THEODORE DE BANVILLE OEUVRE POETIQUE COMPLETE LISTE DE RECEUILS Les Cariatides (1843) Les Stalactites (1846) Odelettes (1856) Odes funambulesques (1857) Le Sang de la coupe (1857) Améthystes (1863) Les Exilés (1867) Idylles prussiennes (1871) Trente-six ballades joyeuses (1873) Les Princesses (1874) Rondels (1875) Occidentales (1875) {Nouvelles odes funambulesques, 1869} Rimes dorées (1875) {Nouvelles odes funambulesques, 1869} Roses de Noël (1878) Nous tous (1884) Sonnailles et clochettes (1888) Dans la fournaise (1892) Les Cariatides (1843) Théodore de Banville AVANT-PROPOS p3 De tous les livres que j' ai écrits, celui-ci est le seul pour lequel je n' aie pas à demander l' indulgence, car j' ai eu le bonheur de l' achever de ma seizième à ma dix-huitième année, c' est-à-dire à cet âge divinement inconscient où nous subissons vraiment l' ivresse de la muse, et où le poète produit des odes comme le rosier des roses. Je crois le rendre aujourd' hui au public tel que je lui ai donné jadis. Cependant, j' ai corrigé des fautes trop évidentes, çà et là récrit une page mal venue, et même remplacé certaines pièces entièrement démodées par d' autres composées à la même époque, car dans mes vers de ce temps-là je n' avais qu' à prendre et à choisir. Mais je pense que dans la forme comme dans l' esprit, mon premier recueil n' a pas été altéré par ces indispensables corrections, car il ne dépendait pas de moi-même de détruire sa naïve bravoure et son invincible fleur de jeunesse. p4 Les strophes qui ouvrent ce volume avaient été écrites par moi sur l' exemplaire de la première édition des cariatides offert à ma mère bien-aimée. Je les imprime à présent pour donner un nouveau témoignage de respect et d' amour à sa chère mémoire. Théodore De Banville. Paris, 14 mars 1877. p-s. lors de la plus récente réimpression des cariatides, j' avais déjà écrit sur le titre ces mots imprudents : édition définitive. cependant, cette fois encore, j' ai trouvé dans mon premier livre beaucoup de fautes enfantines, et je les ai corrigées. Mais à présent, je crois bien que c' est fini, et que je n' y reviendrai plus. A MA MERE p5 Madame élisabeth Zélie De Banville ô ma mère, ce sont nos mères dont les sourires triomphants bercent nos premières chimères dans nos premiers berceaux d' enfants. Donc reçois, comme une promesse, ce livre où coulent de mes vers tous les espoirs de ma jeunesse, comme l' eau des lys entr' ouverts ! Reçois ce livre, qui peut-être sera muet pour l' avenir, mais où tu verras apparaître le vague et lointain souvenir p6 de mon enfance dépensée dans un rêve triste ou moqueur, fou, car il contient ma pensée, chaste, car il contient mon coeur. juillet 1842. LES CARIATIDES c' est un palais du dieu, tout rempli de sa gloire. Cariatides soeurs, des figures d' ivoire portent le monument qui monte à l' éther bleu, fier comme le témoin d' une immortelle histoire. Quoique l' archer soleil avec ses traits de feu morde leurs seins polis et vise à leurs prunelles, elles ne baissent pas les regards pour si peu. Même le lourd amas des pierres solennelles sous lesquelles Atlas plierait comme un roseau, ne courbera jamais leurs têtes fraternelles. Car elles savent bien que le mâle ciseau qui fouilla sur leurs fronts l' architrave et les frises n' en chassera jamais le zéphyre et l' oiseau. Hirondelles du ciel, sans peur d' être surprises vous pouvez faire un nid dans notre acanthe en fleur : vous n' y casserez pas votre aile, tièdes brises. p7 ô filles de Paros, le sage ciseleur qui sur ces médaillons a mis les traits d' Hélène fuit le guerrier sanglant et le lâche oiseleur. Bravez même l' orage avec son âpre haleine sans craindre le fardeau qui pèse à votre front, car vous ne portez pas l' injustice et la haine. Sous vos portiques fiers, dont jamais nul affront ne fera tressaillir les radieuses lignes, les héros et les dieux de l' amour passeront. Les voyez-vous, les uns avec des folles vignes dans les cheveux, ceux-là tenant contre leur sein la lyre qui s' accorde au chant des hommes-cygnes ? Voici l' aïeul Orphée, attirant un essaim d' abeilles, Lyaeus qui nous donna l' ivresse, éros le bienfaiteur et le pâle assassin. Et derrière Aphrodite, ange à la blonde tresse, voici les grands vaincus dont les coeurs sont brisés, tous les bannis dont l' âme est pleine de tendresse ; tous ceux qui sans repos se tordent embrasés par la cruelle soif de l' amante idéale, et qui s' en vont au ciel, meurtris par les baisers, depuis Phryné, pareille à l' aube orientale, depuis cette lionne en quête d' un chasseur qui but sa perle au fond de la coupe fatale, jusqu' à toi, Prométhée, auguste ravisseur ! Jusqu' à don Juan qui cherche un lys dans les tempêtes ! Jusqu' à toi, jusqu' à toi, grande Sappho, ma soeur ! p8 J' ai voulu, pour le jour des éternelles fêtes réparer, fils pieux de leur gloire jaloux, le myrte et les lauriers qui couronnent leurs têtes. J' ai lavé de mes mains leurs pieds poudreux. Et vous, plus belles que le choeur des jeunes atlantides, alors qu' ils vous verront d' un oeil terrible et doux, saluez ces martyrs, ô mes cariatides ! juillet 1842. DERNIERE ANGOISSE au moment de jeter dans le flot noir des villes ces choses de mon coeur, gracieuses ou viles, que boira le gouffre sans fond, ce gouffre aux mille voix où s' en vont toutes choses, et qui couvre d' oubli les tombes et les roses, je me sens un trouble profond. Dans ces rhythmes polis où mon destin m' attache je devrais servir mieux la muse au front sans tache ; au lieu de passer en riant, sur ces temples sculptés dont l' éclat tourbillonne je devrais faire luire un flambeau qui rayonne comme une étoile à l' orient ; rebâtir avec soin les histoires anciennes, à chaque monument redemander les siennes, dont le souvenir a péri ; chanter les dieux du nord dont la splendeur étonne, à côté de Vénus et du fils de Latone peindre la fée et la péri ; p9 ranimer toute chose avec une syllabe, l' ogive et ses vitraux de feu, le trèfle arabe, le cirque, l' église et la tour, le château fort tout plein de rumeurs inouïes, et le palais des rois, demeures éblouies dont chacune règne à son tour ; les murs tyrrhéniens aux majestés hautaines, les granits de Memphis et les marbres d' Athènes qu' un regard du soleil ambra, et des temps révolus éveillant le fantôme, faire briller auprès d' un temple polychrome le colisée et l' alhambra ! J' aurais dû ranimer ces effroyables guerres dont les peuples mourants s' épouvantaient naguères, meurtris sous un rude talon, dire Attila suivi de sa farouche horde, Charlemagne et César, et celui dont l' exorde fut le grand siège de Toulon ! Puis, après tous ces noms, sur la page choisie écrire d' autres noms d' art et de poésie, dont le bataillon espacé par des poëmes d' or, dont la splendeur enchaîne l' époque antérieure à l' époque prochaine, illumine tout le passé ! Dans ce grand panthéon, des dalles jusqu' aux cintres graver des noms sacrés de chanteurs et de peintres, d' artistes rêvés ardemment ; à chacun, soit qu' il cherche un poëme sous l' arbre, ou qu' il jette son coeur dans la note ou le marbre, faire une place au monument ! p10 Dire Moïse, Homère à la voix débordante qui contenait en lui Tasse, Virgile et Dante ; dire Gluck, penché vers l' éden, Mozart, Goethe, Byron, Phidias et Shakspere, Molière, devant qui toute louange expire, et Raphaël et Beethoven ! Montrer comment Rubens, Rembrandt et michel-Ange mélangeaient la couleur et pétrissaient la fange pour en faire un Jésus en croix ; et comment, quand mourait notre art paralytique, apparurent, guidés par l' instinct prophétique, le grand Ingres et Delacroix ! Comment la statuaire et la musique aux voiles transparents, ont porté nos coeurs jusqu' aux étoiles ; nommer David, sculptant ses dieux, Rossini, gaieté, joie, ivresse, amour, extase, et Meyerbeer, titan ravi sur un Caucase dans l' ouragan mélodieux ! Mais surtout dire à tous que tu grandis encore, ô notre chêne ancien que le vieux gui décore, arbre qui te déchevelais sur le front des aïeux et jusqu' à leur épaule, car Gautier et Balzac sont encore la Gaule de Villon et de Rabelais ! Montrer l' antiquité largement compensée, et comparant de loin ces oeuvres de pensée qu' un sublime destin lia, répéter après eux, dans leur langage énorme, ce que disent les vers de Marion Delorme aux chapitres de Lélia ! p11 Pas à pas dans son vers suivre chaque poëme, chaque création arrachée au ciel même, et surtout le vers de Musset, Fantasio divin, qui, soit qu' il se promène dans les rêves du ciel ou la souffrance humaine, devient un vers que chacun sait ! Enfin, pour un moment traînant mes muses blanches sur les hideux tréteaux et les sublimes planches, aller demander au public les noms de ceux qui font sa douleur ou son rire, puis, avant tous ces noms, sur le feuillet inscrire George, Dorval et Frédérick ! Ainsi, des temps passés relevant l' hyperbole, et, comme un pèlerin, apportant mon obole à tout ce qui luit fort et beau, j' aurais voulu bâtir sur l' arène mouvante un monument hardi pour la gloire vivante, pour la gloire ancienne un tombeau ! Hélas ! Ma folle muse est une enfant bohème qui se consolera d' avoir fait un poëme dont le dessin va de travers, pourvu qu' un beau collier pare sa gorge nue, et que, charmante et rose, une fille ingénue rie ou pleure en lisant ses vers. juillet 1842. LA VOIE LACTEE p12 à Victor Perrot déesse, dans les cieux éblouissants, la voie lactée est un chemin de triomphe et de joie, et ce flot de clarté qui dans le firmament jette parmi l' azur son blanc embrasement semble, dans sa splendeur en feu qui s' irradie, produit par un foyer unique d' incendie. Mais quand notre regard dans l' éther empli d' yeux monte vers l' océan céleste que les dieux font rouler des Gémeaux de flamme au Sagittaire, il y voit flamboyer des astres dont la terre admire en pâlissant la sereine splendeur, et dans le vaste flot sacré dont la candeur éclate et de la nuit blanchit les sombres voiles, il voit s' épanouir des millions d' étoiles. Telle est la poésie : à travers le lointain des âges, qui s' enfuit, comme au riant matin devant les flèches d' or à vaincre habituées s' enfuit le triste choeur frissonnant des nuées, elle nous apparaît d' abord confusément, lueur, flambeau, clarté, vaste éblouissement de porteurs de lauriers et de porteurs de lyre à l' homme encor sauvage enseignant leur délire ; p13 puis nous reconnaissons parmi des spectres vains les inventeurs sacrés, les beaux géants divins, pareils à des lions dont la fauve crinière embrase leurs fronts d' or que baise la lumière. ô Calliope ! Muse aux chastes bras de lys, avant tous, dans les jours lointains je vois ton fils Orphée, et je salue au riant crépuscule ce roi héros qui fut le compagnon d' Hercule. Je le vois sur l' Argo ; déjà courbant leurs fronts, Jason, Téphys, Idas de leurs gais avirons frappent les flots ; mais lui, tenant la lyre, il chante. Tous les monstres marins sur la mer qu' il enchante montent, heurtant leurs flancs vermeils et se pressant pour suivre le vaisseau rapide en bondissant ; et cherchant le héros avec un doux murmure, le vent caressant fait voler sa chevelure. Puis je le vois, plus tard, soumettant à sa voix l' âpre désert, vainqueur des antres et des bois ; car, ô déesse, alors sur les monts du Rhodope ou sur le sombre Hémus que la nue enveloppe, attirés par ses chants, pins, yeuses, cyprès, les arbres pour venir l' écouter de plus près déchiraient follement en leurs fureurs divines la terre qui tenait captives leurs racines ; et, sans songer à fuir leurs souffles arrogants restant pour l' écouter dans les noirs ouragans, la colombe des cieux laissait tomber sa plume sur le flot irrité du torrent blanc d' écume ; les aigles oubliaient de prendre leur essor ; la tigresse tournait une prunelle d' or vers ses regards voilés par ses longues paupières, et sa voix éveillait des âmes dans les pierres. Temps quatre fois heureux où des vers ont changé une arène infertile en éden ombragé ! " au haut de la colline, une plaine déserte p14 et sans ombre, étalait son tapis d' herbe verte. Sitôt que le poëte issu du sang des dieux y vint, et que la corde aux sons mélodieux résonna sous ses doigts, alors l' ombre prochaine accourut. Ni ton arbre, ô chaon ! Ni le chêne touffu ne manqua, ni le frêne meurtrier, ni l' érable qui saigne et le chaste laurier. Puis le tilleul ami, l' héliade pleureuse, les tendres noisetiers et la tremblante yeuse groupèrent leurs rameaux près du sapin sans noeuds et du hêtre, étonnés de trouver auprès d' eux le saule et le lotus amants des blondes rives ; puis le myrte léger, le buis aux teintes vives qui bravent tous les deux le souffle des hivers, et le figuier poreux qui s' orne de fruits verts, et le mûrier portant sa récolte sanglante, et le prix immortel d' une victoire lente, la palme. Vous aussi vous vîntes, enlaçant l' ormeau, lierre aux cent mains, la vigne en l' embrassant ! Et près de vous le pin, dont la tête se mêle aux blancheurs de la nue, arbre aimé de Cybèle depuis que son écorce emprisonna la chair du bel Attis, et prit l' enfant qui lui fut cher ; enfin, suivant aussi le charme qui le guide, le cyprès, des forêts mouvante pyramide, arbre aujourd' hui, jadis ami du dieu changeant dont la cithare est d' or et dont l' arc est d' argent. " et dès que sous ce dôme ombragé le poëte eut doré de ses chants la paisible retraite et que l' archet frémit, tout l' univers créé vint rafraîchir sa lèvre à ce torrent sacré ; le lion, dont les yeux lancent la mort, cet hôte de la caverne sombre et de la forêt haute, cessa pour un moment de répandre l' effroi ; le tigre dépouilla ses colères de roi, p15 et se laissa bercer dans un tendre vertige ; bien plus, en ce moment, ineffable prodige ! Les stériles rochers où l' oiseau fait son nid quittèrent la montagne et ses flancs de granit ; la brise tut ses chants, l' aigle quitta son aire, le ruisseau ralentit sa démarche légère, et dans l' arbre amoureux les dryades des bois turent leurs vagues chants pour la première fois. Dans cet enivrement, les muses aonides quittèrent sans regret les demeures splendides où l' écho retentit d' harmonieux accords, et le mont verdoyant où les lys de leur corps font comme une guirlande à la noire fontaine, où le Permesse tombe et meurt dans l' Hippocrène, où le sombre Olmius, avec un doux fracas, bleuit d' un long baiser leurs membres délicats ; et les dieux, sur l' Olympe où la jeune déesse leur verse à flots vermeils l' éternelle jeunesse avec les vins sanglants par l' amour embrasés, oublièrent enfin les immortels baisers. Chacun prêta l' oreille aux premiers chants du cygne : celui qui ralentit les nuages d' un signe, Mercure ailé, Junon si belle en son courroux, Lyaeus accoudé sur les grands lions roux, puis la blonde Aphrodite à la prunelle noire, Thétis, dont un rayon baise les pieds d' ivoire, Mars, Diane, Pallas aux yeux profonds et bleus, et Phébus rayonnant dans l' azur nébuleux. Sous ce profond regard de la voûte étoilée le poëte eût senti son âme consolée, s' il n' eût été choisi pour la grande douleur que les dieux immortels égalent à la leur, et s' il n' eût regretté ce type insaisissable comme une goutte d' eau dans un désert de sable, ce spectre qui de loin vous fait voir un sein nu p16 et fuit, vierge, un amant qui ne l' a pas connu. Oh ! Pour que dans mes vers ton doux nom resplendisse, victime aux pieds légers, réponds, jeune Eurydice ! Le ciel t' envoyait-il à notre humanité pour montrer qu' ici-bas l' éternelle beauté ne se révèle à nous que dans l' éclair d' un rêve ? Blonde et rieuse enfant, douce comme notre ève, n' étais-tu pas, avec ton front chaste et divin, l' image du bonheur que nous touchons en vain, qui nous apparaît tel que nos voeux le choisissent, et qui s' évanouit quand nos mains le saisissent ? Qu' avais-tu fait aux dieux ? à quoi pensait la mort, quand les bois gémissant la virent, sans remord sur ta lèvre