Les Aspirations Par William Chapman (1850-1917) Table Des Matières A mes deux mères La statue de la liberté Terre! Luce sub ipsa La mère et l'enfant Les invincibles Notre langue A la Bretagne Limoilou A un poète parisien A Philippe Hébert A Crémazie Sous la statue de Champlain Le vingt-quatre juin A M. le sénateur Pascal Poirier Aux Canadiens des Etats-Unis France A M. le sénateur L.-J. Forget Un homme A M. Ernest Gagnon A Chopin A Oscar Martel A Eugénie Tessier Au curé Labelle A Sa Majesté Marie-Christine Au docteur J.-K. Foran Navis patriae Les marins de la « Jeannette » A M. le capitaine J.-E. Bernier A M. le Marquis de Lévis A M. Andrew Carnegie Le fou L'enfant de la balle Une légende Les derniers Montagnais Le Niagara Le radeau La chasse d'hiver L'aurore boréale Le carnaval Le palais de glace Un duo L'érable La sucrerie Renouveau Le défricheur La charrue Le laboureur Le forgeron Les deux drapeaux Le petit patriote Spencer Wood Le colosse La mort n'existe pas Les rayons de novembre Léon XIII Le missionnaire La grande nuit Le premier de l'an Sur un tableau de Lauenstein Dans l'ombre Un groupe A Mademoiselle C. P A Mademoiselle * * * A Madeleine Pro victis A mon père A mes deux mères I Avant de terminer, mère, un dernier volume, Je suis venu, d'un pas ému, te l'apporter. Mère, au bord de ta fosse, où l'oiseau vient chanter, Sens-tu mon pied fouler le sol que mai parfume?... Mère, dans ton cercueil, reconnais-tu ma voix?... Avant d'ouvrir mon livre au grand souffle des cimes, Je suis venu t'offrir l'hommage de ces rimes, Certain que tu m'entends, certain que tu me vois. Mère, écarte un moment le suaire qui cache Ton front dont les rayons éclairaient mon chemin, Ouvre tes yeux et prends ces feuillets dans ta main: La pudeur et la foi n'y verront pas de tache. Lis ces vers ou mon âme a versé tout son feu, Et sur qui sans danger s'abaisse l'oeil des vierges. Quelques-uns sont éclos à la lueur des cierges, Presque tous sous l'éclat du grand firmament bleu. J'ai fait dans la retraite un livre austère et chaste; J'ai chanté pour le Christ et pour la vérité. J'ai mis dans mes accents toute la probité Qu'épancha dans le mien ton coeur enthousiaste. J'ai chanté pour l'art saint et pour les saints autels, Malgré la surdité coupable de l'époque. J'ai chanté le passé que notre histoire évoque, J'ai chanté des aïeux les labeurs immortels. J'ai vanté les splendeurs de la rive natale, Que ton âme d'artiste aimait avec fierté; J'ai dit de ses forêts la sombre majesté, Et de ses ciels d'hiver la froideur idéale. J'ai loué les vaincus non moins que les vainqueurs; J'ai fait parfois pleurer, bien rarement sourire; Pour aider les souffrants, souvent avec ma lyre Je suis allé frapper à la porte des coeurs. Dans mon livre j'ai mis ce qui pouvait te plaire; Baise-le maintenant! Oui, daigne le bénir, Pour qu'il vive à jamais, et dise à l'avenir Que ton fils t'adorait, ô ma mère ! ô ma mère ! II Et toi, mère patrie, entends-tu mes accents A travers l'Océan que le printemps caresse?... J'irai bientôt fouler ta rive enchanteresse, Boire aux flots de ton art aux jets éblouissants. France que je chéris, dont le nom seul m'enivre, M'entends-tu te parler, malgré l'éloignement?... Sans cesse fasciné par ton rayonnement, Je franchirai la mer pour te porter mon livre. J'ai voulu dans mes chants célébrer ta fierté, Exalter les combats qui t'ont faite immortelle, Les saints devoirs remplis par ta force ou ton zèle À la gloire du Christ et de l'humanité. Je n'ai pas le luth d'or de tes bardes, ô France, Je n'ai pas leur parler si sonore et si doux; Je suis un peu sauvage, et te prie à genoux De jeter sur mon livre un regard d'indulgence. J'ai chanté comme chante, à l'ombre du saint lieu, Le lévite naïf à la voix indécise, Comme chante le flot, comme chante la brise, Comme chante l'oiseau des bois tourné vers Dieu. L'or de ma poésie est encor dans la gangue; Je n'ai pu ciseler le métal vierge et pur. Je ne réclame aussi, moi, le poète obscur, Que le mérite seul d'avoir appris ta langue. Mais, en t'ouvrant bientôt mon livre, je saurai Te bien prouver qu'aux champs lointains du nouveau monde Ta race a conservé ta sève si féconde, Et ton souvenir reste un souvenir sacré; Que, malgré la conquête et malgré l'arbitraire, Nous n'avons, Canadiens, désespéré jamais, Qu'aux bords du Saint-Laurent, sous l'étendard anglais, Tes fils t'aiment toujours, ô ma mère! ô ma mère! La statue de la liberté éclairant le monde À Bartholdi Le bronze colossal domine l'Océan, Où New-York, plein d'orgueil, mire son front géant, Où la vaste cité, nouvelle Babylone, Projette l'aveuglant éclat qui la couronne. Il nargue les assauts formidables des vents Et se rit des crachats que les grands flots mouvants Lui lancent dans leurs jours de délire et de rage. Le colosse n'a pas un frisson sous l'orage, Et la foudre s'émousse en frappant cet airain Ou l'art français a mis son cachet souverain. Autour de la statue altière et solennelle, Qui regarde la mer comme une sentinelle Et sert durant la nuit de phare aux nautoniers, Des vaisseaux de haut bord balancent leurs huniers, De rudes matelots, de hardis capitaines, Des voyageurs partant pour des terres lointaines, Des étrangers venus de tous les horizons, De lourds fardiers portant de riches cargaisons, Se croisent tout le jour, reflétés par une onde Où le vent fait flotter tous les drapeaux du monde. Dans l'immobilité superbe de l'airain, La statue, au regard toujours calme et serein, Semble prêter l'oreille à la clameur immense Qui s'élève sans fin de la ville en démence, Semble écouter le chant dolent des matelots Sur les vaisseaux voisins balancés par les flots, Et, bien que nul jamais n'ait vu frémir sa bouche, Qui garde une roideur froide autant que farouche, Elle parle, elle parle avec solennité, Et voici ce qu'un soir elle m'a raconté: - Depuis quinze cents ans le Christ sur le Calvaire Avait donné son sang pour racheter la terre, Et du globe pourtant une seule moitié Savait le nom si doux du Dieu crucifié. Quinze siècles durant sa parole féconde Avait incessamment vibré pour l'ancien monde, Si souvent submergé par des fleuves de sang, Et son écho suave allait s'affaiblissant À travers les brouillards du sophisme et du doute. Bien des peuples semblaient avoir perdu leur route, Qu'éclairaient les seuls feux sinistres des bûchers. Les coeurs partout prenaient l'âpreté des rochers, Et le siècle était prêt, entre mille ruines, A recevoir le grain funeste des doctrines Dont la Réforme allait ensemencer les coeurs; Et l'Europe, où grondaient tant de sourdes rancoeurs, Où survivait toujours l'antique servitude, Se mourait de débauche et de décrépitude. Lasse, désespérée et jamais en repos, Sans guides, sans compas, sans jalons, sans drapeaux, N'osant plus élever ses yeux vers quelque cime, La caravane humaine allait vers un abîme. Où les fils de Japhet avaient déjà sombré, Quand un jour un marin, un Génois inspiré, L'arrêta tout à coup d'un geste prophétique. Colomb du doigt venait de montrer l'Amérique, Venait de s'écrier, debout au bord des flots Qui reflètent les toits modestes de Palos: - Je veux trouver un sol libre de tout servage, Je veux aller planter la croix sur un rivage Où, dans l'indépendance et dans la liberté, Rajeunira bientôt la vieille humanité. - Rêve prodigieux! Sublime découverte! Chanaan reparut, Golconde fut rouverte, Et nul bord enchanté sous l'oeil de l'Éternel Ne brilla d'un éclat plus frais, plus solennel, Qu'aux regards de Colomb le nouvel hémisphère. L'Éden fut reconquis dans sa splendeur première. Oui, l'Amérique aux yeux du héros étonné Avait la majesté du monde nouveau-né. Tout était vierge encor sur ses plages fécondes, Les sables, les rochers, les forêts et les ondes; Ses grands fleuves roulaient des trésors dans leurs eaux; Ses bois étaient peuplés de merveilleux oiseaux; Des nuages d'encens enveloppaient ses mornes; Les lacs qui sommeillaient dans ses déserts sans bornes Semblaient dans leur grandeur et leur rayonnement D'énormes pans d'azur tombés du firmament Dans la sérénité de plaines idéales; Et dans son ciel si pur les aubes boréales, Mouvants soleils d'hiver agités en tous sens, Changeaient souvent ses nuits en jours resplendissants. Attirés par l'éclat de l'oeuvre si féconde Qui venait de doubler l'envergure du monde, Er mus de ce succès immense et sans égal, Les fils de l'Ibérie et ceux du Portugal, Les enfants de la France et ceux de l'Angleterre Vinrent se partager presque aussitôt la terre Que sous le calme azur du ciel occidental Avait su révéler l'immortel Amiral. Rêvant de vivre en paix dans le vaste domaine Dont un marin avait doté la race humaine, Des opprimés, des serfs, de fiers aventuriers, De rudes laboureurs, de mâles ouvriers, Accoururent en foule y déployer leur tente. Hélas! ces bords allaient décevoir leur attente, Et, pour fouiller le sol du nouveau continent, Pour semer dans la nuit l'avenir rayonnant, Pour faire du désert une douce patrie, Ils curent à lutter contre la barbarie; Et nul ne fut plus grand que ces obscurs héros, Qui, sans pain, sans souliers, sans trêve et sans repos, Refoulaient les Indiens dans leurs affreux repaires. Ils surent triompher, et des jours plus prospères Brillèrent sur leurs prés fécondés de leur sang. Mais le fauve Sioux, l'Iroquois rugissant, Le féroce Algonquin, sous leur rude enveloppe, N'étaient pas plus cruels que les rois de l'Europe; Et tous les malheureux, tous les pauvres vassaux, Qu'on avait vus jadis, sur de frêles vaisseaux, Franchir l'immensité de l'Océan qui gronde, Pour venir demander aux bords du nouveau monde. Ce que leur refusait la terre des aïeux, Durent courber le front sous des jougs odieux. Ils portèrent longtemps les fers du despotisme, Renfermés dans un sombre et farouche mutisme. Mais, un jour, fatigués de subir les impôts, Las d'être aiguillonnés comme de vils troupeaux, Ces âpres travailleurs, si patients naguère, Osèrent défier la puissante Angleterre; Et, nouveau Spartacus dans un monde nouveau, Washington arbora l'audacieux drapeau De la rébellion et de l'indépendance. La lutte fut terrible, et souvent l'espérance Parut abandonner ces hommes si hardis, Qui combattaient toujours sans aide, un contre dix, Et n'avaient pour rempart que leur seule vaillance. Ils allaient succomber peut-être, quand la France, Qui tant de fois avait abattu les tyrans, Qui tant de fois courut au secours des souffrants, Et qu'on ne vit jamais ployer sous la défaite, Envoya vers ces preux l'immortel La Fayette. Ils vainquirent enfin, ces sublimes soldats, Et de leur dévoûment, de leurs rudes combats, Du bruit de leurs canons, de l'éclair de leurs armes, De leurs sanglots amers, de leurs cris, de leurs larmes, D'un passé douloureux à jamais envolé, Sortit le radieux étendard étoilé Qui devait éblouir les yeux de l'Amérique, Sortit l'impétueuse et grande République. Mais, hélas! les vainqueurs, les fils de l'Union, Qui venaient de briser les chaînes d'Albion, Les hommes qui criaient: - Gloire à qui s'émancipe! Méconnurent un jour la grandeur du principe Pour lequel ils avaient si vaillamment lutté Au nom de la justice et de la liberté. Dans les enivrements sans fin d'une victoire Dont le sublime éclat éblouissait l'Histoire Et laissa sur ces bords des reflets immortels, Ils étaient devenus arrogants et cruels, Fermaient l'oreille aux cris navrants de la souffrance, Oubliaient qu'ils devaient leur triomphe à la France, Devant le dieu Dollar allaient s'agenouiller; Et des jougs écrasants qu'ils avaient su broyer Après tant de combats, de revers lamentables, Ils forgèrent des fers nouveaux pour leurs semblables; Et quatre millions d'êtres humains, hélas! En vain vers leurs bourreaux tendaient toujours leurs bras, En vain les suppliaient de rompre leurs entraves. Et je pleure en songeant à ce peuple d'esclaves; Je pleure, car j'entends encore, au bord des flots, Les lamentations, les déchirants sanglots Des femmes, des enfants, des vieillards aux fronts chauves, Frissonnant sous le fouet comme des bêtes fauves; J'entends ces mots, jadis si souvent répétés: - Mais qu'avons-nous donc fait pour être ainsi traités? Nous avons comme vous, les blancs, un coeur qui vibre. Pourquoi sous le drapeau que la guerre fit libre N'avons-nous pas aussi notre place? Pourquoi Liguez-vous contre nous la misère et l'effroi? Pourquoi déchaînez-vous contre nous vos colères? Est-ce que devant Dieu nous ne sommes pas frères? Pourquoi les jours sans pain et les nuits sans sommeil? Est-ce bien notre faute à nous si le soleil D'Afrique nous fit noirs? Est-ce bien notre faute, Si, créés par le ciel pour marcher côte à côte, Vous êtes couronnés d'honneurs et nous d'affronts? Nous aimons comme vous, comme vous nous souffrons, Nous prions, nous berçons nos âmes d'espérance, Nous savourons les bruits de la nature immense, Les chansons de l'oiseau, les parfums de la fleur. Comme vous, nous croyons en un monde meilleur, Où nos corps transformés seront des lis peut-être. Oui, nous sommes égaux sous les yeux du grand maître Qui fit de rien le ciel, la terre et les enfers, Et Dieu vous sourirait si vous brisiez nos fers, Si vous faisiez cesser nos douleurs et nos craintes. - Les claquements du fouet répondaient à ces plaintes. Les bourreaux restaient froids devant ce désespoir, Et le sang qui coulait des blessures du noir Vers le grand ciel clément criait toujours vengeance. L'esclavage trônait dans son omnipotence, Et rien ne désarmait sa lâche cruauté. Pour racheter encor la pauvre humanité Qui râlait sous le joug, il fallait à la terre Un nouveau rédempteur sur un nouveau calvaire, Et John Brown expira sur l'infamant gibet. Sa mort ne suffit pas. Pour laver le forfait Dont un peuple au berceau s'était rendu coupable, Des milliers de soldats au courage indomptable, Rangés sous des drapeaux glorieux dont les plis Gardaient le saint rayon des saints devoirs remplis, Rougirent de leur sang la terre américaine, Et ce n'est qu'au moment où la dernière chaîne Du dernier des captifs se brisa pour jamais Que brilla sur ces bords l'arc-en-ciel de la paix. Depuis trente-six ans cet arc-en-ciel rayonne Sur les champs qu'on laboure et les eaux qu'on sillonne, Et le Nord et le Sud dans le même chemin Marchent tout radieux et la main dans la main. L'astre des droits égaux chasse toutes les brumes. Les éclats des marteaux sonnant sur les enclumes, Des fabriques les bruits sourds ou retentissants, Ont remplacé les cris des canons rugissants. Plus de jougs! plus de fers! plus d'affreuses contraintes! Les haines d'autrefois se sont toutes éteintes; Tous les spectres d'antan se sont évanouis; Partout le saint progrès aux regards éblouis Fait resplendir les feux de ses flambeaux sublimes; Partout l'âpre industrie asservit les abîmes; Et Franklin et Fulton ont pris de la sueur Au front des parias, l'ont changée en vapeur, En ont fait un géant, dont les mains, toujours pleines, Sur les flots, dans les champs, sur les monts, dans les plaines, Dans les hameaux étroits, dans les cités sans fin, Laissent constamment choir du travail et du pain. Mille forces sans nom devaient être domptées. Morse, Edison, ont su, modernes Prométhées, Ravir le feu du ciel, se saisir de l'éclair, Le lancer dans le gouffre écumant de la mer Ou vers le calme azur des voûtes infinies; Et, grâce à ces voyants, grâce à ces fiers génies, Par un seul fil tendu sous le grand flot tonnant Le continent nouveau parle au vieux continent. Et, pour créer la nuit, qui fait naître le songe, Derrière l'horizon en vain le soleil plonge, Vainement l'ombre étend ses ailes de vautour, Les arcs incandescents éternisent le jour. Sous leurs reflets tout change et tout