Les Epoux Malheureux, Ou Histoire De Monsieur et Madame de La Bédoyère Par François-Thomas-Marie De Baculard D'Arnaud(1718-1805) TABLE DES MATIERES PARTIE 1 PARTIE 2 PARTIE 3 PARTIE 4 PARTIE 1 Quoi, monsieur! Il est encore un coeur ouvert aux cris des malheureux! Je n' ai point éprouvé le comble de l' infortune! Je suis dépouillé de mes biens, abandonné de mes sociétés, rejetté de mes parens, de l' univers entier ; peut-être, quel trait pour une ame sensible! Ai-je perdu ma réputation; du-moins l' injustice et l' adversité aussi cruelle que l' iniquité même l' ont-elles noircie à bien des yeux; et il me reste un ami, et un ami à qui je dois plus que la vie, le seul homme qui daigne me plaindre, me secourir, m' aimer, tandis que ceux dont je tiens le jour, semblent vouloir me le ravir, et me persécuter, si j' ose le dire, avec plus de fureur dans une personne qui, devenue leur propre sang, m' est encore plus chère que moi-même! Il est juste, monsieur, que je satisfasse votre curiosité, ou plutôt que je cherche à mériter davantage vos sentimens, en vous faisant le détail de mes malheurs; vous exigez de moi cette marque d' amitié; ma reconnoissance auroit dû vous prévenir ; hélas! C' est un bienfait de plus dont je vous suis redevable; les infortunés goûtent une espèce de plaisir à répandre leurs douleurs ; il y a une sorte de volupté attachée aux larmes qu' on verse dans un sein compatissant ; la confidence ne fait bien sentir sa nécessité et ses charmes qu' aux malheureux, et c' est aujourd' hui l' unique satisfaction à laquelle il me soit permis de me livrer. Je ne vous entretiendrai point de ma famille; elle vous est connue. Mon père occupe à une charge assez honorable pour flatter mon amour-propre, si je cédois aux mouvemens d' un orgueil ridicule et déplacé. Je passe rapidement sur mes premières années. Nous naissons tous avec le même fond de vertus et de vices, du moins c' est la marche commune de la nature ; les enfans se ressemblent à-peu-près; ce n' est que dans la suite de la vie, après ce long développement, le fruit tardif de l' éducation, que nous prenons des traits plus marqués, et qui nous sont propres. Vous savez que Paris est pour la province, ce qu' étoit autrefois Athènes pour les différentes contrées de la Grèce; c' est-là que se forment le corps, l' esprit, les moeurs ; il semble qu' on y respire un nouvel air, qu' on y puise une nouvelle vie, qu' on y soit agité par de nouveaux ressorts ; c' est une terre féconde qui devient naturelle aux arbres qu' on y transplante, et où, loin de dégénérer, ils se fortifient. Dans un voyage que mes parens firent en cette ville, ils m' y conduisirent avec eux ; je ne tardai point à être revêtu d' une charge, qui m' en faisoit espérer une plus considérable ; l' empressement que j' ai de vous offrir le tableau de mes disgraces, et peut-être le plaisir secret que je sens à m' en rappeler la cause, m' empêcheront de vous arrêter sur des détails qui ne feroient que nous intéresser peu l' un et l' autre. Me voici donc dans la capitale, abandonné à moi-même, à ce goût du plaisir, ordinaire aux jeunes gens, sans être cependant détourné des devoirs de ma charge, que l' inclination autant que la probité m' engageoient à remplir. Les belles-lettres, les spectacles, le jeu, les femmes, partageoient les momens dont je pouvois disposer; il est vrai que ces amusemens laissoient dans mon coeur, un vide qui m' étoit insupportable ; j' aurois voulu être moins indéterminé sur le choix ; je cherchois à perdre une liberté qui ne répandoit chez moi que l' ennui, la langueur, le dégoût ; je désirois un plaisir qui tînt de l' occupation ; et c' est-là l' espèce de tourment attaché aux ames sensibles; il leur faut de ces passions décidées auxquelles leur avidité puisse toute entière se livrer, passions dont la jouissance, remplie à la vérité de douceurs et de charmes inconnus des coeurs vulgaires, est toujours rachetée par les suites les plus cruelles. Un goût particulier, ou peut-être ma destinée, (car je suis quelquefois tenté de croire qu' il est des ascendans qu' on ne peut surmonter) m' entraînoit fort souvent à la comédie italienne ; il sembloit que mon coeur m' y portât malgré moi-même. Je vis enfin Agathe, et dès le moment, je fus frappé de ces coups qui décident les grandes passions, et se font ressentir au plus profond de l' ame ; je fus enchanté, ravi, enlevé à moi-même ; c' est alors que ce vide affreux fut comblé ; je ne désirai, je n' aimai plus rien qu' Agathe ; son image me suivit chez moi, par-tout, jusques dans mon sommeil ; je la reportai le lendemain au même théâtre ; j' y revis la maîtresse de mon coeur, car elle l' étoit déjà, et je ne me dissimulai plus que je l' aimois avec une ardeur inconcevable, quoique ce fût pour la seconde fois que je la visse, et qu' elle me fût d' ailleurs entièrement inconnue. De pareilles situations paroissent opposées à la vraisemblance, parce qu' il est très-peu d' ames qui éprouvent véritablement le pouvoir des passions, et sur-tout celui de l' amour. La plupart des hommes pensent et sentent foiblement; guidés par le seul esprit de comparaison, ils jugent toujours des autres d' après eux-mêmes ; ils se font le modèle dont ils n' envisagent que des copies ; de cette façon de voir naissent tant d' idées absurdes et bizarres, tant de mauvaises conséquences émanées de faux principes! Combien de gens ai-je entendu blâmer le personnage du chevalier Des Grieux, dans Manon L' Escaut! Ne cherchons point à nous regarder en autrui, et alors nous serons convaincus que la nature est aussi variée et inépuisable dans les caractères que dans les formes. Il y a peut-être une différence encore plus marquée dans les coeurs que dans les esprits. Il est nécessaire que je vous fasse le portrait de ma femme. Je vous l' avouerai, c' est-là où mon orgueil éclate, car je ne prétends point être tout-à-fait dépouillé d' amour-propre; il semble que je m' embellisse de ses charmes, que ses vertus soient les miennes ; combien j' éprouve qu' on peut aimer plus que soi-même! Avec quel plaisir je vous tracerai ce tableau! Un mari, et un mari qui joint à ce titre les sentimens de l' amant le plus tendre, paroît un peintre suspect de flatterie ; mais, j' ose vous l' assurer, je n' ai besoin que du seul talent de rendre la vérité au naturel. Agathe, à des traits assez réguliers, joint une taille tout-à-la fois noble et élégante ; si on pouvoit la regarder sans se troubler, on ne diroit point qu' elle est un modèle de beauté; mais qu' elle fait sentir vivement, qu' elle réunit toutes les graces! Le charme respire dans toute sa personne ; le moindre mouvement, la moindre parole, qui lui échappent, sont animés de cet intérêt si vif, si entraînant qu' on n' exprime point ; son silence même vous parle, vous émeut ; et quand ses beaux yeux noirs viennent à laisser tomber un regard, à le fixer... oh! L' enchantement... il n' est pas possible, il n' est pas possible de vous en donner une idée ; on auroit mille coeurs, que ce regard vous les raviroit tous ; et s' il arrive qu' une larme obscurcisse ces yeux enchanteurs... comment vous représenter leur empire, la passion, le feu dont ils m' ont enflammé pour la vie? Eh! Quelle douceur délicieuse ajoute encore à tant de charmes! La candeur de la plus belle ame est toute répandue sur sa physionomie ; son esprit ressemble à son coeur, et son coeur est parfait ; il y règne, il y domine un caractère de tendresse qui rend ses vertus si touchantes, si séduisantes, qu' elles suffiroient pour la faire idolâtrer. Je ne vous dirai rien de sa famille; son origine est connue ; sans doute que l' infortune de son père fut extrême, puisqu' elle put réduire un homme de naissance à monter sur le théâtre, et à y entraîner ses enfans. Je cherchois avidement les occasions de me déclarer à Mademoiselle; le hasard, dirai-je favorable, puisque j' enveloppe dans ma perte une épouse que j' adore, le hasard m' offrit ce moment si désiré; je le saisis ; je m' expliquai avec ce trouble qui accompagne toujours l' aveu d' un amour sincère ; je crus observer dans les yeux d' Agathe le même embarras ; elle m' a avoué depuis que son coeur penchoit déjà pour moi dès cet instant ; on ne m' opposa que ces discours vagues et indécis, qui, sans donner lieu d' espérer, laissent du moins une incertitude consolante. Je voyois, je parlois tous les jours à la souveraine de mon coeur, et tous les jours, elle me devenoit plus chère ; les premiers symptômes d' une passion se décèlent aisément par l' extrême crainte que l' on a de réfléchir ; on ressemble assez à ces malades qui fuient tout ce qui pourroit les éclairer sur le principe du mal dont ils sont affectés. Je fermois les yeux sur le but où devoit nécessairement me conduire une tendresse aussi vive ; je la regardois comme un simple engagement de coeur ; cependant, plus je m' attachois à Mademoiselle, plus je me trouvois timide et respectueux. Depuis que je me suis rendu compte de ces impressions qui me paroissoient si étranges, j' ai senti que cette timidité, cette appréhension de déplaire à ce qu' on aime, ce soin, que, malgré soi, on semble prendre de sa vertu, étoient les marques évidentes d' un amour que j' avois ignoré jusqu' alors, et que la société ne manque pas de tourner en ridicule ; mais qu' est-ce que la société pour un amant véritable? Tout lui est étranger ; rien n' existe à ses yeux, que l' objet de sa passion, et il ne peut même avoir le mérite de lui faire des sacrifices, parce qu' il n' en connoît point auquel il attache quelque valeur. J' avois trouvé les moyens de m' introduire chez Monsieur, le père d' Agathe. Un jour que j' entretenois sa charmante fille avec plus de vivacité qu' à l' ordinaire, elle me fit asseoir à ses côtés, et me demanda de lui prêter quelques momens d' attention. Voici à-peu-près ce qu' elle me dit. Aurois-je pu oublier cette conversation, puisqu' elle acheva de lui soumettre une ame qu' elle avoit déjà asservie? Vous avez cru sans doute, monsieur, que je connoissois tout le prix des sentimens que j' ai pu vous inspirer; vous ne vous êtes point trompé ; je vous dirai plus; vous êtes le premier pour qui mon coeur s' est laissé prévenir ; n' attendez pas que j' ajoute à cet aveu ; apprenez que je suis moins jalouse de mériter votre amour que votre estime ; daignez m' écouter. La mauvaise fortune de mon père nous a forcé de prendre l' état auquel le préjugé a le plus attaché d' humiliation. Il ne s' agit point ici d' examiner si ce préjugé n' est pas aussi barbare qu' absurde, si aux yeux de la raison, la profession de comédien est réellement méprisable, comment il se pourroit faire que l' organe des Corneilles, des Racines, des Molieres, des Marivaux, fût condamné à un juste avilissement ; le théâtre ne pourroit-il pas devenir une école de moeurs? Et tandis que la nation élève en quelque sorte des autels et des statues aux sublimes auteurs de nos drames, cette même nation flétrira leurs interprètes d' un opprobre éternel, bizarre et odieuse inconséquence! Mais je ne prétends point, en ce moment, m' élever contre une injustice si révoltante ; je fléchirai sous cette espèce de réprobation, contente de me plaindre en secret. Qu' il me suffise, monsieur, de vous dire que je me serois bien gardée de m' exposer aux suites cruelles de cette prévention tyrannique, si je n' avois eu à vivre que pour moi seule ; j' aurois mieux aimé assurément mourir dans la dernière misère, que de monter jamais sur le théâtre; je n' ai vu que mon père, que ma famille, victimes de l' adversité; je me suis sacrifiée. Quand je suis abaissée aux yeux du public, j' ai recours à ma propre opinion; je rentre en mon coeur, et j' y trouve la consolation de n' avoir point à rougir devant moi ; il me dédommage des jugemens d' autrui. Croyez-moi, monsieur, peu de personnes ont la force de se contenter de leur estime, parce qu' il en est bien peu qui la méritent. Vous voyez avec quelle sincérité je vous parle ; vous savez présentement de quelle façon je pense; ne me regardez donc plus comme une femme de théâtre, dont il vous seroit permis d' attendre quelque retour; regardez-moi comme la fille la plus à plaindre, la plus malheureuse, à qui son extraction est un nouveau sujet de chagrin, et qui peut-être auroit desiré faire votre bonheur et le sien, si le ciel m' eût laissée dans la fortune et dans la situation qui sembloient m' être dues... ah! Divine Agathe, m' écriai-je, en tombant à ses genoux; jouissez, jouissez de ces larmes que m' arrachent la tendresse, l' admiration... mon amour... vous venez de l' augmenter encore. Agathe, que vous avez de charmes! Que vous méritez d' être adorée de l' homme le plus sensible! Non, vous n' êtes point une comédienne; vous êtes une reine, ma souveraine, l' arbitre de ma destinée ; eh! Que m' importe à moi l' opinion du monde entier? Qu' il ignore vos graces, vos vertus ; que tant de charmes ne soient connus que de moi, que de moi seul ; vos malheurs, votre état, loin de vous dégrader, vous élèvent à mes yeux, vous donnent de nouveaux droits sur mon coeur ; seroit-il possible que j' eusse obtenu un sentiment de la femme la plus adorable? -un sentiment, monsieur... ayez pitié de ma foiblesse... j' ose vous demander une grace. -une grace, divine Agathe, une grace! Ah! Parlez, parlez; ordonnez; si ma vie... -ce n' est point un tel sacrifice que j' exige... j' ai peine, monsieur, à m' exprimer, il en coûte à mon coeur!... je suis aussi à plaindre que vous! Mais je ne crois point m' abuser... j' attends tout de votre générosité ; m' en refuseriez-vous la preuve la plus éclatante? Soyez le premier, oui, je vous en conjure, soyez le premier à m' aider à triompher d' un penchant qui ne peut qu' être funeste à tous deux ; vous m' aimez... je puis vous le dire pour la première et la dernière fois... à ce mot, Agathe laisse échapper des pleurs. -vous pleurez, femme céleste! -ah! Monsieur, ces larmes... ces larmes ne vous en apprennent que trop; vous n' êtes pas le seul... j' aime aussi... sans doute, sans doute nous étions faits l' un pour l' autre; le sort nous désunit; il faut nous soumettre à sa tyrannie. Je ne suis enfin qu' une malheureuse femme de théâtre, et vous, monsieur, vous occupez un rang dans ce monde qui m' est si contraire, si odieux! C' est assez m' expliquer... si je vous suis chère, ne vous montrez plus à ma vue, et laissez-moi... abandonnez-moi à ma déplorable destinée ; oui, ma destinée est la plus triste, la plus digne de pitié... Elle n' a pas achevé ces mots, qu' elle sort de l' appartement avec précipitation; je vole sur ses pas ; je voulois qu' elle lût dans mon coeur tout l' amour dont elle l' avoit pénétré ; je la trouve au milieu d' une société qui venoit d' arriver chez son père ; ma tristesse, mes regards toujours attachés sur elle, les soupirs qui m' échappoient, malgré la retenue que je m' étois imposée, rien ne fut capable d' engager Agathe à m' adresser une seule parole ; je n' en pus même obtenir un coup-d' oeil. De retour chez moi, je me livrai à toute la violence d' un sentiment qui s' étoit emparé de mon ame entière ; hélas! Je ne voyois, je n' écoutois plus que l' amour! Pour un moment où je me condamnois, qu' il y en avoit où je me justifiois, et même où je m' applaudissois! Le trait étoit enfoncé trop avant; il n' étoit plus possible de le retirer. Victimes infortunées des passions, c' est dans les premiers jours, au premier instant que vous en ressentez la plus légère atteinte, c' est dans ce moment qu' il faut vous armer sans pitié contre vous, et sur-tout vous hâter de fuir l' objet qui va vous subjuguer ; aucun ménagement avec votre foiblesse ; déchirez votre coeur ; effacez, anéantissez jusqu' aux moindres ressouvenirs. J' étois bien loin d' écarter une image trop funeste... qu' allois-je dire? La cause de mes malheurs a fait le charme de ma vie. Quoi! Répétois-je sans cesse au fond de mon coeur, Agathe réunit toutes les graces, toutes les vertus, et il me sera défendu de l' aimer! Un seul