Réflexions Sur La Critique Par Antoine Houdar De La Motte (1672-1731) TABLE DES MATIERES PARTIE 1 PARTIE 2 PARTIE 3 PARTIE 1 Il y a deux sortes de public qui s' interessent aux disputes des gens de lettres. Le prémier n' y cherche que le plaisir malin de voir des auteurs se dégrader les uns les autres ; s' attaquer et se défendre par des railleries ingénieuses ; et relever avec un mépris réciproque jusqu' aux moindres défauts de leurs ouvrages. C' est un spectacle agréable pour l' amour propre des uns, que l' avilissement des autres : et comme l' envie des honneurs et des richesses fait qu' on se réjoüit quelquefois de la chute des grands, quelque éloigné qu' on soit de leur succéder ; l' envie de l' estime des hommes fait aussi qu' on aime à voir les auteurs estimez déchoir d' une réputation qui incommode jusqu' à ceux qui sont le moins à portée d' y prétendre. L' autre espece de public, qui par son petit nombre à peine en mérite le nom, ne cherche dans les contestations littéraires que l' éclaircissement de la vérité. Il est bien aise de voir s' élever sur les mêmes matieres des sentimens différents ; parce qu' alors les auteurs interessez à défendre leur opinion, rassemblent avec tout l' art dont ils sont capables, les diverses raisons qui l' appuyent, les exposent dans leur plus grand jour, découvrent et font sentir le foible de leurs adversaires ; et qu' enfin par ces discussions éxactes, ils mettent le lecteur en état de juger sainement des choses. Ce ne sont point les tours ingénieux, ni le sel piquant de l' ironie qui charment ces sortes de lecteurs. Ils ne font attention qu' à la solidité des raisonnements : ils les pesent à part ; et dépoüillez de tous les ornements étrangers à la cause, et contents d' avoir évité l' erreur, ils ne connoissent point la joye maligne d' en voir convaincre les autres. A ces deux sortes de public répondent aussi deux genres d' auteurs. La plûpart ne se proposent en disputant que le frivole honneur de vaincre, à quelque prix que ce puisse être. Dès qu' ils ont avancé une opinion, il ne leur est plus possible de convenir qu' elle soit fausse ; ils se croiroient même deshonorez d' en rien rabattre, et moitié illusion, moitié mauvaise foy, ils font armes de tout pour la défendre. Plus les raisons contraires les frappent, plus elles les irritent ; ils tournent toute la sagacité de leur esprit à imaginer des détours pour échaper à la vérité qui les presse ; et rafermissant le mieux qu' ils peuvent leurs préjugez ébranlez, ils payent de subtilitez, de hauteurs, et d' injures même, quand ils ne sçauroient payer de raison. Plûtôt que de ne pas triompher, ils se forgent des chiméres ; et les attaquent. Ils imputent à leur adversaire ce qu' il n' a pas dit, s' obstinent à donner à toutes ses propositions des sens détachez, sans vouloir, ou peut-être, sans pouvoir comprendre qu' elles se modifient les unes les autres, et qu' il en résulte un sens général qui fait précisément la question. Quelquefois même, pour derniere ressource, ne pouvant décréditer les raisons, ils essayent de décréditer l' auteur qui les allegue, en luy reprochant d' autres fautes indifférentes au fait présent : ce qui n' est, à parler juste, que se venger lâchement de son propre tort. Quelques auteurs au contraire, n' ont d' autre vûë dans la dispute, que d' entendre et de faire entendre la raison ; le vray leur est aussi bon de la main des autres que de la leur ; ils étudient dans ce qu' on leur oppose ce qu' il peut y avoir de raisonnable ; aussi contents quelquefois, en avoüant qu' ils se sont trompez, que le peuvent être ceux qui les réduisent à en convenir. Ce caractere me paroît si estimable, que je me le proposerai toûjours pour modelle dans la dispute où je suis obligé d' entrer. J' éxaminerai les objections de me Dacier, comme si je me les étois faites à moi-même ? Je comparerai ses raisons et les miennes, comme si elles étoient également mes propres idées, et qu' il s' agît de me déterminer entr' elles, par la seule force de l' évidence. C' est un engagement que je prends exprès à la face de l' academie, pour m' animer à rendre ma réponse plus digne de ce public judicieux, pour qui seul on devroit écrire. Le livre de me Dacier annoncé depuis long-temps, parut quelques jours après que j' eus récité cette espece de préface dans l' academie ; je le lûs avec attention pour y chercher mes erreurs ; et comme j' avois promis de pardonner les injures à qui me détromperoit, je m' accoûtumai aisément à celles dont il est plein, dans l' espérance qu' on rempliroit la condition ; mais après avoir achevé tout le livre, je trouvay qu' il n' y avoit que la moitié de l' ouvrage fait. J' ay déja eu les injures, il ne reste plus qu' à me détromper. Dans l' engagement où je suis de répondre, j' ay songé comme me D à faire un livre qui pût être utile indépendamment de nôtre dispute. Elle a choisi les causes de la corruption du goût, qui sont plûtôt chez elle le prétexte, que le dessein de l' ouvrage. Pour moi, je me suis laissé conduire à ma matiere ; il m' a paru qu' elle me donnoit lieu à des reflexions judicieuses sur la critique. Je tâcherai donc d' en faire le fonds de ma réponse ; de semer par tout des principes de raisonnement, dont les endroits que j' ay à refuter ne seront que l' application ; et je prendray garde sur tout à ne dire contre Me D que ce qu' entraîne la nécessité de ma défense. Je luy ay rendu dans mes odes un hommage public que je confirme encore avec plaisir. Le compliment que je luy ay fait étoit fondé sur une estime très-réelle ; l' érudition estimable dans les hommes, l' est encore plus dans une femme, par sa rareté. Il faut avoüer que Me D l' a portée à un haut point ; elle en a servi utilement son siecle par un grand nombre de traductions fidelles ; et puisque je ne sçay point le grec, je suis du nombre de ceux qui luy ont là-dessus le plus d' obligation. Je ne rabats donc rien des sentiments qui luy sont dûs ; mais enfin, comme les meilleurs amis disputent tous les jours sans s' aliéner ; j' espere que Me D ne trouvera pas mauvais que je me défende ; et qu' elle souffrira même que j' aye raison en bien des choses. Nous n' avons en vûë l' un et l' autre que la vérité, et l' avantage du public, de l' ode intitulée : l' ombre d' Homere. Cette ode renferme l' idée générale de mon discours et de mon poëme. Il est naturel de commencer par la justifier, d' autant plus que Me D en prend occasion de me reprocher un vice odieux, ce qui m' interesse bien plus qu' une simple erreur. Je suis coupable à son compte d' envie et de malignité , et elle m' en fait honte par l' autorité de Plutarque ; comme si nous n' avions pas elle et moy des maîtres de vertu infiniment plus respectables, et que je ne pusse apprendre toute l' injustice d' un orgueil jaloux et malin, que de la bouche des philosophes payens. Voyons cependant ce qui peut avoir donné lieu à cette accusation. J' évoque l' ombre d' Homere, avec tout le respect que luy doit un poëte, pour apprendre de luy-même comment je dois l' imiter pour plaire à mon siécle. Il me donne des leçons, dont la prémiere est de ne point l' adorer ; il m' avertit ensuite d' éviter certains défauts de son ouvrage ; et enfin je me crois en état d' éxécuter mon entreprise, comme Homere l' eût fait lui-même, s' il eût été à ma place. Il y a là sans doute, pour Me D quelque apparence de présomption : un poëte de deux jours interroger Homere consacré par une réputation de trois mille ans, le forcer à m' avoüer ses foiblesses ; et me flatter de les corriger ! Cela est violent ; et je ne suis point surpris que le zele d' une interprete d' Homere s' en soit d' abord scandalisé. Ajoûtez qu' elle a vû à la tête de mon livre une estampe où Homere lui-même conduit par Mercure, me met sa lyre entre les mains. La profanation est encore plus sensible ; car, sans vouloir citer Horace, la representation des choses frape bien plus que le simple récit. Sur cette apparence Me D s' est hâtée de conclure que j' étois coupable de cet orgüeil plein d' envie et de malignité, qu' elle déteste sur la parole d' un fort honnête ancien. Mais si elle avoit observé la prémiere regle de la critique, et qu' elle eût suspendu son jugement pour approfondir le véritable sens de l' ode en question, elle ne m' auroit pas cité si legerement devant Plutarque. Je vais dépoüiller mon ode de tous les ornements poëtiques, en reduire éxactement le sens dans un langage sérieux et litteral ; après quoy j' ose appeller à Me D même du jugement précipité qu' elle en porte. Voicy donc ce que mon ode signifie. L' iliade d' Homere, que bien des gens connoissent plus de réputation que par elle-même, m' a paru mériter d' être mise en vers françois, pour amuser la curiosité de ceux qui ne sçavent pas la langue originale. Pour cela j' interroge Homere ; c' est-à-dire que je lis son ouvrage avec attention ; et persuadé en le lisant que rien n' est parfait, et que les fautes sont inséparables de l' humanité, je suis en garde contre la prévention, afin de ne pas confondre les beautez et les fautes. Je crois sentir ensuite que les dieux et les heros, tels qu' ils sont dans le poëme grec, ne seroient pas de nôtre goût ; que beaucoup d' épisodes paroîtroient trop longs ; que les harangues des combattans seroient jugées hors d' oeuvre, et que le bouclier d' Achille paroîtroit confus, et déraisonnablement merveilleux. Plus je médite ces sentiments, plus je m' y confirme ; et après y avoir pensé autant que l' éxige le respect qu' on doit au public, je me propose de changer, de retrancher, d' inventer même dans le besoin ; de faire enfin selon ma portée, tout ce que je m' imagine qu' Homere eût fait, s' il avoit eu affaire à mon siécle. Je finis de plus, après m' être déterminé ; en soupçonnant encore que mon orguëil pourroit bien m' abuser. Si j' avois simplement dit cela dans une préface, ma conduite auroit-elle paru malignement orgüeilleuse ? Je crois que Me D même se seroit contentée de me plaindre de mon erreur, sans m' accuser ni d' envie, ni de présomption. Cependant qu' elle éxamine l' ode ; elle trouvera que je n' ay ajoûté à ce fonds, que des images et des expressions poëtiques, et la fiction d' évoquer Homere, pour me faire dire par lui-même ce que son ouvrage m' a fait penser. Me D voudra bien prendre ce raisonnement pour la justification de l' estampe qui n' est que la représentation de l' ode. Voilà l' inconvenient de ceder trop légerement à l' apparence : on fait par précipitation des injures que l' on n' a pas quelquefois le courage de réparer ; au lieu que si l' on se donnoit le temps d' approfondir les choses, si l' on se défioit des prémiers jugements qu' on porte, à proportion qu' on a interêt de les porter tels, on préviendroit bien des erreurs que l' on reproche gratuitement aux autres. Je ne crois pas ces reflexions moins raisonnables, ni moins vrayes que si je les avois lûës dans Plutarque. à l' égard du style de cette ode, Me D me reproche plusieurs fautes. Je conviens de bonne foy avec elle, que je ne me suis pas expliqué clairement dans les quatre prémiers vers, et je m' attends bien à reconnoître encore d' autres fautes, quand il s' agira de ma poësie, que je réserve pour la troisiéme partie de mon ouvrage. Mais j' avouë que j' étois impatient de me laver du reproche d' orgüeil, non pas que je m' en croye absolument éxempt ; où est l' homme irréprochable de ce côté-là ? Me D même n' en soupçonne-t-elle pas un peu dans son livre, quelque imperceptible qu' il y puisse être ? Ce que je puis dire, c' est que je sens tout le ridicule de cette haute opinion de soi-même, où la plûpart des poëtes s' abandonnent ; qui semble par un long usage être devenuë une bienséance de leur art, et comme une beauté poëtique qu' ils ont copiée fidellement les uns des autres : je n' ay pas crû même que le mérite l' authorisât ni dans Pindare, ni dans Horace, ni dans Malherbe ; et j' ay osé dire qu' ils avoient tort de s' être mis eux-mêmes au nombre de leurs admirateurs. Si cependant j' ay suivi quelquefois leur éxemple, c' est par pure déférence au goût établi qui fait regarder ces saillies puériles comme un entousiasme sublime, et comme une noble confiance inséparable du genie. Me D peut-être ne m' en croira pas, mais j' ay souvent ri tout seul de cet orgüeil lyrique dans le temps même que je m' y prêtois, et j' en demande encore pardon aux gens raisonnables. Et d' ailleurs, de quoy un poëte s' enorgüeilliroit-il ? D' un art plus pénible qu' important ; d' exprimer quelquefois avec grace ou avec force, des choses communes que d' autres pensent et sentent sans en être vains ; de quelque facilité à peindre des images, et à rendre des sentiments ? Tout cela bien aprétié, n' est qu' une imagination heureuse, mais qui pour l' ordinaire nuit au jugement, à mesure qu' elle est forte et dominante. Voilà ce que je pense d' un art où je me crois encore bien loin d' exceller. Il n' y a pas là grande matiere d' orgüeil, mais il seroit à souhaitter que chacun se fist aussi bonne justice. Si, par éxemple, un homme qui sçait plusieurs langues, qui entend les auteurs grecs et latins, qui s' éleve même jusqu' à la dignité de scholiaste ; si cet homme venoit à peser son véritable mérite, il trouveroit souvent qu' il se réduit à avoir eu des yeux et de la mémoire, il se garderoit bien de donner le nom respectable de science, à une érudition sans lumiere. Il y a une grande différence entre se souvenir et juger, entre s' enrichir de mots ou de choses, entre alleguer des autoritez ou des raisons. Si un homme pouvoit se surprendre à n' avoir que cette sorte de mérite, il en rougiroit plûtôt que d' en être vain. de l' estime des anciens. Ces sortes de sçavans reprochent à cinq ou six ignorans de nôtre siécle d' avoir méprisé les anciens ; mais ces cinq ou six ignorans n' ont point méprisé les anciens ; ils ont seulement condamné l' estime outrée et l' espece d' idolatrie, où l' on tombe à leur égard : ils ont voulu qu' on rendît justice à tous les temps, que l' on sentît le beau par tout où il est, sans acception de siécles, et qu' on ne fist pas les modernes d' une autre espece que les anciens. Mais ce n' est pas assez pour les commentateurs. Si l' on n' adore pas, on méprise : point de milieu. Me D par éxemple, veut qu' Homere ait inventé l' art, et l' ait perfectionné tout à la fois ; que son ouvrage soit le plus parfait qui soit sorti de la main des hommes . Si on lui arrache l' aveu vague qu' il a pû faire quelques fautes, elle n' a garde d' appliquer cet aveu à rien en particulier ; au contraire, elle justifie tout en détail ; et c' est peu de justifier, elle se récrie toûjours : cela est inimitable, cela est divin ! d' où vient donc ce prodige ? Comment se peut-il faire qu' un homme invente un grand art, et le porte d' abord à la perfection ? Me D s' en étonne elle-même, et elle se demande : comment donc Homere a-t-il pû être éxempt de la loy générale, qui n' a peut-être jamais souffert que cette exception ? et voici la raison qu' elle s' en rend après y avoir un peu rêvé. il y a des nations si heureusement situées,... etc. Voilà donc, selon cette idée, les poëmes d' Homere qui sont l' effet d' un coup de soleil ; encore n' ont-ils pû naître que dans la Grece, comme s' il y avoit un orient fixe aussi-bien que les poles, et que tous les climats que le soleil parcourt, ne fussent pas orient et occident tout à la fois les uns par rapport aux autres. Cette inattention auroit été qualifiée autrement, si Me D avoit eu à me la reprocher. Mais ce n' est véritablement qu' une inattention, elle n' a prétendu parler que de nôtre orient qui lui paroît plus favorable à l' imagination ; et c' est pourquoi, selon elle, les égyptiens peu de temps après le déluge, avoient déja poussé fort loin plusieurs sciences, et sur tout la divination : folie que Me D leur compte pour une profonde découverte, et bien digne en effet d' un climat chaud ! Nos broüillards n' auroient pas opéré de