LES FASTES Par Antoine-Marin Le Mierre (1723-1793) TABLES DES MATIERES AVERTISSEMENT CHANT 1 CHANT 2 CHANT 3 CHANT 4 CHANT 5 CHANT 6 CHANT 7 CHANT 8 CHANT 9 CHANT 10 CHANT 11 CHANT 12 CHANT 13 CHANT 14 CHANT 15 CHANT 16 AVERTISSEMENT Ce fut en relisant les fastes d' Ovide que je conçus l' idée du poëme que je présente au public; je me disais: pourquoi sous le même titre n' essayerait-on pas sur l' année française ce que le poëte latin exécuta sur l' année romaine? Ce n' était pas que je ne visse malgré la parité des sujets, que les ressources n' étaient pas les mêmes pour l' exécution. Je sentais combien l' emploi de la mythologie jetait d' agrément sur la description des usages de Rome, donnait d' avantage au poëte et préparait de plaisir au lecteur. Ovide avait à rapporter les origines piquantes des fêtes de son tems: celles de nos usages sont perdues pour la plus grande partie, ou n' ont pas à beaucoup près le même attrait. Malgré ce désavantage, je n' en fus que plus animé contre les difficultés qu' il fallait vaincre: si je voyais d' un côté moins d' agrémens à semer sur mes tableaux, de l' autre je voyais plus de philosophie à répandre. Ma patience était alarmée, mais mon amour-propre était piqué. Moins mon sujet prêtait à l' imagination, plus il y aurait de mérite à le créer. Le poëte, par l' invention, doit ressembler à Ulysse qui, brûlant de revoir sa patrie, construisit lui-même le vaisseau sur lequel il entreprit le voyage. D' ailleurs, les coutumes que j' avais à décrire étant appuyées nécessairement sur quelqu' une des saisons de l' année, je pouvais tracer des peintures sommaires de ces anniversaires invariables, et la base de nos usages, plus heureuse que nos usages mêmes, m' attirait invinciblement vers mon sujet. La difficulté était de lier les objets que j' aurais à peindre. L' année, dans ses époques, n' a point de transitions: les objets graves ou frivoles y sont jetés comme au hasard. La foire saint-Germain, par exemple, ouvre le lendemain de la fête de la purification; le jour des morts touche à la saint-Martin, et ces retours de fêtes si différentes sont placés dans les mêmes mois. Si j' eusse présenté l' année telle qu' elle est, si je n' eusse fait que montrer un usage après un autre, je donnais, au lieu d' un poëme, un recueil de pièces fugitives et disparates; il fallait donc chercher des transitions faciles qui fussent comme autant de ponts surbaissés où le lecteur passât sans fatigue d' un objet à l' autre; il fallait entre un tableau majestueux et un sujet frivole, ménager des intervalles, pour ne pas présenter des couleurs trop heurtées; il fallait quelquefois que le commencement d' un chant se sentît encore du caractère des images qui terminaient le précédent, comme on voit les eaux d' une rivière laisser au fleuve où elles se jettent une demi-teinte sensible qui ne se perd qu' au loin dans son courant; il fallait enfin, dans d' autres occasions plus rares, savoir violer la règle que je m' étais prescrite, et passer d' un sujet à l' autre sans transition. J' ai donc ainsi tantôt lié, tantôt séparé mes tableaux; et sans m' assujétir à finir les chants dans l' ordre des mois, j' ai suivi seulement l' année. La raison d' incohérence dans les objets m' ayant empêché de finir chaque chant avec chaque mois, j' ai été dès lors nécessairement dispensé de suivre la division de l' année, et j' ai pu préférer celle de seize chants, ayant à peu près employé quatre chants à décrire les usages de chacune des quatre saisons. Les fêtes religieuses ne devaient pas être omises, puisque je peignais l' année; elles occupent peu de place dans mon poëme: plus elles inspirent de vénération, moins il fallait les prodiguer. Le morceau de la semaine sainte et de la fête de pâques qui la suit, est le seul qui soit détaillé dans l' ouvrage. Quant aux autres, comme les objets de la foi exigent la soumission de l' esprit, je n' ai pris que le côté moral qu' elles pouvaient présenter, comme le seul dont on puisse tirer des motifs de conduite. J' avouerai que je ne voyais pas l' étendue de mon ouvrage quand je l' ai commencé; qu' embarqué sur cette mer, et après avoir long-tems vogué, me voyant encore loin du port, j' ai été effrayé de la longueur de la traversée; mais la variété des points de vue que je rencontrais allégeait les fatigues de la navigation; je changeais même en quelque sorte de bâtiment sur la route: tantôt je montais le navire de Cléopâtre, orné de fleurs et de banderoles dorées; tantôt c' était le vaisseau qu' égée donna à son fils et qui portait des voiles noires; tantôt je me jetais dans une nacelle de pêcheurs. Du moment où j' ai pris la plume, je me suis attendu à toutes les critiques; j' ai vu même assez de personnes sensées, prévenues au premier coup d' oeil contre mon sujet, et je me serais déterminé à l' abandonner, si j' eusse eu moins de résolution: mais c' était un sujet neuf, et ils sont si rares! C' était un sujet national varié à l' infini, où si d' un côté j' avais à craindre qu' on ne voulût voir plutôt la bigarrure que la variété, de l' autre j' avais pour encouragement ces deux vers de Boileau: heureux qui dans ses vers sait d' une voix légère, passer du grave au doux, du plaisant au sévère. Il faut convenir cependant que la variété même pouvait produire la monotonie dans un poëme aussi diversifié, et que la qualité la moins commune et la plus recommandée, celle qui fait le charme des écrits, devenait pour la première fois l' écueil d' un ouvrage: pour obvier à cet inconvénient, j' ai semé mon poëme de morceaux de sentiment et de philosophie; j' ai jeté quelques épisodes, et j' ai cherché à nous garantir, mes lecteurs et moi, de la langueur du genre descriptif trop prolongé. J' ai employé le rhythme alexandrin, quelque matière que j' aie eue à traiter, persuadé qu' il suffisait de changer de style, sans changer de mesure. J' ai tâché, autant que je l' ai pu, de donner la forme dramatique à mes images: si la peinture vaut mieux que la description, l' action est encore au-dessus de la peinture, et rien n' anime la poésie comme d' intervenir soi-même à la fête qu' on présente; ainsi, en parlant du bal, je ne l' ai ni décrit ni peint, j' y étais. J' ai copié ou vérifié sur les modèles plusieurs de mes tableaux, surtout les tableaux champêtres, pour ne pas peindre la campagne en citadin qui, faute de l' avoir observée, manquerait la ressemblance, et paraîtrait n' avoir connu la nature que par tradition. Je ne me suis pas contenté de lier, par des transitions, tant d' objets différens et même opposés, de manière qu' ils dérivassent les uns des autres, au lieu de se succéder froidement et sans connexion, j' ai cru qu' il fallait laisser entrevoir dans l' ouvrage un fil moral et philosophique qui, reparaissant de tems en tems, fût la liaison générale du poëme, et suppléât à l' unité qui lui manquait. Il fallait surtout en montrer le but. Quand les hommes, rassemblés dans l' enceinte des villes, instituèrent des lois pour se gouverner, ce ne fut là qu' une première union des familles entr' elles: les usages anniversaires, en convoquant le peuple en certains lieux, à certains tems, en ajournant les sociétés entières pour un ralliement solennel, leur montrèrent qu' elles ne sont qu' une famille subdivisée en plusieurs branches, mais ayant les mêmes intérêts, les mêmes devoirs, la même existence politique. Quelques uns de ces usages de ralliement avaient encore une utilité plus immédiate; ils servaient à rapprocher ceux qu' une indolence naturelle, ou même des ressentimens secrets auraient tenus éloignés pour toujours. Forcés de s' assembler, de se revoir à des jours marqués, ne pouvant du moins s' en dispenser sans choquer les bienséances, le procédé les ramenait au sentiment, ils reprenaient nécessairement les uns pour les autres la bienveillance et la cordialité mutuelles que ces points de réunion faisaient renaître. Ceux qui ont remonté jusqu' à l' origine des sociétés, n' ont peut-être pas assez fait observer cette influence secrète des usages de ralliement sur les hommes rassemblés, et ce serait peut-être la matière d' un ouvrage à part. Tous ont parlé des lois, des moeurs, des institutions sociales; aucun d' eux n' a développé l' avantage des coutumes qui rassemblent les familles entr' elles, ou toutes les familles en même tems: quelle force cependant, quelle utilité ces coutumes n' eurent-elles pas dans tous les pays du monde? L' empereur de la Chine, suivi de toute sa cour, va labourer lui-même un jour dans l' année; cet exemple vaut seul tous les encouragemens qu' on peut donner à l' agriculture. En France, l' usage des cours plénières d' admettre en présence de la nation, deux fois par an, les plaintes des vassaux et des cliens, n' était-il pas le frein le plus fort qu' on pût mettre aux prévarications des juges et au despotisme des seigneurs? Les usages les plus utiles ne sont pas ceux que les hommes suivent en silence chacun de leur côté et d' une manière isolée; ce sont ceux qui ont une publicité locale, et qui les réunissent sous le même drapeau. Les occasions d' être ensemble établissent entr' eux une sorte d' égalité dont les avantages sont sensibles: un même esprit les anime; ils abandonnent les sentimens personnels pour s' unir aux affections générales; chacun tient à tous, et tous ne font qu' un: on se quitte soi-même sans effort, sans sacrifices; on est ce que sont les autres, on se trouve en eux; il n' y a plus qu' une existence publique, nationale, commune, indivisible; on se concentre tous à la fois dans l' objet qui rassemble: il n' y a plus qu' un sentiment, qu' une idée. Qu' est-ce qui soutient la religion? Ne sont-ce pas les assemblées du peuple dans nos temples? Croira-t-on que les mêmes exercices de piété, pratiqués séparément dans l' intérieur des maisons, excitassent le même zèle, la même ferveur? Les contemplatifs ont beau vanter le recueillement de la retraite, les avantages de la méditation, ce n' est point dans la solitude, c' est dans le concours général que les âmes s' échauffent, s' électrisent: quel est le coeur sensible qui n' est pas touché dans nos églises des élans affectueux de la piété communicative et de la prière générale? Je n' ai point rappelé tous les usages de l' année; il y en a peut-être autant que de jours, et j' aurais souvent retracé des tableaux peu intéressans. Je me suis borné aux usages, quels qu' ils fussent, qui étaient susceptibles d' être ornés par la poésie. Qu' aurais-je pu tirer en effet de poétique de l' usage des pénitens bleus ou blancs, si long-tems suivi dans les provinces méridionales? Les anciens ne faisaient ni préfaces ni avertissemens; j' aurais dû peut-être les imiter: mais à la tête d' un poëme sur les usages, je me suis conformé à celui de mon siècle. J' ai mis des remarques à la fin de chaque chant, mais courtes, en petit nombre, ne voulant pas trop empietter sur le terrain des commentateurs. CHANT 1 Muse qui par la voix d' un cygne harmonieux, Né sur les bords du Tibre, et chantre de ses dieux, Des jours fameux dans Rome enseignas l' origine; Échauffé comme lui par ta flamme divine, J' ose porter mes pas dans des sentiers nouveaux; Je chante des français les jeux et les travaux, Les jours que mon pays du nom de fête honore, Et ce qui disparaît pour reparaître encore, Le tems au double vol qui, même lorsqu' il fuit, Ramène dans son cours les momens qu' il détruit: L' homme, par le lien des coutumes publiques, Peut être mieux uni que par les lois civiques. Je peindrai les humains dans des rangs inégaux, Et parcourant l' année en mes divers tableaux, Je montrerai nos moeurs dans ce champ circulaire, Que forme, par son tour, l' astre qui nous éclaire. Fille de la nature, éternelle beauté, Des mortels inconstans piquante déïté, Toi qui, dans l' arc des cieux, suspendis ton emblême, Et portes sur le front un prisme en diadême; Toi qui, de tes pinceaux ou gracieux ou fiers, Colores les objets épars dans l' univers, Et qui, dans ce tableau si mouvant et si vaste, Vis par le changement, règnes par le contraste, Riche variété, mon sujet t' appartient: D' autres te chercheront, ta faveur me prévient: L' année à tous momens par toi change de face; Mes vers seront comme elle, en courant sur sa trace, Humbles, majestueux, frivoles quelquefois. Fais qu' aucun de ces fils ne se mêle en mes doigts; Dans des chemins rompus, incultes ou sauvages, Toi-même, avec adresse, applanis les passages. Pour qu' un nouveau laurier puisse parer mon front, Teins mes écrits changeans de l' objet qu' ils peindront. Si la trace des dieux fut, dit-on, reconnue Aux parfums qu' après eux ils laissaient dans la nue, Que dans mes vers ainsi chaque trait aperçu, Se sente du trépied où je l' aurai conçu; Que le plus humble objet brille encor d' étincelles; Même quand l' oiseau marche, on sent qu' il a des ailes. Tandis que le soleil à travers les frimas, Par d' obliques rayons effleure nos climats, Quelle main, consacrant la première journée, Vient ouvrir devant moi les portes de l' année? C' est toi, religion, le front ceint d' un bandeau, Ton calice est auprès de l' urne du Verseau; L' homme, si traversé dans sa course pénible, Est rappelé vers toi, s' il porte un coeur sensible: Comme tout est soumis aux divers changemens, Que tout est passager, que la mort suit le tems; Comme il n' est point d' année où l' homme, exempt d' alarmes, Sur les siens ou sur lui n' ait à verser des larmes, Nous demandons au dieu moteur de nos destins, Qu' il prenne en main le fil de nos jours incertains, Et qu' il conserve encor, par sa bonté suprême, Dans ceux qui nous sont chers, la moitié de nous-même. Ces prémices de l' an ne sont point sans appas; Le tems paraît alors retourner sur ses pas. Des fleurs dont l' espérance est toujours couronnée, Allons orner le front de la naissante année; Peut-être elle réserve à nos voeux assidus Des succès jusqu' ici vainement attendus. Nous aimons l' avenir, c' est un lointain magique, Où l' objet s' offre à nous sous l' attrait qui nous pique: L' espoir a beau tromper; toujours l' homme incertain, Prend l' appui du roseau qui rompit sous sa main. Où s' égaraient jadis nos crédules ancêtres? La veille de ce jour à la voix de leurs prêtres, Le peuple désertait ses foyers sur le soir; Le gaulois insensé, trop jaloux de prévoir, S' enfonçait aux forêts, où la nuit même encore, N' en figurait que mieux l' avenir qu' on ignore: Là, parmi de vieux troncs, emblême naturel, Du long âge obtenu si rarement du ciel, Le druide, monté sur un autel rustique, Détachait du rameau la plante prophétique Qui germe sur le chêne, et semblait dans sa main Être un feuillet sacré du livre du destin. Des superstitions l' homme a brisé la chaîne, Il n' interroge plus le destin sur un chêne; Et sans courir au loin dans le fond des forêts, Plus frivole et plus sage, il vole à des hochets. Au centre de Paris est une antique enceinte, Où l' ardente chicane a mis son labyrinthe: Tout le peuple à ses murs livre un joyeux assaut; Des dons du nouvel an, là brille le dépôt; La mode en vingt endroits, sur un pivot assise, Un moulinet au front, je change pour devise, Étale, sous l' abri du verre transparent, De cent colifichets le mélange attirant; Bagatelles de prix, joyaux, léger bagage, Que, sur son aile, amour va porter en hommage. Partout le lendemain, autres soins empressés, Et d' une même ardeur les esprits sont poussés; C' est un peuple enfantin que la soif des étrennes Fait, à pas alongés, trotter vers leurs marraines; Ce sont des sansonnets, sifflés par des pédans, Qui vont, en vers d' emprunt, haranguer leurs mamans, Et de l' air, dont en classe ils récitent le thême, Bégayer les transports de leur amour extrême. Ce sont des protégés qui, vers le protecteur, Courant se prosterner avec un ton flatteur, Pour avoir, au besoin, audience assurée, Dans la main des valets glissent le droit d' entrée: Le marteau retentit aux portes des palais; On députe ses noms, on se voit par