se transfigure; Et l'aigle américain, à la vaste envergure, Enflant de plus en plus au vent des cieux son vol, Regardant rayonner sous lui New-York, Saint-Paul, Chicago, Buffalo, Boston, Philadelphie, Environné d'éclairs que son regard défie, Dans l'azur, dans le calme et la sérénité, Tressaille de plaisir et râle de fierté. Jamais peuple naissant n'eut pareille genèse. Jamais peuple, sorti de l'ardente fournaise Des combats, ne montra plus de virilité, Plus d'élan, plus d'audace et de ténacité, Sous ses pas ne laissa plus merveilleuse empreinte. Et c'est la Liberté, c'est la Liberté sainte Qui permit, de sa flamme éclairant les cerveaux, D'accomplir ces hardis et si féconds travaux. Je symbolise ici la sublime déesse. Au-dessus de ma tête inflexible je dresse Un flambeau radieux dorant le pli des flots; Je montre dans la nuit le port aux matelots; Je commence à briller lorsque le jour vacille; J'illumine la mer et j'éclaire la ville; Vers Dieu je lève un bras que lui seul peut fléchir. La foudre a beau tonner, la vague a beau rugir, Le vent a beau lâcher sur moi toute sa haine, Je reste la géante impassible et sereine, Je reste pour redire à la postérité Ce que peut le travail avec la Liberté, Pour rappeler toujours le grand et noble rôle Que partout ont rempli les enfants de la Gaule. Et tant que l'Océan, miroir universel, Réfléchira, le soir, les diamants du ciel, Je verserai mes feux éclatants sur sa lame. Je suis la Liberté, je suis ange et suis femme; Je suis Jeanne, je suis Cornélie et Judith. J'attire l'alcyon, j'éloigne le bandit... Et puis je suis le don royal et magnifique Que fit la vieille France à la jeune Amérique. Terre! À M René Bazin, de l'Académie française I Issu de ces Bretons, altiers comme le chêne, Qu'enivraient les clameurs du vent qui se déchaîne A travers les embruns des grands flots aboyants, De ces marins, aussi courageux que croyants, Qui sur chaque océan déferlaient leurs voilures, Cartier grandit avec la soif des aventures, Et coula sa jeunesse au bord du gouffre amer, Hanté par des projets vastes comme la mer. Le fier rêveur toujours cherchait la solitude. Souvent on le voyait dans la même attitude, Admirant les effets du mirage sur l'eau Qui dans ses plis mouvants reflète Saint-Malo, Écoutant ce que dit la rumeur des mélèzes Cramponnés au penchant des farouches falaises, Regardant s'engouffrer, comme un navire d'or, Le disque du soleil dans l'onde qui s'endort, Contemplant, aux lueurs pensives des étoiles, Les barques dont la brise enflait au loin les toiles, Qui lui semblaient des vols de cygnes gracieux Er garés quelque part dans l'outremer des cieux. Pendant qu'il errait seul sur le sable des grèves, L'esprit ouvert au souffle ensorceleur des rêves Et le regard perdu sur le flot rayonnant, D'attirantes rumeurs affluaient du ponant. Et, le soir, on causait par toute la Bretagne De pays enchantés qu'un pilote d'Espagne Venait de découvrir derrière l'Océan; On faisait le tableau d'un empire géant Que Cortez se taillait au cour d'un autre monde; Pizarre avait trouvé la nouvelle Golconde, Et pour son souverain le fier conquistador Chargeait ses galions avec des lingots d'or; Des marins côtoyaient d'incomparables berges, Au passage éveillant l'écho de forêts vierges Grouillantes de castors, de buffles et d'élans, Ou, libres comme l'air, des peuples indolents, Des peuples que la nuit de l'erreur enveloppe Foulaient un sol dix fois plus vaste que l'Europe. Chaque jour apportait quelques récits nouveaux Sur ces bords rayonnants d'éternels renouveaux; Et les douces rumeurs qui couraient dans les brises Éveillaient chez Cartier de nobles convoitises; Et cet homme, amoureux du large flot grondant, Tenant son oeil pensif fixé sur l'Occident, Brûlait de s'éloigner de la vieille Armorique, Afin d'aller porter à la vierge Amérique Resplendissant au fond de sa pensée en feu Le drapeau de la France et l'étendard de Dieu. II Or on était alors en pleine Renaissance, Et le roi chevalier, abdiquant l'espérance D'éclipser Charles-Quint vainqueur de toutes parts, L'aveuglait du rayon des lettres et des arts, Et peintres magistrals, savants et philosophes, Ciseleurs de carrare et ciseleurs de strophes, Stimulés par son or versé partout à flots, Émerveillaient l'Europe et faisaient au héros Oublier qu'il était le vaincu de Pavie. Mais, comme les splendeurs de l'art charmaient sa vie, Un jour, François premier apprend que son rival S'empare des trésors du monde occidental Et rêve d'y fonder une seconde Espagne. Alors, tremblant d'émoi, le nouveau Charlemagne Qui convoite une part du continent nouveau, Dont la splendeur lointaine éblouit son cerveau, Tourne son fier regard vers la plage bretonne, Et du doigt indiquant le ponant qui rayonne: Qui veult se desvouer? s'exclame le grand roi, Et Cartier, devenu nautonier, répond: Moy! Sa parole donnée à l'orgueilleux monarque, Le moderne Jason, désertant une barque Que la Manche berçait dès longtemps sur son flot, Équipe trois voiliers au port de Saint-Malo, Et parmi les plus fiers caboteurs de la côte, Brunis aux mêmes vents et grandis côte à côte, Recrute les marins qui doivent les monter. Avant que de partir pour aller affronter L'immensité des eaux et des forêts sauvages, Cartier dans le lieu saint conduit ses équipages, Et là, devant l'autel, où le lourd ostensoir Flambe dans un nuage odorant d'encensoir, Comme le soleil d'or rayonne dans la brume Que la mer fait monter de sa vague qui fume, Il implore avec eux le Maître souverain; Et tous ces matelots aux poitrines d'airain, Tous ces aventuriers, qui n'ont courbé la tête Ni devant les puissants, ni devant la tempête, Au signal de leur chef, s'inclinent tout tremblants Sous l'absolution d'un prêtre en cheveux blancs. À quelques jours de là, toutes voiles ouvertes Aux souffles du printemps ridant les ondes vertes, Où l'aube secouait sa crinière de feu, L'Émerillon, la Grande-Hermine et le Courlieu Cinglaient, le cap à l'ouest, acclamés par la foule, Dont les cris, dominant les clameurs de la houle, Se mêlaient aux vivats du canon des remparts, Pendant que les gabiers, sur les vergues épars, D'un long regard voilé d'une larme furtive Embrassaient le granit décroissant de la rive. Et si quelqu'un, le soir de ce départ béni, Se fût attardé, l'oeil plongé dans l'infini, Au bord de l'Océan qui réprimait ses vagues, Il aurait entendu vibrer des lambeaux vagues D'un vieil Ave dolent que la brise de mai Apportait, par moments, du lointain embrumé, Où Cartier, entraîné vers des plages nouvelles, Venait de disparaître avec ses caravelles. III Les trois voiliers, partis au milieu des bravos De chaleureux marins groupés au bord des flots Et sur l'escarpement des falaises lointaines, Harmonieusement balancent leurs antennes. Du vent plein les huniers, ils vont alertement A travers l'inconnu du désert écumant. Sur les étraves l'onde en gazouillant déferle, Et son ruissellement a des blancheurs de perle. Une tiède vapeur qui sort du flot fumant Fait au-dessus des mâts un rose poudroîment. Le jour un chaud soleil dore le pli des voiles. La nuit chaque sillage est pailleté d'étoiles, Et sans fin des tillacs montent de gais refrains. Comme le ciel et l'eau les Bretons sont sereins, Et le feu de l'espoir brille dans leurs prunelles. Rien ne vient altérer les splendeurs solennelles Que versent sur la mer les rayons printaniers; Et, grisés du roulis, les hardis timoniers, En sondant du regard l'immense solitude, Ont souvent un sourire à leur moustache rude. Cependant, un matin, tomba la nuaison, Et le soleil monta très pâle à l'horizon. Durant la nuit le ciel s'était caché derrière Un grand voile blanchâtre à l'aspect funéraire. Sous ce linceul les eaux effaçaient tous leurs plis Et prenaient la pâleur de verres dépolis. Une lourde moiteur planait sur l'onde inerte, Et de vagues dessins la mer était couverte. Les reflets qui tombaient du ciel couleur d'acier Avaient le froid éclat que verse le glacier, Et l'espace livide étouffait tous murmures. Les voiles lourdement pendaient sur les amures. Le soleil jaunissait en trouant le brouillard, Et son orbe semblait l'oeil d'un spectre hagard Aperçu vaguement au milieu des nuages. Soudain un souffle d'air agita les cordages. Sur l'immobilité du fluide miroir, Décrivant par endroits des cercles d'un bleu noir, Comme des éventails s'ouvraient ces ronds étranges Autour desquels parfois se découpaient des franges; Et cela présageait la fin de la torpeur Qui donnait à la mer un calme si trompeur; Et bientôt du levant, paraissant se poursuivre, Émergeaient brusquement des nuages de cuivre. Ces nuages couraient rapides, affolés, S'étirant sur le ciel en réseaux effilés; On eût dit, en voyant leurs fauves dentelures, Que les esprits de l'air traînaient des chevelures; Des vols de goélands, tournoyant sur les flots, Semblaient de leurs longs cris railler les matelots. Sous le vent, qui déjà gémissait dans la brume, Les ondes crépitaient en se marbrant d'écume; Comme un sein oppressé, l'Océan se gonflait. Dans sa trompe au lointain la tempête soufflait, Et sa rauque clameur, par instant suspendue, Roulait comme un sanglot dans la morne étendue. Les flots s'enflaient, s'enflaient, et les ponts des vaisseaux, Tout penchés, blanchissaient sous l'écume des eaux. L'ouragan à présent déchaînait tous ses souffles, Et, secouant les mâts, les haubans et les moufles, Ruant sur les gaillards de lourds paquets de mer, Poussait dans l'infini des hurlements d'enfer. IV La Grande-Hermine, avec Cartier pour capitaine, Fuyait éperdument, veuve de sa misaine Qu'avait mise en lambeaux une saute de vent; Et l'horreur grandissait sur l'abîme mouvant; Le tonnerre grondait à l'horizon fugace; Des cavales d'éclairs galopaient dans l'espace; La pluie âpre cinglait, comme des fouets de crins, Le visage saignant des tenaces marins. Attachés sous les bras pour faire la manoeuvre; La lame, se tordant ainsi que la couleuvre, Lançait toute sa bave et toute sa fureur Au navire entouré d'inexprimable horreur. Et le soir vient, hâtif, d'une noirceur compacte. La houle a maintenant des bruits de cataracte, Et, roulant la pâleur de ses lourds tourbillons, Ébauche par moments de livides rayons. Et, pendant que rugit l'écumeuse mêlée, Cartier, sur le tillac, la narine gonflée D'audace et de fierté, commande bravement, Et, l'oeil sur le compas, sans un frémissement, Il aide au timonier à guider le navire Emporté par les vents et les flots en délire. L'ombre épaisse, venue avec le soir hâtif, Au courageux marin sert comme d'objectif., Il s'y croit moins perdu que dans les blancheurs vagues Qui traînaient tout à l'heure à la cime des vagues. Et le grain s'éternise en assauts brefs et lourds, Et le rude marin lui résiste toujours; Puis, quand un flot géant, hérissant sa crinière, Menace d'envahir le vaisseau par l'arrière, Alors il se retourne et, d'un signe de croix Que son bras étendu fait sur l'onde aux abois, Il paraît arrêter sa fougue échevelée: Tel le Christ maîtrisant la mer de Galilée. V Quatre longs jours durant la tempête hurla Et la houle massive en torrents déferla Sur le pont convulsif du navire en détresse. Enfin, lasse d'efforts, l'immensité traîtresse En un vaste hoquet changea ses cris stridents, Et, muselant ses flots écumeux et mordants, Étouffant par degrés leur râlement farouche, La mer languissamment retomba sur sa couche Où semblaient brasiller des volutes de feu; Et le ciel, un matin, brusquement se fit bleu; L'horizon s'élargit en un cercle de nacre; L'air tiède et transparent s'emplit d'un parfum âcre Comme celui qui vient des arbres résineux, Et puis presque aussitôt un cri vertigineux, Où vibrait vaguement la clameur du tonnerre, Dans les mâts du navire éclata: Terre! terre! Et la terre monta dans la sérénité De l'espace inondé des rayons de l'été, Dessinant des forêts et des grèves d'opale Pleines d'une fraîcheur suave et virginale. Et quand le couchant d'or sombra dans l'Océan, - Lent, calme et solennel, un cantique géant Annonçait aux échos du Canada sauvage Que des braves venaient de fouler son rivage, Apportant avec eux - signe de liberté - L'étendard de la France et de la Chrétienté. Luce sub ipsa À M. le Docteur E. Chapleau. Le Canada brillait de sa beauté première Dans l'éblouissement vaste de la lumière Que l'été radieux, fécond et solennel, N'avait versée encor que sous l'oeil éternel. Il dormait, entouré d'un farouche mystère, Plein d'une majesté que nul âge n'altère, Bercé, dans son sommeil, par les concerts géants D'insondables forêts et de deux océans Entre les bords desquels il allongeait son torse Tout palpitant d'ardeur, tout débordant de force. Il dormait, inconnu, sauvage et souverain, Sous l'immuable azur d'un ciel pur et. serein. Son fleuve, déroulant sa nappe gigantesque Sous l'ombrage d'un bois d'une grandeur dantesque, N'était jamais troublé que par les ouragans, Que par je pied léger des grands cerfs élégants Qui venaient, entr'ouvrant les rameaux de ses rives, S'abreuver à des eaux transparentes et vives. Ses monts, dont le sommet touche au dôme du ciel, N'avaient dû tressaillir qu'au souffle originel, Et ses lacs infinis, ses blanches cataractes Croulant sous les arceaux de savanes compactes Dont nul oeil n'aurait pu scruter la profondeur, Ses pins majestueux bouillonnants de verdeur, Ses brises, ses oiseaux, ses plantes, ses ramures, Mariant leurs clameurs, leurs refrains, leurs murmures, Disaient l'hymne d'amour que la virginité Des forêts et des eaux chante à l'immensité. Depuis combien de temps le géant solitaire Sommeillait-il ainsi sous les astres? Mystère. Bien qu'il eût près d'un quart du globe entre les bras, L'immortel Magellan ne l'entrevoyait pas. Il était né le jour où l'Amérique blonde Sortit, comme Cypris, du sein fumant de l'onde, Et vivait ombragé des palmes de la paix. Aucun bronze tonnant ne l'éveillait jamais. Les longs rugissements des fauves en délire Pour lui vibraient ainsi que les sons d'une lyre, Et l'échevèlement du nuage irrité Versait une ombre douce à son front indompté. Il reposait avec toute la quiétude Que donne à l'Ignoré l'immense solitude, Et ne redoutait rien que les feux du soleil. Un jour, l'Esprit des Bois, sortant d'un long sommeil, Frissonna tout à coup dans son antre farouche... Il en sortit, hagard et l'écume à la bouche, Poussant un cri qui fit tressaillir le rocher: Des rayons inconnus venaient de le toucher, Et ces rayons faisaient clignoter sa paupière. Il se sentit saisi par l'angoisse dernière. Alors, se roidissant, il marcha vers des flots Qui roulaient sourdement de sinistres sanglots... Tremblant comme Satan poursuivi par le Glaive, Il gravit un rocher dominant une grève, Et, s'arrêtant, tourna les yeux vers le Levant. À cet instant, des bruits, apportés par le vent, Firent dresser d'horreur les plumes de son aile. Et les rayons toujours aveuglaient sa prunelle. Bientôt il aperçut sous le dôme des bois Des hommes qui plantaient dans le sol une croix Auprès d'un drapeau blanc déroulé par la brise; Et, malgré les clameurs du flot voisin qui brise, Malgré les mille bruits des sauvages déserts, Il entendit deux voix tressaillir dans les airs. L'une balbutia ce grand mot: Délivrance! Et l'autre, plus distincte et plus mâle, dit: France! A ces mots, où vibrait un indicible orgueil, L'Esprit des Bois sentit des pleurs mouiller son oeil, Et, comme pour jeter l'insulte à la lumière, Il étendit son bras crispé vers la bannière Et vers la croix versant leurs sublimes lueurs, Puis, chancelant, le front ruisselant de sueurs, Soudain il disparut ainsi que dans un gouffre, Laissant derrière lui l'âcre senteur du soufre. Formidables d'éclat, la bannière et la croix