si grands prodiges. Quoiqu' il en soit, dès que je ne conviens pas qu' Homere ait perfectionné l' art qu' il a inventé, Me D conclut que je le méprise ; moi qui ai avancé formellement que par une supériorité de génie il avoit saisi les prémieres idées de l' éloquence dans tous les genres ; qu' il avoit parlé le langage de toutes les passions ; qu' il avoit ouvert aux écrivains qui devoient le suivre, une infinité de routes qu' il ne restoit plus qu' à applanir ; et qu' enfin ceux mêmes qui le surpasseroient, devroient encore le regarder comme leur maître. J' ay beau le redire, et protester de ma sincérité, Me D n' y verra peut-être encore qu' un mépris caché d' Homere, et qui ne tend pas à moins qu' à renverser la république des lettres. Pour moi, j' ose dire que cette délicatesse outrée de ne pouvoir se contenter pour Homere, d' un éloge aussi sérieux et aussi étendu, ne peut naître que d' une prévention très-dangereuse ; et encore plus capable de corrompre le goût que toutes les causes qu' on me cite de Quintilien. En effet, cette prévention tient le jugement en servitude ; on n' ose sentir ce qu' on sent ; on se passionne de commande pour ce qui ne mérite qu' une approbation tranquille, on résiste aux prémieres impressions du défectueux ; et à force d' y résister, on parvient enfin à le voir avec d' autres yeux ; on le souffre d' abord ; ensuite on le justifie ; bien-tôt on l' admire ; et quelquefois on l' imite sans remords. Ce que je dis ici à l' occasion d' Homere, je l' étends à tous les anciens, et je prie Me D s' il est possible, de ne voir dans ce que je dis que ce que je dis. Les grecs et les latins ont eu de grands hommes dans tous les genres ; et nous avons en eux à les comprendre tous ensemble, des modelles de toutes les beautez, c' est-à-dire que l' un excelle par un endroit, et l' autre par un autre ; mais je crois aussi que nous avons en eux des exemples de toutes les fautes : et c' est même par cette double leçon, que l' étude des bons écrivains de l' antiquité, peut être pour nous une éducation complette. Nous serions encore dans la barbarie, si nous ne les avions retrouvez. Il eût fallu de nouveau défricher tout, passer par les commencemens les plus foibles ; acquerir, pour ainsi dire, les arts piece à piece, et perfectionner nos vûës par l' expérience de nos propres fautes, au lieu que les anciens ont fait tout ce chemin pour nous. Ils ont été nos guides et nos maîtres, il faut les estimer et les étudier, mais non pas comme des maîtres tyranniques, sur la parole de qui nous devions jurer toûjours, et qu' il ne soit jamais permis d' éxaminer. La question n' est donc pas, comme bien des gens se l' imaginent, et comme les partisans outrez de l' antiquité semblent l' entendre, s' il faut mépriser ou estimer les anciens, les abandonner ou les conserver. Il est hors de doute qu' il faut les estimer et les lire ; il s' agit seulement de sçavoir s' il ne les faut pas peser au même poids que les modernes. Si quand les idées du beau dans tous les genres sont une fois connuës, il ne faut pas mesurer tout indistinctement à cette regle, et effacer des ouvrages, pour ainsi dire, le nom de leurs auteurs, pour ne les juger qu' en eux-mêmes. Voilà précisément la question ; du moins je déclare que je ne vais pas plus loin, et ce n' est point un pas que je fasse en arriere, je n' ai jamais passé ces bornes. Je trouve seulement que l' on fait sonner trop haut les noms des écrivains de l' antiquité. Ils sont pour les gens prévenus, comme ces geants dont parle Me D qui croissoient toutes les années d' une coudée en grosseur, et de deux en hauteur. à mesure qu' ils s' éloignent de nous, leur autorité s' augmente, nous ne nous accoûtumons pas assez à les entendre nommer, comme les écrivains de nôtre siécle : nous y attachons une idée de grandeur devant qui les noms modernes ne tiennent point. Pour moi qui soupçonne que ces grands hommes pouvoient être petits par bien des endroits aux yeux de leurs contemporains ; qui vois parmi nous, que ceux qui ont le plus de talents, n' ont pas souvent des lumieres bien sûres, et que nos meilleurs esprits se trompent quelquefois ; je pense qu' il en a toûjours été de même ; qu' Horace n' imposoit pas plus de son temps, que Malherbe du sien, ni Longin et Denys D' Halicarnasse, que des rhéteurs de nos jours. de la maniere de critiquer les auteurs. la critique est sans doute permise dans la république des lettres. Elle est légitime, puisque c' est un droit naturel du public, de juger des écrits qu' on lui expose ; et elle est utile, puisqu' elle ne tend qu' à faire voir par un raisonnement sérieux et détaillé, les défauts et les beautez des ouvrages. Mais autant que la critique est légitime et utile, autant la satyre est-elle injuste et pernicieuse : elle est injuste, en ce qu' elle essaye de tourner les auteurs mêmes en ridicule, ce qui ne sçauroit être le droit de personne : et elle est pernicieuse, en ce qu' elle songe beaucoup plus à réjoüir qu' à éclairer. Elle ne porte que des jugemens vagues et malins, d' autant plus contagieux, que leur généralité accommode nôtre paresse, et que leur malice ne flate que trop nôtre penchant à mépriser les autres. Il faudroit donc dans la république des lettres traiter les satyriques superficiels comme des séditieux qui ne cherchent qu' à broüiller : et les critiques sages au contraire, comme de bons citoyens qui ne travaillent qu' à faire fleurir la raison et les talents. C' est à eux sans doute qu' il appartient de juger les ouvrages anciens et modernes ; mais il seroit bon, ce me semble, d' établir là-dessus une différence entre les auteurs des siécles passez et les auteurs vivants. On éxamine d' ordinaire ceux-là avec un respect timide et des ménagements superstitieux, tandis qu' on réserve pour ses contemporains toute la sévérité et toute la hardiesse de ses jugemens. J' ose dire cependant, que ce devroit être tout le contraire. Tous les égards sont dûs à ceux avec qui nous vivons, et nous ne devons rien aux autres que la vérité. Il faudroit donc pour l' instruction de nos contemporains mettre à profit cette liberté que nous pouvons prendre sur les auteurs qui ne sont plus. Que nôtre propre conduite nous serve en cela de leçon ; nous ne faisons d' anatomie que des morts ; on a même horreur de la maxime qui autorise les expériences sur les personnes obscures. Pourquoi n' étendrions-nous pas cette humanité aux choses qui ne regardent que l' esprit ? Pourquoi du moins ne s' en pas tenir aux critiques honnêtes avec nos écrivains ? Pourquoi au lieu de leur reprocher aigrement des fautes, n' en choisissons-nous pas de pareilles dans les anciens, dont nous fassions sentir le défaut, et si l' on veut, tout le ridicule qui ne les intéresse plus ? Nous satisferions par là au double devoir d' éclairer les autres, et de ne blesser personne. Me D n' est pas de mon avis ; elle a crû que c' étoit me faire grace de ne m' accorder que les égards que j' ay eus pour Homere, elle n' a fait attention en cela qu' à la supériorité de l' un, et à la médiocrité de l' autre ; et elle me traite sans scrupule comme mort, et Homere comme vivant, parce qu' elle l' a fait revivre dans sa traduction. Qu' elle l' avoüe ingénuëment, elle s' est cruë attaquée dans la personne de son auteur favori, elle a compté pour rien la justice flatteuse que je lui rends avec plaisir en tant d' endroits de mon discours, et elle n' y a vû que les censures que j' ai osé faire du pere de la poësie ; encore sa passion pour ce grand poëte les lui a-t-elle grossies ; elles lui ont paru des injures, et pour ces injures prétenduës, elle m' en a rendu de très-réelles. Il y a de deux sortes d' injures usitées dans les contestations des gens de lettres : les unes toutes cruës, et telles que la passion les suggere d' abord, les expressions les plus naturelles du mépris et de la colere, des démentis en forme, des reproches directs d' impertinence et d' absurdité, et mille autres formules aussi polies. La plûpart des sçavans des derniers siécles n' en étoient point avares, dès qu' ils étoient en dispute ; et je soupçonne qu' ils avoient rapporté cela du commerce récent d' Homere, qui les met harmonieusement dans la bouche de presque tous ses héros. Me D a pris apparemment cet usage pour un privilege de l' érudition ; elle ne m' épargne pas ces sortes d' injures, et souvent elle ne m' a pas jugé digne qu' elle se donnât la peine de les assaisonner du moindre tour. En voici quelques-unes dont le lecteur jugera. c' est-là véritablement parler sans sçavoir... etc. voilà des injures bien positives, et qui ont toute la simplicité des temps héroïques. l' orgüeilleuse ingratitude de l' imitateur l' a emporté sur la modeste reconnoissance du traducteur. il faut avoüer que celle-ci le dispute pour l' harmonie aux plus belles d' Homere. que M De La Motte n' entende ni le grec, ni le latin, cela est pardonnable ! Mais il devoit au moins entendre le françois. cela est emprunté presque mot pour mot de Mr Despréaux : l' injure avoit été inventée par un autre ; il n' auroit pas été mal d' en faire honneur à l' inventeur. il est si naturel à Mr De La M d' être dans l' erreur, que quand il en sort, il ne sçait par quel miracle cela s' est fait, et il y rentre le plûtôt qu' il est possible. Me D venoit de promettre dix lignes auparavant de ménager ses éxpressions. Il faut donc qu' elle ait crû ce tour fort honnête, et je n' ai qu' à l' en remercier. Mr De La M a un art admirable pour rendre froids et plats les discours les plus forts et les plus nobles. on diroit que Mr De La M a fait serment de gâter les plus beaux endroits d' Homere, aucun ne lui peut échaper. quelques gens prétendent que c' est-là la fine ironie de Platon. Il n' y a rien à dire, puisqu' elle a le sceau de l' antiquité. un homme pieux comme M De La M ne sçauroit mentir. cette ironie a pourtant bien de l' air d' un démenti. Alcibiade donna un grand soufflet à un rhéteur qui n' avoit rien d' Homere. Que feroit-il aujourd' hui à un rhéteur qui lui liroit l' iliade de Mr De La M. heureusement quand je recitai un de mes livres à Me D elle ne se souvint pas de ce trait. ridicule, impertinence, témérité aveugle, bévûës grossieres, folie, ignorances entassées. ces beaux mots sont semez dans le livre de Me D comme ces charmantes particules grecques qui ne signifient rien, mais qui ne laissent pas, à ce qu' on dit, de soûtenir et d' orner les vers d' Homere. Me D est peut-être surprise de m' en avoir tant dit ; car puisqu' elle avoit promis d' abord de ne me point dire d' injures, il y a apparence que toutes ces phrases lui sont échapées comme un style polémique, sans qu' elle y fît assez d' attention. Mais je l' avertis que ce n' en est pas là la trentiéme partie ; et que quand elles ne choqueroient pas par le défaut de bienséance, elles ennuyeroient encore beaucoup par la répétition. Ces sortes d' injures partent d' ordinaire d' une passion imprudente, et qui n' entend pas ses propres interêts. Car elles ne font aucun plaisir au lecteur ; elles ne font pas grand tort à l' auteur à qui elles s' adressent, et elles avilissent sûrement celui qui les dit. Il y a d' autres injures plus ingénieuses, qui, quoique également injustes, ne laissent pas d' égayer la matiere, et de faire passer la malice à la faveur de l' art. J' en ai trouvé quelques-unes de ce genre dans Me D. Elles m' ont réjoüi moi-même, quoique ce fût à mes dépens ; je renonce pourtant à l' honneur d' en rendre de pareilles, je me prive volontiers d' un avantage que je crois injuste, et je ne veux ni me faire lire, ni avoir raison à ce prix. Une autre injustice en matiere de dispute, c' est de reprocher à l' auteur que l' on combat, des choses étrangeres à la question ; et cette injustice est presque toûjours une marque de foiblesse : car si l' on se sentoit assez fort du fait même, on ne chercheroit pas de secours ailleurs. Me D par exemple, n' auroit-elle pas dû se passer d' un pareil artifice. J' ai fait des operas, me réproche-t-elle, et j' ai lû des romans ; et par le titre de pieux qu' elle me donne ensuite ironiquement, elle paroît insinuer que je suis tout le contraire. J' ai là-dessus une compensation à lui proposer. Qu' elle me passe les operas que j' ai faits, pour les traductions qu' elle a faites de l' eunuque et de l' amphitrion, de quelques comedies grecques d' aussi mauvais exemples, et des odes d' Anacréon, qui ne respirent qu' une volupté dont la nature même n' est pas toûjours d' accord : soyons raisonnables ; il me semble que cela vaut bien quelques operas, qui sont des ouvrages très-modestes, et presque moraux, en comparaison de ceux que je cite. à l' égard des romans qu' elle suppose que j' ai lûs, mettons-les pour les deux cens fois qu' elle a lû avec plaisir quelques pieces du cynique Aristophane. Mes lectures frivoles ne montent pas à beaucoup près si haut, mais je ne veux point chicanner, et je consens que l' un aille pour l' autre. On concluera sans doute que nous pouvions mieux employer nôtre temps, Me D et moi, je passe condamnation, pourvû qu' on n' en induise rien contre le fond de nos sentimens. Je suis sûr qu' elle n' a fait attention dans les endroits licentieux qu' à l' esprit du poëte, et à la force ou à l' harmonie des mots grecs ; et la même justice demande aussi qu' elle croye que je n' ai esté touché dans les romans, que de l' art ingénieux qui y regne, sans en adopter les mauvaises maximes. Je suis ravi pour elle que mon apologie soit la sienne. D' ailleurs le dessein de Me D dans le reproche qu' elle me fait, est de donner une idée basse de nôtre galanterie, de faire regarder l' amour comme une source de petits sentimens indignes de l' homme, et de faire entendre que les esprits accoûtumez à ces puérilitez, ne sont plus capables de sentir le sublime et les grands sentimens d' Homere. Mais qu' est-ce au fonds que ces grands sentimens pour lesquels on voudroit nous inspirer tant d' estime ? Des saillies extravagantes d' ambition et de vengeance, des transports ridicules d' un courage aveugle. Si l' on éxaminoit bien toutes ces passions, on verroit qu' elles n' ont rien à se reprocher du côté du puérile ; qu' elles avilissent également l' homme, et qu' enfin ce n' est point par raison qu' on les préfére les unes aux autres, mais seulement selon le degré d' orgüeil ou de tendresse qu' on a soi-même dans l' esprit et dans le coeur. du paralelle d' Homere et de l' écriture sainte. voici un article plus sérieux et plus important que tous les autres. Me D employe souvent dans son livre l' éxemple de l' écriture sainte pour justifier la conduite d' Homere en plusieurs choses. J' avois osé trouver ce paralelle scandaleux, sans néanmoins appliquer ce terme à Me D mais, elle est très-contente, dit-elle, de scandaliser avec Eustathe, archevêque de Thessalonique ; comme si ce commentateur d' Homere étoit un pere de l' église, et qu' il fût de la docilité chrétienne de souscrire là-dessus à ses sentimens. Me D appuyée de ce témoignage donne hardiment à plusieurs de mes remarques sur Homere, la notte capitale d' impiété ; je ne sçaurois, à l' entendre, condamner quelques comparaisons, ni les répétitions mêmes de l' iliade, sans me rendre suspect d' hérésie. Heureusement je suis bien rassuré de ce côté-là. Beaucoup de théologiens, des archevêques mêmes, puisqu' il en faut, ont lû mon ouvrage ; et ils m' ont félicité positivement de ce que j' ai dit là-dessus. Je vais donc une fois pour toutes faire ma declaration sur l' écriture, afin de ne la plus mêler dans une dispute prophane, et où l' on est scandalisé, je le repete, de la voir entrer. L' écriture ne nous a point été donnée pour nous rendre sçavans, encore moins pour amuser nôtre imagination. Je n' y cherche point à devenir physicien, ni astronome, ni poëte, ni orateur. J' ai donc lû tous les livres saints, quoique Me D se plaise à croire que je les ignore : je les ai étudiés comme la science de l' unique nécessaire, comme la source