homère prit sa place à côté du prêtre du dieu de Jacob. La famille se rangea autour du festin. Démodocus, saisissant une coupe, alloit faire une libation aux pénates de Lasthénès, l' évêque de Lacédémone l' arrêtant avec bénignité : " notre religion nous défend ces signes d' idolâtrie : vous ne voudriez pas nous affliger. " la conversation fut tranquille et pleine de cordialité. Eudore lut, pendant une partie du repas, quelques instructions tirées de l' évangile et des épîtres des apôtres. Cyrille commenta, de la manière la plus affectueuse, ce que dit saint Paul sur les devoirs des époux. Cymodocée trembloit ; des larmes rouloient, comme des perles, le long de ses joues virginales ; Eudore éprouvoit le même charme ; les maîtres et les serviteurs étoient attendris. Ceci, avec l' action de grâces, fut le repas du soir chez les chrétiens. Le repas fini, on alla sasseoir à la porte du verger, sur un banc de pierre qui servoit de p168 tribunal à Lasthénès, lorsqu' il rendoit la justice à ses serviteurs. Ainsi qu' un simple pasteur que le sort destine à la gloire, l' Alphée rouloit au bas de ce verger, sous une ombre champêtre, des flots que les palmes de Pise alloient bientôt couronner. Descendu du bois de Vénus, et du tombeau de la nourrice d' Esculape, le Ladon serpentoit dans de riantes prairies, et venoit mêler son cristal pur au cours de l' Alphée. Les profondes vallées arrosées par les deux fleuves, étoient plantées de myrtes, d' aulnes et de sycomores. Un amphithéâtre de montagnes terminoit le cercle entier de l' horizon. La cime de ces montagnes étoit couverte d' épaisses forêts peuplées d' ours, de cerfs, d' ânes sauvages et de monstrueuses tortues dont l' écaille servoit à faire des lyres. Vêtus d' une peau de sanglier, des pasteurs conduisoient, parmi les roches et les pins, de grands troupeaux de chèvres : ces légers animaux étoient consacrés au dieu d' épidaure, parce que leur toison étoit chargée de la gomme qui s' attachoit à leur barbe et à leur soie, lorsqu' ils broutoient le ciste sur des hauteurs inaccessibles. Tout étoit grave et riant, simple et sublime dans ce tableau. La lune décroissante, paroissoit au milieu du ciel, comme les lampes demi-circulaires p169 que les premiers fidèles allumoient aux tombeaux des martyrs. La famille de Lasthénès, qui contemploit cette scène solitaire, n' étoit point alors occupée des vaines curiosités de la Grèce. Cyrille s' humilioit devant la puissance qui cache des sources dans le sein des rochers, et dont les pas font tressaillir les montagnes comme l' agneau timide, ou le belier bondissant. Il admiroit cette sagesse, qui s' élève comme un cédre sur le Liban, comme un plane aux bords des eaux. Mais Démodocus, qui désiroit faire éclater les talents de sa fille, interrompit ces méditations : " jeune élève des muses, dit-il à Cymodocée, charme tes vénérables hôtes. Une douce complaisance fait toute la grâce de la vie, et Apollon retire ses dons aux esprits orgueilleux. Montre-nous que tu descends d' Homère. Les poëtes sont les législateurs des hommes, et les précepteurs de la sagesse. Lorsque Agamemnon partit pour les rivages de Troie, il laissa un chantre divin auprès de Clytemnestre, afin de lui rappeler la vertu : cette reine perdit l' idée de ses devoirs ; mais ce fut après qu' égysthe eut transporté le nourrisson des muses dans une île déserte. " ainsi parla Démodocus. Eudore va chercher une lyre, et la présente à la jeune grecque, p170 qui prononça quelques mots confus, mais d' une merveilleuse douceur. Elle se leva ensuite, et après avoir préludé sur des tons divers, elle fit entendre sa voix mélodieuse. Elle commença par l' éloge des muses : " c' est vous, dit-elle, qui avez tout enseigné aux hommes ; vous êtes l' unique consolation de la vie ; vous prêtez des soupirs à nos douleurs, et des harmonies à nos joies. L' homme n' a reçu du ciel qu' un talent, la divine poésie, et c' est vous qui lui avez fait ce présent inestimable. ô filles de Mnémosyne, qui chérissez les bois de l' olympe, le vallon de Tempé, et les eaux de Castalie, soutenez la voix d' une vierge consacrée à vos autels. " après cette invocation, Cymodocée chanta la naissance des dieux, Jupiter sauvé de la fureur de son père, Minerve sortie du cerveau de Jupiter, Hébé fille de Junon, Vénus née de l' écume des flots, et les grâces dont elle fut la mère. Elle dit aussi la naissance de l' homme animé par le feu de Prométhée, Pandore et sa boîte fatale, le genre humain reproduit par Deucalion et Pyrrha. Elle raconta les métamorphoses des dieux et des hommes, les héliades changées en peupliers, et l' ambre de leurs pleurs roulé par les flots de l' éridan. Elle dit Daphné, p171 Baucis, Clytie, Philomèle, Atalante, les larmes de l' aurore devenues la rosée, la couronne d' Ariadne attachée au firmament. Elle ne vous oublia point, fontaines, et vous, fleuves, nourriciers des beaux ombrages. Elle nomma avec bonheur le vieux Pénée, l' Ismène et l' érymanthe, le Méandre qui fait tant de détours, le Scamandre si fameux, le Sperchius aimé des poëtes, l' Eurotas chéri de l' épouse de Tyndare, et le fleuve que les cygnes de Méonie ont tant de fois charmé par la douceur de leurs chants. Mais comment auroit-elle passé sous silence les héros célébrés par Homère ! S' animant d' un feu nouveau, elle chanta la colère d' Achille, qui fut si pernicieuse aux grecs, Ulysse, Ajax et Phoenix dans la tente de l' ami de Patrocle, Andromaque aux portes Scées, Priam aux genoux du meurtrier d' Hector. Elle dit les chagrins de Pénélope, la reconnoissance de Télémaque et d' Ulysse chez Eumée, la mort du chien fidèle, le vieux Laërte sarclant son jardin des champs, et pleurant à l' aspect des treize poiriers qu' il avoit donnés à son fils. Cymodocée ne put chanter les vers de son immortel aïeul sans consacrer quelques accents à sa mémoire. Elle représenta la pauvre et vertueuse mère de Mélésigènes, rallumant sa lampe et prenant ses fuseaux au milieu de la nuit, afin p172 d' acheter du prix de ses laines, un peu de blé pour nourrir son fils. Elle dit comment Mélésigènes devint aveugle et reçut le nom d' Homère, comment il alloit de ville en ville demandant l' hospitalité, comment il chantoit ses vers sous le peuplier d' Hylé. Elle raconta ses longs voyages, sa nuit passée sur le rivage de l' île de Chio, son aventure avec les chiens de Glaucus. Enfin, elle parla des jeux funèbres du roi d' Eubée, où Hésiode osa disputer à Homère le prix de la poésie ; mais elle supprima le jugement des vieillards qui couronnèrent le chantre des travaux et des jours, parce que ses leçons étoient plus utiles aux hommes. Cymodocée se tut : sa lyre, appuyée sur son sein, demeura muette entre ses beaux bras. La prêtresse des muses étoit debout ; ses pieds nus fouloient le gazon, et les zéphyrs du Ladon et de l' Alphée faisoient voltiger ses cheveux noirs autour des cordes de sa lyre. Enveloppée dans ses voiles blancs, éclairée par les rayons de la lune, cette jeune fille sembloit une apparition céleste. Démodocus ravi, demandoit en vain une coupe pour faire une libation au dieu des vers. Voyant que les chrétiens gardoient le silence, et ne donnoient pas à sa Cymodocée les éloges qu' elle lui sembloit mériter : " mes hôtes, s' écria-t-il, ces chants vous seroient-ils p173 désagréables ? Les mortels et les dieux se laissent pourtant toucher à l' harmonie. Orphée charma l' inexorable Pluton ; les parques mêmes, vêtues de blanc, et assises sur l' essieu d' or du monde, écoutent la mélodie des sphères : ainsi le raconte Pythagore qui commerçoit avec l' Olympe. Les hommes des anciens temps, renommés par leur sagesse, trouvoient la musique si belle, qu' ils lui donnèrent le nom de loi. Pour moi, une divinité me contraint de l' avouer, si cette prêtresse des muses n' étoit pas ma fille, j' aurois pris sa voix pour celle de la colombe qui portoit dans les forêts de la Crète l' ambroisie à Jupiter. " " ce ne sont pas les chants mêmes, mais le sujet des chants de cette jeune femme qui cause notre silence, répondit Cyrille. Un jour viendra peut-être que les mensonges de la naïve antiquité ne seront plus que des fables ingénieuses, objet des chansons du poëte. Mais aujourd' hui, ils offusquent votre esprit, ils vous tiennent pendant la vie sous un joug indigne de la raison de l' homme, et perdent votre âme après la mort. Ne croyez pas toutefois que nous soyons insensibles au charme d' une douce musique. Notre religion n' est-elle pas harmonie et amour ! Combien votre aimable fille, que vous comparez si justement à une colombe, trouveroit des soupirs p174 plus touchants encore, si la pudeur du sujet répondoit à l' innocence de la voix ! Pauvre tourterelle délaissée, allez sur la montagne où l' épouse attendoit l' époux ; envolez-vous vers ces bois mystiques, où les filles de Jérusalem prêteront l' oreille à vos plaintes. " Cyrille s' adressant alors au fils de Lasthénès : " mon fils, montrez à Démodocus que nous ne méritons pas le reproche qu' il nous fait. Chantez-nous ces fragments des livres saints, que nos frères les Apollinaires ont arrangés pour la lyre, afin de prouver que nous ne sommes point ennemis de la belle poésie et d' une joie innocente. Dieu s' est souvent servi de nos cantiques pour toucher les coeurs infidèles. " aux branches d' un saule voisin étoit suspendue une lyre plus forte et plus grande que la lyre de Cymodocée : c' étoit un cinnor hébreu. Les cordes en étoient détendues par la rosée de la nuit. Eudore détacha l' instrument ; et, après l' avoir accordé, il parut au milieu de l' assemblée comme le jeune David prêt à chasser par les sons de sa harpe l' esprit qui s' étoit emparé du roi Saül. Cymodocée alla s' asseoir auprès de Démodocus. Alors Eudore levant les yeux vers le firmament chargé d' étoiles, entonna son noble cantique. Il chanta la naissance du chaos, la lumière qu' une parole a faite, la terre produisant les p175 arbres et les animaux, l' homme créé à l' image de Dieu et animé d' un souffle de vie, ève tirée du côté d' Adam, la joie et la douleur de la femme à son premier enfantement, les holocaustes de Caïn et d' Abel, le meurtre d' un frère, et le sang de l' homme criant pour la première fois vers le ciel. Passant aux jours d' Abraham, et adoucissant les sons de sa lyre, il dit le palmier, le puits, le chameau, l' onagre du désert, le patriarche voyageur assis devant sa tente, les troupeaux de Galaad, les vallées du Liban, les sommets d' Hermon, d' Oreb et de Sinaï, les rosiers de Jéricho, les cyprès de Cadès, les palmes de l' Idumée, éphraïm et Sichem, Sion et Solyme, le torrent des cèdres et les eaux sacrées du Jourdain. Il dit les juges assemblés aux portes de la ville, Booz au milieu des moissonneurs, Gédéon battant son blé et recevant la visite d' un ange, le vieux Tobie allant au-devant de son fils annoncé par le chien fidèle, Agar détournant la tête pour ne pas voir mourir Ismaël. Mais, avant de chanter Moïse chez les pasteurs de Madian, il raconta l' aventure de Joseph reconnu par ses frères, ses larmes, celles de Benjamin, Jacob présenté à Pharaon, et le patriarche porté après sa mort à la cave de Membré pour y dormir avec ses pères. p176 Changeant encore le mode de sa lyre, Eudore répéta le cantique du saint roi ézéchias, et celui des israélites exilés au bord des fleuves de Babylone ; il fit gémir la voix de Rama, et soupirer le fils d' Amos : " pleurez, portes de Jérusalem ! ô Sion, tes prêtres et tes enfants sont emmenés en esclavage ! " il chanta les nombreuses vanités de l' homme, vanité des richesses, vanité de la science, vanité de la gloire, vanité de l' amitié, vanité de la vie, vanité de la postérité ! Il signala la fausse prospérité de l' impie, et préféra le juste mort au méchant qui lui survit. Il fit l' éloge du pauvre vertueux et de la femme forte. " elle a cherché la laine et le lin, elle a travaillé avec des mains sages et ingénieuses ; elle se lève pendant la nuit pour distribuer l' ouvrage à ses domestiques, et le pain à ses servantes ; elle est revêtue de beauté. Ses fils se sont levés, et ont publié qu' elle étoit heureuse ; son mari s' est levé, et l' a louée. " ô seigneur, s' écria le jeune chrétien enflammé par ces images, c' est vous qui êtes le véritable souverain du ciel. Vous avez marqué son lieu à l' aurore. à votre voix, le soleil s' est levé dans l' orient ; il s' est avancé comme un p177 géant superbe, ou comme l' époux radieux qui sort de la couche nuptiale. Vous appelez le tonnerre, et le tonnerre tremblant vous répond : " me voici. " vous abaissez la hauteur des cieux ; votre esprit vole dans les tourbillons ; la terre tremble au souffle de votre colère ; les morts épouvantés fuient de leurs tombeaux. ô Dieu, que vous êtes grand dans vos oeuvres ! Et qu' est-ce que l' homme, pour que vous y attachiez votre coeur ? Et pourtant il est l' objet éternel de votre complaisance inépuisable ! Dieu fort, Dieu clément, essence incréée, ancien des jours, gloire à votre puissance, amour à votre miséricorde ! " ainsi chanta le fils de Lasthénès. Cet hymne de Sion retentit au loin dans les antres de l' Arcadie, surpris de répéter, au lieu des sons efféminés de la flûte de Pan, les mâles accords de la harpe de David. Démodocus et sa fille étoient trop étonnés pour donner des marques de leur émotion. Les vives clartés de l' écriture avoient comme ébloui leurs coeurs accoutumés à ne recevoir qu' une lumière mêlée d' ombre ; ils ne savoient quelles divinités Eudore avoit célébrées, mais ils le prirent lui-même pour Apollon, et ils lui vouloient consacrer un trépied d' or que la flamme n' avoit point touché. Cymodocée se p178 souvenoit surtout de l' éloge de la femme forte, et elle se promettoit d' essayer ce chant sur la lyre. D' une autre part, la famille chrétienne étoit plongée dans les pensées les plus sérieuses : ce qui n' étoit pour les étrangers qu' une poésie sublime, étoit pour elle de profonds mystères et d' éternelles vérités. Le silence de l' assemblée auroit duré long-temps, s' il n' avoit été interrompu tout à coup par les applaudissements des bergers. Le vent avoit porté à ces pasteurs la voix de Cymodocée et d' Eudore : ils étoient descendus en foule de leurs montagnes pour écouter ces concerts ; ils crurent que les muses et les sirènes avoient renouvelé au bord de l' Alphée le combat qu' elles s' étoient livré jadis, quand les filles de l' Achéloüs, vaincues par les doctes soeurs, furent contraintes de se dépouiller de leurs ailes. La nuit avoit passé le milieu de son cours. L' évêque de Lacédémone invite ses hôtes à la retraite. Comme le vigneron fatigué au bout de sa journée, il appelle trois fois le seigneur, et adore. Alors les chrétiens, après s' être donné le baiser de paix, rentrent sous leur toit, chastement recueillis. Démodocus fut conduit par un serviteur au lieu qu' on avoit préparé pour lui non loin de l' appartement de Cymodocée. Cyrille, après avoir médité la parole de vie, se jeta sur une p179 couche de roseaux. Mais à peine avoit-il fermé les yeux qu' il eut un songe : il lui sembla que les blessures de son ancien martyre se rouvroient, et qu' avec un plaisir ineffable, il sentoit de nouveau son sang couler pour Jésus-Christ. En même temps, il vit une jeune femme et un jeune homme resplendissants de lumière monter de la terre aux cieux : avec la palme qu' ils tenoient à la main, ils lui faisoient signe de les suivre ; mais il ne put distinguer leur visage, parce que leur tête étoit voilée. Il se réveilla plein d' une sainte agitation ; il crut reconnoître dans ce songe quelque avertissement pour les chrétiens. Il se mit à prier avec abondance de larmes, et on l' entendit plusieurs fois s' écrier dans le silence de la nuit : " ô mon Dieu, s' il faut encore des victimes, prenez-moi pour le salut de votre peuple ! " LIVRE TROISIEME p181 les dernières paroles de Cyrille montèrent au trône de l' éternel. Le tout-puissant agréa le sacrifice ; mais l' évêque de Lacédémone n' étoit point la victime que Dieu, dans sa colère et dans sa miséricorde, p182 avoit choisie pour expier les fautes des chrétiens. Au centre des mondes créés, au milieu des astres innombrables qui lui servent de remparts, d' avenues et de chemins, flotte cette immense cité de Dieu, dont la langue d' un mortel ne sauroit raconter les merveilles. L' éternel en posa lui-même les douze fondements, et l' environna de cette muraille de jaspe, que le disciple bien aimé vit mesurer par l' ange avec une toise d' or. Revêtue de la gloire du très-haut, l' invisible Jérusalem est parée comme une épouse pour son époux. Loin d' ici monuments de la terre, vous n' approchez point de ces monuments de la cité sainte ! La richesse de la matière y dispute le prix à la perfection des formes. Là règnent suspendues des galeries de saphirs et de diamants, foiblement imitées par le génie de l' homme dans les jardins de Babylone ; là s' élèvent des arcs de triomphe formés des plus brillantes étoiles ; là s' enchaînent des portiques de soleils, prolongés sans fin à travers les espaces du firmament, comme les colonnes de Palmyre dans les sables du désert. Cette architecture est vivante. La cité de Dieu est intelligente elle-même. Rien n' est matière dans les demeures de l' esprit ; rien n' est mort dans les lieux de l' éternelle existence. Les paroles grossières, que la muse est forcée d' employer, p183 nous trompent : elles revêtent d' un corps ce qui n' existe que comme un songe divin dans le cours d' un heureux sommeil. Des jardins délicieux s' étendent autour de la radieuse Jérusalem. Un fleuve découle du trône du tout-puissant ; il arrose le céleste éden, et roule dans ses flots l' amour pur et la sapience de Dieu. L' onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s' enchaînent, se divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec la vigne immortelle, le lis semblable à l' épouse, et les fleurs qui parfument la couche de l' époux. L' arbre de vie s' élève sur la colline de l' encens ; un peu plus loin, l' arbre de science étend de toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables : il porte, cachés sous son feuillage d' or, les secrets de la divinité, les lois occultes de la nature, les réalités morales et intellectuelles, les immuables principes du bien et du mal. Ces connoissances qui nous enivrent font la nourriture des élus : car, dans l' empire de la souveraine sagesse, le fruit de science ne donne plus la mort. Les deux grands ancêtres du genre humain viennent souvent verser des larmes (telles que les justes en peuvent répandre) à l' ombre de cet arbre merveilleux. La lumière qui éclaire ces retraites fortunées, se compose des roses du matin, de la flamme p184 du midi et de la pourpre du soir ; toutefois, aucun astre ne paroît sur l' horizon resplendissant ; aucun soleil ne se lève, aucun soleil ne se couche dans des lieux où rien ne finit, où rien ne commence ; mais une clarté ineffable, descendant de toutes parts comme une tendre rosée entretient le jour éternel de la délectable éternité. C' est dans les parvis de la cité sainte, et dans les champs qui l' environnent, que sont à la fois réunis et partagés les choeurs des chérubins et des séraphins, des anges et des archanges, des trônes et des dominations : tous sont les ministres des ouvrages ou des volontés de l' éternel. à ceux-ci a été donné tout pouvoir sur le feu, l' air, la terre et l' eau ; à ceux-là appartient la direction des saisons, des vents et des tempêtes. Ils font mûrir les moissons, ils élèvent la jeune fleur, ils courbent le vieil arbre vers la terre. Ce sont eux qui soupirent dans les antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui versent les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les vingt mille chariots de guerre de Sabbaoth et d' Elohé ; les autres veillent au carquois du seigneur, à ses foudres inévitables, à ses coursiers terribles, qui portent la peste, la guerre, la famine et la mort. Un million de ces génies ardents règlent les mouvements des astres, et se relèvent p185 tour à tour, dans ces emplois magnifiques, comme les sentinelles vigilantes d' une grande armée. Nés du souffle de Dieu, à différentes époques, ces anges n' ont pas la même vieillesse dans les générations de l' éternité : un nombre infini d' entre eux fut créé avec l' homme, pour soutenir ses vertus, diriger ses passions, et le défendre contre les attaques de l' enfer. Là sont aussi rassemblés à jamais les mortels qui ont pratiqué la vertu sur la terre ; les patriarches, assis sous des palmiers d' or ; les prophètes, au front étincelant de deux rayons de lumière ; les apôtres, portant sur leur coeur les saints évangiles ; les docteurs, tenant à la main une plume immortelle ; les solitaires, retirés dans des grottes célestes ; les martyrs, vêtus de robes éclatantes ; les vierges, couronnées des roses d' éden ; les veuves, la tête ornée de longs voiles, et toutes ces femmes pacifiques, qui, sous de simples habits de lin, se firent les consolatrices de nos pleurs, et les servantes de nos misères. Est-ce l' homme infirme et malheureux qui pourroit parler des félicités suprêmes ? Ombres fugitives et déplorables, savons-nous ce que c' est que le bonheur ? Lorsque l' âme du chrétien fidèle abandonne son corps, comme un pilote expérimenté quitte le fragile vaisseau que p186 l' océan engloutit, elle seule connoît la vraie béatitude. Le souverain bien des élus est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme ; ils sont incessamment dans l' état délicieux d' un mortel qui vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d' un génie sublime qui enfante une grande pensée, d' un homme qui sent les transports d' un amour légitime, ou les charmes d' une amitié long-temps éprouvée par le malheur. Ainsi les nobles passions ne sont point éteintes dans le coeur des justes, mais seulement purifiées : les frères, les époux, les amis, continuent de s' aimer ; et ces attachements qui vivent et se concentrent dans le sein de la divinité même, prennent quelque chose de la grandeur et de l' éternité de Dieu. Tantôt ces âmes satisfaites se reposent ensemble, au bord du fleuve de la Sapience et de l' amour. La beauté et la toute-puissance du très-haut sont leur perpétuel entretien : " ô Dieu, disent-elles, quelle est donc votre grandeur ! Tout ce que vous avez fait naître est renfermé dans les limites du temps ; et le temps, qui s' offre aux mortels comme une mer sans bornes, n' est qu' une goutte imperceptible de l' océan de votre éternité ! " tantôt les prédestinés, pour mieux glorifier p187 le roi des rois, parcourent son merveilleux ouvrage : la création, qu' ils contemplent des divers points de l' univers, leur présente des spectacles ravissants : tels, si l' on peut comparer les grandes choses aux petits objets, tels se montrent aux yeux du voyageur les champs superbes de l' Indus, les riches vallées de Delhi et de Cachemire, rivages couverts de perles et parfumés d' ambre, où les flots tranquilles viennent expirer au pied des cannelliers en fleurs. La couleur des cieux, la disposition et la grandeur des sphères qui varient selon les mouvements et les distances, sont pour les esprits bienheureux une source inépuisable d' admiration. Ils aiment à connoître les lois qui font rouler avec tant de légèreté ces corps pesants dans l' éther fluide ; ils visitent cette lune paisible qui, pendant le calme des nuits, éclaira leurs prières ou leurs amitiés ici-bas. L' astre humide et tremblant qui précède les pas du matin, cette autre planète qui paroît comme un diamant dans la chevelure d' or du soleil, ce globe à la longue année qui ne marche qu' à la lueur de quatre torches pâlissantes, cette terre en deuil qui, loin des rayons du jour, porte un anneau ainsi qu' une veuve inconsolable, tous ces flambeaux errants de la maison de l' homme, attirent les méditations des élus. Enfin, les âmes prédestinées p188 volent jusqu' à ces mondes dont nos étoiles sont les soleils ; et elles entendent les concerts inconnus de la lyre et du cygne céleste. Dieu, de qui s' écoule une création non interrompue, ne laisse point reposer leur curiosité sainte, soit qu' aux bords les plus reculés de l' espace il brise un antique univers, soit que suivi de l' armée des anges il porte l' ordre et la beauté jusque dans le sein du chaos. Mais l' objet le plus étonnant offert à la contemplation des saints, c' est l' homme. Ils s' intéressent encore à nos peines et à nos plaisirs ; ils écoutent nos voeux ; ils prient pour nous ; ils sont nos patrons et nos conseils ; ils se réjouissent sept fois lorsqu' un pécheur retourne au bercail ; ils tremblent d' une charitable frayeur lorsque l' ange de la mort amène une âme craintive aux pieds du souverain juge. Mais s' ils voient nos passions à découvert, ils ignorent toutefois par quel art tant d' éléments opposés sont confondus dans notre sein : Dieu qui permet aux bienheureux de pénétrer les lois de l' univers, s' est réservé le merveilleux secret du coeur de l' homme. C' est dans cette extase d' admiration et d' amour, dans ces transports d' une joie sublime, ou dans ces mouvemens d' une tendre tristesse, que les élus répètent ce cri de trois fois saint, p189 qui ravit éternellement les cieux. Le roi prophète règle la mélodie divine ; Asaph, qui soupira les douleurs de David, conduit les instruments animés par le souffle ; et les fils de Coré gouvernent les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la main des anges. Les six jours de la création, le repos du seigneur, les fêtes de l' ancienne et de la nouvelle loi sont célébrées tour à tour dans les royaumes incorruptibles. Alors les dômes sacrés se couronnent d' une auréole plus vive ; alors, du trône de Dieu, de la lumière même répandue dans les demeures intellectuelles, s' échappent des sons si suaves et si délicats, que nous ne pourrions les entendre sans mourir. Muse, où trouveriez-vous des images pour peindre ces solennités angéliques ! Seroit-ce sous les pavillons des princes de l' orient, lorsqu' assis sur un trône étincelant de pierreries, le monarque assemble sa pompeuse cour ? Ou bien, ô muse ! Rappelleriez-vous le souvenir de la terrestre Jérusalem, quand Salomon voulut dédier au seigneur le sanctuaire du peuple fidèle ? Le bruit éclatant des trompettes ébranloit les sommets de Sion ; les lévites redisoient en choeur le cantique des degrés ; les anciens d' Israël marchoient avec Salomon devant les tables de Moïse ; le grand sacrificateur immoloit des victimes sans nombre ; les filles de Juda formoient p190 des pas cadencés autour de l' arche d' alliance : leurs danses, aussi pieuses que leurs hymnes, étoient des louanges au créateur. Les concerts de la Jérusalem céleste retentissent surtout au tabernacle très-pur qu' habite dans la cité de Dieu l' adorable mère du sauveur. Environnée du choeur des veuves, des femmes fortes et des vierges sans tache, Marie est assise sur un trône de candeur. Tous les soupirs de la terre montent vers ce trône par des routes secrètes ; la consolatrice des affligés entend le cri de nos misères les plus cachées ; elle porte aux pieds de son fils, sur l' autel des parfums, l' offrande de nos pleurs ; et, afin de rendre l' holocauste plus efficace, elle y mêle quelques-unes de ses larmes divines. Les esprits gardiens des hommes viennent sans cesse implorer, pour leurs amis mortels, la reine des miséricordes. Les doux séraphins de la grâce et de la charité la servent à genoux ; autour d' elle se réunissent encore les personnages touchants de la crèche, Gabriel, Anne et Joseph, les bergers de Bethléem, et les mages de l' orient. On voit aussi s' empresser dans ce lieu les enfants morts en entrant à la vie, et qui, transformés en petits anges, semblent être devenus les compagnons du messie au berceau. Ils balancent devant leur mère céleste des encensoirs d' or, qui s' élèvent p191 et retombent avec un bruit harmonieux et d' où s' échappent en vapeur légère des parfums d' amour et d' innocence. Des tabernacles de Marie on passe au sanctuaire du sauveur des hommes ; c' est là que le fils conserve par ses regards les mondes que le père a créés. Il est assis à une table mystique : vingt-quatre vieillards, vêtus de robes blanches et portant des couronnes d' or, sont placés sur des trônes à ses côtés. Près de lui est son char vivant, dont les roues lancent des foudres et des éclairs. Lorsque le désiré des nations daigne se manifester aux élus dans une vision intime et complète, les élus tombent comme morts devant sa face ; mais il étend sa droite, et leur dit : " relevez-vous, ne craignez rien, vous êtes les bénis de mon père ; regardez-moi ; je suis le premier et le dernier. " par delà le sanctuaire du verbe s' étendent sans fin des espaces de feu et de lumière. Le père habite au fond de ces abîmes de vie. Principe de tout ce qui fut, est, et sera, le passé, le présent et l' avenir se confondent en lui. Là, sont cachées les sources des vérités incompréhensibles au ciel même : la liberté de l' homme et la prescience de Dieu ; l' être qui peut tomber p192 dans le néant et le néant qui peut devenir l' être ; là surtout s' accomplit, loin de l' oeil des anges, le mystère de la trinité. L' esprit qui remonte et descend sans cesse du fils au père, et du père au fils, s' unit avec eux dans ces profondeurs impénétrables. Un triangle de feu paroît alors à l' entrée du saint des saints : les globes s' arrêtent de respect et de crainte, l' hosanna des anges est suspendu, les milices immortelles ne savent quels seront les décrets de l' unité vivante, elles ne savent si le trois fois saint ne va point changer sur la terre et dans le ciel les formes matérielles et divines, ou si, rappelant à lui les principes des êtres, il ne forcera point les mondes à rentrer dans le sein de son éternité. Les essences primitives se séparent, le triangle de feu disparoît : l' oracle s' entr' ouvre, et l' on aperçoit les trois puissances. Porté sur un trône de nuées, le père tient un compas à la main ; un cercle est sous ses pieds ; le fils, armé de la foudre, est assis à sa droite ; l' esprit s' élève à sa gauche, comme une colonne de lumière. Jéhova fait un signe : et les temps rassurés reprennent leur cours, et les frontières du chaos se retirent, et les astres poursuivent leurs chemins harmonieux. Les cieux prêtent alors une oreille attentive à la voix du tout-puissant qui déclare quelques-uns de ses desseins sur l' univers. p193 à l' instant où la prière de Cyrille parvint au trône éternel, les trois personnes se montroient ainsi aux yeux éblouis des anges. Dieu vouloit couronner la vertu de Cyrille, mais le saint prélat n' étoit point la victime de prédilection désignée pour la persécution nouvelle : il avoit déjà souffert au nom du sauveur, et la justice du tout-puissant demandoit une hostie entière. à la voix de son vénérable martyr, le christ s' inclina devant l' arbitre des humains, et fit trembler dans l' immensité de l' espace tout ce qui n' étoit pas le marche-pied de Dieu. Il ouvre ses lèvres où respire la loi de la clémence, pour présenter à l' ancien des jours, le sacrifice de l' évêque de Lacédémone. Les accents de sa voix sont plus doux que l' huile de justice dont Salomon fut sacré ; plus purs que la fontaine de Samarie ; plus aimables que le murmure des oliviers en fleurs balancés au souffle du printemps, dans les jardins de Nazareth, ou dans les vallons du Thabor. Imploré par le dieu de mansuétude et de paix, en faveur de l' église menacée, le dieu fort et terrible fit connoître aux cieux ses desseins sur les fidèles. Il ne prononça qu' une parole, mais une de ces paroles qui fécondent le néant, qui font naître la lumière ou qui renferment la destinée des empires. p194 Cette parole dévoile soudain aux légions des anges, aux choeurs des vierges, des saints, des rois, des martyrs le secret de la sagesse. Ils voient dans le mot du souverain juge, ainsi que dans un rayon limpide du jour, les conceptions du passé, les préparations du présent, et les événements de l' avenir. Le moment est arrivé où les peuples soumis aux lois du messie, vont enfin goûter sans mélange la douceur de ces lois propices. Assez long-temps l' idolâtrie éleva ses temples auprès des autels du fils de l' homme ; il faut qu' elle disparoisse du monde. Déjà est né le nouveau Cyrus qui brisera les derniers simulacres des esprits de ténébres, et mettra le trône des Césars à l' ombre des saints tabernacles. Mais les chrétiens invincibles sous le fer et dans les flammes, se sont laissés amollir aux délices de la paix. Afin de les mieux éprouver, la providence a permis qu' ils connussent les richesses et les honneurs : ils n' ont pu résister à la persécution de la prospérité. Il faut, avant que le monde passe sous leur puissance, qu' ils soient dignes de leur gloire ; ils ont allumé le feu de la colère du seigneur, ils n' obtiendront point grâce à ses yeux qu' ils n' aient été purifiés. Satan sera déchaîné sur la terre ; une dernière épreuve va commencer pour les fidèles : p195 les chrétiens sont tombés ; ils seront punis. Celui qui doit expier leurs crimes par un sacrifice volontaire, est depuis long-temps marqué dans la pensée de l' éternel. Tels sont les premiers conseils que découvrent, dans la parole de Dieu, les habitants des demeures célestes. ô parole divine, quelle longue et foible succession de temps et d' idées la parole humaine est obligée d' employer pour te rendre ! Tu fais tout voir, tout comprendre aux élus dans un moment ; et moi, ton indigne interprète, je développe péniblement dans un langage de mort les mystères contenus dans un langage de vie ! Avec quelle sainte admiration, avec quelle piété sublime, les justes connoissent ensuite l' holocauste demandé et les conditions qui le rendent agréable au très-haut ! Cette victime qui doit vaincre l' enfer par la vertu des souffrances et des mérites du sang de Jésus-Christ ; cette victime qui marchera à la tête de mille autres victimes, n' a point été choisie parmi les princes et les rois. Né dans un rang obscur pour mieux imiter le sauveur du monde, cet homme, aimé du ciel, descend toutefois d' illustres aïeux. En lui la religion va triompher du sang des héros païens et des sages de l' idolâtrie ; en lui seront honorés par un artyr oublié de l' histoire, ces pauvres p196 ignorés du monde, qui vont souffrir pour la foi ; ces humbles confesseurs, qui ne prononçant à la mort que le nom de Jésus-Christ, laisseront leurs propres noms inconnus aux hommes. âme de tous les projets des fidèles, soutien du prince qui renversera les autels des faux dieux, il faut encore que ce chrétien appelé, ait scandalisé l' église et qu' il ait pleuré ses erreurs, ainsi que le premier apôtre, afin d' encourager au repentir ses frères coupables. Déjà, pour lui donner les vertus nécessaires au jour du combat, l' ange du seigneur l' a conduit par la main chez les nations de la terre ; il a vu l' évangile s' établissant de toutes parts. Dans le cours de ces voyages, utiles aux desseins de Dieu, les démons ont tenté le nouveau prédestiné, non encore rentré dans les voies du ciel. Une grande et dernière faute, en le jetant dans un grand malheur, l' a fait sortir des ombres de la mort. Les larmes de sa pénitence ont commencé à couler ; alors un solitaire, inspiré de Dieu, lui a révélé une partie de ses fins. Bientôt il sera digne de la palme qu' on lui prépare. Telle est la victime dont l' immolation désarmera le courroux du seigneur, et replongera Lucifer dans l' abîme. Tandis que les saints et les anges pénètrent les desseins annoncés par la parole du très-haut, p197 cette même parole découvre un autre miracle de la grâce aux choeurs des femmes bienheureuses. Les païens auront aussi leur hostie : car les chrétiens et les idolâtres vont se réunir à jamais au pied du calvaire. Cette victime sera dérobée au troupeau innocent des vierges, afin d' expier l' impureté des moeurs païennes. Fille des beaux-arts qui séduisent les foibles mortels, elle fera passer sous le joug de la croix les charmes et le génie de la Grèce. Elle n' est point immédiatement demandée par un décret irrévocable ; elle n' aura ni le mérite, ni l' éclat du premier holocauste ; mais, épouse désignée du martyr, et par lui arrachée aux temples des idoles, elle augmentera l' efficacité du principal sacrifice, en multipliant les épreuves. Dieu cependant n' abandonnera pas sans secours ses serviteurs à la rage de Satan : il veut que les légions fidèles se revêtent de leurs armes, qu' elles soutiennent et consolent le chrétien persécuté ; il leur confie l' exercice de sa miséricorde, en se réservant celui de sa justice : le Christ lui-même soutiendra le confesseur dévoué au salut de tous ; et Marie prendra sous sa protection la vierge timide qui doit accroître les douleurs, les joies et la gloire du martyr. Ces destinées de l' église, divulguées aux élus p198 par un seul mot du tout-puissant, interrompirent les concerts, et suspendirent les fonctions des anges ; il se fit dans le ciel une demi-heure de silence, comme au moment redoutable où Jean vit briser le septième sceau du livre mystérieux ; les milices divines, frappées du son de la parole éternelle, restoient dans un muet étonnement : ainsi, lorsque la foudre commence à gronder sur de nombreux bataillons, près de se livrer un combat furieux, le signal est suspendu : moitié dans la lumière du soleil, moitié sous l' ombre croissante, les cohortes demeurent immobiles ; aucun souffle de l' air ne fait flotter les drapeaux, qui retombent affaissés sur la main qui les porte ; les mèches embrasées fument inutiles auprès du bronze muet ; et les guerriers, sillonnés du feu de l' éclair, écoutent en silence la voix des orages. L' esprit qui garde l' étendard de la croix, élevant tout à coup la bannière triomphante, fit cesser l' immobilité des armées du seigneur. Tout le ciel abaisse aussitôt les yeux vers la terre ; Marie, du haut du firmament, laisse tomber un premier regard d' amour sur la tendre victime confiée à ses soins. Les palmes des confesseurs reverdissent dans leurs mains, l' escadron ardent ouvre ses rangs glorieux, pour faire place aux époux martyrs, entre Félicité et p199 Perpétue, entre l' illustre étienne et les grands machabées. Le vainqueur de l' antique dragon, Michel, prépare sa lance redoutable ; autour de lui ses immortels compagnons se couvrent de leurs cuirasses étincelantes. Les boucliers de diamant et d' or, le carquois du seigneur, les épées flamboyantes sont détachées des portiques éternels ; le char d' Emmanuel s' ébranle sur son essieu de foudre et d' éclairs ; les chérubins roulent leurs ailes impétueuses, et allument la fureur de leurs yeux. Le Christ redescend à la table des vieillards, qui présentent à sa bénédiction deux robes nouvellement blanchies dans le sang de l' agneau ; le père tout-puissant se renferme dans les profondeurs de son éternité, et l' esprit-saint verse tout à coup des flots d' une lumière si vive, que la création semble rentrée dans la nuit. Alors, les choeurs des saints et des anges entonnent le cantique de gloire : " gloire à Dieu, dans les hauteurs du ciel ! " goûtez sur la terre des jours pacifiques, vous qui marchez parmi les sentiers de la bonté et de la douceur ! Agneau de Dieu, vous effacez les péchés du monde ! ô miracle de candeur et de modestie, vous permettez à des victimes sorties du néant de vous imiter, p200 de se dévouer pour le salut des pécheurs ! Serviteurs du Christ que le monde persécute, ne vous troublez point à cause du bonheur des méchants : ils n' ont point, il est vrai, de langueur qui les traînent à la mort ; ils semblent ignorer les tribulations humaines ; ils portent l' orgueil à leur cou comme un carcan d' or ; ils s' enivrent à des tables sacriléges ; ils rient, ils dorment, comme s' ils n' avoient point fait de mal ; ils meurent tranquillement sur la couche qu' ils ont ravie à la veuve et à l' orphelin ; mais où vont-ils ? " l' insensé a dit dans son coeur : " il n' y a point de Dieu ! " que Dieu se lève ! Que ses ennemis soient dissipés ! Il s' avance : les colonnes du ciel sont ébranlées ; le fond des eaux, et les entrailles de la terre sont mis à nu devant le seigneur. Un feu dévorant sort de sa bouche ; il prend son vol monté sur les chérubins, il lance de toutes parts ses flèches embrasées ! Où sont-ils les enfants des impies ? Sept générations se sont écoulées depuis l' iniquité des pères, et Dieu vient visiter les enfants dans sa fureur ; il vient au temps marqué punir un peuple coupable ; il vient réveiller les méchants dans leurs palais de cédre et p201 d' aloès, et confondre le fantôme de leur rapide félicité. Heureux celui qui, passant avec larmes dans les vallées, cherche Dieu comme la source des bénédictions ! Heureux celui à qui les iniquités sont pardonnées, et qui trouve la gloire dans la pénitence ! Heureux celui qui élève en silence l' édifice de ses bonnes oeuvres, comme le temple de Salomon, où l' on n' entendoit ni les coups de la cognée, ni le bruit du marteau, tandis que l' ouvrier respectueux bâtissoit la maison du seigneur. Vous tous qui mangez sur la terre le pain des larmes, répétez à la louange du très-haut le saint cantique : " gloire à Dieu, dans les hauteurs du ciel ! " LIVRE QUATRIEME p203 Eudore et Cymodocée cachés dans un obscur vallon au fond des bois de l' Arcadie, ignoroient qu' en ce moment les saints et les anges avoient les regards attachés sur eux, et que le tout-puissant lui-même s' occupoit p204 de leur destinée. Ainsi les pasteurs de Chanaan étoient visités par le dieu de Nachor, au milieu des troupeaux qui paissoient à l' occident de Bethel. Aussitôt que le gazouillement des hirondelles eut annoncé à Lasthénès le lever du jour, il se hâte de quitter sa couche ; il s' enveloppe dans un manteau filé par sa diligente épouse, et doublé d' une laine amie des vieillards. Il sort précédé de deux chiens de Laconie, sa garde fidèle, et s' avance vers le