billets, Et l' on croit du logis le maître assez honnête, Pour vous fermer la porte à pareil jour de fête. Le peuple, moins bizarre et surtout plus aimant, Tout le jour est en course et se cherche vraiment; C' est l' hôte qu' il visite, et non le domicile. Parmi les chars roulans le fantassin défile; On s' éloigne souvent de ceux que l' on poursuit, On s' embrasse à la hâte, on se quitte et l' on fuit: Ce jour fait pour la joie et pour sa douce ivresse, N' admet point de discorde avec son allégresse; La paix, en embuscade au détour d' un chemin, Force ici deux rivaux à se tendre la main; Là, les inimitiés paraissent se suspendre; La haine cache au moins son tison sous la cendre; Mais si l' accueil est feint, c' est surtout à la cour, Où l' on prend double masque en l' honneur de ce jour, Où vers l' heureux en place, à l' envi chacun vole Devant le piédestal, plus que devant l' idole. Janus, toi dont le nom par le Tibre inventé, En tête de ce mois, parmi nous est resté, Toi qui permis toujours ces perfides usages; La fable, avec raison, te donna deux visages. Ô vous qui, loin des cours, sous le chaume êtes nés, Ces masques ne sont point sur vos fronts basannés; Sous la bure, en effet, vous déguisez moins l' homme; Dans les murs des hameaux, quelque fête qu' on chôme, Rarement vous pressez contre un perfide sein, Celui qui vous aborde en vous serrant la main: L' an commence pour vous sous de rians auspices; L' art n' en profane point les heureuses prémices. C' est là que tu naquis, toi dont le nom vanté, Des échos de Nanterre est encor répété; Habitante des cieux, jadis simple bergère, Aujourd' hui de Paris l' étoile tutélaire: Sixte, né comme toi dans le sein des hameaux, Mercenaire gardien du plus vil des troupeaux, Que depuis la fortune, en miracles féconde, Éleva par degrés au premier rang du monde, Au faîte éblouissant de sa prospérité, M' étonne moins que toi dans ton obscurité. Ah! Qu' en sa politique il est loin de la gloire Qu' une innocente vie assure à ta mémoire! Tu dois à ta vertu ce temple si pompeux, Placé sur la montagne où tu reçois nos voeux: Si tu vécus obscure, et pauvre et négligée, En sceptre, après ta mort, ta houlette est changée. Qu' entends-je? Un cri joyeux sorti de mille enclos, Dans l' air qu' il a frappé, se prolonge en échos; Quelle foule de rois semble être proclamée? Je reconnais la fête antique, accoutumée De ces rois qu' une étoile errante dans les cieux, Guide au berceau du Christ, en marchant devant eux. Auprès d' eux les bergers venus du voisinage, Simples dans leurs présens, apportent en hommage Le seigle et le froment par le lait détrempés, Des mets pétris des sucs que l' abeille a pompés. Aux festins de ce mois, c' est ce mets qui domine; Usage d' une antique et modeste origine, Qui, jusqu' en nos palais, nous retrace les moeurs Du monde en son enfance et des premiers pasteurs. À la table frugale, à la table splendide, Au gâteau qu' on partage, une fève réside; Sous le tranchant acier qui la rencontre est roi; Le convive lui-même en a prescrit la loi; Jadis l' urne du sort fut aux mains des sibylles, Vieux fantômes, l' effroi des peuples imbécilles. Un usage opposé règne dans nos festins; On s' écrie, au plus jeune, il fera nos destins. L' enfant tire en riant les parts qu' il distribue; On effeuille avec soin la part qu' on a reçue; Tout-à-coup, je suis roi, crie un des conviés; Son titre est reconnu, ses droits sont publiés: À boire au nouveau roi! la table est son empire; Ministres, chambellans, lui seul peut tout élire; Et ce cri, le roi boit! répété par éclats, Retentit aux deux bouts de ses nouveaux états. La reine, par le sort, n' est pas moins souveraine; Toujours à nos banquets la loi salique est vaine; On ne conteste point sur les plaisirs des rois. Ici c' est d' attrapper tout son peuple à la fois; C' est de boire à l' insu de la table distraite, Et les cris oubliés, l' amende est d' étiquette. La reine abuse mieux le convive aux aguets, Boit, rit aux yeux trompés, et gaîment stupéfaits: La femme représente, et la fête est plus belle; Elle donne aux plaisirs une pointe nouvelle. Qu' on vante des romains les superbes repas, Glycère y paraissait, mais n' y présidait pas; Ils y nommaient un roi; mais ces âmes hautaines Semblaient, même en riant, n' oser nommer des reines; La table était couverte et de rose et de thym, Et les plus belles fleurs manquaient à leur festin. Allume tes flambeaux aux flambeaux de ces tables, Hymen: de jeunes coeurs impatiens, aimables, Attendaient le lien que tu vas leur tresser; Dans la sainte tribune on vient de l' annoncer. Chaque jour va t' offrir de nouvelles conquêtes, L' oranger dans la serre a fleuri pour tes fêtes; Mais sous cet appareil des noces, des concerts, Qui sait, pour les époux, quels destins sont couverts? Amans, vous chérissez la chaîne qui vous lie, Sur ces premiers momens vous mesurez la vie; L' heureux sort, quand deux coeurs ont pu se rencontrer, Pour s' aimer dans un noeud qui doit toujours durer! Je ne viens point flétrir les myrtes sur vos têtes: Puisse un doux avenir suivre ces jours de fêtes! Mais dieu! Combien de fois la foule des amans, Prit, pour le voeu du coeur, le délire des sens! L' amour n' est bien souvent que fausse sympathie, Sa flamme la plus vive est bientôt amortie; Sur la femme, homme altier, crains tes droits absolus, Elle a trop à souffrir quand ton amour n' est plus; N' use point du pouvoir qui t' est donné sur elle, Tu le tiens de la loi, mais ton coeur en appelle; Et si tu crois devoir dominer dans ces noeuds, Mets l' orgueil de ton sexe à rendre l' autre heureux. Et vous, de vos enfans les respectables guides, Cherchez à leur bonheur des appuis plus solides Que l' ambition folle et le vil intérêt: Souvent de leur malheur vous prononcez l' arrêt; Aimez-vous vos enfans, pour les rendre victimes Des noeuds les plus chéris et les plus légitimes? Ou pour les opprimer êtes-vous leurs parens? Mères, garantissez vos filles des tyrans, La loi fit éternels ces liens volontaires; Consultez les penchans, mais plus les caractères; On doit trembler encor quand on choisit pour soi: Qui choisit pour un autre, ose plus que la loi. Mais tandis que ma muse à ces conseils s' arrête, L' heure vole, et la nuit avance sur la fête; On va se séparer, et les jeunes époux Vont chercher, loin du bruit, d' autres momens plus doux: Mais toi, qu' avant la noce, à peine ton épouse Aperçut au travers d' une grille jalouse: Toi qui n' as préparé par aucun soin touchant, Je ne dis pas l' amour, mais le moindre penchant; Quels sont ici tes droits? D' un objet plein de charmes, Ménages-tu si peu les pudiques alarmes? Iras-tu profaner les timides appas De celle que l' hymen jette ainsi dans tes bras? Sa jeune âme aux desirs n' est pas ouverte encore; Et loin de l' amener à l' amour qu' elle ignore, Tu perds, auprès d' un coeur qui reste inanimé, L' instant dont tu jouis, et l' espoir d' être aimé. Ah! Vois, loin des palais, où l' amour n' entre guères, Descendre le bonheur sur des noces vulgaires; Hors du bal, à l' épouse on sourit en partant, Quel modeste embarras dans son coeur palpitant! Par les plus tendres soins l' amant l' a prévenue, L' époux avec transport la dérobe à la vue; Avec ce couple heureux l' amour seul reste en tiers: Du ton des voluptés je peindrais dans mes vers, L' amour sous les berceaux de Gnide ou de Cythère; Mais quand l' hymen le suit, c' est dans un sanctuaire; Le mystère préside à des momens si doux: Ne peignez rien ici mes vers, arrêtez-vous. CHANT 2 Quel froid a pénétré dans le sein de nos lares? Ces êtres qu' on nous peint sous des formes bizarres, Ces visages bouffis, sans corps, qui dans les airs, De leur cuisante haleine enfantent les hivers, Ont accouru du nord, ont partout, sur nos têtes, Déchaîné les fureurs de leurs sourdes tempêtes; La bise, entre nos murs, d' un souffle rigoureux, A séché les chemins et les ruisseaux fangeux; Le fleuve en une nuit, et d' espace en espace, S' est couvert de glaçons voguant à la surface; Son canal condensé par cet inerte amas, Forme un terrain solide où j' affermis mes pas; Et la barque et la rame, également oisives, Abandonnent aux chars le trajet des deux rives. C' est peu de ces objets: les hivers redoutés Ne soufflent qu' à demi dans le sein des cités: Tant de murs et d' abris, par leur vaste assemblage, Des vents interceptés tempèrent le ravage! C' est hors de toute enceinte et loin de nos remparts, Qu' un changement de scène étonne nos regards: Les forêts que hérisse une cîme infertile, Les chênes ébranlés que l' aquilon mutile, Les torrens qui, du haut des rochers et des monts, S' arrêtent dans le vide et pendent en glaçons; La campagne un désert, dont la lugubre enceinte D' une morne tristesse offre partout l' empreinte; Un étroit horison voilé par les brouillards, Les sinistres corbeaux qui, sur la glace épars, Percent d' un cri funèbre une atmosphère obscure, Et semblent annoncer la mort de la nature. Au plus fort des hivers, sous l' âpreté des vents, La jeunesse au front gai, pour qui tout est printems, Sous ses pieds place un fer, et de sa lame agile Sillonne des étangs la surface immobile; Sur cette triste arène elle amène les ris, Comme dans les beaux jours sur les gazons fleuris, Par cent divers détours, jeux légers du caprice, On se croise, on se fuit sur la glissante lice; L' un tout prêt à tomber, de son bras étendu, Regagne en un clin d' oeil l' équilibre perdu; Un autre dans son cours sur la glace infidelle, S' arrête tout-à-coup, se débat et chancelle: Il tombe; chacun rit, ses compagnons joyeux, Le malin spectateur, et lui-même avec eux. Comme on vit au sortir de sa grotte profonde Cette divinité, fille et reine de l' onde, Sur un trône de nacre, un voile dans les airs, Effleurer, en courant, les espaces des mers; Telle on voit dans nos murs quelque jeune Euphrosine, Dans un traîneau galant s' hiverner sous l' hermine; D' un agile coursier les jarrets élancés L' emportent sur le bord de nos ruisseaux glacés: La machine est sans roue en forme de chaloupe; Un pavillon léger y flotte sur la poupe, Et l' oeil qui l' aperçoit dans son cours fugitif, Doute s' il voit un char, ou s' il voit un esquif. Laissons ces passe-tems ou russes ou sarmates, Ce sont d' autres plaisirs auprès de nos pénates; Le chêne qui s' embrâse en nos foyers brûlans, Anime nos réduits par ses feux pétillans; La flamme hospitalière aux amis de l' étude, A laissé la retraite et non la solitude; Le mobile rempart qu' inventa le chinois, Près de nous pour abri déployé sous nos toits, Interdisant au froid l' accès de nos asiles, En écarte des vents les atteintes subtiles, D' autres dépôts de feux par d' utiles conduits Transmettent la chaleur de réduits en réduits, Et laissant ignorer la plus âpre froidure, Forment une autre zône et changent la nature. La martre naît pour nous dans le fond des déserts, L' homme sous sa dépouille affronte les hivers; Aux lacs helvétiens les grèbes chaleureuses Se couvrent de duvet pour nos beautés frileuses. Le jour triste au dehors est beau sous nos lambris; La pompe manque aux cieux, mais elle est dans Paris. Euterpe, Melpomène et la muse folâtre Attirent tour-à-tour à leur brillant théâtre, L' élite de la ville et cent jeunes objets Dont un galant panache embellit les attraits. Tels qu' au mur d' un jardin l' arbre en fleur qu' on palisse, Mille appas, les uns vrais, les autres d' artifice, Brillent de loge en loge avec grâce alignés; Par un oeil curieux tous ces objets lorgnés, Et même à leur insu rapprochés par un verre, Montent au paradis, descendent au parterre, Partagent nos regards avec l' éclat des jeux, Et charment les langueurs d' un entr' acte ennuyeux. Au drapeau des hivers les plaisirs se rallient: Les cercles, les banquets, les jeux se multiplient: Paris en est la scène et l' hiver la moisson; Du mortel opulent l' hiver est la saison, Quand tout est dépouillé par les autans en guerre, Il paraît s' enrichir des pertes de la terre: Tout est mort ou languit, et lui seul est vivant. Ô contraste! ô destin! à sa porte souvent Un mortel malheureux, né sous de durs auspices, Par un mur seulement séparé des délices, Surchargé des besoins qu' apportent les hivers, Sous de fragiles toits à la bise entr' ouverts, Ignoré, sans secours, languit, périt peut-être: Dieu, maître des saisons, pourquoi l' as-tu fait naître? Pardonne ce reproche à son affreux danger; C' est t' implorer pour lui, plus que t' interroger. Quand, par l' humide albâtre étendu sur la terre, Les germes sont sauvés du froid qui la resserre, Sur sa triste surface elle a donc des enfans Exposés presque nus à la rigueur du tems? Quoi! Lorsque des hivers la violence utile Vient détruire en nos champs l' insensible reptile, L' homme va-t-il périr sous les mêmes glaçons, Avec le vil insecte ennemi des moissons? L' indigent voyageur frappé par la froidure, Aux corbeaux sur sa route a servi de pâture; Le laboureur lui-même, esclave des travaux, De la herse, du van, du soc et de la faux, À peine dans la nuit peut fermer la paupière, Tant le souffle des vents ébranle sa chaumière; Sur la terre contr' eux il n' a qu' un frêle abri; Celui qui la cultive à peine en est nourri; De son front jaunissant la sueur méprisée, Est le premier engrais qui l' a fertilisée; Et ce n' est qu' en souffrant qu' il arrive au trépas, Tributaire du riche et bienfaiteur d' ingrats. Puisse aux chefs des cités ma voix se faire entendre! Dans le cours que ma muse osa seule entreprendre Je te rencontre, Antoine, au milieu des hivers; Reçois, ô mon patron, l' hommage de mes vers! Habitant des rochers, et transfuge du monde, Laisse-moi pénétrer ta retraite profonde. L' esprit toujours rempli des objets les plus saints, Tu fuis dans les déserts les profanes humains; Aux solitaires lieux, comme toi je médite, Et le poëte ainsi tient aux moeurs de l' ermite. Mais sur d' humbles vertus constamment appuyé, Tu fuis loin des mortels pour en être oublié; D' aucunes vanités ton coeur ne s' inquiète; Moi par ambition je cherche la retraite; La solitude échauffe un enfant d' Apollon, Du calme autour de moi, mais du bruit pour mon nom. Le temps coule, et malgré les ravages d' éole, Du creux qu' elle habitait l' alouette s' envole; Par la nature instruit sur la marche du tems, L' oiseau donne aux humains des avis importans: Le jour, sous les frimats que l' hiver accumule, Tenant des nuits encor, n' est qu' un long crépuscule; L' alouette pourtant, hors de son nid pierreux, Annonce par son vol un ciel moins rigoureux; Elle avertit déjà que le soleil remonte, Et qu' il va prolonger les momens qu' il nous compte. Insensibles clartés, faibles accroissemens, Le mouvement subsiste et les ressorts sont lents. La nature, agissant dans le long cours des âges, En montrant les progrès dérobe les passages; Tout se forme en silence et sous la main du tems; Les îles et les lacs, les dunes, les volcans, L' étincelant caillou qui durcit vers Golconde, Le grain que la culture et prépare et féconde; Par nuance, ô mortels! Vous croissez, décroissez; Les siècles sont l' amas des momens entassés. Ainsi l' esprit humain dans ses progrès pénibles, N' arrive aux vérités qu' à pas imperceptibles: La lumière des arts aujourd' hui rassemblés, N' était qu' une aube obscure en des tems reculés. Ainsi sous le héros que ce mois nous présente, La science parut, mais faible et languissante; Français, tu vis fonder les écoles des arts, Par le fier destructeur du pays des lombards; Charlemagne, vainqueur des hordes germaniques Des sources du Danube aux rivages baltiques, Étendant ses états et son nom redouté, Au trône d' occident, comme Auguste monté, Sentit, pour expier les fureurs de la guerre, Qu' il devait être encor l' oracle de la terre. La plume du romain qui vainquit les gaulois, N' enseignait que la guerre en traçant ses exploits; La plume du héros dont la France s' honore, Quoique moins éloquente, est plus fameuse encore; Elle a tracé ces lois, ces précieux statuts, Éternel