divine de la doctrine et des moeurs, mais nullement comme une poëtique, aliment frivole de l' imagination des hommes. J' avouë que je lis Homere avec des sentimens bien opposez : et quoique quelques écrivains que Me D adopte, veüillent qu' on le lise comme les prophetes, en cherchant les grandes véritez cachées sous ses fables, je le regarde au contraire, comme un organe du pere du mensonge, dont il s' est servi, non pas pour établir le paganisme, ainsi que Me D me le fait dire, mais pour en fortifier l' extravagance et l' absurdité. Un sçavant théologien avoit déja reproché à Mr Dacier, le dessein apparent de christianiser quelques philosophes payens ; d' avoir voulu faire des oeuvres de Marc Antonin, un livre de piété ; d' avoir dit, que quand on juge de Socrate par les véritez qu' il a connuës,... etc. Sans doute l' amour de Mr Dacier pour la vérité et la vertu, lui en ont grossi les apparences dans les philosophes payens, où il a pris l' ombre pour le corps. Mais que diroit ce théologien critique, s' il avoit vû dans Me D qu' Homere avoit trouvé le denoüement de la prédestination et de la liberté de l' homme ? Voilà une preuve bien sensible des excez où nous jettent de fausses conformitez : jugeons plus simplement des choses, ne cherchons la vérité qu' où elle est sûrement, et n' érigeons point des fictions et des bagatelles en réalitez importantes et respectables : il ne faut point mettre l' arche auprès de Dagon, l' idole se brisera infailliblement. Si l' on se contentoit de trouver entre l' ouvrage divin et l' ouvrage payen quelque rapport de stile, comme une preuve historique du génie commun des orientaux ; si l' on n' y cherchoit qu' à vérifier des usages et des moeurs, rien ne seroit plus raisonnable : mais d' aller jusqu' à vouloir faire respecter les plus grandes folies d' Homere par les miracles de l' écriture, et par quelques figures des prophetes, par éxemple, le cheval parlant d' Achille par l' ânesse de Balaan, les hommes combattans contre les dieux, par Jacob luttant contre l' ange, le songe d' Agamemnon, par celui d' Acab, etc. J' avoüe que c' est ce que j' ai trouvé scandaleux, et j' ai dit sur cela un mot dans mon discours auquel Me D n' a pas répondu. Les vrais caracteres de la divinité, sont posez en principes en tant d' endroits de l' écriture sainte, que quand les auteurs sacrez viennent à employer les figures, on les reconnoît d' abord pour ce qu' elles sont, et on ne les aprétie que ce qu' elles valent : au lieu que dans Homere ces prétenduës figures sont elles-mêmes les principes, et qu' il n' y a rien qui avertisse l' esprit de ne les pas prendre à la lettre. Si je disois là-dessus, comme Me D le fait souvent à mon égard, qu' après ma remarque, je suis surpris qu' elle ait osé revenir à son paralelle ; elle trouveroit sans doute que j' aurois mauvaise grace, j' en conviens, cela ne sied bien qu' à elle. Je pense donc avec Mr l' archevêque de Cambray, que les dieux de l' iliade ne valent pas nos contes de fées : c' est pourtant de ce merveilleux puérile que nous disputons Me D et moi. Cette question dont on fait tant de bruit est peut-être la plus frivole qui puisse occuper des gens raisonnables, et j' ai grande peur qu' elle ne soit mise un jour au rang des paroles oiseuses. de l' ignorance du grec. Mais, me dit Me D vous ne sçavez pas le grec ; comment avez-vous l' audace de juger d' un auteur dont vous ignorez la langue ? C' est l' objection qui regne le plus dans son ouvrage, celle qui a séduit le plus de gens, et sur laquelle on me croit fort embarassé : peut-être sera-t-on surpris de voir combien elle est frivole dans la question dont il s'agit. Je ne fais point vanité d' ignorer le grec, il seroit mieux que je le sçusse ; cette connoissance a sans doute ses utilitez ; mais elle ne m' auroit servi de rien dans ce que j' ai fait. Je suppose toûjours dans mon ouvrage que l' expression d' Homere est élegante ; qu' il a fait par tout de sa langue un usage ingénieux, propre à faire valoir ses fables ; et ainsi, sans jamais prononcer contre le choix de ses termes, je m' en suis tenu précisément à l' ordre de son poëme, au caractere de ses dieux et de ses héros, au choix des actions, à la convenance des sentimens, en un mot, au gros des choses. Dira-t-on que dans les traductions litterales, faites en latin par des sçavants à qui personne n' a contesté l' intelligence des deux langues, je n' aye pû m' assurer suffisamment de ce qui fait l' objet de ma critique ? Je demande à Me D même, pourquoi elle a traduit l' iliade, si elle n' a pas cru que sa traduction pût donner, à l' élégance près, une idée suivie de ce poëme ? Elle auroit beau me dire avec sa modestie ordinaire, que sa traduction est foible, languissante et platte même en comparaison de l' original ; je pourrois vous le contester, lui répondrois-je, comme j' ai déja fait, mais je vous le passe : quand vous dites qu' un des héros de ce poëme croïoit avoir la mort à ses trousses ; qu' un autre dans une lutte donne le croc en jambe à son rival, au lieu de ces expressions trop familieres, Homere employe là les plus beaux termes du monde : je le veux bien ; mais qu' en pouvez-vous conclure, puisque je me restrains à ne juger que du sentiment et de l' action, que certainement vous n' avez pas prêtées à Homere. Comment Me D peut-elle parler souvent de l' ancien testament sans sçavoir l' hebreu, c' est que nous en avons une traduction canoniquement approuvée ; c' est ainsi qu' à proportion je parle d' Homere, sans sçavoir le grec, sur la foy des traducteurs autorisez parmi les sçavans. En un mot, ou Me D n' a pas rendu Homere, ou je l' entends comme elle, eu égard au fond des choses ; et quand même elle ne l' auroit pas rendu, mes remarques auroient encore un objet réel, puisqu' elles tomberoient du moins sur sa traduction dont je m' appuye toûjours. Il ne faudroit donc plus crier, il ne sçait pas le grec, et il juge Homere, et prétend l' imiter ; ce sophisme séduit bien des gens ; c' est qu' on se laisse étourdir du faux paradoxe qu' il présente d' abord. On croit que je juge du grec, tandis que je ne juge que du françois de Me D. On croit que j' imite en détail les tours et les expressions d' Homere, au lieu que j' imite seulement le fond des choses que les traductions litterales m' ont suffisamment appris : la témérité de l' entreprise s' évanoüit, dès qu' on la réduit ainsi à ses véritables termes de la nouveauté de mon projet. Made D m' apprend que Desmarêts, l' auteur du Clovis et de la Madelaine, avoit eu comme moi l' audace de juger d' Homere, que sa dissertation fut oubliée dès sa naissance ; et que ce n' est même que par hazard qu' elle l' a eûë d' un de ses amis, qui l' a déterrée dans la poussiere d' un cabinet. Je n' ai jamais lû cette dissertation ; je n' aurois pas manqué de la citer, si je m' en étois servi, quoique ce ne soit pas trop l' usage des auteurs de remarques, qui ne font pas toûjours honneur à ceux qu' ils copient. Il est vrai qu' elle ne conclut pas d' abord que j' aye copié l' ouvrage de Desmarêts ; car comme elle l' ignoroit, elle n' a pû se défendre de penser que je pouvois l' ignorer aussi. Elle se contente donc de dire d' abord, que soit que je l' aye suivi, soit que la conformité des vûës m' ait fait rencontrer avec lui, je ne fais presque que répéter les mêmes critiques : mais perdant bien-tôt de vûë cette alternative si judicieuse, elle n' en adopte plus dans la suite de son livre que le membre injurieux qui me fait regarder comme un servile copiste. Je ne me défends pas de ce reproche, pour m' attribuer là-dessus la gloire frivole de la nouveauté. Je n' ai prétendu remarquer dans Homere que les défauts les plus apparens ; dès-là il étoit impossible que je disse des choses bien nouvelles. Ce seroit un grand préjugé d' erreur contre moi, si j' avois blâmé des choses qui n' auroient blessé personne ; au lieu que c' est un préjugé de raison de m' être rencontré avec les censeurs d' Homere sans les avoir lûs. La plûpart des subtilitez avec lesquelles on justifie Homere, ne sont pas de la même nature ; il faut aller interroger Eustathe et Denys D' Halicarnasse, et ce n' est point dans le fond d' une raison commune qu' on les trouve. J' ai rencontré bien des gens qui m' ont dit sur mon ouvrage : j' avois déja senti tout ce que vous me dites d' Homere, et vos idées ne m' étoient point nouvelles. ce discours reprimoit bien la petite vanité que m' auroit pû donner ma pénétration ; mais il m' en dédommageoit en me faisant croire d' autant plus que je ne m' étois pas trompé ; et le plaisir d' être raisonnable me consoloit de n' être pas singulier. Cela me fait sentir combien il est utile qu' en matiere d' ouvrages d' esprit, quelques écrivains ayent la hardiesse de dire ce qu' ils pensent. On éclaire par-là bien des soupçons qui ne demandent qu' à se découvrir ; on détermine bien des gens à penser ce qu' ils sentoient déja, au lieu que par la lâcheté de suivre toûjours le torrent, on prête des armes à l' erreur, on donne occasion à ses partisans de crier : toute la terre est de nôtre avis ; tous les hommes sont d' accord là-dessus : vous qui le prétendez, recueillez les voix, l' univers déposera de son ennui sur bien des choses que vous soûtenez qui le charment. Il est donc important de faire sentir le foible de ces autoritez prétenduës qui ne sçauroient prescrire contre la raison. Il faut du moins sauver les jeunes gens du préjugé dangereux où les jette une admiration aveugle d' Homere. Il faut purger leur éducation de la contradiction ordinaire qui y regne. On leur crie d' un côté : cela est divin, et de l' autre on les reprend quand ils viennent à l' imiter ; ne vaudroit-il pas mieux leur donner du beau, des idées fixes et uniformes, sur lesquelles ils pussent régler également leur estime et leur travail ? Me D déclare qu' elle n' écrit que pour eux ; elle les regarde d' après Socrate comme la portion la plus sacrée de la république qu' il est nécessaire d' élever dans de bons principes. Je déclare aussi que je n' écris que pour eux, et par les mêmes raisons que Me D. Car on travailleroit en vain pour désabuser de vieux sçavans de l' espece de culte où ils sont accoûtumez pour Homere ; tout nôtre espoir est dans une génération nouvelle, dans une génération qui n' ait point encore fléchi sous les autoritez, qui n' ait pas crié pendant trente ou quarante ans au miracle ; et qui par la longue habitude de se passionner ainsi, n' ait pas pris une espece d' engagement contre la raison du silence de l' academie. le zêle de Me D s' échauffe en un endroit de son ouvrage ; elle veut faire honte à l' academie de ce que par un bon arrêt elle ne condamne pas tous les critiques d' Homere à une amende-honorable publique. par quelle fatalité , s' écrie-t-elle, faut-il que ce soit de l' academie françoise,... etc. je réponds déja que cette fatalité dont on aime tant à s' étonner, est fondée sur une raison bien naturelle. C' est que parmi les meilleurs esprits, tels que sont les membres de l' academie françoise, il s' en trouvera toûjours qui sentiront les fautes d' Homere, et qui auront le courage de les relever. C' est même parce que l' academie doit être le rempart des lettres et du bon goût que ces écrivains ont cru de leur devoir d' éxaminer un ouvrage qu' on donnoit indistinctement pour régle, et d' y faire sentir ce qui devoit être excepté de l' estime et de l' imitation. Il est bon de remarquer en passant que mille éloges vagues et généraux ne contrepésent pas une seule censure bien détaillée : les uns ne sont qu' un hommage rendu sans éxamen à la réputation établie : l' autre est un fruit de la refléxion, où l' on expose les raisons du jugement qu' on porte, et ausquelles il faut se rendre dès qu' on ne les détruit pas par de plus fortes. Je regarde donc ces critiques comme une suite naturelle de l' établissement de l' academie françoise, et comme le signal de la liberté académique, si nécessaire aux progrès de la raison et du bon goût. Mr Despreaux et Mr Dacier ont justifié, dit-on, l' académie de cet excès ; je les respecte tous deux, comme je le dois ; l' un par son génie et ses talents, l' autre par son érudition et son travail : mais ne diroit-on pas que ce fussent des arbitres nommez exprès pour cette affaire, et que le corps leur eût remis son autorité pour la décision ? Ce n' est point cela ; ils ont seulement usé du droit commun à tous les membres, ils ont dit ce qu' ils pensoient ; et c' est au public, juge de l' académie même, à prononcer. aujourd' hui, poursuit Me D avec un zêle qui s' allume toûjours de plus en plus, voici une témérité bien plus grande,... etc. cet endroit fait rire par ces termes graves et pathétiques de témérité, de licence, de désordres, d' attentat injurieux et d' indignation, appliquez à une matiere si frivole ; mais il fait peine aussi par le tour extraordinaire qui y regne. Je prie Me D de le qualifier elle-même en conscience. Elle dit tout ce qu' elle peut pour soulever l' académie contre moi, et elle s' arrête après avoir tout dit, parce que la charité lui défend de me nuire. Que n' effaçoit-elle donc ce qu' elle avoit dit ? Ou si elle le vouloit laisser, que ne supprimoit-elle sa propre condamnation ? Voilà en effet une charité bien patiente, qui attend pour parler que la passion n' ait plus rien à faire. J' avertis ici Me D qu' elle a une idée fausse de l' académie françoise. Elle la regarde apparemment comme un tribunal tyrannique qui ne laisse pas la liberté des jugemens en matiere d' ouvrages d' esprit ; elle croit que l' admiration religieuse des anciens, en est une loi fondamentale, et qu' en y entrant on lui prête serment de fidélité à cet égard. Ce n' est point là l' esprit d' une assemblée de gens de lettres, et l' academie ne tend à l' uniformité que par voye d' éclaircissement, et non pas par voye de contrainte. Elle a souffert dès son établissement que l' abbé de Bois-Robert comparât le chantre grec à nos chanteurs de carrefours, qui ne débitent leurs chansons qu' à la canaille. Nôtre fondateur qui sçavoit bien les vûës de sa propre institution, ne s' en est pas scandalisé. Elle a souffert depuis que Desmarêts fist contre Homere cette dissertation dont on me croit le copiste. Elle ne s' est point élevée contre Mr Perrault, quand il a entrepris de faire voir la supériorité de nos écrivains sur les auteurs de Rome et d' Athenes. Elle a permis à Mr De Fontenelle de trouver des fautes dans Théocrite et dans Virgile, et de se faire dans leur propre genre une route qu' ils n' avoient pas connuë. En un mot, elle ne condamne dans ces sortes de disputes que les manieres injurieuses dont les différens partis appuyent quelquefois leurs raisons. à cela près, que peut-elle désirer de mieux que cette diversité de sentimens, qui donnent lieu d' approfondir les matieres ? Toutes nos assemblées ne se passent que dans ces contradictions utiles d' où resulte la vérité. Et en effet, il seroit impossible, que toute bienséance observée, il ne sortît de ces discussions éxactes, une lumiere qui éclaireroit enfin le public. Quand tout s' est dit de part et d' autre, la raison fait insensiblement son effet, le goût se perfectionne, et il s' affermit alors, parce qu' il est fondé en principes des authoritez. avant que de finir cette prémiere partie, je crois devoir dire un mot sur les autoritez poëtiques dont Me D m' accable. Il y a plusieurs distinctions à faire pour les réduire à leur juste prix. Quand les bons auteurs d' un siécle déposent de la pureté et de la beauté du style d' un de leurs contemporains, nous ne sçaurions nous dispenser de les en croire sur leur parole, nous qui à beaucoup près, ne sentons pas comme eux les finesses de leurs langues. J' ai toûjours senti la force de ce témoignage, et c' est pourquoi je suppose toûjours l' élégance grecque dans l' iliade. Ne peut-elle éxiger plus ? Si ce témoignage au contraire tombe sur les choses, il faut encore distinguer. Les auteurs les plus voisins