THEODORE DE BANVILLE OEUVRE POETIQUE COMPLETE LISTE DE RECEUILS Les Cariatides (1843) Les Stalactites (1846) Odelettes (1856) Odes funambulesques (1857) Le Sang de la coupe (1857) Améthystes (1863) Les Exilés (1867) Idylles prussiennes (1871) Trente-six ballades joyeuses (1873) Les Princesses (1874) Rondels (1875) Occidentales (1875) {Nouvelles odes funambulesques, 1869} Rimes dorées (1875) {Nouvelles odes funambulesques, 1869} Roses de Noël (1878) Nous tous (1884) Sonnailles et clochettes (1888) Dans la fournaise (1892) Les Cariatides (1843) Théodore de Banville AVANT-PROPOS p3 De tous les livres que j' ai écrits, celui-ci est le seul pour lequel je n' aie pas à demander l' indulgence, car j' ai eu le bonheur de l' achever de ma seizième à ma dix-huitième année, c' est-à-dire à cet âge divinement inconscient où nous subissons vraiment l' ivresse de la muse, et où le poète produit des odes comme le rosier des roses. Je crois le rendre aujourd' hui au public tel que je lui ai donné jadis. Cependant, j' ai corrigé des fautes trop évidentes, çà et là récrit une page mal venue, et même remplacé certaines pièces entièrement démodées par d' autres composées à la même époque, car dans mes vers de ce temps-là je n' avais qu' à prendre et à choisir. Mais je pense que dans la forme comme dans l' esprit, mon premier recueil n' a pas été altéré par ces indispensables corrections, car il ne dépendait pas de moi-même de détruire sa naïve bravoure et son invincible fleur de jeunesse. p4 Les strophes qui ouvrent ce volume avaient été écrites par moi sur l' exemplaire de la première édition des cariatides offert à ma mère bien-aimée. Je les imprime à présent pour donner un nouveau témoignage de respect et d' amour à sa chère mémoire. Théodore De Banville. Paris, 14 mars 1877. p-s. lors de la plus récente réimpression des cariatides, j' avais déjà écrit sur le titre ces mots imprudents : édition définitive. cependant, cette fois encore, j' ai trouvé dans mon premier livre beaucoup de fautes enfantines, et je les ai corrigées. Mais à présent, je crois bien que c' est fini, et que je n' y reviendrai plus. A MA MERE p5 Madame élisabeth Zélie De Banville ô ma mère, ce sont nos mères dont les sourires triomphants bercent nos premières chimères dans nos premiers berceaux d' enfants. Donc reçois, comme une promesse, ce livre où coulent de mes vers tous les espoirs de ma jeunesse, comme l' eau des lys entr' ouverts ! Reçois ce livre, qui peut-être sera muet pour l' avenir, mais où tu verras apparaître le vague et lointain souvenir p6 de mon enfance dépensée dans un rêve triste ou moqueur, fou, car il contient ma pensée, chaste, car il contient mon coeur. juillet 1842. LES CARIATIDES c' est un palais du dieu, tout rempli de sa gloire. Cariatides soeurs, des figures d' ivoire portent le monument qui monte à l' éther bleu, fier comme le témoin d' une immortelle histoire. Quoique l' archer soleil avec ses traits de feu morde leurs seins polis et vise à leurs prunelles, elles ne baissent pas les regards pour si peu. Même le lourd amas des pierres solennelles sous lesquelles Atlas plierait comme un roseau, ne courbera jamais leurs têtes fraternelles. Car elles savent bien que le mâle ciseau qui fouilla sur leurs fronts l' architrave et les frises n' en chassera jamais le zéphyre et l' oiseau. Hirondelles du ciel, sans peur d' être surprises vous pouvez faire un nid dans notre acanthe en fleur : vous n' y casserez pas votre aile, tièdes brises. p7 ô filles de Paros, le sage ciseleur qui sur ces médaillons a mis les traits d' Hélène fuit le guerrier sanglant et le lâche oiseleur. Bravez même l' orage avec son âpre haleine sans craindre le fardeau qui pèse à votre front, car vous ne portez pas l' injustice et la haine. Sous vos portiques fiers, dont jamais nul affront ne fera tressaillir les radieuses lignes, les héros et les dieux de l' amour passeront. Les voyez-vous, les uns avec des folles vignes dans les cheveux, ceux-là tenant contre leur sein la lyre qui s' accorde au chant des hommes-cygnes ? Voici l' aïeul Orphée, attirant un essaim d' abeilles, Lyaeus qui nous donna l' ivresse, éros le bienfaiteur et le pâle assassin. Et derrière Aphrodite, ange à la blonde tresse, voici les grands vaincus dont les coeurs sont brisés, tous les bannis dont l' âme est pleine de tendresse ; tous ceux qui sans repos se tordent embrasés par la cruelle soif de l' amante idéale, et qui s' en vont au ciel, meurtris par les baisers, depuis Phryné, pareille à l' aube orientale, depuis cette lionne en quête d' un chasseur qui but sa perle au fond de la coupe fatale, jusqu' à toi, Prométhée, auguste ravisseur ! Jusqu' à don Juan qui cherche un lys dans les tempêtes ! Jusqu' à toi, jusqu' à toi, grande Sappho, ma soeur ! p8 J' ai voulu, pour le jour des éternelles fêtes réparer, fils pieux de leur gloire jaloux, le myrte et les lauriers qui couronnent leurs têtes. J' ai lavé de mes mains leurs pieds poudreux. Et vous, plus belles que le choeur des jeunes atlantides, alors qu' ils vous verront d' un oeil terrible et doux, saluez ces martyrs, ô mes cariatides ! juillet 1842. DERNIERE ANGOISSE au moment de jeter dans le flot noir des villes ces choses de mon coeur, gracieuses ou viles, que boira le gouffre sans fond, ce gouffre aux mille voix où s' en vont toutes choses, et qui couvre d' oubli les tombes et les roses, je me sens un trouble profond. Dans ces rhythmes polis où mon destin m' attache je devrais servir mieux la muse au front sans tache ; au lieu de passer en riant, sur ces temples sculptés dont l' éclat tourbillonne je devrais faire luire un flambeau qui rayonne comme une étoile à l' orient ; rebâtir avec soin les histoires anciennes, à chaque monument redemander les siennes, dont le souvenir a péri ; chanter les dieux du nord dont la splendeur étonne, à côté de Vénus et du fils de Latone peindre la fée et la péri ; p9 ranimer toute chose avec une syllabe, l' ogive et ses vitraux de feu, le trèfle arabe, le cirque, l' église et la tour, le château fort tout plein de rumeurs inouïes, et le palais des rois, demeures éblouies dont chacune règne à son tour ; les murs tyrrhéniens aux majestés hautaines, les granits de Memphis et les marbres d' Athènes qu' un regard du soleil ambra, et des temps révolus éveillant le fantôme, faire briller auprès d' un temple polychrome le colisée et l' alhambra ! J' aurais dû ranimer ces effroyables guerres dont les peuples mourants s' épouvantaient naguères, meurtris sous un rude talon, dire Attila suivi de sa farouche horde, Charlemagne et César, et celui dont l' exorde fut le grand siège de Toulon ! Puis, après tous ces noms, sur la page choisie écrire d' autres noms d' art et de poésie, dont le bataillon espacé par des poëmes d' or, dont la splendeur enchaîne l' époque antérieure à l' époque prochaine, illumine tout le passé ! Dans ce grand panthéon, des dalles jusqu' aux cintres graver des noms sacrés de chanteurs et de peintres, d' artistes rêvés ardemment ; à chacun, soit qu' il cherche un poëme sous l' arbre, ou qu' il jette son coeur dans la note ou le marbre, faire une place au monument ! p10 Dire Moïse, Homère à la voix débordante qui contenait en lui Tasse, Virgile et Dante ; dire Gluck, penché vers l' éden, Mozart, Goethe, Byron, Phidias et Shakspere, Molière, devant qui toute louange expire, et Raphaël et Beethoven ! Montrer comment Rubens, Rembrandt et michel-Ange mélangeaient la couleur et pétrissaient la fange pour en faire un Jésus en croix ; et comment, quand mourait notre art paralytique, apparurent, guidés par l' instinct prophétique, le grand Ingres et Delacroix ! Comment la statuaire et la musique aux voiles transparents, ont porté nos coeurs jusqu' aux étoiles ; nommer David, sculptant ses dieux, Rossini, gaieté, joie, ivresse, amour, extase, et Meyerbeer, titan ravi sur un Caucase dans l' ouragan mélodieux ! Mais surtout dire à tous que tu grandis encore, ô notre chêne ancien que le vieux gui décore, arbre qui te déchevelais sur le front des aïeux et jusqu' à leur épaule, car Gautier et Balzac sont encore la Gaule de Villon et de Rabelais ! Montrer l' antiquité largement compensée, et comparant de loin ces oeuvres de pensée qu' un sublime destin lia, répéter après eux, dans leur langage énorme, ce que disent les vers de Marion Delorme aux chapitres de Lélia ! p11 Pas à pas dans son vers suivre chaque poëme, chaque création arrachée au ciel même, et surtout le vers de Musset, Fantasio divin, qui, soit qu' il se promène dans les rêves du ciel ou la souffrance humaine, devient un vers que chacun sait ! Enfin, pour un moment traînant mes muses blanches sur les hideux tréteaux et les sublimes planches, aller demander au public les noms de ceux qui font sa douleur ou son rire, puis, avant tous ces noms, sur le feuillet inscrire George, Dorval et Frédérick ! Ainsi, des temps passés relevant l' hyperbole, et, comme un pèlerin, apportant mon obole à tout ce qui luit fort et beau, j' aurais voulu bâtir sur l' arène mouvante un monument hardi pour la gloire vivante, pour la gloire ancienne un tombeau ! Hélas ! Ma folle muse est une enfant bohème qui se consolera d' avoir fait un poëme dont le dessin va de travers, pourvu qu' un beau collier pare sa gorge nue, et que, charmante et rose, une fille ingénue rie ou pleure en lisant ses vers. juillet 1842. LA VOIE LACTEE p12 à Victor Perrot déesse, dans les cieux éblouissants, la voie lactée est un chemin de triomphe et de joie, et ce flot de clarté qui dans le firmament jette parmi l' azur son blanc embrasement semble, dans sa splendeur en feu qui s' irradie, produit par un foyer unique d' incendie. Mais quand notre regard dans l' éther empli d' yeux monte vers l' océan céleste que les dieux font rouler des Gémeaux de flamme au Sagittaire, il y voit flamboyer des astres dont la terre admire en pâlissant la sereine splendeur, et dans le vaste flot sacré dont la candeur éclate et de la nuit blanchit les sombres voiles, il voit s' épanouir des millions d' étoiles. Telle est la poésie : à travers le lointain des âges, qui s' enfuit, comme au riant matin devant les flèches d' or à vaincre habituées s' enfuit le triste choeur frissonnant des nuées, elle nous apparaît d' abord confusément, lueur, flambeau, clarté, vaste éblouissement de porteurs de lauriers et de porteurs de lyre à l' homme encor sauvage enseignant leur délire ; p13 puis nous reconnaissons parmi des spectres vains les inventeurs sacrés, les beaux géants divins, pareils à des lions dont la fauve crinière embrase leurs fronts d' or que baise la lumière. ô Calliope ! Muse aux chastes bras de lys, avant tous, dans les jours lointains je vois ton fils Orphée, et je salue au riant crépuscule ce roi héros qui fut le compagnon d' Hercule. Je le vois sur l' Argo ; déjà courbant leurs fronts, Jason, Téphys, Idas de leurs gais avirons frappent les flots ; mais lui, tenant la lyre, il chante. Tous les monstres marins sur la mer qu' il enchante montent, heurtant leurs flancs vermeils et se pressant pour suivre le vaisseau rapide en bondissant ; et cherchant le héros avec un doux murmure, le vent caressant fait voler sa chevelure. Puis je le vois, plus tard, soumettant à sa voix l' âpre désert, vainqueur des antres et des bois ; car, ô déesse, alors sur les monts du Rhodope ou sur le sombre Hémus que la nue enveloppe, attirés par ses chants, pins, yeuses, cyprès, les arbres pour venir l' écouter de plus près déchiraient follement en leurs fureurs divines la terre qui tenait captives leurs racines ; et, sans songer à fuir leurs souffles arrogants restant pour l' écouter dans les noirs ouragans, la colombe des cieux laissait tomber sa plume sur le flot irrité du torrent blanc d' écume ; les aigles oubliaient de prendre leur essor ; la tigresse tournait une prunelle d' or vers ses regards voilés par ses longues paupières, et sa voix éveillait des âmes dans les pierres. Temps quatre fois heureux où des vers ont changé une arène infertile en éden ombragé ! " au haut de la colline, une plaine déserte p14 et sans ombre, étalait son tapis d' herbe verte. Sitôt que le poëte issu du sang des dieux y vint, et que la corde aux sons mélodieux résonna sous ses doigts, alors l' ombre prochaine accourut. Ni ton arbre, ô chaon ! Ni le chêne touffu ne manqua, ni le frêne meurtrier, ni l' érable qui saigne et le chaste laurier. Puis le tilleul ami, l' héliade pleureuse, les tendres noisetiers et la tremblante yeuse groupèrent leurs rameaux près du sapin sans noeuds et du hêtre, étonnés de trouver auprès d' eux le saule et le lotus amants des blondes rives ; puis le myrte léger, le buis aux teintes vives qui bravent tous les deux le souffle des hivers, et le figuier poreux qui s' orne de fruits verts, et le mûrier portant sa récolte sanglante, et le prix immortel d' une victoire lente, la palme. Vous aussi vous vîntes, enlaçant l' ormeau, lierre aux cent mains, la vigne en l' embrassant ! Et près de vous le pin, dont la tête se mêle aux blancheurs de la nue, arbre aimé de Cybèle depuis que son écorce emprisonna la chair du bel Attis, et prit l' enfant qui lui fut cher ; enfin, suivant aussi le charme qui le guide, le cyprès, des forêts mouvante pyramide, arbre aujourd' hui, jadis ami du dieu changeant dont la cithare est d' or et dont l' arc est d' argent. " et dès que sous ce dôme ombragé le poëte eut doré de ses chants la paisible retraite et que l' archet frémit, tout l' univers créé vint rafraîchir sa lèvre à ce torrent sacré ; le lion, dont les yeux lancent la mort, cet hôte de la caverne sombre et de la forêt haute, cessa pour un moment de répandre l' effroi ; le tigre dépouilla ses colères de roi, p15 et se laissa bercer dans un tendre vertige ; bien plus, en ce moment, ineffable prodige ! Les stériles rochers où l' oiseau fait son nid quittèrent la montagne et ses flancs de granit ; la brise tut ses chants, l' aigle quitta son aire, le ruisseau ralentit sa démarche légère, et dans l' arbre amoureux les dryades des bois turent leurs vagues chants pour la première fois. Dans cet enivrement, les muses aonides quittèrent sans regret les demeures splendides où l' écho retentit d' harmonieux accords, et le mont verdoyant où les lys de leur corps font comme une guirlande à la noire fontaine, où le Permesse tombe et meurt dans l' Hippocrène, où le sombre Olmius, avec un doux fracas, bleuit d' un long baiser leurs membres délicats ; et les dieux, sur l' Olympe où la jeune déesse leur verse à flots vermeils l' éternelle jeunesse avec les vins sanglants par l' amour embrasés, oublièrent enfin les immortels baisers. Chacun prêta l' oreille aux premiers chants du cygne : celui qui ralentit les nuages d' un signe, Mercure ailé, Junon si belle en son courroux, Lyaeus accoudé sur les grands lions roux, puis la blonde Aphrodite à la prunelle noire, Thétis, dont un rayon baise les pieds d' ivoire, Mars, Diane, Pallas aux yeux profonds et bleus, et Phébus rayonnant dans l' azur nébuleux. Sous ce profond regard de la voûte étoilée le poëte eût senti son âme consolée, s' il n' eût été choisi pour la grande douleur que les dieux immortels égalent à la leur, et s' il n' eût regretté ce type insaisissable comme une goutte d' eau dans un désert de sable, ce spectre qui de loin vous fait voir un sein nu p16 et fuit, vierge, un amant qui ne l' a pas connu. Oh ! Pour que dans mes vers ton doux nom resplendisse, victime aux pieds légers, réponds, jeune Eurydice ! Le ciel t' envoyait-il à notre humanité pour montrer qu' ici-bas l' éternelle beauté ne se révèle à nous que dans l' éclair d' un rêve ? Blonde et rieuse enfant, douce comme notre ève, n' étais-tu pas, avec ton front chaste et divin, l' image du bonheur que nous touchons en vain, qui nous apparaît tel que nos voeux le choisissent, et qui s' évanouit quand nos mains le saisissent ? Qu' avais-tu fait aux dieux ? à quoi pensait la mort, quand les bois gémissant la virent, sans remord sur ta lèvre surprise éteignant la parole, fermer ta bouche en fleur ainsi qu' une corolle ? Eurydice ! Pendant que de son pas léger elle fuyait les cris d' un insolent berger, courant éperdûment dans les vertes campagnes de la Thrace, avec les naïades ses compagnes, elle tomba, mordue au pied par un serpent. Déroulant ses anneaux et dans l' herbe rampant, le monstre au cou livide et qu' une bave arrose, furtif, avait rampé vers son talon de rose, et mis ses crocs affreux dans cette jeune chair. Les dryades, pleurant son front qui leur fut cher, crurent qu' en la perdant la terre était changée. On entendit gémir la cime du Pangée ; le dur géant Rhodope eut de longs désespoirs ; les sanglots éclataient parmi ses rochers noirs, et le ciel vit les pleurs de la froide Orithye. Pour Orphée, anxieux et l' âme anéantie, sur son front portant l' ombre ainsi qu' un noir vautour, de l' aube à la nuit noire il chantait son amour, pâle, effrayant, en proie au sinistre délire, et des cris douloureux s' échappaient de sa lyre. p17 Enfin, brûlant toujours de feux inapaisés, cherchant la vierge enfant ravie à ses baisers, il pénétra parmi les gorges du Ténare ; il entra dans le bois où la lumière avare se voile et meurt, où les vains spectres par milliers se pressent, comme font des oiseaux familiers qui vont rasant la terre et dont le vol hésite. Il apaisa le flot bouillonnant du Cocyte, et même il vit au fond de l' enfer souterrain les dieux de l' ombre assis sur leurs trônes d' airain. Il chantait, voix mêlée à la lyre divine ; les dieux voyaient l' amour vivant dans sa poitrine ; sans doute ils eurent peur qu' en leur morne tombeau l' archer désir lui-même avec son clair flambeau ne parût, et domptant le Styx aux vagues sombres, ne redonnât la vie au vain peuple des ombres. Muse ! Tu sais comment, subjugué par ses vers, Pluton qui règne, assis près des gouffres ouverts et des pics trop brûlés pour que l' herbe y verdisse, rendit au roi chanteur la tremblante Eurydice, et comment, ô douleur ! Vaincu par son amour Orphée, en arrivant presque aux portes du jour se retourna pour voir plus tôt la bien-aimée. Elle s' évanouit en légère fumée. La mort couvrait de nuit son visage riant, et, triste, elle appelait Orphée en s' enfuyant vers le gouffre béant et d' où sortaient des râles, tendant encor vers lui ses mains froides et pâles, et repassant déjà le fleuve au noir limon. Pendant sept mois entiers, sur les bords du Strymon, Orphée en pleurs, de tous évitant les approches, dans les antres glacés vécut parmi les roches. Parmi les durs frimas où fleurissent les lys de l' âpre neige, aux bords glacés du Tanaïs il erra, savourant le funeste délice p18 de sa douleur, toujours chantant son Eurydice. Les ménades hurlant dans leurs terribles jeux, l' aperçurent un jour du haut d' un mont neigeux. Les tigres à ses pieds se couchaient pleins d' ivresse, et les chênes, suivant sa voix enchanteresse, venaient vers le divin poëte en se mouvant. L' une d' elles, sauvage et les cheveux au vent, s' écria : le voilà, celui qui nous méprise ! Et les cris furieux se mêlaient dans la brise et le son de la flûte et le bruit des tambours épouvantaient la nue, et devant les dieux sourds, rouges, à coups de thyrse, à coups de branches d' arbre, lui jetant de la terre et des rochers de marbre, même pour l' en frapper, dans les sillons bourbeux arrachant follement les cornes des grands boeufs, comme un farouche essaim, les ménades hurlantes déchirèrent son corps avec leurs mains sanglantes, et leurs cris étouffaient ses plaintes et sa voix impuissante à charmer pour la première fois, car un dieu dans leurs coeurs avait mis cette fièvre, et l' âme du héros s' échappa de sa lèvre. " les oiseaux, les lions, les rochers et les bois te pleurèrent, Orphée ! Attirée à ta voix si souvent, la forêt laissa comme une veuve l' ornement de son front pour te pleurer ; le fleuve crût de ses pleurs ; voilant son sein de toutes parts avec son deuil, la nymphe eut les cheveux épars. Le corps gît en lambeaux ; et, prodige ! Quand l' ébre roule avec lui la tête et la lyre célèbre, la lyre cherche un son plaintif, qu' en expirant la voix plaintive mêle aux plaintes du torrent. " on dit qu' en ce moment, par un instinct de mère, Calliope sentit une douleur amère ; que sa voix tressaillit dans son essor vainqueur, et que son divin sang reflua vers son coeur. p19 Saluant du regard ses légères compagnes, elle vole dans l' air, plane sur les campagnes, et pâle, ses cheveux dénoués sur son flanc, touche enfin, mais trop tard, au rivage de sang. Elle ne pleura pas, la mère douloureuse ! Mais regarda longtemps le flot que le flot creuse, et laissant retomber ses voiles, montra nu le chef-d' oeuvre sacré de son corps inconnu. C' en est fait, ce beau corps a roulé sous la vague, le fleuve soulevé pousse un murmure vague, fait briller son oeil glauque, et, trois fois agité de caresser dans l' ombre une divinité, cherche dans son transport une force nouvelle pour meurtrir follement cette chair immortelle. Ivre, le vent gémit, et les arbres dans l' air font craquer sourdement leurs grands rameaux ; l' éclair enveloppe le ciel d' un sanglant crépuscule, et frissonnant, le jour s' épouvante et recule, et toute la nature, émue en ce moment, jette de sa poitrine un long gémissement. Les hommes, effrayés et baissant la paupière, brûlent un encens pur dans leurs temples de pierre, jusqu' à ce que le ciel, en essuyant ses pleurs, déroule avec Iris l' écharpe aux sept couleurs, et que l' onde calmée où ce rayon s' argente couvre son dos uni d' une moire changeante. Alors, le regard trouble et la bouche en sanglots, la muse reparaît sur l' écume des flots, non telle qu' autrefois Cypris, la vierge blonde, jaillit dans la clarté sur l' écume de l' onde, mais farouche, plaintive, et sur un sein de lys te serrant, douce Lyre, échappée à son fils ! Puis elle alla s' asseoir aux sables du rivage, les yeux illuminés d' une terreur sauvage, les cheveux dénoués et mêlés de roseaux, p20 et l' épaule bleuie à l' étreinte des eaux. Là, pleine d' amertume en son âme qui saigne, et regardant les fronts que la lumière baigne, elle chercha des yeux le mortel assez grand pour tenir la cithare où pleure un souffle errant. Mais nul n' osa prétendre à ce divin trophée de mort et d' harmonie. Ainsi mourut Orphée, la Lyre. Mais plus tard ce fut de son esprit errant dans les grands bois où l' herbe en fleur sourit, mais que le bûcheron frappe de sa cognée ; ce fut de son amour, de son âme indignée que naquirent tous ceux dont le chant vif et clair s' envole dans l' orage en feu comme l' éclair et plane comme un aigle au sein des cieux féeriques, les dompteurs, les charmeurs, les poëtes lyriques : Tyrtée, Alcée en pleurs dont les vers fulgurants ont jeté la terreur dans l' âme des tyrans, et dont la sombre haine invincible et crispée se retrouve, ô Chénier ! Sur ta tête coupée ; Pindare que d' en haut suivent les dieux épars, qui chante dans le bruit des coursiers et des chars et qui s' envole au but sacré tout d' une haleine ! Et toi, grande Sappho, reine de Mitylène ! Lionne que l' amour furieux enchaîna, près de la mer grondante, avec son érinna, elle enseignait le rhythme et ses délicatesses au troupeau triomphal des jeunes poëtesses, et glacée et brûlante, au bruit amer des flots elle mêlait des cris de rage et des sanglots. éros, qui nous atteins avec des flèches sûres, de quels feux tu brûlas et de quelles blessures son chaste sein meurtri par le baiser du vent ! Mais comme rien ne meurt de ce qui fut vivant, sa colère amoureuse et de souffrance avide, plus tard devait dicter sa plainte au fier Ovide p21 qui, choisissant l' amour, eut la meilleure part, et frémir dans les vers d' Horace et de Ronsard. Mille chanteurs ont dit chez nous, riants orphées, les chevaliers héros protégés par les fées ; Villon, ce bel enfant qui n' eut ni feu ni lieu, a chanté sa ballade en riant comme un dieu, et Marot, comme un faune escaladant la cime du mont sacré, baisa les lèvres de la rime ; l' harmonieux Ronsard fit vibrer sous ses doigts la glorieuse lyre où sommeillent des voix, et joyeux, anima de son archet d' ivoire un Tempé souriant près de la verte Loire. Pindare, son aïeul, lui dit les grands secrets, et les nymphes baisaient son front dans les forêts. Attirant sur ses pas, au milieu des déesses, un troupeau louangeur de rois et de princesses, il nous rendait Properce et Tibulle et ce doux Catulle, et ses chansons apprivoisaient des loups. Au tiède renouveau, sous la verdure tendre Cythérée amenait son enfant pour l' entendre. Comme un rouge soleil entouré d' astres d' or il régnait, et, charmeur d' âmes, volait encor le sonnet et la rime enflammée à Pétrarque ; et par lui, ravissant l' inexorable Parque, victorieuse, comme en un festin d' amour le vin de pourpre emplit un vase au pur contour, l' âme française entra dans les mètres d' Horace élégants et précis. Voilà comment la race d' Orphée, ainsi qu' un vol d' abeilles au doux miel, arriva jusqu' à nous des profondeurs du ciel. Mais bien avant que sur la terre émerveillée l' ode aux cris éclatants ne se fût réveillée, un homme colossal, une lyre à la main, se leva pour chanter un combat surhumain. Comment dire ton nom, ton nom, géant Homère ! p22 Qui dominas du front cette Grèce ta mère, et qui, roulant tout bas, spectre pâle et hagard, ta prunelle d' azur, sans flamme et sans regard, laissas couler un jour de ta main gigantesque toute l' antiquité, comme une grande fresque ! Où sont tes dieux ravis dans l' éblouissement et tes héros plus grands que tes grands dieux ? Comment donnerai-je à mon vers une assez forte haleine pour chanter les héros et le chanteur d' Hélène ? Qui t' instruisait, ô roi ? Quels secrets épiés t' apprirent ces mortels qui rampaient sous tes pieds ? Qui t' avait révélé, vieux mendiant des routes, le ciel éblouissant et ses splendides voûtes ? Qui t' a fait voir un jour, d' un oeil épouvanté, le maître dans sa gloire et dans sa majesté ? N' étais-tu pas le fils d' Apollon, dieu de Sminthe, qui dicte à ses enfants une suave plainte ? Ou, dieu toi-même, un jour, l' âme pleine de fiel, Jupiter t' avait-il précipité du ciel, et ne cachais-tu pas, dans ton idolâtrie, un souvenir lointain de ta vieille patrie ? Nul ne le sut. Tu vins, et d' un ton compassé, un pied sur l' avenir, l' autre sur le passé, tu chantas à grands flots ces créations pures, fleuve où s' abreuveront les cent races futures ! Tu marchais, échangeant, fier de ta pauvreté, quelque repas furtif pour l' immortalité, disant au peuple sourd à force d' insolence : nation, je te voue à la nuit du silence ! Pour l' immense avenir enflant ta large voix, mendiant, t' asseyant à la table des rois, et parmi les rayons, comme un essaim farouche les mots harmonieux murmuraient sur ta bouche. Dans les enchantements de tes superbes vers, tu mis les deux splendeurs qui charment l' univers, p23 la force et la beauté sereine, et pour éclore ton oeuvre s' éveilla dans une ardente aurore. Le mot fatal brilla, l' autel fut consacré, le monde de l' idée étincela créé. Pour la beauté d' abord tu nous donnas Hélène, forme terrible et pure en son manteau de laine, pour laquelle à jamais les hommes et les dieux se livrent sans relâche un combat odieux, et, comme sur un mont les roches ébranlées, s' écroulent à longs cris dans tes grandes mêlées ; Hélène, au sort fatal qu' elle fuyait en vain, que Vénus réservait pour un bonheur divin, et qui, dès que le blond Pâris ouvrit la bouche, pensa voir Lyaeus, le roi libre et farouche, le dieu charmant, riant, jeune, en qui s' est mêlé le sang de Jupiter au sang de Sémélé ! Hélène qui, riant sur sa couche fatale, tuait dans un baiser l' Asie orientale, et serrant sur son sein l' enfant aux blonds cheveux, étouffait un empire entre ses bras nerveux ! Prophétesse en courroux, triste et fière lionne, comment saluas-tu la mère d' Hermione, lorsque endormant Pâris sur le navire ailé, ses chants retentissaient dans le détroit d' Hellé ! Oh ! Quand tout l' avenir de carnage et de cendre passa comme un flambeau sur l' âme de Cassandre ; lorsqu' elle vit au loin, comme un jeune lion, Achille déchirer les princes d' Ilion, que, le regard fixé sur toutes ces détresses, elle arrachait son voile et ses cheveux en tresses, quel frisson dut la prendre au haut de cette tour qui devait sur son front s' écrouler à son tour, et d' où ses yeux ont vu, dans l' horrible mêlée de mille égorgements, la guerre échevelée ! Oui, ce furent bien là des combats palpitants p24 et tels qu' en avaient eu les dieux et les Titans, quand ces monstres hideux, fils de la terre énorme, pour élever au ciel leur phalange difforme, sur l' escalier fatal que leur main exhaussa posèrent pour degrés Pélion sur Ossa ! Quels combats et quels chocs ! Vénus et Diomède, Phoebus, Neptune, Ulysse et Minerve à son aide ; Hector guidé par Mars et par Bellone, Hector dont les chevaux ardents brisent des harnois d' or, et derrière eux l' Asie ardente à se répandre de l' Axius d' argent aux rives du Méandre ; Atride et les Ajax au carnage excités ; la Grèce impitoyable et toutes ses cités, depuis Cos, où les rocs semblent de noires tombes, jusqu' à Thisbé, séjour aimé par les colombes ! Oh ! Parle ! Redis-nous de combien de héros les dieux ivres d' horreur se firent les bourreaux ! Chante encore, apparais sous le deuil qui te navre, muse ! Excite nos pleurs, montre-nous le cadavre d' Hector, que tu suivis en tes longs désespoirs, balayant la poussière avec ses cheveux noirs ! Vierge, enfle tes clairons ; c' est là que tout commence, et rien n' eût rappelé cette iliade immense, si, las de cette mer où tout poëte but, le père des héros n' eût vers un autre but tourné sa poésie enivrante et pressée, et gardé quelque amour à sa soeur l' odyssée, rêverie à plis d' or, chant limpide et vainqueur, dont chaque note éveille un écho dans le coeur ! Oh ! Que de passions et de saintes idées y dorment gravement, hautes de cent coudées ! Que de drames en germe étalés sous les fleurs ! Avec quel charme on suit du sourire ou des pleurs ce héros qui, jouet du courroux de Neptune, portant de tous côtés son étrange fortune, p25 va parmi les flots verts, destructeur des cités, braver le dur cyclope et ses atrocités, suivre des yeux Pallas, guerrière vengeresse, dormir près de Circé la brune enchanteresse, et s' asseoir en haillons au grand festin des rois, ces fils de Jupiter, dont l' éclatante voix de leur noble origine était comme une preuve, et dont l' enfant lavait ses robes dans le fleuve ! Comme on prête l' oreille au chant simple et divin qui jaillit au repas d' une coupe de vin, et peint avec amour ces beautés extatiques rayonnant au sommet sur les ombres antiques, ou qui, nous démasquant les recoins de l' autel, fait éclater les dieux de leur rire immortel, devant le filet d' or à la maille serrée où Vulcain près de Mars enferme Cythérée ! Odyssée ! Iliade ! ô couple ardent et fort ! Vaste dualité, fille d' un même effort ! ô lyres à cent voix ! ô douces philomèles ! Coupes aux flancs sculptés ! Créations jumelles ! Quel homme eût jamais cru qu' un délire nouveau eût pu vous enfanter dans le même cerveau ? Pourtant, marchant pieds nus dans la ronce et les pierres, il tenait dans ses mains les géantes guerrières, et jusqu' au but sacré, sans redouter l' affront, il porta sans pâlir ces filles de son front. Mais quand ce créateur eut son oeuvre finie, cet inventeur des chants, ce héros, ce génie, consumé par les feux d' une céleste ardeur, s' affaissa sous le poids de sa propre grandeur, et, les regards fixés aux cieux, où sur leurs ailes ses vers avaient porté des déesses nouvelles, colosse, s' endormit au revers du chemin, fier, souriant encore, et tenant à la main sa lyre de héros, plus noble que l' épée p26 d' Achille. Ainsi mourut Homère, l' épopée. Mais, ô muse ! Il revit pour jamais comme un dieu, dans un temple idéal ouvert sur l' azur bleu : nous le voyons, géant environné de gloire, dans la lumière, assis sur un trône d' ivoire. Ses filles à ses pieds, d' un geste souverain, tiennent encor la rame et le glaive d' airain. Et là, Virgile avec sa longue chevelure, Lucrèce, à l' oeil épris de la grande nature, le conteur de la guerre effrayante, Lucain portant dans sa poitrine un coeur républicain, Dante, sombre et vêtu de sa robe écarlate, Tasse, Arioste enfant qui nous berce et nous flatte, Camoëns tout mouillé par les flots de la mer, Mitton qui se souvient du ciel et de l' enfer, ô muse ! Tous ces rois, tous ces conteurs épiques, nés pour chanter les chocs des glaives et des piques, tous ces grands inspirés qui, même privés d' yeux, plongent dans l' insondable éther, et voient les dieux et leurs palais qui dans la lumière se dorent, veillent, silencieux, près d' Homère et l' adorent ; car ils sont tous les fils de son glorieux sang. Ils sont même sortis de son robuste flanc, ceux-là qui, vendangeurs aux doigts tachés de lie, ont suivi Melpomène, ou la brune Thalie dont on craint le regard charmant et meurtrier : Eschyle au vaste front couvert du noir laurier, dont le Mède a connu la bravoure intrépide, Sophocle, et le charmeur des femmes, Euripide, et cet Aristophane irritable, au grand coeur, dont la colère chante avec les voix du choeur, Ménandre, Plaute esclave, et le sage Térence, le vieux Corneille, honneur éternel de la France, et Racine qui prend les âmes, et Regnard, et La Fontaine encor sans égal dans son art, p27 qui, dans son iliade ingénue et subtile, fait du renard Thersite et du lion Achille. Tous adorent Homère et vers lui sont venus par le hardi chemin qu' ont touché ses pieds nus. S' ils n' ont pas, comme lui, des cimes escarpées précipité le flot des larges épopées, c' est que l' homme enfermé dans les champs et les murs, toujours courbé vers l' or ou vers les épis mûrs, et n' ayant plus d' amour pour les collines veuves, se trouva trop petit pour boire à ces grands fleuves. Alors pour nous fixer au monde où nous passions, vint le drame vivant qui peint les passions, et sa riante soeur, la folle comédie, qui jette sur nos moeurs la satire hardie. Un masque sur le front, effroyable ou rieur, des chercheurs, attirés par l' homme intérieur, avec le dur scalpel vinrent déchirer l' âme et l' éclairer tremblante à leurs torches de flamme, soulevèrent du doigt l' enveloppe qui ment, surprirent le secret de chaque mouvement, et léguant devant tous leur étude profonde à la postérité, cette voix qui féconde, chantèrent au soleil, harmonieux Memnons. Mais par-dessus leurs voix et par-dessus leurs noms rayonnent sur la scène où leur souffle respire, le justicier Molière et le divin Shakspere ! Deux sages, deux voyants brûlés du même feu, et qui sur notre monde ont laissé pour adieu mille créations palpitantes d' extases, dont le sein est vêtu de rêves et de gazes, et qui, sur notre ennui, du haut de leur ciel pur, jettent de longs regards d' incendie et d' azur. Oh ! Le bon sens joyeux et brutal de Molière ! Ce dilemme subtil, acharné comme un lierre, cette franche tirade ou bien ces mots si courts, p28 étincelles d' esprit qui charmèrent les cours, oh ! Qui nous les rendra ? Quand donc, pleins de querelles, reverrons-nous gonfler ces charmants Sganarelles dont l' honneur outragé crève comme un ballon ? Quand roucoulerez-vous, ô reines de salon ! Ces madrigaux ouvrés et ces fadaises tendres qu' improvisaient pour vous de précieux Clitandres ? Quand donc les Vadius avec leurs Trissotins viendront-ils débiter leurs supplices latins aux tout petits pieds blancs de nos muses, dont mainte laisse derrière soi Bélise et Philaminte ! Hélas ! Chaque Henriette aujourd' hui sait le grec ! Et toi, qui regardais les bavards d' un oeil sec, Alceste soucieux, Céladon misanthrope, qui vers ton cher soleil, comme l' héliotrope, tournes tes yeux ardents, reviendras-tu des bois pour gourmander un peu notre monde aux abois ? Ces Jourdains lamés d' or et ces Josses orfèvres, comme ils nous manquent tous avec leur rire aux lèvres ! Comment nous laissent-ils, ces amis ? Et comment nous sommes-nous passés de ce troupeau charmant ? Oh ! Comme ils savent tous des façons bien apprises ! Comme ils mènent à bout leurs folles entreprises ! Comme tous ces maris, bouffons dont vous riez, sont bien aux yeux de tous triplement mariés ! Et comme ce marquis, bel ourdisseur de trames, qui leur vole à plaisir leurs filles et leurs femmes, est un charmant vaurien dont un regard séduit magiquement, la jeune Agnès dans son réduit ! Il s' appelle Damis, Horace ou bien Valère ; il est tendre et charmant jusque dans sa colère ; il est fait comme un dieu, rose comme un enfant, s' avance avec un air superbe et triomphant, et passe, d' une main la plus blanche du monde, son peigne dentelé dans sa perruque blonde. p29 Aussi les fleurs de cour, aux yeux extravagants, laissent-elles tomber leurs coeurs avec leurs gants devant ce dédaigneux, qui se baisse à grand' peine pour ramasser à terre une âme toute pleine ! Et c' est justice, au fait, car ses rubans sont lourds et parent follement son habit de velours ; ses canons précieux sont du plus grand volume, et son chapeau lissé disparaît sous la plume. De plus, il sait jeter son or à pleines mains, et d' un large mépris couvre tous les humains. Après tout, les Orgons et les pères Gérontes ont le tort d' être laids comme l' ogre des contes, de garder leurs écus comme des Harpagons, d' être vêtus de noir et de sortir des gonds, au lieu de chantonner ces paroles magiques dont rêvent les Agnès comme les Angéliques. Puis, comment laissent-ils auprès de leurs trésors, eux qui, Dieu sait pourquoi, sont si souvent dehors, ces soubrettes d' esprit aux gorges découvertes, dont la robe et la main à chacun sont ouvertes, et qui, tout en jouant aux vieux de si bons tours, veillent folâtrement sur le nid des amours ? Filles de bon conseil, retorses comme un juge, promptes à la réplique ainsi qu' au subterfuge, vous faites bien pendant à ces dignes Scapins dans leurs manteaux d' azur que Watteau nous a peints ! Heureusement votre âme est encore assez probe pour démasquer Tartuffe, un allongeur de robe, qui cache à tout propos son coeur licencieux sous le manteau divin de l' église et des cieux, et qui, tout en parlant de l' enfer lamentable, pousse pieusement Elmire sur la table ; Tartuffe, ce penseur aux lèvres de rubis que nous trouvons partout et sous tous les habits ; qui tâte des deux mains en profond philosophe, p30 le désir sous les mots, la chair avec l' étoffe, et dans ce monde étrange où le mal est tyran serait leur maître à tous, s' ils n' avaient pas don Juan ! C' est le roi, celui-là ! C' est le roi, faites place ! Regardez ! C' est don Juan qui porte un coeur de glace, qui, tenant dans sa main le magique rameau, corrompt la grande dame et l' enfant du hameau, raille, sans essuyer le sang après sa manche, son père en cheveux blancs, après Monsieur Dimanche, et qui, par les replis d' un labeur sombre et lent, jusqu' à l' hypocrisie a poussé le talent ! C' est don Juan qui, debout devant l' homme de pierre, a subi ses regards sans baisser la paupière, et qui tenait si bien sa coupe entre ses doigts que son coeur et sa main n' ont tremblé qu' une fois ! ô spectacle éternel ! ô fiction mouvante, qui par sa vérité nous glace d' épouvante ! Quand le divin Molière, une lampe à la main, éclaira devant tous les plis du coeur humain, les peuples, ignorant si le bouffon qu' on vante suscitait devant eux la sagesse vivante, applaudissaient déjà ses grotesques portraits, sur les passants du jour copiés traits pour traits. Car ils sont bien réels tous, avec leur folie ! Ces types surhumains costumés par Thalie ont une passion sous leur rire moqueur ; sous leurs habits de soie on sent frémir un coeur. S' ils incarnent l' amour, la fourbe ou l' avarice, ils sont hommes aussi, la terre est leur nourrice ! Leur langage profond, dont chacun a la clé, est un clavier superbe ; et rien n' eût égalé ce théâtre vivant qui frissonne et respire, si Dieu n' eût allumé l' autre flambeau : Shakspere ! Dans le monde réel plein d' ombre et de rayons, tout ce qui nous sourit, tout ce que nous voyons, p31 les cieux d' azur, les mers, ces immensités pleines, la fleur qui brode un point sur le manteau des plaines, les nénuphars penchés et les pâles roseaux qui disent leur chant sombre au murmure des eaux, le chêne gigantesque et l' humide oseraie qui trace sur le sol comme une longue raie, l' aigle énorme et l' oiseau qui chante à son réveil, tout revit et palpite aux baisers du soleil. C' est de lui qu' ici-bas toute splendeur émane ; c' est lui qui répandant la clarté diaphane, charme le tendre lys comme le jeune aiglon, en secouant au loin ses cheveux d' Apollon. De même, dans ce monde aux choses incertaines, où la voix du poëte est le bruit des fontaines, où les vers éblouis sont la brise et les fleurs, les rires des rayons, les diamants des pleurs, toute création à laquelle on aspire, tout rêve, toute chose, émanent de Shakspere. Shakspere, ce penseur ! Ombre ! Océan ! éclair ! Abîme comme Goethe ! âme comme Schiller ! Or pur dont la splendeur s' éveille dans la flamme ! Oeil ouvert gravement sur la nature et l' âme ! Phare qui, pour guider les pâles matelots, rayonne dans la nuit sur des alpes de flots ! Mille autres avant lui, farouches statuaires, ont tourmenté l' argile au fond des sanctuaires sans avoir entendu le mot essentiel, et voulaient dans leurs mains prendre le feu du ciel ; mille autres ont chanté, mais devant le prestige de leur création, ils ont eu le vertige ; sur eux, comme une houle, a passé l' univers ; à peine si leurs noms surnagent sur leurs vers mais la grande pensée atteint avec son aile une aire énorme au haut d' une cime éternelle, d' où ses mille rayons au monde épouvanté p32 jettent l' intelligence et la fécondité. Le sang qui de son coeur s' écoule comme une onde, a jeté son reflet de pourpre sur le monde. Ainsi de ce sommet grandiose où nos yeux voient flamboyer son front à mi-chemin des cieux, Shakspere sur la terre a semé des poëtes, ceux-ci remplis d' amour, et ceux-là de tempêtes. Tout rêve, tout héros, vêtu de pourpre ou nu, dans sa vaste pensée est au fond contenu ; ainsi que Charlemagne il a tenu le globe, et pourrait emporter dans les plis de sa robe, avec leur pauvre lyre et leurs grands piédestaux, nos géants d' aujourd' hui drapés dans leurs manteaux. Et s' il faisait un jour comparaître à sa barre les courtisans musqués de sa muse barbare, comme de Henri Quatre au sombre Richard Trois, ses rois démasqueraient des fantômes de rois ! Eux seuls savent porter le sceptre et la couronne ; car il les portait bien, celui qui les leur donne, lui qui, les yeux remplis d' éclairs, et non content de fouler sous ses pas un royaume éclatant, s' élevait au-dessus de notre fange immonde, et dans un pays d' or se refaisait un monde ! Lui, créateur, à qui, sans craindre son effroi, Dieu lui-même avait dit : Macbeth, tu seras roi ! Oh ! Comme en se penchant sur cet univers sombre, où fourmillent ses fils et ses peuples sans nombre, l' oeil se baisse aussitôt et se ferme, ébloui d' avoir vu rayonner dans cet antre inouï tant d' âmes de héros et tant de coeurs de femme, déchirés et tordus par l' orage du drame ! Qui pourrait s' empêcher de craindre et de pâlir avec Cordélia, la fille du roi Lear, adorant, fille tendre, ainsi qu' une Antigone, son père en cheveux blancs, sans trône et sans couronne, p33 parfum des derniers jours, pauvre Cordélia, seul et dernier trésor du roi qui l' oublia ! Qui, répétant tout bas les chansons d' Ophélie, ne retrouve des pleurs pour sa douce folie ? Qui dans son coeur éteint n' entend sourdre un écho, et n' aime Juliette écoutant Roméo ? Comme ces deux enfants, ces deux âmes jumelles que le premier amour caresse de ses ailes, aspirent en un jour tout un bonheur divin, et meurent, enivrés de ce généreux vin ! Juliette n' a pas quatorze ans ; c' est une âme enfantine, où l' amour brûle comme une flamme ; elle vient au balcon mêler dans chaque bruit les soupirs de son rêve aux cent voix de la nuit, si belle qu' on croirait sur son front diaphane voir le vivant rayon de la nymphe Diane, et le coeur si naïf qu' en ce calice ouvert le zéphyr qui murmure au sein de l' arbre vert apporte des serments pleins d' une douce joie ! C' est lui ! C' est Roméo ! Sur son pourpoint de soie la nuit pâle et jalouse a répandu ses pleurs : il a sur son chemin écrasé mille fleurs, il a par des endroits hérissés, impossibles, franchi facilement des murs inaccessibles ; il lui faudra braver, pour sortir du palais, mille cris, les poignards de tous les Capulets ! Qu' importe à Roméo ? C' est pour voir Juliette ! Juliette sa soeur, pauvre amante inquiète qui dans cette heure douce où Phoebé resplendit, le rappelle cent fois et n' a jamais tout dit ; et qui, trop pauvre alors, pour pouvoir encor rendre son coeur à Roméo, l' aurait voulu reprendre ! Oh ! Lorsque tes cheveux aux magiques reflets inondent ton beau cou, fille des Capulets ! Quand on a vu pendant cette nuit enchantée p34 rayonner ton front blanc sous la lune argentée ! Et toi, qu' à ton destin le ciel abandonna, toi qui nous fait pleurer, belle Desdemona, toi qui ne croyais pas, pauvre ange aux blanches ailes, qu' on pût voir parmi nous des amours infidèles, Desdemona candide, ange qui va mourir, quand on a dans son coeur entendu ton soupir et ce que tu chantais en attendant le More : la pauvre âme qui pleure au pied du sycomore ! Quand on connaît vos soeurs, ces anges gracieux, évoqués une nuit de l' enfer ou des cieux, Miranda, Cléopâtre, Imogène, Ophélie, ces rêves éthérés que le même amour lie ! Quelle femme ici-bas ferait vibrer encor le coeur extasié par vos cithares d' or ? Mais ce qui le ravit dans une molle ivresse, c' est ce théâtre bleu fait pour notre paresse, d' où, comme le bon sens, la grave histoire a fui, et laisse le rêveur chanter son chant pour lui. On n' y mesure pas les poisons à la pinte ; sans quinquets enfumés, ni ciel de toile peinte, mille gens plus pimpants qu' un sonnet de Ronsard, en faisant des bons mots s' y croisent au hasard. Là, des ruisseaux d' argent, dans des pays quelconques, versent leurs diamants aux marbres de leurs conques, des arabesques d' or se brodent sur les cieux ; les arbres sont d' un vert qui ferait mal aux yeux ; tout est très surprenant sans causer de surprises, et dans tout ce soleil on est baigné de brises. Les héros vont partout sans y porter leurs pas, ne sont d' aucune époque et ne demeurent pas. Les bouffons sont hardis comme des philosophes ; les femmes ont au corps les plus riches étoffes, des robes de brocart, de saphirs et d' oiseaux, souples comme une vague ou comme les roseaux ; p35 des mantelets aurore ou bien couleur de lune jettent mille reflets sur leur épaule brune, avec mille bijoux, plumages et colliers. Parfois sous de riants habits de cavaliers, égrenant sur leurs pas de folles épigrammes, elles courent les champs, enamourent les femmes, ont un beau nom de page, et vont prendre le frais avec leurs diamants dans de petits coffrets. Des Céladons rimeurs, amants d' une égérie, en habit de satin font de la bergerie, sont en grand désespoir, et, couchés sur le dos, regardent le soleil en faisant des rondeaux. Mais la belle est un peu tigresse, et désappointe le concetti final, au moyen d' une pointe. Les amoureux, gens nés, prennent bien leurs revers, parlent en prose, à moins qu' ils ne disent des vers, et ne s' empressent pas vers leur épithalame, sachant qu' Hymenaeus, au dénoûment du drame viendra tout arranger avec ses vieux flambeaux. Mais, pour servir de fleurs ils ont des madrigaux et les fichent après un arbre, qui s' empresse de les faire tenir sans faute à leur adresse. Dans des chars blonds, formés d' une écorce de noix et de fils d' araignée en guise de harnois, on voit passer au loin de gracieuses fées qui chantent au soleil, bizarrement coiffées. Les Ariels ont tous deux sexes ; les lézards savent la pantomime et cultivent les arts. Des gens à tête d' âne arrivent, quoi qu' on die, devant des seigneurs grecs jouer leur tragédie, où l' homme avec un chien représente Phoebé dans les tristes amours de Pyrame et Thisbé. Leur tragédie est bête à soulever la bile : mais lion et Phoebé, tout semble tant habile, qu' on leur dit : bien lui, lune ! Et : bien rugi, lion ! p36 Le père Anchise arrive avec le galion pour reconnaître exprès à la fin, chose due, sa fille perdita, c' est-à-dire perdue. Au lieu d' avoir des noms anglais, turcs ou romains, tous ont des noms charmants pour courir les chemins : Mercutio, Célie, Orlando, Rosalinde, Paroles, Pandarus, Corin, Sylvio ! L' Inde où l' on passe un flot rose en jonque de bambous, tandis que recueillis, seuls comme des hibous, des hommes fort dévots font saigner leur échine ; l' Eldorado, Kiou-Siou, Kounashir, et la Chine qui sur sa porcelaine a des pays d' azur, n' ont rien de plus riant, de plus bleu, de plus pur que ce rêve, où parfois la rose fantaisie près du chêne saxon jette les fleurs d' Asie. C' est un monde limpide où dorment en riant les mystères du nord aux clartés d' orient, où près des flots d' argent brillent dans les prairies des plantes d' émeraude aux fleurs de pierreries, où des bouvreuils jaseurs, pour payer leur écot, vocalisent, perchés sur un coquelicot ! C' est comme notre amour qui parlerait, ou comme un chant qui redirait ce qui chante dans l' homme ; c' est comme un zéphyr calme, ou comme un sylphe ailé qui caresserait l' âme. Et rien n' eût égalé ce beau théâtre empli d' une âme singulière, si nous n' avions pas eu l' autre flambeau : Molière ! Car leur muse à tous deux était la même enfant, jetant au ridicule un regard triomphant, ayant la liberté d' une fille espagnole, un éclair dans les yeux comme dans la parole, pourtant fière et naïve, et trouvant quelquefois un mot mystérieux et voilé dans sa voix, comme en leur soleil d' or l' Armorique ou l' Irlande ont des brouillards pensifs couchés sur une lande. p37 Elle qui, le sein nu, par les coteaux voisins. Tordait sur ses cheveux la vigne et les raisins, à présent soucieuse au désert où nous sommes, car tout son avenir était dans ces deux hommes, gémissait de les voir, par un effort uni, s' user à découvrir le problème infini. Car la science offerte aux coeurs des foules vaines est comme le sang pur échappé de nos veines, et ceux qui sur la scène ont répandu la leur, en gardent pour toujours une étrange pâleur. Quand tous deux effaçaient, délaissant leur royaume, lui le rouge d' argan, lui le fard du fantôme, Dieu savait chaque jour par quel changement prompt une ride nouvelle illuminait leur front. Et la muse pleurait sur leur métamorphose, elle essuyait ses pleurs de sa basquine rose, et voulait soutenir avec sa faible main ces atlas accablés d' un univers humain. Puis enfin, las un jour de leur tâche première, grands astres consumés par leur propre lumière, ils moururent devant les peuples étonnés, debout comme il convient aux hommes couronnés ! Alors ce fut sur nous comme une nuit étrange, où nul rayon d' en haut ne dora notre fange, où rien ne traversa le murmure profond que soulève l' idée et que les choses font. Seulement, au lointain, sur les vertes collines, on entendait gémir dans les brises divines un mélange confus de sanglots et de voix. C' était le cri plaintif des muses d' autrefois, exhalé, frémissant d' une douleur amère, sur la lyre d' Orphée et la lyre d' Homère ! Et leur plus jeune soeur, cet ange des amours, qui des plus pâles nuits jadis faisait des jours, qui du poëte aux rois étendait son empire, p38 cette soeur de Molière, amante de Shakspere, racontait sa détresse au choeur aérien. Qui me consolera ? Disait-elle, mais rien ne répondait encore à ses paroles vaines. Son sang libre et jaloux gonflait partout ses veines, mais dans la nuit profonde où sommeillait la foi, nul flambeau ne disait à l' homme : lève-toi ! Et comme les débris de cette antique égypte, où, dans leur pyramide ou leur obscure crypte, dorment les Sésostris auprès des Néchaos, notre art, monte autrefois, redevenait chaos. Puis, après bien longtemps, lorsque sur des idées mortes en germe avant qu' on les eût fécondées, les sons, comme des flots qui tourmentent leurs quais, se furent bien longtemps dans l' ombre entre-choqués, le peuple vit soudain rayonner sur sa face un point resplendissant de lumière vivace. Et comme on demandait quel était ce flambeau qui jetait sur la nuit un prestige si beau, les plus sages ont vu que c' était l' auréole au front du jeune enfant marqué pour la parole, comme furent jadis les hommes de Sion, et venu pour grandir sa génération. Ce n' était qu' un enfant. L' airain aux feuillantines l' avait bercé jadis de ses voix argentines : dans un jardin antique ombragé comme un bois, la nature, qui parle avec ses mille voix, lui disait chaque jour le secret grandiose. Ivre de chants, de fleurs et de parfums de rose, il complétait son âme, oubliant, oublié, par un passé de gloire à l' avenir lié, méditant sans effort pour sa pensée agile Virgile par les champs et les champs par Virgile ; dans son coeur inspiré, mais grave et sérieux, cherchant déjà le sens des bruits mystérieux, p39 aux lauriers paternels, aux doux baisers de mère, comprenant les deux mots que lui disait Homère, la grandeur et l' amour, et de mille rayons enveloppant déjà tout ce que nous voyons. Dans son rêve, planant au loin sur les rivages, il aperçut, auprès des bacchantes sauvages, s' acharnant sur leur proie ainsi que des bourreaux, le fleuve ensanglanté par le chaste héros. Puis, y voyant gémir sur leur divin trophée les soeurs de l' harmonie et la mère d' Orphée, il regarda le monde, et, sachant dans son coeur les secrets oubliés du lyrisme vainqueur, s' écria, plein déjà du céleste délire : je serai l' harmonie et je serai la lyre ! Et, sans faiblir après sous ce sublime effort, il dit aux fronts courbés, se sentant assez fort pour ourdir à son tour quelque sublime trame : je serai l' épopée et je serai le drame ! Il se leva sur nous. Et l' homme triomphant tint si bien ce qu' au monde avait promis l' enfant, que le vieillard pensif dont la jeune Amérique se souviendra, lui dit d' une voix homérique : vous êtes l' avenir et je suis le passé ! Et que, dernier de tous, il a tout surpassé. Lui seul, faisant saillir dans tout problème sombre l' ombre par le rayon et le rayon par l' ombre, a fait briller à flots sur nos illusions l' immuable clarté faite de trois rayons, trinité solennelle à nos yeux apparue, triste aspect du foyer, du champ et de la rue. Le foyer ! Oasis aux souvenirs anciens, où dans la solitude on est tout pour les siens, sanctuaire où l' on sent comme il est bon de vivre la tête dans les mains et les yeux dans un livre ! Là tout est doux, charmant, simple et mystérieux : p40 c' est l' épouse qui suit votre rêve des yeux, ce sont les beaux enfants pleins d' avenir, aux lèvres rouges comme les fleurs des vases de vieux Sèvres ; et la vierge étonnée, en son coeur ingénu, de voir son front si pur, et si blanc son bras nu ; puis c' est un vieil ami qui cause de Tacite, qui lit à coeur ouvert dans Virgile qu' il cite, et dont les souvenirs, d' âge en âge espacés, vous reportent, jeune homme, à vos plaisirs passés. Foyer, doux manteau d' ombre ! ô naïve peinture flamande, que chacun refera ! La nature a-t-elle plus que toi d' harmonie et de chants ? Qui pourrait t' égaler, sinon l' air et les champs ? Car les champs sont aussi le grand poëme, et comme un livre écrit par Dieu pour l' extase de l' homme. C' est là que chaque lèvre, allant chercher son miel, boit, abeille, les fleurs, et, poëte, le ciel ! C' est là qu' un doux zéphyr fait frissonner la lyre, et que le mot s' écrit pour ceux qui savent lire ; ce sont des ruisseaux d' or, de larges horizons, des fruits divers donnés à toutes les saisons, des cascades, des fleurs, de grandes voûtes d' arbres, des cailloux anguleux plus brillants que des marbres, des oiseaux garrulants qui s' envolent troublés, de gais coquelicots qui dansent dans les blés, des lacs aux flots unis où, sans cesse jetée, la lumière dessine une moire argentée, des cieux pleins de blasons qui paradent au loin, et de vagues parfums qui s' exhalent du foin ! Et sur ce beau décor, un choeur immense, un monde : la verte demoiselle avec l' insecte immonde, le corbeau velouté, les boeufs aux larges reins, cherchant leurs Brascassats ou leurs Claudes Lorrains ! Chacun marche en sa voie. Au fond de la prairie la génisse au flanc roux court dans l' herbe fleurie, p41 les oiseaux attentifs portent au fond du nid la mousse dérobée aux angles du granit, l' insecte fait son trou, la verte demoiselle se mire dans le flot scintillant qui ruisselle, et dans une clarté l' épi s' ouvre au soleil. Chacun cherche son but dès la premier réveil : la fourmi son brin d' herbe, et l' homme sa charrue. Et comme aux champs, hélas ! Chaque homme dans la rue doit labourer l' argile, et dans un tourbillon remplir encor sa tâche et creuser son sillon, et, sans devancer l' heure où la moisson commence, disputer aux oiseaux du ciel, herbe ou semence, les grains qui deviendront épis. Tout penseur doit désigner le vrai but, et le montrant du doigt, protéger tour à tour les peuples qu' on enchaîne, et le bon roi, souvent insulté sous le chêne ! Cerveau lumineux, coeur où déborde l' amour, il doit, leur prodiguant sa pitié tour à tour, au milieu des abus toujours prêts à nous mordre, conserver et grandir la liberté par l' ordre, pour rajeunir sans cesse et pour purifier l' atmosphère du champ et celle du foyer. Triple aspect du foyer, du champ et de la rue, ô trilogie énorme avec le temps accrue, pour dégager de toi la tranquille clarté, il fallait un penseur qui, de tous écarté, reçût, seul entre tous, de la muse d' Homère la royauté, nectar qui fait la coupe amère ! Aussi la muse eut-elle un regard triomphant lorsque, sur le berceau divin de cet enfant, elle vit, consolée enfin de son désastre, la flamme de l' esprit s' allumer comme un astre ! Si bien que cet enfant, ce rêveur radieux, calme, indulgent et fort comme les demi-dieux, ce grand porte-lumière, élu dès sa naissance, p42 l' illumina plus tard de sa reconnaissance ; et sentant ce jour-là tous les peuples divers assez grands pour la voir avec leurs yeux ouverts, il la leur montra, belle, ingénue et sans voiles, ayant sur ses bras nus la blancheur des étoiles, et dans la coupe, où luit l' éclair d' un diamant, buvant le vin de pourpre avec son jeune amant ! Le beau printemps vermeil les salue et les fête, et comme un choeur sublime, autour de ce poëte en qui revit l' orgueil des temps évanouis, des poëtes nouveaux se pressent éblouis. Les voilà. Ce sont eux, les héros qui délivrent ! J' entends leurs cris d' amour et leurs voix qui m' enivrent, et, dans la route sûre où je suivrai leurs pas, je vois tous ces vainqueurs de l' ombre et du trépas. Byron n' est plus ; il dort dans la gloire suprême, fier, adoré, superbe, et la muse elle-même, de son âme brisée emportant le meilleur, baisa le pâle front de ce don Juan railleur. Lamartine aux beaux yeux, qui charme et qui soupire, près du lac frissonnant chante encor son Elvire ; les deux Deschamps, brisant la maille et les réseaux, s' élancent dans l' air libre ainsi que des oiseaux ; Sainte-Beuve revoit ses maux et nous les conte ; Vigny, doux et hautain, sous son manteau de comte garde pieusement notre orgueil indompté ; Musset, les yeux brûlants, pâle de volupté, sent dans son coeur brisé naître la poésie ; Barbier rugit ; Moreau célèbre sa Voulzie ; en Valmore Sappho s' éveille et chante encor ; Delphine, sa rivale, en ses longs cheveux d' or triomphe, poëtesse à la toison vermeille ; Laprade s' est penché sur Psyché qui sommeille ; Méry taille et sertit, merveilleux joaillier, les rubis indiens en un rouge collier ; p43 Brizeux nous a rendu les fiers accents du celte ; sous ses longs cheveux noirs, beau rhapsode au corps svelte, Gautier, pensif et