Essai Sur La Littérature Angloise. Par François-René Chateaubriand (1768-1848) Avertissement Introduction Du latin comme source des langues de l'Europe latine langue anglaise divisée en cinq époques Moyen âge Lois et monuments Costumes. Fêtes et jeux Repas Moeurs Suite des moeurs. Vigueur et fin des siècles barbares Première Partie (1) Première et seconde époque de la littérature anglaise Littérature sous le règne des Anglo-Saxons, des Danois, et pendant le moyen-âge. - Des Anglo-Saxons à Guillaume le Conquérant. - Bretons. - Tacite. - Poésies erses Anglo-Saxons et Danois Première Partie (2) Troisième et quatrième époque de la littérature anglaise Epoque anglo-normande et normande-française, de Guillaume le Conquérant et de Henri II à Henri VIII. Trouvères anglo-normands Paradis terrestre. - Descente aux enfers Miracles. - Mystères. - Satires Changement dans la littérature. - Lutte des deux langues Retour par la loi à la langue nationale Chaucer. - Bower. - Barbour Sentiment de la liberté politique ; pourquoi différent chez les écrivains anglais et chez les écrivains français des XVIe et XVIIe siècles. - Place occupée par le peuple dans les anciennes institutions des deux monarchies Jacques Ier, roi d'Ecosse. - Dumbard. - Douglas. - Worcester. - Rivers Ballades et chansons populaires Childe-Waters Deuxième Partie Cinquième et dernière époque de la langue anglaise Littérature sous les Tudors Hérésies et schismes qui précédèrent le schisme de Luther Attaques contre le clergé Luther Mariage. - Vie privée de Luther Portraits de Luther Portrait de Luther par Mainbourg, Bossuet et Voltaire Ce qu'il faut penser de Luther La Réformation Commencement de la littérature protestante. - Knox. - Buchanan Henri VIII auteur Henri VIII ; suite Surrey. - Thomas More Edouard VI et Marie Elisabeth. - Spenser Shakespeare Que j'ai mal jugé Shakespeare autrefois. - Faux admirateurs du poète Opinion de Voltaire sur Shakespeare. - Opinion des Anglais Que les défauts de Shakespeare tiennent à son siècle. - Langue de Shakespeare. - Langue de Dante Etat matériel du théâtre en Angleterre au XVIe siècle Caractère du génie de Shakespeare Que la manière de composer de Shakespeare a corrompu le goût. - Ecrire est un art Citations de Shakespeare Suite des citations. - Femmes Modèles classiques Siècle de Shakespeare Poètes et écrivains contemporains de Shakespeare Vie de Shakespeare Shakespeare au nombre des cinq ou six grands génies dominateurs Troisième Partie Littérature sous les deux premiers Stuarts et pendant la république Ce que l'Angleterre doit aux Stuarts Jacques Ier. - Basilicon Doron Raleigh. - Cowley Ecrits politiques sous Charles Ier et Cromwell L'Abbé de Lamennais Killing no murder. - Locke. - Hobbes. - Denham. - Harrington. - Harvey. - Sieyès. - Mirabeau. - Benjamin Constant. - Carrel Milton. - Sa naissance. - Collège Milton chez son père. - Ouvrages de sa jeunesse Milton en Italie Milton revenu en Angleterre. - Ses occupations et ses premiers ouvrages de controverse Mariage de Milton Traité de Milton sur le divorce Discours sur la liberté de la presse Mort du père de Milton. - Evénements historiques. - Traité sur l'état des rois et des magistrats Milton secrétaire latin du conseil d'Etat de la république. - L'Iconoclaste Défense du peuple anglais contre Saumaise Seconde défense Affranchissement de la Grèce Milton aveugle. - Ses dépêches Richard Cromwell. - Opinion de Milton sur la république, sur les dîmes, sur la réforme parlementaire Restauration. - Milton arrêté et remis en liberté. - Fidélité du poète à Cromwell Nouveaux travaux de Milton. - Son dictionnaire latin. Sa Moscovie. Son Histoire d'Angleterre Travaux poétiques de Milton. - Plan du Paradis perdu pour une tragédie Autres détails sur Milton Publication du Paradis perdu Samson Agoniste. Paradis reconquis. Nouvelle logique. Vraie religion. Mort de Milton Paradis perdu. - De quelques imperfections de ce poème Plan du Paradis perdu Caractères des personnages du Paradis perdu. - Adam et Eve L'Eternel et le Fils Anges Les démons et les personnages allégoriques Milton dans le Paradis perdu Quatrième Partie (1) Littérature sous les deux derniers Stuarts Hommes et choses de la révolution anglaise et de la révolution française comparés Clubs Danton Quatrième Partie (2) Peuple des deux nations à l'époque révolutionnaire Paysans royalistes anglais Portrait d'un Vendéen Cromwell. Bonaparte Lovelace. - Ma détention à la préfecture de police. God save the King Quatrième Partie (3) Prose Tillotson. Temple. Burnet. Clarendon. Algernon Sidney Quatrième Partie (4) Poésie Dryden. Prior. Waller. Buckingham. Roscommon. Rochester. Shaftesbury, etc Butler. Ecrivains abandonnés Fin des Stuarts Cinquième Partie Littérature sous la maison de Hanovre Achèvement et perfectionnement de la langue anglaise. Mort des langues Effet de la critique sur les langues. Critique en France. Nos vanités. Mort des langues Qu'il n'y aura plus de renommées littéraires universelles, et pourquoi Autres causes qui tendent à détruire les renommées universelles Marie. Guillaume. La reine Anne. Ecole classique Presse périodique. Addison. Pope. Swift. Steele Passage de la littérature classique à la littérature didactique, descriptive et sentimentale. Poèmes de différents auteurs Young Gray. Thomson. Delille. Fontanes Réaction. Transformation littéraire. - Historiens Philosophes. Poètes. Politiques économistes Théâtre. Mistriss Siddons. Parterre. Invasion de la littérature allemande Eloquence politique. Fox. Burke. Pitt Changement des moeurs anglaises. - Gentlemen-Farmers. Clergé. Grand monde. Georges III Voyages. Le capitaine Ross. Jacquemont. Lamartine Romans. - Tristes vérités qui sortent des longues correspondances. Style épistolaire Nouveaux romans Walter Scott. Les Juives Ecole des lacs. Poètes des classes industrielles La princesse Charlotte. Knox Chansons. Lord Dorset. Béranger Beattie Lord Byron. Orme d'Harrow Les deux nouvelles écoles littéraires. Quelques ressemblances de destinée Ecole de lord Byron Lord Byron au Lido Conclusion Milton Avertissement L' Essai sur la Littérature anglaise se compose : 1- De quelques morceaux détachés de mes anciennes études, morceaux corrigés dans le style, rectifiés pour les jugements, augmentés ou resserrés quant au texte ; 2- De divers extraits de mes Mémoires , extraits qui se trouvaient avoir des rapports directs ou indirects avec le travail que je livre au public ; 3- De recherches récentes relatives à la matière de cet Essai. J'ai visité les Etats-Unis ; j'ai passé huit ans exilé en Angleterre ; j'ai revu Londres comme ambassadeur après l'avoir vu comme émigré : je crois savoir l'anglais autant qu'un homme peut savoir une langue étrangère à la sienne. J'ai lu en conscience tout ce que j'ai dû lire sur le sujet traité dans ces deux volumes ; j'ai rarement cité les autorités, parce qu'elles sont connues des hommes de lettres, et que les gens du monde ne s'en soucient guère : que font à ceux-ci Warton, Evans, Jones, Percy, Owen, Ellis, Leyden, Edouard Williams, Tyrwhit, Roquefort, Tressan, les collections des historiens, les recueils des poètes, les manuscrits, etc. ? Je veux pourtant mentionner ici un ouvrage français, précisément parce que les journaux me semblent l'avoir trop négligé : on consacre de longs articles à des écrits futiles ; à peine accorde-t-on une vingtaine de lignes à des livres instructifs et sérieux. Les Essais historiques sur les Bardes, les Jongleurs , etc., de M. l'abbé de La Rue, méritent de fixer l'attention de quiconque aime une critique saine, une érudition puisée aux sources et non composée de bribes de lectures, dérobées à quelque investigateur oublié. Un de mes honorables et savants confrères de l'Académie française n'est pas toujours, il est vrai, d'accord avec l'historien des bardes ; M. de La Rue est trouvère et M. Raynouard troubadour : c'est la querelle de la langue d'oc et de la langue d'oïl [Au moment même où j'écris cet éloge de l'abbé de La Rue, dont je ne connais que les ouvrages, je reçois, comme un remerciement, le billet de part qui m'annonce la mort de cet ami de Walter Scott. (N.d.A.)] . L' Idée de la Poésie anglaise (1749) de l'abbé Yart, la Poétique anglaise (1806) de M. Hennel peuvent être consultées avec fruit. M. Hennel sait parfaitement la langue dont il parle. Au surplus, on annonce diverses collections ; et pour les vrais amateurs de la littérature anglaise, la Bibliothèque anglo-française de M. O'Sullivan ne laissera rien à désirer. J'ai peu de chose à dire de ma traduction. Des éditions, des commentaires, des illustrations , des recherches, des biographies de Milton, il y en a par milliers. Il existe en prose et en vers une douzaine de traductions françaises et une quarantaine d'imitations du poète, toutes très bonnes ; après moi viendront d'autres traducteurs, tous excellents. A la tête des traducteurs en prose est Racine le fils, à la tête des traducteurs en vers l'abbé Delille. Une traduction n'est pas la personne , elle n'est qu'un portrait : un grand maître peut faire un admirable portrait : soit ; mais si l'original était placé auprès de la copie, les spectateurs le verraient chacun à sa manière et différeraient de jugement sur la ressemblance. Traduire, c'est donc se vouer au métier le plus ingrat et le moins estimé qui fut oncques ; c'est se battre avec des mots pour leur faire rendre dans un idiome étranger un sentiment, une pensée autrement exprimés, un son qu'ils n'ont pas dans la langue de l'auteur. Pourquoi donc ai-je traduit Milton ? Par une raison que l'on trouvera à la fin de cet Essai . Qu'on ne se figure pas d'après ceci que je n'ai mis aucun soin à mon travail : je pourrais dire que ce travail est l'ouvrage entier de ma vie, car il y a trente ans que je lis, relis et traduis Milton. Je sais respecter le public ; il veut bien vous traiter sans façon, mais il ne permet pas que vous preniez avec lui la même liberté : si vous ne vous souciez guère de lui, il se souciera encore moins de vous. J'en appelle au surplus aux hommes qui croient encore qu' écrire est un art : eux seuls pourront savoir ce que la traduction du Paradis perdu m'a coûté d'études et d'efforts. Quant au système de cette traduction, je m'en suis tenu à celui que j'avais adopté autrefois pour les fragments de Milton, cités dans le Génie du Christianisme . La traduction littérale me parait toujours la meilleure : une traduction interlinéaire serait la perfection du genre, si on lui pouvait ôter ce qu'elle a de sauvage. Dans la traduction littérale, la difficulté est de ne pas reproduire un mot noble par le mot correspondant qui peut être bas, de ne pas rendre pesante une phrase légère, légère une phrase pesante, en vertu d'expressions qui se ressemblent, mais qui n'ont pas la même prosodie dans les deux idiomes. Milton, outre les luttes qu'il faut soutenir contre son génie, offre des obscurités grammaticales sans nombre ; il traite sa langue en tyran, viole et méprise les règles : en français, si vous supprimiez ce qu'il supprime par l'ellipse ; si vous perdiez sans cesse comme lui votre nominatif , votre régime ; si vos relatifs perplexes rendaient indécis vos antécédents , vous deviendriez inintelligible. L'invocation du Paradis perdu présente toutes ces difficultés réunies : l'inversion suspensive qui jette à la césure du septième vers le Sing, heavenly Muse , est admirable ; je l'ai conservée afin de ne pas tomber dans la froide et régulière invocation grecque et française, Muse céleste, chante , et pour que l'on sente tout d'abord qu'on entre dans des régions inconnues : Louis Racine l'a conservée également, mais il a cru devoir la régulariser à l'aide d'un gallicisme qui fait disparaître toute poésie : c'est ce que je t'invite à chanter, Muse céleste . Milton, après ce début, prend son vol, et prolonge son invocation à travers des phrases incidentes et interminables, lesquelles produisant des régimes indirects, obligent le lecteur à des efforts d'attention antipathiques à l'esprit français. Point d'autre moyen de s'en tirer que de couper l'invocation et l'exposition, de régénérer le nominatif dans le nom ou le pronom. Milton, comme un fleuve immense, entraîne avec lui ses rivages et les limons de son lit, sans s'embarrasser si son onde est pure ou troublée. On peut s'exercer sur quelques morceaux choisis d'un ouvrage, et espérer en venir à bout avec du temps ; mais c'est tout une autre affaire lorsqu'il s'agit de la traduction complète de cet ouvrage, de la traduction de 10 467 vers, lorsqu'il faut suivre l'écrivain non-seulement à travers ses beautés, mais encore à travers ses défauts, ses négligences et ses lassitudes ; lorsqu'il faut donner un égal soin aux endroits arides et ennuyeux, être attentif à l'expression, au style, à l'harmonie, à tout ce qui compose le poste ; lorsqu'il faut étudier le sens, choisir celui qui paraît le plus beau quand il y en a plusieurs, ou deviner le plus probable par le caractère du génie de l'auteur ; lorsqu'il faut se souvenir de tels passages souvent placés à une grande distance de l'endroit obscur, et qui l'éclaircissent : ce travail fait en conscience lasserait l'esprit le plus laborieux et le plus patient. J'ai cherché à représenter Milton dans sa sévérité ; je n'ai fui ni l'expression horrible, ni l'expression simple, quand je l'ai rencontrée : le Péché a des chiens aboyants, ses enfants, qui rentrent dans leur chenil, dans ses entrailles ; je n'ai point rejeté cette image. Eve dit que le serpent ne voulait point lui faire du mal, du tort , je me suis bien gardé de poétiser cette naïve expression d'une jeune femme qui fait une grande révérence à l'arbre de la science après en avoir mangé du fruit : c'est comme cela que j'ai senti Milton. Si je n'ai pu rendre les beautés du Paradis perdu , je n'aurai pas pour excuse de les avoir ignorées. Milton a fait une foule de mots qu'on ne trouve pas dans les dictionnaires : il est rempli d'hébraïsmes, d'hellénismes, de latinismes : il appelle, par exemple, un Commandement, une Loi de Dieu, la première fille de sa voix ; il emploie le nominatif absolu des Grecs, l'ablatif absolu des Latins. Quand ses mots composés n'ont pas été trop étrangers à notre langue dans leur étymologie tirée des langues mortes ou de l'italien, je les ai adoptés : ainsi j'ai dit emparadisé, fragrance , etc. Il y a quelques idiotismes anglais, que presque tous les traducteurs ont passés, comme planet-struck : j'ai du moins essayé d'en faire comprendre le sens, sans avoir recours à une trop longue périphrase. Au reste, les changements arrivés dans nos institutions nous donnent mieux l'intelligence de quelques formes oratoires de Milton. Notre langue est devenue aussi plus hardie et plus populaire. Milton a écrit, comme moi, dans un temps de révolution et dans des idées qui sont à présent celles de notre siècle : il m'a donc été plus facile de garder ces tours que les anciens traducteurs n'ont pas osé hasarder. Le poète use de vieux mots anglais, souvent d'origine française ou latine ; je les ai translatés par le vieux mot français, en respectant la langue rythmique et son caractère de vétusté. Je ne crois pas que ma traduction soit plus longue que le texte ; je n'ai pourtant rien passé. Enfin, j'ai pris la peine de traduire moi-même de nouveau jusqu'au petit article sur les vers blancs , ainsi que les anciens arguments des livres, parce qu'il est probable qu'ils sont de Milton. Le respect pour le génie a vaincu l'ennui du labeur ; tout m'a paru sacré dans le texte, parenthèses, points, virgules : les enfants des Hébreux étaient obligés d'apprendre la Bible par coeur depuis Bérésith jusqu'à Malachie . Qui s'inquiète aujourd'hui de tout ce que je viens de dire ? qui s'avisera de suivre une traduction sur le texte ? qui saura gré au traducteur d'avoir