Avaient enfin chassé le vieil Esprit des Bois, Et la Liberté sainte, ouvrant ses ailes d'ange Sur ce vaincu sans nom que nul pouvoir ne venge, Dans l'infini volait, une torche à la main, Et toutes trois ensemble éclairaient le chemin Des aïeux qui venaient au bord d'un fleuve immense Déposer le berceau d'une nouvelle France. La mère et l'enfant Nos ancêtres, sortis de la vieille Armorique, Après un siècle entier d'une lutte homérique, Aux plaines d'Abraham succombèrent enfin, Écrasés par le nombre et vaincus par la faim, Louis quinze étant sourd aux longs cris de souffrance Qui s'élevaient des bords de la Nouvelle-France. Et nous fûmes conquis. Que dis-je? les vainqueurs Eurent notre serment, mais la France eut nos coeurs. Et, malgré son oubli, comme un fils est capable De respecter encore une mère coupable, Aucun de nous n'osa jamais la renier, Car la maternité ne peut pas s'oublier, Car l'amour filial ne connaît pas l'absence, Et nous l'aimons toujours, parce qu'elle est la France, Parce que notre sang dans ses veines coulait, Et parce que son sein nous a versé son lait. Qu'importe l'abandon! qu'importe la distance! Qu'importent les brouillards de l'Océan immense! Nous la voyons en haut, le front dans la clarté, Dans le rayonnement de la sublimité, Secouant sur le monde un faisceau de lumières, Et, malgré les éclats farouches des tonnerres Que font souvent gronder les noirs événements, Nous l'entendons parler avec des mots charmants, , Plus suaves qu'un chant d'oiseau que l'aube éveille, Comme si nous avions sa bouche à notre oreille, Non, la France à nos yeux ne se voile jamais. Toujours nous la voyons sur les plus fiers sommets, Versant des feux divins à l'Europe ravie. Et quand le sort jaloux un matin l'eut trahie, Quand les peuples voisins, ne sachant ce qu'ils font, Sur sa croix l'insultaient et lui crachaient au front, Que le Teuton vainqueur, ivre de son désastre, Espérait voir mourir à l'horizon son astre, Elle nous apparut soudain sur un Thabor Dont l'éclat fulgurant nous éblouit encor!... La France! c'est pour nous la mamelle féconde Où, dans sa soif sans fin, boit la lèvre du monde, L'oeil qui dans les brouillards du temps voit tout venir, Le bras qui guide au port la nef de l'avenir, Le doigt qui fait tourner les feuillets du grand livre Où, cherchant l'idéal, l'esprit humain s'enivre. Voilà plus de cent ans que la France a livré Aux Anglais triomphants son enfant éploré. Cet enfant a grandi; c'est un homme robuste Qui porte écrite au front son origine auguste. Longtemps il a souffert, longtemps il a lutté Contre le servilisme et la nécessité. Maintenant il est riche, il est fier, il est libre; Aux souffles entraînants du progrès son coeur vibre; Il combat les forêts énormes corps à corps, Il crée, il fonde, il est superbe en ses efforts; Il fut le découvreur, le soldat et l'apôtre, Et traça son sillon d'un océan à l'autre. Évoquant un passé que rien ne sut ternir, Il marche hardiment, les yeux sur l'avenir, Il verse à l'Amérique un long jet de lumière... Et désormais l'enfant est digne de la mère. Les invincibles Légende Couverte de drapeaux et de vertes guirlandes, Ouvrant aux brises d'août ses voiles toutes grandes, La flotte de Rollo - Québec s'était livré - Remontait le courant du grand fleuve éploré, Cinglant vers Montréal rongé par la famine. Suivant d'un oeil rougi l'escadre qui chemine Dans l'étincellement de l'éther et des eaux, Les riverains voyaient de sinistres oiseaux. Étreignant dans leur serre un lambeau de leur âme En ces voiles sombrant à l'horizon de flamme; Et parmi les blés mûrs du rivage vermeil Caressé par le flot, la brise et le soleil, Des sanglots éclataient, mêlés aux rumeurs vagues Montant des bois, des champs, des roseaux et des vagues. Parfois de longs hourras, cris rauques de forbans, S'élevaient tout à coup des ponts et des haubans, Narguant les paysans qui pleuraient sur les grèves. Et les voiles passaient, passaient comme des rêves. Partout, sur les tillacs, dans les mâts, aux hublots, Les Anglais, promenant leurs regards sur les flots, S'extasiaient devant le spectacle féerique Du plus majestueux des fleuves d'Amérique, Et, rayonnants, le front brûlé d'un seul désir, Dans leur coeur savouraient d'avance le plaisir D'attaquer Montréal râlant sur des décombres. Et les voiles passaient, passaient comme des ombres. Les marins ne pouvaient rassasier leurs yeux Des splendeurs que l'été déroulait devant eux, Et le fier amiral, debout sur la dunette, Tout pensif et tenant à la main sa lunette, Contemplant les aspects riants et merveilleux Déployés par les monts, les prés verts, les flots bleus, A chaque instant songeait à la valeur immense Du pays qu'Albion enlevait à la France. Et les vaisseaux montaient, montaient sous le vent d'août. Des bruits inquiétants, venant on ne sait d'où, Faisaient parfois frémir l'amiral à son poste, Toujours pensif et prêt toujours à la riposte. Tout à coup, au moment où le navire altier Rasait un frais îlot coupé de maint sentier, Un formidable choc inconnu le secoue, Un long craquement sourd de la poupe à la proue, Entremêlé d'un bruit de faïence et de fer, Fait tressaillir le mousse et le vieux loup de mer, Qui, rendus furieux par une telle épreuve, Ne pouvant concevoir qu'à cet endroit le fleuve Cachât quelque bas-fond sous son flot calme et clair, Vomissent des goddam avec des voix d'enfer. Tandis que, vis-à-vis, du repli d'une grève Un vivat ironique et délirant s'élève, Redit par les échos sauvages des grands bois. Sur le gaillard d'avant, le pilote aux abois, Les poings dans les cheveux, a fait jeter la sonde... Mais ici comme ailleurs la vague est très profonde, Et pas un ne comprend comment s'est échoué Le navire qu'un heurt si rude a secoué; Et les plus vieux, voyant partout un sortilège, Jurent que Lucifer vient de leur tendre un piège. Et le vaisseau, toujours les voiles dans le vent, Continue à dormir, dressé sur son avant. Le pilote alors fait mettre à flot sa chaloupe... On sonde, on sonde encore, à la proue, à la poupe, Et, la rame en suspens, les matelots hagards Plongent dans le cristal des ondes leurs regards, Cherchant l'écueil caché qui heurta la carène... Soudain une voix crie: Une chaîne!... une chaîne!... Le pilote venait d'apercevoir sous l'eau Une chaîne de fer qu'il montrait à Rollo Debout au bastingage, au pied de la misaine, Furieux et crachant les jurons par douzaine. La chaloupe aussitôt ouvre le flot mouvant, Et de hardis rameurs s'élancent en avant Pour aller démarrer cette chaîne maudite Qui barre le passage à la flotte interdite. Comme ils vont mettre pied sur un îlot charmant, Un triple coup de feu tonne sinistrement, Et trois des matelots tombent à la renverse. Une immense clameur, où la colère perce, S'élève de la flotte et fait rugir l'écho. L'amiral fait jeter plusieurs barques à l'eau. Pour porter du secours aux marins qui fléchissent, Et sous des pins touffus, où des Français se glissent, Un combat acharné s'engage vers midi. Le plus brave se bat contre le plus hardi. Appuyés par un groupe indien armé de flèches, Les nôtres dans les rangs des marins font des brèches... Mais ces désespérés sont trente contre cent. Après avoir rougi le gazon de leur sang, Après avoir perdu le chef de l'équipée, Un héros qui depuis vingt ans portait l'épée, Après avoir en vain prodigué la valeur, Fait l'admiration de l'amiral vainqueur, Ils volent du côté d'une combe prochaine... Et les marins, joyeux, vont enlever la chaîne Que ces sublimes fous ont sous l'azur des eaux Tendue afin de faire échouer les vaisseaux Et donner à Sorel, criant: Vive la France! Le temps de terminer des travaux de défense. Mais, hélas! les Français, malgré leur dévoûment, N'avaient pu retarder la flotte qu'un moment, Et les Saxons, honteux d'une pareille escale, Font reprendre aux vaisseaux leur marche triomphale, Et, le soir, jettent l'ancre en face de Sorel. Le bourg a maintenant le calme solennel D'un mourant attendant, muet, le viatique. Ses défenseurs, qu'aurait loués la Grèce antique, Regardant s'approcher la mort sans tressaillir, Aux lueurs de flambeaux que le vent fait pâlir, Ouvrent, silencieux, sans que Rollo s'en doute, Une large tranchée autour d'une redoute. L'ouvrage terminé, le curé de l'endroit, Dont le coeur bat toujours pour la France et le roi, Saute dans un canot où le drapeau blanc flotte, Et, saisissant la rame, il vole vers la flotte, Au grand étonnement du village éperdu Qui tremble et croit déjà son vieux pasteur perdu. Et le drapeau blanc fuit sur l'onde comme un cygne. Et le prêtre est reçu d'une façon fort digne Par les gardiens de nuit et par le fier Rollo, Qui lui parle, en riant, du piège de l'îlot, Et du retard que vient d'éprouver son navire. Le bon abbé l'écoute avec un fin sourire, Et du plus noble orgueil son coeur est palpitant Au récit d'un exploit qu'il déplore pourtant. Assis au pied d'un mât, où flottait une flamme, Le prêtre et l'officier, balancés par la lame Gardant comme un reflet des derniers feux du jour, Causèrent longtemps, gais et sombres tour à tour. À minuit ils étaient encore sous les voiles. Plusieurs fois l'amiral, aux lueurs des étoiles, Vit des larmes rouler dans les yeux du curé, Qui par moments parlait tout bas, d'un ton navré. Cependant sur le pont il se fit un silence, Et l'on n'entendit rien que la vague en cadence Battant les vastes flancs du vaisseau balancé. Le prêtre, à cet instant, songeait, le front baissé. Soudain, se redressant, - d'une voix tremblotante Il dit à l'amiral qui semblait dans l'attente: - Je crains fort que demain vous n'attaquiez Sorel, Et son bombardement me serait très cruel. Vous avez bien le droit d'user de représailles Pour le retard que vous ont causé mes ouailles; Mais moi je trouverais plus grand de votre part De mépriser l'insulte ainsi que le rempart Contre lequel pourrait pleuvoir votre mitraille. Et puis on n'est jamais certain de la bataille... Québec tombé, déjà vous tenez Montréal. Alors il doit vous être absolument égal Que le bourg de Sorel reste debout ou tombe. À quoi bon le massacre? à quoi bon l'hécatombe? - - L'insulte de vos gens, repartit l'amiral Sur un ton insolent, je ne m'en ris pas mal. D'ailleurs, elle n'était pas faite à ma personne. On voulait retarder - tout mon corps en frissonne - Le drapeau d'Albion, le drapeau de mon roi, Le drapeau qui partout fait respecter le droit, Qui semble sur les eaux la colombe de l'arche. Nul ne peut arrêter impunément sa marche, Et je serais un vil capon, si je passais Sans bombarder Sorel au pouvoir des Français. - Et le prêtre, voyant qu'il était impossible De convertir jamais l'officier impassible, Se leva brusquement, et, lui tendant la main, Dit avec un accent ironique: À demain! On voyait alors poindre à l'horizon la lune. Et comme le curé s'éloignait: - Sans rancune! Cria du bastingage une voix de stentor. Le prêtre répondit: - Sans rancune et sans tort! - Le canot n'avait pas franchi deux encablures, Que la vigie au loin aperçut des voilures... C'étaient des Sorelois s'avançant au-devant Du curé pour lequel ils redoutaient le vent Qui depuis quelque temps faisait blanchir la vague. Du rivage montait comme un cliquetis vague De mousquets qu'on aurait réunis en faisceaux, Et des torches parfois passaient au bord des eaux. Le prêtre à peine est-il débarqué sur la plage, Qu'il se voit entouré par les gens du village En grand nombre accourus pour le questionner. Il leur tient un propos qui les fait rayonner; Et, tirant à l'écart un brave à barbe grise, Il lui parle longtemps au bord du flot qui brise. Ce qu'il lui dit alors on ne le sut jamais. Mais, au milieu du bourg, une minute après, Un formidable éclair déchire les ténèbres, Et, faisant tressaillir un fort dans ses vertèbres, Un coup de canon tonne avec un bruit de fer Qui fait vibrer l'écho comme un clavier d'enfer; Et, bientôt, secouant les lourds vaisseaux de guerre Sur les flots endormis et si calmes naguère, La détonation d'une autre bouche à feu, Rayant d'une lueur sinistre le ciel bleu, Répond au hurlement de l'airain du village. Inconscients acteurs d'une scène sauvage, Les deux bronzes venaient d'échanger des défis. Alors le prêtre fait baiser le crucifix Aux soldats, et, marchant à leur tête, dès l'aube, Revêtu du surplis, de l'étole et de l'aube, Il s'en va les ranger en bataille devant Le fort qui fait flotter sous les baisers du vent Les plis immaculés du drapeau de la France, Leur dernier protecteur, leur dernière espérance, Et, la main sur le coeur, longuement, avec feu, Leur parle du devoir, de la France et de Dieu. Tout à coup le clairon retentit sur la grève... Une acclamation immense s'en élève, Et deux cents Sorelois s'élancent sur les flots, Pour aller attaquer au large les brûlots Qui lancent des boulets rouges sur le village, Dont les canons tonnants font tressaillir la plage, Pendant que le curé, tremblant d'un saint courroux, Étend vers eux la main, disant: - Je vous absous! - Les canots qui s'en vont sur l'onde remuée Combattre les trois-mâts ont l'air d'une nuée De moustiques volant assaillir un lion. Les fiers Sorelois, forts de l'absolution, Rament à tour de bras, et, ceinture vivante Déroulant ses anneaux sur la vague mouvante, Entourent les vaisseaux portant des bataillons Honteux d'être attaqués par des gens en haillons; Et les canons du fort, qu'on emplit de ferrailles, Dans les flancs des voiliers font de larges entailles. Les agresseurs, debout dans leurs frêles esquifs, Qui semblent se cabrer comme chevaux rétifs, Ouvrent bientôt le feu contre chaque équipage, Qui se trouble et déjà redoute l'abordage, - Tirant leurs vieux mousquets d'un poignet aussi sûr Que s'ils visaient le coude appuyé sur un mur. Et partout les marins, hachés par la flottille, Tombent comme les blés épais sous la faucille, Et sur les étambots, les chaînes, les crampons, Sur les sabords, les mâts, les étraves, les ponts, Des cales aux huniers, le sang ruisselle et fume En mêlant ses rougeurs aux blancheurs de l'écume Des vagues qui jaillit sous les éclats d'obus. Parfois un canot sombre avec des cris confus, Coupé par un boulet ou criblé par des balles. Et des soldats, cruels comme des cannibales, Font couler du goudron bouillant sur des héros Cherchant à s'accrocher aux flancs nus des brûlots. Les obusiers du fort, à travers de grands chênes, Vomissant des cailloux avec des bouts de chaînes, Criblent toujours les ponts, les cordages, les mâts Qui culbutent avec un horrible fracas, Pendant que le feu prend partout sur les toitures Du bourg où les boulets rouges font leurs morsures, Et que les tirailleurs, comme les espadons Harcelant la baleine, affrontent les canons Avec une fureur et des forces nouvelles. Les morts jonchent les ponts en sanglantes javelles, Et dans leurs larges plis les flots ensoleillés Roulent des débris noirs, du sang et des noyés. Rollo, se souvenant de l'adieu du vieux prêtre, Le traite, en ce moment, d'hypocrite et de traître, Et, comprenant qu'il est imprudent, après tout, De jouer ses soldats sur un dernier atout, Il fait cesser le feu de chaque caronade; Et, comme du rempart grossit la canonnade, La flotte lève l'ancre au milieu des bravos Des tirailleurs toujours debout dans leurs canots, Le fusil à l'épaule et l'écume à la bouche, Beaux dans leur débraillé poudreux, noir et farouche. Quelques instants après, le curé de Sorel Avec ses paroissiens remerciait le ciel D'avoir ainsi sauvé l'honneur de la patrie, Et parmi les éclats de la mousqueterie, Que la brise du soir à la flotte emportait, Un Te Deum géant du rivage montait, Répété par l'écho de la forêt prochaine, Qui voulait, elle aussi, dans cette nuit sereine, Rendre