Cinq Sermons. Par Jacques Bénigne Bossuet. (1627-1704) TABLE DES MATIERES Sermon Sur La Mort Et La Brièveté De La Vie. Sermon Sur L'Ambition. Sermon Sur La Passion. Sermon Sur La Providence. Sermon Du Mauvais Riche. Sermon Sur La Mort Et La Brièveté De La Vie. Me sera-t-il permis aujourd' hui d' ouvrir un tombeau devant la cour, et des yeux si délicats ne seront-ils point offensés par un objet si funèbre ? Je ne pense pas, messieurs, que des chrétiens doivent refuser d' assister à ce spectacle avec Jésus-Christ. C' est à lui que l' on dit dans notre évangile : seigneur, venez, et voyez où l' on a déposé le corps du Lazare ; c' est lui qui ordonne qu' on lève la pierre, et qui semble nous dire à son tour : venez, et voyez vous-mêmes. Jésus ne refuse pas de voir ce corps mort, comme un objet de pitié et un sujet de miracle ; mais c' est nous, mortels misérables, qui refusons de voir ce triste spectacle, comme la conviction de nos erreurs. Allons, et voyons avec Jésus-Christ ; et désabusons-nous éternellement de tous les biens que la mort enlève. C' est une étrange faiblesse de l' esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu' elle se mette en vue de tous côtés, et en mille formes diverses. On n' entend dans les funérailles que des paroles d' étonnement de ce que ce mortel est mort. Chacun rappelle en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé, et de quoi le défunt l' a entretenu ; et tout d' un coup il est mort. Voilà, dit-on, ce que c' est que l' homme ! Et celui qui le dit, c' est un homme ; et cet homme ne s' applique rien, oublieux de sa destinée ! Ou s' il passe dans son esprit quelque désir volage de s' y préparer, il dissipe bientôt ces noires idées ; et je puis dire, messieurs, que les mortels n' ont pas moins de soin d' ensevelir les pensées de la mort que d' enterrer les morts mêmes. Mais peut-être que ces pensées feront plus d' effet dans nos coeurs, si nous les méditons avec Jésus-Christ sur le tombeau du Lazare ; mais demandons-lui qu' il nous les imprime par la grâce de son saint-esprit, et tâchons de la mériter par l' entremise de la sainte Vierge : (...). Entre toutes les passions de l' esprit humain, l' une des plus violentes, c' est le désir de savoir; et cette curiosité fait qu' il épuise ses forces pour trouver ou quelque secret inouï dans l' ordre de la nature, ou quelque adresse inconnue dans les ouvrages de l' art, ou quelque raffinement inusité dans la conduite des affaires. Mais, parmi ces vastes désirs d' enrichir notre entendement par des connaissances nouvelles, la même chose nous arrive qu' à ceux qui, jetant bien loin leurs regards, ne remarquent pas les objets qui les environnent : je veux dire que notre esprit, s' étendant par de grands efforts sur des choses fort éloignées, et parcourant, pour ainsi dire, le ciel et la terre, passe cependant si légèrement sur ce qui se présente à lui de plus près, que nous consumons toute notre vie toujours ignorants de ce qui nous touche ; et non seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes. Il n' est rien de plus nécessaire que de recueillir en nous-mêmes toutes ces pensées qui s' égarent ; et c' est pour cela, chrétiens, que je vous invite aujourd' hui d' accompagner le sauveur jusques au tombeau du Lazare : (...). Venez et voyez. " ô mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles ; ô hommes, venez apprendre ce que c' est que l' homme. Vous serez peut-être étonnés que je vous adresse à la mort pour être instruits de ce que vous êtes ; et vous croirez que ce n' est pas bien représenter l' homme, que de le montrer où il n' est plus. Mais, si vous prenez soin de vouloir entendre ce qui se présente à nous dans le tombeau, vous accorderez aisément qu' il n' est point de plus véritable interprète ni de plus fidèle miroir des choses humaines. La nature d' un composé ne se remarque jamais plus distinctement que dans la dissolution de ses parties. Comme elles s' altèrent mutuellement par le mélange, il faut les séparer pour les bien connaître. En effet, la société de l' âme et du corps fait que le corps nous paraît quelque chose de plus qu' il n' est, et l' âme, quelque chose de moins ; mais lorsque, venant à se séparer, le corps retourne à la terre, et que l' âme aussi est mise en état de retourner au ciel, d' où elle est tirée, nous voyons l' un et l' autre dans sa pureté. Ainsi nous n' avons qu' à considérer ce que la mort nous ravit, et ce qu' elle laisse en son entier ; quelle partie de notre être tombe sous ses coups, et quelle autre se conserve dans cette ruine ; alors nous aurons compris ce que c' est que l' homme : de sorte que je ne crains point d' assurer que c' est du sein de la mort et de ses ombres épaisses que sort une lumière immortelle pour éclairer nos esprits touchant l' état de notre nature. Accourez donc, ô mortels, et voyez dans le tombeau du Lazare ce que c' est que l' humanité : venez voir dans un même objet la fin de vos desseins et le commencement de vos espérances ; venez voir tout ensemble la dissolution et le renouvellement de votre être ; venez voir le triomphe de la vie dans la victoire de la mort : (...). ô mort, nous te rendons grâces des lumières que tu répands sur notre ignorance : toi seule nous convaincs de notre bassesse, toi seule nous fais connaître notre dignité : si l' homme s'estime trop, tu sais déprimer son orgueil ; si l' homme se méprise trop, tu sais relever son courage ; et, pour réduire toutes ses pensées à un juste tempérament, tu lui apprends ces deux vérités, qui lui ouvrent les yeux pour se bien connaître : qu' il est méprisable en tant qu' il passe, et infiniment estimable en tant qu' il aboutit à l' éternité. Et ces deux importantes considérations feront le sujet de ce discours. Premier point. C' est une entreprise hardie que d' aller dire aux hommes qu' ils sont peu de chose. Chacun est jaloux de ce qu' il est, et on aime mieux être aveugle que de connaître son faible ; surtout les grandes fortunes veulent être traitées délicatement ; elles ne prennent pas plaisir qu' on remarque leur défaut : elles veulent que, si on le voit, du moins on le cache. Et toutefois, grâce à la mort, nous en pouvons parler avec liberté. Il n' est rien de si grand dans le monde qui ne reconnaisse en soi-même beaucoup de bassesse, à le considérer par cet endroit-là. Vive l' éternel ! ô grandeur humaine, de quelque côté que je t' envisage, sinon en tant que tu viens de Dieu et que tu dois être rapportée à Dieu, car, en cette sorte, je découvre en toi un rayon de la divinité qui attire justement mes respects ; mais, en tant que tu es purement humaine, je le dis encore une fois, de quelque côté que je t' envisage, je ne vois rien en toi que je considère, parce que, de quelque endroit que je te tourne, je trouve toujours la mort en face, qui répand tant d' ombres de toutes parts sur ce que l' éclat du monde voulait colorer, que je ne sais plus sur quoi appuyer ce nom auguste de grandeur, ni à quoi je puis appliquer un si beau titre. Convainquons-nous, chrétiens, de cette importante vérité par un raisonnement invincible. L' accident ne peut pas être plus noble que la substance ; ni l' accessoire plus considérable que le principal ; ni le bâtiment plus solide que le fonds sur lequel il est élevé ; ni enfin ce qui est attaché à notre être plus grand ni plus important que notre être même. Maintenant, qu' est-ce que notre être ? Pensons-y bien, chrétiens : qu' est-ce que notre être ? Dites-le-nous, ô mort ; car les hommes superbes ne m' en croiraient pas. Mais, ô mort, vous êtes muette, et vous ne parlez qu' aux yeux. Un grand roi vous va prêter sa voix, afin que vous vous fassiez entendre aux oreilles, et que vous portiez dans les coeurs des vérités plus articulées. Voici la belle méditation dont David s' entretenait sur le trône et au milieu de sa cour. Sire, elle est digne de votre audience : (...). ô éternel roi des siècles ! Vous êtes toujours à vous-même, toujours en vous-même ; votre être éternellement permanent ni ne s' écoule, ni ne se change, ni ne se mesure ; et voici que vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n' est rien devant vous . Non, ma substance n' est rien devant vous, et tout l' être qui se mesure n' est rien, parce que ce qui se mesure a son terme, et lorsqu' on est venu à ce terme, un dernier point détruit tout, comme si jamais il n' avait été. Qu' est-ce que cent ans, qu' est-ce que mille ans, puisqu' un seul moment les efface ? Multipliez vos jours, comme les cerfs, que la fable ou l' histoire de la nature fait vivre durant tant de siècles ; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés, et qui donneront encore de l' ombre à notre postérité ; entassez dans cet espace, qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs : que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu' un château de cartes, vain amusement des enfants ? Que vous servira d' avoir tant écrit dans ce livre, d' en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque enfin une seule rature doit tout effacer ? Encore une rature laisserait-elle quelques traces du moins d' elle-même ; au lieu que ce dernier moment, qui effacera d' un seul trait toute votre vie, s' ira perdre lui-même, avec tout le reste, dans ce grand gouffre du néant. Il n' y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes : la chair changera de nature ; le corps prendra un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps : il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n' a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu' à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes : (...). Qu' est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ? J' entre dans la vie pour en sortir bientôt ; je viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort : la nature, presque envieuse du bien qu' elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu' elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu' elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d' autres formes, elle la redemande pour d' autres ouvrages. Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu' ils croissent et qu' ils s' avancent, semblent nous pousser de l' épaule, et nous dire : retirez-vous, c' est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons passer d' autres devant nous, d' autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. ô Dieu ! Encore une fois, qu' est-ce que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! Et que j' occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien : un si petit intervalle n' est pas capable de me distinguer du néant ; on ne m' a envoyé que pour faire nombre ; encore n' avait-on que faire de moi, et la pièce n' en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. Encore, si nous voulons discuter les choses dans une considération plus subtile, ce n' est pas toute l' étendue de notre vie qui nous distingue du néant ; et vous savez, chrétiens, qu' il n' y a jamais qu' un moment qui nous en sépare. Maintenant nous en tenons un ; maintenant il périt ; et avec lui nous péririons tous, si, promptement et sans perdre temps, nous n' en saisissions un autre semblable, jusqu' à ce qu' enfin il en viendra un auquel nous ne pourrons arriver, quelque effort que nous fassions pour nous y étendre ; et alors nous tomberons tout à coup, manque de soutien. ô fragile appui de notre être ! ô fondement ruineux de notre substance ! (...). Ha ! Vraiment l' homme passe de même qu' une ombre, ou de même qu' une image en figure ; et comme lui-même n' est rien de solide, il ne poursuit aussi que des choses vaines, l' image du bien, et non le bien même... que la place est petite que nous occupons en ce monde ! Si petite certainement et si peu considérable, qu' il me semble que toute ma vie n' est qu' un songe. Je doute quelquefois, avec Arnobe, si je dors ou si je veille : (...). Je ne sais si ce que j' appelle veiller n' est peut-être pas une partie un peu plus excitée d' un sommeil profond ; et si je vois des choses réelles, ou si je suis seulement troublé par des fantaisies et par de vains simulacres. (...) : la figure de ce monde passe, et ma substance n' est rien devant Dieu. " second point. N' en doutons pas, chrétiens : quoique nous soyons relégués dans cette dernière partie de l' univers, qui est le théâtre des changements et l' empire de la mort ; bien plus, quoiqu' elle nous soit inhérente et que nous la portions dans notre sein ; toutefois, au milieu de cette matière et à travers l' obscurité de nos connaissances qui vient des préjugés de nos sens, si nous savons rentrer en nous-mêmes, nous y trouverons quelque principe qui montre bien par une certaine vigueur son origine céleste, et qui n' appréhende pas la corruption. Je ne suis pas de ceux qui font grand état des connaissances humaines ; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu' a faites la science pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l' art a trouvées pour l' accommoder à notre usage. L' homme a presque changé la face du monde : il a su dompter par l' esprit les animaux, qui le surmontaient par la force ; il a su discipliner leur humeur brutale et contraindre leur liberté indocile. Il a même fléchi par adresse les créatures inanimées : la terre n' a-t-elle pas été forcée par son industrie à lui donner des aliments plus convenables, les plantes à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage, les venins même à se tourner en remèdes pour l' amour de lui ? Il serait superflu de vous raconter comme il sait ménager les éléments, après tant de sortes de miracles qu' il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l' eau, ces deux grands ennemis, qui s' accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires. Quoi plus ? Il est monté jusqu' aux cieux : pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages : pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas. Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération, et contentons-nous de remarquer en théologiens que Dieu ayant formé l' homme, dit l' oracle de l' écriture, pour être le chef de l' univers, d' une si noble institution, quoique changée par son crime, il lui a laissé un certain instinct de chercher ce qui lui manque dans toute l' étendue de la nature. C' est pourquoi, si je l' ose dire, il fouille partout hardiment comme dans son bien, et il n' y a aucune partie de l' univers où il n' ait signalé son industrie. Pensez maintenant, messieurs, comment aurait pu prendre un tel ascendant une créature si faible et si exposée, selon le corps, aux insults de toutes les autres, si elle n' avait en son esprit une force supérieure à toute la nature visible, un souffle immortel de l' esprit de Dieu, un rayon de sa face, un trait de sa ressemblance. Non, non, il ne se peut autrement. Si un excellent ouvrier a fait quelque machine, aucun ne peut s' en servir que par les lumières qu' il donne. Dieu a fabriqué le monde comme une grande machine que sa seule sagesse pouvait inventer, que sa seule puissance pouvait construire. ô homme ! Il t' a établi pour t' en servir ; il a mis, pour ainsi dire, en tes mains toute permis de l' orner et de l' embellir par ton art : car qu' est-ce autre chose que l' art, sinon l' embellissement de la nature ? Tu peux ajouter quelques couleurs pour orner cet admirable tableau ; mais comment pourrais-tu faire remuer tant soit peu une machine si forte et si délicate, ou de quelle sorte pourrais-tu faire seulement un trait convenable dans une peinture si riche, s' il n' y avait en toi-même et dans quelque partie de ton être quelque art dérivé de ce premier art, quelques secondes idées tirées de ces idées originales, en un mot, quelque ressemblance, quelque écoulement, quelque portion de cet esprit ouvrier qui a fait le monde ? Que s' il est ainsi, chrétiens, qui ne voit que toute la nature conjurée ensemble n'est pas capable d' éteindre un si beau rayon de la puissance qui la soutient ; et que notre âme, supérieure au monde et à toutes les vertus qui le composent, n' a rien à craindre que de son auteur ? Mais continuons, chrétiens, une méditation si utile de l' image de Dieu en nous ; et voyons par quelles maximes l' homme, cette créature chérie, destinée à se servir de toutes les autres, se prescrit à lui-même ce qu' il doit faire. Dans la corruption où nous sommes, je confesse que c' est ici notre faible ; et toutefois je ne puis considérer sans admiration ces règles immuables des moeurs, que la raison a posées. Quoi ! Cette âme plongée dans le corps, qui en épouse toutes les passions avec tant d' attache, qui languit, qui n' est plus à elle-même quand il souffre, dans quelle lumière a-t-elle vu qu' elle eût néanmoins sa félicité à part ? Qu' elle dût dire hardiment, tous les sens, toutes les passions et presque toute la nature criant à l' encontre, quelquefois : ce m' est un gain de mourir, et quelquefois : je me réjouis dans les afflictions ? ne faut-il pas, chrétiens, qu' elle ait découvert intérieurement une beauté bien exquise dans ce qui s' appelle devoir, pour oser assurer positivement que l' on doit s' exposer sans crainte, qu' il faut s' exposer même avec joie à des fatigues immenses, à des douleurs incroyables et à une mort assurée, pour les amis, pour la patrie, pour le prince, pour les autels ? Et n' est-ce pas une espèce de miracle que, ces maximes constantes de courage, de probité, de justice ne pouvant jamais être abolies, je ne dis pas par le temps, mais par un usage contraire, il y ait, pour le bonheur du genre humain, beaucoup moins de personnes qui les décrient tout à fait, qu' il n' y en a qui les pratiquent parfaitement ? Sans doute il y a au dedans de nous une divine clarté : " un rayon de votre face, ô seigneur, s' est imprimé en nos âmes : (...). " c' est là que nous découvrons, comme dans un globe de lumière, un agrément immortel dans l' honnêteté et la vertu : c' est la première raison, qui se montre à nous par son image ; c' est la vérité elle-même, qui nous parle et qui doit bien nous faire entendre qu' il y a quelque chose en nous qui ne meurt pas, puisque Dieu nous a fait capables de trouver du bonheur, même dans la mort. Tout cela n' est rien, chrétiens ; et voici le trait le plus admirable de cette divine ressemblance. Dieu se connaît et se contemple ; sa vie, c' est de se connaître : et parce que l' homme est son image, il veut aussi qu' il le connaisse être éternel, immense, infini, exempt de toute matière, libre de toutes limites, dégagé de toute imperfection. Chrétiens, quel est ce miracle ? Nous qui ne sentons rien que de borné, qui ne voyons rien que de muable, où avons-nous pu comprendre cette éternité ? Où avons-nous songé cette infinité ? O éternité ! ô infinité ! Dit saint Augustin, que nos sens ne soupçonnent pas seulement, par où donc es-tu entrée dans nos âmes ? Mais si nous sommes tout corps et toute matière, comment pouvons-nous concevoir un esprit pur ? Et comment avons-nous pu seulement inventer ce nom ? Je sais ce que l' on peut dire en ce lieu, et avec raison : que, lorsque nous parlons de ces esprits, nous n' entendons pas trop ce que nous disons. Notre faible imagination, ne pouvant soutenir une idée si pure, lui présente toujours quelque petit corps pour la revêtir. Mais, après qu' elle a fait son dernier effort pour les rendre bien subtils et bien déliés, ne sentez-vous pas en même temps qu' il sort du fond de notre âme une lumière céleste qui dissipe tous ces fantômes, si minces et si délicats que nous ayons pu les figurer ? Si vous la pressez davantage, et que vous lui demandiez ce que c' est, une voix s' élèvera du centre de l' âme : je ne sais pas ce que c' est, mais néanmoins ce n' est pas cela. Quelle force, quelle énergie, quelle secrète vertu sent en elle-même cette âme, pour se corriger, pour se démentir elle-même et rejeter tout ce qu' elle pense ! Qui ne voit qu' il y a en elle un ressort caché qui n' agit pas encore de toute sa force, et lequel, quoiqu' il soit contraint, quoiqu' il n' ait pas son mouvement libre, fait bien voir par une certaine vigueur qu' il ne tient pas tout entier à la matière et qu' il est comme attaché par sa pointe à quelque principe plus haut ? Il est vrai, chrétiens, je le confesse, nous ne soutenons pas longtemps cette noble ardeur ; l' âme se replonge bientôt dans sa matière. Elle a ses langueurs et ses faiblesses ; et, permettez-moi de le dire, car je ne sais plus comment m' exprimer, elle a des grossièretés, qui, si elle n' est éclairée d' ailleurs, la forcent presque elle-même de douter de ce qu' elle est. C' est pourquoi les sages du monde, voyant l' homme, d' un côté si grand, de l' autre si méprisable, n' ont su ni que penser ni que dire : les uns en feront un dieu, les autres en feront un rien ; les uns diront que la nature le chérit comme une mère et qu' elle en fait ses délices ; les autres, qu' elle l' expose comme une marâtre et qu' elle en fait son rebut ; et un troisième parti, ne sachant plus que deviner touchant la cause de ce mélange, répondra qu' elle s' est jouée en unissant deux pièces qui n' ont nul rapport, et ainsi que, par une espèce de caprice, elle a formé ce prodige qu' on appelle l' homme. Vous jugez bien, chrétiens, que ni les uns ni les autres n' ont donné au but, et qu' il n' y a plus que la foi qui puisse expliquer un si grand énigme. Vous vous trompez, ô sages du siècle : l' homme n' est pas les délices de la nature, puisqu' elle l' outrage en tant de manières ; l' homme ne peut non plus être son rebut, puisqu' il y a quelque chose en lui qui vaut mieux que la nature elle-même, je parle de la nature sensible. Maintenant parler de caprice dans les ouvrages de Dieu, c' est blasphémer contre sa sagesse. Mais d' où vient donc une si étrange disproportion ? Faut-il, chrétiens, que je vous le dise ? Et ces masures mal assorties avec ces fondements si magnifiques ne crient-elles pas assez haut que l' ouvrage n' est pas en son entier ? Contemplez ce grand édifice, vous y verrez des marques d' une main divine ; mais l' inégalité de l' ouvrage vous fera bientôt remarquer ce que le péché a mêlé du sien. ô Dieu ! Quel est ce mélange ! J' ai peine à me reconnaître ; peu s' en faut que je ne m' écrie avec le prophète : (...). Est-ce là cette Jérusalem ? Est-ce là cette ville, est-ce là ce temple, l' honneur, la joie de toute la terre ? Et moi je dis : est-ce là cet homme fait à l' image de Dieu, le miracle de sa sagesse, et le chef-d' oeuvre de ses mains ? C' est lui-même, n' en doutez pas. D' où vient donc cette discordance ? Et pourquoi vois-je ces parties si mal rapportées ? C' est que l' homme a voulu bâtir à sa mode sur l' ouvrage de son créateur, et il s' est éloigné du plan : ainsi, contre la régularité du premier dessin, l' immortel et le corruptible, le spirituel et le charnel, l' ange et la bête, en un mot, se sont trouvés tout à coup unis. Voilà le mot de l' énigme, voilà le dégagement de tout l' embarras : la foi nous a rendus à nous-mêmes, et nos faiblesses honteuses ne peuvent plus nous cacher notre dignité naturelle. Mais, hélas ! Que nous profite cette dignité ? Quoique nos ruines respirent encore quelque air de grandeur, nous n' en sommes pas moins accablés dessous ; notre ancienne immortalité ne sert qu' à nous rendre plus insupportable la tyrannie de la mort, et quoique nos âmes lui échappent, si cependant le péché les rend misérables, elles n' ont pas de quoi se vanter d' une éternité si onéreuse. Que dirons-nous, chrétiens ? Que répondrons-nous à une plainte si pressante ? Jésus-Christ y répondra dans notre évangile. Il vient voir le Lazare décédé, il vient visiter la nature humaine qui gémit sous l' empire de la mort. Ha ! Cette visite n' est pas sans cause : c' est l' ouvrier même qui vient en personne pour reconnaître ce qui manque à son édifice ; c' est qu' il a dessein de le reformer suivant son premier modèle : (...). ô âme remplie de crimes, tu crains avec raison l' immortalité qui rendrait ta mort éternelle ! Mais voici en la personne de Jésus-Christ la résurrection et la vie : qui croit en lui, ne meurt pas ; qui croit en lui, est déjà vivant d' une vie spirituelle et intérieure, vivant par la vie de la grâce qui attire après elle la vie de la gloire. -mais le corps est cependant sujet à la mort ! -ô âme, console-toi : si ce divin architecte, qui a entrepris de te réparer, laisse tomber pièce à pièce ce vieux bâtiment de ton corps, c' est qu' il veut te le rendre en meilleur état, c' est qu' il veut le rebâtir dans un meilleur ordre; il entrera pour un peu de temps dans l' empire de la mort, mais il ne laissera rien entre ses mains, si ce n' est la mortalité. Ne vous persuadez pas que nous devions regarder la corruption, selon les raisonnements de la médecine, comme une suite naturelle de la composition et du mélange. Il faut élever plus haut nos esprits et croire, selon les principes du christianisme, que ce qui engage la chair à la nécessité d' être corrompue, c' est qu' elle est un attrait au mal, une source de mauvais désirs, enfin une chair de péché , comme parle le saint apôtre. Une telle chair doit être détruite, je dis même dans les élus, parce qu' en cet état de chair de péché, elle ne mérite pas d' être réunie à une âme bienheureuse, ni d' entrer dans le royaume de Dieu : (...). Il faut donc qu' elle change sa première forme afin d' être renouvelée, et qu' elle perde tout son premier être, pour en recevoir un second de la main de Dieu. Comme un vieux bâtiment irrégulier qu' on néglige, afin de le dresser de nouveau dans un plus bel ordre d' architecture ; ainsi cette chair toute déréglée par le péché et la convoitise, Dieu la laisse tomber en ruine, afin de la refaire à sa mode, et selon le premier plan de sa création : elle doit être réduite en poudre, parce qu' elle a servi au péché... ne vois-tu pas le divin Jésus qui fait ouvrir le tombeau ? C' est le prince qui fait ouvrir la prison aux misérables captifs. Les corps morts qui sont enfermés dedans entendront un jour sa parole, et ils ressusciteront comme le Lazare ; ils ressusciteront mieux que le Lazare, parce qu' ils ressusciteront pour ne mourir plus, et que la mort, dit le Saint-Esprit, sera noyée dans l' abîme, pour ne paraître jamais : (...). Que crains-tu donc, âme chrétienne, dans les approches de la mort ? Peut-être qu' en voyant tomber ta maison, tu appréhendes d' être sans retraite ? Mais écoute le divin apôtre : nous savons, nous savons, dit-il, nous ne sommes pas induits à le croire par des conjectures douteuses, mais nous le savons très assurément et avec une entière certitude, que si cette maison de terre et de boue, dans laquelle nous habitons, est détruite, nous avons une autre maison qui nous est préparée au ciel . ô conduite miséricordieuse de celui qui pourvoit à nos besoins ! Il a dessein, dit excellemment saint Jean Chrysostome, de réparer la maison qu' il nous a donnée : pendant qu' il la détruit et qu' il la renverse pour la refaire toute neuve, il est nécessaire que nous délogions. Et lui-même nous offre son palais ; il nous donne un appartement, pour nous faire attendre en repos l' entière réparation de notre ancien édifice. Sermon Sur L'Ambition. Je reconnais Jésus-Christ à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qu' on lui prépare. Celui qui venait se charger d' opprobres devait éviter les grandeurs humaines ; mon sauveur ne connaît sur la terre aucune sorte d' exaltation que celle qui l' élève à sa croix, et comme il s' est avancé quand on eut résolu son supplice, il était de son esprit de prendre la fuite pendant qu' on lui destinait un trône. Cette fuite soudaine et précipitée de Jésus-Christ dans une montagne déserte, où il veut si peu être découvert que l' évangéliste remarque qu' il ne souffre personne en sa compagnie, (...), nous fait voir qu' il se sent pressé de quelque danger extraordinaire ; et, comme il est tout-puissant et ne peut rien craindre pour lui-même, nous devons conclure très certainement, messieurs, que c' est pour nous qu' il appréhende. Et en effet, chrétiens, lorsqu' il frémit, dit saint Augustin, c' est qu' il est indigné contre nos péchés ; lorsqu' il est troublé, dit le même père, c' est qu' il est ému de nos maux : ainsi, lorsqu' il craint et qu' il prend la fuite, c' est qu' il appréhende pour nos périls. Il voit dans sa prescience en combien de périls extrêmes nous engage l' amour des grandeurs : c' est pourquoi il fuit devant elles pour nous obliger à les craindre ; et nous montrant par cette fuite les terribles tentations qui menacent les grandes fortunes, il nous apprend ensemble que le devoir essentiel du chrétien, c' est de réprimer son ambition. Ce n' est pas une entreprise médiocre de prêcher cette vérité à la cour, et nous devons plus que jamais demander la grâce du saint-esprit par l' intercession de la sainte vierge : (...). C' est vouloir en quelque sorte déserter la cour que de combattre l' ambition, qui est l' âme de ceux qui la suivent ; et il pourrait même sembler que c' est ravaler la majesté des princes que de décrier les présents de la fortune, dont ils sont les dispensateurs. Mais les souverains pieux veulent bien que toute leur gloire s' efface en présence de celle de Dieu ; et, bien loin de s' offenser que l' on diminue leur puissance dans cette vue, ils savent qu' on ne les révère jamais plus profondément que lorsqu' on ne les rabaisse qu' en les comparant avec Dieu. Ne craignons donc pas aujourd' hui de publier hardiment dans la cour la plus auguste du monde qu' elle ne peut rien faire pour un chrétien qui soit digne de son estime ; détrompons, s' il se peut, les hommes de cette attache furieuse à ce qui s' appelle fortune ; et pour cela faisons deux choses : faisons parler l' évangile contre la fortune, faisons parler la fortune contre elle-même ; que l' évangile nous découvre ses illusions, elle-même nous fera voir ses inconstances. Ou plutôt voyons l' un et l' autre dans l' histoire du fils de Dieu. Pendant que tous les peuples courent à lui, et que leurs acclamations ne lui promettent rien moins qu' un trône, il méprise tellement toute cette vaine grandeur, qu' il déshonore lui-même et flétrit son propre triomphe par son triste et misérable équipage. Mais, ayant foulé aux pieds la grandeur dans son éclat, il veut être lui-même l' exemple de l' inconstance des choses humaines, et dans l' espace de trois jours, on a vu la haine publique attacher à une croix celui que la faveur publique avait jugé digne du trône. Par où nous devons apprendre que la fortune n' est rien, et que non seulement quand elle ôte, mais même quand elle donne, non seulement quand elle change, mais même quand elle demeure, elle est toujours méprisable. Je commence par ses faveurs, et je vous prie, messieurs, de le bien entendre. Premier point. J' ai donc à faire voir dans ce premier point que la fortune nous joue, lors même qu' elle nous est libérale. Je pouvais mettre ses tromperies dans un grand jour, en prouvant, comme il est aisé, qu' elle ne tient jamais ce qu' elle promet ; mais c' est quelque chose de plus fort de montrer qu' elle ne donne pas cela même qu' elle fait semblant de donner. Son présent le plus cher, le plus précieux, celui qui se prodigue le moins, c' est celui qu' elle nomme puissance. C' est celui-là qui enchante les ambitieux, c' est celui-là dont ils sont jaloux à l' extrémité, si petite que soit la part qu' elle leur en fait. Voyons donc si elle le donne véritablement, ou si ce n' est point peut-être un grand nom par lequel elle éblouit nos yeux malades. Pour cela il faut rechercher quelle puissance nous pouvons avoir, et de quelle puissance nous avons besoin durant cette vie. Mais, comme l' esprit de l' homme s' est fort égaré dans cet examen, tâchons de le