lieu où devoit reposer l' évêque de Lacédémone ; mais il aperçoit le saint prélat au milieu de la campagne, offrant sa prière à l' éternel. Les chiens de Lasthénès courent vers Cyrille, et baissant la tête d' un air caressant, ils sembloient lui porter l' obéissance et le respect de leur maître. Les deux vénérables chrétiens se saluèrent avec gravité, et se promenèrent ensuite sur le penchant des monts, en s' entretenant de la sagesse antique : tel l' arcadien évandre conduisit Anchise aux bois de Phénée, lorsque Priam, alors heureux, vint chercher sa soeur Hésione à Salamine ; ou tel le même évandre, exilé au bord du Tibre, reçut l' illustre fils de son ancien hôte, quand la fortune eut rassasié de malheurs le monarque d' Ilion. Démodocus ne tarda pas à paroître ; il étoit p205 suivi de Cymodocée, plus belle que la lumière naissante sur les coteaux de l' orient. Dans le flanc de la montagne qui dominoit la demeure de Lasthénès, s' ouvroit une grotte, retraite accoutumée des passereaux et des colombes : c' étoit là qu' à l' imitation des solitaires de la Thébaïde, Eudore se renfermoit pour verser les larmes de la pénitence. On voyoit suspendu au mur de cette grotte un crucifix, et aux pieds de ce crucifix, des armes, une couronne de chêne obtenue dans les combats, et des décorations triomphales. Eudore commençoit à sentir renaître au fond de son coeur un trouble qu' il n' avoit que trop connu. Effrayé de son nouveau péril, toute la nuit il avoit poussé des cris vers le ciel. Quand l' aurore eut dissipé les ténèbres, il lava la trace de ses pleurs dans une source pure, et se préparant à quitter sa grotte, il chercha, par la simplicité de ses vêtements, à diminuer l' éclat de sa beauté : il attache à ses pieds des brodequins gaulois formés de la peau d' une chèvre sauvage ; il cache son cilice sous la tunique d' un chasseur ; il jette sur ses épaules, et ramène sur sa poitrine la dépouille d' une biche blanche : un pâtre cruel avoit renversé, d' un coup de fronde, cette reine des bois, lorsqu' elle buvoit avec son faon au bord de l' Achéloüs. Eudore prend dans sa main gauche p206 deux javelots de frêne, il suspend à sa main droite une de ces couronnes de grains de corail, dont les vierges martyres ornoient leurs cheveux en allant à la mort : couronnes innocentes, vous serviez ensuite à compter le nombre des prières que les coeurs simples répétoient au seigneur ! Armé contre les bêtes des forêts et contre les attaques des esprits de ténèbres, Eudore descend du haut des rochers, comme un soldat chrétien de la légion thébaine, qui rentre au camp après les veilles de la nuit. Il franchit les eaux d' un torrent, et vient se joindre à la petite troupe qui l' attendoit au bas du verger. Il porte à ses lèvres le bord du manteau de Cyrille ; il reçoit la bénédiction paternelle, et s' incline, en baissant les yeux, devant Démodocus et Cymodocée. Toutes les roses du matin se répandirent sur le front de la fille d' Homère. Bientôt Séphora et ses trois filles sortirent modestement du gynécée. Alors l' évêque de Lacédémone s' adressant au fils de Lasthénès : " Eudore, dit-il, vous êtes l' objet de la curiosité de la Grèce chrétienne. Qui n' a point entendu parler de vos malheurs et de votre repentir ? Je suis persuadé que vos hôtes de Messénie n' écouteront point eux-mêmes sans intérêt le récit de vos aventures. " " sage vieillard, dont l' habit annonce un pasteur p207 des hommes, s' écria Démodocus, tu ne prononces pas une parole qu' elle ne soit dictée par Minerve. Il est vrai, comme mon aïeul le divin Homère, je passerois volontiers cinq et même six années à faire ou à écouter des récits. Y a-t-il rien de plus agréable que les paroles d' un homme qui a beaucoup voyagé, et qui, assis à la table de son hôte, tandis que la pluie et les vents murmurent au dehors, raconte, à l' abri de tout danger, les traverses de sa vie ! J' aime à sentir mes yeux mouillés de pleurs, en vidant la coupe d' Hercule : les libations mêlées de larmes sont plus sacrées ; la peinture des maux dont Jupiter accable les enfants de la terre tempère la folle ivresse des festins, et nous fait souvenir des dieux. Et toi-même, cher Eudore, tu trouveras quelque plaisir à te rappeler les tempêtes que tu supportas avec courage : le nautonier, revenu aux champs de ses pères, contemple avec un charme secret son gouvernail et ses rames suspendus pendant l' hiver au tranquille foyer du laboureur. " le Ladon et l' Alphée, en se réunissant au-dessous du verger, embrassoient une île qui sembloit naître du mariage de leurs eaux : elle étoit plantée de ces vieux arbres que les peuples de l' Arcadie regardoient comme leurs aïeux. C' étoit là qu' Alcymédon coupoit autrefois le bois p208 de hêtre dont il faisoit de si belles tasses aux bergers ; c' étoit là qu' on montroit aussi la fontaine Aréthuse, et le laurier qui retenoit Daphné sous son écorce. On résolut de passer dans cette île solitaire, afin qu' Eudore ne fût point interrompu dans le récit de ses aventures. Les serviteurs de Lasthénès détachent aussitôt des rives de l' Alphée une longue nacelle, formée du seul tronc d' un pin ; la famille et les étrangers s' abandonnent au cours du fleuve. Démodocus, remarquant l' adresse de ses conducteurs, disoit avec un sentiment de tristesse : " arcadiens, qu' est devenu le temps où les atrides étoient obligés de vous prêter des vaisseaux pour aller à Troie, et où vous preniez la rame d' Ulysse pour le van de la blonde Cérès ? Aujourd' hui vous vous livrez sans pâlir aux fureurs de la mer immense. Hélas ! Le fils de Saturne veut que le danger charme les mortels, et qu' ils l' embrassent comme une idole ! " on touche bientôt à la pointe orientale de l' île où s' élevoient deux autels à demi ruinés : l' un, sur le rivage de l' Alphée, étoit consacré à la tempête ; l' autre, au bord du Ladon, étoit dédié à la tranquillité. La fontaine Aréthuse sortoit de terre entre ces deux autels, et s' écouloit aussitôt dans le fleuve amoureux d' elle. La troupe impatiente d' entendre le récit d' Eudore, p209 s' arrête dans ce lieu, et s' assied sous des peupliers dont le soleil levant doroit la cime. Après avoir demandé le secours du ciel, le jeune chrétien parla de la sorte : " je suis obligé, seigneurs, de vous entretenir un moment de ma naissance, parce que cette naissance est la première origine de mes malheurs. Je descends par ma mère, de cette pieuse femme de Mégare, qui enterra les os de Phocion sous son foyer, en disant : " cher foyer, garde fidèlement les restes d' un homme de bien. " " j' eus pour ancêtre paternel Philopoemen. Vous savez qu' il osa seul s' opposer aux romains, quand ce peuple libre ravit la liberté à la Grèce. Mon aïeul succomba dans sa noble entreprise ; mais qu' importe la mort et les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un coeur généreux, deux mille ans après notre vie ! " notre patrie expirante, pour ne point démentir son ingratitude, fit boire le poison au dernier de ses grands hommes. Le jeune Polybe, au milieu d' une pompe attendrissante, transporta de Messène à Mégalopolis, la dépouille p210 de Philopoemen. On eût dit que l' urne, chargée de couronnes et couverte de bandelettes, renfermoit les cendres de la Grèce entière. Depuis ce moment, notre terre natale, comme un sol épuisé, cessa de porter des citoyens magnanimes. Elle a conservé son beau nom, mais elle ressemble à cette statue de Thémistocle, dont les athéniens de nos jours ont coupé la tête pour la remplacer par la tête d' un esclave. " le chef des achéens ne reposa pas tranquille au fond de sa tombe : quelques années après sa mort, il fut accusé d' avoir été l' ennemi de Rome, et poursuivi criminellement devant le proconsul Mummius, destructeur de Corinthe. Polybe, protégé par Scipion Nasica, parvint à sauver de la proscription les statues de Philopoemen ; mais cette délation sacrilége réveilla la jalousie des romains contre le sang du dernier des grecs : ils exigèrent qu' à l' avenir le fils aîné de ma famille fût envoyé à Rome, dès qu' il auroit atteint l' âge de seize ans, pour y servir d' otage entre les mains du sénat. " accablée sous le poids du malheur, et toujours privée de son chef, ma famille abandonna Mégalopolis, et se retira tantôt au milieu de ces montagnes, tantôt dans un autre héritage que nous possédons au pied du Taygète, le long p211 du golfe de Messénie. Paul, le sublime apôtre des gentils, apporta bientôt à Corinthe le remède contre toutes les douleurs. Lorsque le christianisme éclata dans l' empire romain, tout étoit plein d' esclaves ou de princes abattus : le monde entier demandoit des consolations ou des espérances. " disposée à la sagesse par les leçons de l' adversité et par la simplicité des moeurs arcadiennes, ma famille fut la première dans la Grèce à embrasser la loi de Jésus-Christ. Soumis à ce joug divin, je passai les jours de mon enfance au bord de l' Alphée et parmi les bois du Taygète. La religion tenant mon âme à l' ombre de ses ailes, l' empêchoit, comme une fleur délicate, de s' épanouir trop tôt ; et, prolongeant l' ignorance de mes jeunes années, elle sembloit ajouter de l' innocence à l' innocence même. " le moment de mon exil arriva. J' étois l' aîné de ma famille, et j' avois atteint ma seizième année ; nous habitions alors nos champs de la Messénie. Mon père, dont j' allois prendre la place, avoit obtenu par une faveur particulière la permission de revenir en Grèce avant mon départ : il me donna sa bénédiction et ses conseils. Ma mère me conduisit au port de Phères, et m' accompagna jusqu' au vaisseau. Tandis qu' on p212 déployoit la voile, elle levoit les mains au ciel, en offrant à Dieu son sacrifice. Son coeur se brisoit à la pensée de ces mers orageuses et de ce monde plus orageux encore que j' allois traverser, navigateur sans expérience. Déjà le navire s' avançoit dans la haute mer, et Séphora restoit encore avec moi afin d' encourager ma jeunesse, comme une colombe apprend à voler à son petit lorsqu' il sort pour la première fois du nid maternel. Mais il lui fallut me quitter ; elle descendit dans l' esquif qui l' attendoit attaché au flanc de notre trirème. Long-temps elle me fit des signes du bord de la barque qui la reportoit au rivage : je poussois des cris douloureux ; et quand il me devint impossible de distinguer cette tendre mère, mes yeux cherchoient encore à découvrir le toit où j' avois été nourri, et la cime des arbres de l' héritage paternel. " notre navigation fut longue : à peine avions-nous passé l' île de Théganuse, qu' un vent impétueux du couchant nous obligea de fuir dans les régions de l' aurore jusqu' à l' entrée de l' Hellespont. Après sept jours d' une tempête qui nous déroba la vue de toutes les terres, nous fûmes trop heureux de nous réfugier vers l' embouchure du Simoïs, à l' abri du tombeau d' Achille. Quand la tempête fut calmée, nous voulûmes remonter à l' occident, mais le constant zéphyr, que le p213 belier céleste amène des bords de l' Hespéric, repoussa long-temps nos voiles : nous fûmes jetés tantôt sur les côtes de l' éolide, tantôt dans les parages de la Thrace et de la Thessalie. Nous parcourûmes cet archipel de la Grèce, où l' aménité des rivages, l' éclat de la lumière, la douceur et les parfums de l' air, le disputent au charme des noms et des souvenirs. Nous vîmes tous ces promontoires marqués par des temples ou des tombeaux. Nous touchâmes à différents ports ; nous admirâmes ces cités, dont quelques-unes portent le nom d' une fleur brillante, comme la rose, la violette, l' hyacinthe, et qui, chargées de leurs peuples ainsi que d' une semence féconde, s' épanouissent au bord de la mer, sous les rayons du soleil. Quoiqu' à peine sorti de l' enfance, mon imagination étoit vive et mon coeur déjà susceptible d' émotions profondes. Il y avoit sur notre vaisseau un grec enthousiaste de sa patrie, comme tous les grecs. Il me nommoit les lieux que je voyois : " Orphée entraîna les chênes de cette forêt au son de sa lyre ; cette montagne, dont l' ombre s' étend si loin, avoit dû servir de statue à Alexandre ; cette autre montagne est l' Olympe, et son vallon, le vallon de Tempé ; voilà Délos qui fut flottante au milieu des p214 eaux, voilà Naxos où Ariadne fut abandonnée ; Cécrops descendit sur cette rive, Platon enseigna sur la pointe de ce cap, Démosthène harangua ces vagues, Phryné se baignoit dans ces flots lorsqu' on la prit pour Vénus ! Et cette patrie des dieux, des arts et de la beauté, s' écrioit l' athénien en versant des pleurs de rage, est en proie aux barbares ! " " son désespoir redoubla, lorsque nous traversâmes le golfe de Mégare. Devant nous étoit égine, à droite le Pyrée, à gauche Corinthe. Ces villes, jadis si florissantes, n' offroient que des monceaux de ruines. Les matelots même parurent touchés de ce spectacle. La foule accourue sur le pont gardoit le silence : chacun tenoit ses regards attachés à ces débris ; chacun en tiroit peut-être secrètement une consolation dans ses maux, en songeant combien nos propres douleurs sont peu de chose, comparées à ces calamités qui frappent des nations entières, et qui avoient étendu sous nos yeux les cadavres de ces cités. " cette leçon sembloit au-dessus de ma raison naissante : cependant je l' entendis ; mais d' autres jeunes gens qui se trouvoient avec moi sur le vaisseau y furent insensibles. D' où venoit cette différence ? De nos religions : ils étoient p215 païens, j' étois chrétien. Le paganisme, qui développe les passions avant l' âge, retarde les progrès de la raison ; le christianisme, qui prolonge au contraire l' enfance du coeur, hâte la virilité de l' esprit. Dès les premiers jours de la vie, il nous entretient de pensées graves ; il respecte, jusque dans les langes, la dignité de l' homme ; il nous traite, même au berceau, comme des êtres sérieux et sublimes, puisqu' il reconnoît un ange dans l' enfant que la mère porte encore à sa mamelle. Mes jeunes compagnons n' avoient entendu parler que des métamorphoses de Jupiter, et ils ne comprirent rien aux débris qu' ils avoient sous les yeux ; moi, je m' étois déjà assis, avec le prophète, sur les ruines des villes désolées, et Babylone m' enseignoit Corinthe. " je dois toutefois marquer ici une séduction qui fut mon premier pas vers l' abîme ; et, comme il arrive presque toujours, le piége où je me trouvai pris n' avoit rien en apparence que de très-innocent. Tandis que nous méditions sur les révolutions des empires, nous vîmes tout à coup sortir une théorie du milieu de ces débris. ô riant génie de la Grèce qu' aucun malheur ne peut étouffer, ni peut-être aucune leçon instruire ! C' étoit une députation des athéniens aux fêtes de Délos. Le vaisseau Déliaque, couvert de fleurs p216 et de bandelettes, étoit orné des statues des dieux ; les voiles blanches, teintes de pourpre par les rayons de l' aurore, s' enfloient aux haleines des zéphyrs, et les rames dorées fendoient le cristal des mers. Des théores penchés sur les flots répandoient des parfums et des libations ; des vierges exécutoient sur la proue du vaisseau la danse des malheurs de Latone, tandis que des adolescents chantoient en choeur les vers de Pindare et de Simonide. Mon imagination fut enchantée par ce spectacle qui fuyoit comme un nuage du matin, ou comme le char d' une divinité sur les ailes des vents. Ce fut ainsi que pour la première fois j' assistai à une cérémonie païenne sans horreur. " enfin, nous revîmes les montagnes du Péloponèse, et je saluai de loin ma terre natale. Les côtes de l' Italie ne tardèrent pas à s' élever du sein des flots. De nouvelles émotions m' attendoient à Brindes. En mettant le pied sur cette terre d' où partent les décrets qui gouvernent le monde, je fus frappé d' un air de grandeur qui m' étoit jusqu' alors inconnu. Aux élégants édifices de la Grèce succédoient des monuments plus vastes, marqués de l' empreinte d' un autre génie. Ma surprise alloit toujours croissant, à mesure que je m' avançois sur la voie appienne. Ce chemin, pavé de larges quartiers p217 de roches, semble être fait pour résister au passage du genre humain : à travers les monts de l' Apulie, le long du golfe de Naples, au milieu des paysages d' Anxur, d' Albe et de la campagne romaine, il présente une avenue de plus de trois cents milles de longueur, bordée de temples, de palais et de tombeaux, et vient se terminer à la ville éternelle, métropole de l' univers et digne de l' être. à la vue de tant de prodiges, je tombai dans une sorte d' ivresse que je n' avois pu ni prévoir, ni soupçonner. " ce fut en vain que les amis de mon père, auxquels j' étois recommandé, voulurent d' abord m' arracher à mon enchantement. J' errois sans cesse du forum au capitole, du quartier des carènes au champ de mars ; je courois au théâtre de Germanicus, au môle d' Adrien, au cirque de Néron, au Panthéon d' Agrippa ; et pendant ces courses d' une curiosité dangereuse, l' humble église des chrétiens étoit oubliée. " je ne pouvois me lasser de voir le mouvement d' un peuple composé de tous les peuples de la terre, et la marche de ces troupes romaines, gauloises, germaniques, grecques, africaines, chacune différemment armée et vêtue. Un vieux Sabin passoit avec ses sandales d' écorce de bouleau auprès d' un sénateur couvert de pourpre ; la litière d' un consulaire étoit arrêtée par le char p218 d' une courtisane ; les grands boeufs du clytumne traînoient au forum l' antique chariot du Volsque ; l' équipage de chasse d' un chevalier romain embarrassoit la voie sacrée ; des prêtres couroient encenser leurs dieux, et des rhéteurs ouvrir leurs écoles. " que de fois j' ai visité ces thermes ornés de bibliothéques, ces palais, les uns déjà croulants, les autres à moitié démolis pour servir à construire d' autres édifices ! La grandeur de l' horizon romain se mariant aux grandes lignes de l' architecture romaine ; ces aquéducs qui, comme des rayons aboutissants à un même centre, amènent les eaux au peuple-roi sur des arcs de triomphe ; le bruit sans fin des fontaines ; ces innombrables statues qui ressemblent à un peuple immobile au milieu d' un peuple agité ; ces monuments de tous les âges et de tous les pays, ces travaux des rois, des consuls, des Césars, ces obélisques ravis à l' égypte, ces tombeaux enlevés à la Grèce ; je ne sais quelle beauté dans la lumière, les vapeurs et le dessin des montagnes ; la rudesse même du cours du Tibre ; les troupeaux de cavales demi-sauvages qui viennent s' abreuver dans ses eaux ; cette campagne que le citoyen de Rome dédaigne maintenant de cultiver, se réservant à déclarer chaque année aux nations esclaves quelle partie de la terre aura p219 l' honneur de le nourrir : que vous dirai-je enfin ? Tout porte à Rome l' empreinte de la domination et de la durée : j' ai vu la carte de la ville éternelle tracée sur des rochers de marbre au capitole, afin que son image même ne pût s' effacer ! " oh, qu' elle a bien connu le coeur humain, cette religion qui cherche à nous maintenir dans la paix, et qui sait donner des bornes à notre curiosité, comme à nos affections sur la terre ! Cette vivacité d' imagination, à laquelle je m' abandonnai d' abord, fut la première cause de ma perte. Quand, enfin, je rentrai dans le cours ordinaire de mes occupations, je sentis que j' avois perdu le goût des choses graves, et j' enviai le sort des jeunes païens qui pouvoient se livrer sans remords à tous les plaisirs de leur âge. " le rhéteur Eumènes tenoit à Rome une chaire d' éloquence, qu' il a transportée depuis dans les Gaules. Il avoit étudié dans son enfance sous le fils du plus célèbre disciple de Quintilien ; et tout ce qu' il y avoit de jeunes gens illustres fréquentoit alors son école. Je suivis les leçons de ce maître habile, et je ne tardai pas à former des liaisons avec les compagnons de mes études. Trois d' entre eux surtout s' attachèrent à moi par une agréable et sincère amitié : Augustin, p220 Jérôme et le prince Constantin, fils du César Constance. " Jérôme, issu d' une noble famille pannonienne, annonça de bonne heure les plus beaux talents, mais les passions les plus vives. Son imagination impétueuse ne lui laissoit pas un moment de repos. Il passoit des excès de l' étude à ceux des plaisirs, avec une facilité inconcevable. Irascible, inquiet, pardonnant difficilement une offense, d' un génie barbare ou sublime, il semble destiné à devenir l' exemple des plus grands désordres, ou le modèle des plus austères vertus : il faut à cette âme ardente Rome ou le désert. " un hameau du proconsulat de Carthage fut le berceau de mon second ami. Augustin est le plus aimable des hommes. Son caractère, aussi passionné que celui de Jérôme, a toutefois une douceur charmante, parce qu' il est tempéré par un penchant naturel à la contemplation : on pourroit cependant reprocher au jeune Augustin l' abus de l' esprit ; l' extrême tendresse de son âme le jette aussi quelquefois dans l' exaltation. Une foule de mots heureux, de sentiments profonds, revêtus d' images brillantes, lui échappent sans cesse. Né sous le soleil africain, il a trouvé dans les femmes, ainsi que Jérôme, l' écueil de ses vertus et la source de ses erreurs. Sensible jusqu' à l' excès au charme de l' éloquence, il n' attend p221 peut-être qu' un orateur inspiré pour s' attacher à la vraie religion : si jamais Augustin entre dans le sein de l' église, ce sera le Platon des chrétiens. " Constantin, fils d' un César illustre, annonce lui-même toutes les qualités d' un grand homme. Avec la force de l' âme, il a ses beaux dehors, si utiles aux princes, et qui rehaussent l' éclat des belles actions. Hélène, sa mère, eut le bonheur de naître sous la loi de Jésus-Christ ; et Constantin, à l' exemple de son père, montre un penchant secret vers cette loi divine. à travers une extrême douceur, on voit percer chez lui un caractère héroïque, et je ne sais quoi de merveilleux que le ciel imprime aux hommes destinés à changer la face du monde. Heureux s' il ne se laisse pas emporter à ces éclats de colère, si terribles dans les caractères habituellement modérés ! Ah, combien les princes sont à plaindre d' être si promptement obéis ! Combien il faut avoir pour eux d' indulgence ! Songeons toujours que nous voyons l' effet de leurs premiers mouvements, et que Dieu, pour leur apprendre à veiller sur leurs passions, ne leur laisse pas un moment entre la pensée et l' éxécution d' un dessein coupable. " tels furent les trois amis avec lesquels je passois mes jours à Rome. Constantin étoit, p222 ainsi que moi, une espèce d' otage entre les mains de Dioclétien. Cette conformité de position, encore plus que celle de l' âge, décida du penchant du jeune prince en ma faveur : rien ne prépare deux âmes à l' amitié comme la ressemblance des destinées, surtout quand ces destinées ne sont pas heureuses. Constantin voulut devenir l' instrument de ma fortune, et il m' introduisit à la cour. " lorsque j' arrivai à Rome, le pouvoir tombé aux mains de Dioclétien étoit partagé comme nous le voyons aujourd' hui : l' empereur s' étoit associé Maximien, sous le titre d' Auguste, et Galérius et Constance, sous celui de César. Le monde ainsi divisé en quatre chefs, ne reconnoissoit pourtant qu' un maître. " c' est ici, seigneurs, que je dois vous peindre cette cour, dont vous avez le bonheur de vivre éloignés. Puissiez-vous n' entendre jamais gronder ses orages ! Puissent vos jours inconnus couler obscurément comme ces fleuves au fond de cette vallée ! Mais, hélas, une vie cachée ne nous sauve pas toujours de la puissance des princes ! Le tourbillon qui déracine le rocher enlève aussi le grain de sable ; souvent un roi avec son sceptre meurtrit une tête ignorée. Puisque rien ne peut mettre à l' abri des coups qui descendent du trône, il est utile et sage de connoître p223 la main par laquelle nous pouvons être frappés. " Dioclétien, qui s' appeloit autrefois Dioclès, reçut le jour à Diocléa, petite ville de Dalmatie. Dans sa jeunesse il porta les armes sous Probus, et devint un général habile. Il occupa, sous Carin et Numérien, la place importante de comte des Domestici, et il fut lui-même successeur de Numérien dont il avoit vengé la mort. " aussitôt que les légions d' orient eurent élevé Dioclétien à l' empire, il marcha contre Carinus, frère de Numérien, qui régnoit en occident : il remporta sur lui une victoire, et par cette victoire il resta seul maître du monde. " Dioclétien a d' éminentes qualités. Son esprit est vaste, puissant, hardi ; mais son caractère, trop souvent foible, ne soutient pas le poids de son génie : tout ce qu' il fait de grand et de petit découle de l' une ou de l' autre de ces deux sources. Ainsi, l' on remarque dans sa vie les actions les plus opposées : tantôt c' est un prince plein de fermeté, de lumières et de courage, qui brave la mort, qui connoît la dignité de son rang, qui force Galérius à suivre à pied le char impérial comme le dernier des soldats ; tantôt c' est un homme timide qui tremble devant ce même Galérius, qui flotte irrésolu entre mille projets, qui s' abandonne aux superstitions les plus déplorables, et qui ne se soustrait aux p224 frayeurs du tombeau qu' en se faisant donner les titres impies de Dieu et d' éternité. Réglé dans ses moeurs, patient dans ses entreprises, sans plaisirs et sans illusions, ne croyant point aux vertus, n' attendant rien de la reconnoissance, on verra peut-être ce chef de l' empire se dépouiller un jour de la pourpre, par mépris pour les hommes, et afin d' apprendre à la terre qu' il étoit aussi facile à Dioclétien de descendre du trône que d' y monter. " soit foiblesse, soit nécessité, soit calcul, Dioclétien a voulu partager sa puissance avec Maximien, Constance et Galérius. Par une politique dont il se repentira peut-être, il a pris soin que ces princes fussent inférieurs à lui, et qu' ils servissent seulement à rehausser son mérite. Constance seul lui donnoit quelqu' ombrage, à cause de ses vertus. Il l' a relégué loin de la cour au fond des Gaules ; et il a gardé près de lui Galérius. Je ne vous parlerai point de Maximien-Auguste, guerrier assez brave, mais prince ignorant et grossier, qui n' a aucune influence à la cour. Je passe à Galérius. " né dans les huttes des daces, ce gardeur de troupeaux, a nourri dès sa jeunesse, sous la ceinture du chevrier, une ambition effrénée. Tel est le malheur d' un état où les lois n' ont point fixé la succession au pouvoir : tous les p225 coeurs sont enflés des plus vastes désirs ; il n' est personne qui ne puisse prétendre à l' empire ; et comme l' ambition ne suppose pas toujours le talent, pour un homme de génie qui s' élève, vous avez vingt tyrans médiocres qui fatiguent le monde. " Galérius semble porter sur son front la marque ou plutôt la flétrissure de ses vices ; c' est une espèce de géant dont la voix est effrayante et le regard horrible. Les pâles descendants des romains croient se venger des frayeurs que leur inspire ce César, en lui donnant le surnom d' Armentarius. Comme un homme qui fut affamé la moitié de sa vie, Galérius passe les jours à table, et prolonge dans les ténèbres de la nuit de basses et crapuleuses orgies. Au milieu de ces saturnales de la grandeur, il fait tous ses efforts pour déguiser sa première nudité sous l' effronterie de son luxe ; mais plus il s' enveloppe dans les replis de la robe de César, plus on aperçoit le sayon du berger. " outre la soif insatiable du pouvoir, et l' esprit de cruauté et de violence, Galérius apporte encore à la cour une autre disposition bien propre à troubler l' empire : c' est une fureur aveugle contre les chrétiens. La mère de ce César, paysanne grossière et superstitieuse, p226 offroit souvent dans son hameau des sacrifices aux divinités des montagnes. Indignée que les disciples de l' évangile refusassent de partager son idolâtrie, elle avoit inspiré à son fils l' aversion qu' elle sentoit pour les fidèles. Galérius a déjà poussé le foible et barbare Maximien à persécuter l' église ; mais il n' a pu vaincre encore la sage modération de l' empereur. Dioclétien nous estime au fond de l' âme ; il sait que nous composons aujourd' hui la meilleure partie des soldats de son armée ; il compte sur notre parole quand nous l' avons une fois donnée ; il nous a même rapproché de sa personne : Dorothé, premier officier de son palais, est un chrétien remarquable par ses vertus. Vous verrez bientôt que l' impératrice Prisca, et sa fille, la princesse Valérie, ont embrassé secrètement la loi du sauveur. Reconnoissants des bontés de Dioclétien, et vivement touchés de la confiance qu' il leur accorde, les fidèles forment autour de lui une barrière presqu' insurmontable. Galérius le sait ; et sa rage en est plus animée : car il voit que pour atteindre à l' empereur, dont l' ingrat envie peut-être la puissance, il faut perdre auparavant les adorateurs du vrai Dieu. " tels sont les deux princes, qui, comme les génies du bien et du mal, répandent la p227 prospérité ou la désolation dans l' empire, selon que l' un ou l' autre cède ou remporte la victoire. Comment Dioclétien, si habile dans la connoissance des hommes, a-t-il choisi un pareil césar ? C' est ce qu' on ne peut expliquer que par les arrêts de cette providence qui rend vaines les pensées des princes, et dissipe les conseils des nations. " heureux, Galérius, s' il se fût renfermé dans l' enceinte des camps, et qu' il n' eût jamais entendu que les accents des soldats, le cri des dangers et la voix de la gloire ! Il n' auroit point rencontré au milieu des armes ces lâches courtisans qui se font une étude d' allumer le vice, et d' éteindre la vertu ! Il ne se fût point abandonné aux conseils d' un favori perfide qui ne cesse de le pousser au mal ! Ce favori appartient, seigneurs, à une classe d' hommes que je dois vous faire connaître, parce qu' elle influera nécessairement sur les événements de ce siècle et sur le sort des chrétiens. " Rome vieillie et dépravée nourrit dans son sein un troupeau de sophistes, Porphire, Jamblique, Libanius, Maxime, dont les moeurs et les opinions seroient un objet de risée, si nos folies n' étoient trop souvent le commencement de nos crimes. Ces disciples d' une science vaine attaquent les chrétiens, vantent la retraite, p228 célèbrent la médiocrité, vivent aux pieds des grands, et demandent de l' or. Ceux-ci s' occupent sérieusement d' une ville à bâtir, toute peuplée de sages qui, soumis aux lois de Platon, couleront doucement leurs jours en amis et en frères ; ceux-là rêvent profondément des secrets de la nature cachés sous les symboles égyptiens ; les uns voient tout dans la pensée ; les autres cherchent tout dans la matière ; d' autres prêchent la république dans le sein de la monarchie : ils prétendent qu' il faut renverser la société afin de la reconstruire sur un plan nouveau ; d' autres, à l' imitation des fidèles, veulent enseigner la morale au peuple : ils rassemblent la foule dans les temples et au coin des rues, et vendent sur des tréteaux une vertu que ne soutiennent point les oeuvres et les moeurs. Divisés pour le bien, réunis pour le mal, gonflés de vanité, se croyant des génies sublimes, au-dessus des doctrines vulgaires, il n' y a point d' insignes folies, d' idées bizarres, de systèmes monstrueux que ces sophistes n' enfantent chaque jour. Hiéroclès marche à leur tête, et il est digne en effet de conduire un tel bataillon. " ce favori de Galérius, vous le savez trop, seigneurs, gouverne aujourd' hui l' Achaïe : c' est un de ces hommes que les révolutions introduisent au conseil des grands, et qui leur deviennent p229 utiles par une sorte de talent pour les affaires communes, par une facilité peu désirable à parler promptement sur tous les sujets. Grec d' origine, on soupçonne Hiéroclès d' avoir été chrétien dans sa jeunesse ; mais l' orgueil des lettres humaines ayant corrompu son esprit, il s' est jeté dans les sectes philosophiques. On ne reconnoît plus en lui de traces de sa religion première, si ce n' est à l' espèce de délire et de rage où le plonge le seul nom du dieu qu' il a quitté. Il a pris le langage hypocrite, et les affectations de l' école de la fausse sagesse. Les mots de liberté, de vertu, de science, de progrès des lumières, de bonheur du genre humain, sortent sans cesse de sa bouche ; mais ce brutus est un bas courtisan, ce Caton est dévoré de passions honteuses, cet apôtre de la tolérance est le plus intolérant des mortels, et cet adorateur de l' humanité est un sanglant persécuteur. Constantin le hait, Dioclétien le craint et le méprise, mais il a gagné la confiance intime de Galérius ; il n' a d' autre rival auprès de ce prince que Publius, préfet de Rome. Hiéroclès essaie d' empoisonner l' esprit du malheureux César : il présente au monde le spectacle hideux d' un prétendu sage qui corrompt, au nom des lumières, un homme qui règne sur les hommes. " Jérôme, Augustin et moi, nous avions rencontré p230 Hiéroclès à l' école d' Eumènes. Son ton sentencieux et décisif, son air d' importance et d' orgueil, le rendoient odieux à notre simplicité et à notre franchise. Sa personne même semble repousser l' affection et la confiance : son front étroit et comprimé annonce l' obstination et l' esprit de système ; ces yeux faux ont quelque chose d' inquiet comme ceux d' une bête sauvage ; son regard est à la fois timide et féroce ; ses lèvres épaisses sont presque toujours entr' ouvertes par un sourire vil et cruel ; ses cheveux rares et inflexibles, qui pendent en désordre, semblent n' appartenir en rien à cette chevelure que Dieu jeta comme un voile sur les épaules du jeune homme, et comme une couronne sur la tête du vieillard. Je ne sais quoi de cynique et de honteux respire dans tous les traits du sophiste : on voit que ses ignobles mains porteroient mal l' épée du soldat, mais qu' elles tiendroient aisément la plume de l' athée, ou le fer du bourreau. " telle est la laideur de l' homme, quand il est, pour ainsi dire, resté seul avec son corps, et qu' il renonce à son âme. " une offense que je reçus d' Hiéroclès, et que je repoussai de manière à le couvrir de confusion aux yeux de toute la cour, alluma contre moi dans son coeur une haine implacable. Il ne pouvoit p231 d' ailleurs me pardonner la bienveillance de Dioclétien et l' amitié du fils de Constance. L' amour-propre blessé, l' envie excitée ne lui laissèrent pas un moment de repos qu' il n' eût trouvé l' occasion de me perdre ; et cette occasion ne tarda pas à se présenter. " hélas, j' étois pourtant bien peu digne d' envie ! Trois ans passés à Rome dans les désordres de la jeunesse avoient suffi pour me faire presque entièrement oublier ma religion. J' en vins même à cette indifférence qu' on a tant de peine à guérir, et qui laisse moins de ressource que le crime. Toutefois les lettres de Séphora, et les remontrances des amis de mon père, troubloient souvent ma fausse sécurité. " parmi les hommes qui conservaient à Lasthénès un fidèle souvenir, étoit Marcellin, évêque de Rome, et chef de l' église universelle. Il habitoit le cimetière des chrétiens, de l' autre côté du Tibre, dans un lieu désert, au tombeau de saint Pierre et de saint Paul. Sa demeure, composée de deux cellules, étoit appuyée contre le mur de la chapelle du cimetière. Une sonnette suspendue à l' entrée de l' asile du repos, annonçoit à Marcellin l' arrivée des vivants ou des morts. On voyoit à sa porte, qu' il ouvroit lui-même aux voyageurs, les bâtons et les sandales des évêques qui venoient de toutes les parties p232 de la terre lui rendre compte du troupeau de Jésus-Christ. Là se rencontroient, et Paphnuce de la haute Thébaïde, qui chassoit les démons par sa parole ; et Spyridion de l' île de Chypre, qui gardoit les moutons et faisoit des miracles ; et Jacques de Nisibe, qui reçut le don de prophétie ; et Osius, confesseur de Cordoue ; et Archélaüs de Caschares, qui confondit Manès ; et Jean, qui répandit dans la Perse la lumière de la foi ; et Frumentius, qui fonda l' église d' éthiopie, et Théophile, qui revenoit de sa mission des Indes ; et cette chrétienne esclave, qui dans sa captivité convertit la nation entière des ibériens. La salle du conseil de Marcellin étoit une allée de vieux ifs qui régnoit le long du cimetière. C' étoit là qu' en se promenant avec les évêques il conféroit des besoins de l' église. étouffer les hérésies de Donat, de Novatien, d' Arius, publier des canons, assembler des conciles, bâtir des hôpitaux, racheter des esclaves, secourir les pauvres, les orphelins, les étrangers, envoyer des apôtres aux barbares, tel étoit l' objet des puissants entretiens de ces pasteurs. Souvent, au milieu des ténèbres, Marcellin, veillant seul pour le salut de tous, descendoit de sa cellule au tombeau des saints apôtres. Prosterné sur les reliques, il prioit la nuit entière et ne se relevoit qu' aux premiers p233 rayons du jour. Alors, découvrant sa tête chenue, posant à terre sa thiare de laine blanche, le pontife ignoré étendoit ses mains pacifiques, et bénissoit la ville et le monde. " lorsque je passois de la cour de Dioclétien à cette cour chrétienne, je ne pouvois m' empêcher d' être frappé d' une chose étonnante. Au milieu de cette pauvreté évangélique, je retrouvois les traditions du palais d' Auguste et de Mécènes, une politesse antique, un enjouement grave, une élocution simple et noble, une instruction variée, un goût sain, un jugement solide. On eût dit que cette obscure demeure étoit destinée par le ciel à devenir le berceau d' une autre Rome, et l' unique asile des arts, des lettres et de la civilisation. " Marcellin essayoit tous les moyens de me ramener à Dieu. Quelquefois, au soleil couchant, il me conduisoit sur les bords du Tibre, ou dans les jardins de Salluste. Il m' entretenoit de la religion, et cherchoit à m' éclairer sur mes fautes avec une bonté paternelle. Mais les mensonges de la jeunesse m' ôtoient le goût de la vérité. Loin de profiter de ces promenades salutaires, je redemandois secrètement les platanes de Fronton, le portique de Pompée, ou celui de Livie rempli d' antiques tableaux, et, puisqu' il le faut avouer à ma confusion éternelle, p234 je regrettois les temples d' Isis et de Cybèle, fêtes d' Adonis, le cirque, les théâtres, lieux d' où la pudeur s' est depuis longtemps envolée aux accents de la muse d' Ovide. Après avoir inutilement tenté près de moi les admonitions charitables, Marcellin employa les mesures sévères : " je serai forcé, me disoit-il souvent, de vous séparer de la communion des fidèles, si vous continuez à vivre éloigné des sacrements de Jésus-Christ. " " je n' écoutai point ses conseils, je ris de ses menaces ; ma vie devint un objet de scandale public : le pontife fut enfin obligé de lancer ses foudres. J' étois allé chez Marcellin ; je sonne à la grille du cimetière : les deux battants de la grille se séparent et s' écartent l' un de l' autre en gémissant sur leurs gonds. J' aperçois le pontife debout, à l' entrée de la chapelle ouverte. Il tenoit à la main un livre redoutable, image du livre scellé des sept sceaux que l' agneau seul peut briser. Des diacres, des prêtres, des évêques, en silence, immobiles, étoient rangés sur les tombeaux environnants, comme des justes ressuscités pour assister au jugement de Dieu. Les yeux de Marcellin lançoient des flammes. Ce n' étoit plus le bon pasteur qui rapporte p235 au bercail la brebis égarée, c' étoit Moïse dénonçant la sentence mortelle à l' infidèle adorateur du veau d' or ; c' étoit Jésus-Christ chassant les profanateurs du temple. Je veux avancer ; un exorciste me ferme le chemin. Au même moment, les évêques étendent le bras, et lèvent la main contre moi, en détournant la tête ; alors le pontife, d' une voix terrible : " qu' il soit anathème celui qui souille par ses moeurs la pureté du nom chrétien ! Qu' il soit anathème celui qui n' approche plus de l' autel du vrai Dieu ! Qu' il soit anathème celui qui voit avec indifférence l' abomination de l' idolâtrie ! " " tous les évêques s' écrient : " anathème ! " " aussitôt Marcellin entre dans l' église : la porte sainte est fermée devant moi. La foule des élus se disperse, en évitant ma rencontre ; je parle, on ne me répond pas : on me fuit comme un homme attaqué d' un mal contagieux. Ainsi qu' Adam banni du paradis terrestre, je me trouve seul dans un monde couvert de ronces et d' épines, et maudit à cause de ma chute. " saisi d' une espèce de vertige, je monte en désordre sur mon char. Je pousse au hasard p236 mes coursiers, je rentre dans Rome, je m' égare, et après de longs détours j' arrive à l' amphithéâtre de Vespasien. Là j' arrête mes chevaux écumants. Je descends du char. Je m' approche de la fontaine où les gladiateurs qui survivent se désaltèrent après le combat : je voulois aussi rafraîchir ma bouche brûlante. Il y avoit eu la veille des jeux donnés par Aglaé, riche et célèbre romaine ; mais dans ce moment ces abominables lieux étoient déserts. La victime innocente que mes crimes ont derechef immolée, me poursuit du haut du ciel. Nouveau Caïn, agité et vagabond, j' entre dans l' amphithéâtre ; je m' enfonce dans les galeries obscures et solitaires. Nul bruit ne s' y faisoit entendre, hors celui de quelques oiseaux effrayés qui frappoient les voûtes de leurs ailes. Après avoir parcouru les divers étages, je me repose, un peu calmé, sur un siége, au premier rang. Je veux oublier, par la vue de cet édifice païen, et la proscription divine, et la religion de mes pères. Vains efforts ! Là même un dieu vengeur se présente à mon souvenir ! Je songe tout à coup que cet édifice est l' ouvrage d' une nation dispersée, selon la parole de Jésus-Christ ! étonnante destinée des enfants de Jacob ! Israël, captif de Pharaon, p237 éleva les palais de l' égypte ; Israël, captif de Vespasien, bâtit ce monument de la puissance romaine ! Il faut que ce peuple, même au milieu de toutes ses misères, ait la main dans toutes les grandeurs. " tandis que je m' abandonnois à ces réflexions, les