surprise éteignant la parole, fermer ta bouche en fleur ainsi qu' une corolle ? Eurydice ! Pendant que de son pas léger elle fuyait les cris d' un insolent berger, courant éperdûment dans les vertes campagnes de la Thrace, avec les naïades ses compagnes, elle tomba, mordue au pied par un serpent. Déroulant ses anneaux et dans l' herbe rampant, le monstre au cou livide et qu' une bave arrose, furtif, avait rampé vers son talon de rose, et mis ses crocs affreux dans cette jeune chair. Les dryades, pleurant son front qui leur fut cher, crurent qu' en la perdant la terre était changée. On entendit gémir la cime du Pangée ; le dur géant Rhodope eut de longs désespoirs ; les sanglots éclataient parmi ses rochers noirs, et le ciel vit les pleurs de la froide Orithye. Pour Orphée, anxieux et l' âme anéantie, sur son front portant l' ombre ainsi qu' un noir vautour, de l' aube à la nuit noire il chantait son amour, pâle, effrayant, en proie au sinistre délire, et des cris douloureux s' échappaient de sa lyre. p17 Enfin, brûlant toujours de feux inapaisés, cherchant la vierge enfant ravie à ses baisers, il pénétra parmi les gorges du Ténare ; il entra dans le bois où la lumière avare se voile et meurt, où les vains spectres par milliers se pressent, comme font des oiseaux familiers qui vont rasant la terre et dont le vol hésite. Il apaisa le flot bouillonnant du Cocyte, et même il vit au fond de l' enfer souterrain les dieux de l' ombre assis sur leurs trônes d' airain. Il chantait, voix mêlée à la lyre divine ; les dieux voyaient l' amour vivant dans sa poitrine ; sans doute ils eurent peur qu' en leur morne tombeau l' archer désir lui-même avec son clair flambeau ne parût, et domptant le Styx aux vagues sombres, ne redonnât la vie au vain peuple des ombres. Muse ! Tu sais comment, subjugué par ses vers, Pluton qui règne, assis près des gouffres ouverts et des pics trop brûlés pour que l' herbe y verdisse, rendit au roi chanteur la tremblante Eurydice, et comment, ô douleur ! Vaincu par son amour Orphée, en arrivant presque aux portes du jour se retourna pour voir plus tôt la bien-aimée. Elle s' évanouit en légère fumée. La mort couvrait de nuit son visage riant, et, triste, elle appelait Orphée en s' enfuyant vers le gouffre béant et d' où sortaient des râles, tendant encor vers lui ses mains froides et pâles, et repassant déjà le fleuve au noir limon. Pendant sept mois entiers, sur les bords du Strymon, Orphée en pleurs, de tous évitant les approches, dans les antres glacés vécut parmi les roches. Parmi les durs frimas où fleurissent les lys de l' âpre neige, aux bords glacés du Tanaïs il erra, savourant le funeste délice p18 de sa douleur, toujours chantant son Eurydice. Les ménades hurlant dans leurs terribles jeux, l' aperçurent un jour du haut d' un mont neigeux. Les tigres à ses pieds se couchaient pleins d' ivresse, et les chênes, suivant sa voix enchanteresse, venaient vers le divin poëte en se mouvant. L' une d' elles, sauvage et les cheveux au vent, s' écria : le voilà, celui qui nous méprise ! Et les cris furieux se mêlaient dans la brise et le son de la flûte et le bruit des tambours épouvantaient la nue, et devant les dieux sourds, rouges, à coups de thyrse, à coups de branches d' arbre, lui jetant de la terre et des rochers de marbre, même pour l' en frapper, dans les sillons bourbeux arrachant follement les cornes des grands boeufs, comme un farouche essaim, les ménades hurlantes déchirèrent son corps avec leurs mains sanglantes, et leurs cris étouffaient ses plaintes et sa voix impuissante à charmer pour la première fois, car un dieu dans leurs coeurs avait mis cette fièvre, et l' âme du héros s' échappa de sa lèvre. " les oiseaux, les lions, les rochers et les bois te pleurèrent, Orphée ! Attirée à ta voix si souvent, la forêt laissa comme une veuve l' ornement de son front pour te pleurer ; le fleuve crût de ses pleurs ; voilant son sein de toutes parts avec son deuil, la nymphe eut les cheveux épars. Le corps gît en lambeaux ; et, prodige ! Quand l' ébre roule avec lui la tête et la lyre célèbre, la lyre cherche un son plaintif, qu' en expirant la voix plaintive mêle aux plaintes du torrent. " on dit qu' en ce moment, par un instinct de mère, Calliope sentit une douleur amère ; que sa voix tressaillit dans son essor vainqueur, et que son divin sang reflua vers son coeur. p19 Saluant du regard ses légères compagnes, elle vole dans l' air, plane sur les campagnes, et pâle, ses cheveux dénoués sur son flanc, touche enfin, mais trop tard, au rivage de sang. Elle ne pleura pas, la mère douloureuse ! Mais regarda longtemps le flot que le flot creuse, et laissant retomber ses voiles, montra nu le chef-d' oeuvre sacré de son corps inconnu. C' en est fait, ce beau corps a roulé sous la vague, le fleuve soulevé pousse un murmure vague, fait briller son oeil glauque, et, trois fois agité de caresser dans l' ombre une divinité, cherche dans son transport une force nouvelle pour meurtrir follement cette chair immortelle. Ivre, le vent gémit, et les arbres dans l' air font craquer sourdement leurs grands rameaux ; l' éclair enveloppe le ciel d' un sanglant crépuscule, et frissonnant, le jour s' épouvante et recule, et toute la nature, émue en ce moment, jette de sa poitrine un long gémissement. Les hommes, effrayés et baissant la paupière, brûlent un encens pur dans leurs temples de pierre, jusqu' à ce que le ciel, en essuyant ses pleurs, déroule avec Iris l' écharpe aux sept couleurs, et que l' onde calmée où ce rayon s' argente couvre son dos uni d' une moire changeante. Alors, le regard trouble et la bouche en sanglots, la muse reparaît sur l' écume des flots, non telle qu' autrefois Cypris, la vierge blonde, jaillit dans la clarté sur l' écume de l' onde, mais farouche, plaintive, et sur un sein de lys te serrant, douce Lyre, échappée à son fils ! Puis elle alla s' asseoir aux sables du rivage, les yeux illuminés d' une terreur sauvage, les cheveux dénoués et mêlés de roseaux, p20 et l' épaule bleuie à l' étreinte des eaux. Là, pleine d' amertume en son âme qui saigne, et regardant les fronts que la lumière baigne, elle chercha des yeux le mortel assez grand pour tenir la cithare où pleure un souffle errant. Mais nul n' osa prétendre à ce divin trophée de mort et d' harmonie. Ainsi mourut Orphée, la Lyre. Mais plus tard ce fut de son esprit errant dans les grands bois où l' herbe en fleur sourit, mais que le bûcheron frappe de sa cognée ; ce fut de son amour, de son âme indignée que naquirent tous ceux dont le chant vif et clair s' envole dans l' orage en feu comme l' éclair et plane comme un aigle au sein des cieux féeriques, les dompteurs, les charmeurs, les poëtes lyriques : Tyrtée, Alcée en pleurs dont les vers fulgurants ont jeté la terreur dans l' âme des tyrans, et dont la sombre haine invincible et crispée se retrouve, ô Chénier ! Sur ta tête coupée ; Pindare que d' en haut suivent les dieux épars, qui chante dans le bruit des coursiers et des chars et qui s' envole au but sacré tout d' une haleine ! Et toi, grande Sappho, reine de Mitylène ! Lionne que l' amour furieux enchaîna, près de la mer grondante, avec son érinna, elle enseignait le rhythme et ses délicatesses au troupeau triomphal des jeunes poëtesses, et glacée et brûlante, au bruit amer des flots elle mêlait des cris de rage et des sanglots. éros, qui nous atteins avec des flèches sûres, de quels feux tu brûlas et de quelles blessures son chaste sein meurtri par le baiser du vent ! Mais comme rien ne meurt de ce qui fut vivant, sa colère amoureuse et de souffrance avide, plus tard devait dicter sa plainte au fier Ovide p21 qui, choisissant l' amour, eut la meilleure part, et frémir dans les vers d' Horace et de Ronsard. Mille chanteurs ont dit chez nous, riants orphées, les chevaliers héros protégés par les fées ; Villon, ce bel enfant qui n' eut ni feu ni lieu, a chanté sa ballade en riant comme un dieu, et Marot, comme un faune escaladant la cime du mont sacré, baisa les lèvres de la rime ; l' harmonieux Ronsard fit vibrer sous ses doigts la glorieuse lyre où sommeillent des voix, et joyeux, anima de son archet d' ivoire un Tempé souriant près de la verte Loire. Pindare, son aïeul, lui dit les grands secrets, et les nymphes baisaient son front dans les forêts. Attirant sur ses pas, au milieu des déesses, un troupeau louangeur de rois et de princesses, il nous rendait Properce et Tibulle et ce doux Catulle, et ses chansons apprivoisaient des loups. Au tiède renouveau, sous la verdure tendre Cythérée amenait son enfant pour l' entendre. Comme un rouge soleil entouré d' astres d' or il régnait, et, charmeur d' âmes, volait encor le sonnet et la rime enflammée à Pétrarque ; et par lui, ravissant l' inexorable Parque, victorieuse, comme en un festin d' amour le vin de pourpre emplit un vase au pur contour, l' âme française entra dans les mètres d' Horace élégants et précis. Voilà comment la race d' Orphée, ainsi qu' un vol d' abeilles au doux miel, arriva jusqu' à nous des profondeurs du ciel. Mais bien avant que sur la terre émerveillée l' ode aux cris éclatants ne se fût réveillée, un homme colossal, une lyre à la main, se leva pour chanter un combat surhumain. Comment dire ton nom, ton nom, géant Homère ! p22 Qui dominas du front cette Grèce ta mère, et qui, roulant tout bas, spectre pâle et hagard, ta prunelle d' azur, sans flamme et sans regard, laissas couler un jour de ta main gigantesque toute l' antiquité, comme une grande fresque ! Où sont tes dieux ravis dans l' éblouissement et tes héros plus grands que tes grands dieux ? Comment donnerai-je à mon vers une assez forte haleine pour chanter les héros et le chanteur d' Hélène ? Qui t' instruisait, ô roi ? Quels secrets épiés t' apprirent ces mortels qui rampaient sous tes pieds ? Qui t' avait révélé, vieux mendiant des routes, le ciel éblouissant et ses splendides voûtes ? Qui t' a fait voir un jour, d' un oeil épouvanté, le maître dans sa gloire et dans sa majesté ? N' étais-tu pas le fils d' Apollon, dieu de Sminthe, qui dicte à ses enfants une suave plainte ? Ou, dieu toi-même, un jour, l' âme pleine de fiel, Jupiter t' avait-il précipité du ciel, et ne cachais-tu pas, dans ton idolâtrie, un souvenir lointain de ta vieille patrie ? Nul ne le sut. Tu vins, et d' un ton compassé, un pied sur l' avenir, l' autre sur le passé, tu chantas à grands flots ces créations pures, fleuve où s' abreuveront les cent races futures ! Tu marchais, échangeant, fier de ta pauvreté, quelque repas furtif pour l' immortalité, disant au peuple sourd à force d' insolence : nation, je te voue à la nuit du silence ! Pour l' immense avenir enflant ta large voix, mendiant, t' asseyant à la table des rois, et parmi les rayons, comme un essaim farouche les mots harmonieux murmuraient sur ta bouche. Dans les enchantements de tes superbes vers, tu mis les deux splendeurs qui charment l' univers, p23 la force et la beauté sereine, et pour éclore ton oeuvre s' éveilla dans une ardente aurore. Le mot fatal brilla, l' autel fut consacré, le monde de l' idée étincela créé. Pour la beauté d' abord tu nous donnas Hélène, forme terrible et pure en son manteau de laine, pour laquelle à jamais les hommes et les dieux se livrent sans relâche un combat odieux, et, comme sur un mont les roches ébranlées, s' écroulent à longs cris dans tes grandes mêlées ; Hélène, au sort fatal qu' elle fuyait en vain, que Vénus réservait pour un bonheur divin, et qui, dès que le blond Pâris ouvrit la bouche, pensa voir Lyaeus, le roi libre et farouche, le dieu charmant, riant, jeune, en qui s' est mêlé le sang de Jupiter au sang de Sémélé ! Hélène qui, riant sur sa couche fatale, tuait dans un baiser l' Asie orientale, et serrant sur son sein l' enfant aux blonds cheveux, étouffait un empire entre ses bras nerveux ! Prophétesse en courroux, triste et fière lionne, comment saluas-tu la mère d' Hermione, lorsque endormant Pâris sur le navire ailé, ses chants retentissaient dans le détroit d' Hellé ! Oh ! Quand tout l' avenir de carnage et de cendre passa comme un flambeau sur l' âme de Cassandre ; lorsqu' elle vit au loin, comme un jeune lion, Achille déchirer les princes d' Ilion, que, le regard fixé sur toutes ces détresses, elle arrachait son voile et ses cheveux en tresses, quel frisson dut la prendre au haut de cette tour qui devait sur son front s' écrouler à son tour, et d' où ses yeux ont vu, dans l' horrible mêlée de mille égorgements, la guerre échevelée ! Oui, ce furent bien là des combats palpitants p24 et tels qu' en avaient eu les dieux et les Titans, quand ces monstres hideux, fils de la terre énorme, pour élever au ciel leur phalange difforme, sur l' escalier fatal que leur main exhaussa posèrent pour degrés Pélion sur Ossa ! Quels combats et quels chocs ! Vénus et Diomède, Phoebus, Neptune, Ulysse et Minerve à son aide ; Hector guidé par Mars et par Bellone, Hector dont les chevaux ardents brisent des harnois d' or, et derrière eux l' Asie ardente à se répandre de l' Axius d' argent aux rives du Méandre ; Atride et les Ajax au carnage excités ; la Grèce impitoyable et toutes ses cités, depuis Cos, où les rocs semblent de noires tombes, jusqu' à Thisbé, séjour aimé par les colombes ! Oh ! Parle ! Redis-nous de combien de héros les dieux ivres d' horreur se firent les bourreaux ! Chante encore, apparais sous le deuil qui te navre, muse ! Excite nos pleurs, montre-nous le cadavre d' Hector, que tu suivis en tes longs désespoirs, balayant la poussière avec ses cheveux noirs ! Vierge, enfle tes clairons ; c' est là que tout commence, et rien n' eût rappelé cette iliade immense, si, las de cette mer où tout poëte but, le père des héros n' eût vers un autre but tourné sa poésie enivrante et pressée, et gardé quelque amour à sa soeur l' odyssée, rêverie à plis d' or, chant limpide et vainqueur, dont chaque note éveille un écho dans le coeur ! Oh ! Que de passions et de saintes idées y dorment gravement, hautes de cent coudées ! Que de drames en germe étalés sous les fleurs ! Avec quel charme on suit du sourire ou des pleurs ce héros qui, jouet du courroux de Neptune, portant de tous côtés son étrange fortune, p25 va parmi les flots verts, destructeur des cités, braver le dur cyclope et ses atrocités, suivre des yeux Pallas, guerrière vengeresse, dormir près de Circé la brune enchanteresse, et s' asseoir en haillons au grand festin des rois, ces fils de Jupiter, dont l' éclatante voix de leur noble origine était comme une preuve, et dont l' enfant lavait ses robes dans le fleuve ! Comme on prête l' oreille au chant simple et divin qui jaillit au repas d' une coupe de vin, et peint avec amour ces beautés extatiques rayonnant au sommet sur les ombres antiques, ou qui, nous démasquant les recoins de l' autel, fait éclater les dieux de leur rire immortel, devant le filet d' or à la maille serrée où Vulcain près de Mars enferme Cythérée ! Odyssée ! Iliade ! ô couple ardent et fort ! Vaste dualité, fille d' un même effort ! ô lyres à cent voix ! ô douces philomèles ! Coupes aux flancs sculptés ! Créations jumelles ! Quel homme eût jamais cru qu' un délire nouveau eût pu vous enfanter dans le même cerveau ? Pourtant, marchant pieds nus dans la ronce et les pierres, il tenait dans ses mains les géantes guerrières, et jusqu' au but sacré, sans redouter l' affront, il porta sans pâlir ces filles de son front. Mais quand ce créateur eut son oeuvre finie, cet inventeur des chants, ce héros, ce génie, consumé par les feux d' une céleste ardeur, s' affaissa sous le poids de sa propre grandeur, et, les regards fixés aux cieux, où sur leurs ailes ses vers avaient porté des déesses nouvelles, colosse, s' endormit au revers du chemin, fier, souriant encore, et tenant à la main sa lyre de héros, plus noble que l' épée p26 d' Achille. Ainsi mourut Homère, l' épopée. Mais, ô muse ! Il revit pour jamais comme un dieu, dans un temple idéal ouvert