ramener à la droite voie par une excellente doctrine de saint Augustin (livre Xiii de la trinité ). Là, ce grand homme pose pour principe une vérité importante, que la félicité demande deux choses : pouvoir ce qu' on veut, vouloir ce qu' il faut : (...). Le dernier, aussi nécessaire : car comme, si vous ne pouvez pas ce que vous voulez, votre volonté n' est pas satisfaite ; de même, si vous ne voulez pas ce qu' il faut, votre volonté n' est pas réglée ; et l' un et l' autre l' empêche d' être bienheureuse, parce que comme la volonté qui n' est pas contente est pauvre, aussi la volonté qui n' est pas réglée est malade ; ce qui exclut nécessairement la félicité, qui n' est pas moins la santé parfaite de la nature que l' affluence universelle du bien. Donc également nécessaire de désirer ce qu' il faut, que de pouvoir exécuter ce qu' on veut. Ajoutons, si vous le voulez, qu' il est encore sans difficulté plus essentiel. Car l' un nous trouble dans l' exécution, l' autre porte le mal jusques au principe. Lorsque vous ne pouvez pas ce que vous voulez, c' est que vous en avez été empêché par une cause étrangère ; et lorsque vous ne voulez pas ce qu' il faut, le défaut en arrive toujours infailliblement par votre propre dépravation : si bien que le premier n' est tout au plus qu' un pur malheur, et le second toujours une faute ; et en cela même que c' est une faute, qui ne voit, s' il a des yeux, que c' est sans comparaison un plus grand malheur ? Ainsi l' on ne peut nier sans perdre le sens qu' il ne soit bien plus nécessaire à la félicité véritable d' avoir une volonté bien réglée que d' avoir une puissance bien étendue. Et c' est ici, chrétiens, que je ne puis assez m' étonner du dérèglement de nos affections et de la corruption de nos jugements. Nous laissons la règle, dit saint Augustin, et nous soupirons après la puissance. Aveugles, qu' entreprenons-nous ? La félicité a deux parties, et nous croyons la posséder toute entière pendant que nous faisons une distraction violente de ses deux parties. Encore rejetons-nous la plus nécessaire ; et celle que nous choisissons, étant séparée de sa compagne, bien loin de nous rendre heureux, ne fait qu' augmenter le poids de notre misère. Car que peut servir la puissance à une volonté déréglée, sinon qu' étant misérable en voulant le mal, elle le devient encore plus en l' exécutant ? Ne disions-nous pas dimanche dernier que le grand crédit des pécheurs est un fléau que Dieu leur envoie ? Pourquoi ? Sinon, chrétiens, qu' en joignant l' exécution au mauvais désir, c' est jeter du poison sur une plaie déjà mortelle, c' est ajouter le comble. N' est-ce pas mettre le feu à l' humeur maligne dont le venin nous dévore déjà les entrailles ? Le fils de Dieu reconnaît que Pilate a reçu d' en haut une grande puissance sur sa divine personne ; si la volonté de cet homme eût été réglée, il eût pu s' estimer heureux en faisant servir ce pouvoir, sinon à punir l' injustice et la calomnie, du moins à délivrer l' innocence. Mais, parce que sa volonté était corrompue par une lâcheté honteuse à son rang, cette puissance ne lui a servi qu' à l' engager contre sa pensée dans le crime du déicide. C' est donc le dernier des aveuglements, avant que notre volonté soit bien ordonnée, de désirer une puissance qui se tournera contre nous-mêmes, et sera fatale à notre bonheur, parce qu' elle sera funeste à notre vertu. Notre grand Dieu, messieurs, nous donne une autre conduite ; il veut nous mener par des voies unies, et non pas par des précipices. C' est pourquoi il enseigne à ses serviteurs, non à désirer de pouvoir beaucoup, mais à s' exercer à vouloir le bien ; à régler leurs désirs avant que de songer à les satisfaire ; à commencer leur félicité par une volonté bien ordonnée, avant que de la consommer par une puissance absolue. Mais il est temps, chrétiens, que nous fassions une application plus particulière de cette belle doctrine de saint Augustin. Que demandez-vous, ô mortels ? Quoi ? Que Dieu vous donne beaucoup de puissance ? Et moi, je réponds avec le sauveur : vous ne savez ce que vous demandez . Considérez bien où vous êtes ; voyez la mortalité qui vous accable, regardez cette figure du monde qui passe . Parmi tant de fragilité, sur quoi pensez-vous soutenir cette grande idée de puissance ? Certainement un si grand nom doit être appuyé sur quelque chose : et que trouverez-vous sur la terre qui ait assez de force et de dignité pour soutenir le nom de puissance ? Ouvrez les yeux, pénétrez l' écorce : la plus grande puissance du monde ne peut s' étendre plus loin que d' ôter la vie à un homme ; est-ce donc un si grand effort que de faire mourir un mortel, que de hâter de quelques moments le cours d' une vie qui se précipite d' elle-même ? Ne croyez donc pas, chrétiens, qu' on puisse jamais trouver du pouvoir où règne la mortalité : (...). Et ainsi, dit saint Augustin, c' est une sage providence : le partage des hommes mortels, c' est d' observer la justice ; la puissance leur sera donnée au séjour d' immortalité : (...). Que demandons-nous davantage ? Si nous voulons ce qu' il faut dans la vie présente, nous pourrons tout ce que nous voudrons dans la vie future. Réglons notre volonté par l' amour de la justice : Dieu nous couronnera en son temps par la communication de son pouvoir. Si nous donnons ce moment de la vie présente à composer nos moeurs, il donnera l' éternité tout entière à contenter nos désirs. Je crois que vous voyez maintenant, messieurs, quelle sorte de puissance nous devons désirer durant cette vie : puissance pour régler nos moeurs, pour modérer nos passions, pour nous composer selon Dieu ; puissance sur nous-mêmes, puissance contre nous-mêmes, ou plutôt, dit saint Augustin, puissance pour nous-mêmes contre nous-mêmes : (...). ô puissance peu enviée ! Et toutefois c' est la véritable. Car on combat notre puissance en deux sortes : ou bien en nous empêchant dans l' exécution de nos entreprises, ou bien en nous troublant dans le droit que nous avons de nous résoudre ; on attaque dans ce dernier l' autorité même du commandement, et c' est la véritable servitude. Voyons l' exemple de l' un et de l' autre dans une même maison. Joseph était esclave chez Putiphar, et la femme de ce seigneur d' égypte y est la maîtresse. Celui-là, dans le joug de la servitude, n' est pas maître de ses actions ; et celle-ci, tyrannisée par sa passion, n' est pas même maîtresse de ses volontés. Voyez où l' a portée un amour infâme. Ha ! Sans doute, à moins que d' avoir un front d' airain, elle avait honte en son coeur de cette bassesse ; mais sa passion furieuse lui commandait au dedans comme à un esclave : appelle ce jeune homme, confesse ton faible, abaisse-toi devant lui, rends-toi ridicule. Que lui pouvait conseiller de pis son plus cruel ennemi ? C' est ce que sa passion lui commande. Qui ne voit que, dans cette femme, la puissance est liée bien plus fortement qu' elle n' est dans son propre esclave ? Cent tyrans de cette sorte captivent nos volontés, et nous ne soupirons pas ! Nous gémissons quand on lie nos mains, et nous portons sans peine ces fers invisibles dans lesquels nos coeurs sont enchaînés ! Nous crions qu' on nous violente quand on enchaîne les ministres, les membres qui exécutent ; et nous ne soupirons pas quand on captive la maîtresse même, la raison et la volonté qui commande ! éveille toi, pauvre esclave, et reconnais enfin cette vérité, que, si c' est une grande puissance de pouvoir exécuter ses desseins, la grande et la véritable, c' est de régner sur ses volontés. Quiconque aura su goûter la douceur de cet empire, se souciera peu, chrétiens, du crédit et de la puissance que peut donner la fortune. Et en voici la raison : c' est qu' il n' y a point de plus grand obstacle à se commander ainsi soi-même que d' avoir autorité sur les autres. En effet, il y a en nous une certaine malignité qui a répandu dans nos coeurs le principe de tous les vices. Ils sont cachés et enveloppés en cent replis tortueux, et ils ne demandent qu' à montrer la tête. Le meilleur moyen de les réprimer, c' est de leur ôter le pouvoir. Saint Augustin l' avait bien compris, que, pour guérir la volonté, il faut réprimer la puissance : (...). Eh quoi donc ! Des vices cachés en sont-ils moins vices ? Est-ce l' accomplissement qui en fait la corruption ? Comment donc est-ce guérir la volonté que de laisser le venin dans le fond du coeur ? Voici le secret : on se lasse de vouloir toujours l' impossible, de faire toujours des desseins à faux, de n' avoir que la malice du crime. C' est pourquoi une malice frustrée commence à déplaire ; on se remet, on revient à soi à la faveur de son impuissance ; on prend aisément le parti de modérer ses désirs. On le fait premièrement par nécessité ; mais enfin, comme la contrainte est importune, on y travaille sérieusement et de bonne foi, et on bénit son peu de puissance, le premier appareil qui a donné le commencement à la guérison. Par une raison contraire, qui ne voit que plus on sort de la dépendance, plus on rend ses vices indomptables ? Nous sommes des enfants qui avons besoin d' un tuteur sévère, la difficulté ou la crainte. Si on lève ces empêchements, nos inclinations corrompues commencent à se remuer et à se produire, et oppriment notre liberté sous le joug de leur licence effrénée. Ha ! Nous ne le voyons que trop tous les jours. Ainsi vous voyez, messieurs, combien la fortune est trompeuse, puisque, bien loin de nous donner la puissance, elle ne nous laisse pas même la liberté. Ce n' est pas sans raison, messieurs, que le fils de Dieu nous instruit à craindre les grands emplois ; c' est qu' il sait que la puissance est le principe le plus ordinaire de l' égarement ; qu' en l' exerçant sur les autres, on la perd souvent sur soi-même ; enfin qu' elle est semblable à un vin fumeux qui fait sentir sa force aux plus sobres. Celui-là sera le maître de ses volontés, qui saura modérer son ambition, qui se croira assez puissant pourvu qu' il puisse régler ses désirs, et être assez désabusé des choses humaines pour ne point mesurer sa félicité à l' élévation de sa fortune. Mais écoutons, chrétiens, ce que nous opposent les ambitieux. Il faut, disent-ils, se distinguer ; c' est une marque de faiblesse de demeurer dans le commun ; les génies extraordinaires se démêlent toujours de la troupe, et forcent les destinées. Les exemples de ceux qui s' avancent semblent reprocher aux autres leur peu de mérite ; et c' est sans doute ce dessein de se distinguer qui pousse l' ambition aux derniers excès. Je pourrais combattre par plusieurs raisons cette pensée de se discerner. Je pourrais vous représenter que c' est ici un siècle de confusion, où toutes choses sont mêlées ; qu' il y a un jour arrêté à la fin des siècles pour séparer les bons d' avec les mauvais, et que c' est à ce grand et éternel discernement que doit aspirer de toute sa force une ambition chrétienne. Je pourrais ajouter encore que c' est en vain qu' on s' efforce de se distinguer sur la terre, où la mort nous vient bientôt arracher de ces places éminentes, pour nous abîmer avec tous les autres dans le néant commun de la nature ; de sorte que les plus faibles, se riant de votre pompe d' un jour et de votre discernement imaginaire, vous diront avec le prophète : ô homme puissant et superbe, qui pensiez par votre grandeur vous être tiré du pair, " vous voilà blessé comme nous, et vous êtes fait semblable à nous : (...) " . Mais, sans m' arrêter à ces raisons, je demanderai seulement à ces âmes ambitieuses par quelles voies elles prétendent de se distinguer. Celle du vice est honteuse ; celle de la vertu est bien longue. La vertu ordinairement n' est pas assez souple pour ménager la faveur des hommes ; et le vice, qui met tout en oeuvre, est plus actif, plus pressant, plus prompt que la vertu, qui ne sort point de ses règles, qui ne marche qu' à pas comptés, qui ne s' avance que par mesure. Ainsi vous vous ennuierez d' une si grande lenteur ; peu à peu votre vertu se relâchera, et après elle abandonnera tout à fait sa première régularité, pour s' accommoder à l' humeur du monde. Ha ! Que vous feriez bien plus sagement de renoncer tout à coup à l' ambition ! Peut-être qu' elle vous donnera de temps en temps quelques légères inquiétudes ; mais toujours en aurez-vous bien meilleur marché, et il vous sera bien plus aisé de la retenir que lorsque vous lui aurez laissé prendre goût aux honneurs et aux dignités. Vivez donc content de ce que vous êtes, et surtout que le désir de faire du bien ne vous fasse pas désirer une condition plus relevée. C' est l' appât ordinaire des ambitieux : ils plaignent toujours le public, ils s' érigent en réformateurs des abus, ils deviennent sévères censeurs de tous ceux qu' ils voient dans les grandes places. Pour eux, que de beaux desseins ils méditent ! Que de sages conseils pour l' état ! Que de grands sentiments pour l' église ! Que de saints règlements pour un diocèse ! Au milieu de ces desseins charitables et de ces pensées chrétiennes, ils s' engagent dans l' amour du monde, ils prennent insensiblement l' esprit du siècle ; et puis, quand ils sont arrivés au but, il faut attendre les occasions, qui ne marchent qu' à pas de plomb, et qui enfin n' arrivent jamais. Ainsi périssent tous ces beaux desseins et s' évanouissent comme un songe toutes ces grandes pensées. Par conséquent, chrétiens, sans soupirer ardemment après une plus grande puissance, songeons à rendre bon compte de tout le pouvoir que Dieu nous confie. Un fleuve, pour faire du bien, n' a que faire de passer ses bords ni d' inonder la campagne ; en coulant paisiblement dans son lit, il ne laisse pas d' arroser la terre et de présenter ses eaux aux peuples pour la commodité publique. Ainsi, sans nous mettre en peine de nous déborder par des pensées ambitieuses, tâchons de nous étendre bien loin par des sentiments de bonté ; et, dans des emplois bornés, ayons une charité infinie. Telle doit être l' ambition du chrétien, qui, méprisant la fortune, se rit de ses vaines promesses, et n' appréhende pas ses revers, desquels il me reste à vous dire un mot dans ma dernière partie. Second point. La fortune, trompeuse en toute autre chose, est du moins sincère en ceci, qu' elle ne nous cache pas ses tromperies ; au contraire, elle les étale dans le plus grand jour, et, outre des légèretés ordinaires, elle se plaît de temps en temps d' étonner le monde par des coups d' une surprise terrible, comme pour rappeler toute sa force en la mémoire des hommes, et de peur qu' ils oublient jamais ses inconstances, sa malignité, ses bizarreries. C' est ce qui m' a fait souvent penser que toutes les complaisances de la fortune ne sont pas des faveurs, mais destrahisons ; qu' elle ne nous donne que pour avoir prise sur nous, et que les biens que nous recevons de sa main ne sont pas tant des présents qu' elle nous fait que des gages que nous lui donnons pour être éternellement ses captifs, assujettis aux retours fâcheux de sa dure et malicieuse puissance. Cette vérité, établie sur tant d' expériences convaincantes, devrait détromper les ambitieux de tous les biens de la terre ; et c' est au contraire ce qui les engage. Car, au lieu d' aller à un bien solide et éternel, sur lequel le hasard ne domine pas, et de mépriser par cette vue la fortune toujours changeante, la persuasion de son inconstance fait qu' on se donne tout à fait à elle, pour trouver des appuis contre elle-même. Car écoutez parler ce politique habile et entendu. La fortune l' a élevé bien haut, et, dans cette élévation, il se moque des petits esprits qui donnent tout au dehors, et qui se repaissent de titres et d' une belle montre de grandeur. Pour lui, il appuie sa famille sur des fondements plus certains, sur des charges considérables, sur des richesses immenses, qui soutiendront éternellement la fortune de sa maison. Il pense s' être