Les Martyrs. Par François-René Chateaubriand (1768-1848) PREFACE 1ERE 2E EDITION p5 J' ai avancé, dans un premier ouvrage, que la religion chrétienne me paroissoit plus favorable que le paganisme au développement des caractères, et au jeu des passions dans l' épopée ; j' ai dit encore que le merveilleux de cette religion pouvoit peut-être lutter contre le merveilleux emprunté de la mythologie ; ce sont ces opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un exemple. Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès littéraire, il m' a semblé qu' il falloit chercher un sujet qui renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes ; un p6 sujet où le langage de la genèse pût se faire entendre auprès de celui de l' odyssée ; où le Jupiter d' Homère vînt se placer à côté du Jéhova de Milton sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des moeurs. Cette idée conçue, j' ai trouvé facilement l' époque historique de l' alliance des deux religions. La scène s' ouvre au moment de la persécution excitée par Dioclétien, vers la fin du troisième siècle. Le christianisme n' étoit point encore la religion dominante de l' empire romain, mais ses autels s' élevoient auprès des autels des idoles. Les personnages sont pris dans les deux religions : je fais d' abord connoître ces personnages ; le récit montre ensuite l' état du christianisme dans le monde connu, à l' époque de l' action ; le reste de l' ouvrage développe cette action qui se rattache par la catastrophe au massacre général des chrétiens. Je me suis peut-être laissé éblouir par le sujet ; il m' a semblé fécond. On voit en effet, au premier coup d' oeil, qu' il met à ma disposition l' antiquité profane et sacrée. En outre, j' ai trouvé moyen, par le récit et par le cours des événements, d' amener la peinture des différentes provinces de l' empire romain ; j' ai conduit le lecteur chez les francs et les gaulois, au berceau de nos ancêtres. La Grèce, l' Italie, p7 la Judée, l' égypte, Sparte, Athènes, Rome, Naples, Jérusalem, Memphis, les vallons de l' Arcadie, les déserts de la Thébaïde, sont les autres points de vue ou les perspectives du tableau. Les personnages sont presque tous historiques. On sait quel monstre fut Galérius. J' ai fait Dioclétien un peu meilleur et un peu plus grand qu' il ne le paroît dans les auteurs de son temps. En cela j' ai prouvé mon impartialité. J' ai rejeté tout l' odieux de la persécution sur Galérius et sur Hiéroclès. Lactance dit en propres mots : deinde... in hieroclem ex vicario praesidem, qui auctor et consiliarius ad faciendam persecutionem fuit. " ... Hiéroclès qui fut l' instigateur et l' auteur de la persécution. " Tillemont, après avoir parlé du conseil où l' on mit en délibération la mort des chrétiens, ajoute : " Dioclétien consentit à remettre la chose au conseil,... etc. " p8 ce gouverneur d' Alexandrie fit souffrir des maux affreux à l' église, selon le témoignage de toute l' histoire. Hiéroclès étoit sophiste, et, en massacrant les chrétiens, il publia contre eux un ouvrage intitulé philaléthès , ou ami de la vérité . Eusèbe en a réfuté une partie dans un traité que nous avons encore ; c' est aussi pour y répondre que Lactance a composé ses institutions. Pearson a cru que l' hiéroclès, persécuteur des chrétiens, étoit le même que l' auteur du commentaire sur les vers dorés de Pythagore. Tillemont semble se ranger à l' avis du savant évêque de Chester ; et Jonsius, qui veut retrouver dans l' Hiéroclès de la bibliothèque de Photius, l' Hiéroclès réfuté par p9 Eusèbe, sert plutôt à confirmer qu' à détruire l' opinion de Pearson. Dacier qui, comme l' observe Boileau, veut toujours faire un sage de l' écrivain qu' il traduit, combat le sentiment du savant Pearson ; mais les raisons de Dacier sont foibles, et il est probable qu' Hiéroclès, persécuteur et auteur du philaléthès , est aussi l' auteur du commentaire. D' abord vicaire des préfets, Hiéroclès devint ensuite gouverneur de la Bithynie. Les Mènées, saint épiphane et les actes du martyre de saint Edèse, prouvent qu' Hiéroclès fut aussi gouverneur de l' égypte où il exerça de grandes cruautés. Fleury, qui suit ici Lactance, en parlant d' Hiéroclès, parle encore d' un autre sophiste qui écrivoit dans le même temps contre les chrétiens ; voici le portrait qu' il fait de ce sophiste inconnu : " dans le même temps que l' on abattoit l' église de Nicomédie, il y eut deux auteurs p10 qui publièrent des écrits contre la religion chrétienne... etc. " la lâcheté de ce sophiste qui attaquoit les chrétiens tandis qu' ils étoient sous le fer du bourreau, révolta les païens mêmes, et il ne p11 reçut pas des empereurs la récompense qu' il en attendoit. Ce caractère, tracé par Lactance, prouve que je n' ai donné à Hiéroclès que les moeurs de son temps. Hiéroclès étoit lui-même sophiste, écrivain, orateur et persécuteur : " l' autre auteur, dit Fleury, étoit du nombre des juges, et un de ceux qui avoient conseillé la persécution... etc. " je n' ai donc point calomnié Hiéroclès. Je respecte et honore la vraie philosophie. On pourra même observer que le mot de philosophe et de philosophie n' est pas une seule fois pris en mauvaise part dans mon ouvrage. Tout homme dont la conduite est noble, les sentiments élevés p12 et généreux, qui ne descend jamais à des bassesses, qui garde au fond du coeur une légitime indépendance, me semble respectable, quelles que soient d' ailleurs ses opinions. Mais les sophistes de tous les pays et de tous les temps sont dignes de mépris, parce qu' en abusant des meilleures choses, ils font prendre en horreur ce qu' il y a de plus sacré parmi les hommes. Je viens aux anachronismes. Les plus grands hommes que l' église ait produits, ont presque tous paru entre la fin du troisième siècle et le commencement du quatrième. Pour faire passer ces illustres personnages sous les yeux du lecteur, j' ai été obligé de presser un peu les temps ; mais ces personnages, la plupart placés ou même simplement nommés dans le récit, ne jouent point de rôles importants ; ils sont purement épisodiques, et ne tiennent presque point à l' action ; ils ne sont là que pour rappeler de beaux noms et réveiller de nobles souvenirs. Je crois que les lecteurs ne seront pas fâchés de rencontrer à Rome saint Jérôme et saint Augustin, de les voir, emportés par l' ardeur de la jeunesse, tomber dans ces fautes qu' ils ont pleurées si long-temps, et qu' ils ont peintes avec tant d' éloquence. Après tout, entre la mort de Dioclétien et la naissance de p13 saint Jérôme, il n' y a que vingt-huit ans. D' ailleurs, en faisant parler et agir saint Jérôme et saint Augustin, j' ai toujours peint fidèlement les moeurs historiques. Ces deux grands hommes parlent et agissent dans les martyrs comme ils ont parlé et comme ils ont agi, peu d' années après, dans les mêmes lieux et dans des circonstances semblables. Je ne sais si je dois rappeler ici l' anachronisme de Pharamond et de ses fils. On voit par Sidoine Apollinaire, par Grégoire de Tours, par l' épitome de l' histoire des francs, attribué à Frédégaire, par les antiquités de Montfaucon, qu' il y a eu plusieurs Pharamond, plusieurs Clodion, plusieurs Mérovée. Les rois francs dont j' ai parlé ne seront donc pas, si l' on veut, ceux que nous connoissons sous ces noms, mais d' autres rois, leurs ancêtres. J' ai placé la scène à Rome et non pas à Nicomédie, séjour habituel de Dioclétien. Un lecteur moderne ne se représente guère un empereur romain autre part qu' à Rome : il y a des choses que l' imagination ne peut séparer. Racine a observé, avec raison, dans la préface d' Andromaque, qu' on ne sauroit donner un fils étranger à la veuve d' Hector. Au reste, l' exemple de Virgile, de Fénélon et de Voltaire me servira d' excuse et d' autorité auprès p14 de ceux qui blâmeroient ces anachronismes. On m' avoit engagé à mettre des notes à mon ouvrage : peu de livres en effet en seroient plus susceptibles. J' ai trouvé dans les auteurs que j' ai consultés des choses généralement inconnues et dont j' ai fait mon profit. Le lecteur qui ignore les sources pourroit prendre ces choses extraordinaires pour des visions de l' auteur : c' est ce qui m' est déjà arrivé au sujet d' Atala. Voici quelques exemples de ces faits singuliers. En ouvrant le sixième livre des martyrs, on lit : " la France est une contrée sauvage et couverte de forêts, qui commence au delà du Rhin, etc. " je m' appuie ici de l' autorité de saint Jérôme dans la vie de saint Hilarion. J' ai de plus la carte de Peutinger, et je crois même qu' Ammien Marcellin donne le nom de France au pays des francs. Je fais mourir les deux Décius en combattant contre les francs : ce n' est pas l' opinion commune ; mais je suis la chronique d' Alexandrie. p15 Dans un autre endroit, je parle du port de Nîmes. J' adopte, alors pour un moment, l' opinion de ceux qui croient que la tour-Magne étoit un phare. Pour le cercueil d' Alexandre, on peut consulter Quinte-Curce, Strabon, Diodore de Sicile, etc. La couleur des yeux des francs, la peinture verte dont les lombards couvroient leurs joues, sont des faits puisés dans les lettres et dans les poésies de Sidoine. Pour la description des fêtes romaines, les prostitutions publiques, le luxe de l' amphithéâtre, les cinq cents lions, l' eau safranée, etc., on peut lire Cicéron, Suétone, Tacite, Florus ; les écrivains de l' histoire d' Auguste sont remplis de ces détails. Quant aux curiosités géographiques touchant les Gaules, la Grèce, la Syrie, l' égypte, elles sont tirées de Jules-César, de Diodore de Sicile, de Pline, de Strabon, de Pausanias, de l' anonyme de Ravenne, de Pomponius Méla, de la collection des panégyristes, de Libanius dans son discours à Constantin, et dans son livre intitulé Basilicus, de Sidoine Apollinaire, enfin de mes propres voyages. Pour les moeurs des francs, des gaulois et des autres barbares, j' ai lu avec attention, outre les auteurs déjà cités, la chronique d' Idace, p16 Priscus Panitès (fragments sur les ambassades), Julien (première oraison et le livre des Césars), Agathias et Procope sur les armes des francs, Grégoire de Tours et les chroniques, Salvien, Orose, le vénérable Bède, Isidore de Séville, Saxo Grammaticus, l' Edda, l' introduction à l' histoire de Charles-Quint, les remarques de Blair sur Ossian, Pelloutier, histoire des celtes, divers articles de Ducange, Joinville et Froissard. Les moeurs des chrétiens primitifs, la formule des actes des martyrs, les différentes cérémonies, la description des églises, sont tirées d' Eusèbe, de Socrate, de Sozomène, de Lactance, des apologistes, des actes des martyrs, de tous les pères, de Tillemont et de Fleury. Je prie donc le lecteur, quand il rencontrera quelque chose qui l' arrête, de vouloir bien supposer que cette chose n' est pas de mon invention, et que je n' ai eu d' autre vue que de rappeler un trait de moeurs curieux, un monument remarquable, un fait ignoré. Quelquefois aussi, en peignant un personnage de l' époque que j' ai choisie, j' ai fait entrer dans ma peinture un mot, une pensée, tirés des écrits de ce même personnage : non que ce mot et cette pensée fussent dignes d' être cités comme un modèle de beauté ou de goût, mais parce qu' ils p17 fixent les temps et les caractères. Tout cela auroit pu sans doute servir de matière à des notes. Mais avant de grossir les volumes, il faut d' abord savoir si mon livre sera lu, et si le public ne le trouvera pas déjà trop long. J' ai commencé les martyrs à Rome, dès l' année 1802, quelques mois après la publication du génie du christianisme. Depuis cette époque, je n' ai pas cessé d' y travailler. Les dépouillements que j' ai faits de divers auteurs sont si considérables, que pour les seuls livres des francs et des gaules, j' ai rassemblé les matériaux de deux gros volumes. J' ai consulté des amis de goûts différents et de différents principes en littérature. Enfin, non content de toutes ces études, de tous ces sacrifices, de tous ces scrupules, je me suis embarqué, et j' ai été voir les sites que je voulois peindre. Quand mon ouvrage n' auroit d' ailleurs aucun autre mérite, il auroit du moins l' intérêt d' un voyage fait aux lieux les plus fameux de l' histoire. J' ai commencé mes courses aux ruines de Sparte, et je ne les ai finies qu' aux débris de Carthage, en passant par Argos, Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis. Ainsi, en lisant les descriptions qui se trouvent dans les martyrs, le lecteur peut être assuré que ce sont des portraits ressemblants, et non des descriptions p18 vagues et ambitieuses. Quelques-unes de ces descriptions sont même tout-à-fait nouvelles : aucun voyageur moderne, du moins que je sache, n' a donné le tableau de la Messénie, d' une partie de l' Arcadie et de la vallée de la Laconie. Chandler, Wheler, Spon, le Roy, M De Choiseul, n' ont point visité Sparte ; M Fauvel et quelques anglois ont dernièrement pénétré jusqu' à cette ville célèbre, mais ils n' ont point encore publié le résultat de leurs travaux. La peinture de Jérusalem et de la mer Morte est également fidèle. L' église du saint-sépulcre, la voie douloureuse via dolorosa , sont telles que je les représente. Le fruit que mon héroïne cueille au bord de la mer Morte, et dont on a nié l' existence, se trouve partout à deux ou trois lieues au midi de Jéricho ; l' arbre qui le porte est une espèce de citronnier : j' ai moi-même apporté plusieurs de ces fruits en France. p19 Voilà ce que j' ai fait pour rendre les martyrs un peumoins indignes de l' attention publique. Heureux si le souffle poétique qui anime les ruines d' Athènes et de Jérusalem se fait sentir dans mon ouvrage ! Je n' ai point parlé de mes études et de mes voyages par une vaine ostentation, mais pour montrer la juste défiance que j' ai de mes talents, et les soins que je prends d' y suppléer par tous les moyens qui sont en ma disposition : on doit voir aussi dans ces travaux mon respect pour le public, et l' importance que j' attache à tout ce qui concerne de près ou de loin les intérêts de la religion. Il ne me reste plus qu' à parler du genre de cet ouvrage. Je ne prendrai aucun parti dans p20 une question si long-temps débattue ; je me contenterai de rapporter les autorités. On demande s' il peut y avoir des poëmes en prose ? Question qui au fond pourroit bien n' être qu' une dispute de mots. Aristote, dont les jugements sont des lois, dit positivement que l' épopée peut être écrite en prose ou en vers : (...) et ce qu' il y a de remarquable, c' est qu' il donne au vers homérique, ou vers simple, un nom qui le rapproche de la prose, (...) comme il dit de la prose poétique, (...) Denys D' Halicarnasse, dont l' autorité est également respectée, dit : " il est possible qu' un discours en prose ressemble à un beau poëme ou à de doux vers ; un poëme et des chants lyriques peuvent ressembler à une prose oratoire. " le même auteur cite des vers charmants de Simonide, sur Danaé, et il ajoute : p21 " ces vers paroissent tout-à-fait semblables à une belle prose. " Strabon confond de la même manière les vers et la prose. Le siècle de Louis Xiv, nourri de l' antiquité, paroît avoir adopté le même sentiment sur l' épopée en prose. Lorsque le Télémaque parut, on ne fit aucune difficulté de lui donner le nom de poëme. Il fut connu d' abord sous le titre des aventures de Télémaque, ou suite du ive livre de l' odyssée. Or, la suite d' un poëme ne peut être qu' un poëme. Boileau, qui d' ailleurs juge le Télémaque avec une rigueur que la postérité n' a point sanctionnée, le compare à l' odyssée et appelle Fénélon un poëte. " il y a, dit-il, de l' agrément dans ce livre, et une imitation de l' odyssée que j' approuve fort... etc. " p22 dix-huit mois après la mort de Fénélon, Louis De Sacy, donnant son approbation à une édition du Télémaque, appelle cet ouvrage un poëme épique quoiqu' en prose . Ramsay lui donne le même nom. L' abbé de Chanterac, cet intime ami de Fénélon, écrivant