vaincu une difficulté, d'avoir pâli autour d'une phrase des journées entières ? Lorsque Clément mettait en lumière un gros volume à propos de la traduction des Géorgiques , chacun le lisait et prenait parti pour ou contre l'abbé Delille : en sommes-nous là ? Il peut arriver cependant que mon lecteur soit quelque vieil amateur de l'école classique, revivant au souvenir de ses anciennes admirations, ou quelque jeune poète de l'école romantique allant à la chasse des images, des idées, des expressions pour en faire sa proie, comme d'un butin enlevé à l'ennemi. Au reste, je parle fort au long de Milton dans l' Essai sur la Littérature anglaise , puisque je n'ai écrit cet essai qu'à l'occasion du Paradis perdu . J'analyse ses divers ouvrages ; je montre que les révolutions ont rapproché Milton de nous : qu'il est devenu un homme de notre temps ; qu'il était aussi grand écrivain en prose qu'en vers : pendant sa vie, la prose le rendit célèbre, la poésie après sa mort ; mais la renommée du prosateur s'est perdue dans la gloire du poète. Je dois prévenir que dans cet Essai je ne me suis pas collé à mon sujet comme dans la traduction : je m'occupe de tout, du présent, du passé, de l'avenir ; je vais çà et là ; quand je rencontre le moyen âge, j'en parle ; quand je me heurte contre la Réformation, je m'y arrête ; quand je trouve la révolution anglaise, elle me remet la nôtre en mémoire, et j'en cite les hommes et les faits. Si un royaliste anglais est jeté en geôle, je songe au logis que j'occupais à la Préfecture de police. Les poètes anglais me conduisent aux poètes français ; lord Byron me rappelle mon exil en Angleterre, mes promenades à la colline d'Harrow et mes voyages à Venise ; ainsi du reste. Ce sont des mélanges qui ont tous les tons, parce qu'ils parlent de toutes les choses ; ils passent de la critique littéraire élevée ou familière à des considérations historiques, à des récits, à des portraits, à des souvenirs généraux ou personnels. C'est pour ne surprendre personne, pour que l'on sache d'abord ce qu'on va lire, pour qu'on voie bien que la littérature anglaise n'est ici que le fond de mes stromates ou le canevas de mes broderies ; c'est pour tout cela que j'ai donné un second titre à cet Essai. Introduction Du latin comme source des langues de l'Europe latine Lorsqu'un peuple puissant a passé, que la langue dont il se servait n'est plus parlée, cette langue reste monument d'un autre âge, où l'on admire les chefs- d'oeuvre d'un pinceau et d'un ciseau brisés. Dire comment les idiomes des peuples de l'Ausonie devinrent l'idiome latin, ce que cet idiome retint du caractère des tribus sauvages qui le formèrent, ce qu'il perdit et gagna par la conversion d'un gouvernement libre en un gouvernement despotique, et plus tard par la révolution opérée dans la religion de l'Etat ; dire comment les nations conquises et conquérantes apportèrent une foule de locutions étrangères à cet idiome, comment les débris de cet idiome formèrent la base sur laquelle s'élevèrent les dialectes de l'ouest et du midi de l'Europe moderne, serait le sujet d'un immense ouvrage de philologie. Rien en effet ne pourrait être plus curieux et plus instructif que de prendre le latin à son commencement et de le conduire à sa fin à travers les siècles et les génies divers. Les matériaux de ce travail sont déjà tout préparés dans les sept traités de Jean-Nicolas Funck : De Origine linguae latinae tractatus ; de Pueritia latinae linguae tract. ; de Adolescentia latinae linguae tract. ; de virili Aetate latinae linguae tract. ; de imminenti latinae linguae Senectute tract. ; de vegeta latinae linguae Senectute tract. ; de inerti et de crepita latinae linguae Senectute tractatus . La langue grecque dorique, la langue étrusque et osque des hymnes des Saliens et de la Loi des Douze Tables, dont les enfants chantaient encore les articles en vers du temps de Cicéron, ont produit la langue rude de Duillius de Caecilius et d'Ennius, la langue vive de Plaute, satirique de Lucilius, grécisée de Térence, philosophique, triste, lente et spondaïque de Lucrèce, éloquente de Cicéron et de Tite Live, claire et correcte de César, élégante d'Horace, brillante d'Ovide, poétique et concise de Catulle, harmonieuse de Tibulle, divine de Virgile, pure et sage de Phèdre. Cette langue du siècle d'Auguste (je ne sais à quelle date placer Quinte-Curce) devint, en s'altérant, la langue énergique de Tacite, de Lucain, de Sénèque, de Martial, la langue copieuse de Pline l'ancien, la langue fleurie de Pline le jeune, la langue effrontée de Suétone, violente de Juvénal, obscure de Perse enflée ou plate de Stace et de Silius Italicus. Après avoir passé par les grammairiens Quintilien et Macrobe ; par les épitomistes Florus, Velleius Paterculus, Justin, Orose, Sulpice Sévère ; par les Pères de l'Eglise et les auteurs ecclésiastiques Tertullien, Cyprien, Ambroise, Hilaire de Poitiers, Paulin, Augustin, Jérôme, Salvien ; par les apologistes Laclance, Arnobe, Minutius Felix ; par les panégyristes Eumène, Mamertin, Nazairius ; par les historiens de la décadence, Ammien Marcellin et les biographes de l' Histoire auguste , par les poètes de la décadence et de la chute, Ausone, Claudien, Rutilius, Sidoine Apollinaire, Prudence, Fortunat ; après avoir reçu de la conversion des religions, de la transformation des moeurs, de l'invasion des Goths, des Alains, des Huns, des Arabes, etc., les expressions obligées des nouveaux besoins et des idées nouvelles, cette langue retourna à une autre barbarie dans le premier historien de ces Francs qui commencèrent une autre langue, après avoir détruit l'empire romain chez nos pères. Les auteurs ont noté eux-mêmes les altérations successives du latin de siècle en siècle : Cicéron affirme que dans les Gaules on employait beaucoup de mots dont l'usage n'était pas reçu à Rome : verba non trita Romoe ; Martial se sert d'expressions celtiques, et s'en vante ; saint Jérôme dit que de son temps la langue latine changeait dans tous les pays : regionibus mutatur ; Festus, au Ve siècle, se plaint de l'ignorance où l'on est déjà tombé touchant la construction du latin ; saint Grégoire le Grand déclare qu'il a peu de souci des solécismes et des barbarismes ; Grégoire de Tours réclame l'indulgence du lecteur pour s'être écarté, dans le style et dans les mots, des règles de la grammaire, dont il n'est pas bien instruit : non sum imbutus ; les serments de Charles le Chauve et de Louis le Germanique nous montrent le latin expirant ; les hagiographes du VIIe siècle font l'éloge des évêques qui savent parler purement le latin, et les conciles du IXe siècle ordonnent aux évêques de prêcher en langue romane rustique . C'est donc du VIIe au IXe siècle, entre ces deux époques précises, que le latin se métamorphosa en roman de différentes nuances et de divers accents, selon les provinces où il était en usage. Le latin correct, qui reparaît dans les historiens et les écrivains à compter du règne de Charlemagne, n'est plus le latin parlé , mais le latin appris . Le mot latin ne signifia bientôt plus que roman ou langue romance , et fut pris ensuite pour le mot langue en général : les oiseaux chantent en leur latin . Une langue civilisée née d'une langue barbare diffère, dans ses éléments, d'une langue barbare émanée d'une langue civilisée : la première doit rester plus originale, parce qu'elle s'est créée d'elle-même mère ; et qu'elle a seulement développé son germe ; la seconde (la langue barbare), entée sur une langue civilisée, perd sa sève naturelle et porte des fruits étrangers. Tel est le latin relativement à l'idiome sauvage qui l'engendra ; telles sont les langues modernes de l'Europe latine, par rapport à la langue polie dont elles dérivent. Une langue vivante qui sort d'une langue vivante continue sa vie ; une langue vivante qui s'épanche d'une langue morte prend quelque chose de la mort de sa mère ; elle garde une foule de mots expirés : ces mots ne rendent pas plus les perceptions de l'existence que le silence n'exprime les sons. Y a-t-il eu vers la fin de la latinité un idiome de transition entre le latin et les dialectes modernes, idiome d'un usage général de ce côté-ci des Alpes et du Rhin ? La langue romane rustique , si souvent mentionnée dans les conciles du IXe siècle, était-elle cette langue romane , ce provençal parlé dans le midi de la France ? Le provençal était-il le catalan , et fut-il formé à la cour des comtes de Barcelone ? Le roman du nord de la Loire, le roman wallon ou le roman des trouvères , qui devint le français, précéda-t-il le roman du midi de la Loire ou le roman des troubadours ? La langue d'oc et la langue d'oïl empruntèrent-elles le sujet de leurs chansons et de leurs histoires à des lais armoricains et à des lais gallois ? Matière d'une controverse qui ne finira qu'au moment où le savant ouvrage de M. Fauriel aura répandu la lumière sur cet obscur sujet. langue anglaise divisée en cinq époques Parmi les langues formées du latin, je compte la langue anglaise, bien qu'elle ait une double origine ; mais je ferai voir que depuis la conquête des Normands jusque sous le règne du premier Tudor la langue franco-romane domina, et que dans la langue anglaise moderne une immense quantité de mots latins et français sont demeurés acquis au nouvel idiome. La langue romane rustique se divisa donc en deux branches : la langue d'oc et la langue d'oïl. Quand les Normands se furent emparés de la province à laquelle ils ont laissé leur nom, ils apprirent la langue d'oïl ; on parlait celle-ci à Rouen ; on se servait du danois à Bayeux. Guillaume porta les deux idiomes français en Angleterre, avec les aventuriers accourus des deux côtés de la Loire. Mais dans les siècles qui précédèrent, tandis que les Gaules formaient leur langage des débris du latin, la Grande-Bretagne, d'où les Romains s'étaient depuis longtemps retirés, et où les nations du Nord s'étaient successivement établies, avait conservé ses idiomes primitifs. Ainsi donc, l'histoire de la langue anglaise se divise en cinq époques : 1 o L'époque anglo-saxonne, de 450 à 780. Le moine Augustin, en 570, fit connaître en Angleterre l'alphabet romain ; 2 o L'époque danoise-saxonne de 780 à l'invasion des Normands. On a principalement de cette époque des manuscrits dits d'Alfred, et deux traductions des quatre évangélistes ; 3 o L'époque anglo-normande commencée en 1066. La langue normande n'était autre chose que le neustrien, c'est-à-dire la langue française de ce côté-ci de la Loire, ou la langue d'oïl. Les Normands se servaient, pour garder la mémoire de leurs chansons, de caractères appelés runstabath : ce sont les lettres runiques ; on y joignit celles qu'Ethicus avait inventées auparavant et dont saint Jérôme avait donné les signes ; 4 o L'époque normande-française : lorsque Eléonore de Guyenne eut apporté à Henri II les provinces occidentales de la France, depuis la Basse-Loire jusqu'aux Pyrénées, et que des princesses du sang de saint Louis eurent successivement épousé des monarques anglais, les Etats, les propriétés, les familles, les coutumes, les moeurs, se trouvèrent si mêlés, que le français devint la langue commune des nobles, des ecclésiastiques, des savants et des commerçants des deux royaumes. Dans le Domesday-Book, carte topographique et cadastre des propriétés, dressé par ordre de Guillaume le Conquérant, les noms des lieux sont écrits en latin, selon la prononciation française. Ainsi une foule de mots latins entrèrent directement dans la langue anglaise par la religion et par ses ministres, dont la langue était latine, et indirectement par l'intermédiaire des mots normands et français. Le normand de Guillaume le Bâtard retenait aussi des expressions scandinaves ou germaniques que les enfants de Rollon avaient introduites dans l'idiome du pays frank par eux conquis ; 5 o L'époque purement dite anglaise, quand l' anglais fut écrit et parlé tel qu'il existe aujourd'hui. Ces cinq époques se trouveront placées dans les cinq parties qui divisent cet Essai. Ces cinq parties se rangent naturellement sous ces titres : 1 o Littérature sous le règne des Anglo-Saxons, des Danois et pendant le moyen âge ; 2 o Littérature sous les Tudors ; 3 o Littérature sous les deux premiers Stuarts et pendant la république ; 4 o Littérature sous les deux derniers Stuarts ; 5 o Littérature sous la maison d'Hanovre . Lorsqu'on étudie les diverses littératures, une foule d'allusions et de traits échappent si les usages et les moeurs des peuples ne sont pas assez présents à la mémoire. Une vue de la littérature isolée de l'histoire des nations créerait un prodigieux mensonge : en entendant des poètes successifs chanter imperturbablement leurs amours et leurs moutons, on se figurerait l'existence non interrompue de l'âge d'or sur la terre. Et pourtant dans cette même Angleterre dont il s'agit ici ces concerts retentissaient au milieu de l'invasion des Romains, des Pictes, des Saxons et des Danois ; au milieu de la conquête des Normands, du soulèvement des barons, des contestations des premiers Plantagenètes pour la couronne, des guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche, des ravages de la Réformation, des supplices commandés par Henri VIII, des bûchers ordonnés par Marie ; au milieu des massacres et de l'esclavage de l'Irlande, des désolations de l'Ecosse, des échafauds de Charles Ier et de Sidney, de la fuite de Jacques, de la proscription du prétendant et des jacobites ; le tout mêlé d'orages parlementaires, de crimes de cour et de mille guerres étrangères. L'ordre social, en dehors de l'ordre politique, se compose de la religion, de l'intelligence et de l'industrie matérielle : il y a toujours chez une nation au moment des catastrophes, et parmi les plus grands événements, un prêtre qui prie, un poète qui chante, un auteur qui écrit, un savant qui médite, un peintre, un statuaire, un architecte, qui peint, sculpte et bâtit, un ouvrier qui travaille. Ces hommes marchent à côté des révolutions, et semblent vivre d'une vie à part : si vous ne voyez qu'eux, vous voyez un monde réel, vrai, immuable, base de l'édifice humain, mais qui parait fictif et étranger à la société de convention, à la société politique. Seulement, le prêtre dans son cantique, le poète, le savant, l'artiste, dans leurs compositions, l'ouvrier dans son travail, révèlent, de fois à autre, l'époque où ils vivent, marquent le contrecoup des événements qui leur firent répandre avec plus d'abondance leurs sueurs, leurs plaintes et les dons de leur génie. Pour détruire cette illusion de deux vues présentées séparément, pour ne pas créer le mensonge que j'indique au commencement de ce chapitre, pour ne pas jeter tout à coup le lecteur non préparé dans l'histoire des chansons, des ouvrages et des auteurs des premiers siècles de la littérature anglaise, je crois à propos de reproduire ici le tableau général du moyen âge : ces prolégomènes serviront à l'intelligence du sujet. Moyen âge Lois et monuments Le moyen âge offre un tableau bizarre, qui semble être le produit d'une imagination puissante, mais déréglée. Dans l'antiquité, chaque nation sort, pour ainsi dire, de sa propre source ; un esprit primitif, qui pénètre tout et se fait sentir partout, rend homogènes les institutions et les moeurs. La société du moyen âge était composée des débris de mille autres sociétés : la civilisation romaine, le paganisme même y avaient laissé des traces ; la religion chrétienne y apportait ses croyances et ses solennités ; les barbares franks, goths, burgondes, anglo-saxons, danois, normands, retenaient les usages et le caractère propres à leurs races. Tous les genres de propriété se mêlaient, toutes les espèces de lois se confondaient, l'aleu, le fief ; la mainmorte, le code, le digeste, les lois