affermi contre toute sorte d' attaque. Aveugle et malavisé ! Comme si ces soutiens magnifiques, qu' il cherche contre la puissance de la fortune, n' étaient pas encore de sa dépendance ! C' est trop parler de la fortune dans la chaire de vérité. écoute, homme sage, homme prévoyant, qui étends si loin aux siècles futurs les précautions de ta prudence : c' est Dieu même qui te va parler et qui va confondre tes vaines pensées par la bouche de son prophète ézéchiel : " Assur, dit ce saint prophète, s' est élevé comme un grand arbre, comme les cèdres du Liban : le ciel l' a nourri de sa rosée, la terre l' a engraissé de sa substance ; (les puissances l' ont comblé de leurs bienfaits, et il suçait de son côté le sang du peuple). C' est pourquoi il s' est élevé, superbe en sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses branches, fertile en ses rejetons. les oiseaux faisaient leurs nids sur ses branches , (les familles de ses domestiques) ; les peuples se mettaient à couvert sous son ombre, (un grand nombre de créatures, et les grands et les petits étaient attachés à sa fortune). Ni les cèdres, ni les pins (c' est-à-dire les plus grands de la cour) ne l' égalaient pas : (...). Autant que ce grand arbre s' était poussé en haut, autant semblait-il avoir jeté en bas de fortes et profondes racines. Voilà une grande fortune, un siècle n' en voit pas beaucoup de semblables ; mais voyez sa ruine et sa décadence : " parce qu' il s' est élevé superbement, et qu' il a porté son faîte jusqu' aux nues, et que son coeur s' est enflé dans sa hauteur, pour cela, dit le seigneur, je le couperai par la racine, je l' abattrai d' un grand coup et le porterai par terre ; " (il viendra une disgrâce, et il ne pourra plus se soutenir.) " ceux qui se reposaient sous son ombre se retireront de lui, " de peur d' être accablés sous sa ruine. Il tombera d' une grande chute ; on le verra tout de son long couché sur la montagne, fardeau inutile de la terre : (...). Ou, s' il se soutient durant sa vie, il mourra au milieu de ses grands desseins, et laissera à des mineurs des affaires embrouillées qui ruineront sa famille ; ou Dieu frappera son fils unique, et le fruit de son travail passera en des mains étrangères ; ou Dieu lui fera succéder un dissipateur, qui, se trouvant tout d' un coup dans de si grands biens, dont l' amas ne lui a coûté aucunes peines, se jouera des sueurs d' un homme insensé qui se sera perdu pour le laisser riche ; et devant la troisième génération, le mauvais ménage et les dettes auront consumé tous ses héritages. " les branches de ce grand arbre se verront rompues dans toutes les vallées : " je veux dire, ces terres et ces seigneuries qu' il avait ramassées comme une province, avec tant de soin et de travail, se partageront en plusieurs mains ; et tous ceux qui verront ce grand changement diront en levant les épaules et regardant avec étonnement les restes de cette fortune ruinée : est-ce là que devait aboutir toute cette grandeur formidable au monde ? Est-ce là ce grand arbre dont l' ombre couvrait toute la terre ? Il n' en reste plus qu' un tronc inutile. Est-ce là ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la terre ? Je n' aperçois plus qu' un peu d' écume. ô homme, que penses-tu faire, et pourquoi te travailles-tu vainement ? -mais je saurai bien m' affermir et profiter de l' exemple des autres : j' étudierai le défaut de leur politique et le faible de leur conduite, et c' est là que j' apporterai le remède. -folle précaution ! Car ceux-là ont-ils profité de l' exemple de ceux qui les précédèrent ? ô homme, ne te trompe pas : l' avenir a des événements trop bizarres, et les pertes et les ruines entrent par trop d' endroits dans la fortune des hommes, pour pouvoir être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d' un côté, elle pénètre de l' autre ; elle bouillonne même par dessous la terre. -mais je jouirai de mon travail. -eh quoi ! Pour dix ans de vie ! -mais je regarde ma postérité et mon nom. -mais peut-être que ta postérité n' en jouira pas. -mais peut-être aussi qu' elle en jouira. -et tant de sueurs, et tant de travaux, et tant de crimes, et tant d' injustices, sans pouvoir jamais arracher de la fortune, à laquelle tu te dévoues, qu' un misérable peut-être ! Regarde qu' il n' y a rien d' assuré pour toi, non pas même un tombeau pour graver dessus tes titres superbes, seuls restes de ta grandeur abattue: l' avarice ou la négligence de tes héritiers le refuseront peut-être à ta mémoire, tant on pensera peu à toi quelques années après ta mort ! Ce qu' il y a d' assuré, c' est la peine de tes rapines, la vengeance éternelle de tes concussions et de ton ambition infinie. ô les dignes restes de ta grandeur ! ô les belles suites de ta fortune ! ô folie ! ô illusion, ô étrange aveuglement des enfants des hommes ! Chrétiens, méditez ces choses ; chrétiens, qui que vous soyez, qui croyez vous affermir sur la terre, servez-vous de cette pensée pour chercher le solide et la consistance. Oui, l' homme doit s' affermir ; il ne doit pas borner ses desseins dans des limites si resserrées que celles de cette vie : qu' il pense hardiment à l' éternité. En effet, il tâche, autant qu' il peut, que le fruit de son travail n' ait point de fin ; il ne peut pas toujours vivre, mais il souhaite que son ouvrage subsiste toujours : son ouvrage, c' est sa fortune, qu' il tâche, autant qu' il lui est possible, de faire voir aux siècles futurs telle qu' il l' a faite. Il y a dans l' esprit de l' homme un désir avide de l' éternité : si on le sait appliquer, c' est notre salut. Mais voici l' erreur : c' est que l' homme l' attache à ce qu' il aime ; s' il aime les biens périssables, il y médite quelque chose d' éternel ; c' est pourquoi il cherche de tous côtés des soutiens à cet édifice caduc, soutiens aussi caducs que l' édifice même qui lui paraît chancelant. ô homme, désabuse-toi : si tu aimes l' éternité, cherche-la donc en elle-même, et ne crois pas pouvoir appliquer sa consistance inébranlable à cette eau qui passe et à ce sable mouvant. ô éternité, tu n' es qu' en Dieu ; mais plutôt, ô éternité, tu es Dieu même ! C' est là que je veux chercher mon appui, mon établissement, ma fortune, mon repos assuré, et en cette vie et en l' autre. (...). Sermon Sur La Passion. Le testament de Jésus-Christ a été scellé et cacheté durant tout le cours de sa vie. Il est ouvert aujourd' hui publiquement sur le calvaire pendant que l' on y étend Jésus à la croix. C' est là qu' on voit ce testament gravé en caractères sanglants sur sa chair indignement déchirée ; autant de plaies, autant de lettres ; autant de gouttes de sang qui coulent de cette victime innocente, autant de traits qui portent empreintes les dernières volontés de ce divin testateur. Heureux ceux qui peuvent entendre cette belle et admirable disposition que Jésus a faite en notre faveur, et qu' il a confirmée par sa mort cruelle ! Nul ne peut connaître cette écriture, que l' esprit de Jésus ne l' éclaire et que le sang de Jésus ne le purifie. Ce testament est ouvert à tous, et les juifs et les gentils voient le sang et les plaies ; mais ceux-là n' y voient que scandale, et ceux-ci n' y voient que folie . Il n' y a que nous, chrétiens, qui apprenons de Jésus-Christ même que le sang qui coule de ses blessures est le sang du nouveau testament ; et nous sommes ici assemblés, non tant pour écouter que pour voir nous-mêmes dans la passion du fils de Dieu la dernière volonté de ce cher sauveur, qui nous a donné toutes choses, quand il s' est lui-même donné pour être le prix de nos âmes. Il y a dans un testament trois choses considérables : on regarde en premier lieu si le testament est bon et valide ; on regarde en second lieu de quoi dispose le testateur en faveur de ses héritiers ; et on regarde en troisième lieu ce qu' il leur ordonne. Appliquons ceci, chrétiens, à la dernière volonté de Jésus mourant : voyons la validité de ce testament mystique, par le sang et par la mort du testateur ; voyons la munificence de ce testament, par les biens que Jésus-Christ nous y laisse ; voyons l' équité de ce testament, par les choses qu' il nous y ordonne. Disons encore une fois, afin que tout le monde l' entende, et proposons le sujet de tout ce discours. J' ai dessein de vous faire lire le testament de Jésus, écrit et enfermé dans sa passion ; pour cela, je vous montrerai combien ce testament est inébranlable, parce que Jésus-Christ l' a écrit de son propre sang ; combien ce testament nous est utile, parce que Jésus nous y laisse la rémission de nos crimes ; combien ce testament est équitable, parce que Jésus nous y ordonne la société de ses souffrances. Voilà les trois points de ce discours. Le premier nous expliquera le fond du mystère de la passion, et les deux autres en feront voir l' application et l' utilité : c' est ce que j' espère de vous faire entendre avec le secours de la grâce. Premier point. Comme toutes nos prétentions sont uniquement appuyées sur la dernière disposition de Jésus mourant, il faut établir avant toutes choses la validité de cet acte, qui est notre titre fondamental ; ou plutôt, comme ce que fait Jésus-Christ se soutient assez de soi-même, il ne faut pas tant l' établir qu' en méditer attentivement la fermeté immobile, afin d' appuyer dessus notre foi. Considérons donc, chrétiens, quelle est la nature du testament de Jésus : disons en peu de paroles ce qui sera de doctrine, et seulement pour servir d' appui ; et ensuite venons bientôt à l' application. Un testament, pour être valide, doit être fait selon les lois. Chaque peuple, chaque nation a ses lois particulières ; Jésus, soumis et obéissant, avait reçu la sienne de son père ; et comme, dans l' ordre des choses humaines, il y a des testaments qui doivent être écrits tout entiers de la propre main du testateur, celui de notre sauveur a ceci de particulier, qu' il devait être écrit de son propre sang et ratifié par sa mort, et par sa mort violente. Dure condition, qui est imposée à ce charitable testateur ; mais condition nécessaire, que saint Paul nous a expliquée dans la divine épître aux hébreux. un testament , dit ce grand apôtre, n' a de force que par le décès de celui qui teste : tant qu' il vit, le testament n' a pas son effet ; de sorte que c' est la mort qui le rend fixe et invariable . C' est la loi générale des testaments. il fallait donc , dit l' apôtre, que Jésus mourût, afin que le nouveau testament, qu' il a fait en notre faveur, fût confirmé par sa mort . Une mort commune ne suffisait pas : il fallait qu' elle fût tragique et sanglante ; il fallait que tout son sang fût versé et toutes ses veines épuisées, afin qu' il nous pût dire aujourd' hui : ce sang, que vous voyez répandu pour la rémission des péchés, c' est le sang du nouveau testament, qui est rendu immuable par ma mort cruelle et ignominieuse : (...). Que si vous me demandez pourquoi ce fils bien-aimé avait reçu d' en haut cette loi si dure, de ne pouvoir disposer d' aucun de ses biens que sous une condition si onéreuse, je vous répondrai, en un mot, que nos péchés l' exigeaient ainsi. Oui, Jésus eût bien pu donner, mais nous n' étions pas capables de rien recevoir ; notre crime nous rendait infâmes et entièrement incapables de recevoir aucun bien : car les lois ne permettent pas de disposer de ses biens en faveur des criminels condamnés, tels que nous étions par une juste sentence. Il fallait donc auparavant expier nos crimes : c' est pourquoi le charitable Jésus, voulant nous donner ses biens qui nous enrichissent, il nous donne auparavant son sang qui nous lave, afin qu' étant purifiés, nous fussions capables de recevoir le don qu' il nous a fait de tous ses trésors. Allez donc, ô mon cher sauveur, allez au jardin des olives, allez en la maison de Caïphe, allez au prétoire de Pilate, allez enfin au calvaire, et répandez partout avec abondance ce sang du nouveau testament, par lequel nos crimes sont expiés et entièrement abolis. C' est ici qu' il faut commencer à contempler Jésus-Christ dans sa passion douloureuse, et à voir couler ce sang précieux de la nouvelle alliance, par lequel nous avons été rachetés. Et ce qui se présente d' abord à mes yeux, c' est que ce divin sang coule de lui-même dans le jardin des olives ; les habits de mon sauveur sont percés et la terre toute humectée de cette sanglante sueur qui ruisselle du corps de Jésus. ô Dieu ! Quel est ce spectacle qui étonne toute la nature humaine ? Ou plutôt quel est ce mystère qui nettoie et qui sanctifie la nature humaine ? Je vous prie de le bien entendre. N' est-ce pas que notre sauveur savait que notre salut était dans son sang, et que, pressé d' une ardeur immense de sauver nos âmes, il ne peut plus retenir ce sang, qui contient en soi notre vie bien plus que la sienne ? Il le pousse donc au dehors par le seul effort de sa charité ; de sorte qu' il semble que ce divin sang, avide de couler pour nous, sans attendre la violence étrangère, se déborde déjà de lui-même, poussé par le seul effort de la charité. Allons, mes frères, recevoir ce sang : " ha ! Terre, ne le cache pas : (...) : c' est pour nos âmes qu' il est répandu, et c' est à nous de le recueillir avec une foi pieuse. Mais cette sueur inouïe me découvre encore un autre mystère. Dans ce désir infini que Jésus avait d' expier nos crimes, il s' était abandonné volontairement à une douleur infinie de tous nos excès : il les voyait tous en particulier, et s' en affligeait sans mesure, comme si lui-même les avait commis, car il en était chargé devant Dieu. Oui, mes frères, nos iniquités venaient fondre sur lui de toutes parts, et il pouvait bien dire avec David : " (...) : les torrents des péchés m' accablent. " de là ce trouble où il est entré, lorsqu' il dit : mon âme est troublée ; de là ces angoisses inexplicables qui lui font prononcer ces mots, dans l' excès de son accablement : " mon âme est triste jusques à mourir : (...) " . Car, en effet, chrétiens, la seule immensité de cette douleur lui aurait donné le coup de la mort, s' il n' eût lui-même retenu son âme pour se réserver à de plus grands maux, et boire tout le calice de sa passion. Ne voulant donc pas encore mourir dans le jardin des olives, parce qu' il devait, pour ainsi dire, sa mort au calvaire, il laisse néanmoins déborder son sang, pour nous convaincre, mes frères, que nos péchés, oui, nos seuls péchés, sans le secours des bourreaux, pouvaient lui donner la mort. L' eussiez-vous pu croire, ô pécheur, que le péché eût une si grande et si malheureuse puissance ? Ha ! Si nous ne voyions défaillir Jésus qu' entre les mains des soldats qui le fouettent, qui le tourmentent, qui le crucifient, nous n' accuserions de sa mort que ses supplices : maintenant que nous le voyons succomber dans le jardin des olives, où il n' a que nos péchés pour persécuteurs, accusons-nous nous-mêmes de ce déicide ; pleurons, gémissons, battons nos poitrines, et tremblons jusqu' au fond de nos consciences. Et comment pouvons-nous n' être pas saisis de frayeur, ayant en nous-mêmes, au dedans du coeur, une cause de mort si certaine ? Si le seul péché suffisait pour faire mourir un Dieu, comment pourraient subsister des hommes mortels, ayant un tel poison dans les entrailles ? Non, non, nous ne subsistons que par un miracle continuel de miséricorde ; et la même puissance divine qui a retenu miraculeusement l' âme du sauveur pour accomplir son supplice, retient la nôtre pour accomplir, ou plutôt pour commencer notre pénitence. Après que notre sauveur a fait couler son sang par le seul effort de sa charité affligée, vous pouvez bien croire, mes frères, qu' il ne l' aura pas épargné entre les mains des juifs et des romains, cruels persécuteurs de son innocence. Partout où Jésus a été pendant la suite de sa passion, une cruauté furieuse l' a chargé de mille plaies. Si nous avons dessein de l' accompagner dans tous