Wallstein. (1809) Par Benjamin Constant (1767-1830). Tragédie en cinq actes et en vers; précédée de Quelques réflexions sur le théâtre allemand et suivie de Notes historiques Benjamin Constant De Rebecque TABLE DES MATIERES REFLEXIONS SUR WALLSTEIN PERSONNAGES ACTE I SCENE I ACTE I SCENE II ACTE I SCENE III ACTE I SCENE IV ACTE I SCENE V ACTE I SCENE VI ACTE II SCENE I ACTE II SCENE II ACTE II SCENE III ACTE II SCENE IV ACTE II SCENE V ACTE II SCENE VI ACTE II SCENE VII ACTE II SCENE VIII ACTE II SCENE IX ACTE II SCENE X ACTE III SCENE I ACTE III SCENE II ACTE III SCENE III ACTE III SCENE IV ACTE III SCENE V ACTE III SCENE VI ACTE III SCENE VII ACTE III SCENE VIII ACTE IV SCENE I ACTE IV SCENE II ACTE IV SCENE III ACTE IV SCENE IV ACTE IV SCENE V ACTE IV SCENE VI ACTE IV SCENE VII ACTE V SCENE I ACTE V SCENE II ACTE V SCENE III ACTE V SCENE IV ACTE V SCENE V ACTE V SCENE VI ACTE V SCENE VII ACTE V SCENE VIII ACTE V SCENE IX ACTE V SCENE X ACTE V SCENE XI ACTE V SCENE XII ACTE V SCENE XIII NOTES HISTORIQUES REFLEXIONS SUR WALLSTEIN La guerre de trente ans est une des époques les plus remarquables de l' histoire moderne. Cette guerre éclata d' abord dans une ville de la Bohême, mais elle s' étendit avec rapidité sur la plus grande partie de l' Europe. Les opinions religieuses qui lui servaient de principe changèrent de forme. La secte de Luther remplaça presque généralement celle de Jean Huss ; mais la mémoire du supplice atroce infligé à ce dernier, continua d' animer les esprits des novateurs, même après qu' ils se furent écartés de sa doctrine. La guerre de trente ans eut pour mobile, dans les peuples, le besoin d' acquérir la liberté religieuse ; dans les princes, le désir de conserver leur indépendance politique. Après une longue et terrible lutte, ces deux buts furent atteints. La paix de 1648 assura aux protestans l' exercice de leur culte, et aux petits souverains de l' Allemagne la jouissance et l' accroissement de leurs droits. L' influence de la guerre de trente ans a subsisté jusqu' à notre siècle. Le traité de Westphalie donna à l' empire germanique une constitution très-compliquée ; mais cette constitution, en divisant ce corps immense en une foule de petites souverainetés particulières, valut à la nation allemande, à quelques exceptions près, un siècle et demi de liberté civile et d' administration douce et modérée. De cela seul, que trente millions de sujets se trouvèrent répartis sous un assez grand nombre de princes, indépendans les uns des autres, et dont l' autorité, sans bornes en apparence, était limitée de fait par la petitesse de leurs possessions, il résulta pour ces trente millions d' hommes une existence ordinairement paisible, une assez grande sécurité, une liberté d' opinions presque complète, et la possibilité, pour la partie éclairée de cette société, de se livrer à la culture des lettres, au perfectionnement des arts, à la recherche de la vérité. D' après cette influence de la guerre de trente ans, il n' est pas étonnant qu' elle ait été l' un des objets favoris des travaux des historiens et des poëtes de l' Allemagne. Ils se sont plu à retracer à la génération actuelle, sous mille formes diverses, quelle avait été l' énergie de ses ancêtres : et cette génération, qui recueillait dans le calme le bénéfice de cette énergie qu' elle avait perdue, contemplait avec curiosité, dans l' histoire et sur la scène, les hommes des tems passés, dont la force, la détermination, l' activité, le courage revêtaient, aux yeux d' une race affaiblie, les annales germaniques de tout le charme du merveilleux. La guerre de trente ans est encore intéressante sous un autre point de vue. On a vu sans doute, depuis cette guerre, plusieurs monarques entreprendre des expéditions belliqueuses, et s' illustrer par la gloire des armes. Mais l' esprit militaire, proprement dit, est devenu toujours plus étranger à l' esprit des peuples. L' esprit militaire ne peut exister que lorsque l' état de la société est propre à le faire naître ; c' est-à-dire, lorsqu' il y a un très-grand nombre d' hommes que le besoin, l' inquiétude, l' absence de sécurité, l' espoir et la possibilité du succès, l' habitude de l' agitation, ont jetés hors de leur assiette naturelle. Ces hommes alors aiment la guerre pour la guerre, et ils la cherchent en un lieu, quand ils ne la trouvent pas dans un autre. De nos jours, l' état militaire est toujours subordonné à l' autorité politique. Les généraux ne se font obéir par les soldats qu' ils commandent, qu' en vertu de la mission qu' ils ont reçue de cette autorité : ils ne sont point chefs d' une troupe à eux, soldée par eux, et prête à les suivre sans qu' ils aient l' aveu d' aucun souverain. Au commencement et jusqu' au milieu du xviie siècle, au contraire, on a vu des hommes, sans autre mission que le sentiment de leurs talens et de leur courage, tenir à leur solde des corps de troupes, réunir autour de leurs étendards particuliers des guerriers qu' ils dominaient par le seul ascendant de leur génie personnel, et tantôt se vendre avec leur petite armée aux souverains qui les achetaient, tantôt essayer, le fer en main, de devenir souverains eux-mêmes. Tel fut, dans la guerre de trente ans, ce comte de Mansfeld, moins célèbre encore par quelques victoires, que par l' habileté qu' il déploya sans cesse dans les revers. Tels furent, bien qu' issus des maisons souveraines les plus illustres de l' Allemagne, Christian De Brunswick et même Bernard de Weymar. Tel fut enfin Wallstein, duc de Friedland, le héros des tragédies allemandes que je me suis proposé de faire connaître au public. Ce Wallstein, à la vérité, ne porta jamais les armes que pour la maison d' Autriche : mais l' armée qu' il commandait était à lui, réunie en son nom, payée par ses ordres, et avec les contributions qu' il levait sur l' Allemagne, de sa propre autorité. Il négociait comme un potentat, du sein de son camp, avec les monarques ennemis de l' empereur. Il voulut enfin s' assurer, de droit, l' indépendance dont il jouissait de fait ; et s' il échoua dans cette entreprise, il ne faut pas attribuer sa chute à l' insuffisance des moyens dont il disposait, mais aux fautes que lui fit commettre un mélange bizarre de superstition et d' incertitude. L' espèce d' existence des généraux du xviie siècle donnait à leur caractère une originalité dont nous ne pouvons plus avoir d' idée. L' originalité est toujours le résultat de l' indépendance ; à mesure que l' autorité se concentre, les individus s' effacent. Toutes les pierres taillées pour la construction d' une pyramide, et façonnées pour la place qu' elles doivent remplir, prennent un extérieur uniforme. L' individualité disparaît dans l' homme, en raison de ce qu' il cesse d' être un but, et de ce qu' il devient un moyen. Cependant l' individualité peut seule inspirer de l' intérêt, surtout aux nations étrangères ; car les français, comme je le dirai tout-à-l' heure, se passent d' individualité dans les personnages de leurs tragédies, plus facilement que les allemands et les anglais. On conçoit donc sans peine que les poëtes de l' Allemagne qui ont voulu transporter sur la scène des époques de leur histoire, aient choisi de préférence celles où les individus existaient le plus par eux-mêmes, et se livraient, avec le moins de réserve, à leur caractère naturel. C' est ainsi que Goethe, l' auteur de Werther, a peint dans Goetz De Berlichingen, la lutte de la chevalerie expirante contre l' autorité de l' empire, et Schiller a de même voulu retracer, dans Wallstein, les derniers efforts de l' esprit militaire, et cette vie indépendante et presque sauvage des camps, à laquelle les progrès de la civilisation ont fait succéder, dans les camps mêmes, l' uniformité, l' obéissance et la discipline. Schiller a composé trois pièces sur la conspiration et sur la mort de Wallstein. La première est intitulée le camp de Wallstein ; la seconde, les Piccolomini ; la troisième, la mort de Wallstein. L'idée de composer trois pièces, qui se suivent et forment un grand ensemble, est empruntée des grecs qui nommoient ce genre une trilogie. Eschyle nous a laissé deux ouvrages pareils, son Prométhée et ses trois tragédies sur la famille d' Agamemnon. Le Prométhée d' Eschyle était, comme on sait, divisé en trois parties, dont chacune formait une pièce à part. Dans la première, on voyait Prométhée, bienfaiteur des hommes, leur apportant le feu du ciel, et leur faisant connaître les élémens de la vie sociale. Dans la seconde, la seule qui soit venue jusqu' à nous, Prométhée est puni par les dieux, jaloux des services qu' il a rendus à l' espèce humaine. La troisième montrait Prométhée délivré par Hercule, et réconcilié avec Jupiter. Dans les trois tragédies qui se rapportent à la famille des Atrides, la première a pour sujet la mort d' Agamemnon ; la seconde, la punition de Clytemnestre ; la dernière, l' absolution d' Oreste par l' aréopage. On voit que, chez les grecs, chacune des pièces qui composaient leurs trilogies avait son action particulière, qui se terminait dans la pièce même. Schiller a voulu lier plus étroitement entr' elles les trois pièces de son Wallstein. L' action ne commence qu' à la seconde et ne finit qu' à la troisième. Le camp est une espèce de prologue sans aucune action. On y voit les moeurs des soldats, sous les tentes qu' ils habitent : les uns chantent, les autres boivent, d' autres reviennent enrichis des dépouilles du paysan. Ils se racontent leurs exploits ; ils parlent de leur chef, de la liberté qu' il leur accorde, des récompenses qu' il leur prodigue. Les scènes se suivent, sans que rien les enchaîne l' une à l' autre : mais cette incohérence est naturelle ; c' est un tableau mouvant, où il n' y a ni passé, ni avenir. Cependant le génie de Wallstein préside à ce désordre apparent. Tous les esprits sont pleins de lui : tous célèbrent ses louanges, s' inquiètent des bruits répandus sur le mécontentement de la cour, se jurent de ne pas abandonner le général qui les protège. L' on aperçoit tous les symptômes d' une insurrection prête à éclater, si le signal en est donné par Wallstein. On démêle en même tems les motifs secrets qui, dans chaque individu, modifient son dévouement ; les craintes, les soupçons, les calculs particuliers, qui viennent croiser l' impulsion universelle. On voit ce peuple armé ; en proie à toutes les agitations populaires, entraîné par son enthousiasme, ébranlé par ses défiances, s' efforçant de raisonner, et n' y parvenant pas, faute d' habitude : bravant l' autorité, et mettant pourtant son honneur à obéir à son chef : insultant à la religion, et recueillant avec avidité toutes les traditions superstitieuses : mais toujours fier de sa force, toujours plein de mépris pour toute autre profession que celle des armes, ayant pour vertu le courage et pour but le plaisir du jour. Il serait impossible de transporter sur notre théâtre cette singulière production du génie, de l' exactitude et je dirai même de l' érudition allemande ; car il a fallu de l' érudition pour rassembler en un corps tous les traits qui distinguaient les armées du xviie siècle, et qui ne conviennent plus à aucune armée moderne. De nos jours, dans les camps, comme dans les cités, tout est fixe, régulier, soumis. La discipline a remplacé l' effervescence ; s' il y a des désordres partiels, ce sont des exceptions qu' on tâche de prévenir. Dans la guerre de trente ans, au contraire, ces désordres étaient l' état permanent, et la jouissance d' une liberté grossière et licencieuse, le dédommagement des dangers et des fatigues. La seconde pièce a pour titre les Piccolomini. Dans cette pièce commence l' action ; mais la pièce finit, sans que l' action se termine. Le noeud se forme, les caractères se développent, la dernière scène du cinquième acte arrive, et la toile tombe. Ce n' est que dans la troisième pièce, dans la mort de Wallstein, que le poëte a placé le dénouement. Les deux premières ne sont donc en réalité qu' une exposition, et cette exposition contient plus de quatre mille vers. Les trois pièces de Schiller ne semblent pas pouvoir être représentées séparément ; elles le sont cependant en Allemagne. Les allemands tolèrent ainsi tantôt une pièce sans action, le camp de Wallstein ; tantôt une action sans dénouement, les Piccolomini ; tantôt un dénouement sans exposition, la mort de Wallstein. En concevant le projet de faire connaître au public français cet ouvrage de Schiller, j' ai senti qu' il fallait réunir en une seule les trois pièces de l' original. Cette entreprise offrait beaucoup de difficultés ; une traduction, ou même une imitation exacte étoit impossible. Il aurait fallu resserrer en deux mille vers, à peu près, ce que l' auteur allemand a exprimé en neuf mille. Or l' exemple de tous ceux qui ont voulu traduire en alexandrins des poëtes étrangers, prouve que ce genre de vers nécessite des circonlocutions continuelles. Le plus habile de nos traducteurs en vers, l' abbé Delille, malgré son prodigieux talent, n' a pu néanmoins vaincre tout-à-fait, sous ce rapport, la nature de notre langue. Il a rendu fréquemment Virgile et Milton par des périphrases très-élégantes et très-harmonieuses, mais beaucoup plus longues que l' original. Boileau, en traduisant le commencement de l' énéïde, a mis trois vers pour deux, comme le remarque M De La Harpe, et pourtant il a supprimé l' une des circonstances les plus essentielles dont l' auteur latin avait voulu frapper l' esprit du lecteur. J' aurais donc eu à lutter, dans une traduction, contre un premier obstacle, et j' en aurais rencontré un second dans le sujet en lui-même. Tout ce qui se rapporte à la guerre de trente ans, dont le théâtre a été en Allemagne, est national pour les allemands, et, comme tel, est connu de tout le monde. Les noms de Wallstein, de Tilly, de Bernard De Weymar, d' Oxenstiern, de Mansfeld, réveillent dans la mémoire de tous les spectateurs des souvenirs qui n' existent point pour nous. De là résultait pour Schiller la possibilité d' une foule d' allusions rapides que ses compatriotes comprenaient sans peine, mais qu' en France personne n' aurait saisies. Il y a en général, parmi nous, une certaine négligence de l' histoire étrangère, qui s' oppose presqu' entièrement à la composition des tragédies historiques, telles qu' on en voit dans les littératures voisines. Les tragédies mêmes qui ont pour sujet des traits de nos propres annales, sont exposées à beaucoup d' obscurité. L' auteur des templiers a dû ajouter à son ouvrage des notes explicatives, tandis que Schiller, dans sa Jeanne d' Arc, sujet français, qu' il présentait à un public allemand, était sûr de rencontrer dans ses auditeurs assez de connaissances pour le dispenser de tout commentaire. Les tragédies qui ont eu le plus de succès en France, sont ou purement d' invention, parce qu' alors elles n' exigent que très-peu de notions préalables, ou tirées, soit de la mythologie grecque, soit de l' histoire romaine, parce que l' étude de cette mythologie et de cette histoire fait partie de notre première éducation. La familiarité du dialogue tragique, dans les vers iambiques ou non-rimés des allemands, eût encore été, pour un traducteur, une difficulté très-grande. La langue de la tragédie allemande n' est point astreinte à des règles aussi délicates, aussi dédaigneuses que la nôtre. La pompe inséparable des alexandrins nécessite dans l' expression une certaine noblesse soutenue. Les auteurs allemands peuvent employer, pour le développement des caractères, une quantité de circonstances accessoires qu' il serait impossible de mettre sur notre théâtre sans déroger à la dignité