salique, gombette, visigothe, le droit coutumier ; toutes les formes de liberté et de servitude se rencontraient ; la liberté monarchique du roi, la liberté aristocratique du noble, la liberté individuelle du prêtre, la liberté collective des communes, la liberté privilégiée des villes, de la magistrature, des corps de métiers et des marchands, la liberté représentative de la nation, l'esclavage romain, le servage barbare, la servitude de l'urbain. De là ces spectateurs incohérents, ces usages qui se paraissent contredire, qui ne se tiennent que par le lien de la religion. On dirait de peuples divers sans aucun rapport les uns avec les autres, mais seulement convenus de vivre sous un commun maître, autour d'un même autel. Jusque dans son apparence extérieure, l'Europe offrait alors un tableau plus pittoresque et plus national qu'elle ne le présente aujourd'hui. Aux monuments nés de notre religion et de nos moeurs, nous avons substitué, par affectation de l'architecture bâtarde romaine, des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre ciel ni appropriés à nos besoins ; froide et servile copie, laquelle a introduit le mensonge dans nos arts, comme le calque de la littérature latine a détruit dans notre littérature l'originalité du génie frank. Ce n'était pas ainsi qu'imitait le moyen âge ; les esprits de ce temps-là admiraient aussi les Grecs et les Romains ; ils recherchaient et étudiaient leurs ouvrages, mais au lieu de s'en laisser dominer, ils les maîtrisaient, les façonnaient à leur guise, les rendaient français, et ajoutaient à leur beauté par cette métamorphose pleine de création et d'indépendance. Les premières églises chrétiennes dans l'Occident ne furent que des temples retournés : le culte païen était extérieur, la décoration du temple fut extérieure ; le culte chrétien était intérieur, la décoration de l'église fut intérieure. Les colonnes passèrent du dehors au dedans de l'édifice, comme dans les basiliques où se tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et des catacombes. Les proportions de l'église surpassèrent en étendues celles du temple, parce que la foule chrétienne s'entassait sous la voûte de l'église, et que la foule païenne était répandue sous le péristyle du temple. Mais lorsque les chrétiens devinrent les maîtres, ils changèrent cette économie, et ornèrent aussi du côté du paysage et du ciel leurs édifices. Et afin que les appuis de la nef aérienne n'en déparassent pas la structure, le ciseau les avait tailladés ; on n'y voyait plus que des arches de pont, des pyramides, des aiguilles et des statues. Les ornements qui n'adhéraient pas à l'édifice se mariaient à son style : les tombeaux étaient de forme gothique, et la basilique, qui s'élevait comme un grand catafalque au-dessus d'eux, semblait s'être moulée sur leur forme. Les arts du dessin participaient de ce goût fleuri et composite : sur les murs et sur les vitraux étaient peints des paysages, des scènes de la religion et de l'histoire nationale. Dans les châteaux, les armoiries coloriées, encadrées dans des losanges d'or, formaient des plafonds semblables à ceux des beaux palais du cinque cento de l'Italie. L'écriture même était dessinée ; l'hiéroglyphe germanique, substitué au jambage rectiligne romain, s'harmoniait avec les pierres sépulcrales. Les tours isolées, qui servaient de vedettes sur les hauteurs ; les donjons enserrés dans les bois, ou suspendus sur la cime des rochers comme l'aire des vautours, les ponts pointus et étroits jetés hardiment sur les torrents ; les villes fortifiées que l'on rencontrait à chaque pas, et dont les créneaux étaient à la fois les remparts et les ornements ; les chapelles, les oratoires, les ermitages, placés dans les lieux les plus pittoresques au bord des chemins et des eaux ; les beffrois, les flèches des paroisses de campagne, les abbayes, les monastères, les cathédrales ; tous ces édifices que nous ne voyons plus qu'en petit nombre et dont le temps a noirci, obstrué, brisé les dentelles, avaient alors l'éclat de la jeunesse ; ils sortaient des mains de l'ouvrier : l'oeil, dans la blancheur de leurs pierres, ne perdait rien de la légèreté de leurs détails, de l'élégance de leurs réseaux, de la variété de leurs guillochis, de leurs gravures, de leurs ciselures, de leurs découpures et de toutes les fantaisies d'une imagination libre et inépuisable. Dans le court espace de dix-huit ans, de 1136 à 1154, il n'y eut pas moins de onze cent quinze châteaux bâtis dans la seule Angleterre. La chrétienté élevait à frais communs, au moyen des quêtes et des aumônes, les cathédrales dont chaque Etat particulier n'était pas assez riche pour payer les travaux, et dont presque aucune n'est achevée. Dans ces vastes et mystérieux édifices se gravaient en relief et en creux, comme avec un emporte-pièce, les parures de l'autel, les monogrammes sacrés, les vêtements et les choses à l'usage des prêtres. Les bannières, les croix de divers agencements, les calices, les ostensoirs, les dais, les chapes, les capuchons, les crosses, les mitres dont les formes se retrouvent dans le gothique, conservaient les symboles du culte en produisant des effets d'art inattendus. Assez souvent les gouttières et les gargouilles étaient taillées en figures de démons obscènes ou de moines vomissants. Cette architecture du moyen âge offrait un mélange du tragique et du bouffon, du gigantesque et du gracieux, comme les poèmes et les romans de la même époque. Les plantes de notre sol, les arbres de nos bois, le trèfle et le chêne décoraient aussi les églises, de même que l'acanthe et le palmier avaient embelli les temples du pays et du siècle de Périclès. Au dedans, une cathédrale était une forêt, un labyrinthe dont les mille arcades, à chaque mouvement du spectateur, se croisaient, se séparaient, s'enlaçaient de nouveau. Cette forêt était éclairée par des rosaces à jour incrustées de vitraux peints, qui ressemblaient à des soleils brillants de mille couleurs sous la feuillée : en dehors cette même cathédrale avait l'air d'un monument auquel on aurait laissé sa cage, ses arcs-boutants et ses échafauds. Costumes. Fêtes et jeux La population en mouvement autour des édifices est décrite dans les chroniques et peinte dans les vignettes. Les diverses classes de la société et les habitants des différentes provinces se distinguaient, les uns par la forme des vêtements, les autres par des modes locales. Les populations n'avaient pas cet aspect uniforme qu'une même manière de se vêtir donne à cette heure aux habitants de nos villes et de nos campagnes. La noblesse, les chevaliers, les magistrats, les évêques, le clergé séculier, les religieux de tous les ordres, les pèlerins, les pénitents gris, noirs et blancs, les ermites, les confréries, les corps de métiers, les bourgeois, les paysans offraient une variété infinie de costumes : nous voyons encore quelque chose de cela en Italie. Sur ce point, il s'en faut rapporter aux arts : que peut faire le peintre de notre vêtement étriqué, de notre petit chapeau rond et de notre chapeau à trois cornes ? Du XIIe au XIVe siècle, le paysan et l'homme du peuple portèrent la jaquette ou la casaque grise liée aux flancs par un ceinturon. Le sayon de peau, le péliçon d'où est venu le surplis, étaient communs à tous les états. La pelisse fourrée et la robe longue orientale enveloppaient le chevalier quand il quittait son armure ; les manches de cette robe couvraient les mains ; elle ressemblait au cafetan turc d'aujourd'hui ; la toque ornée de plumes, le capuchon ou chaperon, tenaient lieu de turban. De la robe ample on passa à l'habit étroit, puis on revint à la robe, qui fut blasonnée. Les hauts-de-chausses, si courts et si serrés qu'ils en étaient indécents, s'arrêtaient au milieu de la cuisse ; les bas-de-chausses étaient dissemblables ; on avait une jambe d'une couleur, une jambe d'une autre couleur. Il en était de même du hoqueton mi-parti noir et blanc, et du chaperon mi-parti bleu et rouge. " Et si étaient leurs robes si étroites à vêtir et à dépouiller qu'il semblait qu'on les écorchât. Les autres avaient leurs robes relevées sur les reins comme femmes, si avaient leurs chaperons découpés menuement tout en tour. Et si avaient leur chausse d'un drap et l'autre de l'autre. Et leur venaient leurs cornettes et leurs manches près de terre, et semblaient mieux être jongleurs qu'autres gens. Et pour ce ne fut pas merveilles si Dieu voulut corriger les méfaits des Français par son fléau (la peste). " Par-dessus la robe, dans les jours de cérémonie, on attachait un manteau, tantôt court, tantôt long. Le manteau de Richard Ier était fait d'une étoffe à raies, semée de globes et de demi-lunes d'argent, à l'imitation du système céleste (Winesalf). Des colliers pendants servaient également de parure aux hommes et aux femmes. Les souliers pointus et rembourrés à la poulaine furent longtemps en vogue. L'ouvrier en découpait le dessus comme des fenêtres d'église ; ils étaient longs de deux pieds pour le noble, ornés à l'extrémité de cornes, de griffes ou de figures grotesques : ils s'allongèrent encore, de sorte qu'il devint impossible de marcher sans en relever la pointe et l'attacher au genou avec une chaîne d'or ou d'argent. Les évêques excommunièrent les souliers à la poulaine et les traitèrent de pêché contre nature . On déclara qu'ils étaient contre les bonnes moeurs, et inventés en dérision du Créateur . En Angleterre, un acte du parlement défendit aux cordonniers de fabriquer des souliers ou des bottines dont la pointe excédât deux pouces. Les larges babouches carrées par le bout remplacèrent la chaussure à bec. Les modes variaient autant que celles de nos jours ; on connaissait le chevalier ou la dame qui, le premier ou la première, avait imaginé une haligote (mode) nouvelle : l'inventeur des souliers à la poulaine était le chevalier anglais Robert le Cornu. ( W. Malmesbury .) Les gentilfames usaient sur la peau d'un linge très fin ; elles étaient vêtues de tuniques montantes enveloppant la gorge, armoriées à droite de l'écu de leur mari, à gauche de celui de leur famille. Tantôt elles portaient leurs cheveux ras, lissés sur le front et recouverts d'un petit bonnet entrelacé de rubans ; tantôt elles les déroulaient épars sur leurs épaules ; tantôt elles les bâtissaient en pyramide haute de trois pieds ; elles y suspendaient ou des barbettes, ou de longs voiles, ou des banderoles de soie tombant jusqu'à terre et voltigeant au gré du vent ; au temps de la reine Isabeau, on fut obligé d'élever et d'élargir les portes pour donner passage aux coiffures des châtelaines. Ces coiffures étaient soutenues par deux cornes recourbées, charpente de l'édifice : du haut de la corne, du côté droit, descendait un tissu léger que la jeune femme laissait flotter, ou qu'elle ramenait sur son sein comme une guimpe, en l'entortillant à son bras gauche. Une femme en plein esbattement étalait des colliers, des bracelets et des bagues. A sa ceinture, enrichie d'or, de perles et de pierres précieuses, s'attachait une escarcelle brodée : elle galopait sur un palefroi, portait un oiseau sur le poing, ou une canne à la main. " Quoi de plus ridicule, dit Pétrarque dans une lettre adressée au pape en 1366, que de voir les hommes le ventre sanglé ! En bas, de longs souliers pointus ; en haut, des toques chargées de plumes : cheveux tressés allant de ci, de là, par derrière comme la queue d'un animal, retapés sur le front avec des épingles à tête d'ivoire. " Pierre de Blois ajoute qu'il était du bel usage de parler avec affectation. Et quelle langue parlait-on ainsi ? La langue de Robert Wace ou du Roman du Rou, de Ville-Hardouin, de Joinville et de Froissart ! Le luxe des habits et des fêtes passait toute croyance ; nous sommes de mesquins personnages auprès de ces barbares des XIIIe et XIVe siècles. On vit dans un tournoi mille chevaliers vêtus d'une robe uniforme de soie, nommée cointise , et le lendemain ils parurent avec un accoutrement nouveau aussi magnifique ( Mathieu Paris ). Un des habits de Richard II, roi d'Angleterre, lui coûta trente mille marcs d'argent ( Knyghton ). Jean Arundel avait cinquante-deux habits complets d'étoffe d'or ( Hollingshed chron .). Une autre fois, dans un autre tournoi, défilèrent d'abord, un à un, soixante superbes chevaux richement caparaçonnés, conduits chacun par un écuyer d'honneur et précédés de trompettes et de ménestriers ; vinrent ensuite soixante jeunes dames montées sur des palefrois, superbement vêtues, chacune menant en lesse, avec une chaîne d'argent, un chevalier armé de toutes pièces. La danse et la musique faisaient partie de ces bandors (réjouissances). Le roi, les prélats, les barons, les chevaliers, sautaient au son des vielles, des musettes et des chiffonies . Aux fêtes de Noël arrivaient de grandes mascarades. En 1348, en Angleterre, on prépara quatre-vingts tuniques de bougran, quarante-deux masques et un grand nombre de vêtements bizarres, pour les mascarades. En 1377, une mascarade, composée d'environ cent trente personnes, déguisées de différentes manières, offrit un divertissement au prince de Galles. La balle, le mail, le palet, les quilles, les dés, affolaient tous les esprits. Il reste une note d'Edouard II de la somme de cinq shillings, laquelle somme il avait empruntée à son barbier pour jouer à croix ou pile. Repas Quant au repas, on l'annonçait au son du cor chez les nobles : cela s'appelait corner l'eau , parce qu'on se lavait les mains avant de se mettre à table. On dînait à neuf heures du matin, et l'on soupait à cinq heures du soir. On était assis sur des banques ou bancs, tantôt élevés, tantôt assez bas, et la table montait et descendait en proportion. Du banc est venu le mot banquet . Il y avait des tables d'or et d'argent ciselées ; les tables de bois étaient couvertes de nappes doubles appelées doubliers ; on les plissait comme rivière ondoyante qu'un petit vent frais fait doucement soulever . Les serviettes sont plus modernes. Les fourchettes, que ne connaissaient point les Romains, furent aussi inconnues des Français jusqu'à la fin du XIVe siècle ; on ne les trouve que sous Charles V. On mangeait à peu près tout ce que nous mangeons, et même avec des raffinements que nous ignorons aujourd'hui ; la civilisation romaine n'avait point péri dans la cuisine. Parmi les mets recherchés, je trouve le dellegrous , le maupigyrum , le karumpie . Qu'était-ce ? On servait des pâtisseries de formes obscènes, qu'on appelait de leurs propres noms ; les ecclésiastiques, les femmes et les jeunes filles rendaient ces grossièretés innocentes par une pudique ingénuité. La langue était alors toute nue ; les traductions de la Bible de ces temps sont aussi crues et plus indécentes que le texte. L'instruction du chevalier Geoffroy la Tour Landry, gentilhomme angevin, à ses filles , donne la mesure de la liberté des enseignements et des mots. On usait en abondance de bière, de cidre et de vin de toutes les sortes : il est fait mention du cidre sous la seconde race. Le clairet était du vin clarifié mêlé à des épiceries, l'hypocras du vin adouci avec du miel. Un festin donné en Angleterre par un abbé, en 1310, réunit six mille convives devant trois mille plats. Au repas de noce du comte de Cornouailles, en 1243, trente mille plats furent servis, et en 1251 soixante boeufs gras furent fournis par le seul archevêque d'York pour le mariage de Marguerite d'Angleterre avec Alexandre III, roi d'Ecosse. Les repas royaux étaient mêlés d'intermèdes : on y entendait toutes ménestrandies ; les clercs chantaient chansons , rondeaux et virelais. " Quand le roi (Henri II d'Angleterre) sort dans la matinée, dit Pierre de Blois, vous voyez une multitude de gens courant çà et là, comme s'ils étaient privés de la raison ; des chevaux se précipitent les uns sur les