au cardinal Gabrieli, s' exprime de la sorte : " notre prélat avoit autrefois composé cet ouvrage (le Télémaque) en suivant le même plan qu' Homère dans son iliade et son odyssée, ou Virgile dans son énéide... etc. " enfin, écoutons Fénélon lui-même : " pour Télémaque, c' est une narration fabuleuse en forme de poëme héroïque, comme ceux d' Homère et de Virgile. " voilà qui est formel. p24 Faydit et Gueudeville furent les premiers critiques qui contestèrent au Télémaque le titr de poëme contre l' autorité d' Aristote et de leur siècle : c' est un fait assez singulier. Depuis cette époque, Voltaire et La Harpe ont déclaré qu' il n' y avoit point de poëme en prose : ils étoient fatigués et dégoûtés par les imitations que l' on avoit faites du Télémaque. Mais cela est-il bien juste ? Parce qu' on fait tous les jours de mauvais vers, faut-il condamner tous les vers ? Et n' y a-t-il pas des épopées en vers, d' un ennui mortel ? Si le Télémaque n' est pas un poëme, que sera-t-il ? Un roman ? Certainement le Télémaque diffère encore plus du roman que du poëme, dans le sens où nous entendons aujourd' hui ces deux mots. Voilà l' état de la question : je laisse la décision aux habiles. Je passerai, si l' on veut, condamnation sur le genre de mon ouvrage ; je répéterai volontiers ce que j' ai dit dans la préface d' Atala : vingt beaux vers d' Homère, de Virgile ou de Racine, seront toujours incomparablement au-dessus de la plus belle prose du monde. Après cela, je prie les poëtes de me pardonner d' avoir invoqué les filles de mémoire, pour m' aider à chanter les martyrs. Platon, cité par Plutarque dit qu' il emprunte le nombre à la poésie, comme un char pour s' envoler au ciel : j' aurois bien voulu monter aussi sur ce char, mais j' ai peur que la divinité qui m' inspire ne soit une de ces muses inconnues sur l' Hélicon, qui n' ont point d' ailes, et qui vont à pied, comme dit Horace : musa pedestris. PREFACE 3E EDITION p25 examen des martyrs. p26 1 examen des objections religieuses et morales faites contre les martyrs ; 2 examen des objections littéraires ; 3 changements faits aux premières éditions des martyrs, et remarques ajoutées à chaque livre de l' ouvrage. Objections religieuses et morales. Tout ce qu' on a dit contre les martyrs, on l' a dit également, et avec plus de force, contre le génie du christianisme : " système dangereux pour le goût ; religion compromise, moins défendue qu' outragée ; ouvrage déplorable ; ouvrage oublié ; ouvrage mort en naissant, etc., etc. " on peut jeter les yeux sur les critiques imprimées à la suite du génie du christianisme, et l' on y verra, exprimés de cent façons tous les jugements que je rappelle ici. Remarquons encore que les personnes qui semblent les plus effrayées des dangers auxquels les martyrs exposent la religion, sont du nombre de celles désignées dans la défense du génie du christianisme. " que les consciences timorées, disois-je, se rassurent ; ou plutôt qu' elles examinent bien, avant de s' alarmer, si les censeurs scrupuleux qui accusent l' auteur de porter la main à l' encensoir, qui montrent une si grande tendresse, de si vives inquiétudes pour la religion, ne seroient point des hommes connus par leur p27 mépris ou leur indifférence pour elle. Quelle dérision ! " ce soupçon tombe beaucoup mieux sur les adversaires des martyrs : car, en prenant contre moi la défense de la morale, de la pudeur et de la religion, ils ont laissé échapper de telles indécences et des plaisanteries si impies, que le fond de leurs sentiments s' est montré à découvert. Ils sont allés jusqu' à provoquer contre moi la censure ecclésiastique. Faydit, dans sa critique du Télémaque, emploie les mêmes insinuations. " autrefois, dit-il, on déposoit les évêques qui s' avisoient d' écrire des romans. " et à qui Faydit rappeloit-il noblement cet exemple ? à Louis Xiv, qui n' aimoit pas Fénélon, et qui croyoit voir dans le Télémaque la satire indirecte du gouvernement de la France. Quand la critique se sert de pareilles armes, il faut convenir qu' elle est bien forte. Quel est le but qu' on se propose en m' attaquant ainsi sous les rapports religieux ? Un but très-facile à voir. On suppose que mes prôneurs sont des chrétiens ; que toute ma force est là. Il faut donc me rendre suspect à ce qu' on appelle mon parti , faire naître des doutes sur ma sincérité, alarmer des gens simples qui sont assez modestes pour régler leur jugement sur le jugement d' un journal. Mais l' artifice étoit trop grossier pour réussir. En voulant trop prouver contre les martyrs, on n' a rien prouvé : personne n' a pu croire qu' un homme qui, depuis dix ans, emploie toutes les p28 foibles ressources de son esprit à la défense de la religion, fût tout à coup devenu l' ennemi adroit ou maladroit de cette même religion. Je n' avance rien au hasard, et je ne demande pas, comme mes ennemis, d' en être cru sur ma parole, quoique je ne l' aie jamais donnée en vain. Les chrétiens n' ont point trouvé que les martyrs exposassent la religion à des dangers, en voici la preuve : il y a en France une gazette appelée gazette ecclésiastique ou journal des curés. Si quelque journal a le droit d' appeler une cause chrétienne à son tribunal, c' est sans doute celui-là. Il a paru dans cette feuille sept articles sur les martyrs ; ces sept articles sont tous en faveur de l' ouvrage : on en prend la défense contre les journalistes qui l' ont attaqué, on en conseille la lecture ; on en fait l' apologie : et c' est vraisemblablement un prêtre qui tient ce langage, tandis que des censeurs, qui rient sans doute en eux-mêmes quand ils se font les champions de l' autel, crient de toutes parts au scandale. J' ai commencé par examiner la compétence de mes juges, passons à leurs objections. La première roule sur cette question tant débattue depuis l' apparition du génie du christianisme, savoir : si le merveilleux de notre religion peut être employé dans l' épopée, et s' il offre autant de ressources au poëte que le merveilleux du paganisme ? p29 Une chose singulière se présente au premier coup d' oeil. Ne diroit-on pas, à voir la surprise de quelques critiques, qu' avant moi on n' eût jamais entendu parler d' épopée chrétienne ? Ne semble-t-il pas que j' aie fait une découverte prodigieuse, inouïe ; que j' aie osé le premier mettre en action les anges, les saints, l' enfer et le ciel ? Et nous avons le Dante, le Tasse, le Camoëns, Milton, Voltaire, Klopstock, Gessner ! Boileau condamne le merveilleux chrétien. D' accord ; mais quelques vers de Boileau anéantiront-ils la Jérusalem, le paradis perdu, la Henriade ? Boileau ne peut-il pas être allé trop loin ? Boileau a-t-il jugé sans retour le Tasse, Fénélon, Quinault ? Il a paru une brochure imprimée à Lyon, où l' auteur, qui m' est inconnu, a bien voulu se déclarer en faveur des martyrs. On ne peut réunir à des autorités plus graves, une manière de raisonner plus saine. Je citerai souvent l' ouvrage de mon défenseur, en prenant seulement la liberté de retrancher un nom inutile ici, et d' adoucir l' expression d' une indignation vivement sentie. Cela me sera d' un grand soulagement : car rien n' est plus pénible que de parler de soi, et plus difficile que de garder toutes les convenances en plaidant sa propre cause. Que Boileau n' a pas été suivi aveuglément dans son opinion, comme on voudroit le faire entendre, c' est ce que le critique anonyme montre par des exemples frappants. p30 " je choisirai, dit-il, mes autorités parmi des hommes qu' on ne sauroit accuser d' avoir voulu égarer les jeunes littérateurs et corrompre le goût... etc. " p33 telles sont les autorités rapportées par mon défenseur. Donc, il est clair que Rollin, Voltaire, Batteux, Marmontel et La Harpe ont pensé qu' on pouvoit employer le merveilleux chrétien dans l' épopée. Il y a plus : Voltaire a fait un poëme avec ce merveilleux que l' on veut proscrire, et La Harpe a laissé plusieurs chants manuscrits d' une épopée chrétienne. Dans cette épopée, il y a un livre de l' enfer, un livre du ciel ; on voit agir les saints, les anges et les prophètes ; Dieu parle, Dieu prononce ses décrets ; enfin, c' est un poëme chrétien dans toute l' étendue du mot. Si ce poëme eût paru du vivant de La Harpe, on se seroit donc écrié que le Quintilien fraçois étoit le corrupteur du goût, et qu' il avoit profané la religion ? Disons la vérité : on n' a jamais voulu m' entendre ; on a toujours fait, de la chose la plus simple, la question la plus embrouillée. Voici les faits tels qu' ils sont : j' ai dit : 1 si l' on veut traiter un sujet épique tiré de l' histoire moderne, il faut nécessairement employer le merveilleux chrétien, puisque la religion chrétienne est aujourd' hui la religion des peuples civilisés de l' europe. p34 J' ai dit : 2 si nous ne voulons pas faire usage de ce merveilleux, il faut ou renoncer à l' épopée, ou placer toujours l' action de cette épopée dans l' antiquité. Et pourquoi donc abandonner absolument le droit si doux de chanter la patrie ? Que les critiques se contentent de répondre : " nous convenons qu' on ne peut avoir une épopée moderne, sans employer le merveilleux chrétien ; mais nous regrettons le merveilleux du paganisme, parce qu' il offre plus de ressources aux poëtes ; " j' entendrai ce langage. Je répondrai à mon tour : " en admettant votre sentiment, tout ce que j' avance se réduit à ceci : voilà deux lyres, l' une antique, l' autre moderne. Vous prétendez que la première a de plus beaux sons que la seconde, mais elle est brisée, cette lyre : il faut donc tirer de celle qui vous reste le meilleur parti possible. Or, je veux essayer de vous apprendre que cet instrument moderne, selon vous si borné, a des ressources que vous ne connoissez pas ; que vous pouvez y découvrir une harmonie nouvelle ; qu' il a des accents pathétiques et divins ; en un mot, qu' il peut, sous une main habile, remplacer la lyre antique, bien qu' il donne une suite d' accords d' une autre nature, et qu' il soit monté sur un mode différent. " je le demande : cela n' est-il pas éminemment p35 raisonnable ? Voilà pourtant tout ce que j' ai dit. Faut-il crier si haut ? Qu' y a-t-il dans ces principes de contraire aux saines traditions, au goût même de l' antiquité ? Ai-je le droit d' avancer qu' on peut trouver de grandes beautés dans le merveilleux chrétien, quand la Jérusalem délivrée, le paradis perdu et la Henriade existent ? L' évidence de cette doctrine est telle, que si le critique le plus opposé à mes idées entreprenoit de faire demain une épopée sur un sujet françois, il seroit obligé d' employer le merveilleux qu' il proscrit. Si, par humeur, on s' écrie : " eh bien, n' ayons pas d' épopée, puisqu' il faut se servir du merveilleux chrétien ; " alors je n' ai plus rien à répliquer, et je conviendrai même que c' est être conséquent dans son opinion. Mais que penseroit-on d' un homme qui, regrettant un palais tombé en ruines, refuseroit de se bâtir un nouvel édifice, parce qu' il seroit forcé d' employer un autre ordre d' architecture ? Un compatriote du Camoëns, du Tasse, de Milton, seroit bien surpris de me voir établir en forme une chose qui lui paroîtroit ne pas mériter la peine d' être prouvée. Nous avons quelquefois en France une horreur du bon sens très-singulière. On feint de me regarder comme un homme entêté d' un système, qui le suit partout, qui le voit partout : pas un mot de cela. Je ne veux rien changer, rien innover en littérature ; j' adore les anciens ; je les regarde comme nos maîtres ; j' adopte entièrement p36 les principes posés par Aristote, Horace et Boileau ; l' iliade me semble être le plus grand ouvrage de l' imagination des hommes, l' odyssée me paroît attachante par les moeurs, l' énéide inimitable par le style ; mais je dis que le paradis perdu est aussi une oeuvre sublime, que la Jérusalem est un poëme enchanteur, et la Henriade un modèle de narration et d' élégance. Marchant de loin sur les pas des grands maîtres de l' épopée chrétienne, j' essaie de montrer que notre religion a des grâces, des accents, des tableaux qu' on n' a peut-être point encore assez développés : voilà toutes mes prétentions, qu' on me juge. Quant aux lecteurs véritablement pieux qui pourroient trouver que j' attache trop d' importance à prouver l' excellence du christianisme jusque dans les jeux frivoles de la poésie, je leur mettrai sous les yeux une très-belle réflexion de mon défenseur anonyme : " si les écrivains, dit-il, qui proscrivent le merveilleux chrétien eussent sérieusement réfléchi sur l' influence et les résultats de cette doctrine littéraire, il me semble que jamais ils n' auroient eu le courage d' adopter un principe dont les conséquences sont si importantes et si graves... etc. " p38 cette dialectique est pressante, et je ne sais pas ce que l' on pourroit répliquer. Si l' on ne peut, contre les lumières de la raison, proscrire absolument le christianisme de l' épopée moderne, on l' attaque du moins dans ses détails. " le dieu des chrétiens, s' écrie-t-on, prévoyant l' avenir, et le forçant pour ainsi dire à être, parce qu' il l' a prévu ; ce Dieu prononçant sans appel, sans retour, détruit l' intérêt de l' épopée : le lecteur sait tout au premier mot ; il n' a plus rien à deviner. Le Jupiter d' Homère, au contraire, tantôt prenant parti pour les troyens, tantôt pour les grecs, est lui-même soumis au destin, etc. " je conviens que le dénouement est prévu dès l' exposition des martyrs ; mais c' est un reproche qu' il faut faire à toutes les épopées, ainsi qu' à plusieurs tragédies, entre autres aux chefs-d' oeuvre de la scène. Dès les premiers vers de l' odyssée on apprend qu' Ulysse, après avoir renversé les murs de Troie, erre au gré de la fortune chez tous les peuples et sur toutes les mers ; un peu plus loin, Jupiter annonce le retour du héros dans sa patrie ; Minerve, sous la figure de mentor, prédit ce retour à Télémaque. Au cinquième livre, Jupiter envoie Mercure déclarer au roi d' Ithaque qu' il doit quitter l' île de Calypso ; qu' il arrivera dans l' île de Schérie ; qu' il y sera reçu comme un dieu ; que les phéaciens le combleront de présents, le reconduiront dans sa patrie, où il jouira du bonheur de revoir son palais et les champs de ses aïeux. Dans l' iliade, l' accomplissement de l' action est encore bien plus marqué. Jupiter dit, en toutes p39 lettres, qu' Hector repoussera les grecs, tant que le fils de Pélée ne se montrera pas à la tête de l' armée, et que celui-ci ne prendra les armes que le jour où l' on combattra pour le corps de Patrocle, auprès des vaisseaux. Homère a craint que cela ne fût pas encore assez clair : car Jupiter, répétant ailleurs la même déclaration, ajoute que Patrocle tuera Sarpédon, que ce même Patrocle sera tué par Hector ; qu' Achille, à son tour, plongera sa lance dans le sein d' Hector ; et qu' alors les grecs renverseront les remparts d' Ilion. Voyez le huitième et le quinzième livre de l' iliade. Lamothe fait à ce sujet, contre l' iliade, la même objection que l' on fait contre les martyrs. Après le premier passage que j' ai cité, il prétend que tout intérêt est détruit dans l' iliade. Or, ce passage se trouve au huitième livre du poëme ; de sorte que les seize derniers livres seroient sans aucun agrément. Cependant, ces seize derniers livres renferment la séduction de Jupiter par le moyen de la ceinture de Vénus, la mort de Patrocle, les funérailles de ce guerrier, la description du bouclier d' Achille, le combat des dieux, la mort d' Hector, la douleur d' Andromaque, et l' entrevue de Priam et d' Achille. Dans l' énéide, même inconvénient. Les sept premiers vers, en commençant le poëme par arma, virumque cano , apprennent aux lecteurs qu' énée, long-temps poursuivi par la colère de Junon, abordera enfin en Italie, qu' il livrera de rudes combats p40 pour établir ses dieux dans le latium, et pour y fonder la cité d' où sortira le peuple latin, les rois d' Albe, et l' empire de