fondement de l' ordre et des vertus. Ô volonté publique! ô lois! Sublime ouvrage! Ô du bonheur de tous infaillible et saint gage! L' homme au plus bas des rangs, les rois sur la hauteur, Tout doit vous obéir, jusqu' au législateur. Le soleil en touchant le seuil d' un nouveau signe, Ouvre en l' honneur des lois le jour le plus insigne. Terre, admire en silence, admire et confonds-toi, Le genou du très-haut fléchit devant la loi; Une juive sans tache a suivi l' humble exemple De s' exiler un tems de l' enceinte du temple: Que craignais-tu d' entrer dans cet auguste lieu, Toi dont le sein d' avance est le temple d' un dieu? Les mères parmi nous, sous de nouveaux usages, De l' hymen en tout tems offrent à Dieu les gages; Tendre enfant, tu vas croître: ah! Sitôt que ton coeur Pourra du sentiment connaître la douceur, Retourne à ton berceau, retourne à ta naissance; Là, contemple ta mère, après que la souffrance A déchiré son sein, ce sein qui t' a porté. Du ciel à peine a-t-elle obtenu la santé, Des forces qu' il lui rend, vois le premier usage; Elle vient aux autels consacrer ton jeune âge: Entends ses voeux ardens, et vois-la s' enfoncer Dans un sombre avenir qu' elle cherche à percer: Combien elle voudrait, dans l' amour qui la presse, Tourner ta destinée au gré de sa tendresse: Qu' il soit heureux, dit-elle, et qu' il soit vertueux; Que pourrais-tu toi-même ajouter à ses voeux? Sois touché de ses soins, n' oublie en aucun âge, Quels respects tu lui dois, combien son voeu t' engage. Un jour tu seras père, et ton coeur attendri Fera les mêmes voeux pour un enfant chéri. Commence donc toi-même à dissiper les craintes Dont ta mère a pour toi ressenti les atteintes: Objet de tous ses soins, ah! Cruel! Pour retour, N' afflige point son coeur, et ressens son amour; D' un fils respectueux montre-lui la tendresse, Pour en mériter un l' appui de ta vieillesse. CHANT 3 Où court donc tout ce peuple au bruit de ces fanfares? Viens ma muse, suivons ces juges en simarres; Ils ouvrent dans Paris un enclos fréquenté, Asile de passage au marchand présenté: Le peuple allant, venant, fait foule en cet asile; J' efface pour passer une épaule docile: Le wauxhaal anglican, les cafés attentifs Ont dressé leur orchestre et regorgent d' oisifs. Pour fixer en ce lieu la troupe vagabonde Qui s' écoule sans cesse, et qui sans cesse abonde, Vingt théâtres dressés dans des réduits étroits, Entre des ais mal joints sont ouverts à la fois; Il en est un surtout à ridicule scène, Fondé par Brioché, haut de trois pieds à peine, Pour trente magotins constans dans leurs emplois; Petits acteurs charmans que l' on taille en plein bois, Trottant, gesticulant, le tout par artifices, Tirant leur jeu d' un fil et leur voix des coulisses, Point soufflés, point sifflés, de douces moeurs entre eux; Aucune jalousie, aucuns débats fâcheux. Cinq ou six fois par jour ils sortent de leur niche, Ouvrent leur jeu: jamais de rhume sur l' affiche; Grand concours, on s' y presse, et ces petits acteurs, Fêtés, courus, claqués par petits spectateurs, Ont pour premier soutien de leurs scènes bouffonnes, Le suffrage éclatant des enfans et des bonnes. Je vois après ces jeux, sur le chanvre tendu, Le farceur voltigeant et dans l' air suspendu, Des Saturnes nouveaux qui dévorent la pierre, Des géans nés pareils aux enfans de la terre, Un nain sur un tréteau, plus grave qu' un régent, Un jeune homme à trois mains, propre à faire un sergent; Dromadaires, vautours, rhinocéros, hyènes, Serpens, singe en famille, et marsouins et baleines; Tous les monstres des mers et des déserts lointains, Des glaces de Norwège aux sables africains. Quels cris assourdissans sur la porte des huttes, Entrez, entrez ici; les oiseaux et les brutes Façonnés à l' adresse, à des tours imprévus, D' un talent d' amateur les animaux pourvus, L' art de la diablerie et des métamorphoses, Sous d' amusans effets l' art de cacher les causes, La pensée elle-même au fond de mon cerveau, Scrutée et mise à nu par un secret nouveau; L' impérieux aimant parmi tous ces prestiges, Fixant l' oeil étonné sur différens prodiges, La clef de la nature aux mains d' un charlatan, Les jeux de la physique et l' ombre d' Ozanan, Voltigeant à l' entour de la table paisible Que parcourt le pouvoir d' un moteur invisible. Délassemens publics, amusement profond, Spectacles honorés des regards de Buffon; Il est, il est souvent des trésors de lumières Que le sage recueille en ces jeux populaires. De ce séjour au moins les jeux sont innocens; Jamais on n' y frémit des objets repoussans, Dont Lisbonne et Madrid nous présentent la scène; Paris ne voit point l' homme au milieu d' une arène, Combattant les taureaux, et par eux terrassé, Repaître l' inhumain du sang de l' insensé. Pendant la nuit entière autres fêtes publiques: On relègue Morphée aux alcôves antiques Des mortels qui des ris ont passé l' âge heureux; La jeunesse légère et faite pour les jeux, Laissant là le sommeil, ses vapeurs et ses songes, Court, conduit sur ses pas de plus rians mensonges. La nature languit encor sous les frimas, Un ciel encore obscur attriste nos climats; Nous n' avons ni Zéphir, ni Pomone, ni Flore, Mais Hébé nous demeure et sa soeur Terpsichore: Pour elles de Momus les grelots ont sonné; Il ouvre dans la nuit son cirque illuminé, Où le jeu des archets sur la corde harmonique, Entretient par ses sons l' allégresse publique, Et marquant la cadence entre ce peuple errant, Saisit d' abord l' oreille et nous flatte en entrant. Quelle masse mouvante, et quelle ardeur commune! Est-ce un peuple de fous descendus de la lune? L' un l' autre en tous les sens je les vois se presser; C' est ce bataillon grec qu' on ne pouvait percer: Pour un visage humain, mille faces postiches, Pagodes en vernis, ambulantes fétiches, Sous de longs nés crochus, grimaces de carton; Le plus jeune en vieillard, barbe blanche au menton; La plus jolie a pris la plus laide figure; Bâton d' aveugle en main, le riche est sous la bure. Venise, ah! Vante moins les larves de tes jeux, La politique y vint, et ce masque est fâcheux. Vive le bal français! Jamais la gaîté folle Ne souffre aucun intrus dans son temple frivole; Un fausset d' étiquette y déguisant la voix, N' y permet qu' un langage et sans suite et sans choix; La liberté, l' amour, la feinte et la méprise Sont les divinités de ce lieu de franchise; La vanité se tait, la raison s' étourdit; Sous le masque indulgent la pudeur s' enhardit; Ici c' est un secret qu' a surpris l' artifice, Une vengeance ailleurs qu' on tire avec malice; Les intrigues partout, les sermens vrais ou faux, Les ruses des amans, les piéges des rivaux; Même la jalousie a pris l' air de la joie. Chacun avec ardeur se cherche, se coudoie, Se quitte, se reprend dans ces lieux enchantés; Damis passe, repasse, attaque vingt beautés, Questionne au travers du tourbillon qui roule, N' attend pas la réponse et se perd dans la foule; Agréable désordre et passe-tems chéris, Formés du bruit confus des danses et des ris, Rapide enchantement de ce lieu de délices, D' égalité, d' ivresse et de joyeux caprices. Sortons, car aussi bien vois-je au loin dans le bal, Les flambeaux expirer sur plus d' un piédestal; L' orchestre s' assoupit; et l' amphyon machine Du bout de son menton bat déjà sa poitrine; La foule s' éclaircit, le soleil de retour, À la terre au dehors a dû rendre le jour, Et, comme ces oiseaux que blesse la lumière, Chacun vole à son lit en fermant la paupière. Momus suivi des jeux ouvre encore à la cour Un cirque plus superbe et digne du séjour; À la porte, il est vrai, le dieu quitte son masque, Les jeux n' y montrent point leur attirail fantasque; Ce despote femelle élevé sur les grands, L' étiquette, au ton grave, y vient marquer les rangs, Et souvent, au sortir d' un drame qui chancelle, L' ennui, pour changer d' air, s' est glissé derrière elle; Mais la beauté sans voile en ces superbes lieux, Mille appas ravissans éblouissent les yeux; La mode, qui surtout préside à la parure, Des recherches du goût orne encor la nature; Le luxe a tissu d' or les riches vêtemens, L' art a tout embelli: le feu des diamans En étoile, en aigrette éclate au front des belles, Et semble avec leurs yeux disputer d' étincelles. La danse a commencé: ces quadrilles mouvans Des deux sexes formés partent comme les vents, Ces tours et ces retours, ces voltes et ces passes, D' une taille élégante ont déployé les grâces; Avec quelle souplesse on enlace les bras, Et l' on dérobe aux yeux l' agilité des pas! Quel sourire enchanteur, que de grâces divines, Quel mélange d' attraits! Que ces jeunes sabines, Par momens dans les bras de ces enfans de Mars, Allumeront de feux d' un seul de leurs regards! D' un côté la pudeur embellit l' innocence, La volupté de l' autre est encor la décence; Les fronts sont découverts, mais l' amour est masqué. Tandis que par ces jeux tout ce tems est marqué, Enfans, pour ces plaisirs on étend vos lisières; De loin vous préludez à ces danses altières: Faites seuls les honneurs, le charme en est plus doux; Pour qui sont les plaisirs, s' ils ne sont pas pour vous? C' est le coup d' oeil des fleurs: gentillesse naïve, Impatience aimable et joie encor plus vive; La mère de sa fille aime à voir les essais, Et la grâce naissante et déjà les succès; Sur ces fronts enfantins un premier caractère Semble annoncer l' instinct d' un sexe né pour plaire: Amour, tu t' applaudis de ce secret penchant, Pour tes myrtes un jour tu vois un nouveau champ; Sans flèches, sans flambeau, tu planes sur la danse, Plaisir pris sans excès et surtout sans licence. La tante, la dévote en coiffe qu' elle abat, Qui fuit du bal public le burlesque sabat, Le prélat décoré de la croix pectorale, Tout assiste à ces jeux, sans crainte de scandale; Et Momus respectant les heures du repos, Du vent de sa marotte éteint tous les flambeaux. Plus la saison avance et plus règnent les fêtes: Chez le peuple surtout elle a tourné les têtes; L' artisan qu' elle inspire a posé le marteau, Et le verre à la main, assis dans un caveau, Bannissant les soucis de son âme distraite, Suit des festins du tems la bachique étiquette; L' ardente soif du gain ne brûle plus les coeurs, Et du vil intérêt les plaisirs sont vainqueurs. Vers ces remparts témoins des combats de la fronde, Sur tes pas, ô folie! Un peuple oisif abonde; Des tambours, dans les mains de ces êtres falots, Étouffent par leur bruit le son de tes grelots. C' est là que se rallie au cri du ridicule, Le peuple travesti qui dans nos murs circule; C' est de là qu' un amas de bouffons renaissans, En délire, en tumulte, attroupe les passans. Aux fêtes de Bacchus je crois voir les Ménades. Le sage avec l' enfant rit de ces mascarades; Les sexes sont changés: l' homme endosse un corset, Dont sa large carrure a rompu le lacet; La femme en spadassin, affectant la rudesse, De ses souples contours décèle la mollesse; Quelques uns de la brute ont emprunté les traits, Ont dépouillé tout l' homme, à la sottise près, Et l' on croit voir errer sous ces formes factices, Les amis ruminans du malheureux Ulysses. Ce char appesanti qui chemine à pas lents, Est surchargé partout de bouffons pétulans; Des moqueurs bigarrés grimacent aux portières, Joyeusement honnis du peuple en fourmilières; D' autres enrubanés de diverses couleurs, Mènent en laisse un boeuf tout pomponné de fleurs: Je me figure alors ces antiques parades, Dont Thespis de l' Attique amusait les bourgades, Et ses acteurs hissés sur des tréteaux roulans, Et le bouc promené qui fut le prix des chants. Ainsi, lorsque si loin d' une origine obscure, La tragédie en deuil, des cyprès pour parure, S' empare des esprits à sa voix ébranlés, Peut d' autant plus sur eux, qu' ils sont plus rassemblés; Lorsque le grand Corneille au spectateur imprime Les mâles sentimens de son âme sublime; Quand, père de la scène, et lui seul sans égaux, Aigle rapide et fier planant sur ses rivaux, Il met le plus beau sceptre aux mains de Melpomène; À voir dehors les fous dont l' essaim se promène, Montrer de l' art naissant le burlesque tableau, À dix pas de son trône, on le croit au berceau. Tout passe: un jour de plus s' est levé sur nos têtes; Il a fané les fleurs et terminé les fêtes; Au temple un peu de cendre épars sur notre front, A changé ce tumulte en un calme profond. Des sons que je formais en chantant le délire, J' entends frémir encor les cordes de ma lyre: Muse, laisse mourir tant de frivoles sons, De plus graves objets veulent de nouveaux tons. CHANT 4 Homme à l' insecte égal devant le premier être, Atôme qu' anima le souffle de ton maître, Poussière encor laissée au nombre des vivans, Qu' attend déjà la terre et réclament les vents, Assez l' enchantement d' une saison frivole T' a ravi sans retour le moment qui s' envole; Sous le joug de Circé c' est ramper trop long-tems, Debout, reprends ta forme et saisis les instans Assignés à ta course, hélas! Si passagère, Sur la tombe des morts lis ton itinéraire: Profite des momens où le soleil te luit, L' heure fuit, le jour baisse, avance et crains la nuit. Si de ce peu d' instans, si de ce court passage, Tu savais, plus prudent, faire un meilleur usage, Mon luth, pour te donner ces funèbres leçons, Ne serait point monté sur de lugubres tons; Mais lorsque né mortel, follement tu l' oublies, Quand l' abus du jeune âge au milieu des orgies, Quand l' excès meurtrier de ce plaisir qui fuit, A fait doubler le pas à la mort qui te suit, C' est pour t' en éloigner que ma voix t' y rappelle; Je ne t' excite point par un aveugle zèle, À macérer ton être, à détruire un présent Que tu n' as pu tenir que d' un dieu bienfaisant. Détracteur de la vie, Young, anglais farouche, Noctambule pressé que le soleil se couche, Pour méditer en paix tes funèbres tableaux, Apôtre de la mort, prêchant sur des tombeaux, De quoi m' entretiens-tu! Sous quel jour infidèle, Vois-tu donc les devoirs de la race mortelle? Lorsque loin des vivans, tu vis auprès des morts, Rêveur infortuné, crois-tu veiller? Tu dors: Young, pourquoi, semblable à l' orage en furie, Viens-tu coucher les fleurs dans le champ de la vie? En proie aux maux du corps, en butte aux noirs chagrins, Les jours de l' homme, hélas! Sont-ils donc trop sereins? Et veux-tu sans pitié pour les maux qu' il endure, Ajouter à l' impôt qu' il paie à la nature? Sais-tu même jusqu' où, de ton zèle enivrés, Tes pareils quelquefois peuvent être égarés? L' homme enclin aux abus, quelque loi qui le guide, A peine à s' arrêter sur leur pente rapide; Des vertus dans nos coeurs les excès sont voisins; Réponds-tu qu' avec toi l' on s' arrête aux confins? Et que dans l' âpreté d' un pieux stoïcisme, L' austérité bientôt ne passe au fanatisme? Je touche à cette époque où ce tyran sans yeux, Sans oreille, étalant l' appareil monstrueux De la croix, du poignard, des flambeaux, du cilice, Des poisons préparés jusques dans le calice, Disputait dans sa rage au meilleur de nos rois, Ce trône encor fumant du meurtre de Valois; Déployait dans Paris ses bannières sanglantes, Profanait les autels, déshonorait les tentes; Et partout aiguisant des glaives forcenés, Montrait nos citoyens l' un sur l' autre acharnés. Ivri, le laboureur, en retournant ta plaine, Peut-être heurte encor sous le soc qu' il promène, Des français immolés les ossemens poudreux, Attestant les horreurs de ces tems malheureux. Après les longs efforts d' une ligue fatale, Enfin le champ d' Ivri fut le champ de Pharsale; Mais César de Pompée orgueilleux destructeur, Dans Rome sur son char entre en usurpateur; Henri, que la naissance au diadême appelle, Est encor repoussé d' une ville rebelle; Henri, la palme en main et les larmes aux yeux, Est forcé d' investir ces murs séditieux. Peindrai-je les horreurs d' un siége si funeste, Et tout ce qu' y permit la colère céleste; Les tombeaux profanés, les assiégés nourris Des ossemens broyés, détrempés et pétris, Semences du trépas dans leur sein descendues, Et bientôt avec eux à