bêtes féroces, enfermées dans les loges souterraines de l' amphithéâtre, se mirent à rugir : je tressaillis, et, jetant les yeux sur l' arène, j' aperçus encore le sang des infortunés déchirés dans les derniers jeux. Un grand trouble me saisit : je me figure que je suis exposé au milieu de cette arène, réduit à la nécessité de périr sous la dent des lions, ou de renier le dieu qui est mort pour moi ; je me dis : " tu n' es plus chrétien ; mais si tu le redevenois un jour, que ferois-tu ? " " je me lève, je me précipite hors de l' édifice ; je remonte sur mon char ; je regagne ma demeure. Toute la nuit la terrible question de ma conscience retentit au fond de mon sein. Aujourd' hui même, cette scène se retrace souvent à ma mémoire, comme si j' y trouvois quelque avertissement du ciel. " après avoir prononcé ces mots, Eudore cesse tout à coup de parler. Les yeux fixes, l' air ému, il paroît frappé d' une vision surnaturelle. L' assemblée surprise garde le silence, et l' on n' entend p238 plus que le murmure du Ladon et de l' Alphée qui baignent le double rivage de l' île. La mère d' Eudore, effrayée, se lève. Le jeune chrétien, revenu à lui-même, s' empresse de calmer les inquiétudes maternelles en reprenant ainsi son discours : LIVRE CINQUIEME p239 " l' impression que laissa dans mon esprit ce jour fatal, à présent si vive et si profonde, fut alors promptement effacée. Mes jeunes amis m' entourèrent ; ils se moquèrent de mes terreurs et de mes remords ; p240 ils rioient des anathèmes d' un obscur pontife sans crédit et sans pouvoir. " la cour, qui dans ce moment se transporta de Rome à Baïes, en m' arrachant du théâtre de mes erreurs, m' enleva au souvenir de leur châtiment ; et, me croyant perdu sans retour auprès des chrétiens, je ne songeai qu' à m' abandonner aux plaisirs. " je compterois, seigneurs, parmi les beaux jours de ma vie l' été que je passai près de Naples, avec Augustin et Jérôme, s' il pouvoit y avoir de beaux jours dans l' oubli de Dieu et les mensonges des passions. " la cour étoit pompeuse et brillante : tous les princes, amis ou enfants des Césars, s' y trouvoient rassemblés. On y voyoit Licinius et Sévère, compagnons d' armes de Galérius ; Daïa nouvellement sorti de ses bois, et neveu du même César ; Maxence, fils de Maximien-Auguste. Mais Constantin préféroit notre société à celle de ces princes jaloux de sa vertu, de sa p241 valeur, de sa haute renommée, et publiquement ou secrètement ses ennemis. " nous fréquentions surtout à Naples le palais d' Aglaé, dame romaine dont je vous ai déjà prononcé le nom. Elle étoit de race de sénateurs, et fille du proconsul Arsace. Ses richesses étoient immenses. Soixante-treize intendants gouvernoient son bien, et elle avoit donné trois fois les jeux publics à ses dépens. Sa beauté égaloit ses talents et ses grâces ; elle réunissoit autour d' elle tout ce qui conservoit encore l' élégance des manières et le goût des lettres et des arts. Heureuse, si dans la décadence de Rome, elle eût mieux aimé devenir une seconde Cornélie, que de rappeler le souvenir des femmes trop célèbres, chantées par Ovide, Properce et Tibulle ! " Sébastien et Pacôme, centurions dans les gardes de Constantin ; Génès, acteur fameux, héritier des talents de Roscius ; Boniface, premier intendant du palais d' Aglaé, et peut-être trop cher à sa maîtresse, embellissoient de leur esprit et de leur gaieté les fêtes p242 de la voluptueuse romaine. Mais Boniface, homme abandonné aux délices, avoit trois qualités excellentes : l' hospitalité, la libéralité, la compassion. En sortant des orgies et des festins, il alloit par les places secourir les voyageurs, les étrangers et les pauvres. Aglaé elle-même, au milieu de ses désordres, portoit un grand respect aux fidèles, et une foi simple aux reliques des martyrs. Génès, ennemi déclaré des chrétiens, la railloit de sa foiblesse. -" eh bien, disoit-elle, j' ai aussi mes superstitions. Je crois à la vertu des cendres d' un chrétien mort pour son dieu ; et je veux que Boniface m' aille chercher des reliques. " " illustre patrone, répondoit en riant Boniface, je prendrai de l' or et des parfums. J' irai chercher des reliques de martyrs ; je vous les apporterai ; mais si mes propres reliques vous viennent sous le nom de martyr, recevez-les. " " nous passions une partie des nuits au milieu de cette compagnie séduisante et dangereuse ; j' habitois avec Augustin et Jérôme la villa de Constantin, bâtie sur le penchant du mont Pausilippe. Chaque matin, aussitôt que l' aurore commençoit à paroître, je me rendois sous un portique qui s' étendoit le long de la mer. Le soleil se levoit devant moi sur le Vésuve : il illuminoit de ses feux les plus doux la p243 chaîne des montagnes de Salerne, l' azur de la mer parsemée des voiles blanches des pêcheurs, les îles de Caprée, d' Oenaria et de Prochyta, la mer, le cap Misène, et Baïes avec tous ses enchantements. " des fleurs et des fruits humides de rosée, sont moins suaves et moins frais que le paysage de Naples, sortant des ombres de la nuit. J' étois toujours surpris en arrivant au portique de me trouver au bord de la mer : car les vagues dans cet endroit faisoient à peine entendre le léger murmure d' une fontaine. En extase devant ce tableau, je m' appuyois contre une colonne ; et, sans pensée, sans désir, sans projet, je restois des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme étoit si profond, qu' il me sembloit que cet air divin transformoit ma propre substance, et qu' avec un plaisir indicible je m' élevois vers le firmament comme un pur esprit. Dieu tout-puissant ! Que j' étois loin d' être cette intelligence céleste dégagée des chaînes des passions ! Combien ce corps grossier m' attachoit à la poussière du monde, et que j' étois misérable d' être si sensible aux charmes de la création, et de penser si peu au créateur ! Ah ! Tandis que, libre en apparence, je croyois nager p244 dans la lumière, quelque chrétien chargé de fers et plongé pour la foi dans les cachots, étoit celui qui abandonnoit véritablement la terre, et montoit glorieux dans les rayons du soleil éternel ! " hélas ! Nous poursuivions nos faux plaisirs ! Attendre ou chercher une beauté coupable, la voir s' avancer dans une nacelle, et nous sourire du milieu des flots, voguer avec elle sur la mer dont nous semions la surface de fleurs, suivre l' enchanteresse au fond de ce bois de myrtes et dans les champs heureux où Virgile plaça l' élysée : telle étoit l' occupation de nos jours, source intarissable de larmes et de repentir. Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême volupté. Et n' est-ce point ce que voulut enseigner une fable ingénieuse, en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau d' une sirène ? L' éclat velouté de la campagne, la tiède température de l' air, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions des fleuves et des vallées, sont à Naples autant de séductions pour les sens que tout repose, et que rien ne blesse. Le napolitain demi-nu, content de se sentir vivre sous les influences d' un ciel propice, refuse de travailler aussitôt qu' il a gagné l' obole qui suffit au pain du jour. Il passe la moitié de sa vie, immobile aux rayons du p245 soleil, et l' autre à se faire traîner dans un char, en poussant des cris de joie ; la nuit il se jette sur les marches d' un temple, et dort sans souci de l' avenir, aux pieds des statues de ses dieux. " pourriez-vous croire, seigneurs, que nous étions assez insensés pour envier le sort de ces hommes, et que cette vie sans prévoyance et sans lendemain nous sembloit le comble du bonheur ! C' étoit souvent l' objet de nos entretiens, lorsque pour éviter les ardeurs du midi, nous nous retirions dans la partie du palais bâtie sous la mer. Couchés sur des lits d' ivoire, nous entendions murmurer les vagues au-dessus de nos têtes. Si quelque orage nous surprenoit au fond de ces retraites, les esclaves allumoient des lampes pleines du nard le plus précieux d' Arabie. Alors entroient de jeunes napolitaines qui portoient des roses de Poestum, dans des vases de Nola ; tandis que les flots mugissoient au dehors, elles chantoient, en formant devant nous des danses tranquilles qui me rappeloient les moeurs de la Grèce : ainsi se réalisoient pour nous les fictions des poëtes ; on eût cru voir les jeux des néréides dans la grotte de Neptune. " aussitôt que le soleil, se retirant vers le tombeau de la nourrice d' énée, mettoit une partie du golfe de Naples à l' ombre du mont Pausilippe, les trois amis se séparoient. Jérôme, p246 qu' entraînoit l' amour de l' étude, alloit consulter le rivage où Pline fut la victime du même amour, interroger les cendres d' Herculanum, chercher la cause des bruits menaçants de la Solfatare. Augustin, un Virgile à la main, parcouroit les bords que chanta ce poëte immortel, le lac Averne, la grotte de la Sibylle, l' Achéron, le Styx, l' élysée ; il se plaisoit surtout à relire les malheurs de Didon, au tombeau du tendre et beau génie qui raconta la touchante histoire de cette reine infortunée. " plein de la noble ardeur de s' instruire, le prince Constantin m' invitoit à le suivre aux monuments consacrés par les souvenirs de l' histoire. Nous faisions dans un esquif le tour du golfe de Baïes : nous retrouvions les ruines de la maison de Cicéron, nous reconnoissions le lieu du naufrage d' Agrippine, la plage où elle se sauva, le palais où son fils attendoit le succès du parricide, et plus loin la demeure où cette mère tendit aux meurtriers les flancs qui avoient porté Néron. Nous visitions à Caprée les souterrains témoins de la honte de Tibère. " ah ! Qu' on est malheureux, disoit Constantin, d' être le maître de l' univers, et d' être forcé, par la conscience de ses crimes, à s' exiler soi-même sur ce rocher ! " " des sentiments si généreux dans l' héritier p247 de Constance, et peut-être de l' empire romain, me rendoient plus cher le prince protecteur et compagnon de ma jeunesse. Aussi ne laissois-je échapper aucune occasion de réveiller les idées ambitieuses au fond de son coeur : car l' ambition de Constantin me semble être l' espérance du monde. " un bain voluptueux nous attendoit après ces courses. Aglaé nous offroit au milieu de ses jardins un repas long et délicat. Le banquet du soir étoit préparé sur une terrasse au bord de la mer parmi des orangers en fleurs. La lune nous prêtoit son flambeau ; elle paroissoit sans voile au milieu des astres, comme une reine au milieu de sa cour ; sa vive clarté faisoit pâlir la flamme qui brille au sommet du Vésuve ; et peignant d' azur la fumée rougie du volcan, elle dessinoit un arc-en-ciel dans la nuit. Le beau phénomène, la face du paisible luminaire, les côtes de Surrentum, de Pompéia et d' Héraclée, se réfléchissoient dans les vagues, et l' on entendoit au loin, sur la mer, la chanson du pêcheur napolitain. " nous remplissions alors nos coupes d' un vin exquis trouvé dans les celliers d' Horace, et nous buvions aux trois soeurs de l' amour, p248 filles de la puissance et de la beauté. Le front couronné d' ache toujours verte, et de roses qui durent si peu, nous nous excitions à jouir de la vie par la considération de sa brièveté : " il faudra quitter cette terre, cette maison chérie, cette maîtresse adorée. De tous les arbres plantés de nos mains, nul, hormis l' odieux cyprès, ne suivra dans la tombe son maître d' un jour. " " nous chantions ensuite sur la lyre nos passions criminelles : " loin d' ici bandelettes sacrées, ornements de la pudeur, et vous longues robes qui cachez les pieds des vierges, je veux célébrer les larcins et les heureux dons de Vénus ! Qu' un autre traverse les mers, qu' il amasse les trésors de l' Hermus et du Gange, ou qu' il cherche de vains honneurs dans les périls de la guerre ; pour moi, je mets toute ma renommée à vivre esclave de la beauté qui m' enchante. Que j' aime le séjour des champs, les prés émaillés, le bord des fleuves ! Qui me laissera passer ma vie sans gloire au fond des forêts ? Quel plaisir de suivre Délie dans nos campagnes, de lui porter dans mes bras l' agneau qui vient de naître ! Si pendant la p249 nuit les vents ébranlent ma chaumière, si la pluie tombe en torrent sur mon toit... " " mais pourquoi, seigneurs, continuerois-je à vous peindre les désordres de trois insensés ? Ah ! Parlons plutôt des dégoûts attachés à ces choses si vides de bonheur ! Ne croyez pas que nous fussions heureux au milieu de ces voluptés trrmpeuses. Une inquiétude indéfinissable nous tourmentoit. Notre bonheur eût été d' être aimés aussi-bien que d' aimer ; car on veut trouver la vie dans ce qu' on aime. Mais au lieu de vérité et de paix dans nos tendresses, nous ne rencontrions qu' imposture, larmes, jalousie, indifférence. Tour à tour infidèles ou trahis, la femme que nous devions bientôt aimer, devoit être celle que nous aimerions toujours. Il manquoit à l' autre certaine grâce du corps ou de l' âme, qui avoit empêché notre attachement d' être durable. Et quand nous avions trouvé l' idéal objet de nos songes, notre coeur se lassoit de nouveau, nos yeux s' ouvroient sur des défauts inattendus, et bientôt nous étions réduits à regretter notre première victime. Tant de sentiments incomplets ne nous laissoient que des images confuses, qui troubloient nos plaisirs du moment, en ramenant au milieu de nos jouissances une foule de souvenirs qui les combattoient. C' est ainsi qu' au milieu de nos félicités, p250 nous n' étions que misère, parce que nous avions abandonné ces pensées vertueuses qui sont la vraie nourriture de l' homme, et cette beauté céleste qui peut seule combler l' immensité de nos désirs. " la bonté de la providence fit tout à coup briller un éclair de la grâce au milieu des ténèbres de nos âmes : le ciel permit que la première pensée de religion nous vînt de l' excès même de nos plaisirs : tant les voies de Dieu sont inexplicables ! " un jour, errant aux environs de Baïes, nous nous trouvâmes auprès de Literne. Le tombeau de Scipion l' africain frappa tout à coup nos regards : nous approchâmes avec respect. Le monument s' élève au bord de la mer. Une tempête a renversé la statue qui le couronnoit. On lit encore cette inscription sur la table du sarcophage : " ingrate patrie, tu n' auras pas mes os. " " nos yeux s' humectèrent de larmes au souvenir de la vertu et de l' exil du vainqueur d' Annibal. La grossièreté même du sépulcre, si frappante auprès des superbes mausolées de tant d' hommes inconnus, qui couvrent l' Italie, p251 servoit à redoubler notre attendrissement. Nous n' osâmes pas nous reposer sur le tombeau même, mais nous nous assîmes à sa base, gardant un religieux silence, comme si nous eussions été au pied d' un autel. Après quelques moments de méditation, Jérôme éleva la voix et nous dit : " amis, les cendres du plus grand des romains me font vivement sentir notre petitesse et l' inutilité d' une vie dont je commence à être accablé. Je sens qu' il me manque quelque chose. Depuis long-temps je ne sais quel instinct voyageur me poursuit : vingt fois le jour, je suis prêt à vous dire adieu, à porter mes pas errants sur la terre. Le principe de cette inquiétude ne seroit-il point dans le vide de nos opinions et de nos désirs ? La vie entière de Scipion nous accuse. Ne versez-vous pas des pleurs d' admiration, ne sentez-vous pas qu' il est un bonheur différent de celui que nous cherchons, quand vous voyez l' africain rendre une épouse à son époux, quand Cicéron vous peint ce grand homme parmi les esprits célestes, montrant à l' émilien, dans un songe, qu' il existe une autre vie où la vertu est couronnée ? " -" Jérôme, répondit Augustin, vous avez fait ma propre histoire : comme vous, je suis tourmenté d' un mal dont j' ignore la cause ; je n' ai p252 pas toutefois comme vous le besoin de m' agiter : je ne soupire au contraire qu' après le repos, et je voudrois, à l' exemple de Scipion, placer mes jours dans la suprême région de la tranquillité. Une langueur secrète me consume ; je ne sais de quel côté chercher le bonheur ; plus je considère la vie, moins je m' y attache. Ah ! S' il étoit quelque vérité cachée, s' il existoit quelque part une fontaine d' amour inépuisable, intarissable, sans cesse renouvelée, où l' on pût se plonger tout entier ; Scipion, si ton songe n' étoit pas une erreur divine... " -" avec quel transport, s' écria impétueusement Jérôme, je m' élancerois vers cette source ! Rivage du Jourdain, grotte de Bethléem, vous me verriez bientôt au nombre de vos anachorètes ! ô montagnes de la Judée, l' avenir ne pourroit plus séparer l' idée de vos déserts et de ma pénitence ! " " Jérôme prononça ces mots avec une véhémence qui nous surprit. Sa poitrine se soulevoit ; il étoit comme un cerf altéré qui désire l' eau des fontaines. -" votre confession, ô mes amis, dis-je alors, a cela d' étrange, qu' elle est aussi la mienne. Mais je réunis en moi seul les deux plaies qui vous tourmentent, l' instinct voyageur, et la soif du repos. Quelquefois ce mal bizarre me fait p253 tourner les yeux avec regret vers la religion de mon enfance. " -" ma mère qui est chrétienne, reprit Augustin, m' a souvent entretenu de la beauté de son culte, où je trouverois, disoit-elle, le bonheur de ma vie. Hélas ! Cette tendre mère habite de l' autre côté de ces flots ; peut-être qu' en ce moment elle les contemple du rivage opposé, en songeant à son fils ! " " Augustin avoit à peine achevé de prononcer ces mots, qu' un homme vêtu de la robe des philosophes d' épictète, sortit du tombeau de Scipion. Il paroissoit être dans l' âge mûr, mais plus près de la jeunesse que de la vieillesse. Un air de gaieté angélique étoit répandu sur son visage ; on eût dit que ses lèvres ne pouvoient s' ouvrir que pour prononcer les choses les plus aimables. -" jeunes seigneurs, dit-il, en se hâtant de nous tirer de notre surprise, me le pardonnerez-vous ? J' étois assis dans ce monument lorsque vous êtes arrivés, et j' ai entendu malgré moi vos discours. Puisque je sais maintenant votre histoire, je veux vous raconter la mienne : elle pourra vous être utile. Peut-être y trouverez-vous le remède aux maux dont vous vous plaignez. " " sans attendre notre réponse, l' étranger, avec p254 une noble familiarité, prit place au milieu de nous, et il parla de la sorte : -" je suis le solitaire chrétien du Vésuve, dont vous pouvez avoir entendu parler, puisque je suis l' unique habitant du sommet de cette montagne. Je viens quelquefois visiter le tombeau de l' africain ; en voici la raison : lorsque ce grand homme, retiré à Literne, se consoloit, par la vertu, de l' injustice de sa patrie, des pirates descendirent sur ce rivage. Ils attaquèrent la maison de l' illustre exilé, sans savoir quel en étoit le possesseur. Déjà ils avoient escaladé les murs, quand des esclaves accourus au bruit se mirent en devoir de défendre leur maître. " comment, s' écrièrent-ils, vous osez violer la maison de Scipion ! " à ce nom, les pirates saisis de respect jetèrent leurs armes ; et demandant pour toute grâce qu' il leur fût permis de contempler le vainqueur d' Annibal, ils se retirèrent pleins d' admiration, après l' avoir vu. " Thraséas mon aïeul, d' une noble famille de Sicyone, se trouvoit avec ces pirates. Enlevé par eux dans son enfance, il avoit été contraint de servir sur leurs vaisseaux. Il se cacha dans la maison de Scipion, et quand les pirates se furent éloignés, il se jeta aux pieds p255 de son hôte, et lui conta son aventure. L' africain touché de son sort le renvoya dans sa patrie ; mais les parents de Thraséas étoient morts pendant sa captivité, et leur fortune avoit été dissipée. Mon aïeul revint trouver son libérateur qui lui donna une petite terre auprès de sa maison de campagne, et le maria à la fille d' un pauvre chevalier romain. Je suis descendu de cette famille : vous voyez que j' ai une raison légitime d' honorer le tombeau de Scipion. " ma jeunesse fut orageuse. J' essayai de tout, et je me dégoûtai de tout. J' étois éloquent, je fus célèbre, et je me dis : qu' est-ce que cette gloire des lettres, disputée pendant la vie, incertaine après la mort, et que l' on partage souvent avec la médiocrité et le vice ? Je fus ambitieux, j' occupai un poste éminent, et je me dis : cela valoit-il la peine de quitter une vie paisible ; et ce que je trouve remplace-t-il ce que je perds ? Il en fut ainsi du reste. Rassasié des plaisirs de mon âge, je ne voyois rien de mieux dans l' avenir, et mon imagination ardente me privoit encore du peu que je possédois. Jeunes seigneurs, c' est un grand mal pour l' homme d' arriver trop tôt au bout de ses désirs, et de parcourir dans quelques années les illusions d' une longue vie. p256 " un jour, plein des plus sombres pensées, je traversois un quartier de Rome peu fréquenté des grands, mais habité par un peuple pauvre et nombreux. Un édifice d' un caractère grave et d' une construction singulière, frappa mes regards. Sous le portique, plusieurs hommes debout et immobiles paroissoient plongés dans la méditation. " tandis que je cherchois à deviner quel pouvoit être ce monument, je vis passer à mes côtés un homme originaire de la Grèce, comme moi naturalisé Romain. C' étoit un descendant de Persée, dernier roi de Macédoine. Ses aïeux, après avoir été traînés au char de Paul-émile, devinrent simples greffiers à Rome. On m' avoit jadis fait remarquer au coin de la rue sacrée, sous un chétif abri, cette grande dérision de la fortune : j' avois causé quelquefois avec Perséus. Je l' arrêtai donc pour lui demander à quel usage étoit destiné le monument que je considérois. -c' est, me répondit-il, le lieu où je viens oublier le trône d' Alexandre : je suis chrétien. Perséus franchit les marches du portique, passa au milieu des cathécumènes, et pénétra dans l' enceinte du temple. Je l' y suivis plein d' émotion. " les mêmes disproportions qui régnoient p257 au dehors de l' édifice se faisoient remarquer au dedans ; mais ces défauts étoient rachetés par le style hardi des voûtes et l' effet religieux de leurs ombres. Au lieu du sang des victimes et des orgies qui souillent l' autel des faux dieux, la pureté et le recueillement sembloient veiller au tabernacle des chrétiens. à peine le silence de l' assemblée étoit-il interrompu par la voix innocente de quelques enfants que des mères portoient dans leurs bras. La nuit approchoit ; la lumière des lampes luttoit avec celle du crépuscule, répandue dans la nef et le sanctuaire. Des chrétiens prioient de toutes parts à des autels retirés : on respiroit encore l' encens des cérémonies qui venoient de finir, et l' odeur de la cire parfumée des flambeaux que l' on venoit d' éteindre. " un prêtre, portant un livre et une lampe, sortit d' un lieu secret, et monta dans une chaire élevée. On entendit le bruit de l' assemblée qui se mettoit à genoux. Le prêtre lut d' abord quelques oraisons sacrées ; puis il récita une prière à laquelle les chrétiens répondoient à demi vox, de toutes les parties de l' édifice. Ces réponses uniformes, revenant à des intervalles égaux, avoient quelque chose de touchant, surtout lorsqu' on faisoit attention p258 aux paroles du pasteur et à la condition du troupeau. " consolation des affligés, disoit le prêtre, ressource des infirmes... " " et tous les chrétiens persécutés, achevant le sens suspendu, ajoutoient : " priez pour nous ! Priez pour nous ! " " dans cette longue énumération des infirmités humaines, chacun, reconnoissant sa tribulation particulière, appliquoit à ses propres besoins quelques-uns de ces cris vers le ciel. Mon tour ne tarda pas à venir. J' entendis le lévite prononcer distinctement ces paroles : " providence de Dieu, repos du coeur, calme dans la tempête... " " il s' arrêta : mes yeux se remplirent de larmes ; il me sembla que les regards se fixoient sur moi, et que la foule charitable s' écrioit : " priez pour lui ! Priez pour lui ! " " le prêtre descendit de la chaire, et l' assemblée se retira. Touché jusques au fond du coeur, j' allai trouver Marcellin, pontife suprême de cette religion qui console de tout ; je lui racontai les peines de ma vie ; il m' instruisit des p259 vérités de son culte : je me suis fait chrétien, et depuis ce moment mes chagrins se sont évanouis. " " l' histoire de l' anachorète, et l' aimable ingénuité de ce philosophe chrétien nous charmèrent. Nous lui fîmes plusieurs questions auxquelles il répondit avec une parfaite sincérité. Nous ne nous lassions point de l' entendre. Sa voix avoit une harmonie qui remuoit doucement les entrailles. Une éloquence fleurie, et pourtant d' un goût simple, découloit naturellement de ses lèvres ; il donnoit aux moindres choses un tour antique qui nous ravissoit : il se répétoit comme les anciens ; mais, cette répétiton qui eût été un défaut chez un autre, devenoit, je ne sais comment, la grâce même de ses discours. Vous l' eussiez pris pour un de ces législateurs de la Grèce qui donnoient jadis des lois aux hommes en chantant sur une lyre d' or la beauté de la vertu et la toute-puissance des dieux. " son départ mit un terme à cet entretien dans lequel trois jeunes hommes sans religion avoient conclu que la religion étoit le seul remède à leurs maux. Ce fut sans doute la tombe de l' africain qui nous inspira cette pensée : les cendres d' un grand homme persécuté élèvent les sentiments vers le ciel. Nous quittâmes à regret le p260 rivage de Literne, nous nous embrassâmes ; un secret pressentiment attristoit nos coeurs ; nous avions l' air de nous dire un dernier adieu. De retour à Naples, nos plaisirs ne nous offrirent plus le même attrait. Sébastien et Pacôme alloient partir pour l' armée ; Génès et Boniface sembloient avoir perdu leur gaieté ; Aglaé paroissoit mélancolique et comme troublée de remords. La cour quitta Baïes : Jérôme et Augustin retournèrent à Rome, et je suivis Constantin à son palais de Tibur. Ce fut là que je reçus une lettre d' Augustin. Il me marquoit que, vaincu par les larmes de sa mère, il l' alloit rejoindre à Carthage ; que Jérôme se préparoit à visiter les Gaules, la Pannonie, et les déserts habités par les solitaires chrétiens. " je ne sais, ajoutoit Augustin, en finissant sa lettre, si nous nous reverrons jamais. Hélas ! Mon ami, telle est la vie : elle est pleine de courtes joies et de longues douleurs, de liaisons commencées et rompues ! Par une étrange fatalité, ces liaisons ne sont jamais faites à l' heure où elles pourroient devenir durables : on rencontre l' ami avec qui l' on voudroit passer ses jours, au moment où le sort va le fixer loin de nous ; on découvre le coeur que l' on cherchoit, la veille du jour où ce coeur va cesser de battre. Mille choses, mille accidents séparent p261 les hommes qui s' aiment pendant la vie ; puis, vient cette séparation de la mort, qui renverse tous nos projets. Vous souvenez-vous de ce que nous disions un jour, en regardant le golfe de Naples ? Nous comparions la vie à un port de mer, où l' on voit aborder et d' où l' on voit sortir des hommes de tous les langages et de tous les pays. Le rivage retentit des cris de ceux qui arrivent et de ceux qui partent : les uns versent des larmes de joie en recevant des amis, les autres, en se quittant, se disent un éternel adieu : car une fois sorti du port de la vie, on n' y rentre plus. Supportons donc, sans trop nous plaindre, mon cher Eudore, une séparation que les années auroient nécessairement produite, et à laquelle l' absence ne nous eût pas préparés. " comme Eudore alloit continuer son récit, les serviteurs de Lasthénès revinrent avec le repas du matin : ils déposèrent sur le gazon du blé nouveau, légèrement grillé dans l' épi, des glands de phagus, et des laitages qui portoient encore l' empreinte des corbeilles. Les coeurs étoient diversement agités : Cyrille admiroit, mais sans en rien montrer au dehors, le jeune homme qui, comme le roi-prophète, crioit du fond de l' abîme : p262 " seigneur, ayez pitié de moi, selon les grandeurs de votre miséricorde ! " Démodocus n' avoit presque rien compris au récit d' Eudore : il ne trouvoit là ni Polyphème, ni Circé, ni enchantements, ni naufrages ; et, dans cette harmonie nouvelle, il avoit à peine reconnu quelques sons de la lyre d' Homère. Cymodocée, au contraire, avoit merveilleusement entendu le fils de Lasthénès ; mais elle ne savoit pourquoi elle se sentoit si triste en pensant qu' Eudore avoit beaucoup aimé, et qu' il se repentoit d' avoir aimé. Penchée sur le sein de son père, elle lui disoit tout bas : " mon père, je pleure comme si j' étois chrétienne ! " le repas fini, Démodocus prit la parole : " fils de Lasthénès, ton récit m' enchante, bien que je n' en comprenne pas toute la sagesse. Il me semble que le langage des chrétiens est une espèce de poésie de la raison, dont Minerve ne m' a donné aucune intelligence. Achève de raconter ton histoire : si quelqu' un verse ici des larmes en l' écoutant, cela ne doit pas t' arrêter, car on a déjà vu de pareils exemples. Lorsqu' un fils d' Apollon chantoit les malheurs de Troie à la table d' Alcinoüs, il y avoit un étranger qui p263 enveloppoit sa tête dans son manteau, et qui pleuroit. Laissons donc s' attendrir ma Cymodocée : Jupiter a confié à la pitié le coeur de la jeunesse. Nous autres vieillards accablés du fardeau de Saturne, si nous avons pour nous la paix et la justice, nous sommes privés de cette compassion et de ces sentiments délicats, ornement des beaux jours de la vie. Les dieux ont fait la vieillesse semblable à ces sceptres héréditaires qui, passant du père au fils chez une antique race, paroissent tout chargés de la majesté des siècles, mais qui ne se couvrent plus de fleurs, depuis qu' ils se sont desséchés loin du tronc maternel. " Eudore reprit ainsi son discours : " privé de mes amis, Rome ne m' offrit plus qu' une vaste solitude. L' inquiétude régnoit à la cour : Maximien avoit été obligé de se transporter de Milan en Pannonie, menacée d' une invasion des carpiens et des goths ; les francs s' étoient emparés de la Batavie défendue par Constance ; en Afrique, les quinquegentiens, peuple nouveau, venoient tout à coup de paroître en armes ; on disoit que Dioclétien lui-même passeroit en égypte, où la révolte du tyran Achillée demandoit sa présence ; enfin, Galérius se disposoit à partir pour aller combattre p264 Narsès. Cette guerre des parthes effrayoit surtout le vieil empereur, qui se souvenoit du sort de Valérien. Galérius, se prévalant du besoin que l' empire avoit de son bras, et toujours livré aux inspirations d' Hiéroclès, cherchoit à s' emparer entièrement de l' esprit de Dioclétien ; il ne craignoit plus de laisser éclater sa jalousie contre Constance, dont le mérite et la belle naissance l' importunoient. Constantin se trouvoit naturellement enveloppé dans cette jalousie ; et moi, comme l' ami de ce jeune prince, comme le plus foible, et comme l' objet particulier de l' inimitié d' Hiéroclès, je portois tout le poids de la haine de Galérius. " un jour, tandis que Constantin assistoit aux délibérations du sénat, j' étois allé visiter la fontaine égérie. La nuit me surprit : pour regagner la voie appienne, je me dirigeai sur le tombeau de Cécilia Métella, chef-d' oeuvre de grandeur et d' élégance. En traversant des champs abandonnés, j' aperçus plusieurs personnes qui se glissoient dans l' ombre, et qui toutes, s' arrêtant au même endroit, disparoissoient subitement. Poussé par la curiosité, je m' avance et j' entre hardiment dans la caverne où s' étoient plongés les mystérieux fantômes : je vis s' allonger devant moi des galeries souterraines, qu' à peine éclairoient de loin à loin quelques lampes p265 suspendues. Les murs des corridors funèbres étoient bordés d' un triple rang de cercueils placés les uns au-dessus des autres. La lumière lugubre des lampes, rampant sur les parois des voûtes, et se mouvant avec lenteur le long des sépulcres, répandoit une mobilité effrayante sur ces objets éternellement immobiles. En vain, prêtant une oreille attentive, je cherche à saisir quelques sons pour me diriger à travers un abîme de silence, je n' entends que le battement de mon coeur dans le repos absolu de ces lieux. Je voulus retourner en arrière, mais il n' étoit plus temps : je pris une fausse route, et, au lieu de sortir du dédale, je m' y enfonçai. De nouvelles avenues qui s' ouvrent et se croisent de toutes parts, augmentent à chaque instant mes perplexités. Plus je m' efforce de trouver un chemin, plus je m' égare ; tantôt je m' avance avec lenteur, tantôt je passe avec vitesse : alors, par un effet des échos qui répétoient le bruit de mes pas, je croyois entendre marcher précipitamment derrière moi. " il y avoit déjà long-temps que j' errois ainsi ; mes forces commençoient à s' épuiser : je m' assis à un carrefour solitaire de la cité des morts. Je regardois avec inquiétude la lumière des lampes presque consumées qui menaçoient de s' éteindre. Tout à coup une harmonie semblable p266 au choeur lointain des esprits célestes, sort du fond de ces demeures sépulcrales : ces divins accents expiroient et renaissoient tour à tour ; ils sembloient s' adoucir encore en s' égarant dans les routes tortueuses du souterrain. Je me lève, et je m' avance vers les lieux d' où s' échappent les magiques concerts : je découvre une salle illuminée. Sur un tombeau paré de fleurs, Marcellin céébroit le mystère des chrétiens : des jeunes filles, couvertes de voiles blancs, chantoient au pied de l' autel ; une nombreuse assemblée assistoit au sacrifice. Je reconnois les catacombes ! Un mélange de honte, de repentir, de ravissement, s' empare de mon âme. Nouvelle surprise ! Je crois voir l' impératrice et sa fille, entre Dorothé et Sébastien, à genoux au milieu de la foule. Jamais spectacle plus miraculeux n' a frappé l' oeil d' un mortel ; jamais Dieu ne fut plus dignement adoré, et ne manifesta plus ouvertement sa grandeur. ô puissance d' une religion qui contraint l' épouse d' un empereur romain à quitter furtivement la couche impériale, comme une femme adultère, pour courir au rendez-vous des infortunés, pour venir chercher Jésus-Christ à l' autel d' un obscur martyr, parmi des tombeaux et des hommes p267 proscrits ou méprisés ! Tandis que je m' abandonne à ces réflexions, un diacre se penche à l' oreille du pontife, dit quelques mots, fait un signe : soudain les chants cessent, les lampes s' éteignent, la brillante vision disparoît. Emporté par les flots du peuple saint, je me trouve à l' entrée des catacombes. " cette aventure fit prendre un cours nouveau à ma destinée. Sans avoir rien à me reprocher, je fus accusé de toutes parts : ainsi nos fautes ne sont pas toujours immédiatement punies ; mais, afin de nous rendre le châtiment plus sensible, Dieu nous fait échouer dans quelque entreprise raisonnable, ou nous livre à l' injustice des hommes. " j' ignorois que l' impératrice Prisca et sa fille Valérie étoient chrétiennes : les fidèles m' avoient caché cette importante victoire, à cause de mon impiété. Les deux princesses, craignant la fureur de Galérius, n' osoient paroître à l' église : elles venoient prier la nuit aux catacombes, accompagnées du vertueux Dorothé. Le hasard me conduisit au sanctuaire des morts : les prêtres qui m' y découvrirent, crurent qu' un sacrilége exclu des lieux saints, n' y pouvoit être descendu que dans la vue de pénétrer un secret qu' il importoit à l' église de cacher. Ils éteignirent p268 les lampes, afin de me dérober la vue de l' impératrice, que j' avois eu toutefois le temps de reconnoître. " Galérius faisoit surveiller l' impératrice, dont on soupçonnoit le penchant à la nouvelle religion. Des émissaires, envoyés par Hiéroclès, avoient suivi les princesses jusqu' aux catacombes, d' où ils me virent sortir avec elles. Le sophiste n' eut pas plus tôt entendu le rapport des espions, qu' il courut en instruire Galérius. Galérius vole chez Dioclétien. " eh bien ! S' écria-t-il, vous n' avez jamais voulu croire ce qui se passe sous vos yeux : l' impératrice et votre fille Valérie sont chrétiennes ! Cette nuit même elles se sont rendues à la caverne que la secte impie souille de ses exécrables mystères. Et savez-vous quel est le guide de ces princesses ? C' est ce Grec sorti d' une race rebelle au peuple romain, ce traître qui, pour mieux masquer ses projets, feint d' avoir abandonné la religion des séditieux qu' il sert en secret, ce perfide qui ne cesse d' empoisonner l' esprit du prince Constantin. Reconnoissez un vaste complot dirigé contre vous par les chrétiens, et dans lequel on cherche à faire entrer votre famille même. Ordonnez que l' on saisisse Eudore, et que la force des tourments lui arrache l' aveu de ses crimes, et le nom de ses complices. " p269 " il le faut avouer, les apparences me condamnoient. En horreur à tous les partis, je passois parmi les chrétiens pour un apostat et pour un traître. Hiéroclès, qui les voyoit dans cette erreur, disoit hautement que j' avois dénoncé l' impératrice. Les païens, de leur côté, me regardoient comme l' apôtre de ma religion, et le corrupteur de la famille impériale. Quand je passois dans les salles du palais, je voyois les courtisans sourire d' un air de mépris : les plus vils étoient les plus sévères ; le peuple même me poursuivoit dans les rues avec des insultes ou des menaces. Enfin, ma position devint si pénible, que, sans l' amitié de Constantin, je crois que j' aurois attenté à ma vie. Mais ce généreux prince ne m' abandonna point dans mon malheur ; il se déclara hautement mon ami ; il affecta de se montrer avec moi en public ; il me défendit courageusement contre César devant Auguste, et publia partout que j' étois victime de la jalousie d' un sophiste attaché à Galérius. " Rome et la cour n' étoient occupées que de cette affaire qui, compromettant les Chrétiens et le nom de l' impératrice, sembloit de la plus haute importance. On attendoit avec anxiété la décision de l' empereur ; mais il n' étoit pas dans le caractère de Dioclétien de prendre une résolution violente. Le vieil empereur eut recours à un p270 moyen qui peint admirablement son génie politique. Il déclara tout à coup que les bruits répandus dans Rome n' étoient qu' un mensonge ; que les princesses n' étoient pas sorties du palais la nuit même où on prétendoit les avoir vues aux catacombes ; que Prisca et Valérie, loin d' être chrétiennes, venoient de sacrifier aux dieux de l' empire ; qu' enfin il puniroit sévèrement les auteurs de ces faux rapports, et qu' il défendoit de parler plus long-temps d' une histoire aussi ridicule que scandaleuse. " mais comme il falloit bien qu' un seul fût sacrifié pour tous, selon l' usage des cours, je reçus ordre de quitter Rome, et de me rendre à l' armée de Constance, campée sur les bords du Rhin. " je me préparai à passer dans les Gaules, content d' embrasser le parti des armes et d' abandonner une vie incompatible avec mon caractère. Cependant telle est la force de l' habitude, et peut-être le charme attaché à des lieux célèbres, que je ne pus quitter Rome sans quelques regrets. Je partis au milieu de la nuit, après avoir reçu les derniers embrassements de Constantin. Je traversai des rues désertes, je passai au pied de la maison abandonnée que j' avois naguère habitée avec Augustin et Jérôme. Sur le forum tout étoit silencieux et solitaire : les nombreux monuments qui le couvrent, les rostres, le temple p271 de la paix, ceux de Jupiter Stator et de la fortune, les arcs de Titus et de Sévère, se dessinoient à demi dans les ombres, comme les ruines d' une ville puissante, dont le peuple auroit depuis long-temps disparu. Quand je fus à quelque distance de Rome, je tournai la tête : j' aperçus à la clarté des étoiles le Tibre qui s' enfonçoit parmi les monuments confus de la cité, et j' entrevis le faîte du capitole qui sembloit s' incliner sous le poids des dépouilles du monde. " la voie Cassia qui me conduisoit vers l' étrurie, perd bientôt le peu de monuments dont elle est ornée, et passant entre une antique forêt et le lac de Volsinium, elle pénètre dans des montagnes noires, couvertes de nuages, et toujours infestées de brigands. Un mont de qui le sommet est planté de roches aiguës, un torrent qui se replie vingt-deux fois sur lui-même, et déchire son lit en s' écoulant, forment de ce côté la barrière de l' étrurie. à la grandeur de la campagne romaine, succèdent ensuite des vallons étroits et des monticules tapissés de bruyère, dont la pâle verdure se confond avec celle des oliviers. J' abandonnai les Apennins pour descendre dans la Gaule cisalpine. Le ciel devint d' un bleu plus dur, et je cherchai vainement sur les montagnes cette espèce de pluie de lumière qui enveloppe les monts de la Grèce et de la haute Italie. J' aperçus p272 de loin la cime blanchie des Alpes ; je gravis bientôt leurs vastes flancs. Tout ce qui vient de la nature dans ces montagnes me parut grand et indestructible ; tout ce qui appartient à l' homme me sembla fragile et misérable : d' une part, des arbres centenaires, des cascades qui tombent depuis des siècles, des rochers vainqueurs du temps et d' Annibal ; de l' autre, des ponts de bois, des parcs de brebis, des huttes de terre. Seroit-ce qu' à la vue des masses éternelles qui l' environnent, le chevrier des Alpes, vivement frappé de la brièveté de sa vie, ne s' est pas donné la peine d' élever des monuments plus durables que lui ? " je sortis des Alpes à travers une espèce de portique creusé sous un énorme rocher. Je franchis cette partie de la viennoise, habitée par les Vonconces, et je descendis à la colonie de Lucius. Avec quel respect ne verrois-je point aujourd' hui le siége de Pothin et d' Irénée, et les eaux du Rhône teintes du sang des martyrs ! Je remontai l' Arar, rivière bordée de coteaux charmants ; sa fuite est si lente, que l' on ne sauroit dire de quel côté coulent ses flots. Elle tient son nom d' un jeune gaulois qui s' y précipita de désespoir, après avoir perdu son frère. De là