la grande Rome. Jupiter apprend ensuite à Vénus l' histoire entière d' énée et de ses descendants. La première strophe de la Jérusalem nous annonce que Godefroi délivrera le sépulcre de Jésus-Christ ; qu' en vain l' enfer s' armera contre lui, etc. Milton déclare qu' il chante la désobéissance de l' homme, et le fruit défendu qui fit entrer la mort dans le monde, etc. Ainsi, que le dieu des chrétiens prononce des arrêts irrévocables, que le Jupiter des païens change de passions ou de projets, il n' en est pas moins vrai que, dans toute épopée, la catastrophe est prévue d' avance. Est-ce un reproche que l' on doive faire à l' art ? Je ne le crois pas. Il eût été facile aux poëtes de masquer leur but, et de laisser les lecteurs dans l' incertitude ; mais je ne pense point que l' intérêt du poëme épique tienne à de petites surprises de romans, à des péripéties vulgaires. L' épopée tire cet intérêt du pathétique, de la richesse des tableaux, et surtout de la beauté du langage. Disons quelque chose de plus : il n' est pas rigoureusement vrai que le dieu de l' écriture accomplisse toujours ses desseins ; saint Augustin reconnoît que Dieu change quelquefois ses conseils. La justice du tout-puissant, par rapport à l' homme, n' est souvent que comminatoire, la p41 miséricorde éternelle marche ers l' éternelle justice. Ce sont là les inconcevables mystères de la grâce, les profondeurs impénétrables de la charité divine : Dieu permet que les prières des hommes ébranlent ses immuables décrets. Abraham ose entrer en contestation avec le seigneur, sur la destruction des villes coupables : " seigneur, dit-il, perdrez-vous le juste avec l' impie ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans cette ville ; les ferez-vous aussi périr ? " " si je trouve dans Sodome cinquante justes, dit le seigneur, je pardonnerai à cause d' eux à toute la ville. " la puissance éternelle, pour ainsi dire vaincue par la voix suppliante du patriarche, se réduisit à demander dix justes : ils n' y étoient pas ! Ninive fut condamnée ; Ninive fut sauvée par la pénitence. Magnifique privilége des larmes de l' homme, que pourroit-on vous préférer dans cette odieuse idolâtrie, où les pleurs couloient vainement sur des autels d' airain, où des divinités inexorables contemploient avec joie les inutiles malheurs dont elles accabloient les mortels ? Ne renonçons point à nos droits sur les décrets de la providence : ces droits sont nos pleurs. Qui de nous est assuré de n' en jamais répandre ? Qui sait si ce tout-puissant, qu' on nous veut peindre inflexible, ne nous a pas pardonné nos excès criminels, par le mérite p42 du sang et des larmes de quelques-unes de nos victimes ? Vient ensuite l' objection contre les fonctions des anges. On s' est avancé jusqu' à dire que les anges présentés dans les martyrs ne sont point les anges honorés par les chrétiens ; qu' on peut ainsi se permettre d' en rire, etc. Il devroit me suffire de citer l' autorité des poëtes. Je ne sache point qu' on ait demandé compte au Tasse, à Milton, Klopstock, à Gessner, de la manière dont ils font voyager, parler les messagers du très-haut ; mais quand il s' agit de me juger, on dénature toutes les questions. écoutons donc encore mon défenseur ; c' est lui qui parle : " le nom d' ange veut dire envoyé, messager, ambassadeur . Si on eût réfléchi sur cette signification, on n' auroit pas été surpris que des ambassadeurs allassent en ambassade ... etc. " p46 mon défenseur ne me laisse presque plus rien à dire. Comment se fait-il que, dans le siècle où nous sommes, il y ait des critiques assez peu instruits des choses dont ils se mêlent de parler, pour s' exposer à recevoir de pareilles leçons ? Y a-t-il des chrétiens assez ignorants des vérités de la foi pour avoir été dupes des assertions de ces théologiens équivoques ? Couronnons les autorités produites ci-dessus, par une autorité qui seule les vaut toutes. Le fils de l' éternel va donner son sang pour racheter les hommes. " Jésus alla, selon sa coutume, à la montagne des oliviers... il se mit à genoux, et fit sa prière en disant : " mon père, éloignez de moi, s' il vous plaît, ce calice ! Néanmoins, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la vôtre. " " alors il lui apparut un ange du ciel qui le fortifia . " cet ange agissoit donc en contradiction avec la volonté directe et du fils et du père ? Et combien cet ange doit ici paroître à mes censeurs, petit, foible, déplacé ! Car ce n' est pas un homme qu' il p47 vient secourir, c' est le fils même de l' éternel ! Que lui sert, d' ailleurs, de s' interposer entre les personnes divines, puisqu' il ne peut arracher à la croix le sauveur du monde ? L' évangile vous répond : il le fortifioit ! Ce dernier mot nous fait voir qu' une critique irréfléchie, en se récriant contre le ministère des anges, a attaqué une des doctrines les plus belles, les plus consolantes, les plus poétiques du christianisme. On a dit : " le dieu des chrétiens sachant tout, ordonnant tout, il est ridicule de le voir employer des anges pour exécuter sa volonté, qui s' exécute d' elle-même. C' est bien pis quand ses anges agissent comme s' ils pouvoient changer ses décrets. Les anges qui viennent inspirer Eudore dans le sénat, ne jouent-ils pas un rôle absurde, puisque l' éternel veut laisser triompher l' enfer ? Etc. " la première réponse à cette objection se trouve dans l' admirable passage de Bossuet, rapporté plus haut : " il y a une différence infinie entre reconnoître, comme les païens, un dieu dont l' action ne puisse s' étendre à tout,... etc. " p48 oui, Dieu associe de la manière qui lui plaît ses anges à son action. Comment cela ? Le voici : Dieu a prononcé notre arrêt ; mais est-ce tout ? Tout est-il fini ? De quelle manière cet arrêt s' accomplira-t-il ? N' aurons-nous aucun délai ? Le coup partira-t-il avec la sentence ? Si Dieu est notre juge, n' est-il pas notre père ? Il appelle ses anges : " allez, leur dit-il, adoucissez mes décrets ; portez la consolation dans le coeur de ceux que je vais affliger pour leur bien ; secourez-les contre ma propre colère ; combattez l' enfer qui triomphera, parce que je le veux, mais qui ne fera pas tout le mal qu' il pourroit faire, si vous ne vous opposiez à sa rage ; recueillez les larmes que je vais faire couler ; présentez-les à mon tabernacle. Je commets à vos soins l' empire de ma miséricorde, et je me réserve celui de ma justice. " qui rejettera cette doctrine ? Qui n' y trouvera une foule de beautés touchantes ? Les anges sont des amis invisibles que Dieu nous a donnés pour nous protéger, pour nous consoler ici-bas. Un homme est condamné à perdre la tête sur l' échafaud ; il n' a plus qu' un instant à passer sur la terre. Ses amis l' abandonnent-ils parce que le juge a prononcé ? Ils pénètrent dans les cachots ; ils viennent s' associer aux douleurs d' un infortuné, et le soutenir dans ce moment d' épreuve : ces anges de la terre, comme les anges célestes, après lui avoir prodigué les derniers secours de l' amitié, lui promettent p49 de se rejoindre à lui dans des régions plus heureuses. Je passe à la grande accusation : " j' ai fait, disent les ennemis des martyrs, un mélange profane des divinités païennes et des puissances divines honorées par les chrétiens ; j' ai confondu le merveilleux des deux religions, etc. " mon défenseur me fournira d' abord une partie de la réponse : " à l' époque où M De Chateaubriand place l' action qui fait le sujet de son livre, les chrétiens étoient entourés de païens et vivoient au milieu d' eux... etc. " p52 ainsi parle mon défenseur. Véritablement, l' objection tirée de la prétendue confusion des cultes dans les martyrs, est si peu solide, qu' on s' étonne qu' elle ait jamais été faite ; c' est vouloir que le quatrième siècle de notre ère ne soit pas le quatrième siècle. J' ai parlé comme l' histoire, et jamais poëte n' observa plus strictement la vérité des moeurs. Ceux qui ne peuvent lire les originaux, peuvent du moins consulter Crevier : ils y verront à chaque page les chrétiens et les païens figurer ensemble. Ici se forme p53 un concile, là se réunit une assemblée des prêtres de Cybèle ; plus loin les chrétiens célèbrent la pâque, et les païens courent aux temples de Flore et de Vénus ; l' autel de la victoire est au Capitole, celui du dieu des armées dans les catacombes ; un édit de Dioclétien porte le sceau des divinités de l' empire, la lettre apostolique d' un évêque est souscrite du signe sacré de la croix. Ce mélange se retrouve jusque dans les actes des martyrs : le bourreau interroge au nom de Jupiter, et la victime répond au nom de Jésus-Christ. On a dit qu' il falloit ignorer les premiers éléments de l' histoire, ou bien être de la plus insigne mauvaise foi, pour m' accuser d' avoir confondu le profane et le sacré dans les martyrs : je ne vais pas si loin ; je crois à la science et à la candeur de certains critiques. à la vérité, ils ne se sont peut-être pas abaissés jusqu' à lire la vie des saints ; leur génie est au-dessus d' une pareille étude ; mais si mon heureuse étoile leur avait fait jeter un moment les yeux sur ces contes déplorables, ils auroient vu que je ne suis qu' un copiste fidèle. On a généralement remarqué le moment où Démodocus, se jetant aux pieds de Cymodocée, la conjure de renoncer à Jésus-Christ : eh bien, le fond de cette scène est emprunté de l' entrevue de sainte Perpétue et de son père ! Il y a donc confusion de religion, mélange impie dans cette épreuve du martyre de Perpétue ? Le père de cette femme sainte étoit païen : car Perpétue observe p54 qu' il étoit le seul de sa famille qui ne tirât aucun avantage de sa mort. Un peu de cette bonne foi dont mes censeurs parlent tant, un peu de justice leur suffiroit pour convenir que ce qui fait l' objet de leur critique devroit être celui de leurs éloges. L' abondance et, comme auroient dit les latins, la félicité de mon sujet, tient précisément au choix de ce sujet qui met à ma disposition, sans profanation et sans mélange, les beautés d' Homère et de la bible, la peinture d' un monde vieillissant dans l' idolâtrie et d' un monde rajeuni dans le sein du christianisme. Quiconque eût pris comme moi le fond d' une épopée dans l' histoire de Constantin, eût nécessairement montré comme moi la fable auprès de la vérité. Et ne voit-on pas, dans la Jérusalem, des mahométans et des chrétiens ? N' y a-t-il pas des mosquées où l' image de Marie est transportée, par l' ordre d' un magicien ? A-t-on jamais fait au Tasse le reproche bizarre d' avoir confondu Jésus-Christ et Mahomet ? Non-seulement le Tasse a eu raison de représenter les deux religions ensemble, mais peut-être a-t-il eu tort de ne pas tirer plus de parti du Coran et des traditions de l' islamisme. Cette objection, une fois résolue, fait disparoître une misérable chicane, suite naturelle de cette misérable objection : " vos personnages, dit-on, ne doivent pas s' entendre. " p55 quel homme de bon sens ne voit pas que des hommes vivant sous le même empire, quoique professant différentes religions, ont de nécessité une connoissance générale de leurs cultes respectifs ? Au quatrième siècle, Jésus-Christ n' étoit ignoré de personne, pas même de la plus vile populace, qui crioit sans cesse : " les chrétiens aux bêtes ! " souvent la moitié d' une famille étoit chrétienne, et l' autre païenne, comme nous l' avons déjà montré par' exemble de sainte Perpétue. Je demande si, lorsque des païens et des chrétiens conversoient ensemble et qu' ils venoient à nommer Jésus-Christ et Jupiter ; je demande s' ils s' interrompoient les uns les autres pour se dire : qu' est-ce que Jésus-Christ, qu' est-ce que Jupiter ? Quand les premiers apologistes portent la parole à des empereurs païens, à des juges païens, à tout un peuple idolâtre, ne s' énoncent-ils pas au nom de Jésus-Christ ? Il faut donc soutenir que Tertullien faisoit une chose absurde, lorsqu' il discouroit sur la résurrection, sur l' incarnation et sur plusieurs autres mystères, en s' adressant aux gentils ? L' apologie de Minucius Félix est un dialogue à la manière de Platon, dans lequel un philosophe, un païen et un chrétien s' entretiennent du culte des faux dieux et du culte du dieu véritable. à l' époque de l' action des martyrs, le rédempteur du monde étoit si parfaitement connu, que l' on avoit égorgé neuf fois ses serviteurs. Franchement, s' il y a une objection raisonnable à faire, c' est plutôt contre p56 l' ignorance où paroît être Cymodocée touchant l' existence des chrétiens. Les turcs et les grecs habitent aujourd' hui les mêmes villes. Quand un turc s' écrie : " Mahomet ! Allah ! " et qu' un pauvre grec lui répond : " christos ! " le maître et l' esclave sont-ils si fort étonnés ? Je dis plus : non-seulement des peuples soumis à la même autorité, sans servir les mêmes autels, se comprennent par une suite de l' habitude ; mais la nature apprend encore aux hommes à s' entendre à demi-mot, en matière de religion. Comme j' étois à Sparte, un chef de la loi me fit demander ce que j' étois venu faire en Grèce. L' interprète répondit, par mon ordre, que j' étois venu voir des ruines. Le turc se mit à rire aux éclats : il me prit pour un fou ou pour un stupide. J' ajoutai que je ne faisois que passer, et que j' allois en pèlerinage à Jérusalem ; et le turc de s' écrier en grec : " kalo ! Kalo ! bon ! Bon ! " il ne renouvela point ses questions, et parut complétement satisfait. Cet homme ne put concevoir que j' eusse quitté mon pays pour visiter des monuments peu éloignés de la France ; mais il comprit très-bien que j' abandonnasse mes foyers, que je traversasse la mer, que je m' exposasse aux poignards des arabes pour aller prier sur un tombeau, et demander à mon dieu le soulagement de mes peines ou la continuation de mon bonheur. Les peuples, ou tout-à-fait sauvages, ou demi-barbares, chez lesquels j' ai voyagé, ne m' ont jamais paru p57 attentifs qu' à deux choses, à mes armes et à ma religion. Si j' ôtois mes pistolets de ma ceinture, ils s' en emparoient, les examinoient, les manioient, les retournoient en tous sens ; si je me mettois en prière, ils faisoient silence, paroissoient eux-mêmes se recueillir, et me regardoient avec une sorte de curiosité respectueuse. La religion est la défense de l' âme, comme les armes sont la défense du corps ; et l' homme, lorsqu' il est encore près de la nature, a le sentiment vif et répété de ces deux besoins. Passons à un autre reproche. En affectant de louer mon talent, fort peu digne de louanges, on prétend tourner contre moi mes propres armes. On dit : " vous prouvez précisément le contraire de ce que vous voulez prouver ; vos tableaux empruntés de l' idolâtrie sont supérieurs à ceux que vous tirez de la vraie religion ; on est païen en vous lisant. " s' il en étoit ainsi, je répondrois : " accusez le peintre et non le sujet du tableau. " mais je soupçonne que les personnes qui m' attaquent de cette manière n' ont pas considéré la question sous son véritable point de vue. Il ne s' agit pas de comparer, dans les martyrs, scène à scène, et page à page : il s' agit de prononcer sur le résultat général. Il est évident que les deux cultes ont des beautés d' un genre très-différent : l' un est riant, l' autre sévère ; l' un est gracieux et léger, l' autre est grave et dramatique. p58 Les souvenirs de la mythologie, quelques phrases homériques, l' harmonie des noms, le prestige des lieux, peuvent, dans certains livres des martyrs, faire une impression agréable sur l' esprit du lecteur ; encore faudroit-il remarquer, pour être juste, que la peinture des moeurs de la famille chrétienne, le portrait de Marie dans le ciel, la cérémonie des fiançailles, la description du baptême de Cymodocée, ont paru, sous les rapports riants, n' avoir rien à craindre des tableaux opposés de l' idolâtrie. Mais, je le demande, en marchant vers la fin de l' ouvrage, l' avantage ne demeure-t-il pas tout entier au christianisme ? Qu' est-ce que Jupiter quand on est dans l' infortune ? Toutes les fois que l' homme souffre, il faut appeler Jésus-Christ. Est-ce le paganisme qui auroit pu m' offrir les scènes des prisons ? Ces vieux évêques abattus aux pieds d' un jeune homme désigné martyr, le banquet funèbre, la tentation, le mariage de Cymodocée et d' Eudore au milieu de l' amphithéâtre, appartiennent-ils à la religion de Mercure et de Vénus ? Démodocus pleure, souille ses cheveux de cendres, déchire ses vêtements, maudit les hommes et les dieux ; Eudore, qui perd aussi Cymodocée, une grande renommée, la fortune, la beauté, la jeunesse, l' espoir d' être un jour le premier homme de l' empire par la faveur d' un prince héritier des Césars, Eudore expire dans les tourments, pardonnant à ses ennemis, et bénissant la main qui le frappe ; il meurt avec le courage d' un héros, ou p59 plutôt d' un martyr. Quelle différence entre deux hommes ! Disons plutôt : quelle différence entre deux religions ! Ainsi le paganisme peut, si l' on veut, s' associer au plaisir, mais il est inutile à la douleur ; le christianisme, également ami d' une joie modeste, et favorable à la sérénité de l' âme, est surtout un baume pour les plaies du coeur : le premier est une religion d' enfants ; le second est une religion d' hommes. Ne méconnoissons pas les beautés de la dernière, parce qu' elle semble mieux convenir au deuil qu' aux fêtes : les larmes ont aussi leur éloquence, et les yeux pleurent plus souvent que la bouche ne sourit. Comparez donc ce que le christianisme a de consolant, de tendre, de sublime, de pathétique dans les peines, à ce que le paganisme a de brillant dans la prospérité : prononcez alors ; et voyez si, dans les martyrs, le nombre des images riantes, produites par les dieux du mensonge, l' emporte sur le nombre des tableaux graves offerts par le dieu de la vérité. Je ne le crois pas : il me semble même, pour m' appuyer d' un exemple, que les chants de Bacchus au xxiiie livre (imités cependant des plus grands poëtes), sont petits au milieu de cette espèce de haute poésie, qui naît de la raison, de la vertu et de la douleur chrétiennes. Un critique, qui m' a traité d' ailleurs avec une rare politesse, prétend que les françois ne s' accoutumeront jamais à l' emploi du merveilleux chrétien, p60 parce que notre école n' a pas pris cette direction dans le siècle de Louis Xiv. " si Racine (c' est le raisonnement du critique), comme le Tasse en Italie, comme Milton en Angleterre, avoit écrit une épopée chrétienne, nous aurions été dès notre enfance accoutumés à voir agir les saints et les anges dans la poésie : cela nous paroîtroit aussi naturel qu' aux anglois et aux italiens. " cet aperçu est très-délicat, très-ingénieux ; mais qu' un nouveau Racine paroisse, et j' ose assurer qu' il n' est pas trop tard pour avoir une épopée chrétienne : Polyeucte, Esther, Athalie et la henriade même, ne permettent pas d' en douter. Ceux qui sont encore sous le joug des plaisanteries de Voltaire préféreront sans doute, dans mon ouvrage, le merveilleux païen au merveilleux du christianisme ; mais je m' adresse aux gens raisonnables : le merveilleux proprement dit est-il inférieur dans les martyrs aux autres parties de l' ouvrage ? Je puis me tromper, et, dans ce cas, ce ne sera qu' amour-propre d' auteur sans conséquence. Il me semble que la description du purgatoire (aux erreurs près) a été reçue avec indulgence, comme un morceau pour lequel je n' ai eu aucun secours. Mes plus grands ennemis ont cité avec éloge plusieurs passages du livre de l' enfer ; le livre du ciel a essuyé des critiques ; mais certainement si j' ai jamais écrit quelques pages dignes d' être lues, il faut les chercher dans ce livre. Les p61 discours des puissances incréées n' ont pas paru répondre à la majesté divine. Milton avant moi avoit-il mieux réussi ? Je m' étois contenté de faire de ces discours un morceau d' art, d' y placer l' exposition de l' action, le motif du récit, l' élection des personnages vertueux, comme on voit dans l' enfer le choix des personnages criminels : c' étoit sous ces rapports qu' il falloit juger ces discours, c' étoit ainsi que l' avoient fait les hommes de goût que j' avois pris soin de consulter. Ils avoient examiné la machine du poëte, et ils n' avoient pas demandé une éloquence qu' on ne pourra jamais rendre digne de Dieu. Quoi qu' il en soit, j' ai retranché ces discours. Si j' avois, comme le Tasse, mis le mouvement, le temps, l' espace, aux pieds de l' éternel ; si j' avois, comme le Dante, imaginé un grand cône renversé, où les damnés et les démons sont retenus dans des cercles de douleur, on n' auroit point eu assez de risées pour mes folles imaginations, assez d' insultes pour mon défaut de goût et de convenance ; ce que l' on eût trouvé, dans les martyrs, trivial, extravagant, impie, on le trouve excellent dans l' enfer du poëte florentin, et peut-être dans le saint Louis du père Lemoine. Je touche à une accusation à laquelle je n' ai rien à répondre. Il est certain qu' en faisant la peinture du purgatoire, j' étois tombé dans de graves erreurs ; une entre autres sembloit rappeler un peu celle qui fit le succès du Bélisaire. J' avouerai à ma p62 honte que j' ai peu lu le Bélisaire ; je m' en souviens à peine, et très-certainement je ne l' ai pas imité. Le duelliste, le prêtre foible, les sages selon la terre, ne pouvoient entrer dans un lieu d' expiation chrétienne. Tout cela est effacé. J' ai porté un oeil sévère sur le reste de l' ouvrage ; et, ne me fiant plus à mes lumières, j' ai soumis mon nouveau travail à de pieux et savants ecclésiastiques : il ne reste pas désormais, dans les martyrs, le moindre mot dont la foi puisse s' alarmer. Je viens à l' épisode de Velléda. Il semble que, dans la querelle excitée au sujet des martyrs, tout dût avoir un côté dégoûtant et risible. Si les personnes qui se formalisent de l' épisode de Velléda étoient, non des prêtres austères, non de rigides solitaires de Port-Royal, mais des auteurs connus par des ouvrages d' une morale peu sévère, que faudroit-il penser de leur bonne foi ? Depuis l' apparition des Martyrs, on a rappelé plusieurs fois dans les journaux la brochure que Faydit publia jadis contre le Télémaque, et dont j' avois cité des fragments dans la défense du génie du christianisme ; je vais rassembler ici les jugements singuliers de Faydit sur l' épisode de Calypso, et sur le Télémaque en général. Les lecteurs y verront une conformité incroyable entre les reproches que l' on me fait et ceux que l' on fit à p63 l' archevêque de Cambrai ; ce qui prouve qu' une critique sans bonne foi est bien peu capable de mesure et de décence, puisque les beaux talents de Fénélon n' ont pu le sauver des outrages auxquels la foiblesse des miens m' a naturellement exposé. La télémacomanie est un volume in-12 de quatre cent soixante-dix-sept pages, imprimé en 1700 à éleuterople , chez Pierre philalethe . Mes censeurs, qui savent le grec, entendront d' abord la bonne plaisanterie renfermée dans ces deux noms. Je saute les épigraphes charmantes du livre, et je passe à l' avis au lecteur. Il commence ainsi : " le profond respect et la haute estime que j' ai toujours eus pour le grand homme que la voix publique fait auteur de l' histoire des aventures de Télémaque, m' avoient fait prendre une ferme résolution de supprimer et de jeter au feu les critiques que j' avois faites de ce livre. " télémacomanie, pag 1. Faydit déduit les raisons qui l' ont déterminé à publier son libelle, et il ajoute : " je l' ai intitulé télémacomanie, pour marquer l' injustice de la passion et de la fureur avec laquelle on court à la lecture du roman de Télémaque, comme à quelque chose de fort beau, au lieu que je prétends qu' il est plein de défauts et indigne de l' auteur. " pag 8. Après l' avis au lecteur, on passe à la critique. p64 Faydit démontre que la vogue d' un livre ne signifie rien pour le mérite réel de ce livre. Le procès aux éditions étant fait, Faydit, homme fort grave, fort scrupuleux, excellent chrétien, s' élève avec force contre les tableaux voluptueux du Télémaque. " je n' ai presque vu autre chose, dans les premiers tomes du Télémaque de M De Cambrai, que des peintures vives et naturelles de la beauté des nymphes et des naïades..., etc. " la colère de Faydit va plus loin : il déclare nettement que ce roman inspire les images du vice et du libertinage , page 7 ; et il ajoute " que p65 M De Cambrai a fait plus de tort à la religion par son Télémaque que par son livre des maximes des saints, et que le premier est plus pernicieux que le second. " pag 16. Voilà, si je ne me trompe, tout le raisonnement sur Velléda. Après avoir reproché à Fénélon les longs voyages de Télémaque, Faydit passe à la seconde partie de sa critique. C' est là qu' il étale son érudition, et qu' il montre très-pertinemment que Fénélon ne savoit ni l' histoire, ni la fable, ni la géographie. Anachronisme pour Pygmalion, anachronisme pour Sésostris, anachronisme pour Aceste, etc., etc. (pag 75 et suiv). Quant à Bocchoris, il y a non-seulement anachronisme, mais faute grossière contre l' histoire : car Fénélon nous le représente comme un insensé, et l' histoire en fait un sage. Pag 313. Faydit ne veut pas qu' on emprunte un nom dans l' histoire pour le donner à un personnage d' invention ; et il faut absolument que le Bocchoris du Télémaque soit le Bocchoris de Diodore de Sicile, comme la Velléda des martyrs est de toute nécessité la Velléda de Tacite. Ailleurs, Faydit trouve en trois mots trois insignes bévues , pag 272. " c' est le reproche qu' on a à faire à M De Cambrai, de n' avoir su ni la fable, ni l' histoire, et d' avoir fait presque autant de fausses histoires qu' il a parlé de choses... etc. " p66 c' est la cause de la religion, des bonnes moeurs et du bon goût, qui met à Faydit la plume à la main. On ne sait pourtant comment il arrive que certain article inspire au censeur une étrange gaieté : Faydit rencontre sur son chemin les flagellations des prêtres égyptiens, et tout à coup sa verve s' allume. Puis vient l' article de la circoncision : " il faut nécessairement que puisque Télémaque eut l' honneur de converser, et même de se familiariser avec un prêtre égyptien du temple d' Apollon, nommé Termosiris, qu' il se soit fait circoncire... etc. " enfin, dans une troisième partie, dont Faydit p67 ne donne cependant qu' une idée (et quelle idée ! ), il attaque le Télémaque sous les rapports littéraires. Suit la critique de la scène admirable où Mentor précipite Télémaque dans la mer. Ensuite viennent des plaisanteries sur le naufrage. Mentor et Télémaque sont à califourchon sur un mât, " comme font les enfants qui mettent un bâton entre leurs jambes, et le tournent comme ils veulent deçà et delà, et l' appellent leur petit dada. " pag 456. Mais comment Mentor et Télémaque ne glissoient-ils point sur ce mât ? " apparemment qu' ils avoient mis chacun un clou derrière eux, qui les empêchoit de couler. " pag 356. Plus loin, vous lisez que, " dans le roman de Télémaque, tout est hors de sa place et de travers. " page 464. " dans le roman de Télémaque, tout est guindé, singulier, extraordinaire ; l' historien est toujours monté sur des échasses ; les moindres bergères y parlent toujours phébus et poétiquement. " ibid. " les prouesses de don Quichotte et de Gusman d' Alfarache, ni p68 celles des Amadis et de Roland-Le-Furieux, n' ont rien de semblable. " pag 476. Enfin, sur quelques expressions employées par Fénélon pour peindre la beauté d' Antiope, Faydit s' écrie : " à quoi peuvent servir, après cela, toutes les belles instructions de morale et de vertu chrétienne et évangélique que M De Cambrai fait donner par Mentor à Télémaque ? ... etc. " pag 462. Ces derniers passages de la télémacomanie tombent si juste sur les martyrs, c' est là si parfaitement les reproches que l' on a faits au style, au sujet et à l' effet du livre (galimatias, phébus, caractères ridicules, péril pour les moeurs et la religion, profanation, scandale), que mes censeurs semblent avoir copié les pensées, les plaisanteries et les phrases même de Faydit. J' étois destiné à éprouver un genre de critique tout particulier. Il a fallu, pour m' attaquer, changer de poids et de mesures, et reprocher aux martyrs ce qu' on approuve partout ailleurs : car ce p69 n' est pas la manière, c' est le fond qu' on censure dans l' épisode de Velléda : et pourtant Velléda est-elle autre chose que Circé, Didon, Armide, Eucharis, Gabrielle ? Je n' ai fait que suivre les traces de mes devanciers, en ajoutant à ma peinture un correctif qu' aucun auteur n' a mis à la sienne. Renaud ne se repent point de ses erreurs, comme amant ; il rougit seulement de sa mollesse, comme guerrier. Il retrouve Armide, il la console, il s' en va de nouveau avec elle : et quel tableau que celui de Renaud couché sur le sein d' Armide, et puisant tous les feux de l' amour dans les regards de l' enchanteresse ! Si j' avais retracé de pareilles images, que n' eût-on point dit, que n' eût-on point fait ? Et remarquez toutefois que l' écrivain de ces scènes voluptueuses alloit être couronné de la main d' un pape au capitole, lorsqu' il mourut la veille de sa gloire. Eudore se repent, Eudore combat sa foiblesse ; après sa chute, il la déplore, il se soumet à une pénitence publique, il retourne à la religion ; et son repentir est si grand, si sincère, qu' il le conduit au martyre. Les saints eux-mêmes, et les plus grands, ont donné de pareils exemples de faute et d' expiation. Saint Augustin ne nous a-t-il pas peint ses désordres ? Son fils Adéodat ne fut-il pas le fruit d' un amour criminel ? Soit qu' on examine l' épisode de Velléda dans ses conséquences pour Eudore, soit qu' on le considère sous d' autres rapports, cet épisode n' a aucun danger ; l' excès même de la passion de la druidesse en amortit l' effet p70 pour le lecteur. L' espèce de folie dont Velléda est atteinte, le malheur de cette femme, l' indifférence d' Eudore, ses remords après sa chute, ne laissent que de la tristesse au fond de l' âme. Observons de plus que Velléda ne détruit point l' intérêt pour Cymodocée, comme Didon pour Lavinie. C' est peut-être la première fois que la passion a moins intéressé que le devoir, et l' amante moins que l' épouse : espèce de tour de force dans ce genre, qui rend l' épisode très-moral. Cette observation n' est pas de moi ; elle est d' un homme supérieur sur l' autorité duquel j' aime à m' appuyer. Il faut dire pourtant que j' ai remarqué dans le dixième livre des tours un peu trop vifs, des expressions qui pouvoient être adoucies sans rien perdre de leur chaleur. J' ai retranché les blasphèmes et les imprécations d' Eudore au moment de sa chute ; j' ai épaissi les voiles ; en un mot, tel que cet épisode reparoît aujourd' hui, il seroit impossible au chrétien le plus scrupuleux de s' en plaindre ; à plus forte raison à des critiques qui visiblement ne sont pas fort chrétiens. Si j' examine ensuite le caractère de l' autre héroïne des martyrs, je vois que Cymodocée a trouvé grâce aux yeux de la plupart des critiques ; mais on s' écrie : " Cymodocée ne meurt pas chrétienne ; elle meurt pour son époux. " je ne m' attendois pas à ce reproche. Si je croyois mériter quelque louange, c' étoit précisément par ce côté. Des hommes faits pour avoir p71 une opinion en littérature, en avoient jugé ainsi. Quoi ! On voudroit que Cymodocée, à peine âgée de seize ans, élevée toute sa vie dans le paganisme, ayant à peine reçu au milieu des persécutions quelques instructions chrétiennes ; on voudroit qu' elle fût tout à coup aussi ferme dans la foi qu' une sainte Félicité ou qu' une sainte Eulalie ! On a vu, dit-on, de pareils miracles. D' accord ; mais en poésie il faut suivre la règle : le vrai peut quelquefois n' être pas vraisemblable. Ce mélange de timidité et de fermeté, d' ignorance et de lumières ; ces hésitations d' une femme