doux, qui semble un jeune dieu, réfléchit l' univers dans sa prunelle en feu, et quand Heine, d' un vers joyeux et plein de haine, perce les serpents vils de la bêtise humaine, on croit voir sur la fange et dans l' impur vallon pleuvoir les flèches d' or de son père Apollon. Nos horizons lointains de clarté se revêtent, l' air vibre, et c' est ainsi que ces lyriques jettent aux quatre vents du ciel leurs chants nobles et purs ; et la muse les guide aux prodiges futurs, et mûrit lentement leur oeuvre qu' elle achève, sage, car elle sait ; jeune, car elle rêve ! Son jour se lève bleu. Sur ses bras assouplis flotte un voile pourpré. Les temps sont accomplis. ô déesse, âme, esprit, clarté, muse nouvelle, qui renais du passé plus farouche et plus belle, toi qui mènes aussi tes enfants par la main, charmeresse au grand coeur, montre-moi le chemin ! janvier 1842. LES BAISERS DE PIERRE à Armand Du Mesnil sois béni, mon très cher ! Ta gracieuse lettre m' a trouvé justement comme j' allais me mettre p44 au lit. Quand sur un vers on s' est presque endormi, c' est un charmant réveil qu' une lettre d' ami ; un carré de papier qui vient de tant de lieues, auprès du foyer rouge ou des collines bleues, vous dire les échos de la grande cité ! Oh ! Cher ! En te lisant, mon coeur tout excité s' élançait dans l' azur vers son Paris grisâtre. Le feu plein de rubis qui pétille dans l' âtre, la cigarette amie et le punch vigilant qui fait danser au mur un farfadet sanglant, notre bon far-niente avec nos causeries, nos divagations dans les routes fleuries, je voyais tout cela ! Près des riants Lignons j' égarais de nouveau tous nos chers compagnons qui remplissent de vin les verres de Venise, et ces pâles enfants que mon vers divinise et dont la lèvre, prompte à nous incendier, a pris sa folle pourpre aux fleurs du grenadier. Ce que j' aime de toi, c' est que la poésie qui coule sous ta plume et qui me rassasie, n' exclut aucunement ces détails parfumés qui reportent le coeur sur les objets aimés. Tu rêves donc toujours ! Et Victor ? Il travaille. Son destin est marqué, vois-tu. Vaille que vaille, il ira loin. Alfred aime toujours Jenny ? Hélas ! Si, pitoyable à son rêve infini, elle entr' ouvrait le ciel à cet enfant qui souffre, il nous rappellerait Décius et le gouffre. Il est triste pourtant, pour un beau chérubin, d' avoir vu tant de fois son ève dans le bain, de l' avoir aspirée à long regard de faune, sans pouvoir défleurir le bout de son gant jaune. Un jour qu' il ébauchait la Magdeleine en pleurs, Jenny parut soudain, comme un bouquet de fleurs : le tableau saint lui plut, à la fille profane ; p45 mais il était promis à quelque autre sultane, si bien que notre ami jeûna devant l' éden qu' il se serait ouvert au seul prix d' un amen. Une chose, à mon sens, qu' on doit trouver exquise, c' est ce que tu me dis, cette pauvre marquise toujours en pleurs, toujours fidèle à son tourment ! On dit Lutèce triste épouvantablement, et que dans cet ennui, dont s' augmente la dose, on adore pourtant Mademoiselle Doze. Un nouveau diable est-il entré dans le beffroi ? Dis-moi l' événement du jour, tandis que moi, pour te conter aussi quelque nouvelle histoire, je fouille vainement le fond de l' écritoire. Dois-je à ton préjudice, infortuné songeur ! Abuser des récits que pare un voyageur ? Cela m' ennuierait fort, et ce serait folie. Eussé-je parcouru l' Espagne ou l' Italie, rien ne t' empêcherait en me laissant moi, nain, de lire là-dessus Dumas, ou mieux, Janin. Et d' ailleurs, à Bourbon, aux pelouses d' Avermes, dont l' Allier, fleuve d' or, arrose les dieux Termes, à Souvigny, vieille urbs, où près des noirs piliers dorment sur leurs tombeaux d' antiques chevaliers, à Moulins, sous les vieux tilleuls du cours Bérulle, j' ai gardé la folie et l' amour qui me brûle. Je suis toujours le même et tel que tu m' as vu, de fantaisie étrange abondamment pourvu, joyeux, gai, chérissant la vie et son ivresse, mais plus jaloux toujours de ma blonde paresse. Je continue à croire ici que les héros trouveraient dans les champs, à l' ombre des sureaux, ce qu' ils cherchent au sein des batailles rangées. Quant aux paupières, moi, je les aime orangées. Pour dormir le matin, j' aime épais les rideaux, et préfère ardemment le Bourgogne au Bordeaux. p46 Puis, n' étant pas de ceux que l' amour scandalise, j' en parle volontiers chez une cidalise. Rousse comme à Cythère, et les yeux éclatants, sa taille a beaucoup plu quand elle avait vingt ans. Ainsi, je te l' ai dit, je suis toujours le même, toujours aussi français, toujours aussi bohême, toujours de bonne race enfin, dur comme un roc aux faiseurs, et moins fort que le bon Paul De Kock pour agencer tout seul le plan de quelque chose, du reste, chérissant l' écarlate et le rose. Ma muse, à moi, n' est pas une de ces beautés qui se drapent dans l' ombre avec leurs majestés comme avec un manteau romain. C' est une fille à l' allure hardie, au regard qui pétille ; charmeresse indolente, elle sait parfumer ses bras nus de verveine et de rose, et fumer la cigarette ; elle a des étreintes lascives, des chastetés d' enfant et des larmes furtives. Ne t' étonne donc pas que de l' ami Prosper elle ne t' ait pas fait un héros duc et pair. Si le supplice lent que son loisir te forge, l' ennui, te saisissait par trop fort à la gorge, car, par oubli sans doute, on n' a pas fait de loi contre les rimailleurs, eh bien ! Figure-toi que nous sommes encore à ces folles soirées, où nous buvions l' espoir dans les coupes dorées, où nos yeux pleins de rêve, autour du kirsch en feu, dans les flots de fumée avaient un pays bleu. On y raillait toujours quelqu' un ou quelque chose ; nous lisions, moi, des vers, parbleu ! Toi, de la prose ; le poëte pourtant, c' est bien toi. Le passé revient, je continue un récit commencé. Donc, Prosper apparaît. Seize ans, l' âge critique. Avec un père imbu de la sagesse antique, un père homme d' esprit, là, comme on n' en voit pas, p47 tout plein d' un vieux respect pour les quatre repas, mais qui, fort dénué du revenu des princes, trouvait bon de laisser son épouse aux provinces. Et puis une cousine au regard enragé qui sortait chez le père aux grands jours de congé, un démon de velours, une pensionnaire dont le vainqueur d' Elvire eût fait son ordinaire. Petits pieds andalous, braise rougeâtre aux yeux, corps de liane, bras d' ivoire, cheveux bleus. Tout cela s' appelait Judith. La vierge, en somme, eût fait par son sourire un empereur d' un homme. Prosper ne devint pas du tout empereur, mais il devint en revanche amoureux, ou jamais homme ne désira cette pourpre enchantée qui frémit sur la lèvre en fleur de Galatée. Il aimait à tel point, lui, qu' il en maigrissait. Comment la guérison arriva, Dieu le sait. Ce fut d' abord un soir, sous une allée ombreuse : Judith lui confia qu' elle était malheureuse, que sa petite amie aimait un monsieur brun, et qu' elle voudrait bien aimer aussi quelqu' un. Notez que ce jeune homme avait deux noirs complices de son naissant amour, oui, deux moustaches lisses comme une aile de cygne, et qu' il était rempli de politesse ; enfin un jeune homme accompli. Prosper lui répliqua : moi, je n' ai pas encore de moustaches ; mais, vois, ma lèvre se colore, et j' en aurai bientôt. Si tu veux me laisser t' aimer, sois ma chère âme, et je vais t' embrasser. Or, Judith objecta qu' elle avait eu la fièvre, que les baisers laissaient des traces sur la lèvre, et se mit en colère avec sa douce voix, si bien que son cousin l' embrassa quatre fois. Puis elle n' osa plus se fâcher, dans la crainte d' être embrassée encor. Voyez quelle contrainte ! p48 Les choses allaient donc au mieux. S' il n' eût fallu rentrer pour le souper, tu ne m' aurais pas lu davantage. Le coeur de Prosper se dilate, et la fillette semble une rose écarlate. Le pater Anchises, qui commence à souffrir d' une superbe faim, a crié d' accourir, et jure que le soir on attrape du rhume. Prosper prouve contra que l' exercice allume l' appétit, et qu' aux nerfs il est quelquefois bon. Le père, là-dessus, découpe le jambon. Que ton parfum est doux, ô suave caresse ! ô bonheur encor chaste et déjà plein d' ivresse ! Oh ! Ces regards tout pleins de billets doux, ces pieds qui se cherchent tout bas, vainement épiés ! Oh ! Comme cet amour, enfant né dans les flammes, est un bon statuaire et sait pétrir les âmes ! Oh ! Que tristes et longs passent les lendemains ! Comme on invente alors, pour se tenir les mains, quelque moyen nouveau que l' on ignorait ! Comme il veut dire à la fois, le nom dont on la nomme, étoile, perle, fleur, chanson, lumière ! Et puis tu sais, on va le soir regarder dans le puits la fleur qui de ses mains fragiles est tombée. Je crois qu' on la prendrait d' une seule enjambée ! Comme tout devient rose et doux ! Comme on est fier du vieux ruban flétri qu' elle portait hier ! ô démence ineffable et qui nous fait renaître ! On en serait heureux, si quelqu' un pouvait l' être. Pourquoi le coeur est-il si large et si profond, que nulle volupté n' en atteigne le fond ? Pourquoi, noyé des feux d' une humide prunelle, voulons-nous embrasser la menteuse éternelle, et d' où vient ce désir d' être déchiqueté entre les doigts crochus de la réalité ? Certes, Prosper avait une âme de poëte, p49 mais de riches désirs bouillonnaient dans sa tête, et ses sens lui disaient que ce n' est pas assez de la communion des regards embrassés. Souvent il s' en alla dans les bruyères sombres, la nuit, s' asseoir tout seul au milieu des décombres ; il s' en alla gravir le pied fangeux des monts, où les rocs dentelés semblent de noirs démons : la lune aux yeux d' argent frissonnait. La rosée pleurait de chastes pleurs sur sa bouche arrosée ; tout semblait un joyau doux et silencieux ; la terre d' émeraude et la turquoise aux cieux, et le frêle rameau tendant sa verte palme ; tout, excepté les sens de Prosper, était calme. Au fait, comment rester tant de jours sans se voir ? Vivre un jour sur huit jours, est-ce vivre ? Et le soir se quitter ! Et sentir sur une froide couche la solitude avec son baiser sur la bouche, courtisane de marbre, et qui vient vous saisir quand votre ami la chasse aux rires du plaisir ! Et ces rêves menteurs ! Et ces nuits d' insomnie, quand, près du temple où dort la chère Polymnie, on rôde, l' oeil fixé sur le vieux mur éteint qui des rayons du monde a préservé son teint ! Un grand homme inconnu, joueur de chez Procope, disait que le désir est un bon microscope : or, tant de fois Prosper vint explorer le mur, que pour cet examen un soir le trouva mûr. Il vit qu' au résumé la pente était fort douce, et les pierres d' en haut recouvertes de mousse. Il alla donc trouver Judith, et lui fit part de l' idée. On pouvait assiéger le rempart. L' enfant sourit tout bas, baissa sur les étoiles de ses pudiques yeux l' ébène de leurs voiles, et dit que là-dessus il fallait éclairer la sous-maîtresse, afin que l' on fît réparer p50 la muraille. Tu vois qu' ils étaient loin de compte. Prosper à ce mot-là devint rouge de honte. Puis vinrent les serments, les larmes, les combats. Elle écoutait si bien, et lui parlait si bas, qu' à peine si la brise avec ses ailes d' ange emporta quelques mots de ce céleste échange. -vous me faites mourir, monsieur ! -venez ici ! -non, je te hais ; va-t' en ! -vous croyez ? Grand merci ! -et mon honneur, monsieur ! Un mur ! La belle histoire ! -je t' aime ! -taisez-vous, démon ! -un bras d' ivoire ! -mais je n' y viendrai pas. -des yeux à s' y noyer ! -vous mentez, vous ! -je t' aime ! -oh ! Le beau plaidoyer ! Ici la brise encor passa mystérieuse, en courbant les rameaux du saule et de l' yeuse. -on peut, sans être vue, en un sombre peignoir... -on ne peut pas, monsieur ! -s' échapper du dortoir. -je ne t' écoute plus. -enfant ! -oh ! Dis, toi-même, non, tu ne voudrais pas me perdre ainsi ! -je t' aime. Ces pauvres amoureux n' ont pas d' autre raison ! Celle-là, par bonheur, est toujours de saison. Parlèrent-ils encor ? Je ne sais trop. La brise ne les entendit plus. Mais, sur la pierre grise, près du mur dont la mousse a rongé les granits, elle revint un soir baiser leurs fronts unis. Quelle joie, ô mon dieu ! Les heures solennelles, la nuit qu' ils éclairaient de leurs chaudes prunelles, le parfum des jasmins et des pâles rosiers, tout prenait à la fois leurs coeurs extasiés. La brise soupirait entre eux deux. Leurs paroles ne s' échangèrent plus, et puis leurs lèvres folles confirmèrent tout bas les clauses de l' hymen que la main de chacun jurait à l' autre main. Ce fut comme un éclair où flambent deux nuages, ineffable moment que les plus durs naufrages ne sauraient arracher du coeur ! Car, si profond p51 qu' il soit, et quelque fiel qu' il élabore au fond, quelque orage qu' un jour la passion y fasse, toujours ce feu céleste en dore la surface. Oh ! Comme ils oubliaient le monde, cet égout ! Et leurs plaisirs d' enfant, et leurs mères, et tout ! Comme au baptême saint des invisibles flammes ils brûlaient leurs passés et retrempaient leurs âmes ! Fut-ce un rare bonheur pour les sens enlacés ? Oui, mais les vrais moments d' extase était passés ; car les plus doux transports sont dans l' inquiétude dont les rêves s' en vont à la béatitude, quand le coeur comprimé doute, et sous le surcroît du doute, se replie et se réveille, et croit ! Mais quand l' illusion s' incarne tout entière, lorsque l' ange du rêve est devenu matière, on ne sait plus alors ce qu' on en pensera. C' est le provincial qui vient à l' opéra des clochers inconnus de sa verte campagne. Il vient comme on viendrait au pays de Cocagne, si bien que ni le chant, ni le public choisi, ni le vol fabuleux de Carlotta Grisi et les pâles Willis avec leurs maillots roses, ne semblent à ses yeux de merveilleuses choses. Il rêvait tout moins beau, mais quelque chose encor, et croyait au perron trouver des marches d' or. C' est ainsi que l' espoir s' entoure de mensonges, et que la passion est un pays de songes où l' on va comme un homme enivré d' alcool. Il semble qu' on va suivre un aigle dans son vol, qu' on est grand, que la joie et ses rudes atteintes en râles convulsifs tordront les chairs éteintes, qu' on se relèvera tout autre ; mais souvent on se retrouve après gros-jean comme devant. Aussi lorsque j' ai soif de rage et de caresse, en un mot, que je veux choisir une maîtresse p52 telle que le dieu grec les élève à son jeu, une femme de lit, je m' inquiète peu des petits pieds de reine et des yeux en amandes. Ce qu' il me faut, à moi, ce sont les chairs flamandes que dessinait Rubens de son hardi pinceau. Quant à ces dona sol aux tailles d' arbrisseau dont les cheveux pleureurs vont en rameaux de saules, c' est trop triste pour moi. Mais de larges épaules, des jambes d' amazone et des bras sans défaut, et des muscles de fer, voilà ce qu' il me faut ! Avec son torse fier, la vénus Callipyge, comme poëme épique, est un rare prodige. Des bandeaux moyen âge avec des yeux cernés font de sombres profils d' archanges consternés ; mais cette lèvre rouge et ce sein qui frissonne, le port majestueux que la stature donne, ces hanches aux plis durs, ces robustes appas, qui vous les donnera, si vous n' en avez pas ? Il faut avoir jauni dans un cachot bien sombre, où de pâles serpents se caressent dans l' ombre, pour bien savourer l' air et la beauté des cieux. On se blase sur tout : sur l' azur des beaux yeux, sur le scribe fécond, sur le pâté d' anguille, sur le chant que murmure une rieuse fille ; et toutes les beautés auxquelles nous croyons tombent au souffle impur des désillusions. Le grand héros nous semble un meurtrier. Le prince est pour nous un flâneur venu de sa province, le politique un sot raillé par le destin, la vierge une Isabelle agaçant Mezetin, l' astronome savant un fou dans les étoiles, ce divin coloriste un barbouilleur de toiles ; nos souvenirs aimés deviennent des fardeaux, et les pauvres honteux achètent des landaus. L' espérance se fait un chagrin près d' éclore, p53 l' amour un impudent marché ; le météore un lampion fumeux accroupi sur un if. Des seins fermes et lourds, au moins, c' est positif. Quoique Prosper n' eût pas dans cette nuit peut-être connu tout le bonheur qu' il rêvait sous le hêtre, lorsque le blond Phoebus parut à l' horizon, il partit, mais laissant son coeur à la maison, si bien que l' on trouva sa démarche légère. Puis il vécut ensuite au sein d' une atmosphère de bagues en cheveux, de petits billets doux, éden de souvenirs, de fleurs, de rendez-vous, qui put, malgré l' effort de la fortune humaine, comme dans la chanson, durer une semaine. Quoi, huit jours seulement ! C' est bien peu, diras-tu. être huit jours fidèle est presque une vertu : d' abord on a le temps d' écrire plusieurs stances quand on s' aime huit jours. Et puis les circonstances viennent souvent forcer à se quitter plus tôt qu' on ne veut. Le malheur est un grand paletot qu' endosse tour à tour chaque homme, et que sans honte Prosper doit endosser à cet endroit du conte. Ce conte, pour toi seul, ami, je l' ai rimé ; toutefois, s' il fallait qu' on le vît imprimé, sortant pour cette fois de la nuit protectrice, je m' agenouillerais aux pieds de ma lectrice, petits pieds que je vois, chaussés d' un clair velours, mollement endormis sur des coussins bien lourds ; charmante caution pour répondre du reste. Puis en levant les yeux, je verrais sans conteste un visage adorné d' un éclat non pareil, un front d' ivoire mat et des yeux de soleil ; puis un hardi corsage, et, sur un flanc qui ploie, des cheveux soyeux, pleins de délire et de joie, sombres comme le noir feuillage des forêts. Or, je crois que voici ce que je lui dirais : p54 ô ma dame d' amour ! Mon amante inconnue ! à qui la vérité parle ici toute nue, oh ! Si, réalisant tous mes rêves de fou, chère, vous me vouliez jeter vos bras au cou, à l' heure où l' ombre molle endort les tubéreuses, et me donner huit nuits de vos nuits amoureuses, (éros devine alors ce que je tenterais ! ) ma dame, sur l' honneur, je m' en contenterais. Enfin, comment cessa ce bonheur éphémère ? Cela vint de Prosper. Qui l' aurait cru ? Sa mère mourut tout justement à cette époque-là. Or, elle avait un frère aîné, qu' on rappela d' exil en mil huit cent quatorze. Un gentilhomme très entiché des fleurs de lys, et brave comme Bayard, au temps jadis fort bien vu de la cour. La digne soeur et lui se chérissaient, et pour se réunir encor dans la main où l' on tremble et ne pas se quitter, ils moururent ensemble de vieillesse. Prosper fut contraint de partir pour recueillir avec des sanglots de martyr l' héritage de l' oncle, un fort bel héritage qui n' aurait pas tenu de Penafiel au Tage. Ayant enfin rempli tous les devoirs que feu notre oncle, s' il fut riche, impose à son neveu, il s' entoura d' un crêpe, et prit la malle-poste, rêveur comme un lépreux de la cité d' Aoste. De plus, quand il revint, son père avait quitté notre monde frivole et plein d' iniquité. Que de morts à la fois ! C' est comme un mélodrame où les trépas fameux s' impriment à la rame, bel art au nom duquel D' Ennery mérita la croix ! Prosper pleura beaucoup, mais hérita. C' est un baume aux chagrins les plus cuisants. En somme il eût trouvé l' auteur de ses jours un brave homme, si ce pauvre vieillard à ses derniers moments, p55 quoiqu' il eût toujours eu les meilleurs sentiments, ne se fût laissé faire une bévue exquise. Je te le donne en cent ! Il fit... Judith marquise. Afin qu' elle eût un père avec un bel hôtel, un jour il la mena toute blanche à l' autel. Quant à son jeune époux, ce fut un diplomate haut, sec, raide, pompeux, monté dans sa cravate, droit comme un lys, couvert de croix, éblouissant, et portant de sinople au griffon d' or yssant du chef ; d' ailleurs sauvage, aimant la solitude, et voyageant toujours ; mais ayant l' habitude mauvaise de rentrer dans sa demeure à pas de loup, toutes les fois qu' on ne l' attendait pas. Pour les fleurs sans parfum, le satin et le cierge, oublia-t-elle donc ses doux serments de vierge ? Son coeur fut donc un gouffre où l' on pouvait plonger ses rêves, sans que rien ne dût y surnager ? Peut-être. Elle ne vit dans cet épithalame qu' un moyen tout trouvé de jouer à la dame. Elle eut de fins chevaux, des villas, des palais, du drap rouge fort cher sur des corps de valets, et fit merveille au bois avec ses équipages. On prétendit alors qu' elle eut même des pages. Aussi ne parlons pas de ces pensionnats où l' on a le secret de charmants incarnats pour se faire monter la pudeur au visage, lorsqu' un oeil indiscret vous fixe le corsage. Oh ! Si quelqu' un lisait sous vos regards baissés tous les impurs désirs dont vous vous enlacez, courtisanes d' esprit, filles dont le corps chaste est comme un champ de fleurs que l' ouragan dévaste ! Pâles virginités, vertus sans lendemain, laissant votre dépouille aux buissons du chemin ! écoute, le hasard, ou bien les dieux prospères m' ont fait vivre un instant dans un de ces repaires. p56 J' y cherchais un écho des chants du paradis. N' aurais-tu pas pensé comme je pensais, dis ? Eh bien, souvent, le soir, caché sous des charmilles, j' ai surpris le secret de quelques blondes filles, j' écoutais inquiet, presque comme un amant, et j' ai senti le rouge à ma face. Vraiment il se murmure là des discours dont l' exorde soulèverait le coeur aux danseuses de corde ! Puis, c' est là qu' on apprend le sourire qui mord et l' art si compliqué de mentir sans remord. Ne crois pas que Judith fût donc embarrassée pour dire à son cousin qu' on l' avait tant forcée qu' elle n' avait pas pu refuser cet oison. Prosper lui répliqua : vous avez bien raison, et ce n' est après tout qu' une affaire de forme, car un époux marquis reste, pourvu qu' il dorme, un meuble de salon à ne pas dédaigner. Mais un ancien amour permet d' égratigner le papier qu' a noirci, par un affreux mystère, Hymen, ce dieu qui porte un habit de notaire. Tu sais que tous les deux aimaient à discuter, car nous les avons vus autrefois affronter la nuit fraîche, sous une allée ombreuse et noire, à l' heure douce où Puck dans le ruisseau vient boire ; tu sais que, tous les deux, après ces beaux discours, nous les avons trouvés dans des spasmes bien courts au fond d' un vieux jardin, sur le banc, dont la mousse empruntait à Phoebé sa lueur pâle et douce. Après les pourparlers dont il s' agit ici, nous devons comme alors les retrouver aussi, non pas dans un jardin, nous sommes en décembre, mais au fond d' un boudoir rose et parfumé d' ambre, avec de gros coussins vêtus de velours verts, comme on aime à les voir dans le coeur des hivers ; boudoir fort isolé, n' ayant pour toute issue p57 qu' une fenêtre haute assise sur la rue. La nymphe du foyer devient rouge, le thé par Judith elle-même est bientôt apprêté, puis dans les flacons d' or le vin de Syracuse offre aux jeunes amants une charmante excuse de toutes les pudeurs qu' ils pourraient oublier. Oh ! Quel désir aigu les vint alors lier ! Qu' ils allaient bien mourir dans ces voluptés sombres que l' ange de la nuit caresse de ses ombres, et dont ils connaissaient l' extase jusqu' au fond ! Mais voilà le mari, diplomate profond, qui revient tout à coup, montrant sous sa paupière l' impassible regard du convié de pierre. Deux hommes sur les bras alors qu' on en veut un, certes, cela doit être un conflit importun, et l' on voudrait s' enfuir dans un autre hémisphère. Pas de cachette, hélas ! Que résoudre ? Que faire ? Encore, à l' ambigu-comique, ce serait facile, on trouverait un passage secret dans un mur féodal. Se tuer l' un ou l' autre sans pouvoir seulement dire de patenôtre, c' est un moyen fossile et maintenant honni ; d' ailleurs cela serait imité d' antony. Puis, Judith n' était pas de ces femmes novices qui prouvent leur amour avec des sacrifices, et qui donnent leur vie, en faisant peu de cas. Elle jeta la lampe avec un grand fracas, et se mit à rugir ce cri de rage folle que hurle avec horreur la femme qu' on viole. Aussitôt parut, fier comme un toréador, un suisse vert-lézard caparaçonné d' or, qui, jaloux de servir les vertus de madame, pour la première fois sut dégainer sa lame. Comme tous les chasseurs, ce fat malencontreux des pieds de sa maîtresse était fort amoureux ; p58 ce fut donc comme un tigre altéré de carnage qu' il arrêta Prosper, et, contre tout usage, le jeta sans façon par la fenêtre, avant de regarder au moins s' il faisait trop de vent. Madame, quand parut son noble misanthrope, eut tout juste le temps de tomber en syncope, comme une Sémélé devant son Jupiter. Le raide commandeur demanda de l' éther. L' événement courut le lendemain. La presse pour gloser sans mesure oublia sa paresse ; on en parla beaucoup dans les nobles faubourgs, et Judith fut malade au moins quinze grands jours. Descendons si tu veux dans la rue, où la neige étend sur le pavé son manteau de Norwège. Quand le pauvre Prosper s' éveilla pâle, sans un souvenir, et vit s' attrouper les passants, il se trouva meurtri sur des angles de glace, où nous le laisserons sans le bouger de place, tel est notre caprice, encor pour quelques vers. D' autant qu' on se fatigue à ces récits divers, et qu' il me faut quitter la mystique ceinture, car nous avons ce soir bal à la préfecture. Déjà le jacquemart, Quasimodo de plomb, vient de sonner dix coups avec beaucoup d' aplomb, l' ancien hôtel Saincy s' entr' ouvre et s' illumine tandis que des beautés à la superbe mine s' y rendent, en passant par le pompeux séjour né sous le consulat de Monsieur De Champflour. Faut-il continuer ? Je n' en ai guère envie. Le malheureux Prosper ! Comme, en pendant sa vie à des lèvres de femme, il s' était bien trompé ! Notre terre promise est un roc escarpé : il ne le savait pas ; mais avoir fait son rêve d' un poëme d' amour qu' une autre main achève, être sorti vivant de son passé caduc, p59 avoir fouillé son coeur pour en donner le suc, puis, amant d' une églé, se voir trahir par elle, c' est à se rendre ermite, ainsi que Sganarelle. Hérodiade, svelte en ses riches habits, portant sur un plat d' or constellé de rubis la tête de saint Jean-Baptiste qui ruisselle, nous résume très bien l' histoire universelle ; car le sage est toujours celui qui, la voyant sous les tissus vermeils et roses d' orient, admire ses yeux noirs et les fleurs de l' étoffe. Mais, par Bacchus ! Pourquoi faire le philosophe au bout d' un conte bleu qui nous intéressait ? Disons ce qu' il advint de Prosper. Qui le sait ? Comme un sombre plongeur qui se confie aux lames, il s' engouffra vivant dans une mer de femmes, festonna ses rideaux d' actrices et de rats, et devint très couru dans les deux opéras. Frêles roseaux fleuris sur les pierres gothiques, types germains coulés dans les moules celtiques, bacchantes de Toscane à la parole d' or, pensives Lélias qui cherchaient leur Trenmor, Elvires aux pieds fins, bijoux d' Andalousie, vierges à l' oeil fendu sous le surmé d' Asie, il sut tout effeuiller en critique de goût, et quand il n' eut plus rien à donner, il eut tout. Il eut, n' espère pas que je les enregistre, au théâtre-français l' amante d' un ministre, dont Paris en silence admirait la hauteur superbe. Aux environs, la femme d' un auteur dramatique, et Fanny, la fille aux lèvres rouges, dont la voix éveillait les morts, et, dans les bouges, éléonore, Esther, Léontine et Jenny. Si je te disais tout, quand aurais-je fini ? Ce serait trop. D' autant que, grâce à ces astuces, il trouva des vertus et des princesses russes, p60 qu' il serait dangereux de nommer pour raison d' époux, et dont je veux respecter le blason. D' ailleurs tout ce plaisir est rampant et livide ; avant de s' enivrer on voit la coupe vide, tandis que le vautour, le souvenir vainqueur, vous broie incessamment de ses griffes le coeur. Oh ! Quelle chose aimée alors semblerait douce ? Le zéphyr caressant, la lumière, la mousse, ou le givre odorant des amandiers fleuris ? Prosper le blond rêveur n' avait trouvé de prix à tous ces charmes nus de la jeune nature que lorsque à son amie ils servaient de parure. Tout est décoloré, discordant et fatal à présent, tout se tait. Le ruisseau de cristal murmurait sur ses pieds délicats. Le vieux saule penchait de verts rameaux jusqu' à sa blanche épaule. En voltigeant, la brise apportait dans sa voix la chanson du vieux pâtre et l' haleine des bois. Les fleurs ? ils en avaient effeuillé les corolles pour y lire tout bas mille promesses folles. ô souvenirs toujours adorés ! Le soleil ? Que de fois, éblouis de son éclat vermeil, étendus sur la mousse, abrités, seuls au monde, ils l' avaient vu mourir dans un baiser de l' onde ! Chaque pas, chaque souffle était un souvenir de ce bonheur enfui pour ne plus revenir : mais au fait, je m' arrête à faire de l' églogue, tandis que mon héros emplit son catalogue. Puis-je suivre ses pas jusqu' au pays latin et dire ce qu' il dut souffrir un beau matin pour demander du calme à la philosophie que démontre là-bas quelque brune Sophie ? Puis-je écrire les noms d' Annette et de Clara, cette autre Dolorès ? Rira bien qui rira le dernier. La débauche à la fin vous enlace p61 entre ses bras plus froids et plus durs que la glace, et don Juan court au gouffre entr' ouvert sous ses pas, à propos, connais-tu, qui ne la connaît pas ? (on la chante à présent jusque dans Pampelune,) cette moisson de lys, blanche comme la lune, qu' un païen surnomma Phoebé, pour sa pâleur ? Quelle nymphe ! Souvent, par goût pour la couleur locale, étincelait parmi sa chevelure, masse de diamants d' une farouche allure, un croissant tout en feu, par Janisset courbé. Prosper la posséda, cette épique Phoebé dont chaque nuit absorbe, au dire de la ville, dix hommes, vingt flacons pleins, et cinquante mille francs. Oui, tout cela tombe en poudre sous ses doigts comme un vieil oripeau décousu. Mais tu dois en avoir entendu souvent parler : c' est elle qui, je ne sais pourquoi, se mit dans la cervelle de tuer sans péril deux fats, et seulement pendant huit jours entiers prit chacun pour amant. Entre toutes, ce fut celle de ses maîtresses que Prosper préféra, peut-être pour les tresses de cheveux, qui gênaient sa marche, ou les contours de sa robe, sculptés par des ciseaux d' amours, peut-être pour ses yeux ou ses faunes vieux-Sèvres, peut-être pour ses chats, peut-être pour ses lèvres. Belle femme, elle était bonne fille. Il la prit noblement, sans façon. Puis, ils eurent l' esprit de se quitter sitôt que le miel de la coupe fut au bout, estimant tous les deux qu' une troupe de bohèmes en sait là-dessus plus qu' un roi. Mais s' ils se rencontraient devant le café Foy, ou bien s' ils étaient las de leurs plaisirs vulgaires, car les gens du commun ne les amusaient guères, s' ils désiraient un soir sortir de leur milieu, si Prosper, au sortir des tréteaux Richelieu, p62 voulait pour se guérir voir un vrai corps de reine, alors ils s' en allaient ensemble. L' Hippocrène est un mot à côté de cette femme-là : c' est un fait positif, qu' en ses jours de gala d' un triste portefaix elle eût fait un poëte, par son étreinte morne et ses poses de tête. La source court au fleuve, et la fange à l' égout. Tu dois le remarquer, l' esprit et le bon goût s' unissent d' ordinaire aux formes les plus pures. Phoebé le prouve bien. Ni l' or, ni les guipures ne cachent son beau cou, mais un camellia s' embaume à ses cheveux, et, comme Cinthia, cette calme romaine, hélas ! Trop tard venue, " sa plus belle parure étant de rester nue, deux robes seulement forment tous ses atours, l' une de moire blanche et l' autre de velours. " tout chez elle est parfait pour l' amour idolâtre. Pas de livres, d' albums, ni de sculpture en plâtre, mais une Danaë peinte par Titien, inestimable corps qu' elle a payé du sien, de bons divans de perse avec des cordelettes et de lourds oreillers, et, comme statuettes, deux seulement en marbre et semblant percer l' air : Carlotta la divine, et la rieuse Ellsler ; du vin dans des flacons, et près des pipes d' ambre les verres de Bohême. Au plancher de la chambre pas de riches tapis d' un goût luxuriant, mais une fraîche natte en paille d' Orient. C' est là que les pieds nus, dans l' ombre accoutumée, Prosper s' environnait d' une blanche fumée, et, les yeux de la reine épanouis sur lui, comme un autre Aenéas, racontait son ennui : -par Hercule ! Dit-il, depuis deux ans, ma chère, je me gorge d' amour, d' or et de bonne chère, et je trouve l' or vil, et les dégoûts bien prompts. p63 -si tu veux, dit Phoebé, nous nous enivrerons. -je me suis réveillé repu sur tant de couches, que ces femmes me sont insipides. Leurs bouches me sont froides ! Du vin ! Verse tout le flacon ! S' il me fallait encor passer par un balcon, peut-être que ces nuits me sembleraient plus drôles : mais tous ces bons époux savent si bien leurs rôles, que l' on entre aujourd' hui par la porte. Vraiment on a l' air d' un laquais, et non pas d' un amant. C' est, comme dit Pierrot, toujours la même gamme ! -si tu veux, dit Phoebé, nous dormirons. -ô femme ! Tu ne comprends donc pas que pour moi tout est mort, et qu' on est bien heureux, ma blanche ! Quand on dort. Vois-tu, Dieu m' avait fait pour une seule chose, pour un amour d' enfant, une pauvre fleur close, et mon souffle s' envole à la fleur que j' aimais. -cueille-la, dit Phoebé. -ne me parle jamais, femme, de cette enfant, car elle est morte. Approche ta joue. Oh ! Non, ta lèvre est trop froide. Une roche dans un gouffre, vraiment, c' est mon coeur, ô Phoebé. -mio, répondit-elle, il vous faut faire abbé. à ce mot-là, Prosper fit une cigarette. Car pareil au bon roi chiffonnant sa fleurette, il roulait un papel, dès qu' il ne trouvait rien à dire. Et dans le fait, c' est le suprême bien. Oh ! Si dans mon réduit j' avais la douce natte de Phoebé, ses bras blancs et sa lèvre écarlate, oui, cela, rien de plus, avec du tabac frais, c' est pour le jugement que je me lèverais. Les gens les plus heureux que notre terre porte sont le turc et sa pipe accroupis sur leur porte. Mais il faut être turc pour prendre ce parti. Après quelques instants, Prosper était parti pour suivre le torrent de ses bonnes fortunes. Les pommes de l' éden deviennent fort communes, p64 et tous les tours d' alcôve on les a si bien lus que c' est tout naturel ; je n' en parlerai plus. Il faut, pour terminer dans l' irrémédiable, qu' enfin Polichinelle aille aux griffes du diable, et qu' en baissant la toile on sente le roussi. J' ai promis à don Juan sa foudre. La voici : pour parler net, ce fut un être d' antithèse au corps pelotonné comme une chatte anglaise ; le visage suave et rose, mais les yeux cruels, et reflétant l' enfer plus que les cieux. Sa voix était limpide et pleine d' harmonie comme un frémissement des lyres d' Ionie ; ses cheveux étaient doux, ses doigts petits et longs, ses pieds se meurtrissaient aux tapis des salons ; ajoutez un corps mince, une allure mignonne et des ongles rosés, vous aurez la madone, pareille à ces beautés dont on baise la main respectueusement, au faubourg Saint-Germain. Son nez grec, ses sourcils arqués, ses dents d' opale, tout était jeune, sauf cette lèvre fatale qu' un sourire funèbre éclairait. En tous temps, même sous les rayons du soleil de printemps, elle était enterrée au sein d' une fourrure toute blanche, et semblait mourir. Une torture étrange se peignait dans son oeil interdit, et dans l' ombre elle avait ce triangle maudit que le doigt de Dieu trace au front des mauvais anges. était-elle arrachée à ces noires phalanges qui tombèrent un jour de la nue aux flancs d' or ? Peut-être. Je ne sais. Mais on disait encor avoir su vaguement des vieillards que leurs pères l' avaient vue autrefois en des âges prospères, alors qu' illuminée aux splendeurs de son nom, la noblesse dorait les prés de trianon. Alors que les iris et les belles climènes p65 jusques au madrigral se faisaient inhumaines, et plus tard, quand la fière et belle Talien marchait, tunique au vent, sans voile et sans lien. Au fait, nous avons lu bien souvent le vampire du grand poëte ; eh bien, cette femme était pire encore, étant vampire et femme. On ne pouvait relever un front pur des plis de son chevet. Or, Prosper y posa sa tête. Si l' histoire est fausse, je ne sais. Mais ce qui m' y fait croire, c' est qu' en touchant Alice, on sentait un frisson, que sa lèvre semblait froide comme un glaçon, et que, comme le tigre après un jour de jeûne, son regard aspirait ardemment le sang jeune. Oh ! Trois fois malheureux et perdu sans espoir l' homme de coeur qui prend une femme un beau soir, et, laissant de côté le reste, vit en elle seulement, abrité du monde sous son aile ! Cette madone-là savait bien son métier de panthère lascive, et d' un bel air altier buvant jusqu' à la fin le sang de sa victime, elle se délectait de ce carnage intime. Un jour pourtant, Prosper, qu' elle avait laissé seul, faute étrange ! Sortit vivant de son linceul. Tremblant, il vint s' asseoir auprès d' une fenêtre ouverte, dont l' air pur fit un instant renaître sa pensée, et bientôt, par la flamme ébloui, il recula de peur quand le rayon eut lui. Car il avait senti déjà que dans son âme tout était consumé sous cette impure flamme, que de son être ancien tout était déjà mort, tout, l' espoir et le doute, et même le remord. Alors il se rendit chez la Phoebé, l' ancienne maîtresse de trois rois couronnés, et la sienne, pour savoir si l' airain de ce corps indompté le ferait vivre encore à quelque volupté. p66 Belle conclusion et digne de l' exorde : sa lyre était aussi brisée à cette corde, si bien que la Phoebé dit, le bras étendu sur lui : poveretto, comme on me l' a rendu ! Là, d' un coup de sifflet, nous transportons la scène, en dépit d' Aristote, au pays d' outre-Seine. ô mon pays latin ! Vieux pays désolé d' où le siècle sans plume un jour s' est envolé, moi, le dernier de tous, je te reste, et je t' aime ! J' aime tes boulevards, verdoyant diadème, ton fleuve morne et sourd, et ses courants flanqués de vieux murs de granit où s' endorment les quais ; j' aime ta basilique en fleur, ta cathédrale, où sur les sombres tours, dans l' ombre sépulcrale, quand l' aile de la nuit nous fait un noir bandeau, nous voyons grimacer quelque Quasimodo. Avec ton panthéon, palais de gloires mortes, j' aime ton hôpital, la maison aux deux portes : l' une par où l' on vient, escorté de douleurs, jusqu' à ces lits souillés qu' on lave de ses pleurs, comme Jésus sa croix ; l' autre, dernier refuge où nous trouve la mort pour nous mener au juge. Et souvent je pensais, en rêvant dans ce lieu où se mêlent les voix des mourants et de Dieu, que pour ceux dont le coeur sort vierge de ses langes, notre calvaire touche aux demeures des anges. Assis sur une pierre, et le front dans les mains, je repassais en moi tous ces rêves humains, je cherchais à fixer de mon esprit superbe le problème infini de la chair et du verbe ; je voulais commenter l' impérissable loi, pauvre fou que j' étais ! Et disséquer la foi : connaître la liqueur en en brisant le vase ! Et la nuit m' eût trouvé dans cette même extase profonde, si des voix ne m' eussent réveillé. p67 Alors, comme un songeur toujours émerveillé qui d' ève aux doigts de lys retourne à Cidalise, et cherche le théâtre au sortir de l' église, je flânais lentement tout le long du chemin jusqu' à mon odéon, ce colosse romain, ce vaste amphithéâtre aux moulures massives, à l' air grave, où les voix sortent pleines et vives, où Shakspere et le grand Molière, ce martyr, semblent en nous voyant pousser un long soupir, temple où la Melpomène est vaste comme un monde, et jetait en un jour, vieille muse féconde ! à ce monstre affamé qu' on nomme le public, deux Talmas à la fois, Bocage et Frédérick ! Et, comme deux enfants qu' on flatte et qu' on câline, la muse les berçait sur sa large poitrine, et ne plia jamais, tant ses reins étaient forts ! Aux coups passionnés de leurs rudes efforts. Oui, malgré les regards de la foule béante, elle ne put faiblir, la robuste géante, que sous les lourds baisers des éléphants-harel. J' ai toujours, pour ma part, trouvé surnaturel de voir ces animaux jouer la tragédie. C' est là ma bête noire, et ma foi, quoi qu' on die, comme dit Trissotin, j' aime mieux Beauvallet. D' ailleurs, tout ce qui vient d' Afrique me déplaît, sauf ces brunes fellahs dont la mamelle antique est d' un bronze charnu qui perce une tunique. Aussi, quand par hasard ce souvenir me vint, je prenais mon chapeau quatorze fois sur vingt, et pour le Luxembourg dédaigneux et folâtre, mon jardin, je quittais l' odéon, mon théâtre. Dans tout ce qu' on me voit écrire en général, mais surtout dans les vers de ce conte moral, j' abuse sans pudeur du mot suave : j' aime. il faudrait l' éviter par quelque stratagème. p68 Cependant nous voilà dans l' éden azuré, mon âme, et c' est pour lui que j' en abuserai. Car lorsque j' eus quinze ans, que mes chimères lasses voulurent secouer la poussière des classes, rêveur et fou, j' appris chez lui mon cher métier. Je lui ferais sans peine un livre tout entier. J' aime son bassin vert aux cygnes blancs, ses marbres se détachant au loin sur le velours des arbres, ses coupes sur des bras d' amours, riche travail, où les géraniums de pourpre et de corail brillent dans le soleil comme des rois barbares, et ses parterres gais, où, parmi les fanfares d' un triomphe de fleurs plus charmant et plus beau que l' entrée à Paris de la reine Ysabeau, passe un zéphyr, léger comme un souffle de femme. ô vous que j' appelais mon âme, vous, madame, que je mêle toujours en mes songes flottants à tous mes souvenirs d' aurore et de printemps, vous le rappelez-vous, lorsque le soir flamboie, ce vieux jardin riant, plein d' ombre et plein de joie ? Ce fut là le berceau de nos jeunes amours. C' est là qu' au mois de mai vous alliez tous les jours, une fleur à la main, vous asseoir la première sur la terrasse, près du vieux balcon de pierre. Et lorsque j' arrivais aussi, par un hasard si bien prévu la veille, alors votre regard me querellait au loin d' une moue enfantine, moi, portant sur mon front des rougeurs d' églantine, je venais saluer votre mère, et souvent elle me retenait à ses côtés. Savant bachelier, délaissant les codes pour les odes, je pouvais au besoin causer parure ou modes, et, près d' un vieux parent arrivé du Congo, faire des calembours contre Victor Hugo. Mais si pour un instant nos mères enjôlées p69 me laissaient votre bras dans les longues allées, oh ! Comme tous les deux, en nous serrant la main, nous prenions du bonheur jusques au lendemain ! Hélas ! Où s' envola cette rapide ivresse ? Maintenant, chaque été, la brise vous caresse dans un vague séjour d' eaux quelconques, et moi je me suis fait mener, je ne sais trop pourquoi, au fond d' une province où des Nemrods sauvages dévorent, sans que rien puisse apaiser leurs rages, comme au temps où, quenouille en main, Berthe filait, des brochets monstrueux et des cochons de lait. Or, fussé-je au Moultan, ou bien chez les tungouses, au Kiatchta, pays des amantes jalouses, ou chez les beloutchis, ou chez les hottentots, vierges de toute presse et de tous paletots, mon coeur s' envolerait à ce riant ombrage où nous étions si fous. Pourquoi devient-on sage ! Vous savez comme l' herbe était verte ! Au bassin comme nous admirions en leur calme dessin les beaux petits amours aux gracieuses poses, et comme chaque brise était pleine de roses ! Oh ! Lorsque aux bords aimés l' ancre à la forte dent mordra, si je reviens entier, sans accident, du char jaune-serin des postillons hilares, c' est dans ce quartier-là que dormiront mes lares. Ce sera pour toujours alors, jusqu' au cercueil. Car, sinon la fortune assise sur le seuil, je trouverai du moins ma chère solitude, si douce pour l' amour, et douce pour l' étude. Loin du fracas bourgeois de leur nouveau Paris, je lirai près du feu mes poëtes chéris ; je tâcherai surtout, sans être aristocrate, de choisir mes amis comme faisait Socrate, écoutant auprès d' eux s' enfuir l' heure et, les soirs, allant rendre visite à mes monuments noirs. p70 J' entendrai sous le vent crier leurs girouettes, je verrai devant moi leurs longues silhouettes découper leur contour dans un ciel sombre et pur et jeter lentement leur ombre sur le mur. Près de ces grands hôtels au style large et vaste, palais cyclopéens que le temps seul dévaste, je trouverai toujours mon banc presque détruit où l' on écoute en paix l' haleine de la nuit. Là montent librement la pleine consonnance du bruit harmonieux que produit le silence et le parfum léger des folles nappes d' air. Puis, lorsque du sein glauque où le tenait la mer s' élance l' astre blond, et qu' aux jeunes nuées il met des corsets d' or comme aux prostituées, la cité des vieux noms s' embrase, et son réveil met dans les arbres noirs des éclats d' or vermeil. Seulement à son front plus d' un noble édifice a, comme un nid d' oiseaux que le lierre tapisse, une pauvre mansarde amante de rayons, qui s' ouvre de bonne heure à cent illusions. Là, quelque étudiant, sans crainte et sans envie, écoute frissonner le flot noir de la vie et jette l' avenir aux chances du destin. Pauvres petits palais de ce pays latin si dédaigneusement jeté sur une rive, quand on vous a quittés tout jeune, et qu' on arrive tout pâle à votre seuil, le coeur bat vite, allez ! Or, retrouvant par là tous ses jours envolés, notre héros tremblait comme un soir de décembre, car il tournait la clef de la petite chambre où s' étaient écoulés ses beaux jours. Si hardi qu' il fût, son front devint pâle, et, tout étourdi, il alla s' appuyer contre un mur. Sa mémoire pleurait en s' éveillant, et ses rêves de gloire venaient, spectres hagards, passer devant ses yeux. p71 Il les avait quittés si jeune ! Lui si vieux maintenant, pour jeter aux caprices d' une onde perfide, ses trésors, et demander au monde une place au festin du bonheur inconnu ! Tu sais, mon pauvre Armand, comme il est revenu. Bien des flots ont meurtri son front. Bien des tourmentes ont fait craquer son verre aux dents de ses amantes ; l' implacable vautour de la vie a rongé son coeur. Pourtant rien n' est absent, rien n' est changé dans la chambre : l' étoffe illustre des vieux âges, les meubles vermoulus et les vieilles images sont là : maître Wolframb, Hamlet dans son manteau noir, les amaryllis mourantes de Wateau, sur le bahut sculpté la grande Vénus grecque, et les in-folios dans la bibliothèque. Dire ce qu' éprouva notre Prosper auprès de tous ces chers bijoux d' enfant, je ne pourrais ; surtout lorsqu' il trouva, portant les folles traces des anciens jours vécus, ses vieilles paperasses. Car toute sa jeunesse au riant souvenir était dans ces feuillets épars, et revenir en arrière, c' est vivre une autre fois. La folle du logis s' éveillait, et sa blonde parole semblait douce à l' enfant comme un zéphyr de mai. Alors, comme autrefois le héros, enfermé près des vierges, frémit au son rauque des armes, Prosper, sorti plus grand d' un baptême de larmes, vers l' azur idéal retrouva son chemin. Le poëme qu' il fit, tu le liras demain. Tu verras si toujours intrépide, il s' honore d' enchanter l' air qui passe avec un mot sonore ; tu sauras si le gouffre où ce coeur est tombé profondément, au point d' émouvoir la Phoebé, a laissé surnager quelques flots d' ambroisie, car, en somme, il en faut pour toute poésie p72 comme pour tout amour. Quelquefois on écrit, c' est au mieux, que la forme a sauvé son esprit, et que, la rime aidant, la vénus Callipyge, a mis sa lèvre chaude à ce sang qui se fige. D' autres disent tout bas qu' à ses mille revers il ajoute celui de se tromper en vers, que, sentant son coeur vide et faux, il se décide à chercher lentement le plus noir suicide ; que lui qui fut épris du rose, il l' est du noir, et qu' en son invincible et profond désespoir, ô don Juan ! D' avoir mal continué ta liste, ce Pindare vaincu se fait vaudevilliste. mai 1841. AMOURS D'ELISE p73 poème i c' est là qu' elle priait. Là, sur ces blanches dalles où je foule à mes pieds des tombes féodales, vaguement enivré de la pompe des soirs, d' orgues, de chants divins, d' étoffes, d' encensoirs et de beaux corps de femme à genoux sur la pierre, je ne regardais qu' elle et sa blonde paupière, et lorsqu' elle partit, maîtresse de mon coeur, il me sembla d' abord que du milieu du choeur un ange de sculpture aux formes immortelles se levait, pâle et triste, en déployant ses ailes ! poème ii d' où vient-il, ce lointain frisson d' épithalame ? Quels cieux ont déroulé leurs nappes de saphir ? Quel espoir inconnu m' anime ? Quel zéphyr a jeté dans ma vie errante un nom de femme ? p74 Quel oiseau près de moi chante sa folle gamme ? Quel éblouissement s' enfuit, pour me ravir, comme le corail rose ou la perle d' Ophir que poursuit le plongeur bercé par une lame ? En vain de ma pensée effarouchant l' essor, je veux loin de vos yeux pleins d' étincelles d' or l' entraîner, sur vos pas la rêveuse s' envole, et, pour que mon tourment renaisse, ardent phénix, j' emporte dans mon coeur votre chère parole, comme un parfum subtil dans un vase d' onyx. poème iii oui, mon coeur et ma vie ! Et je sais bien, ô chère inassouvie, que ce n' est rien ! Ah ! Si j' étais la rose que le soir brun en souriant arrose d' un doux parfum ; si j' étais le bois sombre qui sur les champs jette au loin sa grande ombre et ses doux chants, ou l' onde triomphale d' où le soleil sur son beau char d' opale s' enfuit vermeil ; p75 si j' étais la pervenche ou les roseaux, ou le lac, ou la branche pleine d' oiseaux, ou l' étoile qui marche dans un ciel pur, ou le vieux pont d' une arche au profil dur ; si j' étais la voix pleine, la voix des cors, qui fait bondir la plaine à ses accords, ou la nymphe du saule au sein nerveux qui met sur son épaule ses longs cheveux ; à vous, ô charmeresse pleine d' attraits, élise, à vous, sans cesse je donnerais ma voix, ma fleur, mon ombre douce à chacun, mes chants, mes bruits sans nombre et mon parfum, et tout ce qui vous fête comme une soeur. Mais je suis un poëte plein de douceur, p76 qui ne sait que bruire à tous les bruits, faire vibrer sa lyre au vent des nuits, ou, quand le jour se lève tout azuré, s' envoler dans un rêve démesuré. Donc, je vous ai servie, heureux encor de vous donner ma vie, cette fleur d' or que tourmente et caresse dans un rayon la frivole déesse illusion ; mon esprit, qui s' enivre de vos clartés, et qui ne veut plus vivre quand vous partez ; et tout ce que je souffre si loin du jour, et mon âme, ce gouffre empli d' amour ! poème iv ô mon âme, ma voix pensive, ô mon trésor échevelé, mon myosotis de la rive, mon astre, mon rêve étoilé ! p77 Mon amour, ma blanche sirène, calice d' argent où je bois, ô ma jeune esclave, ô ma reine, mon poëme à la douce voix ! Pourquoi, mon bel ange sans aile, folle enfant qui me caressez, pourquoi donc êtes-vous si belle avec vos longs cheveux tressés ? Oh ! Quand dans nos lointaines courses, sous l' abri des feuillages verts nous allons cueillir près des sources des pâquerettes et des vers, pourquoi le ciel bleu sur nos têtes met-il son manteau de saphir, et pourquoi la campagne en fêtes rit-elle au souffle du zéphyr ? Pourquoi dans la petite chambre, lorsque tout bruit lointain se fond, l' air est-il comme imprégné d' ambre, l' eau pure, le divan profond ? Enfant, sais-tu quelle puissance nous enveloppe d' un regard, et quels mots, de leur ciel immense, nous disent la nature et l' art ? La nature nous dit : poëtes, à vous mes ruisseaux et mes prés, à vous mon ciel bleu sur vos têtes, à vous mes jardins diaprés ! p78 à vous mes suaves murmures et mes riches illusions, mes épis, mes vendanges mûres et mes couronnes de rayons ! L' art nous dit : à vous mes richesses, mes symboles, mes libertés, mes bijoux faits pour les duchesses, mes cratères aux flancs sculptés ! à vous mes étoffes de soie, à vous mon luxe armorial et ma lumière qui flamboie comme un palais impérial ! à vous mes splendides trophées, mes Ovides, mes Camoëns, mes Glucks, mes Mozarts, mes Orphées, mes Cimarosas, mes Rubens ! Eh bien ! Oui, l' art et la nature ont dit vrai tous les deux. à nous la source murmurante et pure qui me voit baiser tes genoux ! à nous les étoffes soyeuses, à nous tout l' azur du blason, à nous les coupes glorieuses où l' on sent mourir la raison ; à nous les horizons sans voiles, à nous l' éclat bruyant du jour, à nous les nuits pleines d' étoiles, à nous les nuits pleines d' amour ! p79 à nous le zéphyr dans la plaine, à nous la brise sur les monts et tout ce dont la vie est pleine. Et les cieux, puisque nous aimons ! poème v le zéphyr à la douce haleine entr' ouvre la rose des bois, et sur les monts et dans la plaine il féconde tout à la fois. Le lys et la rouge verveine s' échappent fleuris de ses doigts, tout s' enivre à sa coupe pleine et chacun tressaille à sa voix. Mais il est une frêle plante qui se retire et fuit, tremblante, le baiser qui va la meurtrir. Or, je sais des âmes plaintives qui sont comme les sensitives et que le bonheur fait mourir. poème vi tout vous adore, ô mon élise, et quand vous priez à l' église, votre figure idéalise jusqu' à la maison du bon Dieu. Votre corps charmant qui se ploie est comme un cantique de joie, et, frémissant d' amour, envoie son parfum de femme au saint lieu. p80 Votre missel a sur ses pages bien des gracieuses images, bien des ornements d' or, ouvrages d' un grand mosaïste inconnu ; et fier de vous faire une chaîne, votre chapelet noir qui traîne redit son madrigal d' ébène aux blancheurs de votre bras nu. Comme un troupeau leste et vorace, on voit s' élancer sur la trace de vos chevaux de noble race mille amants, le coeur aux abois ; derrière vous marche la foule, mugissante comme la houle, et dont le chuchotement roule à travers les détours du bois. Vous avez de tremblantes gazes, des diamants et des topazes à replonger dans leurs extases les Aladins expatriés, et des cercles de blonds Clitandres dont le coeur brûlant sous les cendres vous redit en fadaises tendres des souffrances dont vous riez. Vous avez de blondes servantes aux larges prunelles ardentes, aux chevelures débordantes pour essuyer vos blanches mains ; vous portez les bonheurs en gerbe, et sous votre talon superbe mille fleurs s' éveillent dans l' herbe afin d' embaumer vos chemins. p81 Moi, je suis un jeune poëte dont la rêverie inquiète n' a jamais connu d' autre fête que l' azur et le lys en fleur. Je n' ai pour trésor que ma plume et ce coeur broyé, qui s' allume, comme le fer rouge à l' enclume, sous le lourd marteau du malheur. Mon âme était comme cette onde pleine d' amertume, qui gronde en son délire, et dont la sonde n' a jamais pu trouver le fond ; comme ce flot qu' un sable aride absorbe de sa bouche avide, et qui cherche à combler le vide d' un abîme vaste et profond. Et pourtant vous, type suprême, vous m' avez dit tout haut : je t' aime vous m' avez couché morne et blême sur un beau lit de volupté ; vous avez rafraîchi ma lèvre, encor toute chaude de fièvre, dans le doux vin pour qui l' orfèvre poétise un cachot sculpté. Dans vos colères de tigresse, vous m' avez fait des nuits d' ivresse où le plaisir, sous la caresse, pleure le râle de la mort, où toute pudeur se profane, où l' ange le plus diaphane se fait bacchante et courtisane et grince des dents, et vous mord ! p82 Puis vous m' avez dit à l' oreille quelque étincelante merveille dont la mélancolie éveille les fibres de l' être endormi ; vous aviez la pudeur craintive de la mourante sensitive qui renferme son coeur, plaintive de n' être morte qu' à demi. Et le doute railleur m' assiège lorsque, pris dans un divin piège, mon cou plus pâle que la neige est par vos bras blancs enlacé. J' ai peur que le riant mensonge du lac d' azur où je me plonge ne soit l' illusion d' un songe qui tenaille mon front glacé. Or, dites-moi, rêve céleste, pour que votre belle âme reste en proie à mon amour funeste, les crimes que vous expiez ? Parlez-moi, pour que je devine de quel feu bout votre poitrine, et quelle colère divine vous met pantelante à mes pieds ? Avez-vous surpris chez les anges le secret des strophes étranges qu' ils murmurent, quand leurs phalanges s' envolent dans les airs subtils ? Au vatican, sur une toile, avez-vous dérobé l' étoile qu' une sainte paupière voile avec un réseau de longs cils ? p83 ô vous que la lumière adore, de quel astre et de quelle aurore venez-vous, radieuse encore ? Je ne sais ; en vain, ce trompeur, l' espoir, me caresse et me blâme ; je ne sais quel souffle en votre âme alluma cette mer de flamme, ô jeune déesse, et j' ai peur. poème vii le soleil souriait à la jeune nature, l' hiver avait séché ses pleurs, et la brise entr' ouvrait de son haleine pure l' humide corolle des fleurs. Le saule aux rameaux verts penchait sa rêverie sur les flots au reflet doré ; le ruisseau murmurant dans la verte prairie souriait au ciel azuré. Or, nous étions tous deux sous les tremblantes roses qu' épanouissait le printemps, si que sans y penser nos amours sont écloses, comme elles, presque en même temps. Le rossignol disait sa plainte enchanteresse, nous disions des serments jaloux ; et tout en nous était joie, extase, tendresse... hélas ! Vous le rappelez-vous ? p84 L' arbre pensif s' incline encor, l' insecte rôde, l' églantier semble rajeunir, le vent a son parfum, l' herbe son émeraude ; notre amour est un souvenir ! de mai à juillet 1839. PHYLLIS églogue Daphnis, Damète, Palemon Daphnis tandis que mollement étendu sous les chênes tu t' endors aux doux bruits des cascades prochaines, dis, as-tu vu s' enfuir ma rieuse Phyllis, souple comme le lierre et blanche comme un lys ? Damète je ne sais. Il se peut que sa tunique ouverte ait sous ses pas légers effleuré l' herbe verte, mais je ne l' ai pas vue, et je n' écoute pas le chant d' une bergère ou le bruit de ses pas. Daphnis quel rêve ambitieux te poursuit, ô Damète ! Et verse des poisons dans ton âme inquiète ? Pourquoi ne plus unir nos deux pipeaux, formés de sept roseaux divers sous la cire enfermés ? p85 Damète parce que l' aigle altier ne rase pas la terre, que dans le nectar seul un dieu se désaltère, et que, comme Phyllis et la nymphe des bois, je puis chanter les dieux sur la lyre à dix voix. Daphnis cet orgueil ne convient qu' aux poëtes des villes. Pan ne dédaigne pas les muses les plus viles, et, berger comme nous, aime de simples chants. Damète que m' importent les vers qu' il faut aux dieux des champs il en est de plus hauts dont la troupe choisie sur l' Olympe neigeux s' enivre d' ambroisie. Daphnis Pâris, l' enfant royal dont la voix décida entre les trois splendeurs au sommet de l' Ida, chantait près du troupeau qui lui donnait sa laine. Damète ambitieux déjà de la couche d' Hélène, et dans ses chastes nuits s' abîmant à songer, son coeur de roi battait sous l' habit du berger ! Quelle reine, ô Pâris ! Va devenir ta proie, et faire de nos champs une nouvelle Troie ? Damète quelle nymphe, aveuglée en son amour fatal, ouvrira sous tes pas son palais de cristal ? Daphnis j' ai du moins le secret de leur chant doux et tendre. p86 Damète va, rustique pasteur, tu ne peux me comprendre, écoute. Un jour, poussé par cette voix des dieux qui conduisit jadis nos héros glorieux, j' ai quitté nos troupeaux, nos prés, nos champs fertiles, pour ce souffle brûlant qui consume les villes. J' ai vu Rome aux sept monts, la ville des Césars, avec ses palais d' or, avec ses bruits de chars, ses temples, ses tombeaux, son fleuve, ses arènes, et ses reines d' amour plus belles que les reines ; et la grande cité d' esclaves et de rois avec ses chants divins a fécondé ma voix ! Daphnis malgré cette fierté dont ton âme est si vaine et le sang orgueilleux qui coule dans ta veine, j' ose te provoquer à la lutte des vers au bruit de ce torrent et sous ces arbres verts. Invoque, si tu veux, les neuf soeurs de permesse, consacre-leur tes chants et crois à leur