grâces à Dieu, de qui vient tout succès, D'avoir encor donné la victoire aux Français. Les marins, furieux, s'étaient laissés descendre À deux noeuds en aval de Sorel presque en cendre. Le lendemain, aux feux du soleil matinal, Les vaincus, caressant un projet infernal, Bondissent de la flotte à travers la campagne, Et, la torche à la main, Rollo les accompagne. Pour démoraliser les défenseurs du fort, Ils promènent partout l'incendie et la mort Parmi de malheureux paysans sans défense Qui n'ont qu'un tort, celui d'aimer toujours la France. Après avoir longtemps battu les alentours, Assouvis de pillage, ainsi que des vautours Qui, repus, sont encor de carnages avides, Ils marchent sur Sorel dont les logis sont vides. Étreignant le hameau dans un cercle d'acier, Ils volent vers le fort, où tonne l'obusier, Au pied duquel nos preux attendent, toujours fermes, Ceux qui sèment la mort et le deuil dans les fermes. Avec une fureur terrible, les Anglais Attaquent les guerriers de Sorel aux reflets D'un grand brasier qui flambe au milieu des ténèbres Et donne aux combattants l'air de spectres funèbres Agitant dans la nuit des bras démesurés. Les assiégés, rompant d'abord leurs rangs serrés, Reculent vers les flots, écrasés par le nombre. Or le prêtre avec eux se tient dans la pénombre, La soutane en lambeaux et les cheveux au vent, Criant à pleine gorge: En avant! en avant! Bientôt, se reformant derrière les grands chênes, Aidés par les canons lançant toujours des chaînes, Qui sifflent dans les airs ainsi que des serpents, Les Sorelois, tantôt debout, tantôt rampants, Reprennent le terrain perdu - pouce par pouce; Mais l'amiral de fer de nouveau les repousse, Et ses soldats déjà grimpent aux murs du fort. Alors, se roidissant, dans un suprême effort, Avec encore plus d'acharnement qu'au large, Les braves en haillons reviennent à la charge, Et, bondissant parmi les rangs échevelés Des Anglais combattant comme des endiablés, Les enfoncent partout avec la baïonnette. Et Rollo, tout confus, fait sonner la retraite, Ne voulant plus longtemps risquer d'avoir le sort Qu'il avait essuyé la veille dans le port. Dérobés par la nuit, une nuit sans étoile, Les navires bientôt remettent à la voile, Se dirigeant encor vers Montréal en deuil, Où, quatre jours après, capitulait Vaudreuil, Où la veille Lévis jetait au vent la cendre De ses drapeaux brûlés, ne voulant pas les rendre. Ainsi, quand Montréal et Québec succombaient, Que les plus fiers remparts du continent tombaient Et que tant de héros devaient courber la tête, Sorel restait toujours debout dans la tempête, Avec la majesté de l'aigle et du lion, Et c'est plutôt le sort qui le prit qu'Albion. Notre langue Notre langue naquit aux lèvres des Gaulois. Ses mots sont caressants, ses règles sont sévères, Et, faite pour chanter les gloires d'autrefois, Elle a puisé son souffle aux refrains des trouvères. Elle a le charme exquis du timbre des Latins, Le séduisant brio du parler des Hellènes, Le chaud rayonnement des émaux florentins, Le diaphane et frais poli des porcelaines. Elle a les sons moelleux du luth éolien, Le doux babil du vent dans les blés et les seigles, La clarté de l'azur, l'éclair olympien, Les soupirs du ramier, l'envergure des aigles. Elle chante partout pour louer Jéhova, Et, dissipant la nuit où l'erreur se dérobe, Elle est la messagère immortelle qui va Porter de la lumière aux limites du globe. La première, elle dit le nom de l'Éternel Sous les bois canadiens noyés dans le mystère. La première, elle fit monter vers notre ciel Les hymnes de l'amour, l'élan de la prière. La première, elle fit tout à coup frissonner Du grand Meschacébé la forêt infinie, Et l'arbre du rivage a paru s'incliner En entendant vibrer cette langue bénie. Langue de feu, qui luit comme un divin flambeau, Elle éclaire les arts et guide la science; Elle jette, en servant le vrai, le bien, le beau, À l'horizon du siècle une lueur immense. Un jour, d'âpres marins, vénérés parmi nous, L'apportèrent du sol des menhirs et des landes, Et nos mères nous ont bercés sur leurs genoux Aux vieux refrains dolents des ballades normandes. Nous avons conservé l'idiome légué Par ces héros quittant pour nos bois leurs falaises, Et, bien que par moments on le crût subjugué, Il est encor vainqueur sous les couleurs anglaises. Et nul n'osera plus désormais opprimer Ce langage aujourd'hui si ferme et si vivace... Et les persécuteurs n'ont pu le supprimer, Parce qu'il doit durer autant que notre race. Essayer d'arrêter son élan, c'est vouloir Empêcher les bourgeons et les roses d'éclore; Tenter d'anéantir son charme et son pouvoir, C'est rêver d'abolir les rayons de l'aurore. Brille donc à jamais sous le regard de Dieu, Ô langue des anciens! Combats et civilise, Et sois toujours pour nous la colonne de feu Qui guidait les Hébreux vers la Terre promise! À la Bretagne Je n'ai jamais foulé tes falaises hautaines, Je n'ai pas vu tes pins verser leurs larmes d'or, Je n'ai pas vu tes nefs balancer leurs antennes; Pourtant je te chéris, vieux pays de l'Armor. Je t'aime d'un amour fort comme tes grands chênes, Vers lesquels bien souvent mon coeur prend son essor. Car sur nos bords, vois-tu, nous conservons encor Le sang pur qui toujours gonfle si bien tes veines. Oui, je t'adore avec tous tes vieux souvenirs, Tes bruyères, tes joncs, ton granit, tes menhirs, Ton rivage farouche et peuplé de légendes. Et lorsque Floréal revient tout embaumer, Dans la brise de l'est je crois, le soir, humer Comme un vague parfum qui viendrait de tes landes. Limoilou Non loin de Saint-Malo, la ville aux fiers remparts, Que l'Atlantique embrume et bat de toutes parts, Sur un vaste plateau désert et monotone, Comme l'on en voit tant sur la côte bretonne, Au coin d'un champ planté d'arbres agonisants, Se profile un manoir vieux de quatre cents ans. Le logis séculaire est d'un style maussade, Et l'on a peine à croire, en voyant sa façade Et la mesquine tour lui servant de donjon, Qu'il ait été construit au temps de Jean Goujon, Au temps où l'astre d'or qu'on nomme Renaissance Versait tout son éclat fastueux sur la France. Depuis déjà longtemps il n'est plus habité, Et les fermiers voisins disent qu'il est hanté. Le haut mur qui l'enclôt se lézarde et se gerce; Son vitrage est en poudre, et le vent et l'averse S'engouffrent à travers ses treillages jaunis Où des essaims d'oiseaux nocturnes font leurs nids; L'ossature du toit s'affaisse et se disloque, Chaque volet s'éraille et pend comme une loque, Chaque plancher moisit et craque sous les pas; Partout où les rayons du soleil n'entrent pas Librement l'araignée ourdit ses sombres toiles; Le soir, par le plafond, on compte les étoiles, Et l'on voit clignoter aux soliveaux souillés L'éclair des grands yeux ronds des hiboux éveillés. Tout cet intérieur vous attriste et vous glace; Et bientôt Limoilou ne serait qu'une masse De débris à l'aspect sinistre et menaçant, Et dont n'oserait plus s'approcher le passant, Si ses murs, aussi froids et mornes que les tombes, N'eussent été bâtis à l'épreuve des bombes. Or, bien que Limoilou soit près du roc géant Où Chateaubriand dort bercé par l'Océan, Bien qu'il ait par son âge une majesté sainte, L'isolement se fait autour de son enceinte. Seul, parfois, un rêveur, qu'attire Paramé Avec tous les trésors de son site embaumé, Erre un instant le long de sa muraille grise. Seul, quelque jeune peintre étranger, que l'art grise, S'en vient, par la jachère aux arômes exquis, Le contempler de près pour en faire un croquis, Surpris qu'il ait été jadis la résidence D'un marin qui donna tout un monde à la France. Quatre siècles ont fui depuis que ce marin S'en vint là reposer son grand front si serein Et si souvent tourné vers le flambeau des astres. Depuis ce temps, combien de superbes pilastres Ont été terrassés par l'homme ou par l'éclair? Combien de murs se sont éparpillés dans l'air Sous le feu de la mine ou des artilleries? La Bastille est tombée avec les Tuileries, Maints bastions, témoins d'un duel dont le nom Vibre encor dans les coeurs comme un coup de canon, Ont croulé sous l'effort d'indicibles colères; Des couches de granit mille fois séculaires S'éboulèrent du front de grands monts aux abois. Ischia, l'île d'Ischia, si charmante autrefois, Disparut sous les chocs d'un tremblement de terre, Et puis la Martinique est changée en cratère, Pour s'engouffrer, un jour, dans une mer qui bout... Et les murs du manoir de Cartier sont debout, Debout comme le roc d'où Saint-Malo domine L'Océan dont le flot toujours en vain le mine, Debout comme le sont leurs voisins les menhirs Dont l'âge s'est perdu parmi les souvenirs, Debout comme la gloire immense et souveraine. De celui qui, prenant l'inconnu pour arène, Sans répandre le sang, et la croix sur le coeur, A promené si loin son pavillon vainqueur. Limoilou! Limoilou! malgré l'abîme immense Séparant notre sol de la terre de France, Malgré l'éloignement et les vapeurs du flot Qui cachent à mes yeux les tours de Saint-Malo, J'aperçois nettement, là-bas, ta silhouette, J'entends parfois, avec l'oreille du poète, La brise moduler sur l'angle de tes murs, J'écoute tout auprès murmurer les blés murs, Gazouiller les linots, chuchoter l'hirondelle Qui vient bâtir son nid au flanc de ta tourelle. Oui, malgré ta vieillesse et ton isolement, Malgré toute l'horreur de ton délabrement, Quand je songe à celui dont tu fus l'ermitage, À celui qui laissa tant de gloire en partage, Et dont les fiers exploits n'ont pas coûté de sang, Je te vois entouré d'un nimbe éblouissant. À un poète parisien Dans l'arbre surplombant la cataracte blanche Dont les grondements sourds attristent les échos, Le chantre de l'été parfois le soir se penche Et mêle sa cantate aux mille bruits des flots. Ô merveille! bientôt la limpide avalanche, Pour entendre monter dans l'air les trémolos Que le doux rossignol fait pleuvoir de la branche, Semble insensiblement étouffer ses sanglots. Comme l'oiseau divin, ô poète sublime! Tu chantes hardiment au-dessus d'un abîme D'où montent le blasphème et de fauves rumeurs; Et souvent, pour ouïr la mâle symphonie Que sur l'humanité verse ton fier génie, Le vieux Paris, ému, fait taire ses clameurs. À Philippe Hébert Ainsi que le poète, ô sculpteur inspiré, Vous aimez errer seul au bord du flot qui tonne, A gravir les sommets dont la hauteur étonne, A suivre du regard le nuage doré. De rêves, comme lui, vous êtes enivré. Vous tenez à vos pieds le nimbe et la couronne, Et votre main, toujours sévère, ne les donne Qu'à ceux pour qui l'honneur est un fleuron sacré. Votre front est brûlant d'une sublime fièvre, Et votre ciseau met aux marbres une lèvre Qui chante à l'avenir un immortel refrain. Vous brillez à côté des preux de notre histoire, Car tout l'éclat qui luit sur vos héros d'airain Verse sur votre nom le rayon de la gloire. A Crémazie I Un siècle était passé depuis l'heure où la France, Lasse de prodiguer sous nos cieux la vaillance, Cédait notre grand fleuve aux Anglais triomphants. Un siècle était passé depuis l'heure fatale Où la mère patrie à sa vieille rivale Livrait en nos aïeux la fleur de ses enfants. Comme sous le soleil et la brise féconde La plaie au tronc rameux de l'arbre qu'on émonde Décroît, se ferme et laisse à peine au bois un pli, La blessure que fit à tant d'âmes si fières Le départ de la France abandonnant nos pères S'était cicatrisée au souffle de l'oubli. Et puis Quatre-vingt-treize avec ses hécatombes, La guillotine ouvrant un million de tombes Dans un sol tout souillé des plus honteux excès, Les crimes couronnés par la main de la Force, Depuis l'affreux Marat jusqu'à l'ogre de Corse, Nous avaient détachés de l'étendard français. Et nous n'évoquions plus notre mère envolée. La nation naissante, à jamais consolée, Cherchait à conquérir l'amour de son vainqueur. La France était pour elle un instant effacée; Et si parfois son nom traversait sa pensée, Il y ressuscitait une vague rancoeur. II Mais tu parus soudain, fier et noble poète! De la muse héroïque embouchant la trompette, Tu te mis à chanter les exploits merveilleux Accomplis sur nos bords par la Gaule immortelle, Tu te mis à chanter, les yeux tournés vers elle, Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux. Tu dis, tout enflammé, les combats de nos braves En des chants à la fois éclatants et suaves, Et dont toujours les coeurs seront fanatisés; Tu dis les dévoûments de ce groupe homérique Qui cent ans défendit, sur le sol d'Amérique, La tant vieille bannière aux plis fleurdelisés. Tu dis avec douleur la douleur des ancêtres Épuisés par la faim et vendus par des traîtres, Et ta voix tressaillit d'un indicible émoi, Quand tu nous rappelas qu'à la cour de Versailles Un des fiers survivants de nos fières batailles Avait en vain tenté de parler à son roi. Tout un peuple s'émut à ta voix souveraine, Et nul barde, après toi, dans la brillante arène Que la gloire guerrière emplit de son rayon, Ne fera retentir d'un éclat plus sonore Ces grands noms dont chacun de nos foyers s'honore: Sainte-Foye et Lévis, Montcalm et Carillon. Bien souvent tu vantas cette indomptable race Dont sont sortis les preux dont nous baisons la trace; Tu la vantas avec ton génie et ton coeur, Et tu nous la fis voir éblouissant le monde, Débordante de foi, valeureuse et féconde, Comme aux temps de Bayard sans reproche et sans peur. Déposant le clairon pour caresser la lyre, Tu louas, emporté par un divin délire Sur la cime où le vol de l'aigle n'atteint pas, Napoléon grisé du vin de la victoire, Et paraissant trouver trop étroit pour sa gloire L'ancien monde effaré qui tremblait sous ses pas. Tu célébras aussi cette invincible armée Qui rougit de son sang les neiges de Crimée. Tu chantas ardemment les hauts faits des héros Qui, sous les trois couleurs, - ô sublime folie! - En voulant secourir la jalouse Italie, Tombaient comme Roland au champ de Roncevaux. III Ô puissance de l'art et du patriotisme! En t'écoutant, poète, exalter l'héroïsme De ceux que le destin pouvait seul conquérir, En t'écoutant louer, sans choix ni préférence, Les hommes qui jadis combattaient pour la France, Nous avons tous senti notre coeur s'attendrir. Tes refrains inspirés électrisaient les âmes; Des saints espoirs mourants ils ravivaient les flammes, Ils étouffaient en nous toute animosité; Et quand tu proclamas, chanteur digne de Sparte, Les combats de géant du premier Bonaparte, Nous avons tous frémi de joie et de fierté. Grâce à tes doux accents, bien des torts s'oublièrent; Les ombres qui cachaient la France s'envolèrent, Le soleil de sa gloire à nos yeux éclata. Grâce à l'enchantement de tes strophes divines, Dans l'histoire on ne vit que Tolbiac, Bouvines, Marignan, Austerlitz, Malakoff, Magenta. Grâce à toi, nous avons absous, l'âme attendrie, Celle qui pour nous tous restera la patrie. Grâce à toi, nous l'aimons d'un coeur passionné, - Comme l'enfant, longtemps délaissé de sa mère, En l'entendant louer par une voix sincère, Sent pour elle grandir son amour obstiné. Oui, tu nous rappelas bien des fois l'épopée Que la France écrivit de sa puissante épée; Tu nous initias à son art enchanteur, En versant ses rayons les plus purs sur ta lyre; Et, comme pour le sien le doux chantre d'Elvire, Tu fus pour ton pays un régénérateur. Allumant le flambeau de ta muse extatique An radieux soleil du cycle romantique Qui jetait sur Paris son éclat enivrant, Et dont Québec encore ignorait la magie, Tu brûlas les autels que la Mythologie Avait jadis dressés aux bords du Saint-Laurent. Et dans un idiome aussi pur que vivace, Après avoir longtemps chanté de notre race Les antiques combats et les récents exploits, Tu nous dis les