requise : et cependant ces petites circonstances répandent dans le tableau présenté de la sorte beaucoup de vie et de vérité. Dans le Goetz De Berlichingen de Goethe, ce guerrier, assiégé dans son château par une armée impériale, donne à ses soldats un dernier repas pour les encourager. Vers la fin de ce repas, il demande du vin à sa femme, qui, suivant les usages de ces tems, est à la fois la dame et la ménagère du château. Elle lui répond à demi-voix qu' il n' en reste plus qu' une seule cruche qu' elle a réservée pour lui. Aucune tournure poétique ne permettrait de transporter ce détail sur notre théâtre : l' emphase des paroles ne ferait que gâter le naturel de la situation, et ce qui est touchant en allemand, ne serait en français que ridicule. Il me semble néanmoins facile de concevoir, malgré nos habitudes contraires, que ce trait, emprunté de la vie commune, est plus propre que la description la plus pathétique à faire ressortir la situation du héros de la pièce, d' un vieux guerrier couvert de gloire, fier de ses droits héréditaires et de son opulence antique, chef naguère de vassaux nombreux, maintenant renfermé dans un dernier asile, et luttant avec quelques amis intrépides et fidèles contre les horreurs de la disette et la vengeance de l' empereur. Dans le Gustave Vasa De Kotzebue, l' on voit Christiern, le tyran de la Suède, tremblant dans son palais, qui est entouré par une multitude irritée. Il se défie de ses propres gardes, de ses créatures les plus dévouées, et force un vieux serviteur qui lui reste encore à goûter le premier les mets qu' il lui apporte. Ce trait exprimé dans le dialogue le plus simple, et sans aucune pompe tragique, peint, selon moi, mieux que tous les efforts du poëte n' auraient pu le faire, la pusillanimité, la défiance et l' abjection du tyran demi-vaincu. Schiller nous montre Jeanne D' Arc, dénoncée par son père, comme sorcière, au milieu même de la fête destinée au couronnement de Charles Vii, qu' elle a replacé sur le trône de la France. Elle est forcée de fuir ; elle cherche un asile, loin du peuple qui la menace et de la cour qui l' abandonne. Après une route longue et pénible, elle arrive dans une cabane ; la fatigue l' accable, la soif la dévore ; un paysan, touché de compassion, lui présente un peu de lait : au moment où elle le porte à ses lèvres, un enfant qui l' a regardée pendant quelques instans avec attention, lui arrache la coupe, et s' écrie : c' est la sorcière d' Orléans. Ce tableau, qu' il serait impossible de transporter sur la scène française, fait toujours éprouver aux spectateurs un frémissement universel : ils se sentent frappés à la fois, et de la proscription qui poursuit, jusques dans les lieux les plus reculés, la libératrice d' un grand empire, et de la disposition des esprits, qui rend cette proscription plus inévitable et plus cruelle. De la sorte, les deux choses importantes, l' époque et la situation, se retracent à l' imagination d' un seul mot, par une circonstance purement accidentelle. Les allemands font un grand usage de ces moyens. Les rencontres fortuites, l' arrivée de personnages subalternes et qui ne tiennent point au sujet, leur fournissent un genre d' effets que nous ne connaissons point sur notre théâtre. Dans nos tragédies, tout se passe immédiatement entre les héros et le public. Les confidens sont toujours soigneusement sacrifiés. Ils sont là pour écouter, quelquefois pour répondre, et de tems en tems pour raconter la mort du héros, qui dans ce cas ne peut pas nous en instruire lui-même. Mais il n' y a rien de moral dans toute leur existence. Toute réflexion, tout jugement, tout dialogue entr' eux leur est sévèrement interdit. Il serait contraire à la subordination théâtrale qu' ils excitassent le moindre intérêt. Dans les tragédies allemandes, indépendamment des héros et de leurs confidens, qui, comme on vient de le voir, ne sont que des machines, dont la nécessité nous fait pardonner l' invraisemblance, il y a, sur un second plan, une seconde espèce d' acteurs, spectateurs eux-mêmes, en quelque sorte, de l' action principale, qui n' exerce sur eux qu' une influence très-indirecte. L' impression que produit, sur cette classe de personnages, la situation des personnages principaux, m' a paru souvent ajouter à celle qu' en reçoivent les spectateurs proprement dits. Leur opinion est, pour ainsi dire, devancée et dirigée par un public intermédiaire, plus voisin de ce qui se passe, et non moins impartial qu' eux. Tel devoit être, à peu près, si je ne me trompe, l' effet des choeurs dans les tragédies grecques. Ces choeurs portaient un jugement sur les sentimens et les actions des rois et des héros, dont ils contemplaient les crimes et les misères. Il s' établissait, par ce jugement, une correspondance morale entre la scène et le parterre, et ce dernier devait trouver quelque jouissance à voir décrites et définies, dans un langage harmonieux, les émotions qu' il éprouvait. Je n' ai vu qu' une seule fois une pièce, dans laquelle on avait tenté d' introduire les choeurs des anciens. C' était la fiancée de Messine, toujours de Schiller. Je m' y étais rendu avec beaucoup de préjugés contre cette imitation de l' antique. Néanmoins ces maximes générales, exprimées par le peuple, et qui prenaient plus de vérité et plus de chaleur, parce qu' elles lui paraissaient suggérées par la conduite de ses chefs et par les malheurs qui réjaillissaient sur lui-même, cette opinion publique, personnifiée en quelque sorte, et qui allait chercher au fond de mon coeur mes propres pensées, pour me les présenter avec plus de précision, d' élégance et de force, cette pénétration du poëte, qui devinait ce que je devais sentir, et donnait un corps à ce qui n' était en moi qu' une rêverie vague et indéterminée, me firent éprouver un genre de satisfaction dont je n' avais pas encore eu l' idée. L' introduction des choeurs dans la tragédie n' a point eu cependant de succès en Allemagne, il est probable qu' on y a renoncé à cause des embarras de l' exécution. Il faudrait des acteurs très-exercés pour qu' un certain nombre d' entr' eux, parlant et gesticulant tous en même tems, ne produisissent pas une confusion voisine du ridicule. Schiller d' ailleurs, dans sa tentative, avait dénaturé le choeur des anciens. Il n' avait pas osé le laisser aussi étranger à l' action qu' il l' est dans les meilleures tragédies de l' antiquité, celles de Sophocle : car je ne parle pas ici des choeurs d' Euripide, de ce poëte admirable, sans doute, par son talent dans la sensibilité et dans l' ironie, mais prétentieux, déclamateur, ambitieux d' effets, et qui, par ses défauts et même par ses beautés, ravit le premier à la tragédie grecque la noble simplicité qui la distinguait. Schiller, pour se rapprocher du goût de son siècle, avait cru devoir diviser le choeur en deux moitiés, dont chacune était composée des partisans des deux héros, qui, dans sa pièce, se disputent la main d' une femme. Il avait, par ce ménagement malentendu, dépouillé le choeur de l' impartialité qui donne à ses paroles du poids et de la solennité. Le choeur ne doit jamais être que l' organe, le représentant du peuple entier ; tout ce qu' il dit doit être une espèce de retentissement sombre et imposant du sentiment général. Rien de ce qui est passionné ne peut lui convenir, et dès que l' on imagine de lui faire jouer un rôle et prendre un parti dans la pièce même, on le dénature, et son effet est manqué. Mais si les allemands ont rejeté l' introduction des choeurs dans leurs tragédies, celle d' une quantité de personnages subalternes qui arrivent d' une manière naturelle, bien qu' accidentelle sur la scène, remplace à beaucoup d' égards, comme nous l' avons observé précédemment, l' usage des choeurs. Pour nous en convaincre, il ne faut qu' examiner ce qu' a fait Schiller dans son Guillaume Tell, et rechercher ce qu' aurait fait un poëte grec traitant la même situation. Tell, échappé aux poursuites de Gessler, a gravi la cime d' un rocher sauvage qui domine sur une route, par laquelle Gessler doit passer. Le paysan suisse attend son ennemi, tenant en main l' arc et les flèches qui, après avoir servi l' amour paternel, doivent maintenant servir la vengeance. Il se retrace, dans un monologue, la tranquillité et l' innocence de sa vie précédente. Il s' étonne lui-même de se voir jeté tout-à-coup par la tyrannie hors de l' existence obscure et paisible que le sort semblait lui avoir destinée. Il recule devant l' action qu' il se trouve forcé de commettre. Ses mains encore pures frémissent d' avoir à se rougir, même du sang d' un coupable. Il le faut cependant, il le faut pour sauver sa vie, celle de son fils, celle de tous les objets de son affection. Nul doute que, dans une tragédie grecque, le choeur n' eût alors pris la parole, pour réduire en maximes les sentimens qui se pressent en foule dans l' ame du spectateur. Schiller, n' ayant pas cette ressource, y supplée par l' arrivée d' une noce champêtre qui passe, au son des instrumens, près des lieux où Tell est caché. Le contraste de la gaîté de cette troupe joyeuse et de la situation de Guillaume Tell, suggère à l' instant au spectateur toutes les réflexions que le choeur aurait exprimées. Guillaume Tell est de la même classe que ces hommes qui marchent ainsi dans l' insouciance. Il est pauvre, inconnu, laborieux, innocent comme eux. Comme eux, il paraissait n' avoir rien à craindre d' un pouvoir élevé si fort au-dessus de lui : et son obscurité, pourtant, ne lui a pas servi d' asile. Le choeur des grecs eût développé cette vérité dans un langage sententieux et poétique. La tragédie allemande la fait ressortir avec non moins de force par l' apparition d' une troupe de personnages étrangers à l' action, et qui n' ont avec elle aucun rapport ultérieur. D' autres fois ces personnages secondaires servent à développer d' une manière piquante et profonde les caractères principaux. Werner, connu, même en France, par le succès mérité de sa tragédie de Luther, et qui réunit au plus haut degré deux qualités inconciliables en apparence, l' observation spirituelle et souvent plaisante du coeur humain, et une mélancolie enthousiaste et rêveuse, Werner, dans son Attila, présente à nos regards la cour nombreuse de valentinien, se livrant aux danses, aux concerts, à tous les plaisirs, tandis que le fléau de Dieu est aux portes de Rome. On voit le jeune empereur et ses favoris, n' ayant d' autre soin que de repousser les nouvelles fâcheuses qui pourraient interrompre leurs amusemens, prenant la vérité pour un indice de malveillance, la prévoyance pour un acte de sédition, ne considérant comme des sujets fidèles que ceux qui nient les faits dont la connaissance les importunerait, et pensant faire reculer ces faits, en n' écoutant pas ceux qui les rapportent. Cette insouciance mise sous les yeux du spectateur, le frappe beaucoup plus qu' un simple récit n' aurait pu le faire. Je suis loin de recommander l' introduction de ces moyens dans nos tragédies. L' imitation des tragiques allemands me semblerait très-dangereuse pour les tragiques français. Plus les écrivains d' une nation ont pour but exclusif de faire effet, plus ils doivent être assujettis à des règles sévères. Sans ces règles, ils multiplieraient, pour arriver à leur but, des tentatives dans lesquelles ils s' écarteraient toujours davantage de la vérité, de la nature et du goût. C' est en France qu' a été inventée cette maxime, qu' il valait mieux frapper fort que juste. Contre un pareil principe il faut des règles fixes, qui empêchent les écrivains de frapper tellement fort qu' ils ne frappent plus juste du tout. Toutes les fois que les tragiques français ont voulu transporter sur notre théâtre des moyens empruntés des théâtres étrangers, ils ont été plus prodigues de ces moyens, plus bizarres, plus exagérés dans leur usage, que les étrangers qu' ils imitaient. Je pense donc que c' est sagement et avec raison, que nous avons refusé à nos écrivains dramatiques la liberté que les allemands et les anglais accordent aux leurs, celle de produire des effets variés par la musique, les rencontres fortuites, la multiplicité des acteurs, le changement des lieux, et même les spectres, les prodiges et les échafauds. Comme il est beaucoup plus facile de faire effet par de telles ressources que par les situations, les sentimens et les caractères, il serait à craindre, si ces ressources étaient admises, que nous ne vissions bientôt plus sur notre théâtre, que des échafauds, des combats, des fêtes, des spectres et des changemens de décoration. Il y a dans le caractère des allemands une fidélité, une candeur, un scrupule qui retiennent toujours l' imagination dans de certaines bornes. Leurs écrivains ont une conscience littéraire, qui leur donne presqu' autant le besoin de l' exactitude historique et de la vraisemblance morale, que celui des applaudissemens du public. Ils ont dans le coeur une sensibilité naturelle et profonde qui se plaît à la peinture des sentimens vrais. Ils y trouvent une telle jouissance, qu' ils s' occupent beaucoup plus de ce qu' ils éprouvent que de l' effet qu' ils produisent. En conséquence, tous leurs moyens extérieurs, quelque multipliés qu' ils paraissent, ne sont que des accessoires. Mais en France, où l' on ne perd jamais le public de vue, en France, où l' on ne parle, n' écrit et n' agit que pour les autres, les accessoires pourraient bien devenir le principal. En interdisant à nos poëtes des moyens de succès trop faciles, on les force à tirer un meilleur parti des ressources qui leur restent et qui sont bien supérieures, le développement des caractères, la lutte des passions, la connaissance, en un mot, du coeur humain. J' ai cru devoir observer les règles de notre théâtre, même dans un ouvrage destiné à faire connaître le théâtre allemand, et j' ai supprimé beaucoup de petits incidens de la nature de ceux dont j' ai parlé ci-dessus. J' ai retranché, par exemple, une assez longue scène entre les généraux, après un festin durant lequel Tersky leur a fait signer l' engagement de rester fidèles à Wallstein, contre la volonté même de la cour. Cette scène, dans laquelle Tersky, pour les amener à son but, leur rappelle tous les bienfaits qu' ils ont reçus de leur chef, bienfaits dont l' énumération seule forme un tableau piquant de l' état de cette armée, de son indiscipline, de son exigeance, et de l' esprit d' égalité qui se combinait alors avec l' esprit militaire ; cette scène, dis-je, est d' une originalité remarquable, et d' une grande vérité locale ; mais elle ne pouvait être rendue qu' avec des expressions que notre style tragique repousse. Elle introduisait d' ailleurs une foule d' acteurs qui ne contribuaient point à la marche de l' action et ne reparaissaient plus dans le cours de la pièce. J' ai renoncé de même, mais avec plus de regret, à traduire ou à imiter une autre scène, dans laquelle Wallstein, commençant à se déshabiller sur le théâtre, pour aller prendre du repos, voit se casser tout-à-coup la chaîne à laquelle est suspendu l' ordre de la toison d' or. Cette chaîne était le premier présent que Wallstein eût reçu de l' empereur, alors archiduc, dans la guerre du Frioul, lorsque tous deux, à l' entrée de la vie, étaient unis par une affection que rien ne semblait devoir troubler. Wallstein tient en main les fragmens de cette chaîne brisée. Il se retrace toute l' histoire de sa jeunesse ; des souvenirs mêlés de remords l' assiègent ; il éprouve une crainte vague ; son bonheur lui avait paru long-tems attaché à la conservation de ce premier don d' une amitié maintenant abjurée. Il en contemple tristement