promesse ; pour moi, j' appellerai la nymphe au bras nerveux, qui près du fleuve aimé tresse ses longs cheveux, la naïade qui dort dans son lit de porphyre, et celle qui palpite au baiser de Zéphyre ! Damète offres-tu quelque gage ou quelque riche don ? Daphnis cette coupe de hêtre où l' art d' Alcimédon sut courber sur les bords, par un savoir insigne, le lierre pâlissant et l' amoureuse vigne. Damète et moi, cette houlette où son art souverain autour des noeuds égaux a fait courir l' airain p87 Daphnis je vois venir ici Palaemon le vieux pâtre, que le dieu Pan lui-même et la nymphe folâtre instruisirent jadis à leur métier divin, Palaemon le bon juge et le sage devin. Damète viens. Décide entre nous. Il s' agit d' un prix digne des amours de Sicile et du dieu de la vigne. De tous ceux qu' a chéris l' harmonieux démon, tu restes le meilleur, ô sage Palaemon ! Palaemon tandis que mollement reposés sur cette herbe, le chêne étend sur nous son ombrage superbe, disputez les présents que vous vous destinez, car la muse se plaît à ces chants alternés. Vos dociles troupeaux, que le mien accompagne, déchirent au hasard, dans la verte campagne, les cytises fleuris et les saules amers ; un parfum de printemps enveloppe les airs ; pour écouter vos chants, les naïades craintives montrent leurs blonds cheveux sur le sable des rives, la nymphe écarte au loin les branches des ormeaux, et la jeune Dryade agite ses rameaux. Damète commençons par chanter les neuf soeurs dont la lyre assoupit l' Olmius dans un vague délire, et Vénus Astarté, mère de tout amour ! Daphnis Phoebus le dieu pasteur, Phoebus le dieu du jour par son regard doré m' inspire une hymne sainte, et je tresse pour lui la palme et l' hyacinthe. p88 Cypris, fille des flots, ton culte me lia à ta plus belle enfant, la jeune Délia, dont le palais splendide est fait d' or et de marbres. Daphnis j' ai souvent poursuivi, le soir, sous les grands arbres, Phyllis, rieuse enfant, Phyllis aux blonds cheveux, qui souriait à tous et riait de mes voeux. Damète Dieu qui peux du Pactole enrichir l' Hippocrène, donne-moi des trésors pour acheter ma reine ! Le jour à tes autels me verra le premier. Daphnis j' ai découvert au bois le nid d' un blanc ramier que je garde à Phyllis, dont les pieds sont des ailes et dont le sein est blanc comme les tourterelles ! Damète heureux qui, s' enivrant de nectar, peut sentir battre des seins aimés sous la pourpre de Tyr ! Daphnis heureux qui, rappelant le poëte champêtre, ne verse qu' un lait pur dans sa coupe de hêtre ! Damète quand je vis Délia pour la première fois, elle avait sur le Tibre un cortège de rois, on délaissait pour elle Aglaé De Phalère, et ses rameurs portaient la pourpre consulaire ! Daphnis quand j' aperçus Phyllis, elle cueillait ces fleurs que la nuit, en fuyant, arrose de ses pleurs ; c' était près du ruisseau, sous l' ombrage des saules. Ses cheveux déroulés inondaient ses épaules. p89 Damète écho suivait de loin les lyres à dix voix. Daphnis la brise et les oiseaux se parlaient dans les bois. Damète hélas ! Comment trouver le bonheur que j' espère ? J' ai vendu l' héritage et le champ de mon père, j' ai possédé trois jours la jeune Délia, qui trois jours m' endormit près d' elle, et m' oublia. Daphnis Phyllis sera bientôt mon épouse chérie, reine dans ma chaumière, et nymphe en ma prairie, de son sourire d' or éclairant mon verger, et redira tout bas les chants de son berger. Damète et moi, je pense encore à l' esclave romaine qui m' a bercé trois jours dans sa couche inhumaine. Daphnis Phyllis se sent émue à mes tendres accords et des frissons divins enveloppent son corps. Damète mais Délia, qui montre un ciel dans ses prunelles, est comme les vénus aux blancheurs éternelles. Daphnis gazons touffus ! Ruisseaux murmurants ! Bois épais ! Il vivra doucement dans la tranquille paix, celui qui, loin du faste et des riches portiques, ne parle de bonheur qu' à ses dieux domestiques. p90 Damète heureux l' audacieux qui dans un songe vain, comme Ixion, caresse un fantôme divin ! Palaemon fermez l' arène, enfants. Sur l' azur de ses voiles jetant de chastes lys et des milliers d' étoiles, voici la douce nuit qui vient, et sans effort sous le baiser du soir la nature s' endort. La nature pâmée est plus jeune et plus belle que la vénus de marbre et la nymphe d' Apelle : à toi donc, ô Daphnis ! La victoire et le prix du combat que tous deux vous avez entrepris. Car si belle que soit une anadyomène sortie en marbre blanc des mains de Cléomène, mieux vaut la chaste enfant dont l' oeil sourit au jour, dont le sein est de chair, et palpite d' amour ! juillet 1842. SONGE D'HIVER poème i dans nos longs soirs d' hiver, où, chez le bon Armand, dans notre far-niente adorable et charmant on oubliait le monde aride, vous demandiez pourquoi sur mon front fatigué, au milieu des éclats du rire le plus gai grimaçait toujours une ride. p91 Et moi, j' étais plus triste encor lorsque, comme en un fleuve d' or, je remontais dans ma mémoire, et que d' un regard triomphant je revoyais mes jours d' enfant couler d' émeraude et de moire, puis engouffrer leurs tristes flots au fond d' une mer sombre et noire avec des bruits et des sanglots. Et je me rappelais cette époque oubliée où l' âme d' une femme, à mon âme liée, l' avait brisée avec si peu, et cette nuit d' angoisse, effarée et vivante, où sur ma couche, avec des sanglots d' épouvante, je pleurais en suppliant Dieu ! Oh ! Disais-je alors, quoi ! La bouche qui vous caresse et qui vous touche avec un délire inouï, la main frémissante qui presse les vôtres, les soupirs, l' ivresse, les yeux éteints qui disent oui, tout cela, ce n' est qu' un mensonge, ce n' est qu' un songe évanoui qui passe comme un autre songe ! Quoi ! Lorsque je mourrai dans un délire fou, peut-être qu' un autre homme embrassera son cou malgré ses refus hypocrites, et quand, se souvenant, mon âme gémira, dans un spasme semblable elle lui redira les choses qu' elle m' avait dites ! p92 Et sous cet ardent souvenir du temps qui ne peut revenir et dont un seul instant vous sèvre, je me débattais dans la nuit comme sous un spectre qu' on fuit dans les visions de la fièvre ; puis je m' endormis, terrassé, le sein nu, l' écume à la lèvre, les yeux brûlants, le front glacé. Quand je rouvris les yeux, ô visions étranges ! Je vis auprès de moi deux femmes ou deux anges avec de splendides habits, toutes les deux montrant des beautés plus qu' humaines et laissant ondoyer leurs tuniques romaines sur des cothurnes de rubis. L' une, aux cheveux roulés en onde, étalait haut sa tête blonde sur les lignes d' un cou nerveux ; ardente comme un vent d' orage, quand son front commandait l' hommage, sa lèvre commandait les voeux ; l' autre, plus blanche que l' opale, sous le manteau de ses cheveux voilait une beauté fatale. Et comme j' admirais en moi ces traits si beaux, comme dans leurs linceuls les marbres des tombeaux qu' on aime et devant qui l' on tremble, toutes deux, entr' ouvrant leurs lèvres à la fois, déployèrent dans l' ombre une splendide voix et tout bas me dirent ensemble : p93 quoi ! Parce qu' à ton premier jour un désenchantement d' amour a secoué sur toi son ombre, tu te laisses ensevelir dans cet ennui qui fait pâlir ton front sous une douleur sombre ! Viens avec moi, viens avec nous ! Nous avons des plaisirs sans nombre que nous mettrons à tes genoux ! -oh ! S' il en est ainsi, si vous m' aimez, leur dis-je, si vous pouvez encor pour moi faire un prodige, rappelez l' amour oublieux ! Mais voici que la femme à blonde chevelure m' entoura de ses bras, et, belle de luxure, mit ses yeux brûlants dans mes yeux. poème ii viens à moi, dit-elle, oh ! Viens sur mon aile, dans un pays d' or qu' un nectar arrose, où tout est fleur rose, joie, amour éclose, plaisir ou trésor ! Mes sujets par troupes dans le fond des coupes aspirent l' oubli ! Là jamais de nue, d' amour contenue, de foi méconnue ou de front pâli ! p94 Jamais dans la salle belle et colossale de lustres éteints, car dans nos demeures, tandis que tu pleures, les jours et les heures sont tout aux festins ! Une longue danse entoure en cadence l' éternel repas. La danseuse penche doucement sa hanche, et sa robe blanche s' ouvre à chaque pas ! Les foules ravies aux tables servies des plus riches mets, parmi la paresse où l' amour les presse, goûtent une ivresse qui ne meurt jamais ! Un harem frivole dont le chant s' envole jusqu' au ciel riant, pour sa grande orgie hurlante et rougie à la Géorgie et tout l' Orient ! Quitte, ô blond poëte, la couche défaite, p95 ce livre connu, et viens dans la plaine où sous ton haleine chaque Madeleine mettra son sein nu ! Oh ! Si l' espérance malgré ta souffrance te sourit encor, va ! Laisse pour elle ta folle querelle, et viens sur mon aile dans un pays d' or ! poème iii et je restais muet. Alors la femme pâle, avec un long sanglot douloureux comme un râle, frissonna tristement dans un horrible émoi, prit ma main dans la sienne et cria : c' est à moi ! poème iv oh ! Ne l' écoute pas, viens à moi, me dit-elle, pour t' emporter ce soir j' ai veillé bien des jours ; vois, mon coeur ne bat plus, ma joue en pleurs ruisselle, mes cheveux déroulés m' inondent ; je suis celle dont les bras s' ouvrent pour toujours ! Mon amour éternel est chaste, calme et tendre ; loin du monde aux longs bruits tristes comme un tocsin, dans mon beau lit de marbre, où tu pourras t' étendre, tu dormiras longtemps sans jamais rien entendre, la tête appuyée à mon sein. p96 De légères willis aux tuniques flottantes feront en se jouant notre lit tous les soirs ; malgré nos lourds rideaux sur nos chairs palpitantes, souvent nous sentirons s' envoler vers nos tentes un parfum lointain d' encensoirs. Nous entendrons, parmi nos plaisirs sans mélanges, des chants mystérieux et plus doux que le miel, si bien qu' on ne sait pas, tant ces voix sont étranges, si ce sont des voix d' homme ou bien des lyres d' anges, des chants de la terre ou du ciel. De même, quelquefois, au-dessus de nos têtes, nous entendrons aussi frémir des vents glacés, des zéphyrs ondoyants ou d' ardentes tempêtes portant des mots de haine ou des chansons de fêtes, et nous nous dirons, enlacés : qu' importent maintenant à notre âme cachée ces flots tumultueux qui changent si souvent ? Le bonheur, c' est la nuit, la feuille desséchée, la paresse aux pieds nus, nonchalamment couchée loin des bruits du monde vivant. Qu' importent maintenant, lorsque tout dégénère, ces hommes de là-bas à cent choses liés, qui, ravivant en eux la plaie originaire, pour atteindre dans l' ombre un but imaginaire heurtent leurs pas multipliés ? Les uns, jeunes enfants dont la cohorte arrive au banquet somptueux qui caresse leur faim, sous les lustres dorés et la lumière vive disent des choeurs joyeux, dont plus d' un gai convive ne pourra pas chanter la fin. p97 Les autres, gens élus que la foule environne, redisent un poëme adorable ou fatal, mais ces fous, qu' un matin la jeunesse couronne, tombent, ivres encor, du balcon de Vérone, sur le grabat d' un hôpital. Et puis c' est une vierge à la candeur étrange dont les nuits ont rêvé l' amour délicieux, mais dont le ciel avare a voulu faire un ange. Ce sont mille splendeurs éteintes dans la fange en rêvant la clarté des cieux ! Luths brisés, chants éteints, glaives qui se provoquent, tourbillons palpitants, inquiets, alarmés, choeurs aux voiles d' azur que les haines suffoquent ; ce sont des yeux, des voix, des mains qui s' entrechoquent, comme des bataillons armés ! Tandis que nous aurons une nuit éternelle que jusqu' au bout des temps rien ne pourra briser ! Oh ! Viens ! Mes bras sont nus, ma paupière étincelle, mon coeur s' ouvre à jamais, et pourtant je suis celle qui ne donne qu' un seul baiser ! poème v et cette femme pâle, et cette femme blonde, chacune autour de moi s' enroulant comme une onde, me redisaient : à qui ton amour hasardeux ? Mais une voix cria : vous mentez toutes deux ! p98 poème vi et près de moi je vis luire l' inimitable sourire d' une vierge au front charmant, qui portait, nymphe thébaine, une lyre au flanc d' ébène, et dont, je ne sais comment, le regard et la voix fière avaient un rayonnement de parfum et de lumière. Belle nymphe aux cheveux d' or ! Il vous faut, dit-elle, encor un convive à votre joie ! Mais vous ne m' attendiez pas, et je guiderai ses pas. Le seigneur permet qu' il voie le grand délire charnel, et son palais qui flamboie dans un mystère éternel ! poème vii et tout fut transformé, tout. De ma sombre alcôve le cadre s' agrandit dans une lueur fauve. Et ce fut un palais, vaste, immense, confus, une ample colonnade aux innombrables fûts. Dans ce monde peuplé d' un monde de sculptures grinçaient les oripeaux de mille architectures. p99 Sous de vastes forêts de gothiques piliers disparaissaient au loin d' étranges escaliers. C' étaient de lourds portails, des trèfles, des ogives, des rosaces sans fin peintes de couleurs vives, et, par endroits, jetés dans ce palais sans nom, des portiques païens, frères du parthénon. C' étaient des blocs géants, des degrés, des dentelles, des chimères ouvrant leurs gigantesques ailes, des anges, de vieux sphinx, des moines, des héros, et des dieux verts avec des têtes de taureaux, qui, rêvant en silence et baissant la paupière, chantaient confusément la symphonie en pierre. Et moi pendant ce temps je flottais, alité, entre la rêverie et la réalité. Et je voyais toujours. Au milieu de la salle, une table brillait, splendide et colossale. Chaque plat ciselé contenait un trésor détaillé par l' éclat de cent torchères d' or. Le festin fabuleux aux recherches attiques s' illuminait de neige et d' iris prismatiques, et, comme la lumière, un doux parfum éclos semblait briller de même et rayonner à flots. Chaque climat lointain, de l' Irlande à l' Asie, avait donné son luxe ou bien sa fantaisie : p100 qui ses surtouts d' argent, qui son oiseau vermeil, qui ses fruits veloutés au baiser du soleil. Et le nectar divin, mystérieux poëme, emplissait de ses feux les verres de Bohême. Aux uns le doux aï, roulant dans ses glaçons tout l' or de la lumière et ses vivants frissons. Aux autres, tourmenté comme dans une cuve, le breuvage divin que dore le Vésuve. Pour les flacons d' argent façonné, l' hypocras et les flots pleins d' éclairs de l' immortel Schiraz. Et je voyais s' emplir et se vider les coupes qu' ornaient des monstres d' or et des grâces en groupes. Mais ces trésors ardents, ces luxes enviés, tous n' étaient rien encore auprès des conviés. Car ils étaient plus grands à voir pour des yeux d' homme qu' un sénat solennel des empereurs de Rome, ou que les saints élus dont la phalange va jusqu' au zénith du ciel, en criant : Jéhova ! Autour de cette table où les splendeurs sans nombre n' avaient plus rien laissé pour la tristesse ou l' ombre, froids, divins, et leurs fronts couronnés de lotus, buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus. p101 poème viii ô don Juans, bien longtemps, artistes de la vie, affamés d' idéal, vous aviez tous cherché l' amante au coeur divin, sans cesse poursuivie. Et toujours son front pur, dans la brume caché, s' était enfui devant l' éclair de vos prunelles, comme un rapide oiseau s' envole, effarouché. Reines montrant l' orgueil des pourpres éternelles, courtisanes de marbre aux regards embrasés, fillettes de seize ans riant sous les tonnelles, vous aviez tour à tour meurtri de vos baisers tout ce qui porte un nom de princesse ou de femme, sans que vos longs tourments en fussent apaisés. Bourreaux charmants et doux, héros d' un sombre drame, au-dessus de vos fronts des spectres convulsifs avaient gémi toujours comme le vent qui brame ; cependant, effleurant avec vos doigts pensifs les lys délicieux que le zéphyr adore, et serrant sans repos entre vos bras lascifs mille vierges enfants que la beauté décore et qui cachent l' extase en leurs seins palpitants, toujours vous aviez dit : ce n' est pas elle encore ! Et vous, pâles vénus ! Longtemps, oh ! Bien longtemps, même pour des mortels, sur vos lits de déesses vous aviez dénoué vos beaux cheveux flottants p102 et, comme un flot, versé leurs superbes ivresses, mais sans jamais, hélas ! Pouvoir trouver celui dont votre ardente soif implorait les caresses. Et toujours emportant votre sauvage ennui, ô victimes du dieu qui de nos maux se joue, à travers les chemins longtemps vous aviez fui, tremblantes sous le fouet horrible que secoue le vieux titan Désir, tyran de l' univers, et dont le vent cruel souffletait votre joue ! Mais, ô don Juans, et vous, blanches filles des mers, sous les feux merveilleux du lustre qui flamboie, après tant de travaux et de regrets amers, vous savouriez enfin le repos et la joie. poème ix à ce festin, plus froids que le flot du Cydnus, buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus. D' abord tous les don Juans des pièces espagnoles ayant le fol orgueil de leurs amours frivoles. Et puis tous ces don Juans sans nulle profondeur qui tuaient pour la forme un petit commandeur. Puis, après ces bandits, le don Juan de Molière avec sa théorie atroce et singulière. Le don Juan de Mozart et celui de Byron, tous deux songeant encore à leur décaméron ; p103 et celui qui trouva chez notre Henri Blaze l' amour qui sauve après la volupté qui blase. Et ce don Juan, pareil au poëte persan, que Musset déguisa sous le surnom d' Hassan ; et, plus lourd qu' un archer du temps de Louis Onze, celui qui descendit d' un piédestal de bronze. à ce festin royal, couronnés de lotus, buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus : la vénus Aphrodite ou l' Anadyomène, caressant les cheveux d' un triton qui la mène ; vénus Hélicopis au regard doux et prompt, vénus Basiléia, le diadème au front ; Cypris, vénus Praxis, et vénus Coliade, guerrière dont la danse est toute une iliade ; puis vénus Barbata, puis vénus Argynnis, qui tient dans une main les flèches de son fils ; vénus Victrix sans bras, Astarté, ce prodige, et vénus Mélanide, et vénus Callipyge ; et celles dont Paphos a connu les douceurs, et les vénus avec des carquois de chasseurs ; et vénus Pandémie et vénus de Cythère, courant d' un pas rapide et sans toucher la terre ; celle de Titien, allongeant sur son lit son corps d' ambre, et ses bras que le temps embellit ; p104 et celle dont Corrège, en sa grâce première, caressait les seins nus dans la chaude lumière. Là, plus blancs que les fronts neigeux de l' Imaüs, buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus. La reine de ces jeux était la femme blonde qui d' abord près de moi parlait d' amour profonde. Et les gens de la fête, émus à son aspect, semblaient la regarder avec un grand respect. Par terre, dans un coin, dormait la femme pâle, avec une attitude insoucieuse et mâle. Dans ses longs doigts aussi dormait un chapelet, où l' ivoire à des grains d' ébène se mêlait. Pour servir au festin, de très belles servantes apportaient les plats d' or avec leurs mains savantes : c' était d' abord la soeur des grands astres, Phoebé, dont le regard d' argent sur la terre est tombé ; puis Hélène De Sparte, insaisissable proie de tes enfants, Hellas, combattant devant Troie ; et Rachel, et Judith la femme au bras nacré, ensanglantée encor de son crime sacré ; et celle d' Orient, la jeune Cléopâtre, dont la lèvre de flamme éblouissait le pâtre ; et la Rosalinda, qui chante sa chanson de rossignol sauvage, en habit de garçon ; p105 et toutes les beautés que les yeux de poëtes vêtirent de rayons pour les plus belles fêtes. Tous ces convives fous avaient la joie au coeur et chantaient. Or, voici ce qu' ils chantaient en choeur : poème x je bois à toi, jeune reine ! Endormeuse souveraine, oublieuse des soucis ! Car c' est pour bercer ma joie que ton caprice déploie les lits de pourpre et de soie, charmeresse aux noirs sourcils ! Ta folle toison hardie brille comme l' incendie hôtesse du flot amer, ta gorge aiguë étincelle dans un rayon qui ruisselle ; tu gardes sous ton aisselle tous les parfums de la mer. Ta chevelure est vivante. Elle frappe d' épouvante le lion et le vautour : sur ton beau ventre d' ivoire s' éparpille une ombre noire, et tu marches dans ta gloire, superbe comme une tour. p106 ô déesse protectrice ! Heureux, ô sage nourrice, l' athlète aux muscles ardents qui tout couvert de blessures, d' écume et de meurtrissures, appelle encor les morsures de ta lèvre et de tes dents ! Toi seule, ô bonne déesse, as l' incurable tristesse de l' étoile et de la fleur sous l' or touffu qui te baigne ; et ton désespoir m' enseigne sur ton flanc glacé qui saigne l' extase de la douleur. Honte au coeur timide ! Il trouve sous ta figure, la louve qu' il nomme réalité. Mais à celui qui t' adore ta main, où tout flot se dore, verse, ô fille de Pandore, un vin d' immortalité ! poème xi et parfois, regardant vers les enchanteresses, les don Juans se levaient, altérés de caresses. Ils allaient tour à tour baiser les seins neigeux de toutes les vénus, en leurs terribles jeux. Et lorsqu' ils avançaient encor, la femme blonde les serrait sur la chair de sa gorge profonde. p107 Mais eux, sans être émus par ces rudes efforts, ils retournaient s' asseoir plus graves et plus forts. Et je vis des enfants avec la face blême se glisser dans la salle et faire aussi de même. Or, quand la courtisane aux blonds cheveux ambrés les étreignait, vaincus, avec ses bras marbrés, ils tombaient ; aussitôt la dormeuse fatale s' éveillait pour les mordre avec ses dents d' opale. poème xii chose horrible ! Ils n' étaient d' abord que quelques-uns noyant leur âme vierge à ces âcres parfums ; mais bientôt une foule au festin monstrueux s' amassa follement, et je les vis tomber, privés de sentiment, comme un mur qui s' écroule. Ils allaient ! Déchirés par quelque étrange faim, sans entrevoir le but, sans regarder la fin, pris dans un noir vertige ; et chacun, l' oeil éteint et le front dans les cieux, tombait, en murmurant des mots harmonieux, lys inclinant sa tige. Et l' ivresse augmenta. Par degrés, éperdus tous chancelaient. à voir tous leurs corps étendus près du marbre des portes, on eût dit, aux glaçons, à la blancheur de lys de ces rêveurs couchés, une nécropolis pleine de choses mortes. p108 Alors, plus j' en voyais tomber autour de moi, hasard étrange ! Et plus dans un divin émoi je me sentais revivre. Enfin, glacé d' attente et chaud de leurs baisers, je sentis tressaillir mes membres embrasés et je voulus les suivre. Mais la vierge à la lyre eut un air abattu et me prit par la main en disant : connais-tu ces deux beautés de neige ? Moi je voulus partir et je répondis : non ! -l' une est la volupté, dit-elle, c' est son nom. -et l' autre ? Demandai-je. -cette fille si pâle, aux baisers si nerveux, qui se laisse oublier et dort dans ses cheveux ? C' est la mort qu' on la nomme. Et malgré ces deux noms effrayants, j' allai pour baiser aussi les seins des vénus, fou d' amour n' ayant plus rien d' un homme. Dès le premier baiser je ne sais quelle peur me vint, et je fléchis, livide de stupeur, comme en paralysie. à mon réveil, autour du lustre qui pâlit, ces visions fuyaient. Seule auprès de mon lit restait la poésie. C' est l' enfant à la lyre, aux célestes amours, que depuis j' ai suivie, et que je suis toujours dans son chemin aride. Voilà pourquoi, souvent sur mon front fatigué, on voit, dans les éclats du rire le plus gai, grimacer une ride. décembre 1842. CLYMENE p109 l' aurore enveloppait dans une clarté rose le vallon gracieux que le Pénée arrose, et les arbres touffus, et la brise et les flots se redisaient au loin d' harmonieux sanglots. Près du fleuve pleurait, parmi les hautes herbes, une nymphe étendue. à ses regards superbes, à ses bras vigoureux et vers le ciel ouverts, à ses grands cheveux blonds marbrés de reflets verts, on eût pu reconnaître une fille honorée de Doris aux beaux yeux et du sage Nérée. Ses cheveux dénoués se déroulaient épars, et ses pleurs sur son corps tombaient de toutes parts. ô trop bel Iolas ! Insensé, disait-elle, pourquoi dédaignes-tu l' amour d' une immortelle ? Guidé par ta fureur, sans écouter ma voix, tu vas, chasseur cruel, ensanglanter les bois. Enfant ! Je ne suis pas une blonde sirène dont les chants radieux pendant la nuit sereine égarent le pilote au milieu des roseaux. Hélas ! J' ai bien souvent, sur l' azur de ces eaux, avec mes jeunes soeurs, nymphes aux belles joues, folâtré près de toi dans l' onde où tu te joues, et pour ton fleuve bleu quitté nos océans ! Bien souvent, pour te voir, j' ai sur les monts géants porté le long carquois des jeunes chasseresses, et, livrant aux zéphyrs tous mes cheveux en tresses, comme font les enfants de l' antique Ilion, jeté sur mon épaule une peau de lion. p110 Bien souvent, nue, en choeur j' ai conduit sous ces arbres les nymphes du vallon aux poitrines de marbres ; mais sous les flots d' azur, aux grands bois, dans les champs, jamais tu n' es venu pour écouter mes chants. Et cependant, ainsi que les nymphes des plaines, j' avais pour toi des lys dans mes corbeilles pleines ; mais tu les refusais, et la seule Phyllis peut jeter devant toi ses chansons et ses lys. Quand je t' ai tout offert, tu gardais tout pour elle. Et pourtant de nous deux quelle était la plus belle ? Souvent dans nos palais j' ai vu le flot, moins prompt, frémir joyeusement de réfléchir mon front ; sur un sein éclatant mon cou veiné s' incline, un sang pur a pourpré ma lèvre coralline, le ciel rit dans mes yeux, et les divins amants autrefois m' appelaient Clymène aux pieds charmants. Ami ! Viens avec moi. Nos soeurs les néréides t' ouvriront sur mes pas leurs demeures splendides, et, près des cygnes purs, dans leurs ébats joyeux, nageront, se plaisant à réjouir tes yeux. Là, comme les grands dieux, dans nos chastes délires nous savons marier nos voix aux voix des lyres, ou verser le nectar dans les vases dorés ; et l' onde, en se jouant près de nos bras nacrés, songe encore aux blancheurs de l' anadyomène. Oh ! Désarme pour moi ta froideur inhumaine ; viens ! Si tu ne veux pas que sous ces arbrisseaux mes yeux voilés de pleurs se changent en ruisseaux ou que tordant mes bras divins, comme Aréthuse, je meure, en exhalant une plainte confuse. Mais, hélas ! L' écho seul répond à mes accords ; le soleil rougissant a desséché mon corps depuis que je t' attends de tes lointaines courses, et mes yeux étoilés pleurent comme deux sources. Ainsi Clymène, offerte au courroux de Vénus, p111 disait sa plainte amère ; et les soeurs de Cycnus pleuraient des larmes d' ambre, et les gouffres du fleuve pleuraient, et la fleur vierge, et la colombe veuve, et la jeune Dryade en tordant ses rameaux, pleuraient et gémissaient avec d' étranges mots. Et lorsque vint la nuit ramener sa grande ombre, où scintille Phoebé, soeur des astres sans nombre, au sein des flots troublés et grossis de ses pleurs, triste, elle disparut en arrachant des fleurs. juillet 1842. LA NUIT DE PRINTEMPS c' était la veille de mai, un soir souriant de fête, et tout semblait embaumé d' une tendresse parfaite. De son lit à baldaquin, le soleil sur son beau globe avait l' air d' un arlequin étalant sa garde-robe, p112 et sa soeur au front changeant, mademoiselle la lune avec ses grands yeux d' argent regardait la terre brune, et du ciel, où, comme un roi, chaque astre vit de ses rentes, contemplait avec effroi le lac aux eaux transparentes ; comme, avec son air trompeur, Colombine, qu' on attrape, à la fin du drame a peur de tomber dans une trappe. Tous les jeunes séraphins, à cheval sur mille nues, agaçaient de regards fins leurs comètes toutes nues. Sur son trône, le bon Dieu, devant qui le lys foisonne, comme un seigneur de haut lieu que sa grandeur emprisonne, à ces intrigues d' enfants n' ayant pas daigné descendre, les laissait, tout triomphants, le tromper comme un Cassandre. Or, en même temps qu' aux cieux, c' était comme un grand remue ménage délicieux sur la pauvre terre émue. p113 Des sylphes, des chérubins, s' occupaient de mille choses, et sous leurs fronts de bambins roulaient de gros yeux moroses. Quel embarras, disaient-ils dans leurs langages superbes ; à ces fleurs pas de pistils, pas de bleuets dans ces herbes ! Dans ce ciel pas de saphirs, pas de feuilles à ces arbres ! Où sont nos frères zéphyrs pour embaumer l' eau des marbres ? Hélas ! Comment ferons-nous ? Nous méritons qu' on nous tance ; le bon Dieu sur nos genoux va nous mettre en pénitence ! Car hier au bal dansant, où, sorti pour ses affaires, il mariait en passant deux soleils avec leurs sphères, nous avons de notre main promis sur le divin cierge son mois de mai pour demain à notre dame la vierge ! Hélas ! Jamais tout n' ira comme à la saison dernière, bien sûr on nous punira de l' école buissonnière. p114 Pour ce mai qu' on nous promet ils versent des pleurs de rage, et vite chacun se met à commencer son ouvrage. Penchés sur les arbrisseaux, les uns au milieu des prées, avec de petits pinceaux peignent les fleurs diaprées, et, de face ou de profil, après les branches ouvertes attachent avec un fil de petites feuilles vertes. Les autres au papillon mettent l' azur de ses ailes, qu' ils prennent sur un rayon peint des couleurs les plus belles. Des ariels dans les cieux, assis près de leurs amantes, agitent des miroirs bleus au-dessus des eaux dormantes. Sur la vague aux cheveux verts les ondins peignent la moire, et lui serinent des vers trouvés dans un vieux grimoire. Les sylphes blonds dans son vol arrêtent l' oiseau qui chante, et lui disent : rossignol, apprends ta chanson touchante ; p115 car il faut que pour demain on ait la chanson nouvelle. Puis le cahier d' une main, de l' autre ils lui tiennent l' aile. Et ceux-là, portant des fleurs et de jolis flacons d' ambre, s' en vont, doux ensorceleurs, voir mainte petite chambre, où mainte enfant, lys pâli, écoute, endormie et nue, fredonner un bengali dans son âme d' ingénue. Ils étendent en essaim mille roses sur sa lèvre, un peu de neige à son sein, dans son coeur un peu de fièvre. Aucun ne sera puni, la vierge sera contente ; car nous avons tout fourni, ce qui charme et ce qui tente ! Et sylphes, et chérubins, ce joli torrent sans digue, vont se délasser aux bains du bruit et de la fatigue. Dieu soit béni, disent-ils, nous avons fini la chose ! Aux fleurs voici les pistils, des parfums, du satin rose ; p116 au papillon bleu son vol, aux bois rajeunis leur ombre, son doux chant au rossignol caché dans la forêt sombre ! Voici leur saphir aux cieux dans la lumière fleurie, à l' herbe ses bleuets bleus, pour que la vierge sourie ! Mais ce n' est pas tout encor, car ils me disent : poëte ! Voilà mille rimes d' or, pour que tu sois de la fête. Prends-les, tu feras des chants que nous apprendrons aux roses, pour les dire lorsque aux champs elles s' éveillent mi-closes. Et certes mon rêve ailé eût fait une hymne bien belle si ce qu' ils m' ont révélé fût resté dans ma cervelle. Ils murmuraient, Dieu le sait, des rimes si bien éprises. Mais le zéphyr qui passait en passant me les a prises ! avril 1842. C. QUI MEURENT C. QUI COMBATTENT p117 poème i : la lyre morte ce que je veux rimer, c' est un conte en sixains. Surtout n' y cherchez pas la trace d' une intrigue. L' air est sans fioriture et le fond sans dessins. D' abord j' ai de tout temps exécré la fatigue, puis je n' ai jamais eu que des goûts forts succincts pour l' intérêt nerveux que le vulgaire brigue. La Chimère est debout : marche, Bellérophon ! Quel est donc mon sujet ? Je l' avais dans la tête. Ah ! Voici. Le héros, madame, est un poëte, c' est-à-dire ce monstre oublié par Buffon dans la liste des ours, dont on fait un bouffon pour égayer son hôte à la fin d' une fête. p118 C' était un pauvre hère. Il s' appelait Henri. Il n' était pas marquis, ni gendarme, ni comte. C' était un de ces nains au regard aguerri dont l' orgueil est coulé dans un moule de fonte, gueux de peu de valeur qui rimaillent sans honte, et que vous laissez là pour le chat favori. Et vous faites fort bien. Mais nous, c' est autre chose : une larme du coeur est pour nous un trésor. Notre âme en pleurs s' éveille au parfum d' une rose et tressaille au zéphyr où passe un chant de cor, sur l' oreiller de pierre où notre front se pose. Tout ce que nous touchons a des paillettes d' or. Excusez donc, par grâce, une douce manie. Je reprends mon langage. Au fait, il m' en coûtait. L' huissier a bien le droit d' écrire son protêt dans un hideux patois que l' univers renie : je puis jeter le masque, et mon héros était ce que nous appelons un homme de génie. Il vivait seul chez lui comme un vieux hobereau, n' ayant jamais voulu de femme pour maîtresse. Mais il avait sa muse et la folle paresse, et près de sa fenêtre un bouquet de sureau : pour employer son temps, il mettait son ivresse à noircir du papier devant un vieux bureau. Une telle existence est pour tous un mystère que je veux expliquer, et que je devrais taire. Quand on est ainsi fait, on vit bien autrement que ne vit le prochain sur cette pauvre terre : la douleur est pour l' âme un fécond aliment, et l' âme est un foyer qui s' endort rarement. p119 Le poëte est tordu comme était la sybille. Quand un livre sincère est jusqu' à moitié fait, on sent qu' on a besoin d' air et qu' on étouffait. On va se promener en courant par la ville, car l' inspiration, brisant le front débile, pour celui qui la porte a le poids d' un forfait. On sent que comme l' aigle on domine la foule, qu' on est le vrai lien de la terre et du ciel, qu' on retient seul du doigt la croyance qui croule et qu' on mourra pourtant comme les deux Abel, car on a comme eux deux un sang divin qui coule pour teindre le gibet et pour laver l' autel. Puis, on ne comprend pas qu' une hymne aussi parfaite ait mûri jusqu' au bout dans ce cadavre humain. On se demande alors qui vous a fait prophète et qui vous conduisait dans cet ardent chemin, vous, travailleur obscur, à qui les grands, du faîte, jetteraient une obole, en passant, dans la main ! Henri s' entortillait dans cette étrange trame, sur le bitume gris, près du diorama, lorsque vint à passer, dans sa gloire, une femme dont l' attrait merveilleux le prit et le charma, comme s' il eût pu voir Hélène De Pergame. Il regarda longtemps cette femme, et l' aima. Elle avait, cher lecteur, une fort belle gorge, un cachemire noir souple comme un collier, brodé d' argent et d' or dans un goût singulier, des doigts fins et longs, tels que l' amour grec en forge, et de plus le profil superbe et régulier comme l' avait jadis Mademoiselle George, p120 son front païen eût mis Corinthe en désarroi ; ses cheveux étaient longs " comme un manteau de roi " , son nez beaucoup plus pur qu' on ne se l' imagine ; ses pieds savaient conter toute son origine, enfin, cette autre Isis des bas-reliefs d' égine avait la lèvre rouge à donner de l' effroi. Je ne veux pas conter une bonne fortune. Ces histoires d' amour font un énorme bruit ; en somme cependant, quand on en connaît une, on peut savoir à quoi le reste se réduit. Je ne dirai donc pas comment la belle brune prit Henri pour amant un jour, non, une nuit. Henri vers le bonheur s' avança les mains pleines, il courut à l' amour comme au cirque un martyr. Venant comme quelqu' un qui ne doit pas partir, il y jeta d' un coup ses bonheurs et ses haines, comme aux marbres du bain les bacchantes romaines leurs essences d' émèse et leurs parfums de Tyr. Dans la vénus de chair qu' il avait asservie il trouva sa parure et son rhythme et sa vie, et s' en enveloppa comme d' un vêtement. Toute félicité nous est trop tôt ravie ! Il s' aperçut un soir, oh rien ! Tout bonnement que son rhythme et sa vie avait un autre amant. Comme il ne singeait pas l' Othello de banlieue, il ne tua personne. Hélas ! à pas comptés il sortit sans courroux, fit une bonne lieue, rentra, puis, allumant sa cigarette bleue, la maîtresse qu' on a sans infidélités, se dit, je sais encore ce qu' il dit : écoutez ! p121 Puisque la seule enfant qui pouvait sur la terre étreindre ma pensée et toutes ses splendeurs a refusé sa lèvre au fruit qui désaltère et comme un vieux haillon rejeté mes grandeurs, j' achèverai tout seul ma course solitaire, et nul ne connaîtra mes sourdes profondeurs. Passez autour de moi, femmes riches et belles ! Je pourrais d' un seul mot conserver ces appas qui jauniront demain sous vos blanches dentelles ; mais ce mot infini qui vous rend immortelles est mon secret à moi que je ne dirai pas, et la droite du temps effacera vos pas ! ô lutteurs gangrenés ! Mourantes populaces ! Je sais sous quel fardeau se courbent vos audaces, et ma parole d' or allégerait vos pas. Je pourrais ramener le bonheur sur vos places et sécher la sueur qui mouille vos repas ; mais ce mot qui guérit, je ne le dirai pas ! Je veux voir le vieux monde élaborer le crime sous le marteau pesant de la fatalité, seul, muet, dédaigneux de l' éternelle cime, avare de ma force et de ma liberté, ne me souciant plus que le vol de la rime emporte mes héros dans l' immortalité ! Mais comment achever le tableau que j' ébauche, et que se passa-t-il entre sa muse et lui ? C' est de la nuit profonde, où nul rayon n' a lui. Un serpent le rongeait sous la mamelle gauche. Ont-ils fait de l' amour ou bien de la débauche ? Je ne le savais pas, je le sais aujourd' hui. p122 Un jour la pâle mort vint frapper à sa porte ; il la fit rafraîchir, rajusta son bonnet, et la complimenta si bien, qu' il fit en sorte, avec son agrément, de finir un sonnet. Puis il offrit sa main pour lui servir d' escorte ; ce fut au mieux. Voilà tout ce qu' on en connaît. Or, ce pauvre Henri, dont la mémoire est vide, fut le dernier chanteur à qui l' Aganippide montrait sa chair de neige et sa fauve toison, et nous sommes restés pour fermer la maison. Aussi, quand vous raillez notre horde stupide, vous autres gens d' esprit, vous avez bien raison ! poème ii : la mort du poëte le poëte sentant son âme ouvrir ses ailes pour s' envoler enfin, s' enchantait de gravir les cimes éternelles et de n' avoir plus faim. Des souvenirs confus et des heures fanées où l' espoir avait lui, comme des compagnons de ses jeunes années se groupaient devant lui. Il revoyait le temps où, dans la fange immonde, il cherchait sur ses pas la gloire, cette fleur qu' il rêvait en ce monde, et qu' on n' y cueille pas ! p123 Et le moment fatal où tous ceux de la terre, de la plaine et des monts, avaient dit : tu n' es pas, ô rêveur solitaire, de ceux que nous aimons ! Parfois un souvenir des heures amoureuses illuminait ses traits, comme passent le soir des pourpres vaporeuses entre les noirs cyprès. Il retrouvait la chère et fugitive image, et de son oeil hagard il croyait l' entrevoir à travers le nuage qui voilait son regard. Oh ! Non, se disait-il, tu mens, pâle agonie ! Un fantôme trompeur me charmait ; la misère est là, tout me renie : la misère fait peur ! L' ingrat ne savait pas que, malgré son blasphème, son rêve s' achevait, et que la jeune fille était, vivant poëme, assise à son chevet. Sur le front du mourant elle posa sa tête, pour y dormir un peu avant que l' ange prit cette âme de poëte pour la mener à Dieu. Or, c' était une chose étrange et sérieuse que d' unir sans remord aux lèvres d' un mourant cette lèvre rieuse, cette vie à la mort ! p124 Je ne sais quel espoir passa sur ce délire dans l' ombre enseveli, mais voilà ce que dit l' âme à la douce lyre, au chaste front pâli : pourquoi douter ainsi de l' avenir immense et rester abattu ? Où l' homme voit finir son pouvoir, Dieu commence ; il nous aime, vois-tu ! Il conserve à ta vie ardemment dépensée le ciel de bien des jours, où s' épanouiront les fleurs de ta pensée fidèle à nos amours. -oh ! Dit-il, mots divins ! Amour et poésie ! Ineffable trésor ! Je vous ai savourés comme un flot d' ambroisie dans une coupe d' or ! Comme j' aimais alors les bois et les prairies, le ciel, tableau changeant, les oiseaux veloutés, les fleurs de pierreries, les rivières d' argent ! Mon rêve était partout. Je disais : je t' adore ! à l' aubépine en fleurs ; au feuillage : sens-moi tressaillir. à l' aurore humide : vois mes pleurs ! Je remplissais d' espoir mon âme fécondée et mes désirs sans frein, comme un sculpteur emplit avec sa large idée les marbres et l' airain : p125 j' aimais la liberté, cette déesse antique dont les flancs sont blessés, et qui chantait jadis un radieux cantique sur ses fils trépassés ; cette mère dont l' âme à tous nos voeux se mêle : qui, les deux bras ouverts, étreint les nations, et, comme une Cybèle, allaite l' univers ! Je saluais déjà l' aurore de la gloire. Mais, ô deuil ! ô terreur ! à présent une nuit silencieuse et noire m' enveloppe d' horreur. Car, lorsque brille au loin dans un horizon sombre un éclat vif et beau, tous ceux qui sur nos fronts ne règnent que par l' ombre éteignent le flambeau. Toute clarté leur jette, innocente ou hardie, un désespoir amer ; en effet, l' étincelle est tout un incendie, la source est une mer ! Aussi lorsqu' ils ont vu nos astres sur leur route avoir mille rayons, ils ont appesanti l' épais brouillard du doute sur ce que nous croyons. Lorsque nous leur disions nos chants, des chants sublimes qu' ils ne comprenaient pas, ils les examinaient, ces éplucheurs de rimes, avec leur froid compas ! p126 Lorsque nous demandions les vierges diaphanes dont le maître étoila notre ciel obscurci, de viles courtisanes répondaient : nous voilà ! Mais j' en ai trouvé deux plus froides que les autres dans leur satiété, deux, l' envie et la faim, les plus dignes apôtres de la société ! Si bien que j' ai creusé mon sillon dans ce monde égoïste et mauvais, lorsque l' autre patrie était seule féconde : mais celle-là, j' y vais ! -non, dit-elle, vivons, ô mon idolâtrie ! Seigneur, rends-lui sa foi. Ou si vraiment son âme irritée et meurtrie a déjà soif de toi, si tu veux délivrer cette blanche colombe, seigneur, si tu le veux ! Fais-moi mourir aussi. Pour linceul dans sa tombe il aura mes cheveux. Or, Dieu prêta l' oreille à ces voix de la terre. Des deux enfants liés il ne resta plus rien, qu' un tombeau solitaire et des chants oubliés. p127 poème iii : les deux frères patientez encor pour une autre folie. Les temps sont si mauvais, que pour son pauvre amant la muse n' a gardé que sa mélancolie. Donc naguères vivaient, sous l' azur d' Italie, deux frères de Toscane au langage charmant, qui n' avaient qu' eux au monde et s' aimaient saintement. Deux lutteurs aguerris, formidables athlètes jetés dans le champ clos de la société, deux nobles parias, en un mot deux poëtes, fouillant dans la nature avec avidité. Mêlant tout, leurs douleurs stériles et leurs fêtes, ils se cachaient ainsi, l' un sous l' autre abrité. Oui, frères en effet ! J' ai dit qu' ils étaient frères : je ne sais s' ils avaient sucé le même lait ou s' ils s' étaient pendus aux gorges de deux mères, mais ils craignaient de même et la honte et le laid. Tous deux comme un bonheur s' étaient pris au collet, pour s' être rencontrés le soir aux réverbères. Ils s' appelaient César et Sténio. Ce point éclairci, leurs passés faut-il que je les dise ? Le plus âgé des deux c' était César. La bise avait connu longtemps les trous de son pourpoint, comme la pauvreté son lit. De Cidalise, ayant aimé trop tôt, je pense, il n' en eut point. p128 Au fait, son existence avait été bizarre, car il était né bon dans un siècle de fer. Rêveur dépaysé dont la folle guitare câlinait le passant pour lui dire un vieil air, le monde l' accabla de sa rigueur avare, et le fit, de son ciel, rouler dans un enfer. Tout enfant, il aima sa mère, une danseuse de Parme, qui louait à tout prix son coton. Or, un jour, au sortir d' une nuit amoureuse avec un nelleri, seigneur d' assez haut ton, comme il trouvait l' enfant d' une mine joyeuse, elle le lui vendit pour cent ducats, dit-on. Ce seigneur l' aima fort trois jours. Mais sa maîtresse, femme blonde aux yeux noirs, qui le tenait en laisse, choya de préférence un horrible épagneul. Si bien qu' en un collège hostile à sa paresse, par un beau soir d' été, César se trouva seul comme un chevalier mort dans son rude linceul. Dans ces groupes d' enfants, compagnons de servage, qui l' entouraient, cherchant son âme dans ses yeux, César ne se dit rien, sinon que sous les cieux rien ne vaudrait pour lui sa liberté sauvage, sa course vagabonde aux sables du rivage et les enivrements de son coeur soucieux. Quoiqu' il fût ennemi de toute amitié fausse, un d' entre eux, fin matois qu' on nommait Annibal, par instants lui fit croire à ces rêves qu' exauce l' être à qui le soleil fait un manteau royal. Donc, voilà son ami qui le baisse et le hausse comme un polichinelle au bout d' un fil d' archal. p129 Plus tard il pend sa vie aux lèvres d' une femme vénitienne, horrible et charmant amalgame de feux voluptueux dans un coeur endormi ; et lorsque enfin Thisbé l' appelait : son Pyrame, il trouve un soir la belle ivre, et nue à demi, qui rêve son remords aux bras de son ami. C' est ainsi qu' il était, malheureux et tranquille, songeant aux vrais plaisirs si rares et si courts, le front pâli déjà par la débauche vile, et le coeur encor plein de ses jeunes amours, quand, près de la taverne où s' écoulaient ses jours, il vint à rencontrer Sténio par la ville. Papillon de la rose et frère de l' oiseau, c' était un doux jeune homme enivré d' ambroisie, amoureux du repos et de la fantaisie, laissant courir sa barque aux effluves de l' eau, et dans les bras nerveux de sa muse choisie couché nonchalamment, comme dans un berceau. La vaste poésie est faite avec deux choses : une âme, champ brûlé que fécondent les pleurs, puis une lyre d' or, écho de ces douleurs, dont la corde se plie à ses métamorphoses, et vibre sous la peine et sous les amours roses, comme sous le baiser du vent un arbre en fleurs. Oh ! Lorsqu' on prend un livre et que l' on daigne lire une riche pensée écrite en nobles vers, on ne sait pas combien la page et le revers ont pu coûter souvent de farouche délire et combien le gazon a de gouffres ouverts ! C' est César qui fut l' âme, et Sténio la lyre. p130 C' était un assemblage étrange, et que je veux vous peindre : l' un riant d' un sourire nerveux et sentant chaque jour le désespoir avide graver sur son front large une nouvelle ride, et l' autre, frais et rose avec de blonds cheveux, et foudroyant le mal de son doute candide, pareilles à deux fleurs au parfum pénétrant, ils avaient confondu leurs deux âmes jumelles, si bien que la souffrance avec de sombres ailes emportait le bonheur pour le faire plus grand, noyant sa douce voix dans les plaintes mortelles, " comme un flot de cristal dans un sombre torrent. " c' est ainsi que César dans ses longues veillées disait à Sténio ses désillusions, ses premiers jours de foi, diaprés de rayons, ses espoirs, et comment sans relâche éveillées, des haines, par la nuit et l' enfer conseillées, souillent de leur venin tout ce que nous croyons. Encore extasié de sa jeunesse franche, pleine d' enthousiasme et de rêves touchants, amoureuse des bois, de la nuit et des champs, et de l' oiseau craintif qui chante sur la branche, il lui parlait de l' homme, et disait ce qui tranche les fils de soie et d' or de l' amour et des chants. Il lui disait comment, après des nuits de joie où l' amour étoilé semble un firmament bleu, on s' éloigne à pas lents de la couche de soie, emportant dans son coeur la jalousie en feu, et comment à genoux, quand ce spectre flamboie, on frappe sa poitrine, en criant : ô mon dieu ! p131 Mais Sténio, pressant son âme parfumée et blanche jusqu' au fond comme une jeune fleur, enveloppait César de la foi de son coeur. Il disait, entouré d' une blanche fumée, et caressant toujours sa cigarette aimée : si c' est un rêve, ami, je veux rêver bonheur. Je veux croire à l' amour, à la nature, à l' ange, au doux baiser fidèle, au serrement de main, au rhythme harmonieux, au nectar sans mélange, aux amantes qui font la moitié du chemin, et penser jusqu' au bout que leur blonde phalange, en nous quittant le soir, espère un lendemain. Je croirai que le monde est une grande auberge où l' hospitalité sans défiance héberge comme le grand seigneur, le passant hasardeux, et leur prête son lit sans se soucier d' eux. César, calme et pensif, répondait : ô coeur vierge ! Et, la main dans la main, ils souriaient tous deux. Mais lorsqu' ils se quittaient, c' était comme une trêve où chacun dans son coeur changeant de souvenir, y sentait circuler une nouvelle sève et comme un feu divin la force revenir. Car ils rêvaient tous deux, sans s' avouer leur rêve, Sténio de douleur, et César d' avenir ! Et quand César voulait attendre sur sa route le coursier de Léonore et le saisir aux crins, il se disait en lui, comme l' homme qui doute : qui soustraira mon frère aux dangers que j' ai craints ? Je lui dois ma douleur, et je la lui dois toute, et j' en garde pour lui les splendides écrins. p132 Mais lorsque Sténio fut complet, que la gloire l' eut porté rayonnant à son temple d' ivoire, César pensa tout bas : ô mort que je rêvais ! Puisque j' ai pour toujours assuré sa mémoire et qu' il sait à présent tout ce que je savais, je n' ai plus rien à dire au monde et je m' en vais ! J' étais le piédestal de sa blanche statue : les peuples aujourd' hui la lèvent de leurs fronts. Puisque la seule foi que ma pensée ait eue marche dans son triomphe, à l' abri des affronts, je serai tombé seul sous le coup qui me tue, et le repos m' attend dans la tombe : mourons ! Oui, mourons aujourd' hui. Car si ma douleur cesse, je laisse l' agonie à celle que j' aimais. Au milieu des plaisirs, du bruit, de la paresse, des chants dont la splendeur ne s' éteindra jamais avec tes pleurs divins lui rediront sans cesse : regarde, ô lâche coeur, la tombe où tu le mets ! Par malheur, Sténio ne savait pas maudire. Il perdit, le poëte à la coupe de miel ! Ces vers mélodieux pleins de rage et de fiel. Je cherche en vain, dit-il, mon superbe délire, car moi, je n' étais rien que la voix d' une lyre, et mon âme vivante est remontée au ciel ! poème iv : une nuit blanche la ville, mer immense, avec ses bruits sans nombre, a sur les flots du jour replié ses flots d' ombre, p133 et la nuit secouant son front plein de parfums, inonde le ciel pur de ses longs cheveux bruns. Moi, pensif, accoudé sur la table, j' écoute cette haleine du soir que je recueille toute. Plus rien ! Ma lampe seule, en mon réduit obscur de son pâle reflet inondant le vieux mur, dit tout bas qu' au milieu du sommeil de la terre travaille une pensée étrange et solitaire. Et cependant en proie à mille visions, mon esprit hésitant s' emplit d' illusions, et mes doigts engourdis laissent tomber ma plume. C' est le sommeil qui vient. Non, mon regard s' allume, et, comme avec terreur, ma chair a frissonné. Quel est ce bruit lointain ? Ah ! L' horloge a sonné ! Et la page est encor vierge. Mon corps débile se débat sous le feu d' une fièvre stérile. J' attends en vain l' idée et l' inspiration. Comme tu me mentais, splendide vision qui venais me bercer d' une espérance vaine ! être impuissant ! N' avoir que du sang dans la veine ! Avoir voulu d' un mot définir l' univers, et ne pouvoir trouver l' arrangement d' un vers ! Me suis-je donc mépris ? Dans mon coeur qui ruisselle Dieu n' avait-il pas mis la sublime étincelle ? Oh ! Si, je me souviens. En mes désirs sans frein, enfant, j' ai vu de près les colosses d' airain ; je cherchais dans la forme ardemment fécondée le moule harmonieux de toute large idée ; j' allais aux géants grecs demander tour à tour quelle grâce polie ou quel rude contour fait vivre pour les yeux la synthèse éternelle. Esprit épouvanté, je me perdais en elle, tâchant de distinguer dans quels vastes accords se fondent les splendeurs des âmes et des corps, et méditant déjà comment notre génie p134 impose une enveloppe à la chose infinie. Hélas ! Amants d' un soir, en vain nous enlaçons la morne Galatée et ses divins glaçons. Pourquoi m' as-tu quitté, muse blanche ? ô ma lyre ! Quel ouragan t' a pris ton suave délire ? Quelle foudre a brisé votre prisme éclatant, ô mes illusions de jeunesse ? Pourtant j' aime encor les longs bruits, le ciel bleu, le vieil arbre, les lointains discordants, et ma strophe de marbre sait encor rajeunir la grande antiquité. ô muse que j' aimais, pourquoi m' as-tu quitté ? Pourquoi ne plus venir sur ma table connue avec tes bras nerveux t' accouder chaste et nue ? Jetons les yeux sur nous, vieillards anticipés, coeurs souillés au berceau, parleurs inoccupés ! Ce qui nous perdra tous, ce qui corrode l' âme, ce qui dans nos coeurs même éteint l' ardente flamme, c' est notre lâche orgueil, spectre qui devant nous illumine les fronts de la foule à genoux ; le poison qui décime en un jour nos phalanges, c' est ce désir de gloire et de vaines louanges qui fait bouillir le sang vers le coeur refoulé. Oh ! Nous avons l' orgueil superbement enflé, nous autres ! Travailleurs qui voulons le salaire avant l' oeuvre, et montrons une sainte colère pour saisir les lauriers avant la lutte ! Enfants qui, le cigare en main, nous rêvons triomphants, vierges encor du glaive et du champ de bataille ! Nains au front dédaigneux qui haussons notre taille sur les calculs étroits de notre ambition, qui, blasés sans avoir connu la passion, croyons sentir en nous cette verve stridente que l' enfer avait mis dans la plume du Dante, ou le doute fatal qui réveillait Byron, comme un cheval fouetté par le vent du clairon ! p135 Devant nous ont passé quelques sombres génies qui vous jetaient aux vents, farouches harmonies dont nous psalmodions une note au hasard ! Tout fiers d' avoir produit un pastiche bâtard, d' avoir éparpillé quelques syllabes fortes, fous, ivres, éperdus, nous assiégeons les portes des panthéons bâtis pour la postérité ! C' est un aveuglement risible en vérité ! Quand nous aurons longtemps sur les livres antiques interrogé le sens des choses prophétiques, lu sur les marbres saints d' égine et de Paros le sort des dieux, jouet mystérieux d' éros ; dans le livre du monde, à la page où nous sommes, quand nous épellerons le noir secret des hommes ; quand nous aurons usé sans relâche nos fronts sous l' étude, et non pas sous de justes affronts, ô lutteurs, nous pourrons de notre voix profonde dire au monde : c' est nous, et remuer le monde. Mais jusque-là, sans trêve, aux zoïles méchants voilant avec amour l' ébauche de nos chants, étreignons la nature, et mesurons sans crainte ce bas-relief géant dont nous prenons l' empreinte ! poème v : la vie et la mort j' ai vu ces songeurs, ces poëtes, ces frères de l' aigle irrité, tous montrant sur leurs nobles têtes le signe de la vérité. p136 Et près d' eux, comme deux statues qui naquirent d' un même effort, se tenaient, de blancheur vêtues, deux vierges, la vie et la mort. J' ai vu le mendiant Homère, le grand Eschyle au coeur sans fiel, chauve, et dans sa vieillesse amère insulté par le vent du ciel ; j' ai vu le lyrique Pindare, l' élève divin de Myrtis dont un roi prenait la cithare, comme le chevreau broute un lys ; j' ai vu mon père Aristophane blessé par des mots odieux, et devant le peuple profane défendant Eschyle et ses dieux ; j' ai vu buvant la sombre lie de ses calices triomphants, Sophocle, accusé de folie et maltraité par ses enfants ; j' ai vu portant l' affreux stigmate, Ovide fugitif, buvant le lait d' une jument sarmate au désert glacé par le vent ; j' ai vu Dante en exil, et Tasse abandonné par sa raison, collant sa face morne et lasse aux noirs barreaux de sa prison. p137 Pareil au lion qui soupire sous le vil fouet de ses gardiens, hélas ! J' ai vu le dieu Shakspere aux gages des comédiens ; j' ai vu Cervantes, pauvre esclave, au bagne exhalant ses sanglots, et Camoëns sanglant et hâve luttant dans l' écume des flots ; j' ai vu, tant le destin se joue en des caprices insensés, Corneille marchant dans la boue avec ses souliers rapiécés, et Racine, cet idolâtre, tombant les regards éblouis par le tonnerre de théâtre que lançaient les yeux de Louis, et Chénier, dont le trait rapide atteignait sa victime au flanc, versant sur l' échafaud stupide la belle pourpre de son sang. Brillant de la splendeur première, tous ces grands exilés des cieux, tous ces hommes porte-lumière avaient des astres dans leurs yeux. Lorsqu' elle frappait notre oreille avec le bruit du flot amer, leur voix immense était pareille à la tumultueuse mer, p138 et leur rire plein d' étincelles semblait lancer dans l' aquilon des flèches pareilles à celles de l' archer Phoebus Apollon. Pourtant sans foyer et sans joie, sous les cieux incléments et froids ils traînaient leur misère, proie de la foule, ou jouet des rois. Et dans ses colères, la vie, brisant ce qui leur était cher, d' une dent folle, inassouvie, mordait cruellement leur chair. Les mettant dans la troupe vile des mendiants que nous raillons, elle les poussait dans la ville affublés de sombres haillons ; sur eux acharnée en sa rage, et voulant les réduire enfin, elle leur prodiguait l' outrage, la pauvreté, l' exil, la faim, et les pourchassait, misérables qui n' espèrent plus de rachats, ayant tous leurs fronts vénérables souillés de ses impurs crachats ! Mais enfin la compagne sûre venait ; la radieuse mort lavait tendrement la blessure de leurs seins exempts de remord. p139 Ainsi que les mères farouches qui sont prodigues du baiser, elle les baisait sur leurs bouches doucement, pour les apaiser. Sous leurs pas, ainsi qu' une Omphale, elle étendait au grand soleil la rouge pourpre triomphale pour leur faire un tapis vermeil, et sur leurs fronts brillants de gloire devant le peuple meurtrier, avec ses belles mains d' ivoire elle attachait le noir laurier. poème vi : nostalgie oh ! Lorsque incessamment tant de caprices noirs s' impriment à la rame, et que notre Thalie accouche tous les soirs d' un nouveau mélodrame ; que les analyseurs sur leurs gros feuilletons jettent leur sel attique, et, tout en disséquant, chantent sur tous les tons les devoirs du critique ; que dans un bouge affreux des orateurs blafards dissertent sur les nègres, que l' actrice en haillons étale tous ses fards sur ses ossements maigres ; p140 qu' au bout d' un pont très lourd trois cents provinciaux tout altérés de lucre, discutent gravement en des termes si hauts sur l' avenir du sucre ; que de piètres Phoebus au regard indigo flattent leur muse vile, encensent D' Ennery, jugent Victor Hugo, et font du vaudeville ; lorsque de vieux rimeurs fatiguent l' aquilon de strophes chevillées, que sans nulle vergogne on expose au salon des femmes habillées ; que chez nos miss Lilas, entre deux verres d' eau, un grand renom se forge, que nos beautés du jour, reines par Cupido, n' ont pas même de gorge ; qu' entre des arbres peints, à ce vieil opéra dont on dit tant de choses, les fruits du cotonnier qu' un lord anglais paiera dansent en maillots roses ; que ne puis-je, ô Paris, vieille ville aux abois, te fuir d' un pas agile, et me mêler là-bas, sous l' ombrage des bois, aux bergers de Virgile ! Voir les chevreaux lascifs errer près d' un ravin ou parcourir la plaine, et, comme Mnasylus, rencontrer, pris de vin, le bon homme Silène ; p141 près des saules courbés poursuivre Amaryllis au jeune sein d' albâtre, voir les nymphes emplir leurs corbeilles de lys pour Alexis le pâtre ; dans les gazons fleuris, au murmure de l' eau, dépenser mes journées à dire quelques chants aux filles d' Apollo en strophes alternées ; pleurer Daphnis ravi par un cruel destin, et, fuyant nos martyres, mieux qu' Alphesiboeus en dansant au festin imiter les satyres ! février 1842. LA RENAISSANCE on a dit qu' une vierge à la parure d' or sur l' épaule des flots vint de Cypre à Cythère, et que ses pieds polis, en caressant la terre, à chacun de ses pas laissèrent un trésor. L' oiseau vermeil, qui chante en prenant son essor, emplit d' enchantements la forêt solitaire, et les ruisseaux glacés où l' on se