nom, le nom de comédienne lui ôte-t-il sa beauté, cette ame remplie des plus hauts sentimens, digne des adorations... ah! Grand dieu! C' est dans cette ame que je retrouve ton image! Ce seroit une sorte de devoir pour moi d' être insensible, injuste, barbare, parce qu' il a plu au caprice et à la noire ingratitude des hommes, d' abaisser un état qui contribue à leurs plaisirs! Les cruels! Porter jusques-là l' excès de leur férocité! Et je partagerois leurs travers, leur bizarrerie atroce! Qu' ai-je besoin de leur jugement? La vérité n' est-elle pas indépendante de leur coupable prévention? Le mérite n' a-t-il pas sa valeur réelle? Puis-je me cacher que Mademoiselle doit obtenir mon estime et mes respects ; oui, mes respects, tous les témoignages de cette considération personnelle, la seule qui ait quelque prix... une semblable maîtresse... sera mon épouse; ce nom lui est dû, et... c' est encore peu, c' est encore peu. Je m' arrêtois à cette idée, que bientôt combattoit une espèce de murmure qui s' élevoit en moi; -être le mari d' Agathe, d' une actrice! Eh! Que diroient mes parens, ma ville, Paris, le monde entier?... ce qu' ils diroient!... pardon, femme divine; je t' offense, je m' outrage moi-même. Qui rend donc si méprisable cette profession de comédien, si ce n' est la bassesse de l' extraction ou plutôt des moeurs de quelques-uns d' entr' eux? Qu' ils aient une conduite intacte, et on sera forcé de leur accorder cette estime, le salaire des honnêtes citoyens. Agathe est le sentiment, la vertu même ; sa naissance ne diffère guères de la mienne ; je ne puis accuser que l' adversité qui l' a réduite à des extrémités si cruelles! Et elle en doit être plus belle à mes yeux, plus chère à mon coeur. L' infortune n' ajoute-t-elle pas un nouvel éclat à la beauté et au mérite? Ne sommes-nous pas liés par une obligation tacite de les venger du malheur? Oui, c' est pour moi une nécessité d' aimer, d' adorer Agathe, de la replacer dans la société au rang qui lui appartient; voilà mon véritable devoir. Le commun des hommes me blâmera; que me fait le bourdonnement de cette populace, qu' on ne doit seulement pas appercevoir? Existe-t-elle pour l' individu qui ose se servir de sa pensée, voir et juger par lui-même? La classe si bornée des véritables honnêtes-gens, des esprits dégagés de l' imbécillité vulgaire, approuvera mon choix, et leur opinion me suffit ; c' est celle-là qui doit affermir la mienne. Quand mes parens connoîtront Agathe, ils reviendront de l' erreur commune, ils la remettront dans tous ses droits, ils auront mes sentimens. Enfin, il n' y a qu' elle seule qui puisse me rendre heureux, il n' importe à quel prix ; le bonheur n' est-il pas au-dessus de tous les préjugés? N' est-il pas tout? Et l' époux d' Agathe est assuré de le goûter. Que me sont mes parens, mes sociétés, les hommes, ma patrie, la terre, la terre entière, quand je ne vis que pour une femme qui doit me faire tout oublier? De telles dispositions, monsieur, vous annoncent aisément qu' au lieu de chercher à guérir ma blessure, j' employois toutes mes forces à la rendre encore plus profonde et plus incurable. La solitude prête un nouvel empire à l' amour ; je m' enivrois, je m' abreuvois à longs traits du poison que je me préparois moi-même. Emporté par une multitude d' impressions qui se combattoient, je me décidai à porter mon trouble aux pieds d' Agathe. Je cours chez elle; j' apprends qu' elle venoit de sortir ; on me remet une lettre de sa part ; je l' ouvre avec une impatience inexprimable ; je la dévore des yeux ; qu' ai-je lu? " j' ai prévu, monsieur, que nous serions trop foibles l' un et l' autre pour suivre ce que la raison, ce que le devoir nous ordonne. J' ai cru avoir besoin d' emprunter contre moi-même des armes qu' il me seroit impossible de repousser; j' en ai trouvé. J' ai tout avoué à mon père; il sait tout, monsieur, il sait tout, que je suis la plus malheureuse... mais je ne vous écris point pour vous entretenir de mes peines... il ne m' est donc plus permis de vous voir. Disposez de votre coeur en faveur d' une autre; sans doute qu' il la rendra heureuse ; je n' exige de vous que la continuation de votre estime, et c' est l' unique sentiment auquel je puisse répondre. Croyez que j' ai renoncé pour jamais à l' amour ". Où est-elle, m' écrié-je? Où est-elle? Que je lui parle! Que je meure à ses pieds! Que je lui écrive du moins, si sa présence m' est interdite! Voici ma lettre; " vous avez donc résolu de me rendre le plus malheureux des hommes? Quoi! C' est vous que j' adore, vous ne pouvez vous le cacher, et vous m' aimez assez peu pour chercher tous les moyens de ne plus nous voir? De ne plus nous voir! C' est vous qui m' annoncez cet arrêt, qui voulez ma mort! Avez-vous bien pensé... non, je ne vous obéirai point, je ne vous obéirai point ; j' irai ce soir à vos genoux, fût-ce à la face de toute la terre, vous redemander un amour qui m' est dû ; vous ne sauriez me le refuser sans être la plus barbare et la plus injuste des femmes! Vous avez tout dit à votre père? Cruelle! Vous ne lui avez pas tout appris; il en saura bien davantage de ma propre bouche ; et je me flatte, je suis convaincu que, lorsqu' il sera instruit de mes intentions,il aura moins d' inhumanité que vous. C' est Agathe qui me déchire le coeur! Ah! Vous aurez pitié de mes tourmens; ils sont inconcevables ". Je chargeai un domestique de rendre ce billet à Mademoiselle, aussitôt qu' elle seroit de retour. Une affaire importante, que mon devoir me pressoit de terminer, m' arracha de ce lieu si cher à ma tendresse ; c' étoit la demeure, le temple de ma divinité, et tout m' y parloit d' elle. Je ne tardai point à voler à la comédie ; le premier objet qui frappe mes yeux, est la maîtresse de mon ame ; quels mouvemens je sens à sa vue! Peuvent-ils s' exprimer? J' allois me précipiter à ses genoux ; Agathe s' apperçoit du désordre où j' étois; elle me jette un regard qui m' avertit d' être plus circonspect ; elle n' eut pas quitté la scène, que je courus à sa loge. Que voulez-vous, me dit-elle, d' une voix incertaine et tremblante? -ce que je veux, ma divine maîtresse?... t' aimer, t' adorer, t' idolâtrer, mourir d' amour à tes pieds. -monsieur!... monsieur, de grace, relevez-vous, si l' on vous surprenoit dans cette situation... -ah! Que tout Paris, que tout le monde me voie à tes genoux! Que tous ces hommes soient témoins de mes transports; s' ils te connoissoient, adorable Agathe, ils tomberoient prosternés devant toi ; sais-tu bien que tu m' as percé de mille coups, que tu as porté la mort jusqu' au fond de mon coeur? Qu' as-tu fait? ô ciel! -mon devoir, monsieur... il faut nous y résoudre; oubliez-moi, oubliez-moi, et... que je sois la seule infortunée... Je n' eus pas le temps de répondre ; elle rentre sur le théâtre ; je suis prêt à l' y suivre, et à lui renouveler, en présence du public, des sermens que je lui avois déjà faits tant de fois. Que de mouvemens différens m' agitoient, me déchiroient! Qu' alors, dans la pièce qu' on représentoit, je trouvai le personnage de l' amant, froid, insipide, ennuyeux, oh! Bien éloigné de la vivacité, de l' ardeur de mes sentimens, de mes transports! Que l' art est au-dessous de la nature, et quelle distance prodigieuse de la feinte à la réalité! Enfin le spectacle finit ; je cherche Agathe; elle s' étoit dérobée à mes yeux ; je sors de la comédie ; je l' apperçois de loin qui rentroit chez elle ; j' y vole, elle m' échappe, et monte à son appartement; je la poursuis, je me précipite à ses genoux ; mes regards ne vont chercher que les siens. Ce ne fut qu' un moment après, que j' apperçus son père à ses côtés ; je demeure immobile d' étonnement ; il témoigne la même surprise. Ma démarche, monsieur, lui dis-je, revenu de mon trouble, n' a rien qui puisse vous offenser, ni vous, ni mademoiselle votre fille; sans doute que vous n' ignorez pas à quel point je l' adore? Eh! Me seroit-il possible de cacher un amour si violent? Mais cet amour... je respecte votre fille autant que je l' aime ; oui, monsieur, la vertu ne sera jamais blessée d' une passion que je ne puis plus contenir... sachez, sachez... je suis prêt à lui donner un nom, si elle veut l' accepter, si vous daignez... on m' interrompt; -monsieur, ayez la bonté de vous relever; une pareille situation ne vous convient pas. Ce que vous venez de me proposer, mérite une explication réfléchie... -oh! Dès l' instant, monsieur, dans la minute ; chaque moment où je retarde le bonheur de ma vie, est un siècle de tourmens pour ce coeur... personne n' a jamais aimé comme moi, avec autant d' ardeur, de pureté... vos occupations vous permettroient-elles de m' entendre? C' est à moi, monsieur, répond Monsieur, à vous demander cette grace ; asseyez-vous, je vous prie ; et vous, Agathe, laissez-nous. Il reprend; je ne doute pas, monsieur, de votre tendresse pour ma fille ; j' aime même à croire que vos vues sont légitimes et conformes à la probité ; je ne saurois penser autrement d' un homme de votre naissance ; la bonne éducation accompagne ordinairement l' avantage de la noblesse, et tout, à ce sujet, doit vous avoir éclairé, j' ose le dire, sur vos devoirs ; c' est le comble de la bassesse et de la perversité de jouer le rôle de séducteur. Vous ne devez pas ignorer, monsieur, à quel point l' honneur m' est cher. D' ailleurs, la vertu d' Agathe me rassure contre toutes les craintes que je pourrois concevoir; je suis bien certain qu' elle ne sauroit entendre que des propositions honnêtes et avouées de sa famille. Nous sentons, monsieur, tout l' éclat qu' une alliance telle que la vôtre répandroit sur nous ; mais vous avez des parens... -oui, monsieur, j' ai des parens qui m' aiment, qui voudront faire mon bonheur, qui seront les premiers à me presser d' être heureux ; c' est de vous seul que dépend aujourd' hui mon sort. Il réplique; monsieur, vous êtes jeune, vous êtes vif, vous aimez. Pardonnez-moi, si je vous parle avec cette franchise; je vous crois très-capable de réfléchir ; mais à présent vous n' êtes rempli que de votre passion ; mon âge et mon expérience me donnent des lumières qui, sans doute, vous manquent. Lorsque nous aimons, nous imaginons que nos parens, nos amis, tout ce qui nous entoure, doit prendre notre façon de penser et de sentir ; nous ramenons tout à notre coeur ; j' ai moi-même été la victime d' un égarement semblable; c' est ce qui me fait espérer que mes conseils pourront avoir quelque force sur votre esprit. Peut-être, monsieur, votre famille n' auroit-elle pas rougi autrefois de s' allier à la mienne ; mais les temps sont changés! Et à ce mot, il lui échappe un profond soupir. Il continue d' un ton pénétré; soyez persuadé, monsieur, que je ne m' aveugle point sur mon triste état ; c' est peut-être, graces à l' aveuglement et à l' injustice de la société, le dernier et le plus désagréable ; on est convenu qu' entrer dans la famille d' un comédien, c' étoit contracter une espèce de déshonneur, et ni vous, ni moi, ni un petit nombre de gens qui osent juger sainement des choses, ne viendront à bout de détruire ce malheureux préjugé; c' est dans votre pays, sur-tout, qu' il a plus d'empire ; tous vos gens de lettres qui, en quelque sorte, sont au rang de vos législateurs, perdent leur temps à se consumer en vaine réclamation; l' opinion générale l' emporte. On l' a dit; cette opinion est la reine, ou plutôt le tyran du monde, et, l' on est forcé de lui céder. Il ne faut donc point nous le dissimuler; messieurs vos parens s' opposeront à ce mariage, et vous savez que ce n' est qu' à cette condition... -assurément, monsieur, je n' ai point eu d' autre projet ; cette union fait toutes mes espérances. Soyez mon propre juge, repart vivement le père d' Agathe ; décidez, monsieur, que dois-je faire? Que doit faire un père qui chérit plus encore son honneur que sa fille ; je m' en rapporte à votre probité. De grace, monsieur, m' écrié-je, écoutez-moi... écoutez-moi, mon père, car le père d' Agathe est le mien ; je vous l' ai dit; je suis cher à mes parens, ils aiment la vertu; ils aimeront votre fille ; ils ne pensent point comme les autres hommes ; ils ne sont pas soumis à ces vils préjugés, les despotes des ames vulgaires ; ils savent reconnoître la beauté, les sentimens dans quelqu' état qu' ils les trouvent... ils me rendront heureux, n' en doutez point ; je vais leur ouvrir mon ame toute entière ; je ne vous demande que le temps de leur écrire, et de recevoir leur réponse... elle me sera favorable, elle me sera favorable, n' en doutez point; jusqu' à ce moment, monsieur, laissez-moi vivre, que je voie la divine Agathe, que l' entrée de votre maison ne me soit pas interdite... Agathe vient à rentrer dans l' appartement pour annoncer à son père l' arrivée d' un de leurs parens; je cours à elle; mademoiselle... monsieur votre père permettra que je vienne à vos pieds jusqu' à l' instant où je recevrai une lettre... j' en suis assuré; mon père, ma famille... ils donneront tous leur consentement à notre mariage ; je serai l' époux de l' adorable Agathe. Monsieur voulut bien se rendre à ma prière; j' obtins la permission de voir, d' adorer tout ce que j' aimois, jusqu' à l' époque qui, selon le père de Mademoiselle, devoit être prochaine. Ce jour fut un des plus beaux de ma vie ; je regardois déjà l' objet de mon amour avec les yeux d' un mari ; eh! Que la tendresse d' un époux est bien au-dessus de celle d' un amant! C' est une passion douce et tranquille, dont on savoure à longs traits les délices ; c' est un amour qui a tout le charme, toute la solidité, toute la constance de l' amitié. J' ai éprouvé depuis que les vrais plaisirs sont ceux que l' on goûte sans remords ; un engagement sacré peut seul remplir tous les voeux de l' honnête homme. Qu' on est heureux lorsque le bonheur est d' accord avec la vertu! Je me livrois d' avance à l' enchantement de cette suprême félicité ; je sentois toutes les douceurs d' un si délectable avenir; il me devenoit présent. Je me retire chez moi dans cette ivresse délicieuse ; à peine me trouvé-je seul, que le fantôme enchanteur commence à décroître ; chaque moment faisoit perdre des traits à ma séduisante illusion ; la perspective me rioit en vain; peu-à-peu tout s' effaçoit. Que les objets vinrent à me frapper sous un point de vue bien opposé! Plein de l' égarement de ma passion, j' avois envisagé cette union comme susceptible de l' exécution la plus facile; je commence à entrevoir des obstacles ; ils se montrent, ils se multiplient à mes yeux, qui sont moins fascinés ; je reconnois, avec une sorte de frayeur, l' invincible barrière élevée entre Mademoiselle et moi ; en effet, comment se flatter que mes parens consentiroient à ce mariage? L' ai-je pu dire? L' ai-je pu penser? Je l' avouerai à ma honte, il y avoit des instans où ce nom de comédienne... moi-même, moi-même je cédois au préjugé ; j' étois aussi foible, aussi injuste que cette société, dont un moment avant, je rejetois les erreurs grossières ; devons-nous donc nous étonner que les hommes soient si asservis à l' opinion générale, puisque la passion la plus forte et la plus séduisante a de la peine à en triompher? Enfin j' ai pris la résolution d' écrire à mon père ; lorsque je suis arrivé à ce qui sans doute étoit l' objet de ma lettre, que je viens à vouloir parler d' Agathe, ma plume semble s' arrêter malgré moi ; je cherche des expressions ; je n' en trouve point qui puissent adoucir aux yeux paternels un aveu qui, à coup sûr, révolteroit toute ma famille, au seul nom d' Agathe... hélas! Il auroit fallu avoir mes yeux, mon coeur, et il ne m' étoit pas possible de me cacher qu' au premier mot relatif à un tel engagement, mes parens de concert s' éleveroient contre une victime malheureuse de la plus violente passion ; il m' échappe un torrent de larmes, et je remets à entretenir mon père de mes sentimens dans une autre lettre, espérant que j' aurois plus de force, ou que les obstacles s' applaniroient ; voilà comme on