sur l' azur bleu : nous le voyons, géant environné de gloire, dans la lumière, assis sur un trône d' ivoire. Ses filles à ses pieds, d' un geste souverain, tiennent encor la rame et le glaive d' airain. Et là, Virgile avec sa longue chevelure, Lucrèce, à l' oeil épris de la grande nature, le conteur de la guerre effrayante, Lucain portant dans sa poitrine un coeur républicain, Dante, sombre et vêtu de sa robe écarlate, Tasse, Arioste enfant qui nous berce et nous flatte, Camoëns tout mouillé par les flots de la mer, Mitton qui se souvient du ciel et de l' enfer, ô muse ! Tous ces rois, tous ces conteurs épiques, nés pour chanter les chocs des glaives et des piques, tous ces grands inspirés qui, même privés d' yeux, plongent dans l' insondable éther, et voient les dieux et leurs palais qui dans la lumière se dorent, veillent, silencieux, près d' Homère et l' adorent ; car ils sont tous les fils de son glorieux sang. Ils sont même sortis de son robuste flanc, ceux-là qui, vendangeurs aux doigts tachés de lie, ont suivi Melpomène, ou la brune Thalie dont on craint le regard charmant et meurtrier : Eschyle au vaste front couvert du noir laurier, dont le Mède a connu la bravoure intrépide, Sophocle, et le charmeur des femmes, Euripide, et cet Aristophane irritable, au grand coeur, dont la colère chante avec les voix du choeur, Ménandre, Plaute esclave, et le sage Térence, le vieux Corneille, honneur éternel de la France, et Racine qui prend les âmes, et Regnard, et La Fontaine encor sans égal dans son art, p27 qui, dans son iliade ingénue et subtile, fait du renard Thersite et du lion Achille. Tous adorent Homère et vers lui sont venus par le hardi chemin qu' ont touché ses pieds nus. S' ils n' ont pas, comme lui, des cimes escarpées précipité le flot des larges épopées, c' est que l' homme enfermé dans les champs et les murs, toujours courbé vers l' or ou vers les épis mûrs, et n' ayant plus d' amour pour les collines veuves, se trouva trop petit pour boire à ces grands fleuves. Alors pour nous fixer au monde où nous passions, vint le drame vivant qui peint les passions, et sa riante soeur, la folle comédie, qui jette sur nos moeurs la satire hardie. Un masque sur le front, effroyable ou rieur, des chercheurs, attirés par l' homme intérieur, avec le dur scalpel vinrent déchirer l' âme et l' éclairer tremblante à leurs torches de flamme, soulevèrent du doigt l' enveloppe qui ment, surprirent le secret de chaque mouvement, et léguant devant tous leur étude profonde à la postérité, cette voix qui féconde, chantèrent au soleil, harmonieux Memnons. Mais par-dessus leurs voix et par-dessus leurs noms rayonnent sur la scène où leur souffle respire, le justicier Molière et le divin Shakspere ! Deux sages, deux voyants brûlés du même feu, et qui sur notre monde ont laissé pour adieu mille créations palpitantes d' extases, dont le sein est vêtu de rêves et de gazes, et qui, sur notre ennui, du haut de leur ciel pur, jettent de longs regards d' incendie et d' azur. Oh ! Le bon sens joyeux et brutal de Molière ! Ce dilemme subtil, acharné comme un lierre, cette franche tirade ou bien ces mots si courts, p28 étincelles d' esprit qui charmèrent les cours, oh ! Qui nous les rendra ? Quand donc, pleins de querelles, reverrons-nous gonfler ces charmants Sganarelles dont l' honneur outragé crève comme un ballon ? Quand roucoulerez-vous, ô reines de salon ! Ces madrigaux ouvrés et ces fadaises tendres qu' improvisaient pour vous de précieux Clitandres ? Quand donc les Vadius avec leurs Trissotins viendront-ils débiter leurs supplices latins aux tout petits pieds blancs de nos muses, dont mainte laisse derrière soi Bélise et Philaminte ! Hélas ! Chaque Henriette aujourd' hui sait le grec ! Et toi, qui regardais les bavards d' un oeil sec, Alceste soucieux, Céladon misanthrope, qui vers ton cher soleil, comme l' héliotrope, tournes tes yeux ardents, reviendras-tu des bois pour gourmander un peu notre monde aux abois ? Ces Jourdains lamés d' or et ces Josses orfèvres, comme ils nous manquent tous avec leur rire aux lèvres ! Comment nous laissent-ils, ces amis ? Et comment nous sommes-nous passés de ce troupeau charmant ? Oh ! Comme ils savent tous des façons bien apprises ! Comme ils mènent à bout leurs folles entreprises ! Comme tous ces maris, bouffons dont vous riez, sont bien aux yeux de tous triplement mariés ! Et comme ce marquis, bel ourdisseur de trames, qui leur vole à plaisir leurs filles et leurs femmes, est un charmant vaurien dont un regard séduit magiquement, la jeune Agnès dans son réduit ! Il s' appelle Damis, Horace ou bien Valère ; il est tendre et charmant jusque dans sa colère ; il est fait comme un dieu, rose comme un enfant, s' avance avec un air superbe et triomphant, et passe, d' une main la plus blanche du monde, son peigne dentelé dans sa perruque blonde. p29 Aussi les fleurs de cour, aux yeux extravagants, laissent-elles tomber leurs coeurs avec leurs gants devant ce dédaigneux, qui se baisse à grand' peine pour ramasser à terre une âme toute pleine ! Et c' est justice, au fait, car ses rubans sont lourds et parent follement son habit de velours ; ses canons précieux sont du plus grand volume, et son chapeau lissé disparaît sous la plume. De plus, il sait jeter son or à pleines mains, et d' un large mépris couvre tous les humains. Après tout, les Orgons et les pères Gérontes ont le tort d' être laids comme l' ogre des contes, de garder leurs écus comme des Harpagons, d' être vêtus de noir et de sortir des gonds, au lieu de chantonner ces paroles magiques dont rêvent les Agnès comme les Angéliques. Puis, comment laissent-ils auprès de leurs trésors, eux qui, Dieu sait pourquoi, sont si souvent dehors, ces soubrettes d' esprit aux gorges découvertes, dont la robe et la main à chacun sont ouvertes, et qui, tout en jouant aux vieux de si bons tours, veillent folâtrement sur le nid des amours ? Filles de bon conseil, retorses comme un juge, promptes à la réplique ainsi qu' au subterfuge, vous faites bien pendant à ces dignes Scapins dans leurs manteaux d' azur que Watteau nous a peints ! Heureusement votre âme est encore assez probe pour démasquer Tartuffe, un allongeur de robe, qui cache à tout propos son coeur licencieux sous le manteau divin de l' église et des cieux, et qui, tout en parlant de l' enfer lamentable, pousse pieusement Elmire sur la table ; Tartuffe, ce penseur aux lèvres de rubis que nous trouvons partout et sous tous les habits ; qui tâte des deux mains en profond philosophe, p30 le désir sous les mots, la chair avec l' étoffe, et dans ce monde étrange où le mal est tyran serait leur maître à tous, s' ils n' avaient pas don Juan ! C' est le roi, celui-là ! C' est le roi, faites place ! Regardez ! C' est don Juan qui porte un coeur de glace, qui, tenant dans sa main le magique rameau, corrompt la grande dame et l' enfant du hameau, raille, sans essuyer le sang après sa manche, son père en cheveux blancs, après Monsieur Dimanche, et qui, par les replis d' un labeur sombre et lent, jusqu' à l' hypocrisie a poussé le talent ! C' est don Juan qui, debout devant l' homme de pierre, a subi ses regards sans baisser la paupière, et qui tenait si bien sa coupe entre ses doigts que son coeur et sa main n' ont tremblé qu' une fois ! ô spectacle éternel ! ô fiction mouvante, qui par sa vérité nous glace d' épouvante ! Quand le divin Molière, une lampe à la main, éclaira devant tous les plis du coeur humain, les peuples, ignorant si le bouffon qu' on vante suscitait devant eux la sagesse vivante, applaudissaient déjà ses grotesques portraits, sur les passants du jour copiés traits pour traits. Car ils sont bien réels tous, avec leur folie ! Ces types surhumains costumés par Thalie ont une passion sous leur rire moqueur ; sous leurs habits de soie on sent frémir un coeur. S' ils incarnent l' amour, la fourbe ou l' avarice, ils sont hommes aussi, la terre est leur nourrice ! Leur langage profond, dont chacun a la clé, est un clavier superbe ; et rien n' eût égalé ce théâtre vivant qui frissonne et respire, si Dieu n' eût allumé l' autre flambeau : Shakspere ! Dans le monde réel plein d' ombre et de rayons, tout ce qui nous sourit, tout ce que nous voyons, p31 les cieux d' azur, les mers, ces immensités pleines, la fleur qui brode un point sur le manteau des plaines, les nénuphars penchés et les pâles roseaux qui disent leur chant sombre au murmure des eaux, le chêne gigantesque et l' humide oseraie qui trace sur le sol comme une longue raie, l' aigle énorme et l' oiseau qui chante à son réveil, tout revit et palpite aux baisers du soleil. C' est de lui qu' ici-bas toute splendeur émane ; c' est lui qui répandant la clarté diaphane, charme le tendre lys comme le jeune aiglon, en secouant au loin ses cheveux d' Apollon. De même, dans ce monde aux choses incertaines, où la voix du poëte est le bruit des fontaines, où les vers éblouis sont la brise et les fleurs, les rires des rayons, les diamants des pleurs, toute création à laquelle on aspire, tout rêve, toute chose, émanent de Shakspere. Shakspere, ce penseur ! Ombre ! Océan ! éclair ! Abîme comme Goethe ! âme comme Schiller ! Or pur dont la splendeur s' éveille dans la flamme ! Oeil ouvert gravement sur la nature et l' âme ! Phare qui, pour guider les pâles matelots, rayonne dans la nuit sur des alpes de flots ! Mille autres avant lui, farouches statuaires, ont tourmenté l' argile au fond des sanctuaires sans avoir entendu le mot essentiel, et voulaient dans leurs mains prendre le feu du ciel ; mille autres ont chanté, mais devant le prestige de leur création, ils ont eu le vertige ; sur eux, comme une houle, a passé l' univers ; à peine si leurs noms surnagent sur leurs vers mais la grande pensée atteint avec son aile une aire énorme au haut d' une cime éternelle, d' où ses mille rayons au monde épouvanté p32 jettent l' intelligence et la fécondité. Le sang qui de son coeur s' écoule comme une onde, a jeté son reflet de pourpre sur le monde. Ainsi de ce sommet grandiose où nos yeux voient flamboyer son front à mi-chemin des cieux, Shakspere sur la terre a semé des poëtes, ceux-ci remplis d' amour, et ceux-là de tempêtes. Tout rêve, tout héros, vêtu de pourpre ou nu, dans sa vaste pensée est au fond contenu ; ainsi que Charlemagne il a tenu le globe, et pourrait emporter dans les plis de sa robe, avec leur pauvre lyre et leurs grands piédestaux, nos géants d' aujourd' hui drapés dans leurs manteaux. Et s' il faisait un jour comparaître à sa barre les courtisans musqués de sa muse barbare, comme de Henri Quatre au sombre Richard Trois, ses rois démasqueraient des fantômes de rois ! Eux seuls savent porter le sceptre et la couronne ; car il les portait bien, celui qui les leur donne, lui qui, les yeux remplis d' éclairs, et non content de fouler sous ses pas un royaume éclatant, s' élevait au-dessus de notre fange immonde, et dans un pays d' or se refaisait un monde ! Lui, créateur, à qui, sans craindre son effroi, Dieu lui-même avait dit : Macbeth, tu seras roi ! Oh ! Comme en se penchant sur cet univers sombre, où fourmillent ses fils et ses peuples sans nombre, l' oeil se baisse aussitôt et se ferme, ébloui d' avoir vu rayonner dans cet antre inouï tant d' âmes de héros et tant de coeurs de femme, déchirés et tordus par l' orage du drame ! Qui pourrait s' empêcher de craindre et de pâlir avec Cordélia, la fille du roi Lear, adorant, fille tendre, ainsi qu' une Antigone, son père en cheveux blancs, sans trône et sans couronne, p33 parfum des derniers jours, pauvre Cordélia, seul et dernier trésor du roi qui l' oublia ! Qui, répétant tout bas les chansons d' Ophélie, ne retrouve des pleurs pour sa douce folie ? Qui dans son coeur éteint n' entend sourdre un écho, et n' aime Juliette écoutant Roméo ? Comme ces deux enfants, ces deux âmes jumelles que le premier amour caresse de ses ailes, aspirent en un jour tout un bonheur divin, et meurent, enivrés de ce généreux vin ! Juliette n' a pas quatorze ans ; c' est une âme enfantine, où l' amour brûle comme une flamme ; elle vient au balcon mêler dans chaque bruit les soupirs de son rêve aux cent voix de la nuit, si belle qu' on croirait sur son front diaphane voir le vivant rayon de la nymphe Diane, et le coeur si naïf qu' en ce calice ouvert le zéphyr qui murmure au sein de l' arbre vert apporte des serments pleins d' une douce joie ! C' est lui ! C' est Roméo ! Sur son pourpoint de soie la nuit pâle et jalouse a répandu ses pleurs : il a sur son chemin écrasé mille fleurs, il a par des endroits hérissés, impossibles, franchi facilement des murs inaccessibles ; il lui faudra braver, pour sortir du palais, mille cris, les poignards de tous les Capulets ! Qu' importe à Roméo ? C' est pour voir Juliette ! Juliette sa soeur, pauvre amante inquiète qui dans cette heure douce où Phoebé resplendit, le rappelle cent fois et n' a jamais tout dit ; et qui, trop pauvre alors, pour pouvoir encor rendre son coeur à Roméo, l' aurait voulu reprendre ! Oh ! Lorsque tes cheveux aux magiques reflets inondent ton beau cou, fille des Capulets ! Quand on a vu pendant cette nuit enchantée p34 rayonner ton front blanc sous la lune argentée ! Et toi, qu' à ton destin le ciel abandonna, toi qui nous fait pleurer, belle Desdemona, toi qui ne croyais pas, pauvre ange aux blanches ailes, qu' on pût voir parmi nous des amours infidèles, Desdemona candide, ange qui va mourir, quand on a dans son coeur entendu ton soupir et ce que tu chantais en attendant le More : la pauvre âme qui pleure au pied du sycomore ! Quand on connaît vos soeurs, ces anges gracieux, évoqués une nuit de l' enfer ou des cieux, Miranda, Cléopâtre, Imogène, Ophélie, ces rêves éthérés que le même amour lie ! Quelle femme ici-bas ferait vibrer encor le coeur extasié par vos cithares d' or ? Mais ce qui le ravit dans une molle ivresse, c' est ce théâtre bleu fait pour notre paresse, d' où, comme le bon sens, la grave histoire a fui, et laisse le rêveur chanter son chant pour lui. On n' y mesure pas les poisons à la pinte ; sans quinquets enfumés, ni ciel de toile peinte, mille gens plus pimpants qu' un sonnet de Ronsard, en faisant des bons mots s' y croisent au hasard. Là, des ruisseaux d' argent, dans des pays quelconques, versent leurs diamants aux marbres de leurs conques, des arabesques d' or se brodent sur les cieux ; les arbres sont d' un vert qui ferait mal aux yeux ; tout est très surprenant sans causer de surprises, et dans tout ce soleil on est baigné de brises. Les héros vont partout sans y porter leurs pas, ne sont d' aucune époque et ne demeurent pas. Les bouffons sont hardis comme des philosophes ; les femmes ont au corps les plus riches étoffes, des robes de brocart, de saphirs et d' oiseaux, souples comme une vague ou comme les roseaux ; p35 des mantelets aurore ou bien couleur de lune jettent mille reflets sur leur épaule brune, avec mille bijoux, plumages et colliers. Parfois sous de riants habits de cavaliers, égrenant sur leurs pas de folles épigrammes, elles courent les champs, enamourent les femmes, ont un beau nom de page, et vont prendre le frais avec leurs diamants dans de petits coffrets. Des Céladons rimeurs, amants d' une égérie, en habit de satin font de la bergerie, sont en grand désespoir, et, couchés sur le dos, regardent le soleil en faisant des rondeaux. Mais la belle est un peu tigresse, et désappointe le concetti final, au moyen d' une pointe. Les amoureux, gens nés, prennent bien leurs revers, parlent en prose, à moins qu' ils ne disent des vers, et ne s' empressent pas vers leur épithalame, sachant qu' Hymenaeus, au dénoûment du drame viendra tout arranger avec ses vieux flambeaux. Mais, pour servir de fleurs ils ont des madrigaux et les fichent après un arbre, qui s' empresse de les faire tenir sans faute à leur adresse. Dans des chars blonds, formés d' une écorce de noix et de fils d' araignée en guise de harnois, on voit