la tombe rendues? Le règne de Henri fit pardonner ces maux; Cessons aux eaux du Styx de tremper nos pinceaux; Voyons ce roi vainqueur renvoyant ses cohortes, Et Brissac de Paris ouvrant pour lui les portes, Le premier à ses pieds reconnaître sa loi. Sur le trône français alors s' assit un roi, Qui sans faste élevé loin de ce rang suprême, Dut le sceptre à l' épée et sa gloire à lui-même. Paris ainsi rentré sous la loi de Henri, A consacré ce jour solennel et chéri: Édiles, magistrats, prêtres du premier temple, Vous venez tous les ans donner le même exemple; Vous ne vous assemblez dans ces momens prescrits, Que pour représenter l' union des esprits, Que pour la maintenir dans un peuple fidèle, Fait pour aimer ses rois, et fameux par ce zèle. Vous entrez dans ce temple et ces lieux révérés, Choisis pour assembler les comices sacrés; Vous bénissez les cieux des clartés salutaires Qui rendirent ce prince au culte de ses pères; Momens si desirés, où ce peuple exaucé Vit à la fin quel maître il avait repoussé, Où les esprits calmés perdirent leur vertige, Où fleurirent les lis raffermis sur leur tige. Sitôt que le soleil plus haut sur l' horison, Du Bélier dans le ciel a doré la toison, Le conducteur du soc sorti de sa chaumière, Recommence en nos champs sa pénible carrière: Il revoit ces sillons par l' hiver assoupis, Où l' herbe verte encor recèle les épis; Et quand l' homme s' aveugle et s' égorge en barbare, Il songe à le nourrir des moissons qu' il prépare. Propice agriculture, art des premiers humains, L' homme a trop dédaigné la tâche de ses mains; Mais en quittant le soc que guidaient ses ancêtres, Il a payé bien cher l' oubli des soins champêtres: Loin du bruit des combats, loin d' un féroce honneur, Sous un abri de chaume il trouvait le bonheur; La terre à ses besoins prodiguant ses largesses, Faisait germer pour lui d' innocentes richesses; Il avait pour trésors des grottes, des ruisseaux, Des fontaines, des lacs et de rians coteaux, La force, la santé, le sommeil sous un hêtre, La paix, la paix du coeur, fruit du travail champêtre, Une table frugale et ses enfans autour, Compagnons de sa peine et doux objets d' amour. Quel insensé quitta ces demeures tranquilles, Pour grossir un vain peuple assemblé dans les villes, Pour courir en esclave aux portes des palais, Mendier le coup d' oeil d' un tyran sous le dais? Quel barbare mortel reforgea pour la guerre, Le fer qui dans nos mains fertilisait la terre, Chassa le laboureur d' un champ riche et fécond, Que hérissa bientôt la ronce et le chardon; Au lieu des blonds épis, éleva dans les plaines, Les panaches flottans des légions hautaines, Et dans le choc pressé de tant de bataillons, Par des ruisseaux de sang inonda les sillons? L' homme né sous le chaume et pour les soins rustiques, Qui nous retrace encor les moeurs des tems antiques, D' une soigneuse main se hâte de semer Les grains que la saison demande à voir germer; L' orge ici, là le trèfle; ailleurs dans la prairie, Bientôt épaissira la luzerne fleurie, Surtout l' herbe que prit pour enseigne au combat, Rome champêtre encore avant le consulat; Pâture destinée au quadrupède utile, Né si fier et qu' au frein l' homme rend si docile, Qui s' animant sous lui dans les combats sanglans, Dans les travaux du soc le précède à pas lents. Mais l' astre de la nuit vient de luire à ma vue, Son globe, ami de l' oeil, s' arrondit dans la nue; Ce signal fut au juif donné du haut du ciel, Pour célébrer debout un repas solennel; Il fixe le retour de nos fêtes austères, De ces jours de tristesse et d' augustes mystères, Où la religion, le plus saint des liens, De l' état loi première, assemble les chrétiens; Le Christ, l' amour du juif, et depuis sa victime, En triomphe reçu dans les murs de Solime, Jadis devant ses pas vit couvrir les chemins De palmes, de tapis étendus par leurs mains; De son triomphe encor pour retracer l' image, Nous rapportons du temple un semblable feuillage; Mais sa mort à la pompe est jointe de trop près, Ces palmes dans nos mains sont déjà des cyprès; Tout va se conformer en ces tristes journées, Au profond sentiment des âmes consternées; Et du moins dans nos murs, hors même du saint lieu, Tout ne nous entretient que de la mort d' un dieu; Nos tribunaux fermés, nos théâtres dans l' ombre, Les jeûnes redoublés, les prières sans nombre, Le deuil du sanctuaire et des vêtemens saints, Et les autels voilés et les flambeaux éteints, Les lamentables chants et les pieux exemples, Et les tubes muets de l' instrument des temples; Le silence des airs où n' est plus entendu Le battant balancé de l' airain suspendu, Le dieu de nos autels qui lui-même s' exile, Et qui s' ensevelit dans un obscur asile, Le tabernacle ouvert et comme abandonné, Le peuple épars au temple, et le front prosterné. Le culte de ces jours commande au diadême; Le roi descend du trône, et s' oubliant lui-même, Du Christ il suit l' exemple, il accomplit les lois, Pour nous montrer, grand Dieu, que souverain des rois, Tu vois tous les humains à la même distance. Il s' entoure d' enfans d' une obscure naissance, De ses mains il épanche une urne sur leurs pieds; Par l' héritier du trône humblement essuyés, Présage qu' aux bienfaits devant trouver des charmes, De ses peuples un jour il essuiera les larmes. Mais le Christ expirant ébranle de sa croix Les divers élémens consternés à la fois; Du temple tout-à-coup le voile se déchire, De la voûte des cieux le soleil se retire; Les morts de toutes parts échappés des tombeaux, Errent enveloppés de funèbres lambeaux; La terre, où la terreur et la nuit se répandent, Tremble en ses profondeurs, et les rochers se fendent; La nature languit sous un poids de douleur, Et des cieux aux enfers atteste son auteur. Dieu, rien ne le contient, mais lui seul il embrasse Dans son immensité les mondes et l' espace: Homme, un tombeau l' enferme, une garde est autour; Mais lui-même à la vie a prédit son retour; Mais il a sur la mort annoncé sa victoire, Base de notre culte, ainsi que de sa gloire. Ô prodige inoui réservé pour lui seul! Dans l' ombre du trépas il s' arrache au linceul! Sous les yeux du soldat renversé sur la terre, De la tombe qu' il s' ouvre il écarte la pierre, Il sort en secouant la poudre des tombeaux: La mort dans son effroi laisse échapper sa faux; Il triomphe, et ce jour, objet de notre attente, Des fêtes des chrétiens est la plus éclatante. Pour signaler l' instant d' un triomphe si beau, On bénit l' eau nouvelle, ainsi qu' un feu nouveau: Le temple où l' on traînait l' accent de la tristesse, Ne va plus retentir que de chants d' allégresse; La pompe reparaît aux autels découverts, L' airain reprend ses sons et l' orgue ses concerts. La joie est dans le temple, elle est dans nos demeures, Et le jeûne a cessé de ralentir les heures. Le soleil suspendu des mains de son auteur, Va parcourir le cercle où l' attend l' équateur, Ouvrir une autre scène et des fêtes nouvelles, Moins austères pour nous et non moins solennelles. Déjà le laboureur s' applaudit en voyant De la terre avec l' air l' accord vivifiant; Elle va déployer sur ces plaines immenses, Les biens dont elle enferme et nourrit les semences; Déjà de plus beaux jours sur nos têtes ont lui; Tout change: un dieu renaît, la nature avec lui. CHANT 5 Telle fut la nature aux premiers jours du monde; Telle elle brille encor, belle autant que féconde; Toujours riche d' attraits et de biens renaissans, Toujours jeune au milieu des âges vieillissans, Elle va se montrer dans sa beauté nouvelle; Ah! Comment rajeunir ma peinture avec elle? Que je vous porte envie, ô vous qui les premiers Avez tracé des champs les objets printanniers! Que la fleur du sujet mit de charme à l' image! Je perds, venu trop tard, ce piquant avantage; L' ennui suit dans nos vers ces tableaux répétés: C' est le pinceau qui s' use, et non pas leurs beautés. Je parle, et le printems qu' annonçait l' hirondelle, Des saisons à mes yeux vient d' ouvrir la plus belle; Le chêne s' est éteint dans nos foyers déserts, Et des arbres déjà tous les sommets sont verts; Les troupeaux librement épars dans les campagnes, Broutent le serpolet au penchant des montagnes; Les oiseaux dans les bois par couple réunis, Suspendent aux rameaux la mousse de leurs nids: J' entends le rossignol caché sous le feuillage, Rouler les doux fredons de son tendre ramage; Les champs d' herbes couverts, les prés semés de fleurs, De leurs rians tapis font briller les couleurs; Le lilas flatte plus les regards de l' aurore Que les rubis de l' Inde et les perles du Maure, Et les zéphyrs légers, voltigeant sur le thym, Nous rapportent le soir les parfums du matin. Ah! Lorsque le printems d' une amoureuse haleine, De nos champs embellis vient ranimer la scène, Quel oeil inanimé voit sans ravissemens Après de longs frimas ces spectacles charmans! Quel est le voyageur monté sur la colline, Qui, voyant quel tableau devant lui se dessine, Ne promène ses yeux sur le vaste contour D' un horizon superbe éclairé d' un beau jour, Sur la tranquillité de ces plaines fertiles, Sur ces hameaux exempts des passions des villes, Sur ces sites heureux et ces aspects touchans, Qu' étale en ces lointains l' immensité des champs! Accourez avec moi, vous peintres, vous poëtes, Palès réclame ici vos luths et vos palettes: Savans, abandonnez vos asiles secrets, Vous, belles, vos réduits, et vous, grands, vos palais: Venez tous avec moi sur ces monts de verdure, Rendre hommage au printems et bénir la nature. Mois charmant des plaisirs, des jeux et des amours, Pourquoi sous les Gémeaux commencer votre cours? Vénus devait l' ouvrir; elle dont la lumière À l' approche du soir luit aux cieux la première, Sans doute pour hâter les amoureux desseins, Les momens du mystère et des tendres larcins. À peine ce beau mois, dont le retour enchante, Ouvre, à travers les fleurs, sa carrière odorante, Lycidas, avant l' aube éveillé par l' amour, Devance ses rivaux aux premiers feux du jour, Et courant au buisson voisin de la prairie, Se hâte de cueillir l' aubépine fleurie, Qui de la jeune Annette encor dans le sommeil, Doit ombrager la porte et charmer le réveil: La bergère, en sortant, sourit à cet hommage; C' est lui, c' est Lycidas, c' est l' amant qui m' engage; Avec moi vingt bergers ont dansé sous l' ormeau, Mais Lycidas le soir compte seul mon troupeau; Est-ce à de nouveaux soins que je dois me méprendre? Ah! Le plus diligent est toujours le plus tendre. Dans ce groupe confus de jeunes villageois N' entends-je pas l' archet sous de rustiques doigts? L' épousée au milieu de la troupe joyeuse, Sous un chapeau de fleurs et jamais soucieuse, S' avance vers le lieu pour la noce apprêté; La saison fait les frais de la solennité. Sous ces berceaux rians de verdure nouvelle, Cette noce en plein air est plus vive et plus belle: Quel palais, quel banquet paraîtrait plus pompeux! Et la terre et le ciel se sont parés pour eux: De la danse à la table et de la table aux danses, Et la terre gémit sous leurs lourdes cadences; Le couple qu' en ses noeuds l' hymen a vu vieillir, De ses anciens transports s' est senti tressaillir; Dans leurs yeux ranimés l' allégresse pétille, La noce ne paraît qu' une même famille: Goûtez ces doux momens, fortunés villageois, Les noeuds que vous formez sont tous de votre choix: Le tems resserre encor, sous vos chaumes tranquilles, Le lien qu' il relâche ou qu' il rompt dans nos villes; Pour vous le joug d' hymen semble s' être adouci; Le travail loin de vous écarte le souci: Le nombre des enfans porte ailleurs la détresse; Croissant pour vous servir, ils sont votre richesse: Ainsi dans les forêts un chêne vigoureux N' est jamais surchargé de ses rameaux nombreux. Tout grossier que paraît d' esprit et de langage Au peuple des cités le peuple du village, L' amour dans les hameaux s' avise quelquefois D' ingénieux moyens dignes des plus adroits. Blaise et Silvain brûlaient pour la même bergère; Unis, quoique rivaux, ce n' est pas l' ordinaire, Chaque jour à Chloé des hommages nouveaux: Pour elle ils dénichaient tarins et francs moineaux, Dans des prisons d' osier les offraient à leur belle; Eux-mêmes, plus captifs, plus assidus près d' elle: Sous des ombrages frais s' endormait-elle aux champs? Ils voudraient dans les airs faire taire les vents; Pour elle, en la saison, l' un fauche et l' autre fane: Rentre-t-elle au jardin, qui pare sa cabane? Quelle douce surprise a son oeil enchanté! Où la place était nue, un berceau s' est voûté. Même accueil de leurs soins était le doux salaire, Tous deux également traités par la bergère. On la croira coquette, on s' y connaîtra peu; Elle aimait l' un des deux et renfermait son feu. L' amour, jamais plus vrai que lorsqu' il dissimule, De tromper deux amans aurait trop de scrupule. Nos rivaux de concert l' abordèrent un jour: Soyez franche, Chloé, vous savez notre amour, Vous connaissez nos voeux, parlez-nous sans mystère, Chacun de nous vous aime, un seul a dû vous plaire; Ce serait nous tenir trop long-tems en souci, Au nom de vos appas déclarez-vous ici: Volontiers, j' y consens, répond la pastourelle, À demain, car ma mère en ce moment m' appelle: Oui, sous les peupliers que baigne ce ruisseau, Demain je me déclare et devant le hameau. Demain! Le tems alors semble fuir en arrière: La belle au rendez-vous arrive la première, En busc, en rubans neufs, les cheveux ceints de fleurs: Viennent nos deux bergers, l' un porte ses couleurs; Une même guirlande est encor sur sa tête; Il a l' air d' un vainqueur dont la palme était prête: L' autre berger se montre et ne s' est point paré, C' est un soin qu' amour prend et néglige à son gré. Ils attendent tous deux l' aveu de leur maîtresse; Mais quoi! La verra-t-on publier sa tendresse? L' aveu devant témoins serait trop indiscret, Le tête-à-tête même à peine le permet: Entre les deux bergers, elle avance, s' arrête, Détache la couronne, ornement de sa tête, Et la donne au berger vêtu plus simplement, Pour prendre le feston que portait l' autre amant. Du reste elle se tait... elle prend... elle donne: Quel est celui qu' elle aime et que son choix couronne? Peut-être que Chloé s' expliqua d' un regard: Des présens, jeune fille en fait-elle au hasard? Prendre de son berger engage la bergère: Qui que ce soit des deux que la belle préfère, L' un eut sa main, et l' autre un refus adouci. Belles, ce n' est qu' à vous de prononcer ici: La bergère se tut, je me tairai comme elle. Partez, jeunes guerriers, le devoir vous appelle; Partez pour ces remparts dont les angles savans Formeront nos neveux au grand art des Vaubans. Ornez de vos drapeaux ces formidables villes, De tant de légions tour-à-tour les asiles, Ces écoles de guerre où les chefs, les soldats, Par d' innocens défis préludent aux combats: Et la guerre et l' amour si différens d' ivresse, N' appellent sur leurs pas que l' ardente jeunesse: La souplesse du corps, je ne sais quoi d' altier, Et ce feu martial dans les yeux du guerrier, Voilà sur quel écueil la plus sévère échoue; Vénus cache Adonis, et c' est Mars qu' elle avoue. Belles, s' il vous en coûte alors que de vos bras S' arrachent ces héros pour voler aux combats, Hors même de ces tems, êtes-vous sans alarmes? La France vit jadis dans le métier des armes, Et l' amour et l' honneur liés des mêmes noeuds; Régner, heureux jumeaux, sur des coeurs généreux: Les guerriers se paraient des couleurs de leurs belles; Ils s' enorgueillissaient du nom d' amans fidèles, Semblables à la fleur dont les rayons dorés, Par le cours du soleil semblent être attirés, De ces jeunes héros l' âme ardente et sensible Suivait de deux beaux yeux l' ascendant invincible; Des bataillons entiers de chevaliers amans, Triomphaient secourus par ces doux talismans, Et le myrte fleuri pour les plus intrépides, Couronnait les Renauds par la main des Armides. Tels furent autrefois ces Rogers si fameux, Ces Tancrèdes si fiers qui publiaient leurs feux De l' aveu des objets qui leur avaient su plaire, Tant