autres, des voitures renversent des voitures ; des comédiens, des filles publiques, des joueurs, des cuisiniers, des confiseurs, des baladins, des danseurs, des barbiers, des compagnons de débauches, des parasites, font un bruit horrible ; en un mot, la confusion des fantassins et des cavaliers est si insupportable, que vous diriez que l'abîme s'est ouvert et que l'enfer a vomi tous ses diables. " Lorsque Thomas Becket (saint Thomas de Cantorbéry) allait en voyage, il était suivi d'environ deux cents cavaliers, écuyers, pages, clercs et officiers de sa maison. Avec lui cheminaient huit chariots tirés chacun par cinq forts chevaux ; deux de ces chariots contenaient la bière, un autre portait les meubles de sa chapelle, un autre ceux de sa chambre, un autre ceux de sa cuisine ; les trois derniers étaient remplis de provisions, de vêtements et de divers objets. Il avait en outre douze chevaux de bât, chargés de coffres qui contenaient son argent, sa vaisselle d'or, ses livres, ses habillements, ses ornements d'autel. Chaque chariot était gardé par un énorme mâtin surmonté d'un singe. ( Salisb .) On avait été obligé de frapper la table par des lois somptuaires : ces lois n'accordaient aux riches que deux services et deux sortes de viandes, à l'exception des prélats et des barons, qui mangeaient de tout en toute liberté ; elles ne permettaient la viande aux négociants et aux artisans qu'à un seul repas ; pour les autres repas, ils se devaient contenter de lait, de beurre et de légumes. Moeurs On rencontrait sur les chemins des baternes ou litières, des mules, des palefrois et des voitures à boeufs : les roues des charrettes étaient à l'antique. Les chemins se distinguaient en chemins péageaux et en sentiers ; des lois en réglaient la largeur : le chemin péageau devait avoir quatorze pieds ; les sentiers pouvaient être ombragés, mais il fallait élaguer les arbres le long des voies royales, excepté les arbres d'abris . Le service des fiefs creusa cette multitude infinie de chemins de traverse dont nos campagnes sont sillonnées. C'était le temps du merveilleux en toute chose : l'aumônier, le moine, le pèlerin, le chevalier, le troubadour, avaient toujours à dire ou à chanter des aventures. Le soir, autour du foyer à bancs, on écoutait ou le roman du roi Arthur, d'Ogier le Danois, de Lancelot du Lac, ou l'histoire du gobelin Orthon, grand nouvelliste qui venait dans le vent et qui fut tué dans une grosse truie noire. ( Froissart .) Avec ces contes on écoutait encore le sirvante du jongleur contre un chevalier félon, ou le récit de la vie d'un pieux personnage. Ces vies de saints recueillies par les Bollandistes, n'étaient pas d'une imagination moins brillante que les relations profanes : incantations de sorciers, tours de lutins et de farfadets, courses de loups-garous, esclaves rachetés, attaques de brigands, voyageurs sauvés, et qui à cause de leur beauté épousent les filles de leurs hôtes ( Saint-Maxime ) ; lumières qui pendant la nuit révèlent au milieu des buissons le tombeau de quelque vierge ; châteaux qui paraissent soudainement illuminés. ( Saint Viventius ; Maure et Brista .) Saint Déicole s'était égaré ; il rencontre un berger et le prie de lui enseigner un gîte : " Je n'en connais pas, dit le berger, si ce n'est dans un lieu arrosé de fontaines, au domaine du puissant vassal Weissart. - Peux-tu m'y conduire ? répondit le saint. - Je ne puis laisser mon troupeau, répliqua le pâtre. " Déicole fiche son bâton en terre, et quand le pâtre revint, après avoir conduit le saint, il trouve son troupeau couché paisiblement autour du bâton miraculeux. Weissart, terrible châtelain, menace de faire mutiler Déicole ; mais Berthilde, femme de Weissart, a une grande vénération pour le prêtre de Dieu. Déicole entre dans la forteresse ; les serfs, empressés, le veulent débarrasser de son manteau ; il les remercie, et suspend ce manteau à un rayon du soleil qui passait à travers la lucarne d'une tour. ( Boll ., t. II, p. 202.) Giralde, natif du pays de Galles, raconte, dans sa Topographie de l'Irlande , que saint Kewen priant Dieu, les deux mains étendues, une hirondelle entra par la fenêtre de sa cellule et déposa un oeuf dans une de ses mains. Le saint n'abaissa point sa main ; il ne la ferma que quand l'hirondelle eut déposé tous ses oeufs et achevé de les couver. En souvenir de cette bonté et de cette patience, la statue du solitaire en Irlande porte une hirondelle dans une main. L'abbé Turketult avait en sa possession le pouce de saint Barthélemi, et il s'en servait pour se signer dans les moments de danger, de tempête et de tonnerre. Les barbares aimaient les anachorètes : c'étaient des soldats de différentes milices, également éprouvés, également durs à eux-mêmes, dormant sur la terre, habitant le rocher, se plaisant aux pèlerinages lointains, à la vastité des déserts et des forêts. Aussi les ermites conduisaient-ils les batailles : campés le soir dans les cimetières, ils y composaient et chantaient à la foule armée le Dies irae et le Stabat mater . Les Anglo-Saxons ne virent pas moins de dix rois et de onze reines abandonner le monde et se retirer dans les cloîtres. Cependant il ne faudrait pas se laisser tromper par les mots, ces reines étaient des femmes de pirates du Nord, arrivées dans des barques, célébrant leurs noces sur des chariots, comme les filles de Clodion le Chevelu, de belles et blanches Norvégiennes passées des dieux de l'Edda au dieu de l'Evangile, et des walkiries aux anges. Suite des moeurs. Vigueur et fin des siècles barbares Chercher à dérouler avec méthode le tableau des moeurs de ce temps serait à la fois tenter l'impossible et mentir à la confusion de ces moeurs. Il faut jeter pêle-mêle toutes ces scènes telles qu'elles se succédaient, sans ordre, ou s'enchevêtraient dans une commune action, dans un même moment : il n'y avait d'unité que dans le mouvement général qui entraînait la société vers son perfectionnement, par la loi naturelle de l'existence humaine. D'un côté la chevalerie, de l'autre le soulèvement des masses rustiques ; tous les dérèglements de la vie dans le clergé et toute l'ardeur de la foi. Des gyrovagues, ou moines errants, cheminant à pied ou chevauchant sur une petite mule, prêchaient contre tous les scandales ; ils se faisaient brûler vifs par les papes, auxquels ils reprochaient leurs désordres, et noyer par les princes, dont ils attaquaient la tyrannie. Des gentilshommes s'embusquaient sur les chemins et dévalisaient les passants, tandis que d'autres gentilshommes devenaient, en Espagne, en Grèce, en Dalmatie, seigneurs des immortelles cités dont ils ignoraient l'histoire. Cours d'amour où l'on raisonnait d'après toutes les règles du scotisme, et dont les chanoines étaient membres ; troubadours et ménestrels vaguant de château en château, déchirant les hommes dans des satires, louant les dames dans des ballades ; bourgeois, divisés en corps de métiers, célébrant des solennités patronales où les saints du paradis étaient mêlés aux divinités de la fable ; représentations théâtrales, miracles et mystères , dans les églises ; fêtes des fous ou des cornards ; messes sacrilèges ; soupes grasses mangées sur l'autel ; l' Ite missa est répondu par trois braiements d'âne ; barons et chevaliers s'engageant, dans des repas mystérieux, à porter la guerre chez des peuples, faisant voeu sur un paon ou sur un héron d'accomplir les faits d'armes pour leurs mies ; juifs massacrés et se massacrant entre eux, conspirant avec les lépreux pour empoisonner les puits et les fontaines ; tribunaux de toutes les sortes condamnant, en vertu de toutes les espèces de lois, à toutes les sortes de supplices ; accusés de toutes les catégories, depuis l'hérésiarque écorché et brûlé vif, jusqu'aux adultères attachés nus l'un à l'autre et promenés au milieu de la foule ; le juge prévaricateur substituant à l'homicide riche condamné un prisonnier innocent ; pour dernière confusion, pour dernier contraste, la vieille société, civilisée à la manière des anciens, se perpétuant dans les abbayes ; les étudiants des universités faisant renaître les disputes philosophiques de la Grèce ; le tumulte des écoles d'Athènes et d'Alexandrie se mêlant au bruit des tournois, des carrousels et des pas d'armes ; placez, enfin, au-dessus et en dehors de cette société si agitée un autre principe de mouvement, un tombeau objet de toutes les tendresses, de tous les regrets, de toutes les espérances, qui attirait sans cesse au delà des mers les rois et les sujets, les vaillants et les coupables ; les premiers pour chercher des ennemis, des royaumes, des aventures ; les seconds pour accomplir des voeux, expier des crimes, apaiser des remords : voilà tout le moyen âge. L'Orient, malgré le mauvais succès des croisades, resta longtemps pour les peuples de l'Europe le pays de la religion et de la gloire ; ils tournaient sans cesse les yeux vers ce beau soleil, vers ces palmes de l'Idumée, vers ces plaines de Rama où les infidèles se reposaient à l'ombre des oliviers plantés par Baudoin, vers ces champs d'Ascalon qui gardaient encore les traces de Godefroi de Bouillon, de Coucy, de Tancrède, de Philippe-Auguste, de Richard Coeur de Lion, de saint Louis, vers cette Jérusalem un moment délivrée, puis retombée dans ses fers, et qui se montrait à eux comme à Jérémie, insultée des passants, noyée de ses pleurs, privée de son peuple, assise dans la solitude. Tels furent ces siècles d'imagination et de force qui marchaient avec cet attirail au milieu des événements les plus variés, au milieu des hérésies, des schismes, des guerres féodales, civiles et étrangères ; ces siècles doublement favorables au génie ou par la solitude des cloîtres, quand on la recherchait, ou par le monde le plus étrange et le plus divers, quand on le préférait à la solitude. Pas un seul point où il ne se passât quelque fait nouveau, car chaque seigneurie laïque ou ecclésiastique était un petit Etat qui gravitait dans son orbite et avait ses phases ; à dix lieues de distance, les coutumes ne se ressemblaient plus. Cet ordre de choses, extrêmement nuisible à la civilisation générale, imprimait à l'esprit particulier un mouvement extraordinaire : aussi toutes les grandes découvertes appartiennent-elles à ces siècles. Jamais l'individu n'a tant vécu : le roi rêvait l'agrandissement de son empire, le seigneur la conquête du fief de son voisin, le bourgeois l'augmentation de ses privilèges, et le marchand de nouvelles routes à son commerce. On ne connaissait le fond de rien ; on n'avait rien épuisé ; on avait foi à tout ; on était à l'entrée et comme au bord de toutes les espérances, de même qu'un voyageur sur une montagne attend le lever du jour dont il aperçoit l'aurore. On fouillait le passé ainsi que l'avenir ; on découvrait avec la même joie un vieux manuscrit et un nouveau monde ; on marchait à grands pas vers des destinées ignorées, comme on a toute sa vie devant soi dans la jeunesse. L'enfance de ces siècles fut barbare, leur virilité pleine de passion et d'énergie, et ils ont laissé leur riche héritage aux âges civilisés qu'ils portèrent dans leur sein fécond. Première Partie (1) Première et seconde époque de la littérature anglaise Littérature sous le règne des Anglo-Saxons, des Danois, et pendant le moyen-âge. - Des Anglo-Saxons à Guillaume le Conquérant. - Bretons. - Tacite. - Poésies erses Entrons maintenant dans les diverses époques de la langue et de la littérature anglaises. Le lecteur placera facilement sur le tableau que je viens de tracer les auteurs et leurs ouvrages à mesure que je les ferai passer devant ses yeux. Il s'agit d'abord de l'époque anglo-saxonne ; mais avant de nous en occuper voyons s'il ne reste aucune trace de la langue des Bretons sous la domination romaine. César ne nous parle que des moeurs de ces insulaires, Tacite nous a conservé quelques discours des chefs bretons ; j'omets la harangue de Caractacus à Claude, et ne citerai, en l'abrégeant, que le discours de Galgacus dans les montagnes de la Calédonie : " (...) Le jour de votre liberté commence... La terre nous manque et le refuge de la mer nous est interdit par la flotte romaine ; il ne nous reste que les armes. Dans le lieu le plus retiré de nos déserts, n'apercevant pas même de loin les rivages assujettis, nos regards n'ont point été souillés du contact de la domination étrangère. Placés aux extrémités de la terre et de la liberté, jusqu'à présent la renommée de notre solitude et de ses replis nous a détendus : à présent les bornes de la Bretagne apparaissent. Tout ce qui est inconnu est magnifique ; mais au delà de la Calédonie, aucune nation à chercher hormis les rien, hormis les flots et les écueils, et les Romains sont arrivés jusqu'à nous. " (...) Dans la famille des esclaves, le dernier venu est le jouet de ses compagnons : nous, les plus nouveaux, et conséquemment les plus méprisés dans cet univers de la vieille servitude, nous ne pourrions attendre que la mort, car nous n'avons ni guérets, ni mines, ni ports où l'on puisse user nos bras. Courage donc, vous qui chérissez la vie ou la gloire ! Les épouses des Romains ne les ont point suivis ; leurs pères ne sont pas là pour leur faire honte de la fuite : ils regardent en tremblant ce ciel, cette mer, ces forêts qu'ils n'ont jamais vus. Enfermés et déjà vaincus, nos dieux les livrent entre nos mains... Ici votre chef, ici votre armée ; là le tribut, les travaux, les souffrances de l'esclavage : des maux éternels ou la vengeance sont pour vous dans ce champ de bataille. Marchez au combat ! pensez à vos ancêtres et à votre postérité. " Après Tacite, qui a paraphrasé quelques mots de Galgacus conservés par tradition dans les camps romains, un abîme se creuse : on traverse quinze siècles avant d'entendre parler de nouveau du génie des Bretons, et encore comment ! Macpherson transportant en Ecosse le barde irlandais Ossian, défigurant la véritable histoire de Fingal, cousant trois ou quatre lambeaux de vieilles ballades à un mensonge, nous représente un poète de la Calédonie tout aussi réellement que Tacite nous en a représenté un guerrier. Puisque après tout nous n'avons qu'Ossian ; puisque les fragments qu'on pourrait donner comme venant des bardes appartiennent plutôt aux diverses espèces de chanteurs que je rappellerai tout à l'heure, il faut bien faire usage du travail de Macpherson. Mais comme les poèmes que John Smith ajouta à ceux qu'avait publiés le premier éditeur du barde écossais sont moins connus, j'en extrairai de préférence quelques passages : " Filles des champs aériens de Trenmor, préparez la robe de vapeur transparente et colorée. Dargo, pourquoi m'avais-tu fait oublier Armor ? Pourquoi l'aimais-je tant ? Pourquoi étais-je tant aimée ? Nous étions deux fleurs qui croissaient ensemble dans les fentes du rocher ; nos têtes humides de rosée souriaient aux rayons du soleil. Ces fleurs avaient pris racine dans le roc aride. Les vierges de Morven disaient : Elles sont solitaires, mais elles sont charmantes. Le daim, dans sa course, s'élançait par-dessus ces fleurs, et le chevreuil épargnait leurs tiges délicates. " Le soleil de Morven est couché pour moi. Il brilla pour moi ce soleil dans la nuit de mes premiers malheurs, au défaut du soleil de ma patrie ; mais il vient de disparaître à son tour ; il me laisse dans une ombre éternelle. " " Dargo, pourquoi t'es-tu retiré si vite ? " (...) " (...) Partout sur les mers, au sommet des collines, dans les profondes vallées, j'ai suivi ta course. En vain mon père espéra mon retour, en vain ma mère pleura mon absence ; leurs yeux mesurèrent souvent l'étendue des flots, souvent les rochers répétèrent leurs cris. Parents, amis, je fus sourde à votre voix ! Toutes mes pensées étaient pour Dargo ; je l'aimais de toute la force de mes souvenirs pour