passer au loin de gracieuses fées qui chantent au soleil, bizarrement coiffées. Les Ariels ont tous deux sexes ; les lézards savent la pantomime et cultivent les arts. Des gens à tête d' âne arrivent, quoi qu' on die, devant des seigneurs grecs jouer leur tragédie, où l' homme avec un chien représente Phoebé dans les tristes amours de Pyrame et Thisbé. Leur tragédie est bête à soulever la bile : mais lion et Phoebé, tout semble tant habile, qu' on leur dit : bien lui, lune ! Et : bien rugi, lion ! p36 Le père Anchise arrive avec le galion pour reconnaître exprès à la fin, chose due, sa fille perdita, c' est-à-dire perdue. Au lieu d' avoir des noms anglais, turcs ou romains, tous ont des noms charmants pour courir les chemins : Mercutio, Célie, Orlando, Rosalinde, Paroles, Pandarus, Corin, Sylvio ! L' Inde où l' on passe un flot rose en jonque de bambous, tandis que recueillis, seuls comme des hibous, des hommes fort dévots font saigner leur échine ; l' Eldorado, Kiou-Siou, Kounashir, et la Chine qui sur sa porcelaine a des pays d' azur, n' ont rien de plus riant, de plus bleu, de plus pur que ce rêve, où parfois la rose fantaisie près du chêne saxon jette les fleurs d' Asie. C' est un monde limpide où dorment en riant les mystères du nord aux clartés d' orient, où près des flots d' argent brillent dans les prairies des plantes d' émeraude aux fleurs de pierreries, où des bouvreuils jaseurs, pour payer leur écot, vocalisent, perchés sur un coquelicot ! C' est comme notre amour qui parlerait, ou comme un chant qui redirait ce qui chante dans l' homme ; c' est comme un zéphyr calme, ou comme un sylphe ailé qui caresserait l' âme. Et rien n' eût égalé ce beau théâtre empli d' une âme singulière, si nous n' avions pas eu l' autre flambeau : Molière ! Car leur muse à tous deux était la même enfant, jetant au ridicule un regard triomphant, ayant la liberté d' une fille espagnole, un éclair dans les yeux comme dans la parole, pourtant fière et naïve, et trouvant quelquefois un mot mystérieux et voilé dans sa voix, comme en leur soleil d' or l' Armorique ou l' Irlande ont des brouillards pensifs couchés sur une lande. p37 Elle qui, le sein nu, par les coteaux voisins. Tordait sur ses cheveux la vigne et les raisins, à présent soucieuse au désert où nous sommes, car tout son avenir était dans ces deux hommes, gémissait de les voir, par un effort uni, s' user à découvrir le problème infini. Car la science offerte aux coeurs des foules vaines est comme le sang pur échappé de nos veines, et ceux qui sur la scène ont répandu la leur, en gardent pour toujours une étrange pâleur. Quand tous deux effaçaient, délaissant leur royaume, lui le rouge d' argan, lui le fard du fantôme, Dieu savait chaque jour par quel changement prompt une ride nouvelle illuminait leur front. Et la muse pleurait sur leur métamorphose, elle essuyait ses pleurs de sa basquine rose, et voulait soutenir avec sa faible main ces atlas accablés d' un univers humain. Puis enfin, las un jour de leur tâche première, grands astres consumés par leur propre lumière, ils moururent devant les peuples étonnés, debout comme il convient aux hommes couronnés ! Alors ce fut sur nous comme une nuit étrange, où nul rayon d' en haut ne dora notre fange, où rien ne traversa le murmure profond que soulève l' idée et que les choses font. Seulement, au lointain, sur les vertes collines, on entendait gémir dans les brises divines un mélange confus de sanglots et de voix. C' était le cri plaintif des muses d' autrefois, exhalé, frémissant d' une douleur amère, sur la lyre d' Orphée et la lyre d' Homère ! Et leur plus jeune soeur, cet ange des amours, qui des plus pâles nuits jadis faisait des jours, qui du poëte aux rois étendait son empire, p38 cette soeur de Molière, amante de Shakspere, racontait sa détresse au choeur aérien. Qui me consolera ? Disait-elle, mais rien ne répondait encore à ses paroles vaines. Son sang libre et jaloux gonflait partout ses veines, mais dans la nuit profonde où sommeillait la foi, nul flambeau ne disait à l' homme : lève-toi ! Et comme les débris de cette antique égypte, où, dans leur pyramide ou leur obscure crypte, dorment les Sésostris auprès des Néchaos, notre art, monte autrefois, redevenait chaos. Puis, après bien longtemps, lorsque sur des idées mortes en germe avant qu' on les eût fécondées, les sons, comme des flots qui tourmentent leurs quais, se furent bien longtemps dans l' ombre entre-choqués, le peuple vit soudain rayonner sur sa face un point resplendissant de lumière vivace. Et comme on demandait quel était ce flambeau qui jetait sur la nuit un prestige si beau, les plus sages ont vu que c' était l' auréole au front du jeune enfant marqué pour la parole, comme furent jadis les hommes de Sion, et venu pour grandir sa génération. Ce n' était qu' un enfant. L' airain aux feuillantines l' avait bercé jadis de ses voix argentines : dans un jardin antique ombragé comme un bois, la nature, qui parle avec ses mille voix, lui disait chaque jour le secret grandiose. Ivre de chants, de fleurs et de parfums de rose, il complétait son âme, oubliant, oublié, par un passé de gloire à l' avenir lié, méditant sans effort pour sa pensée agile Virgile par les champs et les champs par Virgile ; dans son coeur inspiré, mais grave et sérieux, cherchant déjà le sens des bruits mystérieux, p39 aux lauriers paternels, aux doux baisers de mère, comprenant les deux mots que lui disait Homère, la grandeur et l' amour, et de mille rayons enveloppant déjà tout ce que nous voyons. Dans son rêve, planant au loin sur les rivages, il aperçut, auprès des bacchantes sauvages, s' acharnant sur leur proie ainsi que des bourreaux, le fleuve ensanglanté par le chaste héros. Puis, y voyant gémir sur leur divin trophée les soeurs de l' harmonie et la mère d' Orphée, il regarda le monde, et, sachant dans son coeur les secrets oubliés du lyrisme vainqueur, s' écria, plein déjà du céleste délire : je serai l' harmonie et je serai la lyre ! Et, sans faiblir après sous ce sublime effort, il dit aux fronts courbés, se sentant assez fort pour ourdir à son tour quelque sublime trame : je serai l' épopée et je serai le drame ! Il se leva sur nous. Et l' homme triomphant tint si bien ce qu' au monde avait promis l' enfant, que le vieillard pensif dont la jeune Amérique se souviendra, lui dit d' une voix homérique : vous êtes l' avenir et je suis le passé ! Et que, dernier de tous, il a tout surpassé. Lui seul, faisant saillir dans tout problème sombre l' ombre par le rayon et le rayon par l' ombre, a fait briller à flots sur nos illusions l' immuable clarté faite de trois rayons, trinité solennelle à nos yeux apparue, triste aspect du foyer, du champ et de la rue. Le foyer ! Oasis aux souvenirs anciens, où dans la solitude on est tout pour les siens, sanctuaire où l' on sent comme il est bon de vivre la tête dans les mains et les yeux dans un livre ! Là tout est doux, charmant, simple et mystérieux : p40 c' est l' épouse qui suit votre rêve des yeux, ce sont les beaux enfants pleins d' avenir, aux lèvres rouges comme les fleurs des vases de vieux Sèvres ; et la vierge étonnée, en son coeur ingénu, de voir son front si pur, et si blanc son bras nu ; puis c' est un vieil ami qui cause de Tacite, qui lit à coeur ouvert dans Virgile qu' il cite, et dont les souvenirs, d' âge en âge espacés, vous reportent, jeune homme, à vos plaisirs passés. Foyer, doux manteau d' ombre ! ô naïve peinture flamande, que chacun refera ! La nature a-t-elle plus que toi d' harmonie et de chants ? Qui pourrait t' égaler, sinon l' air et les champs ? Car les champs sont aussi le grand poëme, et comme un livre écrit par Dieu pour l' extase de l' homme. C' est là que chaque lèvre, allant chercher son miel, boit, abeille, les fleurs, et, poëte, le ciel ! C' est là qu' un doux zéphyr fait frissonner la lyre, et que le mot s' écrit pour ceux qui savent lire ; ce sont des ruisseaux d' or, de larges horizons, des fruits divers donnés à toutes les saisons, des cascades, des fleurs, de grandes voûtes d' arbres, des cailloux anguleux plus brillants que des marbres, des oiseaux garrulants qui s' envolent troublés, de gais coquelicots qui dansent dans les blés, des lacs aux flots unis où, sans cesse jetée, la lumière dessine une moire argentée, des cieux pleins de blasons qui paradent au loin, et de vagues parfums qui s' exhalent du foin ! Et sur ce beau décor, un choeur immense, un monde : la verte demoiselle avec l' insecte immonde, le corbeau velouté, les boeufs aux larges reins, cherchant leurs Brascassats ou leurs Claudes Lorrains ! Chacun marche en sa voie. Au fond de la prairie la génisse au flanc roux court dans l' herbe fleurie, p41 les oiseaux attentifs portent au fond du nid la mousse dérobée aux angles du granit, l' insecte fait son trou, la verte demoiselle se mire dans le flot scintillant qui ruisselle, et dans une clarté l' épi s' ouvre au soleil. Chacun cherche son but dès la premier réveil : la fourmi son brin d' herbe, et l' homme sa charrue. Et comme aux champs, hélas ! Chaque homme dans la rue doit labourer l' argile, et dans un tourbillon remplir encor sa tâche et creuser son sillon, et, sans devancer l' heure où la moisson commence, disputer aux oiseaux du ciel, herbe ou semence, les grains qui deviendront épis. Tout penseur doit désigner le vrai but, et le montrant du doigt, protéger tour à tour les peuples qu' on enchaîne, et le bon roi, souvent insulté sous le chêne ! Cerveau lumineux, coeur où déborde l' amour, il doit, leur prodiguant sa pitié tour à tour, au milieu des abus toujours prêts à nous mordre, conserver et grandir la liberté par l' ordre, pour rajeunir sans cesse et pour purifier l' atmosphère du champ et celle du foyer. Triple aspect du foyer, du champ et de la rue, ô trilogie énorme avec le temps accrue, pour dégager de toi la tranquille clarté, il fallait un penseur qui, de tous écarté, reçût, seul entre tous, de la muse d' Homère la royauté, nectar qui fait la coupe amère ! Aussi la muse eut-elle un regard triomphant lorsque, sur le berceau divin de cet enfant, elle vit, consolée enfin de son désastre, la flamme de l' esprit s' allumer comme un astre ! Si bien que cet enfant, ce rêveur radieux, calme, indulgent et fort comme les demi-dieux, ce grand porte-lumière, élu dès sa naissance, p42 l' illumina plus tard de sa reconnaissance ; et sentant ce jour-là tous les peuples divers assez grands pour la voir avec leurs yeux ouverts, il la leur montra, belle, ingénue et sans voiles, ayant sur ses bras nus la blancheur des étoiles, et dans la coupe, où luit l' éclair d' un diamant, buvant le vin de pourpre avec son jeune amant ! Le beau printemps vermeil les salue et les fête, et comme un choeur sublime, autour de ce poëte en qui revit l' orgueil des temps évanouis, des poëtes nouveaux se pressent éblouis. Les voilà. Ce sont eux, les héros qui délivrent ! J' entends leurs cris d' amour et leurs voix qui m' enivrent, et, dans la route sûre où je suivrai leurs pas, je vois tous ces vainqueurs de l' ombre et du trépas. Byron n' est plus ; il dort dans la gloire suprême, fier, adoré, superbe, et la muse elle-même, de son âme brisée emportant le meilleur, baisa le pâle front de ce don Juan railleur. Lamartine aux beaux yeux, qui charme et qui soupire, près du lac frissonnant chante encor son Elvire ; les deux Deschamps, brisant la maille et les réseaux, s' élancent dans l' air libre ainsi que des oiseaux ; Sainte-Beuve revoit ses maux et nous les conte ; Vigny, doux et hautain, sous son manteau de comte garde pieusement notre orgueil indompté ; Musset, les yeux brûlants, pâle de volupté, sent dans son coeur brisé naître la poésie ; Barbier rugit ; Moreau célèbre sa Voulzie ; en Valmore Sappho s' éveille et chante encor ; Delphine, sa rivale, en ses longs cheveux d' or triomphe, poëtesse à la toison vermeille ; Laprade s' est penché sur Psyché qui sommeille ; Méry taille et sertit, merveilleux joaillier, les rubis indiens en un rouge collier ; p43 Brizeux nous a rendu les fiers accents du celte ; sous ses longs cheveux noirs, beau rhapsode au corps svelte, Gautier, pensif et doux, qui semble un jeune dieu, réfléchit l' univers dans sa prunelle en feu, et quand Heine, d' un vers joyeux et plein de haine, perce les serpents vils de la bêtise humaine, on croit voir sur la fange et dans l' impur vallon pleuvoir les flèches d' or de son père Apollon. Nos horizons lointains de clarté se revêtent, l' air vibre, et c' est ainsi que ces lyriques jettent aux quatre vents du ciel leurs chants nobles et purs ; et la muse les guide aux prodiges futurs, et mûrit lentement leur oeuvre qu' elle achève, sage, car elle sait ; jeune, car elle rêve ! Son jour se lève bleu. Sur ses bras assouplis flotte un voile pourpré. Les temps sont accomplis. ô déesse, âme, esprit, clarté, muse nouvelle, qui renais du passé plus farouche et plus belle, toi qui mènes aussi tes enfants par la main, charmeresse au grand coeur, montre-moi le chemin ! janvier 1842. LES BAISERS DE PIERRE à Armand Du Mesnil sois béni, mon très cher ! Ta gracieuse lettre m' a trouvé justement comme j' allais me mettre p44 au lit. Quand sur un vers on s' est presque endormi, c' est un charmant réveil qu' une lettre d' ami ; un carré de papier qui vient de tant de lieues, auprès du foyer rouge ou des collines bleues, vous dire les échos de la grande cité ! Oh ! Cher ! En te lisant, mon coeur tout excité s' élançait dans l' azur vers son Paris grisâtre. Le feu plein de rubis qui pétille dans l' âtre, la cigarette amie et le punch vigilant qui fait danser au mur un farfadet sanglant, notre bon far-niente avec nos causeries, nos divagations dans les routes fleuries, je voyais tout cela ! Près des riants Lignons j' égarais de nouveau tous nos chers compagnons qui remplissent de vin les verres de Venise, et ces pâles enfants que mon vers divinise et dont la lèvre, prompte à nous incendier, a pris sa folle pourpre aux fleurs du grenadier. Ce que j' aime de toi, c' est que la poésie qui coule sous ta plume et qui me rassasie, n' exclut aucunement ces détails parfumés qui reportent le coeur sur les objets aimés. Tu rêves donc toujours ! Et Victor ? Il travaille. Son destin est marqué, vois-tu. Vaille que vaille, il ira loin. Alfred aime toujours Jenny ? Hélas ! Si, pitoyable à son rêve infini, elle entr' ouvrait le ciel à cet enfant qui souffre, il nous rappellerait Décius et le gouffre. Il est triste pourtant, pour un beau chérubin, d' avoir vu tant de fois son ève dans le bain, de l' avoir aspirée à long regard de faune, sans pouvoir défleurir le bout de son gant jaune. Un jour qu' il ébauchait la Magdeleine en pleurs, Jenny parut soudain, comme un bouquet de fleurs : le tableau saint lui plut, à la fille profane ; p45 mais il était promis à quelque autre sultane, si bien que notre ami jeûna devant l' éden qu' il se serait ouvert au seul prix d' un amen. Une chose, à mon sens, qu' on doit trouver exquise, c' est ce que tu me dis, cette pauvre marquise toujours en pleurs, toujours fidèle à son tourment ! On dit Lutèce triste épouvantablement, et que dans cet ennui, dont s' augmente la dose, on adore pourtant Mademoiselle Doze. Un nouveau diable est-il entré dans le beffroi ? Dis-moi l' événement du jour, tandis que moi, pour te conter aussi quelque nouvelle histoire, je fouille vainement le fond de l' écritoire. Dois-je à ton préjudice, infortuné songeur ! Abuser des récits que pare un voyageur ? Cela m' ennuierait fort, et ce serait folie. Eussé-je parcouru l' Espagne ou l' Italie, rien ne t' empêcherait en me laissant moi, nain, de lire là-dessus Dumas, ou mieux, Janin. Et d' ailleurs, à Bourbon, aux pelouses d' Avermes, dont l' Allier, fleuve d' or, arrose les dieux Termes, à Souvigny, vieille urbs, où près des noirs piliers dorment sur leurs tombeaux d' antiques chevaliers, à Moulins, sous les vieux tilleuls du cours Bérulle, j' ai gardé