du temps d' Homere disent-ils qu' il a bien peint les moeurs de son siecle ? Leur autorité demeure encore dans toute sa force, et j' y souscris, puisque nous ne le pouvons sçavoir que par eux. Il n' en est pas de même, quand leur jugement s' étend au delà des faits, et qu' ils prononcent sur des choses dont la raison commune est l' arbitre. J' avouë que le nom d' un auteur estimé, est un préjugé avantageux pour ce qu' il va dire ; mais dès qu' il l' a dit une fois, son nom ne me fait plus rien, je n' ai plus qu' à péser ses raisons indépendamment de la réputation de l' auteur, et si je vois clairement qu' il se trompe, je l' abandonne aussi-tôt sans scrupule ; car quoiqu' ait dit un ancien, il ne faut point errer avec Platon même. Ainsi l' on auroit beau me citer Platon, Aristote, Horace, Eustathe, Denys D' Halicarnasse, Démétrius, Longin, et y ajoûter encore le pere Le Bossu et Mr Dacier, comme naturalisez grecs ou latins ; tous ces messieurs ne me feroient pas croire qu' il soit décent à Jupiter de battre sa femme, et j' aimerois mieux en être blessé avec le seul auteur du Clovis. Il n' y a point d' autorité pour me faire trouver des moeurs héroïques, quand je les sens grossieres et brutales, ni le vrai caractere des passions dans les endroits où je les sens démenties. C' est encore un abus de ces autoritez, que de les entasser les unes sur les autres sans distinction, et seulement pour faire montre ; on mêle indifféremment les auteurs qui ont fait des éloges vagues d' Homere, avec ceux qui en ont fait des éloges de détail, et fondées sur le raisonnement. Il ne faudroit m' opposer que ceux qui ont éxaminé à fond l' iliade, encore me passerois-je bien de leur nom, il me suffiroit de ce qu' ils disent ; tout le monde en jugeroit comme moi, et se détermineroit par les choses mêmes ; au lieu que bien des gens n' ont pas le courage de balancer entre vingt noms anciens et un nom moderne. Car, selon Me D il ne faut point prétendre à avoir aucune autorité de son temps : en vain le journal de Paris, celui de Trevoux et celui de Hollande ont fait honneur à mon ouvrage ; en vain ils en ont adopté presque tous les sentimens. Qu' est-ce que des hommes qui vivent aujourd' hui ? Me D soûtient qu' ils ne m' ont approuvé qu' à la grande honte de leur jugement. Je me repose sur eux du soin de le défendre, si elle ne les a pas détrompez plus que moi. Qu' ils rabattent ce que l' honnêteté, ce que l' indulgence leur a fait dire de trop favorable ; mais qu' ils prêtent au reste un secours plus fort que le mien, et que la vérité, me fût-elle contraire, trouve en eux des défenseurs dignes d' elle. Il falloit satisfaire à ces reproches généraux pour débarrasser l' apologie de mon discours de ce qui l' auroit renduë confuse : mais elle est déja bien avancée, si j' ai ruiné, comme il me le paroît, presque tous les fondemens sur lesquels Me D établit sa critique. Qu' on ne se hâte point de se plaindre de ce que je ne touche pas encore au détail, on aura incessamment satisfaction là dessus. Si je donne cette prémiere partie séparée, c' est pour profiter de la curiosité du public sur cette matiere, et aussi parce qu' il me revient qu' on n' aime pas les gros livres. Je continuërai en justifiant mon discours avec le moins de préoccupation qu' il me sera possible ; et je finirai enfin par une déclaration naïve de ce que je pense en bien et en mal de mon poëme, en exposant les raisons que j' ai eûës de mettre ce pauvre Homere dans l' état pitoyable qui a presque tiré des larmes à Me D et de réduire les seize mille vers de son poëme, en quatre mille cinq ou six cents ; car elle en a fait le calcul, et je ne compte pas après elle. PARTIE 2 Si le public prenoit autant d' interêt que Me Dacier et moi à la dispute présente, je me serois épargné le travail d' une réponse. Je m' en tiendrois à ce que nous avons déja écrit l' un et l' autre ; j' ai exposé mes raisons, elle a exposé les siennes ; et il suffiroit de les comparer exactement ensemble, pour juger de quel côté est la bonne cause. Mais il s' en faut bien que le public soit aussi vif que nous sur cette matiere. Chacun a des affaires plus sérieuses, que de nous examiner scrupuleusement. Le malheur est que n' éxaminant point, chacun veut pourtant prononcer. On nous juge donc sans rien approfondir, et seulement par conversation. L' un me condamne, parce qu' il entend dire que je trouve des défauts dans un poëte admiré depuis trois mille ans : l' autre condamne Me D sans se donner la peine de la lire, parce qu' il lui revient qu' elle me combat avec des injures ; et il en conclut, qu' avec cela, elle ne sçauroit avoir raison. Voilà de fort mauvaises conséquences ; et c' est pourtant en vertu de ces beaux raisonnemens que nous avons l' un et l' autre, des partisans et des censeurs. Les plus équitables de nos juges nous lisent, il est vrai, mais la plûpart n' en sont gueres mieux instruits. Ils cedent tour à tour aux prémieres lüeurs du pour et du contre. Ils n' ont point assez médité le sens total ni de ma dissertation, ni de l' ouvrage de Me D. Les prémieres impressions s' effacent par les secondes ; et ils ne sont point en état de juger du détail des objections, parce que ce jugement dépend de la vûë entiere de nos principes. Quand Me D par exemple, essaye de tourner en ridicule, de ce qu' ayant traduit et imité Homere, j' ose me dispenser, contre l' usage, d' en faire un panégyrique en forme, on est presque tenté de souscrire à ce reproche ; au lieu que si l' on se souvenoit du jugement que j' ai porté de l' iliade, où je trouve les grandes beautez presque toûjours confonduës avec les fautes, on verroit évidemment que mon imitation compatit fort bien avec des censures. Un traducteur n' est pas même obligé de loüer son original. Il peut le choisir seulement pour l' utilité des faits ou comme une époque de l' état et des progrès de l' esprit dans certains siecles. C' est comme une rélation de voyage, où l' on ne garantit ni la bonté des moeurs, ni celles des idées des peuples qu' on décrit ; et comme on n' éxige point du voyageur qu' il louë la religion, le gouvernement ni la morale des nations dont il rend compte, on ne doit pas non plus éxiger du traducteur, qu' il louë les auteurs qu' il veut faire connoître, et qui peuvent avoir des utilitez curieuses, indépendamment de la perfection de leur esprit. On ne doit point donner Aristophane comme le modele de la comédie, mais seulement comme une preuve historique de l' état encore informe où elle étoit chez les grecs. Me D même n' étoit pas obligée de loüer tout Homere ; elle auroit pû ne le donner que comme un monument curieux des moeurs de son siecle, et comme la plus féconde source de la fable ; et au lieu de réimprimer dans ses remarques, Eustathe et Denis D' Halicarnasse, pour justifier tout, elle auroit pû s' en fier à son bon sens naturel, qui peut-être lui auroit fait remarquer plus de fautes que je n' en ai senties. Mais on ne fait pas toutes ces distinctions ; on se laisse entraîner à des principes vagues et dénuez d' application ; et dès que Me D a dit que c' est un usage très-juste de loüer les originaux que l' on traduit, si on les a bien choisis, on conclut sans se souvenir de mes raisons, que j' ai tort de n' avoir pas fait le panégyrique d' Homere. C' est cette inattention des lecteurs qui multiplie les livres polémiques. Chacun des disputans croit avoir interest de leur parler le dernier ; non pas tant pour leur dire des choses nouvelles, que pour leur faire relire celles qu' on craint qu' ils n' ayent oubliées. Et c' est ainsi que Me D a fait un gros livre de ce qu' elle avoit déja semé dans sa préface de l' iliade, et dans ses remarques. J' avois étudié ses raisons ; je ne les ai même combattuës, que parce que je les ai étudiées. On me les allegue encore avec un air victorieux, comme si elles devoient avoir une nouvelle force dans la répétition. Je vais essayer de les détruire par quelques nouveaux raisonnemens ; mais peut-être que Me D r' alliera encore les anciennes raisons déconcertées, et qu' elle reviendra à la charge avec cette phalange d' autoritez qu' elle croit invincible. En ce cas, je lui laisserai finir le combat ; et je connois trop bien le peu d' importance de la matiere, pour en fatiguer davantage le public. Je vais donc m' attacher, sans perdre de vûë mon titre de reflexions critiques, aux articles essentiels de la dispute, et je négligerai mille petits torts épisodiques dont il me seroit facile de convaincre Me D mais qui par leur grand nombre, grossiroient désagréablement l' ouvrage. Bien des gens s' embarrassent du fonds de la question. La plûpart s' imaginent qu' il s' agit en général de l' estime qu' on doit faire des anciens. Ce n' est point cela. Il ne s' agit que du seul Homere. D' autres pensent que le fonds est de sçavoir si Homere, à tout prendre, est digne d' admiration ou de mépris ; ce n' est point encore cela. Pourquoi chercher la question au delà des faits ? J' ai trouvé plusieurs défauts dans Homere ; Me D prétend que ce sont autant de beautez ; le lecteur n' a autre chose à faire que de juger entre ses apologies et mes censures, sans s' inquiéter des conséquences que je lui laisse tirer à lui-même. Entrons en matiere. Je passe d' abord à Me D un grand étalage d' érudition, dont elle saisit un prétexte bien leger, comme si elle avoit craint de n' en pas retrouver une meilleure occasion. J' expose un sentiment de M Perrault et de quelques autres, que peut-être n' y a-t-il point eu d' Homere : je le rejette expressement, en disant même les raisons que j' en ai ; mais, parce que je ne m' abandonne pas à traiter cette opinion d' extravagante, et que je me contente de n' y pas trouver de vraisemblance, Me D s' amuse à prouver sçavamment ma propre pensée, en me faisant un crime de ma modération ; et elle me déclare que sous peine de renoncer au sens commun , il falloit franchir sans scrupule les termes durs d' insensée et d' extravagante. Je lui demande pardon, si je ne me sens pas assez de zêle pour des véritez aussi indifférentes ; mais le parti en est pris : je ne traiterai rien d' insensé sur cette matiere, quelque occasion qu' on m' en puisse fournir, et je la supplie de le trouver bon. des deux portraits d' Homere. j' ai fait deux portraits opposez d' Homere, sur des memoires bien différens ; et sans rien garantir de ce qu' ils contiennent, je ne me suis donné en cela que comme un simple historien. Pourquoi donc Me D me rend-elle comptable de ce qu' on a dit d' excessif à l' avantage ou au désavantage d' Homere ? Où avez-vous vû, me demande-t-elle, qu' il y ait eû des gens assez fous pour croire Homere pere du paganisme ? Un de ces fous, c' est Herodote, qui déclare qu' Homere est le prémier avec Hesiode qui ait donné aux dieux leurs noms, et qui leur ait assigné leurs honneurs. N' en est-ce pas assez pour les appeller les peres du paganisme, par la forme qu' ils lui ont donnée ? Là dessus je demande en grace à Me D de ne me pas nier légérément les faits. Je ne les avance que sur de bons témoignages ; mais dans l' impuissance où je suis de lire, ce n' est qu' avec une peine infinie que je les retrouve. Elle devroit donc s' aider de sa propre érudition, pour me justifier, au lieu de me réduire à lui prouver que l' érudition même est fautive, et qu' elle est souvent trop hardie à traiter de faux ce qui lui est échapé. Qui le croiroit, qu' il y eut plus de fonds à faire sur ce que nous citons, nous autres ignorans, que sur ce que les plus sçavans assurent ? Ils s' en fient à leur memoire qui les trompe assez souvent ; au lieu qu' avec le témoignage que nous nous rendons de nôtre ignorance, nous ne nous en rapportons qu' à nos yeux, ou du moins à des suretez équivalentes. Qui en croiroit Me D on s' imagineroit que des deux portraits que je fais d' Homere, le portrait flatteur est l' ouvrage des plus grands hommes de l' antiquité ; et que j' ai emprunté les traits du portrait critique, seulement de Desmarets et de Mr Perrault. On se méprendroit fort ; voici à peu près la liste de ceux qui m' ont fourni la matiere de mon tableau critique. Platon, Pitagore, Joseph, Philostrate, Denis D' Halicarnasse, Lucien, Metrodorus De Lampsaque, Plutarque, Dion Chrysostome, Ciceron, Horace, des sectes entieres de philosophes et les anciens peres de l' église ; et parmi les modernes, érasme, Jules Cesar Scaliger, S évremont, M Bayle, et le p Rapin, sans compter ceux dont on se plaît un peu trop à décréditer les noms. J' ai tout l' air d' un sçavant, et je m' enorgueillis presque de cet assemblage d' autoritez ; mais il ne faut point se donner pour ce qu' on n' est pas. Je ne les ai recueillis que pour le besoin présent ; et ce n' est qu' une doctrine de passage, qui apparemment m' échapera bien-tôt. Qu' on me pardonne donc quelques citations ; car il faut bien combattre mes adversaires avec leurs propres armes : ils traiteroient toûjours mon apologie d' ouvrage frivole, s' il n' y avoit que des raisons. autoritez. suidas rapporte que Corinnus disciple de Palamede avoit écrit en vers, une iliade, du temps même de la prise de Troye ; qu' un autre poëte contemporain d' Homere, nommé Siagre, avoit aussi traité le même sujet ; mais que ces ouvrages furent supprimez par les soins d' Homere qui voulut passer seul à la postérité avec la gloire de l' invention. Je veux croire pour l' honneur d' Homere, que ce n' est là qu' une calomnie ; et que deviendroit l' éloge que Me D lui donne d' avoir inventé l' art, et de l' avoir porté d' abord à la perfection ? Ce ne seroit plus qu' un imposteur qui n' auroit fait ni l' un ni l' autre. Platon qui se connoissoit bien en morale, bannit Homere de sa république, et il fait entendre que quelque bon tour qu' on donne à sa poësie, elle ne peut que nuire aux gens de bien. Voilà le divin Platon qui proscrit le divin Homere ; c' est autel contre autel. Pytagore, je l' ai appris de Mr Dacier, croyoit Homere éternellement puni dans le Tartare, pour avoir parlé indignement des dieux. Ce jugement si sévere du philosophe suppose que le poëte avoit dégradé les dieux avec connoissance de cause ; et il revient assez à l' avis de Mr Despreaux, qu' Homere peu religieusement leur avoit fait jouer la comédie, pour égayer ses poëmes. Joseph, l' historien des juifs, a recüeilli bien des absurditez d' Homere, et il félicite Platon de l' avoir banni de sa république ; en vain diroit-on que Joseph étoit juif, et que les idées qu' il avoit de Dieu augmentoient à ses yeux l' extravagance des fables d' Homere. Qu' est-ce que cela dit ? Sinon que plus on a de saines idées des choses, plus on est choqué de celles qu' Homere en donne. Longin dit qu' il semble qu' Homere ait voulu faire des hommes de ses dieux, et des dieux de ses hommes. Ciceron souhaiteroit qu' il eût fait tout le contraire. Me D a mieux aimé dissimuler ces jugemens, que d' y répondre. Longin et Ciceron ont beau contredire Homere ; elle veut pour l' honneur de l' antiquité qu' ils ayent tous trois raison. Denis D' Halicarnasse est fâché que les poësies d' Homere ne puissent être utiles qu' à peu de personnes, et que le sens naturel de ses fables ne soit propre qu' à prêter des armes à la licence et au désordre. Y a t-il jamais eû un dessein plus bizarre que celui de ne vouloir instruire que ceux qui sçavent deviner, sans s' embarrasser de corrompre le plus grand nombre qui n' est pas si habile ? Un sens mystérieux et reculé pour la vertu ; un sens litteral et présent pour le vice : avec cette belle ressource on érigeroit en ouvrage de morale, les contes cyniques de Bocace. Lucien raille Homere non seulement sur ses dieux, mais encore sur ses héros, sur ses prodiges puériles, sur les harangues des combattans, et même sur l' ignorance des arts. On croit de plus, qu' il n' a composé son histoire véritable, que dans le dessein de tourner en ridicule toutes les absurditez d' Homere. Personne ne sçauroit disputer à Lucien la finesse ni la sûreté de la critique ; et