je passai p273 chez les Treveri, dont la cité est la plus belle et la plus grande des trois Gaules, et m' abandonnant au cours de la Moselle et du Rhin, j' arrivai bientôt à Agrippina. " Constance me reçut avec bonté : " Eudore, me dit-il, dès demain les légions se mettent en marche ; nous allons chercher les francs. Vous servirez d' abord comme simple archer parmi les crétois ; ils campent à l' avant-garde de l' autre côté du Rhin. Allez les rejoindre, distinguez-vous par votre conduite et par votre courage ; si vous vous montrez digne de l' amitié de mon fils, je ne tarderai pas à vous élever aux premières charges de l' armée. " " c' est ici, seigneurs, qu' il faut marquer la seconde de ces révolutions soudaines qui ont continuellement changé la face de mes jours. Des paisibles vallons de l' Arcadie, j' avois été transporté à la cour orageuse d' un empereur romain ; et, maintenant du sein de la mollesse et de la société civilisée, je passois à une vie dure et périlleuse, au milieu d' un peuple barbare. " LIVRE SIXIEME p275 la France est une contrée sauvage et couverte de forêts qui commence au delà du Rhin, et occupe l' espace compris entre la Batavie à l' occident, le pays des scandinaves au nord, la Germanie à l' orient, et les Gaules au p276 midi. Les peuples qui habitent ce désert sont les plus féroces des barbares : ils ne se nourrissent que de la chair des bêtes sauvages ; ils ont toujours le fer à la main ; ils regardent la paix comme la servitude la plus dure dont on puisse leur imposer le joug. Les vents, la neige, les frimats, font leurs délices ; ils bravent la mer, ils se rient des tempêtes, et l' on diroit qu' ils ont vu le fond de l' océan à découvert, tant ils connoissent et méprisent ses écueils. Cette nation inquiète ne cesse de désoler les frontières de l' empire. Ce fut sous le règne de Gordien le Pieux qu' elle se montra pour la première fois aux Gaules épouvantées. Les deux Décius périrent dans une expédition contre elle ; Probus, qui ne fit que la repousser, en prit le titre glorieux de Francique. Elle a paru à la fois si noble et si redoutable, qu' on a fait en sa faveur une exception à la loi qui défend à la famille impériale de s' allier au sang des barbares ; enfin, ces terribles francs venoient de s' emparer de l' île de Batavie, et Constance avoit rassemblé son armée, afin de les chasser de leur conquête. " après quelques jours de marche, nous entrâmes sur le sol marécageux des bataves, qui n' est qu' une mince écorce de terre flottant sur un amas d' eau. Le pays coupé par les bras du Rhin, baigné et souvent inondé par l' océan, p277 embarrassé par des forêts de pins et de bouleaux, nous présentoit à chaque pas des difficultés insurmontables. " épuisé par les travaux de la journée, je n' avois durant la nuit que quelques heures pour délasser mes membres fatigués. Souvent il m' arrivoit pendant ce court repos, d' oublier ma nouvelle fortune ; et lorsqu' aux premières blancheurs de l' aube, les trompettes du camp venoient à sonner l' air de Diane, j' étois étonné d' ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y avoit pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n' ai jamais entendu, sans une certaine joie belliqueuse, la fanfare du clairon, répétée par l' écho des rochers, et les premiers hennissements des chevaux qui saluoient l' aurore. J' aimois à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées d' où sortoient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui se promenoit devant les faisceaux d' armes en balançant son cep de vigne, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenoit un doigt levé dans l' attitude du silence, le cavalier qui traversoit le fleuve coloré des feux du matin, le victimaire qui puisoit l' eau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardoit boire son troupeau. " cette vie des camps ne me fit point tourner p278 les yeux avec regret vers les délices de Naples et de Rome, mais elle réveilla en moi une autre espèce de souvenirs. Plusieurs fois, pendant les longues nuits de l' automne, je me suis trouvé seul, placé en sentinelle, comme un simple soldat, aux avant-postes de l' armée. Tandis que je contemplois les feux réguliers des lignes romaines, et les feux épars des hordes des francs ; tandis que, l' arc à demi tendu, je prêtois l' oreille au murmure de l' armée ennemie, au bruit de la mer et au cri des oiseaux sauvages qui voloient dans l' obscurité, je réfléchissois sur ma bizarre destinée. Je songeois que j' étois là, combattant pour des barbares, tyrans de la Grèce, contre d' autres barbares dont je n' avois reçu aucune injure. L' amour de la patrie se ranimoit au fond de mon coeur ; l' Arcadie se montroit à moi dans tous ses charmes. Que de fois durant les marches pénibles, sous les pluies et dans les fanges de la Batavie ; que de fois à l' abri des huttes des bergers où nous passions la nuit ; que de fois autour du feu que nous allumions pour nos veilles à la tête du camp ; que de fois, dis-je, avec de jeunes grecs exilés comme moi, je me suis entretenu de notre cher pays ! Nous racontions les jeux de notre enfance, les aventures de notre jeunesse, les histoires de nos familles. Un athénien vantoit p279 les arts et la politesse d' Athènes, un spartiate demandoit la préférence pour Lacédémone, un macédonien mettoit la phalange bien au-dessus de la légion, et ne pouvoit souffrir que l' on comparât César à Alexandre. " c' est à ma patrie que vous devez Homère, s' écrioit un soldat de Smyrne, " et à l' instant même, il chantoit ou le dénombrement des vaisseaux, ou le combat d' Ajax et d' Hector : ainsi les athéniens, prisonniers à Syracuse, redisoient autrefois les vers d' Euripide, pour se consoler de leur captivité. " mais lorsque jetant les yeux autour de nous, nous apercevions les horizons noirs et plats de la Germanie, ce ciel sans lumière qui semble vous écraser sous sa voûte abaissée, ce soleil impuissant qui ne peint les objets d' aucune couleur ; quand nous venions à nous rappeler les paysages éclatants de la Grèce, la haute et riche bordure de leurs horizons, le parfum de nos orangers, la beauté de nos fleurs, l' azur velouté d' un ciel où se joue une lumière dorée ; alors il nous prenoit un désir si violent de revoir notre terre natale, que nous étions près d' abandonner les aigles. Il n' y avoit qu' un grec parmi nous qui blamât ces sentiments, qui nous exhortât à remplir nos devoirs, et à nous soumettre à notre destinée. Nous le prenions pour p280 un lâche. Quelque temps après il combattit et mourut en héros, et nous apprîmes qu' il étoit chrétien. " les francs avoient été surpris par Constance : ils évitèrent d' abord le combat ; mais aussitôt qu' ils eurent rassemblé leurs guerriers, ils vinrent audacieusement au-devant de nous, et nous offrirent la bataille sur le rivage de la mer. On passa la nuit à se préparer de part et d' autre, et le lendemain, au lever du jour, les armées se trouvèrent en présence. " la légion de fer, et la foudroyante, occupoient le centre de l' armée de Constance. " en avant de la première ligne, paroissoient les vexillaires, distingués par une peau de lion qui leur couvroit la tête et les épaules. Ils tenoient levés les signes militaires des cohortes, l' aigle, le dragon, le loup, le minotaure : ces signes étoient parfumés et ornés de branches de pin, au défaut de fleurs. " les hastati, chargés de lances et de boucliers, formoient la première ligne après les vexillaires. " les princes armés de l' épée, occupoient le second rang, et les triarii venoient au troisième. Ceux-ci balançoient le pilum de la main gauche ; leurs boucliers étoient suspendus à leurs piques plantées devant eux, et ils tenoient le p281 genou droit en terre, en attendant le signal du combat. " des intervalles ménagés dans la ligne des légions étoient remplis par les machines de guerre. " à l' aile gauche de ces légions, la cavalerie des alliés déployoit son rideau mobile. Sur des coursiers tachetés comme des tigres, et prompts comme des aigles, se balançoient avec grâce, les cavaliers de Numance, de Sagonte et des bords enchantés du Bétis. Un léger chapeau de plume ombrageoit leur front, un petit manteau de laine noire flottoit à leurs épaules, une épée recourbée retentissoit à leur côté. La tête penchée sur le cou de leurs chevaux, les rênes entre les dents, deux courts javelots à la main, ils voloient à l' ennemi. Le jeune Viriate entraînoit après lui la fureur de ces cavaliers rapides. Des germains d' une taille gigantesque étoient entremêlés çà et là, comme des tours, dans le brillant escadron. Ces barbares avoient la tête enveloppée d' un bonnet ; ils manioient d' une main une massue de chêne, et montoient à cru des étalons sauvages. Auprès d' eux, quelques cavaliers Numides, n' ayant pour toute arme qu' un parc, pour tout vêtement qu' une chlamyde, frissonnoient sous un ciel rigoureux. p282 " à l' aile opposée de l' armée se tenoit immobile la troupe superbe des chevaliers romains : leur casque étoit d' argent, surmonté d' une louve de vermeil ; leur cuirasse étinceloit d' or, et un large baudrier d' azur suspendoit à leur flanc une lourde épée ibérienne. Sous leurs selles ornées d' ivoire, s' étendoit une housse de pourpre, et leurs mains couvertes de gantelets tenoient les rênes de soie qui leur servoient à guider de hautes cavales plus noires que la nuit. " les archers crétois, les vélites romains et les différents corps des gaulois étoient répandus sur le front de l' armée. L' instinct de la guerre est si naturel chez ces derniers, que souvent dans la mêlée les soldats deviennent des généraux, rallient leurs compagnons dispersés, ouvrent un avis salutaire, indiquent le poste qu' il faut prendre. Rien n' égale l' impétuosité de leurs attaques : tandis que le germain délibère, ils ont franchi les torrents et les monts ; vous les croyez au pied de la citadelle, et ils sont au haut du retranchement emporté. En vain les cavaliers les plus légers voudroient les devancer à la charge, les gaulois rient de leurs efforts, voltigent à la tête des chevaux, et semblent leur dire : " vous saisiriez plutôt les vents sur la plaine, ou les oiseaux dans les airs. " p283 " tous ces barbares avoient la tête élevée, les couleurs vives, les yeux bleus, le regard farouche et menaçant ; ils portoient de larges brayes, et leur tunique étoit chamarrée de morceaux de pourpre ; un ceinturon de cuir pressoit à leur côté leur fidèle épée. L' épée du gaulois ne le quitte jamais : mariée pour ainsi dire à son maître, elle l' accompagne pendant la vie, elle le suit sur le bûcher funèbre, et descend avec lui au tombeau. Tel étoit le sort qu' avoient jadis les épouses dans les Gaules, tel est celui qu' elles ont encore au rivage de l' Indus. " enfin, arrêtée comme un nuage menaçant sur le penchant d' une colline, une légion chrétienne, surnommée la pudique, formoit derrière l' armée le corps de réserve et la garde de César. Elle remplaçoit auprès de Constance la légion thébaine égorgée par Maximien. Victor, illustre guerrier de Marseille, conduisoit aux combats les milices de cette religion qui porte aussi noblement la casaque du vétéran que le cilice de l' anachorète. Cependant l' oeil étoit frappé d' un mouvement universel : on voyoit les signaux du porte-étendard qui plantoit le jalon des lignes, la course impétueuse du cavalier, les ondulations p284 des soldats qui se niveloient sous le cep du centurion. On entendoit de toutes parts les grêles hennissements des coursiers, le cliquetis des chaînes, les sourds roulements des balistes et des catapultes, les pas réguliers de l' infanterie, la voix des chefs qui répétoient l' ordre, le bruit des piques qui s' élevoient et s' abaissoient au commandement des tribuns. Les romains se formoient en bataille aux éclats de la trompette, de la corne et du lituus ; et nous crétois, fidèles à la Grèce au milieu de ces peuples barbares, nous prenions nos rangs au son de la lyre. " mais tout l' appareil de l' armée romaine ne servoit qu' à rendre l' armée des ennemis plus formidable, par le contraste d' une sauvage simplicité. " parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, les francs se montroient de loin comme un troupeau de bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissoit voir toute la hauteur de leur taille, et ne leur cachoit pas le genou. Les yeux de ces barbares ont la couleur d' une mer orageuse ; leur chevelure blonde, ramenée en avant sur leur poitrine, et teinte d' une liqueur rouge, est semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu' au-dessus p285 de la bouche, afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite d' une longue framée, et leur main gauche d' un bouclier qu' ils tournent comme une roue rapide ; d' autres, au lieu de ce bouclier, tiennent une espèce de javelot nommé angon, où s' enfoncent deux fers recourbés ; mais tous ont à la ceinture la redoutable francisque, espèce de hache à deux tranchants, dont le manche est recouvert d' un dur acier : arme funeste que le franc jette en poussant un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu' un oeil intrépide a marqué. " ces barbares, fidèles aux usages des anciens germains, s' étoient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable triangle, où l' on ne distinguoit qu' une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus, s' avançoit avec impétuosité, mais d' un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. à la pointe de ce triangle étoient placés des braves qui conservoient une barbe longue et hérissée, et qui portoient au bras un anneau de fer. Ils avoient juré de ne quitter ces marques de servitude qu' après avoir sacrifié un romain. Chaque chef dans ce vaste corps étoit environné des guerriers de sa famille, afin que, p286 plus ferme dans le choc, il remportât la victoire ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se rallioit sous un symbole : la plus noble d' entre elles se distinguoit par des abeilles, ou trois fers de lance. Le vieux roi des Sicambres, Pharamond, conduisoit l' armée entière et laissoit une partie du commandement à son petit-fils Mérove. Les cavaliers francs en face de la cavalerie romaine, couvroient les deux côtés de leur infanterie : à leurs casques en forme de gueules ouvertes ombragés de deux ailes de vautour, à leurs corselets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour des fantômes, ou pour ces figures bizarres que l' on aperçoit au milieu des nuages pendant une tempête. Clodion, fils de Pharamond et père de Mérovée, brilloit à la tête de ces cavaliers menaçants. " sur une grève, derrière cet essaim d' ennemis, on apercevoit leur camp semblable à un marché de laboureurs et de pêcheurs ; il étoit rempli de femmes et d' enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands boeufs. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières en lambeauxfaisoient sortir de jeunes poulains d' un bois sacré, afin de découvrir par leur course à quel parti Tuiston promettoit la victoire. La mer d' un p287 côté, des forêts de l' autre, formoient le cadre de ce grand tableau. " le soleil du matin, s' échappant des replis d' un nuage d' or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l' océan et les deux armées. La terre paroît embrasée du feu des casques et des lances, les instruments guerriers sonnent l' air antique de Jules-César partant pour les Gaules. La rage s' empare de tous les coeurs, les yeux roulent du sang, la main frémit sur l' épée. Les chevaux se cabrent, creusent l' arène, secouent leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine enflammée, ou lèvent vers le ciel leurs nazeaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les romains commencent le chant de Probus : " quand nous aurons vaincu mille guerriers francs, combien ne vaincrons-nous pas de millions de perses ! " " les grecs répètent en choeur le paean, et les gaulois l' hymne des druides. Les francs répondent à ces cantiques de mort : ils serrent leurs boucliers contre leurs bouches, et font entendre un mugissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un rocher ; puis tout à coup, poussant un cri aigu, ils entonnent le bardit à la louange de leurs héros : p288 " Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu avec l' épée. " nous avons lancé la francisque à deux tranchants ; la sueur tomboit du front des guerriers et ruisseloit le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussoient des cris de joie ; le corbeau nageoit dans le sang des morts ; tout l' océan n' étoit qu' une plaie : les vierges ont pleuré long-temps ! " Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu avec l' épée. " nos pères sont morts dans les batailles ; tous les vautours en ont gémi : nos pères les rassasioient de carnage ! Choisissons des épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le coeur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la vie s' écoulent ; nous sourirons quand il faudra mourir ! " " ainsi chantoient quarante mille barbares. Leurs cavaliers haussoient et baissoient leurs boucliers blancs en cadence ; et à chaque refrain ils frappoient, du fer d' un javelot, leur poitrine couverte de fer. " déjà les francs sont à la portée du trait de p289 nos troupes légères. Les deux armées s' arrêtent. Il se fait un profond silence : César, du milieu de la légion chrétienne, ordonne d' élever la cotte d' armes de pourpre, signal du combat ; les archers tendent leurs arcs, les fantassins baissent leurs piques, les cavaliers tirent tous à la fois leurs épées, dont les éclairs se croisent dans les airs. Un cri s' élève du sein des légions : " victoire à l' empereur ! " les barbares repoussent ce cri par un affreux mugissement : la foudre éclate avec moins de rage sur les sommets de l' Apennin, l' Etna gronde avec moins de violence lorsqu' il verse au sein des mers des torrents de feu, l' océan bat ses rivages avec moins de fracas quand un tourbillon, descendu par l' ordre de l' éternel, a déchaîné les cataractes de l' abîme. " les gaulois lancent les premiers leurs javelots contre les francs, mettent l' épée à la main et courent à l' ennemi. L' ennemi les reçoit avec intrépidité. Trois fois ils retournent à la charge ; trois fois ils viennent se briser contre le vaste corps qui les repousse : tel un grand vaisseau, voguant par un vent contraire, rejette de ses deux bords les vagues qui fuient et murmurent le long de ses flancs. Non moins braves, et plus habiles que les gaulois, les grecs font pleuvoir sur les Sicambres une grêle de flèches ; et reculant peu à peu sans rompre nos rangs, nous fatiguons p290 les deux lignes du triangle de l' ennemi. Comme un taureau vainqueur dans cent pâturages, fier de sa corne mutilée et des cicatrices de sa large poitrine, supporte avec impatience la piqûre du taon, sous les ardeurs du midi : ainsi les francs, percés de nos dards, deviennent furieux à ces blessures sans vengeance et sans gloire. Transportés d' une aveugle rage, ils brisent le trait dans leur sein, se roulent par terre, et se débattent dans les angoisses de la douleur. " la cavalerie romaine s' ébranle pour enfoncer les barbares. Clodion se précipite à sa rencontre. Le roi chevelu pressoit une cavale stérile, moitié blanche, moitié noire, élevée parmi des troupeaux de rennes et de chevreuils, dans les haras de Pharamond : les barbares prétendoient qu' elle étoit de la race de Rinfax, cheval de la nuit, à la crinière gelée, et de Skinfax, cheval du jour, à la crinière lumineuse : lorsque pendant l' hiver elle emportoit son maître sur un char d' écorce sans essieu et sans roues, jamais ses pieds ne s' enfonçoient dans les frimas ; et, plus légère que la feuille de bouleau roulée par le vent, elle effleuroit à peine la cime des neiges nouvellement tombées. " un combat violent s' engage entre les cavaliers sur les deux ailes des armées. " cependant la masse effrayante de l' infanterie p291 des barbares vient toujours roulant vers les légions. Les légions s' ouvrent, changent leur front de bataille, attaquent à grands coups de piques les deux côtés du triangle de l' ennemi. Les vélites, les grecs et les gaulois se portent sur le troisième côté. Les francs sont assiégés comme une vaste forteresse. La mêlée s' échauffe ; un tourbillon de poussière rougie s' élève et s' arrête au-dessus des combattants. Le sang coule comme les torrents grossis par les pluies de l' hiver, comme les flots de l' Euripe dans le détroit de l' Eubée. Le franc, fier de ses larges blessures qui paroissent avec plus d' éclat sur la blancheur d' un corps demi-nu, est un spectre déchaîné du monument, et rugissant au milieu des morts. Au brillant éclat des armes a succédé la sombre couleur de la poussière et du carnage. Les casques sont brisés, les panaches abattus, les boucliers fendus, les cuirasses percées. L' haleine enflammée de cent mille combattants, le souffle épais des chevaux, la vapeur des sueurs et du sang, forment, sur le champ de bataille, une espèce de météore que traverse de temps en temps la lueur d' un glaive, comme le trait brillant du foudre dans la livide clarté d' un orage. Au milieu des cris, des insultes, des menaces, du bruit des épées, des coups des javelots, du sifflement des flèches et des dards, du gémissement p292 des machines de guerre, on n' entend plus la voix des chefs. " Mérovée avoit fait un massacre épouvantable des romains. On le voyoit debout sur un immense chariot, avec douze compagnons d' armes, appelés ses douze pairs, qu' il surpassoit de toute la tête. Au-dessus du chariot flottoit une enseigne guerrière, surnommée l' oriflamme. Le chariot, chargé d' horribles dépouilles, étoit traîné par trois taureaux dont les genoux dégouttoient de sang, et dont les cornes portoient des lambeaux affreux. L' héritier de l' épée de Pharamond avoit l' âge, la beauté et la fureur de ce démon de la Thrace, qui n' allume le feu de ses autels qu' au feu des villes embrasées. Mérovée passoit parmi les francs pour être le fruit merveilleux du commerce secret de l' épouse de Clodion et d' un monstre marin ; les cheveux blonds du jeune Sicambre, ornés d' une couronne de lis, ressembloient au lin moelleux et doré qu' une bandelette virginale rattache à la quenouille d' une reine des barbares. On eût dit que ses joues étoient peintes du vermillon de ces baies d' églantiers qui brillent au milieu des neiges, dans les forêts de la Germanie. Sa mère avoit noué autour de son cou un collier de coquillages, comme les gaulois suspendent des reliques aux rameaux du plus beau rejeton p293 d' un bois sacré. Quand de sa main droite Mérovée agitant un drapeau blanc appeloit les fiers Sicambres au champ de l' honneur, ils ne pouvoient s' empêcher de pousser des cris de guerre et d' amour ; ils ne se lassoient point d' admirer à leur tête trois générations de héros : l' aïeul, le fils et le père. " Mérovée, rassasié de meurtres, contemploit, immobile, du haut de son char de victoire, les cadavres dont il avoit jonché la plaine. Ainsi se repose un lion de Numidie, après avoir déchiré un troupeau de brebis : sa faim est apaisée, sa poitrine exhale l' odeur du carnage ; il ouvre et ferme tour à tour sa gueule fatiguée qu' embarrassent des flocons de laine ; enfin il se couche au milieu des agneaux égorgés ; sa crinière, humectée d' une rosée de sang, retombe des deux côtés de son cou ; il croise ses griffes puissantes ; il allonge la tête sur ses ongles ; et, les yeux à demi fermés, il lèche encore les molles toisons étendues autour de lui. " le chef des gaulois aperçut Mérovée dans ce repos insultant et superbe. Sa fureur s' allume, il s' avance vers le fils de Pharamond. Il lui crie d' un ton ironique : " chef à la longue chevelure, je vais t' asseoir autrement sur le trône d' Hercule le gaulois. Jeune brave, tu mérites d' emporter la marque p294 du fer au palais de Teutatès. Je ne veux point te laisser languir dans une honteuse vieillesse. " -" qui es-tu, répondit Mérovée avec un sourire amer, es-tu d' une race noble et antique ? Esclave romain, ne crains-tu point ma framée ? " -" je ne crains qu' une chose, répartit le Gaulois frémissant de courroux, c' est que le ciel tombe sur ma tête. " -" cède-moi la terre, dit l' orgueilleux Sicambre. " -" la terre que je te cèderai, s' écria le gaulois, tu la garderas éternellement. " " à ces mots, Mérovée, s' appuyant sur sa framée, s' élance du char par-dessus les taureaux, tombe à leurs têtes, et se présente au gaulois qui venoit à lui. " toute l' armée s' arrête pour regarder le combat des deux chefs. Le gaulois fond l' épée à la main sur le jeune franc, le presse, le frappe, le blesse à l' épaule, et le contraint de reculer jusque sous les cornes des taureaux. Mérovée à son tour lance son angon, qui, par ses deux fers recourbés, s' engage dans le bouclier du gaulois. Au même instant le fils de Clodion bondit comme un léopard, met le pied sur le javelot, le presse de son poids, le fait descendre vers la terre, et abaisse avec lui le bouclier de son ennemi. Ainsi forcé de se découvrir, l' infortuné p295 gaulois montre la tête. La hache de Mérovée part, siffle, vole et s' enfonce dans le front du gaulois, comme la cognée d' un bûcheron dans la cime d' un pin. La tête du guerrier se partage ; sa cervelle se répand des deux côtés, ses yeux roulent à terre. Son corps reste encore un moment debout, étendant des mains convulsives, objet d' épouvante et de pitié. " à ce spectacle les gaulois poussent un cri de douleur. Leur chef étoit le dernier descendant de ce Vercingétorix qui balança si longtemps la fortune de Jules. Il sembloit que par cette mort l' empire des Gaules en échappant aux romains passoit aux francs : ceux-ci, pleins de joie, entourent Mérovée, l' élèvent sur un bouclier, et le proclament roi avec ses pères, comme le plus brave des Sicambres. L' épouvante commence à s' emparer des légions. Constance, qui, du milieu du corps de réserve, suivoit de l' oeil les mouvements des troupes, aperçoit le découragement des cohortes. Il se tourne vers la légion chrétienne : " braves soldats, la fortune de Rome est entre vos mains. Marchons à l' ennemi. " " aussitôt les fidèles abaissent devant César leurs aigles surmontées de l' étendard du salut. Victor commande : la légion s' ébranle et descend en silence de la colline. Chaque soldat p296 porte sur son bouclier une croix entourée de ces mots : " tu vaincras par ce signe. " tous les centurions étoient des martyrs couverts des cicatrices du fer et du feu. Que pouvoit contre de tels hommes la crainte des blessures et de la mort ? ô touchante fidélité ! Ces guerriers alloient répandre pour leurs princes les restes d' un sang dont ces princes avoient presque tari la source ! Aucune frayeur, mais aussi aucune joie ne paroissoit sur le visage des héros chrétiens. Leur valeur tranquille étoit pareille à un lis sans tache. Lorsque la légion s' avança dans la plaine, les francs se sentirent arrêtés au milieu de leur victoire. Ils ont conté qu' ils voyoient à la tête de cette légion une colonne de feu et de nuées, et un cavalier vêtu de blanc, armé d' une lance et d' un bouclier d' or. Les romains qui fuyoient, tournent le visage ; l' espérance revient au coeur du plus foible et du moins courageux : ainsi, après un orage de nuit, quand le soleil du matin paroît dans l' orient, le laboureur rassuré admire l' astre qui répand un doux éclat sur la nature ; sous les lierres de la cabane antique, le jeune passereau pousse des cris de joie ; le vieillard vient s' asseoir sur le seuil de la porte ; il entend des bruits charmants au-dessus de sa tête, et il bénit l' éternel. " à l' approche des soldats du Christ, les barbares p297 serrent leurs rangs, les romains se rallient. Parvenue sur le champ de bataille, la légion s' arrête, met un genou en terre, et reçoit, de la main d' un ministre de paix, la bénédiction du dieu des armées. Constance lui-même ôte sa couronne de laurier et s' incline. La troupe sainte se relève, et sans jeter ses javelots, elle marche l' épée haute à l' ennemi. Le combat recommence de toutes parts. La légion chrétienne ouvre une large brèche dans les rangs des barbares ; romains, grecs et gaulois, nous entrons tous à la suite de Victor dans l' enceinte des francs rompus. Aux attaques d' une armée disciplinée succèdent des combats à la manière des héros d' Ilion. Mille groupes de guerriers se heurtent, se choquent, se pressent, se repoussent ; partout règne la douleur, le désespoir, la fuite. Filles des francs, c' est en vain que vous préparez le baume pour des plaies que vous ne pourrez guérir ! L' un est frappé au coeur du fer d' une javeline, et sent s' échapper de ce coeur les images chères et sacrées de la patrie ; l' autre a les deux bras brisés du coup d' une massue, et ne pressera plus sur son sein le fils qu' une épouse porte encore à la mamelle. Celui-ci regrette son palais ; celui-là sa chaumière ; le premier ses plaisirs, le second ses douleurs : car l' homme s' attache à la vie par ses misères autant que par p298 ses prospérités. Ici, environné de ses compagnons, un soldat païen expire en vomissant des imprécations contre César et contre les dieux. Là, un soldat chrétien meurt isolé, d' une main retenant ses entrailles, de l' autre, pressant un crucifix et priant Dieu pour son empereur. Les Sicambres, tous frappés par-devant et couchés sur le dos, conservoient dans la mort, un air si farouche, que le plus intrépide osoit à peine les regarder. " je ne vous oublierai pas, couple généreux, jeunes francs que je rencontrai au milieu du champ du carnage ! Ces fidèles amis, plus tendres que prudents, afin d' avoir dans le combat la même destinée, s' étoient attachés ensemble par une chaîne de fer. L' un étoit tombé mort sous la flèche d' un crétois ; l' autre, atteint d' une blessure cruelle, mais encore vivant, se tenoit à demi soulevé auprès de son frère d' armes. Il lui disoit : " guerrier, tu dors après les fatigues de la bataille. Tu n' ouvriras plus les yeux à ma voix ; mais la chaîne de notre amitié n' est point rompue ; elle me retient à tes côtés. " " en achevant ces mots, le jeune franc s' incline et meurt sur le corps de son ami. Leurs belles chevelures se mêlent et se confondent comme les flammes ondoyantes d' un double trépied qui s' éteint sur un autel, comme les p299 rayons humides et tremblants de l' étoile des gémeaux qui se couche dans la mer. Le trépas ajoute ses chaînes indestructibles aux liens qui unissoient les deux amis. " cependant les bras fatigués portent des coups ralentis ; les clameurs deviennent plus déchirantes et plus plaintives. Tantôt une grande partie des blessés, expirant à la fois, laisse régner un affreux silence ; tantôt la voix de la douleur se ranime et monte en longs accents vers le ciel. On voit errer des chevaux sans maîtres, qui bondissent ou s' abattent sur des cadavres ; quelques machines de guerre abandonnées brûlent çà et là comme les torches de ces immenses funérailles. " la nuit vint couvrir de son obscurité ce théâtre des fureurs humaines. Les francs vaincus, mais toujours redoutables, se retirèrent dans l' enceinte de leurs chariots. Cette nuit, si nécessaire à notre repos, ne fut pour nous qu' une nuit d' alarmes : à chaque instant nous craignions d' être attaqués. Les barbares jetoient des cris qui ressembloient aux hurlements des bêtes féroces : ils pleuroient les braves qu' ils avoient perdus et se préparoient eux-mêmes à mourir. Nous n' osions ni quitter nos armes, ni allumer des feux. Les soldats romains frémissoient, se cherchoient dans les ténèbres ; ils p300 s' appeloient, ils se demandoient un peu de pain ou d' eau ; ils pansoient leurs blessures avec leurs vêtements déchirés. Les sentinelles se répondoient en se renvoyant de l' une à l' autre le cri des veilles. " tous les chefs des crétois avoient été tués. Le sang de Philopoemen paroissant à mes compagnons d' un favorable augure, ils m' avoient nommé leur commandant. En attirant sur moi les efforts de l' ennemi, j' avois eu le bonheur de sauver la légion de fer d' une entière destruction. La confirmation de mon grade, une couronne de chêne et les éloges de Constance, avoient été le prix de ce hasard heureux. à la tête des troupes légères, je touchois presque au camp des barbares, et j' attendois avec impatience le retour de l' aurore ; mais cette aurore nous découvrit un spectacle qui surpassoit en horreur tout ce que nous avions vu jusqu' alors. " les francs, pendant la nuit, avoient coupé les têtes des cadavres romains, et les avoient plantées sur des piques devant leur camp, le visage tourné vers nous. Un énorme bûcher, composé de selles de chevaux, et de boucliers brisés, s' élevoit au milieu du camp. Le vieux Pharamond, roulant des yeux terribles, et livrant au souffle du matin sa longue chevelure p301 blanche, étoit assis au haut du bûcher. Au bas paroissoient Clodion et Mérovée : ils tenoient à la main, en guise de torches, l' hast enflammé de deux piques rompues, prêts à mettre le feu au trône funèbre de leur père, si les romains parvenoient à forcer le retranchement des chariots. " nous restons muets d' étonnement et de douleur ; les vainqueurs semblent vaincus par tant de barbarie et tant de magnanimité ! Les larmes coulent de nos yeux, à la vue des têtes sanglantes de nos compagnons d' armes : chacun se rappelle que ces bouches muettes et décolorées prononçoient encore la veille les paroles de l' amitié. Bientôt à ce mouvement de regret succède la soif de la vengeance. On n' attend point le signal de l' assaut ; rien ne peut résister à la fureur du soldat : les chariots sont brisés, le camp est ouvert, on s' y précipite. Alors se présente un nouvel ennemi : les femmes des barbares, vêtues de robes noires, s' élancent au-devant de nous, se percent de nos armes ou cherchent à les arracher de nos mains : les unes arrêtent par la barbe le Sicambre qui fuit, et le ramènent au combat ; les autres, comme des bacchantes enivrées, déchirent leurs époux et leurs pères ; plusieurs étouffent leurs enfants, et les jettent sous les pieds des p302 hommes et des chevaux ; plusieurs se passant au cou un lacet fatal s' attachent aux cornes des boeufs, et s' étranglent en se faisant traîner misérablement. Une d' entr' elles s' écrie, du milieu de ses compagnes : " romains, tous vos présents n' ont point été funestes ! Si vous nous avez apporté le fer qui enchaîne, vous nous avez donné le fer qui délivre ! " et elle se frappe d' un poignard. " c' en étoit fait des peuples de Pharamond, si le ciel, qui leur garde peut-être de grandes destinées, n' eût sauvé le reste de leurs guerriers. Un vent impétueux se lève entre le nord et le couchant : les flots s' avancent sur les grèves ; on voit venir, écumante et limoneuse, une de ces marées de l' équinoxe, qui, dans ces climats, semblent jeter l' océan tout entier hors de son lit. La mer, comme un puissant allié des barbares, entre dans le camp des francs, pour en chasser les romains. Les romains reculent devant l' armée des flots ; les francs reprennent courage : ils croient que le monstre marin, père de leur jeune prince, est sorti de ses grottes azurées pour les secourir. Ils profitent de notre désordre ; ils nous repoussent, ils nous pressent, ils secondent les efforts de la mer. Une scène extraordinaire frappe les yeux de toutes parts : là les boeufs épouvantés nagent avec les chariots p303 qu' ils entraînent ; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs cornes recourbées, et ressemblent à une multitude de fleuves qui auroient apporté eux-mêmes leurs tributs à l' océan ; ici les saliens mettent à flots leurs bateaux de cuir, et nous frappent à coups de rames et d' avirons. Mérovée s' étoit fait une nacelle d' un large bouclier d' osier : porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivoit escorté de ses pairs qui bondissoient autour de lui comme des tritons. Pleines d' une joie insensée, les femmes battoient des mains et bénissoient les flots libérateurs. Partout la lame croissante se brise et jaillit contre les armes ; partout disparoît le cavalier qui se noie, le fantassin qui n' a plus que son épée hors de l' eau ; des cadavres qui paroissent se ranimer, roulent avec les algues, le sable et le limon. Séparé du reste des légions, et réuni à quelques soldats, je combattis longtemps une multitude de barbares ; mais enfin, accablé par le nombre, je tombai, percé de coups, au milieu de mes compagnons étendus morts à mes côtés. " je demeurai plusieurs heures évanoui. Quand je rouvris les yeux à la lumière, je n' aperçus plus qu' une grève humide abandonnée par les flots, des corps noyés à moitié ensevelis dans le sable, la mer retirée dans un lointain immense, et p304 traçant à peine une ligne bleuâtre à l' horizon. Je voulus me soulever, mais je ne pus y parvenir, et je fus contraint de rester couché sur le dos, les regards attachés au ciel. Tandis que mon âme flottoit entre la mort et la vie, j' entendis une voix prononcer en latin ces mots : " si quelqu' un respire encore ici ; qu' il parle. " je tournai la tête avec effort, et j' entrevis un franc, que je reconnus pour esclave à sa saye d' écorce de bouleau : il aperçut mon mouvement, accourut vers moi, et reconnoissant ma patrie à mon vêtement : " jeune grec, me dit-il, prenez courage. " et il se mit à genoux à mes côtés, se pencha sur moi, examina mes blessures. " je ne les crois pas mortelles, " s' écria-t-il après un moment de silence. Aussitôt il tira d' un sac de peau de chevreuil, du baume, des simples, un vase plein d' une eau pure. Il lava mes plaies, les essuya légèrement, les banda avec de longues feuilles de roseaux. Je ne pouvois lui témoigner ma reconnoissance que par un mouvement de tête, et par l' admiration qu' il devoit lire dans mes yeux presque éteints. Quand il fallut me transporter, son embarras devint extrême. Il regardoit avec inquiétude autour de nous ; il craignoit, comme il me l' a dit depuis, d' être découvert par quelque parti de barbares. L' heure du flux approchoit, mon libérateur p305 tira du danger même le moyen de mon salut : il aperçut une nacelle des francs échouée sur le sable ; il commença par me soulever à moitié ; puis, se couchant presque à terre devant moi, il m' attira doucement à lui, me chargea sur ses épaules, se leva, et me porta avec peine au bateau voisin, car il étoit déjà sur l' âge. La mer ne tarda pas à couvrir ses grèves. L' esclave arracha du sable une pique dont le fer étoit rompu, et lorsque les flots soulevèrent la nacelle, il la dirigea avec son arme brisée, comme auroit fait le pilote le plus habile. Chassés par le flux, nous entrâmes bien avant dans les terres, sur les rives d' un fleuve bordé de forêts. " ces lieux étoient connus du franc. Il descendit dans l' eau, et me prenant de nouveau sur ses épaules, il me déposa dans une espèce de souterrain, où les barbares ont coutume de cacher leur blé pendant la guerre. Là, il me fit un lit de mousse, et me donna un peu de vin pour me ranimer. " pauvre infortuné, me dit-il, en me parlant dans ma propre langue, il faut que je vous quitte, et vous serez obligé de passer la nuit seul ici. J' espère vous apporter demain matin de bonnes nouvelles ; en attendant, tâchez de goûter un peu de sommeil. " p306 " en disant ces mots, il étendit sur moi sa misérable saie dont il se dépouilla pour me couvrir, et il s' enfuit dans les bois. " LIVRE SEPTIEME p3 Par Hercule, s' écria Démodocus en interrompant le récit d' Eudore, j' ai toujours aimé les enfants d' Esculape ! Ils sont pieux envers les hommes, et connoissent les choses cachées. On les trouve parmi les dieux, les centaures, les héros et les bergers. Mon fils, quel étoit le nom de ce divin barbare, pour qui p4 Jupiter, hélas ! Ne me semble pas avoir puisé dans l' urne des biens ? Le maître des nuées dispose à son gré du sort des mortels : il donne à l' un la prospérité, il fait tomber l' autre dans toute sorte de malheurs. Le roi d' Ithaque fut réduit à sentir un mouvement de joie, en se couchant sur un lit de feuilles séchées qu' il avoit amoncelées de ses propres mains. Jadis, chez les hommes plus vertueux, un favori du dieu d' épidaure eût été l' ami et le compagnon des guerriers ; aujourd' hui il est esclave chez une nation inhospitalière. Mais hâte-toi, fils de Lasthénès, de m' apprendre le nom de ton libérateur, car je veux l' honorer comme Nestor honoroit Machaon. -" son nom parmi les francs étoit Harold, reprit Eudore en souriant. Il vint me retrouver aux premiers rayons du jour, selon sa promesse. Il étoit accompagné d' une femme vêtue d' une robe de fil teinte de pourpre ; elle avoit le haut de la gorge et les bras découverts, à la manière des francs. Ses traits offroient, au premier coup d' oeil, un mélange inexplicable de barbarie et d' humanité : c' étoit une expression de physionomie naturellement forte et sauvage, corrigée par je ne sais quelle habitude étrangère de pitié et de douceur. " " jeune grec, me dit l' esclave, remerciez p5 Clothilde, femme de Pharamond mon maître. Elle a obtenu votre grâce de son époux : elle vient elle-même vous chercher pour vous mettre à l' abri des francs. Quand vous serez guéri de vos blessures, vous vous montrerez sans doute esclave reconnoissant et fidèle. " plusieurs serfs entrèrent alors dans la caverne. Ils m' étendirent sur des branches d' arbre entrelacées, et me portèrent au camp de mon maître. Les francs, malgré leur valeur et le soulèvement des flots, avoient été obligés de céder la victoire à la discipline des légions ; heureux d' échapper à une entière défaite, ils se retiroient devant les vainqueurs. Je fus jeté dans les chariots avec les autres blessés. On marcha quinze jours et quinze nuits en s' enfonçant vers le nord, et l' on ne s' arrêta que quand on se crut à l' abri de l' armée de Constance. Jusqu' alors j' avois à peine senti l' horreur de ma situation. Mais aussitôt que le repos commença à cicatriser mes