la folie et l' amour qui me brûle. Je suis toujours le même et tel que tu m' as vu, de fantaisie étrange abondamment pourvu, joyeux, gai, chérissant la vie et son ivresse, mais plus jaloux toujours de ma blonde paresse. Je continue à croire ici que les héros trouveraient dans les champs, à l' ombre des sureaux, ce qu' ils cherchent au sein des batailles rangées. Quant aux paupières, moi, je les aime orangées. Pour dormir le matin, j' aime épais les rideaux, et préfère ardemment le Bourgogne au Bordeaux. p46 Puis, n' étant pas de ceux que l' amour scandalise, j' en parle volontiers chez une cidalise. Rousse comme à Cythère, et les yeux éclatants, sa taille a beaucoup plu quand elle avait vingt ans. Ainsi, je te l' ai dit, je suis toujours le même, toujours aussi français, toujours aussi bohême, toujours de bonne race enfin, dur comme un roc aux faiseurs, et moins fort que le bon Paul De Kock pour agencer tout seul le plan de quelque chose, du reste, chérissant l' écarlate et le rose. Ma muse, à moi, n' est pas une de ces beautés qui se drapent dans l' ombre avec leurs majestés comme avec un manteau romain. C' est une fille à l' allure hardie, au regard qui pétille ; charmeresse indolente, elle sait parfumer ses bras nus de verveine et de rose, et fumer la cigarette ; elle a des étreintes lascives, des chastetés d' enfant et des larmes furtives. Ne t' étonne donc pas que de l' ami Prosper elle ne t' ait pas fait un héros duc et pair. Si le supplice lent que son loisir te forge, l' ennui, te saisissait par trop fort à la gorge, car, par oubli sans doute, on n' a pas fait de loi contre les rimailleurs, eh bien ! Figure-toi que nous sommes encore à ces folles soirées, où nous buvions l' espoir dans les coupes dorées, où nos yeux pleins de rêve, autour du kirsch en feu, dans les flots de fumée avaient un pays bleu. On y raillait toujours quelqu' un ou quelque chose ; nous lisions, moi, des vers, parbleu ! Toi, de la prose ; le poëte pourtant, c' est bien toi. Le passé revient, je continue un récit commencé. Donc, Prosper apparaît. Seize ans, l' âge critique. Avec un père imbu de la sagesse antique, un père homme d' esprit, là, comme on n' en voit pas, p47 tout plein d' un vieux respect pour les quatre repas, mais qui, fort dénué du revenu des princes, trouvait bon de laisser son épouse aux provinces. Et puis une cousine au regard enragé qui sortait chez le père aux grands jours de congé, un démon de velours, une pensionnaire dont le vainqueur d' Elvire eût fait son ordinaire. Petits pieds andalous, braise rougeâtre aux yeux, corps de liane, bras d' ivoire, cheveux bleus. Tout cela s' appelait Judith. La vierge, en somme, eût fait par son sourire un empereur d' un homme. Prosper ne devint pas du tout empereur, mais il devint en revanche amoureux, ou jamais homme ne désira cette pourpre enchantée qui frémit sur la lèvre en fleur de Galatée. Il aimait à tel point, lui, qu' il en maigrissait. Comment la guérison arriva, Dieu le sait. Ce fut d' abord un soir, sous une allée ombreuse : Judith lui confia qu' elle était malheureuse, que sa petite amie aimait un monsieur brun, et qu' elle voudrait bien aimer aussi quelqu' un. Notez que ce jeune homme avait deux noirs complices de son naissant amour, oui, deux moustaches lisses comme une aile de cygne, et qu' il était rempli de politesse ; enfin un jeune homme accompli. Prosper lui répliqua : moi, je n' ai pas encore de moustaches ; mais, vois, ma lèvre se colore, et j' en aurai bientôt. Si tu veux me laisser t' aimer, sois ma chère âme, et je vais t' embrasser. Or, Judith objecta qu' elle avait eu la fièvre, que les baisers laissaient des traces sur la lèvre, et se mit en colère avec sa douce voix, si bien que son cousin l' embrassa quatre fois. Puis elle n' osa plus se fâcher, dans la crainte d' être embrassée encor. Voyez quelle contrainte ! p48 Les choses allaient donc au mieux. S' il n' eût fallu rentrer pour le souper, tu ne m' aurais pas lu davantage. Le coeur de Prosper se dilate, et la fillette semble une rose écarlate. Le pater Anchises, qui commence à souffrir d' une superbe faim, a crié d' accourir, et jure que le soir on attrape du rhume. Prosper prouve contra que l' exercice allume l' appétit, et qu' aux nerfs il est quelquefois bon. Le père, là-dessus, découpe le jambon. Que ton parfum est doux, ô suave caresse ! ô bonheur encor chaste et déjà plein d' ivresse ! Oh ! Ces regards tout pleins de billets doux, ces pieds qui se cherchent tout bas, vainement épiés ! Oh ! Comme cet amour, enfant né dans les flammes, est un bon statuaire et sait pétrir les âmes ! Oh ! Que tristes et longs passent les lendemains ! Comme on invente alors, pour se tenir les mains, quelque moyen nouveau que l' on ignorait ! Comme il veut dire à la fois, le nom dont on la nomme, étoile, perle, fleur, chanson, lumière ! Et puis tu sais, on va le soir regarder dans le puits la fleur qui de ses mains fragiles est tombée. Je crois qu' on la prendrait d' une seule enjambée ! Comme tout devient rose et doux ! Comme on est fier du vieux ruban flétri qu' elle portait hier ! ô démence ineffable et qui nous fait renaître ! On en serait heureux, si quelqu' un pouvait l' être. Pourquoi le coeur est-il si large et si profond, que nulle volupté n' en atteigne le fond ? Pourquoi, noyé des feux d' une humide prunelle, voulons-nous embrasser la menteuse éternelle, et d' où vient ce désir d' être déchiqueté entre les doigts crochus de la réalité ? Certes, Prosper avait une âme de poëte, p49 mais de riches désirs bouillonnaient dans sa tête, et ses sens lui disaient que ce n' est pas assez de la communion des regards embrassés. Souvent il s' en alla dans les bruyères sombres, la nuit, s' asseoir tout seul au milieu des décombres ; il s' en alla gravir le pied fangeux des monts, où les rocs dentelés semblent de noirs démons : la lune aux yeux d' argent frissonnait. La rosée pleurait de chastes pleurs sur sa bouche arrosée ; tout semblait un joyau doux et silencieux ; la terre d' émeraude et la turquoise aux cieux, et le frêle rameau tendant sa verte palme ; tout, excepté les sens de Prosper, était calme. Au fait, comment rester tant de jours sans se voir ? Vivre un jour sur huit jours, est-ce vivre ? Et le soir se quitter ! Et sentir sur une froide couche la solitude avec son baiser sur la bouche, courtisane de marbre, et qui vient vous saisir quand votre ami la chasse aux rires du plaisir ! Et ces rêves menteurs ! Et ces nuits d' insomnie, quand, près du temple où dort la chère Polymnie, on rôde, l' oeil fixé sur le vieux mur éteint qui des rayons du monde a préservé son teint ! Un grand homme inconnu, joueur de chez Procope, disait que le désir est un bon microscope : or, tant de fois Prosper vint explorer le mur, que pour cet examen un soir le trouva mûr. Il vit qu' au résumé la pente était fort douce, et les pierres d' en haut recouvertes de mousse. Il alla donc trouver Judith, et lui fit part de l' idée. On pouvait assiéger le rempart. L' enfant sourit tout bas, baissa sur les étoiles de ses pudiques yeux l' ébène de leurs voiles, et dit que là-dessus il fallait éclairer la sous-maîtresse, afin que l' on fît réparer p50 la muraille. Tu vois qu' ils étaient loin de compte. Prosper à ce mot-là devint rouge de honte. Puis vinrent les serments, les larmes, les combats. Elle écoutait si bien, et lui parlait si bas, qu' à peine si la brise avec ses ailes d' ange emporta quelques mots de ce céleste échange. -vous me faites mourir, monsieur ! -venez ici ! -non, je te hais ; va-t' en ! -vous croyez ? Grand merci ! -et mon honneur, monsieur ! Un mur ! La belle histoire ! -je t' aime ! -taisez-vous, démon ! -un bras d' ivoire ! -mais je n' y viendrai pas. -des yeux à s' y noyer ! -vous mentez, vous ! -je t' aime ! -oh ! Le beau plaidoyer ! Ici la brise encor passa mystérieuse, en courbant les rameaux du saule et de l' yeuse. -on peut, sans être vue, en un sombre peignoir... -on ne peut pas, monsieur ! -s' échapper du dortoir. -je ne t' écoute plus. -enfant ! -oh ! Dis, toi-même, non, tu ne voudrais pas me perdre ainsi ! -je t' aime. Ces pauvres amoureux n' ont pas d' autre raison ! Celle-là, par bonheur, est toujours de saison. Parlèrent-ils encor ? Je ne sais trop. La brise ne les entendit plus. Mais, sur la pierre grise, près du mur dont la mousse a rongé les granits, elle revint un soir baiser leurs fronts unis. Quelle joie, ô mon dieu ! Les heures solennelles, la nuit qu' ils éclairaient de leurs chaudes prunelles, le parfum des jasmins et des pâles rosiers, tout prenait à la fois leurs coeurs extasiés. La brise soupirait entre eux deux. Leurs paroles ne s' échangèrent plus, et puis leurs lèvres folles confirmèrent tout bas les clauses de l' hymen que la main de chacun jurait à l' autre main. Ce fut comme un éclair où flambent deux nuages, ineffable moment que les plus durs naufrages ne sauraient arracher du coeur ! Car, si profond p51 qu' il soit, et quelque fiel qu' il élabore au fond, quelque orage qu' un jour la passion y fasse, toujours ce feu céleste en dore la surface. Oh ! Comme ils oubliaient le monde, cet égout ! Et leurs plaisirs d' enfant, et leurs mères, et tout ! Comme au baptême saint des invisibles flammes ils brûlaient leurs passés et retrempaient leurs âmes ! Fut-ce un rare bonheur pour les sens enlacés ? Oui, mais les vrais moments d' extase était passés ; car les plus doux transports sont dans l' inquiétude dont les rêves s' en vont à la béatitude, quand le coeur comprimé doute, et sous le surcroît du doute, se replie et se réveille, et croit ! Mais quand l' illusion s' incarne tout entière, lorsque l' ange du rêve est devenu matière, on ne sait plus alors ce qu' on en pensera. C' est le provincial qui vient à l' opéra des clochers inconnus de sa verte campagne. Il vient comme on viendrait au pays de Cocagne, si bien que ni le chant, ni le public choisi, ni le vol fabuleux de Carlotta Grisi et les pâles Willis avec leurs maillots roses, ne semblent à ses yeux de merveilleuses choses. Il rêvait tout moins beau, mais quelque chose encor, et croyait au perron trouver des marches d' or. C' est ainsi que l' espoir s' entoure de mensonges, et que la passion est un pays de songes où l' on va comme un homme enivré d' alcool. Il semble qu' on va suivre un aigle dans son vol, qu' on est grand, que la joie et ses rudes atteintes en râles convulsifs tordront les chairs éteintes, qu' on se relèvera tout autre ; mais souvent on se retrouve après gros-jean comme devant. Aussi lorsque j' ai soif de rage et de caresse, en un mot, que je veux choisir une maîtresse p52 telle que le dieu grec les élève à son jeu, une femme de lit, je m' inquiète peu des petits pieds de reine et des yeux en amandes. Ce qu' il me faut, à moi, ce sont les chairs flamandes que dessinait Rubens de son hardi pinceau. Quant à ces dona sol aux tailles d' arbrisseau dont les cheveux pleureurs vont en rameaux de saules, c' est trop triste pour moi. Mais de larges épaules, des jambes d' amazone et des bras sans défaut, et des muscles de fer, voilà ce qu' il me faut ! Avec son torse fier, la vénus Callipyge, comme poëme épique, est un rare prodige. Des bandeaux moyen âge avec des yeux cernés font de sombres profils d' archanges consternés ; mais cette lèvre rouge et ce sein qui frissonne, le port majestueux que la stature donne, ces hanches aux plis durs, ces robustes appas, qui vous les donnera, si vous n' en avez pas ? Il faut avoir jauni dans un cachot bien sombre, où de pâles serpents se caressent dans l' ombre, pour bien savourer l' air et la beauté des cieux. On se blase sur tout : sur l' azur des beaux yeux, sur le scribe fécond, sur le pâté d' anguille, sur le chant que murmure une rieuse fille ; et toutes les beautés auxquelles nous croyons tombent au souffle impur des désillusions. Le grand héros nous semble un meurtrier. Le prince est pour nous un flâneur venu de sa province, le politique un sot raillé par le destin, la vierge une Isabelle agaçant Mezetin, l' astronome savant un fou dans les étoiles, ce divin coloriste un barbouilleur de toiles ; nos souvenirs aimés deviennent des fardeaux, et les pauvres honteux achètent des landaus. L' espérance se fait un chagrin près d' éclore, p53 l' amour un impudent marché ; le météore un lampion fumeux accroupi sur un if. Des seins fermes et lourds, au moins, c' est positif. Quoique Prosper n' eût pas dans cette nuit peut-être connu tout le bonheur qu' il rêvait sous le hêtre, lorsque le blond Phoebus parut à l' horizon, il partit, mais laissant son coeur à la maison, si bien que l' on trouva sa démarche légère. Puis il vécut ensuite au sein d' une atmosphère de bagues en cheveux, de petits billets doux, éden de souvenirs, de fleurs, de rendez-vous, qui put, malgré l' effort de la fortune humaine, comme dans la chanson, durer une semaine. Quoi, huit jours seulement ! C' est bien peu, diras-tu. être huit jours fidèle est presque une vertu : d' abord on a le temps d' écrire plusieurs stances quand on s' aime huit jours. Et puis les circonstances viennent souvent forcer à se quitter plus tôt qu' on ne veut. Le malheur est un grand paletot qu' endosse tour à tour chaque homme, et que sans honte Prosper doit endosser à cet endroit du conte. Ce conte, pour toi seul, ami, je l' ai rimé ; toutefois, s' il fallait qu' on le vît imprimé, sortant pour cette fois de la nuit protectrice, je m' agenouillerais aux pieds de ma lectrice, petits pieds que je vois, chaussés d' un clair velours, mollement endormis sur des coussins bien lourds ; charmante caution pour répondre du reste. Puis en levant les yeux, je verrais sans conteste un visage adorné d' un éclat non pareil, un front d' ivoire mat et des yeux de soleil ; puis un hardi corsage, et, sur un flanc qui ploie, des cheveux soyeux, pleins de délire et de joie, sombres comme le noir feuillage des forêts. Or, je crois que voici ce que je lui dirais : p54 ô ma dame d' amour ! Mon amante inconnue ! à qui la vérité parle ici toute nue, oh ! Si, réalisant tous mes rêves de fou, chère, vous me vouliez jeter vos bras au cou, à l' heure où l' ombre molle endort les tubéreuses, et me donner huit nuits de vos nuits amoureuses, (éros devine alors ce que je tenterais ! ) ma dame, sur l' honneur, je m' en contenterais. Enfin, comment cessa ce bonheur éphémère ? Cela vint de Prosper. Qui l' aurait cru ? Sa mère mourut tout justement à cette époque-là. Or, elle avait un frère aîné, qu' on rappela d' exil en mil huit cent quatorze. Un gentilhomme très entiché des fleurs de lys, et brave comme Bayard, au temps jadis fort bien vu de la cour. La digne soeur et lui se chérissaient, et pour se réunir encor dans la main où l' on tremble et ne pas se quitter, ils moururent ensemble de vieillesse. Prosper fut contraint de partir pour recueillir avec des sanglots de martyr l' héritage de l' oncle, un fort bel héritage qui n' aurait pas tenu de Penafiel au Tage. Ayant enfin rempli tous les devoirs que feu notre oncle, s' il fut riche, impose à son neveu, il s' entoura d' un crêpe, et prit la malle-poste, rêveur comme un lépreux de la cité d' Aoste. De plus, quand il revint, son père avait quitté notre monde frivole et plein d' iniquité. Que de morts à la fois ! C' est comme un mélodrame où les trépas fameux s' impriment à la rame, bel art au nom duquel D' Ennery mérita la croix ! Prosper pleura beaucoup, mais hérita. C' est un baume aux chagrins les plus cuisants. En somme il eût trouvé l' auteur de ses jours un brave homme, si ce pauvre vieillard à ses derniers moments, p55 quoiqu' il eût toujours eu les meilleurs sentiments, ne se fût laissé faire une bévue exquise. Je te le donne en cent ! Il fit... Judith marquise. Afin qu' elle eût un père avec un bel hôtel, un jour il la mena toute blanche à l' autel. Quant à son jeune époux, ce fut un diplomate haut, sec, raide, pompeux, monté dans sa cravate, droit comme un lys, couvert de croix, éblouissant, et portant