les débris. Il les rejette enfin loin de lui avec effort. " je marche, " s' écrie-t-il, dans une carrière opposée. La " force de ce talisman n' existe plus. " le spectateur, qui sait que le poignard est suspendu sur la tête du héros, reçoit une impression très-profonde de ce présage que Wallstein méconnaît, et des paroles qui lui échappent, sans qu' il les comprenne. Ce genre d' effet tient à la disposition du coeur de l' homme, qui, dans toutes ses émotions de frayeur, d' attendrissement ou de pitié, est toujours ramené à ce que nous appelons la superstition, par une force mystérieuse dont il ne peut s' affranchir. Beaucoup de gens n' y voient qu' une faiblesse puérile. Je suis tenté, je l' avoue, d' avoir du respect pour tout ce qui prend sa source dans la nature. Une suppression plus importante à laquelle je me suis condamné, c' est celle de plusieurs scènes dans lesquelles Schiller faisait paraître de simples soldats, les uns au milieu de la révolte, et que Wallstein s' efforçait de ramener à son parti, les autres qu' un général gagné par la cour, engageait à assassiner Wallstein. Les scènes des assassins de Banco, dans Macbeth, sont frappantes par leur laconisme et leur énergie : celle des assassins de Wallstein ont un autre genre de mérite. La manière dont Schiller développe les motifs qu' on leur présente, et gradue l' effet que produisent sur eux ces motifs ; la lutte qui a lieu dans ces ames farouches entre l' attachement et l' avidité ; l' adresse avec laquelle celui qui veut les séduire proportionne ses argumens à leur intelligence grossière, et leur fait du crime un devoir, et de la reconnaissance un crime, leur empressement à saisir tout ce qui peut les excuser à leurs propres yeux, lorsqu' ils se sont déterminés à verser le sang de leur général ; le besoin qu' on aperçoit, même dans ces coeurs corrompus, de se faire illusion à eux-mêmes, et de tromper leur propre conscience en couvrant d' une apparence de justice l' attentat qu' ils vont exécuter ; enfin le raisonnement qui les décide, et qui décide, dans tant de situations différentes, tant d' hommes qui se croient honnêtes, à commettre des actions que leur sentiment intérieur condamne, parce qu' à leur défaut d' autres s' en rendraient les instrumens, tout cela est d' un grand effet tant moral que dramatique. Mais le langage de ces assassins est vulgaire, comme leur état et leurs sentimens. Leur prêter des expressions relevées, c' eût été manquer à la vérité des caractères, et dans ce cas la noblesse du dialogue serait devenue une inconvenance. J' avais essayé de mettre en récit ce que Schiller a mis en action. Je m' étais appliqué surtout à faire ressortir l' idée principale, la considération décisive, qui impose silence à toutes les objections et l' emporte sur tous les scrupules. Buttler, après avoir raconté ses efforts pour convaincre ses complices finissait par ces vers : lorsque je leur ai dit que s' offrant à leur place, d' autres briguoient déjà mon choix comme une grâce, que le prix étoit prêt, que d' autres, cette nuit, de leur fidélité recueilleraient le fruit, chacun a regardé son plus proche complice ; leurs yeux brilloient d' espoir, d' envie et d' avarice ; d' une sombre rougeur leurs fronts se sont couverts ; ils répétoient tous bas : d' autres se sont offerts. Mais j' ai senti bientôt que je tomberais dans une invraisemblance qu' aucun détail ne rendrait excusable. Buttler, cherchant à faire partager à Isolan son projet d' assassinat, ne pouvait, sans absurdité, s' étendre avec complaisance sur la bassesse et l' avidité de ceux qu' il avoit choisis pour remplir ses vues. L' obligation de mettre en récit ce que, sur d' autres théâtres, on pourrait mettre en action, est un écueil dangereux pour les tragiques français. Ces récits ne sont presque jamais placés naturellement. Celui qui raconte n' est point appelé par sa situation ou son intérêt à raconter de la sorte. Le poëte d' ailleurs se trouve entraîné invinciblement à rechercher des détails d' autant moins dramatiques qu' ils sont plus pompeux. On a relevé mille fois l' inconvenance du superbe récit de Théramène dans Phèdre. Racine ne pouvant, comme Euripide, présenter aux spectateurs Hippolyte déchiré, couvert de sang, brisé par sa chute, et dans les convulsions de la douleur et de l' agonie, a été forcé de faire raconter sa mort ; et cette nécessité l' a conduit à blesser, dans le récit de cet événement terrible, et la vraisemblance, et la nature, par une profusion de détails poétiques, sur lesquels un ami ne peut s' étendre, et qu' un père ne peut écouter. Les retranchemens dont je viens de parler, une foule d' autres dont l' indication serait trop longue, plusieurs additions qui m' ont semblé nécessaires, font que l' ouvrage que je présente au public n' est nullement une traduction. Il n' y a pas, dans les trois tragédies de Schiller, une seule scène que j' aie conservée en entier. Il y en a quelques-unes dans ma pièce dont l' idée même n' est pas dans Schiller. Il y a quarante-huit acteurs dans l' original allemand, il n' y en a que douze dans mon ouvrage. L' unité de tems et de lieu, que j' ai voulu observer, quoique Schiller s' en fût écarté suivant l' usage de son pays, m' a forcé à tout bouleverser et à tout refondre. Je ne veux point entrer ici dans un examen approfondi de la règle des unités. Elles ont certainement quelques-uns des inconvéniens que les nations étrangères leur reprochent. Elles circonscrivent les tragédies, surtout historiques, dans un espace qui en rend la composition très-difficile. Elles forcent le poëte à négliger souvent, dans les événemens et les caractères, la vérité de la gradation, la délicatesse des nuances : ce défaut domine dans presque toutes les tragédies de Voltaire ; car l' admirable génie de Racine a été vainqueur de cette difficulté comme de tant d' autres. Mais à la représentation des pièces de Voltaire, on aperçoit fréquemment des lacunes, des transitions trop brusques. On sent que ce n' est pas ainsi qu' agit la nature. Elle ne marche point d' un pas si rapide : elle ne saute pas de la sorte les intermédiaires. Cependant, malgré les gênes qu' elles imposent et les fautes qu' elles peuvent occasionner, les unités me semblent une loi sage. Les changemens de lieu, quelqu' adroitement qu' ils soient effectués, forcent le spectateur à se rendre compte de la transposition de la scène, et détournent ainsi une partie de son attention de l' intérêt principal : après chaque décoration nouvelle, il est obligé de se remettre dans l' illusion dont on l' a fait sortir. La même chose lui arrive, lorsqu' on l' avertit du tems qui s' est écoulé d' un acte à l' autre. Dans les deux cas, le poëte reparaît, pour ainsi dire, en avant des personnages, et il y a une espèce de prologue ou de préface sous-entendue, qui nuit à la continuité de l' impression. En me conformant aux règles de notre théâtre pour les unités, pour le style tragique, pour la dignité de la tragédie, j' ai voulu rester fidèle au système allemand sur un article plus essentiel. Les français, même dans celles de leurs tragédies qui sont fondées sur la tradition ou sur l' histoire, ne peignent qu' un fait ou une passion. Les allemands, dans les leurs, peignent une vie entière et un caractère entier. Quand je dis qu' ils peignent une vie entière, je ne veux pas dire qu' ils embrassent dans leurs pièces toute la vie de leurs héros. Mais ils n' en omettent aucun événement important ; et la réunion de ce qui se passe sur la scène et de ce que le spectateur apprend par des récits ou par des allusions, forme un tableau complet, d' une scrupuleuse exactitude. Il en est de même du caractère. Les allemands n' écartent de celui de leurs personnages rien de ce qui constituait leur individualité. Ils nous les présentent avec leurs foiblesses, leurs inconséquences et cette mobilité ondoyante, qui appartient à la nature humaine et qui forme les êtres réels. Les français ont un besoin d' unité qui leur fait suivre une autre route. Ils repoussent des caractères tout ce qui ne sert pas à faire ressortir la passion qu' ils veulent peindre : ils suppriment de la vie antérieure de leurs héros tout ce qui ne s' enchaîne pas nécessairement au fait qu' ils ont choisi. Qu' est-ce que Racine nous apprend sur Phèdre ? Son amour pour Hippolyte, mais nullement son caractère personnel, indépendamment de cet amour. Qu' est-ce que le même poëte nous fait connaître d' Oreste ? Son amour pour Hermione. Les fureurs de ce prince ne viennent que des cruautés de sa maîtresse. On le voit à chaque instant prêt à s' adoucir, pour peu qu' Hermione lui donne quelqu' espérance. Ce meurtrier de sa mère paraît même avoir tout-à-fait oublié le forfait qu' il a commis. Il n' est occupé que de sa passion : il parle, après son parricide, de son innocence qui lui pèse, et si, lorsqu' il a tué Pyrrhus, il est poursuivi par les furies, c' est que Racine a trouvé, dans la tradition mythologique, l' occasion d' une scène superbe, mais qui ne tient point à son sujet, tel qu' il l' a traité. Ceci n' est point une critique. Andromaque est l' une des pièces les plus parfaites qui existent chez aucun peuple, et Racine, ayant adopté le système français, a dû écarter, autant qu' il le pouvait, de l' esprit du spectateur, le souvenir du meurtre de Clytemnestre. Ce souvenir était inconciliable avec un amour pareil à celui d' Oreste pour Hermione. Un fils, couvert du sang de sa mère, et ne songeant qu' à sa maîtresse, aurait produit un effet révoltant. Racine l' a senti, et pour éviter plus sûrement cet écueil, il a supposé qu' Oreste n' était allé en Tauride qu' afin de se délivrer par la mort de sa passion malheureuse. L' isolement dans lequel le système français présente le fait qui forme le sujet, et la passion qui est le mobile de chaque tragédie a d' incontestables avantages. En dégageant le fait que l' on a choisi de tous les faits antérieurs, on porte plus directement l' intérêt sur un objet unique. Le héros est plus dans la main du poëte qui s' est affranchi du passé ; mais il y a peut-être aussi une couleur un peu moins réelle, parce que l' art ne peut jamais suppléer entièrement à la vérité, et que le spectateur, lors même qu' il ignore la liberté que l' auteur a prise, est averti, par je ne sais quel instinct, que ce n' est pas un personnage historique, mais un héros factice, une créature d' invention qu' on lui présente. En ne peignant qu' une passion, au lieu d' embrasser tout un caractère individuel, on obtient des effets plus constamment tragiques, parce que les caractères individuels, toujours mélangés, nuisent à l' unité de l' impression. Mais la vérité y perd peut-être encore. On se demande ce que seraient les héros qu' on voit, s' ils n' étaient dominés par la passion qui les agite, et l' on trouve qu' il ne resterait dans leur existence que peu de réalité. D' ailleurs il y a bien moins de variété dans les passions propres à la tragédie, que dans les caractères individuels, tels que les crée la nature. Les caractères sont innombrables. Les passions théâtrales sont en petit nombre. Sans doute l' admirable génie de Racine qui triomphe de toutes les entraves, met de la diversité dans cette uniformité même. La jalousie de Phèdre n' est pas celle d' Hermione ; et l' amour d' Hermione n' est pas celui de Roxane. Cependant la diversité me semble plutôt encore dans la passion, que dans le caractère de l' individu. Il y a bien peu de différence entre les caractères d' Aménaïde et d' Alzire. Celui de Polyphonte convient à presque tous les tyrans mis sur notre théâtre, tandis que celui de Richard Iii, dans Shakespear, ne convient qu' à Richard Iii. Polyphonte n' a que des traits généraux, exprimés avec art, mais qui n' en font point un être distinct, un être individuel. Il a de l' ambition, et, pour son ambition, de la cruauté et de l' hypocrisie. Richard III réunit à ces vices, qui sont de nécessité dans son rôle, beaucoup de choses qui ne peuvent appartenir qu' à lui seul. Son mécontentement contre la nature, qui, en lui donnant une figure hideuse et difforme, semble l' avoir condamné à ne jamais inspirer d' amour, ses efforts pour vaincre un obstacle qui l' irrite, sa coquetterie avec les femmes, son étonnement de ses succès auprès d' elles, le mépris qu' il conçoit pour des êtres si faciles à séduire, l' ironie avec laquelle il manifeste ce mépris, tout le rend un être particulier. Polyphonte est un genre, Richard Iii un individu. Pour faire de Wallstein un personnage tragique à la manière française, il aurait suffi de fondre ensemble de l' ambition et des remords. Mais je me suis proposé, à l' exemple de Schiller, de peindre Wallstein, à peu près tel qu' il était, ambitieux à la vérité, mais en même tems superstitieux, inquiet, incertain, jaloux des succès des étrangers dans sa patrie, lors même que leurs succès favorisaient ses propres entreprises, et marchant souvent contre son but, en se laissant entraîner par son caractère. Je n' ai pas même voulu supprimer son penchant pour l' astrologie, bien que les lumières de notre siècle puissent faire regarder comme hasardée la tentative de revêtir d' une teinte tragique cette superstition. Nous n' envisageons guère en France la superstition que de son côté ridicule. Elle a cependant ses racines dans le coeur de l' homme, et la philosophie elle-même, lorsqu' elle s' obstine à n' en pas tenir compte, est superficielle et présomptueuse. La nature n' a point fait de l' homme un être isolé, destiné seulement à cultiver la terre et à la peupler, et n' ayant, avec tout ce qui n' est pas de son espèce, que les rapports arides et fixes, que l' utilité l' invite à établir entr' eux et lui. Une grande correspondance existe entre tous les êtres moraux et physiques. Il n' y a personne, je le pense, qui, laissant errer ses regards sur un horizon sans bornes, ou se promenant sur les rives de la mer que viennent battre les vagues, ou levant les yeux vers le firmament parsemé d' étoiles, n' ait éprouvé une sorte d' émotion qu' il lui était impossible d' analyser ou de définir. On dirait que des voix descendent du haut des cieux, s' élancent de la cime des rochers, retentissent dans les torrens ou dans les forêts agitées, sortent des profondeurs des abîmes. Il semble y avoir je ne sais quoi de prophétique dans le vol pesant du corbeau, dans les cris funèbres des oiseaux de la nuit, dans les rugissemens éloignés des bêtes sauvages. Tout ce qui n' est pas civilisé, tout ce qui n' est pas soumis à la domination artificielle de l' homme, répond à son coeur. Il n' y a que les choses qu' il a façonnées pour son usage qui soient muettes, parce qu' elles sont mortes. Mais ces choses mêmes, lorsque le tems anéantit leur utilité, reprennent une vie mystique. La destruction les remet, en passant sur elles, en rapport avec la nature. Les édifices modernes se taisent, mais les ruines parlent. Tout l' univers s' adresse à l' homme dans un langage ineffable qui se fait entendre dans l' intérieur de son ame, dans une partie de son être, inconnue à lui-même, et qui tient à la fois des sens et de la pensée. Quoi de plus simple que d' imaginer que cet effort de la nature pour pénétrer en nous, n' est pas sans une mystérieuse signification ? Pourquoi cet ébranlement intime, qui paraît nous révéler ce que nous cache la vie commune, serait-il à la fois sans cause et sans but ? La raison, sans doute, ne peut l' expliquer. Lorsqu' elle l' analyse, il disparaît. Mais il est par-là même essentiellement du domaine de la poésie. Consacré par elle, il trouve dans tous les coeurs des cordes qui lui répondent. Le sort annoncé par les astres, les