plaies, je jetai les yeux autour de moi avec épouvante. Je me vis au milieu des forêts, esclave chez des barbares, et prisonnier dans une hutte qu' entouroit comme un rempart un cercle de jeunes arbres qui devoient s' entrelacer en croissant. Une boisson grossière, faite de froment, un peu d' orge écrasée p6 entre deux pierres, des lambeaux de daims et de chevreuils qu' on me jetoit quelquefois par pitié, telle étoit ma nourriture. La moitié du jour j' étois abandonné seul sur mon lit d' herbes fanées ; mais je souffrois encore plus de la présence que de l' absence des barbares. L' odeur des graisses mêlées de cendres de frêne dont ils frottent leurs cheveux, la vapeur des chairs grillées, le peu d' air de la hutte, et le nuage de fumée qui la remplissoit sans cesse, me suffoquoient. Ainsi une juste providence me faisoit payer les délices de Naples, les parfums et les voluptés dont je m' étois enivré. Le vieil esclave, occupé de ses devoirs, ne pouvoit donner que quelques moments à mes peines. J' étois toujours étonné de la sérénité de son visage, au milieu des travaux dont il étoit accablé : " Eudore, me dit-il un soir, vos blessures sont presque guéries. Demain vous commencerez à remplir vos nouveaux devoirs. Je sais que l' on doit vous envoyer avec quelques serfs chercher du bois au fond de la forêt. Allons, mon fils et mon compagnon, rappelez votre vertu. Le ciel vous aidera si vous l' implorez. " à ces mots, l' esclave s' éloigna, et me laissa plongé dans le désespoir. Je passai la nuit dans une agitation horrible, formant et rejetant tour p7 à tour mille projets. Tantôt je voulois attenter à mes jours, tantôt je songeois à la fuite. Mais comment fuir, foible et sans secours ? Comment trouver un chemin à travers ces bois ? Hélas ! J' avois une ressource contre mes maux, la religion ; et c' étoit le seul moyen de délivrance auquel je ne songeois pas ! Le jour me surprit au milieu de ces angoisses, et j' entendis tout à coup une voix qui me cria : " esclave romain, lève-toi ! " on me donna une peau de sanglier pour me couvrir, une corne de boeuf pour puiser de l' eau, un poisson sec pour ma nourriture, et je suivis les serfs qui me montroient le chemin. Lorsqu' ils furent arrivés à la forêt, ils commencèrent à ramasser parmi la neige et les feuilles flétries les branches d' arbre brisées par les vents. Ils en formoient çà et là des monceaux qu' ils lioient avec des écorces. Ils me firent quelques signes pour m' engager à les imiter, et voyant que j' ignorois leur ouvrage, ils se contentèrent de mettre sur mes épaules un paquet de rameaux desséchés. Mon front orgueilleux fut forcé de s' humilier sous le joug de la servitude, mes pieds nus fouloient la neige, mes cheveux étoient hérissés par le givre, et la bise glaçoit les larmes dans mes yeux. J' appuyois mes pas chancelants sur une branche arrachée de mon p8 fardeau ; et, courbé comme un vieillard, je cheminois lentement entre les arbres de la forêt. J' étois prêt à succomber à ma douleur, lorsque je vis tout à coup auprès de moi le vieil esclave, chargé d' un poids plus pesant que le mien, et me souriant de cet air paisible qui ne l' abandonnoit jamais. Je ne me pus défendre d' un mouvement de honte. Quoi, me dis-je en moi-même, cet homme accablé par les ans sourit sous un fardeau triple du mien ; et moi, jeune et fort, je pleure ! -" Eudore, me dit mon libérateur en m' abordant, ne trouvez-vous pas que le premier fardeau est bien lourd ? Mon jeune compagnon, l' habitude et surtout la résignation rendront les autres plus légers. Voyez quel poids je suis venu à bout de porter à mon âge. " -" ah ! M' écriai-je, chargez-moi de ce poids qui fait plier vos genoux. Puissé-je expirer en vous délivrant de vos peines ! " -" eh ! Mon fils, repartit le vieillard, je n' ai point de peines. Pourquoi désirer la mort ? Allons, je veux vous réconcilier avec la vie. Venez vous reposer à quelques pas d' ici ; nous allumerons du feu, et nous causerons ensemble. " nous gravîmes des monticules irréguliers, formés, comme je le vis bientôt, par les débris d' un ouvrage romain. De grands chênes croissoient p9 dans ce lieu, sur une autre génération de chênes tombés à leurs pieds. Lorsque nous fûmes arrivés au sommet des monticules, je découvris l' enceinte d' un camp abandonné. -" voilà, me dit l' esclave, le bois de Teuteberg et le camp de Varus. La pyramide de terre que vous apercevez au milieu, est la tombe où Germanicus fit renfermer les restes des légions massacrées. Mais elle a été rouverte par les barbares ; les os des romains ont été de nouveau semés sur la terre, comme l' attestent ces crânes blanchis, cloués aux troncs des arbres. Un peu plus loin vous pouvez remarquer les autels sur lesquels on égorgea les centurions des premières compagnies, et le tribunal de gazon d' où Arminius harangua les germains. " à ces mots le vieillard jeta sa ramée sur la neige. Il en tira quelques branches dont il fit un peu de feu, puis m' invitant à m' asseoir auprès de lui et à réchauffer mes mains glacées, il me raconta son histoire : " mon fils, vous plaindrez-vous encore de vos malheurs ? Oseriez-vous parler de vos peines à la vue du camp de Varus ? Ou plutôt ne reconnoissez-vous pas quel est le sort de tous les hommes, et combien il est inutile de se révolter contre des maux inséparables de la condition humaine ? Je vous offre moi-même un p10 exemple frappant de ce qu' une fausse sagesse appelle les coups de la fortune. Vous gémissez de votre servitude ! Et que direz-vous donc, quand vous verrez en moi un descendant de Cassius, esclave, et esclave volontaire ? Lorsque mes ancêtres furent bannis de Rome pour avoir défendu la liberté, et qu' on n' osa même plus porter leurs images aux funérailles, ma famille se réfugia dans le christianisme, asile de la véritable indépendance. Nourri des préceptes d' une loi divine, je servis long-temps comme simple soldat dans la légion thébaine, où je portois le nom de Zacharie. Cette légion chrétienne ayant refusé de sacrifier aux faux dieux, Maximien la fit massacrer près d' Agaune dans les Alpes. On vit alors un exemple à jamais mémorable de l' esprit de douceur de l' évangile. Quatre mille vétérans, blanchis dans le métier des armes, pleins de force, et ayant à la main la pique et l' épée, tendirent, comme des agneaux paisibles, la gorge aux bourreaux. La pensée de se défendre ne se présenta pas même à leur esprit : tant ils avoient gravées au fond du coeur les paroles de leur maître, qui ordonne d' obéir et défend de se venger ! Maurice qui commandoit la légion tomba le premier. La plupart des soldats périrent par le fer. On p11 m' avoit attaché les mains derrière le dos. Assis parmi la foule des victimes, j' attendois le coup fatal ; mais je ne sais par quel dessein de la providence je fus oublié dans ce grand massacre. Les corps entassés autour de moi me dérobèrent à la vue des centurions ; et Maximien, ayant accompli son oeuvre, s' éloigna avec l' armée. Vers la seconde veille de la nuit, n' entendant plus que le bruit d' un torrent dans les montagnes, je levai la tête et je fus à l' instant frappé d' un prodige. Les corps de mes compagnons sembloient jeter une vive lumière, et répandre une agréable odeur. J' adorai le Dieu des miracles qui n' avoit pas voulu accepter le sacrifice de mes jours ; et comme je ne pouvois donner la sépulture à tant de saints, je cherchai du moins le grand Maurice. Je le trouvai à demi recouvert de la neige tombée pendant la nuit. Animé d' une force surnaturelle, je me dégageai de mes liens, et avec le fer d' une lance, je creusai à mon général une fosse profonde. J' y réunis le tronc et le chef de Maurice, en priant le nouveau macchabée d' obtenir bientôt pour son soldat une place dans la milice céleste. Ensuite je quittai ce champ de triomphe et de larmes ; je pris le chemin des Gaules, et je me retirai vers Denis, premier évêque de Lutèce. p12 Ce saint prélat me reçut avec des pleurs de joie, et m' admit au nombre de ses disciples. Quand il me crut capable de le seconder dans son ministère, il m' imposa les mains, et me créant prêtre de Jésus-Christ, il me dit : " humble Zacharie, soyez charitable ; voilà toutes les instructions que j' ai à vous donner. " hélas ! J' étois toujours destiné à perdre mes amis, et toujours par la même main ! Maximien fit trancher la tête à Denis et à ses compagnons, Rustique et éleuthère. Ce fut son dernier exploit dans les Gaules qu' il céda bientôt après à Constance. J' avois sans cesse devant les yeux le précepte de mon saint évêque. Je me sentois pressé du désir de rendre quelque service à des misérables ; et j' allois souvent prier Denis de m' obtenir cette faveur, par son intercession auprès du fils de Marie. Les chrétiens de Lutèce avoient enseveli leur évêque dans une grotte, au pied de la colline sur laquelle il avoit été décapité. Cette colline s' appeloit le mont de Mars, et elle étoit séparée de la Sequana par des marais. Un jour, comme je traversois ces marais, je vis venir à moi une femme chrétienne tout éplorée, qui s' écria : " ô Zacharie ! Je suis la plus infortunée des femmes ! Mon époux a été p13 pris par les francs ; il me laisse avec trois enfants en bas âge, et sans aucun moyen de les nourrir ! " une rougeur subite couvrit mon front : je compris que Dieu m' envoyoit cette grâce par les prières du généreux martyr que j' allois implorer. Je cachai cependant ma joie, et je dis à cette femme : " ayez bon courage, Dieu aura pitié de vous. " et, sans m' arrêter, je me mis en route pour la colonie d' Agrippina. Je connoissois le soldat prisonnier. Il étoit chrétien, et j' avois été quelque temps son frère d' armes. C' étoit un homme simple et craignant Dieu pendant la prospérité, mais les revers le décourageoient aisément, et il étoit à craindre qu' il perdît la foi dans le malheur. J' appris à Agrippina qu' il étoit tombé entre les mains du chef des saliens. Les romains venoient de conclure une trêve avec les francs. Je passai chez ces barbares. Je me présentai à Pharamond, et m' offris en échange du chrétien : je ne pouvois payer autrement sa rançon, car je ne possédois rien au monde. Comme j' étois fort et vigoureux, et que l' autre esclave étoit foible, ma proposition fut acceptée. J' y mis pour seule condition que mon maître renverroit son prisonnier, sans lui dire par quel moyen il étoit racheté. Cela fut fait ainsi, et p14 ce pauvre père de famille rentra plein de joie dans ses foyers, pour nourrir ses enfants, et consoler son épouse. Depuis ce temps, je suis demeuré esclave ici. Dieu m' a bien récompensé : car, en habitant parmi ces peuples, j' ai eu le bonheur d' y semer la parole de Jésus-Christ. Je vais surtout le long des fleuves réparer, autant qu' il est en moi, le malheur d' une expérience funeste : les barbares, afin d' éprouver si leurs enfants seront vaillants un jour, ont coutume de les exposer aux flots sur un bouclier. Ils ne conservent que ceux qui surnagent et laissent périr les autres. Quand je puis réussir à sauver des eaux ces petits anges, je les baptise au nom du père, du fils et du saint-esprit, pour leur ouvrir le ciel. Les lieux où se livrent les batailles m' offrent encore une abondante moisson. Je rôde, comme un loup ravissant, dans les ténèbres, au milieu du carnage et des morts. J' appelle les mourants qui croient que je les viens dépouiller ; je leur parle d' une meilleure vie ; je tâche de les envoyer dans le repos d' Abraham. S' ils ne sont pas mortellement blessés, je m' empresse de les secourir, espérant les gagner par la charité au Dieu des pauvres et des misérables. p15 Jusqu' à présent ma plus belle conquête est la jeune femme de mon vieux maître Pharamond. Clothilde a ouvert son coeur à Jésus-Christ. De violente et cruelle qu' elle étoit, elle est devenue douce et compatissante. Elle m' aide à sauver tous les jours quelques infortunés. C' est à elle que vous devez la vie. Lorsque je courus lui apprendre que je vous avois trouvé parmi les morts, elle songea d' abord à vous tenir caché dans la grotte, afin de vous soustraire à l' esclavage. Elle découvrit ensuite que les francs alloient continuer leur retraite. Alors il ne lui resta plus qu' à révéler le secret à son époux, et à obtenir votre grâce de Pharamond : car si les barbares aiment les esclaves sains et vigoureux, leur impatience naturelle et le mépris qu' ils ont eux-mêmes pour la vie, leur font presque toujours sacrifier les blessés. Mon fils, telle est l' histoire de Zacharie. Si vous trouvez qu' il a fait quelque chose pour vous, il ne vous demande en récompense que de ne pas vous laisser abattre par les chagrins, et de souffrir qu' il sauve votre âme, après avoir sauvé votre corps. Eudore, vous êtes né dans ce doux climat voisin de la terre des miracles, chez ces peuples polis qui ont civilisé les hommes, dans cette Grèce où le sublime Paul a porté la lumière de la foi : que d' avantages p16 n' avez-vous donc pas sur les hommes du nord, dont l' esprit est grossier et les moeurs féroces ? Seriez-vous moins sensible qu' eux à la charité évangélique ? " les dernières paroles de Zacharie entrèrent dans mon coeur comme un aiguillon. L' indigne secret de ma vie m' accabloit. Je n' osois lever les yeux sur mon libérateur. Moi qui avois soutenu sans trouble les regards des maîtres du monde, j' étois anéanti devant la majesté d' un vieux prêtre chrétien, esclave chez des barbares ! Retenu par la honte de confesser l' oubli que j' avois fait de ma religion, poussé par le désir de tout avouer, mon désordre étoit extrême. Zacharie s' en aperçut. Il crut que mes blessures s' étoient rouvertes. Il me demanda la cause de mon agitation avec inquiétude. Vaincu par tant de bonté, et les larmes malgré moi se faisant un passage, je me jetai aux pieds du vieillard : " ô mon père ! Ce ne sont pas les blessures de mon corps qui saignent : c' est une plaie plus profonde et plus mortelle ! Vous qui faites tant d' actes sublimes au nom de votre religion, pourrez-vous croire, en voyant entre nous si peu de ressemblance, que j' ai la même religion que vous. " -" Jésus-Christ ! S' écria le saint levant les mains vers le ciel, Jésus-Christ, mon divin maître, p17 quoi, vous auriez ici un autre serviteur que moi ! " -" je suis chrétien, " répondis-je. L' homme de charité me prend dans ses bras, m' arrose de ses larmes, me presse contre ses cheveux blancs, en disant avec des sanglots de joie : " mon frère ! Mon cher frère ! J' ai trouvé un frère ! " et je répétois : " je suis chrétien, je suis chrétien. " pendant cette conversation, la nuit étoit descendue. Nous reprîmes nos fardeaux, et nous retournâmes à la hutte de Pharamond. Le lendemain, Zacharie vint me chercher à la pointe du jour. Il me conduisit au fond d' une forêt. Dans le tronc d' un vieux hêtre, où Sécovia, prophétesse des germains, avoit jadis rendu ses oracles, je vis une petite image qui représentoit Marie, mère du sauveur. Elle étoit ornée d' une branche de lierre chargée de ses fruits mûrs, et nouvellement placée au pied de la mère et de l' enfant ; car la neige ne l' avoit point encore recouverte. " cette nuit même, me dit Zacharie, j' ai appris à l' épouse de notre maître que nous avions un frère parmi nous. Pleine de joie, elle a voulu venir au milieu des ténèbres parer notre autel, p18 et offrir cette branche à Marie, en signe d' allégresse. " Zacharie avoit à peine achevé de prononcer ces mots, que nous vîmes accourir Clothilde. Elle se mit à genoux sur la neige au pied du hêtre. Nous nous plaçâmes à ses côtés, et elle prononça à haute voix l' oraison du seigneur dans un idiome sauvage. Ainsi je vis commencer le christianisme chez les francs. Religion céleste, qui dira les charmes de votre berceau ! Combien il parut divin dans Bethléem aux pasteurs de la Judée ! Qu' il me sembla miraculeux dans les catacombes, lorsque je vis s' humilier devant lui une puissante impératrice ! Et qui n' eût versé des larmes, en le retrouvant sous un arbre de la Germanie, entouré, pour tout adorateur, d' un romain esclave, d' un prisonnier grec, et d' une reine barbare ! Qu' attendois-je pour retourner au bercail ? Les dégoûts avoient commencé à m' avertir de la vanité des plaisirs ; l' hermite du Vésuve avoit ébranlé mon esprit ; Zacharie subjuguoit mon coeur ; mais il étoit écrit que je ne reviendrois à la vérité que par une longue suite de malheurs et d' expériences. Zacharie redoubla de zèle et de soin auprès de moi. Je croyois, en l' écoutant, entendre une voix sortie du ciel. Quelle leçon n' offroit point p19 la seule vue de l' héritier chrétien de Cassius et de Brutus ! Le stoïque meurtrier de César, après une vie courte, libre, puissante et glorieuse, déclare que la vertu n' est qu' un fantôme ; le charitable disciple de Jésus-Christ, esclave, vieux, pauvre, ignoré, proclame qu' il n' y a rien de réel ici-bas que la vertu. Ce prêtre, qui ne paroissoit savoir que la charité, avoit toutefois l' esprit de science et un goût pur des arts et des lettres. Il possédoit les antiquités grecques, hébraïques et latines. C' étoit un charme de l' entendre parler des hommes des anciens jours, en gardant les troupeaux des barbares. Il m' entretenoit souvent des coutumes de nos maîtres ; il me disoit : " quand vous serez retourné dans la Grèce, mon cher Eudore, on s' assemblera autour de vous, pour vous ouïr conter les moeurs des rois à la longue chevelure. Vos malheurs présents vous deviendront une source d' agréables souvenirs. Vous serez parmi ces peuples ingénieux un nouvel Hérodote, arrivé d' une contrée lointaine pour les enchanter de vos merveilleux récits. Vous leur direz qu' il existe, dans les forêts de la Germanie, un peuple qui prétend descendre des troyens (car tous les hommes, ravis des belles fables de vos hellènes, veulent y tenir par quelque côté) ; que ce peuple, formé p20 de diverses tribus de germains, les sicambres, les bructères, les saliens, les cattes, a pris le nom de franc, qui veut dire libre, et qu' il est digne de porter ce nom. Son gouvernement est pourtant essentiellement monarchique. Le pouvoir partagé entre différens rois se réunit dans la main d' un seul, lorsque le danger est pressant. La tribu des saliens, dont Pharamond est le chef, a presque toujours l' honneur de commander, parce qu' elle passe parmi les barbares pour la plus noble. Elle doit cette renommée à l' usage qui exclut chez elle les femmes de la puissance, et ne confie le sceptre qu' à un guerrier. Les francs s' assemblent une fois l' année, au mois de mars, pour délibérer sur les affaires de la nation. Ils viennent au rendez-vous tout armés. Le roi s' assied sous un chêne. On lui apporte des présents qu' il reçoit avec beaucoup de joie. Il écoute la plainte de ses sujets, ou plutôt de ses compagnons, et rend la justice avec équité. Les propriétés sont annuelles. Une famille cultive chaque année le terrain qui lui est assigné par le prince, et après la récolte, le champ moissonné rentre dans la possession commune. Le reste des moeurs se ressent de cette simplicité. Vous voyez que nous partageons avec p21 nos maîtres la saye, le lait, le fromage, la maison de terre, la couche de peaux. Vous fûtes hier témoin du mariage de Mérovée. Un bouclier, une francisque, un canot d' osier, un cheval bridé, deux boeufs accouplés ont été les présents de noces de l' héritier de la couronne des francs. Si, dans les jeux de son âge, il saute mieux qu' un autre au milieu des lances et des épées nues ; s' il est brave à la guerre, juste pendant la paix, il peut espérer après sa mort un bûcher funèbre, et même une pyramide de gazon pour couvrir son tombeau. " ainsi me parloit Zacharie. Le printemps vint enfin ranimer les forêts du nord. Bientôt tout changea de face dans les bois et dans les vallées : les angles noircis des rochers se montrèrent les premiers sur l' uniforme blancheur des frimas ; les flèches rougeâtres des sapins parurent ensuite, et de précoces arbrisseaux remplacèrent par des festons de fleurs les cristaux glacés qui pendoient à leurs cimes. Les beaux jours ramenèrent la saison des combats. Une partie des francs reprend les armes, une autre se prépare à aller chasser l' uroch et les ours dans des contrées lointaines. Mérovée se mit à la tête des chasseurs, et je fus compris au nombre des esclaves qui devoient l' accompagner. p22 Je dis adieu à Zacharie, et me séparai pour quelque temps du plus vertueux des hommes. Nous parcourûmes avec une rapidité incroyable les régions qui s' étendent depuis la mer de Scandie jusqu' aux grèves du Pont-Euxin. Ces forêts servent de passage à cent peuples barbares qui roulent tour à tour leurs torrents vers l' empire romain. On diroit qu' ils ont entendu quelque chose au midi qui les appelle du septentrion et de l' aurore. Quel est leur nom, leur race, leur pays ? Demandez-le au ciel qui les conduit, car ils sont aussi inconnus aux hommes que les lieux d' où ils sortent et où ils passent. Ils viennent ; tout est préparé pour eux : les arbres sont leurs tentes, les déserts sont leurs voies. Voulez-vous savoir où ils ont campé ? Voyez ces ossements de troupeaux égorgés, ces pins brisés comme par la foudre, ces forêts en feu, et ces plaines couvertes de cendres. Nous eûmes le bonheur de ne rencontrer aucune de ces grandes migrations ; mais nous trouvâmes quelques familles errantes auprès desquelles les francs sont un peuple policé. Ces infortunés, sans abri, sans vêtement, souvent même sans nourriture, n' ont, pour consoler leurs maux, qu' une liberté inutile et quelques danses dans le désert. Mais lorsque ces danses p23 sont exécutées au bord d' un fleuve dans la profondeur des bois, que l' écho répète, pour la première fois, les accents d' une voix humaine, que l' ours regarde du haut de son rocher ces jeux de l' homme sauvage, on ne peut s' empêcher de trouver quelque chose de grand dans la rudesse même du tableau, de s' attendrir sur la destinée de cet enfant de la solitude, qui naît inconnu du monde, foule un moment des vallées où il ne repassera plus, et bientôt cache sa tombe sous la mousse des déserts, qui n' a pas même conservé l' empreinte de ses pas. Un jour, ayant passé l' Ister vers son embouchure, et m' étant un peu écarté de la troupe des chasseurs, je me trouvai à la vue des flots du Pont-Euxin. Je découvris un tombeau de pierre sur lequel croissoit un laurier. J' arrachai les herbes qui couvroient quelques lettres latines, et bientôt je parvins à lire ce premier vers des élégies d' un poëte infortuné : " mon livre, vous irez à Rome, et vous irez à Rome sans moi. " je ne saurois vous peindre ce que j' éprouvai en retrouvant au fond de ce désert le tombeau d' Ovide. Quelles tristes réflexions ne fis-je point sur les peines de l' exil, qui étoient aussi les miennes, et sur l' inutilité des talents pour le p24 bonheur ! Rome qui jouit aujourd' hui des tableaux du plus ingénieux de ses poëtes, Rome a vu couler vingt ans d' un oeil sec les larmes d' Ovide. Ah ! Moins ingrats que les peuples de l' Ausonie, les sauvages habitants des bords de l' Ister se souviennent encore de l' Orphée qui parut dans leurs forêts ! Ils viennent danser autour de ses cendres ; ils ont même retenu quelque chose de son langage : tant leur est douce la mémoire de ce romain, qui s' accusoit d' être le barbare, parce qu' il n' étoit pas entendu du sarmate ! Les francs n' avoient traversé de si vastes contrées, qu' afin de visiter quelques tribus de leur nation, transportées autrefois par Probus, au bord du Pont-Euxin. Nous apprîmes, en arrivant, que ces tribus avoient disparu depuis plusieurs mois, et qu' on ignoroit ce qu' elles étoient devenues. Mérovée prit à l' instant la résolution de retourner au camp de Pharamond. La providence avoit ordonné que je retrouverois la liberté au tombeau d' Ovide. Lorsque nous repassâmes auprès de ce monument, une louve qui s' y étoit cachée pour y déposer ses petits, s' élança sur Mérovée. Je tuai cet animal furieux. Dès ce moment, mon jeune maître me promit de demander ma liberté à son père. Je devins son compagnon pendant le reste de la chasse. Il me faisoit dormir à ses côtés. Quelquefois je p25 lui parlois de la bataille sanglante où je l' avois vu traîné par trois taureaux indomptés, et il tressailloit de joie au souvenir de sa gloire. Quelquefois aussi je l' entretenois des coutumes et des traditions de mon pays ; mais de tout ce que je lui racontois, il n' écoutoit avec plaisir que l' histoire des travaux d' Hercule et de Thésée. Quand j' essayois de lui faire comprendre nos arts, il brandissoit sa framée, et me disoit avec impatience : " grec, grec, je suis ton maître ! " après une absence de plusieurs mois, nous arrivâmes au camp de Pharamond. La hutte royale étoit déserte. Le chef à la longue chevelure avoit eu des hôtes : après avoir prodigué en leur honneur tout ce qu' il possédoit de richesses, il étoit allé vivre dans la cabane d' un chef voisin, qui, ruiné à son tour par le monarque barbare, s' étoit établi avec lui chez un autre chef. Nous trouvâmes enfin Pharamond goûtant, assis à un grand repas, les charmes de cette hospitalité naïve, et il nous apprit le sujet de ces fêtes. Au milieu de la mer des suèves, se voit une île, appelée Chaste, consacrée à la déesse Hertha. La statue de cette divinité est placée sur un char toujours couvert d' un voile. Ce char, traîné par des génisses blanches, se promène à des temps marqués au milieu des nations p26 germaniques. Les inimitiés sont alors suspendues, et pour un moment les forêts du nord cessent de retentir du bruit des armes. La déesse mystérieuse venoit de passer chez les barbares, et nous étions arrivés au milieu des réjouissances que cause son apparition. Zacharie eut à peine un moment pour me serrer dans ses bras. Tous les chefs étoient convoqués au banquet solennel : on devoit y traiter de la conclusion de la paix, ou de la continuation de la guerre avec les romains. Je fus chargé du rôle d' échanson, et Mérovée prit sa place au milieu des guerriers. Ils étoient rangés en demi-cercle, ayant au centre le foyer où s' apprêtoient les viandes du festin. Chaque chef, armé comme pour la guerre, étoit assis sur un faisceau d' herbes, ou sur un rouleau de peaux ; il avoit devant lui une petite table séparée des autres, sur laquelle on lui servoit une portion de la victime, selon sa vaillance ou sa noblesse. Le guerrier reconnu pour le plus brave (et c' étoit Mérovée) occupoit la première place. Des affranchis, armés de lances et de boucliers, portoient çà et là des trépieds chargés de viande, et des cornes d' uroch pleines de liqueur de froment. Vers la fin du repas, on commença à délibérer. Il y avoit dans la ligue des francs un gaulois, appelé Camulogènes, descendant du p27 fameux vieillard qui défendit Lutèce contre Labiénus, lieutenant de Jules. élevé parmi les quarante mille disciples des écoles d' Augustodunum, il avoit perfectionné une éducation brillante sous les rhéteurs les plus célèbres de Marseille et de Burdigalie ; mais l' inconstance naturelle aux gaulois, et un caractère sauvage, l' avoient jeté d' abord dans la révolte des bagaudes. Ces paysans soulevés furent domptés par Maximien, et Camulogènes passa chez les francs, qui l' adoptèrent à cause de sa valeur et de ses richesses. Les prêtres du banquet de Pharamond ayant fait faire silence, le gaulois se leva, et peut-être lassé secrètement d' un long exil, il proposa d' envoyer des députés à César. Il vanta la discipline des légions romaines, les vertus de Constance, les charmes de la paix, et la douceur de la société. " qu' un gaulois nous parle de la sorte, répondit Chlodéric, chef d' une tribu des francs, cela ne doit pas nous surprendre : il attend quelques récompenses de ses anciens maîtres. J' avoue que le cep de vigne d' un centurion est plus facile à manier que ma framée, et qu' il est moins périlleux d' adorer César sur la pourpre au capitole, que de le mépriser dans cette p28 hutte sur une peau de loup. Je les ai vus dans Rome même ces avides possesseurs de tant de palais, qui sont assez à plaindre pour désirer encore une cabane dans nos forêts : croyez-moi, ils ne sont pas si redoutables que la frayeur d' un gaulois vous les représente. Conquis par cette nation de femmes, les gaulois peuvent demander la paix s' ils le veulent ; pour Chlodéric, il sent en lui quelque chose qui le porte à brûler le capitole, et à effacer le nom romain de la terre. " l' assemblée applaudit à ce discours, en agitant les lances et en frappant sur les boucliers. Allez, allez donc à Rome, repartit le gaulois avec impétuosité. Que faites-vous ici cachés dans vos forêts ? Quoi, braves, vous parlez de passer le Tibre, et vous n' avez pu encore franchir le Rhin ! Les serfs gaulois, conquis par une nation de femmes, n' étoient pas assis tranquillement à un repas lorsqu' ils ravageoient cette ville que vous menacez de loin. Ignorez-vous que l' épée de fer d' un gaulois a seule servi de contrepoids à l' empire du monde ? Partout où il s' est remué quelque chose de grand, vous trouverez mes ancêtres. Les gaulois seuls ne furent point étonnés à la vue d' Alexandre. César les combattit dix ans pour les soumettre, et Vercingétorix auroit soumis César si les gaulois n' eussent été p29 divisés. Les lieux les plus célèbres dans l' univers ont été assujettis à mes pères. Ils ont ravagé la Grèce, occupé Bysance, campé sur les ruines de Troie, possédé le royaume de Mithridate, et vaincu au delà du Taurus ces scythes qui n' avoient été vaincus par personne. Le destin de la terre paraît attaché à mes ancêtres, comme à une nation fatale et marquée d' un sceau mystérieux. Tous les peuples semblent avoir ouï successivement cette voix qui annonça l' arrivée de Brennus à Rome, et qui disoit à Céditius, au milieu de la nuit : " Céditius, va dire aux tribuns que les gaulois seront demain ici. " Camulogènes alloit continuer, lorsque Chlodéric l' interrompant par de bruyants éclats de rire, frappant du pommeau de son épée la table du festin, et renversant son vase à boire, s' écria : " rois chevelus, avez-vous compris quelque chose aux longs propos de cette prophétesse des Gaules. Qui de vous a entendu parler de cet Alexandre, de ce Mithridate ? Camulogènes, si tu sais faire de grands discours dans la langue de tes maîtres, épargne-toi la peine de les prononcer devant nous. Nous défendons à nos enfants d' apprendre à lire et à écrire, cet art de la servitude : nous ne voulons que du fer, des combats, du sang. " p30 des cris tumultueux s' élevèrent dans le conseil des barbares. Le gaulois, se vengeant de l' insulte par le mépris : " puisque le fameux Chlodéric ne connoît pas Alexandre, et n' aime pas les longs discours, je ne lui dirai qu' un mot : si les francs n' ont pas d' autres guerriers que lui pour porter la flamme au capitole, je leur conseille d' accepter la paix à quelque prix que ce puisse être. " -" traître, s' écria le sicambre écumant de rage, avant que peu d' années se soient écoulées, j' espère que ta nation changera de maître. Tu reconnoîtras en cultivant la terre pour les francs, quelle est la valeur des rois chevelus. " -" si je n' ai que la tienne à craindre, repartit ironiquement le gaulois, je ne me donnerai pas la peine de recueillir l' oeuf du serpent à la lune nouvelle, afin de me mettre à l' abri des malheurs que me prépare Teutatès. " à ces mots, Chlodéric furieux tendit à Camulogènes la pointe de sa framée, en lui disant d' une voix étouffée par la colère : " tu n' oserois seulement y porter la vue. " -" tu mens, repartit le gaulois, tirant son épée, et se précipitant sur le franc. " on se jeta entre les deux guerriers. Les prêtres firent cesser ce nouveau festin des centaures et des lapithes. Le lendemain, jour où la lune p31 avoit acquis toute sa splendeur, on décida dans le calme ce qu' on avoit discuté dans l' ivresse, alors que le coeur ne peut feindre, et qu' il est ouvert aux entreprises généreuses. On se détermina à faire des propositions de paix aux romains ; et comme Mérovée, fidèle à sa parole, avoit déjà obtenu ma liberté de son père, il fut résolu que j' irois à l' instant porter les paroles du conseil à Constance. Zacharie et Clothilde vinrent m' annoncer ma délivrance. Ils me conjurèrent de me mettre en route sur-le-champ, pour éviter l' inconstance naturelle aux barbares. Je fus obligé de céder à leurs inquiétudes. Zacharie m' accompagna jusqu' à la frontière des Gaules. Le bonheur de recouvrer ma liberté étoit balancé par le chagrin de me séparer de ce vieillard. En vain je le pressai de me suivre, en vain je m' attendris sur les maux dont il étoit accablé. Il cueillit en marchant une plante de lis sauvage, dont la cime commençoit à percer la neige, et il me dit : " cette fleur est le symbole du chef des saliens et de sa tribu ; elle croît naturellement plus belle parmi ces bois que dans un sol moins exposé aux glaces de l' hiver ; elle efface la blancheur des frimas qui la couvrent, et qui ne font que la conserver dans leur sein, au lieu de la flétrir. J' espère que cette rude saison de ma vie, passée p32 auprès de la famille de mon maître, me rendra un jour comme ce lis aux yeux de Dieu : l' âme a besoin, pour se développer dans toute sa force, d' être ensevelie quelque temps sous les rigueurs de l' adversité. " " en achevant ces mots, Zacharie s' arrêta, me montra le ciel où nous devions nous retrouver un jour, et, sans me laisser le temps de me jeter à ses pieds, il me quitta après m' avoir donné sa dernière leçon. C' est ainsi que Jésus-Christ, dont il imite l' exemple, se plaisoit à instruire ses disciples, en se promenant au bord du lac de Génésareth, et faisoit parler l' herbe des champs et le lis de la vallée. " LIVRE HUITIEME p33 déja le récit d' Eudore s' étoit prolongé jusqu' à la neuvième heure du jour. Le soleil dardoit ses rayons brûlants sur les montagnes de l' Arcadie, et les oiseaux muets étoient retirés dans les roseaux du Ladon. Lasthénès invita les étrangers à prendre un nouveau repas, et leur proposa de remettre au jour suivant la fin de l' histoire de son fils. On quitta l' île et les deux autels, et l' on regagna en silence le toit hospitalier. p34 à peine quelques mots interrompus se firent entendre le reste de la journée. L' évêque de Lacédémone paroissoit profondément occupé de l' histoire du fils de Lasthénès. Il admiroit la peinture de l' état de l' église et de ses progrès dans tout le monde. Il voyoit figurer au milieu de ce tableau les hommes que les fidèles avoient à craindre, et dont les caractères tracés par Eudore ne promettoient qu' un sombre avenir. Cyrille reçut même de Rome des nouvelles alarmantes, qu' il ne crut pas devoir communiquer à la vertueuse famille. Eudore à son tour étoit loin d' être tranquille. Il portoit au pied de la croix des ribulatons intérieures ; il ignoroit encore qu' elles étoient une suite des desseins de Dieu. Il redoubloit de prières et d' austérités ; mais au travers des pleurs de la pénitence, ses yeux apercevoient malgré lui les beaux cheveux, les mains d' albâtre, la taille élégante et les grâces ingénues de la fille d' Homère. Il voyoit sans cesse ses doux et timides regards attachés sur lui, ses traits charmants où se venoient peindre tous les sentiments qu' il exprimoit, et même ceux qu' il n' exprimoit point encore. Quelle naïve pudeur embellissoit la vierge innocente, lorsqu' il racontoit les coupables plaisirs de Rome et de Baïes ! Quelle pâleur mortelle couvroit ses joues, lorsqu' il décrivoit p35 des combats, ou qu' il parloit de blessures et d' esclavage ! La prêtresse des muses éprouvoit de son côté des sentiments confus et une émotion nouvelle. Son esprit et son coeur sortoient en même temps de leur double enfance. L' ignorance de son esprit s' évanouissoit devant la raison du christianisme ; l' ignorance de son coeur cédoit à cette lumière qu' apportent toujours les passions. Chose extraordinaire, cette jeune fille ressentoit à la fois le trouble et les délices de la sagesse et de l' amour ! " mon père, disoit-elle à Démodocus, quel divin étranger nous a conviés à ses banquets ! Combien le fils de Lasthénès est grand par le coeur et par les armes ! N' est-ce point un de ces premiers habitants du monde que Jupiter a transformés en dieux favorables aux mortels ? Jouet des cruelles destinées, que de combats il a livrés ! Que de maux il a soufferts ! ô muses chastes et puissantes ! ô mes divinités tutélaires ! Où étiez-vous lorsque d' indignes chaînes pressoient de si nobles mains ? Ne pouviez-vous faire tomber les liens de ce jeune héros au son de vos lyres ? Mais, prêtre d' Homère, toi qui sais toutes choses et qui as la sage retenue des vieillards, dis : quelle est cette religion dont parle Eudore ? Elle est belle cette religion ! Elle p36 approche le coeur de la justice, elle apaise les folles amours. Celui qui la suit est toujours prêt à secourir le malheur, comme un voisin généreux, sans se donner le temps de prendre sa ceinture. Allons dans les temples immoler des brebis à Cérès qui porte des lois, au soleil qui voit l' avenir. La robe traînante, la coupe des libations à la main, faisons le tour des autels arrosés de sang ; pétrissons les gâteaux sacrés, et tâchons de découvrir quel est le génie inconnu qui protége Eudore... je sens qu' une divinité mystérieuse parle à mon coeur... mais une vierge doit-elle pénétrer les secrets des jeunes hommes, et chercher à connoître leurs dieux ? La pudeur lèvera-t-elle son voile pour interroger les oracles ? " en achevant ces mots, Cymodocée remplit son sein des larmes qui couloient de ses yeux. Ainsi le ciel rapprochoit deux coeurs dont l' union devoit amener le triomphe de la croix. Satan alloit profiter de l' amour du couple prédestiné, pour faire naître de violents orages, et tout marchoit à l' accomplissement des décrets de l' éternel. Le prince des ténèbres achevoit dans ce moment même la revue des temples de la terre. Il avoit visité les sanctuaires du mensonge et de l' imposture, l' antre de Trophonius, les soupiraux de la Sibylle, les trépieds de p37 Delphes, la pierre de Teutatès, les souterrains d' Isis, de Mitra, de Wishnou. Partout les sacrifices étoient suspendus, les oracles abandonnés, et les prestiges de l' idolâtrie près de s' évanouir devant la vérité du Christ. Satan gémit de la perte de sa puissance ; mais du moins il ne cèdera pas la victoire sans combat. Il jure, par l' éternité de l' enfer, d' anéantir les adorateurs du vrai Dieu, oubliant que les portes du lieu de douleur ne prévaudront pas contre la bien-aimée du fils de l' homme. L' archange rebelle ignore les desseins de l' éternel qui va punir son église coupable ; mais il sent que la domination sur les fidèles lui est un moment accordée, et que le ciel le laisse libre d' accomplir ses noirs projets. Aussitôt il quitte la terre et descend vers le sombre empire. Telle qu' on voit au sommet du Vésuve une roche calcinée suspendue au milieu des cendres : si le soufre et le bitume rallumés dans la montagne obscurcissent le soleil, font bouillonner la mer et chanceler Parthénope comme une bacchante enivrée, alors la cime du volcan change sa forme mobile, la lave s' affaisse, la pierre roule et rentre en grondant au fond des entrailles brûlantes qui l' avoient rejetée : ainsi Satan, vomi par l' enfer, se replonge dans le gouffre béant. Plus rapide que la pensée, il franchit tout p38 l' espace qui doit s' anéantir un jour ; par delà les restes mugissants du chaos, il arrive à la frontière de ces régions impérissables comme la vengeance qui les forma ; régions maudites, tombe et berceau de la mort, où le temps ne fait point la règle ; et qui resteront encore quand l' univers aura été enlevé ainsi qu' une tente dressée pour un jour. Une larme involontaire mouille les yeux de l' esprit pervers, au moment où il s' enfonce dans les royaumes de la nuit. Sa lance de feu éclaire à peine autour de lui l' épaisseur des ombres. Il ne suit aucune route à travers les ténèbres ; mais, entraîné par le poids de ses crimes, il descend naturellement vers l' enfer. Il ne voit point encore la lueur lointaine de ces flammes qui brûlent sans aliments, et pourtant sans jamais s' éteindre, et déjà les gémissements des réprouvés parviennent à son oreille. Il s' arrête, il frémit à ce premier soupir des éternelles douleurs. L' enfer étonne encore son monarque. Un mouvement de remords et de pitié saisit le coeur de l' archange rebelle. " c' est donc moi, s' écrie-t-il, qui ai creusé ces prisons, et rassemblé tous ces maux ! Sans moi le mal eût été inconnu dans les oeuvres du tout-puissant. Que m' avoit fait l' homme, cette belle et noble créature... ? " Satan alloit prolonger les plaintes d' un repentir p39 inutile, quand la bouche embrasée de l' abîme venant à s' ouvrir le rappela tout à coup à d' autres pensées. Un fantôme s' élance sur le seuil des portes inexorables : c' est la mort. Elle se montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brûlent derrière elle ; son squelette laisse passer les rayons livides de la lumière infernale entre les creux de ses ossements. Sa tête est ornée d' une couronne changeante, dont elle dérobe les joyaux aux peuples et aux rois de la terre. Quelquefois elle se pare des lambeaux de la pourpre ou de la bure, dont elle a dépouillé le riche et l' indigent. Tantôt elle vole, tantôt elle se traîne ; elle prend toutes les formes, même celles de la beauté. On la croiroit sourde, et toutefois elle entend le plus petit bruit qui décèle la vie ; elle paroît aveugle, et pourtant elle découvre le moindre insecte rampant sous l' herbe. D' une main elle tient une faux comme un moissonneur ; de l' autre elle cache la seule blessure qu' elle ait jamais reçue, et que le Christ vainqueur lui porta dans le sein, au sommet du Golgotha. C' est le crime qui ouvre les portes de l' enfer, et c' est la mort qui les referme. Ces deux monstres, par un certain amour affreux, avoient été avertis de l' approche de leur père. Aussitôt