Armor. Dargo, l'autre nuit j'ai goûté le sommeil à tes côtés sur la bruyère. N'est-il pas de place cette nuit dans ta nouvelle couche ? Ta Crimoïna veut reposer auprès de toi, dormir pour toujours à tes côtés. " Le chant de Crimoïna allait en s'affaiblissant à mesure qu'il approchait de sa fin ; par degrés s'éteignait la voix de l'étrangère : l'instrument échappa aux bras d'albâtre de la fille de Lochlin ; Dargo se lève : il était trop tard ! l'âme de Crimoina avait fui sur les sons de la harpe. " On croira ce que l'on pourra des traductions calédoniennes de Tacite et de John Smith. Les historiens mentent un peu plus que les poètes, sans en excepter Tacite, qui toutefois répandait sa parole brûlante sur les tyrans, comme on jette de la chaux vive sur les cadavres pour les consumer. Anglo-Saxons et Danois Les Anglo-Saxons ayant succédé aux Romains, et les Danois étant venus à leur tour au partage de la Grande-Bretagne, il serait presque impossible de séparer littérairement l'époque des Anglo-Saxons de celle des Danois ; c'est pourquoi je les confonds ici. Les Danois amenèrent avec eux leurs scaldes : ceux-ci se mêlèrent aux bardes galliques. Trois choses ne pouvaient être saisies pour dette, chez un homme libre du pays de Galles : son cheval, son épée et sa harpe. Les nations entières, dans leur âge héroïque, sont poètes : on chantait à la guerre, on chantait aux festins, on chantait à la mort ; on redoutait surtout de mourir dans son lit comme une femme. Starcather n'ayant pu trouver sa fin dans les combats, se mit une chaîne d'or au cou, et déclara la donner aux passants assez charitables pour le débarrasser de sa tête. Siward, comte danois du Northumberland, honteux de vieillir et craignant d'être emporté d'une maladie, dit à ses amis : " Revêtez-moi de ma cotte de mailles ; ceignez-moi mon épée ; placez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma hache dorée dans ma main droite ; que je tombe dans la garbe d'un guerrier. " Sur le champ de bataille, les hymnes, accompagnés du choc des armes, éclataient d'une manière si terrible, que les Danois, pour empêcher leurs chevaux d'en être effrayés, les rendaient sourds. Les croyances étaient à l'avenant de ces moeurs poétiques. Quinze jeunes femmes et dix-huit jeunes hommes ballaient [Verbe signifiant danser, faire une ronde.] un jour dans un cimetière ; le prêtre Robert, qui disait la messe, les fit inviter à se retirer, ils se moquèrent du prêtre. L'officiant pria Dieu et saint Magnus de punir la troupe impie, en l'obligeant à chanter et à danser une année entière : sa prière fut exaucée ; un des condamnés prit par la main sa soeur, qui figurait avec lui ; le bras se sépara du corps sans que l'invalide de Dieu perdit une goutte de sang, et elle continua de sauter. Toute l'année les quadrilles ne souffrirent ni du froid, ni du chaud, ni de la faim, ni de la soif, ni de la fatigue ; leurs vêtements ne s'usèrent pas. Commençait-il à pleuvoir ? il s'élevait autour d'eux une maison magnifique. Leur danse incessante creusa la terre, et ils s'y enfoncèrent jusqu'à mi-corps. Au bout de l'an, l'évêque Hubert brisa les liens invisibles dont les mains des danseurs et danseuses étaient enchaînées : la troupe tomba dans un sommeil qui dura trois jours et trois nuits. Une vieille, nommée Thorbiorga, fameuse sorcière, fut invitée au château du comte Torchill, afin de dire quand se termineraient la peste et la famine du comté. Thorbiorga arriva sur le soir : robe de drap vert boutonnée du haut jusqu'en bas ; collier de grains de verre ; peau d'agneau noir, doublée d'une peau de chat blanc, sur la tête ; souliers de peau de veau, le poil en dessus, liés avec des courroies ; gants de peau de chat blanc, la fourrure en dedans ; ceinture huntandique , au bout de laquelle pendait un sac rempli de grimoires. La sorcière soutenait son corps grêle sur un bâton à viroles de cuivre. Elle fut reçue avec beaucoup de respect : assise sur un siège élevé, elle mangea un potage de lait de chèvre, et un ragoût de coeurs de différents animaux. Le lendemain Thorbiorga, après avoir symétrisé ses instruments d'astrologie selon le thème céleste, ordonna à la jeune Godréda, sa compagne, d'entonner l'invocation magique vardlokur . Godréda chanta d'une voix si douce, que le manoir du laird [Titre honorifique dans l'écosse ancienne.] Torchill en fut ravi. Il eût été bien malheureusement né celui qui ne fût pas né poète en ce temps-là. Les rois mêmes l'étaient : Alfred le Grand, Canut le Grand furent l'honneur des walkiries. Les bardes et les scaldes s'éjouissaient à la table des princes, qui les comblaient de présents : " Si je demandais la lune à mon hôte, s'écrie un barde, il me l'accorderait. " Les poètes ont toujours été affriandés par la lune. Coedmon rêvait en vers et composait des poèmes en dormant : poésie est songe. " Je sais, dit un autre barde, un chant pour émousser le fer ; je sais un chant pour tuer la tempête. " On reconnaissait ces inspirés à leur air ; ils semblaient ivres ; leurs regards et leurs gestes étaient désignés par un mot consacré : Skallviengl , " folie poétique. " La chronique saxonne donne en vers le récit d'une victoire remportée par les Anglo-Saxons sur les Danois, et l'histoire de Norvège conserve l'apothéose d'un pirate de Danemark, tué avec cinq autres chefs de corsaires sur les côtes d'Albion. " Le roi Ethelstan, le chef des chefs, celui qui donne des colliers aux braves, et son frère, le noble Edmond, ont combattu à BrunanBurgh avec le tranchant de l'épée. Ils ont fendu le mur des boucliers, ils ont abattu les guerriers de renom, la race des Scots et les hommes des navires. " Olaf s'est enfui avec peu de gens, et il a pleuré sur les flots. L'étranger ne racontera point cette bataille, assis à son foyer, entouré de sa famille, car ses parents y succombèrent, et ses amis n'en revinrent pas. Les rois du Nord, dans leurs conseils, se lamenteront de ce que leurs guerriers ont voulu jouer au jeu du carnage avec les enfants d'Edward. " Le roi Ethelstan et son frère Edmond retournent sur les terres de Ouest-Sex. Ils laissent derrière eux le corbeau se repaissant de cadavres, le corbeau noir au bec pointu, et le crapaud à la voix rauque, et l'aigle affamé de chair, et le milan vorace, et le loup fauve des bois. " Jamais plus grand carnage n'eut lieu dans cette île ; jamais plus d'hommes n'y périrent par le tranchant de l'épée, depuis le jour où les Saxons et les Angles vinrent de l'est à travers l'Océan, où ils entrèrent en Bretagne, ces nobles artisans de guerre, qui vainquirent les Welches [Ancien peuple des îles anglaises, synonyme de barbare.] et prirent le pays. " Maintenant la chanson en l'honneur du pirate : " Il m'est venu un songe : je me suis vu, au point du jour, dans la salle du Valhalla, préparant tout pour la réception des hommes tués dans les batailles. " J'ai réveillé les héros dans leur sommeil ; je les ai engagés à se lever, à ranger les bancs, à disposer les coupes à boire, comme pour l'arrivée d'un roi. " D'où vient tout ce bruit ? s'écrie Bragg ; d'où vient que tant d'hommes s'agitent et que l'on remue tous les bancs ? C'est qu'Erik doit venir, répond Oden ; je l'attends. Qu'on se lève, qu'on aille à sa rencontre. " Pourquoi donc sa venue te plaît-elle davantage que celle d'un autre roi ? C'est qu'en beaucoup de lieux il a rougi son épée de sang ; c'est que son épée sanglante a traversé beaucoup de lieux. " Je te salue, Erik, brave guerrier ; entre, sois le bienvenu dans cette demeure. Dis-nous quels rois t'accompagnent, combien viennent avec toi du combat ? " Cinq rois viennent, répond Erik, et moi je suis le sixième. " Je ne pouvais mieux faire que d'emprunter cette traduction à l' Histoire de la Conquête d'Angleterre par les Normands . Jouissons des travaux de M. A. Thierry, mais apprenons de lui ce qu'ils lui ont coûté, notre admiration s'augmentera de notre reconnaissance : " Je venais d'entrer avec ardeur dans une série de recherches toutes nouvelles pour moi. Quelque étendu que fût le cercle de ces travaux, ma cécité complète ne m'aurait pas empêché de le parcourir : j'étais résigné, autant que doit l'être un homme de coeur ; j'avais fait amitié avec les ténèbres. Mais d'autres épreuves survinrent. (...) Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement à la science. " Graves et touchantes paroles pour lesquelles je ne me reproche point de m'être écarté de mon sujet. J'ai déjà dit quelque chose de ce sujet dans mes études historiques . Les nautoniers [Celui qui conduit une barque, un navire.] normands célébraient eux- mêmes leurs courses : " Je suis né dans le haut pays de Norvège, chez des peuples habiles à manier l'arc ; mais j'ai préféré hisser ma voile, l'effroi des laboureurs du rivage. J'ai aussi lancé ma barque parmi les écueils, loin du séjour des hommes . " Ce scalde des mers avait raison, puisque les Danes ont découvert le Vineland ou l'Amérique loin du séjour des hommes . Angelbert gémit sur la bataille de Fontenay et sur la mort de Hugues, bâtard de Charlemagne. La fureur de la poésie était telle qu'on trouve des vers de toutes mesures jusque dans les diplômes du VIIIe, du IXe et du Xe siècle. Un chant teutonique conserve le souvenir d'une victoire remportée sur les Normands, l'an 881, par Louis, fils de Louis le Bègue. " J'ai connu un roi appelé le seigneur Louis, qui servait Dieu de bon coeur, parce que Dieu le récompensait..... Il saisit la lance et le bouclier, monta promptement à cheval, et vola pour tirer vengeance de ses ennemis. " Personne n'ignore que Charlemagne avait fait recueillir les anciennes chansons des Germains. La parole usitée dans les forêts est dès sa naissance une parole complète pour la poésie : sous le rapport des passions et des images, elle dégénère en se perfectionnant. Les chants nationaux des barbares étaient accompagnés du son du fifre, du tambour et de la musette. Les Scythes, dans la joie des festins, faisaient résonner la corde de leur arc. La cithare ou la guitare était en usage dans les Gaules, et la harpe dans l'île des Bretons. L'oreille dédaigneuse des Grecs et des Romains n'entendait, dans les entretiens des Franks et des Bretons, que des croassements de corbeaux ou des sons non articulés sans aucun rapport avec la voix humaine. Quand les nations du Nord eurent triomphé, force fut de trouver ce langage harmonieux, et de comprendre les ordres que le maître dictait à l'esclave. Les rythmes militaires se viennent terminer à la chanson de Roland, dernier chant de l'Europe barbare. " A la bataille d'Hastings, dit encore le grand peintre d'histoire que j'ai cité, un Normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille, et entonna le chant des exploits, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et Roland. En chantant il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force et la recevait dans sa main droite. Les Normands répétaient ces refrains, ou criaient : Dieu aide ! Dieu aide ! " " Taillefer, qui mult bien chantout, Sor un cheval qui tost alout, Devant le duc alout chantant De Karlemagne et de Rollant Et d'Olivier et des vassaux Qui moururent à Roncevaux. " Ces rimes sont de Wace, mais Geoffroy Gaimar a de plus longs détails sur Taillefer. Il est curieux d'observer comment les usages se transforment et cependant se perpétuent : le tambour maître, qui jette sa canne en l'air et qui la reçoit dans sa main à la tète d'un régiment, est la traduction du jongleur militaire. Avant même la bataille d'Hastings, il existe un autre témoignage des provocations de la chanson du soldat : en 1054, Guillaume battit les Français à Mortemer en Normandie ; un de ses serviteurs, monté dans un arbre, cria toute la nuit : Franceis, Franceis levez ! levez ! Tenez vos veies ; trop dormez ; Allez vos amis enterrer Ki sont occis à Mortemer. Ce singulier héraut d'armes, insultant du haut d'un chêne l'ennemi vaincu, offre un tableau naïf des moeurs de ce temps. Première Partie (2) Troisième et quatrième époque de la littérature anglaise Epoque anglo-normande et normande-française, de Guillaume le Conquérant et de Henri II à Henri VIII. Trouvères anglo-normands Après la conquête des Normands, le moyen âge commence, et les choses changent de face. L'Angleterre a éprouvé dans son idiome des révolutions inconnues aux autres pays : le teutonique des Angles refoula le gallique des Bretons dans les vallées du pays de Galles ; le danois , le scandinave , ou le goth , renferma l' erse parmi les highlanders écossais et altéra le pur saxons ; le normand ou le vieux français , relégua l' anglo-saxon chez les vaincus. Sous Guillaume et ses premiers successeurs, on écrivit et l'on chanta en latin, en calédonien, en gallique, en anglo-saxon, en roman des trouvères, et quelquefois en roman des troubadours. Il y eut des poètes, des bardes, des jongleurs, des ménestrels, des contéors, des fabléors, des gestéors, des harpéors. La poésie prit toute espèce de formes, et donna à ses oeuvres toutes sortes de noms : lais, ballades, rotruënges, chansons à carole, chansons de gestes, contes, sirventois, satires, fabliaux, jeux-partis, dictiés. Dès le VIe siècle, Fortunat donne le nom de lais, leudi , aux chants des barbares. On comptait des romans d'amour, des romans de chevalerie, des romans du Saint-Graal, des romans de la Table-Ronde, des romans de Charlemagne, des romans d'Alexandre, des pièces saintes. Dans le Songe du dieu d'amour , le pont qui conduit au palais du dieu est composé de rotruëngues stances accompagnées de la vielle ; les planches sont faites de dits et de chansons, les solives de sons de harpe , les piles des doux lais des Bretons . Robert de Courte-Heuse, duc de Normandie, fils aîné de Guillaume le Conquérant, enfermé pendant vingt-huit ans dans le château de Cardiff, au bord de la mer, apprit la langue des bardes gallois. A travers les fenêtres de sa prison, il voyait un chêne dominer la forêt dont le promontoire de Penarth était couvert. Il disait à ce chêne : " Chêne, planté au sein des bois, d'où tu vois les flots de la Saverne lutter contre la mer ; chêne, né sur ces hauteurs où le sang a coulé en ruisseaux ; chêne, qui as vécu au milieu des tempêtes, malheur à l'homme qui n'est pas assez vieux pour mourir ! " Un autre prince anglais, Richard Coeur de Lion, fut couronné comme troubadour. Il avait composé en langue romane du midi, sa langue maternelle, un sirvente sur sa captivité à Worms. Parmi les poètes ses contemporains, Richard n'est pas fils d'Eléonore de Guienne, mais de la princesse d'Antioche, trouvée en pleine mer sur un vaisseau tout d'or, dont les cordages étaient de soie blanche. Ce vaisseau est la grande serpente des romanciers. Quand les enfants des femmes arabes étaient méchants, elles les menaçaient du roi Richard, et quand un cheval ombrageux tressaillait, le cavalier sarrasin le frappait de l'éperon en lui disant : Et cuides-tu que ce soit le roi Richard ? Guillaume Blondel (qu'il ne faut pas confondre avec le trouvère Blondel de Nesle) était un des ménestrels de Richard : nous n'avons pas sa chanson fidèle ; il n'en est resté que la tradition. Rien n'était plus célèbre que l'histoire populaire du marquis au court nez . Guillaume, trouvère anglo-normand, a laissé dans son poème des Joies de Notre- Dame une description curieuse de Rome et de ses monuments au XIe siècle. Il composa un petit poème, fort ingénieux, sur ces trois mots : fumée, pluie et femme , qui chassent un homme de sa maison : la maison c'est le ciel, la fumée l'orgueil, la pluie, la convoitise, la femme la volupté : trois choses qui empêchent d'entrer dans le ciel, maison de l'homme. Un moine du mont Saint-Michel, dans la description qu'il fait des fêtes de ce monastère (alors sous la domination anglaise), nous apprend que " dessous Avranches, vers Bretagne, étoit