de sinople au griffon d' or yssant du chef ; d' ailleurs sauvage, aimant la solitude, et voyageant toujours ; mais ayant l' habitude mauvaise de rentrer dans sa demeure à pas de loup, toutes les fois qu' on ne l' attendait pas. Pour les fleurs sans parfum, le satin et le cierge, oublia-t-elle donc ses doux serments de vierge ? Son coeur fut donc un gouffre où l' on pouvait plonger ses rêves, sans que rien ne dût y surnager ? Peut-être. Elle ne vit dans cet épithalame qu' un moyen tout trouvé de jouer à la dame. Elle eut de fins chevaux, des villas, des palais, du drap rouge fort cher sur des corps de valets, et fit merveille au bois avec ses équipages. On prétendit alors qu' elle eut même des pages. Aussi ne parlons pas de ces pensionnats où l' on a le secret de charmants incarnats pour se faire monter la pudeur au visage, lorsqu' un oeil indiscret vous fixe le corsage. Oh ! Si quelqu' un lisait sous vos regards baissés tous les impurs désirs dont vous vous enlacez, courtisanes d' esprit, filles dont le corps chaste est comme un champ de fleurs que l' ouragan dévaste ! Pâles virginités, vertus sans lendemain, laissant votre dépouille aux buissons du chemin ! écoute, le hasard, ou bien les dieux prospères m' ont fait vivre un instant dans un de ces repaires. p56 J' y cherchais un écho des chants du paradis. N' aurais-tu pas pensé comme je pensais, dis ? Eh bien, souvent, le soir, caché sous des charmilles, j' ai surpris le secret de quelques blondes filles, j' écoutais inquiet, presque comme un amant, et j' ai senti le rouge à ma face. Vraiment il se murmure là des discours dont l' exorde soulèverait le coeur aux danseuses de corde ! Puis, c' est là qu' on apprend le sourire qui mord et l' art si compliqué de mentir sans remord. Ne crois pas que Judith fût donc embarrassée pour dire à son cousin qu' on l' avait tant forcée qu' elle n' avait pas pu refuser cet oison. Prosper lui répliqua : vous avez bien raison, et ce n' est après tout qu' une affaire de forme, car un époux marquis reste, pourvu qu' il dorme, un meuble de salon à ne pas dédaigner. Mais un ancien amour permet d' égratigner le papier qu' a noirci, par un affreux mystère, Hymen, ce dieu qui porte un habit de notaire. Tu sais que tous les deux aimaient à discuter, car nous les avons vus autrefois affronter la nuit fraîche, sous une allée ombreuse et noire, à l' heure douce où Puck dans le ruisseau vient boire ; tu sais que, tous les deux, après ces beaux discours, nous les avons trouvés dans des spasmes bien courts au fond d' un vieux jardin, sur le banc, dont la mousse empruntait à Phoebé sa lueur pâle et douce. Après les pourparlers dont il s' agit ici, nous devons comme alors les retrouver aussi, non pas dans un jardin, nous sommes en décembre, mais au fond d' un boudoir rose et parfumé d' ambre, avec de gros coussins vêtus de velours verts, comme on aime à les voir dans le coeur des hivers ; boudoir fort isolé, n' ayant pour toute issue p57 qu' une fenêtre haute assise sur la rue. La nymphe du foyer devient rouge, le thé par Judith elle-même est bientôt apprêté, puis dans les flacons d' or le vin de Syracuse offre aux jeunes amants une charmante excuse de toutes les pudeurs qu' ils pourraient oublier. Oh ! Quel désir aigu les vint alors lier ! Qu' ils allaient bien mourir dans ces voluptés sombres que l' ange de la nuit caresse de ses ombres, et dont ils connaissaient l' extase jusqu' au fond ! Mais voilà le mari, diplomate profond, qui revient tout à coup, montrant sous sa paupière l' impassible regard du convié de pierre. Deux hommes sur les bras alors qu' on en veut un, certes, cela doit être un conflit importun, et l' on voudrait s' enfuir dans un autre hémisphère. Pas de cachette, hélas ! Que résoudre ? Que faire ? Encore, à l' ambigu-comique, ce serait facile, on trouverait un passage secret dans un mur féodal. Se tuer l' un ou l' autre sans pouvoir seulement dire de patenôtre, c' est un moyen fossile et maintenant honni ; d' ailleurs cela serait imité d' antony. Puis, Judith n' était pas de ces femmes novices qui prouvent leur amour avec des sacrifices, et qui donnent leur vie, en faisant peu de cas. Elle jeta la lampe avec un grand fracas, et se mit à rugir ce cri de rage folle que hurle avec horreur la femme qu' on viole. Aussitôt parut, fier comme un toréador, un suisse vert-lézard caparaçonné d' or, qui, jaloux de servir les vertus de madame, pour la première fois sut dégainer sa lame. Comme tous les chasseurs, ce fat malencontreux des pieds de sa maîtresse était fort amoureux ; p58 ce fut donc comme un tigre altéré de carnage qu' il arrêta Prosper, et, contre tout usage, le jeta sans façon par la fenêtre, avant de regarder au moins s' il faisait trop de vent. Madame, quand parut son noble misanthrope, eut tout juste le temps de tomber en syncope, comme une Sémélé devant son Jupiter. Le raide commandeur demanda de l' éther. L' événement courut le lendemain. La presse pour gloser sans mesure oublia sa paresse ; on en parla beaucoup dans les nobles faubourgs, et Judith fut malade au moins quinze grands jours. Descendons si tu veux dans la rue, où la neige étend sur le pavé son manteau de Norwège. Quand le pauvre Prosper s' éveilla pâle, sans un souvenir, et vit s' attrouper les passants, il se trouva meurtri sur des angles de glace, où nous le laisserons sans le bouger de place, tel est notre caprice, encor pour quelques vers. D' autant qu' on se fatigue à ces récits divers, et qu' il me faut quitter la mystique ceinture, car nous avons ce soir bal à la préfecture. Déjà le jacquemart, Quasimodo de plomb, vient de sonner dix coups avec beaucoup d' aplomb, l' ancien hôtel Saincy s' entr' ouvre et s' illumine tandis que des beautés à la superbe mine s' y rendent, en passant par le pompeux séjour né sous le consulat de Monsieur De Champflour. Faut-il continuer ? Je n' en ai guère envie. Le malheureux Prosper ! Comme, en pendant sa vie à des lèvres de femme, il s' était bien trompé ! Notre terre promise est un roc escarpé : il ne le savait pas ; mais avoir fait son rêve d' un poëme d' amour qu' une autre main achève, être sorti vivant de son passé caduc, p59 avoir fouillé son coeur pour en donner le suc, puis, amant d' une églé, se voir trahir par elle, c' est à se rendre ermite, ainsi que Sganarelle. Hérodiade, svelte en ses riches habits, portant sur un plat d' or constellé de rubis la tête de saint Jean-Baptiste qui ruisselle, nous résume très bien l' histoire universelle ; car le sage est toujours celui qui, la voyant sous les tissus vermeils et roses d' orient, admire ses yeux noirs et les fleurs de l' étoffe. Mais, par Bacchus ! Pourquoi faire le philosophe au bout d' un conte bleu qui nous intéressait ? Disons ce qu' il advint de Prosper. Qui le sait ? Comme un sombre plongeur qui se confie aux lames, il s' engouffra vivant dans une mer de femmes, festonna ses rideaux d' actrices et de rats, et devint très couru dans les deux opéras. Frêles roseaux fleuris sur les pierres gothiques, types germains coulés dans les moules celtiques, bacchantes de Toscane à la parole d' or, pensives Lélias qui cherchaient leur Trenmor, Elvires aux pieds fins, bijoux d' Andalousie, vierges à l' oeil fendu sous le surmé d' Asie, il sut tout effeuiller en critique de goût, et quand il n' eut plus rien à donner, il eut tout. Il eut, n' espère pas que je les enregistre, au théâtre-français l' amante d' un ministre, dont Paris en silence admirait la hauteur superbe. Aux environs, la femme d' un auteur dramatique, et Fanny, la fille aux lèvres rouges, dont la voix éveillait les morts, et, dans les bouges, éléonore, Esther, Léontine et Jenny. Si je te disais tout, quand aurais-je fini ? Ce serait trop. D' autant que, grâce à ces astuces, il trouva des vertus et des princesses russes, p60 qu' il serait dangereux de nommer pour raison d' époux, et dont je veux respecter le blason. D' ailleurs tout ce plaisir est rampant et livide ; avant de s' enivrer on voit la coupe vide, tandis que le vautour, le souvenir vainqueur, vous broie incessamment de ses griffes le coeur. Oh ! Quelle chose aimée alors semblerait douce ? Le zéphyr caressant, la lumière, la mousse, ou le givre odorant des amandiers fleuris ? Prosper le blond rêveur n' avait trouvé de prix à tous ces charmes nus de la jeune nature que lorsque à son amie ils servaient de parure. Tout est décoloré, discordant et fatal à présent, tout se tait. Le ruisseau de cristal murmurait sur ses pieds délicats. Le vieux saule penchait de verts rameaux jusqu' à sa blanche épaule. En voltigeant, la brise apportait dans sa voix la chanson du vieux pâtre et l' haleine des bois. Les fleurs ? ils en avaient effeuillé les corolles pour y lire tout bas mille promesses folles. ô souvenirs toujours adorés ! Le soleil ? Que de fois, éblouis de son éclat vermeil, étendus sur la mousse, abrités, seuls au monde, ils l' avaient vu mourir dans un baiser de l' onde ! Chaque pas, chaque souffle était un souvenir de ce bonheur enfui pour ne plus revenir : mais au fait, je m' arrête à faire de l' églogue, tandis que mon héros emplit son catalogue. Puis-je suivre ses pas jusqu' au pays latin et dire ce qu' il dut souffrir un beau matin pour demander du calme à la philosophie que démontre là-bas quelque brune Sophie ? Puis-je écrire les noms d' Annette et de Clara, cette autre Dolorès ? Rira bien qui rira le dernier. La débauche à la fin vous enlace p61 entre ses bras plus froids et plus durs que la glace, et don Juan court au gouffre entr' ouvert sous ses pas, à propos, connais-tu, qui ne la connaît pas ? (on la chante à présent jusque dans Pampelune,) cette moisson de lys, blanche comme la lune, qu' un païen surnomma Phoebé, pour sa pâleur ? Quelle nymphe ! Souvent, par goût pour la couleur locale, étincelait parmi sa chevelure, masse de diamants d' une farouche allure, un croissant tout en feu, par Janisset courbé. Prosper la posséda, cette épique Phoebé dont chaque nuit absorbe, au dire de la ville, dix hommes, vingt flacons pleins, et cinquante mille francs. Oui, tout cela tombe en poudre sous ses doigts comme un vieil oripeau décousu. Mais tu dois en avoir entendu souvent parler : c' est elle qui, je ne sais pourquoi, se mit dans la cervelle de tuer sans péril deux fats, et seulement pendant huit jours entiers prit chacun pour amant. Entre toutes, ce fut celle de ses maîtresses que Prosper préféra, peut-être pour les tresses de cheveux, qui gênaient sa marche, ou les contours de sa robe, sculptés par des ciseaux d' amours, peut-être pour ses yeux ou ses faunes vieux-Sèvres, peut-être pour ses chats, peut-être pour ses lèvres. Belle femme, elle était bonne fille. Il la prit noblement, sans façon. Puis, ils eurent l' esprit de se quitter sitôt que le miel de la coupe fut au bout, estimant tous les deux qu' une troupe de bohèmes en sait là-dessus plus qu' un roi. Mais s' ils se rencontraient devant le café Foy, ou bien s' ils étaient las de leurs plaisirs vulgaires, car les gens du commun ne les amusaient guères, s' ils désiraient un soir sortir de leur milieu, si Prosper, au sortir des tréteaux Richelieu, p62 voulait pour se guérir voir un vrai corps de reine, alors ils s' en allaient ensemble. L' Hippocrène est un mot à côté de cette femme-là : c' est un fait positif, qu' en ses jours de gala d' un triste portefaix elle eût fait un poëte, par son étreinte morne et ses poses de tête. La source court au fleuve, et la fange à l' égout. Tu dois le remarquer, l' esprit et le bon goût s' unissent d' ordinaire aux formes les plus pures. Phoebé le prouve bien. Ni l' or, ni les guipures ne cachent son beau cou, mais un camellia s' embaume à ses cheveux, et, comme Cinthia, cette calme romaine, hélas ! Trop tard venue, " sa plus belle parure étant de rester nue, deux robes seulement forment tous ses atours, l' une de moire blanche et l' autre de velours. " tout chez elle est parfait pour l' amour idolâtre. Pas de livres, d' albums, ni de sculpture en plâtre, mais une Danaë peinte par Titien, inestimable corps qu' elle a payé du sien, de bons divans de perse avec des cordelettes et de lourds oreillers, et, comme statuettes, deux seulement en marbre et semblant percer l' air : Carlotta la divine, et la rieuse Ellsler ; du vin dans des flacons, et près des pipes d' ambre les verres de Bohême. Au plancher de la chambre pas de riches tapis d' un goût luxuriant, mais une fraîche natte en paille d' Orient. C' est là que les pieds nus, dans l' ombre accoutumée, Prosper s' environnait d' une blanche fumée, et, les yeux de la reine épanouis sur lui, comme un autre Aenéas, racontait son ennui : -par Hercule ! Dit-il, depuis deux ans, ma chère, je me gorge d' amour, d' or et de bonne chère, et je trouve l' or vil, et les dégoûts bien prompts. p63 -si tu veux, dit Phoebé, nous nous enivrerons. -je me suis réveillé repu sur tant de couches, que ces femmes me sont insipides. Leurs bouches me sont froides ! Du vin ! Verse tout le flacon ! S' il me fallait encor passer par un balcon, peut-être que ces nuits me sembleraient plus drôles : mais tous ces bons époux savent si bien leurs rôles, que l' on entre aujourd' hui par la porte. Vraiment on a l' air d' un laquais, et non pas d' un amant. C' est, comme dit Pierrot, toujours la même gamme ! -si tu veux, dit Phoebé, nous dormirons. -ô femme ! Tu ne comprends donc pas que pour moi tout est mort, et qu' on est bien heureux, ma blanche ! Quand on dort. Vois-tu, Dieu m' avait fait pour une seule chose, pour un amour d' enfant, une pauvre fleur close, et mon souffle s' envole à la fleur que j' aimais. -cueille-la, dit Phoebé. -ne me parle jamais, femme, de cette enfant, car elle est morte. Approche ta joue. Oh ! Non, ta lèvre est trop froide. Une roche dans un gouffre, vraiment, c' est mon coeur, ô Phoebé. -mio, répondit-elle, il vous faut faire abbé. à ce mot-là, Prosper fit une cigarette. Car pareil au bon roi chiffonnant sa fleurette, il roulait un papel, dès qu' il ne trouvait rien à dire. Et dans le fait, c' est le suprême bien. Oh ! Si dans mon réduit j' avais la douce natte de Phoebé, ses bras blancs et sa lèvre écarlate, oui, cela, rien de plus, avec du tabac frais, c' est pour le jugement que je me lèverais. Les gens les plus heureux que notre terre porte sont le turc et sa pipe accroupis sur leur porte. Mais il faut être turc pour prendre ce parti. Après quelques instants, Prosper était parti pour suivre le torrent de ses bonnes fortunes. Les pommes de l' éden deviennent fort communes, p64 et tous les tours d' alcôve on les a si bien lus que c' est tout naturel ; je n' en parlerai plus. Il faut, pour terminer dans l' irrémédiable, qu' enfin Polichinelle aille aux griffes du diable, et qu' en baissant la toile on sente le roussi. J' ai promis à don Juan sa foudre. La voici : pour parler net, ce fut un être d' antithèse au corps pelotonné comme une chatte anglaise ; le visage suave et rose, mais les yeux cruels, et reflétant l' enfer plus que les cieux. Sa voix était limpide et pleine d' harmonie comme un frémissement des lyres d' Ionie ; ses cheveux étaient doux, ses doigts petits et longs, ses pieds se meurtrissaient aux tapis des salons ; ajoutez un corps mince, une allure mignonne et des ongles rosés, vous aurez la madone, pareille à ces beautés dont on baise la main respectueusement, au faubourg Saint-Germain. Son nez grec, ses sourcils arqués, ses dents d' opale, tout était jeune, sauf cette lèvre fatale qu' un sourire funèbre éclairait. En tous temps, même sous les rayons du soleil de printemps, elle était enterrée au sein d' une fourrure toute blanche, et semblait mourir. Une torture étrange se peignait dans son oeil interdit, et dans l' ombre elle avait ce triangle maudit que le doigt de Dieu trace au front des mauvais anges. était-elle arrachée à ces noires phalanges qui tombèrent un jour de la nue aux flancs d' or ? Peut-être. Je ne sais. Mais on disait encor avoir su vaguement des vieillards