que la p40 mort reconnoît de loin l' ennemi des hommes, elle vole pleine de joie à sa rencontre : " ô mon père ! S' écrie-t-elle, j' incline devant toi cette tête qui ne s' abaissa jamais devant personne. Viens-tu rassasier la faim insatiable de ta fille ? Je suis fatiguée des mêmes festins, et j' attends de toi quelque nouveau monde à dévorer. " Satan, saisi d' horreur, détourna la tête pour éviter les embrassements du squelette. Il l' écarte avec sa lance, et lui répond en passant : " ô mort ! Tu seras satisfaite et vengée : je vais livrer à ta rage le peuple nombreux de ton unique vainqueur. " en prononçant ces mots, le chef des démons entre au séjour où pleurent à jamais ses victimes ; il s' avance dans les campagnes ardentes. L' abîme s' émeut à la vue de son roi ; les bûchers jettent une flamme plus éclatante ; le réprouvé qui pensoit être au comble de la douleur, est percé d' un aiguillon plus aigu : ainsi, dans le désert de Zaara, accablé par l' ardeur d' un orage sans pluie, le noir africain se couche sur les sables, au milieu des serpents et des lions altérés comme lui ; il se croit parvenu au dernier degré du supplice : un soleil troublé, se montrant entre des nuées arides, lui fait sentir des tourments nouveaux. Qui pourroit peindre l' horreur de ces lieux, p41 où sont rassemblées, agrandies et perpétuées sans fin toutes les tribulations de la vie ? Lié par cent noeuds de diamant sur un trône de bronze, le démon du désespoir domine l' empire des chagrins. Satan, accoutumé aux clameurs infernales, distingue à chaque cri et la faute punie et la douleur éprouvée. Il reconnoît la voix du premier homicide ; il entend le mauvais riche qui demande une goutte d' eau ; il rit des lamentations du pauvre qui réclame, au nom de ses haillons, les royaumes du ciel. " insensé, lui dit-il, tu croyois donc que l' indigence suppléoit à toutes les vertus ? Tu pensois que tous les rois étoient dans mon empire, et tous tes frères autour de mon rival ? Vile et chétive créature, tu fus insolent, menteur, lâche, envieux du bien d' autrui, ennemi de tout ce qui étoit au-dessus de toi par l' éducation, l' honneur et la naissance, et tu demandes des couronnes ! Brûle ici avec l' opulence impitoyable qui fit bien de t' éloigner d' elle, mais qui te devoit un habit et du pain. " du milieu de leurs supplices, une foule de malheureux crioient à Satan : " nous t' avons adoré, Jupiter, et c' est pour cela, maudit, que tu nous retiens dans les flammes ! " p42 et l' archange orgueilleux, souriant avec ironie, répondoit : " tu m' as préféré au Christ, partage mes honneurs et mes joies ! " la peine du sang n' est pas le tourment le plus affreux qu' éprouvent les âmes condamnées ; elles conservent la mémoire de leur divine origine ; elles portent en elles-mêmes l' image ineffaçable de la beauté de Dieu, et regrettent à jamais le souverain bien qu' elles ont perdu : ce regret est sans cesse excité par la vue des âmes dont la demeure touche à l' enfer, et qui, après avoir expié leurs erreurs, s' envolent aux régions célestes. à tous ces maux les réprouvés joignent encore les afflictions morales et la honte des crimes qu' ils ont commis sur la terre : les douleurs de l' hypocrite s' augmentent de la vénération que ses fausses vertus continuent d' inspirer au monde. Les titres magnifiques que le siècle déçu donne à des morts renommés font le tourment de ces morts dans les flammes de la vérité et de la vengeance. Les voeux qu' une tendre amitié offre au ciel pour des âmes perdues désolent, au fond de l' abîme, ces âmes inconsolables. C' est alors qu' on voit sortir du sépulcre ces coupables qui viennent révéler à la terre les châtiments de la justice divine, et dire aux hommes : " ne priez pas pour moi : je suis jugé. " p43 au centre de l' abîme, au milieu d' un océan qui roule du sang et des larmes, s' élève parmi des rochers un noir château, ouvrage du désespoir et de la mort. Une tempête éternelle gronde autour de ses créneaux menaçants, un arbre stérile est planté devant sa porte, et sur le donjon de ses tristes murs repliés neuf fois sur eux-mêmes, flotte l' étendard de l' orgueil à demi consumé par la foudre. Les démons que les païens appellent les Parques, veillent à la barrière de ce palais ténébreux. Satan arrive au pied de sa royale demeure. Les trois gardes du palais se lèvent, et laissent le marteau d' airain retomber avec un bruit lugubre sur la porte d' airain. Trois autres démons, adorés sous le nom des furies, ouvrent le guichet ardent : on aperçoit alors une longue suite de portiques désolés, semblables à ces galeries souterraines, où les prêtres de l' égypte cachoient les monstres qu' ils faisoient adorer aux hommes. Les dômes du fatal édifice retentissent des sourds mugissements d' un incendie ; une pâle lueur descend des voûtes embrasées. à l' entrée du premier vestibule, l' éternité des douleurs est couchée sur un lit de fer : elle est immobile ; son coeur même n' a aucun mouvement ; elle tient à la main un sablier inépuisable. Elle ne sait et ne prononce que ce mot : " jamais ! " p44 aussitôt que le souverain des hiérarchies maudites est entré dans son habitacle impur, il ordonne aux quatre chefs des légions rebelles de convoquer le sénat des enfers. Les démons s' empressent d' obéir aux ordres de leur monarque. Ils remplissent en foule la vaste salle du conseil de Satan ; ils se placent sur les gradins brûlants du sombre amphithéâtre ; ils viennent tels que les adorent les mortels, avec les attributs d' un pouvoir qui n' est qu' imposture. Celui-là porte le trident dont il frappe en vain les mers qui n' obéissent qu' à Dieu ; celui-ci, couronné des rayons d' une fausse gloire, veut imiter, astre menteur, ce géant superbe que l' éternel fait sortir chaque matin du lieu où se lève l' aurore. Là raisonne le génie de la fausse sagesse, là rugit l' esprit de la guerre, là sourit le démon de la volupté : les hommes l' appellent Vénus, l' enfer le connoît sous le nom d' Astarté ; ses yeux sont remplis d' une molle langueur, sa voix porte le trouble dans les âmes, et la brillante ceinture qui se rattache autour de ses flancs est l' ouvrage le plus dangereux des puissances de l' abîme. Enfin, on voit réunis dans ce conseil tous les faux dieux des nations, et Mitra, et Baal, et Moloch, Anubis, Brama, Teutatès, Odin, Erminsul, et mille autres fantômes de nos passions et de nos caprices. p45 Filles du ciel, les passions nous furent données avec la vie : tant qu' elles restent pures dans notre sein, elles sont sous la garde des anges ; mais aussitôt qu' elles se corrompent, elles passent sous l' empire des démons. C' est ainsi qu' il y a un amour légitime et un amour coupable, une colère pernicieuse et une sainte colère, un orgueil criminel et une noble fierté, un courage brutal et une valeur éclairée. ô grandeur de l' homme ! Nos vices et nos vertus font l' occupation et une partie de la puissance de l' enfer et du ciel. Non plus comme cet astre du matin qui nous apporte la lumière, mais semblable à une comète effrayante, Lucifer s' assied sur son trône, au milieu de ce peuple d' esprits. Telle qu' on voit pendant une tempête une vague s' élever au-dessus des autres flots, et menacer les nautoniers de sa cime écumante ; ou telle que, dans une ville embrasée, on remarque au milieu des édifices fumants une haute tour dont les flammes couronnent le sommet : tel paroît l' archange tombé au milieu de ses compagnons. Il soulève le sceptre de l' enfer, où, par un feu subtil, tous les maux sont attachés. Dissimulant les chagrins qui le dévorent, Satan parle ainsi à l' assemblée : " dieux des nations, trônes, ardeurs, guerriers p46 généreux, milices invincibles, race noble et indépendante, magnanimes enfants de cette forte patrie, le jour de gloire est arrivé : nous allons recueillir le fruit de notre constance et de nos combats. Depuis que j' ai brisé le joug du tyran, j' ai tâché de me rendre digne du pouvoir que vous m' avez confié. Je vous ai soumis l' univers ; vous entendez d' ici les plaintes des descendants de cet homme qui devoit vous remplacer au séjour des béatitudes. Pour sauver cette race misérable, notre persécuteur fut obligé d' envoyer son fils sur la terre. Il a paru ce messie ; il a osé pénétrer dans nos royaumes, et si vous eussiez secondé mon audace, nous l' aurions chargé de fers et retenu au fond de ces abîmes. La guerre étoit alors à jamais terminée entre nous et l' éternel ; mais cette occasion favorable est perdue, et c' est ce qui nous oblige à reprendre les armes. Les sectateurs du Christ se multiplient. Trop sûrs de la justice de nos droits, nous avons négligé de défendre nos autels : faisons donc tous ensemble un nouvel effort, afin de renverser cette croix qui nous menace ; et délibérons sur les moyens les plus prompts de parvenir à cette victoire. " ainsi parle le blasphémateur vaincu du Christ dans la nuit éternelle, cet archange qui vit le p47 sauveur briser avec sa croix les portes de l' enfer, et délivrer la troupe des justes d' Israël ; les démons éperdus fuyoient à l' aspect de la lumière divine, et Satan lui-même, renversé au milieu des ruines de son empire, avoit la tête écrasée sous le pied d' une femme. Lorsque le père du mal eut fini son discours, le démon de l' homicide se leva. Des bras teints de sang, des gestes furieux, une voix effrayante, tout annonce en cet esprit révolté les crimes qui le souillent et la violence des sentiments qui l' agitent. Il ne peut supporter la pensée qu' un seul chrétien échappe à ses fureurs : ainsi, dans l' océan qui baigne les rivages du nouveau-monde, on voit un monstre marin poursuivre sa proie au milieu des flots : si la proie brillante déploie tout à coup des ailes argentées, et trouve, oiseau d' un moment, sa sûreté dans les airs, le monstre trompé bondit sur les vagues, et, vomissant des tourbillons d' écume et de fumée, il effraie les matelots de sa rage impuissante. " qu' est-il besoin de délibérer ? S' écrie l' ange atroce. Faut-il, pour détruire les peuples du Christ, d' autres moyens que des bourreaux et des flammes ? Dieux des nations, laissez-moi le soin de rétablir vos temples. Le prince qui va bientôt régner sur l' empire romain est dévoué à ma puissance. J' exciterai la cruauté p48 de Galérius. Qu' un immense et dernier massacre fasse nager les autels de notre ennemi dans le sang de ses adorateurs. Satan aura commencé la victoire en perdant le premier homme, moi je l' aurai couronnée en exterminant les chrétiens. " il dit, et tout à coup les angoisses de l' enfer se font sentir à cet esprit féroce ; il pousse un cri, comme un coupable frappé du glaive des bourreaux, comme un assassin percé de la pointe des remords. Une sueur ardente paroît sur son front ; quelque chose de semblable à du sang distille de sa bouche : il se débat en vain sous le poids de la réprobation. Alors le démon de la fausse sagesse se lève avec une gravité qui ressemble à une triste folie. La feinte sévérité de sa voix, le calme apparent de ses esprits, trompent la multitude éblouie. Tel qu' une belle fleur portée sur une tige empoisonnée, il séduit les hommes, et leur donne la mort. Il affecte la forme d' un vieillard, chef d' une de ces écoles répandues dans Athènes et dans Alexandrie. Des cheveux blancs couronnés d' une branche d' olivier, un front à moitié chauve, préviennent d' abord en sa faveur ; mais quand on le considère de plus près, on découvre en lui un abîme de bassesse et d' hypocrisie, et une haine monstrueuse de la véritable raison. Son crime p49 commença dans le ciel avec la création des mondes, aussitôt que ces mondes eurent été livrés à ses vaines disputes. Il blâma les ouvrages du tout-puissant ; il vouloit, dans son orgueil, établir un autre ordre parmi les anges et dans l' empire de la souveraine sagesse. C' est lui qui fut le père de l' Athéisme, exécrable fantôme que Satan même n' avoit point enfanté, et qui devint amoureux de la mort lorsqu' elle parut aux enfers. Mais quoique le démon des doctrines funestes s' applaudisse de ses lumières, il sait pourtant combien elles sont pernicieuses aux mortels, et il triomphe des maux qu' elles font à la terre. Plus coupable que tous les anges rebelles, il connoît sa propre perversité, et il s' en fait un titre de gloire. Cette fausse sagesse, née après les temps, parla de cette sorte à l' assemblée des démons : " monarque de l' enfer, vous le savez, j' ai toujours été opposé à la violence. Nous n' obtiendrons la victoire que par le raisonnement, la douceur et la persuasion. Laissez-moi répandre parmi nos adorateurs, et chez les chrétiens eux-mêmes, ces principes qui dissolvent les liens de la société, et minent les fondements des empires. Déjà Hiéroclès, ministre chéri de Galérius, s' est jeté dans mes bras. Les sectes se multiplient. Je livrerai les hommes p50 à leur propre raison ; je leur enverrai mon fils, l' Athéisme, amant de la mort et ennemi de l' espérance. Ils en viendront jusqu' à nier l' existence de celui qui les créa. Vous n' aurez point à livrer de combats, dont l' issue est toujours incertaine : je saurai forcer l' éternel à détruire une seconde fois son ouvrage. " à ce discours de l' esprit le plus profondément corrompu de l' abîme, les démons applaudirent en tumulte. Le bruit de cette lamentable joie se prolongea sous les voûtes infernales. Les réprouvés crurent que leurs persécuteurs venoient d' inventer de nouveaux tourments. Aussitôt ces âmes, qui n' étoient plus gardées dans leurs bûchers, s' échappèrent des flammes, et accoururent au conseil ; elles traînoient avec elles quelque partie de leurs supplices : l' une son suaire embrasé, l' autre sa chape de plomb, celle-ci les glaçons qui pendoient à ses yeux remplis de larmes, celle-là les serpents dont elle étoit dévorée. Les affreux spectateurs d' un affreux sénat prennent leurs rangs dans les tribunes brûlantes. Satan lui-même effrayé appelle les spectres gardiens des ombres, les vaines chimères, les songes funestes, les harpies aux sales griffes, l' épouvante au visage étonné, la vengeance à l' oeil hagard, les remords qui ne dorment jamais, l' inconcevable folie, les pâles douleurs et le trépas. p51 " remettez, s' écrie-t-il, ces coupables dans les fers, ou craignez que Satan ne vous enchaîne avec eux. " inutiles menaces ! Les fantômes se mêlent aux réprouvés, et veulent, à leur exemple, assister au conseil de leurs rois. On auroit vu peut-être un combat horrible, si Dieu qui maintient sa justice, et qui seul est auteur de l' ordre, même aux enfers, n' eût fait cesser le tumulte. Il étendit son bras, et l' ombre de sa main se dessina sur le mur de la salle maudite. Aussitôt une terreur profonde s' empare, et des âmes perdues, et des esprits rebelles : les premières retournent à leurs tourments, les seconds, après que la main divine s' est retirée, recommencent à délibérer. Le démon de la volupté, essayant de sourire sur le siége où il étoit demi-couché, fait un effort et relève la tête. Le plus beau des anges tombés après l' archange rebelle, il a conservé une partie des grâces dont l' avoit orné le créateur ; mais au fond de ses regards si doux, à travers le charme de sa voix et de son sourire, on découvre je ne sais quoi de perfide et d' empoisonné. Né pour l' amour, éternel habitant du séjour de la haine, il supporte impatiemment son malheur ; trop délicat pour pousser des cris de rage, il pleure seulement, et prononce ces paroles avec de profonds soupirs : p52 " dieux de l' Olympe, et vous que je connois moins, divinités du Brachmane et du Druide, je n' essaierai point de le cacher ; oui, l' enfer me pèse ! Vous ne l' ignorez pas : je ne nourrissois contre l' éternel aucun sujet de haine, et j' ai seulement suivi dans sa rébellion et dans sa chute un ange que j' aimois. Mais puisque je suis tombé du ciel avec vous, je veux du moins vivre long-temps au milieu des mortels, et je ne me laisserai point bannir de la terre. Tyr, Héliopolis, Paphos, Amathonte, m' appellent. Mon étoile brille encore sur le mont Liban. Là j' ai des temples enchantés, des fêtes gracieuses, des cygnes qui m' entraînent au milieu des airs, des fleurs, de l' encens, des parfums, de frais gazons, des danses voluptueuses et de riants sacrifices ! Et les chrétiens m' arracheroient ce léger dédommagement des joies célestes ! Le myrte de mes bosquets, qui donne à l' enfer tant de victimes, seroit transformé en croix sauvage, qui multiplie les habitants du ciel ! Non, je ferai connoître aujourd' hui ma puissance. Pour vaincre les disciples d' une loi sévère, il ne faut ni violence ni sagesse : j' armerai contre eux les tendres passions ; cette ceinture vous répond de la victoire. Bientôt mes caresses auront amolli ces durs serviteurs d' un Dieu chaste. Je p53 dompterai les vierges rigides, et j' irai troubler, jusque dans leur désert, ces anachorètes qui pensent échapper à mes enchantements. L' ange de la sagesse s' applaudit d' avoir enlevé Hiéroclès à notre ennemi ; mais Hiéroclès est aussi fidèle à mon culte : déjà j' ai allumé dans son sein une flamme criminelle ; je saurai maintenir mon ouvrage, faire naître des rivalités, bouleverser le monde en me jouant, et par les délices amener les hommes à partager vos douleurs. " en achevant ces mots, Astarté se laisse tomber sur sa couche. Il veut sourire, mais le serpent qu' il porte caché sous sa ceinture le frappe secrètement au coeur : le foible démon pâlit, et les chefs expérimentés des bandes infernales devinèrent sa blessure. Cependant les trois avis partageoient l' horrible sanhédrin. Satan impose silence à l' assemblée : " compagnons, vos conseils sont dignes de vous ; mais au lieu de choisir entre des avis également sages, suivons-les tous pour obtenir un succès éclatant. Appelons encore à notre aide l' idolâtrie et l' orgueil. Moi-même je réveillerai la superstition dans le coeur de Dioclétien, et l' ambition dans l' âme de Galérius. Vous tous, dieux des nations, secondez mes p54 efforts : allez, volez, excitez le zèle du peuple et des prêtres. Remontez sur l' Olympe, faites revivre les fables des poëtes. Que les bois de Dodone et de Daphné rendent de nouveaux oracles ; que le monde soit partagé entre des fanatiques et des athées ; que les doux poisons de la volupté allument des passions féroces ; et de tous ces maux réunis faisons naître contre les chrétiens une épouvantable persécution. " ainsi parle Lucifer : trois fois il frappe son trône de son sceptre ; trois fois le creux de l' abîme renvoie un long mugissement. Le chaos, unique et sombre voisin de l' enfer, ressent le contre-coup, s' entr' ouvre et laisse passer au travers de son sein un foible rayon de lumière qui descend jusque dans la nuit des réprouvés. Jamais Satan n' avoit paru plus formidable depuis le jour où, renonçant à l' obéissance, il se déclara l' ennemi de l' éternel. Aussitôt les légions se lèvent, sortent du conseil, traversent la mer de larmes, la région des supplices, et volent vers la porte gardée par le crime et la mort. On voit passer la troupe immonde à la lueur des fournaises ardentes : comme, dans une grotte souterraine, voltigent à la lumière d' un flambeau ces oiseaux douteux dont un insecte impur semble avoir tissu les ailes. p55 Sous le vestibule du palais des enfers, devant le lit de fer où repose l' éternité des douleurs, est suspendue une lampe : là brûle la flamme primitive de la colère céleste qui alluma les brasiers éternels. Satan prend une étincelle de ce feu. Il part : du premier bond il touche à la ceinture étoilée ; du second pas il arrive au séjour des hommes. Il porte l' étincelle fatale dans tous les temples, rallume les feux éteints sur les autels des idoles : aussitôt Pallas remue sa lance, Bacchus agite son thyrse, Apollon tend son arc, l' amour secoue son flambeau, les vieux pénates d' énée prononcent des paroles mystérieuses, et les dieux d' Ilion prophétisent au capitole. Le père du mensonge place un esprit d' illusion à chaque simulacre des divinités païennes ; et, réglant les mouvements de ses invisibles cohortes, il fait agir de concert, contre l' église de Jésus-Christ, l' armée entière des démons. LIVRE NEUVIEME p57 Trop fidèle à ses promesses, le démon des voluptés est descendu sous les lambris dorés qu' habite le disciple des faux sages. Il réveille dans son coeur une flamme assoupie ; il présente à ses désirs l' image de la fille d' Homère ; il le perce d' une flèche trempée dans les eaux qui recouvrent les ruines fumantes de Gomorrhe. Si Hiéroclès avoit pu voir, en ce moment même, la prêtresse des muses atteinte des traits d' un autre amour, s' il l' avoit pu voir les yeux attachés sur Eudore qui s' apprête à continuer le récit de ses aventures, quelle jalousie p58 n' eût point embrasé l' âme de l' ennemi des chrétiens ! Hélas, les ravages de cette jalousie ne sont suspendus que pour quelques jours ! La famille de Lasthénès jouit avec ses hôtes des derniers moments de paix que le ciel lui laisse ici-bas. Rassemblés, comme la veille, au lever de l' aurore, Lasthénès, ses filles et son épouse, Cyrille, Démodocus et Cymodocée, sont assis à la porte du verger, et prêtent une oreille attentive au guerrier repentant, qui recommence à parler en ces mots : " je vous ai dit, seigneurs, que Zacharie m' avoit laissé sur la frontière des Gaules. Constance se trouvoit alors à Lutèce. Après plusieurs jours de fatigue, j' arrivai chez les belges de la séquana. Le premier objet qui me frappa dans les marais des Parisii, ce fut une tour octogone, consacrée à huit dieux gaulois. Du côté du midi, à deux mille pas de Lutèce, et par delà le fleuve qui l' embrasse, on découvroit le temple d' Hésus ; plus près, dans une prairie au bord du fleuve, s' élevoit un second temple dédié à Isis ; et vers le nord, sur une colline, on voyoit les ruines d' un troisième temple, jadis bâti en l' honneur de Teutatès. Cette colline étoit le Mont-De-Mars, où Denis avoit reçu la palme du martyre. p59 En approchant de la séquana, j' aperçus à travers un rideau de saules et de noyers, ses eaux claires, transparentes, d' un goût excellent, et qui rarement croissent ou diminuent. Des jardins plantés de quelques figuiers qu' on avoit entourés de paille pour les préserver de la gelée, étoient le seul ornement de ses rives. J' eus quelque peine à découvrir le village que je cherchois, et qui porte le nom de Lutèce, c' est-à-dire, la belle pierre ou la belle colonne. Un berger me le montra enfin au milieu de la séquana, dans une île qui s' allonge en forme de vaisseau. Deux ponts de bois défendus par deux châteaux, où l' on paye le tribut à César, joignent ce misérable hameau aux deux rives opposées du fleuve. J' entrai dans la capitale des Parisii par le pont du septentrion, et je ne vis dans l' intérieur du village que des huttes de bois et de terre, recouvertes de paille et échauffées par des fourneaux. Je n' y remarquai qu' un seul monument : c' étoit un autel élevé à Jupiter par la compagnie des nautes. Mais hors de l' île, de l' autre côté du bras méridional de la séquana, on voyoit, sur la colline Lucotitius, un aquéduc romain, un cirque, un amphithéâtre et le palais des thermes habité par Constance. Aussitôt que César eut appris que j' étois à la porte de son palais, il s' écria : p60 " qu' on laisse entrer l' ami de mon fils ! " je me jetai aux pieds du prince ; il me releva avec douceur, m' honora de ses éloges devant sa cour, et, me prenant par la main, me fit passer avec lui dans la salle du conseil. Je lui racontai ce qui m' étoit arrivé chez les francs. Constance parut charmé que ces peuples consentissent enfin à poser les armes, et il fit partir à l' heure même un centurion pour traiter de la paix avec eux. Je remarquai avec douleur que la pâleur et la foiblesse de Constance étoient augmentées. Je trouvai réunis dans le palais de ce prince les fidèles les plus illustres de la Gaule et de l' Italie. Là brilloient Donatien et Rogatien, aimables frères ; Gervais et Protais, l' oreste et le pilade des chrétiens ; Procula de Marseille, Just de Lugdunum ; enfin le fils du préfet des Gaules, Ambroise, modèle de science, de fermeté et de candeur. Ainsi que Xénophon, on racontoit qu' il avoit été nourri par des abeilles : l' église attendoit en lui un orateur et un grand homme. J' avois un désir extrême d' apprendre de la bouche de Constance les changements survenus à la cour de Dioclétien depuis ma captivité. Il me fit bientôt appeler dans les jardins du palais qui descendent en amphithéâtre sur la colline p61 Lucotitius, jusqu' à la prairie où s' élève le temple d' Isis au bord de la séquana. Eudore, me dit-il, nous allons combattre Carrausius, et délivrer la Bretagne de ce tyran, usurpateur de la pourpre impériale. Mais, avant de partir pour cette province, il est bon que vous connoissiez l' état des affaires à Rome, afin de régler votre conduite sur ce que je vais vous apprendre. Vous vous souvenez peut-être que lorsque vous vîntes me trouver dans les Gaules, Dioclétien alloit pacifier l' égypte, et Galérius combattre les perses. Ce dernier a obtenu la victoire : depuis ce moment, son orgueil et son ambition n' ont plus connu de bornes. Il a épousé Valérie, fille de Dioclétien, et il manifeste ouvertement le désir de parvenir à l' empire, en forçant son beau-père à abdiquer. Dioclétien qui commence à vieillir, et dont l' esprit est affoibli par une maladie, ne peut presque plus résister à un ingrat. Les créatures de Galérius triomphent. Hiéroclès, votre ennemi, jouit d' une haute faveur ; il a été nommé proconsul du Péloponèse, votre patrie. Mon fils est exposé à mille dangers. Galérius a cherché à le faire périr, en l' obligeant une fois à combattre un lion, une autre fois en le chargeant d' une entreprise dangereuse p62 contre les sarmates. Enfin, Galérius favorise Maxence, fils de Maximien, quoiqu' au fond il ne l' aime pas, mais seulement parce qu' il voit en lui un rival de Constantin. Ainsi, Eudore, tout annonce que nous touchons à une révolution. Mais tandis qu' il me reste un souffle de vie, je ne crains point la jalousie de Galérius. Que mon fils échappe à ses gardes, qu' il vienne retrouver son père, on apprendra, si l' on ose m' attaquer, que l' amour des peuples est pour les princes un rempart inexpugnable. " quelques jours après cet entretien, nous partîmes pour l' île des bretons, que l' océan sépare du reste du monde. Les pictes avoient attaqué la muraille d' Agricola immortalisé par Tacite. D' une autre part, Carrausius, afin de résister à Constance, avoit soulevé le reste des anciennes factions de Caractacus et de la reine Boudicée. Ainsi nous fûmes plongés à la fois dans les troubles des discordes civiles et dans les horreurs d' une guerre étrangère. Un peu de courage naturel au sang dont je sors, et une suite d' actions heureuses, me conduisirent de grade en grade jusqu' au rang de premier tribun de la légion britannique. Bientôt je fus créé maître de la cavalerie, et je commandois l' armée lorsque les pictes furent vaincus sous les murs de Petuaria ; p63 colonie que les Parisii des Gaules ont plantée au bord de l' Abus. J' attaquai Carrausius sur le Thamésis, fleuve couvert de roseaux, qui baigne le village marécageux de Londinum. L' usurpateur avoit choisi ce champ de bataille, parce que les bretons s' y croyoient invincibles : là s' élevoit une vieille tour, du haut de laquelle un barde annonçoit, dans ses chants prophétiques, je ne sais quels tombeaux chrétiens qui devoient illustrer ce lieu. Carrausius fut vaincu, et ses soldats l' assassinèrent. Constance me laissa toute la gloire de ce succès. Il envoya à l' empereur mes lettres couronnées de laurier. Il sollicita et obtint pour moi la statue et les honneurs qui ont remplacé le triomphe. Bientôt après nous repassâmes dans les Gaules, et César voulant me donner une nouvelle preuve de sa puissante amitié, me créa commandant des contrées armoricaines. Je me disposai à partir pour ces provinces où florissoit encore la religion des druides, et dont les rivages étoient souvent insultés par les flottes des barbares du nord. Quand les préparatifs de mon voyage furent achevés, Rogatien, Sébastien, Gervais, Protais et tous les chrétiens du palais de César accoururent pour me dire adieu. p64 " nous nous retrouverons peut-être à Rome, " s' écrièrent-ils, " au milieu des persécutions et des épreuves. Puisse un jour la religion nous réunir à la mort comme de vieux amis et de dignes chrétiens ! " j' employai plusieurs mois à visiter les Gaules avant de me rendre à ma province. Jamais pays n' offrira un pareil mélange de moeurs, de religions, de civilisation, de barbarie. Partagé entre les grecs, les romains et les gaulois, entre les chrétiens et les adorateurs de Jupiter et de Teutatès, il présente tous les contrastes. De longues voies romaines se déroulent à travers les forêts des druides. Dans les colonies des vainqueurs, au milieu des bois sauvages, vous apercevez les plus beaux monuments de l' architecture grecque et romaine : des aquéducs à trois galeries suspendus sur des torrents, des amphithéâtres, des capitoles, des temples d' une élégance parfaite ; et non loin de ces colonies, vous trouvez les huttes arrondies des gaulois, leurs forteresses de solives et de pierres, à la porte desquelles sont cloués des pieds de louves, des carcasses de hiboux, des os de morts. à Lugdunum, à Narbonne, à Marseille, à Burdigalie, la jeunesse gauloise s' exerce avec succès dans l' art de Démosthènes et de Cicéron ; à quelques pas plus loin, dans la montagne, vous p65 n' entendez plus qu' un langage grossier, semblable au croassement des corbeaux. Un château romain se montre sur la cime d' un roc ; une chapelle des chrétiens s' élève au fond d' une vallée près de l' autel où l' eubage égorge la victime humaine. J' ai vu le soldat légionnaire veiller au milieu d' un désert sur les remparts d' un camp, et le gaulois devenu sénateur embarrasser sa toge romaine dans les halliers de ses bois. J' ai vu les vignes de Falerne mûrir sur les coteaux d' Augustodunum, l' olivier de Corinthe fleurir à Marseille, et l' abeille de l' Attique parfumer Narbonne. Mais ce que l' on admire partout dans les Gaules, ce qui fait le principal caractère de ce pays, ce sont les forêts. On voit çà et là dans leur vaste enceinte quelques camps romains abandonnés. On y trouve ensevelis sous l' herbe les squelettes du cheval et du cavalier. Les graines que les soldats y semèrent jadis pour leur nourriture, forment des espèces de colonies étrangères et civilisées, au milieu des plantes natives et sauvages des Gaules. Je ne pouvois reconnoître sans une sorte d' attendrissement ces végétaux domestiques, dont quelques-uns étoient originaires de la Grèce. Ils s' étoient répandus sur les collines et le long des vallées, selon les habitudes qu' ils avoient apportées de p66 leur sol natal : ainsi des familles exilées choisissent de préférence les sites qui leur rappellent la patrie. Je me souviens encore aujourd' hui d' avoir rencontré un homme parmi les ruines d' un de ces camps romains : c' étoit un pâtre des barbares. Tandis que ses porcs affamés achevoient de renverser l' ouvrage des maîtres du monde, en fouillant les racines qui croissoient sous les murs, lui, tranquillement assis sur les débris d' une porte décumane, pressoit sous son bras une outre gonflée de vent ; il animoit ainsi une espèce de flûte dont les sons avoient une douceur selon son goût. En voyant avec quelle profonde indifférence ce berger fouloit le camp des Césars, combien il préféroit à de pompeux souvenirs son instrument grossier et son sayon de peau de chèvre, j' aurois dû sentir qu' il faut peu de chose pour passer la vie, et qu' après tout, dans un terme aussi court, il est assez indifférent d' avoir épouvanté la terre par le son du clairon, ou charmé les bois par les soupirs d' une musette. J' arrivai enfin chez les rhédons. L' Armorique ne m' offrit que des bruyères, des bois, des vallées étroites et profondes traversées de petites rivières que ne remonte point le navigateur, et p67 qui portent à la mer des eaux inconnues ; région solitaire, triste, orageuse, enveloppée de brouillards, retentissante du bruit des vents, et dont les côtes hérissées de rochers sont battues d' un océan sauvage. Le château où je commandois, situé à quelques milles de la mer, étoit une ancienne forteresse des gaulois, agrandie par Jules-César lorsqu' il porta la guerre chez les vénètes et les Curiosolites. Il étoit bâti sur un roc, appuyé contre une forêt, et baigné par un lac. Là, séparé du reste du monde, je vécus plusieurs mois dans la solitude. Cette retraite me fut utile. Je descendis dans ma conscience ; je sondai des plaies que je n' avois encore osé toucher depuis que j' avois quitté Zacharie ; je m' occupai de l' étude de ma religion. Je perdois chaque jour un peu de cette inquiétude si amère que nourrit le commerce des hommes. Je comptois déjà sur une victoire qui auroit demandé des forces supérieures aux miennes. Mon âme étoit encore tout affoiblie par ma première insouciance et mes criminelles habitudes ; je trouvois même dans les anciens doutes de mon esprit et la mollesse de mes sentiments, un certain charme qui m' arrêtoit : mes passions étoient p68 comme des femmes séduisantes qui m' enchaînoient par leurs caresses. Un événement interrompit tout à coup des recherches, dont le résultat devoit avoir pour moi tant d' importance. Les soldats m' avertirent que depuis quelques jours une femme sortoit des bois à l' entrée de la nuit, montoit seule dans une barque, traversoit le lac, descendoit sur la rive opposée, et disparoissoit. Je n' ignorois pas que les gaulois confient aux femmes les secrets les plus importants ; que souvent ils soumettent, à un conseil de leurs filles et de leurs épouses, les affaires qu' ils n' ont pu régler entre eux. Les habitants de l' Armorique avoient conservé leurs moeurs primitives, et portoient avec impatience le joug romain. Braves, comme tous les gaulois, jusqu' à la témérité, ils se distinguoient par une franchise de caractère qui leur est particulière, par des haines et des amours violentes, et par une opiniâtreté de sentiments que rien ne peut changer ni vaincre. Une circonstance particulière auroit pu me rassurer : il y avoit beaucoup de chrétiens dans l' Armorique, et les chrétiens sont sujets fidèles ; mais clair, pasteur de l' église des rhédons, homme plein de vertus, étoit alors à Condivincum, p69 et lui seul pouvoit me donner les lumières qui me manquoient. La moindre négligence pouvoit me perdre auprès de Dioclétien, et compromettre Constance mon protecteur. Je crus donc ne devoir pas mépriser le rapport des soldats. Mais comme je connoissois la brutalité de ces hommes, je résolus de prendre sur moi-même le soin d' observer la gauloise. Vers le soir, je me revêtis de mes armes que je recouvris d' une saie, et sortant secrètement du château, j' allai me placer sur le rivage du lac, dans l' endroit que les soldats m' avoient indiqué. Caché parmi les rochers, j' attendis quelque temps sans voir rien paroître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m' apporte du milieu du lac. J' écoute, et je distingue les accents d' une voix humaine ; en même temps, je découvre un esquif suspendu au sommet d' une vague ; il redescend, disparoît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d' une lame élevée ; il approche du rivage. Une femme le conduisoit ; elle chantoit en luttant contre la tempête, et sembloit se jouer dans les vents : on eût dit qu' ils étoient sous sa puissance, tant elle paroissoit les braver. Je la voyois jeter tour à tour, en sacrifice dans le lac, des pièces de toile, p70 des toisons de brebis, des pains de cire, et de petites meules d' or et d' argent. Bientôt elle touche à la rive, s' élance à terre, attache sa nacelle au tronc d' un saule, et s' enfonce dans le bois, en s' appuyant sur la rame de peuplier qu' elle tenoit à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille étoit haute ; une tunique noire, courte et sans manches, servoit à peine de voile à sa nudité. Elle portoit une faucille d' or suspendue à une ceinture d' airain, et elle étoit couronnée d' une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds qui flottoient épars, annonçoient la fille des gaulois, et contrastoient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantoit d' une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s' abaissoit et s' élevoit comme l' écume des flots. Je la suivis à quelque distance. Elle traversa d' abord une châtaigneraie dont les arbres, vieux comme le temps, étoient presque tous desséchés par la cime. Nous marchâmes ensuite plus d' une heure sur une lande couverte de mousse et de fougère. Au bout de cette lande, nous trouvâmes un bois, et au milieu de ce bois une autre bruyère de plusieurs milles de tour. Jamais le sol n' en avoit été défriché, et l' on y avoit semé des p71 pierres, pour qu' il restât inaccessible à la faux et à la charrue. à l' extrémité de cette arène s' élevoit une de ces roches isolées que les gaulois appellent Dolmin, et qui marquent le tombeau de quelque guerrier. Un jour, le laboureur, au milieu de ses sillons, contemplera ces informes pyramides : effrayé de la grandeur du monument, il attribuera peut-être à des puissances invisibles et funestes ce qui ne sera que le témoignage de la force et de la rudesse de ses aïeux. La nuit étoit descendue. La jeune fille s' arrêta non loin de la pierre, frappa trois fois des mains, en prononçant à haute voix ce mot mystérieux : " au-gui-l' an-neuf ! " à l' instant je vis briller dans la profondeur du bois mille lumières ; chaque chêne enfanta pour ainsi dire un gaulois ; les barbares sortirent en foule de leurs retraites : les uns étoient complétement armés ; les autres portoient une branche de chêne dans la main droite, et un flambeau dans la gauche. à la faveur de mon déguisement, je me mêle à leur troupe : au premier désordre de l' assemblée succèdent bientôt l' ordre et le recueillement, et l' on commence une procession solennelle. Des eubages marchoient à la tête, conduisant p72 deux taureaux blancs qui devoient servir de victimes ; les bardes suivoient en chantant sur une espèce de guitare les louanges de Teutatès ; après eux venoient les disciples ; ils étoient accompagnés d' un héraut d' armes vêtu de blanc, couvert d' un chapeau surmonté de deux ailes, et tenant à sa main une branche de verveine entourée de deux serpents. Trois senanis, représentant trois druides, s' avançoient à la suite du héraut d' armes : l' un portoit un pain, l' autre un vase plein d' eau, le troisième une main d' ivoire. Enfin, la druidesse (je reconnus alors sa profession) venoit la dernière. Elle tenoit la place de l' archi-druide dont elle étoit descendue. On s' avança vers le chêne de trente ans où l' on avait découvert le gui sacré. On dressa au pied de l' arbre un autel de gazon. Les senanis y brûlèrent un peu de pain, et y répandirent quelques gouttes d' un vin pur. Ensuite un eubage vêtu de blanc monta sur le chêne, et coupa le gui avec la faucille d' or de la druidesse ; une saie blanche étendue sous l' arbre reçut la plante bénite ; les autres eubages frappèrent les victimes, et le gui, divisé en égales parties, fut distribué à l' assemblée. Cette cérémonie achevée, on retourna à la p73 pierre du tombeau, on planta une épée nue pour indiquer le centre du mallus ou du conseil : au pied du Dolmin étoient appuyées deux autres pierres qui en soutenoient une troisième couchée horizontalement. La druidesse monte à cette tribune. Les gaulois debout et armés l' environnent, tandis que les senanis et les eubages élèvent des flambeaux : les coeurs étoient secrètement attendris par cette scène qui leur rappeloit l' ancienne liberté. Quelques guerriers en cheveux blancs laissoient tomber de grosses larmes qui rouloient sur leurs boucliers. Tous penchés en avant et appuyés sur leurs lances, ils sembloient déjà prêter l' oreille aux paroles de la druidesse. Elle promena quelque temps ses regards sur ces guerriers représentants d' un peuple qui le premier osa dire aux hommes : " malheur aux vaincus ! " mot impie retombé maintenant sur sa tête ! On lisoit sur le visage de la druidesse l' émotion que lui causoit cet exemple des vicissitudes de la fortune. Elle sortit bientôt de ses réflexions, et prononça ce discours : " fidèles enfants de Teutatès, vous qui, au milieu de l' esclavage de votre patrie, avez conservé la religion et les lois de vos pères, je ne puis vous contempler ici sans verser des larmes ! Est-ce là le reste de cette nation qui donnoit p74 des lois au monde ? Où sont ces états florissants de la Gaule, ce conseil des femmes auquel se soumit le grand Annibal ? Où sont ces druides qui élevoient dans leurs colléges sacrés une nombreuse jeunesse ? Proscrits par les tyrans, à peine quelques-uns d' entre eux vivent inconnus dans des antres sauvages. Velléda, une foible druidesse, voilà donc tout ce qui vous reste aujourd' hui pour accomplir vos sacrifices ! ô île de Sayne, île vénérable et sacrée ! Je suis demeurée seule des neuf vierges qui desservoient votre sanctuaire ! Bientôt Teutatès n' aura plus ni prêtres ni autels. Mais pourquoi perdrions-nous l' espérance ? J' ai à vous annoncer les secours d' un allié puissant : auriez-vous besoin qu' on vous retraçât le tableau de vos souffrances pour vous faire courir aux armes ? Esclaves en naissant, à peine avez-vous passé le premier âge que des romains vous enlèvent. Que devenez-vous ? Je l' ignore. Parvenus à l' âge d' homme, vous allez mourir sur la frontière pour la défense de vos tyrans, ou creuser le sillon qui les nourrit. Condamnés aux plus rudes travaux, vous abattez vos forêts, vous tracez avec des fatigues inouïes les routes qui introduisent l' esclavage jusque dans le coeur de votre pays : la servitude, l' oppression et la mort accourent sur ces chemins en poussant des cris d' allégresse, p75 