les lieux différents où il a paru, nous verrons partout des traces sanglantes qui nous marqueront les chemins : et la maison du pontife, et le tribunal du juge romain, et le gibet et les corps de garde où Jésus a été livré à l' insolence brutale des soldats, et enfin toutes les rues de Jérusalem sont teintes de ce divin sang qui a purifié le ciel et la terre. Je ne finirais jamais ce discours, si j' entreprenais de vous raconter toutes les cruelles circonstances où ce sang innocent a été versé : il me suffit de vous dire qu' en ce jour de sang et de carnage, en ce jour funeste et salutaire tout ensemble, où la puissance des ténèbres avait reçu toute licence contre Jésus-Christ, il renonce volontairement à tout l' usage de la sienne ; si bien qu' en même temps que ses ennemis sont dans la disposition de tout entreprendre, il se réduit volontairement à la nécessité de tout endurer. Dieu, par l' effet du même conseil, lâche la bride sans mesure à la fureur de ses envieux, et il resserre en même temps toute la puissance de son fils : pendant qu' il déchaîne contre lui toute la fureur des enfers, il retire de lui toute la protection du ciel, afin que ses souffrances montent jusqu' au comble, et qu' il s' expose lui-même nu et désarmé, sans force et sans résistance, à quiconque aurait envie de lui faire insulte. Après cela, chrétiens, faut-il que je vous raconte le détail infini de ses douleurs ? Faut-il que je vous décrive comme il est livré sans miséricorde, tantôt aux valets, tantôt aux soldats, pour être l' unique objet de leur dérision sanglante, et souffrir de leur insolence tout ce qu' il y a de dur et d' insupportable dans une raillerie inhumaine et dans une cruauté malicieuse ? Faut-il que je vous le représente, ce cher sauveur, lassant sur son corps à plusieurs reprises toute la force des bourreaux, usant sur son dos toute la dureté des fouets, émoussant en sa tête toute la pointe des épines ? ô testament mystique du divin Jésus ! Que de sang vous coûtez à cet homme-dieu, afin de vous faire valoir pour notre salut ! Tant de sang répandu ne suffit pas pour écrire ce testament, il faut maintenant épuiser les veines pour l' achever à la croix. Mes frères, je vous en conjure, soulagez ici mon esprit ; méditez vous-mêmes Jésus crucifié, et épargnez-moi la peine de vous décrire ce qu' aussi bien les paroles ne sont pas capables de vous faire entendre. Contemplez ce que souffre un homme qui a tous les membres brisés et rompus par une suspension violente ; qui, ayant les mains et les pieds percés, ne se soutient plus que sur ses blessures, et tire ses mains déchirées de tout le poids de son corps entièrement abattu par la perte du sang ; qui, parmi cet excès de peine, ne semble élevé si haut que pour découvrir de loin un peuple infini qui se moque, qui remue la tête, qui fait un sujet de risée d' une extrémité si déplorable. Et après cela, chrétiens, ne vous étonnez pas si Jésus dit qu' il n' y a point de douleur semblable à la sienne . Laissons attendrir nos coeurs à cet objet de pitié ; ne sortons pas les yeux secs de ce grand spectacle du calvaire. Il n' y a point de coeur assez dur pour voir couler le sang humain sans en être ému. Mais le sang de Jésus porte dans les coeurs une grâce de componction, une émotion de pénitence. Ceux qui demeurèrent auprès de sa croix et qui lui virent rendre les derniers soupirs, s' en retournèrent, dit saint Luc, frappant leur poitrine . Jésus-Christ, mourant d' une mort cruelle et versant sans réserve son sang innocent, avait répandu sur tout le calvaire un esprit de componction et de pénitence. Ne soyons pas plus durs que les juifs ; faisons retentir le calvaire de nos cris et de nos sanglots. Pleurons amèrement nos péchés ; irritons-nous saintement contre nous-mêmes. Rompons tous ces indignes commerces ; quittons cette vie mondaine et licencieuse ; portons en nous la mort de Jésus-Christ ; rendons-nous dignes par la pénitence d' avoir part à la grâce de son testament. Il est fait, il est signé, il est immuable ; Jésus a donné tout son sang pour le valider. Je me trompe, il en reste encore : il y a une source de sang et de grâce qui n' a pas encore été ouverte. Venez, ô soldat, percez son côté ; un secret réservoir de sang doit encore couler sur nous par cette blessure. Voyez ruisseler ce sang et cette eau du côté percé de Jésus : c' est l' eau sacrée du baptême, c' est l' eau de la pénitence, l' eau de nos larmes pieuses. Que cette eau est efficace pour laver nos crimes ! Mais, mes frères, elle ne peut rien qu' étant jointe au sang de Jésus, dont elle tire toute sa vertu. Coulez donc, ondes bienheureuses de la pénitence, mais coulez avec le sang de Jésus, pour être capables de laver les âmes. Chrétiens, j' entends le mystère ; je découvre la cause profonde pour laquelle le divin sauveur, prodiguant tant de sang avant sa mort, nous en gardait encore après sa mort même : celui qu' il répand avant sa mort faisait le prix de notre salut ; celui qu' il répand après nous en montre l' application par les sacrements de l' église. Disposons-nous donc, chrétiens, à nous appliquer le sang de Jésus, ce sang du nouveau testament, en méditant qu' il nous est donné pour la rémission de nos crimes. C' est ma seconde partie. Second point. Jésus-Christ, pour nous mériter la rémission de nos péchés, nous en a premièrement mérité la haine ; et les douleurs de sa passion portent grâce dans les coeurs pour les détester. Ainsi, pour nous rendre dignes de mériter ce pardon, cherchons dans sa passion les motifs d' une sainte horreur contre les désordres de notre vie. Pour cela, il nous faut entendre ce que le péché en général, et ce que tous les crimes en particulier ont fait souffrir au fils de Dieu, et apprendre à détester le péché par le mal qu' il a fait à notre sauveur. Le péché en général porte séparation d' avec Dieu, et attache très intime à la créature. Deux attraits nous sont présentés, avec ordre indispensable de prendre parti : d' un côté, le bien incréé ; de l' autre, le bien sensible ; et le coeur humain, par un choix indigne, abandonne le créateur pour la créature. Qu' a porté le divin sauveur pour cette indigne préférence ? La honte de voir Barabbas, insigne voleur, préféré publiquement à lui-même par les sentiments de tout un grand peuple. Ne frémissons pas vainement contre l' aveugle fureur de ce peuple ingrat : tous les jours, pour faire vivre en nos coeurs une créature chérie, nous faisons mourir Jésus-Christ ; nous crions qu' on l' ôte, qu' on le crucifie ; nous-mêmes nous le crucifions de nos propres mains, et nous foulons aux pieds, dit le saint apôtre, le sang du nouveau testament, répandu pour laver nos crimes. Mais l' attache aveugle à la créature au préjudice du créateur a mérité à notre sauveur un supplice bien plus terrible ; c' est d' avoir été délaissé de Dieu. Car écoutez comme il parle : mon Dieu, mon Dieu, dit Jésus, pourquoi m' avez-vous abandonné ? Arrêtons ici, chrétiens ; méditons la force de cette parole, et la grâce qu' elle porte en nous pour nous faire détester nos crimes. C' est un prodige inouï qu' un dieu persécute un dieu, qu' un dieu abandonne un dieu ; qu' un dieu délaissé se plaigne, et qu' un dieu délaissant soit inexorable : c' est ce qui se voit sur la croix. La sainte âme de mon sauveur est remplie de la sainte horreur d' un dieu tonnant ; et comme elle se veut rejeter entre les bras de ce dieu pour y chercher son soutien, elle voit qu' il tourne la face, qu' il la délaisse, qu' il l' abandonne, qu' il la livre toute entière en proie aux fureurs de sa justice irritée. Où sera votre secours, ô Jésus ? Poussé à bout par les hommes avec la dernière violence, vous vous jetez entre les bras de votre père ; et vous vous sentez repoussé, et vous voyez que c' est lui-même qui vous persécute, lui-même qui vous délaisse, lui-même qui vous accable par le poids intolérable de ses vengeances ! Chrétiens, quel est ce mystère ? Nous avons délaissé le dieu vivant, et il est juste qu' il nous délaisse par un sentiment de dédain, par un sentiment de colère, par un sentiment de justice : de dédain, parce que nous l' avons méprisé ; de colère, parce que nous l' avons outragé ; de justice, parce que nous avons violé ses lois et offensé sa justice. Créature folle et fragile, pourras-tu supporter le dédain d' un dieu, et la colère d' un dieu, et la justice d' un dieu ? Ha ! Tu serais accablée sous ce poids terrible. Jésus se présente pour le porter: il porte le dédain d' un dieu, parce qu' il crie et que son père ne l' écoute pas ; et la colère d' un dieu, parce qu' il prie et que son père ne l' exauce pas ; et la justice d' un dieu, parce qu' il souffre et que son père ne s' apaise pas. Il ne s' apaise pas sur son fils, mais il s' apaise sur nous. Pendant cette guerre ouverte qu' un dieu vengeur faisait à son fils, le mystère de notre paix s' achevait ; on avançait pas à pas la conclusion d' un si grand traité ; et Dieu était en Christ, dit le saint apôtre, se réconciliant le monde . Comme on voit quelquefois un grand orage : le ciel semble s' éclater et fondre tout entier sur la terre ; mais en même temps on voit qu' il se décharge peu à peu, jusqu' à ce qu' il reprenne enfin sa première sérénité, calmé et apaisé, si je puis parler de la sorte, par sa propre indignation ; ainsi la justice divine, éclatant sur le fils de Dieu de toute sa force, se passe peu à peu en se déchargeant ; la nue crève et se dissipe ; Dieu commence à ouvrir aux enfants d' Adam cette face bénigne et riante ; et, par un retour admirable qui comprend tout le mystère de notre salut, pendant qu' il délaisse son fils innocent pour l' amour des hommes coupables, il embrasse tendrement les hommes coupables pour l' amour de son fils innocent. Jetons-nous donc, chrétiens, dans les horreurs salutaires du délaissement de Jésus ; comprenons ce que c' est que de délaisser Dieu et d' être délaissé de Dieu. Nos coeurs sont attachés à la créature ; elle y règne, elle en exclut Dieu : c' est pour cela que cet outrage est extrême, puisque c' est pour le réparer que Jésus s' expose à porter pour nous le délaissement et le dédain de son propre père. Retournons à Dieu, chrétiens, et recevons aujourd' hui la grâce de réunion avec Dieu, que ce délaissement nous mérite. Mais poussons encore plus loin, et voyons dans la passion de notre sauveur tous les motifs particuliers que nous avons de nous détacher de la créature. Il faut donc savoir, chrétiens, qu' il y a dans la créature un principe de malignité qui a fait dire à saint Jean, non seulement que le monde est malin, mais qu' il n' est autre chose que malignité . Mais, pour haïr davantage ce monde malin et rompre les liens qui nous y attachent, il n' y a rien, à mon avis, de plus efficace que de lui voir répandre contre le sauveur toute sa malice et tout son venin. Venez donc connaître le monde en la passion de Jésus ; venez voir ce qu' il faut attendre de l' amitié, de la haine, de l' indifférence des hommes ; de leur prudence, de leur imprudence ; de leurs vertus, de leurs vices ; de leur appui, de leur abandon ; de leur probité et de leur injustice. Tout est changeant, tout est infidèle, tout se tourne en affliction et en croix ; et Jésus nous en est un exemple. Oui, mes frères, tout se tourne en croix ; et premièrement les amis. Ou ils se détachent par intérêt, ou ils nous perdent par leurs tromperies, ou ils nous quittent par faiblesse, ou ils nous secourent à contretemps, selon leur humeur et non pas selon nos besoins ; et toujours ils nous accablent. Le perfide Judas nous fait voir la malignité de l' intérêt, qui rompt les amitiés les plus saintes. Jésus l' avait appelé parmi ses apôtres ; Jésus l' avait honoré de sa confiance particulière et l' avait établi le dispensateur de toute son économie : cependant, ô malice du coeur humain ! Ce n' est point ni un ennemi ni un étranger, c' est Judas, ce cher disciple, cet intime ami, qui le trahit, qui le livre, qui le vole premièrement, et après le vend lui-même pour un léger intérêt : tant l' amitié, tant la confiance est faible contre l' intérêt ! Ne dites pas : je choisirai bien ; qui sait mieux choisir que Jésus ? Ne dites pas : je vivrai bien avec mes amis ; qui les a traités plus bénignement que Jésus, la bonté et la douceur même ? Détestons donc l' avarice, qui a fait premièrement un voleur et ensuite un traître même d' un apôtre, et n' ayons jamais d' assurance où nous voyons l' entrée au moindre intérêt. C' est toujours l' intérêt qui fait les flatteurs ; et c' est pourquoi ce même Judas, que le démon de l' intérêt possède, s' abandonne par même raison à celui de la flatterie. Il salue Jésus, et il le trahit ; il l' appelle son maître, et il le vend ; il le baise, et il le livre à ses ennemis. C' est l' image parfaite d' un flatteur, qui n' applaudit à toute heure à celui qu' il nomme son maître et son patron, que pour trafiquer de lui, comme parle l' apôtre saint Pierre. " ce sont ceux-là, dit ce grand apôtre, qui, poussés par leur avarice, avec des paroles feintes trafiquent de vous : (...). " toutes leurs louanges sont des pièges ; toutes leurs complaisances sont des embûches. Ils font des traités secrets dans lesquels ils nous comprennent sans que nous le sachions. Ils s' allient avec Judas : que me donnerez-vous, et je vous le mettrai entre les mains ? ainsi ordinairement ils nous vendent, et assez souvent ils nous livrent. Défions-nous donc des louanges et des complaisances des hommes. Regardez bien ce flatteur qui épanche tant de parfums sur votre tête : savez-vous qu' il ne fait que couvrir son jeu, et que, par cette immense profusion de louange qu' il vous donne à pleines mains, il achète la liberté de décrier votre conduite, ou même de vous trahir sans être suspect ? Qui ne te haïrait, ô flatterie ! Corruptrice de la vie humaine, avec tes perfides embrassements et tes baisers empoisonnés, puisque c' est toi qui livres le divin sauveur entre les mains de ses ennemis implacables ? Mais, après avoir vu, messieurs, ce que c' est que des amis corrompus, voyons ce qu' il faut attendre de ceux qui semblent les plus assurés. Faiblesse, méconnaissance, secours en paroles, abandonnement en effet. C' est ce qu' a éprouvé le divin Jésus. Au premier bruit de sa prise, tous ses disciples le quittent par une fuite honteuse. ô cour, à qui je prêche cet évangile, ne te reconnais-tu pas toi-même dans cette histoire ? N' y reconnais-tu pas tes faveurs trompeuses et tes amitiés inconstantes ? Aussitôt qu' il arrive le moindre embarras, tout fuit, tout s' alarme, tout est étonné ; ou l' on garde tout au plus un certain dehors, afin de soutenir pour la forme quelque apparence d' amitié trompeuse et quelque dignité d' un nom si saint. Mais poussons encore plus loin, et voyons la faiblesse de cette amitié, lorsqu' elle semble le plus secourante. C' est le faible des amis du monde de nous vouloir aider selon leur humeur, et non pas selon nos besoins. Pierre entreprend d' assister son maître, et il met la main à l' épée, et il défend par le carnage celui qui ne voulait être défendu que par sa propre innocence. ô Pierre ! Voulez-vous soulager votre divin maître ? Vous le pouvez par la douceur et par la soumission, par votre fidélité persévérante. ô Pierre ! Vous ne le faites pas, parce que ce secours n' est pas selon votre humeur : vous vous abandonnez au transport aveugle d' un zèle inconsidéré ; vous frappez les ministres de la justice, et vous chargez de nouveaux soupçons ce maître innocent qu' on traite déjà de séditieux. C' est ce que fait faire l' amitié du monde : elle veut se contenter elle-même et nous donner le secours qui est conforme à son humeur, et cependant elle nous dénie celui que demanderaient nos besoins. Mais voici, si je ne me trompe, le dernier coup qu' on peut recevoir d' une amitié chancelante : un grand zèle mal soutenu, un commencement de