que leurs pères l' avaient vue autrefois en des âges prospères, alors qu' illuminée aux splendeurs de son nom, la noblesse dorait les prés de trianon. Alors que les iris et les belles climènes p65 jusques au madrigral se faisaient inhumaines, et plus tard, quand la fière et belle Talien marchait, tunique au vent, sans voile et sans lien. Au fait, nous avons lu bien souvent le vampire du grand poëte ; eh bien, cette femme était pire encore, étant vampire et femme. On ne pouvait relever un front pur des plis de son chevet. Or, Prosper y posa sa tête. Si l' histoire est fausse, je ne sais. Mais ce qui m' y fait croire, c' est qu' en touchant Alice, on sentait un frisson, que sa lèvre semblait froide comme un glaçon, et que, comme le tigre après un jour de jeûne, son regard aspirait ardemment le sang jeune. Oh ! Trois fois malheureux et perdu sans espoir l' homme de coeur qui prend une femme un beau soir, et, laissant de côté le reste, vit en elle seulement, abrité du monde sous son aile ! Cette madone-là savait bien son métier de panthère lascive, et d' un bel air altier buvant jusqu' à la fin le sang de sa victime, elle se délectait de ce carnage intime. Un jour pourtant, Prosper, qu' elle avait laissé seul, faute étrange ! Sortit vivant de son linceul. Tremblant, il vint s' asseoir auprès d' une fenêtre ouverte, dont l' air pur fit un instant renaître sa pensée, et bientôt, par la flamme ébloui, il recula de peur quand le rayon eut lui. Car il avait senti déjà que dans son âme tout était consumé sous cette impure flamme, que de son être ancien tout était déjà mort, tout, l' espoir et le doute, et même le remord. Alors il se rendit chez la Phoebé, l' ancienne maîtresse de trois rois couronnés, et la sienne, pour savoir si l' airain de ce corps indompté le ferait vivre encore à quelque volupté. p66 Belle conclusion et digne de l' exorde : sa lyre était aussi brisée à cette corde, si bien que la Phoebé dit, le bras étendu sur lui : poveretto, comme on me l' a rendu ! Là, d' un coup de sifflet, nous transportons la scène, en dépit d' Aristote, au pays d' outre-Seine. ô mon pays latin ! Vieux pays désolé d' où le siècle sans plume un jour s' est envolé, moi, le dernier de tous, je te reste, et je t' aime ! J' aime tes boulevards, verdoyant diadème, ton fleuve morne et sourd, et ses courants flanqués de vieux murs de granit où s' endorment les quais ; j' aime ta basilique en fleur, ta cathédrale, où sur les sombres tours, dans l' ombre sépulcrale, quand l' aile de la nuit nous fait un noir bandeau, nous voyons grimacer quelque Quasimodo. Avec ton panthéon, palais de gloires mortes, j' aime ton hôpital, la maison aux deux portes : l' une par où l' on vient, escorté de douleurs, jusqu' à ces lits souillés qu' on lave de ses pleurs, comme Jésus sa croix ; l' autre, dernier refuge où nous trouve la mort pour nous mener au juge. Et souvent je pensais, en rêvant dans ce lieu où se mêlent les voix des mourants et de Dieu, que pour ceux dont le coeur sort vierge de ses langes, notre calvaire touche aux demeures des anges. Assis sur une pierre, et le front dans les mains, je repassais en moi tous ces rêves humains, je cherchais à fixer de mon esprit superbe le problème infini de la chair et du verbe ; je voulais commenter l' impérissable loi, pauvre fou que j' étais ! Et disséquer la foi : connaître la liqueur en en brisant le vase ! Et la nuit m' eût trouvé dans cette même extase profonde, si des voix ne m' eussent réveillé. p67 Alors, comme un songeur toujours émerveillé qui d' ève aux doigts de lys retourne à Cidalise, et cherche le théâtre au sortir de l' église, je flânais lentement tout le long du chemin jusqu' à mon odéon, ce colosse romain, ce vaste amphithéâtre aux moulures massives, à l' air grave, où les voix sortent pleines et vives, où Shakspere et le grand Molière, ce martyr, semblent en nous voyant pousser un long soupir, temple où la Melpomène est vaste comme un monde, et jetait en un jour, vieille muse féconde ! à ce monstre affamé qu' on nomme le public, deux Talmas à la fois, Bocage et Frédérick ! Et, comme deux enfants qu' on flatte et qu' on câline, la muse les berçait sur sa large poitrine, et ne plia jamais, tant ses reins étaient forts ! Aux coups passionnés de leurs rudes efforts. Oui, malgré les regards de la foule béante, elle ne put faiblir, la robuste géante, que sous les lourds baisers des éléphants-harel. J' ai toujours, pour ma part, trouvé surnaturel de voir ces animaux jouer la tragédie. C' est là ma bête noire, et ma foi, quoi qu' on die, comme dit Trissotin, j' aime mieux Beauvallet. D' ailleurs, tout ce qui vient d' Afrique me déplaît, sauf ces brunes fellahs dont la mamelle antique est d' un bronze charnu qui perce une tunique. Aussi, quand par hasard ce souvenir me vint, je prenais mon chapeau quatorze fois sur vingt, et pour le Luxembourg dédaigneux et folâtre, mon jardin, je quittais l' odéon, mon théâtre. Dans tout ce qu' on me voit écrire en général, mais surtout dans les vers de ce conte moral, j' abuse sans pudeur du mot suave : j' aime. il faudrait l' éviter par quelque stratagème. p68 Cependant nous voilà dans l' éden azuré, mon âme, et c' est pour lui que j' en abuserai. Car lorsque j' eus quinze ans, que mes chimères lasses voulurent secouer la poussière des classes, rêveur et fou, j' appris chez lui mon cher métier. Je lui ferais sans peine un livre tout entier. J' aime son bassin vert aux cygnes blancs, ses marbres se détachant au loin sur le velours des arbres, ses coupes sur des bras d' amours, riche travail, où les géraniums de pourpre et de corail brillent dans le soleil comme des rois barbares, et ses parterres gais, où, parmi les fanfares d' un triomphe de fleurs plus charmant et plus beau que l' entrée à Paris de la reine Ysabeau, passe un zéphyr, léger comme un souffle de femme. ô vous que j' appelais mon âme, vous, madame, que je mêle toujours en mes songes flottants à tous mes souvenirs d' aurore et de printemps, vous le rappelez-vous, lorsque le soir flamboie, ce vieux jardin riant, plein d' ombre et plein de joie ? Ce fut là le berceau de nos jeunes amours. C' est là qu' au mois de mai vous alliez tous les jours, une fleur à la main, vous asseoir la première sur la terrasse, près du vieux balcon de pierre. Et lorsque j' arrivais aussi, par un hasard si bien prévu la veille, alors votre regard me querellait au loin d' une moue enfantine, moi, portant sur mon front des rougeurs d' églantine, je venais saluer votre mère, et souvent elle me retenait à ses côtés. Savant bachelier, délaissant les codes pour les odes, je pouvais au besoin causer parure ou modes, et, près d' un vieux parent arrivé du Congo, faire des calembours contre Victor Hugo. Mais si pour un instant nos mères enjôlées p69 me laissaient votre bras dans les longues allées, oh ! Comme tous les deux, en nous serrant la main, nous prenions du bonheur jusques au lendemain ! Hélas ! Où s' envola cette rapide ivresse ? Maintenant, chaque été, la brise vous caresse dans un vague séjour d' eaux quelconques, et moi je me suis fait mener, je ne sais trop pourquoi, au fond d' une province où des Nemrods sauvages dévorent, sans que rien puisse apaiser leurs rages, comme au temps où, quenouille en main, Berthe filait, des brochets monstrueux et des cochons de lait. Or, fussé-je au Moultan, ou bien chez les tungouses, au Kiatchta, pays des amantes jalouses, ou chez les beloutchis, ou chez les hottentots, vierges de toute presse et de tous paletots, mon coeur s' envolerait à ce riant ombrage où nous étions si fous. Pourquoi devient-on sage ! Vous savez comme l' herbe était verte ! Au bassin comme nous admirions en leur calme dessin les beaux petits amours aux gracieuses poses, et comme chaque brise était pleine de roses ! Oh ! Lorsque aux bords aimés l' ancre à la forte dent mordra, si je reviens entier, sans accident, du char jaune-serin des postillons hilares, c' est dans ce quartier-là que dormiront mes lares. Ce sera pour toujours alors, jusqu' au cercueil. Car, sinon la fortune assise sur le seuil, je trouverai du moins ma chère solitude, si douce pour l' amour, et douce pour l' étude. Loin du fracas bourgeois de leur nouveau Paris, je lirai près du feu mes poëtes chéris ; je tâcherai surtout, sans être aristocrate, de choisir mes amis comme faisait Socrate, écoutant auprès d' eux s' enfuir l' heure et, les soirs, allant rendre visite à mes monuments noirs. p70 J' entendrai sous le vent crier leurs girouettes, je verrai devant moi leurs longues silhouettes découper leur contour dans un ciel sombre et pur et jeter lentement leur ombre sur le mur. Près de ces grands hôtels au style large et vaste, palais cyclopéens que le temps seul dévaste, je trouverai toujours mon banc presque détruit où l' on écoute en paix l' haleine de la nuit. Là montent librement la pleine consonnance du bruit harmonieux que produit le silence et le parfum léger des folles nappes d' air. Puis, lorsque du sein glauque où le tenait la mer s' élance l' astre blond, et qu' aux jeunes nuées il met des corsets d' or comme aux prostituées, la cité des vieux noms s' embrase, et son réveil met dans les arbres noirs des éclats d' or vermeil. Seulement à son front plus d' un noble édifice a, comme un nid d' oiseaux que le lierre tapisse, une pauvre mansarde amante de rayons, qui s' ouvre de bonne heure à cent illusions. Là, quelque étudiant, sans crainte et sans envie, écoute frissonner le flot noir de la vie et jette l' avenir aux chances du destin. Pauvres petits palais de ce pays latin si dédaigneusement jeté sur une rive, quand on vous a quittés tout jeune, et qu' on arrive tout pâle à votre seuil, le coeur bat vite, allez ! Or, retrouvant par là tous ses jours envolés, notre héros tremblait comme un soir de décembre, car il tournait la clef de la petite chambre où s' étaient écoulés ses beaux jours. Si hardi qu' il fût, son front devint pâle, et, tout étourdi, il alla s' appuyer contre un mur. Sa mémoire pleurait en s' éveillant, et ses rêves de gloire venaient, spectres hagards, passer devant ses yeux. p71 Il les avait quittés si jeune ! Lui si vieux maintenant, pour jeter aux caprices d' une onde perfide, ses trésors, et demander au monde une place au festin du bonheur inconnu ! Tu sais, mon pauvre Armand, comme il est revenu. Bien des flots ont meurtri son front. Bien des tourmentes ont fait craquer son verre aux dents de ses amantes ; l' implacable vautour de la vie a rongé son coeur. Pourtant rien n' est absent, rien n' est changé dans la chambre : l' étoffe illustre des vieux âges, les meubles vermoulus et les vieilles images sont là : maître Wolframb, Hamlet dans son manteau noir, les amaryllis mourantes de Wateau, sur le bahut sculpté la grande Vénus grecque, et les in-folios dans la bibliothèque. Dire ce qu' éprouva notre Prosper auprès de tous ces chers bijoux d' enfant, je ne pourrais ; surtout lorsqu' il trouva, portant les folles traces des anciens jours vécus, ses vieilles paperasses. Car toute sa jeunesse au riant souvenir était dans ces feuillets épars, et revenir en arrière, c' est vivre une autre fois. La folle du logis s' éveillait, et sa blonde parole semblait douce à l' enfant comme un zéphyr de mai. Alors, comme autrefois le héros, enfermé près des vierges, frémit au son rauque des armes, Prosper, sorti plus grand d' un baptême de larmes, vers l' azur idéal retrouva son chemin. Le poëme qu' il fit, tu le liras demain. Tu verras si toujours intrépide, il s' honore d' enchanter l' air qui passe avec un mot sonore ; tu sauras si le gouffre où ce coeur est tombé profondément, au point d' émouvoir la Phoebé, a laissé surnager quelques flots d' ambroisie, car, en somme, il en faut pour toute poésie p72 comme pour tout amour. Quelquefois on écrit, c' est au mieux, que la forme a sauvé son esprit, et que, la rime aidant, la vénus Callipyge, a mis sa lèvre chaude à ce sang qui se fige. D' autres disent tout bas qu' à ses mille revers il ajoute celui de se tromper en vers, que, sentant son coeur vide et faux, il se décide à chercher lentement le plus noir suicide ; que lui qui fut épris du rose, il l' est du noir, et qu' en son invincible et profond désespoir, ô don Juan ! D' avoir mal continué ta liste, ce Pindare vaincu se fait vaudevilliste. mai 1841. AMOURS D'ELISE p73 poème i c' est là qu' elle priait. Là, sur ces blanches dalles où je foule à mes pieds des tombes féodales, vaguement enivré de la pompe des soirs, d' orgues, de chants divins, d' étoffes, d' encensoirs et de beaux corps de femme à genoux sur la pierre, je ne regardais qu' elle et sa blonde paupière, et lorsqu' elle partit, maîtresse de mon coeur, il me sembla d' abord que du milieu du choeur un ange de sculpture aux formes immortelles se levait, pâle et triste, en déployant ses ailes ! poème ii d' où vient-il, ce lointain frisson d' épithalame ? Quels cieux ont déroulé leurs nappes de saphir ? Quel espoir inconnu m' anime ? Quel zéphyr a jeté dans ma vie errante un nom de femme ? p74 Quel oiseau près de moi chante sa folle gamme ? Quel éblouissement s' enfuit, pour me ravir, comme le corail rose ou la perle d' Ophir que poursuit le plongeur bercé par une lame ? En vain de ma pensée effarouchant l' essor, je veux loin de vos yeux pleins d' étincelles d' or l' entraîner, sur vos pas la rêveuse s' envole, et, pour que mon tourment renaisse, ardent phénix, j' emporte dans mon coeur votre chère parole, comme un parfum subtil dans un vase d' onyx. poème iii oui, mon coeur et ma vie ! Et je sais bien, ô chère inassouvie, que ce n' est rien ! Ah ! Si j' étais la rose que le soir brun en souriant arrose d' un doux parfum ; si j' étais le bois sombre qui sur les champs jette au loin sa grande ombre et ses doux chants, ou l' onde triomphale d' où le soleil sur son beau char d' opale s' enfuit vermeil ; p75 si j' étais la pervenche ou les roseaux, ou le lac, ou la branche pleine d' oiseaux, ou l' étoile qui marche dans un ciel pur, ou le vieux pont d' une arche au profil dur ; si j' étais la voix pleine, la voix des cors, qui fait bondir la plaine à ses accords, ou la nymphe du saule au sein nerveux qui met sur son épaule ses longs cheveux ; à vous, ô charmeresse pleine d' attraits, élise, à vous, sans cesse je donnerais ma voix, ma fleur, mon ombre douce à chacun, mes chants, mes bruits sans nombre et mon parfum, et tout ce qui vous fête comme une soeur. Mais je suis un poëte plein de douceur, p76 qui ne sait que bruire à tous les bruits, faire vibrer sa lyre au vent des nuits, ou, quand le jour se lève tout azuré, s' envoler dans un rêve démesuré. Donc, je vous ai servie, heureux encor de vous donner ma vie, cette fleur d' or que tourmente et caresse dans un rayon la frivole déesse illusion ; mon esprit, qui s' enivre de vos clartés, et qui ne veut plus vivre quand vous partez ; et tout ce que je souffre si loin du jour, et mon âme, ce gouffre empli d' amour ! poème iv ô mon âme, ma voix pensive, ô mon trésor échevelé, mon myosotis de la rive, mon astre, mon rêve étoilé ! p77 Mon amour, ma blanche sirène, calice d' argent où je bois, ô ma jeune esclave, ô ma reine, mon poëme à la douce voix ! Pourquoi, mon bel ange sans aile, folle enfant qui me caressez, pourquoi donc êtes-vous si belle avec vos longs cheveux tressés ? Oh ! Quand dans nos lointaines courses, sous l' abri des feuillages verts nous allons cueillir près des sources des pâquerettes et des vers, pourquoi le ciel bleu sur nos têtes met-il son manteau de saphir, et pourquoi la campagne en fêtes rit-elle au souffle du zéphyr ? Pourquoi dans la petite chambre, lorsque tout bruit lointain se fond, l' air est-il comme imprégné d' ambre, l' eau pure, le divan profond ? Enfant, sais-tu quelle puissance nous enveloppe d' un regard, et quels mots, de leur ciel immense, nous disent la nature et l' art ? La nature nous dit : poëtes, à vous mes ruisseaux et mes prés, à vous mon ciel bleu sur vos têtes, à vous