désaltère, sentirent dans leurs flots plus de fraîcheur encor. p142 La fleur s' ouvrit plus pure aux baisers de la brise, et sous les myrtes verts, la vierge plus éprise releva dans ses bras son amant à genoux. De même quand plus tard, autre Anadyomène, la renaissance vint, et rayonna sur nous, toute chose fleurit au fond de l' âme humaine. juin 1842. TROIS FEMMES A LA TETE BLONDE trois femmes à la tête blonde pour une mission féconde ont rayonné sur notre monde : ève, la joie et la beauté ; Maria, la virginité ; Madeleine, la charité. Parfumés comme des calices, dans la clarté, leurs cheveux lisses versent d' éternelles délices. juin 1842. LA DEESSE quand les trois déités à la charmante voix aux pieds du blond Pâris mirent leur jalousie, Pallas dit à l' enfant : si ton coeur m' a choisie, je te réserverai de terribles exploits. p143 Junon leva la tête, et lui dit : sous tes lois je mettrai, si tu veux, les trônes de l' Asie, et tu dérouleras ta riche fantaisie sur les fronts inclinés des peuples et des rois. Mais celle devant qui pâlissent les étoiles inexorablement détacha ses longs voiles et montra les splendeurs sereines de son corps. Et toi lèvre éloquente, ô raison précieuse, ô beauté, vision faite de purs accords, tu le persuadas, grande silencieuse ! juin 1842. SACHONS ADORER ! sachons adorer ! Sachons lire ! La coupe, le sein et la lyre nous donnent le triple délire. Symbole dont le fier dessin fut jadis moulé sur le sein, la coupe inspire un grand dessein. La lyre, voix de l' Ionie, que le vulgaire admire et nie, contient la céleste harmonie. juin 1842. IDOLATRIE p144 mètre divin, mètre de bonne race, que nous rapporte un poëte nouveau, toi qui jadis combattais pour Horace, rhythme de Sappho ! Fais-moi fléchir la belle nymphe éprise que je désire avec un doux émoi, quoique son coeur pour Diane méprise et Vénus et moi ! Car chaque nuit, les grâces, troupe nue, viennent baiser, dans un céleste accord, son chaste sein, lorsque cette ingénue Lydia s' endort. Si folâtrant avec les chasseresses, elle s' ébat dans vos flots querelleurs, oh ! Faites-lui vos plus folles caresses, naïades en pleurs ! Inspire-moi, toi qui portes la lyre, toi dont le char devance l' aquilon, des chants que brûle un amoureux délire, Phoebus Apollon ! p145 Et toi, Cypris, veux-tu la prendre au piège ? Alors je t' offre avec un myrte vert des tourtereaux plus blancs que n' est la neige ou le lys ouvert ! juin 1842. MEME EN DEUIL même en deuil pour cent trahisons, à vos soleils nous embrasons nos coeurs meurtris, jeunes saisons ! ô premières roses trémières ! ô premières amours ! Premières aurores, aux riches lumières ! Malgré l' hiver et les autans, ressuscitent, vainqueurs du temps, vos étés aux cheveux flottants ! juin 1842. AMOUR ANGELIQUE l' ange aimé qu' ici-bas je révère et je prie est une enfant voilée avec ses longs cheveux, à qui le ciel, pour qu' elle nous sourie, a donné le regard de la vierge Marie. p146 âme que l' azur expatrie pour qu' elle recueille nos voeux, jeune âme limpide et fleurie comme les fleurs de la prairie aux calices roses ou bleus ! Comme l' autre éloa, c' est la soeur des archanges, qui pour nous faire vivre aux mystiques amours, a quitté les blondes phalanges et souille ses pieds blancs à parcourir nos fanges. Aussi nos ferveurs sont étranges : ce sont des rêves sans détours, ce sont des plaisirs sans mélanges, des extases et des échanges qui dureront plus que les jours ! C' est un chemin frayé plein d' une douce joie, un vase de parfums, une coupe de miel, un météore qui flamboie comme un beau chérubin dans sa robe de soie. Il ne craint pas que Dieu le voie : c' est un amour pur et sans fiel où toute notre âme se noie et dont l' aile ne se déploie que pour s' élancer vers le ciel ! juin 1842. LOYS p147 mon Loys, j' ai sous vos prunelles, oublié, dans mon coeur troublé, mon époux qui s' en est allé pour combattre les infidèles. Quand nous le croirons loin encor, il sera là, Dieu nous pardonne ! Mon beau page, quel bruit résonne ? Est-ce lui qui sonne du cor ? J' ai lu dans un ancien poëme qu' une autre Yolande autrefois près de son page Hector De Foix oublia son époux de même. Elle gardait comme un trésor ces extases que l' amour donne. - mon beau page, quel bruit résonne ? Cette Yolande était duchesse, mille vassaux étaient son bien, et son bel ami n' avait rien que ses cheveux blonds pour richesse. Pour cet enfant aux cheveux d' or la dame eût vendu sa couronne. - mon beau page, quel bruit résonne ? p148 Ces amants qu' un doux rêve assemble, ont souvent passé plus d' un jour à se dire des chants d' amour, ou bien à regarder ensemble les oiseaux prendre leur essor vers l' azur qui tremble et frissonne. - mon beau page, quel bruit résonne ? Ou bien ils passaient leurs journées à revoir d' auréoles ceints les bonnes vierges et les saints dans les bibles enluminées. L' amour dit son confiteor sans écouter l' heure qui sonne. - mon beau page, quel bruit résonne ? Comme leurs lèvres en délire un soir longuement s' assemblaient, en des baisers qui ressemblaient aux frémissements d' une lyre, on entendit au corridor les pas de l' époux en personne. - mon beau page, quel bruit résonne ? Sais-tu quel sort on nous destine ? Le malheureux page exilé, plein d' un regret inconsolé, alla mourir en Palestine. Toujours pleurant son cher Hector, la dame au couvent mourut nonne. - mon beau page, quel bruit résonne ? février 1841. BIEN SOUVENT JE REVOIS p149 bien souvent je revois sous mes paupières closes, la nuit, mon vieux Moulins bâti de briques roses, les cours tout embaumés par la fleur du tilleul, ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul, nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes, le ciel de mon enfance où volent des colombes, les larges tapis d' herbe où l' on m' a promené tout petit, la maison riante où je suis né et les chemins touffus, creusés comme des gorges, qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges, à qui mes souvenirs les plus doux sont liés. Et son sorbier, son haut salon de peupliers, sa source au flot si froid par la mousse embellie où je m' en allais boire avec ma soeur Zélie, je les revois ; je vois les bons vieux vignerons et les abeilles d' or qui volaient sur nos fronts, le verger plein d' oiseaux, de chansons, de murmures, les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres, et j' entends près de nous monter sur le coteau les joyeux aboiements de mon chien Calisto ! septembre 1841. LEÏLA p150 il semble qu' aux sultans Dieu même pour femmes donne ses houris. Mais, pour moi, la vierge qui m' aime, la vierge dont je suis épris, - les sultanes troublent le monde pour accomplir un de leurs voeux. - la vierge qui m' aime est plus blonde que les sables sous les flots bleus. Le duvet où leur front sommeille au poids de l' or s' amoncela. - rose, une rose est moins vermeille que la bouche de Leïla. Elles ont la ceinture étroite, les perles d' or et le turban. - sa taille flexible est plus droite que les cèdres du mont Liban ! Le hamac envolé se penche et les berce en son doux essor. - l' étoile au front des cieux est blanche, mais sa joue est plus blanche encor. Elles ont la fête nocturne aux lueurs des flambeaux tremblants. - ses bras comme des anses d' urne s' arrondissent polis et blancs. p151 Elles ont de beaux bains de marbre où sourit le ciel étoilé. - comme elle dormait sous un arbre, j' ai vu son beau sein dévoilé. Chaque esclave au tyran veut plaire comme chaque fleur au soleil. - elle n' a pas eu de colère quand j' ai troublé son cher sommeil, dans leurs palais d' or, prisons closes, leurs chants endorment leurs ennuis. - elle m' a dit tout bas des choses que je rêve tout haut les nuits ! Sa hautesse les a d' un signe. Il est le seul et le premier. - ses bras étaient comme la vigne qui s' enlace aux bras du palmier ! Quand un seul maître a cent maîtresses, un jour n' a pas de lendemain. - elle m' inondait de ses tresses pleines d' un parfum de jasmin ! Ce sont cent autels pour un prêtre, ou pour un seul char cent essieux. - nous avons cru voir apparaître la neuvième sphère des cieux ! Quelquefois les sultanes lèvent un coin de leur voile en passant. - nous avions l' extase que rêvent les élus du dieu tout-puissant ! p152 Mais ce crime est la perte sûre des amants, toujours épiés. - laissez-moi baiser sa chaussure et mettre mon front sous ses pieds ! février 1841. VENUS COUCHEE l' été brille ; Phoebus perce de mille traits, en haine de sa soeur, les vierges des forêts, et dans leurs flancs brûlés de flammes vengeresses il allume le sang des jeunes chasseresses. Dans les sillons rougis par les feux de l' été, entouré d' un essaim, le boeuf ensanglanté marche les pieds brûlants sous de folles morsures. Tout succombe : au lointain les nymphes sans ceintures avec leurs grands cheveux par le soleil flétris épongent leurs bras nus dans les fleuves taris, et, fuyant deux à deux le sable des rivages, vont cacher leurs ardeurs dans les antres sauvages. Dans le fond des forêts, sous un ciel morne et bleu, Vénus, les yeux mourants et les lèvres en feu, s' est couchée au milieu des grandes touffes d' herbe ainsi qu' une panthère indolente et superbe. Dénouant son cothurne et son manteau vermeil, elle laisse agacer par les traits du soleil p153 les beaux reins d' un enfant qui dort sur sa poitrine, et tandis que frémit sa lèvre purpurine, un ruisseau murmurant sur un lit de graviers, amoureux de Cypris, vient lui baiser les pieds. Sur son beau sein de neige éros maître du monde repose, et les anneaux de sa crinière blonde brillent, et cependant qu' un doux zéphyr ami caresse la guerrière et son fils endormi, près d' eux gisent parmi l' herbe verte et la menthe les traits souillés de sang et la torche fumante. février 1841. POURQUOI, COURTISANE, pourquoi, courtisane, vendre ton amour, la fleur diaphane, la fleur diaphane que fleurit le jour et que la main fane, la rose d' amour ? -pourquoi, blond poëte, ouvrir au passant ta douleur muette, ta douleur muette, lys éblouissant que la foule jette et brise en passant ? p154 -ton coeur qui se pâme brûle pour chacun : tu souilles la flamme ? -tu souilles la flamme ! Tout a son parfum : la caresse et l' âme, dans tout, dans chacun ! -mon hymne rapporte comme un souvenir la croyance morte. Comme un souvenir ; mais quand l' amour cesse, on vient l' allumer à ma folle ivresse. -oh va ! Nulle ivresse ne peut ranimer l' amour en détresse, ni le rallumer ! février 1841. LE STIGMATE p155 une nuit qu' il pleuvait, un poëte profane m' entraîna follement chez une courtisane aux épaules de lys, dont les jeunes rimeurs couronnaient à l' envi leur corbeille aux primeurs. Donc, je me promettais une femme superbe souriant au soleil comme les blés en herbe, avec mille désirs allumés dans ces yeux qui reflètent le ciel comme les bleuets bleus. Je rêvais une joue aux roses enflammées, desseins très à l' étroit dans des robes lamées, des mules de velours à des pieds plus polis que les marbres anciens par Dypoene amollis, dans une bouche folle aux perles inconnues la muse d' autrefois chantant des choses nues, des Boucher fleurissants épanouis au mur, et des vases chinois pleins de pays d' azur. Hélas ! Qui se connaît aux affaires humaines ? On se trompe aux Agnès tout comme aux Célimènes : toute prédiction est un rêve qui ment ! Ainsi jugez un peu de mon étonnement lorsque la Nérissa de la femme aux épaules vint, avec un air chaste et des cheveux en saules, annoncer nos deux noms, et que je vis enfin l' endroit mystérieux dont j' avais eu si faim. C' était un oratoire à peine éclairé, grave et mystique, rempli d' une fraîcheur suave, et l' oeil dans ce réduit calme et silencieux par la fenêtre ouverte apercevait les cieux. p156 Le mur était tendu de cette moire brune où vient aux pâles nuits jouer le clair de lune, et pour tout ornement on y voyait en l' air la melancholia du maître Albert Dürer, cet ange dont le front, sous ses cheveux en ondes, porte dans le regard tant de douleurs profondes. Sur un meuble gothique aux flancs noirs et sculptés parlant des voix du ciel et non des voluptés, souriait tristement une bible entr' ouverte sur une tranche d' or ouvrant sa robe verte. Pour la femme, elle était assise, en peignoir brun, sur un pauvre escabeau. Ses cheveux sans parfum retombaient en pleurant sur sa robe sévère. Son regard était pur comme une primevère humide de rosée. Un long chapelet gris roulait sinistrement dans ses doigts amaigris, et son front inspiré, dans une clarté sombre pâlissait tristement, plein de lumière et d' ombre ! Mais bientôt je vis luire, en m' approchant plus près, dans ce divin tableau, sombre comme un cyprès, dont mon premier regard n' avait fait qu' une ébauche, aux lèvres de l' enfant le doigt de la débauche, sur les feuillets du livre une tache de vin. Et je me dis alors dans mon coeur : c' est en vain que par les flots de miel on déguise l' absinthe, et l' orgie aux pieds nus par une chose sainte. Car Dieu, qui ne veut pas de tare à son trésor et qui pèse à la fois dans sa balance d' or le prince et la fourmi, le brin d' herbe et le trône, met la tache éternelle au front de Babylone ! février 1841. PROSOPOPEE D'UNE VENUS p157 hélas ! Devant le noir feuillage de cet arbre, j' ai le coeur tout glacé dans ma robe de marbre, et par mes yeux, troués d' ulcères inconnus, la pluie en gémissant pleure sur mes bras nus. Entre mes pieds, jadis plus blancs que des étoiles, Arachné lentement tisse de fines toiles, et tu n' es plus, Scyllis, pour que sous ton ciseau je me relève un jour souple comme un roseau ! En ce temps où la fleur se cache sous les herbes, nul ne sait le secret de nos formes superbes, nul ne sait revêtir quelque rêve éclatant de contours gracieux, et dans son coeur n' entend l' harmonie imposante et la sainte musique où chantent les accords de la beauté physique ! Hélas ! Qui me rendra ces jours pleins de clarté où l' on ne m' appelait que Vénus Astarté, où, seule, ma pensée habitait sous la pierre, mais où mon corps vivait dans la nature entière, où Glycère et Lydie, où Clymène et Phyllis portaient mes noms écrits sur leurs gorges de lys ; où, pour l' artiste élu qui pare et qui contemple, chaque âge avait un nom, chaque harmonie un temple ? Oh ! Trois et quatre fois malheur au siècle d' or où l' artiste éperdu foule aux pieds son trésor ! Car il ignore, hélas ! Par quel grave mystère je venais pour instruire et féconder la terre, p158 et pour épanouir dans mon type indompté le secret de l' extase et de la volupté ! Car à chaque morceau qui se brise et qui tombe de mon vieux piédestal, la divine colombe que depuis trois mille ans je retiens dans ma main fait un nouvel effort pour s' ouvrir un chemin ; et, délaissant un jour l' enveloppe brisée, nous nous envolerons vers la voûte irisée, emportant toutes deux loin de ce monde vain, la beauté dédaignée avec l' amour divin ! février 1841. L'AUREOLE c' était la fin d' un bal ; nous étions presque à l' heure où sous la volupté l' archet frissonne et pleure, où sous les gants flétris les doigts serrent les doigts, où les fleurs et les pas, les rayons et les voix et la gaze envolée en un tourbillon frêle jettent au coeur troublé leur parfum qui se mêle ; à l' heure où l' on croit voir en ces enivrements des maîtresses d' un jour caresser leurs amants, et les fresques sourire, et l' extase physique voler dans l' air, mêlée à des flots de musique ! Tantôt c' était la joie, et le quadrille ardent qui se mêle et s' effare et s' élance en grondant, qui tantôt rit et chante en strophes inégales, p159 puis s' arrête et bondit en éclats de cymbales, et penche sur les fronts plus d' un front endormi que des mots bégayés font rougir à demi ! Puis la valse emportant dans son rhythme, pensive comme un myosotis incliné sur la rive, une vierge aux yeux bleus, et dont l' accent vainqueur la met si près de nous qu' on sent battre son coeur, et que, dans cette fièvre ardente et souveraine, l' enfant, sans rien comprendre au charme qui l' entraîne, parmi le choeur immense, a l' air, en se penchant, d' un ange fasciné par le démon du chant ! Comme dans la clarté les femmes étaient belles ! Celles-ci laissant voir, sous leurs cheveux rebelles, des rayons éblouis qui baisaient leurs fronts blancs ; d' autres, les yeux voilés, comme des lys tremblants qui par un soir d' été pleurent sous la rafale, baissant leur cou soyeux veiné de tons d' opale ; toutes ivres d' amour, et pour l' oeil enchanté, surpassant l' hyperbole et l' idéalité ! Et je noyais mes yeux dans ces cheveux en tresses, et je jetais mon âme à ces enchanteresses si pâles qu' on eût dit ces essaims de Willis qui sortent en dansant des corolles de lys ! Mais tout changea bientôt et je n' en vis plus qu' une de même, quand Phoebé sur le char de la lune apparaît dans les cieux de saphir et d' azur, tout se voile et s' efface, et son front seul est pur. Celle que j' entrevis en oubliant les autres, madame, avait des yeux brillants comme les vôtres, des cheveux d' or, des mains qui n' avaient rien d' humain, et des pieds à tenir dans le creux de la main. Ajoutez un cou mat de cette blancheur rare qui fait paraître jaune un marbre de Carrare, et deux bras qui prouvaient, ineffable collier, que Lysippe à Samos ne fut qu' un écolier ! p160 Je cherchai donc en moi quelle rouerie exquise prendrait et séduirait cette blonde marquise plus rapide en sa course avec son front riant que n' était Lazzara, Camille D' Orient ! Mais quand je m' approchai, je vis sa tête ceinte d' un tel rayonnement de pudeur grave et sainte, il était si divin, le rhythme de ses pas, que, don Juan dérouté, je n' osai même pas comme le docteur Faust, en me penchant vers elle, lui dire à demi-voix : ma belle demoiselle ! février 1841. LES IMPRECATIONS D'UNE CARIATIDE puisse le dieu vivant dessécher la paupière à qui m' a mise là vivante sous la pierre, et, comme un enfant porte un manteau de velours, m' a forcée à porter ces édifices lourds, ces vieux murs en haillons, ces maisons condamnées, dont le gouffre est si plein de choses et d' années que je me sentirais moins de crispations à tenir sur mon dos les Tyrs et les Sions que laissa choir le monde aux deux bras atlastiques, p161 ou bien à soulever les vagues élastiques sommeillant à demi dans les noirs océans comme dans son désert le troupeau des géants ! Si bien que mieux vaudrait sous la blonde phalange tomber, comme Jacob dans sa lutte avec l' ange, ou soutenir du front avec les yeux ouverts Goethe, dont la pensée était un univers ! Oh ! Si le feu divin qui brûla les Sodomes, fait palpiter un jour ces pierres et ces dômes, ces clochetons à dents, ces larges escaliers que dans l' ombre une main gigantesque a liés, ces monolithes noirs qui n' ont fait qu' une rampe, ces monstres vomissants dont la cohorte rampe de la fondation jusqu' à l' entablement, ces granits attachés impérissablement ; si ce monde sur eux se déchire et s' écroule sous le souffle embrasé de ce simoun que roule sans pitié l' ouragan des révolutions sur les peuples trop pleins de leurs pollutions ; si, dégageant alors son bras et sa mamelle du vieux mur qui gémit et qui souffre comme elle, ma colère à son tour peut jeter sur leur dos une expiation et choisir les fardeaux, je mettrai ce jour-là sur l' épaule des hommes, au lieu des monuments, tombeaux sous qui nous sommes, au lieu des clochetons et des granits quittés, le poids intérieur de leurs iniquités ! février 1841. ERATO p162 nature, où sont tes dieux ? ô prophétique aïeule, ô chair mystérieuse où tout est contenu, qui pendant si longtemps as vécu de toi seule et qui sembles mourir, parle, qu' est devenu cet âge de vertu que chaque jour efface, où le sourire humain rayonnait sur ta face ? Où s' est enfui le choeur de tes olympiens ? ô nature à présent désespérée et vide, jadis l' affreux désert des éthiopiens sous le midi sauvage ou sous la nuit livide fut moins appesanti, moins formidable, et moins fait pour ce désespoir qui n' a pas de témoins, que tu ne m' apparais à présent tout entière, depuis que tu n' as plus ce choeur mélodieux de tes fils immortels, orgueil de la matière. Aïeule au flanc meurtri, nature, où sont tes dieux ? Jadis, avant, hélas ! Que l' ignorance impie t' eût dédaigneusement sous ses pieds accroupie, nature, comme nous tu vivais, tu vivais ! Avec leurs rocs géants, leurs granits et leurs marbres, les monts furent alors les immenses chevets où tu dormais la nuit dans ta ceinture d' arbres. Les constellations étaient des yeux vivants, ne haleine passait dans le souffle des vents ; leur aile frissonnante aux sauvages allures qui brise dans les bois les grands feuillages roux, en pliant les rameaux courbait des chevelures, p163 et dans la mer, ces flots palpitants de courroux ainsi que des lions, qui sous l' ardente lame bondissent dans l' azur, étaient des seins de femme. Mais que dis-je, ô dieux forts, dieux éclatants, dieux beaux, triomphateurs ornés de dépouilles sanglantes, porteurs d' arcs, de tridents, de thyrses, de flambeaux, de lyres, de tambours, d' armes étincelantes, voyageurs accourus du ciel et de l' enfer, qui parmi les buissons de Sicile et de Corse avec vos cheveux blonds toujours vierges du fer parliez dans le nuage et viviez dans l' écorce, dieux exterminateurs des serpents et des loups, non, vous n' êtes pas morts ! En vain l' homme jaloux dit que l' érèbe a clos vos radieuses bouches : moi qui vous aime encor, je sais que votre voix est vivante, et vos fronts célestes, je les vois ! Je vois l' ardent Bacchus, Diane aux yeux farouches, Vénus, et toi surtout dont le nom triomphant écrasera toujours leur espoir chimérique, ô muse ! Qui naguère et tout petit enfant m' as choisi pour les vers et pour le chant lyrique ! Nourrice de guerriers, louangeuse érato ! Déjà le blanc cheval aux yeux pleins d' étincelles, impatient du libre azur, ouvre ses ailes et de ses pieds légers bondit sur le coteau. Saisis sa chevelure, et dans l' herbe fleurie que le coursier t' emporte au gré de sa furie ! Puis quand tu reviendras, muse, nous chanterons. Va voir les durs combats, les grands chocs, les mêlées, des crinières de pourpre au vent échevelées, des blessures brisant les bras, trouant les fronts, et, comme un vin joyeux sort des vendanges mûres, le rouge flot du sang coulant sur les armures, et l' épée autour d' elle agitant ses éclairs, et les soldats avec une âme vengeresse p164 bondissant, emportés par le chef aux yeux clairs. Va, mais que ni les rois, ni le peuple, ô déesse, ne puissent te convaincre et changer ton dessein, car seule gouvernant les chants où tu les nommes, plus forte que la vie et le destin des hommes, l' immuable justice habite dans ton sein. Puis tu délaceras ta cuirasse guerrière. Alors, bravant l' orage effroyable et ses jeux, marche, tes noirs cheveux au vent, dans la clairière, va dans les antres sourds, gravis les rocs neigeux, près des gouffres ouverts et sur les pics sublimes qui fument au soleil, de glace hérissés, respire, et plonge-toi dans les fleuves glacés. Muse, il est bon pour toi de vivre sur les cimes, de sentir sur ton sein la caresse des airs, de franchir l' âpre horreur des torrents sans rivages, et, quand les vents affreux pleurent dans les déserts, de livrer ta poitrine à leurs bouches sauvages. Le flot aigu, le mont qu' endort l' éternité, la forêt qui grandit selon les saintes règles vers l' azur, et la neige et les chemins des aigles conviennent, ô déesse, à ta virginité. Car rien ne doit ternir ta pureté première et souiller par un long baiser matériel ta belle chair, pétrie avec de la lumière. Ton véritable amant, chaste fille du ciel, est celui qui, malgré ta voix qui le rassure et ton regard penché sur lui, n' oserait pas d' une lèvre timide effleurer ta chaussure et baiser seulement la trace de tes pas. Oui, c' est moi qui te sers et c' est moi qui t' adore. Viens ! Ceux qu' on a crus morts, nous les retrouverons ! Les guerriers, les archers, les rois, les forgerons, les reines de l' azur aux fronts baignés d' aurore ! Viens, nous retrouverons le fils des rois Titans p165 assis, la foudre en main, dans les cieux éclatants ; celle qui de son front jaillit, déesse armée, comme jaillit l' éclair de la nue enflammée, et celui qui se plaît aux combats, dans les cris d' horreur, et portant l' arc avec sa fierté mâle cette amante des bois, la chasseresse pâle qui court dans les sentiers par la neige fleuris et montre ses bras nus tachés du sang des lices ; celui qui dans les noirs marais vils et rampants exterminant les noeuds d' hydres et de serpents, de ses traits lourds d' airain les tue avec délices, puis, celui qui régit les déesses des flots ; celui-là qu' on déchire en ses douleurs divines, qui meurt pour nous et, pour apaiser nos sanglots, Dieu fort, renaît vivant et chaud dans nos poitrines celle qui, s' élançant quand l' âpre hiver s' enfuit, ressuscite du noir enfer et de la nuit, et celle-là surtout, vierge délicieuse, qui fait grandir, aimer, naître, sourdre, germer, fleurir tout ce qui vit, et vient tout embaumer et fait frémir d' amour les chênes et l' yeuse, et fait partout courir le grand souffle indompté de l' ardente caresse et de la volupté. Près de nous brilleront le sceptre que décore une fleur, le trident et, plus terrible encor, la ceinture qui tient les désirs en éveil ; l' épée au dur tranchant, belle et de sang vermeille, dont la lame d' airain pour la forme est pareille à la feuille de sauge, et qui luit au soleil ; l' arc, le thyrse léger, la torche qui flamboie ; et la grande nature avec ses milliers d' yeux nous verra, stupéfaite en sa tranquille joie, voyageurs éblouis, lui ramener ses dieux ! février 1841. A VENUS DE MILO p166 ô Vénus De Milo, guerrière au flanc nerveux, dont le front irrité sous vos divins cheveux songe, et dont une flamme embrase la paupière, calme éblouissement, grand poëme de pierre, débordement de vie avec art compensé, vous qui depuis mille ans avez toujours pensé, j' adore votre bouche où le courroux flamboie et vos seins frémissants d' une tranquille joie. Et vous savez si bien ces amours éperdus que si vous retrouviez un jour vos bras perdus et qu' à vos pieds tombât votre blanche tunique, nos froideurs pâmeraient dans un combat unique, et vous m' étaleriez votre ventre indompté, pour y dormir un soir comme un amant sculpté ! 1er mars 1842. A VICTOR HUGO 1842 sur ton front brun comme la nuit, maître, aucun fil d' argent ne luit, et nul décembre sacrilège, ne met sa neige. Pourtant, dans ton labeur sacré, tu te vois déjà vénéré, ô génie immense et tranquille, comme un Eschyle. p167 à ta lèvre où passe un rayon de la charmante illusion, la gloire, innocente comme elle, tend sa mamelle. Tu braves l' oubli meurtrier, car l' ombre noire du laurier, que rien ne ternit et n' efface, est sur ta face. Près de toi, sous un clair manteau veille la chanteuse érato, qui tourmente la sainte lyre de son délire ; vers Oreste, son louveteau, fuyant sous le sombre couteau, la tragédie aux yeux de spectre conduit électre, et se mirant dans tes yeux clairs avec sa foudre et ses éclairs, la mystérieuse épopée tient son épée. Ces muses se penchent vers toi en te disant : tu seras roi, et leurs yeux baignent de lumière ta face altière. Cependant tu souris au jour ! Le souffle embrasé de l' amour caresse encor de sa brûlure ta chevelure ; p168 ta lèvre, faite pour oser, n' a pas épuisé le baiser délicieux de la jeunesse, cette faunesse, et ta joue heureuse, où nul pli n' a creusé de sillon pâli, peut encore à la Piéride s' offrir sans ride. Tel celui qu' on divinisa, Lyoeus, partait de Nysa, enfant encor, jeune et superbe, la joue imberbe, pour dompter l' Inde au ciel de feu, qui respire le lotus bleu et qui prend les poses subtiles de ses reptiles ; et qui près des flots radieux caresse et nourrit mille dieux, parmi ses fleurs où l' écarlate partout éclate ! Mais toi, maître aux voeux absolus, tu poursuis une amante plus charmante qu' elle, une martyre qui nous attire ; c' est la vierge à l' oeil irrité, l' inéluctable vérité qui montre sa blancheur d' étoile nue et sans voile. p169 Captive dans la tour d' airain, comme une perle en son écrin, mille eunuques hideux la gardent et la regardent. Pour aller jusqu' à sa prison qu' on voit au bout de l' horizon, il faut franchir des monts, des cimes et des abîmes ; roi, pour gravir jusqu' à son coeur, il faudra terrasser, vainqueur, des hydres, des géants colosses, de noirs molosses ; mais elle tend ses blanches mains vers toi, qui viens par ses chemins et dont l' armure d' or flamboie ivre de joie ; et toi, désir âpre et vivant, tu ne peux t' arrêter avant d' avoir sur sa lèvre farouche posé ta bouche ! janvier 1842. à ma mère Madame élisabeth Zélie De Banville mère, si peu qu' il soit, l' audacieux rêveur qui poursuit sa chimère, toute sa poésie, ô céleste faveur ! Appartient à sa mère. p170 L' artiste, le héros amoureux des dangers et des luttes fécondes, et ceux qui, se fiant aux navires légers, s' en vont chercher des mondes, l' apôtre qui parfois peut comme un séraphin épeler dans la nue, le savant qui dévoile Isis, et peut enfin l' entrevoir demi-nue, tous ces hommes sacrés, élus mystérieux que l' univers écoute, ont eu dans le passé d' héroïques aïeux qui leur tracent la route. Mais nous qui pour donner l' impérissable amour aux âmes étouffées, devons être ingénus comme à leur premier jour les antiques orphées, nous qui, sans nous lasser, dans nos coeurs même ouvrant comme une source vive, devons désaltérer le faible et l' ignorant pleins d' une foi naïve, nous qui devons garder sur nos fronts éclatants, comme de frais dictames, le sourire immortel et fleuri du printemps et la douceur des femmes, n' est-ce pas, n' est-ce pas, dis-le, toi qui me vois rire aux peines amères, que le souffle attendri qui passe dans nos voix est celui de nos mères ? p171 Petits, leurs mains calmaient nos plus vives douleurs, patientes et sûres : elles nous ont donné des mains comme les leurs pour toucher aux blessures. Notre mère enchantait notre calme sommeil, et comme elle, sans trêve, quand la foule s' endort dans un espoir vermeil, nous enchantons son rêve. Notre mère berçait d' un refrain triomphant notre âme alors si belle, et nous, c' est pour bercer l' homme toujours enfant que nous chantons comme elle. Tout poëte, ébloui par le but solennel pour lequel il conspire, est brûlé d' un amour céleste et maternel pour tout ce qui respire. Et ce martyr, qui porte une blessure au flanc et qui n' a pas de haines, doit cette extase immense à celle dont le sang ruisselle dans ses veines. ô toi dont les baisers, sublime et pur lien ! à défaut de génie m' ont donné le désir ineffable du bien, ma mère, sois bénie. Et, puisque celle enfin qui l' a reçu des cieux et qui n' est jamais lasse, sait encore se faire un joyau précieux d' un pauvre enfant sans grâce, p172 va, tu peux te parer de l' objet de tes soins au gré de ton envie, car ce peu que je vaux est bien à toi du moins, ô moitié de ma vie ! février 1842. CONSEIL eh bien ! Mêle ta vie à la verte forêt ! Escalade la roche aux nobles altitudes. Respire, et libre enfin des vieilles servitudes, fuis les regrets amers que ton coeur savourait. Dès l' heure éblouissante où le matin paraît, marche au hasard ; gravis les sentiers les plus rudes. Va devant toi, baisé par l' air des solitudes, comme une biche en pleurs qu' on effaroucherait. Cueille la fleur agreste au bord du précipice. Regarde l' antre affreux que le lierre tapisse et le vol des oiseaux dans les chênes touffus. Marche et prête l' oreille en tes sauvages courses ; car tout le bois frémit, plein de rhythmes confus, et la muse aux beaux yeux chante dans l' eau des sources. juillet 1842. LE PRESSOIR p173 à Auguste Vitu sans doute elles vivaient, ces grappes mutilées qu' une aveugle machine a sans pitié foulées ! Ne souffraient-elles pas lorsque le dur pressoir a déchiré leur chair du matin jusqu' au soir, et lorsque de leur sein, meurtri de flétrissures, leur pauvre âme a coulé par ces mille blessures ? Les ceps luxuriants et le raisin vermeil des coteaux, ces beaux fruits que baisait le soleil, sur le sol à présent gisent, cadavre infâme d' où se sont retirés le sourire et la flamme ! Sainte vigne, qu' importe ! à la clarté des cieux nous nous enivrerons de ton sang précieux ! Que le coeur du poëte et la grappe qu' on souille ne soient plus qu' une triste et honteuse dépouille, qu' importe, si pour tous, au bruit d' un chant divin, ruisselle éblouissant le flot sacré du vin ! mars 1842. A AUGUSTE SUPERSAC Auguste, mon très bon, qui toujours as fléchi pour les yeux en amande, sais-tu qu' hier matin j' ai beaucoup réfléchi et que je me demande pourquoi décidément ce monde où nous rions a tant de choses sombres, et pourquoi Dieu m' a mis que de faibles rayons dans un océan d' ombres ? p174 Pourquoi les champs, les prés, les montagnes, les cieux, les forêts, les prairies, ne sont pas tout soleil, comme ces vases bleus pleins de chinoiseries ? Pourquoi près de l' éloge, ô mon alter ego ! Rampe la diatribe, près du Musset charmant et du Victor Hugo le bourgeois et le scribe ? Pourquoi la belle femme incessamment voudra être le lot d' un pleutre, et pourquoi nous allons étonner Sumatra par nos chapeaux de feutre ? Pourquoi de la cithare et du haut brodequin le trépas se combine, et pourquoi c' est toujours ce vieux fat d' Arlequin dont s' éprend Colombine ? Pourquoi nous achetons avec un vrai transport tant de meubles rocaille, et pourquoi dans le lit, lorsque l' amour s' endort, la satiété bâille ? Pourquoi tout ce qui brille est, excepté l' argent, un bagage inutile ? Pourquoi rampe toujours au fond du lac changeant quelque hideux reptile ? Quand on aurait pu faire un monde jeune et beau plein de choses sans voiles, où tout serait zéphyr, où tout serait flambeau et pensives étoiles ! p175 Où sur des fleuves d' or et sur l' azur sans fin des eaux mélancoliques, on aurait à son gré l' épaule d' un dauphin pour voitures publiques ! Où, comme telle Agnès avec un seul jupon notre terre étant plate, on verrait d' ici luire au pays du Japon une fleur écarlate ! Comme on retrancherait le chemin du tombeau, ce chemin où nous sommes, et qu' en ce pays-là chacun serait très beau, les femmes et les hommes, l' enfant amour saurait à l' âme de chacun souffler ses folles gammes, et viendrait caresser d' un céleste parfum les hommes et les femmes. Au lieu de nos brigands dont le flâneur risqua de subir les principes, les routes n' auraient plus que des fleurs d' angsoka et de larges tulipes. On y verrait courir sous leurs diamants lourds, et pleines de folie, en souliers de satin, en robes de velours, Rosalinde et Célie. Nous serions leurs amants et leurs amphitryons, et pour nos équipages, nous autres Orlandos, nous les habillerions en casaques de pages. p176 Alors elles iraient, en pourpoint mi-parti, chercher des coupes pleines de ce nectar divin, le lacryma-christi, qui coulerait aux plaines. Et comme elles seraient notre ange, notre amour et notre page rose, elle nous serviraient de compagnons le jour, et la nuit d' autre chose. Ou bien elles auraient des arcs et des carquois en chasseurs d' alouettes, nous diraient des chansons, rouleraient de leurs doigts nos molles cigarettes, avec la soie et l' or feraient pour les amants de merveilleuses trames, déchireraient en bloc nos vers et nos romans et brûleraient nos drames. J' oubliais de te dire, à ce qu' il me paraît, une chose importante ! Comme ici-bas, chacun, où bon lui semblerait, pourrait planter sa tente, et libre d' être gueux et de tenir son rang sous la tiède atmosphère, sans écrire de prose et sans verser de sang y vivre à ne rien faire, tous les gens que la mort a mis sur les genoux et couverts de son aile pourraient se réveiller pour goûter avec nous cette vie éternelle. p177 Alors, observateurs, refaisant un travail d' époques espacées, nous pourrions ce jour-là choisir dans le sérail des nations passées ; faire avec Cléopâtre, ange, femme et bourreau, un gueuleton insigne, et, comme Léander, aller chercher Héro en nageant comme un cygne ; courtiser Messaline, infante aux sens troublés, très belle, quoi qu' on fasse, ou Camille, aux bras nus, qui courait sur les blés sans courber leur surface ; avoir ève, Judith, Phèdre, Hélène, Thisbé, Suzanne, ce prodige, Marion, cette fange où l' or pur est tombé, toi, Vénus Callipyge ! Il me semble que tout serait rare et profond dans cette fête énorme, et qu' on y trouverait son compte pour le fond autant que pour la forme. Pourquoi partout le mal vient-il donc à son tour ? Près du berceau la tombe, le bourbier près du flot de cristal, le vautour auprès de la colombe ? Pourquoi l' abîme creux sous le gazon des champs, dont nos âmes sont aises ? Pourquoi sous les beaux yeux et les limpides chants tant de choses mauvaises ? p178 C' est peut-être que Dieu, qui met le diamant dans une pierre close et le serpent sous l' herbe, a placé son aimant au fond de chaque chose. Et, comme en chaque rêve adorable ou fatal, en tout ce qui respire, c' est toujours sous le bien que se cache le mal, et le beau sous le pire ; où l' un trouve à plaisir des monstres effrayés et des replis sans nombre, l' autre voit des gazons et des chemins frayés, pleins d' harmonie et d' ombre. Ainsi, quand des méchants contre le feu vainqueur la colère s' édente, nous autres, nous savons au fond de notre coeur garder la lampe ardente. Qu' ils voient dans l' avenir et couvent dans leur sein le malheur et l' envie, le calcul soucieux de quelque noir dessein qui leur use la vie ! Mais nous, insoucieux du mal et du tombeau, tournons les yeux sans cesse vers ce que Dieu jeta de suave et de beau parmi notre paresse ! Les chansons des oiseaux chez nous expatriés, les transparentes gazes, les tulipes en or, les champs coloriés, les caprices des vases, p179 les lyres, les chansons, les horizons de feu, le zéphyr qui se pâme ! Pourquoi chercher ailleurs l' azur du pays bleu ? Nous l' avons dans notre âme. avril 1842. LES CAPRICES en dizains à la manière de Clément Marot poème i : congé çà, qu' on me laisse, amour, petit maraud. Va ! Donne-moi la paix ; je veux écrire, à la façon de mon aïeul Marot, qui dans son temps n' eut jamais de quoi frire, quelques dizains, car il est temps de rire. Donc, loin de moi le vulgaire odieux ! Et d' un vaillant effort, s' il plaît aux Dieux, j' en veux polir, dans mes rimes hardies, autant qu' Homère, esprit mélodieux, en son poëme a fait de rhapsodies. poème ii : le vallon dans ce vallon ne cherchez pas des fleurs, ou bien un vol d' insectes vers la nue ou le babil des oiseaux querelleurs. Non, frémissant d' une horreur inconnue p180 jusqu' en ses os, la terre est toute nue. Rien. C' est le deuil, le silence, la mort, et sur le sol, par un constant effort, les ouragans ont jeté leur ravage ; mais sous le vent avide qui le mord, ici grandit un lys pur et sauvage. poème iii : fête galante voilà Silvandre et Lycas et Myrtil, c' est aujourd' hui fête chez Cydalise. Enchantant l' air de son parfum subtil, au clair de lune où tout s' idéalise avec la rose Aminthe rivalise. Philis, églé, que suivent leurs amants, cherchent l' ombrage et les abris charmants ; dans le soleil qui s' irrite et qui joue, luttant d' orgueil avec les diamants, sur leur chemin le paon blanc fait la roue. poème iv : l' étang dans la clairière ouverte, un vent d' orage passait ; le tremble au doux feuillage blanc de sa morsure avait subi l' outrage ; dans le miroir sinistre de l' étang se reflétait une lueur de sang ; p181 le sombre ciel d' airain qui brûle et pèse couvrait de nuit le chêne et le mélèze ; l' embrasement et la pourpre des soirs parmi cette ombre allumaient leur fournaise, et j' entendis chanter les cygnes noirs. poème v : les bergers Amaryllis rit au pâtre Daphnis, tout en courant pour rassembler ses chèvres, voici le vieux Damon avec son fils, Néère ayant une pomme à ses lèvres, et l' air est plein de murmure et de fièvres. Le zéphyr passe, heureux d' éparpiller les noirs cheveux ; lasse de sommeiller, Phyllis accourt vers le chant qui l' attire et sous le hêtre on entend gazouiller, comme un oiseau, la flûte de Tityre. poème vi : Pierrot le bon Pierrot, que la foule contemple, ayant fini les noces d' Arlequin, suit en songeant le boulevard du temple. Une fillette au souple casaquin en vain l' agace avec son oeil coquin ; et cependant mystérieuse et lisse faisant de lui sa plus chère délice, la blanche lune aux cornes de taureau p182 jette un regard de son oeil en coulisse à son ami Jean Gaspard Deburau. poème vii : sérénade las ! Colombine a fermé le volet, et vainement le chasseur tend ses toiles, car la fillette au doux esprit follet, de ses rideaux laissant tomber les voiles, s' est dérobée, ainsi que les étoiles. Bien qu' elle cache à l' amant indigent son casaquin pareil au ciel changeant, c' est pour charmer cette beauté barbare que remuant comme du vif-argent, Arlequin chante et gratte sa guitare. poème viii : la comédie yeux noirs, yeux bleus, cheveux bruns, cheveux d' or, beaux chérubins joufflus comme des pommes, bouches de rose, amour, espoir, trésor, troupeau charmé, fillettes, petits hommes, anges et fleurs qu' en souriant tu nommes, orgueil humain justement ébloui, tous ces bandits à l' oeil épanoui, sur leurs fronts purs ayant l' aube éternelle, battent des mains au vieux drame inouï du commissaire et de polichinelle. p183 poème ix : bal masqué blancs, jaunes, bleus, roses, comme la foudre, les débardeurs, farouches escadrons de leurs cheveux faisant voler la poudre, passent, nombreux comme des moucherons, sous l' ouragan des cors et des clairons. L' affreux galop furieux se prolonge, d' un élan fou dans la clarté se plonge, choeur effréné qui jamais ne se rompt, et, dans un coin pensif, Gavarni songe que tout ce peuple est sorti de son front. poème x : parade la saltimbanque aux yeux pleins de douceur frappe et meurtrit les cymbales sonores. Son front, semé de taches de rousseur, est plus brûlé que les rivages mores t rouge encor du baiser des aurores. Charmante, elle a des bijoux de laiton ; pour égayer son maillot de coton, elle a brodé sur sa jupe une guivre ; ses cheveux, noirs comme le Phlégéton, sont enfermés dans un cercle de cuivre. p184 poème xi : enfin Malherbe vint... c' était l' orgie au Parnasse, la muse qui par raison se plaît à courir vers tout ce qui brille et tout ce qui l' amuse, éparpillait les rubis dans ses vers. Elle mettait son laurier de travers. Les bons rhythmeurs, pris d' une frénésie, comme des dieux gaspillaient l' ambroisie ; tant qu' à la fin, pour mettre le holà Malherbe vint, et que la poésie, en le voyant arriver, s' en alla. poème xii : Heine comme Phoebos, après l' avoir branché, Heine toujours portait la peau sanglante d' un Marsyas qu' il avait écorché. Pour un amant de la rime galante cette manière est un peu violente. ô noirs pavots ! Horrible floraison ! Mais le satyre à la comparaison ne peut gagner, s' il entreprend la lutte, et les porteurs de lyre ont eu raison en écorchant le vain joueur de flûte. p185 poème xiii : les parias oh ! Je voudrais sur leur front innocent baiser tous ceux qu' on raille et qu' on opprime ! Dieux ! Apporter le malheur en naissant ! Toi qui sais tout, mystérieuse rime, dis-moi pourquoi la tendresse est un crime. La terre noire à l' homme triste et vain prodigue tout, les blés d' or, le doux vin ; mais qu' elle fut une amère nourrice, l' inépuisable aïeule au flanc divin, pour l' âne triste et pour le doux Jocrisse ! poème xiv : trumeau dans un panneau de la chambre à coucher, je me rappelle encore une Diane au sein charmant, caprice de Boucher. Un flot d' amours chasseurs en caravane sourit aux lys de sa chair diaphane ; à son front pur étincelle un croissant, et, sur le bord d' un ruisseau caressant, on voit briller, nonchalamment jetée, sous un rayon de lune éblouissant, la cuisse blanche et de rose fouettée. p186 poème xv : les roses lorsque le ciel de saphir est en feu, lorsque l' été de son haleine touche la folle nymphe amoureuse, et par jeu met un charbon rougissant sur sa bouche ; quand sa chaleur dédaigneuse et farouche fait tressaillir le myrte et le cyprès, on sent brûler sous ses magiques traits des fronts blêmis et des lèvres décloses et le riant feuillage des forêts, et vous aussi, coeurs enflammés des roses ! poème xvi : Impéria aux longs baisers offrant sa joue imberbe, sous les lambris du palais Doria, un tout jeune homme en fleur, pâle et superbe, est aux genoux charmants d' Impéria, tenant ses mains qu' amour coloria. Dans les langueurs d' une molle paresse, il sait ravir la grande enchanteresse ; la profondeur vague de l' océan en sa prunelle où rit une caresse joue, orgueilleuse et folle, et c' est don Juan. p187 poème xvii : le lilas ô floraison divine du lilas, je te bénis, pour si peu que tu dures ! Nos pauvres coeurs de souffrir étaient las : enfin l' oubli guérit nos peines dures. Enivrez-nous, fleurs, horizons, verdures ! Le clair réveil du matin gracieux charme l' azur irradié des cieux ; mai fleurissant cache les blanches tombes, tout éclairé de feux délicieux, et l' air frémit, blanc des vols de colombes. poème xviii : Hamlet oh ! Tu pouvais porter la noble armure et, blond héros, faucher au grand soleil tes ennemis, comme une moisson mûre, et resplendir, aux dieux même pareil, dans la poussière et dans le sang vermeil. Et cependant, enfant sevré de gloire, tu sens courir dans la nuit dérisoire, sur ton front pâle, aussi blanc que du lait, ce vent qui fait voler ta plume noire et te caresse, Hamlet, ô jeune Hamlet ! p188 poème xix : la forêt enfuyons-nous, mes amis ! Se peut-il qu' à ces bourgeois le destin nous condamne ? Allons revoir, dans le rêve subtil où son amant se fait gratter le crâne, Titania baisant la tête d' âne. Partons, avec nos appâts d' oiseleurs ! Cherchons les doux sommeils ensorceleurs ; allons au bois riant où Puck s' attarde, voir Fleur Des Pois et sur son lit de fleurs Bottom, avec Monsieur Grain De Moutarde. poème xx : Chérubin ô Chérubin ! Jeunesse, extase, amour, toi qu' en jouant Rosine déshabille, tu t' éveillais et tu riais au jour, et tu suivais, bel ange aux airs de fille, affriolé par sa noire mantille, Fanchette ou bien Madame Figaro. Tu t' enivrais de l' odeur du sureau, puis tu posais ton front blanc sur les marbres, et tu venais comme un petit chevreau, mordre les fleurs et l' écorce des arbres ! p189 poème xxi : aveu tes folles dents sont cruelles, dit-on, mais je te crois mieux qu' un docteur en chaire. égorge-moi d' ailleurs, je suis mouton, je suis gibier ; chasseresse ou bouchère comme on voudra, ta guenille m' est chère. à manier les ciseaux, Dalila, tu fus experte, et le sang ruissela pour tes beaux yeux sous les murs de Pergame, je le sais bien ; mais quand tu n' es pas là, comme on s' ennuie, ô femme ! Femme ! Femme ! poème xxii : Palinodie oui, j' ai menti comme tous mes collègues ! Pour faire voir ma bravoure à crédit, je t' ai crié : va ! Fuis ! Tire tes grègues ! Je t' ai chassé, pauvre petit bandit : mais bah ! Mettons que je n' avais rien dit. Prends, si tu veux, la poudre d' escampette, lève le camp sans tambour ni trompette, je saurai bien te suivre, si tu fuis : car, en effet, comme dit le poëte, méchant amour, de ta suite, j' en suis ! p190 poème xxiii : le divan dans le boudoir où pareils à des strophes sont mariés les superbes accords des lourds tapis et des sombres étoffes, l' obscurité de ces profonds décors brille et s' allume au flamboiement des ors. Jeanne est couchée au milieu des fleurs rares ; et cependant que ses joyaux barbares dans cette nuit jettent des feux sanglants, sur les coussins ornés de fleurs bizarres un doux rayon fait briller ses pieds blancs. poème xxiv : sagesse sur ce divan couvert d' amples fourrures, comme un guerrier vainqueur des sarrasins je me repose, en fermant les serrures, puisque j' ai fait mes vingt-quatre dizains. Muse au beau front couronné de raisins, ô Thalia, narguons les élégies ! Oui, je veux fuir (ce sont là mes orgies) tous les bourgeois, pendant un jour entier ; j' allumerai des feux et des bougies, et je lirai les strophes de Gautier. juillet 1842. A MADAME CAROLINE ANGEBERT p191 chanter, mais dans le soir sonore et pour ses amis seulement, fuir le bruit qui nous déshonore et le vil applaudissement ; brûler, mais conserver sa flamme pour le seul but essentiel, être cette espérance, une âme qui chaque jour s' emplit de ciel ; avec une pensée insigne qui vous berce dans ses éclairs, vivre, blanche comme le cygne parmi les flots dorés et clairs ; ne rien chercher que la lumière, s' envoler toujours loin du mal sur les ailes de la prière, jusqu' au glorieux idéal ; sentir l' ode au grand vol qui passe en ouvrant ses ailes sans bruit, mais ne lui parler qu' à voix basse dans le silence et dans la nuit ; rappeler sa pensée errante dans les pourpres de l' horizon ; être cette fleur odorante qui se cache dans le gazon ; p192 telle est votre gloire secrète, esprit de flammes étoilé, dont l' inspiration discrète fait tressaillir un luth voilé ! Ah ! Que la grande poëtesse, devant les vastes flots déserts maudissant la bonne déesse, jette sa plainte dans les airs ! Que la douloureuse Valmore, en arrachant l' herbe et les fleurs, montre à l' insoucieuse aurore ses beaux yeux brûlés par les pleurs ! Mais celle qui pourrait comme elles suivre le grand aigle irrité, et qui domptant ses maux rebelles se résigne à l' obscurité, celle-là, guérie en ses veines, sent le calme victorieux triompher des angoisses vaines ; et ces êtres mystérieux dont l' invincible souffle enchante ce qui vit et ce qui fleurit, disent entre eux lorsqu' elle chante : écoutons-la, c' est un esprit. avril 1842. AUX AMIS DE PAUL p193 ô seigneur ! Que fais-tu des voix et des yeux d' ombre et des pleurs à genoux ! La nuit silencieuse avec son aile sombre a passé devant nous. Hier, nous étions tous réunis, jeunes hommes aux rêves palpitants, gais, faisant rayonner sur la route où nous sommes la foi de nos vingt ans ; sages bohémiens aux colères frivoles, aimant au jour le jour, et ne disant jamais que de bonnes paroles d' espérance ou d' amour. Et cependant, au lieu d' échanger sans mystère mille riants propos, nous avions tous le front incliné vers la terre dans un morne repos. C' est que la terre, hélas ! Cet asile et ce havre de plaines et de monts, venait, hier encor, d' engloutir un cadavre de ceux que nous aimons ; c' est qu' il faut ici-bas que l' heureuse promesse n' ait pas de lendemain, et qu' il dort maintenant, l' ami plein de jeunesse qui nous serrait la main ! p194 Il dort comme autrefois, mais c' est sous une pierre que fouleront nos pas, et la nuit l' enveloppe, et sa jeune paupière ne se rouvrira pas ! Et quand les fleurs de mai fleuriront sous la glace pour une autre saison, sur la terre foulée et sur la même place renaîtra le gazon. Alors tout sera dit. Parmi les rameaux d' arbre et les touffes de fleurs les regards du passant verront à peine un marbre taché de quelques pleurs. Alors, sans y penser davantage, la foule aux regards effrayés suivra docilement le ruisseau qui s' écoule dans les chemins frayés. Mais nous qui savons tous combien son cher sourire fut charmant et vainqueur, et qui dans son regard avons toujours vu luire un reflet de son coeur, soit que la joie à flots verse dans nos poitrines ses trésors épanchés, ou que l' ennui morose et les tristes ruines courbent nos fronts penchés, nous dirons à la mort : pourquoi donc sous ton aile as-tu mis le meilleur de ceux qui nous prenaient une part fraternelle de joie et de douleur ? p195 Paul qui sentait jadis de chauds baisers de flamme sur son front jeune et beau, n' a pour le caresser à présent, corps sans âme, que le ver du tombeau. Oh ! N' éprouve-t-il pas dans un terrible songe mille frissons nerveux, quand l' insecte, caché dans son orbite, ronge son crâne sans cheveux ! Et pensant à sa vie, à l' aurore si brève qui sur son front a lui, nous baisserons la tête, et comme dans un rêve nous pleurerons sur lui. Car il était de ceux pour qui la vie est douce et sur qui cette mer qu' un ouragan sur nous incessamment repousse, n' a rien laissé d' amer. Eh bien ! En regardant ceux qui vivent ou meurent, ces destins répartis, Dieu sait ceux qu' il faut plaindre, ou bien ceux qui demeurent ou ceux qui sont partis ! Car tandis qu' ici-bas des mains impérieuses bâillonnent tous nos chants, et qu' il nous faut lutter contre les voix rieuses et les hommes méchants ; quand nous cueillons la fleur ou l' amante profane avec un doux serment, et lorsque sur nos coeurs la fleur rose se fane et que la lèvre ment ; p196 quand versant les trésors dont notre âme est si pleine, dans le riant matin nous marchons, à travers une sinistre plaine, vers le but si lointain, lui que nous croyons voir, ô folle rêverie ! D' un oeil épouvanté, goûte suavement sans que rien le varie, le repos si vanté. Les bruits que font ici les hommes et les choses battus par leurs destins, ne parviennent là-bas qu' à travers mille roses, comme des chants lointains. Lui que nous croyons voir, ô folle rêverie ! Goûte suavement sans que rien le varie, le repos si vanté. Les bruits que font ici les hommes et les choses battus par leurs destins, ne parviennent là-bas qu' à travers mille roses, comme des chants lointains. Et l' âme délivrée, auguste soeur des vierges, être immatériel, vole, blanche, à travers les draps noirs et les cierges, vers les palais du ciel ! Car ils avaient raison, ces sages aux longs jeûnes qui sous un ciel de feu disaient : tout est néant, et ceux qui meurent jeunes sont les aimés de Dieu ! mai 1842. SIESTE la sombre forêt, où la roche est pleine d' éblouissements et qui tressaille à mon approche, murmure avec des bruits charmants. p197 Les fauvettes font leur prière ; la terre noire après ses deuils refleurit, et dans la clairière je vois passer les doux chevreuils. Voici la caverne des fées d' où fuyant vers le bleu des cieux, montent des chansons étouffées sous les rosiers délicieux. Je veux dormir là toute une heure et goûter un calme sommeil, bercé par le ruisseau qui pleure et caressé par l' air vermeil. Et tandis que dans ma pensée je verrai, ne songeant à rien, une riche étoffe tissée par quelque rêve aérien, peut-être que sous la ramure une blanche fée en plein jour viendra baiser ma chevelure et ma bouche folle d' amour. avril 1842. SOUS BOIS à travers le bois fauve et radieux, récitant des vers sans qu' on les en prie, vont, couverts de pourpre et d' orfèvrerie, les comédiens, rois et demi-dieux. p198 Hérode brandit son glaive odieux ; dans les oripeaux de la broderie, Cléopâtre brille en jupe fleurie comme resplendit un paon couvert d' yeux. Puis, tout flamboyants sous les chrysolithes, les bruns Adonis et les Hippolytes montrent leurs arcs d' or et leurs peaux de loups. Pierrot s' est chargé de la dame-jeanne. Puis après eux tous, d' un air triste et doux viennent en rêvant le poëte et l' âne. 26 janvier 1842. O JEUNE FLORENTINE ô jeune Florentine à la prunelle noire, beauté dont je voudrais éterniser la gloire, vous sur qui notre maître eût jeté plus de lys que devant Galatée ou sur Amaryllis, vous qui d' un blond sourire éclairez toutes choses et dont les pieds polis sont pleins de reflets roses, hier vous étiez belle, en quittant votre bain, à tenter les pinceaux du bel ange d' Urbin. ô colombe des soirs ! Moi qui vous trouve telle que j' ai souvent brûlé de vous rendre immortelle, si j' étais Raphaël ou Dante Alighieri je mettrais des clartés sur votre front chéri, et des enfants riants, fous de joie et d' ivresse, planeraient, éblouis, dans l' air qui vous caresse. Si Virgile, ô diva ! M' instruisait à ses jeux, mes chants vous guideraient vers l' Olympe neigeux p199 et l' on y pourrait voir sous les rayons de lune, près de la vénus blonde une autre vénus brune. Vous fouleriez ces monts que le ciel étoilé regarde, et sur le blanc tapis inviolé qui brille, vierge encor de toute flétrissure, les grâces baiseraient votre belle chaussure ! mai 1832. EN HABIT ZINZOLIN poème i : rondeau, à églé entre les plis de votre robe close on entrevoit le contour d' un sein rose, des bras hardis, un beau corps potelé, suave, et dans la neige modelé, mais dont, hélas ! Un avare dispose. Un vieux sceptique à la bile morose médit de vous et blasphème, et suppose qu' à la nature un peu d' art s' est mêlé entre les plis. p200 Moi, qu' éblouit votre fraîcheur éclose, je ne crois pas à la métamorphose. Non, tout est vrai ; mon coeur ensorcelé n' en doute pas, blanche et rieuse églé, quand mon regard, comme un oiseau, se pose entre les plis. poème ii : triolet, à Philis si j' étais le zéphyr ailé, j' irais mourir sur votre bouche. Ces voiles, j' en aurais la clé si j' étais le zéphyr ailé. Près des seins pour qui je brûlai je me glisserais dans la couche. Si j' étais le zéphyr ailé, j' irais mourir sur votre bouche. poème iii : rondeau à Ismène oui, pour le moins, laissez-moi, jeune Ismène, pleurer tout bas ; si jamais, inhumaine, j' osais vous peindre avec de vrais accents le feu caché qu' en mes veines je sens, vous gémiriez, cruelle, de ma peine. p201 Par ce récit, l' aventure est certaine, je changerais en amour votre haine, votre froideur en désirs bien pressants, oui, pour le moins. échevelée alors, ma blonde reine, vos bras de lys me feraient une chaîne, et les baisers des baisers renaissants m' enivreraient de leurs charmes puissants ; vous veilleriez avec moi la nuit pleine, oui, pour le moins. poème iv : triolet, à Amarante je mourrai de mon désespoir si vous n' y trouvez un remède. Exilé de votre boudoir, je mourrai de mon désespoir. Pour votre toilette du soir bien heureux celui qui vous aide ! Je mourrai de mon désespoir si vous n' y trouvez un remède. poème v : rondeau redoublé, à Sylvie je veux vous peindre, ô belle enchanteresse, dans un fauteuil ouvrant ses bras dorés, comme Diane, en jeune chasseresse, l' arc à la main et les cheveux poudrés. p202 Sur les rougeurs d' un ciel aux feux pourprés quelquefois passe un voile de tristesse, voilà pourquoi, lorsque vous sourirez, je veux vous peindre, ô belle enchanteresse ! Vous serez là, frivole et charmeresse, parmi les fleurs des jardins adorés où doucement le zéphyr vous caresse dans un fauteuil ouvrant ses bras dorés. Auprès de vous, madame, vous aurez le lévrier qui folâtre et se dresse, et le carquois plein de traits désoeuvrés, comme Diane en jeune chasseresse. Mais n' allez pas, fugitive déesse, chercher, pieds nus, par les bois et les prés un berger grec, et pâlir de tendresse, l' arc à la main et les cheveux poudrés. Heureusement le cadre d' or qui blesse vous retiendra dans ses bâtons carrés, et sauvera votre antique noblesse d' enlèvements trop inconsidérés. Je veux vous peindre. poème vi : madrigal, à Clymène quoi donc ! Vous voir et vous aimer est un crime à vos yeux, Clymène, et rien ne saurait désarmer cette rigueur plus qu' inhumaine ! p203 Puisque la mort de tout regret et de tout souci nous délivre, j' accepte de bon coeur l' arrêt qui m' ordonne de ne plus vivre. poème vii : rondeau redoublé, à Iris quand vous venez, ô jeune beauté blonde, par vos regards allumer tant de feux, on pense voir Cypris, fille de l' onde, épanouir et les ris et les jeux. Chacun, épris d' un désir langoureux, souffre une amour à nulle autre seconde, et lentement voit s' entr' ouvrir les cieux quand vous venez, ô jeune beauté blonde ! S' il ne faut pas que votre chant réponde un mot d' amour à nos chants amoureux, pourquoi, déesse à l' âme vagabonde, par vos regards allumer tant de feux ? Laissez au vent flotter ces doux cheveux et découvrez cette gorge si ronde, si jusqu' au bout il vous plaît qu' en ces lieux on pense voir Cypris, fille de l' onde. Car chacun boit à sa coupe féconde lorsqu' elle vient à l' Olympe neigeux sur les lits d' or que le plaisir inonde épanouir et les ris et les jeux. p204 Donc, allégez ma souffrance profonde. C' est trop subir un destin rigoureux ; craignez, Iris, que mon coeur ne se fonde à ces rayons qui partent de vos yeux quand vous venez ! poème viii : madrigal, à Glycère oui, vous m' offrez votre amitié, pour tous les maux que je vous conte, mais quoi ! C' est trop peu de moitié, Glycère, et je n' ai pas mon compte. Je soupire, et vous en retour vous me payez d' une chimère. Pourquoi si mal traiter l' amour ? Ah ! Vous êtes mauvaise mère ! juin 1842. A UNE MUSE FOLLE allons, insoucieuse, ô ma folle compagne, voici que l' hiver sombre attriste la campagne, rentrons fouler tous deux les splendides coussins ; c' est le moment de voir le feu briller dans l' âtre ; la bise vient ; j' ai peur de son baiser bleuâtre pour la peau blanche de tes seins. p205 Allons chercher tous deux la caresse frileuse. Notre lit est couvert d' une étoffe moelleuse ; enroule ma pensée à tes muscles nerveux ; ma chère âme ! Trésor de la race d' Hélène, verse autour de mon corps l' ambre de ton haleine et le manteau de tes cheveux. Que me fait cette glace aux brillantes arêtes, cette neige éternelle utile à maints poëtes et ce vieil ouragan au blasphème hagard ? Moi, j' aurai l' ouragan dans l' onde où tu te joues, la glace dans ton coeur, la neige sur tes joues, et l' arc-en-ciel dans ton regard. Il faudrait n' avoir pas de bonnes chambres closes, pour chercher en janvier des strophes et des roses. Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux. Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes, au lieu d' user nos voix à chanter des poëmes, nous en ferons sous les rideaux. Tandis que la Naïade interrompt son murmure et que ses tristes flots lui prêtent pour armure leurs glaçons transparents faits de cristal ouvré, échevelés tous deux sur la couche défaite, nous puiserons les vins, pleurs du soleil en fête, dans un grand cratère doré. à nous les arbres morts luttant avec la flamme les tapis variés qui réjouissent l' âme, et les divans, profonds à nous anéantir ! Nous nous préserverons de toute rude atteinte sous des voiles épais de pourpre trois fois teinte que signerait l' ancienne Tyr. p206 à nous les lambris d' or illuminant les salles, à nous les contes bleus des nuits orientales, caprices pailletés que l' on brode en fumant, et le loisir sans fin des molles cigarettes que le feu caressant pare de collerettes où brille un rouge diamant ! Ainsi pour de longs jours suspendus notre lyre ; aimons-nous ; oublions que nous avons su lire ! Que le vieux goût romain préside à nos repas ! Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre, faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre, le livre que l' on n' écrit pas. Tressaille mollement sous la main qui te flatte. Quand le tendre lilas, le vert et l' écarlate, l' azur délicieux, l' ivoire aux fiers dédains, le jaune fleur de soufre aimé de Véronèse et le rose du feu qui rougit la fournaise éclateront sur les jardins, nous irons découvrir aussi notre Amérique ! L' Eldorado rêvé, le pays chimérique où l' Ondine aux yeux bleus sort du lac en songeant, où pour Titania la perle noire abonde, où près d' Hérodiade avec la fée Habonde chasse Diane au front d' argent ! Mais pour l' heure qu' il est, sur nos vitres gothiques brillent des fleurs de givre et des lys fantastiques ; tu soupires des mots qui ne sont pas des chants, et tes beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles, ont l' air, à la façon dont ils tordent leurs voiles, de vouloir s' en aller aux champs. p207 Donc, fais la révérence au lecteur qui savoure peut-être avec plaisir, mais non pas sans bravoure, tes délires de muse et mes rêves de fou, et, comme en te courbant dans un adieu suprême, jette-lui, si tu veux, pour ton meilleur poëme, tes bras de femme autour du cou ! janvier 1842. Source: http://www.poesies.net LES STALACTITES 1843-1846 A MON PÈRE M. Claude-Théodore de Banville Lieutenant de Vaisseau en retraite Chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur Je dois tout à l'affection sans bornes avec laquelle vous avez protégé, défendu, soutenu mon enfance, modelé et éclairé ma jeune âme; et si j'ai jamais souhaité quelques modestes succès, c'est pour pouvoir vous donner un témoignage de ma reconnaissance. Les Stalactites ont été conçues avec maturité, exécutées avec une certaine gravité de manière, et, par là, me semblent en quelque sorte dignes de vous être offertes. Agréez l'assurance de mon profond respect et de ma tendresse filiale. Théodore de Banville. Paris, le 25 février 1846. Préface Un immense appétit de bonheur et d'espérance est au fond des âmes. Reconquérir la joie perdue, remonter d'un pas intrépide l'escalier d'azur qui mène aux cieux, telle est l'aspiration incessante de l'homme moderne, qui ne se sent plus ni condamné ni esclave, et qui de jour en jour comprend davantage la nécessité de croire à sa propre vertu et à l'incommensurable amour de Dieu pour les créatures. Si donc l'auteur de ce livre a chanté encore une fois, sous les divins noms que la Grèce leur a trouvés, la Beauté, la Force et l'Amour, c'est qu'il appartient éternellement à la poésie lyrique de devancer comme une aurore la philosophie humaine. L'auteur espère que les lecteurs des Cariatides remarqueront avec plaisir dans Les Stalactites, non point un changement, mais une certaine modification de manière, qui, pour être légère, n'en est pas moins importante; les personnes dont l'esprit noblement curieux s'attache parfois aux lentes transformations et aux progrès d'un écrivain sauront sans doute gré à l'auteur des Cariatides d'avoir, dans son style primitivement taillé à angles trop droits et trop polis, apporté cette fois une certaine mollesse qui en adoucit la rude correction, une espèce d'étourderie qui tâche à faire oublier qu'un poëte, quelque poëte qu'il soit, contient toujours un pédant. En effet, il ne serait pas plus sensé d'exclure le demi-jour de la poésie, qu'il ne serait raisonnable de le souhaiter absent de la nature; et il est nécessaire, pour laisser certains objets poétiques dans le crépuscule qui les enveloppe et dans l'atmosphère qui les baigne, de recourir aux artifices de la négligence. C'est le métier qui enseigne à mépriser le métier; ce sont les règles de l'art qui apprennent à sortir des règles. C'est surtout quand il s'agit d'appliquer des vers à de la musique qu'on sent vivement cette bizarre et délicate nécessité, et surtout encore lorsqu'il faut exprimer en poésie un certain ordre de sensations et de sentiments qu'on pourrait appeler musicaux. Les quelques chansons et imitations de rondes populaires que contient ce volume seront, pour le lecteur, comme pour l'auteur lui-même, une préparation, un acheminement vers un nouveau livre qui aura pour titre: Chansons sur des airs connus. L'auteur profite de cette occasion pour remercier toutes les personnes qui lui ont adressé de nombreuses marques de sympathie et quelquefois même d'admiration, trop vives sans doute, mais aussi sincères qu'il l'est lui-même en les considérant comme exagérées. Paris, le 25 février 1846. Décor Dans les grottes sans fin brillent les Stalactites. Du cyprès gigantesque aux fleurs les plus petites, Un clair jardin s'accroche au rocher spongieux, Lys de glace, roseaux, lianes, clématites. 5 Des thyrses pâlissants, bouquets prestigieux, Naissent, et leur éclat mystique divinise Des villes de féerie au vol prodigieux. Voici les Alhambras où Grenade éternise Le trèfle pur; voici les palais aux plafonds 10 En feu, d'où pendent clairs les lustres de Venise. Transparents et pensifs, de grands sphinx, des griffons Projettent des regards longs et mélancoliques Sur des Dieux monstrueux aux costumes bouffons. Dans un tendre cristal aux reflets métalliques 15 S'élancent, dessinant le rhythme essentiel, Vos clochetons à jour, ô sveltes basiliques, Et sous l'arbre sanglant et providentiel De la croix, sont éclos, enamourés des mythes, Les vitraux où revit tout le peuple du ciel. 20 Stalactites tombant des voûtes, stalagmites Montant du sol, partout les orgueilleux glaçons Argentent de splendeurs l'horizon sans limites. Babels de diamants où courent des frissons, Colonnes à des Dieux inconnus dédiées, 25 Souterrains éblouis, miraculeux buissons, Tout frémit : cent lueurs baignent, irradiées, Les coupoles qui sont pareilles à des cieux. Pourtant c'est le destin, voûtes incendiées! Le voyageur, ravi dans ce lieu précieux 30 Et sachant qu'une Nymphe auguste est son hôtesse, Parfois sur vos trésors lève un oeil soucieux. Quel trouble appesanti sur leur délicatesse Pare de la langueur mourante du sommeil Ces merveilles du rêve, et d'où vient leur tristesse? 35 Hélas! l'ardent soleil de Dieu, le vrai soleil Ne les éclaire pas de son regard propice Et fait voler plus haut ses flèches d'or vermeil. Sous un mont que jamais le lierre ne tapisse, Vit cet enchantement qui tremble au son du cor, 40 Gardé par la caverne et par le précipice. Mais (chère nymphe, ô Muse inassouvie encor, Que devance le choeur ailé des Métaphores), Pour installer ce rare et flamboyant décor, Sous ces blancs chapiteaux et ces arceaux sonores 45 Où les métaux ont mis leur charme et leurs poisons, Il a fallu les pleurs des Soirs et des Aurores. Car, toi pour qui le roc orna ces floraisons De rose, de safran et d'azur constellées, Tu le sais, Poésie, ange de nos raisons, 50 Ces caprices divins sont des larmes gelées! Décembre 1846. Carmen Dicere carmen. Horace. Camille, en dénouant sur votre col de lait Vos cheveux radieux plus beaux que ceux d'Hélène, Égrenez tour à tour, ainsi qu'un chapelet, Ces guirlandes de fleurs sur ces tapis de laine. 5 Tandis que la bouilloire, éveillée à demi, Ronfle tout bas auprès du tison qui s'embrase, Et que le feu charmant, tout à l'heure endormi, Mélange l'améthyste avec la chrysoprase; Tandis qu'en murmurant, ces vins, célestes pleurs, 10 Tombent à flots pressés des cruches ruisselantes, Et que ces chandeliers, semblables à des fleurs, Mettent des rayons d'or dans les coupes sanglantes; Que les Dieux de vieux Saxe et les Nymphes d'airain Semblent, en inclinant leur tête qui se penche, 15 Parmi les plâtres grecs au visage serein, Se sourire de loin dans la lumière blanche; Les bras et les pieds nus, laissez votre beau corps Dont le peignoir trahit la courbe aérienne, Sur ce lit de damas étaler ses accords, 20 Ainsi qu'un dieu foulant la pourpre tyrienne. Que votre bouche en fleur se mette à l'unisson Du vin tiède et fumant, de la flamme azurée Et de l'eau qui s'épuise à chanter sa chanson, Et dites-nous des vers d'une voix mesurée. 25 Car il faut assouplir nos rhythmes étrangers Aux cothurnes étroits de la Grèce natale, Pour attacher aux pas de l'Ode aux pieds légers Le nombre harmonieux d'une lyre idéale. Il faut à l'hexamètre, ainsi qu'aux purs arceaux 30 Des églises du Nord et des palais arabes, Le calme, pour pouvoir dérouler les anneaux Saints et mystérieux de ses douze syllabes! Janvier 1844. Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés. Les Amours des bassins, les Naïades en groupe Voient reluire au soleil en cristaux découpés Les flots silencieux qui coulaient de leur coupe. 5 Les lauriers sont coupés, et le cerf aux abois Tressaille au son du cor; nous n'irons plus au bois, Où des enfants charmants riait la folle troupe Sous les regards des lys aux pleurs du ciel trempés, Voici l'herbe qu'on fauche et les lauriers qu'on coupe. 10 Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés. Novembre 1845. La Muse La muse est un oiseau, disait un maître ancien. Auguste Vacquerie. Près du ruisseau, sous la feuillée, Menons la Muse émerveillée Chanter avec le doux roseau, Puisque la Muse est un oiseau. 5 Puisque la Muse est un oiseau, Gardons que quelque damoiseau N'apprenne ses chansons nouvelles Pour aller les redire aux belles. Un méchant aux plus fortes ailes 10 Tend mille pièges infidèles. Gardons-la bien de son réseau, Puisque la Muse est un oiseau. Puisque la Muse est un oiseau, Empêchons qu'un fatal ciseau 15 Ne la poursuive et ne s'engage Dans les plumes de son corsage. Mère, veillez bien sur la cage Où la Muse rêve au bocage. Veillez en tournant le fuseau, 20 Puisque la Muse est un oiseau. Avril 1844. Oh! quand la Mort, que rien ne saurait apaiser, Nous prendra tous les deux dans un dernier baiser Et jettera sur nous le manteau de ses ailes, Puissions-nous reposer sous deux pierres jumelles! 5 Puissent les fleurs de rose aux parfums embaumés Sortir de nos deux corps qui se sont tant aimés, Et nos âmes fleurir ensemble, et sur nos tombes Se becqueter longtemps d'amoureuses colombes! Avril 1845. Chanson à boire Allons en vendanges, Les raisins sont bons! Chanson. De ce vieux vin que je révère Cherchez un flacon dans ce coin. Çà, qu'on le débouche avec soin, Et qu'on emplisse mon grand verre. 5 Chantons Io Paean! Le Léthé des soucis moroses Sous son beau cristal est enclos, Et dans son coeur je veux à flots Boire du soleil et des roses. 10 La treille a ployé tout le long des murs, Allez, vendangeurs, les raisins sont mûrs! Jusqu'en la moindre gouttelette, La fraîche haleine de ce vin Exhale un parfum plus divin 15 Qu'une touffe de violette, Chantons Io Paean! Et, dessus la lèvre endormie Des pâles et tristes songeurs, Met de plus ardentes rougeurs 20 Que n'en a le sein de ma mie. La treille a ployé tout le long des murs, Allez, vendangeurs, les raisins sont mûrs! A mes yeux, en nappes fleuries Dansantes sous le ciel en feu, 25 L'air se teint de rose et de bleu Comme au théâtre des féeries; Chantons Io Paean! Je vois un cortège fantasque, Suivi de cors et de hautbois, 30 Tourbillonner, et joindre aux voix La flûte et les tambours de basque! La treille a ployé tout le long des murs, Allez, vendangeurs, les raisins sont mûrs! C'est Galatée ou Vénus même 35 Qui, dans l'éclat du flot profond, Se joue et me sourit au fond De mon grand verre de Bohême. Chantons Io Paean! Cette autre Cypris, plus galante, 40 Naît du nectar si bien chanté, Et laisse voir sa nudité Sous une pourpre étincelante. La treille a ployé tout le long des murs, Allez, vendangeurs, les raisins sont mûrs! 45 Plus d'amante froide ou traîtresse, Plus de poëtes envieux! Dans ce grand verre de vin vieux Pleure une immortelle maîtresse, Chantons Io Paean! 50 Et, comme un ballet magnifique, Je vois, dans le flacon vermeil, Couleur de lune et de soleil, Des rhythmes danser en musique! La treille a ployé tout le long des murs, 55 Allez, vendangeurs, les raisins sont mûrs! Septembre 1844. Viens. Sur tes cheveux noirs jette un chapeau de paille. Avant l'heure du bruit, l'heure où chacun travaille, Allons voir le matin se lever sur les monts Et cueillir par les prés les fleurs que nous aimons. 5 Sur les bords de la source aux moires assouplies, Les nénufars dorés penchent des fleurs pâlies, Il reste dans les champs et dans les grands vergers Comme un écho lointain des chansons des bergers, Et, secouant pour nous leurs ailes odorantes, 10 Les brises du matin, comme des soeurs errantes, Jettent déjà vers toi, tandis que tu souris, L'odeur du pêcher rose et des pommiers fleuris. Avril 1845. La Chanson de ma Mie Or, voyez qui je suis, ma mie. Alfred de Musset. L'eau dans les grands lacs bleus Endormie, Est le miroir des cieux: Mais j'aime mieux les yeux 5 De ma mie. Pour que l'ombre parfois Nous sourie, Un oiseau chante au bois: Mais j'aime mieux la voix 10 De ma mie. La rosée à la fleur Défleurie Sait rendre sa couleur: Mais j'aime mieux un pleur 15 De ma mie. Le temps vient tout briser. On l'oublie: Moi, pour le mépriser, Je ne veux qu'un baiser 20 De ma mie. La rose sur le lin Meurt flétrie: J'aime mieux pour coussin Les lèvres et le sein 25 De ma mie. On change tour à tour De folie: Moi, jusqu'au dernier jour, Je m'en tiens à l'amour 30 De ma mie. Mars 1845. Les Tourterelles Et voy ces deux colombelles, Qui font naturellement, Doucement, L'amour du bec et des ailes. Ronsard. Cependant qu'étrangère à la nature en fête, Elle rêvait sans but sur sa couche défaite, Le soleil frissonnait sur l'or et les damas; Le doux air de l'été, qui chasse les frimas, 5 Chargé de la couleur et du parfum des roses, Entrait, et redonnait la vie à mille choses. Le vin était de pourpre, et les cristaux de feu. Alors, comme, en jouant, deux cygnes d'un lac bleu, Comme deux lys jumeaux que leur beauté protège, 10 D'un vol silencieux, deux colombes de neige Franchirent l'azur vaste et vinrent se poser Sur la fenêtre ouverte, et dans un long baiser Se becqueter sans fin en remuant les ailes. Or, la douce beauté, voyant ces tourterelles, 15 (Tandis que de la mousse et des feuillages verts S'exhalaient alentour mille parfums amers,) Laissait, l'âme enivrée à la brise fleurie, Dans le bleu de l'amour errer sa rêverie. Dis-moi, que faisais-tu loin d'elle, ô bel enfant! 20 Tandis que sur son col et sur son dos charmant Couraient à l'abandon ses tresses envolées, Que faisais-tu, perdu sous les longues saulées, Et que te disaient donc, ô timide rêveur! Les brises de l'été si pleines de saveur? Avril 1845. Ronde sentimentale Entrez dans la danse, Voyez comme on danse! Ronde. Sur les gazons verts, le soir nous dansons, Au clair de la lune, au bruit des chansons. Tout brûlant d'amour, le Ciel dit à l'Onde: Je ne puis descendre et baiser tes flots, 5 Ni dans tes beaux yeux, par le soir déclos, Voir se refléter ton âme profonde. Sur les gazons verts, le soir nous dansons, Au clair de la lune, au bruit des chansons. La Rose s'entr'ouvre et dit à l'Étoile: 10 Que n'ai-je, ô ma fleur! des ailes d'oiseau, Puisque la madone, avec son fuseau, File un blanc nuage, et t'en fait un voile! Sur les gazons verts, le soir nous dansons, Au clair de la lune, au bruit des chansons. 15 L'Étoile scintille et dit à la Rose: Je ne puis voler comme un papillon, Mais je puis, cher astre! au bout d'un rayon Boire tous tes pleurs, sans que l'on en cause. Sur les gazons verts, le soir nous dansons, 20 Au clair de la lune, au bruit des chansons. Frémissante encor, l'Onde sous la flamme Apaise ses flots et dit à l'Azur: Le meilleur de toi dans mon lit obscur Sommeille à demi sur mon sein qui pâme. 25 Sur les gazons verts, le soir nous dansons, Au clair de la lune, au bruit des chansons, Mars 1845. La Femme aux roses Divini opus Alcimedontis. Virgile. Nue, et ses beaux cheveux laissant en vagues blondes Courir à ses talons des nappes vagabondes, Elle dormait, sereine. Aux plis du matelas Un sommeil embaumé fermait ses grands yeux las, 5 Et ses bras vigoureux, pliés comme des ailes, Reposaient mollement sur des flots de dentelles. Or, la capricieuse avait, d'un doigt coquet, Sur elle et sur le lit parsemé son bouquet, Et, fond éblouissant pour ces splendeurs écloses! 10 Son corps souple et superbe était jonché de roses. Et ses lèvres de flamme, et les fleurs de son sein, Sur ces coteaux neigeux qu'elle montre à dessein, Semblaient, aux yeux séduits par de douces chimères, Les boutons rougissants de ces fleurs éphémères. Mars 1845. La Chanson du Vin Un soir l'âme du vin chantait dans les bouteilles. Charles Baudelaire. Parmi les gazons Tout en floraisons Dessous les treilles, J'écoute sans fin 5 La chanson du Vin Dans les bouteilles. L'Ode à l'Idéal Au fond du cristal Coule embaumée. 10 La strophe bruit, Et, limpide, suit Sa soeur charmée. Les nectars vermeils Chantent les soleils 15 De la jeunesse, Et tous les retours Qui font nos amours Pleins de tristesse; Et le dieu cornu, 20 Le beau guerrier nu, Dans les mêlées, Qui guide en rêvant Des femmes au vent Échevelées; 25 Le dieu des pressoirs Qui, sous les pins noirs Du mont Ménale, Fait, pendant la nuit, Courir à grand bruit 30 La bacchanale! Et le tambourin Des vierges sans frein Dans leurs querelles, Qui, loin des regards, 35 Dans les bois épars S'aiment entre elles; Et le choeur dansant Qui, rouge, et versant Dans son délire 40 Le sang et le vin, Brise le devin Avec sa lyre! Le Nectar nous dit: O vous qu'engourdit 45 La Poésie, Plus de vains sanglots! Buvez à mes flots La fantaisie. Ne réservez plus 50 Vos voeux superflus Et vos tendresses Pour les impudeurs Et pour les froideurs De vos maîtresses. 55 Nos claires prisons Montrent aux raisons Évanouies L'âme des couleurs, Du rhythme et des fleurs 60 Épanouies! Nos secrets plaisirs, Nés dans les loisirs, Ont à s'accroître, Pour les sens domptés 65 Plus de voluptés Que ceux du cloître. Mais fuis, jeune élu, Le bois chevelu, Le flot rapide 70 Et l'antre secret Où te rencontrait L'Aganippide! Le thyrse est levé. Dans le lieu trouvé 75 Pour les mystères, Hurlent de fureur Les vierges en choeur Et les panthères. Privé de tombeaux, 80 L'impie en lambeaux Meurt comme Orphée. Dans l'onde à la fois Sa lyre et sa voix Pleure étouffée, 85 Tandis qu'au lointain Bondit, le matin, Toute rougie, En vociférant Sur l'indifférent, 90 La sainte Orgie! Septembre 1844. A Charles Baudelaire A eux la faute, pourquoi tant d'orgueil? Stendhal. O poëte, il le faut, honorons la Matière; Mais ne l'honorons point d'une amitié grossière, Et gardons d'offenser, pour des plaisirs trop courts, L'Amour, qui se souvient, et se venge toujours. 5 Notre âme est trop souvent comme cette Bacchante Que, dans une attitude aimable et provocante, Le Satyre caresse et retient dans ses bras, Rouge de ses désirs et de son embarras, La tête renversée et les lèvres mi-closes, 10 Et que l'enfant Amour châtie avec des roses. Mars 1845. Chère, voici le mois de mai, Le mois du printemps parfumé Qui, sous les branches, Fait vibrer des sons inconnus, 5 Et couvre les seins demi-nus De robes blanches. Voici la saison des doux nids, Le temps où les cieux rajeunis Sont tout en flamme, 10 Où déjà, tout le long du jour, Le doux rossignol de l'amour Chante dans l'âme. Ah! de quels suaves rayons Se dorent nos illusions 15 Les plus chéries, Et combien de charmants espoirs Nous jettent dans l'ombre des soirs Leurs rêveries! Parmi nos rêves à tous deux, 20 Beaux projets souvent hasardeux Qui sont les mêmes, Songes pleins d'amour et de foi Que tu dois avoir comme moi, Puisque tu m'aimes; 25 Il en est un seul plus aimé. Tel meurt un zéphyr embaumé Sur votre bouche, Telle, par une ardente nuit, De quelque Séraphin, sans bruit, 30 L'aile vous touche. Camille, as-tu rêvé parfois Qu'à l'heure où s'éveillent les bois Et l'alouette, Où Roméo, vingt fois baisé, 35 Enjambe le balcon brisé De Juliette, Nous partons tous les deux, tout seuls? Hors Paris, dans les grands tilleuls Un rayon joue; 40 L'air sent les lilas et le thym, La fraîche brise du matin Baise ta joue. Après avoir passé tout près De vastes ombrages, plus frais 45 Qu'une glacière Et tout pleins de charmants abords, Nous allons nous asseoir aux bords De la rivière. L'eau frémit, le poisson changeant 50 Émaille la vague d'argent D'écailles blondes; Le saule, arbre des tristes voeux, Pleure, et baigne ses longs cheveux Parmi les ondes. 55 Tout est calme et silencieux. Étoiles que la terre aux cieux A dérobées, On voit briller d'un éclat pur Les corsages d'or et d'azur 60 Des scarabées. Nos yeux s'enivrent, assouplis, A voir l'eau dérouler les plis De sa ceinture. Je baise en pleurant tes genoux, 65 Et nous sommes seuls, rien que nous Et la nature! Tout alors, les flots enchanteurs, L'arbre ému, les oiseaux chanteurs Et les feuillées, 70 Et les voix aux accords touchants Que le silence dans les champs Tient éveillées, La brise aux parfums caressants, Les horizons éblouissants 75 De fantaisie, Les serments dans nos coeurs écrits, Tout en nous demande à grands cris La Poésie. Nous sommes heureux sans froideur. 80 Plus de bouderie ou d'humeur Triste ou chagrine; Tu poses d'un air triomphant Ta petite tête d'enfant Sur ma poitrine; 85 Tu m'écoutes, et je te lis, Quoique ta bouche aux coins pâlis S'ouvre et soupire, Quelques stances d'Alighieri, Ronsard, le poëte chéri, 90 Ou bien Shakspere. Mais je jette le livre ouvert, Tandis que ton regard se perd Parmi les mousses, Et je préfère, en vrai jaloux, 95 A nos poëtes les plus doux Tes lèvres douces! Tiens, voici qu'un couple charmant, Comme nous jeune et bien aimant, Vient et regarde. 100 Que de bonheur rien qu'à leurs pas! Ils passent et ne nous voient pas: Que Dieu les garde! Ce sont des frères, mon cher coeur, Que, comme nous, l'amour vainqueur 105 Fit l'un pour l'autre. Ah! qu'ils soient heureux à leur tour! Embrassons-nous pour leur amour Et pour le nôtre! Chère, quel ineffable émoi, 110 Sur ce rivage où près de moi Tu te recueilles, De mêler d'amoureux sanglots Aux douces plaintes que les flots Disent aux feuilles! 115 Dis, quel bonheur d'être enlacés Par des bras forts, jamais lassés! Avec quels charmes, Après tous nos mortels exils, Je savoure au bout de tes cils 120 De fraîches larmes! Avril 1844. Le Démêloir Quelle est celle-ci qui s'avance comme l'Aurore lorsqu'elle se lève, qui est belle comme la Lune et éclatante comme le Soleil, et qui est terrible comme une armée rangée en bataille? Cantique des cantiques. Je sais qu'elle est pareille aux Anges de lumière. Elle a des rayons d'astre éclos sous sa paupière, Et je vois aux candeurs de son pied calme et pur Qu'il a marché longtemps sur les tapis d'azur. 5 Sa bouche harmonieuse et de charme inondée Semble, à son doux parfum de roses de Judée, Avoir vidé la coupe aux noces de Cana, Et chanté dans les cieux le Salve Regina. Mais ces tempes de marbre et ce sourcil farouche, 10 La superbe fierté du front et de la bouche, Ces rougeurs, ce duvet pleins de défis mordants, L'insolente fraîcheur de ces tons discordants, Ces ongles lumineux et ces dents de tigresse A des instants furtifs trahissent la Déesse. 15 Quand, pareille aux Vénus que je chante en mes vers, Sous un grand démêloir d'écaille aux reflets verts Elle fait ruisseler, en sortant de l'alcôve, Cette ample chevelure à l'or sanglant et fauve, Quand ses mains de statue achèvent d'y verser 20 Le flot d'huile épandu, le soleil fait glisser Sur ces âpres trésors, qu'à loisir elle baigne, Un rayon rose au bout de chaque dent du peigne. Février 1844. A la Font-Georges Voici les lieux charmans où mon âme ravie Passoit à contempler Sylvie Ces tranquilles momens si doucement perdus. Boileau. O champs pleins de silence, Où mon heureuse enfance Avait des jours encor Tout filés d'or! 5 O ma vieille Font-Georges, Vers qui les rouges-gorges Et le doux rossignol Prenaient leur vol! Maison blanche où la vigne 10 Tordait en longue ligne Son feuillage qui boit Les pleurs du toit! O claire source froide, Qu'ombrageait, vieux et roide, 15 Un noyer vigoureux A moitié creux! Sources! fraîches fontaines! Qui, douces à mes peines, Frémissiez autrefois 20 Rien qu'à ma voix! Bassin où les laveuses Chantaient insoucieuses En battant sur leur banc Le linge blanc! 25 O sorbier centenaire, Dont trois coups de tonnerre Avaient laissé tout nu Le front chenu! Tonnelles et coudrettes, 30 Verdoyantes retraites De peupliers mouvants A tous les vents! O vignes purpurines, Dont, le long des collines, 35 Les ceps accumulés Ployaient gonflés; Où, l'automne venue, La Vendange mi-nue A l'entour du pressoir 40 Dansait le soir! O buissons d'églantines, Jetant dans les ravines, Comme un chêne le gland, Leur fruit sanglant! 45 Murmurante oseraie, Où le ramier s'effraie, Saule au feuillage bleu, Lointains en feu! Rameaux lourds de cerises! 50 Moissonneuses surprises A mi-jambe dans l'eau Du clair ruisseau! Antres, chemins, fontaines, Acres parfums et plaines, 55 Ombrages et rochers Souvent cherchés! Ruisseaux! forêts! silence! O mes amours d'enfance! Mon âme, sans témoins, 60 Vous aime moins Que ce jardin morose Sans verdure et sans rose Et ces sombres massifs D'antiques ifs, 65 Et ce chemin de sable, Où j'eus l'heur ineffable, Pour la première fois, D'ouïr sa voix! Où rêveuse, l'amie 70 Doucement obéie, S'appuyant à mon bras, Parlait tout bas, Pensive et recueillie, Et d'une fleur cueillie 75 Brisant le coeur discret D'un doigt distrait, A l'heure où les étoiles Frissonnant sous leurs voiles Brodent le ciel changeant 80 De fleurs d'argent. Octobre 1844. La Fontaine de Jouvence Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo. Virgile. Il est une fontaine heureuse, dont l'eau tombe Dans un bassin plus blanc qu'une aile de colombe; Cette eau limpide, avec de clairs rayonnements, Sur les dauphins de marbre éclate en diamants. 5 Elle rend aux vieillards la jeunesse et la force. Mille jeunes Cypris, fières de leur beau torse, Sur l'azur de ses flots qui ne sont point amers Lèvent un pied plus blanc que la perle des mers. Celles qui n'aimaient plus les tourterelles blanches, 10 Et ne tressaillaient pas dans le mois des pervenches, Ceux que laissaient glacés la Lyre et le bon vin, Sortent joyeux et beaux de ce Léthé divin; Non beaux comme autrefois d'une beauté sévère, Mais semblables aux Dieux qui boivent à plein verre 15 Le feu que le Titan pour nous a dérobé, Et qui puisent le vin dans la coupe d'Hébé. La Naïde aux yeux bleus, qui pleure goutte à goutte, Noie au fond de leur coeur la tristesse et le doute, Et, tournant leur esprit vers les biens éternels, 20 Leur montre l'Idéal dans les plaisirs charnels. Voyez-les, souriants, fiers de leur belle taille, Dans ces riches habits de fête et de bataille Qui relèvent la mine, et qu'aux siècles anciens Peignaient avec amour les grands Vénitiens. 25 Les couples sont épars: de jeunes femmes rousses Dont les yeux rallumés sont pleins de clartés douces, Avec leurs amoureux assis sur le gazon Effeuillent les bouquets de leur jeune saison. L'une parle à mi-voix, et, comme en un méandre, 30 Erre par les sentiers de la carte du Tendre; Celle-là, fière enfin de vivre et de se voir, Tantôt joue, et ternit l'acier de son miroir. Tandis qu'à ses genoux son compagnon étale, Jeune et fort comme un dieu, la grâce orientale, 35 Une verse du vin dans le verre incrusté D'un jeune cavalier debout à son côté. Plus loin, deux rajeunis, sur la mousse des plaines, Mêlent dans un baiser les fleurs de leurs haleines; Et, seins nus, une vierge en fleur, sans embarras, 40 Tord ses cheveux luisants qui pleurent sur ses bras. Dans l'humide vapeur de sa métamorphose, Blanche encore à demi comme une jeune rose, Une autre naît au monde, et ses beaux yeux voilés Argentent l'eau d'azur de rayons étoilés. 45 Dans les vagues lointains l'une l'autre s'enchantent, Agitant leurs tambours dont les clochettes chantent, De galantes beautés, honneur de ces pourpris, Qui teignent l'air limpide à leur rose souris. Et tous ces nouveau-nés de qui l'âme ravie 50 Connaît le prix des biens qui font aimer la vie, Sans trouble et sans froideur cèdent à leurs désirs, Et vident lentement la coupe des plaisirs. O doux cygnes chanteurs, vous que la Poésie Retrempe incessamment dans son onde choisie, 55 Amis, soyons pareils à ces beaux jeunes gens: Créons autour de nous des cieux intelligents. Cherchons au fond du vin les sciences rebelles, Et l'amour idéal sur les lèvres des belles, Et dans leurs bras, qu'anime une calme fierté, 60 Rêvons la Jouissance et l'Immortalité. Mai 1844. Chanson d'amour Si je l'dis à l'alouette, L'alouette le dira. La violett' se double, double, La violett' se doublera. Ronde. Qui veut avant le point du jour, Vers le bien-aimé de mon âme, Parce que je languis d'amour, Porter le secret de ma flamme? 5 O mon coeur, à quel coeur discret Peux-tu te confier encore? Si l'alouette a mon secret, Elle ira le dire à l'Aurore. Le désir de son javelot 10 A percé mon coeur qui se brise. Si je dis mon secret au flot, Le flot l'ira dire à la brise. Un frisson glisse sur mon col, Et glace ma lèvre déclose. 15 Si je le dis au rossignol, Il ira le dire à la rose. Qui donc saura le supplier De finir mes peines mortelles? Si je le dis au blanc ramier, 20 Il l'ira dire aux tourterelles. Je me ploie ainsi qu'un roseau Et ma beauté penche flétrie. Si je le dis au bleu ruisseau, Il l'ira dire à la prairie. 25 Vous qui voyez mon désespoir, Flots, ailes, brises des montagnes! Si je le dis à mon miroir, Il l'ira dire à mes compagnes. Parce que je languis d'amour, 30 Vous qui voyez que je me pâme, Allez, allez de ce séjour Vers le bien-aimé de mon âme! Juillet 1844. Camille, quand la Nuit t'endort sous ses grands voiles; Quand un rêve céleste emplit tes yeux d'étoiles; Quand tes regards, lassés des fatigues du jour, Se reposent partout sur des routes fleuries 5 Dans le pays charmant des molles rêveries, Camille, que vois-tu dans tes songes d'amour? Nous vois-tu, revenant par les noires allées, Tous deux, donner des pleurs aux choses envolées Que l'oubli dédaigneux couvre de flots dormants, 10 Ou dans le vieux manoir, au fond des parcs superbes, Pousser de l'éperon parmi les hautes herbes Les pas précipités de nos chevaux fumants? Dans les moires de l'eau dont l'azur étincelle, Nous vois-tu laissant fuir une frêle nacelle 15 Sur le grand lac paisible et frémissant d'accords, Où devant les grands bois et les coteaux de vignes, Glisse amoureusement la blancheur des beaux cygnes, Aux accents mariés des harpes et des cors? Moi, je vois rayonner tes yeux dans la nuit sombre, 20 Et je songe à ce jour où je sentis dans l'ombre, Pour la première fois, de ton col renversé Tombant à larges flots avec leur splendeur fière, Tes cheveux d'or emplir mes deux mains de lumière, Et ta lèvre de feu baiser mon front glacé. Août 1844. Chanson de bateau Et vogue la nacelle Qui porte mes amours. Chanson. Le canal endort ses flots, Ses échos, Et le zéphyr nous verse Des parfums purs et doux. 5 Le flot nous berce, Endormons-nous! Les voix emplissent les airs De concerts, Et le vent les disperse 10 Avec nos baisers fous. Le flot nous berce, Endormons-nous! En vain ton époux caduc, Comte ou duc, 15 Se jette à la traverse De nos gais rendez-vous. Le flot nous berce, Endormons-nous! Ah! que les cieux étoilés 20 Soient voilés, Tandis que je renverse Ton front sur mes genoux! Le flot nous berce, Endormons-nous! 25 Qu'importe si, dans la nuit Qui s'enfuit, L'orage bouleverse Les éléments jaloux! Le flot nous berce, 30 Endormons-nous! Juillet 1844. Pour mademoiselle *** 22. Car la fille d'Hérodiade y étant entrée et ayant dansé devant le roi, elle lui plut tellement, et à ceux qui étaient à table avec lui, qu'il lui dit: Demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous le donnerai. 23. Et il ajouta avec serment: Oui, je vous donnerai tout ce que vous me demanderez, quand ce serait la moitié de mon royaume. 24. Elle, étant sortie, dit à sa mère: Que demanderai-je? Sa mère lui répondit: La tête de Jean-Baptiste. Évangile selon saint Marc. Amours des bas-reliefs, ô Nymphes et Bacchantes, Qui, sur l'Ida nocturne, au bruit d'un tambourin, Les fronts échevelés en tresses provocantes, Dansiez en agitant vos crotales d'airain! 5 Vous, plus belles déjà que ces filles du Pinde, Bayadères d'ébène aux bras purs et nerveux, Qui bondissez sans bruit sur les tapis de l'Inde! Avec des sequins d'or passés dans vos cheveux! Elssler! Taglioni! Carlotta! soeurs divines 10 Aux corselets de guêpe, aux regards de houri, Qui fouliez, en quittant le gazon des collines, Le splendide outremer des ciels de Cicéri! O reines du ballet, toutes les trois si belles! Qu'un Homère ébloui fera nymphes un jour, 15 Ce n'est plus vous la Danse, allons, coupez vos ailes! Éteignez vos regards, ce n'est plus vous l'Amour! Février 1845. A une petite Chanteuse des rues Mon père est oiseau, Ma mère est oiselle, Je passe l'eau sans nacelle, Je passe l'eau sans bateau. Victor Hugo. Enfant au hasard vêtu, D'où viens-tu Avec ta chanson bizarre? D'où viennent à l'unisson 5 Ta chanson, Ta chanson et ta guitare? Tu livres au doigt vermeil Du soleil, Qui les dore et les caresse, 10 Tes longs cheveux emmêlés, Crespelés Comme ceux d'une Déesse. D'où vient ce front soucieux, Ces grands yeux, 15 Ces chairs dont la transparence Fait voir parmi les couleurs De cent fleurs Des tons dignes de Lawrence? Viens-tu du pays serein 20 Où le Rhin Baise les coteaux de vignes, Dont le feuillage mouvant Tremble au vent, Et serpente en longues lignes? 25 Viens-tu du pays riant D'Orient, De Sorrente aux blondes grèves, Ou de Venise au ciel bleu Tout en feu, 30 Ou du blond pays des rêves? Avec son hardi carmin, Quelle main A pourpré pour les féeries Tes lèvres, ces fruits brûlants, 35 Plus sanglants Que des grenades fleuries? Est-ce bien toi, cet enfant Triomphant, Dont le père, ouvrant son aile, 40 Au fond d'un nid de roseau Fut oiseau, Dont la mère fut oiselle? Belle fille aux cheveux d'or, Est-ce encor 45 Toi, qui, rieuse et fantasque, Faisais voltiger en l'air Un éclair Avec ton tambour de basque? Toi, la Bohême à l'oeil noir 50 Qui, le soir, D'une dorure fanée Serrais ton ample chignon, Et Mignon Est-elle ta soeur aînée? 55 Ou plutôt, courant au bois, Et sans voix Pour un brin d'herbe qui bouge, Interdite à chaque pas, N'es-tu pas 60 Le petit Chaperon-Rouge, Qui fit même des jaloux Chez les loups, Et qui, portant sa galette Chez la bonne mère grand, 65 En entrant Faisait choir la bobinette? Mais non, aux divins attraits De tes traits Et de ta voix, je devine 70 L'enfant comblé des faveurs Des rêveurs, La folâtre Colombine. Mais où sont tes beaux souliers, Tes colliers 75 Qui font rêver les fillettes? Où sont le bel or changeant Et l'argent De tes jupes à paillettes? Et le souple casaquin 80 D'Arlequin? Et Cassandre et sa fortune? Où Pierrot, l'homme subtil, Cache-t-il Sa face de clair de lune? Mars 1845. Idylle Et quum vidisti puero donata, dolebas. Virgile. [NÉÈRE, MYRRHA.] [Néère.] Le soir est tiède et pur, le vent pleure. O Myrrha, Notre jeune Iollas, qui souvent t'admira, Va venir près de nous, sous l'arbre qui soupire, Dénouer nos cheveux et caresser la lyre. [Myrrha.] 5 Néère, c'est pour toi qu'il éveille, en songeant, La douce lyre, auprès de ce ruisseau d'argent. Comme toi, dans mes yeux, ô Néère! que n'ai-je Ce trait qui brûle un coeur endormi sous la neige! [Néère.] Sa main silencieuse aime tes cheveux bruns, 10 D'où ses doigts pour longtemps s'en vont pleins de parfums. [Myrrha.] Les tiens, jouet charmant de la brise qui vole, Sont lisses et dorés comme un flot du Pactole. [Néère.] Tes pieds charment la lèvre, et montrent au hasard Leurs ongles transparents arrondis avec art. [Myrrha.] 15 Ta gorge est comme un marbre, et la lumière arrose Sur ses fermes contours deux frais boutons de rose. [Néère.] Que n'es-tu beau comme elle, ô bel enfant? Hélas! J'irais en suppliante adorer Iollas! [Myrrha.] Iollas! pour un jour sois semblable à Néère, 20 Et je n'aurai pour toi nulle froideur amère. [Néère.] La bouche des Zéphyrs aux souffles embaumés S'enivre en s'égarant sous tes bras parfumés. [Myrrha.] Quelle autre ivresse attend les deux lèvres choisies Qui, goûtant de ton cou les blanches ambroisies 25 Et buvant à longs traits les flammes que j'y sens, Y feront circuler des frissons rougissants! [Néère.] Vois comme l'onde est calme, et comme la Naïade, Dont la molle fraîcheur invite et persuade, Semble tourner vers nous l'azur de ses yeux bleus. [Myrrha.] 30 Dans ses bras palpitants descendons toutes deux. Confions notre tête à son bruit qui fascine, Et notre épaule blonde à sa douce poitrine. [Néère.] Goûtons auparavant ce doux vin. Pour nos jeux La grappe y mit la force et l'emplit de ses feux. [Myrrha.] 35 Oui, mais la coupe d'or est froide à qui la touche. Quel or vaut, ô ma soeur, les roses de ta bouche! [Néère.] Tenons-nous par la main. Ah! ce flot est glacé! Entoure bien mon cou de ton bras enlacé. [Myrrha.] Comme l'eau, soeur du ciel, qui flottait indécise, 40 Me presse avec amour! Je suis toute surprise. [Néère.] Chacune bien serrée avec deux bras tremblants, O Myrrha! nous voguons comme deux cygnes blancs, Et sur nos fronts jumeaux aux poses familières Se mêlent toutes deux nos guirlandes de lierres. [Myrrha.] 45 Le flot rasséréné, qui court sans se lasser, M'enivre, et je ne sais, me sentant caresser Voluptueusement dans cette paix profonde, Si c'est ta chair polie, ou le zéphyr, ou l'onde! [Néère.] Iollas va venir de ses doigts enjoués 50 Tresser en folâtrant nos cheveux dénoués. Mai 1843. Toute cette nuit nous avons Relu le vieil ami Shakspere Aux beaux endroits que nous savons, Et voici que la nuit expire. 5 Nous avons longtemps veillé, mais Nous lisions le poëte unique, Et la sombre nuit n'eut jamais Plus d'étoiles à sa tunique. Phoebé, qu'en riant nous troublons, 10 Va s'enfuir, et le jour va naître, Et ma voisine aux cheveux blonds Viendra se mettre à sa fenêtre. Ah! lorsque vous allez venir, Ma voisine, en jupe de toile, 15 Nous ne suivrons du souvenir Aucun beau vers, aucune étoile. Vous apparaîtrez comme un lys, Avec votre guimpe croisée, Au milieu des volubilis 20 Qui couronnent votre croisée; Et nous, nous analyserons, Sans redouter qu'elle nous mente, Sous son rideau de liserons Votre tête simple et charmante. Avril 1843. L'arbre de Judée Mais ne serait-ce pas plutôt un jeune rameau du délicieux arbuste consacré à l'Amour, lorsque, consumé par Siva dans un accès de colère, il vint à renaître mille fois plus charmant encore, grâce à la céleste ambroisie dont l'arrosèrent les dieux? Calidasa. Lorsque Mai rougissant rassérène les coeurs Et que sourit à tous la terre fécondée, Quand sur les verts gazons Chloris mène des choeurs, Il fleurit dans le parc un arbre de Judée. 5 C'est un arbre tout rose, et sans feuilles d'abord, Un tout harmonieux que rien autre n'égale. Ses longs rameaux, groupés dans un parfait accord, Ont l'air de supporter des roses du Bengale. Quand la feuille leur met son beau satin ouvert, 10 Ils sont plus doux encore au regards de l'artiste; La pourpre s'adoucit près du feuillage vert, Et la tendre émeraude encadre l'améthyste. Puisque c'est à présent que mon arbre fleurit, Je veux, couché sur l'herbe, oubliant toutes choses, 15 Dans ses vivants écrins égarer mon esprit, Et pendant un moment faire des songes roses. Voyez comme l'azur est calme et reposé, Comme on se sent heureux sans en savoir les causes, Comme l'herbe frémit sur le sol arrosé, 20 Comme le ciel couchant est riche en fleurs écloses! Sous ces bosquets charmants, épanouis pour eux, Pleins d'ombrages secrets et de faibles murmures, Voyez ces beaux enfants, ces couples amoureux Qui vont en écartant les épaisses ramures. 25 C'est toi, belle Rosine! Hélas! le vert rideau Nous dérobe tes pieds, les plus charmants du monde. C'est toi, folle Rosette avec ton Orlando! Pauvre morte amoureuse, est-ce toi, Rosemonde? Quel est ce bruit de cor qui passe dans les bois? 30 C'est la chasse qui vient: salut, blanches marquises! Mettez les coeurs en flamme et le cerf aux abois, Vos paniers de satin ont des façons exquises. Près de ce rocher blanc taillé comme un autel, Ainsi qu'un lévrier l'eau folâtre et se dresse. 35 Pardieu! c'est la marquise, avec son air cruel, Qui se baigne là-bas en nymphe chasseresse. Il manque un Actéon, ce sera le mari: Il a tout ce qu'il faut, et pourrait en revendre. Abbé! votre musique est un charivari! 40 Vous soupirez, Églé! Que vous a fait Silvandre? C'est ainsi que je rêve aux temps des Pompadours. Et lorsqu'un bruit aigu, conne un cri de cigale, Fait envoler le rêve, il me reste toujours Mon arbre de Judée aux roses du Bengale. Mai 1844. Élégie Gallus et Hesperiis, et Gallus notus Eoïs Et sua cum Gallo nota Lycoris erit. Ovide. Tombez dans mon coeur, souvenirs confus, Du haut des branches touffues! Oh! parlez-moi d'elle, antres et rochers, Retraites à tous cachées! 5 Parlez, parlez d'elle, ô sentiers fleuris! Bois, ruisseaux, vertes prairies! O charmes amers! dans ce frais décor Elle m'apparaît encore. C'est elle, ô mon coeur! sur ces gazons verts, 10 Au milieu des primevères! Je vois s'envoler ses fins cheveux d'or Au zéphyr qui les adore, Et notre amandier couvre son beau cou Des blanches fleurs qu'il secoue! 15 Sur mon bras frémit son bras ingénu, Et frissonne sa main nue. Le feuillage est noir, le ciel étoilé, Viens, suivons la noire allée! La belle-de-nuit s'ouvre toute en feu, 20 La voûte du ciel est bleue. Écoutez, ma mie, au coin du vieux mur, Le rossignol qui murmure. Chante ta chanson, ô doux rossignol! Ta chanson qui nous console, 25 Et que pour toi seul, à côté du lys, La rose ouvre son calice! Des yeux tant aimés tombe un divin pleur Sur ma tempe qu'il effleure. O larme d'amour, trésor sans pareil! 30 Dites-moi si je sommeille? Qui t'envoie, hélas! charmant souvenir, Briser mon coeur qui soupire? Hélas! je suis seul dans ces bois épars Où résonnaient les guitares. 35 Une illusion, songe évanoui, Charmait mon âme éblouie. Je fatigue seul le flot de cristal, L'herbe où la fleur d'or s'étale, L'antre et la fontaine où croît le glaïeul, 40 Et ma voix fatigue seule La forêt tremblante et l'azur du lac De ma plainte élégiaque! Août 1844. La Symphonie de la Neige Chaque année, au printemps, elles reviennent chargées de neige; Dans la cour de la salle qu'embellissent les fleurs du Haïtang, elles rivalisent de blancheur avec la lune; Douze jalousies ornées de perles les enveloppent en se relevant; Un couple d'hirondelles blanches vole en haut et en bas. Les deux jeunes filles lettrées, roman chinois. I La neige qui s'amasse et tombe dans la neige, Du ciel, à gros flocons, sur la terre descend, Et, comme pour les pas d'un triomphal cortège, Son glorieux tapis rayonne éblouissant. 5 D'autres regretteront, devant cette richesse, Les pourpris que l'Aurore arrose de ses pleurs, Le gazon aplani pour des pieds de duchesse, Et le rose printemps des oiseaux et des fleurs; Et de ne plus revoir, au soleil d'or qui baise 10 Les grands coquelicots, orgueil mouvant des blés, Les gammes de Rubens et de Paul Véronèse Tourbillonner en choeur devant leurs yeux troublés. Mais moi, j'aime à songer devant cette harmonie, Et toutes les blancheurs des rêves anciens 15 Mettent d'accord leurs voix pour une symphonie, Et leur rhythme plaintif me prend dans ses liens. II C'est dans le mol oubli d'un ciel douteux et pâle Qui donne à toute chose un prestige charmant, Et qui passe en douceur le duvet et l'opale, 20 Que le drame du jour s'agite vaguement. Leurs six ailes au vent, pareilles à des voiles, Les Anges sont épars dans les chemins du ciel; Les nuages rêveurs font la cour aux étoiles, Et tout l'éther frémit d'un amour sensuel. 25 Les lacs sont habités par la troupe des cygnes, Qui semblent frissonner sous nos soleils pâlis, Et l'ombre du feuillage a les marbres insignes Dont un grêle rayon baise les pieds polis. III Ces filles de la Grèce aux allures profanes 30 Écartent en riant les cheveux du bouleau; Et, cherchant le repos dans les flots diaphanes, L'escalier des palais plonge son pied dans l'eau. Sur la vague s'agite une légère écume, Comme celle où, parmi les dauphins entraînés, 35 Pleine, ainsi que les flots, de charme et d'amertume, Aphrodite jaillit des flots rassérénés. (Dans la conque de nacre, avec ses pieds timides, Vierge elle caressait les Grâces et les Jeux, Et les purs diamants et les perles humides 40 Ruisselaient de sa bouche et de ses blonds cheveux.) Voici les bois sacrés à la Mélancolie Où, mêlant à la brise un murmure confus, L'oranger, le laurier, le myrte d'Idalie Accueille mille oiseaux dans ses dômes touffus. 45 C'est là que le pommier fleurit, et que la rose, Fière de son bouton suave, encor tout blanc, Déjà pâmée, attend que l'Aurore l'arrose Et que l'enfant au dard la teigne de son sang. IV En cavalcade, au long des terrasses de brique, 50 Des dames, dont Zéphyr baise le front mutin, Avec des cavaliers au sourire lubrique, Passent dans leurs habits d'hermine et de satin. Les pages, les muguets langoureux et bravaches, Et les belles de cour, aux cheveux crespelés, 55 Font briller dans la nuit, sous d'insolents panaches, Les fronts de leurs chevaux d'une flamme étoilés. La nappe encore vierge est mise pour l'orgie, Et les flacons d'argent brillent sur le dressoir, Tandis qu'à la fenêtre, avec sa main rougie, 60 Elvire désolée agite son mouchoir. Et dans l'ombre, un fuyard, qu'une autre ombre accompagne, Les cheveux hérissés par le vent qui les suit, Rejoint ses compagnons dans l'immense campagne, Au galop d'un coursier sombre comme la Nuit. V 65 Blanche, dans un massif, dort parmi les dentelles Dont le bouquet foisonne autour de ses beaux seins; Elle rêve, et son corps, semblable aux tourterelles, Creuse en nid embaumé le duvet des coussins. Auprès d'elle, à mi-voix, deux colombes mystiques, 70 Au milieu des ardeurs du tiède renouveau, Se murmurent, ainsi que des lyres antiques, Des vers d'Anacréon, d'Orphée et de Sappho. VI Ainsi la Rêverie en mon âme s'épanche, Et, le front caressé par ses folles fraîcheurs, 75 J'entends s'épanouir en moi (divine Blanche!) L'accord mélodieux de toutes les blancheurs. Mais ces pâles amours de fleurs et de sculptures, Dont je mène en chantant le choeur étiolé, Sont encore à mes yeux moins blanches et moins pures 80 Que votre âme sereine, ô Lys inviolé! Janvier 1844. Dans le vieux cimetière, où cette chaude pluie Sur l'aubépine en fleurs A versé, dans un flot que le soleil essuie, Des parfums et des pleurs; 5 Au coucher du soleil, dans le vieux cimetière Où, sur chaque tombeau, Des bouquets de rayons empourprent l'humble pierre, Entrons, il y fait beau! Le ciel, bariolé par la métamorphose 10 De son limpide azur, Borde joyeusement d'écume grise et rose Son grand lac d'un bleu pur. Puisqu'ils vivent encor dans ces riants calices De soleil amoureux, 15 Les morts qui sont couchés dans ce lieu de délices, Ils doivent être heureux! Leur âme nous parfume, et la grande Nature, Si pleine de raison, A fait avec leurs corps tombés en pourriture 20 Sa belle floraison. Oui, c'est d'eux que nous vient cette ombre douce et triste; Et ce sont eux encor Ces bouquets de corail, ces thyrses d'améthyste, Ces riches grappes d'or! 25 Ce sont eux ces rosiers aux mille roses blanches Et ces amaryllis, Et ce bleuet céleste et ces tendres pervenches, Et ce sont eux ces lys! De même la Nature, avec mélancolie, 30 Jusqu'au matin vermeil Laisse la vaine cendre en nous ensevelie Pourrir loin du soleil; Haine, douleur, néant de la gloire et du crime, Illusion d'un jour; 35 Et, baignant de rayons tout ce fumier sublime, Elle en fait de l'amour! Mai 1845. L'Étang Mâlo Quand le froid de la mort enveloppe cette argile souffrante, où va l'âme immortelle? Byron. Il est un triste lac à l'eau tranquille et noire Dont jamais le soleil ne vient broder la moire, Et dont tous les oiseaux évitent les abords. Un chêne vigoureux a grandi sur ses bords, 5 Et, courbé par le Temps jusqu'aux ondes, étale Sur la cime des flots sa masse horizontale. Son feuillage muet se tait malgré le vent; Le nymphaea, l'iris, le nénufar mouvant, Le bleu myosotis et la pervenche sombre 10 Penchent étiolés, ou meurent sous cette ombre. Ainsi, quand sur le coeur, dans sa jeune saison, Amour! tu fais tomber ta large frondaison Et tes rameaux géants dont le fardeau l'accable, Tout s'étiole et meurt sous ton ombre implacable. Août 1844. Sonnet sur une Dame blonde ... velut inter ignes Luna minores. Horace. Sur la colline, Quand la splendeur Du ciel en fleur Au soir décline, 5 L'air illumine Ce front rêveur D'une lueur Triste et divine. Dans un bleu ciel, 10 O Gabriel! Tel tu rayonnes; Telles encor Sont les madones Dans les fonds d'or. Août 1844. Le Triomphe de Bacchos à son retour des Indes ...sa face estoit comme d'un jeune enfant, pour enseignement que tous bons beuveurs jamais n'envieillissent, rouge comme un chérubin, sans aucun poil de barbe au menton: en teste portoit cornes aiguës: au-dessus d'icelles une belle couronne faite de pampres et de raisin, avec une mitre rouge cramoisine, et estoit chaussé de brodequins dorez. En sa compagnie n'estoit un seul homme, toute sa garde et toutes ses forces estoient des Bassarides, Evantes, Euhyades, Edonides, Trieterides, Ogygies, Mimalones, Ménades, Thyades et Bacchides, femmes forcenées, furieuses, enragées, ceintes de dragons et serpens vifs en lieu de ceintures: les cheveux voletans en l'air avecques fronteaux de vignes... Rabelais. Le chant de l'Orgie avec des cris au loin proclame Le beau Lysios, le Dieu vermeil comme une flamme, Qui, le thyrse en main, passe rêveur et triomphant, A demi couché sur le dos nu d'un éléphant. 5 Le tigre indien, le lynx, les panthères tachées, Suivent devant lui, par des guirlandes attachées, Les chèvres des monts, que, réjouis par de doux vins, Mènent en dansant les Satyres et les Sylvains. Après eux Silène, embrassant d'une lèvre avide 10 Le museau vermeil d'une grande urne déjà vide, Use sans pitié les flancs de son âne en retard, Trop lent à servir la valeur du divin vieillard. Sous leurs peaux de cerfs les Évantes et les Thyades, Le choeur furieux des Bacchides et les Ménades, 15 En arrondissant l'arc vigoureux de leurs beaux reins, Sautent aux accords des flûtes et des tambourins. La reine du choeur, déesse à la rouge paupière, Heurte, en agitant ses grands cheveux mêlés de lierre Sur ses seins meurtris par le vent de ces lieux déserts, 20 Ses crotales d'or dont le chant déchire les airs. En l'honneur du dieu retentissent les dithyrambes; Le choeur en démence entre-choque ses mille jambes, Et, quittant la terre avec le rhythme forcené, Comme un tourbillon vole sur un mode effréné. 25 Folle, ayant encor du vin sur le coin de sa lèvre, Seule, Aganappé, la belle Nymphe aux pieds de chèvre, Pâle de désir, et pleine de l'amour du Dieu, S'arrête, pensive, et tourne vers lui son oeil bleu. O Cypris! le choeur la renverse dans la poussière, 30 Son corps palpitant roule dans la fange grossière; Les vierges des bois marchent dans son sang et ses pleurs, Et foulent aux pieds son sein qui ressemble à des fleurs. Sa bouche frémit de désespoir et de tendresse; Fière d'expirer au milieu de sa double ivresse, 35 Dans son sang plus pur que le vin coulant sur l'autel Voici qu'elle meurt, les yeux sur le jeune immortel. Bacchos triomphant n'a pas vu, dans la sainte fièvre, Mourir à ses pieds la belle Nymphe aux pieds de chèvre, Ni couler son sang, ni le vin, qui s'échappe à flots 40 De l'urne d'airain, bouillonner avec des sanglots. Il rêve à Câma, l'Amour aux cinq flèches fleuries, Qui, lorsque soupire au milieu des roses prairies Le doux Vasanta, parmi les bosquets de santal, Envoie aux cinq sens les flèches du carquois fatal. 45 Il vous voit errer le long des bords sacrés du Gange, Et plonger dans l'or que roule son azur étrange Votre sein plus blanc que les neiges de l'Imaos, Vierges de Nysa, qui vous couronnez de lotos! Et, suivant le rit, brisant leurs mouvantes colonnes, 50 La mâle Bacchide et les hurlantes Mimalones Sautent avec rage autour du bois, et font encor Dans les airs lassés retentir les crotales d'or! Juin 1845. La dernière Pensée de Weber Je me promenais dans un jardin délicieux: sous l'épais gazon on voyait des violettes et des roses dont le doux parfum embaumait l'air. Un son doux et harmonieux se faisait entendre, et une tendre clarté éclairait le paysage. Les fleurs semblaient tressaillir de bonheur et exhaler de doux soupirs. Tout à coup, je crus m'apercevoir que j'étais moi- même le chant que j'entendais, et que je mourais. Hoffmann. Nuit d'étoiles, Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums, Triste lyre 5 Qui soupire, Je rêve aux amours défunts. La sereine Mélancolie Vient éclore au fond de mon coeur, Et j'entends l'âme de ma mie 10 Tressaillir dans le bois rêveur. Nuit d'étoiles, Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums, Triste lyre 15 Qui soupire, Je rêve aux amours défunts. Dans les ombres de la feuillée, Quand tout bas je soupire seul, Tu reviens, pauvre âme éveillée, 20 Toute blanche dans ton linceul. Nuit d'étoiles, Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums, Triste lyre 25 Qui soupire, Je rêve aux amours défunts. Je revois à notre fontaine Tes regards bleus comme les cieux; Cette rose, c'est ton haleine, 30 Et ces étoiles sont tes yeux. Nuit d'étoiles, Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums, Triste lyre 35 Qui soupire, Je rêve aux amours défunts. Juin 1845. L'Ame de la Lyre Fille des hommes, je suis une parcelle de l'esprit de Dieu. Cette Lyre est mon corps. George Sand. Quand le premier sculpteur eut achevé la Lyre Et caché dans son sein les chants harmonieux; Ouvrier sans défaut, lorsqu'il eut fait sourire Parmi ses ornements les figures des Dieux, 5 Et qu'il eut couronné l'instrument de martyre Avec le vert rameau d'un laurier radieux; L'indomptable Titan, à son désir fidèle, Qui, tout brûlant encor, vers la voûte éternelle Une seconde fois, tentait de s'envoler, 10 Fit, pareil au vautour qui devait l'immoler, Tomber sur le chef-d'oeuvre une blanche étincelle Du feu resplendissant qu'il venait de voler. C'est l'âme de la Lyre; à notre âme invisible Elle se plaint souvent loin du monde réel, 15 Souvent, dans une étreinte amoureuse et terrible, Vient la brûler aux feux de son oeil immortel; Et, captive à jamais dans le rhythme inflexible, Elle aspire sans cesse à remonter au ciel. Elle meurt du désir qui toujours la dévore 20 Dans la froide prison des mètres et des vers, Et tâche, l'oeil perdu parmi les cieux ouverts, D'entendre encor la voix de cet archet sonore Qui, si loin du désert où ses chants vont éclore, Mène dans l'infini le choeur de l'univers. Juin 1845. A mon Père O mon père, soldat obscur, âme angélique! Juste qui vois le mal d'un oeil mélancolique, Sois béni! je te dois ma haine et mon mépris Pour tous les vils trésors dont le monde est épris. 5 Oh! tandis que je vais fouillant l'ombre éternelle, Si la Muse une fois me touchait de son aile! Si ses mains avaient pris plaisir à marier Sur mon front orgueilleux la rose et le laurier Par lesquels le poëte est souvent plus qu'un homme, 10 Comme je tomberais à tes genoux! et comme Je ne serais jaloux de personne et de rien, Si tu disais: Mon fils, je suis content, c'est bien. Car ce coeur fier que rien de bas ne peut séduire, O père, est bien à toi, qui toujours as fait luire 15 Devant moi, comme un triple et merveilleux flambeau, L'ardeur du bien, l'espoir du vrai, l'amour du beau! Février 1846. A Olympio C'est peu qu'avec son lait une mère amazone M'ait fait sucer encor cet orgueil qui t'étonne. Racine. O poëte! courbé sur mon oeuvre lyrique, Ambitieux du ciel, Je veux savoir par moi la hauteur chimérique Où peut monter Babel. 5 Je ferai fourmiller dans mes architectures, Tenace en mon dessein, Le choeur éblouissant des mille créatures Qui vivent dans mon sein. Je veux voir de mes yeux l'Olympe dont la neige 10 Blanchit le front chenu, Et les Grâces que suit Éros, riant cortège, Folâtrer le sein nu! Comme dans les combats du superbe Encelade, Ardent comme un lion, 15 Si ce n'est point assez d'Ossa pour l'escalade, J'y mettrai Pélion. J'irai jusques au ciel, dans ses voûtes profondes, Lui voler pour mes vers Le rhythme qu'en dansant chantent en choeur les mondes 20 Qui forment l'univers. Je boirai le nectar de la force première, Et dans la main du dieu, Impassible titan, chercheur de la lumière, J'irai voler le feu. 25 Alors, vous que j'ai faits et d'une fange vile Et de ce qui m'est cher, Vous vivrez de ma vie, ô colosses d'argile, Et vous vous ferez chair! Vous vivrez, ô mes fils! et comme d'un jeune arbre 30 On secouerait les fleurs, Moi je ferai couler avec mon doigt de marbre Votre sang et vos pleurs. Comme une floraison par le printemps hâtée, Par l'effort de mon bras 35 Tu sortiras du bloc, ô jeune Galatée! Et tu me souriras! Moi-même dans tes yeux j'allumerai l'étoile D'or et de diamant, Et, père enorgueilli, je te tiendrai sans voile 40 Sous mes lèvres d'amant! Car je me sens élu pour ton amour étrange Qui me cherche et me fuit. J'ai le coeur de Jacob, et je puis avec l'Ange Lutter toute une nuit. 45 La Muse me sait fort, et m'est souvent prodigue De ses âpres baisers, Qui font que l'impuissant décroise de fatigue Ses bras martyrisés. Toi qu'elle aime, ô poëte, à qui la voix de l'Ode 50 En ton berceau parlait! Toi que, petit enfant, la fille d'Hésiode A nourri de son lait! Victorieux lutteur, qui tiens en main la palme, Qui, déjà radieux, 55 Le front ceint de laurier, trônes dans le bleu calme Pareil aux demi-dieux! Si je te parle ainsi de la Déesse, ô maître! C'est que dans ce moment, A la face du ciel, toi seul et moi peut-être 60 L'aimons sincèrement. Mai 1845. Sculpteur, cherche avec soin, en attendant l'extase, Un marbre sans défaut pour en faire un beau vase; Cherche longtemps sa forme et n'y retrace pas D'amours mystérieux ni de divins combats. 