demi-païenne, demi-chrétienne, qui confond dans son amour et sa religion nouvelle et son nouvel époux, sont des traits qu' il m' étoit impossible d' omettre, si je voulois conserver la vraisemblance du caractère. Cymodocée subitement inspirée, renversant les idoles, demandant le martyre, bravant les bourreaux, maudissant la religion de son père, eût été le comble de l' absurdité en fait d' art et de moeurs. Outre que la violence ne plaît point dans les femmes, et qu' en général on aime peu les héroïnes, Cymodocée eût encore offert le grand inconvénient d' une ressemblance parfaite avec Eudore. Que fût-il resté à celui-ci, si la fille d' homère eût lutté avec lui de courage et de zèle ? Cymodocée meurt, c' est assez. Dieu accepte le sacrifice de cette colombe : son ingénuité et son innocence seront comptées pour ce qui manque à la perfection p72 de sa foi. Tous les saints ne vont pas au ciel par la même vertu : les uns brillent par la charité, les autres éclatent par la simplicité du coeur. Il ne faut pas croire aussi que tous les martyrs apportent au combat la même ardeur et la même force : on a vu, dans les forêts du Canada, de jeunes missionnaires pousser des cris dans l' excès des tourments que leur faisoient souffrir les sauvages, tandis qu' auprès d' eux un vieil apôtre expiroit sans faire entendre d' autres soupirs que ceux de l' amour divin. Faites de Cymodocée une chrétienne emportée et farouche, il faudra jeter le livre au feu. Cependant on doit toujours reconnoître ce qu' il peut y avoir de fondé en raison, même dans la critique la moins raisonnable. Pour éviter tout reproche, j' ai fait un changement considérable dans cette édition. Cymodocée n' est plus demandée directement par le ciel, comme victime expiatoire, mais indirectement , comme une victime dont le sacrifice doit augmenter le sacrifice d' Eudore, et rendre plus efficace l' holocauste du martyr. La foi de Cymodocée n' exige plus, dans ce plan, la même force ; et la religion et l' art sont satisfaits. Telles sont à peu près les objections morales et religieuses que l' on a faites aux martyrs. Veut-on savoir la vérité ? Si j' avois originairement retranché p73 une douzaine de lignes de la préface, et si j' avois donné un autre titre à l' ouvrage, je ne sais pas sur quoi on se seroit disputé. On s' est jeté sur le passage où je parlois du merveilleux chrétien, et l' on s' est battu contre ce qu' on appelle mon système : il ne s' agissoit point d' un système ; il n' étoit question que de juger un livre, d' en considérer le style et le plan, d' en examiner les transitions ; de voir si j' avois heureusement rajeuni des comparaisons antiques, trouvé des comparaisons nouvelles ; de prononcer sur la vérité des tableaux ; de dire en quoi je différois de mes prédécesseurs, en quoi je leur ressemblois ; de montrer les écueils que j' avois évités, ceux où j' avois fait naufrage : on n' a point songé à tout cela. Qu' importe à la critique, la bonne foi et la justice, quand elle veut aveuglément condamner ? On saisit quelques phrases au hasard, on ferraille avec l' auteur, et l' examen se réduit à une amplification injurieuse, où l' on tâche de faire briller par-ci par-là un peu d' esprit. Il est certain aussi que le titre du livre, connu d' avance, avoit préparé l' esprit du public chrétien à un ouvrage d' un tout autre genre. On s' attendoit à trouver une espèce de martyrologe, une narration historique des persécutions de l' église, depuis Néron jusqu' à Robespierre. La surprise a été grande, lorsque frappées de cette idée, des personnes simples se sont trouvées, en ouvrant le livre, au milieu de la famille d' Homère. Des gens p74 un peu moins simples se sont vite aperçus de cette surprise, et ils en ont profité pour augmenter l' humeur qui s' empare involontairement de notre esprit, lorsque nous sommes trompés en quelque chose. Si j' avois intitulé mon livre, les aventures d' Eudore, on n' y auroit cherché que ce qui s' y trouve. Il est trop tard pour revenir à ce titre, et d' ailleurs le véritable titre de l' ouvrage est certainement celui qu' il porte. La surprise passera ; elle est déjà passée, et l' ouvrage ne tardera pas à être considéré sous son véritable jour. Si le génie du christianisme a été de quelque utilité à la religion, les martyrs, je l' espère, partageront avec lui cet inestimable honneur. L' homme est plus sensible aux exemples qu' aux préceptes. La peinture des souffrances de tant de martyrs (car, après tout, cette peinture n' est pas une fiction) ne sera point sans effet sur les lecteurs. Heureux, si j' ai prouvé que notre religion peut lutter sans crainte avec les plus grandes beautés d' Homère, et qu' elle donne, dans l' infortune, un courage au-dessus de la rage des persécuteurs, et de la cruauté des bourreaux ! Objections littéraires. Un homme de beaucoup d' esprit, de goût et de mesure, et qui de plus est poëte, et poëte d' un vrai talent, ce qui ne gâte rien à la présente discussion, n' a fait que trois objections contre p75 les martyrs, après lesquelles il semble tout approuver : 1 le héros n' est pas historique ; 2 le triomphe de la religion, ou le but de l' ouvrage, n' est pas assez annoncé ; 3 le récit n' est point assez lié à l' action. Il y a en littérature des principes immuables, et d' autres qui n' ont pas la même certitude. La règle des trois unités, par exemple, est de tout temps, de tout pays, parce qu' elle est fondée sur la nature, et qu' elle produit la plus grande perfection possible. Je crois qu' il n' en est pas ainsi de la règle du personnage historique, parce qu' il est prouvé qu' on peut intéresser aussi vivement pour un personnage d' invention que pour un personnage réel. Aussi voyons-nous qu' Aristote et Horace laissent à ce sujet plus de liberté à l' auteur. On convient que la plupart des préceptes d' Aristote pour la tragédie, s' appliquent également à l' épopée. Dacier, dont j' emprunterai la traduction, s' exprime ainsi en commentant le vingt-quatrième chapitre de la poétique. " Aristote a dit, dans le cinquième chapitre, que l' épopée a cela de commun avec la tragédie, qu' elle est une imitation des actions des plus grands personnages,... etc. " p76 ce point établi, nous trouvons qu' Aristote dit : " il arrive fort souvent que dans les tragédies, on se contente d' un ou de deux noms connus, et que tous les autres sont inventés... etc. " en examinant ce passage, où brille l' excellent jugement d' Aristote, le savant traducteur observe " qu' Horace étoit du même sentiment ; mais qu' il p77 s' est cru obligé d' avertir les romains que ces sujets, entièrement inventés, étoient plus difficiles à traiter que les autres, et de leur conseiller de s' attacher plutôt à des sujets connus : difficile est propriè communia dicere,... etc. Ainsi, d' après le premier législateur du parnasse, j' ai pu inventer mon sujet et mes personnages, et d' après le second, cela m' a jeté seulement dans une route plus difficile . Aristote cite Agathon qui réussit en inventant ses héros, et parmi nous on peut s' autoriser de l' exemple de Voltaire, dans Zaïre, Alzire et Tancrède, et même de celui de Racine, dans Bajazet. Appliquons cette règle à l' épopée, et attachons-nous à ces mots remarquables du stagyrite : " ce qui est connu l' est ordinairement de peu de personnes, et cependant il divertit tout le monde également. " en effet, tous ces grands personnages de l' épopée, que nous regardons aujourd' hui comme historiques, le sont-ils bien réellement ? Seroient-ils connus comme Alexandre et César, s' ils n' avoient été chantés par les poëtes ? Prenons le premier de tous, Achille : je doute fort que, sans Homère, son nom fût venu jusqu' à nous. Allons plus loin : connoissions-nous beaucoup Télémaque avant que Fénélon nous eut donné son épopée ? Cependant, p78 Télémaque, nommé deux fois dans l' iliade, est encore un des acteurs de l' odyssée. Si l' on veut juger cette question, que l' on considère combien peu de gens savent qu' il existe dans les poëmes d' Homère un personnage appelé Eumée. Ce personnage joue toutefois, dans l' odyssée, un rôle aussi important que celui de Télémaque ; et, quoique pasteur de troupeaux, Eumée est le descendant d' un roi. Si quelque poëte chantoit aujourd' hui le fidèle serviteur d' Ulysse, pourroit-on dire que ce poëte n' auroit pas créé son héros ? Et ce même Eumée, historique par l' autorité d' Homère, n' est-il point, dans l' origine, un personnage d' invention ? On rencontre dans l' histoire de l' enfance des peuples, une foule de noms que la mémoire laisse échapper. L' auteur qui s' en empare pour les placer sur la scène épique, et qui les fait passer de l' oubli à la gloire, en doit être regardé comme le véritable créateur. Si le pieux énée ne se trouvoit pas dans l' iliade, et surtout dans l' énéide, beaucoup de lecteurs se souviendroient-ils de l' avoir entrevu dans Tite-Live et dans Denys d' Halicarnasse ? On convient que des noms trop éclatants, trop historiquement connus, ne sont pas favorables à l' épopée. Que gagne-t-on alors à ne pas inventer ses héros ? Addison et Louis Racine ont fort bien démontré, au sujet du paradis perdu, que c' est l' action et non pas le héros qui fait l' épopée. Homère chante p79 la colère d' Achille ; il ne chante pas Achille : cela est si vrai, que si vous ôtez de l' iliade le nom d' Achille, et que vous donniez à la colère d' un autre grec l' influence que celle du fils de Pélée a sur les événements du siége de Troie, le poëme existe encore avec tout son intérêt et toutes ses beautés. Le héros est donc en soi-même peu de chose dans l' épopée, pourvu que l' action soit grande et intéressante. Et de quelle complaisance Aristote n' use-t-il pas alors envers les poëtes, puisqu' il leur permet d' inventer même leur action ! Je soumets ces doutes à l' excellent critique dont j' ose me permettre de combattre l' opinion. Je me suis appuyé, 1 de l' autorité d' Aristote, qui permet d' inventer les personnages et le sujet ; j' ai fait voir, 2 que les personnages épiques doivent être regardés presque tous comme des créations du poëte ; je vais ajouter lautorité d' un grand exemple : le Renaud du Tasse est un personnage d' invention. On trouve dans les historiens des croisades, six Godefridis, neuf Gaudefridi, quatorze Beaudouin, un Tancrède, vingt-deux Roger, sept Raimond, une foule de Robert, de Gautier, de Richard, et de Guillaume ; cinq Renaud écrits Rainaldi, un écrit Reinoldus, un autre Rainoldus, et trois écrits Reinauldi. Ces chevaliers et comtes du nom de Renaud, sont répandus dans les historiens des croisades : l' anonyme donné par Camden, Robert Moine, Baldric, Raimond d' Agiles, Fulcher, Gautier, Guibert p80 et Guillaume de Tyr. De tous les Renaud qui se montrent à diverses époques, dans les différentes croisades, aucun ne paroît avoir été de la maison d' est. Il faudroit surtout chercher le Renaud du Tasse au temps de l' entreprise de Pierre l' Hermite. Or, on ne rencontre dans l' anonyme de Camden, Robert Moine et Baldric, historiens de cette première croisade, qu' un seul Renaud : ce Renaud trahit les croisés, se fit mahométan, et ne semble pas avoir porté un grand nom. Besoldo, dans son histoire de regibus hierosolymorum , garde le même silence. Quand en fouillant les vieilles chroniques, et les titres des grandes maisons d' Italie, on découvriroit qu' un Renaud, de la maison d' est, accompagna Godefroi De Bouillon à Jérusalem, de bonne foi seroit-ce un personnage historique ? Dans ce cas, il y a tel gentilhomme breton ou périgourdin qui pourroit figurer dans l' épopée. Le nom du comte de Saint-Gilles est certainement beaucoup plus connu dans la première croisade, que la plupart des noms que j' ai cités, parce qu' il se lit à la fois dans Anne Comnène et dans les chroniqueurs latins ; et pourtant combien y a-t-il de lecteurs qui aient entendu parler du comte de Saint-Gilles ? Ainsi, ce fameux Renaud d' Est, est sorti tout entier du cerveau du poëte, puisque son nom n' est pas même dans les récits du temps. Quant à Soliman, son rival de gloire, on trouve un Soliman, fils d' un soudan de Nicée, qui battit le renégat p81 Renaud ; mais c' est tout, et le reste du caractère est formé d' après celui de Saladin. Et Argant, Clorinde, Herminie, sont-ils des noms historiques ? Et Armide, qu' en dirons-nous ? Ce n' est point un personnage épisodique ; car, si on le retranche du poëme, le poëme n' existe plus. Armide cause l' absence de Renaud, et l' absence de Renaud établit l' action de la Jérusalem, comme le repos d' Achille donne naissance à l' iliade. Ainsi, le premier héros du Tasse est d' invention ; la plupart des caractères inférieurs sont d' invention ; et Armide, sur qui roule la machine poétique, doit également sa naissance aux muses. Observons que le roi de Jérusalem, Aladin, est encore un enfant du poëte. Le p Maimbourg avoit remarqué avant moi les imaginations du Tasse. " le fameux bois enchanté, dit-il, Ismen, Clorinde, renaud , Armide, et cent autres pareilles choses de l' invention du Tasse, ne sont que d' agréables visions d' un poëte qui prend plaisir, pour en donner aux autres, à faire de nouvelles créatures qui ne furent jamais . Hist des crois, lib 3. Muratori et Gibbon conviennent aussi que le Tasse a inventé son héros. Si je passe de ces autorités à mon sujet, on va p82 voir que tout me faisoit une loi d' inventer mon principal personnage. Le caractère grave, froid et tranquille de Constantin, est précisément l' opposé du caractère épique. Qui pourroit se représenter le père temporel du concile de Nicée, livré à ces aventures de guerre et d' amour, qu' amène le développement d' une épopée ? La vie de ce prince est d' ailleurs trop connue : et malheureusement un crime pèse sur elle. Le poëme héroïque exige des passions, mais il rejette les crimes : noble dédain des muses, qui n' accordent leur plus beau chant qu' à la vertu. Je voulois en outre peindre les moeurs homériques, et les scènes tranquilles de l' odyssée, au milieu des scènes sanglantes d' une persécution. Comment, sans absurdité, conduire Constantin sous le toit de Démodocus ? Comment produire des rivalités, des jalousies ? Aurois-je jeté tout cela dans les épisodes ? Dans ce cas, l' unité d' action étoit détruite. J' avois pour but de retracer la persécution des fidèles sous Dioclétien. Où l' aurois-je placée, cette persécution ? Constantin, trop jeune alors, n' y joua aucun rôle. Si l' on dit que j' aurois pu mettre le massacre des chrétiens sur l' avant-scène, en le comprenant dans le récit, mon sujet n' auroit donc pas été la dernière persécution de l' église ? Et c' est pourtant le sujet que je me proposois de traiter. On pouvoit trouver autre chose dans la vie de Constantin. Sans doute, il y a mille plans, qui tous peuvent être meilleurs p83 que le mien ; mais enfin c' est sur le mien qu' il faut me juger. Combien de fois n' a-t-on pas refait l' énéide, et la henriade ! Il demeure à peu près certain que Constantin, pour des raisons tirées de son caractère et de la nature du sujet, ne pouvoit pas être mon héros. Qui donc aurois-je choisi à cette époque ? Un martyr connu ? C' est ici que les jeux de l' imagination sont impérieusement interdits ; c' est ici qu' on auroit crié avec raison au sacrilége. Un confesseur de la foi, devenu l' objet d' un culte sacré, a ses traditions immuables, dont on ne peut s' écarter sans impiété ; les actes de son martyre sont là : les éloquents témoins de Dieu s' élèveroient contre la muse qui oseroit changer un seul mot à l' histoire de la religion et du malheur. D' après ces considérations, je n' avois plus qu' une ressource : celle d' inventer mes principaux personnages ; il nous reste à voir si, dans ce cas, j' ai usé de tous les moyens de l' art. Afin d' ennoblir Eudore et de le rendre, pour ainsi dire, historique, je le fais descendre d' une famille de héros, et surtout du dernier des grecs, Philopoemen. Racine emploie le même artifice pour rehausser