mes jardins diaprés ! p78 à vous mes suaves murmures et mes riches illusions, mes épis, mes vendanges mûres et mes couronnes de rayons ! L' art nous dit : à vous mes richesses, mes symboles, mes libertés, mes bijoux faits pour les duchesses, mes cratères aux flancs sculptés ! à vous mes étoffes de soie, à vous mon luxe armorial et ma lumière qui flamboie comme un palais impérial ! à vous mes splendides trophées, mes Ovides, mes Camoëns, mes Glucks, mes Mozarts, mes Orphées, mes Cimarosas, mes Rubens ! Eh bien ! Oui, l' art et la nature ont dit vrai tous les deux. à nous la source murmurante et pure qui me voit baiser tes genoux ! à nous les étoffes soyeuses, à nous tout l' azur du blason, à nous les coupes glorieuses où l' on sent mourir la raison ; à nous les horizons sans voiles, à nous l' éclat bruyant du jour, à nous les nuits pleines d' étoiles, à nous les nuits pleines d' amour ! p79 à nous le zéphyr dans la plaine, à nous la brise sur les monts et tout ce dont la vie est pleine. Et les cieux, puisque nous aimons ! poème v le zéphyr à la douce haleine entr' ouvre la rose des bois, et sur les monts et dans la plaine il féconde tout à la fois. Le lys et la rouge verveine s' échappent fleuris de ses doigts, tout s' enivre à sa coupe pleine et chacun tressaille à sa voix. Mais il est une frêle plante qui se retire et fuit, tremblante, le baiser qui va la meurtrir. Or, je sais des âmes plaintives qui sont comme les sensitives et que le bonheur fait mourir. poème vi tout vous adore, ô mon élise, et quand vous priez à l' église, votre figure idéalise jusqu' à la maison du bon Dieu. Votre corps charmant qui se ploie est comme un cantique de joie, et, frémissant d' amour, envoie son parfum de femme au saint lieu. p80 Votre missel a sur ses pages bien des gracieuses images, bien des ornements d' or, ouvrages d' un grand mosaïste inconnu ; et fier de vous faire une chaîne, votre chapelet noir qui traîne redit son madrigal d' ébène aux blancheurs de votre bras nu. Comme un troupeau leste et vorace, on voit s' élancer sur la trace de vos chevaux de noble race mille amants, le coeur aux abois ; derrière vous marche la foule, mugissante comme la houle, et dont le chuchotement roule à travers les détours du bois. Vous avez de tremblantes gazes, des diamants et des topazes à replonger dans leurs extases les Aladins expatriés, et des cercles de blonds Clitandres dont le coeur brûlant sous les cendres vous redit en fadaises tendres des souffrances dont vous riez. Vous avez de blondes servantes aux larges prunelles ardentes, aux chevelures débordantes pour essuyer vos blanches mains ; vous portez les bonheurs en gerbe, et sous votre talon superbe mille fleurs s' éveillent dans l' herbe afin d' embaumer vos chemins. p81 Moi, je suis un jeune poëte dont la rêverie inquiète n' a jamais connu d' autre fête que l' azur et le lys en fleur. Je n' ai pour trésor que ma plume et ce coeur broyé, qui s' allume, comme le fer rouge à l' enclume, sous le lourd marteau du malheur. Mon âme était comme cette onde pleine d' amertume, qui gronde en son délire, et dont la sonde n' a jamais pu trouver le fond ; comme ce flot qu' un sable aride absorbe de sa bouche avide, et qui cherche à combler le vide d' un abîme vaste et profond. Et pourtant vous, type suprême, vous m' avez dit tout haut : je t' aime vous m' avez couché morne et blême sur un beau lit de volupté ; vous avez rafraîchi ma lèvre, encor toute chaude de fièvre, dans le doux vin pour qui l' orfèvre poétise un cachot sculpté. Dans vos colères de tigresse, vous m' avez fait des nuits d' ivresse où le plaisir, sous la caresse, pleure le râle de la mort, où toute pudeur se profane, où l' ange le plus diaphane se fait bacchante et courtisane et grince des dents, et vous mord ! p82 Puis vous m' avez dit à l' oreille quelque étincelante merveille dont la mélancolie éveille les fibres de l' être endormi ; vous aviez la pudeur craintive de la mourante sensitive qui renferme son coeur, plaintive de n' être morte qu' à demi. Et le doute railleur m' assiège lorsque, pris dans un divin piège, mon cou plus pâle que la neige est par vos bras blancs enlacé. J' ai peur que le riant mensonge du lac d' azur où je me plonge ne soit l' illusion d' un songe qui tenaille mon front glacé. Or, dites-moi, rêve céleste, pour que votre belle âme reste en proie à mon amour funeste, les crimes que vous expiez ? Parlez-moi, pour que je devine de quel feu bout votre poitrine, et quelle colère divine vous met pantelante à mes pieds ? Avez-vous surpris chez les anges le secret des strophes étranges qu' ils murmurent, quand leurs phalanges s' envolent dans les airs subtils ? Au vatican, sur une toile, avez-vous dérobé l' étoile qu' une sainte paupière voile avec un réseau de longs cils ? p83 ô vous que la lumière adore, de quel astre et de quelle aurore venez-vous, radieuse encore ? Je ne sais ; en vain, ce trompeur, l' espoir, me caresse et me blâme ; je ne sais quel souffle en votre âme alluma cette mer de flamme, ô jeune déesse, et j' ai peur. poème vii le soleil souriait à la jeune nature, l' hiver avait séché ses pleurs, et la brise entr' ouvrait de son haleine pure l' humide corolle des fleurs. Le saule aux rameaux verts penchait sa rêverie sur les flots au reflet doré ; le ruisseau murmurant dans la verte prairie souriait au ciel azuré. Or, nous étions tous deux sous les tremblantes roses qu' épanouissait le printemps, si que sans y penser nos amours sont écloses, comme elles, presque en même temps. Le rossignol disait sa plainte enchanteresse, nous disions des serments jaloux ; et tout en nous était joie, extase, tendresse... hélas ! Vous le rappelez-vous ? p84 L' arbre pensif s' incline encor, l' insecte rôde, l' églantier semble rajeunir, le vent a son parfum, l' herbe son émeraude ; notre amour est un souvenir ! de mai à juillet 1839. PHYLLIS églogue Daphnis, Damète, Palemon Daphnis tandis que mollement étendu sous les chênes tu t' endors aux doux bruits des cascades prochaines, dis, as-tu vu s' enfuir ma rieuse Phyllis, souple comme le lierre et blanche comme un lys ? Damète je ne sais. Il se peut que sa tunique ouverte ait sous ses pas légers effleuré l' herbe verte, mais je ne l' ai pas vue, et je n' écoute pas le chant d' une bergère ou le bruit de ses pas. Daphnis quel rêve ambitieux te poursuit, ô Damète ! Et verse des poisons dans ton âme inquiète ? Pourquoi ne plus unir nos deux pipeaux, formés de sept roseaux divers sous la cire enfermés ? p85 Damète parce que l' aigle altier ne rase pas la terre, que dans le nectar seul un dieu se désaltère, et que, comme Phyllis et la nymphe des bois, je puis chanter les dieux sur la lyre à dix voix. Daphnis cet orgueil ne convient qu' aux poëtes des villes. Pan ne dédaigne pas les muses les plus viles, et, berger comme nous, aime de simples chants. Damète que m' importent les vers qu' il faut aux dieux des champs il en est de plus hauts dont la troupe choisie sur l' Olympe neigeux s' enivre d' ambroisie. Daphnis Pâris, l' enfant royal dont la voix décida entre les trois splendeurs au sommet de l' Ida, chantait près du troupeau qui lui donnait sa laine. Damète ambitieux déjà de la couche d' Hélène, et dans ses chastes nuits s' abîmant à songer, son coeur de roi battait sous l' habit du berger ! Quelle reine, ô Pâris ! Va devenir ta proie, et faire de nos champs une nouvelle Troie ? Damète quelle nymphe, aveuglée en son amour fatal, ouvrira sous tes pas son palais de cristal ? Daphnis j' ai du moins le secret de leur chant doux et tendre. p86 Damète va, rustique pasteur, tu ne peux me comprendre, écoute. Un jour, poussé par cette voix des dieux qui conduisit jadis nos héros glorieux, j' ai quitté nos troupeaux, nos prés, nos champs fertiles, pour ce souffle brûlant qui consume les villes. J' ai vu Rome aux sept monts, la ville des Césars, avec ses palais d' or, avec ses bruits de chars, ses temples, ses tombeaux, son fleuve, ses arènes, et ses reines d' amour plus belles que les reines ; et la grande cité d' esclaves et de rois avec ses chants divins a fécondé ma voix ! Daphnis malgré cette fierté dont ton âme est si vaine et le sang orgueilleux qui coule dans ta veine, j' ose te provoquer à la lutte des vers au bruit de ce torrent et sous ces arbres verts. Invoque, si tu veux, les neuf soeurs de permesse, consacre-leur tes chants et crois à leur promesse ; pour moi, j' appellerai la nymphe au bras nerveux, qui près du fleuve aimé tresse ses longs cheveux, la naïade qui dort dans son lit de porphyre, et celle qui palpite au baiser de Zéphyre ! Damète offres-tu quelque gage ou quelque riche don ? Daphnis cette coupe de hêtre où l' art d' Alcimédon sut courber sur les bords, par un savoir insigne, le lierre pâlissant et l' amoureuse vigne. Damète et moi, cette houlette où son art souverain autour des noeuds égaux a fait courir l' airain p87 Daphnis je vois venir ici Palaemon le vieux pâtre, que le dieu Pan lui-même et la nymphe folâtre instruisirent jadis à leur métier divin, Palaemon le bon juge et le sage devin. Damète viens. Décide entre nous. Il s' agit d' un prix digne des amours de Sicile et du dieu de la vigne. De tous ceux qu' a chéris l' harmonieux démon, tu restes le meilleur, ô sage Palaemon ! Palaemon tandis que mollement reposés sur cette herbe, le chêne étend sur nous son ombrage superbe, disputez les présents que vous vous destinez, car la muse se plaît à ces chants alternés. Vos dociles troupeaux, que le mien accompagne, déchirent au hasard, dans la verte campagne, les cytises fleuris et les saules amers ; un parfum de printemps enveloppe les airs ; pour écouter vos chants, les naïades craintives montrent leurs blonds cheveux sur le sable des rives, la nymphe écarte au loin les branches des ormeaux, et la jeune Dryade agite ses rameaux. Damète commençons par chanter les neuf soeurs dont la lyre assoupit l' Olmius dans un vague délire, et Vénus Astarté, mère de tout amour ! Daphnis Phoebus le dieu pasteur, Phoebus le dieu du jour par son regard doré m' inspire une hymne sainte, et je tresse pour lui la palme et l' hyacinthe. p88 Cypris, fille des flots, ton culte me lia à ta plus belle enfant, la jeune Délia, dont le palais splendide est fait d' or et de marbres. Daphnis j' ai souvent poursuivi, le soir, sous les grands arbres, Phyllis, rieuse enfant, Phyllis aux blonds cheveux, qui souriait à tous et riait de mes voeux. Damète Dieu qui peux du Pactole enrichir l' Hippocrène, donne-moi des trésors pour acheter ma reine ! Le jour à tes autels me verra le premier. Daphnis j' ai découvert au bois le nid d' un blanc ramier que je garde à Phyllis, dont les pieds sont des ailes et dont le sein est blanc comme les tourterelles ! Damète heureux qui, s' enivrant de nectar, peut sentir battre des seins aimés sous la pourpre de Tyr ! Daphnis heureux qui, rappelant le poëte champêtre, ne verse qu' un lait pur dans sa coupe de hêtre ! Damète quand je vis Délia pour la première fois, elle avait sur le Tibre un cortège de rois, on délaissait pour elle Aglaé De Phalère, et ses rameurs portaient la pourpre consulaire ! Daphnis quand j' aperçus Phyllis, elle cueillait ces fleurs que la nuit, en fuyant, arrose de ses pleurs ; c' était près du ruisseau, sous l' ombrage des saules. Ses cheveux déroulés inondaient ses épaules. p89 Damète écho suivait de loin les lyres à dix voix. Daphnis la brise et les oiseaux se parlaient dans les bois. Damète hélas ! Comment trouver le bonheur que j' espère ? J' ai vendu l' héritage et le champ de mon père, j' ai possédé trois jours la jeune Délia, qui trois jours m' endormit près d' elle, et m' oublia. Daphnis Phyllis sera bientôt mon épouse chérie, reine dans ma chaumière, et nymphe en ma prairie, de son sourire d' or éclairant mon verger, et redira tout bas les chants de son berger. Damète et moi, je pense encore à l' esclave romaine qui m' a bercé trois jours dans sa couche inhumaine. Daphnis Phyllis se sent émue à mes tendres accords et des frissons divins enveloppent son corps. Damète mais Délia, qui montre un ciel dans ses prunelles, est comme les vénus aux blancheurs éternelles. Daphnis gazons touffus ! Ruisseaux murmurants ! Bois épais ! Il vivra doucement dans la tranquille paix, celui qui, loin du faste et des riches portiques, ne parle de bonheur qu' à ses dieux domestiques. p90 Damète heureux l' audacieux qui dans un songe vain, comme Ixion, caresse un fantôme divin ! Palaemon fermez l' arène, enfants. Sur l' azur de ses voiles jetant de chastes lys et des milliers d' étoiles, voici la douce nuit qui vient, et sans effort sous le baiser du soir la nature s' endort. La nature pâmée est plus jeune et plus belle que la vénus de marbre et la nymphe d' Apelle : à toi donc, ô Daphnis ! La victoire et le prix du combat que tous deux vous avez entrepris. Car si belle que soit une anadyomène sortie en marbre blanc des mains de Cléomène, mieux vaut la chaste enfant dont l' oeil sourit au jour, dont le sein est de chair, et palpite d' amour ! juillet 1842. SONGE D'HIVER poème i dans nos longs soirs d' hiver, où, chez le bon Armand, dans notre far-niente adorable et charmant on oubliait le monde aride, vous demandiez pourquoi sur mon front fatigué, au milieu des éclats du rire le plus gai grimaçait toujours une ride. p91 Et moi, j' étais plus triste encor lorsque, comme en un fleuve d' or, je remontais dans ma mémoire, et que d' un regard triomphant je revoyais mes jours d' enfant couler d' émeraude et de moire, puis engouffrer leurs tristes flots au fond d' une mer sombre et noire avec des bruits et des sanglots. Et je me rappelais cette époque oubliée où l' âme d' une femme, à mon âme liée, l' avait brisée avec si peu, et cette nuit d' angoisse, effarée et vivante, où sur ma couche, avec des sanglots d' épouvante, je pleurais en suppliant Dieu ! Oh ! Disais-je alors, quoi ! La bouche qui vous caresse et qui vous touche avec un délire inouï, la main frémissante qui presse les vôtres, les soupirs, l' ivresse, les yeux éteints qui disent oui, tout cela, ce n' est qu' un mensonge, ce n' est qu' un songe évanoui qui passe comme un autre songe ! Quoi ! Lorsque je mourrai dans un délire fou, peut-être qu' un autre homme embrassera son cou malgré ses refus hypocrites, et quand, se souvenant, mon âme gémira, dans un spasme semblable elle lui redira les choses qu' elle m' avait dites ! p92 Et sous cet ardent souvenir du temps qui ne peut revenir et dont un seul instant vous sèvre, je me débattais dans la nuit comme sous un spectre qu' on fuit dans les visions de la fièvre ; puis je m' endormis, terrassé, le sein nu, l' écume à la lèvre, les yeux brûlants, le front glacé. Quand je rouvris les yeux, ô visions étranges ! Je vis auprès de moi deux femmes ou deux anges avec de splendides habits, toutes les deux montrant des beautés plus qu' humaines et laissant ondoyer leurs tuniques romaines sur des cothurnes de rubis. L' une, aux cheveux roulés en onde, étalait haut sa tête blonde sur les lignes d' un cou nerveux ; ardente comme un vent d' orage, quand son front commandait l' hommage, sa lèvre commandait les voeux ; l' autre, plus blanche que l' opale, sous le manteau de ses cheveux voilait une beauté fatale. Et comme j' admirais en moi ces traits si beaux, comme dans leurs linceuls les marbres des tombeaux qu' on aime et devant qui l' on tremble, toutes deux, entr' ouvrant leurs lèvres à la fois, déployèrent dans l' ombre une splendide voix et tout bas me dirent ensemble : p93 quoi ! Parce qu' à ton premier jour un désenchantement d' amour a secoué sur toi son ombre, tu te laisses ensevelir dans cet ennui qui fait pâlir ton front sous une douleur sombre ! Viens avec moi, viens avec nous ! Nous avons des plaisirs sans nombre que nous mettrons à tes genoux ! -oh ! S' il en est ainsi, si vous m' aimez, leur dis-je, si vous pouvez encor pour moi faire un prodige, rappelez l' amour oublieux ! Mais voici que la femme à blonde chevelure