c' est de quoi embarasser ces esprits timorez, qui en matiere de goût, ne veulent rien sentir que conformement à l' autorité. Caius Caligula avoit un souverain mépris pour les ouvrages d' Homere : on dira que c' étoit un méchant homme, et l' on voudra que son goût paye pour ses moeurs. Mais on ne sçauroit faire le même reproche à Adrien, qui d' ailleurs avoit le goût fort délicat ; et cependant il avoit le même mépris pour Homere ; il faut que le méchant homme ait bien jugé, ou que l' honnête homme ait jugé mal. Plutarque, si grand panégiriste d' Homere, ne trouve pourtant pas à son gré la maniere dont il peint Agamemnon. " Voici la traduction d' Amiot. Homere ne composa pas bien, ni comme il falloit, la beauté d' Agamemnon,... etc. "Plutarque, selon ce passage, ne croyoit pas qu' Homere eût des idées bien saines de la vertu. Il trouve des défauts avilissans dans les héros de l' iliade, contraires même au dessein du poëte ; et il autorise assez le peu de respect que j' ai marqué pour eux. Dion Chrysostome contemporain de Plutarque, appelle Homere le plus grand imposteur du monde, même dans les choses les plus incroyables ; il ne ménage point son lecteur. Horace dit que le bon Homere s' endort quelquefois ; et il blâme ceux qui ne reprennent rien dans ce grand poëte. Me D est dans le cas. Quintilien qui fait presque un dieu d' Homere, adopte pourtant le sentiment d' Horace ; et il remarque à cette occasion, qu' il est dangereux de tourner en régles tout ce que les grands hommes ont fait. Je m' en suis bien gardé à l' égard d' Homere, quoique j' aye conservé d' ailleurs la modération que Quintilien récommande. Parmi les modernes, érasme ne trouve pas assez de gravité dans les poëmes d' Homere. Jules Cesar Scaliger traite le prince des poëtes avec le dernier mépris ; il lui fait son procès sur tout ; et dans l' arrest qu' il prononce contre lui, il le qualifie hardiment de fou achevé. On dit que Scaliger étoit un fort mauvais critique ; et si vous en demandez la preuve, on vous alleguera l' ouvrage même en question. Prenez garde à la force de ce raisonnement. Il ne faut point avoir d' égard au jugement que Scaliger a porté d' Homere, parce que c' étoit un mauvais critique, et il étoit mauvais critique, parce qu' il a porté ce jugement d' Homere. Logique de commentateur. M Bayle qui a tant de réputation dans les lettres, n' est guéres plus modéré que Scaliger. Voici quelques unes de ses réfléxions. Après une longue remarque sur le discours de Phoenix : " finissons, dit-il, par un mot qui paroîtra bien hardi... etc. " je voudrois que ces dernieres paroles de M Bayle fussent toûjours présentes au lecteur : car on s' efforce de nous rendre odieux, en nous imputant un orgüeil malin qui ne cherche qu' à rabaisser le mérite personnel des anciens pour nous élever sur leurs ruines. Mais en quoi méritons-nous ce reproche ? Ne pouvons-nous pas soûtenir modestement que les hommes de siecles en siecles ont acquis de nouvelles connoissances, que les richesses amassées par nos ayeux ont été accruës par nos peres, et qu' ayant hérité de leurs lumieres et de leurs travaux, nous serions en état même avec un génie inférieur au leur, de faire mieux qu' ils n' ont fait ? Ce sentiment loin d' être orgüeil et malice, est plûtôt une reconnoissance modeste des secours que nous avons reçûs, et une émulation raisonnable de nous rendre aussi utiles à la postérité, que l' antiquité l' est pour nous. Le pere Rapin qui a éxaminé à fonds Homere et Virgile, prétend que le poëte grec a déshonoré son pays, par le choix d' une action diamétralement opposée à l' héroïsme. Que l' iliade manque d' unité, soit qu' on la prenne pour la guerre de Troye, soit qu' on la prenne pour la colére d' Achille. Que les bienséances ne sont point ménagées dans les poëmes d' Homere. Les peres y sont durs et cruels, les héros foibles et passionnez, les dieux misérables, inquiets et querelleurs. Que par un amour déreglé du merveilleux, Homere met ses dieux à tous les jours, et que ce sont autant de forçats qu' il employe à tout. Qu' il s' abandonne à l' emportement et à l' intempérance de son imagination sans aucun discernement, et qu' il sort presque toûjours de son sujet, par la multiplicité et l' attirail de ses épisodes. Qu' il ne prend pas tant de soin de bien penser que de bien dire, et qu' on ne finiroit jamais si l' on vouloit remarquer toutes les fautes d' Homere en matiere de sentimens. Je n' allegue point tous ces jugemens comme des autoritez ; c' est seulement pour faire voir que mon opinion n' est pas aussi hazardée qu' on le pense. Pourquoi donc parois-je si téméraire ? Pourquoi m' oppose-t-on toûjours trois mille ans d' admiration non interrompuë, tandis qu' il y a de siecle en siecle, les protestations nécessaires pour empêcher la prescription ? On se fait fort de ces trois mille ans de suffrages. J' ai beau dire des raisons aux partisans outrez de l' antiquité, leur refrain éternel, ce sont ces trois mille ans dont nous faisons voir la nullité par tant de jugemens qui en interrompent la tradition. Mais d' où vient que malgré tant de témoignages, Me D n' allegue presque jamais d' autre censeur d' Homere, que Desmarets et M Perrault ? Ignoroit-elle ces faits ? Ce seroit faire injure à son sçavoir. Craignoit-elle d' affoiblir sa cause ? Elle la croit victorieuse par elle-même. Méprise-t-elle ces autoritez ? Les auteurs que je cite sçavoient fort bien le grec. Dira-t-elle que ces sortes de sçavans sont sujets à raisonner peu solidement ? Voudroit-elle jetter des soupçons sur sa propre logique ? Découvrons ici quelques artifices ordinaires à ceux qui disputent. L' interest qu' ils prennent à leur opinion, leur fait employer sans scrupule tous les détours qui la favorisent. Ils entassent avec soin, ils alleguent avec hauteur les témoignages qui sont pour eux ; et ils affoiblissent où ils dissimulent ceux qui leur sont contraires. Ils donnent pour approbation totale de leur sentiment, ce qui ne l' est qu' en partie. Ils cherchent entre ceux qui ont soûtenu la même cause que leurs adversaires, quelque auteur dont le nom ne soit pas révéré du public ; et ils le citent dédaigneusement en preuve que la cause n' est pas bonne ; comme si l' on ne pouvoit pas défendre mal une bonne cause ; et que dès qu' un homme, faute de prudence ou de lumiere, n' y a pas réüssi, il n' étoit plus permis de la reprendre avec de meilleures raisons. Ils font plus. Ils abusent des bons ou des mauvais succès qu' un auteur a eus dans un genre, pour relever ou pour décrier ce qu' il a fait dans un autre. Ils donnent, par exemple, un médiocre poëte, pour un mauvais critique, et un bon poëte pour un raisonneur exact, comme si l' un suivoit toûjours de l' autre. Le préjugé s' y prend ainsi. Il juge de l' ouvrage par l' auteur ; au lieu que la raison juge de l' ouvrage par l' ouvrage même. Me D n' a-t-elle pas compté sur le préjugé, en ne citant de censeurs d' Homere, que Desmarets et M Perrault ? Et pourquoi a-t-elle pris garde à n' en point nommer de plus accréditez ? Parce qu' elle sçait que la plûpart des lecteurs s' arrêtent aux noms, et qu' elle a voulu les prendre par leur foible. du droit d' éxaminer. c' est ce partage de sentimens qui selon moi, nous fait rentrer dans tous les droits de l' examen. Me D prétend qu' il n' en est pas ainsi ; que l' affaire est vuidée, et qu' il n' y a plus qu' à soumettre son jugement à l' approbation de tous les siecles . Mais en supposant même cette approbation universelle, aussi vraye qu' elle est fausse, je demande à Me D quelle est sa pensée. Veut-elle que nous admirions aveuglement Homere sur la foy de nos ancêtres ? Et que sans aucun égard aux repugnances de nôtre raison, nous nous refusions jusqu' à la liberté d' y sentir quelques fautes ? Si c' est-là sa prétention, et que les hommes y souscrivent, qu' arrivera-t-il ? Homere aura acquis dans trois mille ans d' ici, un nouveau nombre de panégyristes, sans que le moindre critique les interrompe. Ne feroit-on pas valoir alors les six mille ans d' approbation, comme aujourd' hui l' on fait valoir les trois mille ? Vous voyez bien pourtant qu' il en faudroit retrancher la moitié, puisque les derniers trois mille ans seroient le fruit de la soumission aveugle aux prémiers suffrages, et nullement celui de l' examen. Ce qu' on pourroit dire des trois mille ans que je suppose, ne peut-on pas l' appliquer aux trois mille ans déja écoulez ? Qui nous assure que les hommes n' ont pas fait de bonne heure le raisonnement de Me D car il est bien digne des prémiers âges ? Qui nous a dit que les grecs, cent ans après Licurgue, n' ont pas crû l' affaire vuidée, et qu' ils ne se sont pas fait un devoir de conserver à Homere ses prémiers honneurs ? Qu' on nous marque donc au juste, combien il faut de siecles pour oster aux hommes la liberté de juger d' un ouvrage d' esprit. Mais j' aime mieux croire que les anciens ont éxaminé ; et je prétends seulement que ce droit n' est pas éteint pour nous. Nous pouvons prononcer sur les ouvrages d' esprit de tous les temps, on pourroit même mépriser Homere (ce que je ne fais pourtant pas) en toute sûreté de conscience ; et il n' y a rien qui captive nôtre jugement sur son mérite. Soyons encore plus hardis, et allons jusqu' où la raison nous mene. Quand il n' y auroit point de partage sur Homere, un homme pourroit reclamer lui seul contre tous les siecles ; et si ses raisons étoient évidentes, les trois mille ans d' opinion contraire n' auroient pas plus de force qu' un seul jour. à la vûë des prémieres expériences de la pesanteur de l' air, qu' a servi le long regne de l' horreur du vuide ? Nous ne devons le sacrifice de nôtre jugement qu' à l' autorité divine ; et c' est une espece d' idolatrie, que d' accorder à des décisions humaines ce sacrifice que Dieu s' est reservé pour lui seul. Du reste, nôtre jugement est libre ; et si la raison ne nous a pas été donnée en vain, elle doit nous servir à chercher le vrai en toutes choses, à nous débarrasser des préjugez qui nous le cachent, et à nous y soumettre avec plaisir, dès qu' il nous éclaire. La question du mérite d' Homere est peut-être celle de toutes sur laquelle il est plus permis de parler, peut-être aussi en vaut-elle si peu la peine, qu' il seroit encore plus prudent de s' en taire. On allegue comme un frain suffisant en cette matiere, l' approbation de la plûpart des hommes. il n' y a, dit Me D qu' une loi divine qui soit plus forte que celle-là. cette proposition est fausse, la raison tient le milieu entre ces deux loix, elle cede à l' une, et elle corrige l' autre ; mais quand j' en conviendrois, il n' y en a pas moins une différence infinie entre ces deux loix qu' on raproche sans milieu. Dire qu' il n' y a que l' une au dessus de l' autre, c' est dire qu' il n' y a que la science au dessus du doute, et la lumiere au dessus des ténébres. Le doute en renferme-t-il pour cela plus de certitude, et les ténebres en éclairent-elles davantage ? Je fais encore une autre instance, et je prie Me D de nous dire si le jugement qu' elle porte de l' iliade est le sien même, ou si ce n' est que l' écho respectueux des jugemens qu' on en a portez. Si c' est le sien même, elle ne sçauroit me contester un droit dont elle s' est servie ; et si ce n' est que l' écho des autres ; qu' elle le déclare, afin que je ne la compte plus elle-même au nombre des autoritez que j' ai à combattre. Je sçai bien que quand on est d' un sentiment contraire au plus grand nombre des gens d' esprit, il faut se défier d' autant plus de ses vûës particulieres ; mais il ne faut pas pour cela les dissimuler ; parce que sans se flatter d' une raison supérieure à celle des autres, on peut avoir découvert en quelque chose la vérité qu' ils n' ont pas apperçûë, faute peut-être de l' avoir aussi soigneusement cherchée. Cette conduite n' est pas si hardie qu' elle le paroît. Car souvent en matiere d' ouvrages d' esprit, ce n' est pas attaquer un grand nombre de jugemens, que de combattre une opinion publique. Il ne faut quelquefois qu' un homme accrédité pour entraîner tout un peuple ; peut-être que sur Homere Licurgue seul donna le ton à toute la Grece ; mais quand une fois l' opinion publique s' est formée d' après le jugement de quelques particuliers ; les particuliers à leur tour se laissent entraîner au public ; tout tentez qu' ils seroient d' abord de démentir l' opinion vulgaire, ils aiment mieux s' y accommoder, que de s' exposer aux contradictions ; ils font davantage ; ils tournent leur esprit à la justifier ; et ils ajoûtent au sentiment aveugle de la multitude, des raisons séduisantes qui affermissent le préjugé ; le grand nombre de ceux qui admirent Homere sans l' avoir lû, force un homme qui l' éxamine à parler comme eux. Le public s' appuye alors sur ce jugement ; et ce jugement lui-même n' étoit appuyé que sur l' admiration publique. C' est ainsi que l' illusion devient générale. Chacun prononce sur la parole des autres, en supposant qu' ils ont éxaminé ; mais peut-être n' y a-t-il dans toute cette suite d' admirateurs que trois ou quatre juges légitimes du dessein d' Homere. ce qu' il doit y avoir de plus clair dans un ouvrage, c' est le dessein, et sur tout dans un ouvrage où l' on se propose l' instruction générale, comme dans un poëme épique. L' art de l' auteur est d' écarter tout ce qui peut rendre son dessein équivoque ; autrement il ne sçauroit faire ce plaisir d' unité, qui vient de ce qu' on rapporte naturellement toutes les parties à un tout, qu' on en approuve les proportions, et qu' on admire l' intelligence de l' ouvrier, qui n' a rien fait au hazard, et qui semble avoir conçû son ouvrage tout à la fois. Il faut donc que le dessein soit frappant, qu' un esprit même médiocre ne puisse s' y méprendre, et que tout le monde s' accorde à sentir là-dessus la même chose. Tout ouvrage qui a besoin de commentateurs pour en déterminer le dessein, est par cela même défectueux ; encore plus, si les commentateurs ne s' accordent pas entr' eux ; autant de différences de sentimens, autant de preuves du défaut de l' ouvrage. Voilà Homere. Les auteurs ont été partagez sur son dessein ; il a fallu des Aristotes pour l' expliquer, et des peres Le Bossu pour expliquer encore les explications d' Aristote. Me D combat encore ici quelques sentimens que je rapporte des autres ; elle multiplie ainsi mes erreurs prétenduës, m' imputant jusqu' à celles que je rejette. Plusieurs ont crû qu' Homere n' avoit voulu qu' écrire la guerre de Troye, et Horace, qui l' en appelle l' historien, est lui-même de cet avis, si l' on en veut croire le pere Rapin. Me D traite cette opinion de folle ; et usant à peu près du stratagême qu' elle me reproche d' appeller cinq ou six ignorans qui m' applaudissent, de véritables sçavans, pour pouvoir m' enorgüeillir ensuite de leurs suffrages ; elle traite au contraire de malheureux critiques ceux qui ne pensent pas comme elle ; et ces messieurs ainsi qualifiez, la voilà aussi-tôt qui triomphe. Ceux qui ont crû qu' Homere avoit voulu faire l' éloge d' Achille, ne sont pas mieux traitez, c' est à ce qu' on dit, l' éclat que le poëte donne à la valeur de son héros qui les a trompez ; mais en ce cas, leur erreur est en partie la faute du poëte. Il ne devoit pas donner à un homme qu' il falloit détester, des qualitez si brillantes, qu' à tout prendre, les lecteurs séduits ne fussent pas fâchez de lui ressembler. Quoiqu' en dise Aristote, il ne faut point faire les hommes plus beaux qu' ils ne sont, quand cela va à diminuer l' horreur utile d' un mauvais caractere. Il ne faut point faire du vice et de la vertu un alliage qui les fasse confondre, et qui surprenne pour l' un, l' admiration qu' on ne doit qu' à l' autre. Venons à la troisiéme opinion, la plus respectable de toutes, puisque c' est celle d' Aristote, du pere Le Bossu, et de Mr Dacier. L' iliade n' est, selon eux, qu' une fable, semblable au fonds à celles d' ésope, pour faire entendre que le