constance qui tombe dans la suite tout à coup, et nous accable plus cruellement que si l' on nous quittait au premier abord. Le même Pierre en est un exemple. Qu' il est ferme ! Qu' il est intrépide ! Il veut mourir pour son maître ; il n' est pas capable de l' abandonner. Il le suit au commencement ; mais, ô fidélité commencée, qui ne sert qu' à percer le coeur de Jésus par un reniement plus cruel, par une perfidie plus criminelle ! Ha ! Que l' amitié de la créature est trompeuse dans ses apparences, corrompue dans ses flatteries, amère dans ses changements, accablante dans ses secours à contretemps et dans ses commencements de constance qui rendent l' infidélité plus insupportable ! Jésus a souffert toutes ces misères, pour nous faire haïr tant de crimes que nous fait faire l' amitié des hommes par nos aveugles complaisances. Haïssons-les, chrétiens, ces crimes, et n' ayons ni d' amitié, ni de confiance, dont Dieu ne soit le motif, dont la charité ne soit le principe. Que lui fera maintenant souffrir la fureur de ses ennemis ? Mille tourments, mille calomnies, plaies sur plaies, douleurs sur douleurs, indignités sur indignités, et, ce qui emporte avec soi la dernière extrémité de souffrances, la risée dans l' accablement, l' aigreur de la raillerie au milieu de la cruauté. C' est une chose inouïe que la cruauté et la dérision se joignent dans toute leur force, parce que l' horreur du sang répandu remplit l' âme d' images funèbres, qui modèrent cette joie malicieuse dont se forme la moquerie. Cependant je vois mon sauveur livré à ses ennemis pour être l' unique objet de leur raillerie, comme un insensé ; de leur fureur, comme un scélérat : en telle sorte, mes frères, que nous voyons régner dans tout le cours de sa passion la risée parmi les douleurs, et l' aigreur de la moquerie dans le dernier emportement de la cruauté. Il le fallait de la sorte, il fallait que mon sauveur fût rassasié d' opprobres , comme avait prédit le prophète ; afin d' expier et de condamner par ses saintes confusions, d' un côté ces moqueries outrageuses, de l' autre ces délicatesses et ce point d' honneur qui fait toutes les querelles. Chrétiens, osez-vous vous abandonner à cet esprit de dérision qui a été si outrageux contre Jésus-Christ ? Qu' est-ce que la dérision, sinon le triomphe de l' orgueil, le règne de l' impudence, la nourriture du mépris, la mort de la société raisonnable, la honte de la modestie et de la vertu ? Ne voyez-vous pas, railleurs à outrance, que d' opprobres et quelle risée vous avez causés au divin Jésus, et ne craignez-vous pas de renouveler ce qu' il y a de plus amer dans sa passion ? Mais vous, esprits ombrageux, qui faites les importants et qui croyez vous faire valoir par votre délicatesse et par vos dédains, dans quel abîme de confusions a été plongé le divin Jésus par cette superbe sensibilité ? Pour expier votre orgueil et votre dédain, il faut que son supplice, tout cruel qu' il est, soit encore beaucoup plus infâme : il faut que ce roi de gloire soit tourné en ridicule de toute manière, par ce roseau, par cette couronne et par cette pourpre ; il faut que l' insulte de la raillerie le poursuive jusque sur la croix et dans les approches mêmes de la mort ; et enfin qu' on invente dans sa passion une nouvelle espèce de comédie, où tout est plein de sang. mes frères , dit le saint apôtre, nous sommes baptisés en sa mort ; et, puisque sa mort est infâme, nous sommes baptisés en sa confusion ; nous avons pris sur nous par le saint baptême toute cette dérision et tous ces opprobres. Eh quoi ! Tant de honte, tant d' ignominie, tant d' étranges dérisions, dans lesquelles nous sommes plongés par le saint baptême, ne seront-elles pas capables d' étouffer en nous les cruelles délicatesses du faux point d' honneur ? Et sera-t-il dit que des chrétiens immoleront encore à cette idole et tant de sang et tant d' âmes que Jésus-Christ a rachetées ? Ha ! Sire, continuez à seconder Jésus-Christ pour empêcher cet opprobre de son église et cet outrage public qu' on fait à l' ignominie de sa croix. Je voulais encore vous représenter ce que font les indifférents ; et je vous dirai, en un mot, qu' entraînés par la fureur, qui est toujours la plus violente, ils prennent le parti des ennemis. Ainsi les romains, que les promesses du messie ne regardaient pas encore, à qui sa venue et son évangile étaient alors indifférents, épousent la querelle des juifs passionnés ; et c' est l' un des effets les plus remarquables de la malignité de l' esprit humain, qui, dans le temps où il est, pour ainsi parler, le plus balancé par l' indifférence, se laisse toujours gagner plus facilement par le penchant de la haine. Je n' ai pas assez de temps pour peser cette circonstance ; mais je ne puis omettre en ce lieu ce que souffre le divin sauveur par l' ambition et la politique du monde, pour expier les péchés que fait faire la politique. Toujours, si l' on n' y prend garde, elle condamne la vérité, elle affaiblit et corrompt malheureusement les meilleures intentions. Pilate nous le fait bien voir, en se laissant lâchement surprendre aux pièges que tendent les juifs à son ambition tremblante. Ces malheureux savent joindre si adroitement à leurs passions les intérêts de l' état, le nom et la majesté de César, qui n' y pensait pas, que Pilate, reconnaissant l' innocence et toujours prêt à l' absoudre, ne laisse pas néanmoins de la condamner. Oh ! Que la passion est hardie, quand elle peut prendre le prétexte du bien de l' état ! Oh ! Que le nom du prince fait souvent des injustices et des violences qui feraient horreur à ses mains, et dont néanmoins quelquefois elles sont souillées, parce qu' elles les appuient, ou du moins qu' elles négligent de les réprimer ! Dieu préserve de tels péchés le plus juste de tous les rois, et que son nom soit si vénérable, qu' il soit toujours si saintement et si respectueusement ménagé, que, bien loin d' opprimer personne, il soit l' espérance et la protection de tous les opprimés, jusqu' aux provinces les plus éloignées de son empire ! Mais reprenons le fil de notre discours, et admirons ici, chrétiens, en Pilate la honteuse et misérable faiblesse d' une vertu mondaine et politique. Pilate avait quelque probité et quelque justice ; il avait même quelque force et quelque vigueur : il était capable de résister aux persuasions des pontifes et aux cris d' un peuple mutiné. Combien s' admire la vertu mondaine, quand elle peut se soutenir en de semblables rencontres ! Mais voyez que la vertu même, quelque forte qu' elle nous paraisse, n' est pas digne de porter ce nom, jusqu' à ce qu' elle soit capable de toute sorte d' épreuves. C' était beaucoup, ce semble, à Pilate d' avoir résisté à un tel concours et à une telle obstination de toute la nation judaïque, et d' avoir pénétré leur envie cachée, malgré tous leurs beaux prétextes ; mais, parce qu' il n' est pas capable de soutenir le nom de César, qui n' y pense pas, et qu' on oppose mal à propos au devoir de sa conscience, tout l' amour de la justice lui est inutile, sa faiblesse a le même effet qu' aurait la malice ; elle lui fait flageller, elle lui fait condamner, elle lui fait crucifier l' innocence même ; ce qu' aurait pu faire de pis une iniquité déclarée, la crainte le fait entreprendre à un homme qui paraît juste. Telles sont les vertus du monde : elles se soutiennent vigoureusement jusqu' à ce qu' il s' agisse d' un grand intérêt ; mais elles ne craignent point de se relâcher pour faire un coup d' importance. ô vertus indignes d' un nom si auguste ! ô vertus, qui n' avez rien par-dessus les vices, qu' une faible et misérable apparence ! Qu' il me serait aisé, chrétiens, de vous faire voir en ce lieu que la plupart des vertus du monde sont des vertus de Pilate, c' est-à-dire un amour imparfait de la vérité et de la justice ! On les estime, on en parle, on en veut savoir les devoirs, mais faiblement et nonchalamment. On demande, à la façon de Pilate : qu' est-ce que la vérité ? et aussitôt on se lève sans avoir reçu la réponse. C' est assez qu' on s' en soit enquis en passant, et seulement pour la forme ; mais on ne veut pas pénétrer le fond. Ainsi l' on ignore la vérité, ou l' on ne la sait qu' à demi ; et la savoir à demi, c' est pis que de l' ignorer toute entière, parce que cette connaissance imparfaite fait qu' on pense avoir accompli ce qui souvent n' est pas commencé. C' est ainsi qu' on vit dans le monde ; et, manque de s' être affermi dans un amour constant de la vérité, on étale magnifiquement une vertu de parade dans de faibles occasions, qu' on laisse tout à coup tomber dans les occasions importantes. Jésus donc, étant condamné par cette vertu imparfaite, nous apprend à expier ses défauts et ses faiblesses honteuses. Vous avez vu, ce me semble, toute la malignité de la créature assez clairement déchaînée contre Jésus-Christ ; vous l' avez vu accablé par ses amis, par ses ennemis, par ceux qui, étant en autorité, devaient protection à son innocence, par l' inconstance des uns, par la cruelle fermeté des autres, par la malice consommée et par la vertu imparfaite. Il n' oppose rien à tous ces insultes qu' un pardon universel, qu' il accorde à tous et qu' il demande pour tous : père , dit-il, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu' ils font . Non content de pardonner à ses ennemis, sa divine bonté les excuse ; elle plaint leur ignorance plus qu' elle ne blâme leur malice ; et, ne pouvant excuser la malice même, elle donne tout son sang pour l' expier. à la vue d' un tel excès de miséricorde, y aura-t-il quelque âme assez dure pour ne vouloir pas excuser tout ce qu' on nous a fait souffrir par faiblesse, pour ne vouloir pas pardonner tout ce qu' on nous a fait souffrir par malice ? Ha ! Pardon, mes frères, pardon, grâce, miséricorde, indulgence en ce jour de rémission ! Et que personne ne laisse passer ce jour sans avoir donné à Jésus quelque injure insigne, et pardonné pour l' amour de lui quelque offense capitale. Mais, au sujet de ces haines injustes, je me souviens, chrétiens, que je ne vous ai rien dit dans tout ce discours de ce que l' amour déshonnête avait fait souffrir au divin Jésus. Toutefois, je ne crains point de le dire, aucun crime du genre humain n' a plongé son âme innocente dans un plus grand excès de douleurs. Oui, ces passions ignominieuses font souffrir à notre sauveur une confusion qui l' anéantit. C' est ce qui lui fait dire à son père : (...). Ce trouble qui agite nos sens émus a causé à sa sainte âme ce trouble fâcheux qui lui a fait dire : mon âme est troublée . Cette intime attache au plaisir sensible qui pénètre la moelle de nos os, a rempli le fond de son coeur de tristesse et de langueur ; et cette joie dissolue qui se répand dans les sens a déchiré sa chair virginale par tant de cruelles blessures qui lui ont ôté la figure humaine, qui lui font dire par le saint psalmiste : je suis un ver, et non pas un homme . Donc, ô délices criminelles, de combien d' horribles douleurs avez-vous percé le coeur de Jésus ! Mais il faut aujourd' hui, mes frères, satisfaire à tous ces excès en nous plongeant dans le sang et dans les souffrances de Jésus-Christ. Troisième point. C' est, messieurs, ce qu' il nous ordonne, et c' est la dernière partie de son testament. Quiconque veut avoir part à la grâce de ses douleurs, il doit en ressentir quelque impression : car ne croyez pas qu' il ait tant souffert pour nous faire aller au ciel à notre aise, et sans goûter l' amertume de sa passion. Il est vrai qu' il a soutenu le plus grand effort ; mais il nous a laissé de moindres épreuves, et toutefois nécessaires pour entrer en conformité de son esprit et être honorés de sa ressemblance. C' est dans le sacrement de la pénitence que nous devons entrer en société des souffrances de Jésus-Christ. Le saint concile de Trente dit que les satisfactions que l' on nous impose doivent nous rendre conformes à Jésus-Christ crucifié. Mon sauveur, quand je vois votre tête couronnée d' épines, votre corps déchiré de plaies, votre âme percée de tant de douleurs, je dis souvent en moi-même : quoi donc ! Une courte prière, ou quelque légère aumône, ou quelque effort médiocre sont-ils capables de me crucifier avec vous ? Ne faut-il point d' autres clous pour percer mes pieds, qui tant de fois ont couru aux crimes, et mes mains, qui se sont souillées par tant d' injustices ? Que si notre délicatesse ne peut supporter les peines du corps que l' église imposait autrefois à ses enfants par une discipline salutaire, récompensons-nous sur les coeurs : pour honorer la douleur immense par laquelle le fils de Dieu déplore nos crimes, brisons nos coeurs endurcis, par l' effort d' une contrition sans mesure. Jésus mourant nous y presse : car que signifie ce grand cri avec lequel il expire ? Ha ! Mes frères, il agonisait, il défaillait peu à peu, attirant l' air avec peine d' une bouche toute livide, et traînant lentement les derniers soupirs par une respiration languissante. Cependant il fait un dernier effort pour nous inviter à la pénitence ; il pousse au ciel un grand cri, qui étonne toute la nature et que tout l' univers écoute avec un silence respectueux. Il nous avertit qu' il va mourir, et en même temps il nous dit qu' il faut mourir avec lui. Quelle est cette mort ? C' est qu' il faut arracher son coeur de tout ce qu' il aime désordonnément, et sacrifier à Jésus ce péché régnant qui empêche que sa grâce ne règne en nos coeurs. Chrétiens, Jésus va mourir : il baisse la tête, ses yeux se fixent ; il passe, il expire. C' en est fait, il a rendu l' âme. Sommes-nous morts avec lui ? Sommes-nous morts au péché ? Allons-nous commencer une vie nouvelle ? Avons-nous brisé notre coeur par une contrition véritable, qui nous fasse entrer aujourd' hui dans la société de ses souffrances ? Qui me donnera, chrétiens, que je puisse imprimer en vos coeurs ce sentiment de componction ! Que si mes paroles n' en sont pas capables, arrêtez les yeux sur Jésus, et laissez-vous attendrir par la vue de ses divines blessures. Je ne vous demande pas pour cela, messieurs, que vous contempliez attentivement quelque peinture excellente de Jésus-Christ crucifié. J' ai une autre peinture à vous proposer, peinture vivante et parlante, qui porte une expression naturelle de Jésus mourant. Ce sont les pauvres, mes frères, dans lesquels je vous exhorte de contempler aujourd' hui la passion de Jésus. Vous n' en verrez nulle part une image plus naturelle. Jésus souffre dans les pauvres ; il languit, il meurt de faim dans une infinité de pauvres familles. Voilà donc dans les pauvres Jésus-Christ souffrant ; et nous y voyons encore, pour notre malheur, Jésus-Christ abandonné, Jésus-Christ délaissé, Jésus-Christ méprisé. Tous les riches devraient courir pour soulager de telles misères ; et on ne songe qu' à vivre à son aise, sans penser à l' amertume et au désespoir où sont abîmés tant de chrétiens ! Voilà donc Jésus délaissé ; voici quelque chose de plus. Jésus se plaint par son prophète, de ce que " l' on a ajouté à la douleur de ses plaies : (...) " ; de ce que, dans sa soif extrême, on lui a donné du vinaigre . N' est-ce pas donner du vinaigre aux pauvres que de les rebuter, de les maltraiter, de les accabler dans leur misère et dans leur extrémité déplorable ? Ha ! Jésus, que nous voyons dans ces pauvres peuples une image trop effective de vos peines et de vos douleurs ! Sera-ce en vain, chrétiens, que toutes les chaires retentiront des cris et des gémissements de nos misérables frères, et les coeurs ne seront-ils jamais émus de telles extrémités ? Sire, votre majesté les connaît, et votre bonté paternelle témoigne assez qu' elle en est émue. Sire, que votre majesté ne se lasse pas : puisque les misères s' accroissent, il faut étendre les miséricordes ; puisque Dieu redouble ses fléaux, il faut redoubler les secours et égaler, autant qu' il se