l' importance de Monime. Ainsi c' est dans Eudore que l' évangile va faire la conquête du sang de ces grands hommes dont Plutarque nous a transmis l' histoire. Inventée sur le même modèle, Cymodocée est la fille d' Homère ; et c' est en elle que le christianisme doit triompher des grâces, des p84 beaux-arts et des divinités de la Grèce. Le critique a déjà trouvé cette réponse assez ingénieuse. Il semble même, en ce cas, approuver mes personnages d' invention ; mais il auroit voulu que j' eusse insisté davantage sur mon idée, et qu' elle eût été mise d' une manière plus frappante sous les yeux du lecteur. Il a raison, et c' est ce que j' ai fait dans cette édition nouvelle. Si l' art trouve ces explications suffisantes, on doit remarquer que la religion, et c' est la chose importante, est pleinement satisfaite par l' invention de mon héros. Dieu choisit souvent dans les conditions les plus humbles l' homme dont les épreuves attirent la bénédiction du ciel sur les nations. " Dieu a choisi ce qu' il y a d' insensé, selon le monde, pour confondre les sages ; et ce qui est foible, selon le monde, pour confondre ce qu' il y a de fort. " et il a choisi ce qu' il y a de vil et de méprisable, selon le monde, et ce qui n' est rien, pour détruire ce qui est grand. " cette première vérité reconnue, on voit ensuite que la hiérarchie des vertus, et conséquemment l' efficacité plus ou moins grande des sacrifices, est admise par tous les pères, d' après l' histoire de Caïn et d' Abel. Je puis donc supposer, dans toutes les analogies p85 de la foi, qu' au temps de la persécution, un martyr dont les actes se sont perdus, s' offrit en holocauste volontaire ; et que cet holocauste, par un mérite intérieur connu de Dieu seul, parut plus agréable au très-haut, que toutes les autres victimes. Combien, en effet, de confesseurs obscurs moururent sous Dioclétien, pour la conversion du monde ! Outre les fameux athlètes qui brillent dans l' histoire, et qui révélèrent leurs cendres à l' église par des miracles : " que de saintes reliques, s' écrie Prudence, la terre dérobe à nos hommages ! ô Italie, qui dira les tombes sans honneurs dont tes champs sont couverts ! " Eudore sera donc le représentant des héros des deux religions ; les uns ignorés du monde, mais couronnés de gloire dans le ciel ; les autres, illustres sur la terre, mais privés de la gloire divine. J' aurai célébré dans sa personne ces pauvres que Galérius faisoit jeter dans la mer, ces milliers de chrétiens attachés à des gibets, brisés par des roues, déchirés par des ongles de fer : sublimes victimes, qui, ne prononçant à la mort que le nom de Jésus-Christ, ont laissé leurs propres noms inconnus aux hommes : stat nominis umbra ! Je passe à l' objection touchant le but de l' ouvrage. Dans aucune épopée le résultat de l' action n' est plus souvent indiqué que dans les martyrs. L' énéide est la fondation de l' empire romain. Virgile p86 en dit un mot au commencement de son poëme ; ensuite Jupiter explique à Vénus la suite des destins d' énée ; mais, après le premier livre, il est à peine question de ces destins. Si vous retrouvez les romains sur le bouclier d' énée et dans les champs-élysées, ce ne sont que de beaux épisodes ; ce n' est point une marche directe vers le but que le poëte a d' abord marqué. à chaque pas, au contraire, le triomphe de la religion est rappelé dans les martyrs : il est annoncé dans l' exposition ; il est prédit dans le ciel : je répète en vingt endroits que Constantin règnera sur les nations devenues chrétiennes ; que l' ambition de ce prince est l' espoir du monde ; j' avertis sans cesse que l' enfer sera confondu. Dans le dernier livre, Michel, en précipitant les démons dans l' abîme, déclare que leur empire est passé ; que le règne du christ est établi. Eudore, en allant au supplice, prophétise le règne de Constantin ; et Galérius, en se rendant à l' amphithéâtre, apprend que Constantin, proclamé César, marche à Rome, et s' est déclaré chrétien. Jamais rien fut-il plus clair, plus précis ? Toutefois j' ai cru devoir céder encore à la critique : après ces mots : les dieux s' en vont , j' ai ajouté quelques lignes qui justifient mieux le second titre de l' ouvrage : Galérius meurt ; Constantin arrive à Rome, il venge les martyrs ; il reçoit la dignité d' Auguste sur la tombe d' Eudore, et la religion chrétienne est proclamée religion du monde romain. p87 Cette nouvelle conclusion satisfera surtout ceux qui, daignant applaudir aux martyrs, ne leur reprochoient qu' une seule chose : c' étoit d' intéresser le lecteur aux scènes d' une action privée , plutôt qu' au développement d' une action publique . Mais en contentant sur ce point quelques esprits éclairés, je dois dire toutefois que l' action publique n' est point une règle de l' épopée : il seroit même aisé de prouver la vérité contraire. Toute action, fondement de l' épopée, du moins de l' épopée telle qu' elle existe dans l' iliade, l' odyssée, l' énéide et le Télémaque, tient à une action publique ; mais cette action en elle-même est une action privée. Ainsi la colère d' Achille n' est point la journée fatale d' Ilion ; et l' arrivée d' énée en Italie n' est point la fondation de Rome, qui n' eut lieu que long-temps après. Dans l' odyssée et dans le Télémaque, l' action est encore bien plus particulière, bien plus domestique : c' est un fils qui cherche son père ; c' est un mari qui retrouve sa femme dans une petite île obscure ; et tout cela sans qu' il en résulte aucun événement dans l' avenir. L' action d' Eudore est absolument de la même nature que celle d' Achille et d' énée ; elle tient à une action publique, mais elle est privée ; elle produit ensuite le règne de Constantin et le triomphe de la religion, comme la colère du fils de Pélée et l' exil du fils de Vénus amènent la chute de Troie et l' établissement de l' empire romain. Si la Pharsale et la Jérusalem ont pour sujet une action p88 historique achevée dans le cours de ces deux poëmes, l' autorité de Lucain et du Tasse ne peut balancer celle d' Homère et de Virgile. C' est encore une erreur de croire que le héros d' une épopée doit être nécessairement roi ou fils de roi. Renaud et Godefroi même ne sont que de simples chevaliers, ou de très-petits souverains, et leur naissance n' a pas plus d' éclat que celle du descendant de Phocion et de Philopoemen. Les personnes qui ont pris quelque plaisir à la lecture des martyrs peuvent être tranquilles : elles se sont amusées dans les règles . Jamais ouvrage ne fut plus conforme à la doctrine poétique, plus orthodoxe au Parnasse. Je dirai plus : la conclusion que j' ai ajoutée est, je crois, mieux appropriée au goût du temps où j' écris ; mais elle n' eût point été demandée dans le siècle de Louis Xiv. Elle n' est point nécessaire selon les lois du genre épique. Homère ne s' est pas donné la peine de faire un seul vers après les funérailles d' Hector, pour annoncer la chute de Troie ; et Virgile, après la mort de Turnus, n' a point songé à marier le pieux énée. Pourquoi cela ? Parce que c' est au lecteur à tirer une conclusion trop manifeste, et que le poëte n' est pas obligé de tout achever et de tout dire, comme l' historien et le romancier. Ma complaisance, à cet égard, a donc été extrême ; et je pouvois, sans scrupule, laisser les choses comme elles étoient. Venons au récit. p89 J' ose dire encore que dans aucune épopée le récit n' est rattaché aussi fortement à l' action qu' il l' est dans les martyrs. Le récit de l' odyssée n' a point de rapport à la catastrophe ; celui de l' énéide est court et admirable : mais revoit-on, dans la suite du poëme, les principaux acteurs qu' énée fait agir dans sa narration, et la scène en Italie se lie-t-elle à la scène de Troie ? L' épisode de Didon, qui n' est ni de l' action, ni du récit, tient-il au fond du sujet, comme l' histoire de Velléda tient au fond des martyrs ? Le récit du Télémaque est magnifique ; mais les personnages de ce récit, excepté Narbal qu' on revoit un moment, disparoissent sans retour. Dans le récit des martyrs, vous trouvez d' abord la peinture des caractères qu' il sera essentiel de connoître dans le développement de l' action : vous y trouvez le tableau du christianisme dans toute la terre, au moment d' une persécution qui va frapper tous les chrétiens ; vous y trouvez l' excommunication d' Eudore, qui fait prendre à l' action le tour qu' elle doit prendre ; vous y trouvez la grande faute qui sert à ramener le héros dans le sein de l' église : faute qui, répandant sur le fils de Lasthénès l' éclat de la pénitence, attire sur lui le regard des chrétiens, et le fait choisir pour défenseur de l' église ; vous y trouvez le commencement de la rivalité d' Eudore et d' Hiéroclès, l' annonce des victoires de Galérius sur les parthes : p90 ces victoires achèvent de rendre ce prince maître absolu de l' esprit de Dioclétien, et préparent ainsi l' abdication qui amène la persécution ; enfin vous y trouvez, par la vision de saint Paul Hermite, la prédiction du martyre d' Eudore, et du triomphe complet de la religion. Pour comble de précautions, ce récit est motivé dans le ciel : Dieu déclare qu' il a conduit Eudore par la main, afin d' éprouver sa foi et de préparer sa victoire. Ajoutons que ce récit a de plus l' avantage de faire naître l' amour de Cymodocée, d' inspirer à cette jeune païenne les premières pensées du christianisme, et de concourir ainsi par un double moyen au but de l' action. Il ne vient donc pas là sans raison, pour satisfaire la curiosité d' un personnage, comme la plupart des récits épiques. Quant à sa longueur, il n' est pas plus long, proportion gardée, que le récit de l' odyssée et que celui du Télémaque. Je dis proportion gardée, parce que je crois que les martyrs ont un peu plus d' étendue que ces deux ouvrages. Il me semble, si je ne me trompe, que je suis assez fort sur ce point : une critique généreuse reconnoîtra sans peine que la raison est de mon côté. Restent quelques difficultés présentées par divers journaux. J' ai répondu à ces chicanes de détails dans les remarques ; quant aux caractères de mes personnages, je ne sais trop à quoi m' en tenir. Démodocus est traité, par un censeur, comme un vieillard imbécile et ennuyeux ; un autre p91 censeur, très-peu favorable aux martyrs, compare la douleur de Démodocus à celle de Priam, c' est-à-dire, au plus beau morceau qui nous soit resté de l' antiquité : comment ferai-je ? Le même critique, qui met Démodocus à côté de Priam, veut que les martyrs soient une espèce de parc anglois, de vastes campagnes, où l' on trouve des lieux déserts, des lieux parés, des montagnes, des précipices. Il faut bien que je me console : Pope a représenté les poëmes d' Homère sous l' image d' un grand jardin, et Addison se sert de la même comparaison pour le paradis perdu. Le même critique a dit encore que les martyrs étoient un voyage, et toujours un voyage. Mais l' odyssée est-elle autre chose qu' un voyage ? Ulysse touche à tous les rivages connus de son temps. On disoit dans l' antiquité : les erreurs d' Ulysse . L' énéide n' est qu' un voyage ; la lusiade du camoëns n' est qu' un voyage ; que de voyages dans la Jérusalem ! Le Télémaque est non-seulement un voyage, depuis la première ligne jusqu' à la dernière ; mais le but de l' ouvrage en lui-même, ou l' action proprement dite, est un voyage. Le critique s' écrie : " l' auteur est allé là, une description ; l' auteur est allé ici, son héros y passera. " j' ai une chose bien simple à répondre. Les martyrs étoient achevés en grande partie, principalement le récit d' Eudore, lorsque je suis parti pour l' orient : c' est un fait que beaucoup de témoins p92 pourroient affirmer. Ainsi ce n' est point Eudore qui voyage en égypte, en Syrie, en Grèce, parce que j' ai voyagé dans ces contrées célèbres, mais c' est moi qui suis allé voir les bords que mon héros a parcourus. Je ne sache pas qu' on ait jamais reproché à Homère d' avoir visité les lieux dont il nous a laissé d' admirables tableaux. Je n' ai point au reste l' intention de choquer le censeur en répondant à ses objections : je reconnois qu' en attaquant les martyrs il m' a traité avec décence, indulgence même, et avec ces égards qu' un honnête homme doit à un honnête homme. Sa critique est celle d' un écrivain de talent ; et, bien qu' elle m' ait semblé rigoureuse, elle m' a paru très-digne d' être méditée. Les imitations ont été un autre objet de controverse. Je ne puis mieux faire que de citer à ce sujet mon défenseur : " la plus ancienne épopée que nous ayons après celle d' Homère, dit-il, c' est l' énéide... etc. " p95 le choix des autorités citées par mon défenseur, est excellent, et me justifie assez sur un point qui ne méritoit guère la peine qu' on s' y arrêtât. Quelques lecteurs ont cru que j' avois transporté trop littéralement dans mon ouvrage des morceaux choisis de poésie antique ; c' est une erreur que les notes dissiperont : ces lecteurs ont été trompés par un ou deux vers placés dans les strophes ou dans les choeurs des hymnes à Diane, à Bacchus, à Vénus. Pour en donner un exemple, le pervigilium veneris , chanté dans l' île de Chypre, n' est point le pervigilium faussement attribué à Catulle ; je n' ai emprunté de lui que le cras amet et un demi-couplet. La première strophe est imitée en grande partie de Lucrèce, et la seconde entière est de moi. J' ai peu puisé chez les anciens pour les comparaisons ; p96 celles des martyrs m' appartiennent presque toutes. Les personnes dont le jugement fait ma loi, pensent que c' est peut-être, avec les transitions, la partie la plus soignée de l' ouvrage. On paroît surtout avoir remarqué la comparaison du lion dans la bataille des francs ; celle de la voile repliée autour du mât pendant la tempête, celle du chant du coq sur un vaisseau, celle de l' homme qui remonte les bords d' un torrent dans la montagne, et qui arrive à la région du silence et de la sérénité ; mais enfin j' ai dérobé quelques comparaisons à la bible, à Homère, à Virgile ; et la critique, qui prend tout cela pour imitation littérale, ne s' aperçoit pas que ces comparaisons sont totalement changées. La comparaison de l' égypte à une génisse, est de l' écriture. Ayant à peindre l' égypte après l' inondation, j' ai ajouté : " l' égypte, toute brillante d' une inondation nouvelle, ressembloit à une génisse féconde qui vient de se baigner dans les flots du Nil . " ai-je eu tort d' imiter ainsi, et ne pourrois-je pas revendiquer la comparaison entière ? On connoît la description du chêne dans les géorgiques : description qui, pour le dire en passant, est tirée d' une comparaison de l' iliade. Comme Homère, j' ai mis cette description en comparaison ; et voulant peindre la fortune décroissante d' Hiéroclès, j' ai dit " le pâtre qui contemple le roi des forêts du haut de la colline, le voit p97 élever au-dessus de ses rameaux verdoyants une couronne desséchée. " ce trait ne me rend-il pas propre le passage imité ? On a blâmé ma comparaison d' Homère à un serpent qui fascine par ses regards une colombe, et la fait tomber du haut des airs. La colombe est Cymodocée. Cette critique, si je ne m' abuse, est peu raisonnable. Le serpent, chez les poëtes, est un animal fort noble. Hector, dans l' iliade, est comparé à un serpent. Le serpent étoit mêlé à toutes les choses sacrées : un serpent sort du tombeau d' Anchise, en Sicile, et vient goûter aux gâteaux des sacrifices. Le serpent étoit l' emblème du génie : cela convient-il à Homère ? Le serpent était consacré à Apollon : Apollon n' a-t-il aucune analogie avec Homère ? Au temple de Delphes, l' oracle, dans les premiers âges, étoit rendu par un serpent : ce serpent ne peut-il être l' emblème du plus grand des poëtes, inspiré par le souffle du dieu des vers ? Le serpent étoit l' image de l' univers et de l' éternité : cela convient-il mal à un poëte dont les ouvrages dureront autant que le monde ? Enfin, dans l' écriture, le