grand interest d' un parti est la bonne intelligence. Je n' ai point prétendu qu' on ne pût tirer cette vérité de l' iliade, quand on en a bien envie ; et je me suis contenté de dire qu' elle y étoit noyée dans la quantité et dans la longueur des épisodes. Je n' employerai pour me justifier que les propres paroles avec lesquelles Me D excuse Platon, qui regardoit les poëmes d' Homere comme des pieges tendus à la vertu, et je la remercie de m' avoir fourni elle-même une apologie si judicieuse. pour excuser Platon, on peut dire qu' il n' a pas regardé l' iliade comme Aristote... etc. j' ai donc pensé là-dessus comme Platon, et je me fais honneur d' avoir rencontré la vérité avec un homme dont Ciceron auroit fait gloire de partager les erreurs. Mais il en faut encore tirer plus de fruit, en prouvant que c' est un principe assez frivole, de faire de la fable le fonds essentiel du poëme épique. Prémierement cette fable prétenduë est très vicieuse, dès qu' elle ne frappe pas sensiblement tous les hommes, dès que l' inconvenient des parties épisodiques est plus grand que le fruit du dessein principal, et que ce dessein principal ne peut être démeslé qu' à peine par la plûpart des gens. Pourquoi nous faire une longue énigme d' une vérité simple ? En avons-nous si peu à apprendre, qu' il faille inventer un art pour nous en instruire avec de si grands circuits ? Il n' en est pas de même des fables d' ésope ; l' action en est courte et débarrassée d' épisodes, et la vérité morale en est claire. C' est vouloir perdre tout le fruit de ces allegories, que de les transplanter de cette briéveté également agréable et instructive, dans une longueur ordinairement confuse et ennuyeuse. En second lieu, la fable, dès qu' elle ne consiste que dans une réfléxion qui naît d' une action, se trouvera toûjours dans quelque événement qu' on raconte ; car toute action est l' effet d' une vertu, ou d' un vice : si c' est l' effet d' une vertu, c' est cette vertu qu' on propose à suivre : si c' est l' effet d' un vice, c' est ce vice qu' on veut faire éviter. Il n' y a point d' action historique, si bizarre qu' elle puisse être, qui ne donne lieu à quelque vérité morale ; et en ce sens, nos poëmes dramatiques qui n' ont été faits la plûpart que dans le dessein de toucher par des avantures tragiques, ou de divertir par des moeurs ridicules, sont des fables, c' est-à-dire, des instructions déguisées sous l' allegorie d' une action. Les auteurs n' y ont pas pensé ; mais telle est la nature d' une action, si elle est vraisemblable, que l' on en peut tirer toûjours quelque vérité : à l' entendre ainsi, les historiens mêmes font des fables du poëme épique. la prémiere différence du poëme épique et du poëme dramatique ; c' est que dans l' un le poëte raconte lui-même toute l' action ; et que dans l' autre, le poëte fait agir et parler les personnages. Selon cette idée primitive, la pharsale, le lutrin, et même nos romans, quoiqu' en prose, ne sont-ils pas des poëmes épiques ? Il est vrai, comme je l' ai dit, qu' ils ne sont pas de la même espece que l' iliade et que l' odissée ; et si l' on restraint l' idée de poëme épique à la constitution particuliere de ces deux poëmes ; la pharsale et le lutrin ne seront plus épiques : il faudra leur chercher une autre dénomination. Ne disputons point des noms, et ne songeons qu' à éclaircir les choses. La politesse m' engage à m' accommoder aux définitions de Me D sans vouloir l' assujettir aux miennes : et j' aurois de bon coeur la même déférence pour son mérite que pour son sexe. En prenant donc ce terme d' épique pour ce qu' il lui plaît de le faire valoir, je dis seulement qu' on peut faire des poëmes, qui sans être épiques, ne laisseroient pas d' être également, quoiqu' autrement agréables. La pharsale, si Lucain étoit d' ailleurs aussi judicieux que Virgile, plairoit par l' importance des événemens, et par la grandeur des personnages. Le lutrin plaît par une satyre fine, et par une conduite riante et ingénieuse, qui n' est pas moins l' effet du génie, que le plus grave sublime. Mais nous avons des poëmes épiques, à prendre ce terme dans toute sa rigueur. En vain prétend-on qu' Homere doit passer pour parfait dans ce genre, puisque personne ne l' a surpassé, ni même égalé. La plûpart des sçavans donnent la préférence à Virgile ; bien des gens la donnent encore au Tasse. Ce qu' il y a de plus reçû, c' est que nôtre nation a été malheureuse en ce genre, et que nous y sommes demeurez bien au dessous d' Homere. Voyons si cette opinion est équitable ou injuste ; et sous prétexte de rendre une justice éxacte à nos écrivains, n' éxagerons pas nous-mêmes nôtre défaite. J' ai examiné le Clovis et le S Loüis, les deux meilleurs. Poëmes de nôtre langue, que personne ne lit plus, et qui sont tombez dans un mépris dont on ne sçait guéres les causes. Tâchons, s' il se peut, de les découvrir. Ces deux poëmes ne manquent d' aucune des conditions qu' on prétend essentielles à l' épopée. Ils sont l' un et l' autre une fable. L' un ne tend qu' à faire voir que la providence arrive toûjours à ses fins, malgré les obstacles que les passions des hommes y opposent ; et l' autre fait entendre qu' il n' y a rien d' impossible à la piété conduite par le courage. Ils ont l' avantage de commencer tous deux comme l' odissée, par le milieu de l' action, et de satisfaire la curiosité sur le reste, par des récits ingénieusement amenez. Ils m' ont paru de beaucoup meilleurs que l' Iliade, par la clarté du dessein, par l' unité de l' action, par des idées plus saines de la divinité, par un discernement plus juste de la vertu et du vice, par des caracteres plus beaux et mieux soûtenus, par des épisodes plus intéressantes, par des incidents mieux préparez et moins prévûs, par des discours plus grands, mieux choisis, et mieux arrangez dans l' ordre de la passion, et enfin par des comparaisons plus variées et mieux assorties. Peut-être ne comprend-on pas qu' avec tous ces avantages, nos poëmes n' ayent pas réussi ? Mais pour éclaircir le paradoxe, voici les défauts qui les ont décriez. Nos auteurs ont prodigué mal à propos le merveilleux, par une servile imitation du poëte grec. Ils ont distribué les anges et les démons dans les différens partis, comme Homere distribuë ses dieux entre les grecs et les troyens. Les démons tiennent lieu du Xanthe et du Simoïs pour des débordemens ; et les anges, de Junon et de Vulcain pour des incendies. Tout y est prodige, tout y est miracle. On a été choqué de ce merveilleux apocryphe, qui blesse le respect dû à la religion. Nous pouvons bien peindre les véritables miracles que Dieu a opérez ; mais il ne nous est jamais permis de lui en supposer, sous prétexte du vrai-semblable ; et c' est offenser la sagesse divine que de penser seulement qu' elle auroit dû faire, ce qu' elle n' a pas fait. Nos poëtes ont craint apparemment qu' on ne leur refusât le nom d' épiques, si le ministere du ciel n' étoit aussi sensible dans leur action, qu' il l' est dans l' iliade ; et ils ont mieux aimé blesser la raison, que de violer des régles arbitraires, qui doivent toûjours relever d' elle. Ils se sont encore égarez dans la multiplicité des épisodes. Pour les rendre intéressans, ils ont imaginé des avantures singulieres qui détournent d' autant plus de l' action principale. Ils ont fait un assemblage fatiguant de choses rares, dont peut-être aucune ne sort absolument de la vrai-semblance, mais qui toutes ensemble paroissent absurdes à force de singularité. Ce ne sont pourtant pas là les défauts qui ont le plus nui à nos poëmes. Le Tasse n' a pas laissé de réüssir avec une pareille conduite. C' est la langueur et tous les autres vices de la versification. Tantôt ce sont des métaphores forcées, tantôt des jeux de mots puériles, souvent un style froid et prosaique. Ils n' ont point cette élégance continuë que le lecteur éxige dans un ouvrage, d' autant plus qu' il est long, quoique par cela même, elle devienne presque impossible à l' auteur. Faute de cette élegance qui consiste dans la beauté, dans la force et dans la grace des expressions, on tombe dans l' ennui de page en page, de ligne en ligne. Malgré l' interest total de l' action, la foiblesse du détail désintéresse ; et tous ces vices de versification semez de près en près, joints à l' uniformité fatigante de la rime, font enfin tomber le livre des mains. Malheureusement nos grands versificateurs n' ont pas entrepris de poëmes épiques ; l' ouvrage est trop long, le succès trop incertain. Ils s' en sont tenus au plus aisé et au plus utile ; et le poëme épique étant devenu le partage des plus foibles, il n' est pas étonnant qu' ils n' ayent pas soûtenu en ce genre, la gloire de la nation. Quoiqu' il en soit, ces poëmes sont tombez, et ils ont dû tomber, puisque leur objet étoit de plaire, et qu' ils nous ont ennuyez. Mais si nous jugions ainsi de l' iliade, elle seroit encore dans un plus grand décri. Personne presque n' a le courage de la lire. Ceux qui à force de le vouloir, sont venus à bout de l' achever dans Me D ne sont pas tentez d' y revenir ; et ils aimeront encore mieux la loüer que de la relire. Il n' y a que quelques sçavans qui se plaisent à l' admirer dans le grec, parce qu' ils prennent le plaisir historique et celui d' entendre une langue sçavante, pour un plaisir purement poëtique. Ils satisfont leur curiosité par des faits reculez : ils contentent leur amour propre en se flattant de sentir la force et les graces de l' expression ; et ils imputent tout ce plaisir au poëte, comme s' ils lui faisoient un art d' avoir vêcu trois mille ans avant eux, et d' avoir écrit dans une autre langue que la leur. On voit par là que nous avons deux poids et deux mesures dans les jugemens que nous portons de nos poëmes et de ceux d' Homere. Nous condamnons les uns, parce qu' ils nous ennuyent, sans égard à l' art qui y est perfectionné en bien des choses ; et quoique les autres nous ennuyent, nous les admirons sur la foi des anciens suffrages, qui, à remonter à leur source, ne venoient que de ce qu' on n' avoit pas mieux. de l' unité d' action. l' unité d' action fait sans doute un fort bel effet dans un poëme. Il faut bien de l' art au poëte, pour arranger son action de maniere qu' elle croisse toûjours, qu' elle interesse de plus en plus à mesure qu' elle avance, et que les episodes qu' il y mêle en paroissent des parties nécessaires : c' est aussi un grand plaisir pour le lecteur d' embrasser un grand nombre d' incidens et d' images sous le même point de vûë. Aussi ai-je crû que le poëme, à parler en général, ne devoit être que le récit d' une seule action. Mais comme il est dangereux en matiere d' ouvrages d' esprit d' établir des régles exclusives, qui feroient tout faire sur le même modéle, et qui nous priveroient par là des especes nouvelles, qui pourroient avoir aussi leur beauté : j' ai ajoûté que peut-être la vie entiere d' un héros maniée avec art, et ornée des beautez poëtiques, seroit un sujet raisonnable de poëme. Me D toûjours couverte de l' autorité d' Aristote, comme de l' égide de Minerve, combat avec chaleur cette conjecture ; le peut-être méritoit, ce me semble, quelque modération, mais son zele pour les régles anciennes n' en connoît point ; et malheur avec elle, à qui entreprend de les étendre. Mon sentiment n' est pourtant pas sans preuve, il est même autorisé par l' expérience. Personne ne nie que les avantures de Télémaque ne soient un poëme en prose. L' action de ce poëme n' est pas de chercher et de trouver Ulisse, on voit bien que ce n' est que l' occasion de commencer les voyages, et le prétexte de les finir. L' action, ce sont donc les voyages mêmes, et ces avantures successives qui donnent lieu chacune à quelque instruction ; ce sont autant de petites fables liées les unes aux autres, qui renferment toutes leur vérité particuliere. Cependant cette multiplicité d' action n' empêche pas que les avantures de Télémaque ne soient un poëme agréable ; et selon presque tout le monde, plus agréable que l' iliade même. On me demande sans doute un éxemple plus antique ; car les modernes ne font pas preuve. Et bien, les métamorphoses sont un poëme, qui contient à quelque égard, l' histoire du monde jusqu' à Auguste. Malgré cette multiplicité d' action, on les lit toûjours avec plaisir, tandis que l' iliade est abandonnée quoiqu' admirée ; et j' oserai dire qu' Ovide a mieux connu qu' Homere, la nature de la fable. La plûpart des allégories dont son poëme n' est qu' un tissu, sont courtes, et l' instruction en est assez claire. Se plaindra-t-on qu' il nous ait donné l' image de plus de deux cent véritez, dans le même espace qu' Homere a pris pour en peindre une seule ; ce ne sont pas là des poëmes épiques, me dit-on, je le veux bien, mais ce sont des poëmes. Appellez-les d' ailleurs comme il vous plaira, pourvû que vous conveniez qu' ils peuvent faire autant de plaisir que ceux d' Homere. J' avois conclu mon raisonnement sur le poëme, en disant que je trouvois arbitraire le choix de la matiere, et même celui de la forme qu' on lui veut donner ; mais qu' il étoit essentiel de plaire toûjours par quelque endroit, soit en attachant l' esprit par l' importance des événemens, soit en touchant le coeur par les passions des personnages, soit en amusant simplement par la variété et les graces du sujet. Me D ne cite mes paroles que jusqu' au mais , sans y ajoûter même le moindre petit etc. et c' est-là un des avantages injustes que prennent d' ordinaire ceux qui disputent. Ce que Me D fait sans mauvaise intention, d' autres le font souvent en fraude ; ce sont, pour ainsi dire, de petites ruses de guerre. On choisit un passage de son adversaire, qui raisonnable avec ce qui le précede, ou ce qui le suit, devient ridicule quand il est isolé. Alors on étale des raisons victorieuses contre ce passage ainsi dépoüillé ; et l' on n' a pas plus de peine à en triompher, qu' Hector en eut à tuer Patrocle, quand Apollon lui eût ôté ses armes ; mais, comme le dit à peu près Patrocle à son ennemi, il n' y a qu' à rougir d' une pareille victoire. des surprises. j' ai souhaité dans Homere un art qu' il me paroît avoir négligé : celui de préparer les événemens sans les faire prévoir ; de maniere que quand ils arrivent, on en soit surpris sans en être choqué : je n' ai point été content d' entendre Jupiter au milieu de l' iliade, faire l' abrégé éxact du reste de l' action. Me D dit pour prémiere excuse, que cela se passe entre Jupiter et Junon ; comme si pour cela l' affaire en etoit plus secrette pour le lecteur, et qu' il n' entrât pas en tiers dans la confidence divine. Elle ajoûte qu' on ne laisse pas d' avoir encore du plaisir à la répresentation d' une tragédie qu' on a déja vûë, et qu' ainsi ces surprises que je demande ne sont pas nécessaires. Ceci, si je ne me trompe, est un bon sophisme que je vais tâcher de développer. On peut avoir deux sortes de plaisir à la répresentation d' une tragédie. D' abord, celui de prendre part à une action importante qui se passe la prémiere fois sous nos yeux, d' être agité de crainte et d' espérance, pour les personnages à qui l' on s' intéresse le plus ; et enfin de partager leur bonheur ou leur infortune, selon qu' ils triomphent ou qu' ils succombent. Voilà le prémier plaisir que le poëte doit avoir en vûë de procurer à ses auditeurs, en leur ménageant de ces surprises pathétiques qui excitent la terreur ou la pitié. Le second, c' est la vûë de l' art même que l' auteur a employé pour exciter le prémier. Il est vrai que quand on a déja vû une piece, on n' a plus ce prémier plaisir de la surprise, du moins dans toute sa vivacité ; mais il reste encore le second, qui n' a de lieu qu' autant que le poëte a travaillé heureusement pour exciter l' autre ; car c' est sur cette obligation indispensable que l' on juge de son art. L' art est donc de ne dire à l' auditeur que les choses dont il faut l' instruire, et de ne les dire qu' à mesure que le dessein de