s' en impose à soi-même ; le moyen de ne pas tromper autrui, quand on réunit tous ses efforts pour s' abuser! Je laissois mes voeux s' égarer dans un avenir agréable ; je m' abandonnois au temps, et j' en attendois des espèces de miracles; en un mot, j' étois déterminé à fermer les yeux sur tout ce qui pouvoit me contrarier ou m' alarmer. Je portai cependant le lendemain chez Mademoiselle un fond de rêverie qui ne m' étoit point ordinaire, et qu' il m' étoit impossible de maîtriser; elle s' en apperçut; une amante a de la pénétration, et saisit jusqu' aux moindres mouvemens. Vous me paroissez, me dit-elle, plongé dans une mélancolie que vous ne sauriez vaincre!... ah! Monsieur, vous allez faire votre malheur et le mien; vous avez conçu un projet... n' attendez aucun succès ; tout m' annonce que je ne dois rien espérer... croyez-moi, monsieur, il est encore temps; ne nous voyons plus, ne nous voyons plus... que dites-vous? Ma chère Agathe? Eh!... d' où naissent des soupçons si cruels? Rassurez-vous, ma divine maîtresse ; nous méritons d' être heureux, nous le serons... tes yeux... ils se couvrent de larmes! Tu m' arraches la vie! Ces yeux charmans, ces yeux que j' idolâtre sont-ils faits pour être ternis de pleurs? Demande plutôt tout mon sang... c' est vous qui les faites couler, interrompt Mademoiselle, en se livrant à sa douleur ; oui, je prévois le sort, le sort affreux qui nous menace! Vos parens ne consentiront jamais à cette alliance ; j' aurai le chagrin de vous avoir attiré leurs reproches et peut-être leur indignation. Quelle seroit, ô ciel! Ma destinée! Je vous le répète encore, monsieur; si vous m' aimez, ne vous obstinez point à vous perdre; j' aime mieux... mourir de désespoir que de vivre et vous posséder à un semblable prix! Et, en achevant ces mots, ses larmes, redoublèrent. Que les pleurs donnent d' empire à la beauté! Aussi, la poésie, qui n' est autre chose que la nature dans son énergie sublime, s' est-elle attachée à nous représenter Ariane abandonnée dans l' isle de Naxos, triomphant, par ses larmes, de la fierté d' un dieu. Je tombe aux genoux d' Agathe ; je couvre ses belles mains de baisers et de pleurs ; quelles voluptés! Il est donc des peines qui ont leurs charmes, leurs transports, leurs délices! Ah! Sans doute c' est pour les ames sensibles que la source des plaisirs est inépuisable! Quelques jours se passèrent dans cette espèce de léthargie ; je tremblois de fixer les yeux sur l' avenir ; je me livrois tout entier à une sorte d' enchantement, dont un coup de foudre devoit me retirer; je reçois une lettre de mon père; qu' ai-je lu, ô dieu! Mon père irrité contre moi m' accabloit de menaces, donnoit un libre cours à son emportement, me reprochoit ma mauvaise conduite, et sur-tout mon commerce scandaleux avec les filles de théâtre ; il ajoutoit qu' il avoit l' oeil ouvert sur mes moindres actions, et qu' il prendroit des mesures nécessaires pour me rappeler à mon devoir ; il finissoit par m' ordonner de ne jamais revoir Mademoiselle. Ne jamais revoir Agathe! Agathe que j' aime plus que ma vie! Ce fut-là le seul mot qui pût m' échapper, le seul sentiment où mon coeur s' anéantît. Je restai près d' une demi-heure sur ma chaise, les bras croisés, stupide, accablé sous le poids de ma douleur, noyé dans un torrent de larmes! Je me relève avec impétuosité; -il ne me reste plus qu' à mourir. Je n' ai point d' autre parti à prendre, d' autre espérance. Hé! Me seroit-il possible de vivre sans Agathe? Non, mon père... non, cruel! Je ne puis vous obéir... je ne vous obéirai point. Venez... me déchirer ce coeur... mon père... Agathe! Agathe... je succombe à mon désespoir. Je me promenois à grands pas ; je m' arrêtois ; je levois les yeux au ciel ; je retombois sur ma chaise ; j' étois étouffé par mes sanglots. Ma porte s' ouvre; qui s' offre à ma vue? Monsieur De , mon oncle, qui me surprend la lettre de mon père entre les mains, et dans la situation d'un homme prêt à exhaler le dernier soupir; sa présence achève de m' accabler, je ne m' attendois point à une pareille visite; je croyois mon parent à. ô dieu, me dit-il, dans quel état êtes-vous, mon neveu et vous voilà à la mort! -sans doute, je touche à ce moment où toutes les peines, tous les tourmens finissent, et il ne viendra point assez tôt! Mon père à l' instant m' écrit... mon oncle m' interrompt; je sais tout ; et c' est-là le sujet de vos chagrins! Je ne vous cacherai pas que je viens à Paris, de la part même de mon frère ; il est informé de vos moindres démarches ; votre mauvaise conduite, en un mot, lui est connue ; vous l' allez porter à des extrémités... oubliez que c' est un parent, un second père qui vous parle ici; ne voyez en moi qu' un tendre ami qui pleure sur votre sort. Y pensez-vous bien, mon cher neveu? Convient-il à un homme de votre naissance, à un magistrat de s' exposer tous les jours en spectacle, sur un théâtre, de rendre tout un public témoin d' extravagances, dont vous devriez même rougir en secret? Vous voulez donc déshonorer votre famille, vous qui étiez destiné à lui servir d' ornement et de consolation? Ce n' est pas le fruit que vos premières années nous promettoient!... Ah! Mon pauvre! Tu sais que je t' aime comme mon propre fils, si tu voyois les larmes que tu coûtes à ta malheureuse mère! Ton père assurément en mourra de douleur! Mon cher fils, il est encore temps; ils t' ouvrent leurs bras, tu peux tout réparer... tu pleures! Ah! Tu reconnois ta faute ; le repentir... il entre dans ton coeur, ne le repousse pas, ne le repousse pas ; songe que toute ta famille te redemande à toi-même, reviens d' un honteux égarement ; ne vois plus cette misérable actrice... le bruit s' est répandu que tu voulois l' épouser... seroit-il possible? à ce nom de misérable actrice, je sors de ma profonde léthargie, comme un homme qui, frappé d' un coup mortel, s' éveilleroit en sursaut; -arrêtez, monsieur, n' outragez point la vertu ; respectez Agathe ; ne la confondez pas avec la plupart de ses semblables ; si vous la connoissiez, peut être applaudiriez-vous à mon choix, ou du moins vous me plaindriez... quoi! Vous aussi, monsieur, vous pensez ainsi que le reste du vulgaire? La vertu ne mérite-t-elle pas nos égards, dans quelque abaissement qu' elle soit plongée? Vous verrez Agathe; vous aurez mes yeux, mon coeur... eh! Quand je l' épouserois!... L' épouser, interrompt mon oncle avec colère! Malheureux! Toi! épouser une fille de théâtre! Connois-tu bien la bassesse de ces sentimens? Sais-tu que les derniers des hommes rougiroient d' une pareille alliance, et tu peux m' avouer à moi ce projet insensé, sans expirer de honte! Tu sembles même tirer vanité de ton opprobre!... fils indigne de ton père! Va, je t' abandonne à toute sa fureur ; renonce... n' attends de lui d' autre bien que sa malédiction ; il sera informé de tout ; il saura que mes remontrances, mes sollicitations, mes prières ont été vaines, que son fils trop coupable persiste dans son odieux dérèglement, qu' il a juré de nous déshonorer tous... qu' il vienne donc lui-même et punir... oui, m' écrié-je, en me précipitant aux genoux de mon oncle, et en lui découvrant mon sein, oui, que mon père, que vous, que toute ma famille réunie accoure ici me percer de mille coups, m' arracher, me déchirer ce coeur qui, jusqu' au dernier soupir, n' aimera, n' adorera qu' Agathe ; je vous le dis à vous même; je le dirois à mon père, à mes parens rassemblés, à tout l' univers; qu' on m' ôte mes biens, ma liberté, le jour; Agathe est tout pour moi. Il est inutile de vous abuser; je ne saurois vivre qu' avec de tels sentimens ; allez, rapportez à mon père ce que vous avez vu, ce que je vous ai déclaré ; irritez tous les hommes, le ciel même contre moi ; mon sort est décidé. J' attends tous les malheurs, et... mon coeur ne changera point. C' est donc là, reprend mon oncle d' une voix attendrissante, la réponse que j' ai à donner à ce trop malheureux père!... enfant dénaturé! Je vais lui porter, de votre part, le poignard dans le sein. C' est son fils, ce fils qu' il aimoit si tendrement, qui devroit être l' appui de sa vieillesse, qui devient aujourd' hui son ennemi, je dirai plus son meurtrier, car vous ne doutez pas que cette nouvelle ne le fasse mourir... adieu ; oubliez que vous avez un père, une mère, une famille entière que vous accablez de douleur ; livrez-vous à votre indigne amour ; déshonorez-vous... vous ne me reverrez plus ; non, je ne résisterai point à de pareils coups. Mon oncle laisse échapper quelques pleurs, il veut sortir; je cours après lui; -c' est moi ; c' est moi qui vous arrache des larmes! Vous ne me quitterez pas, mon cher oncle ; vous ne m' abandonnerez point ; vous ne me laisserez point au plus affreux désespoir. Ayez pitié d' un malheureux qui meurt de son amour, de sa douleur, de tous les supplices ; mon coeur... mon coeur est déchiré! Je causerois le moindre chagrin à mon père! Hélas! Le ciel m' est témoin que je répandrois jusqu' à la dernière goutte de mon sang pour lui. Qu' il me prive de ses biens; je ne veux que sa tendresse ; mes volontés, mon âme, mes jours lui appartiennent. Parlez; vous êtes mon ami, mon consolateur, un autre père pour moi ; ordonnez; que faut-il que je fasse? Les sanglots me suffoquoient ; je m' étois rejeté aux pieds de mon oncle ; je lui serrois les mains ; quels combats! Quelle violente agitation dans tous mes sens! L' instant de la mort ne peut être plus terrible. Ce qu' il faut que tu fasses, repart mon parent avec amitié? Je suis bien éloigné d' être insensible à ta situation; je te plains ; oui, j' entre dans ton coeur ; je sens à quel excès les passions peuvent nous égarer sur nos devoirs; mais il faut te sacrifier toi-même, t' arracher à ton indigne penchant, être ton premier juge, ton premier ennemi, en un mot, renoncer pour jamais à voir... j' interromps; c' est d' Agathe que vous voulez me parler? Passer un jour sans attacher mes yeux sur les siens! Quand je vous le promettrois, je n' aurois point la force... oh! Je trahirois ma promesse ; et quel horrible sacrifice me demandez-vous? Ne plus la voir! La trahir! Cesser de l' aimer! Je vous le répète, monsieur; plutôt mille fois perdre la vie ; oui, tout mon sang est prêt à couler pour ma famille, mais me séparer... je me meurs à cette seule idée. Eh bien, me dit mon oncle, avec un ton mêlé de colère et de hauteur, puisque la douceur, l' amitié ne peuvent rien sur ce coeur opiniâtre, puisque vous êtes si peu sensible à l' amour de vos parens, je vais employer l' autorité qu' ils m' ont donnée. Apprenez que votre père vous attend à, que dès cet instant, il faut quitter Paris, et sans espoir de retour ; mes domestiques sont là-bas avec une chaise de poste à deux places ; gardez-vous de désobéir. D' ailleurs la résistance serait inutile ; il ne vous reste plus qu' à me suivre, et tout-à-l' heure. Que de coups de poignard à la fois! Quelle révolution subite j' éprouve! Je ne puis la soutenir; je tombe sans connoissance aux pieds de mon oncle ; ses domestiques montent ; on prépare tout ce qui étoit nécessaire pour ce voyage projeté; j' ouvre les yeux ; j' envisage l' appareil de mon malheur ; on s' empressoit cependant à me rendre l' usage des sens; eh! Pourquoi, disois-je d' une voix expirante, me rappeler à ce jour que je déteste? Quels funestes secours me prodiguez-vous? Eh! Mes amis, laissez-moi expirer ; par pitié, donnez-moi la plus prompte mort. (j' aperçois mon oncle qui sembloit me regarder avec compassion); ne démentez point votre barbarie ; oubliez, oubliez que je suis de votre sang... viens, cruel, me percer le coeur ; tu veux m' arracher à une femme qui mérite tous les hommages... non, je ne vous suivrai point; je reste ici, ici... ne craignez point de m' immoler, mais je ne fais point un pas... vous oseriez me résister, interrompt mon oncle agité de fureur? Nous verrons ; il ne vous manque plus que cet excès d' audace ; peut-être serez-vous assez dénaturé pour vous mesurer avec moi! -que dites-vous? ô ciel! Me croyez-vous assez aveuglé? Mon oncle, c' est à vous, c' est à vous de m' ôter la vie. -allons, monsieur, point de retardement ; sortons. -de grâce, un moment, je vous en conjure, par mes larmes, par l' humanité, accordez-moi quelques instans; que du-moins j' écrive à Mademoiselle! Qu' elle sache... -je ne vous écoute plus ; j' ai eu trop de complaisance ; je le répète; il faut, tout-à-l' heure, me suivre ; sur-tout, que je n' entende jamais sortir de votre bouche ce nom qui m' indigne ; laissons-là cet objet d' une passion insensée; et aussitôt il donne ordre aux domestiques d' aller ouvrir la chaise de poste. C' est alors que la fureur, la tendresse, l' épouvante s' emparent de moi; je me sens dévoré de toutes les passions ; je n' avais jamais tant adoré Agathe, et peut-être j' allois la perdre pour toujours. Agathe m' alloit soupçonner de trahison ou d' inconstance, et l' on me refusoit jusqu' à la foible consolation de lui apprendre ma funeste catastrophe! Je veux répliquer; oui, je vous le demande au prix de mon sang même, au nom de la tendresse que vous m' avez témoignée jusqu' à ce jour, au nom de l' humanité, vous dis-je, daignez m' accorder la liberté d' écrire un mot, un seul mot à Mademoiselle. Bien loin de répondre, on ne m' écoute seulement pas ; alors je cède à mon désespoir; -ah! Cruel! à quelles extrémités me réduisez-vous? Je ne vous connais plus, je ne vous connais plus... ne puis-je me venger, et punir en vous mon persécuteur, mon assassin? Oui, vous l' êtes, parent dénaturé ; oui, vous me faites souffrir tous les tourmens ; vous m' arrachez la vie!... barbare! La douleur préviendra tes coups ; je sens... que je me meurs ; je retombe dans une nouvelle défaillance. Mes yeux se r' ouvrent ; je me trouve dans une chaise de poste ; on avoit profité de ma situation pour me transporter dans la voiture, aux côtés de Monsieur De : nous avions déjà fait quelques lieues; j' ai quitté Paris, m' écrié-je, Paris, le séjour d' Agathe! J' en suis séparé, et chaque instant, chaque instant m' en éloigne peut-être pour toujours! Je ne verrai pas aujourd' hui Agathe? Je ne la verrai pas demain! Je ne la verrai jamais, jamais! On a décidé ma mort... j' irai l' attendre à ses pieds. Je veux m' élancer de la chaise de poste; mon oncle appelle ses domestiques; on s' oppose à mes efforts. ô le plus inhumain des hommes, dis-je à mon oncle! Tu ne jouiras pas long-tems du spectacle de ta barbarie! Penses-tu me conduire au-devant du coup dont je suis menacé, offrir ta victime vivante à mon père? Tu ne vas lui porter que mon cadavre, n' en doute point; j' expire en ce moment de mille morts ; ah! Mon père, mon père, vous aurez quelque pitié de votre malheureux fils, quand vous saurez que c' est vous qui l' avez fait mourir! Nous descendons enfin à une hôtellerie, située sur le chemin de la capitale; mes yeux se tournoient sans cesse vers Paris; mon âme y étoit toute entière. Je me remplissois de l' image de Mademoiselle De, de son inquiétude, lorsqu' elle ne me verroit point ; peut-être alloit-elle me croire coupable d' inconstance, de perfidie ; moi, perfide! Moi qui l' adorois plus que jamais, qui aurois donné tout le cours de ma vie pour un moment où il m' auroit été permis de voler à ses genoux, et d' y mourir de mon amour. à cette idée, je versois un torrent de larmes ; j' étois dans le délire de la fureur; je parlois d' attenter à mes jours. Je repoussai avec emportement la nourriture que mon oncle m' engageoit de prendre ; il paraissoit touché de mon état. Je suis fâché, me dit-il, d' avoir été obligé d' en venir à ces extrémités ; mais tu dois n' en accuser que ton obstination; voilà la source de tes malheurs et de tes fautes. écoute un instant la raison; qu' elle te rende à toi-même! Songe que tu vas revoir un père tendre, une famille qui te chérit. Mon frère oubliera, en te voyant, tous les sujets de reproche qui s' élèvent contre toi; ne te laisse point abattre... vas, j' ai connu comme un autre l' empire des