serpent, animé par le père des mensonges , séduit la belle compagne de l' homme : Homère, père des fables , qui charme l' esprit de Cymodocée, n' offre-t-il pas ainsi tous les rapports nécessaires à la comparaison qu' on attaque ? Si d' une part on a cru que j' imitois, quand je n' imitois pas, de l' autre on a mis sur mon compte p98 des choses qui appartenoient à l' antiquité. Eudore, au milieu de son épreuve, dit à Festus : " regardez bien mon visage, afin de me reconnoître au jugement de Dieu. " je ne sais pas ce que cela peut avoir de risible ; mais je sais que, quand on se mêle de critiquer, il ne faut pas pousser le défaut de mémoire jusqu' à méconnoître un passage de l' écriture : passage qui se retrouve mot à mot dans le martyre de sainte Perpétue. J' aurois ici un beau sujet de triomphe ; je ne triompherai point cependant, car le plus habile homme se trompe quelquefois, quoique la méprise soit un peu forte ; il n' y a qu' un certain ton qu' un habile homme ne prend jamais. Au reste, mes remarques épargneront à Homère, à Moïse, aux prophètes, mille petites tracasseries qu' on leur a faites sous mon nom : ils ont bien de quoi se défendre par eux-mêmes ; et vraiment je suis trop sujet à faillir, pour me charger encore des sottises de l' iliade et des erreurs de la bible. On saura donc, en consultant la note, s' il y a sûreté, et si l' on peut me traiter comme je le mérite. Toutefois, je m' accuserai d' un peu de malice : je n' ai pas tout cité dans les remarques ; et je ne serois pas surpris que tel malheureux fragment, que j' aurois négligé de dénoncer à la critique, n' attire aux anciens une nouvelle avanie. Dans ce p99 cas, je promets le silence : je recevrai avec humilité les réprimandes adressées à Platon, Sophocle, Euripide ; je serai même charmé qu' on apprenne à vivre à tous ces grecs imprudents fourvoyés dans les martyrs. Il me reste à dire quelques mots du style des martyrs : on l' a beaucoup moins attaqué que celui de mes premiers ouvrages. Autrefois, on me battoit avec mes propres armes : on citoit des phrases, des pages même du génie du christianisme, véritablement répréhensibles. Mais quant aux martyrs, il semble qu' on ait évité avec soin d' en mettre de longs morceaux sous les yeux des lecteurs. Il paroît qu' on s' est généralement accordé, amis et ennemis, à remarquer dans ma manière des progrès du côté du goût et de l' art. Si je m' en tiens au jugement des censeurs opposés aux martyrs, le second livre, presque tout le récit, le combat des francs surtout, une partie de l' enfer et du purgatoire, le livre des harangues, le caractère de Cymodocée et de Démodocus, sont les meilleures choses qui soient échappées à ma plume ; il n' y a pas assez d' expressions pour les louer. Comment donc croire qu' un livre qui, d' après ses plus violents détracteurs, renferme un personnage comparable à Priam, et un combat qui n' est point effacé par les plus beaux combats d' Homère ; comment croire que ce livre est oublié, mort, enseveli pour jamais ? On va tous les jours à la postérité avec moins de titres ; et grâce à p100 l' imprimerie, l' avenir ne pourra se sauver de nous. Selon les partisans des martyrs, c' est le second volume qui l' emporte : le livre d' Athènes, celui de Jérusalem, les quatre derniers livres, et particulièrement le dernier, sont ce qu' il y a de préférable dans l' ouvrage. Voilà certes des jugements bien divers, et d' après lesquels il me seroit difficile de me corriger. Les opinions semblent d' accord sur quelques parties du travail : par exemple, sur la prophétie de saint Paul, sur la tentation d' Eudore au repas funèbre, et sur les adieux à la muse. Ces adieux n' ont cependant d' autre mérite que d' exprimer un sentiment vrai, et de montrer en moi ce qu' on voit dans tous les hommes, la fuite du temps, le changement des idées, et l' approche rapide de ce moment où tout finit. Si ce n' est pas sans quelques regrets, c' est du moins sans remords que j' ai jeté un regard sur les premiers jours de ma vie ; et si j' en vois beaucoup d' inutiles, je n' en compte pas un dont je doive rougir. Je ne sais si je dois revenir sur la question de l' épopée en prose. Les littérateurs de toutes les opinions semblent l' avoir abandonnée, comme une inutile dispute de mots. Car il est certain que d' un côté (ainsi qu' on le prouve judicieusement) la prose n' est pas des vers, et que de l' autre, on ne peut anéantir l' autorité d' Aristote et l' exemple du Télémaque. Je renvoie le lecteur à la préface des premières éditions. Je rapporterai seulement la p101 réflexion d' un critique. " si la versification fait l' épopée, a-t-il dit, il en résulte que l' iliade, l' odyssée, l' énéide, la Jérusalem, sont des romans dans nos traductions en prose, et des poëmes en grec, en latin et en italien. " l' éloge le plus délicat qu' on ait peut-être fait du Télémaque, est celui que j' ai lu dans je ne sais quel journal. Le censeur, pour mettre tous les partis d' accord, suppose que les aventures du fils d' Ulysse sont un beau poëme traduit du grec par Fénélon. On s' est donné la peine de citer Anacréon, pour prouver que les compatriotes d' Homère pouvoient avoir une épopée en prose, mais que nous autres François, nous ne sommes pas si heureux. On a eu tort d' aller si loin. Les hellénistes se taisent, mais ils rient. Je ne relèverai point des erreurs trop affligeantes. En tout, je veux donner à mes censeurs l' exemple de la modération. S' ils n' ont pas craint de blesser mon amour-propre, je me fais un devoir d' épargner leur vanité. Ils attachent sans doute à leurs ouvrages beaucoup plus d' importance que je n' en attache aux miens : puisqu' ils ont mis leur bonheur dans leurs succès litteraires, à Dieu ne plaise que je prétende le troubler. Ces censeurs ont quelquefois écrit des choses agréables et spirituelles ; ce n' est qu' en parlant de moi qu' ils semblent perdre leur talent : je conçois qu' ils doivent me haïr. D' ailleurs, si j' ai sur eux l' avantage de quelques p102 lectures, je n' ai que ce que je dois avoir, puisque je me mêle de faire des livres. Tout ceci soit dit, sans ôter à qui que ce soit le droit de courir sus aux martyrs, comme épopée. Veut-on que ce soit un roman ? Je le veux bien. Un drame ? J' y consens. Un mélodrame ? De tout mon coeur. Une mosaïque ? J' y donne les mains. Je ne suis point poëte, je ne me proclame point poëte, pas même littérateur, comme on me fait l' honneur de me nommer ; je n' ai jamais dit que j' avois fait un poëme ; j' ai protesté et je proteste encore de mon respect pour les muses. Rien ne m' enchante comme les vers. Et n' ai-je pas passé une grande partie de ma jeunesse, à ranger deux à deux des milliers de rimes qui n' étoient guère plus mauvaises que celles de mes voisins ? Dans la suite, j' ai préféré un langage inférieur sans doute à la poésie, mais qui me permettoit d' exprimer avec moins d' entraves l' enthousiasme que m' inspirent les sentiments des grands coeurs, les caractères élevés, les actions magnanimes, et le mépris souverain que j' ai voué aux bassesses de l' âme, aux petites intrigues de l' envie, et à ces affectations effrontées de courage et de noblesse, que dément à chaque pas une conduite servile. p103 Changements faits à cette édition, et remarques ajoutées à la fin de chaque livre. Dans le troisième livre, les discours des puissances divines sont retranchés : comme ces discours contiennent l' exposition complète du sujet, et le motif du récit, j' ai été obligé d' en conserver la substance. M De La Harpe, dans son chant du ciel, avoit commis la même faute que moi, et faisoit parler Dieu, à l' exemple du Tasse et de Milton, d' après l' autorité de l' écriture. On lui fit remarquer que ces discours étoient trop longs, et qu' on ne sauroit jamais prêter à Dieu un langage digne de lui. Il changea son plan, et, par une heureuse idée, il mit ce qu' il vouloit dire dans la bouche du prophète Isaïe. Debout au milieu des saints et des anges, le fils d' Amos lit dans le livre de vie les destins de la terre. Je n' ai pu m' approprier cette belle fiction : j' ai eu recours à un autre moyen que l' on jugera. Dans ce même livre du ciel, Cymodocée n' est plus demandée comme une victime immédiate, mais elle est annoncée comme une victime secondaire, qui doit augmenter le mérite du sacrifice d' Eudore. Les passages de l' apocalypse, qui avoient servi de prétexte aux plaisanteries bonnes ou mauvaises d' un journal, ont disparu : tout ce qui pouvoit blesser la doctrine ou le dogme, dans le purgatoire, l' enfer et le ciel, a été scrupuleusement p104 effacé. Je ne m' en suis pas rapporté là-dessus à mes lumières, je me suis soumis à la censure de quelques savants ecclésiastiques. J' ai insisté davantage sur la naissance d' Eudore et de Cymodocée, et sur ce qu' ils sont, l' un et l' autre, les représentants des grands hommes et des beaux-arts de la Grèce. Dans le livre de l' esclavage d' Eudore chez les francs, j' ai rétabli un morceau que j' avois supprimé sur l' épreuve, et que plusieurs personnes regrettoient. Dans le livre de Velléda, on ne trouvera plus les imprécations d' Eudore ; les couleurs trop vives sont adoucies. J' ai abrégé la scène de l' entrevue de Cymodocée et d' Hiéroclès : elle sentoit trop le roman. J' ai annoncé plus fortement et plus clairement le triomphe de la religion. J' avois quelquefois parlé moi-même comme poëte (qu' on me passe le mot), le langage de la mythologie : j' ai fait disparoître ces légères inadvertances ; j' ai retranché plusieurs comparaisons, abrégé quelques détails de moeurs, et corrigé quelques fautes contre l' histoire et la géographie. Enfin, j' ai ajouté des remarques à chaque livre. Ces remarques contiennent les imitations d' Homère, de Virgile, etc., etc. Les autorités historiques se trouveront aussi dans ces notes. On y verra enfin d' assez longs morceaux de mon itinéraire de Paris à Jérusalem, en passant par la Grèce , etc. p105 Ces morceaux serviront de commentaires aux descriptions de la Grèce, de la Syrie et de l' égypte. Je n' ai passé en orient que pour visiter les lieux où j' ai placé la scène des martyrs : il est donc tout simple que le voyage justifie les tableaux du voyageur. J' ai écrit ces notes avec une grande répugnance, et seulement pour obéir au conseil de mes amis. Ils m' ont représenté que beaucoup de lecteurs, étrangers au langage de l' antiquité, avoient besoin d' une espèce d' explication pour lire les martyrs ; que c' étoit l' unique moyen de faire tomber une foule de critiques. J' ai cédé à ces raisons, mais j' aurois mieux aimé que l' avenir, s' il y a un avenir pour moi, se fût chargé du commentaire. J' ai développé mon plan dans ces remarques, et montré la suite de mes idées et de ma composition. Je l' ai fait avec sincérité, et comme j' en aurois agi pour l' ouvrage d' un autre. Ces remarques apprendront du moins quelque chose à quelques lecteurs, et elles seront un monument de ma bonne foi. Tout ceci prouve, j' espère, ce qui est déjà prouvé, mon obéissance à la critique. Elle est telle, que souvent mes amis n' osent me faire des objections, dans la crainte de me voir changer et bouleverser tout au moindre mot. Je n' ai point cet orgueil qui se complaît dans une erreur. Si quelque chose me rendoit indocile à la leçon, c' est la manière dont elle est donnée. Je ne reçois point un conseil sous la forme d' un outrage ; autant je pourrois p106 craindre la séduction de la bienveillance, de l' estime, des prévenances, des égards, autant je repousse le ton impérieux et les airs de maître. Il faut parler à présent de certains reproches qui me sont beaucoup plus sensibles que tous les autres, parce qu' ils semblent tomber sur mes amis. On a voulu faire entendre que des hommes distingués, dont le jugement est une autorité puissante, après s' être prononcés pour les martyrs, se sont ensuite prudemment retirés , lorsqu' ils ont vu déchirer l' ouvrage. Qu' on sache que les amis qui me restent, tout petit que soit leur nombre, ne sont pas de ceux qui se retirent au jour du combat ; ils ont un jugement formé, et ils n' attendent point l' approbation ou l' animadversion d' un bureau d' esprit pour savoir à quel rang ils doivent placer un ouvrage : ils regardent les martyrs comme le meilleur, ou, si l' on veut, comme le moins foible de mes très-foibles écrits. Est-ce un homme dont le beau talent, comme écrivain, surpasse encore la pureté du goût comme critique, que l' on a voulu désigner par cette étrange assertion ? Mon illustre ami a dit et redit cent fois, à quiconque a voulu l' entendre, ce qu' il pense de mes derniers travaux littéraires ; ses sentiments à cet égard sont bien loin d' être changés : le temps et les satires publiées contre mon livre n' ont fait que l' affermir dans l' opinion qu' il a des martyrs, et aucune opinion, sur tous les points p107 et sous tous les rapports, ne leur est plus complétement favorable. Si l' on trouve mauvais que je me vante ici des suffrages que j' ai obtenus ; si je sors des bornes d' une modestie que la foiblesse de mes talents me prescrit, et que je n' ai jamais franchies jusqu' à présent, qu' on s' en prenne à l' indigne manière dont on m' a traité. Il est aisé de comprendre pourquoi on avoit hasardé une accusation qui jetoit de la défaveur sur mon ouvrage, en même temps qu' elle flétrissoit le caractère de mes amis. On savoit que les dignités dont le premier d' entre eux est revêtu, lui interdisoient toute espèce de lutte dans les journaux : on n' a pas craint alors de l' appeler dans une arène où il ne pouvoit descendre. Si l' indignation que cause l' injustice l' avoit engagé malgré moi dans ce combat, eh bien ! On avoit encore tout à gagner : on eût fait du bruit en s' attachant à un nom célèbre. Enfin, s' il faut en croire les adversaires des martyrs, ce sont les coteries, les cabales, les partis, qui agissent en ma faveur. Depuis mon entrée dans la carrière des lettres, tous mes pas ont été marqués par des orages. J' ai été accablé d' injures, de pamphlets, de parodies, de critiques, de plaisanteries en prose et en vers ; mes phrases traînent dans toutes les saletés des boulevarts ; mon nom se rencontre dans toutes les satires. Qu' ai-je opposé à cela ? Une seule défense où, en répondant d' une voix ferme, je n' ai point p108 rendu l' insulte pour l' insulte. Me rencontre-t-on dans ces salons et sur ces théâtres où se forge la renommée ? Suis-je de quelque assemblée littéraire ? Vais-je lisant mes ouvrages à quiconque veut les écouter ? Je vis seul ; je n' ai point d' école, point de jeunes gens qui viennent recueillir les paroles du maître. Si j' en crois pourtant la faveur publique, il ne tiendroit qu' à moi de m' entourer de nombreux disciples. Avant la révolution, étant encore dans ma plus grande jeunesse, un heureux hasard me jeta dans la société de M De La Harpe, et j' eus le bonheur de recevoir les leçons de cet excellent maître. Il a daigné me rappeler dans son testament, et je déplore tous les jours la perte d' un homme si utile aux lettres. Quel défenseur n' ai-je pas perdu ! Tout le monde sait l' amitié qui me lie au digne successeur de l' aristarque françois ; amitié qui compte déjà bien des années, puisqu' elle remonte à l' époque où j' ai connu M De La Harpe. D' autres littérateurs distingués, que je fréquentois à cette même époque, ont suivi des routes différentes de la mienne : ils se sont déclarés mes ennemis, sans que je les aie provoqués ; ils m' ont attaqué dans leurs écrits avec violence. Je ne me suis pas plaint de leur infidélité au souvenir d' une ancienne liaison ; j' ai lu les critiques qu' ils ont faites de mes premiers ouvrages, j' y ai remarqué du goût, de l' esprit, du talent, du savoir. S' ils p109 m' ont paru quelquefois aller trop loin, j' ai pensé, ou que mon amour-propre me trompoit, ou qu' ils étoient emportés malgré eux au delà des bornes, par cette chaleur d' opinion dont on a tant de peine à se défendre. Je me plais même