aussitôt que le passage est ouvert. Enfin, si vous survivez à tant d' outrages, vous serez conduits à Rome : là, renfermés dans un amphithéâtre, on vous forcera de vous entre-tuer, pour amuser par votre agonie une populace féroce. Gaulois, il est une manière plus digne de vous de visiter Rome ! Souvenez-vous que votre nom veut dire voyageur. Apparoissez tout à coup au capitole, comme ces terribles voyageurs vos aïeux et vos devanciers. On vous demande à l' amphithéâtre de Titus ? Partez ! Obéissez aux illustres spectateurs qui vous appellent. Allez apprendre aux romains à mourir, mais d' une tout autre façon qu' en répandant votre sang dans leurs fêtes : assez long-temps ils ont étudié la leçon, faites-la leur pratiquer. Ce que je vous propose n' est point impossible. Les tribus des francs qui s' étoient établis en Espagne retournent maintenant dans leur pays ; leur flotte est à la vue de vos côtes ; ils n' attendent qu' un signal pour vous secourir. Mais si le ciel ne couronne pas nos efforts, si la fortune des Césars doit l' emporter encore, eh bien ! Nous irons chercher avec les francs un coin du monde où l' esclavage soit inconnu ! Que les peuples étrangers nous accordent ou nous refusent une patrie, terre ne peut nous manquer pour y vivre ou pour y mourir. " je ne puis vous peindre, seigneurs, l' effet de p76 ce discours prononcé à la lueur des flambeaux, sur une bruyère, près d' une tombe, dans le sang des taureaux mal égorgés qui mêloient leurs derniers mugissements aux sifflements de la tempête : ainsi l' on représente ces assemblées des esprits de ténèbres que des magiciennes convoquent la nuit dans les lieux sauvages. Les imaginations échauffées ne laissèrent aucune autorité à la raison. On résolut sans délibérer de se réunir aux francs. Trois fois un guerrier voulut ouvrir un avis contraire, trois fois on le força au silence, et à la troisième fois le héraut d' armes lui coupa un pan de son manteau. Ce n' étoit là que le prélude d' une scène épouvantable. La foule demande à grands cris le sacrifice d' une victime humaine, afin de mieux connoître la volonté du ciel. Les druides réservoient autrefois pour ces sacrifices quelque malfaiteur déjà condamné par les lois. La druidesse fut obligée de déclarer que, puisqu' il n' y avoit point de victime désignée, la religion demandoit un vieillard, comme l' holocauste le plus agréable à Teutatès. Aussitôt on apporte un bassin de fer, sur lequel Velléda devoit égorger le vieillard. On place le bassin à terre devant elle. Elle n' étoit point descendue de la tribune funèbre d' où elle avoit harangué le peuple ; mais elle s' étoit assise p77 sur un triangle de bronze, le vêtement en désordre, la tête échevelée, tenant un poignard à la main, et une torche flamboyante sous ses pieds. Je ne sais comment auroit fini cette scène : j' aurois peut-être succombé sous le fer des barbares en essayant d' interrompre le sacrifice ; le ciel dans sa bonté ou dans sa colère mit fin à mes perplexités. Les astres penchoient vers leur couchant. Les gaulois craignirent d' être surpris par la lumière. Ils résolurent d' attendre, pour offrir l' hostie abominable, que dis, père des ombres, eût ramené une autre nuit dans les cieux. La foule se dispersa sur les bruyères, et les flambeaux s' éteignirent. Seulement quelques torches agitées par le vent brilloient encore çà et là dans la profondeur des bois, et l' on entendoit le choeur lointain des bardes, qui chantoit en se retirant ces paroles lugubres : " Teutatès veut du sang ; il a parlé dans le chêne des druides. Le gui sacré a été coupé avec une faucille d' or, au sixième jour de la lune, au premier jour du siècle. Teutatès veut du sang ; il a parlé dans le chêne des druides ! " je me hâtai de retourner au château. Je convoquai les tribus gauloises. Lorsqu' elles furent p78 réunies au pied de la forteresse, je leur déclarai que je connoissois leur assemblée séditieuse, et les complots qu' on tramoit contre César. Les barbares furent glacés d' effroi. Environnés de soldats romains, ils crurent toucher à leur dernier moment. Tout à coup des gémissements se font entendre : une troupe de femmes se précipite dans l' assemblée. Elles étoient chrétiennes, et portoient dans leurs bras leurs enfants nouvellement baptisés. Elles tombent à mes genoux, me demandent grâce pour leurs époux, leurs fils et leurs frères ; elles me présentent leurs nouveau-nés, et me supplient, au nom de cette génération pacifique, d' être doux et charitable. Eh ! Comment aurois-je pu résister à leurs prières ? Comment aurois-je pu mettre en oubli la charité de Zacharie ? Je relevai ces femmes ! " mes soeurs, leur dis-je, je vous accorde la grâce que vous me demandez au nom de Jésus-Christ, notre commun maître. Vous me répondrez de vos époux, et je serai tranquille quand vous m' aurez promis qu' ils resteront fidèles à César. " " les armoricains poussèrent des cris de joie, et ils élevèrent jusqu' aux nues une clémence qui me coûtoit bien peu. Avant de les congédier, p79 j' arrachai d' eux la promesse qu' ils renonceroient à des sacrifices affreux sans doute, puisqu' ils avoient été proscrits par Tibère même et par Claude. J' exigeai toutefois qu' on me livrât la druidesse Velléda et son père Ségenax, le premier magistrat des rhédons. Dès le soir même, on m' amena les deux otages ; je leur donnai le château pour asile. Je fis sortir une flotte qui rencontra celle des francs, et l' obligea de s' éloigner des côtes de l' Armorique. Tout rentra dans l' ordre. Cette aventure eut pour moi seul des suites dont il me reste à vous entretenir. " ici Eudore s' interrompit tout à coup. Il parut embarrassé, baissa les yeux, les reporta malgré lui sur Cymodocée, qui rougit comme si elle eût pénétré la pensée d' Eudore. Cyrille s' aperçut de leur trouble, et s' adressant aussitôt à l' épouse de Lasthénès : " Séphora, dit-il, je veux offrir le saint sacrifice pour Eudore, quand il aura fini de raconter son histoire. Me pourriez-vous faire préparer l' autel ? " Séphora se leva, et ses filles la suivirent. La timide Cymodocée n' osa rester seule avec les vieillards : elle accompagna les femmes, non sans éprouver un mortel regret. p80 Démodocus, qui la voyoit passer comme une biche légère sur le gazon du verger, s' écria plein de joie : " quelle gloire peut égaler celle d' un père qui voit son enfant croître et s' embellir sous ses yeux ! Jupiter même aima tendrement son fils Hercule : tout immortel qu' il est, il ressentit des craintes et des angoisses mortelles, parce qu' il avoit pris le coeur d' un père. Cher Eudore, tu causes les mêmes alarmes et les mêmes plaisirs à tes parents ! Continue ton histoire. J' aime, je l' avouerai, tes chrétiens : enfants des prières, ils viennent partout, comme leurs mères, à la suite de l' injure pour réparer le mal qu' elle a fait. Ils sont courageux comme des lions, et tendres comme des colombes ; ils ont un coeur paisible et intelligent ; c' est bien dommage qu' ils ne connoissent pas Jupiter ! Mais, Eudore, je parle encore malgré le désir que j' ai de t' entendre. Mon fils, tels sont les vieillards : lorsqu' ils ont commencé un discours, ils s' enchantent de leur propre sagesse ; un dieu les pousse, et ils ne peuvent plus s' arrêter. " Eudore reprit la parole : LIVRE DIXIEME p81 je vous ai dit, seigneurs, que Velléda habitoit le château avec son père. Le chagrin et l' inquiétude plongèrent d' abord Ségenax dans une fièvre ardente, pendant laquelle je lui prodiguai les secours qu' exigeoit l' humanité. J' allois, chaque jour, visiter le père et la fille dans la tour où je les avois fait transporter. Cette conduite différente de celle des autres commandants romains, charma les deux infortunés : le vieillard revint à la vie, et la druidesse, qui avoit montré un grand abattement, parut bientôt plus contente. Je la rencontrois p82 se promenant seule, avec un air de joie, dans les cours du château, dans les salles, dans les galeries, les passages secrets, les escaliers tournants qui conduisoient au haut de la forteresse ; elle se multiplioit sous mes pas, et, quand je la croyois auprès de son père, elle se montroit tout à coup au fond d' un corridor obscur, comme une apparition. Cette femme étoit extraordinaire. Elle avoit, ainsi que toutes les gauloises, quelque chose de capricieux et d' attirant. Son regard étoit prompt, sa bouche un peu dédaigneuse, et son sourire singulièrement doux et spirituel. Ses manières étoient tantôt hautaines, tantôt voluptueuses ; il y avoit dans toute sa personne de l' abandon et de la dignité, de l' innocence et de l' art. J' aurois été étonné de trouver dans une espèce de sauvage une connoissance approfondie des lettres grecques et de l' histoire de son pays, si je n' avois su que Velléda descendoit de la famille de l' archidruide, et qu' elle avoit été élevée par un senani, pour être attachée à l' ordre savant des prêtres gaulois. L' orgueil dominoit chez cette barbare, et l' exaltation de ses sentiments alloit souvent jusqu' au désordre. Une nuit, je veillois seul dans une salle d' armes, où l' on ne découvroit le ciel que par d' étroites et longues ouvertures pratiquées dans p83 l' épaisseur des pierres. Quelques rayons des étoiles descendant à travers ces ouvertures, faisoient briller les lances et les aigles rangées en ordre le long des murailles. Je n' avois point allumé de flambeau, et je me promenois au milieu des ténèbres. Tout à coup, à l' une des extrémités de la galerie, un pâle crépuscule blanchit les ombres. La clarté augmente par degrés, et bientôt je vois paroître Velléda. Elle tenoit à la main une de ces lampes romaines qui pendent au bout d' une chaîne d' or. Ses cheveux blonds, relevés à la grecque sur le sommet de sa tête, étoient ornés d' une couronne de verveine, plante sacrée parmi les druides. Elle portoit pour tout vêtement une tunique blanche : fille de roi a moins de beauté, de noblesse et de grandeur. Elle suspendit sa lampe aux courroies d' un bouclier, et venant à moi, elle me dit : " mon père dort ; assieds-toi, écoute. " je détachai du mur un trophée de piques et de javelots que je couchai par terre, et nous nous assîmes sur cette pile d' armes, en face de la lampe. " sais-tu, me dit alors la jeune barbare, que je suis fée ? " je lui demandai l' explication de ce mot. " les fées gauloises, répondit-elle, ont le p84 pouvoir d' exciter les tempêtes, de les conjurer, de se rendre invisibles, de prendre la forme de différents animaux. " -" je ne reconnois pas ce pouvoir, répondis-je avec gravité. Comment pourriez-vous croire raisonnablement posséder une puissance que vous n' avez jamais exercée ? Ma religion s' offense de ces superstitions. Les orages n' obéissent qu' à Dieu. " -" je ne te parle pas de ton Dieu, reprit-elle avec impatience. Dis-moi, as-tu entendu la dernière nuit le gémissement d' une fontaine dans les bois, et la plainte de la brise dans l' herbe qui croît sur ta fenêtre ? Eh bien ! C' étoit moi qui soupirois dans cette fontaine et dans cette brise ! Je me suis aperçue que tu aimois le murmure des eaux et des vents. " j' eus pitié de cette insensée : elle lut ce sentiment sur mon visage. " je te fais pitié, me dit-elle. Mais si tu me crois atteinte de folie, ne t' en prends qu' à toi. Pourquoi as-tu sauvé mon père avec tant de bonté ? Pourquoi m' as-tu traitée avec tant de douceur ? Je suis vierge, vierge de l' île de Sayne : que je garde ou que je viole mes voeux, j' en mourrai. Tu en seras la cause. Voilà ce que je voulois te dire. Adieu. " elle se leva, prit sa lampe et disparut. Jamais, seigneurs, je n' ai éprouvé une douleur p85 pareille. Rien n' est affreux comme le malheur de troubler l' innocence. Je m' étois endormi au milieu des dangers, content de trouver en moi la résolution du bien et la volonté de revenir un jour au bercail. Cette tiédeur devoit être punie : j' avois bercé dans mon coeur les passions avec complaisance, il étoit juste que je subisse le châtiment des passions ! Aussi le ciel m' ôta-t-il dans ce moment tout moyen d' écarter le danger. Cleir, le pasteur chrétien, étoit absent ; Ségenax étoit encore trop foible pour sortir du château, et je ne pouvois sans inhumanité séparer la fille du père. Je fus donc obligé de garder l' ennemi au dedans, et de m' exposer, malgré moi, à ses attaques. En vain je cessai de visiter le vieillard, en vain je me dérobai à la vue de Velléda : je la retrouvois partout ; elle m' attendoit des journées entières dans des lieux où je ne pouvois éviter de passer, et là elle m' entretenoit de son amour. Je sentois, il est vrai, que Velléda ne m' inspireroit jamais un attachement véritable : elle manquoit pour moi de ce charme secret qui fait le destin de notre vie ; mais la fille de Ségenax étoit jeune, elle étoit belle, passionnée, et, quand des paroles brûlantes sortoient de ses lèvres, tous mes sens étoient bouleversés. à quelque distance du château, dans un de p86 ces bois appelés chastes par les druides, on voyoit un arbre mort que le fer avoit dépouillé de son écorce. Cette espèce de fantôme se faisoit distinguer par sa pâleur au milieu des noirs enfoncements de la forêt. Adoré sous le nom d' Irminsul, il étoit devenu une divinité formidable pour des barbares qui, dans leurs joies comme dans leurs peines, ne savent invoquer que la mort. Autour de ce simulacre, quelques chênes, dont les racines avoient été arrosées de sang humain, portoient suspendues à leurs branches les armes et les enseignes de guerre des gaulois ; le vent les agitoit sur les rameaux, et elles rendoient, en s' entre-choquant, des murmures sinistres. J' allois souvent visiter ce sanctuaire plein du souvenir de l' antique race des celtes. Un soir je rêvois dans ce lieu. L' aquilon mugissoit au loin, et arrachoit du tronc des arbres des touffes de lierre et de mousse. Velléda parut tout à coup. " tu me fuis, me dit-elle, tu cherches les endroits les plus déserts pour te dérober à ma présence ; mais c' est en vain : l' orage t' apporte Velléda, comme cette mousse flétrie qui tombe à tes pieds. " elle se plaça debout devant moi, croisa les bras, me regarda fixement et me dit : " j' ai bien des choses à t' apprendre ; je voudrois causer long-temps avec toi. Je sais que p87 mes plaintes t' importunent ; je sais qu' elles ne te donneront pas de l' amour ; mais, cruel, je m' enivre de mes aveux ; j' aime à me nourrir de ma flamme, à t' en faire connoître toute la violence ! Ah ! Si tu m' aimois, quelle seroit notre félicité ! Nous trouverions pour nous exprimer un langage digne du ciel : à présent il y a des mots qui me manquent, parce que ton âme ne répond pas à la mienne. " un coup de vent ébranla la forêt, et une plainte sortit des boucliers d' airain. Velléda effrayée lève la tête, et regardant les trophées suspendus : " ce sont les armes de mon père qui gémissent : elles m' annoncent quelque malheur. " après un moment de silence, elle ajouta : " il faut pourtant qu' il y ait quelque raison à ton indifférence. Tant d' amour auroit dû t' en inspirer. Cette froideur est trop extraordinaire. " elle s' interrompit de nouveau. Sortant tout à coup comme d' une réflexion profonde, elle s' écria : " voilà la raison que je cherchois ! Tu ne peux me souffrir, parce que je n' ai rien à t' offrir qui soit digne de toi ! " alors s' approchant de moi comme en délire, et mettant la main sur mon coeur : " guerrier, ton coeur reste tranquille sous la p88 main de l' amour ; mais peut-être qu' un trône le feroit palpiter. Parle ; veux-tu l' empire ? Une gauloise l' avoit promis à Dioclétien, une gauloise te le propose ; elle n' étoit que prophétesse, moi je suis prophétesse et amante. Je peux tout pour toi. Tu le sais : nous avons souvent disposé de la pourpre. J' armerai secrètement nos guerriers. Teutatès te sera favorable, et, par mon art, je forcerai le ciel à seconder tes voeux. Je ferai sortir les druides de leurs forêts. Je marcherai moi-même aux combats, portant à la main une branche de chêne. Et si le sort nous étoit contraire, il est encore des antres dans les Gaules, où, nouvelle éponine, je pourrois cacher mon époux. Ah ! Malheureuse Velléda ! Tu parles d' époux et tu ne seras jamais aimée ! " la voix de la jeune barbare expire ; la main qu' elle tenoit sur mon coeur retombe ; elle penche la tête, et son ardeur s' éteint dans des torrents de larmes. Cette conversation me remplit d' effroi. Je commençai à craindre que ma résistance ne fût inutile. Mon attendrissement étoit extrême quand Velléda cessa de parler, et je sentis tout le reste du jour la place brûlante de sa main sur mon coeur. Voulant du moins faire un dernier effort pour me sauver, je pris une résolution qui devoit prévenir le mal, et qui ne fit que l' aggraver : car, p89 lorsque Dieu va nous punir, il tourne contre nous notre propre sagesse, et ne nous tient point compte d' une prudence qui vient trop tard. Je vous ai dit que je n' avois pu d' abord faire sortir Ségenax du château à cause de son extrême foiblesse, mais le vieillard reprenant peu à peu ses forces, et le danger croissant pour moi tous les jours, je supposai des lettres de César qui m' ordonnoient de renvoyer les prisonniers. Velléda voulut me parler avant son départ ; je refusai de la voir, afin de nous épargner à tous deux une scène douloureuse : sa piété filiale ne lui permit pas d' abandonner son père, et elle le suivit comme je l' avois prévu. Dès le lendemain, elle parut aux portes du château ; on lui dit que j' étois parti pour un voyage ; elle baissa la tête et rentra dans le bois en silence. Elle se présenta ainsi pendant plusieurs jours, et reçut la même réponse. La dernière fois elle resta long-temps appuyée contre un arbre, à regarder les murs de la forteresse. Je la voyois par une fenêtre, et je ne pouvois retenir mes pleurs : elle s' éloigna à pas lents et ne revint plus. Je commençois à retrouver un peu de repos ; j' espérois que Velléda s' étoit enfin guérie de son fatal amour. Fatigué de la prison où je m' étois tenu renfermé, je voulus respirer l' air de la campagne. Je jetai une peau d' ours sur mes épaules, p90 j' armai mon bras de l' épieu d' un chasseur, et, sortant du château, j' allai m' asseoir sur une haute colline d' où l' on aperçoit le détroit britannique. " comme Ulysse regrettant son Ithaque, ou comme les troyennes exilées aux champs de la Sicile, je regardois la vaste étendue des flots, et je pleurois. " né au pied du mont Taygète, me disois-je, le triste murmure de la mer est le premier son qui ait frappé mon oreille en venant à la vie. à combien de rivages n' ai-je pas vu depuis se briser les mêmes flots que je contemple ici ! Qui m' eût dit, il y a quelques années, que j' entendrois gémir sur les côtes d' Italie, sur les grèves des bataves, des bretons, des gaulois, ces vagues que je voyois se dérouler sur les beaux sables de la Messénie ? Quel sera le terme de mes pèlerinages ? Heureux si la mort m' eût surpris avant d' avoir commencé mes courses sur la terre, et lorsque je n' avois d' aventures à conter à personne ! " telles étoient mes réflexions, lorsque j' entendis assez près de moi les sons d' une voix et d' une guitare. Ces sons entrecoupés par des silences, par le murmure de la forêt et de la mer, par le cri du courlis et de l' alouette marine, avoient quelque chose d' enchanté et de sauvage. Je découvris aussitôt Velléda assise sur la bruyère. Sa parure annonçoit le désordre de son esprit : p91 elle portoit un collier de baies d' églantiers, sa guitare étoit suspendue à son sein par une tresse de lierre et de fougère flétrie ; un voile blanc jeté sur sa tête descendoit jusqu' à ses pieds. Dans ce singulier appareil, pâle, et les yeux fatigués de pleurs, elle étoit encore d' une beauté frappante. On l' apercevoit derrière un buisson à demi dépouillé : ainsi le poëte représente l' ombre de Didon, se montrant à travers un bois de myrte, comme la lune nouvelle qui se lève dans un nuage. Le mouvement que je fis, en reconnoissant la fille de Ségenax, attira ses regards. à mon aspect une joie troublée éclate sur son visage. Elle me fait un signe mystérieux et me dit : " je savois bien que je t' attirerois ici, rien ne résiste à la force de mes accents. " et elle se met à chanter : " Hercule, tu descendis dans la verte Aquitaine. Pyrène qui donna son nom aux montagnes de l' Ibérie, Pyrène, fille du roi Bébrycius, épousa le héros grec ; car les grecs ont toujours ravi le coeur des femmes. " Velléda se lève, s' avance vers moi et me dit : " je ne sais quel enchantement m' entraîne sur tes pas ; j' erre autour de ton château, et je suis triste de ne pouvoir y pénétrer. Mais j' ai préparé des charmes ; j' irai chercher le sélago : j' offrirai p92 d' abord une oblation de pain et de vin ; je serai vêtue de blanc, mes pieds seront nus, ma main droite cachée sous ma tunique arrachera la plante, et ma main gauche la dérobera à ma main droite. Alors rien ne pourra me résister. Je me glisserai chez toi sur les rayons de la lune ; je prendrai la forme d' un ramier, et je volerai sur le haut de la tour que tu habites. Si je savois ce que tu préfères ! ... je pourrois... mais non, je veux être aimée pour moi : ce seroit m' être infidèle que de m' aimer sous une forme empruntée. " à ces mots Velléda pousse des cris de désespoir. Bientôt, changeant d' idée et cherchant à lire dans mes yeux, comme pour pénétrer mes secrets : " oh ! Oui, c' est cela, s' écrie-t-elle, les romaines auront épuisé ton coeur ! Tu les auras trop aimées ! Ont-elles donc tant d' avantages sur moi ? Les cygnes sont moins blancs que les filles des Gaules ; nos yeux ont la couleur et l' éclat du ciel ; nos cheveux sont si beaux que tes romaines nous les empruntent pour en ombrager leurs têtes ; mais le feuillage n' a de grâces que sur la cime de l' arbre où il est né. Vois-tu la chevelure que je porte ? Eh bien ! Si j' avois voulu la céder, elle seroit maintenant sur le front de l' impératrice : c' est mon diadème, et je l' ai p93 gardé pour toi ! Ne sais-tu pas que nos pères, nos frères, nos époux, trouvent en nous quelque chose de divin ? Une voix mensongère t' aura peut-être raconté que les gauloises sont capricieuses, légères, infidèles : ne crois pas ces discours. Chez les enfants des druides, les passions sont sérieuses et leurs conséquences terribles. " je pris les mains de cette infortunée entre les deux miennes ; je les serrai tendrement. " Velléda, dis-je, si vous m' aimez, il est un moyen de me le prouver : retournez chez votre père, il a besoin de votre appui. Ne vous abandonnez plus à une douleur qui trouble votre raison, et qui me fera mourir. " je descendis de la colline, et Velléda me suivit. Nous nous avançâmes dans la campagne par des chemins peu fréquentés où croissoit le gazon. " si tu m' avois aimée, disoit Velléda, avec quels délices nous aurions parcouru ces champs ! Quel bonheur d' errer avec toi dans ces routes solitaires, comme la brebis dont les flocons de laine sont restés suspendus à ces ronces ! " elle s' interrompit, regarda ses bras amaigris, et dit avec un sourire : " et moi aussi j' ai été déchirée par les épines de ce désert, et j' y laisse chaque jour quelque partie de ma dépouille. " p94 revenant à ses rêveries : " au bord du ruisseau, dit-elle, au pied de l' arbre, le long de cette haie, de ces sillons où rit la première verdure des blés que je ne verrai pas mûrir, nous aurions admiré le coucher du soleil. Souvent, pendant les tempêtes, cachés dans quelque grange isolée ou parmi les ruines d' une cabane, nous eussions entendu gémir le vent sous le chaume abandonné. Tu croyois peut-être que, dans mes songes de félicité, je désirois des trésors, des palais, des pompes ? Hélas ! Mes voeux étoient plus modestes, et ils n' ont point été exaucés ! Je n' ai jamais aperçu au coin d' un bois la hutte roulante d' un berger, sans songer qu' elle me suffiroit avec toi. Plus heureux que ces scythes dont les druides m' ont conté l' histoire, nous promènerions aujourd' hui notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendroit pas plus à la terre que notre vie. " nous arrivâmes à l' entrée d' un bois de sapins et de mélèzes. La fille de Ségenax s' arrêta et me dit : " mon père habite ce bois ; je ne veux pas que tu entres dans sa demeure : il t' accuse de lui avoir ravi sa fille. Tu peux, sans être trop malheureux, me voir au milieu de mes chagrins, parce que je suis jeune et pleine de force ; p95 mais les larmes d' un vieillard brisent le coeur. Je t' irai chercher au château. " en prononçant ces mots, elle me quitta brusquement. Cette rencontre imprévue porta le dernier coup à ma raison. Tel est le danger des passions, que, même sans les partager, vous respirez dans leur atmosphère quelque chose d' empoisonné qui vous enivre. Vingt fois, tandis que Velléda m' exprimoit des sentiments si tristes et si tendres, vingt fois je fus prêt à me jeter à ses pieds, à l' étonner de sa victoire, à la ravir par l' aveu de ma défaite. Au moment de succomber, je ne dus mon salut qu' à la pitié même que m' inspiroit cette infortunée. Mais cette pitié, qui me sauva d' abord, fut en effet ce qui me perdit, car elle m' ôta le reste de mes forces. Je ne me sentis plus aucune fermeté contre Velléda ; je m' accusai d' être la cause de l' égarement de son esprit par trop de sévérité. Un si triste essai de courage me dégoûta du courage même ; je retombai dans ma foiblesse accoutumée, et, ne comptant plus sur moi, je mis tout mon espoir dans le retour de Clair. " quelques jours s' écoulèrent : Velléda ne reparoissant point au château selon sa promesse, je commençai à craindre quelque accident fatal. Plein d' inquiétude, je sortois pour me rendre à p96 la demeure de Ségenax, lorsqu' un soldat, accouru du bord de la mer, vint m' avertir que la flotte des francs reparoissoit à la vue de l' Armorique. Je fus obligé de partir sur-le-champ. Le temps étoit sombre, et tout annonçoit une tempête. Comme les barbares choisissent presque toujours pour débarquer le moment des orages, je redoublai de vigilance. Je fis mettre partout les soldats sous les armes, et fortifier les lieux les plus exposés. La journée entière se passa dans ces travaux, et la nuit, en faisant éclater la tempête, nous apporta de nouvelles inquiétudes. à l' extrémité d' une côte dangereuse, sur une grève où croissent à peine quelques herbes dans un sable stérile, s' élève une longue suite de pierres druidiques, semblables à ce tombeau où j' avois jadis rencontré Velléda. Battues des vents, des pluies et des flots, elles sont là solitaires, entre la mer, la terre et le ciel. Leur origine et leur destination sont également inconnues. Monuments de la science des druides, retracent-elles quelques secrets de l' astronomie, ou quelques mystères de la divinité ? On l' ignore. Mais les gaulois n' approchent point de ces pierres sans une profonde terreur. Ils disent qu' on y voit des feux errants, et qu' on y entend la voix des fantômes. La solitude de ce lieu, et la frayeur qu' il p97 inspire me parurent propres à favoriser la descente des barbares. Je crus donc devoir placer une garde sur cette côte, et je résolus moi-même d' y passer la nuit. Un esclave que j' avois envoyé porter une lettre à Velléda, étoit revenu avec cette lettre. Il n' avoit point trouvé la druidesse : elle avoit quitté son père vers la troisième heure du jour, et l' on ne savoit ce qu' elle étoit devenue. Cette nouvelle ne fit qu' augmenter mes alarmes. Dévoré de chagrins, je m' étois assis loin des soldats, dans un endroit écarté. Tout à coup j' entends du bruit, et crois entrevoir quelque chose dans l' ombre. Je mets l' épée à la main, je me lève et cours vers le fantôme qui fuyoit. Quelle fut ma surprise, lorsque je saisis Velléda ! " quoi, me dit-elle à voix basse, c' est toi ! Tu as donc su que j' étois ici ? " -" non, lui répondis-je ; mais vous, trahissez-vous les romains ? " -" trahir, repartit-elle indignée ! Ne t' ai-je pas juré de ne rien entreprendre contre toi ? Suis-moi, tu vas voir ce que je fais ici. " elle me prit par la main, et me conduisit sur la pointe la plus élevée du dernier rocher druidique. La mer se brisoit au-dessous de nous parmi des écueils avec un bruit horrible. Ses tourbillons, p98 poussés par le vent, s' élançoient contre le rocher, et nous couvroient d' écume et d' étincelles de feu. Des nuages voloient dans le ciel sur la face de la lune qui sembloit courir rapidement à travers ce chaos. " écoute bien ce que je vais t' apprendre, me dit Velléda. Sur cette côte demeurent des pêcheurs qui te sont inconnus. Lorsque la moitié de la nuit sera écoulée, ils entendront quelqu' un frapper à leurs portes, et les appeler à voix basse. Alors ils courront au rivage, sans connoître le pouvoir qui les entraîne. Ils y trouveront des bateaux vides, et pourtant ces bateaux seront si chargés des âmes des morts, qu' ils s' élèveront à peine au-dessus des flots. En moins d' une heure les pêcheurs achèveront une navigation d' une journée, et conduiront les âmes à l' île des bretons. Ils ne verront personne, ni pendant le trajet, ni pendant le débarquement ; mais ils entendront une voix qui comptera les nouveaux passagers au gardien des âmes. S' il se trouve quelques femmes dans les barques, la voix déclarera le nom de leurs époux. Tu sais, cruel, si l' on pourra nommer le mien. " je voulus combattre les superstitions de Velléda. " tais-toi, me dit-elle, comme si j' eusse été coupable d' impiété. Tu verras bientôt le tourbillon p99 de feu qui annonce le passage des âmes. N' entends-tu pas déjà leurs cris ? " Velléda se tut, et prêta une oreille attentive. Après quelques moments de silence, elle me dit : " quand je ne serai plus, promets-moi de me donner des nouvelles de mon père. Lorsque quelqu' un sera mort, tu m' écriras des lettres que tu jetteras dans le bûcher funèbre ; elles me parviendront au séjour des souvenirs ; je les lirai avec délices, et nous causerons ainsi des deux côtés du tombeau. " dans ce moment, une vague furieuse vient roulant contre le rocher qu' elle ébranle dans ses fondements. Un coup de vent déchire les nuages, et la lune laisse tomber un pâle rayon sur la surface des flots. Des bruits sinistres s' élèvent sur le rivage. Le triste oiseau des écueils, le lumb, fait entendre sa plainte semblable au cri de détresse d' un homme qui se noie : la sentinelle effrayée appelle aux armes. Velléda tressaille, étend les bras, s' écrie : " on m' attend ! " et elle s' élançoit dans les flots. Je la retins par son voile... ô Cyrille ! Comment continuer ce récit ? Je rougis de honte et de confusion ; mais je vous p100 dois l' entier aveu de mes fautes : je les soumets, sans en rien dérober, au saint tribunal de votre vieillesse. Hélas ! Après mon naufrage, je me réfugie dans votre charité, comme dans un port de miséricorde ! épuisé par les combats que j' avois soutenus contre moi-même, je ne pus résister au dernier témoignage de l' amour de Velléda. Tant de beauté, tant de passion, tant de désespoir m' ôtèrent à mon tour la raison : je fus vaincu. " non, dis-je, au milieu de la nuit et de la tempête, je ne suis pas assez fort pour être chrétien ! " je tombe aux pieds de Velléda ! ... l' enfer donne le signal de cet hymen funeste ; les esprits de ténèbres hurlent dans l' abîme ; les chastes épouses des patriarches détournent la tête, et mon ange protecteur se voilant de ses ailes remonte vers les cieux ! La fille de Ségenax consentit à vivre, ou plutôt elle n' eut pas la force de mourir. Elle restoit muette dans une sorte de stupeur qui étoit à la fois un supplice affreux et une ineffable volupté. L' amour, le remords, la honte, la crainte, et surtout l' étonnement, agitoient le coeur de Velléda : elle ne pouvoit croire que je fusse ce même Eudore jusque-là si insensible ; elle ne savoit si elle n' étoit point abusée par p101 quelque fantôme de la nuit, et elle me touchoit les mains et les cheveux pour s' assurer de la réalité de mon existence. Mon bonheur à moi ressembloit au désespoir, et quiconque nous eût vus au milieu de notre félicité, nous eût pris pour deux coupables à qui l' on vient de prononcer l' arrêt fatal. Dans ce moment, je me sentis marqué du sceau de la réprobation divine : je doutai de la possibilité de mon salut et de la toute-puissance de la miséricorde de Dieu. D' épaisses ténèbres, comme une fumée, s' élevèrent dans mon âme, dont il me sembla qu' une légion d' esprits rebelles prenoit tout à coup possession. Je me trouvai des idées inconnues, le langage de l' enfer s' échappa naturellement de ma bouche, et je fis entendre les blasphèmes de ces lieux où il y aura des gémissements et des pleurs éternels. Pleurant et souriant tour à tour, la plus heureuse et la plus infortunée des créatures, Velléda gardoit le silence. L' aube commençoit à blanchir les cieux. L' ennemi ne parut point. Je retournai au château, ma victime m' y suivit. Deux fois l' étoile qui marque les derniers pas du jour cacha notre rougeur dans les ombres, et deux fois l' étoile qui rapporte la lumière nous ramena la honte et le remords. à la troisième p102 aurore, Velléda monta sur mon char pour aller chercher Ségenax. Elle avoit à peine disparu dans le bois de chênes, que je vis s' élever au-dessus des forêts une colonne de feu et de fumée. à l' instant où je découvrois ces signaux, un centurion vint m' apprendre qu' on entendoit retentir de village en village le cri que poussent les gaulois quand ils veulent se communiquer une nouvelle. Je crus que les francs avoient attaqué quelque partie du rivage, et je me hâtai de sortir avec mes soldats. Bientôt j' aperçois des paysans qui courent de toutes parts. Ils se réunissent à une grande troupe qui s' avance vers moi. Je marche à la tête des romains vers les bataillons rustiques. Arrivé à la portée du javelot, j' arrête mes soldats, et m' avançant seul, la tête nue, entre les deux armées : " gaulois, quel sujet vous rassemble ? Les francs sont-ils descendus dans les Armoriques ? Venez-vous m' offrir votre secours, ou vous présentez-vous ici comme ennemis de César ? " un vieillard sort des rangs. Ses épaules trembloient sous le poids de sa cuirasse, et son bras étoit chargé d' un fer inutile. ô surprise ! Je crois reconnoître une de ces armures que j' avois vues suspendues au bois des druides. p103 ô confusion ! ô douleur ! Ce vénérable guerrier étoit Ségenax ! " gaulois, s' écrie-t-il, j' en atteste ces armes de ma jeunesse, que j' ai reprises au tronc d' Irminsul où je les avois consacrées, voilà celui qui a déshonoré mes cheveux blancs. Un eubage avoit suivi ma fille dont la raison est égarée : il a vu dans l' ombre le crime du romain. La vierge de Sayne a été outragée. Vengez vos filles et vos épouses ; vengez les gaulois et vos dieux. " il dit, et me lance un javelot d' une main impuissante. Le dard, sans force, vient tomber à mes pieds ; je l' aurois béni s' il m' eût percé le coeur. Les gaulois, poussant un cri, se précipitent sur moi ; mes soldats s' avancent pour me secourir. En vain je veux arrêter les combattants. Ce n' est plus un tumulte passager ; c' est un véritable combat, dont les clameurs s' élèvent jusqu' au ciel. On eût cru que les divinités des druides étoient sorties de leurs forêts, et que du faîte de quelque bergerie elles animoient les gaulois au carnage, tant ces laboureurs montroient d' audace ! Indifférent sur les coups qui menacent ma tête, je ne songe qu' à sauver Ségenax ; mais tandis que je l' arrache aux mains des soldats, et que je cherche à lui faire un abri du tronc d' un chêne, une javeline lancée p104 du milieu de la foule vient, avec un affreux sifflement, s' enfoncer dans les entrailles du vieillard : il tombe sous l' arbre de ses aïeux, comme l' antique Priam sous le laurier qui embrassoit ses autels domestiques. Dans ce moment, un char paroît à l' extrémité de la plaine. Penchée sur les coursiers, une femme échevelée excite leur ardeur, et semble vouloir leur donner des ailes. Velléda n' avoit point trouvé son père. Elle avoit appris qu' il assembloit les gaulois pour venger l' honneur de sa fille. La druidesse voit qu' elle est trahie, et connoît toute l' étendue de sa faute. Elle vole sur les traces du vieillard, arrive dans la plaine où se donnoit le combat fatal, pousse ses chevaux à travers les rangs, et me découvre gémissant sur son père étendu mort à mes pieds. Transportée de douleur, Velléda arrête ses coursiers, et s' écrie du haut de son char : " gaulois, suspendez vos coups. C' est moi qui ai causé vos maux, c' est moi qui ai tué mon père. Cessez d' exposer vos jours pour une fille criminelle. Le romain est innocent. La vierge de Sayne n' a point été outragée : elle s' est livrée elle-même, elle a violé volontairement ses voeux. Puisse ma mort rendre la paix à ma patrie ! " alors, arrachant de son front sa couronne de verveine, et prenant à sa ceinture sa faucille p105 d' or, comme si elle alloit faire un sacrifice à ses dieux : " je ne souillerai plus, dit-elle, ces ornements d' une vestale ! " aussitôt elle porte à sa gorge l' instrument sacré : le sang jaillit. Comme une moissonneuse qui a fini son ouvrage, et qui s' endort fatiguée au bout du sillon, Velléda s' affaisse sur le char ; la faucille d' or échappe à sa main défaillante, et sa tête se penche doucement sur son épaule. Elle veut prononcer encore le nom de celui qu' elle aime, mais sa bouche ne fait entendre qu' un murmure confus : déjà je n' étois plus que dans les songes de la fille des Gaules, et un invincible sommeil avoit fermé ses yeux. LIVRE ONZIEME p107 Pardonnez, seigneurs, aux larmes qui coulent encore de mes yeux ! Je ne vous dirai point que les centurions m' avoient retenu au milieu d' eux, tandis que Velléda s' arrachoit la vie. Trop juste châtiment du ciel, je ne devois plus revoir celle que j' avois séduite, que pour l' ensevelir dans la tombe ! La grande époque de ma vie, ô Cyrille ! Doit être comptée de ce moment, puisque c' est l' époque de mon retour à la religion. Jusques alors les fautes qui m' avoient été personnelles, et qui p108 n' étoient retombées que sur moi, m' avoient peu frappé ; mais quand je me trouvai la cause du malheur d' autrui, mon coeur se révolta contre moi. Je ne balançai plus ; Clair arriva : je tombai à ses genoux ; je lui fis la confession des iniquités de ma vie. Il m' embrassa avec des transports de joie, et m' imposa une partie de cette pénitence, non assez rigoureuse, dont vous voyez la suite aujourd' hui. Les fièvres de l' âme sont semblables à celles du corps : pour les guérir il faut surtout changer de lieux. Je résolus de quitter l' Armorique, de renoncer au monde, et d' aller pleurer mes erreurs sous le toit de mes pères. Je renvoyai à Constance les marques de mon pouvoir, en le priant de me permettre d' abandonner le siècle et les armes. César essaya de me retenir par toutes sortes de moyens : il me nomma préfet du prétoire des Gaules, dignité suprême dont l' autorité s' étend sur l' Espagne et sur les îles des bretons. Mais Constance s' apercevant que j' étois ferme dans mes projets, m' écrivit ces mots pleins de sa douceur accoutumée : " je ne puis vous accorder moi-même la grâce que vous me demandez, parce que vous appartenez au peuple romain. L' empereur seul a le droit de prononcer sur votre sort. Rendez-vous p109 donc auprès de lui. Sollicitez votre retraite, et si Auguste vous refuse, revenez trouver César. " je remis le commandement de l' Armorique au tribun qui me devoit remplacer ; j' embrassai Clair, et, plein d' attendrissement et de remords, j' abandonnai les bois et les bruyères qu' avoit habités Velléda. Je m' embarquai au port de Nismes ; j' arrivai à Ostie, et je revis cette Rome, théâtre de mes premières erreurs. En vain quelques jeunes amis voulurent me rappeler à leurs fêtes, ma tristesse corrompoit la joie du banquet ; en affectant de sourire, je tenois long-temps la coupe à mes lèvres, pour cacher les pleurs qui tomboient de mes yeux. Prosterné devant le chef des chrétiens, qui m' avoit retranché de la communion des fidèles, je le suppliai de me réunir au troupeau. Marcellin m' admit au repentir ; il me fit même espérer que mon épreuve seroit abrégée, et que la maison du seigneur me seroit rouverte après cinq ans, si je persévérois dans la pénitence. Il ne me restoit plus qu' à porter mes prières aux pieds de Dioclétien : il étoit encore en égypte. Je ne voulus point attendre son retour, et je me déterminai à passer en orient. Il y avoit au môle de Marc-Aurèle un de ces vaisseaux chrétiens que les évêques d' Alexandrie p110 envoient, dans les temps de disette, porter du blé destiné au soulagement des pauvres. Ce vaisseau étoit prêt à faire voile pour l' égypte : je m' y embarquai. La saison étoit favorable. Nous levâmes l' ancre, et nous nous éloignâmes rapidement des côtes de l' Italie. " hélas ! J' avois déjà traversé cette mer, en sortant pour la première fois de mon Arcadie ! J' étois jeune alors, plein d' espérance, je rêvois gloire, fortune, honneurs ; je ne connoissois le monde que par les songes de mon imagination. " aujourd' hui, me disois-je, quelle différence ! Je reviens de ce monde, et qu' ai-je appris dans ce triste pèlerinage ? " l' équipage étoit chrétien : les devoirs de notre religion accomplis sur le vaisseau sembloient augmenter la majesté de la scène. Si tous ces hommes revenus à la raison ne voyoient plus Vénus sortir d' une mer brillante, et s' envoler au ciel sur l' aile des heures, ils admiroient la main de celui qui creusa l' abîme, et qui répandit à volonté la terreur ou la beauté sur les flots. Avions-nous besoin des fables d' Alcyon et de Céyx pour trouver des rapports attendrissants entre les oiseaux qui passent sur les mers et nos destinées ? En voyant se suspendre à nos mâts des hirondelles fatiguées, nous étions tentés de les interroger touchant notre patrie. Elles avoient p111 peut-être voltigé autour de notre demeure, et suspendu leurs nids à notre toit. Reconnoissez