la forêt de Cuokelunde, remplie de cerfs, mais où il n'y a à présent que des poissons. En la forêt avoit un monument. " Le poète place l'irruption de la mer sous le règne de Childebert. Geoffroy Gaimar, auteur de l'Histoire des Rois anglo-saxons, emprunta des bardes gallois le Brut d'Angleterre , que Wace traduisit du latin de Geoffroy de Montmouth. Celui-ci, selon M. l'abbé de la Rue, l'avait traduit de l'original bas-breton apporté en Angleterre par Gautier Galenius, archidiacre d'Oxford. Brut ou Brutus est un arrière-petit-fils d'Enée, premier roi des Bretons. Du roi Brut descendit Arthur ou Arthus, roi de l'Armorique, dont nous autres Bretons attendons le retour comme les juifs attendent le messie. Arthur institua l'ordre de chevalerie de la Table-Ronde : tous les chevaliers de cet ordre ont leur histoire, d'où il advient qu'un premier roman a ce que les ménestrels appelaient des branches, ainsi que dans Arioste un conte en engendre un autre. Arthur et ses chevaliers sont un calque de Charlemagne et de ses preux. Mais n'est-il pas inconcevable qu'on cherche toujours l'origine de ces merveilles dans le faux Turpin, qui écrivait en 1095, sans s'apercevoir qu'elle se trouve dans l'histoire des Faits et gestes de Karle le Grand , compilés en 884 par le moine de Saint-Gall ? Le roman du Rou est encore de Robert Wace. Là se lit l'histoire authentique des fées de ma patrie, de la forêt de Bréchéliant, remplie de tigres et de lions : l'homme sauvage y règne, et le roi Arthur le veut percer avec l' escalibar , sa grande épée. Dans cette forêt de Bréchéliant murmure la fontaine Barenton. Un bassin d'or est attaché au vieux chêne dont les rameaux ombragent la fontaine ; il suffit de puiser de l'eau avec la coupe et d'en répandre quelques gouttes pour susciter des tempêtes. Robert Wace eut la curiosité de visiter la forêt, et n'aperçut rien : Fol m'en revins, fol y allai. Un charme mal employé fit périr l'enchanteur Merlin dans la forêt de Bréchéliant. Pieux et sincère Breton, je ne place pas Bréchéliant près Quintin, comme le veut le roman du Rou ; je tiens Bréchéliant pour Becherel, près de Combourg. Plus heureux que Wace, j'ai vu la fée Morgen et rencontré Tristan et Yseult ; j'ai puise de l'eau avec ma main dans la fontaine (le bassin d'or m'a toujours manqué), et en jetant cette eau en l'air, j'ai rassemblé les orages : on verra dans mes Mémoires à quoi ces orages m'ont servi. Le trouvère anonyme continuateur du Brut d'Angleterre est un Anglo-Saxon : il s'exprime avec la verve de la haine contre Guillaume, venu " non élever des villes, mais les détruire ; non bâtir des hameaux, mais semer des forêts. " Le poème offre un ingénieux épisode. Le conquérant veut savoir quel sera le sort de sa postérité : il convoque une assemblée de notables et des principaux membres du clergé d'Angleterre et de Normandie. Le conseil, fort embarrassé, mande séparément les trois fils du roi Robert de Courte-Heuse paraît le premier. Un sage clerc lui dit : " Beau fils, si Dieu tout-puissant avait fait de vous un oiseau, quel oiseau voudriez-vous être ? " " Un épervier, répond Robert. Cet oiseau, pour sa valeur, est chéri des princes, aimé des chevaliers, porté sur la main des dames. " Après Robert de Courte-Heuse vient Guillaume le Roux : " Il aurait voulu être un aigle, parce que l'aigle est le roi des oiseaux. " Après Guillaume le Roux se présenta Henri, son jeune frère : " Il voudrait être un estournel, parce que l'estournel (l'étourneau) est un oiseau simple, qui ne fait de mal à personne et vole de concert avec ses semblables ; s'il est mis en cage, il se console en chantant. " Courte-Heuse, vaillant comme l'épervier, mourut dans les fers ; Guillaume, roi comme l'aigle, fut cruel et finit mal ; Henri fut doux, bienfaisant comme l'estournel ; il eut des peines, mais les années (complainte longue, triste et à même refrain) les adoucirent. Paradis terrestre. - Descente aux enfers Un trouvère anonyme célèbre le voyage de saint Bradan, l'Irlandais, au paradis terrestre. Le saint, accompagné de ses moines, découvre dans une île le paradis des oiseaux : ces oiseaux répondent à la psalmodie du saint ; c'étaient apparemment les ancêtres de l'oiseau des jardins d'Armide. Dans une autre île est un arbre à feuilles d'un rouge pâle ; des volatiles blancs se perchent sur l'arbre. Un de ces cygnes, interrogé par Bradan, lui répond : " Mes compagnons et moi nous sommes des anges chassés du ciel avec Lucifer. Nous lui avions obéi comme à notre chef, en sa qualité d'archange ; mais n'ayant point partagé son orgueil, Dieu nous a seulement exilés dans cette île. " Voilà l'ange repentant de Klopstock. Du paradis des oiseaux , saint Bradan, toujours avec ses moines, arrive dans une autre île, où s'élève l'abbaye de Saint-Alban. Il court de nouveau au large, est attaqué par un serpent, qu'une bête envoyée de Dieu combat, puis par un griffon, qu'un dragon avale. Des poissons étranges viennent écouter le solitaire célébrant la Saint Pierre en haute mer. La barque aborde aux enfers : les ténèbres obscurcissent la région maudite ; la fumée, les étincelles, les flammes, forment un voile impénétrable à la clarté du jour. Sur une roche escarpée on aperçoit un homme nu, lacéré de coups de fouet, la chair en lambeaux, le visage couvert d'un drap : ce damné est Judas ; il raconte au saint ses inexprimables tourments ; pour chaque jour de la semaine, il y a une nouvelle douleur. Marie, dite de France, dont nous avons un recueil de lais, mit en vers Le Purgatoire de saint Patrick d'Irlande , qu'Henri, moine de Saltry, composa primitivement en latin dans le XIIe siècle. Par une caverne au-dessus de laquelle saint Patrick bâtit un couvent, on descendait au lieu d'expiation. Deux autres trouvères traitent le même sujet : ils mènent O'Wein au purgatoire ; le chevalier passe auprès de l'enfer, dont il voit les tourments, parvient au paradis terrestre, et s'approche du paradis céleste. Adam de Ross chante à son tour la descente de saint Paul aux enfers. L'archange saint Michel sert de guide à l'apôtre. Il lui dit " Bonhomme, suis-moi sans effroi, sans peur et sans soupçon. Dieu veut que je te montre les grincements de dents, le travail et la tristor que souffrent les pécheurs. " Michel va devant ; Paul le suit, disant les psaumes. A la porte de l'enfer croît un arbre de feu ; à ses branches sont suspendues les âmes des avares et des calomniateurs. L'air est rempli de diables volants, qui conduisent les méchants aux brasiers. Les deux voyageurs parcourent les régions désolées. L'archange explique à l'apôtre les tourments infligés à différents crimes : au sein d'une immense forge, d'une vaste mine, où grondent et brillent des fournaises ardentes, coulent des fleuves de métaux fondus dans lesquels nagent des démons. A mesure que les envoyés du ciel s'enfoncent dans le giron du globe, les supplices deviennent plus terribles : saint Paul est saisi de pitié. Un puits scellé de sept sceaux présente son orbite : l'archange lève les sceaux, en écartant l'apôtre pour laisser s'exhaler la vapeur pestilentielle. Au fond du puits gémissent les plus grands coupables ; saint Paul demande combien dureront les peines ; saint Michel répond : " Cent quarante mille ans ; mais je n'en suis pas bien sûr. " L'apôtre invite l'archange à conjurer Dieu d'adoucir les souffrances des réprouvés ; des anges compatissants se joignent à leurs prières ; elles sont écoutées ; le Seigneur ordonne qu'à l'avenir les supplices cesseront depuis le samedi jusqu'au lundi matin. Saint Bradan, dans son voyage au paradis terrestre, avait obtenu la même grâce pour Judas. La durée de cette suspension des supplices est la même que la durée fixée par les premières trêves que l'on appelait paix de Dieu . Le moyen âge n'est pas le temps du style proprement dit, mais c'est le temps de l'expression pittoresque, de la peinture naïve, de l'invention féconde. On voit avec un sourire d'admiration ce que des peuples ingénus tiraient des croyances qu'on leur enseignait : à leur imagination, grande, vive et vagabonde, à leurs moeurs cruelles, à leur courage indomptable, à leur instinct de conquérants et de voyageurs mal comprimé, les prêtres, missionnaires et poètes offraient de merveilleux tourments, des périls éternels, des invasions à tenter, mais sans changer de place, dans des régions inconnues. Le paradis terrestre que la muse chrétienne montrait en perspective aux barbares (lieu de délices où ils ne pouvaient arriver que par un long chemin et après de rudes travaux) était comme cette Rome qu'ils avaient cherchée jadis au bout du monde, à travers mille périls, la torche et l'épée à la main. Le voyage d'Ulysse aux champs Cimmériens et la descente d'Enée au Tartare renferment l'idée primitive de ces fictions. Cette idée fut communiquée aux siècles chrétiens par la littérature classique ; on la retrouve dans tout le moyen âge sous le titre de visio inferni . L'arbre de feu aux branches duquel sont suspendues les âmes des avares est l'orme où les songes viennent se réfugier dans le vestibule du Tartare ( Enéid ., liv. VI.) Les trois ouvrages du trouvère de Saint-Bradan, de Marie de France et d'Adam de Ross, rappellent le paradis , le purgatoire et l' enfer de La divina Commedia . Saint Paul est conduit aux enfers par l'archange saint Michel, comme Dante par Virgile ; saint Paul est saisi de pitié, comme Dante ; saint Bradan trouve judas, comme Dante le rencontre, le plus tourmenté des damnés : la douleur varie pour Judas chez le trouvère (le trouvère ne donne que cent quarante mille années à la durée des tourments) ; la douleur est une et constante comme l'éternité, chez le poète. Cancellieri prétend que Dante a pris le fond de sa composition dans les Visions de l'Enfer d'Alberic, moine au mont Cassin vers l'an 1120. Qu'est-ce que cela prouve ? Que Dante a travaillé sur les idées et les croyances de son temps, ainsi qu'Homère avec les traditions de son siècle. Mais le génie, à qui est-il ? A Dante et à Homère. Dante a visiblement emprunté quelques traits de son Ugolin au Tydée de Stace : qu'importe ? Dans le moyen âge, Virgile est surnommé Le poète ; il se retrouve partout. Les moines auteurs de la tragédie de Saint-Martial de Limoges font apparaître l'auteur de L'Enéide avec les prophètes ; il chante au berceau du Messie un Benedicamus rimé. Dante a naturellement été conduit à prendre le poète latin pour guide aux enfers ; c'était comme quelqu'un de son temps : Virgile ne fut-il pas déclaré seigneur de Mantoue en 1227 ? Dante naquit en 1265. Dans l'ordre historique du moyen âge, ainsi que dans l'ordre religieux, deux ou trois idées générales dominent : les barbares ont voulu descendre d'Enée ; nous venons tous des Troyens ; personne ne tire son origine des Huns, des Goths, des Francs, des Angles. D'un côté, les nations barbares, civilisées par les prêtres chrétiens, ont eu honte de leur barbarie ; de l'autre, elles ont tenu à l'honneur d'être sorties de la même source que cet empire romain dont elles s'étaient faites les héritières après l'avoir mis à mort : les filles de Jason déchirèrent leur père pour le rajeunir. Miracles. - Mystères. - Satires Les miracles et les mystères firent une partie essentielle de la littérature de tous les chrétiens, depuis le Xe jusqu'au XVIe siècle. Geoffroi, abbé de Saint- Alban, composa en langue d'oïl Le Miracle de sainte Catherine : c'est le premier drame écrit en français dont jusque ici on ait connaissance. L'auteur le fit jouer dans une église en 1110, et emprunta, pour en revêtir les acteurs, les chapes de l'abbaye de Saint Alban. Le clergé encourageait ces spectacles, comme un enseignement public de l'histoire du christianisme : le théâtre grec eut la même origine religieuse. Les miracles et les mystères se donnaient en plein jour dans les églises, dans les cours des palais de justice, aux carrefours des villes, dans les cimetières ; ils étaient annoncés en chaire par le prédicateur ; souvent un abbé ou un évêque y présidait la crosse à la main. Le tout finissait quelquefois par des combats d'animaux, des joutes, des luttes, des danses et des courses. Clément VI accorda mille ans d'indulgence aux personnes pieuses qui suivraient le cours des pièces saintes à Chester. Ces spectacles étaient pour les plébéiens ce qu'étaient les tournois pour les nobles. Le moyen âge comptait beaucoup plus de solennités que les siècles modernes : les véritables joies naissent partout des croyances nationales. La révolution n'a pas eu le pouvoir de créer une seule fête durable, et s'il est encore des jours fériés populaires, en dépit de l'incrédulité ils appartiennent tous au vieux christianisme : on ne prend bien qu'aux plaisirs qui sont en même temps des souvenirs et des espérances. La philosophie attriste les hommes ; un peuple athée n'a qu'une fête : celle de la mort. Les représentations théâtrales passèrent de la clergie aux laïques. Des marchands drapiers donnèrent à Londres La Création . Adam et Eve paraissaient tout nus. Des teinturiers jouèrent Le Déluge . La femme de Noé refusait d'entrer dans l'arche, et souffletait son mari. Le cours que M. Magnin fait aujourd'hui avec autant de savoir que de talent complétera le cercle des connaissances sur les mystères et sur l'époque qui les a précédés : sujet plein d'intérêt et inhérent aux entrailles de notre histoire. Les satires occupaient une grande place dans les poésies de l'Angleterre normande. Les dames, respectées des chevaliers, l'étaient fort peu des jongleurs ; ceux-ci leur reprochaient l'amour de la parure et des petits chiens. " Si vous voulez faire une visite à une dame, enveloppez-vous bien, empruntez même la chape de Saint-Pierre de Rome, car en entrant vous serez assailli des chiens de toutes espèces : vous en trouverez de petits sautant comme griffillons, et d'énormes lévriers rampant comme des lions. " ( L'abbé de La Rue .) On maltraite encore les dames dans Les Noces des Filles du Diable , dans L'Apparition de saint Pierre , stances contre le mariage. Le Pape, les évêques, les moines, les nobles, les riches, les médecins, les divers états de la vie, ont leur lot dans Le Roman des Romans , dans Le Bezant de Dieu , dans Le Pater noster des Gourmands , dans les Litanies des Vilains, Le Credo du Juif, L'Epître et L'Evangile des Femmes , et surtout dans ces satires générales qui portaient le nom de Bible : An other abbai is their bi For soth a goret nunnerie, etc. " Auprès d'une abbaye se trouve un couvent de nonnes, au bord d'une rivière douce comme du lait. Aux jours d'été les jeunes nonnes remontent cette rivière en bateaux ; et quand elles sont loin de l'abbaye, le diable se met tout nu, se couche sur le rivage et se prépare à nager, agile. Il enlève les jeunes moines, et revient chercher les nonnes. Il enseigne à celles-ci une oraison : le moine bien disposé aura douze femmes à l'année, et il deviendra bientôt le père abbé. " Je supprime de grossières obscénités. Le Credo de Pierre le Laboureur [Pierre le laboureur est un nom générique sous lequel la plupart des poètes du XIIIe et du XIVe siècle ont donné leurs satires : ainsi on a La vision de Pierre Plowman de Robert Langland, le Credo de Pierre Plowman composé vers l'an 1390, etc., etc. Il ne faut pas confondre ces divers ouvrages. (N.d.A.)] (Peter Plowman) est une satire amère contre les moines mendiants : I fond in a freture a frere on a benche, etc. " J'ai rencontré, assis sur un banc, un frère affreux ; il était gros comme un tonneau ; son visage était si plein qu'il avait l'air d'une vessie remplie de vent, ou d'un sac suspendu à ses deux joues et à son menton. C'était une véritable oie grasse, qui faisait remuer sa chair comme une boue tremblante. " Les châtelains et les châtelaines chantaient, aimaient, se gaudissaient, et par moments ne croyaient