beautés de nos plages prospères, Où, pour les saluer et les bénir, nos pères Plantaient un drapeau blanc à côté d'une croix. Tu chantas nos forêts au dôme gigantesque, Nos lacs plus grands que ceux du poème dantesque, Notre fleuve géant et nos champs infinis; Tu racontas les jours où nos vastes rivages Faisaient sans fin redire à leurs échos sauvages L 'hymne de l'Iroquois scalpant ses ennemis. Et nous avons été ravis, divin poète, D'entendre dans tes chants gazouiller l'alouette, Murmurer les sapins, soupirer les roseaux, Jaser les flots mouvants et les algues mobiles, Le large Saint-Laurent caresser les Mille-Iles, Ces fragments de l'Éden égrenés dans ses eaux. Et nous avons frémi d'une terreur sacrée, Quand tu fis retentir dans ta strophe inspirée La voix du dieu propice aux sauvages errants, Et qui leur promettait une vie immortelle, Où leur âme suivrait une chasse éternelle D 'énormes caribous et d'orignaux géants. La vénération, la sainte idolâtrie, Qui fait à tous les bords préférer la patrie, Était enracinée en ton coeur si loyal; Elle y croissait puissante, immuable et sans tache, Et nul effort n'aurait brisé la douce attache Qui liait ta grande âme au paradis natal. Nos bois mystérieux et nos eaux solennelles Captivaient ton esprit autant que tes prunelles; Leurs rumeurs te donnaient de suaves frissons; Et, comme dans l'artère un sang inaltérable, Comme en jets débordants la sève dans l'érable, L'amour de ton pays coulait dans tes chansons. IV Mais, hélas! le destin qui poursuit le génie, Qui fait payer si cher au barde l'harmonie Que son luth fait pleuvoir sur le monde enchanté, Te refusait toujours la paix que l'or assure, Et tu souffris longtemps, dans ta retraite obscure, Les torturants ennuis de la nécessité. Pendant que tu disais les travaux des ancêtres, Marins et laboureurs, trappeurs, soldats et prêtres, Pendant que tu chantais ces immortels héros, Pour toi se préparait la plus terrible épreuve... Et tu partis, un soir, tu quittas le grand fleuve Qui tant de fois t'avait balancé sur ses flots. Tu disparus alors comme un astre se couche, Et le vent de l'exil, glacial et farouche, Emporta ton esquif bien loin des tiens en pleurs. Ton départ ténébreux attrista nos rivages, Et seize ans tu subis le plus dur des servages, Ton coeur aimant saigna de toutes les douleurs. La mort seule devait sonner ta délivrance. Et maintenant, au bord de l'Océan immense, Tu dors en paix, bercé par le flot solennel Qui te chante toujours son hymne de souffrance, Tu dors enseveli sous la terre de France Comme l'enfant caché dans le sein maternel. Là nul ne t'ira plus abreuver d'amertume, Et ton nom, si longtemps enveloppé de brume, Par l'ombre de l'exil si longtemps obscurci, Brille au-dessus d'un gouffre où bave encor la haine, Comme l'arc-en-ciel luit, dans sa splendeur sereine, Sur l'abîme écumeux du vieux Montmorency. Sous la statue de Champlain À M le sénateur Philippe Landry. Quelques hommes sont nés pour un nouveau Sina, À d'immortels desseins Dieu les prédestina. Contre leur volonté tout obstacle se brise. Ils marquent leur chemin, d'un lumineux sillon, Et sur leur chef flambloie un lambeau du rayon Qui couronnait jadis la tête de Moïse. Dans l'ombre des berceaux ces êtres surhumains Sentent toucher leur front par d'invisibles mains, Sentent tomber sur eux comme un baiser d'étoile Qui leur fait entrevoir les choses à venir, Car le mystérieux et muet avenir Pour les prédestinés lève un coin de son voile. Dès leur prime jeunesse ils cueillent des lauriers. À la fois laboureurs, apôtres et guerriers, Ces preux sont emportés par une ardeur divine Qui leur fait accomplir les plus féconds travaux. Ils cherchent constamment des horizons nouveaux; Le combat les séduit, le danger les fascine. Disant à leurs foyers un éternel adieu, Au bout de l'univers ils vont lutter pour Dieu, Et l'oeil de Jéhovah avec amour regarde Ces soldats qui se font de la croix un rempart; Partout du saint progrès ils portent l'étendard Et de l'humanité composent l'avant-garde. Ils rêvent d'agrandir la terre des aïeux. Pour les guider, sans fin brille un but radieux. Ils vont le front toujours tourné vers quelque cime. Ils marchent, et l'erreur devant eux disparaît, Ils parlent, et l'on voit s'incliner la forêt, S'entr'ouvrir la montagne et frissonner l'abîme. Ils tiennent des flambeaux que rien ne fait pâlir. Ils ne soupçonnent pas ce que c'est que fléchir. En vain la mort les guette et la faim les torture, Ils combattent sans trêve, enchaînés au devoir; Et ces nobles vaillants semblent parfois avoir Le culte du haillon, l'amour de la blessure. Nul ne peut conquérir de pareils conquérants; Et, comme à l'horizon quelques chênes géants Dominent de leur cime ondoyante et sereine Une futaie ombreuse et pleine de verdeur, Les vrais héros chrétiens dépassent en splendeur Les arbres les plus fiers de la forêt humaine. Le vingt-quatre juin C'est un de ces grands jours où les bannières sortent. VICTOR HUGO C'est le vingt-quatre juin! c'est l'été qui commence Et verse à flots ses feux à l'étendue immense. Sous nos cieux tout est joie, harmonie et clarté, Partout brille au soleil la splendeur de l'érable. C'est le vingt-quatre juin! c'est l'aube incomparable... C'est la fête du peuple et de la Liberté. C'est la fête du peuple et le jour de la gloire. L'air est plein de parfums et de chants de victoire; Les échos ont partout de doux tressaillements; Partout flottent au vent les couleurs de la France, Et le penseur croit voir, enivré d'espérance, Un nimbe d'or au front de tous nos monuments. Les villes et les champs rayonnent d'allégresse; Des souffles d'épopée et d'ineffable ivresse Font battre à l'unisson tous les coeurs canadiens. Mais, malgré la gaîté sans bornes qui le grise, Le peuple, en déployant sa bannière à la brise, Par moments se recueille, et dit: - Je me souviens! II Oui, nous nous souvenons, en chômant notre fête, À l'heure où nos drapeaux flottent sur chaque faîte, À l'heure où tout sourit sous le soleil d'été, Nous nous souvenons tons, sur nos plages prospères, Des immortels travaux accomplis par nos pères Pour la France chrétienne et pour l'humanité. Ils avaient, ces héros, la démence sublime Qui fait narguer la foudre et défier l'abîme. Ils rêvaient d'agrandir le royaume des lis, Et, nés sous le soleil de la vieille Armorique, Voulaient renouveler sur le sol d'Amérique Les glorieux exploits des soldats de Clovis. Animés d'un espoir que la valeur inspire, Ils rêvaient de fonder sur nos bords un empire, Et, pour sacrer le sol qu'ombrageaient nos grands bois, Pour le sacrer d'un sceau que nul vainqueur n'efface, Ces fiers Bretons, aussi croyants que pleins d'audace, Brûlaient d'y planter l'arbre immortel de la croix. Le grand souffle du large en leur large poitrine, Ils se sentaient poussés par une main divine. Un jour, à la Bretagne ils firent leur adieu, Et, sur des flots que seuls sillonnaient les orages, Ils vinrent apporter à des rives sauvages Le verbe de la Gaule et le verbe de Dieu. Ce double verbe émut la fauve solitude; Et dès lors commença la lutte la plus rude Qu'ait dû subir jamais un peuple à son berceau; Et, pour la raconter, à cette heure choisie, Il me faudrait le luth altier de Crémazie Ou bien la grande voix mâle de Papineau. III Nul obstacle ne peut faire pâlir le zèle De ceux qui vont créer une France nouvelle, La croix sur la poitrine et l'épée à la main. Aventuriers sur qui l'ombre des Croisés plane, A travers le grand lac, le grand mont, la savane, Ils veulent à tout prix se frayer un chemin. Ils luttent hardiment, sans trêve et sans relâche. Ils veulent jusqu'au bout remplir leur noble tâche, Et rien ne les arrête, et rien ne les abat. La barbarie en vain veut leur barrer la voie; Ils marchent vers le but où le ciel les envoie Avec toute l'ardeur du prêtre et du soldat. Ils pénètrent, émus, la prière à la bouche, Des grands bois ténébreux le mystère farouche; Ils versent la lumière aux incivilisés, Et, peuplant le désert, fondant la métropole, Des pampas du Midi jusqu'aux glaces du pôle Promènent l'étendard aux plis fleurdelisés. Immortels pionniers de l'immortelle France, Ils marchent appuyés au bras de l'espérance, Et, les yeux vers le ciel, gardant le souvenir Du grain de sénevé dont parle l'Évangile, Ils jettent, en passant, dans un sillon fertile Le blé miraculeux d'où naîtra l'avenir. Mais pendant que ces preux, âpres à la corvée, Se hâtent d'accomplir l'oeuvre qu'ils ont rêvée, Accourus sur leurs pas, les enfants d'Albion - Les éternels rivaux des ancêtres sublimes - Brûlent de leur ravir les richesses opimes Qu'enfantera bientôt le merveilleux sillon. Sur le pays naissant déchaînant leur colère, Ils tentent d'étouffer le fier aiglon dans l'aire, Et, pour en triompher, font mille efforts sans nom. Notre race déploie une ardeur toujours neuve, Et cent ans les échos éplorés du grand fleuve Redirent les clameurs farouches du canon. Cent ans le sang rougit coteaux, vallons et plaines, Cent ans on vit, au bord de nos ondes sereines, Le noble acharnement de l'aigle et du lion, Et Monongahéla, Carillon, Sainte-Foy, Sont des noms dont l'éclat superbement flamboie À la voûte d'azur de notre Panthéon. Mais le nombre devait écraser la vaillance, Et nos remparts croulants subirent l'insolence Des drapeaux arborés par la main des vainqueurs. Lévis avait en vain montré tous les courages, Et le vieux drapeau blanc disparut de nos plages, Emportant dans ses plis des lambeaux de nos coeurs. La jeune nation, victime expiatoire Des hontes dont un roi devait souiller l'Histoire, Amèrement pleura les lis d'or envolés; Mais il vint une époque où la sainte espérance, Chassée un jour des bords de la Nouvelle-France, Revint bercer nos preux à demi consolés. IV La lutte cependant n'était pas terminée; Elle reprit bientôt, fanatique, acharnée. L'échafaud se dressa sur un sol frémissant, Et, pour te conquérir, ô liberté si chère! Nos pères, révoltés qu'aurait chantés Homère, Répandirent encor le plus pur de leur sang. Ce sang noble et fécond fit germer nos franchises, Et, grâce à nos martyrs, le doux souffle des brises Aujourd'hui fait flotter au front de chaque tour, Dans un vaste concert de clameurs triomphales, Les drapeaux glorieux de deux races rivales Jurant de se garder un éternel amour. Désormais la concorde unit comme des frères Ceux qui, pleins de rancoeur, se combattaient naguères. Ils sont liés d'un noeud infrangible et loyal, Et tous les Canadiens, en ce jour mémorable, Ont le même respect pour la feuille d'érable, Aiment d'un même coeur le vieux terroir natal. Et nous rivalisons dans l'arène choisie Où brille la science avec la poésie. Nous sommes des égaux, nul ne peut le nier, Et, si nos alliés exaltent leurs grands hommes, Nous nommons, pour montrer quelle race nous sommes: Cartier, Laval, Dollard, Montcalm, Lévis, Chénier... Nos pères par la croix, la charrue et l'épée, Ont été sur nos bords des héros d'épopée. Les reflets de leur oeuvre éblouissent notre oeil, Et, lorsque nous songeons à la trace féconde Que la France a laissée aux bords du nouveau monde, Nous tressaillons d'émoi, nous tressaillons d'orgueil. Nous tressaillons d'orgueil en lisant notre histoire. Notre histoire! Jamais le Temple de Mémoire Dans ses fastes n'a vu briller plus fiers succès; Jamais n'ont retenti sous sa voûte sonore Noms plus grands et plus beaux que les noms dont s'honore, Avec tant de fierté, le Canada français. Comme des diamants divins ces noms rayonnent; Dans le ciel étoilé de la gloire ils foisonnent, Et, sans craindre jamais l'éclipse ou le déclin, La constellation grandit, grandit encore, Mêlant son flamboiement à cette double aurore: Les jours de Maisonneuve et les jours de Champlain. À M. le sénateur Pascal Poirier À l'occasion de la nomination comme chevalier de la légion d'honneur L'Histoire n'a jamais, les yeux rougis de pleurs, Narré plus durs revers et plus longues douleurs, Enfantés par la guerre et par la perfidie, Que ceux qui tant de fois courbèrent les héros Dont tu nous as si bien rappelé les sanglots, Ô noble descendant de la noble Acadie! L'Histoire n'a jamais sur des feuillets d'airain Gravé de son austère et fidèle burin Noms plus beaux de soldats, de marins et de prêtres, Que les noms que chérit ton pays renaissant, N'a jamais exalté fait plus éblouissant Que la lutte des preux qui furent tes ancêtres. Tes ancêtres! - Normands aussi croyants qu'altiers, Ils s'étaient arrachés, un jour, à leurs foyers, Ils avaient, en suivant l'astre de l'espérance, Franchi l'immensité de mers encor sans nom, Qui du seul ouragan connaissaient le sillon, Pour tenter de fonder une nouvelle France. Ils avaient découvert des bords délicieux, Qui semblaient refléter le sourire des cieux, De vrais édens créés exprès pour la légende, Où les eaux et les champs leur versaient des trésors, Où la mer, les berçant toujours de ses accords, Leur rappelait les flots de la côte normande. Ils avaient accompli de bien rudes travaux. Contre la barbarie et contre des rivaux Qui voulaient leur ravir le pays de leurs rêves Ils avaient combattu durant plus de cent ans, Éblouissant l'Anglais des rayons éclatants Que la seule valeur met au tranchant des glaives. Ils avaient le mépris sublime de la mort. Tour à tour défendus et trahis par le sort, Tour à tour dans la joie et la désespérance, Ces lutteurs bien souvent changèrent de drapeaux; Mais toujours dans le fond de leurs coeurs de héros Ils surent conserver l'étendard de la France. Ils restèrent Français, en dépit des traités. Quoique vaincus, ces preux, que nul n'avait domptés Furent longtemps les rois des séduisants rivages Dont s'étaient emparés d'avides conquérants. Par leur langue et leur foi repoussant les tyrans, Ils vivaient isolés, mais libres de servages. Ils vivaient isolés et fuyaient les sommets. Ayant perdu la France, envolée à jamais, Ces nobles orphelins, dans leur douleur amère, Tenaient leurs fronts courbés sur le sol florissant Qu'elle avait fécondé du plus pur de son sang, Dans la glèbe adoraient une nouvelle mère. Ils l'aimaient d'un amour qui ne se lasse pas. Mais cette mère aussi leur fut ravie, hélas! Car les vainqueurs, craignant de les voir rester maîtres Des bords que leur cédait Versailles oublieux, Tentèrent de briser les infrangibles noeuds Qui les liaient au sol où dormaient leurs ancêtres. Ils voulurent chasser ce peuple nouveau-né Du terroir qu'il avait le premier sillonné, Et, pour réaliser sûrement un tel songe, Pour consommer sans bruit pareille iniquité, Devant laquelle Hérode eût peut-être hésité, Ils firent concourir la fraude et le mensonge. Et puis furtivement de noirs spoliateurs Sous les toits endormis de ces anciens lutteurs Se glissèrent, la nuit, à la faveur de l'ombre, Et surent y ravir, dans un assaut subit, Les vieux mousquets français dont ils avaient subi Le feu si meurtrier dans des combats sans nombre. Une fois désarmés, les pauvres paysans Restaient à la merci d'implacables tyrans Tourmentés du désir de les charger d'entraves, Et bientôt, au mépris de traités solennels, Sous les parvis sacrés, en face des autels, On faisait prisonnier tout un peuple de braves. On jeta tout un peuple au fond de noirs vaisseaux. Dans ces cercueils géants balancés par les eaux En hâte on entassa, sans honte et sans mystère, Hommes, femmes, enfants et vieillards, - séparant De l'épouse aux abois l'époux morne et pleurant, Le frère de la soeur, la fille de la mère. On promena la torche à travers les hameaux, On dévasta les blés, on sema tous les maux, Et Néron dans sa tombe acclama la victoire D'orgueilleux conquérants sur d'humbles laboureurs. Au nom de la justice, on commit des horreurs