pressentimens, les songes, les présages, ces ombres de l' avenir qui planent autour de nous, souvent non moins funèbres que les ombres du passé, sont de tous les pays, de tous les tems, de toutes les croyances. Quel est celui qui, lorsqu' un grand intérêt l' anime, ne prête pas, en tremblant, l' oreille à ce qu' il croit la voix de la destinée ! Chacun, dans le sanctuaire de sa pensée, s' explique cette voix, comme il le peut. Chacun s' en tait avec les autres, parce qu' il n' y a point de paroles pour mettre en commun ce qui jamais n' est qu' individuel. J' ai donc cru devoir conserver dans le caractère de Wallstein une superstition qu' il avait en commun avec presque tous les hommes remarquables de son siècle. J' aurais voulu pouvoir rendre avec la même fidélité le caractère de Thécla, tel qu' il est tracé dans la pièce allemande. Ce caractère excite en Allemagne un enthousiasme universel ; et il est difficile de lire l' ouvrage de Schiller, dans sa langue originale, sans partager cet enthousiasme. Mais en France, je ne crois pas que ce caractère eût obtenu l' approbation du public. L' admiration dont il est l' objet chez les allemands, tient à leur manière de considérer l' amour, et cette manière est très-différente de la nôtre. Nous n' envisageons l' amour que comme une passion de la même nature que toutes les passions humaines, c' est-à-dire ayant pour effet d' égarer notre raison, ayant pour but de nous procurer des jouissances. Les allemands voient dans l' amour quelque chose de religieux, de sacré, une émanation de la divinité même, un accomplissement de la destinée de l' homme sur cette terre, un lien mystérieux et tout-puissant, entre deux ames qui ne peuvent exister que l' une pour l' autre. Sous le premier point de vue, l' amour est commun à l' homme et aux animaux. Sous le second, il est commun à l' homme et à Dieu. Il en résulte que beaucoup de choses qui nous paraissent des inconvenances, parce que nous n' y apercevons que les suites d' une passion, semblent aux allemands légitimes et même respectables, parce qu' ils croient y reconnaître l' action d' un sentiment céleste. Il y a de la vérité dans ces deux manières de voir ; mais suivant qu' on adopte l' une ou l' autre, l' amour doit occuper, dans la poésie comme dans la morale, une place différente. Lorsque l' amour n' est qu' une passion, comme sur la scène française, il ne peut intéresser que par sa violence et son délire. Les transports des sens, les fureurs de la jalousie, la lutte des désirs contre les remords, voilà l' amour tragique en France. Mais lorsque l' amour, au contraire, est, comme dans la poésie allemande, un rayon de la lumière divine qui vient échauffer et purifier le coeur, il a tout à la fois quelque chose de plus calme et de plus fort : dès qu' il paraît, on sent qu' il domine tout ce qui l' entoure. Il peut avoir à combattre les circonstances, mais non les devoirs, car il est lui-même le premier des devoirs, et il garantit l' accomplissement de tous les autres. Il ne peut conduire à des actions coupables, il ne peut descendre au crime, ni même à la ruse, car il démentirait sa nature, et cesserait d' être lui. Il ne peut céder aux obstacles ; il ne peut s' éteindre : car son essence est immortelle. Il ne peut que retourner dans le sein de son créateur. C' est ainsi que l' amour de Thécla est représenté dans la pièce de Schiller. Thécla n' est point une jeune fille ordinaire, partagée entre l' inclination qu' elle ressent pour un jeune homme, et sa soumission envers son père ; déguisant ou contenant le sentiment qui la domine, jusqu' à ce qu' elle ait obtenu le consentement de celui qui a le droit de disposer de sa main ; effrayée des obstacles qui menacent son bonheur ; enfin, éprouvant elle-même et donnant au spectateur une impression d' incertitude sur le résultat de son amour et sur le parti qu' elle prendra, si elle est trompée dans ses espérances. Thécla est un être que son amour a élevé au-dessus de la nature commune, un être dont il est devenu toute l' existence, dont il a fixé toute la destinée. Elle est calme, parce que sa résolution ne peut être ébranlée. Elle est confiante, parce qu' elle ne peut s' être trompée sur le coeur de son amant. Elle a quelque chose de solennel, parce que l' on sent qu' il y a en elle quelque chose d' irrévocable. Elle est franche, parce que son amour n' est pas une partie de sa vie, mais sa vie entière. Thécla, dans la pièce de Schiller, est sur un plan tout différent de celui où est placé le reste des personnages. C' est un être, pour ainsi dire, aérien, qui plane sur cette foule d' ambitieux, de traîtres, de guerriers farouches, que des intérêts ardens et positifs poussent les uns contre les autres. On sent que cette créature lumineuse et presque surnaturelle est descendue de la sphère éthérée, et doit bientôt remonter vers sa patrie. Sa voix si douce, à travers le bruit des armes, sa forme délicate, au milieu de ces hommes tout couverts de fer, la pureté de son ame, opposée à leurs calculs avides, son calme céleste qui contraste avec leurs agitations, remplissent le spectateur d' une émotion constante et mélancolique, telle que ne la fait ressentir nulle tragédie ordinaire. Aucun des personnages de femmes que nous voyons sur la scène française n' en peut donner l' idée. Nos héroïnes passionnées, Alzire, Aménaïde, Adélaïde Du Guesclin, ont quelque chose de mâle ; on sent qu' elles sont de force à combattre contre les événemens, contre les hommes, contre le malheur. On n' aperçoit aucune disproportion entre leur destinée et la vigueur dont elles sont douées. Nos héroïnes tendres, Monime, Bérénice, Esther, Atalide sont pleines de douceur et de grâce, mais ce sont des femmes faibles et timides. Les événemens peuvent les dompter. Le sacrifice de leurs sentimens n' est point présenté comme impossible. Bérénice se résigne à vivre sans Titus, Monime à épouser Mithridate, Atalide à voir Bazajet s' unir à Roxane, Esther n' aime point Assuérus. Les héroïnes de Voltaire luttent contre les obstacles. Celles de Racine leur cèdent, parce que les unes et les autres sont de la même nature que tout ce qui les entoure. Thécla ne peut lutter ni céder. Elle aime et elle attend. Son sort est fixé. Elle ne peut en avoir un autre. Mais elle ne peut pas non plus le conquérir, en le disputant contre les hommes. Elle n' a point d' armes contr' eux ; sa force est toute intérieure. Par-là même, son sentiment l' affranchit de toutes les convenances que prescrit la morale que nous sommes habitués à voir sur la scène. Thécla n' observe aucun des déguisemens imposés à nos héroïnes ; elle ne couvre d' aucun voile son amour profond, exclusif et pur ; elle en parle sans réserve à son amant. " où serait, " lui dit-elle, la vérité sur la terre, si tu ne " l' apprenais par ma bouche ? " elle n' annonce point qu' elle fasse dépendre ses espérances de l' aveu de son père. On prévoit même que s' il le refuse elle ne se croira pas coupable de lui résister : son amour l' occupe et l' absorbe toute entière. Elle n' existe que pour le sentiment qui remplit toute son ame. Elle est si loin de considérer comme une faute sa fuite de la maison paternelle, lorsqu' elle apprend que celui qu' elle aime a été tué, qu' elle croit, au contraire, accomplir un devoir. Les spectateurs français n' auraient pu tolérer dans une jeune fille cette exaltation, cette indépendance, d' autant plus étrangère à nos idées, qu' il ne s' y mêle aucun égarement, aucun délire. Nous aurions été choqués de cet oubli de toutes les relations, de cette manière d' envisager les devoirs positifs comme secondaires ; enfin d' une absence si complète de la soumission que nous admirons avec justice dans Iphigénie. Nous en aurions été choqués, dis-je, et nous aurions eu raison. Un tel enthousiasme est une chose qu' il est impossible d' approuver en principe. Nous pouvons, par le talent du poëte, être entraînés à sympathiser avec l' individu particulier qui l' éprouve ; mais il ne peut jamais servir de base à un système général, et nous n' aimons en France que ce qui peut être d' une application universelle. Le principe de l' utilité domine dans notre littérature comme dans notre vie. La morale du théâtre en France est beaucoup plus rigoureuse que celle du théâtre en Allemagne. Cela tient à ce que les allemands prennent le sentiment pour base de la morale, tandis que pour nous cette base est la raison. Un sentiment sincère, complet, sans bornes, leur paraît, non-seulement excuser ce qu' il inspire, mais l' ennoblir et, si j' ose employer cette expression, le sanctifier. Cette manière de voir se fait remarquer dans leurs institutions et dans leurs moeurs, comme dans leurs productions littéraires. Nous avons des principes infiniment plus sévères, et nous ne nous en écartons jamais en théorie. Le sentiment qui méconnoît un devoir ne nous paraît qu' une faute de plus. Nous pardonnerions plus facilement à l' intérêt, parce que l' intérêt met toujours dans ses transgressions plus d' habileté et plus de décence. Le sentiment brave l' opinion, et elle s' en irrite : l' intérêt cherche à la tromper en la ménageant, et, lors même qu' elle découvre la tromperie, elle sait gré à l' intérêt de cette espèce d' hommage. J' ai donc rapproché Thécla des proportions françaises, en m' efforçant de lui conserver quelque chose du coloris allemand. Je crois avoir transporté dans son caractère sa douceur, sa sensibilité, son amour, sa mélancolie ; mais tout le reste m' a paru trop directement opposé à nos habitudes, trop empreint de ce que le très-petit nombre de littérateurs français, qui possèdent la langue allemande, appellent le mysticisme allemand. La seule règle que je me sois imposée a été de ne faire rien entrer dans le rôle de Thécla qui ne fût d' accord avec l' intention poétique de l' auteur original. C' est pour cette raison que je lui ai donné une teinte religieuse, et que j' ai voulu qu' elle cherchât un asile aux pieds de son dieu, au lieu de se tuer sur le corps de son amant, ou de son père, ce qui ne m' aurait pas coûté un grand effort d' invention ; mais la violence du suicide m' aurait semblé déranger l' harmonie qui doit être dans son caractère. En empruntant de la scène allemande un de ses ouvrages les plus célèbres, pour l' adapter aux formes reçues dans notre littérature, je crois avoir donné un exemple utile. Le dédain pour les nations voisines, et surtout pour une nation dont on ignore la langue, et qui, plus qu' aucune autre, a dans ses productions poétiques de l' originalité et de la profondeur, me paraît un mauvais calcul. La tragédie française est, selon moi, plus parfaite que celle des autres peuples ; mais il y a toujours quelque chose d' étroit dans l' obstination qui se refuse à comprendre l' esprit des nations étrangères. Sentir les beautés partout où elles se trouvent, n' est pas une délicatesse de moins, mais une faculté de plus. PERSONNAGES Gallas. Isolan. Buttler. Tersky. Illo. Wallstein. Géraldin. Thécla. Élise. Alfred. Harald. Officiers. Soldats. Wallstein ACTE I SCENE I La scène est à égra en Bohême, dans le palais Occupé par Wallstein. On voit à la gauche du Théâtre une galerie qui conduit à l' appartement De ce général. L' action se passe le 25 février 1634, dans la 18 e année de la guerre de 30 ans. Gallas, Isolan, Buttler, Tersky, Illo, autres généraux et officiers de l' armée de Wallstein. Buttler. Il est donc arrivé, ce ministre perfide ! Parmi nous, dans nos camps, quel intérêt le guide ? Quel ordre de la cour nous vient-il apporter ? Contre Wallstein et nous qu' ose-t-on méditer ? De prêtres entouré, Ferdinand nous dédaigne. Il gouverne pour eux, quand c' est par nous qu' il règne. Wallstein, aux murs d'égra rassemblant ses guerriers, Nous accorde un repos qu' ombragent nos lauriers. Si l' obscur citoyen murmure et s' en offense, C' est pour nous que Wallstein affronte sa vengeance : Quand seul il nous protège, on veut nous l' enlever ! Tersky. Au prix de notre sang, il le faut conserver. Eh quoi ! De tous côtés les ennemis nous pressent. Jusques sous nos remparts les saxons reparaissent. Si Gustave à Lutzen a reçu le trépas, Rassemblant après lui ses valeureux soldats, Bannier, digne héritier de son puissant génie, À son roi qui n' est plus soumet la Germanie. Richelieu, contre nous conspirant aujourd' hui, Aux protestans ligués a promis son appui. De nos anciens exploits Wallstein défend la gloire. Sous nos heureux drapeaux il retient la victoire. Ce chef, que Ferdinand regarde en ennemi, Sur son trône ébranlé l' a deux fois raffermi. Illo. Jadis, à son nom seul, les braves accoururent. Réchauffés par sa voix, les vétérans parurent. Près de lui, des danois abjurant les drapeaux, Se rangèrent soudain d' innombrables héros. Monarque trop ingrat ! Jaloux de sa fortune, Tu voulus en voiler la splendeur importune. Par ton ordre, à Wallstein le pouvoir fut ravi. Tu désarmas le bras qui t' avait trop servi. À ton sceptre aussitôt tes états échappèrent. Les suédois partout contre toi s' avancèrent, Et l' on te vit alors, par l' ennemi pressé, Supplier à genoux le héros offensé. Sa valeur vainement ne fut point implorée. Il rend à Ferdinand l' Autriche délivrée, Et Ferdinand prépare, en ses lâches projets, De nouveaux attentats pour de nouveaux bienfaits. Buttler. Après tout, Ferdinand jamais ne fut mon maître. Au sein de ses états il ne m' a point vu naître. Cette épée, à mon bras fidèle en tout pays, M' a conduit pas à pas jusqu' au poste où je suis. Des rochers de l' écosse aux champs de la Bavière, Je me suis frayé seul ma sanglante carrière. Je puis à mes exploits rapporter mes honneurs. Je dois tout à ce fer, rien à vos empereurs. Tersky à Buttler. Oui, mais sans notre duc, votre valeur insigne N' aurait jamais conquis le rang dont elle est digne, Buttler : de Ferdinand qu' auriez-vous obtenu ? Vous languiriez encor, obscur et méconnu. Wallstein, en vous créant l' un des chefs de l' armée, Met votre rang de pair à votre renommée. L' empereur hésitait. Wallstein vous a nommé. Son choix... Buttler. Ce choix encor ne s' est pas confirmé : La cour tarde long-tems à l' approuver. Tersky. Sans doute. Wallstein vous récompense et la cour vous redoute : C' est notre sort commun. Sans son bras protecteur, Comme il faudrait plier sous leur joug oppresseur ! Mais qu' importe en nos camps leur haine ou leur caprice ? Le duc a le pouvoir de vous rendre justice. C' est le premier des droits qu' il s' est fait accorder. Illo. C' est le dernier des droits qu' il consente à céder. Amis ! Que de pouvoir, que d' honneurs, d' opulence, De vos nombreux exploits seraient la récompense, Si d' un monarque avare, élevé loin des camps, Wallstein ne redoutait les perfides agens ! Mais à Vienne on s' étonne, on marchande, et l' envie Calcule froidement ce que vaut notre vie. Tersky. On dit que Géraldin vient pour examiner Ce qu' à ses lieutenans Wallstein a pu donner. Isolan. Quel est ce Géraldin ? Que veut-il ? à quel titre Ferdinand de nos droits l' a-t-il rendu l' arbitre ? Et pourquoi son arrêt, par nous trop respecté... Gallas. Du monarque lui-même il est fort écouté. Si des armes toujours il ignora l' usage, Il a fait des conseils un long apprentissage. Buttler. J' entends. C' est un mortel nourri dans le repos, Qui se traîne en rampant sur les pas des héros, Vient cueillir sans danger le fruit de leur victoire, Dérober leurs trésors, et profaner leur gloire, En crimes supposés transformer leurs exploits, Et jusques dans les camps dicter d' injustes lois. Illo à Gallas, d' un ton qui laisse percer quelque défiance: Vous qu' unit à Wallstein une amitié si tendre, Comte, à cet envoyé daignez