passions; l' absence et le tems guérissent ces sortes de maux. -que j' oublie Agathe! Que son image ne se grave pas chaque jour plus profondément dans mon coeur! Ah!... vous n' avez pas aimé, vous n' avez pas aimé. ô dieu! Parent dénaturé, vous m' avez séparé de tout ce que j' adore... mon oncle, encore une fois, ayez compassion d' un infortuné qui n' implore qu' une faveur, qu' une grâce que vous ne sauriez lui refuser, sans être le plus dur des hommes; souffrez que j' écrive à la maîtresse de mon âme ; oh! Ce ne sera qu' un seul mot, je vous en donne ma parole ; qu' elle sache seulement... que j' expire pour elle. Mon oncle fut inexorable ; il sentoit trop bien qu' écrire à Mademoiselle, c' étoit encore irriter ma douleur, au-lieu de l' adoucir, et que tout ce qui pouvoit entretenir l' image d' Agathe, devoit être écarté loin d' un esprit trop porté à nourrir la cause de son trouble. Ni ses emportemens, ni ses prières, ne purent obtenir que je sortisse d' un accablement voisin de la destruction. Mon coeur incessamment frémissoit, comme à l' approche d' un nouveau coup ; je m' égarois, je m' abîmois de projets en projets. Mon oncle crut que le sommeil me rendroit un calme qu' il ne pouvoit devoir à ses représentations; il résolut donc de s' arrêter en cet endroit, et ordonna qu' on me dressât un lit à côté du sien. Le soir est arrivé ; aucune précaution n' étoit échappée à mon oncle; les domestiques couchoient dans la chambre voisine ; je les regardois comme autant d' Argus dont j' avois à me défier ; mon oncle s' étoit endormi. Pour moi, j' étois bien éloigné de me livrer au repos ; je roulois dans ma tête un dessein que je brûlois d' exécuter ; j' avois observé que la fenêtre donnoit sur un jardin. Je m' habille avec une impatience qu' accompagnoit la crainte ; je tremblois que mon oncle ne s' éveillât ; je prêtois une oreille attentive ; je retenois jusqu' à mon haleine ; je n' envisageois point les obstacles ; tout ce que je voyois, c' étoit Agathe, que mon absence devoit étonner. Je m' élançai donc par la fenêtre, et j' eus le bonheur de tomber dans le jardin, sans recevoir le moindre mal ; d' ailleurs je m' occupois peu du soin de ma vie ; il me fallut encore franchir un mur, dont la hauteur eût effrayé tout autre qu' un amant. Je me trouvai enfin sur un grand chemin, à deux heures après minuit, seul, sans armes, exposé à un orage affreux, et dans une route qui m' étoit entièrement inconnue. Il me sembloit que j' étois débarrassé d' un pesant fardeau ; je commençai à respirer ; en un mot, je ressemblois à un homme, qui, revenu d' une profonde léthargie, reprendroit une nouvelle existence; mes idées, mes sentimens n' étoient plus plongés dans cette affreuse confusion qui tient de l' anéantissement. Je ne saurois mieux comparer mon état qu' à une nuit orageuse que dissipe peu-à-peu l' aurore, et qui fait place à un jour serein. Plus j' avançois, plus mon âme s' enivroit du plaisir de revoir Agathe ; je volois à elle ; j' étois déjà à ses pieds. Cependant une pluie épouvantable mêlée d' éclairs, combattoit une si flatteuse perspective ; on eût dit qu' un génie malfaisant vouloit me contrarier, et retarder mes pas ; je n' avois jamais eu tant de force ; je m' étois d' abord tout rempli de mon amour; la frayeur vint se joindre à la tendresse; mon oncle pouvoit se réveiller, et ne me trouvant pas près de lui, envoyer après moi ses satellites ; cette crainte ajoute à mon empressement. Je rencontrai sur la route une espèce de fourgon qui retournoit à Paris; je regardai cette voiture comme un bienfait, un miracle dont le ciel me favorisait ; je cours vers le conducteur; -mon ami, donne-moi une place dans ta voiture, et dépêche-toi ; tu ne saurois arriver assez-tôt ; je te devrai la vie ; je te promets... tout ce que tu exigeras, si je suis content de toi. Le jour commençoit à naître; deux hommes qui avoient l' apparence de domestiques, partageoient avec moi ce fourgon ; ils me parurent surpris de ce propos ; ils ne cessoient de m' observer ; il n' y a pas lieu de douter qu' ils ne me prissent pour quelqu' un qui venoit d' essuyer une méchante affaire, et peut-être conçurent-ils des soupçons plus désavantageux, qui sans doute augmentèrent, lorsqu' ils m' entendirent crier au voiturier; tu me fais mourir! Tes chevaux sont d' une lenteur insupportable! Vas donc ; cours ; vole! Nous n' arriverons jamais! Ce misérable s' étoit trop bien aperçu de mon extrême impatience de me rendre à Paris. Ces sortes de gens, malgré leur bassesse, ont une espèce de génie, lorsqu' il s' agit de satisfaire leur sordide intérêt ; il sut tirer parti de ma situation; à chaque instant, il imaginoit des prétextes pour arrêter ses chevaux ; je me mourois ; une minute de retardement étoit un siècle de tourmens que j' avois à souffrir; je ne pouvois donc corriger la paresse des chevaux, qu' en renouvellant mes largesses au scélérat de voiturier. Je ne m' arrête sur de pareils détails, que pour donner une idée des passions humaines. J' aimois, j' aurois immolé une fortune considérable, pour aller au gré de mes voeux me précipiter aux genoux d' Agathe, et le conducteur du fourgon m' auroit dépouillé de tout ce que je possédois, si j' avois été dans l' impuissance de rassasier sa vile avarice. Je descends enfin à Paris ; je me hâte de quitter mon humble voiture, et de laisser mes compagnons de voyage, plus convaincus que jamais, que j' étois un homme d' une mauvaise société. Je les entendis même, lorsque je m' en séparai, se dire tout bas l' un à l' autre; as-tu bien remarqué sa physionomie? Assurément je n' avois fait nulle attention à la leur. Voilà, pour le dire en passant, quel est l' empire de la prévention sur l' esprit humain! Je m' empresse de gagner la rue où demeuroit Agathe; à peine ai-je entrevu sa maison, qu' un nouveau sang circule dans mes veines ; j' ai reçu une nouvelle vie. Je fus sur le point de me prosterner à l' aspect du séjour qui renfermoit tous mes plaisirs, tous mes biens, tout ce que j' idolâtrois. Je n' osois entrer encore chez Agathe; il n' étoit que sept heures du matin. Comme je calculois les minutes! Quelles diverses révolutions j' éprouvois! Je faisois à chaque instant quelques nouveaux pas vers cette maison où mon âme, en quelque sorte, me devançoit ; tout ce qui m' approchoit d' un objet adoré, sembloit du moins soulager mon impatience. Neuf heures sonnent; je crus pouvoir me présenter ; je heurte d' une main tremblante ; je demande, en m' exprimant à peine, si Agathe étoit visible; on me répond, qu' elle venoit de se lever, et que Monsieur, étoit sorti ; je monte avec précipitation ; je vole à son appartement ; je m' élance, je tombe aux pieds de la souveraine de mon coeur; -Agathe! Agathe, je te revois! Je te revois... je me meurs! Mademoiselle, à mon aspect imprévu, laissa échapper un cri qui me peignit tout ce que ma présence lui inspiroit. Pour moi, j' étois au comble de la joie, du ravissement de l' amour ; mes sens ne purent suffire à ces transports; le plaisir produisit en moi les mêmes effets qu' y avoit causés le désespoir; je perdis entièrement connoissance. Il n' est point d' expression qui puisse rendre le sentiment délicieux, l' enchantement, l' ivresse dont je me remplis, en r' ouvrant la paupière ; mes premiers regards cherchèrent Agathe, et s' arrêtèrent sur elle. Eh! Que vis-je, ô dieu! Quel charmant spectacle! La plus belle des femmes, la plus adorable des amantes, empressée à me prodiguer tous les soins ; elle avoit appellé du monde à mon secours, on m' environnoit; mais je n' apercevois, et ne voyois qu' Agathe, Agathe enfin tremblante pour mes jours. Oh! Qu' en ce moment une maîtresse est une souveraine toute puissante! Ce sont bien là les délices du sentiment, le triomphe, le charme de l' amour! Quoi! M' écriai-je ; c' est Agathe qui veut que je vive! C' est Agathe qui m' aime! Je suis le plus heureux des mortels! Rois du monde, vous porterois-je envie? On s' étoit retiré ; je me trouvois seul avec la moitié de moi-même ; j' arrosois ses mains de mes larmes ; je les couvrois de mille et mille baisers où mon âme s' épanchoit toute entière ; je ne goûtois pas encore à mon gré tout l' enchantement d' une pareille entrevue ; l' excès du sentiment m' accabloit. Agathe, de cette voix enchanteresse qui alloit toujours porter dans mon coeur un trouble délicieux, vient enfin à me demander quelle raison m' avoit éloigné d' elle pendant l' espace de deux jours entiers. Les avez-vous bien comptés, me dit cette charmante femme, ces deux jours si longs, si cruels? Je veux employer la dissimulation; mais peut-on abuser ce qu' on aime? C' étoit en vain que j' avois résolu de garder à ce sujet un silence inviolable; il n' étoit pas en mon pouvoir de me taire ; il fallut donc me soulager du poids qui m' oppressoit, ouvrir mon âme à ma chère Agathe, lui confier mes chagrins, mes tourmens; -eh bien! Femme divine! Apprends donc tous mes malheurs, apprends que j' ai été sur le point de perdre plus que la vie, qu' on a voulu nous séparer, m' éloigner de toi, peut-être pour jamais, pour jamais! Sens-tu comme ton amant toute l' horreur attachée à cette image? Je raconte comment mon oncle étoit venu me trouver, dans quel dessein, de quelle façon il m' avoit emmené, et par quel moyen enfin je m' étois délivré de mes surveillans. J' apercevois à chaque mot, quel trouble cette confidence faisoit naître dans une âme qui partageoit déjà les impressions de la mienne. Si la raison eût pu alors me conduire, j' aurois été moins indiscret ; dire à Mademoiselle, que mes parens s' opposoient absolument à nos vues, ce n' étoit pas avancer mes affaires auprès d' elle et de son père; mais raisonne-t-on lorsqu' on aime? Et je n' écoutois qu' une passion qui ne permet point de réfléchir ; je goûtois un charme inexprimable à n' avoir aucun secret pour la maitresse de mon coeur; comment lui cacher des chagrins que mon amour me causoit! Des pleurs s' échappèrent de ses yeux. Ce que j' avois prévu, dit-elle, est arrivé! Voilà ce que j' ai tant redouté! C' est donc moi qui vous arrache à votre famille, à vos devoirs, qui aurai à me faire un reproche éternel! Qu' allez-vous devenir? Oh! J' en mourrai de douleur. Vous me rendez bien malheureuse! -je fais tes malheurs, Agathe! Quel coup tu viens de me porter, à moi qui voudrois, au prix de tout mon sang, acheter le moindre de tes plaisirs? Si tu m' aimois, ah! Tu me trouverois moins à plaindre ; que dis-je, aime-moi, et malgré toutes les traverses, je serai le plus heureux des hommes. Il n' est que la mort seule qui puisse nous séparer. Tu es tout pour ton amant, fortune, dignités, amis, famille, je n' aime, je n' adore que ma divine Agathe. Je te le répète; aime moi, et tous mes voeux sont remplis ; je n' ai plus rien à désirer, ni à craindre ; sois l' unique arbitre de ma destinée. Je puis encore tout espérer. Mes parens ne te connaissent point ; mon oncle te verra, il te rendra justice ; il fléchira pour toi mon père. Je te le demande, divinité de mon coeur, au nom de l' amour le plus tendre; promets-moi d' attendre encore, de ne point découvrir à ton père toutes mes infortunes, il me défendroit l' entrée de sa maison ; je ne te verrois plus ; je ne pourrois plus soutenir le fardeau d' une vie odieuse! Eh! Sans toi, Agathe, que me seroit l' existence? Parle, je t' en conjure; me donnes-tu ta parole de ne rien dire à ton père sur tout ce que je viens de te révéler? Songe qu' il y va de ma vie, que j' ai eu assez d' amour pour avoir de la confiance ; m' en punirois-tu? Qu' exigez-vous ; s' écrie Mademoiselle ? Que je trompe l' auteur de mes jours, que je l' entretienne dans l' erreur? Vous m' estimez donc assez peu, pour imaginer que je serai capable de cette faiblesse, de cette faiblesse trop criminelle? Juste ciel! Est-ce à ce prix que je mériterois votre tendresse? -quoi! Tu révélerois... -mon père saura tout ; la vérité, mon honneur, oui, mon honneur m' en fait une loi!... -eh bien, cruelle, s' il t' échappe un mot, un seul mot... je ne te réponds pas de ma vie! Tu te ressouviendras toujours que c' est toi qui m' auras porté le coup mortel. Dis aussi à ton père que ma mort est ton ouvrage. -qu' entends-je, homme injuste! -ce que j' aurai la force d' exécuter. Et aussitôt je me lève comme pour sortir de l' appartement; Agathe accourt sur mes pas; parlez, parlez... que voulez-vous que je fasse? -que vous gardiez un profond silence sur ce que je vous ai confié. -il faudra donc vous immoler tout! Tout jusqu' à la vertu! Elle ajoute en poussant un soupir douloureux; cruel! Hélas! Combien je vous aime! Vous triomphez de mon devoir ; que vous avez d' empire! Je sens, je vois toutes les disgrâces où nous allons nous entraîner, et je me plais à vous entendre, à croire que nous vaincrons des obstacles insurmontables. ô dieu! C' est moi qui vous perds, et je ne puis m' arracher à ce trop funeste ascendant! Qu' exigez-vous? Qu' exigez-vous? Vous me coûterez la vie! -ta vie, mon adorable maîtresse! Ah! Tu vivras, tu vivras pour un amant qui t' idolâtre, qui veut faire ton bonheur. Non, mes parens ne se réprésentent point Agathe telle qu' elle est ; toutes les contrariétés s' évanouiront à ta seule vue ; tous les préjugés s' effaceront ; garde-moi ton coeur, ta foi, et, je te le promets, nous serons heureux. Vous me le promettez, reprend cette femme charmante, en fixant ses beaux yeux sur moi! Encore une fois, je suis si portée à vous croire! Eh bien! Travaillez donc à notre bonheur; je vous en laisse le soin. Mon père ne sera pas instruit... de ce qui va trop m' affliger en secret ; vous m' y forcez; je me tairai... qu' obtenez-vous de ma tendresse? ô ciel! Je suis déjà coupable à mes propres regards! Agathe m' aimoit; je la rassurai. J' étois à ses pieds ; je lui renouvellai tous mes sermens de l' adorer toute ma vie ; nous ne voyions, nous n' écoutions plus que l' amour. Monsieur rentra ; il m' invita à dîner; il surprit une altération sur mon visage, dont il me demanda la cause ; je feignis une légère indisposition ; je me contentai de lui dire à la fin du repas, que je n' avois point encore reçu des nouvelles de mes parens. Agathe frémit à ce trait de dissimulation ; il étoit aisé de voir que le moindre déguisement lui étoit étranger ; je craignis que son trouble ne la trahit; je la regardai, et elle entendit mon regard ; mes yeux, toute mon âme étoit fixée sur elle ; je m' enivrois à longs traits du plaisir de la contempler, de l' adorer en secret, de lui porter tous mes voeux. Oh! Combien de fois je lui répétai dans le fond de mon coeur, qu' elle seroit l' unique objet d' une ardeur éternelle! Nous passâmes la journée ensemble; je ne me ressouvenois plus de mes chagrins ; je ressemblois à un malheureux prisonnier, qui, de la profondeur des cachots, auroit été transporté dans un séjour délicieux. Ce ne fut qu' au moment qu' il me fallut quitter Agathe, que je commençai à me rappeler mes peines. Chaque fois que je m' en éloignois, j' éprouvois un nouveau supplice, je souffrois autant que si j' eusse dû ne la jamais revoir. L' appréhension que mon oncle ne fût revenu à Paris, m' empêcha de retourner à ma demeure. Je pris une chambre garnie dans un quartier éloigné, et sous un autre nom. Il y avoit déjà cinq ou six jours d' écoulés depuis mon aventure ; je cherchois à me faire illusion ; je repoussois l' avenir, et je me livrois aux charmes du présent. Il est vrai que le trouble, malgré moi, se mêloit aux images flatteuses dont j' aimois à m' entretenir ; le tableau d' une famille entière, armée contre mon bonheur, se représentoit toujours à mon esprit ; d' ailleurs, j' étois dans des craintes continuelles; j' avois de violens combats à soutenir, pour engager Agathe à se taire. Vous m' humiliez à mes propres yeux, me disoit-elle sans cesse, en pleurant; la feinte est une bassesse, et je trahis mon père, mon père qui est mon meilleur ami! Je ne puis plus supporter sa vue. Hélas! Il verra que sa fille est coupable. J' étois occupé de ramener continuellement