Qui devront à jamais faire rougir l'Histoire. Jamais bannissement ne sera plus cruel, Et les cris éperdus des enfants de Rachel, Ecrasés sous le poids des colères divines, Auraient seuls pu couvrir, à ce fatal moment, La lamentation qui vers le firmament Monta de Port-Royal et du Bassin-des-Mines. Et quand les noirs pontons, encombrés de bannis, S'éloignèrent, un soir, des rivages bénis Qu'avaient voulu peupler les enfants de la France, Les guérets désertés, les prés, les flots mouvants, Les coteaux, les vallons, les arbres et les vents Semblèrent entonner un requiem immense. Le sort devait avec le même acharnement Poursuivre les captifs sur le gouffre écumant: L'horrible fièvre à fond de cale les décime, Et la flotte sinistre aux grands flots palpitants Laisse un sillage fait de cadavres flottants Que les vents éplorés dispersent sur l'abîme. La persécution, les traquant jour et nuit, Jusque sous le soleil de l'étranger les suit, Et cherche à leur ravir leur auguste croyance; Le fanatisme en fait en tous lieux des martyrs, Et les sombres cachots entendent les soupirs De proscrits accusés d'aimer toujours la France. Ceux qui n'ont pas sur eux l'ombre de la prison, Errent, mornes, les yeux rivés sur l'horizon, Amaigris par la faim qui souvent les tourmente, Veufs d'un dernier espoir pour toujours envolé, Torturés par l'ennui poursuivant l'exilé, A qui tout parle, hélas! de la patrie absente. L'univers tout entier a déploré l'exil De ces preux que toujours fascina le péril, Qui surent triompher des plus fières cohortes, Qui, vaincus par le bras du sort capricieux, Furent disséminés aux quatre vents des cieux, Comme au souffle du nord l'essaim des feuilles mortes. Leur long martyre à tous fit verser bien des pleurs; L'Histoire au pilori cloua leurs oppresseurs; De nobles étrangers sur la lyre divine Chantèrent leurs vertus et dirent leurs tourments, Et bien des coeurs meurtris et bien des coeurs aimants Se souviendront toujours du nom d'Évangéline. Onze ans dura l'exil de ces héros trahis, Et des milliers sont morts sans revoir leur pays: Aux lieux les plus lointains on retrouve leurs tombes. Des groupes, échappés aux noirs pontons fiévreux, Ont vécu, dans la nuit de grands bois ténébreux, Comme les vieux Romains au fond des catacombes. Onze ans dura l'exil des malheureux bannis. Ainsi que des oiseaux qu'en renversant leurs nids Emporte quelquefois l'aile de la rafale, Ils ont longtemps erré sous des cieux inconnus, Puis, ramenés par Dieu, sont, un jour, revenus Au vieux terroir béni de la rive natale. Ils sont revenus vivre au bord des flots amers, Dont ils aiment toujours les sauvages concerts. Comme jadis la foi dans leur âme est robuste. Comme jadis ils ont le culte des tombeaux, De l'honneur et du droit ils suivent les flambeaux, Et sont les défenseurs de toute cause juste. La grande paix du ciel tombe à présent sur eux; Ils se sentent aimés et bénis des aïeux, Et dans les prés féconds, sous les bois, sur les fleuves, Travaillent sans remords, sans orgueil, sans rancoeur, La résignation des humbles dans le coeur, Bronzés par le soleil, grandis par les épreuves. À leurs yeux éblouis rayonne Chanaan. Plus de proscription! plus de lâche tyran! Sous l'astre radieux des jours nouveaux tout change; Partout l'amour succède aux noirs ressentiments; Partout où la terreur poussait ses hurlements La Liberté bénie ouvre ses ailes d'ange. Et comme une forêt, détruite par le feu, De ses cendres renaît sous le soleil de Dieu, Le peuple acadien revit sur des ruines, L'arbre national, qui subit tous les maux, Dresse vers le ciel bleu de vigoureux rameaux Et plonge dans le sol de profondes racines. Les fils des vieux proscrits au souffle du progrès, Qui fait frémir les flots, les champs et les forêts, Déroulent leurs drapeaux, narguant toutes contraintes, Pleins de l'amour du Christ et du respect des morts... Et la France charmée applaudit aux efforts Qu'ils font pour conserver ses traditions saintes. Et par-dessus les mers, qui connaissent sa voix, Elle tend des lauriers, des palmes et des croix A ces fiers héritiers de sa sève féconde, A ceux qui, comme toi, noble et savant conteur, Incarnant son esprit et son verbe enchanteur, La font toujours chérir aux bords du nouveau monde. Aux Canadiens des États-Unis Comme le vent du nord emporte les oiseaux Par delà les grands monts, les forêts et les eaux, Bien souvent, dans le siècle en délire où nous sommes, Un souffle irrésistible entraîne au loin les hommes, Jetant sur tous les bords leurs groupes dispersés. Ce souffle impétueux, frères, vous a poussés Hors des champs arrosés par le sang de vos pères; Et vous avez foulé des plages plus prospères, Vous y gagnez en paix, pour un repas frugal, Le pain qui vous manquait sur le vieux sol natal; Et, tendant à des vents favorables vos voiles, Sous le fier étendard aux plis semés d'étoiles, Qu'il vous faut désormais respecter et servir, Vous entrevoyez tous le port de l'avenir, Vous sentez, enivrés du vin des espérances, Vos coeurs, restés français, battre pour les deux Frances, Pour la Gaule chrétienne et pour le Canada. Vous aimez le pays où le ciel vous guida, Mais vous n'oubliez pas les rives du grand fleuve, Où vous avez pourtant subi plus d'une épreuve; Et, comme les oiseaux - chassés par les frimas Vers des bosquets ombreux qui ne se fanent pas - Gardent sous d'autres cieux leur suave ramage, Savent se rappeler l'arbre, au mouvant ombrage, Qui berça le doux nid abritant leurs amours, Frères, dans votre exil, vous conservez toujours, En dépit de railleurs, de jaloux et de traîtres, L'idiome si vieux que parlaient vos ancêtres, Et dont ils ont laissé tant d'échos enchanteurs; Vous conservez toujours sur l'autel de vos coeurs, Qui vibrent pour le grand, pour le pur et le juste, Votre robuste foi, votre croyance auguste. Oui, vous chérissez tous le rivage lointain D'où voulut vous bannir l'insondable destin, Et, des chers souvenirs d'antan l'âme bercée, Souvent vous contemplez des yeux de la pensée, Dans un rayonnement féerique et triomphant, Le vieux foyer témoin de vos ébats d'enfant, Le sentier qu'en courant, pris d'une gaîté folle, Vous suiviez, tous les jours, au sortir de l'école, Le bosquet verdoyant, plein de confuses voix, Où vous avez aimé pour la première fois, Et la tant vieille église, aux murs voilés de lierre, Où vous alliez prier auprès de votre mère, Dont les yeux, ô douleur! pour toujours se sont clos. Devant vous apparaît parfois le sombre enclos Qui vous vit bien souvent penchés sur une tombe, Et, quand vient le printemps, le vent du soir qui tombe Semble vous apporter par moment les parfums Des fleurs dont vous orniez le tertre des défunts Qu'a gardés dans son sein le sol de la patrie. Oui, vous aimez toujours avec idolâtrie Le vieux terroir fécond où dorment vos aïeux, De votre sang français vous êtes orgueilleux, Vous êtes orgueilleux de la tâche héroïque Que vous voit accomplir la grande République, Et vous vous montrez tous les dignes rejetons Des courageux Normands et des hardis Bretons Qui surent, hache au poing et mousquet à l'épaule, Créer au nouveau monde une nouvelle Gaule. Le front dans les rayons de l'astre du progrès, Qui fait étinceler cités, hameaux, guérets, Donnant à l'étranger les plus nobles exemples, Partout vous élevez à Jéhovah des temples; Vous fondez, attentifs à la voix du devoir, Des foyers où l'enfance à flots boit le savoir, Vous étendez sans fin une chaîne typique, Qui tôt ou tard devra, ceinturant l'Amérique, Y joindre d'un lien marqué de votre sceau Tous les groupes latins en un vaste faisceau. Et celle qui laissa sur le monde une trace Que ne saura jamais effacer nulle race, Celle dont vous gardez toujours le souvenir, Celle que vous avez appris tous à bénir Dans ses féconds travaux de soldat et d'apôtre, La France, dont la langue immortelle est la vôtre, La France, que parfois vous nommez à genoux, Dans le lointain vous dit: - Je suis fière de vous! - France À M. A. Kleczkowski consul général de France au Canada pour la fête nationale des Français Sonnez, clairons d'airain! sonnez, cloches d'église! Drapeaux, gonflez vos plis au souffle de la brise! Que partout sous nos cieux éclate la gaîté, Que la Marseillaise ouvre à tous les vents son aile, Pour chômer aujourd'hui la fête universelle, La fête de la France et de l'humanité! Oui, que chacun exalte en ce moment la France!... La France, voyez-vous, jette au vent la semence D'où naissent tout progrès et tout effort vainqueur. Elle incarne l'honneur, la raison, la justice; Elle est pour ses enfants la sublime nourrice Qui s'ouvre un jour le flanc pour partager son coeur. Puissante par l'épée et riche par la gerbe, Aux limites du monde elle porte le Verbe, Et veut tout éclairer, féconder, rajeunir. Elle est lumière et vie, et ses missionnaires, En versant ses rayons aux tribus sanguinaires, Allument aux déserts l'astre de l'avenir. Que son drapeau soit blanc ou qu'il soit tricolore, Elle vole au secours du faible qui l'implore, A tout progrès du siècle elle fraye un chemin Avec le livre, avec le sabre ou la cognée. Elle tient sur Paris une énorme poignée De rayons éclairant toujours l'esprit humain. Elle a pour champ la terre et les coeurs pour domaine. Sous tous les cieux connus sans cesse elle promène Son drapeau rayonnant de gloire et de fierté. Comme l'aube, elle chasse au loin la nuit rebelle, Et fait sur l'univers couler de sa mamelle L'amour de la justice et de la liberté. Et lorsque ses rivaux, que le progrès enivre, Veulent faire tomber tout ce qui peut survivre Des obstacles nuisant à leur fraternité, Elle prend son compas, son pic et sa truelle... Et les grands monts tremblants s'entr'ouvrent devant elle, Et l'Océan la suit comme un lion dompté. Brillante comme Athènes, altière comme Rome, Elle a fait prosterner la terre aux pieds d'un homme, Elle a sonné partout son bronze triomphal, Fait jaillir sous son doigt mille sources fécondes, Où poètes, penseurs et savants des deux mondes S'en viennent étancher leur soif de l'idéal. La France! elle défend toutes les causes justes, Elle fait respecter partout ses droits augustes, Elle montre la rive aux jeunes nations Si souvent le jouet de vagues débordées, Et, superbement folle, elle fond les idées Au creuset tournoyant des révolutions. La France! c'est le coeur qui fait vivre l'Europe, La tête où tout projet vaste se développe, Le bras où l'opprimé cherche à se cramponner, Le torse qui résiste au choc des avalanches... C'est un chêne géant dont on coupe les branches, Mais que l'on ne pourra jamais déraciner. La France ne meurt pas; et quand elle se couche, Son front garde toujours sa majesté farouche, Et son vainqueur épie en tremblant son sommeil. Elle demeura grande après le grand désastre, Et Sedan ne fait pas plus d'ombre sur son astre Que l'aile du vautour sur l'orbe du soleil. Mais si des Attilas, assoiffés de vengeance, Allaient éteindre un jour le flambeau de la France, L'humanité soudain marcherait à tâtons. Que dis-je? si jamais son soleil se dérobe, Les feux qu'il a versés à tous les coins du globe Éblouiront sans fin les générations. Que dis-je encor? si Dieu voulait que cette Gaule, Dont nul fardeau n'a su courber la large épaule, Expirât sous les coups d'un brutal conquérant, On la verrait, après trois jours, briser sa tombe, Et venir, en planant comme aiglon ou colombe, Reprendre sa carrière aux bords du Saint-Laurent. Envoi Sur le rivage altier de notre fleuve immense Nous vénérons toujours la vieille et noble France. Heureux de ses succès, attristés de son deuil, Malgré l'éloignement, nous l'adorons encore, El dès que nous voyons flotter le tricolore, Nous nous sentons frémir d'un indicible orgueil. Non, nous ne pouvons pas oublier que nos pères Sentaient son sang fécond battre dans leurs artères, Et que de ce sang pur nous avons hérité. Nous nous rappelons tous qu'elle est bien notre mère, Et que sous notre ciel elle fut la première Qui lutta pour le Christ et pour la liberté. Nous la chérissons tous d'un coeur opiniâtre, Ainsi que l'orphelin à jamais idolâtre Celle qui dans ses flancs généreux l'a porté; Et nous l'aimons surtout, cette France admirable, Quand elle nous envoie, au pays de l'érable, La fleur de ceux qui font sa force et sa fierté. À M. le sénateur L.-J. Forget Sur le don qu 'il a fait à la ville de Montréal pour l'achat de combustible destiné aux nécessiteux Nous aimons exalter, nous exaltons souvent Les preux qui, tout sanglants, pleins d'ardeur obstinée, Auprès d'un fier drapeau gonflant ses plis au vent, Succombent au milieu d'une charge effrénée; Mais toujours nous passons indifférents devant Ceux qui luttent sans bruit contre la destinée. Nous avons des sanglots, nous avons des lauriers Pour le grand général tombé pour la patrie. Nous proclamons bien haut la gloire des guerriers; Mais nous n'avons pas même un mot de sympathie Pour les vaillants obscurs qui font, à leurs foyers, Ivres de dévoûment, les combats de la vie. Rarement nous songeons à ces coeurs indomptés, Que le destin pourtant fait saigner à toute heure. Nous oublions parfois jusqu'aux déshérités Que torture la faim au fond de leur demeure, Et la foule, entraînée aux bras des voluptés, Détourne ses regards du mendiant qui pleure. Dans cette foule ardente, aux délirants propos, Qu'une indicible fièvre incessamment transporte, La voix de la pitié n'éveille pas d'échos. La sainte Charité par moments semble morte, Et bien des châtelains restent sourds aux sanglots Des pâles suppliants qui frappent à leur porte. Le riche bien souvent éloigne avec aigreur Le paria du sort courbé par la misère... Cependant parmi ceux qu'enivre le bonheur, À qui la fée Urgande a tout donné sur terre, Il en est dont la main s'ouvre comme le coeur, Pour verser des secours au pauvre prolétaire. Vous êtes parmi nous un de ces bienfaiteurs, Et vos dons sont de ceux qu'enregistre l'Histoire. Vous brillez au milieu des grands consolateurs Dont le peuple toujours conserve la mémoire, Car ce que vous donnez aux malheureux en pleurs Se transforme pour vous en un rayon de gloire. Aux ravages du temps votre nom survivra, Et, parce qu'en voulant combattre la souffrance, Vous payez de votre or la flamme qui luira Dans l'âtre près duquel gémissait l'indigence, Au foyer de son coeur plus d'un vous gardera Le feu cent fois béni de la reconnaissance. Un homme À M T.