l' héroïsme alors dispensait du mystère! Ce tems n' est plus: livrés à d' aveugles desirs, Nos paladins nouveaux ont bien d' autres plaisirs; Je ne sais quel attrait pour de viles Omphales, Les retient à leurs pieds dans des chaînes vénales. Guerriers, vers d' autres noeuds n' est-il plus de retour? Quoi! Si jeunes encor, renoncer à l' amour, Ignorer le bonheur, et dans votre caprice, Du plus doux des penchans avoir su faire un vice! Hé bien! Coeurs insensés, dédaignez d' être heureux, Mais par fierté du moins, osez rompre vos noeuds: Pour le courage encor, je sais qu' on vous renomme, Vous vivez dans Capoue et vous combattez Rome; Est-ce assez? Vos aïeux aux combats aguerris, D' une autre gloire encor n' étaient pas moins épris: Si l' honneur vous conduit par ses lois absolues, Ne l' associez point à des moeurs dissolues, Français aussi vaillans que l' étaient vos aïeux, Nés pour vaincre, pour plaire, et pour aimer comme eux. Mais le tambour qui bat frappe l' air dans la plaine, Et non loin de Neuilli, les nymphes de la Seine, La tête hors des flots, prêtent l' oreille au bruit; Tout un peuple empressé me devance et me suit Vers l' enceinte où Louis voit sa garde héroïque, Variant sous des chefs sa marche symétrique, Former les mouvemens dont le concert précis Fixe dans les combats les destins indécis. D' Artois de sa présence embellit cette fête; Légion helvétique, il marche à votre tête: Des hommes assemblés que le spectacle est beau, Quand l' ordre les aligne et préside au tableau! Ces casques, ces drapeaux, ces guerrières images Séduisent la jeunesse, enflamment les courages! Au sortir de la plaine, oubliant l' atelier, Le novice artisan brûle de guerroyer, Et par son nom qu' il signe au fond d' une taverne, Il donne à la patrie un César subalterne: Tel jadis dans Achille, à la cour de Scyros, L' aspect seul d' une épée éveilla le héros. Nouveau bruit des tambours sous le choc des baguettes, Et dans les bois voisins, écho, tu le répètes: Le roi part, et déjà, sous ses regards sacrés Ont repassé ces rangs de bataillons serrés Qui virent son aïeul, abandonnant Versailles, Moissonner avec eux ce laurier des batailles, Qu' aux champs de Fontenoi disputa Cumberland: Jour de gloire et de deuil! Laurier triste et sanglant! La voix de la victoire en fut presque étouffée; La branche du cyprès fut le noeud du trophée; Que de champs dévastés sous l' oeil du laboureur Plaintif, et du soldat détestant la fureur! De ton coeur, ô Louis, la blessure était vive; Toi qui sur le laurier voulait enter l' olive, Toi jaloux seulement d' accorder tes égaux, Tu voulais des amis et non pas des rivaux. Encor quelques soleils, et vers ces mêmes sables Que couvraient vers Paris des guerriers innombrables, D' autres humains livrés à des soins plus touchans, D' une marche plus simple entreront dans ces champs. Demeurons, pour jouir d' un spectacle modeste, Où doit intervenir la puissance céleste; Nature, en secondant les soins du laboureur, Tu parais des combats nous inspirer l' horreur; Tu ne nourris point l' homme implacable et sauvage, Comme ces animaux dressés pour le carnage; Et le fer pour le soc et la faux destiné, Dans la main du soldat te semble profané. Tandis que dans ces blés le démon de la guerre Épargne encor tes dons et respecte la terre, À l' aspect de ces champs couverts de tes bienfaits, Ton hymne est dans mon coeur, j' adore et je me tais. CHANT 6 Les fêtes qu' en son cours nous ramène l' année, Tenaient devant la foi la raison prosternée, Et détournant nos yeux de ce séjour mortel, Loin des objets des sens rappelaient l' homme au ciel; Voici les seuls momens, voici l' unique fête Où la religion sur la terre l' arrête; Le rattache à la vie et met un prix aux soins Que prend le laboureur pour servir nos besoins: Ô toi dont les sueurs, cultivant la semence, Ont de loin, dans ces champs, préparé l' abondance, Ministre vigilant du ciel qui, par tes mains, Fertilise la terre et nourrit les humains, Ne viens point à l' autel prier l' être suprême; C' est toi qui vas chercher la religion même Au milieu de ces champs, temple de l' éternel Fermé par l' horizon et voûté par le ciel. Vers ces lieux où flottaient les enseignes guerrières, Les zéphyrs n' enflent plus que de saintes bannières; Les prêtres assemblés au nom d' un dieu de paix, À pas respectueux traversent les guérets; Pour obtenir du ciel des récoltes propices, Ils ne versent le lait, ni le sang des génisses; Mais avec tout le peuple, implorant l' immortel, Ils modulent en choeur un hymne solennel; Le vieillard épuisé dans les travaux rustiques, Ranime encor sa voix pour s' unir aux cantiques, Et demande avec zèle une abondance, hélas! Vaine pour lui peut-être, et qu' il ne verra pas. Grand Dieu, bénis la terre et tes propres largesses, Confirme notre espoir placé dans ces richesses, Prends nos champs sous ta garde, écarte le venin Qui s' attache aux épis et pénètre leur sein; Que le froment sacré, nourriture première N' avorte en nos guérets ni ne tombe en poussière; Mais qu' un peuple innombrable y trouve le seul bien, Par qui le pauvre est riche, et sans qui l' or n' est rien. Quelles vives clartés ont ébloui ma vue! De quel nouveau Tabor s' élevant dans la nue, Par les champs de l' éther, loin de nos faibles yeux, Le Christ est-il déjà remonté dans les cieux! Vous qu' il a tant aimés et dont il fut le maître, À des signes nouveaux vous l' allez reconnaître. Quel vent impétueux! L' esprit du tout-puissant Du ciel, en traits de feu, sur vos têtes descend; Mortels illuminés, vous en qui Dieu réside, Pleins du feu qui vous brûle et du dieu qui vous guide; Hérauts de l' éternel, publiez à la fois Ses prodiges sur vous, et son culte et ses lois; Courez, dispersez-vous sur différens rivages, Vous n' aurez pas besoin d' apprendre les langages; Le ciel vous a parlé, l' univers vous entend. Ils volent et déjà la lumière s' étend; Cette foule de dieux et d' idoles bizarres, Nés de nos passions, tous impurs ou barbares, Des autels que dressa le mensonge insensé, Tombe au nom d' un seul dieu sur la terre annoncé, Qui mit au fond des coeurs ses lois inviolables, Et le ver du remords dans le sein des coupables. Les tyrans sont armés; on proscrit en tout lieu, Et l' on traîne à la mort les députés d' un dieu: Mais il les a munis d' une force céleste, Leur bouche l' annonçait, leur sang versé l' atteste; Ils meurent, mais la foi trouve d' autres soutiens; Il renaît sur leur tombe un peuple de chrétiens. Loin de ces tems, la Gaule à Teutatès soumise, Dans la nuit de l' erreur était encore assise; Le jour va luire enfin: le chêne révéré, Où long-tems sous l' écorce ésus fut adoré, Dépouillé de son dieu ne voit plus les druïdes Ensanglanter son tronc abreuvé d' homicides; Le gaulois, abjurant ces meurtres solennels, Épure son encens à de nouveaux autels; Le ciel, belle Clotilde, avait mis sur ta bouche, Cet art qui persuade et ce charme qui touche; Ta voix sait détacher par de pressans avis, Le bandeau de l' erreur sur les yeux de Clovis; Il voit, et pour jamais ta croyance est la sienne, Son peuple ouvre les yeux et la France est chrétienne. Ainsi donc la beauté qui sous les traits si fiers D' Hélène et de Boulen, ravagea l' univers, Qu' on vit en divers tems, ardente à tout confondre, Porter la guerre à Troie, et le schisme dans Londre, Exerça sous tes traits un pouvoir précieux, Qui pour l' Europe encor est un bienfait des cieux: Le sang a ruisselé sous les pas des Hélènes, Et Clotilde abolit les victimes humaines. Plût au ciel, de Clovis que ton charme vainqueur Eût, en ouvrant ses yeux, apprivoisé son coeur! Plût au ciel que ce roi, plus jaloux de sa gloire N' eût point de Tolbiac obscurci la victoire, Versé le sang des siens et par d' autres excès, Souillé le nom chrétien et le sceptre français! La fête qui rappelle à la terre éclairée, Des envoyés d' un dieu la conquête sacrée, Mêle au milieu du temple et dans les mêmes jours, La pompe des autels et le faste des cours; Valois, pour consacrer la dignité nouvelle Qui, sur le sein des grands, à nos yeux étincelle, Prit le plus digne emblême et le plus vénéré, Celui de l' esprit saint, signe auguste et sacré, Que le roi seul dispense et qu' il revêt lui-même: La naissance est un titre à cet honneur suprême; Brillante dignité que refusa Faber, Faber, dans ses refus trop modeste ou trop fier, Qui vit, en l' acceptant, une gloire usurpée, Ou n' attacha de prix qu' aux honneurs de l' épée. Vous, qui si près du maître approchez par son choix, Tournez au bien public le commerce des rois; En tout tems, en tout lieu ce grand objet pour guide, Introduisez près d' eux la vérité timide; Sulli sans fard, Sulli l' honneur de vos pareils, Ne la présentait point seulement aux conseils: Faites valoir ses droits avec un zèle extrême, Au milieu des festins, et parmi les jeux même; Un mot souvent importe, et l' on sait ce qu' il peut, Quand la gloire du maître ou votre honneur le veut; Aimez assez vos rois pour oser leur déplaire; Qu' un prince ait des amis, les sujets ont un père. Il est, s' il m' est permis de comparer ici Un village et la cour, Versaille et Salenci, De plus simples honneurs, une gloire modeste, Qu' obtient au même tems, parmi le peuple agreste, La jeune villageoise au maintien sage et doux, Jugée avec rigueur et par des yeux jaloux, Intacte en sa conduite et même dans sa race, Qui, sortant des Baucis en a suivi la trace: Jadis de Sybaris l' habitant amolli, Sur la rose couché s' agitait sur un pli; Elle n' était alors que l' emblême frivole De cette volupté dont il fit son idole; Reine de nos jardins, rose aux vives couleurs, Sois fière désormais d' être le prix des moeurs, Et de voir éclater tes beautés printanières Sur le front ingénu des modestes bergères; Sois plus flattée encor de servir en nos jours, De couronne aux vertus, que de lit aux amours: La pomme à la plus belle, a dit l' antique usage; Un plus heureux a dit: la rose à la plus sage. Pour celle qui l' obtient que ce triomphe est doux! D' honorer sa vertu l' autel même est jaloux: Des villages voisins tout le peuple s' empresse; Quel concours elle excite et quels cris d' allégresse! C' est le bruit des tambours, c' est celui des mousquets, Le seigneur la convie à ses propres banquets. Ah! Si tel est le fruit des coutumes publiques, De resserrer encor les liens politiques, De quel plus grand pouvoir l' usage est revêtu, Quand sa voix nous rallie au nom de la vertu! Fortuné Salenci, dans ta paisible enceinte, Les moeurs jusqu' à ce jour n' ont point reçu d' atteinte; Assassin ni brigand n' est sorti de tes murs; Les coeurs, de race en race, y sont demeurés purs; L' âge de fer pour toi n' existe point encore: Tel en de beaux climats sous l' empire de Flore, Le Penée arrosait un tranquille vallon, Où ne soufflait jamais le fougueux aquilon. Soit que la peur des lois, soit que l' horreur du crime Arrête le méchant sur le bord de l' abîme, Il est peu de pervers d' un esprit assez noir, Pour franchir aussi loin les bornes du devoir: Mais le crime lui seul fait-il les maux du monde? Faut-il des ouragans toujours pour troubler l' onde? Paris, séjour propice aux manéges obscurs, La fourbe eut de tout tems son dédale en tes murs; L' homme signe, et dès-lors son astuce médite Les moyens d' échapper à sa promesse écrite; Il n' est qu' un vil trompeur d' autant plus odieux, Qu' il donne de sa foi des garans spécieux; Qu' un arrière dessein dans son coeur sacrilége Contre le créancier lui sert de privilége, Et qu' il faut que la loi... mais quel bruit m' interrompt, Quel spectacle un moment vient dérider mon front? Entendez-vous au loin le fifre, la trompette, Les cris tumultueux que le peuple répète? Voyez-vous s' avancer, couverts de noirs manteaux, Ces roides écuyers juchés sur leurs chevaux; Cavalcade peu faite aux marches régulières, Qui vient parodier nos brigades guerrières, Et gardant mal les rangs, plus mal les étriers, Saisit au moindre choc le crin de ses coursiers. C' est ce corps, dont la plume, instrument de grimoire, D' un léger débiteur rafraîchit la mémoire; Et, par un griffonage autorisé des lois, Fait trembler l' univers aux bruits de ses exploits. Sous ces paisibles fronts, voilà les Euménides Que la justice attache aux débiteurs perfides, Et qu' à jamais Thémis laissait dans les enfers, Sans l' infidélité de tant d' hommes pervers. Venez à mon secours Juvenal et Lucile, Prêtez-moi ces stilets trempés dans votre bile, Non pas pour immoler sur l' autel de l' honneur, Le parjure effronté, ni le vil suborneur: Un doigt vengeur les montre, et leur fourbe et leurs crimes Seront assez punis sans le fiel de mes rimes. J' attaque moins encor ces mortels indigens, Dont la dette est sans honte en des besoins urgens. Dans des coeurs que déjà tant de souci consume, Irais-je donc verser ce surcroît d' amertume? Mais l' indignation s' empare de mon coeur, Quand, du sein du désordre, on prétend à l' honneur: Puissans, lorsque je vois vos coupables largesses, Et les gouffres honteux où tombent vos richesses, Quand je vous vois conduire une vile Phryné Triomphante sous l' oeil de l' hymen consterné, Affronter sur un as des chances homicides, Préparer la disette à vos tables splendides; Par le vent du caprice à toute heure emportés, Changer tous les hochets de vos frivolités, Et placer la grandeur en des dépenses vaines, Qui du potose même épuiseraient les veines. Je ne vous dirai point, reculez jusqu' au tems De ces peuples vantés, vivant de peu, contens, Riches de leurs vertus et de leurs moeurs frugales, Nos moeurs en sont trop loin: mais ouvrez nos annales: Celui de vos aïeux qui pouvait aux combats Mener plus de vassaux, nourrir plus de soldats, Passait pour le plus grand; c' était là sa puissance, Et sa gloire et son luxe et sa magnificence. On ne le vit jamais envier d' autre éclat, Il prodiguait ses biens, mais c' était pour l' état. Cependant s' il vous reste une âme encor sensible, Voyez de vos excès quelle est la suite horrible, Combien l' oubli de l' ordre engendre de malheurs! Combien autour de vous il fait verser de pleurs! L' indigent ouvrier qui languit sans salaire, Voit ses débiles mains se sécher de misère: Mais comment de ces maux seriez-vous attendris, Vous qui de la nature étouffez jusqu' aux cris? Vos enfans dépouillés, vos femmes malheureuses, De vos égaremens victimes si nombreuses, Dans l' abîme, avec vous, vous les précipitez, Et l' honnête homme encor vous souffre à ses côtés! Indulgence inconnue aux peuples helvétiques: Malheur dans leurs cantons aux débiteurs iniques! Celui dont le désordre a consumé les biens, Est privé par l' état du droit des citoyens; Jamais aux grands emplois on ne permet qu' il monte, Et nu sur son écueil, son naufrage est sa honte. L' heureux âge, grand dieu! Que la jeune saison, Sans passions encor et même sans raison, Où l' on ne connaît point tous ces tourmens des vices, Où l' enfant marche en paix loin de ces précipices! Des plaisirs toujours purs, point de profonds chagrins; L' homme près du berceau coulant des jours sereins, Est ce pilote en mer, mais non loin du rivage, Qui commence son cours sous un ciel sans orage. Tems fortuné des jeux et des ris ingénus, Inestimables biens goûtés et méconnus! Qu' avec rapidité ce bel âge s' envole! Troupes d' adolescens, peuple aimable et frivole, Un autre âge à grands pas va s' avancer vers toi, Des plaisirs qu' il amène, ah! Que je prends d' effroi! Adieu repos, bonheur, âge d' or de la vie, La coupe de Circé pour toi toujours remplie, L' ardeur des voluptés, des desirs renaissans, L' ivresse de ton coeur, l' extase de tes sens, Crois-moi, ne vaudront point la douce jouissance De tes premiers plaisirs goûtés dans l' innocence. Ô jour de l' écolier, dont jamais le loisir Assez tôt ne revient au gré de son desir, Landit! De quel plaisir d' avance tu l' enivres! De quel oeil nonchalant il effleure ses livres! Jour charmant, quand je songe à tes heureux instans, Je pense remonter le fleuve de mes