Mademoiselle à son amour. Plein de ses alarmes déchirantes, je traversois la rue Saint-Honoré; je me sens saisir par le bras. Arrêtez, me dit-on; je suis frappé d' un ton de voix qui n' est pas étranger à mon oreille ; je tourne la tête; ô ciel! Je reconnois mon oncle; je demeure glacé d' effroi, la bouche entr' ouverte, sans pouvoir proférer une parole. Montez, ajoute-t-il, dans ce carrosse, et sur-tout point de résistance. Je n' avois point la force d' avancer ni de reculer ; je reste quelque tems immobile; je me traîne ensuite à cette voiture, sans savoir ce que j' allois faire ni devenir. Il ne m' échappa aucune plainte ; mon étonnement étoit à l' excès comme ma douleur. Mon oncle m' accable de reproches et de menaces; je ne lui répondois rien ; l' amour pourtant me laissa cette fois réfléchir ; je sentis la nécessité de la dissimulation, et je crus pouvoir l' employer, sans offenser la probité. Hélas! Que n' aurois-je point fait pour me conserver Agathe? Je tins donc à mon oncle un langage bien différent de celui que j' avois tenu jusqu' alors; je lui demandai pardon de ma faute ; j' allai même jusqu' à lui donner quelqu' espérance que ses conseils et le tems pourroient me retirer d' une passion qui faisoit le tourment de ma vie. Il crut en effet que je pouvois avoir fait des réflexions qui produisoient cet étonnant retour ; il me parla avec douceur, m' embrassa, et me promit de faire ma paix avec ma famille. Quelques larmes que m' arrachoit la contrainte où je me trouvois de déguiser mes véritables sentimens, achevèrent de le confirmer dans cette idée, dans l' idée que je serois le plus abominable, le plus criminel des hommes, que je trahirois mes sermens, que je cesserois d' aimer, d' adorer Mademoiselle, moi qui, en cet instant même, protestois dans mon coeur, contre tout ce qui pouvoit échapper à ma bouche. Sans doute, je le répète, ce n' étoit que la force de l' amour qui me faisoit recourir à l' artifice, au moment que j' osois dire que je chercherois à me guérir de ma passion pour Agathe ; je sentois, je lui redisois en secret qu' elle m' étoit plus chère que jamais. Mon oncle me fit part d' une lettre que mon père venoit de lui écrire; il lui marquoit qu' il m' attendoit à, avec impatience, et qu' il me destinoit une demoiselle de naissance, qui m' apporteroit en mariage cinquante mille livres de rente ; il ajoutoit dans cet écrit, que si je persistois dans ce qu' il appeloit mon coupable égarement, il obtiendroit une lettre de cachet pour me priver de ma liberté, et m' ensevelir dans une prison où il me retiendroit tout le tems qu' il vivroit. à ce mot de mariage qui m' avoit frappé d' une sorte d' épouvante, j' oublie la dissimulation nécessaire que je m' étois imposée; je cède à l' amour qui l' emporte; -ah! Mon oncle, qui peut valoir Agathe? C' est pour moi tous les trésors du monde ; je ne connois point d' autre richesse, d' autre rang. Non, non, que mon père... n' attendez pas que je consente à ce cruel engagement, à cette horrible trahison. Agathe a reçu... je m' arrête tout-à-coup; je m' aperçois trop tard du mouvement indiscret qui m' a égaré ; je change de langage; -c' est trop exiger, mon oncle, que de vouloir qu' en si peu de tems j' oublie Agathe, et que je donne mon coeur et ma main à une autre. Ayez pitié de ma faiblesse. Le ciel m' est témoin que mon père m' est toujours cher ; mon dessein n' est pas de me soustraire à l' obéissance que je lui dois ; mais... mais accordez-moi la grâce que j' implore ; ne déchirez point ma blessure; peut-être vos conseils... souffrez que je ne prononce pas l' arrêt de ma mort. Un torrent de larmes jaillit de mes yeux ; la pensée seule que j' outrageois l' objet que j' aimois, en laissant entrevoir une espérance que toute mon âme démentoit, cette pensée suffisoit pour me causer un supplice inconcevable. Monsieur De parut touché de ma docilité apparente ; il se flattoit de me rappeller peu-à-peu à ce qu' il regardoit comme ma guérison; c' est ce qui adoucissoit sa sévérité ; ma situation étoit à ses yeux celle d' un malade à qui l' on ne peut rendre la santé qu' en lui administrant les remèdes les plus doux, et dont le rétablissement parfait ne s' acquiert qu' au prix d' une lente convalescence. Malheureux! Je m' applaudissois de mon stratagème, sans étendre ma vue dans l' avenir ; j' imaginois par cette adroite feinte, m' être mis en état d' échapper à tous les coups que je devois attendre ; un projet que j' avois conçu à l' instant et embrassé avec avidité, vint ramener le calme dans mon âme; je formai donc le dessein de faire voir Agathe à mon oncle, ne doutant point que cette entrevue n' eût tout le succès que je désirois. Je descendis avec mon parent dans plusieurs maisons où l' appelloient ses affaires ; nous soupâmes ensemble ; je me retirai très-content de l' avoir laissé dans une prévention qui m' étoit si avantageuse. Rentré dans mon ancien appartement, je passai la nuit à méditer sur les moyens de me réconcilier avec ma famille, et d' en obtenir l' aveu de mon bonheur; aucun, aucun ne s' offroit à mon esprit ; j' étois comme un homme qui, retiré d' un précipice, tomberoit dans un autre. à peine le jour eut-il paru, que je m' habillai pour aller chez Monsieur ; je ne pouvois cependant voir Agathe que sur le midi; mais je croyois, par ma promptitude, avancer les heures; l' impatience est le caractère de l' amour. Je vois enfin Mademoiselle ; je lui apprends le danger que j' avois couru, la menace terrible de mon père de me priver de la liberté ; je lui fis part aussi de mon raccommodement avec mon oncle ; hélas! J' étois bien éloigné d' avouer à cette femme si sensible, si occupée de mes seuls intérêts, à quel prix j' avois acheté ce raccommodement; mais que je la dédommageai bien de la cruelle promesse que le malheur m' avoit arrachée! Que je lui renouvelai les sermens d' un amour sincère, qui n' auroit de limites que le tombeau! Mademoiselle, d' ailleurs, ne m' auroit-elle point pardonné un artifice qui ne tendoit qu' à favoriser notre union? Je vais rentrer dans une nouvelle mer d' infortunes ; ma prétendue tranquillité n' étoit qu' un calme trompeur ; mon parent paraissoit content de moi ; il avoit même écrit à mon père en ma faveur. Enfin, me dit-il un jour, j' ai trouvé le secret de te faire oublier ta maîtresse ; je me suis entretenu hier, chez une dame de ma connaissance, avec une jeune personne qui est la beauté même ; on ne peut réunir plus de grâces et d' esprit ; la douceur, la vertu, une âme céleste respirent sur son visage ; j' ignore qui elle est; assurément elle ne peut être qu' une fille de condition ; je veux te mener aujourd' hui chez cette dame; peut-être que cette charmante inconnue s' y retrouvera. Tu ne te plaindras plus de moi, ajouta-t-il, en souriant ; de semblables punitions sont aisées à supporter... -une femme, mon oncle, aussi belle, aussi charmante, aussi spirituelle, aussi vertueuse qu' Agathe! Non, non, il n' est pas possible, il n' est pas possible. Savez-vous bien qu' Agathe...? C' est un ange descendu sur la terre... je veux bien consentir à voir votre beauté ; je vous donnerai avec plaisir cette marque de déférence, mais à une condition; promettez-moi aussi que vous verrez Mademoiselle. -à la bonne heure ; je me rends à tes désirs, si tu trouves cette inconnue moins belle que ta maîtresse. Oh! Je suis assuré que ton fol amour, tout aveugle qu' il est, cédera à la vérité; tu seras forcé d' ouvrir les yeux, et de rendre à cette charmante personne la justice qui lui est due. Monsieur De m' entraîne chez la dame. La condition que j' avois prescrite me consoloit du chagrin d' être éloigné, pour quelques momens, de tout ce que j' aimois ; je m' apprêtois bien à ne lui rien déguiser de cette nouvelle aventure. Voyons donc, me disois-je en secret, cette rivale audacieuse ; Agathe peut-elle en avoir? Mon parent étoit entré le premier; il revient vers moi avec précipitation; -nous sommes heureux; la demoiselle est ici ; tu vas la voir. Il rentre; je le suis ; tous mes regards cherchent, volent au devant de ce miracle de beauté; quelle est ma surprise, ma joie, mon ravissement! Je m' écrie; Agathe! Agathe! Quoi! C' est vous! Eh bien! Monsieur, dis-je vivement à Monsieur De, jugez donc si un pareil objet mérite mon amour, toutes les adorations... ah! Que vous aviez raison de la préférer à toutes les beautés du monde! Il n' en est point, il n' en est point qui lui ressemble. Oui, ajoutai-je, en me prosternant aux pieds de Mademoiselle, et en pleurant amèrement ; voilà le trésor qu' on veut m' arracher, et qu' on ne m' ôtera qu' avec la vie! C' est-là cette maîtresse, cette souveraine dont je reconnais les lois... ne te dérobe point à mes transports, ma divine Agathe; tous les hommages te sont dus ; mon oncle est forcé d' approuver ces sentimens qui ne peuvent qu' augmenter ; il sent lui-même le pouvoir de tes charmes ; ah! S' il connoissoit ton coeur, tes vertus, ta délicatesse, la noblesse de ton âme... décidez de mon sort, monsieur; vous pouvez, vous devez engager mon père à couronner, par son aveu, un penchant dont je ne suis plus le maître. Qui pourra mieux que vous lui parler d' Agathe? Regardez-la, regardez-la; un seul instant lui a suffi pour vous prévenir en sa faveur, et moi qui tous les jours la vois plus belle, plus digne de l' amour, de l' estime... mon cher oncle, mettez-vous à ma place ; prenez, s' il se peut, mes sentimens... je me jette à vos genoux ; je les arrose de mes larmes ; je ne vous quitte point que vous n' ayez consenti à faire approuver notre union à ma famille ; non, vous ne sortirez pas avant que vous ne m' ayez promis... vous êtes mon second père; ayez pitié d' un malheureux amant... mon oncle, j' en mourrai, si l' on s' obstine à vouloir m' éloigner... ma chère Agathe, daignez réunir vos efforts aux miens, pour obtenir ma félicité suprême ; que vos prières, que vos pleurs... Mademoiselle, avec cette noblesse et cet intérét qui animent ses moindres actions, va tomber aux pieds de Monsieur De ; elle m' aimoit assez pour n' avoir pas à rougir d' une démarche qu' en toute autre occasion elle n' eût même jamais tentée ; mon parent se baisse aussitôt pour la relever ; il étoit ému ; il cherchoit à nous dérober des témoignages d' attendrissement qui sembloient le trahir, et lui échapper malgré lui ; la dame présente à ce spectacle, partageoit aussi les mouvemens qui nous agitoient. Mademoiselle, dit mon oncle, d' une voix tremblante, que faites-vous? Que faites-vous? Assurément une pareille situation ne vous convient pas ; je ne suis plus surpris, non, je ne suis plus étonné que mon neveu ait des sentimens... (il avoit de la peine à proférer ces dernières paroles) vos charmes, cet air de vertu qui frappe en vous, est bien digne... hélas! Faut-il que cette beauté, tant de grâces, ne soient pas dans le rang qui vous est dû? Mais, mademoiselle... je vous le dis avec douleur, vous vous rendez tous deux malheureux; il est inutile de vous dissimuler que mon frère ne consentira jamais à ce mariage ; la famille, moi-même... mademoiselle, au nom de l' honnêteté qui respire dans toute votre personne, si vous aimez mon neveu, daignez, je vous en conjure, être assez généreuse, assez forte pour lui donner des conseils, pour l' armer contre vous-même, et quand... quand vous m' arracheriez mon consentement, je suppose... j' éprouve que vous avez un empire auquel il est difficile de résister... encore une fois, mon frère ne pensera jamais comme moi. Je suis désespéré, mon cher fils, me dit-il, de ta situation ; je suis forcé de t' excuser et de te plaindre ; oui, je te plains ; je verserai des pleurs avec toi, j' y consens; mais envisage l' abîme de maux où tu vas te plonger. Si mademoiselle t' est si chère, tu dois appréhender de la rendre malheureuse ; il faut absolument immoler cet amour; la probité... -que je cesse d' aimer Agathe? C' est le coeur qu' il faut m' arracher, me déchirer, percer de mille coups ; c' est tout mon sang qu' on doit répandre. La probité?... la probité, tout m' ordonne de conserver un penchant fondé sur la vertu la plus pure. Ignorez-vous qu' il est impossible que je vive un instant éloigné d' Agathe, qu' elle m' est plus chère que la vie? Monsieur... monsieur, dit Agathe à mon oncle, en essuyant quelques larmes qu' elle auroit voulu retenir, oui, je vous promets d' étouffer un amour qui seroit préjudiciable à monsieur votre neveu! -que dis-tu, Agathe? -que je vous rends votre coeur, puisque ce sacrifice est nécessaire à vos intérêts, et que votre famille, votre bonheur l' exigent. -tu me rendrois mon coeur! Ciel! C' est toi qui parles!... ah! Monsieur, votre dessein est-il que j' expire en ce moment à vos pieds? Savez-vous à quelles extrémités?... elles sont affreuses!... vous m' aimez, reprend Mademoiselle, et vous n' avez pas la force de vous élever au-dessus du malheur? Sans doute c' en est un des plus accablans pour nous deux, mais... notre arrêt vient de nous être prononcé ; croyez que je déciderai de mon sort ; je vous laisse maître du vôtre. Adieu... ne nous revoyons plus. A ces derniers mots, elle s' étoit levée avec précipitation; je veux la suivre. -ne me suivez pas, c' est la dernière grâce que je vous demande; puis d' une voix étouffée dans les larmes qu' elle s' efforçoit de repousser; -adieu donc! Soyez bien convaincu que je serai toujours la même pour vous; mais... il le faut; imposons-nous une séparation, une séparation éternelle. Un barbare auroit été touché du ton avec lequel Mademoiselle prononça ces paroles. Que de mouvemens à la fois dans mon âme! Tous mes sens étoient suspendus. Agathe enfin se retira brusquement, la pâleur de la mort sur le visage, et dans un état qui ne permettoit pas de m' occuper du mien. Je n' eus pas la force de l' empêcher de sortir ; mes yeux étoient ouverts, et je ne voyois plus rien ; un anéantissement total enchaînoit toutes mes facultés ; Monsieur De étoit dans un accablement qui ne différoit guères du mien ; l' admiration, la pitié, l' intérêt le plus tendre (Mademoiselle étoit faite pour inspirer tous les sentimens), agitoient mon parent en faveur de cette infortunée. Je reviens de l' assoupissement de ma douleur; -eh bien! Monsieur, où m' allez-vous conduire? Menez-moi dans quelque solitude, dans quelque désert où je puisse m' entretenir seulement de l' image d' une femme qu' on ne peut trop adorer; je ne veux plus rester parmi les vivans; tout m' offense, me déchire le coeur... ah! Monsieur, que vous ai-je fait, que vous ai-je fait pour m' assassiner aussi impitoyablement? Achevez de me donner la mort ; je ne tiens plus à la vie que par des noeuds qu' il me sera facile de rompre; oui, je saurai bien sans vous, sans une famille inhumaine, me délivrer d' une odieuse existence ; je perds Agathe! Aussitôt, désespéré, rendu à toute l' horreur de ma situation, je retombe dans une morne stupidité, et baigné dans un torrent de pleurs, eh! Quelles larmes! Elles couloient du fond de mon coeur même. J' appris depuis que Mademoiselle, connaissoit fort peu cette dame, qu' elle ne l' avoit vue que pour lui rendre une lettre de la part d' une de ses parentes d' Italie, et pour terminer une affaire à ce sujet. Monsieur De me fait conduire chez lui; il m' aimoit; il étoit touché de mon état déplorable ; mais le préjugé est si puissant sur l' esprit humain, qu' il étouffe et détruit jusqu' au moindre sentiment. Agathe n' avoit qu' un seul défaut aux yeux de mon parent, sa profession ; voilà ce qui l' emportoit enfin sur tant d' heureuses qualités, et les faisoit toutes disparoître. C' est, me disoit Monsieur De, ce malheureux nom de comédienne qui fait ton malheur et le sien ; Agathe est la beauté, la vertu même, je veux le croire ; je le crois; mais le théâtre... arrêtez, m' écriai-je! N' allez pas me présenter une image qui n' est que trop sous mes yeux ; et... il faudra donc que je m' assassine moi-même pour respecter une prétendue convenance, l' ouvrage de l' aveuglement, de l' imbécillité, du