peut, le remède à la maladie. Dieu veut qu' on combatte sa justice par un généreux effort de charité, et les nécessités extrêmes demandent que le coeur s' épanche d' une façon extraordinaire. Sire, c' est Jésus mourant qui vous y exhorte ; il vous recommande vos pauvres peuples : et qui sait si ce n' est pas un conseil de Dieu d' accabler, pour ainsi dire, le monde par tant de calamités, afin que, votre majesté portant promptement la main au secours de tant de misères, elle attire sur tout son règne ces grandes prospérités que le ciel lui promet si ouvertement ? Puisse votre majesté avoir bientôt le moyen d' assouvir son coeur de ce plaisir vraiment chrétien et vraiment royal de rendre ses peuples heureux ! Ce sera le dernier trait de votre bonheur sur la terre ; c' est ce qui comblera votre majesté d' une gloire si accomplie, qu' il n' y aura plus rien à lui désirer que la félicité éternelle, que je lui souhaite dans toute l' étendue de mon coeur. (...). Sermon Sur La Providence. Nous lisons dans l' histoire sainte que, le roi de Samarie ayant voulu bâtir une place forte qui tenait en crainte et en alarmes toutes les places du roi de Judée, ce prince assembla son peuple, et fit un tel effort contre l' ennemi, que non seulement il ruina cette forteresse, mais qu' il en fit servir les matériaux pour construire deux grands châteaux forts, par lesquels il fortifia sa frontière. Je médite aujourd' hui, messieurs, de faire quelque chose de semblable ; et, dans cet exercice pacifique, je me propose l' exemple de cette entreprise militaire. Les libertins déclarent la guerre à la providence divine, et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui paraît injuste, irrégulière, sans aucune distinction entre les bons et les méchants. C' est là que les impies se retranchent comme dans leur forteresse imprenable, c' est de là qu' ils jettent hardiment des traits contre la sagesse qui régit le monde. Assemblons-nous, chrétiens, pour combattre les ennemis du Dieu vivant ; renversons leurs remparts superbes. Non contents de leur faire voir que cette inégale dispensation des biens et des maux du monde ne nuit rien à la providence, montrons au contraire qu' elle l' établit. Prouvons par le désordre même qu' il y a un ordre supérieur qui rappelle tout à soi par une loi immuable ; et bâtissons les forteresses de Juda des débris et des ruines de celles de Samarie. C' est le dessein de ce discours, que j' expliquerai plus à fond après que nous aurons imploré les lumières du Saint-Esprit par l' intercession de la Sainte Vierge. Le théologien d' Orient, saint Grégoire De Nazianze, contemplant la beauté du monde, dans la structure duquel Dieu s' est montré si sage et si magnifique, l' appelle élégamment en sa langue le plaisir et les délices de son Créateur, (...). Il avait appris de Moïse que ce divin architecte, à mesure qu' il bâtissait ce grand édifice, en admirait lui-même toutes les parties : (...) ; qu' en ayant composé le tout, il avait encore enchéri et l' avait trouvé " parfaitement beau : " (...) ; enfin qu' il avait paru tout saisi de joie dans le spectacle de son propre ouvrage. Où il ne faut pas s' imaginer que Dieu ressemble aux ouvriers mortels, lesquels, comme ils peinent beaucoup dans leurs entreprises et craignent toujours pour l' événement, sont ravis que l' exécution les décharge du travail et les assure du succès. Mais, Moïse regardant les choses dans une pensée plus sublime et prévoyant en esprit qu' un jour les hommes ingrats nieraient la providence qui régit le monde, il nous montre dès l' origine combien Dieu est satisfait de ce chef-d' oeuvre de ses mains, afin que, le plaisir de le former nous étant un gage certain du soin qu' il devait prendre à le conduire, il ne fût jamais permis de douter qu' il n' aimât à gouverner ce qu' il avait tant aimé à faire et ce qu' il avait lui-même jugé si digne de sa sagesse. Ainsi nous devons entendre que cet univers, et particulièrement le genre humain, est le royaume de Dieu, que lui-même règle et gouverne selon des lois immuables ; et nous nous appliquerons aujourd' hui à méditer les secrets de cette céleste politique qui régit toute la nature, et qui, enfermant dans son ordre l' universalité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d' égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers que ces grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires. Grand et admirable sujet, et digne de l' attention de la cour la plus auguste du monde ! Prêtez l' oreille, ô mortels, et apprenez de votre Dieu même les secrets par lesquels il vous gouverne ; car c' est lui qui vous enseignera dans cette chaire, et je n' entreprends aujourd' hui d' expliquer ses conseils profonds qu' autant que je serai éclairé par ses oracles infaillibles. Mais il nous importe peu, chrétiens, de connaître par quelle sagesse nous sommes régis, si nous n' apprenons aussi à nous conformer à l' ordre de ses conseils. S' il y a de l' art à gouverner, il y en a aussi à bien obéir. Dieu donne son esprit de sagesse aux princes pour savoir conduire les peuples, et il donne aux peuples l' intelligence pour être capables d' être dirigés par ordre ; c' est-à-dire qu' outre la science maîtresse par laquelle le prince commande, il y a une autre science subalterne qui enseigne aussi aux sujets à se rendre dignes instruments de la conduite supérieure ; et c' est le rapport de ces deux sciences qui entretient le corps d' un état par la correspondance du chef et des membres. Pour établir ce rapport dans l' empire de notre Dieu, tâchons de faire aujourd' hui deux choses. Premièrement, chrétiens, quelque étrange confusion, quelque désordre même ou quelque injustice qui paraisse dans les affaires humaines, quoique tout y semble emporté par l' aveugle rapidité de la fortune, mettons bien avant dans notre esprit que tout s' y conduit par ordre, que tout s' y gouverne par maximes, et qu' un conseil éternel et immuable se cache parmi tous ces événements que le temps semble déployer avec une si étrange incertitude. Secondement, venons à nous-mêmes ; et, après avoir bien compris quelle puissance nous meut et quelle sagesse nous gouverne, voyons quels sont les sentiments qui nous rendent dignes d' une conduite si relevée. Ainsi nous découvrirons, suivant la médiocrité de l' esprit humain, en premier lieu les ressorts et les mouvements, et ensuite l' usage et l' application de cette sublime politique qui régit le monde ; et c' est tout le sujet de ce discours. Premier point. Quand je considère en moi-même la disposition des choses humaines, confuse, inégale, irrégulière, je la compare souvent à certains tableaux, que l' on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des curieux comme un jeu de la perspective. La première vue ne vous montre que des traits informes et un mélange confus de couleurs, qui semble être ou l' essai de quelque apprenti, ou le jeu de quelque enfant, plutôt que l' ouvrage d' une main savante. Mais aussitôt que celui qui sait le secret vous les fait regarder par un certain endroit, aussitôt, toutes les lignes inégales venant à se ramasser d' une certaine façon dans votre vue, toute la confusion se démêle, et vous voyez paraître un visage avec ses linéaments et ses proportions, où il n' y avait auparavant aucune apparence de forme humaine. C' est, ce me semble, messieurs, une image assez naturelle du monde, de sa confusion apparente et de sa justesse cachée, que nous ne pouvons jamais remarquer qu' en le regardant par un certain point que la foi en Jésus-Christ nous découvre. " j' ai vu, dit l' ecclésiaste, un désordre étrange sous le soleil ; j' ai vu que l' on ne commet pas ordinairement ni la course aux plus vites, ni la guerre aux plus courageux, ni les affaires aux plus sages : (...) ; mais que le hasard et l' occasion dominent partout, (...). " " j' ai vu, dit le même ecclésiaste, que toutes choses arrivent également à l' homme de bien et au méchant, à celui qui sacrifie et à celui qui blasphème : (...). " presque tous les siècles se sont plaints d' avoir vu l' iniquité triomphante et l' innocence affligée ; mais, de peur qu' il y ait rien d' assuré, quelquefois on voit, au contraire, l' innocence dans le trône et l' iniquité dans le supplice. Quelle est la confusion de ce tableau ! Et ne semble-t-il pas que ces couleurs aient été jetées au hasard, seulement pour brouiller la toile ou le papier, si je puis parler de la sorte ? Le libertin inconsidéré s' écrie aussitôt qu' il n' y a point d' ordre : " il dit en son coeur : il n' y a point de Dieu, " ou ce Dieu abandonne la vie humaine aux caprices de la fortune : (...). Mais arrêtez, malheureux, et ne précipitez pas votre jugement dans une affaire si importante ! Peut-être que vous trouverez que ce qui semble confusion est un art caché ; et si vous savez rencontrer le point par où il faut regarder les choses, toutes les inégalités se rectifieront, et vous ne verrez que sagesse où vous n' imaginiez que désordre. Oui, oui, ce tableau a son point, n' en doutez pas ; et le même ecclésiaste, qui nous a découvert la confusion, nous mènera aussi à l' endroit par où nous contemplerons l' ordre du monde. j' ai vu, dit-il, sous le soleil l' impiété en la place du jugement, et l' iniquité dans le rang que devait tenir la justice : c' est-à-dire, si nous l' entendons, l' iniquité sur le tribunal, ou même l' iniquité dans le trône où la seule justice doit être placée. Elle ne pouvait pas monter plus haut ni occuper une place qui lui fût moins due. Que pouvait penser Salomon en considérant un si grand désordre ? Quoi ? Que Dieu abandonnait les choses humaines sans conduite et sans jugement ? Au contraire, dit ce sage prince, en voyant ce renversement, " aussitôt j' ai dit en mon coeur : Dieu jugera le juste et l' impie, et alors ce sera le temps de toutes choses : (...). " voici, messieurs, un raisonnement digne du plus sage des hommes : il découvre dans le genre humain une extrême confusion ; il voit dans le reste du monde un ordre qui le ravit ; il voit bien qu' il n' est pas possible que notre nature, qui est la seule que Dieu a faite à sa ressemblance, soit la seule qu' il abandonne au hasard ; ainsi, convaincu par raison qu' il doit y avoir de l' ordre parmi les hommes, et voyant par expérience qu' il n' est pas encore établi, il conclut nécessairement que l' homme a quelque chose à attendre. Et c' est ici, chrétiens, tout le mystère du conseil de Dieu ; c' est la grande maxime d' état de la politique du ciel. Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans une attente perpétuelle de l' éternité ; il nous introduit dans le monde, où il nous fait paraître un ordre admirable pour montrer que son ouvrage est conduit avec sagesse, où il laisse de dessein formé quelque désordre apparent pour montrer qu' il n' y a pas mis encore la dernière main. Pourquoi ? Pour nous tenir toujours en attente du grand jour de l' éternité, où toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable, où Dieu, séparant encore une fois la lumière d' avec les ténèbres, mettra, par un dernier jugement, la justice et l' impiété dans les places qui leur sont dues, " et alors, dit Salomon, ce sera le temps de chaque chose : (...). " ouvrez donc les yeux, ô mortels : c' est Jésus-Christ qui vous y exhorte dans cet admirable discours qu' il a fait en saint Matthieu, Vi, et Luc, Xii, dont je vais vous donner une paraphrase. Contemplez le ciel et la terre, et la sage économie de cet univers. Est-il rien de mieux entendu que cet édifice ? Est-il rien de mieux pourvu que cette famille ? Est-il rien de mieux gouverné que cet empire ? Cette puissance suprême, qui a construit le monde et qui n' y a rien fait qui ne soit très bon, a fait néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres. Elle a fait les corps célestes, qui sont immortels ; elle a fait les terrestres, qui sont périssables ; elle a fait des animaux admirables par leur grandeur ; elle a fait les insectes et les oiseaux, qui semblent méprisables par leur petitesse ; elle a fait ces grands arbres des forêts, qui subsistent des siècles entiers ; elle a fait les fleurs des champs, qui se passent du matin au soir. Il y a de l' inégalité dans ses créatures, parce que cette même bonté, qui a donné l' être aux plus nobles, ne l' a pas voulu envier aux moindres. Mais, depuis les plus grandes jusqu' aux plus petites, sa providence se répand partout. Elle nourrit les petits oiseaux, qui l' invoquent dès le matin par la mélodie de leurs chants ; et ces fleurs, dont la beauté est si tôt flétrie, elle les habille si superbement durant ce petit moment de leur être, que Salomon, dans toute sa gloire, n' a rien de comparable à cet ornement. Vous, hommes, qu' il a faits à son image, qu' il a éclairés de sa connaissance, qu' il a appelés à son royaume, pouvez-vous croire qu' il vous oublie, et que vous soyez les seules de ses créatures sur lesquelles les yeux toujours vigilants de sa providence paternelle ne soient pas ouverts ? Que s' il vous paraît quelque désordre, s' il vous semble que la récompense court trop lentement à la vertu, et que la peine ne poursuit pas d' assez près le vice, songez à l' éternité de ce premier être : ses desseins, conçus dans le sein immense de cette immuable éternité, ne dépendent ni des années ni des siècles, qu' il voit passer devant lui comme des moments ; et il faut la durée entière du monde pour développer tout à fait les ordres d' une sagesse si profonde. Et nous, mortels misérables, nous voudrions, en nos jours qui passent si vite, voir toutes les oeuvres de Dieu accomplies ! Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que l' infini se renfermât aussi dans les mêmes bornes, et qu' il déployât en si peu d' espace tout ce que sa miséricorde prépare aux bons et tout ce que sa justice destine aux méchants ! Il ne serait pas raisonnable : laissons agir l' éternel suivant les lois de son éternité, et, bien loin de la réduire à notre mesure, tâchons d' entrer plutôt dans son étendue : (...). Si nous entrons, chrétiens, dans cette bienheureuse liberté d' esprit, si nous mesurons les conseils de Dieu selon la règle de l' éternité, nous regarderons sans impatience ce mélange confus des choses humaines. Il est vrai, Dieu ne fait pas encore de discernement entre les bons et les méchants ; mais c' est qu' il a choisi son jour arrêté, où il le fera paraître tout entier à la face de tout l' univers, quand le nombre des uns et des autres sera complet. C' est ce qui a fait dire à Tertullien ces excellentes paroles : " Dieu, écrit-il, ayant remis le jugement à la fin des siècles, il ne précipite pas le discernement, qui en est une condition nécessaire, et il se montre presque égal en attendant sur toute la nature humaine : (...). N' avez-vous pas remarqué cette parole admirable : Dieu ne précipite pas le discernement ? Précipiter les affaires, c' est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de s' empresser dans l' exécution de ses desseins, parce qu' elle dépend des occasions, et que ces occasions sont certains moments dont la fuite soudaine cause une nécessaire précipitation à ceux qui sont obligés de s' y attacher. Mais Dieu, qui est l' arbitre de tous les temps, qui, du centre de son éternité, développe tout l' ordre des siècles, qui connaît sa toute-puissance, et qui sait que rien ne peut échapper ses mains souveraines, ha ! Il ne précipite pas ses conseils. Il sait que la sagesse ne consiste pas à faire toujours les choses promptement, mais à les faire dans le temps qu' il faut. Il laisse censurer ses desseins aux fols et aux téméraires, mais il ne trouve pas à propos d' en avancer l' exécution pour les murmures des hommes. Ce lui est assez, chrétiens, que ses amis et ses serviteurs regardent de loin venir son jour avec humilité et tremblement : pour les autres, il sait où il les attend ; et le jour est marqué pour les punir : (...). Mais cependant, direz-vous, Dieu fait souvent du bien aux méchants, il laisse souffrir de grands maux aux justes ; et quand un tel désordre ne durerait qu' un moment, c' est toujours quelque chose contre la justice. Désabusons-nous, chrétiens, et entendons aujourd' hui la différence des biens et des maux. Il y en a de deux sortes : il y a les biens et les maux mêlés, qui dépendent de l' usage que nous en faisons. Par exemple, la maladie est un mal ; mais qu' elle sera un grand bien, si vous la sanctifiez par la patience ! La santé est un bien ; mais qu' elle deviendra un mal Dangereux en favorisant la débauche ! Voilà les biens et les maux mêlés, qui participent de la nature du bien et du mal, et qui touchent à l' un ou à l' autre, suivant l' usage où on les applique. Mais entendez, chrétiens, qu' un Dieu tout-puissant a dans les trésors de sa bonté un souverain bien qui ne peut jamais être mal : c' est la félicité éternelle ; et qu' il a dans les trésors de sa justice certains maux extrêmes qui ne peuvent tourner en bien à ceux qui les souffrent, tels que sont les supplices des réprouvés. La règle de sa justice ne permet pas que les méchants goûtent jamais ce bien souverain, ni que les bons soient tourmentés par ces maux extrêmes : c' est pourquoi il fera un jour le discernement ; mais, pour ce qui regarde les biens et les maux mêlés, il les donne indifféremment aux uns et aux autres. Que le saint et divin psalmiste a célébré divinement cette belle distinction de biens et de maux ! " j' ai vu, dit-il, dans la main de Dieu une coupe remplie de trois liqueurs : (...). " il y a premièrement le vin pur, (...) ; il y a secondement le vin mêlé, (...) ; enfin il y a la lie : (...). Que signifie ce vin pur ? La joie de l' éternité, joie qui n' est altérée par aucun mal. Que signifie cette lie, sinon le supplice des réprouvés, supplice qui n' est tempéré d' aucune douceur ? Et que représente ce vin mêlé, sinon ces biens et ces maux que l' usage peut faire changer de nature, tels que nous les éprouvons dans la vie présente ? ô la belle distinction des biens et des maux que le prophète a chantée ! Mais la sage dispensation que la providence en a faite ! Voici les temps de mélange, voici les temps de mérite, où il faut exercer les bons pour les éprouver, et supporter les pécheurs pour les attendre : qu' on répande dans ce mélange ces biens et ces maux mêlés dont les sages savent profiter pendant que les insensés en abusent. Mais ces temps de mélange finiront. Venez, esprits purs, esprits innocents, venez boire le vin pur de Dieu, sa félicité sans mélange. Et vous, ô méchants endurcis, méchants éternellement séparés des justes : il n' y a plus pour vous de félicité, plus de danses, plus de banquets, plus de jeux ; venez boire toute l' amertume de la vengeance divine : (...). Voilà, messieurs, ce discernement qui démêlera toutes choses par une sentence dernière et irrévocable. O que vos oeuvres sont grandes, que vos voies sont justes et véritables, ô Seigneur, Dieu tout-puissant ! Qui ne vous louerait, qui ne vous bénirait, ô roi des siècles ! qui n' admirerait votre providence ? Qui ne craindrait vos jugements ? Ha ! Vraiment " l' homme insensé n' entend pas ces choses, et le fou ne les connaît pas : (...). " " il ne regarde que ce qu' il voit, et il se trompe : (...) " ; car il vous a plu, ô grand architecte, qu' on ne vît la beauté de votre édifice qu' après que vous y aurez mis la dernière main ; et votre prophète a prédit que " ce serait seulement au dernier jour qu' on entendrait le mystère de votre conseil : (...). " mais alors il sera bien tard pour profiter d' une connaissance si nécessaire : prévenons, messieurs, l' heure destinée, assistons en esprit au dernier jour ; et, du marchepied de ce tribunal devant lequel nous comparaîtrons, contemplons les choses humaines. Dans cette crainte, dans cette épouvante, dans ce silence universel de toute la nature, avec quelle dérision sera entendu le raisonnement des impies, qui s' affermissaient dans le crime en voyant d' autres crimes impunis ! Eux-mêmes, au contraire, s' étonneront comment ils ne voyaient pas que cette publique impunité les avertissait hautement de l' extrême rigueur de ce dernier jour. Oui, j' atteste le Dieu vivant qui donne dans tous les siècles des marques de sa vengeance : les châtiments exemplaires qu' il exerce sur quelques-uns ne me semblent pas si terribles que l' impunité de tous les autres. S' il punissait ici tous les criminels, je croirais toute sa justice épuisée, et je ne vivrais pas en attente d' un discernement plus redoutable. Maintenant sa douceur même et sa patience ne me permettent pas de douter qu' il ne faille attendre un grand changement. Non, les choses ne sont pas encore en leur place fixe. Lazare souffre encore, quoique innocent ; le mauvais riche, quoique coupable, jouit encore de quelque repos : ainsi, ni la peine ni le repos ne sont pas encore où ils doivent être. Cet état est violent, et ne peut pas durer toujours. Ne vous y fiez pas, ô hommes du monde : il faut que les choses changent. Et, en effet, admirez la suite : mon fils, tu as reçu des biens en ta vie, et Lazare aussi a reçu des maux. ce désordre se pouvait souffrir durant les temps de mélange, où Dieu préparait un plus grand ouvrage ; mais, sous un Dieu bon et sous un Dieu juste, une telle confusion ne pouvait pas être éternelle. C' est pourquoi, poursuit Abraham, maintenant que vous êtes arrivés tous deux au lieu de votre éternité, nunc autem, une autre disposition se va commencer, chaque chose sera en place, la peine ne sera plus séparée du coupable à qui elle est due, ni la consolation refusée au juste qui l' a espérée : (...). Voilà, messieurs, le conseil de Dieu exposé fidèlement par son écriture ; voyons maintenant en peu de paroles quel usage nous en devons faire : c' est par où je m' en vais conclure. Second point. Quiconque est persuadé qu' une sagesse divine le gouverne et qu' un conseil immuable le conduit à une fin éternelle, rien ne lui paraît ni grand ni terrible que ce qui a relation à l' éternité : c' est pourquoi les deux sentiments que lui inspire la foi de la providence, c' est premièrement de n' admirer rien, et ensuite de ne rien craindre de tout ce qui se termine en la vie présente. Il ne doit rien admirer, et en voici la raison. Cette sage et éternelle providence qui a fait, comme nous avons dit, deux sortes de biens, qui dispense des biens mêlés dans la vie présente, qui réserve les biens tout purs à la vie future, a établi cette loi, qu' aucun n' aurait de part aux biens suprêmes, qui aurait trop admiré les biens médiocres. Car la sage et véritable libéralité veut qu' on sache distinguer ses dons : Dieu veut, dit saint Augustin, que nous sachions distinguer entre les biens qu' il répand dans la vie présente, pour servir de consolation aux captifs, et ceux qu' il réserve au siècle à venir, pour faire la félicité de ses enfants ; ou, pour dire quelque chose de plus fort, Dieu veut que nous sachions distinguer entre les biens vraiment méprisables qu' il donne si souvent à ses ennemis, et ceux qu' il garde précieusement pour ne les communiquer qu' à ses serviteurs : (...), dit saint Augustin. Et certainement, chrétiens, quand, rappelant en mon esprit la mémoire de tous les siècles, je vois si souvent les grandeurs du monde entre les mains des impies ; quand je vois les enfants d' Abraham et le seul peuple qui adore Dieu relégué en la Palestine, en un petit coin de l' Asie, environné des superbes monarchies des orientaux infidèles ; et, pour dire quelque chose qui nous touche de plus près, quand je vois cet ennemi déclaré du nom chrétien soutenir avec tant d' armées les blasphèmes de Mahomet contre l' évangile, abattre sous son croissant la croix de Jésus-Christ, notre Sauveur, diminuer tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées ; et que je considère d' ailleurs que, tout déclaré qu' il est contre Jésus-Christ, ce sage distributeur des couronnes le voit du plus haut des cieux assis sur le trône du grand Constantin, et ne craint pas de lui abandonner un si grand empire comme un présent de peu d' importance, ha ! Qu' il m' est aisé de comprendre qu' il fait peu d' état de telles faveurs et de tous les biens qu' il donne pour la vie présente ! Et toi, ô vanité et grandeur humaine, triomphe d' un jour, superbe néant, que tu parais peu à ma vue, quand je te regarde par cet endroit ! Mais peut-être que je m' oublie, et que je ne songe pas où je parle, quand j' appelle les empires et les monarchies un présent de peu d' importance. Non, non, messieurs, je ne m' oublie pas ; non, non, je n' ignore pas combien grand et combien auguste est le monarque qui nous honore de son audience ; et je sais assez remarquer combien Dieu est bienfaisant en son endroit, de confier à sa conduite une si grande et si noble partie du genre humain, pour la protéger par sa puissance. Mais je sais aussi, chrétiens, que les souverains pieux, quoique, dans l' ordre des choses humaines, ils ne voient rien de plus grand que leur sceptre, rien de plus sacré que leur personne, rien de plus inviolable que leur majesté, doivent néanmoins mépriser le royaume qu' ils possèdent seuls, au prix d' un autre royaume dans lequel ils ne craignent point d' avoir des égaux, et qu' ils désirent même, s' ils sont chrétiens, de partager un jour avec leurs sujets, que la grâce de Jésus-Christ et la vision bienheureuse aura rendus leurs compagnons : (...). Ainsi la foi de la providence, en mettant toujours en vue aux enfants de Dieu la dernière décision, leur ôte l' admiration de toute autre chose ; mais elle fait encore un plus grand effet : c' est de les délivrer de la crainte. Que craindraient-ils, chrétiens ? Rien ne les choque, rien ne les offense, rien ne leur répugne. Il y a cette différence remarquable entre les causes particulières et la cause universelle du monde, que les causes particulières se choquent les unes les autres : le froid combat le chaud, et le chaud attaque le froid. Mais la cause première et universelle, qui enferme dans un même ordre et les parties et le tout, ne trouve rien qui la combatte, parce que, si les parties se choquent entre elles, c' est sans préjudice du tout ; elles s' accordent avec le tout, dont elles font l' assemblage par leur contrariété et leur discordance. Il serait long, chrétiens, de démêler ce raisonnement ; mais, pour en faire l' application, quiconque a des desseins particuliers, quiconque s' attache aux causes particulières, disons encore plus clairement, qui veut obtenir ce bienfait du prince, ou qui veut faire sa fortune par la voie détournée, il trouve d' autres prétendants qui le contrarient, des rencontres inopinées qui le traversent : un ressort ne joue pas à temps, et la machine s' arrête ; l' intrigue n' a pas son effet ; ses espérances s' en vont en fumée. Mais celui qui s' attache immuablement au tout et non aux parties, non aux causes prochaines, aux puissances, à la faveur, à l' intrigue, mais à la cause première et fondamentale, à Dieu, à sa volonté, à sa providence, il ne trouve rien qui s' oppose à lui, ni qui trouble ses desseins : au contraire, tout concourt et tout coopère à l' exécution de ses desseins, parce que tout concourt et tout coopère, dit le saint apôtre, à l' accomplissement de son salut, et son salut est sa grande affaire ; c' est là que se réduisent toutes ses pensées : (...). S' appliquant de cette sorte à la providence, si vaste, si étendue, qui enferme dans ses desseins toutes les causes et tous les effets, il s' étend et se dilate lui-même, et il apprend à s' appliquer en bien toutes choses. Si Dieu lui envoie des prospérités, il reçoit le présent du ciel avec soumission, et il honore la miséricorde qui lui fait du bien, en le répandant sur les misérables. S' il est dans l' adversité, il songe que l' épreuve produit l' espérance , que la guerre se fait pour la paix, et que, si sa vertu combat, elle sera un jour couronnée. Jamais il ne désespère, parce qu' il n' est jamais sans ressource. Il croit toujours entendre le Sauveur Jésus qui lui grave dans le fond du coeur ces belles paroles : ne craignez pas, petit troupeau, parce qu' il a plu à votre père de vous donner un royaume. ainsi, à quelque extrémité qu' il soit réduit, jamais on n' entendra de sa bouche ces paroles infidèles, qu' il a perdu tout son bien : car peut-il désespérer de sa fortune, lui à qui il reste encore un royaume entier, et un royaume qui n' est autre que celui de Dieu ? Quelle force le peut abattre, étant toujours soutenu par une si belle espérance ? Voilà quel il est en lui-même. Il ne sait pas moins profiter de ce qui se passe dans les autres. Tout le confond et tout l' édifie, tout l' étonne et tout l' encourage. Tout le fait rentrer en lui-même, autant les coups de grâce que les coups de rigueur et de justice ; autant la chute des uns que la persévérance des autres ; autant les exemples de faiblesse que les exemples de force ; autant la patience de Dieu que sa justice exemplaire. Car, s' il lance son tonnerre sur les criminels, le juste, dit saint Augustin, vient laver ses mains dans leur sang, c' est-à-dire qu' il se purifie de la crainte d' un pareil supplice. S' ils prospèrent visiblement, et que leur bonne fortune semble faire rougir sur la terre l' espérance d' un homme de bien, il regarde le revers de la main de Dieu, et il entend avec foi comme une voix céleste, qui dit aux méchants fortunés qui méprisent le juste opprimé : ô herbe terrestre, ô herbe rampante, oses-tu bien te comparer à l' arbre fruitier pendant la rigueur de l' hiver, sous prétexte qu' il a perdu sa verdure et que tu conserves la tienne durant cette froide saison ? Viendra le temps de l' été, viendra l' ardeur du grand jugement, qui te desséchera jusqu' à la racine, et fera germer les fruits immortels des arbres que la patience aura cultivés. Telles sont les saintes pensées qu' inspire la foi de la providence. Chrétiens, méditons ces choses : et certes elles méritent d' être méditées. Ne nous arrêtons pas à la fortune, ni à ses pompes trompeuses. Cet état que nous voyons aura son retour ; tout cet ordre que nous admirons sera renversé. Que servira, chrétiens, d' avoir vécu dans l' autorité, dans les délices, dans l' abondance, si cependant Abraham nous dit : mon fils, tu as reçu du bien en ta vie, maintenant les choses vont être changées. Nulles marques de cette grandeur, nul reste de cette puissance. Je me trompe, j' en vois de grands restes et des vestiges sensibles ; et quels ? C' est le saint-esprit qui le dit : " les puissants, dit l' oracle de la sagesse, seront tourmentés puissamment : (...) " . C' est à dire qu' ils conserveront, s' ils n' y prennent garde, une malheureuse primauté de peines, à laquelle ils seront précipités par la primauté de leur gloire. (...). Ha ! " encore que je parle ainsi, j' espère de vous de meilleures choses. " il y a des puissances saintes : Abraham, qui condamne le mauvais riche, a lui-même été riche et puissant ; mais il a sanctifié sa puissance en la rendant humble, modérée, soumise à Dieu, secourable aux pauvres. Si vous profitez de cet exemple, vous éviterez le supplice du riche cruel, et vous irez avec le pauvre Lazare vous reposer dans le sein du riche Abraham, et posséder avec lui les richesses éternelles. Sermon Du Mauvais Riche. Je laisse Jésus-Christ sur le Thabor dans les splendeurs de sa gloire, pour arrêter ma vue sur un autre objet moins agréable, à la vérité, mais qui nous presse plus fortement à la pénitence. C' est le mauvais riche mourant, et mourant comme il a vécu, dans l' attache à ses passions, dans l' engagement au péché, dans l' obligation à la peine. Dans le dessein que j' ai pris de faire tout l' entretien de cette semaine sur la triste aventure de ce misérable, je m' étais d' abord proposé de donner comme deux t