-Chase Casgrain Sur un marché rempli d'une rumeur de houle, En plein jour, sa lanterne allumée à la main, Et semblant à tâtons poursuivre son chemin, Diogène cherchait un homme dans la foule. Le philosophe grec, sorti de son tonneau, Qu'il aimait à l'égal d'un palais de carrare, Faisait comprendre ainsi que la droiture est rare, Qu'on ne peut la trouver sans porter un flambeau. Hélas! comme à l'époque où vivait Diogène, Pour voir un honnête homme il faut longtemps chercher. La vertu de tout temps a paru se cacher: Tel le pur diamant dans l'ombre souterraine. Comme aux jours si lointains de l'immortel railleur, Le vice est impudent, la probité modeste, Et partout l'imposture hypocrite déteste Quiconque aime le droit, la justice et l'honneur. Hélas! comme autrefois bien des scélérats trempent Dans des complots aussi lâches que ténébreux. Hélas! plus que jamais les fourbes sont nombreux, Plus que jamais aussi les ambitieux rampent; Et quand dans la cité je rencontre aujourd'hui Un tribun que la voix du devoir toujours guide, Dont rien ne fait fléchir la constance intrépide; Je voudrais que chacun s'inclinât devant lui. Et je regrette - moi que l'art divin enchaîne - Que mon luth ait si peu d'éclat et de chaleur Pour louer ce tribun, ce savant défenseur, Dont la voix brusque et franche eût charmé Diogène. À M. Ernest Gagnon À l'occasion de la réédition de son ouvrage sur les chants populaires du Canada français Ainsi que le glaneur, courbé sur le guéret, Ramasse le blé d'or égrené dans la plaine, Vous recueillez, joyeux et tout fier de l'aubaine, Les épis que souvent l'historien, distrait, Laisse derrière lui choir de sa gerbe pleine. Vous avez la pitié des choses que l'oubli Recouvre de son flot ou voile de sa brume; Et des faits délaissés qu'anima votre plume, Des feuillets sur lesquels votre front a pâli, On pourrait faire, ami, plus d'un riche volume. À vos efforts vaillants de chercheur obstiné Rien ne peut faire échec, nul secret ne résiste; Et parmi vos travaux, où tant de charme existe, Il en est un, surtout, où vous avez donné Tout l'amour idéal de votre âme d'artiste. Ce travail, c'est le livre, humble mais précieux, Dans lequel vous mettiez, jadis, frémissant d'aise, - Comme en un riche écrin qu'avec amour on baise, - Les tant, vieilles chansons que les nobles aïeux Apportèrent ici de la terre française. Soyez loué! soyez loué, savant ami, D'avoir su par vos soins arracher au naufrage Tous ces harmonieux vestiges d'un autre âge, Que l'oubli submergeait déjà plus qu'à demi, Et qui sont un si pur et si bel héritage! Ils ont, ces vieux refrains, dans leur rusticité, Comme un vague parfum des pins de l'Armorique, Et résument pour nous la légende homérique Que la France, la croix toujours à son côté, Écrivit de son sang sur le sol d'Amérique. Les premiers, ils ont fait tressaillir les échos Du Saint-Laurent roulant ses ondes virginales; Et, lugubres accords ou clameurs triomphales, Cent ans ils ont suivi le groupe de héros Dont les faits éclatants remplissent nos annales. À travers les forêts, sur les mers, dans les champs, Ils ont vibré, partout les refrains de la Gaule; Et nos coureurs des bois, le mousquet à l'épaule, En ont redit les airs allègres ou touchants, Des sierras du Mexique aux banquises du pôle. Ils sont comme l'écho perdu des anciens jours, Et nous devons toujours en garder souvenance, Parce que, les ayant appris dès leur enfance, Nos ancêtres les ont chantés dans leurs amours, Dans leur deuil, dans leur joie ou leur désespérance. Nous devons les savoir, parce que leurs couplets, Où vibre incessamment une note sereine, Sont comme les anneaux de l'infrangible chaîne Qui, malgré l'Océan, doit lier à jamais Notre jeune patrie à la patrie ancienne. Nous devons les chérir d'un amour immortel, Parce que sur nos bords, où les luttes renaissent, Où deux peuples rivaux souvent se méconnaissent, Ils sont pour nous, Français, les notes de rappel Par qui les vrais amis toujours se reconnaissent. Et puis, bénissons-les, bénissons leur réveil, Parce que ces refrains d'amour ou de vaillance Évoquent dans nos coeurs les heures d'innocence Ou nos mères berçaient notre premier sommeil, A leur mélancolique et naïve cadence. Non, ils ne devaient pas mourir, ces vieux accents, Ces souvenirs si chers dont s'effaçait la trace. Grâce à vous, ils ont pris à tout foyer leur place, Et toujours, si quelqu'un me les redit, je sens Dans leur rythme frémir l'âme de notre race. Et quand parfois, le soir, je feuillette, en rêvant, L'oeuvre où vous avez mis tant d'âme et de constance, Je comprends que de ceux qui chérissent la France Personne mieux que vous, ô modeste savant, N'a pour elle gardé l'amour et l'espérance. À Chopin Prestigieux rival des grands maîtres d'Europe, Poitrinaire à la fois viril et défaillant, Tu fus un être unique, et le coeur d'un vaillant Battait robustement sous ta frêle enveloppe. Aux plus grandes douleurs sachant te résigner, Tu te montrais pourtant irascible et morose, Et quelqu'un nous a dit que le pli d'une rose Pouvait meurtrir ton coeur et le faire saigner Et sitôt que l'on fait résonner ta musique, Sitôt que l'on entend tes accords palpiter, On croit ouïr ton âme en sanglots éclater, Ô virtuose étrange! ô sublime phtisique! Même quand ton génie, oubliant ses douleurs, Dans les notes veut faire étinceler le rire, Sous tes doigts décharnés le piano soupire, Et tes scherzos légers semblent mouillés de pleurs. Notre esprit s'épouvante et s'emplit de ténèbres En sondant de ton coeur le gouffre palpitant, Et sur tes mazurkas, si folâtres pourtant, Voltige l'écho sourd de tes marches funèbres. Mais, parmi les sanglots du grand flot musical Qui rend les fronts songeurs et les coeurs taciturnes, A travers les accords plaintifs de tes nocturnes, On distingue toujours le fier accent natal. L'âme de la Pologne en toi devait survivre; Aussi dans ta Berceuse au murmure idéal Il nous semble écouter le souffle boréal Et le balancement des sapins blancs de givre. Patriote toujours sublime de fierté, Tu chantes ton pays, et ta moindre ballade Evoque les douleurs d'une race malade Qui marche vers la mort ou vers la liberté. Tu chantes ta patrie en des accents suaves, Et, pendant que les sons ruissellent sous tes mains, La douce mélodie entre ses bras divins Emporte tous les coeurs vers la terre des Slaves. La vague de tes chants se déroule à plein bord, Et tu fais palpiter cette onde mélodique Comme à travers la brume âpre et mélancolique Qui flotte sur les eaux de l'Océan du nord. L'esprit toujours hanté d'indicibles délires, Tu fais pâlir les fronts, épanouir les coeurs; Tu sais entremêler dans tes accents vainqueurs De l'ombre et des rayons, des pleurs et des sourires. Pleins de soupirs d'amour, de longs cris affolés, Tes airs versent en nous l'ivresse et les alarmes, Et toi seul dans tes chants as mis assez de larmes Pour pleurer sur les morts et sur les exilés. Non, divin maestro, jamais muse attendrie N'a pu comme la tienne exprimer les sanglots, Rendre les cris de l'âme et le râle des flots. Nul n'a su mieux que toi célébrer la patrie. Aussi, quand s'est ouvert le funèbre caveau Où devra reposer toujours ton front d'artiste, La Musique a pleuré son amant le plus triste, L'arbre national son plus tendre rameau. À Oscar Martel Quand l'archet palpitant fait ruisseler les sons Du stradivarius pressé sur ta poitrine, Il coule de ton bras comme une onde divine Qui jette dans les coeurs de sublimes frissons. Tour à tour sous tes doigts gazouillent les pinsons, Les épis des blés d'or, la source cristalline, Les bruits mystérieux de la conque marine, La harpe des roseaux, le clavier des buissons. Ô maître! en t'écoutant on croit que le génie Dans ton âme versa toute son harmonie, Tous les rayonnements sacrés de l'idéal; On sent que la nature a bercé ton enfance Aux suaves rumeurs de quelque fleuve immense, Aux concerts des grands bois de ton pays natal. À Eugénie Tessier Tu ne te souviens pas d'avoir vu le soleil Qui dore l'horizon, le flot, l'arbre, la pierre, Car le destin ferma pour toujours ta paupière, Sitôt qu'elle eut souri dans ton berceau vermeil. Or, quand s'évanouit l'éclair de ta prunelle, Le génie en ton âme alluma son flambeau; Et l'oeil de ta pensée a vu l'astre du Beau, Ton esprit, pour l'atteindre, a déployé son aile. Et ce que l'onde dit d'enivrant au roseau, Ce que le hautbois a de divin dans sa note, Ce que le vent de mai sous les lilas chuchote, Oui, tout cela frémit dans ton gosier d'oiseau. Comme le rossignol dont la chanson se mêle Aux sonores frissons des feuilles dans la nuit, Tu gazouillas d'abord pour tromper ton ennui, Et ton refrain rendit jalouse Philomèle. Et bientôt le passant, tout ravi, s'arrêta Pour savoir qui chantait dans cette ombre sereine... Lorsque tu fis, un soir, ton début sur la scène, Une acclamation délirante éclata. Dès ce moment ta main a fait tomber le voile Qui te cachait aux yeux des chercheurs d'idéal... Déjà tu fais l'orgueil de ton pays natal, Et ton nom désormais luira comme une étoile. Mais, malgré tes succès, quand ton trille argentin Fait tressaillir les coeurs d'une ivresse divine, Parfois un sanglot semble étreindre ta poitrine, Une larme jaillit de ton grand oeil éteint. Tu pleures, le front plein d'une sublime fièvre, L'esprit dans les rayons éblouissants de l'art, De ne pouvoir, hélas! caresser du regard Les milliers d'auditeurs suspendus à ta lèvre. Et tu songes toujours que c'est payer bien cher Les applaudissements de la foule éperdue Que de venir chanter à tâtons et perdue Sous les feux de la rampe aussi vifs que l'éclair. Tu préfères le calme aux longs cris d'allégresse, Tu préfères l'encens des prés verts et des bois Aux bravos éclatants que soulève ta voix Au prix de tant d'ennui, de deuil et de tristesse. Ton coeur saigne souvent en palpitant d'émoi... Mais console-toi donc, en songeant, Eugénie, Que l'on a de tout temps vu souffrir le génie, Et que Milton était aveugle comme toi. Oui, chante plus gaîment au-dessus de nos fanges. Et quand tu te tairas, oiseau mélodieux, Aux rayons éternels tu rouvriras tes yeux, Tu mêleras ta voix à l'hosanna des anges. Au curé Labelle D'un amour infini vous brûlez pour l'Église, Par le flot du progrès vous êtes emporté; En deux sublimes parts votre âme se divise: L'une appartient au Christ, l'autre à l'humanité. Emparons-nous du sol! - voilà votre devise, Et, le front rayonnant d'une mâle fierté, Vous poursuivez toujours quelque vaste entreprise Pour donner du travail au bras déshérité. Un jour que sur les champs croulait à flots la neige, Vers la ville on vous vit guider un long cortège Portant aux indigents du bois avec du pain. Des plus purs dévoûments vous nous donnez l'exemple... Et le peuple en son coeur déjà vous dresse un temple Plus stable qu'un pilier de granit ou d'airain. À Sa Majesté Marie-Christine Reine régente d'Espagne à propos de la guerre hispano-américaine Vous avez recueilli des mains d'un roi mourant - Qui chérissait en vous la perle des compagnes, Et qui de ses sujets fut le doux conquérant - Le sceptre altier sous qui bat le coeur des Espagnes. Vous l'avez accepté pour votre jeune enfant. C'était un legs bien lourd, ô grande et noble veuve! Aussi, devant la croix avez-vous bien souvent Déposé ce fardeau, subi comme une épreuve. Bien souvent, à genoux au pied du crucifix, Dans votre Escurial que la paix environne, Vous demandiez au Roi des rois que votre fils Fût digne de porter le sceptre et la couronne. Et pour lui vous faisiez maint rêve ambitieux; Vous le voyiez bientôt régner seul sur l'Empire, Entouré du rayon qui ceint le front des dieux, Et partout acclamé par un peuple en délire. Mais, tandis que, les yeux fixés sur l'enfant-roi, Vous caressiez, un jour, quelque rose chimère, Ô reine, vous avez soudain frémi d'effroi, Senti l'angoisse entrer dans votre coeur de mère. À travers l'Océan une brise venait De vous jeter des bruits dont l'écho nous désole: Le vautour de la guerre à ce moment planait Sur un coin isolé de la terre espagnole. Vous avez tressailli d'un douloureux émoi, Craignant de voir périr la cause la plus juste; Mais l'âme, retrempée aux ondes de la foi, Vous êtes demeurée aussi forte qu'auguste. En face des Cortès, humble et fière à la fois, Demandant au pays un nouveau sacrifice, Vous avez fait parler bien haut par votre voix La vérité, le droit, l'honneur et la justice! À votre appel, les fils du Cid Campéador, Qui fauchait de son fer les Maures comme une herbe, Se sont groupés autour de la bannière d'or Qui fit sous tous les cieux flotter son pli superbe. Et ces vaillants déjà versent à flots leur sang Pour défendre l'honneur de la vieille Ibérie, Pour conserver intact le sol éblouissant Dont l'immortel Colomb a doté leur patrie. Ils rêvent de cueillir les plus brillants lauriers; Ils luttent enflammés d'une ardeur souveraine, Et nul peuple jamais n'a produit des guerriers Plus nobles et plus beaux que vos guerriers, ô reine! Leur oeil est quelquefois hautain, jamais moqueur; D'une fierté sans nom leur âme est toute pleine; La brise Liberté leur souffle dans le coeur, Comme le vent de mai dans les fleurs de la plaine. Grandis sous un soleil toujours resplendissant, Ils sont les fils des monts avoisinant les nues, Où César a laissé pour toujours, en passant, L'ombre des plis sanglants de ses aigles vaincues. Ils sont les descendants de ces conquistadors Qui, le coeur débordant d'une ardeur inouïe, Assoiffés d'inconnu, cherchant de nouveaux bords, Léguaient des continents à leur reine éblouie! Leurs pères guerroyaient sous les drapeaux du Cid, Et Vergara, Givrez, Mondragon-les-Tours-Noires, Salinas, Zamora, Tortose, Almanacid, Entre mille succès, rappellent leurs victoires! Sept cents ans on les vit combattre sans repos Des Maures triomphants les hordes forcenées; Aucun échec ne put abattre ces héros, Sereins, altiers et forts comme les Pyrénées! Pour l'Église ils ont fait des travaux immortels, Et sur ce même sol que le canon laboure Souvent ils ont versé leur sang pour les autels, Leur foi n'étant pas moins grande que leur bravoure! Fougueux dans les combats, calmes dans les revers, Nul ne les vit trembler, et César, Charlemagne, Ces guerriers devant qui frissonnait l'univers, Durent demander grâce aux soldats de l'Espagne. Ils aimaient leur pays d'un amour effréné. Nul n'a conquis leurs monts dressant au ciel leurs cimes; Et le grand Bonaparte, invincible obstiné, Vainement terrassa ces insensés sublimes. Au sein de la mêlée ils rugissaient parfois, Et, comme les lions, ils avaient des repaires. Aujourd'hui l'on entend encor tonner leur voix, Car dans les fils toujours ont survécu les pères. Oui, les guerriers anciens vivent dans les nouveaux, Qui sentent qu'un sang pur a gonflé leur artère; Et tenter d'asservir ce peuple de héros, Ce serait essayer de dompter le tonnerre. Et, quel que soit ce sort qui plane sur le front Des braves défendant aujourd'hui leur domaine, Les fils de Ruy Diaz toujours apparaîtront Plus nobles et plus grands que les vengeurs du Maine. Et quand même l'argent remplacerait l'honneur, Que les lourds millions tiendraient lieu de génie, Que le nombre serait tôt ou tard le vainqueur, L'Hispanie à jamais restera l'Hispanie! Non, rien n'abaissera l'étendard espagnol, Qui bien souvent sortit plus brillant d'un naufrage, Et qui sur le ciel semble au poète un long vol De dévoûment, de foi, d'audace et de courage! Et puis, ceux qui comptaient qu'en ravissant Cuba Ils allaient ajouter - illusion étrange - Une étoile au drapeau sous qui Lincoln tomba, Auront souillé ses plis d'une tache de fange. Cette fange l'aura pour toujours maculé; Et, tandis qu'on verra sous la tache profonde Pâlir les astres d'or dont il est constellé, Les couleurs de l'Espagne éblouiront le monde. Et bien haut, au-dessus des noirs événements, Au-dessus des combats, au-dessus des armées, Au-dessus des remparts et des flots écumants Enveloppés encor de sinistres fumées, Au-dessus des obus et des mares de sang, Au-dessus des clameurs farouches de la haine, Brillera pour toujours un nom resplendissant, Et ce sera le vôtre, auguste souveraine! Au docteur J.