mauvais coeur? Que sont tous les hommes près d' Agathe? Y a-t-il pour moi un univers, une société, des usages, des amis? Je ne vois, je ne connois qu' Agathe ; je ne puis vivre que par elle ; elle seule m' intéresse, me touche, m' anime, m' enflamme; tout le reste m' est indifférent, étranger ; vous vous obstinez à me persécuter? Vous me plaindrez, mais il ne sera plus tems, il ne sera plus tems. Je ne puis achever ; les sanglots m' étouffoient la voix ; mon oncle paroissoit pénétré ; je suis même porté à croire qu' il l' étoit en effet; mais, je vous l' ai dit, le préjugé arrache l' homme à lui-même, et le dénature entièrement. Tyran indomptable des esprits! C' est toi seul qui fais mes infortunes! C' est toi qui endurcis des coeurs si sensibles, si tendres, qui me fermes le sein où j' ai puisé la vie! Tu révoltes contre moi mon propre sang, les entrailles d' un père, celles d' une mère! Tu rends enfin mes ennemis, mes persécuteurs, ceux qui devroient être les premiers à me plaindre, à me secourir, à m' aimer! Ah! Dieu! Dieu! Que cette idée est accablante pour un malheureux fils! Eh! Que j' ai de peine à poursuivre le récit de mes tragiques aventures! Celle-là n' est-elle pas assez cruelle? Je fus attaqué d' une grosse fièvre ; je ne voulus point cependant me mettre au lit ; j' aimai mieux me retirer chez moi; mon oncle m' accompagna ; il ne me quitta que fort tard, et je restai seul avec deux domestiques. Je ne vous exposerai point tout ce que je souffris cette malheureuse nuit ; je ne l' employai qu' à me pénétrer d' une profonde douleur ; je me déchirois moi-même le coeur ; je me représentais toujours Mademoiselle, prononçant l' arrêt de notre séparation ; à cette idée, je poussois de lugubres gémissemens. Je n' avois point voulu qu' on me déshabillât ; je marchois à grands pas dans ma chambre comme un homme attaqué du délire ; ma fièvre continuoit. A peine le jour eut-il paru que je sortis malgré les représentations et les efforts des domestiques ; je craignois que la visite de mon oncle ne s' opposât à mon dessein. On eût dit que j' avois commis quelque crime digne du dernier supplice, que les satellites ou mes remords me poursuivoient; l' excès de mon égarement m' emportoit, me ramenoit de rue en rue ; je vins à traverser la halle; que j' enviai avec raison le bonheur de ces humains avilis si injustement à nos yeux! Hélas! Me disois-je, ils sont heureux, ces hommes que notre orgueil barbare méconnoît et méprise! Ils aiment sans doute; on ne les empêche point de s' unir à ce qu' ils aiment, on ne leur oppose pas les chimères des fortunes, des rangs ; ils peuvent disposer de leur coeur, et je ne suis point le maître du mien! ô dieu! Que j' eusse préféré leur misère, leur prétendue bassesse à toutes les grandeurs du monde! Si l' on m' eût laissé Agathe à ce prix, ah! Je me serois cru, j' aurois été le premier souverain de la terre. A mesure que j' approchois de la demeure de Mademoiselle, ma crainte augmentoit avec mon amour; je ne me rappelois que trop ses funestes adieux, et la défense sur-tout de m' offrir à sa vue; Agathe me défendre de la voir, de lui dire, de lui répéter qu' elle étoit l' unique arbitre de mon sort! Quel trait pour un coeur tel que le mien! J' allai vingt fois jusqu' à sa porte; mes genoux chanceloient ; ma main restoit suspendue ; je tremblois qu' on ne m' en refusât l' entrée ; j' aimois encore mieux flotter dans l' incertitude ; enfin mon amour fait un effort; j' ose me présenter, et je monte à l' appartement d' Agathe. Je craignois si fort de déplaire à Mademoiselle, que le moindre reproche de sa part m' eût fait expirer de douleur ; ma vue ne l' étonna point, comme j' aurois pu l' appréhender ; l' air de langueur la rendoit encore plus belle ; ses grâces même me parurent encore plus tendres et plus touchantes qu' à l' ordinaire. Je vous revois donc, me dit-elle, avec cette voix enchanteresse, qui est l' organe du sentiment!... dieu! Comme vous êtes changé! Qu' avez-vous? Ce que j' ai, ma divine maîtresse? Peux-tu me le demander? Ah! Ma chère Agathe, tu connois donc bien peu l' amour! Je ne le connois que trop, reprend-elle, en jetant un profond soupir! Est-ce à vous à me croire indifférente? -pardon, divinité de mon coeur, m' écrié-je; mais... as-tu pu hier me prononcer l' arrêt de mort? As-tu pu te résoudre toi-même à ne plus me voir? Non, Agathe, non, tu n' aimes point! Ne plus te voir, cruelle! Et me seroit-il possible de vivre un instant privé de ce bonheur suprême? Attends tout de mon amour; crois que je fléchirai mon onclee, mon père, ma famille; tu e faite pour opérer des prodiges ; celui-là t' est réservé ; tu vaincras tous les obstacles ; mes parens céderont à ton pouvoir ; tu triompheras de leur endurcissement ; tu rameneras dans leurs coeurs la nature, la nature qu' une odieuse prévention en a bannie ; eh! Quel barbare, quel monstre n' adoucirois-tu pas? Espère... je n' espère plus rien, interrompt Agathe, en me cachant des larmes ; c' en est fait! Il n' y a plus que la mort... vous me regretterez... jamais femme n' a plus aimé que moi, et ne fut plus à plaindre! -ah! Mon adorable maîtresse, aime-moi toujours; une tendresse comme la nôtre est faite pour dompter la mauvaise fortune; il est impossible qu' avec tant d' amour, nous soyons les victimes d' une malheureuse destinée ; mon parti est pris, réplique cette femme charmante, en continuant de verser de ces larmes délicieuses pour un amant ; oui... croyez... soyez bien assuré que je vous aimerai toujours... ne m' oubliez jamais! T' oublier? T' oublier, souveraine de mon âme! Que j' oublie ma chère, ma divine Agathe! Le peux tu dire! Le peux-tu penser?... mais, tu pleures, adorable amante! Tu me jettes des regards qui portent le trouble, et la douleur dans tous mes sens! Agathe, Agathe, as-tu encore quelque chagrin que tu me dissimules? Au nom de l' amour le plus tendre, le plus passionné, ne m' offre point cette horrible tristesse, tu me fais mourir ; parle ; tu déchires mon coeur... ton embarras... ton agitation... aurois-tu des secrets pour ton ami, pour ton amant, pour un autre toi-même? Ton silence m' accable, me tue... Agathe, au nom de l' humanité, mets fin à ce supplice affreux. A quels mouvemens divers j' étois en proie! Jamais ma tendresse n' avoit été si vive! Jamais je n' avois goûté tant d' ivresse à me plaindre, à confondre mes larmes avec celles d' Agathe! Qu' elle étoit belle! Qu' elle étoit touchante! C' étoit la première fois que je m' entendois répéter que j' étois aimé ; mais je saisissois dans toute sa personne un fonds de tristesse, dont je ne pouvois démêler la cause. Quelquefois il me sembloit qu' elle ouvroit la bouche pour me parler, et tout-à-coup elle se retenoit ; jamais elle ne m' avoit regardé avec plus d' attendrissement ; elle levoit les yeux au ciel, les rabaissoit ensuite vers la terre, et elle pleuroit avec cette sombre mélancolie, le caractère du profond chagrin ; ses regards ne cessoient de retomber sur moi avec plus de langueur et de tendresse. Vous me promettez donc, me dit-elle, de m' aimer toujours? Elle ajoute; je dois plutôt souhaiter de vous être indifférente, puisque je vous perds. -que me dis-tu? Elle paraît se troubler. Je ne sais, réplique-t-elle, ce que je dis, ni ce que je veux! Je sais... que je suis la plus infortunée des femmes... pourquoi, pourquoi vous ai-je connu, vous ai-je aimé? Ne puis-je imposer des lois à un penchant... je n' y résisterai point ; non, je ne le pourrai jamais... Chaque mot de Mademoiselle étoit pour moi un nouveau coup de poignard ; je n' entendois rien à ses paroles entre-coupées ; j' étois obligé de la quitter; des devoirs dont je ne pouvois m' affranchir, m' arrachoient d' un lieu où j' eusse accepté de passer le reste de ma vie. Je sortois de l' appartement; vous me quittez, me dit Agathe d' un ton douloureux, qui pénétra jusqu' au fond de mon coeur? Non, je ne te quitte point, répondis-je avec l' emportement de l' amour. Quoi! Agathe, tu m' aimes au point de craindre mon absence! Eh! Que puis-je faire pour payer ces sentimens? Tous les miens, tout mon coeur suffiroit-il pour m' acquitter? Que n' ai-je à t' élever sur un trône, ou plutôt à te le sacrifier, à fouler aux pieds des couronnes avec toi! Hélas! Je ne puis te donner que ma vie. Laissez-moi, interrompt-elle, comme changeant de pensée ; que je vous plains! Mes larmes, mes larmes ne coulent que pour vous ; adieu donc! Vivez, et vivez pour une autre. Elle veut aussitôt sortir; je me précipite vers elle ; je l' arrête; -ô dieu! Que vous êtes cruelle! Que voulez-vous me dire? Moi, vivre pour une autre! Moi... qui t' aime à l' idolâtrie, qui t' adore comme le dieu de mon coeur... Agathe! Agathe! Est-ce bien vous qui parlez? Ma mort est assurée, reprend-elle vivement ; il faut donc me sacrifier... oui, je m' immolerai... ah! Funeste amour, que tu vas me coûter cher! -eh quoi! Ma chère Agathe, toujours de vaines alarmes! Prends-tu plaisir à m' assassiner? Je t' en conjure par ce même amour; calme ton esprit agité. Elle s' étoit assise, ses bras appuyés sur sa chaise, l' égarement et la douleur dans les yeux, poussant par intervalles de profonds soupirs, et dans une émotion surnaturelle; je tenois ma bouche collée sur ses mains ; quelquefois j' attachois mon âme sur ses beaux yeux. Eh! Que les yeux d' une amante sont ravissans, adorables, lorsqu' ils sont couverts de larmes! Le coeur s' y plonge tout entier ; il y puise une volupté inconnue des amans ordinaires; Agathe! Lui répétois-je avec cet emportement qui ne peut être senti que des âmes que dévore une passion inexprimable, Agathe que tu es charmante! Que je t' aime! Laisse-moi essuyer ces pleurs par mille baisers de feu! Ou plutôt que je m' enivre à longs traits de ces précieuses larmes! Que mon âme toute entière vole et se fixe sur ces yeux divins! Quels malheurs aurions-nous à redouter? On ne peut nous ôter notre amour. Monsieur vint à rentrer. Sortez, me dit Agathe, je vous en supplie ; que mon père ne vous voie point! Adieu! Souvenez-vous quelquefois de moi... faut-il nous séparer?... nous ne nous verrons plus! Ce langage me devenoit à chaque instant plus inintelligible ; l' arrivée de Monsieur m' empêcha de m' entretenir davantage avec sa fille ; nous l' entendîmes monter à son appartement. Mademoiselle n' eut que le tems de me serrer tendrement les mains ; c' étoit pour la première fois que ce transport de tendresse lui échappoit ; il me ravissoit autant qu' il me surprenoit. Adieu donc pour la dernière fois, me dit-elle; vous m' aimerez toujours? Son père entre; elle cherche à dissimuler son trouble ; je sors enfin ; Agathe s' étoit retirée dans un cabinet; il me fallut renoncer à la voir encore. Je vous l' avouerai; je ne sais si c' est la longue habitude de l' infortune qui nous conduit à la faiblesse de croire qu' il existe des pressentimens; je ne pus repousser des alarmes qui vinrent en ce moment me saisir malgré moi ; j' avois de la peine à quitter cette demeure; une force impérieuse m' y enchaînoit ; je fus tenté de remonter ; j' éprouvois une espèce de frémissement dont je ne cherchois point à démêler la cause ; tout me ramenoit aux pieds de Mademoiselle. Je m' arrachai, pour ainsi dire, de cette maison. Je lève la tête; j' aperçois la maîtresse de mon âme; quel nouveau coup pour un coeur si facile à se laisser frapper! Elle étoit dans l' attitude de la profonde douleur ; ses regards m' attendoient ; aussitôt qu' elle m' eut aperçu, ils se fixèrent sur moi ; je passai plusieurs fois pour goûter le plaisir de la revoir ; je restai même long-tems attaché à la regarder ; j' entrevis qu' elle faisoit encore ses efforts pour me saisir dans l' éloignement et dans la multitude ; enfin, l' un et l' autre nous nous perdîmes de vue. Privé de la présence d' Agathe, mon enchantement commence à perdre de sa force ; c' est un songe dont les illusions se dissipent peu-à-peu. La cruelle réflexion, cette ennemie des plaisirs, qui les détruit presque toujours, succédoit à l' ivresse du sentiment. Je ne fus pas plutôt seul, que je m' interrogeai sur tout ce que je venois de voir et d' entendre. Mademoiselle n' avoit jamais paru m' aimer avec tant d' ardeur ; elle s' étoit coupée dans ses expressions ; j' avois surpris sur son visage un trouble qui ne lui étoit pas ordinaire ; elle m' avoit même serré les mains par un effort d' amour, mouvement, comme je l' ai observé, que je n' avois encore pu lui arracher. Ses regards chargés de larmes, et toujours attachés sur moi, cette tristesse si douce, si intéressante, toutes ces différentes images m' accabloient ; je craignois, sans savoir quel sujet produisoit en moi cette appréhension. Agathe m' avoit paru, si je puis le dire, comme un coupable qui seroit poursuivi du remords de quelque grand crime ; eh! Ce trouble étoit-il fait pour son coeur? Je me rappellois tous ces traits ; je les rapprochois les uns des autres ; plus je voulois pénétrer, plus j' étois arrêté ; je n' envisageois qu' un vaste abîme, où ma réflexion s' égaroit et se perdoit ; je flottois dans une foule d' idées opposées et tumultueuses ; j' étois enfin tombé dans une espèce d' anéantissement, dont, hélas! La plus affreuse catastrophe devoit me retirer. Avec quel étonnement je vis le lendemain matin mon oncle arriver chez moi! Je ne m' attendois point à sa visite ; il avoit un air embarrassé ; ses yeux sembloient éviter les miens ; il me tenoit des discours vagues, et qui n' avoient nulle liaison; plus je l' observois, et plus il me paraissoit déconcerté. J' appris avec une nouvelle surprise, que dès l' instant il partoit pour ; il me montra une amitié, je dirai même une tendresse, qu' il ne m' avoit point marquée jusqu' alors ; à la suite d' un entretien rempli de bonté, il m' engagea à changer de façon de penser, à oublier tous mes chagrins, à reprendre, en un mot, une nouvelle vie, de nouveaux sentimens, et sur-tout il me promit de travailler à me rendre l' amour de ma famille. Ce doit être, me dit-il, votre unique objet ; vous êtes trop bien né pour ne pas être convaincu jusqu' à quel point ce retour vous est nécessaire ; à ne consulter même que vos intérêts, et sans faire valoir ici l' empire d' une impression qu' éprouvent tous les hommes, vous devez hâter l' instant de cette heureuse réunion; on voit toujours de mauvais oeil, dans la société, un enfant à qui ses parens semblent devenir étrangers. Croyez-moi, ne nous éloignons jamais de la nature; c' est elle qui nous fait voir dans les auteurs de notre existence, nos premiers amis ; et il n' est pas possible de se soustraire à l' accusation d' ingratitude la plus noire, quand on a le malheur de leur déplaire et de rompre avec eux. Mon oncle pesa beaucoup sur cet article ; dans toute autre circonstance, j' eusse été pénétré de la vérité de tout ce qu' il me disoit; mais je ne le cacherai point, je l' écoutois peu ; mon âme n' étoit remplie que d' Agathe, et de la situation où je l' avois trouvée. Je voyois même avec joie s' éloigner un parent que je regardois comme un maître tyrannique, et il est rare que les maîtres ne soient pas odieux ; il me sembloit que j' étois débarrassé d' un fardeau qui m' accabloit. Ce que c' est que l' amour! Comme il égare notre raison, nous dégrade, nous dénature! Un véritable amant est une espèce de fanatique et d' enthousiaste, qui immole tout à sa divinité. A peine eus-je quitté mon oncle, que je courus chez Mademoiselle; on me dit qu' elle venoit de sortir; nouvelles inquiétudes, nouveaux frémissemens ; je suis retombé dans cette confusion d' idées, plus cruelles que la certitude même du malheur ; à chaque instant, ce désordre tumultueux de mes sens augmentoit ; mille orages, si je puis m' exprimer ainsi, s' élevoient dans mon âme, et la bouleversoient successivement ; j' attendis plus de deux heures; Agathe ne rentra point. Eh! Qu' elle étoit déjà éloignée d' un amant, qui sans doute alloit être le plus malheureux des hommes! Je cherchois en vain à me rassurer; une voix sourde sembloit