pas trop en Dieu. Le vicomte de Beaucaire menace son fils Aucassin de l'enfer ; s'il ne se sépare de Nicolette, sa mie. Le damoiseau répond qu'il se soucie fort peu du Paradis, rempli de moines fainéants demi-nus, de vieux prêtres crasseux et d'ermites en haillons ; il veut aller en enfer, où les grands rois, les paladins, les barons tiennent leur cour plénière ; il y trouvera de belles femmes, qui ont aimé des ménestriers et des jongleurs, amis du vin et de la joie. Un troubadour dit son Pater , pour que Dieu accorde à tous ceux qui aiment le plaisir qu'il eut une nuit avec Ogine. Changement dans la littérature. - Lutte des deux langues L'époque des bardes, des trouvères, des troubadours, des jongleurs, des ménestrels anglo-galliques, anglo-saxons, anglo-normands, dura près de trois cents ans, de Guillaume le Conquérant à Edouard III. La féodalité altéra peu à peu son esprit et ses coutumes ; les croisades agrandirent le cercle des idées et des images, la poésie suivit le mouvement des moeurs ; l'orgue, la harpe et la musette prirent de nouveaux sons dans les abbayes, dans les châteaux et sur les montagnes. Selon la tradition populaire, Edouard Ier ordonna de mettre à mort les ménestrels du pays de Galles, qui nourrissaient au fond du coeur des vieux Bretons le sentiment de la patrie et la haine de l'étranger Gray a fait chanter le dernier de ces bardes : Ruin seize thee, ruthless king ! " Que la destruction te saisisse, roi cruel ! ", Les lais , les sirvantois , les romans versifiés, etc., devinrent des pièces de vers séparées, des histoires plus courtes, proportionnées à l'étendue de la mémoire. On sent par la forme même des poèmes, autant que par le style et l'expression des sentiments, qu'une révolution s'est accomplie, que déjà des siècles se sont écoulés. L'introduction, à l'aide des troubadours et des jongleurs normands, de la poésie provençale et française eut l'inconvénient d'enlever aux compositions saxonnes leur originalité native : elles ne furent plus qu'une imitation, quelquefois charmante, il est vrai, d'une nature étrangère. Un poète compare l'objet de son amour à un oiseau dont le plumage ressemble à toutes sortes de pierreries et de fleurs. L'amant trop discret pour faire connaître sa maîtresse au profane vulgaire dit gracieusement : " Son nom est dans une note du rossignol. " Hire nome is in a note of the nyghtingale ; et ce nom, il envoie les curieux le demander à Jean . La langue d'oil, en usage parmi les vainqueurs, tenait le Pouillé des richesses aristocratiques, célébrait les faits d'armes des chevaliers et les amours des nobles dames . Guillaume le Conquérant, dit Sugulphe, détestait la langue anglaise. Il ordonna que les lois et les actes judiciaires fussent écrits en français, et que l'on enseignât aux enfants dans les écoles les premiers rudiments des lettres en français. J'ai dit que les propriétés de France et d'Angleterre furent mêlées par la conquête, et que les propriétaires français transportèrent leur idiome avec eux. Voici la preuve du fait : des religieux bretons, manceaux, normands, possédaient des couvents et des abbayes dans la Grande-Bretagne ; les familles de Ponthieu, de la Normandie, de la Bretagne, et ensuite de toutes les provinces apportées par Léonore de Guyenne, ou conquises par Edouard III et Henri V, eurent des terres dans le royaume anglo-normand. Guillaume le Bâtard fit présent à Alain, duc de Bretagne, son gendre, de quatre cent quarante deux seigneuries dans le Yorskshire ; elles formèrent depuis le comté de Richemond ( Domesday-Book ). Les ducs de Bretagne, successeurs d'Alain, inféodèrent ces domaines à des chevaliers bretons, cadets des familles de Rohan, de Tinteniac, de Châteaubriand, de Goyon, de Montboucher ; et longtemps après le comté de Richemond ( honor Richemundiae ) fut érigé en duché sous Charles II pour un bâtard de ce roi. La langue française méprisait et persécutait la langue anglo-saxonne. " Tantôt c'était un évêque saxon chassé de son siège parce qu'il ne savait pas le français ; tantôt des moines dont on lacérait les chartes, comme de nulle valeur, parce qu'elles étaient en langue saxonne ; tantôt un accusé que les juges normands condamnaient, sans vouloir l'entendre, parce qu'il ne parlait qu'anglais ; tantôt une famille dépouillée et recevant d'eux, à titre d'aumône, une parcelle de son propre héritage. " (Aug. Thierry.) Les deux langues rivales étaient comme les drapeaux des deux partis sous lesquels on combattait à outrance. Elles luttaient partout ; elles fournissaient aux barbarismes du latin d'alors : Guillaume Wyrcester écrivait du duc d'York : et arrivavit apud Redbanke prope Cestriam , " et il arriva chez Redbank près Chester. " Jean Rous dit que le marquis de Dorset et le chevalier Thomas Grey furent obligés de prendre la fuite, pour avoir machiné la mort du duc (le duc d'York, régent sous Henri VI), protecteur des Anglais, quod ipsi contrivissent mortem ducis protectoris Angliae . Contrive, mot anglais, machiner . Quelquefois les deux langues alternent dans la même pièce de vers et riment ensemble ; les jongleurs vantaient incessamment le beau français ; ils célébraient Mainte belle dame courtoise Bien parlant en langue françoise. Il est, disaient-ils, Il est sages, biaux et courtois Et gentiel hom de par françois Miex valt sa parole françoise Que de Glocestre la ricoise. Seïez de bouere et cortois Et sachez bien parler françois. Le françois amenait toujours à la rime le courtois , à la grande déplaisance des Anglo-Saxons. Edouard Ier écouta très respectueusement la lecture d'une bulle latine de Boniface VIII, et ordonna de la traduire en français , parce qu'il ne l'avait pas comprise. Pierre de Blois nous apprend qu'au commencement du XIIe siècle Gillibert ne savait pas l'anglais ; mais, versé dans le latin et le français , il prêchait au peuple les dimanches et fêtes. Wadington, historien poète du XIIIe siècle, déclare qu'il écrit ses ouvrages en français , non en anglais, afin d'être mieux entendu des petits et des grands ; preuve que l'idiome étranger était prêt à étouffer l'ancien idiome du pays. On trouve en manuscrit dans la bibliothèque harleyenne une grammaire française et épistolaire pour tous les états ; une autre en vers français, et un glossaire roman-latin. On traduisait quelquefois en anglais les ouvrages écrits en français : c'était, comme le disaient les poètes, par commisération pour les lewed , la classe basse et ignorante. For lewed men ! undyrtoke In englyshe tonge to make this boke. Les pauvres scaldes, battus par les trouvères des vainqueurs, et retirés au sein des vaincus, travaillaient à reprendre le dessus au moyen des masses. Ils chantaient les aventures plébéiennes et mettaient en scène, dans une suite de tableaux, Peter Ploughman . Ainsi se partageaient les deux muses et les deux peuples. La muse nationale reprochait au gentilhomme de ne se servir que du français : French use this gentleman And never english can. " Ce gentilhomme ne fait usage que du français, et jamais de l'anglais. " Un proverbe disait : " Il ne manque à Jacques pour jouer le seigneur que de savoir le français. " Ces divisions venaient de loin. Le comte anglo-saxon Guallève (c'est le célèbre Waltheof) avait été décapité, sous le règne du conquérant, pour s'être associé à la conspiration de Roger, comte de Hereford, et de Ralph, comte de Norfolk. Guallève, comte de Northampton, était fils de Siward, duc de Northumbrie. Son corps fut transporté à Croyland par l'abbé Ulfketel. Quelques années après, le corps ayant été exhumé, on le trouva entier et la tête réunie au tronc : une petite ligne rouge indiquait seulement au cou le passage du fer ; à ce collier du martyre, les Anglo-Saxons reconnurent Guallève pour un saint. Les Normands se moquaient du miracle. Audin, moine de cette nation, s'écriait que le fils de Siward n'avait été qu'un méchant traître, justement puni : Audin mourut subitement d'une colique. L'abbé Goisfred, successeur d'Ingulf, eut une vision : une nuit il aperçut au tombeau du comte l'apôtre Barthélemy, et Guthlac l'anachorète, revêtus d'aubes blanches. Barthélemy tenant la tête de Guallève, remise à sa place, disait : " Il n'est pas décapité. " Guthlac, placé aux pieds de Guallève, répondait : " Il fut comte. " L'apôtre répliquait : " Maintenant il est roi. " Les populations anglo-saxonnes accouraient en pèlerinage au tombeau de leur compatriote. Cette histoire fait voir d'une manière frappante la séparation et l'antipathie des deux peuples. ( Orderic Vital .) Enfin, selon Milton, l'usage du français remonte beaucoup plus haut, car il en fixe la date au règne d'Edouard le Confesseur. " Alors, dit-il, les Anglais commencèrent à laisser de côté leurs anciens usages et à imiter les manières des Français dans plusieurs choses ; les grands à parler français dans leurs maisons, à écrire leurs actes et leurs lettres en français, comme preuve de leur politesse, honteux qu'ils étaient de leur propre langage ; présage de leur sujétion prochaine à un peuple dont ils affectaient les vêtements, les coutumes et le langage. " ( Hist. of Eng ., lib. VI.) Retour par la loi à la langue nationale Edouard III, au moment où le français prenait le dessus par les victoires mêmes de ce monarque, par la permanence des armées anglaises sur le sol français, par l'occupation des villes enlevées à notre patrie, Edouard, ayant besoin de la pédaille et de la ribaudaille anglaises, accorda l'usage de l'idiome insulaire dans les plaidoiries civiles ; toutefois les arrêts résultant de ces plaidoiries se rendaient toujours en français. L'acte même du parlement de 1362, qui ordonne de se servir à l'avenir de l'idiome anglais, est rédigé en français. Les fléaux du ciel furent obligés de se mêler à la puissance des lois pour tuer la langue des vainqueurs : on remarque que le français commença à décliner dans la grande peste de 1349. Tandis qu'Edouard tolérait, dans son intérêt, un usage fort borné de l'anglo- saxon, lui et sa cour continuaient à parler français. Il était fils d'une princesse de France, au nom de laquelle il réclamait la couronne de saint Louis : sur les champs de bataille, on n'aperçoit aucune différence entre les combattants ; dans les deux armées, les frères sont opposés aux frères, les pères aux enfants ; Créci, Poitiers, Azincourt, ne présentent que les désastres d'une vaste guerre civile. Philippine de Hainaut, femme d'Edouard III, parlait français ; elle avait Froissart pour secrétaire, et le curé de Lestines écrivait dans un français charmant les amours d'Edouard et d'Alix de Salisbury. Les convives du voeu du héron parlent français : le trop fameux Robert d'Artois est le héros de la fête. Edouard, entre les mains de Philippe de Valois, avait accepté par le mot voire (oui) ce serment français qu'il viola : " Sire, vous devenez homme du roi de France, mon seigneur, de la Guienne et de ses appartenances, que vous reconnaissez tenir de lui, comme pair de France, selon la forme des paix faites entre ses prédécesseurs et les vôtres, selon ce que vous et vos ancêtres avez fait pour le même duché à ses devanciers rois de France. " Après la bataille de Créci, on fit le recensement des morts ; c'est un Anglais, Michel de Northburgh, qui parle de la sorte ( Avesburg hist .) : " Fusrent mortz le roi de Beaume (de Bohême), le ducz de Loreigne, le counte d'Alescun (d'Alençon), le counte de Flandres, le counte de Bloys, le counte de Harcourt et ses II filtz ; et Phelippe de Valois et le markis qu'est appelé le Elitz (Elu) du Romayns, eschappèrent navfrés, à ceo qe homme (on) dist. La summe des bones gentz d'armes qi fusrent mortz en le chaumpe à ceste jour, sans comunes et pédailles (gens de pied), amonte à mille DXLII acomptés. " Les Anglais , en faisant en français le dénombrement des morts de l'armée française purent se souvenir qu'ils n'avaient pas toujours été vainqueurs, et qu'ils conservaient dans leur langue la preuve même de leur asservissement et de l'inconstance de la fortune. Dans les actes de Rymer, les originaux depuis l'an 1101 jusque vers l'an 1460 sont presque exclusivement latins et français. Les nombreux statuts des règnes de Henri IV, Henri V, Henri VI et Edouard IV furent composés, transcrits sur les rôles et promulgués en français. Il faut descendre aussi bas que l'an 1425 pour trouver le premier acte anglais de la chambre des communes. Cependant, lorsque Henri V assiégeait Rouen, en 1418, les ambassadeurs qu'il semblait vouloir envoyer aux conférences du Pont-de-l'Arche déclinèrent la mission sous prétexte qu'ils ignoraient la langue du pays ; mais ce fait n'a aucune valeur : Henri ne voulait pas la paix . Après sa mort, on voit les soldats de son armée s'exprimer dans la même langue que la Pucelle, et déposer comme témoins à charge dans le procès de cette femme héroïque. Enfin, le parlement, convoqué le 20 janvier 1483 à Westminster sous Richard III, rédigea les bills en anglais, et son exemple fut suivi par les parlements qui lui succédèrent. Il n'a tenu à rien que les trois royaumes de la Grande-Bretagne ne parlassent français : Shakespeare aurait écrit dans la langue de Rabelais. Chaucer. - Bower. - Barbour En même temps que les tribunaux retournèrent par ordonnance au dialecte du sol, Chaucer fut appelé à réhabiliter la harpe des bardes. mais Bower, son devancier de quelques années, et son rival, composait encore dans les deux langues : il réussissait beaucoup mieux en français qu'en anglais. Froissart, contemporain de Bower, n'a rien qui puisse se comparer pour l'élégance et la grâce à cette ballade du poète d'outre-mer : Amour est chose merveileuse Dont nul porra avoir le droit certain : Amour de soi est la foi trichereuse Qui plus promet, et moins aporte en main ; Le riche est povre, et le courtois vilain, L'épine est molle et la rose est ortie, En toutz errours l'amour se justifie. L'amer est doulz, la douceur furieuse, Labour est aise, et le repos grevein, Le doel plaisant, la seurté perileuse ; Le halt est bas ; si est le bas haltein, Quant l'en mieulx quide avoir, tout est en vein ; Le ris en plour, le sens torne en folie, En toutz errours l'amour se justifie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ore est amour salvage, ore est soulein, N'est qui d'amour poet dire la sotie, Amour est serf, amour est souverein, En toutz errours amour se justifie. La langue anglaise de Chaucer est loin d'avoir ce poli du vieux français, lequel a déjà quelque chose d'achevé dans ce petit genre de littérature. Cependant l'idiome du poète anglo-saxon, amas hétérogène de patois divers, est devenu la souche de l'anglais moderne. Courtisan, lancastrien, wiclefiste, infidèle à ses convictions, traître à son parti, tantôt banni, tantôt voyageur, tantôt en faveur, tantôt en disgrâce, Chaucer avait rencontré Pétrarque à Padoue : au lieu de remonter aux sources saxonnes, il emprunta le goût de ses chants aux troubadours provençaux et à l'amant de Laure, et le caractère de ses contes à Boccace. Dans La Cour d'amour , la dame de Chaucer lui promet le bonheur au mois de mai : tout vient à point à qui sait attendre. Le 1er mai arrive : les oiseaux célèbrent l'office en l'honneur de l'amour du poète, menacé d'être heureux : l'aigle entonne le Veni, Creator , et le rossignol soupire le Domine, labia mea aperies . Le Plough-man (toujours le canevas du vieux Pierre Plowman ) a de la verve : le clergé, les leadies et les lords sont l'objet de l'attaque du poète : Suche as can nat ysay ther Crede, With prayer shul be made prelutes : Nother canne thei the Gospell rede, Suche shul now weldin hie estates. There was more mercy in Maximine And Nero, that never was gode, Than there is now in some of them, Whan he hath on his furred hode. " Tel qui ne sait pas son Credo est fait prélat par des