5 Pas d'Héraklès vainqueur du monstre de Némée, Ni de Cypris naissant sur la mer embaumée; Pas de Titans vaincus dans leurs rébellions, Ni de riant Bacchos attelant les lions Avec un frein tressé de pampres et de vignes; 10 Pas de Léda jouant dans la troupe des cygnes Sous l'ombre des lauriers en fleurs, ni d'Artémis Surprise au sein des eaux dans sa blancheur de lys. Qu'autour du vase pur, trop beau pour la Bacchante, La verveine mêlée à des feuilles d'acanthe 15 Fleurisse, et que plus bas des vierges lentement S'avancent deux à deux, d'un pas sûr et charmant, Les bras pendant le long de leurs tuniques droites Et les cheveux tressés sur leurs têtes étroites. Février 1846. Source: http://www.poesies.net ODELETTES 1846-1872 ... Ego Dis amicum Soeculo festas referente luces Reddidi carmen, docilis modorum Vatis Horati. Horace, Odes, livre iv. A Sainte-Beuve Cher Maître, Vous avez retrouvé la France des rimeurs d'odelettes, et c'est vous qui nous avez appris à lire dans Ronsard. Quand vous avez pratiqué votre critique, vous avez fondu les plus rares suavités du sentiment personnel dans une forme travaillée de main d'ouvrier, et qui touche d'un côté à Callimaque, de l'autre côté à Belleau. C'est à cause de cela que je vous dédie ces quelques pages. Votre oeuvre entière, n'est-ce pas l'odelette du dix-neuvième siècle? Volupté, ce roman de toutes les âmes, ce n'est au fond que l'odelette d'un coeur à trois coeurs. Les Consolations, cette Vie Nouvelle d'à présent, c'est l'odelette d'un seul Dante à vingt Virgiles plus ou moins authentiques. Port-Royal, c'est l'odelette d'un quasi- sceptique à une hérésie! Les Critiques et Portraits, les Portraits de femmes, les Causeries du lundi, c'est la série des odelettes du critique-poëte à cet ami Protée qui s'appelle le monde! Si l'on m'accusait pour avoir repris quelques mètres passés de mode, pour avoir tâché d'innover là où vous et vos pairs semblez avoir épuisé les audaces légitimes, ne trouverais-je pas en vous, cher maître, un défenseur naturel? Les Pensées de Joseph Delorme m'ont enseigné mes théories, les Notes et Sonnets qui sont à la suite des Pensées d'août m'ont donné le type de mes formules. Vous l'avez dit excellemment, soyons les derniers de notre ordre, les derniers des délicats. C'est justice que je vous rapporte ces grappes folles de ma vendange, à vous qui m'avez signalé Chanaan. Théodore de Banville. Avril 1856. PRÉFACE Le titre de ce petit volume n'a pas été choisi au hasard. Il représente plus nettement qu'aucun autre tout un ordre de composi- tions poétiques. L'Odelette, c'est une phrase d'ode-épître, une manière de propos familier relevé et discipliné par les cadences lyriques d'un rhythme précis et bref. C'est, si vous voulez, une goutte d'essence de rose scellée sous une étroite agate dans le chaton d'une bague, cadeau d'anniversaire, rappel quotidien d'une joie fugitive. C'est encore, si vous l'aimez mieux, un de ces thèmes de valse ou de mazurka favorite que le pianiste note en souvenir d'une affection ou d'un amour, et qu'il appelle du nom qui lui dicta cette sincère inspiration du moment. L'Odelette est née en Grèce, aux premiers temps, pendant les heures perdues de la Muse. Anacréon la dépêchait vers Bathylle sous l'aile de son pigeon messager. Elle a picoré, abeille mélodieuse, de Syracuse à Alexandrie, du verger de Moschos au jardin de Méléagre, et son aile a palpité sur la quenouille que Théocrite envoyait à Nicias. Horace n'offrait ni airain de Corinthe ni coupes d'or aux patriciens, ses patrons et ses hôtes, mais il leur dédiait des odelettes. Ainsi firent à leur tour, dans le cycle des croyants de l'Islam, tant de fumeurs de hachich, tant de buveurs d'opium, dont le Mètre solennisa les emportements et les extases. Lauréats de la foire d'Occadh ou courtisans des sultans de la Perse, exécutants de ghazels ou de pantoums, Hafiz ou Rabiah ben al- Kouden, Ferideddin Attar ou Chemidher-el-Islami, tous ces torrents de la poésie orientale ont disséminé dans le palais des souverains ou dans les harems des Fathmas et des Aïchas les limpides ruisseaux de l'Odelette. Ne sont-ce pas des odelettes encore que se renvoient de la tente à la tente, à travers les échos fraternels du désert, et les tolbas mélancoliques, et les chambis improvisateurs? Sur les bords de la Loire, vers ce château qui se souvient d'Agnès Sorel, dans ces salles où Henri de Guise, dans sa suprême nuit, et attendant les assassins, fredonnait aux pieds de sa maîtresse l'odelette que Desportes avait rimée à ses frais: Rosette, pour un peu d'absence, Abd-el-Kader, prisonnier, a récité plus d'une odelette aux Agnès Sorel d'aujourd'hui! Laissons l'hypothèse, l'histoire est assez longue. En France, Charles d'Orléans a préludé sur la lyre aux cordes d'argent. Au XVIe siècle, tous les virtuoses de la pléiade, Belleau, Baïf, Desportes, et Ronsard plus qu'eux tous, dépensèrent le meilleur de leur art à accomplir l'oeuvre légère. Plus tard, l'Odelette ne fut guère en faveur: elle ne s'accommodait pas plus à la gravité froide de Boileau qu'au sans-gêne incorrect de Voltaire. Serai-je assez heureux pour avoir ressaisi l'écho de quelques-unes de ces chansons dont chacune a eu sa minute d'harmonie et de gloire! Je ne l'espère pas. L'entreprise avait trop de difficultés. Une odelette ne dure pas plus longtemps que la roulade d'un rossignol, mais, pour le jeu de ces trilles et de ces arpèges vite envolés, il faudrait une voix d'un timbre toujours pur. Ce livre sera éclairé du moins auprès du public par le reflet des renommées fraternelles auxquelles je le consacre. Ainsi les chevaliers d'autrefois, à la veille de leurs lointains voyages, lâchaient à travers leurs parcs et leurs forêts quelque biche privée dont le collier portait le nom d'une dame enlacé avec le nom du suzerain. S'ils n'échappaient pas aux dangers de la route, la pieuse inscription leur survivait et attestait qu'ils avaient entretenu dans leur coeur ces deux grandes vertus de l'homme: la tendresse et le respect. Avril 1856. Verson ces roses en ce vin, En ce bon vin verson ces roses, Et boivon l'un et l'autre, afin Qu'au coeur nos tristesses encloses Prennent en boivant quelque fin. Ronsard, Odes, livre iv. Loisir Nous avons vu ce mois d'Avril Engourdi par un froid subtil: Le printemps était en péril. Enfin, tout se métamorphose! 5 Mai, comme un jeune sein, arrose De pourpre le bouton de rose. Le vieil Hiver est aux abois. Lauriers, c'est à vous que je bois: Si, nous irons encore au bois! 10 Les pommiers sont couverts de neige. Avec tout son riant cortège, Le nouveau soleil nous assiège. Enfants blonds comme les épis, Ébattez-vous, Amours, tapis 15 Sur mes divans et mes tapis! Voici les jours où tout me presse De chercher ta molle caresse, Poétique et sage Paresse! L'utile est enfin négligé. 20 Depuis ce beau temps enragé, Chacun prend un petit congé. Chacun, dans le mois de la sève, A son dur labeur donne trêve, Pour dorloter un peu son rêve. 25 L'homme grave songe aux houris: On le voit quêter les souris De mesdemoiselles Souris. On a du répit, même au bagne. Le feuilletoniste en campagne 30 Va revoir la Grèce ou l'Espagne. Ploutos dédaigne son trésor, Et, pour six semaines encor, Défend qu'on lui montre de l'or. Nous, par les mêmes théories, 35 Nous fuyons les imprimeries, Le mélodrame et les féeries. Le soir on ne boit plus de thé, Et notre journal endetté Entame les romans d'été. 40 Les théâtres n'ont plus de queues; Scapin court pendant quatre lieues Après les petites fleurs bleues. L'artiste, affolé de rayons, S'en va regarder les Troyons 45 Que le bon Dieu fait sans crayons. Rose sort à pied, sans berline, Sans fard, sans diamants. Céline Met sa robe de mousseline. Le savant au coeur plein de foi 50 Bouquine avec un tendre émoi Pour trouver un Estienne. Et moi, Cependant que les violettes Ouvrent leurs fraîches cassolettes, Je rimerai des Odelettes. Mai 1855. A Arsène Houssaye Grace aux Dalilas, Nos rimeurs sont las De gloire, Et, comme un hochet, 5 Ont jeté l'archet D'ivoire! Au rhythme ailé d'or Il fallait encor Un maître 10 Fou de volupté, Alors j'ai dompté Le Mètre! J'ai repris mon luth, Et, suivant le but 15 Féerique, Je m'en vais cherchant Le secret du chant Lyrique. Oeil épanoui, 20 Je peins ébloui Ou triste, Le ciel radieux, Et, mélodieux Artiste, 25 Près du fleuve grec Murmurant avec Les cygnes Fiers de leur candeur, Je dis la splendeur 30 Des lignes. Mon vin triomphant, Sais-tu quelle enfant Le verse? Viens, et tu verras, 35 Poëte, quel bras Me berce! O chasseur altier, Qui fuis le sentier Profane, 40 Songeur qu'autrefois Rencontrait au bois Diane! Comme toi, qui vins Si jeune aux divins 45 Rivages, Ami, j'ai toujours Voulu des amours Sauvages. Ah! quand Mai sourit 50 Aux prés où fleurit La menthe, Trouveurs de loisir, Sachons y choisir L'amante! 55 Nymphe au regard bleu, Si sa lèvre en feu Caresse Nos fronts sans témoins, Qu'elle soit au moins 60 Déesse! Toi, pâle et rêvant, Au bois que le vent Assiège, Tu suis à dessein 65 La guerrière au sein De neige! Moi, parmi nos jeux, Mon plus orageux Délire 70 Toujours s'en revient Vers celle qui tient La lyre! Sans doute elle a pris La foule en mépris, 75 Et porte Un peu trop souvent Sa crinière au vent. Qu'importe! J'aime sa pâleur, 80 Et sa bouche en fleur Est saine! Son sang et sa chair Les voilà, mon cher Arsène. 85 O sens embrasés! Maîtresse aux baisers Savante! Tendre et chère voix, Ici tu la vois 90 Vivante. Dos flexible et nu! Sourire ingénu Qui m'aime! L'or de ses cheveux 95 M'enivre, et je veux, De même, Dans mon sang qui bout Gardant jusqu'au bout Ma fièvre 100 Tout comme à présent, Mourir en baisant Sa lèvre! Mai 1855. A Sainte-Beuve A la porte d'un beau château Bâti pendant la Renaissance, Une dame au riche manteau, Les cheveux baignés d'une essence 5 Divine, rit au vert coteau. Elle a l'oeil superbe et moqueur; Ses sourcils noirs aux courbes jointes Enivrent comme une liqueur, Et des rayons baisent les pointes 10 Folâtres de sa bouche en coeur. Elle montre l'un de ses seins Nu. Plus souple qu'une liane, Cette Nymphe, heureuse aux larcins, A pris les armes de Diane 15 Qui lui servent pour ses desseins. Son arc est d'un bois lisse et dur, Et ses flèches bien aiguisées, Cachant leurs pointes d'acier pur Sous la dorure déguisées, 20 Sonnent dans le carquois d'azur. Quand sa tresse inonde son cou, (Bien que cette amante farouche Vous plante là pour un bijou,) Pour les morsures de sa bouche 25 On se résigne à mourir fou. Cette chasseresse d'Amours Dont il faut, même au prix d'un crime, Idolâtrer les fiers atours Et les belles mains, c'est la Rime, 30 Délice et tourment de nos jours. Quel bonheur, d'orner ses appas De joyaux! Au bois qu'avril dore, Quel bonheur de baiser ses pas! Quand on l'a connue, on l'adore 35 Pour jamais, et jusqu'au trépas. Oh! pour moi, rien n'éclipsera Sa lèvre indignée et rieuse! Sa voix seule me bercera Et mon sang tout entier sera 40 Bu par cette victorieuse. Car, s'il faut la fuir, quel tourment! Loin de son regard comme on jeûne! Ce que vaut ce clair diamant Tu le sais bien, toi qui, tout jeune, 45 As été son plus cher amant! Mai 1855. A Charles Asselineau Vainement tu lui fais affront, Votre brouille m'amuse, Car je reconnais sur ton front Le baiser de la Muse. 5 Tout est fini, si tu le veux; Mais que le vent les bouge, Vite on le voit sous tes cheveux, La place est encor rouge. Tu fuis le bois des lauriers verts 10 Et la troupe des cygnes, Et, pour mieux laisser l'art des vers A des chanteurs plus dignes, Tu ne t'égares plus jamais Sous la lune blafarde. 15 La modestie est bonne, mais Cette fois prends-y garde! Par ces scrupules obligeants, Trop souvent on condamne La fée amoureuse à des gens 20 Coiffés de têtes d'âne. Firdusi ne vit plus à Thus! Toutes les nuits un ange Vient baiser les fleurs de lotus Aux bords sacrés du Gange; 25 L'hyacinthe frissonne encor Dans les clairières lisses; Toujours, faisant du soleil d'or Les plus chères délices, La rose à sa douce senteur 30 Enivre Polymnie, Mais je connais plus d'un auteur Qui n'a pas de génie! Viens! ne laisse pas galamment Notre gentille escrime 35 Aux sots, privés également De raison et de rime. Au moins, reprends notre lien Pour une année entière! Et d'ailleurs, ami, tu peux bien 40 Chez le vieux Furetière Errer comme en un Sahara; Acheter et revendre Des bouquins; Érato saura Toujours où te reprendre! 45 Au mois où s'ouvrent les boutons, Tous ceux qui l'ont aimée Reviennent comme des moutons Sur sa trace charmée. Or, justement, pris à l'attrait 50 De mes rimes prolixes, J'entends errer dans la forêt Les elfes et les nixes; Et, dans le parc où nous songeons, La sève, dont la force 55 Croît, gonfle déjà les bourgeons Prêts à rompre l'écorce. Mai 1855. A Henry Murger Comme l'autre Ophélie, Dont la douce folie S'endort en murmurant Dans le torrent, 5 Pâle, déchevelée Et dans l'onde étoilée Éparpillant encor Ses tresses d'or, Et comme Juliette, 10 Qui craignait l'alouette Éveillée au matin Parmi le thym, Elle est morte aussi jeune Au bel âge où l'on jeûne, 15 Ta pensive Mimi Au front blêmi, Et, dans la matinée De la vingtième année, Elle a fermé ses yeux 20 Insoucieux. Parmi les pâles ombres Qui, joyeuses ou sombres, A l'entour de ton front Voltigeront, 25 Dis, il en est plus d'une Dont la tendre infortune Souvent nous consola: Mais celle-là, C'est notre bien-aimée! 30 Sa trace parfumée Reste encor dans les champs Avec nos chants! Lorsque, dans la nuit brune, Un frais rayon de lune 35 Argente les berceaux Et les ruisseaux, Ta naïve Giselle Effleure de son aile Des lys et des rosiers 40 Extasiés, Et, diaphane et blanche, Le soir vers nous se penche, En posant ses deux mains Sur les jasmins. 45 Sa plainte triste et pure Dans le ruisseau murmure, Et s'envole en rêvant Avec le vent. Que le printemps renaisse, 50 Ame de ta jeunesse, Elle tressaille aux sons De tes chansons, Et parfois se soulève, Pour les entendre en rêve 55 Dans la brise passer Et s'effacer. Rendors-toi, dors heureuse, Pauvre fille amoureuse: Notre amour te défend 60 Comme un enfant! Croise tes mains d'ivoire: Car, du moins, ta mémoire Qui sait nous attendrir, Ne peut mourir! 65 Que le zéphyr en fête Te berce! le poëte, Qui jadis te pleura, Se souviendra! Dans l'herbe toujours verte 70 Où, de roses couverte, Penche sous le tombeau Ton front si beau, La fleur de la prairie Brille, toujours fleurie, 75 Et peut se marier A son laurier! Mai 1855. A Edmond et Jules de Goncourt Comme sur un beau lac où le feuillage tremble, Deux cygnes dans l'azur au loin voguent ensemble; Comme deux fiers chevaux, buvant au flot des airs, Courent échevelés dans le feu des déserts; 5 Comme en un bas-relief plus blanc que les étoiles, S'avancent le front haut deux vierges aux longs voiles; Comme deux vers jumeaux volent d'un même essor, Attachés par la Rime avec des liens d'or; De même, avec amour, frères, vos deux pensées 10 Marchent d'un pas égal, l'une à l'autre enlacées. O poëtes heureux! comme dans votre esprit, Le même ardent rayon sur vos lèvres fleurit, Et, par un double effort, vos âmes fraternelles Vers le même Idéal ensemble ouvrent leurs ailes! Mai 1855. A Alphonse Karr Que de fois sous les tilleuls, Tous deux seuls Avec ma maîtresse blonde, Ton livre m'a fait songer, 5 Étranger A tout le reste du monde! Je m'alanguissais, à voir Son oeil noir, Et, me répétant: Je t'aime! 10 Sans songer au lendemain, Dans sa main Elle tenait le poëme. Oh! les charmants écoliers! Vous mêliez 15 Votre voix et votre haleine Et vos soupirs amoureux, Couple heureux, O Stéphen, ô Magdeleine! Tel, au mois couleur du jour 20 Où l'amour A la terre se marie, Au fond des vertes forêts Je pleurais Sur les genoux de Marie! 25 Telle Eunice emporte Hylas! Puis, hélas! Tout s'enfuit de la mémoire, L'oubli vient, puis le remord, Puis la mort, 30 C'est bien l'éternelle histoire. Il en est une autre aussi, Dieu merci! Douce à mon âme inquiète: Roméo tombe au printemps, 35 A vingt ans, Auprès de sa Juliette! Il sort par un beau matin Du festin, Plein de jeunesse et de sève, 40 Et meurt les yeux embrasés De baisers: Mais, celle-là, c'est le rêve! Mai 1855. A Zélie Ma soeur, ma soeur, n'est-il pas de défense Contre l'affront du temps? Qui les a pris, ces jours de notre enfance Où, les cheveux flottants, 5 Beaux, enviés par les mères jalouses, Couple au regard vermeil, Tu me suivais à travers les pelouses, Malgré le grand soleil? Te souvient-il de ce jardin sauvage 10 Tout au coeur de Moulins, Où nous courions, ignorant tout servage, Sous les arbres câlins? Il était triste et rempli de mystères. Jamais ses beaux fruits mûrs 15 N'étaient cueillis, et les pariétaires Envahissaient les murs. Sur leur sommet que la mousse inégale Peignait de ses couleurs, Montait superbe un rosier du Bengale 20 Écrasé sous les fleurs. Parfois, bercé dans un songe illusoire Dont s'enchantent mes yeux, Quand je revois au fond de ma mémoire Ce lieu mystérieux, 25 Mon souvenir, empli de ses murmures Et de ses floraisons, Y réunit les diverses parures De toutes les saisons, Et tout se mêle ainsi qu'une famille: 30 Les soucis et les lys, La vigne folle avec la grenadille; Près des volubilis Le glaïeul rose et ses feuilles en pointes; Partout le vert lézard 35 Venait courir sur les pierres disjointes; La liberté sans art Avait rendu leurs énergiques poses Aux vieux arbres fruitiers, Et sur le mur pendaient, blanches et roses, 40 Des touffes d'églantiers, Les nénufars, dans la mare déserte, Fleurissaient sur les eaux, Où se formait une enveloppe verte A l'abri des roseaux. 45 Dis, nous vois-tu dévastant les groseilles Et les grains du cassis? Autour de nous voltigeaient les abeilles, L'éclatante chrysis, Et mille oiseaux, en bandes familières, 50 Se penchaient tout le jour Pour boire, au bord des urnes que des lierres Tapissaient à l'entour. La solitude avait pris sa revanche. Dans ce recueillement 55 L'ortie, hélas! coudoyait la pervenche: C'était morne et charmant. Nous jouions là, gais pour une chimère, Courant, ou bien assis Dans le gazon. Parfois notre grand'mère, 60 La veuve aux chers soucis Qui fut si belle et qui mourut si jeune, Se montrait sur le seuil, Le front pâli comme par un long jeûne, Triste et douce, en grand deuil. Juin 1846. A Léon Gatayès Avec ses sanglots, l'instrument rebelle, Qui sent un pouvoir plus fort que le sien, Donne l'harmonie enivrante et belle Au musicien. 5 Le cheval meurtri, qui saigne et qui pleure, Cède au cavalier, rare parmi nous, Dont aucun effort ne peut avant l'heure Lasser les genoux. De même d'abord, le Rhythme farouche 10 Devant la Pensée écume d'horreur, Et, pour se soustraire au dieu qui le touche, Se cabre en fureur. Mais bientôt, léchant la main qui l'opprime, Il marche en cadence, et comme par jeu, 15 Son vainqueur lui met le mors de la Rime Dans sa bouche en feu. Tu le sais, ami, toi dont l'Art s'honore, Homme à la main souple, au jarret d'acier, Qui fais obéir la harpe sonore 20 Et l'ardent coursier; Lorsque aimé d'Isis aux triples ceintures, Un homme intrépide a baisé son sein, La création et les créatures Suivent son dessein. 25 Le Génie en feu donne à l'âme altière Le Commandement, ce charme vanté, Et l'Esprit captif dans l'âpre Matière Cède épouvanté. Mai 1855. A Méry Plus vite que les autans, Saqui, l'immortelle, au temps De sa royauté naissante, Tourbillonnait d'un pied sûr, 5 A mille pieds en l'air, sur Une corde frémissante. Et l'on craignait que d'un bond Parfois son vol vagabond Décrochât, par aventure, 10 Parmi les cieux étoilés, Les astres échevelés Fouettés par sa chevelure. En haut vers elle parfois, Comme de tremblantes voix, 15 Montaient les cris de la foule Qu'elle voyait du ciel clair Confuse comme une mer Où passe l'ardente houle. Et, soit qu'en faisant un pas 20 Elle regardât en bas Ou vers les célestes cimes, Aux cieux que cherchait son vol, Comme à ses pieds sur le sol, Elle voyait deux abîmes. 25 Dans les nuages vermeils, Au beau milieu des soleils Qu'elle touchait de la tête Et parmi l'éther bravé, Elle songeait au pavé. 30 Tel est le sort du poète. Il trône dans la vapeur. Beau métier, s'il n'avait peur De tomber sur quelque dalle Parmi les badauds sereins, 35 Et de s'y casser les reins Comme le fils de Dédale. Dans l'azur aérien Qui le sollicite, ou bien Sur la terre nue et froide 40 Qu'il aperçoit par lambeau, Il voit partout son tombeau Du haut de la corde roide, Et, sylphe au ventre changeant Couvert d'écailles d'argent, 45 Il se penche vers la place Du haut des cieux irisés, Pour envoyer des baisers A la vile populace. Mai 1855. A Gavarni La Beauté, fatal aimant, Est pareille au diamant Que la fange peut mouiller Sans le souiller. 5 Jusqu'au milieu du ruisseau, L'éclat pur de son berceau Garde un charme essentiel Qui vient du ciel. Ainsi, leurs cheveux au vent, 10 Vois ces folles qui souvent Bercent le premier venu Sur leur bras nu. Ces filles aux teints flétris, Qui dévisagent Paris 15 Avec leur regard moqueur, N'ont plus de coeur. Leur sein insensible et froid Que mord le corset étroit, N'a jamais pendant un jour 20 Tremblé d'amour. Idoles ivres d'encens, Dont rien n'éveille les sens, Elle n'ont jamais pleuré Ni soupiré. 25 Plus pâles que nos Ennuis, Ces spectres des folles nuits Ne mentent même pas bien, Et n'aiment rien. Rien! ni l'orgie et le bal 30 Qui se tord en carnaval Sous les clairons furieux, La flamme aux yeux, Ni le Vin, or ruisselant, Ame du raisin sanglant 35 Qui met ses riches manteaux Sur nos coteaux, Ni la colère du Jeu, Qui rend puissants comme un dieu Les combattants éblouis 40 De ses louis, Ni cette perle des mers Arrachée aux flots amers, Ni Golconde et son trésor, Ni même l'Or! 45 Car l'Or sur notre chemin, C'est l'Art sacré dont la main Embellit les horizons De nos prisons; C'est la sereine fierté, 50 C'est un jour de liberté Sous les ombrages fleuris Loin de Paris; C'est l'Amitié, douce voix, Qu'on peut encore une fois 55 Accueillir et mieux choyer A son foyer. Mais ce gouffre où tout se perd! Mais elles! L'or ne leur sert Qu'à se parer de chiffons 60 Pour des bouffons. Pourquoi donc les chantons-nous, Coeurs de l'Idéal jaloux, Qui toujours au ciel obscur Cherchons l'azur? 65 Sur leurs têtes sans douceur Pourquoi, poëte et penseur, Fais-tu jaillir un rayon De ton crayon? O philosophe subtil, 70 Dis-le-moi, que reste-t-il A leur front désenchanté? Quoi? la Beauté! La Beauté, miroir secret, Où l'amour divin paraît 75 Reflété comme en un ciel Matériel! Mai 1855. A Adolphe Gaïffe Jeune homme sans mélancolie, Blond comme un soleil d'Italie, Garde bien ta belle folie. C'est la sagesse! Aimer le vin, 5 La beauté, le printemps divin, Cela suffit. Le reste est vain. Souris, même au destin sévère! Et quand revient la primevère, Jettes-en les fleurs dans ton verre. 10 Au corps sous la tombe enfermé Que reste-t-il? D'avoir aimé Pendant deux ou trois mois de mai. Cherchez les effets et les causes, Nous disent les rêveurs moroses. 15 Des mots! des mots! cueillons les roses. Mai 1855. Il est dans l'île lointaine Où dort la péri, Sur le bord d'une fontaine, Un rosier fleuri 5 Qui s'orne toute l'année Des plus belles fleurs. Il est une coupe ornée De mille couleurs, Dont le sein de marbre voile 10 Les flots d'un doux vin. Il est une blanche étoile Au rayon divin, Qui verse de blanches larmes Au coeur des lys blancs. 15 Il est un seuil, plein de charmes Pour mes pas tremblants, Où je vais poser ma tête Pour me reposer. Il est un jardin en fête 20 Plus doux qu'un baiser, Qui le soir, au clair de lune, Tressaille embaumé, C'est ton front, ta tresse brune, Ta lèvre, ô Fatmé! Juin 1847. A Raoul Lebarbier Lorsque avec les sons Dont tu les complètes, Tu fais des chansons De mes odelettes, 5 Mille aspects divers De grâce physique Naissent dans mes vers Avec ta musique! A ta seule voix, 10 Tout en eux s'éveille Et vit à la fois. O rare merveille! A ma vigne en fleur, A ma moisson mûre, 15 Tu rends la couleur Avec le murmure! Au ciel rougissant De clartés sans voiles, La nuit en naissant 20 Frissonne d'étoiles, Et sous les berceaux Où sa voix touchante Ravit les ruisseaux, Le rossignol chante! 25 La biche qui court Parmi les charmilles S'arrête tout court, Et des jeunes filles Sous tes feux tremblants, 30 O lune incertaine, Lavent leurs pieds blancs Dans une fontaine. C'est sous le bouleau, Dont les feuilles sombres 35 Découpent dans l'eau De légères ombres, Et lorsqu'un éclair Montre leurs visages, On sent courir l'air 40 Dans ces paysages! Derniers enchanteurs Des âmes en fête, O divins chanteurs, Qui sur notre tête 45 Agitez encor D'une main hardie Les clochettes d'or De la mélodie! Dans l'azur secret, 50 Un sylphe voltige Sur votre forêt Où tout est prestige. Chaque art a le sien, Mais rien ne s'achève, 55 O musicien, Qu'avec votre rêve! Le monde amoureux De la Poésie Se sent plus heureux 60 Lorsqu'il s'extasie Aux accords si doux Nés de ce délire, Mais c'est toujours vous Qui tenez la lyre! Mai 1855. Aimons-nous et dormons Sans songer au reste du monde! Ni le flot de la mer, ni l'ouragan des monts, Tant que nous nous aimons 5 Ne courbera ta tête blonde, Car l'amour est plus fort Que les Dieux et la Mort! Le soleil s'éteindrait Pour laisser ta blancheur plus pure. 10 Le vent, qui jusqu'à terre incline la forêt, En passant n'oserait Jouer avec ta chevelure, Tant que tu cacheras Ta tête entre mes bras! 15 Et lorsque nos deux coeurs S'en iront aux sphères heureuses Où les célestes lys écloront sous nos pleurs, Alors, comme deux fleurs Joignons nos lèvres amoureuses, 20 Et tâchons d'épuiser La Mort dans un baiser! Janvier 1846. A Philoxène Boyer David, brûlé de pures flammes, Dans un chant aux notes divines, Pour faire soupirer deux âmes Croise des rimes féminines. 5 La Volupté ravie embrase Tout ce cantique des cantiques, Et jamais si suave extase Ne charma les odes antiques. On dirait deux blanches colombes 10 Que les feux de l'amour meurtrissent, Roucoulant au-dessus des tombes Au mois où les roses fleurissent. Si comme toi, quand tu te penches Sur sa féerie où tout respire, 15 J'avais entrevu sous les branches Le songe étoilé de Shakspere, Je voudrais écrire un poëme Dans ce rhythme des coeurs fidèles, Aussi doux que le mot: Je t'aime, 20 Et rempli de langueurs mortelles, Et, comme dans une peinture Où se lamente le génie, Toutes les voix de la nature Pleureraient dans ma symphonie. Juin 1856. A un riche Ma foi, vous avez bien raison, Vous pour qui tout est floraison Et violettes Parfumant les pieds de vos lys, 5 De ne pas célébrer Phyllis En odelettes. Vous qui pouvez chaque matin, Bercé par le flot de satin Qui vous arrose, 10 Voir dans l'or de votre salon Tomber les flèches d'Apollon, Parlez en prose! Mais pour nous qui, jusqu'à présent, Soupons sous la treille en causant 15 Avec la lune, (Et c'est notre meilleur repas!) Ami, ne nous enlevez pas Notre fortune. Dans les fleurs, près de frais bassins, 20 Nous nous couchons sur des coussins Très prosaïques, La pourpre au dos, vous le savez! Et dans des bains de stuc pavés De mosaïques. 25 Le col paré de nos présents, De belles filles de seize ans Nous versent même Avec le charme oriental, Le vin du Rhin dans ton cristal, 30 Sainte Bohême! O nuit d'étoiles sous les cieux! Jardins, nectar délicieux, Voûte sublime! Nous les possédons en effet, 35 Mais, hélas! ce beau monde est fait Avec la rime. Sans elle et ses prismes fleuris, Pour pouvoir chercher hors Paris L'eau murmurante 40 Qui court dans les gazons naissants, Il nous faudrait bien quatre cents Écus de rente! Ou, je frissonne d'y penser! Nous n'oserions pas nous passer 45 La fantaisie De perdre un quart d'heure aux genoux De Cidalise. Ah! laissez-nous La poésie! Mai 1855. Chant séculaire Notre Eldorado, Mes amis, enfin doit éclore: Malgré mon bandeau, Je vois une nouvelle aurore. 5 Aux cieux extasiés Tout est pourpre et rosiers: Voici l'heure, ô sainte colère! De chanter le chant séculaire: Les temps sont venus 10 Pour les Dieux inconnus! O sombres penseurs Forts et seuls comme les grands chênes, O vierges nos soeurs, Tendres lys brisés par des chaînes! 15 Laissez le saint amour Éclater au grand jour, Car Cypris, la pâle captive, A lavé son front dans l'eau vive: Les temps sont venus 20 Pour les Dieux inconnus! Tout ce qu'on pleura, Dévouement, liberté, génie, Tout refleurira Pour le règne de l'harmonie: 25 L'art sera dévoilé Comme un ciel étoilé, Et la Muse, pareille aux femmes, Chantera ses épithalames: Les temps sont venus 30 Pour les Dieux inconnus! Je vois les doux vers Rejaillir en strophes écloses, Et des arbres verts Un miel pur couler dans les roses. 35 Les Grâces vont pieds nus Sur les monts chevelus Et leur pas dans les fleurs naissantes Guide en choeur les vierges dansantes: Les temps sont venus 40 Pour les Dieux inconnus! L'Auguste Beauté A quitté les bois de Cythère; Son calme enchanté Resplendit sur toute la terre, 45 Et le mal abattu Sous ses pieds meurt vaincu. Nous tenons sans honte et sans fièvres L'Idéal vivant sous nos lèvres: Les temps sont venus 50 Pour les Dieux inconnus! Avril 1846. A Roger de Beauvoir Ce temps est si sévère Qu'on n'ose pas Remplir deux fois son verre Dans un repas, 5 Ni céder à l'ivresse De son désir, Ni chanter sa maîtresse Et le plaisir! On croit que, pour paraître 10 Rempli d'orgueil, Il est distingué d'être Toujours en deuil! Les topazes, la soie, La pourpre et tout, 15 Ne font pas une joie D'assez bon goût, Et les bourgeois que flatte Un speech verbeux, Ont peur de l'écarlate 20 Comme les boeufs! O pauvres gens sans flamme, Qui, par devoir, Mettent, même à leur âme, Un habit noir! 25 Qu'ils ne puissent plus boire Sans déroger, C'est bien fait pour leur gloire! Mais, cher Roger, Nous de qui le coeur aime 30 Un doux regard, Admirons ce carême Comme objet d'art, Et restons à notre aise Dans le soleil 35 Qu'a fait Paul Véronèse Aux Dieux pareil! Sa lèvre nous embrase! Que ces marchands Gardent pour eux l'emphase, 40 Et nous les chants! Tant que des gens moroses Le ciel épris Ne mettra pas aux roses Un habit gris, 45 Tant qu'au dôme où scintillent Les firmaments, Parmi les saphirs brillent Des diamants, Tant qu'au bois, où m'accueille 50 Un vert sentier, Naîtront le chèvrefeuille Et l'églantier, Tant que sous les dentelles Daignent encor 55 Nous sourire les belles Aux cheveux d'or, Tant que le vin de France Et les raisins Porteront l'espérance 60 A nos voisins, Gardons la jeune Grâce Pour échanson, Que jamais rien ne lasse Notre chanson! 65 Et vous que j'accompagne Jusqu'au mourir, Versez-nous le champagne! Laissons courir, Avec l'or et la lie 70 De sa liqueur, L'inconstante folie Dans notre coeur. Buvons ce flot suave Et sans rival, 75 Et nous prendrons l'air grave Au carnaval! Mai 1855. La Vendangeuse Toi dont les cheveux doux et longs Se déroulent en onde fière, Comme les flots de ta rivière, O belle fille de Châlons! 5 Penche ta tête parfumée, Que je puisse, ô ma bien-aimée! Voir baigné par ces cheveux blonds Ton riant profil de camée. O fille d'un climat divin! 10 Tu naquis plus blanche qu'un cygne Et ton grand-père dans sa vigne Mouilla ta lèvre avec du vin! Aussi, lorsque la primevère Triomphe du climat sévère, 15 Loin du monde vulgaire et vain, Vers les cieux tu lèves ton verre. Toute à l'instant qu'il faut saisir, Tu mords, et d'une ardeur pareille, Aux raisins gonflés de la treille 20 Comme à la grappe du plaisir! Et sur ta poitrine, où se noie Une lumière ivre de joie, Mûrissent les fruits du Désir Comme une vendange qui ploie. 25 En tes veines, de toutes parts, Bourguignonne aux tresses dorées, Le sang des Bacchantes sacrées Bouillonne dans ton sang épars, Et tu tiens tes idolâtries 30 De ces guerrières des féeries Qui conduisaient les léopards Avec des guirlandes fleuries! Il fut ton aïeul, cet amant De la chanson ivre et sauvage, 35 Menant sur son char de feuillage, Par l'Attique, un troupeau charmant! C'est pourquoi, danseuse étourdie, Tu fais d'une main si hardie Carillonner joyeusement 40 Les grelots de la Comédie! O vendangeuse! tu souris, Embrassons-nous jusqu'à l'ivresse! Buvons encore, ô ma maîtresse! Déroule tes cheveux chéris 45 Sur ces raisins! car, ô merveilles! Tes tresses blondes sont pareilles Au soleil qui les a mûris, Et ta bouche aux grappes vermeilles. Septembre 1853. A Théophile Gautier Quand sa chasse est finie, Le poëte oiseleur Manie L'outil du ciseleur. 5 Car il faut qu'il meurtrisse, Pour y graver son pur Caprice, Un métal au coeur dur. Pas de travail commode! 10 Tu prétends, comme moi, Que l'Ode Garde sa vieille loi, Et que, brillant et ferme, Le beau rhythme d'airain 15 Enferme L'idée au front serein. Car toi qui, fou d'extase, Mènes par les grands cieux Pégase, 20 Le cheval aux beaux yeux; Toi qui sur une grève Sais prendre en ton réseau Le Rêve, Comme un farouche oiseau; 25 Maître, qui nous enseignes L'amour du vert laurier, Tu daignes Être un bon ouvrier. Mai 1856. A Odette Odette, vos cheveux vermeils Ont le jaune éclat des soleils Parmi les moissons enchantées, Et caressent en nappes d'or 5 Vos tempes plus blanches encor Que des étoiles argentées. Quand l'aurore rose à demi Se joue et frissonne parmi Cette douce toison fatale, 10 De pâles et tristes lueurs Éclairent de reflets rêveurs Votre joue aux teintes d'opale. Sur votre jeune front penché L'étincelle d'un feu caché 15 Brille dans vos yeux clairs et sombres, Et comme de tendres pistils, Les bandeaux soyeux de vos cils Vous caressent de grandes ombres. Vos lèvres déjà tout en fleur 20 Ont l'harmonieuse pâleur De la sensitive froissée, Et ce lys que rien n'outragea, Votre front se courbe déjà Sous l'orage de la pensée. 25 Vos regards sont si languissants Qu'à votre petit coeur je sens Saigner de secrètes blessures, Et parfois dans vos yeux pensifs Je crois voir s'amasser, captifs, 30 Tous les pleurs des amours futures. Ah! que ces pleurs silencieux Ne coulent jamais de vos yeux! Et ne voyez jamais éclore, Autour de vos cheveux flottants, 25 De nos saisons que le printemps Et de notre jour que l'aurore! Que rien n'emplisse de sanglots Votre âme pareille à ces flots Où Dieu lui-même se reflète! 30 Parlez aux cieux, aux champs, aux bois, Avec votre plus douce voix, Soyez heureuse, chère Odette! Dites aux bosquets de rosiers: Je veux que vous me le disiez 35 Comment vos fleurs s'épanouissent, Et parmi de calmes amours Je veux que ma vie et mes jours Ainsi que vos roses fleurissent! A la source dont le flot clair 40 Boit le bleu transparent de l'air, Dites: Je veux, ô flots sans nombre, Que mes jours coulent, comme vous, Sur un chemin facile et doux, A l'abri d'un feuillage sombre! 45 Au bel Ange qui suit vos pas: Je veux que ma route ici-bas Ne soit qu'harmonie et sourires! Tel dans l'oasis du désert On entend parfois un concert 50 De voix humaines et de lyres. Tous écouteront votre voeu! Vous parliez encore au bon Dieu Hier dans les célestes féeries, Et vous devez encor savoir 55 En quels mots se parlent au soir Un ange et des roses fleuries. Juillet 1846. A Eugène Grangé La fille du gai Thespis Est tout endormie Et penche son front de lys Sur sa main blêmie. 5 Ses Bacchantes aux doux yeux Ne versent plus le vin vieux; Assez de pleurs! j'aime mieux L'amour de ma mie. On dit que nous triomphons! 10 O gaîté facile, Où sont tes joyeux bouffons Venus de Sicile? Les grands mots ont effrayé Ce peuple au manteau rayé 15 Dont Molière a défrayé La verve docile! Mais ta Muse lace encor A son pied d'albâtre Le léger brodequin d'or 20 Qui sied au théâtre. L'Amour est votre échanson, Il rit à votre moisson: Qu'il nous rende la chanson Rieuse et folâtre! 25 Que la Comédie au moins Ait son chant du cygne! Ah! sans prendre tant de soins Pour paraître digne, Son beau rire était si prompt! 30 Ami, sans lui faire affront, Rien ne sied mieux à son front Qu'un rameau de vigne. Mai 1855. A Jules de Prémaray Lecteur, prompt à nous consoler, Toi qui sais encore voler, Comme l'abeille, au miel attique, Ton enthousiaste rumeur 5 Encourage le doux rimeur, O voix émue et sympathique! O mon ami, c'est déjà vieux! Depuis dix ans, les envieux, Acharnés sur la même lime, 10 Ensanglantent leurs yeux ardents, Et viennent se briser les dents Contre l'acier pur de ma rime. O Poésie! ange fatal! Des fous marchent d'un pied brutal 15 A travers tes Édens splendides, Comme, aux approches de la nuit, Par les déserts de fleurs s'enfuit Le troupeau des buffles stupides. Mais croissez, pervenches et thym! 20 Comme ces lueurs du matin Qu'enveloppent en vain des voiles, O symboles de mes amours! C'est vous seuls qui vivrez toujours, Printemps, lauriers, chansons, étoiles! Mai 1855. Théophile Gautier I Théophile Gautier! poëte Au regard limpide et vermeil, Dont l'oeuvre fut un hymne en fête A la vie ivre de soleil! 5 A l'heure où la Mort en délire, Avec un regret insensé, Admire encor ton fier sourire Qu'elle éteint de son doigt glacé, Pardonne-moi, maître des charmes, 10 Dont l'esprit s'enfuit vers le ciel, Si tu vois mes yeux pleins de larmes Devant toi, songeur immortel. Pardonne-moi si je te pleure, Car, ô maître, c'est l'humble ami 15 Qui prie et sanglote à cette heure Auprès du lutteur endormi. Mais ma propre fierté s'irrite De s'attrister en ces douleurs, Et je sais qu'un tel deuil mérite 20 Bien autre chose que des pleurs! Car, ô pur génie, âme immense Qu'emplissait la sainte beauté, A cet instant pour toi commence Une double immortalité. 25 Et tandis que de ta poitrine, Déployant son aile de feu, Ce qui fut la flamme divine S'envole et retourne vers Dieu, Fier meurtrier de la nuit noire, 30 Vainqueur du silence étouffant, Ton génie entre dans la gloire, Libre, superbe et triomphant. Cependant que tes filles pleurent Et que tes fils sont pleins d'effroi, 35 Mornes comme ceux qui demeurent Après des hommes tels que toi; Cependant qu'en ce triste bagne Songent leurs vivants désespoirs, Et cependant que ta compagne 40 Pleure sous ses longs voiles noirs; Artiste, créateur sans tache, Sage et patient ouvrier, Souriante, la Muse attache Sur ton front le divin laurier. 45 Sereine et fixant sur ton livre Son regard clair comme un flambeau, A jamais elle te délivre De l'épouvante du tombeau. Et l'Envie aux dents de couleuvre 50 A beau se plaindre et crier: Non! Elle fait briller sur ton oeuvre Luxuriante, et sur ton nom, L'éclat lumineux et féerique, Le flamboiement mélodieux 55 Qui sied au poëte lyrique Dans son triomphe radieux; Et s'éveillant sous son doigt rose, Chanteur illustre et vénéré, Les clartés de l'apothéose 60 Ruissellent sur ton front sacré! II Déjà la France, à qui nous sommes, Douce mère frappée au flanc, Dans le troupeau de ses grands hommes Choisit ta place au premier rang; 65 Et, te célébrant dans ses veilles, Elle te bénit, fils pieux, D'avoir égalé les merveilles Qu'enfantèrent nos grands aïeux. O fils d'Orphée et de Pindare, 70 Instruit par eux dans l'art des vers, Qu'elle est belle, en ce siècle avare, Ton oeuvre aux cent aspects divers! Ta jeune maîtresse la Rime, Qui fait toujours ce que tu veux, 75 Te donne, prodigue sublime, Les diamants de ses cheveux; Elle t'offre ces pierreries Qui semblent transir et brûler, Et l'on voit leurs flammes fleuries 80 Dans ton poëme étinceler. Statuaire, que le vil piège De la chair appelait en vain, Tu sais du marbre au flanc de neige Faire jaillir un corps divin, 85 Et ravir à la nuit fatale Son frissonnement enchanté, Et le vêtir, forme idéale, D'une invincible chasteté. Et la Nature, ô coloriste! 90 Veut que tu prennes ses trésors: Diamant, rubis, améthyste, Et les bleus saphirs et les ors; Et, par ton génie animées, Tu fais, pour enchanter nos yeux, 95 Avec ces matières charmées Un mélange mystérieux! Russie, Égypte, Espagne, Grèce, Où les grands Dieux vivent encor, On voit, si tu veux qu'il paraisse, 100 Tout le prodigieux décor: Vertes forêts, plaines moroses, Mers d'azur aux charmants reflets, Pics géants de neige, ciels roses, Montagnes aux flancs violets; 105 Et les grandes architectures, Où tous les arts sont mariés, Développent leurs lignes pures Et leurs détails coloriés, Temple à la blanche colonnade, 110 Burg dont l'herbe envahit la cour, Cathédrale, palais de jade, Alhambra découpant le jour! En ce décor passent et vivent Des rois, des guerriers, des amants, 115 Les justes, et ceux que poursuivent Les ailes des noirs Châtiments; Toute la folle engeance humaine Dont le Destin fait son jouet, Tous les mortels tremblants que mène 120 Amour avec son cruel fouet; Et surtout, mille, mille femmes Jetant sur leurs mates pâleurs Des ors divins aux belles gammes Ou de vivants colliers de fleurs; 125 Vierges priant dans leurs alcôves, Et folles aux regards surpris, Dénouant leurs crinières fauves Sur les rouges damas fleuris; Les unes pleurant comme un cygne, 130 D'autres avec l'air irrité, Mais toutes laissant voir le signe De l'irrésistible Beauté. III La Beauté! c'est le seul poëme Que tu chantas sous le ciel bleu, 135 Grand porteur de lyre, et toi-même Tu fus sage et beau comme un dieu. Sans que rien jamais la courrouce, Un regard calme et contempteur Brillait dans ta prunelle douce; 140 On eût dit qu'un divin sculpteur, Dans son jardin planté de vignes, Épris du beau comme du bien, Avait pétri les nobles lignes De ton visage olympien. 145 Ta barbe légère et farouche Tombait, soyeuse, en s'effilant, Pour encadrer ta belle bouche Aussi rouge qu'un fruit sanglant, Et comme au Zeus de l'ode ancienne 150 Qui songe aux éternels devoirs, Ta chevelure ambroisienne Ruisselait en brillants flots noirs. Sur ton large visage austère Quelle douceur, mais quel mépris 155 Pour tous les hochets de la terre Auxquels on attache du prix! Rhéteurs aux démarches hautaines Bâtissant un néant profond, Et se penchant vers les fontaines 160 Pour remplir des urnes sans fond; Orateurs dévorés de fièvre, Dans le carrefour éhonté Baisant de leur ardente lèvre L'ignoble Popularité; 165 Amants de l'or, pourris de plaies, Monnoyant l'angoisse et les pleurs, Blêmes, et comptant des monnaies Dans la nuit, comme les voleurs; Ineptes don Juans de romance, 170 Sous ses haillons d'or, en plein jour, Adorant tous, en leur démence, Le spectre fardé de l'Amour; Maîtres des Odes éclatantes, Se résignant au rire amer 175 Pour des foules plus inconstantes Que le flot fuyant de la mer; O pasteur des rhythmes sans nombre, Comme tu regardais ces fous Acharnés à l'ombre d'une ombre, 180 Avec un air pensif et doux, Toi qui t'asseyais sous un arbre En plaignant le cerf aux abois! Toi, l'amant des Nymphes de marbre Et de la source dans les bois, 185 Qui donnais la richesse vile Et tout leur or matériel Pour une âpre strophe d'Eschyle, S'envolant terrible en plein ciel! Toi qui, dans ton coeur invincible, 190 N'eus pas d'autre rêve étoilé Que de lire la grande bible Et de voir dans le ciel fermé! Toi qui, dans ta candeur sincère, Souriais, ignorant du mal, 195 Et qui remplissais ton grand verre Avec le vin de l'Idéal! IV Reprends-les, ce divin sourire Et ce verre où ta lèvre but, Car voici l'heure de te dire, 200 Maître, non: Adieu, mais: Salut! Oui, sois le bienvenu, poëte, Parmi ceux que nomme les siens La Muse qui fut leur conquête; Car tu ne t'en vas pas, tu viens! 205 Fier de ton renom qui te vante, Tu viens vers la postérité, Ayant sur ta lèvre vivante L'inéluctable vérité, Et dans ta main mystérieuse 210 Apportant, vainqueur du tombeau, Toute une oeuvre victorieuse Où resplendit l'éclat du Beau! Au festin de la poésie, Où chacun, levant son bras nu, 215 Boit le nectar et l'ambroisie, O chanteur, sois le bienvenu! Toi qui, pareil à Véronèse, Parmi les satins et les fleurs, Fais resplendir en ta fournaise 220 Les femmes aux belles couleurs! Toi qui, dans un temps qui végète, Nous fais songer aux choeurs dansants Qui bondissaient sur le Taygète, Avec tes vers éblouissants! 225 Toi qui, savant aux hardiesses, Peux, comme Myron et Scyllis, Tailler l'image des Déesses Dans le marbre pareil au lys! Toi qui sus donner à la prose 230 Le prisme durable et charmant Que traverse un éclair de rose, Et le poli du diamant! Toi qui répands de ta main pleine Toute une riche floraison! 235 Dernier fils du chantre d'Hélène! Ame, sagesse, esprit, raison, Amant du beau, du vrai, du juste, Règne parmi les Dieux de l'art, Et viens prendre ta place auguste 240 Entre Rabelais et Ronsard! 23-24 octobre 1872. A Alfred Dehodencq Tenir la lumière asservie Lorsqu'elle voudrait s'envoler, Et voler A Dieu le secret de la vie; 5 Pour les mélanger sur des toiles Dérober même aux cieux vengeurs Leurs rougeurs Et le blanc frisson des étoiles; Comme on cueille une fleur éclose, 10 Ravir à l'Orient en feu Son air bleu Et son ciel flamboyant et rose; Pétrir de belles créatures, Et sur d'éblouissants amas 15 De damas Éparpiller des chevelures; Inonder de sang le Calvaire Ou jeter un éclat divin Sur le vin 20 Qu'un buveur a mis dans son verre; Se réjouir des pierreries, Et jeter le baiser vermeil Du soleil Jusque sur les rouges tueries; 25 Créer des êtres, et leur dire: Misérables, c'est votre tour! Que l'Amour De sa folle main vous déchire; Enfin pour ce monde risible 30 Forçant la couleur à chanter, L'enchanter Par une musique visible, Voilà vraiment ce que vous faites, Peintres! qui pour nous préparez 35 Et parez Sans repos d'éternelles fêtes! Ouvriers, inventeurs, génies! Par un miracle surhumain, Votre main 40 Réalise ces harmonies Où la couleur qui se déploie En accords de la nuit vainqueurs, Dans nos coeurs Fait jaillir des sources de joie. 45 Et nos fronts sont baignés d'aurore. Mais vous, par un retour fatal, L'Idéal Vous martyrise et vous dévore. Et vos enchantements sublimes, 50 Vous les payez de votre chair; Il est cher, Le feu qu'on vole sur les cimes! Si tu montas avec délice L'escalier bleu des paradis 55 Interdits, Un inexprimable supplice Te punit, ô rêveur étrange Qui sus donner l'illusion Du rayon 60 De lumière où s'envole un Ange; Et lorsque tout le ciel flamboie Dans ta prunelle ivre d'amour, Un vautour Vient manger ton coeur et ton foie. 24 novembre 1872. Les Muses au Tombeau Près de la pierre close Sous laquelle repose Théophile Gautier, (Non tout entier, 5 Car par son oeuvre altière Ce dompteur de matière Est comme auparavant Toujours vivant,) Regardant cette tombe 10 De leurs yeux de colombe, Les Muses vont pleurant Et soupirant. Toutes se plaignent: celle Dont l'oeil sombre étincelle 15 Et qui réveille encor Le clairon d'or, Celle que le délire Effréné de la Lyre Offre aux jeux arrogants 20 Des ouragans, Celle qui rend docile Un mètre de Sicile Et tire du roseau Des chants d'oiseau, 25 Celle qui, dans son rêve Farouche, porte un glaive Frissonnant sur son flanc Taché de sang, Et celle qui se joue 30 Et pour orner sa joue Prend aux coteaux voisins Les noirs raisins, Et la plus intrépide, La Nymphe au pied rapide, 35 Celle qui, sur les monts Où nous l'aimons, Par sa grâce savante, Fait voir, chanson vivante, Les rhythmes clairs dansants 40 Et bondissants. Oui, toutes se lamentent Et pieusement chantent Dans l'ombre où leur ami S'est endormi. 45 Car il n'en est pas une Qui n'ait eu la fortune D'obtenir à son tour Son fier amour; Pas une qu'en sa vie 50 Il n'ait prise et ravie Par un chant immortel Empli de ciel! Ses pas foulaient ta cime, Mont neigeux et sublime 55 Où nul Dieu sans effroi Ne passe; et toi, Fontaine violette, Il a vu, ce poëte, Errer dans tes ravins 60 Les choeurs divins! Et toi, monstre qui passes A travers les espaces, Usant ton sabot sur Les cieux d'azur, 65 Cheval aux ailes blanches Comme les avalanches, Tu prenais ton vol, l'oeil Ivre d'orgueil, Quand sa main blanche et nue 70 T'empoignait sous la nue, Ainsi que tu le veux, Par les cheveux! Mais, ô Déesses pures, Ornez vos chevelures 75 De couronnes de fleurs, Séchez vos pleurs! Car le divin poëte Que votre voix regrette Va sortir du tombeau 80 Joyeux et beau. Les Odes qu'il fit naître Lui redonneront l'être A leur tour, et feront Croître à son front 85 Victorieux de l'ombre, L'illustre laurier sombre Que rien ne peut faner Ni profaner. Toujours, parmi les hommes, 90 Sur la terre où nous sommes Il restera vivant, Maître savant De l'Ode cadencée, Et sa noble pensée 95 Que notre âge adora, Joyeuse, aura Pour voler sur les lèvres Que brûleront les fièvres De notre humanité 100 L'éternité! Jeudi, 7 novembre 1872. Source: http://www.poesies.net Odes funambulesques Théodore de Banville LA CORDE ROIDE p33 Du temps que j' en étais épris, les lauriers valaient bien leur prix. à coup sûr on n' est pas un rustre le jour où l' on voit imprimés les poëmes qu' on a rimés : heureux qui peut se dire illustre ! Moi-même un instant je le fus. J' ai comme un souvenir confus d' avoir embrassé la Chimère. J' ai mangé du sucre candi p34 dans les feuilletons du lundi : ma bouche en est encor amère. Quittons nos lyres, érato ! On n' entend plus que le râteau de la roulette et de la banque ; viens devant ce peuple qui bout jouer du violon debout sur l' échelle du saltimbanque ! Car, si jamais ses yeux vermeils ne sont las de voir les soleils sans baisser leurs fauves paupières, le poëte n' est pas toujours en train de réjouir les ours et de civiliser les pierres. En vain les accords de sa voix ont charmé les monstres ; parfois loin des flots sacrés il émigre, las, sinon guéri de prêcher p35 l' amour aux côtes du rocher et la douceur aux dents du tigre. Il se demande s' il n' est plus, sous les vieux arbres chevelus de cette France que nous sommes, de l' Océan au pont de Kehl, un déguisement sous lequel on puisse parler à des hommes ; et, voulant protester du moins devant les immortels témoins en faveur des dieux qu' on renie, quoique son âme soit ailleurs, il te prend tes masques railleurs et ton rire, ô sainte ironie ! Alors, sur son triste haillon il coud des morceaux de paillon, pour que dans ce siècle profane, fût-ce en manière de jouet, p36 on lui permette encor le fouet de son aïeul Aristophane. Et d' une lieue on l' aperçoit en souliers rouges ! Mais qu' il soit un héros sublime ou grotesque ; ô muse ! Qu' il chasse aux vautours, ou qu' il daigne faire des tours sur la corde funambulesque, tribun, prophète ou baladin, toujours fuyant avec dédain ces pavés que le passant foule, il marche sur les fiers sommets ou sur la corde ignoble, mais au-dessus des fronts de la foule. septembre 1856 : LA VILLE ENCHANTEE p37 il est de par le monde une cité bizarre, où Plutus en gants blancs, drapé dans son manteau, offre une cigarette à son ami Lazare, et l' emmène souper dans un parc de Wateau. Les centaures fougueux y portent des badines ; et les dragons, au lieu de garder leur trésor, s' en vont sur le minuit, avec des baladines, faire un maigre dîner dans une maison d' or. C' est là que parle et chante avec des voix si douces, un essaim de beautés plus nombreuses cent fois, en habit de satin, brunes, blondes et rousses, que le nombre infini des feuilles dans les bois ! p38 ô pourpres et blancheurs ! Neiges et rosiers ! L' une en découvrant son sein plus blanc que la Jung-Frau, cause avec Cyrano, qui revient de la lune, l' autre prend une glace avec Cagliostro. C' est le pays de fange et de nacre de perle ; un tréteau sur les fûts du cabaret prochain, spectacle où les décors sont peints par Diéterle, Cambon, Thierry, Séchan, Philastre et Despléchin ; un théâtre en plein vent, où, le long de la rue, passe, tantôt de face et tantôt de profil, un mimodrame avec des changements à vue, comme ceux de Gringoire et du céleste Will. Là, depuis Idalie, où Cypris court sur l' onde dans un brougham de nacre attelé d' un dauphin, vous voyez défiler tous les pays du monde avec un air connu, comme chez Séraphin. La belle au bois dormant, sur la moire fleurie de la molle ottomane où rêve le chat Murr, parmi l' air rose et bleu des feux de la féerie s' éveille après cent ans sous un baiser d' amour. p39 La chinoise rêveuse assise dans sa jonque, les yeux peints, et les bras ceints de perles d' Ophir, d' un ongle de rubis rose comme une conque agace sur son front un oiseau de saphir. Sous le ciel étoilé, trempant leurs pieds dans l' onde que parfument la brise et le gazon fleuri, et d' un bois de senteur couvrant leur gorge blonde, dansent à s' enivrer les bibiaderi. Là, belles des blancheurs de la pâle chlorose, et confiant au soir les rougeurs des aveux, les vierges de Lesbos vont sous le laurier-rose s' accroupir dans le sable et causer deux à deux. La reine Cléopâtre, en sa peine secrète, fière de la morsure attachée à son flanc, laisse tomber sa perle au fond du vin de Crète, et sa pourpre et sa lèvre ont des lueurs de sang. Voici les beaux palais où sont les hétaïres, sveltes lys de Corinthe et roses de Milet, qui, dans des bains de marbre, au chant divin des lyres, lavent leurs corps sans tache avec un flot de lait. p40 Au fond de ces séjours à pompe triomphale, où l' or met des rayons dans les yeux éblouis, Hercule enrubanné file aux genoux d' Omphale. Et Diogène dort sur le sein de Laïs. Salut, jardin antique, ô Tempé familière où le grand Arouet a chanté Pompadour, où passaient avant eux Louis et La Vallière, la lèvre humide encor de cent baisers d' amour ! C' est là que soupiraient aux pieds de la dryade, dans la nuit bleue, à l' heure où sonne l' angelus, et le jeune Lauzun, fier comme Alcibiade, et le vieux Richelieu, beau comme Antinoüs. Mais, ce qui me séduit, et ce qui me ramène dans la verdure, où j' aime à soupirer le soir, ce n' est pas seulement Phyllis et Dorimène, avec sa robe d' or que porte un page noir. C' est là que vit encore le peuple des statues sous ses palais taillés dans les mélèzes verts, et que le choeur charmant des nymphes demi-nues pleure et gémit avec la brise des hivers. p41 Les naïades sans yeux regardent les grands arbres pousser de longs rameaux qui blessent leurs beaux seins, et, sur ces seins meurtris croisant leurs bras de marbres, augmentent d' un ruisseau les larmes des bassins. Aujourd' hui les wagons, dans ces steppes fleuries devancent l' hirondelle en prenant leur essor, et coupent dans leur vol ces suaves prairies, sur un ruban de fer qui borde un chemin d' or. Ailleurs, c' est le palais d' Italie et de Grèce où règnent des bergers et des dieux demi-nus, pour lequel Titien a donné sa maîtresse, où Phidias a mis les siennes, ses Vénus ! Et maintenant, voici la coupole féerique où, près des flots d' argent, sous les lauriers en fleurs, le grand Orphée apporte à la Grèce lyrique la lyre que Sappho baignera dans les pleurs. ô ville où le flambeau de l' univers s' allume ! Aurore dont l' oeil bleu, rempli d' illusions, tourné vers l' orient, voit passer dans sa brume des foyers de splendeur étoilés de rayons ! p42 Ce théâtre en plein vent bâti dans les étoiles, où passent à la fois Cléopâtre et Lola, où défile en dansant, devant les mêmes toiles, un peuple chimérique en habit de gala ; ce pays de soleil, d' or et de terre glaise, cette étrange cité, c' est Athène ou Paris, Eldorado du monde, où la fashion anglaise importe deux fois l' an ses tweeds et ses paris. Pour moi, c' est dans un coin du salon d' Aspasie, sur l' album électrique où, parmi nos refrains, Phidias et Diaz ont mis leur fantaisie, que je rime cette ode en vers alexandrins. septembre 1845 : LA BELLE VERONIQUE p43 ce fut un beau souper, ruisselant de surprises. Les rôtis, cuits à point, n' arrivèrent pas froids ; par ce beau soir d' hiver, on avait des cerises et du johannisberg, ainsi que chez les rois. Tous ces amis joyeux, ivres, fiers de leurs vices, se renvoyaient les mots comme un clair tambourin ; les dames, cependant, suçaient des écrevisses et se lavaient les doigts avec le vin du Rhin. p44 Après avoir posé son verre encore humide, un tout jeune homme, épris de songes fabuleux, beau comme Antinoüs, mais quelque peu timide, suppliait dans un coin sa voisine aux yeux bleus. Ce fut un grand régal pour la troupe savante que cette bergerie, et les meilleurs plaisants se délectaient de voir un fou croire vivante Véronique aux yeux bleus, ce joujou de quinze ans. Mais l' heureux couple avait, parmi ce monde étrange, l' impassibilité des olympiens ; lui, savourant la démence et versant la louange, elle, avalant sa perle avec un noble ennui. L' ardente causerie agitait ses crécelles sur leurs têtes ; pourtant, quoi qu' il en pût coûter, ils avaient les regards si chargés d' étincelles que chacun à la fin se tut pour écouter. -" vraiment ? Jusqu' à mourir ! " s' écriait Véronique, en laissant flamboyer dans la lumière d' or ses dents couleur de perle et sa lèvre ironique ; " et si je vous disais : je veux le Kohinnor ? " p45 (elle jetait au vent sa tête fulgurante, pareille à la toison d' une angélique miss dont l' aile des steam-boats à la mer de Sorrente emporte avec fierté les cargaisons de lys ! ) -" chère âme, " répondit le rêveur sacrilège, " j' irais la nuit, tremblant d' horreur sous un manteau, blême et pieds-nus, voler ce talisman, dussé-je ensuite dans le coeur m' enfoncer un couteau. " cette fois, par exemple, on éclata. Le rire, sonore et convulsif, orageux et profond, joyeux jusqu' à l' extase et gai jusqu' au délire, comme un flot de cristal montait jusqu' au plafond. C' est un hôte ébloui, qui toujours nous invite. La fille d' ève eut seule un éclair de pitié ; elle baisa les yeux de l' enfant, et bien vite lui dit, en se penchant dans ses bras à moitié : -" ami, n' emporte plus ton coeur dans une orgie. Ne bois que du vin rouge, et surtout lis Balzac. Il fut supérieur en physiologie pour avoir bien connu le fond de notre sac. p46 Ici, comme partout, l' expérience est chère ; crois-moi, je ne vaux pas la bague de laiton si brillante jadis à mon doigt de vachère, dans le bon temps des gars qui m' appelaient Gothon ! " novembre 1858 : VARIATIONS LYRIQUES p47 le carnaval s' amuse ! Viens le chanter, ma muse, sur un rhythme gaillard du bon Ronsard ! Et d' abord, sur ta nuque, en dépit de l' eunuque, fais flotter tes cheveux libres de noeuds ! Chante ton dithyrambe en laissant voir ta jambe et ton sein arrosé d' un feu rosé. p48 Laisse même, ô déesse, avec ta blonde tresse, le maillot des Keller voler en l' air ! Puisque je congédie les vers de tragédie, laisse le décorum du blanc peplum, la tunique et les voiles semés d' un ciel d' étoiles, et les manteaux épars à saint-Ybars ! Que ses vierges plaintives, catholiques ou juives, tiennent des sanhédrins d' alexandrins ! Mais toi, sans autre insigne que la feuille de vigne et les souples accords de ton beau corps, p49 laisse ton sein de neige chanter tout le solfège de ses accords pourprés, mieux que Duprez ! Ou bien, mon adorée, prends la veste dorée et le soulier verni de Gavarni ! Mets ta ceinture, et plaque sur le velours d' un claque les rubans querelleurs jonchés de fleurs ! Fais, sur plus de richesses que n' en ont les duchesses, coller jusqu' au talon le pantalon ! Dans tes lèvres écloses mets les cris et les poses et les folles ardeurs des débardeurs ! p50 Puis, sans peur ni réserve, réchauffant de ta verve le mollet engourdi de Brididi, sur tes pas fiers et souples traînant cent mille couples, montre leur jusqu' où va la rédowa, et, dans le bal féerique, hurle un rhythme lyrique dont tu feras cadeau à Pilodo ! Tapez, pierrots et masques, sur vos tambours de basques ! Faites de vos grelots chanter les flots ! Formidables orgies, suivez sous les bougies les sax aux voix de fer jusqu' en enfer ! p51 Sous le gaz de Labeaume hurrah ! Suivez le heaume et la cuirasse d' or de Mogador ! Et madame panache, dont le front se harnache de douze ou quinze bouts de marabouts ! Au son de la musette suivez ange et frisette, et