le toucher l' éxige. Et quoiqu' on les sçache déja quand on relit l' ouvrage, on goûte encore le plaisir de ce même arrangement que l' art demandoit. Il s' ensuit delà, que tout poëme doit être disposé pour la prémiere impression. S' il ne l' est pas, au lieu des deux plaisirs que j' en attendois, il me fait deux sortes de peines ; l' une, de demeurer froid où je devrois être émû ; l' autre, de sentir le défaut qui est la cause de mon ennui. Voilà ce que j' ai éprouvé dans l' iliade ; je n' étois point intéressé par les avantures, et je souffrois de ces préparations glaçantes qui m' empêchoient de l' être. Des dieux. il faut encore combattre ces dieux de l' iliade ; ces dieux que les géants entreprirent autrefois de chasser du ciel, et qui auroient été dépossedez en effet, si les géants eussent alors atteint l' âge d' homme . Je suis bien loin d' avoir une haute idée de ces dieux ; je ne crois pas qu' il faille entasser Ossa sur Pélion pour les vaincre : en vain les géants, et même en âge d' homme, se rangent aujourd' hui de leur parti ; tout pigmée que je suis, je me flatte d' en venir à bout sans effort, et je ne tirerai pas vanité de ma victoire. Qu' est ce que des dieux qui n' ont point fait l' homme ? Ai-je dit, en commençant l' énumération de leur misere. M De La Motte, répond à cela Me D devoit se souvenir qu' Homere appelle presque toûjours Jupiter, le pere des dieux et des hommes, j' ai peine à comprendre qu' elle ait voulu dire ce qu' elle dit en effet. Quoi donc ! Selon elle, Homere auroit crû sérieusement Jupiter, le créateur des dieux et des hommes ? Il l' auroit crû le pere de Saturne dont il étoit né, et qu' il avoit chassé du ciel ? Il l' auroit crû le pere de Junon sa soeur et sa femme, de Neptune et de Pluton ses freres, le pere même des nymphes qui prirent soin de son enfance, et des géants qui lui firent la guerre. En vérité, il n' est pas possible que ce soit là la pensée de Me D mais aussi, si ce ne l' est pas, en quel sens oppose-t-elle au prémier reproche que je fais aux dieux d' Homere, ce titre tant répété dans l' iliade de pere des dieux et des hommes ? Ce n' est pas la seule contradiction que lui coûte l' envie de relever la majesté de Jupiter : car elle abandonne volontiers les dieux inférieurs, et elle ne prend à coeur que l' interest du maître des autres. C' est, selon elle, sa volonté seule qui faisoit le destin ; mais en ce cas, je demande quel étoit donc le destin avant que Jupiter fût né ? Quel étoit le destin quand ce dieu fut enchaîné par les autres dieux, et qu' il courut risque de perdre l' empire du monde, si Thétis et Briarée ne l' eussent secouru ? Quel étoit le destin quand il se laissa tromper sur le mont Ida par sa femme et par le sommeil ? Surprise dont le pauvre dieu fut si honteux et si fâché, qu' il s' en falut peu que Junon n' en eût les fers aux pieds, et ne fût suspenduë en cet état au milieu des airs, en punition de son audace. Me D fait encore valoir comme un grand trait de divinité, que Jupiter avoit autrefois chassé la discorde du ciel, en jurant qu' on ne l' y reverroit jamais. C' est une contradiction manifeste d' Homere. Di la discorde étoit bannie du ciel, d' où vient donc que le trouble regnoit plus que jamais entre les dieux ? D' où vient qu' ils se querellent, qu' ils s' outragent et qu' ils se battent ? D' où vient que Jupiter même n' a pas la paix dans son ménage ? Si tout cela se fait sans la discorde, il auroit pû s' épargner la peine de la précipiter de l' Olympe. Encore quelques exemples ; ils sont plus sensibles que les raisons. On prétend que Jupiter n' éxauce point les desirs injustes. Que fait-il donc quand il se rend à la priere de Thétis, qui lui demande, selon les voeux d' Achille, que les grecs périssent pour satisfaire à son dépit ? Dans le conseil des dieux, Jupiter veut irriter Junon ; Junon s' emporte contre lui ; elle ne veut pas avoir fatigué ses chevaux en vain, et elle ne sçauroit pardonner aux troyens. Jupiter en est indigné, et cependant il consent qu' elle fasse comme elle l' entendra. Accord entr' eux de s' abandonner mutuellement les peuples qui leur sont les plus chers : enfin Minerve la plus sage des déesses, va par l' ordre de Jupiter, conseiller et persuader le crime à Pandarus qui ne songeoit point à mal. Ainsi Jupiter est foible et injuste, Junon cruelle et acariastre, et Minerve perfide. Jupiter dit à Mars qu' il est le plus méchant des dieux, et que c' est le fruit des beaux exemples de sa mere. Si Scarron avoit voulu faire une iliade burlesque, il auroit souvent trouvé les choses toutes faites. Minerve elle-même blasphême contre Jupiter, elle fait entendre que sans elle, il n' auroit pû retirer Hercule des enfers où il étoit descendu par l' ordre d' Euristhée, et qu' elle est bien fâchée de lui avoir rendu ce service ; mais on lui laisse tout dire et tout faire : il n' y a pour elle ni menaces, ni châtiment ; et selon Mars, c' est l' enfant gâté de Jupiter ; c' est pourtant cette Minerve qu' on veut nous donner pour la sagesse souveraine. Mars entre en fureur en apprenant la mort de son fils Ascalaphe, Minerve l' arrête, lui peint la colere de Jupiter, et dit que le dieu confondra l' innocent avec le coupable, et les punira tous. Voilà une belle idée de la justice divine. La destinée a condamné Sarpedon à mourir par les mains de Patrocle, et Jupiter hésite encore s' il doit l' abandonner ou le sauver. Jupiter est-il lui-même la destinée ? S' il l' est, Sarpedon n' est pas encore condamné ; et s' il n' est pas la destinée, il est inutile qu' il délibere. Iris dit de son ambassade à Achille, que le fils de Saturne même n' en a aucune connoissance. Jupiter n' est donc pas le destin ; car il n' ignoreroit pas ses propres décrets. Jupiter craint qu' Achille ne renverse les murs d' Ilion contre l' ordre des destinées. Il s' avise d' un fort mauvais expédient pour fortifier les troyens, en permettant aux dieux de se mettre de la partie. Il semble même que les dieux qui se déclarent pour les grecs, soient plus forts que les autres. Ainsi Jupiter qui ne peut, dit-il, voir perir tant de vaillans hommes sans compassion, ne fait que rendre le combat plus sanglant, sans le rendre plus égal, est ce là la souveraine sagesse, ou la souveraine imprudence ? Jupiter sent son coeur pénétré de joye, de voir les dieux divisez et combattans l' un contre l' autre. Ce Jupiter est l' Achille des dieux, il imite bien par cette férocité le héros qu' il protege. Ce n' est là que la moindre partie des absurditez théologiques d' Homere. L' allegorie n' a pas assez de ressources pour sauver tout cela ; n' auroit-on pas plûtôt fait de passer condamnation de bonne grace. Mais puisque Me D ne reconnoît pas aisément la raison dans ma bouche, qu' elle se rende du moins aux autoritez qu' elle respecte. Longin et Ciceron n' ont pas seulement condamné les dieux d' Homere, ils ont condamné Homere de les avoir faits tels. Platon et Pytagore le croyoient éternellement puni de ses licences impies. Parlons le langage de Me D l' affaire est vuidée ; il n' y a plus qu' à soumettre son jugement à celui de tant de grands hommes . J' avois exposé mes scrupules sur ces dieux de l' iliade, à Mr Despreaux ; et j' ai rapporté un sentiment singulier qu' il employa au lieu d' allegorie, pour justifier Homere. C' est qu' il avoit égayé son poëme aux dépens des dieux, en leur faisant joüer la comédie dans les entre-actes de son action. Me D se récrie d' abord contre mon infidélité. Je revele les secrets d' un ami après sa mort ! Voilà un zêle fort loüable, s' il étoit bien placé ; mais qu' est-ce au fond que ce secret que je révele ? Un sentiment indifférent de critique, et dont tout l' inconvénient pouvoit être que Me D n' en auroit pas si bonne opinion du jugement de Mr Despreaux. Du reste, en quoi intéresse-t-il l' état, les moeurs, ou la mémoire même de ce grand poëte ? Je ne sçai pas comment on peut pousser ainsi la morale jusqu' à la superstition, et s' accommoder en même temps de celle d' Homere. Mais c' est peu que Me D me croye infidélle, elle ajoûte ironiquement, que je ne sçaurois mentir ; et toute la grace qu' elle me fait ensuite, c' est de me croire visionnaire plûtôt que menteur. Cela m' accommode encore mieux, et je la remercie de la peine qu' elle se donne pour me disculper d' un mensonge impudent. M Despreaux lui avoit donc dit, c' est le commentaire de Me D... etc. Me D l' assure, comme si elle avoit été présente ; et moi j' assure, parce que j' étois présent, que M Despreaux s' est servi des propres termes d' égayer sa matiere aux dépens des dieux, et de leur faire joüer la comédie. Il ne reste plus à Me D qu' à me donner un démenti plus sérieux, ou ce qu' elle auroit déja dû faire, à interpréter selon sa pensée, les termes propres que je rapporte, elle en a bien interprété d' autres aussi difficiles. Pourquoi ne s' est-elle pas servie de cet art si familier aux commentateurs, de trouver toûjours le sens dont on a besoin dans les passages qui embarrassent le plus ? Pourquoi sa politesse ne lui a-t-elle pas fourni une de ces subtilitez, dont son admiration pour Homere fait un si grand usage ? Elle auroit pû dire encore qu' on ne dit pas toûjours éxactement ce qu' on pense ; qu' on s' accommode dans la conversation à la foiblesse de ceux à qui l' on parle ; et que les paroles de M Despreaux n' étoient qu' une condescendance honnête pour mes scrupules. Par exemple, quand je recitai à Me D le vie livre de mon iliade, elle eut l' honnêteté d' y reconnoître l' esprit d' Homere, et la modestie de me dire sur mes vers, que la prose ne pouvoit pas s' élever à tant de noblesse. Si je rapportois cela, sans qu' elle fût en état d' en convenir, ses amis qui sçavent ses sentimens, me soûtiendroient que cela est impossible; cependant rien n' est plus vrai ; et, s' il m' est permis de citer un de mes vers traduit de l' iliade, il me semble que la divine voix frappe encor mon oreille. des héros. les héros de l' iliade ne sont pas plus dignes d' estime que les dieux. Je leur ai reproché une vanité grossiere, une colere brutale, de l' impiété et de la cruauté. Me D songe d' abord à les sauver du prémier reproche, par une belle réflexion de Plutarque, qui marque expressément cinq occasions où il est permis de parler magnifiquement de soi. Plutarque peut avoir raison, sans que Me D l' ait. Car les cas, et les exemples même qu' il cite, désignent seulement les exceptions de la loi générale, qui ne souffre pas qu' on se loüe soi-même ; au lieu que dans l' iliade, l' usage général est de se louer sans scrupule, et qu' à peine y trouveroit-on cinq occasions où les héros les plus modestes s' en dispensent. Ce qu' il y a d' étonnant, c' est que ces mêmes héros que Me D ne peut pas souffrir qu' on accuse de vanité, elle veut bien qu' on les trouve insolens, cruels et impies ; c' est dommage que Plutarque n' ait pas imaginé quelque occasion où il soit permis de l' être ; on ne s' en seroit pas tenu à les disculper de vanité ; cela n' en valoit pas la peine. Des insolens, des cruels et des impies peuvent bien encore être vains, sans se deshonorer davantage. Me D avoüe donc que les héros de l' iliade sont de fort malhonnêtes gens ; mais elle prétend qu' on n' a pas droit de le reprocher à Homere ; parce que selon la nature de la fable, les prémiers et même les seuls personnages d' un poëme épique, peuvent être violens, perfides, dénaturez et brutaux. J' en conviens, me, et je sçai la différence qu' Aristote établit entre la bonté morale, et la bonté poëtique d' un caractere. La bonté morale ne se trouve que dans la vertu, et la bonté poëtique peut se trouver dans le vice même bien imité. Je sçai de plus que ce philosophe, pour mieux éclaircir sa pensée, fait à tout le sexe un outrage impardonnable. Il dit que les femmes mêmes peuvent être bonnes poëtiquement. Aussi, me, ce que j' ai trouvé mauvais dans l' iliade, ce n' est pas que les personnages soient fous ; mais que ceux mêmes qui nous sont donnez pour sages, se démentent à chaque instant, et qu' ils manquent de cette bonté poëtique, qui consiste dans l' uniformité du caractere. Par exemple, j' avois crû voir évidemment dans Hélénus, dans Hector et dans Diomede, des imprudences qui les dégradent. Vous croyez voir évidemment aussi que je me suis trompé, et que la sagesse d' Homere n' a jamais plus brillé que dans l' endroit même où j' ai senti qu' il s' égare. Il faut donc que l' évidence de l' un ou de l' autre ne soit qu' une pure illusion. Voyons de bonne foi, me, à qui l' illusion demeurera. Hélénus conseille à Hector de rallier les troupes, de rétablir le combat, et lui ordonne d' aller ensuite à Troye, avertir Hecube d' offrir un sacrifice à Minerve. En quoi, s' il vous plaît, faites-vous consister la sagesse d' Hélénus ? Dans le conseil de rétablir le combat ? Il est en effet fort bon ; mais pourquoi l' ordre d' aller à Troye dès que le combat sera rétabli ? Hector sera-t-il moins nécessaire alors, pour profiter de l' avantage regagné ? Que deviendra vraisemblablement sa victoire ; s' il ne la poursuit ? Et puisque l' on a osé fuir en sa présence, y a-t-il lieu d' espérer qu' on sera plus ferme quand on ne le verra plus ? Il faloit, dites-vous, envoyer pour le sacrifice, qui, par paranthese ne produit rien, un homme aussi autorisé qu' Hector. Quoi donc, me, n' y avoit-il pas des heraults dans l' armée, des hommes destinez exprès pour faire ces fonctions ? Quand Pâris doit combattre contre Ménélas, et qu' il faut aller avertir Priam de venir offrir un sacrifice, et jurer la paix aux conditions convenuës, lui envoye-t-on d' autres hommes que ces heraults ? Quoiqu' Hector eût pû alors abandonner l' armée sans imprudence, puisqu' on avoit suspendu les combats. En vérité, plus je médite, plus je suis frappé de l' imprudence d' Hélénus. Voyons à présent, me, si Hector a plus de raison. Il obéït, dites-vous, à son frere qui étoit devin, et par conséquent très-respectable. Ne semble-t-il pas qu' il falût se soumettre aveuglément aux ordres de ces dévins ? Polidamas étoit devin aussi ; et cependant lorsque dans la suite de l' iliade, il conseille à Hector de rentrer dans Troye, et qu' il lui annonce de l' air le plus prophétique, les malheurs qui arriveront s' il s' obstine à demeurer hors des murs; malheurs qui arrivent en effet : ce qui prouve en passant que Polidamas étoit mieux inspiré qu' Hélénus dont l' ordre n' a point eu de suite, Hector résiste sans scrupule à Polidamas ; et il traite hardiment de chimere son inspiration prétenduë. Hector est bien malheureux en conduite ; il résiste quand il faudroit obéïr, et il obéït quand il faudroit résister : ses revoltes et ses soumissions sont également des imprudences. Pour Diomede qui s' amuse à écouter des histoires, et à changer d' armes avec Glaucus, il me semble que son tort est aussi manifeste que celui des autres. Vous alleguez avec Mr Dacier, trois raisons pour sa défense ; l' hospitalité qui lui fait prêter une si longue audience à Glaucus, l' indignité qu' il y auroit eu de se battre contre son hôte, et enfin la langueur du combat qui lui donne le loisir de converser. Ces raisons, me, ne me paroissent dignes ni de vous, ni de Mr Dacier. Diomede ne découvre que Glaucus est son hôte, que par la prémiere faute qu' il fait de l' interroger sans le connoître, et d' en essuyer même un grand lieu commun de morale, avant les prémiers éclaircissemens : la raison de ne pas combattre son hôte, n' engageoit point Diomede à perdre un temps précieux, il n' avoit qu' à porter le carnage d' un autre côté. Enfin ce n' étoit pas la langueur du combat qui donnoit à Diomede le loisir de la conversation ; c' étoit la conversation imprudente qui faisoit languir le combat, et Diomede étoit d' autant plus inexcusable, que l' absence d' Hector lui livroit une victoire aisée. Eh bien, me, vôtre évidence est-elle toûjours la même ? Que répondez-vous de nouveau à ces nouvelles instances ? J' ai grande peur que vous