ans, Et mon coeur enchanté, sur sa rive fleurie, Respire encor l' air pur du matin de la vie! Avec combien de soin l' enfant impatient, De loin fait les apprêts de ce jour attrayant! Du chasseur il essaye et s' ajuste le glaive; La nuit dans la campagne il caracole en rêve: De la fête souvent l' esprit trop occupé, Des pavots du sommeil son oeil n' est point trempé: Mais l' insomnie alors n' est point fille des peines; Il ne sent point couler un feu lent dans ses veines; Il veille avec l' espoir, et d' un esprit content Par avance il jouit des plaisirs qu' il attend. Comme on voit vers l' hiver les jeunes hirondelles S' attrouper dans les airs et fuir à tire d' ailes, Tels partis au matin les pupilles des arts, Les uns sur des coursiers, les autres dans des chars, Loin des murs du lycée, ont secoué sans peine La poussière des bancs pour celle de la plaine. Que ce jour a d' appas! Que le premier coursier, Fût-il borgne ou rétif plaît au jeune écuyer! On dirait que déjà d' une ardeur martiale Il pousse aux champs d' honneur le nouveau Bucéphale. Tendre essaim de captifs qui pour tout horizon Ne voyez que les murs d' une docte prison, L' air est votre élément; dans ces courses champêtres, Vous reprenez vos droits sous les yeux de vos maîtres. Hé! Quelle fleur dans l' ombre aime à s' épanouir! Ah! Respirez pour croître et courez pour jouir, La nature et les jeux dans ces champs vous appellent. L' astre dont les rayons dans l' espace étincellent, Raccourcissent aux yeux les ombres des objets, Embrâse le midi de l' ardeur de ses traits, Plonge et pèse déjà sur la troupe ambulante; Le terme semble fuir et l' appétit augmente; On se hâte, on arrive: à l' ombre des ormeaux Un gazon sert de table, on saisit les morceaux: Non, le festin dressé dans un palais superbe, Ne vaudrait point pour eux ce repas pris sur l' herbe. La troupe rit, folâtre à l' abri des buissons, Et dans des verres pleins boit l' oubli des leçons; Ce n' est plus ce breuvage où l' eau surabondante Ôte au vin le montant de sa sève piquante; Ils boivent le nectar tel qu' il sort des caveaux, Et repêchent Bacchus qu' on noyait sous les eaux. L' appétit satisfait, pour des courses légères On se divise, on part, jeux vifs en sens contraires, Où l' enfant, par nature ennemi du repos, A quitté ses habits pour être plus dispos, Ardente gymnastique où la feinte et l' adresse Triomphent à l' envi jointes à la vitesse. Plus loin, sous un bandeau l' enfant demi-caché Nomme à faux quelque tems celui qui l' a touché; Du bout d' un doigt malin le jeune essaim l' agace, Et celui qu' il devine aussitôt prend sa place. Un nouvel Hyacinthe émule d' Apollon, Dirige un disque au but marqué dans ce vallon, Contre terre avec force une balle jetée, Ailleurs par trente mains rebondit agitée. Le tems fuit, le jour tombe et ses rayons mourans Ne luisent presque plus sur ces jeux différens; On reprend sa monture, et la joyeuse troupe Retourne vers la ville avec les ris en croupe; Tout revient satisfait, si ce n' est le coursier, Qui d' un vain aiguillon pressé par l' écuyer, Alongeant de fatigue une maigre encolure, Chemine à pas tardifs et par sa triste allure, Aux regards des moqueurs montre assez qu' il maudit Les champs, le cavalier, la course et le landit. CHANT 7 En chantant la saison et l' usage fidèle Qu' elle amène pour nous et qui fuit avec elle, Ma muse tour-à-tour vient frapper de ses chants, Les murs sourds de la ville et les échos des champs; L' opulent citadin sur les champs et la ville, Partage ainsi sa vie inquiète ou tranquille; Il ne pourrait encor, affranchi de tout soin, Chercher pour ses loisirs ses domaines au loin: Mais dans des jours de fête il vient, par intervalles, Respirer les parfums des richesses rurales, Et sur des bords charmans, mais voisins des cités, De Flore et de Palès contempler les beautés. Édifices épars aux rives de la Seine, Ornement de Berci, d' Atys ou de Surêne, Que j' aime à découvrir le long de ces coteaux, Vos faîtes dominans sur ces humbles hameaux! Je me dis, l' indigent n' est pas sans assistance, Puisqu' il est si voisin de l' heureuse opulence: Pourrait-elle souffrir que de tristes échos Vinssent du malheureux lui porter les sanglots? J' arrive en ces palais par des routes battues, D' un ombrage agréable aux deux bords revêtues; Jamais en plus grand nombre on ne se rassembla, Et par le mouvement la ville est encor là. Mais au coin de ce bois la driade folâtre M' indique avec le doigt les apprêts d' un théâtre: Un spectacle attendu! Grande affaire en nos jours, Où ces jeux de la ville ont gagné les faubourgs, Où, sur d' obscurs tréteaux, criant à perdre haleine, Le bourgeois, l' artisan se piète ou se démène, Outrage de son mieux Melpomène et sa soeur, Et rodomont chez l' une, et chez l' autre farceur... Ici ce sont acteurs d' une plus haute espèce, Des comtes et marquis ailleurs que dans la pièce, Qui sauront un peu mieux divertir ou toucher, Et montant sur la planche, un peu moins y broncher. Ce sont des courtisans que leur genre de vie Et le masque des cours style à la comédie: Le noble, qui jadis de nos goûts fut si loin, Vécut dans l' ignorance, un faucon sur le poing, Et dut taxer Adam d' un excès de démence, D' avoir porté la main à l' arbre de science, Aujourd' hui plus instruit et pour les arts formé, Cherche à mettre en son jeu de l' âme à jour nommé. Sur le front de l' actrice une rougeur s' allume, Étrangère pudeur qui n' est pas du costume, Amoureuse empruntée et mannequin décent, Son embarras lui donne un air intéressant. Belles, vous avez dû vous attendre aux suffrages; Les applaudissemens sont ici des hommages: Mais qui sait si l' amour qui vous parle en ces jeux, N' apprivoisera point votre honneur ombrageux? Avec les traits du dieu c' est trop jouer peut-être, La scène est son domaine, et l' acteur cache un traître. Après ce mouvement ce sont d' autres loisirs: La retraite a son tour, le calme a ses plaisirs, Le jour est partagé: du tems qui nous entraîne, Sur un cercle de fleurs l' aiguille se promène. Pour rendre à chaque belle hommage en son réduit, Vingt galans le matin font leur ronde sans bruit; Le ciseau de la mode ici moins exigeante, Élagua des habits l' ampleur toujours gênante: D' un corsage élancé les gracieux contours, Se dessinent bien mieux sous de lestes atours, Et ces jeunes objets, une fleur sur leurs têtes, Armés à la légère, en font plus de conquêtes. Thémire en amazone, au sortir du dîné, Monte sous cet ombrage un coursier pomponné, Et dans l' art du centaure, Eglé moins affermie, Sur le dos d' un ânon fait son académie. On est rentré; Doris sous ses agiles doigts Marie un luth sonore aux accens de sa voix; C' est quelque vieux roman à touchante aventure, Ou même ces vers-ci dont on fait la lecture. Cloris demi-courbée, une aiguille à la main, En feignant d' écouter, nuance ce dessin; Un entretien succède, et l' esprit dans les villes, Dérouté par le cours des visites stériles, Plus libre à la campagne, à lui-même se rend, Et s' étend d' autant plus que le cercle est moins grand. La campagne admet tout, l' amusement, l' étude, L' exercice, les arts, la douce solitude: Là, les rapports connus et d' esprit et d' humeur, Hâtent les amitiés, comme un fruit de primeur; Mais ce commerce aussi sur les défauts éclaire, Il fait bientôt percer les traits du caractère, Et découvre de face un visage hideux, Dont le profil menteur avait trompé nos yeux. Vous qui voulez aux champs couler des jours tranquilles, Arrachez ces chardons autour de vos asiles, N' admettez... mais on ouvre, on appelle au festin, Chacun adroitement se choisit son voisin: De la cire qui luit les douces étincelles Donnent une clarté propice au teint des belles; Toujours de préférence à ces banquets du soir, D' un front épanoui la gaîté vient s' asseoir; La table offre partout de pareilles délices, La campagne offre plus: c' est dans ces doux hospices, C' est sous les mêmes toits que le sommeil est pris, Et que la convenance a marqué les logis. Mais de Diane au ciel l' astre vient de paraître; Qu' il luit paisiblement sur ce séjour champêtre! Éloigne tes pavots, Morphée, et laisse-moi Contempler ce bel astre aussi calme que toi, Cette voûte des cieux mélancolique et pure, Ce demi-jour si doux levé sur la nature, Ces sphères qui, roulant dans l' espace des cieux, Semblent y ralentir leurs cours silencieux; Du disque de Phoebé la lumière argentée, En rayons tremblotans sous ces eaux répétée, Oui qui jette en ce bois, à travers les rameaux, Une clarté douteuse et des jours inégaux, Des différens objets la couleur affaiblie, Tout repose la vue et l' âme recueillie. Reine des nuits, l' amant devant toi vient rêver, Le sage réfléchir, le savant observer; Il tarde au voyageur dans une nuit obscure, Que ton pâle flambeau se lève et le rassure: Le ciel d' où tu me luis est le sacré vallon, Et je sens que Diane est la soeur d' Apollon. Heureux qui s' élevant aux principes des choses, Éclaircira le voile étendu sur les causes, Dira comment cet astre en son cours inégal, À la voûte des cieux si paisible fanal, Qu' on voit si près de nous dans l' ordre planétaire, Paraître s' approcher par amour pour la terre, Soulève l' océan, produit du haut des airs, Par accès réguliers cette fièvre des mers, Et comment l' océan, qui submergeait la plage, Décroissant par degrés, laisse à nu le rivage. Hélas! D' une ombre épaisse aux yeux les plus perçans, La nature a caché ses secrets agissans: L' homme né pour l' erreur, comme pour l' ignorance, N' est jamais, pour bien voir, à la juste distance; Trop près de lui, trop loin de la chaîne du tout, Son orgueil cependant croit en tenir un bout; Et quoiqu' environné du faux jour des problêmes, Il prend pour vérités d' ingénieux systêmes, Où son esprit séduit par ses rêves divers, Refait par impuissance et l' homme et l' univers. Le peuple qui du moins satisfait de son être, Ne se fatigue point à vouloir trop connaître, Va chercher de Paris les superbes contours, Ces chemins si rians aplanis dans nos jours, Ou ces remparts jadis tout hérissés de lances, Aujourd' hui le séjour et des jeux et des danses. Ces chemins chaque jour arrosés, rafraîchis, Portent moins de poussière à ces ormes blanchis; De Bacchus en passant je vois pendre le lierre, Sous le nom de cafés trente maisons de verre, Où l' on vient savourer, et surtout sur le tard, De ces poisons permis qu' on prend pour du nectar. Sur un banc, dans un coin, la chanteuse montée, Glapit une ariette assez mal écoutée, Un Amphion en guêtre, au dehors sous l' ormeau, D' une bannière en place étalant le tableau, Lamente sous l' archet quelque chanson tragique; Un porteur de billets, un robuste empirique, Vont criant à l' envi, chacun de leur côté, L' un, je vends la fortune, et l' autre, la santé. Voyez-vous ces farceurs errans sur une estrade, Arlequins, spadassins, leur burlesque boutade, Leurs scènes en plein vent et leurs jeux fescennins; Plus loin spectacle en boîte et peuplé d' acteurs nains, Opéra sur roulette et qu' on porte à dos d' homme, Où l' on voit par des trous les héros qu' on renomme. Ailleurs, sous un cristal que l' art a façonné, L' objet grandit aux yeux de l' enfant étonné; Sur ses pieds il se hausse et l' oeil contre le verre, Il voyage, il observe: autres cieux, autre terre, Il voit des feux d' Etna les brûlans réservoirs, Londres, l' Escurial, la Chine et ses comptoirs, Les murs de Constantin, le tombeau du prophète, Et les profondes mers au fond d' une cassette. Cependant mille chars sur deux files roulans, Venans et retournans et traînés à pas lents, Foulent de nos remparts la plus vaste avenue. Vous, zélés partisans de la grâce ingénue, Sur le devant des chars jetez d' abord les yeux, C' est là que vous verrez les chefs-d' oeuvre des cieux, Que Lise, avant l' hymen, au printems de son âge, Naïve en ses regards, et svelte de corsage, Ignorant de l' amour la peine et les plaisirs, D' un air calme et distrait allume les desirs. Ce chemin d' un côté mène à ce bois rustique, Où l' on voit vers Longchamp, par un usage antique, Pendant des jours sacrés et voisins des zéphyrs, La jeunesse indévote égayer ses loisirs: Et de l' autre il conduit vers ces bords où la Seine Aux jeux des matelots quelquefois sert d' arène: Montés sur leurs esquifs, oeil fier, jarrets tendus, S' avancent deux lutteurs l' un de l' autre attendus; Chacun d' eux présentant sa poitrine roidie, S' entr' appuie une lance en fleuret arrondie; La barque en mouvement sous la main du rameur, Entre ces assaillans redouble la vigueur, Chaque esquif passe, fuit, rend leurs efforts stériles, Les sépare avec force et les laisse immobiles; Plus souvent en adresse un des deux surpassé, Chancelle et dans les flots par l' autre est renversé; Sonnez trompette, on bat des mains pendant l' aubade, Et d' un air triomphant le vainqueur boit rasade. Rome, voilà les jeux qu' il fallait inventer, Et non ces jeux cruels qu' on te vit présenter, Où le gladiateur dans une horrible escrime, Égorgeant le vaincu, s' honorait de son crime, Où le sang, au milieu des applaudissemens, Coulait à si vil prix pour tes amusemens. Pour servir d' intermède à nos joûtes nautiques, Au bord de l' eau j' ai vu des farces aquatiques, D' un burlesque tréteau dressé parmi des joncs, Plusieurs s' escamotaient volubiles plongeons: Des querelleurs tournaient d' une audace unanime, Contre un juge de paix leur fureur pantomime, Et noyaient la justice en habit solennel, Aux éclats convulsifs d' un rire universel. Frivoles passe-tems pour qui le peuple oublie Des tableaux les plus doux la nature embellie. Oh! Combien j' aime à voir, tant que l' oeil peut porter, De ce beau fleuve au loin le canal serpenter, Et vers l' extrémité de ce dédale humide, L' horizon se confondre avec son cours limpide! Ces flots suivis des flots sur ces bords ravissans, Même sans m' y plonger, ont rafraîchi mes sens. Élément d' où Thalès fait sortir la nature, Émule du soleil dans les biens sans mesure, Que tous deux à l' envi vous versez à la fois, Ô toi, du feu central l' assidu contrepoids, Sans qui ce globe entier, inactive matière, Ne serait qu' un amas de cendre et de poussière, Et l' air qu' un morne espace où le nitre arrêté Porterait la froidure avec l' aridité; Eau nécessaire à l' homme, à sa frêle existence, Où ne ressent-on point ta féconde influence? Tu pénètres la terre et les corps les plus durs; En mer autour du globe, en fleuve entre nos murs, En source dans la roche, en vapeur dans la nue, En ruisseaux dans nos champs et partout répandue, Semblable pour la terre au méandre empourpré, Du sang qui nous anime en nos veines filtré; Des fruits par le soleil chaque espèce est mûrie, Mais tu dissous les sels dont leur sève est nourrie: Tu ne pourrais tarir sans nous glacer d' effroi. L' être animé, la plante expireraient sans toi; Tu nourris, tu guéris; plus d' un mont qu' on renomme T' épanche de son sein pour le secours de l' homme; Tu roules avec toi des trésors de santé, Préférables cent fois à l' or tant souhaité, Dont s' enrichit ailleurs ton sable et ton rivage, Sous les noms de l' Hermus, du Pactole et du Tage. Mais j' aperçois l' ennui, ce vieillard impotent, Adroit à se glisser, quoiqu' il marche en boitant: D' un ris faux et sournois voyant que je médite D' étendre mon sujet par delà sa limite; Il rôde autour de moi pour souffler sur mes vers: Fuis loin, monstre glacé, plus froid que les hivers, Qui bâilles, fais bâiller, sommeil pesant, mort lente: Mon Apollon va faire une pause prudente, Entre l' eau des courans qui nous sert tous les jours, Et celle qu' Esculape appelle à nos secours. CHANT 8 Sur le chemin battu par les chars que la brigue Fait rouler jour et nuit au séjour de l' intrigue, Près de la Seine, au pied d' un terrain montueux, De verdure ombragé, dont l' aspect rit aux yeux, Il est des réservoirs et des sources publiques, D' où jaillissent pour nous des ondes métalliques; C' est là que le mortel débile et languissant Boit à des tems prescrits