donc faire entendre Qu' on ne peut sans péril outrager aujourd' hui Le chef qui nous commande et qui nous sert d' appui. Vous saurez adoucir cet austère langage. Vous avez de la cour un assez long usage. Vous y comptez, dit-on, des protecteurs nombreux. Votre rang, votre nom, l' éclat de vos aïeux, Vos dignités, votre âge, enfin tout vous confère Auprès de Géraldin un pouvoir salutaire. Gallas. Sans doute il va paraître, et je l' attends ici. Je dois lui parler seul : Wallstein le veut ainsi. J' accepte avec regret cette tâche importune : Mais, vous le savez tous, notre cause est commune. Le voici : laissez-nous. Bientôt vous reviendrez : Je saurai ses desseins, et vous les apprendrez. Tous les généraux se retirent, excepté Gallas. Celui-ci attend Géraldin, qui a paru dans L' enfoncement. Wallstein ACTE I SCENE II Gallas, Géraldin. Géraldin. Eh bien ! Digne soutien d' un prince qui vous aime, Vous notre appui secret, dans ce péril extrême, C' est en vous que la cour a placé son espoir. L' empereur, par ma voix, vous transmet son pouvoir. Il faut perdre un rebelle et préserver l' empire. Vous nous l' avez promis : c' est à vous de m' instruire. L' audacieux Wallstein est prêt à l' emporter. Au milieu de sa course il le faut arrêter. Quels moyens avons-nous ? Gallas. En voyant sa puissance, Et son adroite audace, et sa rare vaillance, Et ses soldats, brûlant d' une avide fureur, Mon coeur, je l' avoûrai, craint tout pour l' empereur. Wallstein traîne à sa suite une foule égarée, De richesse, d' orgueil et de sang enivrée, Qui ne vit que pour lui, n' écoute que sa voix, Contemple en lui son père et son chef à la fois, Dont au moindre signal la prompte obéissance Exécute son ordre et souvent le devance, Dont la fierté, nourrie en seize ans de combats, Dédaigne un empereur qu' elle ne connaît pas. Géraldin. Ah ! Malheur à l' état qui dans son imprudence Au bras armé pour lui remet sa confiance ! Jour funeste où ma voix, implorant sa valeur, Mit aux pieds d' un soldat l' empire et l' empereur ! Dès lors, de son orgueil démêlant l' artifice, Je vis que sous nos pas s' ouvrait un précipice. Mais Tilly n' était plus. Ses compagnons blessés, Par Gustave aussitôt nos bataillons pressés, La Saxe contre nous avec lui conjurée, Munich pris, la Bavière à la flamme livrée, En ce péril affreux, qui pouvait hésiter ! Nous reçûmes la loi qu' il nous voulut dicter. Ferdinand lui cédant l' autorité suprême, Déposa dans ses mains les droits du diadême : Il dispose des rangs, des honneurs, des emplois, Et tout dans cette armée est soumis à ses lois. Cependant, quand je vois quels sont les satellites Sur qui s' est appuyé son pouvoir sans limites, L' espérance en mon coeur semble se ranimer. Par ses propres soutiens il le faut opprimer. Ses choix sont illégaux, ses dons sont éphémères : Vienne révoquera des faveurs passagères. Ainsi, les alarmant sur leur propre destin, Sachons les attirer... Gallas. Vous l' espérez en vain. Par un art merveilleux Wallstein retient ensemble Les élémens confus que son génie assemble. Je ne vous parle point des immenses bienfaits Qu' il prodigue aux appuis de ses vastes succès. Mais du moindre soldat il connaît la patrie, L' âge, le nom, le rang, l' origine, la vie. Tel, près de lui jadis blessé par les danois, S' entend, après dix ans, louer de ses exploits ; Tel autre, déserteur des drapeaux de Gustave, Par lui des suédois est nommé le plus brave. Son oeil aperçoit tout. Rien n' échappe à ses soins ; Il sait de ses guerriers les voeux et les besoins. On dirait qu' il devine, et que leurs habitudes Furent l' objet constant de ses sollicitudes ; Ou que, de chacun d' eux empressé confident, Par leurs propres aveux il apprit leur penchant. Murray, dans les combats, n' aime que le pillage : Wallstein prodigue l' or à ce vénal courage, Isolan dans l' amour concentre ses désirs, Et l' indulgent Wallstein pardonne à ses plaisirs. Buttler est orgueilleux bien plus qu' il n' est avide, Et vers les dignités le duc lui sert de guide. De lui, malgré la cour, il a tout obtenu. Géraldin. Plus que vous ne croyez, ce Buttler m' est connu. Sur les pas de Wallstein l' ambition l' entraîne : L' ambition pourra l' en détacher sans peine. Mais poursuivez. Gallas. Moi-même, en dépit de ma foi, J' éprouve trop souvent son ascendant sur moi. Non qu' il ose, et je crois superflu de le dire, Par d' indignes trésors prétendre me séduire ; Ou que les titres vains dont il peut disposer, Éblouissent des yeux faits pour les mépriser ; Mais de son amitié me poursuivant sans cesse, M' accablant malgré moi du poids de sa tendresse, Redoublant pour me plaire et de zèle et d' efforts, Dans mon ame troublée il porte le remords. Géraldin. Bannissez loin de vous ces craintes insensées. D' un frivole remords détournez vos pensées : De l' état menacé ne trompez pas l' espoir : Servir son empereur est le premier devoir. Gallas. Je le sais. Je remplis ce devoir difficile. Je dompte, en rougissant, un scrupule indocile. Mais souvent, en secret, mon coeur, mal affermi, S' accuse avec horreur de trahir un ami. Géraldin. Colloredo nous reste, et je connais son zèle. Je l' ai vu près d' ici surveillant le rebelle. Il a peu de soldats, mais leurs coeurs sont à lui. Il n' attend que mon ordre et marche à notre appui. De la religion appelons l' entremise. Wallstein alarme ici les prêtres et l' église. Il naquit protestant ; ils le craindront toujours. Gallas. De ces bras impuissans n' espérez nul secours. Wallstein s' entoure ici de hordes étrangères, Nos forts sont confiés à leurs mains mercenaires. Les rangs sont oubliés et les droits confondus, Les soldats sont trompés et les chefs sont vendus. Géraldin. Quel est donc votre espoir ? Gallas. En cet état funeste Wallstein contre lui-même est l' appui qui nous reste. Son esprit, tour-à-tour plein d' audace et d' effroi, Même en le détrônant, voudroit plaire à son roi. Son génie inquiet, à lui-même infidèle, Tout révolté qu' il est, frémit d' être rebelle. De superstitions son coeur est dévoré. Souvent, d' un front pensif et d' un oeil égaré, Des flambeaux de la nuit il suit la marche obscure, Et veut à lui répondre obliger la nature. Depuis plus de six mois ses confidens, en vain, Le pressent de saisir le pouvoir souverain. Ses indécisions, alarmant la Suède, Ont empêché Bannier de marcher à son aide. Feuquière, qui d' abord a secondé ses voeux, Le croit de l' empereur l' agent fallacieux. Profitez, s' il se peut, de sa longue faiblesse. Saisissez avec art les instans qu' il vous laisse : Une illusion vaine a pu le retarder, Mais à chaque moment il se peut décider. Hâtez-vous. Plus le duc hésite et temporise, Plus ses amis ardens pressent leur entreprise. Par les liens du sang à Wallstein attaché, Tersky tient à cette heure en son palais caché Un invisible agent de ce ministre habile, Qui, remplaçant Gustave en un tems difficile, Partage les états du germain consterné, Et dicte ses arrêts à l' empire étonné. Il a, cette nuit même, envoyé vers Feuquière, De la part de Wallstein, un secret émissaire. Wallstein l' ignore encor : mais, pour mieux l'engager, Le zèle de Tersky provoque le danger, Sûr, qu' au premier éclat sa fierté menacée, Du trône, comme abri, saisira la pensée. J' ai fait ce que j' ai pu. J' expose ici mes jours. Wallstein avec opprobre en peut trancher le cours. Je fais bien plus encor : je livre à sa vengeance Du déclin de mes ans la dernière espérance. Mon fils, mon cher Alfred, du même coup frappé, Dans ma perte, avec moi, peut être enveloppé. Et, trompé par la gloire et l' éclat de son maître, Périr, en regardant son père comme un traître. Géraldin. Quoi ! Seigneur ! Votre fils ignore vos projets. Gallas. Alfred n' est point formé pour de pareils secrets. Toute duplicité le révolte et l' offense. Il eût de son mépris payé ma confiance. Tout doit être, seigneur, pour ce coeur généreux, Brillant comme le jour, et pur comme les cieux : J' ai voulu, quelquefois, commencer à l' instruire ; Mais, au premier des mots que ma bouche osait dire, Son noble étonnement me frappait de respect, Et l' aveu dans mon coeur rentrait à son aspect. De Wallstein en ces lieux il ramène la fille. Le duc loin de la cour rappelle sa famille. Ferdinand aurait dû, sagement ombrageux, Retenir près de lui... On entend derrière le théâtre des Décharges d' artillerie. regrets infructueux ! Déjà, de la princesse, à la cour enlevée, L' airain qui retentit annonce l' arrivée. Thécla paraît avec sa suite au fond du théâtre. Elle approche. Venez. Cachons à tous les yeux L' intérêt important qui nous unit tous deux. Cherchons pour nos secrets un lieu plus solitaire. Suivez-moi. Gallas et Géraldin sortent. Wallstein ACTE I SCENE III Thécla, élise, Alfred, Officiers, soldats. Thécla à un officier de sa suite. hâtez-vous de prévenir mon père. Je vais attendre ici ses ordres révérés. À élise. Vous, jusqu' à sa réponse, élise, demeurez. La suite de Thécla sort. Alfred, après quelques instans de silence. Eh bien ! L' heure fatale est aujourd' hui venue ; Madame, aux lois d' un père, après six mois rendue, Du malheureux Alfred tout doit vous séparer. Ah ! Contre un doute affreux daignez me rassurer. Je me retrace en vain, dans ma douleur mortelle, Cet amour, cette foi, ce coeur noble et fidèle, Ce coeur, par vos sermens à mon coeur engagé. Vous gardez le silence, et mon sort est changé. Thécla. Rien n' est changé pour vous : Thécla reste la même. N' êtes-vous plus Alfred ? N' est-ce pas vous que j' aime ? Cher Alfred, il est vrai, ces lieux, nouveaux pour moi, Dans mon esprit tremblant avaient jeté l' effroi. De ma mère partout l' image retracée De sa perle, en mon coeur, ranime la pensée. Hélas ! Vous le savez : j' espérais avec vous La rendre, après six mois, à l' amour d' un époux. Mais je reviens sans elle, et sa cendre isolée Peut-être appelle en vain sa fille désolée. Après un silence. J' ai cru d' ailleurs ici lire dans tous les yeux Je ne sais quoi de sombre et de mystérieux. Mon ame, en contemplant cette foule agitée, Dans un monde nouveau se sentait transportée. Pardonnez : mon courage est bientôt revenu, Alfred est avec moi dans ce monde inconnu. Alfred. Thécla, fille du ciel, mon unique espérance, Thécla, mélange heureux d' amour et d' innocence, De quel trouble enchanteur ta voix remplit mes sens ! Quel bonheur dans mon sein pénètre à tes accens ! Ah ! Comment t' exprimer leur douceur infinie ! Que ne te dois-je pas, ô charme de ma vie ! Dans ce triste univers, sans desseins, sans plaisirs, Isolé, sombre, en proie à de vagues désirs, Je m' agitais en vain dans une nuit profonde. Inquiet, tourmenté, je demandais au monde Dans quel but, à quoi bon sur la terre jeté, L' homme errait dans le trouble et dans l' obscurité. Vous êtes mon espoir, mon bonheur et ma gloire. C' est pour vous que je veux marcher à la victoire, Et loin derrière moi laissant tous nos guerriers, Mériter votre choix, le front ceint de lauriers. Demain, oui, demain même, abjurant tout mystère, J' irai, pour mon amour, implorer votre père. Sans oublier son rang, il peut combler mes voeux. Des antiques hongrois les rois sont mes aïeux. De mon père, à la cour, on connaît l' influence. Du vôtre, s' il le faut, il prendra la défense. Wallstein a des rivaux. Mais Gallas, en ce jour, Fidèle à l' amitié, servira mon amour. Thécla. Oui, cher Alfred, d' un coeur entraîné, mais timide, Soyez le protecteur, le conseil et le guide. En expirant, ma mère a voulu nous unir ; Et sa main défaillante a daigné nous bénir. Sur sa tombe, avec vous, j' ai répandu des larmes ; Votre voix a calmé l' horreur de mes alarmes. Au milieu d' étrangers, tremblante, sans secours, Votre seule pitié pût conserver mes jours. S' il fallait renoncer à l' amour qui nous lie, Sans regret, je le sens, je quitterais la vie, Trop heureuse, en cédant à ce destin jaloux, De vous avoir aimé, d' avoir vécu pour vous. Wallstein paraît avec Illo et Tersky au Fond du théâtre. Alfred et Thécla se Séparent et se rangent aux deux côtés du Théâtre, Thécla avec élise. Wallstein ACTE I SCENE IV Les précédens, Wallstein, Illo, Tersky. Wallstein à Illo. Rassemblez mes guerriers : Géraldin va paraître. Il vient nous apporter les ordres de son maître. Je veux qu' aux yeux de tous il s' explique en ce jour, Et l' on pourra juger des projets de la cour. Illo sort. Thécla, se jetant dans les bras de Wallstein. Enfin, le sort me rend... Wallstein, en embrassant Thécla. trésor de mon vieil âge, Je te revois ! Ta vue est d' un heureux présage ! Ma fille ! Mon espoir ! Le but de mes travaux ! Je découvre en tes traits mille charmes nouveaux. Prodigue en ses faveurs, la nature indulgente Accorde tous ses dons à ta beauté naissante, Tandis qu' au sein des camps ma prudente valeur Prépare assidûment ta future grandeur. Thécla. Pour mon bonheur encor, que reste-t-il à faire ? Que demander au ciel qui me donne un tel père ? Vous, arbitre des rois, sauveur de Ferdinand, Vous, que l' état contemple avec étonnement, Que le peuple chérit, et que la cour révère, Qui dictez d' un seul mot et la paix et la guerre, La timide Thécla vous erre dans ses bras. Seule dans l' univers, Thécla ne vous craint pas. Wallstein. Chère Thécla, je veux, sur ta tête innocente, Placer de mes honneurs la parure éclatante, Te ceindre des lauriers moissonnés par mon bras... D' un ton plus sombre. Si la haine pourtant ne me les ravit pas. À Alfred. Tu reviens de la cour, Alfred... on m' y soupçonne... De mes vils ennemis Ferdinand s' environne... Par mes persécuteurs il se laisse abuser. Alfred. Ma franchise, seigneur, ne peut vous déguiser Des bruits trop répandus que la haine accrédite. Il est vrai : contre vous on murmure, on s' irrite. On contemple à regret votre absolu pouvoir. Je vous ai défendu. Je croyais le devoir. Mais que pouvait ma voix sur un roi qu' on abuse ! Wallstein. Tu n' as point découvert ce dont la cour m' accuse ? Alfred. D' aucun crime, seigneur, vous n' êtes accusé. Wallstein. Ah ! Je les reconnais. Ils ne l' ont point osé. S' ils m' avaient accusé, j' aurais pu leur répondre, Et la voix de Wallstein auroit su les confondre. Leur haine, en cette lutte, a craint de s' engager : Alfred, si l' on se tait, c' est qu' on veut se venger. Et le peuple ? Alfred. Le peuple, en sa fougue indiscrète, Recueille des rumeurs qu' au hasard il répète. Tersky. On nomme jusqu' au chef qui doit vous remplacer. Alfred. Un vain bruit... Wallstein. Les ingrats ! Ils m' y veulent forcer ! Alfred. Vos vertus, vos exploits, l' éclat de vos services, Sans peine arrêteront le cours des injustices. Que pourra des complots la sombre iniquité Contre l' honneur, la gloire et la fidélité ! Wallstein. Et la fidélité ! ... quoi ! Ce devoir sévère, À la cour, à tout prix, m' ordonnerait de plaire ! Après tant de travaux rentrer dans le néant, N' avoir été du sort que l' aveugle instrument, Retomber dans le rang de ces êtres vulgaires Qui doivent au hasard leurs pompes éphémères, Qu' un flot soudain élève, et qu' un flot engloutit, Sont-ce là des vertus que le devoir prescrit ? À Alfred et à Thécla. à Alfred, en le Prenant par la main. Allez. Laissez-moi seul. Alfred, ta jeune audace Au nombre des héros marque déjà ta place. Ton courage par moi fut toujours admiré, Du prix de tes exploits Wallstein t' a décoré. Il te prend pour second dans sa noble carrière. Songe, que de tout tems il t' a servi de père, Que lui-même a guidé tes pas mal affermis, Qu' il t' admet, jeune encor, au rang de ses amis. Alfred. Ah ! Seigneur ! Disposez de mon sang, de ma vie. L' amitié la plus sainte à votre sort me lie. Mon bras, pour vous défendre, impatient d' agir... Wallstein. Va. J' y