à reconnoître que les rudes leçons d' une amitié changée m' ont été utiles ; et que si les martyrs ont moins de taches que mes précédents écrits, je le dois à ces jugements, peut-être un peu rigoureux. Je ne pense nullement comme ces hommes de lettres en matière de religion ; mais cela ne me rend point leur ennemi, et je ne le dis point par une hypocrisie superbe. Ce ton n' est guère, il me semble, celui d' un chef de parti , d' un homme de coterie . Aujourd' hui que l' on a passé envers moi toutes les bornes ; aujourd' hui que l' on a tenu, en parlant des martyrs, un langage que l' on ne m' avoit jamais adressé dans la plus grande chaleur de la controverse sur Atala, qu' ai-je opposé à cette attaque ? Pendant huit mois, un profond silence ; maintenant cet examen, où je n' ai pas même employé les réponses personnelles que je trouvois dans la brochure d' un défenseur inconnu. Ne pourrois-je point, à mon tour, avec plus de p110 justice, accuser mes adversaires de cabale et d' esprit de parti ? Je demanderois si des gens pleins de bonne foi et de droiture ne se sont point assemblés pour délibérer sur le sort qu' on feroit aux martyrs ? Je demanderois si, dans l' incroyable chaleur de la haine, on n' est point allé jusqu' à proposer d' insulter ma personne autant que mon ouvrage ? Ceux qui connoissent à fond l' odieuse intrigue montée contre les martyrs, verront bien que je ne dis pas tout. Et quel moment a-t-on choisi pour m' attaquer ! Moment où la moindre noblesse de caractère eût suffi pour interdire toute critique injurieuse ! Mais on n' a respecté ni ma douleur, ni mes regrets. J' entends d' ici mes adversaires me répondre : " vos études, vos voyages, vos sacrifices, vos douleurs, vos regrets ne font rien à l' affaire ; le public n' entre point dans toutes ces raisons. Les martyrs sont-ils une bonne ou une méchante épopée ? Voilà la question. Il n' y a point d' auteur censuré qui ne crie à l' injustice, à la persécution ; qui n' en appelle à la postérité ; qui ne se compare à Racine outragé, quoiqu' il n' ait rien de commun avec Racine. Les droits de la critique sont de dire nettement et clairement son avis ; de juger impitoyablement un livre, sans considérations aucunes, sans ménagements, sans égards aux réclamations de l' auteur. " non, ce ne sont point là des droits de la critique ; p111 et puisqu' elle ignore ses véritables droits, je vais tâcher de les lui faire connoître. Un homme prend tout à coup le titre d' auteur, il se présente au public sans nom, sans talent, sans bonnes études ; tout annonce en lui une incapacité absolue pour l' art du poëte, de l' orateur, de l' historien : c' est alors que la critique a le droit incontestable de repousser cet homme, sans égards, sans ménagements, sans considérations aucunes. Elle peut employer contre lui toutes sortes d' armes, hors celles qu' interdit l' honneur. Raisonnements, plaisanteries, vérités dures et tranchantes, tout est bon, parce qu' elle fait alors une oeuvre charitable : elle arrête un malheureux au commencement d' une carrière où l' attendent les humiliations et le ridicule s' il est riche, le mépris et la misère si la fortune lui a refusé ses dons. Les lettres, sans le talent propre à les rendre utiles ou agréables, ne servent qu' à corrompre le coeur, qu' à nous gonfler de haine et d' envie, qu' à nous arracher aux devoirs de la société, et à nourrir en nous un amour-propre féroce aux dépens de tous les sentiments généreux. Mais quand la critique croit avoir le droit d' user de la même rigueur dans toute occasion et avec toute espèce d' hommes, dès qu' un ouvrage lui déplaît, elle est dans une grossière erreur. Il résulteroit de là que Boileau pourroit être traité comme Chapelain, si le Lutrin ou l' art poétique encouroit la disgrâce d' un censeur, et que le premier p112 barbouilleur de jugements littéraires pourroit manquer impunément au génie de Corneille. Il y a donc nécessairement une règle qu' il n' est permis à personne de violer. Or, cette règle, la voici : ce qui décide du ton et des égards que l' on doit employer dans l' examen d' un ouvrage, c' est le plus ou moins de renommée, le plus ou moins d' estime qui s' attache au nom de l' écrivain, et, jusqu' à un certain degré, le plus ou moins de temps, de veilles, d' études, de travaux, que cet écrivain a consacrés aux lettres. Qu' un auteur ait donc obtenu un succès incontestable, puisque c' est un fait ; que ce succès se soutienne après dix ans révolus ; que des éditions sans cesse renouvelées, des traductions dans toutes les langues aient fait, à tort ou à raison, connoître le nom de cet auteur dans toute l' Europe ; que cet auteur jouisse d' ailleurs de la réputation d' un honnête homme, la critique qui ne lui oppose qu' une parodie burlesque passe les bornes de son pouvoir ; elle doit se souvenir que ce n' est plus un écolier qu' elle corrige ; mais qu' elle est appelée à juger un homme vieilli dans l' art, et dont elle ne peut relever les erreurs qu' avec défiance, mesure et politesse ; elle sera d' autant plus tenue à ces égards, que l' auteur aura mieux connu le prix de l' estime publique et que, respectant cette estime, il n' aura point broché son nouvel ouvrage, mais aura fait tous les sacrifices pour rendre cet ouvrage digne du succès p113 qu' ont obtenu ses premiers écrits. Ajoutons que, dans ce cas, l' auteur a le droit de demander que son juge ait au moins cette compétence qui tient à la gravité des études et du caractère, et d' exiger que le peintre en grotesques ne soit pas admis à prononcer sur les tableaux du peintre d' histoire. Si cette opinion sur les devoirs des juges littéraires n' étoit que la mienne, elle ne mériteroit pas sans doute la peine qu' on s' y arrêtât ; mais c' est aussi celle du maître de tous les critiques, d' un homme qui se connoissoit en bons et en mauvais ouvrages, et qui se fit un jeu toute sa vie de tourmenter les Cassagne et les Cotin. " traiter de haut en bas, dit Boileau, un auteur approuvé du public, c' est traiter de haut en bas le public même. " tels sont les devoirs que la raison, l' équité, la modération, l' honneur, prescrivent à la critique. Ont-ils été remplis envers moi ces devoirs, et dois-je être placé ou dans la classe de l' homme nouveau qui cède imprudemment à la dangereuse tentation d' écrire, ou dans celle de l' homme connu qui a fait des lettres l' occupation principale de sa vie ? Ce n' est pas à moi de répondre à cette question. Disons plutôt, afin de quitter ce triste sujet, et pour faire voir que ce n' est point ma vanité blessée qui se lamente ; disons que, si j' ai le droit d' être choqué de certaines leçons, cela ne me rend point p114 injuste. Je sais que je suis amplement dédommagé d' une persécution passagère, par le suffrage des hommes supérieurs, par les critiques décentes de la plupart des journaux, par le jugement favorable de cette société polie que recherchoient surtout Boileau, Racine et Voltaire, enfin, par les applaudissements de la grande majorité du public. Je n' ai jamais espéré d' ailleurs que les martyrs obtinssent, dans le premier moment, un succès aussi populaire que celui du génie du christianisme. Les temps sont changés : l' ouvrage n' est pas du même genre ; il convient à beaucoup moins de lecteurs. Jamais un livre de cette nature ne fut reçu d' abord avec enthousiasme, le Télémaque excepté ; et l' on sait que sa prompte renommée tint à des causes indépendantes de son mérite réel. S' il paroissoit aujourd' hui, il est hors de doute que le vulgaire des lecteurs et des critiques le trouveroit froid, traînant, ennuyeux, et même écrit avec une négligence impardonnable ; et cependant, quel chef-d' oeuvre de goût, de style et de simplicité ! Malgré l' opposition de mes ennemis, malgré les préjugés de toute espèce que l' on a voulu faire naître contre les martyrs, j' ai encore réussi beaucoup au delà de mon attente : il s' est plus écoulé d' exemplaires de mon dernier ouvrage, en quelques mois, qu' il ne s' est vendu d' exemplaires du génie du christianisme en plusieurs années. Sans parler des juges qui se sont déclarés pour moi, ceux qui ont condamné p115 les martyrs m' ont donné, pour ces mêmes martyrs, des éloges que je n' ai jamais obtenus pour mes autres écrits : éloges tels qu' ils sembloient devoir exclure ensuite le ton qu' on a pris avec moi. Mon amour-propre, comme auteur, a donc de quoi se consoler ; mais je ne puis m' empêcher de gémir sur le misérable esprit qui règne dans notre littérature. Quelle idée doivent prendre de nous les étrangers, en lisant ces critiques moitié furibondes, moitié bouffonnes, d' où la décence, l' urbanité, la bonne foi sont bannies ; ces jugements où l' on n' aperçoit que la haine, l' envie, l' esprit de parti, et mille petites passions honteuses ? En Italie, en Angleterre, ce n' est pas ainsi qu' on accueille un ouvrage : on l' examine avec soin, même avec rigueur, mais toujours avec gravité. S' il renferme quelque talent, on s' en fait un titre d' honneur pour la patrie. En France, on diroit qu' un succès littéraire est une calamité pour tous ceux qui se mêlent d' écrire. Je l' avouerai : quand je vois traîner dans la fange les lambeaux de mes ouvrages, je regrette quelquefois cette carrière où personne n' avoit le droit de prononcer mon nom publiquement sans mon aveu, et où je disposois seul d' une noble obscurité. Enfin on a parlé, à mon sujet, de philosophe et de philosophie, et cela d' un ton qui n' a fait tort qu' à celui qui l' a pris. Expliquons-nous : s' il faut, pour être philosophe, applaudir aux p116 progrès des lumières, honorer les sciences, aimer les lettres et les arts, désirer le bonheur des hommes, idolâtrer la patrie, je suis philosophe. Si, pour mériter ce titre, il faut mépriser la sagesse et la gloire de nos ancêtres ; blasphémer une religion qui a civilisé, éclairé et consolé la terre ; substituer à l' éternelle parole et aux commandements immuables de Dieu, le vain langage et la raison changeante de l' homme ; s' il faut vanter l' indépendance avec un coeur d' esclave ; n' avoir pour soi que les crimes et jamais les vertus d' une opinion, je n' ai point été, je ne suis point, et je ne serai jamais philosophe. C' est ici mon dernier combat : il est temps de mettre un terme à ces vaines agitations. J' ai passé l' âge des chimères, et je sais à quoi m' en tenir sur la plupart des choses de la vie. Quelle que soit désormais la justice ou l' injustice de la critique, je lui abandonne mes ouvrages : on pourra les ensevelir, les exhumer, les ensevelir de nouveau, je ne réclamerai plus. Je suis las de recevoir des insultes pour remercîments des plus pénibles travaux. Dans aucun temps, dans aucun pays, un homme qui auroit consacré huit années de sa vie à un long ouvrage ; qui, pour le rendre moins imparfait, eût entrepris des voyages lointains, dissipé le fruit de ses premières études, quitté sa famille, exposé sa vie ; dans aucun temps, dis-je, dans aucun pays, cet homme n' eût été p117 jugé avec une légèreté si déplorable. Je n' ai jamais senti le besoin de la fortune qu' aujourd' hui. Avec quelle satisfaction je laisserois le champ de bataille à ceux qui s' y distinguent par tant de hauts faits, pour l' honneur des muses et l' encouragement des talents ! Non que je renonçasse aux lettres, seule consolation de la vie ; mais personne ne seroit plus appelé, de mon vivant, à me citer à son tribunal pour un ouvrage nouveau. LIVRE PREMIER p121 Je veux raconter les combats des chrétiens, et la victoire que les fidèles remportèrent sur les esprits de l' abîme, par les efforts glorieux de deux époux martyrs. p122 Muse céleste, vous qui inspirâtes le poëte de Sorrente et l' aveugle d' Albion, vous qui placez votre trône solitaire sur le Thabor, vous qui vous plaisez aux pensées sévères, aux méditations graves et sublimes, j' implore à présent votre secours. Enseignez-moi sur la harpe de David les chants que je dois faire entendre ; donnez surtout à mes yeux quelques-unes de ces larmes que Jérémie versoit sur les malheurs de Sion : je vais dire les douleurs de l' église persécutée ! Et toi, vierge du Pinde, fille ingénieuse de la Grèce, descends à ton tour du sommet de l' Hélicon : je ne rejetterai point les guirlandes de fleurs dont tu couvres les tombeaux, ô riante divinité de la fable, toi qui n' as pu faire de la mort et du malheur même une chose sérieuse ! Viens, muse des mensonges, viens lutter avec la muse des vérités. Jadis on lui fit souffrir en ton nom des maux cruels : orne aujourd' hui son triomphe par ta défaite, et confesse qu' elle étoit plus digne que toi de régner sur la lyre. Neuf fois l' église de Jésus-Christ avoit vu les esprits de l' abîme conjurés contre elle ; neuf fois ce vaisseau, qui ne doit point périr, étoit échappé au naufrage. La terre reposoit en paix. Dioclétien tenoit dans ses mains habiles le sceptre du monde. Sous la protection de ce p123 grand prince, les chrétiens jouissoient d' une tranquillité qu' ils n' avoient point connue jusqu' alors. Les autels du vrai Dieu commençoient à disputer l' encens aux autels des idoles ; le troupeau des fidèles augmentoit chaque jour ; les honneurs, les richesses et la gloire n' étoient plus le seul partage des adorateurs de Jupiter : l' enfer, menacé de perdre son empire, voulut interrompre le cours des victoires célestes. L' éternel, qui voyoit les vertus des chrétiens s' affoiblir dans la prospérité, permit aux démons de susciter une persécution nouvelle ; mais, par cette dernière et terrible épreuve, la croix devoit être enfin placée sur le trône de l' univers, et les temples des faux dieux alloient rentrer dans la poudre. Comment l' antique ennemi du genre humain fit-il servir à ses projets les passions des hommes, et surtout l' ambition et l' amour ? Muse, daignez m' en instruire. Mais auparavant, faites-moi connoître la vierge innocente, et le pénitent illustre, qui brillèrent dans ce jour de triomphe et de deuil : l' une fut choisie du ciel chez les idolâtres, l' autre, parmi le peuple fidèle, pour être les victimes expiatoires des chrétiens et des gentils. Démodocus étoit le dernier descendant d' une de ces familles homérides qui habitoient autrefois p124 l' île de Chio, et qui prétendoient tirer leur origine d' Homère. Ses parents l' avoient uni, dans sa jeunesse, à la fille de Cléobule de Crète, épicharis, la plus belle des vierges qui dansoient sur les gazons fleuris, au pied du mont Talée chéri de Mercure. Il avoit suivi son épouse à Gortynes, ville bâtie par le fils de Rhadamante, au bord du Léthé, non loin du platane qui couvrit les amours d' Europe et de Jupiter. Après que la lune eut éclairé neuf fois les antres des dactyles, épicharis alla visiter ses troupeaux sur le mont Ida. Saisie tout à coup des douleurs maternelles, elle mit au jour Cymodocée, dans le bois sacré où les trois vieillards de Platon s' étoient assis pour discourir sur les lois : les augures déclarèrent que la fille de Démodocus deviendroit célèbre par sa sagesse. Bientôt après, épicharis perdit la douce lumière des cieux. Alors Démodocus ne vit plus les eaux du Léthé qu' avec douleur ; toute sa consolation étoit de prendre sur ses genoux le fruit unique de son hymen, et de regarder, avec un sourire mêlé de larmes, cet astre charmant qui lui rappeloit la beauté d' épicharis. Or, dans ce temps-là, les habitants de la Messénie faisoient élever un temple à Homère ; ils proposèrent à Démodocus d' en être le grand-prêtre. p125 Démodocus accepta leur offre avec joie, content d' abandonner un séjour que la colère céleste lui avoit rendu insupportable. Il fit un sacrifice aux mânes de son épouse, aux fleuves nés de Jupiter, aux nymphes hospitalières de l' Ida, aux divinités protectrices de Gortynes, et il partit avec sa fille, emportant ses pénates et une petite statue d' Homère. Poussé par un vent favorable, son vaisseau découvre bientôt le promontoire du Ténare, et, suivant les côtes d' Oetylos, de Thalames et d