m' avertir de l' événement affreux qui se préparoit; seroit-il une sorte d' instinct bien plus sûr que la raison, qui nous éclaireroit sur l' avenir? Tout ce que je puis vous dire, c' est que mes yeux ne s' arrêtoient que sur une perspective peu propre à flatter mes espérances ; et je touchois au moment terrible où, si je devois être retiré de cette incertitude fatigante, c' étoit par un coup de foudre plus accablant encore que tous ceux qui m' avoient frappé jusqu' alors. PARTIE 2 Je vais mettre sous vos yeux un des plus affreux revers de ma vie. Voici, comme j' ai appris depuis de la propre bouche d' Agathe, le détail d' un événement dont le souvenir seul me glace d' horreur. A peine me fus-je séparé de Mademoiselle, qu' elle se rendit chez mon oncle; elle lui fit demander si elle pouvoit avoir avec lui un entretien particulier; ce qu' elle obtint aisément. La visite d' Agathe étonna Monsieur De ; elle parut avec cet air noble et intéressant qui annonce l' empire de la beauté et de la vertu; les domestiques se retirèrent, frappés eux-mêmes d' admiration à l' aspect d' une femme dont le destin étoit de commander à tout ce qui l' approchoit. Que ma visite, monsieur, dit-elle à mon parent, vous cause moins de surprise ; ne craignez pas que je vienne avec l' espérance d' exciter votre compassion, et vous implorer contre vous-même ; non, monsieur, ajouta-t-elle en s' asséyant, je ne prétends point vous séduire ; mon projet est plutôt de vous prier, de vous presser d' être insensible à mes larmes, et de prendre un coeur inexorable. Daignez m' écouter, monsieur; c' est la seule grâce que j' ose vous demander. Vous n' ignorez point les sentimens que j' ai eu le malheur d' inspirer à monsieur votre neveu; il est inutile de vous dissimuler que peut-être je l' aime encore plus qu' il ne m' aime... rassurez-vous, monsieur; vous n' avez rien à redouter de cet aveu ; peu de coeurs ressentent mon amour; j' aime assez pour m' immoler moi-même ; trop heureuse que ce sacrifice procure à Monsieur De son bonheur, si en effet il lui est possible de l' acheter à ce prix! C' est donc à vous, monsieur, que j' ai recours pour m' arracher à un penchant... qui nous perdroit tous deux; oui, c' est par vous que je veux triompher de ma faiblesse, me vaincre, m' anéantir... ne vous laissez point émouvoir ; ne voyez point couler des larmes dont la source ne tarira jamais ; détournez vos regards ; fermez les yeux sur une douleur que le tems, loin de l' adoucir, ne fera qu' augmenter; vous ne sauriez avoir assez de sévérité, être assez inflexible... il faut rendre monsieur votre neveu à ses devoirs, à sa famille, à sa tranquillité ; il faut enfin me sacrifier... qu' il soit donc heureux, monsieur, et que je sois la seule à plaindre, la seule qui finisse une déplorable vie! Des pleurs qu' Agathe ne pouvoit plus retenir, lui coupèrent la parole; mon oncle troublé a de la peine à lui répondre; -votre situation, mademoiselle, me touche, me pénètre, et... je suis moins inhumain que vous ne l' imaginez... non, mademoiselle... je serois le plus barbare des hommes... vos larmes... de grâce, dérobez-moi ce spectacle... c' est malgré moi... hélas! Je ne puis vous donner que des plaintes ; je ne saurois disposer de mon neveu ; il est soumis à l' autorité paternelle, et je ne suis ici que l' organe de mon frère ; il a déjà fait choix d' une femme pour son fils; c' est un parti dont la naissance et la fortune honorent notre famille... eh! Monsieur, interrompt Agathe, en pleurant avec plus d' amertume, et embellie d' une fierté qui ennoblissoit sa douleur ; je ne me connois que trop, je ne me connois que trop ; je sais quel est mon misérable état ; je n' ai pas besoin qu' on m' en fasse sentir l' humiliation ; permettez-moi ce faible dédommagement d' un amour-propre que vous devriez avoir la bonté de plus ménager; il a été un tems, monsieur, où votre famille se seroit peut-être fait honneur de s' allier à cette même infortunée, l' objet aujourd' hui de votre dédain... tout a changé pour moi ; il ne m' est resté qu' un coeur et des sentimens qui ne servent qu' à me rendre ma situation plus désagréable; voilà les seuls titres de noblesse que j' ai conservés ; ils sont bien peu de chose, je l' éprouve, aux yeux de la société! Que monsieur votre neveu possède donc toutes les fortunes, toutes les grandeurs du monde! Je n' étois jalouse que de son coeur... il ne peut être à moi! Pour le mien, hélas! Il n' est plus en mon pouvoir de le donner à un autre... mon sort, mon malheureux sort est décidé... je dois pleurer, souffrir toute ma vie, si une prompte mort ne vient terminer tant de peines... mais, monsieur, je vous l' ai déjà dit, je ne me suis point présentée ici dans l' espoir de surprendre votre sensibilité; j' accours m' unir avec vous contre Monsieur, contre moi-même ; je connais l' impuissance de ma raison et toute la force de mon amour; je sens, je sens qu' il seroit toujours mon maître, tant que je n' opposerois point à ce funeste penchant des barrières insurmontables ; je les élève donc dès ce moment, et pour toujours; il m' en pourra coûter la vie ; que dis-je, dois-je croire que je survivrai un seul instant à ce sacrifice? Mais j' aurai la consolation d' avoir rempli mon devoir ; je dois fuir Monsieur De, ne le voir jamais. J' ose en former la résolution. Je l' exécuterai. -vous aurez cette fermeté, mademoiselle? Que tant de vertu mérite mon estime, ma compassion! -c' est à vous, monsieur, de me servir dans ce projet ; voilà ce qui m' amène à vos yeux. Il s' agit de m' arracher à tout ce qui pourroit m' entretenir dans une passion... qui devoit faire mes malheurs. Il est un moyen, un seul moyen; je saurai l' employer. Dès cet instant, je renonce à une profession qui doit m' être odieuse, puisqu' elle me cause le plus sensible des chagrins ; j'abandonne le monde, ses plaisirs, ma famille, mon père, mon père même ; enfin, je me sépare d' un objet trop chéri, pour aller m' ensevelir dans une retraite où la religion peut-être adoucira mes tourmens. C' est-là mon dessein, monsieur, et le but de ma visite. J' ai tout préparé pour mon voyage ; il faut que vous ayez la bonté de me seconder dans cette entreprise, et dès demain. Vous me conduirez donc dans le couvent que vous aurez choisi ; mon père ne sera informé du parti que j' ai résolu de prendre, que lorsqu' il ne sera plus en son pouvoir de s' y opposer ; je crains sa tendresse; il n' y consentiroit jamais, ce père, dont je faisois la consolation, et je serois toujours exposée à de nouveaux combats, à de nouveaux supplices. Vous voyez, monsieur, avec quelle sincérité mon coeur s' ouvre devant vous; disposez donc de moi, emmenez-moi, s' il se peut, au bout de l' univers, et que je n' entende jamais parler de Monsieur De; que je puisse m' oublier moi-même ; sur-tout, monsieur, qu' il ignore l' asile où j' irai attendre la mort. Si je le voyois encore, ne fût-ce qu' une seule fois, je ne répondrois pas de moi, non, je n' en répondrois pas; mes projets... ils seroient tous détruits. Eh! Comment lui cacher mes sentimens? Il est trop accoutumé à lire au fond de mon âme. Je ne verrois plus que l' homme qui m' est le plus cher, et que je dois fuir pour toujours. Me promettez-vous, monsieur, de me rendre ce service? Songez qu' il n' y a pas d' autre moyen de séparer deux coeurs que l' on veut désunir; c' est monsieur votre frère, c' est vous-même que vous servez... pardonnez-moi, pardonnez-moi ces sanglots, ces larmes ; ne vous en offensez point; mon amour se contentera de ces pleurs ; hélas! Il n' y a que vous, monsieur, qui en soyez le témoin. Mademoiselle s' abandonnoit à sa douleur avec d' autant moins de réserve, qu' elle-même entroit dans les vues de ma famille. Mon oncle l' accable d' éloges, la plaint beaucoup, et cependant consent avec joie au parti qu' elle vient de lui proposer ; il lui fait même entendre que si la fortune ne lui étoit pas aussi favorable qu' elle le méritoit, il sauroit adoucir son sort, et que ma famille contribueroit à cette action de bienfaisance ; cette simple entrevue d' intérêt fait frémir le noble orgueil d' une femme qui étoit fière de son infortune. Le malheur ajoute à la délicatesse, à la vanité des âmes sensibles ; la moindre atteinte est une blessure mortelle pour ces sortes de coeurs, et tout leur impose la défiance et la crainte. Mademoiselle ne peut retenir le mouvement qui l' emporte ; elle reprend avec une hauteur mêlée d' indignation; pensez-vous, monsieur, que je sois venue solliciter des bienfaits? Sachez mieux me connaître ; je puis mériter votre pitié ; vous pouvez même me regarder d' un oeil prévenu à mon désavantage ; mais je n' ai rien fait, monsieur, qui doive m' attirer votre mépris ; ne m' offensez donc point par une proposition qui m' avilit, et personne sur la terre n' a le droit de m' humilier; non, monsieur, je n' ai aucun bien, mais je n' en acheterai jamais au prix de la bassesse. Je vous l' ai dit; ce n' est pas l' espoir du rang, ni de la fortune, qui m' avoit attachée à monsieur votre neveu; c' est lui seul, lui seul que j' ai aimé. Je ne saurois être à lui; rien ne peut réparer cette perte. Toutes les richesses ne m' eussent point fait sacrifier mon penchant. Les intérêts, le bonheur de Monsieur De l' exigent ; si je ne puis étouffer ce penchant, qui a pris tant d' empire sur mon âme, je sais du moins le dompter au point de m' immoler moi-même... que demandez-vous davantage? Si le peu que je possède me met hors d' état d' être religieuse, il est dans les couvens des rangs moins élevés ; les plus bas, je saurai les remplir sans me dégrader ; on porte sa noblesse avec soi, et dans tous les emplois ; je me croirois plus honorée, en me livrant aux dernières fonctions, que d' être redevable de l' état le plus brillant à des moyens qui traînent toujours la mortification et la honte après eux ; monsieur, je ne suis point réduite à la charité. Et aussitôt Mademoiselle est suffoquée par ses larmes. Mon oncle cherche à se justifier ; il se défend avec chaleur d' avoir conçu la moindre idée de l' offenser; -je n' ai point prétendu, mademoiselle, blesser une sensibilité trop prompte à s' alarmer ; le défaut de fortune ne pourroit que prêter plus d' éclat à votre beauté et à votre vertu ; vous méritez assurément des respects ; je sens toute la noblesse de votre démarche, et combien il doit vous en coûter. Vous obtiendrez donc, de ma part, une éternelle reconnaissance, une éternelle admiration, et ma famille, à coup sûr, partagera mes sentimens. Monsieur De ne cesse enfin de combler Agathe de louanges, d' exalter l' action sublime qu' elle va faire, et ils fixent au lendemain le jour de leur départ. Mademoiselle, revenue chez son père, envisage, dans toute son horreur, le parti qu' elle alloit prendre; il est peu d' enthousiasme qui ne cède à la réflexion. Le sacrifice de l' amour est peut-être au-dessus de celui de la vie; aussi est-il le plus difficile, et le plus digne d' être admiré; Agathe s' interrogeant, et rendue en quelque sorte à la nature, qu' elle s' étoit efforcée de dompter, ne voyoit, ne sentoit qu' une passion bien supérieure à ces transports d' héroïsme que chaque moment refroidissoit ; cette force si étrangère à son sexe, et sur-tout à un coeur qui aime, l' avoit entièrement abandonnée. Le prestige détruit, elle se remplit de toute sa douleur; ce faible soulagement lui étoit bien permis; c' étoit le seul qu' elle s' accordoit. Elle fut tentée plusieurs fois de m' écrire ; d' autres fois elle souhaitoit ma présence ; elle m' a avoué depuis, que, si j' eusse paru dans ces momens, elle n' aurait jamais eu assez de fermeté pour exécuter ce funeste projet; elle passa la nuit dans l' agitation et dans les larmes ; ses préparatifs se faisoient cependant sans que son père s' en aperçût. Il lui avoit demandé d' où pouvoit naître ce sombre chagrin qu' elle s' obstinoit de lui cacher; les pleurs de cette femme trop sensible avoient été son unique réponse. Enfin, le jour marqué pour le comble de nos malheurs parut; Agathe se trouva mal ; on vint à son secours. Revenue de cet évanouissement, je fus, m' a-t-elle dit, le premier objet qu' elle chercha ; elle se combattit, versa des torrens de larmes. L' idée qu' elle s' immoloit pour mon bonheur, la ranima; elle profite donc de l' absence de son père, et part, le coeur partagé entre mille sentimens, après avoir déchiré une lettre qu' elle avoit commencé à m' écrire, et plongée dans un anéantissement mortel. Depuis quelques années Mademoiselle avoit amassé une petite somme ; elle la destinoit à une de ses parentes, qui avoit perdu sa mère dans un âge où il est peu de ressource contre la nécessité ; pressée par sa propre situation, elle résolut d' employer cet argent ; elle étoit même déterminée à servir dans un couvent, si ce qu' elle possédoit ne suffisoit pas pour payer sa dot en qualité de religieuse. Du plus loin qu' elle entrevit mon oncle; -allons, monsieur, vous devez être satisfait ; hâtons-nous de partir pendant qu' il me reste encore un souffle de vie ; je ne vous répondrois pas demain du même courage; sur-tout qu' on ne me parle plus de monsieur votre neveu. Mon parent avoit tout préparé ; Mademoiselle se laissa porter dans la chaise de poste sans qu' il lui échappât aucun gémissement ; les grandes douleurs se renferment quelquefois en elles-mêmes, quelques pleurs seulement coulèrent le long de ses joues ; ce ne fut qu' au moment qu' on partit qu' elle jeta un cri lugubre, comme si elle eût exhalé le dernier soupir. Attachons présentement vos regards sur moi; revenons au trouble où me plongea l' absence d' une femme dont je ne pouvois vivre un seul instant séparé. Je conçus aussitôt une foule de soupçons et d' inquiétudes, sans qu' il me fût possible d' en démêler la cause ; on a bien raison de dire que les alarmes sont le partage de l' amour. De retour chez moi, je suis frappé d' étonnement ; j' y trouve une lettre dont le caractère m' étoit étranger; je m' empresse de l' ouvrir, et je n' en retire la vue que pour tomber sans connaissance, et le coeur déchiré de toutes les tortures de la jalousie et du désespoir. Voici le contenu de ce billet; " quelqu' un, monsieur, qui est touché de votre état, se croit obligé de vous dessiller les yeux; il y a trop long-tems qu' une passion indigne de vous les tient fermés. Ne soyez point surpris que Mademoiselle ait disparu; je suis désespéré de vous l' apprendre, elle en aime un autre, et à ce moment elle est dans ses bras. Votre rival, plus heureux que vous, vous l' enlève pour jamais. Oubliez donc une infidèle ; croyez-moi; que cet événement serve à vous rendre votre raison et votre tranquillité. Vous ne soupçonnerez point cette confidence d' imposture; je joins ici une preuve qui n' est que trop suffisante pour vous convaincre. " on avoit ajouté une autre lettre qui paraissoit être écrite à Agathe, et avoir été interceptée ; on lui indiquoit un rendez-vous ; on finissoit par lui promettre l' état le plus brillant. Je reviens à moi, mais quel réveil! Quels sont les traits qui me percent le coeur! -perfide! Perfide! Voilà donc ce qui te faisoit pleurer, c' est toi, Agathe, c' est toi qui me trahis! C' est toi... tu en aimois un autre! Tu es donc bien familiarisée avec la dissimulation, avec le crime! Pousser l' artifice, la fourberie, jusqu' à cet excès! Eh! Qui ne t'auroit cru sincère? Qui ne t' auroit cru sincère? La plus indigne de toutes les femmes! Tu m' aimois assez peu pour me tromper, moi qui te confiois ma vie, mon âme, moi qui me serois accusé d'injustice, si je t' avois caché le moindre sentiment, une seule pensée!... Agathe! Agathe! Est-il bien vrai que tu me trahisses! Ces expressions m' étoient échappées au milieu des sanglots ; je formois mille projets de vengeance, plus bizarres, plus insensés les uns que les autres ; je voulois courir, voler après le ravisseur, le faire tomber sous cent coups de poignard, lui et mon ingrate maîtresse ; je succombois sous la rage, quand je r' ouvrois les yeux, et que