compte. Il suffit. Alfred sort d' un côté. Thécla et élise Sortent de l' autre. Wallstein ACTE I SCENE V Wallstein, Tersky. Tersky. Seigneur, il faut choisir : Céder à l' empereur, ou, vous servant vous-même, Par un heureux effort, saisir le rang suprême. Quel moment plus propice à vos vastes projets Jamais à vos désirs promit plus de succès ! Dans la splendeur habile où votre rang s' étale, Vous marchez, entouré d' une pompe royale. De vos soldats vaillans, de vos nombreux amis, Les coeurs sont entraînés et les yeux éblouis. Chacun se croit plus fort au milieu de la foule : Gardez que sans retour ce torrent ne s' écoule, Et qu' en cent lieux divers, par les combats placés, Ces chefs ne soient bientôt loin de vous dispersés ! Chacun, rentrant alors dans la route commune, D' un oeil plus réfléchi contemple sa fortune, Et s' empresse d' offrir à son prince irrité Le vulgaire tribut de la fidélité. Wallstein. Qui t' a dit que Wallstein les veut rendre infidèles ? M' a-t-on vu prendre place au nombre des rebelles ? Ai-je abjuré l' honneur, et de la trahison Mérité-je déjà l' injurieux soupçon ? Je veux sur mes soldats conserver ma puissance : C' est mon bien, c' est mon droit, le fruit de ma vaillance ; Je le veux. Mais Wallstein, justement irrité, Est loin encor, crois-moi, de Wallstein révolté. Tersky. Seigneur, est-ce à plaisir que votre esprit s' abuse ? Que vous sert avec moi cette inutile ruse ? Tersky dans vos secrets n' est-il donc plus admis, Et ne traitons-nous pas avec les ennemis ? Moi-même en votre nom... Wallstein. J' ai daigné les entendre. Oui, s' il le faut, Wallstein veut pouvoir se défendre. Mais traiter avec eux, ce n' est point les servir. Je veux sauver l' empire, et non pas le trahir. Tersky. D' autres motifs, seigneur, glacent votre courage. Pardonnez les aveux où mon zèle s' engage. Qui croiroit qu' un héros fait pour tout gouverner, Par un art imposteur se laissât fasciner ! Un devin mensonger tient votre ame abattue, Et votre incertitude est l' astre qui nous tue. Wallstein, d' un ton sévère. De tous les généraux êtes-vous assuré ? Tersky. Tous n' attendent qu' un mot de leur chef révéré. Déjà, de Géraldin pressentant l' insolence, Leur courroux unanime a demandé vengeance. Wallstein. Isolan ? Tersky. J' en réponds. Wallstein. Clary, Murray, Mellas, Don Fernand ? Tersky. Ils suivront l' exemple de Gallas. Sous ses commandemens ils servent dès l' enfance. L' habitude est garant de leur obéissance. Wallstein. Je puis compter sur eux ? Tersky. Si vous comptez sur lui. Wallstein. Gallas, en tous les tems, fut mon plus ferme appui. Mais Géraldin paraît. Wallstein ACTE I SCENE VI Les précédens, Géraldin, Gallas, Alfred, Buttler, autres généraux. Les généraux se rangent autour de Wallstein, Un peu en arrière. Géraldin s' avance vers Wallstein, sur le devant du théâtre. Wallstein à Géraldin. vous devinez sans peine, Seigneur, que je connais le soin qui vous amène. On en parle partout assez publiquement. L' empire en retentit. J' ai voulu cependant Que l' armée en ces lieux apprît par votre bouche Tout ce qui me concerne et tout ce qui la touche. Compagnons de ma gloire et chéris de mon coeur, Ces guerriers, de leur sang, ont servi l' empereur. À sa reconnaissance ils ont assez de titres. Prenez-les pour témoins. Je les prends pour arbitres. Géraldin. Vous l' ordonnez, seigneur, mais daignez réfléchir Qu' aux ordres de la cour je ne fais qu' obéir, Que de ses volontés interprète docile, Je dois... Wallstein. épargnez-vous un exorde inutile, Je saurai distinguer entre la cour et vous. Vous n' avez rien à craindre. Géraldin. Alors qu' un sort jaloux, Après plus de treize ans d' une guerre importune, De l' état menacé fit pâlir la fortune, Le sage Ferdinand, à ses vaillans soldats, Voulut donner un chef vainqueur en cent combats, Et qui, par son génie et par sa renommée, Rendît à nos drapeaux leur gloire accoutumée. Qui mieux que vous, seigneur, eût mérité son choix ? Son espoir fut rempli par vos premiers exploits. Sous votre abri puissant les peuples respirèrent, Les perfides saxons au loin se retirèrent, Gustave s' arrêta. Son génie étonné Par son digne rival parut comme enchaîné. Vous sûtes le forcer par vos lenteurs savantes À fondre en un seul corps ses légions errantes. Nuremberg vit bientôt aux pieds de ses remparts Flotter des suédois les nombreux étendarts. Sous ces murs, à combattre ils croyaient vous contraindre, Mais Wallstein immobile était bien plus à craindre. La famine en leur camp sème partout la mort. Gustave au désespoir veut affronter le sort. Vainement contre vous ce désespoir le guide, Il n' obtient pour les siens qu' une mort plus rapide, Et cent bouches d' airain sur ses pâles soldats Du haut de votre camp vomissent le trépas. Il fuit, et tout honteux de sa gloire flétrie, Dans les champs de Lutzen court terminer sa vie. Wallstein. Pourquoi nous parler tant de nos travaux passés ? Ce que nous avons fait, nous le savons assez, Et l' on ne vous a pas, à ce que je puis croire, Envoyé dans ces lieux pour vanter notre gloire. Géraldin. Seigneur, sur vos exploits j' aimais à m' arrêter, Et ma justice encor se plaît à raconter Ce que vous dut l' empire, et ce qui sert d' excuse À des torts passagers dont la cour vous accuse. Vous teniez en vos mains la victoire et la paix : On vous voit tout-à-coup suspendre vos succès, Braver la volonté d' un prince qui vous aime, Ainsi qu' un fugitif, retourner en Bohême, Ouvrir la Franconie à ce jeune Weymar Qu' une erreur déplorable entraîne après son char. L' empereur étonné, sollicite, supplie. Il pourrait commander, et c' est en vain qu' il prie. Wallstein. Aux généraux. Arrêtez, Géraldin. Que faisions-nous alors ? Illo. De l' Oder menacé nous défendions les bords. Buttler. Nos efforts délivraient la Silésie entière. Alfred. Contre les suédois nous servions de barrière. Wallstein aux généraux. Voilà ce qu' on appelle un coupable repos. À Géraldin. Poursuivez. Géraldin. Ce rebelle, auteur de tous nos maux, De Thourn, à vos succès vous voyant infidèle, Puise dans vos lenteurs une audace nouvelle. Il répand en tous lieux qu' il est votre allié, Ranime son parti qui fuyait effrayé, S' approche, vous menace, insulte à votre gloire. Wallstein. Eh bien ? Géraldin. Son fol orgueil vous force à la victoire. Il veut fuir. On l' arrête. Arbitre de son sort, Vous pouviez, vous deviez le livrer à la mort. Des lois qu' il outrageait l' éternelle justice, Nos peuples, nos autels réclamaient son supplice. Oh ! Surprise ! Malgré ses infidélités, Malgré tant de forfaits, tant de fois répétés, Malgré l' arrêt sacré d' un tribunal suprême, Malgré l' ordre formel de Ferdinand lui-même, Vous le renvoyez libre, et son impunité Rend un chef et l' espoir au parti révolté. Ainsi vous seul, seigneur..... Wallstein. J' entends, voilà mes crimes. Nous cueillons des lauriers, vous voulez des victimes. La cour est implacable et ne pardonne pas À qui d' un malheureux lui ravit le trépas. Honte et malheur à nous si notre obéissance Servait ainsi d' organe à l' aveugle vengeance, D' un zèle avilissant se faisait un devoir, Et prononçait l' arrêt dicté par le pouvoir. Allez : nul d' entre nous ne se rendra complice De ces lâches forfaits que vous nommez justice, Et si vous prétendez ces services nouveaux, Respectez mes guerriers, et cherchez des bourreaux. Au reste, que veut-on ? Parlez. Géraldin. Qu' à l' instant même, Sans retard, sans délai, vous quittiez la Bohême. Wallstein. Eh quoi ! Durant l' hiver ! Au milieu des frimats ! Aux généraux. à Géraldin. Vous voyez. Où veut-on que nous portions nos pas ? Géraldin. Aux bords où sans pudeur, levant sa tête impie, Dans nos temples souillés triomphe l' hérésie : Depuis deux ans, seigneur, le Danube indigné Par de vils apostats, voit son bord profané : Remplissez les destins du dieu qui nous protège : Renversez les autels d' un culte sacrilége. Allez, frappez. Wallstein. J' écoute, avec étonnement, Ces éclats imprévus d' un zèle intolérant : Plus d' un guerrier, seigneur, au sein de mon armée, Professe une croyance en Autriche opprimée. Lorsque pour l' empereur j' assemblai des soldats, De leur religion je ne m' informai pas. Je voulus oublier de funestes querelles. Je les cherchai vaillans, dociles, prompts, fidèles : Tels je les ai trouvés : mais de leur sang versé Le souvenir bientôt paraît être effacé. Géraldin. À leurs exploits, seigneur, je rends un juste hommage ; Mais pourquoi, dans ces lieux, enchaîner leur courage, Laisser sur d' autres bords l' ennemi triomphant, Et dépouiller ici le pauvre et l' innocent ? Wallstein. Quel reproche perfide, et quelle indigne ruse ! Amis, c' est nous qu' on trompe et c' est nous qu' on accuse ! Sort affreux du soldat ! à souffrir condamné, Par la faim, par le froid, au pillage entraîné ; Lui-même, gémissant d' un crime involontaire, De ses pleurs, de son sang il arrose la terre ! À tous ses attentats c' est vous qui le forcez, Et sur ses attentats c' est vous qui prononcez. Géraldin. Wallstein tenait jadis un tout autre langage. Wallstein. Je sais qu' on abusa de mon jeune courage. Géraldin. Vous vouliez seul lever et nourrir vos soldats. Wallstein. On m' en a trop puni, je ne l' oublîrai pas. Géraldin. Enfin, quand Ferdinand vous donna cette armée..... Wallstein. Me la donna, seigneur ? Mon nom seul l' a formée. Géraldin. Vous nous vendez bien cher un bienfait passager ! Wallstein. Pour prix de ce bienfait, vous osez m' outrager ! C' en est trop : je suis las de souffrir tant d' injures. Votre imprudente main vient rouvrir mes blessures. Vous souvient-il du jour où, par vous dépouillé, Wallstein victorieux se vit humilié, Trahi, proscrit, chassé ? Géraldin. Vous connaissez vous-même De ce jour malheureux la violence extrême. Ferdinand fut contraint... Wallstein. Une seconde fois Il n' aura pas en vain outragé mes exploits. Qu' un autre, de la cour, supporte le caprice. J' abdique le pouvoir. Qu' un autre s' en saisisse. Wallstein, dès aujourd' hui, ne dépend plus de vous. Il se fait un grand mouvement parmi les Généraux, pendant que Wallstein parle. Ils Regardent Géraldin d' un air menaçant. Amis, ne blâmez pas un trop juste courroux. Le ciel sait qu' à regret Wallstein vous abandonne. Il le faut. Son honneur, votre intérêt l' ordonne. C' est moi que l' on poursuit. Ah ! Puissiez-vous, du moins, D' un si lâche complot n' être que les témoins. Et puisse l' empereur, envers vous équitable, Épuiser sur moi seul sa vengeance implacable. Je voudrais l' espérer. Le mérite passé Par la faveur du jour est bientôt éclipsé. D' un général nouveau protégés ou complices, D' autres recueilleront le fruit de vos services. Je n' y puis rien. Alfred, dans une grande agitation, allant Successivement vers Wallstein, Vers Géraldin, vers les généraux: seigneur, daignez, au nom du ciel... Suspendez, rétractez un arrêt si cruel... À Géraldin. Non, vous ne pouvez pas... ministre de l' empire, Unissez-vous à moi... tremblez s' il se retire. Aux généraux. Et vous, nobles amis, qui l' avez vu cent fois... À Wallstein. Vos soldats, vos enfans vous parlent par ma voix. Rassurez, rassurez leur tendresse alarmée. Seigneur, votre nom seul contient encor l' armée. Tout est détruit, perdu, si vous nous délaissez. Wallstein. Oui, tout sera détruit, je le prévois assez. Oui, mon fidèle Alfred, tant de soins, tant de peines, Vos destins confiés à des mains incertaines... Je ne puis détourner ce funeste avenir. Puis-je vous commander quand c' est pour vous trahir ? Illo. Ah ! Laissez-nous, du moins, délibérer ensemble. Permettez que l' armée en conseil se rassemble, Peut-être que la cour nous voyant réunis... Wallstein. Je n' ai plus de pouvoir et tout vous est permis. Mais cherchez d' autres lieux où, loin de ma présence, Chacun puisse à son gré dire tout ce qu' il pense. Surtout que Géraldin soit par vous respecté. À Géraldin. C' est le dernier emploi de mon autorité. À Illo. Retirez-vous. Restez. Géraldin et tous les généraux se retirent À l' exception d' Illo. Wallstein à Illo. De leur courroux extrême, Avec habileté, profite à l' instant même. C' est dans un tel moment qu' on en peut disposer : Va, ne leur laisse pas le tems de s' appaiser. Que chacun, par écrit, embrassant ma querelle, S' engage avec serment à me rester fidèle. Dis-leur qu' à ce prix seul je les puis soutenir. Illo. Je réponds d' eux, seigneur, et cours vous obéir. Wallstein et Illo se retirent par des côtés Différens. Fin du premier acte. Wallstein ACTE II SCENE I Wallstein, Tersky. Wallstein. Eh bien ! à me défendre as-tu su les porter ? Tersky. Tous jurent à l' envi de ne vous point quitter. Plus Géraldin répand la menace et l' injure, Plus l' intérêt s' alarme et la fierté murmure. Leur zèle impatient devançait mes efforts, Et moi-même, j' ai dû contenir leurs transports. Wallstein. Gallas t' a secondé ? Tersky. Fidèle en apparence, Gallas à nos sermens souscrit sans résistance. Mai j' ai bien observé ses gestes, ses discours, Et je crains ce vieillard élevé dans les cours. Sa voix et ses regards trahissaient l' artifice. Wallstein. Cesse de tes soupçons la trop longue injustice. Tersky. Seul avec Géraldin à toute heure engagé, Il l' a suivi partout. Wallstein. Je l' en avais chargé. Tersky. On l' a vu recevoir de secrets émissaires. Wallstein. Ne me répète plus des rumeurs mensongères. Tersky. Son fils... Wallstein. Mon noble Alfred ! L' univers sous mes pas S' écroulerait, qu' Alfred ne me trahirait pas. Tersky. Vous le pensez ainsi ; mais mon instinct redoute... Wallstein. Il faut te rassurer : je le veux bien, écoute. Partout à mes côtés Gallas a combattu. Je connais sa valeur, je crois à sa vertu. Dès mes plus jeunes ans son amitié m' est chère, Mais un autre motif me dirige et m' éclaire. Gallas est un appui que m' ont donné les cieux : Il est, pour les mortels, des jours mystérieux, Où, des liens du corps, notre ame dégagée, Au sein de l' avenir est tout à coup plongée, Et saisit, je ne sais par quel heureux effort, Le droit inattendu d' interroger le sort. La nuit qui précéda la sanglante journée Qui du héros du nord trancha la destinée, Je veillais au milieu des guerriers endormis. Un trouble involontaire agitait mes esprits. Je parcourus le camp. On voyait dans la plaine Briller, des feux lointains, la lumière incertaine. Les appels de la garde et les pas des chevaux Troublaient seuls, d' un bruit sourd, l' universel repos. Le vent, qui gémissait à travers les vallées, Agitait lentement nos tentes ébranlées. Les astres, à regret perçant l' obscurité, Versaient sur nos drapeaux une pâle clarté. Que de mortels, me dis-je, à ma voix obéissent ! Qu' avec empressement sous mon ordre ils fléchissent ! Ils ont, sur mes succès, placé tout leur espoir. Mais si le sort jaloux m' arrachait le pouvoir, Que bientôt je verrais s' évanouir leur zèle ! En est-il un du moins qui me restât fidèle ! Ah ! S' il en est un seul, je t' invoque, ô destin ! Daigne me l' indiquer par un signe certain. Que vers moi, le premier, dès l' aurore il s' avance ! À peine j' achevais que je vois, en silence, Un guerrier qui s' approche : il parle ; c' est Gallas. D' un coursier belliqueux il conduisait les pas. -mon frère, me dit-il, pardonne à ma faiblesse. Dans ma vaine terreur reconnais ma tendresse. Un songe, un songe affreux cette nuit m' a frappé : Je t' ai vu d' ennemis partout enveloppé, Sur ton cheval blessé, cherchant en vain la fuite, Et, malgré tes efforts, tombant sous leur poursuite. Déjà le jour paraît, demain nous combattrons. Gustave, dans le sang, vient laver ses affronts. Je t' amène un coursier que j' ai choisi moi-même, Ne monte pas le tien : crois un ami qui t' aime. - Je