ce joli poupon, rose pompon ! Et Blanche aux belles formes, dont les cheveux énormes ont été peints, je crois, par Delacroix ! De même que la Loire se promène avec gloire dans son grand corridor d' argent et d' or, p52 sa chevelure rousse coule, orgueilleuse et douce ; elle épouvanterait une forêt. Chantez, musique et danse ! Que le doux vin de France tombe dans le cristal oriental ! Pas de pudeur bégueule ! Amis ! La France seule est l' aimable et divin pays du vin ! Laissons à l' Angleterre ses brouillards et sa bière ! Laissons-la dans le gin boire le spleen ! Que la pâle Ophélie, en sa mélancolie, cueille dans les roseaux les fleurs des eaux ! p53 Que, sensitive humaine, Desdémone promène sous le saule pleureur sa triste erreur ! Qu' Hamlet, terrible et sombre sous les plaintes de l' ombre, dise, accablé de maux : " des mots ! Des mots ! " mais nous, dans la patrie de la galanterie, gardons les folles moeurs des gais rimeurs ! Fronts couronnés de lierre, gardons l' or de Molière, sans prendre le billon de Crébillon ! C' est dans notre campagne que le pâle champagne sur les coteaux d' Aï mousse ébloui ! p54 C' est sur nos tapis d' herbe que le soleil superbe pourpre, frais et brûlants, nos vins sanglants ! C' est chez nous que l' on aime les verres de Bohême qu' emplit d' or et de feu le sang d' un dieu ! Donc, ô lèvres vermeilles, buvez à pleines treilles sur ces coteaux penchants pères des chants ! Poésie et musique, chantez l' amour physique et les coeurs embrasés par les baisers ! Chantons ces jeunes femmes dont le coeur et les âmes atirent vers Paris tous les esprits ! p55 Chantons leur air bravache et leur corset sans tache dont le souple basin moule un beau sein ; leur col qui se chiffonne sur leur robe de nonne, leurs doigts collés aux gants extravagants ; leur chapeau dont la grâce pour toujours embarrasse la ville et le faubourg de Pétersbourg ; leurs peignoirs de barège et leurs jupes de neige plus blanches que les lys d' Amarillys ; leurs épaules glacées, leurs bottines lacées et leurs jupons tremblants sur leurs bas blancs ! p56 Chantons leur courtoisie ! Car ni l' Andalousie, ni Venise, les yeux dans ses flots bleus, ni la belle Florence où, dans sa transparence, l' Arno prend les reflets de cent palais, ni l' odorante Asie, qui, dans sa fantaisie, tient d' un doigt effilé le narghilé, ni l' Allemagne blonde qui, sur le bord de l' onde, ceint des vignes du Rhin son front serein, n' ont dans leurs rêveries vu ces lèvres fleuries, ces croupes de coursier, ces bras d' acier, p57 ces dents de bête fauve, ces bras faits pour l' alcôve, ces grands ongles couleur de rose en fleur, et ces amours de race qu' Anacréon, Horace et Marot enchantés, eussent chantés ! janvier 1846 : PREMIER SOLEIL p58 Italie, Italie, ô terre où toutes choses frissonnent de soleil, hormis tes méchants vins ! Paradis où l' on trouve avec les lauriers-roses des sorbets à la neige et des ballets divins ! Terre où le doux langage est rempli de diphthongues ! Voici qu' on pense à toi, car voici venir mai, et nous ne verrons plus les redingotes longues où tout parfait dandy se tenait enfermé. Sourire du printemps, je t' offre en holocauste les manchons, les albums et le pesant castor. Hurrah ! Gais postillons, que les chaises de poste volent, en agitant une poussière d' or ! p59 Les lilas vont fleurir, et Ninon me querelle, et ce matin j' ai vu Mademoiselle Ozy près des panoramas déployer son ombrelle : c' est que le triste hiver est bien mort, songez-y ! Voici dans le gazon les corolles ouvertes, le parfum de la sève embaumera les soirs, et devant les cafés, des rangs de tables vertes ont par enchantement poussé sur les trottoirs. Adieu donc, nuits en flamme où le bal s' extasie ! Adieu concerts, scotishs, glaces à l' ananas, fleurissez maintenant, fleurs de la fantaisie, sur la toile imprimée et sur le jaconas ! Et vous, pour qui naîtra la saison des pervenches, rendez à ces zéphyrs que voilà revenus, les légers mantelets avec les robes blanches, et dans un mois d' ici vous sortirez bras nus ! Bientôt, sous les forêts qu' argentera la lune, s' envolera gaîment la nouvelle chanson ; nous y verrons courir la rousse avec la brune, et Musette et Nichette avec Mimi Pinson ! p60 Bientôt tu t' enfuiras, ange mélancolie, et dans le bas-meudon les bosquets seront verts. Débouchez de ce vin que j' aime à la folie, et donnez-moi Ronsard, je veux lire des vers. Par ces premiers beaux jours la campagne est en fête ainsi qu' une épousée, et Paris est charmant. Chantez, petits oiseaux du ciel, et toi, poëte, parle ! Nous t' écoutons avec ravissement. C' est le temps où l' on mène une jeune maîtresse cueillir la violette avec ses petits doigts, et toute créature a le coeur plein d' ivresse excepté les pervers et les marchands de bois ! avril 1854 : LA VOYAGEUSE p61 à Caroline Letessier : I au temps des pastels de Latour, quand l' enfant-dieu régnait au monde par la grâce de Pompadour, au temps des beautés sans seconde ; p62 au temps féerique où, sans mouchoir, sur les lys que Lancret dessine le collier de taffetas noir lutte avec la mouche assassine ; au temps où la nymphe du vin sourit sous la peau de panthère, au temps où Wateau le divin frète sa barque pour Cythère ; en ce temps fait pour les jupons, les plumes, les rubans, les ganses, les falbalas et les pompons ; en ce beau temps des élégances, enfant blanche comme le lait, beauté mignarde, fleur exquise, vous avez tout ce qu' il fallait pour être danseuse ou marquise. Ces bras purs et ce petit corps, noyés dans un frou-frou d' étoffes, eussent damné par leurs accords les abbés et les philosophes. p63 Vous eussiez aimé ces bichons noirs et feu, de race irlandaise, que l' on porte dans les manchons et que l' on peigne et que l' on baise. La neige au sein, le rose aux doigts, Boucher vous eût peinte en Diane montrant sa cuisse au fond du bois et pliant comme une liane, et Clodion eût fait de vous une provoquante faunesse laissant mûrir au soleil roux les fruits pourprés de sa jeunesse ! Car sur les lèvres vous avez la malicieuse ambroisie de tous ces paradis rêvés au siècle de la fantaisie, et, nonchalante Dalila, vous plaisez par la morbidesse d' une nymphe de ce temps-là, moitié nonne et moitié déesse. p64 Vos cheveux aux bandeaux ondés récitent de leur onde noire des madrigaux dévergondés à votre visage d' ivoire, et, ravis de ce front si beau, comme de vertes demoiselles, tous les enfants porte-flambeau vous suivent en battant des ailes. Tous ces petits culs-nus d' amours, groupés sur vos pas, Caroline, ont soin d' embellir vos atours et d' enfler votre crinoline ; et l' essaim des jeux et des ris, doux vol qui folâtre et se joue, niche sous la poudre de riz dans les roses de votre joue. Vos sourcils touffus, noirs, épais, ont des courbes délicieuses qui nous font songer à la paix sous les forêts silencieuses, p65 et les écharpes de vos cils semblent avoir volé leurs franges à la terre des alguazils, des manolas et des oranges. II au fait, vous avez donc été loin de nos boulevards moroses, pendant tout ce dernier été, sous les buissons de lauriers-roses ? Le fier soleil du Portugal vous tendait sa lèvre obstinée et faisait son meilleur régal avec votre peau satinée. Mais vous, tordant sur l' éventail vos petits doigts aux blancheurs mates, vous découpiez Scribe en détail pour les rois et les diplomates ; p66 et, digne d' un art sans rivaux, pour charmer les chancelleries, vous avez traduit Marivaux en mignonnes espiègleries. C' est au mieux ! L' astre des cieux clairs qui fait grandir le sycomore vous a donné de jolis airs de bohémienne et de more. Vous avez pris, toujours riant, dans cet éternel jeu de barres, la volupté de l' Orient et le goût des bijoux barbares, et vous rapportez à Paris, ville de toutes les décences, les molles grâces des houris ivres de parfums et d' essences. C' est bien encor ! Même à Turin menez Clairville, puisqu' on daigne nous demander un tambourin là-bas, chez le roi de Sardaigne. p67 Mais pourtant ne nous laissez pas nous consumer dans les attentes ! Arrêtez une fois vos pas chez nous, et plantez-y vos tentes. Tout franc, pourquoi mettre aux abois cet éden, où le lion dîne chaque jour de la biche au bois et soupe de la musardine ? Valets de coeur et de carreau et boyards aux fourrures d' ourses, loin de vous, sachez-le, Caro, tout s' ennuie, au bal comme aux courses. Vous nous disputez les rayons avec des haines enfantines, et jamais plus nous ne voyons que les talons de vos bottines. Songez-y ! Vous cherchez pourquoi ma muse, qui n' est pas méchante, m' ordonne de me tenir coi et ne veut plus que je vous chante ? p68 C' est que vos regards inhumains ont partout des intelligences, et tout le long des grands chemins vont arrêter les diligences. février 1858 : EVOHE, NEMESIS INTERIMAIRE p69 satire 1 ère, " éveil " : puisque la némésis, cette vieille portière, court en poste et regarde à travers la portière des arbres fabuleux faits comme ceux de Cham, laissons Chandernagor, Pékin, Bagdad ou Siam p70 posséder ses appas, vieux comme sainte Thècle, et désabonnons-nous le plus possible au siècle. ne pleure pas, public qui lis encor des vers. Je ne te dirai pas : les raisins sont trop verts ; et, quant à s' en passer, je sais ce qu' on y risque ; j' ai fait pour toi l' achat d' une jeune odalisque. Celle qui part était infirme à force d' ans : elle boitait ; la mienne a ses trente-deux dents, l' oeil vif, le jarret souple : elle est blanche, elle est nue, charmante, bonne fille, et de plus inconnue. Elle a le col de cygne et les trente beautés que la Grèce exigeait de ses divinités, et ce ne sont partout, sous sa robe qui pouffe, que cheveux d' or, que lys et que roses en touffe. La voilà présentée, et, mon bras sous le sien, p71 nous allons tous les deux, pareils au groupe ancien d' une jeune bacchante agaçant un satyre, du mieux que nous pourrons jouer à la satire. Nous savons, aussi bien que feu Barthélemy, sur la lyre à dix voix trouver l' ut et le mi. allons ! Parmi les chants, les cris et la tempête, ô ma folle, ô ma muse, embouche ta trompette qui fouette les carreaux comme un clairon de Sax ; sur ton front chevelu mets le casque d' Ajax, galope et fais claquer sur les peaux les plus chères ton fouet et son pommeau ciselé par Feuchères ! Lesbienne rêveuse, éprise de Phyllis, tu n' as pas, il est vrai, célébré S......, ni fait de Giraudeau ton souteneur en titre ; ni dans des vers gazés, qui font rougir un pitre, fait éclore, en prenant la flûte et le tambour, un édit paternel pour les filles d' amour ; ni, comme l' Amphion de ces pignons godiches, fait surgir à ta voix les colonnes-affiches. Mais enfin, c' est par toi qu' un jour le triolet ressuscita des morts et resta ce qu' il est, et pour mieux mettre à vif nos modernes linière, p72 devint une épigramme aiguisée en lanière ; on a su par toi seule, en ce Paris élu, ce que valent Néraut, Tassin et Gredelu ; sur ton rondeau tel barde, imprimé vif chez Claye, s' est vu traîner vivant comme sur une claie, et par toi ce bel âge apprit, en même temps, qu' un nouvel Archiloque est âgé de huit ans. Vois, le siècle est superbe et s' offre au satirique : géronte dans le sac attend les coups de trique, et sera trop heureux, muse aux regards sereins, si tu lui fais l' honneur de lui casser les reins. Regarde autour de toi ces mille nids d' insectes qui fourmillent en paix dans des fanges suspectes, et que tu vas fouler aux pieds de ton coursier ! Messaline, ta soeur, l' amante aux bras d' acier, de qui trois cents romains composaient l' ordinaire, ne serait aujourd' hui qu' une pensionnaire, et pourrait concourir pour le prix de vertu. Les nôtres ont un Claude imbécille et tortu, qui, toujours généreux au degré nécessaire, pour les faire oublier donne tant par ulcère. Quelle est la Cléopâtre à trois cents francs par mois, p73 dont l' Antoine en gants blancs, venu de l' Angoumois, n' ait pas tous les huit jours quelques perles à fondre ? Lorsque Antoine est mangé, Cléopâtre vers Londre vole comme un oiseau, sur l' aile du steamer, et, de Waterloo-Road affrontant la rumeur, puise à ces fonds secrets que, pour ses amourettes, la perfide Albion avance à nos lorettes. Demande au soleil d' or, qui mûrit les cotons, combien notre opéra, refuge de gothons, en dévore en un soir pour un ballet féerique, et demande à Sappho, la Lélia lyrique, dont la lèvre du vent rougit les froids appas, si, par quelque hasard, elle ne saurait pas quels timides aveux et quelles confidences, au mépris de l' archet enragé pour les danses, nos petites Laïs, dans les coins hasardeux, au bal Valentino chuchotent deux à deux ? Alcippe a le renom d' un homme littéraire. Il gagne peu d' argent. Est-il pauvre ? Au contraire. Sa femme, une poupée aux petits airs souffrants, en cailloux de princesse a deux cent mille francs, et, dès le grand matin, porte pour ses sorties p74 des bottines de soie en couleurs assorties à la robe du jour. Alcippe a deux landaus et de petits habits qui plissent sur le dos ; madame a son lundi ; c' est un groom en livrée qui porte à la revue, à bon droit enivrée, les tartines d' Alcippe, et ces époux profonds ont leur loge au gymnase et leur loge aux bouffons. Alcippe, homme de goût, poëte et dramatiste, est un original extrêmement artiste ; il croit sincèrement devoir à son travail les dollars que madame a trouvés en détail sous les petits coussins d' une amie un peu mûre, dont pour aucun de nous le boudoir ne se mure. Si pourtant le mari, que favorise un dieu, veut s' étonner, madame, en souriant un peu, répond qu' elle a gagné cet argent à la bourse. En peut-on à ce point méconnaître la source ! L' ange des actions, que chacun invoquait, manque à présent de tout, ainsi que bilboquet ; et la bourse où madame a gagné, c' est la nôtre : c' est la maigreur des uns qui fait un ventre à l' autre. Damon... mais à quoi bon fatiguer votre voix ! p75 Muse, n' essayons pas de peindre en une fois les immoralités de ce siècle bizarre. Nous en avons de reste au quartier saint-Lazare, pour remplir largement trois mille feuilletons. Tant de taureaux de Crète et de serpents pythons se dressent à l' envi dans ce grand marécage, que nous demanderons du temps pour mettre en cage ces monstres de féerie, et pour bien copier leurs langues de drap rouge et leurs yeux de papier. Voyez les auvergnats, les pairs, les gens de lettres, les tom-pouces âgés de quatre centimètres, le lézard-violon, le hanneton-verrier, le café de maïs, l' annonce Duveyrier, le journal vertueux, Aymé, dentiste équestre, et là-bas mirliton qui s' érige en orchestre ! Hilbey ! Carolina ! Toussenel ! Le guano ! Et mangin ! Et clairville ! Et maître chicoisneau ! Et la bourse ! Et Madrid ! Et l' odéon ! Et rolle ! Et le nez de guttière ! Et buloz ! Et l' école du bon-sens ! Et le bal des chiens ! Et le journal des chasseurs ! janin même, aidé de juvénal, y perdrait son latin. Voyez, mademoiselle, p76 ce qui vous reste à faire, et déployez du zèle. Quand, rouge de plaisir et les yeux étoilés, ton cheval et ton casque au vent échevelés, on te verra courir, ô muse jeune et folle ! Les critiques eux-même, et les plus vieux, et rolle, te suivront d' un regard lascif, ô mes amours ! Oubliant qu' ils sont vieux et le furent toujours ! novembre 1845 : satire 2 ème " les théâtres d' enfants " : bonsoir, chère évohé. Comment vous portez-vous ? Vous arrivez bien tard ! Comme vos yeux sont doux ce soir ! Deux lacs du ciel ! Et la robe est divine. Quel écrin ! Vous aimez Diaz, on le devine. Vos poignets amincis sortent comme des fleurs de cette mousseline aux replis querelleurs ; p77 ce col simple est charmant, ce chapeau de peluche blanche, ce tour de tête avec son humble ruche, vous donnent, ma déesse, un air tout virginal, et chez vous gavarni complète juvénal. Votre joue amoureuse a le duvet des pêches, et si jamais l' enfant éros manque de flèches, il vous demandera les cils de cet oeil noir. Quel dommage qu' il soit déjà samedi soir, et qu' il faille chanter, ô ma muse folâtre ! Car je vous aurais dit : " le feu brille dans l' âtre, la verte salamandre y sautille en rêvant ; laissons tomber la pluie et soupirer le vent, car les sophas sont doux loin des regards moroses, et nos verres de vin sont pleins de rayons roses. " mais karr seul peut flâner aux grèves d' étretat. Un dieu ne nous fit pas ces loisirs : notre état, c' est de fouetter au sang, comme croquemitaine, tous les petits vauriens, sans prendre de mitaine. Nous leur faisons bien peur ! Heureusement je vois que mon croquemitaine, avec sa grosse voix, avale à belles dents les bonbons aux pistaches, porte des bas à jour et n' a pas de moustaches. p78 La moustache irait mal avec sa douce peau. Mais nous perdons du temps ! Jetez là ce chapeau, la robe, les jupons ; tirez cette baleine, ce bas de cachemire avec sa blanche laine, et ces boucles d' oreille et ce petit collier, il faut, ma chère enfant, vous mettre en cavalier. Nous allons dans un lieu sauvage où, sur mon âme, l' on est fort exposée en costume de femme. Passez ce pantalon et ces bottines, qui viennent de chez Renard et de chez Sakoski ; cachez votre beau sein dans un gilet bien juste. Ce frac va déguiser tous les trésors du buste. Bien. Maintenant, prenez, comme les plus ardents, le twine sur le bras et le cigare aux dents ; faites mordre à propos par l' épingle inhumaine vos cheveux d' or. C' est tout. Venez, et dieu nous mène ! Le tartare des grecs, où le cruel typhon les cent gueules en feu paraît encor bouffon ; Tobolsk, la rue aux ours, qui plaît aux réalistes, l' enfer, où pleureront les matérialistes, la thrace aux vents glacés, le mont Hymalaïa, l' hôtel des haricots, Saint-Cloud, Batavia, p79 Mourzouk, où l' on rôtit l' homme comme une dinde, les mines de Norwège et les grands puits de l' Inde, asiles du serpent et du caméléon, l' Etna, Botany-Bay, l' Islande et l' odéon sont des endroits charmants et du pays du tendre, à côté de l' endroit où nous allons nous rendre. Nulle part, fût-ce même au fond de la cité, l' impudeur, la débauche et la lubricité, la luxure au front blanc creusé de cicatrices, et le libertinage avec ses mille vices, ne dansèrent en choeur ballets plus triomphants ! C' est ce que l' on appelle un théâtre d' enfants. figure-toi, lecteur, une boîte malsaine ; des lauriers de papier couronnent l' avant-scène, et vous voyez se tordre avec un air moqueur des camaïeus bleu-tendre à soulever le coeur. Quatre violons faux grincent avec la flûte, la clarinette beugle, et dans leur triste lutte, le cornet à piston survient tout essoufflé, comme un cheval boiteux pris dans un champ de blé, et qui, les yeux hagards, s' enfuit avec démence. Mais le rideau se lève et la pièce commence. p80 Des petits malheureux affublés d' oripeaux, infirmes, rabougris, et suant dans leurs peaux, récitent une prose à crier : " à la garde ! " et brament des couplets d' une voix nasillarde. Le scrofule a détruit les ailes de leur nez ; leur joue est molle, et tombe en plis désordonnés, les yeux tout chassieux prennent des tons d' absinthe, et l' épine dorsale a l' air d' un labyrinthe. Ils sautent au hasard comme de petits faons. Vous homme simple et bon, rien qu' à voir ces enfants estropiés sans doute et battus par leurs maîtres, vous les plaignez déjà, ces pauvres petits êtres ! Mais un monsieur bien mis, un abonné du lieu, qui hante la coulisse et fait le Richelieu, vous apprend que ces nains, dont la race fourmille, ont cinquante ans et sont des pères de famille. Ils grisonnent ; ils sont comme vous, chers lecteurs, gardes nationaux, poëtes, électeurs, et portent des faux cols ; c' est le vice précoce qui les a desséchés comme un pois dans sa cosse ; leur femme, déjà vieille, élève un rossignol, et l' un d' eux est orné de quelque ordre espagnol. p81 à ces mots, voyant clair dans ce honteux arcane, honnête citadin, vous prenez votre canne, et le sage parti, trois fois sage en effet, de fuir en maudissant le maire et le préfet, à moins que, comme nous, aimant l' allégorie, vous ne restiez pour voir la fantasmagorie. C' est un spectacle heureux et d' un effet hardi. Il ne vous montre pas la lune en plein midi, mais il donne le droit d' éteindre les chandelles. L' amour est libre alors, et vole à tire d' ailes, et l' on peut souhaiter un endroit écarté où de n' être pas chaise on ait la liberté. Serrez-vous contre moi, chère évohé, ma muse ! Voici l' heure où bientôt l' habit qui les abuse va devenir utile, abominablement. Trois fois heureux encor si ce déguisement, à dessein médité pour ce moment critique, peut éloigner de vous ce public électrique ! Donc, à ces cris que pousse en mourant la vertu, honteuse de mourir sans avoir combattu, au bruit de ces soupirs qu' un faible écho répète, sauvons-nous au hasard sans tambour ni trompette ! p82 Allons chez nous, ma mie, ô ma muse à l' oeil bleu ! Et, la main dans la main, lisons au coin du feu, cependant qu' au dehors le vent siffle et détone, les chants du crépuscule et les feuilles d' automne. car, tandis que là-bas, l' enfance, sous le fouet, à de honteux vieillards sert de honteux jouet, il est doux de revoir, dans les odes écloses, les beaux petits enfants sourire avec les roses, et la mère au beau front pour ce charmant essaim répandre sans compter les perles de son sein ; et d' écouter en soi chanter avec les heures l' harmonieux concert des voix intérieures ! décembre 1845 : satire 3 ème " l' opéra turc " : chère évohé, voici le carnaval qui vient, et l' on danse à la fin du mois, s' il m' en souvient. Je voulais vous montrer une chose divine, p83 un domino charmant que Gavarni dessine, une surprise, enfin ! Pourquoi venir le soir ? Nous n' avons même pas le temps de nous asseoir, quand j' aurais, pour rester sur ces divans sublimes, encore plus de raisons que vous n' avez de rimes ! Il faut partir. Prenez votre châle, évohé. Si je ne vous savais un coeur très-dévoué, et de l' esprit à flots, si vous étiez bégueule, je vous engagerais à rester toute seule ; car je crois qu' il s' agit d' aller encore un coup attaquer un défaut que vous avez beaucoup. Vous voyez trop souvent votre amie au king' s Charle et je vous vois rougir chaque fois que j' en parle ! Tortille tes cheveux avec des tresses d' or, ô ma muse, et volons sur l' aile d' un condor jusqu' au pays féerique où les blanches sultanes baignent leurs corps polis à l' ombre des platanes, et s' enivrent le coeur aux chansons du harem sous les rosiers de Perse et de Jérusalem, tandis qu' en souriant, les esclaves tartares arrachent des soupirs à l' âme des guitares. Il était à Stamboul un théâtre enchanteur, p84 dont le sultan lui-même était le directeur : la musique et ses voix, l' altière poésie, les danses de l' Espagne et de la molle Asie enchantaient, à souhait pour l' extase des sens, ce palais ébloui de feux resplendissants. Or, le sultan, naguère, en ses jours d' allégresse, avait dormi longtemps chez les filles de Grèce, et, versant des parfums sous le ciel embaumé, ainsi que Madeleine avait beaucoup aimé. Mais quand l' âge de glace eut fondu cette lave, il fut, à son hiver, l' esclave d' une esclave qui lui chantait le soir de doux airs espagnols, d' une voix douce à faire envie aux rossignols. Elle avait les langueurs des filles de la Gaule, soit qu' elle soupirât la romance du saule, ou quelque chant d' amour plaintif et singulier, sous l' habit provoquant d' un jeune cavalier. Mais sa pourpre, fatale aux amours des captives, buvait le sang vermeil des blanches et des juives, et ses regards emplis de force et de douceur, demandaient chaque mois la tête d' un danseur. Lorsque la favorite, avec ses airs de reine, p85 apparaissait, portant la couronne sereine dont les lys enflammés ruisselaient en marchant, tout le peuple ébloui du ballet et du chant tremblait devant son doigt noyé dans la dentelle. Un seul avait trouvé sa grâce devant elle, ardent comme un lion ou comme le simoun, un habile chanteur qu' on appelait Medjnoun. Or, ce jeune homme avait la perle des maîtresses, une blanche houri qui, par ses longues tresses, jetait aux quatre vents tous les parfums d' Ophir, paupière aux sourcils noirs, prunelles de saphir, gazelle pour la grâce indolente des poses, nourmahal, dont la lèvre enamourait les roses. Medjnoun se demandait quel ange au firmament avait fondu pour lui des coeurs de diamant, lorsque, par une nuit claire d' astres sans nombre, errant par les sentiers du jardin comme une ombre, près d' un kiosque doré, que les pâles jasmins et les lys aux yeux d' or entouraient de leurs mains, et sur lequel aussi dormaient dans la nuit brune les blancs rosiers baignés des blancs rayons de lune, par la fenêtre ouverte il entendit deux voix. p86 L' une disait (c' était la favorite) : " oh ! Vois, ma Nourmahal ! Jamais le coeur des jeunes hommes ne s' attendrit ; mais nous, ma chère âme, nous sommes douces ; nos longs cheveux sur nos seins endormis ont l' air en se mêlant de deux fleuves amis ; les rayons de la nuit argentent nos pensées, lorsque dans un hamac mollement balancées, entrelaçant nos bras, nous chantons deux à deux, ou que, nous confiant à des flots hasardeux, et laissant l' eau d' azur baiser nos gorges blondes, nous en dérobons l' or sous la moire des ondes. " la favorite alors, les yeux noyés de pleurs, voyait à chaque mot éclore mille fleurs sur le sein de l' enfant rougissante et sans voiles, et le regard perdu dans ses yeux pleins d' étoiles comme les océans du ciel oriental, était agenouillée aux pieds de Nourmahal, et Nourmahal honteuse, au bout de chaque phrase, ramenait sur son cou sa tunique de gaze. -" permettez, dit Medjnoun, entrant à la talma, " qu' ici je vous salue, et que j' emmène ma " maîtresse ; il se fait tard et notre chambre est prête. p87 Medjnoun fut le jour même admis à la retraite. ô frères de don Juan ! Dompteurs des flots amers, qui déchirez la perle au sein meurtri des mers, vous dont l' ardente lèvre eût bu jusqu' à la lie les mystères sacrés de gnide et d' idalie, avec vos doigts sanglants fouillez l' oeuvre de Dieu, et vous ne trouverez jamais, sous le ciel bleu, si chaste lèvre, encor pleine de fleurs mi-closes, dont la pâle amitié n' ait effeuillé les roses ! Toi qui, depuis longtemps avec ton pied vainqueur, as foulé pas à pas les replis de mon coeur, blonde évohé ! Tu sais si j' aime le théâtre. Polichinelle seul peut me rendre idolâtre, et, lorsque nous prenons des billets au bureau, c' est pour voir par hasard, giselle ou Deburau. Pour la grande musique, elle est notre ennemie : les lauriers sont coupés et j' aime mieux ma mie, avec la kradoudja, suffisent à nos voeux, et le moindre trio fait dresser nos cheveux. Eh bien ! Ma pauvre fille, il faut parler musique ! La basse foudroyante et le ténor phthisique nous font l' oeil en coulisse et demandent nos vers ; p88 duègne au nez de rubis, ingénue aux bras verts, ciel rouge, galonné de quinquets pour la frange, il faut décrire tout, jusqu' aux arbres orange. La clarinette aspire à des canards écrits, et le bugle naissant nous réclame à grands cris. Donc, samedi prochain, nous dirons à l' Europe comment tombe le cèdre au niveau de l' hysope, et comment, et par quels joueurs d' accordéon, l' opéra, devenu pareil à l' odéon, a vu, depuis trois ans, aux stalles dédaignées, s' empiler en monceau les toiles d' araignées ; et comment il a fait, pour trouver un ténor, des voyages plus longs que tous ceux d' Anténor. Après tous nos malheurs et ton frac mis en loques, tu dois haïr Thalie et toutes ses breloques ; mais si tu peux encor me suivre sans frémir, je te promets ce soir ce bijou de Kashmir qu' un faible vent d' été ride comme les vagues, et qui passe au travers des plus petites bagues. p89 satire 4 e " académie royale de musique " : ô parnasse lyrique ! Opéra ! Palais d' or ! Salut ! L' antique muse, en prenant son essor, fait traîner sur ton front ses robes sidérales, et défiler en choeur les danses sculpturales. Peinture ! Poésie ! Arts encor éblouis des rayons frissonnants du soleil de Louis ! Musique, voix divine et pour les cieux élue, ô groupe harmonieux, beaux-arts, je vous salue ! ô souvenirs ! C' est là le théâtre enchanté où Molière et Corneille et Mozart ont chanté. C' est là qu' en soupirant la mort a pris Alceste ; là, Psyché, toute en pleurs pour son amant céleste, a croisé ses beaux bras sur le rocher fatal ; là, naïade orgueilleuse aux palais de cristal, Versailles, reine encore, a chanté son églogue ; là, parmi les détours d' un charmant dialogue. p90 Angélique et Renaud, Cybèle avec Atys ont cueilli la pervenche et le myosotis, et la muse a suivi d' un long regard humide les amours d' Amadis et les amours d' Armide. Là, Gluck avec Quinault, Quinault avec Lulli ont chanté leurs beaux airs pour un siècle poli : là, Rossini, vainqueur des lyres constellées, fit tonner les clairons de ses grandes mêlées, et fit naître à sa voix ces immortels d' hier, ces vieux maîtres : Auber, Halévy, Meyerbeer. C' est là qu' Esméralda, la danseuse bohème, par la voix de Falcon nous a dit son poëme, et que chantait aussi le cygne abandonné dont le suprême chant ne nous fut pas donné. Ici Taglioni, la fille des sylphides, a fait trembler son aile au bord des eaux perfides, puis la danse fantasque auprès des mêmes flots a fait carillonner ses grappes de grelots. ô féerie et musique ! ô nappes embaumées qu' argentent les willis et les pâles almées ! ô temple ! Clair séjour de la danse et du luth ! Parnasse ! Palais d' or ! Grand opéra, salut ! p91 Le cocher s' est trompé. Nous sommes au gymnase. Un peuple de bourgeois, nez rouge et tête rase, étale des habits de Quimper-Corentin. Un notaire ventru saute comme un pantin, auprès d' un avoué chauve, une cataracte d' éloquence ; sa femme est verte et lit l' entr' acte. elle arbore de l' or et du strass à foison, et renifle, et sa gorge a l' air d' une maison. Auprès de ce sujet, dont la face verdoie, s' étalent des cous nus, pelés comme un cou d' oie plumée ; et, pêle-mêle, au long de tous ces bancs traînent toute l' hermine et tous les vieux turbans qui, du Rhin à l' Indus, aient vieilli sur la terre. J' apprends que l' un des cous est fille du notaire. ô ciel ! Voici, parmi ces gens à favoris, un vieux monsieur qui porte un habit de Paris. Il a l' air fort honnête et reste bouche close ; adressons-nous à lui pour savoir quelque chose. C' est une occasion qu' il est bon de saisir. p92 Moi. Monsieur, voudriez-vous me faire le plaisir de me dire quels sont ces cous d' oie et ces hommes jaunes, et dans quel lieu de la terre nous sommes ? Je me suis égaré, cette dame est ma soeur. Où suis-je ? Le Monsieur Qui A L' Air Honnête. à l' opéra. Moi. Vous êtes un farceur ! Le Notaire Ventru. Oui, biche, le rideau que tu vois représente le roi Louis Quatorze en seize cent soixante douze. Il portait, ainsi que l' histoire en fait foi, une perruque avec des rubans. Le grand roi, p93 entouré des seigneurs qui forment son cortège, donne à Lulli, devant sa cour, le privilège de l' opéra, qu' avait auparavant l' abbé Perrin. Un Des Cous. Papa, je crois que mon gant est tombé. Le Notaire Ventru. ça se nettoie avec de la gomme élastique. L' Avoué. Oui, madame, j' assigne, et voilà ma tactique. Un Avocat. On l' appelait au Mans maître Pichu minor et moi maître Pichu major. M Josse. Le koh-innor... Un Lampiste à Lunettes D' Or. Silence ! p94 Le Bâton Du Régisseur. pan ! Pan ! Pan ! L' Avoué. Je ne suis pas leur dupe ! Second cou. Maman, ce gros monsieur veut s' asseoir sur ma jupe. La Dame Verte. Pince-le. Le Notaire Ventru. Je ne sais où sera le nouvel opéra. C' est, dit-on, à l' ancien que Louvel... L' Orchestre. Tra, la, la, la, la ; ta, la, la, la, lère. Moi. Qu' est-ce que ce bruit-là, monsieur ? Qu' a donc la grosse caisse contre ces violons enrhumés du cerveau ? Et pourquoi préluder à l' opéra nouveau par j' ai du bon tabac ? p95 Le Monsieur Qui A L' Air Honnête. Monsieur, c' est l' ouverture de Guillaume Tell. Moi. Ah ! L' Avocat. Madame, la nature de la pomme de terre est d' aimer les vallons. Elle atteint dans le Puy la grosseur des melons. Premier Cou. Mon corset me fait mal. M Canaple Sur La Scène. " il chante et l' Helvétie pleure sa liberté ! " L' Avocat. Que la démocratie s' organise, on verra tous les partis haineux fondre leurs intérêts. p96 Choeur Général Sur La Scène. " célébrons les doux noeuds ! " Second Cou. Mon cothurne est cassé. M Don Juan Dans La Loge Infernale. Veux-tu nous aimer, Gothe ? Soupons-nous à l' anglais ? Mlle Gothe Sur La Scène. Non, c' est une gargote. Choeur Des Suisses Sur La Scène. " courons armer nos bras ! " Un Triangle égaré. ktsin ! Une Clarinette Retardataire. trum ! p97 Choeur De Femmes Sur La Scène. " toi que l' oiseau ne suivrait pas ! " L' Avoué. Monsieur, ma femme est un roseau pour la douceur. Un Violon Méchant. vzrumz ! Vzrumz ! M Arnous Sur Le Théâtre. hou ! Hou ! M Obin Sur Le Théâtre. tra, tra. Premier Cou. Titine, le monsieur met son pied le long de ma bottine. M Arnoux Sur Le Théâtre. la hou, la hou, la ha. M Obin Sur Le Théâtre. tra trou, trou tra, trou, trou ! p98 Le Notaire Ventru. Monsieur, que pensez-vous du genest de Rotrou ? Choeur Des Suisses Sur La Scène. " le glaive arme nos bras ! " L' Avoué. Mais ! La pièce est baroque ce n' est plus tout à fait dans les moeurs de l' époque. Elle aurait eu besoin d' un bon coup de ciseau. Le Notaire Ventru. Hum ! C' est selon. M Arnoux Sur Le Théâtre. hou ! Hou ! M Obin Sur Le Théâtre. tra ! Tra ! Choeur De Femmes Sur La Scène. " toi que l' oiseau... ! " Choeur De Femmes Sur La Scène. " toi qui n' es pas... " M Arnoux Sur Le Théâtre. hou ! Hou ! p99 M Obin Sur Le Théâtre. tra ! Tra ! La Dame Verte. J' ai chaud aux joues. Le Triangle égaré. ktsin ! La Clarinette Retardataire. trum ! Le Notaire Ventru. Bibiche, c' est le morceau que tu joues sur ton piano. Premier Cou. ça ! L' Avoué. J' ai dit à Ducluzeau ce que c' est que l' affaire. M Arnoux Sur Le Théâtre. hou ! Hou ! Choeur De Femmes Sur La Scène. " toi que l' oiseau ! ... " p100 ô ma blonde évohé, ma muse au chant de cygne, regarde ce qu' ils font de ce théâtre insigne. ô pudeur ! Autrefois, dans ces décors vivants où l' oeil voyait courir le souffle ailé des vents, l' eau coulait en ruisseaux dans les conques de marbre, et le doigt du zéphyr pliait les feuilles d' arbre. L' orchestre frémissant envoyait à la fois son harmonie à l' air comme une seule voix ; tout le corps de ballet marchait comme une armée : les déesses du chant, troupe jeune et charmée, belles comme Ophélie et comme Alaciel, avaient dans le gosier tous les oiseaux du ciel ; la danse laissait voir tous les trésors de Flore sous les plis des maillots, vermeils comme l' aurore ; c' était la vive Elssler, ce volcan adouci, Lucile et Carlotta, celle qui marche aussi avec ses pieds charmants, armés d' ailes hautaines, sur la cime des blés et l' azur des fontaines. p101 L' audace d' une femme, arrêtant ce concours, a remis une bande au bas des jupons courts et plongé les ténors au sein de la banlieue. Cruelle éris, déesse à chevelure bleue, déesse au dard sanglant, déesse au fouet vainqueur, change mon encre en fiel ; mets autour de mon coeur l' armure adamantine, et dans mon front évoque, mètre de clous armé, l' ïambe d' Archiloque ! L' ïambe est de saison, l' ïambe et sa fureur, pour peindre dignement ces spectacles d' horreur et les sombres détails de ce cloaque immense. Vous, mesdames, prenez vos flacons, je commence. Un fantôme d' Habneck, honteux de son déchet, agite tristement un fantôme d' archet ; l' harmonieux vieillard est quinteux et morose : il est devenu gai comme Louis Monrose. Ses violons fameux que l' on voyait, dit-on, pleins d' une ardeur si noble, obéir au bâton, l' archet morne à présent et la corde lâchée, semblent se conformer à sa mine fâchée ; et tout l' orchestre, avec ses cuivres en chaudrons, ainsi qu' un vieux banquier poursuivant les tendrons, p102 ou qu' un vers enjambant de césure en césure, lui-même se poursuit de mesure en mesure. La musique sauvage et le drôle de cor qui guide au premier mai la famille Bouthor ; chez notre Deburau, les trois vieillards épiques qui font grincer des airs pointus comme des piques ; le concert souterrain des aveugles ; enfin l' antique piano qui grogne à Séraphin et l' orchestre des chiens qu' on montre dans les foires, auprès de celui-là charment leurs auditoires. Mais si rempli qu' il soit de grincements de dents, quels que soient les canards qui barbotent dedans, si féroce qu' il semble à toute oreille tendre, il vaut mieux que le chant qu' il empêche d' entendre. Les choristes, rangés en affreux bataillons, marchent ad libitum en traînant des haillons ; les femmes, effrayant le dandy qu' elles visent, chantent faux des vers faux ; même, elles improvisent ! ô ruines ! Leurs dents croulent comme un vieux mur, et ces divinités, toutes d' un âge mûr, dont la plus séduisante est horriblement laide, font rêver par leurs os aux dagues de Tolède. p103 Leurs jupons évidés marchent à grands frous-frous, et leur visage bleu, percé de mille trous, s' étale avec orgueil comme une vieille cible. Les hommes sont plus laids encor, si c' est possible. Triste fin ! Si l' on songe, en voyant ces objets, que ce choeur endurci vaut les premiers sujets ! Plus de ténors ! Leur si demande un cataplasme, et l' ut, le fameux ut, tombe dans le marasme. En vain Pillet tremblant envoya ses zélés parcourir l' Italie avec leurs pieds ailés ; en vain ils ont fouillé Rome, ville papale, Naple, où sous l' oranger des femmes au front pâle donnent des rendez-vous aux jeunes cavaliers, et, courtisane avec des palais en colliers, Venise, où lord Byron, deux fois vainqueur des ondes, poussait son noir coursier le long des vagues blondes, et Florence, où l' Arno, parmi ses flots tremblants, mêle l' azur du ciel avec les marbres blancs ; jusqu' au golfe enchanteur qu' un paradis limite, l' ut ne veut plus lutter, le ténor est un mythe. Seul, ô Duprez ! Toujours plus grand, toujours vainqueur, toujours lançant au ciel ton chant qui sort du coeur, p104 fièrement appuyé sur ta large méthode qui reste, comme l' art, au-dessus de la mode, ô Duprez ! ô Robert ! Arnold ! éléazar ! En voyant les cailloux qu' on met devant ton char, et les rivaux honteux que la haine te donne lorsque ta voix sublime à la fin t' abandonne, toujours maître de toi, tu luttes en héros, toujours roi, toujours fort, tandis que tes bourreaux inventent vingt ténors devant qui l' on s' incline, et qui durent un an, comme la crinoline. Ah ! Du moins nous avons la danse, un art divin ! Et l' homme le plus fait pour être un écrivain, célébrât-il Louis et portât-il perruque, fût-il Caton, fût-il Boileau, fût-il eunuque, ne pourrait découvrir l' ombre d' un iota pour défendre à ses vers d' admirer Carlotta. Son corps souple et nerveux a de suaves lignes ; vive comme le vent, douce comme les cygnes, l' aile d' un jeune oiseau soutient ses pieds charmants, ses yeux ont des reflets comme des diamants, ses lèvres à l' éden auraient servi de portes ; le jardin de Ronsard, de Belleau, de Desportes, p105 devant Cypre et Chloris toujours extasiés, a, pour les embellir, donné tous ses rosiers. Elle va dans l' azur, laissant flotter ses voiles, conduire en souriant la danse des étoiles, poursuivre les oiseaux et prendre les rayons ; et, par les belles nuits, d' en bas nous la voyons, dans les plaines du ciel d' ombre diminuées, jouer entrelacée à ses soeurs les nuées, ouvrir son éventail et se mirer dans l' eau. Qu' auriez-vous pu trouver à redire, ô Boileau ? Une chose bien simple, hélas ! La jalousie nous cache tout ce luxe et cette poésie, de même qu' autrefois, par un crime impuni, les mêmes envieux cachaient Taglioni, cet autre ange charmant des cieux imaginaires. Sombre Junon ! Les dieux ont-ils donc des colères ? Aimez-vous les décors ? On n' en met nulle part. Les vieux servent toujours, percés de part en part, et, par la main du temps noircis comme des forges, ils pendent en lambeaux comme de vieilles gorges. Les arbres sont orange, et dans guillaume tell, la montagne est percée à jour comme un tunnel. p106 Le temple de Robert, ses colonnes en loques, s' agite aux quatre vents comme des pendeloques, et le couvent a l' air de s' être bien battu. Dans la muette enfin, mirabile dictu ! l' éruption se fait avec du papier rouge derrière lequel brille un lampion qui bouge. Le machiniste, un sage, ennemi des succès, imite à tour de bras le théâtre-français. Les travestissements, les changements à vue, les transformations sont comme une revue de la garde civique : on les manque toujours. Les français, l' odéon, sont les seules amours du machiniste en chef ; il a cette coutume d' étrangler les acteurs en tirant leur costume. Quelques-uns sont vivants ; s' ils en ont réchappé, c' est que le machiniste une fois s' est trompé, et rêvait d' abufar, qu' il voit chaque dimanche. C' est un homme d' esprit qui prendra sa revanche. Enfin on voit maigrir, comme corps de ballet, des marcheuses, des rats, peuple jeune et fort laid, qui n' ont jamais dansé qu' à la grande-chartreuse, et qui, réjouissant de leur maigreur affreuse p107 les lions estompés au cosmétique noir, prennent des rendez-vous pour le souper du soir. Nous qui ne sommes pas danseurs, prenons la fuite. Allons souper, aussi, mon coeur, mais tout de suite, et tâchons d' oublier en buvant de bons vins, cet hospice fameux, rival des quinze-vingts. décembre 1845 : satire 5 e " l' amour à Paris " : fille du grand Daumier ou du sublime Cham, toi qui portes du reps et du madapolam, ô muse de Paris ! Toi par qui l' on admire les peignoirs érudits qui naissent chez Palmyre, toi pour qui notre siècle inventa les corsets à la minute, amour du puff et du succès ! Toi qui chez la comtesse et chez la chambrière p108 colportes Marivaux retouché par Barrière, précieuse évohé ! Chante, après Gavarni, l' amour et la constance en brodequin verni. Dans ces pays lointains situés à dix lieues, où l' Oise dans la Seine épanche ses eaux bleues, parmi ces saharas récemment découverts, quand l' indigène ému voit passer dans nos vers ces mots déjà caducs : rat, grisette ou lorette, il se sent vivre, un charme impérieux l' arrête, et, l' oeil dans le ciel bleu, ce naturel naïf évacue un sonnet imité de Baïf. Il voit dans le verger qu' il eut en patrimoine tourbillonner en choeur les cauchemars d' Antoine ; le voilà frémissant et rouge comme un coq ; il rêve, il doute, il songe, et tout son Paul De Kock lui revient en mémoire, et, pendant trois semaines, fait partir à ses yeux des chandelles romaines et dans son coeur troublé met tout en désarroi, comme un feu d' artifice à la fête du roi. La grisette ! Il revoit la petite fenêtre. Les rayons souriants du jour qui vient de naître, à leur premier réveil, comme un cadre enchanteur, p109 dorent les liserons et les pois de senteur. Une tête charmante, un ange, une vignette de ce gai reposoir agace la lorgnette. En voyant de la rue un rire triomphant ouvrir des dents de perle, on dirait qu' un enfant ou quelque sylphe, épris de leurs touffes écloses, a fait choir, en jouant, du lait parmi les roses. Elle va se lacer en chantant sa chanson, lisette ou l' andalouse ou bien mimi pinson, puis tendre son bas blanc sur sa jambe plus blanche ; les plis du frais jupon vont embrasser sa hanche et cacher cent trésors, et du cachot de grès la naïade aux yeux bleus glissera sans regrets sur sa folle poitrine et sur son col, que baigne un doux or délivré des morsures du peigne. Ce poëme fini, dans un grossier réseau elle va becqueter son déjeuner d' oiseau, puis, son ouvrage en main, sur sa chaise de paille, la folle va laisser, tandis qu' elle travaille, l' aiguille aux dents d' acier mordre ses petits doigts ; et, comme un frais méandre égaré dans les bois, elle entrelacera, modeste poésie, p110 les fleurs de son caprice et de sa fantaisie. C' est ce que l' on appelle une brodeuse. Hélas ! Depuis qu' en retournant le sept de coeur ou l' as dans un estaminet, le premier journaliste contre les murs du beau dressa cette baliste, combien ces frais croquis, plus faux que des jetons, ont fait dans notre ciel errer de Phaétons ! La grisette, doux rêve ! Elle avait ses apôtres, Balzac et Gavarni mentaient comme les autres ; mais un jour, roqueplan, s' étant mis à l' affût, fit un mot de génie, et la lorette fut ! Hurrah ! Les Agla ! Les Ida, les charmantes, en avant ! Le champagne a baptisé les mantes ! Déchirons nos gants blancs au seuil de l' opéra ! Après, la maison-d' or ! Corinne chantera, et puis, nous ferons tous, comme c' est nécessaire, des mots qui paraîtront demain dans le corsaire ! des mots tout neufs, si bien arrachés au trépas qu' ils se rendent parfois, mais qu' ils ne meurent pas ! écoutez Célina, reine de la folie, qui chante : un général de l' armée d' Italie ! ah ! Bravo ! C' est épique, on ne peut le nier. p111 Quel aplomb ! Je l' avais entendu l' an dernier. Vive Aspasie ! Athène existe au sein des gaules ! Ah ! Nous avons vraiment les femmes les plus drôles de Paris ! Périclès vit chez nous en exil, et nous nous amusons beaucoup. Quelle heure est-il ? évohé ! Toi qui sais le fond de ces arcanes, depuis la maison-d' or jusqu' au bureau des cannes, toi qui portas naguère avec assez d' ardeur le claque enrubanné du fameux débardeur, apparais ! Montre-nous, ô femme sibylline, la pâle vérité nue et sans crinoline, et convaincs une fois les faiseurs de journaux de complicité vile avec les oudinots. Descends jusques au fond de ces hontes immenses qui sont le paradis des auteurs de romances, dis-nous tous les détours de ces gouffres amers, et si la perle en feu rayonne au fond des mers, et quels monstres, avec leurs cent gueules ouvertes, attendent le nageur tombé dans les eaux vertes. Mène-nous par la main au fond de ces tombeaux ! Montre ces jeunes corps si pâles et si beaux d' où la beauté s' enfuit sans y laisser de trace ! p112 Fais-nous voir la misère et l' impudeur sans grâce ! Parcours, en exhalant tes regrets superflus, ces beaux temples de l' âme où le dieu ne vit plus, sans craindre d' y salir ta cheville nacrée. Tu peux entrer partout, car la muse est sacrée. Mais du moins, évohé, si la jeune Laïs, avec ses cheveux d' or, blonds comme le maïs, n' enchaîne déjà plus son amant Diogène ; dans ces murs, d' où s' enfuit l' esprit avec la gêne, si leur Alcibiade et leur sage Phryné abandonnent déjà ce siècle nouveau-né, si dans notre Paris leur Athène est bien morte, dans les salons dorés où se tient à la porte la noble courtoisie, il est plus d' un grand nom qui dérobe la grâce et l' esprit de Ninon. Là, l' amour est un art comme la poésie : le caprice aux yeux verts, la rose fantaisie poussent la blanche nef que guident sur son lac Anacréon, Ovide et le divin Balzac, et mènent sur ces flots, célébrés par Horace, la volupté plus belle encore que la grâce ! ô doux mensonge ! Avec tes ongles déjà longs, p113 tâche d' égratigner la porte des salons, et peins-nous, s' il se peut, en paroles courtoises, les amours de duchesse et les amours bourgeoises ! Dis l' enfant chérubin tenant sur ses genoux sa marraine aujourd' hui moins sévère ; dis-nous la nouvelle Phryné, lascive et dédaigneuse, instruisant les d' espard après les maufrigneuse ; dis-nous les nobles seins que froissent les talons des superbes chasseurs choisis pour étalons ; et comment Mess..... encore extasiée, au matin rentre lasse et non rassasiée, pâle, essoufflée, en eau, suivant l' ombre du mur, tandis que son époux, orateur déjà mûr, dans son boudoir de pair désinfecté par l' ambre, interpelle un miroir en attendant la chambre ! Ah ! Posons nos deux mains sur notre coeur sanglant ! Ce n' est pas sans gémir qu' on cherche, en se troublant, quelle plaie ouvre encor, dans l' éternelle Troie l' implacable Vénus attachée à sa proie ! Quand il parle d' amour sans pleurer et crier, le plus heureux de nous, quel que soit le laurier ou le myrte charmant dont sa tête se ceigne, p114 sent grincer à son flanc la blessure qui saigne, et se plaindre et frémir avec un ris moqueur, l' ouragan du passé dans les flots de son coeur ! février 1846 : satire 6 e " une vieille lune " : Moi. Chère infidèle ! Eh bien, qu' êtes-vous devenue ? Depuis quinze grands jours vous n' êtes pas venue ! Chaque nuit, à l' abri du rideau de satin ma bougie en pleurant brûle jusqu' au matin ; p115 je m' endors sans tenir votre main adorée, et lorsque vient l' aurore en voiture dorée, je cherche vainement dans les plis des coussins les deux nids parfumés où s' endorment vos seins, comme de doux oiseaux sur le marbre des tombes. Qu' en faisiez-vous là-bas de ces blanches colombes ! Et tu ne m' aimes plus. évohé. Je vous aime toujours. Moi. Un corset un peu juste, une étroite chaussure ont-ils égratigné d' une rose blessure tes beaux pieds ou ton corps, ces parterres de lys ? Un drap trop dur, froissé par tes ongles polis, a-t-il enfin meurtri, dans ses neiges tramées, ces bijoux rougissants, pareils à des camées ? As-tu brisé ta lyre en chantant kradoudja ? ou bien, dans ces doux vers que l' on aimait déjà, ta soubrette Vénus a-t-elle d' aventure en te frisant le soir, plié ta chevelure ? As-tu perdu ta voix et ton gazouillement ? p116 évohé. Je suis harmonieuse et belle, ô mon amant ! Le drap tissu de neige et la chaussure noire n' a pas mordu mes pieds ni mes ongles d' ivoire ; ma soubrette Cypris, qui m' aime quand je veux, n' a pas coupé nos vers pour plier mes cheveux ; on admire toujours les cent perles féeriques et les purs diamants de mes écrins lyriques : les cupidons ailés me servent d' échansons, et ma lyre d' argent est pleine de chansons. Moi. Pourquoi donc as-tu fui la guerre, toi si brave ! On reprend abufar et lucrèce, on te brave ! Pends-toi, grillon ! lucrèce, enfin deux abufar ! et ce bache espagnol ivre de nénufar, Damon, ce grand auteur dont la muse civile enchanta si longtemps et Lecourt et Clairville, est photographié pour ses talents divers. Le Tarn au loin gémit et demande tes vers. évohé. N' as-tu donc point appris la fameuse nouvelle p117 que l' aveugle déesse, en enflant sa grande aile, emporte aux quatre coins de l' univers connu ? Moi. Non. évohé. Tremblez, terre et cieux ! Le maître est revenu. Némésis-Astronome assemble ses vieux braves, Barberousse s' abat au milieu des burgraves, Barthélemy rayonne, allumant son fanal, cloué, dernier pamphlet, à son dernier journal ! Sa muse a, réveillant la satire latine, comme un titan vaincu foudroyé Lamartine ; pareille aux grands parleurs d' Homère et de Hugo, des rocs du feuilleton, la dure virago sur ce cygne plus doux que les cygnes d' Athènes fait couler à grand bruit ces paroles hautaines : " rimeur, que viens-tu faire au milieu du forum ? Cet acte audacieux blesse le décorum. Reste avec tes pareils ! Les gens de ta séquelle ne sont bons qu' à rimer une ode, telle quelle ! Tu chantes l' avenir ! Le présent est meilleur. p118 Ce qui te convenait, ô divin rimailleur, c' était, ambitieux du laurier de Pindare, d' aller au mont Horeb pincer de la guitare pour ton roi légitime, ou plutôt d' arranger des vers de confiseur au fidèle-berger. mais ta loi sociale est une rocambole, et Fourier n' est qu' un âne à côté de Chambolle. Tombe ! Et le front meurtri par mon divin talon, souviens-toi désormais d' admirer Odilon. " ainsi par ses gros vers, Némésis-Astronome, du poëte sacré, déjà plus grand qu' un homme, a brisé fièrement les efforts superflus. Moi. Tiens ! Je n' en savais rien. évohé. Lamartine non plus. Bois, ô mon jeune amant ! Les larmes que je pleure, si Némésis renaît, il faut donc que je meure ? Moi. Ta lèvre a le parfum du rosier d' Orient où l' aurore a caché ses perles en riant ; p119 cette bouche folâtre est pleine de féeries, et, comme un voyageur dans des plaines fleuries, mon coeur s' est égaré parmi ses purs contours. évohé. Si je chantais encor, m' aimeriez-vous toujours ? Moi. Eh ! Que nous fait à nous Némésis-Astronome ? Nous, et Barthélemy que le siècle renomme, nous avons deux tréteaux dressés sous le ciel bleu, deux magasins d' esprit : le sien ressemble à feu le théâtre-français ; une loque de toile y représente Rome ou bien l' arc-de-l' étoile, au choix. Sur le devant, de lourds alexandrins, portant tout le harnois classique sur les reins, casaques abricot, casques de tragédie, déclament, et s' en vont quand on les congédie : ce genre sérieux n' a pas un grand succès ; on y bâille parfois, mais c' est l' esprit français ; cela craque partout, mais c' est la bonne école, et cela tient toujours avec un peu de colle. p120 Si quelque spectateur pourtant semble fâché, on lui répond : Voltaire ! Et le mot est lâché. Mais nous, nous travaillons pour un public folâtre. En haillons ! En plein vent ! Nous sommes le théâtre à quatre sous, un bouge. Aux regards des titis nous offrons éléphants, diables et ouistitis : dans notre drame bleu, la svelte colombine a cent mille oripeaux pour cacher sa débine. Ses paillettes d' argent et son vieux casaquin éblouissent encor ce filou d' arlequin ; on y mord, et parfois la gorge peu sévère sort de la robe, et luit sous les colliers de verre. Pour moi, sur ce théâtre où le bon goût n' est pas, paillasse enfariné, je m' escrime à grands pas ; et quand le vieux cassandre y passe à l' étourdie, au lieu de feindre un peu, comme la tragédie, de percer d' un poignard ce farouche barbon, je lui donne des coups de trique, pour de bon ! Sur cette heureuse scène, on voit le saut de carpe après le saut de sourd ; et Rose, sans écharpe, s' y montre à ce public trois fois intelligent, faisant la crapaudine au fond d' un plat d' argent. p121 La fée azur, tenant le diable par les cornes, y court dans son char d' or attelé de licornes ; l' ange y dévore en scène un cervelas ; des feux de bengale, des feux charmants, roses et bleus, embrasent de rayons cette aimable folie, et l' on y voit passer Rosalinde et Célie ! évohé. Eh bien ! Donc, à vos rangs, guignols et bilboquets ! Ouvrons la grande porte ! Allumons les quinquets ! Mets ton collier de strass, reine de Trébizonde ! Entrez, entrez, messieurs ! Entrez ! Suivez le monde ! Hurrah, la grosse caisse, en avant ! Patapoum ! Zizi, boumboum ! Zizi, boumboum ! Zizi, boumboum ! Venez voir colombine et le génie, ou l' hydre en mal d' enfant ! orgeat, de la bière, du cidre ! janvier 1846 : LES FOLIES NOUVELLES p122 préface : élite du monde élégant, qui fuis le boulevard de gand, ô troupe élue, pour nous suivre sur ce tréteau où plane l' esprit de Wateau, je te salue. Te voilà ! Nous pouvons encor te dévider tout le fil d' or de la bobine ! En un rêve matériel, nous te montrerons Ariel et colombine. p123 Dans notre parc aérien s' agite un monde qui n' a rien su de morose : bouffons que l' amour, pour son jeu, vêtit de satin rayé, feu, bleu-ciel et rose ! Notre poëme fanfaron, qui dans le pays d' Obéron toujours s' égare, n' est pas plus compliqué vraiment que ce que l' on songe en fumant un bon cigare. Tu jugeras notre savoir tout à l' heure, quand tu vas voir la pantomime. Je suis sûr que l' Eldorado où te conduira Durandeau sera sublime. p124 Car notre Thalie aux yeux verts, qui ne se donne pas des airs de pédagogue, a tout Golconde en ses écrins : seulement, cher public, je crains pour son prologue ! Oui ! Moi qui rêve sous les cieux, je fus sans doute audacieux en mon délire, d' oser dire à l' ami Pierrot : tu seras valet de Marot, porte ma lyre ! Mais quoi ! Je suis bien accoté. N' ai-je pas là, pour le côté métaphysique, Paul, français vraiment né malin ! Puis voici kelm, et trivelin fait la musique ! p125 Berthe, Lebreton, Mélina, avec Suzanne Senn, qui n' a rien de terrestre, dansent au fond de mon jardin parmi les fleurs, et Bernardin conduit l' orchestre ! écoute Louisa Melvil ! N' est-ce pas un ange en exil que l' on devine sous les plis du crêpe flottant, lorsqu' elle chante, et qu' on entend sa voix divine ? Ravit-elle pas, front vermeil, avec ses cheveux de soleil lissés en onde, le paysage triomphant, belle comme Diane enfant, et blanche ! Et blonde ! p126 Pour ces accords et pour ces voix, pour ces fillettes que tu vois, foule choisie, briller en leur verte saveur, daigne accueillir avec faveur ma poésie ! Car, sinon mes vers, peu vantés ! Du moins tous ces fronts inventés pour qu' avril naisse, comme en un miroir vif et clair, te feront entrevoir l' éclair de la jeunesse ! octobre 1854 : p127 la scène est au petit spectacle de mon ami Pierrot, le jour de l' ouverture. Le théâtre représente un décor : un jardin de Wateau, peint par Cambon. au lever du rideau, la scène est vide. On entend dans la coulisse le bruit d' un corps qui tombe par terre, puis des cris de détresse. Arrive un homme chiffonné, aveuglé, couvert de plâtre, avec un chapeau bossué : c' est le bourgeois. scène première : Un Bourgeois. Au meurtre ! épargnez un bourgeois ! voyant que personne ne le poursuit, il se rassure un peu, se tâte, examine ses vêtements d' un air piteux, et continue. j' ai donné contre un mur, et j' ai cassé le verre de ma montre ! Mon chapeau défoncé s' est tout aplati sur ma tête. C' en est fait, je suis mort, à coup sûr ! Non, je ne suis pas mort, mais je suis plein de plâtre. Où suis-je ? C' est l' enfer, ou bien c' est un théâtre ! Oui, voilà des décors. Que c' est vilain de près ! p128 Un ancien a raison de dire en mots exprès que, même à soixante ans, un homme n' est pas sage ! au public, confidentiellement. je crois sans plus d' affaire enfiler un passage, (je venais de dîner au prochain restaurant ; ) j' entre, je m' aplatis le nez contre un torrent ! Je crève une forêt, et ma jambe, qu' attrape un câble, s' engloutit dans le trou d' une trappe ! Mon père l' exprimait judicieusement : " quoiqu' on y voie, avec leur sourire charmant, des femmes, aux regards célestes, aux cous lisses, on ne se saurait trop méfier des coulisses : on peut trop aisément s' y faire estropier ! " apercevant la salle. mais je n' avais pas vu cela ! Sac à papier ! Le bel endroit ! Quelle est cette superbe salle ? Quel luxe ! Ma surprise est vraiment colossale ! Je ne reconnais rien du tout ; pourtant je sais qu' ici je ne suis pas au théâtre-français ! S' il passait dans ces lieux, où le hasard m' amène, en prud' homme. quelque acteur, un suppôt de l' art de Melpomène, p129 je saurais si ces murs, qui n' ont rien de mesquin, abritent le cothurne ou bien le brodequin ! Distinction utile, et même principale ! apercevant Pierrot, qui paraît au fond. justement, j' en vois un qui vient. Comme il est pâle ! On dirait un malade, avec son blanc sarrot ! scène ii : Le Bourgeois, Pierrot. Le Bourgeois, à Pierrot, qui s' est avancé, avec intérêt. monsieur est souffrant ? Pierrot exprime que non. non ! Tant mieux. Pierrot montre au bourgeois un écriteau avec ces mots : je suis Pierrot. Le Bourgeois, lisant l' écriteau. " je suis Pierrot ! " avec admiration. il est Pierrot ! Dieux c' est ici que Pierrot loge ! Il est Pierrot ! p130 à Pierrot. monsieur, cela fait votre éloge. monsieur, mime Pierrot, vous êtes trop bon, et vous êtes même joli, pour un birbe accablé de caducité. Vous dites que je suis joli pour un barbon, et que je suis trop bon ! Je ne suis pas trop bon, car votre accueil m' enchante, et, depuis ma naissance, je désirais l' honneur de votre connaissance ! Pierrot s' incline et exprime qu' il est flatté de ce compliment. et... vous ne parlez pas ? Pierrot fait signe que non. non ? Les gens bienséants parlent fort peu ! changeant la conversation. quelle est la muse de céans ? Pierrot exprime que c' est la folie. la folie ? Ah ! Vraiment ! Votre salle est divine ! Son aspect est gai comme un pinson ! Pierrot exprime qu' elle dépasse toutes les merveilles du monde, et que Louis Xiv lui-même, bien qu' il ressemblât au soleil, n' en avait pas de plus splendide. je devine. p131 Vous me dites que, même au temps du roi Louis, rien d' aussi magnifique, aux regards éblouis ne