-K. Foran qui a traduit en vers anglais deux de mes poésies Barde, à ton large front rayonne la fierté Des têtes que le feu de l'idéal entoure, Et l'on sent tressaillir sur ton luth enchanté Le souffle d'Ossian et le rythme de Moore. Pour célébrer les champs, les bois, les vieux castels, Pour louer les héros dont on baise la trace, Pour chanter les combats et les deuils immortels, Tu vibres du frisson des poètes de race. Et l'ardeur du soleil qui dore le lichen, L'arôme capiteux qui flotte sur la lande, L'éclat d'îlots qu'on croit détachés de l'Éden, Le frais gazouillement de la brise d'Irlande; Les échos du vallon où ton ancêtre est né, L'attrait de la légende où revit maint fantôme, La sauvage splendeur des lacs de Killarney, Le blond miroitement des toits couverts de chaume; La fraîcheur de la mousse enguirlandant les murs, Les bruits harmonieux des bois et des cascades, Le babil des ruisseaux, des joncs, des seigles mûrs, Le charme toujours neuf des antiques ballades; L'éternelle verdeur de l'île des martyrs, La rumeur du Shannon, l'hymne de l'Atlantique, L'odeur du trèfle au pied des tours et des menhirs, Les sons mélodieux de la harpe celtique; Chants, feux, ombrage, échos, sèves, souffles, senteurs, Tout cela vit, frémit, embaume et se reflète Dans les mots chatoyants de tes vers enchanteurs, Ô noble fils d'Erin! ô fier et grand poète! Et si mes humbles chants survivent à mes pleurs, S'ils résistent au temps, devant qui tout s'efface, C'est que ta lyre d'or, forte comme ta race, En aura prolongé l'écho dans tous les coeurs. Navis patriae À M. le capitaine H. Suisse commandant du croiseur D'estrées Ainsi que des aiglons, penchés sur l'onde amère, Frémissent de plaisir en croyant voir leur mère Dans une aile qui rase un grand flot argenté, Dés que sur nos eaux point une voile française, Nous sentons, commandant, nos coeurs tressaillir d'aise, Nous sentons un frisson d'amour et de fierté. Oh! c'est qu'à cet instant notre avide prunelle Dans cette voile au loin voit l'aile maternelle, Oh! c'est que le vaisseau qui l'ouvre dans le vent Est pour nous, Canadiens, la vieille France même, C'est que son pavillon est à nos yeux l'emblème De cette absente à qui nous songeons si souvent. Oui, le navire en vue est bien pour nous la France... La France est un vaisseau qui porte la science, La gloire, la raison, le droit et l'équité, Qui, chargé pour le ciel des plus riches offrandes, Tendant à l'idéal ses voiles toutes grandes, Marche vers la justice et vers la vérité. L'héroïsme et l'honneur sont toujours ses pilotes. Tout seul il a jadis lutté contre des flottes, Et rien ne ralentit son essor indompté, Rien n'altère jamais sa sublime attitude; Vers son but il avance avec la quiétude Du condor contemplant sa part d'immensité. Tous les reflets du Pinde, ode, drame, épopée, Tous les éclairs de l'âme et tous ceux de l'épée Se mêlent sur son pont aux rayons printaniers. Il abrite en ses flancs le bien, le beau, l'utile, Et le souffle des chants d'Homère et de Virgile Caresse ses haubans et gonfle ses huniers. Sur cette onde où parfois plus d'un peuple chavire, Nul ouragan ne peut renverser ce navire, Et lorsque ses couleurs ne sont plus qu'un lambeau, Quand ses mâts sont rompus et ses vergues brisées, C'est qu'il doit aussitôt sur des eaux apaisées Apparaître plus fort, plus brillant et plus beau. Le vaste voilier suit un vaste itinéraire; Et que le vent lui soit favorable ou contraire, Il traverse sans fin l'espace illimité. Il est à tous les yeux la joie et l'espérance, Il est le fier essor, il est l'élan immense Du progrès souverain et de la liberté. Aventurier du rêve, il aime la tempête, Et les jours de combat sont pour lui jours de fête; Il se plaît aux assauts du ressac mugissant, Et vogue avec le juste et le bien pour cuirasse, Derrière lui laissant une profonde trace Où se joue un rayon de gloire éblouissant. Se moquant de l'entrave, il court à pleines voiles; De l'erreur en passant il déchire les voiles, Et sa vaste envergure effare les vautours. Il est prodigieux sur l'onde débordée, Et dès qu'il a lâché sa première bordée, On voit fuir les tyrans et chanceler les tours. Comme le soc luisant dans la glèbe féconde, Il ouvre des sillons que la lumière inonde, Et sur des bords dont l'oeil des constellations Devinait seul, hier, la grandeur souveraine, Dispensateur semant partout la vie humaine, Fait croître des épis qui sont des nations. Hardi dans le danger et ferme dans l'épreuve, Le premier, ce vaisseau remonta notre fleuve, Et quand, après cent ans d'exploits toujours vainqueurs, Il lui fallut, devant nos remparts en ruine, Amener pavillon, vaincu par la famine, Un long cri douloureux partit de tous les coeurs. Le noble bâtiment déserta notre plage, Laissant ici la fleur de son fier équipage, Laissant un souvenir immortel sur nos flots. Il disparut ainsi que tout astre qui sombre, Et, comme il décroissait, au loin, dans la pénombre, Le rivage attristé s'emplit d'amers sanglots. Il s'enfuit, désarmé, vers des bords plus prospères, Emportant l'étendard dont tant de fois nos pères Avaient teint de leur sang les augustes lambeaux. Versailles resta sourd aux voix désespérées Que lui portaient alors nos brises éplorées... Et Voltaire avait eu raison de nos héros. Ces héros, en perdant le drapeau de la France, Restèrent sans appui comme sans espérance; Mais, dans leur abandon, pouvant encor bénir La main qui leur avait tendu l'éponge amère, Ils gardèrent toujours le culte de leur mère, Glorieux de son nom et de son souvenir. Comme les survivants d'un immense naufrage, Sur lesquels l'ouragan déchaîne encor sa rage, Ils luttèrent, battus par le flot du destin, Et, sentant, à la longue, un peu d'espoir renaître, Parfois ces délaissés croyaient voir reparaître Les voiles de la France à l'horizon lointain. Hélas! durant cent ans notre plage conquise Attendit vainement qu'au souffle de sa brise La France déployât son étendard altier. Nous avons bien gémi de son indifférence; Mais, malgré les longs jours de deuil et de souffrance, Notre coeur, toujours fier, lui resta tout entier. Et quand, un jour, le noble et glorieux navire, Comme un astre éclipsé qu'on voit tout à coup luire, Vint mirer sa splendeur au lumineux cristal Du grand fleuve autrefois témoin de sa défaite, Pour nos bords étonnés ce fut un jour de fête D'un éclat souverain et d'un charme idéal. Ô souvenir béni! sur notre promontoire Retentissaient alors de longs chants de victoire, De doux sanglots mêlés à des cris triomphants; Une mère, d'amour et de joie éperdue, Et que depuis longtemps ses fils croyaient perdue, Avait enfin tendu les bras à ses enfants. Et Québec célébrait la France revenue. Dans nos murs éclatait une ivresse inconnue, Provoquant quelquefois de sublimes excès; Et de très loin, à pied, par des routes ardues, Des vieillards haletants et des femmes rendues Accouraient saluer l'étendard des Français. Dans un même transport d'amour et d'allégresse, Les champs, les bourgs, la ville avec sa forteresse, Pour fêter, ce jour-là, l'héroïsme et l'honneur, Faisaient tonner l'airain, parler la poésie, Et sur son luth divin le divin Crémazie Chantait « le plus aimé de nos jours de bonheur ». Bien des ans sont passés depuis l'heure bénie Où, mêlant ses clameurs aux éclairs du génie, Le canon saluait le triomphal retour De la nef qui pour nous est la mère patrie, Et, pendant tout ce temps, cette France chérie Nous a de loin tendu les fleurs de son amour. Et la France à nos yeux a paru bien plus belle, Et nous avons senti toujours grandir pour elle Notre admiration, notre foi, notre orgueil, Partageant son espoir, sa joie et ses alarmes, Acclamant ses succès, - et répandant des larmes Quand le noble voilier donnait sur un écueil. Et, sans plus redouter aucune défaillance Sur ce navire altier guidé par la vaillance, Fiers de son pavillon que rien ne peut ternir, Fiers de ses timoniers narguant toute rafale, Nous suivons, tout émus, sa marche triomphale Vers les grands horizons où brille l'avenir. Les marins de la « Jeannette » L'Amérique a produit, brave autant que féconde, Ces marins dont l'échec émeut encor le monde, Et que la gloire, au front toujours grave et serein, Fit asseoir au milieu de son temple d'airain. Quand ces audacieux, croyant à leur étoile, Eurent à l'âpre vent des mers ouvert la voile, Qu'ils eurent salué les grands arbres ombreux Du rivage natal décroissant derrière eux, Des chants d'enthousiasme et des flots d'harmonie S'élevèrent des bords de la Californie, Et Londres, qui prend part aux plus hardis travaux, De loin, les acclama de délirants bravos. Explorateurs que rien n'arrête et ne déroute, Ils s'en allaient frayer une nouvelle route, Et, comme la France est de tous les grands essais, Leur navire à son flanc portait un nom français. Pionniers du progrès, orgueilleux de leur rôle, Ils allaient hardiment, l'oeil tourné vers le pôle; Ils espéraient franchir les gouffres inconnus D'où tant d'audacieux ne sont pas revenus, Et rêvaient de porter la bannière étoilée Plus loin qu'aucune voile encor n'était allée. Parfois, dans les beaux soirs, quand les vents se taisaient, Et que les astres d'or dans les vagues luisaient, Groupés au pied des mâts, ils narraient des histoires; Du pays des aïeux ils évoquaient les gloires, Ils vantaient le soleil de ces bords séduisants Où tant de coeurs émus battaient pour les absents. Bien avant dans la nuit ils causaient sous les voiles, Et, mollement bercés par les flots pleins d'étoiles, Après que tout causeur dans l'ombre s'était tu, Ils restaient là pensifs et le front abattu; Ils songeaient aux dangers dont l'Arctique fourmille, Ils revoyaient au loin le seuil de la famille, Où tout, naguère encore, était calme et serein... Et des soupirs gonflaient leur poitrine d'airain... Mais l'aube les voyait joyeux à la manoeuvre. Leur dévoûment était aussi grand que leur oeuvre. Dévoûment inutile! Hélas! ils ont grossi Le nombre des héros qui n'ont pas réussi, Ils sont morts, en laissant leur tâche inachevée, Sans pouvoir pénétrer dans la zone rêvée, Sans atteindre le but splendide et radieux, Sans qu'une oreille amie ait reçu leurs adieux, Sous des cieux où l'oiseau n'ouvre jamais son aile, Au milieu des horreurs de la glace éternelle. Et l'Océan polaire, ignoré du soleil, Incessamment voilé d'une nuit sans réveil, Jeta durant des mois son rôle et son écume À ces preux endormis pour toujours dans la brume. Pour retrouver ses fils et recueillir leurs os, La patrie en deuil a versé son or à flots; Et, pendant que, roulés dans les plis du suaire, Ils traversaient l'Europe, un long glas mortuaire A tinté dans les coeurs, la bouche des canons A tous les vents du ciel a répété leurs noms; Partout ont résonné les cloches, les fanfares, Partout, la nuit, les tours ont lui comme des phares, Et devant les cercueils de ces sublimes fous La France enthousiaste est tombée à genoux; Et puis son oeil rêveur a suivi sur la lame La nef portant les os des vaillants qu'on acclame; Et lorsque l'Amérique a reçu ses héros, Quand leurs frères, parmi les vivats, les sanglots, Sont allés les coucher sous la funèbre voûte, Flottant sur des Français inclinés sur la route, Les trois couleurs au vent déployaient leur éclat, La France dans ses fils était encore là. Ah! c'est que cette France admire le courage, Honore les martyrs, sait toujours rendre hommage A tous ceux qui sont prêts à mourir, s'il le faut, Soit au fond d'un désert ou sur un échafaud. Chaque peuple aujourd'hui sait la triste aventure De ces marins tombés dans une lutte obscure, Et leur échec toujours devra navrer les coeurs. Vaincus, ils ont au front le nimbe des vainqueurs. Leur dévoûment peut-être était de la folie... Soit! mais devant celui qui va donner sa vie Pour servir la science, aider l'humanité, Moi d'admiration je me sens transporté. Et ceux qui restent droits quand la France s'incline N'ont jamais rien senti battre dans leur poitrine. À M. le capitaine J.-E. Bernier Amant des grandes eaux, des vastes horizons, Dans l'âme te sentant la flamme des Jasons, Tu brûles de voguer vers la zone lointaine Qui vit sombrer, hélas! tant de puissants agrès, Et, pour collaborer à l'oeuvre du progrès, Tu vas risquer tes jours, ô vaillant capitaine! Oui, chez toi c'est le sang des découvreurs qui bat; Le danger te séduit, nul vent ne te courba, Nul fardeau n'est trop lourd pour ta robuste épaule, Et, vers le but rêvé tournant ton front d'airain, Tu jures de vouloir distancer tout marin, Tu promets de porter ton pavillon au pôle. Guidé par les jalons que des preux immortels Ont semés à travers les glaçons éternels Que l'Arctique sans fin bouleverse et tourmente, Tu vas, j'en suis certain, écarter tout revers, Tu vas toucher du doigt le bout de l'univers, Réaliser bientôt le projet qui te hante. Tout ce que la nature a de rude et d'amer, Toute l'horreur qui doit régner sur une mer Que l'hiver boréal incessamment entoure, Tu l'auras à combattre, ô noble aventurier! Nul tourment ne fera fléchir ton coeur d'acier, Rien ne triomphera de ta mâle bravoure. Tu sortiras vainqueur de ce combat sans nom Où jamais ne devra dominer le canon, Mais bien plutôt ta voix, ta grande voix qui vibre, En faisant répéter à de mornes échos, Qui n'ont jamais frémi qu'au grondement des flots, Les allègres refrains d'un jeune pays libre. Sur le sommet nacré d'un iceberg géant, - Semblant un vaste autel bercé par l'Océan, - Pour remercier Dieu qui retient les désastres, Un soir, tu planteras quelque modeste croix, Et tes fiers compagnons, ces marins de ton choix, Avec toi fléchiront le genou sous les astres. Un ardent Te Deum montera vers le ciel, Et dès qu'aura vibré cet hymne solennel, Des frissons inconnus traverseront l'espace, Le gouffre des grands flots engourdis tremblera, Et l'esprit des déserts dans la brume dira: - Banquises, courbez-vous! c'est le maître qui passe! - Captif du fier progrès, proscrit du saint devoir, Tes amis ne pourront de sitôt te revoir; Mais, durant les longs jours de ta longue croisière, Ton souvenir en eux sera toujours vivant, Et les soirs radieux les verront bien souvent Pensifs et l'oeil tourné vers l'étoile polaire. Et quand tu reviendras du parage ignoré Où tant d'audacieux espoirs avaient sombré, Ton large front aura la pâleur glaciale; Mais dans l'ombre sereine où la gloire enfin luit, Ton nom rayonnera comme parfois, la nuit, Brille dans notre ciel l'aurore boréale. À M. le Marquis de Lévis et À M. le Marquis de Nicolay Depuis longtemps, épris des choses du passé, Dans votre noble coeur vous aviez caressé L'espoir de contempler les forêts et les grèves Où, poursuivant toujours son rôle glorieux, Durant un siècle entier, la France des aïeux, Pour fonder un empire, a combattu sans trêves. Vous rêviez d'aborder aux rivages ombreux Arrosés tant de fois par le sang de nos preux; Et quand notre oeil, perdu dans l'immensité vague, A cru vous voir cingler vers notre Saint-Laurent, Aussitôt d'un vivat immense et délirant Nous vous avons de loin salués sur la vague. De loin nous vous tendions les bras avec amour, Et nous soupirions tous, amis, après le jour Où votre nef enfin toucherait notre terre, Car vos noms, évoquant un immortel succès, Nous rappelaient, à nous restés toujours français, Que le sang d'un héros battait dans votre artère. Nous brûlions, croyez-nous, de vous serrer la main, Nous brûlions de joncher de fleurs votre chemin, Et, depuis qu'en ces murs dressés par la vaillance Vous êtes descendus pour baiser le linceul Recouvrant le passé qu'illustra votre aïeul, Nous palpitons de joie et de reconnaissance. Oh! les heureux moments! oh! les jours radieux Que nous avons donnés au culte des aïeux! Entre nos coeurs vibrant du même écho sonore Un lien s'est formé que rien ne brisera; Et de votre séjour parmi nous survivra Un souvenir brillant comme un lever d'aurore. Avec vous nous avons foulé le sol sacré Où, trahi par le sort, un soldat inspiré Sut encor, malgré tout, remporter la victoire; Avec vous nous avons déroulé les feuillets Toujours éblouissants des sublimes reflets Que Lévis de son glaive a mis dans notre histoire. Ensemble bien des fois nous avons revécu L'instant où votre aïeul, - ce héros invaincu Dont le nom sur nos bords est toute une épopée, - Épuise par la faim, le désespoir au coeur, Plutôt que de les rendre aux mains de son vainqueur, A brûlé ses drapeaux, a brisé son épée. Oh! oui, votre présence a fait, nobles amis, Dans notre âme vibrer mille échos endormis; Elle a rempli Québec d'une indicibl