cédai. Le jour même, en un combat douteux, Je me vis entouré de suédois nombreux, Dont la mort de Gustave enflammait la furie. Le coursier de Gallas me conserva la vie. Un soldat, sur le mien, accompagnait mes pas ; Tous deux en même tems trouvèrent le trépas. Crois-moi, Tersky, le sort a pour l' homme un langage Méconnu du profane, et compris par le sage. Penses-tu que, suivant leur cours majestueux, Les astres ne soient faits que pour orner les cieux, Pour éclairer la terre et pour servir de guides Aux vulgaires humains dans leurs travaux sordides ? Non. De la destinée annonçant les arrêts, Tout se tient, tout se meut par des ressorts secrets ; La nature, soumise à des lois invisibles, Dévoile, à qui l' entend, des décrets infaillibles. Wallstein ACTE II SCENE II Les précédens, Illo. Illo, entrant précipitamment, et bas à Tersky. Tersky... Wallstein. Que voulez-vous ? Illo, à part à Tersky. nous sommes découverts. Éwald est arrêté, saisi, chargé de fers... Wallstein à Tersky. Que dit-il ? Répondez. Quelle alarme soudaine... Illo, encore à part à Tersky. Déjà vers l' empereur une escorte l' entraîne. Il va tout révéler. Wallstein. Quel secret important ? ... Parlez. Illo, toujours à part à Tersky. Instruis le duc, je retourne à l' instant, Je vais tout observer. Il sort. Wallstein. D' où vient tant d' épouvante ? Tersky. Hélas ! Vous blâmerez mon ardeur imprudente, Seigneur, je le prévois. De vos ordres chargé Avec le suédois je m' étais engagé. Vous-même le saviez ; mais votre incertitude Semblait, de l' oublier, s' être fait une étude. Enfin, depuis trois jours, un envoyé secret, De la part de Bannier, m' a remis un projet. Ce projet, qu' a dicté l' ambassadeur de France, Assure dans vos mains la royale puissance. Suspendre ma réponse était le rejeter. Sur votre assentiment j' ai cru pouvoir compter. J' ai voulu jusqu' au bout conduire l' entreprise ; Espérant qu' à la fin, si, par mon entremise, Je vous offrais l' appui des deux ambassadeurs, Vous vous résigneriez à vos propres grandeurs. Wallstein. Achève. Tersky. Ce projet, vengeur de vos injures, Souscrit par moi, seigneur, remis en des mains sûres, Au ministre français devait être porté. Wallstein. Eh bien ! Tersky. Non loin d' ici, tout à coup arrêté, Le malheureux éwald, mon fidèle émissaire, Captif, cette nuit même, a passé la frontière : On le conduit à Vienne. Wallstein. Oh ciel ! Que m' as-tu dit ! À ce coup imprévu je demeure interdit. Après un silence, et avec une extrême émotion. Ferdinand ! Ferdinand ! L' ami de ma jeunesse ! ... Que j' ai si bien servi ! ... lui, de qui la tendresse Me combla de ses dons ! ... je dus à ses faveurs Et ma première gloire et mes premiers honneurs ! Quel souvenir en moi s' élève et me déchire ! ... Oh ! Qu' un bras secourable hors d' ici me retire ! ... Si pourtant, tout à coup, j' abjurais mon dessein ! Si, revenant à lui,... te croiront-ils, Wallstein ! Iras-tu lâchement implorer leur clémence ? Ils n' ont pas même en toi respecté l' innocence ! À Tersky, d' un ton sévère. Sortez... avec moi seul je veux délibérer. Tersky fait un mouvement pour sortir. Non ; reste. Des saxons il faut nous assurer. Vers eux, sur l' heure même, envoie en diligence. Avec désespoir. Tu m' as perdu. Tersky. Seigneur ! ... Wallstein, sans écouter Tersky. redoutable puissance, Avenir inconnu, destin mystérieux, Tes arrêts, je le sais, sont écrits dans les cieux. Que prétends-tu de moi ? Pourquoi, dès ma jeunesse, D' un trop funeste espoir m' as-tu flatté sans cesse ? Je ne demandais pas tes perfides faveurs. Tersky. Je vais donc envoyer vers les ambassadeurs. Wallstein. Oui... vas... Tersky. Grâces au ciel ! Wallstein. Tersky, suspends ta joie ; Modère un vain transport, où l' orgueil se déploie. D' un arrogant espoir le sort est l' ennemi. Qui triomphe d' avance en est bientôt puni. Wallstein sort. Wallstein ACTE II SCENE III Tersky, Gallas, Géraldin. Géraldin à Tersky. Puis-je encor de Wallstein avoir une audience ? Tersky. Des travaux importans demandent sa présence. Je le suis. Vous pouvez l' attendre dans ces lieux. Tersky sort. Gallas. Vous connaissez enfin son secret odieux. Mais de ses trahisons la trame découverte, Ne fera, je le crains, qu' avancer notre perte. Il va précipiter ses desseins criminels. Tous s' unissent à lui par des voeux solennels. Bientôt, à la révolte il saura les conduire. Moi-même, à leurs sermens, il m' a fallu souscrire. Sans fruit j' aurais lutté. Pressez votre retour. De ce comble d' audace avertissez la cour. Géraldin. D' un succès plus heureux je nourris l' espérance. Il est vrai : des guerriers j' ai vu la violence. Leur serment m' est connu ; mais ce même serment Peut du perfide encor hâter le châtiment. Dans les esprits troublés germe la défiance ; On s' étonne, on hésite, on observe en silence ; Et déjà quelques chefs sont venus jusqu' à moi, Me confier leur doute et m' apporter leur foi. Sans leur rien expliquer, j' ai reçu leurs promesses. L' un d' entr' eux, que Wallstein a comblé de largesses, Isolan est à nous. Gallas. Lui, dont le zèle ardent Provoquait la révolte et bravait Ferdinand ! Géraldin. Oui, lui-même. Telle est leur fougue passagère. Un instant la fait naître, un instant la modère. Leur mécontentement s' exhale en vains discours, Et de l' obéissance ils reprennent le cours. Cependant, si le duc plus avant les engage, S' il les entraîne au but qu' il couvre d' un nuage, Quand ce but frappera leurs regards étonnés, Ils en auront trop fait pour être pardonnés. Tout dépend d' aujourd' hui. Si vous servez mon zèle, Aujourd' hui suffira pour perdre le rebelle. Gallas. Parlez. Géraldin. Ce traité fait avec les ennemis, Et dans les mains d' éwald par nos guerriers surpris, Sur les complots du duc doit éclairer l' armée. Par vous que la nouvelle en soit partout semée. De ce pacte honteux instruisez vos soldats. Découvrez-leur le gouffre entr' ouvert sous leurs pas. Du nom de l' étranger que ces murs retentissent. Au nom de l' étranger tous les partis s' unissent. Ce nom, dans tous les tems, justement détesté, Ramène tous les coeurs à la fidélité, Et chacun redoutant le titre de transfuge, Dans le sein du devoir va chercher un refuge. Mais, sans tarder... Buttler paraît au fond du théâtre. Gallas. Buttler s' approche de ces lieux. Évitez, croyez-moi, ce soldat factieux. Aux succès de Wallstein son intérêt conspire. Gardez-vous... Géraldin. L' intérêt est facile à séduire. À Wallstein triomphant il prête son appui. S' il entrevoit sa chute, il sera contre lui. Loin de le vouloir fuir, je le cherche, au contraire. Le duc, par des honneurs, flatta cette ame altière. À ses séductions on pourra l' arracher, Et des honneurs plus grands l' en sauront détacher. Laissez-moi lui parler. Gallas sort. Wallstein ACTE II SCENE IV Géraldin, Buttler. Buttler. L' armée ici m' envoie. Les moyens tortueux que votre zèle emploie Sont connus de nos chefs. Ils ne souffriront pas Qu' on ose en leur présence égarer leurs soldats. Vous espérez en vain tromper leur vigilance. Wallstein cède à nos voeux. Il garde la puissance. À ses guerriers soumis lui seul doit ordonner. Vous, d' égra, dès ce jour il faut vous éloigner. Géraldin. Contre moi tout à coup d' où vous vient tant de haine, Seigneur ? à quels excès votre chef vous entraîne ! Dans l' horreur des complots, malgré vous engagé... Buttler. De vous entendre ici je ne suis point chargé. C' est l' ordre de partir que ma voix vous annonce, Et je dois à Wallstein porter votre réponse. Géraldin. Buttler ! Avec regret je m' éloigne de vous ; Je vous vois, du monarque affrontant le courroux, Lever contre l' état votre bras téméraire. Insensé ! Quand deux rois se déclarent la guerre, Chacun d' eux s' appuyant sur un droit prétendu, Avec un zèle égal peut être défendu. Mais vous ! Même à vos yeux votre cause est injuste. Contre qui marchez-vous ? Contre un pouvoir auguste, Qui, partout, en tous lieux, des peuples respecté, Oppose à vos efforts sa sainte antiquité. Le tems qui l' a fondé le défend, le protège : En vain dans ses fureurs l' ambition l' assiège. L' habitude, qui veille au fond de tous les coeurs, Les frappe de respect, les poursuit de terreurs, Et sur la foule aveugle, un instant égarée, Exerce une puissance invisible et sacrée, Héritage des tems, culte du souvenir, Qui toujours au passé ramène l' avenir. De nos dissensions rouvrez donc les annales, Remontez à ces tems de discordes fatales, Où Procope et Ziska, victorieux long-tems, Du trône et de l' autel sapaient les fondemens. Qui n' eût alors pensé que l' Autriche vaincue Aux pieds des révoltés se verrait abattue ? Mais de ces révoltés un instant vit changer En juste châtiment le succès passager. Plus tard à nos drapeaux la victoire infidèle Ranima de nouveau cette secte rebelle. Rodolphe à ses clameurs fut contraint de céder, Et prêta les sermens qu' on lui vint commander. Ferdinand, aujourd' hui, lavant sa longue injure, Déchire ces sermens, dictés par le parjure. Ainsi de l' équité les éternelles lois Relèvent tôt ou tard la majesté des rois. Nouveau Ziska... Buttler. Sans fruit votre zèle s' épuise, Seigneur ! Que voulez-vous qu' un vieux guerrier vous dise ? Soldat obéissant, j' exécute en ce jour L' ordre du général nommé par votre cour. Je n' examine point si par quelque mystère Wallstein de l' empereur mérite la colère. D' une cour inquiète et de ses vains débats Le bruit nous importune et ne nous trouble pas. Je remplis mon devoir. Choisi par votre maître, Le duc est notre chef. Géraldin. Il a cessé de l' être. Oui. Déjà l' empereur, prévenant ses desseins, A ravi le pouvoir à ses coupables mains. On prépare en secret la perte du rebelle. Buttler. Son sort sera le mien, je lui reste fidèle. Jeune, obscur, inconnu, sans amis, sans aïeux, Pauvre et sans protecteur j' arrivai dans ces lieux. Pour unique trésor et pour seul héritage, J' apportais avec moi ce fer et mon courage. Dans les rangs des soldats trop long-tems confondu, Je me croyais déjà pour la gloire perdu. Vainement ma valeur, pendant quarante années, Cherchait à soulever le poids des destinées. Arrachant à la cour ses injustes faveurs, D' autres à mes exploits ravissaient les honneurs. Wallstein m' a distingué dans cette foule immense ; Par lui de mes travaux j' obtiens la récompense : Au rang que je mérite il a su me nommer. La cour n' a pas encor daigné m' y confirmer..... Géraldin. Des longs retardemens dont votre esprit s' irrite Wallstein seul est l' auteur. Les forfaits qu' il médite De l' empereur sur vous attirent le soupçon. Ne servez plus d' organe à la sédition. D' un chef qui vous trompait désavouez les crimes. Rendez, Buttler, rendez vos honneurs légitimes. Un traître, pour salaire à la déloyauté, N' offre qu' un lustre vain, douteux et contesté. Le véritable honneur est d' une autre nature. Tout éclat disparaît quand sa source est impure. Par un juste pouvoir il doit être transmis, Et la main qui l' accorde en forme tout le prix. De la cour, par ma bouche, acceptez l' indulgence : Je puis... Buttler. Il est trop tard. Si Ferdinand, d' avance, Eût de l' obscur Buttler cru devoir s' assurer, J' aurais sur mes projets pu mieux délibérer : Mais un engagement public, irrévocable... Géraldin. Ah ! Cet engagement ne vous rend point coupable, Tous l' ont souscrit, seigneur, ne vous y trompez pas ; Il reste à l' empereur de fidèles soldats, Qui signant cet écrit, par crainte ou par prudence, Ont déjà de leur prince imploré la clémence. Buttler. Des traîtres ! Non, jamais cet exemple honteux... Géraldin. Qui trahit un rebelle en est plus vertueux. Vous n' avez point encor mérité ma franchise. Géraldin, avec vous, malgré lui se déguise. Mais je sais les sermens que vous avez prêtés. À les prêter aussi, par moi sollicités, D' autres m' ont révélé tous ces noirs artifices. Buttler, vous vous croyez entouré de complices, Vous marchez en aveugle au milieu d' ennemis. Buttler. Se peut-il ? Géraldin. Votre sort en vos mains est remis. Wallstein est, sans ressource, engagé dans le crime. La vengeance des lois l' a marqué pour victime. Un invisible bras est sur lui suspendu. Un pas, un pas encor, et le traître est perdu. Parmi les factieux la discorde est semée. L' empereur a pour lui les trois quarts de l' armée. Après un silence pendant lequel il examine Buttler. Pourquoi, vous enivrant d' un espoir incertain, Voulez-vous au hasard livrer votre destin ? Wallstein est dans un camp, Ferdinand sur le trône. Ce que Wallstein promet, Ferdinand vous le donne. Si le duc succombait, avec lui condamné, Au supplice avec lui vous seriez entraîné. Si le sort couronnait sa noire perfidie, De ses vastes états perdant une partie, L' empereur garde encor, dans son adversité, De quoi récompenser votre fidélité. Géraldin s' arrête encore pour considérer Buttler, qui regarde autour de lui avec Inquiétude et se tait: Choisissez donc, Buttler : ou rigueurs ou clémence. D' aujourd' hui seulement la justice commence. Vos erreurs, vos complots, tout peut être effacé. Si vous tardez d' un jour, le moment est passé. Buttler, en baissant la voix et en S' approchant de Géraldin: Je n' irai point, changeant tout à coup de langage, Seigneur, d' un vain remords faire ici l' étalage. J' ai pu de l' empereur mériter le courroux. Je puis tout réparer, mais tout dépend de vous. Sur des doutes nombreux il me faut satisfaire. Je n' accepterai point une grâce précaire. Je veux... on vient. Isolan s' approche de Géraldin et recule en Apercevant Buttler. Buttler, en voyant Isolan, Veut s' éloigner. Wallstein ACTE II SCENE V Les précédens, Isolan. Géraldin à Buttler, en le saisissant par la Main, ainsi qu' Isolan: restez : rentré dans le devoir, Isolan, comme vous, a rempli mon espoir. À Isolan. Arraché par mes soins à la cause rebelle, Ainsi que vous, Buttler est un guerrier fidèle. À tous deux. Vous le voyez. Il est plus d' un chef en ces lieux Qui gémit de servir un soldat factieux. Mais chacun nourrissant une terreur secrète Dérobe à tous les yeux sa pensée inquiète, Espérant par l' exemple aux forfaits entraîné, S' il est plus violent, être moins soupçonné. À Isolan. Je connais de Buttler la valeur magnanime. Ferdinand le craignait, mais Ferdinand l' estime. Près d' un maître éclairé je serai son appui ; Des honneurs mérités se préparent pour lui. Il a dès ce moment toute ma confiance ; Vous pouvez sans détour parler en sa présence. Isolan. Des complots de Wallstein, je vous viens avertir. Gallas, par Wallstein même, a su les découvrir. De cacher ses desseins perdant toute espérance, Wallstein a des saxons embrassé l' alliance. Ils sont près de ces lieux, seigneur, et cette nuit Leur secours dans égra doit se voir introduit. Gallas les préviendra. Déjà, sous sa conduite, Sans bruit, de notre armée il rassemble l' élite. Il saura la guider par des sentiers obscurs, Dans l' épaisse forêt qui vient border nos murs. Là, sous le double abri du silence et de l' ombre, Invisible, immobile il attend la nuit sombre Pour attaquer, surprendre, et disperser soudain Le nouvel allié qu' appelle ici Wallstein. Alfred retarde seul les projets qu' il médite ; Gallas le cherche, il veut l' entraîner à sa suite. Ils vont partir : quittez ce séjour dangereux : Redoutez les transports de Wallstein furieux, Qui, se voyant trahi par un ami qu' il aime, Voudra de l' empereur se venger sur vous-même. Géraldin. Il suffit : à l' instant je vais suivre Gallas. À Buttler et à Isolan. Vous partez avec nous ? Buttler. Nous ne partirons pas, Seigneur ; la foule aveugle, aux excès entraînée, Aisément par la cour peut être pardonnée. Nous, long-tems de Wallstein instrumens tous les deux, Nous devons redouter un