un filtre bienfaisant, Toutefois moins vanté que ces ondes lointaines Que versent de leur sein vingt célèbres fontaines, Les unes à flots clairs, pareilles au cristal, Les autres dont les eaux empreintes du métal, Fument des feux sauveurs que la source recèle. Des monts de l' Ibérie aux rives de l' Andelle, Des roches de Plombière aux cîmes du Mont-D' Or, La nature a placé ce liquide trésor, Et de la guérison ces dépôts salutaires: Qui me dévoilera ces lois et ces mystères? Par quel secret principe on voit les minéraux, Et le soufre s' unir avec le sel des eaux; Comment notre santé sort ainsi du fluide; À quel foyer central le mouvement rapide Entretient la chaleur de ces flots bouillonnans; Quelle vertu, féconde en secours étonnans, Referme la blessure et raffermit la fibre, Au cerveau rend la force, au sang un cours plus libre, Des sucs plus agissans aux oisifs intestins, Dissout ce levain même endurci dans nos reins, Dilate le poumon, et dans un sein stérile, Rend au voeu de l' hymen la nature docile? La secourable nymphe au teint ferrugineux, Se cache sous des rocs et des monts caverneux; Jadis la Béotie, en oracles féconde, Dans ses antres, dit-on, vit bouillonner une onde, Qui de même, empruntant les vapeurs des métaux, De ceux qui s' y plongeaient enivrait les cerveaux; L' imposture imita ce transport frénétique, L' érigea dans la Grèce en fureur prophétique; Et, pour s' assujettir les mortels inquiets, Attacha le prodige à de simples effets. La nature agissait, et ces lois assidues, Même en s' accomplissant, parurent suspendues; L' ignorant fut crédule, et toujours à ses yeux, Plus on fut hors de l' homme, et plus on tint des dieux. Les sibylles en proie à des fureurs soudaines, N' ont point mis leurs trépieds au bord de nos fontaines, Par de salubres eaux le malade humecté, Au lieu de la démence, y puise la santé; Tel même qui déjà touchait l' eau du Cocyte, À ces bains envoyé, s' y plonge et ressuscite. Là paraît le guerrier blessé dans les combats, Par de longues douleurs racheté du trépas; Il trempe un bras débile en une eau secourable, Non comme dans le Styx, pour être invulnérable, Mais pour courir encor où le péril l' attend: Je vois auprès de lui Lise se lamentant, Rose décolorée et qui vient languissante, Refleurir dans le sein de cette eau bienfaisante; Un hypocondre anglais de son spleen consumé, Un livide espagnol par la bile enflammé, Le chanoine amaigri, scandale du chapitre, Les vaporeux titrés, les vaporeux sans titre. Ne croyez pas pourtant que la source des bains Ne prodigue ses flots qu' à d' infirmes humains; Toujours le plus plaintif n' est pas le plus malade: Il est des maux d' emprunt, des langueurs de parade, Un peuple féminin que Sénac fatigué, Exprès pour s' en défaire, aux bains a relégué: D' autres vont d' habitude à cette eau salutaire, Humecter tous les ans leur chef visionnaire; Plus d' un oisif y vient pour guérir son ennui, Sans songer au secret d' en préserver autrui. Toutefois, au milieu de ces fous aquatiques, Sont esprits amusans, charmantes lunatiques, Qui, malades par air, faites pour le plaisir, Se départent souvent du projet de languir: Un nouveau Céladon a suivi sa bergère, Céliante alléguant un mal anniversaire, Et pour fuir par semestre un importun mari, Dans l' onde, autre Syrinx, a cherché cet abri: C' est souvent l' amitié sensible avec courage, Qui sert le cacochyme et se met du voyage. Des fontaines de Spa que l' on boive les eaux, Là par vanité même on se croit tous égaux: Tout est comte ou baron; le bourgeois de la veille Sent de ces noms flatteurs chatouiller son oreille; Mais les mêmes secours qu' ensemble on a cherchés, Sont le plus doux lien des esprits rapprochés; On s' unit aussitôt, et sans préliminaires, Le besoin rend égaux, les infirmes sont frères; L' aimable liberté vers ces antres pierreux, Sous des habits flottans se promène avec eux; L' espérance y paraît d' un air encor timide, Et c' est là qu' Esculape est sans barbe et sans ride. Un sable dans la main, le régime attentif Partage les momens de tout ce peuple oisif; Au sein de l' eau thermale au matin l' on se plonge, On dispose ses sens aux vapeurs d' un doux songe; Aux heures du repas tout est sain dans les mets, Et l' austère hygiène écarte les excès; La sagesse concourt aux bienfaits de la source; Point de veilles surtout; jamais du char de l' Ourse Le timon renversé s' enfuyant dans les cieux, N' a vu debout l' infirme en ces paisibles lieux: Trop heureux si le jeu n' y soufflait la ruine, Si tant d' aventuriers, vrais oiseaux de rapine, Pleins de l' espoir du gain, autour des tapis verts, Ne fondaient tout-à-coup de vingt pays divers; Si le malade aux maux n' était bien moins en proie, Qu' aux serres des vautours que l' avarice envoie; Faut-il qu' aux lieux où l' homme a cherché la santé, Il porte avec son mal un mal plus indompté? Ô passion du jeu! Hé quoi! L' homme en délire, Même avec ses hochets se blesse et se déchire. La fortune du moins sourit aux habitans De ces sauvages monts si peuplés dans ces tems; Les voyageurs que suit la richesse superbe, Toujours de l' abondance y laissent quelque gerbe, Et l' heureux montagnard vit jusqu' à leur retour Des biens qu' ils ont versé le tems de leur séjour. On a vu dans ces lieux une main tutélaire S' ouvrir plus d' une fois pour doter la misère, Pour servir le mortel par le sort oublié: Hé! Quel serait le coeur que n' émût de pitié L' indigent presque nu dans le creux des montagnes, Et ces tristes côtés du tableau des campagnes? Non, non, l' humanité n' a point perdu ses droits, Ne nous en plaignons point: assez d' écrivains froids Me semblent imiter ces pleureuses antiques, Dont Rome soudoyait les sanglots emphatiques. Loin ces auteurs plaintifs, sans cesse découvrant Tout ce que l' infortune a de plus déchirant, Et de qui la pitié seulement en surface, Est moins un sentiment qu' une vaine grimace! Je n' irai point comme eux en de tristes écrits, Sonder plus d' une plaie et répéter des cris: Ne montrons les malheurs qu' à travers l' assistance; Peignons moins les mortels courbés sous la souffrance, Peignons moins de leurs maux l' affreuse pesanteur, Que leur état changé par un bras protecteur; La leçon sortira de la métamorphose, Et je croirai du pauvre avoir plaidé la cause. Vers Forge un malheureux de douleurs accablé, Languissait dans un bois sous un chaume isolé: Le toit rompu laissait à découvert sa hutte Aux ardeurs du soleil, à la froidure en butte; Ses enfans, sa compagne, en ce repaire affreux, Logeaient depuis long-tems la détresse avec eux; Le travail de ses bras était tout son partage: Mais infirme, perclus, il languit avant l' âge. Où serait sa ressource? Elle n' était qu' aux champs; De larmes quelquefois il baignait ses enfans, Les pressait sur son coeur, et dans sa plainte amère: Je supporte mes maux, mais non votre misère, Disait-il, chers enfans, faut-il vous voir souffrir! Faut-il sentir vos maux et ne pouvoir mourir! Leur mère quelquefois, par des secours fidèles, Modérait de leur faim les angoisses mortelles, À leurs besoins, hélas! Secours trop inégaux. Il est donc des humains, qui, pour sortir des maux, Attendent le trépas et n' ont point d' autre issue! La hutte étroite et basse à peine est aperçue, Elle le fut pourtant. Un bruit de chars au loin Fait sortir ces enfans, tout hâves de besoin: Vers ce lieu dont la peine était l' unique hôtesse, Le ciel guidait les pas d' une jeune princesse; Son rang en montrait mieux sa belle âme au grand jour; La vertu prit ses traits pour fixer notre amour. Sur ces infortunés elle a porté la vue, Son coeur est attendri, sa course est suspendue; Elle sait arrêter sur ces tristes objets, Des yeux accoutumés aux fastes des palais. À l' aspect du malheur ses mains compâtissantes Font déjà passer l' or dans leurs mains indigentes; L' or leur est inconnu. Ces malheureux sans voix Tournaient et retournaient ce métal sous leurs doigts: Comme eux vous l' ignoriez, mortels du premier âge; Mais ici, par misère on n' en sait point l' usage. Leur sort n' est qu' adouci, tu voulais le changer, Princesse, un mot suffit, ta gloire est d' y songer. Qui sont-ils? D' où leur vient cet excès de disgrâces? Tu veux, versant tes dons, savoir où tu les places: Des hameaux consultés la voix parlait pour eux, Ton intérêt redouble envers ces malheureux; La vertu dans leur sort! L' honneur dans la misère! La pitié les servait, l' estime va plus faire: Où sera leur séjour? L' endroit est à leur choix; Qu' ils veuillent habiter le village ou les bois, Leur maison sera prête, ou bien leur ermitage; Ils préfèrent des bois la demeure sauvage, Tant l' habitude agit et souvent nous rend chers Les lieux qui sont témoins des maux qu' on a soufferts! Les ordres sont donnés, mais pour un toit modeste; Aucune ombre de luxe, aucun présent funeste, Rien qui corrompe enfin leurs regards ni leurs coeurs; Tout y sera conforme à de champêtres moeurs. Le nouveau toit s' élève assez près de la hutte, Une haie est au bord d' un ruisseau dont la chute Arrose le terrain qu' on destine au verger: Celle dont la bonté daigne les protéger, Celle qu' en si haut rang la fortune a fait naître, A su pourvoir à tout dans ce logis champêtre: L' âtre en voûte où les feux doivent dorer le pain, En gonflera la pâte à l' aide du levain; Déjà dans le jardin une vigne serpente, La génisse mugit, la volatille chante, Et le fuseau garni de la laine ou du lin, Pour tourner sous le fil n' attend plus que la main. Ô vous! à qui l' enclos de ce rustique asile Sous la loi du travail, assure un sort tranquille, La sinistre lueur de votre astre en courroux, N' est plus sur votre tête et s' enfuit loin de vous; Pour montrer que déjà votre demeure est prête, Un feuillage léger est placé sur le faîte; Les clés sont dans vos mains; venez hors d' un réduit Où se réfugieront les oiseaux de la nuit, Perdre le souvenir d' une peine récente, Sous l' abri fortuné que le ciel vous présente. Mais au nouveau séjour qu' on vient de préparer, Avant leur bienfaitrice aucun d' eux n' ose entrer; Leur zèle à ses bontés jaloux de rendre grâce, Attend que dans le bois la princesse repasse; Ils offriront du moins à ses yeux satisfaits Le spectacle touchant des heureux qu' elle a faits. On l' annonce, elle vient, leurs coeurs l' ont prévenue, Et vers elle ont volé du plus loin qu' ils l' ont vue. Devant leur premier toit les voilà rassemblés; L' un d' eux, parmi des fleurs, lui présente les clés: Ah! Nous vous devons tout, s' écria-t-il, princesse, Mais agréez encor le desir qui nous presse; Un bien manque à vos dons, ne le refusez pas. Honorez notre asile en y portant vos pas. Leurs voeux sont exaucés: la princesse entre, ils suivent: Elle voit son ouvrage, ils périssaient, ils vivent! Pénétrés de respect, comblés de sa faveur, Ils tombent aux genoux de leur ange sauveur. Grands, quel plus doux hommage aurait pour vous des charmes? Votre plus beau destin est d' essuyer des larmes. CHANT 9 J' aime la profondeur des antiques forêts, La vieillesse robuste et les pompeux sommets Des chênes dont, sans nous, la nature et les âges, Si haut sur notre tête ont cintré les feuillages; On respire en ces bois sombres, majestueux, Je ne sais quoi d' auguste et de religieux: C' est sans doute l' aspect de ces lieux de mystère, C' est leur profond silence et leur paix solitaire, Qui fit croire long-tems chez le peuple gaulois, Que les dieux ne parlaient que dans le fond des bois. Mais l' homme est inégal à leur vaste étendue; Elle lasse ses pas, elle échappe à sa vue; Humble atôme perdu sur un si grand terrain, Même au milieu du parc dont il est souverain; Voyageur seulement sur d' immenses surfaces, L' homme n' est possesseur qu' en de petits espaces, Au-delà de ses sens jamais il ne jouit; S' il acquiert trop au loin, son domaine le fuit: Ainsi, fier par instinct, mais prudent par faiblesse, Lui-même il circonscrit l' espace qu' il se laisse; Il vient sur peu d' arpens qu' il aime à partager, Dessiner un jardin, cultiver un verger; Il met à ces objets ses soins, ses complaisances, Épie en la saison le réveil des semences, Et parsemant de fleurs le clos qu' il a planté, Il étend le terrain par la diversité. Peut-être dans nos jours le goût de l' industrie, Pour la variété prend la bizarrerie. Dans de vastes jardins l' anglais offre aux regards, Ce que la terre ailleurs ne présente qu' épars, Et sur un sol étroit, en dépit de l' obstacle, Le français est jaloux de montrer ce spectacle. Qui ne rirait de voir ce grotesque tableau, Des cabarets sans vin, des rivières sans eau, Un pont sur une ornière, un mont fait à la pelle, Des moulins, qui dans l' air ne battent que d' une aile, Dans d' inutiles prés des vaches de carton, Un clocher sans chapelle, et des forts sans canon, Des rochers de sapin et de neuves ruines, Un gazon cultivé près d' un buisson d' épines, Et des échantillons de champs d' orge et de blé, Et dans un coin de terre, un pays rassemblé! Agréables jardins et vous vertes prairies, Partagez mes regards, mes pas, mes rêveries; Je ne suis ni ce fou, qui de bizarre humeur, Reclus dans son bosquet, végète avec sa fleur, Ni cet autre insensé, ne respirant qu' en plaines, Qui préfère à l' oeillet l' odeur des marjolaines. Je me plais au milieu d' un clos délicieux, Où la fleur autrefois monotone à nos yeux, S' est des couleurs du prisme aujourd' hui revêtue, Où l' homme qui l' élève et qui la perpétue, Enrichit la nature en suivant ses leçons, Et surprend ses secrets pour varier ses dons. De jour en jour la terre ajoute à ses largesses: Flore a renouvelé les festons de ses tresses; Le chèvrefeuil s' enlace autour des arbrisseaux, Émaille le treillage et pend à des berceaux: Où j' ai vu le lilas et l' anémone éclore, L' oeillet s' épanouit, la rose se colore, Le lis entre les fleurs ce qu' est le chêne aux bois, S' énorgueillit d' orner l' écusson de nos rois, Et de l' automne encor les richesses naissantes, Viennent germer au pied de ces tiges riantes; Un humble et long rempart formé de thym nouveau, Sert agréablement de cadre à ce tableau; Le myrte et l' oranger sortis du sein des serres, De leurs rameaux fleuris décorent les parterres, Et sur les murs cachés les touffes de jasmins Font disparaître aux yeux les bornes des jardins. Ô des sens enchantés délices innocentes! Ô suaves beautés sans cesse renaissantes! Ainsi que sur les fleurs zéphir se balançant, De leur brillant duvet, teint son aile en passant, Ainsi de ces objets mon esprit se colore, La lyre sous mes doigts en devient plus sonore; La douce mélodie embellit mes concerts, Et le charme du lieu se répand sur mes vers. Recevez donc mon hymne, ô vous, fleurs du bocage, Des belles à la fois la parure et l' image; Au milieu des cités et jusque dans les cours, Vous brillez même auprès des plus riches atours; Que du feu le plus vif le diamant scintille, Plus de charme se mêle à votre éclat tranquille; L' aiguille et le pinceau viennent vous consulter, Le chef-d' oeuvre de l' art est de vous imiter. Heureux qui de l' aveu de la beauté qu' il aime, Sur son sein palpitant peut vous placer lui-même; Vous êtes des plaisirs l' emblême et l' attribut; L' amitié tous les jours vous apporte en tribut: D' une fenêtre à l' autre, on nous dit, fleurs discrètes, Qu' aux amours musulmans vous servez d' interprètes. Point de fêtes sans vous, sans vos brillans festons; Vous changez en bosquets le sein de nos maisons, Votre émail aux autels embellit les offrandes, Et l' horreur des tombeaux se perd sous vos guirlandes; Le plus sombre reclus commerce avec les fleurs, Tant les aimables goûts sont au fond de nos coeurs; Tant la nature en nous, puissante, impérieuse, Des tristes préjugés, toujours victorieuse, Au milieu des langueurs d' un volontaire ennui, Rappelle l' homme encore au plaisir qu' il a fui. Ah! Que sur ton instinct ta vertu se repose, Homme, un dieu t' apparaît dans ces buissons de rose; Ce dieu qui de ses mains a paré ton séjour, Par cet attrait