parut ! Pierrot exprime qu' il a fallu dépenser des capitaux considérables pour arriver à construire un pareil édifice. ah ! Fort bien ! Je vous entends. Nous sommes d' accord. Il a fallu donner de fortes sommes pour la faire, éventrer d' énormes galions, et mettre des ducats dessus des millions ! Pierrot exprime que c' est bien cela et que le bourgeois ne se trompe pas. quel genre voulez-vous jouer ? La tragédie ? C' est un genre français, excellent quoi qu' on die ! Pierrot fait la parodie d' un acteur tragique, puis il dit que, malgré toute sa sympathie pour la haute littérature, il ne croit pas devoir s' y consacrer. non ! Le drame ? Pierrot fait la parodie d' un acteur de drame. il se promène à grands pas. ô ciel, dit-il, où peut être ma fille ! à ce moment le bourgeois tire sa tabatière pour prendre une prise. Pierrot lui prend sa tabatière. Oh ! Dit-il, cette petite croix d' or ! Mais alors tu es ma fille ! Je suis ta mère ! C' est superbe, ajouta Pierrot, mais je ne veux pas de cela non plus, je préfère des comédies plus gaies. non plus ? ma foi non, dit Pierrot. ah ! Vous ne voulez pas p132 marcher toujours en deux, fendus comme un compas, et faire trembler tout, jusques à la Bastille, pour crier à la fin : " ciel ! Ma mère ! Ma fille ! " ma foi non, dit Pierrot. le vaudeville ? Pierrot en riant fait signe que non. non ! Vous avez trop d' esprit. à Pierrot, avec les ménagements qu' on emploie auprès d' une personne à qui l' on veut dire quelque chose de désagréable. cher Monsieur Pierrot, nul jamais ne vous comprit aussi bien que je fais, grâce au style, sublime et touchant à la fois, de votre pantomime. Mais, avec hésitation. quoiqu' elle me rende extrêmement content, ne pourrais-je causer avec quelque habitant de ce petit endroit cher à la fantaisie, en simple prose, ou même en simple poésie ? ah ! Dit Pierrot, c' est très-facile, j' ai votre affaire. Il va à une coulisse et semble appeler familièrement quelqu' un. Aussitôt paraît le lutin des folies-nouvelles, cheveux au vent, couleur d' or, regard et sourire extasiés, personnification de ce qu' ont de plus adorable le caprice et la fantaisie. p133 Le Bourgeois, apercevant le lutin. mais quel est cet éclair en habit de gala ? Comme je clorais bien avec ce démon-là le chapitre éternel de mes mélancolies ! scène iii : Le Bourgeois, Pierrot, Le Lutin. Le Lutin. Moi ? Je suis le lutin des nouvelles folies ! Chantons, rions, dansons, tâchons de vivre encor ! Voyez mes grands cheveux faits de lumière et d' or ! Et mes yeux ! Des tisons d' enfer ! Voyez mes lèvres où l' amour et la lyre ont mis toutes leurs fièvres ! Mes joyaux ! Mes habits où ruissellent des fleurs ! Pleurez-vous, cher monsieur ? Je viens sécher les pleurs ! écoutez mes chansons de danseuse bohème ! Et surtout, aimez-moi d' abord : je veux qu' on m' aime ! Laissez-moi folâtrer, bacchante, avec mes soeurs, et je vous verserai ce vin, cher aux penseurs saintement couronnés de raisins et de lierre, dont s' enivrait Lesage et que goûtait Molière ! p134 c' est une idée, dit Pierrot. Et il va chercher au fond du théâtre une table sur laquelle sont placés un broc et des verres. Le Bourgeois. Buvons-en ! Buvons-en beaucoup ! Le Lutin, élevant son verre plein de vin. à ta santé, ô bourgeois, cher public, d' un sourire enchanté ! Toi qui de me comprendre es encore seul digne ! Toi qui rêves, poëte, accoudé sous ma vigne ! Préfère mes rosiers à la blancheur des lys ! J' ai réjoui ton père et je berce ton fils ! Aime-moi chancelante, et pourtant sérieuse ! Je suis la farce antique, immortelle et joyeuse, et tous mes serviteurs furent tes échansons. Trinquons ! Au vin de France ! Le Bourgeois. Au franc rire ! Le Lutin. Aux chansons ! elle chante, en tendant son verre à Pierrot qui lui verse du vin. p135 chansons : i au fond du vin se cache une âme ! Pierrot, dans le cristal vermeil verse-moi la liqueur de flamme : c' est le printemps, c' est le soleil ! Elle enivre notre souffrance sur cette terre où nous passons ! Amis ! Vivent les vins de France et le délire des chansons ! Ii avec leur parure choisie, avec leurs beaux fronts empourprés, la musique et la poésie sortiront de ces flots sacrés. La joie et la blonde espérance les versent à leurs nourrissons ! Amis ! Vivent les vins de France et le délire des chansons ! p136 après le premier couplet, le bourgeois transporté a tendu son verre à Pierrot, mais celui-ci, trop occupé à écouter, a oublié d' y rien verser. Après le second couplet, le bourgeois tend encore son verre. Cette fois Pierrot le remplit de vin avec empressement ; mais, dans son enthousiasme, il le vide lui-même au grand désappointement du bourgeois. Le Bourgeois, au lutin. lutin, je vous adore ! à Pierrot. allons, je suis fou d' elle ! cherchant à rassembler ses souvenirs, au lutin. pourtant si ma mémoire est encore fidèle, vous n' aviez pas jadis cet habit provoquant ! Je vous voyais, c' était... non, je ne sais plus quand, dans de grands corridors, mais longs de plusieurs aunes ! Votre robe était verte, avec des rubans jaunes ! Et puis, vos matelas n' étaient pas bien cardés ! Le Lutin, souriant. ah ! Ma mère ! La salle ancienne ! Regardez. on voit entrer une grande femme, dont le costume de folie, vert et jaune, rappelle l' ancienne décoration des folies concertantes. p137 scène iv : Le Bourgeois, Pierrot, Le Lutin, L' Ancienne Salle. chanson : L' Ancienne Salle. I non, messieurs, sur ma parole, je n' étais pas belle, mais aussi comme j' étais folle ! Le jupon troussé, j' aimais le rire et la gaudriole ! Je chantais Sancho Pança ! Le Bourgeois. Oui, je me souviens de ça ! L' Ancienne Salle. Avec une gaîté rare alors je vous amusais, puis je grattais ma guitare et je disais... je disais... digue, digue, don. refrain dont l' acteur Kelm a le secret. p138 ii L' Ancienne Salle. J' avais encor la voix nette, les yeux d' étincelles pleins ; et je jetais ma cornette par-dessus tous les moulins, et jamais marionnette plus haut ne se trémoussa ! Le Bourgeois. Oui, je me souviens de ça ! L' Ancienne Salle. Avec une gaîté rare alors je vous amusais, puis je grattais ma guitare, et je disais... je disais : digue, digue, don. refrain de Kelm. Le Lutin, au bourgeois. eh bien, que dites-vous de sa voix ? Le Bourgeois. Fort touchante. p139 Pour moi, sac à papier ! J' aime ce qu' elle chante ! Oui, cette ancienne salle a vraiment l' air ouvert ! Mais, ma foi ! Son costume est trop jaune et trop vert ! avec galanterie au lutin. quoiqu' elle vaille moins que ce qu' elle dérobe, mon cher petit démon, j' aime mieux votre robe ! Le Lutin, montrant l' ancienne salle. eh ! Qu' importe ! Elle a su venir au bon moment ! Mais je parais, et d' elle il reste seulement, voyez ! Cet art bouffon qui fit sa jeune gloire ! sur le mot voyez, un changement de costume s' exécute à vue. Le personnage représentant l' ancienne salle des folies concertantes disparaît et laisse voir à sa place un comédien vêtu d' un splendide costume bouffon. Le Comédien Bouffon. Oui, c' est moi, me voilà ! Vous savez mon histoire. Je naquis près des dieux antiques, mes voisins, sur un lourd chariot couronné de raisins ! Puis, sur tous les tréteaux et sur toutes les planches j' ai fustigé le vent de mon rire aux dents blanches ! En lançant, comme dit Hamlet : " des mots, des mots ! " j' ai distrait quelquefois le passant de ses maux ! Polichinelle et clown, j' ai su, qu' on s' en souvienne, p140 joindre à l' humour anglais la verve italienne ! J' aurai fini ma tâche et rempli mon devoir, si vous voulez aussi vous égayer à voir, au bruit de la crécelle et du tambour de basque, frissonner ma crinière et grimacer mon masque ! Cherchez-vous la maison de Scapin ? C' est ici ! Et les enfants seront les bienvenus aussi ! ô gaîté ! Dans ce temple heureux où tu t' installes, nous avons peint des fleurs et rembourré des stalles ! au public, avec conviction. messieurs, sur ces dossiers vraiment miraculeux, vous pourrez à loisir rêver des pays bleus ! Ces frêles ornements, ces riches arabesques, où court la fantaisie en dessins pittoresques, trahissent le cachet de leur peintre, qu' en bon français il faut nommer... Le Bourgeois. Il faut nommer... Le Comédien Bouffon. Cambon ! Craignez-vous que jamais le bon goût ne rature ces chefs-d' oeuvre ? p141 Le Bourgeois. Parlons un peu littérature. Le Comédien Bouffon. Nos acteurs ? chacun des personnages qu' il nomme tour à tour entre en scène à mesure que son nom est prononcé ; puis tous finissent par former un tableau d' un aspect bouffon et poétique. ils mettront la critique aux abois. Quoiqu' ils soient si jolis, ils ne sont pas de bois ! Voyez ! C' est arlequin avec sa colombine, ce joli couple en qui le poëte combine l' âme avec le bonheur se cherchant tour à tour, et l' idéal avide, en quête de l' amour ! Voici léandre encor, voici polichinelle, un gaillard vicieux comme la tour de Nesle ! Et le plus grand de tous, calme comme un romain le plus spirituel, le plus vraiment humain, formidable, et toujours plus grand que sa fortune, mon cher ami pierrot, le cousin de la lune ! Isabelle ! Oiseau bleu qui chante en sa prison ! Et cassandre tremblant, sot comme la raison ! p142 Le Bourgeois. Et que racontent-ils ? Le Lutin. Une histoire profonde, toujours vieille et toujours jeune, comme le monde ! Colombine, cet ange au souple casaquin, a laissé ramasser son coeur par arlequin, un don juan de hasard, qui, gracieux et leste, fait chatoyer sur lui tout l' arc-en-ciel céleste ! Restez, dit la raison ; fuyez, leur dit l' amour ! Par les champs d' épis mûrs, baignés des feux du jour, par les noires forêts, par l' azur des grands fleuves, ils vont ! Mais soutenus dans toutes ces épreuves, le feuillage s' éclaire au bruit de leurs chansons ; un repas sort pour eux du milieu des buissons ; sur leurs pas, que dans l' air suivent des harmonies, des barques et des chars, poussés par les génies, leur offrent un abri sous des voiles flottants, et tout leur réussit, parce qu' ils ont vingt ans ! p143 chanson : i ce roman-là, c' est la vie ! Que, sous le manteau des bois, l' âme et la lèvre ravie vont épeler à la fois ! Dans leur humeur vagabonde, barbe grise et tête blonde le poursuivent tour à tour ! Il n' est qu' une histoire au monde, c' est l' histoire de l' amour. Ii beau pays de la féerie, que nul encor n' a trouvé, doux éden, terre fleurie, au moins nous t' avons rêvé ! ô mes soeurs, ô filles d' ève, lorsqu' en mai frémit la sève, quand le ciel sourit au jour, p144 pour nous il n' est qu' un beau rêve, c' est le rêve de l' amour ! Iii l' un sur sa lyre d' ivoire, sous les feux de l' Orient, dit en vers sacrés la gloire et son laurier verdoyant. Sous la pourpre ou la dentelle, l' autre chante, ô Praxitèle, ta déesse au fier contour : mais la chanson immortelle c' est la chanson de l' amour. Le Bourgeois. C' est parfait ! Le Comédien Bouffon. Cependant Cassandre avec léandre les poursuivent. Mais quoi ! Le beau-père et le gendre se déchirent la jambe à tous les traquenards ! Tantôt on les fusille ainsi que des renards : ils se battent entre eux. L' un crie : on m' assassine ! p145 Pour l' autre, le bon vin se change en médecine. Cent mille soufflets, l' un sur l' autre copiés, alternent sans relâche avec les coups de pieds. Veulent-ils lire ? On voit se hausser la chandelle, qui revient, si plus tard on n' a plus besoin d' elle. Et, tandis que Léandre a gâté son pourpoint, et que le vieux barbon, toujours plus mal en point, est rossé par le diable et par son domestique, les amoureux, ravis au pays fantastique, s' enivrent dans les bois des senteurs du printemps, et tout leur réussit, parce qu' ils ont vingt ans ! Le Lutin. Grâce à la fée, un jour, après tous ces longs jeûnes, les voilà mariés ! Ils sont beaux, ils sont jeunes ! Sous un soleil tournant qui brille à ciel ouvert, dans un palais orné de paillon rouge et vert, on les unit, et l' air, rempli d' apothéoses, se teint de fleur de soufre, et d' azur et de roses ! Le Comédien Bouffon. Pendant tout ce temps-là, doux, pensif et railleur, dérobant tout, mangeant et buvant du meilleur, p146 et ne s' intéressant à rien, comme les sages, Pierrot s' est promené parmi les paysages, sans même seulement vouloir tourner les yeux vers la fée au char d' or, qui s' enfuit dans les cieux ! Paresseux et gourmand, voilà dans quelle étoffe le gaillard est taillé ! Le Bourgeois. C' est un grand philosophe ! Et j' aime le roman que vous m' avez conté. Le Comédien Bouffon, au lutin. c' est le plus beau de tous, il n' est pas dégoûté ! au bourgeois, en lui montrant le groupe des danseuses. voulez-vous voir aussi nos nymphes bocagères et le choeur bondissant de nos danses légères ? Vous avouerez qu' auprès de vous Vestris marchait ! aux danseuses, avec l' intonation consacrée. que la fête commence ! aux musiciens de l' orchestre. hé ! Messieurs de l' archet ! Ce petit monde-là n' attend qu' une cadence ; p147 au bourgeois et au public. car pour vous réjouir tout cela chante et danse. Nous possédons au moins soixante-treize Ellsler. Le Bourgeois. Soixante-treize ! Le Comédien Bouffon. Au moins ! Vous les verrez en l' air. Le Bourgeois. Devant mes yeux charmés quand vont-elles s' ébattre ? Le Comédien Bouffon. Demain ! En attendant, en voici toujours quatre ! Le Bourgeois. Voyons. les danseuses exécutent un pas éblouissant de délire et de " réalisme. " Le Bourgeois, au comédien bouffon. sac à papier ! Je crois qu' une Péri, à vouloir devancer leurs ailes, eût péri ! C' est divin ! Fougue ardente et grâce printanière ! à Pierrot. mais que faisiez-vous donc à la saison dernière, mon ami ? Tâchiez-vous d' instruire en badinant ? p148 Pierrot exprime qu' il n' a jamais songé à cela. ce que nous faisions, dit-il, nous dansions. Le Bourgeois. J' en suis bien aise ! Eh bien, chantez donc, maintenant ! Le Comédien Bouffon. Demandez, faites-vous servir ! Musette ou lyre ! Romance tendre ou bien séguidille en délire ! La ballade allemande ou les airs espagnols, à votre choix ! montrant le lutin. voilà le nid des rossignols ! le bourgeois emprunte à son tour le langage de la mimique, et exprime que, comme toujours, il sera fort heureux de se contenter avec ce qu' on lui donnera. chanson : Le Lutin. C' est ici que l' on oublie la pâle mélancolie : nous nous appelons folie, c' est ici qu' on rit encor ! Accueillez nos babioles, laissez nos danses frivoles p149 éveiller les chansons folles avec leurs clochettes d' or ! Le Comédien Bouffon. Ah ! Souriez-nous ! Le cuivre n' empêchera pas de suivre notre chant de bonheur ivre ! Nos habits sont tout luisants ; suivant la façon commune, nos poëtes sans fortune, rêvent au clair de la lune, nos danseuses ont seize ans ! tous les personnages et funambules forment des groupes autour desquels court une danse ivre de joie. La farce est jouée. OCCIDENTALES p150 occidentale 1 ère " l' ombre d' éric " : si limayrac devenait fleur, il boirait les pleurs de l' aurore, et, penché sur le sein de flore, il renaîtrait à ce doux pleur. Son faux col serait sa corolle, et d' un lys aurait la couleur ; j' en ferais des bouquets à rolle, si limayrac devenait fleur. p151 Si limayrac devenait fleur, ducuing pourrait, à la chaumière, l' attacher à sa boutonnière et s' en faire une croix d' honneur. Sur les coteaux et dans les landes, enivré d' un rêve enchanteur, buloz en ferait des guirlandes, si limayrac devenait fleur. Si limayrac devenait fleur, j' en ornerais, près d' une haie, la houlette d' arsène houssaye : je l' arracherais sans douleur. à côté d' une cucurbite, je le cueillerais en l' honneur de l' éditeur Jules Labitte, si limayrac devenait fleur. Si limayrac devenait fleur, je le mettrais dedans un vase, et quelquefois avec extase je l' aplatirais sur mon coeur, p152 séduit par son pistil attique, peut-être un jeune parfumeur nous en ferait de l' huile antique, si limayrac devenait fleur. Hélas ! Limayrac n' est pas fleur et ne peut de parfums de menthe enivrer un corset d' amante ni l' habit noir d' un rédacteur. On ne peut faire de pommade avec son faux col séducteur : jetons au feu cette ballade, hélas ! Limayrac n' est pas fleur ! novembre 1845 : p153 occidentale 2 e " le mirecourt " : un jour Dumas passait : les divers gens de lettres devant son gousset plein s' inclinaient à deux mètres, en murmurant : " ils sont trop verts ! " un mirecourt soudain, fait comme un vilain masque, fendit la foule, prit son twine par la basque, et lui fit cette scie en vers : " Alexandre Dumas, compresse de la presse, emplâtre universel posé sur sa détresse, moxa qu' elle se met partout, écoute-moi, pacha de ces maquets sans nombre, ombre de Scudéry, qui de gigogne est l' ombre, tu n' es qu' un pitre et qu' un berthoud ! p154 " tu gâtes le papier de quatre lamartines. Comme un féval trop plein tu répands tes tartines sur Carpentras et Draguignan ; ta machine à vapeur fait marcher trois cents plumes et tu fais un gâchis en trente-deux volumes des mémoires de d' Artagnan. " mais ton jour vient. Il faut dans le siècle qui tombe, que le premier-Paris sous lui creuse ta tombe ! Dieu te garde un carcan de bois dans la démocratie, un journal de dentiste, dans les entre-filets du globe, et dans l' artiste, feuille qui paraît quelquefois ! " porcher te dira : zut ! Dans le format du times tes vieux ours écriront les noms de tes victimes ; tu les entendras te crier : mort et damnation ! Et te traiter de cancre, tous ces foetus caducs, ces vieux ours teints de l' encre qui n' est plus dans ton encrier ! p155 " ceci t' arrivera, yacoub, sans que chambolle, solar ni girardin te soldent une obole sur le dernier trimestre échu ; lors même que Dumas, ainsi qu' abdolonyme, vieux et plantant ses choux, prendrait le pseudonyme de falempin ou barbanchu ! " Dumas avait un jonc en bois de sycomore, et près de lui Gautier, qui sur la tête more fait cinq cent vingt pour son écot : docile au mirecourt, il lui laissa tout dire, pencha son front rêveur, puis avec un sourire fit : " as-tu déjeuné, Jacquot ? " octobre 1846 : p156 occidentale 3 e " v... le baigneur " : v... tout plein d' insolence se balance aussi ventru qu' un tonneau, au-dessus d' un bain de siège, ô barège, plein jusqu' au bord de ton eau ! Et le flot, comme une nonne qu' on chiffonne, sous le profil reflété de ce sultan ridicule se recule, se recule épouvanté. p157 Chaque fois que la courroie, qui se ploie, passe à fleur d' eau dans son vol, on voit de l' eau qui s' agite sortir vite son pied bot et son faux col. Reste ici caché, demeure ! Dans une heure, ô spectacle saugrenu ! Comme actéon le profane vit diane, tu verras v... tout nu ! On voit tout ce que calfate la cravate, et son regard libertin appelle comme remède à son aide Héloïse Florentin ! p158 Mais voyez le sybarite ! Il hésite à finir ses doux ébats ; toujours v... se balance en silence, et va murmurant tout bas : " ah ! Si j' étais en décembre à la chambre, j' étonnerais l' univers, et je pourrais de mon ombre faire nombre à côté de Monsieur Thiers ! " j' obtiendrais une recette grassouillette pour avoir bien ânonné, et la sinécure molle, qui console des rigueurs de l' abonné ! p159 " je pourrais sur mon pupitre faire, en pitre, le bruit traditionnel, et, commençant une autre ère, ne plus traire le constitutionnel ! " ainsi se parle en monarque et s' embarque dans un rêve délirant, cet ancien apothicaire, qui sut faire éclore le juif errant ! et cependant des coulisses ses complices vont tous prenant le chemin. Voici leur troupe frivole qui s' envole, cigare aux dents, stick en main ! p160 En passant chacun s' étonne et chantonne, et lui dit sur l' air du tra : " oh ! La vilaine chenille qui s' habille si tard un soir d' opéra ! " avril 1846 : p161 occidentale 4 e " la tristesse d' Oscar " : jadis le bel Oscar, ce rival de Lauzun, du temps que son habit vert pomme était dans un état difficile à décrire, et qu' enfin ses souliers, vainqueurs du pantalon, laissant à chaque pas des morceaux de talon, poussaient de grands éclats de rire ; du temps que son coachman, pâle comme un navet, se recourbait en plis tortueux, et n' avait plus de collet d' aucune sorte, aucun collet, pas même un collet né révoil, et que son vieux chapeau, tout dépourvu de poil, prenait des tons de colle-forte ; p162 ô misère ! Du temps que, tournant au lasting, son pantalon, pareil aux tableaux de drolling, avait ce vernis dont tu lustres le gilet fabuleux de fontbonne et son frac, le bel Oscar disait à Paulin Limayrac, publiciste âgé de deux lustres : " dieux ! Que ne suis-je assis dans le palais-bourbon ! Quand pourrai-je appeler Ledru-Rollin : mon bon ! Et dire en voyant Buloz : qu' est-ce ? Et puis n' entendre plus dans quelque affreux recoin ce monstre me crier : tu n' iras pas plus loin ! Quand je veux passer à la caisse. " ah ! Paulin, si j' avais de quoi payer le cens, je connaîtrais aussi ces billets de cinq cents qui sont les pommes de nos èves, j' aurais le rameau d' or qui dompte les tailleurs, et je verrais enfin des chemises ailleurs que parmi l' azur de mes rêves ! p163 " oui ! Je ferais remettre un verre à mon lorgnon ! Paulin, j' échangerais ma panne et mon guignon contre l' aisance fantastique du baron de Rothschild, et, gagnant à ce troc, je peignerais alors mes moustaches en croc et j' y mettrais du cosmétique ! " je dînerais chez Douix ! J' aurais des gants serins pour poser au balcon des théâtres forains, et, profitant de son extase, j' abreuverais de luxe et de verres de rhum une divinité, reine des délass-com, de Montmartre ou du petit-laze ! " ainsi parlait Oscar, l' âme et les sens aigris, du temps qu' il arborait ces vastes chapeaux gris empruntés à d' anciens fumistes, et que, plein d' amertume, il nettoyait ses gants avec ces procédés beaux, mais extravagants, qui sont la gloire des chimistes. p164 Il parlait, et ses yeux imitaient des poignards. Aujourd' hui, grâce aux voix de cinq cents montagnards, le voilà sorti de l' ornière et Bignan le célèbre en d' officiels chants ; c' est la rosette rouge et non la fleur des champs qui fleurit à sa boutonnière. Il rayonne, il est mis comme un notaire en deuil. Et cependant toujours parmi l' or de son oeil brille une perle lacrymale ; il erre, les regards cloués sur les frontons, triste comme un bonnet, ou comme des croûtons de pain, à l' école normale ! Quel rêve peut troubler ce moderne Samson, qui sur le nez des siens pose, comme l' ourson, des discours carrés par la base, qui porte ses atours sur lui, comme Bias, et qui, dans les divers patois charabias, éclipse charamaule et baze ? p165 Ah ! Quelque fiel toujours gâte notre hydromel ! Oui, quelque chose encore attriste ce Brummel qui, mettant chaque amour en cage, effaçait les exploits du chevalier d' éon ! Voilà ce qui l' agace : hier à l' odéon un voyou l' a pris pour bocage ! juin 1848 : p166 occidentale 5 e " le flan dans l' odéon " : avant que la brise adultère qui fait le charme des hivers, n' émaille de recueils de vers les parapets du quai Voltaire ; avant que Chaumier Siméon n' ait publié ses hexamètres, allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Des journaux qui mettent leur liste dans l' annuaire officiel, il n' en est pas qui sous le ciel soit plus mordoré que l' artiste. p167 messieurs Arthur, Jule et Léon en sont les rédacteurs champêtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Il n' est pas de revue alpestre, pas de recueil ni de journal, soit chez Bertin ou Jubinal, où viennent, vers la saint-Sylvestre, plus de ces chevaliers d' éon moitié lorettes, moitié reîtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Nulle part, dans le ciel sans brise, les jeunes gens au coeur de feu ne regardent d' un oeil plus bleu la lune changer de chemise. Ainsi la voyait Actéon faire la planche sous les hêtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! p168 De l' artiste la grande actrice fut Asphodèle Carabas, Carabas, qu' avec son cabas Buloz guignait pour rédactrice. Hélas ! Changeant caméléon, l' artiste lui tourne les guêtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Un étranger vint à l' artiste, jeune, avec un air ahuri. était-ce un du charivari, du furet, du feuilletoniste ? était-il le Timoléon des saint-almes et des virmaîtres... ? Allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! On ne savait. L' ange Asphodèle fit avec lui deux mille vers. Les vermots et les mantz divers derrière eux tenaient la chandelle. p169 Ils jouaient de l' accordéon pour mieux accompagner ces mètres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! La lune était à la fin nue, et ses rayons, doux aux rimeurs, parmi le gaz des allumeurs découpaient en blanc sur la nue les chapiteaux du panthéon pareils à de grands baromètres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Mais contre Asphodèle rageuses, des bas-bleus, confits par gannal, dans le salon vert du journal dansaient des polkas orageuses. Les élèves de l' orphéon leur chantaient les boeufs aux fenêtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! p170 On voit dormir au nid la caille qu' un vautour fauve lorgne en bas : telle s' endormait Carabas. Le jeune homme au lorgnon d' écaille, c' était le doux Napoléon citrouillard, l' un de nos vieux maîtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Voici bien une autre guitare ! Citrouillard, ce dandy sans foi, la fit un jour, de par le roi, rédactrice du tintamarre ! elle y traduit Anacréon en vers de quatre centimètres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! septembre 1846 : p171 occidentale 6 e " l' odéon " : le mur lui-même semble enrhumé du cerveau. Bocage a passé là. L' odéon, noir caveau, dans ses vastes dodécaèdres voit verdoyer la mousse. Aux fentes des pignons pourrissent les lichens et les grands champignons bien plus robustes que des cèdres. Tout est désert. Mais non, suspendu, sans clocher, le grand nez de Lucas fend l' air comme un clocher. Trop passionné pour Racine, un pompier, dont le dos servait de point d' appui à ce nez immoral, sans doute comme lui dans le sol avait pris racine. p172 Ah ! Dit Mauzin touché de pareilles vertus, poëte, pour calmer ces affreux hiatus dont eût rougi même un cipaye, et pour te voir tordu par ce rire usité chez les hommes qu' afflige une gibbosité, dis, que veux-tu que je te paye ? Que faut-il pour te voir plus gai que Limayrac ? Veux-tu que je t' apporte une cruche de rack ? Dis, que te faut-il pour que rie ta prunelle d' azur, pareille à des saphirs, et pour voir tes cheveux s' envoler aux zéphyrs comme les crins de Vacquerie ! Qui pourrait dissiper ton noir abattement ? Te faut-il les gants bleus de monsieur nettement, ou ce chapeau qui vient de Tarbe, le chapeau d' Almanzor, cet homme si barbu, qu' un barbier peut à peine, à moins d' avoir trop bu, en quatre ans lui faire la barbe ! p173 Pour sourire veux-tu le casque du pompier, plus brillant qu' un bonbon plié dans son papier ou que l' argent d' une timbale ? Que veux-tu, rack, gants, feutre ou casque fait au tour ? - hélas ! Vieux, dit Lucas, dit l' homme au nez d' autour, il me faudrait une autre balle ! juin 1848 : p174 occidentale 7 e " bonjour, Monsieur Courbet ! " en octobre dernier j' errais dans la campagne. Jugez l' impression que je dus en avoir : telle qu' une négresse âgée avec son pagne, ce jour-là la nature était horrible à voir. Vainement fleurissaient le myrte et l' hyacinthe ; car au ciel, écrasant les astres rabougris, le profil de Grassot et le nez d' Hyacinthe se dessinaient partout dans les nuages gris. Des bâillements affreux défiguraient les antres, et les saules montraient, pareils à des tritons, tant de gibbosités, de goîtres et de ventres, que je les prenais tous pour d' anciens barytons. p175 Les fleurs de la prairie, espoir des herboristes ! - car ce siècle sans foi ne veut plus qu' acheter, - semblables aux tableaux des gens trop coloristes, arboraient des tons crus de pains à cacheter. Et, comme un paysage arrangé pour des kurdes, les ormes se montraient en bonnets d' hospodar : c' étaient dans les ruisseaux des murmures absurdes, et l' on eût dit les rocs esquissés par Nadar ! Moi, saisi de douleur, je m' écriai : " Cybèle ! Ouvrière qui fais la farine et le vin ! Toi que j' ai vue hier si puissante et si belle, qui t' a tordue ainsi, nourrice au flanc divin ? " et je disais : " ô nuit qui rafraîchis les ondes, aurores, clairs rayons, astres purs dont le cours vivifiait son coeur et ses lèvres fécondes, étoiles et soleils, venez à mon secours ! " p176 la déesse, entendant que je criais à l' aide, fut touchée, et voici comme elle me parla : " ami, si tu me vois à ce point triste et laide, c' est que Monsieur Courbet vient de passer par là ! " et le sombre feuillage évidé comme un cintre, les gazons, le rameau qu' un fruit pansu courbait, chantaient : " bonjour, Monsieur Courbet le maître peintre ! Monsieur Courbet, salut ! Bonjour, Monsieur Courbet ! " et les saules bossus, plus mornes et plus graves que feu les écrivains du journal de trévoux, chantaient en choeur avec des gestes de burgraves : " bonjour, Monsieur Courbet ! Comment vous portez-vous ? " une voix au lointain, de joie et d' orgueil pleine, faisait pleurer le cerf, ce paisible animal, et répondait, mêlée aux brises de la plaine : " merci ! Bien le bonjour, cela ne va pas mal. " p177 tournant de ce côté mes yeux, -en diligence, je vis à l' horizon ce groupe essentiel : Courbet qui remontait dans une diligence, et sa barbe pointue escaladant le ciel ! De mes odes plus tard ayant grossi les listes, et sur nos hélicons vivant en zingaro, j' ai composé ces vers, assez peu réalistes, pour un petit journal appelé figaro. c' est la feuille ingénue où Monsieur De Suttières, arborant sans vergogne un faux nez en corail, par son style auvergnat charme les culottières, et même porte ombrage à Ponson Du Terrail ! octobre 1855 : p178 occidentale 8 e " Nadar " : les soirs qu' au vaudeville, en ce moment sauvé, on donne une première représentation ; quand le gaz relevé couvre tout de lumière ; et, pour mieux éblouir de feux les vils troupeaux aux faces inconnues, quand, les littérateurs déposant leurs chapeaux, on voit leurs têtes nues ; chez tous ces rois à qui la notoriété enseigne ses allures, oh ! Quel spectacle étrange en sa variété offrent les chevelures ! p179 Les unes ont l' aspect de l' ébène ; voici les châtaines, les fauves, et les beaux fronts de neige, et l' on remarque aussi le bataillon des chauves. C' est le brun Lherminier, Sasonoff et Murger, et Lemer, doux lévite. Leurs cheveux peuvent dire en choeur avec Burger : " hurrah ! Les morts vont vite ! " Louis Boyer, qui prit plus d' une alaciel à plus d' un roi de garbe, dissimule son nez, organe essentiel, sous de grands flots de barbe. Son visage pourtant n' est pas seul envahi comme celui d' un serbe, et de goy, dont les mots ont un parfum d' aï, n' est pas non plus imberbe ! p180 Car le temps, qui sourit de se voir encensé par ceux dont il se joue, met, comme un lierre épars, ce feuillage insensé autour de notre joue ! Louis Lurine, habile à bien lancer les dards, en a les tempes bleues. Asselineau pourrait fournir des étendards aux pachas à trois queues. Méry, chêne au milieu d' arbustes rabougris, a vaincu les épreuves ; il est majestueux et fort sous son poil gris comme les dieux des fleuves. Dumas qui pourrait seul, Phébus éthiopien, chanter la sage Hélène, abrite des éclairs son crâne olympien sous des touffes de laine ; p181 Mirecourt dans son ombre, antre de noirs projets, tente de noyer Planche, et René Lordereau dans ses boucles de jais garde une mèche blanche. Villemessant, mêlé, comme les vieux railleurs, de faune et de satyre, se coiffe en brosse. Et puis j' en passe, et des meilleurs ! Mais qui pourrait tout dire ? Théo, roi de l' azur où la muse le suit, amant de la chimère, en secouant sa tête, à l' entour fait la nuit, comme un héros d' Homère, et Barrière qui va cherchant la vérité sans songer à sa gloire, montre pleins d' ouragans des yeux d' aigle irrité sous une forêt noire. p182 à côté d' eux on voit les blonds : c' est Dumas fils, dont l' ample toison frise, c' est Gaiffe, dont la joue est neige, ivoire et lys, et la lèvre cerise. C' est Castille aux anneaux crêpés ; ses yeux ont lui pour quelque étrange rêve, et son chef lumineux brille comme celui de notre grand' mère ève. Voillemot resplendit comme un jeune Apollon. Fabuleux météore, sa tête radieuse au milieu d' un salon fait l' effet d' une aurore. Banville montre un front qui n' a rien de commun. à tort il l' accompagne de trois crins hérissés avec fureur, comme un savetier de campagne. p183 Arsène Houssaye, à qui souvent, le coeur troublé, rêvent les jeunes filles, a des cheveux pareils à ceux des champs de blé tombant sous les faucilles. Ils sont d' or pâle ; ceux du poëte nouveau qui, dans des vers bizarres, a nommé le public : " bête à tête de veau, " sont jaunes, fins et rares. La Madelène est rose, et Marchal est vermeil d' une façon hardie, mais Nadar sur son front aux comètes pareil arbore l' incendie ! décembre 1856 : p184 occidentale 9 e " reprise de la dame " : mourir de la poitrine quand j' ai ces bras de lys, la lèvre purpurine, les cheveux de maïs et cette gorge rose, ah ! La vilaine chose ! Quel poëte morose est donc ce Dumas fils ! p185 Je fuis, pauvre colombe, le zéphyr accablant, je m' incline et je tombe comme un roseau tremblant, car, j' en ai fait le pacte, il faut qu' en femme exacte, au bout du cinquième acte j' expire en peignoir blanc ! Pourtant, j' aime une vie qu' un immortel trésor poétise, ravie, dans un si beau décor ; j' aime pour mes extases les feux des chrysoprases, les rubis, les topazes, les tas d' argent et d' or ! Paris est une ville où mille voyageurs cherchent au vaudeville de pudiques rougeurs, p186 où toute jeune fille aux façons de torpille peut avoir ce qui brille aux vitres des changeurs ! J' aime cette lumière qui, des lustres fleuris, tombe aux soirs de première sur ma poudre de riz, quand, aux loges de face, ma petite grimace, malgré leur pose, efface cerisette et souris. J' aime qu' en ma fournaise un lingot fonde entier, et que, pour me rendre aise, avec un luxe altier qui ne soit pas un mythe, franchissant la limite, p187 plus d' un caissier imite Grellet et Carpentier ! J' aime que le vieux comte soit réduit aux abois en refaisant le compte des perles que je bois, enfin, cela m' allèche de sentir ma calèche voler comme une flèche par les détours du bois ! J' aime que l' on me bouge un grand miroir princier, pour me poser ce rouge qui plaît à mon boursier, tandis que ma compagne, brune fille d' Espagne, sur l' orgue m' accompagne des chansons de Darcier ! Mais surtout, quand, dès l' aube, s' éloigne mon sous-chef p188 natif d' Arcis sur Aube, renvoyé d' un ton bref, dans ma main conquérante j' aime à tenir quarante nouveaux coupons de rente, et du papier Joseph ! janvier 1857 : p189 occidentale 10 e " marchands de crayons " : Rose pleurait : un bon jeune homme voulut la consoler un brin. - " ah ! De quelque nom qu' on vous nomme, dit-elle, vous allez voir comme j' ai raison d' avoir du chagrin ! " pour Meaux, ayant plié ma tente, en avril dernier je partis. J' allais hériter de ma tante, dont la dépouille aujourd' hui tente une foule de bons partis. p190 " mais ce n' est pas dans la province que resplendit mon firmament : c' est ici que loge mon prince, l' homme pour qui mon coeur se pince, mon Arthur, mon tout, mon amant ! " loin de lui mon âme est funèbre ; à sa voix qui me fait rêver j' étais docile comme un zèbre ! C' est un individu célèbre : où pourrai-je le retrouver ? " car en vain mon regard se dresse ! Comme Arthur ne m' a pas écrit, j' ignore en tout point son adresse. Comment donc faire avec adresse ce que mon désir me prescrit ? " ô tristesse ! Jusqu' à la lie je te savoure et je te bois. Sa rue, hélas ! Est démolie : je vois avec mélancolie que l' on y pose un mur de bois ! " p191 " -ne pleurez pas, mademoiselle, dit le bon jeune homme éperdu à Rose, en se penchant vers elle ; vous allez voir avec quel zèle nous chercherons l' Arthur perdu ! " puisqu' il s' agit d' un homme illustre, venez au bal de l' opéra. Vous le trouverez sous le lustre appuyé sur quelque balustre ! Pour l' entrée, on vous la paiera. " les voici tous deux à la fête, dans cet endroit, prestigieux depuis les tapis jusqu' au faîte, où la réunion est faite de ce que Paris a de mieux. Tout est couleur, lumière, flamme, et l' on s' étouffe à trépasser. Le bon jeune homme dit : -" madame, cherchez bien l' ami de votre âme parmi les gens qui vont passer ! p192 " a-t-il quelque prééminence sur l' élite de ces lions du report et de la finance, chez qui la moindre lieutenance vaut au moins quinze millions ? " voici le maître de Marseille, Lireux, Solar grave et pensif, Millaud, à qui Phébus conseille la bienfaisance, et qui s' éveille dans une maison d' or massif ! " puis voici la cohorte insigne des artistes, cerveaux en fleur ; Hamon, gracieux comme un cygne, Galimard qui cherche la ligne, Préault, qui trouve la couleur ! " puis Masson, fort de ses magies, et Couture, épris des hasards : tous deux à travers les orgies ont vu passer, de sang rougies, les ombres pâles des Césars. p193 " voici Millet, voici Christophe, et tous les fils de Phidias, et Chenavard, ce philosophe, aveuglé par un bout d' étoffe que chiffonne en causant Diaz. " voici des acteurs, Hyacinthe, Fréderick, Fechter ; admirons Grassot, qu' on abreuve d' absinthe, et Gueymard, qui dans cette enceinte assourdit la voix des clairons ! " puis voici les porteurs de lyre, les meilleurs Homères du jour, ceux que vers son calvaire attire encore le double martyre fait de poésie et d' amour ! " voici Musset, dieu de la ville, et Dupont maître de son pré, et Sainte-Beuve et Théophile, chanteur pour qui la muse file des jours tissus d' un fil pourpré. p194 " voici Bouilhet, que tu conseilles, naïade antique au front de lys, Philoxène, amant de merveilles, qui, tout enfant, vit les abeilles baiser les lèvres de Myrtis. " puis, dans ce torrent qui s' épanche, voici les frères De Goncourt ; Mirecourt acharné sur Planche, et Monselet à la main blanche vers qui la renommée accourt. " orgueil des nouvelles déesses, voici les trois frères Lévy, tous si ruisselants de richesses que les banquiers et les duchesses les accostent d' un air ravi. " connais-tu l' homme plein d' audace devant ces hardis triumvirs, qui les regarde face à face, et dont la jeune presse efface l' ancien blason des Elzévirs ? p195 " c' est un fils d' Apollon et d' ève, le typographe Malassis, que tout bas invoque sans trêve le poëte inédit qui rêve, triste, et sur une malle assis. " voici Vitu, chez qui s' allie à l' esprit, l' or d' un podesta ; Fauchery, venu d' Australie avec cette douce folie que de Bohême il emporta ; " puis Lherminier des Amériques ! Murger, aux pompons éclatants, vide tous ses écrins féeriques. Gozlan jure que les lyriques dureront au plus cinquante ans ! " ô soeur de l' aube orientale, regardez bien tous ces héros ! Car ils sont le luxe qu' étale notre immortelle capitale : après eux tout n' est que zéros. " p196 il dit. La malheureuse fille, ignorante de son destin et rapide comme une anguille, vers le flot confus qui fourmille leva ses deux pieds de satin. Sa vue à travers une houle plongea dans les rangs espacés des gens fameux ; puis dans la foule elle tomba, lys que l' on foule ! ... - ces timbaliers étaient passés. " -mais, hasarda tout bas son guide alors qu' elle reprit ses sens, quel peut donc être, enfant candide, l' homme célèbre, mais perfide, qui n' est pas parmi ces passants ? " il n' est pas peintre ? C' est étrange. Alors, quel succès est le sien ? Il n' est donc pas, non plus, mon ange, poëte, ou bien agent de change ? Ni boursier ? Ni musicien ? " p197 " -si, répondit-elle, il se pique d' être un merveilleux baryton, et, malgré son joli physique, il fait souvent de la musique avec son cornet à piston ! " son bonnet brille comme un phare sur son costume officiel, lorsque, aux éclats de sa fanfare, le moineau franc tremble et s' effare et s' enfuit vers l' azur du ciel ! " il aimait à faire tapage par les beaux jours pleins de rayons, assis en vêtement de page sur le sommet d' un équipage, derrière un marchand de crayons ! " que de fois j' ai voulu les suivre, mêlant mon coeur à l' instrument qui répand les notes de cuivre, comme la gargouille et la guivre se mêlent au noir monument ! p198 " car leurs coussins étaient deux trônes, quand mon Arthur sonnait du cor près de Mangin en galons jaunes, qui sent des plumets de deux aunes frissonner sur son casque d' or ! " janvier 1857 : p199 occidentale 11 e " nommons couture ! " : puisque, hormis Couture, les professeurs qui font de la peinture sont des farceurs ; puisque ce dogmatiste mystérieux reste le seul artiste bien sérieux ; p200 puisque seuls les gens pingres ont le dessein d' admirer encore Ingres et son dessin ; puisque tout ce qui cause dit que la croix fut offerte sans cause à Delacroix ; puisque toute la Souabe sait que Decamps n' a jamais vu d' arabe ni peint de camps ; puisque, même au bosphore, chacun saura que Fromentin ignore le Sahara ; p201 puisque, sous les étoiles, l' univers n' est pas encombré des toiles que fait Vernet ; puisque l' homme féroce nommé Troyon ne connaît ni la brosse ni le crayon ; puisque dans nul ouvrage Rosa Bonheur ne rend le labourage avec bonheur ; puisqu' on doit sans alarme croiser le fer contre tous ceux que charme Ary Scheffer ; p202 puisqu' en vain les osages, ont par lazzi loué les paysages de Palizzi ; puisque, sans argutie, on peut nier l' exacte minutie de Meissonier puisqu' à moins qu' on soit ivre de très-bon vin, on ne saurait pas vivre près d' un Bonvin ; puisque l' on ne réserve ni Daumier, ni l' étincelante verve de Gavarni ; p203 puisqu' il faut les astuces d' un Esclavon pour célébrer les russes d' Adolphe Yvon ; foin des gens qui travaillent pour nous berner ! Que tous les peintres aillent se promener ! Puisque seul il s' excepte avec grand sens, ah ! Que Couture accepte tout notre encens ! Que lui seul soit Apelle ! Que Camoëns ressuscité l' appelle aussi Rubens ! p204 Qu' il parle à ses apôtres ! En iroquois ! On ira dire aux autres de rester cois ! Pose ton manteau sombre sur ce qu' ils font ; couvre-les de ton ombre, oubli profond ! Et poursuis comme Oreste, fatalité, ce choeur dont rien ne reste, Couture ôté ! janvier 1857 : p205 occidentale 12 e " le critique en mal d' enfant " : ce critique célèbre est mort en mal d' enfant. Quel critique ! Il était fort comme un éléphant, vif et souple comme une anguille. S' il étirait un peu ses membres avec soin il enjambait la mer, et savait au besoin passer par le trou d' une aiguille. p206 Au spectacle c' était charmant. Comme il jasait ! l' article Fréderick, l' article Déjazet pour lui ne gardaient pas d' arcanes. Quant à ce qu' on appelle en ce temps-ci : " des mots ", il en laissait toujours au milieu des marmots sept ou huit au bureau des cannes. Il avait de l' esprit comme Jules Janin et comme Beaumarchais ; le sourcil léonin de ce Jupiter de la rampe faisait tout tressaillir, Achilles, arlequins et gilles ; devant lui ces porte-brodequins étaient comme le ver qui rampe. Ce n' était qu' or et pourpre à tous ses dévidoirs. Des myrtes qu' il avait cueillis dans les boudoirs on eût chargé vingt dromadaires, et certe, il s' en fallait peu qu' il ne mît à bas la presse, la patrie et même les débats par ses succès hebdomadaires. p207 On disait : " Prémaray, ce divin bijoutier, a pourtant le ciseau moins agile, et Gautier la touche moins fine et moins grasse ; Saint-Victor et Méry, coloristes vermeils, ne peignent pas si bien les cheveux des soleils : Janin lui-même a moins de grâce. " il n' était pas heureux pourtant. Devant son feu où parfois en silence il voyait d' un oeil bleu mourir en cendre un demi-stère, des spectres noirs, sortis du fond de l' encrier, le talonnaient. C' est bien le cas de s' écrier ici : " quel est donc ce mystère ? " ou bien il était triste en même temps que gai, mêlant de profundis avec ma mie, ô gué ! telle en ces paysages qu' orne une blanche fontaine aux paillettes d' argent, la lune astre des nuits, folâtre mais changeant, montre ensemble et cache une corne. p208 Tel vous pouvez le voir gravé par Henriquel ; et voici le fin mot : le malheur pour lequel, poussant des plaintes étouffées, il laissait tant languir son âme en désarroi, c' était de n' avoir pas d' enfants, comme ce roi qu' on voit dans les contes de fées. Parfois contemplant seul, le front chargé d' ennuis, les clous de diamants sur le plafond des nuits, il invoquait les muses, l' une ou l' autre, et leur disait : " érato, mon trésor ! Thalie ! ô Melpomène à la chaussure d' or ! " il disait à la lune : " ô lune ! " " ne m' inspirerez-vous aucun ouvrage ? Rien ? Quoi ! Pas même un nouveau système aérien ? Un livre sur l' architecture ? Un vaudeville, grand de toute ma hauteur ? Ne deviendrai-je point ce qu' on nomme un auteur dans les cabinets de lecture ? p209 " oui, la gloire est à moi, j' ai su m' en emparer, et, ne produisant rien, je puis me comparer aux filles qu' on marie honnêtes ; je reste magnifique autant que paresseux, oui, mais ne pouvoir être à mon tour un de ceux qui montrent les marionnettes ! " ni ce Lesage, hélas ! Ni cet abbé Prévost ! Ni ce vieux Poquelin sur qui rien ne prévaut ! Ni ce Ronsard, ni ce Malherbe ! Danser toujours, pareil à Madame Saqui ! Sachez-le donc, ô lune, ô muses, c' est ça qui me fait verdir comme de l' herbe ! " oh ! Que ne puis-je, enflant cette bouche, hardi, hurler ces drames noirs que signe Bouchardy, ou bien par un grand élan d' aile, faire enfin, n' étant plus un eunuque au sérail, des romans comme ceux de Ponson Du Terrail ou du ténébreux La Landelle ! " p210 il le faut, tôt ou tard un dénoûment a lieu. Or, la nymphe d' une eau thermale, ou quelque dieu mettant le nez à la fenêtre, voulut prendre en pitié l' illustre paria. Notre homme devint gros, et chacun s' écria : " quelque chose de fort va naître. " lui se tordait avec mille contorsions de gésine. ébloui par les proportions énormes de sa masse abrupte, le prenant pour un mont, Préault disait : " oh ! ça c' est Pélion, ou bien son camarade Ossa : allez-vous-en, que je le sculpte ! " et l' attente dura dix ans. Les médisants, comme un choeur de vieillards, répétèrent dix ans à la foule, en s' approchant d' elle : " tu prépares ton clair lorgnon, mais vainement. Va plutôt voir guignol que cet événement : le jeu n' en vaut pas la chandelle ! " p211 enfin, pour accoucher le moderne Pança, on prit tout bonnement une épingle : on pensa le vider comme un oeuf d' autruche. Il ne sortit pas même, ô rage ! Une souris de ce ventre dont l' orbe excita nos souris : le critique était en baudruche ! janvier 1857 : RONDEAUX p212 poème " rolle n' est plus vertueux " : que l' aurore ait à son corsage cent mille fleurs pour entourage et teigne de rose le ciel, Rolle dort comme un immortel, sans s' inquiéter davantage. Mais que, sur sa lointaine plage, l' odéon donne un grand ouvrage, Rolle s' y rend, plus solennel que l' aurore. p213 Ce facétieux personnage, dont, par un heureux assemblage, le patois traditionnel plaît au constitutionnel, aime mieux voir lever bocage que l' aurore. janvier 1846 : poème " Mademoiselle Page " : Page blanche, allons, étincèle ! Car, ce rondeau, je le cisèle pour la reine de la chanson, qui rit du céleste enfançon et doucement vous le musèle. p214 Zéphire l' évente avec zèle, et, pour ne pas vivre sans elle, titania donnerait son page. Le bataillon de la Moselle à sa démarche de gazelle eût tout entier payé rançon. Cette reine sans écusson, c' est Cypris, ou Mademoiselle Page. août 1858 : p215 poème " Arsène " : où sait-on mieux s' égarer deux, parmi les myrtes verts, qu' aux rives de la Seine ? Séduit un jour par l' enfant ennemi, Arsène, hélas ! Pour lui quitta la saine littérature, et l' art en a gémi. Trop attiré par les jeux de la scène, il soupira pour les yeux de Climène, comme un tircis en veste de Lami-Housset. Oh ! Que de fois, oeil morne et front blêmi, il cherche, auprès de la claire fontaine, sous quels buissons amour s' est endormi ! Houlette en main, souriante à demi, plus d' une encor fait voir au blond Arsène où c' est. juillet 1849 : p216 poème " Madame Keller " : quel air limpide et quel rayon de flamme a fait ce corps plus beau qu' une belle âme ! Plus patient que les doigts du sommeil, quel blond génie avec son doigt vermeil de cette neige a su faire une trame ? Ses dents pourraient couper comme une lame les dents du tigre et de l' hippopotame, et son col fier à des lys est pareil. Quel air ! Ovide seul, dans un épithalame, eût pu monter la timide réclame à la hauteur de ce corps de soleil ; Junon, Pallas, Vénus au bel orteil, même Betti, le cèdent à Madame Keller. janvier 1846 : p217 poème " adieu, paniers " : lyre d' argent, gagne-pain trop précaire, dont les chansons n' ont qu' un maigre salaire, je vous renie et je vous dis adieu. Mieux vaut cent fois jeter nos vers au feu et fuir bien loin ce métier de galère. En vain, ma lyre, à tous vous saviez plaire ; vous déplaisez à ce folliculaire de qui s' enflamme et gronde pour un jeu l' ire. Vous n' avez pas, hélas ! De caudataire. Vous n' enseignez au fond d' aucune chaire le japonais, le sanscrit et l' hébreu. Cédez, ma mie, à ce critique en feu dont les arrêts ne peuvent pas se faire lire. novembre 1845 : p218 poème " à Désirée Rondeau " : rondeau charmant, où ma rime dorée vient célébrer une femme adorée, dis ses attraits dont s' affole chacun, et ses cheveux pleins d' un si doux parfum, qu' eût enviés la Grèce au temps de Rhée. Dis les amours qui forment sa chambrée ; et dis surtout à notre muse ambrée que son éloge aurait mieux valu qu' un rondeau ! Dis qu' en son nid, si cher à Cythérée, notre misère est souvent préférée au sac d' écus d' un mondor importun, et que toujours, pour le poëte à jeun s' ouvrent les bras charmants de Désirée Rondeau. novembre 1845 : TRIOLETS p219 poème " mort de Shakespere " : Ducuing, cet ami de Ponsard, a bien dit son fait à Shakespere. Ils étaient, avec le soudard Ducuing, sept amis de Ponsard : ils ont pris Shakespere à l' écart, et sous leurs coups Shakespere expire. Ducuing, cet ami de Ponsard, a bien dit son fait à Shakespere. janvier 1844 : p220 poème " Néraut, Tassin et Grédelu " : Néraut, Tassin et Grédelu sont l' espoir de l' art dramatique. Roscius n' a jamais valu Néraut, Tassin et Grédelu. Grédelu serait mon élu pour jouer un roi fantastique. Néraut, Tassin et Grédelu sont l' espoir de l' art dramatique. décembre 1845 : poème " Néraut " : le grand mérite de Néraut lui vaut un renom légitime. La critique fait sonner haut le grand mérite de Néraut. p221 à Nérac, Néraut, en héraut, obtiendrait un succès d' estime. Le grand mérite de Néraut lui vaut un renom légitime. poème " Tassin " : le beau Tassin, en matassin, n' est pas de ceux dont on se fiche. On n' habille pas sans dessein le beau Tassin en matassin on eut pris pour un faon, Tassin quand il figurait dans la biche. le beau Tassin, en matassin, n' est pas de ceux dont on se fiche. poème " Mademoiselle Michonnet " : Mademoiselle Michonnet est une actrice folichonne. p222 Autrefois chacun bichonnait Mademoiselle Michonnet. Le public, qui la bouchonnait, dans ses dents aujourd' hui mâchonne. Mademoiselle Michonnet est une actrice folichonne. août 1845 : poème " académie royale de mus " : voulez-vous des jeux et des ris ? On en tient chez Monsieur Guillaume. Il fabrique rats et souris. Voulez-vous des jeux et des ris ? Il fournit le bal de Paris, le château-rouge et l' hippodrome. Voulez-vous des jeux et des ris ? On en tient chez Monsieur Guillaume. juillet 1846 : p223 poème " du temps que Pilou poursuivait vainement Abd-El-Kader " : Pilou veut prendre Abd-El-Kader : à ce plan le public adhère. Dans tout ce que l' Afrique a d' air, Pilou veut prendre Abd-El-Kader. Il voudrait le barricader, et que cet aigle manquât d' aire ! Pilou veut prendre Abd-El-Kader, à ce plan le public adhère. mai 1846 : poème " âge de M Paulin Limayrac " : le jeune Paulin Limayrac est âgé de huit ans à peine. Il est englouti dans son frac, le jeune Paulin Limayrac. p224 Il a beau boire de l' arack et prendre une mine hautaine, le jeune Paulin Limayrac est âgé de huit ans à peine. mai 1846 : poème " bilboquet " : cette malle doit être à nous, car c' est la malle de Voltaire. Mettons-la sans dessus dessous : cette malle doit être à nous ! Voltaire a légué ses bijoux à Lhomond, par-devant notaire. Cette malle doit être à nous, car c' est la malle de Voltaire. janvier 1859 : p225 poème " élève de Voltaire ! " : as-tu lu Voltaire ? Non pas ; jamais, jamais, pas même en rêve. Allons, dis si tu nous trompas : as-tu lu Voltaire ? Non pas. Il suffit : je vais de ce pas t' annoncer comme son élève ! As-tu lu Voltaire ? Non pas. Jamais, jamais, pas même en rêve. janvier 1859 : poème " Perrin Dandin " : la gaîté d' un turc en exil rit dans la prose de Suttières. Je sais qu' on lui trouve au Brésil la gaîté d' un turc en exil. p226 Que de papiers ! Que de sacs ! Il en a jusqu' aux jarretières ! La gaîté d' un turc en exil rit dans la prose de Suttières. janvier 1859 : poème " monsieur Homais " : non, Homais ne mourra jamais ! Il revient en croquemitaine. Ce faux Arouet, c' est Homais : non, Homais ne mourra jamais. Il prend peu de mitaines ; mais on dit qu' il a pour ami Taine. Non, Homais ne mourra jamais ! Il revient en croquemitaine. janvier 1859 : p227 poème " Monsieur Jaspin " : connaissez-vous Monsieur Jaspin de l' estaminet de l' Europe ? il a la barbe d' un rapin, connaissez-vous Monsieur Jaspin ? Chevelu comme un vieux sapin, il aime la brune et la chope. Connaissez-vous Monsieur Jaspin de l' estaminet de l' Europe ? il sait hurler avec les loups à l' estaminet de l' Europe. son esprit pique ainsi qu' un houx, il sait hurler avec les loups. L' ivoire en ses longs cheveux roux fait un labeur de Pénélope. Il sait hurler avec les loups à l' estaminet de l' Europe. décembre 1845 : p228 poème " le divan Le Peletier " : ce fameux divan est un van où l' on vanne l' esprit moderne. Plus absolutiste qu' Yvan, ce fameux divan est un van. Des farceurs venus du Morvan y terrassent l' hydre de Lerne. Ce fameux divan est un van où l' on vanne l' esprit moderne. Là, Guichardet, pareil aux dieux, montre son nez vermeil et digne. Ici d' affreux petits Mayeux, là, Guichardet, pareil aux dieux. Mürger prodigue aux curieux de l' esprit à cent sous la ligne. Là, Guichardet, pareil aux dieux, montre son nez vermeil et digne. p229 On voit le doux Asselineau près du farouche Baudelaire. Comme un moscovite en traîneau, on voit le doux Asselineau. Plus aigre qu' un jeune cerneau, l' autre est comme un Goethe en colère. On voit le doux Asselineau près du farouche Baudelaire. On y rencontre aussi Babou qui de ce lieu fait sa capoue. Avec sa plume pour bambou on y rencontre aussi Babou. à sa gauche, un topinambou trousse une ode topinamboue. On y rencontre aussi Babou qui de ce lieu fait sa capoue. Près de l' harmonieux Stadler flamboie encor La Madelène. p230 Emmanuel regarde en l' air, près de l' harmonieux Stadler. Voillemot voit dans un éclair passer la fantôme d' Hélène. Près de l' harmonieux Stadler flamboie encor La Madelène. Le divan près de l' opéra est un orchestre de voix fausses. On ne sait quel mage opéra le divan près de l' opéra. Ces immortels morts, on paiera pour contempler encor leurs fosses. Le divan près de l' opéra est un orchestre de voix fausses. septembre 1852 : A 1 AMI POUR PRIX TRAV. LITTER. p231 mon ami, n' allez pas surtout vous soucier de la lettre qu' on vous apporte ; ce n' est qu' une facture, et c' est un créancier qui vient de sonner à la porte. Parcourant sans repos, dernier des voyageurs, les hélicons et les permesses, pour payer mes wagons, j' ai dû chez les changeurs escompter l' or de vos promesses. Vérité sans envers, que l' on nierait en vain, car elle est des plus apparentes, l' artiste ne peut guère, avec son luth divin, réaliser assez de rentes. p232 Ainsi que la marmotte, il se sent mal au doigt à force de porter sa chaîne : toujours il a mangé le matin ce qu' il doit toucher la semaine prochaine. à moins qu' il soit chasseur de dots, et fait au tour, dieu sait quelle intrigue il étale pour ne pas déjeuner, plus souvent qu' à son tour, au restaurant de feu Tantale ! Moi qui n' ai pas les traits de Bacchus, je ne puis compter sur ma beauté physique. Je suis comme la nymphe auguste dans son puits : je n' ai que ma boîte à musique ! Ainsi, j' ai beau nommer l' amour " my dear child, " être un saint-George à nos escrimes, et faire encor pâlir le luxe de Rothschild par la richesse de mes rimes, p233 je ne saurais avec tous ces vers, que paiera Buloz, s' il survit aux bagarres, d' avance entretenir des filles d' opéra, ni même acheter des cigares. Oui, moi que l' univers prendrait pour un richard, tant je prodigue les tons roses, je suis, pour parler net, semblable à cabochard : je manque de diverses choses. Le cabaret prétend que crédit est noyé, et, si ce n' est chez les osages, je m' aperçois enfin que l' argent monnoyé s' applique à différents usages. Je sais bien que toujours les cygnes aux doux chants, près des lédas archiduchesses, ont fait de jolis mots sur les filles des champs et sur le mépris des richesses ; p234 Monsieur Scribe lui-même enseigne qu' un trésor cause mille angoisses amères ; mais je suis intrépide : envoyez-moi de l' or, je n' ai souci que des chimères ! mars 1856 : VILLANELLE DE BULOZ p235 j' ai perdu mon Limayrac : ce coup-là me bouleverse. Je veux me vêtir d' un sac. Il va mener, en cornac, la gazette du commerce. j' ai perdu mon Limayrac. Mon Limayrac sur Balzac savait seul pleuvoir à verse. Je veux me vêtir d' un sac. Pour ses bons d' almanach on tombait à la renverse. J' ai perdu mon Limayrac. p236 Sans son habile mic-mac Sainte-Beuve tergiverse. Je veux me vêtir d' un sac. Il a pris son havresac, et j' ai pris la fièvre tierce. J' ai perdu mon Limayrac. à fumer, sans nul tabac ! Depuis ce jour je m' exerce. Je veux me vêtir d' un sac. Pleurons, et vous de cognac mettez une pièce en perce ! J' ai perdu mon Limayrac, je veux me vêtir d' un sac ! octobre 1845 : ECRIT SUR 1 EXEMPLAIRE ODELETTES p237 quand j' ai fait ceci, moi que nul souci ne ronge, la fièvre de l' or nous tenait encor : j' y songe ! Pendant ces moments, comme les romans que fonde le joyeux About, elle avait pris tout le monde ! p238 Vous rappelez-vous les efforts jaloux, les brigues, les peurs, les succès ? Le combat eut ses Rodrigues ! Oh ! Qu' il fut ardent, hélas ! Moi pendant la lutte et son bruit d' enfer, j' essayais un air de flûte ! juin 1858 : VILLANELLE DES PAUVRES HOUSSEURS p239 un tout petit pamphlétaire voudrait se tenir debout sur le fauteuil de Voltaire. Je vois sous ce mousquetaire dont le manteau se découd, un tout petit pamphlétaire. Renvoyez au Finistère le grain frelaté qu' il moud sur le fauteuil de Voltaire. p240 Il sera le caudataire du fameux Taine, et, par goût, un tout petit pamphlétaire. Prud' homme universitaire, il a l' air d' un marabout sur le fauteuil de Voltaire. Tirez, tirez-le par terre, car il a... pleuré partout sur le fauteuil de Voltaire. Ah ! Le mauvais locataire ! Bah ! L' on raille et l' on absout un tout petit pamphlétaire. Bornons là ce commentaire ; mais il a manqué... de tout sur le fauteuil de Voltaire. p241 Le célèbre phalanstère nous a donné pour ragoût un tout petit pamphlétaire. Mons purgon, vite un clystère ! Le pauvre homme écume et bout sur le fauteuil de Voltaire. Qui veut, dans son monastère, jeter Pindare à l' égout ? Un tout petit pamphlétaire. De Ferney jusqu' à Cythère, on rit de voir jusqu' au bout un tout petit pamphlétaire sur le fauteuil de Voltaire. décembre 1858 : CHANSON SUR L'AIR DES LANDRIRY p242