ne vous en teniez à ce que vous avez déja dit, ce que M De La Motte appelle une imprudence bien averée, Eustathe l' appelle une chose heureuse,... etc. . Ostez les noms, me, j' espére qu' on balancera du moins entre nos raisons. C' en est assez, ce me semble, pour l' inégalité des caracteres ; car si le poëte grec est en faute dans une seule occasion à l' égard de trois personnages à la fois, c' est une preuve morale qu' il n' est gueres plus régulier sur les autres. Mais il faut encore rappeller ici naïvement quelques actions et quelques sentimens de ces héros. Ils épargnent la peine de raisonner ; et le fait même tient lieu de censure. Hector a besoin du reproche de Sarpedon pour s' opposer à Diomede, qui fait depuis long-temps un grand carnage des troyens. Nous a-t-on donné Hector pour un héros ou pour un lâche ? Les héros d' Homere sont bien journaliers. Hector fuit souvent les héros grecs, et cependant il défie à présent les plus braves, sans qu' aucun se présente, pas même Diomede ni Ajax. Idée dit par parenthese aux grecs, en leur faisant une proposition de la part de Pâris : plût aux dieux qu' il fût mort avant ce funeste voyage. un herault peut-il parler ainsi du prince qui l' envoye ? Agamemnon tuë un grand nombre de héros ; mais dans l' ardeur du combat, il s' amuse à en dépoüiller plusieurs ; à peine le pardonneroit-on à un soldat. Qu' on me dise quel est le caractere de tel héros qu' on voudra choisir de l' iliade, je trouverai de lui plus d' une action et d' un discours qu' on ne prendroit pas pour être de lui. Homere a peint les hommes journaliers comme ils sont, et souvent dissemblables d' eux-mêmes, il les a répresentez à la maniere de l' histoire, et fort peu dans l' idée des caracteres poëtiques. Nestor tient facilement une coupe qu' aucun autre homme n' auroit pû soutenir, cependant ce Nestor est affoibli par l' âge, il regrette à tout moment sa force, et il dit que n' ayant plus de vigueur, il animera du moins les jeunes guerriers plus vigoureux que lui, n' y a-t-il point là de contradiction ? Nestor conseille à Patrocle de tenter de fléchir Achille ; et il l' instruit mot pour mot de tout ce que Patrocle dit dans la suite à son ami ; de sorte qu' outre l' ennui de la répétition, Patrocle perd par là tout le mérite et tout le pathétique de son discours, qui ne paroît plus qu' une affaire de mémoire, plûtôt que de sentiment. Domenée dit à Neptune sous la figure de Thoas, que s' il ne combat pas, ce n' est ni lâcheté, ni paresse ; mais qu' il faut que ce soit la volonté de Jupiter. Comment l' entend-il ? N' est-il pas le maître d' aller aux ennemis, et de s' exposer à périr pour le salut des grecs. Achilles demande à Jupiter que tous les troyens et tous les grecs périssent les uns par les autres, et qu' il ne reste plus que lui et Patrocle pour prendre Troye. Voilà un digne exploit qu' Achille se ménage, si Jupiter l' exauce. Ce sera une victoire sans ennemis, et un triomphe sans spectateurs. Hector fuit à toute bride, et exhorte les troyens à l' imiter. On a beau dire que Jupiter lui ôta le courage, c' est toûjours dire qu' Hector fut lâche. Il n' y a pas moyen de soûtenir aucun caractere avec un dieu aussi capricieux que ce Jupiter. Ménélas déliberant s' il doit fuir ou combattre, se détermine à fuir, sur ce qu' il n' est pas raisonnable de combattre contre un dieu qu' il s' imagine suivre Hector. Cependant, dit-il, s' il avoit un second, il combattroit contre ce dieu. Un dieu, selon lui, ne vaut précisément que deux hommes. Qui pourroit compter, dit Homere, les capitaines qui s' assemblerent autour d' Ajax ? à quoi croyez-vous qu' aboutit cette éxagération ? à les faire fuir d' abord, sans qu' on leur tuë un seul homme. Il n' y a aucun des thessaliens qui ayent l' assurance de regarder les armes d' Achille, voilà une frayeur bien singuliere ; des héros qui n' osent regarder des armes ! Achille fait un grand discours à énée avant que de combattre. énée condamne ce babil, et encherit pourtant sur Achille ; il fait exactement toute sa généalogie ; il y mêle même une parenthese sur des cavales miraculeuses qui couroient sur la mer, et il revient enfin à condamner le verbiage et les injures. Homere se fait ainsi son procès à lui-même par la bouche d' énée. Achille sur ce que Priam ne veut pas s' asseoir, se met grossierement en colere, jusqu' à dire que les ordres de Jupiter pourroient bien n' être pas une sauvegarde contre sa fureur. Cependant ce caractere d' Achille tout féroce qu' il est ne laisse pas d' être agréable. J' ai relevé avec plaisir l' art singulier que le poëte y employe pour le rendre intéressant ; et comme l' a remarqué le journal de Trevoux, je ne demande pas mieux que de pouvoir loüer Homere. C' est une justice que me doivent mes lecteurs, et Me D même, de croire que je n' ai point critiqué Homere par une sotte ambition de m' élever contre les sentimens reçûs ; que j' ai saisi, que j' ai cherché même les occasions de le loüer ; que dans le doute, j' ai toûjours pris parti pour lui ; et qu' en le respectant personnellement comme le génie le plus poëtique qui ait peut-être jamais été, je n' ai eu d' autre dessein que de remarquer dans son ouvrage les imperfections évidentes, suites nécessaires de l' invention, aussi-bien que de la grossiereté de son siecle ; je n' ai prétendu combattre que cette admiration sans discernement, qui le propose à tous égards comme infaillible. On me fait encore une querelle, sur ce que j' ose appeller grossiers, ces temps prétendus héroïques. Je ne les appelle point grossiers, par l' innocente simplicité des moeurs qui seroit en effet très-respectable, mais par l' ignorance des arts et de la véritable morale ; ce qui est sans doute une imperfection bien réelle. S' il suffisoit de cette sorte de simplicité pour rendre les hommes dignes d' estime, il faudroit aller apprendre à vivre chez les iroquois et chez les sauvages. Je distingue dans le luxe qu' on prétend que je louë scandaleusement, ce qui fait honneur à l' industrie de l' homme, d' avec ce qui doit faire honte à sa vanité. Nous ne sommes pas excusables de nourrir nôtre orgüeil de toutes les inventions des arts, de nous croire plus grands par les richesses et les ornemens qu' ils nous fournissent ; mais ces choses n' en sont pas moins innocentes en elles-mêmes : et si l' on ne les employoit qu' à décorer le culte divin, à soûtenir la majesté des rois, et à procurer au public des commoditez, et même des plaisirs innocens, il n' y auroit plus qu' à admirer sans scrupule les miracles de l' industrie, et à joüir avec reconnoissance de l' ingénieuse fecondité des arts. Je veux bien qu' on félicite un siecle de les avoir ignorez, si les hommes en étoient plus vertueux ; mais qu' on ne leur fasse pas un mérite de leur ignorance, s' ils se sont livrez sans luxe à tous les desordres et à tous les crimes qu' on prétend que le luxe amene. Telle est la grossiereté des personnages de l' iliade. Ils ne rendent point leur simplicité aimable par leur vertu ; il semble plûtôt que leurs vices fassent de leur simplicité même un nouveau défaut. des differens genres d' éloquence. Homere a employé dans son poëme, presque tous les genres d' éloquence : l' éloquence de l' histoire, aussi bien que celle de la poësie ; l' éloquence sententieuse, aussi bien que celle des passions. Je lui ai rendu sur tout cela, l' honneur que j' ai crû lui devoir, je n' ai point dissimulé ses talens ; et si j' avois là-dessus quelque chose sur ma conscience, ce seroit peut-être d' avoir trop déferé quelquefois à sa réputation. Mais Me D qui ne veut point être troublée dans son ancienne admiration pour Homere, ne sçauroit digérer mes moindres censures. Je me serois donc trompé toute ma vie, se dit-elle apparemment à elle-même, si Mr De La Motte avoit raison. La conséquence n' est pas bien difficile à tirer ; il a donc tort : et voilà la majeure secrete de tous les syllogismes de Me D. de la narration et de la répétition. On ramene encore ici l' écriture sainte pour justifier la narration d' Homere, des défauts que je lui impute, et sur tout des répétitions. J' ai dit dans ma prémiere partie, ce que je pensois de ce parallele ; et me réservant à faire un usage plus utile des livres saints, je prie Me D de trouver bon que je les écarte respectueusement d' une dispute aussi frivole que la nôtre : qu' ont-ils à faire avec Thétis qui chasse les mouches du corps de Patrocle, et avec Junon qui se pare pour tromper Jupiter. Elle n' a donc qu' à combattre simplement mes principes en eux-mêmes, qu' à examiner si, comme je l' ai dit, la narration du poëte et celle du simple historien doivent être différentes. Si celui-ci ne s' est pas acquitté de son devoir quand il a dit exactement et nettement la vérité ; et si celui-là n' est pas obligé de choisir entre les choses vrai-semblables, celles qui peuvent plaire, et d' écarter tout l' indifférent pour raprocher ce qui intéresse. Si ces principes sont faux, Homere est irréprochable, mais s' ils sont vrais, qu' on les lise dans Me D même, et qu' on le juge. Quintilien le louë d' une excellente précision sur cet endroit d' Antiloque à Achille : Patrocle est mort. cette loüange est très-juste ; mais je l' employe comme la meilleure censure de plusieurs autres endroits de l' iliade, où le poëte s' appésantit sans égard sur les circonstances les plus indifférentes. Rien ne décele plus l' esprit des partisans outrez de l' antiquité, que l' envie de justifier, jusqu' aux répétitions de l' iliade. Ce seroit une folie après cela d' espérer la moindre composition avec eux ; nous aurions beau rabattre de nos dégoûts ; pour avoir la paix, tant que nous serons ennuyez des répétitions, nous ne sommes pas dignes de leur alliance. En vérité ce préliminaire est bien difficile à passer. Le moyen de convenir qu' il ne soit pas mieux de dire qu' un messager s' acquitta fidellement de sa commission, que de répéter mot pour mot le discours qu' on l' a chargé de faire, et que le lecteur sçait déja ! Encore s' il n' y avoit que cette espece de répétition, on en seroit quitte pour passer le discours déja connu ; mais il y en a plus de dix autres especes beaucoup plus vicieuses, dont Me D n' a pas dit un mot, et sur lesquelles il lui faudra interroger Eustathe et Denys D' Halicarnasse, si elle entreprend de les justifier. Homere, par exemple, décrit la maniere dont Pâris s' arme pour combattre Ménélas, et il employe ailleurs la même description pour un autre héros. Le même sacrifice revient plus d' une fois, la même peinture sert à plusieurs batailles. Dans le combat des dieux, un des combattans dit à son adversaire les mêmes fanfaronades que quelque grec a dit à un troyen. Il n' y a que deux ou trois formules pour la mort de plus de deux cens hommes. Qu' allegue-t-on pour sauver tout cela ? Prémierement, la pratique d' Homere qui avoit plus d' esprit que nous. Cette raison est décisive ; mais on veut bien encore nous en donner d' autres par surabondance de droit. ceux qui ont recueilli les ouvrages d' Homere, n' ont point retranché ces répétitions ; ils les ont donc jugez raisonnables. deux réponses : la prémiere, que hors les discours des messagers qu' il eut été facile de retrancher, il n' étoit pas possible de supprimer les autres répétitions, sans substituer quelqu' autre chose à la place, ç' auroit été faire un nouvel Homere. La seconde, qu' on respectoit ses poëmes par d' autres endroits ; qu' on rendoit même une espece de culte religieux à leur auteur ; et qu' ainsi c' est la superstition et non le plaisir qui a conservé le tout. On ajoûte que ces répétitions n' ont pas ennuyé les grands hommes qui ont jugé d' Homere . Cela ne signifie autre chose, sinon que ces grands hommes n' en ont rien dit ; et l' on qualifie gratuitement leur silence d' approbation. mais Macrobe, dit-on, les a louées expressement. je ne sçaurois qu' y faire : Macrobe et Me D n' empêcheront pas que la plûpart des hommes n' en soient blessez ; et ce qu' il y a de pis, qu' ils ne rendent de bonnes raisons de leur dégoût. Me D se récrie sur le retranchement que j' ai osé faire d' une de ces répétitions. Ulysse presse Achille de rendre son secours aux grecs ; il avoit à lui faire le détail des offres d' Agamemnon ; mais Agamemnon venoit de faire lui-même ce détail dans le conseil des rois : ainsi, pour éviter la redite, je me suis contenté de dire qu' Ulysse fit à Achille le détail des offres de son général. Me D prétend qu' il faloit répéter le discours qu' on vient de lire un instant auparavant. comment Achille, demande-t-elle, peut-il sçavoir ce qui s' est passé dans le conseil où il n' étoit pas ? comment il le peut sçavoir, me ? Parce qu' Ulysse le lui dit .... Ulysse en cet endroit de tous les dons offerts fait un détail adroit. qu' est-ce qui vous arrête là ? Ne sçauriez-vous croire le poëte sur sa parole ? Quand il dit expressément qu' un homme fit à un autre le même discours qu' on vient de voir ? Faut-il qu' il employe une seconde fois le discours mot pour mot ? Vous voulez apparemment confronter. Il faut bien aimer les répétitions pour une pareille délicatesse ; vous n' aurez satisfaction là dessus que dans Homere : les historiens mêmes les plus éxacts ne poussent pas leur scrupule jusques-là. C' est pourtant à ma remarque que vous appliquez ces paroles insultantes, je ne croi pas qu' on ait jamais fait une critique si insensée ; et j' ai honte de répondre à des choses si pitoyables . Il est dangereux de parler avec tant de hauteur ; car il arrive quelquefois qu' on se trompe, et alors que deviennent ces airs de triomphe, qui n' auroient pas même bonne grace avec la raison ? Des descriptions. il n' y a aucune partie de l' art, sur laquelle je n' aye rendu un hommage sincere au poëte grec. Mais parce que dans ces parties mêmes, je trouve de grands défauts mêlez aux grandes beautez, Me D conclut que je méprise Homere. il y a toûjours, dit-elle, quelque si, quelque mais, qui ne laisse pas ce grand poëte joüir en paix de sa réputation ; je sçai bien qu' elle ne veut ni de si ni de mais sur un auteur qu' elle juge irréprochable : car elle a beau dire par condescendance, qu' il peut bien y avoir quelque chose dans Homere qui se ressente de l' humanité, elle défend avec ardeur tout ce que les critiques y ont repris : ils ont été assez malheureux jusqu' ici pour n' attaquer rien que de parfait, que de divin : ni la malice ingénieuse à trouver des fautes, ni la raison qui les trouve d' autant mieux, qu' elle les cherche sans prévention, n' ont pû appercevoir les foiblesses d' Homere ; elles échappent même à la pénétration de Me D et il semble que ce soit un secret impénétrable à l' intelligence humaine. Je la laisserai donc joüir en paix de sa religieuse admiration pour Homere, et même de sa pitié pour ceux qui n' y souscrivent pas. Mais, pour moi, la même bonne foi qui me fait loüer avec plaisir ce que je sens loüable, me fera toûjours condamner sans orguëil ce que je ne croi pas judicieux. Eh ! Que ferions-nous du peu de raison qui nous est échûë, si nous n' en faisions cet usage ? Pourquoi n' aurois-je pas dit, par exemple, que la description des jeux célébrez aux funérailles de Patrocle est mal placée au 23 e liv de l' iliade ? Qui ne sent pas comme moi le contre-temps d' amuser le lecteur, lorsque son impatience est la plus vive ? Il n' a plus qu' un pas à faire pour arriver au dénouëment, et on l' arrête par des jeux qui, au lieu de le délasser, le fatiguent en l' éloignant du but qu' il étoit prêt d' atteindre. Virgile prend bien mieux son temps pour des jeux. Il les place au cinquieme livre de son poëme, lorsque le lecteur est encore en état de s' amuser, et c' est ainsi que le poëte latin corrige presque toûjours le poëte grec, en l' imitant. Pourquoi n' aurois-je pas dit encore que la description du combat du Xanthe est un peu bizarre ? C' est un fleuve qui se déborde en un instant, et qui, le moment d' après, est embrasé de maniere que les poissons mêmes