sollicitations ; tel qui ne peut pas lire l'Evangile est pourvu d'un riche état forestier. " Il y avait plus d'humanité dans Maxime et dans Néron, qui ne fut jamais bon, qu'on n'en trouve dans tel d'entre eux, aussitôt qu'il porte sa hotte fourrée. " ( Chaperon .) Le poète écrivait à son château de Dunnington, sous le chêne de Chaucer , ses Contes de Cantorbéry , dans la forme du Décaméron. A son début la littérature anglaise du moyen âge fut défigurée par la littérature romane ; à sa naissance, la littérature anglaise moderne se masqua en littérature italienne. En France, cette rage d'imitation enleva peut-être au siècle de Louis XIV une originalité regrettable : heureusement Racine, Boileau, Bossuet, Fénelon, n'ayant étudié que les Grecs et les Latins, le génie du grand roi et le génie de Rome et d'Athènes se marièrent ; il résulta de cette haute alliance des ouvrages qui eurent des modèles et qui en serviront à jamais. Wiclef doit être compté parmi les auteurs anglais de l'époque de Chaucer. Pour premier acte de sa réforme, il fit sur la Vulgate une traduction anglaise de la Bible que l'on consulte encore comme monument de la langue. Luther, marchant sur ses traces, traduisit en allemand la Bible, mais d'après l'hébreu. Depuis Alfred le Grand, fondateur des libertés britanniques, la nation ne fut jamais totalement exclue du pouvoir. Les poésies, les chroniques et les romans de l'Angleterre ont un élément qui manquait anciennement aux nôtres, l'élément populaire : l'action dramatique des ouvrages de nos voisins en est vivifiée, et il en sort des beautés de contraste avec les moeurs religieuses, aristocratiques et chevaleresques. On est tout étonné de trouver dans l'Ecossais Barbour, contemporain de Chaucer, ces vers sur la liberté : un sentiment immortel semble avoir communiqué au langage une immortelle jeunesse ; le style et les mots n'ont presque point vieilli : Ah ! freedom is a noble thing ! Freedom makes man to have a liking : Freedom all solace to man gives... He lives at ease that freely lives : A noble heart may have none ease, Nor nought else that may it please, If freedom fail. " Ah ! la liberté est une noble chose ! la liberté rend l'homme content de lui ; la liberté donne à l'homme toute consolation. Il vit satisfait celui qui vit libre. Un noble coeur ne peut avoir ni jouissance, ni rien qui puisse plaire, si la liberté manque. " Nos poètes, en France, étaient loin alors de la dignité de ce langage, que Dante avait fait connaître à l'Italie. Sentiment de la liberté politique ; pourquoi différent chez les écrivains anglais et chez les écrivains français des XVIe et XVIIe siècles. - Place occupée par le peuple dans les anciennes institutions des deux monarchies Les institutions politiques ont autant d'influence que les moeurs sur la littérature. Si le sentiment de la liberté se montre moins à cette époque dans les écrivains de notre nation que dans ceux de l'Angleterre, c'est que les deux peuples n'étaient pas placés dans des conditions semblables : arrivés à une portion différente de l'autorité publique par des routes diverses, ils ne pouvaient avoir le même langage. Ceci vaut la peine de s'arrêter un moment, pour faire sortir de la poésie la philosophie de l'histoire, qui s'y trouve souvent cachée : nous sentirons mieux comment les poètes français et les poètes anglais ont été conduits à parler de la liberté ou à se taire sur elle lorsque nous nous rappellerons mieux le rôle que chacun des deux peuples jouait dans les institutions nationales. En ce qui touche l'Angleterre, je n'aurai qu'à transcrire quelques pages d'un ouvrage fort court, mais, excellent, intitulé : Vue générale de la Constitution de l'Angleterre, par un Anglais [Frisel. (N.d.A.)] , ouvrage très supérieur à tout ce que brocha jadis le théoricien genevois Delolme, appuyé de Blackstone. " Pendant plus de deux cents ans après Guillaume le Conquérant, le parlement anglais était presque le même dans sa composition et dans ses fonctions principales que le parlement de Paris, depuis Hugues Capet jusqu'à saint Louis, avec cette différence pourtant que le parlement français, quoique quelquefois censé national, n'était réellement que le parlement du duché de France et de quelques autres pays des environs, tandis que le parlement anglais était une assemblée des principaux personnages du royaume, et que son autorité était reconnue partout. " Les membres des deux parlements, anglais et français, étaient les barons, les chevaliers et les prélats, et un certain nombre de gens de justice, tous convoqués, pour un temps limité, par des lettres du roi. Les deux parlements ne formaient chacun qu'une seule chambre, et étaient aussi bien une cour de justice suprême qu'une assemblée politique. Mais tandis que les membres du parlement d'Angleterre acquéraient tous les jours plus d'importance politique, et que leur voix consultative se changeait insensiblement en voix délibérative , au point qu'ils finirent par établir légalement qu'ils pouvaient refuser toutes les demandes des rois, comme ceux-ci pouvaient refuser les leurs, les membres du parlement de Paris perdaient graduellement de leur considération par l'accroissement progressif du pouvoir royal : au lieu d'obtenir une voix délibérative dans les grandes affaires nationales. ils furent chaque jour moins consultés sur les questions politiques, et ils finirent par être regardés principalement comme des juges de la cour baronniale du duché de France. " (...) " Philippe-Auguste établit l'institution de la pairie, et rendit les pairs membres du parlement de Paris, pour en augmenter l'importance par un simulacre de l'ancien baronnage national, sans diminuer en rien, par ce moyen, l'influence royale. Si en réunissant la Normandie à la couronne il avait donné aux principaux barons et ecclésiastiques normands le droit d'être membres du parlement de Paris, et que ses successeurs eussent fait de même dans les différentes provinces dont ils se rendirent successivement les maîtres, le parlement de Paris serait devenu un vrai parlement national, comme celui d'Angleterre, et les députés des villes principales auraient fini naturellement par y être admis. Mais Philippe, comme ses successeurs, trouva qu'il valait mieux de laisser exister séparément les parlements ou états des provinces qu'il réunit, que de les agréger au gouvernement de France. Les provinces aussi étaient jalouses de la conservation de leurs parlements. Saint Louis appela une fois dans le parlement un bon nombre de grands seigneurs et prélats de tout le royaume, et des députés de plusieurs villes ; de manière que ce parlement fut exactement pareil au parlement d'Angleterre de la même époque ; mais cet exemple ne fut suivi ni par lui-même ni par son successeur, Philippe le Hardi, qui, au contraire, dégoûta, autant qu'il put, les grands seigneurs de se rendre au parlement. " Ce fut Philippe le Bel qui donna le plus grand coup à l'autorité du parlement par son invention des états généraux, lesquels, quoi qu'en disent les auteurs à système, n'ont jamais existé avant son règne. En ne laissant venir aux états les prélats et les grands seigneurs que par députation, et en les confondant ainsi avec le reste de la noblesse et du clergé, il leur ôta toute leur importance ; bornant aussi les fonctions des états à émettre des doléances , il les réduisit presque à rien. " (...) " Quelque temps après l'introduction régulière des députés ou chevaliers des comtés dans le parlement, il s'y opéra un changement considérable, qui eut des effets très importants. Ce changement consista dans la formation de la chambre des communes ; formation due au hasard, et dont les politiques d'alors ne prévirent sûrement pas les résultats. En outre des subsides fournis par le parlement, depuis que les villes étaient devenues des corporations politiques, jouissant de différents privilèges, les rois étaient dans l'usage de leur demander de temps en temps, et sans l'avis du parlement, différentes sommes d'argent, selon le plus ou moins d'importance et de richesse de ces villes. Ces sommes d'argent étaient réglées de gré à gré avec des commissaires royaux et les principaux habitants de chaque ville Enfin, sous Henri III, vers le milieu du XIIIe siècle, le fameux comte de Leicester fit convoquer au parlement les députés des villes principales, espérant par ce moyen les mieux engager à lui fournir l'argent dont il avait besoin pour soutenir ses entreprises criminelles. Cet exemple pourtant ne fut pas suivi dans les parlements suivants. Ce ne fut qu'à la fin du XIIIe siècle (l'an 1295) qu'Edouard Ier, pressé par le besoin d'argent et fatigué des négociations partielles avec les bourgeois des différentes villes, imagina de convoquer régulièrement deux députés de chaque ville en même temps et dans le même endroit que le parlement. Ces députés ne faisaient pas partie du parlement, et n'avaient aucune voix dans les délibérations nationales. Leurs fonctions se bornaient à fixer la somme d'argent qu'ils pouvaient fournir entre eux pour le taillage de leurs villes respectives. Ces députés étaient en même temps autorisés à exposer les besoins de leurs villes ; et pour les engager à payer le plus possible on écoutait leurs doléances avec attention, et on accordait toutes celles de leurs demandes qui paraissaient raisonnables. Dans les commencements ils délibéraient séparés des barons et des chevaliers, et suivaient les instructions de leurs commettants pour les besoins qu'ils avaient à exposer et le maximum de l'impôt qu'ils devaient accorder. " (...) " On ne sait pas au juste quand les députés des comtés s'assemblèrent pour la première fois dans la même salle avec les députés des villes. Quoique ces deux espèces de députés différassent beaucoup entre eux sous les rapports de leur existence politique, ils se ressemblaient cependant par leur qualité commune de mandataires de leurs concitoyens ; et il est probable que les chevaliers des comtés aussi bien que les bourgeois des villes étaient souvent obligés de suivre les instructions de leurs commettants. On trouva donc qu'il était plus commode pour l'expédition des affaires de les assembler dans la même salle, et d'envoyer ensuite le résultat de leurs délibérations aux pairs, que de laisser les chevaliers délibérer à part dans la salle de ces derniers. Il est probable aussi que les grands barons, qui commençaient à regarder les chevaliers comme leurs inférieurs, étaient bien aises d'avoir un prétexte honnête pour les éloigner de leur salle. Des raisons plus accidentelles, comme le plus ou moins de grandeur de la salle où s'assemblaient les pairs, peuvent avoir occasionné la séparation des membres du parlement. Quoi qu'il en soit, il est certain que les députés des comtés et ceux des villes étaient réunis dans la même salle au commencement du XIVe siècle. Cependant, malgré cette réunion, il exista une très grande différence entre eux : les chevaliers des comtés faisaient partie intégrante du parlement et délibéraient sur toutes les affaires quelconques de la même manière que les grands barons ou pairs, tandis que les députés des villes n'avaient d'autres pouvoirs que celui de régler l'impôt que leurs commettants devaient payer ; et une fois cette affaire terminée, ils pouvaient s'en aller sans attendre la fin de la session. Il est pourtant naturel de supposer qu'à mesure que les villes devenaient plus riches leurs députés acquéraient plus d'importance, et qu'au lieu de retourner chez eux quand ils avaient réglé l'impôt ils restaient pour écouter les délibérations des chevaliers sur les lois générales, dont aucune n'était sans intérêt pour eux. Peu à peu on les consulta sur ces lois. De la consultation à la délibération il n'y a qu'une nuance ; aussi vers la fin du XIVe siècle les députés des villes avaient acquis tous les droits politiques de ceux des comtés, et ils étaient tous confondus sous le nom général de députés des communes . " On ne peut exposer avec plus de netteté la manière dont le parlement anglais s'est formé, et comment, au moment d'arriver aux mêmes institutions, nous fûmes jetés dans une autre route. Le reste de la brochure, où l'auteur examine le principe de l'aristocratie anglaise, la nature du prétendu veto , et la balance imaginaire des trois pouvoirs, est de la même rectitude de jugement et de la même vérité de faits. En France, le parlement dit de Paris et ensuite les états généraux ne se divisèrent pas en deux chambres : le clergé, formé en ordre ne se mêla pas aux barons, aux pairs et à la noblesse de chevalerie ; celle-ci ne se réunit pas aux députés des villes, et resta avec les barons. Le tiers demeura à part. De là, trois ordres, qui se classèrent par numéros, premier, second, troisième. Cette constitution des états généraux, dont la France entière ne reconnut jamais le pouvoir national, se répétait dans les états particuliers des provinces, véritables souverains de ces provinces. Mais le tiers état, qui dans les états généraux ou particuliers n'acquit jamais d'importance que dans les temps de trouble, s'emparait du pouvoir public d'une autre manière. On parle toujours des trois ordres comme constituant essentiellement les états dits généraux . Néanmoins, il arrivait que des bailliages ne nommaient des députés que pour un ou deux ordres. En 1614, le bailliage d'Amboise n'en nomma ni pour le clergé ni pour la noblesse, le bailliage de Châteauneuf en Thimerais n'envoya ni pour le clergé ni pour le tiers état ; Le Puy, La Rochelle, le Lauraguais, Calais, la haute Marche, Chatellerault, firent défaut pour le clergé, et Montdidier et Roy pour la noblesse. Néanmoins, les états de 1614 furent appelés états généraux . Aussi, les anciennes chroniques, s'exprimant d'une manière plus correcte, disent en parlant de nos assemblées nationales, ou les trois états , ou les notables bourgeois , ou les barons et les évêques , selon l'occurrence, et elles attribuent à ces assemblées ainsi composées la même force législative. Dans les diverses provinces, souvent le tiers, tout convoqué qu'il était, ne députait pas, et cela par une raison inaperçue, mais fort naturelle : le tiers s'était emparé de la magistrature. Il en avait chassé les gens d'épée ; il y régnait d'une manière absolue, comme juge, avocat, procureur, greffier, clerc, etc. ; il faisait les lois civiles et criminelles, et, à l'aide de l'usurpation des parlements, il exerçait même le pouvoir politique. Les ministres de la monarchie étaient aux trois quarts pris dans son sein ; plusieurs fois il commanda les armées dans la dignité militaire du maréchalat. La fortune, l'honneur, la vie des citoyens relevaient de lui ; tout obéissait à ses arrêts, toute tête tombait sous le glaive de ses justices. Quand donc il jouissait seul ainsi d'une puissance sans bornes, qu'avait-il besoin d'aller chercher une faible portion de cette puissance dans des assemblées où on l'avait vu paraître à genoux ? Le peuple, métamorphosé en moine, s'était réfugié dans les cloîtres, et gouvernait la société par l'opinion religieuse ; le peuple, métamorphosé en collecteur, en ministre du commerce et des manufactures, s'était réfugié dans la finance, et gouvernait la société par l'argent ; le peuple, métamorphosé en magistrat, s'était réfugié dans les tribunaux, et gouvernait la société par la loi. Ce grand royaume de France, aristocrate dans ses parties, était démocrate dans son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s'entendait à merveille et marchait presque toujours d'accord c'est ce qui explique sa longue existence. Maintenant on comprend pourquoi le tiers état en 1789 s'est rendu subitement maître de la nation il s'était saisi de toutes les hauteurs, emparé de tous les postes. Le peuple, n'ayant pris que peu de part à la constitution de l'Etat, mais incorporé dans