lui-même a cherché ton amour. La terre était en vain de moissons revêtue, Sans les tapis de fleurs la terre eût été nue; Elle devait encor, riche de toutes parts, En servant nos besoins, enchanter nos regards. Mais ces trésors des clos, luxe de la nature, Sont-ils donc pour la terre une vaine parure? Qu' on interroge Hermès: de ses différens soins, De ses savans travaux que nos yeux soient témoins, On verra que la fleur par le feu ranimée, Se régénère encore en huile parfumée; On verra que la rose à nos yeux délicats, Offre un baume aussi doux que l' étaient ses appas, Et qu' à l' homme au besoin plus d' une fleur propice, Prête un suc bienfaisant puisé dans son calice; Souvent même de loin leur parfum respiré Révèle au voyageur le climat desiré; L' odeur de l' oranger rassure ainsi d' avance Le nocher qui surgit aux plages de Provence: Hors d' un monde connu, nautonniers emportés, À travers tant de mers et d' écueils affrontés, Qu' espériez-vous? De quoi vous servait la boussole? L' amante du zéphir valut celle du pôle, Et la terre odorante encor trop loin des yeux, Servit mieux l' homme alors que n' auraient fait les cieux. Hardi navigateur, chef non moins intrépide, Jaloux de reculer les colonnes d' Alcide, Des atlantiques mers Colomb franchit les eaux. Les vents d' un souffle heureux ont poussé ses vaisseaux: Déjà d' un ciel lointain s' étonnent les étoiles, Au spectacle inconnu de ces mâts, de ces voiles, De tant de matelots, de ces fiers bataillons, Des cylindres d' airain, et de ces pavillons, Des cordages tendus et qui servent d' échelles À cent mousses épars dont les pieds ont des ailes. Diane cependant sept fois avait décrit Cet orbe que Neuton dans les cieux lui prescrit, Lorsque nouvel Ulysse, en un péril extrême, Colomb se vit jeter par ses compagnons même, Non qu' ils eussent percé sur les flots mutinés, Des outres que gonflaient les vents emprisonnés; La mer est aplanie, et le ciel sans nuage, C' était dans ses vaisseaux que se formait l' orage. C' est trop, se dirent-ils, c' est trop sur tant de mers Errer au gré d' un homme aux bouts de l' univers. Le dépôt du froment s' épuise dans la flotte, L' aimant ne parle plus aux regards du pilote. Sur quels bords inconnus Colomb nous conduit-il? Nous faudra-t-il périr après un long exil? La fureur les transporte; ils saisissent leur guide, Ils vont frapper; mais lui, d' un visage intrépide, Compagnons, leur dit-il, la terre n' est pas loin, Ce parfum nous l' annonce et l' air m' en est témoin. Il parle, le fer tombe, une vive allégresse A changé leur furie en une douce ivresse: Ils voguent pleins d' espoir, les bords sont découverts: Terre, terre, est le cri dont ils frappent les airs; La flotte avance, aborde; ils descendent par troupes, Des festons de la plage ils couronnent les poupes, Et grâces à ces fleurs qui germent sous leurs pas, Ils sont sauvés du crime, et Colomb du trépas. Revolons vers Paris; quel triomphe s' apprête! Le tumulte des chars a cessé pour la fête; Mille divers tapis aux portes sont tendus: Sous des voiles flottans dans les airs suspendus, Des autels sont dressés, dont l' ordre et l' industrie Dessinent l' appareil et la pompe fleurie; Mais un porte-étendart vient, s' avance vers nous, Le poids du saint drapeau fait fléchir ses genoux; Qu' aperçois-je! Quel bruit! C' est une autre bannière Qui dispute l' honneur de marcher la première: Devant un dieu de paix scandaleux différend: Ah! Cessez, le plus humble est toujours le plus grand. On m' écoute, on s' appaise, et le tumulte cesse. La foule en double haie au long des murs se presse; Un autre peuple en ordre et marchant sur deux rangs, Est suivi par le prêtre et chante à divers tems, Des herbes sur la route et des fleurs sont jetées, Les richesses du temple en pompe sont portées, L' or sur la dalmatique à la trame mêlé, En superbes reliefs resplendit étalé; Dans un ordre si beau plus le cortége avance, Et plus s' accroît la pompe et la magnificence: L' arche sainte est portée; en quels recueillemens Les chants religieux se taisent par momens! Au signal convenu des mesures prescrites, Les pas sont ralentis, et des mains des lévites, S' élancent en l' honneur du dieu de l' univers, Tous ses vases d' encens alignés dans les airs; D' autres portent la rose en de riches corbeilles, Le passage est jonché de ses feuilles vermeilles; On s' arrête aux autels placés sur les chemins. Soldat, laisse approcher ces infirmes humains; Inclinés humblement sous cette arche sacrée, Laisse-les y chercher la santé desirée... Mais quel calme nouveau! L' autel de toutes parts, D' une foule innombrable a fixé les regards, La foi, l' auguste foi de son bandeau voilée, Des célestes parvis descend sur l' assemblée: Vers nous, Dieu dans les mains, le prêtre retourné, Bénit, en l' invoquant, ce peuple prosterné; Le clairon retentit et le hautbois résonne, Et dans les airs émus à grands coups l' airain tonne. Cette pompe sacrée et guerrière à la fois, L' encens dont la vapeur se répand sous nos toits, Les temples parfumés de nouvelles guirlandes, Les autels du dehors qu' on a chargés d' offrandes, Les fifres, la saison, les chants et les tambours De ce jour solennel font le plus beau des jours. Non loin de Gentilli, vers ce ruisseau tranquille, Qui tombe dans la Seine aux portes de la ville, Et dont la nymphe obscure entre ses humbles joncs, Détrempe cette pourpre où l' on teint les toisons, S' ouvrent au même jour des enceintes fameuses, Où brillent d' Arachné les merveilles pompeuses, Les doigts de l' ouvrier, émules du pinceau Sous la laine et la soie à l' aide du fuseau, Font respirer la trame, exposent à ma vue L' histoire, ou la féerie, ou la fable tissue; Aux Belgiques cités ici plus d' un assaut Vient de soumettre aux lis et la Meuse et l' Escaut. Là sous de fiers coursiers une armée à la nage Force les flots du Rhin à lui céder passage, Le comtois vient ailleurs, courbé devant Louis, Remettre à ce héros les clés de son pays, Et plus loin dans nos murs bordés d' un peuple immense, L' envoyé du Bosphore avec pompe s' avance. Le tranquille artisan à l' ombre de ses toits, Dispose en ses travaux des momens à son choix; Mais l' actif laboureur, ce rustique astronome, Qui ne lit dans les cieux que l' art de nourrir l' homme, S' asservit à la terre et dépend dans ses champs, De la marche du ciel et du retour des tems. Ô précurseur du Christ, ton jour va reparaître, Ta fête est parmi nous une époque champêtre, Le villageois aiguise et la serpe et la faux, La moisson est prochaine, on s' apprête aux travaux. Mais avant les travaux, grande joie au village, Antiennes dans la place autour d' un vert branchage; L' hymne à peine achevé, la flamme à l' arbrisseau, La gaîté, le tumulte autour de ce rameau; On enlace les mains, les villageois robustes Entraînent, en dansant, les fillettes en justes, Vont, viennent, et d' un coeur au plaisir tout entier, Agitent de leurs pas le cercle irrégulier. Feux qu' allume aux hameaux l' allégresse rustique, Autrefois vers le Nil et dans la Grèce antique, Du soleil au Cancer vous marquiez le retour; On vous voyait briller en l' honneur de ce jour, Où l' astre des saisons dans son ellipse immense, En cessant de monter, s' arrête en apparence, Fournit dans l' étendue un cours si spacieux, Et de son apogée illuminant les cieux, Comme un triomphateur, sur son char magnifique, Entre pompeusement au cercle du tropique. Depuis que le soleil au signe du Cancer, Resplendit au plus haut des plaines de l' éther, Il ne laisse à la nuit qu' un étroit intervalle Entre le crépuscule et l' aube matinale: De ce faîte des cieux où cet astre est monté, Descendent l' abondance et la maturité, L' une et l' autre en nos champs de son globe émanée; Il féconde à la fois et partage l' année. Mais c' est vers Tornéo qu' au bout de l' horizon, Il ravit en ce mois les regards du lapon: Au moment qu' il paraît terminer sa carrière, Qu' il nage au bord des monts dans des flots de lumière, Ô surprise! ô spectacle inconnu pour nos yeux! Sous ce même horizon encor tout radieux, L' astre au lieu de plonger, en rase la surface, S' élance à l' orient que sa lumière embrasse, Et dans les champs des cieux recommençant son tour, Sans aube et sans aurore il ouvre un nouveau jour. J' admirais, et ma muse était prête à suspendre Les différens accords que son luth fait entendre, Mais deux chefs de l' église aux bornes de ce mois, Viennent dans leur éclat m' apparaître à la fois; De la sainte Sion double et ferme colonne, La piété les ceint de la même couronne: L' un est Paul, des chrétiens d' abord si redouté, Qui frappé vers Damas par le ciel irrité, Tombe persécuteur et se relève apôtre; Si pour porter la foi d' un bout du monde à l' autre, Terrassé tout-à-coup par le pouvoir divin, Le glaive de la guerre échappe de sa main, Celui de la parole, aussi puissant peut-être, Des esprits qu' il éclaire aussitôt le rend maître. Pierre de ses travaux assidu compagnon, Auprès de son collègue éternisa son nom; La barque d' un pêcheur en trône est transformée: Qui l' eût cru que d' un homme humble et sans renommée, Les successeurs couverts d' un éclat envié, Dans Rome auraient un jour l' autel pour marche-pied, Avec les clés du ciel tiendraient en main la foudre, Et verraient devant eux tant de fronts dans la poudre? Ô faiblesse de l' homme! ô fatales grandeurs! Quel oeil n' est ébloui parmi tant de splendeurs! De nos ministres saints le plus beau droit peut-être, Est de montrer aux rois qu' ils ont un dieu pour maître; L' église à sa naissance arrêtant leurs excès, Plaçait ainsi le ciel entr' eux et leurs sujets; Ainsi du genre humain pour soutenir la cause, Ambroise osa fermer le temple à Théodose. L' église humble, indigente et courageuse alors, N' avait que ses vertus et ses moeurs pour trésors. Charlemagne et Pepin étendant son domaine, Enflèrent son esprit d' une fierté soudaine, Dans ses propres grandeurs, elle rompit un frein Qu' ailleurs elle avait mis au pouvoir souverain: Des siècles éternels et des biens invisibles, Voilà ce qu' autrefois douze mortels paisibles, À la terre annonçaient isolés et proscrits, Et seulement jaloux de toucher les esprits: Rome, loin de ces tems d' humilité profonde, Comme au tems des consuls, se crut reine du monde; Le pontife hautain se réclamant du ciel, Osa traiter les rois en vassaux de l' autel; Rome sainte abaissa, plus que Rome guerrière, Les monarques tremblans courbés sous sa bannière: Il fallut que Philippe apprit à la dompter, Que Louis plus saint qu' elle, osât lui résister. Et depuis dans son sein que d' intrigues vénales!... Jetons un voile ici sur de plus grands scandales: Ces profanes complots sont enfin disparus, La ligue des autels et des trônes n' est plus; Rome n' agite plus la terre divisée, Des droits du Vatican la limite est posée, Le sanctuaire est pur: la vertu dans nos tems, A paru sous les traits des Benoîts, des Cléments, Rome est toujours le centre et le noeud des églises, Mais la nôtre maintient ses antiques franchises: Le diadême entier sur le front de nos rois, Honore la tiare et respecte ses droits, Mais la tige des lis brille en paix sur la terre, Et semblable au laurier ne craint plus le tonnerre. CHANT 10 Demi-cercle de l' an te voilà parcouru: Le Lion enflammé dans les cieux a paru, De lui-même il s' attelle au char de la lumière, Il secoue, en marchant, les feux de sa crinière, Et du chien de Procris brûlant avant-coureur, De l' été qui s' embrase annonce la fureur; Le volage zéphyr n' agite plus qu' à peine La pointe des épis mûrissans dans la plaine. Ô terre! ô riche aspect des fertiles guérets! Ô trésors attachés à ces blondes forêts! Les voilà des humains ces moissons attendues, Ces biens qu' ont préparé tant de mains assidues, Que le peuple inquiet allait voir et revoir, Le domaine du riche, et des autres l' espoir: Combien de plus d' un astre on craignit l' influence, Le souffle de Borée aux jours de la semence; Tantôt des eaux du ciel les refus prolongés, Et tantôt leurs torrens dans nos champs submergés! La terre sur les fruits vient d' épuiser sa sève, Cieux, suspendez la pluie avant qu' on les enlève: La cigale voltige et semble du buisson, Crier au laboureur, commence la moisson. Le soleil en effet, par son ardeur extrême, Consumerait les fruits qu' il a mûris lui-même. Vous, maîtres de ces champs par d' autres cultivés, Vous qu' on verrait bientôt de fatigue énervés, S' il fallait de vos mains cueillir ces dons des plaines, Possesseurs étrangers à vos propres domaines, Vous ne concevez guère à l' ombre des cités, Ces travaux des moissons sous les feux des étés: Mais loin de la mollesse et du luxe des villes, La vigueur a germé dans ces sillons fertiles: C' est sous l' ardeur du jour, sous ses rayons brûlans, Que tant d' hommes épars sont courbés dans ces champs, Et la faucille au poing abattent par javelles Les trésors abondans de ces moissons nouvelles. Soleil, globe de feux, voile-toi dans les airs; Ces femmes, ces enfans, de sueurs tout couverts, S' empressent au travail, et de leurs mains hâlées, Entourent d' un lien ces gerbes assemblées; La plaine se découvre, et la jeune perdrix, Dans un champ dépouillé cherche en vain ses abris. Indigent moissonneur, le cercle de ta vie Est la fatigue, hélas! De fatigue suivie: N' importe, avec ton corps n' endurcis point ton coeur, Un plus pauvre que toi réclame ta faveur; Suis de l' iduméen la loi compatissante, Laisse, laisse tomber la gerbe consolante, Que le glaneur errant va chercher après toi. Du temple et du château quel cri vient jusqu' à moi? La dîme! les puissans la réclament en maîtres, Sur un sol qu' à ce prix ont cédé leurs ancêtres: Tel est encor le droit du vertueux mortel, Qui vit obscur et pauvre à l' ombre de l' autel, Comme un ange de paix au milieu de ses frères, Appaise les débats par ses soins tutélaires, Va visitant l' infirme accablé de douleurs, Et de l' infortuné sécha souvent les pleurs: Prêtre, de ta vertu connais tout l' avantage, L' exemple du pasteur fait les moeurs du village. Tout cesse: un char reçoit les épis en faisceaux, Et revient lentement sous le poids des monceaux: Tout grossier qu' il paraît aux yeux de l' opulence, C' est un char de triomphe, il porte l' abondance. La force des états tiendra dans tous les tems À ces grains précieux, comme à des talismans; L' agriculture est tout. Qu' on remonte les âges, L' homme au sortir des bois, quittant les moeurs sauvages, Paraîtra devoir tout aux gerbes de Cérès, Et la société naître dans les guérets. Quand l' homme eut, las du gland, le blé pour nourriture, Pouvait-il, isolé, suffire à la culture? Il fallut d' autres arts, il fallut d' autres mains, Et qu' un pouvoir public veillât sur les terrains: Le possesseur d' un champ à l' abri du pillage, Paya des fruits du sol le chef puissant et sage, Qui, sans murs et sans haie, assurait son enclos: C' est de là que naquit le premier des impôts, Tribut vraiment sacré fondé sur la justice, Et payé sans murmure à la loi protectrice: Mais des sociétés le lien s' étendit, Des chefs ambitieux le pouvoir s' agrandit; Bientôt tout s' altéra: l' oppression hautaine Ajouta dans les champs la misère à la peine. Du reste des mortels, déplorable rebut, Le laboureur plia sous le faix du tribut, Perdit sous les sueurs sa liberté première, Ne rentra bien souvent qu' en pleurs sous sa chaumière, Par ceux qu' il nourrissait devenu malheureux, Et mis au même joug où haletaient ses boeufs. Dans les plaines encor le sarmate à la gêne, Semble les sillonner en y traînant sa chaîne. Tels rampaient autrefois dans nos champs desséchés, Nos tristes laboureurs à la glèbe attachés; Ah! Si le ciel français n' éclaire plus d' esclaves, Si de l' homme champêtre on brisa les entraves, Vous tous qui gouvernez, il vous serait honteux Qu' il fût devenu libre et restât malheureux. Soyez donc bienfaisans, que votre main mesure Le fardeau des tributs aux dons de la culture; Ne souffrez point surtout que la cupidité Opprime en vo