sort plus rigoureux. C' est en vain qu' aujourd' hui, déguisant sa vengeance, L' empereur effrayé nous promet sa clémence, Nous connaissons trop bien l' artifice des lois. On les voit, limitant les vains pardons des rois, À leurs engagemens opposer leur justice, Et dans le délateur poursuivre le complice. Contre un destin pareil il faut nous garantir ; Qu' un service éclatant prouve le repentir, Que par nos propres mains, de notre erreur passée La trace pour jamais disparaisse effacée. Loin de nous de Gallas les plans insidieux, À côté de Wallstein nous vous servirons mieux. Géraldin, avec étonnement. Buttler ! Buttler. Dans le péril dont le poids nous menace, Chacun peut employer ou la ruse ou l' audace, Et choisir les moyens de témoigner sa foi Et de sauver le prince et la patrie et soi. Je vous sers, si l' on veut se fier à mon zèle ; Si l' on refuse, au duc je resterai fidèle, Prononcez. Le voici. Wallstein ACTE II SCENE VI Les précédens, Wallstein, Tersky, Illo. Wallstein. Géraldin en ces lieux ! À Géraldin. Vous semez parmi nous des bruits séditieux. Géraldin. Seigneur..... Wallstein. Vous abusez de ma bonté facile, À Buttler. Je le sais. Qu' à l' instant il sorte de la ville, Buttler, et que par vous son départ soit hâté. À Géraldin. Allez. Buttler, Isolan et Géraldin sortent. À Tersky. mon ordre en tout est-il exécuté ? Tersky. Oui, seigneur : et déjà vos messagers rapides, Appellent des saxons les bandes intrépides. Ils viendront cette nuit entourer nos remparts. Les protestans cachés s' arment de toutes parts. Les bannis que séduit l' espoir de la vengeance, De ces murs qu' ils fuyoient, s' approchent en silence. Le fer est dans leurs mains, la fureur dans leurs yeux. Illo. De Thourn doit rassembler ses hussites nombreux, Des cendres de leur maître implacables sectaires, Et d' un culte proscrit martyrs héréditaires. Tersky. Dans votre cause ainsi tout le peuple engagé... Pendant ce dernier vers, Gallas entre. Tersky Se tait en l' apercevant. Wallstein fait signe À Illo et à Tersky de sortir. Illo et Tersky sortent. Wallstein ACTE II SCENE VII Wallstein, Gallas. Wallstein. Approche, vieil appui de ton chef outragé : J' ai reçu tes sermens, j' en accepte l' hommage, Et je vais dès ce jour achever mon ouvrage. Ami, je te connais. Brave au sein du danger, Dans la nuit d' un complot tu crains de t' engager ; Tu redoutes la cour. Ta timide prudence Veut, même en conspirant, ménager l' apparence. J' y consens. Si le ciel sourit à mes projets, Tu viendras partager le fruit de mes succès. À les voir s' écrouler si le sort me destine, Je ne t' entraîne point dans ma vaste ruine. Sur ma tombe muette abjure ton erreur, Et d' un prince tremblant regagne la faveur : Je n' exige de toi qu' un service facile. Il est de mes guerriers dont l' esprit indocile Par mon juste courroux peut craindre de s' unir. Pour un jour seulement il les faut contenir. Tu le peux. Avec eux balance, temporise. Je saurai cependant achever l' entreprise. Encore un mot. Alfred ignore mes desseins. Il faut associer ton fils à mes destins. Autrefois, tu le sais, par l' hymen de ma fille, Je voulais sur le trône élever ma famille, Et qu' unissant ma race à la race des rois, Aux peuples étonnés mon sang donnât des lois. Mais les tems sont changés. Ami, je vais moi-même À mes propres exploits devoir le diadême. Wallstein n' a plus besoin de secours empruntés, Et dédaigne l' appui des rois qu' il a domptés. Alfred aime Thécla ; que son bras me seconde. Le courage en ce jour est le maître du monde. Parle donc à ton fils, cher Gallas, et dis-lui Ce que son bienfaiteur lui destine aujourd' hui. Je le vois qui s' approche et je vous laisse ensemble. Wallstein sort. Wallstein ACTE II SCENE VIII Gallas, Alfred. Gallas reste quelque tems immobile sans Regarder son fils, et avec un air de méditation Et d' embarras. Alfred. Pourquoi faut-il qu' un ordre en ce lieu nous rassemble ? Mon père, contre moi seriez-vous courroucé ? Déjà, dès mon retour votre accueil m' a glacé. Qu' ai-je donc fait ? Gallas. Réponds. Tu vois l' armée entière De la cour pour Wallstein affronter la colère. Ses guerriers, tu le sais, veulent tous aujourd' hui Le sauver avec eux, ou se perdre avec lui. Alfred. Comme eux tous pour Wallstein je donnerais ma vie. Oui, seigneur, nous saurons, bravant la calomnie, Contre ses ennemis défendre son honneur, Et sur son innocence éclairer l' empereur. Gallas. L' éclairer ! Insensé ! Alfred. Que prétendez-vous dire ? Gallas. Quel magique pouvoir prolonge ton délire ! Il faut de ta raison rallumer le flambeau, Et de tes yeux, mon fils, arracher le bandeau. Écoute, et qu' entre nous tout mystère finisse. De cet engagement connois-tu l' artifice ? Alfred, avec étonnement. L' artifice ! Gallas. Ton coeur n' a conçu nuls soupçons ? Alfred, avec un étonnement toujours croissant. Des soupçons ! Gallas. De Wallstein ici nous embrassons Contre un prince irrité la douteuse querelle. Alfred. Eh bien ! Gallas. Mais si Wallstein n' est plus qu' un chef rebelle, Si foulant à ses pieds nos sermens et le sien, Il nous veut enlacer d' un indigne lien ? Alfred. Mon père... Gallas. Oui, l' on nous trompe, et ce guerrier coupable Ourdit en ce jour même une trame exécrable. Le traître se dit prêt à nous abandonner. Vers l' ennemi, mon fils, il veut nous entraîner. Alfred. Loin de vous, loin de moi cette horrible imposture ! Non, Wallstein ne veut point nous conduire au parjure. Il nous connaît trop bien. Tant de nobles guerriers Pourraient-ils tout-à-coup profaner leurs lauriers ! Pour nous, comme pour lui, ce crime est impossible. Gallas. Il se couvre à nos yeux d' un prétexte plausible. Tout l' empire, dit-il, a besoin de la paix. Ferdinand la refuse aux voeux de ses sujets. À céder à ces voeux il le faut donc contraindre. Wallstein, cachant ainsi le but qu' il veut atteindre, Trafique de la paix avec les ennemis. Le sceptre de Bohême en doit être le prix. Alfred. Quel horrible soupçon contre lui vous abuse ! C' est vous, c' est son ami, c' est Gallas qui l' accuse. Tout mon sang se soulève à cette indignité. Ah ! Wallstein de nous deux avoit mieux mérité. Gallas. Ne parlons point de nous. Il s' agit de l' empire, Du prince, de l' état, contre qui l' on conspire. Ferdinand devant nous frémit épouvanté. On veut briser son trône antique et respecté, Et que de ses honneurs l' Autriche dépouillée Des mains de ses enfans languisse mutilée. Par ce coupable espoir tous les choix sont dictés. Le pouvoir est partout en proie aux révoltés. Wallstein de leurs forfaits les paie ainsi d' avance. Alfred. Mais vous-même, seigneur, partagez sa puissance. C' est par son choix, mon père... Gallas. Il se croit sûr de moi. Alfred. Arrêtez, chaque mot redouble mon effroi. Mon père... Gallas. Dès long-tems sa franchise outrageante M' a fait de ses desseins l' ouverture imprudente. Il hésitait encor. Mais enfin cette nuit, Si nous ne l' arrêtons, son projet s' accomplit. Il m' a tout révélé, ses plans, ses artifices, Ses secrets alliés, ses traités, ses complices. Alfred. Vos discours sont pour moi couverts d' un voile épais. Il vous a, dites-vous, confié ses projets : Mais, s' il l' eût fait, seigneur, votre noble franchise Sans doute eût condamné sa coupable entreprise. Docile à vos avis, il vous eût écouté, Ou, si dans ses complots il avait persisté, Vous voyant l' ennemi de sa puissance impie, Vous aurait-il laissé la liberté, la vie ? Gallas. Oui, mon fils, j' ai lutté, j' ai blâmé son dessein. Je le croyais encor dans le crime incertain. Mais, lorsqu' enfin j' ai vu son audace inflexible, J' ai prescrit à ma bouche un silence pénible. Le péril étoit grand, le devoir a parlé. J' ai rempli ce devoir et j' ai dissimulé. Alfred. Encor un coup, cessez. Contre un chef que j' honore Je ne vous ai pas cru, je vous crois moins encore, Quand c' est vous-même ici que vous calomniez. Les projets d' un ami vous seraient confiés ; Il viendrait, près de vous déposant tout mystère, Dans un coeur mal connu verser son ame entière, Il croirait sans péril vous pouvoir consulter, Et vous, pour le trahir auriez pu l' écouter ! Gallas. Je n' avais pas brigué sa triste confiance. Alfred. Fallait-il le tromper par votre affreux silence ? Gallas. Le crime perd ses droits à la sincérité. Alfred. C' est à son propre coeur qu' on doit la vérité. Gallas. Je pardonne aux transports d' une aveugle jeunesse. Les momens nous sont chers. écoute ; le tems presse. Tu ne sais rien encor. Alfred. Juste ciel ! Je frémis. Qu' allez-vous ajouter ? Gallas. Prends cette lettre ; lis. Il lui présente un papier. Ma vie en cet instant dépend de ton silence. Je me fie à ton coeur, le puis-je à ta prudence ? Tu ne me réponds rien... j' en brave le danger. Si mon fils me trahit, qu' aurais-je à ménager ! Alfred. Ciel ! Qu' ai-je lu ! Le jour s' obscurcit à ma vue ! Quoi ! Le duc déposé, condamné ! Gallas. Continue. Alfred. Vous, mon père ! Grands dieux ! Vous, vous son successeur ! Gallas. Pour un instant, mon fils. Mais bientôt l' empereur Comme chef de l' armée envoie ici son frère. Tu sais tout. Il s' arrête et regarde Alfred, qui, plongé dans Une profonde rêverie, ne lui répond pas. Je le vois. Ton courroux se modère. Ton coeur me rend justice, et ton aveugle effroi Se calme... il faut choisir d' un rebelle ou de moi. J' ai détaché de lui les chefs de nos cohortes. Ces guerriers avec moi vont sortir de nos portes. Par de nouveaux sermens je les ai tous liés. Les bons sont avertis, les méchans surveillés. Alfred fait un mouvement d' horreur. Mais ne te hâte pas de condamner ton père : J' eus long-tems pour Wallstein une amitié sincère, Et j' ai pour lui moi-même imploré Ferdinand : Le monarque à l' exil borne son châtiment. Il faut me suivre, Alfred. Ton coeur en vain balance. Ton père et ton devoir vaincront ta résistance. Viens donc. Alfred, après un long silence, avec une Indignation contenue, et avec noblesse: à votre tour, écoutez votre fils. Je ne sais quels succès vous vous êtes promis. Mais si vous avez cru que mon obéissance Viendrait à vos détours prêter son assistance, Et dans la perfidie avec vous s' engager, Vous connaissiez Alfred et l' auriez dû juger. Quiconque a sur mon coeur placé sa confiance Trouvera dans ce coeur sa juste récompense. Je puis de ses desseins devenir l' ennemi, Mais je ne puis jamais me feindre son ami. Le silence qui trompe est un lâche artifice : N' espérez pas qu' Alfred à ce point s' avilisse. Wallstein me croit à lui. Sans lui rien déguiser, Je dois ou le servir, ou le désabuser. Tous vos raisonnemens ne sauraient me confondre. Je vais trouver le duc, le sommer de répondre, L' interroger moi-même et savoir aujourd' hui Qui je dois croire enfin ou de vous ou de lui. Gallas. Tu pourrais... Alfred. Oui, seigneur. En vain votre prière... Gallas. Eh bien ! Cours, malheureux ! Va donc livrer ton père. Immole la nature à l' amour que ton coeur... Alfred. Qu' est-il besoin d' amour quand il s' agit d' honneur ! Gallas. Qui t' arrête ? Poursuis ; achève ton ouvrage : De Wallstein contre moi cours allumer la rage. Vois ton père expirant comme un vil criminel Et ton lit nuptial teint du sang paternel. Alfred, dans le plus violent désespoir. Qu' as-tu dit ! ... qu' as-tu fait ! ... ô trop coupable père ! Tu nous as tous perdus... et moi, que dois-je faire ? Pourquoi t' enveloppant de replis tortueux Suivre, un poignard en main, ton ami malheureux ? N' as-tu pas reculé devant ta propre image ? Pardonne. Malgré moi, mon désespoir t' outrage. Nature, estime, amour, tout est perdu pour moi... Dieu ! Quel soupçon nouveau s' élève contre toi ? Le pouvoir de Wallstein sera ton héritage ! Si cet indigne espoir... tu pâlis... ton visage... Malheureux que je suis, tout mon être est changé. Dans l' horreur du soupçon mon coeur est engagé. Ce misérable coeur, né pour la confiance, En vain autour de lui cherche encor l' innocence. Gallas. J' entends du bruit. On vient. Mon fils, épargne-moi. Ma vie est en tes mains... Alfred. Dissipez votre effroi. Sans pitié, sans remords, on m' a ravi la mienne. Il faut qu' Alfred pour vous se taise, se contienne. Il saisit la main de son père avec amertume et Désespoir. Eh bien ! Rassurez-vous. Vous verrez vos secrets Dans ma tombe bientôt renfermés pour jamais. Partez. Gallas. Mon fils ! Thécla paraît au fond du théâtre avec élise. ô ciel ! Théclas s' avance. Gallas sort après un Moment d' hésitation. Wallstein ACTE II SCENE IX Alfred, Thécla, élise. Thécla. Avec impatience Thécla vous vient porter sa timide espérance. De notre amour mon père avait paru surpris. De trouble et de terreur mes sens étaient remplis. Je déplorais déjà mon aveu trop sincère. Son front s' était voilé d' un nuage sévère, Et sa bouche inflexible avait long-tems vanté La grandeur qu' à Thécla destinait sa fierté. Déplorable grandeur qui m' aurait arrachée Au noeud qui, pour jamais, tient mon ame attachée. Je l' ai revu bientôt oubliant son courroux, Alfred, il m' a daigné parler d' un ton plus doux. Sa voix et ses regards respiraient la tendresse. Soit qu' il fût malgré lui touché de ma tristesse, Soit qu' un autre motif eût changé son dessein, -ton Alfred, m' a-t-il dit, peut mériter ta main. - Tout mon coeur se ranime, et je suis accourue Pour goûter avec vous ma joie inattendue. Vous ne répondez pas... Alfred. En cet affreux moment Ton coeur est le seul bien qui reste à ton amant. Thécla, fuyons ces lieux... il en est tems encore... On n' a point perverti cet être que j' adore... Thécla, ton coeur est vrai, noble, simple, ingénu, N' est-ce pas ? Réponds-moi... tu n' as jamais connu Ni les détours honteux, ni la ruse perfide... Viens, viens dans un désert... suis la main qui te guide. Crois-moi. Tu ne sais pas... le souffle des mortels Corrompt tout ; des coeurs purs, fait des coeurs criminels. L' innocence par eux séduite, profanée... Thécla. Quel effroi vous jetez dans mon ame étonnée ! Que parlez-vous de fuite, et de crime et d' horreur ? Mon père, vous voyez, permet notre bonheur. Gallas... Alfred. Ah ! Chaque mot redouble ma misère. Pourquoi ta bouche ici nomme-t-elle mon père ? À ce funeste nom tout mon sang s' est troublé. Je le sens. Il faut fuir, ou tout est révélé. Alfred sort. Wallstein ACTE II SCENE X Thécla, élise. Thécla. Que peut-il vouloir dire, et quelle horreur l' agite ? Il me fuit : comment puis-je expliquer cette fuite ? Quels tourmens, quels remords semblent le déchirer ? Parle-moi, que ta voix vienne me rassurer. Tu me tiens lieu de mère, et ta main protectrice De mon destin cruel adoucit l' injustice. Élise, dans ton sein j' ai versé mes douleurs, Et je n' ai plus que toi pour essuyer mes pleurs. Élise. Ses discours ont porté dans mon ame tremblante Le même étonnement et la même épouvante. Si j' en crois mes soupçons, ce mystère fatal D' un grand événement doit être le signal. J' ai vu de tous côtés nos troupes irritées. On parle de rigueurs par la cour méditées, On parle de complots avec les ennemis. La discorde et la haine agitent les esprits. On s' attroupe, on murmure, on menace. Immobile, Le duc à ces rumeurs oppose un front tranquille ; Mais il est consumé par des ennuis secrets. Thécla. Un funèbre génie habite en ce palais. Depuis que dans ces murs le duc m' a rappelée, Malgré moi, je me sens éperdue et troublée. Je suis seule, sans force ; Alfred est loin de moi. Alfred ! Dans l' univers Thécla n' avait que toi ! Allons chercher Alfred : va le trouver, élise : Qu' il revienne en ces lieux, qu' il parle, qu' il me dise Quel malheur si subit a causé sa douleur. Hélas ! Souffrir ensemble est un dernier bonheur. Wallstein ACTE III SCENE I Wallstein, seul, et se promenant À grands pas. E