j' étois convaincu que tous ces plans ne pouvoient s' exécuter. Le moyen en effet de me satisfaire! J' ignorois quelle route ils avoient prise ; mais pour un moment que j' étois obligé de voir Agathe coupable, combien y en avoit-il où, malgré moi, je parvenois à la justifier? Dans cette incertitude déchirante, je cours une seconde fois chez elle ; j' imagine qu' elle n' aura mérité aucun de mes reproches, qu' en un mot elle sera digne de ma tendresse, que je suis toujours aimé; tout s' évanouit; ce coup, ce coup affreux ne paroît que trop confirmé ; je demande en vain Mademoiselle ; mon sang se glace dans mes veines ; je m' écrie tout haut; il n' est donc que trop vrai qu' elle n' est plus qu' un monstre que je dois abhorrer... et elle s' est dérobée à une juste vengeance! Il faut renoncer à la voir, à l' aimer! Cesser d' aimer Agathe! Je tombe sur un siége ; mes yeux ne sont plus que deux ruisseaux de larmes; -ce sont-là ces sentimens, cette vertu dont tu m' avois abusé! Je n' aimois, je n' adorois qu' une femme vulgaire, une femme de spectacle, une âme séduite, profanée comme les autres par ce vil intérêt! Il te falloit l' éclat des richesses... objet indigne de mon amour! Tu aurois partagé, tu aurois possédé toutes les miennes ; tu étois la maîtresse de mon coeur. Je t' aurois, ingrate, tout sacrifié; eh! Tu me trahis! Tu m' abandonnes! Je n' étois point aimé! Je n' étois point aimé! Que j' ai bien réparé depuis des soupçons aussi injustes! Que j' ai demandé de fois pardon à la souveraine de mon âme, de ma honteuse, de mon odieuse crédulité! Il n' y a qu' une sensibilité profonde et éprouvée qui puisse se pénétrer de toute l' horreur de cette situation. Mon esprit s' égaroit d' idées en idées ; j' embrassois en quelque sorte un fantôme, pour le rejeter bientôt, et en adopter un autre ; le sentiment de la jalousie dominoit dans mon âme! Eh! Pouvois-je n' être point jaloux? J' aimois trop pour n' être pas en proie à ce tourment de la tendresse ; je revenois toujours à vouloir me persuader qu' Agathe étoit incapable de tant de perfidie. Mon infortune, en effet, étoit trop grande pour ne pas chercher à en douter. J' avois attendu une partie de la journée tout ce qui me retenoit encore à la vie ; j' étois sorti de sa maison, sans savoir où je portois mes pas; j' y retournai à la nuit ; je trouvai Monsieur dans une douleur qui approchoit de la mienne. De quel nouveau coup de foudre suis-je frappé, quand ce père tout en pleurs m' adresse ces plaintes entre-coupées de ses profonds gémissemens? Monsieur, rendez-moi, rendez-moi ma fille, mon unique consolation, tout ce qui m' attachoit sur la terre. Au nom de l' humanité, ne me déshonorez point ; remettez Agathe dans mon sein, ou délivrez-moi d' un reste d' existence qui m' est insupportable sans ma fille. Vous avez profité de ma faiblesse; c' est un excès de bonté qui m' a perdu. Vous m' avez enlevé ma malheureuse fille; mais je périrai, ou je saurai... vous ne l' aurez point arrachée de mes bras impunément! Oui, monsieur, ajoute ce vieillard respectable, en tombant à mes pieds, vous percerez plutôt mon coeur. Craindriez-vous de m' ôter la vie? Qui peut m' avoir rendu le plus infortuné des pères, hésiteroit-il à consommer son crime? Quel spectacle, monsieur, pour une âme sensible et bouleversée par tant d' assauts, qu' un père qui pleuroit, qui mouroit de désespoir à mes genoux! Cependant j' ai la force de répondre; le croiriez-vous, monsieur, que j' eusse été capable d' un semblable attentat? Sans doute j' adorois, j' idolâtrois votre fille ; vous savez que mon coeur l' avoit déjà nommée mon épouse ; aurois-je voulu avilir l' objet de toutes mes adorations? Ah! N' ajoutez pas aux traits qui me déchirent ; plaignez-vous, mais plaignez-moi aussi. Hélas! Je suis... je suis plus infortuné que vous ne sauriez l' imaginer. Monsieur n' est point désarmé par tout ce que je pouvois lui dire pour ma justification; il continue de m' accabler des plus sanglans reproches ; il s' obstine toujours à croire que l' absence de sa fille est un enlévement, et que cet enlévement est mon ouvrage ; en un mot, il ne voit en moi qu' un odieux ravisseur ; sourd à toutes les raisons que j' apportois pour ma défense, il parle de recourir à la protection des lois. -eh! Ne menacez point des lois; l' idée où vous êtes que je suis coupable, suffit pour me faire endurer un tourment au-dessus des rigueurs de la justice. Est-ce au père d' Agathe à me soupçonner d' une pareille atrocité? Différez du moins de quelques jours à condamner un homme... j' étois votre fils... j' ose l' espérer; la vérité éclatera, la vérité éclatera, et vous serez le premier à me justifier et à me plaindre. Monsieur parut s' adoucir ; je ne sais si je l' avois ébranlé, mais je le vis douter moins de mon innocence ; je fus tenté de lui montrer cette prétendue lettre, qui eût appuyé les preuves que j' alléguois; je tirois cet écrit de ma poche, l' amour me l' y faisoit remettre, car j' aimois encore trop pour avilir et accuser l' objet de ma tendresse, auprès même de son père; hélas! J' eusse voulu me déguiser sa perfidie, comment en aurois-je instruit un autre? Quelle nuit je passai! Et à quelles cruelles agitations j' étois en proie! Plusieurs jours s'écoulèrent dans cette perplexité aussi accablante que la mort ; à chaque instant j' allois chez Monsieur, conduit toujours par l' espérance d' y retrouver Agathe, et n' y retrouvant sans cesse qu' un nouveau sujet de désespoir. Un matin que j' entrois chez ce malheureux père, autre cause d' étonnement, d' incertitude et de douleur; on m' apprend qu' il avoit reçu une lettre dont la lecture lui avoit arraché un torrent de larmes ; on ajoute qu' il s' étoit trouvé mal, et que, revenu à lui, il avoit donné des ordres pour qu' on lui amenât des chevaux de poste ; il étoit enfin parti avec un domestique, sans qu' on pût savoir quel étoit l' objet de ce voyage, et où il alloit. On eût dit que le sort prenoit plaisir à me précipiter d' abîme en abîme ; la chaîne de mes malheurs s' étendoit à l' infini ; je ressemblois à ces voyageurs fatigués de la route, qui découvrent toujours de nouveaux monstres, de nouveaux rochers, et n' aspirent qu' à atteindre une terre qui paraît continuellement leur échapper, et s' éloigner d' eux; je ne savois plus que penser, que résoudre ; le départ de Monsieur étoit une énigme qu' il m' étoit impossible de pénétrer ; celui de mon oncle augmentoit encore cette obscurité; mes esprits erroient dans un cahos d' idées qui se détruisoient successivement l' une par l' autre ; mais nous nous écartons trop d' Agathe, quand je lui dois le peu d' intérêt que je puis inspirer; hâtons-nous donc de retourner à cette maîtresse de mon coeur. Mademoiselle avoit trop forcé la nature, pour que cet effort ne lui coûtât pas cher ; elle emportoit avec elle un puissant ennemi qui devoit la vaincre; son coeur la subjugua. à peine étoit-elle hors de Paris, qu' une douleur vainement retenue, s' exhala en larmes et en sanglots; -monsieur (en adressant la parole à mon oncle), ne craignez point, ne craignez point; ce ne sont que des pleurs ; ils n' empêcheront pas que je ne poursuive mon dessein ; vous me voyez déterminée à mourir. Hélas! Se disoit-elle à soi-même, je ne verrai donc jamais l' objet pour qui je me sacrifie! C' est moi, c' est l' amante la plus tendre qui a fait la promesse d' en être toujours séparée! C' est moi qui défends même qu' on prononce son nom, qu' on m' en rappelle le souvenir! Je le fuis, je l' abandonne pour toujours, et je l' aime plus que jamais! Malheureuse! Pourras-tu bien te soumettre au joug affreux que tu t' es imposé?... allons, puisqu' il le faut, trouver la mort qui m' attend. Les combats que Mademoiselle éprouvoit, l' agitoient au point que le corps ne tarda pas à souffrir du trouble de l' âme ; elle eut un violent accès de fièvre ; elle voulut, malgré cette indisposition et les marques de sensibilité que lui donna mon oncle, ne point interrompre le voyage. Je ne saurois, monsieur, lui disoit-elle, être trop éloignée de Paris; c' est-là que demeure Monsieur De. Qu' on me mène... au bout du monde, dans un séjour où je perde la mémoire, où mon coeur ne soit plus rempli d' une image qui fait mon supplice... je me défie de moi! Je me défie de moi. Empressons-nous d' exécuter un projet qu' à chaque instant je suis prête d' abandonner ; sauvez-moi de moi-même ; c' est-là, c' est dans mon âme qu' est mon plus cruel ennemi! Monsieur, que ne suis-je déjà attachée à Dieu par des noeuds qu' il soit impossible de rompre! Hélas! J' ai tout à craindre, tout à redouter jusqu' à ce moment; ah! Que ce dieu vienne parler à mon coeur, le changer, y régner à la place!... pourquoi y songé-je toujours? Monsieur, j' ai encore assez de force pour sentir que j' en pourrois manquer... prévenons le retour de cette faiblesse que j' emporte avec moi. Quelqu' empire qu' elle essayât de prendre sur elle-même, Agathe fut contrainte à succomber ; sa fièvre augmenta, et l' obligea de s' arrêter à Mantes. Mon oncle ne savoit trop à quel parti s' arrêter. Enfin, au troisième jour, la maladie devint si violente, qu' on ne put cacher à Mademoiselle qu' il y avoit du danger pour sa vie. Cet arrêt ne l' étonna point; elle le reçut avec assez de fermeté. Il faut donc mourir, s' écrie-t-elle! La mort va me séparer de Monsieur De ! Nous ne nous reverrons jamais! Dans quelle pensée je m' anéantis! Mon sort, monsieur (parlant à mon oncle), ne doit point vous affliger; vous n' aurez plus à vous alarmer; on ne revit point ; tant que j' aurois eu un jour, un moment d' existence, vous auriez pu douter du succès de mon sacrifice ; comment aurois-je pu vous rassurer? Je tremblois... oui, mon coeur alloit me trahir, il alloit me trahir, j' en suis certaine. Tous mes efforts étoient vains. Tout ce que je vous avois promis, c' étoient autant de parjures ; je démentois dans le fond de mon âme ces expressions d' imposture qui échappoient à ma bouche. Je vous en imposois, monsieur ; je m' en imposois à moi-même ; oui, je sens... n' attendez rien de mes vains efforts... et cette vertu dont j' éprouve la faiblesse... j' aimerai... j' aimerai jusqu' au dernier soupir. Si les morts sont encore susceptibles de sensibilité, je n' aurai perdu que la vie. Mon amour est sans doute à l' excès, puisque c' est lui qui me fait mourir! Quoi! Je ne verrai plus Monsieur!... qu' ai-je dit? Je ne veux point le voir ; je ne veux point le voir... il en mourroit, s' il me voyoit dans ces tortures... ah! Monsieur, où m' avez-vous réduite? Vous m' ôtez la vie ; vous m' arrachez à mon amour... de grâce, pardonnez-moi ces plaintes, ce sont les dernières que je me permettrai... mais du moins, ne pourrois-je voir mon père? Me feroit-on un crime d' écouter les sentimens de la nature? Cette consolation, monsieur, me seroit-elle encore interdite? Et... faudra-t-il tout vous sacrifier? Mon oncle ne put s' opposer à ce que désiroit Mademoiselle; on se hâta d' écrire de sa part à Monsieur ; on lui mandoit, pour ne point l' effrayer, qu' une légère indisposition étoit survenue à sa fille ; et sans entrer dans aucun détail, on le prioit de ne point me faire part de cette lettre, et de se rendre lui seul à Mantes, à l' endroit qu' on lui indiquoit. Mon parent étoit pénétré de l' état de cette femme infortunée ; il s' accusoit en secret d' en être l' auteur, et il cherchoit, par ses attentions et par ses soins, à lui faire oublier que c' étoit lui qui causoit tous ses maux. On n' avoit pas manqué d' appeler auprès de la malade des médecins et des personnes empressées à la servir; car le sort de tout ce qui approchoit Agathe, étoit de l' adorer ; elle possédoit plus que la beauté, le don d' inspirer le sentiment le plus touchant, de communiquer cette âme si facile à émouvoir, et cette enchanteresse étoit prête d' expirer; voilà le tableau qui frappe les yeux d' un père ; il entre ; il ne peut que s' écrier; ma fille! Il la prend dans ses bras, la baigne de ses larmes, pousse des cris ; il voudroit exprimer sa tendresse, sa douleur ; enfin, à travers les sanglots, d' une voix entrecoupée; -ma fille, ma chère Agathe! C' est toi... c' est toi que je revois! Dans quel état! ô ciel! Ciel! Ne l' aurois-je retrouvée que pour la perdre? Et tu mourrois avant moi! Ah! Mon père, dit Agathe d' une voix expirante, et étouffée par les larmes, mon père, si vous m' aimez, demandez au ciel ma mort! Il ne peut être d' autre terme à mes malheurs. -ta mort, ma fille! C' est la mienne que j' implore comme une grâce de la providence... que mon coeur est déchiré! Me serois-je attendu à ces coups? -pardonnez-moi, mon père, si j' ai pu me résoudre à vous quitter; hélas! J' aurois voulu me fuir moi-même ; c' est mon amour, cet amour dont je n' ai jamais osé vous montrer toute la violence, qui me coûte la vie, qui m' a fait manquer à mon devoir, à la nature, vous offenser, vous offenser, vous qui m' étiez si cher! ô dieu! Que n' ai-je suivi vos conseils? Je vous ai trompé, mon père! Je me suis trompée ; qu' on est malheureux d' avoir un coeur aussi sensible! Et... dans quel état est Monsieur De? Sans doute que mon départ l' afflige? Il m' aime encore... qu' ai-je besoin de le savoir? Ne m' apprenez rien ; non, mon père, non, ne me dites rien, ne prononcez pas seulement son nom... s' il m' aime, il est plus malheureux, et j' en suis plus à plaindre!... je dois ne songer qu' à mourir, et m' occuper d' autres pensées ; oui, vous allez, ô le plus tendre des pères, recevoir les derniers soupirs d' une fille trop infortunée, que l' amour seul a rendu coupable! Monsieur ne répondoit que par un torrent de pleurs ; mon oncle lui fit part de la résolution courageuse d' Agathe ; ce père, si digne de pitié, étoit dans un abattement presque égal à celui de sa fille ; il n' ouvroit la bouche que pour accuser hautement une funeste passion, dont il n' avoit que trop prévu les cruels effets ; ensuite il demandoit pardon à la malade des expressions animées qui lui échappoient contre moi. Je n' étois pas, de mon côté, dans une situation moins violente. La jalousie, sentiment, ou plutôt supplice que je n' avois point encore connu, venoit se joindre aux furies qui me déchiroient; car quel autre nom donner à mes souffrances? Une espèce d' instinct, dont je n' ai jamais pu démêler la cause, me fait courir à la demeure que mon parent avoit occupée à Paris; je m' informe de son départ ; j' entre dans des détails ; on m' apprend, après plusieurs autres circonstances inutiles, qu' il étoit parti avec une jeune personne... avec une jeune personne, m' écrié-je, comme frappé d' un trait subit de lumière! Je sais tout ; je vois tout ; on m' enlève Agathe! Ce n' est point un rival, c' est mon cruel parent qui m' assassine... et quelle route, quelle route ont-ils prise? -ils doivent être sur le chemin de la Normandie. -Agathe m' aime toujours ; Agathe m' est arrachée!... ah! Barbare! Je saurai t' ôter ta proie, elle me sera rendue... courons la retirer des mains de son tyran ; il m' abusoit pour me trahir ; c' est toi seul, cruel, qui me trompes! Agathe n' est point perfide! Je vole chez moi ; j' arrange quelques affaires que j' avois à terminer, et je prends la poste, escorté d' un seul domestique. A chaque endroit où je descendois, je faisois la même demande, et je recevois la même réponse; on s' accordoit pour me dire qu' on avoit vu passer un homme d' un certain âge, avec une jeune demoiselle qui pleuroit beaucoup. Tous ces rapports ne servoient qu' à m' enflammer davantage ; enfin j' arrive à Mantes, où je découvre qu' Agathe et mon oncle étoient restés ; je vole à l' hôtellerie. C' est ici que la plume s' échappe de mes mains ; je recule encore d' horreur à ce tableau ; je monte à l' appartement où étoit Agathe, je m' y précipite; quel spectacle! Mon âme est sur le point de me quitter, je pousse un cri affreux ; qu' ai-je vu? ô dieu! Dieu! Agathe expirante, penchée sur le sein de son père, couverte d' une pâleur mortelle, un médecin et un prêt