ici, Démodocus, cette simplicité des chrétiens qui les rend semblables à des enfants. Un coeur couronné d' innocence vaut mieux pour le marinier qu' une poupe ornée de fleurs ; et les sentiments que répand une âme pure sont plus agréables au souverain des mers que le vin qui coule d' une coupe d' or. La nuit, au lieu d' adresser aux astres des invocations coupables et vaines, nous regardions en silence ce firmament où les étoiles se plaisent à luire pour le Dieu qui les a créées, ce beau ciel, ces demeures paisibles, que j' avois pour toujours fermés à Velléda ! Nous passâmes non loin d' Utique et de Carthage : Marius et Caton ne me rappelèrent dans le crime et dans la vertu qu' un peu de gloire et beaucoup de malheur. J' aurois voulu embrasser Augustin sur ces bords. à la vue de la colline où fut le palais de Didon, je fondis tout à coup en larmes. Une colonne de fumée qui s' élevoit du rivage sembla m' annoncer, ainsi qu' au fils d' Anchise, l' embrasement du bûcher funèbre. Dans le destin de la reine de Carthage, je retrouvai celui de la prêtresse des gaulois. Cachant ma tête dans mes deux mains, je me mis à pousser des sanglots. Je fuyois aussi sur les p112 mers après avoir causé la mort d' une femme, et pourtant, homme sans gloire et sans avenir, je n' étois pas comme énée le dernier héritier d' Ilion et d' Hector ; je n' avois pas comme lui pour excuse l' ordre du ciel et les destinées de l' empire romain. Nous franchîmes le promontoire de Mercure, et le cap où Scipion, saluant la fortune de Rome, voulut aborder avec son armée. Poussés par les vents vers la petite sirte, nous vîmes la tour qui servit de retraite au grand Annibal, lorsqu' il s' embarqua furtivement pour échapper à l' ingratitude de sa patrie : à quelque terre que l' on aborde, on est sûr d' y rencontrer les traces de l' injustice et du malheur. C' est ainsi qu' au rivage opposé de la Sicile, je croyois voir ces victimes de Verrès, qui du haut de l' instrument de leur supplice, tournoient inutilement vers Rome leurs regards mourants. Ah ! Le chrétien sur sa croix n' implorera point en vain sa patrie ! Déjà nous avions laissé à notre droite l' île délicieuse des lotophages, les autels des philènes, et leptis, patrie de Sévère. Nous ne tardâmes pas à traverser le golfe de Cyrène. La treizième aurore embellissoit les cieux, lorsque nous vîmes se former à l' horizon, le long des flots, une rive basse et désolée. Par delà une vaste plaine de sable, une haute colonne attira p113 bientôt nos regards. Les marins reconnurent la colonne de Pompée, consacrée aujourd' hui à Dioclétien, par Pollion, préfet d' égypte. Nous nous dirigeâmes sur ce monument qui annonce si bien aux voyageurs cette cité, fille d' Alexandre, bâtie par le vainqueur d' Arbelles pour être le tombeau du vaincu de Pharsale. Nous vînmes jeter l' ancre à l' occident du phare, dans le grand port d' Alexandrie. Pierre, évêque de cette ville fameuse, m' accueillit avec une bonté paternelle. Il m' offrit un asile dans les bâtiments des serviteurs de l' autel ; mais des liens de parenté me firent choisir la maison de la belle et pieuse Aecaterine. Avant de rejoindre Dioclétien dans la haute-égypte, je passai quelques jours à Alexandrie, pour en visiter les merveilles. La bibliothéque excita surtout mon admiration. Elle étoit gouvernée par le savant Didyme, digne successeur d' Aristarque. Là, je rencontrai des philosophes de tous les pays, et les hommes les plus illustres des églises de l' Afrique et de l' Asie : Arnobe de Carthage, Athanase d' Alexandrie, Eusèbe p114 de Césarée, Timothée, Pamphile, tous apologistes, docteurs ou confesseurs de Jésus-Christ. Le foible séducteur de Velléda osoit à peine lever les yeux dans la société de ces hommes forts qui avoient vaincu et détrôné les passions, comme ces conquérants envoyés du ciel pour frapper les princes de la verge, et mettre le pied sur le cou des rois. Un soir, j' étois resté presque seul dans le dépôt des remèdes et des poisons de l' âme. Du haut d' une galerie de marbre je regardois Alexandrie éclairée des derniers rayons du jour. Je contemplois cette ville habitée par un million d' hommes, et située entre trois déserts : la mer, les sables de la Libye et Nécropolis, cité des morts aussi grande que celle des vivants. Mes yeux erroient sur tant de monuments, le phare, le timonium, l' hippodrome, le palais des ptolémées, les aiguilles de Cléopâtre ; je considérois ces deux ports couverts de navires, ces flots, témoins de la magnanimité du premier des Césars, et de la douleur de Cornélie. La forme même de la cité frappoit mes regards : elle se dessine comme une cuirasse macédonienne sur les sables de la Libye, soit pour rappeler le souvenir de son fondateur, soit pour dire aux p115 voyageurs que les armes du héros grec étoient fécondes, et que la pique d' Alexandre faisoit éclore des cités au désert, comme la lance de Minerve fit sortir l' olivier fleuri du sein de la terre. Pardonnez, seigneurs, à cette image empruntée d' une source impure. Plein d' admiration pour Alexandre, je rentrai dans l' intérieur de la bibliothéque ; je découvris une salle que je n' avois point encore parcourue. à l' extrémité de cette salle, je vis un petit monument de verre qui réfléchissoit les feux du soleil couchant. Je m' en approchai ; c' étoit un cercueil : le cristal transparent me laissa voir au fond de ce cercueil un roi mort à la fleur de l' âge, le front ceint d' une couronne d' or, et environné de toutes les marques de la puissance. Ses traits immobiles conservoient encore des traces de la grandeur de l' âme qui les anima ; il sembloit dormir du sommeil de ces vaillants qui sont tombés morts et qui ont mis leurs épées sous leur tête. Un homme étoit assis près du cercueil : il paroissoit profondément occupé d' une lecture. Je jetai les yeux sur son livre : je reconnus la bible des septante qu' on m' avoit déjà montrée. Il la tenoit déroulée à ce verset des machabées : " lorsque Alexandre eut vaincu Darius, il passa jusqu' à l' extrémité du monde, et la terre p116 se tut devant lui. Après cela il connut qu' il devoit bientôt mourir. Les grands de sa cour prirent tous le diadème après sa mort, et les maux se multiplièrent sur la terre. " dans ce moment je reportai mes regards sur le cercueil : le fantôme qu' il renfermoit me parut avoir quelque ressemblance avec les bustes d' Alexandre... celui devant qui la terre se taisoit, réduit à un éternel silence ! Un obscur chrétien assis près du cercueil du plus fameux des conquérants, et lisant dans la bible l' histoire et les destinées de ce conquérant ! Quel vaste sujet de réflexions ! Ah ! Si l' homme, quelque grand qu' il soit, est si peu de chose, qu' est-ce donc que ses oeuvres, disois-je en moi-même ? Cette superbe Alexandrie périra à son tour comme son fondateur. Un jour, dévorée par les trois déserts qui la pressent, la mer, les sables et la mort la reprendront comme un bien envahi sur eux, et l' arabe reviendra planter sa tente sur ses ruines ensevelies ! Le lendemain de cette journée je m' embarquai pour Memphis. Nous nous trouvâmes bientôt au milieu de la mer, dans les eaux rougissantes du Nil. Quelques palmiers qui sembloient plantés dans les flots, nous annoncèrent ensuite une terre que l' on ne voyoit point encore. Le sol p117 qui les portoit s' éleva peu à peu au-dessus de l' horizon. On découvrit par degrés les sommets confus des édifices de Canope ; et l' égypte enfin, toute brillante d' une inondation nouvelle, se montre à nos yeux, comme une génisse féconde qui vient de se baigner dans les flots du Nil. Nous entrâmes à pleines voiles dans le fleuve. Les mariniers le saluèrent de leurs cris, et portèrent à leur bouche son onde sacrée. Un paysage à fleur d' eau s' étendoit sur l' une et l' autre rive. Ce fertile marais étoit à peine ombragé par des sycomores chargés de figues, et par des palmiers qui semblent être les roseaux du Nil. Quelquefois le désert, comme un ennemi, se glisse dans la verte plaine ; il pousse ses sables en longs serpents d' or, et dessine au sein de la fécondité des méandres stériles. Les hommes ont multiplié sur cette terre l' obélisque, la colonne et la pyramide, sorte d' architecture isolée, qui remplace par l' art les troncs des vieux chênes que la nature a refusés à un sol rajeuni tous les ans. Cependant nous commencions à découvrir à notre droite les premières sinuosités de la montagne de Libye, et à notre gauche la crête des monts de la mer érythrée. Bientôt, dans l' espace vide que laissoit l' écartement de ces deux chaînes de montagnes, nous vîmes paroître le sommet des deux grandes pyramides. Placées à l' entrée p118 de la vallée du Nil, elles ressemblent aux portes funèbres de l' égypte, ou plutôt à quelque monument triomphal élevé à la mort pour ses victoires : Pharaon est là avec tout son peuple, et ses sépulcres sont autour de lui. Non loin, et comme à l' ombre de ces demeures du néant, Memphis s' élève entourée de cercueils. Baignée par le lac Achéruse où Caron passoit les morts, voisine de la plaine des tombeaux, elle semble n' avoir qu' un pas à franchir pour descendre aux enfers avec ses générations. Je ne m' arrêtai pas long-temps dans cette ville déchue de sa première grandeur. Cherchant toujours Dioclétien, je remontai jusque dans la haute égypte. Je visitai Thèbes aux cent portes, Tentyra aux ruines magnifiques, et quelques-unes des quatre mille cités que le Nil arrose dans son cours. Ce fut en vain que je cherchai cette sage et sérieuse égypte, qui donna Cécrops et Inachus à la Grèce, qui fut visitée par Homère, Lycurgue et Pythagore, et par Jacob, Joseph et Moïse, cette égypte où le peuple jugeoit ses rois après leur mort, où l' on empruntoit en livrant pour gage le corps d' un père, où le père qui avoit tué son fils étoit obligé de tenir pendant trois jours le corps de ce fils embrassé, où l' on promenoit un cercueil autour de la table du festin, où p119 les maisons s' appeloient des hôtelleries, et les tombeaux des maisons. J' interrogeai les prêtres si renommés dans la science des choses du ciel et des traditions de la terre. Je ne trouvai que des fourbes qui entourent la vérité de bandelettes comme leurs momies, et la rangent au nombre des morts dans leurs puits funèbres. Retombés dans une grossière ignorance, ils n' entendent plus la langue hiéroglyphique ; leurs symboles bizarres ou effrontés sont muets pour eux comme pour l' avenir : ainsi, la plupart de leurs monuments, les obélisques, les sphinx, les colosses, ont perdu leurs rapports avec l' histoire et les moeurs. Tout est changé sur ces bords, hors la superstition consacrée par le souvenir des ancêtres : elle ressemble à ces monstres d' airain que le temps ne peut faire entièrement disparoître dans ce climat conservateur : leurs croupes et leurs dos sont ensevelis dans le sable, mais ils lèvent encore une tête hideuse du milieu des tombeaux. Enfin, je rencontrai Dioclétien auprès des grandes cataractes, où il venoit de conclure un traité avec les peuples de Nubie. L' empereur me daigna parler des honneurs militaires que j' avois obtenus, et me témoigner quelque regret de la résolution que j' avois prise. " toutefois, dit-il, si vous persistez dans p120 votre projet, vous pouvez retourner dans votre patrie. J' accorde cette grâce à vos services : vous serez le premier de votre famille qui soit rentré sous le toit de ses pères avant d' avoir laissé un fils en otage au peuple romain. " plein de joie de me trouver libre, il me restoit à voir en égypte une autre espèce d' antiquités, plus d' accord avec mes sentiments, ma pénitence et mes remords. Je touchois au désert témoin de la fuite des hébreux, et consacré par les miracles du Dieu d' Israël : je résolus de le traverser en prenant la route de Syrie. Je redescendis le fleuve de l' égypte. à deux journées au-dessus de Memphis, je pris un guide pour me conduire au rivage de la mer Rouge ; de là, je devois passer à Arsinoë pour me rendre à Caza avec les marchands de Syrie. Quelques dattes et des outres remplies d' eau furent les seules provisions du voyage. Le guide marchoit devant moi, monté sur un dromadaire ; je le suivois sur une cavale arabe. Nous franchîmes la première chaîne des montagnes qui bordent la rive orientale du Nil ; et perdant de vue les humides campagnes, nous entrâmes dans une plaine aride : rien ne représente mieux le passage de la vie à la mort. Figurez-vous, seigneurs, des plages sablonneuses, p121 labourées par les pluies de l' hiver, brûlées par les feux de l' été, d' un aspect rougeâtre, et d' une nudité affreuse. Quelquefois seulement, des nopals épineux couvrent une petite partie de l' arène sans bornes ; le vent traverse ces forêts armées, sans pouvoir courber leurs inflexibles rameaux ; çà et là des débris de vaisseaux pétrifiés étonnent les regards, et des monceaux de pierre élevés de loin à loin servent à marquer le chemin aux caravanes. Nous marchâmes tout un jour dans cette plaine. Nous franchîmes une autre chaîne de montagnes, et nous découvrîmes une seconde plaine plus vaste et plus désolée que la première. La nuit vint. La lune éclairoit le désert vide : on n' apercevoit, sur une solitude sans ombre, que l' ombre immobile de notre dromadaire, et l' ombre errante de quelques troupeaux de gazelles. Le silence n' étoit interrompu que par le bruit des sangliers qui broyoient des racines flétries, ou par le chant du grillon qui demandoit en vain dans ce sable inculte le foyer du laboureur. Nous reprîmes notre route avant le retour de la lumière. Le soleil se leva dépouillé de ses rayons, et semblable à une meule de fer rougie. La chaleur augmentoit à chaque instant. Vers la troisième heure du jour, le dromadaire p122 commença à donner des signes d' inquiétude : il enfonçoit ses nazeaux dans le sable et souffloit avec violence. Par intervalle, l' autruche poussoit des sons lugubres. Les serpents et les caméléons se hâtoient de rentrer dans le sein de la terre. Je vis le guide regarder le ciel et pâlir. Je lui demandai la cause de son trouble. " je crains, dit-il, le vent du midi ; sauvons-nous. " tournant le visage au nord, il se mit à fuir de toute la vitesse de son dromadaire. Je le suivis : l' horrible vent qui nous menaçoit étoit plus léger que nous. Soudain de l' extrémité du désert accourt un tourbillon. Le sol emporté devant nous manque à nos pas, tandis que d' autres colonnes de sables, enlevées derrière nous, roulent sur nos têtes. égaré dans un labyrinthe de tertres mouvants et semblables entre eux, le guide déclare qu' il ne reconnoît plus sa route ; pour dernière calamité, dans la rapidité de notre course, nos outres remplies d' eau s' écoulent. Haletants, dévorés d' une soif ardente, retenant fortement notre haleine dans la crainte d' aspirer des flammes, la sueur ruisselle à grands flots de nos membres abattus. L' ouragan redouble de rage : il creuse jusqu' aux antiques fondements de la terre, et répand dans le ciel les entrailles brûlantes du p123 désert. Enseveli dans une atmosphère de sable embrasé, le guide échappe à ma vue. Tout à coup j' entends son cri ; je vole à sa voix : l' infortuné, foudroyé par le vent de feu, étoit tombé mort sur l' arène, et son dromadaire avoit disparu. En vain j' essayai de ranimer mon malheureux compagnon. Mes efforts furent inutiles. Je m' assis à quelque distance, tenant mon cheval en main, et n' espérant plus que dans celui qui changea les feux de la fournaise d' Azarias en un vent frais et une douce rosée. Un acacia qui croissoit dans ce lieu, me servit d' abri. Derrière ce frêle rempart, j' attendis la fin de la tempête. Vers le soir, le vent du nord reprit son cours ; l' air perdit sa chaleur cuisante, les sables tombèrent du ciel, et me laissèrent voir les étoiles : inutiles flambeaux qui me montrèrent seulement l' immensité du désert ! Toutes les bornes avoient disparu, tous les sentiers étoient effacés. Des paysages de sable formés par les vents offroient de toutes parts leurs nouveaux aspects et leurs créations nouvelles. épuisé de soif, de faim et de fatigue, ma cavale ne pouvoit plus porter son fardeau : elle se coucha mourante à mes pieds. Le jour vint achever mon supplice. Le soleil m' ôta le peu de force qui me restoit : j' essayai de faire quelques pas ; mais bientôt incapable d' aller plus avant, p124 je me précipitai la tête dans un buisson, et j' attendis, ou plutôt j' appelai la mort. Déjà le soleil avoit passé le milieu de son cours : tout à coup le rugissement d' un lion se fait entendre. Je me soulève avec peine, et j' aperçois l' animal terrible courant à travers les sables. Il me vint alors en pensée qu' il se rendoit peut-être à quelque fontaine connue des bêtes de ces solitudes. Je me recommandai à la puissance qui protégea Daniel, et louant Dieu, je me levai et suivis de loin mon étrange conducteur. Nous ne tardâmes pas d' arriver à une petite vallée. Là, se voyoit un puits d' eau fraîche environné d' une mousse verdoyante. Un dattier s' élevoit auprès ; ses fruits mûrs pendoient sous ses palmes recourbées. Ce secours inespéré me rendit la vie. Le lion but à la fontaine, et s' éloigna doucement, comme pour me céder sa place au banquet de la providence : ainsi renaissoient pour moi ces jours du berceau du monde, alors que le premier homme, exempt de souillure, voyoit les bêtes de la création se jouer autour de leur roi, et lui demander le nom qu' elles porteroient au désert. De la vallée du palmier on apercevoit à l' orient une haute montagne. Je me dirigeai sur cette espèce de phare, qui sembloit m' appeler à un port à travers les flots fixes et les ondes p125 épaisses d' un océan de sable. J' arrivai au pied de cette montagne ; je commençai à gravir des rocs noircis et calcinés qui fermoient l' horizon de toutes parts. La nuit étoit descendue ; je n' entendois que les pas d' une bête sauvage qui marchoit devant moi, et qui brisoit, en passant dans l' ombre, quelques plantes desséchées. Je crus reconnoître le lion de la fontaine. Tout à coup il se mit à rugir : les échos de ces montagnes inconnues semblèrent s' éveiller pour la première fois, et répondirent par un murmure sauvage aux accents du lion. Il s' étoit arrêté devant une caverne dont l' entrée étoit fermée par une pierre. J' entrevois une foible lumière à travers les fentes du rocher. Le coeur palpitant de surprise et d' espoir, je m' approche, je regarde ; ô miracle ! Je découvre réellement une lumière au fond de cette grotte. " qui que vous soyez, m' écriai-je, vous qui apprivoisez les bêtes farouches, prenez pitié d' un voyageur égaré ! " à peine avois-je prononcé ces mots, que j' entendis la voix d' un vieillard qui chantoit un cantique de l' écriture. " ô chrétien, m' écriai-je de nouveau, recevez votre frère ! " à l' instant même je vis paroître un homme cassé de vieillesse, et qui sembloit réunir sur sa p126 tête autant d' années que Jacob. Il étoit vêtu d' une robe de feuilles de palmier : " étranger, me dit-il ; soyez le bienvenu ! Vous voyez un homme qui est sur le point d' être réduit en poussière. L' heure de mon heureux sommeil est arrivée ; mais je puis encore vous donner l' hospitalité pour quelques moments. Entrez, mon frère, dans la grotte de Paul. " je suivis, en tremblant de respect, ce fondateur du christianisme dans les sables de la Thébaïde. Au fond de la grotte, un palmier, étendant et entrelaçant ses branches de toutes parts, formoit une espèce de vestibule. Une fontaine très-claire couloit auprès. De cette fontaine sortoit un petit ruisseau qui, à peine échappé de sa source, rentroit dans le sein de la terre. Paul s' assit avec moi au bord de l' eau, et le lion qui m' avoit montré le puits de l' arabe se vint coucher à nos pieds. " étranger, me dit l' anachorète avec une bienheureuse simplicité, comment vont les choses du monde ? Bâtit-on encore des villes ? Quel est le maître qui règne aujourd' hui ? Il y a cent treize ans que j' habite cette grotte : depuis cent ans je n' ai vu que deux hommes, vous aujourd' hui, et Antoine, l' héritier de mon désert, qui vint frapper p127 hier à ma porte, et qui reviendra demain pour m' ensevelir. " en achevant ces mots, Paul alla chercher dans le trou d' un rocher un pain du plus pur froment. Il me dit que la providence lui fournissoit chaque jour une pareille nourriture. Il m' invita à rompre avec lui le don céleste. Nous bûmes un peu d' eau dans le creux de notre main ; et après ce repas frugal, l' homme saint me demanda quels événements m' avoient conduit dans cette retraite inaccessible. Après avoir entendu la déplorable histoire de ma vie : " Eudore, me dit-il, vos fautes ont été grandes, mais il n' est rien que ne puissent effacer des larmes sincères. Ce n' est pas sans dessein sur vous que la providence vous a fait voir le christianisme naissant par toute la terre. Vous le retrouvez encore dans cette solitude, parmi les lions, sous les feux du tropique, comme vous l' avez rencontré au milieu des ours et des glaces du pôle. Soldat de Jésus-Christ, vous êtes destiné à combattre et à vaincre pour la foi. ô Dieu, dont les voies sont incompréhensibles ! C' est toi qui as conduit ce jeune confesseur dans cette grotte, afin que je lui dévoile l' avenir ; et qu' en achevant de lui faire connoître sa religion, je complète en lui par la grâce l' oeuvre que la nature a commencée ! Eudore, reposez-vous ici p128 toute cette journée ; demain, au lever du soleil, nous irons prier Dieu sur la montagne, et je vous parlerai avant de mourir. " l' anachorète m' entretint encore long-temps de la beauté de la religion et des bienfaits qu' elle doit répandre un jour sur le genre humain. Ce vieillard présentoit dans ses discours un contraste extraordinaire : aussi naïf qu' un enfant, quand il étoit abandonné à la seule nature, il sembloit avoir tout oublié, ou ne rien connoître du monde, de ses grandeurs, de ses peines, de ses plaisirs ; mais quand Dieu descendoit dans son âme, Paul devenoit un génie inspiré, rempli de l' expérience du présent et des visions de l' avenir. Deux hommes se trouvoient ainsi réunis dans le même homme : on ne pouvoit dire lequel étoit le plus admirable, ou de Paul l' ignorant, ou de Paul le prophète, puisque c' étoit à la simplicité du premier qu' étoit accordée la sublimité du second. Après m' avoir donné des leçons pleines d' une douceur grave et d' une agréable sagesse, Paul m' invite à faire avec lui un sacrifice de louanges à l' éternel ; il se lève, et debout sous le palmier, il chante : " béni soyez-vous, Dieu de nos pères, qui n' avez pas méprisé ma bassesse ! p129 Solitude, ô mon épouse ! Vous allez perdre celui qui trouvoit en vous des douceurs ! Le solitaire doit avoir le corps chaste, la bouche pure, l' esprit éclairé d' une lumière divine. Sainte tristesse de la pénitence, percez mon âme comme un aiguillon d' or, et remplissez-la d' une douleur céleste ! Les larmes sont mères des vertus, et le malheur est un marchepied pour s' élever vers le ciel. " la prière du saint étoit à peine achevée, qu' un doux et profond sommeil me saisit. Je m' endormis sur le lit de cendre que Paul préféroit à la couche des rois. Le soleil étoit prêt à finir son tour quand je rouvris les yeux à la lumière. L' hermite me dit : " levez-vous ; priez, mangez, et allons sur la montagne. " je lui obéis ; nous partîmes. Pendant plus de six heures, nous gravîmes des roches escarpées, et au lever du jour, nous atteignîmes la pointe la plus élevée du mont Colzim. Un horizon immense s' étendoit en cercle autour de nous. On découvroit à l' orient les sommets d' Horeb et de Sinaï, le désert de Sur et la mer Rouge ; au midi, les chaînes des montagnes p130 de la Thébaïde ; au nord, les plaines stériles où pharaon poursuivit les hébreux ; et à l' occident, par delà les sables où je m' étois égaré, la vallée féconde de l' égypte. L' aurore, entr' ouvrant le ciel de l' Arabie heureuse, éclaira quelque temps ce tableau. L' onagre, la gazelle et l' autruche couroient rapidement dans le désert, tandis que les chameaux d' une caravane passoient lentement à la file, menés par l' âne intelligent qui leur servoit de conducteur. On voyoit fuir sur la mer Rouge des vaisseaux chargés de parfums et de soies, ou qui portoient quelque sage aux rives indiennes. Couronnant enfin de splendeur cette frontière de deux mondes, le soleil se leva ; il parut éclatant de lumière au sommet du Sinaï : foible et pourtant brillante image du Dieu que Moïse contempla sur la cime de ce mont sacré ! Le solitaire prit la parole : " confesseur de la foi, jetez les yeux autour de vous. Voilà cet orient d' où sont sorties toutes les religions et toutes les révolutions de la terre ; voilà cette égypte qui a donné des dieux élégants à votre Grèce, et des dieux informes à l' Inde ; voilà ce désert de Sur où Moïse reçut la loi ; Jésus-Christ a paru dans ces mêmes régions, et un jour viendra qu' un descendant d' Ismaël rétablira p131 l' erreur sous la tente de l' arabe. La morale écrite est pareillement un fruit de ce sol fécond. Or, remarquez que les peuples de l' orient, comme en punition de quelque grande rébellion tentée par leurs pères, ont presque toujours été soumis à des tyrans : ainsi (merveilleux contrepoids ! ) la morale est née auprès de l' esclavage, et la religion nous est venue de la contrée du malheur. Enfin, ces mêmes déserts ont vu marcher les armées de Sésostris, de Cambyse, d' Alexandre, de César. Siècles à venir, vous y ramènerez des armées non moins nombreuses, des guerriers non moins célèbres ! Tous les grands mouvements imprimés à l' espèce humaine sont partis d' ici, ou sont venus s' y perdre. Une énergie surnaturelle s' est conservée aux bords où le premier homme a reçu la vie ; quelque chose de mystérieux semble encore attaché au berceau de la création et aux sources de la lumière. Sans nous arrêter à ces grandeurs humaines qui tour à tour ont trébuché dans la tombe, sans considérer ces siècles fameux qu' une pelletée de terre sépare, et qu' un peu de poussière recouvre, c' est surtout pour les chrétiens que l' orient est le pays des merveilles. Vous avez vu le christianisme pénétrer, à l' aide de la morale, chez les nations civilisées de l' Italie et de la Grèce ; vous l' avez vu s' introduire p132 par la charité au milieu des peuples barbares de la Gaule et de la Germanie ; ici, sous l' influence d' une nature qui affoiblit l' âme en rendant l' esprit obstiné, chez un peuple grave par ses institutions politiques, et léger par son climat, la charité et la morale seroient insuffisantes. La religion de Jésus-Christ ne peut entrer dans les temples d' Isis et d' Ammon que sous les voiles de la pénitence. Il faut qu' elle offre à la mollesse le spectacle de toutes les privations ; il faut qu' elle oppose aux fourberies des prêtres et aux mensonges des faux dieux, des miracles certains et de vrais oracles ; des scènes extraordinaires de vertu peuvent seules arracher la foule enchantée aux jeux du cirque et du théâtre : tandis que d' une part les hommes commettent de grands crimes, les grandes expiations sont nécessaires, afin que la renommée de ces dernières étouffe la célébrité des premiers. Voilà la raison de l' établissement de ces missionnaires qui commencent en moi, et qui se perpétueront dans ces solitudes. Admirez notre divin chef qui sait dresser sa milice selon les lieux et les obstacles qu' elle a à combattre. Contemplez les deux religions qui vont lutter ici corps à corps, jusqu' à ce que l' une ait terrassé l' autre. L' antique culte d' Osiris qui se perd dans la nuit des temps, fier de ses traditions, de ses p133 mystères, de ses pompes, se croit sûr de la victoire. Le grand dragon d' égypte se couche au milieu de ses eaux, et dit : " le fleuve est à moi. " il croit que le crocodile recevra toujours l' encens des mortels, que le boeuf qu' on assomme à la crèche sera toujours le plus grand des dieux. Non, mon fils, une armée va se former dans le désert, et marcher à la conquête de la vérité. Elle s' avance de la Thébaïde et de la solitude de Scété ; elle est composée de saints vieillards qui ne portent que des bâtons blancs pour assiéger les prêtres de l' erreur dans leurs temples. Ces derniers occupent des champs fertiles, et sont plongés dans le luxe et les plaisirs ; les premiers habitent un sable brûlant parmi toutes les rigueurs de la vie. L' enfer, qui pressent sa ruine, tente tous les moyens de victoire : les démons de la volupté, de l' or, de l' ambition, cherchent à corrompre la milice fidèle. Le ciel vient au secours de ses enfants ; il prodigue en leur faveur les miracles. Qui pourroit dire les noms de tant d' illustres solitaires, les Antoine, les Sérapion, les Macaire, les Pacôme ! La victoire se déclare pour eux : le seigneur se revêt de l' égypte, comme un berger de son manteau. Partout où l' erreur avoit parlé, la vérité s' est fait entendre ; partout où les faux dieux avoient placé un mystère, Jésus-Christ a placé un saint. Les grottes p134 de la Thébaïde sont envahies, les catacombes des morts sont occupées par des vivants morts aux passions de la terre. Les dieux forcés dans leurs temples retournent au fleuve ou à la charrue. Un cri de triomphe s' élève depuis la pyramide de Chéops jusqu' au tombeau d' Osymandué. La postérité de Joseph rentre dans la terre de Gessen ; et cette conquête due aux larmes des vainqueurs ne coûte pas une larme aux vaincus ! " Paul suspendit un moment son discours ; ensuite reprenant la parole : " Eudore, dit-il, vous n' abandonnerez plus les rangs des soldats de Jésus-Christ ? Si vous n' êtes pas rebelle à la voix du ciel, quelle couronne vous attend ! Quelle gloire sera répandue sur vous ! Eh ! Mon fils, que chercheriez-vous à présent parmi les hommes ! Le monde pourroit-il vous toucher ? Voudriez-vous, ainsi que l' infidèle israélite, mener des danses autour du veau d' or ? Savez-vous quelle fin menace cet empire qui depuis long-temps écrase le genre humain ? Les crimes des maîtres du monde amèneront bientôt le jour de la vengeance. Ils ont persécuté les fidèles ; ils se sont remplis du sang des martyrs, comme les coupes et les cornes de l' autel... " p135 Paul s' interrompit de nouveau. Il étendit ses bras vers le mont Horeb, ses yeux s' animèrent, une flamme parut sur sa tête, son front ridé brilla tout à coup d' une jeunesse divine ; le nouvel élie s' écria : " d' où viennent ces familles fugitives qui cherchent un abri dans l' antre du solitaire ? Qui sont ces peuples sortis des quatre régions de la terre ? Voyez-vous ces hideux cadavres, enfants impurs des démons et des sorcières de la Scythie ? Le fléau de Dieu les conduit. Leurs chevaux sont plus légers que les léopards ; ils assemblent des troupes de captifs comme des monceaux de sable ! Que veulent ces rois vêtus de peaux de bêtes, la tête couverte d' un chapeau barbare, ou les joues peintes d' une couleur verte ? Pourquoi ces hommes nus égorgent-ils les prisonniers autour de la ville assiégée ? Arrêtez : ce monstre a bu le sang du romain qu' il avoit abattu ! Tous viennent du désert d' une terre affreuse ; tous marchent vers la nouvelle Babylone. Es-tu tombée, reine des cités ? Ton capitole est-il caché dans la poussière ? Que tes campagnes sont désertes ! Quelle solitude autour de toi... ! Mais, ô prodige ! La croix paroît p136 au milieu de ce tourbillon de poussière ! Elle s' élève sur Rome ressuscitée ! Elle en marque les édifices. Père des anachorètes, Paul, réjouis-toi avant de mourir ! Tes enfants occupent les ruines du palais des Césars ; les portiques où la mort des chrétiens fut jurée, sont changés en cloîtres pieux, et la pénitence habite où régna le crime triomphant ! " Paul laissa retomber ses mains à ses côtés. Le feu qui l' avoit animé s' éteignit. Redevenu mortel, il en reprit le langage. " Eudore, me dit-il, il faut nous séparer. Je ne dois plus descendre de la montagne. Celui qui me doit ensevelir approche ; il vient couvrir ce pauvre corps et rendre la terre à la terre. Vous le trouverez au bas du rocher ; vous attendrez son retour : il vous montrera le chemin. " alors l' étonnant vieillard me força de le quitter. Triste, et plongé dans les plus sérieuses pensées, je m' éloignai en silence. J' entendois la voix de Paul qui chantoit son dernier cantique. Prêt à se brûler sur l' autel, le vieux phénix saluoit par des concerts sa jeunesse renaissante. Au bas de la montagne je rencontrai un autre vieillard qui hâtoit ses pas. Il tenoit à la main la tunique d' Athanase que Paul lui avoit demandée p137 pour lui servir de linceul. C' étoit le grand Antoine, éprouvé par tant de combats contre l' enfer. Je voulus lui parler ; mais lui, toujours marchant, " j' ai vu élie, j' ai vu Jean dans le désert, j' ai vu Paul dans un paradis ! " il passa, et j' attendis son retour toute la journée. Il ne revint que le jour suivant. Des pleurs couloient de ses yeux. " mon fils, s' écria-t-il en s' approchant de moi, le séraphin n' est plus sur la terre. à peine hier m' étois-je éloigné de vous, que je vis, au milieu d' un choeur d' anges et de prophètes, Paul tout éclatant d' une blancheur pure, monter au ciel. Je courus au haut de la montagne, j' aperçus le saint les genoux en terre, la tête levée et les bras étendus vers le ciel ; il sembloit encore prier, et il n' étoit plus ! Deux lions qui sortirent des rochers voisins, m' ont aidé à lui creuser un tombeau, et sa tunique de feuilles de palmier est devenue mon héritage. " " ce fut ainsi qu' Antoine me raconta la mort du premier des anachorètes. Nous nous mîmes en route, et nous arrivâmes au monastère où déjà se formoit sous la direction d' Antoine cette milice dont Paul m' avoit annoncé les conquêtes. Un solitaire me conduisit à Arsinoé. J' en partis bientôt avec les marchands de Ptolémaïs. En p138 traversant l' Asie, je m' arrêtai aux saints lieux, où je connus la pieuse Hélène, épouse de Constance, mon généreux protecteur, et mère de Constantin, mon illustre ami. Je vis ensuite les sept églises instruites par le prophète de Patmos, la patiente éphèse, Smyrne l' affligée, Pergame remplie de foi, la charitable Thyatire, Sardes mise au rang des morts, Laodicée qui doit acheter des habits blancs, et Philadelphie aimée de celui qui possède la clef de David. J' eus le bonheur de rencontrer à Byzance le jeune prince Constantin, qui daigna me presser dans ses bras, et me confier ses vastes projets. Je vous revis enfin, ô mes parents ! Après dix années d' absence et de malheurs ! Si le ciel exauçoit mes voeux, je ne quitterois plus les vallons de l' Arcadie : heureux d' y passer mes jours dans la pénitence, et d' y dormir après ma mort dans le tombeau de mes pères ! " ces dernières paroles mirent fin au récit d' Eudore : les vieillards qui l' écoutoient demeurèrent quelque temps en silence. Lasthénès remercioit Dieu au fond du coeur de lui avoir donné un tel fils ; Cyrille n' avoit plus rien à dire à un jeune homme qui avouoit ses fautes avec tant de candeur ; il le regardoit même avec un mélange de respect et d' admiration, comme un confesseur p139 appelé par le ciel aux plus hautes destinées ; Démodocus étoit presque effrayé du langage inconnu et des vertus incompréhensibles d' Eudore. Les trois vieillards se lèvent avec majesté, comme trois rois, et rentrent au foyer de Lasthénès. Cyrille, après avoir offert pour Eudore le redoutable sacrifice, prend congé de ses hôtes et retourne à Lacédémone. Eudore se retire dans la grotte témoin de sa pénitence. Démodocus, resté seul avec sa fille, la serre tendrement dans ses bras, et lui dit avec un pressentiment triste : " fille de Démodocus, tu seras peut-être aussi malheureuse à ton tour, car Jupiter dispose de nos destinées. Mais tu imiteras Eudore. L' adversité a augmenté les vertus de ce jeune homme. Les vertus les plus rares ne sont pas toujours le résultat de cette lente maturité que l' âge amène : la grappe encore verte, tordue par la main du vigneron, et flétrie sur le cep avant l' automne, donne le plus doux vin aux bords de l' Alphée et sur les coteaux de l' Erymanthe. " LIVRE DOUZIEME p141 esprit saint, qui fécondas le vaste abîme en le couvrant de tes ailes, c' est à présent que j' ai besoin de ton secours ! Du haut de la montagne qui voit s' abaisser à ses pieds les sommets d' Aonie, tu contemples ce mouvement perpétuel des choses de la terre, cette société humaine où tout change, même les principes, où le bien devient le mal, où le mal devient le bien ; tu regardes en pitié les dignités qui nous enflent le coeur, les vains honneurs qui le corrompent ; p142 tu menaces le pouvoir acquis par des crimes, tu consoles le malheur acheté par des vertus ; tu vois les diverses passions des hommes, leurs craintes honteuses, leurs haines basses, leurs voeux intéressés, leurs joies si courtes, leurs ennuis si longs ; tu pénètres toutes ces misères, ô esprit créateur ! Anime et vivifie ma parole dans le récit que je vais faire : heureux si je puis adoucir l' horreur du tableau, en y peignant les miracles de ton amour ! Placés aux postes désignés par leur chef, les esprits de ténèbres soufflent de toutes parts la discorde et l' horreur du nom chrétien. Ils déchaînent dans Rome même les passions des chefs et des ministres de l' empire. Astarté présente sans cesse à Hiéroclès l' image de la fille d' Homère. Il donne à ce fantôme séduisant toutes les grâces qu' ajoutent à la beauté l' absence et le souvenir. Satan réveille secrètement l' ambition de Galérius : il lui peint les fidèles attachés à Dioclétien, comme le seul appui qui soutient le vieil empereur sur son trône. Le préfet d' Achaïe, déserteur de la loi évangélique et livré au démon de la fausse sagesse, confirme le fougueux César dans sa haine contre les adorateurs du vrai Dieu. La mère de Galérius se plaint de ce que les disciples de la croix insultent p143 à ses sacrifices, et refusent de prier pour son fils les divinités champêtres. Lorsqu' un vautour, sauvage enfant de la montagne, va fondre sur une colombe qui se désaltère dans un courant d' eau ; à l' instant où il se précipite, d' autres vautours arrêtés sur un rocher poussent des cris cruels, et l' excitent à dévorer sa proie : ainsi Galérius, qui veut anéantir la religion de Jésus-Christ, est encore animé au carnage par sa mère et par l' impie Hiéroclès. Enivré de ses victoires sur les parthes, traînant à sa suite le luxe et la corruption de l' Asie, nourrissant les projets les plus ambitieux, il fatigue Dioclétien de ses plaintes et de ses menaces. " qu' attendez-vous, lui dit-il, pour punir une race odieuse que votre dangereuse clémence laisse multiplier dans l' empire ? Nos temples sont déserts, ma mère est insultée, votre épouse séduite. Osez frapper des sujets rebelles : vous trouverez dans leurs richesses des ressources qui vous manquent, et vous ferez un acte de justice agréable aux dieux. " Dioclétien étoit un prince orné de modération et de sagesse ; son âge le faisoit encore pencher vers la douceur en faveur des peuples : tel un vieil arbre, en abaissant ses rameaux, rapproche ses fruits de la terre. Mais l' avarice qui resserre le coeur, et la superstition qui le trouble, gâtoient p144 les grandes qualités de Dioclétien. Il se laissa séduire par l' espoir de trouver des trésors chez les fidèles. Marcellin, évêque de Rome, reçut l' ordre de livrer aux temples des idoles les richesses du nouveau culte. L' empereur se rendit lui-même à l' église où ces trésors devoient avoir été rassemblés. Les portes s' ouvrent : il aperçoit une troupe innombrable de pauvres, d' infirmes, d' orphelins ! " prince, lui dit le pasteur des hommes, voilà les trésors de l' église, les joyaux, les vases précieux, les couronnes d' or de Jésus-Christ ! " cette austère et touchante leçon fit monter la rougeur au front du prince. Un monarque est terrible quand il est vaincu en magnanimité : la puissance, par un instinct sublime, prétend à la vertu, comme une mâle jeunesse se croit faite pour la beauté : malheur à celui qui ose lui faire sentir les qualités ou les grâces qui lui manquent ! Satan profite de ce moment de foiblesse pour augmenter le ressentiment de Dioclétien de toutes les frayeurs de la superstition. Tantôt les sacrifices sont tout à coup suspendus, et les prêtres déclarent que la présence des chrétiens éloigne les dieux de la patrie ; tantôt le foie des victimes immolées paroît sans tête ; leurs entrailles parsemées de taches livides n' offrent que des p145 signes funestes ; les divinités couchées sur leurs lits, dans les places publiques, détournent les yeux ; les portes des temples se referment d' elles-mêmes ; des bruits confus font retentir les antres sacrés ; chaque moment apporte à Rome la nouvelle d' un nouveau prodige : le Nil a retenu le tribut de ses eaux ; la foudre gronde, la terre tremble, les volcans vomissent des flammes ; la peste et la famine ravagent les provinces de l' orient ; l' occident est troublé par des séditions dangereuses et des guerres étrangères : tout est attribué à l' impiété des chrétiens. Dans la vaste enceinte du palais de Dioclétien, au milieu du jardin des thermes, s' élevoit un cyprès qu' arrosoit une fontaine. Au pied de ce cyprès étoit un autel consacré à Romulus. Tout à coup un serpent, le dos marqué de taches sanglantes, sort en sifflant de dessous l' autel ; il embrasse le tronc du cyprès. Parmi le feuillage, sur le rameau le plus élevé, trois passereaux étoient cachés dans leur nid : l' horrible dragon les dévore ; la mère vole à l' entour en gémissant ; l' impitoyable reptile la saisit bientôt par les ailes, et l' enveloppe malgré ses cris. Dioclétien effrayé de ce prodige fait appeler Tagès, chef des aruspices. Gagné secrètement par Galérius, et fanatique adorateur des idoles, Tagès s' écrie : p146 " ô prince ! Le dragon représente la religion nouvelle prête à dévorer les deux Césars et le chef de l' empire ! Hâtez-vous de détourner les effets de la colère céleste, en punissant les ennemis des dieux. "